Travaux de la Commission française sur l'industrie des nations
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- EXPOSITION UNIVERSELLE DE
- TRAVAUX
- 1851
- LA COMMISSION FRANÇAISE
- SUR L’INDUSTRIE DES NATIONS.
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- EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1851.
- TRAVAUX
- DE
- LA COMMISSION FRANÇAISE
- SUR L’INDUSTRIE DES NATIONS,
- PUBLIÉS
- PAR ORDRE DU MINISTRE DE L’AGRICULTURE ET DU COMMERCE.
- TOME I.
- HUITIÈME PARTIE.
- PARIS.
- IMPRIMERIE NATIONALE.
- M DCCC LXXITt.
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- EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1851.
- TRAVAUX
- DE LA COMMISSION FRANÇAISE.
- INTRODUCTION
- PAR
- M. LE BARON CHARLES DUPIN,
- PRÉSIDENT DE LA COMMISSION,
- MEMBRE DE L’INSTITUT.
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- FORCE PRODUCTIVE
- DES NATIONS CONCURRENTES,
- DEPUIS 1800 JUSQU’À 1851.
- VIII1 PARTIE.
- LMNDO-CHINE ET L’INDE.
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- INTRODUCTION
- Sific
- FORCE PRODUCTIVE
- DES NATIONS CONCURRENTES.
- HUITIÈME PARTIE.
- L’INDO-CHINE ET L’INDE.
- PRÉSIDENCE DE MADRAS,
- Y COMPRIS SES DÉPENDANCES.
- C’est Madras qui, vers le milieu du dernier siècle, a commencé les acquisitions de territoire au moyen desquelles la Compagnie britannique des Indes orientales s’est transformée de simple marchande en puissante souveraine.
- TERRITOIRE ET POPULATION, Y COMPRIS LES TRIBUTAIRES.
- DIVISIONS MILITAIRES. SUPERFICIE. POPULATION. HABITANTS par MILLE HECTARES.
- De l’Ouest : Sud-Canara , Mysore, etc. Hectares. 13,704,726 Habitants. 7,519,573 548
- Du Sud 11,019,155 7,822,273 710
- Districts cédés 7,427,343 2,954,710 397
- Du Centre 7 7,007,245 5,301,113 756
- Du Nord 8,469,559 4,105,334 485
- Nizam, tributaire 24,692,283 10,666,080 432
- Nagpour, tributaire 19,795,888 4,650,000 235
- Totaux 92,116,199 43,019,083 % 467
- 2 & . •
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- Le tableau précédent ne comprend pas seulement les provinces qui sont aujourd’hui soumises à la souveraineté complète de la Grande-Bretagne, mais les Etats tributaires et plus ou moins rattachés à la Présidence. Nous ferons connaître au lecteur par quelles transformations insensibles on fait passer les diverses populations de la complète autonomie à des degrés successifs de sujétion. Celte métamorphose graduelle et les moyens qui la produisent présentent le plus étonnant et le plus instructif de tous les spectacles. ^
- DIVISION DE L'OUEST.
- COLLECTORATS ou GOUVERNEMENTS ALLIES. SUPERFICIE. POPULATION. HABITANTS par MILLE HECTARES.
- 1. Sud-Canara Hectares. 1,851,368 Habitants. 1,056,333 570
- a. Malabar 1,566,950 1,566,950 966
- Cochin 514,829 288,176 559
- Travancore 1,222,998 1,011,824 827
- Mysore 7,999,474 3,460,696 433
- 3. Courg 548,044 135,600 248
- Totaux 13,704,762' 7,519,579 548
- i. Colleclorat du Sud-Canara.
- Mangalore est le chef-lieu du collectorat; son nom veut dire, en langue du pays, la ville qui réjouit. Le prin-cipal groupe d’habitations ainsi qualifié s’élève au milieu de six bourgs, ou faubourgs, entourés de jardins et de
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- gracieux ombrages; cet ensemble suffit pour justifier l’étymologie que nous venons de rappeler.
- Situation géographique : latitude, i 2° 52'; longitude, 7 2° 34' à l’est de Paris.
- Mangalore est placée entre les embouchures de deux rivières : i°la Balure, qui vient du nord-est, c’est la moins considérable; 2° la Netrawati, qui vient du sud-ouest. Celle-ci se partage en deux affluents, dont on peut suivre la direction en remontant jusqu’à la crête des Ghauts, sur la frontière de la principauté de Courg et du royaume de Mysore.
- Quand vient la saison des grandes pluies, les rivières qui débouchent dans la mer devant Mangalore sont considérablement grossies, ce qui facilite la navigation intérieure. On remonte à Bantawalla, grand marché sur lequel les habitants de Mysore et de Courg viennent échanger leurs produits contre ceux qu’on apporte en naviguant sur la mer Arabique.
- Les eaux intérieures, si favorables au batelage, ayant plusieurs fois menacé d’inondations périlleuses la ville de Mangalore, les indigènes imaginèrent d’en détourner une partie; c’est ce qu’ils firent en coupant la langue de terre qui les garantissait contre la mer. Dès lors la masse des eaux descendantes n’a plus conservé la même puissance pour chasser les sables accumulés sur la barre, en avant du port; par une triste conséquence, cette barre s’est de plus en plus exhaussée. A présent, lorsqu’on la franchit dans les basses mers d’équinoxe, l’eau ne présente plus qu’un mètre et demi de profondeur. On avait construit une jetée pour arrêter les invasions de l’Océan; elle est à présent presque ensevelie sous le sable.
- Depuis celte époque désastreuse, l’envahissement, en apparence insensible, mais incessant, des aljuvions a
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- beaucoup obstrué le port même de Mangalore; il a moins d’étendue et moins de profondeur qu’avant l’imprudente opération que nous venons de signaler.
- Station militaire. — C’est auprès de Mangalore qu’est établi le cantonnement militaire qui garde une ville de 4o,ooo âmes; sa présence impose à la province, et son devoir est d’assurer la soumission de tous les indigènes.
- En 1837, il y eut dans la ville et dans les pays d’alentour une grave insurrection, qui ne put être réprimée que par la force des armes. Un prompt renfort fut donné par des troupes envoyées de Bombay; celles-ci pouvaient porter un secours plus facile et plus rapide que les régiments partis de Madras.
- Ecole d’industrie. — Auprès de Mangalore, il faut citer une mission de frères Moraves, infatigables, vertueux et qui, sous tous les rapports, sont dignes d’intérêt. Leur maison contient une école élémentaire pour 5o élèves; et, chose encore bien plus remarquable, une école industrielle où sont enseignées aux natifs l’horlogerie et l’imprimerie.
- Ancien trafic de Mamjalore. — Au moyen âge, et probablement dans les temps antiques, les Arabes faisaient un commerce actif avec Mangalore, qui leur fournissait en abondance du riz et d’autres produits de la terre.
- Au xvie siècle, les Portugais s’empressèrent d’établir dans ce port une factorerie; elle fut détruite en 1696 par l’iman de Mascate, prince dont la marine avait alors quelque puissance. En 1768, la forteresse qui protégeait Mangalore fut envahie par les Anglais; mais le sultan de Mysore, franchissant la chaîne des Ghauts, les en chassa. Quinze ans plus tard, les Anglais reprirent cette place, et Tippou, le fds d’Hyder-Ali, les expulsa de nouveau. Plus tard encore, ce même port et Buntawalla, marché de l’in-
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- térieur, sur la rivière qui descend à Mangalore, furent attaqués et définitivement conquis pour l’Angleterre par le général Abercromby ; c’est le* vaillant officier qui périt avec honneur dans la bataille où l’armée française, âu retour de Syrie, triompha des forces coalisées des Anglais et des Ottomans.
- Commerce actuel du collectorat du Sud-Canara.
- Ce commerce a son importance et mérite de nous arrêter quelques moments.
- Importations. Exportations.
- Marchandises... 2,i24,355f Marchandises... 10,417,4o2f
- Trésors........... 4,174,755 Trésors........ 1,448,190
- Totaux.... 6,299,110 11,865,592
- Quoique le district du Sud-Canara soit compris dans la province de Madras, la majeure partie de ses échanges maritimes appartient à la Présidence et surtout au port de Bombay. Ce port envoie principalement des cotons ouvrés britanniques, des métaux communs et beaucoup d’autres produits métropolitains; ensuite 12 à i5 millions de kilogrammes de sel, qui sont fournis par le monopole du Gouvernement, etc.
- Café de l’Inde vendu même à l’Arabie. — A l’égard des exportations, l’objet principal est le café, cultivé depuis peu d’années par des planteurs européens, et déjà par des Ryots, qui sont leurs imitateurs, surtout à l’orient des Ghauts. La France, l’Angleterre et la Turquie sont les principaux acheteurs, puis vient le golfe Persique; enfin, l’Inde moderne vend ses cafés même à l’Arabie, si célèbre pour l’excellence des siens, du moins ceux de Moka.
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- Exportation du café de l’Inde par les ports du Sud-Canara.
- Lieux d’exportation. Kilogrammes. Francs.
- France 618,920 901,108
- Grande-Bretagne 612,566 859,190
- Turquie 868,192 1,279,810
- Golfe Persique 387,220 571,725
- Côtes d'Arabie 42,558 61,968
- Totaux........ 2,529,456 3,673,801
- On peut s’en fier à la persévérante activité des Anglais pour agrandir ce commerce et le propager dans toutes les parties du monde, au grand avantage de l’Inde.
- 2. Collectorat du Malabar.
- Dans le Malabar, c’est seulement au bord de la mer qu’on peut trouver des habitations groupées en nombre suffisant pour mériter le nom de villes. Ces villes maritimes, qui vont être pour nous l’objet d’un examen spécial, expliquent la richesse du commerce le plus important, après celui de Bombay, qui soit opéré sur la côte occidentale, au midi de l’Indus.
- Le Malabar est au nombre des régions que favorisent à la fois un tel commerce et leur agriculture.
- Agriculture.
- L’intérieur du pays offre beaucoup de parties basses et largement arrosées, qui permettent la plantation des rizières et qui suffisent non-seulement aux besoins du pays, mais à l’exportation pour Bombay et pour l’Arabie.
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- La plantation du palmier à noix de coco est une ressource capitale, li y a près d’un demi-siècle, on calculait que sur un million d’hectares, y compris les terrains incultes et les rochers improductifs, les habitants possédaient plus de trois millions de ces palmiers. Le Gouvernement perçoit un revenu sur ces arbres si précieux pour la richesse et l’alimentation de la contrée.
- Les chefs de famille originaires du pays ont des habitations qui ne sont pas sans analogie avec ces fermes de Normandie érigées au milieu d’un terrain complanté qu’entoure une clôture défendue elle-même par un fossé large et profond. L’enclos contient le jardin, le verger, et probablement aussi les arbrisseaux qui produisent le poivre noir; ce poivre fut pendant longtemps l’objet principal des exportations du Malabar.
- Outre les demeures isolées dont nous venons de parler, cette contrée présente une foule de petits hameaux dont la disposition est singulière. Les maisons, correctement alignées, occupent d’ordinaire deux côtés contigus d’un spacieux carré dont le sol, exhaussé pour plus de salubrité, est nivelé,, puis dépouillé de toute végétation. Les maisons sont construites en argile parfaitement polie, et la surface extérieure est blanchie ou peinte : cela donne au village un air de grâce et de parure dont la propreté fait contraste avec l’aspect du désordre et de la malpropreté qu’ont les habitations des villes et des bourgades, si mal alignées et si misérables dans les autres parties de l’Inde. Des étrangers, dit W. Hamilton1, ont introduit le système de ces villages, ainsi que les bazars; tandis que les familles aborigènes du Malabar, comme nous l’avons rapporté plus haut, habitent des maisons isolées, qu’elles bâtissent au milieu de leurs domaines.
- 1 East-India Gazetteer.
- INTRODUCTION. — VI.
- s5
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- Nous appelons l’attention du lecteur sur le tableau suivant; il fera parcourir avec plus d’intérêt les indications qui vont suivre sur les ports de mer de la province.
- Commerce du Malabar1 : année 1862-63.
- Commerce avec..Bombay. Madras.
- . . ( Marchandises.. 14,696,87c/ 14,077,147*
- ' " **{ Trésors........ 41,102 7,172,287
- Fxnortations Marchandises.. i4,44i,027 33,979,307
- Exportations... j ....... 6,767,707 4,4i3,387
- Totaux............... 35,936,706 59,642,128
- Certainement, lorsqu’une province qui ne possède pas seize cent mille habitants fait un commerce annuel dont la valeur approche de cent millions, elle présente un magnifique résultat. Quand on aura terminé les voies de communication qu’on exécute avec activité, les échanges prendront encore un plus grand essor.
- Les importations soit de Bombay, soit de Madras, consistent principalement en produits de l’Angleterre, cotons filés ou tissés, métaux ouvrés ou bruts, etc. etc. il faut y joindre le sel envoyé par le Gouvernement de l’Inde. Les exportations consistent en produits indigènes, café, gingembre , poivre, cardamomes, noix de bétel, huiles et noix de coco, filaments appelés coirs, et cordages en coir, bois de construction et de menuiserie, etc.
- En 1851, dans le Palais de Cristal, figurait une collection très-variée des bois produits dans les forêts du Malabar.
- 1 Ports dont le commerce est compris dans ce tableau : Tuticorin, Lola-sagarapatam, Tellichéry, Baddagherry, Calicut, Cannanore, Bépour et Cochin.
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- Les villes maritimes et les îles du Malabar.
- Situation géographique du port de Cannanore : latitude, 11° 52'; longitude, 7S0 16' à l’est de Paris.
- Cette cité, le chef-lieu du collectorat de Malabar, est remarquable pour sa nombreuse population; mais si nous la comparons à la petite et charmante ville française de Mahé, sur la même côte, nous la trouverons mal bâtie et mal percée. Ses rues, suivant le détestable usage.des Hindous, sont d’une saleté repoussante.
- Cannanore se déploie sur une côte dirigée de l’est à l’ouest; elle est ouverte à tous les vents du large, qui viennent du sud.
- A l’orient de la ville, et près de la mer, on a placé le cantonnement militaire, un des plus importants de la province de Madras; il est préparé pour suffire à loger un régiment européen et trois régiments indigènes. Plus à l’orient encore s’élève, sur une falaise bordée de rochers, la forteresse qui protège le havre tout ouvert en avant de Cannanore.
- Les environs de ce port sont embellis par des bosquets de palmiers à cocos : les casernes, l’église, l’hospice, le bazar et les nombreuses dépendances du cantonnement semblent disposés au milieu d’une forêt de ces utiles et beaux arbres; leur ombrage perpétuel, sous le soleil de la zone torride, est d’un prix inestimable. L’élévation du site, l’absence des eaux stagnantes et de terrains marécageux, rendent cette résidence une des plus saines que puisse offrir le Malabar.
- Sept ans après leur arrivée dans l’Inde, les Portugais possédaient un fort à Cannanore. Sous le règne de Philippe II, les Hollandais s’en emparèrent; ensuite ils ven-
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- dirent cette place à la famille hindoue qui règne, ou du moins est censée régner encore sur un district très-cir-conscrit autour de Cannanorè et sur les îles Laçcciclives.
- La souveraine, la Rani, qui conserve son titre sous la suzeraineté britannique, possède un palais dont le premier étage est réservé pour le gouvernement et les fêtes princières, tandis que le rez-de-chaussée offre un spa-* deux magasin pour le dépôt du poivre monopolisé par la princesse.
- Le trop fameux et trop turbulent Pritchard, lorsqu’il était consul dans O’Tahiti, avait organisé sur ce plan son orgueilleux consulat : logement officiel et d’apparat au premier; apothicairerie, bazar et trafic au-dessous.
- Groupe des îles Laccudives.
- Presque sur le même parallèle que le port de Canna-nore se trouve l’archipel des Laccadives.
- Cet archipel, dont le nom signifie les cent mille îles, s’étend du i oe au 12e degré de latitude, dans une longueur d’environ cent kilomètres; la plus grande ne contient pas mille hectares de terre végétale. Ces îles ont pour base des rochers de corail, au-dessus desquels, avec leur verdure, elles s’élèvent comme une excroissance naturelle; de tels rochers rendent leurs abords très-dangereux, excepté dans les temps où la mer est fort calme.
- L’archipel est pauvre et ne compte que peu d’habitants, qui font un petit commerce de volaille et d’œufs pour ravitailler les navires; ils vendent aussi des noix de coco. La capsule de ces noix fournit des fibres d’une grande ténacité; le port de Cochin les emploie pour fabriquer les cordages appelés coirs.
- Les îles Laccadives reconnaissent l'autorité du Gouver-
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- nement britannique depuis la conquête du Malabar faite sur le sultan Tippou, dont le radjah de Cannanore était devenu le vassal; ce radjah fut, au même titre, le tributaire et bientôt après le sujet des Anglais.
- Dans le commerce de la Présidence de Madras avec les îles Laccadives, pour l’année 1862-1863, je vois figurer : Arrivées, 107 navires, qui portent en tout 1,357 tonneaux; départs, 70 navires, chargés de 1,706 tonneaux.
- Le port de Tellichéry.
- Situation géographique : latitude, 11° 65'; longitude, 73° 13' à l’est de Paris.
- En avant de Tellichéry se trouve un mouillage couvert, du côté du large, par des rochers qu’on peut considérer comme des brise-lames naturels contre les vents d’ouest.
- Des vaisseaux de ligne peuvent s’y tenir à l’ancre, mais sans être abrités contre les vents qui régnent lors de la mousson de printemps et d’été.
- En 1836, le polygar de Tellichéry ayant pris parti dans les troubles suscités contre les Anglais, le gouvernement de Madras voulut se saisir de sa personne; il se sauva dans les montagnes des Ghauts. C’est lui que le radjah de Courg refusa de livrer à ses persécuteurs; un refus si naturel fournit à la Compagnie des Indes l’occasion très-désirée de détrôner le radjah même. Nous présenterons plus loin le récit d’une si triste usurpation.
- Culture et commerce des cardamomes.
- On exporte par Tellichéry le cardamome de Wainaad, qu’on regarde comme préférablè à celui de toute autre contrée. C’est un puissant stomachique, et les Hindous
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- en font un fréquent usage pour assaisonner leurs aliments. Les habitants de l’Asie le mâchent en guise de bétel; ceux de l’Europe l’emploient dans leurs compositions pharmaceutiques.
- L’arbuste qui, pour graines, produit le cardamome ressemble à celui qui produit le gingembre. Il atteint quelquefois la hauteur d’un mètre avant de porter ses fruits, qui sont renfermés dans des cosses; les graines, en mûrissant, acquièrent la puissante odeur aromatique pour laquelle elles sont si renommées. Cet arbuste croît de lui-même sur la côte du Malabar; mais, souvent, on le cultive dans les champs semés de plantain.
- Les collines, à peu près dépourvues de culture, oii le cardamome croît naturellement sont, en général, des propriétés particulières. Quand le possesseur voit l’arbuste sortir de terre, il coupe les buissons qui l’ombragent; il en soigne les pousses pendant trois années. Au bout de ce temps, elles commencent à produire; l’année suivante est celle de leur grand rapport, après quoi la récolte diminue.-Dans le mois de septembre, aussitôt que le fruit commence à mûrir, on le récolte à la cueillette; c’est le seul moyen de prendre l’avance sur les écureuils et sur une foule d’oiseaux qui dévorent ce fruit avec avidité.
- En i683, la Présidence britannique de Surale avait établi dans Tellichéry une factorerie chargée d’acheter le cardamomé et le poivre.
- Jusqu’à la fin du siècle dernier, cette place était le principal établissement de la Compagnie des Indes sur la côte de Malabar. Mais les Anglais, devenus maîtres de Mahé pendant les premières guerres de la Révolution française, y transportèrent leur comptoir de Tellichéry; cela produisit dans cette dernière place une décadence dont elle ne s’est pas relevée.
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- POSSESSION FRANÇAISE DE MAHÉ.
- La ville et le port de Mahé sont une enclave du Malabar.
- Situation géographique : latitude, 210 /12'; longitude, 7 3° 16' à l’est de Paris.
- Voici l’une des plus modestes et des plus charmantes possessions qui restent aux Français dans l’Hindoustan. C’est un territoire d’environ 6,000 hectares, où la végétation a toute la richesse et la puissance de la zone torride. On dirait qu’un vaste Eden tropical entoure la petite ville européenne, dont les maisons et les rues plaisent également pour leur disposition régulière, pour leur aspect confortable et pour la propreté de la voie publique, choses si rares en Asie. Une rivière, qu’on remonte assez loin en bateau, forme près de son embouchure le port de Mahé. D’habiles travaux d’art rendraient ce port praticable à des navires plus grands que de médiocres caboteurs ; mais la France pourrait-elle espérer d’être récompensée d’un tel sacrifice en faveur de quatre lieues de territoire ?
- Cet établissement microscopique a subi toutes les vicissitudes qu’ont éprouvées nos possessions maritimes pendant nos guerres avec les Anglais ; fondé par nous en 1722, nous l’avons perdu quatre fois, et quatre fois récupéré, depuis 1761 jusqu’en 1815.
- Calicut (Kalicod).
- Situation géographique : latitude, 11° 17'; Idhgitude, 73tf à l’est de Paris.
- Un grand nombre d’habitants de Calicut sont des;sec-tateurs de Mahomet. Dans un quartier séparé se trouvent
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- environ 4,ooo Portugais, dont l’origine remonte presque au siècle de Vasco de Gama. Cet illustre navigateur, qui le premier passa de l’Atlantique dans les mers de l’Inde, vint aborder auprès de Calieut. Un monarque indigène, sous le titre de Zamorin, régnait alors sur celte ville et sur les pays circonvoisins. Après une guerre dont les succès furent longtemps balancés, la paix ayant été conclue entre ce prince et les Portugais, ces derniers obtinrent la permission d’établir au voisinage de Calieut une factorerie entourée de fortifications. Cent ans plus tard, en 1613, les Anglais établirent, à leur exemple, auprès de ce port une factorerie qui fut aussi fortifiée.
- Lorsque Haïder-Ali s’empara du royaume de Mysore, il attacha le plus grand prix à se rendre maître de Calieut; mais les Anglais, en 1782, s’en emparèrent. Sept ans plus tard, Tippou-Sahib ravagea stupidement le pays d’alentour et commit d’inconcevables cruautés. Il ne lui suffisait pas de massacrer des femmes et des enfants sans défense , il coupait par le pied les arbres et les arbustes les plus précieux, le sandal, le palmier, le poivrier, etc.
- En 1792, Calieut ou Kalicod et le pays qui l’environne furent pour toujours assujettis à l’Angleterre.
- Les. calicots. — Les tissus de coton que les indigènes apportaient sur ce marché, transportés en Europe, y prirent le nom du port de provenance; ils furent bientôt appelés en Occident des calicots, désignation qui devint celle de tous les tissus de coton blancs et communs.
- Avant darriver à Calieut, lorsqu’on vient de Mahé, on côtoie des rochers renommés pour l’excellence des nids comestibles que les hirondelles y forment. Les plus beaux de ces nids se vendaient autrefois jusqu’à 60 francs le kilogramme; ils sont l’objet d’un luxe fort recherché pour la table des Chinois.
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- Port de Bépour : grande usine métallurgique anglaise.
- Situation géographique : latitude, 1 i° ic/; longitude, 73° 3i' à l’est de Paris.
- Cette ville est placée à l’embouchure d’une rivière qui prend sa source au milieu des monts Nilgherris, et qui traverse une très-vaste plaine avant d’arriver à la mer.
- Des navires tirant k mètres i/3 d’eau, lorsqu’on les soulève avec des tonneaux vides, en guise d’alléges, peuvent franchir la barre à l’entrée de la rivière, et trouver un port intérieur où le mouillage a naturellement plus de profondeur.
- Ajoutons que, par un bon système de dragage, on pourrait obtenir un tirant d’eau plus considérable, et par là procurer une importance nouvelle à Bépour.
- Des avantages naturels semblaient assurer à ce port un grand avenir. La rivière dont il borde le côté septentrional permet d’amener, par le flottage, de beaux bois de teck, tirés de la chaîne des Ghauts; bois précieux pour les constructions navales, et qu’on peut toujours envoyer en Angleterre. On espérait pouvoir en profiter pour bâtir à Bépour des navires de guerre-, mais la difficulté de sortir du port est un obstacle qui ne permet pas qu’on y construise de grands bâtiments : c’est pourquoi le bois de teck est réservé pour l’exportation.
- Scieries à vent — Afin de tirer parti des bois de toute nature qu’on peut exploiter dans le Malabar, des mécaniciens ont essayé d’établir auprès du port qui nous occupe des scieries mues par la force du vent, comme celles de la Hollande; on a trouvé que cette force faisait défaut pendant une partie trop considérable de l’année, et qu’il en résultait des chômages ruineux.
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- Usine métallurgique. — Bépour était parfaitement situé pour mettre à profit un riche minerai de fer et le combustible abondant du voisinage. Ces motifs ont déterminé la Compagnie des forges de Porto-Novo à créer dans Bépour une usine importante, sur le plan des usines les plus belles d’Angleterre ; en conséquence, elle a demandé tous ses mécanismes à la métropole. Le gouvernement de Madras a protégé les créateurs de cet établissement et les a chargés, depuis peu d’années, de fournir les fers nécessaires aux constructions de l’artillerie.
- Pour dernière et grande faveur, le chemin de fer qui part de Madras et qui s’étend de l’est à l’ouest, après avoir traversé toute la péninsule, vient se terminer à Bépour, au bord de la mer. De là, les Anglais ont perfectionné la navigation des lagunes qui s’étendent jusqu’au port de Cochin; on peut donc voyager à la vapeur, par terre ou par eau, depuis Madras jusqu’à Cochin.
- Port de Vonany.
- Situation géographique : latitude, io° 48'; longitude, 73° 38' à l’est de Paris.
- Ce port est situé sur le bord méridional de la rivière à laquelle il doit son nom; rivière navigable pour des bateaux d’un médiocre tonnage, dans un parcours de 2 5 lieues, jusqu’à Palghaut.
- La barre qui s’étend à l’embouchure de la rivière Ponany diminue beaucoup l’importance du port. Néanmoins, avant le règne de Tippou, la ville était florissante et son cabotage avait beaucoup d’activité; mais, bientôt, 1 administration tyrannique de ce conquérant a fait déchoir cet état prospère. Depuis l’époque où les Anglais en ont pris possession, elle s’est fort peu relevée, et ne compte pas aujourd’hui plus de 8,000 habitants.
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- Ponany avait un titre particulier à l’intérêt de Tippou. Cette ville, presque entièrement peuplée de ses coreligionnaires, est habitée par le grand-prêtre musulman des Mapilas ; elle est le chef-lieu de la juridiction de ce mufti, et ne compte pas moins de quarante mosquées : la plupart, il est vrai, sont de très-petits oratoires.
- Des habitants de Ponany, les uns s’adonnent à la pêche, les autres au cabotage. Ceux-ci vont à l’orient jusqu’à Calcutta, au nord jusqu’à Bombay, à l’occident jusqu’en Arabie. Ils importent du sel, du sucre, des épices et des céréales; ils exportent du bois, du fer, du bétel, de l’huile tirée des noix de coco, etc.
- Navigation des lagunes.
- Au midi de Ponany se trouve un étroit lido, séparé de la terre ferme par une lagune longue et resserrée; elle peut servir à la navigation intérieure dans la partie de l’année où les caboteurs redoutent une mer trop tour-, mentée par les tempêtes. Le Gouvernement s’étudie à perfectionner cette voie de communication dans un espace de neuf lieues, entre Ponany et Chetwye.
- Les mœurs des classes supérieures dans le Malabar.
- Depuis Goa jusqu’au cap Comorin, les mœurs des Hindous , surtout dans le Malabar, présentent des particularités étranges et qu’il faut faire connaître; je puiserai pour cela dans les écrits de W. Hamilton et de M. Ed. Eastwick, résumés des auteurs les plus authentiques.
- Jusqu’en 1766 le peuple du Malabar, protégé par les montagnes et le caractère accidenté de son territoire, 11’ayant pas été dompté par les musulmans, avait conservé
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- et conserve encore, plus que toute autre partie de l’Inde,
- l’état social de ses castes primitives.
- Au premier rang sont les Nambouris ou brahmanes, qui possèdent un double pouvoir, politique et religieux; ils dirigent l’armée sous les ordres du radjah. Au second rang se trouvent les Nairs ou la caste militaire ; au troisième, les Tiars, qui sont les hommes libres adonnés à l’agriculture; au quatrième rang, les Maléars, musiciens et devins, qui sont également des hommes libres, mais de moindre importance : voilà toutes les castes pures. Au cinquième rang viennent les Pofyars, les impurs; ce sont des esclaves qui labourent la terre et restent attachés à la glèbe.
- L’inégalité de ces diverses classes est marquée par les règles suivantes. Le militaire, le Nair, peut approcher un brahmane; mais il ne doit pas le toucher. Un cultivateur libre, un Tiar, ne peut l’approcher qu’à trente-six pas de distance; un Maléar, qu’à quarante-huit; et l’esclave, le Poîyar, qu’à quatre-vingt-seize pas.
- La même règle des distances est observée comme un privilège en faveur des guerriers, des Nairs; le cultivateur libre n’en doit approcher qu’à douze pas, le musicien qu’à seize et l’esclave qu’à quarante-huit.
- Cette étrange loi protège, mais dans un degré qui diminue , le troisième rang contre les approches du quatrième et le quatrième contre celles du cinquième.
- Croira-t-on que les esclaves eux-mêmes trouvent encore une classe au-dessous d’eux et qu’ils tiennent à distance? ce sont les infortunés parias. L’esclave impur aurait besoin de faire des ablutions et des prières pour effacer la souillure et la profanation de sa personne s’il était touché par un paria, qu’on pourrait appeler l'impuris-sime.
- Dans le Malabar, les brahmanes sont moins nombreux,
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- moins civilisés et plus ignorants que dans les autres parties de l’Hindoustan. C’est peut-être pour cela qu’ils ne sont pas chargés d’administrer les revenus publics dans les principautés de cette province.
- Les brahmanes ou Nambouris du Malabar et du Tra-vancore réclamaient autrefois le droit héréditaire de toute la terre située au-dessous des Ghauts jusqu’à la mer; elle est, assuraient-ils, un don que le dieu Parschourama leur a fait, quand il a créé cette partie de l’Inde. Dieu, comme on le voit, n’aurait pas créé par un seul acte de sa volonté toute la terre, et pas même l’Inde entière.
- Avant que les Anglais gouvernassent politiquement le pays, les Nairs composaient exclusivement l’armée, que commandaient les Nambouris sous l’ordre suprême du radjah, nous l’avons déjà dit. Ils sont obéissants envers leurs chefs; mais ils se montrent si jaloux de leur caste et de leur dignité, qu’ils tueraient sans pitié l’Indien de caste inférieure qui se permettrait de les toucher ou l’esclave qui ne s’écarterait pas de leur chemin.
- Les Nairs adorent surtout Vishnou; ils font ou du moins ils faisaient des sacrifices humains à certaines divinités. Ils sont passionnés pour les boissons spiritueuse's; ils se permettent de manger le poisson, la volaille, le chevreau, la venaison. C’est beaucoup pour des Hindous qui prétendent à la pureté des classes élevées.
- Les Nairs affirment qu’ils sont tous issus d’une même caste primitive, quoiqu’ils soient adonnés à des professions assez diverses et très-inégalement considérées.
- Parmi ceux de la deuxième classe, on compte les Sou-dras, qui sont fermiers ou comptables publics.
- Dans les fêtes publiques, les Nairs remplissent de droit l’office de cuisiniers; ce privilège est considéré par les Hindous comme le signe certain d’un rang très-élevé. En effet,
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- nul sectateur de Brahma ne peut manger, sans perdre sa caste, que des aliments préparés par une personne d’un rang supérieur ou du moins égal au sien.
- Mœurs étranges des Nairs au sujet du mariage. — Le Nair se marie avant que sa fiancée ait atteint 1 âge de dix ans; ils habitent une nuit ensemble, et restent ensuite séparés pour toujours. Après la noce, l’épousée demeure sous le toit maternel. Le mari laisse à sa femme, dont il ne s’occupera plus, le soin de lui donner une postérité, quand elle le voudra, et comme elle en aura la fantaisie.
- Lorsque l’épouse a perdu son père et sa mère, elle cohabite avec un amant qu’elle choisit à son gré, et même avec plusieurs, si cela lui convient; à la condition, cependant , qu’ils soient ou du même rang quelle ou d’un rang supérieur : noblesse oblige !
- Avec cette idée de distinction, les Nambouris, qui composent la classe sacrée, et surtout les radjahs, qui possèdent le suprême pouvoir, sont très-recherchés pour devenir les paramours, ou, si nous osons employer cette expression, les concubins des dames nairs.
- Les femmes d’un rang élevé sont fort renommées pour leur beauté; elles ont grand soin de leur personne et leur parure est pleine de recherche. Elles ne trafiquent pas de leurs faveurs; il suffit que le préféré fasse présent, comme tendres arrhes, à celle qui daigne devenir son maître, dun joyau plus ou moins élégant. En même temps il donne a la mere une pièce de tissu peu dispendieuse.
- Les jeunes gens de l’un et de l’autre sexe rivalisent a qui paraîtra, celle-ci la plus belle et celui-là le plus beau, a qui sera mis avec le plus d’élégance; tout entiers aux delices du présent, ils sont indifférents sur l’avenir.
- La conséquence de ces mœurs polies, mais détestables, c est qu aucun Nair ne connaît son père ; chacun d’eux
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- considère comme autant d’héritiers les enfants de ses sœurs. Tous héritent par portions égales.
- La mère d’un Nair en administre la famille, et quand elle meurt, l’aînée de ses sœurs occupe sa place. Les frères vivent sous le même toit; mais si l’un d’eux quitte la communauté, il est toujours suivi par sa sœur favorite. Il semble qu’au Malabar la femme dominatrice, mater familias, ait sous le toit domestique les mêmes droits et la même autorité qu’avait autrefois dans Rome le pater familias.
- L’absence de retenue chez les femmes nairs et le système illimité de leur polyandrie ne paraissent pas nuire à l’accroissement de la population. Peut-être l’espèce de vie commune de tout un clan, où la femme la plus âgée pourvoit aux besoins de la nombreuse famille avec un patrimoine indivis, produit-elle un degré d’aisance peu commun chez les autres Hindous?
- Il y avait dans le centre de la France un ordre social qui réunissait les avantages de cette existence en commun sans en avoir l’odieuse promiscuité. Depuis un temps immémorial, tous les rejetons d’une même famille vivaient sous un même toit avec les fruits d’un seul patrimoine. Chaque fille épousait nécessairement tout autre qu’un frère, et le gendre, accepté par la famille, n’avait pas le droit de morceler l’héritage de tous. Il a fallu le' détestable génie des avoués et des gens d’affaires, et la lâcheté de certains magistrats, pour détruire ces usages vénérables, parfaitement en harmonie avec la pureté des mœurs chrétiennes h
- 1 M. Dupin aîné a fait connaître la dernière de ces associations, celle des Jauts, dans sa description du Morvand.
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- Territoire et ville de Cochin.
- La ville de. Cochin appartient au Malabar britannique et se trouve soumise aux lois et régulations de la province de Madras.
- Voici quels sont le territoire et la population de la principauté tributaire, que l’on comprend aujourdhui dans la division du sud de la Présidence de Madras :
- territoire et popdlatfon.
- Superficie.........................* 514,892 hectares.
- Population.......................... 288,176 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares.. . 56o
- Le pays, dit le capitaine Ouchterlony \ où se trouve situé le port de Cochin appartient au radjah de Travan-core, et le Gouvernement anglais ne possède que la pièce de terre sur laquelle est bâtie cette ville. Il serait facile au gouvernement de Madras d’acheter de ce prince un territoire suffisant pour procurer à Cochin la banlieue la plus favorable à ses développements, et pour posséder les jardins, les plantations et les ombrages dont il convient de l’entourer.
- Situation géographique de Cochin : latitude, 90 5i'; longitude, 73° 57' à l’est de Paris.
- Cette ville, qui compte 20,000 habitants, est pour les Anglais un port digne de beaucoup d’intérêt. C’est de là qu’ils exercent leur protectorat sur tous les indigènes tributaires de la côte occidentale.
- Dès r année i5o3, le grand Albuquerque bâtit à Cochin la première des forteresses que les Portugais aient possédées dans l’Inde. Lorsqué Philippe II se fut rendu
- ‘ Enquête parlementaire sur la colonisation dans l’Inde.
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- maître du Portugal, les possessions que ce royaume avait acquises au delà des mers furent ardemment assaillies par les Hollandais. Ceux-ci chassèrent de Cochin les Portugais; égarés par le désir d’outrager la croyance de leurs ennemis, ils profanèrent leur cathédrale et ne rougirent pas d’en faire un vil bazar1. Dans un dessein moins pervers que cette honteuse et misérable vengeance contre le temple de Dieu, ils recherchèrent les moyens d’attirer les étrangers; ils convièrent à se rendre dans le port de Cochin tous les peuples de l’Asie, et le commerce y prospéra. Les Arabes y faisaient deux voyages par année; ils apportaient par l’Egypte et la mer Rouge les commandes et les sequins de Venise, qui florissait encore à cette époque. Ce fait nous montre la voie que suivaient alors les échanges des Italiens avec l’Hindoustan.
- Vers la fin du siècle dernier, le stathoudérat hollan dais ayant été supprimé par les Français pour être remplacé par une république éphémère, le nouvel Etat batave fut entraîné dans notre lutte contre l’Angleterre. Cette dernière puissance, enchantée de saisir une occasion si favorable, envahit Cochin, dont elle convoitait la position maritime.
- Quoiqu’en i8i4 la paix générale affichât pour principe la restitution des pays qu’avaient possédés les familles souveraines comprises dans la coalition européenne formée contre l’Empire français, les Anglais refusèrent de restituer à la maison d’Orange la ville de Cochin, l’île de Ceylan, le Cap de Bonne-Espérance, etc. etc.
- Cochin s’élève à l’extrémité septentrionale d’une langue
- 1 Quand les Hollandais arrivèrent, l’évêque de Cochin, dont la cathédrale fut confisquée et profanée, se retira dans l’intérieur du Malabar, à Coilan. La juridiction de ce prélat s’étend jusqu’à Negapatam et comprend toute l’île de Ceylan. Son diocèse compte encore plus de cent églises.
- INTHODDCTION. —> VI.
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- de terre ayant cinq lieues de longueur et quatre fois moins de largeur. Des eaux intérieures singulièrement abondantes affluent à l’est, au nord, au midi de cette ville; elle devient ainsi le centre d’une navigation continentale étendue et qui rayonne en tous sens. On croit voir le spectacle du bassin fluvial et des lagunes de Venise.
- Les cours d’eau confluents éprouvent l’effet d’une marée, faible il est vrai, mais qui cependant contribue, par sa montée et sa descente, à l’économie autant qu’à la facilité de la navigation intérieure. Chaque fois que la marée baissé, on peut diriger les courants amenés par de nombreux ruisseaux pour obtenir, à l’embouchure, une chasse capable de soulever et d’entraîner les alluvions.
- Le peuple de Cochin boit une eau saumâtre et malsaine, à laquelle on attribue la fréquence de cette affreuse lèpre nommée ïéléphantiasis1. Pour les serviteurs de l’Etat, militaires et civils, le Gouvernement fait venir une eau parfaitement pure, que des bateaux vont chercher à six lieues de distance. Ne conviendrait-il pas d’en amener pour tous les habitants, ou d’imaginer quelque moyen efficace et peu coûteux d’assainir les eaux délétères P
- La hauteur actuelle de la mer au-dessus de la barre, en avant du port, est de Am,5o; indépendamment des chasses, il faudrait l’accroître par un dragage.
- Autrefois Cochin était renommée pour ses constructions navales, grâce à l’emploi qu’on y faisait de l’excellent bois de teck. C’est le seul port, depuis Bombay jusqu’au cap Comorin, où l’on puisse mettre en chantier de grands bâtiments. Aussi voyons-nous qu’on y construisit en 1820 trois frégates pour la marine royale britannique et des
- 'Élephanliasis et Jambes de Cochin. Dans la partie occidentale de l’Inde on désigne la difformité que produit cette maladie, non pas sous le nom de Jambes d’éléphant, mais sous celui dé Jambes de Cochin.
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- navires de commerce qui portaient jusqu’à mille tonneaux. Aujourd’hui les forêts du Malabar sont sensiblement appauvries et les bois sont devenus chers à Cocbin ; comme dans Bépour, ces causes ont suffi pour réduire à de très-modestes proportions une belle industrie navale.
- Bateaux dits serpents de mer. —Venise est célèbre en Europe pour ses gondoles et pour ses gondoliers; Cocbin est renommée pour ses bateaux appelés serpents de mer, longs, étroits, légers, élégants. Ces bateaux sont conduits par des rameurs lascars, avec une incroyable vitesse; on les construit en creusant le tronc d’arbres gigantesques. Celui du radjah, rehaussé par des dorures magnifiques, est assez long pour border vingt avirons. Lors de l’Exposition universelle de Londres, en 1851, parmi les produits d’industrie envoyés de Bombay, nous avons remarqué le modèle d’un de ces brillants serpents de mer.
- Les Jaifs et le Pentateuque. Dans le voisinage de Co-chin subsistent encore deux races distinctes de juifs : d’abord les blancs, qu’on dit originaires de Jérusalem et qui sont les émigrés de la date la moins reculée; ensuite les noirs, venus probablement des bords de la mer Rouge, en des temps qui sont réputés très-antérieurs. Ces derniers possèdent une synagogue dans laquelle ils conservent avec un très-grand soin cinq copies da Pentateaqne, précieuses pour leur haute antiquité. Le colonel Macau» lay, lorsqu’il était à Gochin Résident près du radjah, fit présent à ces Juifs d’une couronne d’or, pour être déposée sur la collection de leurs livres saints.
- PRINCIPAUTÉ DE TRAVANCORE.
- Les derniers prolongements de la chaîne des Ghauts servent de limite au Travancore, du côté de l’orient. Ces
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- montagnes, couvertes de jongles et de forêts, abritent les plus grands animaux à 1 état sauvage, I éléphant, le tigre, le léopard, etc. Trop souvent ils se ruent sur le pays bas, afin d’y trouver des proies abondantes ; ces agressions nuisent beaucoup aux progrès des cultures et de la population.
- Les montagnes et les forêts de la principauté méritent d’être étudiées sous un autre point de vue; elles sont les réservoirs que la nature prépare à d’innombrables ruisseaux ainsi qu’à des rivières généralement torrentueuses. Ces éléments de fertilité font bien comprendre la population si nombreuse que nous avons signalée. Les vallons et les plaines sont arrosés naturellement en quantités assez copieuses pour qu’on n’ait pas besoin de ces réservoirs artificiels, les Tandis, indispensables aux régions situées à l’orient des Gliauts. Dans cette province, les récoltes ne manquent jamais et sont d’une extrême abondance.
- On comprend par là qu’en dépit de tous les obstacles le peuplement du Travancore a toujours dû tendre à s’accroître; à cet égard, il est comparable aux meilleures parties du Malabar.
- Le beau pays que nous décrivons produit le café, les noix de bétel et de coco, le poivre, le cardamome, la casse, l’encens et d’autres gommes aromatiques. Pendant longtemps ces productions précieuses ont été soumises aux conditions d’un monopole qui, pour le Gouvernement, était l’objet d'un revenu considérable.
- Les pêcheurs, depuis l’âge de seize ans jusqu’à soixante, sont encore taxés pour leurs filets. En revanche, les contributions levees sur le riz et sur les autres grains néces-saires à 1 alimentation du peuple sont presque nulles.
- Autrefois le Travancore subissait le joug de la féodalité la plus complété et la plus oppressive; les principaux seigneurs de la contrée, exerçant à la fois sur leurs vassaux
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- une autorité judiciaire, militaire et financière, commandaient et pressuraient leurs inférieurs sans aucun contrôle et les condamnaient sur toutes choses sans recours.
- Dans cette contrée, les lois, ainsi que la religion, sont brahmaniques; pendant longtemps elles ont été très-imparfaites et même cruelles. Jusqu’à ces dernières années, comme il se pratiquait en Europe depuis les époques barbares jusqu’à des siècles encore très-voisins du nôtre, dans beaucoup de cas, pour s’épargner l’ennui de chercher par l’étude des faits à distinguer entre le crime et l’innocence, on soumettait les parties à l’épreuve insensée, mais facile, soit du feu, soit de l’eau bouillante.
- Depuis un grand nombre de générations, le christianisme est introduit dans le Travancore et dans les autres parties du Malabar. Il y a soixante à quatre-vingts ans, on admettait que les chrétiens primitifs ou convertis dans la province s’élevaient au nombre d’environ 90,000 âmes; les premiers sont appelés Nazaréens et Syriens ou Souriens Mauplais, Ces épithètes indiquent les pays d’où les propagateurs du christianisme partirent pour aborder au Travancore. Ils sont nestoriens, et, chaque année, leur secte fournit des néophytes au catholicisme.
- Gouvernement primitif et singulier du Travancore : intrusion des Anglais.
- Anciennement le pays de Travancore était gouverné par des princesses auxquelles on donnait le nom de Tambou,-retties. Comparables aux reines souveraines héréditaires de l’Angleterre, elles ne laissaient à leur époux aucun pouvoir; en revanche, l’autorité presque entière était entre les mains d’un ministre. Ces coutumes ont duré jusqu’au milieu du siècle dernier. Le premier radjah qui se saisit du trône à cette époque, organisant un corps d’armée et le
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- disciplinant avec l’aide d’un officier qu’on croit être Français, soumit à ses lois toutes les parties du Travancore.
- Ce prince, attaqué par Tippou-Sahib en 1790, fut secouru par les Anglais; comme conséquence accoutumée, dès 1795 l’allié de ceux-ci n’était plus que leur tributaire. Dix ans plus tard, ses protecteurs l’obligèrent à signer un traité par lequel il renonçait â faire la guerre ou la paix autrement que sous le bon plaisir de la Compagnie des Indes : il perdait ainsi l’indépendance politique.
- En 1809, le ministre ou Diwan du Travancore osa manifester contre les Anglais une haine ouverte; la guerre s’ensuivit, et ces derniers triomphèrent. Alors un Résident britannique fut chargé de gouverner les vaincus, et surtout d’administrer leurs finances, aiin de prélever sur les impôts les sommes qu’exigeaient les réclamations inflexibles de l’honorable Compagnie. Heureusement pour le Travancore, cette mission difficile fut confiée au colonel John Munroe; cet homme éminent sut à tel point améliorer le système administratif et supprimer de si nombreux abus, qu’en cinq années seulement les revenus publics doublèrent, sans que le taux des contributions fût augmenté.
- En 181/1, le Résident ayant accompli les réformes nécessaires, liquidé toutes les dettes publiques et rétabli l’ordre dans les finances, il résigna ses fonctions administratives. A cette époque, le contingent britannique exigeait, avant tout, une. subvention de 3,407,000 francs; en 1862-1863, les tributs du Travancore et du pays de Cochin ne s’élèvent plus qu’à 2,491,076 francs.
- Parmi les charges abusives qui, nous l’espérons bien, finiront par disparaître, il faut compter celles du plus superstitieux et du plus licencieux de tous les cultes. L’influence et l’autorité des brahmanes sont encore très-puissantes dans le Travancore : aussi les frais exigés pour
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- les cérémonies et pour l’entretien des pagodes sont-ils l’objet d’une grande dépense gouvernementale,
- La nouvelle administration indigène du Travancore imite volontairement VAdministration britannique.
- Le père du Radjah qui règne aujourd’hui sur le Travancore était doué d’un esprit à la fois clairvoyant et très-observateur; il n’avait pas pu contempler d’un œil indiffé rent la supériorité des gouvernements européens et le bienfait de leurs arts. Il avait fait élever dans les écoles de Madras un de ses sujets doué des plus heureuses facultés, et plus tard il l’avait nommé son premier ministre, son Diwan. Animé du même esprit que son père, le nouveau Radjah fut heureux de conserver un tel vizir; cet homme d’Etat a réalisé les améliorations que ses maîtres et ses bienfaiteurs avaient rêvées.
- Prenant pour programme celui que la Compagnie des Indes a tracé dans les derniers temps de son existence, il s’est proposé de satisfaire aux Comptes moraux et matériels que, chaque année, les gouverneurs des trois Présidences ont ordre de préparer pour le ministère de la métropole et pour la Chambre des communes.
- Compte très-remarquable rendu par le Diwan du Radjah de Travancore : parallèle des années 1859-60 et 1860-61.
- Nous n’avons pu lire sans éprouver un vrai sentiment de bonheur le Compte rendu pour 1860-61 par le Diwan du Travancore; ce Compte présente un modèle de ce qu’il est permis d’espérer d’heureux lorsque des Hindous, complètement instruits par les Européens, administreront dans un tel esprit les Etats qui n’ont pas encore perdu leur autonomie.
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- Le Diwan, T. Madawa Rao, comme nous venons de le dire, est un de ces hommes, jusqu’à ce jour si peu nombreux, instruits dès leur jeunesse au milieu d’une capitale britannique. Il a compris les bienfaits de la civilisation moderne et les perfectionnements quelle sait réaliser pour la prospérité des populations. Il s’est mis à l’œuvre, et je vais indiquer les résultats qu’il a constatés, avec les sages observations dont il les accompagne.
- Son rapport est daté, 2 juin 1862, de Trivandrnm, la capitale de la principauté.
- Il traite en premier lieu de la justice et fait connaître le résultat de la marche des tribunaux.
- Justice civile.
- «Nous avons résolu, dit le Diwan, d’introduire dans nos tribunaux, en nous réservant quelques modifications indispensables, le nouvel Acte législatif de l’Inde britannique sur la procédure civile. »
- Cet Acte a pour but de simplifier la procédure, d’abréger les procès et de les rendre moins dispendieux.
- Mouvement comparé des affaires civiles.
- 1859-60 1860-61
- Procès en instance au 1" de l’an.... 1,694 1,722
- Procès introduits dans l’année............ 5,981 5,695
- Totaux.............. 7,675 7,417
- - Procès terminés............................. 5,953 5,447
- Affaires pendantes à la fin de l’année.. . 1,722 1,970
- Durée moyenne des procès............. 3mois i3j 4 mois 3J
- Si l’on appliquait le même mode de calcul qui nous a donné la durée moyenne des procès civils du Travancore,
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- DES RATIONS.
- on ia trouverait moins longue que celle des pays administrés par les Européens de la province de Madras.
- Petits délits correctionnels. Le nombre croissant des petits délits réprimés par la police est facilement ex pli' qué pour 1860-61, année de grande disette; mais on va voir que le nombre des crimes, loin de s’être accru, a beaucoup diminué dans l’année la plus malheureuse.
- Mouvement comparé des affaires criminelles.
- i85g-6o 1860-61
- Restant au 1" de l’an.......................... 99 36
- Affaires introduites dans l’année...... 985 688
- Totaux............... 1,084 724
- • *
- Affaires décidées............................. 998 658
- Restant à juger à la fin de l’année.... 86 66
- Écoutons maintenant les observations du ministre : «Considérant, dit-il, le prix extraordinairement élevé des subsistances (en 1860-61), il en résultait des excitations inaccoutumées à commeltre des crimes; on doit donc être satisfait de constater qu’il y ait eu moins de crimes à poursuivre dans cette année de pénurie que dans l’année précédente.
- «Afin d’obtenir un pareil résultat, ajoute-t-il, nous n’avons pas proclamé de nouvelles lois; il a suffi que les efforts de nos juges fussent constamment appliqués à perfectionner la distribution de la justice. » On signalera bientôt une autre cause, celle du bon gouvernement civil.
- Administrations diverses.
- Lejeune Radjah qui vient de monter sur le trône s’est empressé de sanctionner un projet de rémunérations
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- mieux proportionnées à l’importance des fonctions en
- général, et surtout des fonctions judiciaires.
- Déjà ces perfectionnements sont mis en pratique; mais comme ils appartiennent à l’annee 1861-1862 , ils seront avec plus de convenance expliques dans le prochain rapport, qui concernera cet exercice.
- «Nous avons conçu, dit le Diwan, le plan dune répartition nouvelle et mieux raisonnée des attributions administratives, en nous proposant de faire porter la responsabilité avec plus de précision sur les différents magistrats et d’accélérer de plus en plus la marche des affaires. »
- Administration spéciale des travaux pullics.
- Une partie essentielle de l’administration concerne les travaux d’utilité générale que l’Etat exécute à ses frais; de ce côté, le ministre signale d’heureuses conséquences. Pour exécuter ces travaux, il a fallu l’emploi d’une proportion plus nombreuse-d’ouvriers, ce qui leur a procuré des moyens légitimes de pourvoir à leur subsistance. Cet emploi n’a pas peu contribué, dans une année de disette, à diminuer le nombre des crimes.
- « Un témoignage populaire auquel on doit porter croyance, dit le sage Diwan, s’élève aujourd’hui pour constater que la corruption et l’oppression, reprochées naguère à diverses parties de l’administration, sont véritablement diminuées; le Gouvernement manifeste son zèle en expédiant les affaires avec une rapidité croissante. »
- Du revenu territorial. 11 devait diminuer dans l’année de disette 1861-1862, comparativement à l’année précédente. Le déficit était créé par les abondantes remises de contributions, remises nécessaires pour venir au secours des cultivateurs les plus malheureux.
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- Bienfaisance publique. Par l’insuffisance des récolles, le prix des aliments s’est élevé plus haut qu’on ne l’avait jamais vu; des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants n’ont pas eu d’autre ressource que les secours publics et privés, afin de conserver leur existence. En diverses localités, il a fallu distribuer gratuitement la nourriture aux affamés incapables de travail.
- Le souverain n’a pas failli dans ses efforts pour adoucir cette misère autant qu’il était en sa puissance de le faire.
- «Il est juste de déclarer que, dans cette conjoncture, l’Angleterre, à notre égard, s’est montrée très-bienfaisante pour alléger nos souffrances.
- « Le Gouvernement britannique a gracieusement accueilli la requête du Radjah pour suspendre le droit prélevé sur l’exportation des grains et du riz opérée des Etats britanniques dans le pays de Travancore. Cette concession, jointe à la suppression correspondante des droits d’entrée, a fait arriver une grande quantité d’aliments, moyennant des prix modérés. »
- Ici le ministre évalue la dépense du Trésor pour distribuer des céréales et du riz aux malheureux, pour tirer de Mangalore une autre partie de ces aliments et pour la revendre à prix réduit au pauvre peuple. Il porte également en compte le montant des travaux publics dont la main-d’œuvre, déjà signalée, procurait à beaucoup de nécessiteux les moyens de payer leur subsistance.
- Commerce extérieur. Le commerce extérieur a prospéré malgré les malheurs de l’année; le revenu des douanes s’est accru sans qu’on en ait élevé les proportions, et quoiqu’on ait supprimé l’un des principaux droits de sortie en abolissant le monopole qui pesait sur le poivre.
- Révision des tarifs. Gomme il y avait près d’un quart de siècle que l’état officiel des valeurs n’avait pas été rec-
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- tifié, il ne correspondait plus au prix, réel des objets : discordance regrettable. Autant qu’il soit possible de le faire, on s’est rapproché des prix réels donnés par les tarifs anglais, ceux de Madras, excepté toutefois dans les cas où des différences commandées par la nature locale des choses nécessitaient une différence d’évaluation.
- Ces changements devront augmenter le revenu public sans exercer aucune pression sensible sur les sources de la production ; le nouveau tarif est exécutoire depuis le 13 juillet 1861.
- Commerce important du poivre. Le ministre s’étend sur cet objet. « Il est nécessaire de commencer par faire observer, dit-il, que le poivre est un des articles essentiels qu’offre le commerce.de ce pays. Il est produit en abondance et' commande un bon prix sar le marché. Jusqu’à l’année dont nous rendons compte, il était l’objet d’un monopole considérable pour l’Etat; les cultivateurs étaient tenus de l’apporter dans les magasins publics et de recevoir en échange un prix fixe, prix que le Gouvernement établissait à son gré. Ensuite, il était transporté dans le port d’Alipey et mis en vente aux enchères. On a fini par reconnaître que ce système était oppressif, vu les exactions commises par les petits officiers du fisc, et vu la valeur que l’Etat payait au producteur, valeur plus basse que le prix ordinaire des marchés de commerce; c’est pourquoi, dans la présente année, on a changé ce système. On a réalisé Vabolition du monopole; on a remplacé les revenus par un droit de 20 pour cent sur la valeur du produit rendu libre. C’est une réduction d’impôt considérable, lorsqu’on la compare avec les charges du système précédent : aussi, l’on a lieu d’espérer que les producteurs en retireront un sensible bénéfice et produiront davantage. »
- Sous l’influence 5’un commerce devenu plus rému-
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- nérateur, la culture du poivre doit, en peu d’années, s’accroître beaucoup, au grand avantage et du peuple et du Gouvernement.
- Commerce de fivoire, etc. Le ministre signale aussi les progrès obtenus dans le commerce de la cire d’abeilles, des cardamomes et de l’ivoire; ce dernier objet est un des plus importants. Voici quelle était la valeur de l’ivoire exporté pour deux années consécutives : en 1859-60, elle s’élevait à 296,700 francs; en 1860-61, à 431,1 45 francs.
- Education publique.
- L’école libre ouverte aux enfants de toutes les origines et défrayée par le souverain dans Trivandrum, sa capitale, mérite les plus sincères éloges. Le nombre des élèves de cette institution s’accroît avec rapidité.
- Le ministre produit un état numérique des étudiants par races et par religions; rien n’est plus digne d’attention.
- Ecole libre fondée par le Maharadjah ; élèves énumérés par cultes et par races, à la fin de Vannée 1861-62:
- Enfants des brahmanes............................... 5o
- Pandits (classe supérieure).. .................... 62
- Soudras Malayalis (classe commune)................ 75
- Castes inférieures aux Soudras...................... 4
- Catholiques romains............................. 24
- Catholiques syriens................................. 2
- Protestants de toutes sectes........................ 7
- Mahométans......................................... 4
- Divers............................................. 2
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- Le lecteur sera frappé de voir que les mahométans ne
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- fournissent guère qu’un élève sur 60 appartenant aux autres croyances, et qu’il y ait près de quatre catholiques pour un protestant.
- L’anglais et la langue populaire, le malayalam, sont expliqués par principes aux élèves de la classe supérieure la plus avancée.
- Les perfectionnements introduits depuis qu’un Européen, M. J. Bengley, dirige l’école libre appartiennent à l’année qui suit celle du présent Rapport; le ministre les signale. C’est d’abord un accroissement de professeurs plus convenablement rétribués; c’est ensuite une amélioration dans les éludes, qui sont mises en harmonie avec l’enseignement de Madras. On s’est proposé d’atteindre ce but, que les élèves instruits à Trivandrum, s’ils veulent atteindre les plus hauts degrés de l’instruction, soient en état de concourir avec les aspirants formés dans la capitale et les autres villes très-avancées de la Présidence.
- On s’ést occupé des écoles de district en y combinant, comme dans le chef-lieu de la principauté, les deux langues .essentielles, le malayalam pour les besoins du pays et l’anglais pour le commerce extérieur.
- Les missionnaires britanniques sont libres de fonder et de diriger des écoles. Us impriment un journal populaire en malayalam pour répandre, avec leurs idées religieuses, un fond de connaissances qui concernent les besoins physiques de l’homme; ils contribuent à rendre la langue usuelle plus régulière et plus propre à traduire les termes indispensables à l’intelligence des sciences et des arts européens.
- Progrès intellectuels et moraux. «En résumant tous ces moyens, l’observateur le plus superficiel, dit le ministre, ne peut s’empêcher de remarquer comment l’intelligence du peuple se développe, et par quels degrés son instruc-
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- lion s’étend. La population commence à mieux distinguer entre le droit et le non-droit, entre le bien et le mal. En devenant plus morale et plus éclairée, Xopinion générale ne peut pas manquer de produire une heureuse influence sur tous les intérêts de la communauté. »
- Le Diwan constate les bons effets de l’instruction fructueuse donnée dans l’école libre (œuvre de Sa Hautesse) et dans les diverses institutions élémentaires. Ces effets commencent à se faire sentir dans le maniement des affaires publiques, partout où sont employés les indigènes instruits de la sorte. Ces hommes rendent des services dont l’amélioration progressive est une véritable récompense pour l’autorité supérieure devenue civilisatrice.
- Le ministre énumère avec une juste satisfaction les travaux publics les plus récents. Le Gouvernement indigène a le bon sens de les faire diriger par un ingénieur en chef européen; plus tard, les indigènes que cet officier aura formés deviendront à leur tour les ingénieurs de la principauté.
- Travaux importants : canal parallèle à la côte. — Jamais les travaux n’ont été plus actifs que depuis 1860 : on entreprend un canal qui commence à Trivandrum et qui longe la côte, afin d’assurer une navigation constante et sûre, en dépit des tempêtes et des vents terribles de la mousson du sud-ouest; on reconstruit, en l’améliorant, la route qui part de la capitale et qui va jusqu’à la frontière britannique, du côté des Ghauts; on travaille aux embranchements qui ramifient cette voie principale.
- Port d’Àlipey. Pour compléter les communications, à partir de ce port, on a fait un canal intérieur ainsi qu'un chemin de fer économique pareil à ceux des Américains.
- Un phare caladioptrique. — Citons avec une vive satisfaction l’une des plus précieuses inventions de la France
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- moderne introduite dans la principauté de Travancore par cet heureux amour du perfectionnement que nous cherchons à faire apprécier.
- Sur la côte on a construit un phare, et pour éclairer ce phare on se sert de la magnifique découverte des savants français, u Nos feux catadioptrigues de Fresnel et d’Arago, dit avec fierté le Diwan dans son Rapport, sont probablement la meilleure lumière gui brille aujourd’hui sur les vastes côtes de l’Inde. » Ce n’est pas probablement, c’est certainement qu’il aurait dû dire : poursuivons nos citations.
- Irrigations. — Le Gouvernement va travailler aux travaux publics d’irrigation ; il va joindre la rivière Caramancy avec le canal de Trivandrum.
- Par de semblables entreprises, le nouveau Maharadjah a pour ambition de surpasser celles qu’a pu tenter son prédécesseur; il veut que leur développement contribue de plus en plus au bien-être du peuple, à mesure que s’accroîtront les ressources de l’Etat.
- Hôpitaux et dispensaires. On a fondé des établissements de charité dans les trois ports de mer du pays, Trivandrum, Quilon, Alipey. Le Rapport donne le nombre des malades traités soit dans les hôpitaux, soit dans les dispensaires, autre fondation récente. La vaccination est poursuivie avec constance, et chaque année ce bienfait s’étend à plus de douze mille personnes.
- Le Rapport résume en dernier lieu le budget de l’exercice dont il rend compte :
- Recettes : 16,133,275 francs. Déficit : 5oo,ooo francs.
- Nous terminerons l’analyse très-succincte de ce Rapport si remarquable en reproduisant les considérations générales par lesquelles son auteur a cru devoir le conclure.
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- Considérations générales présentées par le ministre indigène.
- « J’ai présenté le parallèle entre les résultats d’une année de grande abondance et ceux de l’année singulièrement malheureuse dont j’avais à rendre compte. Si l’on veut juger sainement une telle comparaison, voici ce qu’il faut considérer. Nous avons eu à supporter des charges extraordinaires : j 0 plus de deux lalîhs de roupies (5oo,ooo francs), somme égale au déficit, ont été retirés du revenu foncier pour réparer les désastres éprouvés par les cultivateurs ; 2° par la réduction des impôts sur le tabac et sur le poivre, qui gênaient la production, un plus ample sacrifice a frappé le trésor public; 3° d’autres revenus ont été plus ou moins atténués par les calamités d’une saison fatale; 4° par la mort de Sa Hautesse le maharadjah , des cérémonies funèbres extraordinaires ont pesé sur le budget pour une dépense d’an quart de million de francs; 5° d’autres charges accidentelles se sont accrues indépendamment de notre volonté.
- «Si l’on réunit tant de circonstances adverses, j’oserai dire qu’il existe un ample sujet de féliciter le Gouvernement : d’abord, d’avoir fait face aux plus graves embarras financiers; ensuite d’avoir pu consacrer d’abondants secours au soulagement de familles en détresse, qui se comptaient par milliers, et d’avoir pu, dans le même but, affecter aux travaux publics un crédit plus considérable qu’il ne l’avait jamais été. Enfin, malgré tant de sacrifices, des économies bien entendues ont permis de rembourser une portion notable de la dette contractée l’année précédente, et, qui plus est, de préparer pour l’année qui suit immédiatement une balance avantageuse.
- et T. Mahadava Rao, Diwan.»
- INTRODUCTION. — VT.
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- Certes, dans ce rapport on pouvait bien désirer plus d’ordre, plus d’art et moins de répétitions; mais quelle saine raison, quel amour de la justice, et j’ose ajouter quelle aimable naïveté de sentiments amis du peuple!
- Tel qu’il est, ce résumé ne montre-t-il pas au grand jour i’elïet que produira, pour le bonheur de la race indigène, le gouvernement des Hindous par les Hindous, lorsqu’ils sauront mettre en usage les lois, les arts et la savante économie des Européens? Formons des vœux pour que les Etats,, soit alliés, soit tributaires, qui conservent encore un certain degré d’indépendance, suivent un si bel exemple. C’est le seul moyen de ne plus fournir de prétextes à la destruction de leurs nationalités et d’échapper à la détestable convoitise des futurs marquis Dal-housie.
- Troubles remarquables et récents du Travancore.
- Prérogatives des Nairs. — « Les lois et les coutumes du Travancore et de Cochin reconnaissent la prééminence des Kschatrias désignés sous le nom de Nairs. Au-dessous de cette classe aristocratique sont placés les Chanars, qui composent le commun peuple.» (Rapport sur le progrès moral et matériel de l’Inde,pour l’exercice de Î861-62.)
- Ici, comme dans tout le Malabar, les Nairs composent la caste ou classe militaire; l’armée du Travancore est uniquement composée de la brigade des Nairs.
- Depuis plusieurs années de paix, les Européens établis dans l’Inde méridionale et surtout dans file de Ceylan, afin d’entreprendre des cultures nouvelles, entre autres celle du café, ont demandé des ouvriers de la dernière.classe à la principauté de Travancore. Ces cultivateurs ont acquis par le travail et l’économie une aisance toute nouvelle, dont ils ont rapporté les fruits dans leur pays, où l’agri-
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- culture, l’industrie et le commerce, de plus en plus prospères, ont encore augmenté leur avoir. En acquérant un pécule toujours croissant, il ne faut pas croire qu’ils aient enterré l’argent, juste prix de leur labeur ; leurs femmes ne l’ont pas permis. Au plus bas degré de l’échelle sociale, le fruit défendu des parures interdites a saisi la vanité du sexe faible.
- Pour paraître plus élégantes et plus attrayantes, on aurait pu croire que les beautés de la classe inférieure auraient préféré ces tissus et ces joyaux si peu coûteux, si voyants et si charmants que leur apportaient les arts européens.
- Non! c’est plus près d’elles que l’orgueil est venu leur offrir ses tentations. Chez l’aristocratie des Nairs, le sexe féminin porte, et porte seul, des costumes et des parures plus ou moins bizarres, inventés et perpétués par le privilège héréditaire. Eh bien ! ce sont précisément ces parures et ces costumes dont elles étaient privées que les femmes hindoues du commun peuple ont voulu porter à tout prix, parce que leur orgueil n’a jamais vu dans cette privation au’un abaissement insupportable.
- D’un autre côté, qu’on juge avec quelle indignation superbe les dames de haute caste ont fait effort afin d’empêcher une pareille usurpation! H n’en a pas fallu davantage pour troubler la paix d’un peuple jusque-là tranquille : les pères, les maris, les frères, ont pris fait et cause dans la querelle des distinctions féminines; et cette querelle a suscité des voies de fait déplorables. Pour protéger le privilège appuyé sur les préjugés et les lois brahmaniques, les tribunaux ont prononcé des sentences bientôt après éludées; elles n’ont arrêté qu’imparfaitement les efforts du grand nombre et de sa richesse croissante, dans les champs mal défendus de la naissance et des usages antiques.
- Ne soyons pas étonnés au récit de pareils faits. Ils sont
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- le germe et l’indice d’un changement capital dans les coutumes et les mœurs de ces peuples hindous qui, prétend-on, depuis deux mille ans semblent n’avoir jamais changé; parce que, depuis plus de vingt siècles, ils n’ont changé que par degrés imperceptibles chaque année, et maintes fois inaperçus dans le cours d’une génération.
- Des causes aussi futiles ont produit chez les nations les plus considérables des révolutions bien autrement importantes que celles du Travancore. Il a suffi qu’à Rome la femme d’un tribun du peuple tressaillît au bruit des faisceaux consulaires, qui ne pouvaient frapper qu’à la porte des patriciens, pour que les femmes plébéiennes, à force de luttes acharnées, obtinssent en définitive le consulat pour leurs époux et le bruit des faisceaux pour elles.
- Les historiens français, qui semblent réfléchir trop peu sur les misères de la vanité et sur la part quelles prennent aux plus grandes révolutions, n’ont pas aperçu le rôle 4 quelles ont joué dès la naissance des nôtres. Un de nos collègues au Jury de 1851, un illustre ami des arts, M. le duc de Luynes, a fait peindre dans la galerie de son château de Chevreuse la procession des Etats généraux de la nation française, lors de leur ouverture en 1789. On y voit étalés, dans l’ordre des préséances, la pourpre romaine, la mitre et la croix d’or des cardinaux et des prélats , les manteaux splendides jetés sur les épaules des pairs, les épées enrichies de diamants, le panache blanc des chapeaux à la Henri IV et le privilège de la naissance, empreint de la plus vive des couleurs, jusque sur les talons des privilégiés. Derrière ce brillant cortège, les rabats empesés des puritains politiques, les cheveux tombant à plat sur les petits manteaux noirs d’un Tiers-état qui disait tout bas et qui va dire tout haut : « Le Tiers est tout. » Qu’importait que le monarque apportât sans exception les
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- libertés et les droits égalitaires que pouvaient désirer la raison, la sagesse et la fierté d’un grand peuple? Il fallait d’abord abolir jusqu’à la possibilité des costumes, des noms, des titres qui blessaient les regards de l’orgueil. Aussi, depuis soixante et quinze ans, quand on nous parle avec éloquence des grands principes de cette époque mémorable , il faut sous-entendre, avant tout, les grands principes à poser sur l’anéantissement de ces titres, de ces costumes et de ces vanités qui défilaient pour la dernière fois sous les yeux des spectateurs de 1789. N’est-ce pas ici l’image agrandie du Travancore, avec ses Brahmanes, ses Nairs et son peuple de travailleurs?
- ANCIEN ROYAUME DE MYSORE ET PRINCIPAUTE DE COURG.
- Nous avons parcouru les régions situées à l’occident de la chaîne des Ghauts. Voici deux Etats contigus, situés à l’orient de la même chaîne et plus au nord, régis longtemps par la même administration, jouissant du même climat, de la même fertilité, et semblables pour tout le reste : l’un est le royaume de Mysore \ qui pendant un demi-siècle a rempli le monde du bruit de son nom; l’autre est l’ancienne principauté de Courg, enclave de ce royaume. Depuis trente années, cette principauté fait partie intégrante de la Présidence de Madras; mais son état social et son organisation ne sont pas encore assez avancés pour participer aux lois générales de tous les col-lectorats. Elle est soumise à des régulations spéciales, et confiée aux mêmes magistrats anglais que l’Etat de Mysore, actuellement mis en tutelle.
- 1 Les Hindous prononcent Maïssour; mais le nom plus harmonieux de Mysore a passé depuis près d’un siècle dans les langues de l’Occident, et nous n’avons pas cru devoir y renoncer.
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- TERRITOIRE ET POPULATION.
- ÉTATS. SUPERFICIE. HABITANTS. HABITANTS par MILLE HECTARES.
- hectares. 7,991,800 habitants. 3,400,696 425
- Courg 551,420 135,600 ' 246
- Totaux : 8,543,220 3,536,296 413
- A mon avis, la meilleure preuve que les territoires dont le lecteur voit ici le tableau n’ont pas joui d’un bon gouvernement, c’est que, malgré les avantages qu’ils ont reçus de la nature, leur population s’est accrue faiblement, ou plutôt est en réalité diminuée par l’effet des révolutions et des épuisements qu’ont produits des guerres incessantes. Vers la fin du siècle précédent, il ne paraît pas qu’on pût compter dans le royaume de Mysore plus d’un habitant pour trois hectares de terre, et dans la principauté de Courg, beaucoup moins encore. Depuis 1 année 1800, soixante-cinq ans de paix ont sensiblement amélioré l’état des choses, mais en laissant beaucoup à désirer pour un prochain avenir.
- Topographie du royaume de Mysore.
- Essayons de nous former une idée précise de la situation topographique et des avantages naturels propres au îoyaume de Mysore. Son territoire est compris entre le 10 et le 14e degre de latitude, c’est-à-dire en plein milieu
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- de la zone torride. Sa configuration triangulaire nous rappelle la Sicile, Trinacria, quelle surpasse de beaucoup en étendue, mais quelle n’égale pas en fertilité. Du côté du Malabar, dans une étendue supérieure à quatre-vingts lieues, la base du triangle formé par le pays de Mysore est appuyée sur la grande cordilière occidentale de l’Inde, appelée la chaîne des Ghauts.
- La hauteur de ce triangle est à fort peu près égaie à sa base, et son sommet, très-avancé vers l’orient, est seulement à cinquante lieues de Madras. Examinons cette configuration sous le rapport successif des arts de la guerre et de la paix.
- Point de vue de la défense militaire. La haute chaîne des Ghauts doit être considérée comme un rempart formidable élevé par la nature. Ce rempart présente des courtines et des tours basaltiques taillées à pic, qui s’élèvent en quelques endroits à de très-grandes hauteurs; elles ne laissent qu’à de rares intervalles des passages d’un accès toujours difficile. Par conséquent, du côté qui fait face à la mer occidentale, le pays de Mysore peut être considéré comme inattaquable par des Asiatiques et difficilement abordable pour des Européens. Les habitants, si bien protégés dans cette direction, cultivaient avec sécurité les pentes douces et continues qu’offre leur pays. Dès l’instant que ce peuple formait un État militaire, il pouvait, avec une extrême facilité, se précipiter, soit au sud, soit à l’est, vers les contrées inférieures; de ces deux côtés, la figure même du sol lui présentait l’appât d’une proie sans défense. Aujourd’hui, de telles facilités pour l’attaque et le pillage sont heureusement transformées en facilités pour une bienfaisante circulation, par le moyen d’un commerce paisible et fructueux.
- Le côté du midi, qui descend par degrés de l’occident
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- vers le nord, sert de limite septentrionale aux territoires maritimes du Carnatic. Cette frontière commune est formée par une chaîne de montagnes secondaires qui commence, à partir de l’ouest, aux monts Nilgherris, et qui, vers l’est, aboutit à la contrée que les Anglais appellent les districts cédés : nous parlerons plus tard de ces districts. Voilà pour le royaume le second rempart naturel. Quatre fleuves, que grossissent toutes les eaux du Mysore, le traversent par autant de défilés pour arroser ensuite les provinces du Coromandel et se jeter dans le golfe du Bengale.
- Sans présenter contre l’invasion des obstacles aussi formidables que la frontière occidentale, la frontière sud-orientale, montueuse et fort accidentée, était pourtant très-respectable et susceptible d’une défense avantageuse.
- Restait le troisième côté, qui n’offrait par lui-même aucune défense, et que les gouvernements dégénérés du centre de l’Hindoustan permettaient de considérer comme une porte ouverte à toutes les invasions.
- Avec un État circonscrit de la sorte, la nouvelle dynastie, qui n’avait gagné ses domaines que les armes à la main, au lieu d’éprouver le bonheur d’être tranquillisée de trois côtés, se sentait dévorée par trois ambitions qui correspondaient à ses trois frontières; elle brûlait de descendre dans la direction de l’ouest, jusqu’à la mer d’Arabie, pour posséder les ports du Malabar; elle brûlait de descendre vers le sud-est, jusqu’à la mer du Bengale, pour posséder les ports du Coromandel ; en même temps, elle était sûre d’empiéter à son gré, vers le nord-est, sur tous les Etats centraux. En même temps, aussi, l’Anglais, non moins ambitieux, s’apprêtait à refouler les conquérants par leurs trois frontières, plus ou moins opposées à ses trois Présidences de Bombay, de Madras et de Calcutta.
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- On doit comprendre maintenant la haine implacable soulevée de toutes parts entre les convoitises qu’éprouvaient les sultans de Mysore et la Compagnie des Indes, qui partout se trouvaient en rivalité. La dernière moitiç du xviiT siècle a vu commencer et finir cette lutte, mortelle à la fin pour la dynastie mahométane.
- Arrêtons nos regards sur un spectacle plus consolant que celui de ces âpres ambitions : c’est le tableau des bienfaits que l’heureuse conformation du territoire présentait aux indigènes dans cette partie de l’Hindoustan.
- Point de vue des arts de la paix. Rappelons-nous que, du côté de l’occident, la plus grande partie du royaume de Mysore est fort élevée au-dessus du niveau de la mer et que l’on descend par des pentes insensibles, en partant des hautes crêtes, pour avancer toujours vers le golfe du Bengale.
- Les eaux très-abondantes fournies surtout par la mousson d’été, qui vient du sud-ouest, s’écoulent vers ce golfe en partant du revers oriental de la chaîne des Ghauts; elles alimentent un nombre considérable de ruisseaux, de rivières et de fleuves.
- Comme un objet digne de toute notre attention, il faut considérer l’immense éventail formé par un ensemble de cours d’eau comparables aux rayons d’un vaste cercle; ils viennent successivement grossir le Cauvery, le plus puissant de tous les fleuves qui se jettent dans le golfe du Bengale, à l’ouest du Gange. Cette ramification fécondante arrose un territoire de deux mille lieues carrées, 3,2oo,ooo hectares, plus étendu que notre Normandie et même que notre Bretagne.
- Ce magnifique déploiement des eaux prodiguées par la nature pendant les deux moussons de chaque annee, joint à la puissance d’un soleil tropical, permet de cul-
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- tiver avec succès les végétaux les plus précieux, la vigne, l’oranger, le caféier, le dattier, le cotonnier, la canne à sucre, etc. c’est la variété dans la richesse.
- L’expansion des eaux, que nous venons de signaler, apporte naturellement l’abondance, pour la nourriture de l’homme et des grands animaux qui le secondent, dans un pays dont les vallées, enrichies par les alluvions, ont beaucoup de fertilité. Autrefois l’art avait étendu le bienfait des arrosements sur tous les flancs des grandes ondulations qu’offre le sol des plateaux; nous dirons ce qu’on avait entrepris à cet égard dans les temps antiques les meilleurs, et ce qu’on restaure de nos jours.
- Au point de vue du climat, la position élevée que nous signalons est infiniment favorable aux jouissances, à la force, à la santé des populations; elle permet de goûter, même au milieu de la zone torride, les délices d’un séjour exempt de chaleurs par trop accablantes et d’hivers par trop rigoureux. En respirant un air plus pur et moins énervant que celui des plaines inférieures, les Mysoriens acquièrent la vigueur physique et l’énergie morale, des montagnards. Voilà comment, grâce à l’heureuse influence des lieux, de l’air et des eaux, leur race peut être à la fois de haute stature, vigoureusement constituée, martiale d’aspect et ferme de caractère.
- • Richesse minérale; le fer, Vacier. La nature a fait au Mysore un don précieux pour un peuple naturellement militaire, comme pour un peuple qui veut ramener ses goûts vers les arts de la paix. De toutes parts, elle présente à fleur de terre un riche minerai noir de fer magnétique; on la juge comparable à celui qui produit les célèbres fers de Suede et les aciers de cette contrée, les meilleurs de 1 univers. Si les indigènes avaient couvert de forêts les parties de leur territoire les moins propres au labour, ils
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- posséderaient en abondance un combustible qui leur manque ; ce combustible leur permettrait de fabriquer, en quantité considérable, des fers et des aciers que toutes les nations rechercheraient à l’envi.
- Belles espèces des principaux animaux domestiques.
- La race humaine n’est pas la seule que favorise le pays. La bonté des eaux et l’abondance des pâturages ont permis de propager des races d’animaux utiles à l’homme et présentant des qualités supérieures à celles qui sont élevées dans beaucoup d’autres parties de l’Inde.
- Race chevaline. Déjà la race des chevaux aborigènes possédait des qualités naturelles; les habitants l’ont perfectionnée en la croisant avec des étalons demandés à l’Arabie. Cette amélioration date du siècle dernier; elle appartient au très-petit nombre de progrès qu’on peut rapporter à l’époque où les musulmans avaient courbé le pays sous leur domination.
- Plus tard, la Présidence de Madras a tiré parti de la race chevaline améliorée par ce croisement; elle y puise la remonte de sa cavalerie légère.
- Race bovine. Elle est robuste, d’une haute stature, et fort employée pour les transports civils, ainsi que pour ceux de l’artillerie et des équipages militaires. Il y a longtemps qu’afm de mettre à profit cette ressource précieuse la Compagnie des Indes a créé dans le Mysore une vaste ferme gouvernementale; cette ferme a pu présenter jusqu’à 3o,ooo têtes dans une seule inspection.
- Avant les progrès dus à l’Angleterre, il y avait absence presque complète de routes où des voitures auraient pu circuler en tout temps. On comprend qu’alors les transports étaient opérés presque uniquement par des
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- bêtes de somme, ou bœufs ou chevaux; transports à la fois
- très-coûteux, très-limites et pourtant indispensables.
- Race ovine. Cette race avait déjà de bonnes qualités avant les croisements dus à lart européen.
- Alimentation du peuple; état arriéré de l’agriculture.
- Malgré toutes les ressources naturelles que nous venons d’énumérer, il ne faut pas s’imaginer que le peuple my-sorien fût riche, ou seulement qu’il vécût dans l’aisance; depuis plus d’un siècle, il se voyait arracher, sous forme de revenu public, le plus clair de ses produits. Disons le mot, par l’effet des gouvernements spoliateurs, il était pauvre; sa nourriture était grossière comme son vêtement, son mobilier presque nul, et son habitation vraiment misérable.
- Son agriculture était dans l’enfance. Les végétaux qu’il cultivait étaient depuis longtemps dégénérés, parce qu’il n’apportait pas plus de soins à la conservation qu'au triage des semences. En beaucoup d’endroits, il avait appauvri sa terre, parce qu’il ignorait la nécessité non-seulement d’en conserver, mais d’en accroître, au moyen des engrais, les facultés fécondantes. Il n’avait pas su préserver de vastes forêts contre la. dévastation; et pour tenir lieu du combustible qui lui manquait, à l’exemple des Arabes voisins du desert, il faisait cuire ses aliments avec la fiente desséchée de ses chevaux et de son bétail : fiente perdue pour une terre que les siècles épuisaient. Même à présent, il a trop peu changé ces déplorables habitudes.
- Pour tenir lieu de froment ou de riz, le Mysorien cultive et consomme une espèce de millet appelée ragi, qu’il fait cuire en y mêlant un peu de sel; c’est à peu près toute sa nourriture.
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- Les révolutions éprouvées par le royaume de Mysore.
- Après ce coup d’œil général sur la situation des habitants et des campagnes, il faut maintenant examiner le degré plus ou moins florissant des villes principales. Mais leur existence est trop intimement liée au sort du royaume pour ne pas exiger quelques explications sur des changements de régime introduits depuis un petit nombre de générations.
- Le pays de Mysore, un des États les plus méridionaux de l’Inde, a subi, l’un des derniers, le joug des empereurs mogols, qui propageaient leurs conquêtes en partant du nord. Sous la suzeraineté musulmane, cette contrée n’avait pas cessé d’être régie par ses antiques radjahs appartenant aux castes des brahmanes ou des guerriers hindous.
- Vers le milieu du siècle dernier, un condottiere maho-métan, Haïder-Ali, acquérant par degrés de l’importance, avait fini par expulser les lieutenants qui gouvernaient au nom des faibles successeurs de l’empereur Aureng-Zeb; il se proclama sultan de Mysore. Son fils Tippou-Sahib, qui prit, à l’exemple de son père, le titre suprême de sultan, consacra sa vie entière à combattre pour agrandir ses Etats, au lieu de les améliorer et de rendre heureux sès sujets. Ce conquérant éprouva contre les Anglais une haine implacable qu’il hérita de son père ; son trône même lui semblait incompatible avec leur puissance. Il osa deux fois les attaquer et les menacer une troisième fois; c’est alors que ceux-ci, dans la dernière année du siècle dernier, lui firent perdre d’un même coup le trône et la vie.
- Faible proportion des musulmans. Malgré tout le fanatisme et l’intolérance des deux souverains disciples de l’Islam, leur dynastie s’est maintenue trop peu de temps pour
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- acquérir beaucoup de prosélytes. On comprend par là comment il s5est pu faire qu au commencement du siecle actuel, lorsque les Européens s’enquirent de la proportion des habitants qui se partageaient les deux croyances principales, un dénombrement donna 466,ooo familles du culte brahmanique et 17,000 seulement du culte ma-hométan. La plupart des villes, ainsi que les campagnes, étaient, dans une immense majorité, peuplées parles sectateurs de Vischnou et de Siva.
- Lorsque Tippou-Sahib périt dans le tumulte de l’assaut qu’il soutint pour défendre sa capitale, le marquis Wel-lesley, gouverneur général, qui conduisait cette guerre, prit aussitôt la résolution de restituer l’autorité royale à la famille indigène qui l’avait longtemps possédée, et dont le culte appartenait à la classe la plus nombreuse de la population. 11 détrôna pour toujours la dynastie musulmane et la remplaça par un gouvernement hindou, qui ne pouvait pas manquer d’être l’ennemi juré du pouvoir des sultans.
- Suivant le système anglais imaginé par Wellesley, un Bésident britannique fut accrédité près du nouveau monarque. Afin que ce moderne proconsul l’accoutumât plus insensiblement et plus aisément à l’obéissance, on avait fait choix, pour régner, d’un enfant âgé de six ans. Ce faible rejeton des maharadjahs fut assis sur le trône de ses ancêtres; en même temps, pour administrer le pays au nom du monarque mineur, on nomma régent l’Hindou Pourneah, lun des plus expérimentés parmi les anciens ministres du gouvernement qui disparaissait pour jamais.
- Ce regent gouverna pendant douze années avec intelligence et modération. Mais aussitôt que le jeune prince eut atteint sa majorité, ce fut en 1812, la fureur le prit de regner par lui-même ; il se chargea de ce lourd fardeau
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- sans avoir la prudence de conserver un ministre habile et fidèle qui l’aurait par degrés initié dans les secrets d’une bonne administration. Inconsolable d’éprouver une si noire ingratitude, le faible Pournéah mourut de douleur.
- Par une décadence insensible et fatale, qui rentrait dans les longues prévisions du marquis Wellesley, moins de vingt ans s’écoulèrent, signalés par une désorganisation toujours croissante, jusqu’au moment où le désordre parvint à son comble. Les sujets étaient de plus en plus accablés d’impôts, et le gouvernement dissipateur ne savait pas même, au moyen d’un peu de modération, renfermer ses dissipations dans les bornes de ses revenus. Tout périclitait, et le mécontentement devenait extrême chez un peuple, patient à coup sûr, mais assez énergique pour ne pas endurer la souffrance au delà d’un certain terme. A la veille d’un grand conflit, et pour prévenir des désastres inévitables, le Résident crut devoir réclamer un remède héroïque auprès du gouverneur général de l’Inde : ce fut de transférer la gestion des affaires du royaume à des agents britanniques, et pour un temps dont la limite dépendrait du cours des événements ultérieurs.
- Par bonheur pour la nation opprimée, c’était lord William Bentinck à qui s’adressait une telle requête. Ce noble ami de l’humanité prit la résolution de faire administrer le pays à titre provisoire, en choisissant un commissaire général honnête et modéré parmi les agents supérieurs de la Compagnie des Indes. Cette résolulion fut exécutée en 1831, et nous en montrerons les importantes conséquences.
- Parlons, avant tout, des vicissitudes'éprouvées au milieu de tant de révolutions par les cités principales du royaume qu’a possédées, pendant deux générations, l’autorité militaire des sultans.
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- Maïssour ou Mysore, l ancienne capitale hindoue.
- Situation géographique : latitude, i2°i 9 ; longitude, 74° 22' à l’est de Paris.
- Maïssour, la ville dont le royaume de Mysore a tiré son nom, avait été pendant des siècles la capitale de cet État. Elle est bâtie près d’un vaste lac artificiel, œuvre des anciens souverains; ce réservoir, destiné pour les irrigations, s’étend jusqu’au pied d’une montagne isolée qui s’élève à 3oo mètres au-dessus d’une plaine magnifique. Après la révolution opérée par le marquis Wellesley, le Résident britannique accrédité près du maharadjah se construisit une résidence alpestre au sommet de cette montagne. De cet endroit, son regard dominait la contrée qu’il asservissait à la politique de la Compagnie.
- Depuis trente années la ville, ayant cessé d’être une capitale, avait perdu beaucoup de sa richesse et de sa population. Mais lorsqu’à partir de 1800 elle redevint le siège d’un gouvernement hindou, elle reprit son importance, et le nombre de ses habitations s’accrut avec rapidité. A celte nouvelle époque, le château du maharadjah fut entouré de fortifications empruntées à l’art moderne.
- Dans les premiers temps du siècle présent, Pournéah, le vizir que nous avons déjà cité, conçut le dessein de conduire à la ville de Maïssour des eaux potables empruntées au fleuve Cauvery. Il fit creuser à très-grands frais un large canal de douze lieues de longueur, et pour cette œuvre aucune dépense ne fut épargnée; ce fut seulement lorsqu’il restait encore à faire une lieue d’excavations que l’entreprise pour laquelle on avait sacrifié des millions dut être abandonnée. Au dernier moment, on reconnut que le canal ne pourrait pas remplir sa destination, tant on
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- avait mal établi les nivellements. Je cite un tel échec, afin de montrer que T Administration hindoue, quoique animée d’intentions excellentes et très‘favorables à l’ouverture des canaux comme à la création des routes, manquait pourtant des lumières qui conduisent au succès.
- Seringapatam, la capitale musulmane.
- Situation géographique : latitude, 12° 2 5'; longitude, 74° 2 5' à l’est de Paris,
- A qudtre lieues au nord de Maïssour, sur une île du fleuve Cauvery, s’élève l’antique forteresse dont Haïder-Ali, en 1770, avait fait sa capitale, et qui fut prise d’assaut par les Anglais en 1799.
- Au centre de la cité s’élève une pagode imposante consacrée à Vischnou, le dieu qui conserve, c’est-â-dire à Sri-Ranga; ce nom, joint à celui de Patana ou Patam, la ville, est devenu par corruption Seringapatam. La dynastie maho-métane n’a pas osé détruire ni confisquer pour l’Islam le temple le plus révéré des sectateurs de Brahma; elle s’est contentée deriger à peu de distance une grande mosquée-cathédrale.
- Le château royal, qui domine la cité, est construit sans goût, et très-massif; les édifices qu’il renfermait révélaient le génie architectural le plus médiocre, et presque tous aujourd’hui tombent en ruine. Le seul endroit qui conserve un peu de vie est un simple bourg où le commerce a pris refuge; il s’élève au milieu de l’île et couvre l’emplacement d’un camp retranché jadis réservé pour l’armée de Tippou. Là se trouve un mausolée que ce dernier sultan avait bâti pour son père Haïder-Ali, et dans lequel lui-même fut enseveli comme par pitié.
- Ponts extraordinaires. Du côté du sud, les anciens Hin-
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- IÏ'ïTr.ODUCTlO.N’. — VI.
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- dous avaient construit à grands frais un pont-aqueduc, sans avoir aucune idée de nos arches curvilignes, qui combinent à la ibis la légèreté, l’économie et néanmoins la solidité. Cet aqueduc amenait aux points les plus élevés de l’île les eaux nécessaires pour les troupes et la population.
- Le même caractère architectural et primitif se faisait remarquer dans la juxtaposition des blocs de granit énormes qui formaient les barrages que les Hindous avaient érigés, en amont de la ville, à travers le Cauvery. Les eaux étaient déversées par des canaux d’irrigation sur les deux rives du fleuve, en des champs devenus par là susceptibles des plus riches cultures.
- Pont monumental. Si l’on imaginait un temple égyptien dont les colonnes à triples rangs seraient carrées au lieu d’être rondes, un temple où l’on chercherait en vain quelque voûte circulaire, où de longues architraves, rectangulaires et planes, supporteraient des dalles de pierres transversales; si l’on supposait que 67 piles ou pilastres formassent chaque rangée, et qu’un fleuve coulât perpen diculairement aux trois rangées, dont il traverserait les entre-colonnements, on aurait l’idée du pont de Seringa -patam, sur lequel les hommes et les voitures traversent le fleuve Cauvery. Pour achever de peindre l’étrangeté de ce monument, faisons remarquer que les trois rangées de pilastres ne sont pas même en ligne droite, et que les personnes qui marchent sur la plate-forme que supportent ces pilastres suivent une ligne sinueuse. Voilà ce que le ministre Pournéah faisait construire dans les premières années du xix® siècle, avec infiniment plus de dépense que nen eût exigé le pont européen le plus élégant, le plus solide et le plus lavorable au libre passage des eaux.
- Seringapatam, qui comptait 31,000 habitants en 1800, est aujourd hui presque dépeuplée. Les Anglais, en dispo-
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- sant du royaume, s’étaient réservé d’occuper cette place avec une garnison considérable. Une extrême insalubrité, qui s’est plus lard manifestée par des effluves délétères et qu’aucun savant ne put expliquer, a contraint d’éloigner les troupes. Dès cet instant, la ci-devant capitale de Tip-pou-Sahib est tombée dans la misère et dans la solitude.
- Sera, grande cité; sa décadence sous les musulmans.
- Position géographique : latitude, i3° à h' ; longitude, 74° 38 à l’est de Paris.
- Dans cette ville, les Hindous comptaient 5o,ooo maisons avant quelle devînt la conquête de Haider-Ali; moins d’un demi-siècle plus tard, elle n’en comptait que 3,ooo. Un pareil fait est au nombre de ceux qui condamnent le plus l’administration de ce conquérant et celle de son fils.
- Bangulore, devenue centre militaire, sous le régime britannique.
- Lorsque, en i83i, la compagnie des Indes entreprit d’administrer par un commissariat le royaume de Mysore, elle ne voulut pour capitale militaire, ni de Seringapatam, que condamnait son insalubrité phénoménale, ni de Maïs-sour, ville trop éloignée de Madras; elle choisit Bangalore.
- Situation géographique de Bangalore : latitude, 120 57'; longitude, 75° 18' à l’est de Paris.
- Cette ville, élevée de près de 700 mètres au-dessus de la mer, occupe une position salubre et magnifique. Comme un faubourg isolé, il s’est formé, vers l’année i84o, une modeste colonie composée d’Européens, anciens pensionnaires sortis des troupes anglaises. Dans cette ville annexe on a construit une église anglicane, quelques chapelles
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- dissidentes, et d’autres édifices qui rappellent l’Occident. Là, les sous-olficiers et les soldats aiment à jouir de leur retraite : ils y vivent infiniment mieux avec leurs modiques pensions qu’ils ne pourraient le faire au sein de la métropole; ils épousent des natives ou des Eurasiennes, qui sont issues d’Européens et de femmes asiatiques.
- Cantonnement. — A proximité de Bangalore, on a place la station principale des forces britanniques, pour tenir en respect le pays conquis et servir de dépôt central à la division militaire de l’Ouest, l’une des cinq qui composent la Présidence de Madras.
- Dans les premiers temps de l’administration du pays par des commissaires anglais, une conjuration de cipayes s’était formée dans le cantonnement de Bangalore; elle fut découverte à temps et prévenue plutôt que réprimée. Depuis cette époque, les troupes européennes n’ont pas eu l’occasion de manifester la supériorité de leur courage, et les soldats indigènes sont restés fidèles au drapeau de l’Angleterre, même quand a surgi la grande rébellion de i85y, aux bords du Gange.
- Le Gouvernement britannique à Bangalore.
- En 1831, comme nous l’avons fait connaître, une simple décision du gouverneur général a suffi pour mettre en tutelle complète le maharadjah, prince nominal qui reste confiné dans sa capitale antique de Maissour. Il reçoit une liste civile qui n’est pas sans importance.
- Sous le titre de commissaire général dut résider à Bangalore sir Marc Gubbons, le président du conseil exécutif.
- Y joua rota dun souverain, et dans le principe son autorité s étendit jusqu’au droit de vie et de mort.
- De simples commissaires, ayant le titre d'adjoints au
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- commissaire général, sont devenus les intendants respectifs des quatre grands districts dont se compose le royaume.
- Il n’v a d’autres lois que celles qui sont édictées par le principal commissaire, assisté de son conseil; il régit sans contrôle et sans bornes la justice, les finances, l’administration, en un mot, tous les intérêts publics.
- Cependant le droit de vie et de mort, cité plus haut, et le droit de grâce, dont il avait joui jusqu’à ces derniers temps, ne peuvent plus être exercés que par le vice-roi, gouverneur général à Calcutta.
- Sir Marc Cubbons était si robuste qu’il a vécu cinquante-huit ans dans l’Inde, sans que son tempérament ait succombé sous un climat qui pardonne à si peu d’Européens. Cet homme, aussi vigoureux d’esprit que de corps, fut dans le royaume de Mysore le sage représentant de lord William Bentinck, et digne en tout de son modèle. Comme ce noble ami de l’humanité, il s’est montré sans orgueil et sans faste, ferme, simple, et juste par nature. Pendant un tiers de siècle, il a maintenu le pays de Mysore en paix; sous son administration, les crimes, poursuivis sans relâche et punis d’une main sévère, ont diminué.
- Par degrés, la sécurité des personnes et des biens s’est accrue. Dès le principe, les charges publiques ont été soulagées; d’assez nombreux travaux d’utilité générale ont été commencés et régulièrement conduits à terme; d’autres ont été restaurés, surtout ceux qui pouvaient accroître l’alimentation du peuple : tant de bien s’est opéré simplement, sans faste et sans aucun charlatanisme.
- Arrêtons-nous à ce spectacle. Il ne présente, à coup sûr, rien qui soit extraordinaire, rien qui puisse émerveiller par la grandeur des actions ni par le génie de la parole. Cependant il nous fait connaître une des phases les moins malheureuses, si l’on n’ose pas dire une des
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- plus fortunées, clans la transformation graduelle, et presque fatale, qui conduit deux cents millions cl hommes a se courber avec résignation sous funiformité du joug européen dans l’immense pays de l’Inde. Saisir sur le fait une telle métamorphose, voilà l’intérêt à la fois moral et politique du tableau que nous voulons présenter en indiquant les parties caractéristiques du gouvernement des Anglais dans le royaume de Mysore.
- . Administration des finances. Un premier bienfait a consisté dans l’abolition d’un nombre à peine croyable d’impôts arbitraires, bizarres et trop de fois purement vexa-toires. Dans quelques cantons, et par rapport à certaines castes, les contributions étaient inégales comme les classes. Partout l’indigène était foulé, pressuré; il l’était, soit qu’il contractât un mariage légitime, soit qu’il préférât la liaison moins obligatoire d’une concubine. Il était taxé s’il lui naissait un fils et taxé pour le nom que ce fils devait recevoir; il était taxé quand il lui naissait une fille et taxé lorsqu’elle atteignait l’âge nubile; chaque décès était frappé d’un tribut, comme chaque naissance. Il serait fastidieux d’énumérer les autres impositions établies sur les actes de la vie les plus insignifiants, sur toute espèce de travaux, sur des coutumes singulières et bizarres, parfois même sur de simples souvenirs. Voilà ce que l’insolent arbitraire, tantôt des sultans, tantôt des radjahs, avait imagine pour suffire aux prodigalités incessantes et sans bornes de leur pouvoir illimité.
- Dès les premiers temps de leur administration, les Anglais ont supprimé sept cent soixante neuf de ces taxes injustifiables. Il en est résulté sans doute une diminution considérable pour le trésor : les deux cinquièmes des recettes. Mais le soulagement que le peuple en a ressenti, mais les divers moyens qu’on a mis en usage pour favo-
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- riser le travail et par conséquent augmenter l’aisance générale, ces moyens ont bientôt plus que compensé la perte volontaire par laquelle on a généreusement, disons mieux, par laquelle on a politiquement inauguré la révolution financière et sociale indo-britannique.
- Aux personnes qui regarderaient comme incroyable l’extrême multiplicité des taxes étranges que nous venons de mentionner, il nous suffira de rappeler ce qu’on a nommé dans l’Europe du moyen âge les droits féodaux, si pesants, si nombreux et si bizarrement divers. A coup sur, le très-petit nombre de ces droits qui restait en France au siècle dernier avait cessé d’être oppressif; mais il se rattachait à des souvenirs tellement odieux au peuple, que leur suppression est devenue l’un des principaux leviers de la Révolution française. Vingt ans, trente ans,- quarante ans après cette abolition, lorsqu’on voulait renverser un gouvernement assez peu prudent pour écrire sur son oriflamme le mot restauration, le moyen le plus efficace imaginé par ses ennemis afin de le perdre consistait à l’accuser de rêver le retour impossible, insensé, des droits féodaux; de ces droits dont le moindre n’aurait pu revivre sans faire tomber un pouvoir qui n’eût pas reculé devant la renaissance de ce passé dont le fantôme seul menaçait de mort tout un système moderne.
- Ces explications suffisent pour montrer la profonde portée gouvernementale des suppressions d’impôts vexa-toires et stupides opérées dans le royaume de Mysore par le Gouvernement anglais.
- Parmi les taxes supprimées, citons celles qui pesaient sur le transit et la circulation, et d’autres qui frappaient directement certains produits du sol, le coton, par exemple. Les progrès du commerce et de l’agriculture ont avec avantage compensé ces sacrifices intelligents.
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- Le rapprochement court et frappant que nous allons présenter démontre combien, même au point de vue financier, l’abandon de certaines branches de revenu, loin d’appauvrir le trésor, a favorisé dans les revenus publics un accroissement que les novateurs les plus confiants n’auraient pas osé se promettre dès le principe.
- Progrès du revenu public dans le royaume de Mysore, depuis l’époque où les Européens ont entrepris de l’administrer.
- Impôts ù base constante. Impôts supprimes.
- i" exercice. Années i83i-32. . . . 37,600,000 fr. 25,000,000 fiv 25 ans plus tard............... 66,5oo,ooo
- Travaux publics : routes et ponts. L’administration musulmane avait totalement négligé les travaux de cette nature. Ses vues étaient tournées sans cesse vers les conquêtes, et les dépenses de la guerre absorbaient tout. Dans les douze années de retour au régime hindou, sous le ministre Pournéah, quelques routes avaient été commencées. Comme nous l’avons mentionné, un pont prodigieux, mais absurde, avait été construit; un canal avait été presque achevé, puis abandonné. Pendant les vingt années subséquentes, on avait oublié toute idée d’entretenir les voies publiques, et le pays, sous ce rapport, avait fait retour vers la décadence. «Les Anglais ont repris et continué avec leur persévérance accoutumée l’exécution des routes; ils en ont achevé la longueur totale de huit cents lieues, suivant les directions qui leur ont paru le mieux convenir aux débouchés du pays : résultat digne d eloge. Cependant faisons remarquer que la presque totalité de ces voies utiles n’a pas reçu d’autres travaux que ceux de terrassement : travaux qui constituent ce que, dans 1 Inde, on appelle des routes de beau temps, et qui suffisent
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- lorsqu’on n’est pas dans la saison des pluies. Un très-petit nombre de routes sont empierrées, ce qui diminue extrêmement la dépense et le mérite général de l’entreprise.
- Ouverture de la chaîne des Ghauts pour communicjuer avec la mer. Une des œuvres les plus désirables était d’ouvrir une communication praticable aux voitures entre le royaume de Mysore et la mer, dont il est complètement séparé par la haute chaîne des Ghauts : c’est ce qu’on a fait en perçant à grands frais un nouveau passage. Ce travail excellent, qui ne date que de cinq à six ans, conduit par une route bien exécutée au port de Mangalore.
- Aménagement des eaux pour les irrigations. Dans les meilleurs temps de leur domination, les anciens souverains de l’Hindoustan avaient fait beaucoup d’efforts pour favoriser l’agriculture. Sur le haut plateau, qui descend par une pente insensible depuis les cordilières occidentales en avançant vers l’orient et le midi, ils avaient érigé dans toutes les vallées des barrages étagés avec intelligence. On retenait par ce moyen d’énormes masses d’eau, que des canaux agricoles conduisaient sur des terres modérément inclinées; ces terres acquéraient par l’irrigation une valeur considérable.
- Disons à la gloire des Hindous qu’ils avaient fini par établir jusqu’à vingt-deux mille réservoirs d'eau, dont quelques-uns d’une très-grande superficie; tons destinés, comme il vient d’être dit, à multiplier les irrigations.
- Pendant les guerres cruelles et dévastatrices du siècle dernier, un grand nombre de barrages s’étaient écroulés, et beaucoup de réservoirs s’étaient, ou comblés ou desséchés. Il a fallu réparer ces ruines; c’est ce qu’a fait l’administration britannique, non-seulement en restaurant les ouvrages délabrés, mais par des constructions neuves.
- M. le colonel Campbell Onslow, l’un des quatre com-
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- missaires du Mysore qui présidaient aux quatre divisions territoriales, administrait celle de Ntiggai, il nous apprend qu'en douze années le nombre des tanks ou réservoirs d’eaux fécondantes s’est accru, sous sa direction, du nombre de 7,407 à celui de 8,607.
- Pour construire et même pour réparer les barrages et les réservoirs, il faut faire de grandes dépenses et les faire dans les instants les plus propices. On doit pouvoir disposer d’un très-grand nombre de travailleurs, afin de porter un remède immédiat et souverain à des accidents imprévus, accidents que le moindre retard mis à les réparer rend parfois irréparables.
- Initiative qae les indigènes réclament du Gouvernement.
- Les indigènes apprécient pleinement la valeur des travaux que nous venons de mentionner, travaux qu’ils sont incapables d’exécuter avec leurs fortunes privées, et qu’ils n’attendent jamais que du Gouvernement. Dans leur pensée, la mission de l’Etat est de tout faire; ce préjugé, qu’ils semblent partager avec les Français, donne aux administrateurs une influence parfois excessive.
- L’irrigation est si précieuse que, dans certains cas, les Ryots payent sans hésiter six, sept et huit fois le taux de la rente foncière qu’ils doivent au Gouvernement, pour procurer à leurs terres ce bienfait extrême. Lorsqu’un surintendant des finances visite quelque village, la première demande que lui font les habitants, c’est de l’eau, et par conséquent un réservoir, un étang. Exauce-t-on leurs prières : ils prendront à leur charge autant de nouvelles termes quon le voudra pour les cultiver. Gela seul, dût-on ne rien changer au prorata de la rente, accroîtrait en proportion le revenu public.
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- Quelle que soit l’importance des irrigations conservées, rétablies ou créées depuis trente ans, on conçoit des entreprises plus vastes encore, formées par des compagnies avec le secours de capitaux européens, pour ouvrir des canaux qu’on rendrait navigables, en même temps qu’ils serviraient aux irrigations. L’auteur de ces pensées appuie ses projets surles travaux et les calculs d’un célèbre ingénieur, sir Arthur Cotton; nous les ferons connaître en expliquant les travaux de la Présidence de Madras.
- Infi uence de Vadministration britannique sur les progrès de la population.
- M. le colonel Onslow, déposant à Londres devant la Commission d’enquête sur la colonisation de l’Inde, cite avec orgueil quelques-uns des résultats de l’administration du pays de Mysore, à laquelle il a pris une part éminemment fructueuse.
- En seize années, la province de Nuggur qu’il administrait, favorisée par des routes, des digues, des réservoirs, et par des irrigations ou rétablies ou créées, a vu sa population s’accroître de plus d’un cinquième. Si les mêmes causes bienfaisantes continuent de produire les mêmes effets, en soixante ans la population doublera.
- Territoire et population de la province de Nuggur, en 185U.
- Superficie...................... . i,554,ooo hectares.
- Population..................... 660,3o5 habitants.
- Habitants par mille hectares.. . 425
- Culture du coton mexicain; difficultés et succès.
- Les brahmanes sont opposés à toutes les innovations, même agricoles; leur instinct les porte h repousser les
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- perfectionnements qui pourraient éclairer le commun peuple et lui donner l’indépendance pour résultat du bien-être. Nous en trouvons un exemple remarquable rapporté par le surintendant de la province de Nuggur, au sujet du coton mexicain introduit et propage par les Anglais dans le royaume de Mysore.
- «Mon prédécesseur, dit-il, cultivait comme essai, sur le sol où plus tard j’ai créé ma ferme expérimentale, une plantation cotonnière qui réussissait à merveille; mais un jour qù’il vint la voir, tous les plants étaient flétris. Il ne pouvait pas deviner par quelle fatalité. — Le brahmane, fonctionnaire de la localité, lui dit alors : «Vous le voyez, « ce coton ne peut pas pousser; le pays ne lui convient pas : « tout est mort. » Le surintendant à qui l’on tenait ce langage imagina d’arracher quelques pieds de cotonniers mexicains : il trouva les racines fraîchement coupées entre deux terres. On espérait ainsi persuader aux cultivateurs indiens, et même aux Européens, que l’innovation ne pouvait pas réussir. Les planteurs indigènes sont maintenant désabusés; ils s’empressent de cultiver la nouvelle espèce de cotonnier, et vont à la ferme expérimentale pour s’en procurer la semence.» (Col. fV. Onslows Evidence, Select Committee on colonization and settlement in India. )
- Culture du caféier.
- Quand le commissaire que nous nous plaisons à citer eut cesse detre surintendant de la province de Nuggur, rentre dans la vie privée, il n’a plus, comme l’est tout fonctionnaire, été soumis à la défense d’acquérir une propriété des indigènes. Alors il s’est proposé de cultiver le caféier, en subissant les conditions imposées à tous les habitants. Il a commencé, comme un modeste proprié-
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- taire, par un essai sur trente hectares; avec le temps, il en a planté jusqu’à trois cent cinquante, au grand avantage du pays, éclairé par son exemple, encouragé par ses succès. Arrêtons-nous sur ce sujet intéressant.
- Quand un planteur de café veut s’établir en Mysore, il se présente pour acquérir un terrain dans les jongles, regardés, en général, comme propriétés domaniales. Un avertissement public appelle avec soin l’ayant droit à ce terrain, en supposant qu’il en existe un; si dans un mois nul ne réclame, la terre est mise à l’enchère, et le plus offrant l’obtient. Il ne paye pas de rente foncière; il satisfait seulement au droit d’excise quand vient le moment où le café doit être vendu. Cette facilité intelligente a suffi pour attirer les indigènes vers une culture qui devait leur procurer de sensibles avantages.
- On concevra tout le prix d’un pareil système, en réfléchissant que le cultivateur qui commence une plantation de caféiers reste sept années avant d’arriver au maximum de ses récoltes, et que souvent il n’a rien obtenu dans les trois premières années; il est juste, il est utile que pendant le temps des sacrifices il ne paye aucun impôt.
- Quand les Anglais commençaient leur administration, le droit qui pesait sur les cafés équivalait à vingt francs par cent kilogrammes; ils Vont réduit au quart de cette valeur. Malgré cette réduction si considérable, par l’encouragement quelle offrait à la culture, en dix-huit ans un revenu réduit au quart a fini par devenir quadruple de la valeur primitive. Un tel progrès est magnifique.
- Les petits cultivateurs indigènes ne sont pas en état d’opérer de vastes plantations; mais chacun peut créer près de sa chaumière un hoquet de caféiers, et trouver ainsi le moyen d’ajouter sensiblement à son bien-être.
- Telle est l’influence générale qu’ont exercée sur tout
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- FORCE PRODUCTIVE un royaume, en peu d’années, moins de vingt planteurs britanniques; ils n’étaient pas plus nombreux.
- Pour donner une idée de la qualité des cafés de Mysore, il nous suffira de dire que leur prix, a Londres, est presque égal au prix du café de Moka. Un pareil prix est, à coup sûr, le plus efficace de tous les encouragements1.
- Indépendamment du bénéfice que procure un tel envoi de l’Inde en Angleterre, il faut remarquer que l’usage du café se répand beaucoup dans le pays de Mysore, et même sur la côte du Malabar, chez les familles indigènes; ajoutons aussi que les troupes européennes en consomment des quantités considérables. C’est la boisson la plus convenable aux pays chauds, et c’est la plus précieuse pour l’opposer à l’usage des boissons alcooliques, si funestes sous la zone torride.
- Au moment même où je corrige cette feuille, parmi les mesures très-dignes d’éloge prises à Paris contre le choléra, fléau qui vient de l’Inde, signalons l’allocation qui permet que le soldat boive chaque matin une tasse de café. Le paysan du Mysore, par la plantation que nous venons de citer, s’accorde à lui-même ce bienfait.
- Tels sont les résultats hygiéniques d’une culture importée dans ce royaume, ainsi que nous l’avons dit, par quelques planteurs britanniques.
- Les deux exemples qui viennent d’être présentés, ceux du coton dAmérique et du café d’Arabie, offrent la preuve certaine que les indigènes n’éprouvent aucune répugnance, ni pour s’adonner à des cultures complètement
- Tout le café qui sort du pays est destiné pour Londres. On l’envoie à Bombay, faute d un grand port plfis voisin, en passant par le Ghaut qui conduit à Mangalore. Dans ce petit port, il est chargé sur les barques appelées Patimars, conduit à Bombay, puis embarqué pour l’Europe. C’est, au total, le détour le moins dangereux elle plus économique.
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- nouvelles, ni pour remplacer des plants de qualités inférieures par d’autres qui sont préférables; il suffît que l’Européen leur offre l’exemple de l’expérience et du succès. Les Ryots sont, en cela, parfaitement comparables à nos paysans les mieux dotés de bon sens et de prud’homie; ceux-ci veulent voir par leurs propres yeux et toucher du doigt le bénéfice promis, avant de s’exposer à des essais dont ils se méfient par instinct et trop souvent par expérience.
- C’est aux Anglais qu’il appartient de montrer aux natifs les méthodes nouvelles éclairées par une agriculture à la fois scientifique et pratique, ainsi que l’art des engrais et son secours pour réparer le dommage éprouvé depuis si longtemps par leurs terres; il faut leur enseigner les applications les plus habiles et les plus variées du drainage. En même temps qu’on fera prendre une valeur nouvelle aux terres actuellement exploitées, on devra commencer en grand la culture de très-vastes superficies jusqu’à ce jour restées en friche.
- Par l’ensemble de ces moyens, on accroîtra graduellement la production dans un des pays les plus beaux de l’Inde.
- Bapports remarquables entrée les indigènes et les colons.
- «Règle générale, affirme le colonel Onslow, d’après une expérience de vingt années, les Indiens respectent beaucoup les Européens vraiment respectables. Nul peuple ne les surpasse du côté du discernement; ils jugent avec finesse et promptitude si l’étranger qui vient habiter au milieu d’eux est ou n’est pas ce que les Anglais appellent un gentleman, c’est-à-dire un homme bien élevé, dont les sentiments sont dignes d’estime.
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- « Un pareil homme réussit au milieu d’eux. Ce quil faut à leur égard, c’est la justice et la fermete; le compagnon de mes cultures, dans les deux pays de Courg et de Mysore, en est un exemple. Un autre planteur de café a de même obtenu le succès le plus complet en déployant un loyal caractère, de l’énergie et de 1 équité vis-à-vis des natifs; il a complètement gagné leur confiance. Les indigènes le traitent comme ils traiteraient un de leurs patels, un de leurs chefs de commune; ils sont heureux de le consulter pour s’éclairer sur leurs propres affaires.
- u En revanche, lorsque arrive dans le pays un Européen dont le moral est équivoque, ils s’en aperçoivent bientôt et s’évertuent à lui rendre son séjour au milieu d’eux insupportable. La grande difficulté pour l’établissement des colons anglais est d’empêcher que des personnes indignes essayent de se présenter. Au contraire, des hommes bien élevés et d’une morale éprouvée, s’ils immigrent et s’ils se conduisent avec honneur et convenance, produisent un bien infini par leur bon exemple, par l’emploi qu’ils font de leur capital, de leur énergie et de leur science ; mais, répé-tons-le, l’arrivée d’un ignorant peu délicat, qui voudrait abuser de la simplicité des campagnards et les maltraiter, celui-là produirait un mal infini pour eux et pour lui.
- «En définitive, jusqu’à ce jour, dans le Mysore, le nombre des émigrants européens est très-peu considérable; cependant l’ensemble s’est de plus en plus amélioré. Les bons sont restés, et les mauvais ont été contraints de /éloigner, parce que tout leur était contraire. »
- La principauté de Courg, sa conquête et son annexion.
- Sans hesiter un moment, nous avons fait voir au point de vue le plus favorable l’envahissement déguisé sous
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- forme de tutelle administrative dans le royaume de Mysore. Nous avons accepté le récit des administrateurs eux-, mêmes, dont nous honorons le caractère, et nous avons fait connaître avec pleine confiance leurs dépositions devant une grande Commission de la Chambre des communes. Nous avons signalé, d’une part, les impôts qu’ils ont abolis; de l’autre, ceux qu’ils ont rendus plus intelligents, mieux répartis, et par là plus légers. Nous avons indiqué les travaux neufs qu’ils ont entrepris et les travaux anciens qu’ils ont restaurés, les cultures qu’ils ont encouragées chez les indigènes et celles que leurs concitoyens ont importées. Tous ces faits, sans doute, ils les ont retracés sous le jour le plus favorable, peut-être même quelquefois avec un peu d’exagération. Mais le lecteur était mis en garde par nous-même, afin de les juger sans trop de faveur; il a pu retrancher ce qu’il voulait de son suffrage approbateur. En définitive, l’ensemble est éminemment honorable pour les lumières, la prudence et l’amour du bien qu’ont apportés dans le royaume de Mysore, et par extension dans la principauté de Courg, les Européens choisis par un gouverneur général tel que lord William Bentinck pour administrer les indigènes.
- Actuellement, au sujet de cette principauté, nous sommes heureux de pouvoir puiser à d’autres sources pour présenter des faits d’un ordre différent qui, sans rien ôter de leur poids à l’ensemble de ceux dont nous venons de parler, font luire un jour non moins précieux, répandu par le juge éclairé et désintéressé qui rapporte de l’Orient ses observations personnelles.
- Un Français, témoin oculaire dans la principauté de Courg.
- Le comte Édouard de Warren, qui va comparaître
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- devant nous, est d’une famille française obligée d'émigrer pendant notre première révolution. Il est né dans l’Inde, où son père et sa mère ont habité tour à tour Madras et Pondichéry. Nous verrons que fauteur de ses jours, en 1799, montait à l’assaut de Seringapatam, et versait noblement son sang lors de l’attaque où périt Tippou-Sahib.
- De Warren, qui fut de bonne heure envoyé de l’Inde en France, y reçut une brillante éducation. En 1832, il retourna dans l’Hindoustan ; bientôt il obtint à prix d’argent une sous-lieutenance au 55e régiment des troupes royales, armée de Madras. Après avoir servi pendant plusieurs années avec distinction, il retourna, pour ne plus s’en éloigner, dans la patrie de son père, la Lorraine... C’est alors qu’il écrivit et publia son ouvrage remarquable intitulé : U Inde anglaise. La troisième édition, qui parut en 1858, prit ce titre de circonstance : L'Inde anglaise, avant et après Vinsarrection de 1857.
- Rien n’est plus touchant que les vœux exprimés dans la préface de cette dernière édition, au moment des périls extrêmes et des succès remportés par ses anciens compagnons d’armes : succès où la soif de la vengeance, et trop souvent la barbarie, le disputaient à l’héroïsme.
- « A l’heure des violences, dit-il, nous avons pu stigmatiser les triomphateurs; aujourd’hui, nous ne pouvons que nous incliner avec admiration devant le courage, la résignation, le patriotisme de cette grande race anglo-saxonne. C’est votre gloire que je veux conserver intacte en plaidant auprès de vous la cause de l’humanité souffrante, et même de l’humanité coupable. Quelle est la nation, fût-ce la plus civilisée, qui n’ait rien à se reprocher et se croie le droit d’être impitoyable?»
- Il faut resserrer dans un très-court espace, et juger
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- d’un point de vue supérieur, des faits, des descriptions et des récits pleins d’intérêt par eux-mêmes.
- Deux ans après son entrée au service, le comte de Warren, averti qu’on va porter la guerre dans la principauté de Courg, s’éloigne en toute hâte de Pondichéry, sa ville natale, pour retourner à son régiment, qui vient de partir. Il le rejoint dans la nuit du 3 1 mars 1834; le jour suivant, à quatre heures du matin, le drapeau britannique franchissait le fleuve Cauvery pour envahir le territoire voué d’avance à la confiscation.
- L’auteur affirme qu’un ferment toujours actif de haine contre les dominateurs étrangers et des souvenirs de dévouement pour la race déchue, celle des sultans Haïder-Aly et Tippou-Sahib, n’avaient jamais cessé d’exister dans le Mysore, dans ses dépendances et surtout dans les pays qui couronnent la haute chaîne des Ghauts. Un tiers de siècle après la chute de ces conquérants, l’insurrection de Bangalore, en 1833, aurait été l’expression, tardive, avouons-le, de cet inaltérable sentiment. Ce ne fut pas la prévoyance anglaise, mais la trahison de quelques complices, qui permit de découvrir et d’étouffer la rébellion sur le point d’éclater. Les conjurés qu’on put saisir furent attachés à la bouche des canons et leurs membres impitoyablement lancés dans les airs, en présence des régiments indigènes, que la discipline anglaise condamnait à recevoir ce premier et terrible avertissement!. . .
- Une partie des séditieux avait pris la fuite; elle s’était cachée dans les montagnes des petits Etats voisins, Etats dont le plus important était celui de Courg.
- Pour mettre un terme à la facilité que les proscrits, militaires ou civils, trouvaient ainsi de se soustraire à la vindicte des dominateurs européens, la Compagnie gouvernante conçut la pensée de soumettre à ses lois cette
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- principauté, la mieux situee pour recéler dans ses forets des proscrits, soit innocents, soit coupables. Cependant ' il fallait, pour prendre ce parti violent, mettre en oubli les services les plus importants.
- Avant la conquête du royaume de Mysore, le radjah de Gourg avait embrassé résolûment le parti des Anglais, et, trahissant la cause de son suzerain, il leur avait ouvert les passages de ses montagnes. Cette défection avait permis que les troupes accourues de 1 Ouest, franchissant les défilés, poursuivissent le sultan Tippou jusque sous les murs de Seringapatam et détruisissent sa puissance.
- Plus tard, les Anglais, foulant aux pieds un point d’honneur sacré dans l’Inde, demandèrent à ce radjah de leur livrer un réfugié politique redoutable, il est vrai, par ses intrigues et renommé pour sa vaillance : c’était Goungol Naïg, polygar de Tellichéry. Us devaient être refusés et le furent au nom du plus généreux sentiment. Aussitôt ils affectèrent de voir un acte d’hostilité dans ce respect pour le droit sacré d’asile; ce droit, cependant, est regardé dans les trois royaumes britanniques comme inséparable de la dignité nationale et de la générosité protectrice du malheur. Tel fut le motif de la guerre injustifiable que la Compagnie des Indes, ou du moins ses représentants de Madras et de Calcutta, brûlaient de déclarer et qu’ils déclarèrent sans retard à l’infortuné prince de Courg.
- Il fallait agir avec une extrême rapidité, car on était au milieu de février. Les agresseurs, partis de leurs divers cantonnements, ne pouvaient guère arriver en présence de l’ennemi qu’au ier avril suivant; or, dès le milieu de mai, un vrai déluge pluvial, versé par la grande mousson, rend impraticable un pays de hautes montagnes, de vallons encaissés, et tout un territoire incroyablement .accidenté. A ces difficultés ajoutons que des forêts vierges
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- remplies d’arbres gigantesques, aux troncs enlacés par de vastes plantes grimpantes croisées dans tous les sens, couvrent sous leurs ombrages des détritus de végétaux mêlés à des cadavres d’animaux en putréfaction, qui remplissent l’air de miasmes mortels aussitôt que vient la saison des chaleurs. Cette saison, même au sommet des monts de Courg, commence dès le printemps.
- On organisa simultanément quatre colonnes pour pénétrer par quatre côtés dans le pays à conquérir. Les points de départ furent Mangalore à l’ouest, Bangalore à l’est, Cannanore au sud et Bellary vers le nord-est.
- La colonne du nord était celle où servait Edouard de Warren; elle avait remonté la partie supérieure, de plus en plus encaissée, du fleuve Cauvery, déjà cité. Elle va combattre au milieu d’une épaisse forêt vierge qui cache des lignes redoutables et surtout la forteresse de Bakh.
- Jugements remarquables d’un officier français qui marche avec l’armée de l’Inde.
- Dans cette marche agressive et dans les combats quelle exige, l’officier français juge de ses yeux la vaillance relative de tous les genres de troupes dont il est le compagnon d’armes. 11 faut résumer le jugement qu’il en porte sur le champ de bataille; c’est celui qui trompe le moins.
- Son récit nous fait connaître l’incapacité hautaine de ces généraux obscurs, lentement parvenus par ancienneté dans l’Inde, et la plupart ignorant le véritable art de la guerre; ces généraux, qui n’appartenaient pas à l’état-major des troupes royales, ont tous fini leur carrière.
- Les cipayes. Les régiments ordinaires de cipayes sont-les moins capables d’affronter de grands périls. Lorsque
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- la colonne reçoit presque à bout portant les feux dune ligne soudainement démasquée, Warren voit les soldats indiens se jeter ventre à terre et laisser les autres troupes leur passer sur le corps. Il fait toutefois une exception honorable pour la compagnie d elite des carabiniers indigènes, vétérans éprouvés par de nombreux combats et fortifiés par le nerf d’une sévère discipline. Ces grenadiers, entraînés par leurs officiers anglais, bravent tous les feux cachés derrière les abatis, et même ceux du fort de Bakh, avec une admirable résolution; mais ne leur parlez pas de monter à l’assaut ni de lutter à l’arme blanche. «C’est, dit l’officier français, une chose inconcevable que l’effet magique d’une ligne d’Européens qui s’avancent les yeux étincelants et d’un pas mesuré qui fait retentir le sol; les plus braves Asiatiques n’ont jamais pu, depuis les temps d’Alexandre jusqu’à nos jours, et jamais ils ne pourront supporter cette vue : on dirait la fascination que le serpent exerce sur l’oiseau. Leurs genoux fléchissent et la fuite seule peut leur rendre l’action. »
- M. de Warren parlant de la sorte, d’après le spectacle qui le frappe en i834, n’avait pu voir au pied des Himâlayas les Sikhs, exercés, aguerris par des généraux français, soutenant des luttes corps à corps avec l’armée britannique et manifestant une force d’âme qui frappait d’admiration leurs propres vainqueurs, plus d’une fois vaincus par des adversaires d’une vaillance, je dirais presque francisée.
- Les pionniers da génie. Un corps d’indigènes qui mérite les plus grands éloges est celui des pionniers ou sapeurs du génie. C’est un corps à part et tout à fait différent des autres troupes indigènes de la Compagnie. Les pionniers , recrutes dans les dernières classes et souvent parmi les domestiques des soldats européens, le sont plus sou-
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- vent encore parmi les enfants nés du commerce de ces mêmes soldats avec les femmes du pays. Ces enfants, élevés dans les casernes, recevant une nourriture substantielle, habitués à la même gymnastique et possédant une lbrce physique à peu près égale à celle des Européens, marchent en première ligne après les Anglais et leur cèdent à peine en courage. Mais un semblable choix est très-limité; il suffit difficilement à remplir les cadres restreints du génie militaire. J’ai trouvé, dans la grande Enquête sur les établissements à former dans l’Inde, le témoignage le plus remarquable sur les excellents services et la valeur des pionniers envoyés en Chine. Ils étaient partis sans difficulté, tandis que les cipayes refusaient obstinément de quitter l’Inde, berceau de leur foi brahmanique, et d’aller combattre au delà des mers.
- Cavalerie indigène. L’officier français flétrit avec une juste sévérité la cavalerie indigène fournie par le radjah de Mysore; elle s’enfuit honteusement sans affronter une seule fois le péril. On est réduit à l’envoyer garder les bagages sur les derrières de la colonne qui s’avance pour combattre1.
- Dans la cavalerie irrégulière au service de la Compagnie, tout cavalier est censé fournir son propre cheval; sa solde est fixée en conséquence. Mais presque jamais il ne peut satisfaire à cette condition, et rien n’est plus rare que de trouver une recrue qui se présente avec sa monture. D’ordinaire, un des rissaldars, chefs d’escadron indigènes, devient, avec l’approbation du Gouvernement, le fournisseur ou plutôt l’entrepreneur de la remonte. Il prend alors, vis-à-vis de l’autorité militaire, l’engagement
- 1 Dans un autre endroit de son livré, l’auteur émet une tout autre opinion sur le meilleur corps de ce genre, devenu célèbre dans l’Inde sous le nom de cavalerie de Skinner, son organisateur (Skinners horse).
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- de se tenir toujours prêt à fournir un certain nombre de chevaux, moyennant un prix détermine. Ces chevaux doivent d’abord être acceptés par un conseil de remonte; ensuite, ils sont distribués aux cavaliers, qui payent à l’officier fournisseur un intérêt de i5 p. o/o sur le capital avancé, jusqu’à liquidation. Lorsqu’un cheval meurt de maladie, la perte est supportée par l’officier entrepreneur ; le Gouvernement ne répond que des pertes éprouvées dans les marches et sur les champs de bataille.
- Continuons à suivre la colonne où servaient ces différents corps. Après avoir franchi de redoutables abatis malgré des feux invisibles et très-meurtriers, il fallait livrer l’assaut au fort de Bakh : cet assaut fut vaillamment tenté par l’infanterie royale européenne et les sapeurs indigènes. On arrivait au pied du rempart qu’il s’agissait d’escalader, mais on ne possédait qu’une seule échelle de siège; deux officiers, Warren compris, la dressent et montent les premiers; alors un boulet de canon la brise entre leurs mains. Il faut renoncer à l’escalade, et la colonne, criblée de feux ennemis, est obligée de battre en retraite.
- Sympathie de la troupe anglaise pour l’ojjicier français. Rapportons une circonstance qui fait le plus grand honneur au moral de la troupe royale anglaise, et qui donne un nouveau prix à sa vaillance au-dessus de tout éloge.
- Pour passer en sûreté la nuit qui succède à l’assaut malheureux que nous venons de citer, on établit Edouard de Warren, avec vingt-cinq de ses soldats, dans un poste avancé, entre le camp et la forêt qui recèle la forteresse de Bakh. Écoutons son récit : «Jetés sur la lisière du camp, nous ne pouvions allumer aucun feu, car c’eût été faire connaître notre position à l’ennemi ; cependant le froid était excessif. Nos membres s’engourdissaient par 1 effet d un phénomène qui se reproduit chaque nuit dans
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- ces hautes régions, et qu’il faut attribuer sans doute à faction exercée dans l’atmosphère par leur végétation colossale : c’est une épaisse rosée, blanche comme du givre, mais plus compacte et plus humide, qui sature tous les objets en quelques minutes, qui pénètre jusqu’à la moelle des os et détermine les plus douloureuses maladies. Dépourvu de tout abri et devant être prêt à lutter d’une seconde à l’autre avec l’ennemi, je m’arrangeai ainsi : après avoir distribué mes sentinelles de façon à éviter toute surprise, je m’assis sur le gazon et j’ordonnai à tout mon monde de s’étendre autour de moi, chacun sur son mousquet et serré contre son voisin, en se couvrant avec les manteaux de manière qu’il y eût deux couvertures pour chaque homme. Cet ordre fut exécuté jusqu’à un certain point; mais je vis plusieurs soldats se dépouiller malgré ma défense. Quand je voulus insister et me fâcher, on jeta les manteaux sur moi et ma résistance devint inutile; j’eus beau tempêter, menacer de punir, il me fallut subir leur dévouement : j’étais presque étoulfé sous les couvertures. Un superbe Irlandais s’établit en travers pour que sa poitrine me servît d’oreiller; tous les autres se serrèrent autour de moi et à mes pieds. Le cœur ému de tant de fidélité, je passai les longues heures de cette nuit, si riche en souvenirs, à réfléchir sur les événements d’une journée qui ressemblait à quelques pages du roman que j’avais rêvé, mais triste comme la vie réelle. »
- Revenons à la poursuite générale de la guerre contre le radjah de Courg. La colonne de l’ouest n’avait, pas été plus heureuse et n’avait pas moins souffert que celle du nord, dont les revers viennent d’être signalés. Les Européens, obligés de faire face à la plupart des dangers, avaient éprouvé des pertes énormes, et l’on pouvait à la lettre dire que leur troupe était hors de combat; les mon-
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- tagnards qui, protégés par les forêts, lavaient presque détruite, pouvaient attendre les colonnes du sud et de l’est pour leur faire éprouver le même sort, en profitant de la même difficulté des lieux. L’ennemi gagnait trois semaines, et la mousson, avec ses pluies et ses fièvres, suffisait pour anéantir les agresseurs.
- Par un bonheur assez fréquent dans l’histoire des guerres soutenues au nom de la Compagnie, le radjah de Courg, loin de prendre courage à la vue de son triomphe, est bientôt saisi d’une terreur inexprimable. Tout en applaudissant au premier succès de ses armes, il se demande à quoi va lui servir, en définitive, ce sourire de la fortune? Quand même, au milieu du printemps, il aurait achevé la destruction des quatre corps qui l’assaillaient, ne sait-il pas qu’avant la fin de l’automne toutes les forces de Madras et de Bombay, avec Calcutta pour réserve, seraient commandées afin de venger cet affront et d’en exterminer l’insolent auteur? Victorieux, il se soumet, et se soumet sans conditions; il espère ainsi fléchir le gouvernement de la Compagnie. Aussitôt les troupes anglaises, ne trouvant plus de résistance, s’emparent du pays et pénètrent jusqu’au sein de la capitale.
- Mercara, chef-lieu du pays de Courg. Cette ville compte dix mille habitants. Sa position est singulière; elle se déploie sur le penchant d’unç vaste montagne dont le sommet est ombragé par une forêt magnifique.
- Situation géographique : latitude, 120 26'; longitude, 73° 3o' à l’est de Paris.
- En parcourant Mercara, l’officier français rencontre presque à chaque pas des Indiens auxquels il manque aux uns le nez, à d’autres une oreille ; il en voit auxquels il manque à la fois les deux oreilles et le nez. Ces mutilations étaient le genre de châtiment que, par préférence,
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- le radjah infligeait à ses sujets, et qu’il appliquait, suivant son caprice, même aux délits les moins importants.
- Tel est le détestable usage que les souverains de i’Hin-doustan qui sont encore sur le trône font trop souvent de leur pouvoir arbitraire, pouvoir qu’ils se montrent par là peu dignes de conserver. Parfois leurs infortunés sujets, mutilés avec tant de légèreté et de barbarie, viennent adresser leurs plaintes au Résident britannique accrédité près de leur tyran. Hélas ! que pourrait-il faire qui réparât leur malheur? Trop souvent, pour écarter même l’ombre d’un blâme officieux ou les ennuis d’une remontrance, le gouvernement indigène fait subir une effroyable aggravation de peine à l’infortuné qui s’adresse à l’étranger. Quelquefois il fait enterrer ce téméraire dans un espace étroit et muré, pour qu’il y périsse de faim, sans que personne ait jamais connaissance de son sort.
- Revenons aux sujets du prince de Courg, si fréquemment mutilés et qui, néanmoins, lui décernaient assez gratuitement le titre de Maharadjah, de grand radjah; ses soldats appartenaient à la caste des Nairs, aristocratie du Malabar. C’est la classe privilégiée, que nous venons de remarquer pour sa bravoure.
- Comment les Anglais ont apprivoisé le peuple confisqué.
- Afin de s’attacher les habitants, les Anglais ont d’abord supprimé la mutilation; ensuite ils ont réduit de moitié les impôts. La considération de l’avantage pécuniaire a peut-être été plus décisive que l’adoucissement des peines chez les races avides, nécessiteuses et mercenaires dont l’Hindoustan est peuplé. «Non-seulement, dit Warren, par ces bienfaits, on n’avait plus à craindre aucune insurrection tentée pour revenir à l’ancien état des choses;
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- mais on était certain que si le prince renversé du trône avait
- reparu, ses anciens sujets auraient pris les armes contre lui ! »
- Sort final da radjah. En récompense de sa soumission volontaire et sans conditions, le prince est à jamais dépossédé de ses Etats; il est relégué pour le reste de ses jours dans la ville de Bénarès, à 5oo lieues de sa principauté. Cependant on le gratifie généreusement, à ce gu il paraît, d’une pension d'un million de francs par année, pour le consoler de sa déchéance.
- Ce revenu, qui représenterait trois millions en Europe, pouvait sembler excessif en faveur du petit souverain d’une principauté médiocrement cultivée, sans industrie, et qui ne comptait pas plus de i35,ooo habitants. Proportion gardée avec la population, c’est comme si le Gouvernement de Juillet, en i83o, avait assuré au monarque exilé une pension de 846 millions par an !...
- Voici, selon le comte de Warren, le secret de cette incroyable munificence. La pension accordée au radjah de Courg n’était autre chose que l’intérêt d’un capital précédemment placé dans les fonds si sûrs de la Compagnie des Indes, placement qu’il avait fait à l’exemple de beaucoup d’autres radjahs. Confisquer l’intérêt de cette rente eût été porter atteinte au crédit anglais, et tous les princes indigènes auraient à l’instant retiré leurs capitaux des fonds exploités par les conquérants mercantiles.
- Pour tout résumer, on ravissait au radjah sa principauté, son trésor de Mercara, son palais, ses joyaux, ses ameublements, ses revenus réguliers; et tout cela, pour n’avoir pas voulu livrer un proscrit indigène que protégeaient l’honneur et la religion des mœurs nationales....
- Nous avons regret à mentionner que de pareils actes aient ete commis lorsque le gouvernement général était entre les mains de ce noble lord William Bentinck dont
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- nous avons si souvent et si justement célébré la modération et les vertus.
- Nous devons faire une autre réflexion dont la sévérité portera sur le radjah même. Qu’on se figure quelles exactions le souverain de Courg et son père ont dû commettre pour amasser un capital d’au moins quinze millions, qui vaudraient trois fois autant chez nous, en pressurant un petit et pauvre peuple de i35,ooo âmes : tout au plus le tiers d’un département français ?
- La translation da radjah détrôné. Le 55e régiment de l’armée royale, celui dans lequel de Warren porte les armes, est choisi pour escorter le radjah qu’on va déporter à Bénarès. L’officier français assiste à toutes les scènes du départ et de la marche; il les constate, et de là sort un tableau de mœurs digne d’arrêter notre attention. Désespéré d’avoir osé compter sur la magnanimité d’un gouvernement européen, le prince ne pouvait se résoudre à quitter les lieux qui l’avaient vu naître, et son palais, et son trône. Ses femmes, an nombre de vingt-cinq, les yeux baignés de larmes, faisaient entendre des cris déchirants; elles embrassaient ses genoux; si tendre était leur dévouement quelles préféreraient mourir, disaient-elles, plutôt que de ne pas partager en tous lieux la captivité de leur souverain seigneur et maître. Les grands de sa cour et ses serviteurs personnels juraient de le suivre, s’il le fallait, jusqu’au bout du monde. Des vœux si beaux sont exaucés : tout part ! Vingt-six palanquins dorés emportent le monarque et les vingt-cinq beautés de son fidèle harem; beautés qui se seraient précipitées à l’envi sur le bûcher si leur royal époux était mort un sceptre à la main. Mais, hélas! qui l’aurait cru? dès le second jour du départ pour l’exil, on ne comptait plus que dix épouses dont la fidélité survécût à vingt-quatre heures de voyage;
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- les quinze autres, pendant la nuit, avaient pris en secret le chemin de leurs familles. Des trois cents gentilshommes exilés volontaires et compagnons de leur radjah bien-aimé, seize seulement lui conservent une fidélité qui dure au delà d’un jour. Aussitôt qu’on arrive à la frontière de ses États exigus, les porteurs officiels de son propre palanquin disparaissent; il faut remplacer les mercenaires du prince par ceux de la Compagnie. Enfin, pour comble de disgrâce, de toutes les femmes qui peuplaient son magni- * fique harem, il n’en conserve que trois : la plus jeune, et, par conséquent, la moins égoïste; une entre deux âges et déjà sur le retour; enfin, la plus âgée, pour qui les plaisirs de la liberté n’offrent plus de riantes espérances.
- Pendant les combats dont nous avons donné l’idée, le bruit des revers éprouvés par les deux colonnes britanniques du nord et de l’ouest s’était répandu, rapide comme l’éclair, dans le royaume de Mysore. Au voisinage de Maïssour, l’ancienne capitale de cette contrée, certains natifs avaient arboré le drapeau noir, et l’on pouvait craindre une insurrection. Le Gouvernement anglais ordonna qu’on ferait lentement traverser ce royaume par la force armée qui conduisait le radjah dépossédé. Il fut décidé qu’on passerait par Seringapatam , la ville préférée de Tippou-Sahib; on montrerait aux indigènes la chute et l’avilissement des têtes couronnées assez imprudentes pour livrer an combat heureux aux soldats de la Compagnie! Citons textuellement le comte de Warren :
- «Le à mai, vers dix heures du matin, nous vîmes poindre à 1 horizon les deux gracieux minarets qui s’élèvent au-dessus de Seringapatam. Par une singulière coïncidence, qui devait ajouter à la vivacité de nos impressions, ce jour était précisément l’anniversaire de la chute de cet empire, si brillant et si éphémère. Il y avait juste trente-
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- cinq ans qu’une dynastie, qui ne compta que deux règnes, avait succombé; mais elle était identifiée avec toute l’existence, tous les souvenirs de la nation qui lui devait sa gloire et sa prospérité. Depuis quelques jours, parmi les populations que nous traversions, les noms de Haïder-Ali et de Tippou s’échappaient de toutes les lèvres et remplissaient toute l’atmosphère. Notre imagination était frappée des souvenirs historiques que nous touchions à chaque pas. C’était donc avec un respect sincère que nous nous préparions à nous incliner sur les tombes de ces champions de l’indépendance asiatique, martyrs de leur patriotisme. Mais une autre pensée, plus intime et plus triste, parlait plus particulièrement à mon cœur; une autre image se dressait pour moi sur cette brèche encore béante et m’y faisait trouver des émotions d’un intérêt tout personnel. C’est qu’en ce jour, il y avait trente-cinq ans, mon père, officier de fortune ainsi que moi, conduisait une troupe anglaise à l’assaut de ces mêmes remparts; il y recevait une blessure glorieuse et payait de son sang l’hospitalité qu’il avait demandée à l’étranger. Dans ce même anniversaire, trente-cinq ans après, son fils arrivait au pied des mêmes murailles, escortant un prince prisonnier : singulier caprice de la destinée ! »
- Lorsque passait l’exilé de Gourg, Seringapatam, qui comptait k0,000 âmes à la fin du siècle dernier, était réduite à 800 habitants; nous en avons expliqué la cause.
- Il est regrettable que M. le comte de Warren, en nous parlant des regrets éprouvés pour le gouvernement du sultan Tippou, ne nous ait pas indiqué s’ils se bornaient à l’explosion des sentiments de la race mahométane; nous ne pouvons pas supposer que de pareils sentiments fussent exprimés par les Hindous, dont en tous lieux ce sultan profanait le culte et détruisait les temples.
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- Une autre réflexion se présente à notre esprit. U officier français nous a dit que l’adoucissement des peines et la réduction des impôts excessifs opérés par les Anglais chez le peuple de Courg avaient produit un si grand effet, que ce peuple aurait pris les armes pour repousser son souverain s’il avait tenté de revenir; M. de Warren pense-t-il que les sultans aient été plus économes de sang innocent et plus sobres d’extorsions que ne l’était un radjah sectateur de Brahma? tel est le sujet de mon doute. Ne serait-ce pas aussi que trente-cinq ans d’autonomie supprimée avaient effacé le souvenir des sévices antérieurs, en accroissant la douleur de l’indépendance perdue?
- DIVISION DU SUD.
- COLLECTORATS. SUPERFICIE. POPULATION. HABITANTS par MILLE HECTARES.
- i. Coimbatore hectares. 2,111,109 habitants. 1,153,862 546
- a. Salem 1,942,241 1,195,377 615
- 3. Tinnevelli 1,419,838 1,269,216 893
- 4. Madura et Dindigal 3,508,155 1,756,791 500
- 4 bis. Padikota 301,735 61,745 204
- 5. Tanjore 979,279 1,676,086 1,711
- 6. Trichinopoli , 756,798 709,196 937
- Totaux 11,019,155 7,822,273 710
- i. Collectorat de Coimbatore.
- Le collectorat de Coimbatore est limité, du côté du nord, par le royaume de Mysore. La partie nord-est de
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- ce collectorat est occupée par un massif considérable de montagnes, qui porte le nom collectif de monts Nilgher-ris; ce mot signifie les Montagnes bleues.
- PREMIERE SUBDIVISION. LES MONTS NILGHERRIS.
- L’espace qu’occupent ces monts est d’environ dix-sept lieues, mesuré du levant au couchant; c’est la direction d’un contre-fort de la grande chaîne des Ghauts, qui s’abaisse et s’interrompt à partir du i i° i5' de latitude.
- Lorsque l’on avance vers le sud, on ne retrouve cette chaîne qu’en atteignant le io° 3o'; elle s’élargit tout à coup vers l’orient, et ses crêtes s’éloignent jusqu’à vingt-cinq lieues de la côte occidentale. Ensuite elle continue, du nord au midi, jusqu’au point extrême indiqué par le cap Gomorin, le Finistère de l’Inde.
- Les Nilgherris, situés entre le 11e et le 12e degré de latitude boréale, se trouvent au milieu de la zone torride. Sur leur périmètre, comme au pied des Himâlayas, il existe une ceinture marécageuse, couverte de jongles et de forêts. Aucun être humain ne pourrait l’habiter, et on doit la franchir avec rapidité si l’on veut communiquer impunément entre les montagnes et le plat pays. Cette triste ceinture est d’un niveau très-bas; elle est plus large et plus malsaine sur le versant du midi que sur le versant du nord, lequel s’arrête à la frontière méridionale du royaume de Mysore.
- Premières observations des Anglais sur les Nilgherris. — C’est en 1819 seulement que les Anglais attachés à la Présidence de Madras ont connu l’intérieur du groupe des Nilgherris. Ils ont bientôt eu la pensée que les positions les plus élevées de ces montagnes pourraient offrir un asile favorable à la santé des Européens; mais ce
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- INTRODUCTION.
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- ne fut pas avant l’annee 1820 qu ils essaye! ent, cl apres cette prévision, d’y fonder quelques établissements hygiéniques.
- A mesure qu’on s’élève sur les monts, la quantité des eaux pluviales devient moins excessive et la température est moins brûlante; l’air est plus vif, il a plus de ressort.
- En montant toujours, on arrive en des lieux qui sont les plus agréables et les meilleurs que les Européens aient pu trouver dans l’Hindoustan pour la douceur et la salubrité du climat; cette région délicieuse ne présente pas, pour température moyenne annuelle, plus de 1 h 1/2 degrés. A coup sûr, c’est peu sous la zone torride.
- En réalité, quoique les Nilgherris couvrent un grand espace, ils n’offrent qu’un territoire assez limité dont le séjour réparateur convienne parfaitement aux Européens; c’est la partie supérieure, nous l’avons déjà dit, celle que les eaux pluviales inondent le moins. Dans les parties inférieures, on peut juger de l’excessive humidité du sol par le fait suivant. Les sangsues y pullulent à tel point que les indigènes ne peuvent marcher au milieu des champs bourbeux ou des jongles sans que leurs jambes et leurs pieds soient ensanglantés par la morsure de ces insectes; bientôt ils ne présentent plus qu’une vaste plaie.
- Dans ces montagnes, depuis des temps dont l’origine est inconnue, se sont propagées quelques faibles tribus, qui semblent pratiquer, comme à regret, de rares cultures, d’une imperfection très-primitive; ce peuple, presque tout entier pasteur, est à la fois pauvre, ignorant et peu nombreux.
- Premier établissement sanitaire d’Oatacamund; le docteur Baikie.—Le premier établissement desEuropéens, qui porte le nom à'Outacamund, est situé sur un plateau fort élevé,'
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- mais néanmoins dominé par de plus hautes montagnes. La principale n’a pas moins de 2,63o mètres d’altitude.
- Dans cet endroit, on a commencé par faire une double création gouvernementale. On a construit un premier hospice pour les officiers, soit de l’ordre civil, soit de l’armée, ayant perdu les forces et la santé par le service qu’ils ont fait dans les plaines énervantes et brûlantes; on en a construit un second pour les soldats dont la santé se trouvait délabrée par la même cause.
- Un habile médecin, le docteur Baikie, fut dès l’origine chargé de l’inspection générale ; il eut à soigner bon nombre d’officiers convalescents et beaucoup de soldats plus ou moins invalides. Presque tous les officiers, en obéissant avec discernement aux préceptes d’une hygiène intelligente, ont recouvré la santé; mais, par un triste contraste, les succès ont été très-médiocres chez les simples soldats. On avait placé ces derniers sous l’autorité d’un capitaine qui n’habitait pas auprès d’eux, et dont la surveillance était à peu près nulle. Leur conduite n’avait rien de régulier: ils fréquentaient le bazar, la taverne; ils s’enivraient avec de l’arrack; ils vagabondaient, et sans cesse ils étaient en conflit, en bataille, avec les indigènes.
- Au milieu de ses fonctions, le docteur Baikie eut bientôt acquis une parfaite connaissance des localités et du climat. Il publia, vers l’année 18/10, le premier ouvrage qui nous ait donné quelque connaissance des monts Nii-gherris; son livre est instructif et plein d’intérêt.
- Outacamund est à présent une ville florissante, qui communique par des routes différentes vers l’orient avec Madras, vers le nord par Maïssour avec Pounah, vers le midi par Coimbatore avec le golfe de Manâr en face de Ceylan, vers l’occident, par le Malabar, jusqu’à Cochin et Galicut.
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- Situation géoijrapine/lie ; latitude, 1 T 2.4 ; longitude, y4° 2 y' à Test de Paris.
- Le capitaine Ouchterlony; ses vues generales. La Commission d’enquête, instituée en i858, sur la colonisation dans l’Inde, jeta naturellement les yeux sur les Nilgherris; elle interrogea les observateurs principaux qui les avaient visités. Elle recueillit surtout des renseignements précieux dus à l’expérience d’un savant ingénieur, le capitaine Ouchterlony, employé pendant neuf années à la triangulation qui sert à construire la grande carte de l’Hindoustan, ainsi qu’au cadastre. Cet officier appartenait à la Présidence de Madras; il avait longtemps servi dans les collectorats du Malabar, de Salem, de Coimba-tore et surtout dans les monts Nilgherris. Comme ingénieur du cadastre et des travaux publics, il avait pris une part active aux créations d’établissements utiles, ainsi qu’à l’introduction des cultures les plus désirables. Nous essayerons d’analyser ses dépositions, d’y mettre de l'ordre, d’en accroître ainsi l’intérêt et d’en montrer toute l’utilité.
- Des travaux physiques auxquels lès Européens pourraient se livrer dans les montagnes de l’Inde. — Comme ingénieur, M. Ouchterlony s’est particulièrement occupé du travail personnel que les Européens peuvent effectuer, ou du moins diriger, au voisinage des établissements sanitaires. Il faut, s’il se peut, qu’ils choisissent des localités assez élevées pour ne pas éprouver les chaleurs excessives, funestes à leur santé.
- Dans les montagnes du sud, où règne une grande humidité, les Anglais ne pourraient pas travailler longtemps a 1 agriculture; néanmoins; s’ils étaient doués d’un tempérament robuste, s’ils étaient modérés et sobres, ils pourraient diriger activement et même commencer de leurs propres mains quelques cultures de coton, d’indigo,
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- de canne à sucre, etc. sans poiir cela perdre ni la santé ni l’aptitude au travail.
- Dans les plaines les plus chaudes, il suffirait qu’ils trouvassent, à distance convenable de leurs domaines, une station sanitaire assez élevée pour s’y retirer lors des trop grandes chaleurs. C’est là que le planteur anglais se réfugierait afin de ranimer ses forces; c’est là qu’il trouverait à placer ses enfants avec avantage pour leur éducation.
- Répétons que les Européens ne pourraient pas prospérer, ni prolonger beaucoup leur existence, s’ils habitaient sans interruption les plaines de l’Inde, à la fois brûlantes et malsaines. Même en supposant que la jeunesse n’y devînt pas prématurément victime du climat, quand les adolescents approcheraient de l’âge viril, leur tempérament serait déjà détérioré, et leur énergie britannique aurait perdu sa puissance primitive.
- On ferait disparaître toutes les difficultés si l’on ajoutait aux lignes principales des chemins de fer quelques rameaux qui seraient poussés jusqu’au pied des stations sanitaires des montagnes. Dans ces positions élevées, la plupart des avantages du climat et de fenseignenjent seraient avec facilité rendus égaux à ceux que des individus des rangs inférieurs ou moyens trouvent en général au sein de la mère patrie. Si l’on établissait les communications qui viennent d’être indiquées, les Européens pourraient diriger leurs plantations dans le bas pays, même fort loin des montagnes; chaque chaîne particulière serait comme un centre de colonisation et, dans la chaude saison, deviendrait le refuge le plus assuré contre le seul ennemi que, physiquement parlant, les colons eussent à redouter sur leur terre d’adoption.
- Rares avantages des monts Nilgherris. — En 18/18, le gouvernement de Madras a publié le Mémoire descriptif corn-
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- posé parM. Ouchterlony, d’après une inspection attentive des régions élevées dont cet officier voulait faire connaître tout le prix aux Européens. Selon 1 habile observateur, entre toutes les chaînes de montagnes qui peuvent être habitées et cultivées, les Nilgherris présentent la région la meilleure et la plus importante, aux deux points de vue de la colonisation et de l’état sanitaire.
- IJ explique avec soin les avantages de ces monts : d’un côté, pour le climat et pour l’abondance des provisions de toute nature qu’on trouve a proximité dans les pays bas circonvoisins; de l’autre côté , pour l’excellence de la position commerciale. Au sud, la contrée limitrophe est traversée par la ligne principale de chemins de fer dirigée de l’est à l’ouest, depuis Madras jusqu’au port de Bépour, ligne qui sera prolongée jusqu’à Cochin.
- L’éminent ingénieur parle des monts Nilgherris avec un enthousiasme qui nous paraît dépasser un peu les justes bornes, mais avec une abondance de preuves et de motifs qui mérite d’être prise en considération très-sérieuse. Leur position, affirme-t-il à dix reprises, leur position est sans rivale dans l’Inde; elle doit attirer, et le capitaliste qui veut faire des placements avantageux, et le modeste émigrant qui cherche le meilleur terrain sur lequel il puisse commencer, de ses propres mains, les cultures spéciales dont plus tard il deviendra le directeur, cultures qui procureront une honorable aisance à sa la-mille. Il portait bien plus haut ses vues d’avenir pour la région qu’il étudiait sous tous les aspects importants.
- Les monts Nilgherris proposés pour y créer un grand centre militaire. — Si le Gouvernement voulait concentrer dans ces monts des masses de troupes européennes, avec le secours des chemins de fer, au premier signal elles seraient aisément et rapidement transportées jusqu’à la mer, soit à
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- l’occident, soit au midi; vers tous les points désirables de l’intérieur, on pourrait les conduire avec la même rapidité. Leur santé serait conservée dans l’état le plus parfait; €n même temps, à tous les points de vue, fut-ce à celui de l’agrément, la vie sédentaire du soldat serait beaucoup améliorée.
- Il faudrait, au moins, que toutes les troupes européennes et le gouvernement présidentiel de Madras fussent transportés dans les Nilgherris. La santé générale du personnel civil le plus important y gagnerait à tous égards; les employés secondaires, n’étant plus accablés par l’excès de la chaleur, seraient susceptibles d’un travail bureaucratique moins nonchalant et moins abrégé chaque jour : or, à Madras, la chaleur est accablante.
- Durant la belle saison de 1855 , le gouverneur général de l’Inde, pour des motifs de santé, s’était transporté de Calcutta dans les Nilgherris. De là, par le télégraphe, il gouvernait la Péninsule entière aussi rapidement que s’il fût resté dans son palais, au sein de la capitale. A plus forte raison, le gouverneur d’une simple province pourrait-iî, de ces mêmes lieux conservateurs, administrer un territoire tel que la Présidence de Madras, qui ne comprend pas le quart de l’ïnde britannique.
- En dix heures, le chemin de fer peut conduire de cette ville au pied des Nilgherris, et deux heures de plus suffiraient pour achever le voyage si le chemin de fer était prolongé par un rameau jusqu’à la ville d’Outaeamund.
- L’ofïicier qui présentait de tels projets joignait, à ces motifs généraux, des réflexions pleines de raison et d’une sympathie touchante pour l’armée, dont il était membre. «Je ne connais, disait-il, rien de plus triste que la condition des soldats européens dans ces bas pays de l’Hin-doustan, qui ne leur offrent aucune distraction, aucun
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- emploi journalier. Les plus intelligents d’entre eux et les plus honnêtes, renfermés dans leurs casernes, n’y trouvent nu^ moyen d’exercer leurs facultés intellectuelles, ni de mettre à profit l’habileté de leurs mains. Par là, souvent, ils sont entraînés vers de funestes habitudes; les officiers qui les estiment et les aiment le plus en sont désolés, mais ils ne peuvent pas porter remède à ce mal si grave.
- « Les militaires doués des dispositions les plus régulières sont confinés en des localités où leur contact avec la pire espèce des hommes est inévitable; ils n’ont pas de salle de lecture, et la cantine avec ses alcools est leur unique lieu de réunion : un tel ordre de choses, considéré dans l’ensemble de ses elfets, est vraiment destructeur de toute morale. Combien le sort des soldats serait différent sur les montagnes, où tant de distractions et d’occupations aussi saines que variées sont possibles ! En faveur de leurs enfants, on créerait des écoles à proximité des cantonnements. Cette intéressante et jeune génération serait préservée de la mortalité précoce par l’action d’un air élastique et pur; ses forces se développeraient avec énergie, tandis quaujourd’hui la postérité des soldats meurt, suivant une effrayante proportion, dans les plaines de l’Inde méridionale. »
- Dépôt de l’artillerie et du matériel militaire. — Un dépôt général de l’artillerie et du matériel militaire placé dans les Nilgherris offrirait de grands avantages; tous les objets d’équipement et de harnachement, si vite détériorés dans le bas pays par l’excès de la chaleur et de l’humidité, se conserveraient infiniment mieux dans les stations élevées. Le personnel qui se rattache au matériel y trouverait de non moindres avantages. Les recrues de l’artillerie s’acclimateraient avec rapidité; dès leur arrivée d’Europe, elles pourraient promptement être formées par de vigoureux
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- exercices , sans aucuns inconvénients pour leur santé. Il faut ajouter qu’on aurait les mêmes ressources pour les recrues des autres armes.
- Ecole à foncier dans les Nilgherris en faveur des enfants de troupe. — Revenons encore sur un sujet cligne d’inspirer le plus profond intérêt. Nulle part dans le midi de l’Inde, et si loin des Himâlayas, on ne pourrait trouver une situation aussi favorable que les Nilgherris pour élever en bonne santé les enfants des soldats.
- Parmi les jeunes infortunés nourris dans les casernes des plaines brûlantes, à peine, dit M. Ouchterlony, un sur cpiatre parvient à l’âge de cinq ans. Au moyen d’une école militaire bien située, on commencerait par sauver la vie d’un grand nombre d’élèves; on veillerait ensuite à leur assurer le bienfait d’une instruction fructueuse, dans un séjour qui conserverait la vigueur de leur tempérament européen.
- Offre généreuse de sir Henry Lawrence. — Cet illustre ami de l’humanité proposa d’établir une école, à ses frais, en faveur des enfants de troupe dans les Nilgherris. Il le lit avec la même libéralité qu’il avait mise à doter sa belle institution de Simla, dans les Himâlayas. Le dirons-nous? il éprouva des difficultés inqualifiables, soulevées par une-détestable intolérance. Le parti puritain des ultra-protestants prétendait entraver l’instruction religieuse que devait y recevoir la postérité des Irlandais; il refusait de permettre la surveillance des prêtres catholiques sur les enfants des soldats qui professent cette religion, soldats si nombreux parmi les régiments qui servent dans l’Inde. Le donateur, indigné, déclara qu’il retirait son offre, dès le moment que l’autorité supérieure ne parvenait pas à triompher d’un si déplorable sujet de fanatisme et de discorde. Depuis la mort de l’illustre sir Henry Lawrence, le gouvernement de Madras a renversé tous les obstacles : il a crée
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- l’asile si honteusement entravé, et Ta doté du nom de ce
- grand ami de Thumanité.
- Heureux effet d’un premier cantonnement militaire important. — Un régiment anglais ayant été cantonné près d’Ou-tacamund, la ville et ses environs se sont peuplés avec une rapidité merveilleuse. Ce beau progrès est* démontré par le recensement du district dont cette ville est le centre, fait à deux époques très-rapprochées; l’un est antérieur et l’autre postérieur à l’arrivée de la troupe.
- Nombre de résidents du district : en i848 en i85G.
- Européens et race mixte 496 1,200
- Indiens émigrés des plaines . 8,887 55,000
- 9,383 56,200
- Je prie le lecteur de remarquer surtout la rapidité de
- l’immigration des indigènes, attirés par la richesse européenne : en huit ans ils ont sextuplé, lorsque les Européens n’ont pas même triplé. C’étaient les capitaux qui s’accumulaient vite; or ce sont eux, en définitive, qui commandaient l’agglomération des travailleurs.
- Outre l’établissement principal que nous venons de citer, il en existe trois autres organisés à peu de distance; ils sont caractérisés par leur climat, par leur exposition, et préférables pour des maladies diverses.
- Industrie : la Jilature du coton proposée pour les Nilgherris. — Le capitaine Ouchterlony ne se fait pas le moindre scrupule de favoriser des industries que Manchester tend partout à détruire dans l’Inde et dans l’univers étranger : il faut l’entendre exposer ses projets.
- «Quand les Européens seront plus nombreux dans les Nilgherris, if faudra, dit-il, qu’on y crée des ateliers pour filer et tisser le coton, même en s’aidant de la mécanique. Ce travail, auquel la température du pays et le tact délicat
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- des indigènes sont éminemment favorables , donnerait un revenu précieux pour les familles, en des localités où la matière première ne ferait pas défaut et trouverait une main-d’œuvre toujours abondante. »
- Il voudrait qu’on établît de semblables filatures non-seulement dans les montagnes, mais dans le pays bas, à Coimbatore, à Salem, à Trichinopoli, etc.
- L’observateur anglais puise la certitude du succès dans l’exemple que bientôt nous aurons soin de rappeler en décrivant la colonie française de Pondichéry : colonie digne à beaucoup d’égards d’être citée comme un modèle.
- Il prévoit une objection : «La demande des natifs ne pourrait-elle pas augmenter moins vite que les produits des manufactures? cela n’est guère probable. Dans ce cas, d’ailleurs, la Chine absorberait cent fois le surplus des fils présentés. » Nous craignons qu’ici les filateurs du Lancastre ne répondent : C’est nous, et non pas les Indiens, qui devons suffire aux besoins de la Chine et du monde entier.
- Quoique, pendant beaucoup d’années, les Français de Pondichéry aient fait travailler trois ou quatre filatures mécaniques dans leur colonie, les Anglais n’en ont pas établi une seule dans leurs districts circonvoisins. Cependant, je crois, dit M. Ouchterlony, qu’il y avait des Anglais de la Présidence de Madras intéressés dans quelques-unes de ces fabriques françaises.
- «Il serait superflu de s’étendre sur l’effet produit par l’établissement de pareils ateliers, employant chacun mille ouvriers, utilisant tout le monde excepté les enfants en très-bas âge, distribuant par semaine, à titre de salaires, de fortes sommes d’argent parmi les classes les plus pauvres, et sans cesse tirant parti des quantités illimitées d’un filament dont la production est originaire de l’Inde. On conçoit quel effet heureux serait pro-
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- cluit pour les populations et pour le commerce cîe toute
- province où se propageraient de telles entreprises.
- « Un enfant indien travaillera pour un si bas prix que vous pouvez à peine en concevoir une idee : son salaire sera compris entre 5 et 6 centimes par jour et pourrait être doublé sans empêcher l’économie du travail. »
- M. Ouchterlony n’a pas craint d’assurer à la Commission d’enquête qu’on pouvait avec avantage établir des filatures de coton, imitées des Européens, même à Madras et partout où les Indiens cultivent le coton.
- Bras disponibles. — Dans l’Inde se trouve une grande quantité de main-d’œuvre disponible, parce quaussitôt après les semailles les cultivateurs n’ont plus de travail agricole jusqu a la moisson. En général, les travaux publics sont loin de suffire à l’emploi des bras inoccupés : aussi voit-on les désœuvrés circuler par bandes pour demander du travail. Us accourent au printemps, offrent leurs bras et demeurent jusqu’à la moisson, partout où se trouvent des Européens dirigeant quelque domaine. Souvent, la'moisson faite, ils reviennent chercher de l’emploi chez le même planteur qui les avait accueillis dans la transition du printemps à l’été-, sont-ils admis, ils y restent jusqu’à la fin de l’année.
- De l’agriculture dans les Nilgherris. — Pendant le séjour qu’il a fait dans.l’Inde, M. Ouchterlony s’est beaucoup occupé d’agriculture et des moyens de travail qu’on peut tirer des indigènes.
- Il présente sur les progrès obtenus dans les Nilgherris les renseignements les plus précieux. Là, tout colon qui reçoit du Gouvernement un territoire se procure d’abord un lot de travailleurs indiens disponibles, de coulis. Les individus attirés ainsi dans les montagnes s’y fixent invariablement. Ils demandent un petit terrain pour y cultiver
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- 3a pomme de terre, comme s’ils étaient Irlandais, mais sans avoir peur d’être chassés par les gens d’affaires d’un seigneur absent et sans pitié. Déjà ces paysans indigènes, appelés par les Européens, les imitent -, ils prennent soin de leurs engrais et rendent au sol les éléments reproducteurs que les récoltes ont absorbés. En beaucoup d’endroits,, vu la rareté de la population, le fumier’de bétail est très-rare; mais le sol offre abondamment des principes salins qui sont la base des meilleurs stimulants artificiels que l’on puisse préparer. Us seraient employés avec un grand succès si l’on enseignait aux natifs l’art d’en tirer parti.
- Le cultivateur indigène, le ryot, n’a pas encore appris l’emploi du plus puissant engrais qu’offre le règne animal, celui des os réduits en poudre; il ne s’en sert pas, même au voisinage des grandes villes, où l’on peut les obtenir en quantité considérable. On doit remarquer qu’en adoptant cet usage les Hindous redouteraient qu’il se glissât les os de quelque animal immonde à leurs yeux.
- Culture de l’orge et fabrication de la bière. — Pendant son séjour dans les monts Nilgherris, le capitaine Ouchter-lony avait entrepris de rendre un grand service à l’armée britannique : il voulait cultiver l’orge et la faire servir à fabriquer pour les troupes une boisson souverainement favorable à leur santé. On conçoit tout le prix d’une pareille innovation dans un pays où l’usage de l’eau-de-vie de riz, Yarrack, est d’un extrême danger pour les soldats.
- Il réussit parfaitement. O11 constata que sa bière, d’une excellente qualité, coûtait par litre, en futaille, dans les monts 22 centimes, et 33 centimes conduite à Bangalore, principal cantonnement du royaume de Mysore : prix d’un tiers moins élevé que la bière importée d’Angleterre.
- Il est triste d’ajouter que l’Administration n’a fait aucun effort pour cultiver forge et fabriquer en grand la
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- bière dans les vallons des groupes de montagnes, soit du
- midi, soit du nord de l’Hindoustan.
- Culture du coton. — Dans les Nilgherris ont eu lieu quelques tentatives pour cultiver le coton; mais ces tentatives n’ont conduit à rien d’important.
- Culture de l’arbuste à thé. — Un colon intelligent a transporté dans les Nilgherris la plantation du thé; il a fait usage des plants envoyés de la Chine par M. Fortune, et l’expérience a parfaitement réussi. Elle devait réussir dans la région immédiatement supérieure à celle qui convient au caféyer, entre i ,5oo et 2,000 mètres d’altitude.
- Culture et succès des cafés Nilgherris. — Cette culture est celle qui peut procurer les plus grands bénéfices, quand on l’introduit avec intelligence dans les régions montagneuses et fertiles de l’Inde centrale. En 1858, la production du café, au milieu des monts qui nous occupent, n’était pas moindre de 600,000 kilogrammes, quantité qui pouvait valoir en Angleterre 1,200,000 francs1. Immédiatement après le café d’Arabie, sur le marché de Londres, celui que nous mentionnons occupe le premier rang pour la bonté; on l’y connaît sous la désignation de café Nilgherri. On doit à M. Ouchterlony d’avoir suggéré l’introduction de cette riche culture.
- 1 Dans tes Etats de commerce publiés par ta Présidence de Bombay, j’ai trouvé lès valeurs qui suivent pour les cafés qui des Nilgherris descendent dans les ports du Malabar, puis sont directement envoyés à Bombay :
- EXPORTATIONS DE CAFÉ DU MALABAR.
- Kilogrammes. Francs.
- Royaume britannique... 2,622,499 3,863,075
- Bombay.................... 686,o36 934,33o
- France.................... 372,905 543,075
- Golfe Arabique............ 110,559 * 293,370
- Calcutta....................... 87,012 120,090
- Ports divers................... 12,178 15,120
- Totaux
- 3,891,184
- 5,769,060
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- En 1845, il visitait une magnifique forêt, qu’on pouvait presque appeler vierge, sur les confins du Malabar et des Nilgherris; il y remarqua le caféyer à l’état sauvage. D’après la nature du sol et vu son élévation, qu’il mesurait avec le baromètre, il jugea la situation excellente pour entreprendre la culture de cet arbuste; il s’empressa d’en rendre compte à la Présidence de Madras.
- Jusqu’alors les ombrages de cette forêt n’avaient eu d’autres visiteurs que quelques familles de grossiers habitants des jongles. En tout temps les tigres l’infestaient: aussi la nuit, dans le voisinage, il fallait allumer dfes feux pour éloigner les bêtes féroces et les éléphants sauvages. Mais ce danger ne pouvait arrêter des Européens.
- La position signalée de la sorte , des planteurs anglais appelés de Ceylan y portèrent leur industrie; les résultats de leurs travaux méritent d’être signalés. Dès i856, on vit prospérer une colonie en des lieux qui naguère étaient déserts. Aujourd’hui de vastes défrichements sont opérés et des chemins sont ouverts dans toutes les directions. On a créé des villages populeux, ayant leurs bazars abondamment fournis et leurs écoles aussi bien dirigées que bien fréquentées ; ils sont habités par des familles qui jouissent d’une bonne santé, qui multiplient à vue d’œil et qui sont heureuses. Autour de ces groupes d’habitations, les animaux destructeurs, naguère si redoutables, sont exterminés ou réduits à disparaître. En résumé, dans l’oasis fortunée que nous décrivons on compte déjà près de trois mille ryots ou coulis que les colons européens ont fixés et dont ils ont assuré le bien-être.
- Une heureuse conséquence est résultée de cette nouvelle application du capital britannique au développement des ressources de l’Inde, c’est d’éveiller l’esprit des
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- indigènes sur les territoires limitrophes, par le spectacle de la nouvelle branche d’agriculture à laquelle ils peuvent participer. Aujourd’hui, près de toutes les chaumières appartenant aux cultivateurs du voisinage on voit un bosquet de caféyers dont le produit forme une addition notable à leurs modestes revenus. Toute la contrée eir-convoisine présentait un immense jongle où naguère, au bord de la route, on lisait dans le bungalo public l’avertissement de ne pas dormir en ces lieux, le séjour étant mortel à cause de la fièvre pernicieuse; aujourd’hui que le jongle est défriché, l’expérience a prouvé que la fièvre typhoïde et la maïaria qui la faisait naître n’existent plus.
- Le sol est très-ondulé, ce qui convient à la culture du café. En effet, dans cette région que désolent les vents impétueux des moussons, le caféyer ne pourrait pas être cultivé sur un terrain dont le niveau parfait n’offrirait aucun abri naturel. A partir de ces villages alpestres, en avançant au loin vers la côte du Malabar, on trouve de vastes parties de jongles connues pour être fort malsaines; elles occupent des terrains en pente dont la fertilité ne peut être douteuse, lorsqu’on voit les broussailles vivaces, les arbustes, les arbres mêmes qui s’élèvent spontanément pour les ombrager. En ces endroits, la végétation spontanée est merveilleuse; des entreprises agricoles y pourraient occuper des centaines de colons européens, employer lucrativement de grands capitaux disponibles, et procurer le bien-être à des milliers d’indigènes qui sont à demi morts de faim.
- Les plantations et le planteur modèles : M. Fowler. — Après ces faits généraux, nous pensons que le lecteur aura grand plaisir à connaître le résultat des entreprises du premier et du plus habile planteur de café dans les Nilgherris. De tels succès ne sont pas moins dus à son
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- à son noble caractère, à sa bonté, qu’à son expérience mise à profit par une rare intelligence.
- Entre les années i844 et 1851, à dix lieues d’Outaca-mund, M. Alpin Grant Fowler a développé ses cultures de café. Ii s’est établi dans un endroit qui lui présentait le plus beau climat du monde et le plus favorable a la santé des Européens.
- 11 avait pris terre dans le port de Cochin, puis gagne Coimbatore, pour passer de là dans le pays des montagnes. Quant aux plaines en culture qu’il a traversées, il ne pense pas quelles puissent offrir aux Européens un utile emploi de leurs capitaux : «la terre, dit-il, est trop épuisée par une culture qui depuis des siècles réunit l’ignorance à l’imprévoyance 1.»
- M. Fowler avait commencé par cultiver le café dans i’île de Ceylan, mais il fallait payer trop cher la main-d’œuvre et les vivres. Les coulis, quon faisait venir du Malabar, étaient payés jusqu’à 20 francs par mois, et travaillaient mal. Dans les Nilgherris et dans le pays de Coimbatore on ne donne pas plus de 12 francs par mois pour la main-d’œuvre des mêmes hommes, et moitié pour celle des femmes. Quant aux vivres, on les tire à bas prix des plaines, excepté les pommes de terre et quelques
- 1 Vues de M. Fowler pour régénérer le sol de l'Inde en général. M. Fowler croit possible de régénérer le sol de l’Inde; mais les Européens seuls peuvent entreprendre cette tâche. Pour y réussir, il proclame la nécessité d'employer de grands capitaux, afin d'amender la terre, de l’engraisser et de la rendre infiniment, moins improductive, Quand les indigènes verront le succès de ces moyens, alors, et seulement alors, l’imitation pourra les tenter en les éclairant.
- Ce qu’il faut dans. l’Inde, ce sont des hommes qui non-seulement possèdent la pratique, mais en même temps, la théorie de Vagriculture. Elles doivent toutes deux se donner la main pour entreprendre de renouveler la face de IHindoustan, qui, dans sa majeure partie, est épuisé depuis des, siècles par 1 imprévoyance et l’impéritie des cultivateurs indigènes.
- INTRODUCTION. — VI. 3!
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- grains que les coulis, nous l’avons déjà dit, cultivent sur
- les montagnes.
- En suivant l’habile indication donnée par M. Ouch-terlony, M. Fowler avait acquis dans les Nilgherris une forêt vierge; elle appartenait au radjah de Nellenbour. Celui-ci, n’ayant aucune idée du parti qu’on en pouvait tirer, la vendit à vil prix, avec tous ses droits de principauté.
- Les Européens qui se hasardent à cultiver des terres tropicales ne se considèrent pas comme indemnisés suffisamment à moins d’obtenir de leurs capitaux 2 5 p. o/o par année. Même, en partant de ce minimum exorbitant, M. Fowler s’est déclaré pleinement satisfait par les produits d’une terre qu’il déclare la meilleure qu’on puisse trouver dans l’Inde, et sur laquelle il a fait, dit-il, un placement de cent pour cent.
- On considère à Ceylan qu’une plantation de café qui .rend à l’hectare 1,2-70 kilogrammes par année est une terre de qualité très-supérieure; ce rendement est celui que M. Fowler a su tirer de sa plantation.
- Pour défricher sa forêt, planter ses caféiers et mettre la terre en parfait rapport, même avec les bas prix du pays, il a déboursé jusqu a 1,000 francs par hectare : dépense qu’il a faite avec une rare intelligence et dont les résultats ont dépassé son espoir.
- Aussitôt qu’on vit le succès obtenu par cet habile agronome, les imitateurs accoururent pour planter comme lui le caféier dans le pays d’alentour; mais la plupart ignoraient les délicatesses de ce genre de culture et commencèrent par y perdre. Beaucoup d’entre eux se ruinèrent, parce qu’ils avaient mal choisi leur terrain, quoique M. Fowler les eût avertis avec bienveillance qu’avec un pareil point de départ ils ne pourraient pas prospérer.
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- Malgré ces échecs, si le Gouvernement renonce â frap-der d’impôt les terrains boisés avantageusement défri-chables dans les Nilgherris, on peut être assuré que les capitaux anglais s’y précipiteront avec un empressement extraordinaire. Les forêts sont inexploitées; il suffit qu’une fois pour toutes on donne quelques roupies à l’indigène qui réclame un droit de possession sur des bois déserts ou sur les terres sans culture.
- En général, le sol des régions les plus élevées n’est pas assez fertile; il n’offre pas ce qu’on appelle de bons terrains vierges. Les territoires vraiment féconds sont en réalité ceux qu’on trouve ou dans le fond des forêts épaisses ou sur les bords des larges cours d’eau; ceux-là seuls promettent réellement une grande fertilité.
- Dans les Nilgherris, c’est à 1,800 ou 2,000 mètres d’altitude que le sol est le meilleur; là, les vallées et beaucoup de parties montueuses sont excellentes pour y développer des cultures européennes.
- Aujourd’hui quelques petits espaces, dans les régions inférieures, sont cultivés par les aborigènes. Le terroir a bonne apparence; mais il est tombé dans un état d’épuisement déplorable par les effets prolongés d’une imprévoyante et d’une ignorante culture : il faudrait le régénérer.
- Modèle de conduite à suivre avec les cultivateurs indigènes. — Les ryots employés par M. Fowler se sont améliorés physiquement et moralement; leur bien-être s’est augmenté par l’heureux effet de son influence et de son intégrité. Jamais il ne leur a fait d'avancespécuniaires, qui sont, à ses yeux, un des fléaux de l’Inde; de son côté, jamais il n’a voulu rien devoir aux cultivateurs, et jamais il n’a souffert qu’ils lui dussent quelque chose. Ecartant ainsi tout sujet de mésintelligence et de discorde, comme il était juste avec eux, ils sont devenus confiants avec lui.
- 3i.
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- Une fois les esprits si bien disposés, tout a marché de
- soi-même et dans l’harmonie la plus parfaite.
- Selon cet homme équitable et vraiment sage, pourvu qu’on ait le moindre tact, on peut vivre dans les meilleurs termes avec les natifs, qui sont, dit-il, un peuple simple, bon et paisible. Lui-même n’a jamais eu ni la volonté ni l’obligation de comparaître à leur sujet devant la justice, parce que jamais il n’a porté de plainte contre personne, et que personne n’a jamais porté plainte contre lui.
- Sur son domaine, il a fait les frais d'une école gratuite et bien tenue pour les enfants des ryots, ses cultivateurs. Jusqu à ce jour, son exemple ne paraît guère avoir été suivi par d’autres planteurs européens, moins bienfaisants et moins éclairés sur leurs véritables intérêts. Ajoutons que les plus égoïstes, dirigés par un esprit étroit et borné, font une mince fortune, tandis que sa prospérité est devenue l’objet de l’admiration universelle.
- Acclimatation récente de l’arbre qui donne le quinquina, opérée dans les Nilgherris.
- Nous sommes heureux de terminer l’indication des principaux genres de culture tentés dans la chaîne de montagnes qui vient d’attirer toute notre attention par le plus récent, le plus précieux de tous, qu’on doit au Gouvernement anglais, et qui lui fait un honneur impérissable.
- En 1864, un membre éminent du Conseil suprême des Indes a publié dans la Revue d’Edimbourg un rapide exposé des principaux progrès dus à l’Administration dans cette importante partie de l’empire britannique. Parmi ces progrès, les amis de l’humanité doivent compter avec orgueil pour l’Angleterre l’acclimatation de l’arbre qui produit le
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- quinquina, acclimatation essayée, disons mieux, accomplie aujourd’hui dans les monts Nilgherris. L’exposé dont nous parlons résume et complète les faits consignés dans un mémorable rapport de M. le docteur Markham. Lorsque ce rapport parvint à la Chambre des communes1, il fut immédiatement imprimé par ordre de ce grand corps législatif.
- Disette de quinquina justement redoutée pour un prochain avenir. — Depuis longtemps, les amis de l’humanité s’effrayent de la coupable incurie avec laquelle les habitants de l’Amérique méridionale détruisent les arbres à quinquina, que nous appelons les cinchonas, sans prendre le moindre souci des moyens de reproduction.
- Si, dans l’ancien monde, quelque nation ne s’efforçait pas de porter remède à cette imprévoyance, avant l’expiration d’un petit nombre d’années le genre humain pourrait tout à coup être privé du spécifique le plus merveilleux, le plus bienfaisant qu’on ait jamais découvert pour arracher l’homme au fléau des fièvres intermittentes.
- Premiers efforts des Français pour faire présent à f Europe de Varbre à quinquina. — Les Français ont été les premiers à diriger de ce côté leur prévoyance généreuse, leurs études et leurs efforts, comme ils avaient été les premiers à décrire l’arbre, avant eux presque inconnu, lors des voyages accomplis dans le siècle dernier, par deux de nos savants les plus illustres, pour mesurer la courbure de la terre à l’équateur2.
- 1 Outre ce rapport, dans les papiers parlementaires de i863 on trouve un volume in-folio qui comprend toute la correspondance et tous les comptes rendus sur la recherche, en Amérique, de l’arbre qui donne le quinquina, puis sur le transport des semences et des jeunes plants dans l’Inde, puis sur la naturalisation dans les monts Nilgherris et dans les Himâlayas.
- a Voyage de La Gondamine et de Bouguer. A la suite de ce voyage, une espèce d arbre à quinquina fut surnommée cinchona condaminea.
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- Il y a vingt ans, le docteur Weddel accomplit, au nom de la France, deux voyages spéciaux pour étudier de plus près l’arbre à quinquina (le cinchona) et visiter avec soin les districts où sa croissance est naturelle, tant au Pérou qu’en Bolivie. Ses recherches sont consignées dans un ouvrage considérable, qui contient le récit de ses explorations. Weddel rapporta des plants d’une des espèces les plus importantes, cultivés au Jardin des piaules de Paris.
- Premiers essais des Hollandais pour transporter en Asie la culture des arbres à quinquina. — La première pensée de faire cultiver dans les possessions européennes en Asie les arbres à quinquina remonte à l’année 1823. A cette époque, le Dr G. L. Blume soumit à ce sujet un mémoire plein d’intérêt à Guillaume 1er, roi des Pays-Bas; mais ce projet fut réalisé beaucoup plus tard dans la colonie de Java. Sur une demande renouvelée du même savant, un voyageur, aux frais du Gouvernement, se rendit dans le sud de l’Amérique et rapporta, dans l’année 1848, les premières graines, avec lesquelles on fit des essais dans les parties élevées de Java. Après douze années d’efforts, en 1860, les Hollandais ne comptaient encore que y,3oo plants de l’arbre à quinquina, dont ils ignoraient les conditions de culture.
- Pour réussir, il faut que le climat convienne et qu’il y tombe au minimum un mètre d’eau par année; la température en hiver ne doit pas descendre jusqu’à zéro et ne doit pas être en moyenne moindre de io°à i2°5. Il faut que le sol soit enrichi d’humus végétal très-perméable, afin que l’eau ne s’accumule pas entre deux terres et ne tende pas à faire pourrir les racines.
- Efforts subséquents des Anglais pour importer et naturaliser Varbre à quinquina dans VInde. — Le mérite de la première
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- proposition pour cultiver dans l’Hindoustan l’arbre d’Amérique appelé cinchona appartient au docteur J. Forbes Royle, à ce digne savant mentionné maintes fois dans notre ouvrage, et toujours avec un nouveau sentiment d’estime, d’affection et de regrets. Il parlait avec toute l’autorité d’un habile naturaliste, et d’après sa connaissance intime des climats et des lieux qui pouvaient être les plus propres à cette culture. Dans son Illustration de la botanique des Himâlayas, il recommandait cette entreprise; il signalait aussi les montagnes de Silhet et des Nilgherris comme les plus favorables pour tenter une pareille expérience. Le gouvernement de la Compagnie ne fit pas la moindre attention à ses plus vives instances.
- Cependant une proposition officielle étant arrivée de l’Inde à Londres au nom du gouverneur général, elle fut renvoyée au docteur Royle, alors rapporteur du Jury de 1851 pour l’Exposition universelle. Voici-l’opinion qu’il formula dès l’année suivante : «L’approvisionnement du quinquina pour les seules troupes de l’Inde britannique coûte au Gouvernement 175,000 francs par année; ne fût-ce qu’au point de vue économique, il serait avantageux que les Anglais trouvassent le moyen d’obtenir par la culture un produit indispensable pour obtenir la guérison des fièvres si fréquentes et si pernicieuses dans les plaines de l’Hindoustan. » Si vivement stimulée, la Compagnie, qui gouvernait encore les Indes orientales, crut suffisant qu’on recommandât vaguement aux consuls anglais en Amérique d’employer leurs bons offices, afin d’envoyer dans l’Inde quelques plants et quelques semences de l’arbre réclamés avec de si vives instances. Cette recommandation , froidement reçue au delà des Andes, fut à peu près sans résultat L
- Voyez Je rapport fait à l’honorable Compagnie des Indes, 3 mars i858.
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- En 1856, le docteur Royle, que rien ne pouvait rebuter, rédige un nouveau rapport, plus étendu, plus pressant que le premier. Ce n’est plus à Londres qu’il adresse ses prières; il les fait parvenir directement au gouverneur général de l’Inde; il le supplie de prendre en personne des mesures efficaces pour réaliser un bienfait de la plus haute importance. Sa voix ne pouvait manquer de finir un jour par être entendue; mais ce généreux ami de la science et de l’humanité mourut avant d’apprendre le succès de ses plus instantes prières. Pendant les trois premières années qui suivirent sa mort, la noble cause qu’il avait si chaleureusement et si savamment plaidée, cette cause sommeilla faute d’un nouvel avocat pour la réveiller par sa faconde et l’autorité de son nom,
- Enfin, dans l’année 185 9, la Compagnie des Indes ayant cessé d’administrer l’Orient, le nouveau ministre, héritier de son pouvoir, en fit le plus noble usage pour le sujet qui nous occupe : c’était lord Stanley, fils de l’illustre lord Derby. Par l’un de ses premiers actes, afin d’atteindre ce but désiré, il désigna spécialement un voyageur en qui se réunissaient le dévouement pour la science et l’activité courageuse qui brave tous les périls, avec l’art si peu commun de surmonter les obstacles soit des choses, soit des hommes.
- Mission dignement remplie par le docteur Markham. — Tel est le nom du voyageur vraiment capable de remplir les vues de lord Stanley. Ce savant botaniste, sans perdre un seul jour, ayant traversé l’Atlantique et l’isthme de Panama, arrive• en janvier 1860 à Lima. Un mois à peine est écoulé qu’il entreprend une longue et périlleuse exploration de forêts immenses, au milieu desquelles il n’a pas à souffrir seulement la faim et la maladie; il lui faut surtout lutter contre les difficultés suscitées par des
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- hommes intéressés à faire échouer une entreprise insupportable à leurs yeux. Ils s’indignaient d’imaginer qu’on pourrait un jour faire partager à d’autres parties du monde une richesse que le Créateur n’avait donnée qu’à l’Amérique.
- Lorsque le docteur Markham et ses compagnons touchaient presque au terme de leur mission, ils reçoivent tout à coup d’un alcade péruvien la défense absolue d’emporter une seule des semences, un seul des plants qu’ils venaient de recueillir avec des efforts si pénibles et si courageux, et dont ils voulaient gratifier l’Inde britannique. Ce magistrat, à l’esprit faible et borné, cédait aux clameurs de regnicoles imbéciles, qui prétendaient qu’un pareil emprunt allait ruiner en Amérique la génération présente ou du moins ses héritiers immédiats.
- Heureusement l’ordre illibéral avait été transmis trop tard : les plants, les boutures, les semences, avaient été recueillis avec autant de soin que d’activité et conduits en secret dans un port de l’océan Pacifique. Ils se trouvaient déjà déposés dans les cases vitrées dites de FFard, cases dont la disposition ingénieuse est parfaitement calculée pour transporter sains et saufs, dans un long voyage, des végétaux qu’il faut à tout prix conserver vivants.
- Un autre voyageur appartenant à la même mission que le Dr Markham, M. Spruce, n’avait pas obtenu moins de succès dans l’Etat de l’Equateur; il avait fait une riche collection des plants du cinchona succirubra, la plus estimée de toutes les espèces. Par ses soins avait été transporté jusqu’au port d’embarquement plus d’un millier de boutures, sans compter les plants et les rejetons ; à cette collection ‘il avait joint plus de cent mille grains de semences. On s’empresse à l’envi; tout part, et tout arrive dans l’Inde parfaitement conservé.
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- Ces trésors vont servir à créer des forêts gouvernementales non-seulement sur la terre ferme, mais dans file de
- Ceylan. ,
- Prohibition tardive prononcée par le Corps législatif de f Etat de l'Équateur. — Un fait remarquable fait voir de quel prix était l’infatigable et prévoyante activité des savants voyageurs. Leurs magnifiques collections avaient traversé les mers; elles étaient débarquées sur la côte du Malabar, et parvenaient au sommet des monts ou 1 on devait les cultiver, au moment même où le Corps législatif de l’État de l’Équateur promulguait sa mesure générale interdisant à tout individu non-seulement étranger, mais indigène, de faire collection et d’exporter les éléments reproducteurs de l’arbre qui procure l’écorce dite quinquina.
- Ainsi voilà d’ignares législateurs, dont les forêts sont si mai surveillées que, parmi toutes les espèces de grands végétaux, la plus précieuse à l’humanité disparaissait à vue d’œil sous le vandalisme d’exploitants cupides; et, dans la crainte que l’univers ne vienne plus leur acheter la précieuse enveloppe de l’arbre qu’ils détruisent à plaisir, ils refusent a notre prévoyance quelques graines et quelques plants qu’eux-mêmes, un jour, seront trop heureux de reclamer comme un présent de notre générosité, quand ils auront laissé tout périr sur leur propre territoire.
- L arbre a quinquina mis en pépinière, puis en forêt, dans les Nilgkerris.
- A lepoque dont nous parlons, on admirait dans les Nilgheiris un beau jardin botanique, au voisinage d’Ou-tacâmund, jardin fort habilement dirigé par M. William G. Mac-Yvor. Ayant déjà fait une étude sérieuse sur a reproduction du cinchona, il établit une plantation
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- spéciale de cet arbre dans un ravin boisé, fort élevé, sur le revers des monts qui dominent les jardins du Gouvernement. C’est en 1861 qu’il créa cette plantation spéciale, et dès le printemps de i863 il put annoncer au Gouvernement l’existence prospère de 167,704 plants, qui présentaient onze variétés du plus précieux de tous les arbres.
- Propagation successive en diverses parties de l’Inde.— Avec un point de départ si magnifique les Anglais ont pu commencer de vastes plantations, qui deviendront des forêts, propriétés de l’Etat. En profitant d’un succès aussi digne d’exciter l’émulation, déjà de riches colons ont résolu de créer, à l’exemple du Gouvernement, des plantations particulières, les unes dans les monts Nilgherris, les autres dans les chaînes secondaires du midi de l’Hin-doustan et dans les montagnes du Silhet, qu’avait indiquées en premier lieu le docteur Royle. Dès la fin de 1863 plusieurs demandes étaient adressées par des colons aux pépinières de l’État, voisines d’Outacamund, pour obtenir un premier essai de cinquante mille jeunes pieds d’arbres à quinquina.
- Les Anglais, qui déjà cultivent le caféier dans les hauts vallons de l’Hindoustan, se proposent d’ajouter à ce genre de plantations celui de l’arbre à quinquina; les ouvriers qu’ils emploient seront parfaitement propres à prendre des soins nouveaux, comparables à ceux qu’exigent leurs pépinières, pour commencer et surveiller les plantations spéciales du plus important des grands végétaux fébrifuges.
- Etablissement voisin de Londres pour propager le cinchona.
- Dans le jardin royal de Kew, le Gouvernement britannique a fait préparer une serre spéciale, dans laquelle il a réuni tous les moyens de propager l’arbre à quin-
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- quina; c’est de là que seront fournis les plants que pourront demander les colons anglais d Afrique ou d Amérique.
- Déjà d’heureux essais ont été faits dans les colonies de la Jamaïque et de la Trinité; on en fera de semblables à la Dominique et, peut-être, à Maurice.
- Appel aux colonies françaises. — Une telle initiative devrait être un exemple pour nous, à la Reunion, à la Martinique, à la Guadeloupe, peut-être même à la Guyane française. Dans cette dernière colonie, il suffirait de nous éloigner des bords de la mer, en cherchant des montagnes qui soient d’une élévation suffisante, d’un terrain convenable et d’une favorable exposition.
- Faits relatifs à l'Algérie. — Lorsque M. Thouvenel était ministre des Affaires étrangères, il avait fait passer par M. l’ambassadeur britannique à Paris une demande adressée au gouverneur général de l’Inde, à l’effet d’obtenir quelques plants de quinquina; nous voulions nous assurer si nous pouvions les naturaliser en Algérie, où le succès paraît plus que douteux. En effet, le climat de cette contrée est trop sec et trop ardent; de plus, il y gèle assez fortement en hiver, et c’est là le plus grave danger pour l’acclimatation.
- Notre Muséum d’histoire naturelle a reçu, par l’entremise du ministre des Affaires étrangères que nous venons de citer, douze plants de quinquina (c. macrantha et succi-rabra). On les a sans retard expédiés (10 juillet 1862) à M. Bélanger, directeur du Jardin colonial de Saint-Pierre, île de la Martinique; ces plants provenaient du jardin de Kew. Dans 1 année suivante, le même M. Bélanger a reçu quarante-cinq pieds de quinquina (c. calisaya et lanceolata) qui lui avaient été expédiés de Java par M. Junghuhn, directeur des plantations de quinquina dans cette colonie.
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- Les feuilles du cinchona succirubra employées comme fébrifuge.
- Avec les feuilles du cinchona succirubra on a fait une expérience importante. Ces feuilles ont été recueillies lors de leur chute naturelle dans la pépinière de Darjieling (Himâlayas), puis employées par voie d’infusion comme fébrifuges dans l’hôpital de la ville voisine.
- Le 27 mars 1862, le docteur Collings, médecin de cet hôpital, déclare avoir administré l’infusion que nous venons de signaler, à la dose d'une once1, à quatre malades atteints de fièvres intermittentes; ils ont été parfaitement guéris sans employer aucune autre espèce de médicaments.
- SECONDE DIVISION Dü COLLECTORAT DE COIMBATORE.
- À partir du pied des monts Nilgherris s’étend, vers le midi, le pays bas qui composait en réalité depuis des siècles la province de Coimbatore, puisque ces monts, occupés uniquement par quelques hordes sauvages dans un pays inabordable, ou du moins inabordé, ne comptaient pour rien dans la population, la richesse et la puissance de celte partie de l’Inde.
- Coimbatore, la capitale du collectorat, n’est éloignée que de quatre lieues du pied des Nilgherris, distance qui suffit pour que ce groupe offre l’aspect prononcé de montagnes bleues, auquel nous avons déjà dit qu’il doit son nom.
- Situation géographique : latitude, io° 52'; longitude, 74° Ai' à l’est de Paris.
- Il y a maintenant deux siècles, la principauté de Coim-
- 1 28 grammes.
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- batore, alors appelée Tanjam, fut envahie par le maharadjah du vaste royaume de Mysore. Lorsque le musulman Haïder-Ali eut usurpe ce royaume, il etendit naturellement sa domination sur le Tanjam, qui perdit jusqu’à son nom national; ce pays ne forma plus qu’une province secondaire, désignée par le nom dun chef-lieu qui cessait d’être une capitale.
- Coimbatore, assure-t-on, comptait encore 20,000 habitants sous le règne d’Haïder-Ali et n’en compte plus aujourd’hui que 12,000; mais ce nombre devra bientôt s’accroître, en suivant le progrès général de la population, par le développement des communications et par l’essor nouveau que doit prendre le commerce.
- En 1811, l’administrateur en chef des finances, le collecteur, fit une première estimation du nombre des habitants de la province et trouva 596,506 âmes.
- Près d’un demi-siècle plus tard, en 1858, un autre dénombrement éleva ce nombre jusqu’à 1,153,862 habitants.
- Si l’on prenait ces deux chiffres pour termes extrêmes, on trouverait que la population s’est accrue de 14 pour mille, année moyenne, c’est-à-dire plus rapidement que ne l’a fait l’Angleterre .entre les mêmes époques.
- Sans vouloir attribuer à ces chiffres plus de confiance que n en méritent des évaluations nécessairement approximatives, ils n’en démontrent pas moins une augmentation considérable, obtenue depuis un demi-siècle.
- Il est un autre fait important à signaler, c’est le revenu, qui croit un peu dans le collectorat de Coimbatore : chose sur laquelle les Anglais n’ont jamais la moindre incertitude. Le voici pour deux époques appartenant au demi-siecle dont nous étudions le mouvement économique.
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- Progrès de la contribution territoriale dans le collectorat de Coimbatore.
- Années. Revenu brut. Revenu net.
- 1817 6,167,800 6,167,800
- i858 6,973,220 6,487,225
- Si nous comparions ces revenus avec la population, nous trouverions pour le payement moyen par tête :
- En 1817, à peu près 10 francs;
- En i858............. 5 fr. 5o cent.
- I
- Faisons observer que, depuis 1817, la quotité de l’impôt foncier, pour la même étendue de terre, a diminué plutôt qu’augmenté; qu’en même temps la valeur des produits agricoles s’est par degrés élevée dans le midi de l’Inde; qu’en outre la quantité des récoltes, grâce aux défrichements, grâce aux meilleures cultures, a nécessairement suivi le progrès de la population; car il fallait, sous peine de mourir de faim, que les familles .accrussent leurs moyens de vivre. De là, nous concluons nécessairement l’augmentation de la richesse collective. Nous croyons pouvoir y joindre l’augmentation, lente il est vrai, du bien-être individuel chez une population qui vit en paix depuis un tiers de siècle, et que les progrès européens entourent de tous côtés.
- Même avec la population si fort accrue en i858, une augmentation future et considérable est à nos yeux démontrée dans un pays où l’on ne compte encore que 546 habitants pour mille hectares, c’est-à-dire, pour une même étendue de territoire, incomparablement moins qu en France, en Italie et dans l’ensemble des trois royaumes britanniques. L’agriculture, il faut l’avouer, laisse encore beaucoup à désirer, et le pays, victime par-
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- fois des sécheresses, éprouve trop fréquemment des disettes effrayantes, lorsque les moussons rapportent avec moins d'abondance le tribut accoutume de leurs eaux. C’est à quoi l’on remédiera par de grandes entreprises hydrauliques.
- Des richesses minérales. — Outre le minerai de fer excellent et très-exploité, quoique en petit, il faut citer des substances salines dont une agriculture savante saurait tirer un grand parti. Dans de vastes étendues de terre, on trouve des nitrates et des muriates de potasse d’où l’on extrait quelquefois du sel comestible et du salpêtre. Il faudrait les employer en qualité d’excitants, qui seraient fort efficaces pour des cultures convenablement préparées.
- Le nord, à cet égard, est mieux partagé que le midi. On cite les rizières situées dans la partie septentrionale du collectorat comme étant aussi bien cultivées qu’en aucune autre région de l’Inde. Dans cette partie, les terres sont arrosées au moyen de réservoirs ou tanks, qui sont nombreux, mais cependant d’une moindre étendue que ceux du royaume de Mysore.
- Culture et mise en œuvre du coton. — Depuis la plus haute antiquité, les ryots du Coimbatore ont cultivé le coton. Ils en produisent trois espèces : la première et la plus commune est annuelle; la seconde est triennale; la troisième procure des filaments qui ressemblent à ceux des cotons de Nankin. Ces derniers servent pour certaines parures et pour préparer les cordons sacrés que les brahmanes portent comme insignes de leur caste.
- Des 1851, la Compagnie des Indes exposait à Londres les cotons de 1 espece américaine qu’elle faisait cultiver dans ses fermes expérimentales du collectorat de Coimbatore. Ce qui nétait qu’un pur objet de prévision et,
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- pour ainsi parler, qu’un luxe alors, est devenu, dix ans plus tard, un objet de première nécessité; la question des prix rémunérateurs était douteuse, tandis qu’aujourd’hui les bénéfices sont certains et l’avenir est immense.
- Produits des forêts. — Une autre richesse végétale importante est celle des forêts, qui sont d’une grande étendue, et qui se distinguent par la variété de leurs produits. A l’Exposition universelle de 1851, le docteur Wright avait exposé dans le Palais de cristal, à Londres,.quarante-deux espèces de bois fournies par les forêts des Nilgherris, des Anemalays et des Palneys, trois groupes de montagnes qui appartiennent au Coimbatore. Ces bois, jadis, étaient traités avec incurie, trop souvent dévastés et presque toujours exploités sans intelligence ; aujourd’hui des inspecteurs créés par l’Administration en surveillent la garde et les coupes régularisées. On plante aujourd’hui des forêts de teak, bois qui devient de plus en plus rare.
- Quelques observations sur les systèmes territoriaux qui régnent dans la Présidence de Madras.
- Dans la Présidence de Madras, on trouve la propriété sous toutes les formes possibles. De simples particuliers ont de vastes domaines, quelques-uns antiques et légitimes, d’autres usurpés par les fermiers des gouvernements hindous ou musulmans. Règle générale, dans la partie de l’Inde où nous sommes arrivés ne règne pas le système des zémindars. En certains districts, l’organisation municipale des villages est maintenue; chaque village est taxé collectivement et paye à l’Etat ses contributions, réparties par le village même entre les chefs de famille. Enfin , mais rarement jusqu’ici, les moindres cultivateurs,
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- INTRODUCTION.
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- les ijots, taxés personnellement, sont propriétaires absolus de leur part de territoire : tel est, à vrai dire, le système Ryotivari.
- Dans la concordance de ce dernier système territorial avec l’égalité des partages entre les enfants d’une même famille, nous trouvons une identité remarquable avec la situation de nos paysans possesseurs de biens fonciers. Les économistes anglais n’approuvent pas cette double combinaison, parce quelle s’oppose à l’agglomération et surtout à la transmission des grandes propriétés, les seules qui, suivant eux, soient éminemment favorables aux progrès de l’agriculture, ainsi qu’au vaste développement de la richesse.
- * Avec le système Ryotwari, dit l’honorable M. Ross-Mangles1, on voit beaucoup de campagnards agriculteurs qui sont en possession de domaines considérables. Partout où l’on suit la règle du Ryotwari, le ryot est un homme qui ne dépend que du Gouvernement pour la redevance de sa terre. Il peut avoir une grande tenure, il peut en avoir une petite; c’est à lui de l’accroître, s’il en a le talent et la faculté. En progressant, il n’a pas à*craindre d’être évincé, pourvu qu’il paye exactement l’impôt; les lois ni les mœurs ne mettent aucun obstacle à sa fortune.
- Dans la Présidence de Madras, quelques ryots sont parvenus à se procurer, par leurs acquisitions graduelles, de grandes étendues de terre. En dehors de la classe des cultivateurs, un opulent capitaliste indigène peut se rendre acquéreur d’un nombre de tenances possédées par les ryots suffisant pour former un domaine considérable; mais de pareils cas sont très-rares.
- Lorsque la Compagnie des Indes n’avait pas encore
- Enquête parlementaire sur l’établissement des Européens dans l’Inde.
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- obtenu l’avant-dernier renouvellement de sa Charte constitutive, c’est-à-dire avant i833, aucun citoyen des trois royaumes ne pouvait être propriétaire foncier dans l’Inde; cette mesure, il faut le dire, avait été pendant plus d’un siècle pleine de prudence et de moralité. Par degrés, les moyens de protection étant devenus plus grands pour les faibles indigènes, en même temps que s’établissait la liberté de pratiquer tous les commerces, les citoyens anglais ont obtenu la faculté d’acquérir des maisons et des terres. En conséquence, aujourd’hui, tout métropolitain, s’il est assez opulent, peut acquérir, sans le moindre obstacle apporté par l’autorité publique, plusieurs mille hectares de terre ; il n’est aucune limite imposée par le législateur.
- Afin d’affranchir ce propriétaire européen de la frayeur qu’il éprouve en songeant que sa propriété serait confisquée, puis vendue par le fisc, s’il était en retard, ne fût-ce que d’une journée, pour payer sa redevance financière, on lui permet de déposer au trésor, en papier du Gouvernement, une valeur dont l’intérêt légal représente la contribution de ses domaines. On le rend, par là, complètement certain qu’aussi longtemps qu’il laissera cette somme en dépôt dans la caisse publique, ses biens ne pourront pas être séquestrés ni vendus dans une enchère; l’intérêt annuel du dépôt suffira pour que l’Etat, à chaque instant, se puisse payer par ses propres mains.
- Lorsque nous parcourrons le collectorat de Salem, nous présenterons un bel exemple de l’effet excellent que doivent produire le savoir agricole et la haute intelligence dun Européen vertueux devenu grand propriétaire.
- Reprenons l’examen des dons faits par la nature au collectorat de Coimbatore.
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- Avantages remarquables de la cité de Coimbaiore et du territoire environnant, même à de grandes distances.
- A dix lieues de cette ville, du côté de l’occident, la grande chaîne des Ghauts s’abaisse et présente une dépression profonde qui n’a pas moins de treize lieues de largeur entre les deux caps les plus élevés de la ligne des faîtes. Le point le plus bas de cette ligne déprimée est le Ghaut de Pal, le Pal-Gbaut, ou, comme on dit, le Pal-ghaatchery.
- Lorsque-régnent les vents de la mousson du sud-ouest, ils trouvent dans l’ouverture que nous venons de définir un passage qui leur permet de s’étendre sur le pays de Coimbaiore sans avoir été dépouillés d’une partie notable des eaux qu’ils apportent; ces eaux arrosent ainsi plus puissamment la contrée que celles qui sont complètement entravées par les hauteurs de la chaîne générale.
- Coimbatore, si bien aérée, si bien arrosée par les vents alizés et bâtie sur un sol éloigné de tout marécage, était renommée pour son agrément et sa salubrité. Aussi, de temps à autre, Tippou-Sahib y venait résider avec sa cour; il habitait une forteresse élevée de quatre cent cinquante mètres au-dessus de la mer et bâtie sur la remarquable éminence qui commande toute la ville. C’est pour ce motif que le sultan Haïder-Ali en avait fait sa citadelle préférée.
- A trois kilomètres de Coimbatore, on voit encore line pagode révérée pour sa haute antiquité, qu’on fait remonter à trois mille ans, quoiqu’on ait dû plus d’une fois la construire à nouveau. Elle est consacrée à Maha-dewa, le dieu suprême. Le temple est vaste, et de tous côtés il est chargé de sculptures; mais les formes en
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- sont grossières et d’une indécence qui révolte. Ce monument était au nombre des trois exceptions que le fanatique musulman Tippou-Sahib avait prononcées parmi tous les temples consacrés au brahmanisme, qu’il voulait faire détruire.
- Avantages commerciaux : chemins de fer. — La grande ouverture naturelle de la chaîne des Ghauts que nous avons eu soin de signaler a déterminé la direction du chemin de fer de l’orient à l’occident, depuis Madras jusqu’au littoral du Malabar. Ce chemin, après avoir traversé les deux territoires d’Arcot et de Salem, passe à Coimbatore, franchit le Palghaut et de là descend au port de Bépour.
- Une autre grande direction commerciale est rendue possible du nord au midi, en venant par terre de Bombay, de Pounah, de Mysore, en traversant les monts Nilgherris, puis en passant par Outacamund pour descendre à Coimbatore. Ici deux routes méridionales se présentent: celle du sud-ouest aboutit à Tinnevelli; celle du sud-est passe à Madura pour se terminer à Tuticorin, port du golfe de Manâr, qui fait face à Ceylan.
- Aujourd’hui des routes empierrées suivent ces deux directions-, il faudrait les remplacer par des chemins de fer construits d’après les principes économiques adoptés aux Etats-Unis.
- On exécute actuellement un chemin de fer capital, qui va de Coimbatore à Trichinopoli, à Tanjore, et qui finit vers l’embouchure méridionale du fleuve Cauvery.
- Les arts utiles prendront nécessairement un grand essor à Coimbatore quand on aura complété les voies de communication perfectionnées dont nous venons d’indiquer le tracé. Actuellement on ne peut citer qu’un seul genre d industrie qui se pratique avec succès dans cette ville : cest la teinture en écarlate sur les tissus de coton.
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- Enseignement populaire. — On ne doit espérer aucun grand changement dans la civilisation des habitants et dans le progrès de leurs professions, si l’on ne tire pas de la barbarie leur instruction populaire.
- Secours donnés aux maîtres de villages. — Le Gouvernement de l’Inde a conçu le projet d’accorder une indemnité rémunératoire aux instituteurs de villages, proportionnellement au nombre d’écoliers auxquels ils auront appris à bien lire, à bien écrire sous la dictée, et à pratiquer les quatre premières règles de l’arithmétique. Ce système, à plusieurs égards, est préférable au traitement fixe de l’instituteur, quel que soit le nombre de ses élèves ; mais, ici, les anciens maîtres d’école sont trop ignorants et leur méthode est extrêmement défectueuse.
- • Déjà, dans trente-sept écoles sur soixante-sept, les Européens procurent aux élèves des livres élémentaires moins imparfaits que ceux des indigènes.
- On ne peut trop le répéter, dans toute la Présidence de Madras, les écoles de village sont excessivement imparfaites, et l’on y manque d’instituteurs qui ne soient pas au-dessous de l’extrême médiocrité.
- Inspecteur modèle pour Venseignement primaire. — Il faut citer, comme un exemple précieux, le bien qu’a pu produire un seul instituteur indigène qui sortait de la classe ordinaire, et dont on s’est servi pour induire les maîtres de villages à réformer leur pitoyable enseignement. Du ier novembre 1857 au 1<îr avi'il 1860, il a suffi, pour inspecter vingt-six villages, ouvrir six écoles nouvelles, changer complètement le mode d’enseigner dans six anciennes et partiellement dans trois autres. Pendant sa tournée, il a fait acquérir par les élèves un nombre considérable de livres élémentaires et d’ardoises pour écrire. Ce moyen d action , à la fois doux et graduel, accompagné d’encou-
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- ragements donnés aux instituteurs par l’Administration, semble heureusement conçu pour répandre l’instruction parmi les classes populaires. Mais il est évident que le tact, l’énergie et le degré d’influence personnelle, difficiles à réunir, sont les qualités nécessaires pour un semblable maître d’école inspecteur, et qu’un personnage de cet ordre sera longtemps fort rare dans l’Inde.
- Villes secondaires du collectorat.
- Bhawanie. — Au confluent du fleuve Cuuvery avec la rivière Bhawanie s’élève la ville qui porte ce dernier nom.
- Situation géographique : latitude, 11° 26'; longitude, 75° 2 h' à l’est de Paris.
- Dans cette ville, très-renommée pour la sainteté que les brahmanes attribuent à tout confluent de rivières et de fleuves, les Hindous possèdent des temples dédiés l’un à Siva, l’autre à Vischnou. Le chemin de fer dirigé de Madras à Goimbatore passe par cette ville, à laquelle il va procurer un autre genre d’importance.
- Darapouram. — Dans la partie méridionale du collectorat, il faut citer la ville de Darapouram, bâtie auprès de la rivière Amaravouti.
- Situation géographique : latitude, io° 45'; longitude, 7 5° 15' à l’est de Paris.
- La campagne, aux environs de Darapouram, est arrosée par des canaux dérivés de l’Amaravouti.
- Il ne faudrait pas que les explications qui viennent d’être données fissent croire qu’une très-grande partie du collectorat est pourvue d’irrigations; il y a cinquante ans, on n évaluait cette partie qu’à très-peu plus d’un trois centième du territoire total. On voit par là combien il faudra réaliser de travaux pour obtenir des améliorations
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- d’un ensemble qu’on puisse considérer comme complet; en même temps, on comprend l’extrême souffrance du pays, que nous avons signalée, lorsque les eaux apportées par les vents alizés n’ont pas leur abondance accoutumée.
- 2. Collectorat de Salem.
- La province de Salem, quoique inférieure en étendue à celle de Coimbatore, est cependant un peu plus peuplée; car elle compte aujourd’hui 615 habitants par mille hectares. Elle a moins de forêts, elle a moins de montagnes, et cela suffit pour expliquer la densité supérieure d’une population qui, pour le faible avancement en civilisation, l’état arriéré des arts et l’instruction trop imparfaite de l’enfance, est encore au même degré que la région limitrophe qui vient d’être l’objet de notre étude.
- Les deux provinces ne sont séparées que par le fleuve Cauvery depuis la sortie du royaume de Mysore.
- Par lie septentrionale, appelée le BaramalîâJ.
- Lorsqu’en 1795 la Compagnie des Indes britanniques accorda la paix au sultan Tippou-Sahib, elle exigea de lui la cession d’un territoire dont Haïder-Ali, son père, s’était emparé du côté méridional des monts qui formaient la barrière naturelle du Mysore. Ce pays touchait au collectorat de Salem, dont il fait aujourd’hui partie.
- Dès le principe, afin de pacifier une population tombée dans l’anarchie et de lui donner une organisation régulière, la Compagnie, n’ayant pas de civiliens covenantés disponibles, choisit le colonel Read et le capitaine Thomas Munro pour commander et pour administrer la nouvelle conquête. Mais à Madras, comme à Calcutta, le corps
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- entier des civiliens ne cessa de porter envie à ces deux serviteurs éminents tirés de l’armée; à leurs yeux, c’étaient des intrus et, pour ainsi dire, des usurpateurs. Le mérite même de ceux-ci fut un obstacle aux progrès de leur carrière.
- Études et services éminents du capitaine Thomas Munro dans le Baramahâl.
- Le capitaine Thomas Munro, devenu suprême intendant des finances et juge en dernier ressort de tous les intérêts de ses administrés, fit une étude approfondie des mœurs et du sort d’un peuple complètement hindou, et d’autant plus intéressant qu’il conservait encore son antique état social; il appliqua cette étude à la protection de ses administrés. Sept ans de sa vie furent consacrés aux bienfaisants et pénibles devoirs que nous signalons ici.
- Son principe fondamental fut de respecter les droits des Hindous et d’en appliquer la défense au développement de leur bien-être. Ce fut alors qu’il apprit à bien connaître le système Ryotwari, dont nous venons de donner l’idée, système dont il devint un des plus zélés défenseurs dans l’Inde d’abord, et plus tard à Londres.
- II trouva qu’un désordre inexprimable troublait l’assiette et le recouvrement des revenus publics. L’usage avait été, sous les sultans, d’abandonner les impôts à des fermiers généraux, dont chacun pour son district versait au Trésor, avec assez de régularité, la redevance stipulée; mais ils pressuraient sans pitié les cultivateurs, et par là doublaient presque les sommes extorquées au nom de TEtat. Munro supprima l’action écrasante de semblables intermédiaires: il rétablit les perceptions directes par village. Ce moyen fit naître un progrès assez lent au premier abord, mais assuré, dans les revenus de l’Etat, et bienfaisant par
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- la partie des récoltes laissées sans fraude à tous les contribuables ; il fit refleurir l’autorité, jadis si révérée et toujours chère, despatels ou maires de villages, et la juridiction des panchayats, ces jurys hindous imaginés dès la plus haute antiquité, dans l’Inde comme en Germanie, pour prononcer par des indigènes sur les intérêts de leurs pairs.
- Dès cette époque existait la funeste habitude de fixer à nouveau chaque année la quotité de l’impôt, suivant des hases qui variaient au gré du collecteur. Munro se fit une loi, en établissant l’assiette de l’impôt foncier, de ne consulter que la valeur intrinsèque de la terre et de laisser au cultivateur le plein bénéfice de tous les accroissements de revenu que l’industrie pourrait développer. Il repoussait loin du Baramahâl la pensée que les fermiers publics affectés à la perception du revenu sous les sultans étaient, en réalité, les propriétaires du sol; c’était la grande et funeste erreur que le gouverneur général Cornwallis rendait alors l’incommutable loi du magnifique et malheureux pays du Bengale.
- Par les observations les plus judicieuses, Munro faisait voir la dangereuse insuffisance du traitement officiel que la Compagnie accordait de son temps aux collecteurs, dont la plupart se payaient sans scrupule par eux-mêmes afin de réparer cette insuffisance, absolument comme on le pratique en Russie. Plus tard, la Compagnie des Indes a fini par accorder, à peu de choses près, le chiffre que Munro déclarait indispensable. Rien n’est instructif comme le tableau que cet administrateur intègre et sévère présente des misères et des souffrances qu’enfantait à cette époque l’état imparfait de la perception 'des revenus publics.
- «Un collecteur des revenus, dit-il, ne peut espérer que le pays deviendra prospère si lui-même est réduit à donner l’exemple et, pour ainsi dire, le signal du pillage. La bande
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- avide et nombreuse des subalternes indigènes employés sous ses ordres à lever l’impôt n’a nul besoin d’être encouragée par un tel exemple à continuer le trafic qu elle a sans cesse pratiqué dans l’Inde pour extorquer aux infortunés cultivateurs une grande partie des produits de leur travail. Tel était, ajoutait-il, le système suivi sous les Nawabs, puis sous Tippou, sous la Compagnie même, et, j’en suis persuadé, sous tous les gouvernements passés et présents du malheureux pays de l’Inde; je le répète, les collecteurs et leurs adjoints, n’étant pas assez payés, s'aident eux-mêmes; par ce moyen, le peuple est souvent plus épuisé durant la paix que durant la guerre. »
- Lorsque le Baramahâl était une annexe du Mysore, les dividendes arbitraires que s’attribuaient les fermiers publics sous le règne de Tippou s’élevaient de 3o à 4o p. o/o sur le revenu. La proportion était pire dans le Carnatique, où les revenus du Nawab étaient recueillis par des agents de Madras : ces derniers s’arrogeaient un intérêt de 3 à 4 p. o/o par mois, c’est-à-dire de 36 à 48 p. o/o par an. Tel était, au siècle dernier, le déplorable état de l’administration financière dans le midi de l’Hindoustan.
- Quand les revenus publics sont fixés d’après le grain semé chaque année, les terres mises en valeur sont aussitôt mesurées. Les mesureurs font leur rapport en se réglant d’après les bonnes mains (bribes) qu’ils reçoivent; alors mille fraudes sont commises par les sous-ordres, soit sur les fermages de l’Etat, soit sur les ryots. Quand la perception se fait en nature, la fraude est surtout exercée lorsqu’il faut passer au mesurage proportionnel de chaque espèce de produits.
- Les procédés agricoles étaient aussi barbares que les pratiques administratives. Munro fait connaître quelle était cette imperfection; il suffisait qu’un homme achetât
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- deux maigres bœufs avec une charrue qui coûtait à peine soixante centimes!Elle suffisait pour effleurer la terre à deux ou trois doigts de profondeur; ensuite, il jetait sa semence au hasard. Le soleil et la pluie des moussons faisaient le reste; le labeur était nul, mais le résultat était misérable.
- Si Ton avait abandonné ce mode oppressif de taxation, le peuple aurait appris à mieux cultiver; au lieu de ne produire que du riz et des grains en médiocre quantité, il eût bientôt couvert le sol de plantations de bétel et de palmiers-cocotiers, de cannes à sucre, d’indigotiers, de cotonniers; tout aurait prospéré, et la population serait devenue riche.
- Des mœurs hindoues dans leurs rapports avec la consommation des produits britanniques.
- «Si les natifs n’étaient pas aussi pauvres, disait Munro, ils achèteraient en grande quantité nos produits manufacturés (car les Hindous qu’il étudiait étaient remarquablement épris de quelques-uns de ces produits : tels étaient les draps écarlates). Beaucoup de brahmanes portent, comme un court manteau, une pièce carrée de ce drap rouge. Cependant je n’ai jamais vu que les cultivateurs en portassent. Aussitôt qu’ils auront le moyen d’être bien mis et qu’ils croiront pouvoir sans péril afficher un modeste luxe, aucun doute qu’en grand nombre ils substitueront ce drap de couleur voyante et populaire au lainage grossier dont ils se contentent; c’est ce dernier qu’ils portent en toute saison pour se défendre et de la pluie et du soleil. Telle est la couverture ou thibaude sur laquelle ils s’asseyent le1 jour et se couchent la nuit, pour ne pas dormir en contact avec l’humidité de la terre.
- «On se trompe en supposant que les Indiens sont trop
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- simples dans leurs manières pour devenir jamais capables de se passionner en faveur des parures étrangères. Quant à la passion des vêtements, quant à tous les genres de dissipation , le boire excepté, ils sont nos tristes égaux. S’ils sont empêchés d’accepter nos marchandises, ce n’est point par défaut de goût ou par indifférence; c’est tantôt par la pauvreté, tantôt par la peur d’être réputés riches et taxés en conséquence dès l’année qui suivrait chaque pas qu’ils feraient vers le luxe ou l’aspect de l’aisance. Nous apporterions un remède à ce mal si nous abandonnions le barbare système de taxation annuelle et si nous établissions les redevances pour un temps considérable. »
- A l’époque ici mentionnée, la pauvreté des cultivateurs et des exploitants de domaines était déplorable. «Je suis presque sûr, affirme Munro, que l’on ne trouverait pas au milieu d’eux un homme dont l’avoir représentât i 2,5oo francs: aussi, leur bétail excepté, les neuf dixièmes d’entre eux n’ont pas 5o francs de revenu réel. Ce dénûment excessif est la cause de la modicité des revenus. Il ne faut pas en accuser le sol; car au moins les trois quarts des terres en culture pourraient produire du coton, du sucre et de l’indigo. »
- Quoique les ryots disposent de si peu d’argent, le climat les empêche d’éprouver les plus grandes privations de la misère, excepté la faim dans les années de sécheresse. L’inclémence du temps est ce qui presque jamais ne les fait souffrir; le chauffage ne leur coûte rien, le vêtement très-peu de chose. Deux ou trois journées de travail représentent le prix de leur cabane, bâtie de terre gâchée, puis séchée, et le tout couvert de paille ou de feuilles d’arbres.
- Tous les Hindous sont mariés. Leurs familles, bien loin de leur être à charge, sont pour eux d’un grand secours, parce que le travail de chacun produit plus que ne coû-
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- tent sa nourriture et son entretien. Voilà pourquoi rien n’est plus ordinaire que de remettre une portion de l’impôt au père de famille qui perd son fils et surtout sa femme. Les écrivains qui traitent de l’Inde croient tout comprendre et tout expliquer en nous parlant des effets du soleil, et nous disant que ses rayons trop ardents rendent paresseux les natifs. Loin de là, les cultivateurs de l’Inde sont, d’après Munro, pour le moins aussi laborieux que ceux de l’Europe, et leurs femmes le sont davantage. Selon lui, les populations ne doivent leur pauvreté qu’à l’impéritie des gouvernements, au lieu de la devoir à l’inclémence du soleil et surtout à la paresse des familles.
- Les agriculteurs se subdivisent en beaucoup de castes très-différentes pour l’efficacité, pour l’intelligence et l’industrie du travail. Aussi, quand on établit les redevances, il faut y porter autant d’attention gu aux qualités de la terre. Les brahmanes font tous les travaux de l’agriculture, excepté de tenir le mancheron de la charrue; mais, attendu que leurs femmes ne travaillent pas aux champs, ils ne pourraient guère payer, à titre de rente, plus de la moitié de ce que payent des cultivateurs qui n’appartiennent pas à leur race sacrée; néanmoins, dans le Carnatique, ils payent les trois quarts. On trouve d’autres castes où les femmes font sans exception les mêmes travaux que les hommes, tandis qu’on en trouve où les femmes, à l’imitation des brahmanesses, ne font rien aux champs; mais, par bonheur, les castes où les deux sexes sont également laborieux constituent la très-grande majorité des agriculteurs hindous.
- Dans cette vaste catégorie où les femmes égalent les hommes en amour du Iravail, non-seulement elles dirigent le ménage, mais elles administrent toutes les affaires, et presque jamais le mari ne se permet de désobéir aux
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- volontés de la maîtresse du logis. C’est elle qui se charge d’acheter, de vendre, de prêter et d’emprunter.
- Observations sur le rôle prédominant des femmes hindoues dans le Baramahâl.
- Les imaginations des Occidentaux sont remplies de peintures empruntées aux musulmans. Des femmes, humbles esclaves, êtres dégradés, emprisonnés au fond des harems : tel est, se figure-t-on, le sort de l’universalité des femmes en Asie. Mais dans l’Hindoustan, comme dans tout l’Orient, on trouve plus de mille ménages monogames contre un qui supporte les dépenses obligatoires d’un mari cloîtrant et nourrissant plusieurs compagnes attitrées. Ainsi la polygamie n’est partout qu’une rare exception.
- Déjà nous avons vu, dans le Travancore, les femmes du peuple s’emparer des économies rapportées à la maison parles ouvriers nomades revenus de Geylan, faire servir une partie de cet argent aux aspirations de leur parure, et forcer leurs maris à prendre parti pour leur orgueil contre l’aristocratie privilégiée des dames nairs.
- Étudions maintenant une autre peinture tracée par le sagace administrateur du Baramahâl : il est à la fois juge et partie dans les scènes qu’il peint avec autant de fidélité que de bonne humeur philosophique.
- «Quoique ce soit le chef de famille qui comparaisse en personne dans le bureau (la Cutcherie) pour le règlement de sa redevance, il reçoit toujours les instructions de sa ménagère avant de quitter la maison; s’il s’en écarte sur un seul point, même accessoire, il est certain à son retour déprouver le ressentiment delà maîtresse mécontente. Elle lui donne l’ordre de rester le jour suivant à la maison, tandis qu’elie-même se met en marche. Elle fait éclater en
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- public sa vigoureuse indignation, et dénonce aux dieux vengeurs toute la tribu des receveurs et de leurs agents subalternes. Quand elle arrive à la Catcherie, elle se pose debout en face du collecteur, et fait durer près d’une heure la harangue très-animée quelle a probablement commencée quelques heures auparavant, lorsqu’elle est partie de sa maison. Sa philippique porte en substance que les gens de l’impôt sont une horde de misérables (a set of rascals), coalisés pour opprimer un être sans défense, aussi simple que son mari : le pauvre cher homme! D’habitude elle termine son discours par une série d’interrogations. «Croyez-vous que je puisse labourer la terre sans bœufs? «Que je puisse fabriquer de l’or?Ou que je puisse m’en «procurer en vendant ce simple vêtement?» A ce propos, elle étale le plus dégoûtant de ses baillons, dont elle s’est à moitié couverte, vêtement quelle a choisi pour cette rare occasion, et que nul parmi rmus n’oserait toucher avec le bout de sa canne. Si, malgré le ton de ses réclamations, elle obtient l’allégement quelle réclame, elle part de bonne humeur. Dans le cas contraire, aussitôt après la décision, elle commence une autre philippique, non pas d’une faible voix de femme opprimée, mais avec l’organe tonnant d’un maître d’équipage obligé de se faire entendre, au milieu de la tempête, à bord d’un vaisseau.?)
- On trouvera peut-être bien peu de lecteurs qui, s’ils étaient dans la position éminente du collecteur et juge Thomas Munro, ne chasseraient pas, dès la première impertinence, de semblables viragos. Mais l’excellent administrateur du Baramahâl voulait convaincre le peuple nouvellement conquis qu’on pouvait demander justice sous toutes les formes, et même avec l’emportement d’un sexe dont la faiblesse assure l’impunité. Il aspirait à faire voir qu’il savait tout écouter, et qu’il prononçait en défi-
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- nitive avec autant d’impartialité que si l’on n’avait pas provoqué chez lui la convenance et le plaisir de châtier, convenance et plaisir qu’il refusait de satisfaire. Voilà par quels moyens l’homme éminent qui jouera plus tard un rôle infiniment plus considérable avait débuté par se faire chérir de tout un peuple, trop heureux à la fin de lui rendre pleine justice. Ajoutons que, dans les autres provinces possédées, par la Compagnie des Indes britanniques les collecteurs (civiliens covenantés) trouvaient insupportables des exemples qu’ils n’avaient pas la vertu d’imiter, et nous expliquerons l’envie que faisaient naître de si touchants et si rares succès.
- Ville de Salem.—Elle s’élève au centre du collectorat et est bâtie près de la rivière Tyromani, affluent du Cauvery.
- Situation géographique : latitude, 11° \ longitude,
- 75° 52' à l’est de Paris.
- Il y a près d’un quart de siècle, Salem comptait déjà 19,000 habitants. Elle peut être classée parmi les villes les plus agréables à la vue qu’offre l’Hindoustan. Ses maisons sont bien bâties et ses larges rues sont ombragées par des rangées régulières de. palmiers à coco. Comme la ville est souvent traversée par les personnes qui parcourent la route de Madras au Malabar, elle présente de nombreux pavillons où peuvent loger les voyageurs : on les appelle chawadis. La route que nous signalons est aujourd’hui remplacée avec un avantage infini par le grand che min de fer qui va de Madras à Bépour, sur la côte du Malabar. Une autre voie du même ordre partira directement de Salem, descendra d’abord à Trichinopoli et de là jusqu’au golfe du Bengale, de manière à conduire les pèlerins à peu de distance du temple renommé de Rameschevvaram.
- Rigueurs du climat. — Quoique plus peuplée de moitié que Coimbatore, Salem n’a pas à beaucoup près le même
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- degré de salubrité; elle est sujette à des changements extrêmes et soudains de température, qui vont jusqua i5 et 16 degrés dans un jour. Les habitants éprouvent des fièvres endémiques, lesquelles prédominent, chose remarquable, dans les mois de janvier et de février, temps où régnent surtout des vents d’est qui sont froids et très-secs. Il faut en indiquer la cause.
- Quoique à 320 mètres au-dessus de la mer, Salem est située au point le plus bas d’une large vallée qui, suivant la direction sud-est que nous venons de mentionner, s’enfonce dans le groupe des monts Schivaraï, dont le plus haut s’élève à i,5oo mètres au-dessus du golfe du Bengale. C’est par là que le vent du nord-est s’engouffre pour descendre à Salem.
- L’ensemble de ces monts n’égale pas en hauteur le groupe des Nilgherris; mais il n’en offre pas moins des asiles très-précieux pour les Européens qui voudraient y rétablir leur santé pendant la saison des grandes chaleurs en quittant les villes et les plaines brûlantes de ce bas pays.
- La rivière Tyromani, que nous avons déjà citée, baigne les murs de la forteresse de Salem, laquelle est actuellement en ruines; elle en côtoie les remparts des deux côtés du nord et de l’ouest. Lorsqu’on veut entrer dans la ville, on passe sur un pont de trois arches d’une solide structure. Trois barrages jetés sur la même rivière servent pour rehausser le niveau des eaux en face de la ville, et plus bas pour arroser les terrains d’alentour.
- Agriculture; moyens d’irrigation. — Le territoire de Salem est pourvu d’un très-grand nombre de réservoirs, qui servent pareillement aux irrigations après avoir été remplis dans le temps des moussons; on en cite quelques-uns qui mesurent j usqu’à deux lieues et demie de circonférence.
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- Outre ces nombreux réservoirs, on ne compte pas moins de 2,4ôo puits qui servent également pour l’agriculture; au moins 3o d’entre eux présentent des escaliers voûtés par lesquels on descend jusqu’à la surface de l’eau.
- Grâce aux moyens que nous venons d’énumérer, la campagne au milieu de laquelle s’élève Salem est cultivée avec un plein succès. Lorsque les terres sont dotées de moyens suffisants pour l’aménagement des eaux, les ryots calculent qu’elles obtiennent par cela seul une valeur qui s’accroît dans le rapport de 3 à 6 et même à 7.
- Les grains sont à bas prix dans la centrée, parce que, même dans les parties privées d’arrosement artificiel, le climat permet d’obtenir deux récoltes; dans les autres, on en obtient trois.
- On trouve dans ce pays plusieurs plantations d’indigo, et le tabac est communément cultivé.
- Coton : industries tombées et cultures perfectionnées. — Les habitants s’adonnaient beaucoup à la filature ainsi qu’au tissage du coton, mais, par là rivalité britannique, ces deux industries ont énormément perdu ; en revanche, la culture du cotonnier a fait des progrès récents, progrès sur lesquels il convient d’arrêter nos regards.
- Au coton indigène, dont ie double défaut est d’avoir des filaments trop courts et trop peu nerveux, qn s’est efforcé de substituer le Sea-Island, c’est-à-dire le plus fin et le plus beau des États-Unis. On cultive aussi le coton chinois jaunâtre qui sert à fabriquer le nankin et l’excellente espèce dite de Bourbon (île de la Réunion). Cette dernière espèce est celle qui s’est le plus aisément propagée, parce que le sol calcaire du pays, particulièrement favorable, a beaucoup d’analogie avec celui de cette île.
- Richesses minérales. — Le collèctorat renferme des richesses minérales importantes; on trouve, entre autres
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- minerais, du chromate de fer et du chromate de magnésie, avec lesquels on prépare un ciment parfait. Les mêmes sels pourraient servir à beaucoup d’autres usages; déjà l’industrie s’est emparée du dernier pour en extraire la magnésie et la faire servir à composer le sulfate dont elle est la base.
- Ce qui doit surtout attirer notre attention, c’est le minerai de fer magnétique répandu sur le sol avec une profusion si grande, qu’on ne croit pas pouvoir jamais l'épuiser. On l’emploie pour fabriquer l’excellent et célèbre acier appelé voutz, par un procédé pratiqué depuis les temps les plus reculés : nous l’avons soigneusement décrit t. V, p. 42 7.
- Travaux remarquables d’un planteur anglais, M. Fischer.
- Parmi les hommes les plus instruits et les plus entreprenants qui réalisent dans l’Inde leurs projets agricoles, un surtout s’est trouvé qui possédait à la fois le génie de l’agriculture et de l’administration. Il disposait d’un capital considérable, qu’il entreprit d’employer dans le pays de Salem. 11 eut bientôt reconnu que tous les districts n’étaient pas, à beaucoup près, également bien cultivés. Sans s’arrêter aux innombrables petits domaines mis en valeur par autant de familles de ryots, M. Fischer a remarqué d’anciennes propriétés d’une vaste étendue que possédaient quelqueszémindars échappés aux révolutions, mais non pas à la décadence. Entre les mains de maîtres incapables, insouciants, ignorants, ces propriétés étaient tombées dans la plus déplorable détérioration. Il n’a pas craint d’offrir d’un de ces grands territoires un prix qui surpassait tout ce que pouvait en espérer un propriétaire indigent au milieu de si vastes biens. L’accord une fois conclu, l’agronome anglais s’est mis à l’œuvre avec cette
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- constance d’action, ce calme au dehors qui cache au dedans une vigueur d’impulsion, véritable caractère de la race anglo-saxonne. Il a trouvé le moyen de mieux rétribuer les paysans de sa zémindarie, en leur faisant produire dans une proportion supérieure à l’accroissement de leur propre bien-être. On dirait que, d’un coup de sa baguette, il a doté ses terrains d’une fécondité nouvelle. A l’égard des produits, il les a régénérés en apportant au choix des semences et des plants une intelligence et des soins constants qui depuis longtemps sont inconnus dans le pays; il a surtout mis sa sollicitude à recueillir, à multiplier les engrais, source de richesse avant lui négligée.
- Ses exemples ont donné la plus efficace des leçons, la leçon du succès, aux ryots de ses propres terres et des terres d’alentour; chacun, à quelque degré plus ou moins marqué, s’est efforcé d’imiter le zémindar européen. Nous pouvons prouver que nous ne rapportons pas ici de vains éloges. Quelques années avant i858, un des agents les plus expérimentés delà maison célèbre des Arbuthnot voyageait pour les affaires de leur comptoir de Madras; en conversant avec le capitaine Ouchterlony, l’habile explorateur des monts Nilgherris, cet agent lui témoigna son admiration sur les succès qu’il avait vus de ses yeux et que le zémindar britannique avait obtenus dans le pays de Salem.
- M. Fischer devenu l’édile européen de Salem. — Le principal magistrat de cette contrée, le collecteur des finances, témoin de la richesse acquise et surtout appréciant les améliorations introduites par cet homme supérieur pour les hameaux, pour les ryots et pour leurs chemins d’exploitation, pour les réservoirs et l’aménagement des eaux, le pria d’appliquer le même esprit de perfectionnement dans Salem et dans sa banlieue. M. Fis-
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- cher est devenu l’édile volontaire et gratuit de cette ville : les transformations les plus heureuses ont signalé son administration désintéressée; il a su rendre la cité plus propre, plus saine et plus régulière, et ses environs plus fertiles.
- Il serait à souhaiter que la fortune princière créée par' le talent et les travaux de M. Fischer attirât en plus grand nombre des imitateurs dignes d’obtenir quelques-uns des beaux succès que nous venons de signaler.
- Mais combien, sous ce rapport, il reste encore à désirer!... Croira-t-on qu’il y a cinq ans à peine la vaste Présidence de Madras ne comptait que trente-sept de ces riches et puissants agronomes capables d’exercer une influence de ce genre, au milieu d’un pays aussi grand que la moitié de la France?
- Faisons de nouveau remarquer que, dans tous les lieux où les zémindars européens ont transporté leurs capitaux et leur expérience, les cultivateurs hindous sont entrés dans un état de prospérité beaucoup plus grande que celle des ryots placés sous l’autorité d’un maître indigène.
- 3. Collecterai de Tinnevelli.
- Le remarquable pays de .Tinnevelli, que la chaîne des Ghauts sépare de la principauté de Travancore, se termine comme cette chaîne, au midi, par le cap Comorin. Il commence cette longue côte accidentée que borne au sud-est le vaste golfe ou baie du Bengale, côte que nous allons parcourir jusqu’aux limites de la Présidence de Calcutta.
- Progrès remargaable de la population. — S’il faut en croire les nombres fournis par les administrations financières de ce collectorat, on y comptait :
- En 1823, seulement 554,947 habitants.
- En 1852,..........1,269,216
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- Pour trouver quelque part un accroissement aussi rapide, il faut aller aux États-Unis, dans la partie du nord: ici la population double en vingt-quatre ans et trois mois. C’est un progrès magnifique, s’il n’est pas exagéré.
- Agriculture. — Un tel progrès est d’autant plus digne d’être cité, que le territoire, considéré dans son ensemble, n’a pas la réputation d’une extrême fertilité. Mais ici le travail de l’homme triomphe des obstacles présentés par la nature, et la terre y nourrit près de 900 habitants par mille hectares; précisément autant qu’en France à l’époque où nous sommes arrivés.
- Le célèbre ingénieur s1*? Arthur Cotton classe le Tinne-velli parmi les cinq districts de la province de Madras que l’aménagement des eaux pluviales a le plus récemment et le plus puissamment améliorés.
- Le Tinnevelli contenait des jongles très-étendus, dont le défrichement a déjà fourni et peut fournir encore les moyens d’alimenter une population croissante.
- Deux cultures prédominent : celle du riz, qui doit tant aux irrigations; et celle dont nous allons parler, qui peut aussi leur devoir beaucoup.
- Culture du coton. — De tous les produits que le pays de Tinnevelli fournit au commerce, le coton est aujourd’hui le plus important, et nous verrons bientôt qu’il figure pour la valeur la plus considérable.
- Culture des denrées tropicales. — Le collectorat, qui s’étend du 8e au 10e degré de latitude, est aussi chaud que l’île de Ceylan, dont il n’est séparé que par le détroit de Manâr. Il est propre à la culture des mêmes produits tropicaux : aussi la Compagnie des Indes britanniques s’était-elle empressée de transporter dans le Tinnevelli la plantation de la cannelle, de la muscade et du café. Ses efforts se sont arrêtés seulement lorsqu’après
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- la paix générale de 1814 l’Angleterre a déclaré quelle s’appropriait pour toujours l’île féconde et vaste de Cey-]an, qui comptait avec Java parmi les plus belles possessions de la Hollande.
- La frontière occidentale du Tinnevelli est couverte par les épaisses forêts qui couronnent à l’occident les montagnes des Ghauts et qui servent de limite orientale à la principauté de Travancore.
- Les différents défilés de la chaîne des Ghauts. — La Tam-barapourni prend sa source au-dessus du défilé par où l’on descend vers Trivandrum, capitale du Travancore; elle traverse et féconde un pays riche et bien cultivé. Cette rivière passe à deux kilomètres au nord de Paliam-kota, la ville fortifiée, comme l’indique son nom. C’est le séjour de la station militaire qui veille à la sûreté ou plutôt à la soumission du pays.
- La communication entre le Travancore et Tinnevelli se trouve encore établie par d’autres défilés : le plus méridional, celui d’Aramborique, est à cinq lieues seulement du cap Comorin; le plus septentrional et le plus important, celui d’Auriangawal, peut conduire au port de Quilon.
- Près du dernier défilé prend sa source la rivière de Pylane, et plus au midi commence la rivière déjà citée de Tambarapourni; toutes deux reçoivent beaucoup d’affluents fournis par la chaîne des Ghauts.
- Cataracte; bains naturels d’eau et de vapeur. — Un de ces affluents, qui coule d’abord dans un vallon fort élevé, déverse ses eaux par-dessus un barrage naturel composé de rochers et forme l’imposante cataracte de Kutallam.
- L’abaissement graduel des montagnes depuis les hautes sommités jusqu’au fond du défilé d’Auriangawal livre aux vents des deux moussons une ouverture par laquelle sont versées en abondance les eaux pluviales dont le tribut ali-
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- mente la cataracte que nous venons de signaler. Au-dessus de cette chute, la chaleur est de 6 degrés moins intense que celle des plaines inférieures. Sa température est particulièrement agréable pendant les mois de juin, de juillet et d’août; mais dans les quatre derniers mois, ceux où les pluies prédominent, le climat devient trop humide. Pendant la belle saison, la chaleur moyenne des eaux varie de 22 à 2 4 degrés centigrades : c’est celle qui convient le mieux à des baigneurs européens. Dans un endroit réservé pour eux, au-dessous de la cataracte, le nuage épais formé par les eaux qui se vaporisent, lorsqu’elles tombent d’une si grande hauteur, prépare un bain naturel de vapeur dont l’art ne saurait approcher.
- Il y a trois chutes, et la plus élevée se trouve à 600 mètres au-dessus de la mer. A cette élévation, les Brahmanes, pour attirer un grand nombre de pèlerins, ont eu soin d’ériger en l’honneur de Siva un temple que, dans la belle saison, les pieux voyageurs se font un devoir de visiter.
- Ville de Tinnevelli. — Auprès de la mer, à quarante lieues du cap Comorin, s’élève Tinnevelli, qui donne son nom à la province; c’est la résidence officielle du collecteur des finances. Cette ville, qui doit au commerce sa prospérité, ne compte pas moins de 25,000 habitants. Dans son enceinte, deux pagodes sont admirées pour leur élégante architecture; la ville même est bien bâtie et d’un aspect agréable.
- Situation géographique : latitude, 8° 44;; longitude, 75° 2 5' à l’est de Paris.
- Pont remarquable construit aux frais d’un natif. — Citons, avec la satisfaction la plus vive, un beau pont en pierre construit sur la rivière qui passe entre Tinnevelli et Paliamkota; il est l’œuvre d’un indigène. Ce pont a coulé i3o,ooo francs, qui vaudraient en Europe plus
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- d’un demi-million de francs. 11 faut espérer qu’on verra, dans un prochain avenir, l’émulation exciter les grands propriétaires de la contrée et les porter à suivre un exemple si généreux.
- Parcours du littoral maritime. — Nous ne trouvons sur la côte que l’embouchure d’une rivière-considérable, qui se jette dans le golfe de Manâr, après avoir traversé des marais étendus : c’est la Tambarapourni, qui passe auprès de Tinnevelli.
- Port de Taticorin. — Ce port, qui se présente à quelque distance de la rivière que nous venons de nommer, est, dans tout le collectorat de Tinnevelli, le seul auquel on puisse attacher une véritable importance.
- Situation géographique : latitude, 8° lx8'; longitude,
- W à l’est de Paris.
- La rade de Tuticorin, du côté du sud-ouest, est abritée par la terre à partir de Tinnevelli; elle l’est du côté de l’est par un groupe de petites îles formant un rempart d’environ 3 lieues de longueur et dirigé du sud au nord.
- Puissant commerce maritime du collectorat.
- C’est presque uniquement par le port de Tuticorin que s’opèrent les importations et les exportations de la province. Nous pouvons les présenter, pour l’année 1862-63, tels qu’ils sont donnés dans les états officiels de l’Inde pour la Présidence de Madras :
- Importations: Marchandises, 2?90i,922f 5oc
- Trésors..... 9,399,960 00
- Total...... 12,301,872 5o
- Dans ces importations figurent pour 1,765,885 francs
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- de fils et tissus de coton transmis par la voie de Ceylan et provenant presque en totalité de l’Angleterre.
- Exportations : Produits, 3i,528,7i5f Trésors.. 2 3,760
- Total......... 31,552,465
- Réexportations......... 29,805
- Commerce important et spècial des cotons.
- On sera frappé certainement de l’extrême supériorité des exportations du Tinnevelli sur les produits importés et gardés pour la consommation des habitants; l’or et surtout l’argent anglais soldent en partie la différence. Les chiffres suivants vont répandre la lumière sur cette excessive inégalité.
- Dans les exportations ci-dessus rapportées figurent :
- Cotons en laine, pour....... 3o,o47,3g3f
- Cotons ouvrés par les indigènes.. 47*872
- Total........ 3o,095,265
- Ainsi, la province de Tinnevelli figure à la fois parmi celles qui fournissent le plus de cotons en laine aux étrangers, aux Anglais, et qui leur vendent le moins de cotons mis en œuvre dans l’Inde. Ici l’industrie textile est à peu près anéantie, et l’agriculture, au contraire, a prodigieusement prospéré. Il faudrait désormais que toutes les deux prospérassent de concert.
- Coton-routes.
- Dans l’intérêt du grand commerce d’exportation, le Gouvernement, depuis 1861, a construit un de ces che-
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- mins nouveaux qu’il a nommés chemins à coton, Cotlon-roads, parce qu’ils conduisent des contrées de cette production au port d’embarquement, lequel est ici Tuticorin.
- Observations essentielles sur la valeur des cotons du Tinnevelli, comparée avec ceux d’autres provenances.
- Nous avons sous les yeux une mèrcuriale qui fait connaître, pour la fin de décembre 1865, les prix comparés des cotons en laine sur le marché du Havre, le plus important du continent européen. Nous reproduisons en note les prix quelle constate et qui nous semblent dignes d’attention 1.
- D’après le tableau que nous indiquons, le coton des Etats-Unis vaut 4o pour cent de plus que celui de Tinnevelli et 35 pour cent seulement de plus que le coton de Dharwar, nettoyé avec la scie circulaire, saw-gin. Je ferai remarquer, en passant, qu’avant la grande lutte américaine le colon des États-Unis valait 62 pour cent de plus que le coton des Indes britanniques. La défaveur de ce dernier a donc aujourd’hui considérablement diminué. Ce rapprochement, qu’on n’a pas encore fait valoir, est de la plus haute importance pour apprécier l’avenir du coton cultivé dans l’Inde.
- 1 Prix du demi - (jubilai métrique, ou 50 kilogrammes, de coton en laine.
- Origines.
- La Nouvelle-Orléans.............
- Mobile..........................
- Géorgie et Floride..............
- Brésil..........................
- Égypte..........................
- Inde. — Dliarwar................
- Tinnevelli, Broacli, etc... Madras...................
- Prix.
- 285f ) 280 > 275 ) 275 ) ?55 i 210 j 200 \ »9° ;
- Moyennes.
- 28of
- 265
- 2 00
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- Pêche des perles.
- Il est un fait qui me paraît inexplicable : les perles pêchées sur la côte du Tinnevelli ne figurent pas dans les états de commerce de cette province.
- Dans le voisinage du port de Tuticorin, on s’adonne à la pêche des perles et du coquillage appelé shank; celui-ci ne se trouve en aucun autre parage, excepté dans les détroits de Palk, Palk-straits, entre l’Inde et Ceylan.
- J’ai remarqué seulement, parmi les exportations pour Ceylan, 266,âoo shanks, évalués à 82,o5o francs, et pour Bombay, 317,929, évalués à 39,7/10 francs.
- La conque marine appelée shank, dont on vient d’indiquer l’exportation, est un coquillage univalve qui brille d’un blanc de perle. Les Hindous en font usage, comme instrument de musique religieuse, dans leurs pagodes et dans leurs ermitages. Suivant les poèmes qui rappellent les coutumes des époques légendaires, cette même conque servait de trompette à l’approche du combat, et chaque héros la portait en bandoulière, comme les chevaliers européens portaient leur cor de chasse. On en fait des envois considérables en diverses parties de l’Inde et surtout dans le Bengale.
- Les perles du banc de Tuticorin sont regardées comme inférieures à celles des bancs plus rapprochés de Ceylan; au lieu de briller d’un blanc pur, elles sont caractérisées par une teinte blanc verdâtre.
- Le Gouvernement a retiré de la pêche des perles un revenu qui s’est beaucoup élevé depuis les deux premières années du siècle; il s’élevait :
- En i8o3, En 1810, En 1814,
- à 37,5oo francs. à 64*95o francs, à 160,000 francs.
- Ce revenu s’est encore accru depuis quelques années.
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- Tout en accordant aux irrigations le plus grand effet sur le progrès des revenus du collectorat de Tinnevelli, chacun conviendra que nous constatons ici pour le trésor une source de produits qui n’a rien de commun avec les travaux relatifs à l’aménagement des eaux appliquées à l’agriculture. Revenons aux pêcheries.
- L’huître qui produit la perle peut vivre de sept à huit ans; les coquilles, arrivées à leur plein accroissement, ont environ huit centimètres de circonférence. Ce mollusque adhère aux bancs de corail, sur lesquels il végète jusqu’au moment où les libres qui lui servent d’attache sont affaiblies par la vieillesse; le coquillage, si la pêche ne l’enlève pas, tombe alors et se perd dans les eaux les plus profondes.
- L’huître à perles est plus grasse et plus visqueuse que l’huître comestible ordinaire; elle est réputée malsaine pour l’alimentation de l’homme.
- La formation particulière de cette huître est considérée comme une maladie. Cependant, comme on l’a remarqué d’après le nombre prédominant des huîtres qui sur les bancs produisent des perles, on devrait supposer, ou qu’il y a quelque élément vénéneux dans le sol sur lequel elles se nourrissent, ou que certains bancs huîtriers sont une espèce d’hôpital où se réfugient les mollusques invalides. Quoi qu’il en soit, les huîtres à perles sont d’une nature si délicate, qu’on ne peut pas les élever ailleurs. Toutes les tentatives qu’on a faites pour les naturaliser sur d’autres plages, même dans un voisinage très-rapproché, sont restées sans succès.
- Les perles da banc de Manâr. — La grande pêche des perles sur le banc de Manâr s’étend à peu près dans une longueur de 1 2 lieues, mesurée de l’est à l’ouest. La pêche la meilleure a lieu par une profondeur d’eau de 15 mètres.
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- 4. Colléelorat de Madura et Dindigal.
- Parmi tous les collectorats de la division du Sud, le plus populeux et le plus étendu est celui de Madura. Immédiatement au nord-est du Tinnevelli se présente une immense plaine qui descend vers la mer suivant une pente insensible; au nord-ouest le sol s’élève et se rattache aux versants méridionaux d’un long groupe de collines.
- Les habitants parlent la langue tamil, qui prédomine dans les contrées que nous parcourons. On admet que cette province contient environ 3o,ooo indigènes, qui, depuis trois siècles, professent la foi catholique. Ils ont été convertis par la ferveur merveilleuse de saint François-Xavier. Depuis l’époque où vivait ce grand homme, des souverains tout-puissants, hindous, musulmans et protestants, les ont tour à tour subjugués; mais aucun de ces dominateurs, même les plus épris de propagande, n’a pu leur faire abandonner la croyance que leur avait prêchée l’incomparable apôtre. Cependant, après de longues années, la misère et le délaissement en ont par degrés réduit le nombre. Si les Portugais avaient apporté leurs soins à former des pasteurs instruits et pleins de zèle, leurs conseils et leurs leçons auraient remplacé cette décadence par un progrès incessant. D’autres nations chrétiennes ont entrepris cette œuvre de rénovation.
- Importance remarquable du catholicisme dans le diocèse qui porte le nom de Madura.
- Après la paix générale de 1814, les Français ont confié les soins du culte de Pondichéry à la Compagnie de Jésus.
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- Vers 1836, cette Compagnie a propagé ses missions dans le midi de l’Inde et surtout à Madura. A la suite de ce succès, afin qu’aucun ombrage, aucune jalousie de nationalité, ne pussent inquiéter les Anglais, le Saint-Père a constitué sous l’autorité d’un évêque la mission centrale de Madura, qu’on a rendue parfaitement indépendante de la France et de Pondichéry.
- Il faut citer la prospérité si remarquable à laquelle est parvenue la grande et belle mission de Madura, dont nous venons d’indiquer la création.
- La Compagnie de Jésus, dès 1859, y comptait quarante-trois de ses Pères en fonction, sans compter les néophytes; tels avaient été la fatigue et les périls de leurs travaux que, pour arriver a ce nombre, en vingt et un ans, quarante-cinq Pères étaient morts victimes de leur zèle infatigable, de leurs privations infinies et des rigueurs du climat. Dans le grand diocèse dont ils étaient la force et la lumière, Monseigneur Canoz pouvait dénombrer en 1862 cent soixante-trois églises et quatre cent soixante-neuf chapelles, plusieurs hôpitaux /treize écoles de garçons et sept de filles.
- Quand nous parlerons de Negapatam, nous citerons le collège ecclésiastique et civil, si remarquable par sa grandeur et ses succès, fondé par la Compagnie célèbre, surtout par la supériorité quelle apporte dans tous ses travaux d’enseignement religieux, littéraire et scientifique.
- Dans l'Histoire des Missions chrétiennes, publiée par M. Marshall, on trouve un tableau qui fait connaître l’état des missions catholiques dans l’Inde pour l’année 1857 : sous l’épiscopat de Monseigneur Canoz, à Madura, on comptait déjà i5o,ooo fidèles, et dans le nombre des baptêmes d’adultes d’une année, qui donne celui des conversions, ce diocèse présentait à lui seul •
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- i° Nestoriens et protestants.. . 178 baptêmes.
- a0 Hindous et mabomélans. . . i,o45
- Total.......... 1,223
- Avenir quil importe de ménager aux néophytes. — Il ne suffit pas de multiplier les conversions; il importerait infiniment d’aviser aux moyens d’existence des convertis. On devrait songer à leur procurer des professions utiles, qui leur procurassent le bien-être et la considération. A cet égard, beaucoup de bien est à produire, et le clergé catholique, avec ses lumières et son zèle, avec son influence, qui croît chaque jour, ce clergé peut obtenir les résultats les plus heureux.
- Proportion des cultes non chrétiens. — Dans le collectorat de Madura, parmi les individus qui professent aujourd’hui d’autres cultes que le christianisme, on a trouvé, sur cent indigènes, les proportions-suivantes : brahmanes, 3; natifs de croyance hindoue et faisant partie de la caste des soudras, 76; parias, 16; enfin, mahométans, 5. Faisons remarquer ce nombre cinq sur un total de cent personnes, nombre insignifiant, dont la leçon est flagrante au sujet du plus intolérant de tous les cultes.
- Le pays de Madura formait autrefois un royaume, d’où partirent, à seize ans d’intervalle, deux ambassades envoyées à l’empereur Auguste. A cette époque-là, c’était l’extrême Orient qui venait révéler son existence et ses arts à l’Occident : dix-neuf siècles ont tout changé.
- Madura, la capitale, est aujourd’hui le chef-lieu de la province financière qui porte son nom.
- Situation qéoqraphique : latitude, q° 55'; longitude, 750 5 o' à l’est de Paris.
- Cette ville a beaucoup souffert des.révolutions de l’Hin-doustan. Ses faibles remparts, construits en pisé, ne pou-
- INTRODUCTION.-VI. 34
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- FORCE PRODUCTIVE vaient pas supporter de longs assauts, surtout lorsqu’il fallait résister aux.'attaques européennes.
- Grâce à la politique du marquis Wellesley, dès les premières années du siècle présent, Madura et son territoire ont été pour toujours soumis à la puissance britannique; par là, ses fortifications sont devenues inutiles,
- Influence brahmanique à Madura. — La population de cette ville, qui s’élevait à 4o,ooo âmes quinze années avant la conquête, est diminuée des deux tiers. Ce n’est par l’effet d’aucuns sévices qu’un de ses principaux avantages est aujourd’hui singulièrement affaibli. Gomme elle est située sur la route suivie par les pèlerins qui, chaque année, se rendent à l’île sainte de Rameschewaram, que nous ferons bientôt connaître, et comme la ville possédait des temples dignes d’attirer les Hindous les plus dévoués à leurs divinités, elle avait acquis, depuis des siècles, une très-haute importance. Mais, par degrés, cette importance a diminué sous le joug des Anglais, parce que les conquérants'européens, sans opposer aucune barrière apparente, ont fini par ne plus offrir le moindre encouragement à des pèlerinages qui successivement diminuent.
- Antique université de Madura. — Arrêtons notre pensée sur un souvenir plus digne de fixer notre attention. Dans la ville de Madura vivait autrefois le sage Agastya, personnage célèbre il y fonda pour la littérature indigène une espèce d’université qui bientôt fut très-fréquentée; depuis longtemps les Européens eux-mêmes avaient été frappés de ce spectacle, et les plus érudits d’entre eux avaient appelé Madura l'Athènes de l’Inde méridionale. Elle n’a pas conservé cette renommée.
- Un tribunal scientifique, composé de à8 docteurs, formait le Conseil du collège ou de l’université dont l’institution faisait honneur à cette ville; la plus singulière
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- légende est conservée sur le moyen d’élection de ces docteurs. En cas de vacance, lorsquil.se présentait un candidat, on suivait d’abord les règles ordinaires en l’examinant sur ses connaissances acquises, littéraires et religieuses; mais il lui restait à subir une épreuve plus difficile et très-étrange. Il devait s’asseoir sur un banc d’or massif, au bord d’un réservoir rempli d’eau lustrale, qu’on appelait l'élang doré. Si les dieux, qu’on supposait présider aux examens, jugeaient le candidat digne d’être admis parmi les saints docteurs, le banc paraissait s’élargir de lui-même, et s’élargissait assez pour que l’heureux adepte y pût siéger avec facilité. Au contraire, si le candidat déplaisait au sublime collège, le banc mystérieux se rétrécissait de plus en plus; le sujet réprouvé tombait par terre et quelquefois même il était précipité dans fonde sacrée. Voilà par quel artifice, en respectant savamment les formes académiques, la docte corporation trouvait le secret de rester maîtresse de ses choix, quelle que fût la capacité des concurrents.
- Anciens travaux favorables à l'agriculture.
- On distingue encore, aux environs de Madura, les vestiges d’une antique et remarquable prospérité. Des lacs artificiels d’une étendue considérable avaient été creusés pour l’aménagement des eaux destinées à l’irrigation.
- Même à présent, une foule de petites chaussées nécessaires à cette opération se reconnaissent au milieu de broussailles, dans les jongles qui maintenant couvrent un sol autrefois complètement cultivé.
- Anciens monuments de la civilisation hindoue.
- Dans le pays que nous décrivons, des temples aban-
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- donnés et de longues traces d’édifices civils témoignent aussi d’une population autrefois nombreuse et prospère, qui vivait sous des princes éclairés et puissants.
- Au xiv° siècle, les mahométans pénétrèrent dans le pays de Madura' qu’ils traversèrent comme un torrent dévastateur; mais ils n’y firent pas d’établissement durable.
- Du xve siècle au xviii0, une dynastie hindoue dont le souverain portait le titre de Nayac ou Naïk avait pris une grande part aux travaux d’utilité que nous venons d’indiquer. Le huitième roi de cette race, Tirumalla, tourna vers le culte national son amour des grandes constructions; à lui seul il érigea dans son royaume 96 temples et presque tous les principaux monuments érigés en l’honneur de Vischnou et de Siva. La splendeur de ces monuments avait ajouté beaucoup à la beauté de Madura, qui contenait ceux que l’on admirait davantage.
- Parmi les édifices de cette cité qui sont dus au plus magnifique de ses princes, il faut citer une célèbre Choul-try ou Mandapam; elle présente une salle auprès de laquelle l’antique et grande nef de Westminster-Hall aurait paru de médiocre étendue : elle n’a pas moins de i3y mètres de longueur sur 38 de largeur. Elle est tout entière bâtie en granit gris; son toit horizontal, c’est-à-dire son plafond qui forme terrasse, construit en dalles gigantesques, est porté par cent vingt-huit colonnes massives. Les dalles si remarquables qui composent le plafond sont littéralement couvertes de sculptures exécutées avec autant de goût que de délicatesse. Les colonnes ou pilastres 11’ont, il est vrai, que 7“,5o de hauteur; mais la plupart sont monolithes et d’une énorme grosseur. Pour exécuter ce monument, il a fallu vingt-deux années et dix millions de roupies ou vingt-cinq millions de francs, qui représen*
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- teraient, sur le taux d’aujourd’hui, près de cent millions de notre monnaie, soit en France, soit en Angleterre.
- L’immense salle que nous venons de décrire avait été construite pour servir de portique ou de pronaos au temple de Parvati, la Junon des Hindous. Le temple même, avec ses édifices et ses cours, occupait une superficie qui n’était pas moindre de huit hectares h
- On admire aussi dans Madura les ruines de l’ancien palais, œuvre du huitième Na'ik, dont tout ici respire la grandeur; c’est un mélange d’architecture hindoue et sar-rasine, qui rappelle le passage des sectateurs de Mahomet. La cour de justice britannique siège aujourd’hui dans ce
- Les temples modernes.
- Parmi les édifices modernes dignes d’être distingués, la cathédrale catholique l’emporte pour le bon goût de son architecture; elle s’élève avec modestie au bord d’un vaste lac artificiel. On aperçoit une île au centre et sur celte île on reconnaît un temple brahmanique à son architecture hiératique, ainsi qu’aux spacieux escaliers par lesquels on peut descendre de sa principale entrée jusqu’à fonde qui sert aux ablutions des adorateurs de Brahma.
- On rapporte que Nobilis, le neveu du savant cardinal Bellarmin, vint à Madura sous le règne de Tirumalla, le Périclès de cette cité. Il se présentait comme un prince, un grand brahmane d’Occident, qui voulait enter le christianisme sur l’antique croyance des Védas; il s’imaginait gagner par l’orgueil la plus fière des castes de llnde. Son projet principal n’a pas réussi; cependant son apostolat a laissé quelques traces fructueuses.
- 8o,ooo mètres carrés ou 9,600 yards carrés.
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- Les Américains ont établi à Madura leur plus importante mission : ils y possèdent 1 2 missionnaires et y8 catéchistes ou lecteurs; de là, 68 maîtres d’école sont distribués dans tout le pays. En i85o, iis comptaient 2,000 adeptes; mais la conduite de ces nombreux néophytes, assurent les Anglais, paraît loin d’être exemplaire. Il faut 11’accepter qu’avec réserve cette accusation peu charitable.
- Edifices privés. — La plupart des maisons de Madura sont à deux étages, chose rare dans l’Hindoustan; leur façade est embellie par un stuc calcaire qui reçoit le poli et l’éclat du marbre. C’est peut-être la seule cité dans l’Inde qui présente un aspect vraiment agréable et qui soit aujourd’hui complètement délivrée de la boue, des immondices et de tous les inconvénients d’une ville indienne; le mérite en revient aux Européens.
- Monument érigé par les Hindous, en l’honneur d’un édile britannique, à Madura. — L’administrateur anglais Black* burn fut le premier à s’occuper d’assainir, de régulariser et d’élargir les rues et les places de Madura, lesquelles précédemment, avaient tous les défauts et la saleté proverbiale des villes bâties dans cette partie du monde; il obtint un succès complet. Les habitants, inspirés par un juste sentiment de reconnaissance, ont érigé, pour faire honneur à l’auteur de ce bienfait, une haute colonne sur laquelle une lumière puissante est jour et nuit allumée. C’est à M. Eastwick que j’emprunte ce. fait, honorable à la fois pour le bienfaiteur et pour les obligés. Je suis, moi, l’obligé du savant indicateur pour beaucoup d’autres faits pleins d’intérêt.
- Industrie.
- t
- Teinture rouge de Madura. — C’est à Madura qu’on pratique avec un succès très-remarquable l’application
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- sur les fils et les tissus d’une teinture rouge dont l’éclat, dit-on, tient à la nature des eaux de la Viga, rivière qui passe auprès de la ville; la supériorité de cette couleur est si grande, que les tissus quelle embellit sont demandés dans toutes les parties de l’Inde.
- District de Dindigal.
- Le district de Dindigal complète, au nord, le collec-torat de Madura; comme il est situé dans la partie la moins basse, son climat est à la fois plus sain et plus tempéré. En hiver, le thermomètre ne descend guère au-dessous du dix-huitième degré centigrade; mais la température s’élève beaucoup dans les mois de mars et d’avril, mois pendant lesquels les pluies sont rares encore. Les plus fortes chaleurs sont celles du mois de mai.
- Dans les trois mois qui suivent ce dernier, un grand nombre de monticules dispersés au milieu d’une immense plaine arrêtent les nuées qu’apporte la mousson d’été, et rendent les pluies beaucoup plus abondantes; cet effet diminue l’excès de la chaleur.
- En 1 755, le district de Dindigal fut conquis par Haïder-Ali, souverain de Mysore, qui ne put pas le conserver; vingt-huit ans plus tard, il fut envahi de nouveau par Tip-pori-Sabib. Ce prince ayant imprudemment recommencé la guerre contre les Anglais, ils s’emparèrent derechef et pour toujours de cette contrée, qu’ils annexèrent au col-lectorat dont le chef-lieu porte le nom de Madura.
- Dindigal est à seize lieues de cette ville principale et contient environ 9,000 habitants.
- Situation géographique : latitude, io° 22'; longitude, 750 42' à l’est de Paris.
- Au-dessus de la ville s’élève la forteresse, bâtie sur un
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- vaste roc isolé. Un temple est construit au sommet de ce mont, qui dans toutes les.directions et de très-loin attire fortement l’attention du voyageur.
- Les monts Palnaï. — A huit lieues de Dindigal se développe la chaîne des monts Palnaï, dont le climat favorable ne le cède guère à celui des Nilgherris, et qui offre peut-être encore de plus beaux aspects. Cette chaîne présente plusieurs montagnes dont l’altitude surpasse deux mille mètres. Des établissements sanitaires pourraient être formés avec quelque avantage dans la partie élevée des monts Palnaï, et les Européens ne manqueraient pas d’y développer de nouvelles et riches cultures.
- Du côté du nord s’étendent les monts Sirou-Mallé, qui ne s’élèvent guère qu’à moitié de ceux que nous venons de citer.
- Le guide des voyageurs le plus exact et le plus récent a grand soin de faire observer que ces monts, comme la plupart de ceux qui se rattachent à la chaîne des Ghauts, offrent en abondance aux chasseurs européens non-seulement des cerfs et des bisons, mais des éléphants sauvages, des sangliers et des léopards; rien ne prouve mieux combien de progrès sont encore nécessaires pour introduire dans ces montagnes une population et des travaux devant lesquels disparaîtront à jamais les animaux dévorants, ennemis de l’espèce humaine.
- Marco Polo, dans son Voyage à la Chine, signalait aussi la même abondance de grands animaux destructeurs, aujourd’hui presque partout disparus du Céleste Empire.
- Il faut espérer que le peuplement graduel des sites élevés *de l’Hindoustan fera disparaître la plupart de ces bêtes de proie, si dangereuses pour l’homme et pour ses cultures. La passion des Anglais pour la chasse de ces animaux y contribue dès à présent.
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- 4 bis. Padikota.
- L’ancienne forteresse indiquée par le nom de Padikota était la résidence du prince qui commandait au pays appelé Tondimam. Une même enceinte renfermait le palais, un vaste réservoir ou tank, une pagode, remarquable exemple d’architecture brahmanique ; l’œuvre de la main des hommes n’offre plus ici que de tristes ruines.
- Une nouvelle ville de Padikota s’est formée dans le voisinage, au milieu de vastes jongles. Cette création, qui date de l’époque où les Anglais sont devenus les maîtres du pays, se fait remarquer par le percement régulier et la largeur de ses rues-, les murs extérieurs de ses maisons et de ses édifices publics sont revêtus d’un stuc calcaire qui, par le poli, prend beaucoup d’éclat.
- Situation géographique : latitude, 1 o° 1 8';longitude, 76° 38' à l’est de Paris.
- Ramnâd, la cité du dieu Rama. — Cette ville, qui contient 7,000 âmes, est protégée par une forteresse où sont logés 6,000 autres habitants. La population, fidèle à la divinité dont elle rappelle le nom, est en très-grande majorité composée de sectateurs de Brahma.
- Situation géographique : latitude, 90 2 3'; longitude, 76° 36' à l’est de Paris.
- Une rivière, ainsi qu’une route latérale, conduit de Madura, chef-lieu du collectorat, vers Ramnâd.
- Il n’y a pas plus de quarante ans, cette dernière ville prospérait encore, grâce aux deux fabrications des soieries et des cotonnades ; elle n’a point perdu la première de ces industries, mais la seconde a presque disparu par la formidable concurrence des Anglais.
- Ramnâd est le chef-lieu d’un fief hindou très-étendu,
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- qui descend jusqu’à la mer, vis-à-vis de Pile célèbre et sacrée de Rainescliewaram. Cette véritable principauté ne compte pas moins de 350,000 hectares, dont une moitié seulement est cultivée ; le reste se compose de sables arides et de jongles marécageux.
- Dans les parties sans culture, on trouve une plante appelée chay, dont les racines servent à produire une belle couleur rouge; c’est le long de la côte qu’elle se montre en abondance.
- Fonctions sacrées de l’ancien radjah de Ramnâd. — Le vaste territoire de Ramnâd avait été donné comme fief religieux à l’une des familles hindoues les plus considérables, avec le titre mystique de patron des hommes saints : les pèlerins. Certains antiquaires affirment que son vrai nom (sadhou-pati) voulait dire le seigneur de la chaussée, route exhaussée qui conduit de la terre ferme à file de Rameschewaram. L’entretien de cette chaussée fait partie de ses devoirs les plus importants, après la protection qu’il est tenu de donner aux pèlerins qui, chaque année, accomplissent leur pieux voyage vers cette île.
- Le territoire de Ramnâd offre en tous sens, à perte de vue, une vaste plaine. Elle est dépouillée de bois; cependant, sur le bord de la mer, le pays est entouré d’une ceinture assez large d’arbres à coco et d’autres palmiers.
- Chenal maritime. — Entre ce littoral boisé et file de Rameschewaram existe un chenal d’environ deux kilomètres de largeur.
- A l’est et à l’ouest de ce chenal, en parcourant la cote de la terre ferme, on rencontre un petit nombre de ma-hométans; on y trouve surtout des catholiques romains, dont la conversion remonte au temps où François-Xavier parcourait en conquérant des âmes toute la côte, à partir de Tinnevelli.
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- A cinq kilomètres de Ramnâd, on remarque le port de mer appelé Killakarrai; sa position, près du détroit, lui donne quelque importance. Là s’élevait une église, ouvrage des Portugais; là les Hollandais s’étaient contentés d’ériger une factorerie.
- Au nord du détroit sont situés les petits ports d'Atanca-rai et de Devipatam. Le premier se trouve à l’embouchure de la rivière Vaigah; c’est là qu’on offre au commerce le meilleur tabac récolté dans la province.
- Site remarquablement disposé pour prendre des bains de mer. — A Devipatam, neuf rochers, dont la tête sort de la mer, entourent une lagune d’eau paisible éminemment favorable aux baigneurs. Cette enceinte, par elle-même si bien faite pour attirer les visiteurs, a d’ailleurs le mérite d’être un lieu consacré; depuis la plus haute antiquité, les brahmanes prescrivent aux pèlerins d’y faire leurs ablutions, avant de pénétrer dans file sainte.
- Devikota, au nord de la rivière Veraschelagar, est un bourg populeux, important par son commerce et par la richesse de ses marchands, qui vivent somptueusement et font largement la charité. Il ne faut pas confondre ce port avec le Devikota situé sur les bords du Coleroun et dont nous parlerons plus tard.
- L’île sanctifiée de Rameschewaram.
- Tout contribue à rendre agréable, en même temps qu’il est sacré, le séjour de cette île. Comme elle reçoit sans aucun obstacle les pluies et les vents des deux moussons, lune de l’est et l’autre de l’ouest, sa température est par la sensiblement abaissée. Le thermomètre y varie entre 24° et 290~ centigrades; ce qui, pour une région si voisine de lequateur, doit être considéré comme une chaleur
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- fort modérée. L’île compte un peu plus de 4,ooo habitants.
- C’est dans cette île que s’élève la pagode célèbre ou se conservent deux simulacres de Lingams : l’un que Rama, prétend-on, s’était procuré de Bénarès, tandis qu’il avait fait l’autre de ses propres mains. Suivant la tradition, Ravana, souverain de Lanka, c’est-à-dire de Ceylan, avait enlevé la vertueuse et belle Sita, l’épouse de Rama, le roi divin. Le béros, son époux, Rama, n’était autre que Vischnou caché sous son septième Avatar, sa septième incarnation. Rama, pour reconquérir sa chère Sita, passa la mer sur un pont de rochers œuvre de Hanouman, le roi des singes ou, comme on le croit, le roi des nègres. Les rochers qui formaient ce pont merveilleux se voient encore et forment une ligne continue depuis la terre ferme jusqu’à l’île de Ceylan : les chrétiens l’ont surnommé le Pont d’Adam, Adam’s Bridge; entre les deux îles de Rameschewaram, du côté de l’Inde, et de Manâr, du côté de Ceylan, ces piles de rochers forment un obstacle de 10 y lieues. Reprenons la légende de Rama. Après qu’il eut tué l’odieux Ravana et recouvré sa fiancée, lorsqu’il revint de Lanka ou Ceylan, on remarqua que son corps avait deux ombres au soleil, circonstance surnaturelle qu’on prétendait être la preuve d’un crime contre les hommes ou d’un péché contre les dieux, de la nature la plus noire. Mais dès qu’il eut atteint le promontoire qui maintenant forme l’île de Rameschewaram, la deuxième ombre disparut; alors, Rama fut informé par un brahmane qu’il foulait sous ses pieds une terre sacrée, et que tous ses péchés, dès ce moment, étaient pardonnés.
- A partir de cette époque, c’est à Rama, à Vischnou, que l’île a toujours été consacrée. Attirés par l’espoir dun bonheur terrestre et d’une béatitude future, assurés à ceux
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- qui visiteront le sanctuaire de ce dieu suprême en accomplissant les cérémonies prescrites, un grand nombre de pèlerins accourent de toutes le's parties de l’Inde.
- Navigation croissante entre Vile et le continent.
- L’île a cinq lieues et demie de longueur et deux lieues seulement de largeur. Autrefois elle n’était pas séparée de la terre ferme; elle le fut par une tempête, accompagnée peut-être d’un tremblement de terre. Cet événement date déjà de quatre siècles, et, depuis cette époque, d’autres tempêtes ont de plus en plus élargi le passage qui porte le nom de Pamban. Lorsque les Hollandais devinrent maîtres de Ceylan, ils l’élargirent encore
- Les plus grandes, les plus récentes améliorations datent de i83o. Auparavant le passage était singulièrement tortueux et la profondeur, à mer haute, dans les moindres marées, était seulement d’un demi-mètre. Il existe à présent un chenal appelé la passe de Pamban, d’une largeur d’environ 1,600 mètres; mais le chenal proprement dit, dans lequel on a fini par obtenir 3 mètres ^ de profondeur, est beaucoup plus étroit : il suffit pour que la plupart des caboteurs qui suivent cette voie la parcourent sans diminuer leur cargaison. On a fait servir le dragage afin d’obtenir ce bon résultat, auquel on a travaillé depuis plus d’un tiers de siècle. Tant d’efforts ont porté leurs fruits.
- Progrès récents da cabotage. — Au lieu d’un transit qui ne montait encore en 1822 qu’à 17,000 tonneaux, onze années plus tard il atteignait 160,000 tonneaux portés par 800 navires. En choisissant un moment favorable, deux vapeurs de guerre ont franchi le chenal. Grâce au perfectionnement que nous venons de signaler, le fret entre les ports de Negapatam et de Colombo, la capitale moderne de Ceylan, s’est abaissé de 32 francs à 15 par
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- tonneau. C’est un progrès considérable et qui correspond à l’accroissement remarquable de la circulation.
- Ville de Pamban. — La‘petite ville de Pamban, bâtie sur la pointe de Pile la plus voisine de la terre ferme, a donné son nom au détroit.
- Détroit de' Palk. — Au nord du chenal et de la ville de Pamban s’étend le vaste golfe appelé détroit de Palk, dont le débouché dans le golfe du Bengale est limité du côté du sud-ouest par l’île de Ceylan et du côté contraire par la pointe de Callimère, un des caps les plus remarquables de la côte de l’Inde.
- Perles da détroit de Palk. — Ce détroit, ainsi que nous l’avons indiqué, comme le golfe de Manâr, est célèbre par la pêche de ses perles-, le Pont d’Adam n’est qu’une barrière accidentelle, qui présente au fond de la mer, entre toute la côte indienne, du cap Gomorin au cap Callimère, et l’île opposée de Ceylan, les mêmes caractères géologiques et maritimes, d’où résultent des produits sous-marins de même nature.
- Ville de Rameschewaram. — Sur un promontoire opposé, à six lieues de distance, on aperçoit la ville bien bâtie de Rameschewaram, qui compte environ 5,ooo habitants; la plupart sont des serviteurs du temple.
- La grande pagode de Rameschewaram. — La pagode, objet de tous les pèlerinages, s’élève à l’extrémité orientale de la ville; infiniment plus révérée, elle est moins imposante, à beaucoup près, que ne le sont les temples hindous de Madura et de Chelumbra. Elle est limitée par une enceinte rectangulaire mesurant 200 mètres du nord au sud et 300 mètres de l’est à l’ouest.
- Il y a trois entrées; chacune d’elles est décorée par un portail, gopoara, qui n’a pas moins de 3o mètres d’élévation, et l’ouverture qu’il encadre a douze mètres de
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- hauteur. Chaque porte est composée de monolithes dressés perpendiculairement, afin d’en supporter d’autres qui recouvrent horizontalement leur partie supérieure. Pour le style massif du travail, l’architecture ressemble aux constructions égyptiennes ou cyclopéennes.
- En entrant, le visiteur est frappé de la vaste étendue du temple, des innombrables colonnes qui supportent le plafond, de la solidité massive des matériaux; tout ici rappelle les longs et puissants efforts, les difficultés vaincues et la patience des sujets des Pharaons, mais non pas le génie et moins encore les perfections de la belle architecture des Grecs et des Italiens.
- Le plafond est formé de larges dalles de granit portées par des piliers de même matière; élevés sur une plate-forme d’un mètre et demi de hauteur, ces piliers très-volumineux sont la plupart d’un seul bloc. 11 a fallu faire venir de seize lieues les masses de granit dans lesquelles on les a taillés : c’était un travail énorme.
- Pour ériger ce monument, d’immenses sommes ont été prodiguées; on a donné, sans les compter, des pierres gemmes et des joyaux pour décorer l’intérieur du temple.
- Constructions extérieures. — Tout le long de la côte de Ramnâd, de 1,600 mètres en 1,600 mètres, on a construit des chcnvadis, lieux sacrés où les brahmanes distribuent des aumônes aux fakirs. La route qui conduit de Pamban à Rameschewaram, sur trois lieues de longueur, est soigneusement pavée; sur ses bords s’élèvent huit chawadis, avec des puits pour désaltérer les voyageurs et de petites pagodes pour satisfaire à leur dévotion.
- Le revenu général des fondations qui viennent d’être décrites surpasse 100,000 francs, soit en redevances territoriales, soit en offrandes des fidèles.
- Les seuls brahmanes de service, qui résident dans la
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- ville, peuvent entrer dans la partie la plus intérieure du temple et vivent du revenu religieux.
- Antique magnificence du radjah de Tanjore, à Rameschewa-ram. — Autrefois, quand le radjah de Tanjore rendait sa visite annuelle au temple, sa dépense, vraiment royale, s’élevait à plus de 45o,ooo francs. Depuis que la Compagnie a remplacé le pouvoir du radjah, cette magnificence a cessé pour jamais.
- Une onde pure qu’on jette à flots sur l’idole est soigneusement recueillie, puis transportée dans toute l’Inde et vendue à très-haut prix; c’est un revenu du temple.
- 5. Collectorat de Tanjore.
- Si nous continuons à remonter la côte que longe à l’est le golfe du Bengale, en sortant du collectorat de Madura, nous entrons immédiatement dans celui de Tanjore.
- La côte, dirigée d’ahord du sud au nord Jusqu’au bourg d’Adrumpatam, se détourne brusquement et s’avance vers l’orient jusqu’au cap appelé pointe Callimère, en face du cap le plus septentrional de Ceylan. La distance de ces deux promontoires est de trente lieues; l’espace limité par ce cap, l’île de Rameschewaram et la côte opposée de Ceylan est appelé le détroit de Palk.
- Une navigation considérable s’effectue du sud au nord et du nord au sud, pour côtoyer le Carnatique sans être obligé de courir au large et de doubler la grande île de Ceylan. Nous avons expliqué les travaux des Anglais pour rendre plus praticable le chenal de Pamban, afin de passer du golfe de Manâr dans la partie septentrionale, ou détroit de Palk, et pénétrer dans le golfe du Bengale.
- Depuis la pointe de Callimère, et même huit lieues en deçà de ce cap, jusqu’aux limites orientales du pays
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- de Tanjore, celles du territoire sont déterminées par les bouches du Cauvery.
- Ce beau fleuve, dont nous avons vu les eaux prendre naissance à l’est des Ghauts, dans le royaume de Mysore, lorsqu’il arrive à trente lieues de la mer, commence à se partager en deux bras : celui du sud, qui conserve le nom de Cauvery, et celui du nord, qui prend le nom de Coleroun.
- Vers le sommet du delta, sur la rive méridionale, s’élève la cité de Trichinopoli, capitale d’un collectorat dont nous parlerons bientôt.
- Au midi, sur la droite et très-près du bras le plus occidental, est située la ville de Tanjore, chef-lieu du royaume qui n’est plus aujourd’hui qu’un collectorat de ce nom.
- Le delta compris entre le Cauvery et le Coleroun.
- La superficie du del ta n’est pas moindre de 5 o o, o o o hectares. Ce qu’ont fait les Hindous d’abord, et plus tard les Anglais, pour aménager les eaux qui contournent ce vaste triangle et favoriser l’agriculture sur un si précieux territoire, mérite au plus haut degré de fixer notre attention.
- Pour le delta du Cauvery, comme pour le delta du Nil, des canaux multipliés avec profusion distribuent les eaux de manière à couvrir un espace très-considérable. Le pays fertilisé de la sorte est couvert de villages, de rizières, d’arbres fruitiers et de jardins; on croirait voir les portions du Bengale qui sont les mieux cultivées et les plus fécondes. Dans peu de parties de l’Hindoustan, une égale étendue de territoire nourrit une aussi nombreuse population : en effet, dès 182 2, on y comptait par nulle hectares 923 habitants, et trente ans plus tard il y
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- en avait 1,71 1. On ignore le nombre actuel, qui certainement doit être devenu plus grand encore.
- Deux routes principales, construites en chaussée et munies de nombreux ponts en pierre, servent à traverser le delta; elles sont construites avec une solidité qui résiste à l’impétuosité des eaux lors des crues du fleuve.
- Au point où la nature a placé le sommet du delta commence l’île appelée Seringliam ; elle a vingt-deux kilomètres de longueur sur cinq de largeur, au maximum.
- Depuis bien des années, on avait remarqué que le lit du Goleroun, la branche qui baigne le nord de l’île, tendait de plus en plus à s’abaisser, tandis que le lit de l’autre branche, proprement dite le Cauvery, tendait sans cesse à s’exhausser par l’eflet des alluvions. De là résultait un inconvénient grave : c’est que le bras droit du fleuve ne recevait plus une quantité d’eau suffisante pour arroser avec abondance la partie méridionale du delta.
- Après beaucoup de travaux partiels, qui n’offraient que des moyens insuffisants de remédier à cet inconvénient, on adopta le plan général proposé par un ingénieur, alors capitaine et simple écuyer, sejaire; en récompense de ses travaux importants et multipliés, il fut nommé successivement colonel et général, avec le titre féodal de sir Arthur Gotton.
- Nous aurons soin d’énumérer les beaux «services rendus par cet ingénieur à la Présidence de Madras.
- En i836, le barrage régulateur qu’il a construit en amont de l’île Seringham a complètement réussi h
- Pour être juste envers les princes hindous, remarquons
- 1 BARRAGE SUPÉRIEUR.
- Le barrage construit sur te Coleroun est composé de trois parties, interrompues par deux langues de terre, larges, l’une de 31, l’autre de 15 mètres.
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- qu’ils avaient déjà considérablement étendu les travaux hydrauliques, afin de mettre à profit le bienfait des eaux
- Longueurs mesurées en allant du sud vers le nord :
- j*r barrage. ............................................. 254'
- ir0 île................................................. 63
- a* barrage................................................. 3>5
- ae île...................................................... 45
- 3* barrage................................................. 110
- Total
- des île» . . . des barrages
- io8m
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- Qu’on imagine une muraille en briques ayant vm,o8 d’épaisseur et 2m,oi de hauteur, couronnée par de grandes dalles de pierre parfaitement jointes ; en avant, le sol est garni d’un pavé formé de pierres de taille sur une largeur de 12 mètres, pour empêcher les affouillements que pourrait produire la chute des eaux qui se déversent en coulant par-dessus le barrage.
- Suivant l’usage adopté dans l’Inde, la maçonnerie des barrages est fondée sur un double rang de puits circulaires, dont le revêtement descend à 2m,07 au-dessous du lit de la rivière. Un troisième rang de puits supporte, à l’aval, la plate-forme pavée, sur laquelle les eaux doivent se déverser en passant sur le barrage. Des blocs jetés à pierres perdues, en aval de la plateforme, empêcheront un autre affouillement de se former au-dessous de cette plate-forme.
- Enfin, à l’amont du barrage, des blocs jetés pareillement à pierres perdues préviennent aussi toute espèce de détérioration et protègent, de ce côté, les fondations.
- Afin d’empêcher qu’au-dessus du barrage il ne se forme des amas de sable ou d’autres genres d’alluvions, vingt-quatre écluses de fond sont établies et permettent l’action puissante d’un courant inférieur.
- Ce premier système de retenue des eaux a coûté 5oo,ooo francs-, il a pour objet l’aménagement des eaux sur une portion du delta qui n’est pas moindre de 240,000 hectares, et dont le revenu, toujours croissant, dépasse aujourd’hui 7,500,000 francs.
- L’effet produit par l’anicut qu’on vient de décrire eut tant de puissance, quau bout de quelques années c’était le lit du Cauvery qu’on éprouvait le besoin de ne plus abaisser; on craignait que la quantité des eaux jetées dans ce fleuve par le barrage, en déchargeant le bras du Coleroun, devînt trop considérable pour éviter les inondations.
- Afin d’obvier à ce nouvel inconvénient, on construisit en travers du Cauvery, a la tête du delta, une large plate-forme en pierres de taille, à la piofondeur qu’on jugeait désirable pour fixer le lit du fleuve. Ce second Woyen n a pas eu moins de succès que le premier.
- dnicut inférieur. — A quinze lieues au-.dessous du grand anicut, et sur
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- du Cauvery. Un bon juge sur ces matières, le capitaine du génie Félix Haig, déclare que ces travaux étaient très-beaux; mais le temps avait produit sur eux des ravages considérables. Malgré les deux barrages (anicuts) existant déjà, le capitaine Cotton, chargé de les examiner, constata que des altérations extrêmes s’étaient opérées dans le lit du fleuve; il démontra qu’on devait y remédier par le grand ouvrage dont nous avons donné la description, et qu’il sut exécuter avec une rare habileté. Chargé d’opérer tous les perfectionnements désirables dans le delta du Cauvery, il multiplia les canaux, les ponts, les chaussées et les déversoirs, pour accroître de plus en plus la superficie des terres arrosées et faciliter les communications commerciales, non-seulement parles chemins, mais aussi par les canaux.
- Grâce à cet ensemble d’améliorations, l’agriculture du delta prit un développement extraordinaire ; la prospérité du peuple correspondit à ce progrès.
- Dans le collectorat de Tanjore, le système Ryotwari, celui de la possession personnelle et non collective, est en vigueur depuis un temps immémorial; il a facilité beaucoup la cession et l’emploi des terres encore incultes. Aussi les cultivateurs du Tanjore sont-ils aujourd’hui les plus riches et les plus heureux de toute l’Inde méridionale.
- L’éminent ingénieur auquel étaient dus les nouveaux progrès apporta des soins infinis pour mettre en relief et calculer les avantages qui s’ensuivaient dans l’accroissement des revenus publics. Alors surgirent les vives récriminations de tous les administrateurs ; ils réclamaient en
- ta rivière Coleroun, on en a construit un semblable. Il produit des bienfaits pareils, d’un côté, dans la province de Tanjore, de l’autre, dans le noi 1 du pays d’Arcot.
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- leur faveur une juste portion des services qui contribuent à l’accroissement des richesses publiques et privées.
- D’après les calculs faits dans le principe par le capitaine Arthur Cotton, déjà devenu colonel, la dépense totale des nouveaux barrages, faite en 1836, aurait, en peu d’années, produit un revenu public égal à 200 pour 100 du déboursé primitif. Cette évaluation fut très-con-testée par l’administration centrale des revenus de Madras. En poussant la sévérité jusqu’à l’extrême, elle réduisit l’accroissement de 200 à 118 pour 100 de bénéfice. Le colonel aurait pu regarder une semblable défaite comme un véritable triomphe. Sa juste part était assez belle pour qu'il eût pu se dispenser de vouloir tout réclamer pour lui.
- La ville de Tanjore et ses derniers rois.
- Tanjore, le chef-lieu d’un pays admirablement amélioré, doit être comptée parmi les villes les plus considérables du midi de l’Hindoustan; elle n’a pas moins de 90,000 habitants.
- Situation géographique : latitude, io° k’]1'-, longitude, 76° 52' 17" à l’est de Paris.
- Bâtie sur la rive droite du Gauvery, en dehors du delta, la cité s’élève, protégée par deux forteresses contiguës. Dans la principale résidaient les rois de Tanjore, issus du même père que Sivadjie, le libérateur des Mahrattes; sous leur sceptre, le peuple indigène avait prospéré, grâce aux travaux primitifs dont nous avons essayé de faire apprécier la nature et l’importance. Les deux derniers souverains de cette illustre race méritent quelques mots de juste estime et de souvenir affectueux.
- En perdant le pouvoir absolu, le premier avait conserve la propriété de ses palais et un revenu personnel
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- d’environ 900,000 francs, plus un cinquième du produit net des impôts, toutes dépenses prélevées. Ce prince avait un fils qui devait régner un jour aussi fictivement que son père infortuné : c’était Sambodjie, qu’il fit élever dans Madras par le missionnaire Schwartz, un Danois, le plus estimé de tous les missionnaires protestants. Par un sentiment recherché d’honneur et de délicatesse, celui-ci n’avait point essayé de soustraire son jeune élève au culte national des sujets dont il serait, sinon le roi, du moins le prince féodal, afin de ne pas l’exposer à perdre leur affection. En conséquence, Sambodjie ne quitta point le culte des brahmanes, et toujours ils éprouvèrent les effets de sa munificence.
- Chaque année, le radjah de Tanjore faisait à son ancien précepteur Schwartz un présent de 300 pagodes pour l’aider dans sa mission, dont les succès ont été tantôt fort exagérés et tantôt fort atténués.
- Par un juste sentiment de reconnaissance pour l’éducation qu’il avait reçue, Sambodjie traita toujours les chrétiens avec un louable sentiment de tolérance ; il n’hé-si-ta jamais à les appeler aux emplois dont il pouvait disposer, lorsque leur mérite les en rendait dignes. Il agissait ainsi dans le temps même où le Gouvernement de Madras, afin de complaire aux préjugés des brahmanes, excluait, par un acte inqualifiable, ces mêmes chrétiens indigènes des fonctions que l’autorité britannique réservait exclusivement pour des Hindous et les musulmans1.
- 1 Protestation de lord Héler contre la défaveur des chrétiens indigènes aux jeux de la Compagnie des Indes. — L’infériorité qu’on attribue à tous les chrétiens natifs est alléguée pour justifier la malveillance avec laquelle ils ont été traités par le Gouvernement anglais à Madras. S’ils n’ont pas été per sécutés, ils ont été déclarés positivement incapables de remplir aucune fonction, ou civile ou militaire, sous les ordres de la Compagnie. Au con traire, lorsque régnaient les princes indigènes, ils les employaient sans
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- Ën 18 2 6, le maharadjah de Tanjore, élève de Schwartz, était dans la force de i’âge, lorsqu’il fut visité dans ses forteresses par lord Héber, accomplissant sa seconde et dernière visite épiscopale. Faisons connaître, d’après un tel juge, un prince qui, placé sur un trône réel, aurait fait le bonheur d’un grand Etat civilisé.
- Dans l’administration de sa fortune, considérable pour un prince, mais médiocre pour un quasi-roi, il compensait par un rare esprit d’ordre ce qui manquait à la splendeur de son rang, si fort abaissé; il faisait sans cesse éclater sa générosité par sès présents; il remplissait avec fidélité tous ses engagements et mettait son honneur à libérer toutes les dettes qui pesaient sur son trône. C’est ainsi qu’il montrait aux peuples de l’Hindoustan avec quel succès il aurait régi les finances d’un royaume véritable; mais, hélas! il n’était plus qu’un souverain nominal, et la Compagnie dominatrice comptait pour moins que rien les nobles vertus qui devaient inspirer des regrets toujours dangereux chez un peuple conquis.
- Sans qu’on puisse le mettre en parallèle avec l’incom-
- hésitation. Ce n’est pas tout : beaucoup de ryots chrétiens ont été frappés de verbes avec l autorisation des magistrats anglais pour avoir refusé, par un motif religieux , de tirer les chars des idoles aux jours des fêtes païennes. C’est le collecteur actuel de Tanjore qui, le premier, a retiré l’appui de son bras séculier et cessé de prêter main-forte aux brahmanes en pareilles occasions.
- Dans la dernière lettre à l’ami qui devint l’éditeur de son voyage, lord Héber manifeste l’intention de porter ses vives réclamations contre des actes si honteux. «Le croira-t-on? lorsqu’un radjah faisait sentir son influence sur le Tanjore, les chrétiens étaient éligibles à toutes les fonctions ; tandis qu’au-jourd hui il existe un ordre du Gouvernement britannique excluant de toute espece d’emplois les chrétiens natifs. Certainement, en matière de religion , nous sommes, de tous les peuples de la terre, le plus indifférent et le plus lâche (cowardly); sur ce grief, et sur quelques autres que j’ai vus de mes yeux, j ai le dessein d’en faire le sujet dune représentation formelle aux trois gouvernements de l'Inde, ainsi qu’au minisûre du Contrôle, à Londres. # Une fin soudaine n’a point permis que lord Héber honorât sa vie par cet acte équitable et généreux.
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- parable reine Ahalya, le radjah Sambodjie me paraît être, depuis la fin du xvm® siècle, le plus accompli parmi les Hindous qui possédèrent un trône. Il est au petit nombre de ceux qu’a vus, observés et jugés le perspicace lord Héber, lorsqu’il a visité les diverses parties de l’Hindous-tan. 11 écrivait de Tanjore, le ier avril 1826 : «Je viens de passer quatre jours à la cour d’un prince de l’Inde qui cite avec facilité Linné, Buffon et Lavoisier, qui connaît Shakspeare et s’est formé sur ce rare génie un jugement supérieur en rectitude à celui qu’un autre grand poète, lord Byron, exprime avec tant de bonheur; ce prince vient de composer des vers anglais meilleurs que ceux de l'épitaphe de Shenstone par J. J. Rousseau. » Héber ajoute, avec une légère teinte d’ironie pour ses compatriotes : «Ce prince est, d’ailleurs, très-respecté des officiers anglais cantonnés dans son voisinage, comme le plus parfait appréciateur des qualités d’un cheval, et comme ayant le sang-froid, l’intrépidité, le coup d’œil supérieur et le tir infaillible du plus passionné chasseur de tigres. » En réalité, c’est un homme extraordinaire. Ses études, littéraires et scientifiques ne lui font nullement négliger les exercices militaires, et ne l’empêchent pas de conserver les habitudes guerrières qui peuvent rappeler l’héritier des anciens conquérants mahrattes : seuls moyens qui lui restassent de caresser les souvenirs de ses sujets et de rester populaire. Si ce monarque avait été le contemporain du sultan Haïder-Ali, il se serait rendu formidable, soit comme ami, soit comme ennemi de ce conquérant.
- «Bien qu’il ait moins d’autorité réelle qu’un grand seigneur d’Angleterre, il porte la tête haute et la satisfaction éclate sur son mâle visage. Le portrait du général Bonaparte est suspendu dans sa bibliothèque; mais ce portrait semble si bien neutralisé par celui du marquis de Has-
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- tings, en costume complet de gouverneur général, que l’effigie du héros français ne peut alarmer ici personne. »
- Le voyageur achève ainsi sa peinture de Sambodjie : «C’est un homme encore dans la force de l’âge, vigoureusement constitué; il a le nez et les yeux du faucon; il porte d’épaisses moustaches, déjà grises; ses vêtements sont splendides, mais sans ornements efféminés. Par son attitude et par son langage, il me rappelle un plus favorable spécimen du général français, au temps de l’Empire, qu’aucun autre sujet de comparaison qui pourrait se présenter à mon imagination. »
- Toujours hospitalier et bienveillant, lord Héber offrait au magnanime radjah son palais de Calcutta et ses soins personnels pour compléter l’éducation du fds de ce roi dépouillé du pouvoir, quoique si digne de régner; mais la reine, éperdue, exprima la crainte que son fils, faible et délicat, ne mourût loin d’elle, et cette généreuse proposition ne fut pas acceptée. Lorsqu’en faveur du jeune prince il faisait celte offre d’une éducation qui, certes, aurait infiniment surpassé, par le goût et les lumières, celle que Schwartz avait pu donner au père, lord Héber était loin de penser que dans quelques jours, ainsi que nous le dirons bientôt, il allait terminer, à quelques lieues de Tanjore, sa bienfaisante et brillante carrière.
- Le maharadjah Sambodjie mourut en 1832 ; son fils, qui portait le grand nom de Sivadjie, leur commun ancêtre, expira sans postérité dans l’année i855. En lui s éteignit la dignité des princes de Tanjore; car ils n’avaient plus qu’une royauté nominale. Ses forteresses, ses palais, ses joyaux même, tout fut confisqué par la Compagnie des Indes, quoiqu’il laissât après lui deux sœurs, qui furent ainsi privées de tout héritage.
- La grande pagode de Tanjore est considérée comme le
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- plus parfait modèle des temples pyramidaux de l’Hindous-tan. La tour qui s’élève au-dessusdu sanctuaire a 3o mètres de hauteur; elle est surmontée par un bloc de granit qu’on dit peser 80 tonneaux, et qu’on n’a pu mettre en place que par des moyens mécaniques d’une très-grande puissance. Sous le portail, on remarque un taureau magnifique taillé dans un bloc de granit noir : c’est le symbole de celui qui traînait le char de Siva; il est admirable pour la forme et pour le fini de l’exécution. Aux yeux des brahmanes, l’intérieur du monument semble trop sacré pour qu’aucun profane européen puisse être admis à le visiter.
- Nous allons parler maintenant d’une colonie française, enclave du territoire de Tanjore, et qui pour nous, malgré sa faible étendue, est pleine d’intérêt.
- COLONIE FRANÇAISE DE KARIKAL.
- Dans le delta du Cauvery, un territoire maritime fut concédé vers le commencement du siècle dernier, par le roi de Tanjore, aux Français, puissants déjà dans le midi de l’Inde. Sur ce territoire ils bâtirent la ville de Karikal, à proximité d’un bras du fleuve, bras appelé ïArselar.
- Situation géographique : latitude, io° 55'; longitude, 770 33' à l’est de Paris.
- La gracieuse Karikal, peuplée de 8 à 9,000 âmes, est construite avec régularité; les murs de ses habitations sont revêtus d’un stuc calcaire éclatant de blancheur et de poli. Lorsque les eaux fluviales sont abondantes, elles permettent que des navires d’un moyen tonnage flottent en sûrete dans le bras voisin de la mer qui sert de port à celte ville. Les habitants s’adonnent à la construction des petits bâtiments; le pays d’alentour est industrieux et son commerce extérieur a de l’importance.
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- Cette colonie participe à l’activité intérieure des collée* torats britanniques de Tanjore et de Trichinopoli.
- Neuf petites rivières, qui toutes sont dérivées du Cau-very, déchargent leurs eaux dans la mer en traversant notre territoire, quelles fécondent.
- La colonie a seulement dix lieues carrées de superficie,
- 16,135 hectares. La terre est d’une rare fertilité dans toute la partie que les eaux peuvent arroser au moyen des nombreux canaux creusés par nos colons. On voit par là qu’ils ne restent pas en arrière des perfectionnements commencés par les Hindous et développés par les Anglais sous la direction de sir Arthur Cotton. En 1862, ce territoire comptait seulement 221 colons français, mais nourrissait en tout 61,090 habitants, plus de quatre personnes par hectare. Il faut aller dans les régions de la Chine les mieux cultivées et les plus fertiles, si l’on veut trouver un peuple aussi nombreux pour la même superficie. Karikal, qui fait partie du vicariat apostolique de Pondichéry, compte 4,000 Hindous catholiques.
- Ville et territoire de Tranquebar.
- Les Français ont construit une belle route empierrée, qu’ombragent des arbres magnifiques, pour communiquer de Karikal avec Tranquebar, dont il faut dire quelques mots.
- Si nous ne considérions que l’étendue et la population du territoire et de la ville de Tranquebar, qui touchent à notre établissement, à peine aurions-nous à les mentionner; mais ils se rattachent à des souvenirs intéressants pour l’histoire du commerce des Européens.
- Situation géographique : latitude, 1 i° 1'; longitude, 770 55' à l’est de Paris.
- Quoique Tranquebar se trouve à deux degrés de
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- latitude plus près de l’équateur que la cité de Madras, le voisinage des bois rafraîchit l’atmosphère et rend le climat plus tempéré. Les Anglais ont profité de cet avantage afin d’établir en cet endroit un dépôt de militaires à l’état de convalescents; c’est là qu’ils les envoient pour les rendre à la santé.
- En 1 61 2 , les Danois, jaloux de marcher sur les traces des Portugais et des Anglais, forment une compagnie marchande; ils font enfin partir un navire qui, en Tannée 1616, aborde aux côtes du Coromandel, dans la partie possédée par le radjah deTanjore. Ce prince les accueille avec faveur et leur concède un petit territoire maritime au nord de la branche la plus septentrionale du Cauvery. Ils établissent un comptoir protégé par un modeste fort, et bientôt se groupe une population d’indigènes autour des quelques maisons bâties par les Danois, dignes d’être cités pour la régularité de leur vie et pour leur bienveillance envers les natifs. Le commerce fleurit, et pourtant la compagnie colonisatrice éprouve avec le temps plus de pertes que de profits. Au bout de huit ans, elle a la sagesse de concéder au roi Christian son comptoir et sa forteresse. L’établissement continue sa modeste existence et jouit d’une paix de deux siècles, en profitant des luttes acharnées des Anglais et des Français, qui ne cessent pas de respecter le pavillon du Danemark. En i 807, après l’attentat de Copenhague, la Grande-Bretagne déclara la guerre à cet État; pour la première fois elle s’empara de Tranquebar, et le garda jusqu’en 181 4.
- Le Gouvernement danois trouva qu’en définitive il ne retirait aucun profit de la possession si modeste d’un petit pays de 2,700 hectares, le quart au plus d’une justice de paix en France; il vendit à la Compagnie des Indes britanniques son droit de souveraineté.
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- Tranquebar, située sur une côte ouverte, n’a pas un vrai port; les navires jettent l’ancre à quelque distance de la côte, pour charger et décharger avec des embarcations, en bravant la forte houle qui se fait sentir à l’approche du rivage parallèlement à toute la côte du Coromandel. Cependant les bateaux et les plus petits caboteurs trouvent un refuge dan? le bras adjacent du Cauvery.
- Les habitants de Tranquebar sont renommés pour l’art avec lequel ils travaillent le fer et l’acier, pour leur taillanderie et leur coutellerie; puis, dans un genre plus artistique, pour la délicatesse de leur joaillerie et des chaînes d’or qu’ils excellent à fabriquer. Les mahométans de cette ville s’adonnent seuls à la confection des harnais : industrie que les Hindous se refusent à pratiquer.
- 6. Colleciorat de Trichinopoli.
- Vers le nord et le nord-est, ce collectorat est entouré par l’Arcot méridional; vers le nord-ouest, par Salem et Coimbatore; vers l’ouest et le sud-ouest, par Dindigal et Madura; vers le sud et le sud-est, par Tanjore.
- La province est bordée, dans une grande partie de sa longueur, par la rive gauche du bras septentrional du Cauvery, bras appelé le Coleroan; les travaux que nous avons décrits, pour la conduite des eaux de ce fleuve, ont été très-favorables à cette contrée. Les considérations dans lesquelles nous sommes entré sur l’état avancé des cultures dans le collectorat de Tanjore sont également applicables à celui de Trichinopoli, favorisé par les mêmes causes de la nature et des travaux de l’homme. Nous parlerons seulement de la capitale.
- L’importante cité de Trichinopoli s’élève sur la rive droite du fleuve Cauvery; elle contient environ 3o,ooo âmes.
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- Siiaationr géographique : latitude, io° 5o'; longitude, 76° 26' à l’est de Paris.
- La ville antique était renfermée dans la forteresse, qui subsiste encore et qu’on avait construite sur un vaste tertre formant le sommet d’un rocher granitique.
- La forteresse renferme l’arsenal d’artillerie et les autres établissements militaires. Le cantonnement des troupes est à deux kilomètre? au dehors de la ville, du côté du sud-ouest. Un cours d’eau sépare le quartier des bataillons britanniques et celui des bataillons indigènes. L’ensemble des deux cantonnements n’a pas moins de dix kilomètres en circonférence. Les habitations des officiers civils et militaires, d’une construction élégante, sont entourées de jardins et d’ombrages; on remarque aussi les vastes bazars, qui sont les marchés où la garnison trouve tous les objets qu’elle a besoin d’acheter.
- Dans la forteresse, l’église anglicane de Saint-Jean est spacieuse et d’une architecture qui n’est pas sans agrément. Auprès de l’autel, un'modeste monument s’élève en l’honneur de l’évêque Héber.
- Mort déplorable de lord Héber. — Le 3 1 mars, cet homme éminent part de Tanjore pour se rendre à Trichinopoli. Le ier et le 2 avril, il s’occupe de ses devoirs épiscopaux.
- Le 3, au lever du soleil, il arrive à l’église de la mission, dans le’fort de cette ville, pour procéder à la confirmation. Il constate avec regret la dégradation du temple et l’état de détresse d’une mission qui n’est nullement florissante; il en visite l’école.
- Ces devoirs accomplis, il retourne chez M. Baird, juge de circuit, chez lequel il a reçu l’hospitalité; il prend un bain, dont bientôt la chaleur le suffoque, et dans lequel il est trouvé sans vie. Sa perte devint l’objet d’un deuil
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- universel. Ainsi, dans la fleur de l’âge, a péri cel homme illustre, en accomplissant des fonctions religieuses qu’il ne négligeait pas, quoiqu’il se livrât à des études littéraires qui feront vivre son nom, et dont le charme était en harmonie avec l’aménité de son caractère, avec la bonté de son cœur. Le lendemain, ses funérailles furent accomplies en grande pompe dans la forteresse, où nous venons de voir que ses restes mortels ont été déposés.
- Peu de temps avant de mourir, il faisait remarquer l'exagération du nombre des Hindous qu’on supposait convertis par les missions protestantes. Il ajoutait : «Le nombre des catholiques romains est considérablement plus nombreux (considerably more numerous)\ mais ils appartiennent à des castes moins élevées. » Il se croit permis d’affirmer que ces chrétiens sont très-inférieurs en lumières ainsi qu’en moralité. Cela peut être vrai des anciens convertis portugais, mais non pas des nouveaux qui, depuis trente années, sont instruits par un clergé français plein de zèle et de plus en plus éclairé.
- III. — Les districts cédés.
- Deux fois, en 1792 et 1799, le Nizam ou souverain d’Hyderabad, par l’effet de son alliance avec l’Angleterre contre le sultan de Mysore, avait agrandi ses Etats d’un vaste ensemble qui se déploie entre les Mahrattes au nord-ouest et le Garnatique au sud.
- En joignant l’adresse à l’intimidation, le marquis Wel-lesley, gouverneur général, a l’habileté de conclure un traité par lequel il s’engage à tenir sur pied, pour défendre son allié, une force considérable que défrayera le pouvoir britannique. Comme équivalent de cette dépense, qui sera perpétuelle, il fait céder à la Compagnie tous
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- les territoires que le Nizam avait acquis par les pacifications déjà citées de 1792 à 1799. "
- C’est ce qu’on appela les Districts cédés; le nom plut tellement aux nouveaux possesseurs, qu’on leur en conserva le titre collectif : il est aujourd’hui celui d’une grande division militaire dans la Présidence de Madras.
- Le Nizam a cédé toutes ses possessions au sud de la Ton-gaboudra et de la Kistna, jusqu’à leur confluent.
- Au moment de la cession, l’état intérieur de ces districts était déplorable. Il fallait un administrateur à la fois habile et vigoureux pour y rétablir l’ordre en y développant la prospérité. A ce moment, avec une admirable rapidité, Thomas Munro venait d’accomplir un semblable genre de services dans le district du Canara; on s’estima trop heureux de lui confier la réorganisation et l’administration des Districts cédés.
- Ils n’avaient pas été moins mal gouvernés ni moins assaillis par les spoliateurs que la province du Canara dans le Malabar. Seulement, les abus commis avaient été moins excessifs, parce que, le peuple ayant fait plus de résistance à l’oppression, le dommage s’était opéré d’une manière moins directe. Chaque chef indigène, même du moindre territoire, en établissant sa domination sur les simples' cultivateurs , les avait excités à fortifier leurs villages, et, sous sa direction, à soutenir des querelles sanglantes contre des voisins qui participaient à la turbulence générale : de là résultaient des dévastations incessantes et la pauvreté universelle. En réalité, quoique le Gouvernement ne touchât que des contributions de plus en plus diminuées, les contribuables n’en payaient pas moins des redevances excessives; les revenus privés et les propriétés n’avaient rien de plus assuré que l’existence des per* sonnes.
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- «En mettant un terme à de tels excès, et en faisant renaître l’empire de la loi, nous pourrons, disait Munro, à la fin percevoir dans le midi de l’Inde un revenu considérable, payé par des sujets heureux de retrouver une prospérité que depuis longtemps ils ne connaissaient plus. Mais il faut avant tout arracher le pouvoir aux mains d’un grand nombre de turbulents et redoutables polygars; il faut enlever toute espèce d’autorité à la foule des petits tyrans, d’origine vraiment récente, lesquels ont tiré parti clés troubles civils pour s’exempter de satisfaire à leurs propres redevances et se déclarer aussitôt indépendants. Si nous courbons sous le joug salutaire de la loi ces tyranneaux, espèce privilégiée de voleurs de grand chemin, dacoïts, nous deviendrons incomparablement plus capables de résister à nos ennemis extérieurs : en effet, dans nos dernières luttes militaires, nous étions réduits à disséminer par petits détachements beaucoup de troupes, afin d’assurer la tranquillité de l’intérieur, au lieu de les envoyer grossir notre armée qui devait entrer en campagne. »
- Les observations de Munro sont à la fois d’un administrateur et d’un homme de guerre. En visitant le nord de sa nouvelle province, il la trouve plus dépouillée d’arbres que certaines parties de l’Ecosse; quelquefois il parcourt huit lieues sans apercevoir un arbre. « Mais, dit-il, ce n’est pas comme en Ecosse la faute du territoire; partout ici pourraient pousser les plus belles forêts. On doit attribuer la dévastation au niveau très-remarquable du pays, ce qui l’a toujours rendu le théâtre favori des opérations qu’entreprenaient les masses énormes de cavalerie. Les envahisseurs coupaient les jeunes rameaux et dépouillaient le feuillage des arbres pour nourrir les chameaux et les éléphants, qui toujours accompagnent en grand nombre de pareilles armées; tandis que les plus fortes
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- branches et les troncs servaient à faire bouillir le grain pour les chevaux. Ajoutons qu’une longue continuité de 'gouvernements ignares et spoliateurs n’avait pas permis d’entreprendre de nouvelles et grandes plantations. » Présentons avec rapidité les données géographiques et statistiques indispensables à connaître dans les trois Districts cédés que nous allons parcourir du nord au midi.
- TERRITOIRE ET POPULATION.
- DISTRICTS. SUPERFICIE. POPULATION. HABITANTS par MILLE HECTARES.
- hectares. habitants.
- 1. Kurnoul 849,002 273,190 322
- a. Bellary 3,134,159 1,229,599 392
- 3. Kuddapah 3,444,182 1,451,921 421
- Totaux 7,427,343 2,954,710 397
- i. District de Kurnoul.
- Le plus septentrional des Districts cédés, le moins avancé dans les voies de la civilisation, est celui de Kurnoul; c’était un simple fief militaire ou jaghire. Il est le seul qui ne soit pas encore placé sous l’empire de la loi commune et fasse partie des provinces gouvernées arbitrairement sous le titre de non-regalation Provinces.
- Territoire et population.
- Superficie....................... 849,002 hectares,
- Population....................... 273,190 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares . . 322
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- Voilà certainement un des districts les moins peuplés de l’Inde; il est aussi l’un des plus pauvres, car il ne payait encore à la Compagnie, il y a sept à huit ans, que 2 5 centimes par hectare, y compris les terrains non cultivés.
- Kurnoul, chef-lieu du district, compte approximativement 20,000 habitants; la ville s’élève sur la rive méridionale de l’importante rivière Tongaboudra, à quelques lieues au-dessus du confluent de cette rivière avec le grand fleuve Kistna.
- Situation géographique : latitude, i5° 5o'; longitude, 75° 45' à l’est de Paris.
- La rivière Tongaboudra sépare le district de Kurnoul des États du Nizam, souverain d’Hyderabad.
- 2. District de Bellary.
- Au sud-ouest du district de Kurnoul se présente immédiatement celui de Bellary, plus peuplé, plyjs étendu, plus important à tous égards.
- Territoire et population.
- Superficie.................... 3,i34,i59 hectares.
- Population.................... 1,229,599 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares... 392
- C’est, à peu de chose près* la densité de la population dans le royaume d’Espagne, moindre que celle de presque tous les Etats de l’Europe occidentale.
- Bellary. — Cette ville n’est pas seulement le chef-lieu dun district, elle est de plus la capitale de tous les Districts cédés.
- Situation géographique : latitude, i5° 5'; longitude, 74° 39' à l’est de Paris.
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- La position militaire de Bellary est digne d’attention. Au milieu d’une vaste plaine, située à 487 mètres au-dessus du niveau de la mèr, surgit un immense rocher granitique, lequel s’élève sur la plaine à 13o mètres de hauteur; le sommet de ce rocher est occupé seulement par une prison d’Etat, que gardent quelques soldats. Au pied du prodigieux massif on a construit le fort inférieur, que défend un rempart de granit et qu’entoure un chemin couvert; là sont érigés l’arsenal, les casernes d’un régiment d’artillerie et les magasins de la guerre, qui contiennent le matériel complet d’une division militaire comprenant les Districts cédés joints au royaume de Mysore.
- A partir de l’année 1816, on a fait sortir de l’enceinte fortifiée tous les indigènes qui l’habitaient, en les indemnisant, pour les transplanter dans une ville nouvelle et fort voisine. Vingt ans plus tard, cette population, très-favorablement placée pour le commerce, s’élevait à 20,000 «âmes, nombre qui doit beaucoup s’accroître.
- Au sud-ouest du fort est établi le cantonnement central de la division, avec ses casernes, ses bazars, etc. C’est un des plus grands et des plus beaux de l’Hindoustan.
- Du côté du nord, le district de Bellary, comme celui de Kurnoul, est séparé par la Tongaboudra des États du Nizam d’Hyderabad; du côté de l’ouest, il touche au riche pays de Dharwar, à travers lequel il pourrait communiquer avec la mer. La distance, à vol d’oiseau, de Dharwar à Bellary, n’excède pas cinquante lieues.
- 3. District de Kuddapah.
- Ce district s’étend au sud-est des deux précédents, et, comme on va le voir, par rapport à son étendue, il est le plus peuplé des Districts cédés.
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- Territoire et population.
- Superficie..................... 3,444,182 hectares.
- Population..................... 1,451,921 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares. . 421
- On a bâti Ktiddapah sur les bords de la rivière Bo-sawumka, à deux lieues seulement de la rivière Penâr
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- septentrionale; dans le voisinage, on a placé le cantonnement militaire, qui n’est pas sans importance.
- Situation géographique : latitude, i4° 28'; longitude, y6° 3 2' à l’est de Paris.
- Chemin de fer de Madras à Bombay. — Un chemin de fer partant de Madras, à quarante-deux lieues de cette ville, passe auprès de Kuddapah, dont il accroîtra la prospérité. Un embranchement essentiel doit conduire à Bel-lary pour unir le chef-lieu de la Présidence avec le grand centre militaire des Districts cédés.
- Faisons remarquer que Kurnoul et Bellary appartiennent à la contrée productrice du coton, qui se prolonge de l’est à l’ouest jusqu’à Dharwar et à Belgaum.
- S’il est possible de rendre navigables dans la majeure partie de leur parcours les fleuves Penâr et Kistna, comme l’entreprend la puissante Compagnie des irrigations et de la navigation, c’est par ces voies navigables qu’il deviendra le plus avantageux de conduire à la mer les cotons des Districts cédés.
- La mort de sir Thomas Munro et les honneurs décernés à sa mémoire dans les Districts cédés.
- Fidele à notre système de rendre un pieux hommage d mémoire des hommes éminents qui se sont montrés
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- les bienfaiteurs des peuples dont ils ont été les gouverneurs, nous devons payer une ample dette à l’administrateur qui commença la régénération des Districts cédés* nous, avons fait voir comment il a su les tirer de l’anarchie et les régir avec autant d’humanité que de justice.
- Un quart de siècle après avoir rendu ces premiers services, sir Thomas Munro devint gouverneur de la Présidence de Madras, ce qui lui permit de répandre sur les trois Districts d’importants et nouveaux bienfaits. Au bout de huit années, arriva le terme naturel de ses hautes fonctions; avant de quitter l’Inde pour toujours, il voulut dire un dernier adieu aux amis qu’il possédait chez ses anciens, administrés les plus chéris.
- Quand il entreprit ce voyage, dans les premiers jours de 1827, il jouissait de la santé la plus parfaite et ne fut pas arrêté par la nouvelle que le choléra s’était déclaré sur la route qu’il voulait parcourir. Entouré d’une faible ^escorte, il arrive à Gonty, cantonnement militaire; là, pour la première fois, l’épidémie pénètre dans son camp.
- Le jour même de son arrivée, il avait appris avec bonheur, en interrogeant les cultivateurs, à.quel point leur sort s’était amélioré. Ensuite, il avait traité des affaires de finance avec le collecteur du district, quand tout à coup la maladie lui fit sentir un premier et faible symptôme; bientôt son état s’aggrava avec une extrême rapidité. Avec les années, il avait perdu par degrés la sensibilité de l’ouïe ; lui-même fit remarquer aux amis dont il était entouré que chez lui le sens de l’ouïe semblait recouvrer sa puissance, en même temps que sa vue s’affaiblissait. Ces paroles furent les dernières qu’il fit entendre, et peu d’instants après il expira.
- Cette mort si soudaine fut le sujet d’une douleur non moins vive chez les indigènes que chez les Européens;
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- le deuil était universel, parce que l’homme ainsi regretté s’était fait des obligés et presque des amis personnels de tous ses administrés, pendant cinquante années de paix et de guerre, à travers les alternatives des bons et des mauvais jours.
- Chez les Européens et chez les natifs, chacun regardait sa mort comme une perte de famille, autant et plus encore qu’une perte nationale.
- Les habitants des Districts cédés, afin d’honorer sa mémoire, résolurent d’ériger par souscription publique une maison hospitalière, une Choultry, qui porterait son nom et serait placée sur la route de Gonty, lieu de sa mort, et non loin de son tombeau. Ils voulurent que cet asile fût utilement décoré par un magnifique bosquet d’arbres fruitiers et qu’il fût ouvert à l’hospitalité. Pour compléter l’œuvre de la reconnaissance, l’autorité de Madras fit les frais d’un réservoir d’eau pure, qui servirait à désaltérer les voyageurs accueillis sous le toit de la Choultry Munro et qui répandrait la fraîcheur sur la végétation circon-voisine.
- Une dotation fut constituée, afin de solder les serviteurs nécessaires pour prendre soin de l’établissement et veiller au tombeau qui reçut la dépouille mortelle de l’homme d’Etat à jamais regretté. Nous trouverons à Madras, non pas un plus touchant, mais un plus éclatant hommage rendu pour honorer sa mémoire.
- Existence corrélative des indigènes et de sir Thomas Munro.
- Ce qui caractérise cet ouvrage, c’est qu’en l’écrivant nous avons voulu, non pas offrir une abstraite théorie sur les progrès de l’Inde, ses peuples et ses arts, mais faire connaître les hommes qui ont influé sur cette prospérité,
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- tels qu’ils ont été dans leur vie et leurs actes importants. Sous ce point de vue, nul ne mérite notre étude autant que l’homme supérieur dont nous venons de rappeler la mort inattendue et les regrets profonds quelle a causés.
- Depuis le jour où l’aspirant au dernier grade de l’armée arrivait pauvre à Madras jusqu’à cette fin du gouverneur de trente millions d’hommes, il s’est écoulé quarante-sept années, pendant lesquelles il a servi les intérêts et développé le bien-être non-seulement des Européens, mais surtout des indigènes, qui l’ont aimé comme un père. Redire sa vie et ses services, c’est expliquer leur sort pendant près d’un demi-siècle; chose admirable! la biographie d’un homme devient celle des populations mêmes au milieu desquelles il a vécu, administré et combattu.
- En 1 y 61 naissait à Glasgow Thomas Munro, fils d’un commerçant honnête. Il recevait une forte éducation dans ce célèbre collège, qui comptait parmi ses professeurs : Adam Smith, préparant déjà ses titres à la renommée; Blake, l’illustre chimiste, qui jouissait de toute sa gloire; et James Watt, qui, chargé de raccommoder un petit modèle de machine à feu d’après Newcomen, commençait par créer la théorie de la vapeur. A dix-huit ans, Munro finissait ses études, au moment où son père voyait sa fortune perdue par suite des triomphes qu’obtenaient les colonies anglo-américaines révoltées.
- Des amis officieux obtiennent pour son fils une humble place de cadet dans les troupes anglaises de l’Inde; il s’embarque sur un des grands vaisseaux de la Compagnie, et, pour payer son passage, il sert en qualité de matelot. U débarque à Madras et s’estime trop heureux d’obtenir des appointements bornés alors à 5o francs par mois.
- Après avoir payé bravement de sa personne dans la guerre contre le sultan Haïder-Ali, au bout de six ans
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- Munro sort de cette misère; il devient simple lieutenant d’infanterie. Aussitôt il fait deux parts de sa solde, et la première est pour sa mère.
- Dans sa dixième année de service, il écrit à l’une de ses sœurs : «Pour modérer vos imaginations sur le luxe de l’Orient, je voudrais que vous fussiez témoin de la position désespérée des vieux garçons, officiers subalternes dans l’infanterie. Vous pensez peut-être qu’ils mènent cette vie de satrape que l’on vous représente au théâtre. Vous croyez que moi, par-dessus tous les autres, j’étale un luxe prodigieux, que je sors accompagné d’un essaim d’esclaves, monté sur un éléphant, assis sur un trône ambulant et sous un dais aérien, drapé que je suis dans l’or et la soie, inondé de gaze, et ne respirant qu’un air embaumé, rafraîchi par les éventails dorés de mes serviteurs!
- «En réalité, ma couche royale est le plus modeste paillasson. Quand je vais à la promenade, je porte un vieil habit râpé, qui cache à peine les fissures de ma chemise, assez mesquinement raccommodées. Jamais, avant de venir ici, je n’avais connu la faim, ni la soif, ni la fatigue, ni la pauvreté; de ces quatre souffrances, j’ai souvent éprouvé les trois premières, et la quatrième est restée mon inséparable compagne. » Munro n’a garde d’ajouter que s’il eût mené la vie d’un froid égoïste, ne réservant rien pour sa famille, il aurait eu non pas le luxe, mais du moins la modeste aisance et le confortable d’un officier immédiatement au-dessous du rang de eapitaine.
- Dès 1790, il faut voir comment ce lieutenant, qu’assiègent ainsi les besoins matériels, étend fièrement ses regards et montre déjà sa rare perspicacité en appréciant la valeur relative des trois souverains indigènes dont les Etats emprisonnaient les deux Présidences de Madras et de
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- Bombay. Il soumet à son examen Tippou, sultan de Mysore, le Peschwa des Mahrattes et le Nizam du Deccan. Il s’indigne d’une politique méticuleuse avec excès -, il voudrait que l’on commençât, et sans retard, une guerre de renversement contre le récent empire mysorien, l’ennemi mortel des Anglais. Il fait voir en quoi cet État musulman, accru par des conquêtes incessantes, est incomparablement plus redoutable que l’Etat mahratte. « Le premier, dit-il, présente à la fois l’autocratie la plus simple et la plus despotique de la terre; toutes les parties du gouvernement ont la régularité, l’ensemble et la force d’impulsion créés par le génie d’Haïder-Ali, son fondateur. Là, toute prétention qui s’appuie sur la haute naissance est aussitôt repoussée; les anciens chefs indépendants ont été détruits, chassés ou domptés; une même justice, inflexible, pèse sur chaque classe; l’armée, nombreuse, est vigoureusement disciplinée ; presque tous les hauts emplois sont donnés à des hommes tirés de l’obscurité, mais qui payent sans marchander de leur personne : ce qui donne, dit-il, à ce gouvernement une énergie sans exemple dans l’Inde. Tippou possède une armée de 110,000 hommes; il fait pratiquer avec la plus grande ponctualité les enseignements de la tactique européenne. Il a rédigé lui-même un manuel d’exercices, Munro se l’est procuré, pour initier son état-major A toutes les manœuvres pratiquées en Occident, ainsi qu’à quelques autres inventées par lai : dans ce livre, il expose les préceptes nécessaires pour marcher, camper et combattre. A tous ces apprêts extraordinaires ajoutez que Tippou-Sahib est un fanatique, passionné pour une religion qui fait consister le bonheur de ses élus dans la destruction des autres croyances. »
- C’est au fond d’une obscure garnison, c’est dans une lettre à son père, qui n’était pas destinée à voir le jour,
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- que nous trouvons cette appréciation si remarquable au double point de vue militaire et politique ; dans la même lettre, il fait connaître, avec non moins de supériorité, la confédération mahratte et ses sources de faiblesse.
- Bientôt la guerre éclate entre les Anglais et le sultan Tippou; Munro juge le sultan sur les champs de bataille avec la même profondeur qu’il avait développée lorsque le voile de la paix laissait tout à deviner.
- On devait tôt ou tard appeler à l’état-major général un olficier d’un si rare mérite; il avait senti l’importancè de se rendre familiers Thindoustani et le persan, parlés dans les cours indo-musulmanes. Il doublait par là l’efficacité de ses moyens comme militaire et comme interprète.
- La paix conclue, la Compagnie s’estime heureuse de faire entrer cet officier dans l’administration d’une des conquêtes faites sur le sultan. A cette époque, il rend les services, si distingués, que nous avons fait connaître au sujet du pays de Baramahâl (voir pages 5oh et suiv.).
- En 1796, le Peschwa des Mahrattes meurt et sa succession est sur le point de mettre en feu le midi de l’Inde. Aussitôt Munro discerne avec sa perspicacité accoutumée le véritable intérêt britannique; il montre le but vers lequel on doit tendre. Prévision singulière! les mesures qu’il suggère de prime abord sont précisément celles que prendra, quatre ans plus tard, le marquis Wellesley pour tirer parti des victoires qu’aura su préparer ce politique incomparable. Ecoutons Munro, simple capitaine détaché de l’armée afin de remplir un emploi financier, et s’élevant par ses méditations à la hauteur d’un homme d’État :
- «Nous devrions souhaiter la subversion totale et des Mahrattes et du sultan de Mysore, même quand nous n aurions à recueillir aucun débris de leur héritage. Certes d ne nous est pas indispensable de rester spectateurs
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- inactifs et désintéressés; nous pourrions nous assurer une importante part dans la dépouille des belligérants, si, lorsque arrivera la chute de Tippou, nous obtenions seulement le bas pays qui borde la mer occidentale. »
- Il voudrait qu’on se réservât la province du Malabar, le district de Seringapatam et celui de Bangalore, en y joignant les territoires situés entre ces districts et les possessions anglaises. «Par ces acquisitions, dit-il, notre pouvoir serait bien plus augmenté que ne pourrait letre celui des Mahrattes par l’acquisition de tout le reste du royaume de Mysore. En effet, ce qu’on appelle des barrières naturelles, ou rivières, ou montagnes, a rarement arrêté des ennemis entreprenants. Les meilleures barrières sont des postes avancés desquels il soit -aisé d’assaillir l’ennemi et de pénétrer dans son pays; or Bangalore et Seringapatam sont excellents pour conduire à ce but.
- « La balance du pouvoir devrait être établie d’après les mêmes principes, en nous rendant nous-mêmes si puissants qu’aucun de nos voisins n’ait plus la témérité de nous troubler. Gela fait, leurs luttes intérieures et leurs révolutions ne devront plus en rien nous préoccuper. »
- Eh bien! parmi les dépouilles de Tippou, le Malabar, Seringapatam et Bangalore sont précisément celles qu’en 1799 et 18oo le marquis VVellesley s’est empressé de réserver pour la part léonine de la Compagnie des Indes.
- Munro devine déjà la suzeraineté que doit exercer fAngleterre sur l’Hindoustan tout entier. Avant l’arrivée du grand politique, avant qu’on ait dans l’Hindoustan la moindre nouvelle d’une expédition française en Egypte, il écrit ces lignes mémorables (21 septembre 1798):
- «L’unité, la régularité, la stabilité de nos gouvernements dans l’Inde britannique, depuis qu’on les a tous placés sous la suprématie du Bengale et notre grande
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- force militaire, nous donnent dès à présent une supériorité si complète sur les pouvoirs toujours changeants et toujours chancelants des princes natifs, que, si nous saisissons les temps et les occasions, en faisant de nos ressources un usage vigoureux, nous pourrons, sans beaucoup de périls ni de dépense, étendre notre domination; nous le pourrons dans un prochain avenir sur une vaste partie de la péninsule. Notre premier soin devrait être la destruction complète de Tippou-Sahib (dont la décadence rapide n’est encore soupçonnée de personne autre que Munro). Nous n’avons à renverser ni lois ni constitutions antiques. Chez ce sultan, tout est nouveau; chez lui, pas d’autre législation que le caprice et l’arbitraire du maître. Nous n’aurons pas un peuple à subjuguer et pas d’orgueil national à briser; nous n’entrevoyons pas même contre nous d’animosités qu’il faille apaiser. Dans l’Inde, il n’existe point de nations différentes, comme nous olfrent en Europe les Français et les Espagnols, les Allemands et les Italiens. Ici, les populations ne composent qu’un même fond de race et de mœurs. Quel que soit leur gouvernement, elles restent hindoues ; il leur est indifférent de vivre sous des chrétiens, sous des musulmans ou sous leurs propres radjahs. Elles ne prennent aucun intérêt aux révolutions politiques. Dans leur pensée, la défaite et la victoire ne les concernent pas; c’est le bon ou le mauvais sort de leurs maîtres : elles n’ont pour ceux-ci nulle préférence, à moins qu’ils ne respectent leur religion ou qu’ils n’allégent leurs impôts. Donc, quand nous voyons un Etat indien qui s’écroule et quand chacun s’apprête à partager ses dépouilles, il est absurde de prétendre que nous seuls ne devrons jamais agrandir nos domaines. » Cest ainsi que Munro repoussait, avec son ardent patriotisme et son instinct supérieur, la vaine théorie du Parle-
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- ment pour interdire l’extension des limites britanniques dans l’immense pays de l’Inde.
- Son regard d’aigle avait rapidement apprécié la soudaine décadence, ignorée en Europe et même en Asie, du gouvernement de Tippou, dont il condamnait la folle ambition. «Toutes ses proclamations, tous ses ordres, disait-il, respirent la haine contre ceux qu’il appelle les Infidèles, les Caffres, c’est-à-dire les Européens; aux Anglais surtout, ce téméraire prodigue à chaque instant l’injure et l’exécration, quand, devenu faible et nécessiteux, il devrait plus que jamais trembler devant la force européenne.
- «Voici comment étaient conduites ses finances. Il avait divisé son royaume, à peine aussi grand que la moitié de l’Angleterre, en trente-sept provinces et douze cents districts ayant chacun son fermier fiscal supérieur, avec un nombre incroyable de percepteurs subalternes, que rien ne pouvait rassasier. Auparavant, il suffisait d’abandonner 20 p. o/o de la perception pour obvier aux non-valeurs; désormais c’était 5o p. o/o! Tippou devinant le génie de certains Etats d’Occident, pour seul moyen de porter remède aux abus, multipliait les fonctionnaires et donnait à chaque province deux intendants, deax rongeurs au lien d’un seul. Dans sa stupide intolérance, il ne voulait que des mahométans pour intendants financiers et pour percepteurs. Il ne daignait pas s’informer, au sujet des collecteurs, si beaucoup d’entre eux ne savaient ni lire, m écrire, ni compter; et trop souvent il les tirait des derniers rangs de la soldatesque, après des revues où leur bonne mine à cheval était un titre au choix qu’en faisait le maître pour des emplois financiers ! Sa prodigalité multipliait aussi le nombre des chefs militaires, quoiquilvit diminuer le nombre de ses soldats; il avait fini par créer 15o généraux pour une armée qui n’excédait pas en troupes
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- régulières 28,000 piétons et 8,000 cavaliers; les rapports officiels indiquaient cependant plus de 3o,ooo des premiers et 12,5oo des seconds. Au contraire, Haïder-Ali, quand il faisait trembler le midi de l’Inde, n’avait pas dix généraux pour commander 4o,ooo cavaliers et 60,000 soldats, tant d’infanterie que d’artillerie.
- «Dans une armée affaiblie à ce point, la solde était de plus en plus arriérée, et lorsque Seringapatam fut prise d’assaut, depuis quatorze mois les combattants n’avaient reçu que de misérables à-compte sur leur solde régulière.
- « Les cruels châtiments que souvent il infligeait, sur les soupçons les moins fondés, avaient mis un terme à toute correspondance privée; ses plus proches parents n’osaient pas s’écrire entre eux et s’envoyaient des messages verbaux quand il s’agissait de leurs affaires personnelles. » On le voit, rien ne manque à cette grande peinture.
- La capitale du sultan prise d’assaut par les Anglais et les dépouilles du vaincu partagées suivant les bases qu’avait préconçues le pénétrant Munro, le marquis Wellesley le nomma Secrétaire de la Commission chargée de réorganiser le royaume de Mysore. Quelque temps après, il reçut l’ordre d’administrer en chef la contrée peu fertile et très-arriérée du Canara, dans le Malabar; c’était l’une des trois acquisitions que la Compagnie des Indes avait laites aux dépens de Tippou-Sabib.
- Administration du Canara. — Munro trouve un pays dévasté par la guerre, et les habitants occupés à relever leurs habitations brûlées. Cependant, ici, fait-il observer, 1 incendie d’un village 11’est pas une aussi grande calamité quon pourrait se l’imaginer; car les maisons de la plupart des habitants sont si misérables, qu’en deux jours de travail un homme et sa famille suffisent pour réparer à peu près le désastre. Chez les classes moyennes, 8 à 10 roupies
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- (2 o à 2 5 francs) défrayeront tout le dommage que la maison et son intérieur auront souffert dans un incendie.
- On avait promis à Munro de le récompenser pour ses excellents services dans le pays de Baramahâl1 ; on n’a pas tenu cette promesse. Comme il 11e faisait point partie du grand service covenanté, il avait contre lui l’administration supérieure des finances : aussi, lorsqu’il reçut la mission du Canara, fut-il traité sordidement au point de vue’ financier.
- L’état moral et politique du Canara n’était pas moins déplorable que l’état physique. Opprimés et pauvres, les chefs du pays avaient appris à tromper : ils s’appliquaient à corrompre toutes les fois qu’ils ne pouvaient voler à force ouverte; les ryots eux-mêmes étaient une race fort turbulente. On s’expliquera de tels faits en se rappelant que ces cultivateurs ont deux fois perdu les conditions avantageuses d’après lesquelles ils faisaient valoir la terre : une première fois, lors de la conquête d’Haïder-Ali; une seconde fois, sous le régime de la Compagnie des Indes. Avant de tomber sous le joug musulman, la redevance foncière n’était probablement pas plus pesante que dans la plupart des pays de l’Europe. Lorsque, vers 1795, les finances de Tippou furent tout à fait dérangées et qu’il ne toucha plus que 5o p. 0/0 des taxes payées par le peuple, les chefs du pays se joignirent aux percepteurs du sultan pour prendre part au pillage, afin de pouvoir retirer 20 à 2 5 p. 0/0 de plus sur la redevance des terres et recouvrer de la sorte une partie des droits qu’ils avaient perdus. C est au milieu de ce chaos qu’il fallait rétablir quelque ordre.
- Munro s’attristait d’aVoir à remplir sa difficile mission dans un pays pour ainsi dire isolé du reste du inonde. «Je
- 1 Munro avait passé sept ans de sa vie à diriger 3’administration du Baia-mahâî.
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- n’ai jamais eu l’idée, dit-il, de passer mes jours sur la côte du Malabar, absolument séparé de la grande scène militaire et politique de l’Inde. Qu’on me laisse retourner en Baramahâl; j’y serai prêt à marcher pour la première guerre, qui ne peut pas être fort éloignée.» Le colonel Wellesley, depuis duc de Wellington, digne de l’apprécier et qui l’aimait, s’efforçait de favoriser ce dessein.
- Ecoutons le récit que fait Munro de sa vie sous la tente, au milieu des cultivateurs qui se plaignent à lui. Sans cesse ils s’écrient : « Nous n’avons pas de blé, pas de bétail, pas d’argent; comment pourrons-nous payer nos rentes ? C’est toujours là leur langage, et tel il doit être. Les gouvernements oppresseurs ayant eu pour unique objet de leur extorquer tout ce qu’ils pouvaient en arracher, leur défense, constamment la même, est d’attester leur indigence, de l’attester dans tous les cas, dans tous les temps. Trop souvent, hélas! avec raison, ils redoutent, s’ils se taisent, qu’on les fasse payer davantage. Je vais donc être persécuté par la fausseté de leurs allégations pendant des mois entiers ; je le serai jusqu’au moment où tous verront que, comptant pour rien leurs vaines paroles, leur silence ne m’est pas un motif de les imposer davantage. »
- Au sujet de ses administrés, il dit encore : « Sur le revenu de leur terre, s’ils mentent toujours, en suivant l’usage pratiqué dans tout l’Hindoustan, ce n’est pas qu’ils soient adonnés par nature au mensonge ; car ils sont simples, inoffensifs, et possèdent en eux autant d’amour du vrai qu'aucune autre race humaine. Mais comme un gouvernement inquisitorial et spoliateur a toujours fouillé dans le fond de leurs affaires pour accroître le fardeau de leurs impôts, ils se croient forcés de nier la vérité sur leur avoir, comme unique moyen de sauver le peu qu’ils épargnent. »
- 1799» Thomas Munro, après vingt ans de services,
- INTRODUCTION. — VI. 37
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- avait été nommé major, grade intermédiaire entre celui de capitaine et de lieutenant-colonel. Bientôt après on l’appelle à l’administration des Districts cédés.
- Lorsque le général Arthur Wellesley, qui portait encore
- le seul nom qu’illustrait son frère, lorsque le futur duc de
- Wellington accomplissait sa glorieuse campagne contre
- les Mahrattes, le major Munro lui procurait avec activité
- tous les approvisionnements que pouvaient fournir les
- districts dont il était devenu l’administrateur. 11 donnait ?
- au général, chose non moins précieuse, d’habiles conseils sur les moyens de conduire une guerre toute spéciale et d’organiser les provinces qui successivement tombaient entre les mains du conquérant. Ces conseils désintéressés d’un simple collecteur de contributions étaient acceptés avec une bienveillance à la fois noble et candide par le futur homme d’Etat qui devait un jour être, avec un extrême honneur, le premier ministre du grand Empire britannique. Non-seulement il accepta les conseils militaires d’un simple major; il fit plus. Après sa victoire d’Assye, remportée par 5,ooo hommes, et non pas tous Européens, contre 45,ooo natifs que commandait le célèbre Holcar, le général Wellesley voulut adresser à son ami Munro la description raisonnée des manœuvres et du combat, en le prenant pour arbitre entre ses envieux et sa victoire. La réponse, vraiment sincère, met en balance avec une parfaite impartialité les critiques et l’approbation; elle finit par ces nobles paroles, qui devaient aller au cœur du héros : « Quoique votre moyen d’attaque ait pu n’être pas le plus sûr, il était sans aucun doute le plus résolu, le plus magnanime; il devait avoir, il eut pour effet de frapper les armées ennemies d’une plus grande et plus durable terreur que n’en aurait produit une victoire gagnée, quelle quelle fût, par le doublement de vos forces,
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- doublement qu’eût procuré la division Stevenson, si voisine de vous, et que vous n’avez pas cru pouvoir attendre. Par là vous avez élevé plus que jamais le caractère militaire clés Anglais, déjà placé si haut dans l’Inde. •>
- Devenu par degrés colonel, administrateur, organisateur et pacificateur de trois provinces successives, le Bara-niabâl, le Canara et les Districts cédés, épuisé par des fatigues surhumaines, Munro pouvait espérer une pension de retraite qui lui permettrait de retourner dans sa patrie et d’y vivre dans une aisance honorable, entouré d’une grande et juste considération.
- Il est encore dans l’Inde en 1806, quand le gouverneur de Madras, lord William Bentinck, ouvre avec lui la correspondance la plus intime sur les suites que pouvait faire appréhender la rébellion de Vellore. Le ferme et sage Munro repousse bien loin toute idée de vaine terreur; en même temps, il couvre de dérision et de honte l’imprudence et la folie de ces ridicules militaires justement flétris sous le nom de Red-tapistes. « Si la grande conception du rasoir expérimental essayée sur la tête des cipayes s’était accomplie sans accident, elle aurait pu ne montrer aux spectateurs qu’une panlomime innocente et niaise, représentée sur un grand théâtre. Mais quand on considère combien d’hommes de cœur ont perdu la vie dans ce jeu puéril et ridicule, qui peut s’empêcher de souffrir pour la dignité de notre caractère national?» On le voit, c’est toujours le même esprit juste, qui pèse avec sagesse, avec profondeur, et les choses et les hommes.
- Dans les premiers jours de 1808, Thomas Munro rentre dans la vie privée; il vient à Londres couler de paisibles jours en ami des sciences, des arts et des grands intérêts publics. Auditeur attentif, il étudie les plus lrnP°rtants débats du Parlement, sans se douter qu’un
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- jour il doive comparaître à la barre d’un si grave tribunal et frapper les plus éminents des juges politiques par les lumières qu’il leur apportera sur l’Hindoustan.
- Dès la fin de 1812 , le Gouvernement préparait les enquêtes nécessaires pour renouveler, en l’améliorant, la Charte qui, de 1813 à 1 833, devait régler la gestion et le gouvernement de la Compagnie des Indes : cette Compagnie créatrice d’un si vaste empire, à laquelle les manufacturiers et les commerçants de la mère patrie voulaient arracher le commerce de la moitié du genre humain.
- Parmi les dépositions où la plus longue expérience était éclairée par la plus haute raison, le Parlement et la nation distinguèrent surtout celles du colonel Thomas Munro, qui pendant vingt-neuf années avait combattu, administré, gouverné dans l’Inde.
- Ce n’était pas seulement contre la Compagnie, accusée de monopole, que les citoyens entreprenaient de faire triompher la liberté commerciale.
- Au lieu de laisser Londres concentrer sur la Tamise la navigation et le négoce des mers orientales, ne valait-il pas mieux appeler à la concurrence tous les autres ports des trois Royaumes, non-seulement pour le départ, mais pour l’arrivée des navires avec des cargaisons publiques ou privées ? Les questions de cet ordre, qui semblent aujourd’hui très-simples et d’une réponse évidente, étaient alors pleines d’incertitude et d’inconnu; dans un mémoire spécial qui résumait ses dépositions, Munro répand sur ce sujet de vives clartés b
- Il envisage avec sang-froid la grave question des exportations, que d’avides espérances grandissaient outre mesure aux yeux des métropolitains intéressés dans les
- 1 Mémorandum on opening the trade with India to the outporls-l’Tel). 1813.
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- fabrications, les armements et les expéditions. Ce n’est pas lui qui veut repousser leurs sollicitations ; il se borne à leur signaler quels obstacles s’opposent et, pour longtemps, s’opposeront à des succès considérables. Chez les populations de l’Orient, il fait voir quelles mœurs, quels usages et quelle absence d’une foule de besoins, à l’égard des aliments, des boissons, des vêtements, des ameublements et de l’habitation, contrarient les vastes alfaires que les Anglais se plaisent à concevoir pour l’échange immédiat de leurs produits.
- Mais cette pauvreté des acheteurs n’est-elle pas née de l’oppression exercée par la Compagnie des Indes? Non, répondit-il avec équité. Dans toutes ces régions, le dé-nûment du foyer domestique est la situation des plus opulents natifs et des moindres particuliers, du plus mince fonctionnaire et d’un vizir chez les princes indigènes; à peu d’exceptions près, les musulmans de l’Indus et du Gange imitent la simplicité primitive des Hindous.
- En présence de telles mœurs, rien n’est plus difficile que d’introduire la consommation des produits étrangers et de l’accroître. En effet, que peuvent les concurrents les plus empressés, quand l’acheteur refuse leurs offres?
- Depuis la plus haute antiquité, par le golfe Persique et par la mer Rouge, les Occidentaux sont allés chercher les mêmes produits de l’Inde, sans parvenir à les payer avec ceux de l’Europe; la nouvelle voie du cap de Bonne-Espérance n’a pas davantage conduit à ce résultat, lorsqu ont paru les navigateurs partis de l’extrême Occident.
- Chose remarquable ! ce sont les envois séculaires de 1 Inde qui figurent parmi les innovations invoquées en J8i2 à titre d’importations libres : la soie grége, le °oton brut et l’indigo. L’Anglo-Saxon réclame à grands C1 is ta faculté de prendre part aux achats, aux ventes, aux
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- transports de la Compagnie avant le moment des véritables besoins; Munro cherche à modérer les impatiences.
- Il considère ensuite la question d’une colonisation européenne, problème dont il signale les obstacles infinis: obstacles qui sont particuliers à l’Inde.
- Tel était le profond et mémorable exposé des difficultés soulevées alors, non point par l’esprit de système, mais par la nature des choses; néanmoins la liberté, conquérante irrésistible, gagnait toujours du terrain. Munro, le premier, faisait remarquer que personne ne contestait aux citoyens anglais la faculté de transporter leurs produits dans VInde; il essayait seulement de modérer les trop rapides espérances et voulait donner de la sagesse aux entreprises.
- La plus vive lumière, et la plus utile, est celle qu’il a jetée sur l’état des personnes et de la propriété.
- Quel autre, à l’égard de ces deux points, pouvait mieux éclairer le Parlement que Munro, qui pendant quatorze années avait tour à tour administré trois provinces de l’Hindoustan P
- Dans un des plus précieux documents qui furent alors publiés, le cinquième rapport sur les affaires de l’Inde, on peut voir quels étaient l’importance et le poids de sa déposition, aux yeux de la Chambre des Communes.
- Une très-grave question était soulevée surtout par Thomas Munro : elle portait sur la condition corrélative des propriétaires et des cultivateurs. Longtemps l’Angleterre avait regardé comme un des actes les plus politiques et les plus bienfaisants la législation aristocratique imposée au Bengale, en 1790, par lord Cornwallis. D’apres cette législation, les zémindars, anciens percepteurs indigènes des revenus du Bengale, avaient été déclarés propriétaires absolus et perpétuels des terres sur lesquelles ils avaient précédemment exercé leurs opérations fiscales-
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- Par Jà le chef de village et les simples cultivateurs, les ryots, se trouvaient dépossédés; ils ne pouvaient plus être comparés qu’à ces laboureurs des trois royaumes, simples journaliers ou tenanciers des grands propriétaires de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande.
- Munro représentait qu’au Bengale les revenus publics n’avaient pas augmenté depuis vingt ans, et qu’on voyait s’accroître, au lieu de diminuer, l’étendue des terrains abandonnés. En même temps il se plaignait que la justice, par ses formes tout anglaises, éternisât les procès. L’organisation des villages, conservée pendant un si grand nombre de siècles sous les Hindous et respectée par les musulmans, avait été renversée par les Anglo-Saxons; les fonctions municipales héréditaires étaient abolies, et les notables des villages étaient dépouillés de toute espèce d’influence et d’autorité.
- On avait paru faire la fortune des zémindars; mais, en les déclarant propriétaires, on se réservait le droit de les exproprier s’ils retardaient d’un seul jour le payement de la rente qu’ils devaient à l’Etat. Quand ils se croyaient abusivement surimposés, ils pouvaient en appeler à l’autorité judiciaire; mais les frais étaient si grands et les procès si prolongés, qu’ils conduisaient finalement à la ruine des infortunés réclamants. En peu d’années, presque tous les zémindars primitifs, que lord Cornwallis avait cru transformer pour toujours en aristocratie héréditaire, se trouvaient ruinés et dépossédés ; des parvenus, enrichis, endurcis par l’usure, les remplaçaient avec rapidité, et le sort des petits cultivateurs n’en devenait que plus déplorable.
- Aux nouveaux venus le Gouvernement anglais concéda le pouvoir de traiter ces cultivateurs comme ils pouvaient eux-mêmes être traités, et de les expulser sommairement. Sans aucun doute les gens du menu peuple avaient
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- le droit de plaider; mais ils étaient pauvres, et la pauvreté, représentée par leur impuissance, aurait perdu son procès.
- Ce sont les monstruosités d’un pareil système qui se trouvent admirablement exposées dans le rapport de 1813 aux Communes sur les affaires de l’Inde, et qui sont expliquées, répétons-le, d’après les lumières jetées sur un tel sujet par Thomas Munro.
- La Présidence de Madras, qui n’avait pas précipité les réformes, avait, il est vrai, commencé dans les plus anciennes provinces l’introduction des deux autorités distinctes, imitées du Bengale : d’un côté, le pouvoir uniquement judiciaire; de l’autre, le pouvoir purement financier, dépouillé du droit de prononcer sur tous les cas relatifs à la propriété. Mais, pour les provinces les plus récemment acquises, l’Administration hésitait; elle ne s’était pas dissimulé les vices profonds du système Cornwallis,
- C’est en de telles circonstances que sir Thomas avait été successivement chargé d’administrer les nouvelles conquêtes, le Baramahâl, le Canara, les Districts cédés, et l’on a vu dans quel esprit généreux sa haute raison les avait régies. Il réunissait tous les pouvoirs civils en sa personne et rendait superflu l’envahissement du pouvoir judiciaire traînant à sa suite les procès ruineux, interminables, et des sentences fatales aux petits cultivateurs.
- Une déplorable expérience justifia les appréhensions de Thomas Munro; car, peu de temps après son départ, on généralisa dans la Présidence de Madras le double système fiscal et judiciaire. La répression effective ne fonctionna plus comme par le passé, et les crimes se multiplièrent avec une rapidité vraiment effrayante.
- La mère patrie s’égarait dans les rapports intéresses des principaux chefs ministériels de l’Inde; on n’y parlait que de la prospérité croissante d’un pays où tant de
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- districts éprouvaient de telles souffrances et succombaient sous de telles calamités! Enfin, les autorités de la métropole commencèrent à s’inquiéter du sort des pauvres indigènes et de la responsabilité qui pesait sur elles; on consulta quelques actes officiels envoyés depuis des années par des juges et des collecteurs, actes qui n’avaient pas toujours passé la vérité sous silence. A la même époque, des fonctionnaires éminents, tels que celui dont nous retraçons la carrière, élevaient la voix au milieu de Londres et jusqu’à la barre de la Chambre des Communes.
- La lumière se fit. Une Commission royale d’enquête fut instituée, afin d’aller à Madras constater le sort du peuple indigène et proposer les meilleurs remèdes ; le colonel Thomas Munro fut choisi pour la présider.
- Dans Madras, cependant, le bruit se répandait que la Compagnie des Indes voulait non pas corriger, mais supprimer en entier le pouvoir des juges européens; cette rumeur acquit plus de consistance aussitôt qu’on sut quel était le président des Commissaires choisis pour élucider une pareille question. Le corps entier des civiliens cove-nantés pour la partie judiciaire se proposa de résister par intérêt, par orgueil et, chez les meilleurs d’entre eux, par le sentiment de leur dignité, qu’ils croyaient offensée. Tout dès lors allait tendre à neutraliser, par des obstacles infinis, la Commission réformatrice. Elle n’avait que trois ans pour approfondir toutes les questions, suggérer les mesures à prendre et les moyens de faire face aux difficultés... Le système ryotwari, défendu par Munro, établit en principe : que, de toute antiquité, ni 1 État ni les zémindars n’ont été les propriétaires du territoire; que, dans l’Inde, il y a toujours eu des possesseurs lie biens-fonds à titres aussi divers qu’on en voit aujour-(lbui dans l’Europe; et qu’enfm, pour la plupart des cas,
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- la majeure partie des terres appartenait au cultivât grand ou petit : ail ryot.
- Voilà les droits qu’on aurait dû respecter partout où la constatation n’en était pas impossible. Gouverner un peuple arriéré conformément à des lois ayant quelques défauts, mais chéries et comprises par les administrés, vaut mieux cent fois que contraindre ce même peuple à subir d’autres institutions, fussent-elles jugées meilleures par le conquérant, quand elles sont repoussées par ce qu’il appelle si lestement l’ignorance et les préjugés des conquis. On devait respecter les zémindars existants, si leurs droits étaient justifiables; mais pour tout le reste de la nation, il fallait que ce fût au collecteur britannique à traiter directement avec les municipalités rurales et les simples ryots sur la redevance de chacun à titre de propriétaire. On pouvait aussi revenir sur la question originelle des sommes perçues par le zémindar, afin de payer la taxe territoriale , sans léser en rien ce personnage, mais sans lui livrer aveuglément les biens de tout un peuple.
- On obtenait l’avantage, ici de conserver, là de faire revivre les institutions indigènes des villes et des villages; en même temps, on remettait en exercice les juiys indigènes, si peu connus et si dignes de l’être, appelés les Panchayats. On trouvait ainsi le meilleur moyen, avec un très-petit nombre de conquérants étrangers, de gouverner un peuple immense, en perfectionnant peu a peu, sans rien détruire et d’un consentement mutuel, ce que renfermaient d’imparfait les institutions révérées et chéries pour leur antiquité même.
- Voilà ce qu’on pouvait, ce qu’on devait faire dans le Baramahâl, le Canara, les Districts cédés et toutes les provinces où ces institutions n’avaient pas encoie ete détruites par la faux empressée des réformaient s. Les
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- travaux de la Commission d’enquête, conduits dans un tel esprit, n’avançaient qu’à travers des obstacles infinis.
- Interruption occasionnée par la guerre des Pindarries. — Au moment où le colonel Munro s’efforce d’aplanir les plus graves difficultés, des masses de cavaliers déprédateurs, connus sous le nom de Pindarries, ramas de tous les bandits des pays subjugués par la Compagnie des Indes, se mettent à ravager le centre de l’Hindoustan. Les chefs mahrattes, à condition que leurs États seront respectés et qu’ils recevront une part du butin, les protègent; le mal reflue sur les provinces anglaises, qui subissent des pertes inexprimables. Alors, la Compagnie reconnaît qu’il faut entreprendre une guerre générale contre les Pindarries et les Mahrattes, pour faire disparaître le plus grand fléau des nations indo-britanniques.
- Deux armées agissent de concert : la première dirigée par le gouverneur général, lord Hastings, lieutenant illustre de Wellington; la seconde, par le commandant en chef des forces de l’Inde. Tous les colonels de la division de Madras obtiennent des missions de guerre ou des commandements, et le seul colonel Munro ne peut en obtenir aucune; c’est un moyen de le punir du bien qu’il avait voulu faire aux indigènes. Heureusement, enfin, le Gouvernement de l’Inde le pressa d’administrer un territoire cédé depuis peu par le Peschwa des Mahrattes : c’était le pays de Dharwar, qui nous a si souvent occupé.
- Administration guerrière du Dharwar par le colonel Thomas Munro.
- Il part avec l’autorité qu’on lui confère sur une brigade campée si loin de son territoire, quelle ne peut se joindre a lui. Il s’établit à Dharwar, séparé par une énorme distance des deux armées qui marchent sur le Deccan. Ce-
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- pendant les événements se précipitent; la lutte s’établit entre le Résident Mounlsluart Elphinstone et le Pesclnva des Mahrattes. On s’adresse à l’énergie de Munro, qui n’a sous la main que cinq compagnies de cipayes, un escadron de cavalerie et deux pièces de campagne. Aussitôt il appelle à lui les indigènes, qui tous savent ses bienfaits, et rien qu’en le voyant leurs cœurs sont à lui ! Il ne craint pas d’armer ses nouveaux administrés, et de les faire commander par les officiers du revenu public. A leur tête, il se précipite contre cette multitude de forbans dont les forteresses bordent les deux rives du fleuve Kistna. De ces forteresses, il en contraint à se rendre ou prend d’assaut plus de vingt-cinq. Il aura bientôt à soutenir des combats en rase campagne; mais heureusement sop faible corps est doublé par un secours venu clés Districts cédés, dont il est resté l’idole. Avec de si faibles ressources, il s’avance et remporte la victoire, en bataille rangée, contre onze mille Mahrattes : soldats., réguliers réunis pour l’écraser. A mesure qu’il conquiert un nouveau pays, il l’organise et soulage les vaincus; il règle avec modération les revenus publics, et parvient à les modérer, comme au sein d’une paix profonde.
- En célébrant de tels services, l’équitable, le célèbre général sir J. Malcolm s’empresse d’en faire au gouverneur suprême l’éloge le plus mérité. Il appelle leur auteur an homme extraordinaire; homme dont il apprécie, en juge compétent,'le rare génie pour la guerre. «Son plan, dit-il, à la fois simple et grand, est si nécessairement justifié par le succès, qu’un esprit tel que le sien a pu seul l'avoir imaginé. Il transforme en combattants les conquis, nos sujets d’hier! et ceux-ci prennent les armes pour jouir d’un gouvernement nouveau qui, dans les mains dun pareil chef, devient l’un des meilleurs de la terre, onc oflhe
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- lest of the ivorld. Certainement sa popularité le conduit à la victoire; mais cette popularité jaillit de l’expérience, éprouvée si longtemps par les peuples hindous, de ses talents, de sa justice et de ses bienfaits; elle s’appuie précisément sur la double base dont s’enorgueillira tout homme qui pourra réunir à l’habileté la vertu. »
- L’éloquent Georges Ganning demande à la Chambre des Communes un vote d’actions de grâces en l’honneur des deux armées indo-britanniques, pour les batailles mémorables qu’elles viennent de gagner contre les Pin-darries et les Mahrattes. A côté de ces grands faits d’armes, il ne craint pas de placer, et très-haut, les triomphes d’une colonne, faible par le nombre, mais rendue puissante et glorieuse par les succès obtenus, et par le génie de l’homme d’Etat —G. Canning honore de ce titre le général Thomas Munro — qui l’a conduite à la victoire.
- Tandis que ce guerrier, incomparable pour sa force dame et pour ses travaux prodigieux dans les veilles du cabinet, se prodiguait aussi dans les marches et les combats, une ophthalmie l’affligeait à tel point qu’il dut renoncer au commandement qu’il venait d’illustrer par la victoire. Il revint en Angleterre, lorsque finissaient les trois années de sa mission, honoré par les regrets universels des Européens et des indigènes, dans les provinces, mahrattes, les Districts cédés, et jusque dans Madras, où tant de méfiances intéressées avaient à l’avance calomnié ses plus pures intentions et paralysé ses idées de réformes.
- Le général Munro, gouverneur de la Présidence de Madras.
- Il ne fut pas longtemps à Londres sans que le Gouvernement et la Compagnie s’accordassent à lui décerner le gouvernement de la Présidence de Madras, où, comme
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- magistrat suprême, il pourrait généraliser tout le bien praticable dont il avait donné l’exemple pendant sa longue carrière. Il ne put pas refuser; et pendant huit ans, à partir de i820, il remplit cette grande mission, en déployant la supériorité du talent et la rare vertu dont sa vie avait été le double témoignage incessamment manifesté.
- Lord Héber, que le morose Jacquemont accusait de tout aduler, hommes et choses, n’a pourtant cité comme les seuls qui, dans l’Inde, aient réuni les suffrages de toutes les races et de toutes les classes, que trois grands fonctionnaires : Mountstuart Elphinstone, sir John Malcolm et sir Thomas Munro. Voilà trois éloges aussi beaux, aussi mérités qu’ils étaient rares ; et la postérité les ratifie.
- COLONIE FRANÇAISE DE PONDICHERY.
- En 1683, M. François Martin, alors administrateur de la Compagnie française des Indes orientales, fonda la colonie de Pondichéry, sur un petit territoire acheté du prince indigène qui régnait dans cette partie du Carna-tique; il entoura de modestes remparts un comptoir central admirablement situé sur le littoral, et, par le commerce, il sut le rendre prospère.
- Situation géographique : latitude, 11° 55' à5"; longitude, 770 31' 3o" à l’est de Paris.
- La colonie, prise par les Hollandais en 1 695, nous fut restituée^ deux ans plus tard, lors de la paix de Rys-wick; l’administrateur éminent qui l’avait lait naître devint gouverneur général des établissements français dans l’Inde, lesquels se multipliaient à mesure que nos transactions devenaient plus étendues et plus fructueuses.
- Les Anglais, en 1748, amenant sur une forte escadie des troupes nombreuses, attaquent Pondichéry. Apres qua-
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- rante-deux jours de tranchée ouverte, un grand homme, Dupleix, alors gouverneur général, oblige ses adversaires à lever le siège; un tel succès le couvre de gloire.
- A parlir de 1746, l’éminent politique avait obtenu que ' l’empereur de Delhi lui conférât le titre de Gouverneur du Carnatique; il joue, pendant dix ans, le rôle de protecteur pour le Soubah du Deccan et le nawab d’Arcot; ce dernier devient son tributaire. Dupleix étend le gouvernement des Français, sur deux cents lieues de littoral et porte nos revenus nets à 20 millions par année.
- Une triste série de malheurs et l’abandon presque complet de notre colonie par le Gouvernement métropolitain nous firent perdre cette puissance, alors sans exemple dans l’Inde. On commit la faute énorme de rappeler Dupleix pour le remplacer par l’incapable Lallv-Tollendaî : dès cet instant tout fut perdu.
- Nous n’écrirons pas ici la suite des infortunes et les vicissitudes de Pondichéry, qui, prise à chaque guerre nouvelle contre les Anglais et restituée à chaque nouvelle paix, nous fut rendue pour la dernière fois en 1816.
- Mentionnons avec un juste plaisir M. le vicomte Desbas-sayns de Richemont, nommé dix ans plus tard gouverneur de Pondichéry; entre autres bienfaits, la colonie lui doit une création industrielle qui fixera notre attention.
- De 182g à 1835, les établissements français ont été gouvernés avec autant d’habileté que d’aménité par l'éminent capitaine de vaisseau M. de Mélay, que sa santé délicate éloignait de la mer; ceux qui, comme moi, furent ses appréciateurs et ses amis le regretteront sans cesse.
- Aujourd’hui le territoire de Pondichéry comprend trois districts, qui sont ceux de la ville même au centre, de Bahour au sud et de Villenour au nord.
- Un rare mérite de Martin, lorsqu’il fonda Pondichéry,
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- fut d’avoir discerné sur toute la côte la rade foraine où les navires peuvent stationner avec le moins de danger. Elle a deux mouillages : l’un présente des profondeurs de 6 à 12 mètres; l’autre, de i4 à 18 mètres. Le premier suffit et au delà pour le cabotage; le second est capable de recevoir, en nombre illimité, des bâtiments du tirant d’eau le plus considérable.
- A Pondichéry, le ressac de la mer est moins violent et l’atterrissage moins dangereux qu’à Madras. On a le projet de construire un embarcadère qui s’avancera suffisamment pour que les navires, soit pour charger, soit pour décharger, puissent l’accoster lors des beaux temps.
- Territoire et population.
- Superficie......................... 29,069 hectares.
- Population........................ 126,623 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares.. 4,365
- 11 faut aller jusqu’à la Chine avant de trouver une telle agglomération d’habitants sur une même étendue de territoire. Elle est d’autant plus remarquable que 20,01 5 hectares seulement sont en culture, le reste étant occupé par les voies publiques, les monuments, les eaux et les terres encore infertiles, faute de moyens de les arroser.
- Faisons observer au lecteur que le pays de Sud-Àrcot, qui de tous côtés circonscrit notre colonie, ne nourrit pas, à beaucoup près, autant d’habitants par mille hectares; il présente même aujourd’hui de grands espaces vacants où pourraient être reçus de nouveaux cultivateurs. Eh bien! cet attrait n’excite pas les ryots indo-français à desserrer leurs rangs pour aller si près solliciter des terrains à cultiver ou des industries à professer, et pour vivre moins à l’étroit au sein du grand empire limitrophe.
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- Il faut songer que le territoire de Pondichéry n’est séparé du territoire britannique, en beaucoup d’endroits, que par un filet d’eau qui coule à peine en été et, dans les autres parties, que par les bornes de champs qui n’ont aucune clôture. Si nos concitoyens hindous trouvaient moins de facilités pour vivre au milieu de nous, s’ils se croyaient plus malheureux que leurs voisins, un seul pas leur suffirait pour émigrer. Puisqu’ils préfèrent rester dans notre colonie, quoiqu’ils y soient cinq fois plus agglomérés qu’on ne l’est dans l’Arcot, concluons qu’ils se trouvent plus fortunés à tous égards, et qu’ils savent apprécier le bonheur que nos douces lois leur assurent.
- Lorsque nous voyons nos établissements de l’Inde orientale, après tous les malheurs que nous avons éprouvés dans cette partie du monde, se relever avec tant d’énergie et prospérer à ce point, est-il possible d’affirmer, comme le font les détracteurs de l’habileté française, que nos compatriotes sont partout incapables de coloniser?....C’est la persuasion contraire que nous éprou-
- vons; et ce sentiment, ici, va jusqu’à l'admiration.
- Améliorations récentes apportées par la métropole au sort des Indo-Français. — Signalons la part qui revient à la mère patrie dans les mesures qu’on a prises depuis quinze ans pour le bonheur des indigènes. Trois fois , dans ce court intervalle, le Gouvernement a répandu ses bienfaits sur les cultivateurs indo-français.
- La première fois, et la date en est remarquable, dès le Si décembre 1851, le chef de l’État recommande aux administrateurs coloniaux d’examiner les questions qui peuvent conduire à l’amélioration du sort des cultivateurs dits adamomiens : tenanciers des terres de l’État.
- La seconde fois, cette même bienveillance a pour effet, par arrêté du 19 février 18 5 3, d’opérer sur les impôts
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- fonciers, clans la colonie, des remises qui s’élèvent, suivant la nature des possessions, depuis 2 3 jusqua 5o pour cent. Le principe qui préside à ces grands bienfaits est de réduire la rente officielle établie sur les terres au simple quart des produits bruts; c’est d’après cette proportion, vrai-ment modérée, qu’on établira les redevances futures pour les champs domaniaux dont les Indiens voudront entreprendre le défrichement et la fécondation.
- La troisième fois, et par le bienfait le plus signalé, les cultivateurs, vraiment réhabilités, sont reconnus propriétaires du sol qu’ils occupent de père en fils : droit primordial et sacré dont les avait dépouillés la conquête musulmane. Nous allons citer textuellement cet acte dont les Indo-Français resteront à jamais reconnaissants :
- Décret impérial de 1854. — «Considérant qu’aux «termes de la législation en vigueur dans l’Inde les dé-«tenteurs des terres, dans les trois districts de Pondi-«chéry, n’en sont pas les propriétaires incommutables, «et qu’ils ne tiennent que de l’usage l’exercice incom-«plet des droits attachés à la propriété du sol; consi-« dérant que la reconnaissance expresse du droit de «propriété peut seule attacher le cultivateur au sol et « donner à la terre toute sa valeur productive : Ar-«ticle ier. A Pondichéry et dans les districts qui en dé-« pendent, les détenteurs actuels du sol, à quelque titre «que ce soit, qui- acquitteront l’impôt réglementaire, «sont déclarés propriétaires incommutables des terres « qu’ils cultivent. »
- Progrès futurs les plus désirables.
- Il faut bien nous garder de croire que l’agriculture et les arts de Pondichéry n’aient pas encore à faire de
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- grands progrès du côté des instruments aratoires, des animaux de labour, des etigrais, des assolements et des méthodes de culture. Nous aimerions à voir une Société d’agronomie tenir ses Comices agricoles alternativement dans l’ouest et dans l’est de la colonie. Il faudrait appeler les perfectionnements sur nos industries champêtres, sur l’art de fabriquer l’indigo, le sucre de canne et de palmier. A l’excellence de nos teintureries il faudrait ajouter l’enseignement du dessin, qui féconderait la disposition naturelle des Hindous pour l’élégance des contours et l’harmonie des couleurs. Pourquoi, d’après l’exemple de Madras, nos Hindous n’égaleraient-ils pas ces poteries si renommées par la grâce de leurs formes? Pondichéry devrait être une école de tous les arts élégants qui sourient le plus à l’imagination des indigènes. Qu’on ouvre le magnifique rapport de notre savant confrère le comte de Laborde sur l’application des beaux-arts à l’industrie et sur le génie des Indiens pour cette application : en méditant sur un pareil sujet, on finira par concevoir quel avenir promettent les innovations dont nous montrons ici la perspective.
- Aspect saisissant de la campagne.
- Autour de la cité qui bientôt captivera nos regards figurons-nous un pays agréablement ondulé. Malgré quelques espaces encore incultes et réservés pour les fécondations futures, imaginons un vaste jardin naturel, tel que iAngleterre elle-même en montre rarement, car il n’a pas uioms de quatre lieues en longueur sur quatre lieues en largeur. Voyons-le, sillonné par neuf rivières ou ruisseaux et traversé par une foule de canaux irrigateurs, quon a diriges avec art, pour fertiliser la terre. L’industrie, dans
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- le même dessein, a multiplié ses grands réservoirs, qui sont remplis par le bienfait des moussons; afin de parer aux temps de sécheresse, elle a creusé des puits nombreux, sans compter beaucoup de sources heureusement découvertes et qui jaillissent du sol. L’opulence de telles eaux, sous la puissance d’un soleil fécondant, avec les fraîches brises de la mer et les présents des pluies périodiques, c’est le trésor qui fait vivre cent vingt-sept mille jardiniers, laboureurs, filateurs, tisserands, teinturiers, indigotiers, sans compter les familles aisées qui savourent avec délices la paix et l’enchantement de ces beaux lieux.
- Le parterre délicieux dont nous venons d’expliquer l’hydrographie offre dans tous les sens des routes bien entretenues, embellies, ombragées par des arbres gigantesques; toutes sont empierrées, afin qu’une végétation parasite et spontanée, en un seul printemps, ne les rende pas impraticables. Des ponts bien bâtis et durables, qui réunissent l’élégance à la solidité, sont jetés sur les rivières et sur les canaux qui traversent ces routes charmantes.
- Des aidées, des villages, entourées d’arbres utiles, sont assez multipliées pour suffire à la population, qui croît sans cesse. Admirons çà et là des maisons de plaisance environnées d’élégants portiques et presque transparentes, pour qu’elles soient mieux aérées : des villas, des bunga-los, diraient les Crésus des trois Présidences. Seulement ici leur architecture, semblable aux fortunes, est plutôt gracieuse que magnifique. Elles aussi sont entourées, nous dirions presque couronnées par de riches bouquets d’arbres qui, sous un climat sans hiver, portent presque toujours en même temps, comme l’oranger et le citronnier, des fleurs et des fruits, pour charmer deux sens à la fois. Près de là sont des lieux encore plus ornés, où fart et le goût varient des corbeilles d’autres fleurs et sèment des
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- gazons si frais, qu’ils semblent transportés des bords de la Tamise ou de la Severn aux confins du golfe du Bengale.
- La ville de Pondichéry.
- Au milieu de cet enchantement qu’offre la géorgique indo-française, voici que s’élève, au bord de la mer, la cité qu’illustra Dupleix. Elle est séparée de l’Océan par le quai Chabrol, qu’on ose comparer à la Chiaja de Naples. A l’exemple de Paris, la ville entière est entourée de boulevards plantés d’arbres magnifiques. Là, le soleil du tropique, avec sa chaleur impérieuse, fait autrement respecter qu’au voisinage de la Seine un ombrage à la fois nécessaire et délicieux. Voyez, arrosées et nettoyées par des filets d’eau, les rues, larges et régulières dans la ville blanche, à l’est; elles ne sont étroites et tortueuses que dans la ville noire. Sur la place principale, ombragée, rafraîchie, comme les rues avoisinantes, voici le palais du Gouvernement, toujours ouvert aux indigènes comme il l’est aux Européens. Mentionnons enfin le phare, qui fait briller sur les mers d’Asie une lumière réfractée et rendue plus puissante par les lampes ingénieuses des Fresnel et des Arago.
- i. Etablissement du. culte des catholiques européens et des métis.
- On distingue à Pondichéry un premier établissement religieux et colonial : c’est un clergé restreint, dont les membres sont instruits par le séminaire du Saint-Esprit, a Paris. Il est placé sous l’autorité d’un petit préfet apostolique, dont la juridiction comprend les Français catholiques de nos établissements; ce clergé, subventionné par fa colonie, n’a pas à desservir, habitants, fonctionnaires et soldats compris, i,5oo Européens et d’assez rares métis.
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- Le bien qu’il fait est estimable, à coup sûr; mais, comme on le voit, son cercle est infiniment limité.
- Parmi les institutions qui se rattachent plus ou moins au catholicisme, il faut signaler les écoles populaires pour les enfants européens ou de sang mélangé. Des sœurs charitables sont adonnées à l’éducation des jeunes filles d’une classe plus ou moins opulente. Ensuite vient tout ce qui console et soulage les misères et les souffrances, les hôpitaux, les dispensaires, le mont-de-piété; sans oublier la caisse d’épargne, qui prospère.
- 2. Établissement des Missions étrangères pour les catholiques indigènes.
- A côté des Européens, une partie de la race orientale s’est rangée sous la loi du. culte catholique. G’est p.ar l'œuvre des Missions étrangères, grande et belle institution dont le centre est à Paris, que ces conversions ont été faites; ajoutons que chaque année les multiplie.
- Pour administrer le culte des indigènes, il existe un vicaire apostolique, Msr Godelle, évêque in partibas de Thermopolis, qui comprend dans sa vaste province une partie du Garnatique et du Coromandel. Il réunit aujourd’hui plus de 100,000 chrétiens sous sa juridiction. Sur ce nombre, nous en comptons 9,000 à Pondichéry, 4,000 à Karikal, et peut-être 2,000 dans nos moindres comptoirs.
- Le Gouvernement a prié les Missions étrangères de prendre sous leur patronage le Collège colonial de Pondichéry, réservé pour l’instruction secondaire; elles s’en sont chargées, et l’établissement marche avec succès.
- Nous ferons remarquer bien davantage les écoles élémentaires pour les jeunes indigènes, et surtout les écoles destinées au sexe féminin. Parmi les Hindoues converties, il en est qui se sont vouées à des congrégations enseï-
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- anantes. Les écoles quelles ont ouvertes ne sont pas uniquement fréquentées par les indigènes catholiques; les mères demeurées fidèles au brahmanisme ne craignent pas d’y faire entrer leurs filles, de même que les Hindous envoient leurs fils aux écoles indigènes tenues sous la direction des missionnaires.
- Les maîtres et les maîtresses ne font aucune propagande à l’égard de ces enfants. Mais dans les classes, en leur présence, a lieu l’enseignement moral et religieux des élèves catholiques; en ce moment, les élèves brahmaniques écoutent, avec une attention prodigieuse, des paroles qui pourtant ne sont pas prononcées pour eux. Ils entendent proclamer qu’i7 est un Dieu tout -puissant, un seul, Créateur du ciel et de la terre: cela leur suffit, et chez eux devient impossible la croyance superstitieuse en cette foule de dieux bizarres, absurdes, immoraux, qu’ont enfantés les folies du polythéisme. Plus tard, quand les adolescents et les adolescentes, éclairés par cette audition, atteignent l’âge viril ou nubile et de la pleine indépendance, ils viennent accroître le nombre des catholiques
- A présent, je ne puis dire sans douleur que l’autorité française regarde comme complètement étranger ce clergé français de nos Missions, dites étrangères, clergé qui prodigue tant de soins aux catholiques indo-français. Ces derniers , quoique indigènes, cultivent pourtant leur portion de terre française; ils travaillent, sous la direction de nos concitoyens, dans nos propres ateliers et supportent leur part des contributions coloniales.
- Eh bien! le clergé français qui dessert les autels français de nos Hindous ne reçoit pas un centime, ni de la colonie ni de l’Etat1. Il y a plus : lorsqu’un prêtre missionnaire, pauvre et sans appui, est envoyé de Paris dans
- Excepté pour restituer les déboursés du collège e Jes séminaires.
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- l’Inde, ou qu’il faut le rapatrier, épuisé de fatigue et non’ certes de dévouement, la marine de l’Etat ne lui concède pas même le passage gratuit sur un de ses bâtiments. Qui sait! cela coûterait deux ou trois sacs de biscuit, un baril de salaisons, quelque beurre, quelque fromage, et peut* être aussi quelques vivres frais? voilà la dépense redoutée. Un si léger sacrifice, insignifiant pour chaque passager, deviendrait-il effrayant par le nombre des lévites nécessiteux légèrement favorisés? Hélas! non; le diocèse entier de Mgr Godelle n’exige pas plus de trois ou quatre missionnaires voyageurs par année, d’un côté pour l’aller, de l’autre pour le retour. Oh! combien je serais heureux si le simple récit d’un pareil oubli de la plus étroite justice distributive faisait cesser une si cruelle parcimonie, et surtout une parcimonie si peu politique !
- Qu’aurait-on dit à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion, si, lors de l’émancipation de i8â8, on avait déclaré que les nègres, en devenant libres, resteront étrangers au vrai peuple colonial? Que, de plus, le clergé qui desservira la race blanche recevra tout, et que le clergé qui desservira la race noire émancipée ne recevra rien? Quelles exécrations n’auraient pas fait entendre les exigeants négrophiles contre une pareille illibéralité! Cependant, la seule différence apercevable ici, c’est que, dans l’Inde, la race indigène est couleur de bronze au lieu d’être couleur de suie, et quelle est placée, comme intelligence, dans un rang infiniment supérieur à la race africaine. Ayons donc la même justice, soit pour l’une, soit pour l’autre, ainsi que pour leurs humbles pasteurs.
- Passons des Indes en Afrique. Hé quoi! nous ferons tout pour les musulmans d’Alger, ces prédestinés du bienheureux royaume arabe, où les incendies tiennent lieu d’arrosement et la révolte de fidélité; tout pour leurs
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- muphtis, leurs cadis, leurs hadjis; tout pour leurs écoles grandes ou petites, et rien pour les catholiques hindous. Nous avons prodigué des milliers de passages gratuits à des musulmans arabes allant à la Mecque, à Médine, retremper leur horreur du nom chrétien; et nous refusons le passage à nos fidèles missionnaires, rares, pauvres et dévoués à la France! Nous sommes heureux d’ajouter que, depuis trois ans, les navires subventionnés des Messageries impériales sont obligés de fournir gratis le passage aux missionnaires de Pondichéry; mais, hélas! sans les nourrir.
- Données statistiques sur l’état actuel des cultures.
- Chaque année, la Revue maritime et coloniale fait connaître la situation de ces cultures ainsi que celle du commerce. Aujourd’hui les rizières, éminemment productives, n’occupent que 6,439 hectares, ce qui n’est pas le quart du territoire ; les autres espèces de grains emploient 9,653 hectares; les indigoteries, 1 ,o83 hectares, dont les simples feuilles produisent une valeur brute de 1-76,678 francs.
- Valeur totale des produits agricoles. 2,133,676* ooc Produit moyen par hectare cultivé.. 109 19
- Nous venons de signaler les indigoteries; faisons remarquer l’indigo comme un des produits que les Français obtiennent en soutenant la concurrence avec les Anglais du Bengale : ils la soutiennent sans opprimer les ryots.
- L'industrie et le Gouvernement de Pondichéry jugés par les Anglais. — Un témoignage de grand poids en faveur de Pondichéry est certainement celui de M. Ouchterlony, officier britannique du génie et du cadastre, doué d’un rare talent d’observation et très-capable de comparer la situation des diverses parties de l’Inde méridionale. Il dépose ainsi devant la Commission d’enquête, dans le
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- palais du Parlement : « J’ai jugé que le Gouvernement de Pondichéry traitait avec plus d’aménité non-seulement les Européens, mais les indigènes, que ne le fait notre Gouvernement; c’est mon impression. Je pense qu’à Pondichéry tous les fonctionnaires sont plus accessibles que les nôtres; on leur trouve moins de suffisance et de hauteur. Ils sont, il est vrai, beaucoup moins largement rétribués; mais je ne sais pas si je dois trouver là le seul motif d’une semblable différence.)) Lorsque l’observateur britannique a parcouru la frontière qui sépare notre colonie et la Présidence de Madras, il a remarqué plus de contentement chez les ryots français que chez leurs voisins les ryots anglais : c’est que les premiers sont moins grevés d’impôts et qu’ils sont traités avec plus de douceur.
- Filatures de coton, telles que M. Ouchterlony les trouve à Pondichéry. — Ce qu’il a surtout observé, ce sont les efforts des Français pour conserver aux Hindous la filature et le tissage du coton. «Plusieurs filatures de ce genre ont été depuis plusieurs années, dit-il, établies à Pondichéry; et, lorsqu’elles ont été dirigées avec intelligence par des chefs expérimentés, on a constaté que le revenu n était pas au-dessous de trente pour cent par année. Si grande était la demande des fils fabriqués, qu’ils étaient achetés et payés argent comptant, dèfc qu’ils sortaient des ateliers; ils avaient pour acquéreurs les tisserands de la colonie. Par mes observations faites sur les lieux, je me suis convaincu que, si le produit du filage avait été trois fois plus grand, il aurait trouvé sur-le-champ des acheteurs ; toutes ces fabrications appartiennent à l’industrie privée. De semblables filatures, ajoute-t-il, pourraient être établies, avec la certitude du succès, dans les provinces britanniques deCoimbatore, de Salem, de Trichinopoli, de Madura et de Tinnevelli.
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- «Il est un fait inexplicable pour moi, Anglais : quoique les Français aient possédé pendant beaucoup d’années plusieurs de ces filatures dans leur modeste colonie, pas une seule, du moins à ma connaissance, ne s’est établie dans la région britannique limitrophe; je crois pourtant que des commerçants anglais ont possédé et que peut-être ils possèdent encore des actions dans les filatures françaises. Je croirais superflu de s’étendre sur l’effet de tels établissements, employant chacun mille personnes1 par jour, en y comprenant tous les travailleurs, excepté les très-jeunes enfants de chaque famille, distribuant à titre de salaires des sommes considérables chez les classes les plus pauvres et mettant en œuvre, chaque jour, une quantité presque illimitée du produit fondamental de la contrée (the staple of the country). Songeons quel effet en résulterait sur le bien-être de la population et sur le commerce de la province où ces travaux s’exécuteraient ! »
- M. le vicomte Desbassayns de Richemont, quand il administrait Pondichéry, de 1826 à 1828, avait profité de la grande puissance que possédait son oncle, l’illustre comte de Villèle, alors premier ministre de France; il s’en était servi pour aider, avec de généreux subsides, à la création de plusieurs filatures à vapeur, établies suivant le système le plus perfectionné qu’on employât à cette époque. C’est d’elles que parle M. Ouchterlony.
- Des manufactures qui réunissaient chacune 16,000 broches faisaient travailler 5oo ouvriers et produisaient par jour 1,200 kilogrammes de fils; ces fils servaient à fabriquer des toiles dites de Guinée, lorsque Pondichéry les envoyait dans nos colonies africaines. Elles y jouissaient alors d’une protection quelles ont perdue.
- 1 Ce. nombre est évidemment exagéré.
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- Une autre manufacture mécanique importante était affectée au tissage de ces toiies.
- L’auteur d’une excellente notice sur Pondichéry publiée dans la Revue maritime et coloniale pour le mois d’octobre 1863 ajoute aux derniers détails que nous venons d’indiquer :
- «Quant au tissage natif, il a subi dans nos établissements la même décadence que dans toute l’Inde. Réduit par la concurrence à circonscrire ses produits, ses seules ressources consistent aujourd’hui dans quelques mousselines, des guinées et divers tissus grossiers, à frisage des basses classes. Cependant, on trouve encore sur le terri-ritoire de Pondichéry 4,126 métiers de tisserand!»
- Ateliers de teinture. — Les sources découvertes dans les champs de la colonie fournissent des eaux excellentes pour la teinture; les Hindous britanniques des environs envoient leurs toiles blanches dans cette ville, qui les teint en bleu, avec l’indigo fabriqué par nos ryots. On ne compte pas moins de 73 teintureries, lesquelles colorient environ 4oo,ooo pièces de toile, mesurant chacune 16 mètres de long sur à peu près un mètre de large.
- Commerce de Pondichéry. — Il est encore digne d’attention, et voici l’analyse de la plus récente statistique officielle, publiée au mois de janvier 1865 :
- Commerce général des établissements français dans VInde, d’apres les tableaux réunis des douanes de France et de l’Inde.
- i° Commerce entre la France et ses établissements dans l’Inde.............................. io,9^9*^19
- 20 Id. de ces établissements avec les colonies et
- pêcheries françaises....................... 2,433,4o8
- 3° Id. de ces établissements avec l’étranger... i5,993,826
- Commerce total pour 1863............ 29,376,653
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- Voilà donc, en réunissant les importations aux exportations, un commerce général annuel de 29,376,653 francs, tandis que la population totale de nqs établissements ne s’élève qu’à 229,067 habitants; ce qui donne, par tête, une somme d’importations et d’exportations qui s’élève à 128 fr. 20 cent.
- En présence d’un empire indo-britannique où le total des importations et des exportations surpasse de beaucoup deux milliards, quatre-vingts fois autant que le commerce des modestes débris de nos comptoirs, il n’est pas possible que l’Angleterre éprouve le plus léger sentiment de crainte et ressente une jalousie qui ne serait pas digne de sa grandeur.
- Inexplicables difficultés sur un chemin de fer qui pourrait aboutir à Pondichéry.
- Comment expliquer ce qu’on a rapporté, que sir Charles Wood, quand il était Secrétaire d’Etat pour l’Inde, avait fait défendre que l’on concédât un chemin de fer qui rattacherait le territoire de Pondichéry au réseau des voies entreprises à l’occident de Madras? Ce réseau trace autour de la colonie française, comme autour d’un centre maudit, un demi-cercle privé de pareils chemins; demi-cercle ayant soixante et dix lieues de diamètre. Espérons qu’un sentiment moins égoïste et plus éclairé, surtout en faveur des Indo-Bretons répandus sur une superficie de dix-neuf cents lieues, frappée d’interdiction en même temps que le territoire français, fera revenir l’Angleterre sur une décision que rien ne peut justifier.
- Depuis la triste résolution que nous venons, à regret, de signaler, sir Macdonald Stephenson, l’éminent créateur du grand chemin de fer entre Calcutta et Delhi, lequel est aussi le fondateur de la compagnie des tram-ivays ou
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- chemins clé fer économiques ayant pour objet de compléter et d’alimenter les principales voies ferrées, sir Macdonald est en pourparler avec le Gouvernement français, Déjà, dans le dessein de faciliter l’arrivée d’innombrables pèlerins jusqu’à Conjeveram, où s’élève une pagode antique et très-renommée, pour servir un intérêt purement indo-britannique, il entreprend, à partir des environs d’Arcot, un embranchement de tram-way ayant dix à douze lieues de parcours; c’est l’humble rameau qu’il s’agirait de prolonger jusqu!à Pondichéry, dans une étendue un peu supérieure à cent kilomètres.
- Ce système placerait .Pondichéry, par voie ferrée, à près de quarante lieues d’Arcot, tandis que Madras n’est qu’à vingt-cinq lieues de cette ville. Une défaveur de quinze à vingt lieues pèserait encore sur notre colonie.
- Il faudrait une autre ligne de tram-ways pour aller directement de Pondichéry à Trichinopoli, sur le grand chemin de fer qui conduit au Malabar; cest celui que les Anglais concéderaient le moins volontiers. Ils oublient que, Pondichéry ne possédant pas un navire, Madras devrait faire la majeure partie de nos transports, en pesant sur nous avec toute la puissance des capitaux d’un grand chef-lieu de gouvernement britannique, seize fois plus peuplé et plus opulent que la modeste ville indo-française.
- IV. — Division dü centre, qui contient Madras.
- Nous allons pénétrer dans la plus importante des divisions militaires, celle qui contient la capitale de la Présidence. C’est cette cause qui l’a fait désigner comme centrale, quoiqu’elle soit incomparablement plus rapprochée des frontières orientales que des frontières occidentales.
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- TERRITOIRE ET POPULATION.
- COLLECTORATS. SUPERFICIE. POPULATION. HABITANTS par MILLE HECTARES.
- hectares. 1,300,180 1,704,220 habitants. 1,006,005 774
- 2. Nord-Arcot 1,485,873 872
- 3. Chingleput 703,703 583,462 829
- 4- Madras 6,993 720,000 102,960
- 5. Ncllore 2,061,381 935,690 454
- 6. Guntour et Palnad 1,230,768 570,083 463
- Totaux 7,007,245 5,301,113 756
- On remarquera, dans ce tableau, que les quatre premières sections ont une population beaucoup plus condensée que les deux dernières, situées à Test de Madras, et jusqu’ici très-imparfaitement arrosées.
- i et 2. Collectorats du Nord-Arcot et du Sud-Arcot.
- Les deux collectorats d’Arcot et leurs enclaves, y compris Madras, ont été pendant longtemps le territoire principal qu’habitait le radjah de cette contrée; c’était le nawab d’Arcot, le subordonné du Nizam d’Hyderabad, grand feudataire qui régnait sur le Deccan au nom de 1 empereur de Delhi; il y règne encore, mais protégé et dominé par l’Angleterre.
- Le pays d’Arcot suffit à nourrir une population considérable , puisqu’elle n’est pas aujourd’hui moins nombreuse, a territoire égal, que ne Test celle de la France.
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- Mais les cultivateurs y vivent dans un triste état de médiocrité. Cet état tient à l’enfance où se trouve l’agriculture, qu’on s’est pourtant occupé d’améliorer en restaurant et multipliant les puits et les réservoirs qui donnent l’eau nécessaire aux arrosements. C’est d’ailleurs depuis peu d’années qu’on a commencé d’entreprendre les grands travaux d’irrigation qui devront changer la face du pays et procurer l’aisance à tout un peuple. Les observations que nous présentons ici sont communes aux deux Arcot du Nord et du Sud.
- Les progrès récents, qui laissent encore infiniment à désirer, nous donnent une triste idée de la situation antérieure. S’il faut en croire les états approximatifs de population dressés vers le milieu du demi-siècle compris entre 1800 et i85o, la population des deux Arcot était bien moindre qu’aujourd’hui, et sa multiplication depuis cette époque aurait été fort remarquable. Il ne faut point s’en étonner; car, au commencement du siècle, par les malheurs de la guerre, la mauvaise administration des princes indigènes et les incroyables prévarications des agents anglais , les deux Arcot étaient tombés dans un état effrayant d’anarchie, de pillage, de décadence et de ruine.
- Une foule de villages étaient abandonnés et leurs terrains sans culture; les chaussées d’un grand nombre de réservoirs, dont les eaux sont indispensables dans les temps de sécheresse, étaient tombées en ruine; enfin, beaucoup de canaux d’irrigation étaient obstrués.
- On a réparé presque tous ces dommages; on a modéré certaines charges communes. Disons aussi que par l’effet de la prospérité publique, et grâce à l’extension des défrichements, on a quelque peu soulagé le poids de la contribution foncière pour chaque cultivateur, tout en permettant au revenu public de s’accroître sensiblement.
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- Le commerce de la province était peu considérable; il s’est développé par degrés.
- Aujourd’hui, plusieurs chemins de fer traversent les deux Arcot; ceux du nord tendent à communiquer avec les grandes cités du royaume d’Hyderabad et du bassin du Gange, et ceux du nord-ouest, i° avec Goimbatore, Madura et Bépour; 20 avec Pounah et Bombay. On le voit, de nouveaux éléments de prospérité continuent à se développer pour le vaste pays que nous parcourons.
- Les deux villes les plus importantes, Porto-Novo et Cuddalore, sont en même temps les deux ports du col-îectorat du Sud-Arcot.
- Porto-Novo.
- Lorsque nous suivons la côte, en avançant toujours vers l’orient, pour pénétrer dans ce collectorat, le premier port que nous rencontrons est celui de Porto-Novo, qui se trouve à l’embouchure de la Vellaur; cette rivière, d’un assez long parcours, prend naissance au nord-est de Salem.
- Situation géographique : latitude, 1 i° 3P; longitude, 770 29' à l’est de Paris.
- Les guerres acharnées et destructives entre les Anglais et Haïder-Ali, qui se disputèrent Porto-Novo et jusqu’à ses ruines, ont fait perdre à ce port sa population nombreuse et son commerce autrefois florissant.
- Compagnie de Porto-Novo pour la fabrication du fer, suivant les méthodes anglaises. — Il y a trente ans, une compagnie puissamment protégée par la Présidence de Madras fut formée pour établir dans ce port une grande fabrication de fer puddlé, étiré par des cylindres, en prenant le bois pour combustible. Le minerai de fer était introduction. — VI. 39
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- excellent, et nous avons expliqué gomment les indigènes avaient l’art de le transformer pour produire l’acier si célèbre en Asie sous le nom de voutz.
- Cuddalore.
- Si nous continuons à suivre le littoral maritime, à vingt-huit ou trente lieues de Porto-Novo, nous trouvons Cad-dalore , principale cité du collectorat du Sud-Arcot et le siège de l’administration financière.
- Une nouvelle Cuddalore s’est élevée sur la rive gauche de la Penâr; elle est grande et populeuse, quoiqu’elle soit sans commerce maritime. On n’a pas daigné la comprendre dans le réseau des chemins de fer; c’est ainsi qu’on s’est dispensé de joindre par une voie rapide la côte française de Pondichéry avec les points importants de la côte britannique.
- Cuddalore s’élève entre les embouchures de la Sud-Penâr et de la rivière dont elle porte le nom; cette rivière se jette dans la mer à cinq lieues de Pondichéry.
- Situation géographique : latitude, i i° 43'; longitude, 770 27' à l’est de Paris.
- Parmi les Anglais, des juges très-compétents ont regretté que la Compagnie des Indes n’ait pas choisi Cudda-iore, au lieu de Madras, pour en faire le chef-lieu d’une grande Présidence. Dans cette partie de la côte, le ressac de la mer est moins violent et moins dangereux qu’en face de Madras, et cet avantage est énorme. Avec quelques travaux d’art, il aurait été facile d’approfondir et d’élargir un mouillage intérieur et spacieux à l’embouchure delà Penâr; au moyen du dragage, on aurait triomphe de l’empêchement de la barre, qui ne permet l’entree du fleuve qu’aux plus petits caboteurs.
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- Aujourd’hui, la rivière étant obstruée par une barre à son entrée, ies navires sont obligés de mouiller à 3 kilomètres de la côte, sur une grande rade ouverte qui leur offre i 3 à i 5 mètres de profondeur d’eau, avec un fond dont la tenue est excellente.
- Cuddalore, opiniâtrément disputée entre les Français et les Anglais, a fini par appartenir à ces derniers; maintenant, le fort qui la défendait n’est plus nécessaire, et bientôt il ne sera qu’un monceau de ruines.
- Le bailli de Saffren et ses victoires. — Pour l’année î y 83, Cuddalore nous présente deux souvenirs que nous ne saurions omettre ici. Le premier est celui d’une des victoires remportées par l’illustre amiral bailli de Suffren sur la flotte britannique de sir Edward Hughes, qui comptait plus de navires et de canons que son adversaire. Suffren avait reçu de la nature le rare génie de la guerre maritime, et méritait de disputer aux Anglais le sceptre des mers sur les rivages de l’Inde.
- Un sergent français gui deviendra roi de Suède et de Nor-wége.— Voici notre second souvenir, qui date de la même époque : Dans une sortie de la garnison française qui défendait Cuddalore, les Anglais font prisonnier un sergent tombé sous leurs coups; il est de haute stature, de la physionomie la plus intelligente et d’un aspect vraiment héroïque. Le colonel Wangenheim, commandant des troupes hanovriennes au service de GeorgesIII, charmé par ces nobles dehors, traite avec la plus affectueuse distinction ce jeune guerrier, qui fut depuis général, ministre, maréchal et prince du premier Empire français, le même enfin qui devint roi, choisi librement par un peuple belliqueux : c’était Bernadotte. Un quart de siècle après les événements accomplis dans l’Inde, ce maréchal, prince de Ponte-Corvo, ayant conduit son corps d’armée dans le
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- Hanovre, reconnaît Wangenheim, qu’il n’avait pas vu depuis vingt-six ans; le prince lui demande alors s’il se souvient d’un sergent blessé pour qui le guerrier hano-vrien avait été plein de bontés devant Guddalore : «Le sergent, c’était moi, » lui dit Bernadotte. Dès cet instant, le roi futur apporta tous ses soins à témoigner dignement sa gratitude envers son ancien bienfaiteur.
- Forteresse de Vellore; insurrection extraordinaire de 1806.
- Vellore est la place la plus importante des deux collec-torats d’Arcot. D’abord une route excellente et aujourd’hui un chemin de fer y conduisent de Madras, dont elle est éloignée de vingt et une lieues.
- Situation géographique : latitude, 12° 55'; longitude, 770 29' à l’est de Paris.
- La construction de cette place remonte aux premières années du xvie siècle; elle s’élève auprès de la rivière Palâr et sur la rive gauche, comme la ville d’Arcot, à l’extrémité septentrionale des monts Javadis.
- Les remparts, bâtis en fortes pierres de taille, flanqués de tours circulaires, sont entourés par des fossés larges et profonds que couvrent des défenses extérieures. Dans ces fossés tout remplis d’eau, les souverains du Carnatique nourrissaient d’énormes crocodiles : sentinelles redoutées, qui menaçaient avant tout les imaginations.
- Cette vaste place avait été fondée en des temps où l’on comptait pour peu de chose les règles qui maintenant président au choix des lieux qu’on a dessein à entourer de remparts. Elle est complètement dominée pat les dernières collines de la chaîne que nous avons indiquée et n’est protégée par aucun défilement,
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- Vellore était successivement devenue la conquête des souverains mahométans de Bijapour et de Golconde; plus tard, en 1677, conquérant Sivadjie lavait soumise à la domination des Mahrattes. Dans le siècle suivant, les Anglais s’en sont rendus maîtres, et pour toujours.
- Après leur campagne si fortunée de 1799, qui se termina par la prise de Seringapatam et la mort de Tippou-Sahib, les vainqueurs firent construire dans Vellore un immense palais ou, pour mieux dire, une énorme prison pour contenir la famille du sultan, qui surpassait de beaucoup en nombre la famille du roi des rois capturée par Alexandre. Le souverain dont le trône était à jamais perdu pour ses descendants laissait après lui douze fils et huit filles.
- Les femmes et les serviteurs qui jadis peuplaient le vaste harem du monarque asiatique étaient au nombre de huit cents; tous ont suivi la famille exilée.
- On voulut traiter sans parcimonie cette famille qui perdait le trône et la liberté. Parmi les princes, chacun des quatre premiers-nés reçut une liste civile de 1 a5,ooo francs et les huit autres fils eurent chacun 75,000 francs; les filles et les veuves, bien traitées aussi, le furent mieux qu’aucune d’elles n’aurait pu l’être si l’aîné des fils de Tippou eût recueilli paisiblement l’héritage de son père.
- Un grand nombre des serviteurs et des personnages attachés à la royale famille vivaient en liberté dans le faubourg extérieur de Vellore, le Pettah, qui s’étend sur les bords de la rivière Palâr. *
- Comment la paix fut troublée dans la forteresse. — Après sept années d’une réclusion paisible et résigné'e, des motifs en apparence bien légers ont produit tout à coup les conséquences les plus graves.
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- Ridicule et danger daRed-tapisme. — On trouve dans l’Inde une classe de chefs militaires au-dessous du médiocre : ils croient pouvoir substituer à la gloire des armes, que leur incapacité ne sait pas conquérir, l’honneur mesquin de réglementations excessives et trop souvent ridicules ou vexatoires; ils sont charmés d’en être les auteurs, et de s’en servir pour avancer dans leur carrière en proclamant ces puérilités comme autant de progrès apportés au grand art de la guerre. Par allusion à l’habit rouge, red, que portent les soldats anglais, ainsi qu’à leur coiffure de forme conique, tap, ces fanatiques de la forme sont appelés les Pointus rouges, les Red-tapistes; et leur esprit, aussi tracassier que détestable, est flétri par les vrais militaires sous le nom de Red-tapisme.
- Au printemps de 180G, un ordre émané du Commandant de toutes les forces de l’Inde était dicté par. cet esprit, qui serait trop heureux de n’être que ridicule, dans un pays où le sang est toujours prêt à couler pour sauvegarder des préjugés inexplicables. L’ordre annonçait d’abord que les cipayes de toute l’armée allaient voir modifier leur coiffure, qui cependant était à la fois légère, élégante et parfaitement appropriée à la nature du climat.
- Cette première innovation déplut souverainement aux Orientaux; le nouveau turban, par sa forme insolite, devait, assurait-on, ressembler au chapeau rond, si peu commode et si peu poétique, des Occidentaux. J’ai sous les yeux une enquête officielle qui constate que la nouvelle coiffure était une grave offense faite aux préjuges des cipayes 1.
- On avait déjà changé leurs gilets et leurs chaussures; mais ce n’était pas assez de modifier leur vêtement, on satta-
- This turban was highly offensive to the préjudices of the sepoys. »
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- quait à leur personne. On interdisait au soldat indien de conserver sur sa figure les empreintes ocreuses destinées à faire connaître la distinction de sa race ou l’éminence de sa caste; on lui défendait de porter des boucles d’oreilles, ornement héréditaire et chéri; on déterminait l’étendue, la forme de sa moustache, et presque la quantité de poils dont elle devait se montrer garnie ! Un ordre incroyable établissait qu’à cet égard on ne devait s’arrêter qu'aux limites de l’impossible1.
- Une Commission d’enquête a déclaré que le bruit confus de ces mesures étranges et l’appréhension que l’on contraignît les soldats à couper leurs favoris (wiskers) figurent parmi les causes qui facilitèrent la révolte dont nous avons à rendre compte.
- Sans doute, de tels sujets de mécontentement ne furent pas suffisants pour produire le même effet d’indiscipline dans les autres cantonnements de l’armée indo-britannique; mais à Vellore des motifs particuliers s’y joignirent et leur concours devint fatal.
- Dans cette forteresse, les soldats natifs de l’Inde avaient sans cesse en leur présence la nombreuse et brillante famille du sultan Tippou-Sahib, le dernier héros de l’indépendance nationale. Le fils aîné, qui alors comptait déjà vingt et un ans, s’était ménagé de secrètes intelligences avec les cipayes et leur promettait, en cas de succès, une augmentation de solde; il annonçait aussi des secours extérieurs.
- Le 9 juillet 1806, on célébrait dans la forteresse le mariage d’une des filles du sultan Tippou; dès la nuit suivante eut lieu le massacre des officiers anglais qui corn-
- 1 By commands of His Excellency the Commander in chief it is ordered,
- 18 directed that uniformity shall be preserved in regard to the qüantity and shape op the haïr upon lip, as far as may be practicai.
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- mandaient les bataillons indigènes dont était composée la garnison. Au-dessus de l’étendard de la Compagnie, on arbora celui du sultan renversé par cette puissante souveraine, étendard qui portait au centre un soleil d’or sur un fond rouge traversé de bandes vertes : la couleur qui n’appartient qu’aux descendants de Mahomet.
- Heureusement les cipayes et bientôt aussi les princes, après l’assassinat et le pillage des officiers européens, épouvantés de leur audace, finirent par se sauver avec leur butin, au lieu de rester en armes, prêts à soutenir un siège, dans la formidable forteresse.
- Ce qui me paraît digne de remarque, c’est que les troupes indiennes de Vellore offraient une nombreuse réunion d’hommes qui différaient de races, de castes, de pays natal et de religion; malgré de telles divergences, ils ont pu se coaliser dans un but commun de trahison, sans qu’aucun parjure ait trahi les principaux coupables.
- Nous croyons devoir reproduire ici les réflexions sensées et profondes qui sont consignées dans l’enquête officielle que nous avons déjà mentionnée :
- «Les particularités du costume et l’ornement de la figure sont pour les Hindous et même pour les maho-métans un signe visible, un symbole de leurs positions respectives et de leurs rangs au sein de la société. Si l’on se rappelle avec quelle obstination les natifs se cramponnent à leurs coutumes et quelles difficultés ils ont opposées à porter les diverses parties de l’uniforme qu’on a fini par leur faire adopter, il ne paraîtra pas étonnant que les dernières innovations aient blessé leurs sentiments.
- «Les cipayes ont présupposé que l’usage du nouveau turban les ferait considérer comme des Européens; ce qui les exclurait, ainsi que leurs parents et leurs amis, des
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- sociétés et des relations de leurs propres castes. Peut-être se trompaient-ils; mais les préjugés ne subsisteraient pas, s’ils pouvaient toujours être dissipés par la raison.
- « Les distinctions que procure une caste élevée ajoutent à l’importance personnelle de l’individu dans ses rapports avec l’état social; et le sentiment d’honneur quelles créent est plus fort que la peur du châtiment par lequel on prévient même les crimes. Dans l’Inde, les préjugés des conquis ont toujours triomphé des armes du conquérant; ils ont survécu, au milieu de tous les chocs, à toutes les révolutions. Chaque innovation, qu’on hasarde sans y réfléchir, est sujette à ce résultat de faire appel à leurs sentiments froissés; et plus est frivole l’objet qu’on leur prescrit de sacrifier, plus forte est leur répugnance à subir le sacrifice imposé. Rien ne peut sembler plus indifférent à l’honneur national que la longueur des moustaches réglementées sur les lèvres d’un cipaye. Cependant, pour l’individu même, les formes consacrées à cet ornement sont un symbole de sa caste; il en fait presque l’objet d’un culte, et la vénération dans laquelle il tient cet objet a produit des révolutions chez certains Etats orientaux, plutôt que d’en accepter la mutilation.
- « Passons aux enfants de Tippou, l’ex-sultan de Mysore. On leur avait préparé l’habitation et l’établissement les plus somptueux. Leurs adhérents les avaient suivis en grand nombre à Vellore, et le Gouvernement avait permis que des fiancés de haut rang arrivassent, pour épouser les princesses, des diverses parties de l’Hindoustan. Naturellement, ces personnes éminentes apportaient avec leurs attachements primitifs beaucoup d’anciens préjugés, que les exilés de Seringapatam accueillaient avec joie. Parlant la même langue, suivant la même religion que les habitants de Vellore, des liaisons s’établissaient aisément
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- et très-vite, entre ces chefs et les principaux natifs qui n’étaient pas trop absorbés par le petit trafic ou l’industrie; tout projet de puissance et d’ambition devait naturellement se présenter et briller aux yeux de ceux que la fortune avait fait naître pour en jouir un jour avec éclat.
- «En réfléchissant sur d’autres révoltes de corps indigènes, et plusieurs d’entre nous les ont vues de leurs yeux, en songeant à la politesse avec laquelle ces personnages distinguaient nos officiers, en rappelant le point d’honneur qu’ils semblaient prendre pour règle, nous pensons que les cruautés sans motifs et les outrages commis dans les derniers événements sont d’origine étrangère et ne peuvent avoir été suggérés que par un ennemi barbare. »
- 3. Collectorat de Chingleput.
- Le pays de Chingleput est la concession musulmane, le jaghire, qu’il faut placer parmi les plus anciennes acquisitions de la Compagnie des Indes britanniques; il constitue maintenant un collectorat dont Madras et sa banlieue sont une enclave.
- Son territoire est de forme très-allongée en suivant le littoral maritime; dans ce sens, il mesure près de quarante lieues. Vers le sud, le collectorat se termine à quelques kilomètres de la colonie française de Pondichéry ; vers le nord, il finit au point où commence le lac Salé, qu’un étroit lido sépare de la mer. La ville qui porte le nom de ce lac est construite sur une île et forme, à proprement parler, la limite du collectorat de Chingleput.
- Territoire et population.
- Superficie........................... 703,703 hectares.
- Population........................... 583,462 habitants.
- Habitants par mille hectares..... 829
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- Chingleput. — Le chef-iieu de cette province ne peut pas être cité pour sa nombreuse population. La ville est bâtie sur les bords d’un ruisseau très-voisin de la rivière Palâr. Autrefois, l’immense forteresse qui s’élève auprès de la ville était la véritable capitale; aujourd’hui, les remparts sont devenus inutiles, les murailles tombent en ruines, et des arbres gigantesques couvrent les terre-pleins auxquels étaient adossés les remparts.
- Situation géographique: latitude, 1 2° /jV; longitude, 770 ti2r à l’est de Paris.
- Poteries remarquables. — A Chingleput s’est développée une fabrication de poteries si distinguées pour le bon goût de leurs formes et pour l’excellence de la matière, quelles sont devenues, il y a plus d’un tiers de siècle, l’objet de l’attention et des récompenses du Gouvernement britannique. Aujourd’hui l’on a transporté cette élégante industrie dans Madras, afin d’y former école.
- Le territoire du collectorat ne mériterait guère d’être cité, §’il ne contenait pas, comme une enclave, cette grande ville et ses dépendances.
- 4. Madras, capitale de la Présidence.
- Cette capitale, aujourd’hui si considérable, avait, il y a près d’un siècle, une importance relative dont elle est à présent déchue et qu’ont acquise les chefs-lieux des deux autres Présidences, Calcutta et Bombay, plus favorablement placées sous beaucoup de rapports.
- Situation de Madras, prise à l’Observatoire : latitude, i3° 4' 6" N.; longitude, 770 56' i5" à l’est de Paris.
- Les Anglais eux-mêmes ont porté des plaintes amères contre les agents de la Compagnie des Indes qui, dans 1 origine, ont préféré la position de cette ville, afin d’y
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- placer le comptoir principal et le centre de leur commerce , sur la côte qui s’étend de l'embouchure du Gange au cap Comorin. Ils ont affirmé que les Français avaient l’art de mieux choisir leurs positions maritimes.
- A Londres, dans le palais de Cristal, on voyait les modèles des bateaux et des radeaux employés pour traverser les formidables vagues qui déferlent du large sur la plage de Madras; ils demandent, pour être manœuvres, autant de sang-froid que de courage.
- En avant de Madras la côte est ouverte; elle s’étend en ligne droite du nord au sud et n’offre pas le moindre abri pour les bâtiments mouillés à distance respectueuse du rivage, exposés à la houle de la vaste baie du Bengale, houle qui se brise sur le littoral avec une extrême violence. Un signal connu des navigateurs est donné, sur Tordre du capitaine du port, afin d’avertir du péril les navires en rade, à l’approche d’une tempête; s’ils n’appareillaient sans retard, ils courraient risque de se perdre.
- Les navires sont mouillés sur une ligne parallèle au rivage et par une profondeur de 1 2 à 15 mètres. Chaque année, à partir du i5 octobre, un pavillon de signaux reste hissé pendant le jour, jusqu’au i5 décembre, pour prévenir les navires de ne pas séjourner sur la rade. La nuit, les navigateurs qui viennent du large ont le secours d’un phare puissant .sur lequel nous reviendrons.
- Description de Madras.
- J’éprouve, je l’avoue, quelques difficultés à décrire Madras; cependant il importe d’en expliquer la position et d’en bien caractériser les diverses parties, où nous trouvons plus entremêlés que dans Calcutta et dans Bombay les édifices publics et les constructions privées, les Européens et les Asiatiques.
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- Cette cité, la plus peuplée des trois capitales, en comprenant ses habitations et ses jardins, couvre une immense superficie, qu’habitent 720,000 âmes. Par l’ensemble de ses édifices, de ses cultures et des parties encore vacantes, elle occupe une étendue de trois lieues mesurée sur la cote, et sa largeur surpasse cinq quarts de lieue.
- Fort Saint-Georges. — Vers le milieu du littoral occupé par Madras on a construit le fort Saint-Georges : c’est un polygone de forme à peu près semi-circulaire, terminé du côté de la mer par un rempart rectiligne et non bas-tionné de 45o mètres de longueur; des blocs de rochers jetés en avant de ce rempart le protègent contre les assauts de la mer. Sous le rempart même, du côté de la terre et dans l’intérieur de la forteresse, on a construit de vastes citernes, indispensables pour le cas d’un siège prolongé. Mille à douze cents hommes de troupes royales suffisent en temps de paix à la garnison du fort; il y a de plus trois régiments de troupes indigènes, casernés séparément dans trois quartiers de la capitale.
- Au centre du fort, sur la place principale, est érigée la statue de lord Gornwallis. Par une conception bizarre, on a sculpté sur le piédestal la reddition des enfants de Tippou, à laquelle cet ancien gouverneur général n’a pas pris la moindre part; mais l’orgueil national aimait à placer un pareil souvenir au bas d’un monument érigé dans le chef-lieu de la Présidence où les États du sultan détrôné ne forment plus qu’une simple province.
- Esplanade. — Au nord, au sud, à l’ouest du fort, s’étend un grand espace inhabité, pour permettre de tous côtés la défense continentale de la forteresse, qu’on peut appeler la clef d’un gouvernement dont l’étendue est presque égale à celle de la France. Cet espace, dans la partie de louest et du nord, est spécialement appelé l’Esplanade.
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- Sur cette esplanade, à proximité de la mer, on remarque un très-beau phare. Ses feux s’élèvent à 38 mètres au-dessus du niveau de la mer; dans leur marche circulaire, ils divisent la durée successive de la lumière et de l’obscurité dans le rapport dé deux à trois. Ces feux ont brillé pour la première fois en 1841.
- Décrivons maintenant les trois principales parties qui composent la cité même.
- La Ville Blanche. — De ces parties, la plus importante s’étend au nord du fort Saint-Georges ; là, du côté de la mer, s’élèvent de grands hôtels appartenant aux plus riches maisons de commerce. Ces édifices somptueux, le Palais de justice, où siège la Cour suprême, la Douane, l’Hôtel de la police, présentent une suite de constructions régulières, qu’embellit une longue colonnade au-dessus du rez-de-chaussée. Leur architecture n’est pas sans ressemblance avec celle de la place Louis XV, à Paris; mais elle n’est pas aussi grandiose. Les murs, ainsi que les colonnes formant façade, sont revêtus d’un stuc calcaire remarquable pour l’éclat que le poli lui procure.
- En amère de cette ligne de beaux édifices s’étend, sur une superficie d’environ trois cents hectares, la partie ls plus populeuse de la grande cité : là sont concentrés près de 3oo,ooo habitants, parmi lesquels on compte environ 2,000 à 3,000 Européens. En général, les Anglais préfèrent les quartiers les plus rapprochés de la mer et parla les plus favorables au commerce avec la métropole.
- Dans la ville septentrionale, nous distinguons un double système de rues longues et larges : les unes, dirigées du nord au sud, sont presque parallèles au rivage de la mer; les autres coupent perpendiculairement les premières. Cet ordre, comme on voit, est très-régulier; mais il a l’inconvénient, sous la zone torride, de
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- ne pas abriter suffisamment la voie publique contre les ardeurs du soleil.
- La Ville Noire. — Elle s’étend à l’ouest, en arrière des beaux quartiers qu’on vient de décrire. Quelque peu nombreux que soient les Européens dans ces quartiers, qu’on ose à peine appeler la Ville Blanche, ils sont encore infiniment plus rares au sein de la Ville Noire.
- Ces deux villes, que rien ne sépare, sont entourées par une épaisse muraille, autrefois susceptible de soutenir un siège. Le canal Cochrane est à l’occident, par-delà cette muraille; et sur ce canal est établie une navigation par la vapeur. La tête des chemins de fer qui partent de Madras, comme d’un centre, se trouve auprès de la même voie navigable, à deux kilomètres seulement de la Ville Noire.
- Entre le canal Cochrane et la mer, au nord des Villes Blanche et Noire, nous trouvons un vaste faubourg offrant de grands espaces non bâtis encore et circonscrits par la succession des bourgs de Rayapuram, Attapuram et Tan-diapcudou.
- Franchissons le canal et marchons vers l’occident. Nous entrons sur un territoire appelé Veperi; c’est le quartier des petits artisans indigènes, auquel se rattachent les bourgs extérieurs ou faubourgs de Vasarvalli et de Pérambour.
- Il faut maintenant compléter l’hydrographie de Madras. A travers les deux derniers faubourgs que nous venons de mentionner, arrive de l’ouest un cours d’eau qui donne le mouvement à des moulins où se fabrique la poudre de guerre; il se jette un peu plus loin dans le canal Cochrane, vis-à-vis l’angle nord-ouest de la cité principale.
- Au nord de ce ruisseau s’étendent les tanks ou bassins qm portent le nom des deux faubourgs qu’on vient d’indiquer, et qu’ils fournissent d’eau potable.
- En descendant de l’ouest vers l’est, suivant un cours
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- extrêmement sinueux, une seconde rivière, la Kanani, termine au midi le quartier des artisans; elle se divise en deux bras, qui se réunissent à quelque distance pour entourer un grand espace qu’on appelle simplement Vite, the island. Quoique très-spacieuse, elle n’a pas d’habitations, et peut être considérée, du côté sud, comme faisant la contre-partie de l’esplanade pour faciliter la défense du fort Saint-Georges. Arrêtons-nous au centre de cette île, occupée par le monument du général sir Thomas Munro; saluons la statue équestre d’un des gouverneurs les plus illustres et les plus révérés.
- Peu de temps après la mort de cet homme supérieur, lorsqu’il venait de gouverner pendant huit années la Présidence de Madras, les Européens et les indigènes remplirent une large souscription et commandèrent au célèbre Chantrey, le premier sculpteur anglais qui fio-rissait à cette époque, un monument qui vivra moins longtemps que le souvenir des nobles vertus de son héros.
- Au midi de l’ile Munro, nous trouvons au bord de la mer les jardins et le palais des anciens nawabs du Carnatique, et plus à l’ouest le palais et les jardins du gouverneur de la Présidence; ces édifices représentent les dominateurs présents et passés des deux Arcot et de leurs dépendances.
- Sur la droite et sur la gauche de la rivière Kanam s’étendent des quartiers isolés dans le voisinage desquels se trouvent : au nord, l’asile des orphelins et celui des lunatiques; au midi, le jardin public de botanique, singulièrement appelé the horticultural qardens, c’est-à-dire «les jardins du jardinage des plantes. »
- Observatoire. — Construit dans la même partie de la ville, il est devenu le plus remarquable de l’Inde. On a fait exécuter pour cet établissement un grand et beau cercle méridien, qui permettra des observations d’une extrême
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- exactitude; l’instrument égale en précision, en perfection, celui que l’on admire maintenant à l’observatoire d’Oxford.
- Observations météorologiques régulièrement publiées. — Des observations météorologiques et magnétiques sont faites trois fois par jour à l’observatoire de Madras, et on les publie officiellement, sans aucun retard.
- Le Gouvernement de Madras a décidé qu’il emploierait les communications électriques à déterminer la longitude des points essentiels de la côte occidentale; mais il faut d’abord s’être assuré que l’établissement télégraphique sera partout organisé pour obtenir une parfaite exactitude.
- Une avenue magnifique, presque rectiligne, conduit du fort Saint-Georges , à travers l’île Munro, jusqu’au jardin de botanique, au voisinage du lac appelé la longue Tank; ce jardin d’acclimatation a beaucoup d’importance.
- Établissements d’instruction publique. — Les institutions que nous venons de citer suffisent pour annoncer une capitale où le savoir est honoré. L’enseignement popu laire, non-seulement des Européens, mais aussi des indigènes , présente un grand nombre d’écoles bien fréquentées et recommandables pour l’habileté des professeurs de divers degrés.
- Madras, premier berceau d’un nouvel enseignement populaire. — Il y aura bientôt quatre-vingts ans que le docteur Bell introduisit dans Madras Y enseignement simultané, par lequel des élèves, qu’on a dans la suite appelés moniteurs, venaient en aide à l’instituteur primaire; plus tard, on transporta dans la Grande-Bretagne, puis l’on perfectionna, parles soins de Lancaster, la méthode aujourd’hui si connue sous- le nom d’enseignement mutuel.
- Enseignement supérieur. — L’Université de Madras confère les degrés de ses trois facultés aux élèves des collèges
- INTRODUCTION. — VI, 4 o
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- formés dans la présidence et soumis à des examens publics.
- Société littéraire et presse. — Madras possède une Société asiatique estimée pour son érudition, ainsi qu’une société d’agriculture. Cette ville publie des ouvrages originaux et des traductions, de nombreux journaux et même une Revue trimestrielle, à l’exemple des Revues de Londres et d’Ëdimbourg.
- Ville Saint-Thomé. — Au midi du quartier musulman, on traverse sur des ponts deux canaux très-irréguliers avant d’arriver à la troisième et dernière ville, qui porte le nom de Saint-Thomé, nom qui rappelle saint Thomas, premier apôtre de l’Inde. Une cathédrale, appartenant au rite arménien, consacre ce grand souvenir.
- Libertés de Madras. — Au sud de Saint-Thomé, la rivière Adyar termine le territoire protégé par la suprême cour de justice, comme cité britannique; Madras possède les mêmes garanties et les mêmes libertés dont jouissent Calcutta, Bombay et les capitales de la métropole.
- Limite éloignée et salutaire établie pour la perception des droits sur les spiritueux. — Par une mesure très-morale, qu’il aurait fallu depuis longtemps appliquer à nos villes importantes et surtout à Paris, les droits imposés sur les spiritueux s’étendent, sans aucune réduction, à trois lieues un quart des limites de Madras. Il en résulte que les débitants de boissons ne trouvent aucun bénéfice à s’établir aux approches de la ville dans le dessein d’offrir à plus bas prix des liqueurs funestes aux classes laborieuses; le trésor et les mœurs trouvent ici leur avantage.
- Le spiritueux officiel. — Pour ne rien exagérer, il ne faut pas attribuer au Gouvernement de Madras plus de vertu qu’il n’en possède. Il s’est approprié le monopole de larmoie, eau-de-vie de palmier. Aucun individu n’a le droit
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- de vendre cette liqueur sans obtenir une licence; or, cette licence, on-l’adjuge au débitant qui s’engage à faire consommer la plus grande quantité de l’eau-de-vie délétère. Pour ce viotif, on la nomme naïvement le spiritueux officiel !
- Etablissement de l’artillerie. — Au sud-ouest du fort Saint-Georges, à trois lieues de distance, est située la station de l’artillerie, station à laquelle on arrive par une route superbe ombragée de grands tulipiers. Sur les deux côtés de cette route, on remarque d’élégantes et riches villas entourées de jardins délicieux.
- Après cet aperçu de Madras et de ses institutions, notre devoir est de présenter des considérations et des faits malheureusement très-graves, sur le sort des indigènes dont cette capitale est le centre politique.
- FAITS GÉNÉRAUX RELATIFS À LA PRÉSIDENCE DE MADRAS.
- La torture infligée aux cultivateurs par les percepteurs et pur la police.
- Tous les vingt ans on renouvelait la Charte de la Compagnie des Indes. Le Parlement, alors, passait en revue l’administration de ce vaste Empire : il s’occupait beaucoup des rapports du pouvoir avec le commerce et les fabrications de la métropole; il jetait un regard assez rapide sur la situation financière et sur la force de l’armée; quelques-uns de ses regrets étaient exprimés sur les travaux publics, toujours et partout insuffisants; mais il semblait peu s’inquiéter du sort plus ou moins heureux ou malheureux des indigènes, quoique ce fût un peuple immense.
- La Charte votée pour la dernière fois et quand tout semblait épuisé, en i854, un orateur des Communes affirma que, dans la Présidence de Madras, les percepteurs de la taxe foncière avaient pour coutume de faire sabir la
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- torture aux petits et faibles contribuables, afin de rendre la perception à la fois plus rapide et plus fructueuse.
- Aucun membre du Parlement qui fût en rapports officiels ou simplement( officieux avec l’Hindoustan n’avait, disait'On, jamais entendu parler, même en Asie, de semblables énormités. Les uns croyaient suffisant de combattre cette monstrueuse allégation avec l’arme du ridicule agréablement maniée; d’autres, en la repoussant, paraissaient enflammés, indignés, non pas contre les forfaits, mais contre l’indiscret révélateur. Ün seul orateur, M. Danby Seymour, tint un langage différent, et rapporta des faits qu’il avait personnellement recueillis dans l’Inde méridionale.
- Pour apaiser l’effervescence et clore avec quelque décence un débat si honteux, le Président du Bureau du Contrôle, qui surveillait au nom de la Couronne les affaires de l’Inde, annonça de lui-même, et sans provocation, qu’il exigerait qu’on fît sur les lieux une enquête solennelle.
- Deux mois après, la Présidence de Madras, à laquelle cet ordre fut transmis, désigna trois Commissaires spéciaux, ayant une haute renommée d’intégrité, d’expérience et de capacité : leur travail devait satisfaire à la volonté du ministre, aux désirs du Parlement.
- Il ne s’agissait, que d’étudier les actes cruels perpétrés dans la perception de l’impôt territorial; on éviterait d’examiner si l’impôt même était ou n’était pas exagère..
- Le Gouvernement britannique, en se fondant sur des traditions musulmanes adoptées par le despotisme de ses agents fiscaux, s’est déclaré le maître absolu de la terre, des cultures et du tarif de l’impôt exigible des cultivateurs; en assumant un tel pouvoir arbitraire, par cela meme l’Administration est devenue responsable de tout le bien, de tout le mal fait en son nom par ses agents financiers.
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- L’enquête, promise en plein Parlement,,s’est bornée aux délits accomplis depuis sept années, et le plus grand nombre ne date pas de quatre ans. Par conséquent il ne s’agit point ici de méfaits perdus dans un passé déjà lointain , ni d’un système barbare insensiblement effacé par l’adoucissement des mœurs ou supprimé d’autorité, grâce aux lumières progressives d’une administration devenue, suivant la marche générale, plus humaine et plus éclairée. C’est le dernier mot de sa conduite d’hier qui pèse aujourd’hui sur sa tête.
- Par une déplorable extension, la police, animée d’une émulation cruelle, s’approprie les tortures qu’appliquent, au nom du trésor, les percepteurs des impôts-, elle les emploie pour contraindre les témoins à déposer, pour forcer des prévenus à s’accuser eux-mêmes, etc.
- Dans le court espace de trois mois, sur un simple avertissement des Commissaires de l’enquête, 1969 plaintes ont été déposées par des infortunés ayant subi la torture, pauvres, ignorants, la plupart disséminés à de grandes distances, et sans concert possible entre eux.
- Reproduisons, avant tout, le prononcé, le verdict des Commissaires, exprimé par les propres termes de leur rapport : « Dans toute la Présidence de Madras prévalent généralement des actes de violence commis contre les personnes, actes perpétrés par les agents indigènes du revenu public ainsi que par ceux de la police.» Ces actes, les Commissaires les qualifient de tortures occasionnant des souffrances aiguës et souvent des mutilations. Dans un grand nombre de cas, lesquels sont énumérés authentiquement, « ces tortures ont été suivies de mort. »
- La Commission d’enquête a reçu de quatre-vingt-dix-huit fonctionnaires une déclaration affirmative sur l’application de la torture à la levée de l’impôt.
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- Peu de njots suffiront pour indiquer les deux natures des mauvais traitements infligés.
- Première catégorie des genres de torture, surnommée la kiltié, la pression. Elle rappelle l’écrou compresseur dont se servaient les bourreaux européens du moyen âge; elle imite les presses mécaniques avec lesquelles les Hindous écrasent leurs citrons. On l’emploie pour comprimer les membres des patients jusqu’à causer les plus excessives douleurs, jusqu’à faire perdre chez eux le sentiment de la vie; quant à l’effet, il va souvent jusqu’à la mutilation. Cette torture est appliquée aux mains, aux bras, aux jambes, aux oreilles, en un mot, aux parties du corps les plus sensibles. Oserons-nous le dire? sans égard pour la pudeur, on déforme, on mutile ainsi jusqu’au sein des femmes : car les deux sexes sont soumis aux mêmes supplices. Les inventeurs des tortures ajoutent encore à ces cruautés: ils déforment, en les renversant, les doigts du torturé jus-' qu’au point où la douleur ne peut plus être supportée.
- Seconde catégorie : l’anandal, l\accablement. — L’Europe , même en ses temps d’extrême barbarie, ne paraît pas avoir eu l’idée du second genre de torture, que les tortionnaires de l’Inde appellent l’anandal. En voici la description :
- Au moyen d’une lanière ou d’une corde, la tête du patient, assis par térre, est attachée avec ses pieds, entre lesquels on la tient prosternée; cela fait, sur le dos de k victime on charge une pierre écrasante. Cette posture insupportable, on la fait durer des heures entières, sous les ardeurs d’un soleil de la zone torride. Maintes fois les agents de la police, qui sont aussi les agents du collecteur, se mettent à cheval sur le malheureux si cruellement garrotté; s’il frémit, ou s’il se permet le moindre gémisse,-ment, le bâton du bourreau l’en punit sans pitié.
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- Ce ne sont pas là des souffrances qui soient rares et réservées pour une seule victime. On a vu des rangées entières de patients traitées avec ces derniers raffinements de barbarie, non-seulement deux ou trois heures sans désemparer, mais jusqu’à six heures entières, et même, nous allons le voir dans un moment, jusqu’à huit heures! Ces scènes infâmes se passaient sous les yeux des villageois réunis, en présence du percepteur indigène, du tahsildar, qui présidait à la torture.
- La récolte du riz ayant manqué autour du village de Saurumnadari, les ryots, mourants de faim, osent demander qu’on les exempte de la taxe accoutumée; payer leur serait impossible. Que fait alors le percepteur? Parmi tous ces contribuables hors d’état de rien solder, il en prend cinquante à la fois; il leur fait souffrir chaque jour, et pendant quatre mois, le supplice de l’anandal. Le supplice durait huit heures, avant qu’on leur permît d’aller manger. Ce n’était point assez de s’attaquer au sexe fort; on s’emparait des faibles femmes pour appliquer aux mamelles des mères le supplice de la kiltié, l’écrasement par pression.
- Comme s’il ne suffisait pas d’un seul de ces genres de supplices, la kiltié ou l’anandal, souvent on réunissait les deux espèces de torture : c’était un moyen de porter au dernier excès les souffrances de la victime.
- Il serait superflu de mentionner la flagellation : elle égalait presque en cruauté celle qu’on infligeait naguère ;aux soldats européens avec le fouet à neuf queues, the cat o’nine tails; supplice voté chaque année (Mutiny act) comme moyen disciplinaire, applicable aux marins, aux militaires anglais qui versent leur sang pour la patrie.
- On faisait servir les raffinements de l’industrie scientifique à l’aggravation de la torture. On entourait le corps , les cuisses, les bras d’un patient avec une corde sèche et
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- vigoureusement serrée autour des membres. Le supplice ainsi préparé, on mouillait la corde par degrés. En se gonflant, ses fibres se raccourcissaient; or elles ne pouvaient pas se raccourcir davantage sans pénétrer dans les chairs quelles étreignaient et déchiraient de plus en plus.
- Quelquefois on imitait, mais non pas dans un but chirurgical, l’opération du moxa. Nous plaçons sous un verre renversé des sangsues, pour quelles tirent le sang d’un malade sans quelles puissent s’échapper; par imitation, les persécuteurs transformèrent en supplice la succion du sang opérée sur les parties du corps les plus sensibles. Ils remplaçaient le verre employé dans notre Occident par l’intérieur évidé d’une demi-noix de coco, puis la sangsue par une guêpe ou par un reptile venimeux dont la morsure était à la fois dangereuse et cruelle. On savait qu’avec leurs aiguillons, leurs serres, leurs dents ou leurs dards, ils allaient percer, sucer, mordre ou ronger l’épiderme et la chair jusqu’à l’os du malheureux supplicié.
- D’autres fois on agissait avec moins de raffinement, mais avec non moins de barbarie; dans les narines et dans les yeux d’un homme garrotté, on injectait du poivre rouge et corrosif. O pudeur, outragée en même temps que l’humanité ! on étendait ce genre de supplice non-seulement chez des hommes, mais chez des femmes, à des parties que .la pudeur naturelle ne permet pas même de nommer.
- Le fier Anglais est persuadé qu’il possède les institutions et les coutumes les meilleures, les plus puissantes et les plus enviables de la terre; aussitôt qu’il en gratifie un peuple conquis, ce peuple ne doit plus rien avoir a désirer. Dans cet esprit, il a donné la liberté de la presse à l’Inde : liberté qui, suivant les publicistes et les écrivains périodiques d’Angleterre, fait pâlir toutes les tyrannies, et
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- devant laquelle il faut qu’en peu de temps disparaissent toutes les oppressions. Cependant voyons à l’œuvre cette liberté qui depuis un tiers de siècle, entre le Gange et ITüdus, a reçu la faculté de tout révéler dans les trois Présidences, y compris celle de Madras. En temps ordinaire, aucun gouverneur n’oserait, du haut de sa toute-puissance , toucher le moindre cheveu du dernier des journalistes, et 1 habeas corpus de la presse, étendu sur tout le sol indo-britannique, est plus sacré que le respect de Mahomet ne l’est à la Mecque. Que craindrait-elle?
- Eh bien! voici des soulfrances infinies, innombrables, atroces, qui n’ont pas lieu par hasard, qui n’ont pas lieu seulement à de rares intervalles, mais qui se multiplient à chaque saison et presque à chaque mois. Pendant les trois dernières années, qui contiennent 1,096 jours, en se bornant aux seuls actes de torture dont l’Enquête, dès son premier appel, a complété la connaissance, voici presque deux infamies, voici deux tortures par jour!
- Est-il arrivé qu’une seule fois la presse libre de Madras, si puissante et si vigilante quelle semblât l’être, se soit occupée de ces forfaits? Non! Est-il arrivé qu’avec ses yeux d’Argus elle ait entrevu l’ombre seulement de ces énormités? Pas davantage. Les journalistes anglais n’ont eu des regards que pour des griefs d’Anglais, des souffrances dAnglais, des récriminations ou seulement des prétentions d’Anglais. Hélas ! il s’agissait des pauvres Hindous, et la presse de Madras, au grand soleil des libertés de Madras, n’a rien vu, n’a rien su, n’a rien soupçonné, ou du moins elle na rien voulu dire. Voilà son infaillibilité, son omniscience et les garanties souveraines quelle offre, prétend-on, à l’humanité, quand il s’agit pour toute la Péninsule non pas seulement de quelques milliers d’envahisseurs européens, niais de cent cinquante millions de vaincus asiatiques!,....
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- Cependant, dira-t-on, les rédacteurs des feuilles périodiques ont naturéllement ignoré des barbaries que les tortionnaires avaient tant d’intérêt à tenir secrètes; on seraitbeureux de le penser. Mais l’Enquête gouvernementale a constaté ce fait accablant : «A l’exception des autorités supérieures, qui plus tard ont prétendu tout ignorer, il n’y avait, pour ainsi dire, pas an être vivant dans tout l’Hindoustan cjui ne fût parfaitement instruit de l’existence de ces pratiques barbares. »
- Laissons de côté ces écrivains dégradés, qui ne croient pas à l’obligation d’être moralistes, et de troubler le sommeil de leur conscience pour veiller aux intérêts de l’bumanité. Que faisaient donc les missionnaires anglicans? Ne parcouraient-ils jamais cette terre de l’Inde qu'ils aspirent à rendre biblique? Ministres révérés des vainqueurs, n’avaient-ils pas un coin, un repli de leur âme pour compatir aux vaincus, soulager leurs misères, et surtout les défendre contre des tortures imméritées? Comment se fait-il que pas un d’eux n’ait devancé M. Danby Seymour? que pas un d’eux n’ait signalé les supplices qui couvrent d’un si grand opprobre l’indifférence et l’incurie des dominateurs? voilà le second phénomène que nous ne pouvons expliquer.
- La torture employée pour forcer la vente des terres convoitées par des Européens. — Il ne faut pas supposer que la torture ait été seulement appliquée à percevoir les impôts fonciers; elle atteignait d’autres intérêts territoriaux.
- Dans les environs d’Arcot, un percepteur demande a trois indigènes qu’ils cèdent leurs champs en faveur dan traitant britannique; les indigènes refusent. Aussitôt, et pour trente jours, on les enferme dans la prison du chef-heu. Cette incarcération ne suffisant pas pour qu’ils renoncent à leur terre, on a recours à des peines plus graves : on leur
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- fait souffrir la torture de Vanandal, au grand soleil, quatre fois différentes, et pendant quatre heures chaque fois.
- Dans tous les supplices perpétrés, aucun fonctionnaire anglais n’apparaît. Collecteurs en chef des revenus, ils se tiennent dans une région supérieure, sans porter en bas leurs regards. Les cruautés sont commises par des sous-percepteurs indigènes, aussi barbares que des mulâtres ou des nègres érigés en commandeurs et flagellant de leur main des esclaves de couleur.
- Un fait rend les subalternes hindous encore plus coupables : l’Enquête l’avoue, ils font servir la torture pour commettre des extorsions illicites, opérées à leur avantage, aussi souvent que pour servir l’intérêt du trésor. C’est à repousser des demandes personnelles, illégales, que doit se manifester le plus vivement, la résistance du ryot : eh bien! c’est là surtout que s’appliquent les tourments qui châtient toute résistance à la spoliation frauduleuse.
- Quand le.? sous-collecteurs se permettent des exactions plus ou moins compromettantes, ils ont grand soin de se ménager une autre réclamation qui soit officielle, pour s’en couvrir au besoin comme d'un bouclier. En de semblables cas, la violence exercée paraît moins inique aux yeux du peuple opprimé que s’il s’agissait uniquement de satisfaire une avidité personnelle.
- La démarche la plus naturelle , et qui devait se présenter la première aux victimes des percepteurs indigènes, c’était de recourir à la protection des Collecteurs généraux, aux magistrats supérieurs, aux juges suprêmes. Hélas! quand ils ont voulu suivre cette voie, ils n’ont trouvé que dureté, qu’indifférence, et se sont vus repousser par une incrédulité systématique et dérisoire...
- Il ne faut pas que le lecteur nous attribue la moindre malveillance envers de hauts fonctionnaires dont nous
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- avons loué, sous tant d’autres points de vue, l’intégrité les lumières et les sentiments d’honneur. Effaçons-nous complètement, et laissons un admirable écrivain de la Revue d'Edimbourg prononcer avec autorité sur la torture exercée dans l’Inde. L’auteur, un natif de la Grande-Bretagne! se refuse à désintéresser, à disculper les fonctionnaires ses compatriotes, si complaisamment excusés par la Commission d’enquête. «En ce qui concerne l’opinion des indigènes sur l’appel à la justice des fonctionnaires européens, la lecture de cette Enquête nous laisse, dit-il, une conviction directement opposée à celle que le rapport gouvernemental voudrait établir. Même en admettant qu’on accepte dans toute son étendue cette apologie des fonctionnaires, la responsabilité finale des cruautés constatées n’en remonterait que d’un degré plus haut.-Nul gouvernemenl ne peut être soustrait à la responsabilité du mal produit par les employés qu’il met en œuvre. Lorsqu’à des mains aussi notoirement impures que celles des agents indigènes l’Administration confie des fonctions importantes, délicates, pleines de tentations et toujours ouvertes aux abus, évidemment il demeure responsable, sinon de tout acte particulier à ses sous-ordres, au moins de la surveillance générale qu’il est tenu d’exercer sur leur conduite, surveillance qui doit suffire pour rendre les méfaits dangereux à commettre, prompts à découvrir et faciles à réparer. Si l’on reconnaît, au contraire, que les fonctionnaires européens chargés de cette surveillance immédiate se sont montrés, en beaucoup de cas, d’une scandaleuse insouciance pour la recherche des abus, ou coupables d’une connivence criminelle, quoique passive ; si du nom anglais, qui devrait pour le peuple indigène être le bdu-clier du faible, ils ont fait l’égide officielle d’êtres malfaisants et formidables, en un mot, s’ils ont donné naissance
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- à cette conviction profonde, et toujours croissante, que l’on ne peut espérer aucun redressement à la violation des lois les plus positives; enfin si, maintenant que la crise pèse sur eux, leur justification se fonde uniquement sur des protestations par trop commodes de surprise, d’ignorance et de doute absolu, et qu’en même temps ils allèguent pour excuse des démentis impuissants, ne sommes-nous pas fondés à leur refuser le bénéfice de semblables dénégations? Nous le demandons : 11e devons-nous pas les tenir pour convaincus d’avoir, pendant une longue série d’années, criminellement failli dans la première et la plus vitale fonction de tout gouvernement : protéger la propriété, les droits et la personne des sujets?»
- Le peuple de l’Inde est si nécessiteux, si pauvre, qu’il affronte la torture pour ne pas payer des sommes incroyablement petites. Le pénétrant moraliste dont nous venons de rapporter la sentence irréfragable exprime à son point de vue la même surprise. Ce qui le frappe d’abord, et l'affecte avec douleur, c’est l’exiguïté des sommes extorquées, dit-il, par et exécrables moyens. Ce qui le frappe encore plus, c’est la honteuse insuffisance des peines infligées par les magistrats dans les cas, d’une extrême rareté, où l’on a pu faire prononcer un jugement contre de coupables fonctionnaires. Tel indigène a subi le supplice de la pression à outrance, la kiltié, pour sauver une valeur de 1 franc 2 5 cent.; tel autre a subi la torture de l’anandal pour ne pas payer une roupie (2 fr. 5o cent.) illégalement exigée! Un père, un fils, sont torturés, et le père en meurt, pour ne pas consentir à se laisser arracher 2 5 francs. Eh bien! d est impossible au fils d’obtenir justice, même en prouvant le meurtre de l’auteur de ses jours !...
- D’après la jurisprudence adoptée par les tribunaux de Dnde, quand on admet qu’un cas de torture est commis
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- pour extorsion illégale, le maximum de la peine est seulement de 1 2 fr. 5o cent. ; or, cette somme, le coupable peut s’exempter de la payer s’il daigne subir une courte détention. Dans la plupart des cas, on se borne à prononcer, sans autre peine, la restitution de l’argent extorqué par le cruel et coupable fonctionnaire.
- En présence de pareils faits, une conviction universelle s’est emparée de l’esprit des cultivateurs indigènes. Dans leur pensée, il est complètement inutile de porter une plainte; car, s’ils la portent, ils s’exposent sans résultat à d’atroces vengeances. De là leur réponse, d’une simplicité déchirante, lorsque les Commissaires de l’Enquête leur demandent : « N’avez-vous donc pas réclamé? » A quoi sert-il qu'au pauvre homme porte sa plainte!
- «Il y a trente ans, dit la Revue d’Edimbourg dans l’éloquent et généreux article que nous aimons à citer, il y a trente ans que les mêmes abus ont été signalés à la Cour des Directeurs par un juge de circuit (en avril 1826).
- «A peine existe-t-il. un seul cas où les victimes assez courageuses pour accuser leurs oppresseurs aient obtenu le redressement de leurs griefs, à peine un seul où les accusés n’aient pas été rétablis dans les fonctions dont ils avaient indignement abusé. Voilà comment les délégués du pouvoir sont encouragés à renouveler, à multiplier des abus d’autorité dont la punition est éludée avec tant de facilité par l’oppresseur.
- «Certainement en 1826, aussi bien qu’en 1 855, la loi punissait de pareils excès; mais, alors comme aujourd’hui, on se jouait de la loi; car la loi, dans l’Hindoustan, toute valeur théorique mise à part, n’a pas cessé d’être une lettre morte. L’impunité des détestables pratiques employées pour lever l’impôt par les fonctionnaires indigènes est encore la règle normale des cours criminelles dans
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- l’Inde méridionale. Si l’on veut obtenir une répression vraiment efficace, il faut la demander à des âmes plus énergiques et pénétrées des principes de la morale européenne. »
- Encore une autre remarque : « Les fonctionnaires venus de la métropole, ceux qui devraient réprimer d’infâmes pratiques, sont trop peu nombreux dans l’Inde. Un seul magistrat pour cinq cent mille habitants, et trois ou quatre financiers pour un million de contribuables, dispersés sur un territoire aussi grand que trois départements français, c’est trop peu si l’on veut prévenir ou réprimer les oppressions infinies, obscurément commises contre des individus obscurs eux-mêmes, isolés et privés de toute défense. »
- Faut-il croire, à présent, ce qu’ont ajouté les Commissaires de l’Enquête? «Les excès qu’on a signalés, et dont la suppression est si difficile, sont la miséricorde meme, lorsqu’on les compare à ce quils étaient autrefois, à ce qu’est encore l’organisation patente et l’ensemble des moyens employés pour extorquer de l’argent chez certains Etats indigènes. Dans l’ancien royaume d’Oude, disent toujours les Commissaires, la perception de l’impôt ressemblait naguère à .l’invasion des provinces conquises par une armée ennemie. »
- Des moyens de gouvernement politique et moral fondés sur la nouvelle institution d’une police humaine et régulière.
- Après les effrayantes et douloureuses révélations sur la torture exercée par des agents indigènes, qui commettaient des crimes odieux, tantôt pour l’État, tantôt pour eux-mêmes, après surtout la terrible rébellion de plusieurs peuples annexés et la révolte d’un nombre effrayant de régiments indigènes, le Gouvernement britannique étudia
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- sérieusement les moyens de remplacer l’immense cohue des bas employés natifs, soldés avec tant de parcimonie que, pour vivre, ils avaient besoin de recourir à des bassesses, à des délits et trop souvent à des crimes.
- Pour atteindre ce but, on imagina d’organiser une grande force publique à laquelle on voulait emprunter ce que les gendarmes de France et les constables améliorés d’Angleterre présentent de plus efficace et de plus moral. Avant tout, il fallait procurer à ces surveillants de l’ordre public et de la justice des moyens d’exister honorablement, sous la condition de rompre pour toujours avec l’improbité.
- On n’a pas craint de porter à 154,435 hommes cette armée, car c’en est une, organisée pour défendre la société régulière et protéger le peuple dans un empire de 15o millions d’âmes. On a fini par élever le budget de cette force à 53,53i,725 francs : Exercice de 1862-60. Gela porte la solde moyenne de chaque serviteur à 3/17 francs, c’est-à-dire, à quatre fois le salaire d’un manouvrier indigène.
- J’ai trouvé dans le Compte moral de 1861-62 , pour la Présidence de Madras, un remarquable exposé de l’esprit dans lequel on a créé cette grande institution, et des difficultés qu’on a dû vaincre pour en bien composer le personnel, pour en élever le niveau par l’instruction, pour fortifier la discipline et développer le meilleur esprit de corps. C’est ici que nous pouvons bien connaître la nouvelle et salutaire moralité du Gouvernement de l’Inde.
- Officiers européens gui commandent en chef la police nouvelle. — Us doivent encourager l’indigène à leur parler avec liberté sur tous les sujets qui concernent son sort. Pour atteindre un tel but, ils doivent multiplier, autant que faire se pourra, leurs visites dans les villages. Ils doivent convaincre le peuple qu’on veut le considérer comme profondément associé par ses intérêts avec les travaux que la
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- police accomplit dans le pays, et que ce corps s’identifie avec les communes, afin quelles l’aident en toutes choses, lorsqu’il cherche les meilleurs moyens de les protéger, de les défendre. C’est aux populations d’apprendre que la police est une institution municipale avant d’être une institution impériale, et que les moindres habitants sont les plus intéressés au zèle, à l’efficacité, à l’accessibilité de chaque officier qui dirige un tel corps. Il faut que les indigènes soient encouragés dans la pensée de ne rien craindre et d’espérer, désormais de la police organisée beaucoup plus qu’ils n’ont jamais espéré. Répétons-le, cet esprit nouveau ne pourra se développer que par la fréquente, libre et franche communication des officiers avec le peuple.
- Inspecteurs de police. — D’excellents fonctionnaires de cet ordre ne sont pas des hommes de trempe ordinaire; avant qu’ils acquièrent toute leur efficacité, ils ont besoin et d’apprendre beaucoup par l’étude et d’acquérir beaucoup par l’expérience. On les choisit parmi les Européens, les métis et les natifs; de ces trois classes, chacune a ses défauts, mais aussi chacune a ses qualités. Un judicieux mélange des trois catégories produit dans chaque district la plus parfaite surveillance; il fournit les éléments nécessaires pour accomplir les devoirs importants, variés, dévolus au nouveau service. Les inspecteurs agissent avec une honnêteté intelligente.
- Des chefs et des sous-chefs constables. — Les mêmes observations s’appliquent aux petits officiers chargés des divisions et des stations de la police. Dans ces grades, minimes en apparence, les fonctionnaires propres à commander ainsi qu’à faire opérer les agents du dernier degré doivent être des hommes dont la portée ne soit pas ordinaire. Sans doute, aujourd’hui, de ce mérite remarquable, il en existe trop peu dans le corps nouvellement organisé; introduction.— vi. di
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- mais les nouveaux agents seront instruits par les chefs supérieurs et dirigés, quant à l’exécution, suivant l’opportunité des circonstances. En résumé, dans la plupart des districts, l’ensemble s’améliore et les appréhensions fâcheuses finissent par se dissiper; les personnes qui, fan dernier, dédaignaient les fonctions du nouveau service, aujourd’hui sont fort empressées à les solliciter. -
- Ecoles d’instruction pour les employés de la police. — La seule idée de ces écoles est la source d’une précieuse amélioration. Dans quel autre pays l’Administration s est-elle jamais avisée d’instituer des écoles pour enseigner aux agents de sa police l’intelligence des lois, l’amour du peuple et le respect de la morale? L’excès du mal, qui conduisait jusqu’aux crimes de la torture, a produit ce bien.
- Des simples constables. — Avant le budget de 1863-64, que nous avons cité, le compte moral de 1861-62 disait avec une parfaite raison : « L’expérience a démontré que les salaires des constables, surtout dans la dernière classe, ne suffisent guère pour soudoyer des employés sensiblement supérieurs à de simples manouvriers1 ; de plus, les salaires et le prix des choses, augmentés partout, suivent une progression fâcheuse pour les employés publics. A l’égard des agents subalternes, ajoutons qu’il existe très-heureusement' aujourd’hui moins de sources détournées de bénéfices et de voies impunies conduisant à des gains coupables, qu’il n’en existait dans un passé qui touche presque à l’époque présente. » Par tous ces motifs, il était indispensable d’assurer aux constables un salaire moins infime; c’est ce qu’a fait le Gouvernement.
- Tout démontre une amélioration notable. Le rejet graduel des agents médiocres, paresseux ou d’un carac-
- 1 Les pîus récents budgets me paraissent prouver qu’on a fait droit à ces observations.
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- tère suspect, même pour l’admission aux moindres degrés de la police civile, a rehaussé le niveau général du corps. La quantité très-diminuée des mutations qui proviennent des résignations, des désertions et des renvois démontre que le service effectif se consolide et se fortifie; il est recherché par un qornbre croissant de personnes honnêtes, comme un moyen honorable et permanent de gagner leur vie. Ainsi qu’on devait y compter à l’origine, des délits d’une gravité plus ou moins grande ont été commis dans plusieurs districts par le personnel même de la police; mais ces délits ont été vigoureusement réprimés, tantôt par des punitions disciplinaires, tantôt par des poursuites criminelles. Aujourd’hui le nombre des fautes imputables aux agents est diminué; en un mot, dans toute la Présidence, l’ensemble du personnel se conduit aussi bien qu’on puisse avec raison l’espérer.
- Police des villages. — On n’a rien fait jusqu’ici pour améliorer la position matérielle de l’institution très-insuffisante de la police municipale ou de village; elle continue d’être, à l’égard du salaire, placée en dehors des allocations de l’Etat. Néanmoins, dans beaucoup de districts, la coopération de la police villageoise est appelée au plus utile concours, et ne l’est pas en vain. Maintenant les magistrats font des efforts infinis pour que les Patels (1 es maires) soient les vrais coopérateurs de la police générale; ils étendent à ces officiers municipaux l’action et la responsabilité qui doivent peser d’abord sur la magistrature locale, soit pour empêcher, soit pour découvrir les crimes. Déjà, dans plusieurs districts, l’autorité des constables est en communication étroite et presque journalière avec les autorités de village, dont la prépondérance ct les moyens infinis d’information assurent à la police gouvernementale une possibilité d’agir et des connaissances
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- locales d’une valeur incalculable. La police de village, telle qu’elle existe, est mise à la disposition de la magistrature , dans l’intérêt même de la commune, pour aider les constables à découvrir les délits. Un sentiment progressif de confiance, on l’espère, prendra racine à mesure que les natifs verront combien l’aide, l’influence et l’autorité des magistrats de tous les rangs sont invoquées dans la vue du bien général; cette confiance augmentera quand le peuple reconnaîtra que les constables n’appellent à leur aide et ne contrôlent les chefs naturels de la police communale que pour faire servir les connaissances locales à délivret le pays des malfaiteurs qui le désolent.
- Des résultats remarquables ont été produits, spécialement dans les Districts cédés, par la constante communication personnelle entre les chefs de la police, les autorités villageoises et les habitants. Dans les deux districts de Bellary et de Cuddapah, les ennemis déclarés des lois se mesurèrent ouvertement avec les constables, lorsque ceux-ci commencèrent l’exercice de leurs fonctions. Mais la nouvelle force civile, active et courageuse, fit aussitôt voir sa supériorité; elle réprima, de haute lutte, l’insurrection des malfaiteurs. Le crime, vaincu en plein jour, n’a pas osé recommencer le combat.
- L’objet qu’on ne doit jamais perdre de vue, c’est, autant que la chose soit possible, de mettre en action les autorités municipales existantes, sans vouloir rien centraliser, ni s’ingérer dans les établissements organiques du pays d’une manière qui tendrait à les séparer du peuple, soit en esprit, soit en réalité. Le secours de la loi doit être réclamé, non pour détruire, mais pour fortifier la confiance, the trust, que les traditions du pays inspirent chez le peuple à l’égard des établissements municipaux. Il im' porte aussi d’assurer aux surveillants de village, watchmen,
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- des moyens suffisants d’existence, à défaut desquels ils se font les protecteurs intéressés des petits larcins, etc.
- Observations générales.
- En définitive, beaucoup de faibles délits qui passaient inaperçus sont découverts, poursuivis et réprimés.
- Des gardes, des patrouilles actives, sont faites dans les cités, dans les défilés de montagnes, les Ghaats, et sur les grandes routes; par l’effet de ces mouvements, des communications fréquentes sont entretenues avec les villageois par le personnel régulier des constables.
- Progrès obtenus dans l’introduction du nouveau système. — Des progrès solides ont eu lieu, cette année, pour introduire dans les diverses branches du département l’uniformité, l’efficacité des moyens d’opérer.
- On l’a déjà dit, des écoles de police ont été créées. Elles font été, dans les divers districts, afin d’instruire les employés de chaque grade sur tous leurs devoirs, sur les notions d’ordre et de justice qu’ils doivent posséder, sur la marche régulière qu’ils ont à suivre dans leurs recherches et leurs opérations. L’avancement du personnel est accordé d’après les résultats de fréquents examens ; une semblable règle a stimulé l’étude professionnelle et doublé le désir d’acquérir une instruction solide.
- Rapports de la police avec les cours et les tribunaux. — Dans la plupart des districts, un agent supérieur de la police aide le magistrat chargé des poursuites (le ministère public) pour préparer le jugement possible des prisonniers. 11 est toujours prêt à recevoir les instructions du juge ou magistrat pour établir les chaînons de l’affaire poursuivie, chaînons qui trop souvent échappent ou se perdent, soit par l’inadvertance du magistrat ordonnateur, soit par l’ignorance de la police subalterne.
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- Les rapports de la magistrature avec les constables offrent un progrès solide et très-remarqué.
- Diminution des crimes. *— Un changement est visible dans le caractère et îe nombre des crimes de plusieurs districts. On a mis un terme à la fréquence des attentats commis de vive force sur les grandes routes par ces Da-coïts hardis et méprisant les lois qui multipliaient les incendies nocturnes et faisaient redouter, même en plein jour, leurs bandes armées. Aujourd’hui, les membres épars de ces hordes désorientées et brisées réduisent leurs méfaits aux délits moins redoutables des petits vols sur les chemins ordinaires et dans les lieux écartés; c’est là qu’on les cherche et qu’on les atteint de plus en plus.
- Résumé général des difficultés à vaincre. — La poursuite savante et la découverte du criminel demandent un beaucoup plus haut degré d’habileté professionnelle et de moyens acquis qu’on ne peut encore l’attendre d’une force rapidement mise à l’œuvre, composée d’abord d’éléments hétérogènes et quelquefois d’éléments désespérés (hopeless). Dans les premiers temps d’organisation, il fallait accepter le personnel agissant, tel qu’il se présentait; par degrés, l’instruction des bons sujets, l’élimination graduelle des incapables et des vicieux, conduiront aux résultats les plus désirables pour la recherche des crimes et des délits.
- ' Une aptitude naturelle, une patience à toute épreuve, une infatigable activité, des ressources cfesprit toujours prêtes, enfin la paisible et persistante résolution du véritable investigateur, tant de qualités à réunir se rencontrent difficilement; on ne les a pas encore trouvées chez un nombre suffisant de candidats pour l’office de constables : aussi la recherche des coupables , qui se cachent ainsi que leurs méfaits, laisse-t-elle encore à désirer de nou-
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- veaux progrès, et l’on n’atteindra que graduellement 1e but désiré.
- «Les difficultés qu’on éprouve pour établir un système d’investigation où les voies illégales et sans scrupule d’obtenir témoignage ne soient ni pratiquées ni tolérées, ces difficultés sont infinies dans l’Inde. Des idées erronées ont jusqu’ici prévalu sur ce point, non-seulement cliez les agents de police, mais dans les rangs inférieurs des magistrats indigènes. Auparavant, on s’attaquait au prisonnier pour déposer contre lui-même; les accusateurs se présentaient rarement, tant ils croyaient impossible qu’on opérât la conviction toutes les fois que la police n’employait aucun moyen coërcitif afin d’obtenir des aveux. Ces monstruosités , la pernicieuse habitude d’emprisonner sans discernement, et d’autres pratiques blâmables, doivent être réfrénées avec une résolution, une sévérité qui parfois paralysent les efforts d’hommes sans habileté pratique e| sans instruction sur les saines méthodes de poursuivra les criminels. Souvent, une police ignorante et la magistrature indigène insouciante rendaient inutiles les premiers indices obtenus pour découvrir les délits. A ces. obstacles ajoutez la lâcheté d’un peuple qui se soumet sans résistance à l’oppression des malfaiteurs. Les accusateurs et les témoins ne veulent pas quitter leur habitation et leurs occupations pour comparaître, sans indemnité, devant des tribunaux éloignés; ils craignent surtout de s’exposer eux-mêmes à la vengeance de criminels dont ils ne sont que trop accoutumés à considérer l’acquittement comme certain. La vénalité générale, et de ces accusateurs et de ces témoins, un mélange de fausseté qu’on remarque dans les dépositions de l’indigène, tout accroît la difficulté de porter les lumières de l’évidence au sein des cours de justice. Heureusement, aujourd’hui, l’état-major de
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- la nouvelle police est éveillé sur ces difficultés; les irrégularités coupables sont réprimées avec sévérité, et la préparation progressive des causes devant les magistrats inférieurs et devant les tribunaux est soigneusement surveillée; très-souvent elle est conduite par des officiers européens. Tout acte blâmable des agents inférieurs, révélé dans le cours d’un procès, est promptement châtié par l’inspecteur de service auprès du tribunal. En un mot, dans le dessein de porter remède au mal, on fait les plus constants efforts pour venir en aide aux offensés et les encourager à concourir au châtiment des offenseurs, en procurant aux officiers de la police les moyens de traduire les coupables devant la justice.
- Tableau des services rendus à VInde par sir Charles Trevelyan, comme gouverneur de Présidence, à Madras.
- Sir Charles Trevelyan, le digne beau-frère de l’historien Macaulay, doit être compté parmi les gouverneurs les plus éminents qu’ait possédés la Présidence de Madras. Il s’est doublement honoré, et par le bien qu’il a réalisé durant sa trop courte administration, et par le sacrifice volontaire du gouvernement de trente millions d’hommes : sacrifice qu’il a fait pour obéir au devoir sacré de défendre les-intérêts des indigènes confiés à sa justice, à son humanité. Ce double mérite est trop rare pour ne pas commander notre sympathique attention.
- Lord Harris. Au printemps de 185g, sir Charles Treve-Tyan succède, comme gouverneur de Madras, à lord Harris, qu’il faut citer pour avoir opéré l’achèvement presque complet de la canalisation côtière du Coromandel et du Carnatique, dans une étendue d’environ trois cents lieues, Quinze mois plus tard, en guise de châtiment, au
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- liou de récompense, sir Charles est remplacé par sir Henri Ward ; nos lecteurs verront pourquoi.
- Par un genre de recherches, bienfaisantes quand elles sont faites avec modération, le gouverneur dont nous allons parler a procuré l’avantage d’une sécurité définitive à beaucoup de propriétaires sur la fortune desquels pesait encore une pénible incertitude.
- En portant ses regards sur les biens fonciers, il fait revivre la Commission des Inams, pour les terres dont il jugeait indispensable de régler l’état de franchise définitive ou le retour au droit commun. Il démontre ainsi le bienfait de eette opération : « Par la solution finale de toutes les affaires d’Inams, plus de trois cent mille petites propriétés, affranchies d’un état d’insécurité qui les rendait la proie d’employés indigènes corrompus, sont placées aujourd’hui dans la classe plus élevée des franches-tenures; certainement, pour assurer la paix publique, ce changement vaut à lui seul une demi-douzaine de régiments réguliers. L’extension des mêmes droits de franche-tenure aux bâtiments, aux terrains affectés à la culture du café, est un autre pas vers l’indépendance finale de toutes les propriétés. »
- La visite des provinces. — Dès le début de son administration , afin de bien juger par lui-même, sir Charles parcourt les districts de sa vaste Présidence; il désire surtout inspecter les travaux d’irrigation et de navigation qui sont entrepris pour accroître futilité de deux grands fleuves, le Godavery et le Kistna. Il veille à l’établissement équitable du départ à faire entre les revenus publics et les revenus privés des territoires arrosés, dont la valeur est si fort augmentée par de semblables travaux.
- Afin de pourvoir â l’un des besoins les plus essentiels, en favorisant le transport du sel marin nécessaire au peuple de l intérieur, il s’occupe des dépôts qu’on doit établir
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- depuis les côtes jusqu’à la limite la plus éloignée où l’on puisse remonter avec des bateaux, sur les fleuves où l’art se dispose à maîtriser les eaux, en facilitant la navigation et le flottage.
- Pour favoriser les intérêts maritimes, il porte ses vues au nord du Godavery, sur la ville et le port de Gocanada, dont le commerce grandit; il y prescrit des travaux de perfectionnement. 11 examine les édifices publics deMazu-lipatam, marché presque déchu, pour leur préparer une utilité nouvelle, soit comme station militaire , soit comme arsenal d’artillerie.
- Dans un second voyage, le vigilant gouverneur a visité la côte méridionale, où des travaux de canalisation étaient entrepris suivant un vaste plan; son attention s’est portée sur le point capital d’aboutissement d’un autre puissant moyen de communication : l’extrémité méridionale du chemin de fer appelé le grand Indo-méridional (great Southern India-railvvay ). En même temps sa sollicitude n’omet pas les plus simples voies de communication.
- Il ne s’en rapporte qu’à ses propres yeux pour les établissements hygiéniques existants ou projetés sur les monts Nilgherris et pour ceux qu’on veut entreprendre sur les monts Poulney. Il fixe en particulier son attention sur les asiles honorés du nom de Lawrence; ces institutions si lâchement ajournées, nous l’avons dit, et si précieuses pour les enfants des militaires, qu’il importe de réunir au sein d’écoles situées sur les hauteurs que la nature favorise d’un climat tempéré, presque européen.
- Dans les chefs-lieux de district, il examine l’état des prisons, pour adoucir les souffrances des détenus et leur procurer des logements moins insalubres.
- En parcourant les campagnes, il visite les plantations, si pleines d’avenir, que les Anglais font du caféier et les
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- acquisitions en franc-alleu (freehold) autorisées, nous l’avons déjà dit, par le Gouvernement de la métropole pour " favoriser ce genre de culture.
- Compte moral et matériel de la Présidence. — Les inspections que nous venons de signaler n’empêchaient pas le gouverneur de Madras de veiller aux soins généraux de l’administration et d’y porter les lumières d’un esprit supérieur. Il n’a pu préparer qu’une seule fois le compte moral et matériel de son gouvernement, tel qu’il est exigé par le ministre secrétaire d’Etat pour le département de l’Inde; mais son rapport, de dix-sept pages in-folio, est un véritable modèle, dont nous voudrions montrer toute la valeur.
- Justice civile. — Ce travail ne pouvait pas dire d’avance les féconds résultats de l’Acte nouveau sur la procédure civile, mis en pratique seulement dans les quatre derniers mois de l’exercice auquel le rapport est relatif; il fait connaître, du moins, le point de départ qui servira pour juger les progrès ultérieurs.
- Une autre indication très remarquable permet d’apprécier à quel degré, dans la Présidence de Madras, pour les procès civils poussés jusqu’au dernier terme, les plaignants sont fondés ou mal fondés dans leurs poursuites :
- Année i858-i85g. Procès gagnés parles plaignants.
- Procès perdus par les plaignants. 6,711
- On le voit, danÿ le gouvernement de Madras, sur huit procès, la justice donne raison à sept plaignants. Certes c’est beaucoup, et ce pays est trop heureux s’il ne se trouve qu’un seul plaignant sur huit qui n’ait pas raison aux yeux des tribunaux.
- Un autre chiffre, non moins significatif, fait connaître
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- un rapport avantageux entre les jugements acceptés par les deux parties et les rares jugements portés en appel :
- Jugements acceptés....................... 18,077
- Portés en appel........................... 5,g31
- Total............. 24,008
- Ajoutons aussi que le rapport abonde en observations importantes sur diverses améliorations législatives qui peuvent diminuer pour l’avenir les procès abusifs et les appels mal fondés.
- Justice criminelle, 1858-1859.
- D’autres observations dignes d’attention sont relatives h la justice criminelle. Loin d’augmenter, le nombre des crimes que l’on doit poursuivre est diminué; cependant les poursuites, plus clairvoyantes que jamais et plus habilement dirigées, sont d’une activité croissante.
- Individus poursuivis........................ 24,660
- Libérés par les magistrats et par la police. . . . 15,790 A juger au criminel......................... 8,870
- Sur ce dernier nombre d’accusés mis en réserve pour être jugés, Ixi sur 100 seulement sont condamnés à diverses peines. Parmi les plus coupables, la peine capitale n’atteint en tout que cinquante et un criminels et pour la transportation que trente-trois. Telle est la modération des jugements, au milieu de trente millions d’habitants.
- Commencement d’une police perfectionnée, 1858-1859.
- On ne signale ici que les commencements d’une police de constables, imitée de la police excellente des comtes
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- de l’Angleterre, et l’un des bienfaits les plus précieux que pût recevoir la Présidence de Madras.
- Ces commencements font un grand honneur à sir Charles Trevelyan. Le plan qu’il a le premier réalisé, celui dont nous avons expliqué l’esprit général, a bientôt été suivi dans les divers gouvernements de l’Inde britannique. Ecoutons cet administrateur éminent1:
- « Abolition des coutumes désastreuses auparavant pratiquées pour le travail forcé et pour la corvée des transports obligatoires. » Cette abolition a rendu le cœur à l’agriculture, ainsi qu’au .commerce, dans la Présidence de Madras. Mais (nous l’avons expliqué précédemment) la mesure capitale en faveur de l’Jnde entière est la reconstitution de la police et le perfectionnement des cours de justice.
- «Absorbés longtemps par la guerre, par les annexions de territoire et la perception des revenus, nous avions négligé le premier et le plus sacré de nos devoirs, celui de protéger la propriété et la vie de nos sujets. A peine peut-on affirmer que, jusqu’au moment où nous parlons, une police existât dans beaucoup de parties de l’Inde. Ce qui maintenant se passe au Bengale en est un exemple : dans cette province, on inondait de soldats certains districts où nous étions fiers d’affirmer que jamais nous n’avions eu moins besoin de la force militaire; et l’indigo, l’une des productions les plus importantes conquises par l’industrie des Anglais, s’est trouvé tout à coup sérieusement compromis. Une police préventive, une administration de la justice efficace et rapide, pouvaient rétablir la confiance; on aurait aussitôt ressenti le bienfait de ces deux influences et pour les revenus et pour les dépenses
- 1 Siatement by sir Charles Trevelyan on the circumstances connecled ivith his recall from lhe (jovernment of Madras. fn-8°; London, 1860.
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- publiques. Je l’affirme, il est impossible qa un peuple quon rend hostile et méfiant soit bien gouverné, et surtout guil le soit avec économie. Nous qui dénombrons dans les deux mondes trente millions d’Anglo-Saxons, nous ne pouvons pas suffire à dominer dans l’Inde moins de deux cents millions de sujets et de tributaires, avec une force militaire appliquée, comme la vapeur, à haute pression. Nous éprouvons cette impuissance dans le même temps que nous étendons, partout ailleurs, notre influence et notre domination ! »
- Animé par cet esprit, et plein d’une généreuse confiance, sir Charles Trevelyan n’a pas craint de prêter la main à réduire de 22,000 hommes l’effectif de l'armée sous ses ordres, dans la Présidence de Madras. Il a même proposé de porter cette réduction jusqu’à 3o,ooo soldats.
- Une si grande diminution sur la force militaire avait été rendue praticable par l’établissement de la police nouvelle dans la majeure partie de cette Présidence. Elle avait délivré les troupes de corvées fatigantes et mul-' tipliées; elle avait permis qu’une foule de détachements militaires, devenus inutiles, rejoignissent leurs corps respectifs. Comme il en résultait dans les cantonnements un excès de force agglomérée, cet excès rendait indispensable une réduction majeure dans l’effectif des régiments; il le fallait pour empêcher qu’une dangereuse fermentation ne se développât au milieu des troupes maintenues sur pied. Telle était l’économie commencée pour le présent et ménagée pour un prochain avenir.
- Sir Charles Trevelyan fait ensuite connaître les heureux accroissements de revenus dans l’ensemble de sa Présidence, à la fois paisible et soulagée. Ce tableau plein d’intérêt va lui donner le droit de parler haut pour le ménagement d’un peuple dont les contributions, sans sortir
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- des taxations ordinaires, augmentaient d’elles-mêmes en suivant une progression si remarquable.
- Ce qu’on doit, en particulier, faire observer dans le tableau que nous mettons en note1, c’est que l’accroissement de la contribution foncière n’est dû qu’à la plus grande, quantité des terres mises en culture.
- En quatre ans, l’étendue des terres cultivées s’est accrue dans le rapport de 100 à 1 1 4 hectares, c’est-à-dire d’an septième. Non-seulement la superficie productive est augmentée, mais un grand nombre de terres, par le bienfait des irrigations, passent dans une classe incomparablement plus productive.
- Sans rien changer aux proportions de la taxe territoriale , le produit des autres contributions présente les progrès qui suivent :
- L’impôt sur le sel, dont le taux est resté le même dans les cinq années mises en parallèle, cet impôt, véritable indice de la prospérité du commun peuple, en quatre ans s’est accru de 19 pour cent.
- Les douanes. — A l’égard des marchandises et des
- 1 REVENUS PROGRESSIFS DE LA PRESIDENCE DE MADRAS.
- Revenu territorial ANNÉES
- 1855-1856. 1857-1858. 1859-1860.
- 89,729,287' 5,195,878 13,535,385 3,104,325 2,743,342 1,669,613 478,105 540,197 90,454,427' 6,844,645 14,230,775 3,200,728 2,628,835 1,876,842 484,515 613,525 101,829,995' 7,320,600 16,146,908 5,889,097 2,736,620 2,137,745 599,092 719,353
- Akbarie (impôt des boissons) Sel ,
- Douanes maritimes
- Moturfa (taxe sur les professions)... Droits de timbre
- Douanes de terre
- Revenus extraordinaires»
- Totaux
- 116,996,132 120,334,292 137,379,410
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- produits de la terre objets du commerce extérieur, les droits d’entrée et ceux de sortie n’ayant pas varié pendant les cinq ans mis en parallèle, l’accroissement du revenu public est l’expression des accroissements du commerce extérieur; or le progrès du commerce extérieur, en quatre ans, est de 90 pour cent.
- Fonds locaux pour les chemins. — Signalons une heureuse innovation : des fonds locaux sont établis pour la construction des routes secondaires.
- Situation de l’enseignement public.
- Un progrès très-sensible s’est opéré dans l’enseignement public; il est devenu beaucoup plus suivi par la jeunesse indigène, que pousse l’ambition d’obtenir des emplois publics. Jusqu’à ce jour, le sentiment qui prédomine au milieu des natifs, c’est l’indifférence et l’apathie au sujet de toutes les branches d’enseignement qui ne procurent pas un avantage monétaire immédiat. Il est néanmoins raisonnable de l’espérer, la résistance passive qu’oppose encore le gros de la population sera peu à peu surmontée par l’attrait direct des écoles. D’un autre côté, l’influence personnelle du nombre faible, mais croissant, des indigènes instruits produira son effet nécessaire; comptons aussi sur le spectacle entraînant des améliorations matérielles que le savoir européen introduit sans cesse dans l’Inde. En définitive, il faut compter sur l’aide du temps et sur des efforts qui témoignent d’une patience à toute épreuve.
- Sir Charles Trevelyan dans ses rapports avec les lois et le peuple.
- A présent que nous avons suffisamment expliqué le
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- mérite administratif de sir Charles Trevelvan, faisons connaître, quelle conduite magnanime ce gouverneur a tenue, lorsqu’il a fallu défendre les intérêts du peuple qu’il gouvernait avec tant de sollicitude.
- Quand le ministère de lord Palmerston eut fait tourner à son profit la grande rébellion de 1857, afin d’obtenir du Parlement que la Compagnie des Indes britanniques cesserait son administration séculaire, voici quel fut le premier soin du Gouvernement métropolitain : il employa tous les moyens de faire supporter en entier par l’Inde les frais de la révolte'et les frais de la pacification, les dépenses propres aux indigènes et les justes indemnités qu’on devait assurer à la Compagnie, dépossédée de l’empire opulent quelle avait par degrés constitué.
- On n’alla pas chercher dans l’Inde même un serviteur éminent qui connût à la fois la nature des impôts, ou perçus ou percevables, ni les circonstances qui pouvaient les rendre plus ou moins supportables par le peuple, et qui cherchât les atténuations les plus opportunes dans chaque genre de dépenses. On fit choix à Londres d’un comptable distingué, M. Wilson, qui n’avait jamais visité les pays ni connu les peuples au sein desquels il allait plonger, d’une main dure, son scalpel financier. L’injonction suprême qu’il avait reçue du pouvoir métropolitain était d’établir, à tout prix, un budget en équilibre.
- A peine touche-t-il la terre, il se met à l’œuvre. Dans le dessein de constater le déficit de l’année pour laquelle on doit opérer, sans autre examen il adopte l’ancien système de supputation, système qui consistait à calculer chaque nouvelle année d’après la valeur moyenne des recettes et des dépenses pour les trois années précédentes.
- Mais dans les trois années qu’il prenait ainsi pour base étaient compris trente mois de rébellion, puis les dépenses
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- extraordinaires dont la révolte avait été le sujet, puis les pertes de revenus au sein des provinces où la guerre civile avait étendu ses ravages. Evidemment, un tel calcul devait annoncer un déficit imaginaire, énorme, pour l’année de paix dont il fallait établir le budget soi-disant perfectionné. Ce budget allait être fixé d’après l’indice d’un passé si défavorable, que, même en profitant des suppressions militaires déjà largement effectuées et des réductions les plus déplorables dans tous les travaux civils, M. Wilson trouvait encore à combler un déficit effrayant : il l’élevait, pour l’exercice 1860-1861, au chiffre insensé de cent soixante-cleax millions cinq cent mille francs.
- En examinant des calculs si vicieux, sir Cb.Trevelyan démontre jusqu’à l’évidence les nombreuses erreurs com-njises dans les recettes, systématiquement atténuées, et dans les dépenses, systématiquement exagérées. A l’égard des progrès certains du revenu public, il s’appuie : sur l’expérience de son propre gouvernement, celui de Madras; sur les réductions qu’il avait opérées déjà quant aux dépenses militaires et sur celles, de même nature, dont il démontrait la possibilité générale, disons mieux, la nécessité. En même temps, il attestait le progrès des revenus en réalité perçus, et tels que nous les avons signalés pour Madras. Ses démonstrations, irréfutables, mais quon trouvait trop rassurantes, déplurent à ces deux titres.
- Le réformateur, sans accepter aucune lumière, voulait résoudre le problème en demandant tout à l’excès des impositions, même dans les provinces appauvries par la guerre civile. Il osa proposer, tristes nouveautés, trois contributions plus impopulaires les unes que les autres : i° Un impôt progressif prélevé sur tous les revenus, en n’acceptant pour limite inférieure que l’humble somme de 5oo francs, posée comme moyen d’existence d’une famille tout entière,
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- 2° un droit de patente, la licence, frappant l’exercice des professions et des métiers; 3° un impôt sur tous les tabacs cultivés dans l’Inde.
- Indépendamment de ces trois charges innovées, on accroissait les droits d’entrée comme ceux de sortie sur un grand nombre de produits.
- Garanties légales assurées aux peuples de llnde. — D’après la loi fondamentale émanée du Parlement, et qu’on devait regarder comme la sauvegarde du pays, aucun de ces impôts ne pouvait être perçu qu’après avoir été voté par le Conseil législatif de l’Inde. Dans ce Conseil, que préside le Vice-Roi, siège de droit un représentant de chacune des deux Présidences, Madras et Bombay, et des divers sous-gouvernements établis dans les provinces du Bengale, du Nord-Ouest, de Lahore, etc.
- Heureusement, par une règle générale pleine de sagesse, un délai de trois mois doit s’écouler entre la proposition du moindre bill, projet de loi, et la sanction finale en vertu de laquelle ce projet devient une loi définitive.
- Aussitôt que furent présentés les premiers bills sur î’income-tax et les licences, les deux Conseils supérieurs de Madras et de Bombay commencèrent par réclamer, dans l’intérêt de leurs peuples, le bénéfice du délai légal de trois mois. Ils voulaient pouvoir éclairer sur tous les points innovés le gouverneur général, les législateurs de Calcutta et le suprême pouvoir de la métropole.
- 1. Lord Elphinstone présente les remontrances de Bombay.
- Commençons par citer les nobles remontrances que fit entendre le Conseil de Bombay par la voix du Président, lord Elphinstone, digne en ce moment de son illustre homonyme et parent, Mountstuart Elphinstone :
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- « Le sentiment de mon devoir ne me permet pas de rester silencieux au sujet des impôts qui vont peser sur les peuples de cette Présidence aussi lourdement que sur les autres nations de l’Inde britannique, impôts jusqu’à présent inconnus dans ce pays, et qui certainement, par leur nature, vont être plus impopulaires qu’aucun autre genre de contributions publiques.
- « Pour justifier une si grande expérience financière, on s’appuie sur des motifs d’une complète insuffisance. Ne vaudrait-il pas mieux procéder par voie d’essai dans un projet si nouveau? Et pourrait-on trouver inadmissible qu’on attendît, pour apprécier l’heureux elfet des fortes réductions sur l’effectif militaire, qui sont en cours d’exécution, et pour examiner si d’autres réformes, considérables aussi, ne peuvent pas être ordonnées? Tandis que le trésor est soulagé par la diminution apportée dans la plus grave de nos charges publiques, l’autre côté de la balance est heureusement favorisé par l’amélioration rapide et constante des sources naturelles de nos revenus.
- « Qui pourrait à l’avance déclarer impossible le succès complet de ce double mouvement pour rétablir l’équilibre du budget? Certes, notre situation n’est pas à ce point désespérée qu’elle nous contraigne à risquer, comme on en forme le dessein, ce quon me permettra d'appeler an plongeon dans les ténèbres •: A leap in the dark !
- « Mes objections ne concernent pas seulement les taxes en elles-mêmes, mais leur nombre et leur simultanéité. Lorsque lord Torrington, qui pourtant agissait avec la complète adhésion de son Conseil, voulut établir quatre nouvelles contributions, leur ensemble produisit une insurrection contre son gouvernement; ce fut moins chaque impôt en soi que l’invasion d’un système qui, sur tous les points à la fois, répandait l’alarme chez les peuples.
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- «Concevez, poursuivait le gouverneur de Bombay, un genre d’impôt dont la perception exige cent quatre-vingt-six clauses fiscales, si compliquées que leur exposé remplit cent quatre-vingt-une pages in-folio! Imaginez cet impôt, qui doit sans aucun doute être levé par des agents spéciaux , pris en dehors des autres officiers du revenu public. Figurez-vous, enfin, une armée d’employés nouveaux, recevant une solde nécessairement infime, et qui vont en toute probabilité prélever sur les imposés, pour leur propre compte, autant d'argent que ceux-ci devront en payer à la Trésorerie. Mettez sous vos yeux de pareils faits, et songez aux conséquences! »
- Écoutons, à présent, les premières réflexions du généreux et digne émule de lord Elpbinstone.
- 2. Sir Charles Trevelyan présente les remontrances de Madras.
- «Ma position officielle, au mois de mars dernier, peut aisément être comprise. J’étais chargé, sous ma responsabilité immédiate, de veiller aux intérêts de 3o millions d’habitants, sujets de Sa Majesté, en y comprenant ceux du royaume de Mysore, placés depuis peu sous la tutelle de mon administration. D’après la plus saine appréciation que mon jugement pût former, le fardeau des contributions innovées n’avait rien qui fût indispensable ; par conséquent, l’imposer n’était pas juste et devait enfanter de graves dangers publics. A cet égard, mon opinion était confirmée par l’avis unanime des membres de mon Conseil, avis conforme à celui du gouverneur et du Conseil de Bombay.
- «De là j’ai conclu que mon devoir manifeste était de reclamer le bénéfice du temps, afin que les mesures en projet fussent considérées dans l’Inde avec maturité, et
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- qu’en Angleterre une décision suprême put être rendue par le Gouvernement de Sa Majesté.
- «La faculté, la possibilité, je dis plus, le droit d’obtenir un mur examen, tel que je le réclamais, étaient proclamés par la Constitution qui nous régit.
- « D’après un discours prononcé dans la Chambre des Communes par le Secrétaire d’Etat pour l’Inde lors d’un récent débat sur les finances de l’empire oriental, j’apprenais que le Gouvernement métropolitain n’avait pas en projet et ne semblait pas devoir approuver la taxation uniforme, universelle, proposée au nom du Vice-Roi. Pareille taxation était d’ailleurs incompatible avec la rapide réduction de l’armée, impérativement prescrite et depuis peu commencée, réduction dont le succès ne pouvait pas sans péril être compromis par l’innovation presque simultanée de trois taxes impopulaires. »
- En présence de tous ces faits, à la date du 16 mars 1860, le Gouvernement de Madras transmet son opinion au Président en Conseil, à Calcutta; il affirme que les intérêts du service public rendent indispensable le délai légal accordé pour l’examen de tous les projets de loi, afin qu’on puisse adresser des représentations mûrement méditées. Un pareil délai ne saurait être abrégé quand il s’agit d’un plan de finance aussi capital que celui des bills innovant à la fois l’impôt sur tous les genres de professions et sur toutes les sources des revenus publics.
- A cette réclamation, fondée sur les lois organiques, la réponse fut, emploierons-nous le mot propre mais vulgaire? une rebuffade (a rebuke), parce qu’on avait transmis au Vice-Roi un tel message en suivant la voie du télégraphe. «Mais nous devions employer cette voie rapide afin de ne pas perdre un seul moment. Pour unique réponse, il nous fut signifié que le Gouvernement de 1 Inde
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- avait résolu d’établir les nouveaux impôts sous sa seule responsabilité, et de jeter bas (to put down) toute opposition par laquelle on rêverait la résistance! On allait ordonner au Conseil législatif de suspendre les règlements établis (the standing orders), qui fixent la marche des affaires, pour adresser sans débats préliminaires les bills financiers à des comités secrets. Ces comités recevraient l’ordre général de présenter leurs rapports confidentiels dans le délai d'un mois au plus, afin que le Conseil législatif pût discuter et voter sans le moindre retard. »
- Un moyen restait d’obtenir le délai voulu par les lois : c’était de rendre publiques les réclamations du Gouvernement de Madras, publicité qui contraignait le Vice-Roi d’en référer à l’ordre suprême de la métropole.
- «Les conséquences d’une marche pareille pouvaient être graves pour moi, dit sir Charles Trevelyan, et je les prévoyais. Mais, du moins, des mesures affectant si profondément le sort du peuple dont j’avais la charge, embrassant les intérêts et se liant à l’honneur de tout un empire, ces mesures ne passeraient pas avec une précipitation qui ne permettrait aucune préparation, aucune délibération sérieuses et salutaires. Jamais je n’avais conçu qu’il fût possible d’employer d’autres moyens pour atteindre un but légitime. A peine avais-je devant moi quelques semaines; si le Vice-Roi ne pouvait pas être induit à s’arrêter sur cette pente illégale, les bills devenaient lois avant que le Gouvernement de la mère patrie pût interposer sa volonté préventive et souveraine. »
- Dix jours après le premier message ainsi repoussé, nous dirions presque rabroué, le Gouvernement de Madras, c’est-à-dire le Gouverneur en Conseil, écrit au Vice-Roi : «Sir, dans notre intime conviction, la crise actuelle est plus sérieuse que ne le fut la rébellion elle-même. R n’est
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- qu’un moyen de traiter avec les rébellions, on les abat Mais, ici, le choix se doit faire entre deux lignes politiques d’où peuvent jaillir les résultats qui, pour l’avenir, sont les plus menaçants :'the most portentoas results.
- «Si nos raisons n’ont pas le bonheur de vous convaincre, vous apprécierez, nous l’espérons au moins, la responsabilité d’un Gouvernement pareil à celui que nous représentons, chargé que nous sommes par Sa Majesté d’administrer et d’assurer la tranquillité d’une partie considérable de l’Inde. Nous l’espérons surtout, vous ne ferez pas discuter ni voter les nouveaux bills, en ce qui concerne la Présidence de Madras, avant l’expiration du temps nécessaire pour que le Gouvernement suprême, dûment consulté, ait eu le temps d’exprimer son opinion sur nos légitimes et sérieuses remontrances.
- « En réclamant le délai de trois mois garanti par la constitution, avant qu’on rende exécutoires des mesures par lesquelles on changerait l’état politique d’un grand empire, il est de droit et de raison qu’on puisse consulter tous les hauts fonctionnaires rendus par la loi responsables du bien-être et du destin de cet empire.
- « Nous réclamons avec d’autant plus d’insistance le délai légal, que le Secrétaire d’État de l’Inde a besoin d’être informé qu’il sera peut-être nécessaire d’établir des moyens financiers très-divers pour les grandes circonscriptions territoriales qui constituent l’Inde britannique et qui sont si différentes les unes des autres? Gomme dernier motif, le nouvel ensemble de taxations serait, nous l’affirmons, absolument incompatible avec la réduction de l’armée indigène, réduction prescrite depuis peu par Sa Majesté.»
- Cette démarche solennelle que faisait, en Conseil, le gouverneur de trente millions dames n’arracha pas le moindre mot de réponse au Vice-Roi.
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- Chose inouïe, un financier tiré des Bureaux du Commerce, expédié de Londres pour aller dans une immense contrée, dont il ignorait les lois et les mœurs, afin d’y créer à tout prix un équilibre budgétaire, M: Wilson, refuse de concéder un simple délai de trois mois : délai qui permettrait que lui-même s’éclairât sur les lieux, et rendrait possible un appel légitime à la mère patrie, dont il était pourtant le serviteur! Ce personnage fiscal, blessé qu’il est dans son orgueil et dans son omnipotence, va surpasser les prémisses de ses mesures arbitraires.
- 11 propose froidement au Conseil législatif de Calcutta que le mois d’examen préparatoire accordé d’abord à la Commission spéciale chargée du rapport sur les bills financiers soit abrégé de quinze jours. Aussitôt, ceux des membres du Conseil qui représentent Madras et Bombay protestent avec énergie-, ils réclament contre un délai réduit à ce point, comme par un besoin de vindicte personnelle. Mais tout ce qu’ils peuvent obtenir, c’est que le travail de la Commission préparatoire ne sera réduit qu’à trois semaines, au lieu de l’être à quinze jours.
- Afin que le despotisme dominât partout dans une affaire aussi grave, le gouverneur général défend que les représentants de Madras et de Bombay produisent en séance du Conseil, dont ils étaient membres de droit, les observations légales de leurs Présidences respectives : « Attendu, disait ce Vice-Roi, que le sujet des séances législatives étant publié jour par jour, le peuple entier apprendrait que les gouvernements présidentiels, dans deux parties de l’empire, auraient réclamé le bénéfice de la loi, sous prétexte d’intérêt pour les nombreux millions d’hommes qu’ils administraient avec une pleine responsabilité. »
- En imposant ce silence trompeur, on espérait annoncer les trois taxes nouvelles, dont allaient être frappés cent
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- cinquante millions cle sujets, comme ayant obtenu le vote unanime de tous les gouverneurs et de tous les Conseils délibérants qui régissent l’Inde britannique...
- Effet définitif des réclamations. — L’énergique volonté déployée par les deux Gouvernements de Bombay et de Madras, quoique repoussée dans son objet capital, produit néanmoins les effets les plus salutaires pour les peuples de l’Hindoustan. En fait, le Vice-Roi n’ose pas sanctionner les bills entravés dans leur marche, avant d’avoir pris les ordres du ministre métropolitain. Lord Canning dément en secret l’orgueil de ses refus publics opposés aux demandes légitimes de deux grandes Présidences; le 19 avril 1860, il écrit au Secrétaire d’État, sir Charles Wood : «Je crois d’une absolue nécessité que le Gouvernement de l’Inde connaisse le plus tôt possible votre opinion sur la question qui s’agite. En attendant, la marche du Conseil législatif ne sera pas arrêtée; m^is j’aurai soin que les bills ne soient pas déclarés lois avant que j’aie reçu votre décision. »
- Par le bienfait de pareils délais, ce temps même qu’on brûlait d’abréger finissait par porter conseil, et les dispositions primitives étaient profondément modifiées : i° Le bill qui frappait tous les tabacs plantés dans l’Inde tombait, abandonné par son auteur; 1° l’impôt qui devait atteindre chaque métier et chaque profession n’allait plus être qu’un complément de ïincome-tax, et se bornait aux personnes que n’atteignait pas l’impôt sur les revenus. Ainsi, des trois taxes proposées, une seule restait intacte et partout les doubles taxations disparaissaient. Les revenus présumés des détenteurs de domaines non cadastres (unsettled) étaient calculés sur le tiers et non plus sur la moitié de l’impôt territorial; les troupes, soit indigènes, soit européennes, étaient épargnées et caressées, par l’exemption de la taxe du revenu pour tous les militaires
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- dont les appointements n’excédaient pas ceux d’un simple capitaine de la ligne. Cette exemption, sans doute, excitait l’envie des populations prises dans leur ensemble; mais on eut trouvé trop périlleux de faire descendre une taxe militaire jusqu’aux grades les moins élevés. On n’y serait point parvenu sans révolter cette partie la plus nombreuse des états-majors qu’on peut appeler le nerf de l’armée.
- Les percepteurs extraordinaires et si redoutables, imaginés par le bill primitif, ont cédé la place aux employés ordinaires des finances; il y a mieux, parmi ces derniers, on a fait choix des officiers qui possédaient au plus haut degré l’estime et la sympathie des indigènes. Enfin, des instructions d’une extrême indulgence ont été données sur les règles à suivre pour établir et percevoir la taxe des revenus, income-tax, en restreignant le plus possible toute voie d’inquisition dans les affaires privées.
- En définitive, des trois taxes projetées, la seule qui soit devenue loi, celle des revenus, est adoucie; elle est heureusement atténuée comme il vient d’être expliqué.
- «Je reconnais avec plaisir, déclare sir Charles Treve-lyan, les améliorations réalisées. Persuadé, comme je le suis, que le système primitif exigeait un puissant correctif, et que le seul remède praticable était celui qu’on a pratiqué, j’en accepte avec joie les conséquences, fâcheuses à mon égard ; je les accepte, quelque mortifiantes, quelque injurieuses et quelque nuisibles qu’à divers points de vue elles aient été pour ma personne.
- « Le Gouvernement de Sa Majesté, sous une forme qui devait m’être agréable, a bien voulu joindre à l’ordre de mon rappel une autre lettre officielle approuvant avec éclat mon administration dans la Présidence de Madras. En même temps, chez toutes les classes des Européens et des natifs, j’ai reçu des témoignages si nombreux de bien-
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- veillance et d’estime, que, sans présomption, je puis le-dire, cette approbation, ie peuple entier que je gouvernais l’a décernée. Les explications qui viennent d’être présentées justifieront, je l’espère, ma publication des actes émanés du Conseil de Madras. Mon seul désir est d’être jugé d’après les faits, en ayant surtout égard aux circonstances qui me commandaient d’agir conformément à l’intérêt national, celui que j’avais pour devoir de défendre.»
- Voici la seconde lettre officielle qu’a reçue sir Charles Trevelyan; suivant les formes britanniques, elle s’adresse au Gouverneur en Conseil de la Présidence de Madras, comme s’il s’agissait d’une tierce personne :
- « Sir, dans ma dépêche n° 2 3 de ce jour ( 1 o mai 1860) je vous ai communiqué les raisons pour lesquelles le Gouvernement de Sa Majesté s’est vu contraint d’éloigner sir Charles Trevelyan de sa position comme gouverneur du fort Saint-Georges. En même temps le Gouvernement de Sa Majesté désire déposer dans les archives de la Présidence le témoignage des services que sir Charles a rendus pendant son administration. Les membres du Gouvernement de Sa Majesté ont vu avec une vive satisfaction l’attention vigilante qu’il a portée sur tant de questions d’une importance majeure cjae vous avez du traiter pendant la durée de votre gouvernement.' Ses observations sur l’état des districts qu’il a visités prouvent que son but a toujours été d'élever la condition morale et cl'accroître la prospérité matérielle du peuple. Parmi les serviteurs de la couronne, aucun ne s’est, avec plus d’ardeur, efforcé de mettre en pratique les grands principes de gouvernement annoncés aux princes ainsi gu'aux peuples de l'Inde par la glorieuse proclamation de Sa Majesté la Reine Victoria.
- «Pour ces importants services, les remercîments des ministres de Sa Majesté sont dus à sir Charles Trevelyan. » „
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- Faisons admirer la marche à la fois équitable et généreuse du Gouvernement suprême, même quand il se croit obligé, pour des raisons politiques, de frapper un serviteur illustre et digne d’estime. C’est ainsi qu’il est beau, même au jour de la défaveur, de respecter le caractère des hommes qui sont l’honneur d’une grande nation.
- Cinq ans ne sont pas encore écoulés depuis la mémorable dissidence dont nous venons d’expliquer soit les motifs, soit les effets, et déjà le temps a prononcé ses sentences irrévocables. Ce ministre Wilson qui ne permettait pas les objections, même alors qu’il devait céder et qu’il cédait en secret à leur force irrésistible, ce ministre , accablé par des soucis imprévus et par des travaux excessifs, est mort au milieu d’une tâche où lui-même, soyons-en sûrs, cherchait sincèrement le bien public.
- Après une destitution que l’estime du pouvoir destituant avait transformée en véritable ovation, sir Charles Treveîyan revint dans sa patrie, mais non pas comme ces nababs gorgés d’or, de fatuité vulgaire et des ridicules dont Macaulay, son illustre beau-frère, a tracé le portrait inimitable. Il reparut comme un de ces hommes d’élite qui rentrent dans leur élément naturel, au milieu du monde élégant et distingué, dont ils sont l’ornement. Il ne se montra pas humilié de sa disgrâce, ni fier des suffrages publics. Il écrivit comme il vécut, en sage. Dans une narration simple, calme, et je dirais presque inanimée, tant elle est dépouillée de ressentiment et de passion, il présenta la narration des faits que je viens d’énumérer. J’ai lu plusieurs fois avec une extrême attention cet exposé, sans y découvrir un seul mot empreint d’amertume haineuse, un seul blâme jeté sur le caractère des antagonistes qui venaient de le renverser, en lui faisant perdre le gouvernement de trente millions d’âmes. Thucydide, quand
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- ses devoirs d’historien l’obligent à parler des citoyens tout puissants cpii l’ont expulsé d’Athènes, n’est ni plus maître de lui-même ni plus équitable à leur égard.
- Un si noble spectacle ne pouvait manquer de porter ses conséquences en faveur d’un homme d’Etat ami des peuples subjugués, défenseur des lois, et, par cela même, doublement promoteur de la gloire de son pays.
- Le Vice-Roi, modéré par caractère, mais qui cédait à la peur d’une rébellion nouvelle; qui, d’ailleurs bien intentionné, mais timoré, foulait aux pieds la légalité, pour anéantir les représentations légitimes de deux gouverneurs délibérant en Conseil et réclamant pour des nations entières, ce Vice-Roi, descendu de son trône temporaire, a joui peu de temps des souvenirs d’un pouvoir qu’il avait semblé ne concevoir que sans limites; bientôt lui-même a suivi dans la tombe son ministre si passager, M. Wilson.
- Or le temps, ce vrai galant homme de l’Europe et de l’Asie, le temps, qui finit par rendre justice à la raison, au courage, au patriotisme, à l’amour vrai du bien-être des peuples, le temps a pris par la main sir Charles Tre-velyan; il en a fait, qui l’aurait cru! le successeur de Wilson même, à la place de ministre des finances près du gouverneur général, dans le vaste empire qui pour sujets, pour alliés et pour tributaires dépasse aujourd’hui cent quatre-vingt-dix millions d’hommes.
- Sir Charles Trevelyan, devenu le secrétaire d’Etat d’un Vice-Roi de l’Asie, j’ai presque dit d’un Roi des Rois, apres avoir rempli ses hautes fonctions sans réclamer la destitution d’aucun gouverneur de Présidence, notre héros a vu le ministre secrétaire d’État métropolitain, sir Charles Wood, en plein Parlement, le 21 juillet 186A, déclarer que sir Charles Trevelyan avait, le premier, établi le véritable équilibre d’un budget général de l’Inde.
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- k Dès 1869, disait sir Charles Wood, j’annonçais qu’a-près trois à quatre ans les finances de l’Inde seraient rendues à la prospérité. Aujourd’hui j’ai l’honneur de déclarer à la Chambre des Communes que depuis deux ans la réalité justifie ma prédiction. En 1862 , il existait encore un léger déficit; mais pour l’exercice qui finit au ier mai 1863, au lieu d’un déficit, je proclame un excédant de 47,675,000 francs. (Explosion d’applaudissements, dans la Chambre d,es Communes.) J’ajouterai que sir Charles Treve-Jyan démontre les surplus des deux exercices subséquents. De tels résultats sont le fruit d’une sage réduction qu’il a portée dans les dépenses et d’un accroissement, (jaü avait prédit, dans les branches de revenus les plus importantes. Je ne me suis pas aperçu, ajoute l’équitable secrétaire d’Etat, que les allocations des services publics aient été, dans aucun cas, restreintes au-dessous des véritables besoins, ni qu’aucun moyen praticable ait été négligé quand il fallait encourager le développement des ressources de l’Inde. J’ose penser que la Chambre des Communes partagera ma conviction : nous arrivons à 1 état le plus satisfaisant des choses lorsque, en dépit de la dépression réellement extraordinaire qui suivit la rébellion , une si grande supériorité de revenu national succède à l’année où l’équilibre n’était pas atteint. Il y a plus encore : une réduction considérable est opérée sur la dette publique. En deux années, sir Charles Trevelyan évalue le remboursement dans l’Inde à 225 millions de francs; tout balancé, tant à Londres qu’à Calcutta, on a constaté que la somme en réalité remboursée n’est pas au-dessous de 207,825,000 francs.»
- Qu’on préfère l’une ou l’autre de ces évaluations, le
- résultat n’en est pas moins magnifique.
- Le climat des bords du Gange n’a pas épargné la santé
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- de sir Charles Trevelyan dans un ministère où des succès si merveilleux ne pouvaient être obtenus que par d’immenses travaux. Pour la seconde fois, épuisé de fatigues affrontées avec courage, cet homme d’Etat est revenu dans sa patrie, non plus seulement consolé, mais récompensé par l’estime et l’affection de l’Inde et de l’Angleterre.
- Lorsque Rome assimilait à son empire la plupart des nations.civilisées qui composaient l’ancien monde, supposons que les gouverneurs des pays conquis, intègres et grands par le caractère, se fussent exposés à perdre leurs proconsulats pour défendre les lois protectrices des personnes et pour empêcher l’impôt, (jui croissait toujours, d’écraser à la fin leurs administrés; certes, par l’effet de cette énergie, la puissance des Romains ne serait pas arrivée, de décadence en décadence, à ne plus dénombrer que des provinces épuisées, des contribuables ruinés, hors d’état de payer les taxes impériales, des campagnes qui se dépeuplaient, et, pour tout dire, en un mot, des décurions, percepteurs obligatoires d’un revenu qui s’affaiblissait avec rapidité dans les municipes. De telle sorte qu’on dépouillait tôt ou tard ces notables de leur patrimoine, pour solder la contribution des infortunés cultivateurs.
- Ce serait donc traiter l’Angleterre avec une injustice extrême si l’on comparait son œuvre moderne accomplie dans l’empire immense de l’Inde avec celle des Romains , entre le siècle d’Auguste et le siècle d’Augustule.
- Marche suivie par sir Charles Trevelyan pour éclairer et diriger l entreprise d’une compagnie de Canalisation et d’irrigation dans h Présidence de Madras.
- Vers le temps où commençaient les mémorables discussions dont nous venons d’offrir l’historique, des rap-
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- ports officiels plus heureux s’établissaient au sujet d’une Compagnie qui demandait, à Londres, qu’on lui concédât une grande entreprise de canalisation et d’irrigation dans la Présidence la plus méridionale de l’Inde.
- La demande fut renvoyée au Vice-Roi, comte Canning, et par lui transmise au gouverneur de Madras. En faisant ce renvoi, lord Canning exposait d’excellents principes d’administration et les discutait dans l’intérêt des indigènes, dont il se montrait, je suis heureux de le dire, le tatear éclairé et vigilant; il proposait avec sagesse qu’on tentât d’abord une seule et grande expérience, et qu’on fît avec discernement un choix entre tous les projets proposables. Sir Charles Trevelyan eut alors l’heureuse pensée de recourir à l’éminent créateur des travaux, si productifs, exécutés pour les deltas de deux fleuves très-importants.
- Plan des travaux, approfondi et discuté par le colonel sir Arthur Cotlon.
- Tirant parti de SU longue expérience et des beaux résultats dus à son talent, le célèbre ingénieur s’est aussitôt mis à l’œuvre pour présenter le tableau d’un magnifique ensemble de travaux; il en a démontré les bienfaits et l’urgence avec une énergie qu’inspiraient chez lui l’amour du bien public et les convictions les plus profondes. Nous essayerons d’analyser une œuvre digne à tous égards d’être méditée, et qui jette une vive lumière sur des progrès indispensables au midi de ITIindoustan.
- Le projet à préférer. — Il devra remplir des conditions impérieuses, lesquelles sont : i° qu’il offre la juste et raisonnable perspective de procurer aux actionnaires un ample bénéfice, non-seulement pour leur propre rémunération, mais surtout en vue d’encourager l’application si désirable des capitaux britanniques à de pareilles entre-
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- prises; 2° qu’il assure un bienfait considérable aux populations chez lesquelles on veut créer de concert les irrigations et la navigation; 3° qu’il promette d’accroître, soit directement, soit indirectement, les revenus de l’État; 14° qu’il opère sur un vaste pays pour le réunir avec les ports de mer, en assurant l’économie d’un transit aquatique, utile au commerce; 5° qu’au moyen des irrigations ce même pays, dans les mauvaises années, soit garanti contre la famine, tandis que, dans les années ordinaires, il abonde en produits échangeables avec les objets manufacturés d’Angleterre et d’autres contrées; 6° qu’au sein des districts où les travaux devront s’effectuer, on répartisse des Européens bien dirigés, qui, sous un habile contrôle, développeront une influence considérable et bienfaisante au milieu des indigènes; j° que l’entreprise soit divisible en sections, dont chacune pourra former un projet complet, indépendant du reste, etproduire des revenus immédiats : dans le Radjahmundry, cité pour exemple, des bénéfices considérables ont été perçus dès les premiers douze mois où les travaux ont commencé; 8° que jamais ne soit perdu de vue ce fait essentiel : dans un pays qui n’est nullement amélioré, l’on obtiendra de grands moyens naturels de communication par quelques ouvrages d’une dépense médiocre, qui les mettront en valeur : telles sont les longues lignes de rivières, déjà presque navigables, et qui le deviendront partout en triomphant de faibles obstacles. Aujourd’hui ces lignes ne servent à rien, parce quelles ne sont pas mises en communication complète avec les ports ou les marchés intérieurs; mais leur valeur sera tout à coup réalisée par certains travaux isolés, moyennant les plus modiques sacrifices. Dans un pays aussi généralement imperfec lionne, quoique très-peuplé, peut-être le principe le plus essentiel est-il, en ope-
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- vaut sur une si vaste étendue de lignes artificielles ou naturelles, soit d’irrigation soit de transports, d’agir avec une extrême rapidité : dût-on employer des moyens éloignés, il est vrai, de la perfection, mais expéditifs.
- Cette marche est fort opposée au principe faux qui certainement, plus que tous les genres de difficultés, s’est élevé comme un obstacle insurmontable aux améliorations de l’Inde : on a voulu que chaque plan proposé fût, du premier abord, complet et parfait! D’un pareil absolutisme, dont cent exemples pourraient être cités, le résultat se traduit par une seule interprétation désespérante : puisque vous ne pouvez pas, dès le premier moment, obtenir la perfection, laissez-nous continuer à ne rien faire.
- Reproches adressés aux chemins de fer. — «Dans un cas malheureux, l’Inde a voulu développer à tout prix de grands travaux, tels que ceux des chemins de fer, dont les spéculations ont échoué; c’était grouper un ensemble énorme de capitaux directement contraires aux transports à bas prix. Depuis cette invasion, les intéressés ont suscité d’incalculables obstacles à tous les progrès réels. »
- On le voit, l’éminent ingénieur, dont la renommée repose sur des travaux hydrauliques, se montre ici trop sévère à l’égard des chemins de fer. Il les dépeint, sans exception, comme ayant échoué dans l’Inde et ne pouvant pas même approcher d’un revenu qui paye l’intérêt des capitaux garantis par le Gouvernement; il en attaque les auteurs comme les ennemis de toute entreprise à tenter pour accomplir des travaux (aquatiques) opérant à bas prix des transports, ruineux pour les voies ferrées.
- «Sous la pression des circonstances, les compagnies de chemins de fer, soit de Calcutta, soit du Sindhe1, ont été
- 1 Sir Arthur paraît croire que la navigation par la vapeur sur l'Indus «st infiniment moins coûteuse que celle des chemins de fer et très-pro-
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- contraintes de créer une vaste flottille à vapeur sur le Gange et sur l’Indus : c’était faire ainsi le pas le plus efficace pour amoindrir leurs opérations sur terre. Elles ont agi de la sorte quand l’état des communications par eau ne leur laissait d’autre choix que de se mettre en concurrence avec elles-mêmes.
- « Règle générale : partout où les fleuves et les canaux sont voisins des chemins de fer, les possesseurs de ces chemins emploieront leur influence redoutable à paralyser les entreprises concurrentes de navigation et même d’irrigation; ces capitalistes ont horreur de toute rivalité.»
- Certainement de telles attaques sont fondées sur de puissants motifs et caractérisées par cette dialectique animée et vigoureuse qui distingue l’impétueux écrivain, j’ai presque dit l’orateur. Mais s’il a raison, sous un certain point de vue, contre les chemins de fer, lorsque des fleuves leur font une concurrence favorisée par la nature des choses, qu’il ne l’oublie pas : des trois grandes cités qui représentent le génie, la richesse et le commerce de l’empire Indo-Britannique, Calcutta seule est bâtie sur le bord d’un fleuve. Est-ce que les voies accélérées, qu’il traite si sévèrement, ne sont pas pour Madras et Bombay des fleuves de fer, créés : ceux du nord pour remonter jusqu’au Gange supérieur, en forçant la nature à travers le Caucase des Ghauts; et ceux du midi, pour aller de la mer
- Stable en elle-même : c’est ainsi qu’il parle en 1860. Il nous semble quil se trompe en supposant, alors, qu’il existe un chemin de fer latéral à 1 Indus et qui, sur ce fleuve, rivalise avec la navigation par la vapeur.
- En consultant le rapport ofliciel de i864, rédigé par M. Juland Danvers, sur les chemins de fer de l’Inde, voici ce que nous avons remarqué : «La possibilité que la flottille de l’Indus soit remplacée par un chemin de fer est reconnue par le Gouvernement, qui depuis i863 fait étudier sur les deux rives du fleuve quel sera le chemin le plus avantageux qu’on pourra créer entre Moultan et Kotrie.» Ce chemin n’existait donc pas en 1860, lorsque sir Arthur Cotton rédigeait son savant rapport.
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- indienne d’occident à ia mer bengalaise d’orient, à travers les terres promises du coton? En dehors de ces considérations purement économiques, est-ce que les plus graves motifs d’une politique supérieure ne commandaient pas d’ouvrir un chemin de fer de premier ordre, en traversant dix cités, dont la moindre approche de trente mille âmes, pour transporter et l’armée et les millions de voyageurs, depuis Calcutta, la capitale de l’empire, jusqu’à Lahore, la capitale du bassin de l’indus, sans avoir à redouter les retardements fluviaux qu’occasionnent les sécheresses et les inondations? Aucune de ces raisons ne 'pouvait échapper au savant colonel du génie militaire, sir Arthur Cotton; mais il croyait avoir besoin de passionner ses lecteurs, afin de les mieux entraîner. Cela n’était pas nécessaire : car la riche Compagnie d’irrigation et de canalisation formée dans Londres par l’eflet des raisons victorieuses que lui-même avait données, cette Compagnie était traitée par le Gouvernement avec tant de confiance et de faveur, qu’il choisissait le promoteur même de l’association pour apologiste et pour arbitre des travaux que l’Administration devait préférer. C’était l’autorité si bien disposée qui demandait à sir Arthur un mémoire décisif, admirable sous un grand nombre de rapports.
- Après ces réserves, faites sans autre désir que celui d’être impartial, expliquons, avec tout l’intérêt qu’ils méritent, les principes et les vues de l’éminent ingénieur.
- Il réclame l’adoption d’un système où les eaux pluviales, complètement recueillies, accroîtront, par le bienfait des canaux et des rivières, l’irrigation et la navigation dans les pays qui sont le plus exposés aux famines.
- Lorsqu’on entreprend des travaux de ce genre, l’essentiel est d’aller vite, afin d’obtenir sans retard des revenus considérables. L’auteur cite quatre fois, dans son mémoire,
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- l’œuvre de prédilection qui mit le comble à sa renommée. «Aujourd’hui, dit-il, le barrage, l’anicat de Radjah-mundry, productif clés le principe, aménage les eaux pour arroser 180,000 hectares de terres, et procure au trésor une plus-value de revenus annuels qui s’élève de 1,2 5o,ooo à i,5oo,ooo francs : tel est le résultat d’une œuvre d’art qui n’a coûté que y5o,ooo francs de création. » Ne doit-on pas imiter un si bel exemple?
- Les deux projets ,mis en parallèle.
- Projet non préféré , relatif an pays de Goimbatore. — Afin d’arroser presque tout ce pays ainsi qu’une partie du Malabar, on établirait des réservoirs près des Nilgherris et des monts Animalays. On jetterait le surplus des eaux dans le Cauvery pour accroître les irrigations actuelles de Trichinopoïi et de Tanjore; en même temps on communiquerait par de nouvelles voies hydrauliques avec les canaux de l’est et de l’ouest qui longent la côte du Bengale.
- Projet jugé préférable : celai qui prend le nom de la rivière Tonqaboudra. Ce cours d’eau superbe descend de l’ouest à l’est, entre le royaume du Nizam et les trois Districts • cédés. Tous trois étant situés du côté delà mer, un simple déversement suffira pour leur assurer une ample irrigation. Dans le seul district de Bellary, 200,000 hectares de terre peuvent recevoir un pareil bienfait; les deux autres, Kurnoul et Kuddapah, participeront au même avantage.
- Le fleuve Kistna et ses affluents, y compris la Tonga-boudra, portent à la mer les eaux de tous les pays mah-rattes, Pounah, Sattara, etc., situés à l’orient delà chaîne des Ghauts. Le projet rendra navigables les differentes
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- rivières de cette vaste contrée; elles apporteront les produits d’agriculture jusqu’au canal latéral à la côte du Bengale, canal dirigé depuis Tinnevelli jusqual’orient de Madras. Voilà ce qui commande la préférence, en consultant les intérêts généraux d’une immense contrée.
- Les deux projets sont excellents; mais, avec sa haute raison, sir Arthur s’est prononcé pour le dernier. Il sera le plus productif en tirant parti des immenses quantités d’eau qui descendent aujourd’hui sans utilité jusqu’à la mer pendant sept mois de l’année, eaux qu’on n’aura pas besoin d’accumuler en, entier au fond des réservoirs, mais qu’on saura distribuer avec fruit dans leur parcours.
- Un tel projet ouvre aux marchés extérieurs un pays vaste et fécond. Il accroîtra des revenus publics, tels que celui de la douane et la rente payée par les irrigations.
- L’auteur fait remarquer le caractère du fleuve Kistna, qui dans sa partie supérieure reçoit les eaux du pays de Pounah, tandis qu’il débouche au nord de Madras, près de Mazulipatam.
- Si l’on joint la navigation de ce fleuve avec celle du canal côtier qu’on trouve à partir de Madras, une grande étendue de communications par les rivières sera rendue facile et profitable, avec peu de frais; alors, tout le haut bassin du Kistna se trouvera mis en communication économique avec quelque port marchand. La même ligne navigable peut communiquer en outre, par un cours d’eau naturel, avec la capitale du Deccan, Hyderabad, le plus grand marché intérieur de la péninsule.
- Près de onze millions d’âmes, qui peuplent cet État, profiteront de pareils travaux ; et ces onze millions d’indi-genes seront alors placés plus directement sous l'influence européenne. D’un autre côté, la contrée qu’on veut arroser na pas à subir les vents les plus brûlants, fléau de la
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- zone torride. De telles considérations donnent au projet une extrême importance.
- L’auteur insiste sur une idée déjà présentée par lui : il ne manque en réalité qu’une communication économique avec la mer pour tirer un grand parti du vaste territoire qui longe la chaîne occidentale des Ghauts depuis la latitude de Mangalore et d’Abmednaggtir, pays convenable sous tous les rapports aux entreprises que peuvent former des agriculteurs européens. Avec une telle addition, nulle partie du monde ne pourrait ouvrir à de pareilles entreprises un champ plus vaste et plus beau que ce pays à la fois sain, fertile et d’un climat tempéré, qui compte une très-nombreuse population dont les bras sont disponibles.
- Les travaux devraient être étendus non-seulement vers l’orient, mais aussi vers l’occident, jusqu’au havre naturel de Beitkal (Sedaschegar), lequel est le meilleur et le mieux situé de tous, sur les côtes du sud-ouest. On compléterait ainsi, de mer en mer, une communication fluviale à travers tout le midi de l’Inde1.
- 1 Indications spéciales sur les avantages du projet préféré.
- Le projet peut se subdiviser en parties distinctes dont chacune, rapidement exécutée, donnera des revenus immédiats. Il suffit d’un barrage à travers la Tongaboudra ou sur le Kistna, vers leur jonction, et de quelques travaux pour versçr dans la Pennâr, à l’est des Districts cédés, les crues d’un grand réseau de rivières. Il en résulterait pour le pays inférieur un moyen permanent d’irrigations depuis mai jusqu’en octobre (4 mois 1/2), tandis qu’elles sont très-rares aujourd’hui. Celte eau, qui serait immédiatement applicable à des arrosements, produirait une révolution dans la richesse du collectorat de Nellore, arrosé par la Pennâr.
- D’autres parties du système général pourraient de même être accomplies isolément. Ainsi, l’auteur voudrait obtenir sans retard un ouvrage d’une valeur extraordinaire : c’est l’ouverture de la navigation fluviale depuis Pounab et Ahmednaggur jusqu’à Kurnoul, près du confluent de la Tongaboudra et du fleuve Kistna. La chute moyenne est égale à om,3 par 800 mètres pendant trois cent vingt lieues! Un déboursé modéré rendrait à cette vaste étendue, jusqu’ici parfaitement privée de tous les bienfaits du transit, le prodigieux*
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- La région supérieure orientale est particulièrement exposée à la famine par sa position peu favorable aux deux moussons et par sa distance de quatre-vingts à cent vingt lieues des cotes; la navigation et l’irrigation seront là d’un prix inestimable. Dans ce pays, il y a seulement quatre années, le Gouvernement a dû faire travailler cent mille personnes, en sacrifiant trois à quatre millions de francs, 3o ou Ao francs par individu, pour les préserver de la famine; ajoutons que les trois quarts de cette somme ont été dépensés sans résultats utiles.
- avantage d’une ligne de communications qui transporterait probablement à 5 centimes le tonneau par 1,600 mètres, c’est-à-dire 12 1/2 cent, par lieue. Ce mouvement donnerait une valeur nouvelle à plusieurs productions principales du vaste pays mahratte.
- Pour corriger toute imperfection d’une rivière de largeur modérée et de si faible chute, petite serait la dépense; par ce moyen, on assurerait toute l’année la navigation, sans débourser probablement plus de 10,000 francs par lieue, ou i,5oo,ooo francs pour la ligne tout entière : c’est la centième partie de la dépense d’un chemin de fer qui transporterait hommes et choses en faisant payer dix fois plus cher. N’y trouverait-on pas un avantage infini ?
- Un canal qui, depuis Kurnoul, reliera le Kistna au canal côtier est une de ces courtes lignes de jonction ; ses quatre-vingts lieues mettront peut-être huit cents lieues de rivières, aisément améliorables, en communication avec Madras, la capitale du sud indo-britannique, et, de plus, avec la principale ligne du canal qui longe la côte. Sans doute, au-dessous de Kurnoul, le fleuve Kistna n’est pas exploré; mais sa chute s’élève à 24o mètres pour quatre-vingts lieues de parcours : elle doit opposer de grands obstacles à la navigation et sa direction ri est pas avantageuse. Ce qu’on doit désirer, c’est quon achemine dans la direction de Madras la navigation fluviale.
- Si l’on se réfère au principe établi précédemment, rien qu’en versant 1 eau du fleuve Kistna dans la Pennâr, en améliorant par quelques travaux la navigation au-dessous de Kurnoul, une immense impulsion sera donnée a tout le pays inférieur, et de grands revenus seront obtenus longtemps avant que le système général des travaux soit complètement achevé.
- On est émerveillé de voir en combien peu de temps de si riches produits peuvent être réalisés dans un pays très-peuplé, mais nullement amélioré par des travaux publics; or ce projet fournit plusieurs exemples de progrès aussi soudains, aussi remarquables. Ici l’auteur énumère, avec une Nouvelle complaisance, les beaux résultats obtenus à Ûadjahmundry.
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- En se résumant, sir Arthur Cotton ne doute pas qu’un million sterling ne conduise à terme le projet qu’il préconise et ne satisfasse aux intérêts essentiels, vers l’orient de la Tongaboudrà. Ce n’est pas assez; il voudrait qu’on ajoutât un autre million sterling pour les travaux qui sont désirables, du côté de l’occident. On joindrait ainsi la contrée centrale avec les deux mers.
- Une évaluation rigoureuse des premiers travaux les porte à 34 millions de francs. Il faudrait y joindre : ^l’extension des canaux depuis la Tongaboudra vers l’occident jusqu’à Beitkal ou Sedaschegar; 2° l’irrigation d’un vaste pays dans cette direction et le perfectionnement simultané de la Tongaboudra supérieure, ainsi que celui des autres affluents du Kistna pour la navigation; 3°le creusement d’un canal dérivé de ce fleuve qui conduirait jusqu a la grande cité d’Hyderabad. Cette dernière addition demanderait 15 millions de plus. Sir Arthur réclamait une garantie de l’Etat au moins pour 5o millions.
- L’éminent ingénieur a vu ses conclusions complètement adoptées. La Compagnie autorisée, garantie, quant aux intérêts, d’abord pour 2 5 millions de francs, puis pour 5o, poursuit ses travaux avec constance; et leurs résultats bienfaisants se feront sentir par degrés.
- 5. Collectorat de Neïïore.
- Ce collectorat borde la baie du Bengale dans la partie la plus orientale des Districts cédés. Tandis que sa superficie surpasse deux millions d’hectares, sa population natteint pas même un million d’âmes.
- Lorsqu’on aura terminé les grands travaux dont nous venons d’expliquer le plan général, d’abondantes eaux vivifieront le pays; et son agriculture, jusqu’à ce jour
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- assez languissante, fera de rapides progrès. En même temps, la rivière Pennâr, lorsque le volume de ses eaux sera très-augmenté et quaura lieu la navigation des régions supérieures, verra ses transports devenir considérables.
- Nellore, chef-lieu du collectorat, s’élève sur la rive droite de cette rivière, à cinq lieues de la mer. Elle a changé d’importance; ses fortifications, qu’on n’a plus besoin de réparer, sont en ruine. Sa population est tombée à 20,000 habitants; mais leur industrie sera favorisée au plus haut degré par les perfectionnements hydrauliques dont nous venons de rappeler l’exécution très-active. '
- Situation géographique : latitude, i ii° 27'; longitude, 770 lx2' à l’est de Paris.
- Ongole est la seule ville qu’on puisse mentionner après le chef-lieu, dont elle n’égale pas même la population réduite; elle est voisine du dernier collectorat dont il nous reste à parler pour compléter la division de Madras.
- Un comice agricole dans le pays de Nellore. — On doit citer avec éloges l’heureuse pensée des cultivateurs du collectorat qui nous occupe en ce moment. Il y a déjà huit années qu’ils ont ouvert leur premier concours, espèce de comice agricole, en appelant à rivaliser d’habileté tous les éleveurs de bétail des pays circonvoi-sins. Dans ces réunions, imitées de l’Europe, les succès obtenus ont fait éprouver une extrême satisfaction ; les plus beaux élèves, âgés seulement de deux à trois ans, ont décidément offert les meilleurs résultats et bien mérité de légers sacrifices, accordés comme récompenses.
- 6. Collectorat de Guntour.
- Voici le dernier collectorat de la division du Centre. Il
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- a pour limite, du côté du nord, le fleuve Kistna, l’un de ceux dont la Compagnie des eaux de Madras a pour objet d’améliorer la cours. Ce fut seulement en 1788 que les Anglais obtinrent du Grand Mogol la cession de cette contrée, la seule qui leur manquât pour posséder toute la côte jusqu’au cap Comorin.
- Dans ce collectorat, la population est aussi clair-semée que dans celui de Nellore. Les mêmes éléments d’une prospérité nouvelle résulteront, pour les deux pays, d’un système général de perfectionnements hydrauliques, tel que nous l’avons indiqué.
- La côte de Guntour s’appelait côte de Golconde au temps où ce nom était celui d’un royaume fort célèbre pour ses mines de diamants. Cette côte est très-basse et prolongée sous la mer par une pente insensible, qui repousse au loin les navires de quelque tirant d’eau.
- Guntour est construite à douze lieues de la mer, à sept lieues du fleuve Kistna; on lui donne environ 20,000 habitants. Elle n’a rien de remarquable et ses maisons, assez misérables, sont construites en pisé.
- Situation géographique : latitude, 160 18'; longitude, 78° 1 o' à l’est de Paris.
- Le collectorat produit le riz, le coton, le bétel, le tabac, le sorgho, le turmeric et des plantes oléagineuses. Le bétail, fort estimé, comme celui du pays de Nellore, est l’objet d’un commerce extérieur qui mérite d’être cité, et qui s’accroîtra.
- Les habitants s’adonnent encore» au tissage du coton, et leurs tissus sont envoyés dans le royaume d’Hyderabad.
- Nizampatam. — La côte est basse, avons-nous dit, et se prolonge sous la mer en suivant une pente très-douce; elle n’offre que le port de Nizampatam, nom qui signifie la ville du Nizam, jadis appartenant au souverain de l’État
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- qui vient d’être cité. Ce port, ou plutôt cette rade ouverte, est au fond d’une anse, à l’occident de l’embouchure du Kistna ; là se fait un petit cabotage assez actif.
- Situation géographique : latitude, 15° 55'; longitude, y8° 2 h' à l’est de Paris.
- En 1862-1863, le commerce extérieur de la douane du Kistna, dont le collectorat de Guntour n’est qu’une partie, s’élevait seulement :
- Importations, à Exportations, à
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- 2,597,258
- Total : 3,577,578'
- Nous n’avons pas cité pour la même année le commerce extérieur du collectorat de Nellore, parce qu’il est presque nul.
- V.--- DIVISION DD NORD.
- Cette division se compose de quatre anciens circars ou districts et du jaghire de Jaypour.
- TERRITOIRE ET POPULATION.
- COLLECTORATS. SUPERFICIE. POPULATION. HABITANTS par MILLE HECTARES.
- 1. Mazulipatam Hectares. 1,220,149 1,165,759 Habitants. 520,866 1,012,036 426
- s. Radjahmundry 868
- 3. Vizagapatam 1,214,710 1,254,272 1,032
- 4. Jaypour. 3,377,619 391,230 115
- 5. Ganjam 1,491,322 926,930 621
- Totaux 8,469,559 4,105,334 485
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- i. Collectorat de Mazulipatam.
- «
- Ce collectorat, remarquable pour sa position, est borné du côté de l’occident par le Kistna, dont un mince affluent descend d’Hyderabad, mais n’est pas encore canalisé; il est borné du côté de l’orient par un autre fleuve encore plus important, le Godavery.
- Sa population est moins condensée que celle des deux derniers collectorats du Centre, que nous venons de décrire. De vastes pâtures et des jongles à peu près déserts expliquent le petit nombre de ses habitants.
- La ville de Mazulipatam, qui donne son nom à tout le district financier, est un port de mer autrefois opulent.
- Situation géographique : latitude, i6° io'; longitude, 78° 54' à l’est de Paris.
- Ce port est le seul, depuis le cap Comorin, que la houle du large ne batte pas avec violence; il peut recevoir des navires de trois cents tonneaux.
- Autrefois les tissus de coton que les Anglais achetaient dans ce port étaient renommés; l’Europe, qui les connaissait sous le nom collectif de mazulipatams, en recevait des quantités considérables. Ce commerce avec l’Occident est, pour ainsi dire, anéanti par la redoutable concurrence des cotons britanniques; mais en Orient, les Persans font encore usage des vrais tissus de Mazulipatam.
- Dans le collectorat de Mazulipatam est aussi Madapo-lam, ville où l’on fabriquait autrefois en abondance des percales estimées, que l’Europe désignait sous le titre meme du marché d’où elles provenaient. Aujourd’hui, les Européens achètent et vendent encore des madapolams; mais ils sont fabriqués dans les manufactures d’Angleterre.
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- Situation géographique : latitude, 16° 27'; longitude, 790 26' à lest de Paris.
- 2. Collectorat de Radjahmundry. Territoire et population en i852.
- 1,165,759 hectares. 1,012,o36 habitants.
- Superficie....................
- Population....................
- Habitants par mille hectares. .
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- En 1822, le collectorat de Radjahmundry n’était supposé contenir que 738,308 habitants. En trente années, l’accroissement moyen se trouverait surpasser un centième par année : c’est beaucoup pour l’Inde.
- Sir Arthur Cotton, en rédigeant son beau mémoire sur les travaux qu’il fallait de préférence confier à la Compagnie des irrigations de Madras, a signalé le collectorat de Radjahmundry dans le petit nombre des plus remarquables exemples pour le progrès des richesses : de 183 8 à i8/t3, en quinze années, l’accroissement de ses revenus n’a pas été moindre de ko pour cent.
- Les grands travaux hydrauliques accomplis pour arroser avec une rare intelligence le delta du fleuve Godavery, dont le sommet se trouve immédiatement au-dessous de Radjahmundry, ville capitale du collectorat, ces travaux sont la cause principale d’un si magnifique accroissement. Nous en trouvons la preuve dans les faits importants que M. le capitaine Haig a révélés au public en 1860.
- Il a constaté l’impulsion extraordinaire donnée à l’agriculture par les eaux bien aménagées des deux deltas du Godavery et du Kistna, les deux principaux fleuves de la Présidence à l’orient de Madras. Là tous les bras sont occupés au développement des cultures, et sur le littoral °n peut remarquer l’activité croissante du commerce.
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- Entreprise des travaux nécessaires à la navigation du Godavery au-dessus de Radjahmundry. — Beaux projets et travaux du capitaine Félix Haig.
- Nous sommes appelés naturellement à parler des travaux entrepris dans ces dernières années, en s’élevant au-dessus de Radjahmundry, pour rendre continue et parfaite la navigation du Godavery, qui vers sa partie moyenne reçoit les eaux d’une grande contrée productrice de coton : c’est le pays de Nagpour, aussi nommé le Bérar.
- M. le capitaine Félix Haig, un élève de sir Arthur Gotton, élève digne de son maître, a commencé par inspecter avec attention le fleuve et ses affluents; il a signalé les obstacles qui s’opposent à la navigation et les moyens d’en triompher.
- Des cataractes. — Le Godavery présente trois longs parcours actuellement navigables quand les eaux ne sont pas très-basses; mais entre eux la navigation est interrompue par trois cataractes formidables : chacune présente une multitude d’énormes rochers dispersés irrégulièrement dans le lit du fleuve; les eaux descendent par flots impétueux et brisés, en franchissant ces dangereux obstacles. Il faut des crues excessives pour que de ronds et minces bate-lets d'osier osent naviguer, quand les eaux augmentées ne forment plus de cascades abruptes. La première cataracte est située à vingt lieues au-dessus de Radjahmundry.
- Travaux exigés entre les cataractes, puis pour les contourner. — Les longs bassins navigables présentaient, despace en espace, des bancs de sable et quelques rochers qui! fallait faire disparaître; mais le travail vraiment dispendieux était celui qu’allaient exiger les trois cataractes.
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- Le capitaine Haig imaginait trois canaux parallèles au Godavery, recevant la batellerie et la restituant au-dessous de chaque cataracte; on aurait racheté la dénivellation du fleuve par des écluses d’entrée et de sortie.
- La dépense totale des travaux ainsi combinés s’élevait à 7 millions 5oo,ooo francs. Ce projet, qu’on a constamment eu le désir de réaliser, l’état fâcheux des finances de l’Inde, si près encore de la grande rébellion, ne permettait pas de l’accomplir d’emblée çn 1860.
- Compagnie métropolitaine offrant d’accomplir les travaux nécessaires pour naviguer sur le haut Godavery.
- Précisément à celte époque, un autre officier éminent, celui qui nous a si bien fait connaître les Nilgherris, le capitaine Ouchterlony, mettait à profit son voyage à Londres pour démontrer aux capitalistes anglais le grand avantage qu’ils obtiendraient s’ils voulaient entreprendre de naviguer surt le Godavery. A sa voix, digne d’être écoutée, une compagnie se formait qui faisait à1 l’Etat des propositions dignes d’être accueillies. «Il faudrait 7,5oo,ooo francs si l’on voulait compléter tous les travaux sur ce fleuve; nous offrons de les déposer à la trésorerie, et nous nous hâterons de les employer, car nous aurons un immense intérêt à marcher vite. Nous tournerons les cataractes comme vous voudriez y procéder; nos remorqueurs à vapeur et nos bateaux de charge, envoyés d’Angleterre, feront la navigation la plus active depuis la mer jusqu’aux pays de Bérar et de Nagpour, où le coton est 1 objet d’une abondante culture.»
- La Compagnie repoussée. — Le croira-t-on P Ces offres, si bien faites pour séduire, sont d’abord ajournées, puis définitivement rejetées.
- INTRODUCTION. — VI.
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- Pendant ce temps, l’insuffisance des fonds obligeait l’ingénieur du Gouvernement, M. le capitaine Haig, à renoncer pour longtemps aux canaux de dérivation; il les remplaçait par des tramways, exécutés avec tant de parcimonie, qu’on en réduisait la dépense d’exécution à iù,5oo francs par lieue.
- Mais quel ne serait pas l’inconvénient d’un système où, pour parcourir le fleuve, il faudrait sept fois transborder marchandises et voyageurs, en passant tour à tour du parcours sur terre à la navigation fluviale!
- Même réduits à ce point, les travaux menacent de n’être presque plus subventionnés. A ce moment, la compagnie des irrigations, province de Calcutta, qui veut soumettre à l’art le fleuve Mahanuddy, offre au capitaine Haig une situation brillante; c’est le titre d’ingénieur-directeur avec les plus beaux appointements. L’appréhension éprouvée par le Gouvernement, de perdre un tel ingénieur sur le Godavery, fut seule suffisante pour que l’on accordât 600,000 francs sur l’exercice de 1 860 à 1861.
- Il faut se procurer des ouvriers. Les Etats du Nizam, à travers lesquels on opère, ayant une population très-disséminée, 11’en fournissent presque pas, et l’ingénieur propose d’aller chercher des travailleurs à trois cents lieues; il veut en demander au Travancore. On les refuse aussi; car le refus est sans cesse à l’ordre du jour. Dès lors, il faut que l’éminent ingénieur se contente d’un personnel insuffisant.
- Les travaux n’avancent plus; les tramways doivent tirer d’Angleterre une partie de leur matériel fixe et circulant, lequel n’est pas arrivé. Sur les quatre bassins fluviaux, on essaye de quatre à six remorqueurs, et la navigation non-seulement reste nulle de 1860 à 1861, mais aussi de 1861 à 1862 et de 1862 à 1863.
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- Quand les besoins de coton sont immenses en Angleterre, l’état officiel du commerce de la Présidence de Madras, je l’ai sous les yeux, ne présente qu’une sortie dans !a division des douanes de Radjahmundry, égale à la misérable quantité de 535,902 kilogrammes de coton en laine.
- Nous l’avouerons, il nous est impossible de ne pas déplorer que le Ministère ait repoussé les propositions de la Compagnie d’Ouchterlony, qui se chargeait à la fois des travaux et de la navigation sur le Godavery.
- Madras est sans cesse préoccupée de l’avantage que pourront tirer les pays de Bérar, d’Hyderabad et de Nag-pour. Eh quoi! Madras ne semble pas faire entrer dans ses calculs deux riches navigations : à la descénte du fleuve, pour les cotons et les bois ; à la remonte, pour le sel, le riz, les fils, les tissus, le matériel du Gouvernement, etc. sans compter les voyageurs qu’appellera le bon marché des transports. Madras, qui peut attirer dans la baie du Bengale tout le coton du riche pays de Nagpour, et l’emporter ainsi, d’un côté sur Calcutta, de l’autre sur Bombay, Madras ne veut pas apercevoir, même en pleine crise cotonnière, l’immense avantage pour ses ports et son commerce de s’assurer de semblables succès et de procéder avec une extrême rapidité ! Elle a donc bien peu le génie du commerce !
- H y a déjà quelques années, un négociant distingué de Calcutta, M. Palmer, avait eu l’heureuse idée d’acheter les cotons en laine du pays de Nagpour, de les faire descendre à la mer par le Godavery, tout imparfaite et dangereuse qu’alors en fût la navigation, et de transporter le précieux filament dans la capitale de l’Inde britannique. Il est surprenant que MM. Arbuthnot et les autres principaux marchands de Madras n’aient jamais
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- éprouvé le besoin ni le désir de faire concurrence au hardi M. Palmer, eux, beaucoup plus voisins que lui de l'embouchure du fleuve contesté.
- Les faits que nous venons d’énumérer et de concentrer dans un court espace ont été publiés, par ordre de la Chambre des Communes, dans un recueil considérable-, il est devenu pour nous l’objet d’un sérieux examen.
- SOUS-GOUVERNEMENT bES PROVINCES-CENTRALES DE L’INDE.
- Le grand territoire appelé les Provinces - Centrales se trouve, pour ainsi dire, de toutes parts environné de ja-gbires ou fiefs relevant de l’Angleterre-et d’Etats qui possèdent encore une ombre d’indépendance héréditaire. Mais avec la durée des dynasties, si courte dans l lnde, on peut déjà prévoir et pour ainsi dire calculer l’époque où tout le centre de la Péninsule, entre les trois Présidences de Calcutta, de Madras et de Bombay, sera devenu sujet immédiat de l’immense Empire indo-britannique.
- Dans le principe, l’État de Nagpour, le plus beau fleuron des Provinces-Centrales, formait avec le vaste royaume d’Hyderabad un magnifique appendice au protectorat de la Présidente de Madras. Si cette Présidence avait apporté plus de zèle à développer les communications de Nagpour avec le golfe du Bengale, elle aurait conserve cette annexe si précieuse, quelle a, je crois, perdue par sa faute; c’est encore ainsi quelle a perdu le Nord-Canara, dont il a fallu transférer le gouvernement à la Présidence de Bombay.
- Le résultat des luttes soutenues dans le centre de l’Hindoustan fut la cession faite à l’Angleterre des districts situés sur la Nerbudda et des États tributaires situes sur la Mahanuddy, qui descend vers la baie du Bengale,
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- d’aulres territoires adjacents furent encore cédés par des traités spéciaux en 1817 et 1818. En 1853, Raghodjie, roi de Nagpour, était mort sans enfants directs; d’après une résolution très-arbitraire de lord Dalhousie, le royaume tomba (Icipsed), comme par un effet de loi féodale, sous l’autorité suzeraine (paramount power) du Gouvernement britannique. L’annexe s’accrut encore par des confiscations qui suivirent les rébellions de 185y. Enfin, dans l’année 1860, un territoire important fut cédé par S. H. le Nizam du Deccan, dans une longueur de cinquante-six lieues, sur les bords duGodavery ; ce fut afin que les Anglais pussent aller et venir par ce fleuve et ses affluents depuis la baie du Bengale jusqu’au ci-devant royaume de Nagpour, sans qu’on cessât un moment de naviguer entre deux rives complètement britanniques.
- L’ensemble des cessions et confiscations consommées de 1817 à 1860 forme le sous-gouvernement appelé Provinces-Centrales1. L’acte de réunion est daté du 2 novembre 1861; il est par conséquent postérieur à l’établissement de l’administration royale annoncée par la proclamation de S. M. la reine Victoria.
- Territoire et population.
- Superficie2...................... 9,000,000 hectares.
- Population..................... 3,858,4oo habitants.
- Habitants par 1,000 hectares. , 328
- Presque de toutes parts environné par des États indépendants , le nouveau territoire a la figure d’un vaste triangle dont les côtés sont fort irréguliers; il renferme trois provinces, toutes trois situées à l’ouest du Gange.
- Compte moral et matériel des Provinces-Centrales, pour 1861 et 1862 II, p. 337 et suiv. évaluation approximative.
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- Nous ferons bientôt connaître la division géographique du pays-, mais il convient, avant tout, d’expliquer l'état administratif et l’existence remarquable des populations.
- Premier compte m,oral et matériel des Provinces-Centrales.
- M. Robert Temple fut nommé dès l’origine Commissaire en chef des Provinces-Centrales, et moins d’un an s’était écoulé lorsque, le ier août 1862, cet administrateur éminent présentait son remarquable exposé sur la situation de ce vaste gouvernement.
- Voici comment il parie des Arabes et des mahomé-tans. 11 y avait des nuées d’Arabes et de Rohillas au service de Raghodjie II, roi de Nagpour, comme il en existe encore dans les Etats du Nizam ; mais ils étaient turbulents et malfaisants (mischievous). Heureusement on les a depuis longtemps chassés de Nagpour; heureusement en-’ core il n’est resté dans le pays qu’un petit nombre de fanatiques prêtres musulmans. En revanche, il y a des brahmanes mahrattes auxquels on reconnaît de l’habileté et de l’influence; mais, excepté dans cette ville, ils sont peu nombreux. Les autres brahmanes, de la classe la plus pauvre, sont répandus dans toute la contrée en qualité de comptables ou de-petits trafiquants.
- Une classe indigène véritablement importante est celle des principaux commerçants et des banquiers, originaires du Marwar, principauté de Joudpour; plusieurs d entre eux sont à la fois actifs, entreprenants et riches. D autres marchands venus de Bombay, les uns Hindous et les autres Parsis, sont attirés par le commerce du coton, qui prend un si vaste développement entre ce grand port et les Provinces-Centrales. L’insouciante Madras ne songe pas encore à s’y faire dignement représenter.
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- Dans les vallons que fertilisent les affluents du fleuve principal, vers la limite orientale, on trouve des agriculteurs de race mahratte, habiles, soigneux, intelligents.
- Des territoires dune grande étendue et très-montueux sont habités par des tribus demi-barbares et ne présentent que des habitants peu nombreux.
- Les Bandjarahs, classe à la fois utile et curieuse, transportent les produits de l’agriculture; des troupeaux de bœufs sont leurs bêtes de somme. Le colportage est tout entier dans leurs mains, en attendant que les chemins de fer et la navigation aient considérablement resserré le champ de leur industrie.
- Pour juger de la situation d’une vaste partie du territoire, il nous suffira de dire que les tigres et les panthères, ces grands destructeurs d’animaux domestiques, infestent pour ainsi dire tous les districts; les ours, race herbivore, abondent dans les montagnes et font éprouver d’énormes dommages en mangeant sur pied les récoltes.
- Aujourd’hui la principale richesse agricole est celle du coton; elle peut s’accroître indéfiniment dans le bassin du Godavery, en remontant par de nombreux affluents jusqu’aux monts Saoutpouras. On peut citer ensuite le blé, le riz, l’opium, et même le sucre, dont la production est encore dans l’enfance.Il existe de belles forêts; mais, jusqu’à ce jour, elles sont restées dans un état d’abandon presque complet; il faut les exploiter avec sagesse.
- En peu d’années, avec les grands travaux entrepris par les Anglais, Nagpour, Omrawatty, deviendront des villes aussi riches qu’importantes, et dont la population sera de plus en plus considérable.
- Il faut tout organiser : justice, finances, instruction publique, d’après le système général adopté par les Anglais. On veut, en suivant une marche uniforme, prO'
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- pager la civilisation dans une contrée si voisine encore de l’état d’enfance, surtout au sein des montagnes.
- Pour seconder les tribunaux établis soit au civil, soit au criminel, on propose d’investir des fonctions de juges de paix les anciens et principaux notables du pays et d’autres personnes placées à la tête des agrégations municipales; bientôt sans doute on réalisera ce projet.
- On a considérablement réduit la force militaire; on a dissous les troupes irrégulières, afin d’organiser une police •uniforme et puissante, ainsi que nous Pavons fait connaître en parlant de Madras. On a régularisé, en l’améliorant, le service des prisons.
- M. le commissaire Temple déroule un tableau savamment tracé des classes supérieures, moyennes et inférieures , qui possèdent et cultivent le sol. Il présente ses vues d’amélioration pour arriver au règlement périodique des redevances foncières.
- On se promet d'accueillir des compagnies de capitalistes britanniques, lesquelles cultiveraient en grand le coton dans les bassins de la Nerbudda, du Godavery, et même du Mahanuddy; le Gouvernement ne saurait trop se montrer favorable à de pareilles associations.
- On a fait déjà d’immenses concessions à des Européens pour exploiter la houille et le fer dans la partie supérieure du bassin de la Nerbudda.
- Il faut des travaux infinis, afin de réparer les réservoirs d’eau pour irrigation, tous plus ou moins délabrés et beaucoup abandonnés; l’Administration s’en occupe.
- Malgré le développement des cultures et l’élévation du prix des produits principaux, le revenu, qui sous un gouvernement mahratle s’élevait à 8,000,000 francs, est réduit à 7,250,000 francs sous l’autorité britannique. Cette réduction est opérée dans un temps où le pri* de
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- Joutes choses devient de plus en plus élevé; mais le pouvoir indigène admettait les payements faciles en nature, tandis que les Anglais exigent qu’on les paye en argent, et l’exigent avec une extrême rigueur.
- On s’efforce d’ouvrir des voies empierrées depuis les centres de production, et surtout de production cotonnière, pour arriver aux points où les chemins de fer doivent aboutir, et de là conduire les richesses agricoles soit à Bombay, soit aux bords du Gange.
- Après avoir présenté ces faits généraux sur l’état actuel des Provinces-Centrales, nous allons les considérer sous un point de vue géographique fort important pour l’Inde entière et pour le Royaume-Uni.
- Description topographique des Provinces - Centrales.
- Deux chaînes de montagnes sont dirigées de l’ouest vers l’est, suivant deux lignes parallèles: l’une, plus au nord, est celle des monts Vyndhia, qui se prolonge à l’orient jusqu’aux environs de Bénarès; l’autre, plus au sud, celle des monts Saoutpouras, est parallèle à la précédente. Ces deux longues chaînes de montagnes sont habitées par des populations à moitié barbares, qui ne parlent pas l’hindoustani et qui ne professent pas la religion des brahmanes. Leurs figures osseuses et carrées, leurs nez aplatis et larges à la base, dénotent une race à part, qu’on croit être celle des aborigènes, parfaitement distincte de la grande race des Hindous.
- Les fleuves principaux. — Rien n’est plus important à considérer que le cours général des eaux, conséquence naturelle de la position centrale des grandes lignes culminantes qui viennent d’être signalées.
- Des deux chaînes de montagnes descendent quatre
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- grands fleuves : le plus avancé du côté septentrional prend sa source entre les deux chaînes, c’est le fleuve Nerbudda; le second prend la sienne au midi des deux chaînes, c’est la Tapti. L’un et l’autre dirigent leur cours de l’orient vers l’occident; leur partie inférieure appartient à la Présidence de Bombay. Bombay s’est chargée, par un chemin de fer qui se divise en deux vastes branches, d’atteindre la partie supérieure des Provinces-Centrales et d’en exploiter les richesses minérales, soit le fer, soit la houille, existant près de la Nerbudda supérieure; il y faut joindre, comme un objet capital, les cotons, abondants surtout vers l’occident et le midi de cette contrée.
- Un troisième fleuve, le Mahanuddy, mot qui veut dire «le grand cours d’eau », prend sa source à l’est des monts Saoutpouras; il descend dans le golfe du Bengale, sensiblement plus près de Calcutta que de Madras.
- Un quatrième et dernier fleuve, le Godavery, recueille les eaux méridionales de la chaîne Saoutpoura, par un immense éventail d’affluents qui.se réunissent à ce grand fleuve, dont la partie supérieure appartient au royaume d’Hyderabad et la partie inférieure à la Présidence de Madras. Nous en avons décrit le delta dans la Division du Nord, appartenant à cette Présidence.
- Division administrative des Provinces-Centrales.
- La partie arrosée par les eaux qui descendent au fleuve Godavery n’était autre que l’ancien royaume de Nagpour, empruntant le nom de sa propre capitale.
- La province de Jubbulpour tire également son nom de la ville érigée sur les bords de la haute Nerbudda.
- La province de Saugor tire le sien de la ville bâtie au
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- nord des monts Vyndhia, sur un affluent du Gange; c’est la moins considérable.
- De ces trois provinces, deux seulement ont une importance d’intérêt fort général; elles vont nous occuper.
- Province et ville de Jubbulpour.
- La ville de Jubbulpour s’élève au midi d’un vallon singu-ièrement fertile, bien arrosé, bien cultivé et très-peuplé.
- Situation géographique : latitude, 2 3° io'; longitude, 770 5o' à l’est de Paris.
- Les écoles. — A Jubbulpour fleurissent déjà des institutions inspirées par le génie de la civilisation. Signalons d’abord une espèce de pénitentiaire ouvert aux enfants des Thugs, de ces étrangleurs systématiques justement tombés sous la vindicte des lois. Nous avons signalé les tentes et les tapis en poils de chameau tissés par ces pauvres orphelins; dans une telle industrie, ils trouveront un moyen, mais non plus infâme, de suffire à leur existence.
- Citons avec un tout autre plaisir l’école d’arts et métiers, ouverte seulement aux classes honnêtes; elle peut rendre des services infinis dans une province qui contient de vastes districts encore ignorants et barbares.
- Mines importantes de houille.
- La province de Jubbulpour est déjà remarquable par les cotons qui sont cultivés dans la plaine au milieu de laquelle est bâtie la ville de ce nom; mais cette province est surtout à considérer relativement au plus précieux des produits utiles à l’industrie, et le plus rare dans l’Inde, la houille. On trouve ce combustible au pied de la chaîne granitique des monts Saoutpouras; son excellente qualité permettra de l’employer sur tous les chemins de
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- fer et dans les diverses manufactures qu’on ne manquera pas d’ériger au sein des Provinces-Centrales.
- L’inconvénient capital de Jubbulpour, c’est l’énorme distance de cette ville aux trois ports de mer, centres du commerce des trois Présidences, et le prix élevé des transports quand il faut franchir des distances très-considérables.
- De Jubbulpour au Gange, le chemin de fer est traité comme un embranchement de la principale voie du Grand Indien Oriental, East Indian Railway. Dans cette partie, les travaux sont poursuivis avec activité; mais la distance directe pour atteindre le Gange est de quarante-cinq lieues, et l’on estime qu’en passant par Allahabad il faut parcourir trois cent quarante-deux lieues pour arri ver à la capitale de l’Inde. Jamais les cotons de Jubbulpour ne seront envoyés par cette voie pour être transportés en Angleterre.
- Province et ville de Naypour.
- Considérons à présent la grande et fertile contrée qui formait autrefois le royaume de ce nom.
- Naypour, la capitale des Provinces-Centrales, comptait en 1825, avec ses vastes faubourgs, 115,228 habitants : population qui, depuis lors, doit s’être beaucoup augmentée. C’est une ville mahratte, et par conséquent brahmanique, où l’on trouve peu de mahométans.
- Situation géographique : latitude, 210 10'; longitude, 76° 43' à l’est de Paris.
- On a constitué dans cette ville une société d’agriculture pour les Provinces-Centrales, sur le modèle de la société de Lahore pour le pays des Cinq-Rivières; elle est dotee d’un vaste et beau jardin de botanique et d’acclimatation.
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- Des écoles de diverses natures sont développées par degrés dans cette capitale d’un pays où tant de lumières sont encore à répandre; c’est au Gouvernement suprême qu’il appartient de les favoriser avec générosité.
- Au voisinage de Nagpour, dans la chaîne des monts Saoutpouras, on pourra cultiver le mûrier et le cciféyer, deux amples sources de richesse; on pourra planter l’arbre à quinquina, tiré des monts Nilgherris, Mais la grande importance de Nagpour est de se trouver au voisinage des vallons et des plaines éminemment favorables à la culture du coton; c’est pour le transport des cotons que sont exécutées les voies rapides que nous allons examiner.
- Chemins de fer entrepris pour conduire, soit à Bombay, soit aux bords du Ganeje, les produits des Provinces-Centrales.
- L’important chemin de fer appelé le Grand Péninsulaire a pris Bombay pour point de départ. Déjà nous avons décrit son passage à travers la chaîne des Ghauts par le défilé de Bhore. Dans une étendue de cent soixante-huit lieues, ce chemin monte vers le nord-ouest; à cette distance, et très-près du fleuve Tapti, il se partage en deux branches. Celle du midi doit s’élever jusqu’à Nagpour; elle n’était pas terminée à la fin de i865, et ne l’est pas même au milieu de 1866. De tels retards, vraiment insensés, ont eu lieu malgré la lutte immense où l’Angleterre ne pouvait triompher des Etats-Unis que par des prodiges de vitesse qu’elle n’a pas su produire.
- Du point où la bifurcation commence, la seconde branche, qui gagne la vallée de la Nerbudda, la traverse en obliquant vers le nord. Mais pour s’élever jusqu’à Jubbulpour il faut que cette seconde branche atteigne une longueur de cent soixante lieues. De sorte que, pour
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- descendre de cette ville jusqu’à Bombay, il faut, en suivant le chemin de fer, parcourir trois cent vingt lieues.
- J’ai sous les yeux le tarif très-modéré du plus grand chemin de fer de l’Inde. En l’appliquant aux distances que nous venons d’indiquer, voici les prix que devront payer mille kilogrammes de coton pour arriver à Bombay :
- En partant de Nagpour............ g8f 25e
- En partant de Jubbulpour......... 121 00
- Il 11’en coûterait pas plus cher pour transporter mille kilogrammes de coton de Bombay jusqu’en Angleterre, en parcourant, par mer, cinq mille lieues.
- Tout concourt à démontrer l’avantage définitif qui doit rester à la voie navigable du fleuve Godavery et de ses nombreux affluents pour conduire jusqu’à la mer les cotons en laine réclamés par les manufactures de la métropole; cette voie deviendra de plus en plus nécessaire si l’on veut lutter avec succès contre les Etats-Unis.
- ÉTATS DD NIZAM : ROYAUME D’HYDERABAD.
- Le royaume d’Hyderabad est presque égal en superficie à la moitié de la France, tandis que sa population est de fort peu supérieure au quart de la population française. C’est ce que démontrent les nombres suivants :
- Territoire et population.
- Superficie.................. 24,691,300 hectares.
- Population................... 10,666,080 habitants.
- Habitants par mille hectares.. 432
- En 1831, le territoire était plus étendu et le nombre des habitants surpassait douze millions; mais depuis cette époque, par différentes cessions faites à l’Angleterre, il
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- a perdu deux millions d’habitants. Même après un tel affaiblissement, le souverain de cette contrée est encore le plus important parmi les princes indigènes qui conservent un reste d’indépendance-, il est de beaucoup celui qui possède le peuple le plus nombreux et le plus vaste territoire.
- Le royaume est situé d’une part entre les 15e et 2 2e degrés de latitude, de l’autre entre les 72e et 79e degrés de longitude. Il se trouve, on le voit, compris tout entier dans la zone torride ; mais l’élévation d’une partie considérable de ses plateaux rend les chaleurs moins insupportables.
- Le Godavery, nous le savons, verse ses eaux dans la baie du Bengale, au nord de Madras; le bassin de ce fleuve comprend presque tout le territoire oriental et septentrional du royaume. Le territoire oriental et méridional est baigné par la Kistna, autre tributaire de la baie du Bengale. Enfin la rivière Tongaboudra, affluent du fleuve Kistna qui descend en ligne directe de l’occident à l’orient, forme la frontière du midi. ,
- Absence des travaux d’art utiles au royaume. — Ce qui manque au royaume d’Hyderabad, ce sont tous les ouvrages d’art nécessaires aux transports et par terre et par eau; ce sont les routes empierrées, indispensables en hiver, et les chemins de fer ; ce sont les rivières et les fleuves partout rendus navigables et reliés entre eux par des canaux; ce sont enfin les vastes irrigations qui peuvent féconder tout un territoire. Ces grandes créations des Européens font ici complètement défaut.
- Jusqu’à présent rien n’est entrepris pour mettre en communication le royaume du Nizam avec les trois Présidences britanniques, qui le touchent sur presque tous ' les points de ses frontières.
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- Si quelque joui’ ce grand État devient partie intégrante de l’empire indo-britannique, alors les capitaux de la métropole et tous les secours des Présidences concourront pour entreprendre les travaux que noiis venons de signaler; ils donneront une impulsion à la fois nouvelle et puissante à l’agriculture, à l’industrie, au commerce du vaste pays d’Hyderabad, presque égal en superficie au royaume-uni de l’Angleterre et de l'Écosse.
- Suprématie de Madras. — Les Etats du Nizam sont placés sous la tutelle ou du moins sous la direction politique et militaire de la Présidence de Madras. Le contingent britannique entretenu pour assurer l’existence et l’obéissance de ce grand royaume appartient à l’armée de la même Présidence.
- Route de Madras à Hyderabad.—La dépendance qui'vient d’être indiquée rend d’une haute importance la route qui conduit de Madras à la capitale, Hyderabad. Elle s’avance cl’abord parallèlement à la.côte, en longeant le grand lac salé de Pulicot, pour arriver à Nellore. t Passage du Jleuve Kistna. — A cinq lieues de Nellore, on arrive à ce fleuve, qu’il faut traverser pour entrer dans les États du Nizam. Aujourd’hui ce fleuve, que rien ne régularise, présente des crues extraordinaires et soudaines; puis* dans les temps de sécheresse, il se trouve réduit au plus modeste volume d’eau.
- Pour peu que les eaux du Kistna soient abondantes, la vitesse du courant est si grande, qu’on ne pourrait pas en triompher avec des barques européennes.
- Afin de traverser le fleuve, on se sert de volumineux paniers ronds, qui sont tissés en se servant de joncs et recouverts avec des feuilles de palmier; le travail est fait assez soigneusement pour que ces singuliers batelets soient imperméables lorsqu’ils sont à flot. Grâce à leur forme
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- circulaire, quelque impétueux que puisse être le courant, ils ne tendent pas à tournoyer dans un sens plutôt que dans un autre : aussi l’impulsion qu’ils reçoivent par l’action d’un rameur agissant tour à tour de droite et de gauche fait qu’ils traversent le fleuve sans difficulté, mais en subissant une dérive considérable.
- En naviguant sur des nacelles ou paniers de ce genre, les indigènes descendent les cotons et les céréales qu’ils exportent du royaume. Quand on aura terminé les grands travaux hydrauliques entrepris d’après les plans de sir Arthur Cotton, la navigation du Kislna sera comparable à celle de nos rivières ordinaires, et cette enfance de la batellerie aura disparu.
- Aspect sauvage du pays. — Quand on sort du pays indobritannique pour pénétrer dans les Etats du Nizam, au delà du Kistna, la nature paraît toute différente : son aspect devient plus sauvage et la culture est moins soignée; une grande partie du territoire est occupée par des jongles, au milieu desquels les beaux arbres deviennent plus rares à mesure qu’on s’avance dans l’intérieur du pays.
- Désolation occasionnée par les bêtes féroces. —-Dès que l’humidité ramollit la terre, le voyageur est frappé par la fréquence des empreintes que les tigres et les autres bêtes fauves laissent sur le sol ; cela démontre la rareté des cultivateurs et leur impuissance à faire disparaître ces animaux destructeurs, soit en les exterminant, soit en leur inspirant un effroi supérieur à celui qu’inspire leur férocité.
- Lorsque l’on traverse de nuit, en palanquin, les parties boisees où ces animaux abondent, les porteurs allument de grandes torches et cheminent avec une vitesse singu-
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- uere, accélérée par la terreur; ils poussent de grands cris, à chaque instant répétés, dans l’espoir d’épouvanter ces betes dévorantes.
- introduction. — vt.
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- Hyderabad.
- La cité qui donne son nom au royaume possédé par le Nizam est bâtie sur ie bord méridional de la Nuddea-Massi, affluent du fleuve Kistna. Jusqu’à présent cette rivière, dont la navigation n’a su tirer aucun parti, est restée sans influence sur la richesse et sur la prospérité de cette grande capitale.
- Situation géographique : latitude, 170 22'; longitude, 76° 12' à l’est de Paris.
- On n’évalue pas à moins de 200,000 âmes la population d’Hyderabad, et quelques personnes portent même jusqu’à 2 5o,ooo le nombre de ses habitants; c’est à peu près un quarantième de la population du royaume. Paris atteint le double d’une telle proportion pour la France, et Londres le quintuple pour les trois royaumes britanniques.
- Cette ville a des monuments qu’on peut remarquer pour leur grandeur, mais non point pour la richesse et la beauté de leur architecture, comme les musulmans en ont érigé dans les cités d’AUahabad, d’Agra, de Delhi, etc.
- Nous citerons en premier lieu le palais du Nizam : ses corps de bâtiments et ses pavillons nombreux mais irréguliers, ses jardins très-ornés, arrosés avec abondance, et son immense harem. C’est là que le souverain entretient à grands frais jusqu’à six cents femmes, presque toutes à la fleur de l’âge et remarquables pour leurs attraits. Il y a peu d’années encore, elles étaient choisies non-seulement dans les parties de l’Hindoustan les plus renommées par la beauté du sexe féminin, mais jusqu’au pied du Caucase, dans les vallons de la Géorgie et de la Circassie. C’était peu de compter au premier rang les épouses et
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- les enfants légitimes du monarque; au second rang venaient les concubines et leurs rejetons, en nombre limité seulement par les passions et les caprices du monarque.
- Les amazones da sérail. — Dans la multitude extraordinaire des femmes que renfermait le harem se trouvait compris pour remplacer les eunuques, et peut-être aussi les odaliques, un corps élégant et régulier de modernes amazones, habillées, armées et disciplinées comme les cipayes de l’armée britannique; on leur avait enseigné les / exercices européens, quelles exécutaient avec un ensemble, une rapidité, une précision qui faisaient admirer à la fois leur intelligence et leur vivacité. S’il faut en croire des récits enthousiastes, ces gracieuses combattantes ont plus d’une fois fait briller leur bravoure dans les batailles, en chargeant l’ennemi, lorsque des corps réguliers fournis par le sexe le plus robuste et le plus fier de son courage cédaient et battaient honteusement en retraite.
- Rundjit Singh, le célèbre roi de Lahore, avait adopté pour le service et l’ornement de sa cour une pareille institution, à la fois élégante et belliqueuse. On nous assure que le souverain qui règne dans Hyderabad conserve, même aujourd’hui, ces brillantes gardes du corps.
- Après le palais du Nizam, on peut citer des habitations considérables où les grands du royaume, jaloux d’habiter une capitale de laquelle émanent toutes les faveurs, entretiennent leur suite nombreuse et leurs zenanas, leurs harems, dont trop souvent le faste sans bornes devient pour eux une cause de ruine.
- fie père du premier ministre, Jatar Jung, a fait bâtir un palais et dessiner un jardin qui ne le cèdent en magnificence qu’à ceux du souverain même. Le vizir actuel, fidèle aux leçons de l’auteur de ses jours, et comme celui-ci profond et fin politique, se fait une loi de rester invariable-
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- ment fidèle à l’alliance britannique ; la grande rébellion de 185y à 1858 n’a pas ébranlé cette résolution. Sans une telle prudence, très-probablement l’État d’Hyderabad ne serait plus aujourd’hui qu’une province britannique.
- Nous parlerons maintenant des édifices consacrés au culte dominant, les seuls qui soient dignes d’une mention spéciale.
- La mosquée cathédrale est construite sur le même plan que le temple saint de Médine; elle s’annonce au dehors, à de grandes distances, par ses minarets, qui sont d’une hauteur extraordinaire. A l’intérieur, on admire ses colonnes ou piliers monolithes en granit; leurs proportions sont colossales et leur poli rappelle l’éclat du porphyre. Une belle simplicité, que ne dépare aucun vain ornement de sculpture ni de peinture, donne à l’aspect du temple je ne sais quelle imposante et sévère grandeur.
- Sans compter ce monument, digne en tout d’un puissant royaume, dans une ville où le souverain et son gouvernement professent l’islamisme, on trouve un grand nombre de moindres mosquées et de simples oratoires mahométans.
- Comme une dépendance de la mosquée cathédrale, dès le xvii* siècle, on avait construit le singulier édifice appelé le chatar minar. Cet édifice est ainsi nommé pour ses quatre minarets, presque aussi remarquables que ceux du temple principal; ils s’élèvent au-dessus des quatre grandes arcades qui couvrent l’intersection des deux principales rues de la cité. Ces arcades supportent un étage considérable, lequeL autrefois présentait quatre séries d’appartements, et, dans chaque série, des docteurs musulmans enseignaient des sciences différentes. Aujourd’hui les salles destinées à cette instruction à la fois religieuse et civile sont devenues des halles de ventes pu-
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- bliques; leur ensemble forme un bazar, où les intérêts du trafic ont remplacé les études religieuses et la seule culture qui, dans une grande cité, fût donnée à l’esprit des vrais croyants.
- Collège "français. — Au milieu de cet abandon, vrai signe de décadence, signalons un collège fondé dans l’année 1866 par des missionnaires catholiques; évidemment, il ne peut être fréquenté que par des indigènes , auxquels on apprend l’ourdou, le persan, l’anglais peut-être, et les éléments des sciences. C’est un progrès cligne d’être signalé dans les Etats du Nizam. ‘
- Reprenons notre revue d!édilité. La plupart des rues sont étroites; elles n’ont pas plus de propreté que dans les cités indo-britanniques, et c’est un triste objet de comparaison.
- . Un grand nombre d’arceaux bâtis en travers de beaucoup de rues servent à réunir et sans doute à consolider des maisons situées en face l’une de l’autre. Plusieurs rues se succèdent ainsi sans intervalles découverts; c’est comme une longue voûte jetée sur la voie publique, abritée, mais obscurcie par ce moyen.
- On voit des maisons à deux,'à trois et même à quatre étages; ce qui paraît infiniment rare dans l’Hindoustan.
- La Rivière, oa Nuddea-Massi. — Nous n’avons pas mentionné les remparts, en simple pisé, dont la ville est entourée; ils figurent un vaste quadrilatère dont le côté septentrional borde la rivière Nuddea-Massi. Au delà de cette rivière, nous voyons se déployer un faubourg très-etendu, qui va bientôt commander notre attention.
- Pont unique. — Un magnifique pont de sept arches, en granit, joint ce faubourg à la ville. Le croira-t-on? G est seulement en 1831 qu’un officier anglais, le colonel Oliphant, a construit un monument si nécessaire aux
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- communications dune grande capitale, et c’est le seul qu’on ait bâti sur tout le cours de la Nuddea-Massi.
- Réservoir monumental qui donne des eaux à la cité. — Un autre ingénieur anglais, le capitaine du génie Russel, a construit un barrage vraiment digne de nos éloges, pour aménager dans un vaste lac artificiel les eaux nécessaires à la consommation régulière d’Hyderabad.
- Cet ouvrage a coûté deux millions de francs, dans un pays où la main-d’œuvre coûte cinq fois moins qu’en France. Au lieu de présenter pour levée, comme à l’ordinaire, une masse rectiligne et ne résistant que par sa grande épaisseur, le barrage est formé par la juxtaposition de 21 murs demi-circulaires formant contre-fort extérieur à leur ligne de jonction, et présentant tous leur convexité du côté qui s’oppose à la pression de l’eau. Leur ensemble figure un grand contour ( circulaire dont la convexité générale, comme celle des cylindres creux partiels, résiste à la poussée du liquide. L’exécution est digne de la conception ; et l’on est frappé du bel appareil des blocs de granit taillés pour ériger ce monument, que les indigènes désignent, avec les eaux qu’il retient, sous un nom européen en l’appelant le lac de ïIngénieur.
- Le faubourg d’Hyderabad.
- Palais du Résident britannique. — Le même capitaine du génie auquel est dû le lac artificiel dont nous venons d’expliquer la retenue a donné les plans et dirigé l’exécution 4u palais que la Compagnie des Indes a fait bâtir pour Je vrai potentat d’Hyderabad ; le palais du Résident.
- Il est très-vaste. Sa façade imposante est décorée d’un portique dont les hautes colonnes grecques s’élèvent au sommet d’un vaste escalier; par un grand nombre de marches, on descend jusqu’au niveau du quai,dont est
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- bordée la rivière. C’est presque l’aspect de l’escalier des Propylées.
- Suivant l’usage asiatique, le palais est entouré de hautes murailles défensives et paraît plus propre à contenir une garnison que le paisible personnel d’une ambassade.
- Il y a quelques années, un colonel Kirkpatrick, ancien Résident près du Nizam, obtint pour épouse une princesse indienne. Afin de recevoir dignement sa fiancée, il construisit un harem enclos de hautes murailles. L’intérieur était décoré par des jardins, au milieu desquels on voyait des bassins revêtus de marbre et des fontaines jaillissantes; là s’élevaient des édifices d’une architecture qui respirait à la fois la magnificence et la volupté orientales. Ce harem se trouvait auprès du Palais du Résident.
- Aujourd’hui les représentants de la Grande-Bretagne n’épousent pas de princesses indigènes; peut-être trouvent-ils qu’elles ne sont plus assez riches ni d’assez grande espérance pour satisfaire leur ambition.
- Magnificence calculée du Résident britannique accrédité dans Hyderabad auprès du Nizam. — Nous donnerons l’idée de ce grand luxe, d’après une visite faite sur les lieux par un officier français au service de l’Angleterre et les récits animés qu’il a donnés dans son ouvrage sur l’Inde. Il n’y a guère plus d’un tiers de siècle, l’époque est encore assez récente, le Comte de Warren voulait connaître par ses yeux Hyderabad; mais protégé, ou peut-être desservi, par son uniforme de cipaye, il n’aurait pu la parcourir sans être injurié ni sans être insulté par un peuple fanatique, irrité du vasselage auquel son prince est assujetti. Cette cité orientale, qui s’élève au centre de l’Hindou-stan, rappelle à la fois l’intolérance et l’aversion contre 1 etranger qui se manifestent à Damas, à Médine, à la Mecque, trois cités sacrées de l’Asie occidentale.
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- Pour satisfaire impunément sa curiosité, M. de Warren vient se ranger dans l’escorte du Résident britannique, un jour où cet ambassadeur doit traverser la capitale en grande pompe, afin d’accepter une fête que lui veut donner le premier ministre du Nizam. Ce vizir, que j’ai déjà mentionné, sorti de la caste des brahmanes et doué d’une vive intelligence, par ambition sans doute, s’était rangé sous la loi de Mahomet. Je vais citer en abrégeant.
- «Le Résident, colonel Josiah Stewart, nous reçut le matin dans sa vaste salle à manger, où le déjeuner le plus copieux nous fut servi. Tout officier anglais venu des cantonnements (nous les décrirons dans peu de moments) pour présenter son hommage au représentant national était de droit invité, et nous étions près de quarante convives. Dans cette réunion se trouvaient compris avant tout les attachés de la Résidence, c’est-à-dire le premier assistant, le secrétaire militaire, le docteur médecin et le commandant de l’escorte d’honneur. Après le repas, cette brillante assemblée devait former le cortège officiel; à onze heures du matin, les chobdars, maîtres des cérémonies;, portant des cannes à pomme d’argent, viennent annoncer, de la part du ministre, que tout est prêt pour se.rendre chez le vizir, et que la cavalcade qui doit accom1-pagner Son Excellence est rangée dans la cour d’honneur. Le diplomate européen a la prétention, dans les jours d’apparat, d’égaler le faste d’un prince indigène. Pour son service honorifique, le Gouvernement anglais tient à ses ordres un équipage complet d’éléphants; il y joint un escadron de cavalerie régulière, qui sont de vrais gardes du cdrps, ainsi qu’un nombre considérable de serviteurs, tous revêtus de livrées splendides et portant des masses d’argent, des hallebardes, etc.
- «Lesportes s’ouvrent aussitôt, et nous voyons disposes
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- comme eu bataille, au pied du magnifique escalier par où l’on descend du palais, quinze à vingt éléphants couverts de housses écarlates magnifiquement brodées en or, chacun portant sur son dos un siège surmonté d’un dais élégant. (Tel est l’équipage dont nous avons donné la description, volume V, p. 486 de cet ouvrage.)
- « La société se divisa par groupes de deux ou trois personnes, et chaque groupe accourut pour se choisir un éléphant. Le nôtre, un des plus grands de la troupe, était chargé d’un siège couvert, d’un howclah qui s’élevait à quatre mètres au-dessus du sol.
- « Dans l’appareil imposant que formait notre cortège européen , le Résident à la tête, nous traversâmes avec fierté la capitale du Nizam; chacun de nous put apprécier la capitale, admirer ses fastueux cavaliers, et la foule immense accourue pour contempler la cavalcade anglo-saxonne qui rivalisait, à certains égards, avec le luxe asiatique.»
- Les richesses d’Hyderabad.
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- On commettrait une étrange erreur si l’on mesurait le bien-être des populations et la richesse des provinces d’après l’opulence de la capitale, où la fleur de l’aristocratie, les chefs militaires, les principaux administrateurs et les plus riches Bahous ou commerçants font assaut de magnificence, hélas! trop souvent aux dépens de leur fortune. Ils brillent à l’envi dans la grande cité d’Hyderabad, qui réunit, nous l’avons déjà mentionné, près du quart d’un million d’hommes. C’est encore là qu’on peut trouver les plus belles pierreries de l’Orient, soit diamants, soit émeraudes ou grenats ou'rubis, et surtout des perles merveilleuses, ornements des costumes les plus fastueux. Mais trop souvent ces joyaux sont mis en vente
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- par une noblesse imprévoyante et prodigue, qui disparaît par degrés, assure le voyageur dont je rappelle ici les souvenirs. L’amateur qui désire les acheter doit être aux aguets dans les bazars, lorsqu’ils y sont présentés. C’est aussi là que sont apportés les plus magnifiques tissus : des mousselines d’une rare finesse, des châles de cachemire , des velours artistement brodés et des brocarts d’or et de soie, mélanges ingénieux qui sont façonnés en partie dans Hyderabad, ville de luxe, où fleurissent peu des arts plus simples. Autrefois ces produits justement célèbres de Bénarès, de Dacca, de Cachemire et de vingt autres cités industrieuses, trouvaient un magnifique placement dans les cours d’Allahabad, d’Agra, de Delhi, de Luknow et de Lahore. Mais ces cours ont pour jamais cessé d’exister; la seule capitale vraiment riche, et qui les attire encore, est celle où règne le Nizam.
- Les seigneurs hindous, la plupart d’une taille élégante et d’une heureuse physionomie, ajoutent à ces avantages par le goût exquis et la somptuosité de leur parure. Leur turban laisse voir une toque en velours azur ou pourpre, brodée d’or; elle est entourée, nous dirions presque couronnée, par un disque saillant que dessinent les plis d’une mousseline dont la blancheur éblouissante éclaire au lieu d’ombrager leur vaste front et fait ressortir l’ovale heureux d’une belle figure. Un large pantalon, en brocart d’or et de soie cramoisie, contraste avec un justaucorps somptueux, pour faire valoir la taille élancée que dessine un ceinturon de cachemire auquel s'attache un cimeterre enrichi de rubis et de saphirs. Un autre châle, écharpe plus fine encore et plus légère, est jeté par-dessus l’épaule sur une robe onduleuse et bien drapée. Tel est le cavalier monté sur un coursier de sang arabe, aux harnais resplendissants et parsemés de pierreries ; rien n’est compa-
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- rable à l’harmonie de sa personne, de son destrier et de son costume, dont l’éclat convient à l’appareil des solennités nationales ou militaires, ainsi qu’aux fêtes intimes célébrées dans l’intérieur des palais et des harems.
- Voilà vraiment ce faste de l’Asie qui séduit l’imagination des poètes hindous, arabes et persans; ce faste que le gracieux poëte de l’Irlande, Thomas Moore, s’est efforcé de retracer dans les vers brillants, trop brillants peut-être, et déjà cités par nous, qui fascinent les lecteurs du poëme gracieux de Lalla Rook.
- Un faste pareil, loin de représenter l’opulence du peuple, n’en représentait que la misère, au temps où l’aristocratie, soit musulmane, soit hindoue, avec un pouvoir sans bornes, possédait et rançonnait, à titre de principautés ou de jaghires militaires, des portions de territoire obtenues par des usurpations ou pour des services de guerre. Aujourd’hui les luttes de peuple à peuple sont devenues impossibles dans l’Inde; et les querelles obscures de zemindar à zemindar tendent sans cesse à prendre un caractère plus restreint, plus humble et moins dévastateur. Cet état d’anarchie existait encore avec tous ses excès sur les bords du Godavery aussi récemment qu’en 1860, lorsque les Anglais obtinrent du Nizam la cession d’une zone parallèle à ce fleuve, entre les Pro^ vinces-Centrales et la Présidence de Madras.
- Cantonnement britannique.
- Auprès de la capitale, ce qui doit surtout attirer nos regards, c’est l’établissement militaire qui garantit à l’Angleterre la docilité du Nizam et la soumission de ses États.
- Le palais du Résident se trouve au tiers du chemin entre le palais du monarque, au sein d’Hyderabad, et
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- le cantonnement britannique, dont les troupes ne reçoivent pas d’autres ordres que ceux de i’ambassacleur.
- Au nord de la ville, une route magnifique, ombragée par de beaux arbres, dans une longueur de deux lieues, conduit à ce cantonnement, appelé, par un singulier orgueil de conquérants, Secanderabad : une résidence d’Alexandre. Il est réservé pour le corps d’armée des Anglais, corps dont la force numérique est établie par des traités qui remontent aux actes politiques du célèbre marquis Wellesley. Les casernes sont érigées au voisinage d’un beau lac artificiel qui rafraîchit l’atmosphère, et dont les eaux fertilisent, auprès de ses bords, une végétation délicieuse.
- Cantonnement indigène. — Si l’on s’avance de deux lieues au delà de Secunderabad, en s’éloignant de la capitale, on arrive à la plaine où sont campées les troupes du Ni-zam. Par conséquent, ce prince voit son palais séparé de son armée nationale par le contingent britannique. Ses troupes, d’ailleurs, soit éloignées soit rapprochées, sont aussi complètement sous les ordres du Résident que les troupes de l’armée d’occupation; des officiers anglais les commandent, et nul officier de nation étrangère ne peut en faire partie. Nous dirons bientôt comment s’est appesantie cette extrême dépendance.
- Un lieutenant d’Aureng-Zeb avait pris le nom d’un illustre vizir des premiers temps de l’empire Ottoman, lequel se faisait appeler Nizam-oul-Moulk1, nom qui signifiait le régulateur, le défenseur du royaume. Le Nizairi indien répandit un si grand éclat sur ce nom d’emprunt, qu’il en fit son titre royal, lorsqu’en 1782, dix-sept ans après la mort
- 1 Voyez sur ce nom l'Histoire de l’empire Ottoman, par de Ranimer, tome Ier, livre 1". Le premier Nizam fut le fondateur de brillantes écoles, surtout celle de Bagdad qui s’appelle Nizamise, et qui servit de modèle à toutes les universités établies plus tard pour l’enseignement de l’Islam.
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- d’Aureng-Zeb, il consolida son usurpation pour en faire une véritable royauté. Quand il acheva de réduire à de vaines formalités son obéissance envers les faibles successeurs de celui qui fut, on peut le dire, le dernier des Grands Mogoh, le lieutenant infidèle et ses successeurs devinrent par antiphrase les Nizams, les régulateurs et les soutiens, non plus du trône de Delhi, mais de leur propre révolte et de leur autonomie. Les Etats du chef de leur dynastie étaient immenses; ils comprenaient à peu près le tiers de l’Empire ayant Delhi pour capitale.
- En 17/18, à l’âge de cent quatre ans, meurt le célèbre Nizam-oul-Moulk, qui laisse cinq fils, sans compter un petit-fils né de sa fille favorite. Ce petit-fils, Mouzaffer Jung, parvient à s’emparer du trône, en invoquant l’appui de Dupleix, alors vainqueur de Madras et'tout-puissant sur la côte du Bengale.
- Après un combat imprudent, le jeune prince est fait prisonnier par le fils aîné de Nizam-oul-Moulk; le vainqueur, poursuivant ses succès jusqu’à la côte du golfe du Bengale, vient camper, à la tête de cent mille hommes, non loin de Pondichéry. Mais, à la faveur de la nuit, huit cents Français lancés par Dupleix tombent comme la foudre sur le camp du Soubahdar, qui périt dans la mêlée; ses troupes, saisies d’une terreur panique, se débandent et fuient de toutes parts. Grâce à cette victoire, le prisonnier Mouzaffer Jung est délivré par Dupleix, qui le proclame hardiment Soubahdar du Deccan, comme s’il eut été le Grand Mogol au faîte de sa puissance.
- En retour d’un pareil service, le gouverneur des possessions françaises est élevé par le nouveau Prince au rang de Nawab, gouverneur ou régent héréditaire du pays qui s étend sur la côte du golfe du Bengale depuis le Cauvery jusqu’au fleuve Kistna.
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- Par le même acte, la France acquiert deux nouveaux territoires : le premier, qui touche Pondichéry, d’un revenu de 960,ooo roupies; le second, à Rarikal, est moins considérable. A ces dons le Nizam joint celui de Mazulipatam, ville maritime alors célèbre pour l’étendue de son commerce et pour la beauté de ses tissus en coton.
- Si le Gouvernement français, au lieu de méconnaître le génie et les services de Dupleix, l’avait secondé comme il l’aurait dû faire, les plus déplorables désastres n’auraient pas détruit notre brillante fortune asiatique lors de la guerre de Sept ans. Les Français perdirent leur vaste possession qui dominait le golfe du Bengale; mais le Nizam, ménagé par les Anglais, conserva toute sa puissance.
- Souvenir glorieux du général français Raymond. — Un demi-siècle après les événements que nous venons de rappeler, le souverain d’Hyderabad, à l’exemple de Tip-pou Sahib, s’elforçait d’organiser des troupes régulières telles que les cipayes: troupes inventées par Dupleix, puis imitées avec tant de succès par les Anglais. Il appela, pour les former, des officiers européens, entre lesquels il est juste de distinguer le général Raymond. Cet officier, non moins habile que vaillant, finit par instruire et discipliner vingt bataillons d’infanterie, en y joignant une artillerie respectable dont il sut créer le matériel. Avec cette force il avait, en des circonstances mémorables, donné la victoire aux armées du Nizam.
- De tels succès ne pouvaient manquer d’exciter les alarmes et la jalousie de l’Angleterre. Sa diplomatie finit par obtenir que, pour prix d’un si grand zèle, l’organisateur français perdrait son commandement; elle alla plus loin, et, par des traités formels, elle exigea qu’à l’avenir aucun étranger ne serait admis à rendre aux princes natifs de si formidables services... La reconnaissance publique
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- el la vénération que les indigènes ont conservée pour la mémoire de l’organisateur français sont un honneur à la fois pour le caractère de cet étranger et pour le sentiment patriotique de tout le peuple du Deccan.
- Monument érigé par les indigènes en l’honneur de Raymond. — Auprès de l’ancienne Hyderabad, dans l’endroit où ce général a reçu la sépulture, on trouve un terrain qu’entourent encore quelques pans de murs; les natifs n’ont pas cessé'de l’appeler le Jardin français, Feringhi-Bag : c’était Raymond qui l’avait planté et cultivé. Au milieu d’un enclos à présent envahi par les jongles, on voit encore quelques arbres fruitiers et leurs rejetons devenus presque sauvages. L’ancien jardin renferme un monument peu fastueux, mais qui doit fixer les regards de quiconque chérit la gloire de la France. Une pyramide en maçonnerie, recouverte d’un beau stuc, s’élève à treize mètres de hauteur; elle est entourée d’une espèce de parterre où sont cultivées des fleurs symboliques appelées immortelles. En face du monument se dresse un pilier monolithe dans lequel est creusé l’espace nécessaire pour abriter une lampe funéraire, sans cesse allumée. Un fakir, entretenu par la dotation du mausolée, veille au luminaire ainsi qu’à la culture des fleurs commémoratives. Il apprend aux visiteurs étrangers que c’est le monument d’un héros du Franghistan, qui travaillait à la force du rpyaume, révéré pour ses vertus, pour sa valeur, et dont les habitants conservent pieusement la mémoire.
- Le voyageur à qui l’on doit l’intéressante description de ce monument joint à son récit la note suivante, qu’il ne faut, pensons-nous, croire qu’en partie :
- «Même à notre époque, le jour anniversaire de la mort de Raymond, vous voyez des milliers d’habitants, accourus de toutes les provinces du royaume d’Hyderabad, se
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- rendre en pèlerinage à sa tombe. Chose remarquable, ces païens, si féroces dans leurs vengeances pendant l’insurrection récente (185y et 1858), font dire une messe à leurs frais dans une petite chapelle catholique près de la tombe de Raymond, pendant qu’un mollah et un brahmane bénissent à l’envi cet infidèle dans leurs temples respectifs1. »
- Golconde et ses mines de diamants.
- Non loin d’Hyderabad se trouvaient la forteresse et la capitale du royaume antique de Golconde, si célèbre pour ses richesses et pour ses mines de diamants.
- Le public ignore le lieu précis où ces mines sont exploitées; mais on admet quelles ne sont pas éloignées de la capitale dont elles portaient le nom.
- En consultant la grande Commission de l’enquête parlementaire sur le cadastre et la colonisation de l’Inde, nous avons trouvé que le Président de cette Commission s’est adressé (5,342e question) au capitaine Ouchterlony, très-souvent cité par nous avec de justes éloges, pour obtenir, au sujet de ces mines, des renseignements pleins d’intérêt. Nous allons en reproduire la substance.
- Quelques-uns des diamants de l’Europe les plus célèbres, le superbe diamant qui porte le nom de Pitt, et d’autres qui sont des plus estimés, proviennent d’un district indiqué sur la carte de l’Inde par le capitaine Ouchterlony. Dans ce district, il existait autrefois un vaste lac dont le contour est encore parfaitement dessiné; quelque chaînon de montagnes se sera rompu dans sa partie la moins résistante, en ouvrant un passage par lequel les eaux ont pu écouler. C’est dans le lit du lac, ainsi nus à sec, qu’on a découvert les diamants. Pendant une
- 1 L’Inde, par le comte de Warren.
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- longue suite de siècles, les indigènes ont exploité cette mine précieuse^
- Moyens d’exploitation qui sont employés jasquà ce jour. — Un natif qui désire faire de nouvelles découvertes commence par prendre possession de l’espace de terre dans lequel il va creuser son puits de mine. Il étend sur le sol tout le déblai qu’il en retire; il descend ainsi jusqu’à ce qu’il trouve un terrain sec* au-dessous d’une couche* rocheuse qu’il perfore; alors il s’arrête. Jamais il ne songe à pousser des galeries horizontales; le puits vertical, avec ce qu’il contient, suffit à son ambition. Voilà pourquoi la surface de l’ancien lac offre un triste spectacle d’endroits perdus et de déblais amoncelés, qui couvrent des superficies inexplorées. En réalité, l’on n’a jamais exploité les deux tiers ou tout au moins la moitié de cette mine si riche. M. Ouchterlony pense qu’il reste encore à recueillir un nombre de beaux diamants aussi considérable que tous ceux qui, depuis des siècles, ont été découverts.
- La gangue où sont enfermés les diamants de Gol-conde est une espèce de roche. On la brise, et, dans les cassures, on les trouve enchâssés comme la prunelle de l’œil l’est dans son orbite.
- Le site de l’ancien lac avait la fâcheuse renommée d’être fort insalubre. Mais les Européens que la soif de l’or attire dans l’Inde ne vont pas en de semblables lieux pour entreprendre leurs travaux de minéralogie. Us ne trouve^ raient pas à proximité quelques sites dont les hauteurs offriraient comme les monts Niigherris, pour y rétablir leur santé, un refuge salutaire. En définitive, il ne faut pas espérer que les Européens veuillent travailler aux mines de Golconde, aussi longtemps qu’un chemin de fer ne les conduira pas jusqu’au lieu de l’exploitation.
- Déjà le préjugé repoussé par M. Ouchterlony, sur l’é-
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- puisement supposé des mines de Goîconde, avait été combattu par des considérations fort judicieuses, dues à notre savant naturaliste Victor Jacquemont :
- «Il n’y a pas de raison, dit celui-ci, pour que le même «nombre d’hommes, exploitant aujourd’hui par les « mêmes procédés des lambeaux de la même couche de «gangue diamantifère qu’il y a un siècle ou deux, n’en ’« extrayent pas chaque année la même quantité de dia-« mants. La richesse minérale des filons s’épuise; mais «celle des couches dure autant que la couche a d’éten-« due : seulement, la même quantité de diamants ne repré-« sente plus la même valeur, parce que les pierres pré-«cieuses vont se dépréciant de siècle en siècle.»
- Nous allons, maintenant, passer aux parties septentrionales, par lesquelles a commencé la conquête du Deccan, mot qui désigne la partie méridionale de l’Inde.
- Comment s’est formée une province mahométane du Deccan (du midi), et comment Hyderabad en est devenue la capitale.
- Deoghir oa Dowletalad. — Lorsque, vers la fin du xm0 siècle, les mahométans, qui venaient du nord, envahirent le centre de l’Hindoustan, ils s’emparèrent de la place qui portait le premier de ces deux noms, et que possédait un radjah puissant; ils y trouvèrent d’abondantes richesses dont ils firent leur proie.
- Situation géographique ,de Deoghir : latitude, 190 57'; longitude, 78° 5' à l’est de Paris.
- Au point de vue militaire, cette ville avait son importance. Elle était défendue par une grande forteresse dont la base reposait sur un énorme rocher granitique; les remparts s’élevaient presqu’à pic, et leur sommet se trouvait à soixante mètres au-dessus de la plaine environnante.
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- Mais, pour favoriser la capitale d’une grande principauté, l’on ne trouvait qu’une rivière insignifiante; et le territoire, du côté du nord, était borné par une longue chaîne de montagnes qui coupe en deux la péninsule.
- Croira-t-on qu’au commencement du xive siècle le sultan ou schah Mohammed, qui régnait dans la grande cité de Delhi, admirablement située sur les bords de la Jumna, avait formé le projet insensé d’abandonner une capitale qui comptait vingt siècles de splendeur, pour transférer le siège de son gouvernement à Deoghir? c’est alors que cette dernière ville prit le nom musulman de Dowlelabad. Mohammed dut recourir à la violence pour entraîner les habitants de Delhi, à 3oo lieues de distance, vers un lieu qui ne leur promettait ni commerce florissant par la navigation, ni moyens de féconder l’agriculture par des eaux trop rares. La tyrannie fut impuissante à conduire jusqu’au bout une conception si misérable.
- Plus tard, un aventurier venu d’Arabie, chef de mercenaires empruntés à son pays par les souverains du Deccan, s’empara de Dowletabad, mais sans pouvoir la conserver; elle devint dépendante d’une autre ville, Au-rungabad, qui fut fondée, comme nous le dirons bientôt, par le dernier empereur illustre de Delhi.
- Monuments religieux et souterrains d’Elora.
- À une époque dont l’éloignement dépasse les souvenirs historiques les plus reculés, les souverains de Deoghir, voulant montrer aux âges futurs le génie et la puissance de leurs arts, ont osé concevoir un dessein dont 1 Egypte offre à peine un autre exemple. A proximité de leur capitale, ils ont choisi l’un des monts les plus considérables, dont la hauteur au-dessus du pays d’alentour n’est
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- pas inférieure à l’élévation de la principale pyramide érigée sous les Pharaons. Cette montagne, ils l’ont excavée comme une simple carrière, dans laquelle ils sont descendus, à partir du sommet, pour ne s’arrêter qu’en arrivant au niveau du terrain le plus bas, à l’extérieur. En même temps, au lieu d’extraire les matériaux nécessaires à l’érection d’un vaste temple, c’est le temple même qu’ils ont voulu tailler et nous dirions presque ciseler sur place, afin de n’en former qu’un gigantesque monolithe. Us y sont parvenus à force d’art et de patience, en retirant comme déblai ce que nous osons appeler les recoupes d’un immense rocher, lesquelles devaient être transportées au loin pour mettre à découvert ce monument majestueux.
- Us ont fait plus : autour du temple, ils ont extrait à ciel ouvert tout ce qu’il fallait enlever dans la montagne pour y développer une enceinte sacrée, spacieuse, et présentant la figure d’un vaste carré long. Dans les flancs de ce qui restait de la montagne excavée, comme nous venons de l’indiquer, ils ont taillé ce qu’on pourrait appeler an cloître souterrain, comparable pour la grandeur à celui qu’on admire à Pise et qui circonscrit le célèbre Campo Sanlo de cette ville. Mais le cloître oriental est répété par trois étages superposés, qui se prolongent, à travers l’immense masse granitique, dans une longueur totale qu’on n’estime pas à moins de deux lieues. Il ne s’agissait pas ici, comme dans les catacombes de Rome ou de Paris, de tailler en pleine carrière des matériaux tendres et faciles à déblayer, ni d obtenir des parois nues, planes et privées de toute décoration, ou d’appliquer sur de grands murs, comme à Pise, des fresques si peu durables, que moins de cinq cents ans les ont déjà presque effacées. C’est avec le porphyre et le granit qu’il a fallu travailler. Pour embellir les superficies mises à nu, au lieu de couleurs passagères, les Hindous ont
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- préféré les moins périssables des ornements. Leurs myriades de sculptures, triomphant des difficultés que présentait la matière, sont à la fois merveilleuses pour la variété, la richesse et la délicatesse. Les scènes infinies quelles expriment et les divinités qu’elles figurent ne couvrent pas seulement les parois du cloître excavé, mais l’intérieur et l’extérieur du temple, les piliers, les pilastres, les murailles, et jusqu’aux plafonds qui couvrent tout l’édifice; car ici, comme sur les bords du Nil antique, on chercherait en vain quelque voûte ovale ou circulaire. Des statues gigantesques et sans nombre représentent les dieux d’un polythéisme infatigable à tout déifier. Cette assemblée de statues rappelle un grand peuple disparu, qui venait en foule pour les adorer, il y a déjà cent générations! Imaginez dans une solitude souterraine, prêtes à saisir chacune quelque don Juan oublieux du culte de ses ancêtres, imaginez mille effigies de Commandeurs, prêtes à marcher, et qui semblent aspirer, dans ce sépulcre abandonné depuis deux mille ans, à descendre plus bas encore vers les entrailles de la terre.
- En étudiant les sujets mythologiques représentés dans le temple d’Élora, les antiquaires ont reconnu qu’il renfermait diverses parties singulièrement disparates; les unes appartiennent au culte de Brahma, les autres au culte de Bouddha. Ainsi, deux religions, qui ne pouvaient être pratiquées en mpme temps et dans la même enceinte, se sont succédé au fond d’un temple souterrain, sans qu’aucun des sectateurs de ces religions antagonistes ait eu la pensée de mutiler les symboles appartenant à la croyance rivale.
- Il fallait donc que les dernières parties du monument fussent antérieures au temps où les sectaires opposés se fh’ent une guerre acharnée, laquelle a fini par l’expulsion
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- des bouddhistes au delà des limites naturelles marquées par les Himâlayas,1 l’Indus et le Brahmapoutra.
- Tel est le temple à la fois aérien et souterrain qu’ont rendu si célèbre son antiquité, sa richesse et sa beauté; temple dont les Européens les plus savants ont reproduit les merveilles par le dessin et la gravure.
- Evidemment le culte qui s’est maintenu et qui, même aujourd’hui, se maintient prédominant d’un bout à l’autre de l’Inde, ce culte que n’ont jamais professé moins de cent millions dames, n’a pu .disparaître de son plus magnifique .sanctuaire, à moins d’être expulsé par une conquête et des persécutions comparables à celles qu’ont exercées les mahométans les plus fanatiques. Ces derniers ont dispersé les habitants de la ville qui florissait autour de la montagne sainte; les habitants exilés, les brahmanes mis en fuite, les cérémonies sacrées ont cessé tout à coup. Néanmoins, protégés par leur existence souterraine, les cloîtres et le temple avec leurs ornements les plus délicats sont restés intacts; ils ont été préservés également contre les injures de l’air et les outrages des hommes.
- Aux voyageurs qu’attire un pieux sentiment ou la simple curiosité, la cité d’Elora montre quelle dut être sa splendeur, par les débris de ses édifices les moins périssables et surtout par ses tombeaux; on trouve encore sur pied de longues lignes des remparts qui jadis faisaient partie d’une enceinte très-étendue. Deux constructions, qu’il faut par comparaison appeler modernes, sont les seuls monuments qui fassent revivre tout un passé religieux.
- Pagode bâtie par la reine Ahalya. — Sur les bords d’un lac artificiel, nécessaire à la vie de quelques habitants et des pèlerins, les Hindous admirent un beau temple de Siva, dont l’érection ne remonte qu’à la dernière moitié du
- siècle dernier. La reine illustre dont nous avons signale
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- avec une juste admiration les vertus, les travaux et les bienfaits, non-seulement a construit ce temple aux frais de son trésor, mais elle l’a doté des fonds nécessaires pour revivifier et perpétuer le culte de Brahma, près des restes abandonnés d’Élora : restes dont les merveilles doivent être rangées parmi les plus grands souvenirs que ce culte ait laissés dans le centre de l’Hindoustan.
- Mû par un sentiment contraire, l’empereur Aureng-Zeb, ce fanatique musulman qui détestait tous ses sujets hindous, à la seule pensée de leur religion, qu’il méprisait, Aureng-Zeb, il y aura bientôt deux cents ans, s’était procuré l’insolent et stérile plaisir d’ériger une mosquée, sans grandeur et sans prestige, précisément en face de l’entrée par où l’on pénètre à travers la montagne dans le temple que révérait l’immense majorité de ses sujets. Une haine inextinguible chez les nations outragées de la sorte a causé d’abord la puissante révolte des Mahrattes, celle dont nous avons esquissé l’histoire; puis leur vengeance prolongée, assouvie seulement par la déchéance et le servage qu’a subis la postérité dégénérée d’un monarque intolérant et persécuteur.
- Aurungabad. — Lorsque Dowlelabad eut été rangée sous les lois d’Aureng-Zeb, ce séjour lui déplut; il préféra développer à peu de distance une cité qui serait toute musulmane et qui porterait son nom. Telle fut Aurengabad, bientôt appelée par corruption Aarungabad; il en fit sa résidence favorite pendant la fin de son règne. La salubrité de cette situation l’avait séduit; c’était son séjour de délices, lorsque les besoins de sa politique Rappelaient vers le midi de ses États. Le palais qu’il a bâti nest plus qu’un monceau de ruines, et déjà le temps appesantit sa main sur le mausolée que cet empereur a fait construire en l’honneur de sa fille, en essayant d’é-
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- gâter le modèle inimitable du Tadj-mahâl d’Agra. Là, pour lieutenant ou vizir il avait alors le puissant Nizam-oul-Moulk, qui survécut pendant un tiers de siècle à son maître. Dès 1690, Aureng-Zeb avait assiégé la forteresse qui devait porter son nom, plus célèbre encore pour ses trésors que ne l’avait été l’antique Deogbir. Après sa mort, Nizam-oul-Moulk transporta le siège de son grand viziriat dans la ville d’Hyderabad, très-voisine de Golconde, et qui devait devenir l’une des cités les plus peuplées et les plus opulentes de l’Hindoustan non britannique.
- La forteresse, qui renfermait les trésors, protégeait l’ancienne capitale, appelée Serounaggar. Les musulmans, devenus maîtres de cet Etat, avaient à peu de distance, jeté les fondements d’Hyderabad, qui plus tard devint, comme nous venons de le dire»la capitale du Deccan.
- Serounaggar, qu’on nomme aussi le vieil Hyderabad, ne présente plus aujourd’hui que les ruines de temples et de tombeaux. A quelque distance de ces débris, qui ne disent rien à nos cœurs, nous trouvons le monument qui perpétue la mémoire du général français Raymond, monument que nous nous sommes fait un devoir de décrire.
- Provinces du royaume d'Hyderabad; inutilité présente des jleuves et des rivières.
- Les diverses provinces d’un royaume presque égal en étendue à la moitié de la France ne nous offrent aucune partie qui soit devenue célèbre pour l’avancement de ses arts et pour l’heureux parti que les habitants aient su tirer des trésors de la nature. Ce vaste pays est pourtant arrosé par de beaux fleuves, soit à l’orient, soit à 1 occident, et, dans l’intervalle qui les sépare, par la grande rivière Mandjera, qui, prenant sa source aux confins de la
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- Présidence de Bombay, parcourt d’abord plus de cent lieues dans la direction du sud-ouest. Elle descend ainsi jusqu’à vingt-cinq lieues de la capitale; ensuite elle rebrousse vers le nord, pour confondre ses eaux avec celles du Godavery. Ce fleuve pourrait conduire à la mer du Bengale tous les produits commerciaux des Provinces-Centrales; tandis qu’en le remontant on s’en servirait pour transporter les approvisionnements de guerre expédiés de Madras par Mazulipatam et Radjahmundry, afin de satisfaire aux besoins du corps d’armée britannique campé, pour ainsi dire, aux portes d’Hyderabad.
- Les villes éloignées de la capitale.
- Si quelque chose démontre l’état d’enfance et le mauvais gouvernement des Etats du Nizam, c’est qu’un royaume si vaste ne présente nulle part des cités qui soient à la fois très-populeuses et très-riches.
- Si nous nous éloignons d’Hyderabad, nous trouverons très-peu de villes dignes d’êlre mentionnées, excepté pour quelques souvenirs, et nous avons indiqué les principales. Le commerce et l’industrie n’en ont pas fait prospérer de nouvelles dans les temps postérieurs. A peine pouvons-nous citer une exception à ces tristes remarques; la voici :
- Byder ou Beder et ses fonderies de vases métalliques. — A trente lieues d’Hyderabad, cette ville assez considérable s’élève sur les bords de la Mandjera; son industrie est renommée pour les vases qu’on y fabrique avec un alliage de zinc et de bronze incrusté d’argent. On exporte un grand nombre de ces vases dans toutes les parties de l’Inde.
- Situation géographique de Byder : latitude, 1 70 53'; longitude, 75° 16' à l’est de Paris.
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- Défense et garde des provinces.
- Le royaume d’Hyderabad n’a plus besoin de tenir sur pied, vers ses frontières, des forces destinées à surveiller les États voisins, contre lesquels il a perdu le droit de faire la guerre, et qui n’ont eux-mêmes ni le droit ni le pouvoir de l’attaquer. Ce qu’il doit surveiller, et de près, ce sont les sujets peu civilisés de ses propres montagnes.
- Ville et cantonnement anglais de Jaunah. — A quelques lieues d’Aurungabad, on a placé le cantonnement réservé pour les troupes légères appartenant à la force auxiliaire britannique. Elles sont toujours sur le pied de guerre, et toujours prêtes à marcher avec leur matériel complet pour faire campagne. Le cantonnement est séparé par un ruisseau de la ville hindoue de Jaunahpour. En i8o3, cette ville, en y joignant quarante lieues carrées de pays, avait été cédée par les Mahrattes aux Anglais; ces derniers l’échangèrent ensuite avec le Nizam pour des territoires meilleurs, adjacents à leurs possessions.
- L’objet essentiel de la brigade auxiliaire britannique est de surveiller les montagnards appelés Bhils, race audacieuse,, spoliatrice , et d’une incroyable adresse pour entreprendre toute espèce de brigandages; c’est elle dont nous avons fait connaître les mœurs en rappelant la très-instructive autobiographie de Lutfullah, p. 182.
- Cantonnement septentrional des troupes légères du Nizam. — Ce second cantonnement se trouve auprès d’Aurungabad, et la troupe qu’il contient est aux ordres du général qui commande le cantonnement britannique. La ville, il y a trente ans, comptait encore 3o,ooo habitants; mais chaque jour voit sa population diminuer.
- Dans les parties avoisinantes, possédées par les Anglais, ce n’est pas seulement de la soumission des montagnards
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- que la puissance publique est préoccupée; elle a fini par comprendre qu’avec un esprit équitable et bienveillant on peut tout obtenir, même de ces peuplades à l’état presque sauvage. Aujourd’hui, des soins attentifs sont dirigés vers l’enseignement et la civilisation des montagnards; on établit des écoles pour leurs enfants; on encourage avec plaisir leur agriculture; on construit des chemins pour le transport de leurs produits; enfin, on les appelle dans les rangs de l’armée indo-britannique.
- Si la dynastie tristement dégénérée qui règne aujourd’hui sur le royaume d’Hyderabad pouvait produire un prince comparable aux derniers Maharadjahs de Madura et de Travancore, à leur exemple, ce prince adopterait pour modèle la meilleure administration des Présidences anglaises; dans un pays où tout est à faire, il entreprendrait de tout faire, avec une activité prudente et néanmoins infatigable. Mais il faudrait qu’il eût auparavant, soit à Madras, soit à Calcutta, préparé l’éducation et développé l’instruction du futur vizir capable de réaliser un pareil avenir.
- Ile de Ceylan.
- Peu d’îles ont reçu plus de noms et des noms plus divers. Les Grecs l’appelaient Taprobane; les Arabes, Se-randip, l’île de Seran ; les brahmanes, dans leurs antiques poésies, la célébraient sous le nom de Singbal, le séjour des lions. Les indigènes d’aujourd’hui la nomment encore Singhala, et Singhalais ses habitants; les Anglais, Ceylon, et les autres Européens, Ceylan.
- Quoique Ceylan soit d’environ 6o lieues plus rapprochée de 1 équateur que le continent de l’Inde, sa position à l’en-hee de 1 immense golfe du Bengale, l’abaissement et la
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- largeur de ses plaines baignées par la mer, l’abondance des eaux descendues de ses hautes montagnes, eaux qui s’ajoutent à celles que les moussons versent sans obstacle sur ces mêmes plaines, une constitution géologique éminemment favorable à la végétation, tout contribue à rendre Ceylan, au milieu des régions intertropicales de l’Asie, l’une des îles les plus fécondes et qui se prêtent le mieux aux diverses cultures que peut innover ou perfectionner le génie des Européens.
- Il semble naturel de supposer qu’un pays si merveilleusement favorisé par la nature, un pays depuis plusieurs siècles stimulé par des peuples fort avancés de l’Occident, devrait présenter, comme les plus belles contrées de l’Inde, une population très-condensée; il n’en est rien. C’est ce que démontre le tableau qui suit :
- Territoire et population.
- Superficie..................... 6,397,300 hectares.
- Population..................... 2,342,098 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares. . 366
- En présence d’un tel résultat, conclu de la plus récente publication officielle \ il doit paraître incroyable qu’un tiers de siècle après la prise de possession par les Anglais, en 1829, le consciencieux Walter Hamilton1 2 n’évaluât le nombre des habitants qu’à 700,000, c’est-à-dire seulement à 94 habitants pour mille hectares; évidemment il admettait des supputations beaucoup inférieures à la vérité.
- Toute erreur corrigée, pour une égale étendue de territoire, malgré de vastes déserts et des monts couverts de
- 1 Statistical Tables relating io the colonial possessions oj the United Kingdoin., London, 1866.
- 2 East-India Gazetteer.
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- neiges éternelles, l’Inde britannique est presque deux fois aussi populeuse que Ceylan. Même aujourd’hui, ce qui manque surtout à cette île, objet de notre étude, ce sont des bras disponibles; et pourtant les habitants sont trois fois plus nombreux que ne le supposaient les maîtres actuels il n’y a pas quarante années.
- Les conquérants européens.
- Rappelons en quelques mots la conquête de Ceylan par les puissances européennes. Dès i5o5, les Portugais rendent un grand service à l’un des rois de cette île, qui résidait à Colombo. Comme récompense, ils obtiennent qu’on leur concède la précieuse écorce appelée cinnamome ou cannelle, à condition qu’ils protégeront les districts maritimes contre les spoliations des pirates arabes.
- Longtemps après, quand les Hollandais firent la guerre au Royaume-Uni de Portugal et d’Espagne, ils expulsèrent, en i656, les nouveaux sujets de Philippe II, de concert avec le roi de Candy : Candy, c’est l’Etat que dans la suite, mais en vain, les Hollandais s’efforcèrent d’envahir.
- Un siècle et demi plus tard, en 1796, la Hollande, métamorphosée en République Batave, se vit forcée par les Français de déclarer la guerre à la Grande-Bretagne; les Anglais alors conquirent ses possessions de Ceylan, lesquelles se bornaient, comme nous l’avons dit, au littoral.
- A la paix de 1802 , la colonie hollandaise fut définitivement acquise à l’Angleterre. Le marquis Wellesley, qui gouvernait l’Inde Britannique au nom de la Compagnie des Indes, employa tous ses efforts afin d’obtenir qu’on rangeât sous ses ordres cette île, qui, du côté du midi, semble compléter l’Hindoustan; mais le ministre de la guerre et des colonies, sous les auspices duquel s’était opérée la conquête, fit repousser une telle demande.
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- Depuis cette époque, l’île n’a pas cessé de former un gouvernement spécial et très-éclairé, lequel n’a rien de commun avec celui des Présidences de l’Inde.
- Plus audacieuse et plus puissante que la Hollande, l’Angleterre entreprit de subjuguer l’île entière; peu d’années lui suffirent pour accomplir ce dessein.
- Géologie. — Hydrographie.
- Dans les premiers temps de leur séjour, la mortalité des Européens était grande à Ceylan ; mais, par degrés, l’assainissement, résultat de cultures plus étendues, et l’art de faire écouler les eaux stagnantes ont rendu le climat moins funeste„aux conquérants ainsi qu’aux natifs.
- Il est certaines parties de l’île où l’on remarque le phénomène singulier qui fut si fatal à Seringapatam quelque temps après la conquête des Anglais, et que nous avons signalé, page 435. On voit certains districts et certains lieux isolés qui depuis longtemps étaient renommés pour leur salubrité, on les voit, disons-nous, sans aucune cause que l’observation et la science puissent assigner, devenir tout à coup mortels pour les habitants; plus tard ces localités recouvrent, mais lentement, leur première salubrité. Des exhalaisons souterraines doivent être la cause de ces étranges phénomènes.
- Les populations diverses. — Parmi les indigènes on distingue trois populations fort différentes et qu’on suppose à tort presque égales en nombre :
- i° Les Singhalais ou Ceylanais proprement dits, habitants du midi de l’île ;
- 2° Les Malabars ou Tamils, occupant les côtes occidentales et septentrionales;
- 3° Les Gandyens, sujets de l’ancien royaume de Candy, confinés dans le centre des montagnes.
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- Au milieu des natifs, mais dans les parties les plus accessibles, sont établis : les Portugais et leurs prosélytes catholiques, les Hollandais et leurs presbytériens, auxquels s’ajoutent les Anglais et leurs néophytes anglicans.
- Trois cultes asiatiques partagent les indigènes restés étrangers au christianisme. Les aborigènes sont bouddhistes et plus nombreux que tous les autres; ensuite il faut compter les sectateurs de Brahma, arrivés de l’Hindou-stan; viennent enfin quelques musulmans, colons arabes ou convertis par les Arabes.
- Ce mélange extraordinaire de populations n’ayant ni la même origine ni le même langage exige que les actes de l’autorité soient publiés dans quatre idiomes différents : i° l’anglais et i° le hollandais, pour les chrétiens; 3° la langue malabare ou tamile, pour les émigrés de l’Inde; 4° le ceylanais ou singhalais, pour les montagnards aborigènes.
- Aux indications que nous venons de présenter sur la diversité des races et des cultes, nous pouvons ajouter un document beaucoup plus précis et plus significatif. Il donne le nombre des élèves de chaque croyance dans les écoles que subventionne le Gouvernement, et qu’il ouvre sans préférence à tous les habitants. Le voici tel qu il est présenté dans les rapports officiels de la colonie, pour l’année 186o :
- ÉLÈVES CHRÉTIENS.
- ÉLÈVES NON CHRÉTIENS.
- Catholiques.................... 1,962
- Anglicans.................... 85 g
- Presbytériens j britanniques • Ho 2
- (hollandais... 4o8
- Autres classes de protestants.. 69
- Total, élèves chrétiens
- Bouddhistes............... i,544
- Hindous..................... 596
- Musulmans................... 224
- Autres cultes............... 3o
- Total, élèves non chrétiens. a,3g4
- . . . 3,700 Total général, 6,094.
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- Dans le tableau précédent, soyons-en certains, si les chrétiens ont la supériorité du côté du nombre, c’est qu’en presque totalité leurs enfants suivent les écoles; mais il est évident qu’entre les cultes non chrétiens, tous plus ou moins apathiques, et pour la plupart également peu jaloux de s’instruire, la proportion des élèves est un indice très-parlant de l’inégalité des populations qui les professent. On doit surtout être frappé du grand nombre des bouddhistes et du petit nombre des musulmans.
- Inégalité de Venseignement chez les deux sexes. — Dans les écoles plus ou moins secourues par le Gouvernement, à l’époque où l’on a dressé le tableau qui les concerne, sur mille élèves on comptait 857 garçons et seulement 143 filles; celles-ci, pour la plupart, étaient des chrétiennes. A la même époque, l’enseignement primaire non subventionné comprenait 2 5,5oo élèves : ce n’était guère plus d'un enfant pour cent personnes. Une pareille disproportion est déplorable.
- Nous allons à présent parcourir les six provinces dans lesquelles on a‘ divisé file et qui présentent des diversités extraordinaires.
- 1. Province sud-occidentale.
- Nous commencerons par la première province qui se soit offerte à la cupidité des Occidentaux; elle formait, il y a quatre siècles, un État indépendant, gouverne par un prince qui résidait à Colombo, ville qui devint par degrés la capitale de file entière.
- La prospérité de cet État, son heureuse position en face de l’Inde, et la fécondité de son territoire, nous expliquent son peuplement beaucoup plus développé que
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- celui du reste de l’île, et même que celui de la côte opposée sur le continent de l’Inde.
- L’île entière de Ceylan est de formation primitive; ses masses rocheuses sont le granit, le greastone, la syénite, et particulièrement le gneiss. Par la succession des siècles, un désagrégement s’est opéré; les parcelles de ces roches, entraînées par les eaux, ont formé les sables et les terres qui composent le sol cultivable de l’île. Dans ces triturations, le feldspath et le quartz sont les composés minéraux qui prédominent, et l’on est surpris du peu d’alluvions végétales qui sont mêlées à ces matières primitives.
- Comme richesses minérales, le sol de l’île renferme du manganèse, de la plombagine, du fer, du cuivre, etc.
- Territoire et population de la province.
- Superficie.......................... g8g,33g hectares.
- Population.......................... 974,076 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares.. . . g83
- La supériorité territoriale de cette province est démontrée par une population presque égale à mille habitants pour mille hectares : proportion qu’en Europe même si peu de contrées atteignent. Sur près d’un million d’habitants, il y a seulement y,o34 individus de race blanche; mais ce sont eux qui font prospérer les cultures les plus avancées dont nous parlerons dans un moment.
- On est surpris qu’une contrée si populeuse ne cultive pourtant que la moindre partie de son territoire; en 1863, sur près d’un million d’hectares, moins du sixième était a l’état de récoltes effectives. Le riz, le froment, le café, la cannelle, le poivre, le tabac, sont les principales cultures; en même temps, l’élève des bêtes bovines est considérable et beaucoup d’habitants sont pasteurs. introduction.—VI. 47
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- Guitare du riz. — Partout où la nature le permet, on cultive le riz; mais sur les pentes les plus prononcées, avec de petits murs, on forme des terrasses horizontales qui retiennent à la fois les eaux et la terre où cette céréale peut être plantée.
- Colombo, la capitale. — C’est la seule ville importante que contienne la province occidentale.
- Situation géographique : latitude, 6° 55'; longitude, 770 a 5' à l’est de Paris.
- Quoique bâtie sur une côte ouverte et sans haie protectrice, comme Madras et Pondichéry, dès le commencement du siècle, Colombo ne comptait pas moins de 5o,ooo habitants. Ils s’enrichissaient à la fois par la rare fécondité de la plaine circonvoisine et par un commerce chaque jour plus productif avec la côte opposée de l’Hin-doustan. On doit y joindre un plus vaste commerce dont nous étudierons le point central de relâche en décrivant le port si célèbre appelé Pointe de Galles.
- Protection de Colombo. — Une forteresse importante, à sept bastions, est érigée sur une péninsule de peu d’étendue. Elle a trois fronts qui battent la mer du large; un . quatrième domine les roches marines du sud, roches qui de ce côté rendent le littoral inabordable; un cinquième front regarde la terre, et les deux derniers font face à l’entrée de la lagune qui, yers le nord, longe la côte.
- Un petit mouillage est protégé, du côté du sud, par la forteresse, et, du côté de l’ouest, par un rocher arme de deux batteries; il reçoit des barques de pêche et de cabotage. Plus au nord s’étend, mais sans abri contre la mer, la longue côte où des navires peuvent mouiller sans danger depuis octobre jusqu’en mars, alors que dominent les vents alizés du nord-est. Mais dans les six mois où les vents viennent du sud-ouest, la rade, ouverte et
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- labourée par les vents du large, ne permet plus de mouiller devant Colombo; alors, du côté du nord, un cabotage intérieur déploie son activité dans la longue lagune qui borde la terre ferme.
- Les Anglais se réservent la forteresse ; les Portugais et les Hollandais habitent la ville, qui s’élève à l’est; les indigènes, qui sont de beaucoup les plus nombreux, peuplent les faubourgs.
- L’humidité chaude et constante qui règne à Colombo fait pourrir les livres, les tissus et les vêtements, à moins de les étaler fréquemment au soleil pour les sécher; en revanche, les brises de mer rafraîchissent l’air, et les
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- Européens, quoique si près de l’Equateur, peuvent aisément en supporter la température adoucie.
- Culture du cannellier ou laurier cinnamome.—Le principal charme de la contrée que nous décrivons est répandu par les riantes cultures qui, toute l’année, verdoient autour de Colombo, et surtout par la beauté du laurier cinnamome. C’est le magnifique arbuste dont l’écorce, dégagée de sa pellicule extérieure, fournit l’épice connue dans le langage ordinaire sous le nom de cannelle.
- Cet arbuste précieux a trouvé dans la vaste plaine autour de Colombo des conditions plus favorables qu’en aucun lieu de la terre : aussi nul autre pays n’en produit dont l’écorce odorante ait une aussi parfaite qualité.
- En des terrains de semblable composition, mais plus riches en humus, des observateurs ont remarqué que 1 arôme du cinnamome ne parvient pas au même degré d’intensité.
- Les voyageurs éprouvent une extrême surprise lorsqu ils voient une plaine de pur sable quartzeux, dont la blancheur éblouit sous les feux d’un soleil équatorial, et ce sable couvert d’une opulente végétation arborescente.
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- Le laurier que nous décrivons peut s’élever jusqu’à six mètres; mais, lorsqu’il arrive à cette hauteur, le parfum de son écorce est devenu par degrés moins puissant; c’est pourquoi, dans les beaux jardins dont est entourée la ville de Colombo, on préfère le cultiver à letat d’arbuste et le tailler à trois mètres seulement d’élévation. Les jardiniers le font pousser par touffes, au lieu de réserver et d’isoler un tronc unique.
- Lorsque les tiges n’ont guère qu’un décimètre de circonférence, on les abat. Cela fait, on enlève l’écorce par longues lanières qui sont ratissées avec soin, pour en supprimer l’épiderme comparable à celle du bouleau; puis on les laisse sécher, et bientôt elles se courbent en forme de tuyaux. La cannelle, à la rigueur, est alors prête pour la vente; mais on l’améliore sensiblement lorsqu’on lui laisse le temps de se dessécher davantage.
- Ici, le précieux végétal aromatique trouve un terrain si favorable qu’avant toute culture, et dans les temps les plus antiques, il y croissait et prospérait à l’état sauvage, Ce terrain, suivant la description déjà donnée, est un sable siliceux, que fournit un quartz désagrégé descendu des montagnes; chose remarquable, la partie du sol où pénètrent les racines contient en poids moins d’un centième de substance végétale. Non-seulement la nature du sol, mais l’atmosphère humide et chaude propre à la côte occidentale, peut-être aussi la nature des eaux qui circulent à travers le sous-sol, tout contribue à la supériorité du cannellier aux environs de Colombo.
- Lorsqu’on creuse à très-peu de profondeur dans le milieu des jardins, on voit surgir une eau limpide dune pureté extraordinaire : aussi les habitants la recherchent-ils avec avidité, comme une boisson délicieuse.
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- COMMERCE DU CINNAMOME DE CEYLAN, POUR L’ANNEE l863‘.
- EXPORTATIONS DE CINNAMOME. QUANTITÉS. VALEURS.
- Tour le Royaume-Uni Kilogr. 330,602 Francs. 911,050
- Pour les possessions britanniques. 704 1,950
- Pour tous les pays étrangers 1,669 4,550
- Totaux 332,975 917,550
- Culture du palmier à coco. — Le palmier à coco prospère aussi dans les terrains sableux favorables au can-nellier. Il est à Ceylan d’un revenu considérable; son fruit contribue essentiellement à l’alimentation populaire, et les fibres extérieures qui couvrent sa noix fournissent un filament très-propre à faire des cordages. Cet arbre, à la fois utile et pittoresque, contribue beaucoup à l’ornement de la campagne aux environs de Colombo.
- Culture du café. — Au delà des rizières, et sur la pente des montagnes, les Européens ont introduit cette culture, 1 une des plus récentes et des plus riches : elle se partage entre la province qui nous occupe et la province centrale, dont nous allons parler dans un moment ; un tiers seule-aient appartient à la province occidentale.
- En pleine zone torride, on ne pourrait pas cultiver le café dans les plaines. C’est pour cela que les Européens se sont places sur la pente des monts qui viennent d’être signales. On enrichit ainsi l’île de Ceylan par un choix judicieux des terrains et des expositions les plus pro-
- Statistical Tables of the colonial possessions, pubtished in 1866 for the
- year >863 , p. 444.
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- pices. Comme l’on éprouvait de trop grandes difficultés à trouver assez d’ouvriers natifs de l’île, on en a tiré du Malabar. Dans ces dernières années, ceux qu’a fournis le Travancore sont revenus dans leur pays avec un abondant pécule dont nous avons signalé les effets singuliers (voyez page 4 18).
- C’est seulement en 1835 que les Anglais ont commencé dans Ceylan cette belle culture; ils l’ont poursuivie avec une intrépide activité et l’ont ensuite enseignée au midi de l’Inde. En i 86 A, la seule île de Ceylan a fourni 3/1,406,970 kilogrammes de café : quatre fois plus que l’Inde entière !...
- 2. Province centrale, ancien royaume de Candy.
- Dans toute sa largeur du sud au nord, la province occidentale touche à la province centrale. Imaginons un quadrilatère d’à peu près 5o kilomètres, formé par la crête de quatre chaînes de montagnes; il représentera ce qu’on peut appeler le couronnement de la province centrale.
- Territoire et population.
- Superficie...................... 1,344,414 hectares.
- Population.................... . 34o,435 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares. . . a53
- Quand on quitte la division de Colombo pour passer à celle des hauteurs, on est étonné de ne plus guère trouver que le quart des habitants pour la même superficie.
- Les montagnes, de formation primitive et granitique, sont couronnées d’épaisses forêts et de jongles très-eten-
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- dus; beaucoup de terrains, jusqu’ici restés en friche, n’aident en rien au peuplement.
- Sur les i,344,4i4 hectares qu’offre la province, la partie qui donne des récoltes ne surpasse pas 1 50,000 hectares, dont près du tiers consiste en plantations de café sur la pente des montagnes.
- Les éléphants de Ceylan. — Autrefois les forêts, à l’état vierge, étaient peuplées d’un nombre incroyable d’éléphants sauvages; sous des ombrages séculaires ces animaux trouvaient la solitude profonde que Buffon déclare indispensable «à leur reproduction. Mais, depuis que les Européens multiplient leurs habitations et leurs cultures de café sur la pente des montagnes qu’on déboise, des chasseurs adroits, actifs, intrépides, font à ces animaux une chasse qui bientôt les rendra rares, même au centre de Ceylan. Un de ces chasseurs, dans ses excursions perpétuelles, a tué de sa main, prétend-on, mille éléphants.
- En 1851, à l’Exposition de Londres, on remarquait pour leur beauté les défenses de ces animaux si réduits en nombre; leur ivoire, aujourd’hui, n’est, plus qu’un médiocre sujet d’exportation. On remarquait aussi de magnifiques fourrures de bêtes féroces, le léopard, l’ours, le tigre, etc. A côté de ces fourrures, le public admirait les échantillons des beaux bois coupés dans les montagnes.
- Royaume et ville de Gandy. — Le massif montagneux de la province centrale formait autrefois le royaume de Candy, le dernier qu’aient asservi les Européens. Dans le quadrilatère montueux déjà signalé, vers l’angle nord-ouest, le moins éloigné de Colombo, dans un étroit défdé, seleve à 45o mètres au-dessus de la mer Candy, la capitale du royaume aborigène; c’est un misérable bourg qui ne comptait pas plus de 3,000 habitants lorsque les Anglais s en emparèrent. Dans le temple principal, les natifs
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- conservaient avec respect une dent du divin Bouddha, gage supposé d’une souveraineté séculaire; les Anglais, qui ne négligent rien, s’en sont emparés.
- Situation géographique de Candy : latitude, 70 17'; longitude, 78° 26', à l’èst de Paris.
- Une longue succession de gouvernements ignares, arbitraires et despotiques a rendu les aborigènes aussi menteurs que perfides et cruels; leur idiome grossier et leurs coutumes barbares n’ont pas changé depuis des siècles. Hélas! le bienfait du temps, un régime équitable et paternel, en un mot, tous les présents d’un gouvernement civilisateur, n’apporteront qu’avec lenteur remède à ces maux. On doit pourtant espérer, par ce moyen, de rapprocher insensiblement les Candyens des mœurs plus douces et plus sociables qui caractérisent les habitants du littoral, auxquels depuis longtemps se sont mêlées des races plus avancées sous tous les points de vue.
- Le séjour des régions montagneuses n’est pas moins malsain que celui du bas pays à son état naturel, dont néanmoins il diffère énormément.
- Depuis la conquête accomplie par les Anglais, la mortalité des Européens, et même celle des natifs, paraît avoir considérablement diminué; ce qu’il faut attribuer à l’extension des cultures, au dessèchement des marais, aux plantations salutaires, à la meilleure alimentation, etc.
- Gomme on l’a pu voir, dans Geylan il y a deux espèces de cultures. Les terres du flanc des montagnes et les plaines qui ne sont pas arrosables sont réservées pour ce qu’on appelle les cultures sèches; les terrains que les eaux fécondent sont réservés surtout pour les rizières. Sur le flanc des montagnes, partout où l’on peut rendre les terrains arrosables, on cultive le riz.
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- 3. Province du nord-ouest.
- Voici l’une des provinces les moins vastes, les moins habitées et les plus pauvres, malgré sa position maritime.
- Territoire et population.
- Superficie......................... 870,119 hectares.
- Population......................... ig4,o49 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares..... 223
- Dans cette province, sur près de 200,000 âmes, la race blanche en compte seulement à'jol. . .
- La seule production moderne à citer est celle du café; mais elle ne couvre, au total, guère plus de deux lieues carrées. Des rizières, des pâturages et l’élève dés troupeaux sont les principaux soins des agriculteurs.
- Dans la province, on 11e peut signaler ni ville ni port qui soit digne d’attirer l’attention du lecteur.
- 4. Province du nord.
- Cette province, la plus étendue de toutes, est encore plus remarquable par le caractère de ses habitants; elle commande un tout autre intérêt que celle du nord-ouest.
- Territoire et population.
- Superficie......................... i,4o5,53i hectares.
- Population...;....................... 421,980 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares. . . . 3o6
- Les rizières, les pâturages, le tabac, les palmiers à coco, sont les principales cultures. Est-ce infertilité d’une grande partie du sol, est-ce insuffisance de la population?
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- moins de 70,000 hectares portant récolte sont fécondés par le labour, sur plus de 4oo,ooo hectares!
- Jaffna. — La capitale de la province est bâtie sur une langue de terre, à l’extrémité septentrionale de Ceylan. Elle est couverte à l’occident par l’île de Leyde, et Jaffna est le chef-lieu de la division du nord. Le nom de Leyde et celui d’autres îles cpie les Hollandais ont appelées Amsterdam, Harlem, Delft, etc. rappellent à leur mémoire la patrie européenne. Ces îles présentent des pâturages excellents, autres souvenirs des plus heureuses parties des Pavs-Bas.
- Situation géographique de Jaffna : latitude, 90 36'; longitude, 770 3o' à l’est de Paris.
- Le commerce, la navigation, la pêche des perles, sont les richesses principales de Jaffna; là, réside une bourgeoisie charmée d’habiter un pays aquatique et verdoyant dont l’aspect lui rappelle, nous venons de le dire, les prairies et les rivages maritimes de Hollande.
- Rares qualités de la race tamile. — Il faut citer surtout la race tamile, issue du Malabar, et qui forme le fond de la population dans la province de Jaffna, qui contient à peine un millier d’Européens sur 400,000 habitants. Voici l’éloge, un peu partial peut-être, mais vrai quant au fond, de ces Tamils, qui ne comptent pas moins de 1 5 millions d’âmes dans le midi de l’Hindoustan et qui comprennent les principaux habitants non-seulement dans l’Inde méridionale, mais dans l’île de Ceylan.
- Parmi les naturels du pays, les Tamils sont la race la plus énergique et la plus entreprenante. Ils émigrent a Poulo-Penang, à Maurice, à la Réunion, aux Indes occidentales; ils peuplent Aden ; ils vont jusqu’en Australie. Leur activité s’applique à faire pénétrer les produits britanniques jusque dans les parties les plus reculées de l’Hindoustan.
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- La crise cotonnière américaine leur a permis d’acquérir des fortunes nombreuses et considérables.
- Il importe de faire observer l’industrie et l’activité qu’apportent les Tamils à la culture de leurs champs, surtout dans le nord de Ceylan; comme cette région ne renferme pas„de rivières, ils ont creusé des puits nombreux pour arroser leurs rizières et leurs plantations de tabac.
- A l’exemple des Hollandais, ils ont créé des prairies aux environs de Jaffna et dans les îles qui portent des noms empruntés aux Pays-Bas.
- Non contents de ces progrès matériels, ils n’ont pas négligé les bienfaits de l’éducation britannique. Leurs enfants ont montré la plus remarquable aptitude pour étudier la jurisprudence, les mathématiques et les arts mécaniques. Un ingénieur tamil s’est fait distinguer dans la construction des chemins de fer entrepris par la Présidence de Madras; un autre, employé dans Ceylan, a mérité les remercîments publics du gouverneur pour la construction d’un des ponts les plus importants.
- Quelques Tamils étudient l’astronomie; ils savent calculer avec précision les éclipses; ils connaissent la théorie de la navigation et de ses observations scientifiques.
- En qualité de légistes on les voit, dans Pondichéry, s’élevant à la position d’avocats et de juges, les uns plaider, les autres prononcer des jugements, et s’exprimer dans un fort bon français. Us ont déployé les mêmes aptitudes comme avocats plaidants et comme magistrats dans les cours anglaises de Madras et de Ceylan.
- Peut-être à présent, dans le nord de cette île, est-ce à Jaffna qu’il faut aller pour trouver la fleur de la race tamile? c’est indubitablement là quelle parle aujourd’hui son idiome le plus pur. Depuis que Madura n’est plus le siège d’un enseignement autrefois si renommé sous les
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- rois Pandians, Jaffna tient la place de l’Athènes brahmanique, disparue de l’Hindoustan. Dans cette ville, l’instruction orientale fleurit même à côté des séminaires et des collèges fondés par les Occidentaux. Les missions américaines ont fait longtemps des efforts dans Jaffna. Aujourd’hui, le catholicisme y prospère, autant qu’à Colombo; on y trouve des convertis au christianisme engagés dans les ordres pour répandre la parole apostolique au milieu de leurs concitoyens. En définitive, il est peu de cités en Orient où l’on pourrait trouver une communauté d’hommes amis de l’ordre, industrieux, intelligents, à l’égal des indigènes de Jaffna.
- Un Tamil siégeant aa Conseil législatif de la colonie. — Après la cession de Ceylan aux Anglais par les Hollandais, on établit un conseil législatif que préside le gouverneur; là, chaque race indigène fut représentée. Parmi les Tamils, on choisitCoumara Svvamy Mudiliur, en ayant égard à sa haute position parmi ses conationaux, et pour le récompenser des services importants qu’il avait rendus soit au Gouvernement anglais, soit aux Hindous, depuis plus de quarante ans. Dans les expéditions militaires poursuivies au milieu des montagnes jusqu’à la conquête définitive, on l’avait employé pour traiter avec les princes du royaume de Candy; il avait rédigé les meilleurs règlements sur la pêche des perles dans les parages d’Aripo. Afin de récompenser de tels services, rendus avec autant de dévouement que d’habileté, il avait reçu des médailles d’or et des témoignages solennels d’approbation décernés par les gouverneurs successifs de file.
- Comblé d’ans et d’honneurs, il mourut laissant un fils unique, dont l’éducation fut dirigée par d’excellents tuteurs européens. Ce fils étudia dans le collège de la Reine, a Colombo, collège dirigé par un maître ès arts; il remporta
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- le prix Turnour, fondé pour récompenser l’élève le plus habile dans l’étude des classiques anglais, latins et grecs. Bientôt après, il cultiva la science du droit et devint avocat. Six ans plus tard, en 1862 , une place vint à vaquer dans le Conseil législatif de Ceylan; aussitôt les Tamils adressèrent une pétition pour qu’il fît partie de ce conseil, où son père avait siégé si dignement : leur requête fut agréée.
- Après avoir siégé dans ce conseil législatif avec une rare distinction, le même Tamil a conçu le projet d’aller à Londres; il a voulu se présenter pour plaider au barreau de la capitale, à Lincoln’s Inn. Comme il professait le culte de Brahma, des obstacles se dressaient devant lui; il les a surmontés à son grand honneur, en devenant le premier avocat plaidant, barrister, indo-britannique et non chrétien, admis par les cours de justice de la métropole.
- Cet événement, remarquable dans l’histoire des nationalités de l’Inde, fut honorablement signalé par le Times. Un pareil fait démontre, dit le célèbre journal, qu’à Ceylan les sujets de l’Angleterre ne se bornent pas à croupir dans une obscure oisiveté, mais qu’ils apprécient les avantages de notre gouvernement et la libéralité de nos institutions. Leur ambition est d’acquérir, par tous les moyens de l’étude et du travail, des titres suffisants pour les conduire aux emplois, aux distinctions, aux honneurs, quils sont en droit d’obtenir, d’après la récente proclamation de la Reine aux peuples de l’Inde.
- Nous terminerons en disant que le même Coumara prend une part active aux travaux de la Société asiatique de Ceylan, qui siège à Colombo ; elle lui doit des articles intéressants sur les religions et la littérature des Hindous. Aussi la Société asiatique de Londres, lorsqu’il arriva
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- dans cette capitale, s’empressa-t-elle de l’admettre au nombre de ses membres distingués.
- J’ai voulu présenter des faits si pleins d’intérêt, afin de montrer quelle part les natifs de l’Inde peuvent prendre aux progrès de la civilisation occidentale, avec le dessein d’en transporter les nobles jouissances et les fruits les plus précieux chez leurs compatriotes d’Orient.
- 5. Province de l’esl.
- Cette province est la moins favorisée de toutes, et par les sévérités de la nature, et par l’absence de la civilisation; son sol est ingrat, et l’on va voir combien est faible le nombre d’hommes qu’il nourrit.
- Territoire et population.
- Territoire....................... i,a3i,oo5 hectares.
- Population....................... 89,451 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares.. . . 73
- En vérité, l’on ne connaît que les déserts qui comptent un plus misérable peuplement.
- Ces 89,451 habitants ne cultivent que 21,000 hectares de terre, auxquels ils joignent une double étendue de pâturages. Ils possèdent seulement 6,000 hectares de terre plantés en palmiers nutritifs; 1,800 hectares sont réserves pour planter du tabac, et le reste appartient aux labours alimentaires.
- Si jamais l’industrie prend naissance et se développe en ce district de l’est, elle y sera favorisée par l’unique fleuve qui soit navigable dans un long parcours : c’est le Ma-havelly Ganga, qui recueille toutes les eaux du quadrilatère des montagnes, en franchit les barrières par l’angle du
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- nord-est, et descend droit au nord dans une étendue de quarante lieues, qu’on peut partout rendre praticable soit à des radeaux soit à des bateaux. Il serait aisé, par cette voie, de transporter non-seulement les produits alimentaires, le vin, le charbon, les écorces à tan, les bois de chauffage, de charpente et de menuiserie dont Madras et Calcutta éprouvent un besoin qui s’accroît sans cesse.
- Trincomcilie. — Le Mabavelly débouche dans la magnifique baie qui porte le nom de cette ville. Les entréés et la côte sont protégées par des forts très-respectables.
- Aujourd’hui ce port, malgré sa capacité, sa sécurité et la bonté de son mouillage, ne reçoit qu’un nombre bien petit de faibles barques. Dans l’année 1863 , nous ne trouvons, à titre d’entrées, que des navires ou bateaux d’environ 90 tonneaux de charge moyenne, et d’autres sans chargement; les sorties sont un peu plus considérables, grâce à quelques produits descendus des montagnes.
- Situation géographique de Trincomalie : latitude, 8° 33'; longitude, 790 5/f à l’est de Paris.
- Dans un moment nous parlerons d’un projet par lequel le port de Trincomalie serait sorti de sa solitude et de sa nullité, par sa substitution à celui de Pointe de Galles, comme point de relâche et de ravitaillement entre Suez, 1 Indo-Chiné et la Chine. On verra quelles raisons puissantes ont fait échouer ce projet; elles achèveront de démontrer la pauvreté de la province de l’est et son manque absolu de ressources.
- (). Province du sud et Pointe de Galles.
- Bien que cette province soit de beaucoup la moins étendue, elle est par sa position l’une des plus importantes pour le commerce général et pour la richesse de l’île.
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- Territoire et population.
- Superficie..................... 556,o56 hectares.
- Population..................... 307,666 habitants.
- Habitants par 1,000 hectares... 571
- La seule province de Colombo présente une population plus condensée; celle du sud ne compte cependant que 1,616 habitants de race blanche. Quelques-uns s’adonnent à la plantation du caféier; mais la plupart sont employés au ravitaillement des navires qui viennent de la haute mer et prennent pour relâche le port dont nous allons parler avec une attention digne du grand rôle commercial qu’il joue maintenant.
- Port important de Pointe de Galles. — Sa position fait son extrême importance. Quand les navires viennent d’Europe, ils commencent par reconnaître le promontoire de Dondhrah, et longent la côte vers l’ouest; à neuf lieues de distance, ils arrivent â l’entrée de la rade extérieure de Pointe de Galles, assez vaste pour contenir un grand nombre de navires du tirant d’eau le plus considérable.
- Au couchant, la ville est entourée de remparts bâtis sur des rochers qui protègent de ce côté le port intérieur; les premiers travaux ont été l’œuvre des Portugais, dont on voit encore le cimetière au nord-ouest du port, sur une langue' de terre entourée de rochers. Un phare s élève a la pointe du bastion le plus avancé vers le sud et détermine la position suivante :
- Situation géographique de Pointe de Galles : latitude, 6 i;; longitude, 770 5o' à l’est de Paris.
- Un port intérieur et très-petit se cache, pour ainsi dire, au pied des remparts, qui forment un angle rentrant au nord-est.
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- La grande rade extérieure est nécessairement la plus exposée aux vents du sud-ouest.
- La rade intérieure est d’une forme semi-circulaire; ouverte au midi, le ressac des lames du large s’y fait sentir lors de la mousson du sud-ouest. Pour assurer la tranquillité de ses eaux, on a projeté deux brise-lames : celui du couchant partirait du bastion d’Utrecht, au sud-est de la forteresse; celui du levant s’étendrait entre deux rochers qui rendraient sa construction plus facile et plus stable.
- Les deux rades sont parsemées de rochers qu’il faudrait faire sauter avec la mine; on doit s’étonner que les Anglais n’aient pas encore accompli cette amélioration.
- Une excellente aiguade est établie sur la pointe du Tany : Watering point, comme l’appellent les Anglais.
- Proposition d’abandonner le port de Pointe de Galles.
- En 1860, la Compagnie de la navigation orientale et péninsulaire à vapeur se plaignit avec éclat; elle déclara que le danger croissant des rochers en corail sous-marin rendait indispensable, ou qu’on les fît disparaître dans le port de Pointe de Galles, ou qu’on transportât à Trinco-malie la station officiellement établie pour la relâche et le ravitaillement sur une vaste ligne de parcours.
- En présence d’une semblable proposition, l’Adminis-• tration de Ceylan défendit avec énergie le port menacé. Elle n’hésita point à le signaler comme présentant l’an des plus beaux havres du monde, et l’un des plus convenablement situés pour être le grand dépôt du combustible nécessaire à la navigation des mers orientales. A ses yeux, dautres avantages sont dignes d’être pris en très-sérieuse considération ; parcourons-les avec rapidité.
- Le port est entouré par un territoire fertile et fort introduction. — vi. 48
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- habile; il se rattache à la ville de Colombo par une excellente route macadamisée, pour laquelle on a fait des ponts nombreux et bien construits. Dans un parcours de vingt-neuflieues, elle traverse des contrées fécondes et populeuses. Deux diligences par jour pour l’aller, et deux pour le retour, font le voyage en dix heures. Outre les personnes, les lettres et les bagages, ces voitures transportent environ 37,500,000 francs d’argent ou d’or dans une année: ce sont les trésors destinés à solder les balances du commerce de l’Occident avec l’Inde et Ceylan. L’élévation d’un tel chiffre suffit pour démontrer l’importance du commerce de Colombo, la capitale de file. Or, cette somme, déjà si considérable, s’augmentera de plus en plus par les progrès du commerce international.
- Par le facile emploi du télégraphe électrique, on peut préciser à la minute le départ et l’arrivée des malles-postes de Colombo, pour faire concorder, sans perdre un instant, ,1e départ et l’arrivée des grands navires de la Compagnie orientale et péninsulaire.
- Incapable de présenter un pareil ensemble de facilités et d’avantages, le port de Trincomalie, autour duquel s’étend un pays aride et pour ainsi dire sans population, ne soutient sous aucun point de vue le parallèle avec celui de Pointe de Galles. Il est à soixante-quatorze lieues de Colombo, dont trente-huit au milieu clan véritable désert, et généralement malsain. La route existante est détestable; elle traverse six rivières et nombre de ruisseaux torrentueux, presque toujours infranchissables en hiver: or, jusqu’à présent pas un pont nest construit pour les franchir.
- Entre Suez et Pointe de Galles, la durée moyenne des voyages par la vapeur n’est que de trois cent quatre-vingt-quatre heures, tandis que pour aller directement de Suez à Trincomalie il faudrait quatre cent huit heures- De
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- plus, d’après le déplorable état de la route entre Trincomalie et Colombo, le retard total serait de soixante-trois heures et demie à soixante-dix-huit heures et demie pour arriver à la cité la plus importante de file.
- A Pointe de Galles, des capitaux considérables sont employés, soit en magasins, soit en machines; et les bras qu’exige tout le service des relâches sont aisés à réunir, grâce au voisinage d’une province très-peuplée. Certainement un chemin de fer facilitera quelque jour les communications avec les districts où se trouvent les plantations de café; il servira pour conduire à Colombo, et de là jusqu’au port de Pointe de Galles, les plus riches produits de file. Quoi qu’on fasse, la capitale de Ceylan ne sera jamais abandonnée pour Trincomalie, qui n’offre aucun de ces nombreux et précieux avantages.
- Faisons remarquer qu’en traversant, pour aller de Trincomalie à Colombo, le triste pays dont nous avons signalé le dénûment et l’insalubrité, le voyageur ajouterait à sa dépense presque la moitié du prix qui suffit au transport d’une famille entre l’Angleterre et Ceylan.
- On avait proposé de remplacer Pointe de Galles par Colombo. Mais cette cité n’a pas de port; elle n’offre qu’une rade ouverte, sans aucune protection du côté de 1 Occident, et les navires à vapeur, vu leur grand tirant deau, devraient'mouiller à huit cents mètres de la côte.
- Si l’Angleterre veut rendre Pointe de Galles la station ia plus importante et la plus commode que présentent les mers de l’Inde, il suffira, nous l’avons dit, qu’on enlève fes rochers et les bancs de coraux les plus dangereux et quon place des bouées sur.certains écueils. Des améliorations si grandes ne coûteront pas 5oo,ooo francs.
- En réduisant à trois cents mètres la largeur de l’entrée, on rendrait les eaux du port de Pointe de Galles parfaitement
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- protégées contre les vents du large, au moyen de deux jetées ou brise-lames : l’une ayant cinq cent dix mètres; l’autre, de moitié plus courte, avec des rochers pour mu-soirs naturels. L’exécution ne serait pas fort dispendieuse.
- Voilà des travaux qu’un gouvernement tel que celui de l’Angleterre doit toujours s’empresser d’accomplir; ils sont autant d’éléments de sa grandeur maritime.
- Veut-on préjuger le grand avenir de Pointe de Galles? Il suffira qu’on étudie les chiffres qui suivent et le progrès qu’ils manifestent en trois années seulement :
- Progrès du tonnage à Pointe de Galles.
- 1860. 1863.
- Entrées..................... . i62,368‘ 243,3i4'
- Sorties...................... 152,236 234,984
- Montrons à présent quelle est la navigation actuelle considérée dans l’ensemble des ports.
- NAVIGATION , MOUVEMENT COLLECTIF DES VINGT PORTS DE L’ILE.
- ENTRÉES. SORTIES. •
- PORTS. ^ —
- NAVIRES. TONNEAUX. NAVIRES. TONNEAUX.
- Pointe de Galles 373 243,314 352 234,989
- Colombo 1,335 199,470 1,339 199,941
- Putlam 312 27,739 295 27,031
- Trincomalio 173 16,588 168 16,419
- Seize petits ports 1,100 50,293 1,156 52,530
- Totaux 3,293 .537,404 3,310 530,910
- Ainsi qu’on le voit par ce tableau, si l’on excepte Pointe rie Galles et Colombo, les ports de Geylan ne reçoivent
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- guère que des petits caboteurs et des bateaux de pêche. Parmi ces derniers sont compris les pêcheurs des huîtres qui renferment des perles justement renommées.
- Si nous réfléchissons sur ce fait, que l’île n’a guère plus de deux millions d’âmes, nous serons frappés à la fois par le progrès et la grandeur de son négoce.
- ACCROISSEMENT DU COMMERCE MODERNE DE CEYLAN.
- ANNÉES. IMPORTATIONS. EXPORTATIONS. TOTAUX.
- ( 1861 91,593,675 fr. 67,655,175 fr. 159,248,850 fr.
- 1862 106,078,500 62,353,000 168,431,500
- 1863 135,845,175 89,680,850 225,526,025
- Voilà certainement de superbes résultats. Dans ce mouvement, la part de l’Empire britannique est énorme, et nous pouvons en juger par l’énumération qui suit :
- COMMERCE DE CEYLAN; ANNEE 1863.
- NATIONALITÉS. IMPORTATIONS. EXPORTATIONS.
- Les- trois Royaumes. 25,299,125 60,189,450
- L’Inde britannique 87,628,500 24,871,975
- Le Cap de Bonne-Espérance 314,150 63,750
- L’ile Maurice 452,275 673,925
- L'Australie 13,817,050 479,400
- Total, 127,511,700 86,278,500
- L univers, moins l’Empire britannique.. 8,333,475 3,402,350
- Total grr^ral 135,845,175 89,680,850
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- TABLEAU GÉNÉRAL ET RÉSUMÉ DE LA NAVIGATION ET DU COMMERCE DE L’INDE AVEC .L’UNIVERS.
- En arrivant au terme de notre étude relative aux forces de l’Inde, nous croyons nécessaire de réunir en faisceau les grands résultats que présentent la navigation et le commerce des diverses nations considérées dans leurs rapports avec cette contrée, qui joue maintenant le premier rôle en Asie, et qui marche à pas si constants vers un avenir dont chaque année démontre mieux la grandeur.
- L’Angleterre est le centre où s’agite le moteur principal des opérations dont les résultats méritent detre présentés à la méditation des hommes jaloux de connaître la marche présente des plus puissants intérêts internationaux. Partons d’un tel centre et commençons par le tableau de la navigation, en étendant notre cadre à tout l’Orient; c’est le moyen de parvenir à des conséquences plus largement comparables, et par là plus démonstratives.
- 1" Partie. — Navigation progressive entre le Royaume-Uni et l’Orient.
- La Compagnie des Indes orientales, à laquelle on a tant reproché la lenteur de ses développements, était loin pourtant de rester stationnaire.
- Afin de mettre en parallèle deux époques remarquables, dont l’une commence et dont l’autre finit avec le siecle dernier, montrons quel était le tonnage total des navires que cette Compagnie, presque souveraine en Orient, expédiait chaque année pour satisfaire aux besoins de son commerce avec l’Inde, Ceylan et la Chine réunies.
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- DÉVELOPPEMENTS PARTICULIERS AU XVIII0 SIÈCLE.
- ANNÉES. TONNEAUX. TONNAGE
- NAVIRES. MOYEN.
- Eu 1708 *, la Compagnie expédiait., . 10 3,464' 346'
- Eu 1800 50 43,434 863
- De ce tableau nous déduisons les résultats suivants :
- i° Pendant le xvme siècle, l'accroissement annuel des tonnages, supposé constant, était de 2 -~T pourcent;
- 20 Au bout de cent années, l’accroissement serait représenté par le rapport de 1 à i5 fri’ c’est-à-dire qu’à chaque millier de tonneaux, à l’origine, correspondraient 15,620 tonneaux, au moment où finit le siècle;
- 3° Le nombre d’années nécessaire pour doubler les transports opérés par la Compagnie serait de vingt-cinq ans et trois mois, pendant cette période séculaire.
- Observations spéciales sur la grandeur des navires. — Il est un fait sur lequel je désire attirer l’attention du lecteur : c’est la contenance, de plus en plus considérable, qu’on a donnée aux navires employés pour commercer avec l’Orient. Pendant le xviïi0 siècle, leur tonnage moyen s’élève de 3 46 à 868 tonneaux; il fait plus que doubler, et tout le commerce grandit en même temps.
- Vers la fin de cette époque, en dehors de la Compagnie des Indes, il se forme à Londres un corps de propriétaires des magnifiques navires appelés East India men, les
- 1 Cest la première année où les deux Compagnies, alors en rivalité, n’en formèrent plus qu’une seule. Grâce aux pouvoirs dont elle a joui pendant cent cinquante années, elle a fondé et développé sçn grand empire.
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- hommes de mer de l’Orient : de même que, par une métaphore sublime chez un peuple qui prétend régner sur la mer, il appelle ses grands vaisseaux de ligne the men of wary les hommes de guerre. Pour recevoir les East India men, lesquels dépassent de beaucoup la capacité moyenne des bâtiments qui commercent avec l’Occident, une association spéciale a construit sur les bords de la Tamise les docks des Indes Orientales. Ces bassins, où les navires ne cessent pas d’être à flot, sont entourés de vastes magasins pour recevoir séparément les marchandises destinées, soit à l’importation, soit à l’exportation; nous les avons décrits dans notre ouvrage intitulé Voyages dans la Grande-Bretagne, 3e partie, force commerciale.
- Développement particulier de la navigation, au xixe siècle.
- Afin de rendre le progrès du xvnie siècle comparable avec celui du xixe, j’ai continué de réunir les navires employés à transporter les produits du Royaume-Uni dans l’Inde, Ceylan et la Chine. J’ai trouvé pour termes de comparaison du xix* siècle :
- ANNÉES. NAVIRES. TONNAGE TOTAL, TONNAGE MOYEN.
- En 1800, la Compagnie expédiait. . . 50 43,434‘ 868*
- En 1864 > le commerce libre ........ ] ,178 956,955 812
- Accroissement moyen annuel, h 7W; c’est réellement cinq pour cent, si l’on néglige une légère fraction.
- Temps nécessaire au doublement du tonnage : quatorze ans et quatre mois.
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- En rapprochant les deux siècles consécutifs étudiés tour à tour, nous constatons ce fait : L'accroissement annuel de la navigation est déjà plus que doublé, quoique nous n’ayons pas encore dépassé les deux tiers du siècle le plus récent.
- Considérations sur le fret des bâtiments qui naviguent pour VOrient.
- La durée des voyages entre l’Europe et l’Orient, déjà moins longue dans le xvme siècle que dans le siècle précédent, a tendu sans cesse à diminuer, surtout par l’effet de la libre navigation établie à partir de j8i4.
- Il y a cent cinquante ans, pour accomplir un voyage, depuis le jour où le capitaine commençait à recevoir le premier ballot de sa cargaison jusqu’à son retour, le temps alloué variait, suivant les destinations, entre quatorze et dix-huit mois.
- Voici quel était au xvme siècle, par l’effet du monopole, le prix excessif du transport par tonneau entre l’Angleterre et les destinations qui suivent :
- Années. Bengale. Bombay. Chine.
- 1773. . . . 66af 56af
- 1784. 0 0 600 55o
- Actuellement, le prix du transport de la Chine en Angleterre est au-dessous de i5o francs par,tonneau, et celui de l’Angleterre à la Chine ne s’élève pas, d’ordinaire^ au-dessus de 100 francs.
- Aujourd’hui les voyages entre l’Angleterre et l’Inde s’accomplissent à des prix encore plus abaissés; nous citerons, à ce sujet, deux exemples remarquables des bons marchés extrêmes auxquels on a pu descendre.
- Las prix des transports par mer, obtenu pour les chemins ûe fer de l'Inde. — Depuis que l’on construit des chemins
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- de fer dans l’Inde, les habiles et puissantes compagnies qui les exécutent à leur compte font venir de la métropole les rails, les coussinets, les traverses, les locomotives, les wagons et jusqu’aux plates-formes ou trucks destinés aux convois de marchandises. La majeure partie du matériel ainsi transporté se compose de fer et de fonte, en rails, en barres, en gueuses, et cette partie est embarquée comme lest; de là résulte un bas prix vraiment extraordinaire. En voici la preuve officielle 1 :
- Année i865. — Valeur du matériel des chemins
- de fer indiens, envoyé d’Angleterre. 43,238,575e Somme payée pour le fret et l’assurance marif 7,609,675
- Poids du matériel envoyé..... 202,348*
- Assurance et fret par tonneau de
- 1,000 kilogr.... ......... 37* 61e
- Voilà donc un ensemble de produits qui n’a pas coûté 38 francs par 1,000 kilogrammes, pour être transporté dans l’Inde, malgré l’immense circuit qu’on est obligé de faire en doublant le cap de Bonne-Espérance.
- Pour opérer des transports d’un bas prix si merveilleux qu’il paraît à peine croyable, les Anglais ont employé quatre cent douze navires, et la partie de leurs chargements qui vient d’être supputée ne s’élevait, valeur moyenne, qu’à quatre cent quatre-vingt-onze tonneaux; mais le complément de leur cargaison, composé d’objets beaucoup plus dispendieux, les tissus par exemple, compensait ce bon marché, et payait peut-être plus de 100 francs par 1,000 kilogrammes. Ce n’est pas seulement le transport du matériel nécessaire aux chemins de fer qui s’opère à très-bas prix; quelquefois celui de la houille indispensable pour exploiter ces chemins revient encore à meilleur marché. Donnons-en la preuve :
- 1 Report on Raihvays of India, by Juland Danvers, esq. 1864-65, p- 4-
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- Transport de la houille anglaise pour les chemins de fer de l'Inde.
- Prix pour fret et pour assurances........ 763,925f
- ' Poids du coke et de la houille. 274,39s1
- Prix du transport du Royaume-Uni
- dans l’Inde................... 2 7f 68e
- En définitive, on est stupéfait à la vue des bas prix auxquels les Compagnies des chemins de fer, dans l’Hindou-stan, ont pu faire de pareils transports sur un parcours de cinq mille lieues, commandé par une voie sinueuse que les vents régnants obligent de suivre et dans l’Atlantique et dans les mers orientales. Des prix réduits à ce point ne peuvent être expliqués que par la grande infériorité du poids des cargaisons envoyées dans l’Inde, et représentées par une simple valeur de 508,808,875 fr. contre des retours bien plus que doubles en poids comme en valeur, puisqu’ils s’élèvent à 1,307,389,975 francs.
- Transport da coton. — L’énorme quantité de coton brut transporté dans ces retours surpasse aujourd’hui deux cent vingt-cinq millions de kilogrammes : elle nous fait 'comprendre un pareil bon marché pour les voyages opérés en partant de l’Angleterre; voyages dont une grande partie se fait nécessairement à charge incomplète.
- Célérité gu atteint aujourd’hui la navigation. — Formons-nous une juste idée du progrès immense qu’ont fait les transports du commerce entre la métropole et l’Inde. Les bâtiments ne restent dans les ports que le temps indispensable pour décharger et prendre un chargement nouveau. La durée de la navigation est réduite de six mois à trois mois; les navires perfectionnés dans leur construction, leur mâture et leur voilure, surtout les clippers, ont été le principe de l’accélération dans la vitesse. En
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- même temps, les mers, savamment étudiées, ont permis de tirer un plus habile parti des vents et des courants; enfin, Ton a réduit au minimum la force des équipages. Grâce à cette réduction, les traversées, qui sont moins longues, ont vu diminuer à double titre les vivres consommés par les matelots. On a remplacé les poids ainsi supprimés par un surcroît de chargements productifs.
- Importance comparée de la navigation faite dans l’Inde par la nation britannique et par les autres nations.
- Afin de montrer le degré de^ prépondérance que la nation britannique a fini par obtenir dans l’Inde, je prends la dernière année dont les comptes officiels soient complets.
- TONNAGE GÉNÉRAL : 1863-1864 (DE l'r MAI EN 1er MAI ).
- NAVIGATION DE L’INDE. ENTRÉES. SORTIES.
- 1° Avec toutes les nations Tonneaux. 2,164,457 1,853,092 310,465 Tonneaux. 2,101,962 1,798,447 303,515
- 2° Avec les diverses parties de l’Empire britannique.. 3° Reste pour tous les autres peuples de la terre
- L’imagination reste confondue en voyant la ^métropole et ses colonies, qui comptent seulement 4o millions de sujets, posséder, dans la navigation faite avec l’Inde, une si grande supériorité sur un milliard d’habitants qui peuplent les parties du globe non soumises à la loi de 1 Angleterre. Le parallèle suivant rendra plus manifeste une supériorité si surprenante.
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- Navigation comparée faite avec l’Inde, par an million de personnes : 1° des peuples britanniques; 2° des peuples non britanniques.
- CLASSIFICATION DES PEUPLES. ENTRÉES. SORTIES.
- ]° Navigation des peuples britanniques a0 Navigation des peuples non britanniques Tonneaux. 46,350 310 Tonneaux. 44,961 304
- Cette excessive inégalité des navigations, suivant quelles appartiennent ou n’appartiennent pas aux Trois-Royaumes, se traduira pour nous avec un intérêt plus puissant encore quand nous traiterons de la valeur des marchandises et des trésors transportés par cês navires.
- Sans égarer le lecteur dans les innombrables détails qui concernent une multitude de peuples divers, indiquons seulement les résultats les plus importants, groupés sous deux grandes catégories.
- 1° Navigation faite entre l’Inde et les contrées britanniques.
- CONTRÉES BRITANNIQUES. ENTRÉES. SORTIES.
- i. Le Royaume-Uni (Voyages directs) Tonneaux. 841,490 Tonneaux. 943,162
- a-. Ceylan 325,386 307,156
- 3. Penang, Singapore et Malacca 178,785 161,830
- 4- Ile Maurice 131,521 137,145
- 5. Australie et Nouvelle-Zélande 123,704 16,848
- 6. Chine, Hong-Kong, Chang-Hai 104,007 141,290
- 7- Aden 65,657 9,973
- 8. Suez 55,684 53,900
- 9- Cote d’Afrique, Cap de Bou'-Espérance, Port-Natal. 27,758 12,217
- io. Indes Occidentales * 14,926
- Total pour l’Empire britannique 1,853,992 1,798,447
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- On pourrait nous reprocher d’avoir compris dans ce tableau toute la navigation relative à la Chine. Il y aurait, à ce sujet, un report à faire dans le tableau qui suit : i° Chang-Hai forme une colonie dont l’indépendance anglaise est un fait, mais non pas un droit; 2° tous les produits transportés sur la rivière de Canton et sur quelques autres points ne font pas enregistrer leur tonnage dans l’île anglaise de Hong-Kong. Mais, en définitive, de telles déductions auraient peu d’importance; elles ne changeraient rien à nos conclusions générales.
- 2° Navigation entre l’Inde et les contrées non britanniques.
- NAVIGATION DES PEUPLES ÉTRANGERS CLASSÉS PAR PARTIES DTJ MONDE. ENTRÉES. SORTIES.
- Afrique. ^ Golfes Arabique et Persique Tonneaux. 102,140 Tonneaux. 93,360
- Asie. | Contrées diverses 18,286 17,322
- Océan Pacifique 20,863 1,029
- Total: Afrique, Asie, Océanie 141,289 111,711
- Amérique du Nord et du Sud 39,983 45,181
- | France 45,557 88,576
- Europe . < Allemagne 16,397 2,523
- ' Tous les autres Etats européens 67,239 55,524
- Total: France, Allemagne, etc 129,193 146,623
- On sera frappé de l’extrême infériorité de cette seconde partie comparativement à la navigation totale obtenue
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- par les peuples de l’Empire britannique, et surtout par les Trois-Royaumes, qui constituent la métropole.
- En examinant les deux tableaux qui précèdent, on commettrait une grave erreur si Ton supposait que les navigations qui portent le nom des diverses nations appartiennent exclusivement à ces mêmes nations. Pour donner à cet égard la seule lumière véritablement utile, classons par nationalités les navires entrés et sortis des ports de TInde.
- Navigation par nationalités. — Année 1863-186U.
- NATIONALITÉS DES NAVIRES. SOMME DE NOMBRE. S ENTRÉES ET TONNAGE. DES SORTIES. TONNAGE moyen.
- Anglais 9,546 4,478,956 467
- Américains (Etats-Unis' 457 366,362 802
- Français 715 354,952 496
- Allemands , 227 131,672 580
- Arabes 70 33,245 475
- Suédois et Norvégiens SI 41,653 514
- Hollandais 58 28,285 487
- Russes 23 15,535 »
- Belges ... 10 7,413 741
- Divers États à faible navigation 123 30,256 676
- 11,310 5,488,329 485
- ' Il n’est qu’un moyen d’expliquer l’extrême différence entre les tonnages qui représentent les mouvements apparents des diverses nations et la force réelle déployée par leurs pavillons respectifs : c’est de tenir compte des bâti-
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- ments qui, comme ceux de l’Angleterre et des États-Unis américains s’adonnent beaucoup aux navigations indirectes et transportent à l’envi les produits des peuples qui n’ont pas ou presque pas de marine marchande. C’est pour les premiers que l’imprévoyance de nos législateurs a semblé vouloir travailler en dernier lieu : puissent-ils ne pas s’être trompés!
- 2® Partie. — Commerce général de l’Inde. — Les importations APPARTENANT AUX DIVERSES PUISSANCES.
- Instruits déjà, par la navigation comparée, sur l'extrême supériorité du commerce que fait l’Empire britannique en Orient, et dans l’Inde en particulier, c’est par cet empire que nous allons commencer; il était surtout essentiel de le faire à l’époque où ses intérêts en Asie étaient représentés par une Compagnie qui possédait un pouvoir presque souverain dans cette partie du monde.
- Première période , xvme siècle. — Sous Vadministration de la Compagnie des Indes orientales, formée en 1708 par la fusion de deux compagnies rivales.
- ANNÉES. EXPORTATION. PROGRÈS ANNUEL. TEMPS NÉCESSAIRE POUR DOUBLER.
- 1708'. 2,610,825f 2.30 3o ans 9 mois.
- 1808. 24,890,400 4.58 i5 ans 6 mois.
- 1832 2. 1864 s. 72,829,400 518,640,675 6.15 11 ans 4 mois.
- 1 J. Mac Gregor s Commercial statistics. London, 1848.
- 2 G. Porter’s Tables of revenue and population of the United Kingilom. London, i834.
- 3 R. W. Fonbtanque’s Siatement of the trade and navigation of the Unitei Kingdom. London, i865.
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- Ce tableau mérite une sérieuse attention, prêtée par les personnes qui désirent connaître la loi qu’ont suivie les accroissements du commerce des nations dans les deux siècles où ce commerce sort de l’enfance, en Orient; ensuite, par un mouvement presque insensible à l’origine, ce commerce atteint une accélération finale qui pourrait étonner les imaginations les plus hardies.
- En 1708, Calcutta n’est encore qu’une simple bourgade; Madras et Bombay sont des villes médiocrement peuplées, dans lesquelles on ne trouve pas d’autres Européens, et même pas d’autres Anglais, que les serviteurs directs de la Compagnie des Indes.
- En 1808, cette Compagnie est déjà maîtresse absolue de tout le Bengale et d’un vaste pays entre le Gange supérieur et la Jumna; elle donne des lois au Carnatique, au Coromandel, au Malabar.
- A cette époque, les citoyens de la Grande-Bretagne se préparent à réclamer la faculté : i° d’aller dans l’Inde, afin d’y porter les produits de la mère patrie; 20 de prendre en retour des cargaisons composées des objets si désirés qui, dès l’antiquité, rendaient célèbres le territoire et l’industrie des habitants de cette contrée. Grâce à leur activité, leurs efforts privés surpassent de plus en plus ceux de la Compagnie gouvernante, représentée dans l’Asie par des agents indolents, orgueilleux, et que n’excite pas le stimulant infini de l’intérêt personnel.
- Dans cette seconde époque, quelque courte quelle ait été, les accroissements annuels ont doublé de grandeur. Ce magnifique succès, loin d’assouvir la cupidité des particuliers, rend les trafiquants anglais de plus en plus exigeants : aussi voit-on qu’à partir de 1833, pour mettre fin à leurs clameurs, la Compagnie découragée cesse complètement d’être une association commerçante»
- INTRODUCTION. — VI. 4q
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- Cette association, jusqu’à la fin du xyme siècle, avait sévèrement exercé sur toutes les mers et les terres de l’Orient un absolu monopole ; désormais, c’est au contraire le peuple anglais, sans exception, qui met la main sur ce monopole, pour en priver à jamais une Compagnie si longtemps exclusive. Il ne l’admet pas même à conserver, dans l’immensité des nouveaux échanges, la modeste part qui lui restait, et quelle pouvait réclamer au nom d’une prospérité quelle seule;avait fait naître.
- Pendant un grand nombre de siècles, la triste succession de gouvernements à la fois oppresseurs et spoliateurs avait fait de l’Inde la plus pauvre des nations industrieuses et civilisées. Le commun peuple portait à peine ce qu’il faut de vêtements exigus pour cacher la nudité des parties que la pudeur ordonne de cacher; il ne possédait que des masures misérables, qu’on ne pouvait guère appeler des logements, et qui la plupart du temps ne servaient pas même d’abris à l’homme, <car les habitants, en immense majorité, couchaient à la belle étoile. En même temps, on pouvait dire d’eux qu’ils étaient à peu près sans mobilier et presque sans linge. Pour surcroît de difficultés, l’Indien repoussait, par habitude et par instinct, les produits de l’Occident, produits qui pour la plupart répugnaient à ses mœurs, choquaient ses préjugés ou révoltaient ses croyances. Quand la conquête était récente, il les repoussait avec toute la haine qu’il portait à des maîtres étrangers.
- Malgré tant de difficultés, les Anglais, par leur activité, leur constance et leur énergie, ont triomphé des obstacles que leur opposaient les diverses classes de la population : ils n’ont pas seulement affranchi leurs produits métropolitains de tous droits perçus à l’entrée des ports extérieurs; en remontant les fleuves et les rivières,iis
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- ont obtenu par degrés la suppression des taxes arbitraires et des péages irréguliers : péages excessifs et trop souvent vexatoires qu’imposaient, à chaque frontière intérieure, les chefs avides et tyranniques des nombreux gouvernements indigènes.
- Ne nous bornons pas aux produits que l’Inde échange avec l’Angleterre; embrassons le cercle entier de ses importations. Nous suivons ici les comptes de l’Inde :
- IMPORTATIONS DANS L’INDE : VALEURS CALCULEES DANS CE PAYS. EXERCICE 1863-1864, DE Ier MAI EN 1er MAI.
- lr° Partie. — Envois directs de l’Empire britannique.
- PROVENANCES BRITANNIQUES. MARCHANDISES. TRÉSORS. TOTAUX.
- Le» trois Royaumes Britanniques .... Francs. 531,657,025 Francs. 48,685,200 Francs. 580,342,225
- Ports de Penang et de Singapore.... 17,328,425 19,694,075 37,022,500
- Australie et Nouvelle-Zélande 10,510,225 102,484,575 112,994,800
- Suez 8,494,500 244,111,100 252,605,600
- Maurice 8,400,525 4,111,450 12,511,975
- Ceylan 7,618,850 34,117,550 41,736,400
- Aden 3,700,675 3,351,675 7,052,350
- Cap de Bonue-Espérano.fi 315,200 5,250 320,450
- Total : Empire britannique.. . 588,025,425 456,560,875 1,044,586,300
- Quelque considérables que soient les valeurs d’or, d’argent et de billon, soit en lingots, soit monnayées, qui, sous te nom de trésors, se trouvent ici classées dans la deuxième
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- colonne des prix, nous ferons voir quelles sont bien éloignées de représenter, et pour l’Angleterre et pour les autres nations, le total des redevances à payer dans toutes les parties du globe, afin de compléter la balance entre les importations et les exportations qu’offrent les échanges de l’Inde avec l’univers.
- Nous prions le lecteur de remarquer les 102 millions de trésors qui sont fournis, comme un magnifique appoint, par les mines de l’Australie.
- Il est intéressant de comparer les valeurs des marchandises anglaises envoyées de la métropole avec leur valeur dans l’Inde. Faisons observer, d’ailleurs, que les valeurs appréciées en Angleterre sont calculées du ier janvier au 3 1 décembre, tandis que celles de l’Inde le sont du iermai de l’année précédente au ier mai de l’année courante. Cette différence d’époques devrait être supprimée, car elle ne permet d’établir aucun compte qui soit absolument comparable de l’un et de l’autre côté des mers.
- Valeur des exportations de l’Angleterre, calculée pour les trois Présidences de l’Inde, d’après les états de commerce publiés à Londres (Board oftrade).
- Année i863... 520,435,225* Année 1864- • • 518,696,675
- Valeur moyenne. 519,565,95of
- Si l’on compare ces évaluations faites en Angleterre avec celles qui sont faites dans l’Inde et données dans le tableau n° 1, qui précède, on trouve seulement une différence de 2 pour cent; elle doit représenter les frais de transport, ceux des assurances maritimes, puis les bénéfices de commission, etc.
- Pour satisfaire à de tels frais additionnels, une si faible
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- différence paraîtra presque incroyable, ou pour mieux dire elle présente un résultat impossible; les seules dépenses de transport surpassent presque du quadruple l’inégalité des évaluations1.
- Il est d’une importance extrême que les douanes de l’Inde et de la métropole comparent leurs bases d’évaluation et vérifient leurs moyens de procéder à la confection des états officiels; ce n’est pas seulement un objet fort désirable, à titre de perfectionnement statistique. Dans certains cas, les plus grandes conceptions et de vastes opérations commerciales pourront être jugées à propos impossibles ou praticables, si l’on parvient à s’éclairer par des lumières qui soient également sûres, dans la métropole et dans l’Empire indo-britannique.
- En rédigeant le tableau qui va suivre, nous avons du conserver les valeurs données par l’administration des Présidences de l’Inde pour les envois qui sont faits par d’autres nations. Ces valeurs peuvent différer et diffèrent dans une certaine mesure avec d’autres valeurs calculées, et souvent non calculées, par ces mêmes nations; mais il s’agit d’obtenir ici des termes généraux de comparaison, et les lumières que ces termes fournissent conservent une grande importance.
- 1 Si ] on évaluait à 75 francs les frais moyens de transport par tonneau (le mille kilogrammes, alors on trouverait, pour 704,845 tonneaux, la somme de 5a,863,3 20 francs; tandis que les produits anglais, évalués dans 1 Inde, ne surpassent que de 12 millions l’évaluation faite dans les ports d Angleterre différence évidemment trop faible.
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- 2° Partie. — Envois des nations étrangères.
- LES DIVERSES NATIONS. MARCHANDISES. TRÉSORS. TOTAUX.
- Francs. 33,352,575 Francs. 62,146,450 Francs. 95,499,025
- Golfes Arabique et Persique 31,605,075 6,206,275 37,811,350
- 13,168,575 47,922,900 61,091,475
- Côte d’Afrique 5,430,850 541,225 5,972,075
- 2,258,175 " 2,258,175
- 1,085,275 183,325 1,268,600
- Allemagne du Nord 949,550 " 949,550
- Iles Maldives 783,325 * 783,325
- Sommeanie et Mekran 602,000 8,000 610,000
- Suède 541,500 « 541,500
- Contrées diverses ' 927,425 495,475 1,422,900
- Total des importations de l’Univers
- étranger 90,704,325 117,503,650 208,207,975
- Total des importations de l’Empire
- britannique et de scs possessions. 588,025,425 456,560,875 1,044,586,300
- Total des importations dans l’Inde. ——— 678,729,750 574,064,525 1,252,794,275
- A combien d’observations d’un grand intérêt le tableau précédent ne peut-il pas donner naissance! Nous nous contenterons de mettre les principales sous les yeux du lecteur.
- Sans nous arrêter aux diverses nations dont ce tableau nous offre le résumé, il nous suffira d’en rapprocher les résultats sommaires.
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- Résumé du commerce d’importation dans l’Inde, à deux époques importantes.
- ANNÉES. ORIGINE DES ENVOIS. MARCHANDISES. TRÉSORS. TOTAUX.
- Francs. Francs. Francs.
- 1863-64 Le Royaume-Uni seul 531,657,025 48,685,200 580,342,225
- Tout l’Empire britannique. 588,025,425 456,560,875 1,044,586,300
- Toutes les autres nations.. . 90,704,325 117,503,650 208,207,975
- 1863-64 L’Univers 078,729,750 574,064,525 1,252,794,275
- 1833-34 Idem , 102,808,2T5 44,276,985 147,085,200
- Lorsqu’un commerce, pour l’ensemble de ses marchandises, s’accroît en trente années dans le rapport de cent à six cent soixante, il atteste un très-grand progrès : 6 pour 100 par année. Mais, à côté du mouvement des produits de toute nature, il faut aussi compter celui des trésors, qui présente le progrès bien plus remarquable exprimé par le rapport de cent à treize cents!
- On sait déjà que la cause principale et récente de ces richesses monétaires versées par masses croissantes et finissant par atteindre nous dirions presque une telle disproportion, on sait que la cause principale, mais non pas unique, tient à l’extrême besoin des cotons de l’Inde, éprouvé par les manufactures britanniques depuis la guerre intestine des États-Unis. Nous compléterons bientôt ces considérations essentielles, lorsque nous aurons à traiter des exportations.
- En commençant, nous avons, dans nos précédents
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- tableaux, présenté les valeurs calculées dans l’Inde. Il faut maintenant considérer le commerce spécial des exportations anglaises, tel qu’il est calculé dans le Royaume-Uni avec une tout autre perfection, entre les deux époques déjà prises pour termes de comparaison : i° année i83à, lorsque la Compagnie des Indes cesse à jamais toute espèce de commerce; 20 année 186A, celle qui finit la guerre d’Amérique, et la dernière dont les comptes officiels étaient publiés quand j’accomplissais ce long travail.
- Progrès comparés des envois de produits britanniques faits à l’Inde ainsi qu’au reste de la terre.
- ÉPOQUES mises EN PARALLÈLE. INDE et CEYLAN. ASIE et OCÉANIE. UNIVERS. UNIVERS moins L'ASIE.
- 1834 Francs. 64,464,000 519,449,250 Francs. 133,675,125 1,042,084.850 Francs. 1,041,229,775 4,011,226,325 Francs. 907,579,575 2,969,141,475
- 1864
- Progrès total 1 : 8,06 1 : 7,98 1 : 3,85 1 : 3,27
- Progrès annuel pour cent. 7 20 ' 100 7 18 1 100 4 AA 44 100 4 rh
- , A la vue de ce tableau, comme à la vue du précédent, le lecteur sera certainement frappé de l’extrême supériorité qu’offre le progrès du commerce qui concerne les produits britanniques envoyés dans l’Inde et dans toute l’Asie, comparativement à ceux qui sont envoyés par cette puissance dans le reste de l’univers.
- Offrons maintenant le parallèle des produits purement britanniques, tels que nous venons de les rapporter, avec les produits étrangers transportés par les Anglais dans l'Inde.
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- Envois directs du Royaume-Uni dans l’Inde. — Produits comparés de la métropole et de ses entrepôts.
- Produits Britanniques.
- 1864.. j .......... 4987?°f
- ( Ceyian.. . . 20,000,020
- Étrangers et Coloniaux.
- i9,9o5,75of j ,41 i,i5o
- 5i 9,449,200
- 21,316,900
- Le célèbre Huskisson prétendait établir ses savantes combinaisons avec un attrait si général, que l’Angleterre devînt un entrepôt universel, dans lequel toutes les nations apporteraient à l’envi leurs produits destinés pour d’autres contrées. Il désirait que ces produits fussent envoyés de là dans les diverses parties du globe qui souhaiteraient en faire l’acquisition. Il savait que ses compatriotes s’empresseraient de les transporter en tous lieux par préférence à des navigateurs étrangers; cependant son système ne pouvait pas en tous lieux également réussir.
- Tandis que, pour l’Inde et Ceylan, le total des produits britanniques envoyés de la métropole s’élève à 519,449,250 francs, les produits, soit coloniaux soit étrangers, transmis par la même voie, n’excèdent pas la valeur de 21,316,900 francs. Par conséquent, lorsque l’Angleterre a l’art de placer pour cent millions de ses marchandises dans l’Inde, le total des produits de ses colonies et de l’étranger quelle envoie dans la même contrée natteint pas même un demi-million : 409,940 francs.
- Jusqu’à présent, nous le voyons, ce n’est pas afin d approvisionner largement cette partie du monde que le système d’entrepôts, tel que l’avait imaginé W. Huskisson, a fait une merveilleuse fortune.
- Gardons-nous, cependant, d’être injustes envers la
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- grande conception de ce ministre éminent et toujours dirigé par des vues supérieures. On doit dire qu’il a réussi dans l’ensemble de son projet, et nous pouvons en offrir la preuve, un demi-siècle après qu’on a commencé de réaliser sa conception première. Nous choisissons, à cet effet, l’année même dont nous faisons ici l’étude.
- Parallèle des marchandises tirées des entrepôts du Boyaume-Uni et des marchandises nationales exportées en 186U.
- Produits étrangers et coloniaux réexportés. i,3o3,479,65of Produits nationaux exportés.............. 4,011,226,325
- D’après ces deux termes de comparaison, nous concluons que la réexportation des produits étrangers et coloniaux, pour toutes les parties du monde, ne représente pas moins de 32 y pour cent des produits nationaux exportés : voilà certes une proportion considérable.
- Les Anglais pourraient craindre qu’une si grande proportion fît éprouver un sérieux préjudice à leur industrie; mais un examen attentif suffira pour les rassurer.
- Dans ce milliard 3o5 y millions de marchandises étrangères, j’ai pris à part la valeur des produits qui peuvent faire concurrence aux articles similaires des ateliers britanniques; elle s’élève seulement à 78,724,225 francs. Par conséquent, sur le vaste ensemble qu’offrent les productions des colonies et de l’étranger réexportées par l’Angleterre, six pour cent seulement peuvent faire concurrence aux manufactures du Royaume-Uni. Un tel résultat doit rassurer complètement les industriels des Trois-Royaumes, et justifier à leurs yeux la conception hardie de Huslus-son. J’aime à célébrer avec justice un illustre et vieil arm dont la perte est pour moi l’objet d’un éternel regret.
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- COMMERCE D’EXPORTATION DE L’INDE.
- Nous venons de faire apprécier la grande supériorité de l’Angleterre sur les autres nations, pour la richesse des produits (fu’elle est parvenue à faire consommer dans l’Inde. Elle les surpasse dans une proportion plus considérable encore par la richesse et la variété des produits quelle emprunte à cette contrée. C’est ce que va démontrer le tableau suivant : nous l'avons réduit à vingt-deux catégories de produits exportés; sans doute nous aurions pu le développer bien davantage, si nous n’avions pas redouté la minutie des détails. Ici les valeurs sont tirées des appréciations faites dans la Métropole.
- ENVOIS DE L’INDE À L’ANGLETERRE (l864).
- Exportations de l'Inde pour le Royaume-Uni d’Angleterre et d’Irlande.
- ANNÉE 1864. ESPÈCES D’UNITÉS. QUANTITÉS. VALEURS.
- Francs.
- i. Coton en laine Quint, m. 2,278,024' 947,491,275
- 2. Graines de toute nature Idem. 429,175 62,915,975
- 3. Jute Idem. 1,556,465 54,335,350
- 4. Indigo , Idem. 31,496 47,273,900
- 5. Riz , Idem. 1,020,194 43,051,350
- 6. Laines ovines Kilogr. 9,219,616 24,405,725
- 7- Sucre Quint, m, 342,692 21,199,475
- g ( Peaux des grands animaux Kilogr. 172,178 16,013,800
- ( Pelleteries chèvre et mouton. . . . Nombre. 2,972,296 4,721,125
- 9- Café Kilogr. 7,987,123 13,481,450
- io.. Salpêtre Quint, m. 156,316 12,485,925
- A reporter, 1,2 7,375,350
- 1 1865 : 2oo,3ioqm.
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- ANNÉE 1864. . ESPÈCES D’UNITÉS. QUANTITÉS. VALEURS.
- Francs.
- ^ ,247,375,350
- 11. Huiles Quint, m. 157,106 10,805,900
- Kilogr. 70,010 3,805,473
- 12 • ( ^ { Bourre de soie. .1 Quint, m. 1,535 1,156,825
- i3. Thé Kilogr. 1,596,647 9,764,600
- i4. Gomme arabique, laque, etc Quint, m. 28,011 9,647,700
- i5. Coir (filaments et cordages) Idem. 41,203 2,631,850
- 16. Dents d’éléphants Idem. 1,'351 2,153,725
- 17. Chanvre Idem. 37,442 2,144,575
- 18. Gingembre Idem. 10,239 1,381,100
- 19. Cutch Idem. 22,453 1,338,375
- 30. Bois de teck Idem. 78,577 1,250,950
- ai. Soieries Pièces. 66,944 1,204,325
- 22. Tissus de coton Idem. 37,981 438,225
- a3. Moindres articles ' " 12,171,000
- Total 1,307,389,975
- Nous allons présenter quelques explications essentielles, mais renfermées dans un cadre fort limité, pour ne pas abuser de la patience du lecteur. L’homme du monde, ami des paroles, ennemi des nombres quelle que soit leur importance, et contraire à tout ce qui peut en faire connaître l’utilité, celui-là pourra passer outre à cette partie de notre ouvrage. Mais nous osons espérer que les industriels, les commerçants, et peut-être aussi les hommes d’État, consulteront avec quelque fruit cette partie de nos travaux, la plus laborieuse et la plus ingrate.
- A l’égard des personnes qui voudront se former une juste idée sur la nature des produits énumérés, nous les prierons de lire avec soin les cent pages que nous avons consacrées, t. V, p. 606 à 490, sous ce titre : Les Indes
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- représentées à VExposition Universelle de 185 1. En 1855 à Paris, en 1862 à Londres, on s’est borné, presque dans tous les genres, à présenter les objets qui précédemment avaient fait sur les observateurs une si puissante impression. Dans la partie de notre ouvrage à laquelle nous renvoyons nos lecteurs, le commerçant et l’armateur français sauront distinguer beaucoup de produits qui peuvent devenir l’objet d’importations d’un grand intérêt pour notre pays, et qui seront favorables à nos industries anciennes ou nouvelles.
- Nous suivrons la série des numéros que nous avons attachés à chaque genre de produits, et nos remarques actuelles seront surtout présentées au point de vue de l’importance commerciale.
- 1. Le coton. — Nous sommes frappé de la grande valeur que présentent les cotons en laine provenant de l’Inde; cette valeur surpasse les deux tiers de toutes les richesses que la nature et l’industrie de cette contrée peuvent offrir au Royaume-Uni. Nous renvoyons l’examen approfondi des questions qui concernent ce précieux filament à la fin de cette partie de notre étude.
- 2. Les graines de toute nature, celles de lin, de rave, de moutarde, de pavot, etc. — La graine de lin représente seule les quatre cinquièmes en valeur monétaire et les six septièmes en poids.
- La culture du lin a pris dans le bassin de l’Indus, et surtout dans celui du Gange, une extension très-remarquable. Elle commençait à peine en 18ix2 , et ne fournissait à l’Angleterre qu’une valeur inférieure à 60,000 francs, ce qui ne supposait guère plus de 3,000 hectolitres.
- Dès 1851, lors de la première Exposition universelle, ou chacun pouvait apprécier les graines envoyées par Unde, le commerce britannique en recevait 270,000 hec-
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- tolitres. Dans la même année, le seul empire de Russie fournissait à ce commerce plus de quatre fois cette quantité; déjà se manifestait une progression magnifique.
- Trois ans plus tard éclatait la guerre entre l’Angleterre et la Russie, guerre qui mettait de grandes entraves à la continuation du même commerce avec cette puissance; il en résultait une hausse de prix considérable, et cette hausse opérait comme un encouragement énergique à l’agriculture du Bengale. A coup sûr, la paix n’a pas pu mettre un terme au progrès soudain qui s’en est suivi; si nous voulons en obtenir la preuve, transportons-nous sur-le-champ à dix années après l’époque dont nous parlons, afin de constater un effet à la fois important et durable.
- Graines de lin fournies à l’Angleterre en 186U.
- Quantités. Valeurs. Prix de l’hectol.
- i° Par la Russie. . . 1,620,600 35,270,4-60 2if 78e 20 Par l’Inde.... 1,983,400 50,769,525 25 60
- Ainsi l’Inde, auparavant inférieure, l’emporte aujourd’hui sur la Russie. Elle l’emporte non-seulement pour la grandeur des quantités quelle fournit au plus consommateur de tous les peuples, mais pour la qualité du lin. Sur ce beau filament elle obtient l’avantage démontré par une supériorité de prix qui s’élève à dix-sept et demi pour cent.
- Nous pouvons attester ici quel accroissement de bien-être a produit chez le cultivateur hindou cette richesse créée sur son territoire : richesse qui surpasse à présent le produit tant célébré de l’indigo.
- 3. La jute. — Cette plante, pour fabriquer les toiles, peut suppléer soit au lin, soit au chanvre, à l’égal du fil et des graines de lin. Elle a reçu dans l’Inde les plus grands encou-
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- ragements par la privation temporaire qu’a fait éprouver aux fabriques d’Écosse et d’Irlande la guerre contre la Russie, guerre que nous venons déjà deux fois de considérer dans ses effets économiques. Certainement, cette culture de la jute existait auparavant et se développait en silence; mais, comme les bénéfices étaient on ne peut plus médiocres, la production ne recevait qu’un accroissement dont l’étendue était pareillement très-limitée.
- L’auteur du savant et bel article de la Revue britannique publié sur les progrès de l’Inde il y a deux ans nous fournit les deux premiers termes des valeurs de la jute exportée de l’Inde en Angleterre, renseignement d’autant plus nécessaire, que c’est seulement à partir de 185A que les états de commerce publiés par le ministère anglais ont donné la valeur réelle des importations en Angleterre : Evalucitions of the Board of Trade.
- Années. V aleurs.
- es -St 00 624,625'
- i852 4,524,400
- 1864 54,335,35o
- La guerre ayant élevé les prix, cette élévation produisit sur le sort des cultivateurs indiens du Bengale une amélioration merveilleuse et dont nous avons rendu compte, t. VI, p. 3i à 33, d’après les dépositions d’un témoin oculaire digne de toute confiance.
- En résumé, n’est-ce pas un résultat admirable que présentent ces deux articles envoyés de l’Inde, les graines de lin et la jute? Ces articles, d’une valeur presque nulle il y a seulement un quart de siècle, procurent ensemble à 1 Angleterre une importation qui déjà surpasse par année ta somme de cent millions! Un tel progrès ne saurait s’arrêter tout à coup en si belle voie; il continuera.
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- 4. L'indigo. — Ce précieux extrait végétal, cette admirable matière colorante qui naguère occupait le premier rang parmi les produits naturels envoyés de l’Inde, n’est plus aujourd’hui qu’au quatrième rang, et bientôt ne sera plus qu’au sixième. Sa fabrication démontre, à coup sûr, la puissance incomparable de l’habileté des Anglais; dans le delta du Bengale, cette fabrication s’est à tel point améliorée, qu’aujourd’hui les nouveaux concurrents, c’est-à-dire les conquérants, ont envahi toute l’industrie que les Indiens ont inventée, et qu’ils possédaient à titre de richesse héréditaire depuis la plus haute antiquité.
- Malgré le rare talent déployé par les fabricants anglais de l’indigo dans le Bengale, la formidable rivalité des bleus minéraux fabriqués par la chimie en France, en Angleterre, en Allemagne, a rendu non-seulement stationnaire, mais rétrograde, cette magnifique industrie. Nous en offrirons la preuve au moyen du parallèle suivant :
- Indigo de l’Inde exporté.
- Quantités.
- Année 1851................... 3,817,266 kilogr.
- — i864................. 3,i49,65o
- Pour échapper à la ruine, les industriels qui fabriquent l’indigo du Bengale ont employé malheureusement, outre les améliorations qui leur font un honneur, infini, des moyens arbitraires, tyranniques, et parfois peu loyaux, pour s’approprier les bénéfices de l’agriculteur indigène, et pour obliger les Ryots à semer la plante indigotière en des terrains où d’autres produits auraient été plus lucratifs. Nous avons fait connaître la lutte terrible qui s’en est suivie lorsque le plus doux et le plus patient de tous, les peuples a fini par se soulever et recourir aux moyens violents de
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- destruction ; en même temps des mesures imparfaites sont apportées avec lenteur par l’autorité britannique, afin de rétablir une paix profondément troublée aux portes mêmes de la capitale.
- 5. Le riz. — L’exportation de ce produit a pris un accroissement récent et rapide, surtout depuis 1851 ; en treize années, cette exportation a quadruplé. Lorsque les grands travaux d’irrigation, maintenant poursuivis avec tant d’ardeur, auront été conduits à leur dernier terme, l’Inde suffira non-seulement h l’alimentation de ses habitants, mais aux plus amples demandes qui pourront être adressées par les Etats européens.
- 6. Les laines. — C’est le bassin del’Indus, c’est le vaste pa\s des Cinq-Rivières qui fournit les laines destinées au commerce extérieur. Depuis 1851, la quantité qu’on expédie pour l’Angleterre a quintuplé.
- Cependant les laines provenant de cette origine sont d’une espèce fort commune; elles ont presque aussi peu de valeur que celles de Russie.
- On les trouve très-inférieures à celles que l’Angleterre tire de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne.
- Evidemment il faut que l’impulsion des Européens conduise aux plus grands efforts pour améliorer la toison des troupeaux dans le bassin de l’Indus, si le producteur veut atteindre aux prix obtenus par le centre et le midi de l’Europe, et même par l’Australie.
- La toison des ehèvres du Tibet, au nord des monts Himâlayas, célèbre pour sa finesse et sa beauté, ne fournit qu’une très-faible exportation qui suive la voie de l’Inde. En î864, 1 e commerce de Bombay livrait seulement à la métropole 44,91 5 kilogrammes de l’admirable duvet; cette quantité, dans les ports d’Angleterre, était évaluée introduction. — VI. , 5o
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- à 300,275 francs, ce qui donne 7 francs 58 cent, pour prix du kilogramme. Ce prix n’est pas exagéré.
- Les habitants de la contrée qui s’étend au nord-ouest des Himâlayas voudraient attirer les habitants des Indes britanniques, afin d’ouvrir avec eux un grand et nouveau commerce. Peut-être les Anglais hésiteront-ils à franchir cette limite. Us se mettraient, pour ainsi dire, en contact immédiat avec les Russes, qui s’approchent à grands pas vers l’occident de l’Indo-Kousch.
- 7. Le sucre de canne. — Ce sucre est comparable à l’indigo, parce qu’il a pour rivale la chimie européenne; il éprouve de grandes difficultés par l’inégalité des saisons et la médiocrité des produits d’une terre fatiguée depuis des siècles. Néanmoins l’exportation de ce produit a quintuplé depuis 18 51 -
- L’Inde) n’envoie guère que du sucre brut en Angleterre. Evidemment elle n’a pas assez d’industrie pour opérer avec succès le raffinage; elle exporte simultanément pour 768,175 francs de sucres raffinés ou de candi et pour 20,431,3oo francs de produit brut.
- C’est le Bengale pour plus des deux tiers, et c’est, pour le reste, la Présidence de Madras, qui produisent le sucre dans l’Inde.
- 8. Les peaux. — Nous réunissons sous un même numéro les peaux, soit brutes, soit préparées pour l’exportation. A l’égard des grands animaux, les états officiels du commerce anglais en font connaître le poids. Depuis 1851, l’Inde n’a pas pu doubler ce genre d’importations, tandis que les autres nations ont très-sensiblement dépassé cette progression dans leur trafic avec l’Angleterre.
- Il n’en est pas ainsi pour les peaux de chèvre, de chevreau, de mouton et d’agneau, dont les quantités seulement sont énumérées. Dans les treize ans écoules de
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- a 851 à 1864, ce genre d’exportation s’est accru suivant un rapport supérieur à celui de un à huit! Ajoutons que ces peaux ont été plus ou moins préparées par la tannerie ou la mégisserie des indigènes. C’est la province de Madras qui les fournit en presque totalité.
- g. Le café. — Depuis quelques années, la culture du café, introduite par les planteurs anglais venus de Cey-lan, s’est propagée dans le midi de l’Inde. Mais, jusqu’à ce jour, le vaste continent est resté très en arrière de cette île, quarante fois moins étendue. On en jugera par le simple rapprochement que nous allons présenter pour l’année i 8 6 A :
- Cafés envoyés en Angleterre : par l’Inde entière, 7,997,570 kilogrammes; par Ceylan, 3i,3o4,ooo kilogrammes.
- Dès à présent, les envois provenant de ces deux origines surpassent les quatre cinquièmes des cafés que fournissent à la métropole les diverses parties du globe. En i85i, les Indo-Bretons ne figuraient pas pour beaucoup plus de la moitié. Même si l’on suppose, et cela ne peut pas être, que les cafés de l’Amérique et surtout ceux de l’Arabie soient un jour complètement expulsés par les cafés de l’Inde , ces derniers n’auront pas à faire plus d’un cinquième de nouveaux progrès pour atteindre le point où la seule augmentation possible dans le Royaume-Uni sera celle qu’exige l’accroissement annuel des consommations. 11 est utile au commerce de connaître la limite où peuvent atteindre les espérances les plus ambitieuses.
- 10. Le salpêtre.— Le salpêtre occupait autrefois dans les exportations de l’Inde une place beaucoup plus considérable qu’aujourd’hui. Les arts chimiques, ayant découvert les moyens d’obtenir et la soude et la potasse en abondance par des procédés d’une merveilleuse écono-
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- mie, ont occasionné le désavantage relatif que nous venons de signaler.
- Quant aux emprunts que l’Angleterre fait du salpêtre aux diverses parties du globe, la prépondérance de l’Inde est énorme; elle est démontrée par le simple rapprochement du salpêtre expédié pour cette contrée dans l’année que nous avons prise comme terme de comparaison, c’est-à-dire en i 8 6 A •
- Salpêtr
- fourni par l’Inde................
- par toutes les autres parties de terre............................
- 15,63i,6ool î ,822,800
- 1 1. Les huiles. — Indiquons ici les principales espèces
- l’Inde livre au commerce extérieur, pour l’année
- citée :
- Kilogr. Francs.
- Huile | de palmier cocotier. . . 7,571,l5o 7,35l,800
- végétale, dite de castor. 9l6,250 1,101,700
- Huiles de graines 699,OiO 798,801
- Huile | d’Olibanum 393,66o 649,950
- de poisson 662,500 582,400
- Ces quantités ne représentent qu’une faible partie des huiles envoyées de tous les pays en Angleterre, puisque leur ensemble offre une valeur de 1 68,5oo,000 francs. Ces produits servent un peu pour l’alimentation, et tout le reste est pour les arts,
- 12 .La soie et la-bourre de soie. — On ne voit figurer dans notre tableau que la partie de la soie envoyée de l’Inde en Angleterre par le cap de Bonne-Espérance ; une autre partie est transportée sur les paquebots péninsulaires par la voie de l’Égypte, en même temps que la soie de la Chine. Les états officiels du Royaume-Uni rangent ces envois très-importants parmi les provenances de l’Egypte? l'Administration britannique devrait, ce nous semble, dis-
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- tinguer les origines de ces produits, afin d’apprécier au juste ce quelle tire de ses possessions orientales.
- Si nous consultons les tables de 1863-186h, lesquelles font connaître les exportations directes de l’Inde envoyées dans le Royaume-Uni, nous trouvons, en soies brutes, un poids de 55y,32 0 kilogrammes, auxquels sont attribués dans les ports des trois Présidences une valeur de 20,572,300 francs : c’est plus que le quintuple de la somme donnée comme importation de la même matière et de la même origine au sein de la métropole. Dans l’état tiré de l’Inde, l’envoi fait par la voie de Suez ne figure que pour la somme insignifiante de 606,5oo francs.
- i3. Le thé. — La culture de cette plante est un des beaux titres de la Compagnie des Indes. Nous avons regardé comme un devoir et comme un enseignement de retracer, avec un sentiment commandé par la justice et par la gratitude, les efforts et les sacrifices que cette Compagnie a multipliés, il y a près d’un quart de siècle, pour emprunter aux Chinois la culture de cette plante et la manipulation de ses feuilles, opération très-perfectionnée par ce peuple à la fois si ingénieux et si laborieux.
- Le tableau qui suit parlera plus haut que de longs discours élogieux :
- Accroissement des thés importés en Angleterre.
- ANNÉES. • PRODUITS DE LA CHINE. PRODUITS DE L’INDE BRITANNIQUE.
- 1839 Kilogr. 14,522,159 32,368,548 52,141,444 Kilogr. 137,201 1,518,592
- 1851
- 1864 ....
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- La culture du thé britannique n’existait pas en i83gv Douze ans plus tard, elle ne représentait encore que la 270e partie du thé fourni par la Chine; et, dès 1864, elle surpasse le 35e. L’Angleterre achète au Céleste-Empire pour plus de 235 millions de francs de cette plante précieuse, et déjà ses belles et croissantes plantations des Hi-mâlayas en expédient dans les ports de la Métropole pour 9,76/1,600 francs; en 13 ans, cette culture a plus que décuplé. Calculons les éléments de ce merveilleux progrès.
- L’accroissement annuel est de 20 pour cent, et le temps nécessaire pour doubler la production est seulement de 3 ans et 9 mois.
- Nous avons expliqué, tome VI, pages 39 à 5 1, par quels efforts énergiques les Européens, dans le pays d’Assam et dans les autres régions des Himâlayas, sont parvenus à ce merveilleux degré d’accroissement.
- Si la production du thé, dans l’Inde. continuait avec la même rapidité qu’entre les années 1851 et 1864, à la fin du siècle, c’est-à-dire en 1 900, la récolte annuelle atteindrait le poids de 1 milliard 185 millions de kilogrammes. Évidemment, alors, tous les besoins imaginables et toutes les possibilités d’exportation du Royaume-Uni ne pourraient pas épuiser une production si miraculeuse. Un tel calcul suffit pour démontrer de quel pas rapide l’Angleterre marche vers l’époque où ses cultures de l’Inde la rendront maîtresse du marché pour l’approvisionnement des thés en Angleterre et dans toute l’Europe. Elle obtiendra ce résultat même en supposant que la progression de ses cultures devienne moins rapide à mesure que les produits seront plus considérables. Un pareil ralentissement est la condition nécessaire de toutes les grandes extensions commerciales.
- 1 4. Les gommes. —- Pour les productions végétales de
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- eette nature, dans la zone intertropicale, l’Inde ne voit rien quelle doive envier à d’autres contrées de l’Asie. C’est elle qui, presque seule, fournit à l’Angleterre la gomme laque, la magnifique et durable couleur que produit un précieux insecte.
- 15. Coir employé pour la corderie. Ce filament est retiré de l’enveloppe fibreuse des cocos. On s’en sert pour fabriquer de simples fils, des filets de pêche et des cordages; ces produits sont, pour ainsi dire, incorruptibles dans l’eau de mer et dans l’eau douce. Leur force est considérable, et dans l’Inde ils rendent des services essentiels.
- 16. Les dents d’éléphants. — Lorsque la population humaine augmentera dans l’île de Ceylan et que les forêts, qu’on a trop laissé détruire ou ravager, deviendront l’objet d’une garde bien ordonnée, elles n’en seront pas moins visitées par de hardis chasseurs ; alors on verra disparaître avec rapidité la race déjà très-diminuée des éléphants qui vivent à l’état sauvage. Ils sont les seuls dont la progéniture puisse fournir aux besoins de la vie civile, puisque les éléphants qui sont troublés par le voisinage de l’homme refusent ou dédaignent de perpétuer leur race. De cette singularité vraiment extraordinaire et regrettable, Buffon a fait un singulier et pompeux éloge; on dirait qu’il assimile ces quadrupèdes pudibonds à des pontifes qui font vœu de chasteté.
- Aujourd’hui l’Inde ne figure plus que pour un quart dans la quantité des plus beaux ivoires apportés de l’Asie et de l’Afrique pour suffire aux besoins du Royaume-Uni.
- 18. Le gingembre. — Ce produit est fourni par les trois Présidences de l’Inde, mais en quantités et pour des valeurs dont l’inégalité mérite d’être signalée.
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- Bengale. Bombay. Madras.
- Prix par quintal métrique..... ioof 17c/
- Quantités exportées en Angleterre. 532,770 188,980 3o2,32o
- 19. Le catch. — Nous n’avons rien de particulier à dire sur cette matière.
- 20. Le bois de teck. — Ce bois est très-estimé pour la construction des navires. Il ne se laisse pas ronger par les insectes, même par les termites; il résiste longtemps, plongé dans la mer ou retiré de l’eau par des chaleurs de zone torride. Malheureusement, depuis près d’un siècle, on a par degrés appauvri les forêts qui produisaient un bois si précieux; ce qui l’a rendu rare et beaucoup trop cher. Les Anglais commencent à le replanter.
- 2 1. Les soieries. — Dans le siècle dernier, les soieries que fabriquaient diverses contrées de l’Inde formaient un objet important pour son commerce d’outre-mer. Ces splendides envois sont bien déchus à l’étranger, comme la consommation l’est à l’intérieur, depuis que les cours fastueuses de tant de royaumes et de principautés ont pour jamais disparu dans les immenses régions soumises au joug appauvrissant de l’islamisme et dans les pays conquis par l’Angleterre au midi des Himâlayas.
- Une seule observation suffira pour nous apprendre le peu de valeur des soieries exportées de l’Inde. Cette contrée n’en fournit plus, dans une' année, à l’Angleterre que 67,000 pièces; même si l’on admet le poids de 66,9/n kilogrammes qui leur est attribué, et si l’on prend pour base les prix payés dans les ports d’Angleterre, on trouve seulement une valeur de 1,2o4,32 5 francs. En calculant que chaque pièce de soierie ait seulement 9 mètres (10 yards) de longueur, elle ne coûterait que 2 francs
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- par mètre courant : un prix si bas ne pourrait appartenir qu’aux soieries les moins larges et les plus légères.
- On aurait tort de supposer que les Anglais réservent pour leur usage personnel ces 67,000 pièces de soieries. Ils les réexportent en grande partie : tant ils sont peu jaloux de consommer des produits indiens, lorsqu'ils sont manufacturés.
- 22. Exportation clés cotons bruts et des cotons manufacturés1. — Au dernier rang de la liste que nous venons de parcourir, le lecteur sera surpris que, dans l’énumération des 2 1 principaux genres de produits, on ne voie pas figurer les tissus de coton si célèbres autrefois, depuis les simples et gracieuses indiennes jusqu’aux merveilleuses mousselines deDacca, qui paraient dans les deux mondes l’élégante et fastueuse beauté des princesses, des reines et des impératrices.
- Exportation du coton en laine provenant de Vlnde.
- L’approvisionnement du coton, son emploi dans les manufactures britanniques et la revente des produits qui s’ensuivent aux nations étrangères, ces opérations doivent être rangées parmi les événements les plus importants que puisse nous offrir le Royaume-Uni pour l’histoire de ses arts, de sa richesse et de sa puissance. Dans ce vaste mouvement, l’Inde a pris une part deux fois remarquable, et comme pays producteur et comme pays consommateur, mais en se trouvant obligée de suivre deux progressions egalement ruineuses pour elle.
- 1 Je réunis ici, par un contraste singulier et caractéristique, sous le n° 22 et dernier énuméré, l’exportation d’une misérable valeur de cotons mis en œuvre par les Indiens et celle des cotons bruts, n° 1, qu’ils livrent actuellement en si grandes quantités aux peuples industrieux, mais surtout au peuple britannique.
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- Vente comparée des colons ouvrés entre l'Inde et l’Angleterre.
- VENTES. 1831. 1851. 1861.
- De l’Inde à l’Angleterre : pièces de 1,046,416 210,129 37,981
- De l’Angleterre à l’Inde : mètres cou-
- rants de tissas de coton 39,654,668 329,638,962 672,292,030
- TISSUS DE COTON ENVOYES : TERMES DE COMPjftlAISON.
- De l’Inde en Angleterre : décadence.. 100 20 3 1/2
- De l’Angleterre dans l’Inde : progrès.. 100 831 1695
- Lorsque les cotons mis en œuvre parles Anglais se vendaient ainsi dans l’Inde et suivaient le prodigieux accroissement dont nous offrons la mesure, il était naturel que le commerce britannique eût pris en très-sérieuse considération les moyens de faire produire la matière première dans un pays qui procurait à ses ateliers des consommations à ce point inespérées.
- Pendant une courte période de trente années, les Indiens perdent les vingt-neuf trentièmes de leurs faibles ventes en Angleterre, tandis que l’heureuse Angleterre augmente les siennes dans la proportion de an à seize!
- Cependant les États-Unis, dès l’origine du xix® siècle, s’étaient placés au premier rang des nations qui pouvaient approvisionner l’Angleterre en coton brut.
- Dès 1820, nous avons remarqué combien ils 1 emportaient et sur l’Inde et sur les autres nations. Pour eux, tout était bénéfice, et le peu de tissus ouvrés que les Européens leur envoyaient restait infiniment inférieur a leurs immenses exportations de cotons en laine. Mais il
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- n’en était pas ainsi pour l’Inde ; cest ce que personne encore na signalé, et ce que nous allons faire connaître.
- Nous avons soigneusement établi le parallèle : i° de la quantité de cotons bruts mis en œuvre par l’Angleterre pour fabriquer les tissus et les fils qu’elle a, chaque année, vendus dans l’Inde; 2° des cotons bruts quelle a tirés de cette contrée.
- A partir de l’année 1821, nous avons trouvé qu’en général le poids des cotons en laine servant aux tissus que l’Angleterre envoyait dans l’Inde surpassait celui des cotons bruts quelle empruntait à cette contrée.
- Remarque importante sur la diminution réelle des cotons cultivés dans VInde jusqu à des années très-récentes.
- Si les Indiens avaient fabriqué tous ces fils et tous ces (issus, au lieu de les recevoir .confectionnés par l’étranger, il aurait fallu que les cultivateurs, les Ryots, produisissent une quantité correspondante de cotons en laine. Mais par l’effet que nous signalons, au lieu d’un accroissement apparent de culture, c’est un déficit réel que leur agriculture éprouvait.
- Ce déficit était représenté par exemple pour 1851T époque de la première Exposition
- universelle, par...................... 3,61 5,82-7 kilogr.
- et pour 1860, à l’instant où va commencer la crise américaine, par.... 13,749,010 »
- Ainsi, comme nous l’avons annoncé, quoique les cotons en laine tirés de l’Inde eussent quintuplé dans le court espace de 3o ans, les importations manufacturées s’étaient accrues dans une progression plus rapide encore : il en résultait qu’au lieu d’une augmentation réelle de cotons bruis demandés à l’agriculture indigène, un déficit
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- relatif était opéré; en même temps le prix de la matière première descendait plus bas que jamais. Voilà comment tout décourageait le pauvre cultivateur hindou.
- Et pourtant la Compagnie des Indes a «fait pendant un grand nombre d’années les efforts les plus assidus et les plus zélés non-seulement pour accroître, mais pour améliorer la production du précieux filament. Elle a créé des fermes modèles; elle a fait essayer des cultures qui tendaient à donner des produits plus abondants et d’une espèce supérieure. Cependant, à la fin, de guerre lasse, elle a jugé nécessaire de renoncer à ses infructueuses entreprises, qui n’en méritent pas moins de justes éloges pour l’intention qui les commandait.
- Comment la prépondérance des Etats-Unis, relative à la vente des cotons en laines était un danger croissant pour VAngleterre.
- Une considération singulière redoublait l’anxiété que les Anglais devaient éprouver en méditant sur l’avenir de leur consommation. C’étaient les Etats-Unis qui, dans la carrière de la production, marchaient les premiers, et c’étaient eux dont les accroissements avaient le plus de rapidité. Comme leurs provinces du sud possédaient plusieurs millions de noirs esclaves, à mesure que la demande du coton en laine se présentait à leurs spéculations, et plus vaste et plus lucrative, ils employaient une plus grande partie de ces travailleurs à la culture favorite, dont l’avenir apparaissait comme inépuisable. Ajoutons que ces nègres, bien nourris, et bien ménagés dans l’emploi de leurs forces, s’accroissaient en nombre au point de doubler tous les vingt-neuf ans. Jamais aucun peuple de la terre n’avait obte’nu de résultat si favorable à la multiplication des hommes nés en état de servitude, lorsqu ils
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- n’étaient recrutés du dehors ni par les calamités de la guerre ni par les horreurs de la traite.
- Cependant, pour suffire au progrès des fabrications tel que l’exigeaient la multiplication des tissus et leur vente dans l’univers, il aurait fallu que la population noire des États-Unis doublât, non pas tous les vingt-neuf ans, mais tous les onze ans et demi!
- Même en supposant qu’aucune grande crise politique ou sociale ne vînt troubler le mouvement d’un commerce qui s’avançait avec tant de rapidité vers le terme de l’impossible, il fallait aviser au danger que l’Angleterre allait courir: c’était devoir, avant peu d’années, l’approvisionnement de la matière première la plus nécessaire à ses ateliers faire défaut à ses prodigieuses exigences.
- Ce fut dans la grande et célèbre cité dont la richesse est fondée sur la mise en œuvre du coton qu’une association composée d’hommes prudents, actifs et courageux se constitua, lorsque tout danger semblait encore éloigné. Jamais le péril n’avait été si près de se réaliser.
- Association formée dans Manchester pour solliciter en faveur de l’industrie britannique l’approvisionnement désirable des cotons en laine : MANCHESTER COTTON SUPPLY ASSOCIATION.
- Trois années avant la crise qu’allait enfanter une guerre sociale qui ne semblait nullement prochaine, l’Association dont nous allons retracer les travaux avait résolu de combiner ses plus grands efforts pour encourager la culture du coton dans toutes les contrées où le climat et la nature du sol peuvent le permettre.
- Chaque année, dans une séance publique annuelle, 1 Association ainsi formée pour l’approvisionnement de
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- cette matière première a rendu compte de ses efforts; et bientôt elle a pu parler de ses succès.
- J’ai consulté avec la plus sérieuse attention ces comptes rendus. Us sont remarquables pour le vif intérêt qui les anime, pour la nouveauté des faits qu’ils exposent, parfois même pour la perspicacité des vues et pour la hardiesse des plaintes portées contre des administrations inattentives ou du moins peu remplies de zèle.
- Considérons l’ensemble des travaux. Si quelque chose est digne d’estime et mérite d’être cité comme exemple, c’est l’énergie et la multiplicité des efforts tentés et des succès obtenus par cette Association. Elle a successivement excité l’ardeur de tous les gouvernements et de tous les commerçants étrangers. Hors de l’empire britannique, elle a sollicité l’activité commerciale dans plus de cent ports de mer, dans tous ceux où les armateurs pouvaient commander la production, faire venir de l’intérieur les cotons en laine et les embarquer pour l’Angleterre. L’Association a fini par écrire dix-sept cents lettres dans une année aux correspondants quelle s’est créés sur le littoral de toutes les mers.
- En ce moment, nous devons avant tout considérer les efforts qui se rapportent à l’Inde. Manchester n’avait pas à redouter que la population agricole de cette contrée devînt insuffisante, comme aux Etats-Unis, où les blancs non travailleurs ne pouvaient disposer que de quatre millions de noirs, y compris les femmes et les enfants. L’Inde contient 190 millions d’habitants à peau noire ou bronzee, qui tous peuvent impunément travailler au grand soleil de la zone torride. Ces cultivateurs, ces Ryots, sont en général, assujettis à des travaux plus pénibles que la culture dégante et délicate de la plante cotonnière. Par conséquent, tout avantage positif offert par une hausse de prix suffit
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- pour qu’ils se portent avec plaisir vers ce genre sympathique cle production.
- L’espace non plus ne peut pas manquer aux progrès les plus magnifiques. Même en supposant qu’il faudrait un jour employer 8 à 1 o millions d’hectares pour la culture cotonnière à développer dans une contrée dont la superficie totale surpasse ko o millions d’hectares, on n’aurait à réserver, au plus, que la quarantième partie du territoire. Une aussi faible fraction pourrait aisément être remplacée par des terres en friche, afin de suffire amplement à la production des céréales.
- Avant d’aller plus loin, n’imitons pas la bassesse des gens dont les éloges n’appartiennent qu’à la puissance qui domine et les injustes dédains qu’à la puissance qui n’est plus; rendons encore une fois hommage aux soins vraiment patriotiques dus à la Compagnie des Indes pour donner à la culture dont nous étudions le progrès une impulsion dirigée d’après les meilleurs principes.
- Répétons-le donc, elle a dépensé des sommes considérables pour créer des cultures modèles et les développer dans ses fermes expérimentales; elle s’est efforcée d’exciter le zèle des indigènes.
- Lorsque, en 1858, lord Palmerston, profitant de l’irritation occasionnée dans le Parlement au sujet de la révolte des cipayes, traitait la Compagnie avec autant de dureté que d’ingratitude, cette Compagnie qui laisse pour titre de gloire le plus grand monument politique et commercial qu’une association privée ait jamais érigé, il aurait dû lui rendre l’hommage que nous, étrangers au Royaume-Uni, sommes heureux de proclamer pour elle.
- La Compagnie jetée par terre, nous ne voyons pas que les secrétaires d’Etat qui l’ont remplacée aient fait, à son exemple, des efforts extraordinaires. C’est peut-être le con-
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- traire qu’on pourrait leur reprocher, au moins à l’un d’entre eux; et l’association de Manchester n’a pas craint de l’en accuser avec amertume.
- En Angleterre, le jeu capricieux et libre des partis expose maintes fois des services publics de la plus haute importance à se voir tout à coup privés du ministre le plus capable, pour en recevoir tin nouveau qui n’est doué ni d’un mérite éminent ni d’une expérience spéciale. Tel est peut-être l’inconvénient qui, dès le début, fut éprouvé par le département de l’Inde, lorsqu’en moins d’un an le premier homme d’Etat choisi po.ur inaugurer un nouveau système, jeune, aotif, à vues élevées, larges et généreuses, fut remplacé par un administrateur recommandable à coup sûr et très-bien intentionné, mais ayant, je le crois, moins de feu sacré dans les veines, d’ampleur dans les vues et de supériorité dans le talent.
- Sept ans plus tard, en 1866, l’ouverture de la session nous a fait voir un nouveau ministre de l’Inde choisi seulement pour satisfaire à des convenances parlementaires; quelques mois après, ce ministre novice, atteint par le contre-coup d’un vote imprévu, tombe avec tout le cabinet dont il faisait partie, au sujet d’une réforme électorale qui n’intéressait nullement les peuples de l’Inde. Qu’en résulte-t-il? Encore un nouveau secrétaire d’État choisi pour diriger cette grande possession, ayant aussi peu d’expérience que son prédécesseur éphémère, et tous deux remplaçant un administrateur qui depuis six années remplissait, non pas sans doute admirablement, mais du moins très-suffisamment, cette immense fonction. Voilà des inconvénients majeurs; inconvénients auxquels l’Angleterre, avec sa constitution , chercherait en vain quelque remède. Revenons à la grande contrée qui nous occupe.
- On avait entrepris des chemins de fer qui pussent
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- relier les grands ports de l’Inde aux riches foyers de la production cotonnière. Les travaux n’avançaient qu’avec une extrême lenteur, au milieu des obstacles dont cette contrée offre l’exemple trop ordinaire, et le ministre ne tournait pas de ce,côté des regards assez profonds, assez zélés, assez perspicaces. Un de ces chemins devait côtoyer la mer au nord de Bombay et longer les grandes cultures de coton qui finissent au Gouzzerat; mais le caprice arrogant d’un,sous-secrélaire d’Etat ne voulait pas que les travaux fussent commencés en partant de cette ville, contrairement au vœu raisonnable émis par les commercants, et tout resta suspendu. Enfin, de guerre lasse, l’œuvre fut abordée, mais par le point le plus éloigné : comme si le grand problème à résoudre eût été de rattacher le plus tard possible la voie rapide au grand port d’embarquement essentiel pour l’Angleterre!
- Sept millions et demi de francs, appliqués à des travaux hydrauliques, auraient suffi pour ouvrir à la masse énorme des cotons récoltés dans les Provinces-Centrales le grand fleuve Godavery jusqu’à la baie du Bengale; on aurait par là suivi la voie la plus courte et la plus économique. Le Gouvernement aurait dû tout faire pour pro curer sans délai ce mince capital; il a laissé perdre six années, et ce travail de premier ordre n’est pas achevé lorsque nous reproduisons ces tristes remarques : en 1866.
- L’association cotonnière de Manchester avait fondé le plus grand espoir sur les cotons du pays de Dharwar; elle voulait les conduire à la côte du Malabar, dans la magnifique baie de Sedaschegar, d’où les plus forts navires peuvent partir directement pour l’Angleterre. Il fallait construire avec promptitude une route, un canal, une jetee, un embarcadère. Afin d’y parvenir, on aurait dû surmonter tous les obstacles; mais les travaux ont avancé
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- si lentement, que l’immense guerre des États-Unis s’est terminée en moins de temps que le modeste groupe de ces travaux entrepris, cependant, pour favoriser une région dont l’importance cotonnière est capitale.
- La Compagnie britannique a fait de très-louables efforts pour approvisionner l’Inde avec des semences de coton empruntées aux meilleures variétés des Etats-Unis, du Mexique et de l’Égypte. Cette association offrait ainsi les graines qui procurent par excellence des filaments longs, nerveux, brillants et magnifiques. Elle en faisait le don aux cultivateurs indigènes; mais presque nulle part elle n’a pu les déterminer à s’én servir avec constance. Elle avait espéré procurer une valeur nouvelle aux cotons de l’Inde; ses plus louables efforts ont écboué devant l’ignorance, la méfiance et l’apathie des indigènes.
- N’oublions pas de mentionner avec honneur la Compagnie péninsulaire des navires à vapeur. Elle s’est généreusement engagée à transporter gratis, de Suez à l’Inde, mille kilogrammes de graine de coton dans chacun de ses voyages; or, de ces semences, une grande partie était pareillement distribuée gratis aux cultivateurs du pays.
- La Compagnie des approvisionnements de coton, dans ses séances annuelles, reconnaît avec sincérité le non-succès de ses plus louables efforts. « Malgré tous nos soins, dit-elle, nous n’avons pas obtenu le moindre chargement de produits améliorés. » En comparant le rapport des prix du coton brut en i 860 et en 1866, nous avons trouvé la triste confirmation d’un insuccès si regrettable.
- Les membres de l’association de Manchester étaient avec raison persuadés que des Européens, habiles agriculteurs, à la fois pleins de zèle, d’énergie et de lumières, créant au milieu des districts cotonniers de vastes cultures perfectionnées, employant à la fois les plus parfaites se-
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- mences, les meilleurs instruments aratoires et les soins agronomiques les plus intelligents, pouvaient faire disparaître l’infériorité déplorable des cotons de l’Inde. De pareils cultivateurs auraient amené des changements aussi rapides, aussi complets, qu’en ont produit dans la Grande-Bretagne tant de célèbres agronomes, qui se montraient en même temps les meilleurs praticiens de l’agriculture. En Angleterre, ces novateurs incomparables ont fait acquérir des qualités inespérées à la plupart des produits animaux et végétaux que la science et l’expérience ont, comme par miracle, métamorphosés depuis cent années. Tel était le progrès réclamé pour l’Inde.
- C’est précisément ici que les obstacles grandissent et se multiplient; écoutons les plaintes exprimées parla Compagnie cotonnière dans sa séance annuelle de 1864 :
- «L’Inde est aujourd’hui notre plus grand consommateur de tissus; or, à moins qu’on n’y développe la culture de sa production, capitale chez nous, avec l’étendue que nous réclamons pour faire concurrence aux Etats-Unis, il est impossible de voir comment nous pourrons suffire à la grandeur du commerce que nous voulons développer dans- l’Inde.
- «Nous avons demandé, mais sans avoir pu les obtenir jusqu’ici, des facilités, des sûretés, pour devenir les possesseurs incommutables de terrains maintenant en friche et propres à cultiver le coton dans l’Hindoustan.
- «Les Européens ne peuvent, par leur exemple, stimuler cette culture sans être possesseurs du sol ou du moins sans obtenir la facilité de recouvrer l’argent qu’on les oblige à déposer d’avance au trésor. A la vue de pareils obstacles, on ne peut pas se le dissimuler, les Anglais ont une meilleure perspective en excitant la culture du coton dans tout autre pays que dans l’Inde britannique. »
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- L’Association de Manchester a rendu les plus grands services en distribuant à l’étranger non-seulement des semences, mais les machines qui conviennent le mieux pour nettoyer le coton; les effets de ces distributions ont été peu sensibles dans le principe, mais ils conduiront aux plus utiles résultats dans un prochain avenir.
- «A présent, dit avec gravité et sans passion M. le Président de la Chambre de commerce de Manchester, à présent, je ne puis pas me rappeler qu’entre tous les obstacles qui se dressaient contre la culture et l’approvisionnement du coton, un seul ! un seul ait été renversé, ni dans le sein du Parlement, ni par l’action de notre Gouvernement, afin d’aider à produire dans aucune partie du monde la matière première indispensable à nos manufacturiers.
- «Nous possédons des colonies qui coûtent au pays des sommes considérables, dépensées pour solder des gouverneurs, des sous-gouverneurs, des juges, un double état-major, civil et militaire; et nous contribuons tous à supporter ces charges sans nombre. Aujourd’hui que le coton a triplé, a quadruplé de prix, nous devrions naturellement espérer que sa culture obtiendra d’être encouragée dans ces nombreuses colonies ; elle ne l’est pas.
- « Quand, une vive impulsion est donnée pour produire le coton en Turquie, en Égypte, nous n’en apercevons chez nous presque aucune; nos plus vives instances n’ont pas produit le moindre effet sur le Secrétaire d’État ni sur le Conseil de l’Inde. Nos députations sont parties de Manchester afin de solliciter au nom des intérêts dont cette grande ville est le sanctuaire, et quelques personnages officiels ont poussé l’arrogance au point de leur, répondre : Do you expect India to be (joverned on behalf of Manchester? «Vous attendez-vous à ce que l’Inde soit gouvernée pour le bénéfice de Manchester?» Oh! la plus
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- dérisoire de toutes les questions! Nous donne-t-on la moindre chose? et croit-on qu’il existe dans l’Inde une seule plante que nous demandions sans en payer la complète valeur? Certainement, si Manchester croit avantageux d’acquérir un produit, et l’acquiert, c’est que le producteur lui-même trouve avantageux de le céder. Messieurs, il est plus que temps que le peuple de Manchester prenne en main ses propres affaires. » En parlant ainsi, le Président de la Chambre de commerce, organe courageux de sa ville fière et puissante, ne craint pas d’accuser le Parlement même ; il lui reproche de ne pas prendre au sérieux des intérêts si considérables et si nationaux.
- A côté d’un pareil discours, j’en pourrais citer d’autres d’une vive éloquence prononcés dans la même enceinte par M. Bazley, représentant du Lancastre à la Chambre des Communes; c’est un député profondément versé dans les diverses industries qui prospèrent, grâce h l’industrie incomparable de ses commettants : il me suffit de rendre hommage à cet homme éminent.
- Poursuivons l’examen des services rendus par l’Association de Manchester. En 1863, elle avait fait distribuer à ses frais assez de graines de coton pour ensemencer 90,000 hectares de terre. L’année précédente, non-seulement elle avait fait parvenir à divers pays étrangers de semblables graines, empruntées aux pays qui les produisent de la meilleure qualité; mais, de plus, elle avait généreusement donné les machines les meilleures pour nettoyer le coton, dans trente-six, nouvelles contrées.
- Avant d’aller plus loin, faisons voir le succès de tant à efforts tentés par cette réunion de simples citoyens. Pour termes de comparaison, arrêtons-nous à trois moments essentiels : le premier, i85i, antérieur seulement de six années à la fondation de la Société de Manchester;
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- le second, postérieur de trois ans, et le troisième, de huit
- ans à cette môme fondation.
- Cotons brais envoyés annuellement en Angleterre.
- ANNÉES. 1° PAR L’INDE BRITANNIQUE. 2° PAR L’ENSEMBLE DES NATIONS AUTRES QUE LES ETATS-UNIS.
- Kilogr. Kilogr.
- 1851. 55,620,120 17,288,140
- 1860. 91,645,740 33,115,230
- 1865. 202,696,050 180,218,800
- Ainsi, par un contraste étrange, de 1851 à 1865, les envois du coton de l’Inde n’ont pas quadruplé, tandis que chez l’ensemble des nations autres que les Etats-Unis ils ont plus que décuplé. On comprendra maintenant la justesse et la portée des plaintes amères exprimées par la société de Manchester dans ses séances solennelles.
- Nous pouvons donner une idée de l’énergie quelle sut mettre à remplir son rôle, par la citation suivante; on n’a rien dit de plus frappant contre l’esprit qu’alors paraissait manifester le Secrétaire d’Etat qui présidait à l’administration de l’Inde.
- Afin qu’on ne suppose pas que nous puissions être autre chose ici qu’un rapporteur impartial et fidèle, nous citons en note le texte même, dont on va lire la traduction1 :
- 1 «The Madras Government having authorised the offer to a few intelligent natives, to be selecled by the Collectors, of a remission of assessment for five years, on sucb spots of land not exceeding 3o acres (12 hectares) in each case, care being of course taken to ascerlain that the ternis of the agreement are satisfactorily fulfilled, sir Charles Wood, in a dispatch to Madras, dated g4"1 july 1862, révoltés the offer.
- «If the colton trade would submit to one indignity or insult of that cha
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- «Pour cultiver le coton, le gouvernement présidentiel de Madras avait autorisé les Collecteurs des finances à offrir à quelques natifs intelligents la remise de leur taxe foncière, pendant cinq ans, sur des portions de terrains qui n’excéderaient pas 1 2 hectares par personne, en s’assurant d’ailleurs que leur culture en coton répondrait à leur promesse. Mais M. le ministre, sir Ch. Wood, par une dépêche datée du 9 juillet, révoque cette faveur. Si le commerce du coton peut subir une indignité, une insulte de pareil caractère, infligée par quelque ministre que ce soit, alors les citoyens engagés dans ce négoce méritent que tous les outrages soient accumulés à titre d’obstacle sur leur tête.
- « Les progrès des gouvernements à demi civilisés suffisent pour couvrir de honte un gouvernement tout à fait civilisé. Voyez l’Asie Mineure et l’Egypte, courbées sous le joug des Turcs : en quatre ans, la production de l’Egypte a doublé, deux ans après elle aura quadruplé! Et l’an dernier, la qualité de ses produits était meilleure quelle n’avait jamais été dans les époques précédentes. »
- J’ai voulu montrer avec quelle indépendance et quelle fierté, je dirais presque avec quelle audace, le peuple libre de la Grande-Bretagne élève la voix pour défendre un grand intérêt collectif lorsqu’il lui paraît qu’un ministre ne sert pas avec ardeur, avec génie, cette cause nationale.
- En reproduisant de telles attaques, je suis le premier à demander au lecteur qu’il se tienne en garde contre les passions qu’enflamme un intérêt privé qui se croit en péril ; mais il est à regretter qu’un ministre honnête et bien intentionné, placé par sa bonne fortune en face de la crise et des événements extraordinaires arrivés de 1860
- racter from any minister, then those engaged in the trade dcserved the indignily that coutd be heaped upon them as a traverse. »
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- à i 865, n’ait pas tenté des efforts surhumains, afin que, le jour où finirait la lutte américaine, tout, sans exception, se trouvât accompli dans l’Inde, pour permettre au cultivateur indigène de lutter corps à corps et sans désavantage contre ses plus redoutables rivaux, les producteurs de la partie du Sud, dans les Etats-Unis pacifiés.
- Dès i86â, au sujet du commerce oriental de l’Hin-doustan et de plusieurs autres intérêts, l’Association de Manchester attaquait le Conseil de l’Inde, siégeant à Londres, quoique ce Conseil soit composé de personnages si graves et si pleins d’expérience. Au mois d’octobre 1866, un journal anglais, the Economist, incrimine à son tour ce Conseil; il le considère aussi comme étant trop peu favorable aux progrès de toute nature.
- De semblables attaques, fussent-elles sans fondement, ont néanmoins une certaine utilité. Elles font comprendre à des hommes considérables, pris pour point de mire et peut-être comme objet d’envie, quel est à la fois leur intérêt personnel et l’intérêt national; il s’agit de concilier avec la prudence et la réserve des opinions gouvernementales une bienveillance généreuse et nous dirions presque audacieuse, à l’appui des innovations et des entreprises, lorsqu’elles peuvent seconder les progrès d’une immense contrée et favoriser les développements les plus désirables pour la civilisation chez les peuples dont tout l’avenir dépend aujourd’hui du bon vouloir de l’Angleterre.
- Lorsque je considère tant d’hommes éminents qu’a déjà renfermés et ceux que renferme encore le Conseil de l’Inde, les services qu’ils ont rendus à la justice, à l’humanité, aux lettres, aux arts, dans les diverses Présidences, il m’est impossible d’admettre que, rapprochés et places en regard les uns des autres, ils cesseraient tout à coup d’être les amis des mêmes progrès, des mêmes vertus et du.
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- bonheur général quand il s’agit du grand empire auquel ils ont rendu tant de services. Je pourrais citer des personnes que j’ai dû mentionner avec éloge, en décrivant les diverses parties de l’Inde; mais, si j’agissais ainsi, je craindrais de faire supposer que leurs collègues, passés sous silence, n’ont pas les mêmes droits à l'estime de leur pays, ainsi qu’à sa reconnaissance. En pareil cas, il vaut mieux ne porter qu’un témoignage collectif de haute estime et de respect.
- EXAMEN DES EXPORTATIONS D’APRES LES COMPTES OFFICIELS DE L’INDE :
- EXERCICE 1 863- l864-
- Nous diviserons en deux parties les exportations. La première comprendra les produits envoyés aux diverses dépendances de l’Empire britannique : elle est de beaucoup la plus considérable; la seconde, les produits envoyés aux nations étrangères à cet empire. Les résultats présentés, conformément à la manière de compter dans l’Inde, s’étendent du icr mai 1863 au ier mai 1864-
- I" Partie. — Exportations de l’Inde dans l’Empire britannique.
- EMPIRE BRITANNIQUE. MARCHANDISES. TRÉSORS. TOTAUX.
- 1. Royaume-Uni 1,123,929,900f 351,675f 1,124,281,575*
- a. Cevlan 28,505,125 23,920,825 52,485,950
- 3. Penang, Maiacca, Singapore. 46,440,600 1,112,600 47,553,200
- 4* Maurice (île de France), . . , 23,144,900 12,500 23,157,400
- 5. Australie . . 5,692,500 5,000 5,697,500
- Autres dépendances 6,814,125 242,550 7,056,675
- Totaux 1,234,587,150 25,645,150* 1,260,232,300
- On sera frappé de voir que, parmi les possessions si nombreuses de la Grande-Bretagne, quatre seulement,
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- réunies à la métropole, représentent cent quatre-vingts fois la valeur des produits vendus par l’Inde à toutes les autres parties de cet empire!
- 1. Royaume-Uni. — Après les amples développements que nous avons présentés sur ces produits exportés, tels qu’ils ont été reçus dans le Royaume-Uni, en 1864, ce serait faire un double emploi sans nécessité que d’offrir des détails du même genre pour l’exercice i863-i864.
- 2. Ceylan. — Quelques pages plus haut, nous avons décrit avec soin l’île de Ceylan; nous avons examiné le commerce de cette île avec des développements qui nous dispensent d’en présenter ici du même genre.
- 3. Sinqapore, la Côte malaise et Penanq.—Le célèbre port franc de Singapore, création qui ne date pas d’un demi-siècle, reçoit pour un peu plus de 46 millions des produits de l’Inde, en échange de 37 millions de produits arrivés du pays malais et des îles de la Sonde. Serait-on surpris en observant que sept articles seulement représentent les quatorze quinzièmes de ces exportations P Le reste comprend une multitude d’objets dont la valeur est peu considérable et qu’il suffit d’indiquer sommairement.
- Quantités et valeur des produits exportés par VInde à Singapore.
- MARCHANDISES. ESPÈCES D’DNITÉS. QUANTITÉS. VALEURS.
- Opium Caisse. 8,771 26,161,400'
- Riz et céréale? Hcctol. 3,067,570 13,965,200
- Cotons ouvres /f 2,540,650
- Salpêtre Kilog. 3,169,413 207,975
- Peaux Nombre. 124,585 184,625
- Epices Kilog. 306,920 181,975
- Soieries M 154,600
- Articles divers ' » 3,044,175
- Total : i863-i864 46,440,600
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- Nous donnerons une idée des progrès du commerce de l'Inde avec Singapore, en présentant le total des envois effectués pour l’année 1851 -185a , époque de la première Exposition universelle; ils ne s’élevaient qu’à 2 4,535,82 5 francs. Donc, en douze années, les envois de l’Inde à Singapore se sont accrus de 89 pour cent : c’est un progrès moyen annuel de 5 pour cent.
- En partant de cette base, nous trouvons que le temps nécessaire au doublement des envois de l’Inde est seulement de treize années. Il est difficile de supposer que l’avenir, quelle qu’en soit la prospérité, conserve très-longtemps une faculté d’accroissement si considérable.
- 4. Exportations de l’Inde pour l’île Maurice. —Au siècle dernier, l’île de France, cette belle création du génie colonisateur des Français, allait chercher dans nos établissements de l’Inde les nombreux produits de l’Orient nécessaires à ses besoins. C’est aujourd’hui l’Inde anglaise qui les fournit à cette colonie, pour la somme importante de 2 3,i 4/1,900 francs; certainement une telle somme paraîtra considérable pour approvisionner une population qui ne s’élève qu’à 3 1 3,462 habitants.
- Les coulis. — Un genre d’exportation qui ne peut pas être évalué comme une marchandise est celui des travailleurs, des coulis, empruntés à l’Inde pour remplacer les noirs affranchis, qui meurent de fainéantise et de débauche.
- Dans le volume suivant, où seront comprises l’Afrique et ses dépendances, lorsque nous traiterons spécialement de l’île Maurice, nous reviendrons sur ce commerce que les Anglais, dans leurs comptes officiels, confondent avec celui de l’île de la Réunion, restée française.
- 5. Exportations de l’Inde en Australie. — Les exportations de l’Inde en Australie ne seront pas longtemps bornées au chiffre si peu considérable de 5,692,500 francs.
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- Avec le rapide accroissement de population et de richesse qui caractérise cette admirable création du génie britannique, un chiffre si modeste recevra, soyons-en certains, l’augmentation la plus rapide.
- Autres dépendances britanniques. — Ces dépendances, très-multipliées et disséminées sur toutes les mers, offrent, même dans leur ensemble, une somme trop faible pour en détailler ici la valeur et pour subdiviser par possession spéciale les produits quelle représente.
- II* Partie. — Exportations de l’Inde pour les Etats étrangers à l’Empire britannique.
- CONTRÉES. MARCHANDISES. TRÉSORS. TOTAUX.
- 1. Chine 264,405,750' 477,375' 264,883,125'-
- 2. France 74,271,075 * 74,271,075
- 3. Golfes Arabique et Pcrsique 30,276,675 5,398,350 35,675,025
- 4. Deux Amériques 24,776,025 " 24,776,025
- 5. Côte d’Afrique 3,478,050 199,800 3,677,850
- Diverses nations 8,841,500 40,200 8,881,700
- Total des Etats étrangers 406,049,075 6,115,725 412,164,800
- Total de l’Empire britannique. 1,234,587,150 25,645,150 1,260,232,300
- Total général de l’univers 1,640,636,225 31,760,875 1,672,397,100
- Nous allons examiner avec rapidité les cinq articles principaux renfermés dans ce tableau; ils présentent la presque totalité des exportations faites à l’étranger.
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- i. Commerce d'exportation de l’Inde avec la Chine.
- PRODUITS EXPORTÉS. ESPÈCES D’UNITES. QUANTITÉS. VALEURS.
- Opium Caisse. 662,025 242,623,675'
- Riz et ccre'ales Heclol. 3,014,346 15,792,475
- Salpêtre Xilog. 2,161,946 1,448,225
- Fils et tissus de coton « • 868,225
- Ivoire » " 353,900
- Epices Kilog. 502,646 341,475
- Joyaux. » « 262,225
- Bois * « 189,800
- Gomme Idem. 269,494 120,100
- Teintures Kilog. 345,680 107,125
- Moindres articles « 2,298,525
- Totai. 264,405,750
- Sur quelle production s’est établie la principale modification du commerce de VInde avec la Chine : l’opium.
- Un seul produit du territoire indien place la Chine au premier rang des puissances élrangères pour la valeur des exportations données au tableau précédent : c’est l’opium.
- Il y a déjà trois quarts de siècle, un administrateur de la Compagnie des Indes a conçu la pensée d’un trafic considérable à créer par l’exportation de ce produit chez les Ch mois.
- Ua passion de ceux-ci pour le dangereux narcotique fit prendre avec le temps un développement extraordinaire à ce commerce déplorable.
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- L’In Je britannique a profité, sous deux points de vue d’un si triste progrès : d’abord, elle s’est hâtée dcriger en monopole, sur son territoire, la culture du pavot d’où l’opium découle; puis, elle s’est rendue l’unique acquéreur des produits de ce genre obtenus sur les autres territoires 1 de la péninsule. Par cela seul, elle a dominé dans tous les ports indigènes; elle a créé de la sorte un second monopole étendu sur cette matière imposable.
- Afin que les Français de l’Inde, au moyen de leurs ports, ne fissent pas un commerce qui pouvait créer la concurrence la plus redoutable, les Anglais ont obtenu que nous renoncerions à ce trafic moyennant la redevance annuelle d’un million de francs.
- Restaient les Chinois, chez lesquels il fallait, perfas et nefasy forcer la consommation du produit délétère. Les souverains de cet Empire, effrayés des funestes effets que l’opium produisait sur le moral et sur la santé de leurs sujets, en interdirent l’usage sous peine de mort. Alors les Anglais commencèrent une contrebande effrénée; ils la soutinrent à coups de canon, avec une flotte marchande armée en guerre. Les mandarins ayant voulu saisir l’opium introduit par cette fraude dans leurs propres ports, le Gouvernement anglais eut recours à la guerre ouverte, et la poursuivit à trois reprises : dans la rivière de Canton, à l’embouchure du fleuve Yang-tse-kiang, et finalement dans le nord, jusqu’à Pékin. La capitale conquise, 1 Angleterre força l’empereur de la Chine à signer, dans un traité censé moral, la liberté da commerce de l’opium : commerce infâme, dont les lois punissaient l’exercice comme un crime capital. Voilà jusqu’à quel excès peut être porte ce que la cupidité des hommes ose décorer du beau nom de liberté du commerce.
- L’opium excepté, la quantité de produits que llnde
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- fournit chaque année à la Chine représente, par habitant de l’empire indo-britannique, moins de 9 centimes, et, par habitant de la Chine, 3 centimes et demi.
- L’Angleterre, qui s’interpose entre les deux grandes régions asiatiques, complète ses revenus publics dans le pays dont elle a fait la conquête, par la vente de l’opium : vente qui, dans l’année 1862-1863, a produit plus de 3oo millions de francs.
- Cet opium et le riz mis à part, l’Inde ne fournit à la Chine qu’un ensemble d’objets qui valent 6 millions de francs : somme, à vrai dire, insignifiante pour deux contrées si vastes, si fécondes, et qui, réunies, surpassent six cents millions d’habitants, c’est-à-dire près de la moitié du genre humain. Si la Chine, un jour, peut recouvrer la paix intérieure, s’approprier les améliorations des arts modernes et nous imiter dans nos travaux publics, un merveilleux développement commercial succédera bientôt à ce trafic très-misérable.
- Sans attendre un changement si fortuné, mais difficile à produire, on doit supposer que, dans un avenir qui ne sera pas fort éloigné, les négociants de race véritablement indienne s’occuperont encore plus à placer leurs marchandises nationales que celles des Anglais; ils donneront un grand essor à la vente qu’on peut faire aux Chinois des produits chaque année multipliés et perfectionnés dans les bassins du Gange et de l’Indus.
- 2. Commerce des produits de l’Inde anglaise envoyés en France.
- Nous croyons qu’il ne sera pas sans intérêt pour la France de résumer ici les quantités et les valeurs qu’elle tire de l’Inde.
- Je ne connais rien de plus affligeant que le contraste
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- de nos demandes à l’Inde et du peu que nous savons lui fournir en retour.
- Aimée J 866. Commerce généra). Commerce spécial.
- Reçu de l’Inde par nous... . ii7,4i3,o58 111,388,265
- Envoyé pour l’Inde anglaise . 9,848,274 7,987,512 Envoyé pour Pondichéry. . . 11,834,807 10,018,901
- Le commerce français doit tendre à trois choses :
- La première, à continuer d’emprunter directement de l’Inde tous les produits qui peuvent être utiles à nos consommations alimentaires, ainsi qu’aux besoins de nos arts;
- La seconde, à rendre moins misérable la part de nos produits exportés, part si faible à laquelle notre incurie ou notre inexpérience nous réduisent encore;
- La troisième, à faire de nouveaux efforts pour obtenir une portion qui croisse toujours dans le transport de ces objets, fait avec nos propres navires. Il est à craindre que la loi de navigation volée sur le rapport d’un membre de la Chambre de commerce de Bordeaux ne rende un pareil problème plus difficile à résoudre qu’il ne l’a jamais été; mais, loin d’abandonner la lutte, ce doit être une raison pour égaler le courage au danger, pour nous roidir contre des obstacles accrus par nous-mêmes, et pour tâcher, en présence d’une situation si déplorable, d’en sortir sans être à jamais vaincus,
- Voilà les problèmes que les Chambres de commerce, les négociants et les armateurs, les capitaines de navire et les marins de tous les rangs doivent chercher à résoudre par un concert énergique, intelligent et dévoué.
- L’extrême intérêt que nous apportons au commerce de l’Inde avec la France nous oblige à suivre^la même marche que nous avons déjà suivie pour la Grande-Bretagne.
- Nous préférons offrir le tableau plus certain des marchandises de l’Inde arrivant dans nos ports et calculées
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- avec leurs prix réels en France, plutôt que les quantités et les prix relatés dans les trois Présidences de l’Inde, sans bases d’évaluation comparables avec les nôtres.
- Exportations de l’Inde pour la France en 186à.
- PRODUITS EXPORTÉS. QUANTITÉS. VALEURS.
- Kilogr. Francs.
- î. Coton en laine 12,617,055 61,823,569
- a. Graines oléagineuses 28,825,863 16,926,427
- 3. Indigo 601,907 11,255,660
- 4. Café 3,529,620 7,235,721
- 5. Poivre 3,858,743 4,823,429
- 6. Riz. 13,135,205 3,657,668
- 7. Cachou en masse 3,359,860 2,217,507
- 8. Soies écrues grèges 36,710 2,147,535
- g. Jute en brins ou teillée 2,038,754 1,223,252
- 10. Résineux exotiques 320,668 915,946
- 11. Peaux brutes, fraîches ou sèches 403,481 636,204
- 12. Etain brut 216,836 628,824
- i3. Huiles fixes pures 595,677 611,957
- i4. Tissus de cachemire * 419,925
- i5. Sucre brut 726,647 414,050
- 16. Cornes de bétail, brutes ; 330,666 231,466
- 17. Laines en masse . 57,119 194,205
- 18. Curcuma en racine 226,910 179,259
- *9. Joncs et roseaux exotiques 184,842 138,632
- 20. Nattes ou tresses de paille, d’écorce on de sparte. 36,928 128,493
- Autres articles moins importants « 1,603,329
- Total général. 117,413,058
- INTRODUCTION. — VI.
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- Les explications que nous avons données sur les principaux produits que l’Inde fournit à la Grande-Bretagne s’appliquent évidemment aux produits similaires que reçoit la France, excepté quelques objets fort secondaires dont le seul énoncé suffit au lecteur.
- Remarquons aussi pour la France, comme nous l’avons fait pour l’Angleterre, qu’un petit nombre de produits représente en très-grande partie la valeur de nos achats. N’avons-nous pas à craindre que le plus considérable, le coton, par l’avilissement des prix, depuis qu’a cessé la guerre sociale des États-Unis, ne diminue beaucoup le chiffre total de ce commerce? Par quel accroissement d’autres produits remplacerons-nous cette diminution des prix, qui par elle-même est un bienfait? Nous appelons sur ce point l’attention de nos négociants et de nos armateurs.
- 3. Golfe Arabiqüe ou mer Rouge et golfe Persique.
- Il est fâcheux que toutes les Présidences de l’Inde, dans leurs états officiels, ne distinguent pas le commerce des deux mers. Nous savons, cependant, que les achats du golfe Persique l’emportent sur ceux du golfe Arabique à peu près dans le rapport de 6 à k.
- Nous reviendrons sur ce commerce lorsque nous traiterons, dans le volume qui va suivre, de l’Afrique entière et des portions de l’Asie qui sont situées à l’occident de l’Inde. Cette réserve justifie le peu d’explications que nous allons offrir dans le tableau subséquent.
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- Exportations de l’Inde dans la mer Rouge et le golfe Persique.
- PRODUITS EXPORTÉS. ESPÈCES D’UNITÉS. QUANTITÉS. VALEURS.
- Coton ouvré. Riz Hectol. 607,890 Francs. 14,921,250 6,838,350
- Kilog. 2.772,700 1,707,400
- Idem. 203,900 1,505,250
- Epices Idem. 927,975 689,300
- Châles de cachemire Nombre. 914 365,700
- Soieries " " 338,250
- Thé Kilog. 87,546 308,550
- Café Idem. 308,854 303,925
- Huiles Litre. 256,060 276,425
- Joyaux » » 84,950
- Articles divers " " 2,936,325
- Total 30,275,675
- Pour le commerce des deux golfes, un seul article, le coton ouvré, l’emporte de beaucoup sur tous les autres, et représente à lui seul presque la moitié des objets envoyés de l’Inde. Mais on commettrait une grave erreur si l’on pensait que cet article, qui comprend les fils et les tissus de coton, appartient à l’industrie des indigènes ; au contraire, il appartient à l’industrie des Anglais. Le commerçant de l’Hindoustan devient ainsi le propagateur d’un commerce de tissus étrangers, lui qui pendant un très-grand nombre de siècles n’avait vendu que les produits de son industrie, autrefois si célèbre.
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- Vu sa fécondité, l’Inde peut exporter le riz en quantité considérable, à des prix qui sont très-modérés, surtout celui qu’on tire des provinces birmanes et du Pégou.
- Si les États riverains des deux golfes avaient plus d’industrie, ils demanderaient à cette contrée beaucoup plus d’indigo que pour quinze cent mille francs.
- On remarquera l’introduction du thé dans la consommation des peuples riverains des deux golfes Arabique et Persique.
- On remarquera bien davantage que le café, récolté depuis peu dans l’Inde moderne, s’introduise aujourd’hui même en Arabie, c’est-à-dire dans la contrée si justement célèbre pour un produit dont frisage, si précieux pour les pays les plus chauds, s’est répandu merveilleusement depuis deux siècles dans nos climats tempérés.
- Je terminerai par une observation générale qui pourra faire comprendre quel changement immense est advenu dans l’Orient par une longue série de révolutions qui font fait déchoir de son rang et par l’industrie merveilleuse qui, postérieurement au moyen âge, s’est développée dans l’Occident.
- Si nous réunissons tous les produits que l’on peut considérer comme des objets de luxe, joyaux, ivoire, soieries, châles de cachemire, épices précieuses, etc., nous ne pouvons pas obtenir une valeur totale qui surpasse le modeste chiffre d’un million dé francs.
- Et dans les beaux temps des empires antiques, le seul passage de ces produits, que recherchaient les plus brillantes cours et les simples particuliers d’une grande opulence, ce mouvement suffisait pour faire la fortune et procurer la splendeur des cités qui se trouvaient sur les routes conduisant de l’Inde à l’Occident : Babylone, Palmyre, Antioche, Alexandrie, etc.
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- 4. Envois de l’Inde à l’Amérique, et surtout aux Etats-Unis.
- Un observateur superficiel ne manquera pas d’être surpris en voyant combien sont peu considérables les exportations de l’Inde pour les deux Amériques, et même pour celle du Nord, si riche et si progressive. L’Amérique, dont les grandes richesses sont par-dessus tout agricoles, a, de ce côté, peu d’emprunts à faire chez les Asiatiques; d’un autre côté, les produits manufacturés en Europe étant aujourd’hui plus parfaits que ceux de l’Asie, et d’un prix qui sans cesse diminue, ne permettent pas à l’Hindoustan d’entrer à leur sujet en concurrence, sur les marchés de l’Atlantique ou de l’Océan Pacifique, avec l’industrie européenne.
- Exportations de l’Inde aux deux Amériques.
- MARCHANDISES EXPORTÉES. ESPÈCES D’UNITÉS. QUANTITÉS. VALEURS.
- Semences oléagineuses Kilog. 5,966,510 Francs. 7,083,800
- Peaux Nombre. 1,634,930 4,204,275
- Salpêtre Kilog. 6,072,225 4,067,400
- Coton on laine Idem. 474,356 1,475,675
- Sacs en tissus dits (juinèes . Nombre. 3,968,234 1,440,675
- Riz Hectol. 105,287 1,258,900
- Laque Kilog. 497,992 1,026,850
- Jute Idem. 2,705,912 732,025
- Teintures Idem. 231,153 108,800
- Articles divers " * 3,377,625
- Total 24,776,025
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- N’est-ii pas curieux de voir l’Amérique, cette contrée qui dans l’année 1860 approvisionnait si largement de ses cotons en laine tous les peuples industrieux, s’en aller peu de temps après chercher dans l’Inde ce filament devenu si rare chez elle, et cela pour approvisionner ses propres ateliers du Massachusetts? Aujourd’hui doit cesser l’approvisionnement extraordinaire que nous signalons; et les Etats-Unis, au lieu de chercher aux antipodes le produit pour lequel ils étaient sans rivaux, vont tenter de reprendre leur supériorité première. On annonce déjà des malles-postes à vapeur entre l’Asie et San-Francisco, à travers l’Océanie.
- Lorsque la Californie aura développé plus encore qu’au-jourd’hui sa population, ses arts et sa richesse, elle ira chercher de nombreux produits dans l’Inde, quelle peut atteindre par une voie directe et très-abrégée.
- Canal maritime qail est utile d'ouvrir pour favoriser les exportations de l'Inde par l'Océan Pacifique. — Il serait de la plus haute importance d’ouvrir un canal maritime, déjà projeté, pour percer une longue péninsule et com muniquer entre les golfes de Siam et du Bengale ; alors la distance entre San-Francisco et Calcutta ne serait plus que de quinze cents lieues. Des documents pleins d’intérêt sur le projet conçu pour l’entreprise que nous signalons en ce moment sont consignés dans une publication assez récente faite par ordre du Parlement britannique.
- 5. Exportations de l’Inde aux côtes de l’Afrique.
- Ces exportations, qui, réunies, ne figurent ici que pour un chiffre de très-peu supérieur à six millions de francs, seront étudiées en particulier dans le volume suivant, ou nous traiterons de l’Afrique.
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- S DR
- L’ÉTAT PRÉSENT ET LE PROCHAIN AVENIR
- DES FORCES DE L’INDE BRITANNIQUE.
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- Lorsque j’ai rédigé mes considérations finales, sir Lawrence, aujourd’hui lord d’Angleterre, était vice-roi de l’Inde et laissait un brillant souvenir de son administration heureuse, ferme et prudente. Il a permis le recensement de Bombay; il n’a pas accordé celui de Calcutta, et par là nous a privé des lumières les plus précieuses. C’est le seul reproche que j’ose me permettre d’adresser à son mémorable gouvernement.
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- CONSIDÉRATIONS FINALES
- SUR
- L’ÉTAT PRÉSENT
- ET LE PROCHAIN AVENIR
- DES FORCES DE L’INDE BRITANNIQUE,
- Quand de vastes parties du monde sortent à peine des convulsions les plus sanglantes et redoutent de s’y voir plongées de nouveau; au moment où l’on voit une puissance qui semble ne vouloir que des soldats pour sujets, afin d’acquérir indéfiniment plus de sujets et plus de soldats; au moment même où cette puissance oblige les autres Etats à se donner pour pied de paix des armements que la guerre universelle n’avait pas encore égalés, l’ami de la concorde et de la civilisation porte un regard moins attristé lorsqu’il contemple par-delà toutes les mers une oasis plus grande que sept fois la France, où près de 200 millions d’hommes goûtent un bonheur inconnu de l’ancien monde : ils se trouvent aujourd’hui dans l’heureuse nécessité de rester en paix non-seulement sur leurs frontières, mais dans l’intérieur du beau pays qu’on a surnommé le Paradis oriental, le jardin terrestre de l’Orient! Ce paradis, cultivé sans soucis, sans obstacle, par un peuple qui s’accroît à vue d’œil aujourd’hui, procure à ses agriculteurs des récoltes dont le progrès marche d’un pas encore plus rapide. Un superflu soldé par l'univers
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- répand l’opulence par degrés dans la péninsule de l’Inde; en même temps, les arts ingénieux qui font prospérer les cités se multiplient et se perfectionnent, grâce aux leçons de l’industrie et de la science européennes.
- Le tableau resserré de ce grand et beau spectacle est celui que nous entreprenons d offrir au lecteur, en lui montrant la perspective et la sûreté, disons mieux, la sécurité des bienfaits nombreux, les uns qui sont accomplis et les autres qui se préparent, afin de couronner une œuvre jusqu’à ce jour sans exemple dans l’Orient.
- Avant de songer à l’avenir, commençons, en nous appuyant sur le passé, par demander quelques leçons à l’histoire.
- Parallèle des empires d’Occident plus ou moins puissants en Asie.
- Voulons-nous établir un parallèle entre le degré de puissance où les Anglais sont parvenus dans l’Inde et celui qu’ont atteint les empires dont l’histoire a gardé les plus illustres souvenirs, disons seulement, afin d’apprécier ces nouveaux venus de la renommée : Si du nombre des hommes qu’ils ont soumis à leur dictature dans la seule Asie on retranchait autant de sujets qu Alexandre en a conquis pour obtenir le nom de Grand, il en resterait plus qu’il n’en faut pour peupler, tels qu’ils existent à présent, les Etats de l’autocratie la plus étendue et la plus redoutable de nos jours, l’autocratie moscovite. Voilà pour le rapprochement des nombres ; voici pour celui des temps :
- C’est surtout avec les Romains, à la fois conquérants de l’Orient et de l’Occident, que les Anglais se montrent jaloux d’être mis en parallèle, eux que trop souvent la malignité, et quelquefois la vérité, se plaisent à comparer aux Carthaginois, quand les Carthaginois n’avaient pas
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- raison. Ils sont fiers de pouvoir dire que le Peuple-Roi, pour achever ses plus vastes conquêtes, n’a guère employé moins de huit siècles, tandis que dans l’Inde cent années leur ont suffi pour passer d’un simple rôle de facteurs et de commis au rôle de dominateurs, dont la puissance est aujourd’hui sans bornes.
- Si nous voulons être équitables, commençons par apprécier la différence des points de départ.
- Les premiers Romains, ramas obscur de brigands, de transfuges et de bannis, avaient eu d’abord pour unique abri quelques chaumières qui se groupaient en simples hameaux sur les sommets et dans les vallons de sept médiocres collines1, aux bords d’un torrent capricieux plutôt que d’un fleuve, le Tibre, que des navires d’un tirant d’eau modéré pouvaient remonter par intervalles. De ce fleuve, ils ne possédaient pas même l’embouchure, si voisine quelle fût de la ville qu’ils allaient bâtir pour en faire la métropole du monde.
- De beaucoup supérieurs à ces humbles commencements, les Anglo-Normands du xvme siècle, quand ils envahirent l’Hindoustan, à l’époque où Chatham gouvernait, où Clive combattait, avaient pour centre d’action leur archipel européen, d’où trois peuples, réunis autour d’un seul trône, se faisaient déjà depuis cent cinquante ans redouter sur les mers les plus lointaines.
- Il est un point de vue plus important et plus profitable qu’une vaine discussion de mérites respectifs et de vanités mises en parallèle. Entre ces deux empires si divers, le plus ancien, pour conduire ses légions du centre de ses
- 1 Pour habiter pleinement cinq de ces collines, il avait fallu cinq règnes et deux siècles; même, au bout de ce temps, le domaine rural de Rome ne couvrait pas plus d’espace que les terrains compris entre les maisons de 1 ancien Paris et la moderne enceinte des fortifications continues.
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- États à la circonférence, qu’il appelait magnifiquement la limite, l’orbe des terresavait fait tracer et construire, comme autant de rayons d’un si vaste cercle, des routes militaires si solides qu’en aucune de leurs parties la faux du temps, agissant seule, même au bout de vingt siècles, n’a pu les faire disparaître. De tels chemins, utiles à coup sûr aux populations, étaient avant tout des voies stratégiques; et, nulle part, l’ambition du conquérant ne souffrait que ces voies fussent interrompues par des territoires affranchis de sa loi politique.
- En cela très-différent de l’Empire romain, qui cherchait sa force avant tout dans les armées de terre, l’Empire britannique a trouvé la sienne dans les armées de mer. De ses îles métropolitaines il a fait un centre, et, si l’on ose employer ce mot, un centre extérieur d’où partent des rayons invisibles; ces rayons, tracés sur les eaux et déviés au besoin, ne peuvent aboutir à l’orbe de la principale conquête qu’en sillonnant des étendues de cinq à six mille lieues, à travers les Océans des deux hémisphères. Bientôt, il est vrai, dans notre siècle de progrès, la distance à franchir sera réduite à trois mille lieues; mais il n’en faudra pas moins traverser encore et quatre mers et deux détroits. Ce changement sera complet lorsque fart moderne aura parfaitement terminé, dans l’isthme de Suez, le canal de géants construit par les Français : c’est la dernière merveille que l’Égypte aura présentée, et la seule qui soit utile à tout le genre humain.
- Avec ou malgré de telles différences, quel est celui des deux Empires que la prudence et la fortune ont le mieux préparé pour la défense et pour la durée? Double ques-
- 1 Orbis terrarum : expression dont le Pontife chrétien s’est emparé pour donner sa bénédiction universelle à la cité par excellence, et de là jusqu’aux limites extrêmes de la terre : urbi et orbi.
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- tion qui touche à la fois les intérêts du présent et ceux de l’avenir. Afin de répondre, suivons l’ordre de l’histoire, et commençons par la création la plus antique.
- Aussi longtemps qu’exista libre la République romaine, elle obéit à sa destinée, qui fut la perpétuité, nous dirions presque la fatalité des agrandissements par voie de conquête. Vingt fois contre une, le peuple appelait au Consulat les généraux que lui signalait la victoire. Aussitôt qu’expirait cette royauté d’une année, qui comblait leur ambition, ou plutôt, qui la rendait insatiable, ils allaient, sous le titre de proconsuls, administrer, juger et surtout commander les contrées vaincues : c’étaient les Provinces, appelées ainsi parce qu’elles étaient les avant-postes assignés pour les envahissements futurs. Delà, ces hommes de proie étendaient leurs regards sur tous les points accessibles qui pouvaient leur procurer un nouveau triomphe, un nouveau consulat, quelque commandement sans limite, et plus tard, peut-être, la dictature sans terme!
- Jules César s’en saisit après Sylla. Si les meurtriers de cet homme prodigieux, qui prétendaient ressusciter la liberté et qui n’ont su ressusciter que l’anarchie, si ces impatients avaient attendu seulement la durée d’un lustre, pour l’assassiner plus à loisir et peut-être avec une odieuse impunité, lui seul était capable de compléter les frontières de la République et de les rendre invulnérables.
- Au moment même où le dominateur tombait sous les coups d’une aristocratie imprévoyante autant qu’insuffisante, il allait partir pour dompter les Parthes; il voulait, parla victoire, venger le massacre des légions de Crassus, au lieu de négocier lâchement, comme le fit son successeur, pour un rachat d’aigles romaines et la rançon de boucliers tombés à côté des soldats morts. Il tournait déjà ses regards vers l’intérieur de l’Arabie, dans laquelle Alexandre
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- et ses successeurs n’avaient pas osé pénétrer. Naguère, en renouvelant la conquête des Etats de Mithridate, il avait pu, des bords de l’Euxin, écrire au Sénat ces mots célèbres, qui disent tout du conquérant et rien de la conquête : «Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu1.» Quelques jours de plus employés à soumettre l’Ibérie auraient suffi pour donner à Rome, du côté des Scythes et des Gètes, entre la mer Caspienne et les Palus Méotides, un rempart inexpugnable : le Caucase. En revenant par la côte occidentale de l’Euxin vers la rive gauche du Danube, il aurait pris un siècle et demi d’avance sur la gloire de Tra-jan2 et soumis la Dacie entre le Danube et la chaîne des monts Karpathes.
- Du côté du sud, l’Egypte n’avait pas pu résister à César; il avait achevé sur toute la ligne de l’Atlas, entre le littoral et le désert, l’asservissement de l’Afrique. Le premier des Romains, il avait poussé la conquête des Espagnes jusqu’aux points les plus avancés sur la mer Atlantique ; et, dans cette mer, la Magna Britannia avait cédé deux fois à ses armes. Mais, quels qu’aient été les mérites si divers de ces exploits sans exemple, la Gaule avec ses limites de tous les siècles, les Alpes et les Pyrénées, les deux mers et le Rhin, la Gaule n’avait pas cessé d’être sa conquête la plus chèrement achetée, et par là son triomphe le plus illustre.
- Répétons-le, trois ans, quatre ans encore, et, de tous côtés, César aurait laissé la République incomparablement moins vulnérable, pour une longue suite de générations. Par de tels exploits, l’Empire n’aurait pas offert autant de
- 1 Veni, vidi, vici.
- 2 Trajan n’a pas pu rendre à Rome l’ambition même des conquêtes necessaires, et son successeur a misérablement abandonné celles que ce béros avait faites en Asie.
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- prise aux irruptions des Barbares, lorsque ces derniers ayant peuplé l’immensité de leurs forêts et de leurs savanes, comme les Anglo-Saxons des Etats-Unis peuplent les leurs, furent devenus si nombreux, qu’ils envahirent à la fin par leurs masses les empires civilisés qui les touchaient vers deux extrémités de l’Asie, l’une au levant, c’était la Chine ; l’autre au couchant, c’était le colosse romain.
- L’héritier de l’invincible dictateur, peu partisan de la gloire des armes et timoré dans les combats, n’aspira qu’à fermer et, s’il se pouvait, cjaà murer le temple de Janus, pour n’avoir plus à risquer les périls, même ceux des victoires indubitables. Il abandonna d’immenses parties de ses frontières à leur faiblesse naturelle; il posa tout bas, pour règle cachée de sa politique extérieure, ce nouveau principe incompréhensible aux vieux Romains : rendre désormais immobile le dieu Terme. La révélation de cette honte fut faite seulement aux approches de la mort d’Auguste. Par son testament, l’héritier de la fortune et non pas de l’héroïsme de César donne au Sénat cette leçon d’abaissement ou d’envie : Consilium coercendi intra terminos imperii, incertum metu an per invidiam (Tacite, Ann. lib. I, § xi). C’était en attendant que le même dieu Terme, désapprenant ce qui lui restait de sa gloire et démentant les antiques oracles, finît un jour par reculer et par être brisé sous la massue des Barbares.
- En perfectionnant ces traditions de la timidité, Rome apprit à bâtir des murs protecteurs pour s’abriter dans les régions de l’Occident contre les envahisseurs nomades. Ainsi l’empire avili des Chinois s’était abrité contre ceux-ci dans les régions de l’Orient; elle érigea, vis-à-vis de ses ennemis les plus redoutés, de hautes et longues murailles défensives. Mais en Occident, comme' en Orient, ces remparts n’ont de valeur que par l’intrépidité des guerriers
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- chargés de les rendre imprenables ; et, dans les temps de décadence, de pareils obstacles n’ont jamais arrêté les grandes invasions.
- Peu jalouse d’imiter Octave dans sa peur des combats1, l’Angleterre n’a pas eu la timide imprudence de s’endormir sur les côtés faibles de ses possessions extérieures; elle s’est portée hardiment vers les meilleures frontières. Du côté des Tartares Tibétains, elle s’est avancée jusqu’aux neiges éternelles des Himâlayas, qui sont les plus hautes montagnes de la terre; au delà du Brahma-poutra, son ambition s’est emparée du versant occidental de la longue chaîne qui sépare les golfes de Siam et du Bengale. Il y a seulement un quart de siècle, à l’occident du Gange et de la Jumna, elle avait pour limite de ce côté, jusqu’à la mer, l’immense étendue des sables brûlants dont le seul aspect avait fait reculer les Macédoniens. Par une marche en sens contraire, de l’orient vers l’occident, elle a franchi ce désert qu’avaient déjà traversées Mongols; elle a soumis le grand pays des Cinq-Rivières, où florissaient, il y a vingt-deux siècles, les royaumes de Taxile et de Porus. Dans une étendue de trois cents lieues, elle a conquis les deux rives de fin dus., qu’on peut appeler le Rhin de l’Asie britannique : car au delà de ce fleuve habitent des voisins avides, remuants, belliqueux et barbares, comme l’étaient autrefois les Germains; Peschawer, la Cologne indo-européenne, ^élève ses fortifications en avant du fleuve défensif; enfin, par delà le delta de ce même fleuve, une seconde Cologne, et celle-ci maritime, Karrachie, pareille à Tyr, s’avance au
- 1 Voici comment Montesquieu ( Grandeur et décadence des Romains, chapitre xm ) jugeait Auguste : «Je crois qu’Octave est le seul, de tous les capitaines romains, qui ait gagné l’affection des soldats en leur donnant sans cesse des marques d’une lâcheté naturelle. »
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- milieu des eaux; elle selève en avant du golfe Persique et le commande.
- En dirigeant nos regards vers le sud, nous trouvons une autre frontière pour laquelle les Anglais ne sauraient concevoir d’alarmes du côté de l’orient ni du midi : c’est la frontière océanique, dessinée par trois côtes immenses, la première qui fait face à l’Arabie, la seconde et la troisième qui limitent un golfe si vaste, qu’on pourrait l’appeler la mer da Bengale. De ces deux dernières, dont chacune a près de six cents lieues d’étendue, l’une prend naissance à huit degrés de l’équateur; l’autre s’étend jusqu’à l’équateur même, à l’endroit où commencent les îles de la Sonde et tout un monde nouveau : l’Océanie.
- Dans les plus beaux temps qui suivirent la chute de Carthage, et quand Rome ne trouvait plus d’ennemis capables de lui résister parmi les puissants de la terre, il avait fallu toute la force des vainqueurs et le prestige de Pompée pour triompher des pirates dans une mer intérieure et de grandeur médiocre : c’élait la Méditerranée, que ces aventuriers désolaient par leur audace. Ils avaient capturé Jules César!
- La simple flotte locale des Présidences de l’Inde, en accomplissant son service habituel, a poursuivi les forbans, soit réunis, soit disséminés, sur toutes les côtes qui bordent le Grand Océan oriental; elle les a fait disparaître des trois mers qui contournent l’Arabie. Aujourd’hui que cette flotte a-subi le sort de la Compagnie mercantile et que sa partie combattante est aussi supprimée, le pavillon national du Royaume-Uni l’a remplacée pour assurer la paix de toutes ces mers; mais voulons-nous savoir comment? J’ai sous les yeux le JSavy List, la liste navale britannique : elle fait corwaaîtrè la nature, la force et la destination des nombreux navires de guerre anglais
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- ou disséminés dans les deux mondes ou tenus en réserve dans les ports de la mère patrie ; j’y trouve seulement, pour garder toutes les mers de l’ïnde, quatre vaisseaux ou frégates et quelques petits bâtiments. Il suffit que l’Asie songe à l’apparition possible de leurs pavillons pour que tout reste dans l’ordre et dans le respect, sur trois mille lieues de rivages et sur les mers circonvoisines. Non-seulement l’amiral, mais les commodores, et jusqu’aux simples capitaines de ces vaisseaux si redoutés, sont appelés avec terreur les Radjahs1, les Rois de la mer; chacun d’eux, du haut de son bord, exerce sa part de cette royauté neptunienne.
- Si des événements qu’on peut à peine supposer faisaient planer sur les rivages de l’Inde le soupçon qu’ils courent un danger problable, des deux cents bâtiments de guerre en ce moment disséminés avec intelligence sur les côtes d’Afrique et surtout d’Amérique, une imposante armée navale, extraite et groupée sans retard, prendrait sa course vers des parages aujourd’hui profondément tranquilles. Quel que put être l’obstacle des tempêtes et des vents, la voile et la vapeur combinées conduiraient cette force avec une vitesse, aa minimum, de cent lieues par vingt-quatre heufes : c’est la vélocité qui permettrait de parcourir en vingt-cinq jours un quart du plus grand cercle de la terre et d’accomplir dans cent jours au plus un voyage équivalent au tour du monde.
- ïnjluence du climat sur les destins de l'Empû'e indo-britannique.
- Si nous voulons faire apprécier d’un seul regard la différence excessive dans la marche des conquérants les plus fameux pour passer de leur terre natale à la limite
- 1 Mot sanscrit d’où les peuples de l’Italie antique ont tiré leur pluriel reges, que de nos jours les Toscans prononcent en disant redges.
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- de leur empire, en avançant vers le midi, il nous suffira de présenter les indications qui suivent :
- DIFFÉRENCE DE LATITUDE , DU CENTRE DES PAYS CONQUERANTS À LA LIMITE MÉRIDIONALE DES EMPIRES CONQUIS : l866.
- INDICATION DES EMPIRES. LATITUDE. DISTANCES méiudïennes.
- Empire d’Alexandre : du centre de la Grèce et de la Ma- Degrés. Lieues.
- céJoine à l’extrcme limite méridionale de l’Empire.. 15 47' 438 .
- Empire romain : de Rome à Syène 17 50' 495
- Empire monyol : de Samarcande au cap Comorin Empire indo-britannique : du centre des trois Royaumes 31 30 875
- au cap Comorin 40° 1,250
- Ce simple tableau manifeste un fait capital, qui pourra frapper les esprits les moins observateurs. Des quatre grandes conquêtes que nous venons de rapprocher, et qui se sont opérées en avançant toujours vers des contrées méridionales, la dernière, accomplie par les Anglais, a nécessité chez les vainqueurs un déplacement du nord au midi sans comparaison le plus considérable : trois fois plus grand que celui des Grecs et des Romains, et de moitié supérieur au déplacement des Mongols partis de Samarcande. Longtemps ces derniers bornèrent leur conquête à la partie septentrionale de l’Inde ; dans ce premier progrès de leurs envahissements, leur translation vers le sud n’était pas le tiers de celle qu’eurent à subir les Anglo-Saxons, fondateurs de Bombay, de Madras et de Calcutta.
- Dans la partie de notre travail qui va suivre immédiatement l’étude des forces de l’Inde, et qui s’étendra de
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- la Sibérie et de la Boukharie jusqu’au cap de Bonne-Espérance, pour embrasser l’Asie occidentale et toute l’Afrique, nous aurons soin de présenter, suivant le même esprit d’investigation, l’examen comparé des déplacements accomplis du nord au midi et d’étudier leurs conséquences, soit physiques, soit morales et politiques, sur les vainqueurs et les vaincus.
- Les Anglo-Saxons n’ont pas impunément dépassé de si loin les conquérants qui les ont devancés dans ce mou-vemént vers le sud. Quelles que soient les saisons, mais surtout en été, la différence de température est énorme entre l’Inde et les Trois Royaumes; par ses îles extrêmes, celui d’entre eux qui s’avance le plus vers le nord approche du cercle polaire1.
- Les effets d’une pareille différence nous sont démontrés par les leçons du passé comme par celles du présent. Ce n’est pas même en arrivant du côté du midi, c’est en traversant la partie septentrionale du bassin de l'Indus, c’est au bord de l’Hyphasis que les soldats européens de Grèce et de Macédoine, effrayés par le désért brûlant qui commence à l’orient de cette rivière, contraignirent Alexandre le Grand, désobéi pour la première fois, à dresser les autels qui marquèrent le terme où s’arrêta malgré lui sa plus lointaine expédition.
- Au même degré de latitude, les Anglais ont reconnu que les Européens ne pourraient pas longtemps, sans succomber, accomplir en plein soleil les rudes travaux de l’agriculture. Il faut s’avancer vers le nord, en remontant les vallées bimâlayennes des Cinq-Rivières, avant d’arriver à des régions assez tempérées pour que Ion puisse y confier aux soldats conquérants la construction
- 1 La plus septentrionale des îles écossaises, Norlh-Shetland, n’est qua dix degrés du cercle polaire boréal.
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- des routes stratégiques, sans craindre dominer leur tempérament et d’abréger leur existence.
- Le même effet qu’on éprouve dans le bassin de l’indus avant d’arriver au 3 ie degré de latitude, cet effet délétère devient de plus en plus funeste lorsqu’on descend au 2 5e, au 20e, au 10e degré, vers la partie la plus méridionale de l’Hindouslan.
- L’atteinte portée au tempérament, à la constitution des Européens se fait sentir par deux effets qu’il importe de distinguer : le premier, rapide et mortel, frappe l’homme aussitôt qu’il affronte sans la moindre précaution les périls du climat; le second, plus tardif, a pour résultat l’affaiblissement graduel de la santé chez les émigrants sortis du Nord, par exemple, chez ceux qui viennent du Royaume-Uni, lorsqu’ils sont appelés à résider dans l’Inde, même en ne compromettant leur santé par aucun labeur excessif. Cet affaiblissement, sans développer avec rapidité des maladies extraordinaires, finit par faire éprouver des langueurs croissantes; symptômes trop certains d’affections morbides, qui tendent à l’état chronique, et qui, trop longtemps négligées, deviennent incurables.
- Aujourd’hui le législateur, obéissant à cette indication delà nature, n’étend plus qu’à dix ans le service exigible dans les fonctions les plus élevées de l’ordre civil. Dès que les personnages éminents qui les exercent ont atteint ce terme, ils reçoivent des pensions si considérables, quelles leur permettent de passer au sein de la métropole la dernière partie de leur carrière et d’y goûter le repos dans la dignité de la plus honorable aisance. On espérait par là qu’ils serviraient sans aucune interruption pendant un temps dont la durée, sagement réduite, était récompensée avec tant de magnificence. Mais aujourd’hui la distance qui sépare l’Inde et la mère patrie est à
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- tel point diminuée par la vapeur lorsque l’on passe par l’Egypte; en même temps, grâce à cette force motrice, la route est devenue si rapide, si certaine et si commode à franchir, qu’une tendance toujours plus grande et plus abusive multiplie au delà des justes bornes les absences temporaires; presque toujours le mauvais état de la santé des hauts fonctionnaires est le prétexte qu’ils allèguent, et quelquefois qu’ils allèguent avec raison.
- La vie des hommes, déjà compromise par l’effet des fortes chaleurs, l’est bien davantage par l’influence de saisons incroyablement pluvieuses, comme le sont celles des moussons; elle l’est aussi par les miasmes qu’émettent de vastes terrains marécageux, redoutables partout. Ces terrains sont mortels dans certaines zones fangeuses, larges de plusieurs lieues, et qui contournent le pied des longues chaînes de montagnes. En certains endroits, comme à Seringapatam et dans quelques parties de l’île de Gey-lan, sans aucune cause apparente, sortent de la terre des effluves invisibles, inexpliquées, qui portent la mort chez la population circonvoisine. Heureusement, au bout d’un certain nombre d’années, elles diminuent et finissent par disparaître, sans qu’on puisse expliquer la disparition de ce fléau avec plus de succès que sa première apparition.
- Mortalité des classes opulentes. — Il faut, chez les Européens, signaler une source de dépérissement et de maladies dans les excès de tous les genres, si faciles à l’opulence, et bien plus dangereux sous la zone torride qu’ils ne le sont lorsqu’on remonte vers les climats temperes. Mais il ne suffit pas toujours qu’on soit modéré sur toutes les jouissances de la vie.
- Dans les grandes cités de l’Inde, chez les hommes qui remplissent des fonctions d’un ordre très-supérieur, le fardeau d’une extrême responsabilité commande la mode-
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- ration sur les plaisirs dont un usage imprudent suffirait pour épuiser l’Européen le plus robuste. Là, ce n’est point assez que les plus riches personnages soient préservés des chaleurs excessives, au sein de spacieux appartements que rafraîchissent la nuit et le jour d’immenses écrans artificiels, les punkhas. La contention persévérante de l’esprit les abat, les énerve et les consume avec plus de rapidité qu’une vie matérielle, en plein air, exigeant des courses répétées: telle est, par exemple, l’activité courageuse, développée et passablement supportée par les Anglais qui président aux cultures ainsi qu’aux exploitations de l’indigotier, du caféyer, de la canne à sucre, etc.
- Depuis l’origine du siècle, quatorze gouverneurs généraux ou vice-rois ont régi l’Empire de l'Inde, et le plus long séjour qu’ils aient fait dans cette contrée n’a guère excédé huit ans. Or, de tous ceux dont les fonctions sont expirées, un seul n’est pas encore descendu dans la tombe : c’est lord Ellenborough. Il leur survit, mais grâce à quel miracle ! hâtivement congédié par la Compagnie des Indes, parce que cette Compagnie, s’étant elfrayée de ses ardeurs, trop belliqueuses et par conséquent trop dispendieuses, avait refusé d’attendre qu’il restât jusqu’à deux ans en fonction. Ce gouverneur général n’ayant pas eu le temps d’être victime du climat, il doit, par une exception qui ne peut pas trop lui déplaire, la faveur de jouir encore de la vie à son congédiement précipité.
- Les femmes de haute condition, affranchies des fatigues et des soucis, ne sortent guère que deux fois par jour, et cela pour leur plaisir et leur santé : dès l’aurore, à cheval, au moment si passager de la fraîcheur matinale; puis le soir, en voiture découverte, quand le soleil touche à son déclin, pour respirer, auprès d’un beau fleuve ou
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- sur le bord de la mer, un air moins embrasé qu’au milieu de la journée. Malgré de tels soins, ces délicates beautés ne peuvent guère échapper aux effets désastreux du séjour de l'Inde. Bientôt leur fraîcheur disparaît; une pâleur jaunâtre remplace les roses et les lis de la carnation euro-péenné, éclatante surtout en Angleterre; par degrés leurs poumons souffrent, leurs entrailles sont atteintes, leur foie ne remplit qu’avec parcimonie ses fonctions accoutumées. Il faut partir; et le retour en Europe, s’il est longtemps retardé, ne suffit plus pour les rendre à la santé ni pour les préserver d’une lin prématurée.
- Quoique les femmes des gouverneurs généraux soient, en général, plus jeunes que leurs maris et favorisées par tout ce qui peut procurer des plaisirs sans aucun nuage, elles n’échappent point à la loi d’une décadence anticipée, et ne sont pas beaucoup moins promptes à succomber que ces maîtres de la terre. Quelques-unes, malgré la faveur de l’âge, les précèdent au tombeau; quelques autres, même avant leur retour en Angleterre, avaient cessé d’exister. Ainsi passa, comme une fleur dont la charrue a coupé les tendres racines, la belle, la gracieuse et bienfaisante lady Ganning, celle qui la première fut admise à porter le nom, si chèrement payé, de Vice-Reine !
- Les prélats de l’Eglise anglicane, très-peu fatigués par les travaux que leur quiétude accomplit adagio, payent néanmoins leur tribut à la résidence de l’Inde. Depuis l’année 181 4, sur sept lords ecclésiastiques donnés à la capitale de cet empire, lords qui sont nommés à vie, six ont déjà terminé leur carrière. C’est un peu plus d’existence que le séjour temporaire assigné par une règle de haute administration aux gouverneurs généraux.
- Au Madura, les missionnaires français, bravant tout, jusqu’au choléra près des mourants, ont eu la gloire de
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- vivre seulement six ans et deux mois; cette courte durée est établie d’après la table de leurs décès pendant vingt-quatre ans de climat affronté. Dans leurs vingt-quatre ans de combats d’une autre nature, entre 1792 et 1815, les soldats de la République et de l’Empire, héroïques à coup sûr, ne périssaient guère plus rapidement.
- Mortalité des classes ordinaires. — Une étude spéciale et récente a fait connaître la mortalité comparée des Européens et des indigènes, au milieu des rangs, soit ordinaires, soit inférieurs, de la société.
- Nous allons citer le grand hôpital de Calcutta, ville qui touche presque à la zone tempérée, puisqu’elle en est éloignée seulement d’un degré de latitude; sa position suffit néanmoins pour produire les effets redoutables que nous avons à signaler.
- Dans cet hôpital, on a suivi très-attentivement l’effet comparé des maladies sur les Indiens et sur les Européens. Ce parallèle a démontré qu’en général, pour les mêmes genres de souffrance, la proportion des décès au nombre des personnes admises et traitées est beaucoup plus grande à l’égard des Européens qu’à l’égard des Asiatiques. Cette vérité ressort tristement du tableau qui suit :
- B,ésultats observés dans le plus grand hôpital du Bengale.
- POUR MILLE ADMISSIONS 1 :
- r. , ,( il meurt 70 Européens;
- Dans les cas medicaux. . . 1 J ...
- ( il ne meurt que 28 Asiatiques,
- r. , , . . (il meurt 286 Européens;
- Dans les cas chirurgicaux. { 1 .
- ( il ne meurt que qo Asiatiques.
- 1 II faut en excepter seulement les rhumatismes, maladie qui n’est guère à redouter pour les Européens sous la zone torride.
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- Par conséquent, sous ce climat de l’Hindoustan, si redoutable aux habitants des zones septentrionales, non-seulement, par degrés, les forces diminuent et les tempéraments sont altérés, mais avant d’arriver à l’extrême limite des maladies incurables, à la complète atonie et finalement à la mort, si l’on a recours à l’hôpital, les mêmes affections que l’on traite par la médecine et les mêmes accidents qui commandent les opérations de la chirurgie sont, dans le rapport de trois à un, plus mortels pour les Européens que pour les indigènes !
- Voilà, certainement, l’un des faits généraux les plus considérables parmi ceux qui méritent de fixer l’attention des hommes de l’art et de la science.
- Mort prématurée de ïenfance. — Le climat affecte, suivant la proportion la plus grave, les enfants des Européens qui naissent dans l’Inde. Sur cinq naissances, on admet que quatre enfants meurent avant d’avoir atteint leur cinquième année... J’hésite à croire possible une destruction pareille; mais on pourrait la supposer moins énorme, sans quelle cessât d’être encore effrayante.
- Dégénération graduelle et ses conséquences — Les enfants de race européenne échappés en si petit nombre à la mort prématurée, s’ils parviennent à la puberté, sont déjà plus faibles d’organisation physique et morale que s’ils étaient nés et qu’on les eût élevés dans la mère patrie. Lorsqu’ils se marient entre eux, ils produisent une génération plus débile encore; et lorsqu’ils se marient avec •des indigènes, ce mélange donne le jour à des métis de métis encore moins robustes au physique et moins puissants au moral.
- Est-ce à cet affaiblissement, est-ce à l’orgueil irrité contre des mésalliances à ce point regrettables dans leiu effet, qu’il faut attribuer un injuste et détestable préjuge?
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- L’infortuné métis, l’Eurasien \ quoiqu’en général supérieur à l’Indien, est traité comme le rejeton de la race dominatrice, honteusement dégradée. Ni dans l’Inde, ni dans la mère patrie, il n’est admis au sein des sociétés d’élite, ainsi que doit l’être en tous lieux un vrai gentleman anglo-normand ou saxon. Cette expulsion subsiste, quelles que soient ses facultés intellectuelles, la sagesse de sa conduite, et, ce qui doit plus étonner, elle pèse sur lui, même aux bords de la Tamise ou de la Mersey, quelle que soit la grandeur de son opulence; cependant il n’est ni l’enfant d’une mère esclave ni le représentant d’une race barbare ou sauvage. Qui donc pourrait expliquer, et surtout excuser, ce délire d’un insupportable et faux orgueil ?
- On est justement frappé lorsqu’on voit quelle politique différente est commandée par la diversité des conditions auxquelles la nature a soumis la propagation des races conquérantes. Alexandre, plein de certitude, établissait tout son espoir sur la fusion des Européens méridionaux avec les Perses habitant les bords du Tigre, de l’Euphrate et de l’Oxus. En conséquence, il a porté dans l’Asie un tout autre esprit que celui dont les Anglais ont subi la nécessité dans l’Inde. Un moment il a révolté l’orgueil de ses Macédoniens et des Grecs, dont il paraissait oublier les mœurs, en honorant trop, suivant eux, les peuples avec lesquels il osait entreprendre de les assimiler. Il voulait que la partie européenne de son armée s’unît tout entière par le mariage avec des femmes asiatiques, et, lors de son retour à Babylone, il a fait célébrer les noces de dix mille des soldats auxquels il devait ses conquêtes avec des filles de la Perse. Il aspirait à faire oublier toute pensée d’un retour des vainqueurs vers l’Hellespont et ne songeait
- 1 C’est un mot composé, barbare, imparfaitement tiré des deux noms* d’Européen et d’Asiatique.
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- plus qu’à perpétuer, même au delà du golfe Persique, la race victorieuse, identifiée par degrés avec les indigènes.
- On peut voir dans un des plus beaux et des plus profonds chapitres1 de VEsprit des Lois le prodigieux succès d’un semblable système, praticable aux bords de l’Euphrate; mais Alexandre n’aurait pas pu le réaliser s’il avait voulu s’établir dans l’Inde. Nous avons fait voir au lecteur pourquoi les Anglais le pouvaient moins encore.
- On regarde comme un fait démontré déjà par deux siècles et demi d’expérience, aux bords du Gange et de l’Indus, que la propagation sans mélange parmi la race britannique atteint très-rarement, et ne dépasse jamais ou presque jamais, la troisième génération.
- Les Anglais, les Ecossais, les Irlandais, pullulent d’une manière presque miraculeuse dans la partie septentrionale des États-Unis, dans la Nouvelle-Bretagne et dans l’Australie, régions tempérées de deux hémisphères extrêmement différentes, parce que dans ces contrées le climat est sensiblement comparable à celui de la mère patrie. Mais, dans l’Inde, ces peuples septentrionaux Sont condamnés par la nature à ne conserver qu’un très-petit nombre d’enfants; ils semblent ne pouvoir que pendant très-peu de générations propager leur race, ainsi désac-climatée sous un ciel brûlant, avec des moussons énervantes et sur un sol aqueux. Us sont privés en cela d’un plus favorable destin qu’ont éprouvé les races tartares, persanes, arabes et même hébraïques, venues de contrées dont la température et le climat n’offraient pas une si grande différence avec ceux du pays conquis. Quant à l’alliance de l’armée entière avec des femmes asiatiques, les Anglais pas plus que leur gouvernement ne l’auraient acceptée,
- 1 Livre X, chap. i, Dm droit de conquête; chap. xiv, Alexandre.
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- en s’ôtant ainsi tout espoir de retour, et transportant à jamais dans THindoustan le centre de leur empire.
- Influence du climat sur la forme du gouvernement. — Des différences naturelles que nous venons d’expliquer est résulté, comme une conséquence nécessaire, le genre de gouvernement imaginé pour régir et dominer l’Inde avec un très-petit nombre d’administrateurs civils et militaires, et pour ajouter aux progrès de son agriculture, au perfectionnement de ses arts, avec très-peu de planteurs et de commerçants européens. Ce nombre a rarement dépassé la centième et guelguefois est descendu jusguà la millième partie du peuple indigène. Un semblable gouvernement, une si faible partie du peuple victorieux mise en présence des peuples vaincus, qui restent toujours distincts, un tel ordre de choses ne peut être maintenu que par une incontestable supériorité de courage et de caractère, par des connaissances plus puissantes et plus étendues dans les arts de la paix et surtout dans ceux de la guerre : dons supérieurs, indispensables à l’imperceptible minorité cpii constitue le peuple dominateur.
- Les Anglais ont déjà fait des efforts merveilleux pour lutter contre la nature, afin de rendre moins pernicieux le climat de l’Inde, soit en faveur de l’armée, soit en faveur des fonctionnaires et des simples citoyens.
- Les entreprises ayant cet objet d’utilité générale, et qu’il faut citer avec de justes éloges, ne datent pourtant que d’un petit nombre d’années; nous sommes heureux d’ajouter quelles ont donné déjà des résultats d’une importance réelle. Cependant, il est impossible de changer la nature des choses; malgré tous les encouragements, malgré tous les soulagements inspirés par l’humanité la plus ingénieuse, le nombre des Anglais qui consentiront à résider toujours dans l’Inde, quelques avantages de for-
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- tune et d’ambition qu’ils y trouvent, ce nombre ne cessera pas d’être fort limité. Le plus souvent, leur séjour sera temporaire. Leurs enfants, même élevés au sein des montagnes, dans les beaux et touchants asiles Lawrence, dont nous avons donné la description, sont obligés d’y chercher un climat moins meurlrier à 800, à 900, à 1,000 mètres au-dessus du niveau des mers. Les survivants, dont le nombre sera toujours très-petit, produiront avec difficulté des générations qui ne perdent rien au physique et rien au moral, même en admettant quelles se puissent longtemps succéder sans aucun mélange asiatique.
- L’histoire du genre humain n’a pas encore présenté pareil exemple : une nation occupant sur la terre aussi peu d’espace que le peuple britannique en ses îles européennes, conquérant un immense pays, que bientôt rempliront 200 millions d’indigènes accrus par tous les bienfaits de la paix; cette nation conservant et vivifiant un si grand empire avec des soldats, des magistrats et des colons chez qui le principe de la vie et de la reproduction est atteint sous toutes les formes , principe affaibli et profondément altéré par leur séjour dans les dix-neuf vingtièmes des parties les plus habitables du pays conquis; néanmoins, ce pays immense est puissamment gardé par un seul vainqueur armé pour tenir en respect deux mille vaincus, qui lui resteront toujours étrangers par le sang et par trois mille ans de souvenirs.
- Armée britannique étudiée dans ses rapports avec la population de l’Inde.
- Afin de faire comprendre quel phénomène est offert par le système adopté pour la défense de l’Inde, rapprochons seulement les chiffres suivants :
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- Nombre comparé des défenseurs par million d’habitants, chez plusieurs nations.
- Dans les trois royaumes britanniques1.. 8,000 En Autriche, en France, en Italie2.. . . i5,ooo
- En Prusse............................... 37,000
- Dans l’Inde anglaise, Européens et natifs 1,4oo
- Nous ferons apprécier l’importance de pareils chiffres, en nous permettant cette simple réflexion : s’ils avaient été rapprochés et médités par un grand nombre d’esprits dignes d’en comprendre la portée, ils auraient fait voir quels immenses efforts les nations auraient dû faire pour empêcher le désastre de l’empire danubien et rendre impossible le déclassement de l’Europe ébranlée. Peut-être l’examen des mêmes nombres aurait-il prévenu l’enthousiasme irréfléchi de quelques politiques d’Angleterre, à la pensée qu’un autre grand empire, trop ami peut-être envers ceux qui semblent ne pas l’être assez envers lui, s’il oubliait sa destinée, pourrait descendre d’un degré dans l’échelle comparative des nations de l’Occident. Revenons à l’Orient.
- A la vue du dernier chiffre qu’offre le tableau qui nous occupe, on serait tenté de croire à l’extrême insuffisance des forces que les Anglais entretiennent dans l’Inde, au milieu de nations complètement étrangères et si loin de la métropole : on commettrait une grave erreur. La proportion que nous reproduisons ici, quatorze cents défenseurs par million d’habitants, fut établie peu de temps après l’expérience décisive d’une victoire obtenue sur la rébellion la plus dangereuse qu’on pût jamais appréhender,
- 1 En y comprenant les volontaires, sorte dç landwehr spontanée.
- 2 Ici le nombre est fort approximatif, et n’offre qu’une moyenne, entre les trois États.
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- et qu’on a fini par réprimer quoique la force européenne eût été surprise dans un état déplorable d’incomplet.
- Si l'on admettait qu’un nombre très-réduit de défenseurs produit, en définitive, une extrême économie, et si l’on supposait que les grandes inégalités dans la proportion des forces comparées sont l’expression nécessaire d’une même inégalité dans les dépenses, une autre erreur, et très-forte, serait commise. Entre tous les Etats civilisés, proportion gardée avec la valeur de l’argent chez les nations mises en parallèle, c’est l’armée de la Prusse, menaçante pour l’Occident, qui coûte le moins, et c’est l’armée de l’Inde, rassurante pour l’Orient, qui coûte le plus.
- Aux bords du Gange, dès le commencement du siècle, les dépenses militaires surpassaient déjà l’ensemble des dépenses consacrées à servir l’intérêt des dettes contractées, à défrayer le gouvernement général et présidentiel, à satisfaire aux services civils ainsi qu’aux travaux publics de toute nature. Même aujourd’hui qu’une administration très-économe a cru pouvoir abaisser considérablement le chiffre de l’armée pour arriver à la proportion d’un effectif militaire tel que nous l’avons indiqué, voici les chiffres qu’un budget en équilibre nous présente :
- Balance des dépenses militaires et civiles : Exercice 1863-186Ù.
- Revenu net applicable aux dépenses.. .. 916,571,675e Armée régulière et police organisée.. . . 446,950,575 Ensemble des autres services....... 44g, 121,100
- Comme 011 le voit, les services de défense et de surveillance exigent encore un sacrifice équivalent aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes 'de toutes les autres dépenses, celles qui sont la vie de chaque jour et la prospérité d’un Etat.
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- Le fait le plus remarquable, c’est que, des quatorze cents hommes tenus sur pied pour contenir en tout temps et défendre au besoin un million de sujets conquis, les deux tiers sont Asiatiques et très-modérément payés; mais les Européens qui composent l’autre tiers sont traités avec magnificence. Ce n’est pas seulement leur solde plus forte et leurs rations plus coûteuses, leurs vêtements plus somptueux et leur casernement meilleur qu’il faut faire entrer en ligne de compte ; d’autres charges consistent d’abord dans les dépenses du recrutement en Europe, puis dans les frais d’instruction et de transport qu’exigent les militaires pour être envoyés dans l’Inde. Joignez-y les dépenses de retour.
- Même aujourd’hui que les frais de voyage ne sont plus, à beaucoup près, aussi considérables qu’autrefois en ce qui concerne le passage très-raccourci, très-facilité, des officiers et de la troupe, il faut que le trésor de l’Inde, sur ce seul article, solde à l’Angleterre près de huit millions de francs dans une année de complète paix. Faisons remarquer que les transports de toute nature opérés à l’intérieur des Présidences sont beaucoup plus onéreux.
- Si l’on veut avoir le total de toutes les non-valeurs et des frais complémentaires, il faut compter bien d’autres dépenses : celles des fortifications et celles de l’artillerie, celles des grands équipages militaires, celles des hôpitaux, des hospices et des refuges sanitaires : dépenses qui toutes sont énormes en Asie.
- Des moyens récents employés pour améliorer le sort de l'armée européenne dans la Présidence du Bengale.
- Un des moyens les plus honorables et les plus efficaces qu’on puisse adopter dans un but d’économie, c’est d’amé-
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- INTRODUCTION.
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- îiorer l’existence et par suite la santé des sous-officiers et des soldats. Nous pouvons, à cet égard, présenter des résultats officiels; nous les avons puisés dans un rapport plein d’intérêt publié parmi les documents parlementaires : il est relatif à la plus importante des trois Présidences, à celle de Calcutta, qui seule possède plus de la moitié de l’armée indo-britannique. '
- Imperfection de l'ancien casernement. —Rien n’était comparable à l’imperfection de l’ancien système adopté pour le casernement des militaires européens. Dans l’origine, la pénurie des finances, maladie chronique de l’Inde, obligeait d’épargner beaucoup les fortes dépenses de construction. Afin d’économiser sur les murs extérieurs et les divisions intérieures, on avait bâti des casernes colossales, où les soldats étaient entassés dans leurs dortoirs à ce point, difficile à croire, qu’une même salle renfermait les lits de plus du quart d’un régiment. Quoique ces corps de l’armée anglaise n’aient pas, à beaucoup près, la force des nôtres, et qu’ils ne représentent pas même un effectif égal à deux de nos bataillons, une pareille agglomération , sous un ciel de feu, n’en était pas moins effrayante. Lorsqu’on fermait les portes et les fenêtres, les soldats étouffaient; et lorsqu’on ne les fermait pas, comme elles étaient directement opposées les unes aux autres, il en résultait, à certains moments, les courants d’air les plus funestes.
- Les lits étaient trop rapprochés : on en comptait jusqu’à quatre et cinq rangées par entre-deux des portes ou des fenêtres qui se faisaient face. Gela nuisait beaucoup à la ventilation pour les lits intermédiaires et favorisait la stagnation d’un air vicié que l’excès de la chaleur rendait promptement méphitique.
- Gomme en général les casernes ainsi que les hôpitaux
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- ne possédaient pas de fenêtres vitrées, les ouvertures étaient closes par des volets en plein bois. On peut s’imaginer, lorsqu’on les fermait, quelle obscurité devait s’ensuivre, même en plein jour, soit dans les salles habitées par les soldats valides, soit dans les salles de malades. Cependant, pour expliquer cet usage, il est juste de faire observer qu’au Bengale, quand régnent les chaleurs excessives, l’exclusion d’une vive lumière est essentielle, si l’on ne veut pas que le soldat soit trop accablé par l’élévation de la température. On conçoit aussi toute la tristesse des journées d’été, de printemps même et d’automne, passées dans une obscurité qu’on ne pourrait comparer qu’à ces ténèbres visibles que Virgile présente à notre imagination lorsqu’il nous introduit dans les profondeurs de son Tartare, et Milton dans celles de son Enfer.
- Tel était encore l’état déplorable des choses à la fin de 1858, au moment où les troupes européennes revenaient habiter des cantonnements disposés ayec une si grande imperfection, après avoir éprouvé les fatigues accablantes des campements, des marches, des combats, et lorsque les militaires, en si grand nombre blessés ou malades, se trouvaient entassés dans les hôpitaux.
- Perfectionnements introduits. — A dater de cette époque, le Gouvernement, pénétré de reconnaissance pour les sauveurs de l’Empire indo-britannique, résolut en leur faveur de s’imposer les sacrifices les plus onéreux. Il voulut tout faire pour ajouter à leur bien-être, ainsi qu’aux soins conservateurs de leur existence.
- Quelques années auparavant, un premier exemple de cet ordre de bienfaits avait été présenté par le général sir Robert Napier, le compagnon d’armes, l’ami, le mandataire du duc de Wellington; et l’on admirait les soins qu’il avait pris pour établir et disposer les hôpitaux miïi-
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- taires sur les bords de l’Indus. Mais l’orgueil insensé de ce lord Dalhousie, qui, sans le prévoir, préparait tout pour embraser la rébellion la plus formidable, ne permit pas au magnanime sir Charles Napier de conduire au dernier terme sa généreuse entreprise.
- Dix ans plus tard, dans la grande vallée du Gange, où sont échelonnées des troupes incomparablement plus considérables que dans le bassin de l’Indus, après la répression des Cipayes révoltés, c’est le bienfaisant sir Hugh Rose, un nouveau commandant en chef de toutes les forces de l’Inde, qui prend l’initiative pour accomplir les nombreux perfectionnements que nous allons faire connaître. Ne craignons pas de présenter certains détails que les dédaigneux qualifieront peut-être de vulgaires. Si l’on réfléchit à la noblesse du motif, à la grandeur des résultats, on trouvera qu’un nouvel et puissant intérêt ressort des faits touchants que nous voulons énumérer.
- Transformation des casernes du Bengale. — Nous avons expliqué déjà d’après quel système imparfait on donnait une étendue malsaine et démesurée aux salles où dormaient, accumulés impitoyablement, les infortunés soldats. Voilà l’inconvénient capital auquel on s’est proposé de porter un complet correctif.
- Dans chaque nouveau corps de bâtiment qu’on a construit ou restauré, au lieu d’enfermer dans une même salle le quart d'un régiment, on a décidé que chaque pièce contiendra seulement les lits d'une demi-compagnie, c’est-à-dire de quarante hommes pour l’infanterie, quarante-quatre pour l’artillerie et soixante pour la cavalerie.
- Dans les dortoirs ainsi réduits, on a voulu que l’espace entre les lits de chaque rangée fût beaucoup élargi, et que la hauteur de chaque salle, rendue comparable à celle
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- d’un salon vaste et confortable, ne fût pas moindre de six mètres. On a décidé que la quantité d’air offerte à la respiration des soldats serait portée jusqu’à 53 A mètres cubes d’air; certainement, cette quantité ne laisse rien à désirer, sous quelque climat que ce puisse être.
- Sur les montagnes, où l’air est plus vif et moins brûlant que dans les plaines inférieures, on se contente d’accorder par homme 38 mètres cubes d’air à respirer : quantité que l’expérience a démontrée comme amplement suffisante.
- On a donné deux étages aux casernes. L’étage supérieur est réservé pour les dortoirs, si confortables, dont nous venons d’indiquer les proportions. Le rez-de-chaussée contient les salles habitées pendant le jour, celles qui sont destinées à des récréations, au cabinet de lecture pour les sous-officiers et les soldats, à l’emmagasinage des effets militaires, etc.
- Les deux longs côtés de chaque étage sont décorés, en guise de portiques, par une légère et gracieuse vérandah : galerie ouverte dont la largeur a près de quatre mètres. Quand l’astre du jour s’élève et que la chaleur devient accablante, le plancher supérieur de la vérandah la plus basse, ainsi que le toit qui couvre la plus haute, a assez de saillie pour intercepter les rayons brûlants d’un soleil tropical; en même temps, on permet l’entrée d’une lu-, juière diffuse, inoffensive et presque dépourvue de chaleur additionnelle. Si modéré que soit ce demi-jour, sa douce clarté suffit pour dissiper la tristesse désolante jadis éprouvée dans les salles que rendaient complètement obscures des portes opaques et des volets sans vitraux.
- Usage économique el bienfaisant du fer. — A l’exemple de l’Angleterre et vu la cherté des bois, qui s’accroît toujours dans l’Inde, on a fini par construire en fer la
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- toiture des casernes, la charpente des vérandahs, et, chose encore plus importante, les couchettes des soldats. Cette dernière amélioration pouvait seule faire disparaître une vermine infiniment plus incommode et plus dévorante avec le climat de l’Hindoustan qu’avec celui de nos pays tempérés.
- Logement spécial des militaires mariés. — On a préparé des logements distincts, à deux compartiments, pour chaque ménage de militaires mariés et pour leurs enfants. On aurait voulu que tout régiment possédât un pavillon particulier et d’une architecture spéciale en faveur des familles de l’armée; il paraît que l’on a reculé devant la dépense additionnelle qu’il aurait fallu faire pour accomplir un pareil système. J’en éprouve un vif regret.
- Les cantines, indispensables au service de la troupe, ont été placées dans un endroit isolé, mais susceptible de surveillance efficace, afin quelles ne deviennent pas pour les soldats une source d’abus, d’excès et de démoralisation.
- Les servitudes nécessaires à la préparation des aliments sont réunies sous des abris séparés des corps de logis, comme la propreté l’exige; puis, dans un endroit plus reculé, on a caché les lieux réservés pour toute espèce de déjections. Ces dispositions sont combinées afin d’empêcher qu’aucune émanation malsaine, ou seulement nauséabonde, puisse arriver jusqu’aux logements de la troupe.
- Libéralité dans la fourniture des eaux. — Le Gouvernement n’a pas reculé devant un système très-dispendieux, mais éminemment salubre. Dans toutes les places fortes et dans tous les cantonnements, il a voulu procurer aux garnisons une extrême abondance d’eau pour l’alimentation, pour les soins de propreté, et même pour le luxe des bains : ce superflu, chose si nécessaire1 non-seulement
- 1 Le superflu, chose fort nécessaire : Le mondain.
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- à l’homme du monde, mais au simple soldat, sous le climat brûlant de l’Inde. Chaque caserne doit être pourvue d’une piscine à la fois spacieuse et profonde; on veut que les militaires puissent non-seulement s’y plonger tout entiers, mais y nager avec aisance.
- Comme un exemple de la libéralité qu’on apporte à la fourniture des eaux accordées pour la vie et le confort des soldats, nous citerons au premier rang la citadelle la plus importante, et, si l’on peut parler ainsi, la clef militaire de l’Inde : c’est le fort William, qui suffit seul à protéger Calcutta. Là, pour chaque militaire, la munificence de l’Etat alloue 90 litres d’eau potable par jour, et cette munificence est calculée pour une garnison qui peut s’élever à cinq mille défenseurs. C’est par conséquent une fourniture quotidienne de 45o,ooo litres d’eau, qui sont tirés d’un niveau très-bas, et qui doivent être élevés jusqu’aux parties les plus hautes des différents édifices militaires de la formidable citadelle.
- Indépendamment de cette première et généreuse allocation, il faut compter 675,000 litres supplémentaires amenés à ciel ouvert dans la forteresse au moyen d’un aqueduc dirigé le long des grandes voies publiques; cet aqueduc part de réservoirs extérieurs habilement préparés et qui sont remplis au temps des moussons.
- Alimentation de la troupe. — On ne s’est pas moins occupé de l’alimentation que du logement et des eaux. On a fait disparaître un fâcheux excès de nourriture animale, en accroissant la nourriture végétale. Dans un même esprit, à partir de 186à , le commandant général sir Hugh Rose, le bienfaiteur des soldats, obtint qu’en réduisant de moitié la ration des spiritueux, la partie supprimée serait remplacée par une abondante ration de la drèche excellente envoyée d’Angleterre; et cette drèche peut
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- donner avec promptitude une bière aussi nourrissante, aussi rafraîchissante quelle est favorable à la santé.
- Voici comment une dépense, à ce degré salutaire, figure dans le budget de 1864-65, préparé par l'éminent ami des peuples de l’Inde, sir Charles Treveîyan, quand
- il était ministre des finances à Calcutta :
- Drèche distribuée à titre de substitution.. 12,381,176' Valeur de feau-de-vie supprimée........ 1,206,925
- Accroissement de dépense en faveur de
- la troupe........................... 11,176,260
- Il est facile de voir quel grand avantage l’armée retire d’une semblable substitution, si convenable au climat, et qui rappelle au soldat les jouissances populaires de sa terre natale. Aucun sacrifice plus intelligent et plus humain ne pouvait être fait par le trésor public de l’Inde.
- Institution des ateliers régimentaires. —On n’a pas songé seulement à suivre les conseils d’une hygiène intelligente, tout en flattant le goût des soldats par une alimentation mieux raisonnée et par des boissons plus salubres. Comme un nouveau moyen de mieux conserver leur santé, rapportons tout ce qu’on a fait pour enseigner aux militaires, parmi les industries qu’ils ignorent, celles qui, dans les heures d’inaction, peuvent prévenir un ennui funeste à leur conduite régulière, et surtout à leur sobriété. Afin d’atteindre un but si désirable, on a conçu le projet d’étendre de plus en plus, et, s’il se peut, de rendre général chez les soldats européens, le travail des arts et métiers. On s’est proposé d’y parvenir sans diminuer le temps indispensable au service régulier ainsi qu’aux exercices de l’armée. D’après cette idée, dans les forteresses et dans les cantonnements des troupes royales,
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- on a voulu joindre aux logements de la troupe des ateliers régimentaires, qui sont vraiment des écoles d’arts et métiers. Ces ateliers offrent d’abord un sérieux apprentissage, qui dure plusieurs années; apprentissage qui sera suivi d’un travail lucratif offert par les états de tisserands, de cordonniers et de selliers, de tailleurs, de tourneurs, de menuisiers, de charpentiers, de maçons, de forgerons, d’armuriers et d’horlogers, de graveurs, d’imprimeurs et de relieurs, de peintres en bâtiments, de vitriers, etc.
- En 1861, ce beau système de travail était introduit par le commandant général des forces de l’Inde, auteur ou promoteur de si nombreux perfectionnements. Dès la troisième année d’essai, l’on voyait en activité des ateliers modèles qui produisaient en douze mois 39/1,675 francs, somme représentant 5oo francs par militaire instruit déjà dans un pareil apprentissage. En poursuivant avec constance un système à ce point rémunérateur, on peut entrevoir les magnifiques résultats auxquels il devra conduire dans un laps de temps qui ne saurait être fort éloigné.
- Enseignement du travail pour les enfants de troupe des deux sexes. — L’enseignement industriel s’étend aux en-fants de l’armée, comme il s’étend à leurs pères. Un atelier distinct est sagement réservé pour les jeunes filles. On apprend à celles-ci non pas les industries du luxe et de l’orgueil, mais la couture et tous les simples travaux, si précieux pour un petit ménage : travaux qui conviennent à leur sexe ainsi qu’à l’humble perspective de leur vie. En les accoutumant à suivre toujours les conseils de la modération et de la sagesse, on désire les préparer au modeste avenir qui les attend; on veut ne pas rendre leur position future insupportable à leurs yeux en leur inspirant des ambitions impossibles à satisfaire sans fouler aux pieds la vertu.
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- Les récréations des militaires. — A côté des moyens préparés, et tels qu’on vient de les décrire, pour faire une large part aux occupations sérieuses et productives, on a placé comme délassements les plaisirs honnêtes, soit de l’esprit, soit du corps : la conversation, la lecture, le jeu de paume, etc. Ces distractions agréables, introduites dans les quartiers, ont produit sans effort des effets excellents. Le soldat n’étant plus poussé par la fainéantise et par l’ennui vers la cantine et vers la taverne, son éloignement de pareils rendez-vous a presque supprimé la consommation qu’il y faisait des liqueurs alcooliques : consommation si funeste à sa santé sous un climat de zone torride. Revenons aux occupations sérieuses.
- Les travaux publics ouverts à la troupe. — Indépendamment du labeur dans les ateliers, on a voulu qu’à l’imitation du bel exemple donné par les Français en Algérie les militaires fussent employés à l’exécution des travaux publics dans les régions élevées, où le travail au grand soleil cesse detre un danger mortel pour les Européens. Le salaire journalier de ces travaux varie depuis 1 fr. i5 cent, pour les simples manouvriers jusqu’à 3 francs pour les ouvriers d’art. Quoiqu’une rétribution si libérale soit de beaucoup supérieure à celle des indigènes, la dépense définitive, afïirme-t-on, n’est guère plus onéreuse; quelquefois même elle offre une économie, grâce à la supériorité que présentent la vigueur, l’application, l’intelligence et l’activité des races du Nord et de l’Occident.
- Travaux de jardinage offerts aux soldats casernés. — C est encore à sir Hugb Rose qu’on doit l’introduction du jardinage dans les cantonnements des troupes européennes; il a commencé cette grande amélioration dès l’année 1861.
- Soit en arrière, soit en avant des corps de caserne, on a réservé de petits espaces pour les petits jardins donnes
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- à chaque régiment; les uns sont destinés aux célibataires et les autres aux militaires mariés.
- Cette première culture ajoute aux rations un supplément de légumes et d’herbages, peu considérable sans doute, mais qui n’est pas à dédaigner, surtout à raison du léger travail récréatif qui suffit pour le produire.
- Indépendamment de ces jardinets, fort rapprochés des logements, on a préparé de plus grands espaces, assignés à des distances convenables, dans les terrains dont le Gouvernement peut disposer; ils sont destinés à des cultures qui, tous frais prélevés, procurent aux régiments un surplus très-précieux. Vu le grand nombre des hommes, comparaison faite avec l’espace total qu’ils ont à féconder, le travail n’exige, surtout dans les temps les plus chauds, que très-peu d’heures chaque jour. L’Etat prend à ses frais l’érection des clôtures; il y joint le défoncement des terrains en friche, qu’il fait accomplir par des indigènes; il paye les outils; il permet qu’on puise dans ses réservoirs l’eau nécessaire à l’arrosage; enfin, il fait présent de la semence qui donnera les fleurs et les fruits.
- Lorsque la récolte est finie, le Commissariat solde aux régiments, d’après un taux raisonnable, les produits d’horticulture susceptibles d’être tenus en conserve pour les besoins de l’armée.
- Fête de l'horticulture militaire. — Afin d’encourager par l’émulation ces utiles et gracieux travaux, chaque année le corps des officiers aime à célébrer, j’oserai dire une fête de famille, où l’on distribue des récompenses aux soldats qui présentent les plus beaux produits de leurs cultures. L’état-major tout entier se fait-un devoir d’honorer un labeur et des réunions dont la nature et les résultats sont si précieux pour le confort, pour la santé, disons plus, pour les bonnes mœurs de l’armée.
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- Tentes perfectionnées. — La tente est le casernement de la troupe en campagne. On n’a pas seulement travaillé pour le soldat sédentaire; on a voulu qu’au milieu des camps il éprouvât un progrès dans sa caserne mobile. Chose d’une valeur inappréciable pour les campements des régions tropicales, les tentes destinées aux soldats de l’Hindoustan sont aujourd’hui beaucoup mieux ventilées quelles ne l’ont jamais été; la Commission d’enquête, dans son rapport, les déclare supérieures à celles de toutes les armées connues.
- Grandeur finale des résultats obtenus par l’administration militaire. —Depuis la lin de la guerre intestine, il y a déjà dix années, grâce aux perfectionnements que nous venons de faire connaître, l’armée royale de l’Inde a vu s’améliorer de plus en plus son bien-être, et par là son efficacité. Non-seulement la santé du soldat est fortifiée, mais la longueur même de sa vie est prolongée en dehors des combats, c’est-à-dire dans les phases de son existence qui, sans lui procurer aucune gloire, n’en sont pas moins en définitive, et de beaucoup, les plus meurtrières.
- On n’a pu voir sans étonnement un calcul déduit des pertes subies par les troupes anglaises dans la seconde année de leur lutte acharnée contre les Cipayes en rébellion. Par l’effet terrible du climat, joint à toutes les misères éprouvées, ces troupes ont perdu VINGT- TROIS FOIS plus des leurs en dehors des combats que par le fer de l’ennemi. Eh bien! c’est du côté des vingt-trois victimes obscurément disparues sans profit pour la force et la renommée de l’Etat, c’est de ce côté que nous venons de voir se porter les soins d’une humanité intelligente.
- Redisons-le : pour arriver à son but, le Gouvernement n’a pas hésité devant les plus larges dépenses, même à l’instant où des idées d’ordre supérieur prescrivaient par-
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- tout d’extrêmes économies; il n’a voulu rien épargner pour suffire à des sacrifices dont le but était à la fois matériel et moral.
- Récapitulons en peu de mots un ensemble admirable de mesures poursuivies et déjà fort avancées. Sans craindre de retarder la mise en équilibre du budget, on a résolu de réaliser un projet aussi important que celui de métamorphoser le casernement d’une armée entière, afin de le rendre à la fois plus spacieux, plus confortable et plus sain. Par un ordre assez récent du vice-roi, sir John Lawrence, on procède à l’examen des lieux choisis pour les cantonnements, dans le dessein d’en substituer de meilleurs à ceux qui sont reconnus comme étant insalubres. Quant au soin personnel des militaires, les boissons et les vivres améliorés, comme nous l’avons expliqué, ont été l’objet des modifications les mieux entendues et les plus généreuses. Dans les forteresses et les cantonnements, on a procuré pour l’alimentation et la propreté des hommes non-seulement le nécessaire, mais le luxe des eaux, ce luxe qui jusque-là n’avait appartenu qu’à l’opulence. Enfin le jardinage, les arts usuels et les métiers ont été mis à contribution pour ajouter par le travail aux moyens d’existence, à ces moyens qui seront si précieux pour l’ancien soldat quand viendra le passage, toujours si désiré, quoique souvent si peu désirable pour lui, de sa joyeuse activité militaire à la triste et quelquefois désespérante oisiveté de l’invalide.
- Plus grands effectifs de l’armée. — Grâce à tant de bienfaits , l’armée, avec un même nombre d’hommes inscrits sur ses cadres, compte chaque année un plus grand effectif autour du drapeau ; elle est délivrée d’une foule de services, disons mieux, de servitudes civiles ou financières qu’imposait auparavant l’impérieuse administration des chiliens.
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- Dans un même esprit, sur beaucoup de points, des détachements sans nécessité gouvernementale, et jadis perdus pour le département de la guerre, sont restitués, une fois pour toutes, à leurs régiments respectifs.
- Les officiers d’élite, auparavant très-dispersés pour être livrés à des missions diplomatiques, administratives ou financières, artistiques ou scientifiques, sont rendus à chaque arme dont ils font partie; ils rejoignent les cantonnements respectifs de leurs régiments. De cette manière, l’incomplet disparaît dans les divers états-majors, qu’on rend à la fois plus nombreux et plus éminents.
- Par l’ensemble de tels moyens, l’armée européenne voit les corps qui la composent agglomérés avec une habile prudence, au lieu d’être disséminés, et pour ainsi dire égrenés, au milieu des populations qui les énervaient. La force de cohésion que cette armée acquiert par ce moyen lui procure toute l’efficacité matérielle et morale que son organisation puisse recevoir.
- Quand on porte ainsi chaque grande unité militaire à tout le complet effectif qui se puisse obtenir, les officiers et les soldats, sans cesse encouragés par le regard des uns sur les autres, élèvent au plus haut degré ce que les Français ont si bien nommé Vesprit de corps. Un tel esprit, qui vit d’honneur et d’héroïsme, précieux partout, est indispensable dans l’Inde, dans cette immense contrée où les représentants armés de la mère patrie semblent perdus au milieu des sujets conquis et qu’il faut compter par centaines de millions. La religion des souvenirs exalte encore cet état moral et guerrier, lorsque chaque régiment lit sur ses drapeaux le nom des combats où son sang a payé sa gloire, depuis l’Égypte, le Portugal et l’Espagne, depuis la Perse, la Chine et le Japon, jusqu à l’Indus, au Gange et à l’Irrawaddi, sans parler des cam-
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- pagnes en Europe. Il ne faut pas moins que l’inspiration de si grands souvenirs pour imposer, par l’intrépidité de chaque millier d’Européens, l’obéissance et le respect à deux millions de sujets, en y joignant près d’un million de vassaux asiatiques. Tel est le rôle héroïque des Anglo-Saxons dans l’Orient.
- Services rendus par le progrès des arts à la force indobritannique. — Le progrès des arts s’est prêté merveilleusement à rendre chaque année plus efficace la puissance militaire d’un petit nombre de soldats européens qu’on a réduits, nous l’avons fait voir, autant que le permettait une prudence hardie.
- Il s’agit, en premier lieu, d’une toute autre économie que celle des combattants. On supprimera désormais, en temps de campagne, ces immenses convois de bêtes de somme et de bêtes de trait, buffles, chevaux, chameaux, éléphants même. On supprimera par conséquent la nuée des conducteurs et des valets nécessaires pour faire traîner ou porter péniblement et lentement, avec toutes les difficultés et les périls du climat et des saisons, les énormes impedimenta d’une armée orientale : obstacles qui réduisaient à cinq lieues, à quatre lieues, et quelquefois à trois lieues par jour, la marche d’un corps d’armée, soit qu’il voulût atteindre ou qu’il voulût éviter l’ennemi. Désormais deviennent inutiles les animaux charroyeurs et leurs cornacs, et les valets qui pourvoient à leur nourriture. Les bagages et les subsistances, les munitions de guerre et tout le matériel d’une campagne sont arrimés et, je dirai presque, sont embarqués sur ce qui constitue vraiment la flotte des transports par terre. Dans les convois des chemins de fer, cette flotte à vapeur navigue sur les rails comme sur un fleuve rigide, en parcourant au minimum six lieues par heure, ou cent cin-
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- quante lieues par vingt-cinq heures : c’est l’espace moyen qu’une armée d’Asie, depuis Darius jusqu’à Tippou-Sahib, ne franchissait qu’en trente-six à quarante jours!
- Voilà ce que les arts modernes, outre une immense économie, ont fait gagner à la mobilité, ce qui veut dire à l’efficacité de la force militaire, dans les longues marches d’armée.
- Entre Calcutta, Madras et Bombay, pour passer d’une mer à l’autre, depuis quatorze ans la circulation s’est, par degrés, ouverte sur quatorze cents lieues de ces voies modernes destinées à tout faciliter, à tout épargner, comme à tout accélérer; encore seize ans des mêmes efforts, et l’Inde comptera trois mille lieues de chemins de fer. Alors on ne pourra plus trouver dans ce grand pays un seul point capital assigné par la stratégie où quelque fil du réseau des communications accélérées ne vienne pas aboutir, en partant d’un des grands centres de puissance; tel est l’avantage déjà obtenu pour la combinaison des mouvements. Parlons à présent de la transmission des ordres.
- Aujourd’hui, tous les cantonnements de quelque importance, où les troupes sont campées à poste fixe, communiquent avec les chefs-lieux des Présidences et des Sous-Gouvernements par des lignes de télégraphie électrique. Ces lignes à transmissions rapides, grâce aux câbles conducteurs, sont prolongées sous les eaux de la mer d’Arabie, du golfe Persique et de la mer Rouge. Elles traversent deux continents : d’un côté, l’Asie Mineure, et de l’autre, l’Egypte. Elles franchissent ensuite la Méditerranée, pour arriver par d’autres câbles sous-marins, à travers la France et la Manche, jusque dans Westminster : au Ministère de l’Inde.
- Ainsi tout contribue à l’efficacité, à la rapidité, au concours précis des ordres donnés et des services accomplis
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- dans les trois armées indo-britanniques. Sous Napoléon Ier, lors des apprêts du camp de Boulogne, les stations extrêmes de Brest et d’Amsterdam recevaient vingt fois moins promptement les ordres de Paris, par les malles-postes, que les armées de Calcutta, de Madras et de Bombay ne recevront les ordres de Londres, grâce à ce messager électrique si bien nommé par les Indiens : la poste de Véclair.
- Nous avons expliqué comment la vélocité des mouvements répond à la rapidité des ordres. Occupons-nous du rôle nouveau réservé pour les grands déplacements de force armée, auparavant si pénibles dans l’Inde. Ces marches prolongées, accablantes et funestes à tant de soldats sous la zone qui s’étend des tropiques à l’équateur, sont remplacées par le transport commode et facile d’une troupe qui voyage immobile, assise à l’ombre, et dans un parfait bien-être; elle n’a plus d’autre labeur à subir que celui de monter d’un pied ferme et sûr dans les compartiments des wagons lors du départ, pour en descendre lestement lors de l’arrivée. Déjà sur une voie, terminée sans lacune, plus de 5oo lieues peuvent être parcourues par les corps de l’armée, et l’être en deux jours, avec ce doux repos et ce confort qui, pour ne pas ressembler au luxe de Sybaris, assied le soldat sur des bancs rembourrés avec une juste économie, au lieu de l’asseoir sur ce lit de roses où l’efféminé dont parle l’histoire ne pouvait s’endormir à cause du pli de leurs feuilles.
- Quand on n’avait pas encore obtenu tous les moyens conservateurs qui viennent d’être résumés, voulait-on maintenir sur un pied constant la force européenne : il fallait que la mère patrie remplaçât chaque année les pertes de toute nature par soixante-neuf hommes1 sur mille. Aujour-
- 1 Les troupes européennes levées et soudoyées par la Compagnie des Indes ayant été supprimées, nous n’avons pas cru devoir en parler.
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- d’hui, les soixante-neuf sont réduits à vingt. Par conséquent, aujourd’hui, soixante-neuf mille soldats ne semblent pas exiger un recrutement plus considérable que vingt mille n’en exigeaient il n’y a pas un demi-siècle. Cependant, pour être ici parfaitement sincère, faisons cette observation, omise dans le rapport officiel : l’on n’obtient le dernier nombre qu’après avoir défalqué la perte éprouvée dans les combats. Il est fâcheux qu’on n’ait pas déduit des soixante-neuf pour mille la perte afférente aux mêmes faits de guerre; on nous eût permis ainsi d’apprécier avec une parfaite exactitude ce qu’à force de bons soins on a gagné pour la santé et pour la vie des hommes. Le résultat, quoique amoindri, aurait encore été digne des plus grands éloges et fait pour exciter une vive reconnaissance.
- Je le demande, en travaillant avec tant de fruit pour l’armée, l’Etat n’avait-il pas avant tout pour but de mettre 60 à yo,ooo soldats des trois royaumes en état de commander chaque jour davantage à i5o,ooo Cipayes l’obéissance et le respect, deux sentiments qui s’ajoutent à l’affection quand on est juste et bon pour les soldats indigènes? Dans les temps ordinaires et réguliers, ces mêmes Cipayes, de concert avec les Européens leurs frères d’armes, font régner l’ordre et la paix au milieu de 198 millions d’indigènes, sujets ou vassaux, dont le sort s’améliore en même temps que celui des défenseurs. Ces moyens ont pour résultat de rendre les armées de l’Inde et plus tôt prêtes à marcher et plus efficaces pour repousser quelque invasion qui serait tentée par quelque puissance de l’Occident ou du Nord, fut-ce par la plus formidable.
- Le simple récit de semblables préparatifs est peut-être la voie la plus sûre pour détourner jusqu’à la pensee
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- de -certains projets du dehors, projets qui, devenus des tentatives sérieuses, seraient à ia fois une ruine pour les modernes Mongols qui les concevraient, un malheur sans compensation pour les peuples de l’Asie.
- Afin d’arriver aux grands résultats que nous avons expliqués, le commandant général des forces de l’Inde, sir Hugh Rose, a poursuivi l’amélioration du sort des soldats dans l’Inde avec une constance que rien n’a pu ni lasser ni ralentir. Pour le récompenser d’avoir rendu cette armée plus puissante et plus heureuse, S. M. la Reine Victoria vient de faire honneur à la Pairie d’Angleterre en la conférant, sous le titre de baron de Strathnaini, à ce général éminent. Son nom doit vivre à jamais dans le cœur des amis de l’humanité.
- Améliorations introduites parmi les troupes indigènes.
- Après avoir expliqué les moyens, chaque jour plus efficaces, par lesquels l’armée britannique peut suffire à dicter la loi dans l’ïnde, tournons nos regards vers les troupes indigènes qu’on a conservées, mais qu’on a considérablement réduites, quant au nombre, depuis leur grande révolte de i 85y et 1858.
- Les régiments indigènes, appelés régiments de Gipayes, sont subdivisés par compagnies; quant à la proportion des soldats et des sous-officiers, à l’armement, à la discipline, aux exercices, ils ne diffèrent pas des régiments européens, réduits maintenant aux seuls corps de l’armée royale.
- Mais là finissent les similitudes. La différence infinie, c’est que les officiers, depuis le sous-lieutenant jusqu’au colonel, sont nécessairement Européens. Cet ordre de choses subsiste déjà depuis cent vingt ans.
- Non-seulement les Cipayes, dans les Présidences britanniques, sont organisés d’après cette loi du commande-
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- ment par la race conquérante, mais chez les principaux alliés, par exemple chez le Nizam, qui possède le royaume d’Hyderabad , les régiments indigènes sont tous commandés par des officiers supérieurs anglais.
- Depuis l’administration profonde et célèbre du marquis Wellesley, les traités conclus avec les princes soit hindous, soit musulmans, portent, comme condition expresse, que ces princes n’introduiront dans leur armée aucun officier européen non britannique, et pas un qui provienne des Etats-Unis, race anglo-saxonne et belliqueuse.
- Le seul potentat de l’Inde pour lequel cette politique méfiante ait fait exception fut Rundjit-Singh, le créateur du royaume de Laliore; il profita de cette tolérance pour donner une nouvelle discipline, une nouvelle instruction, à son armée, en s’appropriant les services de trois généraux formés à l’école de Napoléon Ier. Une pareille tolérance avait été motivée dans un moment où ce maharadjah guerrier, qui d’ailleurs vécut et mourut le très-fidèle ami de l’Angleterre, était pour les dominateurs de l’Hindoustan un rempart contre les princes de Caboul et de Cachemire, attirés par la Perse et parla Russie.
- Après la mort de ce dernier des rois militaires de l’Inde, l’expérience fit voir que les Anglais auraient été plus prudents de maintenir sans réserve l’exclusion des officiers européens, et surtout à l’égard des Français. Rundjit-Singh mort, l’armée de Lahore avec ses drapeaux tricolores, surmontés d’aigles napoléoniennes, osa déclarer la guerre à l’Inde britannique et faire irruption, en franchissant le Sutledge; il fallut trois grandes batailles pour que les Anglais détruisissent une organisation vraiment formidable. Par des comparaisons précises j’ai fait voir que, à nombre égal de combattants, chaque victoire -avait coûté deux fois et trois fois plus de sang à l’Angle-
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- terre que les combats les plus disputés contre d’autres armées indiennes auxquelles des Français, élèves de Napoléon, n’avaient pas enseigné la discipline et la guerre.
- Une dernière expérience, la plus concluante de toutes, fut présentée lorsque les nombreux régiments de Cipayes eurent exterminé tous les officiers anglais qui les commandaient. Comme ces troupes rebelles n’avaient point dans leurs rangs un seul combattant qu’eussent fourni les armées du continent européen ou des États-Unis américains, elles ne purent se procurer que des chefs indigènes quand elles commencèrent leur lutte acharnée contre l’ar-. mée européenne. On a compté jusqu’à cent mille révoltés: eh bien! dans ce nombre immense de sous-officiers et de soldats, dont les plus anciens avaient combattu sous les drapeaux anglais sur les bords de l’Indus, et beaucoup d’entre eux avaient pris part aux guerres, soit contre la Birmanie, soit contre la Chine, pas un seul Hindou, pas un seul musulman, ne révéla le talent d’un véritable homme de guerre.
- Vingt-quatre siècles plus tôt, un exemple bien différent avait été présenté dans l’Asie occidentale. Lorsque le jeune Cyrus voulut renverser son frère Artaxercès, pour obvier à l’insuffisance d’une armée réunie à la hâte et très-peu disciplinée, il accepta le secours de dix mille, Grecs. Seuls ils réussissaient à lui procurer la victoire, lorsque, dans sa pétulance, il se fit tuer en cherchant lui-même à tuer le frère auquel il voulait arracher la couronne; dès ce moment tout fut perdu. Le èombat fini, les généraux perses attirèrent dans une conférence insidieuse les dix chiliarcjues, les colonels, qui commandaient les dix corps de la troupe grecque, et tous furent massacrés. Privés de leurs chefs, entourés par une immense armée qu’ils avaient humiliée et qui les abhorrait à titre d'étran-
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- gers, les soldats européens, les plus braves des hommes, semblaient avoir perdu leur assurance, et déjà le désespoir les gagnait. Mais le génie guerrier de leur race tenait en réserve au milieu d’eux un de ces simples capitaines que la nature semble enfanter pour être généraux dès le moment qu’ils prennent place à la tête d’un peloton. Il parle; il montre les voies de salut et fait vibrer les cœurs helléniques. Le péril de tous le fait choisir pour stratège, et la race est si riche quelle trouve encore à lui donner trois généraux secondaires, capables de le seconder dans la conduite de l’armée privée de ses chefs. Il dépasse toute espérance : il devine les embûches et déjoue les trahisons que lui dressent des ennemis sans nombre et chaque jour plus acharnés; il lutte, à force de génie, contre les difficultés du territoire et les dangers du climat; enfin, il revoit les rivages de la mer Noire et ne s’arrête qu’après avoir remporté plusieurs victoires décisives. Quand le général triomphant n’a plus rien à faire et rien à désirer, la tâche de l’historien commence pour lui. Cette tâche, l’élève de Socrate la remplit en sage, comme en guerrier consommé, et le devancier de Thucydide érige un monument impérissable en l’honneur de la retraite des Dix Mille.
- Moins heureux que ces dix mille Grecs, les cent mille Cipayes n’ont pas même trouvé dans leurs rangs l’ombre affaiblie d’un Xénophon, ni pour le combat, ni pour le récit. Aucun radjah chez les Hindous, aucun sultan, aucun khan parmi les descendants de Timour, ne fut en état de les mener à la victoire. Bien loin d’avoir à triompher d’ennemis supérieurs en nombre, ils n’ont pas pu résister à des Européens cinq fois, six fois, dix fois moins nombreux, qui se défendaient en désespérés au milieu dépopulations beaucoup plus disposées en faveur des révoltes, issus de leur sang, qu’én faveur des étrangers antipathiques-
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- à leurs traditions, à leurs mœurs, à leurs croyances. Les seuls chefs qui sortirent un moment de l’oubli furent une princesse, la Begam d’Oacle, et le prêtre de Mahomet, le moalvie, qui présidèrent avec courage et sans talent non pas à des victoires, mais à des défaites disputées, sous les murs de Lucknow.
- J’ai toujours présente à la pensée une réponse faite en 1853, dans une enquête de la Chambre des lords, par l’administrateur le plus expérimenté qu’aient jamais eu les bureaux des affaires de l’Inde, à Londres.
- M. James Cosmo Melvill est interrogé sur les commandements qui pourraient être confiés à des indigènes, avec quelque désir peut-être d’en concéder par degrés une certaine part aux naturels du pays, lesquels alors ne seraient plus privés de tout avancement. Le prudent administrateur répond avec la fermeté convaincue d’un homme d’Etat qu’ont éclairé des observations prolongées et profondes : uA partir du jour où vous concéderez aux indigènes de hauts gouvernements civils et des commandements de troupe, vous pourrez dire adieu, Mylords, à l’empire que l’Angleterre exerce sur l’Inde. »
- Dans la nouvelle organisation royale, après l’éviction de l’honorable Compagnie, ce qu’on appelle les nécessités parlementaires firent introduire auprès du ministre responsable deux sous-secrétaires d’Etat, chargés da département dé la parole au sein des deux Chambres. Mais pour tempérer les écarts possibles de ces représentants de l’éloquence, et parfois seulement de la faconde, voici ce qu’imagina la prud’homie de l’esprit anglais : elle créa la position plus modeste, en apparence, d’un assistant soas-secréiaire d’État II n’aura pas de place au Parlement; mais en revanche il ne sera, pas plus que ne le sont les membres du Conseil de l’Inde, amovible an gré des tempêtes
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- politiques. Dans ce poste permanent, M. James Cosm© Melvill continue, avec ses traditions de trente années, à diriger les bureaux du ministère, pour y conserver fidèlement les leçons de l’expérience et de la raison. En quelques endroits du continent européen, c’est un fonctionnaire de ce genre qui, lors d’un changement de ministère et d’idées gouvernementales, serait le premier mis à la porte; on expulserait dans sa personne un irnpe-dimentum embarrassant pour la métamorphose illimitée, et précipitée, des institutions et des organisations.
- L’armée indo-britannique, et surtout celle des Cipayes, ont le rare avantage d’être constituées sur une base déjà plus que séculaire.
- On n’oublie pas les moyens d’améliorer le bien-être des troupes indigènes. La recherche de cantonnements plus salubres, ordonnée par le suprême pouvoir, ne sera pas ' un moindre bienfait pour elles que pour les forces européennes. Au grand bénéfice des unes et des autres, l’emploi des chemins de fer épargnera des marches longues, pénibles et périlleuses, surtout dans les fortes chaleurs : il évitera sans doute moins de morts subites aux indigènes qu’aux Anglais, et surtout aux Ecossais; mais l’emploi d’un tel moyen sera pour eux tous un élément précieux de conservation et de ménagement. Quoique les indigènes, nous l’avons démontré plus haut, succombent trois fois moins que les Européens dans les hôpitaux, ils ne sont pas pour cela trois fois moins fréquemment exposés aux maladies, et les améliorations qu’on a su produire dans ces établissements tournent à leur avantage; enfin, le choléra, de toutes les épidémies la plus frequente et la plus formidable dans l’Inde, a cela d’extraordinaire qu’il prend pour victimes, à très-peu près, la moitié des Asiatiques et la moitié des Européens, en Asie
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- comme en Europe. Par conséquent, à l’égal avantage des militaires, soit Hindous, soit Européens, tous les moyens d’assainir les territoires, les rivières, les fleuves et l’intérieur des cités sont dignes d’être tentés; ils ont la même tendance à rendre moins fréquent et moins contagieux ce fléau parti des bords du Gange, et propagé de proche en proche pour gagner jusqu’à l’extrême Occident.
- D’après ces observations, le lecteur comprend qu’en paraissant songer surtout aux Européens on a déjà produit des améliorations nombreuses en faveur dü régime habituel de la santé, de la vie même, chez les soldats indigènes, et ces perfectionnements, quéclairé un amour intelligent de l’humanité, continuent à se développer.
- Le Gouvernement Indo-Britannique obtient sa juste récompense en se procurant, pour un même nombre de natifs inscrits sur les registres de l’armée, un ensemble chaque jour plus considérable de services effectifs et de forces disponibles.
- Quels sont les moyens rassurants à prendre pour mieux recruter Varmée indigène?
- Dans l’origine, lorsque les Anglais avaient du constituer dans le bassin du Gange une forte armée de Cipayes, ils n’avaient pas pu trouver de sujets convenables chez les indigènes du Bengale inférieur, faibles de complexion et plus faibles de courage. Heureusement, sur les deux rives du Gange supérieur et dans les pays adjacents, à l’orient le royaume d’Oude, à l’occident le peuple du Doab, leur avaient offert des races plus hardies, plus robustes et d’une plus haute stature : telles qu’ils pouvaient les désirer. Dans ces’magnifiquespopulations, les Hindous des castes élevées, les brahmanes surtout, avaient fourni
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- des recrues d’une intelligence plus développée, d’un moral moins abaissé, et plus propres, sous tous les rapports, à former des militaires d’élite. Ce furent eux et les sujets musulmans les plus belliqueux qui conquirent la préférence. La paye régulière qui leur était assurée surpassait celle que pouvaient offrir les princes indépendants; de plus, chose à peu près sans exemple parmi les potentats indigènes, cette paye leur était soldée par les Anglais avec autant de fidélité que de ponctualité. Enfin, lorsque chaque soldat ou sous-officier natif avait achevé son temps de service, il était assuré de toucher une pension suffisante pour qu’il vécût dans une aisance relative au milieu de ses compatriotes, non moins considéré, non moins estimé que les anciens soldats européens peuvent l’être lors du retour dans leurs foyers. Si grand était l’avantage de telles conditions, que l’autorité britannique obtenait toujours autant de recrues, et de recrues aussi bien choisies, que pouvait l’exiger la partie indigène de l’armée, même lorsque cette partie était double du nombre aujourd’hui maintenu sous les drapeaux.
- Cette formation des troupes cipayes, trop parfaite et trop homogène (quel reproche!), a produit la redoutable universalité de la révolte en 1867. L’Angleterre, alors, a jugé qu’il était indispensable de diversifier les sources du recrutement indigène et d’employer pour une large part des races très-différentes; quatre principales s’offrirent.
- La partie la plus élevée des vallons habitables au midi des Himâlayas renfermait un peuple intrépide, à demi civilisé, qui 11e parlait pas la même langue que les Hindous des bords du Gange, et qui n’éprouvait pas pour ceux-ci plus de sympathie que les montagnards, les high-landers, de l’Ecosse n’en éprouvaient au moyen âge poui les Saxons des basses terres, dont ils n’aimaient que les
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- troupeaux clignes d’être dérobés. Dans cette région alpestre, la seule puissance qui n’eût pas été conquise et confondue parmi les sujets ou vassaux de l’Empire, c’étaient les Gourkhas du royaume de Népaul. Quand arriva le soulèvement du royaume d’Oude, qui touchait à leur frontière, le vizir Jung-Bahadour les conduisit en corps d’armée au secours des Anglais. Us arrivèrent jusqu’à la ville deLucknow, qu’ils contribuèrent à prendre, à brûler, et surtout à piller, en égorgeant les combattants, meme vaincus et désarmés; ils s’y prêtèrent avec une incroyable barbarie. Pour prix d’un si grand secours, ils espéraient obtenir, à titre de proie, une partie du royaume dévasté : ils obtinrent seulement de garder les richesses qu’ils avaient capturées de leurs mains sanguinaires.
- Aujourd’hui, l’armée britannique contient plusieurs régiments de Gourkhas. Leurs qualités militaires sont compensées par les défauts que nous venons de signaler; mais ils présentent ce rare avantage cle ne jamais identifier leur cause avec celle des Hindous et des musulmans.
- D’autres montagnards, les Sontals et les Bhils, aussi sauvages, aussi braves, mais aussi difficilement disciplinaires que les Gourkhas, sont instruits et commandés par des officiers anglais; ils comptent aujourd’hui dans les rangs les plus estimés de la force indigène reconstituée.
- D’autres montagnards encore, à l’égal de ceux-ci, peuvent être fournis par les habitants assez peu civilisés de la longue chaîne de montagnes qui commence aux Nilgherris et qui, de l’orient à l’occident, traverse l’Inde en remontant vers Bénarès. Entre cette chaîne de montagnes secondaires et les grandes cordillères connues sous le nom de Ghauts, on trouve les peuples mahrattes, aux yeux desquels les musulmans, depuis Aureng-Zeb, étaient des antagonistes naturels; ces peuples spoliateurs
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- pillaient les Hindous, depuis le voisinage de l’Indus jusqu’à l’orient du Gange, avec aussi peu de scrupule et non moins de volupté que s’ils n’avaient jamais adoré les dieux mêmes dont ils faisaient les protecteurs de leurs déprédations.
- Si mal disposés pour les anciens sujets des empereurs de Delhi, les Mahrattes, d’ailleurs, sont profondément sensibles aux bons traitements des Européens, quand ceux-ci daignent être bienfaisants; nous en avons présenté les preuves les plus remarquables. En 1818, un grand ami des Hindous de l’ouest, le célèbre sir Thomas Munro, avec ses agents de finance pour officiers de volontaires, avait pu confier des armes au peuple entier du Dharwar; aidé par un secours spontané des Districts-Cédés, qu’il avait administrés en père, en guidant cette force indigène, il avait pris et détruit vingt-cinq châteaux des oppresseurs circonvoisins et conduit son armée, de succès en succès, dans une marche en avant de plus de soixante lieues. Les Mahrattes aujourd’hui, dignes de pareils devanciers, offrent une ressource abondante et précieuse pour recruter les régiments indo-britanniques.
- Mais la ressource la plus sûre et la plus vaillante est celle que l’on peut trouver chez les Sikhs, dont les pères étaient les héros de Rundjit-Singh, le roi de Lahore. Sir John Lawrence, aujourd’hui vice-roi de l’Inde, gouvernait leur pays en 1857. Cet administrateur plein d’énergie fit appel à leur bravoure; il leur rappela les persécutions religieuses que les musulmans des bords du Gange et de la Jumna leur avaient fait éprouver sous l’empereur Aureng-Zeb; il leur rappela les Cipayes, mi-partis d’Hindous et de mahométans, dont le concours avait servi, deux siècles plus tard, pour anéantir l’armée de leurs pères. Ayant ainsi réveillé leurs plus fortes passions, il les lança
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- contre Delhi, qu’il fallait à tout prix enlever aux factieux, de même que Jung-Bahadour conduisait ses Gourkhas contre Lucknow; des deux côtés, ce fut un semblable succès. Les Sikhs ne furent pas moins braves, ni moins vindicatifs, ni moins spoliateurs que les soldatsdu Népaul.Ces guerriers forment à présent plusieurs des corps les plus beaux et les plus vaillants de l’armée cipaye reconstituée.
- Avec ces quatre sources de recrutement, l’Angleterre est certaine aujourd’hui de pouvoir toujours réduire les régiments de brahmanes et de musulmans dans une proportion assez limitée pour n’offrir que des avantages et n’avoir plus à redouter un soulèvement général.
- Ainsi les troupes indigènes, habilement divisées par nations et par croyances, ne sauraient plus trouver dans l’unanimité de la révolte un grand espoir de succès; elles préféreront rester soumises au gouvernement qui les traite avec justice, avec largesse, et qui, pour exécuter les volontés suprêmes exprimées par la Reine Victoria, respecte et fait respecter avec impartialité chacun de leurs cultes.
- L’efficacité, la fidélité, l’émulation et le dévouement des races diverses qui composent la nouvelle armée indo-britannique sont, comme on le voit, pour un long avenir, aussi fermement assurés que puissent l’être de tels résultats quand ils sont ménagés par une prudence supérieure.
- Présentons une dernière observation sur les soldats montagnards incorporés dans l’armée indo-britannique. Pour eux, le service militaire est une véritable école de civilisation, qui leur apprend la régularité de la vie, la probité, et même l’humanité; ils se familiarisent par degrés avec la langue hindoustanie et se rendent propres à faire, de retour dans leurs montagnes, un commerce régulier et mutuellement avantageux avec les cultivateurs des basses terres. De leur côté, ces derniers cessent d’apporter
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- la même audace impudente à tromper des montagnards devenus moins ignorants» plus aguerris, et plus capables de protester contre toute oppression et toute friponnerie.
- Des rapports du Gouvernement avec les peuples de l’Inde.
- Nous avons expliqué les diverses prévisions du Gouvernement pour assurer l’organisation la meilleure et le traitement le plus paternel des forces européennes et des forces indigènes. Il faut maintenant ramener nos regards de l’armée vers les peuples dont elle doit, en tout temps, assurer l’obéissance et protéger la paix.
- Après la révolte terrible dont la leçon réclamait des remèdes héroïques et des moyens de salut perfectionnés, le Gouvernement britannique a voulu qu’une forme nouvelle de l’autorité suprême, plus propre à conquérir la vénération des Orientaux, fût proclamée au milieu d’eux.
- Le législateur de la métropole a commencé par déclarer que désormais la souveraine de tout l’Empire britannique assumait en sa personne le pouvoir auparavant exercé par cet être intangible, et presque fictif, appelé i’Honorable Compagnie des Indes. Gomme garantie du présent et de l’avenir, le Parlement a voulu que tous les engagements déjà pris envers les nations et les princes de l’Inde fussent garantis de nouveau par la parole spontanée et comme la volonté propre de l’auguste Reine, sans laquelle aucune résolution législative ne devient la loi des Trois-Royaumes. Par un tel organe, à la fois chéri et révéré, les Anglais, il y a déjà huit années, ont posé le majestueux couronnement de leur empire asiatique. Cet acte conservateur a brillé dans tout son éclat lorsque tant de peuples étrangers rêvaient déjà que s’écroulait le grand édifice britannique, et lorsque l’envie s’apprêtait à battre des mains pour célébrer un si déplorable spectacle.
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- Le grand empire d’outre-mer, le voilà mieux que jamais affermi sur ses fondements. Afin de le fortifier plus à loisir de tous côtés, le conquérant l’entoure d’une paix sur laquelle nous le verrons veiller, en Cerbère jaloux, jusqu’à huit cents lieues à la ronde; à l’intérieur, il entreprend des travaux auparavant inconnus de l’Asie et déploie les bienfaits d’un commerce sans exemple dans les plus beaux jours du passé.
- Lorsque la session de i858 touchait à sa fin, un Acte du Parlement constitua la transformation gouvernementale que nous venons de signaler et, sans perdre un instant, cet Acte fut envoyé dans l’Inde par la route abrégée de l’Egypte. Dès le premier jour de novembre, le Gouverneur général, qui vivait campé dans Allahabad pour surveiller de plus près le brasier encore fumant de la grande rébellion, lord Ganning, put promulguer, comme un gage de paix et de conciliation, les déclarations à jamais mémorables par lesquelles la gracieuse souveraine du Royaume-Uni annonçait à ses peuples de l’Orient les conditions nouvelles de leur existence politique.
- Proclamation de S. M. la reine Victoria, adressée aux princes ainsi qu’aux peuples de l’Inde.
- Après un siècle d’agrandissements si rapides et, depuis quelques années, multipliés avec si peu de retenue qu’ils avaient produit une guerre intestine des plus formidables, le premier soin du Gouvernement de la Reine était de rassurer les princes et les chefs qui possédaient encore quelques trônes tolérés dans l’immense pays de IHindoustan. Voici comment Sa Majesté croit devoir apaiser leurs alarmes :
- «A tous les princes de l’Inde, nous annonçons que les
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- traités et les engagements conclus avec eux sous la direction de l’Honorable Compagnie sont aujourd’hui confirmés par nous; ils seront maintenus avec une bonne foi scrupuleuse. Mais, en retour, nous comptons que la fidélité sera la même chez les deux parties contractantes.
- «Nous n’avons pas le désir d’étendre nos possessions actuelles. En même temps, nous ne souffrirons aucune agression contre nos domaines; et nulle atteinte qui serait portée à notre autorité ne resterait impunie. Nous respecterons la dignité, l’honneur et les droits des princes alliés, autant que nous voulons qu’ils respectent les nôtres. Nous souhaitons qua l’égal de nos propres sujets ils jouissent tranquillement des avantages sociaux et d’une prospérité qui ne peuvent être assurés que par la paix intérieure et par un gouvernement sage.
- «Les mêmes obligations qui constituent nos devoirs envers nos sujets dans toutes les parties de notre Empire nous lient à l’égard des natifs de l’Jnde; et ces obligations, bénies par le Dieu Tout-Puissant, nous voulons y rester fidèle avec une sincère conscience. »
- Dans cet acte si grave et si solennel, qui fait remonter jusqu’au ciel ses plus sûres garanties, il faut signaler comme un fait immense la déclaration, vraiment royale, que nous allons traduire avec bonheur, D’üne tolérance absolue POUR TOUS LES CULTES PROFESSES DANS l’InDE. Il faut louer ÜU plus haut degré la volonté formellement exprimée de la faire respecter par tous les dépositaires du pouvoir. Cette déclaration, à coup sûr digne de notre époque, acquiert un prix infini lorsqu’elle est faite, au nom du christianisme, par une princesse admirée pour ses vertus et la piété de son âme. Ecoutons ses paroles immortelles :
- « Fermement attachée à la vérité du Christianisme et reconnaissante envers la grâce consolante de notre religion,
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- nous n’en désavouons pas moins tout droit supposé, toute tentative et même tout désir d’imposer notre croyance à qui que ce soit parmi nos sujets. Nous déclarons être notre royal plaisir et notre ferme volonté qu’au milieu de nos peuples personne, en aucune manière, ne soit ni favorisé, ni défavorisé, ni molesté, sur l’objet de sa croyance et de son culte. Nous exigeons que chacun jouisse d’une protection dont l’impartialité soit la même pour tous; impartialité qui ne puisse être méconnue, sous peine d’encourir notre blâme le plus sévère.
- «A tous les dépositaires de notre autorité, nous défendons de faire sentir leur intervention dans les actes religieux et dans les croyances d’aucun de nos sujets.
- «C’est aussi notre volonté que nos sujets, quelles que soient leur race et leur religion, soient admis libéralement, impartialement*, aux fonctions de notre service, lorsqu’ils se montreront capables de les remplir par leur éducation, leur habileté et leur probité.»
- Depuis le grand règne d’Akhbar, il y a quatre siècles déjà, jamais un esprit si généreux et si large n’avait animé les gouvernements imposés à l’Inde. H y a bien plus : chez les gouvernements arbitraires, absolus, tyranniques, comme iis le sont presque tous en Orient, des garanties, fussent-elles données par le meilleur et le mieux obéi des souverains, ces garanties ne dureraient pas plus que sa volonté viagère; mais, dans la Grande-Bretagne, les actes de la nation, sanctionnés une fois par l’autorité royale, traversent les règnes , et durent autant que la volonté d’un peuple célèbre avant tout pour sa constance.
- La Proclamation ne pouvait pas négliger de rendre hommage à cet amour de la patrie, à ce respect profondément religieux que les Hindous portent tous à leur terre natale, à cette terre qu’ils croient avoir été pétrie pour
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- INTRODUCTION. — VI.
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- leur propre race, pour la race privilégiée de Brahma, leur Dieu créateur; respect qui, depuis quatre mille ans, les a retenus sur le même sol, sans chercher comme les autres nations à se répandre au dehors.
- L’islamisme leur avait fait le plus cruel outrage en déclarant qu’ils n’étaient plus que les usufruitiers du domaine de leurs ancêtres, donné, suivant eux, par une volonté suprême, tandis que le pouvoir conquérant s’en déclarait le propriétaire et n’était qu’un usurpateur. Pareille spoliation souriant aux intérêts de la Compagnie européenne, cette Compagnie avait purement et simplement accepté le communisme musulman et ses théories de confiscation, en vertu d’un principe faux démenti, annulé pour jamais par ces paroles magnifiques de la Reine Victoria :
- «Nous connaissons et nous respectons l’attachement avec lequel les natifs de l’Inde révèrent la terre dont ils doivent l'héritage à leurs ancêtres. Notre désir est de protéger tous les droits qu’ils ont sur elle, en conciliant avec ces droits les commandements équitables de l’État. Par cela même, nous voulons qu’en édictant nos lois et cju’en les faisant exécuter un saint égard soit consacré pour les anciens droits, pour les usages et pour les coutumes de l’Hindoustan. »
- Mû par le même désir de protéger les propriétés collectives, sans partialité pour aucun culte, le Gouvernement de la Reine Victoria veut respecter en Orient, comme il respecte en Occident, toutes les possessions, toutes les dotations des différents peuples, à quelque pagode, à quelque temple, à quelque divinité quelles appartiennent; il veut le même respect inviolable pour les fondations de toutes les écoles qui sont dues à la générosité privée. C’est à quelques pays de l’ancien monde qu’est réserve d’offrir l’exemple odieux des spoliations qui frappent toui
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- à tour les transmissions appuyées sur des croyances sacrées et celles que les temps passés avaient établies pour assurer à jamais la culture des jeunes intelligences.
- L’auguste souveraine éprouve le besoin de rappeler, comme une leçon salutaire, les souvenirs si tristes et si récents des rébellions; elle ouvre les trésors de sa clémence à toutes les actions qui peuvent être pardonnées dès le lendemain de la victoire.
- En signalant cette merci royale et généreuse, appelons la plus profonde attention de nos lecteurs sur la réserve suivante, parce que cette réserve renferme le secret du respect de l’Univers pour le sang des Anglo-Normands :
- « Notre pardon gracieux accueillera tous les coupables, excepté ceux qui seront convaincus d’avoir pris part au meurtre effectif d’un sujet britannique ; X l’Égard de ces criminels,
- LA JUSTICE ELLE-MÊME INTERDIT L’EXERCICE DU PARDON. ')
- Grâce à cette politique, immuable en tout temps, en tous lieux inexorable, que découvrons-nous? Aussitôt qu’il s’agit de protéger la vie d’un citoyen des Trois-Royaumes, non-seulement dans les pays civilisés, mais au fond des forêts primitives, dàns les lieux les plus sauvages, les Indiens les plus pervertis et les Barbares à peine sortis de l’état primitif, qui tuent sans pitié des compatriotes innocents, ces mêmes hommes, remplis d’un effroi salutaire, évitent d’attenter aux jours d’un Anglais avec le même soin qu’ils évitent le suicide. Un tel sentiment, propagé dans toute l’Asie, fait croire parfois que les sujets britanniques sont en connivence avec les naturels du pays, parce que ceux-ci les épargnent avec un soin méticuleux, alors même qu’ils égorgent sans crainte et sans pitié tous les autres Européens. Pourquoi donc ces derniers se montrent-ils moins jaloux de rendre inviolable, à l’étranger, la vie de leurs citoyens respectifs!...
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- Afin d’achever nos citations empruntées à la Proclamation royale, il faut montrer la royauté promettant aux populations de nouveaux bienfaits à l’instant même où les derniers cris de la rébellion avaient à peine cessé de retentir sur les champs de bataille.
- Améliorations annoncées da haut du trône. — « Lorsque, par la bénédiction de la Providence, le calme intérieur sera complètement restauré, nous satisferons à notre désir le plus empressé : stimuler l’industrie paisible dans l’Inde; y coordonner, y compléter les grands travaux d’utilité publique; y favoriser le bon gouvernement, pour augmenter le bien-être de tous nos sujets qui peuplent cette contrée. Dans leur prospérité résidera notre force, dans leur contentement notre félicité; et leur gratitude sera notre plus douce récompense. Puisse Dieu, qui préside à tout pouvoir ici-bas, nous accorder cette faveur, comme aux mandataires de notre autorité, qu’il daigne exaucer nos vœux, et qu’il nous permette de réaliser nos espérances conçues pour le bonheur de notre peuple 1 »
- Les conséquences des promesses contenues dans la Proclamation. — Ces derniers vœux, exprimés avec une majesté si touchante et si noble, depuis dix ans déjà passés le Gouvernement emploie tous ses efforts et toute son intelligence à les rendre une vérité. De là résulte une ère nouvelle et fortunée, dont jamais aucun grand peuple de l’Asie n’avait présenté le spectacle; notre travail a pour objet d’en résumer les principaux traits.
- A la vue de tant de biens, si rapidement développés, et de tant d’autres si largement préparés, il ne sera pas nécessaire d’ajouter d’impuissants éloges, et nous trou-verions insensé de les empoisonner par des critiques envieuses. Nous aurons cependant à signaler, car il s’agit d’une œuvre des hommes, quelques omissions et peut-etre
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- quelques défectuosités aisément réparables. Nous essayerons de les indiquer, avec l’espoir, et nous dirions presque la certitude, qu’il aura suffi de les faire entrevoir pour obtenir que l’on introduise et que l’on complète les améliorations et les perfectionnements les plus désirables aux yeux des amis du genre humain et de la civilisation.
- Comment on peut juger par ses effets la Proclamation de la Reine Victoria.
- Pour apprécier à toute sa valeur le programme de S. M. la Reine Victoria, il faut nous dire : A compter du moment où cet acte est devenu la loi du Gange et de l’Indus, un amiral tel que Maitland, sur ce Bellérophon qui reçut avec respect le plus illustre prisonnier des temps modernes, cet amiral ne pourrait plus être désapprouvé, ni rappelé des mers de l’Inde, pour n’avoir pas salué de ses canons les effigies de Brahma ou de Vishnou, promenées en triomphe au bord de la mer par des Hindous appelés à des fêtes immorales, homicides, comme à Jaggernauth. Désormais, le cultivateur converti, le ryot chrétien des côtes du Bengale ne pourrait plus être frappé par les verges de la police anglicane s’il refusait de s’atteler avec les païens qui trament le char d’une idolâtrie barbare, en passant sur le corps des victimes fanatisées. A Madras, à Calcutta, nos missionnaires, et nos frères et nos sœurs de charité, ne pourraient plus être chassés de l’asile des orphelins parce qu’ils ne sont pas anglicans ni presbytériens. Il ne sera plus permis de les repousser de l’hôpital , ni de la geôle, quand leur zèle apportera des leçons, des secours et des consolations au pupille des soldats, au pauvre prisonnier, au malade catholique, non-seulement
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- irlandais, mais écossais, mais anglais; car l’esprit jaloux et sectaire était allé jusque-là !
- Il ne s’agit pas seulement d’imprescriptibles droits reconnus aux chrétiens. En vertu de la tolérance universellement ordonnée, aujourd’hui les musulmans peuvent, même sur la place publique et du haut de leurs minarets, dans Lahore par exemple, annoncer en liberté leurs assemblées, leurs prières et leurs fêtes religieuses; ce qu’ils ne pouvaient pas faire au temps où régnait leur persécuteur Rundjit-Singh. L’administration des Européens leur restitue des mosquées dont les avaient privés les Sikhs, leurs anciennes victimes et plus tard leurs oppresseurs. Dans un temple ainsi restitué, le muphti, chose sans exemple, a prié pour la Chrétienne, c’est-à-dire pour S. M. la Reine Victoria. A présent, les mahométans, même les plus fanatiques, sont contraints de respecter également le culte des Sikhs et celui des Hindous.
- Voilà ce que signifie dans l’Inde la Proclamation de la Reine Victoria, protégeant à la fois les sujets de toutes les races et les sectateurs de toutes les croyances.
- Examinez maintenant l’acte tant célébré que' le vizir Reschid-Pacha, revenant de France, a donné comme un présent civilisateur, qui devait être accepté par l’islamisme dans tout l’Empire ottoman. Demandez-vous en quoi cet acte a protégé les chrétiens et les Juifs, opprimés, spoliés, égorgés à Damas, à Djeddah, à Beyrouth, sur les pentes du Liban, dans les vallons de l’Anti-Liban et sur les bords de la mer Rouge? Demandez-vous comment la protection de la France, même aujourd’hui, n’a pas pu suffire à maintenir contre la persécution musulmane un prince chrétien des Maronites, le chevaleresque Karam? Alors vous jugerez ce que le Hatti Houmayoun de Gulhané a produit d’illusoire en faveur des victimes dont le sang a tant de
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- fois été versé, après comme avant l’illusion de cet acte, et pour le seul plaisir de le répandre.
- Partout, malgré la volonté généreuse du Sultan, l’intolérance mahométane domine; partout, si l’on peut ainsi parler, elle opprime la loi soi-disant protectrice. Voilà l’esprit qui, jusqu’à ce jour, a rendu dérisoire la Charte émanée de l’islamisme : imparfaite imitation de ces Chartes de l’Occident qui, plus d’une fois, n’étant pas respectées par leurs auteurs, ont fini par n’être plus respectées des peuples, et sont tombées avec des dynasties.
- Montrons, à présent, un heureux effet de la tolérance inaugurée dans l’Inde parla grande Proclamation de 1860.
- Nous nous rappelons ces explosions de fureur impuissante qui, neuf années auparavant, avaient dicté des mesures comminatoires dirigées contre les prélats de la foi primitive restitûés, au bout de quatre siècles d’exil, aux sièges de Westminster et de douze autres diocèses, sur la terre des saints Édouard et Thomas Becket. Dans l’Inde, aujourd’hui, les évêques romains, et celui de Calcutta moins que tout autre, loin d’avoir besoin de cacher leur titre hiérarchique, sont traités avec le même respect que les évêques appartenant au culte officiel de l’Angleterre. Au centre de l’empire gangétique, le suprême Conseil législatif consulte avec une égale déférence le prélat anglican et le prélat catholique. Il rend hommage à leur profonde et diverse connaissance du cœur humain; il cherche auprès d’eux les lumières qui peuvent lui manquer, pour améliorer les lois de la famille, si déplorables encore chez les musulmans et les Hindous K
- Tous les cultes ont gagné par une déclaration qui,
- 1 On a publié la lettre de Mgr Van Heulen, archevêque romain de Calcutta; tous ces faits y sont attestés. Cette lettre ne peut être lue sans un profond intérêt.
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- sans cloute avait déjà l’autorité d’un principe abstrait dans l’esprit des conquérants les plus éclairés, mais qui n’existait pas à titre de loi fondamentale : titre sacré que chacun pût invoquer pour sa défense et civile et religieuse.
- En résumé, si l’on voulait apprécier l’immense bienfait de la Charte de l’Inde, il suffirait de comparer les conséquences qui caractérisent encore les persécutions on les humiliations, soit gouvernementales, soit municipales, souffertes par le plus antique et le plus vénérable des cultes chrétiens, le catholicisme, en Russie, en Pologne, en Italie, en Prusse, en Danemark, en Suède, en Norwége, et, chose encore plus étrange, en Belgique, ainsi qu’en Portugal.
- Quel sera, dès la fin de notre siècle, l’effet produit dans l’Hindoustan par la plus généreuse des législations? Il est difficile de le prédire avec une entière assurance. Cependant gardons-nous de croire à la perpétuelle immobilité des imperfections d’un état social qui remonte pour les Hindous à plus de trois mille ans et pour les Indo-Musulmans à moins de cinq siècles. Il me suffirait, pour le démontrer, de citer quelques faits empruntés au premier dénombrement complet et bien dirigé dans la ville de Bombay, il y a seulement trois années. Je n’en possédais pas les résultats quand je retraçais le tableau de cette ville et de la Présidence dont elle est la capitale-, mais je me suis fait un devoir de les exposer dans la préface du tome septième de cet ouvrage, et le lecteur, fera bien de s’y reporter.
- Action et réaction des cultes pratiqués dans l'Inde sous le règne de la liberté proclamée par S. M. la Reine Victoria.
- Nous venons de montrer quel spectacle se déploie dans
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- l’Hindoustan : c’est celui d’un peuple conquérant qui, par sa loi fondamentale, donne à d’immenses populations, pour gage de paix et de prospérité, la tolérance universelle et la vraie liberté des cultes.
- En présence d’un tel acte, il nous reste à poser une question : Quelle' sera la conséquence prolongée du plein exercice de cette liberté chez les peuples indiens qui, par d’autres bienfaits, sont appelés à tous les développements de l’intelligence? Chez ces peuples, usant de leurs pleines facultés, quelles seront les races et les classes qui garderont avec fidélité leur culte héréditaire? Quelles autres races, mises loyalement, pacifiquement, mais résolûment à l’œuvre, emploieront leurs croyances, pour les propager par le double pouvoir de la raison et de la persuasion?
- Mettons soigneusement à part la nature des dogmes, qui n’appartient pas à cet ouvrage. Dans notre Traité des forces productives, nous considérons les différents cultes par leur côté spécialement humain; nous considérons la propagation des uns aux dépens des autres comme un simple déclassement de personnes, libres de passer d'une bannière sous une autre. En nous plaçant à ce point de vue restreint, et, si l’on veut, rétréci, essayons de découvrir ce qui s’ensuivra dans la mutation des influences et dans la durée même de l'empire européen : le mouvement peut aller jusqu’à de telles conséquences!
- Si f on veut dénombrer les forces religieuses qui pourraient en certains cas décider du sort de l’Inde, on en trouve trois, pas davantage : c’est le Brahmanisme, le Mahométisme et le Christianisme.
- ' I. Le Brahmanisme, malgré tant de pertes qu’il a subies depuis dix siècles, compte encore 170 millions de sujets concentrés dans l’immense pays de l’Inde, pays que ses adeptes prétendent avoir été créé pour eux, et pour eux
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- seuls. En conséquence, la grande nation hindoue vit religieusement isolée des autres nations, qui toutes sont impures à ses yeux. Elle ne se croit pas permis de prendre ses repas avec des hommes d’origine étrangère ; elle les juge si peu dignes de partager les privilèges sociaux et divins de son culte original, que, même en supposant ce s étrangers convertis à ses préceptes par des enseignements particuliers à ses Castes, ils seraient toujours séparés d’elle par un abîme infranchissable. Chose sans exemple dans l’univers, il est beaucoup plus difficile de porter les Hindous à désirer d’autres nations pour adeptes de leur culte que de les entraîner eux-mêmes à recevoir un culte étranger. C’est vers ce dernier mouvement qu’ont dû tendre et que tendront tous les efforts des deux classes de nations dont nous avons à parler.
- Pour connaître ce que peut avoir perdu de sa ferveur antique le culte des dieux hindous, il nous a suffi de consulter le chiffre authentiquement recueilli des pèlerins attirés dans les solennités célèbres de Jaggernauth, de Ramnâd, d’AUahabad, etc. Ainsi que nous l’avons fait remarquer, le nombre des sectateurs de Brahma qui risquent les plus longs voyages pour prendre part à ces fêtes et mériter ainsi de célestes récompenses, ce nombre, depuis moins d’un demi-siècle, a singulièrement diminué.
- D’un autre côté, le précieux recensement fait à Bombay nous apprend que, sur 30,000 brahmanes, 2,000 seulement sont employés aux soins de leur culte ainsi qu’à ceux de l’enseignement. Déjà la moitié s’adonne à des professions, à des métiers de marchands et d’artisans; d’autres se font portefaix, et le tiers descend plus bas : il déchoit; il s’affaisse dans 1a. mendicité, le vagabondage et la prostitution. Voilà de nombreux et tristes symptômes d’une de-cadence autrefois séculaire et devenue presque annuelle.
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- II. Le Mahométisme. —Il y a déjà plus de dix siècles, les disciples de Mahomet, dans leurs invasions sans cesse recommencées, ont eu pour objet non pas seulement de dépouiller l’Inde et de l’asservir, mais de multiplier, le glaive à la main, les conversions violentes. Par de tels moyens, ces conquérants sont parvenus à porter leur nombre, entre la mer et les Himâlayas, presqu’au dixième des populations inoffensives et tremblantes courbées sous leur joug de fer. Heureusement, aujourd’hui, le prosélytisme n’ayant plus de son côté la force gouvernementale pour ordonnateur et la terreur militaire pour moyen d’exécution, cet envahissement des âmes est frappé d’impuissance ; il n’obtient plus de succès.
- A la honte et pour l’éternelle condamnation de l’Islamisme, l’Inde voit prospérer sur sa cote occidentale les débris du peuple antique de la Perse, échappés au massacre qui les atteignait quand ils restaient fidèles à leur culte, celui des Mages : tels sont les Parsis; accueillis depuis longtemps avec humanité chez les Hindous, ils montrent à la fois, par leurs vertus et leur génie, à quel point ils étaient dignes de vivre sans subir la barbarie mahométane. Ces hommes de paix, héroïques dans leur constance, inolfensifs, et satisfaits d’être délivrés des persécutions dirigées contre leur foi, ne manifestent pas plus que les sectateurs de Brahma le désir d’attirer les étrangers au pied de leurs autels. D’un autre côté, d’après la situation qui leur est propre, nulle religion jalouse de s’étendre par la propagande n’a de succès auprès d’eux. En effet, quels moyens de séduction pourrait-on essayer pour les gagner? Par de généreux secours voudrait-on s’adresser-à leurs pauvres? ils n’en ont pas! à leurs vieillards, à leurs infirmes ? ils les soignent, ils les soulagent eux-mêmes! à leurs veuves, pour les sauver du bûcher? ils
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- ne destinent pas à cet usage barbare le feu sacré qu’ils entretiennent et révèrent.
- De leur côté, les disciples de Mahomet,en se montrant persécuteurs des autres cultes partout où leur force et leur tyrannie dominent, refusent d’ouvrir leur âme à la douce persuasion qui pourrait les attirer vers une plus pacifique croyance.
- Fier d’adorer un seul Dieu, emprunté par le prophète de la Mecque aux deux grands cultes bibliques, le Mahométisme repousse avec mépris le polythéisme et l’idolâtrie; ennemi des castes, il exerce parfois sa séduction sur les basses castes hindoues, sur les castes dites impures et sur les parias. Mais cet envahissement des classes méprisées satisfait peu son orgueil, et pour l’obtenir il répugnerait à faire de grands sacrifices. Ajoutons que les parias, lorsqu’ils s’éloignent des Hindous, ne penchent pas vers Mahomet; ils vont droit au Christianisme, parce qu’ils le trouvent plus compatissant et d’un charme plus doux.
- D’un autre côté, pour le fier musulman, se soumettre aux enseignements d’un apôtre issu d’une source étrangère et dominatrice, ce serait obéir au lieu de commander; il s’y refuse.
- Ne l’oublions pas, entre toutes les religions qui subsistent dans l’Inde, celle de l’Islam est la plus profondément hostile à la prépondérance des chrétiens; elle est la plus disposée, vienne le moment opportun, à briser le joug des Européens, héritiers de la croyance en Celui qu’ils appellent avec répulsion le Nazaréen.
- J’ai su par le vénérable directeur actuel des Missions étrangères à Paris qu’on engageait nos missionnaires à ne plus perdre leur temps et leurs efforts pour tenter chez Jes sectateurs de l’Islam des conversions presque impos-
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- sibles; conversions que, d’ailleurs, l’apostasie fait presque toujours abandonner.
- La polygamie est le vice de tous les riches, soit Hindous, soit musulmans; par degrés elle descend jusqu’aux classes moyennes, et toujours beaucoup trop bas dans l’échelle sociale. Mais la nature ne créant pas les enfants du sexe faible en nombre égal aux enfants du sexe fort, cette inégalité réduit au célibat une multitude d’individus d’autant plus considérable que la partie supérieure de la société met à profit la lâche condescendance du Coran, qui permet au mari de posséder jasquà quatre femmes légitimes. Ce n’est point assez! à ce nombre légal les princes, les grands seigneurs, ajoutent, dans leurs ze-nanas et leurs harems, un ramas illimité de concubines.
- Par un phénomène, disons mieux, par un juste châtiment, chez les débauchés qui s’abandonnent aux excès de la polygamie, rien n’est plus fréquent que les familles, même régnantes, au milieu desquelles tant de mères sont permises, qui s’éteignent â défaut d’enfants mâles. L’ambition britannique a fondé sur ces maisons dépourvues d’héritiers légitimes un moyen d’accroître son empire lorsqu’elle a refusé de reconnaître des adoptions étrangères à la famille régnante, mais favorisées par les mœurs.
- Chez les musulmans comme chez les Hindous, la femme est avilie et son sort est déplorable; elle contemple avec envie le rôle si noble et si ber de la femme chrétienne, qui marche l’égale de l’époux, dont elle est la compagne unique : sans être jamais son esclave ici-bas, celle-ci monte à côté de lui dans les cieux, si l’un et l’autre y sont appelés par leurs vertus.
- En supposant que plus tard on puisse amener les disciples de Mahomet au christianisme, c’est par la douce influence des femmes qu’on y parviendra. Mais il est irn-
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- possible de prévoir à quel moment arrivera dans l’Inde une époque aussi désirable, et qui semble très-éloignée.
- Nous reprendrons ces mêmes considérations dans le volume suivant, lorsque nous décrirons les forces des nations islamiques d'Afrique et d'Asie depuis les limites extrêmes de la Boukharie, et du Turkestan jusqu’au cap de Bonne-Espérance et depuis l’Arabie orientale jusqu’au rivage marocain de l’Océan Atlantique.
- Ce qu’on peut espérer de mieux aujourd’hui, c’est d’enlever aux seize à dix-huit millions de musulmans disséminés de Singapore à Cachemire et des bouches du Gange aux bouches de l’Indus tout espoir de l’emporter sur les Européens par la violence et de rétablir, avec leur propagande, un joug de fer autrefois appesanti sur cent cinquante à cent soixante millions d’Hindous.
- On doit d’ailleurs, dans la vie civile, attirer, adoucir, apprivoiser les mahométans. Il faut, à cet effet, les appeler au sein des conseils municipaux et provinciaux, pour y discuter en bonne harmonie avec ceux qu’ils appellent si dédaigneusement des infidèles, des giaours; il faut les décider aux entreprises utiles, de concert avec les autres habitants; il faut les admettre, si leur esprit est cultivé, dans les sociétés littéraires et savantes, qui rapprochent les esprits d’élite, les concilient et finissent par les rendre amis. Dans les cités les plus avancées, cette marche est déjà suivie, gage de concorde, par les classes les plus élevées et les plus éclairées; elle finira par le commun peuple, dont les préjugés sont plus tenaces et les haines plus sauvages. Mais ici nous anticipons sur la partie où nous devrons considérer le progrès des intelligences.
- En terminant nos brèves réflexions sur la ferveur brahmanique, nous avons fait remarquer ce quelle a déjà perdu d’après la diminution graduelle que présentent ses
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- principaux pèlerinages. Les mêmes observations s’appliquent au Mahométisme. Surate n’est plus le grand port où se donnait rendez-vous la foule des croyants de l’Inde, afin d’accomplir leur pèlerinage à la Mecque. Aujourd’hui, depuis les bouches de l’Indus jusqu’au cap Comorin et de ce cap jusqu’aux bouches du Gange, l’observateur est surpris du petit nombre des musulmans qui s’embarquent pour la mer Rouge; ce n’est peut-être pas, pour chaque année, un dix-millième des sectateurs que l’Islam possède aujourd’hui dans l’Inde?
- III. Le Christianisme. — Enfin nous arrivons au troisième culte, très-inférieur aux deux premiers quant au nombre de ses sectateurs, mais de beaucoup supérieur à tous les autres égards. Comment a-t-il pu se développer et quels ont été ses bienfaits?
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- Luttes progressives entre les cultes des indigènes et les cultes des chrétiens dans l’Inde.
- Le Christianisme compte dans ses rangs tous les Européens, à peu près tous les Eurasiens, et bientôt un million et demi d’indigènes : en quoi consiste sa conquête?
- C’est la puissance et la gloire du Christianisme de ne pouvoir se propager sans répandre de proche en proche les vertus les plus douces et les plus sublimes chez les peuples abandonnés à d’autres croyances. L’humanité, la charité, la fraternité, l’égalité, l’accompagnent: à son aspect, les coutumes cruelles disparaissent, les bûchers des cultes barbares s’éteignent; les infanticides, que commandent l’avarice et l’orgueil, sont abandonnés par degrés; l’étranglement, œuvre des Thugs, qui fait horreur aux chrétiens, et d’autres pratiques aussi criminelles, par degrés attaquées, reculent pour disparaître à jamais.
- L’histoire compte déjà plus de dix-huit siècles depuis
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- le jour où le Christianisme a commencé d’attirer à lui les peuples dans l’Inde; ses victoires les meilleures ont été remportées par les seuls moyens de la paix, de la douceur et de la persuasion.
- Pour cette croyance, rien ne ressemble plus aux succès du premier âge que les succès d’aujourd’hui.
- Pendant longtemps un seul culte, remplissant sa mission d’universel, arrivait d’Occident pour s’offrir à l’Orient. Lorsque les déchirements de l’Europe chrétienne ont divisé les Trois-Royaumes au point de vue religieux, la même division s’est reproduite dans l’Inde. Alors on a vu se répandre, suivant des progrès inégaux :
- i° L'Anglicanisme, dont le nom même rappelle la nation supérieure par le nombre et par tous les avantages politiques, militaires, manufacturiers et commerciaux;
- 2° Le Presbytérianisme\ adopté par la majorité des Ecossais, le moins nombreux des trois peuples;
- 3° Le Catholicisme y que professaient les Trois-Royaumes avant les intempérances d’Henri VIII, aujourd’hui conservé par les Irlandais d’origine celtique, par environ le vingtième des Anglais et par quelques montagnards d’Ecosse.
- Les deux premiers cultes protestent contre le troisième, unis à quarante ou cinquante autres sectes , qui n’ont entre elles de commun que le titre de Protestants.
- La Compagnie des Grandes-Indes, qui seule, pendant deux siècles, a représenté l’empire Britannique devant les peuples de l’Inde, aspirait surtout à ne compliquer, à ne déranger ses affaires commerciales par aucun souci religieux, par aucun scrupule, aucun embarras de prosélytisme. C’est en dehors de son négoce, et pour ainsi dire par un zèle subreptice, qu’on a vu quelques missionnaires anglicans se glisser à côté des Danois restés à Sérampore, et des Hollandais restés à Ceylan.
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- Mais, en présence des hautes prétentions du xixe siècle à la liberté du commerce, les propagandistes d’Angleterre ont prétendu qu’ils avaient droit à la même liberté pour la diffusion de leurs bibles en Orient; c’est alors que les missions anglicanes et presbytériennes ont pris un développement de plus en plus considérable.
- Afin de propager dans l’Inde les deux cultes riches et puissants pratiqués par la majorité des Anglais et des Écossais, on a fini par envoyer des sommes prodigieuses; et, chaque année, les donateurs ont accepté des espérances qui jamais n’ont cessé d’être magnifiques1.
- Par un contraste digne d’être remarqué, la religion des Irlandais, le Catholicisme, professé par ce peuple pauvre et dépouillé, fort inférieur du côté du négoce et de l’industrie, cette religion s’est vue représentée dans l’Inde par un très-petit nombre de chapelains nécessiteux, aidés de quelques missionnaires arrivés des possessions, si réduites aujourd’hui, de la France en Orient.
- Ici, les résultats ont semblé peu correspondre aux calculs des théories qui se font gloire d’être à la fois économiques et politiques. D’un côté, l’on a vu la protection au moins tacite d’un gouvernement coreligionnaire, des monceaux d’or amassés par le travail et la victoire, par les arts manufacturiers, la navigation et le commerce, en un mot, tous les secours qu’aime à promettre le monde; de l’autre côté, toute l’absence des avantages matériels qui se puissent imaginer sous d’aussi brillants aspects.
- Le croira-t-on? les Hindous convertis parles possesseurs
- ' On peut consulter, à cet égard, les témoignages des écrivains les plus favorables aux cultes protestants ; ils ont été réunis et mis en regard des succès obtenus par le catholicisme avec des moyens très-inférieurs. (Voyez Marshall, Les Missions chrétiennes, traduit de l’anglais; Paris, i865, a volumes in-8°. )
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- des sources infinies de supériorité matérielle n’égalent pas la sixième partie de ceux qu’a pu convertir la pauvreté sans prestige et les luttes sans soutien des humbles missionnaires catholiques.
- Ce résultat extraordinaire, nous ne voulons le considérer qu’au point de vue déjà déclaré plus haut1, au point de vue purement humain. Il nous suffira de juger avec impartialité soit le concours, soit le conflit des forces de la matière avec les forces morales et politiques.
- Dans un livre où, depuis la première ligne jusqu’à la dernière, le principal objet est d’étudier et d’expliquer les conquêtes de la science et des arts, les succès de la production et de l’échange, nui ne saurait nous trouver trop peu favorable envers ces moyens ingénieux de venir en aide aux nations. Nous ne cesserons pas d’être les vrais apologistes de pareils bienfaits, en montrant qu’à côté de leurs plus opulents triomphes peuvent être remportées d’autres victoires, qui, loin de ravaler les progrès d’un savoir dirigé vers les besoins civils, doivent en élever le niveau, en purifier la marche, en féconder les conséquences, parle concours d’autres moyens, en apparence les plus humbles, en réalité les plus sublimes.
- Dans ce récit, notre travail va recevoir plus de valeur à nos yeux, en nous obligeant à révéler l’importance d’un présent fait par la France non-seulement à l’Inde, à l’empire Britannique, mais au genre humain tout entier. C’est ainsi qu’il nous semble doux d’aimer notre patrie, et d’être fiers du noble rôle que son peuple joue dans l’univers.
- Afin que le lecteur apprécie la succession des efforts du Catholicisme et tout son avenir dans l’Hindoustan, il faut remonter d’un rapide regard au berceau du christianisme; nous y trouverons un premier triomphe qui se rattache 1 Voir page 889.
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- aux résultats successifs obtenus jusqu’à l’époque où nous achevons notre tableau.
- Première lutte. — Peu de temps après le cinquantième jour où l’Evangile, la bonne nouvelle, sort du pays qui l’a vu naître pour éclairer l’ancien monde, elle prend son vol du côté de l’Orient et ne s’arrête qu’à deux mille lieues de la Palestine, entre l’Indus et le Gange. Un disciple de Jésus même, l’apôtre Thomas, fonde l’Église Syriaque en Malabar, en Coromandel; les fidèles issus de cette époque primitive, après dix-huit siècles d’isolement et d’abandon, sont encore plus de cent mille. Ces Catholiques habitent la grande chaîne des Ghauts et les rivages de la mer qui sont compris entre Salsette, au nord de Bombay, et Meliopouram, et Saint-Thomé, près de Madras; aujourd’hui tous obéissent à l’Eglise romaine.
- Seconde lutte. — Quinze siècles s’écoulent. Le cap des Tempêtes est découvert et doublé; les Portugais, arrivés sur les côtes de l’Inde, ont envahi des ports et des territoires depuis Ceylan jusqu’à l’entrée du golfe Persique. Loin de rougir d’imiter les musulmans, leurs devanciers, ils emploient la force pour multiplier les conversions, peu soucieux de n’en devoir un petit nombre qu’à l’exemple douteux de leurs vertus. Bientôt l’or des vaincus corrompt les vainqueurs et la décadence atteint les conquérants.
- Jean III, un de ces rois de Portugal supérieurs à leur peuple, voulant sauver les mœurs et la suprématie de ses sujets en Orient, fait appel à la Compagnie de Jésus1;
- 1 L’auteur de cet ouvrage, ayant à citer des travaux illustres accomplis • dans l’Inde par une Compagnie jugée si diversement chez les peuples de l’Occident, croit pouvoir s’approprier les nobles expressions d’un écrivain à la fois indépendant, courageux et consciencieux : «Les Jésuites ne m’ont point compté parmi leurs élèves; je ne leur dois point de reconnaissance. Je ne suis ni à eux, ni avec eux, ni pour eux, ni contre eux.
- Us sont à mes yeux ce que Yitellius, Othon et Galba étaient pour Tacite;
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- il reçoit d’elle le plus grand apôtre que les chrétiens et les gentils aient admiré depuis saint Paul : c’est un gentilhomme navarrois, élevé dans Paris, qui sera plus tard saint François-Xavier. Ses entreprises, comme ses travaux, tiennent du prodige. A sa voix, Goa, la métropole des Portugais en Asie, sort de la ruine morale; les écoles sont épurées et restaurées; un séminariat oriental est préparé pour suffire aux conversions que médite le puissant rénovateur. Il rend à l’enfance, à l’adolescence, les préceptes salutaires qu’ont désappris leurs parents; on voit les pères de famille accourir à ces nouveaux enseignements, qui les transforment eux-mêmes : c’en est fait, dans tous les rangs, la vertu relève la tête et triomphe.
- Cette victoire obtenue dans la cité mère, François porte ses pas vers les provinces, qu’il franchira pour éclairer aussi des voisins indépendants. La conquête des âmes semble voler au-devant de ses pas : ses paroles, sans doute, ont une éloquence digne d’entraîner les cœurs; mais sa renommée prend part à ses conversions. Au moindre son de la clochette que sa main agite, les populations accourent; elles se pressent autour de lui, et, sans demander d’amples discours, elles veulent pour culte avoir le culte de François-Xavier, lo Padre, comme elles l’appellent, à l’imitation des Portugais. Parmi les brahmanes, partagés entre la surprise et l’admiration, ceux même qui résistent à toute conviction s’approprient ce titre au respect, à l’affection : titre qui leur paraît un talisman. Trois siècles plus tard, on les entend qui se font encore appeler par les castes subordonnées lo Padre. Mais ils n’ont pas le cœur ardent et dévoué du véritable Père;
- je ne les connais ni par l’injure ni par les bienfaits (neque injuria, neque beneficio cogniti ). » Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, 3e édition , en six. volumes in-8°, tome Ier, page 2.
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- et chez les castes qu’ils devraient enseigner il manque à leur égard une piété liliale qu’ils ne savent pas faire naître.
- Ces merveilles d’apostolat sont accomplies sur les deux côtes de Malabar et de Coromandel ; elles brillent surtout parmi les pêcheurs des perles si renommées en Orient. Le triomphe a lieu jusqu’en face de Ramnâd, où s’élève un temple de premier ordre, que les pèlerins hindous visitent en foule, parce qu’il leur rappelle la grande Ody ssée de Râma, l’un des avatars de Vishnou.
- La latle littéraire. — Un siècle encore s’écoule. Le célèbre Robert de Nobili, neveu du cardinal Bellarmin, veut essayer une voie nouvelle afin d’opérer la conversion des lettrés et 'des brahmanes. Pour atteindre ce but, il prétend l’emporter : sur les premiers, par la perfection à laquelle il portera leur idiome ; sur les derniers, par les sévérités, par l’austérité de sa vie et par des privations sans bornes. Il vit en reclus et se fait une solitude que le respect rend inviolable au vulgaire; son ascétisme porte le peuple à le considérer non-seulement comme un grand personnage, mais comme un être presque céleste. Les radjahs et les prêtres hindous le jugent digne d’être recherché par eux et d’être interrogé sur ses croyances. C’est alors que la lutte s’engage et qu’une raison supérieure donne la victoire à Robert de Nobili. Des conquêtes éclatantes sont le fruit de ses controverses, et bientôt les conversions obtenues chez la classe la plus élevée s’étendent aux degrés inférieurs; elles continuent, après sa mort, par les travaux d’un successeur illustre.
- Le père François Beschi ne se contente pas, à l’exemple de son devancier, d’acquérir une profonde intelligence de la langue tamile, parlée dans le royaume de Madura et dans tous les pays voisins de la mer, évangélisés autrefois par François-Xavier : le nouveau missionnaire écrit
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- une foule de livres élémentaires, destinés au simple usage du peuple. Pour plaire aux esprits cultivés, il parvient à composer, sur tous les rhythmes connus, des poèmes variés , d’une courte étendue et d’un genre gracieux, tel que celui de nos poésies dites légères; mais les siennes n’ont de léger qu’une forme gracieuse, et la morale les inspire. Sans s’arrêter à ces faciles plaisirs, il emploie les plus puissants efforts de son talent à composer une épopée qui puisse rappeler, fut-ce de loin, les productions si rares même chez les peuples les mieux doués pour la richesse et la vigueur de l’imagination. Son épopée de Joseph1, l’époux mystique de Marie, est embellie par la peinture des scènes immortelles qui sont la transition des deux Testaments. Ce livre devient célèbre; il fait décerner à l’auteur par l’Académie hindoue de Madura, qu’on pom vait appeler la Crasca da Tamil, ce titre tout oriental : Le Religieux transcendant. Le succès s’étend d’abord chez les classes exercées aux luttes de l’esprit; ensuite, il descend jusqu’aux moindres gens d’un peuple où le simple laboureur parle sa langue avec la même pureté qu’en Toscane le paysan parle la langue du Dante. Telle devient en peu d’années la célébrité du poème chrétien, qu’un certain nombre de hameaux, de bourgs et même de villes reçoivent le nom du saint personnage qu’il célèbre.
- Depuis le temps dont nous parlons, dans les parties du Madura qui professent le christianisme, on se complaît à copier les passages les plus touchants de l’épopée tamile, devenue si populaire par le charme de ses peintures. Au sein des plus humbles églises, ces copies, faites avec soin sur des feuilles de palmier, sont déposées dans un modeste reliquaire. Pour les natifs, ces joyaux de l’intelli-
- 1 Ce poème, d’une étendue considérable, est sorti depuis assez peu de temps des presses de Pondichéry : on devrait le traduire en français.
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- gence sont plus précieux que ne le sont aux yeux des Occidentaux les pierres gemmes et les vases d’or amassés dans le trésor des basiliques opulentes.
- Décadence au XVIIIe siècle. — Le Portugal ayant perdu son génie héroïque et ne pratiquant plus qu’une industrie atrophiée par son contact mercantile avec celle de l’Angleterre, cet appauvrissement devient le sujet d’une décadence qui s’étend jusqu’aux chrétientés de l’Inde.
- La persécution moderne. — A Lisbonne, les sombres intrigues de la cour et du ministère font décider non-seulement la suppression, mais la persécution, et on peut dire le supplice de l’Ordre religieux immortalisé en Amérique, au Paraguay, par la création d’un peuple cherché parmi les sauvages, et dans l’Inde par les conquêtes bienfaisantes des François-Xavier, des Nobili, des Beschi, etc. Sur un ordre de Pombal, envoyé de Lisbonne en 1760, tous les membres d’une société civilisatrice et paisible et fidèle sont arrêtés dans les chrétientés de l’Inde orientale. Entassés comme des criminels à bord d’un navire-geôle comparable aux plus mauvais bâtiments négriers, ils sont mis aux fers et tramés en Europe, à 5,000 lieues de distance, puis jetés dans les prisons d’État, aux bords du Tage, pour y croupir quarante ans au fond des cachots, où la plupart meurent sans jamais revoir la lumière.
- Ainsi privées de leurs pasteurs, les chrétientés du midi de l’Inde languissent, et quelques-unes s’éteignent.
- Lorsque 1789 eut commencé ses profondes atteintes au Catholicisme, les missions si célèbres qu’un grand peuple envoyait depuis Colbert dans l’univers idolâtre, ces missions cessèrent tout à coup d’être maintenues, et l’Orient resta privé des lumières dues à la France civilisatrice.
- La renaissance. — Napoléon Ier, sur les débris de la Révolution, ose entreprendre de bâtir. Le même génie qui
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- donne aux Français le Concordat, gage de paix à l’intérieur, porte au dehors ses regards; il veut ressaisir par les idées la conquête des nations les plus lointaines. Il rend la vie à l’institution des Missions étrangères, que l’on devrait plutôt appeler les Missions nationales. Il se .croit digne de recommencer en Asie la grande œuvre de Louis XIV; mais la guerre que l’Angleterre lui déclare, et qui va durer autant que son règne, interdit le passage aux propagateurs formés à Paris et destinés à l’extrême Orient.
- De 1812 à 1814 arrivent des catastrophes dont les conséquences atteignent les bornes du monde. Pie VII, qui sacra Napoléon, et qui finit par en être le prisonnier dans Fontainebleau, Pie VII peut retourner à Rome. Sur le seuil du palais de détention d’où le captif est sorti Pontife et Roi, l’Empereur reparaîtra ; mais ce sera pour abdiquer. Il s’exilera, pour recommencer une lutte prodigieuse, et subira le sort de Prométhée sur le rocher de Sainte-Hélène.
- Par un éclatant usage de son retour à la liberté, le Pape rend l’existence et l’honneur à la Compagnie de Jésus. Elle va donc recommencer sa mission et ses missions; elle va donner de nouveau ses enseignements dans les deux mondes, au centre de la civilisation comme aux extrémités de l’univers, et surtout dans l’Inde.
- Or cet Ordre, qui renaît comme Lazare, est pauvre comme lui; il est craint, haï, persécuté dans les parties de la terre qui se croient les plus policées et qui, pour se dispenser à son égard d’être humaines, se proclament humanitaires. Gomment ses envoyés nécessiteux pourront-ils subsister dans VHindoustan et soutenir la Rivalité redoutable des missions protestantes, en faveur desquelles tant de millions sont prodigués par l’Angleterre ?
- Ici paraît, avec un singulier éclat, ce que les chre-
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- tiens nommeront le doigt de Dieu, ce que d’autres appelleront l’effet du hasard, mais, au moins, d’un hasard digne d’émerveiller les esprits observateurs. Sans discuter sur de tels points de vue, suivons les événements.
- Œuvre du Sou, commencée dans Lyon par la classe ouvrière, pour
- secourir les missionnaires des deux mondes et surtout ceux de
- l’Inde.
- La ville de France qui pratique avec tant de perfection l’industrie la plus délicate et la plus élégante, Lyon, loin d’être dégradée par sa richesse, a conservé ses vieilles mœurs et le culte de ses pères. Il y a cinquante années, lorsque la paix générale eut excité l’amour de l’or à parcourir, avec une soif de Tantale, les mondes lointains, afin d’y ramasser force trésors, un sentiment plus élevé fit un appel bien différent à quelques enfants du peuple : la religion leur proposa d’aller, en apôtres, chez les nations idolâtres. Pour servir ce dessein, elle leur demanda de renoncer à tout lucre, à tout profit sur la terre ; de braver les privations et d’affronter tous les périls, même le martyre. La cité de Lyon et les pays circonvoisins fournirent avec libéralité leur contingent, puisé dans l’humble élite d’une classe qui ne saurait vivre qu’à la sueur de son front. Voilà pourquoi, dans la grande ville industrieuse et religieuse, on aime, on admire les missionnaires; on prend part à leurs travaux, à leurs souffrances, à leurs succès. Là, tout un peuple s’émerveille au récit de leurs dangers, de leurs luttes héroïques et de leurs morts volontaires.
- Dans Lyon, six jeunes amies, brodeuses et dentellières, vivaient, modestement payées pour parer, aux moindrés frais, un luxe qu’on veut bien rendre effréné, mais non pas trop vite ruineux. La clarté du jour les laissait isolées;
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- ]e soir, l’économie les rassemblait autour d’une même lumière. Afin de charmer leurs veillées, elles aimaient à redire et les sacrifices et les misères si vaillamment supportés dans ces missions entreprises par des concitoyens, des amis, des parents; elles semblaient se reprocher d’être trop riches, lorsqu’elles comparaient leurs moments, si faiblement payés qu’ils pussent l’être, avec les jours prodigués et l’indigence volontaire de ces intrépides chercheurs d’âmes ! L’idée naquit au milieu d’elles d’offrir un premier exemple, de retrancher quelque part de leurs faibles gains pour retirer de la souffrance et, souvent, sauver de la faim ces hommes de Dieu. Dans un tel dessein, deux sœurs, il faut les nommer, car désormais leurs noms appartiennent à la gloire des grands succès remportés, Mlles Jarricot, proposèrent de mettre en commun, chaque semaine, une aumône que l’on bornerait à cinq centimes, un sou, pour quelle fût à la portée des moindres gains de l’industrie française. L’on s’engagerait d’honneur à verser avec une fidélité religieuse l’humble tribut offert à Celui qui sourit à toute promesse vertueuse et qui préside à la charité.
- A peine ce dessein fut-il connu, beaucoup d’autres ouvrières, et des ouvriers de la même cité, se prirent d’enthousiasme pour un vœu qui les élevait à leurs propres yeux : en effet, il les associait, par la pensée et par le bienfait, à ces voyageurs parcourant les pays les plus éloignés afin d’y porter la connaissance du maître du monde, et l’humanité, et la charité; en un mot, les présents ordinaires des chrétiens.
- Il fallait élever cette entreprise par des degrés bien ménagés, sans jamais sortir d’une sage circonspection. Cest à quoi servirent de vénérables citoyens, honneur cache des classes moyennes. Tous réunirent leurs efforts, afin de conduire â bien l’œuvre sublime qui poussait ses pre-
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- rniers rameaux avec tant de vigueur. Elle ne demandait, comme les puissantes vignes d’Italie, que le tronc protecteur de quelques robustes ormeaux pour s’élancer de branche en branche et faire mûrir, par la puissance du climat, les fruits d’une sève généreuse.
- Du clergé, qu’on révérait, on ne voulait recevoir qu’un appui moral, que ses conseils et ses recommandations, si puissantes pour seconder les œuvres de charité. Dès l’origine, l’administration des cinq centimes, l’Oeüvre du sou, comme on l’appelle avec énergie dans tout le midi de la France, cètte administration fat laïque, et restera toujours laïque.
- C’est en 1822 que l’Association, régularisée, voyait le jour; dès 1823 elle avait obtenu les bénédictions et la sanction suprême du Saint-Père. Voyez, depuis ce point de départ, combien elle a prospéré!
- Trois ans à peine écoulés, en 1826, la seule ville de Lyon réunissait déjà douze mille et quelques cents donatrices ou donateurs; ils versaient ensemble 33,533 francs pour commencer à secourir un peu les modernes missionnaires envovés dans les nouveaux mondes.
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- En i83o, malgré le dérangement et la détresse que toute révolution fait éprouver au commun peuple dans les grands foyers de fabrication, les bienfaiteurs, à Lyon seulement, n’étaient pas moins de dix-sept mille.
- En i846, au moment où Pie IX apparaissait pour résister aux longues secousses des tremblements de l’univers, les donateurs lyonnais s’élevaient au nombre magnifique de soixante-huit mille! Un an de famine et quatre ans de perturbations antisociales n’avaient pu les réduire, en 1 851, qu’au nombre de soixante-cinq mille. Mais, avec la patrie rentrée dans la paix intérieure, l’Œuvre a repris un essor si vigoureux, qu’aujourd’hui Lyon ne présente pas
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- moins de cent trente mille donateurs; elle en présente un tel nombre sur l’ensemble d’un diocèse où le recensement ne permet guère d’évaluer qu’à deux cent cinquante mille le nombre total des familles catholiques.
- On le voit, sauf les plus nécessiteux, hors d’état de rien donner, c’est déjà plus que la moitié du peuple lyonnais qui s’approprie ce mouvement admirable.
- Les autres diocèses de la France acceptent la généreuse idée; tous veulent participer à la même œuvre, pour la rendre nationale. Bientôt la propagation franchit la frontière, et, de proche en proche, les autres peuples sont entraînés à leur tour. On les voit marcher sur les traces de la nation qui donne toujours les grands exemples, quand on lui permet d’obéir à ses sublimes destinées.
- Pour ne pas fatiguer le lecteur, franchissons quarante ans d’émulation et de progrès; transportons-nous aux dernières années d’aumônes populaires dont le budget est publié. Voici des chiffres, arides il est vrai; mais, sans vous rebuter, attendez un seul instant leurs conséquences :
- Sommes données pour l’Œuvre du Sou en 1865.
- i° Par le peuple lyonnais.................. 343,955f oo°
- 2° Parle peuple entier de la France........ 3,4791290 3a
- 3° Par l’univers catholique, moins la France. 1,610,761 16 Total pour l’ünivers catholique.... 5,090,041 48
- Afin de rendre évident à tous les yeux le mérite contributif de ces trois réunions de cœurs généreux, j’ai calculé pour chacune d’elles à combien s’élèvent les dons versés par cent mille catholiques. Regardez bien ce que j’ai trouvé :
- i° Chez les peuples étrangers.................. i,ooof »
- 20 Chez le peuple français, sans compter Lyon, 10,000 »
- 3° Chez le peuple lyonnais, auteur de l’OEuvre, 31,000 »
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- Reconnaissons-le : dans la cité d’où la pensée fondatrice a rayonné, pour se propager comme la lumière, aussi pure mais plus rare à mesure quelle s’éloigne du foyer dont elle émane, voici qu’à Lyon le peuple contribue trente fois plus que tous les peuples étrangers... Honneur, ah ! mille fois honneur à la ville généreuse et magnanime qui devance de si loin la patrie tout entière, et bien plus encore le reste de l’univers, . .
- Développement réservé pour l’avenir. — Lorsque, pour terminer ma longue entreprise, j’aborderai les intérêts particuliers à mon pays, j’aurai le bonheur d’expliquer chacjue force de la France. Je montrerai, comme exemple, d’après quelles bases la force que j’examine en ce moment s’est organisée; avec quelle rare sagesse et suivant quel véritable génie elle s’est modestement administrée; de quel respect et de quelle confiance elle est entourée par les donateurs de tous les pays catholiques. Alors on verra comment, de bienfaits en bienfaits, elle s’est répandue dans les deux mondes, à proportion de l’indigence et trop souvent du malheur des différents peuples.
- Les inondations, les épidémies, les tremblements de terre, tous ces fléaux redoublent les besoins des missions, quand il faut disputer à la mort les orphelins, les veuves, les vieillards, si souvent abandonnés chez les idolâtres et chez les barbares aussitôt que surviennent ces grands désastres. Tous les ans, un fonds de prévoyance est réservé pour les calamités qui défient la prévoyance elle-même.
- Et quand même la France, abandonnant à leurs moyens inépuisables les plus riches nations, aurait réservé ses aumônes pour les seuls peuples indigents, qui donc sur la terre aurait pu lui reprocher cette parcimonie, je dirais presque cette légitime avarice distributive?
- Mais lorsque l’ami de l’humanité pénètre dans les
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- misères des peuples, même de ceux qui les cachent sous le manteau de leur immense richesse, il est frappé d’un mystère de souffrances qui lui fait une loi de partager ses présents avec les sujets des dominateurs célèbres pour leur opulence. Chez ces maîtres de la terre, il faut apporter l’aumône jusqu’au cœur des plus orgueilleuses métropoles.
- Regardez la ville aujourd’hui la plus populeuse et la plus hère du monde : dans Londres, où quatre milliards de francs mesurent le flux annuel et le reflux des échanges quelle fait avec l’univers, deux cent mille malheureux, pendant les mauvais hivers, ignorent chaque matin comment ils subsisteront dans la journée. Non! les peuples conquis et pressurés ne souffrent pas dans une si lugubre proportion. C’est ce qu’il fallait dire, afin de justifier les charités qu’on va citer et qui s’adressent aux possessions sans nombre de la nation riche au delà de toutes les autres.
- Tableau, des dons distribués à l’empire Britannique par les deux Conseils répartiteurs de I’OEuvre nu Sou créés dans Lyon et dans Paris : — année 1865.
- i° Europe. Dans les Trois-Royauiries....... 34o,i23fooc
- 2° Afrique. Au Cap de Bonne-Espérance, à
- Natal, etc............................ iio,232 5o
- 3° Océanie. En Australie................... 209,552 00
- 4° Amérique. Dans les Canadas.............. 348,632 79
- 5° Asie. Dans les Indes orientales, Hong-Kong. 583,236 00
- Total des dons envoyés des deux centres, Lyon
- et Paris, dans le seul empire Britannique . . . 1,591,776 29
- Emploi des secours distribués par les Français à l’Inde entière.
- Arrêtons notre attention sur la riche part de 583,236 francs accordés à l’Inde, sauf quelque parcelle pour une
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- colonie anglo-chinoise; nous sommes fiers de mesurer la grandeur des œuvres accomplies avec ce présent distribué comme une semence qui va tout féconder.
- Près de cinq cents missionnaires sont défrayés sur la subvention. Si modique est leur traitement qu’il n’absorberait pas à beaucoup près un demi-million; mais la même somme comprend tous les secours alloués pour aider à construire, à réparer les églises, en descendant jusqu’aux moindres chapelles, puis les petits presbytères destinés aux simples prêtres, puis les modestes maisons qui sont les palais des vicaires apostoliques, de ces évêques auxquels on ne donne, par an, pour représenter et pour vivre, eux, les Princes de l’Eglise orientale, que l’infime traitement de i ,45o francs, qui serait honteux s’il n était sublime! Ajoutons des secours donnés aux humbles écoles de village chez un million de catholiques indigènes, aux cinq grands collèges de Calcutta, de Bombay, de Madras, d’Hyderabad et de Négapatam, aux écoles secondaires de Madura, de Tricbinopoly, de Pounah, etc. Outre ces établissements, il faut pourvoir à des orphelinats, à des hôpitaux fondés dans les vingt vicariats qui se partagent aujourd’hui l’Inde. Il faut donner quelques ornements, quelques vases sacrés à beaucoup d’églises qui commencent par n’avoir que les quatre murs, et souvent n’ont pas même une croix de fer à planter sur un autel de terre. Les allocations sont partout infiniment au-dessous des besoins; mais avec 1 infiniment petit, l’intelligence et le zèle, les quêtes et les corvées volontaires ont produit des merveilles.
- Des associations pieuses ont été fondées par des dames anglaises, écossaises, irlandaises. Les veuves hindoues, qu’autrefois un fanatisme sans frein immolait avec frénésie , à présent qu’elles ont l’audace de ne point se laisser brûler vivantes, ne sont plus condamnées qu’au
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- mépris, à la pauvreté; le christianisme les reçoit en communauté, pour y vivre dans la paix et le contentement, honorées et protégées. Quelques-unes d’entre elles et d’autres femmes indigènes se consacrent, sous le patronage des Missions, à l’enseignement de leur sexe ; elles ouvrent des écoles aux jeunes fdles catholiques. Déjà des Indiens de haute caste permettent que les mères y conduisent leurs enfants. La méfiance orientale ne ferme plus ses zenanas, ses harems, à toute lumière; elle les entrouvre, et permet que des maîtresses, même indo-chrétiennes, y donnent de chastes leçons en présence des mères.
- C’est une régénération qui se prépare dans les grandes familles indigènes, et qui tend à les transformer par les doux moyens de l’enseignement et de la persuasion.
- Les veuvages anticipés commencent dès le plus jeune âge, car il y a des mariées de cinq ans et parfois des veuves de six ans. Ce défi porté contre la nature conduit trop souvent, dans l’âge des passions, sous un climat qui brûle les sens, à l’incontinence, à la dépravation. Le péril d’un célibat imposé par ces fictions de mariage et de veuvage, les missionnaires l’attaquent avec éloquence; et le mal commence à ne plus être approuvé chez les populations soumises encore aux lois imprévoyantes des brahmanes.
- Aujourd’hui, dans l’Inde, les chrétiennes réunies en associations religieuses sont de vraies sœurs de charité. Partout, considérées comme formant une caste pure, elles commandent à la fois le respect et la reconnaissance : Anglicans, Hindous, Musulmans même, tous s’empressent de rendre ce double hommage à leur dévouement perpétuel.
- C’est depuis que la pensée si modeste des demoiselles Jarricot a commencé de porter ses fruits, et qu’elle a fait successivement parvenir dans les vicariats de l’Inde un secours annuel de 100, de 200, de 4oo et déjà presque
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- de 600,000 francs, c’est depuis lors qu’on a graduellement créé les fondations favorables aux enfants, aux femmes, aux veuves, aux vieillards, aux malades, et toujours aux indigents. Mesurons la marche de ce progrès.
- Depuis l’année 1760 jusqu’aux temps qui suivirent la paix générale, l’Inde avait été privée des missions si florissantes de la Compagnie de Jésus, proscrite parles rois, par les républiques, et, pour dernière disgrâce, en 177/1 immolée par Clément XIY.
- Quarante ans après cette catastrophe, le temps amène une coïncidence remarquable. Dans la même année, 1814, qui rend aux mers la liberté, Pie VII rétablit, nous l’avons déjà dit, cette Compagnie, dont les services, prodigués par delà les deux Océans, avaient laissé d’impérissables souvenirs au Canada, au Paraguay, à la Chine, au Japon et dans l’Inde.
- Près d’un quart de siècle s’écoule depuis cette rénovation jusqu’au moment où les successeurs de François-Xavier vont retirer le Catholicisme du discrédit et de l’abandon dans lequel il était tombé d’un bout à l’autre de l’Asie, excepté chez les modestes colonies que possédaient encore les Français. On arrivait à l’an i836.
- Une mission modèle à Madura. — Ce fut alors que le vénérable vicaire apostolique de Pondichéry1 transmit à la France le vœu des chrétiens de l’Hindoustan occidental, afin qu’on rendît à l’Inde les pères Jésuites, qu’elle avait perdus depuis soixante et seize ans, et quelle regrettait toujours. On résolut d’en autoriser le retour. Mais leur Compagnie renaissante était faible encore; elle était pauvre; elle était impopulaire en Europe, et les rois, saisis de frayeur, auraient craint de se compromettre s’ils
- 1 M. Tesson, aujourd’hui directeur de l’Ecole des Missions, il Paris.
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- avaient accordé le moindre présent en sa faveur, dût-il révivifier le christianisme dans tout l’Orient.
- On vit alors le simple peuple de Lyon rendre ce royal service aux nations indo-chrétiennes, avec son œuvre charitable : œuvre, cependant, sivoisin'ede sa naissance, et par conséquent peu développée. Ses collectes n’atteignaient pas le tiers de ce quelles produisent aujourd’hui.
- On commença par envoyer à l’occident de Pondichéry-huit missionnaires français; mais avant qu’ils eussent fini la seconde année de leurs fonctions, pleines de misères et de périls, six étaient morts! On l’apprit en France , et sur-le-champ six autres combattants volèrent vers cette brèche à peine ouverte. Chaque année, de notre pays partirent de nouveaux volontaires, afin de remplacer les décédés et d’accroître par degrés le nombre des survivants. Voilà comment la nouvelle mission, dont le centre nominal était Madura, s’agrandit et finit par compter six fois plus d’apôtres qu’au début de l’entreprise. Ce qu’ils ont fait est au delà de toute croyance.
- Depuis le rivage qui regarde Ceylan jusqu’au royaume de Mysore, les chrétiens indigènes avaient été privés de pasteurs, et les ministres anglicans se les étaient, si l’on peut employer ce mot, appropriés. Dans la vaste contrée qui s'étend au nord de Madras jusqu’à la chaîne des Ghauts, 5o,ooo âmes composaient le personnel des natifs plus ou moins absorbés par le Protestantisme.
- Quand les nouveaux missionnaires français que nous venons de signaler pénétrèrent dans l’immense vicariat qui leur fut d’abord assigné, et qu’il fallut plus tard subdiviser, ils se virent comme perdus au milieu de six à sept millions d’hommes de toutes croyances. Us se trouvèrent en face de quatre ordres d’antagonistes; c’étaient : au premier rang, toutes les castes des Hindous, ayant à leur
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- tète les brahmanes; au second, les musulmans, fiers encore du pouvoir persécuteur qu’avaient exercé dans ces contrées le sultan Haïder-Ali et surtout son fils Tippou-Sahib; au troisième rang, les prêtres portugais, ignorants, malveillants, réfractaires et rebelles jusqu’au schisme; au quatrième rang, et de tous les plus redoutables, on comptait les ministres protestants. En effet, ceux-ci, d’un bout à l’autre de la terre, étaient ennemis déclarés d’une Compagnie constituée pour leur disputer la victoire sur tous les champs de bataille.
- Ces ministres avaient l’immense avantage d’appartenir à la nation conquérante, d’être chéris et, quand il le fallait, d’être protégés par leurs puissants coréligionnaires. Ces gracieux prédestinés, recommandables pour leur moralité privée, heureux époux, heureux pères, entourés de tous les conforts, étaient occupés du placement, nous dirions plutôt du lancement de leurs bibles, sans exclure d’autres négoces. Leurs jours s’écoulaient au milieu d’amples loisirs; ils jouissaient d’une opulence qui leur faisait regarder avec pitié l’essaim faible ét peu nombreux des missionnaires catholiques, aussi pauvres, aussi dédaignés que l’avaient été, par les diverses races de Gentils, les apôtres primitifs au sortir de la Palestine.
- Dans le principe, les nouveaux missionnaires n’obtenaient, pour ainsi dire, que des succès imperceptibles. Il leur fallait d’abord gagner le cœur de quelques Hindous intelligents et désintéressés : chose difficile à trouver dans un pays où tout se vendait, les services, la vérité, le mensonge, les faux témoignages, et jusqu’au parjure en lace de la justice. Telle était la tourbe corrompue au milieu de laquelle ils cherchaient les rares sujets que l’on pouvait rendre estimables et qui leur servaient de catéchistes.
- Les missionnaires catholiques ne pouvaient pas faire
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- ériger à leurs frais des temples très-dispendieux, ni, comme les riches pasteurs anglicans, payer après cela pour les remplir assidûment avec des assistants mercenaires. Étrange attrait! ils n’avaient à présenter que leur pauvreté. Qui le croirait? Elle devint leur moyen de succès *au milieu d’un peuple qui vivait dans le dénûment.
- Quand survenait quelque disette occasionnée par des sécheresses ou par tout autre fléau, rien ne pouvait empêcher quelle ne décimât des populations trop indigentes pour s’être ménagé des provisions suffisantes. Mais quand la famine avait frappé le peuple, quand les maladies qu’elle fait naître étendaient leurs ravages f si des enfants devenaient tout à coup orphelins de père et de mère, le prêtre essayait de les soustraire à la mort, en prodiguant ce qu’il pouvait épargner sur le peu dont la mission disposait; ces enfants devenaient chrétiens.
- Lorsque l’épidémie la plus fréquente et la plus redoutée dans l’Hindoustan, le choléra, sévissait quelque part, chacun fuyait les infortunés atteints de ce mal, qui fait périr dans l’ensemble la moitié des malades avec une régularité désespérante. Dans ce péril, le prêtre français ne craignait pas d’aborder le moribond qu’abandonnaient souvent ses proches; il le soignait, le consolait et lui faisait entendre un langage que peut-être jamais n’avaient entendu son cœur ni son âme; ici commençaient de nouvelles conversions. Trop souvent l’homme de Dieu payait de sa vie cette sublime charité; des missionnaires morts dans le vicariat de Madura, presque la moitié, le croira-t-on? 19 sur ko , sont morts frappés par ce choléra, qu’ils bravaient toujours! J’ai fait un calcul, hélas! trop véridique : la vie moyenne des missionnaires, victimes vouées au choléra, surpasse à peine trois ans. . . Tant de sacrifices portaient leurs fruits salutaires; la mort, si fièrement
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- bravée et si résolument subie, produisait la plus profonde impression sur la foule échappée à l’épidémie. C’était encore une cause de conversion chez les Hindous. -
- Au milieu d’un peuple si pauvre, qu’il avait à peine des vêlements pour cacher ce que la pudeur ne permet pas de laisser apercevoir, la moindre persécution, le moindre vol et parfois l’arbitraire de la justice faisaient tout à coup descendre le campagnard indigène parmi la classe des mendiants. S’il rencontrait un missionnaire, celui-ci du moins le consolait, lui fournissait même un modique secours, comme il en peut être donné, de pauvre à pauvre, au moment du plus grand besoin. C’était souvent un néophyte entraîné par le cœur au pied de l’autel catholique.
- Comme un exemple des malheurs qui parfois accablent le faible, citons un malheureux Hindou qui, subissant la loi d’un créancier impitoyable et tout-puissant, avait dû s’engager comme esclave temporaire; lui, sa femme et ses enfants perdaient à la fois l’indépendance, en attendant l’époque incertaine où leur travail suffirait à payer le reste de sa dette. Avant d’y parvenir, il périt; sa famille alors reste tout entière asservie, en dépit des lois européennes, lesquelles croient tout faire au moyen d’une lettre morte qui proscrit l’odieux d’un nom, mais qui ne détruit pas
- la réalité d’un détestable esclavage.. Pour rendre à la
- liberté la veuve et les orphelins, il avait fallu qu’un missionnaire, saisi de pitié, épuisât ses dernières ressources, et néanmoins il s’en fallait de quelque chose pour que tout fût acquitté. Afin de compléter la somme, l’infortunée dut renoncer à la dernière de ses chèvres, unique reste du troupeau qui faisait vivre la famille. Enfin, elle est libre avec ses quatre enfants, et voilà cinq affranchis gagnés pour toujours à la religion du libérateur.
- Par degrés les indigènes et même les Anglo-Saxons,
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- témoins d’actes si généreux, étaient frappés en même temps de voir une vie austère et simple, sans la moindre arrogance et sans le moindre abaissement; ils appréciaient iesjhommes d’élite issus d’une race française, où se manifestent, aussitôt qu’il en est besoin, tous les dévouements, tous les courages, toutes les abnégations. Un cercle, sans cesse élargi, de considération, d’égards et de respects environnait de tels apôtres; leurs paroles, quoique^les mêmes, acquéraient par degrés une autorité toujours croissante. Telle est la source des succès dont désormais nous n’avons qu’à signaler les derniers résultats.
- L’immense vicariat de Madura représenterait, par son étendue, neuf diocèses de France; là chaque missionnaire évangélise au milieu de cent mille idolâtres, habitants d’un territoire qui n’est pas moindre de quatre-vingts lieues carrées. Si merveilleuse est l’œuvre accomplie, qu’en vingt-six années seulement cinq cents groupes de familles ont nécessité la restauration , la reconstruction ou la bâtisse à nouveau de cinq cents églises ou chapelles. Le dernier compte réglé des fidèles conservés ou recouvrés, ou convertis pour la première fois, s’élève à cent quarante-deux mille cinq cents âmes; les dissidents portugais sont réduits à vingt mille, et les protestants à trente mille. On marche toujours à la découverte des hameaux, les uns à conquérir, les autres à reconquérir; et la mission continue de suivre sa destinée.
- Pendant cette période, en France, en Europe et dans les autres parties du monde, la charité d’origine lyonnaise, imaginée pour propager la foi, prospérait de plus en plus; et la subvention attribuée à l’Inde, nous l’avons dit, augmentait dans la même proportion. Le vicariat de Madura, le vingtième en nombre, mais le premier en conversions, recevait à juste titre la plus ample part
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- de secours. Il pouvait donc se livrer à l’essor que rêvait sa généreuse ambition; il aurait voulu secourir toutes les classes d’infortunes et satisfaire à tous les ordres de besoins, pour le corps, pour l’esprit et pour lame!
- Il établissait sept hôpitaux, sept Maisons-Dieu, comme les appellent encore nos paysans attendris, dans le fond de nos campagnes; les malades qu’on recevait par charité, entrés idolâtres et souffrants, sortaient guéris et chrétiens. On pouvait en même temps recueillir, alimenter, instruire un nombre croissant d’orphelins mourant de faim; et déjà l’on comptait, on vient de le voir, autant d’orphelinats que d’hôpitaux. Il fallait aviser à la destinée des veuves, si malheureuses dans i’Inde quand elles ne périssent pas sur le bûcher des suttis. Une pauvre veuve, accablée par l’âge, devenait-elle maladive, infirme, incapable de labeur, trop souvent ses barbares enfants la jetaient à la porte d’une maison que, pour son malheur, elle avait peuplée par sa chaste fécondité : la mission la recueillait.
- Cérémonie funèbre à Trichinopoly ; ses conséquences.
- Afin de montrer au public européen toute l’influence que peut exercer en Asie une majesté religieuse, originaire de l’Orient, et le pouvoir de ses cérémonies, même au sein d’une église où l’absence du luxe touche presque à l’indigence, il nous suffira de citer les funérailles du premier pasteur envoyé pour inaugurer, en 18 3 6, le vicariat de Madura. Avant de finir son œuvre, il avait vécu la vie moyenne des missionnaires sur cette terre dévorante, six années et peu de mois. Mais, durant ces six années, ce qu’il avait fait passait toute croyance; il avait dissipé îe mauvais vouloir des Anglais, paralysé celui des Portu-
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- gais et conquis le respect même des Hindous restés soumis à Brahma; il avait ranimé des chrétientés assoupies, ou détournées, ou perverties depuis les trois quarts d’un siècle si rempli de révolutions, de persécutions et de désertions. Dans ia cité de Trichinopoly, le chef-lieu militaire, il avait fini par rallier quatre mille fidèles, avec lesquels , en servant tour à tour d’architecte, d’appareilleur et d’instructeur des maçons, il avait bâti très-simplement mais solidement la cathédrale du Vicariat, à proximité du champ de manœuvres britanniques. Le courageux auteur de ces travaux, le Père Garnier, appartenait aux gentilshommes d’épée d’une maison de Franche-Comté. Quoiqu’il fût né Français, les Anglais l’avaient nommé chapelain militaire de leur contingent irlandais.
- Lorsque la mort vint mettre un terme à l'excès de son labeur, et lorsqu’arriva le jour de ses obsèques, tous les missionnaires de la province accoururent. Les moins éloignés se présentaient, conduisant leurs chrétientés respectives, bannières et croix en tête, et les rangeaient avec ordre autour d’une cathédrale déjà remplie par les seuls métropolitains. Les frères et les sœurs de charité, suivis par les orphelins et les orphelines, étaient à leyr poste, tout près de l'autel; les soldats irlandais, honorant le cercueil de leur chapelain, abaissaient leurs armes autour de son catafalque. Un noble Anglais, le frère de lord Clifford, successeur désigné du missionnaire auquel il ne devait survivre qae dix mois, officiait avec une admirable dignité; le contingent britannique, attiré parla sympathie des funérailles, bordait la place et sentait sa fierté se prendre à l’imposante cérémonie, présidée par ce prêtre, frère d’an Lord! Quand on eut achevé l’office des morts, un diacre de la mission française lit entendre une imposante litanie dont la glorieuse longueur
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- attestait les périls du plus formidable des climats : d’une voix retentissante, il proclamait lentement, et suivant l’ordre des décès, les prêtres martyrs volontaires dont les jours, comptés par la Providence, avaient marqué les conquêtes du nouveau vicariat. La liste épuisée, le cantique héroïque du triomphe et des actions de grâces s’élevait avec enthousiasme; c’était le Te Deum de la mission, redevenue victorieuse, dans la contrée qui fut autrefois le royaume hindou de Madura.
- Quand tout un peuple d’élite s’humiliait ainsi pour s’élever dans ce dernier moment jusqu’à la grandeur surhumaine, la solennité chrétienne défiait toute comparaison avec les fêtes idolâtres et corrompues de Jaggernauth, de Ramnâd et d’Allahabad, où des victimes fanatiques périssaient écrasées sous les roues des chars consacrés à de faux dieux, tandis que des bayadères impudiques, attachées à des services innommés, célébraient au fond de la pagode on ignore quels mystères d’où le regard des profanes était prudemment écarté.
- Sans y songer, les peuples font et feront de plus en plus ces parallèles. Une telle pensée ne laisse aucun doute sur l’avenir du culte chrétien , ré vivifié dans tout un monde oriental : c’est, en effet, le même culte qui dans l’Asie occidentale et dans l’Europe tout entière n’a pas même exigé les trois premiers siècles de notre ère avant d’être adopté par tous les peuples courbés sous les Césars, oppresseurs et corrupteurs de l’ancien monde.
- Toujours en vue de l’avenir, signalons un dernier service dont l’influence peut devenir infinie sur la civilisation et les progrès de la jeunesse indigène.
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- Enseignement civil donné par les missionnaires français au peuple du Madura : école supérieure de Négapatam \
- Le Gouvernement anglais, qui se montre si favorable à l’enseignement des natifs, devrait être charmé des sacrh fices extrêmes que multiplie, pour instruire l’enfance et l’adolescence, le moins opulent des trois cultes chrétiens. Si l’on veut comparer la modicité des moyens avec la grandeur des résultats obtenus, l’institution la plus digne d’être admirée semble être, à notre avis, celle de Négapatam, dans le vicariat apostolique de Madura.
- En i845, cet établissement, qui devait exiger tant de frais et d’elforts, est fondé sur un terrain vacant; l’Administration ne refuse pas de le prêter, mais à condition d’en retirer un loyer exorbitant. Dès l’année suivante, les salles d’études, abritées sous des toits bien modestes pour commencer, sont déjà remplies d’élèves. Hélas! presque au début, le fléau du choléra visite lecole, et pour ainsi dire l’inaugure; en quelques jours, trois professeurs et six étudiants succombent. Aussitôt la jeunesse est prudemment congédiée. Quelque temps après, l’épidémie disparue. et les maîtres morts remplacés, l’école est rouverte; les premières leçons y sont données sous des hangars où le bambou sert de murailles et des feuilles de couverture: rien n’était plus combustible.
- Pour anéantir ce collège, dont l’avenir les effraye, les Padre portugais, dans leur jalousie nationale et sectaire, ont recours au feu : ils l’incendient pendant la nuit,
- 1 Voyez l’intéressant ouvrage publié sous le titre de : Missions catholiques dans l’Inde méridionale, par le révérend W. Strickland, chapelain militaire dans l’Inde, et par M. T. W. M. Marshall, l’auteur des Missions chrétiennes, Londres, in-8°, i865.
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- afin que le désastre soit moins évitable et plus sûrement impuni. La bibliothèque, les collections, les magasins, la lingerie, tout devient la proie des flammes; et peu s’en faut que les élèves, soudainement asphyxiés, ne soient brûlés dans leurs dortoirs. L’éminent père Saint-Cyr, auteur de livres pleins d’intérêt sur la mission de Madura, était déjà supérieur du collège. Pour réparer ce grand malheur, il fit des efforts surhumains; il sollicita des souscriptions dans toute l’Inde et jusqu’en France; les missionnaires^ l’envi, redoublèrent leurs privations, et voulurent prendre part à la rénovation, mais sans pouvoir suffire à tout réparer. Le crédit personnel du supérieur combla le déficit, et le collège nouveau put s’élever avec la grandeur et ja solidité que réclamait son avenir. Il suffira, comme séminaire, à l’enseignement des lévites futurs et, comme collège laïque, à l’éducation morale, littéraire et scientifique des Hindous, des métis et des Européens. Les hautes castes, les premières, s’empressent d’envoyer leurs enfants à la grande école européenne, et l’établissement, pût-il être doublé, serait rempli.
- Au printemps de 1860 , le beau-frère du grand historien Macaulay, sir Charles Trevelyan, reçut le gouvernement des trente millions d’hommes qui composent la Présidence de Madras et la tutelle du Mysore. Dans l’inspection justement célèbre qu’il fit des provinces méridionales, il accorda les éloges les plus profondément sentis à l’école deux fois sauvée qui vient d’être décrite. A peine elle comptait quinze ans d’existence et présentait défi.vingt-trois , professeurs ou sous-maîtres, un séminaire florissant, avec cent pensionnaires destinés aux carrières civiles! Ce que le Gouverneur constata des soins moraux apportés dans cet enseignement et du mérite des leçons obtint sans réserve les suffrages de cet éminent observateur.
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- Encouragé par un jugement parti de si haut, le zélé supérieur croit pouvoir envoyer à Londres une humble supplique adressée au Secrétaire d’Etat pour le département de l’Inde. Il énumère avec simplicité les services rendus aux populations par les missionnaires en général, et surtout par ceux du vicariat de Madura; les orphelinats fondés pour les enfants sans ressources; une école d’agriculture instituée pour diriger dans les meilleures voies les jeunes cultivateurs; les hôpitaux établis pour les malades indigènes. Il montre les missionnaires s’efforçant partout de faire bénir et de répandre la civilisation qu’apportent les Européens, et l’attachement mérité par le pouvoir qui la protège; il rappelle au Ministre les prières adressées en public, au pied de tous les autels catholiques, afin d'obtenir le succès des forces chrétiennes d’Angleterre contre les Cipayes révoltés. Et en terminant, il reproduit la réponse admirable faite par les Pères du Madura sur la question officieuse qu’on leur avait adressée lorsqu’étaient arrivés les plus mauvais jours de la rébellion et des massacres, il n’y avait pas trois années : a Combien de vos néophytes pourriez-vous nous garantir comme défenseurs fidèles? — Trente mille, avaient-ils répondu : trente mille, bien constitués, robustes, braves, et tons instruits à connaître, à pratiquer la religion du serment! »
- Au sujet de la province à laquelle il appartenait, le Père Saint-Cyr indiquait des besoins urgents à satisfaire et d’un grand intérêt, même aux yeux du Gouvernement. Pour le collège supérieur dont il était l’âme, il ne réclamait rien; mais pour tant d’écoles de villages auxquelles la mission trop pauvre ne pouvait suffire, en faveur d’un vicariat plus vaste à lui seul qu’un dixième de la France, il se bornait à demander un faible secours annuel de dix mille roupies: vingt-cinq mille francs, pas davantage!
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- C’était un atome à prélever sur un riche budget de 16 millions consacrés à l’enseignement des Tndes.
- La réponse de sir Charles Wood, en reconnaissant avec plaisir tous les services rendus, fut aussi gracieuse, elle fut aussi courtoise qu’on la devait attendre d’un gentleman, disons plus, d’un nobleman accompli. Seulement, il ne crut pas chose possible d’accorder même un cowri, un farthing, un centime, aux besoins intellectuels des cent quarante mille catholiques, tous contribuables, et tous instruits pour le seul amour de Dieu, c’est-à-dire sans aucun secours, dans le vaste collectorat de Madura!
- Un jour viendra, soyons-en certains , où les Européens, maîtres de l’Inde, auront rendu les infidèles moins faciles à gouverner : par la richesse, mère de l’arrogance; par l’esprit d’incrédulité qui se propage au milieu des jeunes Hindous; par la liberté, dont le progrès est de pousser l’homme à l’insoumission; enfin, par l’énergie des caractères trempés dans les fortes études, comme Achille dans le Styx, d’où il sortit invulnérable. Peut-être, alors, ces impatiences réunies aspireront-elles à briser non pas seulement un joug rendu chaque année moins pesant, mais un frein tout salutaire et presque insensible. Avant ce jour, j’ose l’espérer, l’Angleterre aura porté des regards plus intelligents, plus généreux, vers ces chrétiens grandis et multipliés si péniblement par leurs seuls efforts. Elle ne voudra plus refuser à leur main suppliante une mince part de secours, afin que des alliés si favorables, rapprochés du pouvoir civilisateur par le même intérêt de sentiments européens et de principe religieux, puissent grandir encore plus vite et devenir plus capables de défendre un Gouvernement chrétien, s’il était assailli de nouveau, les armes à la main, par les Hindous idolâtres et par les sectateurs de Mahomet.
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- En attendant, l’univers catholique, toujours aussi bienveillant pour l’empire Anglo-saxo-normand, ce Crésus peu reconnaissant, l’univers catholique aura la constance de lui faire avec générosité son aumône périodique; elle excède déjà quinze cent quatre-vingt-dix mille francs par année, et dépassera trois millions à l’aurore du siècle prochain !... Les convertis hindous-britanniques pourront alors offrir au pouvoir anglais, s’il est attaqué de nouveau, non plus seulement trente mille recrues, mais soixante mille et peut-être cent mille soldats, fortifiés, nous l’avons dit, par leur croyance à la foi sacrée du serment.
- La justice : les lois et les codes.
- Depuis la proclamation de Sa Majesté la Reine Victoria, les lois et l’administration, étudiées dans leurs rapports avec la justice, ont reçu les améliorations les plus désirées et les plus considérables. Nous sommes heureux d’en montrer ici toute la valeur.
- Lorsque l’Angleterre entreprit de porter remède aux immenses abus qui déshonoraient la distribution de la justice dans l’Inde, elle crut avoir atteint son but en faisant tout pour les juges et rien pour les lois. Par l’extrême générosité des traitements, elle plaça les magistrats suprêmes au-dessus des tentations et de la corruption : c’était beaucoup. Mais on verra quelles calamités ont suivi la négligence apportée au bien-être, à la moralité des agents subalternes, depuis les emplois du second degré jusqu’aux rangs infimes de la basse police et judiciaire et financière.
- A l’égard des lois civiles, les Anglais, concentrés surtout dans les chefs-lieux des trois Présidences, y jouissaient, en matière de procès, des privilèges et des droits garantis aux capitales des royaumes qui composent la
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- métropole. Pour les Hindous, on reconnaissait les lois édictées par Manou, et pour les musulmans, on obéissait aux préceptes du Coran.
- Quant aux pénalités, trois catégories différentes correspondaient à ces trois origines, portant chacune le cachet des nations et des cultes ainsi distingués. En faveur des Européens, on suivait les statuts britanniques, vénérables pour leur antique origine, mais déparés encore par un trop grand nombre de châtiments excessifs et trop souvent sanguinaires : triste reflet des mœurs sans pitié du moyen âge.
- D’autres dispositions, portant le cachet de la barbarie orientale, appartenaient à la législation que Mahomet avait mélangée de sévices hébraïques et de férocités arabes : c’était le lot des musulmans.
- Quant aux peines édictées par le législateur brahmanique, et qui remontent par delà vingt siècles, ces peines, dépourvues d’un système raisonné, manquaient de sages proportions avec la nature des crimes et des délits.
- Tel était le triple chaos dont il fallait tirer les populations de l’Inde, et voici comment le bienfait arriva. Dans la Chambre des communes, un défenseur éloquent de la réforme électorale suscitée par notre ébranlement de 1800, W. Macaulay, avait rendu des services éclatants comme secrétaire du bureau de contrôle pour les affaires de l’Inde; il reçut une récompense digne de son talent et de son caractère: à la fin de i834, il fut envoyé dans le Bengale en qualité de membre du Conseil suprême, pour y siéger comme législateur. On le chargea de rédiger un code criminel qui s’étendrait à toutes les races, à toutes les classes de la plus mélangée des sociétés; une telle œuvre, fruit de quatre ans de méditations et de travaux, est à nos yeux le plus utile et le plus précieux parmi tous les litres qui recommandent la mémoire de cet homme
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- illustre. Il eut la sagesse d’appeler à son secours deux savants jurisconsultes anglais, pour ne rien proposer qui ne fût en harmonie avec l’esprit des lois métropolitaines. Guidé par la même prudence, il s’adjoignit deux légistes indigènes, respectivement instruits dans les principes émanés des deux principales religions asiatiques et des deux grandes nationalités en présence desquelles tout le reste disparaît du Gange à l’Indus.
- M. Macaulay, loin de restreindre sa pensée à l’ctat présent ou passé des lois britanniques, emprunte volontiers aux codes modernes de la France un caractère humain, généreux, digne des progrès de la civilisation moderne. ail ri admet pas, a dit, en l’honneur de ce grand esprit, son éloquent panégyriste dans l’Institut de France, M. Mignet, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques1, il n’admet pas (ju’ily ait de privilèges de caste dans le crime ni d’aristocratie de race dans les juridictions, et sous de nombreux rapports il donne à l’Inde une législation supérieure à celle de la métropole. » Je dois beaucoup aux jugements approfondis de l’Aristarque français, et j’en ai tiré, j’aime à le dire, un très-utile parti.
- Dans le nouveau code, la peine de mort, au lieu d’être prodiguée comme en Angleterre, n’est appliquée qu’au seul châtiment de l’assassinat. Pour les délits les plus graves, après le meurtre volontaire, on édicte une autre peine, redoutable aux Hindous : la transportation dans les pays situés au delà de l’onde noire, c’est-à-dire au delà des mers si redoutées que ce peuple ne franchit qu’avec une extrême désolation, lorsqu’on le condamne à quitter sa terre natale, présent inestimable de Brahma.
- 1 Dans les dernières années de la carrière de lord Macaulay, cette Académie l’avait placé parmi ses associés étrangers; c’est à ce titre que fut prononcé son éloge par M. Mignet, lui-même historien des plus éminents.
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- Mais la disposition fondamentale, qui changea complètement la situation respective du peuple conquérant et des peuples conquis, fut celle qu’adopta le courageux Macaulay. Toutes les nationalités et tous les sujets de l’empire, il les plaça dans un état’ de complète égalité devant la loi pour le genre des tribunaux, le mode des procédures et la nature des peines. Il ne recula point devant la résolution hardie d’abaisser le privilège des conquérants européens jusqu’au niveau des conquis asiatiques, faliût-il par là diminuer le prestige et le respect, ou du moins la crainte, nécessaires peut-être en des temps qui ne sont pas très-éloignés de.la conquête?
- En offrant le résumé des dépositions faites à la Commission d’enquête pour l’établissement des Anglais dans l’Inde, nous avons cité les réclamations indignées, ardentes, qu’ont adressées, non-seulement à Calcutta, mais en Angleterre, les planteurs d’indigo; nombreux, redoutables, ils protestaient contre le nouveau projet de code criminel, qu’ils ne rougissaient pas d’outrager en le flétrissant par des épithètes empruntées aux préjugés des Hindous. Dans leur détestation d’un pareil projet, ils le désignaient sous le titre odieux de Black act, lAgte noir! Leur superbe y voyait un océan d’égalité, qui les engloutissait dans les eaux sombres, abhorrées, au fond desquelles allaient se briser à jamais leurs privilèges et leur prepotenza, c’est-à-dire leur abus de la puissance.
- Loin d’être arrêté par cette vive résistance, le Gouvernement décida que les principales dispositions du code projeté seraient discutées à loisir dans les trois Conseils de Présidence, à Calcutta, à Madras, à Bombay ; tous les trois, en suggérant diverses améliorations, se sont réunis pour demander une acceptation définitive. Moins de trois ans après la grande rébellion, et sans
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- être intimidé ni par le présent ni par lavenir, le Gouvernement a proclamé comme loi générale de l’Inde britannique un si beau monument de son esprit libéral et de sa ferme sagesse. Et pour récompenser l’honorable W. Macaulay d’avoir préparé cette œuvre dont les bienfaits sont répandus sur la septième partie da genre humain, S. M. la Reine Victoria l’a créé pair d’Angleterre. Peu d’hommes d’État éminents et peu de génies supérieurs ont aussi bien mérité celle distinction suprême.
- Code de procédure. — Comme utile auxiliaire de la législation dont les progrès viennent d’être expliqués, l’Administration européenne a publié, de 1859 à 1860, un code spécial de procédure rédigé dans le dessein de rendre l’expédition des affaires moins lente et moins dispendieuse. Ce dessein généreux était favorable surtout aux possesseurs des moindres fortunes, à ceux qui devaient craindre de plaider contre les riches; car les indigènes les moins opulents, trop souvent épouvantés par une ruine, conséquence nécessaire des procès interminables, renonçaient à tout recours devant une justice dont les formes et les lenteurs les entraînaient à leur perte.
- Tribunal institué pour les petites causes. — Le même sentiment de protection bienveillante a fait instituer dans Calcutta un très-modeste tribunal auquel sont réservées les moindres causes; sa marche rapide et ses frais réduits des cendent à la portée des plus médiocres fortunes : ajoutons qu’à l’exemple de la France un défenseur officieux, pour'certains cas déterminés, plaide en faveur des indigents. On étendra ces bienfaits à toutes les Présidences.
- Les juges de paix, soit Européens soit indigènes. — Les Anglais essayent d’appliquer à leur empire asiatique l’institution des juges de paix, qui produit d’admirables effets dans leur mère patrie. Aux Européens considé-
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- râbles que l’intérieur du pays possède ils adjoignent déjà les zémindars et les taloukdars les plus importants par la grandeur de leurs possessions, et recommandés pour l’humanité de leur caractère. Espérons que le Gouvernement apportera ses soins les plus actifs et les plus- intelligents, afin de généraliser une institution si favorable au peuple; elle est éminemment propre à gagner le cœur des habitants, quelles que soient leurs origines, leurs conditions et leurs croyances.
- Nous compléterons le tableau de ces bienfaits en décrivant la moderne créa lion d’un corps de police à la fois moral, paternel et protecteur. Mais l’ordre des temps et la plus sévère impartialité nous prescrivent de rappeler auparavant une série de cruautés et de sévices qu’une telle création aura pour résultat de rendre impossibles.
- Ce contraste, si douloureux, va sembler incroyable après tous les actes de civilisation et d’humanité dont nous avons offert le tableau : actes dont l’ensemble est à jamais glorieux pour le génie britannique.
- Administration pratique de la justice et des finances; tortures infligées au commun peuple.
- Lors des premiers temps où les Anglais se rendaient sous-fermiers du Grand-Mongol, ils confiaient au même magistrat l’administration de la justice et celle des finances; souvent ce fonctionnaire unique avait à régir, sous les deux points de vue, plus d’un million d’âmes.
- L’unité d’un tel pouvoir, les Européens l’avaient empruntée aux musulmans. Plus sages maintenant, ils ont institué pour présider à la justice un premier magistrat; un second, le Collecteur, est chargé de recueillir et d’asseoir tous les impôts dans chaque province, qu’on appelle aujourd’hui Collectorat.
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- On ne serait pas équitable envers le Parlement d’Angleterre si l’on supposait qu’il eût attaché peu d’importance à voir les finances et la justice administrées avec probité dans les provinces de l’Inde. Dès 1773, lorsque fut renouvelée la Charte de la Compagnie, le légis-lateur établit en principe une fixation de traitements très-considérables, assurés aux juges ainsi qu’aux collecteurs, pour les élever au-dessus de tous les besoins et leur ôter tout désir de vénalité. Un seul chef de justice, Impey, l’infâme Jeffries des Indes, ne put pas être assouvi; mais après lui se déploya la succession des grands magistrats, recommandables à la fois pour leur désintéressement et leurs vertus; à leurs connaissances spéciales ils joignirent un rare talent d’érudits et de lettrés.
- Cependant il ne suffisait pas que deux ou trois fonctionnaires possédassent à la fois beaucoup de lumières et de vertus pour assurer, au milieu d’un million d’hommes, la distribution d’une justice intelligente, intègre, parfaite, et pour garantir fa perception irréprochable des deniers publics. Entre le juge d’origine britannique et les accusés au criminel et les plaideurs au civil, entre le financier supérieur et les nombreux propriétaires et les petits contribuables, il fallait compter l’inévitable nuée d’intermédiaires indigènes : tous plus ou moins nécessiteux, faméliques, et gangrenés par une corruption si traditionnelle qu’on pouvait la dire héréditaire.
- Dans ce pays, la dégradation avait été.portée jusqu’à l’extrême par une succession de gouvernements oppresseurs et spoliateurs, pendant les longues époques de tyrannie, de désordre et d’anarchie où le faible, afin de se soustraire à la ruine, à des condamnations justes ou non, trouvait son refuge le plus assuré dans la dissimulation, dans le mensonge et même dans le parjure.
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- Au milieu du mépris des lois, lorsque des hommes puissants se prenaient de querelle sérieuse; des bravi, des gens du bas peuple, armés de bâtons, et pour ce motif appelés lathials, formaient de véritables corps de partisans. Ils étaient toujours prêts à se battre les uns contre les autres; et pour frapper, ils n’attendaient que le signal des patrons dont ils étaient les sicaires. L’Italie du moyen âge ne présentait pas un spectacle plus désolant.
- Gardons-nous de croire qu’on état social aussi lamentable appartienne à des temps très-reculés. Lors de l’enquête ouverte en i85y et 3 858 sur l’établissement des Anglais en Orient, il s’est trouvé de graves Européens attestant, sous la foi du serment, que les sévices dont nous avons renouvelé le récit, ils les avaient vus s’accomplir à maintes reprises; or, la plupart d’entre eux n’avaient quitté que depuis peu de mois l’Inde orientale. Ils ont affirmé qu’un grand nombre d’attentats, et même des plus déplorables, étaient trop souvent perpétrés sans qu’on pût les prévenir, à raison du trop grand éloignement des moyens de répression. Bientôt nous expliquerons par quel système on s’est efforcé de porter remède à ces effrayants désordres.
- Dénonciation contre les abus et les cruautés de la torture fiscale et judiciaire.
- Au sujet de la Présidence de Madras, un enchaînement de faits qui révoltent l’humanité furent dénoncés en i855 au Parlement; un cri de surprise et d’horreur accueillit cette révélation, malgré des dénégations singulières et des dérisions inconvenantes. Pour apaiser fa Chambre des communes, on promit une enquête solennelle, et sans retard l’ordre fut donné d’y procéder.
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- Cette enquête a constaté la triste réalité des barbaries dénoncées. Certains employés indigènes, les uns comme agents de la justice ^ les autres comme agents des perceptions financières, faisaient subir d’affreuses tortures aux petites gens du peuple; ils les appliquaient à des accusés, et même à des témoins, pour obtenir des aveux ou seulement des dépositions. Les mêmes tortures étaient infligées aux moindres contribuables, afin d’arracher plus vite à leur misère le lourd payement de l’impôt et, trop souvent, afin d’extorquer des sommes induesr même avant les sommes qui pouvaient être légalement exigées.
- Les tortures décrites et flétries par les Commissaires ont exercé, sans le pouvoir épuiser, l’infernal génie des bourreaux. Elles ne distinguaient, elles n’épargnaient ni le sexe ni l’âge; elles étaient si fréquentes, que trois mois d’avertissement suffirent aux magistrats chargés de l’enquête pour qu’on leur dénonçât i ,958 applications effectives et cruelles de la torture! Gardons-nous de rien articuler d’après nous-même, et laissons parler les Commissaires : «Dans toute la Présidence de Madras, affirment-ils, prévalent généralement des actes de Violence commis contre les personnes : actes perpétrés par les agents indigènes du revenu public, ainsi que par ceux de la police. » Les Commissaires déclarent « qu’il s’agit ici de véritables tortures, lesquelles produisent sur les victimes des souffrances aiguës et souvent des mutilations. Dans un grand nombre de cas, énumérés authentiquement, ces tortures ONT ÉTÉ SUIVIES DE MORT. ))
- La Commission d’enquête a reçu de quatre-vingt-dix-huit fonctionnaires publics une déclaration affirmative sur la seule application de la torture à la levée de l’impôt.
- En plein Parlement, année 1855, l’Administration invoquait sa candide ignorance à l’égard des tortures si
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- largement et si cruellement infligées dans l’Inde; cependant, dès 1826, un juge de circuit, nous dirions an président des assises, avait dénoncé ces barbaries à la Cour des Directeurs de la Compagnie des Indes. Mais, à cette époque, la dénonciation, si grave quelle fût, avait glissé sur les esprits, sans y laisser la moindre trace.
- « A coup sûr, dit un éloquent écrivain de la Revue d’Edimbourg, à coup sûr, en 1826 aussi bien qu’en 1855, la loi prescrivait la punition de pareils excès. Mais, alors comme aujourd’hui, on se jouait de la loi; car la loi dans l’Hindoustan, toute valeur théorique mise à part, na pas cessé d’être une lettre morte. L’impunité des pratiques détestables appliquées à lever l'impôt par les fonctionnaires indigènes, cette impunité reste encore la règle normale des cours criminelles, dans l’Inde méridionale. Si l’on veut obtenir une répression vraiment efficace, il faut la demander à des âmes plus énergiques, et profondément pénétrées des principes de la morale européenne. »
- En présence des faits si révoltants constatés lofs de l’enquête, la Commission stupéfaite demandait aux cultivateurs qu’on torturait avec tant d’audace : «Pourquoi donc, souffrant ainsi, n’avez-vous pas fait entendre au magistrat vos réclamations?» Ils répondaient avec une simplicité déchirante ces mots, qui renfermaient contre la justice indo-britannique la plus grave de toutes les accusations : « A cjuoi sert-il gu un pauvre homme porte sa plainte ! »
- Après la révélation des cruautés et des spoliations commises par les employés subalternes des finances et des tribunaux dans la vaste et populeuse Présidence de Madras, quatre ans s’écoulèrent sans qu’on pût encore signaler aucune mesure essentielle imaginée pour rendre impossible la continuation de si détestables barbaries.
- L’enquête avait embrassé seulement une des trois
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- grandes divisions de l’empire asiatique; mais pouvait-on supposer que dans celle de Bombay, et surtout dans celle de Calcutta, aucun sévice aussi cruel n’avait été commis, et qu’aucun ne l’avait été par des agents qui n’étaient pas moins nécessiteux, avides et corrompus que ceux de Madras? par d’odieux subalternes, pressurant, persécutant la même classe de victimes, et celles-ci non moins faibles, non moins pauvres, non moins indigentes et non moins timides, à l’est, au nord, à l’ouest, qu’au midi de l’Hindous-tan? Non! mille fois non, le ddite n’était pas possible.
- On avait donc à créer une organisation complète, afin de protéger le pauvre peuple; elle était indispensable pour régénérer, dans leurs branches inférieures, les deux parties les plus essentielles de l’administration publique.
- Réforme capitale opérée par la création d’une police nouvelle et protectrice du peuple.
- Le Gouvernement aurait peut-être hésité longtemps à faire la dépense énorme qu’exigeait une réforme absolue; mais, en présence de la grande révolte des Cipayes, à laquelle prenaient part tout le peuple d’Oude et déjà quelques populations de la Province du Nord-Ouest, il devenait indispensable qu’on fît cesser au plus tôt les mauvais traitements propres à précipiter dans la révolte l’universalité des indigènes.
- C’est alors que l’Administration entreprit sérieusement de réformer, d’un bout à l’autre de l’ïnde, l’effrayante et cruelle cohue des bas employés dans la justice et dans les finances : tous étaient rétribués avec tant de parcimonie que, pour subsister, ils avaient besoin de recourir à des extorsions, à des infamies, et souvent à des crimes.
- Police perfectionnée. —- Afin d’atteindre un but si desi-
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- râble, l’on imagina de créer une grande force civile. Dans le dessein d’obtenir une institution qui fût parfaite, on résolut d’appliquer ce que présentent à la fois de plus efficace et de plus moral : d’un côté, les gendarmes de France, merveilleusement organisés depuis les premiers jours du Consulat; de l’autre côté, les constables, améliorés un demi-siècle plus tard, grâce aux soins ingénieux de sir Robert Peel. Avant tout, il fallait procurer à ces défenseurs de l’ordre public et de la justice une solde suffisante, soit pour eux, soit pour leurs familles; c’était le seul moyen d’écarter de leurs rangs l’improbité, la rapacité, et par suite la cruauté.
- Après quatre ans d’essais divers et de formations graduellement développées, on a porté jusqu’à cent cinquante-quatre mille quatre cent trente-cinq hommes la force civique instituée pour défendre la société tout entière et pour protéger les peuples d’un empire qui sous peu comptera cent soixante millions de sujets. On a fini par élever le budget de cette force à cinquante-trois millions cinq cent trente et un mille sept cent vingt-cinq francs ; exercice de 1863. Ici, la solde moyenne de chaque serviteur s’élève à 347 francs, c’est-à-dire à quatre fois le salaire d’un manouvrier campagnard indigène. »
- Dans l’origine, pour suffire aux exigences de la guerre sociale, on avait organisé la police en la groupant par bataillons. Plus tard, avec raison, le service étant devenu tout à fait d’ordre civil, il ne s’est plus effectué que par petites brigades. On a préféré quelles fussent très-mul-tipUées et mises par là, sur un plus grand nombre do points, en contact direct avec les populations; c’était les rapprocher des lieux où les malfaiteurs pouvaient tenter le plus aisément des délits et surtout des crimes.
- Dans la Présidence de Madras, où l’on avait commis
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- tant de cruautés, le zèle a redoublé pour procurer la perfection désirable à la police nouvelle, très-prudemment confiée à des officiers européens. Afin qu’on apprécie dans quel esprit ces officiers et leurs inférieurs sont mis en contact avec le peuple, il suffira de citer les instructions qu’on leur a données .-jamais l’Orient n’en avait imaginé de si favorables à la justice, à la liberté.
- Belles instructions destinées aux agents de la police nouvelle. — a Us doivent encourager l’indigène à leur parler avec liberté sur tous les sujets qui concernent son sort. Pour atteindre ce but, ils multiplieront leurs visites des villages, sans jamais se lasser. On doit convaincre le peuple qu’on le veut considérer comme profondément associé par ses intérêts à l’œuvre que la police va remplir. Il faut gue ce corps s'identifie avec les communes, si l’on veut quelles l’aident en toutes choses quand il cherchera les meilleurs moyens de les protéger et de les défendre. On s’efforcera de démontrer que la police est une institution municipale avant d’être une institution impériale, et que les moindres habitants sont les plus intéressés au zèle, à l’efficacité, à ! accessibilité de chaque officier qui dirige un tel corps. 11 faut que les indigènes soient encouragés dans la pensée de ne plus rien craindre et d’espérer désormais de la police organisée plus qu’ils n’en ont jamais redouté. On le répète : cet esprit nouveau ne pourra se développer que par la fréquente, libre et franche communication des officiers avec le peuple. » Voilà, certes, des moyens qui défient et qui rendent impossible-toute perpétration de tortures à l’avenir.
- Au-dessous des officiers supérieurs, tous provenant des Trois-Royaumes, on a placé les inspecteurs; ces derniers sont choisis, dans une mesure habilement calculée, parmi les Européens, les métis et les indigènes.
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- Plus bas encore sont rangés les chefs et les sous-chefs, comparables aux maréchaux de logis et brigadiers de nos gendarmes. Dans ces grades, minimes en apparence, où l’on doit toujours commander avec intelligence et faire obéir avec ponctualité les agents du dernier ordre, il faut appeler des hommes dont la portée ne soit pas ordinaire. Sans doute, jusqu’à ce jour, trop peu de sujets ont acquis tout le mérite à désirer dans un corps de récente organisation; mais les nouveaux agents sont instruits d’abord par les chefs supérieurs, puis dirigés, quant à l’exécution, suivant l’opportunité des circonstances. « En résumé, dit lé Compte officiel qui nous fournit ces faits et ces observations, dans la plupart des districts, le personnel s’améliore et les appréhensions fâcheuses finissent par se dissiper : les personnes qui, l’an dernier, dédaignaient les fonctions du nouveau service aujourd’hui sont fort empressées à les solliciter. »
- Écoles morales cle police judiciaire et financière. — Ce qui fait le plus d’honneur au gouvernement des Anglais dans l’Inde, c’est la création d’écoles spéciales pour former et pour améliorer les agents dont l’organisation vient d’être expliquée. Dans quel autre pays, même parmi les plus avancés, a-t-on vu l'Administration instituer des écoles pour enseigner aux agents de police le véritable esprit des lois, l'amour du peuple et le respect de la morale? Nulle part.
- Les excès d’une longue tyrannie et de la corruption, qui multipliaient et rendaient impunis les crimes de la torture, ont produit l'innovation d'un tel enseignement moral; il est sans exemple, répétons-le bien, même chez les nations gouvernées avec le plus de sagesse. L’Administration britannique en explique ainsi le dessein :
- «Les écoles spéciales de police ont été créées, dans les différents districts , afin que les employés de chaque-
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- grade y soient instruits sur tous leurs devoirs, sur les notions d’ordre et d’équité qu’iîs doivent acquérir, sur la marche régulière qu’ils ont à suivre dans leurs recherches et leurs opérations. L’avancement du personnel est opéré d’après les résultats de fréquents examens, qui montrent l’efFet progressif d’un pareil enseignement; cette règle a stimulé l’amour de l’étude professionnelle et doublé le désir de posséder une solide instruction 1. »
- Après avoir expliqué l’ensemble des mesures adoptées pour organiser un corps de surveillance honnête et puissant en faveur de la justice et des finances, il faut suivre l’exécution de ce beau plan. Ce n’était pas un problème de facile solution que celui de renouveler presque en entier et sans délai l’ancien personnel indigène; personnel ignorant, impur et déshonoré vis-à-vis des populations, qui le détestaient.
- «Le rejet des agents médiocres, paresseux ou d’un caractère suspect, même pour l’admission aux moindres degrés de la police civile, a rehaussé le niveau général du corps. Une diminution notable s’est fait remarquer dans les mutations, les résignations, les désertions et les renvois. Un tel fait montre bien que le service nouveau s’élève et se fortifie : il est aujourd’hui recherché par un nombre croissant de personnes estimables, qui le considèrent comme un moyen permanent de gagner leur vie avec honneur. Sans aucun doute, à l’origine, il fallait bien y compter, quelques délits d’une gravité plus ou moins grande ont été commis, dans plusieurs districts, chez ce personnel renouvelé. Mais de pareils délits ont été réprimés avec énergie, tantôt par des punitions disciplinaires, tantôt par des poursuites criminelles; et, maintenant, il
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- n’y a plus que peu de fautes imputables aux agents. En un mot, dans toute la Présidence, l’ensemble du personnel se conduit aussi bien qu’on puisse avec raison le désirer b»
- L’autorité constate le succès obtenu déjà chez les populations par l’elfet d’une police améliorée. « II s’est produit un changement manifeste dans le caractère et dans le nombre des crimes et des délits. On a mis un terme à la fréquence des attentats commis de vive force, sur les grandes routes, par les Dacoïts : par ces hardis contempteurs des lois qui multipliaient les incendies nocturnes et faisaient redouter, même en plein jour, les assauts que livraient leurs bandes armées. Aujourd’hui les membres épars de ces hordes, désorientées et brisées, réduisent leurs méfaits aux délits moins redoutables de petits vols commis accidentellement sur les chemins ordinaires et surtout dans les lieux écartés; c’est là qu’on les poursuit sans cesse, et qu’on les réprime de plus en plus. »
- Coup d’œil sur l’esprit humain chez les nations de l’Inde.
- Hâtons-nous de quitter le gouvernement et la surveillance des personnes, pour nous occuper des travaux intellectuels. Rapprochons, à cet elfet, le passé du présent; essayons d’entrevoir, si la prévision nous est possible, ce qu’on doit espérer des œuvres de la pensée chez les grandes masses nationales où nous cherchons à mesurer les principaux éléments de la civilisation.
- Dans l’échelle infinie des peuples qui se partagent les domaines si divers où l’intelligence humaine est attestée par des œuvres dignes de mémoire, quelle place devons-nous assigner à l’Inde pour le passé, le présent, et, dirons-nous aussi, pour un avenir qui ne soit pas trop éloigné?
- Compte moral rendu pour ta Présidence de Madras.
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- Ce pays appartient au petit nombre des régions où la puissance de l’esprit s’est manifestée par des productions qui furent l’ornement des âges primitifs , et qui n’ont pas cessé de mériter l’admiration de la postérité.
- Pour bien saisir le génie littéraire des Hindous dans les temps antiques, il est important de faire observer que, dès cette époque reculée, les nombreuses populations qui portaient ce nom collectif composaient un corps de nations puissamment animé de l’esprit religieux et de l’instinct militaire. Quelle que fût la diversité des gouvernements , les familles étaient divisées, suivant un système constant, par classes et par castes infranchissables, que l’hérédité transmettait et conservait. Lès deux premières castes possédaient les deux puissances tirées l’une du ciel, l’autre de la terre : c’étaient les Brahmanes, les prêtres; et les Kschatryas, les guerriers.
- Chez une telle nation, la littérature a commencé par n’être que l’expression d’un culte consacré. Pendant un grand nombre de générations, les seules œuvres de l’esprit. ont été des prières et des chants religieux, où se mêlaient quelques élans échappés à l’amour des combats; longtemps après, sont venus les poèmes où l’on donnait une très-large part aux entreprises militaires.
- On regardait comme inspirées par les dieux les hymnes composées par les poètes appelés Rischis, pour être chantées dans les fêtes à la fois pieuses et nationales. Les prêtres seuls et les rois, comme David avec sa lyre, à la tête des lévites, pouvaient prêter leur voix à de tels concerts.
- L’écriture alors était inconnue, et la simple mémoire des chantres privilégiés fut d’une fidélité prodigieuse pour conserver sans altération ces hymnes et ces prières.
- Lorsque des caractères phonétiques, dont le système est d’une richesse admirablement combinée, permirent de
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- confier à l'écriture ces poésies inspirées, les prêtres en firent un recueil, qui resta dans leurs mains à titre de dépôt privilégié. Ils surent y joindre un commentaire profondément médité, pour assurer leur théocratie; ils l’annoncèrent au peuple comme exprimant la pensée divine, la prescription de Brahma, suprême créateur et régulateur : pour ce motif, le commentaire fut honoré du nom de Brahmanas. Les chants sacrés, enrichis de cet inséparable commentaire, formèrent un ensemble appelé le Véda ou les Védas, nom qui veut dire le Livre. Les Septante d’Alexandrie ont pareillement appelé leur interprétation grecque des écritures hébraïques, la Bible, y (3i'ê\os, le Livre, pour attribuer ce nom hellénique même au texte primitif, comme à sa traduction dans toutes les langues. C’est encore ainsi que les musulmans ont appelé l’Al-Koran, le Koran, le Livre, un volume qui contient les préceptes et les lois de Mahomet, leur prophète.
- Les poèmes composés plus tard constituent pour l’Inde une seconde époque littéraire; déjà ont disparu les archaïsmes qui rendaient plus vénérables, plus majestueux peut-être, mais moins harmonieux et moins corrects, les chants inspirés du Véda. La langue, en partie transformée, adoucie, embellie, s’est épurée; pour exprimer sa perfection même, elle a reçu le nom de sanscrite, la langue pare et parfaite.
- Les poésies de la grande époque littéraire, qui ne sont plus supposées des paroles littéralement dictées parle ciel, étaient confiées à la mémoire d’une classe mitoyenne, les écuyers militaires, issus d’un père hschatrya et d’une mère brahmane. Eux seuls, dans les solennités des cours et des camps, avaient droit de chanter ces épopées et ces poésies, qui présentaient, comme en Hellénie les inspirations d’Homère et de Pindare, les traditions de la mytho-
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- logie et les événements antiques accomplis dans les luttes entre les héros, les demi-dieux et les dieux descendus du ciel pour combattre avec les hommes1.
- Les œuvres que nous venons de signaler ne célèbrent pas de voyages entrepris loin des frontières de l’Inde; elles n’offrent point de narrations qui fassent connaître les régions et les peuples lointains; le reste de l’univers attire peu l’attention, et tout est national dans les poésies sanscrites. L’Hindou des époques antiques ne semblait pas supposer que ses pères et sa langue eussent une origine étrangère, le pays d’Iran; en un mot, rien dans sa littérature ne franchissait les limites d’une terre que Brahma, disaient les artificieux brahmanes, avait isolée, avait embellie pour y donner le jour à son peuple préféré.
- Et à présent, nous ne serons plus étonnés de voir qu’Alexandre le Grand, quoiqu’il appartînt à l’un des siècles, les plus éclairés de la Grèce et qu’il conduisît une armée où se trouvaient réunis des officiers d’un rare mérite, des philosophes, des savants et des lettrés, ait cependant parcouru tout le pays hindou des Cinq-Rivières, ait visité les deux rivages de l’Indus, afin de gagner le golfe Persique, et n’ait pas soupçonné l’existence d’une culture de l’esprit humain ignorée des Hellènes, ni d’une litté-rature orientale très-riche, éminemment poétique et, sous tant d’autres rapports, très-digne d’être admirée! Certes, si le héros macédonien, qui flétrissait sa première victoire en brûlant Thèbes, et, quoique au comble de sa fureur, épargnait pourtant la maison de Pindare, si le conquérant qui, dans ses expéditions, portait sans cesse avec lui les chants du divin Homère, où se trouvaient les premiers récits de la lutte entre l’Europe et l’Asie, si ce
- 1 Les deux principaux chefs-d’œuvre sont te Bamayana, l’Odyssée deRama, et leMahâbhârata, tes Conquêtes des enfants du gi •and roi Bharata.
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- rare esprit avait pu supposer que d’autres chants immortalisaient aussi de grands souvenirs héroïques dans une contrée bien plus vaste et plus peuplée que ne le fut jamais la petite Asie occidentale, l'Asie Mineure, dont Troie avait été la gloire, il aurait tout sacrifié pour se faire interpréter de telles œuvres. Entre ses mains, elles seraient devenues un présent plus précieux que les spécimens de végétaux et d’animaux recueillis pour son précepteur Aristote, le naturaliste immortel, mais en même temps l’auteur, disons mieux, le législateur des premières théories données par une raison supérieure sur l’art poétique et sur la science politique.
- Les Egyptiens, les Phéniciens, les Carthaginois, et plus tard les Romains, ont visité, nous dirions plutôt ont effleuré l’Inde, sans rien rapporter, sans rien soupçonner des trésors littéraires que les Grecs avaient ignorés. Les Arabes et les Mongols, même en profitant de leurs longues invasions, n’ont pas deviné le génie de ces productions avant tout religieuses, antipathiques à leur culte, et qu’à ce titre ils n’auraient pu qu’abhorrer et mépriser. Les Portugais, les Hollandais, les Français et les Anglais, jusque vers le milieu du siècle dernier, absorbés par leur trafic, ont partagé la même ignorance.
- Mais après que la Compagnie des Indes eut accepté le fermage du Bengale, acquis, pour ainsi dire, à son corps défendant par une audace de Clive, après qu’aux longs désordres de l’envahissement un système plus régulier commença de s’établir, on vit la race britannique mettre en œuvre la perspicacité de son esprit investigateur. Cet esprit, peu satisfait d’un état présent où tout manifestait la décadence, fut attiré vers des recherches qui devaient nous révéler les monuments d’une tout autre civilisation cachée dans la nuit des siècles.
- INTRODUCTION.
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- Go
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- Ici, nous voulons présenter deux observations qui semblent dignes de fixer l’attention du lecteur :
- La première nous fait voir, dans le personnel si peu nombreux du gouvernement européen, des hommes qui ne cessent pas de remplir leurs fonctions respectives, et souvent les plus accablantes, quand il s’agit de conduire un peuple innombrable et de l’administrer avec constance, énergie et capacité. Les mêmes hommes trouvent encore assez de loisirs pour entreprendre une autre conquête dans l’Inde: c’est la conquête de son antique et vaste littérature, exprimée dans une langue morte depuis six cents ans, chez les peuples asservis.
- La seconde observation ne surprendra pas moins que la première. Elle signalera, dun côté, ces Anglais, investigateurs si curieux des choses passées, qui transportent leurs esprits par la puissance de leur volonté vers une société brahmanique dont l’origine se perd dans la nuit des siècles; d’un autre côté, elle nous montrera ces hommes de gouvernement, qui ferment les yeux sur une réalité brahmanique, merveille de leur époque. Us ne soupçonnent pas même l’existence d’un royaume qui fleurit non loin d’eux, au centre de l’Inde, et qui ressuscite l’état social de la contrée primitive ! Certes, un tel Etat aurait pu leur fournir un terme précieux de comparaison avec les âges écoulés qu’ils aspiraient à bien connaître1.
- Avant de faire un pas de plus, arrêtons-nous au spectacle que nous signalons, et que les Européens n’ont pas su voir quand il brillait de tout son éclat.
- 1 II a fallu que de 1816 à 1820, après la défaite des princes mahrattes, soutiens des brigands Pindarries dans le centre de l’Inde, le général sir John Malcolm, chargé de rétablir l’ordre et la paix en cette contrée, apprit des natifs quel règne incomparable avait existé vingt années auparavant, et qu’il consignât de tels souvenirs dans les Mémoires qu’il a publiés en Angleterre.
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- Pendant la seconde moitié du siècle dernier, sur les deux rives du beau fleuve Nerbudda, au milieu des pays conquis par les Hoicar, un règne s’accomplissait, plus mémorable, plus vertueux et plus fortuné qu’aucun de ceux dont les épopées et les légendes brahmaniques ont exalté les utopies. Au milieu d’un temps moderne si tristement renommé pour la corruption où l’Inde entière était tombée, une femme s’était élevée, supérieure à toute faiblesse, à toute passion, et d’une fidélité complète à la religion des temps primitifs : elle a régné, veuve, chaste et révérée, l’espace d’un tiers de siècle. ,
- Durant tout ce temps, elle a porté le costume austère et mené la vie de privations que les règles de sa croyance imposaient à sa viduité, quoique royale. Elle a vécu sans cour et sans courtisans; elle a mis ses délices à chercher la justice et la vérité, qui seules administrent bien les Etats. Elle n’a souffert ni pour elle ni pour les siens aucune dissipation, surtout celle du temps : sa constance employait seize heures chaque jour à travailler au bien-être de sa nation! Elle n’acceptait jamais de plaisirs sans objet, et pas une fête de palais; il lui suffisait que les bienfaits de son administration fussent pour son peuple une fête perpétuelle.
- Quoiqu’un sangmabratte coule dans ses veines, la princesse Ahaîya réprouve avant tout les spoliations extérieures, propres à sa race. A ses frontières, sa probité rassure des souverains qui toujours s’entre-déchirent: aussi n’ont-ils entre eux qu’un seul accord, c’est de respecter son royaume et de le révérer comme un sanctuaire. Pénétrons-y pour admirer ce que peut accomplir une grande âme. Ahalya fonde sa vertu sur le respect quelle a pour ses dieux, tout éloignés qu’ils sont de la perfection. Ses nombreux travaux publics ontun triple but : l’humanité,
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- l’utilité générale et la religion. Dans ses Etats \ et même en diverses parties de l’Inde, elle relève des temples, autrefois fameux, qu’ont renversés les invasions ou les guerres civiles. Son trésor, interdit aux profusions, suffit à cette œuvre de trente années, quelle accomplit : du côté de l’orient, sur le versant des Himâlayas; du côté de l’occident, sur 3es sommets de la Gordillière des Ghauts; dans le Guzzerat, près de la côte qui fait face au golfe Persique; et dans l’intérieur du Deccan, jusqu’à l’entrée des monuments souterrains et déserts d’Elora. Elle attire les brahmanes : les plus nécessiteux pour leur donner des secours, les plus fervents pour invoquer leurs prières, et les plus éclairés pour la seconder dans son gouvernement. Elle conserve au pouvoir celui d’entre eux, un vizir, qui s’était prononcé contre l’inauguration de son règne; supérieure au ressentiment comme à la crainte, elle laisse à son peuple l’heureuse capacité de cet homme d’Etat. En même temps, elle sait maintenir la caste sacrée dans les limites du devoir, et sa fermeté se soutient d’elle-même sur le chemin de la vertu. C’était le contraire autrefois en Egypte, où les prêtres si puissants de Thèbes et de Memphis enseignaient, dominaient et refrénaient avec une inflexible tyrannie les Pharaons dégénérés.
- De 1760 à 1797, une souveraine, de race guerrière et turbulente, a présenté ce beau spectacle de la sagesse et delà paix. Dans la dernière année, lorsqu’une si rare perfection allait cesser pour jamais de régir le plus
- 1 Le musulman Lutfullali, qui ne peut être suspect de partialité pour un règne brahmanique, s’exprime ainsi dans son autobiographie, dont nous montrerons tout le mérite : «Les deux bords de la Nerbudda sont ornés de plusieurs temples hindous bâtis par la célèbre princesse Ahalya, qui gouverna les possessions étendues de Holcar avec talent, énergie et pouvoir absolu. Sa modération, son impartiale justice, son mâle courage et sa pieuse libéralité conserveront longtemps sa mémoire. »
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- fortuné des Etals indigènes, la sublime Ahalya terminait le seul règne qui pût rappeler les époques embellies et célébrées depuis les Védas. Elle expirait quand de nouvelles destinées se levaient sur l’Orient; quand le vainqueur de l’Italie partait de France pour s’emparer de l’Égypte, et le marquis Wellesley d’Angleterre pour gouverner l’Inde ; quand le Grand-Mongol, prisonnier des spoliateurs mahrattes, manquait presque d’aliments, à Delhi; quand Tippou, sultan du Sud, le cerveau rempli de folles alliances et d’un chimérique empire indo-musulman, poursuivait son rêve jusqu’au moment où la mort, le frappant sur la brèche de sa capitale, faisait disparaître le dernier espoir de l’islamisme et ne rendait pas la suprématie au brahmanisme, déchu lui-même pour jamais.
- Sans arrêter plus longtemps nos regards sur de tels contrastes avec un règne védique aussi digne d’être étudié, et dont nous avons recueilli les souvenirs les plus mémorables (voyez vol. VII, p. i5o à 181), revenons aux explorateurs des monuments écrits de l’Inde antique.
- Sir William Jones, en 1 786, fut nommé juge suprême à Calcutta. Ses publications sur la langue persane, qui réunissaient l’érudition à l’élégance, l’avaient classé chez les Anglais parmi les orientalistes éminents, très-rares à cette époque. Il avait reçu de la nature un caractère affable et bienveillant, auquel donnait un nouveau prix le grand pouvoir judiciaire qu’il allait exercer au nom, du peuple conquérant.Il attirait les lettrés indo-musulmans, auxquels il parlait avec facilité la langue persane, alors adoptée dans les sociétés polies, dans les tribunaux et dans la diplomatie orientale. Non content de s’adresser aux docteurs de l’Islam, il recherchait avec courtoisie, les savants brahmanes, qui s’empressaient de lui communiquer les trésors des chefs-d’œuvre antiques, et qui s’esti-
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- maient trop heureux declairer sa marche dans l’étude qu’il poursuivait avec passion. Il se complaisait à consacrer ses amples revenus à l’acquisition des manuscrits rares qui recelaient les chefs-d’œuvre des langues primitives.
- Il n’était pas homme à jouir seul de ces recherches. Afin de les multiplier, aidé parle gouverneur général Warren Hastings, il institua la Société asiatique dans la capitale de l’Inde anglaise. Pendant huit années, il présida, il éclaira cette Société, qui depuis n’a pas cessé d’être florissante, et dont les mémoires ont acquis avec le temps une si haute importance : ils remplissent déjà cinquante volumes, tous imprimés à Calcutta.
- Afin d’exercer les fonctions de juge suprême, sir William Jones était obligé de prendre pour texte, en ce qui concerne les propriétés et les héritages des familles hindoues, les lois édictées par Manou; car ces lois conservaient leur pouvoir à travers les siècles, comme est conservée chez les Anglais l’autorité traditionnelle qu’ils nomment la loi de la terre, the law of the laïul : ce qui veut dire en réalité la loi des ancêtres. Il fit rechercher, comparer et corriger par les plus doctes pandits les différents manuscrits qu’il parvint à rassembler et qui contenaient, plus ou moins conservées, ces lois primitives. 11 restaura le code, le Digeste des lois indiennes, et fit imprimer cet ouvrage à Londres, six années avant la fin du xvine siècle. Parmi les trésors littéraires de l’Inde antique, c’est la première conquête considérable dont l’Europe moderne ait été mise en possession1.
- 1 Un autre présent que le père des études de l’Inde antique fit a l’Occident fut la traduction de Sacountala, le plus beau drame et le plus touchant dont les grandes épopées aient fourni le sujet aux époques postérieures. C’est ainsi qu’Homère avait fourni les sujets les plus dramatiques, illustrés par Eschyle, Euripide, Sophocle, chez les anciens; Racine, Grébillon, Alfieri, chez lès modernes.
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- Après ses dix ans d’administration, qui finirent en 1793, le restaurateur d’un tel monument, revenu dans sa mère patrie, n’avait pas employé plus d’une année pour en accomplir la publication; mais à peine eut-il donné cette preuve d’une admirable activité, qu’il paya son dernier tribut au terrible climat des bords du Gange, et mourut.
- Plusieurs années avant son retour en Angleterre, sir William Jones avait initié dans l’exploration de la littérature indienne son jeune ami Colebrooke, déjà secrétaire du Gouvernement général indo-britannique.
- Colebrooke en peu d’années surpassa son maître par la profondeur de ses études, par la nouveauté, par la fécondité des déductions qu’il sut tirer de ses propres investigations, littéraires, politiques et philosophiques.
- Dès 1797 il fit paraître à Calcutta, en quatre volumes in-folio, la traduction anglaise du Digeste des lois hindoues, trois années seulement après la publication du texte sanscrit que nous avons signalé. Ge travail fut le grand titre de l’illustre indianiste pour être nommé président des tribunaux supérieurs appelés Sudcler Dewan et Nizanmti Adaoulat.
- Ces deux emplois, si considérables qu’ils pussent être, ne l’empêchèrent pas de continuer ses recherches profondes sur la littérature primitive de l’Inde : on lui doit la publication du chef-d’œuvre philologique Je Pânini, dont l’ouvrage et le nom même étaient inconnus des Occidentaux. Grâce à Colebrooke, l’Europe a su que la langue la plus harmonieuse, la plus riche et la plus régulière, parmi toutes celles qui sont ou qui furent parlées en Orient, avait fait naître une grammaire, disons mieux une théorie du langage, à la fois la plus approfondie, la plus sévèrement logique, la plus éminente pour la supériorité des vues et pour l’ampleur des consi-
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- dérations générales. Les indianistes le plus dignes de prononcer en cette matière n’hésitèrent pas à confirmer le jugement que l’illustre éditeur britannique a le premier fait entendre sur l’œuvre de Pânini.
- À l’exemple de son devancier sir William Jones, Cole-brooke sacrifiait tout pour rassembler une vaste collection d’œuvres sanscrites. Chose assez rare chez les bibliophiles, chaque volume précieux qu’il parvenait à posséder, il le lisait; il datait de sa main, sur la première et sur la dernière page, le premier et le dernier jour de ces lectures, attestées dans l’intervalle par des notes marginales importantes. Lorsqu’il apporta ses livres et ses manuscrits dans Londres, sa bibliothèque orientale était évaluée à 200,000 francs; on la payerait aujourd’hui beaucoup plus que le double de cette somme.
- Pour mieux assurer la conservation d’un trésor inestimable aux yeux des érudits et des historiens, il en fit présent à la Compagnie des Indes. Aujourd’hui, le Ministère et le Conseil de l’empire oriental veillent à la garde de ces richesses littéraires, ainsi qu’à celle de tous les musées qu’avait rassemblés l’honorable Compagnie.
- Enseignement européen de la littérature sanscrite. — Par l’influence et le zèle des deux illustres propagateurs dont nous venons de rappeler les travaux, le sanscrit fut par degrés enseigné dans les Universités de leur mère patrie.
- En 1817, le Gouvernement français ouvrait à Paris, au Collège de France , une chaire de sanscrit. Le premier professeur, M. de Chézy, justifia cette faveur en traduisant et publiant un poème dramatique justement célèbre dans l’Inde : La Reconnaissance de Sacountala.
- Eugène Burnouf. — Le plus beau titre littéraire du professeur que nous citons ici fut de partager avec Abel Rémusat l’honneur d’avoir été le maître de Burnouf;
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- celui-ci, né dans la première année du siècle, succédait à Chézy, dès l’âge de trente et un ans, pour l’enseignement du sanscrit. Le choléra frappant alors une illustre victime dans l’Académie des inscriptions et belles-lettres, le jeune philologue y remplaçait, gloire pour gloire, Champollion, l’immortel révélateur des hiéroglyphes égyptiens.
- Burnouf, à son tour, devait reproduire une langue aux caractères inconnus, en expliquant par le sanscrit archaïque le Zend-Avesta, livre sacré des anciens mages. Cette langue de Zoroastre, perdue depuis tant de siècles, il l’a retrouvée d’après une idée merveilleuse ; la philologie de l’Inde antique enseigne au savant européen l’idiome primitif des adorateurs du feu. Mais n’anticipons pas sur les découvertes des Français en Perse.
- On doit au même investigateur d’autres recherches profondes sur la langue sanscrite et ses chefs-d’œuvre; elles sont consignées dans le Journal des savants et dans les Mémoires de la Société asiatique de Paris.
- Dès 183A, sous le titre de Bibliothèque orientale, le Gouvernement français avait ordonné la somptueuse et, ce qui vaut mieux, la savante publication des principaux chefs-d’œuvre de l’antique Asie. Eugène Burnouf y remplit trois grands in-folio, comprenant, sous le titre de Bhagavata Pourana, l’œuvre la plus importante parmi les dix-huit poèmes qui sont les histoires ou légendes à la fois poétiques, historiques et mythologiques des anciens peuples de l’Inde. Leur ensemble épouvante l’imagination et peut lasser la patience; en effet, on a calculé qu’ils ne contiennent pas moins de huit cent mille vers.......
- Eugène Burnouf, que le Quintilien français, M. Ville-main, a caractérisé par un de ces mots qu’un goût suprême sait graver dans les annales des renommées littéraires, en l’appelant un philologue de génie, Burnouf a fait précéder
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- ses trois volumes d’autant de préfaces très-étendues. En réalité, ce sont des traités approfondis et d’une merveilleuse érudition: ils portent sur tous les points qui peuvent aplanir les difficultés du texte et faire apprécier le mérite réel qui distingue, pour le style et pour les pensées, le plus admiré des Pouranas; œuvre dont un tel savant pouvait seul, en France, être le digne interprète. Le premier volume paraissait en 184o et le troisième en 1847.
- Par une coïncidence heureuse et remarquable, l’Exposition universelle de 1 851 mettait en regard deux grandes publications orientales dues aux deux gouvernements séparés par le détroit de la Manche. La France exposait le Bhagavata Pourana, sorti de son Imprimerie nationale; l’Angleterre exposait le livre sacré du Rig-Véda, édité par les soins de Max Muller, l’élève le plus célèbre qu’ait formé notre illustre indianiste.
- Au milieu de ce beau concours, et dans la force de l’âge, Burnouf succombait sous l’immensité de ses travaux, caractérisés par trois œuvres impérissables sur les lettres sacrées des brahmanes, des bouddhistes et des mages. Un héritier de ce beau nom, M. Emile Burnouf, marche sur les traces du fécond génie dont nous indiquons en trop peu de mots les travaux et les découvertes.
- Max Muller, inconsolable à la.fois comme philologue et comme ami, lorsqu’il publia le volume des Védas qui suivit la perte du grand philologue, écrivit dans son introduction ces mots, qui ne font pas moins d’honneur aux sentiments de l’élève qu’à la mémoire du maître : Sans le secours et les leçons du savant Burnouf, je n aurais pas été capable d'éditer les hymnes et les commentaires des Védas.
- L’éminent étranger était lui-même un exemple de confraternité touchante. M. H. Wilson, l’un des indianistes les plus renommés de l’Angleterre, consulté pour savoir qui
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- devait être 1 éditeur des Védas, loin de céder au désir qu’on aurait eu de le voir accepter cette mission non moins lucrative qu’honorable pour lui, le généreux Wilson fit accepter un jeune Allemand, qui n’avait pas encore acquis la renommée, mais qui déjà la méritait : il s’agissait de Max Muller. Celui-ci, plus tard, a publié la savante Histoire de Vancienne littérature sanscrite, histoire qu’aucun pandit, dans l’Inde moderne, n’avait eu l’idée de composer. Nous exprimons’ le désir quelle soit traduite en langue française.
- Pour ne rien omettre, il faudrait citer les éminents travaux d’autres Allemands, les Schlegel, les Lassen, les d’Eckstein, les Hoefer, les Bopp, etc. Us ont étudié le sanscrit dans ses rapports avec les racines de nos modernes idiomes; ils ont répandu des lumières importantes sur la filiation des langues parlées depuis les bords de l’Indus jusqu’aux rives du Rhin, jusqu’en Italie et jusque dans la Grèce.
- Citons un dernier exemple de communications internationales aussi louables que fructueuses. M. Brian Houghton-Hodgson, savant orientaliste et Résident de l’Angleterre au Népaul, ayant été nommé correspondant de l’Institut de France, a bien fait parvenir à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, comme un tribut de sa reconnaissance, quatre-vingts manuscrits qu’il a recueillis sur le bouddhisme. Eugène Burnouf tire parti de ce trésor pour ériger un dernier et beau monument. Sous le titre modeste dé Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien, le savant français exhume en quelque sorte l’histoire de toutes les sectes qui divisent la religion singulière propagée parmi quatre cents millions d’hommes. Ces sectes, il les fait connaître avec leurs vrais caractères, leur filiation et leur chronologie : choses maintenant ignorées dans les écoles et les temples de l’Orient.
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- Nous aurions déjà dû diriger l’attention du lecteur vers deux grandes productions qui laissent bien loin derrière elles tous les autres poèmes de l’antiquité asiatique.
- Nous citerons en premier lieu l’œuvre qui perte pour titre Mahâbhârata, production où la fécondité supposée d’un seul auteur, et probablement de plusieurs, est attestée par une profusion de deux cent mille vers : douze fois autant que l’Iliade! Cette prolixité, qui n’est point dans nos goûts, n’empêche pas l’écrivain, ou les écrivains, de faire briller souvent d'éclatantes beautés. Dans un grand nombre de parties, la composition, en même temps poétique et philosophique, s’élève jusqu’au sublime.
- Le poète célèbre avec éloquence l’éternité du Maître de l’Univers et l’immortalité des âmes, qu’il fait passer de phase en phase, du ciel à la terre et de la terre au ciel, suivant la distribution des récompenses et des châtiments par une justice éternelle. Le fond du sujet est la conquête accomplie par les descendants de Mahâbhârata, Bhârata le Grand, noms inséparables ici, comme en Occident le nom de Charlemagne est devenu celui du Charles le Grand par excellence. Ce poème présente beaucoup d’épisodes éminemment dramatiques; quelques-uns, pourleur étendue et leur mérite, pourraient être considérés comme des poèmes complets et dignes d’admiration.
- Un Français, le savant M. Fauche, a complètement traduit le Mahâbhârata dans notre langue; cette vaste entreprise, dignement accomplie, lui fait prendre un rang éminent parmi les indianistes.
- Nous avons mentionné dans notre cinquième volume un des poèmes sanscrits les plus renommés : c’est le Ramayana, l’odyssée de Rama. Cette œuvre, où brillent les plus grandes pensées, où s’agitent les passions les plus puissantes, offre, sous la personnification du Dieu suprême, une fiction de
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- vertus humaines et de bon gouvernement qui pourraient à peine être égalés dans une autre société la plus pure et la plus civilisée. Bien des générations ont passé depuis que cet idéal n’a plus été qu’un pâle souvenir.
- Les poésies de l’Inde antique, dont nous sommes si loin d’épuiser la liste, méritent surtout d’être étudiées pour l’influence quelles ont exercée sur les mœurs primitives; influence qui s’est fait sentir jusqu’à nos jours.
- Dans l’épopée que nous venons de citer, le Dieu Vishnou s’est métamorphosé sous la figure du héros Rama. Au milieu de ses vertus surhumaines, il se montre animé d’une jalousie «implacable, et digne du barbare Othello; Rama soupçonne, il réprouve celle qui pourtant est la plus accomplie, la plus fidèle et la plus dévouée des épouses. Il daigne, il est vrai, ne pas l’étouffer, comme le Maure de Venise, sous les coussins delà couche nuptiale; mais il l’outrage et laisse, avec une froide barbarie, la plus chaste des mortelles en appeler à l’épreuve du bûcher : elle va donner sa vie pour attester son innocence. Heureusement le Dieu du feu, devenu cette fois un juge intelligent, écarte les flammes qui s’élevaient pour consumer la vertueuse Sita; une invisible main couronne avec des fleurs immortelles cette épouse méconnue, et le divin Rama daigne pardonner sa propre injustice!
- Longtemps après l’époque où la poésie frappait avec de tels récits l’imagination d,es Hindous, les veuves qui se dévouaient et celles qu’on dévouait au supplice des suttis s’étourdissaient ou s’exaltaient en invoquant l’héroïsme et la gloire éternelle de Sita; mais elles n’étaient pas sauvées comme elle par un prodige brahmanique.
- En parcourant les nombreux poëmes sanscrits, ce qui doit frapper nos esprits, c’est la persistance obstinée des poètes pour transformer chaque héros, attrayant ou re-
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- poussant, vertueux ou vicieux et même infâme, en idole tyrannique, aux pieds de qui la femme doit toujours être prosternée, comme une esclave volontaire qui se fait un devoir et presque un culte de la servitude. Les mœurs de l’Asie ont profité de ce modèle cherché dans les cieux, et pratiqué servilement chez les dieux métamorphosés en hommes, pour substituer d’odieuses réalités à ces raffinements d’un despotisme masculin divinisé. Le législateur Manou, dans ses préceptes, a formulé ces règles d’un abject esclavage. Aujourd’hui même, elles président encore, chez les Hindous les plus opulents, à l’oppression domestique; elles ont rendu plus facile et plus acceptable l’établissement de la polygamie.
- Nous avons signalé les efforts généreux que le christianisme a déjà faits pour briser cette servilité honteuse et pour rendre à la femme le rang avec la dignité d’unique et légitime épouse. Cette question, soulevée de nos jours plus puissamment que jamais sur les bords du Gange, est du petit nombre de celles qui doivent transformer et perfectionner la civilisation dans l’Hindoustan ; peut-être même quelque jour étendra-t-elle le bienfait de sa solution à l’Orient tout entier i*
- Reprenons l’indication des travaux collectifs ayant pour objet l’étude des antiquités littéraires de l’Inde.
- Multiplication des Sociétés asiatiques. — Des Sociétés asiatiques, à l’exemple de Calcutta, se sont établies par degrés à Bombay, à Londres, à Paris, à Colombo dans file de Ceylan, à New-Haven dans l’État de Connecticut. Une émulation qui s’accroît toujours est résultée de ces associations, et l’ensemble de leurs mémoires est d’une valeur infinie. Par les encouragements et le travail simultané des mêmes Sociétés, opulentes et généreuses, la plupart des grands ouvrages sanscrits , les epo-
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- pées, les légendes poétiques, les drames, les traités sur l’astronomie et sur les systèmes hindo-philosopbiques, ont été d’abord imprimés dans leur texte pur, ensuite commentés et traduits dans les langues de l’Occident.
- Nous avons cité les typographies de France et d’Angleterre , entre celles qui se sont distinguées par la publication de grands ouvrages^ sanscrits.
- L’Imprimerie nationale de France a le mérite d’avoir été la première à publier le texte primitif et la traduction italienne du Ramayana ; le traducteur était le savant M. Gorresio, et Burnouf présidait à cette entreprise.
- Les publications érudites de Calcutta. — A raison des difficultés vaincues, on doit signaler avec un extrême éloge les publications de Calcutta. Il est merveilleux de voir, à cinq mille lieues de l’Europe, cette impulsion donnée par quelques Anglais à l’impression des œuvres qui sont les vrais monuments de l’Inde antique. J’ai sous les yeux un catalogue, qui n’est pas complet, des œuvres dignes de mémoire imprimées dans la capitale de l’Inde britannique; j’en compte plus de cent vingt éditées depuis l’origine du siècle, et quelques-unes contiennent au delà de quarante-cinq volumes in-quarto. Voilà ce qu’a produit, je le répète, l’impulsion infatigable donnée sur les bords du Gange par un petit nombre d’érudits européens.
- A Bombay, l’ensemble est moins grand sans doute, et pourtant les publications tirées du sanscrit y sont importantes et nombreuses; elles font voir que cette ville ne laisse pas l’esprit de ses habitants s’absorber servilement dans l’immensité de leur commerce.
- Cependant, il est triste de dire qu’au milieu de ce vaste mouvement d’érudition aucun lettré contemporain de race hindoue ne s’est encore signalé par la puissance du génie, comme savant, comme historien, ou comme
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- poète. Au milieu d’eux, on se plaît à citer des commentateurs instruits, des éditeurs fort estimables, et les trésors de l’antiquité ne dépérissent pas entre leurs mains; mais là finît leur éloge. Nous ne pouvons mieux comparer les modernes pandits qu’aux lettrés de la Grèce et du Bas Empire après la perte de Constantinople; ils apportaient en Italie les œuvres de leurs ancêtres, sans y joindre un seul chef-d’œuvre dont ils fussent les auteurs.
- Nous venons de rappeler, au sujet de la nation brahmanique, une littérature illustre à la fois par la valeur de ses chefs-d’œuvre et par le nombre des siècles qui comprennent les trois époques assignées à l’antique fécondité : la première, appartenant aux inspirations d’un lyrisme sacré; la seconde, aux grandes épopées à la fois religieuses et militaires; la troisième, aux inépuisables et brillants récits poétiques. Ces récits, bien plus légendaires qu’historiques, étaient destinés à l’enseignemertt ou plutôt à l’éblouissement, aux plaisirs semi-profanes des castes les moins élevées; œuvres abaissées, il est vrai, de deux degrés dans l’échelle de la grandeur et du sublime, mais pourtant distinguées encore par la fécondité des conceptions, les sentiments mis enjeu, les mœurs exprimées, la grâce souvent et maintes fois la puissance des peintures. Depuis les invasions incessantes et la conquête finalement accomplie par les musulmans, la nuit et la stérilité ont remplacé la lumière et le génie. On a traduit, on a lu et relu les hymnes et les poèmes, mais sans rien produire qui pût ajouter au glorieux éclat des âges antiques.
- L’Inde aujourd’hui ne peut être comparée, dans notre Occident, qu’aux temps précurseurs du moyen âge, avant cette ère de réveil et d’illustration qu’on a nommee les nouveaux siècles littéraires ; ère qui commence à des intervalles si différents chez les peuples qui se réveillent, chez
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- les Italiens, les Anglais, les Français, les Espagnols et les Allemands. Arrêtons-nous aux Italiens, les premiers cités parce qu’ils ont devancé les autres; mis en parallèle avec les populations objet présent de notre étude, ils offrent un terme de comparaison qui sourit à notre espérance.
- Comme le reste de l’Europe, l’Italie était tombée dans l’ignorance et dans la stérilité; des Alpes jusqu’à la Sicile, elle n’était plus Yaima parens frugum viramqae, la féconde productrice des moissons, des héros et des esprits supérieurs. Je ne dirai pas seulement depuis la mort de Virgile, d’Horace et de Tite-Live, ces beaux génies dont les jours s’éteignaient au crépuscule d’une autre ère, mais depuis l’âge des Antonins, âge qui s’honorait encore des deux Pline et de Tacite, jusqu’à la fin du xiT siècle, mille ans avaient passé sans qu’aucun grand écrivain eût apparu sous le beau ciel de l’Italie. Supposons qu’à cette dernière époque un observateur superficiel, et de courte prévision, eut déclaré comme sentence irrévocable : Puisque la langue de Virgile et de Cicéron a cessé d’être le trésor des peuples dégénérés entre les Alpes et la mer, puisque sur cette terre aucun grand esprit ne s’est signalé dans un si long espace de la vie des nations, concluons-en que les dons sublimes 'du génie sont perdus à jamais pour une contrée qui fut illustre et qui ne l’est plus. Cependant, au moment même où ce Zoïle aurait prononcé sa sentence inexorable, le jour se levait où le Dante allait commencer, non pas seulement pour l’Italie, mais pour l’Occident tout entier, la renaissance des œuvres qui sont à la fois le charme et l’honneur de l’esprit humain.
- Gardons-nous donc de prononcer contre l’Inde une condamnation qui peut-être, en des temps prochains, sera démentie par quelques œuvres jusqu’à ce jour inespérées et dignes d’admiration.
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- Cette grande contrée a fait une perte immense, il faut l’avouer, quand ses peuples ont cessé de parler le sanscrit, idiome si parfait et d’une telle harmonie, qu’on ose le comparer à la langue des Hellènes, lorsque Pindare la chantait, que Démostbènes la parlait et que Platon l’écrivait. Mais deux dialectes possédés aujourd’hui par plus de cent millions d’hommes sont dérivés du sanscrit, lequel est la source inépuisable d’où sans cesse découlent, avec les souvenirs de leur culte, les préceptes de leurs lois et les modèles de leur poésie. Bien des qualités de cette langue primitive ont été conservées et dans l’hindoui et dans l’hindoustani : le premier moins dénaturé, mais le second très-enrichi par des emprunts faits aux Persans, aux Arabes, et déjà même aux Européens qui l’emploient dans leur style administratif, militaire et commercial. Ces deux dialectes, qui se disputent aujourd’hui la prépondérance, offriront leurs avantages respectifs aux écrivains supérieurs, aussitôt qu’il s’en présentera sur les bords du Gange ou de l’Indus qui chercheront la renommée à sa véritable source, c’est-à-dire dans la langue vivante de la nation, qui n’a rien perdu des dons que ses ancêtres avaient reçus du ciel et pour le physique et pour l’intelligence.
- Entre tous les peuples asiatiques, l’Indien, pat* la beauté de ses formes, olfre des modèles qu’envierait la statuaire hellénique; l’ovale charmant de sa tête et la délicatesse de ses traits méritent le même honneur. Sa physionomie s’embellit par l’intelligence, avec des yeux et des regards merveilleux, surtout pour peindre les doux sentiments qui partent du cœur. Les proportions aristocratiques, et presque féminines, de ses pieds et de ses mains, de ses mains surtout, semblent avoir été conçues pour pratiquer les travaux délicats des beaux-arts et d’une industrie raffinée. Nul ne juge aussi bien la grâce à donner aux formes,
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- J’harmonie à découvrir dans les couleurs, et les effets à saisir dans les contrastes de lumière ; enfin, pour les objets qu’il veut produire, nul n’a plus le sentiment de l’élégance et du charme qu’un goût exquis peut apporter à tous les genres d’ornement.
- En visitant l’Exposition universelle de 186-7, je m’arrêtais principalement aux produits gracieux de Calcutta et de Bombay, qui rappelaient avec une rare fidélité ceux de 1851. Les jugements que je viens de porter, je les confirmais à la vue des ouvrages d’orfèvrerie d’une élégance merveilleuse, des délicates mosaïques et des ivoires incrustés d’argent par l’art de la nielle; j’admirais les écrins en bois de sandal, ciselés avec autant de hardiesse que de pureté, avec une incroyable variété de sujets et de configurations. Je me contenterai, pour d’autres genres d’industrie, de renvoyer au tableau que j’en ai tracé vol. V, pag. 4o6 à /190.
- Il ne faut pas s’arrêter aux seuls trésors des arts plastiques. L’Indien réunit des facultés d’un genre très-différent et sait les manifester dans le simple cours de la vie. Il est doué d’un esprit merveilleusement observateur, sans cesse exercé, sans cesse aiguisé par le besoin d’étudier des maîtres et des oppresseurs qui n’ont pas pu l’abrutir. Il discerne les qualités comme les défauts des Européens; il n’a pas besoin de connaître leur langue; il les juge avec prestesse et finesse d’après leurs moindres actions, souvent au seul aspect de leur physionomie. Son éloquence est naturelle, et ses chants populaires font jaillir des étincelles dont pourrait s’enorgueillir une plus noble poésie. Cependant l’Indien de nos jours ne montre pas la force de pensée ni le sentiment élevé qu’exige la production des grandes œuvres ; il ne déploie pas la persévérance opiniâtre que réclament les études préliminaires ; il ne songe pas à la
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- conception longuement méditée des plans, à la disposition si difficile de tous les éléments dont un grand sujet se compose; enfin, pour couronner son œuvre, il semble peu jaloux d’atteindre, par un travail sans relâche, à la perfection du style qui doit tout exprimer, tout embellir.
- Le progrès des travaux manuels et de la moderne industrie fait espérer lin succès prochain, qui portera la fécondité dans tous les arts utiles. De là surgiront un grand nombre de fortunes indépendantes et par cela même favorables à la culture des lettres et des sciences. Peut-être manque-t-il seulement à l’Inde quelques circonstances de cet ordre, pour que les plus belles œuvres de l’esprit humain, qui réclament avant tout l’aisance et les doux loisirs, prennent naissance aux bords du Gange et de l’Jndus, ou dans quelques vallées heureuses des Himâ-layas, ou près des rivages de la mer.
- Afin de commencer une espèce de rénovation, il a suffi de certaines excitations locales, dont les motifs, tristes il est vrai, semblent aujourd’hui s’éloigner par la sagesse et les bienfaits d’un gouvernement devenu plus vigilant, et chaque jour plus éclairé.
- J’ai surtout été frappé, et je les ai décrits avec attention, des moyens employés pour entraîner les cœurs d’un peuple par les écrits et les chants populaires. Ces moyens brillaient lorsque les passions s’enflammaient, dans le Bengale, à la pensée des vexations subies, des souffrances endurées et des révoltes arrachées à fa patience indignée du malheureux planteur, celui qu’on pouvait nommer le cultivateur malgré lui. La presse indigène était pleine d’animation; sa verve brûlait le papier; chaque jdur elle maniait avec plus de succès la raison et la passion, le pathétique, l’ironie amère et le ridicule. Elle oubliait la recherche, les faux ornements et les mille defauts
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- d’une littérature déchue : ces défauts disparaissaient devant une haine qui marchait droit à son but. Elle se surpassait dans l’art d’envenimer les ressentiments contre les exploiteurs européens et d’exciter la colère des indigènes contre l’apathie des gouvernants, lesquels, incrédules, inattentifs et superbes d’indifférence, paraissaient ne compter pour rien des aversions transformées si vite en mortelles inimitiés! Certaines pages de pamphlets et de journaux bengalais rappelaient souvent les meilleures, je veux dire les plus détestables pages du Junius britannique, the perfect heater , le haïsscur par excellence! Le théâtre national, qui renaissait, semblait, pour la forme vulgaire, tenir le milieu entre nos vieux tréteaux de. la foire et les marionnettes perfectionnées, les fantoc-cini des Génois. De vulgaires auteurs s’efforcaient à l’envi d’immoler sous les traits du ridicule et de la détestation l’Européen, c’est-à-dire l’arrogant, l’injurieux, l’omnipotent, mis aux prises avec le cultivateur bengalais, c’est-à-dire le pauvre, le faible, l’asservi. Aristophane, Archiloque ou Beaumarchais auraient applaudi certains déchaînements, certains portraits et des ironies qui frappaient au cœur un état social que l’exagération scénique trouvait le moyen de dépasser et de calomnier, tout excessifs et détestables que pussent être ses abus les plus criants.
- Malheureusement pour le progrès de cette littérature périodique et dramatique, la somnolence du pouvoir fut à la fin dissipée par les voies de fait contre les personnes , par la terreur des incendies multipliés et la dévastation des ateliers où s’extrait l’indigo. On adopta quelques expédients administratifs, et surtout on proclama qu’on allait améliorer les lois. Aussitôt le calme rentra dans les esprits, l’aliment des passions s’éteignit, et la verve indigène perdit
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- tout à coup son énergie rénovatrice, avec sa puissance je dirais presque nationale. 1
- Faut-il avouer ma faiblesse? Par sympathie pour cette lueur de renaissance littéraire, je me suis surpris quelquefois, et j’en rougis, à regretter que les planteurs n’aient pas continué de traiter avec leur arbitraire accoutumé les cultivateurs d’indigo, et j’ai ressenti presque du dépit que le Gouvernement n’ait pas cru devoir prolonger sa léthargie. J’aurais voulu voir jusqu’où pouvait s’élever le génie surexcité des populations que la Némésis des bords du Gange flagellait à si grands coups de fouet, dans l’intérêt des muses indigènes.
- Par une heureuse fatalité, les plantations qui produisent le thé, le eafé, le quinquina, la jute et le coton présentent aujourd’hui des conditions si prospères, et l’intervention des Européens est si favorable aux agriculteurs pour développer ces cultures à la fois riches, faciles et bienfaisantes, qu’on n’aperçoit plus aucun moyen de peindre les maux soufferts en invoquant la véhémence anarchique, aliment accoutumé de la presse indigène, ni l’éloquence passionnée des orateurs en plein vent, ni les chants populaires et nationaux, ni les drames où se puisse développer l’art effrayant de parler aux passions de tout un peuple.
- A défaut du mal, il faut donc aviser à de plus sages moyens de régénération; il faut s’adresser aux affections les meilleures pour féconder la pensée et mériter l’admiration publique en concourant à la paix, à la grandeur, 6 la gloire d’un grand et puissant empire. Voilà le véritable avenir qui me sourit pour la littérature indigène dans les parties les plus avancées de l’Inde britannique.
- Si l’on veut connaître les nombreuses productions de l’Inde moderne, il faut lire la savante histoire publiée . parM. Garcin de Tassy. On verra combien sont nombreux
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- les ouvrages de prose et de poésie déjà publiés dans les deux langues, Thindoustani et l’hindoui. Chaque année, à l’ouverture de ses leçons, professées à la Bibliothèque impériale de Paris, le célèbre indianiste offre le tableau plein d’intérêt des publications les plus récentes dans toutes les parties de la contrée quil aime et qu’il fait aimer. Ces publications sont propres à faire naître beaucoup d’espérances ; mais on ne peut encore y découvrir aucun chef-d’œuvre digne de rivaliser avec les modèles des siècles passés.
- Cependant, pour présenter chez les grandes races qui peuplent l’Hindoustan une idée des hommes qui déjà sortent de la foule et qui font entrevoir ce qu’on peut attendre d’une époque prochaine, je citerai les écrits de deux auteurs, Tun hindou, l’autre musulman.
- Le Brahmane Ram Mohun Roy ou Raê.
- Afin de montrer que la vigueur intellectuelle, à juste titre admirée chez les philosophes, les philologues et les poètes dans les beaux siècles de l’Inde antique, est sous plus d’un rapport égalée par un lettré, disons mieux, par un sage des temps modernes, nous citerons Ram Mohun Roy, sur lequel nous avons rapporté dans notre ouvrage les faits les plus intéressants. Il naquit en 1780 dans le beau pays de Burdwan, non loin de Calcutta.
- En i8o5, il avait acquis et perfectionné son éducation mondaine; il possédait l’instruction traditionnelle d’une^ société polie et naguère puissante ; il parlait avec élégance le persan, la langue des radjahs, des diplomates et des courtisans; la connaissance de l’arabe lui donnait l’intelligence des principaux livres consacrés à l’islamisme. Non satisfait d’un tel savoir, il finit par où peut-être il
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- aurait dû commencer; il se fait élève dans un madrissa réservé pour l’enseignement supérieur des Hindous : c’est le moyen d’acquérir une connaissance approfondie des origines de son culte. Pour lui bientôt, à l’orient des Himâ-layas, l’antique Asie semble n’avoir plus aucun mystère;, il pourrait goûter dans un doux repos les plaisirs délicats d’un esprit si bien cultivé; il pourrait même y joindre ceux que procure la société du plus grand monde, grâce à l’immense fortune que ses ancêtres ont créée dans la riche cité de Mourschedabad, où moins d’un siècle auparavant résidait le vizir du Bengale. C’est, une ville qui s’élève au bord de l’Hougley, la branche du Gange particulièrement sacrée aux yeux des Hindous; là, témoin d’une foule de superstitions exagérées, notre penseur est conduit à réfléchir sur les erreurs qui déparent les religions asiatiques, le brahmanisme et l’islamisme. Le résultat de ses méditations est une œuvre sans exemple chez les indigènes; il la publie pour démontrer la fausseté d’une foule de prétendus dieux et les étranges folies que leur culte fait naître. Aussitôt un déchaînement de fanatiques et d’intéressés le menace. Il cède à l’orage; il s’éloigne de la cité que ses pères avaient honorée, et, pour vivre en paix, il se réfugie dans Calcutta, sous la protection de la tolérance européenne.
- Loin de renoncer à la lutte au sein de cet asile, il entreprend de combattre plus directement les erreurs, les mensonges et les pratiques peu sensées des modernes brahmanes. Par ses extraits des Védas, qu’il publie à la fois dans le sanscrit archaïque des poètes Rischis et dans le dialecte bengalais, il fait voir que les premiers chants sacrés de l’Inde enseignaient, pour honorer le Dieu suprême, une croyance exempte des aberrations d’un polythéisme plus récent, tel que celui qu’il combat.
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- Cette tentative accomplie, il dirige son esprit vers le culte des chrétiens. Afin de remonter aux sources, il apprend le latin, le grec et l’hébreu. Son cœur est gagné par l’amour surhumain de l’humanité qui resplendit dans les Évangiles. Il les étudie à ce point de vue et publie son livre sur les préceptes de Jésus, essai le plus approbateur et le plus étonnant qu’ait jamais écrit aucun Hindou sans abjurer complètement le brahmanisme.
- Nommé radjah par l’empereur de Delhi pour aller, comme prince, à Londres, réclamer contre l’indigence où languissait l’héritier de vingt peuples et de vingt générations depuis Tamerlan, il négligea d’apporter le permis du ci-devant fermier des vizirs du Bengale; il n’obtint pas même audience! En dehors de sa mission, il voulait du moins exposer ses vues sur la rénovation des cultes de l’Inde; lord Palmerston ne l’admit pas. Ce bel esprit méconnut la nouvelle voie qui s’ouvrait à travers les ruines de la pensée, sur la terre de Brahma, avec la même légèreté qui méconnut, vingt ans plus tard, la voie qui devait ouvrir l’Inde méridionale à l’Europe orientale par la percée de Suez. Ram Mohun Roy, le cœur brisé, eut la faiblesse d’en mourir; mais sa tentative était immortelle.
- Ici finit l’historique de ses travaux; ils attestent une fécondité d’esprit, une hauteur de vues, une puissance de méditation, qui ne sont pas indignes d’être comparées avec le mérite des merveilleux génies que nous ont fait admirer les plus beaux siècles poétiques. Cependant, mort encore éloigné de la vieillesse, il n’a pas laissé de monument considérable qui le place dans les premiers rangs à côté des grands écrivains de l’Inde antique.
- En favorisant chez ses concitoyens le progrès de la pensée, il fut un noble et généreux patriote. Aussitôt que sir Charles Metcalfe, en i836, eut proclamé la liberté de
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- la presse périodique, Ram Mohun Roy se fit le protecteur et le mentor de la presse indigène; grâce aux présents de sa fortune, elle reçut l’impulsion la.plus puissante.
- Un tel caractère doit servir de modèle aux radjahs, auxzémindars, aux pandits, aux banyans, à tous les riches propriétaires ou commerçants qui se proposent pour but la régénération non pas seulement physique, mais intellectuelle et morale, des populations de l’Inde.
- Une intelligence éminente au milieu des modernes musulmans :
- Luifullah l’autobiographe.
- Au milieu des indo-musulmans nous ne découvrons pas, comme au milieu des Hindous, un penseur puissant qui s’élève aux plus graves questions dignes d’intéresser le sort de leur pays et l’avenir des croyances accréditées jusqu’à ce jour; il nous faut descendre au simple cours des intérêts de la vie, dans le mélange alternatif des affaires et publiques et privées. Mais, en nous arrêtant à cet horizon plus limité, nous allons trouver un merveilleux observateur, à la fois doué de perspicacité, de sincérité, de finesse et du naturel le plus charmant. Sans amertume et sans envie, il se montre un peintre fidèle, soit des hommes, soit des mœurs; il lui suffit, spectateur sincère des événements contemporains, d’être un narrateur de bonne foi, sans prétentions dogmatiques. Jamais il ne prête à ses personnages l’ambition de ses pensées ni le faste de sa parole, pour imiter, même de loin, la pompe d’un Tite-Live; il n’aspire pas davantage à nous montrer sa profondeur en s’étudiant à buriner des traits de geme, selon la manière de Tacite. Son mérite, encore assez rare, est d’être simple avec esprit, souvent avec grâce, et de
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- faire penser le lecteur beaucoup plus qu’il ne paraît penser lui-même.
- Dans les États de la reine que nous avons célébrée sous le nom d’Abalya s’élevait une petite mosquée, près du tombeau d’un mollah révéré pour les souvenirs de sa sainteté. Une famille musulmane vivait de la dotation affectée à l’entretien des deux monuments, et le jeune Lutfallah était l’héritier présomptif de cette charge à la fois modeste, facile à remplir et très-respectée.
- Le premier tableau de mœurs que l’autobiographe nous présente met en regard les deux races indigènes qui sont encore aujourd’hui prépondérantes dans l’Inde.
- Si Lutfullah, ce fds unique à peine adolescent, perdait la vie, ses heureux cousins auraient son héritage. Ils dépassent à peine seize ans, et déjà la convoitise de l’argent les dévore. Au milieu d’un jour de chaleur brûlante, ils engagent leur jeune parent, qui ne sait pas nager, à se baigner dans le petit lac où l’on puise l’eau des ablutions. Ils le soutiennent d’abord entre leurs bras, puis tout à coup le font plonger au plus profond de l’eau; et dès qu’ils croient sa perte certaine, ils se sauvent.
- Cependant, de l’autre côté du réservoir, un bon brahmane qui desservait une modeste pagode a deviné la perversité de cet attentat. Dès que les malfaiteurs se sont éloignés, il accourt; il retire de l’eau le pauvre noyé, et bientôt, à force de soins, il le rend à la vie. Convenons qu’ici c’est Vishnou qui l’emporte de beaucoup sur Mahomet.
- Le jeune Lutfullah se livre alors au travail. Son talent naturel pour la philologie se développe; il apprend les langues principales de l’Asie comme en se jouant, et leur étude le ravit. Depuis un certain temps son père est mort; sa mère est remariée, non pas avec un saint moulawi, mais avec un capitaine, colère brutal, mal-
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- veillant, et qui déteste un beau-fils que tout le monde va chérir.
- Le respect du droit, si sacré sous le règne d’Ahalya, est descendu dans la tombe avec elle. Aussi les avides officiers de son successeur se font-ils un jeu de piller ce beau-père, qui d’ailleurs est peu digne d’un meilleur sort. Dans le dessein de réclamer, il part avec notre futur autobiographe et le conduit à Gwalior; tous deux se présentent à la cour brillante et polie du souverain mahratte. Ce prince est charmé par les talents, la grâce et le naturel de l’adolescent r il lui fait présent d’un magnifique volume qui contient les chefs-d’œuvre persans du poète Hafiz; mais là se termine la belle partie de la réception. Le capitaine se hasarde à réclamer contre les extorsions qu’il a subies; le maharadjah, avec toute la dignité d’un prince d’Asie, le renvoie aux singuliers magistrats qu’il daigne appeler ses gens de justice. En deux audiences le plaignant se trouve trop heureux de sauver sa personne, à condition qu’il cessera de réclamer, quoiqu’il n’ait rien obtenu. Telle était alors la jurisprudence mahratte.
- Lutfullah finit par se dérober aux mauvais traitements de son beau-père; il s’échappe, et dans sa fuite il est rencontré par un Thug. Heureusement l’étrangleur, dont l’habileté se réserve pour les seuls crimes utiles, s’assure que le jeune homme n’a pas sur lui le moindre argent qui puisse tenter la cupidité; il passe aussitôt de l’ardeur du meurtre à la soif du prosélytisme. Partout, en effet, notre jeune homme intéresse; pour l’initier dans sa redoutable carrière, le Thug fait briller à ses yeux les profits, les plaisirs et même l’honneur de la profession qu’un fanatisme incroyable sanctifie. Il se plaît à lui montrer combien elle est protégée par le peuple; elle l’est même par les grands, pour lesquels on a soin de réserver une première
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- part des dépouilles; une seconde est consacrée à la déesse Bhawanie, qui daigne être la suprême protectrice de tous les étranglements! Nous avons décrit son culte et son temple vol. VI, pag. 417 à 432.
- Peu jaloux de mériter un avenir si productif et si charmant, selon le précepteur du crime, Lutfullah profite de la nuit et se sauve. Il rejoint sa ville natale et, là, nous fait connaître le détestable empressement de quelques gens du bas peuple pour procurer des adeptes à la mystérieuse association des meurtriers fanatisés. Ici nous sont révélés des détails de mœurs qu’aucun étranger n’aurait pu deviner et qu’aucun encore n’avait fait connaître.
- Le tempss’écoule, et Lutfullah devient un jeune homme inquiet sur son avenir, ambitieux et craignant peu le danger. Un jour, dans Oudjeïn, sa ville natale, il est assis à la porte du bazar, lorsqu’arrive un escadron de déprédateurs afghans, qui sont aux Mahrattes ce que les avides Mabrattes sont aux paisibles Hindous, quand ces derniers prêtent matière à la spoliation. Les aventuriers vont pénétrer dans les montagnes où résident les Bhils, peuplade à demi sauvage, également redoutable pour les voyageurs et pour les habitants sédentaires de la plaine.
- Le capitaine des forbans, charmé de cet air intelligent et gracieux qui toujours prévient en faveur de Lutfullah, l’informe qu’il a besoin d’un trésorier qui sache écrire et compter pour toute sa troupe; un traitement libéral récompensera l’exercice d’une pareille fonction. Lutfullah, confiant comme on l’est à son âge, accepte avec joie, et déjà s’abandonne à mille rêves de fortune. On part : on franchit des rivières et des torrents, des ravins et des défilés; on monte sans cesse pour ne s’arrêter qu’à la porte d’un château sombre, érigé sur la crête d’un rocher presque inaccessible. Telle était la résidence d’un seigneur
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- du pays alpestre, auquel il manquait, pour gardes du corps dignes de lui, des aventuriers comparables aux pillards afghans. C’est là que le désolé Lutfullali reste renfermé, comme l’avait été sur les sommets de la Sierra-Morena l’imprévoyant Gil Blas de Santillane. A l’exemple de ce héros du romancier Le Sage, le nôtre n’aspire plus qu’à recouvrer sa liberté; mais il n’entrevoit aucun moyen d’obtenir sa délivrance.
- Ap rès qu’un temps assez long s’est écoulé, la troupe afghane exige un congé de quelques mois, si bien mérité par ses incessantes razzias; chargée d’un immense butin, elle n’aspire plus qu’à l’emporter dans ses repaires du Caboul. Vains souhaits! les sicaires, que l’on enivre, sont tous égorgés dans la fête d’adieu donnée par le châtelain, effrayé de l’indiscrétion de semblables complices. Lutful-lah ne doit son salut qu’à la sobriété, qui lui laisse assez de sangfroid pour s’enfuir quelques moments avant que le massacre s’accomplisse. La scène entière est effroyable et peinte en traits saisissants.
- Bientôt l’horizon de la vie devient moins sombre et va s’illuminer pour celui qui mérite une meilleure destinée; il se trouve en contact avec les Européens, et cette fois la fortune le sert admirablement.
- Un jeune et généreux Anglais, le capitaine J.-E. East-wick, aujourd’hui membre du Conseil de l’Inde, veut devenir diplomate. Pour connaître à fond les langues essentielles à sa prochaine carrière, il s’adresse à Lutfullah, qui lui montre avec rapidité l’hindoustani et le persan. Jamais deux hommes 11’avaient été mieux faits l’un pour l’autre. Même avant que le temps eût resserré leur intimité , ils s’aimaient presque à leur insu, pour cette raison charmante que donne Montaigne en nous parlant de son cher La Boétie : «Nous nous aimions, dit l’auteur
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- des Essais, parce que c’était lui, parce que c’était moi»; et c’était exprimer plus que toute autre chose au monde.
- Les Anglais vont entreprendre dans les montagnes du Caboul une expédition qui sourit à leur ambition, mais qui plus tard deviendra, pour leur imprudence et leurs excès, le mieux mérité des châtiments. Leur armée doit d’abord traverser la partie moyenne de l’Indus occupée par les Amirs Biloatchis, race mahométane, brave, loyale, et confiante autant qu’il le faut pour être dupe. On leur demande, à titre de bons alliés, un simple permis de passer le fleuve; ils l’accordent. On désire emprunter un coin de terre sur la rive, un modeste lieu d’embarquement pour le passage de l’armée et de son matériel; ils l’accordent encore. A l’instant les Anglais s’y fortifient.
- En cet endroit capital, il faudra qu’un agent européen préside aux approvisionnements, ainsi qu’aux relations avec les indigènes : ce sera le sous-dipiomate Eastwick, et Lutfullab deviendra son secrétaire interprète.
- On avait fait avec les Amirs un premier traité d'alliance perpétuelle, épithète qu’on reproduit, sans se lasser, chaque fois qu’on veut réparer ou préparer quelque rupture. Il faut présenter un second accord sur des bases inattendues; c’est trop peu de ne pas rendre le territoire emprunté : comme on a besoin d’argent, l’on exigera des Biloutchis, à titre de bonne amitié, qu’ils soldent au Gouvernement européen un certain nombre de millions. Lutfullah rédige en persan le traité léonin, tel que fa prescrit un redoutable sir Henry P*, directeur de l’expédition, et le plus orgueilleux des hommes. Il veut se faire expliquer certains termes de cet acte qui lui semblent trop peu clairs et qui pourtant ne pourraient pas l’être tout à fait sans que l’abus de la force eût trop à rougir; Lutfullab, le rédacteur, risque alors un mot d’explication. « Qui s’est permis
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- de parler?... Un indigène a parlé devant moi!!! » s’écrie, transporté d’indignation, le prépotent sir Henry. A grand’-peine, le sous-diplomate Eastwick explique à mi-voix les fonctions de son secrétaire intime, le rédacteur de la version persane. Cet enivrement, je dirai presque cette férocité d’orgueil, sont esquissés avec une naïveté charmante et sans la moindre amertume par le personnage humilié; il nous fait connaître jusqu’où peut aller en Orient le dédain des conquérants pour les conquis, même les plus dignes d’estime. J’adore ce tableau de mœurs.
- Chose épineuse et délicate, il faut porter aux Amirs le second traité, qui n’est qu’un ordre de subir la suppression du premier et de payer des millions exigés sans droit. Voilà ce que vont faire Eastwick qui représentera et Lut-fullali qui parlera. C’est une scène grave et solennelle que celle où les chefs de la Confédération du Bas-Indus les reçoivent au milieu des guerriers biloutchis, tous armés et remplis d’une colère qui déborde. Les Amirs, plus calmes, se bornent à faire entendre une réponse amère, qui puise une force suprême dans le sentiment de la justice qu’on foule aux pieds sans respecter leur bonne foi.
- Mais la Providence prépare aux infracteurs du droit des gens une punition telle que sa justice en inflige, quand il lui plaît, à l’iniquité des puissants. Arrivé dans Caboul, le corps d’armée qu’ont défrayé de tels moyens finira par être en grande partie massacré, et ses débris périront au milieu d’une retraite d’hiver. Pas un officier, pas un soldat, ne pourra regagner l’Indus, qui ne sera plus qu’une Bérésina pour la Russie de l’Hindou-Kousch.
- Tandis que s’avancent au delà du fleuve les guerriers qu’attend l’arrêt de la fatalité, nos deux amis, restés pour envoyer les provisions, payent leur tribut au redoutable climat de cette partie du Sindh. C’est Lutfullah dont les
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- jours sont les premiers menacés, et l’Anglais lui prodigue tous les soins d’un tendre frère. A peine en convalescence, Lutfullah rend avec usure des soins aussi dévoués à ce noble Anglais, que la mort menace à son tour.
- Leur mission terminée, Lutfullah doit quitter EastwicL Sous forme de certificat, celui-ci confère à son ami la plus éloquente et la plus noble attestation des qualités qu’un Européen puisse jamais rencontrer chez un indigène : il déclare ce musulman possesseur de toutes les vertus qu’un chrétien parfait pourrait fidèlement pratiquer.
- Je viens de citer les traits principaux de l’écrit le plus attachant que notre génération ait produit dans le vaste empire que l’Angleterre a conquis.
- Tel est le brillant essai et, ce me semble, le modèle entièrement nouveau d’une littérature qui peut devenir l’honneur et le trésor de l’Inde moderne ; un noble échange d’alfections entre l’élite des conquérants et des conquis; un art heureux d’étudier les races, les castes et les cultes de cette contrée, qui contient tant de peuples divers; un rare talent de peindre avec fidélité des situations sociales à tel point différentes et de saisir tant de nuances délicates, chez des populations si différemment caractérisées par leurs origines : les barbares des montagnes, véritables aborigènes; au milieu des vastes plaines, les Hindous, les musulmans, les Parsis et les chrétiens. Dans cette nouvelle littérature, je remarque avec bonheur l’absence complète de toute emphase asiatique : point de figures exagérées, point de folles imaginations; en un mot, aucun de ces défauts qui tiennent à la décadence et qu’on a grand tort de prendre pour les splendeurs du génie oriental.
- Après les mémoires sur des existences isolées, sur des événements épars et contemporains, il s’élèvera des esprits plus vastes et guidés par la méthode nécessaire aux
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- grandes œuvres. Ils composeront des histoires partielles et peut-être une histoire générale de l’Inde; ils s’efforceront de remonter vers le passé, comme ont fait les Orme, les James Mill, les Thornton, les Montgomery-Martin et les Mountstuart Elphinstone. Leurs œuvres nous offriront ce qu’un étranger ne peut pas imaginer, les sentiments les plus cachés de l’indigène, sentiments qui tiennent à la race, aux mœurs, aux idées transmises dès le berceau. Elles nous révéleront les manières de voir et jusqu’aux préjugés qui souvent entraînent des nations très-éclairées et qui se croient libres d’esprit; à plus forte raison, celles qui sont enchaînées par les erreurs héréditaires et les croyances étranges, dont la fascination se fait sentir sur tous les actes de leur vie et sur tous les jugements de leur esprit.
- Rapide examen des progrès matériels.
- Causes de mortalité des indigènes; moyens de constatation.
- Nous avons étudié les effets du sol, du climat et des institutions sur les Européens transportés dans l’Inde; tournons nos regards vers les mêmes effets éprouvés par les indigènes.
- Pendant une longue série de générations, tout contribuait , dans cette contrée, à diminuer ce qu’on peut appeler la durée moyenne de la vie calculée pour tout un peuple.
- Maintes fois des spoliateurs cruels ont envahi ce beau pays; aux invasions s’ajoutaient des guerres intestines, et le sang coulait partout. Les mauvais gouvernements, dans leur égoïsme cruel, laissaient impunis les crimes qui ne s’attaquent qu’aux personnes privées, aux faibles, aux infortunés. Comme si les traditions du mal ne suffisaient pas à l’exercice habituel de la barbarie, d’époque en époque, de nouveaux genres de crimes assombrissaient les annales d’une malheureuse contrée. Des corporations
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- singulières, de meurtriers et de voleurs à main armée, s’organisaient comme un État dans l’État; certains genres d’assassinats, l’étranglement par exemple, étaient pratiqués par des moyens raffinés, avec des rites qui semblaient consacrer le culte du crime au milieu de tant d’autres cultes. La destruction ne s’étendait pas seulement sur la voie publique et jusqu’aux endroits les plus écartés; combien de forfaits étaient consommés au sein même des familles! Un fanatisme intéressé prescrivait aux veuves de se laisser brûler vivantes, afin d’honorer la mémoire d’un époux trop souvent méprisable et détesté. Au sein des maisons orgueilleuses, l’infanticide immolait le sexe faible. On noyait dans du lait les filles nobles, au moment de leur naissance, pour éviter les sacrifices lointains qu’entraînerait leur mariage, ou seulement pour éviter la folle prodigalité jugée nécessaire quand viendrait le jour des épousailles. On s’épargnait ainsi le salaire de bardes infâmes qui levaient l’impôt de leurs poésies, le vil blackmail de leurs épithalames, sous peine d’un déshonneur répandu sur les parents s’ils n’étaient pas assez prodigues au gré de ces exacteurs littéraires.
- Ainsi des causes sociales, ou plutôt anti-sociales, étranges, multipliées, et portant avec elles la destruction, s’ajoutaient à celles dont il faut, même dans les pays les plus heureux, que notre fragile nature paye le tribut.
- Quand la Compagnie des Indes, après avoir été cent cinquante ans simple commerçante, accepta la ferme du Bengale, contrée plus vaste que l’ensemble des trois royaumes britanniques, elle se fit une loi de ne heurter jamais dans ses préjugés le peuple innombrable dont elle devenait à la fois le traitant et le tyran. Elle l’abandonna froidement à ses infirmités, à ses erreurs, à ses vices et même à ses crimes, pour ne compromettre en rien le
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- point de vue fondamental : la tranquille perception des revenus du fermage, pour y trouver les dividendes qu’exigeaient, per fas et nef as, les actionnaires européens.
- Dans le principe, on ne tolérait sur le sol asiatique ni colons nationaux ni voyageurs tenus pour suspects-, on n’agréait que les commis indispensables au négoce, quelques officiers de justice, de rares administrateurs et tous les collecteurs d’impôts soigneusement prélevés.
- La Compagnie ne commettait pas elle-même des barbaries, mais n’y faisait point obstacle, et parfois même y souriait. Elle tenait sur pied sa police et ses gardes pour honorer des processions homicides; elle taxait les pèlerins, et restait impassible à la vue des Hindous qui sacrifiaient leur vie en se précipitant sous le char odieux d’une divinité, mensongère il est vrai, mais productive.
- L’ignorance et l’incurie rivalisaient pour diminuer par mille moyens la longévité de tout un peuple. Depuis les cités les plus grandes et les plus fastueuses jusqu’aux plus petites, aux plus pauvres bourgades, la voie publique était empoisonnée par des amas d’immondices d’où s’exhalaient des miasmes délétères. Les fleuves, soi-disant sacrés, charriaient les cadavres à demi brûlés des Hindous; c’étaient ceux des natifs dont les héritiers, trop indigents ou trop cupides, n’avaient pas le moyen ou la volonté de réduire en cendres le cadavre entier de leurs parents. Les rivages étaient empestés par ces effrayantes épaves abandonnées à la putréfaction. De là résultaient souvent des épidémies et surtout le choléra, fléau qui semble né dans l’Inde.
- Le croira-t-onP c’est seulement depuis ces dernières années qu’aux bords du Gange on a sérieusement ordonne de mettre un terme à cette coutume révoltante et funeste.
- Ce n’était pas uniquement au bord des fleuves qu’existaient les causes de mortalité. Au sein des quartiers urbains
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- réservés pour le commun peuple, comme au milieu des hameaux, l’intérieur des habitations rivalisait avec le dehors en saleté nauséabonde et malsaine; l’homme et les animaux croupissaient sous le même toit et plongés dans la même fange. L’imprévoyance compromettait partout la vie de la famille, sans exception de sexe ni d’âge.
- On a, dans ces derniers temps, entrepris d’assainir la capitale indo-britannique par un système d’égouts habilement combinés. Mais au lieu de les exécuter en suivant un ordre tel que chaque fraction terminée portât avec elle un assainissement immédiat, en réalité les travaux entrepris les premiers ont infecté les quartiers qui n’étaient pas encore abordés; ils les ont réduits à l’état de marécages, avec leurs fanges accumulées, leurs immondices journalières et leurs sales eaux croupissantes. Voilà comment des maladies contagieuses et des fièvres typhoïdes ont été développées par l’œuvre même dont le résultat devait être la salubrité progressive d’une cité grande et populeuse.
- A tant de causes accidentelles, si fréquentes que la plupart agissaient sans être discernées parmi les sources permanentes de maladies et de mort, trop souvent il fallait adjoindre des calamités générales qui dépendaient d’un grand désordre de la nature, ou qui résultaient d’une simple absence de bienfaits dans le retour des saisons. On subissait les conséquences fatales qu’entraînait le changement des rapports accoutumés de l’air, de la terre et des eaux. Alors des famines sans remède frappaient un peuple trop indigent pour tenir en réserve sa nourriture au delà d’une année; elles produisaient une effrayante extinction chez les familles les plus pauvres. Bientôt des épidémies étendues affligeaient les survivants ; et ceux qui cessaient d’éprouver la disette étaient accablés par les maladies contagieuses qu’elle avait occasionnées.
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- D’autres fois, c’étaient seulement des épizooties qu’on avait à déplorer; mais, pour le bétail aussi bien que pour les hommes, ni l’art qui n’existait pas, ni les soins qu’auraient pu prêter des magistrats moins insouciants, ne sauvaient la vie des animaux domestiques les plus nécessaires à l’alimentation de tout un peuple, ainsi qu’au travail de l’agriculture et des arts.
- "Pour terme de comparaison, choisissons un pays des plus favorisés par la nature; et plaçons-nous dans un temps où déjà se multipliaient à l’envi les secours apportés par l’industrie et les sciences.
- En France, durant la plus belle partie du xvii® siècle, il périssait chaque année au moins un individu sur vingt-cinq; tandis qu’aujourd’hui, par le progrès de tous les soins conservateurs et du bien-être universel, la perte n’est pas même d’un sur quarante. Ainsi, voilà soixante pour cent d’ajoutés à la vie des Français dans un intervalle de temps inférieur à deux siècles! Cependant nous sommes loin, par nos progrès les plus récents, d’avoir supprimé toutes les causes délétères qu’une prudente hygiène, la sobriété, la prévoyance et les bonnes mœurs peuvent faire disparaître, afin d’augmenter encore la durée de l’existence en faveur d’un peuple riche et civilisé.
- Etablissements favorables à la conservation de la santé et de la vie.
- Disons quelques mots des moyens employés pour venir' au secours de la santé des habitants. L’art de guérir est en Asie dans un déplorable état d’enfance, quoique l’Inde ne soit pas la partie la moins arriérée de l’Orient. Qui croirait que les préceptes encore suivis et servilement respectés soient consignés en des poèmes sacrés qui remontent à trente siècles? La science médicale était sans théorie. Chez les Hindous, on n’aurait pas pu trouver une seule famille
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- qui recueillît pieusement et conservât, comme l’ont fait les Asclépiades au sein du temple d’Esculape, 3es observations dignes d’accroître le trésor d’une partie si précieuse des connaissances humaines; de son côté, la chirurgie, pauvre en instruments, n’était éclairée par aucune étude savante faite sur le corps humain. Il fallait à tout prix sortir d’une situation si déplorable.
- Ce n’est pas de Londres qu’est parti le premier effort en faveur de l’humanité, c’est de Calcutta. Un gouverneur général au cœur généreux, lord William Bentinck, s’est acquis un double honneur : interdire comme un crime le supplice forcé des veuves; ensuite fonderie premier collège médical que les Européens aient établi dans l’Orient.
- L’institution de ce collège, laquelle date déjà d’un tiers de siècle, nous fait une loi de signaler l’innovation hardie et la difficulté, regardée d’abord comme insurmontable, que présentaient les leçons et la pratique de l’anatomie humaine; de cette science où, l’acier à la main, le génie cherche à découvrir le jeu mystérieux de nos organes, pour le rétablir lorsqu’il est troublé, ou du moins pour nous sauver la vie par le sacrifice de quelques-uns de nos membres ou celui de quelques parties de notre corps.
- On ne pouvait faire accepter un tel enseignement aux sectateurs de Brahma sans révolter leur superstition, qui repoussait avec horreur non pas seulement la dissection, mais le simple contact et toute autopsie du cadavre soit d’un païen, soit d’un chrétien, c’est-à-dire de l’individu qu’ils n’auraient pas cru pouvoir toucher du bout du doigt, lorsqu’une âme immortelle animait le corps vivant, sans perdre par là leur caste et sans commettre un sacrilège.
- Le premier enseignement des arts sanitaires fut introduit dans la capitale indo-britannique peu de temps
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- après i83o; il est aujourd’hui donné non-seulement aux Européens, mais aux natifs de toute origine, dans les chefs-lieux des trois Présidences. Ces innovations, chères à l’humanité, ont fini par être couronnées d’un plein succès, même à l’égard des indigènes, dans les cités de Calcutta, de Bombay, de Madras.
- A chaque école de médecine théorique on a voulu joindre l’expérience clinique et journalière d’un hôpital ouvert aux habitants, sans distinction d’origine et quelles que fussent leurs castes. Chez les Hindous, la répugnance était extrême en commençant; mais elle s’est affaiblie par degrés, et maintenant elle a presque disparu.
- Les dispensaires. — Dans beaucoup de villes opulentes le Gouvernement a créé des dispensaires, en y plaçant des médecins consultants qui sont libéralement récompensés; les services qu’ils rendent, et qui s’accroissent chaque jour, sont d’un avantage inappréciable.
- Institution désirable des vétérinaires. — Immédiatement après les soins d’une habile administration, pour donner au pays qu’on veut régénérer des hommes capables d’appliquer leur savoir à la santé du peuple, il faut placer la formation d’un nombre suffisant de praticiens dont l’instruction suffise à donner des soins intelligents aux animaux domestiques, à nos compagnons, à nos serviteurs, et pour une si grande part à ces instruments de notre fortune. Sous un tel point de vue, presque tout est à commencer; nous le signalons avec regret, mais avec espoir.
- Bienfaisance privée. — Parmi les conquérants, en général trop dédaigneux pour les conquis, il n’est nullement impossible qu’on voie quelques particuliers s’enflammer d’un zèle généreux et rivaliser avec la bienfaisance officielle d’une administration sagement inspirée.
- Hôpital de Dacca, fondé par un Anglais. — A Dacca,
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- ville autrefois manufacturière et ruinée par l’industrie britannique, mais que relève à quelques égards un commerce croissant de commandite et d’entrepôt, un Anglais a légué toute sa fortune afin de fonder un vaste hospice. Dans une cité si malheureuse, c’était beaucoup pour soulager les souffrances; mais Dacca ne deviendra de nouveau très-florissante et très-peuplée que par le retour des arts qui firent sa splendeur et sa renommée1.
- Hospice des aveugles, fondé par un zémindar. — Voyez comment tout s’enchaîne par une heureuse alliance des indigènes et des Européens. Un opulent zémindar du Bengale, Dwarkanalh Tagor, avait conçu l’excellente pensée de confier la direction de toutes ses possessions à l’entreprenant, à l’ingénieux Alexandre Forbes; aussitôt des perfectionnements agricoles, empruntés à l’Occident, ont fait prendre aux revenus de cet indigène un développement considérable sur les bords du Gange. L’améliorateur européen a su rendre à l’Asiatique un plus noble service, en le décidant à fonder auprès de Calcutta, ce qui manquait à tout le Bengale, un hospice pour les aveugles; c’était une imitation des Quinze-Vingts de Paris, noble fondation de saint Louis, le grand roi du xme siècle.
- Établissements fondés par un Parsi. — J’ai cité, dans le cours de cet ouvrage, les fondations princières qu’a faites à Bombay l'illustre Parsi Sidjibhoy. A cet exemple, si digne d’être admiré, j’en puis joindre un autre offert par un peuple chez qui de tels actes sont plus rares.
- Etablissements fondés par un israélite. — Le Babou David Sassoun, né dans Bagdad en 1792, passe dans l’Inde et y devient l’un des plus riches marchands de Bombay, la
- 1 Si l’on découvrait des mines de houille à pi'oximité, Dacca pourrait devenir un Manchester asiatique ; cette perspective deviendra plus évidente par les développements que nous offrirons plus tard au sujet de Calcutta.
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- ville aux fortunes immenses : on évalue à plus de deux millions cinq cent mille francs les dons qu’il a faits pour des hôpitaux et d’autres établissements utiles à la santé publique, à l’instruction des deux sexes, à la dotation et des veuves et des orphelins que la grande rébellion de 1858 a multipliés dans l’armée britannique. Ce vieillard, admiré pour un tel usage de ses trésors, qui maintient des comptoirs jusque dans l’empire Chinois, remplit à Bombay, dont il est l’un des bienfaiteurs, la modeste fonction de Juge de paix : fonction qu’il rehausse par son caractère. Le pouvoir colonise avec des idées morales, quand il honore ainsi les générosités d’une richessse conquise par le génie de la finance et du commerce.
- La dissémination des connaissances médicales et chirurgicales chez les habitants de l’Inde.
- Dans l’étude que nous avons faite des facultés intellectuelles qu’on peut développer chez les peuples de l’Orient, nous avons attaché le plus grand prix à connaître quel succès on a le droit d’attendre d’une carrière nouvelle ouverte aux natifs par les enseignements européens.
- Des théoriciens et des praticiens éminents se sont fait un devoir d’étudier la capacité relative et l’instruction comparée des Européens et des indigènes.
- Dans la grande enquête parlementaire ouverte en 1858 sur l’établissement des Anglais dans l’Inde, le savant docteur Ralph Moore a porté le meilleur témoignage au sujet des examens qui couronnent les études du collège médical institué par lord W. Bentinck; à ses yeux, les comptes rendus en anglais par les indigènes démontrent une excellente instruction et des connaissances d’une étendue qui l’ont frappé d’étonnement. « J’aurais voulu, déclare-t-il, qu’il m’eût été donné de conduire à Londres
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- quelques-uns de ces praticiens d’origine indienne; j’aurais été charmé de les faire opérer dans nos hôpitaux, afin qu’ils montrassent à nos concitoyens ce qu’ils sont en réalité capables de faire. »
- C’est beaucoup que d’être assuré du succès si l’on veut procurer à l’Asiatique un enseignement des sciences médicales. Il appartient au Gouvernement européen de résoudre dans l’Inde un problème aussi digne de lui. Son incurie ne doit pas attendre du hasard une génération qui demanderait plusieurs générations avant qu’un nombre suffisant de docteurs capables aient été formés dans les écoles et se soient d’eux-mêmes établis sur tous les points du territoire où leur présence est nécessaire. Il faut aller plus vite; il faut savoir quels efforts une direction puissante et pleine de lumières doit employer pour atteindre un pareil résultat dans un laps de temps qui ne soit pas trop prolongé; par exemple, en fixant pour terme les trente ans qui restent à parcourir avant la fin du siècle présent.
- Création et placement d’un corps de médecins indigènes formés par la science Européenne.
- Le territoire de l’Inde britannique ne contient pas moins de i62,5oo lieues carrées. Supposons qu’on le partage en espaces égaux ayant chacun 5 lieues de long sur autant de large, et qu’on propose, pour premier bienfait, de placer dans chaque division ainsi limitée un seul médecin-chirurgien ayant fait les études les-meilleures dans les collèges médicaux des Présidences? il en faudra 6,600, et chacun d’eux occupera le centre d’une population d’au moins 20,000 habitants. Un si petit nombre de docteurs ne pourra pas être considéré comme un dernier terme; mais un tel résultat obtenu pour commencer sera d’une immense utilité.
- Demandons-nous, en premier lieu, combien il faut appeler d’élèves, et par quels secours il faut les aider, si l’on veut obtenir,.
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- dans l’espace d’on tiers de siècle, ces 6,600 sujets complètement instruits par la théorie et par la pratique \
- Il ne faut pas moins de cinq années pour que l’élève studieux d’un grand collège médical acquière l’ensemble des connaissances nécessaires à l’exercice de la médecine et de la chirurgie, deux professions qu’en France on a sagement réunies. Afin d’assurer le travail constant de chaque élève et ses moyens d’existence, il convient de lui donner 3oo francs par douze mois; par conséquent, sa complète instruction demandera i,5oo fr. Ajoutons un cinquième d’élèves en sus, pour les pertes et les non-valeurs de toute nature; d’après cette hase, si l’on veut former chaque année 4oo sujets, la dépense annuelle sera de 720,000 francs.
- Qu’on ne soit pas effrayé d’un pareil sacrifice, d’autres diraient d’un semblable prêt, admirablement usuraire. Aujourd’hui, les peuples de l’empire indo-britannique payent en contributions de toute nature plus à’uu milliard cent vingt millions de francs, et chaque année la prospérité publique accroît ce vaste revenu. L’Etat, devenu moins parcimonieux, consacre dix millions pour les sciences, les arts et l’instruction publique : c’est seulement, j’ai regret à le dire, la cent douzième partie des recettes financières ! Eh bien! un ami des peuples de l’Inde souhaiterait que celte dotation fût portée de la cent douzième à la cent quatrième partie du revenu général, afin d’enrichir, je dirais mieux, si le mot était français, afin de df.sap-pauvrir la branche intellectuelle, la branche illustre du budget. Cela suffirait pour aider puissamment à la santé, à la longévité d’un peuple cinq fois aussi nombreux que celui de ces Trois-Royaumes qui prétendent être la vraie mère patrie de leurs conquêtes d’outremer. Le devoir d’une mère est d’ordonner ce qui peut influer avec tant d’efficacité sur la vie et la santé de ses enfants.
- Cette réflexion présentée, rappelons que dans l’Inde, avec 3oo francs de subside annuel, un étudiant même adulte suffit honorablement à sa nourriture, à son vêtement, à son habillement, etc. C’est plus que le double du gain d’un artisan bien choisi et chargé d’une famille.
- Avec cette avance, dont le résultat serait la possession de l’état le
- 1 En France, d’après le dernier recensement, les professions médicales présentent pour chaque médecin, chirurgien, pharmacien, vétérinaire, etc. x,2ii habitants. En Angleterre, ces professions sanitaires sont encore plus multipliées.
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- plus lucratif et le plus honoré dans l’Asie, on exciterait chez la jeunesse indigène une immense émulation; le succès ne pourrait pas être douteux. L’enfant des familles nécessiteuses, s’il avait reçu d’heureux dons naturels, serait certain de prendre dignement sa place, et, pendant plus d’un tiers de siècle, il compterait pour clients au moins 20,000 habitants dont il serait la consolation et la lumière.
- En F rance , nous n’accordons aucun secours pécuniaire aux élèves des écoles de médecine; mais un certain nombre d’entre eux provient des boursiers entretenus par l’Etat dans lés lycées impériaux et dans les collèges militaires. Ajoutons que notre classe moyenne est nombreuse et dans l’aisance. Elle peut commodément suffire à l’entretien des élèves qu’elle destine aux carrières libérales; souvent même, les parents les moins aisés, au prix des plus grandes privations, font d’admirables sacrifices pour défrayer ceux de leurs enfants qu’ils destinent aux écoles spéciales. Ajoutons qu’en France le corps médical, pour être complet, s’efforce de se recruter en grande partie par ses propres enfants, auxquels les pères transmettent leurs conseils, leurs traditions, leurs livres, leurs instruments et leur clientèle.
- Importance des études statistiques et des recensements relatifs à la Population ; faits qu’il est possible de constater.
- Après les considérations que nous venons de présenter sur l’amélioration de la santé des indigènes, on trouvera, ce nous semble, un plus vif intérêt à l’exposition des résultats que nous allons indiquer.
- En premier lieu, quoique letat physique et moral de l’Inde britannique laisse encore infiniment à désirer, faisons remarquer combien il est plus avancé que celui des Etats alliés ou tributaires, au sein de ce vaste pays. Nous en fournirons une preuve éclatante par la comparaison du nombre des habitants avec une même superficie.
- HABITANTS PAR MILLE HECTARES.
- Dans l’Inde alliée ou tributaire...................... 3i3
- Dans l’Inde britannique............................... 589
- Pour l’ensemble de l’Europe........................... 333
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- L’Inde britannique n’ayant pas comme l’Europe une vaste partie de son territoire placée dans le voisinage ingrat du cercle polaire, cela nous explique sa population plus nombreuse propagée sur des espaces comparables.
- Mais considérée dans son ensemble, et proportion gardée avec l’étendue de son territoire, l’Inde britannique est moins peuplée que la Belgique, la France, l’Angleterre, l’Irlande, la Hollande, l’Allemagne et l’Italie. Elle a les plus grands efforts à faire pour égaler le peuplement des puissances que nous venons de citer.
- Heureusement que son agriculture est loin d’avoir atteint le terme où peut la porter une paix prolongée, avec tous les perfectionnements dont les parties avancées de l’Europe offrent le modèle- Elle doit apprendre à tirer un plus habile parti des bras quelle emploie pour féconder la terre, bras dont le nombre s’accroît chaque année.
- Recensements. — Combien ne serait-il pas à désirer que le Gouvernement, affranchi désormais de ses terreurs, procédât au recensement méthodique et des cités et des campagnes! Il le devrait, ne fût-ce que pour constater l’étendue graduelle des bienfaits dont il est le promoteur.
- Des dénombrements périodiques, accomplis avec soin, apprendraient à connaître quelle est la population présente; ils montreraient suivant quelle progression s’opère son accroissement. Je ne le crois pas inférieur à six personnes sur mille chaque année; la tranquillité, la paix générale et constante, aux frontières ainsi qu’à l’intérieur, une aisance par degrés développée, tant de causes réunies feront dépasser, nous le souhaitons, cette évaluation approximative; en elle-même, elle n’a rien d’exagéré.
- Registres de ïétat civil; leur importance. — 11 faudrait dresser des registres réguliers établissant l’état civil des familles, c’est-à-dire constatant les naissances, les mariages
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- et les décès. On confierait ces registres aux ministres de chaque religion, afin de n’en froisser, de n’en alarmer aucune. Combien de lumières jailliraient de ces constatations régulièrement accomplies !
- Par leur secours, on verrait quel est le mouvement progressif obtenu dans chacune des présidences et dans chacun des sous-gouvernements, suivant le degré d’instruction et de civilisation des populations diverses.
- Espérons qu’avant peu d’années le Gouvernement de l’Inde avancera résolûment dans cette voie ; la sagesse et la fermeté de sir John Lawrence, l’éminent vice-roi, nous paraissaient propres à garantir le succès d’une innovation à la fois si fructueuse et si glorieuse.
- D’après l’accroissement régulier, qui serait périodiquement constaté, par exemple, tous les cinq ans ou tous les dix ans, comme il l’est dans la Grande-Bretagne, en France et dans presque tous les Etats européens, le Gouvernement et le peuple jugeraient avec plus de certitude qu’au-jourd’hui la réalité des améliorations qui sont le but de toute administration attentive à diriger, éclairer et protéger les efforts des populations.
- Au moyen des conséquences que j’ai tâché de tirer en consultant le grand et beau recensement de Bombay, le premier en ce genre qu’on ait accompli dans toute l’Asie, je crois avoir démontré combien de vérités importantes peuvent être mises en lumière pour servir l’intérêt réuni du Gouvernement et des diverses classes d’habitants (voyez la Préface de notre VIIe partie). Il faut que toutes les villes principales, saisies d’une louable émulation, s’empressent de marcher sur les traces de cette cité devenue la plus active et la plus commerçante qui se puisse trouver dans l’Inde et dans le reste de l’Asie.
- Après les dénombrements de la population viendraient
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- d’autres constatations relatives aux diverses cultures, ainsi qu’à la proportion des récoltes de différents genres; ajoutées aux produits du règne animal et du règne minéral, elles donneraient le véritable inventaire de la richesse nationale et la marche de ses progrès.
- Coup d'œil général et rapide sur le bassin du Gange et du Brahmapoutra.
- Une superficie de cent trente millions d’hectares, deux fois et demie l’étendue de la France, est traversée dans sa longueur par les Alpes Himâlayennes, qui sont trois fois plus élevées que les Alpes Européennes. Sur ce territoire, en descendant jusqu’au golfe du Bengale, les eaux périodiques fournies par les moussons et par les neiges perpétuellement fondues à leur contact avec le sol et perpétuellement renouvelées à ciel ouvert entraînent d’immenses alluvions qui font sans cesse avancer du nord au midi les bords émergés de ce golfe.
- Ici, comme à l’entrée du fleuve des Amazones, une ceinture de grands palétuviers s’élargit sans cesse. Ces végétaux amphibies ont leurs troncs plongés dans les eaux et leurs rameaux dirigés vers le ciel. Entre leurs troncs et leurs racines s’arrêtent les alluvions, qui par degrés élèvent le sol de ces forêts à la fois marines et terrestres.
- La ligne la plus avancée, et si nous pouvons ainsi parler, le front de bandière de cette armée végétale, qui marche incessamment vers le sud, forme du côté de la mer un contour très-peu convexe, dont l’étendue n’est guère moindre de cinquante lieues, entre les deux bras extrêmes du Gange : telle est la base d’un delta dont le sommet se trouve à près de soixante lieues dans l’intérieur du pays. Cet immense triangle, abondamment arrosé par les eaux, surpasse de beaucoup en superficie le célèbre Delta
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- du Nil. Il ne faut pas s en etonner; le bassin du fleuve indien est assez fécond, assez spacieux, pour nourrir soixante millions d’habitants; tandis que le Nil, resserré des deux côtés par le sable des déserts, n’en nourrit pas quatre millions à partir de la cataracte où l’Egypte commence.
- (Jn archipel, plus rentrant vers le nord, reçoit à l’orient du Gange les eaux du grand fleuve Brahmapoutra, qui se déversent dans la mer entre des îles presque toutes inhabitées.
- Revenons au delta du premier fleuve. Ses bras se subdivisent à mesure qu’ils approchent de la mer, et l’on en peut compter quinze principaux par lesquels descendent, au reflux de chaque marée, la quantité d’alluvionsfournies par le bassin dont nous avons indiqué la mesure.
- Des forêts, des jongles et des marais couvrent encore aujourd’hui plus du tiers de l’immense triangle dont nous venons de rapporter les dimensions principales. Du côté de la mer, on ne trouve ni villes, ni bourgs, ni maisons isolées. Des tigres et des léopards, des serpents monstrueux et des crocodiles, tant d’animaux amphibies redoutables à l’homme, sont jusqu’ici presque les seuls habitants de ce désert fluviatile.
- C’est sur ce territoire désolé qu’il faut se hâter d’opérer d’immenses défrichements dans toutes les parties que peut féconder, assainir et peupler une agriculture intelligente. Le riz, la jute et la plante d’où l’on extrait l’indigo récompenseront amplement les sacrifices d’une association que les amis de l’Inde voudraient voir déjà constituée et jalouse d’accomplir une pareille tâche.
- Vers cette conquête doit se porter la puissance des capitaux britanniques. Il faudrait qu’une grande association entreprît de construire les principales chaussées ainsi que les canalisations. A l’égard des localités où s’arrêteraient les
- INTRODUCTION.— VI. * 63
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- défrichements, il faudrait procéder h l’aménagement des forêts conservées. On s'efforcerait par degrés de les transformer dans leurs essences, à mesure que le sol, moins immergé, deviendrait moins marécageux.
- Dans la partie supérieure du delta se trouvent des contrées où les eaux sont encore assez abondantes pour féconder les plus riches cultures. C’est là, surtout dans le collectorat de Nuddea, que sont établis les Européens planteurs ou, pour parler plus exactement, extracteurs de l’indigo; la valeur annuelle de cette matière colorante pour le seul usage de l’Europe est presque égale à 5o millions de francs. C’est aussi dans cette partie du delta qu’on récolte abondamment la jute, espèce de plante textile qui semble tenir le milieu entre le chanvre et le lin. A ces produits l’on pourrait ajouter la culture de la canne à sucre et du sorgho.
- La cité de Calcutta considérée comme port de mer. — A trente lieues de la mer, sur la rive gauche du bras le plus occidental du Gange, les Anglais ont bâti la ville aujourd’hui si renommée de Calcutta: cette Cité des Palais et des vaisseaux, dont nous avons décrit avec tant de soin les édifices, les institutions, les habitants, les industries et le commerce, t. VI, p. 101 à 172.
- Nous ne reviendrons sur aucune de nos descriptions; mais Calcutta présente aux études qui nous occupent un avenir si peu prévu, si grand, qu’il apparaîtra peut-être comme une révolution, à peine soupçonnée jusqu’à ce jour, et qui cependant me paraît imminente.
- Calcutta, comme Londres, voit le flux et le reflux de l’Océan lui prodiguer deux fois par vingt-quatre heures les bienfaits d’un fleuve ascendant et descendant, où se développe une navigation dont les progrès surpassent toute idée. Le mouvement de ce grand port, du seul côté
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- de la mer, approche de deux millions de tonneaux, c’est-à-dire deux milliards de kilogrammes.
- Obstacles croissants quéprouve la navigation au-dessous de Calcutta. — Il y a déjà plusieurs années, des inquiétudes sérieuses se sont élevées sur l’envasement progressif de longs passages du fleuve, en approchant de l’embouchure. Si l’on considérait l’incessant dépôt des alluvions, tout devait faire craindre que les passes ne devinssent de plus en plus difficiles et même impossibles à franchir par les navires de grandes dimensions.
- Afin d’être mis en état d’obvier à ce péril, les commerçants de Calcutta furent informés qu’ils pourraient établir une communication entre leur port et la partie supérieure de la Mutlah, bras du fleuve à la fois très-large et très-profond ; on n’avait pas vingt lieues à franchir entre la capitale et le point où finissent, en remontant, les grandes dimensions de ce bras, qui surpassent même celles de l’Hougley dans sa partie inférieure.
- Chemin de fer depuis Calcutta jusqu à la mer. — Au moment où ces projets étaient en agitation, la construction des chemins de fer devenait, d’un bout à l’autre de l’Inde, l’idée fixe et dominante. Le gouverneur général, marquis Dalhousie, conçut l’incroyable fantaisie de préférer un chemin de ce genre afin de suppléer à la navigation de Calcutta dans le cas où le bras occidental du Gange ne serait plus praticable aux batiments de mer d’un très- fort tonnage.
- Création du Port- Canning. — Pour devancer l’avenir de cette voie nouvelle, on traça les fossés et les revêtements d’une ville considérable que l’on se proposait d’établir sur un rivage à la fois bas, fangeux et désert. On creusa profondément ces fossés, auxquels on donna beaucoup de largeur, et les terres déblayées formèrent des
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- revêtements destinés à défendre la ville future contre les inondations alternatives provenant de la mer et du fleuve. On s’occupa sans relâche de tracer, d’ouvrir et de préparer des rues, des places, des quais, des embarcadères, etc.
- Dans l’intention de rendre hommage au gouverneur général qui fut le successeur du marquis Daihousie, on choisit son nom pour le donner à la ville nouvelle, qui devait être un jour l’avant-port de Calcutta. On entreprit, on continua les constructions civiles, avec l’esprit de suite et la ténacité qui font accomplir les plus grandes choses par les Anglais.
- Mais les Anglais eux-mêmes échouent quand leur idée primitive est une erreur, et cela leur arrive quelquefois, car ils sont hommes. Us n’ont pas pu faire prendre au commerce entre la mer et Calcutta la voie d’un chemin de fer; en voici la preuve.
- Ce chemin qui devait remplacer une grande navigation menacée d’ensablements redoutables, ce chemin, après plusieurs années de mise en activité, le croira-t-on ? il possède en tout, pour suffire à ses minces transports, 6 locomotives, 4*2 wagons destinés aux voyageurs et i5y plates-formes destinées à porter les marchandises de toute nature!... Et quand ces trois sortes de véhicules, incomparablement plus nombreux pour les autres chemins de fer, s’accroissent suivant la proportion énorme de 12 pour cent dans une année, le dernier compte officiel montre qu’elles ne présentent pas une seule addition pour le chemin de fer quJon destinait aux communications toujours croissantes de la capitale de l’Inde avec le golfe du Bengale!
- Le chargement total des marchandises transportées entre Calcutta et le Port-Canning n’atteint, d’après le rapport déjà cité, que le chiffre misérable de 15,906 ton-
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- neaux; encore ce transport, tout insignifiant qu’il est, comprend-il beaucoup de simples comestibles destinés au peuple de la capitale et fournis soit par les marais, soit par les jardins cultivés des deux côtés de la voie ferrée.
- Afin de procurer une apparence de vie à l’infortuné Port-Canning, le Gouvernement l’a choisi pour point de départ et d’arrivée des paquebots à vapeur qui communiquent, comme cabotage, entre Calcutta et les pays situés à l’orient du golfe du Bengale.
- Si l’on déduit les transports affectés aux produits du jardinage et ceux des paquebots que nous venons d’indiquer, on verra qu’il ne reste à peu près rien pour la navigation de long cours, la seule importante et qui puisse intéresser le grand commerce britannique.
- Proposition que nous faisons d’un canal maritime à large voie entre Calcutta et le Port-Canning établi sur la Mutlah.
- Nous considérons comme indispensable à l’avenir de la capitale indo-britannique et nous osons proposer d'ouvrir un large et profond canal maritime entre Calcutta et le Port-Canning.
- Nous demandons que ce canal ait au moins 120 mètres de largeur, et pour profondeur 8 mètres à marée basse : ce sont les dimensions adoptées aujourd’hui pour le canal de Suez, par lequel doivent passer les navires de l’Occident dirigés vers le port de Calcutta.
- Combien de facilités présenterait l’accomplissement d’une si belle entreprise! Il faut considérer, en premier lieu, que les machines à déblayer qu’on fait venir d’Angleterre, le transport compris, ne coûteraient pas plus cher que des machines semblables, heureusement demandées à la France, afin de creuser le canal égyptien. Il
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- faut considérer, en second lieu, que la houille tirée du pays de Burdwan peut être livrée à Calcutta pour un prix à peu près égal à celui que le même genre de combustible coûte dans les ports des Trois-Royaurries.
- Il résulte de là que le creusement du canal maritime, que je voudrais voir appeler le Grand Canal Victoria, peut s’opérer avec autant d’économie qu’en Angleterre et qu’en Hollande, à l’égard du matériel; on sait, d’ailleurs, combien coûte peu le travail manuel des indigènes.
- En profitant du principal affluent de la Mutlah, qui remonte jusqu’au voisinage de Calcutta, une énorme quantité de déblais se trouve épargnée.
- On n’aura besoin de creuser qu’à travers un terrain d’aliuvion très-bas, et nulle part on ne trouvera de rochers à faire sauter par la mine. Le travail ne pourra pas coûter plus d’un million de francs par lieue, en tout 2 1 millions, supposons même e5 millions de nos francs; ce ne sera qu’un imperceptible million de livres sterling.
- Cette faible dépense n’équivaut pas même à la soixantième partie des sacrifices faits dans l’Inde pour la seule création des chemins de fer déjà commencés.
- En deux années, en trois au plus, on pourrait aisément accomplir une entreprise si simple, si facile, et dans laquelle pas un obstacle n’est inconnu ni douteux.
- Bel exemple offert par la Hollande. — Les commerçants d’Amsterdam r comme ceux de Calcutta, s’étaient effrayés des atterrissements qui forçaient par degrés à diminuer le tirant d’eau des navires arrivant de la mer et destinés pour leur port autrefois si renommé.
- Sans hésiter un moment, le petit royaume de Hollande, exigu par son étendue, mais grand par son activité, son intelligence et son énergie, ce royaume si calculateur a décrété l’ouverture d’un canal maritime large et profond
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- entre le port d’Amsterdam et la mer qu’on appelle le Zuy-derzée. Ce canal maritime a vingt lieues d’étendue; c’est, à très-peu de chose près, la distance qui sépare Calcutta et le Port-Canning.
- Pareille création, d’une utilité incalculable pour la capitale de l’Inde, serait pour l’administration du vice-roi sir John Lawrence un magnifique monument; elle couronnerait avec honneur les travaux de cet homme d’État, lesquels deviendraient aussi fructueux pendant la paix qu’il a su les rendre salutaires et glorieux pendant la guerre.
- Bassin formant la tête da canal à Calcutta. — Il faudrait que le canal maritime débouchât dans un vaste dock ou bassin que l’on creuserait au-dessous du fort William; en peu de temps, on y joindrait un magnifique ensemble de magasins comparables à ceux qui bordent les docks les plus admirés de Londres et de Liverpool.
- Canal de ceinture. — A partir du dock ou bassin que nous venons d’indiquer, il faudrait élargir et compléter un canal de ceinture qui contournerait la Cité des Palais; il suivrait à peu près le fossé creusé dans le xviii® siècle pour défendre et préserver Calcutta contre les invasions des spoliateurs mahrattes. Ce canal déboucherait en amont dans un autre dock réservé pour les bateaux de rivière, soit de l’Hougley supérieur, soit des bras nombreux et des communications transversales du Gange.
- Enfin un canal particulier, traversant le delta de ce fleuve, serait prolongé d’abord jusqu’à Dacca, puis jusqu’au Brahmapoutra : il amènerait, en suivant la ligne la plus directe, les thés récoltés dans la province d’Assam et desservirait la correspondance à vapeur, qui fait maintenant un grand détour par le golfe du Bengale.
- Choix désirable de l’ingénieur général sir Arthur Cotton.
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- — Le Gouvernement devrait charger l’éminent sir Arthur Cotton de présider à tous les travaux hydrauliques dont nous venons de présenter une idée. En les faisant exécuter, le célèbre ingénieur les compléterait; il leur donnerait des perfections dont nous ne pouvons offrir qu’une idée vague, sur des projets conçus de loin, et fort imparfaitement empruntés à notre imagination.
- Quittons à présent les progrès qui concernent le régime des eaux et tournons nos regards vers un autre genre d’innovations : Calcutta doit en recueillir des fruits qui surpasseront toute idée.
- Comment Caïcnlla doit nécessairement devenir le centre d'une grande et prochaine mise en œuvre du coton indigène.
- Nous avons expliqué, dans notre ouvrage, le développement extraordinaire pris depuis un demi-siècle par l’invasion des fils et des tissus de coton fabriqués en Angleterre ; nous avons calculé l’extinction corrélative de l’industrie séculaire qui, jusqu’aux grands progrès du xixe siècle, semblait réserver ces fabrications comme un apanage exclusif des populations de l'Inde.
- Il serait sans objet d’exprimer ici de vains regrets sur la privation des travaux qui faisaient vivre les hommes, les femmes et les enfants chez plusieurs millions de familles; on n’a pas cherché les moyens d’adoucir ni de ralentir cette décadence indigène, et les souffrances infinies qu’elle a fait naître ont pénétré dans le sein des moindres ménages.
- Actuellement le problème inverse est ramené par des voies qui diffèrent complètement de celles que nous venons de signaler, et qui ne sont pas moins’impérieuses. La ruine des fabrications pratiquées dans l’Inde arrivait d’Angleterre; d’Angleterre aujourd’hui doit arriver cette
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- rénovation de la richesse indigène, et la restitution est déjà commencée.
- C’était un spectacle à la fois triste et merveilleux de voir la puissante industrie britannique enlever aux Hindous l’humble travail de leurs familles; s’emparer des cotons en laine jusques au cœur d’un si vaste pays, pour les transporter à 5,ooo lieues de distance, à travers deux océans, avec une incroyable économie; les transformer en fils, en tissus, par un emploi de la vapeur qui produit par jour pour y penny (5 centimes) la force d'an homme; compenser ainsi le salaire des fileurs anglais, si largement rémunérés, qu’ils gagnent 5, 6 et y francs par jour; rapporter en Orient les produits préparés de la sorte en traversant d’immenses mers; enfin, les distribuer sur tous les marchés de l’Hindoustan à des prix tellement bas, que toute concurrence était impossible aux indigènes.
- Mécanismes à vapeur destinés pour l’Inde et commandés à Manchester. — Aujourd’hui, le problème change de face : on demande aux ateliers établis dans Manchester de construire les mécanismes à vapeur nécessaires pour filer et tisser les cotons dans l’Inde. C’est en faveur du port de Bombay que l’un des plus savants et des plus célèbres mécaniciens de Manchester, mon honorable ami M. Fair-bairn, a déjà fabriqué tout le matériel de fabriques du premier ordre destinées à ce travail asiatique. Il en a publié les plans et la description dans un de ses meilleurs et plus savants ouvrages. Les puissantes manufactures sorties de ses ateliers ont chacune pour moteur 200 chevaux de vapeur; les travaux peuvent être dirigés par un petit nombre de chefs et de contre-maîtres, deux fois plus payés qu’en Angleterre. On a tout transporté de Manchester à Bombay, et l’érection de ces grandes usines, au moment où je parle, est un fait accompli.
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- Je dois à l’extrême obligeance de sir Bartle Frère, récent et brillant gouverneur de Bombay, la communication d’un très-beau rapport1 sur un nouveau service municipal relatif aux travaux d’édilité systématisés pour assurer la propreté et la santé dans cette ville si vaste et si populeuse. Le rapport est accompagné de travaux statistiques dont j’ai fait un examen très-attentif; ils m’ont fourni la preuve irrécusable des faits que j’aspirais à démontrer.
- J’ai trouvé dans l’Appendix D (Statistique des quartiers de la cité) les nombres qui suivent :
- Manufactures mécaniques (mills) pour la filature et le tissage existant en 1861.
- Nombre de grandes manufactures.......................... g
- Nombre des ateliers particuliers (privy accommodation). g3 Nombre des travailleurs indigènes employés dans les
- neuf grandes manufactures......................... 6,189
- Nombre des Européens employés dans les mêmes manufactures........................................ 22
- Ateliers épurateurs de la laine et du colon2.
- Nombre des ateliers.................................... 61
- Hommes employés....................................... 189
- Femmes employées.................................... 3,446
- Enfants employés .................................. 165
- Je ne crains pas de présenter ce résumé statistique officiel, afin de convaincre le lecteur européen qu’il ne
- 1 Ce rapport est rédigé par M. T. C. Hewlet, l’habile directeur et l’organisateur de tout le service d’édilité.
- 2 Ces ateliers sont surtout destinés pour épurer les matières premières qu’on destine à l’Europe.
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- s’agit pas ici de quelques essais incertains et peu nombreux. C’est une grande industrie qui nous offre la pleine activité de neuf grandes manufactures, lesquelles emploient 22 Européens, et je suis étonné de ce petit nombre des maîtres et des contre-maîtres pour diriger 6,189 travailleurs, hommes, femmes et enfants indigènes, dont le travail est systématisé. A ces neuf grandes manufactures correspondent g3 ateliers séparés. Il faut y joindre 6 1 établissements pour l’épluchage et pour la préparation de la laine et du coton.
- Voilà les premiers résultats des magnifiques constructions de mécanismes commencées il y a quelques années, à Manchester, par l’éminent M. Fairbairn.
- Les établissements se multiplient et prospèrent, quoiqu’on ne puisse obtenir à Bombay de combustible minéral qu’en le tirant ou d’Europe ou de mines indigènes fort éloignées, telles que seront celles de Jubbulpour, dès qu’on aura terminé le chemin de fer qui doit conduire la bouille de ces mines jusqu’à la mer.
- Mais, dans l'Inde, la masse des ouvriers et des ouvrières offre des travailleurs dont les yeux perspicaces et les doigts admirablement délicats s’estiment très-bien payés chaque jour à 20 centimes pour les adolescents, 3o centimes pour les filles et le double pour les hommes. Quelle fabrique en Europe, luttant contre cet invincible bon marché, pourrait se promettre de soutenir la concurrence jusque dans le port de Bombay? Je n’en connais pas une seule.
- Il y a-, peu de moments nous faisions remarquer, au sujet du canal maritime dont il faut doter Calcutta, que la houille du Burdwan arrivant aussi facilement qu’à Manchester, et pareillement extraite de mines peu distantes, on obtiendra le même bon marché pour la force motrice,
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- en y joignant l’extrême bas prix du travail humain : bas prix que je ne me lasserai jamais de faire apprécier.
- L’avantage , ici, sera certain pour les manufactures modèles transportées d’Angleterre, mises en parallèle avec celles du même genre conservées sur le théâtre des victoires industrielles remportées jusqu a ce jour.
- Première usine établie près de Calcutta.— Un établissement moins parfait et prématuré s’était établi, il y a plus de dix ans, sur les bords de l’Hougley, presqu’en face de Calcutta. Il employait un combustible dispendieux, et, de plus, il semblait très-médiocrement administré. Il avait essuyé des pertes fâcheuses; mais, aidé par les progrès modernes et par la bouille indigène qu’un chemin de fer apporte maintenant à très-bas prix, l’établissement a pu proclamer son dernier succès, en ces termes, dans les journaux de la métropole :
- Pour l'année 1866, les associés de l'usine cotonnière de Calcutta recevront un dividende égal à 32 pour 100 de leurs capitaux!
- Même en se bornant à des profits beaucoup moins excessifs, les créateurs de nouvelles manufactures sur les bords du Gange feront une concurrence irrésistible aux produits envoyés d’Angleterre, produits obligés de subir les frais qu’exigent 10,000 lieues de transports tant pour l’aller que pour le retour. Cette conviction ne s’est enracinée dans mon esprit qu’après de longs et scrupuleux calculs; elle sera certainement partagée par les économistes et les mécaniciens les plus compétents de l’Angleterre.
- Avenue manufacturière du Calcutta d’outre-Gange. — Pour exploiter avec une grandeur digne à la fois de l’Inde et de l’Angleterre le magnifique avènement de l’industrie savante et manufacturière dans la Cité des Palais, je voudrais qu’à Calcutta, sur la rive occidentale de l’Hougley r
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- en partant des bords du. .fleuve pour avancer vers un immense dépôt du combustible minéral aujourd’hui réservé pour les chemins de fer, on créât une majestueuse avenue, qui serait unique dans le monde. Elle devrait avoir au moins 200 mètres en largeur et deux kilomètres en longueur, avec un canal au milieu pour le débarquement des matières et l’embarquement des produits.
- De chaque côté de l’avenue s’élèveraient vingt-cinq manufactures cotonnières, valant chacune 2 millions de francs; chacune serait pourvue de son canal d’embranchement, et cette disposition permettrait aux bateaux, aux navires, d’entrer jusque dans la fabrique pour y charger et décharger. Comme chaque usine emploierait journellement de 6 ou y 00 travailleurs, un si bel ensemble, sans égal dans l’univers, ferait vivre et prospérer sur un seul point *Zi0,000 individus, hommes, femmes, adolescents, y compris de nombreux enfants, jusqu’à l’âge de huit à dix ans.
- Un double rang de cheminées monumentales, dont chacune surpasserait en hauteur la colonne d’Austerlitz à Paris ou la colonne Trajane à Rome, remplacerait avec cent fois plus de grandeur l’avenue fantastique et stérile des sphinx: ces animaux à corps de brute, à tête de femme, alignés en avant d’un temple de faux dieux à Thèbes.
- Sur un monument qui s’élèverait à l’entrée de cette rue, sans rivale dans l’univers, on pourrait inscrire ces mots : Le qénie de la mécanique, offrant à l’Asie ses merveilles européennes, les déploie dans Calcutta. Deux kilomètres d’ateliers, chefs-d’œuvre issus du qénie des TVatt et des Arkwriqht, suffisent pour produire les jils et les tissus nécessaires aux cent millions d’indiens qui peuplent les bassins du Gange et du Brahmapoutra. L'Orient réclamait cette œuvre de géants, et c’est l’Occident qui l’érige avec sa propre richesse.
- En faveur de l’empire Indo-Britannique nous aurions
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- à présenter beaucoup d’innovations secondaires qui seront le sujet de conquêtes futures et prochaines pour tous les travaux où les forces de la nature doivent s’ajoutera celles que fournit l’espèce humaine; mais nous n’offrons ici que les sommités des grandes innovations et le prospectus abrégé des progrès du premier ordre les moins éloignés.
- Maintenant, citons une imposante autorité qui prouvera que nos conseils et nos espérances ne renferment rien de chimérique.
- Franklin, qui ne fut pas seulement pour les États-Unis un législateur très-sage, puis un ambassadeur admirable d’habileté; pour ses concitoyens de la Nouvelle-Angleterre, Franklin fut le révélateur de leur future industrie. Il a le premier dirigé l’attention de ses compatriotes sur les immenses forces motrices recélées dans les chutes d’eau des montagnes Bleues; ces forces sont aujourd’hui la source réalisée de trésors dignes d’admiration.
- Nous pouvons à notre tour citer les ressources à tirer des innombrables et puissantes masses d’eau qui descendent de montagnes dont un grand nombre s’élèvent à plus de 6,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et dont le nom même, les Himâlayas, rappelle les neiges éternelles et leur perpétuelle fusion. Par degrés ces eaux donneront la force motrice nécessaire aux manufactures les plus variées; ces créations mettront en œuvre, avec autant d’économie que de grandeur, beaucoup de richesses naturelles qui sont aujourd’hui très-imparfaitement et très-faiblement employées dans l’Inde.
- En 1867, l’Exposition universelle de Paris accordait un de ses prix du premier ordre aux plus merveilleuses fabriques établies en profitant des chutes d’eau d’un fleuve du Massachusetts. Ces usines gigantesques comptent une double série d’ateliers de filature et de tissage,
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- dont les produits sont admirés dans les deux mondes. De tels établissements, créés par les frères Lawrence, d’Amérique, offrent des accroissements aussi bien calculés qu’ils sont rapides; ils présentent une véritable ville, où plus de 10,000 ouvriers sont employés et traités avec la plus intelligente et la plus généreuse humanité. Voilà, certes, un exemple que l’Inde doit se proposer d’imiter, et nous pourrions en citer beaucoup d’autres.
- Pureté des mœurs qu’il importe d’introduire au sein des manufactures que l’on voudra créer dans l’Inde. — Un don, le plus précieux de tous, celui qu’il faut demander avant tout aux Etats-Unis et qui fait un extrême honneur à la Nouvelle-Angleterre, c’est la pureté morale introduite et conservée dans les grands ateliers de ce pays parmi les essaims de jeunes filles souvent transportées loin de leurs' parents. Nous avons cité comme exemple la populeuse et florissante colonie manufacturière de Lowell; là, pour les jeunes personnes séparées de leurs pères et de leurs mères, les chefs de manufacture et leurs vertueuses épouses sont des patrons et des patronnes, dont la vigilance admirable éloigne jusqu’à la possibilité de la corruption. Honorons cette moralité de l’Union américaine, et, si nous le pouvons, transportons-la dans l’Inde orientale, afin que cette heureuse contrée, ouverte aux riches manufactures des Européens, reste fermée à tous leurs vices.
- Compensations que trouvera l’Angleterre à la révolution manufacturière dont nous signalons le commencement et le progrès.
- Je ne voudrais pas alarmer l’industrie de l’Angleterre à la pensée d’un déplacement qui transporterait aux bords du Gange une production annuelle équivalente à 3oo millions de francs, pour en priver les ateliers du Lancastre
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- et des pays circonvoisins. Je suis persuadé que la révolution déjà commencée par l'impulsion puissante quelle va donner aux fabrications les plus variées des Hindous et par l’effet d’un travail moins misérablement rétribué qu’il ne l’est chez eux aujourd’hui, loin d’affaiblir le commerce entre les Trois-Royaumes et l’Inde, lui fera prendre, au contraire, un développement dont il nous serait difficile de marquer les limites. Consultons, à cet égard, une grande leçon de l’expérience.
- Dans l’ancien monde, les Français réunis aux Belges, et dans le nouveau, les Etats-Unis, dont je viens de citer les travaux, sont les deux groupes de nations qui rivalisent le plus puissamment avec les Trois-Royaumes pour les productions qui doivent leur triomphe aux forces matérielles de la mécanique moderne.
- Eh bien! comparons le commerce de l’Angleterre avec ces deux groupes de nations; je prends les évaluations dans les comptes officiels publiés par le Gouvernement britannique pour l’année 1865.
- TABLEAU COMPARÉ DU COMMERCE DE L’ANGLETERRE AVEC LA FRANCE, LA- BELGIQUE, LES ETATS-UNIS ET L’INDE.
- FRANGE ET BELGIQUE. ÉTATS-UNIS. P INDE.
- Francs. Francs. Francs.
- Importations 974,651,900 540,605,250 934,886,300
- Exportations 806,280,725 53,069,890 470,829,750
- Totaux 1,780,932,625 593,675,140 1,405,710,050
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- D’après ces valeurs, j’ai calculé le montant annuel des produits exportés des Trois-Royaumes pour les trois destinations que ce tableau nous indique, et j’ai trouvé :
- Par million de Français et de Belges réunis. . . . 18,749,000 fr.
- Par million d’Américains des Etats-Unis, à peine échappés aux destructions de leur guerre sociale ....................................... 14,742,000
- Par million d’habitants des trois Présidences britanniques, sans compter les alliés et les tributaires qui ne possèdent pas un port, et qui, pour s’approvisionner, prennent sur les envois que les Trois-Royaumes font à l’Inde anglaise. 0,291,000
- Ainsi dans l’Inde, longtemps appauvrie, où les manufactures métropolitaines ont tout envahi, ces manufactures, malgré leur immense monopole, vendent seulement, par million d’habitants, la sixième partie de ce quelles fournissent à la France ainsi qu’à la Belgique et la cinquième partie de ce quelles vendent aux États-Unis : France, Belgique, États-Unis, trois pays qui se défendent par une active et libre concurrence. Enrichissez l’Inde en la rendant plus productive, en lui donnant le génie manufacturier, et ses demandés faites aux producteurs de l’Angleterre s’accroîtront avec rapidité, suivant l’exemple des nations les plus avancées que nous venons de présenter.
- A ces considérations il faut joindre une réflexion de la plus haute importance : c’est que les produits naturels de l’Inde envoyés dans les Trois-Royaumes servent, comme autant de, matières premières, à des fabrications que l’Angleterre vend à l’univers et qu’il faudrait compter parmi les fabrications anglaises dont l’origine appartient au territoire des Indiens. Ce chiffre de matières brutes, si favorables aux fabrications métropolitaines, s’élève à
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- 6 millions de francs par million d’Hindous; il surpasse de moitié les envois de l’Angleterre dans l’Inde.
- Si j’étais Anglais, je dirais à mes concitoyens : «En présence de pareils faits, au lieu d’être intimidés, rassurons-nous, et soyons pleins d’espérance. Développons avec une énergie toujours croissante les travaux publics dans notre empire oriental, les chemins, les canaux, les ports, les écoles de tous les genres; multiplions-y nos entreprises de toute nature, qui datent encore de si peu d’années. Certaines cultures modernes ou perfectionnées y fournissent déjà des produits exportés qui sont les vrais revenus de nos bienfaisants capitaux. En voici la liste, extrêmement incomplète, pour l’année i865 :
- Caoutchouc 267,400
- Café 13,742,745
- Coton 620,977,300
- Jute et chanvre . . 44,55o,ooo
- Indigo 39,925,000
- Semences de lin 56,25o,ooo
- Thé , . . 8,588,008
- Total 784,3oo,453
- Nous le répétons, et toujours avec un plaisir nouveau, il faut rapporter à Yhonorable Compagnie des Indes , employons une épithète plus justement méritée par l’énergie de ses efforts dans beaucoup de genres, c’est cette illustre Compagnie qui, tantôt par ses essais, tantôt par ses immunités ou ses présents, c’est elle qui la première a préparé le grand succès des cultures développées par les capitaux et le génie des Anglo-Normands. Sans doute, ces vues supérieures ont survécu; elles se sont même agrandies depuis qu’on a supprimé la plus étonnante association des temps modernes; mais on n’a pas pu la faire oublier par
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- des idées plus généreuses, ni peut-être par de plus amples sacrifices, toutes proportions gardées avec les progrès comparés de la richesse et dans l’Inde et dans la métropole.
- Je désire qu’on ne me croie pas emporté par un vain enthousiasme, ni pour une institution qui n’existe plus, ni pour des commencements qui bientôt, j’ose l’espérer, seront de beaucoup surpassés. J’étudie en silence et de sang-froid, à tête fort reposée, le développement des forces productives dans les deux mondes, et c’est seulement après avoir tout supputé que je laisse les conséquences finales se déduire en quelque sorte d’elles-mêmes. Telle est ma méthode.
- Des divers progrès futurs et prochains de Calcutta.
- Si le Gouvernement ou quelque association intelligente exécutait le canal maritime entre Calcutta et le Port-Can-ning; si quarante à cinquante manufactures de premier ordre pour la mise en œuvre du coton s’élevaient comme par enchantement sur la rive droite du Gange, en face de la capitale; si, pour vivifier toutes les fabrications, les six chemins de fer qui doivent rayonner de ce même centre étaient achevés, ainsi que les voies secondaires, si bien nommées les voies nourricières, the feeders, ce qui mettrait en communication rapide les cent millions d’habitants de la première Présidence entre eux, le port principal et la métropole asiatique, alors Calcutta s’accroîtrait non moins vite que Paris, qui n’est pas même la capitale de 4o millions dames et qui se trouve reléguée, à 60 lieues de la mer, sur un fleuve dont les eaux n’égalent pas, pour le volume, la vingtième partie des eaux du Gange.
- Avant la fin de ce siècle, Calcutta compterait deux mil-
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- lions d’habitants. Les produits des plus grandes industries empruntées à l’ancien monde s’ajouteraient à tous les arts délicats qui déjà fleurissent dans son sein et que chacun de nous pouvait admirer à l’Exposition de 1867.
- Mais, dans l’Inde, il faut prendre leçon de l’Angleterre. Les produits d’industrie qui sur les marchés étrangers procurent la grande supériorité commerciale et rapportent des sommes fabuleuses, ce sont des produits en général assez simples, modestes mêmes, qui remportent de semblables victoires. N’oublions pas qu’avant la perturbation causée dans le commerce du coton par la guerre intestine américaine, l’Angleterre vendait aux étrangers pour un milliard de tissus de coton à 4 0 centimes le mètre (35 centimes, 3d y par yard), y compris les tissus imprimés ou teints! C’est aux Indiens à multiplier leurs efforts afin de reconquérir dans leur fabrication un bon marché qui, pour l’Angleterre, a donné de si merveilleux résultats.
- Je ne crains pas de le répéter, les Hindous brillent déjà dans les arts où prédomine un goût délicat. Apprenons-leur les arts mathématiques et dynamiques; ceux qui demandent beaucoup aux forces inanimées, de l’eau, de l’air, du feu, et surtout ceux qui conduisent aux merveilles de 1’ économie par un savant emploi de la vapeur.
- Conservatoire des arts et métiers qu'il importe de fonder à Calcutta. — Si l’on veut obtenir les fructueux résultats d’un établissement où l’on enseigne à tirer parti des forces que nous venons d’énumérer, il faut prendre pour modèle la savante école de Paris, qui rend les services les plus importants à la France entière. 11 faut qu’un Conservatoire gangétique obtienne les professeurs les plus distingués qu’on puisse emprunter à l’Europe. Il faut en outre doter cette institution d’un riche musée de machines, d’instruments généraux de travail et de matières pre
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- mières, convenables aux arts les plus importants à pratiquer dans l’Inde. C’est encore Paris qu’il faut citer pour exemple au sujet d’un semblable musée.
- École des arts et métiers de Hardwar. — Déjà les nombreuses constructions exigées par les entreprises de canalisation , d’arrosage et de navigation entre le Gange et la Jumna ont fait créer un établissement analogue, mais infiniment plus modeste : il s’élève au pied des Himâ-layas, à 5oo lieues de Calcutta. C’est beaucoup pour les provinces du Nord-Ouest; mais c’est infiniment peu pour l’immense empire des Indes. Indépendamment de la Cité des Palais, il faudrait des Conservatoires spéciaux pour les chefs-lieux des deux autres Présidences de Madras et de Bombay.
- Masée minéralogique et travaux des mines. — Nous avons fait connaître, avec les plus justes éloges, l’important musée minéralogique de Calcutta. Les ingénieurs européens ont déjà fort avancé leurs admirables études‘géologiques depuis les Himâlayas jusqu’à la mer; mais ils sont bien loin d’avoir découvert tous les trésors cachés dans les profondeurs de la terre, et surtout ceux qui peuvent féconder l’agriculture ou donner à l’industrie un combustible inestimable. Tel est le desideratum que doivent aujourd’hui remplir les laborieux, les habiles, les courageux ingénieurs des mines dans l’Inde.
- Nous" avons signalé le combustible minéral découvert auprès de] Jubbulpour, dans la Province Centrale. Déjà les Anglais y construisent des usines pour produire et mettre en œuvre le fer, la fonte et l’acier. De cette importante situation il faudrait faire le Birmingham du centre de l’Inde.
- Presque tout est à commencer dans les provinces qui s’étendent à l’orient du fleuve Brahmapoutra. Si nous
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- force: productive
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- exceptons deux ou trois colJectorats qui faisaient partie du vizirat du Bengale, les pays les plus récemment conquis n’ont qu’une population faible et disséminée, une agriculture dans l’enfance et, jusqu’à ce jour, un commerce insignifiant. Défricher des jongles et dessécher des marais, étendre et régulariser les irrigations, et par ce moyen multiplier les rizières, sont les travaux qu’on entreprend et qui deviendront par degrés plus rapides.
- Nous avons expliqué la naissance et les progrès si remarquables delà culture du thé dans le pays d’Assam, qui communique, au moyen delà vapeur, avec Calcutta, d’où le thé part pour l’Angleterre. La même plante est cultivée par les Européens, à la même hauteur au-dessus de la mer, dans les valions élevés des Himâlayas, jusque vers le pays des Cinq-Rivières, le Pendjab; partout cette culture favorise l’établissement de populations indigènes par un travail intelligent, délicat, et qui répand l’aisance au milieu de leurs familles.
- Si nous jetons un regard sur la contrée qui s’étend au nord du Gange , depuis le pays d’Assam et le fleuve Brahmapoutra, le premier point important est Dacca, qui devrait depuis plusieurs années communiquer avec Calcutta par un chemin de fer; or, ce chemin n’est pas commencé dans la partie qui doit s’étendre depuis Dacca jusqu’au Gange. Qui peut expliquer ce retard déplorable?
- Une Compagnie financière a le projet de créer un vaste réseau de voies ferrées dans le long territoire que nous venons de signaler au nord du Gange. Mais jusqu’à présent cette Compagnie n’exécute qu’une assez courte voie entre Lucknow, la capitale du ci-devant royaume d’Oude, et Cawnpour, une des stations du chemin de fer le plus étendu, le plus important, le plus prospère de tous.
- Cette Compagnie, qui peut produire les plus heureux
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- DES NATIONS, résultats dans une immense contrée, a cela de remarquable, qu’elle n’est encouragée par aucune garantie d’intérêt que donnerait le trésor public; tout ce quelle peut espérer, c’est la concession gratuite des terrains de faible valeur nécessaires à ses travaux.
- Un chemin qui sourit aux amis de l’humanité est celui qui, droit au nord de Calcutta, conduit depuis cette capitale jusqu’au pied des monts où s’élève Darjielinq, la colonie sanitaire où les habitants de la Cité des Palais, dans la saison chaude et malsaine, vont pour rétablir leur santé : comme les Français vont dans les Pyrénées prendre les eaux et respirer un air à la fois pur et fortifiant.
- Si le Gouvernement du Népaul attachait le moindre prix au commerce, il ne devrait négliger aucun sacrifice pour faire communiquer par un chemin de fer Catman-clou, sa capitale, avec le Gange et le grand réseau des voies rapides britanniques.
- Le royaume d’Oude est situé dans la plus belle partie du territoire au nord du Gange; son peuple est fort avancé; les seigneurs, les taloukdars, forment une aristocratie dont un fait suffit pour montrer l’esprit. A peine la guerre civile eut-elle cessé de désoler leur pays, qu’ils triplèrent le nombre des écoles populaires entretenues à leurs frais. Ils défrayèrent la moitié de tout l’enseignement primaire. Cela n’est-il pas admirable!
- Le Gouvernement britannique a d’immenses travaux à parfaire pour réparer les désastres de Lucknow et pour développer les routes, ainsi que les canaux, dans un royaume dont il a détruit l’indépendance.
- Plus au nord, dans le Rohilconde, on s’occupe à poursuivre une canalisation autrefois assez florissante, mais qu’on veut compléter sur un plan beaucoup plus vaste.
- Il faut franchir le Gange bien au-dessus du delta pour
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- trouver la grande cité deBénarès, où fleurissent les établissements brahmaniques, les riches pagodes et les écoles plus ou moins mystiques des Hindous. Un des principaux Pandits de cette ville ne s’est pas contenté de quitter la religion de Brahma; il en a réfuté les différents systèmes philosophiques dans un ouvrage que les Anglais ont traduit à Calcutta en 1862. Ram Mohun Roy, le moderne penseur, n’était pas allé jusque-là.
- Les intérêts matériels trouvent à Mirzapour, sur les bords du Gange, un autre centre du plus grand intérêt. C’est le foyer d’un commerce tout nouveau, qui fait prendre un puissant essor à la population.
- Mirzapour, déjà située sur le chemin de fer de Calcutta-Delhi-Lahore, est le point d’aboutissement d’une autre voie ferrée qui conduit au port de Bombay en traversant la Province Centrale, où se poursuivent les grands travaux britanniques dont j’ai fait connaître le système. Là sont transportés les cotons en laine, d’un côté, par les voies rapides qui descendent déjà jusqu’à Bombay, le grand port occidental; de l’autre côté, par le fleuve Godavery, qu’on rend navigable, pour descendre à la côte du Bengale entre Madras et Calcutta.
- Rappelons encore une fois que dès à présent l’on exploite à Jubbulpour des mines de houille, et l’on crée des usines pour la production du fer, de la fonte et de l’acier.
- Quittons ce foyer de prospérités intérieures. A quelques lieues au-dessus de Mirzapour se trouve un des points les plus remarquables : c’est le confluent du Gange et de la Jumna, rivière immense qui prend sa source dans le Tibet et pénètre dans l’Inde centrale par une grande coupure des Himâlayas. A ce confluent le célèbre empereur Akbar avait établi sa capitale, qu’il appela la Cité de
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- Dieu, Alldhabad. C’est le sommet d’un territoire compris entre les deux fleuves, le Doab, territoire aussi grand, aussi peuplé que dix départements français.
- Pour fertiliser davantage une si vaste étendue, les Sultans de Delhi avaient commencé les dérivations de la Jumna, reprises de nos jours. Mais le travail de beaucoup le plus important, c’est la dérivation du Gange; une pareille entreprise fait le plus grand honneur à la ci-devant Compagnie des Indes.
- On a prélevé les sept huitièmes du minimum des eaux du grand fleuve, au débouché des Himâlayas, pour composer un fleuve nouveau conduit avec art sur la crête des territoires compris entre le Gange et la Jumna. De ce fleuve au lit exhaussé, l’on déversa des deux côtés le tribut nécessaire aux irrigations. Le désir était que les troncs principaux fussent navigables jusqu’aux deux cités de Cawnpour, sur le Gange, et d’Ettawa, sur la Jumna; mais, jusqu’à ce jour, il ne paraît pas qu’un pareil but soit complètement atteint.
- J’ai décrit avec un soin extrême cet ensemble de travaux , qui fait le plus grand honneur à sir Proby T. Cautley. il semble laisser encore plusieurs perfectionnements à désirer; accomplir cette tâche est pour le Gouvernement un des devoirs les plus pressants à remplir.
- Sur les bords de la Jumna, Delhi, la célèbre capitale* dont la fondation remonte à plus de vingt siècles, Delhi n’est pas même aujourd’hui le séjour d’un sultan pauvre et déchu. On essaye, il est vrai, de la sortir de ses ruines; quelques moyens d’irrigation sont tout ce qui reste à la prospérité de ses alentours.
- Aujourd’hui, dans tout le Doab, la cité la plus importante est celle d’Agra, dont les arts et les écoles sont en pleine prospérité.
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- En face d’Agra subsiste, dans toute sa splendeur, le magnifique mausolée que fit bâtir le sultan Schâh Jâhan. C’est la merveille de l’Asie pour la beauté de son architecture, et l’arcbitecte, un Français, était Augustin de Bordeaux. Nous l’avons décrit avec soin, vol. VI, p. 455
- à 477.
- Entre le bassin du Gange et celui de l’Indus est une contrée que les empereurs Mongols avaient commencé de fertiliser par des irrigations. Les Anglais continuent cette entreprise, qui fut longtemps interrompue et qui peut féconder un vaste pays.
- Le bassin de l’Indus.
- Au sommet de ce bassin, comme enclave des Himâ-layas, se trouve un royaume complètement isolé, dont les Anglais ont été maîtres et (jiiils ont vendu : c’est celui de Cachemire. O11 peut supposer qu’ils soumettront un jour aux lois générales de leur empire une enclave aussi magnifique. En attendant, ils en exploitent largement le commerce extérieur. Dans notre siècle de progrès, ils ont fait prendre à la production des châles indigènes une extension considérable, mais aux dépens du bon goût asiatique, et pour satisfaire le mauvais goût européen.
- D’une part, à l’orient, de l’autre, au midi de Cachemire, se déploie le vaste et riche pays des Cinq-Rivières, le Pendjâb, qui constituait, il y a peu d’années, le royaume du peuple Sikh : c’est le peuple dont l’armée, réorganisée, instruite et disciplinée par les lieutenants de Napoléon Ier; s’est signalée par de si grands exploits.
- Depuis que ce royaume fait partie du vaste État britannique, tour à tour l’ont gouverné deux frères éminents : sir Henry Lawrence, le plus bienfaisant des hommes, le créateur des asiles alpestres pour les enfants
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- des soldats, et sir John Lawrence, l’énergique et brillant administrateur, devenu Vice-Roi de l’Inde. Ce pays est en voie de grandes prospérités : on y développe, sur un vaste plan, la canalisation et l’irrigation commencées par Rundjit Singh; dans Lahore, nous le verrons, on imprime un mouvement puissant à tous les éléments de la civilisation.
- Cette cité, bien quelle ne soit plus la résidence d’une cour et d’un roi, compte encore plus de cent mille habitants. Son peuple est intelligent, énergique et rendu fier par vingt-quatre siècles de souvenirs, depuis Alexandre et Porus jusqu’à Rundjit Singh, Rundjit le lion, le créateur et le conquérant.
- Tout est en progrès dans ce royaume européanisé. Entre autres productions, son agriculture a gagné des espèces de chanvre et de lin qui rivalisent aujourd’hui sur les marchés de l’Angleterre avec les mêmes filaments demandés à la Russie. Une espèce de moutons, croisée avec les races européennes, donne des laines qui, chaque année , figurent sur les mêmes marchés pour un chiffre de plus en plus considérable. On compte déjà dix millions de kilogrammes exportés, et la valeur de cette production a surpassé 20 millions de francs.
- Par un chemin de fer de premier ordre, le commerce intérieur de Calcutta communique sans interruption jusqu’à Delhi; on n’a pas cessé de travailler avec activité pour le continuer jusqu’à Lahore.
- Il reste à prolonger cette voie accélérée de Lahore aux bords de l’Indus en face de Peschawer. Pour cette grande et dernière entreprise, si la dépense d’un chemin capital qui coûterait un million de francs par lieue semble trop considérable, il suffirait qu’on le construisît suivant le système le moins dispendieux, imaginé par les Améri-
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- cains. Qu’on adopte ce moyen dicté par l’économie, mais qu’on se hâte, en prévision d’un avenir ou de paix ou de guerre : lucratif dans un cas, salutaire dans l’autre.
- Il existe un autre chemin de fer, et ce dernier est achevé, de Lahore à Moultan, sur l’Hydaspes des Grecs ou le Jhelum des Hindous.
- A notre avis, de Moultan devrait partir un tramway ferré dirigé sur le pays des Radjpoutes; il traverserait le désert qui fit reculer les soldats d’Alexandre, et qui ne fera pas reculer les pionniers de la reine Victoria.
- Déjà de Lahore à Moultan descend un chemin de fer complètement achevé, qui relierait cette dernière voie par le désert et la grande voie orientale qui sillonne et dessine la partie la plus peuplée, la plus commerçante et la plus riche des territoires de l’Inde. A Moultan peut remonter la flottille marchande à vapeur qui navigue sur l’Indus et qui descend jusqu’au sommet du delta de ce fleuve.
- Arrêtons-nous a Lahore, qui devient le centre de si vastes communications, pour y considérer des institutions naissantes, les écoles primaires et secondaires fondées ou secourues par les Européens et les efforts de ceux-ci pour créer des bibliothèques, des musées, des jardins botaniques, etc.
- Dans cette ville, une Société d’utilité générale, analogue aux Sociétés d’encouragement de la France et de l’Angleterre, est formée par l’union de tous les amis éclairés des arts et du bien public, sans distinction d’Européens et d’indigènes. On l’inaugurait en 1865, et dès 1866 elle comptait 244 membres.
- A Lahore est imprimé le Koh-i-nour, dont le nom rappelle le célèbre diamant hindou que les Européens admiraient à Londres en 1 851. Ce journal, fidèle à son nom,
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- porte la lumière et la porte beaucoup plus loin que le bassin de l’Indus. Ce n’est pas, à beaucoup près, la seule publication périodique.
- Dans Lahore, les Hindous publient la traduction de nombreux traités relatifs aux arts utiles, traités empruntés à l’Angleterre, et parfois à la France. Au dehors de la capitale on a fondé des écoles normales pour former des instituteurs. C’est améliorer à sa source l’enseignement du commun du peuple.
- Descendons l’Indus et signalons la magnifique entreprise formée pour rendre à la fertilité l’ancien et vaste delta que les sables avaient envahi par l’incurie des mauvais gouvernements. On amène les eaux dans un vallon desséché, stérile, pour y rouvrir le bras oriental, qui sera la limite du delta du côté du désert. Dans quelques années, un système de distribution des eaux conduites sur ce territoire rendra plusieurs millions d’hectares à l’agriculture la plus productive, tandis que le même territoire est resté pendant des siècles comparable au désert le plus stérile.
- Du sommet de ce delta, sur la rive occidentale, un chemin de fer extérieur conduit aujourd’hui jusqu’à Karrachie, l’un des quatre grands ports de l’Inde britannique. Dès à présent celui-ci se prête à la navigation la plus considérable.
- Avant peu de temps, soit navigation, soit parcours de terre, la communication praticable par la vapeur présentera les distances qui suivent :
- Navigation : Le Gange et l’Indus, puis la côte qui borde la mer d’Arabie, Geylan, le golfe du Bengale, la côte Birmane, Pégu, et jusqu’à Singapore, 2,600 lieues.
- Chemins de fer ; Du Port-Canning à Calcutta, à Béna-rès, à Lahore, à Moultan, puis de Tattah à Karrachie et
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- de Baroda à Bombay, 55o lieues de voies ferrées; à quoi l’on doit ajouter une étendue presque double de ces communications rapides qui chaque année, sur le reste du territoire, s’augmentent de cent lieues.
- Je ne connais pas de résumé qui rende plus manifestes la grandeur de l’empire Indo-Britannique et ses ressources d’aujourd’hui, qui augmentent incessamment.
- Ce qui doit redoubler l’admiration, c’est que tant d’immenses travaux sont l’ouviage d’associations de simples citoyens formées dans Londres, dans Liverpool et dans Manchester; c’est quelles sont dues au génie à la fois prudent et hardi de la race anglo-normande, à sa confiance illimitée dans la force protectrice de la métropole; à ce génie qui transporte par centaines de millions ses capitaux par delà les deux Océans, à 5,ooo lieues de distance: capitaux qui suffisent seuls à ces puissantes entreprises.
- Je ne retracerai pas plus à nouveau les établissements de Bombay que ceux de Calcutta. Je ferai simplement remarquer combien de travaux, dans un court espace de temps, auront atteint le dernier terme et contribueront à rendre ce port plus actif encore, et cette ville plus riche, plus populeuse.
- Les grandes manufactures construites par M. Fairbairn pour filer et tisser le coton à Bombay, déjà transportées d’Angleterre au nombre de neuf, seront aisément décuplées; s’il est possible de leur procurer du combustible à bon marché, ces établissements rivaliseront avec ceux dont nous avons donné l’idée pour Calcutta.
- On doit espérer que dans pèu d’années les chemins de fer qui communiquent aux grands centres de production cotonnière dans l’Inde centrale seront achevés et poursuivis, sans solution de continuité, de l’embouchure du Gange jusqu’à la rive gauche de l’Indus supérieur.
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- 1023
- DES NATIONS.
- Aujourd’hui, les chemins de même nature, depuis Bombay jusqu a Madras, sont pour ainsi dire achevés.
- On a presque terminé les voies perfectionnées qui conduisent des champs cotonniers du Dharwar à la baie profonde de Sedaschegar, la plus sûre de la côte occidentale après Bombay.
- On saura rendre praticables de nombreuses percées à travers la chaîne des Ghauts pour descendre des hautes terres occidentales dans les plaines de Malabar, afin d’arriver aux différents mouillages qui font face à l’Arabie, à la mer Rouge, au golfe Persique.
- Les irrigations du haut plateau mahratte, projetées sur les plans de sir Arthur Cotton, finiront par être en pleine activité, et l’on saura ce qu’il est possible de réaliser pour la navigation intérieure depuis ce plateau jusqu’au littoral du golfe du Bengale.
- Madras, de son côté, poursuivra l’achèvement de ses chemins et de ses canaux; elle terminera la canalisation du Godavery pour remonter jusqu’aux Provinces Centrales et pour leur ouvrir le golfe du Bengale par la plus économique de toutes les voies imaginables.
- Elle verra se développer, conquête admirable de l’humanité, la merveilleuse acclimatation de l’arbre à quinquina comme arbre forestier dans les monts Niigherris; elle poursuivra les riches cultures du café sur les versants de la chaîne des Ghauts.
- Madras achèvera, comme Bombay, ses travaux d’irrigation et de navigation par les fleuves et les canaux ; elle imitera les beaux travaux exécutés par le même sir Arthur Cotton, que je cite toujours avec un nouveau bonheur, pour régler le régime des eaux et féconder les deltas des fleuves qui n’ont pas encore atteint la perfection.
- Dans les années où tant d’entreprises seront conduites
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- 1024 FORCE PRODUCTIVE DES NATIONS, à bon terme sur tous les points de l’Inde britannique, les Français auront terminé le canal de Suez ; les rapports avec l’Europe deviendront à la fois plus faciles et plus sûrs, plus prompts et moins dispendieux.
- Dans l’expédition dirigée contre l'Abyssinie, l’Angleterre a fait passer par ce canal maritime jusqu’au lac de Timsah, puis par le canal d’eau douce qui débouche à Suez, une partie remarquable des approvisionnements de guerre qu’il faut tirer de la métropole; la route est rapide et le péage coûte seulement dix francs par tonneau.
- Tels sont les principaux progrès matériels qui successivement s’ajoutent aux progrès moraux et politiques dont nous avons commencé par développer le tableau.
- La plupart des perfectionnements et des innovations dont nous venons d’offrir l’énumération très-abrégée ne remontent pas à 33 ans; or, tant qu’a duré le premier tiers du siècle présent on n’aurait pas même osé prédire ces merveilles opérées dans le second tiers. Qu’on juge donc des progrès prévus aujourd’hui, et de ceux dont nous n’avons pas encore une idée, qui vont être accomplis dans le troisième et dernier tiers, pendant lequel les moyens de commencer et de poursuivre les entreprises les plus vastes se trouvent dès aujourd’hui si fort augmentés! Cette pensée suffit pour nous donner non-seulement l’espérance, mais la certitude, j’oserai dire absolue, des merveilles qui devront signaler dans l’Inde la fin du xixe siècle, où chacun de nos contemporains éclairés, courageux, infatigables, s’efforce d’ouvrir et de poursuivre son glorieux sillon.
- FIN DE LA VIIIe PARTIE.
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- TABLE
- DE'LA VIII’ PARTIE.
- Pages.
- Présidence de Madras, y compris ses dépendances..................... 379
- Territoire et population, j compris les tributaires............Ibid.
- 1. — Division de l’Ouest............................................ 38o
- 1. Collectorat du Sud-Canara.................................Ibid.
- Commerce actuel du collectorat du Sud-Canara................... 383
- Café de l’Inde vendu même à l’Arabie...........................Ibid.
- Exportation du café de l’Inde par les ports du Sud-Canara...... 384
- 2. 'Collectorat du Malabar...................................Ibid.
- Agriculture....................................................Ibid.
- Commerce du Malabar: année 1862-63............................. 386
- Les villes maritimes et les îles du Malabar. . ................ 387
- Groupe des îles Laccadives...................................... 388
- Le port de Tellicbéry........................................... 389
- Culture et commerce des cardamomes.............................Ibid.
- Possession française de Mahé................................... 3g 1
- Calicut (Kalicod)..............................................Ibid.
- Port de Bépour : grande usine métallurgique anglaise........... 3g3
- Port de Ponany................................................. 3 94
- Navigation des lagunes......................................... 3g5
- Les mœurs des classes supérieures dans le Malabar..............Ibid.
- Mœurs étranges des Nairs, au sujet du mariage.................. 3g8
- Territoire et ville de Cochin..................................’ 400
- Principauté de Travancore.................................. 4o3
- Gouvernement primitif et singulier du Travancore : intrusion des
- Anglais..................................................... 4o5
- La nouvelle administration indigène du Travancore imite volon-
- tairement l’Administration britannique...................... 407
- Compte très-remarquable rendu par le diwan du radjah de Travancore : parallèle des années 1859-60 et 1860-61......Ibid.
- Justice civile................................................. 4o8
- Administrations diverses........................................ 4og
- Administration spéciale des travaux publics.................... 41 o
- INTRODUCTION. — VI. 65
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- 1026
- TABLE.
- Pages.
- Éducation publique............................................. 4 13
- Considérations générales présentées par le ministre indigène.... 417
- Troubles remarquables et récents du Travancore................ 4i8
- Ancien royaume de Mysore et principauté de Courg.............. 4 a 1
- Territoire et population........................................ 422
- Topographie du royaume de Mysore............................. Ibid.
- Point de vue de la défense militaire.......................... 423
- Point de vue des arts de la paix.............................. 4a5
- Belles espèces des principaux animaux domestiques............. 427
- Alimentation du peuple ; état arriéré de l’agriculture........ 428
- ' Les révolutions éprouvées par le royaume de Mysore............... 429
- Maïssour ou Mysore, l’ancienne capitale hindoue .............. 432
- Seringapatam, la capitale musulmane........:.................. 433
- Sera, grande cité; sa décadence sous les musulmans............ 435
- Bangalore, devenue centre militaire, sons le régime britannique. Ibid.
- Le Gouvernement britannique à Bangalore....................... 436
- Progrès du revenu public dans le royaume de Mysore, depuis
- l’époque où les Européens ont entrepris de l’administrer... 44o
- Travaux publics : routes et ponts.............................Ibid.
- Ouverture de la chaîne des Ghauts pour communiquer avec la
- mer........................................................ 441
- Aménagement des eaux pour les irrigations.....................Ibid.
- Initiative que les indigènes réclament du Gouvernement........ 442
- Influence de l’administration britannique sur les progrès de la
- population................................................... 443
- Territoire et population de la province de Nuggur, en 1 854 ..Ibid.
- Culture du coton mexicain; difficultés et succès..............Ibid.
- Culture du caféier.............................................. 444
- Rapports remarquables entre les indigènes et les colons....... 447
- La principauté de Courg> sa conquête et son annexion.......... 448
- Un Français, témoin oculaire dans la principauté de Courg..... 449
- Jugements remarquables d’un officier français qui marche avec
- l’armée de l’Inde............................................ 453
- Comment les Anglais ont apprivoisé le peuple confisqué.......... 45g
- La translation du radjah détrôné.............................. 4 61
- 11. — Division dd Sdd............................................. 464
- 1. Côllectorat de Coimbatore...................................Ibid.
- Première subdivision. — Les monts Nilgherris.................. 465
- Premières observations des Anglais sur les Nilgherris........Ibid.
- Premier établissement sanitaire d’Outacamund ; le docteur Baikie. 466
- Le capitaine Ôuchterlony ; ses vues générales................. 468
- Des travaux physiques auxquels les Européens pourraient se
- dans les montagnes de l’Inde........................../iùi.
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-
-
- TABLE.
- 1027
- Pages.
- Rares avantages des monts Nilgherris............................ 469
- Les monts Nilgherris proposés pour y créer un grand centre
- militaire...................................................... 470
- Dépôt de l’artillerie et du matériel militaire.................. 472
- Ecole à fonder dans les Nilglierris en faveur des enfants de
- troupe......................................................... 473
- Offre généreuse de sir Henry Lawrence......................„..... . Ibid.
- Heureux effet d’un premier cantonnement militaire important. . A74
- Industrie: la filature du coton proposée pour les Nilgherris....Ibid.
- Bras disponibles.................................................. 476
- De l’agriculture dans les Nilgherris...........................Ibid.
- Culture de l’orge et fabrication de la bière.................... 477
- Culture du coton.................................................. 478
- Culture de l’arbuste à thé........................................Ibid.
- Culture et succès des cafés Nilgherris............................Ibid.
- Les plantations et le planteur modèles : M. Fowler............. 48o
- Vues de M. Fowler pour régénérer le sol de l’Inde, en général.. 48i Modèle de conduite à suivre avec les cultivateurs indigènes. . . . 483 Acclimatation récente de l’arbre qui donne Je quinquina, opérée
- dans les Nilgherris............................................ 484
- Disette de quinquina justement redoutée pour un prochain avenir. 485 Premiers efforts des Français pour faire présent à l’Europe dé
- l’arbre à quinquina..........................................Ibid.
- Premiers essais des Hollandais pour transporter en Asie la culture des arbres à quinquina.................................... 486
- Efforts subséquents des Anglais pour importer et naturaliser
- l’arbre à quinquina dans l’Inde................................Ibid.
- Mission dignement remplie par le docteur Markham................ 488
- L’arbre à quinquina mis en pépinière, puis en forêt, dans les
- Nilgherris..................................................... 4go
- Propagation successive en diverses parties de l’Inde............ 4g 1
- Établissement voisin ,de Londres pour propager le cincbona. .. Ibid.
- Appel aux colonies françaises..................................... 492
- Faits relatifs à l’Algérie........................................Ibid.
- Les feuilles du cincbona succirubra employées comme fébrifuge.. 4g3
- Stconde subdivision du collectorat de Coimbatore..................Ibid.
- Progrès de la contribution territoriale dans le collectorat de Coimbatore..........................».............................. 4q5
- Des richesses minérales........................................... 4g6
- Culture et mise en œuvre du coton.................................Ibid.
- Produits des forêts............................................... 4g^
- Quelques observations sur les systèmes territoriaux qui régnent dans la Présidence de Madras................................ Ibid.
- 65,
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-
- 1028
- TABLE.
- Pages.
- Avantages remarquables de la cité de Coimbatore et du territoire
- environnant, même à de grandes distances.................... 5oo
- Avantages commerciaux : chemins de fer........................ 5oi
- Enseignement populaire.......................................... 5o2
- Secours donnés aux maîtres de villages........................Ibid.
- Inspecteur modèle pour l’enseignement primaire.................Ibid.
- Villes secondaires du collectorat. — Bhawanie. — Darapouram. 5o3
- 2. Colléetorat de Salem....................................... 5o4
- Partie septentrionale appelée le Baramahâl....................Ibid.
- Etudes et services éminents du capitaine Thomas Munro dans le
- Baramahâl................................................... 5o5
- Des mœurs hindoues dans lenrs rapports avec la consommation
- des produits britanniques.................................... 5o8
- Observations sur le rôle prédominant des femmes hindoues dans
- le Baramahâl................................................. 5ii
- Ville de Salem.................................................. 5i3
- Rigueurs du climat.............................................Ibid.
- Agriculture; moyens d’irrigation. . . . ................... 514
- Coton : industries tombées et cultures perfectionnées......... 5i5
- Richesses minérales............................................Ibid.
- Travaux remarquables d’un planteur anglais, M. Fischer........ 5i6
- M. Fischer devenu l’édile européen de Salem..................... 517
- 3. Collectorat de Tinnevelli................................... 518
- Progrès remarquable de la population...........................Ibid.
- Agriculture......................................................519
- Culture du coton...............................................Ibid.
- Culture des denrées tropicales.................................Ibid.
- Les différents défilés de la chaîne des Ghauts................ 520
- Cataracte; bains naturels d’eau et de vapeur...................Ibid.
- Ville de Tinnevelli............................................. 521
- Pont remarquable construit aux frais d’un natif................Ibid.
- Parcours du littoral maritime................................... 522
- Port de Tuticorin..............................................Ibid.
- Puissant commerce maritime du collectorat......................Ibid.
- Commerce important et spécial des cotons........................ 523
- Coton-routes............................................._. . Ibid.
- Observations essentielles sur la valeur des cotons du Tinnevelli,
- comparée avec ceux d’autres provenances...................... 524
- Pêche des perles................................................ 525
- Les perles du banc de Manâr..................................... 526
- 4. Collectorat de Madura et Dindigal.......................... 527
- Importance remarquable du catholicisme dans le diocèse qui
- porte le nom de Madura......................................Ibid.
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-
- TABLE.
- 1029 -
- Pages.
- Avenir qu'il importe de ménager aux néophytes................ 529
- Proportion des cultes non chrétiens..........................Ibid..
- Madura........................................................ Ibid.
- Influence brahmanique, à Madura. . . ........................ 53a
- Antique université de Madura...................................Ibid.
- Anciens travaux favorables à l’agriculture..................... 531
- Anciens monuments de la civilisation hindoue...................Ibid.
- Les temples modernes........................................... 533
- Edifices privés.. . . ......................................... . 534
- Monument érigé par les Hindous en l’honneur d’un édile britannique, à Madura.........................................Ibid.
- Industrie. — Teinture rouge de Madura..........................Ibid.
- District de Dindigal........................................... 535
- Dindigal.......................................................Ibid.
- Les monts Palnaï............................................... 536
- 4 bis. Padikota................................................ 537
- Ramnâd, la cité du dieu Rama...................................Ibid.
- Fonctions sacrées de l’ancien radjah de Ramnâd............... 538
- Chenal maritime................................................Ibid.
- Site remarquablement disposé pour prendre des bains de mer.. 53g
- L’île sanctifiée de Rameschewaram............................Ibid.
- Navigation croissante entre l’île etde continent............... 541
- Progrès récents du cabotage....................................Ibid.
- Ville de Pamban................................................ 542
- - Détroit de Palk. — Perles du détroit de Palk. — Ville de Rames-
- chewaram. — La grande pagode de Rameschewaram...............Ibid.
- Constructions extérieures................................... 543
- Antique magnificence du radjah de Tanjore, à Rameschewaram. 544
- 5. Gollectorat de Tanjore...................................Ibid.
- Le delta compris entre le Cauvery et le Coleroun............. 545
- Barrage supérieur............................................ 546
- La ville de Tanjore et ses derniers rois..................... 54g
- Protestation de lord Héber contre la défaveur des chrétiens indigènes aux yeux de la Compagnie des Indes................. 55o
- Colonie française de Karikal................................. 554
- Ville et territoire de Tranquebar............................. 555’
- 6. Colleclorat de Trichinopoly............................. 557
- Mort déplorable de lord Héber................................ 558
- — Les Districts cédés....................................... 559
- Territoire et population..................................... 562
- 1. District de Karnoul. — Territoire et population..........Ibid.
- 2. District de Beïlary.— Territoire et population............. 563
- 3. District de Kuddapah. — Territoire et population......... 564
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-
- 1030
- TABLE.
- Pages.
- Chemin de fer de Madras à Bombay.............................. 565
- La mort de sir Thomas Munro et les honneurs décernés à sa
- mémoire dans les Districts cédés............................Ibid.
- Existence corrélative des indigènes et de sir Thomas Munro... . 567
- Administration du Canara par Munro............................ 575
- Interruption occasionnée par la guerre des Pindarries......... 587
- Administration guerrière du Dharwar par le colonel Thomas
- Munro.......................................................Ibid.
- Le général Munro, gouverneur de la Présidence de Madras.. .. 589
- Colonie française de Pondichéry. ................................... 5go
- Territoire et population...................................... 5g 2
- Améliorations récentes apportées par la métropole au sort des
- Indo-Français............................................... 5g3
- Progrès futurs les plus désirables............................. 5gi
- Aspect saisissant de la campagne.............................. 595
- La ville de Pondichéry......................................... 597
- 1. Etablissement du culte des catholiques européens et des métis. Ibid.
- 2. Établissement des Missions étrangères pour les catholiques
- indigènes......................................*............ 598
- Données statistiques sur l’état actuel des cultures............ 601
- L’industrie et le Gouvernement de Pondichéry jugés par les
- Anglais.....................«...............................Ibid.
- Filatures de coton, telles que M. Ouchterlony les trouve à Pondichéry........................................................ 602
- Ateliers de teinture........................................... 6o4
- Commerce de Pondichéry........................................Ibid.
- Inexplicables difficultés sur un chemin de fer qui pourrait aboutir
- à Pondichéry................................................. 6o5
- iv. — Division dd Centre , qdi contient Madras...................... 606
- Territoire et population....................................... 607
- 1 et 2. Collectorats du Nord-Arcot et du Sud-Arcot............Ibid.
- Porto-Novo..................................................... 609
- Compagnie de Porto-Novo pour la fabrication du fer, suivant les
- méthodes anglaises....................................... Ibid.
- Cuddalore...................................................... 610
- Le bailli de Suffren et ses victoires......................... 611
- Un sergent français qui deviendra roi de Suède et de Norwége. . Ibid.
- Forteresse de Vellore; insurrection extraordinaire de 1806..... 612
- * Comment la paix fut troublée dans la forteresse.................... 6i3
- Ridicule et danger du Red-tapisme.............................. 6i4
- 3. Collectorat cle Ghingleput. — Territoire et population......618
- Chingleput. — Poteries remarquables............................ 619
- 4. Madras, capitale de la Présidence.........................Ibid.
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-
- TABLE.
- 1031
- Pages.
- Description de Madras......................................... 620
- Fort Saint-Georges. — Esplanade................................. 621
- La Ville Blanche................................................ 622
- La Ville Noire................................................ 623
- Observatoire.................................................... 624
- Observations météorologiques régulièrement publiées............. 625
- Etablissements d’instruction publique..........................Ibid.
- Madras, premier berceau d’un nouvel enseignement populaire.. Ibid.
- Enseignement supérieur.........................................Ibid.
- Société littéraire et presse. — Ville de Saint-Thomé. — Libertés de Madras. — Limite éloignée et salutaire établie pour la perception des droits sur les spiritueux. — Le spiritueux
- officiel...................................................; 626
- Etablissement de l’artillerie................................... 627
- Faits généraux relatifs à la présidence de Madras.
- La torture infligée aux cultivateurs par les percepteurs et par la
- police ..................................................... 627
- Première catégorie des genres de torture : la kiltié, la pression.. 63o
- Seconde catégorie : l’anandal, l’accablement...................Ibid*
- La torture employée pour forcer la vente des terres convoitées
- par des Européens........................................... 634
- Des moyens de gouvernement politique et moral fondés sur la
- nouvelle institution d’une police humaine et régulière..... 639
- Inspecteurs de police......................................... 641
- Des chefs et des sous-chefs constables......................... Ibid*
- Ecoles d’instruction pour les employés de la police.^'........ 642
- Des simples constables......................................... Ibid.
- Police des villages............................................ 643
- Observations générales.......................................... 645
- Progrès obtenus dans l’introduction du nouveau système..........Ibid.
- Rapports de la police avec les cours et les tribunaux.........Ibid.
- Diminution des crimes. ......................................... 646
- Résumé général des difficultés à vaincre.......................Ibid.
- Tableau des services rendus à l’Jnde par sir Charles Trevelyan,
- comme gouverneur de Présidence, à Madras..................... 648
- La visite des provinces......................................... 64g
- Compte moral et matériel de la Présidence..................... 651
- Justice civile................................................ Ibid.
- Justice criminelle, 1858-1859.................................. 65a
- Commencement d’une police perfectionnée, 1858-1859....... Ibid*
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- 1032
- TABLE.
- Pages.
- Abolition des coutumes désastreuses auparavant pratiquées pour le travail forcé et pour la corvée des transports obligatoires.. . 653
- L’impôt sur le sel.............................................. 655
- Les douanes....................................................Ibid.
- Revenus progressifs de la Présidence de Madras................Ibid.
- Fonds locaux pour les chemins....................... ......... 656
- Situation de l’enseignement public.............................Ibid.
- Sir Charles Trevelyan dans ses rapports avec les lois et le
- peuple......................................................Ibid.
- Garanties légales assurées aux peuples de l’Inde.............. 65g
- i. Lord Elphinstone présente les remontrances de Bombay.......Ibid.
- il. Sir Charles Trevelyan présente les remontrances de Madras.. 661
- Effet définitif des réclamations................................ 666
- Marche suivie par sir Charles Trevelyan pour éclairer et diriger l’entreprise d’une compagnie de canalisation et d’irrigation
- dans la Présidence de Madras................................. . 672
- Plan des travaux, approfondi et discuté par le colonel sir Arthur
- Cotton....................................................... 673
- Le projet à préférer....................................... Ibid.
- Reproches adressés aux chemins de fer........................... 675
- Les deux projets mis en parallèle............................... 678
- Indications spéciales sur les avantages du projet préféré..... 680
- 5. Collectorat de Nellore............................*...... 682
- 6. Collectorat de Guntour................................... 683
- v. — Division du Nord............................................... 685
- Territoire et population.......................................Ibid.
- 1. Collectorat de Mazulipatam.................................. 686
- 2. Collectorat de Radjahmurtdrj............................... 687
- Entreprise des travaux nécessaires à la navigation du Godavery
- au-dessus de Radjahmundry. — Beaux projets et travaux du
- capitaine Félix Haig......................................... 688
- Compagnie métropolitaine offrant d’accomplir les travaux nécessaires pour naviguer sur le haut Godavery............... 689
- La compagnie repoussée....................................... Ibid.
- Sous-Gouvernement des Provinces-Centrales de l’Inde.................. 692
- Territoire et population........................................ 693
- Premier compte moral et matériel des Provinces-Centrales...... 6g4
- Description topographique des Provinces-Centrales............... 697
- Division administrative des Provinces-Centrales...............- 698
- Province et ville de Jubbulpour................................. 699
- Les écoles.....................................................Ibid.
- Mines importantes de houille.................................. Ibid.
- Province et ville de Nagpour.................................... 700
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-
- TABLE.
- 1033
- Pages.
- Chemins de fer entrepris pour conduire, soit à Bombay, soit aux
- bords du Gange, les produits des Provinces-Centrales..... 701
- États du Nizam; royaume d’Hyderabad............................... 702
- Territoire et population....................................Ibid.
- Absence des travaux d’art utiles au royaume................. 703
- Suprématie de Madras. — Route de Madras à Hyderabad. — Passage du fleuve Kistna........................................ 704
- Aspect sauvage du pays. — Désolation occasionnée par les bêtes
- féroces................................................... 705
- Hyderabad......................................................... 706
- Les amazones du sérail....................................... 707
- Collège français.........................................'.. . 709
- La Rivière, ou Nuddea-Massi. — Pont unique..................Ibid.
- Réservoir monumental pour donner des eaux à la cité......... 710
- Le faubourg d’Hyderabad.....................................Ibid.
- Palais du Résident britannique..............................Ibid.
- Magnificence calculée du Résident britannique accrédité dans
- Hyderabad auprès du Nizam................................. 711
- Les richesses d’Hyderabad................................... 713
- Cantonnement britannique..................................... 7i5
- Cantonnement indigène........................................ 716
- Souvenir glorieux du général français Raymond............... 718
- Monument érigé par les indigènes en l’honneur de Raymond. . . 719
- Golconde et ses mines de diamants............................ 720
- Moyens d’exploitation qui sont employés jusqu’à ce jour...... 721
- Comment s’est formée une province mahométane du Deccan (du Midi), et comment Hyderabad en est devenue la capitale. ... 722
- Monuments religieux et souterrains d’Elora................... 723
- Pagode bâtie par la reine Ahalya............................. 726
- Aurungabad.......................:.......................... 727
- Provinces du royaume d’Hyderabad; inutilité présente des fleuves
- et des rivières.......................................... 728
- Les villes éloignées de la capitale........................ 729
- Byder et ses fonderies de vases métalliques.................Ibid.
- Défense et garde des provinces............................... 73o
- Ville et cantonnement anglais de Jaunah.....................Ibid.
- Cantonnement septentrional des troupes légères du Nizam.....Ibid.
- Île de Ceylan..................................................... 73i
- Territoire et population..................................... 73»
- Les conquérants européens.................................... 733
- Géologie. — Hydrographie..................................... 734
- Les populations diverses....................................Ibid.
- Ecoles subventionnées........................................ 735
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-
- 1034
- TABLE.
- Pages;
- Inégalité de l’enseignement chez les deux sexes............... 736
- 1. Province sud-occidentale................................. Ibid.
- Territoire et population de la province....................... 737
- Culture du riz.................................................. 7^8
- Colombo, la capitale...........................................Ibid.
- Protection de Colombo..........................................Ibid.
- Culture du cannellier ou laurier cinnamome................• • • • 73g
- Commerce du cinnamome, à Ceylan, pour i863.................... 741
- Culture du palmier à coco......................................Ibid.
- Culture du caféier.............................................Ibid.
- 2. Province centrale.......................................... 7^ 2
- Territoire et population..................................• • • Ibid.
- Les éléphants de Ceylan........................................ 743
- Royaume et ville de Candy......................................Ibid.
- 3. Province du nord-ouest...................................... 745
- Territoire et population.......................................Ibid.
- 4. Province du nord...........................................Ibid.
- Territoire et population.......................................Ibid.
- Jaffna.......................................................... 746
- Rares qualités de la race tamile.............................. Ibid.
- Un Tamil siégeant au conseil législatif de la colonie......... 748
- 5. Province de l’est........................................... 75o
- Territoire et population.......................................Ibid.
- Trincomalie..................................................... 75i
- 6. Province du sud et Pointe de Galles.......................Ibid.
- Territoire et population........................................ 75a
- Port important de Pointe de Galles... .........................Ibid.
- Proposition d’abandonner le port de Pointe de Galles.......... 753
- Progrès du tonnage à Pointe de Galles........................... 756
- Navigation, mouvement collectif des vingt ports de l’île......Ibid.
- Accroissement du commerce moderne de Ceylan..................... 757
- Commerce de Ceylan : Année i863................................Ibid.
- Tableau général et résumé de la navigation et du commerce de l’Inde avec l’univers.
- Ir® Partie. — Navigation progressive entre le Royaume-Uni et l’Orient. . 'jbS
- Développements particuliers au xviii® siècle.................... 75g
- Observations spéciales sur la grandeur des navires. . ... ....Ibid.
- Développement particulier de la navigation au xix® siècle..... 760
- Considérations sur le fret des bâtiments qui naviguent pour l’Orient.............................................. 761
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- TABLE.
- 1035
- Pages.
- Bas prix des transports par mer, obtenu pour les chemins de fer
- de l’Inde..................................................... 761
- Transport de la houille anglaise pour les chemins de fer de l'Inde. 763
- Transport du coton.............................................Ibid.
- Célérité qu’atteint aujourd’hui la navigation..................Ibid.
- Importance comparée de la navigation faite dans l'Inde par la
- nation britannique et par les autres nations.................. 764
- Tonnage général : i863-i864 (de ier mai en ier mai)............Ibid.
- Navigation comparée faite avec l’Inde, par un million de personnes : i° des peuples britanniques; 20 des peuples non britanniques............................................... 765
- i° Navigation faite entre l’Inde et les contrées britanniques .... Ibid. 20 Navigation entre l’Inde et les contrées non britanniques.... . 766
- Navigation par nationalités. — Année i863-1864................. 767
- II* Partie. — Commerce général de l’Inde. — Les importations appartenant aux diverses puissances............................... 768
- Première période, XVIIIe siè'cle. — Sous l’administration de la Compagnie des Indes orientales, formée en 1708 peu1 la fusion
- de deux compagnies rivales....................................Ibid.
- Importations dans l’Inde : valeurs calculées dans ce pays. Exercice
- 1863-186à [de 1er mai en 1er mai)............................. 771
- I” Partie. — Envois directs de l’Empire britannique.................Ibid.
- Valeur des exportations de l’Angleterre, calculée pour les trois Présidences de l’Inde, d’après les états de commerce publiés
- à Londres.................................................... 772
- II* Partie. — Envois des nations étrangères.................. ......774
- Résumé du commerce d’importation dans l’Inde, â deux époques
- importantes.................................................. 775
- Progrès comparés des envois de produits britanniques faits à
- l’Inde ainsi qu’au reste de la terre........................ 776
- Envois directs du Royaume-Uni dans l’Inde. — Produits comparés de la métropole et de ses entrepôts............... 777
- Parallèle des marchandises tirées des entrepôts du Royaume-Uni
- et des marchandises nationales exportées en i864............ 778
- Commerce d’exportation de l'Inde..................................... 779
- Envois de l’Inde à l’Angleterre ( i864)..........................Ibid.
- 1. Le coton. — 2. Les graines de toute nature, celles de lin, de rave, de moutarde, de pavot, etc. Graines de lin fournies à l’Angleterre en 1864. — 3. La jute. — 4. L’indigo. — 5. Le riz. — 6. Les laines. — 7. Le sucre de canne. — 8. Les peaux.
- — 9. Le café. Cafés envoyés en Angleterre. — 10. Le salpêtre.
- — 11. Les huiles. — 12. La soie et la bourre de soie. — i3. Le thé. Accroissement de thés importés en Angleterre.
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- 1036
- TABLE.
- l'ages.
- — i4. Les gommes. — i5. Coir employé pour la corderie. —
- 16. Les dents d’éléphants. — 17. Le gingembre. — 18. Le cutch. — 19. Le bois de teck. — 20. Les soieries. — Exportation des cotons bruts et des cotons manufacturés. ... 78» à 793
- Exportation du coton en laine provenant de l’Inde............. 793
- Vente comparée des cotons ouvrés entre l’Inde et l’Angleterre.. . 79/i. Remarque importante sur la diminution réelle des colons cultivés dans
- l'Inde jusqu à des années très-récentes.................... 7 q 5
- Comment la prépondérance des Etats-Unis, relative à la vente des cotons en laine, était un danger croissant pour l’Angle-
- terre....................................................... 796
- Association fobmée dans Manchester pour solliciter en faveur de l’industrie britannique l’approvisionnement désirable des
- COTONS EN LAINE : MANCHESTER COTTON SVPPLY ASSOCIATION. 797
- Cotons bruts envoyés annuellement en Angleterre................ 806
- Examen des exportations, d’après les comptes officiels de l’Inde :
- Exercice 1863-1864............!............................ 809
- Ira Partie. — Exportations de l’Inde dans l’Empire britannique.....Ibid.
- 1. Royaume-Uni. — 2. Ceylan. — 3. Singapore, la côte malaise et Penang................................................ 810
- Quantité et valeur des produits exportés par l’Inde à Singapore.. Ibid.
- 4. Exportations de l’Inde pour l’île Maurice................ 811
- Les coulis..................................................... Ibid.
- 5. Exportations de l’Inde en Australie...................'. . Ibid.
- IIe Partie. — Exportations de l’Inde pour les Etats étrangers à l’Empire britannique............................................ 812
- 1. Commerce d’exportation de l’Inde avec la Chine............ 813
- Sur quelle production s’est établie la principale modification du
- commerce de l’Inde avec la Chine : l’opium.................Ibid.
- 2. Commerce des produits de l’Inde britannique envoyés en
- France..................................................... 815
- Exportations de l’Inde pour la France en 1864................. 817
- 3. Golfe Arabique ou mer Rouge et golfe Persique............ 818
- Exportations de l'Inde dans la mer Rouge et le golfe Persique.. . 81g
- 4. Envois de l’Inde à l’Amérique, et surtout aux États-Unis. ... 821
- Exportations de l’Inde aux deux Amériques.....................Ibid.
- 5. Exportations de l’Inde aux côtes de l’Afrique............ 822
- Considérations finales sur l’état présent et le prochain avenir
- des forces de l’Inde britannique............................. 825
- Parallèle des empires d’Occident plus ou moins puissants en Asie. 826 Influence du climat sur les destins de l’Empire indo-britannique. 834 Différence de latitude du centre des pays conquérants à la limite méridionale des empires conquis................................. 835
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- TABLE.
- 1037
- Pages.
- Mortalité des classes opulentes............................... 838
- Mortalité des classes ordinaires.............................. 841
- Résultats observés dans le plus grand hôpital du Bengale......Ibid.
- Mort prématurée de l’enfance.................................. 842
- Dégénération graduelle et ses conséquences....................Ibid.
- Intluence du climat sur la forme du gouvernement.............. 845
- Armée britannique étudiée dans ses rapports avec la population
- de l’Inde.................................................... 846
- Nombre comparé des défenseurs, par million d’habitants, chez
- plusieurs nations............................................ 847
- Balance des dépenses militaires et civiles : Exercice i863-i864.. 848 Des moyens récents employés pour améliorer le sort de l’armée
- européenne dans la Présidence du Bengale................... 84g
- Imperfection de l’ancien casernement............................ 85o
- Perfectionnements introduits.................................. 851
- Transformation des casernes du Bengale ......................... 852
- Logement spécial des militaires mariés........................ 854
- Libéralité dans la fourniture des eaux........................Ibid. ~
- Alimentation mieux raisonnée de la troupe. ..................... 855
- Institution des ateliers régimentaires.......................... 856
- Enseignement du travail pour les enfants de troupe des deux
- sexes........................................................ 857
- Les récréations des militaires.................................. 858
- Les travaux publics ouverts à la troupe........................Ibid.
- Travaux de jardinage offerts aux soldats casernés..............Ibid.
- Tentes perfectionnées........................................... 860
- Grandeur finale des résultats obtenus par l’administration militaire........................................................ Ibid.
- Services rendus par le progrès des arts à la force indo-britannique................................................... 863
- Améliorations introduites parmi les troupes indigènes........... 867
- Quels sont les moyens rassurants à prendre pour mieux recruter
- l’armée indigène............................................. 873 '
- Des rapports du gouvernement suprême avec les peuples de
- l’Inde....................................................... 878
- Proclamation de S. M. la Reine Victoria, adressée aux princes
- AINSI qu’aux PEUPLES DE l’Indë............................... 879
- La vie des Anglais placée sous une sauvegarde suprême......... 883
- Améliorations annoncées du haut du trône........................ 884
- Comment on peut juger par ses effets la proclamation de la Reine
- Victoria..................................................... 885
- Action et réaction des cultes pratiqués dans l’Inde sous le règne de la liberté proclamée par S. M. la Reine Victoria..... 888
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- 1038 TABLE.
- Pages.
- I. Le brahmanisme............................................... 889
- IL Le mahométisme............................................... 891
- III. Le christianisme........................................... 8g5
- Luttes progressives entre les cultes des indigènes et les cultes des
- chrétiens dans l’Inde.......................................Ibid.
- i° L’anglicanisme............................................... 896
- 20 Le presbytérianisme........................................ Ibid.
- 3° Le catholicisme.............................................Ibid.
- Première lutte.................................................. 899
- Seconde lutte..................................................Ibid.
- La lutte littéraire............................................. 901
- Décadence au xvme siècle........................................ go3
- La persécution moderne.........................................Ibid.
- La renaissance................................................ Ibid.
- Œuvre du Sou, commencée dans Lyon par la classe ouvrière, pour
- SECOURIR LES MISSIONNAIRES DES DEUX MONDES, ET SURTOUT DE
- l’Inde.. ................................................. 905
- Sommes données pour l’œuvre du Sou en i 865..................... 908
- Développement réservé pour l’avenir............................. 909
- Tableau des dons distribués à l’Empire britannique par les deux conseils répartiteurs de l’œuvre du Sou créés dans Lyon et
- dans Paris : année i865...................................... 910
- Emploi des secours distribues par les Français à l’Inde entière.Ibid.
- Tableau d’une mission modèle à Madura.......................... 9i3
- Cérémonie funèbre à Trichinopoly; ses conséquences.............. 919
- Enseignement civil donné par les missionnaires français au peuple
- de Madura : école supérieure de Négaputam.................... 922
- La justice : les lois et les codes.................................. g2Ô
- Administration pratique de la justice et des finances : tortures infligées au commun peuple................................. g31
- Dénonciation contre les abus et les cruautés de la torture fiscale
- et judiciaire........................................... 9 33
- Réforme capitale opérée par la création d’une police nouvelle et
- protectrice du peuple....................................... g36
- Belles instructions destinées aux agents de la police nouvelle ... 938 Écoles morales de police judiciaire et financière.......... 939
- Coup d’oeil sur l’esprit humain chez les nations de l’Inde. g4i
- Études modernes dans l’Inde..................................... gA5
- Grand règne védique, au xvme siècle, méconnu.................... 9A7
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- TABLE.
- 1039
- Pngos.
- Les indianistes illustres. . .................................. 9/19
- Enseignement européen de la littérature sanscrite.............. 962
- Multiplication des Sociétés asiatiques dans les deux mondes .... 958
- Les publications érudites de Calcutta............................ 959
- Les indigènes éminents de l’époque moderne..................... 967
- Un brahmane réformateur : Ram Mohun Roy ou Raë.................Ibid.
- Une intelligence éminente au milieu des modernes musulmans :
- Lutfullah l’autobiographe..................................... 970
- Rapide examen des progrès matériels................................... 978
- Causes de mortalité des indigènes; moyens de constatation......Ibid.
- Etablissements favorables à la conservation de la santé et de la
- vie........................................................... 982
- Les dispensaires................................................. g84
- Institution désirable des vétérinaires..................*......Ibid.
- Bienfaisance privée.............................................Ibid.
- Hôpital de Dacca, fondé par un Anglais.........................Ibid.
- Hospice des aveugles, fondé par un zémindar.................... 985
- Etablissements fondés par un Parsi..............................Ibid.
- Etablissements fondés par un israélite..........................Ibid.
- La dissémination des connaissances médicales et'chirurgicales
- chez les habitants de l’Inde.................................. 986
- Création et placement d’un corps de médecins indigènes formés
- par la science européenne..................................... 987
- Importance des études statistiques et des recensements relatifs à
- la population; faits qu’il est possible de constater........ 989
- Recensements. — Registres de l’état civil et leur importance. . . 990 Coup d'œil général et rapide sur le bassin du Gange et du Brahma-
- poutra........................................................ 992
- La cité de Calcutta considérée comme port de mer............... 994
- Obstacles croissants qu’éprouve la navigation au-dessous de
- Calcutta...................................................... 995
- Chemin de fer depuis Calcutta jusqu’à la mer..................... Ibid.
- Création du Port-Canning........................................Ibid.
- Proposition que nous faisons d’un canal maritime à large voie
- entre Calcutta et le Port-Canning établi sur la Mutlah...... 997
- Bel exemple offert par la Hollande............................... 998
- Bassin formant la tête du canal à Calcutta....................... 999
- Canal de ceinture...............................................Ibid.
- Choix désirable de l’ingénieur général sir Arthur Cotton........Ibid.
- Comment Calcutta doit nécessairement devenir le centre d’une
- grande et prochaine mise en œuvre du coton indigène......... 1000
- Mécanismes à vapeur destinés pour l’Inde et commandés à Manchester................................................ 1001
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- TABLE.
- Pages.
- Manufactures mécaniques pour filer et tisser le coton existantes ‘
- à Bombay en 1867......................................... 1002
- Première usine établie près de Calcutta..................... ioo4
- Avenue manufacturière du Calcutta d’outre-Gange............. Ibid !
- Pureté des mœurs qu’il importe d’introduire au sein des manufactures que l’on voudra créer dans l’Inde................. 1007
- Compensations que trouvera l’Angleterre à la révolution manufacturière dont nous signalons le commencement et le progrès...................................................... Ibid.
- Tableau comparé du commerce de l’Angleterre avec la France,
- la Belgique, les Etats-Unis et l’Inde.................... 1008
- Des divers progrès futurs et prochains de Calcutta.......... 1011
- Conservatoire des arts et métiers qu’il importe de fonder à Calcutta ..................................................... 1012
- Ecole des arts et métiers de Hardwar........................ ioi3
- Musée minéralogique et travaux des mines.................... Ibid.
- Le bassin de l’Indus........................................ 1 o 18
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