Monument élevé a la gloire de Pierre-le-Grand
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- MONUMENT
- ÉLEVÉ A LA GLOIRE
- DE PIERRE LE GRAND,
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- RELATION DES TRAVAUX
- ET DES MOYENS MECHANIQUES
- Qui ont été employés pour tranfporter a Pétersbourg un Rocher de trois millions pefant, defliné à fervir de hafe à. la Statue équejlre de cet Empereur $
- AVEC
- UN EXAMEN PHYSIQUE ET CHYMIQÜE DU MÊME ROCHER.
- Par le Comte MARIN%ÇARB URI DE CËFFALONIE, ci-devant Lieutenant-Colonel au fervice de S A MA J ESTÉ L Impératrice DE TOUTES LES Russies , Lieutenant de Police & Cenfeur ayant la direction du Corps noble des Cadets de Terre de Saint-Pétersbourg.
- A PARIS,
- Chez ( NyOn aîné, Libraire, rue Saint-Jean-de-Beauvais.
- * S T O U P E, Imprimeur-Libraire, rue de la Harpe, vis-à-vis la rue S. Severin.
- M. DCC. L XXVII.
- AVEC APPROBATION ET PERMISSION.
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- AVERTISSEMENT.
- T j’A tt t eur de cet Ouvrage n’ayant été cortnü èn Ruffie que fous le nom du Chevalier de Lafcary, fe trouve obligé de rendre compte au Public des raifons qui l’ont oblige pendant quelque tehis à en prendre un autre que celui qu’on lit dans le titre de fon Livre, & qui eft celui de fa famille. Quoique le moment foit arrivé de dévoiler im fecret, qui n’en fut jamais un pour l’auguftë Souveraine qu’il eut l’honneur de fervir , pour fes fupé-tieurs & pour fes amis, ce n’eft cependant pas fans regret que, prêt à entretenir fes Lecteurs d’une des plus grandes & des plus nobles entreprifes dont notre fiecle puiffe s’honorer , il fixe un moment leur attention fur lui-même.; Mais s’il eft permis dè parler de foi * c’eft, fans doute, lorfqu’il s’agit d’avouer fes fautes, & d'en témoigner le repentir le plus fincere.
- Une paflion , toujours impétueufe dans la jeunefle , mais cent fois plus tyrannique encore dans les climats méridionaux, lui fit commettre une a£tion de violence , que fon âge pouvoit rendre excufable * mais que fon cœur devoit détefter, & que la loi ne pouvoit fe difpenfèr de ipourfuiyre. Un exil néceflaire » la plus cruelle peine , fans doute , pour celui qui eut le bonheur de naître Sujet d’une République fage 3k éclairée, fut la punition rigoureufe qu’il s’ifflpofa à lubmême.
- En quittant fa Patrie , il voulût âuflx quitter un nom qui devoit l’y attacher à jamais ; mais en même temps il penfa qu’il étoit plus convenable d’en prendre un qui ne lui fut pas tout-à-fait étranger. Sa famille fortie du Péloponnèfe , & précédemment de Candie , a l’honneur d’être alliée aux plus anciennes & aux plus confidérables familles que les révolutions de l’Empire d’Orient forcèrent de chercher un afyle à Ceffalonie, & entre autres à celle de Lafcary. Il crut pouvoir en emprunter le nom , bien réfolu de le foutenir dignement, & de mériter par-là de reprendre
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- 4 AVERTISSEMENT.
- un jour celui que fes peres lui ont tranfmis avec les meilleurs exemples. Cet heureux tems eft arrivé. Le Prince, qui redevient fon Souverain , a bien voulu rendre à la maturité de fon âge tout ce que la jeunefle lui avoit fait perdre. Rappellé au fein de fa Patrie , il lui confacre le refte de fes jours ; & c’eft dans la tranquillité parfaite qü’aflure à jamais l’antique fagefle de la première République du monde, qu’il fe rappellera les grands & rapides moyens dont le pouvoir abfolu s’eft fervi pour créer une nation & fonder un Empire.
- C’eft dans cette Ceffalonie, autrefois guerriere & malheureufe, & maintenant paifible & fortunée , que, jouiffant du plus beau climat & de la plus douce retraite, il aura un fréquent fujet de méditation ; en fe rappellant que tandis que les lagunes de Venife donnent des loix à une partie de la Grèce, une Princefle, née fur les bords de l’Elbe, fait fleurir, chez les Hyperboréens, & les Loix de Rome, & les Arts d’Athènes.
- MONUMENT
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- MONUMENT
- ÉLEVÉ A LA GLOIRE
- DE PIERRE-LE-GRAND.
- V-^TN» «yr^'S»
- DESCRIPTION HISTORIQUE
- DU TRANSPORT DU ROCHER Qui doit servir de rase a la Statue é q_u es t re
- DE PIERRE-LE-GRAND.
- I N T RO D UC T I O N.
- A Ruffie avoit changé de face Tous l’Empire de Pierre-le-Grand. Viâorieufe de fes ennemis & de fes propres défauts, elle devoit à ce fage Légiflateur le luftre le plus éclatant. L’Europe , étonnée des prodiges qui avoient fuivi toutes les démarches de ce Héros, célébroit fa mémoire par les plus grands éloges. Son nom voloit à l’immortalité, & la fiabilité de fon ouvrage illuftroit chaque jour la mémoire de cet homme furpre-nant, dont la vie avoit eu trop peu de durée.
- Pénétrés de la plus vive reconnoiffance , fes Peuples afpiroient au moment de voir fur le trône de la Ruffie un Souverain digne d’élever à Pierre Premier un Monument qui répondît à fa gloire. C’eft le privilège
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- des grands génies : il appartient à eux feuls d’ériger des Monumèiis à leurs femblables : feuls ils peuvent juger fainement de l’étendue dés projets > de la grandeur de leurs aâions, & en afligner la récompenfe*
- L’honneur d’élever à Pierre Premier un Monument digne de lui fembloit donc réfervé à Catherine II » choifie par la Providence pour mettre là derniere main aux créations de ce Héros. Qui mieux què cette illuftre Souveraine peut ériger les Monumens que fa modeftie refufe ! Contente de ceux que la reconnoiffance lui éleve dans le cœur de fes Sujets, elle refufe tout autre hommage , quand la renommée remplit l’univers de fa gloire. Ses armées triomphent par-tout * fes flottes exécutent les plus grandes entreprifes , les plus utiles établiflemens font formés en même temps dans toutes les parties de fon Empire , & fes Peuples béniffent fon nom. Peu avide des éloges que la vérité publie avec moins d’empreffement que la flatterie, elle ne s’occupe quà rendre fes Sujets heureux > & à illuftrer l’Empire immenfe qui reçoit fes loix.
- Guidée dans fes avions par des vues, fi nobles & fi élevées , fes penfées ne tardèrent pas à fe tourner vers le tribut de gratitude & d’hommage que la Ruflie doit à fon généreux Réformateur ; & Catherine II voulut qu’on lui élevât le Monument dont nous allons pari r.
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- ARTICLE PREMIER.
- Du projet de la Statue qiion éleve à PierRE-LÈ-GrâNd 9 & des diverfes idées quart a eues fur la manière de forn\er le Rocher qui doit lui fervir de bafe•
- Le premier pas à faire , pour répondre aux vues de l’Impérâtrice, & qui devoit tant influer fur le fuccès qu’on de voit attendre de l’entreprife, étoit le choix de l’homme de génie, de l’Artifte à qui l’exécution du Monument devoit être confiée. M. Falconet fut préféré. Il eft trop connu pour que lé jufte éloge que je pourrois faire de fes talens ajoutât rien à la réputation qu’il s’eft faite, pour le favoir & le goût qui caraûérifènt tous les ouvrages qui font fortis dé fon cifeau, ou de fa plume.
- Chargé de faire la Statue équeftre de Pierre^le-Grand, il crut que tout ce qui appartiendroit à ce Monument devoit porter l’empreinte du génie; Il confidéra que les piédeftaux ordinaires ne difent rien ; qu’ils conviennent également à toutes fortes de fujets ; & qu’employés par-tout, ils n’excitent aucune idée nouvelle & noble dans lame du fpeâateur. Ces motifs le portèrent donc à les éviter dans ce Monument. Le Héros de la Rufîie doit y paroître ce qu’il a réellement & principalement été : créateur, légiflatetir de fon peuple, grand, extraordinaire en tout, entreprenant, & terminant ce que d’autres imagineroient à peine. C’eft ainfi que la vu M. Falconet ; c’eft cette idée qu’il a voulu rendre.
- Un rocher efcarpé, au fommet duquel le Légiflateur arrive au galop, un fèrpent que le cheval écrafe, le mouvement du Cavalier arrêtant fon cheval, & de l’autre main aflurant fon pays de fa bienveillance : tout cet enfemble peinte cara&érife la Statue de Pierre-le-Grand, & la diftingue de toutes celles qu’on a élevées, depuis un grand nombre de fieclès, à d’autres Souverains;
- Quelques perfonnes, diftinguées par leur mérite & parleurs placés,’ m’ayant paru defirer que je publiafle les moyens dont je me fuis fervi pour tranfporter le Piedeftal qui doit porter la Statue du Czar Pierre % j’ai déféré d’autant plus volontiers à leur avis, que je penfe que cet Ouvrage pourroit être utile au Public : c’eft lui que j’ai particuliérement en vue, en donnant le détail de mes opérations. Je me flatte qu’il verra avec quelque curiofité les reffources de méchanique que j’ai employées pour tranfporter la plus énorme mafîe qu’on ait entrepris de mouvoir ; les détails dans lefquels j’entrerai pouvant conduire à former des entreprifes encore plus confidérables de ce genre.
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- Je développe donc dans mon Ouvrage la marche que fai fuivie , les ref-foürces dont j’ai fait ufage, les obftacles que j’ai furmontés, afin que ceux qui feroient dans le cas de tenter de femblables entreprifes, puiffent per-fe&ionner les moyens que j’ai employés, ou en imaginer de nouveaux, en ajoutant leurs inventions aux miennes.
- J’ai cru ne devoir pas difiimuîer même -, les déplaifirs, les peines phy-fiques & morales que j’ai eues à fupporter, & qu’éprouvent prefque nécessairement tous ceux qui tentent, malgré l’envie, d’exécuter des chofes extraordinaires ; afin que ceux qui me fuivront dans de femblables travaux, profitent, s’ils le peuvent, de mon expérience , pour les éviter.
- Je reviens aux divers projets qu’on a propofés, pour former le Piédeftal de la Statue , félon la penfée qu’en avoit conçue M. Falconet. Ce Piédeftal étant un rocher très-confidérable , on pouvoit le compofer avec plufieurs groffes pierres : des liens de fer ou de cuivre en auroient affuré la folidité. Ainfi penfoit-on d’abord : ainfi penfoit même l’homme de génie qui avoit conçu le projet de la Statue, comme il l’exprima dans un modèle particulier qu’il fit, pour montrer comment les différentes maffes qui formeroient le Piédeftal, feroient unies, & quelles auroient été leurs différentes dimenfions.
- En réfléchiffant fur ce projet de M. Falconet, pour former le Piédeftal de la Statue, j’y entrevis quelques difficultés; j’ofai dire : Tous les ouvrages de cette nature font fujets à beaucoup d’inconvéniens : les ligamens s’ufent, fe rouillent, fe détruifent ; divers accidens peuvent les endommager ; l’air les décompofe , & bientôt la maffe qui préfentoit un rocher , n’offre plus qu’un tas de ruines. Je propofai donc le premier de faire le rocher d’une feule maffe.
- Ce projet, je ne le difiîmule pas, parut fi peu exécutable, que dans un rapport que fit au Sénat M. de Betzky, l’année 1768 , il difoit qu’il feroit impoflible de tranfporter une maffe aufli prodigieufe que celle de ce rocher ; que la dépenfe que ce tranfport occafionneroit, feroit excef-five; & qu’en le faifant même de fix morceaux, il en coûteroit encore des fommes très-confidérables.
- Je ne pus me plaindre de Topi-nion de M. de Betzky : ces objeftions étoient celles des hommes même les plus favans. Ce Miniftre ne pré-voyoit pas toutes les reffources que peut offrir la Méchanique, pour exécuter un tel projet ; •& j’avoue qu’alors je ne faifois que les entrevoir. La fuite du tems & de mes opérations a montré que le tranfport du rocher ne coûta, toutes dépenfes comprifes, que 70,000 roubles (*) , encore les matériaux qui refterent après l’opération valoient-ils les deux tiers de cette fomme.
- (*) Le rouble vaut 4 liv. 10 f. argent de France.
- Après
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- Après de mûres délibérations, on conclut que le plus sûr. moyen , pour faire un Monument durable , étoit de tranfporter dans l’endroit où on vouloit élever la Statue, un rocher quelconque, capable, par fa qualité de réfifter aux injures des fiecles. On vit que la continuité de fes parties homogènes, adhérentes, fans interruption , feroit un garant de fa folidité ; que les plus grands accidens pourroient au plus déranger fa friper-, ficie, mais qu’il fublifteroit toujours entier, à moins qu’on ne le détruisît exprès.
- Ces confidérations auroient déterminé à s’arrêter à ce parti ; mais on ne crut pas d’abord pouvoir trouver, & encore moins tranfporter une telle maffe. Il n’y a point de montagnes aux environs de Pétersbourg : les*plus proches de cette Ville étant en Finlande. On jugea auffi qu’il feroit très-difficile de rencontrer un roc de la grandeur defirée, fans fentes, fans crevaffes, ou fans autres accidens, & de la qualité requife.
- On reprit donc le projet de former cette bafe de plufieurs morceaux en général : on penfa d’abord à la compofer de douze parties, & enfuite on réfolut de n’y en employer que fix , mais tellement choifies, quelles feroient de la même qualité & de la même couleur. On n’avoit pas encore penfé ni imaginé par quels moyens on les conduirait à leur deftination.
- L’inégalité du Rocher & la pofition de la Statue obligeant à le former de parties plus greffes les unes que les autres , & le poids de quelques-unes de ces parties devant être à-peu-près le même que celui de l’Obé-lifque de la place Saint-Pierre de Rome (<z) , on préfuma qu’on trouve-roit de très-grandes difficultés à les tranfporter.
- Un été fe paffa à chercher en vain le nombre & l’affortiment des blocs néceffaires pour l’exécution de ce projet. Comme il s’agiffoit de former en pièces rapportées un enfemble qui fit illufion , en imitant un rocher entier & continu, on ne pouvoit prendre les morceaux de roches qui fe rencontroient, qu’autant qu’ils avoient une grande conformité entre eux, & c’efl: ce que le hafard n’offrit pas.
- Ce qu’on trouva de plus convenable, en faifant ces recherches, fut une pierre fituée à un quart de lieue du port de Cromftad. Sa grandeur n’étoit pas la moitié de la maffe que devoit avoir tout le rocher : on propofa néanmoins de s’en fervir, en y joignant quelques autres pierres.
- Comme il s’agiffoit de faire tranfporter cette pierre, on le propofa à l’Amirauté, qui refufa de s’en charger. De favans Méchaniciens firent le même refus, quoique le chemin qu’on devoit faire faire à la pierre fût
- (æ) On fait que dans le tranfport de l’Obélifque qu’on conduisit, fous Sixte V, de la place Navonne à celle de Saint - Pierre , on ne rencontra prefque aucune difficulté du côté du fol, du climat, &c. & que cependant, pour un trajet fort court, il coûta des fommes confidérables & beaucoup de temps.
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- fort court* Malgré ces difficultés on continua de chercher Taffortiment de pierres dont on avoit befoin.
- M. de Betzky, alors Lieutenant-Général, Intendant des Bâtimens & des Arts, fous les ordres duquel j’avois fervi quatre ans comme Aide-de-camp, m’avoit chpifi pour diriger fous lui les ouvrages du Monument. Je prenois le plus grand intérêt à voir réuffir cette entreprife glorieufe, par le devoir que m’iiïîpofoit ma place , par le defir qu’ont tous les hommes de fe diftinguer, & plus encore , j’ofe le dire, par mon attachement à l’Impératrice j & par le zele que j’avois pour tout ce qui pou-voit contribuer à fa gloire & à celle de la Nation Ruffe.
- Les recherches que l’on fit pour trouver les pierres qui dévoient former le Piédeftal de la Statue , n’ayant pas eu le fuccès qu’on en efpéroit, je revins à la première penfée que j’avois eue, & je parvins enfin à per-fuader à M. de Betzky que le Piédeftal devoit être d’un feul morceau. Je dus principalement la confiance que j’infpirai à ce Miniftre à quelques ouvrages que je fis exécuter avec fuccès, & en m’éloignant de toutes les pratiques ordinaires. Tel eft, par exemple , le grand attelier où M. Fal-conet a fait fon modèle. Cet édifice eft fort vafte , & difpofé commodément pour toutes les opérations qu’on y doit faire. On trouva qu’il étoit très-hardi, pour un pays où la fureur des vents caufe (a) fouvent de grands ravages. Je ne puis pas en donner les deffins ; ils ont péri dans le naufrage que je fis en quittant la Ruflie , & dans lequel j”ai eu le malheur affreux de perdre mon fils.
- ( a ) Lors de la cônftruaiori de cette piece, la plupart même des Archite&es affuroient que le premier coup* de vent i’abattroit. L’année fuivante ( 1768 ) , il y en eut d’alTez forts pour enlever des toits couverts de fer, &c. ils ne purent endommager cet ouvrage, & il exifte encore fans avoir eu befoin de la moindre réparation.
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- ARTICLE II.
- D E la découverte du Rocher qui forme la èafe fur laquelle fera élevée la Statue de Pierre Premier ; de fis dimenfions , de fa forme , de fion poids, & des diverfes autres particularités de ce genre.
- La fortune, qui fécondé fouvent les entreprifes nobles & extraordinaires, fembla donner une marque de fes faveurs à Cathèrine Seconde , à l’occafion du Monument qu’elle élevoit à Pierrede-Grand. Un Payfan m’apprit qu’il y avoit un très-grand rocher (æ) dans un marais, près dune baie du golfe de Finlande , à fix verftes ( & non pas à neuf, comme on l’a publié) , ou à environ une lieue & demie de France du bord de l’eau ; & à vingt verftes de la ville ( h ), vu le détour que la barque devoit faire pour conduire le rocher à fa deftination. Je m’y fis auffi-tôt conduire à pied : c’étoit le feul moyen d’y arriver. Je trouvai le rocher couvert de moufle ; ayant fait fouiller à tous fes angles, je reconnus que fa bafe étoït plate. Sa forme étoit un parallélipipede, de quarante-deux pieds ( c ) de longueur , de vingt-fept de largeur , & vingt-un de hauteur (*/). Les deux dernieres dimenfions étoient plus que fuffifantes pour pouvoir tailler
- ( a ) Avant que d’aller plus loin, je crois devoir prévenir le Public contre les defcriptions pleines d’erreurs qu’on a publiées de ce Rocher. Le merveilleux qu’ôn a prétendu y trouver n’eft que dans l’imagination de quelques Ecrivains. C’eft dans l’Almanach de Gotha, imprimé l’année 1769, qu’on trouve toutes ces merveilles. On donna à plufieurs particuliers des écrits qui n’ont ni ordre, ni fuite , ni exa&itude. On fit, à la fin, frapper une Médaille, repréfentant le tranfport du Rocher, où, pour toute defcription, on lit;Dersnovanie Podobno, qui fignifie9femblable à la hardi ejje.
- (£) Le Verfte eft 3500 pieds d’Angleterre.
- (c) Toutes ces mefures font ici furie pied du Roi.
- {d) Ce Rocher fut un peu diminué : on en retrancha un angle mince de devant, d’après le modèle donné par le Statuaire, & on le réduiût à 37 pieds de longueur, 21 de largeur, & 12 de hauteur. Ayant calculé d’après le poids d’un pied cubique , je trouvai qu’il pefoit environ quatre millions de livres, tel qu’il étoit; mais avec les retranchemens dont je viens de parler, & lors du tranfport, il n’en pefoit que trqjs.
- Depuis qu’il a été pofé à fa deftination, on a continué d’en retrancher beaucoup ; & les blocs qu’on a retirés fur le lieu où il eft, ferviront à faire , non-feulement un pavé & des bornes autour du Monument, mais encore peut-être une partie du quai qui fera au-devant, fi on veut l’employer. Je ne puis pas m’empêcher de dire ici que c’eft avec injuftice qu’on a reproché 4 M. Fàlconet d’avoir gâté ce Rocher, en le diminuant : c’eft la même chofe que fi l’on reprochoit à un Statuaire d’avoir abattu des morceaux d’un bloc de marbre, pour faire une figure. On dira peut-être : pourquoi ne l’a-t-il pas fait fur les lieux, & évité par-là les peines & les frais du tranfport ? mais en ôtant quelques parties du Rocher, le tranfport en auroit été peut-être plus difficile, puifque j’ai fait charger exprès le devant de cette mafie de 300 milliers , & que j’ai établi la forge par-deftiis, pour lui donner plus d’égalité & d’équilibre.
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- dans ce feul bloc le Piédeftal de la Statue, tel que l’avoit conçu M. Fal-conet.
- A legard de la longueur, il falloît y ajouter l’angle du bloc qui étoit fendu par la foudre (à ce que les payfans difoient).
- Après avoir fait mes di.verfes obfervations fur le bloc, j’en rapportai un échantillon & un deffin , je les préfentai à M. de Betzky. Il trouva , ainfi que je l’avois prévu, que ce bloc convenoit parfaitement, pour fa folidité , fa forme & fes principales dimenfions , pour en former le Piédeftal de la Statue. M. Falconeten defiroit vivement le tranfport ; mais cette entreprife parut à lui, & à beaucoup d’autres perfonnes très-éclai-rées, au-deffus des forces de l’homme , & des reffources de la mécha-nique : on penfa à le rompre en quatre ou en fix morceaux.
- Si on fe fût déterminé à ce parti, outre que c’eût été ôter au Rocher fon plus grand prix , fa dureté fit connoître que cette idée même étoit très-difficile à exécuter. En effet, comme on ne pouvoit le fcier que comme le porphyre , la longueur des fcies & le temps qu’on auroit employé à ce travail auroient rendu cette opération très-difpendieufe^, & l’on n’auroit pas pu le fendre autrement fans le hafarder.
- Toutes les confidérations que je viens d’expofer ci - deffus me déterminèrent, & je ne penfai plus qu’à tranfporter le Rocher tel qu’il étoit. Sa pefanteur , un marais très - profond, des ruiffeaux , la Neva à traverfer ; tout, jufqu’à fon enfoncement dans la terre, qui étoit de quinze pieds , préfentoit des obftacles bien capables d’effrayer. Je ne le diftimu-lerai pas, peut-être une ignorance (heureufe en ce cas) m’a t-elle fait braver les difficultés en m’en voilant la grandeur. Quoi qu’il en foit, ayant à - peu - près combiné mes opérations, j’offris à M. de Betzki de tenter l’entreprife. Il y confentit ; il m’y encouragea même en homme qui en fentoit l’importance.
- A peine avois-je hafardé quelques effais, que j’eus à foutenir les railleries des perfonnes de tous les états, qui regardoient l’entreprife comme impoffible. Tous croyoient qu’elle n’auroit pas un fuccès plus heureux que le pont qu’on avoit fait quelque temps auparavant, pour traverfer la Néva, & éviter par là d’être expofé fur les glaçons.
- Le cri général du public aveugle , ni les doutes des Savans timides; ne purent influer fur lame de l’Impératrice. Ses grandes vues, fes lumières, la hauteur de fon génie, la mettoient au-deffus des craintes de la médiocrité & des clameurs de l’envie. Elle donna l’ordre de commencer Fourrage , & je m’y livrai tout entier.
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- ARTICLE III.
- De la compojîtion de la Machine qui a fèrvi a tranfpotter
- le Rocher.
- L’usage ordinaire des rouleaux ou des cylindres, dans les machines deftinées à fporter de grands fardeaux, me parut impraticable dans celle que je projettois, i°. parce que letendue de leur furface occafionne un très-grand frottement, quand le poids eft énorme ; i°. parce qu’on ne pouvoit faire ces rouleaux que de métal. On fent affez que s’ils avoient été faits de bois, de fer le plus dur, ils auroient été d’abord écrafés & mis en pièces fous un fardeau tel que ce Rocher. J’ajouterai que , fi on les avoit faits de métal, le grand diamètre qu’on auroit été forcé de leur donner , pour qu’ils puffent facilement rouler fous cette charge , en auroit rendu l’exécution difficile ; & j’obferverai encore qu’il auroit été impof-fible d’obliger ces rouleaux à garder toujours leur parallélifme, parce que n’éprouvant pas tous la plus forte preffion au milieu de leur longueur, ils auroient changé de direâion pendant l’aâion de la machine.
- Si on avoit cherché à contenir ces rouleaux dans une pofition parallèle , en les engageant dans des traverfes creufées exprès, alors , ou ils n’auroient pas avancé à caufe de l’augmentation du frottement, ou bien ils auroient rompu les traverfes. Je m’appliquai donc à donner aux corps que je voulois fubftituer aux rouleaux, une figure telle, qu’elle facilitât le mouvement, fans être fujette à ces inconvéniens.
- Les corps fphériques fixés entre deux parallèles me parurent offrir ces avantages. J’obfervai encore qu’ils avoient bien moins de poids que les rouleaux, que leur mouvement étoit bien plus prompt, & leur frottement bien moins confidérable , puifqu’en pofant fur les furfaces, ils ne portent que fur des points ; au lieu que les rouleaux portent fur des lignes fort longues : & je confidérai enfin qu’on pouvoit les former avec facilité & de la matière la plus convenable. D’après ces réflexions générales , voici comme je conduifis mon entreprife*
- Pour affurer la réuffite de la machine, j’en fis le modèle tel que je la concevois : il avoit la dixième partie de la grandeur qu’elle devoir avoir. Je donnerai ici les dimenfions de la machine telle quelle a fervi pour tranfporter le Rocher. La partie inférieure de la machine étoit compo-fée des poutres ifolées : elles avoient chacune 3 3 pieds de long, T4 pouces de largeur fur u de hauteur. On les voit représentées par les bouts , planche première, & marquées AA A, figures première & fécondé. Elles
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- étoient creufées, à leur fuperficie, en forme de gouttière, pour recevoir une couliffe de métal de deux pouces d’épaiffeur : elle étoit faite de fix pièces. On voit la coupe fig* troifieme ; elle eft repréfentée auffi en plan planche fécondé , fig, première AA* Elles étoient amincies fur les côtés i parce que le fond feul devoit effuyer la violence de la preffion. J’ai donné, comme on le voit, aux côtés de cette coulifle de métal une forme convexe , pour diminuer le frottement que la boule éprouveroit en y roulant. Javois auffi obfervé de faire le diamètre des boules tel quelles portaient toujours au fond de la gouttière, & quelles n’en touchaient les côtés qu’accidentellement & quand la machine étoit en mouvement.
- La partie fupérieure de la machine étoit de deux poutres femblables à celles que je viens de décrire pour la forme * mais leurs proportions étoient diiérentes : elles avoient chacune 41 pieds de long, 18 pouces de large, & 16 pouces de hauteur* On les voit repréfentées planche première, fig. première & fécondé CGC* Ces dernieres étoient aiern-blées par quatre traverfes de bois de 14 pieds de long & n pouces d’équa-riiage , repréfentées fig. quatrième , ainfi .qu’en D , fig. fécondé. Ces traverfes avoient moins d’épaiffeur que les poutres marquées C , afin qu’il y eût un efpace vuide, entre elles & le Rocher, repréfenté lettre E, fig. première ; car il les auroit rompues, s’il avoit porté deius. Aux deux extrémités de ces traverfes , fig. quatrième , je mis deux boulons , dd, taillés en vis à leurs bouts : on les voit auffi dans la fig. fixieme , avec line plafte-bande P.
- Celle-ci entroit au milieu des traverfes vues par le bout fig. feptieme, & ie fixpit par deux goupilles , fig. quatrième, OO , & fig. huitième, dans laquelle on voit un bout de traverfe brifée , & la goupille qui la traverfoit marquée O. Les lettres K, même figure & fig. fécondé, montrent les cercles de fer, dont l’ufage étoit de ferrer le bois , afin que les goupilles ne le forçaffent pas à fe fendre & à fe détacher. Entre ces quatre traverfes, j’en mis trois autres de fer de même longueur & de deux pouces de diamètre : voyez deux figures cinquième : elles avoient à leurs bouts des boulons, X, d’un pouce de diamètre, comme ceux des traverfes de bois. Tous ces boulons traverfoient la piece de bois fig. dixième , aux lettres a & b.
- Comme la preffion devoit être très-grande, j’ai mis entre chaque traverfe un boulon , fig. neuvième. Tous ces boulons, ainfi que les boulons des traverfes, traverfoient des crampons d’un pouce d’épaiffeur & de quatre pouces de large, même fig. neuvième FFF. Leurs griffes, NN, rete-noient les couliffes de cuivre dans les entailles faites dans les poutres, pour recevoir ces couliffes, fig. fécondé, nn. Y, ibidem, repréfente les crochets dans lefquels on paffoit des cordes pour tirer les chaffis. SS font d’autres crochets qui fervoient à unir fortement les poutres mobiles de. deffous
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- Tarie aü bout de 1 autre. Ces crochets * qui font ici vus de face, font repré-fentés dé profil * planche cinquième, fig. première A * & entroient dans les anneaux, B , placés au bout oppofé de la poutre j comme on le voit à la lettre C. Par ces moyens i ces poutres ne pouvoient être défuriies par les boules, lorfque le Rocher étoit en mouvement. Toutes ces pièces affemblées & ferrées par des écrous, qu’on voit au bout des figures huitième & neuvième, planche première , & leurs claies, H * forment lé chaflîs qu’on voit à la planche fécondé , fig. premieré , vu du côté des gouttières de cuivre, & fig. fécondé, vu du côté où pofoit le Rocher.
- Tout étant ainfi préparé * je plaçai les poutres libres qu’on voit de face j planche première, fig. première AA * & fig. fécondé A. Je jettai dans leurs gouttières quinze boules * B ; je pofai enfuite le chaflîs de maniéré que ces gouttières pofaffent fur leurs boules. Ces mêmes poutres font repréfentées de profil planche cinquième * fig. première DD. Je plaçai fur ce chaflîs de mon modèle un poids de trois mille livres, qui avoit, avec ce modèle j le même rapport que le Rocher devoit avoir avec la machine exécutée en grand, & je vis avec fatisfa&ion qu’en le tirant avec un doigt feulement, le moindre effort le faifoit mouvoir avec la plus grande facilité fur un plan horizontal.
- Je portai le modèle à M. de Betzky : il l’examina avec beaucoup d at^ îention * & fut alors perfuadé de la poflîbilité du tranfport du Rocher. J’efpérois que la vue de ce modèle produiroit le même effet fur les autres perfonnes qui étoierit d’un fentiment contraire , & que du moins les gens de l’art reviendroient à mon opinion : je m’abufois ; j’ignorois , je l’avoue * tout ce qu’il en coûte aux deriii-Savans pour avouer qu’ils fe font mépris , & pour convenir que ce qu’ils ont cru impoflible ne l’étoit pas en effet. J’effuyai donc encore des obje&ions de toutes efpeces, les unes affez bien fondées, d’autres diâées par l’envie , & quelques - unes même qui étoient abfurdes, & qui n’étoient pas les moins bruyantes. Je me mis au - deffus de ces vaines clameurs ; & ayant reçu l’ordre, d’après Tinfpeâion de mon modèle & les explications que j’avois données , de commencer l’entreprife j je mis la main à l’œuvre > ainfi que je vais l’expliquer.
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- ARTICLE IV.
- Des établijjemens que je fis pour loger les Ouvriers qui dévoient être employés à diverfes manœuvres que j’avois a faire faire pour exécuter mon entreprise , & des inconvéniens qui en réfulterent pour eux & pour moi , malgré les précautions que je pris pour rendre le lieu plus filin quil ne Vétoit.
- L E Rocher ayant été trouvé dans un lieu défert, mon premier foin fut de bâtir , à peu de diftance du lieu où il étoit, des cafernes pour y loger environ quatre cens ouvriers, manœuvres , ou autres perfonnes dont j’avois befoin fur les lieux; je m’y logeai auffi (a) : c’étoit le feul moyen de preffer les travaux avec toute la diligence poflible.
- Je fis nettoyer le terrein de tout ce qui s’y trouva d’arbres & de brouffailles, depuis le Rocher jufqu’à la riviere de la Neva, fur une largeur de vingt toifes. Outre l’avantage d’avoir un efpace plus grand & plus commode pour les différentes manœuvres, j’eus encore celui d’augmenter la circulation de l’air, qui contribuoit à la fanté des ouvriers, au prompt defféchement du terrein , & qui le difpofoit fur-tout à fe geler plus fortement & à une plus grande profondeur ; ce qui étoit très-néceflaire.
- Au mois de Décembre , les gelées étant déjà un peu fortes, on travailla à dégager le Rocher de toute la terre qui l’environnoit. J’ai dit qu’il étoit enfoncé de quinze pieds, comme on le voit planche troifieme, fig. fécondé AA. On fit tout-autour , à cette profondeur , un vuide de quatorze toifes de large. Il n’en falloit pas moins pour placer les machines néceffaires pour élever & renverfer le Rocher, fa forme étant telle que ce qui étoit en largeur devoir être en hauteur. La figure première montre le Rocher couché à plat fur le terrein, & la figure fécondé le fait voir dans le moment qu’on leleve.
- ( ) J’ai dit que ce Rocher étoit au milieu d’un marais. Si jamais il fe rencontrait que, dans une pareille lituation, on dût employer beaucoup de monde à des ouvrages quelconques, le plus sûrferoit de commencer, s’il étoit poflible , par faigner le marais au point de le deffécher. Outre la facilité des travaux qui en réfulteroit, on mettroit par là tout le monde à l’abri des maladies qui font inévitables fans cette précaution. Je puis affurer , d’après la fâcheufe expérience que j’en ai faite, que le meilleur tempérament ne réfifte pas aux vapeurs infeâes , à l’humidité & autres incommodités qu’on éprouve dans ces lieux. Ces vapeurs attaquent particuliérement la fanté de ceux qui, livrés aux fpécula-tions que demande la direction des entreprifes de ce genre., ne peuvent la conferyer par un exercice violent. La mienne y a fuccombé. Je me fuisfenti affoiblir par degrés par une langueur générale ; mon eftomac s’efl: dérangé ; j’ai eu des douleurs vives de rhumatifme dans toutes les jointures : le fcorbut commençant à m’attaquer, je reflentis des douleurs de dents très-aiguës, & fus menacé de les perdre. Enfin de longues fievres me mirent aux portes du tombeau.
- Voilà un tableau des maux que m’a caufés mon féjour dans des lieux fi mal-fains. L’ufage des citrons, oranges & des acides en général, un exercice violent & continu, des fri&ions fut toutes les parties du corps , & fur-tout les voyages que j’ai faits dans les pays chauds, ont arrêté les progrès des maladies dont j’avois été affligé, & que tous les autres médicamens ne faifoient qu’aigrir.
- En
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- En dégageant le Rocher comme je viens de le dire, je fis faire un glacis, depuis la furface inférieure du Rocher, de fix toifes de large fur cent toifes de longueur , afin de retirer le Rocher de fon enfoncement. Ce glacis me donna une montée praticable , lorfqu’il fut queftion de retirer le Rocher fur le chemin horizontal.
- article v.
- Des moyens que f employai pour renverjer le Rocher ,, ou changer
- fa ftuation.
- Les objeâions les plus fenfées quon eût faites contre mon projet & mon modèle portoient fur la difficulté qu’il y auroit à remuer cette maffe, à la fortir de fon trou, & à la placer fur la machine que je propofois. Je l’avois d’autant mieux fenti, qu’il n’y avoit aucune grue, ni rien de tout ce qui y reffemble qui pût fuffire pour cette manœuvre. Trop partifan de la fimplicité dans les machines, pour adopter celles qui feroient fort compliquées ; bien perfuadé que , pour donner du mouvement à des fardeaux tels que le Rocher, il falloit ne rien perdre en frottement, je réfo-lus de n’employer que le levier ordinaire, nommé, par les gens de l’art, du premier genre; & je cherchai à fuppléer, par quelque machine auffi fimple que je le pourrois, à l’impoffibilité qu’il y avoit de remuer à la main des leviers auffi longs & auffi pefans que je les concevois. Je m’y pris ainfi : je fis faire avec des fapins des pyramides triangulaires repréfentées planche quatrième, figures première & fécondé. Leur bafe , figure première , étoit formée de pièces de bois qui avoient fept pouces d’équar-riflage : elles étoient arrêtées à leurs angles par des équerres de fer; & elles avoient quatre mortaifes qui dévoient recevoir les montans de la pyramide, dont l’élévation eft repréfentée figure fécondé. Ces montans n’avoient que cinq pouces d’équarriffage.
- Trois de ces montans étoient retenus en haut par un cercle de fer : le quatrième, qui étoit le plus petit, ne fervoit qu’à porter le treuil que l’on voit dans cette figure, & fur lequel la corde étoit fixée. Les trois mouffles repréfentés dans la hauteur de la pyramide donnoient à chacun des leviers que j’avois à mouvoir tous les mouvemens néceffaires de haut en bas, comme dans la figure fécondé, ou de bas en haut, ainfi que dans la figure troifieme.
- J’avois formé chaque levier de trois mâts, ou de trois efpeces de mâts qui diminuoient de groffeur d’une de leurs extrémités à l’autre comme les arbres. Le plus grand diamètre de chacun de ces arbres, au bout qui étoit
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- le plus gros , étoît de quinze à dix-huit pouces de diamètre , & ils avoient environ foixante-cinq pieds de longueur. Chacun de ces leviers pouvoit foulever environ deux cens mille livres»
- Pour s’en fervir, on arrêtoit un dès bouts d’uné corde aü cabeftan ; & après avoir fait faire à la corde, fur les mouffles, les révolutions que l’on voit figure troifieme , on fixoit fon autre bout fur l’une des extrémités du levier marquée L. Tout étant ainfi difpofé, on tournoit le cabeftan T, & par là on élevoit le bout du levier au haut de la pyramide.
- Après cette première manœuvre , on avançoit le gros bout du levier fous le Rocher, & filr le point d appui qui an étoit tout proche, ainfi qu’on le voit Planche troifieme , fig. fécondé, H. On arrangeoit enfuite les cordes fur les mouffles , de maniéré que le bout fupérieur du levier fût tiré en en-bas par le treuil ; ce qui ne pouvoit fe faire qu’en élevant le fardeau, ou caffant le levier. La bafe de la pyramide étant fixée foli-dement fur le terrein par des pilotis > ainfi qu’on le voit figure première LL, les points d’appui étant fort loin de la force mouvante, & très-près du mobile , trois hommes fuffifoient à chaque pyramide pour cette manœuvre ; & les mêmes hommes , avec des leviers de fer , pouvoient encore avec facilité faire avancer les pyramides vers le rocher, à mefure qu’on élevoit l’un dé fes ânglés pôur changer fa fituâtion.
- Dés qu’én fouillant autour du Rochér, otî Petit dégagé de la terre qui l’environnoit * je fis enfoncer dés pilotis dans le lieu où dévoient être fixés lés points d’appui des leviers marqués H, ainfi que dans le lieu où je plaçai le radier M * figure première, fur lequel j’ai reftverfé le Rocher. Ce radier étoit un affemblage de quatre rangs de poutres tranfverfales, repréfentées de profil figure fécondé, B. Ayant, autant qu’il me futpoffible, tout préparé pour renverfer le Rocher , je plaçai douze leviers du côté O, où il devoit être élevé.
- Pour faciliter l’aâion de mes leviers par une nouvelle force, je fis établir très - folidement, au côté oppofé des leviers, quatre cabeftans ; & ayant fait fceller avec du plomb, dans le Rocher, des anneaux de fer d’un pouce & demi de diamètre , je fis attacher à ces anneaux des mouffles à trois poulies , & fis paffer des cordages de deux pouces de diamètre , qui, après avoir fait differentes révolutions fur les poulies , alloient fe terminer aux autres mouffles qui étoient attachés près des cabeffans. On peut s’en former une idée, en confidérant les figures prémiere & fécondé.
- Comme il étoit néceflaire que la plus grande uniformité régnât dans le mouvement de toutes ces manœuvres, & qu’il n’y eût aucune confufion, j’avois placé fur le Rocher deux tambours , planche cinquième, figure première & planche première , figure première, qui, par des fignaux que je leur donnois, donnoient à toutes les opérations l’ordre & la précifion néceffaires.
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- Chaque opération des leviers élevoit le Rocher au moins de trois quarts de pied > & d’un pied > lorfqué les points d’appui H étoient exa&ement fixés, & ne fléchiffoient pas : alors on fixoit tous les cabeftans, & les mêmes ouvriers ( a ) mettoient deffous le Rocher des poutres & des coins forcés à coups de maffe , figure fécondé Q , pour le foutenir, tandis qu’on ôte* roit les leviers * qu’on fe prépareroit à recommencer les mêmes opérations j & qu’on éleveroit les points d’appui j ainfi que la charpente des pyramides N.
- Quand le Rocher fut élevé au point d’être à-peu-près en équilibre, je fis établir fix nouveaux cabeftans. Ils étoient diamétralement oppofés aux quatre dont j’ai parlé , & dont l’aÛion avoit fervi à élever le Rocher : je les fis foutenir , outre cela , du côté du radier M , figure première , & B, figure fécondé, par des vis très-fortes. On les voit planche quatrième, figure feptieme. Je crus devoir prendre ces précautions, pour empêcher qu’une chute trop prompte ne brisât les pièces de bois fur lefquelles il devoit s’affeoir, & n’exposât même le Rocher à quelque fra&ure ; car , quoique les parties en fuffent très-compaâes, fa maffe & fa forme inégale me faifoient craindre que les chocs qu’il éprouveroit, en tombant tout-à-coup, ne le fiffent fendre ou éclater. Pour prévenir encore plus sûrement cet accident , j’avois fait mettre fur le radier environ fix pieds d’épaiffeur de moufle & de foin {b) mêlés enfemblç. Par ces moyens, je fis defcendre lentement le Rocher, & placer fur Ion lit.
- Le Rocher fut placé fur ce lit vers la fin du mois de Mars 1769. Ce retard ne fut caufé que parce qu’il fallut ôter la terre qui l’environnoit, tailler & égalifer fa bafe , & en ôter de grands quartiers inutiles. Dans cet intervalle , j’avois fait faire la machine pour la marche, fans rien changer aux formes que j’avois données à mon modèle. Comme les poutres & les couliffes de cuivre de deffous étoient mobiles, j’en avois fait faire fix paires, de façon que dès qu’une leroit libre derrière le Rocher , on pût la conduire devant, & la placer dans la direâion des autres. Voyez planche cinquième , figure première, fix hommes qui traînent la poutre pour la placer en V, & parallèle à la poutre Z. On voit que , par ce moyen , la marche continuoit toujours. J’ai fait ces poutres & ces couliffes moins épaiffes que celles qui appartenoient au chaflîs fur lequel
- (a) Prefque tous les Payfans & Soldats Ruffes font Charpentiers, ce qui ne facilite pas peu la promptitude des Ouvrages. Ils ont une telle adreflfe à manier la hache, qu’il n’eft aucun ouvrage de charpente qu’ils n’exécutent avec elle feule & un cifeau.
- (&) Cinq à fix jours après, ces fix pieds de foin & de moufle étoient réduits à un corps très-compafte de quatre à cinq pouces d’épaiflfeur, abfolument impénétrable à une balle de moufquet tiré de vingt pas, avec une forte charge. L’épreuve réitérée que j’en ai faite , m’a conduit à penfer que l’on pourroit retirer quelques avantages d’un tiflii de moufle féché, fournis pendant quelque temps à une très-grande preflion.
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- pôfoit le Rocher. Ce chaffis devant porter toujours le fardeau, & ne les changeant jamais, les poutres de bois & les couliffes de métal exigeoient que je les fiffe plus fortes. Les boules, dont le diamètre étoit de cinq pouces, étoient placées dans les couliffes à deux pieds les unes des autres, enforte que toute la maffe étoit portée par trente ou trente-deux boules de cuivre jaune,auquel j’avois ajouté de l’étain. Comme, de temps en temps, quelques-unes de ces boules ne marchoient pas, parce qu’elles n’étoient pas preflees par les gouttières, & que, fi elles s etoient jointes, il en auroit réfulté un grand frottement, j’avois placé fept hommes fur des nattes de chaque côté & deffous le Rocher, de façon qu’ils étoient toujours prêts à ranger & à pouffer avec un bâton de fer celles qui ceffoient de fe mouvoir. Quoique l’occupation de ces hommes parût dangereufe en apparence , cependant ni dans cette manoeuvre, ni dans toutes celles qu’on a faites pour le tranfport du Rocher, il n’eft arrivé aucun accident. On voit comment ces hommes étoient rangés figure première , R, & figure troifieme, R & S. J’ai indiqué par des points , dans cette derniere figure , comment le Rocher étoit placé fur le chaffis, & quelle étoit la fituation des couliffes de deffous. On y voit auffi quelle étoit la diftance des cabeftans ; le corps-cfe-garde & les traîneaux , marqués T , qui contenoient les inllrumens & outils néceffaires : tout cet attirail étoit attaché au Rocher & marchoit avec lui, pour avoir fous la main ce dont on avoit befoin en outils & matériaux.
- Comme la fituation du Rocher ne m’avoit pas permis de le faire traîner en ligne droite, depuis le lieu où on le trouva jufqu’à la riviere Ça), je fus obligé de faire une machine avec laquelle on pût le détourner, pour lui faire changer de route.
- Elle étoit conçue abfolument comme celle qui fervoit à avancer en ligne droite, à cela près feulement quelle étoit plus forte. Les poutres & couliflès de cette fécondé machine avoient, dans leur longueur , une forme circulaire, ainfi qu’on le voit planche fixieme, figures première & fécondé , enforte que les feules extrémités du Rocher , figure troifieme, fe mouvoient tandis que le centre reftoit fixe. J’ai indiqué par des points, figure troifieme, la machine circulaire placée fous le Rocher. C’étoit un cercle de douze pieds de diamètre : la poutre qui le formoit avoit dix-huit pouces d’équarriffage , & la couliffe de cuivre trois pouces & demi d epaif-feur à fon fond : quinze boulets foutenoient le Rocher fur cette machine Çb).
- (a) Le principal obftacle que je Rencontra!, & que feus plusieurs fois à vaincre, fut la profondeur du marais. Elle étoit telle en quelques endroits, que les plus longs pilotis n’auroient pas touché le tuf folide : ce qui m’obligea de faire changer cinq fois de dire&ion.
- (£) Comme toutes ces machines & les outils néceffaires demandoient fouvent des réparations en fer ou en bois, & qu’il fallait d’ailleurs une provifion d’uftenfiles de tout genre, j’avois bâti,fur le Rocher même, la forge, & j’avois attaché derrière lui de grands traîneaux , fur lefquels on mettoit tout l’attirail néceffaire.
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- Telles font les manœuvres & les machines que je fis faire pour prépare? le Rocher à être tranfporté, comme je vais l’expliquer dans l’Article fuivant.
- ARTICLE VI.
- De la maniéré dont j’ai préparé le chemin fur lequel devoit pajjer
- le Rocher.
- Avant de montrer le Rocher en marche, je traiterai des opérations que je fis pour rendre très-foüde le chemin fur lequel il devoit pafler.
- Je fis d’abord enfoncer fur ce chemin des pieux très-gros à cinquante toifes de diftance les uns des autres, pour y attacher les cordages qui retenoient les mouffles & les cabeftans dont j’avois befoin.
- Je fis auffi enfoncer des pilotis dans le chemin même , par-tout où le marais ne pouvoit pas geler jufqu’au fond. Dans tout le relie du chemin, je fis ôter la moufle dont les marais de ce pays font prefque uniquement couverts , & une couche d’un limon gras qui empêche ces marais de geler à une profondeur confidérable. Là je fis tranfporter du gravier que je trouvai près du chemin dans quelques endroits, & que je mêlai par couches alternatives avec des petits fapins ébranchés, dont la forêt fournilfoit alfez abondamment.
- De cette maniéré, je formai un chemin folide, parce que l’humidité du marais, pénétrant ce gravier , geloit à la profondeur d’environ quatre pieds, & faifoit une maffe très-compaûe & très-réfiftante. J’obferverai que, depuis le commencement de l’hiver, on avoit grand foin de balayer la neige qui tomboit : fans cette précaution, la gelée n’auroit pas pénétré, fort avant.
- J’employai la terre même que l’on ôta pour dégager le Rocher à faire un rempart tout autour du creux où il étoit enfoncé. Par ce moyen , je rejettai les eaux de pluie dans la campagne ; & celles mêmes du marais, qui auparavant inondoient fouvent ce creux, ne pouvoient plus y couler : il n’en filtroit qu’une petite quantité à travers les terres, & un chapelet fuffifoit pou? les vuider.
- Le Rocher relia tout l’été fur le radier fur lequel il avoit été renverfé au mois de Mars, la terre, depuis ce temps-là, n’ayant plus alfez de con-fiflance pour le porter.
- J’employai cet intervalle à conftruire un radier au bord de l’eau, fur lequel on pût conduire le Rocher alfez avant dans la riviere pour trouver la profondeur d’eau que demandoit la barque fur laquelle il devoit être
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- conduit à Pétersbourg. Ce radier avait huit toifes de large & quatre cens de long. On le voit de profil planche feptieme , figure fécondé en M, On conçoit avec quelle folidité ce radier devoit être établi, pour foutenir une roaffe telle que celle du Rocher , & pour réfifter aux glaçons énormes que la riviere entraîne Ça). Voici ce que je fis pour lui donner cette folidité. Je fis enfoncer des pilotis dans toute la longueur, & je les fis tailler de façon que leurs têtes fuflent à fleur d’eau. Je fis aufli remplir entièrement le vuide qui reftoit entre eux par des fapins ébranchés, & jettes tranfver-falement, & arrêtés fortement par-deflus par des liens de fer ; car les liens d’une autre matière auroient été très-promptement coupés par les glaçons.
- Etant parvenu à faire une forte de mole plein & folide jufqu’à la fur-face de l’eau, je lelevai encore de trois pieds par des poutres retenues aufli par dés liens de fer. Enfin je fis garnir les extrémités de ce mole par une quantité de grofles pierres qu’on trouva au bord de l’eau, & qui font de la même qualité que le granit dont on conftruit le quai, & qui efl: moins dur que celui du Rocher. J’achevai par là de rendre le radier très-folide.
- Pour garantir entièrement cet ouvrage des glaçons, je le munis d’une forte paliflade formée par des pilotis enfoncés tout autour à cinq pieds l’un de l’autre , & à fix du mole : des arcsboutans placés entre lui & chaque pilotis les foutenoient contre l’impétuofité des glaçons ; & je n’eus plus qu’à, faire couper la glace autour d’eux, lorfqu’elle fut alfez forte pour me faire craindre quelle ne les arrachât par le hauffement de l’eau : alors elle ballottoit librement, & fes coups les plus violens étoient amortis avant que de parvenir au mole même Çb).
- (<0 Quelquefois , quand le vent retient les glaçons de la Neva & du lac de Ladoga , ils forment des maffes fi prodigieufes, qu’ils ont jufqu’à vingt pieds de hauteur. Ces maffes de glaces ont une force proportionnelle à leur poids énorme-, & à la vîteffe qu’ils acquièrent par le courant de l’eau : ils arrachent quelquefois des pilotages très-folides en apparence, & détruifent des ouvrages fur lesquels il femble qu’on pourroit compter.
- (6) Les glaçons furent pouffés avec tant de force cette même aütomne, qu’ils firent démarer, & qu’ils emportèrent loin du rivage plufieurs vaiffeaux, quoiqu’ils fuflent retenus par de fortes ancres : ils firent encore plufieurs autres ravages qui prouvoient la rapidité de leur impùlfion. Pour le mole, il n’en fut aucunement endommagé, & on le voit encore,
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- ARTICLE Y II.
- Du tranfport du Rocher depuis le lieu où on l'a trouvé jujquaux bords
- de la Neva.
- Lomme je me difpofois à tranfporter le Rocher, la première opération que j’avois à faire étoit de l’élever un peu , pour fubftituer au radier fur lequel il pofoit le chaffis fur lequel il devoit s’affeoir , afin qu’on pût le traîner. »
- Il étoir d’autant plus important de faire cette opération d’une maniéré fimpie & facile , que je devois la répéter toutes les fois qu’il faudroit faire changer de route au Rocher, en fubftituant au chaffis difpofé pour le tirer en ligne droite celui qui étoit arrangé feulement pour le faire tourner.
- Je fis donc faire, outre les leviers dont j’ai parlé, des vis de fer (æ). Ces vis, qu’on voit planche quatrième, figure cinquième, D, entroient dans un écrou de cuivre E : elles foutenoient une chape L, auffi de cuivre j & s’appuyoient , avec deux cercles de fer & quatre boulons qui les traverfoient , fur une piece de bois dur repréfentée figure fixieme. La figure feptieme repréfente la vis avec toutes les pièces qui dévoient y être unies, pour qu elle fît fon effet. Ainfi , lorfqu’on avoit pofé les vis fous le Rocher, & qu’on tournoit le levier Z , ces vis , par leur mouvement dans un fens ou dans un autre, élevoient ou abaiffoient le Rocher, comme on le voit planche fixieme, figure'première, BB. Ces vis étoient établies fous le Rocher & hors du chaffis fur lequel il portoit, pour qu’on pût avec facilité fubftituer à ce chaffis la machine circulaire dont j’ai parlé.
- Ces mêmes vis avoient tant de force, que je n’en employai que douze pour foutenir le fardeau du Rocher.
- L’ayant donc ainfi fufpendu fur ces vis, je fis ôter le radier fur lequel il étoit refté tout le té : je fis placer les couliffes libres de la machine ; planche première * figure première AÀ, & l’on glifla deffus le chaffis à couliffes CC. Comme ce chaffis n’avoit que dix - fept pieds de large , & que le Rocher en avoit vingt-&-un , il excédoit le chaffis de deux pieds de chaque côté ; & c’eft fous cette faillie qu’étoient placées les vis, ainfi que je viens de le dire.
- La figure du Rocher n’étoit pas affez régulière pour qu’il posât également fur toutes les parties de la machine ; àu contraire, l’arriere pefoit
- (a) La folidité & la force qu’elles dévoient avoir les rendoient d’une exécution difficile. Un habile ouvrier Strasbourgeois, nommé Figner, s’en chargea, & ÿ réufïït parfaitement : c’eft le même qui a fait l’armature de la Statue de Pierre-le-Grand , piece encore très-difficile par l’attitude du cheval»
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- plus que l’avant , étant bien plus haut, comme on le voit par la planche cinquième, figure première.
- Cet inconvénient auroit pu tout déranger dans la marche , & même caufer le renverfement du Rocher dans une montée un peu confidérable , parce qu’alors le poids eft déjà naturellementiur l’arriéré. Pour éviter cet inconvénient , & étendre la bafe fur laquelle la partie de larriere du Rocher repofoit , je fis mettre deux arcsboutans de bois dur, dont on voit un de profil E ; & les entailles où ils entroient tous les deux font repréfentées à la planche fécondé , figure fécondé, DD. Les autres bouts étoient dans les entailles faites au Rocher (a).
- J’étois enfin parvenu à mettre le Rocher au point d’avancer & de faire chemin fur les boulets. La montagne fur les œufs , difoient les plaifans. Quatre cabeftans furent employés à le tirer d’abord, parce qu’il falloit le tranfporter fur le chemin horizontal par le glacis que j’ai fait faire , & dont j’ai déjà parlé. Je dirai une fois pour toutes que dans les terreins plats & horizontaux, deux cabeftans mus chacun par trente-deux hommes fuffi-foient pour la marche du Rocher. Dès que le premier mouvement lui étoit imprimé, il avançoit avec la plus grande facilité, & les hommes couroient en tournant les cabeftans, & fans faire prefque d’effort. On employoit à chaque cabeftan deux mouffles à trois poulies, planche cinquième , FF. Les cables avoient environ un pouce & demi de diamètre. Lorfqu’il fallut monter des pentes de terrein affez confidérables, il fallut quatre cabeftans, & même quelquefois fix, en employant toujours le même nombre d’hommes à chaque cabeftan.
- Les tambours placés fur le Rocher donnoient le lignai, & tous les mou-vemens fe faifoient avec beaucoup d’ordre. La fatigue également partagée , n’étant confidérable pour aucun individu, on parcouroit de la forte depuis quatre-vingts jufqu a deux cens toifes par jour , lorfqu’on ne rencontroit pas d’obftacles, comme des pentes, ou des chemins à refaire ; & je remarquerai que ces jours n’ont que quatre à cinq heures en hiver. Quand il
- Ça) Cette diftribution égale & plus étendue de tout le fardeau étoit d’une utilité d’autant plus évidente, que le Rocher s’étant enfoncé dans la terre cinq fois, plus ou moins profondément, ces arcsboutans furent fi preffés par le poids qu’ils foutenoient , que le bout qui portoit fur les chalîiss’y enfonça d’un pouce, & celui qui tenoit au Rocher fut écrafé d’un pouce. J’avois déjà remarqué l’effet des fortes prefiions fur le bois debout. Lorfque le Rocher fut mis fur le lit où il paffa l’été, je plaçai contre lui huit arcsboutans à chaque côté , & fix derrière : ils avoient tous un pied en quarré, & depuis quatre jufqu’à dix de long, & ils portoientfur les pilotis qui avoient foutenu les points d’appui des leviers. La plupart de ces pilotis cédèrent du côté où le Rocher étoit plus gros, mais trois arcsboutans de derrière s’étant trouvés fur des appuis plus folides, & porter plus uniformément, leurs bouts ont été écrafés d’une façon finguliere. On auroit pris les huit ou dix premiers pouces du bout qui portoit contre le Roc, pour des liaffes de chanvre taillé , tant les fibres étoient féparées & divilees. U faut remarquer que ce bois étoit du fapin.
- falloit
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- falloit descendre, je mettois dès cabeftans derrière le Rocher : on fiioit lei cables, & le Rocher defcendoit par fôn propre poids,
- C’étoit un fpeââclé affez éurieüi qiie la marche de ce Rocher. Quarante tailleurs de pierres travailloient continuellement deflus à lui donner là formé defirée. La forge Continuent de travailler; Si on ajouté à ce fpe&acle celui que produifoit l’attirail des traîneaux j on ne fera pas furpris de lire que ; malgré la rigueur de la faifon , Sa Majefté Impériale^ Monfeignetfr le Grand-Duc & toute la Cour voulurent lé voir. Chaque jour oh voyoit une foule de fpéâaieurs de toutes conditions & de toüs états, venir contempler les manœuvres de cette maffe. Monfeigrieur le Prince Henri de Pruffe vit le Rocher en marche après qu’il fut débarqué ÿ & lorfqü’il étoit déjà près du lieu ou doit être la Statue.
- J’eus donc enfin le plaifir de voir que tout fembloit me promettre une heufeiife réuflite, & qu’après les obftàcies que j’avois furmontés, j’avois tout lieu de croire que je vairierbis encore ceux qui fê préfenteroient dans! la fuite.
- Cependant je ne reffentis pas long-temps ces mouvemens de joie, & je fus aflailli par une fievre fort vive, dont j’ai expliqué la caufe plus haut-J’eus encore le chagrin de voir qu’après avoir fait parcourir au Rocher environ foixarite pas, il s’enfonça de dix-huit pouces , foit que les pilotis enfoncés dans lé chemin du glacis dont j ai parlé h’euflent pas été battus avec la même exaâitude que les premiers * fôit què dans cet endroit lë fonds fe trouvât plus mauvais.
- Ce premier accident me mbtitra ce que j’avois à craindre, & me rendit plus attentif polir le refte dé la routé ; mais il ne me déconcerta pas^ & retarda d’autant moins mes manœuvres , que le rocher devant être détourné dans cet endroit, il fàlloit riécelfairement que je m y arrêtaffe pour changer de machine.
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- ARTICLE VIII.
- jDes moyens que fai employés pour faire changer de direction
- au Rocher.
- A.YANT fait enfoncer des pilotis, afin de donner des points d’appui aux vis, je fis foulever le Rocher & dégager les codifies & le chaflïs parallé-lograme , pour leur fubftituer le chaflïs circulaire qui eft repréfenté planche fixieme , figures première & fécondé. J’ai défigné aufli figure troifieme , par des points, le lieu où étoit placé fous le Rocher le dernier chaflis , ou le chaflis circulaire. On voit aufli dans cette figure, aux lettres DD, les cabeftans qui fervoient à faire changer la direâion du Rocher (a). C’eft ainfi que je m’y pris dans toutes les occafions femblables. Je n’entrerai pas dans de plus grands détails fur la marche du Rocher depuis le lieu où on le trouva jufqu’aux rives de la Néva, parce que je n’y fis que répéter les manœuvres que j’avois faites auparavant. J’employai fix femaines à lui faire parcourir cet efpace , qui eft , comme je l’ai dit, d’une lieue & demie. Avant de terminer cet Article, il me paroit important de rapporter quelques expériences que je fis & fur les rouleaux & fur la nature des matériaux que M’employai dans mon entreprife.
- (<i) Je dois avouer ici, pour la confolation de tous ceux qui, par des entreprîtes un peu fin-gulieres, s’attireront l’envie & les crîailleries de la jaloufie & de la médiocrité, que j’y fus lingu-liérement expofé dans tout le cours de mon entreprife : par exemple, lorfque le Rocher, au commencement de mon opération , s’enfonça un peu, comme je l’ai dit, ce ne fut contre moi qu’une voix, qu’un murmure très-défagréable. Il eft enterré, difoit-on, plus que jamais ; il n’en fortira plus, &c. J’en fouffrois maintenant je conviens de bonne foi que c’étoit à tort, car ces vaines clameurs ne méritent pas qu’on s’en afFefte ; & je croyois avoir d’autant plus de droit de me plaindre de ces tracafferies, que le tranfport du Rocher n’étoit, de ma part, qu’une entreprife accidentelle & indépendante de mes emplois, puifqu’alors j’étois chargé de la direftion du Corps noble des Cadets de terre, comme je l’ai dit.
- Je mettois tous mes foins à prendre û bien mes mefures, que, foit cette Commiffion , foit d’autres dont j’ai été chargé en même temps, ne nuififfent pas à la bonne adminiftration de ce Corps ; & il n’y avoit ni peines ni dangers que je ne bravaffe pour remplir de mon mieux les charges dont on m’avoit honoré. J’eus le bonheur de réuffir. J’ai plufieurs témoignages par écrit qui prouvent le contentement que Sa Majefté Impériale & fes Miniftres, mes Chefs, avoient de la conduite que j’ai tenue pendaAt que j’ai été à la tête de cet illuftre établiffement, qui contient environ fept cents Cadets, & un nombre plus grand de perfonnes occupées de leur inftruâion & de leur fervice.
- Si je fuis entré dans ces détails, c’eft que j’ai cru qu’il n’étoit pas inutile de montrer qu’il faîloit joindre, pour des entreprifes de cette nature, à quelque génie, une fanté forte, la plus grande a&ivité, & affez de force dans l’ame, pour ne pas fe laiffer abattre par les contretemps qui arrivent, & par les manœuvres & les cris perçans de l’envie.
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- A R T I C L E I X.
- Des inconvéniens quont les rouleaux pour le tranfport des grandes mafifes, & de la matière dont on doit faire les boules , fi on les préféré aux rouleaux.
- Entre les effais que je fis pour me préparer à tranfporterle Rocher ; j’avois fait forger auffi exaâement qu’il étoit pofïible , & tourner des boules de fer. Lorfque je les plaçai dans les gouttières, elles y furent prefque toutes caffées ou applaties plus ou moins vite foüs le fardeau du Rocher. La moindre paille, le moindre défaut dans la foudure , la plus petite inégalité dans la contexture des différentes parties du métal, fuffifoient pour les faire éclater & les féparer.
- J’en fis faire de fer fondu, comme on fait les boulets de canon : elles réfifterent bien moins encore ; la plupart furent écrafées en plufieurs morceaux. La même chofe arriva aux gouttières mêmes. J’en avois fait forger en fer avec toute la précaution pofïible : elles n’ont pas réfifté pendant vingt toifes de marche : bientôt elles ont été brifées en petits morceaux, comme les boulets. Le cuivre feul, mêlé avec un peu d!'étain & de la calamine, réfifta parfaitement, foit pour les gouttières , foit pour les boules (a). Il arrivoit quelquefois qu’une boule beaucoup plus preffée que les autres faifoit plier la gouttière ; mais bientôt, continuant fon chemin , elle la redreffoit d’elle-même , en foulant les autres parties.
- Pour reconnoître fi l’idée défavantageufe que j’avois conçue des rouleaux étoit bien fondée , je crus devoir en faire exécuter quelques-uns, & les foumettre à l’expérience. Je fis donc forger des cylindres de fer de deux pieds de long & de dix pouces de diamètre ; & quoique j’aie tellement augmenté la force motrice, pour mouvoir le Rocher avec ces rouleaux, quelle étoit quatre fois plus grande que celle qui fuffifoit pour, le tranfport avec les boules, il me fut prefque impoffible de faire remuer le Rocher. Les cables ôc les mouffles fe caflerent; & tout le fruit de cette expérience fut de me confirmer entièrement dans l’idée peu avantageufe que j’avois conçue des rouleaux.
- Après fix femaines de marche & différentes manœuvres , je terminai l’opération dont je m’étois chargé , & je parvins à conduire le Rocher fur le radier que j’avois fait conftruire au bord de la riviere, comme je l’ai dit.
- ( a) L’homogénéité des parties du cuivre eft, je crois, ce qui lui donne cet avantage : un bronze trop acre auroit peut-être le même fort que le fer. C’eft à quoi l’on doit prendre garde dans l’occafion.
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- ARTICLE X.
- Des préparatifs quon àvoit faits pour embarquèr le Rocher, <5 des difficultés quûn rencontra en commençant cette opération.
- L’Amirauté s’étaiit chargée de trànfporter le Rochèr dans l’efpaee qu on devoit lui faite parcourir fur la Neva, fit conftruire une barque dé cent quatre-vingts pieds de longueur & de foixantê-fix de large, fur dix-fept de hauteur. Voyez planche feptieme, figures première & fécondé LL. Elle étoit munie d’un triple rang de poutres trattfverfales à fa cale * & d’un radier qui s’élevoit au milieu. On pourroit peut-être trouver ces dimeii-fions exorbitantes pour un fardeau dè trois millions, vu qu elle en auroit porté prefque le double ; niais il faut remarquer que dans plüfieurs endroits où elle devoit néceflairement pafler, la Néva ri’a qu’environ huit pieds d’eaü. On devoit donc difpofer là barque de maniéré quelle ne tirât pas jplus d’eau * afin quelle ne fût pas expofée à échouer.
- Quant à la hauteur qu’on lui a donnée, voici ce qui la rehdoit néceflaire* Il y avoit onze pieds d’eau depuis le bord du mole jufqu’au fond : la barqué chargée ft’en tiroit qu’environ huit pieds ; mais, pour la charger, il falloir néceflairement que le fond de là barque fût tellement appuyé, qu’un côté ne pût pas lever, tandis que l’autre baifferoit ; fans quoi, dès que le Rocher auroit porté fur un côté de la barque , figure fécondé A, le côté B auroit été élevé par l’eau , & la barque perdant fon équilibre, le Rocher auroit tombé entre elle & le mole. Il étoit donc néceflaire que la barque fût aflife au fond de l’eau, pour quelle reçût le rocher fans être renverfée Ça).
- Les perfonnes chargées de l’embarquement du Rocher lailfererit remplir la barque d’eau, & la forcèrent par là à repofer fur le fond de la riviere. Comme le mole s’enfonçoit de onze pieds dans l’eau, qu’il s’élevoit de trois pieds au-deflus de fa furface, & que là hauteur des bords de là barque étoit de dix-fept pieds, quoique le radier n’en eût que quatorze, on ouvrit la barque du côté A, par où le rocher devoit entrer ; & le radier & le mole étant précifément de la même hauteur, on tira le Rocher horifontalement * & on le fit avancer jufqu’au milieu du radier par deux cabeftans placés dans un vaifleau , comme on le voit dans cette planche. Dès qu’il y fut, oïl
- ( a ) J’aurois peut-être trouvé le moyen de faire paffer le Rochër fur la barque ~9 fans courir le danger dont je viens de parler : mais j’en appréhendois un autre plus grand. Je craignois que l’énorme preffion du fardeau fur le milieu de fa furfaçe, ne la fît plier & ne la brifât. On va voit que mon appréhenlîon étoit fondée*
- rétablit
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- rétablit le côté de la barque que l’onavoit ouvert, & on calfeutra bien toutë cette partie de la barque.
- Quand cela fut fait, avec des féaux & en faifant jouer lès pompes oh commença à vuider l’eau qui étoit dans la barque. Comme on étoit occupé à cette opération, on s’apperçut avec autant de furprifë que de peine que toutes les parties de la barque ne s’élevoient pas également. Le centre , trop chargé, reftoit au fond de la riviere , & la pouppe & la proue (eu-lement s’élevoient, & faifoit prendre au fond de la barque une courbe repréfentée par les lettres CC. L’effort que les madriers de la barque iouf-frirent par la courbe qu elle prit, fit disjoindre fes membres, & l’eau commença à y entrer en grande quantité. On employa jufqu’à quatre cens hommes pour la vuider plus promptement ; mais , plus on dimihuoit le volume d’eau contenu dans la barque , & plus l’effet que l’on craignoit augmenta, & elle s’arqua tellement qu’on craignit de la voir rompre.
- ARTICLE xi.
- Des moyens que jemployai pour faire reprendre a la Barque fa première forme, & pour empêcher quelle ne fe courbât une fécondé fois lorfquon épuiferoit l’eau*
- Peu occupé jufqu’alors de tout ce qui avoit rapport à la marine , & l’Amirauté s’étant chargée de la conftruâion de la barque & du tranfport du Rocher par eau, dès que j’eus avancé le Rocher fur le radier au milieu de la barque , je devins fimple fpe&ateur. On employa deux femaines entières à différentes manœuvres inutiles, pour remédier à l’accident qui étoit arrivé à la barque. Le mois de Septembre ayant amené de grands vents, qui firent craindre que le Rocher ne pérît dans la baie, & per-fonne ne propofant des moyens de remédier à l’accident arrivé à la barque \ on me chargea de retirer le Rocher fur le mole.
- Ce fut alors que je voulus mettre en exécution mes idées , pour rendre à la barque fa première forme , fans qu’il fût néceffaire de remettre le Rocher fur le mole. J’ai remarqué d’abord que la barque n’avoit perdu fa première forme que parce que le fardeau ne portoit que fur fon centre, & que , pour parer à cet inconvénient, il ne falloit que diftribuer ce fardeau également fur toutes les parties de la barqiie. Je fis d’abord charger de pierres la pouppe & la proue de la barque 9 & les forçai ainfi de s’af-feoir de nouveau au fond de l’eau.
- Ce que j’avois prévu arriva* Les madriers ayant repris leur premier©
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- no..,
- fituation , les ouvertures par iefquelles l’eau pénétroit fe bouchèrent presque entièrement ; & ayant fait épuifer toute l’eau de la barque, elle ne s’arqua plus ; mais le milieu s’éleva un peu comme tout le relie. Il ne s’agiffoit donc plus que de diftribuer le fardeau plus également fur toute la furface de la barque. Pour y parvenir, en me fervant de vis, j’élevai le Rocher de fix pouces au-deffus du chaflis qui le portoit, & je mis de chaque côté les arcsboutans que l’on voit figure première, qui s’appuient par un de leurs bouts dans des entailles faites au Rocher, & par l’autre contre des pièces de bois fixées au fond de la barque.
- Ces arcsboutans diminuoient graduellement de longueur, de façon qu’il y en eut fur toute la furface de la barque ; & j’avois mis, pour les entretenir, les pièces de bois rangées comme on le voit figure première , planche feptieme, & liées avec des croix de fer. Tout étant ainfi préparé , je fis ôter les vis qui foutenoient le Rocher au-defliis du chaflis, & l’ayant laifle redefcendre, fon poids fe diftribua fur les arcsboutans & fur toute la furface de la barque.
- Après cette opération , on acheva de vuider l’eau de la barque* Je fis ôter toutes les pierres dont je l’avo.i's fait charger à la pouppe & à la proue DD , & la barque s’éleva en confervant parfaitement fa forme.
- La barque rétablie & mife à flot en fix jours, les Marins leloignerent du mole. Je fis mettre de chaque côté un vaifleau auquel elle étoit fixée fortement avec des cables, comme on le voit planche huitième. Non-feulement ces vaiffeaux foulageoient la barque , mais encore ils la foutenoient contre les divers mouvemens qu’elle pouvoit recevoir du vent ou de l’agitatioh des flots. On la fit remonter la petite Néva : elle defcendit de là dans la grande ; & enfin, le zz Septembre , ce jour cher à la Ruflie, qui eft l’époque du couronnement de fon illuftre Souveraine , le Rocher arriva devant fon Palais, & dès le lendemain on conduifit la barque vis - à - vis la Place où devoit être le Monument de Pierre-le-Grand.
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- ARTICLE XI I.
- Du débarquement du Rocher -, & des difficultés quon avoit à vaincre dans cette opération.
- La derniere opération qui reftoit à faire pour le tranfport du Rochéf * & qui n etoit pas la moins difficile , étôit celle du débarquements
- Il y avoit tout lieu de craindre que Ton ri’échoüât au port, fi on né prenoit pas de fages mefures. Il ne s’agilïbit plus de faire affeoir là barque fur le fond de la Neva , puifque cette rivière a dans cet endroit bien plus de profondeur que la barque n’avoit de hauteur ; & je prévoyois qu en tirant le Rocher fans précaution , dès qu’il auroit porté fur un bord dé la barque , elle auroit tourné , & le Rocher fe feroit précipité dans la rivière, comme je l’ai dit à l’article de l’embarquement. Voici les moyens par lefquels je parai à ces inconvéniens.
- Javois fait enfoncer dans l’eau, tout près du quai, fix rangs de pilotis , & jë les fis couper huit pieds au~deffous de la furface de l’eaii, afin que la barque , qui ne droit que huit pieds d’eau , pût y trouver un appui * comme on le voit planche dixième , A.
- Pour empêcher que, lorfque je dégagerois le Rocher dé fes arcsbou-tans, la barque ne s’arquât j comme elle avoit fait lors de rembarquement , je fis faire fur le quai un radier vers fa proue, ôt un autre vers fa pouppe. On les voit planche neuvième , RR. Je fis auffi affüjettir avec la plus grande force , par des liens dé cables , trois mâts de chaque côté * très-gros, qui s’avançoient fur la bafqué.
- Javois encore un autre accident à prévenir : il falloit éviter que , lorfque le Rocher feroit avancé fur le bord dé la barque, qui touchoir le quai, le côté oppofé de la barque rie s’élevât. Pour le contenir , j’attachai fix gros mâts au radier M : ils paffoiedt fur toute la largeur de la barque, & je les fixai fortement fur un vaiffeaü repréfenté N O , & que je fis charger*
- On voit par là que lés bords de la barqüë qui toüchoierit à ce vaiffeâù iie pouvoient s’élever fans élever le vaiffeaü même, qui faifûit un équilibre fuffifant au poids du Rocher.
- Pour éviter l’effet que pourrdit occafionnér i’aâiôn longue de tout le poids du Rocher fur le milieu de iâ barque, je crus devoir faire mon opération avec célérité; & à peine eus-je fait couper les derniers arcs-boutans de chaque côté du Rocher, que tout étant préparé pour le tirer,
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- on le vit pafler prefque en ün clin - d’œil de la barque fur le mole. Ce mouvement fut d’autant plus rapide , que la barque penchant vers le rivage 5 & ayant incliné le plan fur lequel il de voit rouler, fon poids donna une grande célérité à fon mouvement. Ce mouvement fut même plus rapide qu’on ne s’y attendoit; car les hommes employés aux cabe-ftans n’ayant rencontré aucune réfiftance après leur premier effort, ils tombèrent prefque tous. Il n’eft pas inutile d’obférver que toutes les parties dé la barque fouffrirent un tel effort dans ce moment, que fix mâts fe cafferent , deux près du vaiffeau , & les quatre autres près des radiers.
- Les madriers qui compofoient la barque furent auffi pliés & dérangés au point qu’en moins de dix fécondés il y eut plus de trois pieds d’eau dans la barque ; mais, au moment quelle fut entièrement débarraffée, elle fe redreffa & reprit fon état naturel.
- Telle fut l’heureufe iffue d’une entreprise auffi linguliere peut-être par les contradiâions de tout genre qui s’y oppoferent , que par fa nature même. Je defire que mon exemple enhardiffe & donne la confiance néceffaire à ceux qui oferont fe frayer dé nouvelles routes dans les Arts, & tenter ce qui paroît impoffible aux hommes médiocres. Je defire enfin qu’ils aient le courage , plus rare peut - être , qu’on me permette de le dire , que celui qui porte à s’expofer aux dangers de la guerre * & qui nous fait braver pour un temps l’opinion des hommes & les cris aveugles de la multitude, pour achever une entreprife utile & glorieufe à un grand Empire»
- La Méchanique offre au génie la carrière la plus étendue : elle fe rapporte de la maniéré la plus direâe aux befoins de l’homme , & elle multipliera d’autant plus fes facultés qu’on y fera de plus grandes découvertes (a). Si, fans avoir fait l’étude la plus profonde de la théorie de cette fcience , je me fuis tiré heureufement d’une entreprife très - difficile qui m’avoit été confiée, que ne peuvent pas efpérer ceux qui, avec de grands talens, feront leur unique étude de cette branche importante des Mathématiques ?
- L’occafion fréquente que le tranfport de ce Rocher m’a donnée de réfléchir aux forces & aux réfifiances, m’a foùrni des idées applicables à quelques autres problèmes de Méchanique. En conféquence de ces
- (a) Je crois ne devoir pas oublier de dire qu’il y a des efprits qui fouvent pafferonl d’une extrémité à une autre.
- Après qu’on a vu le Rocher fe mouvoir très-facilement fur les boules, M. ..... me donna une idée que je ne crus pas devoir exécuter, toute ingénieufe qu’eile lui pàroiflbit ; c’étoit de faire tranf-porter le Rocher avec des voiles de chaloupej
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- idées, j ai fait des modèles & des effais de façon à me faire croire que je ne trouverois pas d’obftacles imprévus & infurmontables pour les exécuter en grand.
- J’ai balancé quelque temps pour favoir fi j’indiquerois ces idées. D’une part, je crains être accufé de ja&ance , & d’autre part, de priver le Public de ce que pourroient contenir d’utile ou mes vues ou celles que j’exciterois dans d’autres plus heureux que moi , par la fimple énonciation de ces problèmes. Mais la première de. ces confidérations a enfin prévalu ; & je différerai de préfenter l’énoncé de ces problèmes jufqu’à ce que j’aie eu l’occafion d’en exécuter quelques-uns en grand, & que je puiffe lui faire part des moyens que jy aurai employés. A la vérité l’exécution de ces problèmes ne fauroit fervir qu’au fafte des grandes Nations ou à leur befoin. Mais le devoir de Citoyen & les foins de rétablir & embellir le patrimoine de mes peres me fourniront, j’efpere, cette occafion dans ma Patrie & dans ma retraite.
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- EXAMEN
- PHYSIQUE ET CHYMIQUE,
- DU ROCHER;
- P A R lé Comte /. B. C AK B URI , Médecin - Confultant du Roi , de
- Madame, & de Madame la Comtejfe d'Artois ; ancien ProfeJJeur de
- Médecine-pratique de riJniverfité, & Médecin de VHôpital Royal dé
- Turin ; Membre des Sociétés Royales de Londres & d'Edinbourg, &c.
- IL eft difficile d’entendre parler de ce Rocher fans fe demander à foi-même de quel genre de pierre il eft , & pourquoi on le trouve dans un marais à vingt ou trente lieues des montagnes, & d’une figure prefque régulière ? Cette curiofité, commune à tous ceux qui ont quelque aptitude à l’inftru&ion, a fait defirer encore plus vivement aux Naturaliftes l’examen de ce Rocher.
- Mon frere , qui a fu le tranfporter , n’avoit pas les connoiflances nécef-faires pour l’examiner. La nature fait quelquefois, prefque feule, un Mé-clianicien ; mais elle ne fait un Naturalifte qu’avec le fecours d’une inftruc-tion fuivie long-temps * & de l’habitude d’appliquer fes fens & de méditer fur les objets qui appartiennent à cette fcience.
- Mais, ayant la difpofition & la patience qui rendent propre à l’obfer-vation, & étant obligé de voir ce Rocher prefque tous les jours pendant deux ans, & de tant de maniérés , foit au dehors, foit intérieurement, je l’ai trouvé en état de fatisfaire au plus grand nombre des queftions que je lui fis.
- Par fes réponfes, & par l’examen que j’ai fait moi-même de ce Rocher; dont il m’apporta à Paris des morceaux confidérables , j’ai pu former quelques conjeâures fur fon origine & fur fa nature. Ce font non-feulement toutes ces obfervations réunies, mais aufli ces conje&ures que je préfente aux Naturaliftes, par le plaifir de fatisfaire à leur innocente curiofité , ôc avec la déférence qu’infpirent les découvertes dont ils enrichiffent la fcience intéreffante qu’ils cultivent'.
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- r 5s 1.......................,. ,
- Ce Rocher étoit enfoncé de quinze pieds dans un marais *. ilétoit ënVî* ronné de bouleaux & de pins, qui font les arbres les plus communs dans ces marais, auflî bien que le tilleul fauvagè. Il étoit tout couvert d’une moufle très-touffue de la hauteur d’environ un pouce & demi, tel qu’on le voit à la planché onzième , figure première , lettre F. S’il n’avoit pas eu à l’une de fes furfaces, B * la convexité & la concavité qu’on y voit, & qu’on peut mieux voir à la planche cinquième * figure première, & fi fes quatre angles n’a voient pas été un peu arrondis dans toute la hauteur du Rocher, ç’auroit été un parallélépipède parfait. Il avoit quarante-deux pieds de long , vingt-fept de large & vingt-&-un de hauteur , dont fix pieds étoient hors de la terre, & fa furface fupérieure étoit parfaitement horizontale.
- Dans la dirèôiori A F il étoit fendu dans toute fa hauteur, & il étoit placé de maniéré que cette fente fuivoit la dire&ion du nord au fud. Cettô fente avoit environ un pied & demi de large, & étoit prefque toute remplie de terre végétale noire. Les payfans difoient, par tradition , que c’étoit la foudre qui avoit ainfi divifé ce Rocher, quoique ni les plus âgés ^ ni leurs peres, n’euffent jamais dit avoir vu cette pierre en fon entier. Tous les bords de ces deux mafles, dans cette fente, étoient fort aigus & tranchans, comme fi elle avoit été faite peu de temps auparavant par une violence affez grande pour fendre fubitement & facilement ce Rocher* Dans le creux de cette fente , quatre à cinq arbres de bouleau étoient enracinés, & avoient vingt à vingt-cinq pieds de hauteur. Quelques petits bouleaux avoient pris racine auflî dans la moufle.
- Ayant fait ôter la moufle , on vit à la furface de la pierre descryftallifations éparpillées dans les endroits où la même figure les indique par les taches blanches qu’on y voit. Ces cryftaux étoient très-fortement adhérens à là pierre * de forte qu’il falloit les cafler pour les en féparer. Quelques-uns y étoient enfoncés de la moitié * d’autres plus * & d’autres moins. Ils étoient prefque tous traiifparens * les uns clairs comme le cryftal de roche j d’autres laiteux, d’autres bruns : il y en avoit auflî, quoiqu’en plus petit nombre , qui étoient noirâtres* Les plus gros cryftaux étoient de la gran^* deur des noifettes : ils étoient prefque tous plus durs que le cryftal de roche de Suiffe -, & on n a pas trouvé dans aucun d’eux aucune figuré régulière. Les autres cinq furfaces du Rocher n’avoient aucun veftige de cryftallifation.
- La furface de la pierre , dans toute la portion qui reftoit hors de la terre , étoit de couleur gris de cendre, & prefque telle qu’on la voit à cette figure même. Dans la furface fupérieure * on voyoit des trous à-peu-près hémifphériques, dont les plus grands avoient environ trois quarts de pouce de profondeur. Il paroît que les gouttes de pluie tombant des branches des arbres qui environnoient le Rocher * & dont plufieurs avoient plus
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- de cinquante pieds de hauteur , peuvent les avoir creufés. Dans tout le refle des furfaces qui reftoient expofées à l’air, il y avoit aufli des excavations très-petites , & dont la profondeur étoit environ de deux lignes.
- Sur cette furface fupérieure du Rocher, il y avoit environ trente plaques ou écailles du même Rocher : les plus groffes, qui étoient près de l’angle du Rocher F, n’avoient pas un pied & demi d’épaiffeur ; les plus minces en avoient environ un pouce; la plupart étoient petites ; quelques-unes avoient jufqu a fix pieds de long , & jufqu’à trois ou quatre pieds de large : tout cela paroiffoit confirmer la tradition d’un coup de foudre, qui, en divifant çn deux grandes maffes le Rocher, a aufli produit à fa furface , & fur-tout près de la fente, tous ces éclats.
- La première couche dans laquelle le Rocher étoit enfoncé étoit une terre grafle , noirâtre , limoneufe , de quatre à cinq pieds de profondeur.
- Après cette couche ,' il en fuivoit une fécondé de la même profondeur , qui étoit de terre glaife d’un gris de cendre , mêlée avec du gros & du petit gravier de différentes efpeces, & des cailloux qui avoient depuis quelques lignes jufqu’à quatre ou cinq pieds de diamètre. Quelques-uns de ces cailloux , grands & petits, mais fur - tout les plus gros, étoient de la même nature que le Rocher : les autres étoient homogènes, très-durs ; les uns gris de cendre, les autres noirâtres ; d autres rouges & blancs comme le porphire.
- La troifieme couche avoit trois ou quatre pieds de profondeur ; elle étoit d une terre glaife plus brune que la précédente, & mêlée avec une plus grande quantité de gravier & un plus grand nombre de cailloux de la même nature & des mêmes différences que les précédens, mais beaucoup plus petits.
- La quatrième couche , qu’on fit creufer jufqu a la furface inférieure du Rocher , étoit une terre glaife de couleur de rouille de fer, qui devenoit d’un rouge vif éclatant par le feu que les ouvriers faifoient deflus pour s’échauffer. La fécondé couche de terre , dans les fortes gelées, devenoit fi dure , que les coins & les maffes de fer s’ufoient très-promptement en la brifant : ils la caffoient fi mal, qu’il falloit fe contenter de la féparer en petits morceaux. Le feu violent qu’on a été obligé de faire fur cette couche, pour l’ôter plus facilement, rendoit aufli cette terre rouge, mais d’un rouge beaucoup moins vif que celui de la quatrième couche dont je viens de parler. Ce travail devenoit fi pénible & fi long , que dès que cette terre gelée fut enlevée, il fallut augmenter affez le nombre des ouvriers pour que la gelée n’eût pas le temps d’endurcir au même point la terre qui reftoit à ôter.
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- Cette quatrième couche contenoit aufli , comme les précédentes, du gravier & des cailloux de la même nature , mais plus petits, enforte que les plus gros étoient comme des œufs d’oie. Tous les cailloux qui étoient de la même nature que le Rocher étoient, au dehors, de la couleur de la couche de terre qui les contenoit.
- On n’a pas frappé avec l’acier un feul de tous les cailloux trouvés dans toutes ces couches, fans avoir d’abord des étincelles abondantes.
- La furface du Rocher qui reftoit expofée à l’air étoit, comme on l’a .dit plus haut, d’une couleur gris de cendre. A mefure qu’on approchoit du fond du Rocher, la couleur devenoit toujours plus brune, comme deve-noit la terre glaife dans laquelle il étoit enfoncé. Elle reflembloit à la couleur du fer rouillé, & elle étoit encore.plus foncée à la furface qui étoit couchée à plat. Cette même furface inférieure étoit aufli unie qu’une planche. Les quatre autres furfaces du Rocher, qui reftoient couvertes par la terre, étoient aufli affez égales & unies, mais moins à proportion qu’on approchoit des couches fupérieures.
- Lorfqu’on renverfa le Rocher, la terre où il pofoit étoit fl adhérente à fa furface , qu’on avoit de la peine à la détacher, même à coups de mafles de fer. La couleur de cette terre étoit encore plus brune que la couleur qu’avoit la furface de la pierre à laquelle elle étoit attachée.
- En faifant travailler pour ôter des quartiers de ce Rocher, on remarqua que la couleur uniforme de rouille de fer de fa furface étoit aufli la couleur intérieure de la pierre jufqu’à une certaine épaifleur ; & dans cette partie j la pierre étoit une matière homogène. Cette épaifleur étoit d’environ trois à quatre lignes dans la face du Rocher qui pofoit fur la terre , & diminuoit à mefure qu’on approchoit de la furface oppofée, dans laquelle elle fe trouvoit réduite environ à moitié. Toute cette partie étoit aufli dure que le refte du Rocher : le briquet, frappant la furface extérieure, en tïroit facilement des étincelles abondantes, & elle étoit aufli adhérente au refte de la pierre que les parties de la pierre même letoient entre elles. La couleur de la fubftance, que l’on vient de (Récrire, étoit plus foncée à mefure qu’on approchoit de fa furface extérieure , & devenoit infenfible-ment plus pâle à mefure que cette fubftance alloit fe confondre avec celle du Rocher.
- Les ouvriers avoient une grande difficulté à entamer le Rocher, & fur-tout à égalifer fa bafe qui devoit pofer fur les fondations, à caufe de la grande dureté de la pierre. On leur a facilité cet ouvrage en appliquant à cette furface, qui devoit être très-unie, un feu de charbon très-violent, & foutenu par l’aâion de deux grands foufBets de forgeron. A mefure que le feu agiflbit fur la pierre , elle blanchiffoit d'abord, enfuite elle fe féparoit en crevafles, puis elle fe bourfouffioit, & enfin tomboit en forme
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- de pâte laiteufe, vitrifiée & luifante. Tous ces paflages de l’état de pierre à l’état de verre fe faiioient environ en huit heures de temps.
- On fit examiner cette pierre par M. Model, Direâeur des Apothicai-reries Impériales , & célébré par fon intelligence dans la Chymie. Tout ce qu’on en a pu favoir , c’eft que la pierre étoit un granit, & qu’à un feu violent elle fe réduifoit à un verre verdâtre ; ce qui n’étend pas la çonnoif-fance qu’on a des granits, & fatisfait encore moins la curiofité fur la nature & l’origine de cette pierre.
- Ce granit eft un affemblage de feld fpath , d’une petite quantité de mica, de fchorl, & de quartz, ou cryflaux tranfparens, ou demi-tranf-parens, limpides comme le cryftal de roche clair, ou violets, ou jaunâtres, ou verdâtres, ou noirâtres, ou laiteux. On verra dans la fuite quelle eft la caufe la plus vraifemblable de ces couleurs. On peut voir les proportions que ces trois fubftances avoient près des furfaces du Rocher dans la planche onzième , figure fécondé, qui repréfente un morceau de granit poli , & dans laquelle les grandes parties claires repréfentent le fpath , les obf-cures le quartz , & les plus petites le mica, ou le fchorl. Comme le Graveur avoit copié un morceau de ce granit qui avoir la forme d’un livre, il lui a été impofîible enfuite d’ôter tout-à-fait à fa planche les lignes parallèles aux bords qu’on y remarque. Toute cette matière cryftalline , ou quartzeufe,eft d’autant plus dure, & en raa/Tes d autant plus perites, qu’on s’éloigne des fur-faces du Rocher, & qu’on approche de fon centre.
- Le poids de deux gros de ce quartz , pilé groffiérement \ & mis à un feu de fufion qui fond la limaille de fer en quinze minutes, perdit dans le même temps toutes fortes de couleurs, & devint très blanc & opaque, à l’exception d’une très-petite portion qui étoit claire & tranfparente comme l’eau. Comme quelques petits morceaux de ce quartz étoient tant foit peu aglu-tinés les uns aux autres , & plus unis dans leurs furfaces, j’ai voulu voir fi un feu plus grand ne donneroit pas à cette matière un degré plus marqué de vitrification : mais, l’ayant remife pendant le même temps au même feu, elle refta telle qu’elle étoit. L’efpritde vitriol,ainfi que l’eau - forte , appliqués à ce quartz, avant qu’il eût foufFert l’aâion du feu, n’exciterent qu’un très petit nombre de bules, & devinrent tant foit peu laiteux ; mai$ ils ne changèrent point , & n’exciterent aucune bule étant verfés fur le quartz qui avoit été expofé au feu.
- Le feld-fpath étoit auflî plus dur & en mafles d’autant plus petites, qu’on approchoit plus du centre du Rocher, & il étoit beaucoup plus abondant vers toutes les furfaces. Toute Ja furface B du Rocher n’étoit que feldfpath , & ne contenoit prefque point de quartz, ni de mica, ni de fchorl, environ dans les premiers deux pouces d epaiffeur ; ce qu’on a remarqué dans les entailles que l’on a faites pour appliquer les arçsboutans & les anneaux ,
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- & dans plufieurs morceaux qu’on détacha, par curîofîté, de cette même face. On la préféroit aux autres, parce quelle étoit plus homogène , couleur de chair, & qu elle prenoit un beau luifant poli & chatoyant. Lès cailloux, qui étoient de la même matière & autour du Rocher, avoient d’autant moins de quartz qu’ils étoient plus petits. Ceux-ci étoient prefque fans quartz ; & plus ils étoient petits, plus facilement ils fe fendoient en les jettant avec violence contre un autre caillou.
- Ce fpath eft un affemblage de lames extrêmement minces & parallèles. On les voit avec une loupe , non-feulement dans les furfaces oppofées du morceau qu’on examine , mais auffi dans les furfaces qui fe touchent par la ligne qui leur eft commune. C’eft à cette ftruâure que l’on doit l’argentin chatoyant qu’acquierent dans tous leurs points les furfaces convexes ou concaves des pierres formées de ce fpath, & polies ; & c’eft probablement à la même ftruâure que toutes les pierres chatoyantes doivent cette propriété.
- Ce fpath eft en général d’une couleur de chair pâle, & moins pâle dans les furfaces que dans l’intérieur du Rocher : en général il eft opaque ; mais j’en ai rencontré qui avoit un degré de tranfparence , fouvent affez grand, & j’en ai obfervé auffi qui paffoit infenfiblement de l’opacité parfaite à la demi-tranfparence que je viens de dire, fans perdre fa ftruâure feuilletée. Les portions demi-tranfparentes coupent le verre auffi facilement que le quartz cryftallifé de ce granit le moins dur. Parmi un grand nombre de morceaux de ce fpath, j’en ai obfervé plufieurs qui affeâoient évidemment la figure rhomboïdale.
- Un gros de ce fpath , pilé groffiérement , & mis , pendant quinze minutes, au même feu de forge concentré , perdit toute couleur; il devint très-blanc & opaque , s’aglutina beaucoup plus , & devint beaucoup plus luifant que le quartz n’avoit fait. L’ayant remis au même feu pour le même temps, fa blancheur augmenta , il s’aglutina davantage , & fa furface fupé-rieure prit la couleur & le luifant de la plus belle & de la meilleure porcelaine. A cette furface , examinée avec la loupe, on voyoit des bulles très-petites & innombrables. En quelque endroit que l’acier frappât cette vitrification , elle donnoit des étincelles abondantes. L'efprit de vitriol & leau-forte , yerfés fur ce fpath, même avant qu’il allât au feu, produifirent les mêmes effets que fur le quartz. L’eau-forte même bouillante ne fépara aucune terre de ce fpath, car l’huile de tartre ne précipita rien de cette eau étendue avec de l’eau diftillée.
- Tout ce qui n’eft ni quartz ni feld-fpath dans ce granit, eft en fort petites maffes compofées de lames minces, qui fe divifent en d’autres lames encore plus minces ; mais elles font noires & luifantes, communément, à proportion qu’elles font plus petites ; & elles font d’un noir terne, verdâtre, brun
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- & même grisâtre, prefque à proportion quelles font plus grandes. Ces def-nieres ne fe trouvoient que près des furfaces du Rocher, & fur-tout parmi les plus grands morceaux de feld-fpath. Quelques-unes de ces petites mafles, & fur-tout les plus noires & plus luifantes, ont leurs lames beaucoup plus adhérentes, plus difficiles à diftinguer, & plus irrégulières. Ni l’eau-forte, ni l’acide vitriolique concentré ,n ’eurent la moindre aQion fur cette matière : mais, en l’expofant pendant quinze minutes au feu de fufion dont j’ai parlé, elle s’aglutina très-foiblement en plufîeurs charbons très-poreux, feuilletés, très-noirs, non luifans, & n’ayant prefque aucun ligne de fufion. Ce défaut de fufion me fit croire que toute cette matière n’étoit que du mica. Mais M. Le Sage a vu dans ce granit du fchorl auffi (<z), & m’a dit l’avoir féparé du mica, & fondu tout feul en verre. Ce font les mafles plus noires , plus luifantes, & compofées de lames plus adhérentes, plus compares & moins régulières qui font le fchorl. Mais pourquoi le fchorl & le mica, unis enfemble, n’auroient-ils donné prefque aucun ligne de fufion ? C’eft très-probablement parce que le fchorl étant en mafles plus petites, & plus difficiles à féparer du granit, on avoit choifi & raflemblé prefque uniquement du mica, d’autant plus qu’on avoit féparé ces matières noirâtres des portions de granit dans lefquelles le leld-fpath étoit plus abondant.
- Le granit lui-même , étant pilé , rendit tant foit peu laiteufe l’eau-forte appliquée froide. Cette même liqueur bouillante étant étendue avec de l’eau diflillée, fépara de ce granit une terre qui, par l’huile de tartre, fe pré* cipita lentement & aflêz abondamment en flocons blancs de lait. Comme cette analyfe a été faite à la hâte, & fur une petite quantité de matière , on n’a pas eu la commodité de déterminer l’efpece de cette terre abfor-bante. Ce même granit donna une couleur brune à l’acide vitriolique concentré & froid, lequel devint, en quelques femaines de temps, de couleur d’hyacinthe foncée. Cet acide bouillant donna des vapeurs d’acide fulphureufes; & étant délayé avec l’eau diflillée ,verfée goutte à goutte , puis faturé avec l’huile de tartre, il fe précipita promptement au fond du verre une grande quantité de terre abforbante. Deux gros de ce granit pilé furent mis au même feu de fufion pendant une demi-heure : le feu fondit en verre tranfparent la première couche du creufet de Caflel qui contenoit le granit ; & ce granit fut converti en une matière vitrée , opaque , noire , remplie de cellules fphériques de différens diamètres, & toute parfemée de parties qui avoient la même blancheur de lait qu’avoit le fpath mis au feu tout feul. On diftinguoit, dans ces parties blanches, le quartz , qui étoit d’un blanc mat, moins luifant, & fans aucune bulle, d’avec le feld-fpath, qui étoit plus vitreux , plus luifant, & contenoit des petites bulles. Toute cette vitrification, frappée avec l’acier, donnoit auffi des étincelles abondantes.
- (4) Elémens de Minéral, fec. édit. T. I, pag. 177.
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- Quoique j’euffe lieu d’être fatisfait de ces effais J que M. Cadet, de l’Académie des Sciences , eut la complaifance de faire fous mes yeux , j’ai kit aufli mettre un morceau du poids d’une once de ce granit dans un étui à porcelaine , & placer cet étui au feu le plus violent du four à porcelaine dure de la Manufaflure de M. Laucré , au Fauxbourg du Temple. Ce granit, étant demeuré fans interruption pendant trente heures dans ce feu, fe changea en une matière décidément vitreufe, qui, quelque part qu’on la frappât avec l’acier , donnoit facilement des étincelles* Au fond & aux parois de l’étui, il y avoit une couche de cette matière qui étoit mince comme une feuille de papier épais , & d’uh blanc mat & opaque. Prefque toute la partie fupérieure de la même matière étoit couverte d’une couche d’émail encore plus mince que celle dont je viens de parler : elle avoit la couleur de rouille de fer ; elle étoit unie , uniforme , luifante , fans aucune bulle ; & vue à un certain jour, fur - tout obliquement & avec la loupe , elle avoit , principalement dans quelques portions , l’afpeft de la plus belle aventurine. Tout le refie de cette vitrification étoit de trois fubftances : l’une étoit très-noire, luifante, précifé-ment comme le verre de volcan , & avoit un grand nombre de cavités fphériques de différens diamètres. Cette fubftance étoit le mica & le fchorl mêlés & complètement fondus enfemble. Ce verre noir contenoit une quantité de petits corps d’un blanc mat, opaque & uniforme , dans lesquels il n’y avoit aucune cellule, & dont quelques-uns approchoient de la figure rhomboïdale. Ces petits corps étoient le quartz. Le feid-fpath enfin étoit en plus grandes malfes, d’une matière beaucoup plus vitreufe que le quartz , blanche , demi-tranfparente , & toute remplie de cavités fphériques de différens diamètres, qui, dans les endroits qui étoient plus vitrifiés & tranfparens , avoient l’afpeQ: de bulles d’air. Quel eft le fluide qui fait ces bulles ? pourquoi n’y en avoit-il aucune dans le quartz, ni dans la couche d’émail qui étoit à la furface ? & pourquoi font-elles plus grandes dans les vitrifications, comme dans les ébullitions plus avancées, quoique dans les vitrifications complettes elles difparoiffent ? Quelles font les matières qui font venu former , à la partie fupérieure de cette maffe vitreufe, la couche de couleur de rouille de fer dont j’ai parlé, & d’où ces matières font-elles venues ? Eft-ce du fer fourni par la terre de l’étui à porcelaine, ou par le granit ? Quant au jaune doré, luifant & chatoyant d’aventurine qu’avoit cette couche , j’ai vu avec plaifir , chez M. Le Sage, qu’il vient du fer qui s’y eft uni ; car , ayant écrit avec de l’encre fur de la pâte de porcelaine , il trouva & me montra que les caraâeres avoient pris, par le feu de la cuiffon de cette pâte, à-peu-près le même coup-d’ceil d’aventurine.
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- Soit le granit, foit les matières qui en ont été féparées, c’eft-à-dire le quartz, le fpath & le mica ( car on vient de voir quon n’avoit prefque pas féparé de fchorl du granit), contiennent des particules de fei| que l’aimant s’attache promptement.
- L’aimant, paflant fur ces matières groffiéreinent coricaffées, en fépare une affez grande quantité du feld-fpath * un peu plus du mica, & une plus grande quantité du quartz. Prefque tout ce fer vu à la loupe eft en globules très-petites, la plupart d’un noir comme celui de la poudre à canon , & les autres d’un noir luifant. Sur l’aimant qui avoit paffé fur le quartz , j'ai vu auffi trois ou quatre particules de fer , qui a voient la forme de pellicules fort concaves d’un côté, & fort convexes de l’autre. Dans toutes ces pellicules, la furface concave étoit d’un blanc d’étain luifant, & la convexe de la couleur du fer. Ne feroient-ce pas ces pellicules qui, faifant une écorce aux cryftaux de quartz, leur donnent les couleurs qu’ils ont l’air d’avoir eux-mêmes avant que d’être polis, ou avant que d’avoir été au feu ? Mais, ce qui eft fort flngulier, c’eft que le fer attiré par l’aimant, & féparé du granit pilé , n’eft pas en graines, mais prefq'ue tout en lames trèspetites & très-fines de couleur noire de fer, non luifantes. Après avoir été longtemps à chercher quelque caufe de cette différence , j’ai remarqué que le granit étoit détaché du corps du Rocher, au lieu que le quartz étoit pris dans la veine , & le fpath & le mica aux côtés de la veine dont je vais parler. Ces matières y étoient beaucoup moins mêlées , & par conféquent beaucoup plus faciles à féparer l’une de l’autre.
- Avant que de renverfer le Rocher ABF, planche onzième , figure première j on a fait enlever fa petite portion ACF. Dès quelle fut enlevée , le Rocher reftoit comme on le voit à la figure troifieme , & il montroit à fa furface intérieure la veine pyramidale A B , que je viens d’indiquer. Cette veine étoit toute remplie de quartz, dont les cryftaux étoient plus gros ici que par-tout ailleurs, excepté à la furface fupérieure de la pierre C B, figure première. Ils étoient aufli plus aifés à fe détacher les uns des autres, & plus colorés.
- Je n’ai d’abord pu voir aucune figure régulière , ni aucune ftruâure déterminée à ces cryftaux, non plus qu’aux autres dont j’ai parlé plus haut ; mais, après avoir vu que plufieurs morceaux de ce fpath paffoient infenfible-ment de l’opacité à là demi-tranfparence, je n’ai pu m’empêcher de foup-çonner que le quartz & le fpath n’euffent la même ftruâure ; & en examinant un grand nombre de ces cryftaux, j’en ai en effet vu plufieurs qui affeftoient, quoique moins évidemment , la figure rhomboïdale , & qui étoient évidemment compofés de lames très-minces. Un Jouaiilier, à Pé-tersbourg, avoit caffé obliquement à un angle un diamant que mon frere
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- lui avoit donné à monter, èn le tirant mal adroitement, avec des pinces j’ du chaton qui le retenoit : il a vu à cette cafîure un grand nombre dé lames très-vilibles à fes yeux, même faiis loupe. Cela lui parut extraordinaire , jufqu’à ce qu’il ait vu à Amfterdam ce grand nombre d’ouvriers occupés à divifer en lames très-minces les diamants, avec un petit couteau très-mince qu’ils frappent avec un petit marteau de bois, Après en avoir examiné un très-grand nombre, j’ai enfin trouvé dans un de ces cryftaux de la veine, qui avoit une écorce violette , une furface quarrée-longue , jointe par un de fes bouts à une furface triangulaire, qui y étoit inclinée précifément comme dans le cryftal de roche. On ne fauroit fe rappeller fi le fpath ou le mica manquoient tout - à - fait parmi ces cryftaux de la veine, ou s’il y en avoit quelques petites portions. 11 eft connu que la matière extérieure & opaque des cailloux qui ont des cryftaux tranfpa-rens dans leurs cavités, n’eft pas ordinairement mêlée aux cryftaux mêmes j ou ne l’eft qu’en fort petite quantité.
- Cette veine étoit divifée inégalement en deux parties ^ dont une A B , planche onzième , figure troifieme, & planche douzième, figure fécondé * reftoit au Rocher ; & l’autre} CD, figure fécondé, à la portion du Rocher qui avoit été enlevée. Lorfque , pour donner la forme requife au Rocher * on le fit fendre en C D , planche onzième , figure troifieme, & que la portion C A D fut ôtée , on vit que la fe£Hbn tranfverfale de toute cette veine étoit à-peu-près un quarré j dont la moitié , repréfentée par le quarré-long, planche douzième , figure fécondé, lettre A, avoit environ dix: pouces dans la direâion C D , planche onzième , figure troifieme , & environ cinq pouces de profondeur. A fon extrémité A, figure troifieme* toute la veine avoit environ douze pouces en quarré, c’eft-à-dire joignant fa partie A B, planche douzième , figure fécondé , qui reftoit au Rocher, à fa partie C D , ibid. qui reftoit à la portion du Rocher ACF, planche onzième , figure première , & C ED, planche douzième, figure fécondé* C’eft dans cette feâion tranfverfale C D, figure troifieme, planche onzième, que l’on a aufli remarqué que les parois de la pyramide étoient prefque tous fpath. Ces obfervations font foupçonner que cette veine pyramidale étoit quarrée dans toute fa longueur ; mais comment l’affirmer , n'ayant pas fait attention aux profondeurs du quartz qu’on enleva dans différentes parties de la veine, lorfqu’on ôta des deux maffes du Rocher la quantité des matières iiéceffaire spout les égalifer, & leur donner les mefures requifes ?
- Cette veine commençoit en A, planche onzième, figure troifieme , & planche douzième , figure première * environ à trois pieds de diftatice dé la bafe C D E F ibid. du Rocher , & à trois pieds de diftance de fa fur-face D G H E , ibid* Lorfqu’elle étoit élevée jufqu’à trois pieds de diftance
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- de la furface fupérieure du Rocher G HI K, & jufqu’à deux pieds environ de la ligne G H, planche onzième, figure troifieme , c’eft-à-dire de la fente L M , planche douzième, figure première , elle fe perdoit dans le Rocher , & on en revoyoit le fommet ayant l’épaiffeur d’environ un pouce à la furface C D G K , planche douzième , figure première. Ce fommet de la pyramide , qui étoit environ à un pied & demi de diftance de la fur-face fupérieure I FH D, planche onzième, figure troifieme , & K G H I, planche douzième , figure première, eft indiqué par les points N, ibid. & par les points E , planche onzième , figure première. Il étoit aufli à la même diftance de la furface I G , figure troifieme , ibid. & C K I F , planche douzième , figure première. Cette veine fuivoit donc la direftion de la fente A F, planche onzième, figure première : elle montoit en droite ligne jufqu a B , figure troifieme , & planche douzième , figures première & fécondé, & finiffoit en N, ibid. aux diftances que j’ai déjà remarquées de la furface I G , ibid. & de la furface I C , ibid. Alloit-elle de B en N, planche douzième , figure première, dans une ligne droite , ou autrement? C’eft ce que l’on n’a pas obfervé. Les points marqués en E, planche onzième, iigure première, & en I, figure troifieme , indiquent le même bout de la veine marqué' à fa place en N, planche douzième, figure première , & les deux points marqués en D, planche onzième, figure première , indiquent le même endroit marqué B dans la figure troifieme, ibid. & planche douzième , figures première & fécondé , dans lequel la veine fe perdoit.
- Doit-on croire que c’eft la direâion de cette veine qui a déterminé la divifion de ce Rocher en deux portions ? A-t-elle déterminé cette divifion par quelque force intérieure particulière à la veine , par exemple, par l’air, ou par l’eau qu’elle contenoit, ou par l’effort de la cryftallifation des matières quartzeufes, ou bien la foudre a-t-elle pris la route de la veine par la propriété de l’angle du Rocher , & par l’abondance du fer & de la matière ferrugineufe colorante qu’elle contenoit, & par l’air qu’elle a violemment raréfié ? N’eft-ce pas à caufe de cela que le fer étoit fondu en petits globules attirables dans ce quartz, & en paillettes également attirables dans le refte du Rocher ?
- Comment cette veine s’eft-elle formée, fi ce granit, comme on le croit des autres , eft un affemblage de pierres préexiftantes cimenté par une matière commune, qui, de liquide, eft devenue aufli dure que ces pierres mêmes ? Laquelle de ces trois matières du Rocher eft celle qui a cimenté les autres? & pourquoi toutes ces fubftances font-elles en maffes plus petites à mefiire qu’on pénétré dans l’intérieur du Rocher? Comment cette maniéré de conftruire les granits a-t-elle pu donner à celui-là la forme parallélépipède qu’il avoit à peu de choie près, & la fubftance dont j’ai dit qu’il étoit revêtu ?
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- Je ne doute pas que les Naturaliftes ne voient, dans tout ce qui appartient à cette maffe , d’autres raifons de croire qu’elle n’a pas été féparée d’une maffe femblable, mais que la nature l’a compofée toute feule & ifolée, comme elle Forme tant d’autres pierres, & nommément celles qu’on appelle cailloux , 8c qui ont des couches concentriques, des croûtes & des enveloppes d’une fubftance qui, malgré fa couleur différente , a cependant à-peu-près la même dureté que la pierre à laquelle elle eft adhérente.& continue.
- Mais, outre cela, n’eft-on pas tenté de foupçonner que , dans la formation fucceflive de cette maffe , ce qui étoit croûte devenoit granit, & ce qui étoit terre devenoit croûte , comme on l’a déjà foupçonné de quelques cailloux ?
- N’eft-on pas aufli tenté de croire , d’après les faits que j’ai rapportés , que dans l’élaboration de cette maffe , ce qui étoit fpath devenoit quartz ? Ils affe&ent tous deux la figure rhomboïdale ; la ftruâure de chacun eft la même : Ton voit fouvent le même morceau paffer infenfiblement de l’état de fpath à celui de quartz ; & dans ce paffage la dureté & la tranfpa-rence de l’un & de l’autre font peu différentes. Tout le Rocher étoit environné de cailloux, dont un grand nombre font de la même nature & de la même couleur que le Rocher ; mais ils ont moins de quartz, & font moins durs à proportion qu’ils font plus petits, quoique tous donnent aifément des étincelles.
- Ne paroît il pas que c’eft dans la terre même où on les trouve que fe font élaborés & ces cailloux, & ce Rocher, & les cailloux de différentes couleurs qu’on trouve dans fes couches ? Le fer , qui eft un produit de la végétation , qui abonde par conféquent dans les marais, & qui eft très - abondant dans celui-ci, ne peut-il pas être, par des élaborations ultérieures, un des coopérateurs de toutes ces maffes ?
- Tout le pays, à trois ou quatre lieues de diftance de ce Rocher , eft marécageux , très-abondant en cailloux de la même nature que le Rocher, lefquels font tranfportés à Pétersbourg pour en faire des focles de maifon, des efcaliers, des bafes de colonnes, & des colonnes même. Une partie du quai de la ville eft faite de ces cailloux. Le fer , foit en mine, foit dans le limon, eft aufli tellement abondant dans toute cette étendue de pays, que Pierre Premier y a établi les martinets fameux de Cifterbek vis - à - vis de Cronftadt, qui fourniffent abondamment du fer de la meilleure qualité pour l’armée & pour la flotte.
- Le golfe de Finlande eft rempli de petites îles, defquelles on tire en grande quantité du granit de couleur gris de cendre, duquel cm n’a obfervé autre chofe , fi ce n’eft qu’il eft en carrière & en couches, dont quelques-unes ont jufqu’à cinq & fix pieds d’épaiffeur. C’eft de ce granit que l’on fe
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- fert pour les focles des grandes maifons de Pétersbourg J pour conftruîrd le quai de la ville , & pour d’autres grands édifices.
- Le lac de Ladoga fournit auffi en grande quantité différens marbres & granits, avec lefquels on bâtit la belle Eglife d’Ifaac , & une très - belle maifon près du quai. Il eft fort à fouhaiter que M. Palas, qui a déjà tant enrichi l’Hiftoire Naturelle par fon voyage en Sybérie, foit dans le cas de l’examiner.
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- DES ARTICLES;
- Introduction, pàg4 j
- ARTICLE PREMIER. Du projet de la Statue quon élevé à Pierre lè-Grand , & des diverfes idées qiion a eues fur lu maniéré de former le Rocher qui doit lui fervir de hafe , 7
- Article IL De la découverte du Rocher qui forme la hafe fur laquelle fera élevée la Statue de Pierre Premier ; de fiesdimenfions, de fa forme i de fon poids, & des diverfes autres particularités dé ce genre * 11|
- Article III. De là compofition de la Machine qui a fervi à iranf porter le Rocher > 151
- Article IV. Des ètabliffemetis quon fit pour loger les Ouvriers qui dévoient être employés à diverfes manœuvres, & des inconvéniens qui eri réfulterent, malgré les précautions qui furent prifes pour rendre le lieu plus fain quil ne Vètoit, 16
- Article V. Des moyens qui furent employés pour rénverfèr le Rocker J ou changer fa fituation, 17
- Article VI. De la maniéré dont a été préparé le chemin fur lequel le Rocher devoit paffer , 21!
- Article VIL Du tranfport du Rocher depuis le lieu où U à été trouvé jufqu aux bords de la Néva , 2 3]
- Article VIII. Des moyens employés pour fairè changer de direSiort au Rocher * 26
- Article IX. Des inconvéniens qu ont les rouleaux pour le tranfport des grandes maffes , & de la matière dont on doit faire les boules , fi on les préféré aux rouleaux , 2 ji
- ARTICLE X. Des préparatifs quon àvoit faits pour embarquër le Rocher i & des difficultés quon rencontra en commençant cette opération i 28
- ARTICLE XI. Des moyens qui furent employés pour faire reprendre à la Barque fa première forme > & pour empêcher quelle ne Je courbât une fécondé fois lorfquon épuiferoit Veau , 29
- ARTICLE XII. Du débarquement du Rocher , Ô des difficultés quon avoit à vaincre dans cette opération , 31:
- Examen phyfique & chymique du Rocher 9 34
- Fin de la Table des Articles*
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- APPROBATION.
- J’ai lu, par ordre de Monseigneur le Garde-des-Sceaux, un Manufcrit intitulé : Monument élevé à la gloire de Pierre-le-Grand. Cette Relation m’a paru auffi intéreffante par fon objet que par la maniéré dont elle elt faite. A Paris, le 5 Août 1777. Marie.
- PRIVILEGE DU ROI.
- Louis, par la Grâce de Dieu , Roi de Frange et de Navarre : À nos amés & féaux. Confeillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand * Confeil-, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils, & autres nos Jufticiers qu’il appartiendra : Salut. Notre amé le lieur Comte de Carbury Nous a fait expo-fer qu’il defireroit faire imprimer & donner au Public Le Monument élevé à la gloire de Pierre-le* Grand, s’il Nousplaifoit lui accorder nos Lettres de Permiffion pour ce néceffaires. A ces causes,' voulant favorablement traiter l’Expofant, Nous lui avons permis & permettons par ces Préfentes de faire imprimer ledit Ouvrage autant de fois que bon lui femblera , faire vendre & débiter par tout notre Royaume, pendant le tems de trois années confécutives , à compter du jour de la date des Préfentes. Faisons défenfes à tous Imprimeurs , Libraires & autres perfonnes, de quelque qualité & condition qu’elles foient, d’en introduire d’impreffion étrangère dans aucun lieu de notre obéiffance ; A la charge que ces Préfentes feront enregiflrées tout au long fur le Regiftre. de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris 9 dans trois mois de la date d’icelles; que l’impreflion dudit Ouvrage fera faite dans notre Royaume , & non ailleurs, en beau papier & beaux cara&eres ; que l’Impétrant fe conformera en tout aux Réglemens de la Librairie, & notamment à celui du 10 Avril 1725, à peine de déchéance de la préfente Permiffion; qu’avant de l’expo-fer en vente, le Manufcrit qui aura fervi de copie à l’impreflion dudit Ouvrage fera remis dans le même état oît l’Approbation y aura été donnée , ès mains de notre très-cher' & féal Chevalier , Garde-des-Sceaux de France, le Sieur Hue de Miromenil ; qu’il en fera enfuite remis deux Exem-; plaires dans notre Bibliothèque publique , un dans celle de notre Château du Louvre, un dans celle de notre très - cher & féal Chevalier Chancelier de France le Sieur de Maupeou, & un dans celle dudit Sieur Hue de Miromenil : le tout à peine de nullité des Préfentes. Du contenu defquellesi vous mandons & enjoignons de faire jouir ledit Expofant , & fes ayans caufe , pleinement &: paifiblement, fans fouffrir qu’il leur foit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons qu’à la copie des Préfentes, qui fera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Ouvrage , foi foit ajoutée comme à l’Original. Commandons au premier notre Hüiffier ou Sergent fur ce requis, de faire pour l’exécution d’icelles, tous aftes requis & néceffaires , fans demander autre permiffion , 8c nonobftant clameur de Haro, Charte Normande , & Lettres à ce contraires : Car tel eft notre plaifir. Donné à Paris , le troifieme jour du mois de Septembre , l’an de grâce mil fept cent foixante-dix-fept, ôc de notre régné le quatrième. Par le Roi en fon Confeil. L E B E G U E.
- Regiflrê fur le Regijlre XX de la Chambre Royale & Syndicale des Libraires & Imprimeurs de Paris , N°. 1148, fol. 417, conformément au Réglement de 1723 , qui fait défenfes y article IVy à toutes perfonnes, de quelque qualité & condition qti elles foient, autres que les Libraires & Imprimeurs 9 de vendre , débiter, faire afficher aucuns Livres pour les vendre en leurs noms , foit qu'ils s'en difent les 'Auteurs 9 ou autrement y & à la charge de fournir à la fufdite Chambre huit Exemplaires preferits pat Varticle CVII1 du même Réglement. A Paris y ce $ Septembre
- A. M. LO TT IN Pâmé y Syndic.
- De l’Imprimerie de StoüPE, rue de la Harpe, vis-à-vis la rue Saiot-Severÿi. 1777.
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