Conférences d'actualités économiques
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- Conservatoire National des Arts et Métiers
- CONFERENCES D’ACTUALITES ECONOMIQUES
- Conférence de M. H. de JOUVENEL
- Sous la présidence de M. A. de Monzie
- LA POLITIQUE INTERNATIONALE
- Vendredi 15 Mars 1935
- (Applaudissements)
- M. le PRESIDENT. - Mesdames, Messieurs, les senti-ments d’amitié qui m’unissent à Henri de Jouvenel sont exclu-sifs de ces gentillesses oratoires par quoi se traduit à l’or-dinaire une bienvenue. Je n’ai presque rien fait, ni rien entre pris dans la vie publique, sans que l'amirde ma première jeunesse s'y associât. Il n'a presque rien fait, presque rien tenté dans l’intérêt public sans que ma pensée s'associât à son effort.
- Haut-Commissaire en Syrie, ambassadeur de France à
- Rome en 1933, il a donné la plus haute expression de la France qu'il représentait. Mais partout, en tous lieux, en toutes circonstances, son activité se rattachait aux doctrines dont il a été avant la Guerre, après la Guerre, dans la presse et à la tribune de Genève le plus magnifique interprête, le plus magnifiq ue orateur. Lééclat de sa parole laisse oublier parfois, ou à quelques uns, la continuité de ce programme national et international. C’est ainsi en France, il y a une espèce de prime attribuée aux professionnels de l'ennui, auxquels volontiers on réserve l'exlusivité du sérieux. Vous n'aurez pas de peine à reconnaitre aux premières paroles qu'Henri de Jouvenel n'est pas de ceux-là. Vous reconnaitrez en lui un
- 9.7 des rares hommes d'Etat qui ont la faculté de réaliser de l'au-
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- dace dans la synthèse et de maintenir les espérances de la paix dans les voies de la raison française.
- M. de Jouvenel a la parole.
- M. H. de JOUVENEL. - J’ai bien peur, après l'exorde si affectueuse et si fraternelle de de Monzie, de vous appa-raitre, Mesdames et Messieurs, comme un de ces professionnels de l'ennui auxquels il fa isait tout à l'heure allusion. Il est difficile de parler sous sa présidence, surtout sur ces sujets qu'il connait mieux que moi, lui à qui nous devons en somme d’avoir rétabli nos relations avec la Vatican, qui a été accusé à cette occasion d'être papalat, comme il devait être accusé d’être bolcheviste lorsqu’il a préparé le retour de nos relations avec la Russie et comme il aurait dû l’être d’être faciste quand il a contribué à l'envoi d’un de ses amis à Rome.
- Enfin, puisque sous sa présidence, j’ai à vous parler de politique internationale, nous allons, si vous voulez, es-sayfer, dans le sérieux de cet amphithéâtre qui m'impressionne assez, de rechercher d’abord ce que signifie exactement le mot de politique internationale, car, devant le Maitrè de la Nouvelle Encyclopédie, et bien que l'Encyclopédie ne soit pas un dictionnaire, on éprouve un certain besoin, une certaine obligation de définir. Qui dit politique internationale, puis-que c'est le titre de mon propos, dit quelque chose qui n'est ni la politique intérieure, ni la politique étrangère, ou plutôt quelque chose qui est destiné à détruire cette espèce d’opposition que créent les mots de politique intérieure et de politique étrangère, ces mots qui obligent à considérer le national comme un ami, l'étranger comme un ennemi et à protéger l’un contre l’autre.
- Dans le terme même de politique internationale, il y a un principe d’organisation qui se déroule depuis la société nationale jusqu’à la société internationale, un lien parfaite-ment logique et qui, dans une certaine mesure, est appelé à transformer toute la diplomatie. Car, à partir du jour où vous considérez que l’intérêt de votre concitoyen, de votre
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- voisin, votre propre intérêt est lié à l’intérêt de tous les autres à travers le vaste monde , la notion même de l’ennemi, la notion précise de l'ennemi disparait de la politique. L'en-nemi n'est plus le peuple contre lequel se soulèvent vos souvenirs, mais c’est le fauteur possible d'attentats, l'agres-seur éventuel, celui qui constituera une menace contre la loi internationale ou qui recourra à ce crime collectif qu’est la guerre, contre la menace duquel il faut prendre des précautions collectives. Ainsi, les rapports des peuples avec les peuples n'apparaissent plus sous la forme d'une lutte perma-rente, mais sous la forme d'un effort de la société nouvelle.
- Je vous disais qu’au fond c’est la transformation nécessaire, Ente, progressive, dans bien des cas imperceptible, mais tout de même la transformation indispensable de toutes nos habitudes diplomatiques. C'est ainsi que cela supprime, aussi bien dans l’ordre écono nique et financier que dans l’ordre politique, le vieux système des marchandages de peuple à peuple, des privilèges accordés par un peuple à un autre, ou par un groupe de nations à un autre groupe de nations. Si vous voulez, prenons pour exemple l’ordre économique. Dans l’ordre économique, ce n’est un secret pour personne, il y a plusieurs conceptions différentes des accords et c'es conceptions voisinnent même au sein d’un même gouvernement ; par exemple, le Ministère des Affaires étrangères considère géné-ralement les accords économiques corme des instruments de sa politique, de ses liaisons politiques ; le Ministère du Commerce considère les accords économiques pour leur valeur éco-nomique et le Ministère de l'Agriculture ne les considère pas du tout.
- Eh bien, autant le Quai d'Orsay , pour parler de lui, a raison quand il représente aux autres Ministères que, par-ticulièrement dans l'état où nous sommes, dans cette crise de surproduction et de sous-consommation à la fois, la tension des rapports économiques contribue à la tension générale des rapports politiques, - comme la crise économique intérieure contribue à tendre les nerfs, à exaspérer les nerfs des gens -autant il se trompe quand il veut mêler les accords économi-ques et les accords politiques et considéèrer, ce qui est sa tradition, que les accords douaniers, les concessions douaniè-
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- res sont des cadeaux qu’on fait à ses amis politiques.
- Je sais bien qu’on dit que les cadeaux entretiennent l'amitié : c’est une notion de la sagesse des Nations, évi-de ment popularisée par des gens qui avaient envie de recevoir des cadeaux. Mais on dit avec non moins de vérité - ah ! la sagesse des Nations est heureusement contradictoire ~ qu’il ne faut pas traiter d’affaires avec ses amis. Tout cela n’est pas complètement vrai, mais enfin ce qui est vrai, c’est que les affaires sont une chose et que l’amitié en est une autre. Pour que les affaires entretiennent vraiment l'amitié, il faut d’abord qu’elles soient toujours bonnes, ce qu’on ne peut guère leur demander par le temps qui court ; et même si elles étaient toujours bonnes, cela ne suffirait pas ; si vous vous donnez la peine de regarder la suite de nos balances com erciales et de nos bilans depuis la guerre, vous verrez qu’il y a eu bien des années où l'Allemagne était en effet notre meilleure cliente, sans que nous l'ayons pour cela con-sidérée comme notre meilleure amie. Donc, je crois qu’il faut séparer cette question des accords économiques et ne pas les considérer comme des instruments par lesquels on acquiert des amitiés politiques.
- Et alors, il y a des conséquences assez grandes et assez nouvelles ; c’est que, par exemple, il ne peut plus être question, si on accepte cette conception, d’acheter des fidélités par des emprunts. L'emprunt international pourra être considéré en fonction de sa valeur de placement, mais non plus en fonction de sa valeur politique qu’on lui attribuait autrefois, qui était d'ailleurs extrêmement chanceuse. On peut dire la même chose des accords monétaires ; je suis très sensible aux arguements que, dans cette même salle, Paul Reynaud, émettait, je crois, il y a quelques jours. Je crois, en effet, que si on arrivait à une négociation et à un rapprochement des points de vue du sterling, du dollar et de l’or si on arrivait à rétablir la paix monétaire on aurait fait quelque chose pour la paix du monde, mais je ne peux pas concevoir, et personne de vous ne saurait concevoir qu’on fasse, par exemple, un accord militaire sur la base or ou bien que,
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- parce que l’étalon or et l’étalon sterling sont difficiles à atteler ensemble, la France et l'Angleterre puissent faire une politique différente.
- Donc, Messieurs, la notion de politique internationale dans l’ordre économique et financier comporte des conséquen-ces qui ne sont pas absolument sans valeur ; et c’est naturel puisque vous supprimez la notion d’accords particuliers entre les peuples, que ce soit les accords économiques, financiers ou économiques. C'est la même chose dans l’ordre politique où il y a deux notions, deux vieilles notions traditionnelles de la diplomatie, la notion de neutralité et la notion d'al-liance, qui sont appelées à décliner. Je viens de voir entrer tout à l’heure M. Politis ; eh bien, ce grand diplomate et ce grand juriste à la fois vient de résumer les conférences qu’il a faites, je crois, à l’Université de Salamanque, dans un petit livre limpide comme sa sagesse même, intitulé "La neutralité et la paix".
- M. Politis fait dans ce livre une démonstration souveraine. Il remarque que le droit à la neutralité est contem-porain du droit à la guerre, de l'idée de souveraineté absolue des nations, qu’au point de vue historique le régime juridique de la neutralité s'est surtout développé à partir du XVIIe siècle, c'est-à-dire à l’époque où on a renoncé au rêve d'orga-nis tion internationale de la Chrétienté qui avait embelli toute la période du Moyen-Age. Mais il remarque que les pays neutres ont aujourd' lui été violés, qu’au cours de la Guerre de 1914 la violation des droits des neutres est devenue systéma-tique, que les neutres sont incapables de se prémunir contre les effets de la guerre, que d’ailleurs depuis qu’il y a une Société des Nations la neutralité ne s’explique plus, puisque la guerre et la paix sont devenues l’affaire de tous, et qu'enfin elle s’explique moins encore depuis le pacte Kellog, puisqu'en mettant la guerre hors la loi, ce pacte a interdit de devoir de neutralité, ou au moins cette liberté de neutrae lité, cette liberté du neutre de ravitailler l'adversaire, puisque il ne peut plus ravitailler l'agresseur sans devenir complice du crime.
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- C’est d’ailleurs une interprétation qui a été celle de l’Amérique, particulièrement de M. le Sénateur Borah, de-puis le pacte Kellog, quand il a dit à peu près : "Depuis le pacte Kellog, la neutralité a disparu, parce qu’il ne peut plus y avoir de neutralité à l'égard de l'agresseur." J'ai très mal résumé la très belle oeuvre de M. Politig, à laquelle vous voudrez bien vous reporter, mais je crois que c’est tout de même l’essentiel de sa thèse. Cette thèse, elle est profondément vraie. Elle n’est pas moins vraie des alliances. Nous en sommes à un point où, concevant la politique internationale comme une entreprise d’organisation de la Société humaine, nous ne pouvons plus concevoir, ni le pays qui s’isole et qui devient par sa solitude un élément d'anarchie interna-tionale, ni le groupe qui se sépare des autres groupes et qui constitue pour l’ordre international une menace qui se mesure à son étendue et à sa puissance.
- Il est incontestable que ce système des alliances où chacun trouve sa garantie dans ce qui fait le péril de l’autre, où on ne pare au danger qu’on éprouve qu’en créant un danger égal ou supérieur finit par constituer une sorte d'insécurité dont il est impossible de tifrer un système de sécurité générale. D'ailleurs, sans rester sur le terrain des principes, si nous en venons aux faits, nous sommes bien obligés de constater que le système des alliances décline en fait, que, si nous considérons aujourd'hui simplement les alliances de la France, nous constatons que c'est un système infiniment moins puissant à l'heure actuelle qu’en 1914. Impuissant d’abord au point de vue du nombre puisque, si vous faite le total de nos alliés : Polonais, Tehéques, Roumains et Yougoslaves, ce total n'atteint pas la moitié de ce que représentait pour nous, autrefois, l’alliance russe, dont nous savons cependant qu’elle ne nous a pas prémunis contre la guferre et qu’elle ne nous a pas procuré la victoire.
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- Mais avons-nous même The droit, sincèrement, de faire ce total, quand nous savons que la Tchécoslovaquie n'a jamais garanti, par exemple, le corridor polonais, que les Polonais n’ont pas, jusqu'à présent, garanti la frontière tchécoslovaque et qu'ainsi, au cas d’un danger de la Tchécoslovaquie, nous
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- nous verrions une partie de nos alliances s’effacer, comme au cas d’un danger de la Pologne nous ne pourrions probable-ment pas compter sur la totalité de la Petite Entente, de telle manière que dans une hypothèse ou dans l’autre, cette somme de nos alliances, déjà réduite par rapport à l’avant g guerre, subirait un nouveau et grave déficit.
- Par conséquent, le système des alliances en principe est moins fort ; il peut nêne être considéré comme dangereux, puisque chaque bàoc que vous formez suscite un bloc en face, que chaque ennemi que vous gagnez vous suscite un ennemi, que chaque arme que vous saisissez fait lever une arme dans une main d’en face. Mais en fait, la valeur de ce système a réel-lement diminué. Il est dangereux, Messieurs, parce qu’il n’y a pas seulement des peuples qui s’opposent à des peuples, il peut y avoir des programmes qui s’opposent à des programmes. Le fait que des gens se séparent les une des autres, que des groupes se constituent à l’écart les uns des autres crée déjà un état de défiance et par conséquent d'insécurité, mais si ces groupes ont des programmes opposés, ont des revendications opposées, eh bien, on voit se rapprocher l’heure de l'offensi-ve, l’heure où les revendications se heurteront et il faut bien dire que nous avons failli assister à ce spectacle dans la période, heureusement abolie aujourd'hui, où l'Europe se divisait en deux camps, je dirais en deux partis internationaux.
- dont l’un avait mis sur son programme : révision et dont l’autre avait sur sa bannière : "statu quo".
- Il n’y a rien de plus grave que de mal poser les questions. Quand on regarde l’histoire des guerres on est vraiment épouvanté et on ne peut s'empêcher de penser au chapitre fameux de .Rabelais. La question du révisionnisme et celle de l'antirévisonnisme, qui étaient les programmes opposés de deux camps internationaux presque égaux en Europe, représentaient évidemment un gros danger. En réalité c’était une question mal posée. Révision, je sais que c’est un mot qu’on n’aime pas prononcer, mais nous n'avons pas avoir ici de ces pudeurs. C’est une querelle qui pouvait être redoutable et qui était parfaitement vaine, parce que s’il est certain que les traités obligent, il n’est pas moins certain que les traités évoluent
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- et que le traité de Versailles a déjà beaucoup évolué et que, si l’on ne voulait pas que la révision fut possible, 11 fallait d’abord que les auteurs du traité de Versailles ne commencent pas par introduire dans ce traité un article 19 où la révision était prévue et réglée.
- Mais, la vraie difficulté de la révision, quelle est-elle ?. En matière de frontière, c’est de la préciser. Un projet de révision c'est un projet de traité qu’on passe sans guerre, sans vainqueur pour le formuler, sans vaincu pour s'y résigner ; il est singulièrement difficile à mettre debout et, en fait, on servait la cause de la révision quand on lui permettait de rester un mot vague car on permettait ainsi, aux gouvernements révisionnistes de se plaindre, de fanatiser leurs peuples en se plaignant constamment de l’injustice subie, sans avoir à avouer aux autres peuples, en la précisant, l'in-justice qu'à leur tour ils rêvaient de commettre. Ce débat est heureusement à lZarrière-plan aujourd'hui de la vie de 1’ Europe et c’est un hasard sigulier qu'il soit tombé à l'a -rière-plan à partir de la signalutre de ce Pacte à Quatre dont d'excellents prophètes en politique et en journalisme nous avaient annoncé qu'il allait exaspérer le débat. Pourquoi ?
- Pourquoi en serait—il arrivé ainsi ? Parce qu’il y a à l'heureaactuelle un écueil à éviter : tout ce qui sépare la société en partis. Je ne suis pas très ami des partis à l'intérieur, je/suis encore moins à l’extérieur, parce que là, les partis sont armés, qu'ils ont de plus en plus d'armes et que, par conséquent, ils ne peuvent aller qu’à la guerre. Quand on essaie de supprimer cette notion de parti, de supprimer et en même temps de réconcilier si c’est possible les programmes des partis, on doit y arriver à la condition de ne pas hypnotiser les peuples sur ce qui les sépare, de ne pas les hypnotiser surtout sur les frontières qui les séparent. Il faut arriver peu à peu à dévaluer ses frontières, à les trouer de tant de chemins, de tant de routes, que ni les uns ni les autres, à la fin, ne les remarquent plus et qu’ils puissent les uns et les autres penser à autre chose’ qu’à les maintenir ou à les renverser. Ce travail, c'est le travail de la négociation et plutôt que le plaisir de rompre, il faut se donner, en diplomatie, la peine de négocier.
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- Mais, Messieurs, si vous voyez que ni la neutralité, ni les alliances ne peuvent désormais constituer un système de sécurité, c’est le moment de se demander : en voyons-nous un autre ? Certainement. Nous en voyons un autre, nous le voyons comme on voit un chantier de construction, dans lequel il y a beaucoup de pierres, des édifices du passé qui sont en ruines, dans lesquels il y a des blocs informes dans lesquels taillera l’avenir. Mais, le chantier de construction est tout de même extrèmement intéressant et, si vous voulez bien que nous y entrions, vous verrez que la grande différence entre l’après-guerre et l’avant-guerre, c’est qu'avant la Guerre on ne préparait exactement que la guerre. Aujour'hui, on la prépare encore, (à l’heure même il y a un débat à la Chambre qui le prouve), mais on ne prépare plus exclusivement la guerre. On ne prépare plus seulement les moyens de guerre, on prépare, on édifie en même temps les moyens de la paix. Les moyens de la paix ? Ce sont des institutions.
- Ce sont : l'arbitrage, l'organisation de la Société des Nations, l'assistance mutuelle, c'est-à-dire des organis-mes de justice et de police permettant de doter la société internationale de la justice, de la force dont toute société a besoin. Avant la Guerre ? Il n'y avait presque rien. Vous savez qu'au début de ce siècle il y avait juste entre deux peuples un seul traité d’arbitrage qu'on regardait comme une curiosité. Aujourd'hui, il y en a plus de deux cents, il y en a d'extrèmement importants comme celui dont la France et l’Angleterre sont, entr'autres, signataires et par lequel nous nous engageons à soumettre à l'arbitrage tous les conflits, quels qu'ils soient, que nous pourrions avoir avec quelque peuple que ce soit, pourvu que les autres peuples prennent le même engagement, ou plutôt acceptent de soumettre le même conflit à l'arbitrage. Avant la guerre , vous n'aviez rien de tout cela. Vousaviez juste les deux conférences de La Haye qui avaient aboutià faire une liste d'arbitres, liste d’arbitres sur laquelle les pays, les gouvernements qui n'avaient pas envie de se battre, pouvaient à la rigueur, trouver des jurés pour leur soumettre leurs procès. Quand est arrivée la
- Guerre de 1914, il y a bien eu quelqu'un qui a pensé à La Haye: ce fut ce pauvre Nicolas II, d'ailleurs inventeur de La Haye, et qui, je crois, le 29 juillet, a envoyé un petit télégramme
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- à Guillaume II pour lui demander de soumettre le conflit austro-serbe à la Conférence de la Haye. Cela a paru tellement farce à. l’Empereur d’Allemagne qu’il a seulement mis en marge de la dépêche ce petit refus : neni ! Et voilà, ni la France, ni l'Angleterre n'ont proposé le recours à la Haye, tellement cette procédure était loin des esprits.
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- La Haye, d’ailleurs, n’était pas organisée ; ce n’était pas une cour permanente ; on ne lui avait pas soumis comme on l’a fait depuis des procès important. Il y avait là, seulement un commencement d'institution. D'autre part, il n’est pas douteux que la Société des Nations, le Pacte de la Société des Nations, à la condition qu’on y ai recours, est l’oeuvre la mieux conçue, la partie la mieux faite de tout le traité de Versailles. L'article 10 et l'artidèe 16, larticle 10 sur l'intégrité territoriale et l’article 16 sur les sanctions, à condition qu'on les applique, peuvent à eux seuls constituer des instruments de politique internationale en permettant l'ap-plication de lois internationales véritables.
- Mais, vous me direz alors : qu'est-ce qu’il faut pour appliquer ces lois ? Il faut que les grandes nations le veuillent, car, la Société des Nations devrait porter en exer-gue "Pour les Petites Nations", alors qu'on ne peut pas dire "Par les Petites Nations", ce qui ne serait pas vrai. La Société des Nations a été une immense conquête des petites na-tions parce qu’elle leur permet de donner leur avis, parce que, désormais, elle évite le tête à tête horrible du fort et du faible, parce qu'elle permet aux petites nations de constituer une majorité et par là de former une opinion publique internationale qui agit, parce qu'enfin, elle donne à chaque petites nation une voix égale à la voix de la nation la plus puissante et que, désormais, la plainte du faible peut ébranler l’univers Mais, il y a une chose que ces faibles ne peuvent pas faire, c'est organiser l'univers. Or, les petites nations, forcèement parce qu'elles sont renfermées dans un horizon généralement assez étroit dans lequel s'est déroulée leur histoire, sont condamnées à la politique de mitoyenneté. Elles n’ont ni les grandes flottes, ni les grandes armées, ni les colonies, ni les moyens d'expansion industrielle ou commerciale qui créént
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- aux grandes Nations des responsabilités sur tous les points du globe. Par conséquent, elles n’ont pas les mêmes obliga-tions, elles n'ont pas les mêmes responsabilités, elles n'ont pas les mêmes pouvoirs. Elles peuvent parfaitement donner naissance, engendrer de grans hommes, ~ qui, à Genève sont capables d'enseigner les grandes Nations comme ont fait jadis las apôtres, et c’est un spectacle que nous avons eu ; mais si grands que ces hommes soient par leur persuasion ou leur force et leur génie, ils ne disposent pas des moyens militai-res, des moyens de puissance qui leur permettraient de pren-dre les précautions collectives, ou d'appliquer les sanctions collectives qui sont nécessaires dans l’organisation d’une société.
- Pour cela, on est obligé d’en venir forcément aux res-ponsabilités des grandes Nations et c'est pour cela que la Société des Ntions elle-même a reconnu aux grandes Nations et aux grandes Nations seules le droit à un siège permanent à son Conseil, considérant qu'elles avaient des responsabilités permanentes. Cette création nécessaire, préliminaire à toute Société des Nations, de la Société des grandes Nations, on l’a contestée pour de petites raisons, mais en réalité, c’est elle qui a déjà donné des résultats. Nous avons eu, il n'y a pas bien longtemps, deux possibilités de guerre en Europe, deux possibilités de guerre qui ont été détruites en l’espace d’une semaine. Quand s'est posée la question de la Sarre, nous avons vu, par l'initiative combinée de l'Italie et de l'Angle-terre se réaliser l'entente de la France et de l'Allemagne, ce qui est d'ailleurs l’application littérale des principes de Locarno et plus encore du Pacte à Quatre. Dans la même semai-ne, nous avons vu le procès entre la Hongrie et la Yougoslavie, qui pouvait très bien dégénérer en conflit, réglé par un arbitrage, auquel se sont jointes non plus les quatre mêmes nations puisque la Russie a remplacé l’Allemagne dans la Société des Nations, par un arbitrage qui eut été impossible s’il n’y avait pas eu l’organisation des grandes Nations présente.
- Et aujourd’hui, hier, nous avons vu à Londres, et nous nous en sommes tous réjouis, naitre la proposition d’un pacte aérien d’assistance mutuelle qui, à mon sens, applique pres-que trop littéralement le Pacte à Quatre, parce qu’on voit
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- raal comment ce pacte des quatre nations se raccordera à notre entente d’avenir avec la Russie, alors que la Russie fait cependant partie à l'heure actuelle des grandes Nations qui ont un siège permanent au Conseil de la Société des Nations.
- Mais, quoi qu'il en soit, si vous regardez le chemin parcouru, vous devez voir que nous progressons peu à peu. Nous commençons à avoir des institutions d'arbitrage, nous avons une Société des Nations, et cette Société des Nations depuis quelque temps se confirme, si j'ose dire, par la constitution d'une Société des Grandes Nations qui dispose de la force, société qui n'est pas complète, mais dont font partie dès aujourd'hui la majorité des grandes nations européennes, dans des conditions toutes nouvelles parce que, on le memarque nas assez, parce que pour la première fois dans l'histoire la majorité des grandes nations est désintéressée. Prenez les grandes nations européennes, il n'y en a qu'une seule peut-être, - qui ne fait par partie en ce moment de la Société des Nations, encore qu'elle déclare qu’elle consent à signer les accords de non-agression, - en tout cas, il n’y en a qu'une seule qui n'ait pas accepté ses bornes actuelles en Europe.
- On dit que l'Italie, la France, l'Angleterre, la Russie ont accepté définitivement leurs bornes en Europe et que même trois au moine de ces nations sont arrivées à leurs bornes historiques dans le monde, que par conséquent elles ont aujourd'hui une qualité de déséntéressement, neuve dans l’histoire ; et, avec le désintéressement, elles ont la force. Qu'est-ce qui leur manque ? Il leur manque d’avoir le courage de l'assistance mutuelle. Or, ce courage, elles peuvent com-mencer à l'avoir, d'abord parce que l'Angleterre s'engage dans cette voie nouvelle, en raison de l'existence du pacte Kellog. Quand nous avons vu naître le pacte Kellog, la plupart d'entre nous se sont dit ; "C'est un système juridique intéressant, puisqu'il bouche la fissure juridique de l’article 15 de la Société des Nations qui permettait, au cas où on n'arrivait pas à l'unanimité, qui permettait à chaque nation d'agir au mieux des intérêts du droit et de la justice, c’est-à-dire au mieux de ses intérêts". Mais nous n'avions pas aper E CNAM RESERVE
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- çu, et pour ma part je n’avais pas aperçu les conséquences que le pacte Kellog allait avoir sur l’attitude de la Grande Bre-tagne.
- A partir du jour où il a été prouvé, établi par le pacte Kellog, comme l’a expliqué très bien successivement dans un article ett dans un discours M. Stimson le successeur de M. Kellog, que désormais l'Amérique renonçait à sa revendication de la liberté des mers, qu’elle ne generait plus l’action de la Société des Nations, la Grande Bretagne qui, depuis le lendemain de la Guerre, c’est-à-dire depuis l’institution de la parité navale, restait les yeux constamment tournés vers les Etats-Unis, ces Etats-Unis vers lesquels l'Australie et la Canada n'avaient que trop de tendances à s'orienter, l’Angleterre qui craignait en s'engageant trop au service de la Société des Nations de se trouver un jour en hostilité a vec les Etats-Unis, a vu disparaitre ce risque. C'est ainsi que nous l’avons vue rentrer dans l’action euro-péenne, dont elle a grâce au pacte Kellog, à mon sens, reconquis la liberté.
- Alors, aujourd'hui, nous avançons pas à pas dans une voie dont je peux bien dire que la France a contribué à la tracer et qui est la voie d'organisation judiciaire et de l'orga-nisation de police de la Société des Nations. Les trois derniers instruments diplomatiques actuellement en préparation, quels sont-ils ? Le pacte danubien, le pacte du Nord-Est, le pacte aérien dont je viens de parler. Que sont-ils ? Ce sont tous des pactes d’assistance mutuelle. Vous savez qu’entre le pacte d’assistance mutuelle et l’alliance il y a une très grande différence : c'est que l’alliance constitue un système £ fermé, par conséquent tourné vers une autre alliance, tandis que le pacte d'assistance mutuelle est toujours ouvert à ceux qui en acceptent les conditions et que n'importe lequel de ceux qui en a cceptent les conditions peut à tout moment y mettre sa signa ture.
- Comment se présente aujourd'hui la nouvelle situation européenne ? car il y a vraiment une nouvelle situation eu-ropéenne. Eh bien, pacte du Nord-Est, proposition de pacte non
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- seulement de non-agression, mais d’assistance mutuelle entre les pays appartenant au Nord-Est. Vous me direz : "Mais l’Allemagne ? Mais la Pologne qui cependant hier était pour l’assistance mutuelle et qui veut bien aller jusqu’au traité de non-agression, mais ne veut plus aller jusqu’au pacte d'as-sistance mutuelle ?" Cela est possible ; il est possible que la force qu'il constituera n'ait pas dès l’abord la tota-lité des pays appelé à signer le pacte du Nord4Est. Mais ils auront toujours la liberté d'y adhérer. Et c'est la même chose pour la pacte danubien : il se peut qu'une nation refuse de signer cet accord de non-immintion qui est prévu par le pacte da nubien ; mais cet accord pourra tout de même être signé par la majorité des pays intéressés. Prenons le pacte aérien. Je crois que l'Allemagne le signera, mais supposez qu'elle ne le signe pas tout de suite ; rien n'empêcherait la France, l'Angleterre et l'Italie de le signer, et l'Allemagne ne pour-rait pas voir là un geste tourné contre elle puisqu’il reste-rait toujours ouvert à sa signature.
- Ainsi a vançons-nous peu à peu vers ce régime de sé-ourité fondé sur l'assistance mutuelle qui a été la longue revendication desla France. Et voyez vous, il ne faut jamais désespérer ; il y a eu des périodes où on a cru que tout ce système ne pourrait pas vivre ; il y a eu des époques où on a cru que la Société des Nations allait disparaitre, et c’est précisémentà un de ces noments-là qu’elle a peut-être rendu le plus de services. Eh bien, je crois que nous n’avons qu’à continuer dans la voie que nous nous sommes tracée. Hier, quand nous demandions le contrôle des armements, nous trouvions à Genève contre ne as les Etats-Unis qui nous opposaient la constitution américaine, la sacro-sainte Constitution améri-caine. Et puis, nous avons vu, à la suite de l’enquête du Sénat américain sur les armements, les Etats-Unis d’Amérique prendre l’initiative de proposer à la Société des Nations l’or-ganisation du contrôle de la fabrication des armements.
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- Pendant longtemps j’ai entendu mon ami Paul-Boncour tout seul défendre la thèse du contrôle des armements qu’à ce moment-là combattait l’Angleterre, et puis un jour on a vue se soudever la haute silhouette de lord Cecil qu.i se ralliait à la forme de contrôle des armements. Dans l’affaire de la
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- sécurité, nous avons subi pendant un certain temps l’ironie de l'Italie, jusqu'au moment où par la grâce de M. Hitler, certaine tentative sur la frontière autrichienne a convaincu l'Italie que la sécurité méritait d'être respectée. Quels sarcasmes n'avons-nous pas entendu de la part de la Russie, au sujet de l'assistance mutuelle pendant des années ; et c'est la Kussie qui cependant a pris l’initiative de l'assis-tance mutuelle.
- Eh bien, je crois que quand on a un certain nombre d’idées simples et justes, que quand on part de méhodes clai-res, faciles à comprendre, que des enfants même pourraient ad-mettre et qui consistent à penser èt à vouloir que que la Société internationale se construise par les formules qui ont été celles de la société nationale, il ne faut pas trop se péé occuper mpckdés difficultés qu'on trouve en chemin. Il faut tâcher d'avoir raison. Waldeck-Rousseau disait déjà que le reste est une question de date ; je sais bien que la question de date importe, mais quand on songe au peu d'années pendant lesquelles la société desNations a eu le temps de travailler, aux progrès qui se font tous les jours, eh bien, Mesdames et Messieurs, on conçoit un certain espoir et je me permet de dire aux jeunes gens que je suis heureux de voir nombreux sur ces bancs qui, dit-on sont découragés, qui n'ont pas d’idéal ; je me permet de leur en proposer un. C’est un très bel idéal que de construire l’ordre international, c’est un idéal dans lequel les âmes éprises d’ordre peuvent se concilier avec les âmes éprises de révolution car c’est à la fois un ordre nouveau et une révolution. Et, permettez-moi de vous le dire, il y a une plus belle gloire encore que conquérir en quinze ans l’Europe et la reperdre, c’est de donner à l’Europe ce qu’au fond le passage éclatant d’un génie a donné autrefois à la France et qui est tout ce qui reste de lui : des institutions.
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