Conférences d'actualités économiques
-
-
- Ms 237 (7) /o t A / 9
- Conservatoire National des Arts et Métiers
- CONFERENCES D’ACTUALITES ECONOI IIQUES
- Conférences de M. Daniel SERRUYS
- CONFRONTATION DES DOCTRINES ET DES FAITS
- Première Conférence Sous la présidence de M. A. de Monzie
- Vendredi 1er Mars 1935
- (Applaudissements)
- M/ le PRESIDENT. - Mesdames et Messieurs, M. Serruys me permettra, avant qu’il n’ouvre la série des belles leçons qu’il a bien voulu nous promettre, de le saluer de mon amitié et de ma reconnaissance. Pour cette série de leçons, il nétait en vérité qu'un homme capable de donner au public du Conservatoire le grand enseignement que vous attendez, car nul autre que M. Serruys n’a rassemblé dans l’après-guerre une pareille somme d'expérience. Il a été, je puis le dire, le professeur d'économie politique de l'Europe ; il a enseigné l’économie nouvelle à la diplomatie ancienne. Il a connu les difficultés aussi, les risques d’une pareille entreprise.
- Et maintenant, puisqu'il nous fait l'honneur, en pro-fessant au Conservatoire des Arts et Métiers, de revenir à son premier destin, à la réelle et très haute vocation profes-
- sorale qui fut initialement la sienne, je tiens à dire que
- p.1r - vue 1/40
-
-
-
- p.1v - vue 2/40
-
-
-
- I N
- 1
- c’est pour nous un très grand honneur d'avoir ici, à cette tribune, non pas simplement le bénéfice de saprésence, mais le bénéfice de son expérience et de sa magnifique éloquence. Je le salue et lui passe la parole.
- (applaudissements)
- M* SERRUYS. - Mon cher Ministre et ami, vous avez interverti une fois de plus les rôles. C’était mon remercie-ment d'abord que je voulais vous apporter, non pas seulement pour l'amitié que me témoigne votre présence, mais surtout pour l'admirable initiative à laquelle vous voulez bien m’as, socier. Avec cette facilité que vousavez à escalader les idées et les concerptions humaines pour atteindre à leur som-met, avec ce courage, cette générosité que vous apportez à regarder, du haut où vous êtes arrivé, la plaine avec toutes ses luttes, ses détresses et ses angoisses, vous avez procédé au moment le plus opportun dans le devenir de l'économie ac-tuellegune vaste enquète et à une consciencieuse révision.
- Cette révision s'impose.
- I1 y a,
- Mesdames et
- sieurs
- des époques heureuses, où les idées, sereinement délibérées,
- devancent et préparent les faits ; il y a d'autres époques où les faits bousculent les idées et les systèmes. Et dans ce cas là, il faut que l'homme se replie sur lui-même, tâche de
- faire le point de ses conceptions, de jauger ses idées, de ré
- viser ses pratiques. S'il ne le fait pas, il s'attarde dans
- la plus dangereuse des euphories. C’est Retz, je crois, qui a dit : "les révolutions se produisent fatalement, lorsque les évolutions sont trop lentes". Il y a certaines méthodes
- de repère pour notre action et pour notre volonté que nous ne pouvons même plus maintenir.
- Je causais ces jour-ci avec un homme qui, dans le cou
- rage de sa technique, trouve l'énergie de regarder non seule
- ment tous les éléments de ses actions, mais jusqu’au éléments
- de sa pensée. Il me contait une aventure qui est symbolique
- de notre état actuel. Saint-Exupéry, dont vous avez peut-être
- lu le beau livre, venant un jour de traverser les Andes et le
- p.2r - vue 3/40
-
-
-
- p.2v - vue 4/40
-
-
-
- 1 wl
- 1
- Continent Sud-Américain arriva au bord de la mer ; il cherche à se repérer, voit des phares. Il voit trois lumières, il téléphone ou radiographie qu’il est désemparé, que ces trois lumières ne lui permettent pas de retrouver sa route. Il dit : "Eteignez !". Les phares éteignent, un seul reste allumé. Il va se précipiter dans une direction différente quand, tout à coup, il se souvient que la troisième lumière qui avait perdu pour conduire sa route toute efficacité était tout sim-plement la Croix du Sud.
- Eh bien, c’est que le ciel ne condi it plus les avions et certaines théories anciennes ne conduisent plus les destinées économiques. Il y a des météores éteints et des planètes livides, com e disait le poète. Il faut rechercher de nouvelles lumières pour retrouver sa route et, par le moyen des phares, il faut tâcher de se reconnaître dans les donctrines. Les doctrines ont la vie longue parce qu’elles sont une sécurité fallacieuse pour ceux qui sont incapables d’adaptation. Je ne sais pas si vous vous souvenez de cet admirable exposé de Paul Valéry quand il montre les sociétés et les économies qui se reposent à l’abri defictions qui, selon les systèmes des états et les éléments de la pratiques quotidienne, Les divisent et déjà les lézardent. Il va craquer, mais on continue à se reposer sur le plan clair que l’on connaît, sur la disposition que l’on pratique. Un beau jour l’édifice s'écfou-le. Il dit : "On n’a même pas eu le moment de la jouissance et del'angoisse".
- Eh bien, Messieurs, nous nous trouvons actuellement à un de ces moments. Et, en vous proposant d’étudier avec moi, ce que j’appellerais la confrontation des faits et des idées, c’est des faits que je voudrais partir, c'est eux qui sont les véritables critères de nos choix et de nos délibéra-
- tions à l’heure actuelle. Partir d'un système et voir comment il se comporte, ce serait vain. Voir, en réalité, quels sont les faits d’aujourd’hui, les faits de l'âme comme ceux del'action, je crois que c’est le grand enseigne ment, c’est la voie surtout par où nous pourrons aborder les réformes nécessaires de nos conceptions économiques. Je comme neerai ce soir par ce qui, selon mon thème, est le principe le toute
- p.3r - vue 5/40
-
-
-
- p.3v - vue 6/40
-
-
-
- 1 1
- contemplation % l’homme.
- Le rôle de l'individu dans la vie économique actuelle s'est complètement modifié. Pendant des siècles il avait été encadré dans des organisations qui comportaient pour lui des épreuves et des contraintes. Il avait, dans les corporations, les maîtrises, les jurandes, subit des retarde ment s, des em-bûches quelquefois, et toujours une limitation de sa liberté jusque dans l'accès au travail. Dans ce grand mouvement qui a déferlé sur l'Europe en venant de France, la première revendication a été la liberté au travail, la liberté au choix de l'activité et de la profession et lorsque Turgot a réalisé, à la fin du XVIIIe siècle, cette réforme, elle avait été réclamée depuis trois ou quatre générations. Et c'est sur cette notion du libéralisme, c’est-à-dire de la liberté de l’homme de choisir et de conduire son activité économique et de la liberté même, pour les nations, de pénétrer les unes chez les autres par leurs échanges, par leurs capitaux, par leurs éta-blissements, c’est sur cette notion, sur cette conception que, depuis sept générations l’économie s’est fondée.
- €
- 2.7
- 9
- . -S
- “T " < X O L
- 0
- % 4
- Ah ! Cela ne s’est point fait sans qu’il y eût, au moment de la conquête de cette liberté, quelques généreuses illusions et comme une espèce d’illumination de l’esprit. Nous la voyons dans Montesquieu, nous la voyons surtout dans Con-dorcet. Je voudrais vous lire une page de Conçdorcet où il exalte cette conception et vous verrez à quel espoir humain il atteind :
- "Ce système du libéralisme, si simple, qui plaçait dans la jouis " sance d’une liberté indéfinie tous les plus sûrs encourage-"ments du commerce et de l'industrie, qui délivrait les peuples "du fléau destructeur et du joug humiliant de ces impôts ré-"partis avec tant d’inégalité, pour y substituer une contribu-"tion juste et égale et presqu’ insensible, cette théorie qui "liait la véritable puissance det la richesse des états au "bien être des individus et au respect de leurs droits, qui "unissait par le lien d’une félicité commune les différenctes "classes entre lesquelles ces sociétés se divisent naturelle-"ment, cette idée si consolante de la fraternité du genre hu-"main dont aucun intérêt national ne devait plus trouter la "douce harmonie, ces principes séduisants par leur générosité
- p.4r - vue 7/40
-
-
-
- p.4v - vue 8/40
-
-
-
- 1 Ul
- 1
- "par leur simplicité et leur étendue furent propagés avec en-"thousiasme par nos économistes français, leur succès fut moins "profond, moins général que celui des philosophes. C’est qu'ils «avaient besoin d’éclairer avant de détromper et d’instruire "le bon sens avant de le prendre pour juge. Mais, s'ils n’ont "pu faire à l'ensemble de leurs doctrines qu’un petit nombre de "partisans, s’ils ont éffrayé de la généralité de leurs mari-"mes, de l'inflexibilité de leurs principes, s’ils ont nui "eux-mêmes , quelquefois, à la bonté de leur cause en affectant "un langage obscur et dogmatique en pré sentant q‘ une manière "trop absolue et trop magistrale quelques portions de leur sys-"tème qu’ils n’avaient point assez approfondie, du moins ils "sont parvenus à rendre odieuse et méprisable cette politique "lâche, astucieuse et corrompue qui placait la prospérité "d'une nation dans l'appauvrissement de ses voisins, dans la "vue étroite d’un régime prohibitif, dans les petites combinai-”sons d’une fiscalité tyrannique.”
- S 09 (7)
- Messieurs, c’est l'hymne, c’est le lyrisme économique tel que nous le voyons au moment où la Révolution consacre l’oeuvre de l'Encyclopédie. La liberté de l'homme dans son action économique devait bientôt connaître une fois que Tur-got avait aboli l’ancienne organisation, le désarroi d’une vie économique désorganisée. Les premières années de la Révolution française sont une atroce misère. Le travail interrompu par les luttes politiques, réduit par la restriction de la liberté individuelle, voilà la situation qui aboutit à des ateliers de secours, à l'organisation au début de la Révolution de travaux pour des gens qui ne savent plus dans quel atelier se rendre ; les entreprises sont interrompues, la main-d'oeuvre est vacante. Bientôt l’activité reprend, mais la richesse, les besoins, les moyens de correspondre changent et surtout il se produit une évolution qui fait que le libéralisme, au bout de vingt-cinq ans, au léieu d’avoir nivelé les différences sociales, comme l'espérait Condorcet, se trouve avoir créé une classe nouvelle : la bourgeoisie. On ne peut pas dire que ce fut une réussite. Les prudences des uns, l'audace spéculative des autres, les longues suggestions, les servitudes profiteuses, les initiatives brillantes, les coups de fortune, tout cela déplace la richesse et nous la
- p.5r - vue 9/40
-
-
-
- p.5v - vue 10/40
-
-
-
- I o
- 1
- trouvons bientôt aux mains d’une classe qui n’a d'autre dohé-
- sion que sa prospérité et l'accès progressif des pouvoirs.
- Certes, elle a oublié ses origines, elle a pu, en de-hors des cadres anciens entreprendre, organiser, produire, vendre. Ce fut la course, la lutte d’individu à individu car, si comme le dit Montesquieu, le commerce est la paix des peuples, c’est la rivalité des individus. Un déplacement des fortunes s’est fait. J’ai fait sur les origines decette richesse, retrouvée par quelques-uns, par l’énumération même que je vis de vous présenter, toutes les réserves que je crois nécessaires. Mais, au point de vue humain, au point de vue spirituel, d’autres réserves seraient encore plus indispensables.
- Le sens de l’individualisme, cette classe nouvelle l’a perdu. L’individualisme au point de vue valeur humaine était déjà une régression. L’individu, c’est une notion anonyme et égalitaire qui se substitue, et pour des besoins juridiques et politiques, à une notion singulièrement plus exigeante qui est celle de la personne. Ce que la Renaissance avait en som-me créé : l’exaltation d’une personnalité à construire, d’une élite à atteindre, d’une progression au-delà de cette élite, cette progression hu naine par l’effort architectural de l’être, ce choix de l’homme pour sa destinée, cela disparaît dans la notion de l’individu. L’individu, c’est un être interchangea-ble qui reçoit des garanties interchangeables, pour lesquels la Société prévoit, sans distinction d’homme à homme, de per-sonnalité à personnalité, les garanties communes. C’est si vous voulez une notion conformiste, substituée à une notion personnelle. Le conformisme n’est jamais un progrès ; mais, même ce conformisme, la bourgeoisie l’avait oublié- Et, quand on voit à cette époque de 1830 ce qu’est devenue la notion qui exaltait Montesquieu et Condorcet on peut. se rendre compte qu’elle ne subsiste plus que dans des singularités et dans un personnalisme romantique.
- F J
- 8 &
- 0
- • ce
- 0 /
- C’est l’époque où les hommes déplorablement conformis-tes dans leurs opinions les plus essentielles se distinguent
- p.6r - vue 11/40
-
-
-
- p.6v - vue 12/40
-
-
-
- ! 1
- c
- 0
- par leurs chevelures et leurs barbes, leurs amours ou leurs duels, leurs tailleurs ou leur anglomanie, la canne de M. de Balzac ou le gilet de M. Théophile Gautier ; le conformiste es lamentable, la notion de l’individu et de la personne a dis-paru, mais ce que la liberté avait pu produire alors qu'elle n'était pas organisée, que la collectivité n'avait plus sur elle aucun pouvoir d’orientation ni de doctrine, était réalisé qu'est-ce qu'il en reste ?
- La création d’un groupement nouveau des citoyens dans la collectivité et ce groupement devait, nécessairement ame-ner ces réactions. Certes, la détresse avait déjà opposé à cet individualisme qui est l'essence même de ce qu'on appelle la doctrine libérale, la détresse avait déjà opposé des con-ceptions différentes. Nous avions vu Babeuf réclamer une mise en commun des richesses et Saint-Simon une mise en commun des activités. Nous avions eu, comme toujours dans ce peuple généreux, des réactions vers une conception constructive des rapports entre les êtres. Elle se continuera d'ailleurs, à travers tout le XIXe siècle, et de Proudhon à Blanqui et de Blanqui à HJaurès et de Jaurès à Georges Sorel nous verrons se créer une doctrine de l’activité et des rapports économi-ques des masses.qui, elle, sera constructive, qui, elle, aura une âme. C’est peut-être cette âme qui a le plus manqué à un autre mouvement, également protestataire, à une réaction de la collectivité réclamant ses droits sur la base de la lutte des classes, du nivellement des fortunes, c'est-à-dire le marxisme. Réaction de l'homme contre les excès de la vie économique, réaction sociale congbe d'après les différents milieux de façon différente, mais il faut bien le dire, sys-terne d'opposition plutôt que de création.
- Aujourd’hui, quand on parle de ces doctrines, on les recule peut-être plus loin dans l’histoire que ne le x*é méri-taraient leurs dates, parce qu’elles ne correspondent plus aux formes nouvelles de cette activité dont j’aurai à vous entretenir ce soir. A côté des réactions sociales contre la théorie de l'individu, centre de la vie économique, il ya les = CNAM réactions politiques. C'est en France qu’elles ont trouvé leur
- p.7r - vue 13/40
-
-
-
- p.7v - vue 14/40
-
-
-
- $7 wu - &
- 0
- Ï1 ce
- co i
- expression la plus motivée, la plus complexe. On peut dire que toute la thorie est, en somme, un ensemble de sauvegardes de contrôle et de garantie contre les excès de ce que l’on peut appeler le libéralisme économique. Cela a été montré sous des formes différentes, dans des ouvrages nouveaux, parmi lesquels je voudrais citer ceux de Siegfried, de Berl et de Jean Richard-Bloc. Ils ont très bien démontré quelle était la sentimentalité particulière à la France qui avait amené la col-léctivité française à s’opposer à l’excès de puissance, à l'ex-cès de fortune, quelquefois à l’excès d’initiative que le li-béraliseye avait permis à certains, contre les garanties politiques ou contre les sécurités économiques de la nation.
- C’est de cette réaction politique que naît l’opposition au monopole de fait, que naît, après la disparition des thèmes spirituels du radicalisme trop tôt réalisé - il y a un mot charmant de Briand qui disait "Il n'y a rien de dangereux pour un parti que de réaliser sa doctrine, après cela il n’en a plus”- un nouveau courant. Le radicalisme ayant réalisé peut-être tromp tôt ses doctrines spirituelles a du prendre au marxisme certaines de ses préoccupations, notamment le ni-vellement des fortunes. Messieurs, aujourd'hui, les révolutions ne se font plus à coups de grenades, à coups de fusils : elles se font à coups de fiscalité.
- La fiscalité française d'abord, apporta aux excès des volontés, les résultats du régime libéral, des limitations dont la nation entière devait soi-disant profiter. Puis, les organisations se créèrent, organisations qui devaient tempérer ces excès, qui devaient opposer à cette bourgeoisie créée à la à la faveur des déborde lents du libéralisme pendant les années de la Révolution et de l'Empire, qui devaient opposer en somme, des organisations syndicales. Là, se fut une longue lutte. L'admission dans la dignité des organisations françaises de la vie syndicale est une chose très récente, il y a à peine deux générations : on ne s'en souviendrait pas à voir leur puissance actuelle ! Je vous rappellerai seule-ment la lutte que Clemenceau, grand individualiste, poursuivait encore en 1906. Il n’était pas question alors de prendre les syndicats comme auxiliaires dans les représentations
- p.8r - vue 15/40
-
-
-
- p.8v - vue 16/40
-
-
-
- I on 1
- françaises au cours des négociations internationales, ni de les prendre comme adjuvants, comme auxiliaires dans l’orga-nisation de la nation.
- Voilà, en somme, comment le système politique français a été amené à s’opposer, soit pour des limitations, soit pour des répressions, en tout cas pour des garanties, à cette éco-nomie libérale qui avait, pendant des siècles, fait l'idéal français. Ces faits-là ne se produisent jamais sans que de nouvelles idées, de nouvelles idéologies se substituent aux anciennes, sans que de nouveaux sentiments naissent, sans que de nouvelles actions, que de nouvelles situations produisent de nouveaux systèmes. Mais il faut dire que des faits sont intervenus qui ont singulièrement facilité cette mise au point sur le plan spirituel des excès du libéralisme. C'est le développement d'une tendance qui, à l'heure actuelle est une pré-occupation cardinale pour beaucoup d'esprits, dont il est encore impossible de prévoir 7a ce que la spiritualité française en pourra tirer, mais qui, tout de même, même dans ses premières manifestations marque un enrichissement de l'esprit, c'est ce qu’on a appelé l'unanimisme.
- Il a commencé par des manifestations de pure esthétique. Certains d’entre vous connaissent peut-être le charmant livre de Jules Romains intitulé " La vie unanime ".. Ce sont des poèmes consacrés à certain sentiments, à certaines impressions. Il y a un vers sublime d'Eschyle qui dit :
- "Il y a des régions de l’esprit et du coeur où l'on n'atteind jamais seul"
- Il y a, en effet, des régions de la sensibilité d’un ne dévelop-pe pas par ses seules forces l’individu. Il y a des résonances propres qui s'enrichissent à la vibration d'antennes ou d'in-ductions avec des collectivités, avec des masses. Ce senti-ment de 1 ‘ unanimisme a été entretenu, d'ailleurs, par une certaine réhabilitation des forces instinctives de l’individu. La réhabilitation de cette vie instinctive à amené l'homme à s'isoler moins. Aujourd’hui, ce qui différencie mes fils de moi-même, c’est que leurs vlontés ne sont plus modifiées par des systèmes d’idées, des jugements en filières, des raisonnements qui, à chaque étape s’écartent un peu plus de la réalité
- p.9r - vue 17/40
-
-
-
- p.9v - vue 18/40
-
-
-
- I O M
- 1
- mais plutôt, par une résultante de parrallélogramme des forces de détermination prise par la comparaison des éléments où entrent des éléments instinctifs, des appréciations d’efficacité collective.
- L’individu est donc amené, je ne dirai pas par le bergsonisme, mais par une certaine réhabilitation delà vie instinctive, à mieux comprendre et à établir les inductions nouvelles avec la pensée collective et, Messieurs, permettez-moi de vous le dire, les évènements sont arrivés qui ont été là pour exalter cette forme de l’esprit. L'unanimisme de guerre, imposé par la détresse ou par la discipline, l’unanimisme des pays qui, au lendemain de la guerre avais nt à créer leur unité dans des unanimités d’exaltation, de revendications, de défense, l'unanimisme de régimes nouveaux s’implantant soit par la propagation jusqu’à l'unanimité de certaines théories de gouvernement, co me en Italie, soit par la contagion de certains instincts, de certaines règles, de certaines rancunes, comme en Allemagne. La vie unanime s’est répandue, s’est justifiée et l’individu, dans son angoisse actuelle, a moins pensé à ses moyens propres, mais surtout, il y a été amené par une évolution purement économique celle-là,qui n’est plus ni sociale, ni politique, ni spirituelle, il y a été forcé par le développement même des faits.
- /5 A
- NT V 1 2c O LU
- 0
- 2 6
- La grande révolution dans l’économie actuelle c'est que l'homme est débordé.,, Les affaires sont trop grandes pour qu'elles soient productives, il faut que la production soit une production de masse, il faut quel * outillage soit un. outillage puissant, il faut que les affaires se commandent et interdépendantes qu'elles sont, quelles s’interpénétrent les unes les autres. Elle est finie l'ère des rois du coton, du cuivre, de l’acier et du fer. Il y a encore un anacronisme qui rappelle l’époque paléontologique : c’est Ford, mais certains se cassent le cou à vouloir l’imiter. Aujourd’hui les affaires ont dépassé la taille de l'homme, dépassé ses conceptions, son énergie, quelquefois sa morale. C’est l'expli-cation de, l’effondrement de Stinnes, de Loewenstein, de Kruger, etc... L'homme est débordé, ses moyens aussi ne lui appartiennent plus complètement.
- p.10r - vue 19/40
-
-
-
- p.10v - vue 20/40
-
-
-
- F
- I
- Le capitalisme, lui, a subi . une évolution décisive : le capital est dépersonnalisé. Je ne souviens d’une interrup-tion assez intéressante que ne fit Fritz-Simons, le grand industriel allemand à la Conférence mondiale de 1927. On discutait des possibilités d’organisation industrielle ; il me di t : "Dans votre pays vous avez encore un rare privilège : beaucoup de sociétés anonymes sont encore à base de dynasties" C’est-à-dire qu'il y a encore des hommes ou des familles qui possèdent la majorité du capital d'une affaire et qui peuvent la diriger, prendre des initiatives qu'il est bien plus difficile de pren-dre ou de contrôler lorsque le capital, toujours accru, est entre les mains du portier de l'hôtel, de l’instituteur ou de la vieille rentière. Le capital est dépersonnalisé surtout,
- de telle sorte que celui qui le possède n'a plus guère de re-gard sur les affaires. Autour des tables de conseils d'adminis-tration ce trouvent, trop souvent, les banquiers qui ont émis les titres et qui ne les ont pas conservés ou des industriels qui ne pensent qu’à fournir l'outillage, qu'affaires nouvelles car toutes les affaires sont, désormais, destinées à essaimer. Ceux qui les dirigent constituent à l'heure actuelle une classe nouvelle. A l’heure actuelle, dans les affaires, les plus
- grands ne partent pas pour faire fortune, ils partent pour dominer l'affaire, ce qu’ils recherchent ce n’est pas la richesse, c’est l’influence. Les affaires dont dirigées par des technocrates.
- Ce sont des hommes qui perfectionnent les affaires, qui investissent des capitaux considérables, qui arrivent souvent, sans souci du prix de revient, à une production qu’ils ne peu-veut pas placer. S'il h a des bénéfices, eh bien, ils les ad-fectent à de 'nouvelles affaires dont ils seront encore les administrate irs, les directeurs. Le capitalisme ainsi essaime et s’égaille et se perd dans lessables. Cette classe d’hommes a une ambition toute particulière : c’est de diriger des affaires, de manier de l’activité économique et de la manier d’une manière qui, les interposant entre ceux qui possèdent le capital et ceux qui, au fond, devraient organiser la technique, en font des espèces denégociateurs, de directeurs, de confes-seurs, des différentes économies internationales. Leur princi-
- p.11r - vue 21/40
-
-
-
- p.11v - vue 22/40
-
-
-
- I — N
- I
- pale gloire c’est d’être experts dans les conférences des gouvernements, de se rencontrer dans des conciliabules inter-nationaux, de diriger, de diriger et encore de diriger.
- Cela dépersonnalise les affaires comme cela déperson-nalise lé capital. Une autre cause d'atténuation du rôle de l'indivi lu c'est que tout le monde a la clef de l'armoire aux sortilèges. L'armoire aux sortilèges s'est depuis quelque temps remplie d'une foule de découvertes scientifiques, de bre-vets nouveaux, de pratiques nouvelles. Georges Duhamel se renc ontre avec M. Caillaux pour signaler que cette production continuelle d'articles nouveaux, l'institution d'industries toujours renouvelées et détruites avant d'être amorties, que cette espèce de déferlement du génie sur l'activité industriel-le est un immense péril qui arrête et limite et quelquefois détruit les activités de l'individu. D'ailleurs, l’individu lui-même aujourd’hui se sent presque incapable d’entreprendre par ses propres forces. Lorsque je regarde la génération qui me suit, quelquefois j'éprouve une grande détresse : je par-ticipe à ses fiertés, à ses frémissements haletants, à ses angoisses de renouvellement, mais en même temps je sens qu’elle est encadrée. Je connais des dizaines de jeunes gens qui passent leur vie entière dans des affaires qui ne sont pas les leurs, auxquelles ils ne seront jamais mélés. La technicité aussi a restreint le rôle de l'individu.
- Le salariat, la main-d'oeuvre a monté d'étage, a gagné bientôt jusque tout près de la direction, jusque tout près de ceux qui se réservent le regard général sur les affaires. Cela, ce sont les causes - je dirai techniques - d’une limitation du rôle de l'individu dans la vie économique. Mais, il y en a d'autres, il y a celles qui proviennent de ce que 1‘ individu aujourd'hui doit penser à de nouvelles défenses auxquelles il est seul inapte. Il doit penser, dans sont travail, à des conceptions associées, il doit prévoir des organisations sans lesquelles il serait la victime d'une collecti-vité souvent hostile : l'Etat dont les lois ne connaissent pour ainsi dire plus l'i dividu, où le fait collectif est presque toujours ignoré, ainsi que la responsabilité collective, même quand il s'agit d'un régime de société, ce sont encore des délits individuels, des responsabilités individuelles qu'on
- p.12r - vue 23/40
-
-
-
- p.12v - vue 24/40
-
-
-
- I
- AA i—I
- I
- éprouve. Tout notre droit civil, tout notre droit pénal, tout notre droit commercial est fondé sur l’individu ; le fait collectif n’y apparait pas. Et, en même temps, l'Etat, lui, ne connait plus l'individu, ne veut plus le connaître. C'est le résultat d'une forme politique qui a été en s'exacerbant en France.
- C'est d'une part le fait que les re sponsabilités sont étayées sur le nombre, que les initiatives des Gouverne-ments, du Parlement et de ce quatrième pouvoir, tellement amplifié, qu'est l‘Administration, sont presque toujours à ba-se de considérations électorales ou politiques. Mais, outre cela, il y a le fait que l'Etat ne veut plus connaître l'in-dividu, parce que l'individu, c'est la compromission. L'Etat ne veut plus connaitre que des associations, des syndicats, des c ollectivités. Pour obtenir d'une association qu’elle veuille bien s ‘occuper d'un cas urgent, il faut que ce cas fasse figure de cas type, qu'une proposition de loi semble représenter non pas un intérêt capital, mais un intérêt collectif. 11 faut d'une façon générale que devant l'Etat, appa-caisse l’individu encadré dans des organisations, avec lesquelles seules, l’Etat veut traiter. Où est le temps où, avec une superbe dont certains n'ont pas perdu le souvenir, un industriel faisait irruption au Ministère du Commerce et disait: "Monsieur le Ministre, lorsque des intérêts sont aussi consi-dérables q ue les miens, ceux de l’Etat se confondent avec eux"! Evidemment il exagérait, mais aujourd'hui on exagère dans l’autre sens.
- Si l'Etat ne veut plus cornaitre l'individu, par ailleurs, il est tout le temps appelé à son sauvetage et cela justifie précisément la répugnance qu’il a à le rencontrer. Lorsque une banque d'Alsace-Lorraine pousse le cri de S.0.S., cela coûte un milliard et lorsque la B.N.C. en fait autant, cela coute deux milliards ; lorsque enfin, c’est la Transat-lantique, c'est deux milliers également et lorsque ce sont les Assurances Sociales, cela coûte huit cents millions. L'économie privée, l'économie libérale apparait pour l'Etat comme une grande machine dont il paie la casse. Plutôt que d'admettre une intervention a posteriori, il préfère prévenir,
- p.13r - vue 25/40
-
-
-
- p.13v - vue 26/40
-
-
-
- I -r
- 1
- D'ailleurs ce n'est
- seulement pour
- la politique commerciale industrielle fiscale ou financiers
- tro uve non
- devant des individus
- devant
- des collectivité
- c’est pour leur CTC Tout ce phénomène, centration. Je VOL
- c'est pour la gestion même des affaires, ation, c'est pour leur développement.
- quel est-il ? C'est un phénomène de con-S disais que les affaires ont dépassé la
- de l'homme, mais il semble que ce soit un paradoxe de
- vouloir les y
- Il y a des conditions technique
- des conditions financières qui font
- réalité elles s’a-
- mal gament fondent.
- € CD
- O 0.2 E 0 O 8 02 r O 03 G
- 0Q U2 r
- —
- 00 ( 0) 4 ro ,—i L — Cd ND 0 0 +
- •H -0 r 4 Q) H Ar—1.0 (D (3 0200 uret A •H ri O B Q C2 • Pi O -2 CB H 020 0 () —
- r (I3 i— H4 C) O 0
- O
- lent, elles se trusts et l'homme
- arait et son
- Q G
- initiative s'englobe. Il y a des édifices
- des superstructions
- de sociétés qui défient d'une part l'imagix ation de ceux qui les observent et la responsabilité de ceux qui les gèrent.
- Il est presqu' impossible dans certains de
- où le
- pervers que nous Voyons
- de savoir
- trouve
- pital
- quel degré est égaré,
- on retrouvera ]
- Voilà ce
- qui dépersonnalise
- ce qui désindividualise l'économie, voil
- raisons
- t étranglé par les faits. Il y a d’autres les nous arrivons à reconnaitre que l'in-aouver que son action isolée devient inéf-
- ficace. Cette raison
- conomiques appa.ra que les formes de Dans son livre qui
- c’est que de plus inte rd é pend an t s
- la vie économique
- lus les
- travers le monde et
- 9 ’ uni formi sant .
- appelle "Regards sur le onde actuel"
- Paul Valéry a montré
- d ’ une
- açon dramatique l'uniformisation
- du monde où les mêmes techniques se sont répandues malgré la disparité essentielle des esprits, où les rapports entre les
- Ms 23A ()
- êtres se font sur plan qui n'a rien à voir avec les mobiles deleur conscience intérieure. Il y a une espèce de convention internationale liée à l'activité qui défie les systèmes person-
- els de la pensée
- interdépendances des faits montrent
- à l'individu combien il este imuissant, lorsqu'il veut eul et défier ce qui est un courant général, ce qui est
- une conjoncture
- qui est tout simplement l'action de cer-
- BIB Cr
- Reste.
- taines puissances qui
- xercent au loin.
- p.14r - vue 27/40
-
-
-
- p.14v - vue 28/40
-
-
-
- I
- LAN H
- 1
- Je me trouvais il y a quelques mois à New-York, reçu par les cinquante ou soixante hommes qui dirigent l’économie américaine. Je leur disais : "Lorsque vous avez fondé cette association qui devait barrer les prix du blé, qui devait ra-cheter tous les blés qui se présenteraient sur le marché canadien ou américain, vous avez suscité parmi les autres peu ples des espoirs qui ont exhalté toutes les agricultures et votre initiative créait la surproduction ailleurs. Et lorsque les capitaux nécessaires pour acheter tout ce blé qui se présentait du Canada, du hanitoba et de l’Amérique sur toute sa surface, lorsque lescapitaux ont fait défaut, lorsque le barrage des prix s’est effondré, lorsque, au lieu d'avoir ce nivellement facile et progressif qui se fait dans les vases communicants d'une économie rationelle, vous avez permis que le flot passât et que le blé tombât tout à coup au tiers de sa valeur, vous avez créé une détresse mondiale ; et quand vous avez fait la même chose pour le coton, vous avez créé des catastrophes bien mlus grandes en dehors de chez vous que chez vous- mêmes, puisqu’après tout il y a beaucoup plus de milliards investis dans les usines qui transforment le coton que dans les champs qui le produisent".
- Ce sentiment de l’interdépendance, ce n’est pas seule-ment le producteur, ce n’estpas seulement le commerçant qui l’ont, c’est même le petit épargnant. Il ne sait plus, les affaires étant complètement dépersonnalisées, qu’il ne peut plus se fier à la compétence de celui qui les dirige et qu’il ne connait pas, à la technicité d’une affaire dont il va acheter les titres, il ne sait pas où sont les intérêts : ils sont répandus sur le monde entier. Il ne sait pas non plus quelle est la valeur des hommes qui condui sent ces intérêts, il ne sait pas quelles sont les ententes, les acoords qui, demain, feront la prospérité, ou les luttes qui amèneront la ruine. Il en est à chercher comme jadis on faisait avec les devins, des signes ext érieurs, des signes prémonitoires qui s’appellent la conjoncture, ou des confidences qui s ‘appellent "le tuyau". Voilà le regard que l’individu a sur les affaires
- 8 CN-
- RESERV
- Messieurs, quand on est arrivé à cette situation, il faut bien se rendre compte qu’il y a des notions à vérifier et des responsabilités à définir-. Renoncer à ce qu’ont été
- p.15r - vue 29/40
-
-
-
- p.15v - vue 30/40
-
-
-
- 1 t A
- 1
- de tout temps les pays de l’Europe, pays issus d’une civilia sation méditérranéenne où la personne humaine a été en somme le levier de toute activité, de toute intelligence. Renoncer dans ces pays à la conception de l’initiative, de la respon-sabilité individuelle, c’est un scandale ; et vouloir la per-pétuer 6 les faits dont je viens de vous donner une ima-ge un peu discursive, c’est prendre une autre responsabilité parce que c’est par un système périmé défier l’avenir. A l’heure actuelle, le problème qui sepose n'est pas de savoir si on va renoncer à l'ancienne conception libérale qui exaltait la dignité du travail humain individuel. Laquestion est de savoir dans quelles ce ndttions cette ancienne conception pour-ra s'adapter à l’action actuelle et, permettez-moi de vous le dire, lorque l'action n'a plus les directives de l'esprit, elle cesse d'être ce que Goethe disait : "L'action est la plus belle fête de l'homme". Mais l'action dans l'obscurité, l'ac-tion dans le tatonnement est sans joie et sans efficacité.
- Il faudra demain que l’on tâche de discerner quels sont les droits et les devoirs de l'individu dans l’économie actuelle ; c'est un problème qui n'est pas seulement un pro-blème d'éthique ou de morale, c'est un problème de législation de gouvernement, c’est un problème de diplomatie. Il faudra d'autre part quelles sont 1 s formes d'association entre les êtres qui doivent prévaloir et ici nous nous trouvons devant des conceptions qui s’affrontent : la libre association qui prolonge la libre initiative de l'homme, le travail conjugué d'après des hypothèses perso nelt es, qui prolonge la volonté individuelle et le travail isolé. Ou, au contraire, des cadres concertés et, permettez-moi de vous le dire, le problème là encore se pose non pas comme un compromis de pensée, mais co un compromis d'intérêts, comme un désaccord d’action qui, si le compromis n'intervient pas, peut engager la Nation
- Ms 23A G)
- Aujourd'hui, qu’il s'agisse de personne physique ou de personne morale, de l'individu ou de sociétés, nous ne pou-vons plus concevoir qu’il n'y ait pas certaines limitations, certaines garanties, car précisément nous avons assisté à l'excès, au débordement de cet individualisme que tantôt Con-
- p.16r - vue 31/40
-
-
-
- p.16v - vue 32/40
-
-
-
- I
- 1
- dorcet présentait comme 1’ orée de la prospérité humaine • C'est cet individualisme aussi bien des grandes s ociétés que des individus entreprenants qai a amené ce désordre, ce désé-quilibre de la production dont je voudrais vous donner quel-ques exemples que j'emprunterai à l'Amérique.
- Voilà un pays qui a dû passer du coup du libéralisme intégral à l'étatisme intégral. Cet individualisme intégral est une des notions essentielles de la spritualité anglo-saxonne. L'anti-trust Law, c'est-à-dire la loi contre les coalitions, empêchait la libre association des industriels, des commerçants, des ouvriers. La vie syndicale aux Etats-Unis n'existe pas. Faute d'avoir l'organisation concertée des individus, l'organis tion a dû être imposée par l'Etat. Pourquoi ? Parce qu'il apparaissait au moment où la crise Hoover s'est prononcée que vraiment le bilan des initiatives individuelles et du libéralisme était une catastrophe; de 1025 à 1930, alorsque 1 ’ Amérique avait déjà, au cours de la Guerre, exalté toutes ses productions à la demande des Alliés, on a encore investi dans l’industrie américaine quatorze mil-liards de dollars or, c’est-à-dire près de trois cents milliard de francs pour des industries qui ne tourneront jamais, parce qu’il n’y a pas de pouvoir d'achat pour les rémunérer, parce qu’il n’y a pas de cor sommateurs, parce qu’elles sont pléthoriques. L’inflation de crédit avec une mystique entretenue d’une propérité indéfinie a abo ci à des résultats dont je vais vous donner seulement quelques échantillons : ‘35 milliards d’hypothèques, c’est-à-dire plus de 800 milliards de francs sur la propriété urbaine ; 8 milliards d’hypothè-ques sur la propriété agricole. Les initiatives financières comme celles-là sont aussi catastrophiques que les entreprises industrielles dont je parlais tout à l’heure, une nation en reste ébranlée . L'individu peut-il continuer à agir sans aucun égard pour la Nation ? La collectivité n’a-t-elle pas le droit, à un moment donné, de dire : organisons, tempérons ?
- Voilà le problème. A l’heure actuelle opposer une doctrine libérale à l’idée d’un Etat dirigé, d’une économie diri-gée, c’est chose vaine. Quelles sont les conceptions qu’on peut retenir du libéralisme ? Quelles sont les directions nécessaires à donner à une économie libérale ? Quel est le
- p.17r - vue 33/40
-
-
-
- p.17v - vue 34/40
-
-
-
- 1 co
- i
- rôle de l’individu isolé, celui des associations ? Quelles sont les garanties dont il les faut entourer ? Messieurs, ce sont autant de problèmes qu’il faut que nous nous posions.
- Je crois vous avoirmarqué ce soir que certaines évo-lutions étaient de l’ordre spirituel et en iême temps de l’or-dre matériel. Ce conflit de l’esprit avec les conditions de l’action est peut-être un des plus tragiques que nous ayons en ce moment. Il s’impose même aux esprits qu’on croirait le plus confinés dans la science abstraite. Il y a quelques jours, un homme qui n’a guère quitté les conceptions les plus transcendantes de la science, s’occupait exactement du pro-blène dont je vous parle. Il disait : La détresse actuelle provient de ce qu'il faut trouver un compromis entre deux devoirs ; il y a le danger d'égoïsme qui compromet la soli-darité et le d n ex de conformisme qui s'oppose au devoir de personnalité. Ni conformisme, ni égoïsme ; il me semble, disait-il, - et l'homme dont je parle, c'est Paul Langevin -il me semble qu'on peut ptrouver là clartés nécessaires pour résoudre le problème des sociétés humaines, la recherche d'un équilibre heureux entre les droits de l'individu et ceux de la collectivité.
- MUS 23A ()
- Messieurs, c'est tout le problème de l'économie actuel-le. Nous verrons dans nos prochains entretiens, à la lumière des faits, ce qui reste non peint d'une tendance générale, d'une donnée psychologique, d'un système de philosophie comme celui lont je vous ai parlé ce soir, mais nous aborderons d'a-bord le fait de l'organisation des collectivités, puis nous prendrons l'objet auquel elle se doit attacher et les méthodes qu’elle doit appliquer pour le régime des échanges et pour le régime des monnaies. Pour les élér ents fin inciers et techni-ques de l'acti té, nous verron € qu'à la lu ière de ces ts nous pouvons discerner la naissance de certaines unités nouvelles et de certains groupements nouveaux qui commenteront la vie éco: ie. Ces unités, ces groupements doivent se re-
- joindre, je ne dis AS dans un contrôle, ne préjugeons pas, mais dans une doctrine de l'Etat. La doctrine de l'Etat c'est peut-être ce dont nquons tout : l'heure actuelle. Nous
- anquons en matière économique, nous en manquons en matière se CNA) politi que. De grands ébranlements se sont passés dans le monde
- p.18r - vue 35/40
-
-
-
- p.18v - vue 36/40
-
-
-
- qui ont jeté un voile ou un doute sur ce qui était la sécurité des doctrines que les peuples avaient élaboré pour leur devenir politique.
- Prenez l’Allemagne : dans une guerre affreuse et d dans ce qui a été peut-être plus affreux encore au point de vue spirituel, six semaines de reniement dt d’anarchie a vu s’effondrer cette Staatslehrer, cette relation des devoirs des individus avec les collectivités, avec l’Etat, que depuis Frédéric II et avec l'aide de nos philosophes elle avait édi-fiée jusqu'à ce qu'elle fut codifiée par la main de fer de Bismarck. Nous—mêmes, est-ce que nous oserions dire que nous n'avons pas à vérifier les conceptions essentielles de l'Etat ? Non, nous devons les voir au poi nt de vue économique comme au point de vue politique.
- Voilà le cadre dans 1 e quel je tâcherai de vous fournir quelques faits et, à l'aide de ces faits, de mettre à l’épreuve quelques doctrines. La tâche que nous faisons n’est pas une tâche qui puisse être appelée négative. Elle n’est pas destructive . A l’heure actuelle, le devoir c’est la révision des données de la vie et des idées qui les synthétisent. C’est à une révision comme celle-là qu’un homme comme de Mon-zie s’est attaché depuis des années. Fermement attaché à cer-taines traditions, à certaines formes de vie, à certaines conceptions cardinales de la vie : individuelle ou de la vie collective, il vous propose aujourd’hui dans ces conférences d’actualités économiques de faire ce que d’autres font dans le domaine de la pensée pure, c’est-à-dire comment les systè-mes et les idées résistent aux faits et peuvent s’adapter à la vie de demain. Cette révision doit se faire non seulement en fonc tion des données de la science, mais en fonction de l’efficacité pratique. Ce sont les deux critères auxquels il faut soume tire la plupart de nos notions. Il y en a qui re-tardent. Je ne voudrais pas sortir trop de l’économie, mais enfin, pensez donc à ce que représente, pour ceux qui ont cnu à un rationalisme un peu présomptueux, à la domination de l’in-telligence sur le monde extérieur, à l’identité des lois de l’esprit avec celles de la nature, ce que représente la cons-tatation que, ce qui apparait quelquefois comme certain, c’est
- p.19r - vue 37/40
-
-
-
- p.19v - vue 38/40
-
-
-
- 20 --
- que les lois de la nature ne sont pas celles de l’esprit et que l’imagination, la plupart du temps, ne peut pas les con-cevoir.
- Je me trouvais il y a quelques semaines en rapport avec Einstein et je lai posais très indiscrètement le pro-que voici : quand s rever de notre cabinet de tra vail, dans votre maison, est-ce que ce monde que vous ave façon spéculative, est-ce que vous le rappor dans votre vie quotidienne ? Est-ce que quelque chose vous z eue sur ur
- vers rme à celui de vos trois di-
- s, à celui de votre vision, à cel vos jeux, à vos rêves ? Il me disait : "C’est le drame ; les notions ont dépassé l’état actuel des choses." Et il se re
- tour i vers moi et aj uta : “Dans votre domaine, c’est le e, n’est-ce pas ? Ce sont les fai ts qui ont , c’est là le point de départ le l’étude que nous ferons ensemble et pour laquelle je vous 0 a
- (Vifs applaudissements)
- 34
- p.20r - vue 39/40
-
-
-
- p.20v - vue 40/40
-
-