Le Devoir
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- !!• Année, Tome II.— W' 434 Lt, numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 2 Janvier 1887
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- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Direoteur-Gérant Fondateur du Familistère
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- SOMMAIRE
- 1886-1887. — Religion et folie. — La paix. — Réformes chimériques et réformes pratiques. — Machines et surproduction. — Faits politiques et sociaux de la semaine.— Les maîtres sa?is place dans l’enseignement primaire.—Enseignement clérical.— Réclamations dangereuses. — Le prix de la gueflc$.— Le chauvinisme.— Charles Saville. ,~t"
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- 1886-1887
- Quand ces lignes paraîtront, 1886 ne sera plus — l’année 4887 aura commencé à dérouler les pages blanches de son calendrier immaculé, pour la succession des événements, des hommes et des choses qui doivent s’y inscrire en lettres d’or, peut-être de sang — si 1887 ne doit pas nous consoler des déceptions de 1886 et marcher d’un pas plus assuré dans le chemin du progrès où 4886 s’est traîné lourdement, d’un pas boiteux et toujours hésitant.
- Car maintenant que nous voilà parvenus au terme de 4886, on ne saurait se le dissimuler, mais le bilan des douze mois écoulés présente une douloureuse récapitulation. Rien à l’actif des réformes sociales, des améliorations si urgentes que cette année aurait dû voir se réaliser. En revanche, le passif des fautes commises, des solutions toutes prêtes mais indéfiniment reculées, sans aucune excuse de retard, ce. passif qu’on n’a
- rien fait pour alléger, il est aussi lourd que l’actif est petit.
- Si du moins l’examen des fautes de 1886 pouvait servir de leçon !.. éclairer le chemin à parcourir en 1887, de façon à éviter les écueils qui, dans l’année écoulée, ont empêché la réalisa* tion du bien qui aurait pu et dû se faire, et ont précipité, au contraire, le mal qu’on a accompli ?..
- Quand on se reporte aux derniers jours de 1885 et aux premiers de 1886, on se trouve en présence d’une situation, incertaine, confuse, mais d’où le bien peut sortir, car les éléments de progrès et de vitalité sociale ne faisaient pas défaut alors, comme aujourd’hui. Nous sortions de la bataille électorale d’octobre — novembre, qui avait donné des résultats politiques si complexes. Chacun cherchait de bonne foi à déchiffrer l’enigme posée par le sphinx électoral, et on ne tarda pas à se mettre d’accord sur un point, savoir : que le suffrage universel répudiait une politique d’aventures coloniales, en même temps qu’une politique économique laissant • follement se déchaîner les crises et les chômages, avec leur cortège habituel de misères, de privations, de dépression générale, sans même tenter d’y opposer des mesures gouvernementales efficaces.
- Il n’y eut pendant un mois, dans les coulisses du monde politique, qu’une même pensée unanime, vraie ou affectée, mais bruyamment affirmée,dans cette formule : Des réformes ! Il faut des réformes !
- Si nos lecteurs se le rappellent, fin 4885, com-moncement 4886, tout le monde convenait de la
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- nécessité urgente des réformes. Malheureusement, lorsqu’il s’agit de s’atteler à cette œuvre immense de réformation sociale tant désirée, tant indispensable,les premières hésitations se produisirent. Le parti républicain, un instant uni sur le terraiü réformiste,se divisa, dès que se posa cette question: Par quelle réforme commencer et par qui, gou-vernementalement, s’opérera la grande œuvre sociale ?
- Le défaut de connaissances sérieuses et approfondies de la matière chez les uns, l'origine bourgeoise, c’est-à-dire privilégiée des autres, les compétitions et les jalousies mesquines chez tous, éteignirent ce beau feu de réformes. Les bonnes volontés furent impuissantes à trouver un champ d’action convenable, parce que les rivalités de groupes et de coterie les paralysaient.
- On se jeta alors dans une voie d’expédients.Sous une apparence de concentration républicaine, bien inutile, puisque cette concentration n’avait pas pour but l’œuvre réformiste, désormais écartée, le provisoire et le compromis furent mis à l’ordre du jour... Ils y sont encore aujourd'hui.
- Mais les événements économiques et sociaux, qui ont des causes trop profondes dans notre organisation contemporaine pour se conformer aux petites viscissitudes des intrigues parlementaires, surgirent coup sur coup, affolant les gouvernants si peu préparés à voir se dresser brusquement en face d’eux le redoutable problème.
- Dès le commencement de l’année 1886, c’est le drame de Decazeville — drame sanglant, terrible, qui eut pu et dû être pour des gouvernants jugeant les choses de haut, d’un point de vue philosophique large et humain, un avertissement d’une importance significative. L’avertissement leur échappa. Perdant la tête, ils ne virent pas la sombre échappée ouverte par le meurtre de Watrin, éclairant tout-à-coup un abîme insondable de haines et de douleurs sociales,d’autant plus formidables qu’elles avaient été plus longtemps contenues. A cette manifestation antagonique se traduisant par un acte de force et de violence forcenées de misérables incapables de traduire autrement leurs souffrances, on opposa la force desbayonnettes, qui réduit les hommes, mais ne résout pas les questions. On opposa la force à la force ! Dès lors, la déviation était faite, la fausse direction était prise.
- Lorsque l’ordre et l'organisation ouvrière eurent calmé la surexcitation brutale et inconsciente des premiers jours, disciplinant les colères en vue d'un résultat social à atteindre par une grève,
- i paisiblement et légalement conduite, le gouvernement persista à voir des révoltés dans les exploités et la force gouvernementale fut délibé-remment mise au service des patrons. Et de jour en jour furent oubliées les résolutions primitives, furent écartées les plans et les projets de réformes dont on avait reconnu l’urgence au début.
- Après Decazeville, Yierzon. Le pli était pris. Nos gouvernants étaient entrés dans une voie qu’ils devaient suivre jusqu’au bout.
- Ils l’ont suivie — ils y sont encore à cette heure.
- Aussi, combien plus sombre est aujourd’hui la perspective ! Fin 1885, commencement 1886, les espérances étaient permises. Aujourd’hui, on chercherait en vain sur quelle base asseoir des espérances si douloureusement déçues par la politique de piétinement et même rétrograde de 1886.
- Une année s’est écoulée et rien n’a été fait, rien! Les moyens de réformes mis à l’étude sous la précédente législature n’ont pas seulement été examinés. On ne les a même pas sortis des cartons des commissions.
- On en est par exemple le projet H. Maret de sur l’hérédité de l’État ? L’aveugle impéritie des politiciens est telle, qu’on n’a pas songé à hâter sa discussion I Au commencement de l’année, un projet de renouvellement partiel des Chambres a été déposé par M. Dupuy, député de l’Aisne ; nos lecteurs n’ignorent pas que,bien qu’il ne s’accorde pas exactement avec le mécanisme politique préconisé par le Devoir en matière de suffrage universel, il est un acheminement vers le mieux et l’influence du Devoir dans les élections de l’Aisne n’a pas été étrangère au dépôt de ce projet.
- La commission à laquelle il a été renvoyé ne donne pas signe de vie.
- L’année dernière, M. Camélinat a déposé également divers projets, l’un sur la réglementation du travail des femmes et des enfants, un autre tendant à ouvrir une convention internationale dans laquelle seraient prises des mesures de réglementation. On a fait pis que de leur opposer la question préalable. Comme le projet Maret sur l’hérédité de l’État, comme la proposition Dupuy, les projets Camélinat sont enterrés dans les cartons des commissions. Les uns et les autres, si cela continue, n’en sortiront pas avant la fin de la législature.
- Et voilà le bilan de 1886 !
- Puisse, 1887, malgré les tristes auspices sous
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- lesquels s’ouvre cette année, apporter une part plus considérable de faits et de travaux à l’œuvre du progrès !
- Puissent, cette année qui s’ouvre à peine, nos gouvernants ouvrir enfin leur yeux à l’évidence, leur cœur à la pitié!...
- Car la politique du piétinement, du statu quo social, dans les circonstances pénibles que nous traversons est peut-être pire qu’une politique franchement et délibéremment rétrograde. Pendant que les députés ne font rien, les sinistres fléaux économiques, eux, ne restent pas inactifs. Ils accomplissent, imperturbables, leur œuvre de misère, de ruine et de mort. Dans les mansardes gelées des pauvres, le chômage tue lentement et sûrement...
- En jetant les yeux en arrière, en contemplant cette année 1886, si vide et qui eut pu être si bien remplie, nos gouvernants seront-ils pris de remords pour 1887 ? Nous le souhaitons, sans trop oser l’espérer.
- RELIGION ET FOLIE
- Il vient de se produire un fait épouvantable qui montre dans quels insondables abîmes d’ignorance et de ténèbres certaines catégories d’hommes sont encore plongées en plein dix-neuvième siècle.
- Au moulin de Careton, dans le Morbihan, vivait la famille Jallu, composée de la mère et de ses quatre enfants, deux fils et deux filles.
- L’aînée, Esther, grande, avenante et belle fille, un peu moins primitive que les autres habitants du moulin, était autant aimée des gens du pays qu’en étaient détestés ses frères, sa sœur et sa mère.
- La chose semblait d’autant moins naturelle aux Jallu, qu’Esther ne pensait en rien de la même manière qu’eux. Elle ne croyait ni aux sorciers ni aux korrigans et riait des grossières supertitions dont le cerveau des siens était enténébré.
- Les Jallu, vexés de cette supériorité, se mirent longtemps l’esprit à la torture pour savoir d’ou elle pouvait bien venir. Cette opération les fatigua vite sans qu’ils eussent trouvé.
- Ils résolurent de s'en ouvrir au curé — au recteur,comme on dit en Bretagne. Celui-ci, un lourdaud abruti par la lecture des livres pieux, se scandalisa fort qu’une fille de village eût l’esprit émancipé au point de railler les traditions villageoises dont les gens de Bretagne assaisonnent leur catholicisme.
- — Votre Esther est possédée du démon de l’orgueil, leur d it-il sentencieusement. .
- Puis prenant son bréviaire, il reprit son somme — théolo-
- gique — sans songer un instant aux conséquences des imprudentes paroles qu’il venait de prononcer.
- Les Jallus étaient fixés. Il n’était plus étonnant que « leur Esther » eût des idées à part, puisqu’un démon les lui soufflait. Ce n’était point leur fille qui était une moqueuse, une savante, une fiérotte, mais le démon de l'orgueil qui, s’agitant en elle, la mouvait, parlait et agissait pour elle.
- Ils en crurent d’autant plus volontiers leur recteur, que celui -ci passait à leurs yeux pour le plus savant homme de l’endroit. Or, au sermon, ce savant homme ne se fait par faute de parler du diable et des cent mille manières de l’exorciser, depuis celle employée par le Christ qui logea trois mille démons dans un troupeau de porcs jusqu’à celle qu’emploient les prêtres à grand renfort de goupillon sur le corps des hystériques.
- Ces sauvages prirent donc l’explication à la lettre et résolurent de chasser le démon de l’orgueil du corps de a leur Esther ».
- Un conseil de famille fut tenu et deux opinions se trouvèrent en présence ; Délogerait-on le démon par les moyens catholiques et avec l’aide de M. le curé, ou bien reviendrait-on pour la circonstance aux usages du bon vieux temps.
- Les avis étaient partagés. Certes, le recteur, un saint homme, avait du pouvoir sur les esprits malins. Son eau bénite était toute puissante pour mettre en fuite les démons, fussent-ils légion. Mais les curés, ça ne se dérange pas pour rien. Il faudrait le payer très cher pour qu’il consentit à faire l’opération prescrite par les canons de l’Église.
- Le primitif a de la religion, mais il entend qu’elle ne lui coûte rien ; sinon il s’en passe.
- Ainsi firent les Jallu. Tandis que, dévotement agenouillées, les deux femmes adressaient au ciel une fervente prière, les deux hommes saisirent la possédée, l’étendirent à terre e* s’occupèrent à lui trouer le corps avec un vilebrequin afin d’offrir des issues au démon de l’orgueil.
- Ils lui percèrent ainsi le ventre, puis les cuisses, puis la tête.
- Le sang sortit par ces horribles blessures, puis la vie, mais de démon point.
- Aux hurlements poussés par la suppliciée, les gens du village accoururent. Sur le seuil, les frères Jallu, armés de haches, défendaient l’entrée de leur maison. Enfin, la gendarmerie vint et put les arracher à la foule, qui voulait les massacrer sur place.
- Ces quatre lamentables débris d’un monde qu’on croyait disparu à jamais, ont été immédiatement dirigés sur une maison de fous. ~
- Il est question de les en extraire pour les envoyer à Vannes devant la cour d’assises.
- Je veux encore croire qu’on n’infligera pas cette honte à l’humanité pensante. Ces individus ne peuvent pas être jugés. Leur acte sort delà série des crimes pour entrer dans celle
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- des cas pathologiques. Ils ne sont pas plus responsables de leur inculture qu’ils ne le sont de la toute spéciale conformation de leur cerveau.
- Veut-on leur appliquer la procédure du moyen-âge? Les brodequins ? la question de l’eau ? l’écartèlement ? tous moyens coercitifs en rapport avec la nature de l’acte qu’ils ont commis ?
- Evidemment, il n’en peut être question un seul instant.
- La procédure actuelle ?
- Elle manque de moyens d’appréciation et n’est possible qu’à une condition :
- C’est que leur curé ira s’asseoir à leurs côtés sur le banc d’infamie.
- Reste le seul moyen qui mette d’accord la science et la conscience :
- Ils sont dans une maison de fous, qu’ils y restent.
- LA PAIX
- Les excitations belliqueuses propagées depuis quelques jours, nous ne savons dans quel intérêt,n’ont pas porté leurs fruits; la presse républicaine est unanime à proclamer l’intention bien arrêtée du peuple français de maintenir la paix. Entre autres articles de journaux, nous en relevons un dans la, Justice dû à la plume de M. C.Pelletan dont nous croyons devoir reproduire les extraits suivants :
- II y a longtemps que la guerre menace l’Europe,dit Camille Pelletan, nous vivons dans une paix armée qui ressemble terriblement à une trêve ; dans les Balkans comme sur les frontières de l’Est, on est dansfun qui-vive perpétuel depuis des années ; et pourtant la guerre n’éclatera pas ; et il est probable quelle n’éclatera pas.
- Pourquoi ? Pàrceque celui qui la déchaînerait soulèverait contre lui le monde entier ; parce que, dans l’Europe actuelle, avec l’activité de production surexcitée par les rivalités économiques d’aujourd’hui, nul ne peut songer sans terreur aux malheurs qu’une guerre entraînerait avec elle ; parce que les peuples, aujourd’hui, ont voix au chapitrej; qu’on ne les pousse plus à la mitraille comme des troupeaux ; qu’en somme, jusque dans les gouvernements les plus absolus, l’opinion publique a sa part du pouvoir ; que les forces morales comptent, même dans les conflits de la force brutale qui sont les batailles ; que dans ces conditions, il y aurait une étrange témérité à hasarder l’aventure sans être sûr du résultat ; et qu’aujourd’hui personne ne peut être assuré déjà victoire.
- M. Pelletan conclut ainsi :
- Continuons à nous préserver des manifestations tapageuses nui ont toujours été ici le fait d’une minorité infime sans
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- utorité et sans importance.Montrons quelle passion anime la démocratie française pour une paix à la fois digne de sa légitime fierté, et conforme aux besoins de ses nobles travaux ; sachons réserver toutes nos ressources et préparer nos forces; et nous pouvons espérer que nul ne se hasardera à troubler ^a paix du monde.
- Nous nous associons à ces patriotiques sentiments, les seuls qui doivent animer aujourd’hui tout bon Français.
- RÉFORMES CHIMÉRIQUES
- ET RÉFORMES PRATIQUES
- Réponse au Courrier de Londres
- Dans un des derniers numéros du Devoir, empruntant au Courrier de Londres les très intéressants renseignements qu’il publiait sur la situation du travail en Angleterre, nous avions-fait suivre son bulletin de quelques réflexions sur la nature d es antagonismes sociaux qui se manifestent dans tous les pays de grande production, antagonismes affectant partout la même forme aigüe, parce que partout ils sont engendrés par la même cause : « un « système de production anarchique, livrée aux « hasards d’une concurrence universelle, désor-« donnée, qui produit pour produire, pour aug-« menter les profits capitalistes, sans aucun souci « des besoins ni des moyens de rachat de la classe « ouvrière. » Nous concluions donc de là qu’il est indispensable de « substituer l’ordre et l’organisation à l’anarchie ; » d’« organiser la production par « l’entente internationale et nationale; » d’« orga-« niser les échanges et la consommation en proté-« géant la classe consommatrice par excellence,
- « c’est-à-dire la classe ouvrière, mise à même « de racheter pour sa consommation les produits « de son travail...»
- Notre confrère citant cet article du Devoir nous reproche d’être restés confinés dans les termes d’une généralité vague et théorique; « nous avons « oublié, dit-il, "de préciser les moyens pratiques et d’organisation déjà production ainsi que celle « des échanges et de la consommation... En ad-« mettant,ajoute-t-il,la supériorité de nos plans de « réforme économique, il restera toujours cet « invincible obstacle à surmonter, celui de faire « adopter internationalement une réforme quel-« conque de cet ordre, après son adoption natio-« nale pour chaque pays. » — Suivent quelques considérations, non moins « vagues, » ni moins « théoriques » sur ce que ces plans de réforme..*
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- ont de généreux, mais de chimérique; parce qu’il n’est paspossible à un « réformateur de régulariser à sa façon » les défauts d’harmonie de la société, parce que celle-ci est régie par des lois naturelles « qui guérissent elles-mêmes les blessures qu’elles se font».
- Un pareil langage dans un journal comme le Courrier de Londres qui s’occupe de l’étude des questions sociales, a lieu de nous surprendre. Si la société est régie par des lois contre lesquelles et sur lesquelles nous ne pouvons rien, à quoi sert au Courrier de Londres, d’étudier les phénomènes sociaux sur lesquels son action sera éternellement condamné à l’impuissance? Nous connaissons de longue date cette théorie des lois naturelles inventée par l’économie politique officielle pour la justification commode, de toutes les atrocités présentes, passées et futures. D’après cette théorie, jes chômages, les crises de surproduction et les misères, qui, à date périodique, mais en progression constante d’intensité, assaillent le monde de la production et de l’échange,seraient aussi fatales et inéluctables que la formation des orages. Mais encore peut-on se mettre à l’abri des orages, sous un toit et dans un lieu clos, dont on a soigneusement bouché les ouvertures de façon à fermer le passage aux courants électriques susceptibles de dégager la foudre. Il est possible, en dehors de la vie sociale, d’utilisçr la connaissance des lois cosmologiques, de façon à s’affranchir de leurs effets désastreux et à bénéficier de leurs effets utiles. Pourquoi, dans la vie sociale, toute tentative semblable est-elle puérile et d’avance inutile. C’estlà,on l’avouera, une logique'singulière, Dans la manifestation des phénomènes physiques proprement dits, la communication par une étincelle de deux courants opposés détermine une explosion. Mais encore, en certains cas, est-on libre d’établir Ja communication ou de l’éviter? N’en est-il pas de même en matière sociale ?
- S’il n’en était pas de même, je me demande à quoi peuvent bien servir les lois et règlements des sociétés contemporaines. Toutes, ont pour mission de déterminer tel phénomène social engendré par la mise en œuvre de ces lois et règlements ; ce sont, par conséquent, autant d’atteintes portées par la civilisation au libre jeu de j ces « lois naturelles » mystérieuses, qu’on devrait abandonnera elles mêmes,puisque ellesguérissent les blessures qu’elles causent.»
- Les théoriciens anarchistes, préconisent la suppression de toutes les lois sociales, dites artifi-
- cielles,parce qu’elles ont été délibérées et imposées. Mais du moins, eux, sont-ils logiq ues, dans leur sombrefatalisme matérialiste.Le monde pouvant et devant aller au hasard des lois naturelles, ils demandent an préalable qu’on fasse table rase de tout ce qui existe; table rase de tout ce qui rappelle, de près ou de loin, l’atteinte portée par les lois sociales aux lois «naturelles».—Je le répète, les anarchistes, en cette occurence, sont les seuls qui fassent montre de logique, dont les conclusions s’accordent avec les prémisses. Lois naturelles et lois sociales s’excluent. Les économistes, dont le Courrier de Londres dans la circonstance soutient la thèse, le reconnaissent et par instants, ils accordent leur doctrine avec les faits, quand ils réclament la neutralité absolue del’Etat’en matière économique et le moins de règlementation possible. Seulement, ils sont incomplets; car le moins de réglementation possible — c’est pas du tout, la formule anarchiste : Rien!
- Est-ce là la conclusion secrète de notre confrère, sa pensée de derrière de la tôle, comme disait Montaigne ?
- Nous ne le pensons pas,puisque notre contradicteur n’oppose pas une fin de non-recevoir absolue à nos propositions d’organisation économique ; il se borne, en effet, à les trouver «vagues» et « théoriques »;— même il leur oppose l’impossibilité d’accorder les pays de grande production pour une entente préalable indispensable.
- Pour ce qui est du caractère théorique de nos réformes, nous ferons observer à notre confrère qu’il y a deux méthodes de propositions, en matière sociale comme en toute autre ;
- L’une la méthode spéculative, qui consiste à formuler, au hasard de l’imagination et du tempé-rament,lesprojets dont l’ordonnacement est parfait dans la tête de celui qui les conçoit, parce qu’il ne tient compte ni du temps, ni du milieu, faute d’avoir une théorie exacte de l’évolution cosmique en dehors de laquelle sont faites ses constructions subjectives.Celle-là,qu’elle se réclame d’une évolution mystérieuse^régie par je ne sais quelle sombre fatalité de «lois naturelles» inéluctables, ou d’une justice supérieure déduite a priori, sur la conception de laquelle le monde devra et se façonner,celle là, est la méthode utopique, chimérique.
- La seconde, la méthode scientifique, consiste à déduire de l’observation des faits la théorie générale des phénomènes, observés dans leurs détails i d’abord, réunis ensuite en une synthèse objective
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- qui permet de formuler les lois de leur manifestation et de déterminer les conditions de leur existence. Une fois ces conditions connues, il est évident qu’expérimentalement, on peut reproduire ou écarter la manifestation de tels phénomènes, selon qu’on leur fournira ou non les conditions nécessaires à leur existence. Cette méthode scientifique expérimentale est la seule vraie,reconnue exacte et c’est celle que nous avons suivie dans l’article où nous avons été amenés à parler des troubles sociaux qui perturbent notre organisme,et des remèdes à employer pour prévenir ces perturbations.
- Nous avons montré, en effet, d’abord, la similitude des conditions économiques, partout où les phénomènes de perturbation apparaissent ; de cette similitude constante, nous avons déduit le rapport de cause à effet entre l’anarchie industrielle et les misères sociales qui l’accompagnent. D’où la conclusion que les misères sociales ne seraient soulagées qu’en faisant disparaître les causes qui les engendrent, c’est-à-dire l’anarchie dans le monde de la production.
- Ces prémisses « théoriques» que le Courrier de Londres nous reproche sont cependant indispensables comme base d’une reconstruction sociale sérieuse. Nous devons les poser foutes les fois que nous agitons la question de réformes*, parce que ces réformes, pour être pratiques,|et non chimériques, doivent être conçues d’après une connaissance exacte des conditions défectueuses du mode de production contemporain.
- On voit donc que loin de vouloir régulariser à notre façon les défauts d'harmonie de notre société, nous entendons toujours rester sur le terrain des faits pratiques.
- Quant aux mesures sociales de nature à corriger ces défauts d’harmonie, sans sortir des possibilités de notre ordre actuel, nous les avons exposés à maintes reprises, nous les défendons tous les jours et notre programme les concrète en quelques formules concises. Nous y renvoyons le rédacteur du Courrier de Londres.
- Un mot encore cependant, sur l’obstacle invincible dont parle le Courrier, à la réalisation d’une entente internationale sur les conditions du travail et de l’industrie entre les divers pays industriels
- Les diverses nations du continent sont arrivées à s’entendre sur dès points relativement considérables d’exploitations industrielles, tels que les postes et les télégraphes, soumis à un tarif délibéré en commun. Pourquoi ? Parce que l’intérêt des
- pays qui ont conclu la convention postale nécessitait une telle convention. Or, est-ce que dans l’ordre industriel, tous les pays de grande production, atteints par le fléau des crises périodiques qui déchaînent sur chacun d’eux le même cortège de misères et de ruines, n’ont pas un intérêt pressant à faire cesser pareil état de choses si calamiteux ?
- Il n'y a pas, à celte heure, une nation en Europe qui ne reconnaisse ou ne sente que le mode de production actuel doit être enrayé et qu’il est temps de substituer,comme nous jle disions dans l’article critiqué, l’ordre à l’anarchie, l’organisation rationnelle à la concurrence effrénée. Que cette organisation se tente au point de vue national, et le lendemain, l’entente internationale paraîtra ce qu'elle est réellement : indispensable à tous.
- Mais que dis-je ? Déjà une nation l’a hautement reconnu, la Suisse, qui occupe un rang si honorable dans la production industrielle de l’Europe, n’a-t-elle pas sollicité en 1883,1a réunion d’une convention internationale pour jeter les bases d’une organisation du travail?
- La possibilité d’un accord n'est donc pas un obstacle imincible à l’organisation nationale du travail, sans laquelle nous courons droit au cataclysme que cette mesure pourrait seule empêcher .
- Machines et Surproduction
- Nous extrayons ce qui suit de l’intéressant rapport annuel de M.Carol Wright,directeur du bureau du travail aux Etats-Unis.
- C’est la multiplication des machines et leur utilisation dans toutes les branehes de la production qui ont amené ce qu’on appelle communément la surproduction. Il existe une relation si intime entre le développement de l’emploi des moteurs mécaniques et la surproduction que ces deux causes des crises ne peuvent être examinés séparément.
- L’introduction des machines, produit pour premier effet, le déclassement d’un certain nombre d’ouvriers, dont l’inactivité forcée réduit le pouvoir de consommation du pays. Dans une fabrique d’ustensiles aratoires de l’un des États de l’Ouest, l’emploi des moteurs mécaniques, a réduit de l’avis des propriétaires des établissements, le nombre des employés nécessaires de 2.145 à 600. Dans une fabrique d’armes,tandis que l’ouvrier mettait une journée de 10 heures à tourner et à poser un bois de fusil, aujourd’hui, 3 ouvriers, grâce à la division du travail et à l’emploi des machines, tournent et posent dans le même laps de temps 125 à 150 bois. Chacun de ces trois ouvriers produit 42 ou 50 fois plus de travail qu’autrefois ,
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- pour cette seule opération, on économise le travail de 44 ou 49 ouvriers. Dans la fabrication des briques, la réduction dans rempli du travail manuel est de 10 0/0 ; elle est de 40 0]0 dans la fabrication des briques cuites.
- On pourrait multiplier ces exemples. £11 paraît préférable de s’attacher à un ou deux faits, dont le caractère démonstratif est particulièrement saisissant.
- Les forces mécaniques employées par l’industrie nationale (vapeur et chutes d’eau), équivalent en chiffres ronds à une force de 3,500,000 chevaux vapeurs ; à raison de 6 hommes par cheval il faudrait, pour déployer cette force, 21 millions d’hommes et ce chiffre supposerait une population de 105 millions d’âmes, d’après les proportions rélevées dans le Census de 1880(1). Il y a, en outre, aux États-Unis,28,600 locomotives occupant 250,000 individus. Pour accomplir le même travail, il faudrait 54,000,000 de chevaux avec 13,500,000 hommes, correspondant à une population de 67,500,000 âmes. En somme, il faudrait pour que les forces développées dans l’industrie et les chemins de fer pussent être remplacées par du travail humain, que la population des États-Unis fut portée de 55 millions à 227,000,000 âmes.
- Et cette population n’aurait pour vivre que les moyens d’existence dont dispose la population actuelle.
- L’exploitation des chemins de fer coûte annuellement 502,600,000 dollars ; il en coûterait 11,308,500,000 pour faire accomplir la même somme de travail par des hommes et par des chevaux. Au fond,et ces chiffres le démontrent un tel état de choses serait totalement impossible. On voit aussi par ces chiffres quel bénéfice énorme la nation a retiré de l’introduction des moteurs mécaniques. On aperçoit, enfin à quel point la part du travail manuel dans la production a été modifiée. Ce déclassement du travail n’a pas été sans éprouver les individus.
- Cette transformation comporte, en effet, divers éléments de progrès.
- Au point de vue des salaires et des produits, l’industrie cotonnière fournit de bons exemples de ce qui s’est passé. La part du travail dans le coût de production de vêtements de coton commun est, pour une livre, si Ion compare les années 1828 et 1880 comme 6,77 est à 3.21. Le rapport entre les salaires payés à ces deux époques, est celui de 2, 62 à 4,84. La consommation moyenne du coton, qui peut aussi bien que celle d’une autre marchandise, indiquer les conditions générales de l’existence, (standard of life) était en 4831 de 5,90 livres par tête et s’est élevé en 1883 à 19, 91 livres, non compris les exportations. La consommatiom de la
- (1) D’après le Census de 1880, l’industrie emploie, aux États-Unts, 4 millions d’ouvriers, chiffre qui suppose une population de 20 millions d’âmes.
- Grande-Bretagne était, après déduction des exportations, de
- 6,62 en 1883 et de 7,75 en 1880. Les heures de travail ont été réduites de 12 0/0 en moyenne. Des choses que l’on considérait comme de luxe, sont devenus des objets de nécessité, à la portée des classes peu aisées. Ces divers résuliats sont trop connus pour que l’on y insiste. Mais, cependant, lorsqu’on se demande si l’ouvrier a reçu dans les bénéfices résultant de l’introduction des machines, la part qui lui était raisonnablement due, il faut répondre négativement. La lutte pour la suprématie industrielle, engagée entre les grandes nations adonnées à la production mécanique, n’a pas permis à l’ouvrier d’obtenir cette portion de bénéfices. C’est comme consommateur qu’il a le plus profité des machines. Dans bien des cas, les adultes ont été forcés d’accepter la réduction des salaires ; parce que leur tâche pouvait être désormais remplie par des femmes et des enfants.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Les militaires au Sénat. — Le général Arnaudeau, sénateur de la Vienne, vient d’être mis à la retraite.
- A cette occasion, et à la veille du moment où la loi militaire va être discutée par le Parlement, il a paru curieux de rechercher comment l’élément militaire était représenté au Sénat.
- L’admission à la retraite du général Arnaudeau ne laisse plus au Sénat qu’un très petit nombre d’officiers généraux en activité.
- On sait, en effet, que la loi du 9 décembre 1884 sur l’élection du Sénat a assimilé complètement les deux Chambres au point de vue l’inéligibilité ou des incompatibilités, sous la seule condition qu’il n’y aurait pas rétroactivité à l’égard du Sénat.
- Il en résulte que, depuis la mise en vigueur de cette loi, les officiers des armées de terre et de mer sont inéligibles au Sénat comme à la Chambre.
- II n’y a exception que pour les généraux maintenus à l’activité, sans limite d’âge, comme ayant commandé en chef devant Pennemi, et pour les officiers du cadre de réserve.
- Il ne reste plus aujourd’hui au Sénat qu’un très petit nombre d’officiers généraux en activité dont l’élection est antérieure à la loi du 9 décembre 1884.
- Ces officiers sont:
- MM. le général Billot, commandant le 1er corps d’armée; le général Deffis commandant la division. d’Angers, et le général Pélissier, inspecteur général pour l’infanterie de marine.
- Dès que ces officiers seront passés au cadre de réserve, il ne restera plus au Sénat et il ne pourra plus être nommé un seul officier en activité, en dehors des exceptions prévues par la loi.
- Il y a en outre, au Sénat, cinq officiersgénéraux en activité, mais qui continuent a être éligibles, en raison de leur situation rentrant dans un des cas prévus par la loi.
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- LE DEVOIR
- Ce sont le maréchal Canrobert et quatre généraux de division: MM. Faidherbe, Lecointe, Farre et de Ladmirault qui sont maintenus à l’activité par des décrets spéciaux, comme ayant commandé en chef devant l’ennemi.
- Tous les autres membres du Sénat appartenant à l’armée sont au cadre de réserve ou à la retraite, à savoir:
- Les généraux d’Audigné, Campenon, de Chambron et Robert, du cadre de réserve, et les généraux d’Andlau, Arnaudeau, Dubois-Fresney, Espivent de la Villeboisnet, Frébault,Gresley et Grévy, retraités.
- U y a, en outre, deux colonels : MM. de Chadois et Meinadier, tous deux retraités.
- La marine ne compte plus que six représentants au Sénat, à savoir: l’amiral Jauréguiberry, maintenu à l’activité sans limite d’âge comme ayant commandé en chef devant l’ennemi; les amiraux Jaurès et Peyron, encore en activité, et les amiraux Halna du Frétay, de Montaignac et Véron, tous trois à la retraite.
- Pour la paix.— Les journanx allemands nous apprennent que la police de Hambourg a interdit, en vertu de la loi contre les socialistes, un meeting d’indignation contre le projet de loi militaire que les comités des associations ouvrières voulaient organiser pour le 3 janvier.
- Plus heureux les socialistes français ont pu manifester leur horreur des tueries internationales. C’est ainsi que dimanche, a eu lieu au cercle des Droits de l'Homme, XI0 arrondissement, unetrès iutéressante conférence contradictoire sur l’attitude de la République française en temps de guerre entre la France et l’Allemagne.
- Après des discours très applaudis prononcés par MM.Gatalo, Gelez, Boicervoise, Viette Chaillou, Thiébaud et Fournière, l’ordre du jour suivant a été voté à l’unanimité :
- « Considérant la guerre dite inévitable, comme nuisible à la cause humanitaire et sociale;
- » Attendu que par la fraternité et la liberté des peuples, la seule guerre morale, utile et nécessaire, doit se faire contre l’ordre capitaliste, afin d’arriver au bien-être par un régime véritablement socialiste.
- » Pour ces motifs, l’assemblés adresse aux socialistes allemands, avec ses remerciements et ses félicitations pour leur énergie, l’expression dé son dévouemeut à la cause de la justice internationale;
- » Invite la presse sociale à poursuivre sa campagne en faveur de la paix et à-continuer l’œuvre de propagande et d’instruction tendant à supprimer les frontières et à organiser le bien-être social dans le sens de l égalité;
- » Et somme le gouvernement de se prononcer en faveurde la paix .»
- Une collecte faite au profit des grévistes de Vierzon a produit la somme de sept francs.
- ALLEMAGNE
- On dit dans les sphères de la cour, que l’empereur Guillaume ne cesse de manifester son mécontentement sur les derniers incidents de la commission militaire du Parlement.
- L’empereur dit-on s’attendait d’une plus grande confiance de la part des membres de la commission, et il est très affligé du résultat des travaux actuels.
- L’état de siège à Francfort.— Le rapport relatif à l’état de siège établi à Francfort dit entre autres choses :
- « La croyance à une prochaine révolution prend toujours plus d’extension dans les sphères des ouvriers.
- Les délégués bulgares et l’Allemagne.
- —Il résulte de nouveaux détails sur la réception des délégués bulgares par le comte Herbert de Bismarck que celui-ci déclara catégoriquement que la Russie ayant proposé le prince de Mingrélie, et la Porte ayant adhérée à ce choix, la Bulgarie n’avait qu’à se soumettre. Le comte ajouta que, d’ailleurs, la régence devrait régler cette question avec la cour suzeraine.
- Les délégués répondirent non moins catégoriquement, que le gouvernement bulgare était résolu à ne jamais accepter le prince de Mingrélie.
- L’agitation en faveur de la loi militaire.
- —La Gazette de VAllemagne du Nord publie le texte d’une adresse de la colonie allemande de Gênes au prince de Bismarck, dans laquelle les signataires expriment leurs regrets de l’opposition que rencontre le projet de loi militaire, et assurent le chancelier qu’ils sont prêts à tous les sacrifices pour assurer la sécurité de l’Allemagne— en restant à Gênes?
- ANGLETERRE
- L’évolution par laquelle lord Randolph Churchill vient de se séparer du parti conservateur a trouvé son pendant dans la nouvelle attitude qu’a prise M. Chamberlain à l’égard <lu parti libéral. Cet homme d’Etat, au retour de sa tournée en Orient, a réuni ses électeurs à Birmingham, et le discours qu’il a prononcé devant eux peut être considéré comme une avance directe à M. Gladstone. L’exprésident du Board of Trade a fait observer que gladstoniens et dissidents étaient d’accords sur quatre-vingt-dix-neuf points de leur programme sur cent, et en désaccord sur un seul, la question irlandaise. Il a déclaré que même là-dessus il était prêt à faire les concessions les plus larges. Que l’ancien Premier mette un peu d’eau dans son vin; il ne demande pas mieux, lui, que de mettre beaucoup de vin dans son eau et un grand pas serait fait dans la voie de la reconstitution du parti libéral.
- Restent lord Harlington et ses partisans à rallier. Abandonné par les radicaux de droite et les radicaux de gauche, c’est sur les whigsqne comptelord Salisbury pour conserver le pouvoir. Aussi a-t-il télégraphié en toute hâte à leur chef, en villégiature en Italie au moment où a éclaté la crise ministérielle. Lord Hartington a pris aussitôt le train et doit être revenu à Londres à l’heure qu’il est. Quelle sera sa réponse aux ouvertures de lord Salisbury ? Acceptera-t-il la succession de lord Randolph Churchill ? On ne le saura sans doute que dans quelques jours. .1 est peu probable que l’ancien chef du parti libéral anglais, pendant la courte retraite deM. Glastone, celui en qui l’on voyait son héritier présomptif, accepte de faire parti d’une administration dont le programme a paru trop réactionnaire à un homme comme lord Randolph qui après tout est un conservateur. Plus les événements se précipitent et plus l’on s’aperçoit que ni le vieux bûcheron de Hawarden ni les Irlandais n’ont dit leur dernier mot.
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- ITALIE
- Cipriani. — Le gouvernement italien, pressé par l’opinion publique qui ne pouvait admettre qu’un citoyen, deux fois élu représentant du peuple pût rester au bagne, avait promis de s’occuper de cette situation, et le représentant du ministère avait même promis, comme autrefois en France le ministre Dufaure, que moins on demanderait et plus on obtiendrait de la « large clémence » du souverain.
- Personne n’a douté un instant que ce ne fussent paroles en l’air, cependant on attendit, pour ne pas être accusé d’avoir tout gâté par une précipitation intempestive.
- Rien n’est venu, naturellement. Amilcare Cipriani est resté au bagne en qualité de forçat, attendant le bon vouloir de la « large clémence ».
- La double élection de Cipriani a été invalidée et les électeurs ont été appelés à pourvoir à son remplacement.
- Cipriani a été réélu.
- C’était à prévoir, car voici l’appel lancé par le comité de Ravenne.
- Les comités radicaux et les délégués des associations, réunis aujourd’hui à Ravenne;
- Considérant que la candidature d’Amilcare Cipriani n’a pas un caractère politique, mais intéresse tout les hommes de cœur à une juste revendication où l’honneur et la dignité de la Romagne sont engagés;
- Souhaitant que tous les électeurs, sans exception de parti, pénétrés de la haute mission morale qn’ils doivent accomplir, consentent àprendre part à la lutte dans les prochaines élections;
- Proclament pour la troisième fois la candidature d’Amilcare Cipriani.
- Cette décision a été prise à Tunanimité par les délégués des trois cent cinquante sociétés et comités radicaux électoraux, réunis dans une des salles de l’hôtel de l’Unione.
- L’affaire reviendra devant la Chambre. Le gouvernement italien demandera peut-être encore l’invalidation, nous croyons qu’il ferait mieux de proposer l’amnistie. Son obstination pourrait à la fin devenir dangereuse avec des électeurs entêtés, et ne votant point sous l’impression d’une sentimentalité aux manifestations fugaces. C’est là un acte raisonné, voulu, qu’il importe de ne pas mépriser.
- BULGARIE
- La question bulgare aura été fertile en incidents bizarres. Il y a quelques jours, les délégués de la régence partaient de Berlin, dit-on, pour se rendre à Paris ; les journaux se sont étendus sur la réception qui les attendait au quai d’Orsay, et au jour probable de leur arrivée, une nuée de reporters courut de grand hôtel en grand hôtel pour lesjinterviewer au débotté. On ne peut mettre la main ni sur M. Stoïlof, ni sur M. Kaltchef, ni sur M. Grékof ; le télégraphe était muet. On les croyait déjà ensevelis sous une de ces tourmentes de neige qui viennent de désorganiser le service des chemins de fer allemands, quand une dépêche surprenante arriva hier de Cologne, pour annoncer comme une chose toute naturelle, que deux des délégués, après avoir accompagné de cette ville à Francfort le prince Alexandre, étaient revenus et partis pour Londres ; dans l’entre temps, M. Stoïlof était allé à Darmstadt rendre visite au père de son ex-souverain.
- Il ne s’agit là peut-être que d’une rencontre fortuite ; le prince Alexandre rentrait chez lui après avoir fait annoncer qu’il quittait l’Angleterre précisément pour éviter de recevoir la députation ; celle-ci, on peut le supposer, fut retenue à Cologne, par quelque malencontreux retard ; en ce cas, le hasard a bien mal fait les choses, car cette entrevue, le changement subit d’itinéraire qui en ont été la conséquence vont donner lieu à des commentairers variés où il sera sans doute question d’un retour du prince Alexandre sur son trône. Les puissances qui ne voient le salut de la Bulgarie que dans sa réconciliation avec la Russie, ne manqueront pas de faire sentir l’inopportunité de cette combinaison dans l’accueil qu’elles réservent aux délégués de la régence, dont l’arrivée à Londres en ce moment de crise ministérielle ne peut être considérée comme habile.
- Tandis que M. Grékof et ses collègues poursuivent ainsi en Europe une sorte de voyage en zigzag, la Turquie, à en croire diversés dépêches du Times, prend à l’égard du gouvernement bulgare, une attitude de plus en plus hostile ; on signale de grandes concentrations de troupes sur la frontière de la Roumélie. D’autre part, à Constantinople, le grand vizir a consenti à recevoir et a promis d’examiner un mémorandum des réfugiés bulgares.
- PORTUGAL
- La politique coloniale ménage cette année des surprises désagréables même aux États qui s’y sont adonnés depuis le plus longtemps. L’Espagne et le Portugal se trouvent tous deux mis en demeure aujourd’hui de défendre leurs possessions contre les révoltes menaçantes.
- On sait que le Portugal possède depuis des siècles un empire coloniale étendu sur la côte est de l’Afrique, entre le cap Delgado, au Nord, par i0° de latitude australe, et la Delagoa-Bay, au Sud, par le 25e parallèle, le long du canal de Mozambique, eu face de Madagascar. Les possessions portugaises ne comprennent que la côte; l’intérieur au sud de Zambèze, est occupé par les Zoulous, qui ont émigré du Natal dans cette région vers 1820. Cette population guerrière, sous son roi Umsila, enleva même aux Portugais le port Sofala et contraignit le gouverneur de Sena à lui payer tribut. Cette situation précaire dura jusqu’à la mort de ce prince; son fils et successeur, Umgungunyama, parut d’abord animé de meilleures dispositions; il conclut même avec les Portugais, en octobre 1885, un traité par lequel il se déclarait sujet du gouverneur de Mozambique et autorisait plusieurs agents de ce dernier à s’établir dans son royaume; mais voici que cette année, en septembre, ayant rassemblé une armée de 30. OÛO guerriers, il marcha contre les possessions de son suzerain, battit les Portugais et mit le siège devant Inhambane.Le gouvernement de Lisbonne se dispose à repousser vigoureusement cette agression; il est d’autant plus intéressé que diverses puissances convoitent ses possessions et seraient heureuses de pouvoir prouver que son autorité n’y est que nominale.
- C’est pour des raisons analogues et en souvenir de l’incident des îles Carolînes que les Espagnols préparent un importante expédition contre les indigènes de la plus méridionale des îles Philippines, Mindanao. La portion la plus considérable
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- de cette colonie est à peu près indépendante. Les rajahs indigène», les « dattes », se font la guerre entre eux, continuent la traite des esclaves,maltraitent les équipages étrangers qui abordent chez eux et attaquent même les postes espagnols dans le nord de l’île; le plus redoutable de ces rebelles est le chef Utto, qui, malgré les défaites que lui a infligées récemment te général de brigade Serina, n'a pu être réduit à l’obéissance. C’est contre lui et ses alliés que a opérer le gouverneur de Manille, le général Terreros,qui dispose de forces importantes d’infanterie et d’artillerie de marine, et qui compte mener à bien cette entreprise cet hiver, si toutefois le gouvernement de Madrid, auprès duquel son crédit paraît être ébranlé, lui en laisse le temps.
- LES MAITRES SANS PLACE
- DANS L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
- Toutes les fois que nous avons été amené à parler, dans le Devoir, de l’œuvre républicaine accomplie dans le champ de l’instruction primaire, nous avons remiu justice aux bonnes intentions du gouvernement delà République. Il est évident, en effet, que si nous sommes loin d’avoir atteint la généralisation de l’instruction dans les masses laborieuses, il faut reconnaître que le gouvernement de la République a mieux mérité sur ce point que sur les autres la reconnaissance de la génération actuelle. Les gouvernants n’ont pas toujours montré toute la fermeté qu’il eut été désirable de rencontrer chez eux ; ils n’ont pas toujours brisé suffisamment avec les traditions routinières du passé; néanmoins, ils ont tenté quelque chose. Plus audacieux en matière d'instruction qu’en matière de salaires ou d’organisation du travail, ils se sont mis à l’œuvre, ils ont tenté la réalisation, au moins partielle, d’un plan de réforme universitaire.Cette tentative de réalisation, même partielle, est méritoire, et ce n’est que justice de le proclamer.
- Cependant, qu’il reste encore à faire! Que l’œuvre commencée est encore incomplète ! — Dans nos articles sur le Déficit et l’Hérédité de l’État, nous l’avons déjà fait remarquer: l’œuvre de propagande de l’instruction n’a été tentée qu’en partie faute de ressources dispendieuses qu’une généralisation complète nécessiterait. On s’est arrêté à mi-chemin et loin de songer à restreindre les dépenses de ce chef, il convient au contraire de rechercher le moyen d’asseoir les recettes budgétaires sur une base à la fois plus solide et plus large,en vue de continuer la réforme commmencée, qui n’est pas près d’être menée à bonne fin.
- Un article du Temps vient confirmer notre argu-
- r mentation,en se plaçant, il est vrai, à un point de | vue absolument opposé au nôtre
- Le Temps, en effet, dans un article assez énigmatique,se plaint de la profusion des brevets d’instituteurs qui ont été accordés ces dernières années ; il voit là la source de maux sociaux très graves, si on ne se hâte pas d’y porter remède en restreignant le nombre de jeunes gens susceptibles de les obtenir.
- « Le Journal officiel, dit-il, vient de publier une statistique vraiment douloureuse : celle des aspirants et des aspirantes aux fonctions de l’enseignement primaire. Pour le seul département de la Seine, on compte actuellement 1.506 jeunes gens et 4.174 jeunes filles, munis de leur brevet, qui attendent des places. Ces chiffres sont effrayants.. Il n’y a malheureusement rien à faire pour eux. Mais que du moins leur exemple serve à d’autres!..»
- Nous avons intentionnellement souligné les passages en italique ci-dessus, parce que c’est peut-être la première fois qu’un journal républicain ose tenir un pareil langage...
- Quoi ! Parce que le niveau de l’instruction publique s’est élevé pendant ces dernières années au point de permettre — dans un département comme celui de la Seine, comptant près de trois millions d’habitants et chef-lieu principal de l’Université primaire française — de former un corps de réserve d’enseignement de 5.500 instituteurs de tout sexe, il y a là un fait effrayant, qui doit servir d’exemple aux autres ; c’est-à-dire qui doit faire déserter nos écoles normalee en surproduction d’instituteurs. ?
- Le personnel enseignant est donc bien considérable en France ? Nos écoles primaires sont donc bien subdivisées et en cours graduellement institués, permettant de spécialiser les fonctions et les aptitudes, comme dans l'enseignement secondaire?
- A cet égard, la récente statistique comparative publiée par le ministre de l’instruction publiquesur le nombre moyen d’élèves placés sous la surveillance d’un maître dans les divers pays d’.lurope, est loin d'être satisfaisante. Cette statistique nous apprend, en effet, que la moyenne française n’est pas sensiblement inférieure à celle des autres pays, et même que certains, comme l'Angleterre, ont plus de professeurs que nous. L’Allemagne impériale compte environ le même nombre de maîtres par cent élèves. Mais nous sommes loin du chiffre de l’Angleterre, où néanmoins l’instruction primaire ne revêt pas le caractère d’obligation ! qu’il a en France.
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- D’où vient, cependant, qu’un nombre relativement considérable d’instituteurs et d’institutrices aspirants se trouvent sans emploi ? Doit-on conclure comme le Temps que c’est parce qu’on a répandu l’instruction avec trop de profusion et surtout poussé un trop grand nombre d’élèves dans nos écoles normales ? Hélas, non. La cause de ce phénomène est toute autre. On n’a pas trop fait. Au contraire, on a fait trop peu. La généralisation de l’instruction primaire dans les masses populaires n’a été tentée que partiellement, et c’est à ce mode timide, incomplet, qu’il faut attribuer le nombre d’institutrices et d’instituteurs disponibles, attendant une place vacante ou à créer.
- Quand l’instruction obligatoire fut décrétée, un nombre énorme d’enfants, évalué par centaines de mille, antérieurement soustraits à la bienfaisante action de l’école, furent compris dans la catégorie de ceux dont les parents allaient être astreints à leur faire fréquenter la classe primaire. En même temps, le ministère de l’instruction publique comprit que de ce chef il était nécessaire de pousser à la formation de nombreux maîtres, devenus indispensables par suite de l’augmentation subite du nombre des élèves. De là la poussée des bons sujets, dont se plaint l’organe sénatorial.
- Sufïisait-il de parquer des élèves dans une classe, pour leur donner l’instruction ? Ne fallait-il pas augmenter proportionnellement le nombre des professeurs ? Déjà, sous les régimes précédents, il était reconnu que le nombre d'élèves placés sous la direction d’un maître était beaucoup trop élevé. Eh bien ! On n’a pas même proportionné les nominations des maîtres nouveaux à l’augmentation survenue ces dix dernières années! Quoi d’étonnant qu’il y ait des instituteurs sans école sur le pavé, attendant le moment où le gouvernement se décidera à compléter le corps enseignant de l’instruction primaire ?
- La vérité, qui ne doit pas être dissimulée, c’est que si le nombre d’instituteurs disponibles est relativement considérable, ce n’est ni faute d’occupation ni faute d’emploisutiles à remplir— qu’ils attendent. C’est faute de place dans les écoles,où les enfants sont tassés dans un espace étroit, aussi contraire à toutes les lois d’un bon enseignement qu’à toutes les lois de l’hygiène.
- Les réorganisateurs de l’instruction primaire en France n'avaient pas prévu ou avaient néglige de mettre en ligne de compte dans leur projet de réorganisation, le chiffre d’écoles à bâtir. On avait
- bien prévu que des dépenses fort coûteuses seraient nécessaires de ce côté, mais on n’avait pas osé prévoir que, par suite de la nouvelle loi, il deviendrait indispensable de rabâtir à neuf les écoles existantes, ou d’ajouter de nouvelles bâtisses aux bâtiments scolaires — et cela, indépendamment des écoles neuves proprement dites. Quand donc se sont produites les difficultés budgétaires amenées par l’appauvrissement graduel de la classe ouvrière et l’augmentation incessante des budgets de la guerre et de la marine, l’érection des édifices scolaire a été arrêtée court... Avec elle, la réalisation des réformes que se proposaient les réorganisateurs de notre enseignement primaire.
- Ce que nous disons là est si bien du domaine public; chacun, dans sa localité, s’il habite la campagne, dans son quartier, s’il habite la ville, a pu tant de fois faire l’observation que nous faisons ici, qu’on se demande, en vérité, comment le Temps, journal qui se prétend ^sérieux et se dit républicain, peut se livrer à des récriminations si peu républicaines sur le trop grand nombre de maîtres sortant annuellement de nos écoles normales!
- On n’a pas bâti suffisamment d’ecoles pour pouvoir loger les professeurs et les enfants. Presque partout, l’exiguité des |locaux permet à peine de contenir le nombre d’enfants qui se pressent aux portes du bâtiment scolaire. Force a donc été pour la direction supérieure de l’instruction primaire de retarder la création des emplois nouveaux nécessaires.
- De cet état de choses, tout le monde souffre : les maîtres sans occupation, les enfants sans instruction et également les maîtres occupés, que la besogne écrase.
- Il y a là une situation sur laquelle il convient d’appeler l’attention des hommes éclairés, amis des classes laborieuses et par conséquent de l’instruction primaire. Dernièrement, M. Glémenceau, à la Chambre, répondant aux plaintes des obscurantistes de droite qui reprochaient à la République la prodigalité de ses bâtisses scolaires, citait des villages sans école, dont les enfants sont contraints de faire un long trajet pour aller au village ou au hameau voisiD,et*qui là,s’entassent dans un petit local en si grand nombre, que le maître pouvant à peine suffire à la surveillance, doit nécessairement négliger l’enseignement.
- Les faits dénoncés par ce député, lequel d’entre nous, habitant la campagne, ne les a constatés dans sa région ?
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- 11 n’y a donc pas à craindre comme le fait le Temps que nos écoles normales produisent trop de maîtres. Mais il faut que le gouvernement bâtisse des écoles pour les loger, eux et leurs élèves. Je le répète : nous reconnaissons la bonne volonté don le gouvernement de la République a fait preuve sur ce point et lesréformes partielles qu’il a réalisées. Mais ces réformes, parce qu’elles ne sont que partielles, n’atteignent pas le but qu’elles se proposent : la généralisation de l’instruction, et elles ont en outre, par suite de leur teneur incomplète, les inconvénients de la nature de ceux signalés par le Temps, inconvénients qui disparaîtront, non en restreignant la poussée imprimée à l’enseigment primaire, mais au contraire en l’activant plus que j amais.
- ENSEIGNEMENT CLERICAL
- Nous avons signalé, dans le Devoir à maintes reprises, les haines et les calomnies auxquelles le gouvernement de la République, est en butte, de la part du corps enseignant clérical. Les journaux de Saint Brieuc en signalent un nouveau cas qui, nous semble-t-il, impose à l’autorité supérieure le devoir d’intervenir. Il s’agit, en effet, d’un livre donné comme prix aux élèves de l’école communale chrétienne de Saint Brieuc. Ce livre intitulé : Le Clocher contient des attaques d’une violence inouïe contre la République.
- Pour donner une idée de son langage, nous citerons ce passage, où l’auteur du pamphlet fait parler le pape Léon XIII dans les termes suivants :
- « ... L’essentiel c’est que M. Grévy sorte de son avachissement chronique pour oser une bonne fois dire ou faire quelque chose d’utile ... Gouvernement de violence et d’incurie, c’est par la violence et l’incurie que la République tombera. La prendre par la douceur est peine perdue; on ne guérit pas un chien enragé par des caresses, on lui flanque un coup de fusil. C’est par là que cela finira ...»
- Le pape est-il aussi belliqueux que le prétend l’écrivain clérical ? A-t-il coutume, surtout, de s’exprimer dans les propos d’une élégance au moins douteuse qu’on lui fait tenir ? Peut-être bien! peu nous importe, d'ailleurs, c’est affaire à lui s’il tient le langage grossier que lui prête l’écrivain catholique. Mais une chose qui nous froisse profondément, c’est qu’on puisse donner des livres du genre de celui que nous signalons ici, des livres en-Reliés respirant la haine,à des enfants ainsi précocement excités aux plus détestables passions. La conscience des enfants du peuple doit être mise à l’abri de pareilles atteintes, et la République serait coupable, si elle les permettait plus longtemps ! !
- RÉCLAMATIONS DANGEREUSES
- Les périodes difficiles et d’enfantement social comme celle que nous traversons ont pour caractéristique de donner lieu aux propositions les plus insensées, aux projets les plus puérils. Au milieu des circonstances douloureuses où chacun se débat, tout le monde comprenant la nécessité urgente qu’il y a à sortir du chaos et des ténèbres, chacun présente une solution, et l’on assiste, alors, au défilé lamentable des projets les plus divers. Il ne se passe pas de semaine que nous n’en relevions quelqu’un, laissant systématiquement de côté ceux qui ne présentent aucun intérêt. En voici un, cependant, que nous devons signaler, malgré les détestables idées qui l’ont inspiré, parce qu’il a paru dans un journal de Paris ayant une certaine influence, par suite de ses attaches avec le ministre du commerce actuel M. Lockroy, nous avons nommé le Rappel. En outre les initiateurs de ce mouvement ayant tenu des réunions à Paris que présidaient des députés de la Seine, il nous paraît convenable de montrer dans quelles contradictions risquent de tomber les meilleurs esprits, quand les questions sociales sont étudiées à un point de vue national exclusif.
- Il s’agit de la concurrence que les ouvriers étrangers font aux bras français. Nous avons eu l’occasion de dire notre avis sur cette concurrence et d’exprimer notre opinion sur le compte des patrons français qui, comme ceux de Vierzoïi, tentent d’en appeler au travail des étrangers pour réduire les ouvriers français à accepter leurs conditions de salaires léonines.
- Il vient donc de se fonder à Paris une Ligue des Intérêts français pour la protection du travail français, et voici dans quels termes, un membre de cette association l’annonce dans le Rappel.
- « Pour sauvegarder les intérêts de tous les ouvriers français contre l’envahissement continuel des ouvriers étrangers dans les ateliers, chantiers et usines,etc.,nous avons pris l’initiative de fonder une ligue ayant pour but d’inviter nos législateurs à voter une loi imposant tous les ouvriers et employés étrangers travaillant en France.
- Cette ligue, après avoir pris des renseignements dans nos ateliers et dans la presse, a provoqué une réunion présidée par M. Achard, député de la Seine, et à laquelle assistaient un grand nombre de citoyens.
- Après avoir discuté la circulaire que nous joignons à notre pâtre, tous les considérants ont été adoptés à l’unanimité par l’assemblée.
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- « Quelques citoyens ont fait ressortir d’autres considérations, qui sont :
- « \° Que les ouvriers étrangers non-seulement prennent nos places dans nos ateliers à des prix inférieurs, mais aussi emportent le secret de nos procédés et l’habileté professionnelle qu’ils ont acquise à nos dépens, et vont nous faire au dehors une concurrence de jour en jour plus redoutable.
- « 2° Qu’en cas de misère ou de maladie, ils tombent à la charge de l’Assistance publique dans une proportion écrasante de 48 pour cent.
- Conclusion ; La misère et le chômage pour les ouvriers français.»
- La conclusion est exacte, matériellement —-mais nous répudions de toute notre énergie les considérants qui précèdent les mesures efficaces à prendre, en vue de faire cesser le chômage des ouvriers français mesures qu’expose dans les termes suivants, la pétition qu’on tait circuler :
- Pétition ayant pour but de sauvegarder les intérêts des citoyens français.
- En présence du nombre considérable d’étrangers qui viennent en France, soit pour s’y fixer, soit pour y exercer une industrie ou une profession quelconque, soit pour y occuper unemploi ou y travailler dans les ateliers publics ou privés, et considérant :
- 1° Que cette agglomération, qui s’augmente chaque jour, porte un préjudice immense à tous les français, ouvriers, employés, artistes, industriels, etc., attendu que ces étrangers leur font une concurrence déloyale, en ce sens qu’ils ne sont pas soumis à notre régime militaire, et que, par conséquent, ils peuvent travailler et se perfectionner en toute chose pendant que nos nationaux vont apprendre le métier des armes;
- 2° Que nos écoles, entretenues par l’Etat, sont fréquentées par des étrangers qui, libres de tout devoir envers la France, continuent paisiblement leurs études et reçoivent même, contrairement aux vœux des fondateurs, des prix créés pour être distribués à des Français, tandis que nos étudiants remplissent leurs devoirs envers la patrie. ><
- Attendu qu’un pareil état de choses ne peut continuer ainsi les souscripteurs soussignés n’hésitent pas à demander aux membres du Parlement de prendre en considération la présente pétition, en votant une loi frappant d’un impôt tout étranger domicilié en France.
- Article unique. — Tout propriétaire, industriel ou commerçant occupant un étranger sera tenu de payer à l’Etat un impôt de 10 OjO prélevé sur le salaire ou sur les appointements de cet étranger.
- Les soussignés émettent le vœu que la moitié de l’impôt sdit affectée à la fondation d’uno caisse de retraite pour la vieillesse, et ils s’en rapportent à la sagesse des législateurs pour l’organisation de cette caisse de retraite et pour la distribution équitable et juste de la rente produite par le capital versé à cet effet.
- Qu’on frappe d’une taxe des patrons français occupant des étrangers à un salaire inférieur aux ouvriers français, rien de plus juste. La classe ouvrière française ne doit pas supporter que les patrons profitent des conditions d’infériorité dans lesquelles se trouvent en France des ouvriers étrangers ne connaissant pas notre langue, mal vus, quelquefois de leurs camarades, pour exploiter ces étrangers au détriment de leurs nationaux-Mais gardons-nous Lien de leur opposer une muraille de Chine, de leur consigner notre territoire, et surtout de leur fermer l’accès de nos écoles.
- Ce dernier vœu est surtout impie, même au point de vue national. Car une nation n’est jamais si grande, son influence ne s’étend jamais si loin, que lorsque ses écoles regorgent d’étrangers empressés de venir écouter les maîtres de la science. Gardons-nous dône, malheureux, d’abdiquer notre suprématie intellectuelle, de faire de Paris une capitale comme Londres ou Berlin.Les Allemands qui viennent dans nos écoles, y viennent puiser le culte de notre génie, de nos traditions, se franciser en un mol, et la France ne sera jamais plus près d’imposer son influence au monde, que lorsque nos facultés seront pleines d’étrangers.
- Le chauvinisme étroit et malsain, cette caractéristique des époques de décadence,aurait-il fait de tels progrès dans notre pays, que des ouvriers enviennent à formuler des plaintes semblables à celles énumérées plus haut et à confondre ainsi, dans leurs revendications,la solidarité sociale avec l’égoïsme chauvin ?
- Heureusement, ainsi qu’on l’a vu plus haut, en même temps que la Ligue des Intérêts français se livrait à ces récriminations nationales sans portée, une grande réunion socialiste affirmait la solida-, rité ouvrière internationale et la fraternité des classes laborieuses de tous les pays, sans laquelle il n’y a pas de solution sociale possible.
- Le prix de la Guerre-
- Un statisticien désolé de voir les nations européennes se ruiner en armements, et ne penser qu’à se lancer les unes contre les autres, s’est livré à un calcul qui démontre que nous payons nous autres Européens, la rente de 93 milliards et demi, empruntés pour solder les frais de nos tueries internationales, et qu’à cette rente nous ajoutons annuellement 3 milliards 392 millions pour nous préparer à nous entre-tuer de nouveau à la prochaine occasion.
- La France seulement a dépensé, depuis la guerre de Crimée, soixante milliards pour le militarisme.
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- Les soldats étant enlevés à l’agriculture, au commerce et à l’industrie, la somme correspondante à la perte annuelle qui en résulte est d’environ 450 millions ; la valeur des propriétés mobilières et immobilières affectées au service de la guerre dépasse sept milliards, etc.
- La guerre coûte à l’Europe 49 millions par jour, soit 794,660 francs l’heure.
- Les pays dits civilisés dépensent plus pour la soldatesque que pour l’instruction publique. Voici la proportion de ces dépenses.
- L’Allemagne dépense trois fois plus pour son militarisme que pour l’instruction publique.
- L’Angleterre quatre fois plus, la France onze fois plus, et la Russie trente et une fois plus.
- Le seul pays qui dépense plus pour l’instruction publique que pour le militarisme — ce sont les Etats-Unis d’Amérique.
- LE CHAUVINISME
- C’est dans un journal allemand, la Gazette de Francfort que nous trouvons l’énergique réquisitoire suivant contre le Chauvinisme :
- Si, dit notre confrère d’Outre Rhin, indépendamment des relations réciproques des peuples qui ont fait de l’Europe un camp guerrier, nous jetons le regard sur notre situation intérieure, sur l’esprit et l’essence de notre peuple, nous rencontrons des symptômes qui nous rappellent, avec anxiété, l’ère Césarienne romaine.
- Avec le chauvinisme, le poison a pénétré dans l’esprit allemand.
- 11 exerce une influence des plus désastreuses sur toutes les parties de la nation, avec la triple malédiction de la provocation, de la délation et du servilisme.
- Il suffit de s’opposer consciencieusement, dans la mesure de ses convictions, à une proposition du gouvernement pour être immédiatement stigmatisé comme ennemi del’empire.
- Le mensonge s’étale ouvertement sur le marché public et cherche à se faire passer pour conviction.
- Il domine des corporations entières, et, sans souci de la parole du vieux ronain : — Maxima debetur puero reverentia — il s’infiltre déjà dans nos établissements d’instruction publique.
- La fierté virile de l’homme n’existe plus ; on évite anxieusement de parler pour ne pas s’exposer à des inconvénients.
- La délation,jadis stigmatisée par un Tacite, empoisonne les relations publiques. D’un côté, on remarque le découragement, de l’autre,la haine et l’amertume, qui engendre le pessimisme.
- L’opposition même ne trouve plus le ton sévère nécessaire pour réagir ; et, quand elle se manifeste, elle ne rencontre pas d’écho encourageant.
- Il lui manque la table d’harmonie pour faire résonner un langage noble et fier et pour punir le vice où on le rencontre, dans les chaumières ou dans les palais, dans la vie comme dans la science et dans l’art.
- Les conséquences néfastes du chauvinisme, telles que les décrit si vigoureusement notre confrère, sont le produit logique des passions malsaines qu’il surrexcite et des mauvais sentiments auxquels il fait appel.
- CHARLES SAVILLE
- par ROBERTSON
- Roman philosophique
- Chapitre XXXIV
- DISPARITION DE ZAMORE — VOYAGE — LE VALET
- — Vous allez voir,monsieur.il y a un tas de freluquets qui lui font la cour, et ça n’a pas l’air de la fâcher. Quand le boucher veut lui prendre la taille, au lieu de lui dire avec son petit air, finissez donc monsieur Crag, est-ce qu’elle ne devrait pas lui égratigner la ligure ? Il y a un grand coquin de laquais galonné qui lui apporte des bouquets qu’elle garde,au lieu de les jeter dans le ruisseau; et l’autre jour,je crois bien que le facteur allait l’embrasser et qu’elle se serait laissé faire, si elle ne m’avait pas vu arriver. Tout ça m’agace au dernier point. J’ai déjà cassé deux dents àun commis de la douane, et poché un œil au cordonnier, qui était à genoux devant elle sous prétexte de lui prendre mesure d’une paire de brodequius.
- Jem se tut et resta morose pendant plus d’une demi-heure. Mais son humeur joviale finit par reprendre le dessus; et pendant tout le reste du voyage, il ne cessa de divertir son maître par son intarissable loquarité.
- chapitre XXXV !
- PUISSANCE DE L’ASSOCIATION
- Vers le déclin du cinquième jour Saville et son domestique s’arrêtèrent dans un I bourg, situé à quelques milles du manoir de M. Barlow, but de leur voyage. Le propriétaire hospitalier, instruit de l’approche de son hôte futur, était venu à sa rencontre à cheval, et l’attendait à la principale auberge de l'endroit.
- Après les saluts et les compliments d’usage, M. Barlow informa Saville que la famille Thompson et le jeune Schwartz étaient installés au manoir depuis plusieurs jours.
- — De plus, ajouta Barlow, nous vous ménageons une surprise ; mais je suis si indiscret, que je ne résiste pas au plaisir de vous dire tout de suite que vous allez trouver un autre ami sur lequel vous ne comptiez pas: M.Morton notre ingénieur en chef, est arrivé depuis huit jours avec sa femme, une bien jolie et bien aimable personne.
- — Comment George est marié ? et il est ici ? s’écria
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- Saville. Quel honheur j’aurai à le revoir 1 Mais comment se fait-il qu’il newous ait pas accompagné ?
- — Il est allé avec sa femme faire une visite obligée à des parents qui demeurent dans nos environs. Mais ils seront de retour demain soir.
- Les voyageurs remontèrent à cheval et se remirent en route.
- La chaussée étai assez bonne, mais l’aspect du pays ne répondait nullement à l’attente de Saville.
- Aussi loin que l’œil pouvait atteindre, c’était une terre marécageuse et déserte couverte de bruyère, d’ajoncs et de chardons, parsemée d’étangs ou plutôt de mares, dont la surface était cachée sous une écume verdâtre. Çà et là s’élevaient quelques maigres broussailles; quelques fourrés d’églantiers ou de genêts, d’où s’échappaient de temps à autre des coqs de bruyère effarouchés. Cette solitude désolée était encore assombrie par des vapeurs fétides et malsaines qui corrompaient l’air.
- M. Barlow sourit en voyant que Charles avait l’air confondu et désappointé.
- — Je parie, dit-il, que vous pensez que c’est déranger les gens bien mal à propos que de leur feire parcourir plus de cent cinquante mille pour venir voir une perspective comme celle-ci. Mais ne vous hâtez pas de juger les premières apparences. Quand nous serons dans l’enceinte de notre territoire, vous verrez au contraire, que, je l’espére, vous dédommagera. Je dois pourtant commencer par vous dire que, il y a dix ans, tout le pays était aussi marécageux et aussi triste que la région que nous parcourons maintenant. Ma terre avait une étendue considérable ; mais tout le bénéfice que je retirais d’une propriété qui vaut aujourd’hui un million de livres sterling, se réduisait à chasser la bécassine ou le pluvier, quand les braconniers m’en laissaient. Je créai une association de fermiers, d’agronomes, d’éleveurs, de pépiniéristes, d’architectes, d’ingénieurs et d’ouvriers, au moyen d’actions, convertissant en propriété foncière le capital, le travail et le talent qu’ils apportaient au fond commun ; afin que chacun eut intérêt au bien général. Les marais furent desséchés, le sol régénéré au moyen d’amendements, d’engrais, et de tous les moyens indiqués par les hommes les plus expérimentés. Des sondages, habilement pratiqués; nous firent découvrir des carrières de tous les matériaux dont nous avions besoin pour bâtir. L’ardeur avec laquelle nos travaux s’exécutèrent, est impossible à décrire. Chacun, depuis le fondateur jusqu’au dernier ouvrier, savait qu’il se créait une propriété dont la valeur dépendait de leurs efforts.Les fièvres intermit-tententes, et une foule d’autres maladies, qui autrefois régnaient ici, ont disparu dans un rayon de dix milles. Cent familles, qui vivaient dans des masures sales, humides et malsaines, sont maintenant installées dans des habitations agréables et commodes, et jouissent de toutes les choses nécessaires à la vie,comme vous pourrez bientôt vous en convaincre.
- Tout en parlant, Barlow poursuivait tranquillement sa route avec ses compagnons le long de l’isthme que formait la chaussée. Bientôt le terrain commença à s’élever par une pente insensible, et un“épais rideau de peupliers
- de tilleuls et de charmes, parut à l’horizon, comme une impénétrable palissade de verdure. A mesure que nos voyageurs approchaient de cette limite, l’air devenait plus pur, et apportaient les émanations embaumées de mille plantes odoriférantes.
- La route les conduisit à l’entrée du domaine, sorte de vestibule de verdure, formé par les ramaux entre croisés d’une double rangée de tilleuls et de platanes. De là, ils pénétrèrent dans un taillis de jeunes plantes et d’arbrisseaux infiniment variés.
- La montée devenait plus rapide, de sorte qu’on ne ne voyait encore du territoire désiré, qu’un grand talus planté de grenadiers, de lauriers-tins, de genévriers, de sorbiers, de cornouilliers et de sureaux, parmi lesquels s’entremêlaient des framboisiers, des groseillers. des néfliers, et une profusion de fleurs.
- — Ceci dit Barlow est une de nos pépinières. Quand nous arriverons au sommet, à moins d’un quart de mille, vous pourrez embrasser du regard notre hameau, et une petite partie de notre domaine.
- Ils pressèrent leurs chevaux de l’éperon et atteignirent l’endroit désigné.
- Un immense plateau onduleuxétait parsemé d’élégantes villas, de formes et de grandeurs diverses, entourées de petits jardins ornés de berceaux, d’eaux jaillissantes et de parterres de fleurs bigarrées des plus vives couleurs. Au centre était un bâtiment majestueux, entouré d’une élégante colonnade, doré par les rayons obliques du soleil couchant, et dominant toùtes les habitations environnantes.
- Ils mirent pied à terre, et montèrent les marches d’un large perron, traversèrent un beau vestibule, et furent introduits dans une vaste salle de banquet, où les reçut madame Barlow, Thompson et sa famille, et Schwartz.
- — Ah,mon Dieu! vous allez donc traiter tout le comté? s’écria Charles, au comble de l’étonnement quand il eut compté cinquante tables de dix couverts chacune. C’est une magnificence toute royale, et si vous vous y livrez souvent, cela doit être très dispenpieux.
- — Cela ne me coûte pas un liard, répondit Barlow. Mes tenanciers,ou pour parler plus convenablement,mes associés et co-propriétaires, dont les maisons entourent la mienne, sont d’excellents arithméticiens. Ils ont calculé que cent cuisines qui occupaient cent ménagères, consommaient plus de combustibles,exigeaient plus d’ustensiles, et étaient sous tous les rapports, plus dispendieuses qu’une seule cnisine,avec cinq ou six cuisiniers. C’est pourquoi, d’un commun accord, ils m’ont prié de nommer quelques pourvoyeurs spéciaux, qui ont la passion de l’art culinaire et de l’économie domestique. Ces pourvoyeurs nous fournissent nos repas. Nos dépenses sont infiniment réduites, et la chère que nous faisons est meilleure et infiniment plus variée.
- Je vois, dit Saville : c’est comme dans les couvents ou dans les casernes, où l’on est nourri à beaucoup moins de frais que si chacun faisait sa pot-bouille individuellement Mais cela n’a-t-il pas des inconvénients ? Si toute la paroisse dîne pèle mêle, il me semble qu’on ne doit
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- pas se sentir libre et à son aise. La présence des gens distingués doit imposer une sorte de gêne à la majorité ; et les propos des gens mal élevés doivent quelquefois blesser les oreilles délicates ; car enfin, dans une si grande réunion, la société doit être un peu mêlée.
- — D’abord répondit Barlow,ce n’est pas plus pêle-mêle que ne le sont les familles qui dinent en société dans vos restaurants de Paris ; car chaque groupe a sa table à part. Et d’ailleurs, nons avons des salons particuliers, où ceux qui veulent s’isoler sont parfaitement libres de prendre leurs repas. J’aurais même eu l’honneur de vous traiter dans un de ces salons, si vos amis ici présents, ne m’avaient assuré qu’il vous serait agréable de voir dès votre arrivée un des aspects de notre association. Quant aux manières de mes collaborateurs, elles vont parler d’elles-mêmes, car voici l’heure du festin.
- On vit s’ouvrir à deux battants les portes desdeux bouts de la salle.Toute la population de l’endroit . fit invasion, non pas avec le vacarme auquel s’attendait Saville, mais dans un ordre parfait et avec une régularité militaire. En peu d’instants, les arrivants furent groupés en petites sociétés autour des tables qui leur étaient destinées. Tous étaient proprement vêtus, avaient d’excellentes manières et semblaient si joyeux que c’était plaisir de les regarder. Les vieillards respiraient la santé et la sérénité, les enfants étaient pleins de gaieté, mais dociles et traitablas ; les jeunes filles avaient une blancheur et un éclat incomparables ; les jeunes gens étaient robustes et gracieux ; les personnes d’un âge mûr unissaient la verdeur de la jeunesse au calme que donnent les années.
- Pendant le repas, la vivacité des convives s’accrut par degrés, mais sans devenir turbulente. La gaieté à laquelle iis se laissèrent aller était celle qui sied à des gens bien élevés, se comportant avec le sentiment de leur dignité.
- — Est-ce qu’il y a parmi ces gens des laboureurs et des artisans ? demanda [ Saville dont la surprise était parvenue à son comble ; car, bien qu’il n’eût point de morgue, les préjugés de sa classe l’avaient imbu de l’idée que les ouvriers devaient être fatalement des rustres et des butors. '
- — Il n’y en a pas un, répliqua Barlow, qui ne travaillé, et qui ne soit plus fier que le gentleman le mieux frisé, le mieux cravaté et le mieux ganté, n’est fier de son inutilité. Bien plus, les femmes et les enfants de tout âge sont associés à nos travaux. Demain, à moins que vous ne vous sentiez trop fatigué du voyage, vous les verrez à l’œuvre.
- Quand le souper fut fini, tout le monde passa dans une salle de concert, au premier étage. Presque tous ces compagnards étaient musiciens ! Ils commencèrent par la musique instrumentale. Ils exécutèrent une belle symphonie composée par l’un d’eux.Après quoi ils chantèrent plusieurs chœurs, avec autant de précision que l’eussent fait des musiciens de profession.
- Charles, à la fois stupéfait et ravi, se retira dans l’appartement qu’on lui avait préparé, et rêva toute la nuit d’harmonie, de sons mélodieux, de régions enchantées et des mille et une nuits.
- Chapitre XXXVI UTOPIE
- — Il parait qu’on s’élève ici avec l’aurore, dit Jem, comme il entrait le lendemain matin chez son maître qui l’avait sonné.
- — Je m’en aperçois, Jem. J’ai été réveillé par le son des tambours,des fanfares,des trompettes, le piétinement de chevaux et le cliquetie du fer. Il se passe quelque chose d’extraordinaire. Est-ce que nos paisibles amis auraient une invasion à repousser ? Dans un autre pays je serais tenté de le croire ; mais ici c’est impossible. Voyons, Jem, que savez-vous.
- — Rien du tout, monsieur, je tombe de mou haut. Je dormais comme un sabot quand leur musique est venue m’éveiller. Je m’habillais bien vite, j’ai entendu votre sonnette, et j’ai descendu les escaliers quatre à quatre, Mais je vais m’informer.
- —Oui, allez, Jem. Pendant ce temps, je vais me lever.
- — Jem sortit, et rentra au bout de peu d’instants.
- — Us sont bien originaux dans ce pays-ci, dit-il. Figurez-vous, monsieur, qu’ils font tout cet embarras pour aller faucher un pré. Oh ; mais je m’amuse ici ! On n’y fait rien comme ailleurs. Tenez, monsieur, les voilà qui viennent faire la parade devant la maison.
- Tout en parlant, Jem avait tiré les rideaux et ouvert les fenêtres. Saville vit les habitants qui venaient se ranger en ordre sn face du portique, dont les colonnes soutenaient la façade du superbe édifice.
- Une troupe de garçons, montés de jolis poneys, formaient l’avant-garde. Ensuite venaient les femmes, les unes en chars découverts, les autres à pied. Elles étaient suivies par un corps d’environ quatre-vingt-dix hommes armés de faux brillantes comme de l’argent. Ils étaient partagés en deux compagnies, dont chacune avait ses couleurs distinctes. Deux chariots, dont l’un était chargé de provisions et l’autre de bagages, formaient l’arrière-garde.
- — Ont-ils bonne mine, ces gens là ! dit Jem, et ont-ils l’air content. On dirait qu’ils vont à une fête. Us m’ont engagé à mettre la main à la pâte avec eux car je m’entends à manier une faux. Si vous voulez bien me le permettre, monsieur, je serais fièrement heureux.
- (4 suivre.)
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- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 13 au 26 Décembre 1886 Naissances :
- Le 16 décembre, de Maillard Eugène-Alfred, fils de Maillard Arthur et de Bréon Olympe.
- Le 23 décembre, de Vandois Émilia-Virginie, fille de Vandois Émile et de Dagnicourt Rosalie.
- Décès :
- Le 16 décembre de Gottenet Alice âgée de 1 an et 7 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- nuise. — lmp. Baré.
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- Il* Année,Tome 11.— N* 435 Lt numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 9 Janvier 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit an bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France Un an ... Six mois. . . Trois mois. .
- 10 tr. ï» 6 »• 3 i»
- Union postale Un an. . . 11 fr. m Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petlts-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La législation minière et la condition des ouvriers mineurs.— Le jour de l’an au Familistère. — Les syndicats ouvriers.— Le socialisme en Belgique. Rapport du général Vandersmissen. — Le travail et les salaires en Angleterre. — Faits politiques et sociaux de la semaine. —Aphorismes et préceptes sociaux.— Barbaries légales.*— La révolte de Gaillon. — Le droit des femmes. — Charles Saville.
- LA LEGISLATION MINIERE
- et la condition des ouvriers ninenrs-
- I
- Nous voudrions appeler l’attention des lecteurs du Devoir sur divers projets déposés à la Chambre, relatifs à la législation minière, qu’on se propose de réviser.
- On se rappelle, sans doute, les interpellations nombreuses auxquelles la grave question de la propriété des mines et de la condition faite aux ouvriers de cette branche de notre production nationale a donné lieu, lors des grandes grèves éclatées récemment en pays miniers. Notamment l’interpellation de M. Camélinat sur les affaires de Decazeville fit faire un pas à la question, car le député ouvrier de Paris, dans un discours très modéré de forme et très élevé de pensée, s'était placé sur le terrain de la propriété sociale et avait *
- dénié au gouvernement le droit de rester neutre dans un conflit soulevé entre patrons et ouvriers de cette nature. Les concessions, dit-il en substance, sont une propriété de l’Etat; le propriétaire n’est qu’un privilégié, détenteur d’une propriété publique qu’il exploite avec la permission du pouvoir législatif,et celui-ci a le devoir d’imposer à ce priviligié telles obligations qu’il juge nécessaires et indispensables à l’ordre public.
- Malgré les réclamations que souleva cette thèse, appuyée sur une argumentation historique et économique pressante, — les réserves que crut devoir faire le ministre des travaux publics, un ordre du jour dans le sens d’une révision de la législation minière fut voté par la chambre, partant, en résumé, qu’il convenait de réviser la législation existante, en vue de sauvegarder les droits de l’Etat et d’améliorer les conditions du travail.
- Les divers projets déposés, dont un, par le gouvernement, ont été la résultante du vote de cet ordre du jour, très important comme déclaration de principes, malgré la confiance qu’il accordait au pouvoir et l’approbation des actes de ce dernier.
- Dans le public, la thèse soutenue par M. Camélinat souleva de nombreuses récriminations, surtout dans le fclaa des économistes. Elle était cependant exacte. Il est évident que les propriétaires des mines' jouissent d’un privilège — d’une largesse libéralement octroyée par le gouvernement à la classe capitaliste, et ce privilège n’est pas le seul, hélas! dont elle jouisse. Quoique prétendent les économistes, que le monde se
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- développe en vertu de lois naturelles dont le jeu a déterminé l’existence de tout ce qui est présentement, et que tout ce qui est, par conséquent, est parfait, jusqu’ici, le gouvernement, représentant exclusif des privilégiés les a comblé de dons gracieux. Ce n’est donc pas au grè du hasard, par une évolution naturelle des hommes et des choses, sans intervention, ni combinaison, ni arrangements gouvernementaux, que notre organisation sociale s’est faite, accumulant la richesse à un pôle et la misère au pôle opposé, prodigant à ceux-ci toutes les jouissances, accablant ceux-là de toutes les privations.
- Non ! les gouvernements ne datent pas d’hier et les privilèges économiques jadis octroyés l’ont été, en vertu de faveurs constituant une injustice flagrante, cause principale des misères sociales d’aujourd’hui.
- Au nombre des privilèges les plus exorbitants et dont les conséquences ont influé de la façon la plus désastreuse sur l’évolution sociale en général, il faut ranger les privilèges faits du démembrement de la fortune publique. Par fortune publique, nous entendons l’étendue considérable de l’ancien domaine national, composé de tout ce qui, sol, bois, usines, mines, canaux, etc., n’était pas encore approprié individuellement en 1789, et qui, faisant partie, à titre collectif, du domaine de la couronne, était réputé inaliénable, sous la monarchie.
- L’Assemblé® nationale, après avoir fixé à 25 millions la liste civile du roi et désigné une certaine quantité de domaines dont la jouissance lui était laissée, décréta la rentrée du domaine de la couronne à la nation.
- Hélas ! Elle ne resta pas longtemps en possession de ce domaine, car il ne fut pas plutôt retiré à la couronne, que l’assemblée constituante, violant toutes les règles de droit social, décrétait l’aliénabilité des biens collectifs. Nous n’avons pas à retracer ici les nombreux abus auxquels cette aliénation donna lieu et les fortunes scandaleuses dont elle fut parfois l’origine.
- Mais dans l’aliénation de la propriété sociale française, il :y eut une double spoliation commise par les gouvernants de l’époque, qu’il convient de ne pas confondre. Une partie du domaine public fut cédée à des conditions,—léonines,il est vrai, mais en apparence régulières. Tout ce qui était richesse immédiatement exploitable ou réalisable, les biens fonciers, fut vendu à vil prix, dans des circonstances scandaleuses, dans une
- anarchie de concussions et d’intrigues spéculatives, restées jusqu’à ce jour fort obscures pour les historiens et qu’on commence seulement à éclaircir depuis quelques années.
- L’autre, cette partie de propriété sociale susceptible de se développer plus tard par l’accroissement des ressources générales,' l’augmentation des échanges et la progression des rapports sociaux, fut donnée, purement et simplement, concédée. On démembra brutalement ce qui restait du domaine public après la vente des domaines royaux,et ce qu’on arracha à ce domaine, on le donna à des particuliers.
- C’est ainsi que les mines , de temps immémorial propriété de l’Etat, toujours concédées temporairement quand elles l’étaient à des individus et sous réserve de droits de surveillance très étendus du gouvernement, devinrent des propriétés particulières, « transmissibles comme tous autres biens » de par la loi de 1791.
- Nous n’avons pas besoin d’insister, pensons-nous, sur le caractère de spoliation publique de cette loi de 1791, qui instituait gratuitement en propriété privée,non seulement les mines existantes restées jusqu’alors propriétés exploitées au compte et sous le contrôle de l’État, que l’Etat pouvait toujours reprendre si son détenteur en mesus^t, mais encore les mines à découvrir. Aussi bien, que l’Assemblée Nationale aitdémembré le domaine collectif et réduit en propriété privée une propriété sociale, en élaborant la législation de 1791 sur les mines, c’est ce qui n'a été contesté par personne,pas même par les législateurs du temps,qui manifestèrent hautement l’intention de créer une « propriété nouvelle. »
- La loi de 1810, rédigée sous l’inspiration autoritaire et brutale de Napoléon Ier,ne fit que développer l’idée mère, si nous pouvons ainsi dire de la loi de 1791, et consacrer,en la débarrassant des entraves conservées par les Constituants, cette « propriété nouvelle ». La loi de 1791 fixait, en effet, à 50 ans, la durée des concessions. La loi de 1810 les déclara perpétuelles, incommutables, régies, dans le droit civil,par les mêmes règles que la propriété ordinaire.
- On voit donc combién sont inexactes les assertions des économistes, quand ils prétendent que la richesse actuelle est le fruit naturel du travail; que nul n’a le droit demander une réglementation quelconque en vue de répartir conformément à la justice la richesse, parce ? que chacun peut se la
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- procurer par l'épargne, l’abstinence et un labeur constant et soutenu.
- Ici, on se trouve bien en présence d’une spoliation sociale commise par les pouvoirs publics en faveur de particuliers. Ces richesses minières que le mineur extrait du fond du puits, où il rampe tout nu, sous la menace incessante de l’éboule-ment ou du feu grisou, c’est la nation, c’est-à-dire nous tous, les mineurs comme nous, qui en ont été dépossédés en vertu d’un acte législatif, qui fut une trahison flagrante des mandataires de la Constituante à l’égard de leurs commettants.
- A l’époque où les concessions furent octroyées, la force vapeur n’était pas encore utilisée, par conséquent la production de la houille n’avait pas acquis l’importance qu’elle devait avoir plus tard sous l’influence du progrès social qui allait accélérer l’usage de la vapeur dans l’industrie.
- On peut donc dire, assurément, que la propriété des mines est doublement sociale : à son origine, elle était propriété publique, et la valeur qu’elle a acquise depuis,est due, autant aux travaux collectifs des générations qui, par leurs découvertes, ont introduiMa consommation du charbon dans l’industrie, qu’aux soins, d’ailleurs de surveillance pure, de leurs propriétaires.
- Cependant, en échange de tant de privilèges, de faveurs si grandes à eux octroyées, qu’ont fait ces derniers pour leurs ouvriers ?
- Rien ! — même je me trompe : ils ont laissé empirer la situation déplorable des travailleurs de la mine, situation qui, loin de s’améliorer, va toujours s’aggravant.
- On connaît l’état lamentable de cette partie de la classe ouvrière. Les grandes grèves de la Grand’ Combe, de Bessèges, d’Anzin et de Decazeville ont révélé des pratiques abusives odieuses : surveillance étroite des ouvriers mineurs auxquels toute association professionnelle pour la défense de leurs intérêts corporatifs est interdite ; salaires souvent inférieurs au strict nécessaire du minimum de l’existence ; cantines ou grands magasins de comestibles auxquels les travailleurs sont tenus de s’approvisionner, soüs peine de renvoi, — de sorte que l’ouvrier a toujours son compte balancé par le doit du magasin et l’avoir du travail;il est sans ressources, vit au jour le jour, d’un travail exténuant, meurtrier, soutenu par une alimentation insuffisante, pieds et poings liés à la discrétion de la riche compagnie qui l’occupe et peut le ai re mourir de faim demain...
- Un tel état de choses ne doit-il pas prendre fin,
- être amélioré par l’intervention législative, puisque c’est un acte législatif qui l’a créé ?La Chambre en votant l’ordre du jour rappelé plus haut, le pensait, de là les projets du gouvernement et de divers députés ayant pris une part plus ou moins considérable aux débats récemment soulevés.
- Nous les examinerons dans un prochain article.
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- Le jour de l’an au Familistère
- Le jour de l’an a donné lieu cette année* comme les autres, à la petite manifestation pleine de cordialité sincère qui se produit annuellement en l’honneur du fondateur du Familistère, auquel la population vient apporter ses souhaits et ses vœux pour [le développement de l’association qu’il a fondée.
- Mais la veille, selon la coutume, avait eu lieu la distribution habituelle des récompenses de fin d’année.
- A2h.l/2 du soir, salle de la 2e année maternelle, on a d’abord procédé à la distribution des décorations et des bonbons, en présence de M. et Mme Godin et du conseil de gérance. Dans une petite allocution que les bambins tout roses ont écoutée lamine réjouie et souriante, M. Godin leur a adressé ses souhaits pour 1887, en leur recomman-dànt d’être toujours gentils, bien gais et bien joyeux. Les délicieux petits ont compris parfaitement l’excellence de la recommandation, car la distribution des bonbons et des images s’est faite immédiatement après, au milieu de force démonstrations de joie, de rires et de cris témoignant de leur empressement à suivre les prescriptions faciles du fondateur du Familistère.
- Cette distribution terminée, les élèves des écoles primaires sont arrivés, chantant le Hou et le Rat. Dans une seconde allocution à la fois familière déformé et élevée de pensée, M. Godin a constaté les progrès faits par les écoles du Familistère au cours de 1886. Il a formulé l’espoir que les élèves redoubleraient de zèle, pendant l’année 1887, se montrant ainsi de tous points dignes des sacrifices que l’Association s’impose pour leur développement intellectuel et dignes de servir d’exemple au monde, pour lui montrer ce que peut l’association familistérienne.
- Après cette allocution, on a distribué les décorations, et les éléves, sous la direction de M.Poulain, chef de musique,ont exécuté un chœur qu’ils ont chanté avec infiniment de goût et de justesse. Puis, on a proclamé le nom des meilleurs élèves
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- de chaque classe, auxquels un prix a été décerné, et les enfants ont défilé au chant de la Marche des gymnastes.
- Le lendemain, 1er janvier, la population du Familistère est venue se masser dans la cour de l’aile droite qu’habitent M. et Mme Godin, pour leur présenter ses souhaits de bonne année. Le conseil de gérance s’était réuni en corps; les enfants, la musique, les pompiers et les corps constitués d’un côté, les ouvriers, employés, etc., de l’autre.
- La musique du Familistère a exécuté l’ouverture de Jeanne Hachette. M. et Mme Godin que le conseil de gérance était allé chercher, sont venus saluer et recevoir ces hommages. Les enfants qui occupent toujours une place si considérable dans tous les actes de la vie familistérienne, avaient délégué deux d’entre eux,--une fillette et un garçon,— pour adresser les souhaits des écoles. Nous croyons être agréable à nos lecteurs en reproduisant ici le compliment adressé par l’un des délégués, la jeune Louis Flore. On pourra se rendre compte parla de la direction philosophique générale imprimée aux écoles du Familistère, et en conformité avec la pensée de son fondateur.
- Cher bienfaiteur,
- C’est avec une joie immense que nous voyons arriver ce premier jour de l’an, où, tous animés du même sentiment de profonde reconnaissance, nous venons vous renouveler nos vœux de bonne année.
- Bien que nous soyons encore jeunes, nous comprenons cependant, la grandeur de l’œuvre que vous avez entreprise ; nous comprenons pourquoi, notre cher palais social attire les regards des autres nations':
- En effet,est-il rien de plus touchant que toutes ces classes où dès son plus jeune âge, l’enfant est soigné, amusé par de véritables mères, où, 'degré par degré, il arrive dans les classes supérieures, dans lesquelles des instituteurs dévoués achèvent de développer leur intelligence, et en font des hom mes et des femmes dignes de faire partie de l’association.
- Est-il aussi rien de plus harmonieux que cet ensemble de familles, vivant sous le même toit, n’en faisant en réalité au’une seule, à laquelle vous avez donné tous les équivalents de la richesse, Vous êtes pour nous un véritable père, et nous vous remercions tous, des bienfaits dont vous nous comblez.
- Le meilleur moyen de vous montrer notre reconnaissance, nous le savons, c'est de chercher en travaillant, à devenir dignes membres de l’association et de chercher pour le bonheur de l’humanité, à répandre votre œuvre parmi les peuples.
- Nous souhaitons donc que la Providence vous conserve en-
- core longtemps heureux parmi nous et nous espérons que rien ne viendra entraver la marche progressive de l’association.
- Votre disciple fervent,
- Flore Louis
- M. Godin a répondu en quelques paroles émues religieusement écoutées, félicitant les enfants des idées généreuses exprimées dans leurs compliments, où ils glorifient le travail. Le travail, dit-il en substance,est la grande loi de la vie; le plus saint des Devoirs. C’est dans le travail que l’humanité progresse ; c’est par le travail que l’association se maintiendra, glorieuse et prospère. Par le travail dans les écoles, les enfants se prépareront à devenir des ouvriers et des employés capables, travaillant alors à assurer la prospérité de l’œuvre commune et à se rendre utiles, en un mot à l’Humanité.
- Les enfants ont ensuite chanté un chœur « Jour des gloires », dont l’exécution parfaite a valu les félicitations de M. et Mme Godin au chef de musique pour le dévouement qu’il apporte à développer les facultés chorales et musicales du Familistère.
- M. et Mme Godin se sont ensuite retirés, salués à leur départ comme à leur arrivée par un morceau de musique brillamment enlevé par l’harmonie du Familistère.
- Les syndicats ouvriers
- La commisssion exécutive du congrès des syndicats ouvriers publie la nouvelle adresse suivante :
- Citoyens et chers collègues,
- Le premier Congrès nationale des syndicats ouvriers, tenn à Lyon, en 1886, auquel étaient représentées 700 chambres syndicales, a, après une longue et laborieuse discussion sur le premier article de son ordre du jour : « Projet de Fédération nationale des syndicats ouvriers »,voté par 90 voix sur 135 votants la création de cette Fédération, sur les bases jointes à la liste d’adhésions que nous vous adreserons d’ici peu.
- Les raisons qui militent en faveur de la création de cette Fédération sont trop nombreuses et surtout trop visibles pour qu’elles aient pu vous échapper.
- Aussi, ne jugeons-nous pas à propos de les analyser toutes, même sommairement.
- En effet, ne saute-t-il pas aux yeux des moins clairvoyants, comme aux esprits des moins ouverts, combien serait grande l’influence de cette Fédération, tant auprès de nos assemblées délibérantes qu’auprès de ceux qui nous exploitent actuellement?
- I De quelle force ne pèserait elle pas sur l’esprit de ceu*
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- qui légifèrent aujourd’hui poux le plus grand profit des capitalistes ?
- D'antre part, n'est-il pas absolument indispensable pour les travailleurs d’opposer aux intérêts capitalistes, très bien représentés par nos politiciens modernes, les intérêts du travail, représentés par une vaste association ouvrière ?
- C'est ce qu’à pensé le Congrès.
- Exécuteur de ses décisions, en acceptant notre mandat, nous avons pris l'engagement formel d’organiser cette fédération. Nous sommes loin de croire que la tâche sera facile; nous croyons, au contraire, qu’elle nécessitera, de la part de tous, une grande somme d’activité, et surtout de persévérance. Néanmoins nous nous mettons à l’œuvre avec la ferme conviction, de réussir, car nous puiseront l’aetivité et la persévérance nécessaires dans la gradenr du but que nous poursuivons:
- L’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes.
- Siquelques délégués adhérants ou représentant une Fédération locale ont voté contre l'établissement d’une Fédération nationale, cela tient, sans doute, à ce qu’ils ont cru que l’autonomie de chaque groupe corporatif ne serait pas respectée de la Fédération nouvelle, ou qu’un esprit de parti, en tant qu’opinion politique, pourrait s’emparer de la direction de cette grande Fédération.
- Ces appréhensions doivent disparaître.
- Quelles que soient les opinions qui ont prévalus dans le Congrès, la Fédération nationale des syndicats ouvriers devra, selon nous du moins, ne s’occuper que des intérêts exclusifs au travail et des moyens pratiques d’améliorer au jour le jour, si elle peut, la situation morale et matérielle des travailleurs.
- Jusqu’à ce jour, le plus grand nombre des efforts faits par les Fédérations existantes, n’ont pu produire de bien sérieux résultats pour la classe ouvrière prise dans son ensemble.
- 11 en sera, croyons-nous, toujours ainsi, car isolées séparées les unes des autres par des aspirations différentes, surtout au point de vue des réformes politiques, ces Fédérations sont fatalement obligées de limiter leur action à la défense de leurs programmesparticuliers et, par cela même, de dépenser une bonne partie de leur activité à lutter les unes contre les autres.
- En constatants ces faits, nous n’avons nullement l’intention d’adresser des critiques aux Fédérations existantes.
- Nous pensons simplement, qu’à côté des aspirations particulières à chaque fédération, il y a, dans la lutte du travail contre le capital, un principe qui doit nous être commun à tous et que nous ne devrions jamais perdre de vue:
- LA SOLIDARITÉ OUVRIÈRE
- 11 ne s’agit pas, en effet, de demander aux syndicats ni aux fédérations existantes de faire abnégation de quoi que ce soit de leurs programmes particuliers.
- Ce que nous désirons simplement, c’est qu’à l’Union des capitalistes, qui, sous forme d’actionnaires, oublient complètement leur dissensions politiques pour ne se souvenir que de leur intérêt commun, qui est de rétribuer le moins possible le travail, afin d’augmenter l’intêrêt de leurs capitaux et leurs dividendes, nous fassions, nous aussi, abnégation de nos petites préférences, afin d’opposer (ainsi que nous l’avons déjà dit, mais on ne saurait trop le répéter), à l’union des capitalistes l’union de tous les travailleurs.
- N’est-il pas insensé, pour ne pas dire criminel, de rester isolés, divisés, de dépenser notre activité à lutter plus souvent entre syndicats ou fédérations, en face de cette union capitaliste?
- Quand en face d’eux, ils auront cette puissante organisation, comprenant un millier de syndicats, tous unis dans la défense des intérêts particuliers et généraux des corporations ouvrières, ils n’auront pas comme aujourd’hui la certitude d’imposer ces diminutions de salaire vraiment scanduleuses qui atteignent, dans certaines professions, le 50, même le 60 pour cent.
- Il ne faut pas oublier, citoyens, qu’en ce moment la lutte entre le capital et le travail est plutôt défensive qu’offensive, car, neuf fois sur dix, les grèves ne sont motivées que par des diminutions de salaires de la part des industriels.
- Ce n’est, d’ailleurs, pas seulement vis-à-vis du capital qu’il faut envisager le rôle de la Fédération nationale, il faut encore songer à tous les projets de loi ayant trait à l’amélio-rat'on du sort des travailleurs, qui n’ont servi juqu’â ce jour qu’à encombrer les cartons des différents ministères.
- C’est la législation sur les Syndicats, sur les prud’hommes, sur les heures de travail, sur le travail des femmes et des enfants, sur les caisses de retraites, les accidents dans les ateliers et beaucoup d’autres projets qui nous intéressent directement, et dont la solution est attendue avec la plus vive impatience par tous les travailleurs.
- Nous ne devons pas oublier que l’indifférence de nos gouvernants pour la classe ouvrière est surtout motivée par l’indifférence des ouvriers pour leurs propres intérêts; or, cette indifférence est assurément produite par le peu de résultats obtenus jusqu’à ce jour.
- Il est donc de toute nécessité que les décisions du Congrès soient mises en pratique et que la Fédération nationale des syndicats ouvriers français soit avant peu un fait accompli.
- L’organisation de cette Fédération peut d’autant mieux se faire que, grâce aux économies réalisées dans l’organisation du Congrès, il reste à la commission exécutive une somme relativement importante pour couvrir une partie des premiers frais.
- A l’œuvre donc, fédérations et syndicats -, montrons-nous dignes de notre affranchissement en combattant pour l’obtenir, préparons un avenir meilleur aux générations futures, apportons notre part d’énergie dans cette lutte de la justice contre l’iniquité, de la solidarité contre l’égoïsme ; montre n
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- à nos adversaires de classes que les fils du 89 politique préparent, dans la mesure de leurs forces, le 89 économique.
- La Commission exécutive, Gorsse, Carret, Farjat, Sartarin,
- Blondel, Édouard, Sol, Chavrier.
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- Le Socialisme es Belgique Rapport du général Vandersmissen
- La divulgation du rapport secret du général Vandersmissen,sur l’Etat des esprits en Belgique, après les troubles de Gharleroi, a produit en Europe une impression profonde et donné lieu à des commentaires divers.
- D’abord, il se dégage, à notre sens, des lignes générales de ce rapport, d’après l’analyse plus ou moins exacte que [les journaux en ont publiée, qu’on a certainement exagéré les scènes de vio-lenceset de dévastation complaisamment racontées et décrites avec des détails horribles ou navrants, lors du soulèvement du bassin de Mons et de Gharleroi. Qu’il y ait eu des incidents profondément regrettables ; que la colère aveugle de ces populations ouvrières plongées fdans une misère noire, en proie a une situation économique lamentable, se soit manifestée, dans une heure d’affolement,auquel les foules sont partout suj ettes, par des excès qu’explique la spontanéité de ce mouvement, c’est possible. Mais à coup sûr on a dû broder beaucoup sur le canevas des excès réellement commis.
- Nous avons cherché, dans le temps, au Devoir, à en déterminer les sources et les origines,que nous attribuions à la compression sociale,plus forte que partout ailleurs, qui pèse sur la classe ouvrière de cette région. Mais ces excès n’ont sans doute pas été si grands qu’on a voulu le faire croire, car le général Vandersmissen ne s’appesantit pas longuement sur eux;aujourd’hui que les troubles ont cessé d’être menaçants,on convient pour ainsi dire tacitement de l’exagération qu’on a mise à les dépeindre sous des traits horribles. Il faut donc beaucoup rabattre de la fausse opinion qu’on a pu se faire en France de la situation intellectuelle du prolétariat belge, d’après les événements de Gharleroi.
- D’ailleurs,ily auraitcontradiction flagrante àcroire que la majeure partie des prolétaires belges est en proie à une dégradation morale profonde,lorsque tous les jours nous arrivent des nouvelles de l’admirable organisation socialiste ouvrière de ce pays. Un jour, c’est le Wooruit, qui soutient de ses fonds de réserve un grève importante ; un autre, ce sont les sociétés coopératives de Bruxelles, qui édifient à grand frais un hôtel de ville ouvrier, dont les clefs sont solennellement remises aux représentants délégués du parti socialiste, affir-
- mant ainsi, à la fois, une puissance et une capacité de solidarité sociale dont on chercherait vainement un exemple en France ou dans tout autre pays. Gomment admettre, après cela, qu’on n’a pas exagéré et noirci à plaisir, pour les besoins de la classe dirigeante, intéressée à l’étalage de ces som-bles couleurs le tableau des événements en juin dernier ?
- Le rapport du général Vandersmissen confirme pleinement ces doutes, quand on voit celui-ci exclusivement préoccupé à dénoncer le danger que présentent pour les intérêts bourgeois l’esprit socialiste de la classe ouvrière belge et la force de cohésion existante entre ses diverses associations.
- Ily a surtout dans ce rapport un point qui nous frappe : c’est l’influence considérable qu’a conquis le socialisme dans les rangs de l’armée régulière; influence qui fait dire au général que le gouvernement ne peut compter que sur la garde civique, en cas d’émeute ou d’insurrection. La garde civique est en Belgique ce qu’était jadis chez nous notre garde nationale : un corps exclusivement bourgeois. Là, en cas de troubles, le gouvernement trouvera un appui dévoué, nous dit-il.
- Malheureusement, cet appui ne sera pas solide, car la garde civique a plus de bonne volonté que de puissance, et un jour de révolution, elle aurait sans doute à compter avec d’armée proprement dite. Or que peut une garde nationale, si bien armée qu’elle soit,contre un mouvement populaire s’appuyant sur l’armée régulière? La possibilité d’un commun accord entre le peuple et l’armée est en effet, le fait capital qui ressort du rapport du général Vandersmissen. Les socialistes ont entrepris, parait-il une propagande active dans les casernes. On a rappelé aux soldats qu’il y a identité d’intérêts sociaux entre eux et le peuple. Ne sont-ils pas peuple eux-mêmes, fils de prolétaires, en rupture, pour un temps déterminé, d’atelier, de mine ou d’usine, mais destinés à reprendre le boulet du salariat à leur sortie du régiment ? Pourquoi-donc serviraient-ils passivement les ennemis de leur classe et se feraient-ils les auxilliaires d’une politique de réaction meurtrière contre leurs parents et leurs frères de misère prolétarienne ?
- Le général cite des exemples significatifs, qui se sont produits pendant les troubles de Char-leroi. Des soldats fraternisaient avec les grévistes, buvant avec eux dans les cabarets et criant même parfois hautement : Vive la République ! A bas le roi ! A diverses reprises, dit le rapporteur, il a dû fermer les yeux sur des infractions graves commises par de nombreux soldats, infractions qui eussent entraîné le conseil de guerre, s’il les eut reprimées. Mais il craignait, ajoute-t-il, de soulever une sédition militaire dont les conséquences, en un pareil moment auraient été incalculable.
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- On sait que les grévistes étaient sans armes et qu’à maintes reprises, ouvriers et soldats se sont trouvés en présence, presque à bout portant. Le nombre de meurtres a été cependant relativement faible.Le général ne fait pas difficulté de reconnaître que si la repressionaétépeusanglante,il faut l’attribuer au détestable esprit socialiste qui souffle dans les rangs. 11 avoue avoir donné des ordres précis, énergiques ; commandé une repression sans pitié.Mais les soldats se contentaient de tirer en l’air.«Le nombre des morts,dit-il,n’est nullement en proportion avec le nombre de coup de fusils tirés presque à bout portant sur une toule désarmée.»
- Il déclare que si on s'était trouvé en face d’une émeute proprement dite, devant des barricades à emporter, le succès aurait été douteux.
- Etant donnée la situation politique de laBelgique, pays de monarchie où la question de république vient se greffer sur la question sociale,toutes deux s’étayant réciproquement, il est évident qu’on se trouve à la veille d’une commotion prochaine. L’importance de ces déclarations, divulguées par une indiscrétion à laquelle l’effroi qu’elles ont causé n’est peut-être pas étranger, ne saurait échapper à aucun de nos lecteurs. Que propose donc le général belge pour échapper à la révolution qui s'annonce par des symptômes aussi significatifs, minutieusement décrits par lui ?
- Hélas! l’aveuglement et l’impéritie sont les mêmes partout. Au lieu de chercher à satisfaires les légitimes revendications du peuple à peu près unanime pour tenter leur réalisation, M. Vanders-missen propose l’institution du service obligatoire et une entente du gouvernement belge avec M. de Bismarck, pour extirper le socialisme du pays par la force des bayonnettes, à défaut de leur libre disposition, par les bayonnettes allemandes. On appliquerait ensuite en Belgique la loi d’Etat de siège qu’on applique en Allemagne.
- Ces projets de repression sont tellement insensés, qu’on ne doit pas perdre son temps à les discuter. M. de Bismarck écrasant le socialisme en Belgique, quand il lutte vainement depuis plus de dix ans contre lui dans son propre pays,où il est plus triomphant que jamais ! Voilà certes une corvée que le chancelier de fer serait heureux d'accomplir, si son accomplissement était possible! Mais croit-on que s’il a été impuissant contre le socialistes en Allemagne, il sera plus heureux contre les socialistes belges? Ce n’est même pas de la politique odieuse. C’est de la démence!
- M. Vandersmissen, pour engager M. de Bismarck dans cette voie, donne à entendre qu’en Belgique, le socialisme prête appui aux socialistes allemands expulsés et qued’ailleuirs il est d’importation germanique — ce qui est radicalement faux, l’école socialiste belge ayant derrière elle un brillant passé, et même, sur certains points, des idées et
- des théories totalement différentes des théories du socialisme allemand. Napoléon de Kayser a fait, en effet, la critique du capital en Belgique avant Marx, et pendant la période prospère de l’Internationale, la section franco-belge se distinguait entre toutes, mieux même que les sections allemandes, par l’audace théorique de sa propogande, à la tète de laquelle étaient déjà le dr de Paepe, Varlin, Malon, etc.
- Mais voilà ? On finit par croire ce qu’on désire N’a-t-on pas dit et répété en France, à satiété, que le socialisme contemporain est d’importation germanique?— que par conséquent il est sans racines profondes dans notre pays ?
- La vérité, c’est que partout, les mêmes misères dues aux mêmes causes sociales, ont enfanté les mêmes théories et excité dans les peuples soumis aux dures nécessités d’une organisation économique génératrice de chômages meurtriers et d’abaissements de salaires, les mêmes revendications. Ce n’est donc pas en faisant appel à l’Allemagne, où la crise sociale n’est pas moins aigüe qu’en Belgique, que celle-ci résoudra le formidable problème contemporain. C’est par des réformes, par l’organisation du travail, la transformation graduelle et successive de l’Etat social actuel, que les commotions seront évitées, les cataclysmes conjurés, la prospérité générale rétablie, et avec elle, la paix sociale, dont l'avènement ne peut être inauguré par des bayonnettes.
- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- EN ANGLETERRE
- Nous continuons à emprunter au Courrier de Londres les renseignements intéressants de son bulletin sur le mouvement du travail et des salaires en Angleterre.
- Ainsi que nous l’avons déjà dit précédemment, à propos des renseignements empruntés au même bulletin, la lutte économique n’est pas moins caractéristique en Angleterre qu’en France, et loin d’aller diminuant, le conflit entre patrons et ouvriers, va toujours grandissant, de plus .en plus aigu. Il faut donc en conclure, ce que nous avons déjà fait dans notre réponse au journal londonien, que les «lois naturelles » en plein exercice desquelles ces conflits se manifestent, ne guérissent pas les blessures qu’elles causent,car si de la concurrence devaient sortir les remèdes aux maux que cette concurrence a déchaînés, l’apaisement serait en train de se faire, et hélasl il n’en est rien comme nos lecteurs pourront en juger par les détails suivants :
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- A Ashton-under-Line, dans le Lancasbire, 5000 tisseurs environ, se trouvent dans la nécessité d’avoir recours à la grève, qu’ils voudraient éviter autant que possible.Les manufacturiers de la localité font travailler leurs ouvriers à un prix inférieur à celui des autres districts, et ils ont fait savoir aux délégués de l’union syndicale qu’ils n’étaient rien moins que disposés dans les circonstances actuelles où se trouve placée leur industrie, à allouer un meilleur tarif.
- Une grande agitation règne, en conséquence, parmi la population d’Ashton, aussi à une réunion générale professionnelle, des mesures ont elles été adoptées, à l’effet de réduire à sa plus simple expression le « mauvais vouloir» des manufacturiers.
- Chaque métier s’est imposé volontairement une cotisation temporaire de ls. 6d. par semaine,pour alimenter le et fonds de résistance.»
- Nous ne supposons pas, toutefois, que la menace de grève se généralisera, attendu que, déjà, un grand nombre d’ouvriers tisseurs,qui avaient abandonné les ateliers, ont repris le travail. *
- Dans les comtés du centre, les {forgerons en chaînes continuent de souffrir les plus grandes privations. Ils sont, maintenant, dans la vingt-deuxième semaine de leur grève, et malgré la sympathie et l’assistance effective du public, ils ne paraissent pas être sur le point d’obtenir gain de cause.
- AWorkington, un millier d’ouvriers employés aux aciéries et fonderies de la ville ont cessé de travailler. Ils avaient demandé une augmentation de quinze pour cent qui a été déclinée par les industriels. A Port Talbot et à Aberavon, dans le sud du pays de Galles, les forges, ainsi que les fabriques de fers à la feuille sont désertes, en ce moment, pour la même raison.
- Dans les charbonnages, plusieurs questions du même genre sont en litige en ce moment. Les mineurs demandent une augmentation de quinze pour cent, principalement à Hebburn et à Burradon, près Newcastle, et les directions de certaines compagnies proposent une réduction. Quelques puits ont même été fermés et les ouvriers congédiés. L’impression produite par ces mesures sur l’esprit de la population minière du Royaume-Uni a été fâcheuse. Les Unions des bassins houillers se sont mises en rapport pour échanger leurs vues à ce sujet.Plusieurs questions d’organisation générale qui avaient été soulevées plutôt qu’étudiés par la conférence de Manchester, font, en ce moment, l’objet des délibérations des comités qui embrassent tous les districts miniers de l’Angleterre, de l’Écosse et delà principauté de Galles; une action commune s’en suivra. A Aberdare, une réunion très importante vient d’être tenue tout récemment; les délégués du district représentaient 50,000 mineurs.
- Nous aborderons les détails du sujet d'une manière toute spéciale quand les résolutions définitives auront été prises, à la suite de ce mouvement d’ensemble de la population qui vit du travail des puits à charbon. Nous avons relaté, il y a quelques semaines, qu’une Société générale des commis et employés de magasins était en formation.Le projet a abouti.Des adhésions sont venues de tous les points du Royaume-Uni. Les statuts, élaborés par un comité d’initiative, ont été discutés et votés à une réunion spéciale, qui vient d’avoir lieu dans la Cité, à Phœnix Hall, Hation Wall. On avait soulevé la question de savoir, si les femmes employées dans les magasins, devaient être admises dans la Société aux mêmes titres que les hommes. La controverse aété’close par l’affirmative.On ne peut que féliciter la réunion pour cette preuve de bon sens.
- En Angleterre la meilleure base d’appréciation pour juger de l’état des affaires commerciales, consiste, selon nous et sauf meilleur avis, à examiner la situation de l’industrie maritime et de celle des transports. Aussi, nous ne pouvons nous dispenser de passer en revue les améliorations réelles, éprouvées par la construction des navires, améliorations venant constater que, si des jours un peu meilleurs se sont levés pour cette branche de l’industrie nationale anglaise, ils sont le signe que des temps un peu meilleurs aussi s’annoncent pour la grande généralité de la classe ouvrière de la Grande-Bretagne. Il ressort des tableaux publiés par la plupart des chantiers de construction pour l’exercice 1886, que dans les quatre chantiers, sur seize que compte le Sunderland, aucun navire n’a été construit, mais que dans les douze au très,on a lancé trente-neuf vaisseaux, représentant un total de 56,450 tonnes. Quelques-uns de ces chantiers viennent de recevoir des nouveaux ordres. Nous ne tenons pas compte, dans cette évaluation, des constructions en cours.
- Par le fait que quatre chantiers ont été dépourvus de commandes, un grand nombre de charpentiers, de menuisiers,de serruriers,de peintres etc., se sont vus privés de travail, mais par le même fait que les douze autres chantiers ont été alimentés d’ordres, il en ^résulte qu’un nombre d’ouvriers, plus grand qu’en 1885, a eu, tout au moins, une occupation partielle.
- La reprise est plus indiquée pour l’avenir qu’elle ne se manifeste encore actuellement.
- En 1883,1e district a construit 120 navires, 70enl884 et 46 en 1885. L’année 1886, n’en compte il est vrai que 39,ce qui est une diminution encore assez sensible sur l’année précédente, mais d’après les calculs des chefs d’entreprise et des hommes du métier, la reprise graduelle et presque constante des travaux s’annoncerait
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- sous des auspices beaucoup moins sombres qu’au commencement de cette défunte année.
- Sur la Tyne, 77 vaisseaux ont été lancés ayant un total de 82,800 tonnes. En 1885, le total du tonnage des bâtiments mis à l’eau s’était élevé à 106,000. Voici le chiffre exact des tonnages pour les six dernières années :
- En 1881, 177,115 tonues; en 1882, 208,406; en 1883 216,573 ; en 1884, 121,221 ; en 1885 106, 447 ; et en 1886, 82,800.
- La construction des machines est présentement, dans ce district, au niveau le plus bas, de même que dans le Sunderland, la situation s’annonce comme devant être meilleure qu’au début de 1886.
- Sur le Glyde, 166 navires, ayant ensemble 172,440 tonnes, ont pris possession de la mer.
- En 1885, 241, formant 193,458 tonnes, avaient été lancés.
- Disons, en passant, que les matériaux employés pour la construction, l’acier prend, d’année en année, une place de plus en plus prééminente. Des commandes très importantes doivent être données dans la première quinzaine de janvier, et les constructeurs de ce district en obtiendront, certainement, quelques-uns.
- Nous souhaitons que les espérances formulées par notre confrère d’une reprise dans la construction des transports, se réalisent. Malheureusement, sur ce point comme sur tant d’autres, pour les tranports nautiques comme pour les transports par voie ferrée,on peut se demander si la fièvre de construction qui s’est subitement éteinte il y a trois ou quatre ans, n’est pas le symptôme alarmant d’un arrêt prolongé dans cette branche de la production.
- Dans ces dernieresannées, en effet, l’outillage maritime a été complètement renouvelé. Ainsi que le fait remarquer le Courrier de Londres, les constructeurs emploient surtout l’acier et le fer auxquels font place les navires en bois. C’est la transformation commencée voilà déjà depuis longtemps et qui ne pouvait s’effectuer en une année ou deux,qui se continue.Mais cette transformation opérée, et nous avons lieu de croire qu’elle ne saurait tarder, on ne doit pas s’attendre, à notre sens,à une reprise considérable ; parce que la production des moyens de transport est limitée aux besoins du commerce international dont l’accroissement est loin de progresser avec la rapidité que les constructeurs de navires pourraient mettre à l’accroissement de la production. Une fois donc le matériel—durable qu’on ne l’oublie pas — mis à
- point, au niveau des dernières découvertes scientifiques, il est au moins douteux de voir cette branche de production reprendre la prospérité passée.
- Faits politiques et sociaux de la semaiae-
- FRANCE
- Le Tonkin pacifié. - On annonce la mort de M. Zanher, lieutenant d’infanterie de marine, du 2e régiment de tirailleurs tonkinois, tué à Vennemi le 9 décembre, à Auloc.
- On ne dit pas combien de pauvres soldats français et tonkinois sont tombés aux côtés du lieutenant, car il va de soi que toutes les balles ne lui étaient pas réservées.
- Le Tonkin est pacifié ! disaient les malheureux inventeurs de cette malheureuse politique coloniale qui a déjà tant coûté en hommes et en argent. Jolie pacification ! Et dire que ce sera toujours ainsi !
- L’emprunt malgache.— On mande deTamatave:
- Le gouvernement malgache a conclu un emprunt de quinze millions de francs avec le Comptoir d’escompte de Paris. Dix millions seront consacrés au paiement de l’indemnité de guerre due à la France et le reste servira à des dépenses militaires.
- Cet emprunt qui pourra être amorti dans l’espace de vingt-cinq ans, porte intérêt de six pour cent, et est garantie par le produit des douanes dans six ports.
- Les troupes françaises qui occupent Tamatave vont faire leurs préparatifs pour évacuer cette place le mois prochain.
- Les ambassadeurs malgaches sont partis pour l’Europe.
- Fraternité internationale.— Il existe à Paris un cercle sociatiste allemand, composé tant d’ouvriers socialistes que de proscrits de nationalité allemande réduits à demander à la France un refuge contre la persécution de M . de Bismark.
- Tous les ans ce cercle donne un bal-concert où les socialistes français sont invités et des harangues prononcées. Cette année, les harangues ont présenté un intérêt particulier, que leur donnait l’état des rapports tendus entre les deux nationalités germano-française. Nous sommes heureux de constater les paroles de paix et de fraternité ouvrière qui y ont été prononcées. Voici, en effet, le compte-rendu de cette petite fête intéressante, dont nous trouvons les détails dans un journal de Paris.
- Le « Cercle des socialistes allemands » a donné vendredi soir son bal annuel, salle du Siècle, avenue des Gobelins.
- L’estrade était ornée d’un buste de la République et de drapeaux rouges disposés avec goût. L’assistance était fort nombreuse, pleine d’entrain, et la soirée a été de tous points charmante. Plusieurs socialistes français, avaient]tenu à répondre à l’aimable invitation de leurs amis et coreligionnaires allemands.
- Les danses ont été interrompues un instant et, après des chœurs et le tirage d’une tembola, M. Louis Pirocher a pris la parole ; il a d’abord rapidement résumé les événements de l’année passée, puis, abordant la situation actuelle, il dit que les bruits de guerre qui troublent actuellement les esprits pacifiques sont malheureusement fondés :
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- LE DEVOIR
- « Laissons de côté les combinaisons des journaux et les phrases trompeuses de la diplomatie. Il y a un fait significatif qui nous montre clairement quelles sont les intentions des despotes allemands. Depuis quelque temps, les brutes qui gouvernent TAltemagne redoublent de violences dans leurs poursuites contre un parti qui a donné tant de preuves de sang-froid.
- » Que toute l’Europe y réfléchisse ! Bismarck en préparant la guerre à l’extérieur, cherche avant tout, par une guerre acharnée à l’intérieur, à supprimer le parti de la paix.
- » Mais la solidarité internationale des ouvriers fera échouer les projets sinistres des chevaliers (Junker) prussiens. Le jour viendra où tous les opprimés se lèveront etftiarcheront unis contre les ennemis de l’émancipation des peuples. »
- Ce discours a été très applaudi.
- Un citoyen français, M. Rolin, a répondu que le prolétariat, que le socialisme de n’importe quel pays n’avait qu’un ennemi, le capitalisme international ; et c’est contre lui quêtons les prolétaires, que tous les socialistes doivent coaliser leurs efforts.
- Ces paroles sont soulignées par de cheleureux bravos, l’orchestre a joué la Marseillaise et les danses ont repris pour continuer jusqu’au matin.
- ALLEMAGNE
- La persécution des socialistes.— Les soc a-Iistes expulsés de Francfort-sur-le-Mein, en vertu de l’état de siège, ont quitté cette ville le 28 décembre, sans que les troubles que l’on avait craints se soient produits.
- Toute la police delà ville avait été mise sur pied.
- L’agitation parmi les socialistes était grande.
- Un seul d’entre eux a été arrêté pour avoir proféré des njures à l’adresse des autorités. Les expulsés sont jusqu’ici au nombre de vingt-et-un.
- • Dans la journée du 27, il y a eu deux visites domiciliaires chez le cabaretier Prinz. Ces visites n’ont amené aucun résultat.
- Dans son audience du 25 décembre, la première chambre correctionnelle de la cour suprême de Leipzig a rejeté les pourvois de vingt-quatre personnes condamnées, au mois de juin dernier, par le tribunal correctionnel de Munich, pour participation à une société secrété.
- Ce procès, dans lequel figuraient trente-deux prévenus, avait duré du 11 au 18 juin et s’ètait terminé par la condamnation de vingt-six d’entre eux, dont six à six mois de prison chacun et les vingt autres chacun à trois mois de la même peine.
- Dans le cours des débats, il a été prouvé que la société secrète en question avait divisé la ville de Munich en vingt-cinq districts; dessérvis de telle manière que 30.000 feuilles volantes pouvaient être distribuées dans l’espace d’une heure. 11 a été établi en même temps que cette société faisait les abonnements au Démocrate socialiste, de Zurich, organisait des collectes, tenait des réunions régulières et se trouvait en communication avec d’autres sociétés du même genre ; ses membres avaient en outre juré obéissance aux ordres de supérieurs qui leurs étaient inconnus,
- Sur les vingt-six condamnés, vingt-quatre avaient formé
- [ des pourvois en cassation, que la cour suprême de Leipzig, j ainsi que nous venons de le dire, a rejetés.
- ! Les projets militaires. — Les journaux alle-! mands s’occupent dès maintenant de la rentrée du Reichstag, qui aura lieu le 4, et de la reprise de la discussion sur le projet de loi militaire, pour laquelle la commission présidée . par le comte Ballestrem se réunira le 5. La commission aura à décider dans cette délibération en deuxième lecture si elle entend maintenir son premier vote ou se rallier aux propositions premières du centre, auxquelles le gouvernement ne serait pas loin d’adhérer. Le contre-projet des libéraux qui a été adopte en définitive stipulait que le contingent de paix de l’armée serait de 450.000 hommes pour trois ans ; de plus, le gouvernement était autorisé, pour un an, à former 16 bataillons supplémentaires. Le centre, par l’organe de M. de Huene, avait proposé d’accorder 518 bataillons pour trois ans et, pour un an, l’effectif de 468.000 hommes auquel le gouvernement s’était arrêté.
- Quand la commission se sera prononcée entre ces deux projets, qui différent fort peu; — et elle ne peut se déjuger que si les socialistes y consentent, — les débats recommenceront dans le Parlement. On s’attend à ce qu’ils durent jusqu’au milieu du mois, et l’issue en reste douteuse. Cependant, les organes du gouvernement signalent de nombreuses pétitions d’électeurs qui recommandent à leurs députés de consentir aux demandes du ministère de la guerre. C’est ainsi que le comte fioensbroacg, du centre, a été invité par les habitants de Wesel qu’il représente, à voter en faveur du projet de loi militaire. Les journaux catholiques et progressistes semblent ne tenir aucun compte de ces mani-testations, ils estiment que ces pétitions émanent des comités conservateurs et que les couches profondes de la population restent étrangères à ce mouvement comme aux inquiétudes qu’il paraît exprimer.
- ANGLETERRE
- La question d’Irlande.— La P ail Mail Gazeltte annonce que M. Chamberlain a consenti à prendre part à la conférence officieuse dans laquelle MM. Gladstone, Morley et sir W. Harcourt doivent examiner la question irlandaise dans le but d’amener une entente parmi les groupes libéraux du parlement sur la politique du home rule, en obtenant l'adhésion de M. Chamberlain et celle de M. Parnell.
- Les difficultés de la question Irlandaise.
- — Une fois de plus, un exemple nous est donné du caractère néfaste de toute politique injuste, contraire au droits les plus évidents et les plus sacrés. Pour ne pas avoir voulu rendre justice à l’Irlande, satisfaire dans la mesure du possible et du réalisable les légitimes revendications irlandaises, voilà l’Angleterre en proie au gâchis le plus complet qui puisse s’imaginer. Les ministères se succèdent ; les difficultés s’amoncèlent et le désordre ne fait que s’accroître. Le Temps nous apporte sur la dernière crise ministérielle ouverte les renseignements suivants que nous publions pour donner à nos i lecteurs une idée de l’inextricable imbroglio dans lequel ! se débattent désespéramment les hommes d’Etat anglais : i Les négociations entre conservateurs et unionistes, pour le
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- remplacement de lord Randolph Churchill ont échoué. Le télégraphe nous annonce que lord Hartington, après avoir consulté les membres éminents de son parti et pris connaissance d’une lettre importante de M. Chamberlain, a refusé d’entrer dans le ministère de lord Salisbury, soit comme président du conseil, soit comme chancelier de l’Échiquier et leader de la Chambre des communes ; lord Hartington a déclaré, comme la première fois où de pareilles offres lui ont été faites, qu’il croyait pouvoir être plus utile au cabinet en restant député qu’en devenant ministre. A la suite de ce refus, il est question de donner la succession de lord R. Churchill à M. Smith, qui remplissait jusqu’ici les fonctions de ministre de la guerre. Ce serait un simple replâtrage, qui ne changerait rien à la situation parlementaire ; après comme avant, l’existence du cabinet Salisbury dépendra de l’appui des unionistes ; lord Hartington ne paraît pas vouloir le lui retirer ; l’attitude de M. Chamberlain est plus douteuse.
- A qui le tour ?
- ITALIE
- Napoléon III en Italie.— On écrit de Milan :
- Le vote du conseil municipal de Milan, favorable à l’érection d’un monument en l’honneur de Napoléon III, a provoqué parmi les radicaux milanais une vive agitation :
- Vendredi dernier, l’association populaire la Nuovaltalia et le Consulat ouvrier milanais se sont réunis pour rédiger leur protestation.
- Au cours de la discussion, un des orateurs, M. Giuseppe Grassi, s’est écrié :
- « Giuseppe Grassi vous le jure! le monument de Napoléon ne sera pas élevé ! Et s’il le faut, je le ferai moi-même sauter avec une bombe Orsini. »
- ÉTATS-UNIS
- La guerre sociale à Chicago. — Hans un précédent numéro du Devoir, nous disions que la potence ne saurait résoudre les formidables antagonismes sociaux résultant d’une anarchie à laquelle il convient de mettre fin pour en faire cesser les déplorables résultats. Voici en effet, les nouvelles que nous apportent les journaux américains :
- A Chicago, la grève des charcutiers était à peine terminée, qu’une nouvelle grève à surgi, et cette fois elle a pris de formidables dimensions ; plus de 20,000 ouvriers restent sans travail et s’opposent à ce que les patrons emploient d’autres ouvriers ! La milice a été appelée sous les armes, et l’on redoutait une mêlée.
- APHORISMES & PRÉCEPTES SOCIAUX
- CXXXIII
- Répartition de la richesse.
- Les richesses créées par le travail sont abusivement réparties ; une mauvaise organisation du droit de propriété est la principale cause de la misère des ouvriers.
- BARBARIES LÉGALES
- Les vices de notre organisation sociale actuelle, les iniquités qu’elle consacre et qu’elle perpétue, se traduisent par des conflits économiques, une sortedeguerre socialesourde^xislantà l’état latent. Les douleurs humaines engendrées par ces conflits, les misères résultant de cette lutte^obscure,acharnée, qui est plutôt le fait du mauvais ordonnancement des choses que de la mauvaise volonté des hommes, sont innombrables, et nous nous efforçons de montrer dans le Devoir combieii ces conflits, cette guerre latente, permanente, sont préjudiciables à tous; combien une bonne organisation serait préférable à cet état d’anarchie dans lequel on se débat, — et on se débattra vainement,tant qu’une conception plus juste et plus rationnelle du mode de production et de répartition des richesses ne prévaudra pas dans l’ordre économique proprement dit.
- Mais les conflits sociaux, d’ordre pour ainsi matériel, ne sont qu’un des côtés du grand problème social et il n’importe pas moins dans un autre champ, sur le terrain de notre organisation civile, de substituer une conception plus humaine des rapports4, de droits, des devoirs et des sanctions sociaux, à la conception barbare qui a présidé jusqu’à ce jour à l’ordonnancement de ces rapports.
- Nous disons barbare ; ce terme n’est pas trop sévère,pour qualifier le caractère d’implacabilité et de cruauté qui se rencontre parfois dans nos codes, non seulement en ce qui touche la repression des délits, mais encore la réglementation, de date plus récente, de nos institutions criminelles.
- Certes, si l’ordre naturel des rapports sociaux est si souvent troublé ; si, aux conflits généraux de classes, de corporations, s’ajoutent quotidiennement quantité de conflits privés, les seuls dont le code ait prévu l’existence et le règlement, c’est en partie aux vices de l’organisation économique qu’ils sont dus. Les statistiques judiciaires nous apprennent que la plupart des cas soumis aux tribunaux, civils et criminels, ont pour origine, soit des différends ou des contestations en matière de possession et de propriété,soit des délits ou des crimes commis en vue de s’approprier quelque chose contrairement à la loi.— Les premiers, les différends civils, ont pour cause l’état permanent de lutte, d’anarchie,deconcurrence économique I ies]seeonds, Je mode de distribution des richesses
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- qui accumule, sans ordre, ni justice, ni travail, Je plus souvent, la richessè en quelques mains, et, réduisant la majeure partie de l’humanité à une vie précaire de privations, développe chez lesuns les mauvais instincts, l’envie de s’enrichir rapidement, à n’importe quel prix, quelquefois, place les autres,des malheureux,dans l’alternative de commettre un délit ou de mourir de faim.
- Si donc, on organisait la production sur des bases rationnelles, la distribution des richesses conformément à la justice, on supprimerait du môme coup la source de la plupart des crimes et délits qui se commettent quotidiennement à la surface du monde civilisé.
- En attendant que cette cause générale des méfaits sociaux individuels disparaisse, ce qui ne pourra s’effectuer que par une série de transformations successives, modifiant tout à la fois l’ordre économique et l’ordre moral, la nature des choses et la nature des hommes, on peut et Ton doit modifier, dans nos codes, le mode de sanction pénale décrété aune époque où on n’avait qu’une conception tout à fait incomplète de l’ordre social, conception à laquelle il faut attribuer les nombreuses imperfections de notre législation criminelle.
- A l’époque où fut rédigé notre code pénal, les actions des hommes étaient considérées en elles-mêmes, abstraction faite des hommes etdu milieu social. Aucune relativité, aucune considération accessoire. Tel acte est criminel, son auteur est coupable; qu’il soit puni. Voler est un crime. — il faut punir le voleur.— Oui,mais il peut se faire que le voleur ait accompli son acte, toujours mauvais en lui-même, dans des circonstances telles, qu’il ait droit à la pitié. On ne saurait donc lui appliquer la loi dans la rigueur d’un esprit de justice sociale implacable, absolu, sans considération des causes, des mobiles qui ont pu déterminer l’accomplissement de l’acte. Le critérium de culpabilité ne saurait par conséquentêtre enfermé dans un article du code. Mais les législateurs n’avaient alors aucune notion de faits nombreux que la science et la philosophie ont analysés depuis, et desquels savants et philosophes ont tiré des conclusions plus humaines, moins implacables. L’œuvre pénale devrait donc être révisée dans le sens de ces conclusions.
- La réglementation criminelle est encore pire que l’œuvre pénale elle-même. L’œuvre pénale établit des distinctions ; une échelle graduée de la criminalité. Cette graduation peut être arbitraire, j
- elle n’en est pas moins un progrès sur la criminalité antique ou féodale, si dure, dansla lettre et dans l’esprit des juristes eux-mêmes, avant Beccaria. La réglementation ou l’application des peines a conservé dans la pratique cet esprit de dureté implacable. Dans l’application, plus de distinctions. Entre Jean Valjean et Thénardier, pas de différence. Entre le délit insignifiant, fruit quelquefois de la légèreté et de l’inexpérience, et le crime longuement prémédité, fruit d’une perversité profonde, même traitement, même sanction. L’application de la peine pour les deux ne diffère que par la durée. Mais pendant que les deux coupables la subissent, le châtiment est identique.
- On trouve même plus, quand on soulève cette question de l’application des peines : il semble que la société, en faisant acte de justice répressive contre les délinquants, se place elle-même en dehors de la justice, tant le traitement est inhumain. C’est au nom de l’humanité, au nom de la société que la loi frappe les coupables, et une fois la culpabilité décidée, l’application de la loi jugée nécessaire, la société, par ses représentants, commet vis-à-vis de ces criminels des actes cent fois pires que ceux qu’elle punit.
- Dans les prisons, les condamnés n’ont aucun droit, aucun recours. On les astreint à un travail forcé dont ils ne peuvent discuter ni le prix, ni les conditions d’exécution. On taxe arbitrairement le prix des choses laissées à leur portée. Ils sont livrés à des entrepreneurs dont ils deviennent pour ainsi dire le gage, qui exploite leurs forces physiques comme il l’entend. Pour la moindre infraction, ils subissent des châtiments atroces,le cachot les fers, ta faim—je le répète, sans distinction de culpabilité ou de faute commise. Certains articles de règlement sont même abominables, et le drame de Gailion, dont on lira plus loin les détails,et qui nous a inspiré ces réflexions générales, montre que la cruauté sociale peut être poussée jusqu’à l’assassinat.
- A Gailion, en effet, maison de détention importante, une révolte a éclaté la semaine dernière. Une révolte dans une prison ! Quand on réfléchit aux habitudes de soumission des prisonniers, dont la plupart sont des hommes aux volontés brisées, au caractère affaissé par le séjour de la prison et une nourriture débilitante, on se demande ce que l’on a bien pu leur faire pour les pousser à cette extrémité. Quoiqu’il en soit, les prisonniers de Gailion se plaignaient de la nourriture depuis quelque temps, des mauvais traitements d’un
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- gardien, etc. Bref, d’un commun accord, ils se refusèrent à travailler.,Refus formel de travail, affirmé froidement, sans menaces ni violences. Ils opposaient, dit un journal qui publie un article odieux sur ces incidents, une « force d’inertie » invincible.
- Les prisonniers furent ramenés dans leur chambrée ou dans leurs cellules. Dans l’une d’elles, un prisonnier, par la fenêtre, invective le soldat de faction dans le chemin de ronde. On sait que les fenêtres des prisons sont garnies de barreaux solides, et en admettant que le prisonnier eut menacé le factionnaire, celui-ci n’avait qu’à hausser les épaules. Mais le règlement, paraît-il, est formel. Un soldat en faction doit empêcher les prisonniers de se mettre aux fenêtres, faire trois sommations et, s’il n’est pas obéi, « tirer sur le récal-citrant.»Lefactionnaire fit les sommations d’usage, puis,tira sur le détenu,qui fut atteint au front et tué raide du coup.
- N’est-ce pas là un fait épouvantable, odieux, tranchons le mot ; un assassinat ? Un assassinat légal, délibéré, prémédité parles auteurs du règlement ?
- Car, il ne faut pas s’y tromper. Les règlements des prisons ne sont pas comme une foule de prescriptions très sévères, dont la sévérité même est une cause d’inobservation générale. Un règlement de prison est toujours observé à la lettre et souvent appliqué au-delàde la lettre—-avec raffinement, Les consignes données aux soldats sont, par esprit de militarisme, formelles Si le soldat eut été surpris se laissant invectiver sans ordonner au détenu de se taire, il eut été immanquablement puni — sévèrement.
- Donc le soldat a tiré et fait ce que, dans la langue militaire, on appelle son devoir. Il a exécuté sa consigne.On ne saurait donc atténuer l'incident, en arguant de l’inexpérience ou de la colère brutale du soldat.
- La peine de mort pour une faute comme celle qu’a commis le détenu de Gaillon n’est-elle pas un exemple des barbaries légales, atroces, qu’une réglementation digne des âges antiques, a maintenues en pleine civilisation moderne ? N’est-elle pas en contradiction formelle avec la conception humaine que la philosophie contemporaine a élaborée, du système de repression criminelle? Quoi! lorsque tous les esprits judicieux demandent l’abolition de la peine de mort; quandune étude de plus eu plus approfondiede nos conditions sociales vient
- nous démontrer que la plupart des crimes et des délits sont la triste résultante, souvent fatale, des vices de cette organisation, on maintiendrait dans la pratique l’application d’une réglementation pénitentiaire aussi sauvage?...
- La mort du détenu de Gaillon est un crime social épouvantable; un forfait de lèse-humanité commis par la société, contre lequel protestent en nous, à la fois, la conscience individuelle et la conscience sociale de chacun.
- Nous espérons bien que la publicité donnée à ce ce triste incident soulèvera la question des modi-fications’à apporter dans le régime des prisons, qui doivent devenir une école de devoirs, non rester ce qu’elles sont à cette heure, un lieu de supplice et de vengeance.
- Le problème de la criminalité que nous avons montrési étroitement lié au problème économique lui-même, ne sera entièrement résolu que le jour où l’on aura résolu celui-là ; parce qu’alors, sous le régime de la justice économique, les causes sociales des délits et des crimes actuels étant supprimées, on pourra appliquer un traitement moral efficace aux natures criminelles, qu’il n’est pas possible de distinguer aujourd’hui des natures primitivement bonnes, dévoyées et perverties par des circonstances sociales diverses.
- En attendant, il est des notions définitivement acquises, un ensemble d’iaées sur lesquelles philosophes et sociologues s’accordent déjà, savoir •. que les traitements rigoureux, les châtiments cruels n’améliorent en rien le criminel, et que dès lors, la société n’a pas le droit de recourir à ces moyens de repression, le droit de la société contre les criminels étant d’ordre purement préservatif et améliorateur.
- Combien mieux, doit-on faire disparaître de nos règlements des prisons,, la peine de mort appliquée dans les circonstances que nous venons de relater pour la révolte de Gaillon.
- La Révolte de Gaillon.
- Le Patriote de Normandie donne les détails suivants sur celte affaire, dont nous parlons plus haut :
- Au moment où le tocsin sonnait, hier soir, à Rouen, vers cinq heures, pour un incendie, une compagnie du 28 de ligne, sac au dos, en tenue de campagne, se dirigeait au pas de gymnastique vers la gare de la rue Verte.
- Les commentaires les plus extraordinaires circulaient bientôt dans Rouen.
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- La vérité, c’est qu’on venait d’apprendre qu’une émeute avait éclaté à Gaillon, dans le pénitentier.
- La maison de Gaillon, on le sait, est consacrée à la détention des condamnés des départements de l’Eure, de l’Orne, d’Eure-et-Loir, de la Seine-Inférieure et de la Somme. Elle compte une moyenne de détenus qui va de 1.000 à 1.200, auxquels on fait fabriquer des chaussons, des brosses, des allumettes, des chaises, des sculptures.
- Depuis quelques jours les huit cents détenus se plaignaient de la façon dont ils étaient nourris, du peu de soins qu’ils recevaient à l’infirmerie et sourtout du traitement d’un de leurs gardiens, auxquels ils reprochaient une trop grande sévérité. Rappelons à ce propos que, l’année derrière, un dessous-ordres de ce gardien avait été tué par un détenu, lequel a trouvé un jury assez bienveillant pour ne le condamner qu’aux travaux forcés à perpétuité.
- Quoi qu’il en soit, les détenus se refusaient absolument au travail. Contre la force d’inertie qu’ils employaient, il était difficile d’user de rigueur. Le directeur, M. Delaunay, après avoir essayé par tous les moyens de conciliation de faire rentrer les détenus dans le devoir, avertit le ministre de l’intérieur de la situation et lui demanda de bien vouloir, en cas d’incidents plus graves, s’entendre avec le ministre de la guerre pour mettre à sa disposition les forces qui pourraient lui être nécessaires.
- La garnison de Gaillon se compose de 115 hommes du 28e de ligne, commandés par un lieutenant. Ordre fut transmis au général commandant le 3e corps d’armée d’aviser et de tenir des troupes disponibles.
- En même temps, le directeur réclamait du ministre de l’intérieur l’envoi, à Gaillon, d’un inspecteur général, qui pourrait peut-être, par sa présence, exercer sur les mutins une pression purement morale.
- Un incident fâcheux n’a pas permis à ce fonctionnaire de rendre le service qu’on attendait de lui, et c’est cet incident qui a motivé la révolte, ou, pour parler plus juste, le commencement de révolte qui a déterminé l’envoi à Gaillon des renforts réclamés depuis deux jours.
- Un factionnaire qui se trouvait dans le chemin de ronde intérieur, sur lequel donnent les fenêtres des dortoirs, fut, hier matin, vers onze heures, invectivé à plusieurs reprises par un des détenus.
- La consigne donnée aux soldats est des plus sévères. Et on le comprend, lorsqu’on sait que les individus renfermés dans la prison centrale sont pour la plupart des repris de justice des plus dangereux. La consigne ordonne aux sentinelles, après trois sommations, de faire feu contre les récalcitrants.
- Le factionnaire, après quatre sommations, tire et atteint au front le détenu, qui est tué raide.
- £ Ses camarades qui, dissimulés derrière lui, l’avait excité à garder son attitude provocatrice, enlèvent son cadavre et le
- transportent en bousculant les gardiens, en proférant des menaces, jusqu’à l’infirmerie.
- Leurs vociférations étaient si puissantes qu’elles ont été entendues dans la ville, qui se trouve à une distance .assez grande de la prison.
- Le directeur accorut,parle aux détenus, tente de les calmer, mais son autorité est impuissante à les ramener.
- M. Delaunay télégraphie aussitôt à Rouen où l’ordre est donné à une compagnie du 28e de ligne de se rendre à Gaillon par le premier train. G’est à six heures dix seulement que cette compagnie, qui avait été consignée depuis dix heures du matin, partait pour Gaillon. En même temps, M. Delaunay télégraphiait au parquet de Rouen, au parquet d’Evreux, au préfet de l’Eure, et par précaution au commandant de place de Vernon, qui expédiait aussitôt soixante ouvriers détachés du parc d’artillerie.
- Quand ces forces sont arrivées, l’ordre était entièrement rétabli — en apparence du moins — dans la maison centrale Les détenus, suivant à la fin les conseils du directeur, s’étaient en effet décidés à rentrer tranquillement dans leurs dortoirs, où ils avaient été « bouclés ».
- Les troupes entourent la prison de Gaillon ; une partie est campée dans le chemin de ronde, et tout danger a disparu.
- Nous disons tout danger, car les révoltés ne parlaient rien moins que d’incendier la prison, espérant, au milieu du tumulte, se sauver et gagner la campagne.
- A Gaillon, on était sans trop d’inquiétude, car on savait par le maire, qui, dès la première émotion, s’était rendu à la prison, que toutes les mesures avaient été prises. Mais, dans les villages et les hameaux environnants, on a été véritablement affolé.
- Les bruits lespius sinistres couraient dans la campagne et l’on se voyait déjà envahi par des bandes de détenus évadés qui mettaient tout au pillage. L’arrivée des renforts, qui n’y a été connue que fort avant dans la nuit, a réussi à peine à calmer les craintes.
- En même temps que les troupes, arrivaient à Gaillon MM. Druard, secrétaire général de la préfecture de l’Eure. Le Grix, procureur général à la cour de Rouen; Marvillet, procureur de la République à Evreux, le capitaine de gendarmerie d’Evreux, etc,, etc. M. Galtié, préfet de l’Eure, qui est malade en ce moment, n’avait pu se rendre sur les lieux.
- Ces messieurs, conduits par le directeur, ont parcouru la prison qui, ainsi que nous l’avons dit plus haut, était alors rentrée dans le calme.
- Nous avons reproduit textuellement ce récit d’origine évidemment officielle sans y changer un mot. Nos lecteurs verront mieux par là par le langage étrange de l’auteur de l’article qui trouve tout simple que l’on tire à bout portant sur un prisonnier, combien il est urgent de revenir à des idées plushumaines et plus justes en matière de réglementation pénitentiaire.
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- Le Droit des Femmes
- Dans un des derniers numéros du Devoir, nous avons signalé à nos lecteurs la candidature féminine de Madame Kergomard au conseil de l’instruction primaire.
- Les élections au conseil supérieur ont nécessité un scrutin de ballottage, des résultats définitifs n’ayant été acquis qu’à un nombre fort restreint de candidats. Parmi les candidats soumis à un scrutin de ballotage sérieux, c’est-à-dire ayant acquis un chiffre de voix respectable leur permettant de se représenter avec quelques chances de succès, nous eûmes la satisfaction de constater que madame Kergomard était un des premiers. Nous conçûmes dès lors 1’ espoir de voir le corps enseignant de Paris entrer délibèremment dans la voie qu’il s’était tracée,en donnant à une candidature féminine un appoint de votes important.
- Le scrutin de ballotage n’a pas démenti notre espérance,et nous avons aujourd’hui la satisfaction d’enregistrer le triomphe de la Candidature de Mme Kergomard. C’est là un résultat brillant que nous sommes heureux d’enregistrer — une porte ouverte aux justes et légitimes revendications féminines.
- Ajoutons qu’un véritable mouvement d’opinion semble s’être produit à l’occasion de cette candidature. Des journaux politiques comme le Rappel, voués jusqu’à ce jour semble-t-il, à une reconnaissance platonique des droits de la femme, sont sortis de leur neutralité pour appuyer et recommander madame de Kergomard auprès des électeurs. Son succès ne fait que mieux accentuer l’importance de la manifestation dont elle a été l’objet, et nous nous réjouissons de l’avoir vu si complètement aboutir.
- Pendant que les instituteurs parisiens élisaient madame Kergomard membre du conseil supérieur de l’instruction primaire, voici le singulier déni de justice qui se commettait à la faculté de Bordeaux. Il est raconté tout au long dans la protestation que M.Léon Richer, président de la Ligue française pour le droit des femmes,vient d’adresser à M. le ministre de l’instruction publique. Nous reproduisons cette lettre-protestation in extenso, en nous associant de tout cœur aux considérations très justes développées par l’honorable M. Richer:
- » Monsieur le ministre,
- » Le Comité exécutif de la Ligue française pour le droit des femmes a l’honneur de vous soumettre le fait suivant :
- » Le 1er mai 1886, s’ouvrait à la Faculté de Bordeaux un concours pour la place de chef de clinique d’accouchement.
- » Quiconque avait obtenu le diplôme de docteur d’une faculté de médecine de France pouvait prendre part à ce concours : tous les docteurs en médecine qui se présentèrent dans ce but au secrétariat de la Faculté furent inscrits sur la liste des candidats - - à part un seul.
- » Le docteur, — au détriment duquel était faite cette exception, — était l’honorable Mlle Mesnard, médecin praticien à Bordeaux.
- » Au bout d’un mois cependant, après avoir consulté le corps des professeurs, ses collègues, M. le doyen fit savoir à Mlle Mesnard qu’elle était admise à concourir pour le clinicat.
- » A peine cette détermination prise, un nouveau scrupule traversait l’esprit de M. le doyen qui jugeait convenable d’en référer à votre honorable prédécesseur, M. le ministre de l’instruction publique M.Goblet. M. le doyen avait toutefois mentionné l’avis favorable émis par MM. les professeurs de la Faculté — réunis en assemblée générale — en faveur de l’inscription de Mlle le docteur Mesnard.
- » La réponse de M. le ministre ne se fit point attendre : elle enjoignait à M. le doyen, de refuser l’admission de Mlle Mesnard au concours.
- » Quoique docteur, Mlle Mesnard ne figura point en effet parmi les candidats.
- » Nous avons en juillet dernier, monsieur le ministre, protesté contre la solution donnée à cette grave question par l’honorable M. Goblet.
- » Nous venons de nouveau attirer l’attention du ministre compétent, afin qu’un pareil fait ne se renouvelle point à l’avenir.
- » Il est peu intelligible que deux catégories de médecins existent après que les mêmes études ont été faites, que le même diplôme a été obtenu. Si un docteur avait été éliminé dans les mêmes conditions que Mlle Mesnard, l’opinion eût certainement jugé que cette radiation avait pour cause une faute contre l’honneur professionnel. L’ho norabilité de Mlle Mesnard, l’estime publique dont elle est environnée à Bordeaux où elle exerce sa profession, excluent un soupçon aussi offensant.
- » Faut-il donc conclure que les droits conférés par les diplômes qu’octroient les facultés de médecine varient suivant les sexes ?
- » Les facultés de médecine sont, monsieur le ministre,des foyers de lumière de scientifique trop intense, pour qu’une telle hypothèse soit valable : les diplômes d’institutrices, dans un autre ordre d’enseignement, n’ont-ils pas pour leurs titulaires exactement la même valeur que les diplômes des instituteurs, leurs collègues.
- » L’importance de ces considérations ne vous échappera
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- pas, Monsieur le ministre, non plus que leur équité ; nous attendons avec confiance de votre jugement éclairé une décision conforme au droit des femm :s et à l’intérêt public.
- » Veuillez agréer, monsieur le ministre, l’expression de mes sentiments respectueux.
- » Le Président de la Ligue française pour le droit des femmes.
- » Léon Richer,
- » 4, rue des Deux-Gares. »
- CHARLES SAVILLE
- par ROBERTSON
- Roman philosophique
- Chapitre XXXVI UTOPIE
- Saville accorda sans difficulté la permission demandée; et quand il descendit pour rejoindre la procession, il vit son vaillant serviteur portant résolument sa faux sur son épaule, et marchant avec fierté dans les rangs des faucheurs.
- On se dirigea vers un bois de chênes, formant la limite occidentale de la pelouse. La route était hordée de fleurs brillantes, qui semblait une broderie admirablement nuancée, le long du gazon frais et uni.
- — Gomment se fait-il, dit Saville à Barlow, que ces belles fleurs, que rien ne protège, ne soient pas cueillies sacagées, ou foulées aux pieds par les enfants ?
- — Il n'y a’pas de danger, répondit Barlow, que nos enfants sacagent ce qu’ils ont élevé avec amour et persévérance. La culture des fleurs, dans laquelle ils sont dirigés par les femmes, est une de leurs occupations favorites. Quand ces plantes seront montées en graine, vous verrez nos plus jeunes bambins, avec leurs petits sacs, s’occuper avec empressement à recueillir et à trier les semences.
- — C’est singulier, j'ai toujours entendu Jdire 'et j’ai souvent vu par moi-même, que les enfants se plaisent à la destruction. Je croyais que le besoin de détruire était inné chez eux.
- — Il l'est, en effet. Et c’est à ce précieux instinct, dirigé vers les objets nuisibles,que nous devons une partie de notre prospérité. Grâce à cette impulsion, nos près sont purgés de toutes les mauvaises herbes,que nos petits garçons savent parfaitement distinguer des bonnes ; car ils apprennent la botanique en se jouant, C’est l’orgueil de notre jeune génération de penser qu’il n'y a pas un district dans notre comté qui soit sarclé avec autant de soins, et tenu avec la même propreté. Mais leurs penchants destructeurs, ne sont pas uniquement dirigés contre les mauvaises herbes. Us sont fort adroits à faire des trébuchets, des collets, des pièges de tout genre ; et ils font la guerre aux blaireaux,aux belettes, aux taupes, aux hannnetons, aux reptiles,aux limaces, enfin à toutes les plaies qui désolent l’agriculteur. Us laissent vivre quelques chenilles, à la prière des petites filles, et afin
- de conserver quelques belles espèces de papillons. Us ont aussi de la clémence pour les lézards, à cause de leur innocuité, et parce que ce sont d’utiles auxiliaires contre les cigale?, les sauterelles et autres insectes.Si l’exemple que nous donnons était suivi, qui sait si l'Angleterre ne saurait se délivrer d’un grand nombre de fléaux, comme elle s'est délivrée depuis si longtemps de la dent des loups ? A l’intérieur, nos petites filles font une guerre semblable aux araignées et aux cloportes.
- — Alors, dit Charles, je présume que vos enfants connaissent l’entomologie aussi bien que la botanique ?
- — Vous allez voir, répondit Barlow. Puis s’adressant à un cavalier de douze ans, qui caracolait auprès d’eux:
- Dick, lui dit-il, comment appelez-vous ce bel insecte aux quatre ailes de gaze, qui vient de passer plusieurs fois devant nous comme s’il nous escortait ?
- — C'est une libellule, dit l'enfant, c’est un insecte de l’ordre des névroptères. Il pond ses œufs dans l’eau.Nous ne le tuons pas, parcequ’il est carnassier, et sert à nous délivrer des mouches et des cousins.
- — Et cette petite bête à bon Dieu que je vois sur ma manche ?
- — C’est un genre de coléoptère,qu’on appelle coccinelle. Nous ne les tuons pas non plus, parcequ’elSes se nourrissent de pucerons, et en débarrassent nos plantes.
- En ce moment, le petit escadron qui formait i’avant-garde, était arrivé à la lisière du bois. Les cavaliers mirent pied à terre, attachèrent leurs coursiers nains, et se dispersèrent en petites patrouilles, errant de côté et d’autre, détachant la mousse de l'écorce des arbres, formant des fascines avec le bois mort, les branches cassées, et les ramilles récemment élaguées, il n’y avait pas de broussailles pour intercepter Pair et fournir un abri aux animaux dégoûtants ou malfaisants. Le gazon formait un tapis aussi doux que du velours. Des daims et des chevreuils broutaient paisiblement, aussi familiers que des agneaux; et des troupes de faisans lissaient leurs plumes, ou ramassaient leur nourriture, sans montrer aucune crainte.
- A suivre.
- Etat civil du Familistère-
- Semaine du 27 Décembre 1886 au 2 Janvier 1887
- Naissances :
- JLe 27 Décembre, de Lardier Marie, fille de Lardier-Romain et de Langlois Léonie.
- Le 28 Décembre, de Drocourt Léontine, fille de Drocourt Léon et de Rolin Eléonore.
- Le 28 Décembre, de Bailliot Lucien-Jules-Auguste, fils de Baillot Virgile et de Huget Adèle,
- Décès :
- Le 1er Janvier, de Jamart Auguste-Marcellin, âgé de 53 ans et 4 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- (Juisa. — lmp. Barè.
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- 11* Année, Tome 11.— N" 436 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 16 Janvier 1887
- IÆ DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- a GUISE (Aisne)
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- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- —— ---;Of~-- —
- SOMMAIRE
- Projets de désarmement européen.— EnAllemague. — Gaspillages militaires. — Union de la paix universelle. — Ce que veulent les Bulgares.— Bulletin de la paix armée. — Au courrier de Londres. — Société française de la paix par l’éducation. — Le jeu déplorable de la presse. — Le droit de la guerre. — Charles Saville. — Ouvrages reçus. — Etat-civil du Familistère. — Librairie du Familistère.
- PROJETS DE DËSÀRNEIENT
- Quand ce numéro du Devoir paraîtra, le parlement aura ouvert sa session ordinaire de 1887, et peut-être une de nos idées qui nous est la plus chère, parce qu’elle est celle dont la réalisation immédiate peut être le plus rapidement effectuée, aura fait son entrée solennelle au parlement français : nous voulons parler de cette idée de bon sens, de sens commun, si simple, si rationnelle, pour laquelle le Devoir lutte depuis tantôt plus de dix ans, accumulant les preuves de fait et dé raisonnement, toujours, sans cesse, dans chacun de ses numéros, sans jamais désespérer de la voir enfin triompher : l’idée du désarmement Européen.
- Quoi de plus simple, en vérité, de plus commun, — qu’on nous passe le terme — dans l’ordre des déductions politiques, que de se dire : Périodiquement, des cataclysmes viennent bouleverser le monde. Sans raison apparente, sur des motifs futiles, des peuples se ruent les uns sur les autres se portant réciproquement le carnage, la dévastation, la ruine. Après quoi, le vaincu répare ses forces; le vainqueur panse ses blessures, — car hélas ! dans cette folie effroyable qui met deux nations aux prises, le vainqueur n’est pas moins atteint que le vaincu et paye toujours de Ja mort de milliers des siens la victoire remportée. Mais après la bataille, chacun garde, intacts, ses ressentiments et ses craintes. Le vainqueur s’arme de pied en cap pour prévenir les représailles, et le vaincu se saigne aux quatre veines du sang qui lui reste, pour prévenir le retour des humiliantes catastrophes. Alors, on voit les effectifs des armées permanentes s’accroître d’une façon insensée ; l’art de tuer appelle à lui la science — la science aveugle, — et les fusils modèle se succèdent ; les engins destructeurs s’entassent dans les arsenaux, les découvertes meurtrières se précipitent; tous les jours amènent un nouvel essai quotidiennement dépassé.... Pendant ce temps, les campagnes se dépeuplent, les casernes se remplissent, des millions d’hommes sont sous les armes, l’œii inquiet, le doigt à la détente, un pied en l’air
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- prêts à bondir Cette tension finit par troubler les esprits, semer la peur dans les pays constamment surexcités par l’effort immense, nécessaire pour faire face à des charges si accablantes; et une fois la peur et la défiance ayant gagné les populations, ce sont d’incessantes alarmés. Un simple déplacement de bataillons ou de régiments sur une frontière semble au voisin une concentration, à laquelle il se croît tenu de répondre par une mobilisation. La moindre parole imprudente d’un folliculaire à bout de copie est un défi. L’atmosphère est saturée d’électricité militaire qu’un rien peut faire éclater. En vain se remet-on des fausses alarmes, en vain les malentendus s’éclaircissent-ils, les illusions se dissipent-elles... Tôt ou tard, à une heure maudite, à une minute fatale, un des deux perd la tête, se croît menacé et se rue sur l’autre....
- Le cycle des batailles, des horizons de sang et de fumée se rouvre, pour ne se fermer que quand la terre ne veut plus boire du sang.
- Nous le répétons ; n’est-il pas tout simple, tout naturel de se dire :
- Si les centaines de millers d’hommes qui remplissent les casernes étaient aux champs ; si les milliards dépensés à la fabrication des engins meurtriers alimentaient annuellement le commerce, l’industrie et l’agriculture en détresse, les peuples n’auraient aucune raison de craindre pour leur sécurité nationale ; chaque pays, n’ayant pour toutes troupes que Je nombre d’hommes strictement nécessaire aux besoins de sa police intérieure, se sentirait à l’abri d’une incursion territoriale, puisque le voisin serait comme lui-même, dans l’impossibilité de jeter sur sa frontière ses milliers d’hommes désarmés, licenciés.
- Alors, le soupçon et la défiance feraient place à la paix et à la sécurité internationales.
- Un honorable sentiment d’émulation entre les peuples remplacerait le chauvinisme étroit,jaloux, déprimant, qui affaisse et dégrade aujourd’hui les qualités des mieux doués. — En un mot, la paix, source de prospérité et de vie, succéderait à la Guerre, source de misère et de mort ! — Donc, la sécurité, la prospérité, la vie des peuples sera dans leur désarmement réciproque....
- Ce raisonnement, très naturel, d’une ^logique irréfutable, que le premier venu peut comprendre, voilà dix ans que le Devoir l’expose sous mille formes différentes 1
- Nous avons la satisfaction d’apprendre aujour-
- d’hui qu’un député socialiste, un membre du groupe ouvrier de la chambre, M. Antide Boyer, va l’exposer au parlement, avec sa conclusion naturelle, formulée par une proposition de désarmement européen dont la France prendrait l’initiative auprès des nations continentales.
- Enfin !
- Mais ce n’est pas tout. En même temps que les socialistes français feront cette proposition au Palais-Bourbon, une proposition analogue sera déposée au Reichstag allemand par les socialistes d’outre-Rhin.
- De sorte que, par dessus les clameurs belliqueuses d’un militarisme insensé, soufflant dans les deux pays un vent de guerre prochaine, de tempête à venir ; par dessus les haines folles que déchaîne dans les deux nations un chauvinisme coupable; dans les rumeurs de catastrophes à la veille de couvrir le monde de deuils et de victimes, une grande voix humaine va s’élever, — la voix du peuple ouvrier de France et d’Allemagne, proclamant la paix, la tranquilité, demandant qu’on mette un terme aux rivalités qui n’ont que trop ensanglanté les plaines de l’Alsace et du Palatinat, ces vieux témoins de plus de cent égorgements, depuis la guerre de Trente ans !
- Quel accueil sera fait dans les deux pays à la proposition de désarmement que les députés ouvriers se proposent de présenter ?
- Si le sens commun avait voix au chapitre ; droit de délibération aux deux chambres ; si, seulement, au Reichstag allemand comme au parlement français, les législateurs interprétaient la vraie pensée de leurs commettants, nous serions pleinement en repos sur le sort qui leur serait réservé.
- Mais qui peut dire jusqu’où va la résistance aux notions les plus sensées ? Aveuglement et ignorance chez les uns, qui ne sauraient plier leur entendement à des conceptions étrangères, réputées par eux impraticables, simplement parce qu’elles leur ont été étrangères jusqu’ici; mauvaise foi intéressée chez les autres, dont l’égoïsme n’a d’égal que l’insouciance avec laquelle ils le satisfont par tous les moyens, — ces diverses causes réunies pourraient bien faire avorter la proposition si sage et si logique des socialistes franco-allemands.
- Cependant, même rejetée, elle n’en aura pas moins une grande porté morale et même matérielle, dans les deux pays, à cause des circonstances que nous traversons.
- D’une part, en effet, le pouvoir, en Allemagnè
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- augmente ses effectifs et ses crédits pour faire face, dit-il, au danger dont la France la menace avec des effectifs et un armement supérieurs aux siens.11 proteste, néanmoins,de ses intentions pacifiques; se prétend contraintpar la force seuledenos armements à accroître ceux dont il dispose déjà.
- De l’autre, le gouvernement français procède à une réorganisation de son matériel et de la loi militaire, pour parer à l’éventualité d’une invasion que lui paraît présager les mesures prises par l’Empire germanique.
- Dans ce concert de craintes et de défiances mutuelles, où est l’agresseur ?
- Il est évident, comme nous le disions dans notre dernier numéro de la paix, que si le gouvernement français proposait à l'Allemagne le désarmement général, M. de Bismarck ne pourrait prétexter des intentions belliqueuses que, d’après lui, ne dissimule pas notre armement actuel; ou bien, si M. de Bismarck prenait l’initiative de cette proposition d’entente, le gouvernement français serait bien dans l'obligation de s’avouer l’agresseur et, s’il ne veut pas la guerre, il accepterait la proposition de M. de Bismark.
- Dans les deux cas, le gouvernement qui refuserait les ouvertures de son voisin, serait sûrement désavoué par son pays ; il courrait même grand risque de voir son autorité gravement compromise parceque, quoiqu’on en dise on veut partout la paix et non la guerre.
- Donc, rien de plus sensé que de faire renaître l’ordre et la confiance réciproques parle désarmement des rivaux près d’en venir aux mains, simplement parce que chacun d’eux est armé et que cet armement menace la sécurité de son voisin. Quoi de plus rationnel ?
- C’est pourquoi, quelque soit l’accueil fait à Berlin ou à Paris à la proposition ci-dessus, les peuples menacés des malheurs d’une guerre prochaine y verront le moyen de l’éviter. Que si leurs représentants, députés allemands ou français, se refusent à l’emploi de ce moyen, ils ne s’attacheront que mieux à en faire triompher l’idée, et tôt ou tard, son application devra se réaliser, envers et contre tous.
- - — -----—— — --------------
- EN ALLEMAGNE
- Dans le dernier bulletin de la paix, nous avons appelé l’attention des leeteurs du Devoir sur les tiraillements de la commission militaire du Reichstag, chargée d’examiner le projet de septennat militaire présenté par le ministre de la
- guerre. Les déclarations de ce dernier, la démarche personnelle dsM.de Moltke lui-même,ne purent vaincre une première fois les résistances de la commission.
- Ce refus est significatif ; il montre que l’Allemagne victorieuse paie cher ses victoires ; qu’elle s'épuise comme la France, comme tous les pays d’Europe, dans les dépenses accablantes d’un armement aussi coûteux en temps de pais qu’en temps de guerre.
- La commission s’est de nouveau réunie, et les débats ont recommencé, à la fois plus vifs et plus confus que jamais. Etant donnée l’importance cru'ils ont pour la paix de l’Europe, nous croyons devoir emprunter au Temps, quelques renseignements, que nous publions, non à titre de détails exacts, mais de faits pouvant donner à nos lecteurs une physionomie d’ensemble des séances de cette commission dont les résolutions sont de nature à exercer une influence si considérable sur le repos du monde.
- M. Richert (progressiste) a proposé de fixer l’effectif en temps de paix à 454,402 hommes au lieu de 468,409 que demande le gouvernement. La proposition a été rejetée.
- M. Huene(du centre)a demandé alors qu’on votât l’effectif du projet gouvernemental et pour trois ans seulement. Cette proposition a également été repoussée.
- Finalement, l’article lor du projet du gouvernement a été rejeté.
- L’article 2 (rédaction de la commission) a été adopté par 16 voix contre 12. L’effectif comprendrait donc, depuis le 1er avril 1887, 518 bataillons d’infanterie , 465 escadrons de cavalerie, 364 batteries de campagne, 31 batteries d’artillerie de forteresse, 19 bataillons de pionniers et 18 bataillons de train. En outre, la création de 16 bataillons serait autorisée pour un an.
- La commission a repoussé l’amendement de M. Huene, qu demandait la dispense du service militaire, pour les élèves en théologie. Elle a,par contre, adopté les paragraphes v>qui stipulent que la loi sera mise en vigueur en Bavière et dans le Wurtemberg.
- L’ensemble de toutes ces décisions a été voté par 16 voix contre 12, les deux députés socialistes, MM. Hasenclever et Grillinberger se sont abstenus.
- En résumé, la commission s’est refusée de fixer l’effectif et de déterminer la durée de la loi. Elle s’est bornée à fixer les cadres.
- Voici d’autres détails sur la même séance,relatifs aux discussions :
- Après le rejet du premier paragraphe du projet du gouvernement sur l’effectif de l’armée et à propos de la durée septennale pour laquelle le ministre de la guerre demandait que les cadres fussent fixés, il s’est engagé entre le général Bronsart, d’une part, secondé par M. Jacobi, sous-secrétaire
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- d’État aux finances,et, de l’autre, MM. Windthorst etRichter appuyés par MM. Stauffenberg, Rickert et Huene, une discussion prolongée qui a touché principalement à trois questions générales : les ressources par lesquelles il faudra couvrir les dépenses nécessitées par l’augmentation de l’armée ; la situation politique par laquelle le gouvernement a tenté de justifier ses demandes à cet égard ; la question constitutionnelle qui se rattache à la durée pour laquelle celles-ci son faites.
- Sur ce dernier point, M. Richter, a le premier, posé en principe que, dans les Etats parlementaires, les droits d’impôt et les lois sur le contingent militaire doivent être votées périodiquement. Pour cette raison, le chef des fprogressistes est opposé à toute mesurejqui comme le fseptennat, restreint les prérogatives de la Chambre. M. Richter fait remarquer, de plus, que le gouvernement s’est accomodé jusqu’ici de laisser le Reichstag statuer chaque année sur la force des troupes de chemins de fer, sur l’organisation de la marine militaire et le chiftre de l’équipage, sur l'état-major, sur le ministère même de la guerre. Grâce aux déclarations du chef du centre, dit M. Richter, le gouvernement peut être maintenant assuré d’obtenir en séance plénière tous les hommes et les cadres qu’il demande. S’il persiste à ne pas se contenter de ces concessions, sous prétexte qu’elles lui sont faites pour trois ans et non pour sept, c’est qu’il veut chercher querelle à la Chambre et arriver à la dissoudre, pour demander aux électeurs une majorité favorable à ses projets de monopole.
- M. Windthorst, passant à la question des subsides, a f déclaré à son tour que son parti a l’intention de s’en tenir à une loi triennale, pour conserver le droit d’intervenir dans les difficultés budgétaires que l’accroissement de l’armée va créer. L’orateur se prononce, en vue d’obtenir les ressources nécessaires en faveur d’un monopole des spiritueux, équitablement conçu, tandis que M. Richter avait émis précédemment 1 idée d un impôt sur le revenu levé au profit de l’empire sur toute l’Allemagne. M. Windthorst termine son discours en regrettant que l’absence du chancelier ou d’un représentant du ministère des affaires étrangères ne lui permette pas de demander des éclaircissements nouveaux sur la situation européenne. L’orateur voudrait, en particulier, être renseigné sur le bruit d’une entente entre la Russie et l’Allemagne par laquelle cette dernière se serait engagée à rester neutre si la première attaquait l’Autriche. M. Richter adresse également une sorte d’interpellation et conclut en disant qu’il faut bien que la situation en Europe soit des plus pacifiques, pour que le gouvernement ose compromettre le sort de ses demandes en augmentation de l’effectif de l’armée, en rejetant tout compromis sur la durée du nouveau régime militaire.
- Ces discours, comme ceux qui les avaient précédé sur la politique financière future du gouvernement, sont restées sans
- n°nse; par contre, le général Rrnnsart s’est, montré inflexible
- sur la question du septennnat ; il a déclaré que l’effectif des troupes de chemins de fer et des équipages de la marine ne sont restés flottants que parce que ces divisions de l’armée sont encore en plein développement et qu’on ne saurait dès maintenant limiter leurs chitïres. Le gouvernement ne peut admettre qu’il soit question avant sept ans de dissoudre les seize nouveaux bataillons qu’il demande, et en aucun cas il ne peut former de cadres pour un an, le septennat a été voté deux fois ; il convient qu’il le soit encore.
- Ces paroles n’ont pas empêché la commission de prendre les décisions que nous avons rapportées hier sur la durée des nouveaux cadres. Le projet militaire va maintenant passer devant la Chambre, probablement mardi prochain. Le gouvernement est assuré dès maintenant d’en obtenir l’effectif et les cadres qu’il demande, grâce à l’appui du centre. Les négociations avec ce parti ne portent plus que sur l’extension de la période triennale qu’il assigne à ses concessions. Le gouvernement, d’après les dernières nouvelles de Berlin, espère arriver à ce qu’elle soit accrue de deux ans.
- Il y a, dans ces divers renseignements, deux faits particuliers à signaler: l’attitude des socialistes et des catholiques.
- Les socialistes Hasenclever et Grillenberger se sont abstenus ; ils n’ont pas voté les projets de la commission, bien qu’hostiles à M. de Bismark, parce que ces projets,tels quels, sont la conservation implicite du système militaire.
- D’autre part, le correspondant du Temps dit que le gouvernement impérial trouvera un terrain d’entente avec M. Windthorst. Ce rapprochement des catholiques et de M. de Bismark,si nos lecteurs se le rappellent, a été prévu par nous dans le Devoir il y a un mois. Le parti catholique n’est pas, en effet,un parti politique. Cherchant avant tout à se proeurer des avantages religieux, peu lui importe que l’Empire écrase l’Allemagne, que l’Europe soit mise à feu et à sang. Si M. de Bismark consent à lui payer son concours en privilèges, les catholiques le seconderont. Dans l’espèce, le triomphe des catholiques allemands serait double, si la France, dans une lutte, venait à être défaite. Ils auraient contribué, en effet, à détruire un foyer d’irreligion et de libre pensée.
- Cependant, la majorité du gouvernement n’est pas assurée même avec le concours du parti catholique. Ainsi qu’on l’a vu plus haut, le gouvernement a été battu par 16 voix contre 12 au sein delà commission. Mais il y a eu deux abstentions socialistes qu’il convient d’ajouter aux 16 voix hostiles. Les socialistes allemands, comme les socialistes français, veulent, en effet,la suppression des armées permanentes;c’est pourquoi ils n’ont pas voté le projet de M. Rickert. Au Parlement, pour mettre le gouvernement en échec, et de deux maux choisissant le moindre, le parti tout entier votera le rejet du septennat. La majorité gouvernementale n’est donc rien moins que certaine.
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- GASPILLAGES MILITAIRES
- Nous avons déjà, sous ce titre, publié, il y a quelques mois, un ensemble de considérations sur les gaspillages du budget duministère de la guerre» en faisant remarquer que les gaspillages ne s’appliquaient jamais à des dépenses faites en vue d’améliorer la situation matérielle du soldat, au contraire,—car ils ont souvent pour effet de réduire encore sa portion congrue réglementaire.
- Quelles proportions fantastiques ces gaspillages peuvent atteindre, la circulaire que le général Boulanger vient d’envoyer aux chefs de corps le laisse soupçonner, sans fournir de données précises.
- Voici cette étrange circulaire :
- Mon cher général,
- II est venu à ma connaissance que des corps ont fait consommer un certain nombre de cartouches par corvée, pour pouvoir verser, en fin d’année, aux établissements de l’artillerie, une quantité d’étuis vides correspondant aux quantités de cartouches délivrées pour les exercices.
- Il serait même arrivé qu’un corps aurait donné des cartouches à des sociétés territoriales de tir, en échange d’étuis tirés.
- En vous signalant ces faits regrettables, j’ai l’honneur de de vous prier de vouloir bien prescrire des mesures énergiques pour en éviter le retour.
- Les quantités de cartouches allouées pour les exercices doivent être tout entières consommées pour l’instruction des troupes, ainsi que le prescrit le règlement du 30 août 1884, sur l’entretien des armes et des munitions.
- Malgré les charges qui en résultent pour le budget, les allocations sont maintenues au taux actuel, en raison de l’importance extrême qui s’attache à l’instruction du tir. Mais il n’est pas admissible qu’un corps soit assez peu soucieux du bien du service et des sacrifices que le pays s’impose, pour ne pas utiliser le mieux possible toutes les munitions qui lui sont accordées pour l’instruction.
- Je vous serai obligé de faire aux chefs de corps sous vos ordres les recommandations les plus expresses,pour que toutes les cartouches qui leur sont délivrées annuellement pour les exercices soient utilisées sans exception pour développer efficacement l’instruction des hommes et des cadres.
- Boulanger.
- Les faits de prodigalité stupide, de destruction aveugle que révèle cette circulaire sont incroyables. Imagine-t-on, en effet, combien d’abus ont été commis, pour que le ministre ait dû intervenir dansces détails d’administration intérieure ?
- Mais surtout, quelle incurie, la circulaire minis* térielle révèle ! Ainsi, les régiments reçoivent
- des milliers de cartouches, qu’ils doivent brûler, dit le règlement ; après quoi, ils rendent les étuis des cartouches tirées.—Fort bien, dit le colonel. Quand arrive la date de rendre les étuis, il se trouve qu’on a économisé de la poudre ; toutes les cartouches n’on pas été utilisées. Que faire? Parbleu ! On appelle les amateurs, les sociétés de tir, on organise des corvées, des hommes sont commandés pour tirer des coups de fusil dans la lune, jeter de la poudre aux moineaux. De cette façon, la lettre du règlement est exécutée. On rend des étuis vides — comme il est prescrit.
- Et voilà ce qu’en 1886 on pratique dans les régiments !
- Si nous avions dit pareille chose, on nous eut accusé de parti pris, d’hostilité envers l’armée, de sentiments anti-militaires. Il est heureux qu’une circulaire ministérielle vienne lever un peu le voile; par cette fente, on percevra quelques exemples de l’impéritie du militarisme, et par ce qu’on aura vu, on pourra se faire une idée de ce qu’on ne voit pas.
- Union de la paix universelle.
- Le journal Peacemaker, de Philadelphie, nous apporte le procès verbal d’une importante réunion qui vient d’avoir lieu à Atlanta,Géorgie.
- Nous constatons, avec un vif intérêt, que cette assemblée comprenant les choses de la même façon que la Société de paix et d’arbitrage international du FamiLstère de Guise, a mis au rang des questions se ratachant au but qu’elle poursuit: Les moyens d'accord entre le capital et le travail.
- Un des membres, M. Lytle, déposa à ce sujet un mémoire dont nous extrayons ce qui suit :
- Les malentendus qui ne peuvent se résoudre aimablement entre le travail et le capital, doivent être soumis à la décision d’un tribunal d’arbitrage et tout contrat entre patron et ouvrier doit contenir une clause de prévoyance à cet égard.
- « Quand des difficultés existent, la première condition pour arriver à leur solution est de ménager aux parties une rencontre qui leur permette de s’entendre,soit personnellement, soit par l’entremise de délégués, et d’arriver par des concessions mutuelles à une réconciliation. A défaut de cela, il faut recourir à la médiation d’une personne ,sûre et désintéressée, et si ce nouveau moyen ne réussit pas, porter toute la question à |des arbitres impartiaux et intelligents dont les décisions seront finalement adoptées.
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- « La praticabilité du mode que nous proposons là est prouvée parle succès qu’il a obtenu partout où il a été loyalement appliqué, en Europe comme en Amérique, et par la satisfaction qui en est résultée pour les patrons comme pour les ouvriers. Même dans des cas où il paraissait impossible d’arriver à une entente, les difficultés ont été vaincues et les plus heureux résultats ont suivi les recours à la médiation, sans qu'on eût besoin d'aller jusque devant les arbitres.
- « Aux États-Unis les occasions de recourir au procédé que nous indiquons sont grandes dans toutes les branches d’industrie et si, de part et d’autre, on apporte le concours voulu, on arrivera certainement à opérer, par ce mode, l’équitable et juste répartition de la richesse entre les éléments producteurs, quelle que soit la part accomplie par chacun de ces éléments.
- « Avec les facilités croissantes pour l’instruction publique et le développement de l'intelligence parmi le peuple, nous avons toute raison de croire que les sages conseils prévaudront et assureront la paix, la prospérité et le bonheur de la nation entière.
- « Nous soumettons respectueusement, en conséquence, les faits et les propositions ci-dessus à l’examen des personnes engagées dans les affaires industrielles quelconques, et nous les assurons de l’ardente sympathie des membres de l’Union de la paix universelle.»
- Ce que veulent les Bulgares-
- Les lecteurs du Devoir savent que la révolution bulgare, faite à l’instigation des menées delà Russie, qui n’a pas dissimulé un seul instant la part prise dans le guet-apens de Sofia a été le point de départ ou le prétexte, prévu tous deux, des complications actuelles.
- Malgré les sommations impérieuses de la diplomatie russe, la Bulgaries’est acharnée à conserver une indépendance relative, et la résistance opiniâtre de ce peuple a été un objet d’admiration pour les uns, de critique véhémente pour les autres, qui l’ont accusé de troubler, par sa turbulence, le concert européen. Ils n’en ont pas moins persisté dans leur attitude indépendante et à cette heure, les membres de son gouvernement parcourent l’Europe, cherchant à intéresser les divers hommes d’État au sort de leur pays.
- C’est ainsi que les délégués bulgares sont venus à Paris, où ils ont été reçus par notre ministre des affaires étrangères, M. Flourens. Un journal de Paris qui a fait interwiever M. Grekoff, l’un d’entre eux, publie le compte-rendu de cette conversation avec son rédacteur.
- Nous croyons être agréable aux lecteurs du Devoir en reproduisant ce compte-rendu:
- — Nous venons de recevoir la réponse de M. Flourens, votre ministre des affaires étrangères, nous a-t-il dit, c’est demain matin qu’il recevra mes collègues et moi. Mais à titre privé.
- Nous ne pouvons, et nous n’espérions pas d’ailleurs être reçus autrement. Tout ce que nous demandons, c’est qu’on nous écoute, et quand on nous aura entendus, on comprendra que les réclamations de la Bulgarie sont aussi modestes que légitimes — et nous aurons beaucoup fait pour le but que nous nous sommes proposés.
- Nous ne demandons en effet qu’une chose aux grands États d’Europe, nous leur demandons d’user de leur influence pour résoudre pacifiquement la question bulgare, et de sauvegarder notre indépendance. On connaît assez à cet eftet l’opinion des bulgares.
- — Y a-t-il vraiment une opinion publique en Bulgarie demandâmes-nous à M. Grekoff.
- — Oui, répondit-il. 11 ne faut pas croire qu’il y ait en Bulgarie, comme on l’a dit, une aristocratie ou même une bourgeoisie dirigeante, ou bien encore une classe de politiciens qui dirige toutes les affaires.
- La Bulgarie est une véritable démocratie, qui possède le suffrage universel, et quoique sa constitution soit monarchique cette constitution est aussi libérale que n’importe quelle organisation républicaine. L’assemblée est souveraine, et le seul pouvoir du prince est d’imposer son veto à une décision, de dissoudre la Chambre et d’en appeler au pays qui, toujours, doit avoir le dernier mot.
- Quant aux hommes qui dirigent la politique, parce qu’ils sont plus instruits que les autres, ce ne sont ni des nobles ni des bourgeois ; la plupart sont des enfants du peuple, fils de paysans ou d’artisans, instruits aux frais des communes, parce qu’ils montraient plus d’intelligence que les autres et qui sont arrivés par leur énergie à la situation qu’ils occupent.
- — Mais ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que dans ces conditions la Bulgarie n’aurait qu’à proclamer la République? Tout au moins vous éviteriez les difficultés que soulève le choix d’un prince.
- — C’est impossible en ce moment. Non-seulement la Bulgarie est un peuple trop jeune pour ne pas avoir à sa tête un homme ayant assez d’autorité pour empêcher les querelles de partis, mais encore et surtout il nous est nécessaire d’avoir un prince qui ait, par sa naissance, par ses alliances, le pouvoir d’entretenir les relations diplomatiques qui nous sont nécessaires.
- — Le prince de Battemberg était très populaire ?
- — Nous l’aimions beaucoup, nous le connaissions, nous savions qu’il avait réellement pris à cœur nos intérêts, nous Lavions vu à l’œuvre pendant la dernière guerre, où l’exis-
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- tence delà Bulgarie était en jeu et dans laquelle il est presque miraculeux que nous n’ayons pas succombé.
- Car il faut se rendre compte aujourd'hui que la terrible situation par laquelle nous avons passé; tous les officiers russes quittant l’armée, deux bataillons seulement à Slivnitza; nous étions perdus, si les Serbes s’étaient avancés avec résolution.
- Certes, notre armée et toute la population ont montré une grande énergie ; des régiments ont fait des marches de 80 kilomètres pour joindre les Serbes. Mais nous devons reconnaître que le prince deBattenberg était le premier au feu.
- Aussi aurions-nous désiré beaucoup le garder.
- Mais il paraît que c’est impossible, et nous nous résignons à en accepter un autre.
- — En un mot, que demandez-vous ?
- — Nous demandons simplement qu’on garantisse notre indépendance, et qu’on nous donne un prince qu;, par sa situation, par son origine, soit pour nous même la garantie de cette indépendance.
- Nous ne réclamons que cela ; pour tout le reste, nous ferons ce que désirera la Russie.
- Mais le czar, qui, bien à tort, croit à notre ingratitude, exige que nous nous soumettions à sa merci, voilà ce que nous ne pouvons admettre. 11 se peut que la force triomphe que le czar ne se laisse pas fléchir et que nous finissions par perdre cette indépendence à laquelle nous tenons tant, mais nous aurons fait notre devoir jusqu’au bout.
- Seulement je vous en prie, dites bien qu'on nous calomnie quand on dit que nous subissons des influences anglaise, autrichienne ou allemande, et quand on parle de notre hostilité contre la Russie.
- Nous n’avons qu’une politique, conserver notre indépendance. Quant à la Ru ssie, nous l’aimons comme une nation de même race, de mêmes mœurs, presque de même langue, et nous gardons aux Russes et au czar la plus grande reconnaissance pour nous avoir donné l’indépendance.
- Mais cette gratitude ne peut aller jusqu’au sacrifice même de ce qu’on nous a donné.
- J’avoue que j’espère encore que le czar finira par le comprendre.
- Et tout ce que nous demandons à l’Europe, c’est de nous aider à le persuader.
- Du reste, il est évident que la Bulgarie, telle qu’elle est, indépendante, mais véritable sœur de la Russie, peut lui être plus utile que si elle devenait une province du vaste empire.
- — Êtes-vous satisfaits des résultats de votre voyage à travers l’Europe ?
- — Partout, nous avons été bien reçus, mais partout à titre privé, comme je vous le disais tout à l’heure — même en Angleterre, où cependant on nous a donné des fêtes.
- Nous espérons qu'en France on nous recevra de même, et que dans ce pays de justice et de liberté, dans ce rays qu'ai-
- ment tant les Bulgares, on écoutera notre plaidoyer pour la justice et la liberté d'un peuple.
- Tout ce que nous demandons, c’est une solution pacifique delà question bulgare. Nous croyons que c’est aussi l’intérêt de la France et de l’Europe.
- Sur ces derniers mots, nous primes congé de M. Grekoff, lui souhaitant de grand cœur de réussir dans l’œuvre patri-tique que lui et ses collègues ont entreprise.
- B ulletin de la paix armée
- FRANCE
- Plus fort que la mélinite.— Il paraît que la mé-linite, que le ministre de la guerre va expérimenter le 12 à Bourges, n’est pas le dernier mot des matières explosibles.
- La commission des poudres et salpêtres vient de recevoir à examiner une composition dont les effets sont, paraît-il, tellement épouvantables qu’un des membres de la commission disait que l’on devrait brûler la formule et tuer l’inventeur.
- Si ce fait est vrai,si une commission militaire a tenu un pareil langage, il faut avouer que pour une fois, des tueurs de profession auront dit une chose sensée et surtout humaine.
- Ce produit terrible serait-il destiné à mettre fin aux boucheries internationales? Peut-être bien.— Nous croyons, en effet, que les procédés destructeurs se perfectionnent à ce point, que la guerre deviendra impossible. Serait-ce déjà le commencement de cette fin heureuse ? Nous le souhaitons, sans trop oser l’espérer.
- Les maîtres répétiteurs.— L’Officiel a publié un décret sur les maîtres répétiteurs des lycées et des collèges. En voici les dispositions principales:
- Les maîtres répétiteurs pourvus d'une nomination régulière sont membres de l’enseignement public et jouissent de tous les avantages attachés à cette qualité.
- Les maîtres d’études des collèges communanx prendront désormais le titre de maîtres répétiteurs.
- Le nombre des répétiteurs dans les lycées et calculé de telle sorte que chacun d’eux ait environ trente élèves sous sa direction.
- Il est accordé aux répétiteurs des lycées: 1° les jours de classes six heures, dont trois heures consécutives autant que possible, pour les jours et conférences préparatoires aux examens ou pour le travail personnel; %• une demi-journée de congé, le dimanche ou le jeudi, deux fois par mois; 3° cinq heures de liberté les autres dimanches et les jours de fête.
- Pour assurer ces dispositions, chaque lycée doit avoir au moins un maître répétiteur suppléant pour cent élèves internes et, en outre, un suppléant par groupe de cinq divisions.
- Les fonctions de suppléant sont confiés de préférence aux maîtres répétiteurs en exercice.
- Dans les collèges, le service est réglé de manière à ce que chaque maître ait, les jours de classe, au moins quatre heures de liberté. Il lui est accordé, en outre, une demi-journée de congé, le dimanche ou le jeudi, deux fois par mois, et quatre heures les autres dimanches et jours de fêtes
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- Les cigarières de Marseille.— Marseille; 8 janvier.— Les ouvrières de la manufacture des tabacs (section de la fabrication des cigares) s’étaient plaintes dernièrement des vexations dont elles seraient victimes de la part de leur chef de section, et de la mauvaise qualité du tabac, entraînant le refue du payement de leur travail, sous prétexte que les cigares étaient mal conditionnés.
- Hier, après avoir attendu vainement depuis trois jours la visite du directeur, elles résolurent de se rendre à la préfecture pour exposer leurs doléances et partirent pour cela au nombre d’un millier.
- Arrivée à la préfecture, elles envoyèrent quatre délégués, qui exposèrent au préfet les revendications de leurs camarades.
- Le préfet les renvoya à l’aprês-midi.
- Quand la délégation revint, le préfet lui donne une lettre d’introduction auprès du directeur. Celui-ci ayant refusé de donner satisfaction à leur demande de révoquer le chef de section, une grève complète a été décidée.
- Les ouvrières cigarières grévistes, au nombre de 1,500 doivent tenir aujourd’hui une réunion générale dans la salle de l’Eldorado.
- ANGLETERRE
- La cause de l’union et de la protection des femmes a subi une perte terrible, dernièrement, par la mort de deux de ses plus remarquables et énergiques orateurs: Mademoiselle Jeannette Wilkinson et Madame Paterson. Elles possédaient l’une et l’autre cette éloquence entraînante que donnent une profonde conviction et une parfaite connaissance du sujet à traiter.
- L’Angleterre et la Turquie.— La Pa.ll Mail Gazette dit que l’Angleterre a été, pendant ces dernières semaines, à la veille d’une guerre, sans que le peuple anglais n’en sût rien, et d’une guerre avec la Turquie, la dernière des puissances avec lesquelles l’Angleterre pouvait se croire exposée à se mesurer.
- « Le cassus belli — continue le journal anglais — est venue de l’entente qui s’est produite entre la Russie et la Turquie, et qui menaçait de se transformer en traité. En effet, pendant les derniers mois, M. de Nelidof, ambassadeur de Russie à Constantinople, avait soumis au sultan plusieurs projets de traité, dont un a été sur le point d’être signé.
- » En même temps, Gadban Effendi exerçait à Sofia une pression sur la régence bulgare afin de l’amener à une réconciliation avec la Russie.
- » Ces symtômes non équivoques entre la Russie et la Turquie, et la probité immédiate de la signature d’un traité entre ces deux puissances provoquèrent dans le camp des russophobcs à Londres. Le ministère s’en alarma, car l’assistance de la Turquie était essentiellement nécessaire pour l'alliance anglo-autrichienne, qui sert de base à la politique extérieure de lord Salisbury.
- » Il y a une quinzaine de jours, le Mornigs Post se fit l’écho de ces inquiétudes et de ces alarmes.
- « 11 est temps — dit alors ce journal — de mettre fin à une politique de la Turquie qui nécessiterait de notre part une action vigoureuse et immédiate. »
- « Le Morning Post concluait en menaçant la Turquie
- et en disant que, si elle se séparait immédiatement de la Russie, le gouvernement anglais serait forcé de recourir à des résolutions et à des mesures exceptionnelles, sans se préoccuper du sort Ultérieur de l’Empire ottoman. ^
- La Pâli Mail Gazette dit ensuite que Rustem-Pacha, ambassadeur de Turquie à Londres, fut chargé de demander à lord Iddesleigh de désavouer ce langage hostiile du Morning Post, mais le chef du Foreign Office répondit que la liberté de la presse en Angleterre s’opposait à un pareil désaveu. Il ajouta, en outre, que le gouvernement anglais partageait les vues exprimées par le journal en question et qu’elles étaient conformes aux opinions de la grande majorité de la nation anglaise.
- ITALIE
- Patriotisme impérialiste.— On télégraphie de Rome, 7 janvier :
- « Le roi, sur la proposition du ministre de la guerre, a nommé officier auxiliaire dans la cavalerie le prince Louis-Napoléon, second fils du prince Jérôme Napoléon. »
- A ce propos il est utile de rappeler l’article 21 du code Napoléon qui est ainsi conçu ;
- « Le français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service militaire chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère, perdra sa qualité deFrançais. »
- M. Louis Napoléon Bonaparte, ayant pris du service militaire chez l’étranger, a perdu depuis hier sa qualité de Français.
- On remarquera que c’est au moment où l’Italie fait cause commune avec l’Allemagne contre la France que M. Louis-Napoléon entre dans l’armée italienne !
- BELGIQUE
- Quelques jours avant que la commission du Reichstag allemand prit ces décisions sur le projet militaire du gouvernement, une commission centrale de la Chambre de Bruxelles examinait le projet de loi du comte d’Oultremont instituant le service personnel en Belgique par la suppression du remplacement. D’après les journanx ministériels qui relatent les travaux de cette assemblée, M. Beenaert aurait persisté à réserver l’opinion du gouvernement sur cette question et M. Frère-Orban aurait déclarer n’accepter le principe du service personnel que pour la réserve, et non pour l’armée active. Ces délibérations, dont le eompte rendu est sujet à caution, ne seront exactement connues que quand la commission déposera son rapport, à la rentrée de la Chambre, le 18. Cependant, d’après les débats parlementaires sur la fixation du contingent, d’après divers meetings d’électeurs, il n’est pas difficile de préjuger l’attitude de la majorité à l’égard de la question soulevée par le comte d’Oultremont. L’opposition a eu beau démontrer à la Chambre l’inexactitude des chiffres du ministère de la guerre, d’après lequel l’armée, en cas de mobilisation, s’élevait à 100,000 hommes d’élite et 30,000 de réserve, quand on sait que cette dernière existe seulement sur le papier et que le gouvernement ne tient pas compte de l’émigration d’un grand nombre d’hommes passible d’être appelés sous les drapeaux; M. de Kerchove a eu beau insister, après le général Van der Smissen, sur l’imprudence de confier la
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- sauvegarde de l’ordre et de la propriété à une armée composée i exclusivement de prolétaires, la majorité ministérielle n’en a pas moins clairement manifesté son intention de ne rien changer à l’état des chjses existant. Le parti conservateur, pour lesquels divers raisons dans lesquelles les mobiles personnels et les considérations d’ordres religieux jouent un grand rôle, répugne au service personnel, et les éléments de la population qu’il représente l’appuient énergiquement.
- En Flandre, à Courtrai, à Roulers, à Bruges, à Tournhout, ont eu lieu des assemblées populaires dans lesquelles les électeurs ont sommés leurs députés trop tièdes d’avoir à prendre nettement position contre le projet Oultremont. En présence de ces dispositions, le gouvernement, malgré le désir du roi, ne croit pas devoir intervenir. Le projet de loi de M. d’Oultremont ne viendra en discussion qu’au printemps; la Chambre à donc trois mois à réfléchir avant de prendre une décision.
- ESPAGNE
- Armements maritimes. - C’est une course au clocher qui n’est pas près de finir. Comment s’arrêterait-on ? Les moindres états se prémunissent à leur tour contre la possibilité d’une éventualité internationale, et voici l’Espagne qui entre également en lice. Ce pays qui commence à peine à se relever des misères et des ruines de la guerre civile, au lieu de songer à développer son commerce, à organiser son industrie, se jette lui aussi, dans les dépenses d’armements, et voici la note à payer que le gouvernement espagnol va présenter cette année aux contribuables detra los montes-
- On vient de publier en Espagne, au nombre des projets de loi qui ont passé dans la dernière session par la phase préparatoire de la discusion générale, le projet de réorganisation delà Hotte, qui a été élaboré pari’ex-ministre de lamarine, l’amiral José-Maria de Béranger. Ce projet est urgent; en effet, si l’on se rappelle que cet été on a rayé de la liste navale les vaisseaux impropres à un service actif, on trouvera que, la flotte espagnole ne comprend plus actuellement que deux cuirassés de ligne, la Victoria et la Numancia, et une douzaine de croiseurs de 3e classe; trois croiseurs de Ie et six de 3e sont en construction.
- Le projet de l’amiral Béranger porte sur neuf ans et exige une dépense totale de 225 millions de pesetas sur cette somme, 12 millions 1/2 seront consacrés à compléter les défense sous marines des côtes; 1(1 millions à l’agrandisse-mént des arsenaux; 22 millions 1/2 à l’achèvement des navires sur chantier, qui combrennent, outre les neuf croiseurs cités plus haut, un croiseurs de Ie classe, trois croiseurs-torpilleurs, quatres croiseurs-torpilleurs de Ie classe et un cuirassé à tourelles; enfin, 180 millons seraient employés à construire de nouveaux navires, à créer, pour ainsi dire, la flotte espagnole de toutes pièces; l’amiral Béranger propose de la composer de 41 croiseurs cuirassés, 3 de 4,500 tonnes et 8 de 3,200, tonnes filant 19 à 21 nœuds; de 6 croiseurs-orpilleurs de deuxième classe, filant 21 à 23 nœuds; de 4 croiseurs—torpilleurs filant de 18 à 21 nœuds; de 96 torpilleurs de première classe, filant 24 nœuds au moins, enfin de 12 canonnière en acier, construits sur le type des bateaux de sauvetage. Quand ce plan sera exécuté; la flotte de guerre < s pagnoie se composera donc de 3 cuirassés, de quinze croi- \
- seurs de première classe, de 18 de deuxième, de 17 croiseurs-torpilleurs de première classe, de 46 canonnières et de 20 petits vapeurs. Il est à remarquer que, par ce programme, l’Espagne semble renoncer aux gros cuirassés pour porter tous ses efforts sur l’acquisition de croiseurs rapides et de nombreux torpilleurs.
- SUÈDE
- Nous recevons un numéro delà revue suédoise « Framat » (En avant).
- Cette revue, publiée à Goteborg, nous fait voir que là aussi, la cause de la paix universelle, de l’émancipation des femmes et de l’amélioration du sort des classes laborieuses a de fervents adeptes.
- La revue « Framat » est rédigée par une femme, Mademoiselle Alma Akermark, que nous félicitons ici, cordialement, de consacrer ses efforts à une telle œuvre.
- DANEMARK
- On écrit de Copenhague aux Etats Unis d’Europe :
- La cause de la paix vient de faire un grand pas chez nous Une de nos Sociétés politiques les plus nombreuses et les plus influentes, l'Union des électeurs libéraux, tenait séance, M. Secher, qui rédige un de nos principaux journaux, après une critique très sévère mais très juste de la façon dont la politique étrangère du gouvernement compromet la sécurité nationale, a terminé en proposant une alliance de neutralité entre les trois Etats Scandinaves, M. F. Bajer qui était présent, prit immédiatement la parole, il appuya la proposition de M. Secher, et la compléta en développant le projet suivant: 1" Conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la Suède, le Danemark et la Norwége; 2° Alliance de neutralité armée; 3° Garantie par l’Europe de cette neutralitée. M. Secher et M. Bajer ont été couverts d’applaudissements, pas une voix ne s’est élevée contre leurs propositions et finalement le président de l’Association, M. Qctavius Hansen a déclaré qu’à son avis, MM. Secher et Bajer avaient admirablement exprimé l’opinion unanime de l’opposition danoise. Dès le lendemain tous les journaux libéraux de Copenhague rendaient compte de la séance et faisaient suivre de commentaires chaleureux les propositions acclamées la veille. La presse de province a immédiatement repris le même sujet et, je ne crois point me tromper en prédisant que le plan présenté par M. Secher et surtout par M. Bajer ne tardera pas à devenir populaire dans tout le Danemark où il n’est point d’ailleurs une ville de quelque importance, que les admirables confé-rances de M. Bajer n’aient préparée à comprendre et à pratiquer les idées de neutralisation, d’arbitrage et de paix. Votre Ligue, délibérant en septembre dernier sur l’établissement d’un tribunal international européen a, je crois, été saisie d’une Révolution qui, tout en déclarant qu’en l’état actuel de l’Europe l’établissement d’un tel tribunal par les Césars et sous leurs mains, pourrait être un péril pour la paix, invitait les Sociétés de la Paix à faire tous leurs efforts pour modifier cette situation. Il me semble que la séance dont je vous envoie un exquisse bien imparfaite, est une première réponse aux invitations de la Ligue.
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- AU COURRIER DE LONDRES
- Suite et Fin
- Notre réponse au Courrier de Londres nous vaut une riposte de ce journal que nous ne pouvons laisser passer sans quelques rectifications, notre honorable confrère se méprenant de plus en plus sur la nature et le but des revendications politiques et sociales élaborées par le Devoir.
- Et d’abord, nous ne savons pourquoi notre contradicteur nous range dans la catégorie des économistes, dont c’est lui qui défend la thèse ; puisque ces derniers s’opposent à une amélioration,par voie d’intervention législative,des maux qui accablent les sociétés modernes.Nous,au contraire, nous soutenons et démontrons que les misères et les souffrances engendrées par la mauvaise organisation économique ne disparaîtront,que lorsqu’on s’attaquera résolument à cette organisation défectueuse. Nous ne saurions donc être rangés dans leur catégorie.
- Ceci dit, pour dissiper la confusion dans laquelle est tombé notre confrère.
- Malheureusement, cette confusion n’est pas la seule.
- Malgré le soin que nous avons pris de lui rappeler le terrain pratique, expérimental, sur lequel le Devoir n’a jamais cessé de se placer, il n’en persiste pas moins à nous « mettre en garde contre les illusions de notre cœur» et un projet de réforme qui lui semble, « dans un autre ordre d’idées, le projet de la paix perpétuelle du respectable abbé de St-Pierre.»— « L’un et l’autre, ajoute-t-il, sont à la fois une consolation et un regret pour l’humanité. »
- Après cela, on comprend que notre confrère trouve que « la discussion est superflue. »— Mais il aurait tort de croire que nous sommes affecté de la fin de non-recevoir absolue qu’il oppose à nos revendications et aux réformes élaborées par nous. Nous persisterons,après comme devant,à soutenir la praticabilité des réformes que nous préconisons, même lorsque des confrères, aussi bien intentionnés que le Courrier de Londres,auront affirmé sommairement, croyant toute discussion superflue, la dessus, qu’ « il suffit d’énoncer nos propositions pour que leur impraticabilité saute aux yeux ».
- Nous savons, en effet, que les idées les plus simples, les possibilités sociales comme les possibilités scientifiques, n’ont conquis leur place dans
- le domaine des faits qu’après une longue et douloureuse série d’efforts stériles, paralysés par la mauvaise foi des uns, l’ignorant dédain des autres, l’indifférence générale de tous.
- Qu’importe ? La vérité n’en existe pas moins, parce qu’elle est niée.L’inquisition conteste Je mouvement de rotation de la terre ; elle n’empêche pas celle-ci de poursuivre impassible sa double révolution diurne et annuelle ? De même pour les affirmations sociales. On nie la possibilité d’une organisation économique. On n’empêche pas, pour cela, les faits et les événements de concourir à la réalisation de cette organisation, vers laquelle on s’achemine, instinctivement ou consciemment, parce qu’elle seule pourra prévenir les désordres sociaux périodiques auxquels nous sommes en proie.
- Seulement, comme l’opposition des inquisiteurs à la propagation de la doctrine de Gaîillée nuisait à une prompte constitution d’une cosmogonie scientifique, les fins de non-recevoir opposées à tout essai d’organisation, à toute tentative de paix sociale, retardent la marche de la science, aggravent les maux présents et ne permettent pas de préparer les sommes d’améliorations qu’il serait possible de réaliser pour l’avenir.
- C’est là, on en conviendra, une méthode bien défectueuse. Que de malheurs elle a causés à l’humanité! Mais l’image du serpent qui se mord la queue reste éternellement celle de l’histoire des idées et de tous les projets. A chaque proposition nouvelle, répond l’incrédulité. Rêve ! Utopie I Illusions d’esprits généreux qui prennent leurs désirs pour des réalités tangibles. C’est beau, théoriquement. En pratique, inapplicable ! Donc, « toute discussion devient superflue. »
- Heureusement, si l’histoire nous apprend que c’est là l’accueil de tout temps réservé aux réformateurs, elle nous enseigne que tôt ou tard, le germe fécond pour lequel on a tracé si péniblement le sillon, pousse dans la pensée humaine, croît et se développe,— alors le rêve prend corps, l’utopie devient pratique et la transformation s’opère.
- Nos projets d’organisation n’ont pas pour eux l’expérience acquise. Mais quelle institution nouvelle préconisée, quel plan de réforme proposé n’est pas dans le même cas ? C’est parce que leurs auteurs, appuyés d’une conviction robuste et d’une foi sincère ont persisté, malgré les refus et les hostilités, à les propager, que le pro-
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- grès a fini par les consacrer. Ainsi faisons-nous donc et continuerons-nous de faire, aujourd’hui comme hier, demain comme aujourd’hui.
- Société française de la Paix
- PAR L’ÉDUCATION
- Nous avons déjà, à maintes reprises, entretenu les lecteurs du Devoir de ce projet de société, destinée à propager les principes pacifiques par l’éducation,et nous avons applaudi à l’idée généreuse de son auteur, un instituteur allemand de Bonn, M. Molkenboer.
- La direction de notre enseignement primaire et ^secondaire est, en effet, détestable. Sous prétexte de donner à l’enfant le culte delà patrie, on lui enseigne la haine de l’étranger, le mépris de tout ce qui dépasse son sol natal. En fait-on des patriotes dans la haute et noble acception du mot ? Nous en doutons; car l’amour de la patrie comme l’amour de l’humanité, comme le dévouement à une idée, l’esprit d’abnégation et de sacrifice,ne peut croître et se développer,que, dans les âmes fortement trempées, dans les cœurs nobles et généreux. Or le mépris de l’étranger est un sentiment bas.
- La croyance qu’il n’y a rien hors les frontières de son pays nous ramène au petit patriotisme des âges antiques, alors que pour chaque ville il n’y avait d’hommes que les habitants de la cité, le reste, l’univers, était composé de barbares.
- L’idée vraiment grande dont l’instituteur allemand s’est fait le promoteur, sera d’un excellent résultat, si des hommes. d’initiative et de dévouement cherchent à la propager dans le corps enseignant. Nous sommes heureux de constater que l’appel déjà inséré par nous et commenté de M.Molkenboer n’a pas été stérile, car voici les renseignements que nous fournissent à cet égard les États-Unis d’Europe.
- L’assemblée tenue par notre Ligue le 16 septembre 1885 recevait de M. Molkenboer de Bonn un mémoire proposant la formation du Association internationale qui créerait dans son sein un conseil international d’éducation,dont les membres choisis dans l’association, seraient nommés par les gouvernements. Le but de l’association serait d’inspirer en tous pays aux instituteurs et aux institutrices et, par conséquent, aux enfants, garçons et filles, un esprit de bonté et l’amour de la paix. « Partout disait l’auteur du mémoire, les instituteurs et les institutrices institués par la loi gardent le silence sur l’injustice et sur l’immoralité des guerres ; il faut partout rompre ce silence.»
- Notre congrès fut frappé de la grandeur de l’idée, mais il vit en même temps tous les périls de la forme sous laquelle l’auteur du mémoire en proposait la réalisation. Mlle Julie Toussaint fut chargée du rapport, et le congrès adoptant les conclusions qu’elle présentait ; « remercia Cordialement M. Melkenboer, exprima sa sympathie pour l’œuvre entreprise j
- par lui, mais sous la réserve formelle que les membres du Conseil de l’Association ne seraient point nommés par les gouvernements, et que ce conseil ne ferait jamais passer l’amour de la paix avant.les droits imprescriptibles de la justice et de la liberté.
- Cette année, une circulaire imprimée envoyée par Mme Fisher-Lette, saisit de nouveau de la question notre assemblée du 12 septembre dernier. Cette circulaire annonçait la formation à Paris d’une société française de la paix par l’éducation. Comme elle ne donnait point satisfaction aux réserves faites l’année précédente par la ligue, l’assemblée renouvela simplement le vote qu’elle avait émis en 1885, en faisant aussi énergiquement les mêmes réserves.
- Aujourd’hui nous apprenons la création d’une société française de la paix par l’éducation, qui a tenu, le 4 novembre dernier, sa première assemblée générale à Paris, dans la salle de la société de géographie, et cette fois toute inquiétude sur le caractère et l'esprit de la nouvelle société qui allait se fonder a disparu. M. Molkenboer fort surpris de l’unanimité avec laquelle les assistants ont déclaré repousser toute ingérance du gouvernement,a cédé de bonne grâce. 11 a répondu à leurs désirs en fournissant loyalement les explications les plus nettes sur sa nationalité et sur ses intentions, f M. Molkenboer est Hollandais, natif d’Amsterdam, quoi que Bonn r soit son domicile actuel. « Ma patrie a-t-il dit en citant Goethe est partout où je crois être le plus utile.»
- La société d’ailleurs est essentiellement française ; elle entend se diriger et s’administrer elle-même, et M. Molkenboer ne s’y rattache que par la juste déférence qui lui est due comme promoteur d’un mouvement qui peut avoir «pour la France et pour l’Europe, les conséquences les plus heureuses.
- Plusieurs membres de notre Ligue, notamment Mmes Griess-Traut, nommée vice-présidente, Caroline de Barrau, E. Guébin et Mlle Julie Toussaint, font partie du Conseil d’administration delà nouvelle société. Notre figue applaudit à sa création et l’aidera de tous ses efforts.
- Elever les enfants garçons et filles dans l’amour de la paix, dans l'amour de la patrie, mais en même temps ;dans le culte de la liberté et de la justice, c’est, parmi les œuvres de paix, la plus belle et la plus féconde. Nous félicitons la France de l’entreprendre, et nous espérons que son exemple sera suivi.
- Le jeu déplorable de la presse.
- Si quelque chose nous attriste, c’est le rôle que joue la presse en général, dans les périodes troublées et difficiles comme celle que nous traversons. Loin de nous, certes, la pensée de songer un seul instant à considérer l’influence prise par la presse, dont l’importance va en grandissant toujours,
- 1 comme un malheur. Malgré les circonstances
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- sociales qui ne permettent pas àchacun ae se servir de la liberté de penser et d’écrire en toute faculté, aujourd’hui que le journalisme est tombé en partie entre les mains des hommes de finance qui ferment leurs bureaux à tout ce qui ne consent pas à prendre leur mot d’ordre, il n’en faut pas moins considérer le journal comme un instrument d’affranchissement qui finira par guérir les maux qu’i* aura causés.
- En attendant, il faut convenir que les maux peuvent être considérables. Ainsi, si nous avons le malheur d’assister encore à l’épouvantable duel franco-allemand qui a déjà une première fois causé tant de ruines et de désastres, c’est à la presse en partie,peut-être, que nous devrons la réalisation d’une si triste éventualité.
- Les publicistes, les journalistes qui devraient observer une mesure excessive dans certaines questions ; à qui l’honneur de parler au public et le devoir qu’impose un tel rôle prescrivent une réserve absolue, semblent tourmentés et torturés par le féroce désir de déchaîner la guerre. Il ne se passe pas de jour que les journaux allemands ne publient des menaces, trop insensées pour soulever notre colère. Les journaux français ne manquent pas pour cela de les reproduire et, naturellement, ils ne restent pas en arrière sur ces tristes productions qui n’ont même pas le mérite d’être littéraires.
- Voici, en effet, les propositions abracadabrantes que formule un journal allemand à l’égard delà France :
- « Nous proposons d’enlever aux Français leurs provinces du Nord et de les donner à la Belgique; et par provinces du Nord, nous entendons désigner non-seulement l’Artois, la Picardie et la Normandie, mais encore la Bretagne. Qu’on tire ensuite une ligne allant de Méziéres à Lyon, et qu’on attribue à l'Allemagne toute la bande de territoire située en-deça de cette ligne ; à l’Italie, toute la rive gauche du Rhône ! Après ce partage, les Français conserveront toujours Paris, « la ville sainte, le cœur du monde ». jls pourront se chauffer près de ce cœur, quand le feu de la guerre sera éteint, et qu’ils contempleront les plaies qui couvriront leur corps.
- » L’Europe, ell3, aura trouvé la paix et le repos, surtout si l’on a soin de laisser pendant quelques années les armées allemandes en France, afin que les Français soient en état de se rendre compte de leur situation, et si l’on prend cette autre précaution de diriger sur les provinces nouvellement acquises le flot de l’émigration allemande, et de prendre vis-à-vis des indigènes l’attitude du vainqueur, au lieu de les
- traiter avec une indulgence paternelles, comme Manteuffel a naguère traité les alsaciens ».
- Un tel langage est assurément bien odieux ; mais on ne devrait pas prendre au sérieux ces folies d’un folliculaire quelconque à court de copie, et qui a écrit ces lignes comme il aurait écrit un article de théâtre ou de critique, pour remplir les colonnes de son journal.
- Malheureusement, les journaux sont faits d’extraits de journaux et de polémiques d’actualité. Alors, les journaux français qui devraient se garder de reproduire de telles insanités s’empressent non seulement de les reproduire, mais encore de les commenter d’y répondre, — dans quels termes, on le devine sans peine.
- Qu’arrive-t-il, c’est que l’injure, répandue à flot par un journaliste allemand, un soir qu’il manquait de sujet, métaux prises la presse des deux pays. C’est ainsi que les cerveaux s’échauffent, que les esprits se surexcitent et que les prétendues haines patriotiques se répandent.
- Par exemple, voici un extrait de le Strassburger Post de Strasbourg qui a fait le tour de la presse française :
- « S’il était permis, en se basant sur des symptômes généraux, d’en déduire des effets particuliers, on pourrait prédire que la France se trouve comme en 1870, en présence d’un changement de ses destinées...
- » Le mécontentement règne partout ; seul le général Boulanger, qui ne fait pas de plébiscite, a su se faire aimer par tous les partis et par les masses populaires qui voient en lu* l’étoile de la France.
- » Tout a réussi au général Boulanger, et on lui accorde tout ce qu’il demande...
- » Comme nous le disions, la France se trouve en présence d’une solution, malgré les airs innocents qu’elle affecte.
- » Il est certain que l’augmentation de l’armée allemande n’a d’autre but que d’assurer le maintien de la paix.
- » Depuis quinze ans, la France arme pour se venger-Les politiciens responsables et irresponsables parlent de la « justice immanente » et par cela ils veulent dire le rétablissement de l’État voleur de Louis XIV.
- » L’Allemagne ne peut pas continuer à supporter plus longtemps ces menaces constantes.
- » Elle devra poser la pointe de son épée sur la poitrine de la France et lui demander si tous ses armements ne sont que de la plaisanterie, ou s’ils sont dirigés contre nous.
- « Sans doute, il est permis de croire que les Français redoutent une pareille question ; mais ce n’est pas là une raison pour que l’Allemagne accepte comme monnaie sonnante les assurances pacifiques de la France.
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- En reproduisant ces lignes, on ne se demande pas si le journaliste qui s’exprime ainsi est bien le représentant de l’opinion publique.
- Non. On suppose tout de suite que c’est là le langage de l’opinion populaire ; alors, on répond à ces menaces par des injures. Combien ne vaudrait-il pas mieux laisser les journalistes chauvins aboyer dans ce désert, ne pas même prendre garde à ce qu’ils disent ?
- Pourquoi surtout ne pas donner une plubicité aussi étendue, plus étendue même, aux paroles de paix et de bon sens comme les suivantes, que nous trouvons dans la Gazette de Francfort?
- « La Gazette de la Croix reproche maintenant au peuple allemand de ne pas être animés de chauvinisme féroce que nous sommes habitués à considérer comme le défaut héréditaire des Français et que la presse allemande a si souvent condamné.
- » Jusqu’à présent, le sens rassis des Allemands passait pour être une vertu. Il paraît que maintenant la « gloire » doit remplacer ce sens rassis, dans la nouvelle ère de notre politique nationale ».
- Et dans un autre article :
- « La comédie de l’indignation ne réussit pas dans l’Allemagne du Sud. Quand on s’est aperçu qu’il ne s’agissait que de discréditer l’opposition parlementaire, bien des gens ont ouvert les yeux.
- » La comédie est lamentable.
- » Le public connaît les régisseurs ».
- C’est que la reproduction de tels articles, bien qu’émanant d’hommes d’une autre valeur que les chauvins de la Gazette de la Croix, ne fait pas tant sensation. Les premiers soulèvent des haines, avivent les colères, et la presse prête son concours inconsidéré à ces haines et à ces colères qu’elle devrait s’attacher à apaiser.
- Ah ! ils sont bien coupables, ceux-là qui, aujourd’hui, assument la lourde et terrible responsabilité morale de pousser à un égorgement entre peuples rivaux, et le spectacle qu’ils donnent aux hommes de cœur qui ne se servent de leur plume que pour propager des idées de paix et de fraternité, est bien attristant!
- Le droit de guerre-
- D’un discours prononcé récemment par M. C. Lemon-nier à la ligue internationale delà paix et de la liberté, nous extrayons le passage suivant :
- « C’est en 1883,que notre ligue avait proposé de neutraliser le Congo, non seulement le fleuve, mais ses afflu-
- ents connus et inconnus et les territoires baignés par eux. C’est seulement en octobre 1884 que s’est ouverte à Berlin la conférence internationale chargée de résoudre cette grande question, quatorze peuples y étaient représentés, treize peuples européens et les États-Unis d’Amérique. A la nouvelle de la convocation de la conférence, notre Ligue écrivit à M. Alfred H. Love, président de la Universal peace union en lui envoyant sur la question une note assez longue. M. Love s'empressa de voir un homme profondément dévoué à la cause de la paix, M. Frelinghnysen, ministre des affaires étrangères, dont les amis de la paix ont eu depuis à regretter la mort. L’événement a prouvé que cette visite n’avait pas été sans fruit.Dès les premières séances de la conférence M. Rasson, un des plénipotentiaires américains, présenta et développa une note qui proposait non seulement la neutralisation du fleuve mais celle de son bassin commercial, c’est-à-dire de territoires dont la superficie dépasse 600 millions de kilomètres carrés et nourrit une population évaluée à cinquante millions d’hommes. M. Rasson demandait de plus que cette neutralisation fut effective, obligatoire et sanctionnée parla garantie des quatorze puissances représentées à la conférence.Le même traité eut institué un tribunal d’arbitrage permanent, chargé de prononcer souverainement sur tous les différends qui pourraient naître à propos de son exécution « Que cette proposition fut acceptée et cinquante millions d’hommes et des territoires d’une superficie égale à celle des deux tiers de l’Europe passaient d’un seul coup du régime de la guerre au régime de la paix ! Mais qu’arriva-t-il ?
- « Sur[quatorze nations, treize, l’Allemagne en tête, donnèrent leur adhésion, une seule refusa obstinément et fit avorter le projet. jLaquelle ? Français, j’ai honte à la nommer, ce fut la France, représentée par M. de Cour-celles, obéissant aux ordres de M. J. Ferry , présidant du Conseil et ministre des affaires étrangères. J Notez le motif du refus, Mesdames et Messieurs, c’est M. Engel-hardt chargé de rédiger le livre jaune qui nous le fait connaître : « La France n’a pas voulu renoncer au droit de guerre. »
- Voila certes une parole dont nous rougissons tout comme M. Lemonier. Est-il possible qu’un représentant officiel de la France, de cette France vaincue, mutilée, saignée parle droit de la guerre, ait pu émettre au nom de notre pays une telle prétention ! Ah ! que ces faux patriotes, toujours la main à la garde de leur épée, comprennent mal les intérêts et la grandeur de notre pays. Le «droit» de guerre revendiqué ici ne fera pas la nation plus forte. Ce n’est pas en vain, que les peuples, comme les individus, méconnaissent la justice et foulent le droit aux pieds. Malheur à ceux qui se laissent éblouir par e
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- prestige guerrier ! «Le droit prime la force», a dit M. de Bismark en 1871. Cette parole sera fatale à l'Allemagne. Et le droit de guerre revendiqué par M. de Courcelles n'est qu’une variante de cette férociré célèbre. Puisse notre pays ne pas supporter les conséquences de l’odieuse revendication du droit de guerre formulée par M.de Courcelles au nom de la France!
- CHARLES SAVILLE
- par ROBERTSON
- Roman philosophique
- Chapitre XXXVI UTOPIE
- — Vous êtes surpris de cette familiarité, dit Barlow, s’adressant à Saville. Mais ces animaux ne sont pas plus difficiles à apprivoiser que le renne, amené à l’état de domesticité et instruit à tirer des trainaux en Islande et en Laponie. L’homme rallierait autour de lui toute la création, s’il n’était plus brutal que les brutes mêmes.
- Le reste de la troupe laborieuse continua sa marche, et descendit une pente, en suivant les sinuosités d'une allée sablée. De petits filets d’eau, filtrant à travers les orifices du sol, formaient des ruisseaux qui murmuraient en sillonnant la déclivité du terrain, jusqu’au moment où grossis par leur réunion, ils devenaient une petite rivière, qui se dirigeait vers le pied d’une colline, der- * rière laquelle elle finissait par disparaître.
- On était alors parvenu à l’autre extrémité du bois, et l’on se trouvait à l’entrée de la prairie qu’il s’agissait de faucher. La petite armée fit halte. On déballa les provisions à l’entrée d’un joli pavillon. Les femmes et les jeunes filles se mirent à prépaser le déjeuner.
- La prairie était partagée en deux parties égales par une rigole,le long de laquelle coulait un filet d’eau se rendant vers la rivière.
- Chacune des deux cohortes prit possession d’une moitié de terrain.Les hommes prirent leurs distances; à un signal donné, la petite troupe de musiciens se mit à jouer et les travailleurs mirent leurs faux eu mouvement avec une ardeur indicible, formant de longues rangées de foin aussi régulières et aussi droites que des ligues tracées avec une règle.
- En moins de deux heures, l’ouvrage fut terminé, ouvrage qui eût demandé une journée entière par les procédés ordinaires. La compagnie au drapeau vert fut en retard de trois minutes : sur quoi elle baissa pavillon, et ses concurrents aux banderolles bleues sortirent de la lutte, enseignes déployées.
- Au même instant arrivèrent les petits garçons, qui avaient fini leur tâche dans les bois. Sans perdre une minute, des pieux furent enfoncés enterre, une immense tente fut dressée comme par enchantement, des tables soutenues par des tréteaux se couvrirent de mets, et l’on fit largement honneur à un excellent déjeuner.
- Chapitre XXXVII * UTOPIE. — SUITE
- Comme la petite troupe se retirait en bon ordre, ainsi qu’elle était venue, Jem, qui appartenait au parti vaincu, était un peu déconfit, et dit à un de ses compagnons, jeune et robuste compagnard :
- — De sorte que nous sommes enfoncés !
- C’est vrai mon brave que voulez-vous? Nous aurons meilleure chance à la partie prochaine.
- — Et dire que nous étions à deux doigts de finir notre besogne !
- — Mon Dieu, oui. Dans tous les cas, il n’y a pas eu de votre faute ; ça doit vous consoler. Vous vous serviez de votre faux pomme si vous n’aviez jamais fait autre chose depuis que vous êtes au monde ; et vous y alliez de tout cœur.
- — Oh, quand une fois je me mets à quelque chose; j’y vais tête baissée. Mais, c’est égal, c'est une honte que d’avoir eu le dessous comme ça.Est-ce que vous ne leur gardez pas rancune, aux autres ?
- — Bah ! nous ne nous échauffons pas la bile pour si peu. Nous avons eu nos coudées franches et tout s’est passé loyalement. Quand chacun fait son possible, c’est de bon jeu. D’ailleurs, si nous avons eu un peu d’humeur contre les autres, elle s’est passée en buvant une rasade avec eux. Dans quelques jours, nous l’emporterons peut-être à notre tour, quand nous étalerons le foin et que nous le ramasserons pour faire les meules ; ou quand nous placerons les bottes de fourrage dans les.magasins Les occasions ne nous manquerons pas, soyez tranquille.
- Oui, je vois qu’on ne s’endort pas ici et que vous savez expédier en un tour de main les tâches les plus pénibles.
- Il n’v a rien comme l’émulation pour vous mettre le feu sous le ventre. Pour ma part, il me semblait être au milieu d’une hataille, et j’y allais comme un forcené. Mais ' vous avez beau dire, je m’étonne que ça n’arnèue pas des querelles. Est-ce que vous ne vous empoignez jamais avec vos adversaires.
- — Ah ça, mon brave, vous battez la breloque avec vos adversaires. Quand deux régiments donnent l’assaut à une citadelle où est l’adversaire ?
- —Il est derrière les remparts ou sur la brèche,parbleu. C’est aussi visible que le nez au milieu du visage.
- Oui n’est-ce pas, c’est clair comme le jour. Et si l’un des deux régiments devance l’autre, est-ce que les vainqueurs se brouilleront et s’entre-tueront comme des enragés, quand ils seront maîtres de la place ?
- Tiens mais il y a du vrai dans ce que vous dites là. Vous savez raisonner, mon petit. Nous étions tous des assiégeants, et l’ennemi c’était l’herbe que nous avons couchée sur le flanc. Ainsi donc, vous ne vous cognez jamais ? Il n’y a pas de disputes ; on ne se chamaille jamais ?
- — Non, non ; nous n’avons pas le caractère assez mal ait pour nous chamailler avec des camarades. C’est bon pour des ivrognes et des fainéants. Nous avons trop à faire ici pour employer si mal notre temps. Il n’y a pas un de nos émules de ce matin, un de nos adversaires, comme vous les appelez,avec qui nous ne soyons intime-
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- Al
- ment liés, soit pour une occupation, soit pour une autre. Tenez, par exemple, six d’entre eux sont mes collègues au rucher. Je suis leur instructeur et leur caporal ; et je puis dire,sans me vanter,que nos ruches ne craignent aucune comparaison. Ensuite il y en a six autres au four où je suis chargé de l’écouvillon, et nous avons choisi l’un d’eux pour être notre sergent, parceque la fournée n’estjamais si belle que lorsqu’elle est retirée par lui; et parce qu’il a un chic pour, humecter et pétrir la farine et pour mélanger le levain avec la pâte, que pas un de nous ne peut attraper. Dix autres sont intéressés à la brasserie,où je surveille la cuve; les uns, comme chauffeurs, d’autres nous fournissant le houblon, d’autres préparant la dréche.Et ce petit garçon qui marchait en ligne avec vous, de l’autre côté de la rigole, est en train de m’apprendre l’art de greffer en écusson et par approche art dans lequel il excelle.
- — Peste ! S’écria Jem.Combien de métiers faites-vous donc, mon gaillard? J’ai toujours entendu dire qu’il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, et qu’on ne fait rien de bon,en travaillant ainsi à bâtons rompus. Chacun son métier, et les vaches en sont mieux gardées, voilà mon opinion. Comment voulez-vous réussir â un tas de choses si differentes quand nous voyons tant de mauvaises ganaches d’ouvriers, qui n’ont qu’un seul métier et qui le font mal ?
- — S’ils le font mal, c’est qu’ils n’y ont pas de goût et qu’ils seraient bons à autre chose.
- — Àh, ouiche ! Je connais un ouvrier qui est à Sheffield, et qui m’a expliqué ce qu’on entend par la division du travail. Lui, ne frit que percer des trous dans les aiguilles, pas autre chose, et s’il lui fallait faire les pointes des aiguilles; il ne pourrait pas.
- — Alors vous croyez que le bon Dieu a fait des hommes qui doivent passer leur vie à percer des trous d’aiguilles comme des mécaniques ?
- — Pourquoi pas ? Chacun son métier, et...
- — Oui, et les vaches en seront mieux gardées, nous savons ça. Mais nos vaches sont supérieurement gardées, ce qui n’empêche pas que nos travaux soient distribués de telle façon,que chacun peut déployer ses talents,quels qu’ils soient. Mais vous allez tout à l’heure vous condamner vous même,
- — Comment ça ?
- — Patience, nous allons y arriver.
- — Parlez donc.
- — Vous avez fait des merveilles ce matin. Est-ce que vous êtes faucheur de votre état ?
- — Pas du tout.J’ai appris à faucher dans mes moments perdus. Ça n’est pas bien difficile.
- — Bon. Auriez-vous pu continuer de ce train là jusqu'au soir ? ou auriez-vous pu seulement recommencer pendant deux autres heures.
- — Non, et je ne crois pas qu’aucun homme le put faire. J’en avais un point de côté.
- — Très bien, mais vous auriez pu vous mettre sur un banc, et écouter une leçon d’histoire, ou de géographie, ou de «rrammaire, ou de n’imnorte quoi ?
- — Tiens c’te bêtise ! Ce n’est pas un travail, ça. Ça m’aurait reposé, au contraire,
- — Après vous être reposé, je suppose que vous auriez bien pu faire autre chose pendant deux heures. Après ça, vous ne savez pas faire autre chose ?
- — Comment ! Je ne sais pas faire autre chose!D’abord je sais conduire une barque et tirer la rame aussi vigoureusement que n’importe quel batelier. Vous ne savez pas que j’ai gagné la poule à une régate 1
- — Bah ! Vraiment, ça vous fait deux talents. C’est gentil, mais ce n’est pas de trop.
- — Attendez donc, s’écria Jem, oubliant complètement d’être sur ses gardes. Vous croyez que je ne sais pas faire autre chose ? Vous êtes bon?là ! vous n’avez qu’à me présenter à votre cuisinier, je lui donnerai dix recettes que je suis sûr qu’il ne connaît pas pour faire la soupe à la tortue, préparer l’anguille à la tartare, faire des ragoûts, des puddings et de la pâtisserie. Ensuite, je ne m’entends pas trop mal au jardinage. Ensuite, je sais conduire une voiture, panser un cheval, elle monter Ensuite, je sais faire des paniers d’osier. Ensuite, je sais faire du filet, ensuite....
- — Ah ça, combien de métiers faites vous donc, mon gaillard ? riposta alors vivement son compagnon en contrefaisant sa voix, et en lui tapant joyeusement sur l’épaule. J’espère que je vous tiens là.
- Jem fut un instant tout décontenancé, puis il partit d’un grand éclat de rire.
- — Ah, farceur, dit-il aussitôt qu’il eut repris haleine Vous m’avez tendu un piège, j’aurais dû me méfier, car je vois que vous êtes un malin.
- (A suivre.)
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- 1 !’ Année,Tome 11.— N" 437 La numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 23 Janvier 1887
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- SOMMAIRE
- Pétition ouvrière à la. Chambre des députés à propos de la loi sur les Syndicats. Pétition demandantune sanction à la loi du 21 Mars 188k sur les Syndicats ouvriers, et par cette sanction un remède aux crises du travail et de Vindustrie. — Société de paix et d'arbitrage du Familistère, - Faits politiques et sociaux de la semaine. — Ni emprunts, ni impôts nouveaux. — Un héroïque malfaiteur. — Le budget de 1881. — Charles Saville.
- Pétition ouvrière à Sa Chambre des députés à propos de Sa loi sur Ses Syndicats-
- Dans la séance mensuelle de la Société de paix et d’arbitrage du Familistère, une pétition à la Chambre des députés a été mise en discussion. Nous détachons de la séance ce qui concerne cette pétition pour le placer en tête du Devoir.
- M. le Président s’est exprimé en ces termes :
- « Votre comité n’a rien de nouveau à vous apprendre concernant les propositions d’entente entre travailleurs et patrons de l’industrie de la fonderie et du chauffage, propositions dont nous avons pris l’initiative.
- « Vous avez vu que les réponses ne nous laissent pas l’espoir d’aboutir quant à présent, et que les ouvriers sont à peu près dans l’impossibilité d’agir, parce qu’ils ne peuvent se syndiquer entre eux, sans courir le risque de se faire congédier par les établissements qui les occupent.
- « Que nous reste-il à faire pour tourner la diffi-
- culté et éviter tout embarras aux travailleurs ainsi paralysés dans leur action?Vous avez admis qu’il n’y avait en cette occurrence qu’une voie légale pour les ouvriers : Pétitionner aux Chambres et leur exposer les embarras des ouvriers et les moyens pratiques de porter remède aux maux qui assaillent le travail et l’industrie.
- » Cette pétition est préparée, je vais vous en donner lecture.Si vous n’y demandez pas de modifications, elle sera imprimée, puis vous sera distribuée pour être signée par tous les travailleurs qui en feront la demande, dans les départements de l’Aisne, des Ardennes et autres.
- « Ensuite, nous nous préoccuperons de faire déposer et appuyer cette pétition à la Chambre, par les députés que nous pourrons intéresser à notre demande.
- « Les députés qui,à la Chambre, s’intéressent au sort des ouvriers ne devront pas nous faire défaut.
- « Les différents groupes d’ouvriers, signataires de la pétition, devront, chacun de son côté, faire des démarches auprès des députés de leur département, pour engager ces représentants à user de tous leurs efforts, afin d’amener la Chambre à prendre notre pétition en considération.
- « Il est certain que, parmi les membres de la Chambre, il en est qui voudraient agir en faveur du travail et des travailleurs et qui ne le font pas, simplement parce qu’ils ne savent que faire. Il faut donc élaborer pour eux les questions et leur présenter les solutions.
- « Voici comment est conçue la pétition [arrêtée par votre comité :
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- Pétition demandant une sanction à la loi du 21 mars 1884 sur les Syndicats ouvriers, et par cette sanction un remède aux crises du travail et de l’industrie.
- Les gérants, ingénieurs, chefs d’atelier, contremaîtres et ouvriers des fonderies de Guise(Aisne),
- Aux membres du eorps législatif français.
- Messieurs les Députés,
- Le contact et la vue de la gêne, des privations et de la misère qu’éprouve une grande partie des ouvriers de l’industrie, nous engagent à venir vous proposer et vous prier d’inscrire dans la loi le remède à l’une des causes principales des crises industrielles et, par conséquent, aux souffrances trop souvent renaissantes des familles ouvrières.
- Les pratiques abusives employées par les chefs d’industrie jouent un grand rôle dans la détresse des travailleurs, mais ces pratiques n’ont pas été suffisamment étudiées. Nous venons donc vous les dévoiler, espérant que vous y porterez remède.
- Une concurrence coupable et désastreuse s’est introduite dans l’industrie et s’accentue de plus en plus, c’est la concurrence faite entre chefs d’industrie ou patrons au moyen de la baisse des salaires.
- A l’aide de la réduction du prix de travail, les chefs d’industrie se livrent, entre eux, à une bataille de concurrence ruineuse dont l’ouvrier est la première victime ; mais, au bout de laquelle se trouvent les grèves,les désordres de toutes sortes et la ruine de l’industrie elle-même.
- La première cause du mal a son origine dans le raisonnement suivant que se sont faits les entrepreneurs d’industrie.
- « J’occupe tel nombre d’ouvriers, cinq cents par exemple ; si je réduis d’un franc le salaire journalier de chacun d’eux, cela me fera 500 francs d’économie par jour sur la production de mes ateliers. Avec cela, je serai en mesure de faire victorieusement concurrence aux établissements qui fabriquent les mômes produits que moi, tout en me réservant un beau bénéfice.» Cette pensée, une fois entrée dans l’esprit d’un ou de plusieurs, a été mise à exécution, et la concurrence fondée sur la réduction des salaires a été établie. Bientôt les autres patrons, perdant leur clientèle, furent entrainés à suivre la même voie. Celui qui occupait mille ouvriers, réduisant à son tour [les sa-l ai res de i fr. 25 centimes, réalisait ainsi 1,250
- francs d’économie par jour. Avec cela, il pouvait, à son tour, vaincre les premiers concurrents qui avaient eu recours à l’expédient de la réduction des salaires. De sorte que, de réduction en réduction, on est arrivé à retrancher, dans beaucoup d’établissements, de deux à trois francs sur la journée de l’ouvrier. Mais combien de souffrances accumulées sur le travalleur !
- Est-il conforme à la justice, Messieurs les députés, que fa réduction des salaires soit laissée à l’omnipotence et à l’arbitraire des patrons ?
- Est-il juste que la journée de l’ouvrier, aujourd’hui payée tel prix, lui soit demain payée moitié moins cher pour le même travail, sans qu’il y ait eu de modifications dans les moyens de produire?
- Ceux qui sont victimes d’un tel arbitraire ne s’y soumettront jamais que contraints et forcés. Aussi demandons-nous que la loi qui protège les ressources et la propriété de l’industriel, protège d’une égale manière les ressources et le travail de l’ouvrier ; et que, de même qu’il est donné au propriétaire d’usine le droit de défendre son bien à l’aide delà loi, il soit donné au travailleur lemêmedroit légal de défendre son travail contre les atteintes abusives qui peuvent y être portées.
- Le patron reçoit aide et protection de la puissance publique pour conserver ses droits à ce qui constitue ses ressources et ses revenus, nous demandons que la loi soit également protectrice des ressources de l’ouvrier, et qu’elle reconnaisse que le salaire est, lui aussi, digne de sa protection. Il est le revenu de l’ouvrier, le moyen d’existence de sa famille ; il ne doit pas être abandonné à la discrétion de ceux qui, déjà, ont le moyen devivre et sont protégés par la loi dans la possession de leurs ressources.
- La’réduction des salaires est d’autant plus condamnable qu’en conduisant l’ouvrier et sa famille à la détresse, elle porte un préjudice considérable à l’industrie en général et qu’elle est une cause de ruine pour le pays.
- Pour remédier à un tel état de choses, il faut que les ouvriers possèdent sur létaux dès salaires un droit analogue à celui que possède le chef d’industrie sur le produit; il faut que le patron cesse d’avoir la possibilité de spéculer sur la baisse des salaires pour aller offrir ses produits au rabais et provoquer ainsi une baisse générale.
- Le niveau des salaires s’établit en raison du coût des objets nécessaires à la vie ; baisser les salaires, est donc porter atteinte aux moyens d’existence du travailleur, puisque c’est le priver de
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- ce à quoi son travail lui donne droit sur laproduc-tion pour élever sa famille.
- La baisse des salaires, si elle est jamais nécessaire,ne peut être laissé à l’arbitraire des patrons. Elle oe devrait résulter que d’un examen sérieusement fait de la question économique que le changement dans les salaires peut rendre nécessaire. Lorsque le chef d’une entreprise quelconque opère la réduction des salaires suivant son caprice, il commet un acte abusif.
- Nous nous permettons même d’observer que la baisse des salaires ne devrait jamais se .faire sans le consentement des ouvriers. Eux seuls doivent avoir compétence pour décider la baisse.Le salaire est le droit du travailleur, droit fondé sur le cours du travail. Rien ne peut justifier un patron de baisser le prix du travail en-dessous de celui payé par ses concurrents. Une telle action n’a de motif que l’incapacité industrielle, l’avidité au gain, l’égoïsme et l’inhumanité :de celui qui la commet.
- C’est pourquoi nous vous demandons de laisser aux Chambres syndicales ouvrières le droit de décider du nombre d’heures de travail de la journée et du prix moyen qui doit être payé dans tous les établissements, sauf aux patrons d’augmenter ce prix s’ils le veulent.
- La concurrence par la réduction des salaires se continue et aggrave chaque jour la situation. Elle crée la gêne et la misère dans la classe laborieuse, et elle engendre la cessation du travail ; car, les ouvriers ne gagnant plus de quoi suffire à leurs besoins, la masse ouvrière ne [peut plus acheter quefindispensable à la nourriture et rien des produits qu’elle fabrique, ces produits restent en magasin, ce qui crée la stagnation des affaires et le chômage des ouvriers.
- C’est le manque d’équilibre entre la production et la consommation qui cause la détresse générale. Pour établir et maintenir cet équilibre,il faudrait non pas que le salaire tombât toujours à la limite extrême du coût de la vie, mais fût toujonrs supérieur.
- Beaucoup de paroles ont déjà été dites sur cette situation, sans qu’on ait accordé une suffisante attention à la principale cause du mal. Au contraire, un préjugé économique a fait vanter, outre mesure, les avantages du bon marché, quand c’est le bon marché qui, aujourdhui, fait le malheur de l’ouvrier, la ruine du fabricant et le chômage de l’industrie. L’exagération du bon marché, s’est faite
- SI
- au détriment du salaire, et les familles ouvrières ne peuvent plus vivre de leur travail.
- A ce mal, il faut un remède.
- Le remède, MM. les députés, serait dans des garanties à donner aux travailleurs, garanties qui nous ont fait défaut jusqu’ici.
- Vous' avez fait la loi du 21 mars 1884, sur les Syndicats ouvriers; cette loi serait un bienfait, si les ouvriers pouvaient s’en servir ; mais,elle man que de sanction ; car, elle a laissé à l’arbitraire despatrons la faculté de supprimer le droit des ouvriers de faire usage de la loi.
- Il ne suffit pas qu’une loi soit faite, il faut que ceux en vue de qui elle est établie puissent s’en servir, sans être livrés à la merci ni à la vindicte d’autrui. Précisément, faute des moyens de sanction qui lui sont nécessaires, la loi sur les Syndicats ue peut être mise en pratique. Elleestmême dangereuse pour les ouvriers en ce sens que dans la plupart des établissements, les patrons congédient les travailleurs qui proposent la constitution de syndicats, et les ouvriers congédiés pour de tels motifs ne peuvent trouver d’ouvrage ailleurs; il est donc impossible de faire dans ces établissements la moindre tentative pour ^se servir de la loi, puisque les ouvriers s’exposeraient ainsi à être privés de leur gagne-pain. Un certain nombre d’ouvriers sont aujourd’hui dans ce cas, pour avoir considéré la loi sur les syndicats comme un bienfait de la République.
- Il vous appartient donc, Messieurs les députés, de compléter la loi,afin de réprimer ces abus et de faire cesser cet état de choses, désastreux pour les ouvriers, pour le travail, et pour l’industrie nationale.
- Une objection qu’on ne manquera pas d’opposer à notre pétition sera celle de la concurrence étrangère, mais cette objection, souvent plus spécieuse que réelle, n’a pas à être faite pour un grand nombre d’industries’qui s’exercent en France, et chez lesquelles l’avilissement des salaires est dû uniquement à la concurrence que les Français se font entre eux. Le relèvement des salaires dans ces industries ne porterait préjudice à personne et n’aurait que d’heureuses conséquences. Les éta-biissements ne vendraient pas moins, au contraire, ils vendraient beaucoup plus; car, alors les familles ouvrières seraient en état d’acheter les produits dont elles sont obligées de se priver aujourd'hui, et, sur ces points au moins, l’industriejreprendrait son activité. Car, c’est l’avilissement des salaire*
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- qui est la principale cause de la crise industrielle qui sévit sur toutes les nations.
- Quant à ce qui est du relèvement des salaires pour les industries ayant à souffrir de la concurrence étrangère, les Unions et les Chambres syndicales seraient elles-mêmes un acheminement à la solution de la question,par les relations qu’elles permettraient d’établir entre les industries françaises et étrangères intéressées.
- Une fois les questions de travail et de concurrence réglées à l’intérieur, les Chambres et les Unions syndicales, avec l’appui du Gouvernement, régleraient les questions de travail et de concurrence internationales, comme on règle les questions de douane,et l’entrée en France pourrait être refusée,plus tard, à tous le s produits des industries qui ne seraient pas syndiquées à l’étranger, sur le pied des conditions reconnues et admises entre chaque pays.
- La loi sur les Syndicats serait donc une conception des plus fécondes en heureux résultats, si elle était pourvue de la sanction etdes compléments qui lui sont indispensables. Convenablement amendée, elle mettrait les Syndicats de patrons et d’ouvriers en situation de porter remède à la concurrence abusive, d’opérer le relèvement des salaires,de provoquer la reprise des affaires, de régulariser la production, enfin d’apporter l’ordre dans l’industrie là où existe le désordre.
- C’est pourquoi, Messieurs les Députés, nous vous demandons d’élargir la loi du 21 Mars 1884 sur les Syndicats et de lui donner une sanction, en l’amendant de manière à faire :
- 1° Quelessyndicats d’ouvriers soient obligatoires pour toutes les industries.
- 2° Que les ouvriers de chaque établissement soient constitués de droit en groupes syndiqués.
- 3° Qu’il y ait obligation pour les groupes ouvriers syndiqués de nommer, dans chaque groupe, un comité ayant son Président et son Secrétaire.
- 4° Que ces comités soient dans chaque établissement les représentants des travailleurs.
- 5° Que chaque groupe d’ouvriers syndiqués soit appelé à voter pour nommer des délégués, en qualité de membres de la Chambre syndicale de la spécialité industrielle les concernant.
- 6° Que les patrons se constituent également en Chambre syndicale pour s’occuper,concurremment avec les ouvriers, de toutes les questions de travail.
- 7° — Que le lieu de réunion des deux Chambres soit le même autant que possible.
- 8° — Que les Chambres syndicales de patrons et les Chambres syndicales d’ouvriers aient la faculté de se réunir soit ensemble soit séparément ; mais que, dans le cas de réunion des deux Chambres en une seule, la réunion se fasse à égalité de membres élus des deux côtés ; ces membres ayant droit égal de vote et, en cas de vote, celui-ci valant décision.
- 9° — Que, dans le cas de communications entré les Chambres ayant délibéré séparément, si l’accord ne pouvait s’établir sur le sujet de la communication, chaque Chambre nommât deux délégués ayant mission de décider dans la question pendante; et si les arbitres ne pouvaient s’entendre, qu’ils choisissent un cinquième arbitre pour se départager; faute par eux de s’entendre sur le choix de ce cinquième arbitre, que le président du conseil des prud’hommes du lieu soit de droit le cinquième arbitre.
- 10 — Que la Chambre syndicale des ouvriers, eu égard aux garanties à donner au travail, ait seule pouvoir, si les patrons ne se présentaient pas en nombre suffisant pour délibérer ou s’ils se refusaient à communiquer avec les ouvriers, de fixer la durée du travail de la journée, d’arrêter le salaire moyen qui devra être payé dansîtousles - établissements rangés dans les spécialités industrielles comprises dans la même Chambre syndicale, en raison de la similitude de leurs productions et de la concurrence qu’ils peuvent se faire.
- 11° — Qu’il ne soit permis à aucun établissement de se soustraire aux décisions de la Chambre syndicale, à laquelle le rattache son genre d’industrie.
- 12°— Que toute Chambre syndicale constituée ait pouvoir d’appeler dans son sein les industries en concurrence avec celles qu’elle représente.
- Par ces mesures, la loi rendant obligatoire l’institution des syndicats ouvriers et des syndicats de patrons, de même que l’organisation des Chambres syndicales dont la mission serait de régler à la demande des syndicats toutes les questions concernant le travail énumérées dans la loi, il ne serait ptus possible aux patrons de prendre des mesures arbitraires à l’égard de leurs ouvriers.
- Examinons, maintenant, au point de vue pratique, ce qui arriverait dans une industrie donnée, si le salaire moyen fixé par la Chambre syndicale était, par exemple, de cinq francs par jour. L’état blissement qui occuperait 100 travailleurs à tous titres: employés, ouvriers, apprentis, manœuvres, 1 etc., aurait à compter à son personnel 500 francs
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- par journée de travail ; celui qui occuperait 1.000 travailleurs compterait 5.000 francs. Le contrôle serait exercé par le président et le secrétaire du comité syndical ouvrier de l’établissement. S’il arrivait qu’un patron ne payât pas la somme cor- I respondante au salaire moyen multiplié par le nombre des personnes attachées à rétablissement, la différence serait versée par rétablissement en faute aux ayants-droit ou, à leur défaut, aux caisses des assurances du nécessaire à la subsistance, caisses appartenant à l’Union syndicale et placées sous le contrôle de l’État.
- De cette manière, les conditions seraient égales pour toutes les industries d’un même genre.
- La loi réprimerait ainsi la concurrence abusive qui se fait dans l’industrie par la réduction des salaires; la consommation reprendrait son cours, l’équilibre industriel se rétablirait, la production se régulariserait et les causes des grèves seraient anéanties. Il n’y aurait plus de concurrence possible que dans l’art de faire les meilleurs produits et les meilleures marchandises.
- La difficulté à vaincre pour commencer sera d’extirper les antipathies d’intérêts entre patrons et ouvriers, aussi bien dans les délibérations des Chambres syndicales que dans le gouvernement de l’atelier.
- La loi devrait donc imposer des règles suffisamment précises pour qu’elles ne fussent pas éludées par les patrons, et que les ouvriers, de leur côté, ne tombassent pas dans des égarements qui rendissent impossible le fonctionnement de la loi.
- Dans ce but, il faudrait qu’il fût bien compris :
- Que les Chambres syndicales et les comités syndiqués veillent a la juste observation de la moyenne des salaires et de la durée des heures de travail fixées et arrêtées conformément à la loi.
- Que les patrons et tous chefs d’industrie syndiqués sont tenus à l’observation des règles concernant le prix de la journée et la durée des heures de travail.
- Que, néanmoins, les chefs d’établissement sont libres dans l’application des salaires, dans la détermination du moment des heures de travail et dans la mise du travail à la tâche, aux pièces ou à la journée, selon les exigences de leur direction industrielle ; qu’ils ne sont tenus qu’à payer une somme proportionnelle au nombre de travailleurs qu’ils occupent, et qu’à respecter le nombre d’heures de travail fixé ; qu’en dehors de cela, ils conservent leurs droits entiers dans la direction de i
- leurs affaires, de leurs usines, de leurs ateliers et de leurs fabriques.
- Qu’en cas d’infraction à la règle des salaires et des heures de travail, et si l’établissement en faute n’a pas versé à la caisse des assurances mutuelles les sommes indûment retenues sur les salaires, la Chambre syndicale aura droit de poursuivre la restitution de ces sommes, et qu’elle poursuivra également, par toutes les voies de droit, les contraventions aux règlements.
- Que les Chambres syndicales interviennent seulement dans les questions concernant les garanties à donner au travail et aux travailleurs ; mais que les règles doivent être égales pour tous les établissements d’industrie classés dans une même catégorie concurrente.
- Que chaque Chambre syndicale nomme, dans son sein, un comité chargé de poursuivre l’exécution de ses décisions, à moins que le Président n’en soit chargé.
- Dans de telles conditions, les garanties données aux travailleurs n’auront aucun effet préjudiciable pour aucun des établissements, puisque ces garanties seront les mêmes partout et pour tous.
- L’établissement des Syndicats ouvriers, des Chambres syndicales ouvrières, des Chambres syndicales patronales et des Unions syndicales des Chambres entre elles serait un commencement d’organisation du travail national qui aurait les plus heureuses conséquences. Cette organisation apporterait la clarté dans la question si obscure jusqu’à ce jour de la condition des travailleurs et des crises périodiques de l’industrie ; elle supprn merait immédiatement l’exploitation abusive du travail ; elle empêcherait la concurrence malhonnête faite au moyen de l’abaissement des salaires; elle écarterait les motifs de grève par des règles mieux établies, plus justes et plus équitables; en faisant régler et arbitrer par les Chambres syndicales les difficultés qui s’élèveraient dans les établissements syndiqués, elle serait une garantie des droits du travail à la protection sociale, garantie qui a fait défaut jusqu’ici aux travailleurs ; elle aiderait à l’organisation des assurances mutuelles pour la garantie du nécessaire à la subsistance, en cas d’accident de maladie et de vieillesse, enlin, elle permettrait de dresser les statistiques de la production et de la vente des produits de l’industrie, en vue de donner aux industriels des renseignements précieux pour les directions commerciales.
- Cette organisation aurait le mérite de donner
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- la sécurité aux ouvriers et de faire, enfin, de la masse laborieuse des consommateurs sur place, sans dépenses nationales et sans guerres lointaines.
- Ges questions, Messieurs les Députés, méritent toute votre attention ; nous espérons donc que vous voudrez bien amenderla loi du 21 Mars 1884 sur les Syndicats, de manière à ce qu’il soit possible d’atteindre avec son aide les résulats que nous venons d’indiquer, résultats indispensables à la solution des difficultés sans cesse renaissantes entre patrons et ouvriers.
- Salut et Union.
- Après cette lecture, nulle demande de modifications n’étant faite, Monsieur Godin continue en ces termes :
- « Telle qu’elle est, notre pétition contient les germes pratiques de la solution des difficultés industrielles. Elle répond à de tels besoins qu’elle déterminera, j’en suis convaincu, un profond mouvement, si ce n’est de suite, du moins plus tard.
- « Tous les esprits, aujourd’hui, sont préoccupés des effets de la crise et des difficultés qui, chaque jour, surgissent entre les ouvriers et les patrons. On voit le mal, mais on ne voit pas le remède. On ne voit pas comment accomplir la transition pratique de l’état de confusion et de désordre actuel à celui qui donnerait aux familles ouvrières les garanties auxquelles elles ont droit,en même temps que la sécurité à l’industrie.
- « Il en a été de même de tout temps. Quand la masse des hommes était esclave sous la domination de castes privilégiées, il y avait des sages qui se rendaient compte des horreurs de l’esclavage et de l’iniquité d’un tel système, mais ils ne voyaient pas comment la société aurait pu fonctionner autrement.
- « Ce n’est que lentement que les intelligences s’élèvent à la conception d’institutions sociales de plus en plus parfaites.
- « Après l’esclavage est venu le servage qui, à son tour, paraissaissait nécessaire. Nous avons maintenant le salariat destiné, .ui aussi, à faire place à un meilleur régime.
- « Mais ce meilleur régime, pour l’inaugurer il faut en concevoir les moyens pratiques, afin de lui faire sa place.
- € Demander le bouleversement de tout ce qui est ne suffit pas pour inaugurer le régime de la justice. Ce qu’il faut avant tout, c’est se mettre
- d’accord sur ce qui est à faire, sur les institutions à inaugurer.
- a Aujourd’hui, lé peuple a en mains, pour faire triompher sa volonté, le plus précieux des instruments : le suffrage universel. Si donc le sentiment des réformes à accomplir était assez généralisé pour que les hommes propres à faire de bonnes lois abondent, rien n’empêcherait les électeurs de les nommer et de faire ainsi passer dans la loi les modifications sociales sur lesquelles l’entente se serait faite.
- « Mais c’est là le premier pas à accomplir : savoir que faire, se mettre d’accord sur les réformes à inaugurer. En vain, certaines personnes invoquent le recours à la violence, à la révolution, pour opérer les réformes sociales. On n’institue rien au sein du désordre. C’est quand le calme est rétabli qu’il faut procéder à édifier des lois et si, après comme avant la Révolution, les hommes ne se sont pas convaincus les uns les autres des sages mesures à réaliser, ils ne peuvent aboutir qu’à reconstituer des abus semblables à ceux qu’ils ont détruit. On a des hommes faisant des discours ; quelques positions sont déplacées ; mais la masse demeure en proie aux mêmes souffrances et la misère générale s’est aggravée de toutes les douleurs qu’amènent les révolutions.
- « La concurrence par la baisse des salaires est le fait le plus lamentable des temps présents. Donc il faut agir.
- « Il faut, comme cela est dit dans la pétition dont je vous ai donné lecture, obtenir des députés par voie d’amendement et de complément à la loi sur les Syndicats ouvriers, la sanction nécessaire à l’application de cette loi dont les ouvriers tireraient alors le plus fécond parti, pour sortir des difficultés industrielles qui les accablent».
- — M. Beauchène — « Les patrons s’opposent à ce que les ouvriers fassent usage de la loi ».
- — M. Godin — « Qu’on la rende obligatoire comme nous le demandons, pour les ouvriers et pour les patrons eux-mêmes; toute résistance cessera. Les ouvriers seront syndiqués de droit.
- « Ne seraient-ils que dix dans un établissement, ils constitueront un groupe, qui, de par la loi et sans que le patron puisse s’y opposer, devra nommer son président, son secrétaire.
- « Les divers groupes des établissements exploitant une même industrie, constitueraient la Chambre syndicale de cette industrie.
- « C’est là le point fondamental de la réforme que nous proposons. Autant de Chambres syndi-
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- cales que de genres d'industrie, afin que les conditions générales du prix de main d’œuvre soient les mêmes partout dans une même industrie, et et que les patrons cessent de s'écraser les uns les autres par les conditions abusives que certains d'entre eux imposent aux ouvriers.
- « Alors, ce sera seulement par la beauté des modèles, par le fini du travail, par la célérité et l’exactitude des services commerciaux que les établissements pourront rivaliser entre eux.
- « Ce ne sera plus la lutte dont l’ouvrier est aujourd'hui la première victime ; ce sera l’émulation dans le bien, dans les choses utiles, propres à concourir au bien-être de l’humanité.
- « Les ouvriers ont eu jusqu’ici recours aux grèves pour améliorer leur condition. Il n’en est rien sorti que beaucoup de souffrances.
- « Dans le cas même où les ouvriers obtiennent par la grève, et au prix des plus tristes sacrifices pour eux et leurs familles, ce qu’ils peuvent désirer, ils demeurent sans garantie aucune pour l’avenir. Les .exigences contre lesquelles ils ont lutté se représentent au bout de peu de temps.
- « Il n’en serait pas de même si les garanties qui leur sont nécessaires étaient, comme nous le demandons, inscrites dans la loi.
- « Alors, les salaires s’élèveraient partout sans préjudice pour les établissements en concurrence les uns avec les autres, puisque les conditions seraient les mêmes pour chacun d’eux. La consommation s’activerait au grand bénéfice du commerce, puisque les ouvriers au lieu d’être réduits comme aujourd’hui à n’acheter que le strict nécessaire, pourraient consommer, selon leurs besoins, les produits qu’ils créent chaque jour. Les toiles, les draps, les soieries, les lainages, cesseraient d’encombrer les magasins, car tous les ouvriers deviendraient des acheteurs. Attachons-nous donc à obtenir ce complément voulu à la loi sur les Syndicats. Pétitionnons sans nous lasser. On ne pourra pas toujours se refuser à nous entendre.
- « Les difficultés sont telles dans le régime présent de l’industrie que bien des patrons eux-mêmes verront la ruine fondre sur eux ; la nécessité et la justice des mesures que nous proposons deviendront évidentes même pour ceux qui seront aujourd’hui tentées de les repousser. !
- « L'opinion publique sera peu à peu avec nous, si nous savons organiser le mouvement. Une
- fois l’opinion faite sur un point,tout cède devant elle ; les députés seront contraints d’accorder la loi demandée. La victoire est certaine, si nous apportons la persévérance voulue dans la voie qui s’ouvre”devant nous.
- « Donc, mes amis, unissons nos efforts et donnons le branle au mouvement des pétitions en faveur des réformes de la loi concernant le travail et les travailleurs.
- (Applaudissements.)
- . .......»--------------------------------------.--— .... —
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère.
- Réunion du 13 Janvier 1887.
- Après la lecture du procès-verbal de la précédente séance, M. Godin prend la parole en ces ternies :
- Mes amis,
- « Avant d’examiner la question de notre Pétition à la chambre des députés, je dois vous communiquer les quelques faits intéressants du mouvement en faveur de la paix et de l’arbitrage international, venus à notre connaissance depuis le mois dernier.
- « Il est manifeste que partout le mouvement suit une marche ascendante, et il est remarquable que d’autres sociétés de paix se préoccupent comme nous, non-seulement des moyens de prévenir ou de résoudre les difficultés internationales, mais aussi des moyens de pacifier et d’harmoniser les rapports entre le travail et le capital, au sein même des nations.
- « Cette idée que nous avons inscrite dans notre programme germe aussi ailleurs. Un journal des Etats-Unis, le Peace-maker, de Philadelphie, nous apporte le compte-rendu d’une réunion tenue récemment à Atlanta, Gsorgie, et dans laquelle a été déposé, au nom de Y Union de la paix universelle, un mémoire concernant les Moyens d’accord entre le travail et le capital.»
- M. le Président donne ici lecture de l’extrait de ce mémoire publié dans le Devoir du 16 courant.
- « Ce mémoire est loin,» poursuit M. Godin, «de comprendre les choses d’une façon aussi large et approfondie que nous le faisons. Mais cela n’en indique pas moins que l’on comprend ailleurs que les Sociétés de paix iuternationale peuvent aussi utilement agir en vue de la paix intérieure que de la paix extérieure, en étudiant et en proposant les moyens de conciliation dans les différends entre ouvriers et chefs d’industrie.
- « Un autre organe, partisan à la fois de la cause de la paix, de l'amélioration du sort des ouvriers et de l’émancipation des femmes, nous est venu de Suède. Il a pour titre Framta (En Avant j. 11 est rédigé par une femme, Made-
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- moiselle Alma Akermak à qui nous envoyons par le Devoir de cette semaine nos félicitations.
- « Enfin, j’ai à vous signaler un troisième journal : L’arbitre qui vient d’être fondé, à Paris, par le comité de la Fédération de paix et d’arbitrage international, dont M. Auguste Desmoulins est le secrétaire général.
- « Comme dernière communication de l’étranger, j’ai à vous dire ceci : La lecture du procès-verbal que vient de faire M. le secrétaire vous a rappelé que,dans la séance du 9 Décembre dernier, vous avez adhéré à la proposition faite par M. Lemonnier, président de la ligue de la paix et de la liberté de Genève, de tenir à Paris,en 1889,à l’occasion de l’exposition universelle, un congrès universel de la paix. Or, la même proposition transmise par M. Lemonnier, à l’Association de la paix danoise a été également accueillie avec faveur. M. Frédrik Bajer, membre du Parlement danois et président de cette association, nous informe qu’il a, en outre, proposé à ses collègues d’ouvrir des pourparlers avec la Société suédoise de paix et d’arbitrage, afin de préparer les bases d’une action commune de la part des pays Scandinaves, pendant le congrès universel de la paix qui aurait lieu à Paris en 1889. A cet effet, il a proposé de tenir un congrès Scandinave de la paix, à Copenhague, en 1888, époque où aura lieu une exposition d’industrie Scandinave. Préalablement, il a invité les 19 comités locaux de la paix, en Danemark, à traiter la question et à faire connaître leurs décisions.
- « Tout cela nous montre comment l’idée de la paix et de Tarbitrage entre les peuples fait son chemin, et comment germe jusqu’aux Etats-Unis dans les sociétés de paix, l’idée de faire servir l’arbitrage à la solution des difficultés qui surgissent si souvent dans l’industrie, entre patrons et ouvriers. »
- Ici, Monsieur le Président expose à l’assemblée ce qui concerne la pétition ouvrière ; partie insérée en tête du présent numéro.
- Après la lecture et l’examen de la pétition, il ajoute :
- « C’est parce que la concurrence industrielle est, elle aussi, une des formes de Fesprit de guerre que les questions concernant le travail et l'industrie rentrent dans le cadre naturel des objets poursuivis par les Sociétés de paix.
- « Et, à ce propos, j’ai à vous faire remarquer combien cette idée de l’organisation de la paix universelle est vieille dans nos sociétés, bien que certaines gens la croient inventée de nos jours, parce qu’ils la trouvent dans quelque journal.
- « Il y a 170 ans, PAbbé de St-Pierre a fait tout un traité sur l’organisation de la paix universelle. On l’a qualifié de rêveur, cependant son idée prend corps maintenant et, certainement, l’avenir lui appartient.
- « En Angleterre, une Société de la paix est fondée depuis environ 70 ans. M. Henry Richards, membre du Parlement
- anglais, y a rempli, pendant de longues années, un rôle prépondérant.
- « A Paris, la Société française des Amis de la paix, compte au moins une trentaine d’années d’existence.
- « Depuis 20 ans, les Sociétés de paix et d’arbitrage se sont multipliées dans toutes les nations civilisées. Nous sommes en relation avec 25 environ, et certainement nous ne les connaissons pas toutes.
- « Je ne me présente donc pas comme l’initiateur de cette *dée humanitaire ; mais, à ceux qui pensent qu’elle est nouvelle, je puis faire voir combien il y a d’années que cette même question me préoccupe, en vous lisant ce que je faisais imprimer, en 1871, dans mon volume Solutions sociales :
- « Nous étions alors en 1854 : l’horizon de la paix s’as-« sombrissait sur la Crimée et, bientôt, l’Europe put com-« prendre que l’esprit de Guerre couvait encore dans son « sein des malheurs futurs pour les nations.
- « Je ne sais sous quel empire des lointains frémissements « du carnage et du sang versé, je vis se dresser devant moi « l’esprit de Guerre, comme étant le spectre hideux duquel « est sorti le mal dans l’Humanité.
- « Je vis la Guerre, génie de la destruction, luttant contre « le Travail, génie de la production.
- « Je vis la Guerre génie de la mort, luttant contre le « Travail génie de la vie.
- « Je vis la Guerre ruinant le Travail et dressant des « obstacles à la liberté des nations : le passé de l’humanité « se présentait devant moi, déroulant les horreurs de ce long « martyre du Travail sous le joug de la force et de l’igno-« rance.
- « Et la guerre, avec toutes ses terribles conséquences, se « présentait à moi, et j’embrassais tous les détails de son « effroyable histoire.
- « Car la guerre c’est l’histoire de l’impunité de tous les « crimes ;
- « C’est l’histoire de toutes les monstruosités dont l’homme « est capable ;
- « C’est le côté bestial de tous les mauvais instincts surex-« cités!
- « La guerre, c’est l’histoire du vol et du pillage autorisés « sur terre et sur mer ;
- « C’est la gloire des meurtriers, des corsaires et des for-« bans ;
- « C’est la course aux navires, le vol des marchandises, « le coulage bas des vaisseaux ;
- « C’est l'anéantissement du commerce et des échanges ;
- « La Guerre, c’est l’état de siège , c’est la suspension des « lois, c’est la force imposant des rançons, des réquisitions « forcées, et toutes les vexations imaginables.
- « La Guerre, c’est la dévastation et la ruine des nations.
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- « C’est le vol, le pillage 3t l’incendie des villages et des « villes.
- « C’est l’histoire du sacrifices de innocents, des femmes « violées, ries enfants torturés, des populations entières pas-& sées au fil de l’épée, et taillées en pièces.
- « La Guerre, c’est l’histoire de tous les meurtres horribles,
- « de toutes les violences inouies.
- « C’est l’histoire de tous les excès du mal dont la terre a est couverte, c'est la perversité du sens commun à sa plus « haute puissance.
- « C’est la négation violente de tous les droits de l’homme,
- « c’est le bouleversement des sociétés et l’anéantissement -de « toutes les conquêtes du progrès.
- « Aussi la guerre est-elle le fléau avec lequel les sociétés « roulent de ruines en ruines, en entretenant sur la terre la « source de tous les égarements, subversifs dans lesquels « l’homme est entraîné.
- a C’est l’affaissement des principes de toute morale et de « toute religion, non-seulement des religions qui s’abaissent « jusqu’à bénir les instruments de carnage, et jusqu’à « chanter des actions de grâces après l’enterrement des « cadavres, mais c’est aussi la plus grande violation de la « religion vivante de l’humanité !
- « La Guerre, c’est la souillure de toutes les mœurs, le « renversement de toutes les notions du juste et du vrai,
- « des droits du travail et de la propriété.
- « La guerre, c’est le crime de lèse-humanité qu’il faut « effacer du monde. C’est le cancer qu’il faut extirper des « nations.
- « La guerre ne peut jamais avoir une juste origine, la « guerre défensive même est provoquée par l’agression des-<t potique d’un voisin, par la violation de droits acquis, ou « par celle de droits mutuels méconnus, C’est la conflagra- 1 « tion du mal, par l’agression du mal, provoquant le mal.
- « La guerre n’a lieu que parce que la notion de morale « universelle est incomprise du monde.
- « L’horrible violation de la vie humaine par la guerre « suffit, à elle seule, pour dé montrer que les principes de # mo raie supérieure qui doivent guider les hommes chargés « du gouvernement des sociétés, font complètement défaut.
- « La morale existe-t-elle seulement pour conseiller à ceux « qui possèdent de faire l’aumône à ceux qui ont faim ; et « pour recommander, à ceux qui n’ont rien, le respect du « champ voisin?
- « La morale existe-t-elle seulement pour défendre la « violence et l’homicide aux individus?
- « La morale n’existe-t-elle pas aussi pour les droits sacrés « du travail devant la richesse ?
- « La morale n’existe-elle pas aussi pour l’inviolabilité de « la vie humaine devant les rois ?
- « C’est un crime d’attenter à la vie d’un homme et de le « dépouiller de tout ce qu’il possède ; mais, ô ! tristesse de
- « l’humanité ! ce qui est un forfait pour l’individu dans la « société, n’en est-il plus un pour les rois, lorsqu’ils con-« traignent les peuples à s’entretuer par centaines de mille « hommes pour satisfaire l’iniquité de leur orgueil et de leur « ambition î
- « Quoi ! tant de femmes délaissées, de mères éplorées ! c d’enfants sans pain et sans resssurce ! tant de familles « dans la misère, tant de malheurs enfin, pourraient être « le fait de la volonté des hommes sans avoir pour origine « un crime exécrable !
- « Quoi ! ces champs ravagés, ces villages détruits, ces villes « démantelées, l'industrie ruinée, le travail suspendu, la « richesse des nations dispersée, ne provoqueraient pas un « jour contre ceux qui en sont cause, l’anathéme des nations?
- « Quoi! tout ce sang versé, tous ces membres brisés, toutes « ces existences humaines qui s’élèvent vers le ciel, dans les « vapeurs du sang, du carnage et de la mort, n’attireraient « pas sur le despotisme et la guerre l’exécration et la « malédiction des peuples, comme la malédiction et l’exécration « de la justice éternelle !
- « Que faudrait-il donc estimer la morale et les lois « humaines, si tous les maux que la guerre fait peser sur les « peuples ne valaient à leurs auteurs la plus terrible des « expiations que l’existence de l’âme humaine ait à subir ?
- « Le Créateur a suffisamment marqué son anathème sur « la guerre, par tous les maux qui en jaillissent sur les « peuples et les nations.
- « Mais, pour les fauteurs de guerres, pour les fauteurs » de ces crimes de lèse-humanité, l’expiation est subordonnée » à la loi morale vivante, et c’est au pilori de la justice « divine qu’ils subissent la dégradation qui leur est réservée « dans la Vie. Car ceux-là se trompent qui pensent que « toutes les actions humaines ne trouvent pas 1 eur équilibre « devant la justice éternelle. Rien du vrai bien que l’homme # sait accomplir ne sera sans récompense; mais rien du mal « fait à l’humanité ne sera sans expiation ! Chacun dans la « vie s’élève en raison du bien qu’il a fait, ou descend « proportionnellement au mal dont il a chargé son existence.
- « C’est cette loi morale qu’il faut apprendre au despo-« tisme comme à l’humanité entière. »
- « Voilà, mes amis, ce que je publiais en 1871, alors que j’étais député. Un grand nombre parmi vous sans doute ne fa pas plus lu que ce que j’avais écrit dans le même volume sur les syndicats ouvriers.
- « Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, ces questions se posent et s’examinent entre nous etjeserais heureux de vous amener, par ces conférences, à vous raillier plus intimement a moi pour l’œuvre que nous avons à accomplir dans 1 avenir, au bénéfice des classes ouvrières. »
- ( Vifs applaudissements. )
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- Faits politiques et sociaux de la semaine-
- FRANCE
- Légère réduction.— Le plan de M. Goblet, dans a question des sous-préfets, est aujourd’hui connu. II en va supprimer soixante-trois. Lesquels ? C’est encore un mystère. Mais le chiffre est définitivement arrêté. Le président du conseil l’annoncera prochainement à la tribune de la Chambre tout en l’informant qu’il demandera au Sénat le rétablissement de l’ancien crédit affecté à l’institution sous réserve, nous assure un de nos confrères, d’une légère réduction.
- Est-ce bien là le résultat que prometlait de produire le vote auquel le député d’Amiens doit la direction des affaires ? En supprimant tout un rouage inutile et souvent compromettant, les députés n’avaient pas seulement une épuration nécessaire en vue : ils poursuivaient un but d’économie. Or, les proportions de l’épuration seront, on le voit, fort minces et les proportions de l’économie seront tout à fait inutiles.
- C’est ce qui s’appelle esquiver la difficulté, non la résoudre. M. de Freycinet eût certainement donné son acquiescement à cette combinaison, acceptable peut-être pour les gens du Luxembourg, mais inacceptable, pour les hommes du Palais-Bourbon, à qui elle sera forcément renvoyée,
- ALLEMAGNE
- La crainte des socialistes. - Ce que semble redouter le prince de Bismark c’est que les socialistes ne reviennent au Parlement plus nombreux encore. Personne ne se fait d’illusion sur ce point. On sait que malgré les persécutions, la propagande socialiste a fait d’immenses progrès dans ces derniers temps. De plus les socialistes sauront exploiter habilement l’opinion des masses qui dans toute l’Allemagne sont favorables à la paix comme le prouve le vote du Parlement. Il est donc probable que la mesure de violence prise contre le Parlement par le prince de Bismark servira surtout aux démocrates, aussi en prévision de la dissolution, le chancelier de fer a-t-il donné des ordres extrêmement rigoureux. Une nouvelle série de persécutions va commencer, et c’est une véritable bataille à l’intérieur qui va se livrer.
- D’autre part, pour essayer de rallier des voix du côté des catholiques, Bismark fait annoncer que la prochaine loi ecclésiatique contiendra de larges concessions, surtout en ce qui concerne les ordres religieux.
- AMÉRIQUE
- Un prêtre socialiste.— Un prêtre socialiste? En effet, le cas est surprenant, mais il faut aller loin pour le voir, car cet oiseau rare ne vit pas sous nos climats. C’est en Amérique, le pays par excellence de toutes les excentricités, que pareil phénomène existe.
- Ce prêtre a même une certaine désinvolture à l’égard du chef suprême de l’Église: une dépêche de New-York nous apprend que le père Glynn, appelé à Rome pour fournir des explication au sujet de l’appui prêté par lui à la candidature ouvrière de M. Henri George, a nettement refuser d’obtempérer à l’invitation.
- Quel châtiment lui est réservé? L’excommunication, sans doute. Mais il faut croire qu’il s’en moque, puisqu’il fait un pied-de-nez à la convocation du pape.
- C’est un signe des temps; néanmoins, j’aurais bien plus de confiance dans le père Glynn s'il se dépouillait de sa soutane et s’il faisait de la propagande socialiste en simple citoyen. Ne pas oublier que dans notre pays, en 1848, les prêtres bénissaient les « arbres de la liberté », qui en sont morts.
- LE BUDGET DE 1887
- Ni emprunts ni impôts ! Telle est la formule précise, nette, sans ambages ni équivoques, que le Devoir a pris pour devise, qu’il a commentée sous diverses formes, à laquelle il est toujours resté fidèle. Bien mieux, dans les plans de réformes sociales qu’il a élaborés, il a démontré jusqu’à l’évidence que toutes les améliorations économiques à apporter aux conditions du travail et de la classe ouvrière devraient s’effectuer en respectant rigoureusement cette formule, et ses démonstra-tionsde la possibilité de réaliser ces améliorations, graduellement, sans à-coups, n’ont pas été infirmées ni réfutées.
- Ce n’a pas été en vainque le Devoir est revenu si souvent sur cette devise-programme. Un moment, en effet, la chambre et le gouvernement, acculés à la nécessité d’ouvrir à nouveau le robinet des emprunts et des impôts qui écrasent si durement la production et la consommation, avaient reculé devant le gouffre que devaient infailliblement creuser de nouvelles dispositions fiscales ajoutées à tant d’autres. Chambre et gouvernement, subitement éclairés, s’approprièrent donc notre formule, et des confins de l’extrême-droite aux confins de l’extrème-gauche, en passant par le centre, un même cri retentit, que nous eûmes la satisfaction d’entendre poussé par les hommes appartenant aux partis les plus opposés : Ni emprunts ni impôts !
- Mais, hélas! un tel système financier, doit s’appuyer sur un ensemble de réformes sans lesquelles son application est impossible ou illusoire.
- Dans une série d'articles sur le Déficit et l’Hérédité de l’Etat, nous avons suffisamment démontré que les embarras financiers ne pourraient prendre fin sans recourir à la mise en pratique de l’Hérédité nationale, dont le mécanisme autant que la légitimité avait été déjà décrit dans une série d’articles et de brochures que le Devoir a publiés.
- L’événement vient encore de nous donner raison. Faute d’un programme de réformes sans
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- lequel rien n’est possible, le nouveau ministre, reniant la devise pleine d’espérances pour les classes populaires auxquelles elle promettait un soulagemont aux maux qui l’accablent, le nouveau ministre, disons-nous, vient d’équilibrer son budget par un projet de nouvel impôt. Et quel impôt ! Un impôt qui sera prélevé sur un objet de consommation courante ; sur une matière essentiellement nécessaire à la santé ouvrière — sur le sucre !
- Le sucre n’est pas seulement un objet de consommation alimentaire proprement dite ; c’est encore une matière hygiénique. Loin d’entraver sa consommation dans la classe ouvrière, on devrait tout tenter pour l’accroître. Et voilà qu’on se dispose à la restreindre par une surtaxe de 20 pour 100 sur les droits dont le sucre est déjà frappé ! Le droit actuel est de 50 fr. par 100 kilos ; on le porterait à 60 francs — soit une augmentation de 10 centimes par kilo — 5 centimes par livre, 20 centimes au franc pour le consommateur en plus que ce qu’il paye actuellement.
- La chambre adoptera-t-elle l’équilibre budgétaire à ce prix? au prix d’une renonciation formelle du mandat que ses électeurs lui ont confié? Car si on peut ergoter sur la nature des réformes politiques voulues par le suffrage universel et indiquées par le choix des députés qu’il a fait en octobre 1885, il est au moins un point hors de conteste que tous avait admis : c’est que le suffrage universel avait nettement signifié sa volonté d’en finir avec les emprunts et les impôts. De là notre formule : ni impôts, ni emprunts! un instant adoptée par la chambre et le gouvernement. Si le parlement, énervé, dévoyé, par les tristes pratiques du parlementarisme vote le projet de surtaxe proposé, ce sera donc au mépris du désira-tum le plus clairement formulé par le suffrage universel.
- Les motifs invoqués par les partisans des nouveaux droits méritent d’être résumés : nos lecteurs verront mieux par là dans quel gâchis financiers nos gouvernants se débattent. Ils connaissent en détail le système si simple, si rationel, de l’Hérédité de l’Etat dont l’application ramènerait à la fois l’ordre et l’abondance dans le budget, en même temps que la prospérité dans le sein des classes laborieuses, déchargées du lourd fardeau des impôts de toute nature qui fpèsent actuellement sur elles ; ils pourront comparer avec le système de contributions en vigueur.
- En 1884, le Parlement vota deux lois également mauvaises, également nuisibles à la prospérité publique — toutes deux concernant les sucres. Par l’une, dite de « dégrèvement», des primes de « bonis» étaient accordées aux fabricants de sucre. C’est-à-dire que tout fabricant perfectionnant le mode de traitement de la betterave, toucherait une prime, constituée par la remise d’impôt qui lui serait faite, pour les quantités obtenues au delà d'un rendement fixé. C’était là un privilège; dans le mode de perception budgétaire actuel, c’était pis encore, c’était un impôt progressif au rebours. La seconde instituait une surtaxe sur les sucres étrangers. C’était un droit de douane prohibitif, et comme tous les droits de douane, il était injuste, car il grevait la consommation nationale.
- De ces deux (ois, la seconde a eu les effets qu’on en espérait. Mais la première a de beaucoup dépassé toutes les prévisions. Les excédents de « bonis » ont été énormes. Tant et sibien, que la moins-value créée par la loi de 1884 s’est élevée en 1885 à 35 millions et pour 1886 sélèvera à 70 ou 80 millions — dont les fabricants bénéfici-ront. Est-ce aux erreurs de calcul du législateur qu’il faut attribuer les excédents énormes de fabrication qui ont accru dans ces proportions la prime des fabricants ? Le Temps dit que ces excédents de « bonis » seraient dûs à la pratique de fraudes commises qu’il énumère et dont nous reproduisons plus loin les principales. Quoiqu’il en soit, les rentrées du Trésor ont éprouvé des manquants considérables.
- Alors, c’est la loi de 1884 qu’on va réviser ? Pas du tout ! on révisera plus tard la loi de 1884 ; on examinera si les privilèges concédés par cette loi du 29 Juillet ne sont pas exorbitants, et s’il ne conviendrait pas de graduer les remises, même de les supprimer tout-à-fait. Mais pas maintenant. Aujourd’hui, ce qu’on va remanier, c’est l’impôt sur les sucres, qu’on élèvera de 50 à 60 fr. ; de 20 pour cent !— N’est-ce pas du dernier plaisant ? Telle est cependant l’argumentation des partisans d’une surélévation des droits. On frappe le consommateur d’une taxe, parce que les primes du fabricant obèrent le Tréso? !..
- On rirait volontiers de ces choses grotesques, si elles n’étaient pas en même temps odieuses. Mais hélas ! tous ces projets et contre projets de loi, toutes ces mesures que d’autres viennent détruire pour être annulées à leur tour, ont un résultat I déplorable sur les conditions économiques de la
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- classe ouvrière, misérable, dénuée, sans travail et, souvent sans pain et qu’oa ballotte ainsi de lois néfastes en projets stériles.
- Le propre de tous ces projets, en effet, c’est la stérilité; le manque de bases sérieuses,d’une bonne volonté chez leurs auteurs simplement animés de bon sens et de l'ardent désir de soulager tant de misères pressantes, éclatent dans chacun d’eux. Ils dépensent une somme de travail énorme à trouver, quoi ? des changement qui aggravent au lieu d’améliorer. Les idées simples, les moyens pratiques, les formules concises, les améliorations efficaces sont sous leurs mains, ils ne les voient pas. A certaines heures, illuminés par la prescience, plutôt que par la conscience, de ce qu’il y a à faire, ils adoptent un plan raisonnable ; ni impôts ni emprunts ! s’écrient-ils. Le lendemain, ils présentent un impôt surJhm des objets les plus indispensables à la consommation ouvrière !
- Si, dans l’incessante propagande de réformes sociales que nous faisons, nous n’étions animé, moins du désir de faire triompher des idées personnelles que de réaliser les améliorations heureuses qui doivent infailliblement sortir de leur pratique, notre amour-propre, dans la circonstance aurait lieu d’être satisfait. Nous avons démontré maintes fois que, si on veut réaliser, sans secousses, sans assaut, une révolution sociale pacilique et durable, aux effets féconds, on ne peut en préparer l’avènement qu’en supprimant les charges fiscales énormes qui appauvrissent à cette heure le travailleur dont elles prennent la moitié du salaire ; en substituant à ces charges écrasantes l’Hérédité nationale bienfaisante, sans laquelle on ne peut commencer la réforme ffscale indispensable. L’illogsime de nos gouvernants, s’emparant du premier terme de notre réforme et en repoussant le second, confirme notre proposition.
- « Ni Emprunts ni impôts » ! ont-ils dit. — Faute d’avoir ajouté : « l’Hérédité nationale de l’Etat doit remplacer les uns et les autres », leurs belles résolutions aboutissent à un aveu d’impuissance, à un projet d’impôt de consommation!
- Nous espérons que la chambre le repoussera !
- Voici, le détail des fraudes dont il est parlé dans notre article sur les droits dont on se dispose à frapper les sucres. On conviendra que si ces faits sont exacts, il y a lieu à une repression sévère, car il ne s’agit pas moins de 75 ou 80 millions par an ? |
- De quoi se plaint le Trésor, ou plutôt l’Etat? Il se plaint )
- de subir de grosses pertes par suite de l’application de la loi du 29 Juillet 1884. Les bonis de fabrication autorisés par cette loi auraient dépassé tellement les prévisions qu’une limitation serait indispensable et urgente. Voilà ce que les adversaires de la loi de 1884 ne cessent d’affirmer et ce que nombre de fabricants de sucre contestent mollement. Dès lors les coefficients officiels de rendement seraient rehaussés, et tout serait dit : c’est le projet du gouvernement. Eh bien ! il se peut qu’il y ait là une illusion, un trompe-l’œil, et que l’Etat, s’il acceptait d’en être dupe, n’eût défendu qu’en apparence les intérêts du budget. Nous allons le montrer, en mettant à profit un très curieux mémoire qui nous a été communiqué ainsi qu’à plusieurs députés. Les révélations qui s’y trouvent faites seront, selon toute vraisemblance, portées à la tribune, et il y a tout avantage à en saisir dès à présent l’opinion.
- Donc, suivant le travail que nous avons sous les yeux, il existe bien des excédents énormes de rendement, excédents non prévus en 1884, mais ils ne viendraient nullement d’un défaut d’intelligence du législateur ni d’une imperfection de la loi. Cette loi de 1884 est excellente, mais elle est violée.
- Les bonis extraordinaires que l’on signale ne sont pas son fait : ils résultent simplement d’une fraude gigantesque. Cette fraude serait arrivée à un point de perfection rare. Tout sucre fabriqué étant indemne d’impôt s’il est produit en sus de la proportion légalement calculée sur les betteraves prises en charge, tout l’effort des fabricants, toute leur ingéniosité se concentrent sur cette opération ; soustraire aux constatations de la prise en charge la plus grande quantité possible de betteraves. Toute soustraction réussie se traduit par un profit net de 50 francs par cent kilogrammes. Quelle prime plus attrayante à la fraude ?
- Les procédés employés varient, naturellement. Cependant, ils peuvent se ramener à trois principaux. Le premier, le plus enfantin et le moins productif, consiste dans l’emploi d’appareils de pesage d’une contenance légèrement supérieure à la contenance conventionnelle. A chaque pesée de betteraves pour la prise en charge, un « boni » est réalisé par la fabrique : c’est tout autre chose, on voit sans peine, que le boni de rendement admis par le législateur.
- Deuxième procédé ‘. on « fait vestibule », ou a corridor ». L’expression, assurément pittoresque, serait, à ce qu’on assure,de langage courant dans les départements de la Somme et du Nord. L’opération qu’elle vise n’est pas compliquée à décrire : tandis que l’on remplit de betteraves une benne pour la pesée officielle, on la met en communication avec l’intérieur de la fabrique, par une ouverture habilement ménagée. Les betteraves ne font que couler dans la benne, qui devient une sorte de « corridor ». Dans cette combinaison, évidemment en très grand progrès sur la première, les bénéfices sont illimités. C’est un très heureux rajeunissement du vieux tonneau des Danaïdes. Mais il n’est certainement ni dans l’esprit ni dans la loi de 1884.
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- La troisième méthode, c’est l’entente avec les employés du fisc. En principe, ils sont incorruptibles. Mais il est des accomodements avec le ciel. La connivence* d’un ou deux agents suffit, d’ailleurs, pour toute une fabrique, car on réussit à aménager la fabrication de telle sorte que les prises en charge fonctionnent surtout quand vient le tour de surveillance des complices de la fraude. Par une très originale conséquence de cet ingénieux roulement, les bons agents se trouvent n'avoir rien à constater que des chiffres de prise en charge très médiocres, ce qui les rend suspects à l’administration. Les soupçons se portent sur eux, et toutes les faveurs, les postes les plus important vont à leurs collègues : c’est parfait.
- Le résultat de ces fraudes, c’est qu’en fin d’exercice, quand le compte de la fabrication est établi, des excédents surprenants apparaissent. Ce sont des bonis; certes, mais non point des bonis de fabrication, au sens légal du mot.
- La fraude est du reste patente, continue le mémoire que nous analysons ; les rendements que certaines fabriques sont obligées d’avouer à la fin de leur campagne en sont une démonstration évidente. Leur rendement est, en effet, matériellement supérieure à la quantité de sucre qui se trouve dans la betterave la plus riche. Nos fraudeurs, gens avisés, ont senti le péril de cette simple remarque; et, pour parer à robjectionj, ils ont recours au stratagène que voici. Ils ont, près de leur fabrique, un coin de terre, une sorte de jardin d’élection, où ils cultivent quelques betteraves d’une richesse extrême. Un contrôie indiscret vient-il prendre des échantillons des betteraves qu’emploie l’usine, on lui fournit, comme par hasard, des types exceptionnels. Ils donnent, en réalité, un maximum d’un teneur en sucre, et l’administration ne peut y voir qu’une moyenne. Elle ne peut, par suite, s’étonner si la fabrique a atteint un rendement plus élevé que ne le comprenait cette moyenne de richesse en sucre ; la différence est mise au compte des perfectionnements d’outillage, et le tour est joué.
- Nous ne pouvons qu’indiquer brièvement ces faits. 11 est clair que les bonis ainsi réalisés et les pertes qui en résultent pour le budget n’ont plus que des rapports fort lointains avec le régime qu’a voulu organiser le législateur de 1884.
- TJn« hèroique malfaiteur ».
- Dans un des derniers numéros du Devoir, nous parlons de l’implacabilité cruelle du code qui condamne,impitoyable,touslesdélinquantssansdistinc-tion, sans se préoccuper des circonstances dansles-quelles le délit a été commis. Que de fois, en effet, des hommes foncièrement honnêles, des natures bonnes et généreuses ont été entraînés à commettre des délits poussés par la faim, par la misère atroce, la grande et principale coupable du XIXe
- siècle, celle qu’il faut poursuivre avec une rigueur plus implacables que les criminels.
- Voici un exemple des conditions cruelles dans lesquelles certains délits sont commis1
- Il y a quelques jours, à Paris, boulevard St-Marcel, les sergents de ville avisaient sur un banc, un individu misérablement vêtu et d’une maigreur étique. Le croyant d’abord endormi, ils le secouèrent ; mais l’homme ne bougea pas. Transporté au poste, on chercha vainement à le ranimer : le malheureux avait succombé à l’inanition et au froid,
- Dans ses poches, on trouva un vieux portefeuille contenant ses papiers de famille et un numéro d’un journal relatant l’incendie de Gharonne. Cet incendie remonte au 6 octobre 1882, au cours duquel, un inconnu fit des prodiges de courage pour retirer de la maison en flammes des bonbonnes de pétrole et d’essence qui eussent pu mettre le feu au quartier.
- A la marge du journal trouvé dans la poche du mort était écrit : « L’inconnu qui a enlevé les tonneaux c’est moi. Signé : Félix D.»
- Or voici comment un journal de Paris revient sur cet incident :
- Le 6 octobre 1882, au moment où l’incendie de l’usine Boas était dans son plein, le commissaire de police de Gharonne, accouru avec un détachement de gardiens de la paix de Reuiily, apprit que dans le sous-sol d’un des bâtiments se trouvaient huit bonbonnes de vernis et essence qui, d’un moment à l’autre pouvaient faire explosion. Si ce fait se fût produit au lieu d’un sinistre, on eut eu à déplorer une catastrophe.
- Le commissaire requit immédiatement un brigadier des gardiens du XIXe arrondissement. Tous deux descendirent par un petit escalier aboutissant au dépôt d’essences.
- Mais quelqu’un les avait devancés : un pauvre diable vêtu de loques et d’aspect peu rassurant.On l’eût pris plutôt pour un voleur que pour un sauveteur.
- Déjà l’homme, à grands coups de pied, avait enfoncé la porte du caveau où la chaleur, venant du brasier en dessus, était suffocante. A force de bras, avec l’aide du brocanteur, il remonta chacune des bonbonnes et les mit en lieu sur. Il leur fallut huit voyages pour arriver au bout de ce travail héroïque.
- L’homme était en sueur et haletait. Le commissaire lui dit :
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- — Allons, vous avez mérité une récompense. Donnez-moi votre nom.
- — Mon nom ? fit l’inconnu en haussant les épaules ; mais vous me connaissez bien. Vous m’avez arrêté deux fois pour vol et une fois pour vagabondage.
- Et vivement, il se perdit dans la foule.
- C’est cet homme, ce « malfaiteur » qui, il y a trois jours, a été trouvé mort de froid et de faim.
- Gomment ne pas se sentir ému au récit de cette mort héroïque, subie silencieusementpar un infortuné qui, par la saison d’hiver, le ventre creux, les entrailles criant la faim, transi, va s’asseoir sur un banc, attendant que le froid glace définitivement le peu de sang qui reste dans ses veines taries par l’inanition ? Quel crime, pour nous, société, que la mort de cet homme ! Quelle accusation, ce cadavre raidi de froid !
- Hélas ! Il n’est pas le seul qui se sera couché pour ne plus se relever.Dans nos campagnes blanches de neige, combien en sont réduits à dormir par les chemins sur la neige durcie ? Et l’on prête une attention quelconque aux misérables intrigues de M. de Freycinet et de M. Ferry ? Qu’importe M. de Freycinet ou M. Ferry au malheureux sans travail, sans pain et sans abri ?Ce qu’il leur faut c’est du pain c’est les empêcher de mourir de faim et de froid,comme l’héroïque malfaiteur trouvé gelé boulevard St-Marcel.
- Le Budget de 1887.
- Nous parlons ailleurs des dispositions principales de ce budget, qui n’est pas sans montrer une fois déplus les impossibilités financières auxquelles nous sommes acculés, faute à nos gouvernants de se mettre une fois pour toutes aux réformes urgentes indispensables tant de fois élaborées par nous dans le Devoir. Nous reproduisons ci-dessous, l’économie générale de ce budget pour que nos lecteurs puissent mieux constater par eux-mêmes les imbroglios de ce mécanisme financier compliqué à l’excès, plein de surprises, de chausse-trappes, de recoins inconnus dans lesquels il n’est pas difficile de cacher tout ce qu’on a intérêt à dissimuler, jusqu’au jour où l’évidence forçant soudainement tous les subterfuges et les artifices de comptabilité, le gouffre béant s’éclaire tout à coup.
- Défalcation faite du crédit de 86 millions et demi affecté à l'amortissement, la commission du budget, opérant sur le projet de M. Sadi-Carnot, avait fixé le chiffre des dépenses ordinaires pour 1887 à 2,923,377,260 francs.
- La Chambre, dans la discussion à laquelle elle a voté les dépenses des finances, de la justice, des affaires étrangères et
- de la guerre et une partie de celles de l’intérieur a apporté 6,706,500 fr. de réductions et 1,881,008 fr. d’augmentations soit, en résumé, 4,825,500 fr..deréductions.
- De sorte qu’au moment où le cabinet Goblet est arrivé aux affaires, l’emsemble des dépenses était provisoirement fixé à 2,918,517,760 fr.
- Le nouveau ministre des finances n’accepte qu’une partie des réductions votées par la Chambre ou proposées par la commission du budget. D’autre part, il apporte de nouvelles réductions. Voici sur ces divers points des détails précis.
- En ce qui concerne les crédits déjà votés par la Chambre, le gouvernement demande :
- Le rétablissement des 618,500 fr. supprimés au chapitre de l’administration centrale des finances ;
- Le relèvement jusqu’à 135,000 fr. ces 165,000 fr. supprimés sur le même chapitre;
- Le rétablissement des 25,000 fr. réduits sur les traitements des directeurs généraux du ministère de l’intérieur ;
- Le rétablissement jusqu’à concurrence de 1,400,000 fr. des 1,435,000 fr. supprimés pour la suppression des sous-préfets.
- Le gouvernement demande donc des rétablissements de crédits s’élevant à 2,270,350 fr.
- Mais il apporte certaines réductions parmi lesquelles :
- 600,000 francs résultant de la réduction du nombre des percepteurs.
- 500,000 Irancs résultant de la diminution du personnel des contributions indirectes ;
- 60,000 francs résultant de la suppression de trois sous-secrétariats d’État.
- 130,000,000 francs sur les travaux des cathédrales.
- D’autre part, sur les crédits non encore votés il demande le rétablissement de certains crédits réduits ou supprimés par la commission du budget.
- Nous citerons notamment :
- Le rétablissement du crédit de 100,000 francs pour subvention au clergé français en Algérie et Tunisie.
- Le rétablissement du crédit de 26,500 francs pour les séminaires protestants et du crédit de 22,000 francs pour le séminaire israélite.
- Le rétablissement du crédit de 81,700 francs pour les facultés de théologie protestante, etc.
- Finalement, le gouvernement propose en dehors des crédits déjà volés par la Chambre, des rétablissements de crédits jusqu’à concurrence de 2,824,670 francs et des réductions jusqu’à concurrence de 3,077,366 francs, d’où, en résumé, une réduction de 254,696 francs;
- De sorte que, si l’on rapproche cette réduction des rétablissements de crédits demandés par rapport aux votes déjà émis par la Chambre, on voit qu’il y aura une augmentation finale de 2,035,624 francs.
- En dernière analyse; le total des dépenses proposées par
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- le gouvernement pour le budget ordinaire de 4887 s’élève à 2.920,025,530 fr., non compris le crédit de l’amortissement qui, ainsi qu’on va le voir, a été laissé en dehors, de manière à être fixé d’après la quotité disponible de recettes.
- Les recettes ordinaires de 4887 étaient évaluées par la commission du budget à 3,016,533,990 fr.
- Le gouvernemant se conformant à la décision de la Chambre tendant à exclure les impôts nouveaux ou surélévations de taxes anciennes, il y a lieu de déduire 102,829,900 fr. que la commission demandait à l’impôt du revenu, à la réforme de l’impôt des boissons, à la surtaxe des libéralités testamentaires.
- Par contre, il y a lieu de rétablir 44,260,000 francs provenant du maintien du droit de détail et de la taxe unique que la commission proposait de supprimer ou de réduire.
- Finalement, les recettes s’élèvent à 2.957.994.090 fr.
- Le gouvernement propose de faire état parmi les recettes d’une somme de 8.585.152 fr. résultant de la réduction pendant les trois trimestres de 1887, à courir du 1er avril, de 4 à 3,25 OjO de l’intérêt servi par le Trésor aux caisses d’épargne.
- Les recettes sont donc finalement évaluées à 2.966.579. 242 fr.
- Les dépenses étant fixées à 2.920.025.503 francs, il y a donc une ressource disponible de 46.553.712 francs.
- C’est tout ce qu’il reste pour le service de l’amortissement en 4887.
- On sait qu’il y a à rembourser cette année 100 millions d’obligations sexennaires qui arrivent à échéance, plus les intérêts des obligations à échéance des années ultérieures.
- Le gouvernement proposent de prélever sur les 46 millions disponibles, 25 millions pour rembourser une égale quantité d’obligations sexennaires.
- Pour le surplus de ces obligations, soit 75 millions, il propose de créer des obligations du nouveau type que nous avons fait connaître il y a deux jours, c’est-à-dire des obligations 3 0[0 au capital nominal de 500 francs, rapportant 15 francs d’intérêt et remboursables par tirages annuels dans une période de 66 ans. de 1888 à 1953.
- Le ministre propose d’émettre, pn outre, en obligations du même type :
- 467 millions pour remboursement en 4886 et 1887 des avances à titre de garantie d’intérêt aux compagnies de chemins de fer ;
- 86 millions pour le budget extraordinaire de la guerre — en dehors des 405 millions déjà dotés sur l’emprunt du mois de mai 1886 — et 55 millions pour le budget extraordinaire j des travaux publics. |
- Soit au total 383 millions d’obligations du nouveau type, j plus de 2 millions pour frais de l’opération. 1
- D’après les propositions de la commission du'budget, il y avait 16,500,000 fr. affectés aux intérêts tant des obligations 1
- sexennaires en circulation à la date du 1er Janvier 1887,que de celles à émettre encore pour les travaux publics.
- La création des nouvelles obligations à 66 ans et leur substitution à un certain nombre d’obligations sexennaires a pour effet de diminuer la charge résultant pour le Trésor du service des titres du type primitif. Finalement, avec le service des obligations à 66 ans dont la création est proposée, les dépenses du budget ordinaire s’élève à 2.964.875.530 fr. ; les recettes étant évaluées à 2,966.579.242 fr. ; il reste un excédant de recettes de 4 million 708,712 fr.
- Toutefois, le gouvernement se réservant de demander au Sénat, sur les dépenses déjà votées par la Chambre, des rétablissements de crédits jusqu’à concurrence de 1.621.804fr., l’excédent disponible se réduit à 81.828 fr.
- Tel est le mécanisme du nouveau budget de M. Dauphin.
- Nous avons dit qu’en dehors des 405 millions déjà votés pour le budget extraordinaire de la guerre en 1887, le gouvernement demandait une somme de 86 millions.
- L’exposé des motifs se borne à dire à ce sujet : « Il est d’un haut intérêt, pour la sécurité du pays, de procéder progressivement à la transformation des armes et engins de guerre', et de compléter le système défensif de la France.Les travaux commenceront en 4887, et un crédit de 86 millions de francs est nécessaire pour cet exercice.»
- L’exposé des motifs ajoute que sur cette somme 71 millions seront affectés à la «fabrication du nouvel armement» et 45 millions à «la construction de casernement et à des travaux de fortification ».
- Le budget extraordinaire des travaux publics est fixé pour
- 1887 à50.917,000 fr. ainsi répartis:
- Rivières............................. 5.458.000 fr.
- Canaux.............................. 9.970.000
- Ports maritimes..................... 12.300.000
- Chemins de fer exécutés par l’Etat . . . 20.220.000
- Réseau de l’Etat...................... 2.285.000
- Personnel........,.............; . 692.000
- Total. . . . 50.917.000
- CHARLES SAVILLE
- par ROBERTSON
- Roman philosophique
- Chapitre XXXVII UTOPIE. — SUITE
- — Dites donc n’est-il pas vrai que vous vous êtes condamné vous-même ?
- — Ecoutez. Je veux bien convenir qu’il y a des gens d’esprit — Ce n’est pas pour moi que je dis ça.— Mais vous conviendrez à votre tour qu’il y a beaucoup de buses.
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- LE DEVOIR
- — Tenez,dit Robert, (c’était le nom du jeune compa- ^ gnon de Jem) voici un pois de senteur. Si je le mets sur ! une planche, que deviendra-t-il ?
- — Dame ! si on n’y touche pas, il deviendra sec et ratatiné, pardieu !
- — Vous avez raison. Maintenant si je le mets dans une bonne terre, que je l’arrose et que j’en prenne soin, il deviendra une belle plante, qui se couvrira de fleurs embaumées.
- — Où est-ce que vous voulez en venir avec votre parabole.
- — Je veux dire que les buses sont des pois secs, qu’on n’a pas cultivés.
- — Ah, bon! je comprends. C’est-à-dire qu’à votre idée la culture fait tout, et que tous les hommes sont égaux et pareils?
- — Egaux, oui. Pareils, non Je ne vous ai pas dit qu’un pois de senteur produirait des tulipes ou des œillets.
- — Tout ce que vous me dites là est si nouveau pour moi, que j’ai de la peine à le digérer tout d’un coup. C’est peut-être vrai, mais il me faut le temps d’y réfléchir. En attendant, et pour revenir à ce que je vous disais d’abore, je soutiens que si chacun ici a le droit de choisir la première occupation venue, quand elle lui plait. les bons ouvriers doivent être embêtés par un tas d’officieux, d’intrus et de maladroits, qui ne sont bons qu’à tout entraver et à tout gâter.
- — Non, non; vous vous trompez. Nous ne repoussons jamais un débutant qui se présente. Mais nous ne le laissons pas s’immiscer dans nos travaux, avant de l’avoir mis à l’épreuve et soumis à un noviciat. S’il s’en tire comme il faut, nos experts l’admettent d’abord comme apprenti ; et ce n’est que lorsqu’il a donné des preuves réitérées de sou talent, qu’il est définitivement nommé membre, ayant droit à sa part des bénéfices.
- — Ah vous avez une part dans les bénéfices? Je commence à comprendre. Alors plus vous travaillez d’arrache-pied, plus vous devenez riches. Voilà le fin mot. Vous ne faites jamais rien à contre-cœur, parceque vous n’êtes pas comme des mercenaires qui n’ont 'aucun intérêt à se donner du mal.
- — C’est cela. Seulement, nous ne nous donnons pas de mal ; vons voyez comme nos travaux sont agréables.
- — Pour ça c’est vrai. S’ils sont tous comme celui de ce matin, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Et quel bon déjeuner à la suite ! Mais, dites moi donc, à propos comment se fait-il que personne ne se soit soûlé? Ayant de tout à gogo, vous devez hausser le coude un peu plus souvent que de raison.
- — Non, répondit Robert, c’est justement parceque nous sommes dans l’abondance, que nous n’avons pas envie de nous rattraper un jour de l’abstinence de la veille. Et puis, nous avons tant d’autres distractions que nous ne trouvons pas de plaisir à nous abrutir. Nous n’avons pas besoin de nous étourdir comme les pauvres ouvriers des villes qui vivent de privations, et qui s’ennuient toute la semaine sur un travail monotone.
- C’est en nous amusant que nous nous enrichissons,et que nous embellissons notre propriété.
- — Votre propriété? Je croyais que c’était M. Barlow qui était le propriétaire.
- — 11 est l’actionnaire principal et l’âme de l’établissement : mais nous sommes tous aussi bien propriétaire que lui. Le plus petit bambin,qui est entêtât de cueillir de la fourniture pour une salade ou d’aller chercher des œufs frais au poulailler, a son compte ouvert sur nos livres, tout aussi bien que M. Barlow.
- —• Mais, alors, il faut qu’il partage avec tout ce monde là, ça doit joliment écorner son revenu.
- -— Pas le moins du monde ; car le domaine étant représenté par dix mille actions, dont il a la moitié entre les mains, plus la propriété devient florissante, plus les produits sont importants, plus son revenu grossit, plus les dividendes sont distribués à la fin de l’année. Je me rappelle le temps où sa terre ne valait pas deux sous, et maintenant, s’il avait envie de se séparer de nous et de vendre ses actions, il pourrait réaliser cinq cent mille livres sterling au moins. Mais nous espérons bien qu’il n’en fera rien ; car nous le chérissons tous comme un père.
- — Ah, mais, décidément, je m’amuse ici s’écria Jem. C’est absolument comme un conte de fées.
- A cet endroit de la conversation la caravane fit une halte, et Jem, sur un signe de son maître, se hâta de le rejoindre.
- Chapitre XXXVIII UTOPIE - SUITE
- Un messager venait d’être expédié par des vedettes placées au bord de la mer, à environ deux milles de là, pour informer M. Barlow que des bancs de plies s’approchaient. Une consultation eut lieu sur le champ. Trente hommes se déclarèrent prêts à aller à la pêche. Les petiis cavaliers partirent au galop chercher au manoir les ustensiles nécessaires et revinrent! bientôt avec un chariot léger, chargé de filets, d’escopes, de baquets, enfin de tout ce dont on pouvait avoir besoin.
- Le détachement des pêcheurs se mit en route, pendant que le gros de la troupe se divisait en petites cohortes. La plupart des femmes se rendirent à la lingerie, à la buanderie, ou dans les salons de couture, de broderie et de tapisserie.Les différents groupes d'hommes allèrent aux ateliers de menuiserie, de charronnage,de
- tonnellerie etc. A suivre.
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- Etat civil du Familistère-
- Semaine du 10 au 16 Janvier 1887
- Naissances :
- Le 10 Janvier, d’un enfant mort-né, de Verneuil Julien et de Gervais Pauline.
- Décès :
- Le 13 Janvier, de Léguiller Gaston, âgé de 11 ans et 10 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
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- 11* Année, Tome 11.— N' 438 Lt numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 30 Janvier 1887
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à
- France
- Un an ... 10 lr, »»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »»
- M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 »
- Autres pays
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- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 6, rue Neuve-des-Petits-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Les questions sociales aux Etats-Unis. — Ni emprunts, ni impôts nouveaux. — Les questions sociales et le Courrier de Londres. — Les élections en Allemagne.— Faits politiques et sociaux de la semaine. — La législation minière et la condition des ouvriers mineurs. - Travail et salaires en Angleterre. — Barbaries propriétaires en Irlande. — Le jeu de la Guerre. — Charles Saville.
- LES QUESTIONS SOCIALES
- AUX ÉTATS-UNIS
- The Age of steel de Saint-Louis, Missouri, Etats-Unis, dans son numéro du 1er Janvier 1887 contient, entre autres articles importants concernant les laits sociaux, la lettre suivante du fondateur du Familistère :
- Guise, Familistère, 7 Décembre 1887.
- A Monsieur W. E. Barns, Editor of The Age of steel.
- Cher Monsieur,
- Vous me demandez un article sur la question sociale, en me disant qu’aucun sujet ne ferait plus de plaisir à vos lecteurs qu’une appréciation de l’œuvre du Familistère faite à mon point de vue.
- Il m’est d’autant plus facile de répondre à votre désir que j’ai concentré dans l’association du Familistère tous les principes politiques et so-
- ciaux à la propagande desquels je me suis livré dans mes écrits et mes ouvrages.
- L’œuvre du Familistère, à mon sens, sera moins remarquée dans l’avenir par les efforts matériels que son organisation a exigés, que par les institutions qu’elle m’a permis d’élaborer et de traduire en expérience.
- Je ne pense pas que ce que j’ai fait trouve facilement des imitateurs. Notre civilisation est trop égoïste pour se décider aux sacrifices, au moins momentanés, que de telles institutions exigeraient.
- Le préjugé ou le fanatisme de la richesse est à ce point invétéré dans les esprits que jamais l’homme ne possède assez de millions de dollars. Il a acquis mille dollars, il aspire à en posséder cent mille ; il en acquiert cent mille, il en veut avoir un million ; il en a un million, il spécule, il accapare pour arriver à posséder cent millions ; et, cela, pour lui seul, toujours pour lui seul, c’est à dire pour en faire le monopole de sa famille ; jamais pour employer la fortune ainsi acquise à améliorer le sort des travailleurs qui ont contribué à l’édification de ces richesses.
- Malgré ces préjugés cupides, malgré ce désir immodéré des richesses, malgré les résistances que les classes dirigeantes opposent aux réformes, mêmes consacrées par l’expérience, j’ai la certitude que ce que ces classes ne veulent pas accueillir dans son ensemble, elles le prendront ou le subiront dans ses détails.
- C’est donc en prévision de cette évolution inéluctable dans nos sociétés que je vais faire la
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- synthèse de l’association que j’ai fondée au Familistère de Guise, association qui réunit en un seul corps tous les travailleurs des usines que j’ai édifiées.
- Cette association pose en principe que la répartition de la richesse, dans toutes les nations civilisées, manque de base rationnelle ; que les droits des travailleurs sont méconnus ; et que c’est là ce qui crée l’antagonisme existant aujourd’hui entre les patrons et les ouvriers, entre le travail et le capital, entre la pauvreté et la richesse ; antagonisme dont les effets vont toujours grandissant et qui menace de mettre la société en péril.
- C’est en vue de chercher un remède à ce danger social que j’ai étudié les bases d’une nouvelle répartition des fruits du travail. Je me suis demandé d’abord quels étaient les véritables facteurs de la production de la richesse ? J’ai reconnu :
- Que la Nature était le premier agent venant en aide à l’homme.
- Sans le concours que la nature donne à l’homme d’une façon universelle, celui-ci serait impuissant à rien créer, et il a été évident pour moi que la nature n’agit pas en vue de quelques-uns mais en vue de l’humanité entière, d’où la conclusion que dans toute richesse créée la société devrait prélever une part, au nom de la prévoyance générale, afin de garantir l’existence des orphelins, des enfants pauvres, des malades, dès infirmes et des vieillards.
- C’est donc en partant de ce principe et en considérant comme abusive l’appropriation individuelle, à l’exclusion de la communauté, de la part de production due au concours de la nature, que j’ai commencé par fonder, au sein de l’association du Familistère, les assurances mutuelles qui garantissent, à chacun des membres, le né-céssaire à la subsistance, au moyen d’une part prélevée, avant tout partage de bénéfices, sur la richesse acquise.
- J’ai constaté, en outre, que dans la production un autre agent intervient encore pour prêter aide et protection au travail et à l’action directe de l’homme, cet agent c’est l’État.
- Par les services publics qu’il possède et qu’il entretient sans cesse, par ses routes, ses canaux, ses chemins de fer, ses édifices publics, son administration, l’Etat concourt, lui aussi, à la création de profits dont il fait l’abandon à ceux qui possèdent, contre un faible impôt, mais sans
- rien réserver pour ceux qui ne possèdent rien, D’où il résulte que la pauvreté est tout à la fois déshéritée des richesses que produit l’action de la nature, et des richesses que concourt à produire l’action de l’Etat. C’est la richesse acquise qui bénéficie des résultats dus à ces deux facteurs de la production, sans que la société fasse aucune retenue, aucune réserve en faveur de la pauvreté, en faveur de ces masses laborieuses qui, parleur travail, mettent pourtant en production lucrative tout à la fois les éléments que la nature nous donne et les moyens que l’Etat tient à notre disposition, pour utiliser les éléments naturels.
- La Nature et l’Etat m’ont donc apparu comme deux puissantes sources de richesses qu’en bonne économie sociale on devait faire intervenir comme ayant un droit primordial sur toute richesse, droit qui devait s’exercer au profit de la communeauté toute entière, pour donner à toute personne les garanties de l’existence que la solidarité humaine réclame, et dont la situation critique des nations civilisées imposera bientôt l’organisation dans les sociétés.
- Le travail direct de l’homme vient en troisième lieu dans l’œuvre de la production et, à ce travail, on n’accorde et ne donne que le strict nécessaire pour vivre, pour entretenir la machine humaine et, cela, tant que la richesse trouve cet entretien nécessaire à la mise en œuvre, à son profit personnel, des ressources de la nature et de celles de l’Etat,- le travailleur étant ensuite abandonné à son malheureux sort, dès qu’il cesse de se rendre utile à la production.
- G’est ce vice social capital que j’ai voulu faire disparaître, dans la mesure de ce que permet une institution privée comme celle de l’Association du Familistère.
- Dans ce but, j’ai institué au sein de l’association les assurances mutuelles dont je viens de parler et qui ont, pour base de ressources, une réserve particulière prélevée sur la richesse acquise. Ges assurances pourvoient à l’éducation et à l’instruction de l’Enfance, de concert avec les pères et mères; elles garantissent l’enfant l’orphelin contre l’abandon, le dénument ; elles assurent l’assistance des malades, des infirmes, des vieillards ; elles garantissent enfin le nécessaire à l’existence humains pour tous les membres de l’association.
- Voilà ce dont on ne doit pas attendre la généralisation par l’initiative privée ; mais qu’il appartient aux pouvoirs publics, aux gouverne-
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- ments de tous pays, d’organiser à titre d’institutions sociales.
- Par quel moyen pratique, me dira-t-on, les gouvernements pourraient-ils réaliser, au profit de tous les citoyens, de telles assurances du nécessaire à la vie ? En faisant ce que j’ai fait, en consacrant à l’organisation de la solidarité humaine la part de richesse qui revient légitimement à l’État dans les fortunes acquises.
- Mais, ajoutera-t-on, comment l’État pourrait-il rentrer en possession de cette part de fortune qui lui serait nécessaire, puisqu’il s’en est dessaisi ? Nous conseillerez-vous donc la confiscation des biens à lafaçon de Henry George? Je réponds: Non; ce que je conseille c’est que l’État ne dépossède personne, que chacun jouisse librement et sans entrave de ce qu’il possède et de ce qu’il peut réaliser, édifier ou acquérir der son vivant ; mais je veux qu’au nom des éléments de la production et des services empruntés à la nature et à l’Etat, l’État même devienne, à la mort des individus, héritier d’une part de biens suffisante pour la dotation de la mutualité et de la solidarité sociales ; je veux enfin que le monopole de la richesse ne se transmette pas de famille en famille ; je veux que tout citoyen soit l’instrument de sa fortune, et que la loi et les pouvoirs publics reconnaissent et proclament que dans toute fortune acquise par les individus, une part revient de droit à l’État.
- C’est donc par l’instauration du droit d’hérédité de l’État sur une part des fortunes à la mort des personnes, que les nations doivent aujourd’hui trouver le moyen d’opérer la grande réforme économique et sociale qui généraliserait chez elles ce qui est fait dans ^association du Familistère comme œuvre de solidarité et de mutualité sociales.
- En faisant rentrer chaque année au domaine social une. partie des biens détenus par la richesse, l’État ouvrirait en outre de vastes horizons à l’activité des masses laborieuses.
- Aux États-Unis surtout, une telle mesure aurait pour conséquence de laisser à nouveau le champ libre à la colonisation ; et, en tout pays, l’inauguration du droit d’hérédité de l’État donnerait tout essor à l’association des travailleurs, pour l’exploitation d’entreprises industrielles et agricoles de toute nature.
- Le droit d’hérédité de l’État couperait court au monopole de la fortune, et mettrait chaque jour à la disposition de l’État une quantité de
- richesses, biens-fonds et valeurs mobilières, qui permettrait de donner aux masses laborieuses les garanties de travail, d’instruction et de bien-être que le monopole leur enlève aujourd’hui. “TTœïïvre de la rénovation sociale par l’association des travailleurs, comme je l’ai expérimentée dans l’association industrielle du Familistère, ne me paraît pas pouvoir prendre son développement dans les nations, si, au préalable, la légis lation n’a détruit les monopoles de la richesse, non par voie d’expropriation mais par l’instauration du droit d’hérédité de l’État, mesure qui sans secousse, sans violence, rendrait au domaine social les biens nécessaires à l’organisation des garanties d’assistance générale.
- Ces garanties, instituées dans l’association du Familistère au profit de l’Enfance, des orphelins, des infirmes, des malades et des vieillards, sont véritablement des institutions dont le poids ne peut incomber aux entreprises privées ; car elles créent aux industries qui y font face des charges exceptionnelles leurrendant difficile la lutte contre la concurrence avide qui ne respecte même pas le salaire des ouvriers, et fabrique à prix réduit sans se soucier des misères qu’un tel procédé engendre.
- Il faut que le législateur protège les masses ouvrières contre cette exploitation abusive, d’une part-, en leur assurant les moyens d’existence et, d’autre part, en réfrénant les abus de l’avilissé-ment des salaires.
- Lorsque l’Etat, par de sages lois sur les successions, aura mis arrêt au monopole de la richesse et que, par le droit d’hérédité nationale, il entrera d’une façon permanente en possession d’une part de biens lui permettant de donner aux classes ouvrières, au moyen de bonnes institutions publiques, les garanties de l’existence ; lorsque, d’un autre côté, il aura avisé à empêcher de spéculer sur l’avilissement des salaires; alors, les travailleurs pourront facilement établir des associations comme celle du Familistère ; car, ces associations n'auront plus autour d’elles des forces industrielles contraires tendant à les dissoudre par une concurrence dépréciative des salaires et des produits.
- Le mal dont souffrent les sociétés modernes est universellement ressenti ; il tient à une cause profonde et générale à laquelle une ou plusieurs institutions locales ne peuvent remédier à moins d’en généraliser le principe. Eh bien,les principes
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- LE DEVOIR
- de l'association du Familistère c’est d’assurer
- i
- l’existence et le progrès des familles, de mettre un frein à la concurrence dépréciative par l’organisation de syndicats du travail, de ne pas spéculer sur l’avilissement des salaires et de partager en fin d’année les bénéfices, s’il y en a, dans la proportion des services ou de la valeur des concours de chacun dans l’œuvre de la production.
- Pour que de telles associations deviennent faciles, il faut que le législateur ouvre les yeux sur les réformes quelles comportent et traduisent ces réformes dans la loi.
- Or, l’institution la plus difficile à obtenir du législateur sera celle de l’hérédité de l’État qui aura pour effet de constituer les domaine et revenu sociaux. Mais une fois cette réforme opérée et la mutualité nationale organisée, lereste s’établira facilement ; et les associations analogues à l’œuvre du Familistère surgiront aisément parmi les travailleurs, à l’aide des hommes intelligents qui, au lieu de chercher comme aujourd’hui leurs satisfactions, dans l’exploitation des masses, trouveront gloire et profit dans ces associations mêmes.
- Les louables efforts faits par vous,cher Monsieur, dans The Age of steel, pour mettre en évidence la situation sociale et industrielle de toutes les nations civilisées, me font considérer comme ifn devoir de vous donner la vérité dans sa réalité présente sur l’état de l’association ouvrière que j’ai fondée. Cet état, en voici la synthèse : — Grâce à sa bonne organisation et à son activité ouvrière, l’association du Familistère a réalisé de beaux bénéfices depuis sa fondation — notre bilan et les résultats acquis par l’association étant publiés chaque année, la connaissance de nos affaires est accessible à tout le public et, naturellement, le monde industriel a porté son attention sur ces faits. Mais,au lieu de les étudier au point de vue de nous imiter dans l’organisation du travail, voici les raisonnements qu’ont fait les flibustiers de l’industrie. Ils se sont dit : L’association du Familistère paye actuellement environ un million huit cent mille francs de salaires. Si nous établissons une industrie analogue en copiant ses produits et si nous payons nos ouvriers 50 0/o de moins que la société du Familistère ne paie les siens, nous réaliserons sur elle un bénéfice de près d’un million ; de sorte qu’elle ne pourra lutter contre nous qu’en
- baissant elle-même ses salaires, ce qu’elle ne fera pas, ses ouvriers étant associés à l’industrie. Ainsi,nous pourrons prendre place su le marchér. Ce raisonnement a été mis en pratique, et l’association du Familistère travaille aujourd’hui en face d’industriels qui exploitent à outrance la baisse des salaires et se livrent, par ce moyen, à une concurrence déplorable qui conduit les ouvriers à la grève et à la misère.
- Il est indubitable que, seuls, les pouvoirs publics sont en état de prendre l’initiative de la répression de ces abus qui se répètent dans tout le monde industriel, l’ouvrier étant resté jusqu’ici sans garantie légale aucune contre cette exploitation inhumaine et ànti-sociale.
- Dans cette lutte désordonnée de concurrence industrielle par l’avilissement des salaires, et la contre-façon ou le pillage des produits, une association comme la nôtre n’a guère à opposer que la bonne volonté de tous ses membres, le dévouement général à l’œuvre commune, l’ardeur infatigable à inventer des produits utiles. Il n’y a pas ici à dire que la concurrence a été ouverte par l’étranger, chose qu’invoquent si souvent les personnes qui se posent en défenseurs du :
- « Laissez-faire ». L’industrie française des meubles de cuisine et de chauffage n’a rien à redouter de l’étranger. On ne se sert en France que des objets de fabrication française et nous faisons des exportations. Si les patrons voulaient aujourd’hui doubler les salaires et en même temps le prix des produits, ils ne vendraient pas un meuble de moins.
- Rien ne peut faire ressortir avec plus d’évidence la conduite insensée de l’industrie et mieux démontrer que la misère des ouvriers est due à cette mauvaise direction industrielle. Car, en réduisant les classes travailleuses à la privation du nécessaire, les patrons deviennent à leur tour victimes de cet état de choses : les masses ne peuvent plus acheter et les marchandises restent aux mains de ceux qui les font fabriquer.
- C’est le sentiment de ces torts de la part des chefs d’industrie, torts enfantés surtout par l’égoïsme, qui pousse aujourd’hui les classes ouvrières dans la voie des revendications.
- Il n’est pas possible de voir d’issue à ces abus, si la législation des différents pays n’intervient pour régler d’une façon plus équitable les rapports du travail et du capital, de l’ouvrier et des chefs d’industrie, et pour faciliter une organisation du travail et une répartition sociale de la richessê
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- analogues à celles établies dans l’association du Familistère.
- Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mon dévouement.
- GODIN.
- NI EMPRUNTS, NI IMPOTS NOÜVEAÜX
- LE BUDGET DE 1887
- Dans notre dernier numéro, nous avons montré où conduit rinconséquence, quand on adopte une formule comme celle que le "Devoir a élaborée, et qu’on l’isole des éléments de réalisation sans lesquels elle devient inapplicable. Nous avons montré que, faute d’avoir fait suivre notre devise-programme, c Ni Emprunts ni Impôts», de son corollaire indispensable : « L’hérédité nationale subvenant désormais aux dépenses publiques, aujourd’hui couvertes par les emprunts et les impôts, » la Chambre et le gouvernement avaient abouti à un jmpôt nouveau, inique, prélevé sur un objet de consommation par excellence, sur le sucre.
- Chambre et gouvernement ne sont pas plus conséquents pour ce qui touche la question des emprunts, et là aussi, ils ont abouti à la négation absolue du programme inauguré sur les indications précises et formelles du suffrage universel — à un emprunt.
- La formule « ni Emprunts ni Impôts » aboutit donc cette année, dans le budget de 1887, à la présentation d’un projet d’impôt de consommation et d’un nouveau projet d’emprunt. Quelle politique économique pitoyable !
- Les comptes-rendus des séances de la commission du budget sont navrants. On ne lit que contradictions, systèmes, récriminations, projets sur projets, entre lesquels flottent la majorité de cette grande commission et le gouvernement lui-même. Aujourd’hui, c’est un plan d’amortissable en 3 O/o ; le lendemain, on se rallie à un projet d’obligations sexen-naires qu’on s’imagine pouvoir couvrir à l’échéance, comme si la politique économique du gouvernement permettait de se faire illusion et d’espérer que la situation sera totalement changée d’ici six ans, les difficultés disparues avec le gâchis financier qui les a amenées.
- Car le pire de cette situation, ce sont les intrications complexes, indescriptibles, des méandres du budget. Le budget aujourd’hui est un véritable casse-tête chinois, un labyrinthe de chapitres, de caisses diverses, spéciales, ordinaires, au milieu desquelles on perd sans cesse le fil conducteur. Les sentiers en sont si touffus, se croisent dans tant de directions, ^e ministres et commissions s’y égarent à chaque pas. Quand il serait si simple de coordonner le tout en quelques divisions générales, rationnelles, que chacun serait à même de vérifier !
- Nos lecteurs qui connaissent le système tant de fois exposé par nous dans la pratique de l’Hérédité de l’État, pourront se faire une idée de la différence de mécanisme et de la simplicité savante du nôtre, par une courte analyse des conférences qui ont eu lieu entre le ministre des finances et la commission du budget.
- D’abord, le nouveau ministre s’est trouvé en face d’un budget en déficit. A quelques subtiles transpositions de chiffres auxquelles on se livre, en fin de compte, quand on arrive à faire la balance, cette balance est fausse — parce que les artifices de comptabilité ne sauraient empêcher que la colonne des dépenses ne soit plus chargée que la colonne des recettes.
- Que faire ? Des réductions ? Les politiciens à courte vue ou à promesses pompeuses seraient bien en peine d’indiquer un seul chapitre du budget — si ce n’est le budget de la guerre — sur lequel des réductions assez importantes permissent de faire des diminutions considérables de dépenses. La vérité, c’est que, à quelques broutilles prés, la somme des services publics va en augmentant, entraînant par cette augmentation l’accroissement constant des charges budgétaires. Et loin de songer à diminuer celles-ci, il faut au contraire songer à trouver le moyen d’y faire face, car la société est encore loin de s'acquitter de toutes les charges qui lui incombent vis-à-vis de ceux de ses membres voués aux misères du chômage, des infirmités et des accidents. Sj ministres et commissions du budget voulaient, le moyen de faire face à ces charges sociales a été trouvé depuis longtemps, nous l’avons exposé à maintes reprises, non seulement aux lecteurs du Devoir, mais encore à eux-mêmes, car ils ont eu connaissance de nos travaux. Mais on veut rester dans les sentiers battus de la routine financière.
- Alors, M. Dauphin, le nouveau ministre, n’imagine rien de plus que de pratiquer une émission publique de 383 millions en 3 O/o amortissable.
- Quand ce projet d’emprunt est venu devant la commission, divers membres ont rappelé la formule adoptée à la fin de la précédente session. « Ni Impôts ni Emprunts ». — Déjà, ont fait observer quelques députés, cette formule a été violée dans son premier terme, puisqu’on se dispose à frapper la consommation du sucre d’une taxe de 10 francs par 100 kilos, soit une augmentation de 20 pour cent sur les droits existants. Que pensera le suffrage universel d’un abandon aussi flagrant du programme budgétaire adopté sur ses indications formelles et précises ? — Bref, le projet de M. Dauphin a été repoussé par la majorité de la commission du budget.
- Fort bien. Mais si on n’emprunte pas 383 millions en 3 pour cent amortissabl e, cette somme n’en est pas moins à trouver, et 383 millions, comme on dit vulgairement, ce n'est pas un cent d’épingles. Alors, cette commission qui repousse l’emprunt a imaginé d’émettre pour 167 millions d’obligation ï
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- sexennaires, c’est-à-dire un emprunt remboursable dans six ans. On a donc économisé 216 millions, allez-vous croire ? Non; maison a réservé le mode de ressources auquel on s’arrêterait définitivement pour le paiement de la garantie d’intérêts aux chemins de fer, garantie évaluée à 167 millions.
- Ainsi, on repousse un emprunt remboursable à 66 ans, — type 3 O/o amortissable du gouvernement —et séance tenante on adopte un emprunt remboursable en six ans. C’est-à-dire qu’on croit pouvoir encore aggraver la charge déjà si pesante sur les épaules du prolétariat qui porte tout le faix de ces manipulations financières.
- Il est à remarquer en outre, qu’il y a 379 millions d’obligations sexennaires en circulation — sans compter les renouvellements des bons échus, qu’on ajourne moyennant arrangements secrets avec les financiers prêteurs, et dont la somme est impossible à délimiter, le gouvernement seul connaissant exactement la somme des engagements échus ou à courte échéance. De sorte que, sans tenir compte de ce stock, considérable en lui-même, d’effets du gouvernement pesant sur le marché, nous aurons, dans six ans, une carte à payer de 540 millions — un demi milliard. Auquel il convient d’ajouter le petit solde de 167 millions que nous devons servir cette année, et peut-être autant pendant la période de six ans aux actionnaires des Compagnies de chemin .le fer ; conformément aux clauses stipulées dans les conventions passées en 1883 !
- Se reconnaisse qui pourra dans ces fouillis de « bons du Trésor », « d’obligations sexennaires », « quinquennaires »
- — pour nous, nous avouons ne pas bien nous rendre compte des centaines de millions et des milliards dissimulés tantôt dans un recoin de chapitre anodin, tantôt dans un fond de caisse dont le nom signifie tout ce qu’on veut, excepté ce qui est véritablement : Déficit !
- Le plus clair, c’est que la Commission du budget, après avoir repoussé l’emprunt proposé par M. le ministre des finances, en adopte un, elle, remboursable en six ans.
- Mais remboursable, sur quoi, avecquoi ? A mesurequenous allons, les recettes diminuent et les frais s’accroissent par superposition d’intérêts des sommes empruntées pour faire face au déficit des recettes. Espère-t-on, du moins, voir les recettes s’élever ? Le ministre consulté à cet égard a répondu que « s’il pouvait espérer leur relèvement, il n’était pas sûr de le voir ». (Sic). Puis, dans un accès de franchise auquel nous devons savoir gré, il s’est écrié : « La formule Ni impôts ni emprunts me paraît une chimère. »
- Pas un membre de la commission n’a protesté centre cet abandon définitif d’une devise si vigoureusement proclamée il y a à peine trois mois comme devant tracer désormais la nouvelle ligne de politique financière à suivre, et qu’au début de la séance quelques députés avaient rappelée. Comment auraient-ils protesté, d’ailleurs, puisque les membres de la |
- commission eux-mêmes se disposaient, après avoir repoussé le projet Dauphin, à adopter un projet d’emprunt ?
- Oui, le ministre des finances l’a bien dit. Il ne suffit pas d’adopter une formule pour résoudre la solution du problème fiscal contemporain, partie intégrante du problème social tout entier. Il n’y a pas de formule magique pour résoudre ce problème. Mais un ensemble de mesures graduées, reposant sur un plan général d’une réalisation dont la possibilité soit évidente. Sans cela, on tourne dans un cercle vicieux de mots sans signification ni portée. «: Ni emprunts ni impôts » est une chimère, quand on ne veut pas abopter le système qui permettrait de changer la chimère en réalité tangible.
- Le peuple travailleur, écrasé par la lou rde charge des impôts qui pèsent exclusivemen t sur son salaire et les fruits de son labeur, ne peut suffire aux prélibations budgétaires qu’on lui réclame annuellement. De là les déficits constants annuels. Pour parer à ces déficits, il faut emprunter ou établir de nouvelles charges dans le système fiscal suivi jusqu’à ce jour. 11 n’y a pas de milieu — pas d’issue à ce cercle vicieux. C’est pourquoi, tant quon ne se résoudra pas à couvrir les dépenses par les contributions de la richesse, contributions prélevées au moyen de l’Hérédité nationale, la devise « Ni impôts ni emprunts » sera une chimère, uneutopie. Plus on ira, et plus les déficits 'augmenteront : et à mesure devront se surélever les impôts de consommation, s’accroître les emprunts, ajoutant charge à surcharge. Jusqu’à ce qu’enfm, acculés à une catastrophe, nos gouvernants ouvrent les yeux à l’évidence et se décident à opérer la grande réforme fiscale qui doit assurer la réforme sociale.
- Nous voulonscroire qu’ils ne s’y décideront pas trop tard.
- LES QUESTIONS SOCIALES
- et le Courrier de Londres
- Dans son numéro du 23 janvier, le Courrier de Londres s’exprime ainsi à notre sujet :
- UN DERNIER MOT AU DEVOIR
- Notre honorable et sympathique confrère persiste à affirmer que nous nous sommes « mépris sur la nature et le but des revendications politiques et sociales élaborées par le Devoir.»
- Avec une fermeté de conviction qui ne nous étonne point de sa part, il soutient urbi et orbi, « la possibilité de l’organisation économique » qu’il préconise.
- Notre erreur, à ses yeux, c’est de douter de cette possibilité.
- II n’appartient qu’au Devoir de nous mettre dans notre tort, et il ne nous reste, finalement, qu’à lui répéter ce que nous avons dit précédemment, à savoir que malheureusement la situation qu’il indique reste confinée dans les termes d’une
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- généralité vague et théorique. Il oublie de préciser les moyens pratiques d’organisation de la production et du travail, ainsi que celle des échanges et de la consommation.
- La réponse la meilleure à nous faire, c’eut été tout d’abord, d’exposer le projet complet et détaillé qui selon le Devoir,doit « substituer l’ordre et l’organisation à l’anarchie économique».
- L’argument le plus logique que puisse employer le Devoir contre la première de nos objections, qui reste entière, consistera à imiter Newton dans sa démonstration du mouvement, et à se mettre en marche, au lieu de perdre un temps précieux à ferrailler contre des confrères qui lui rendent toute justice pour ses intentions, et qui l’attendent à l’œuvre pour le voir passer du domaine spéculatif au domaine de la pratique, ou tout au moins de la formule.
- Nous ferons remarquer à notre confrère que nous ne pouvons, individuellement,réaliser dans la société d’autres améliorations que celles du domaine privé,et qu’en cela la Société duFamili'stère a fait ses preuves.
- Pour ce qui est des réformes sociales générales, c’est aux législateurs, c’est au gouvernement,qu’il appartient de les réaliser.
- Le Courrier de Londres, a pu voir, dans notre dernier numéro,qu’indépendamment de ce que nous faisons dans le domaine de l’expérience privée, nous ne cessons pas d’agir en vue d’attirer l’attention du législateur et du gouvernement sur les réformes à accomplir. La pétition que nous adressons aux Chambres concernant la baisse des salaires et les remèdes à y apporter, est-elle « une généralité vague et théorique » ? C’est bien là, il nous semble, un moyen pratique d’organisation de la production.
- Notre pétition demandant une sanction définie à la loi sur les Syndicats, en vue de mettre fin à la concurrence désastreuse que se font les chefs d’industrie au moyen de la réduction des salaires, n’apparaîtra pas, certainement, à notre confrère, comme manquant de précision.
- Ne reconnaîtra-t-il pas le même mérite à nos propositions concernant :
- L’hérédité de l’État dans les successions en ligne collatérale, en vue d’obvier au déficit des budgets et d’éviter des emprunts et de nouveaux impôts;
- L'organisation de la mutualité nationale pour garantir contre la misère les invalides du travail;
- Le moyen de remboursement de la dette publique, pour décharger la France des impôts indirects qui pèsent sur la classe ouvrière et sur le travail national ;
- L’organisation du suffrage universel pour rendre lajvie au régime parlementaire.
- Toutes ces réformes nécessaires,indispensables même, si l’on ne veut courir aux plus affreux cataclysmes, sont, je l’espère, assez longuement formulées depuis dix ans,dans les colonnes du Devoir, pour qu’on puisse dire, avec raison, «que nous oublions de formuler les moyens pratiques.» Mais parce qu’on n’étudie pas ces questions, on pense qu'elles ne sont pas élucidées.
- Détrompez-vous, cher confrère, l’accusation que vous portez contre nous tient à ce que, n’ayant pas le temps de lire, vous n’avez pas lu.
- J’espère qu’il n’en sera pas de même de la pétition contenue dans notre numéro du 23 janvier dernier, et que le sujet qu’elle agite vous paraîtra suffisamment formulé pour mériter votre discussion.
- —— ...........- —-» * -------------------------
- Les élections en Allemagne-
- A cette heure,la préoccupation dominante de l’Europe est la tournure que prennent les élections en Allemagne ; si l’Allemagne impériale soutiendra les prétentions militaire de son vieil empereur ,ou bien si elle soutiendra le vote pacifique du Reichstag. Nous croyons être agré-a blés aux lecteurs du s Devoir en résumant ci-dessous quelques incidents de la lutte électorale engagée, particulièrement en ce qui touche les socialistes, contre lesquels semble s’acharner la persécution bismarckienne.
- Faisant face à cette persécution et rendant conp pour coup, le parti socialiste se prépare d’ailleurs activement à la lutte électorale.Les socialistes comptent sur l’arrivée de secours matériels qui ont été promis à M. Liebknecht lors de sa dernière tournée en Amérique.
- Une dépêche annonce,en effet, que les socialistes allemands résidants à New-York viennent de tenir un grand meeting dans lequel ils ont résolus d’envoyer des fonds à leurs coreligionnaires d’Allemagne pour la campagne électorale.
- Les candidats sont désignés presque partout ; du reste, le parti socialiste est le plus discipliné de toute l’Allemagne, il a envisagé depuis longtemps l’éventualité de la dissolution du Parlement.
- A Halle, ils ont posé la candidature de M. Kayser ; à Weimar, celle de l’horloger Giertz ; à Erfurt, celle du relieur Reissraus ; à Gotha, celle du député Bock ; à Dortmund, celle du négociant en cuirs Schumacher.
- Le parti socialiste n’a pas encore publié son manifeste électoral, mais il vient de répandre à Berlin un nombre considérable d’exemplaires d’un« compliment de nouvelle année » qui est considéré comme unesorte de préface a*
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- manifeste et qui, selon la Gazette de Voss, dépasse en violence toutes les brochures répandues jusqu’ici par le parti.
- Le « compliment » excite les membres du parti â faire une propagande vigoureuse.
- « Plus l’agitation pour la cause commune sera vigoureuse, plus elle hâtera le moment où le feu purifiant de la Révolution dévorera ce vieux monde rempli de crimes et de violences ».
- Ce «compliment » a été interdit par la police,mais l’interdiction est venue trop tard : au moment où la police est intervenue, quarante mille exemplaires fêtaient déjà distribués, et l'organisation du parti est si savante, que la distribution s’était faite en une seule matinée.
- Les nationaux libéraux de Manhein avaient convoqués une importante réunion électorale.
- Des socialistes ont demandé la parole pour combattre la politique bismarckienne, on n’a pas voulu la leur accorder,et il en est résulté un violent tumulte.
- La police, toujours complaisante est intervenue pour expulser les contradicteurs. Une fois dans la rue les citoyens expulsés ont à plusieurs reprises poussé le cri de «vive la République allemande.»
- La Gazette de Voss annonce d’autre part que les députés socialistes qui presque tous sont expulsés du territoire de Berlin et qui après la dissolution devaient dans les quarante-heures avoir quitté la capitale, se sont réunis au palais du Reichstag en vue de rédiger leur manifeste électoral et constituer le comité central. Celui-ci se composera de Grillenberge, Hasenclever, Liebkneckt, Meister et Senger. Partout où ils auront quelque chance de faire échec aux conservateurs ils poseront une candidature. En cas d’insuccès ils ont décidé de faire voter en faveur du candidat libéral.
- Bebel posera sa candidature à Hambourg, Vollmar, à Munich. Leur emprisonnement est vivement ressenti dans le parti auquel les fonds sont loin de manquer uajourd’hui.
- La Gazette de Cologne, journal bismarckien déclare que, pour les électeurs conservateurs et pour les nationaux-libéraux, le seul critérium qui doive les guider dans le choix d’un candidat, c’est la question de savoir s’il votera pour le projet de loi militaire. « Ainsi, par exemple, ajoute la Gazette de Cologne les lnationaux-libéraux voteront pour M. Stœcker, quelque antipathie que celui-ci leur inspire, parcequ’il votera en faveur du projet militaire. De leur côté les conservateurs devront voter pour M. Bamberher s’il accepte le septennat.»
- Le parti libéral allemand de M. Richter vient de
- publier un manifeste d’où nous extrayons les passages suivants :
- « Le Parlement est dissous. Une lutte électorale acharnée va s’ensuivre, parceque l’on veut empêcher le peuple d’exercer son influence dans les questions militaires. Nous ne voulons pas de restrictions dans le droit de réduire la durée du service militaire et de réduire les charges des impôts. Nous refuser ce droit équivaut à un vote de méfiance, contre le peuple allemand.
- — Une majorité réactionnaire chercherait à s’élever contre les bases de notre constitution, et surtout contre le suffrage universel.
- — Électeurs ! entrons dans la lutte pour défendre la liberté, le droit et la constitution et nommons des représentants indépendants.
- La ligue internationale de la paix et de la liberté vient d’adresser au peuple allemand l’appel suivant :
- Électeurs allemands
- Le Reichstag est dissous ! Vous êtes appelés à nommer un nouveau parlement. La nation allemande se trouve donc à l’improviste en mesure de reprendre sa liberté, de répudier la maxime anti humaine suivant laquelle la force prime le droit et, tout en assurant sa propre autonomie, de donner à tous les peuples la garantie que l’Allemagne entend respecter loyalement chez les autres le droit dont elle reclame pour elle le plein exercice.
- Électeurs, saisissez l’occasion, profitez de la minute pendant laquelle vous êtes les maîtres.
- Rétablissez la confiance internationale, rendez le désarmement possible.Mettez-vous glorieusement à la tète de l’Europe. Nommez des députés résolus à fonder la politique de réconciliation et de paix sur la base de la justice et de la liberté.
- Nous vous envoyons nos salutations fraternelles.
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- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Le Tonkin pacifié.— Dans la nuit du 20 au 21 janvier, le colonel Brissaud a, dans la province de Than-Hoa, enlevé la position de Mike, les rebelles sont débandés en laissant 500 morts sur le terrain.
- La poursuite a été immédiatement commencé.
- Le ministre de la guerre a reçu du général Munier un télégramme contenant les renseignements suivants ;
- Le colonel Brissaud, chargé de la direction des opérations devant Badinh a établi autour de la position fortifiée occupée par les rebelles, une ligne d’investissement resserrée et a poursuivi des travaux d’approche comme dans un siège.
- « Les rebelles, se voyant cernés ont cherché à forcer le blocus dans la nuit du 20 au 21, en combinant leur sortie
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- avec l’action de secours venant de l’extérieur, 500 rebelles ont été mis hors de combat, le reste s’est enfui.
- « Aucune perte de notre côté. La position ennemie que nous occupons était formidablement retranchée et n’aurait pu être enlevée de force sans beaucoup de pertes.
- « C’est là un succès qui produira un grand effet.
- a Les troupes ont montré, malgré la pluie persistante, beaucoup d’entrain et de ténacité.
- « La conduite de cette opération fait le plus grand honneur au colonel Brissaud. »
- Les réunions de Marseille.— Les ouvrières cigarières au nombre d’environ 2,500 se sont réunis dans une salle du Palais de cristal.
- Après la lecture des statuts de la chambre syndicale en formation et leur approbation par rassemblée, plusieurs discours ont été prononcés par divers membres des corps élus.
- Un membre a flétri la conduite du directeur de la manufacture et celle de l'inspecteur délégué qui ont essayé, malgré leurs engagements, de maintenir le chef de section Roustan dans la manufacture.
- L’assemblée a ensuite désigné les membres de la commission du syndidat, et la séance est levée.
- Aucun incident ne s’est produit pendant la réunion de des cigarières.
- Une autre réunion a été tenu dans le salle de l'Eldorado par des Italiens pour protester contre l’érection à Milan d’un monument à Napoléon III.
- Il y avait 150 assistants environ.
- Après plusieurs discours prononcés par des Français et des Italiens et affirmant les sentiments d’amitié et de fraternité des deux peuples, l’assemblée a voté un ordre du jour vouant au méprie public l’acte delà municipalité milanaise, et déclarant, aux fils de la Révolution française et à la patrie de Victor Hugo, que les Italiens ne laisseraient pas s’élever ce monument honteux sur la terre qui renferme les restes du Dante, de Michel-Ange, de Mazzini et de Garibaldi.
- Des adhésions au but de cette réunion avaient été envoyées par des Italiens républicains résidant à Bone, Bastia, Nice, et Londres.
- Les pères du concile.— Las, sans doute, de s’occuper de questions de finance et d’impôt, les membres de la commission du budget, au Palais-Bourbon, se sont constitués en concile sous la présidence de M. Rouvier ancien ministre du commerce.
- H s’agissait de savoir si les contribuables de France doivent croire à latrarisubstantiation, à la grâce efficiente, à l’immaculée conception de la femme juive qui jadis, il y a environ dix-neuf cents ans, épousa un charpentier à Nazareth.
- Il y avait à résoudre aussi la difficile affaire de l’efficacité des indulgences plénières ou partielles, et à prendre des décisions fermes sur l’obligation qu’il y a — toujours pour les contribuables — de croire à l’infaillibilité des conciles provinciaux ou à celles des conciles œcuméniques,
- En fin de compte, s'il fallait se prononcer poua le Pape ou Luther.
- Gravement, sans rire, sans s’apercevoir de l’énormité quelle commettait, la commission a décidé que le concile de
- Trente était une blague, et que la Confession d’Augsbôurg était une chose si admirable que les contribuables — toujours eux — ne pouvaient faire moins que de donner de grosses sommes d’argent pour payer les messieurs qui font profession d’enseigner les beautés du parpaillotisme et de la « vache à Colas ».
- Le crédit précédemment alloué aux facultés de théologie catholique ayant été fort sensément supprimé, quelqu’un pensa que la logique exigeait que le crédit destiné à couvrir les frais des théologies protestantes devait être également biffé dans le budget de l’Etat; la commission du budget a décidé le contraire.
- Elle veut bien admettre qu’on ne disserte pas sur la Somme de Saint Thomas aux frais du trésor public ; mais elle entend qu’on paie ceux qui explique compendieusement les œuvres de Mélanchton ou de Théodore de Bèze.
- Est-ce que vous ne trouvez pas que ce concile de députés français, décrétant que la religion protestante est supérieure à la religion catholique, sont aussi grotesques que ces évêques romains proclamant que hors l’Eglise catholique et apostolique il n’y a point de salut ?.
- Encore faut-il même remarquer que, si la plaisanterie de la commission du budget était prise au sérieux par le Parlement, cela se traduirait par une augmentation dans le budget si peu équilibré de 1887, tandis que les « blagues » papales n’imposent plus la nécessité de salarier des théologiens agréables au fameux prisonnier du Vatican.
- La Chambre mettra dans le même sac le pape et Luther, estimant, d’ailleurs que Torquemada et Calvin sont des tortionnaires d’égale valeur, et supprimera aussi bien les Facultés catholiques, laissant à la commission seule le ridicule de s’être demandé — en hiver — si un dogme vaut mieux qu’un autre dogme.
- ANGLETERRE
- M. Chamberlain a prononcé hier, à Hawick, un important discours qui donne à connaître le résultat des pourparlers engagés récemment entre les radicaux et les chefs en second du parti gladstonien. A en juger par le résumée élégraphique de ses paroles, le leader unionisme de gauche, paraît enclin à conclure une entente avec le gros parti libéral sur le problème irlandais, que M. Chamberlin scinde en deux parties : l’une est la question agraire, à laquelle il propose de remédier par l’augmentation favorisée légalemen des petits propriétaires; quant à l’automie politique de l’Irlande, M. Chamberlin consent à accorder à ce pays un régime analogue à celui du Canada. C’est dire qu’il admet, contrairement à ses premières déclarations, la création d’un Parlement nationale central ayant qualité pour légiférer pour l’île sous la sanction du représentant de la couronne. Après cet engagement, qui va au-devant des vœux de M. Glads-tonne, sinon de ceux des nationalistes, vient cependant un passage où M.Chamberlin ajoute que l’union du parti libéral ne saurait têre achetée au prix de l’humiliation de l’une de ses fractions
- jEn Irlande.— On constate au sein du parti irlandais, les .symtômes d’un vif mécontentement provoqué par la réserve dans laquelle se tient M. Parnell, depuis l’adoption « du plan j de catmpagne » imaginé par M. Dillon.
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- Un grand meeting nationaliste s’est tenu hier à Killarglin’ près de KilLrney; 40,000 y assistaient. M. Dillou a protesté en termes violents contre les évictions de Glenbeigh.
- ITALIE
- Les Italiens à Massouah.— Les hommes d Etat italiens qui ont engagés leur pays dans l’aventure soudaine ne doivent être très médiocrement satisfaits de leur succès. Voilà que l’occupation de Massouah menace de ne pas être tout à fait tranquille. On annonce que Ras-Aloula marche réellement sur Massouah.
- Le Soudan, d’ailleurs, prépare, croyons-nous, bien des surprises à l’Angleterre et à ceux qu elle a engagés avec elle dans cette conquête. En ce moment les Soudaniens sont encore occupés à faire leurs récoltes; mais ils n’en sont pas moins prêts à prendre l’offensive au printemps. Ils ont des armes des canons, — tout ce qu’ils ont trouves à Khartonm, tout ce qu’ils ont pris à Baker, à Hicks, etc. Et vers le mois de mars, la position des Anglais pourrait devenir diffcile.
- Voilà ce qu’il en coûte de courir les avantures coloniales et de jouer les conquérants.
- BELGIQUE
- Les Conscrits en Belgique.— Les jeunes socialistes de la Louvière mettant en pratique les décisisions prises au dernier Congrès du parti ouvrier, ava’ent organisé, dimanche, une grande réunion à laquelle ils avaient convié tous les miliciens de la ville et des environs.
- La grande salle Mainil, au boulevrad Mairaux, en était remplie. A trois heures et demie, le meeting a été ouvert par une allocution chaude et énergique du citoyen Hector Coureur, qui a expliqué le but de la réunion : protester contre l’odieux impôt prélevé sur la closse pauvre.
- La parole a été ensuite donnée au citoyen G. Defnet, qui a signalé les vices de la loi actuelle, frappant les pauvres et épargnant les riches. L’orateur a conclu en disant qu un budget du travail ferait beaucoup mieux l'affaire de la classe ouvrière qu’un budget de la guerre.
- On annonce qu’une réunion de ce genre aura lieu dimanche
- à Besonrieux. . . ,
- Avant de ce séparer, la réunion a voté, a 1 unanimité,
- l’ordre du jour que nous reproduisons ci-dessous :
- « Les miliciens du canton de la Louvière, réunis le 16 janvier 4887, protestent contre la loi de milice en vigueur, et, conformément à l’article 6 de la constitution qui proclame l’égalité des citoyens devant la loi, réclame l’abolition de l’inique impôt du sang prélevée uniquement sur la classe ouvrière. »
- Cet ordre du jour sera remis au commissaire d’arrondissement, le jour du tirage au sort.
- AMÉRIQUE
- Nous avons signalé, dans un numéro du Devoir l’adhésion d’un prêtre catholique au socialisme et son refue de se rendre à la sommation qui lui a été faite de comparaître devant la cour de Rome.
- Le Temps nous fournit les renseignements suivants à l’égard de M. M’Glynn, qui, ainsi qu’on va voir, est bien près de faire amende honorable de ses opinions socialistes d’abord professées avec un certain éclat et un grand courage.
- « Le monde catholique et les socialistes de New-York se préoccupent d’une polémique qui a éclaté récemment à propos des doctrines économiques de M. H. George entre un prêtre, M. M’Glynn, curé de l’église de Saint-Etienne, et ses supérieurs ecclésiastiques. M. M’Glynn, qui jouit d’une réputation d’orateur, qui est fort populaire dans sa paroisse et qui, dés 1882 avait été réprimandé par le cardinal Simeoni pour avoir soutenu le programme socialiste de la Land League irlandaise, a pris énergiquement le parti de M. George, lors de la campagne pour l’élection du maire de la ville. On connaît le caractère extrême et opposé au droit de propriété des livres de cet économiste; sa candidature reçut l’appui des anarchistes et des agnostiques de Norw-York; elle fut attaquée par les ecclésiastique de toutes professions; aussi l’adhésion de M. M’Glynn fit-elle scandale. Mgr Preston, vicaire général du diocèse, puis Mgr Ducey, enfin Mgr Corrigan, l’évêque, se prononcèrent au nom des doctrines de l’Eglise contre celles de M. George. M. M’Glynn s’engagea avec ces dignitaires dans une vive polémique; il recueillit l’approbation mitigée du cardinal Manning. Ce scandale ne pouvait durer. Malgré les protestations de ses paroissiens, M. M’Glynn fut déposé de ses fonctions de curé de Saint-Etienne et cité à comparaître à Rome devant la Propagande, Après avoir hésité quelque temps; M. M’Glynn s’est décidé à obtempérer à cette sommation. En statuant sur son cas, la curie aura à se prononcer sur les doctrines socialistes modernes en général, et en particulier sur l’agitation des Chevaliers du travail auxEtats-Unis et des Ligueurs en Irlande. » -------------------—......... .............
- LA LEGISLATION MINIERE
- et la condition des ouvriers mineurs
- h
- Dans un précédent article(l), nous avons dit que le gouvernement avait accepté, lors de l’interpellation de M. Camélinat, un ordre du jour reconnaissant la nécessité de réviser la législation des mines, de façon que l’acte de concession nouveau, étendant les droits de l’État sur cette propriété sociale, permît d’améliorer la situation matérielle des ouvriers mineurs,si précaire et si triste, qu’on peut dire sans exagération, qu’ils sont les plus malheureux, les plus misérables de notre organisation économique contemporaine.
- Le gouvernement s’était engagé à déposer sous peu un projet de révision de la loi de 1810 qui régit à cette heure les concessions des mines. Ce projet a été déposé. Non seulement celui-là, mais nombre encore d’autres, dus à l’initiative de députés ayant pris une part plus ou moins grande à la discussion parlementaire de mars 1886.
- i (4) Voirie Devoir du 9 Janvier 1887
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- Que sont ces projets, quelles garanties apportent-ils à la sécurité de l’ouvrier mineur, aujourd’hui pieds et poings liés à la discrétion des compagnies propriétaires qui peuvent l’affamer quand elles le veulent, et toujours lui donnent un salaire à peine strictement suffisant pour nourrir sa nombreuse famille?
- En vérité, quand on voitVaffirmer avec tant de cynisme tranquille, d’impudence doucement satisfaite, la violation de toutes les paroles données, de toutes les promesses solennellement faites,on comprend l’impatience et la colère de certaines catégories de travailleurs attendant tout de la force et de la violenee.Ils sont exaspérés par les promesses mensongères, par les manque de paroles répétées, et leur colère est légitime, si elle ne mène à rien, à aucune action efficace et pratique. Jamais, peut-être, en effet, gouvernants ne mentirent avec plus de solennité qu’en cette circonstance. L’ordre du jour accepté par eux était formel; il reconnaissait que les conditions modernes de l’industrie ne répondaient plus aux besoins pressants du travail— cette déclaration vient de M. de Freycinet — en conséquence,il fallait réviser la législation minière de façon que le gouvernement pût remédier aux maux dont les ouvriers mineurs faisaient une critique désolée. Tout cela se disait en mars ; en mai, fut déposé le projet du gouvernement, conformément à l’engagement pris quelques jours auparavant.
- Eh bien ! rien, dans ce document législatif de première importance ne rappelle les promesses du mois de mars. Pas me ligne qui fasse allusion à la parole donnée en cette circonstance.Que dis-je! Dans le corps du nouveau projet de loi, il n’y a même pas un seul article dont la lecture ne fasse involontairement se poser cette question : « Pourquoi le gouvernement revise-t-il la loi de 1810, puisque toutes les dispositions nouvelles sont exactement semblables aux anciennes ? » On scrute les articles, on s’attend, on espère trouver un mot,un vœu, un souhait, un semblant de protection pour la classe onvrière. Rien!
- Cependant, indépendamment de la promesse faite,quelle meilleure occasion d’entrer dans la voie de la règlementation du travail, de débuter pratiquement dans le système de protection sociale qui doit être inauguré, sous peine d’une prompte et formidable catastrophe!
- Ici en effet on ne se trouve pas en présence d’un propriétaire ordinaire s’écriant : « Ceci est à moi je vous défends d’y toucher! » Bien que nous né
- reconnaissions à aucun individu le droit de poser un ultimatum semblable à la collectivité sociale, parce que l’activité générale de celle-ci est la source principale des richesses individuelles ; bien que la propriété ne soit qu’un rapport juridique, dérivant de l’assistance que lui donne la collectivité qui l’a créé, et qui peut par conséquent le modifier pour le bien général de tous, toutes les fois que cela devient indispensable malgré tout cela, nous comprenons, jusqu’à un certain point,la répugnance du propriétaire ordinaire,nourri dans l’idée fausse que tout ce que la loi laisse à sa disposition il peut eo user et en abuser pleinement, entièrement, absolument, sans que la société puisse revendiquer contre lui aucun droit supérieur de restriction ou de garantie. Chez ce propriétaire dont l’intelligence s’est formée et développée dans un milieu matériel et moral étranger aux Idées supérieures de justice sociale,de droit à l’existence, de j uste répartition économique,toute intervention de la société dans ses actes économiques, dans ses rapports sociaux avec ses ouvriers, ses employés, paraît une atteinte monstrueuse porté à ce qu’il considère comme son droit et il s’en défend avec la dernière énergie.
- Mais quand il s’agit de la propriété des mines, il n’en est pas de mêmeîLe propriétaire des mines n’est pas un propriétaire ordinaire. La thèse de M. Camélinat à ce sujet est confirmée par ce fait même que le gouvernement propose un projet de loi destiné à réviser les conditions dans lesquelles la mine est possédée. Son projet est, en effet, rétroactif.’ S’il était transformé en loi, la loi ne s’appliquerait pas seulement aux concessiens de mines à venir, mais encore à toutes les concessions déjà faites, dont le mode de possessiompeut, par là, être plus ou moins considérablement modifié.Dès lors,pourquoi le gouvernement ne s’est-il attaché qu’à une modification superficielle, qu’à quelques changements sans valeur apportés dans des détails d’ordre purement théoriques, qui ne modifient en rien la possession de la mine, ni les conditions du travail, reconnues cependant incompatibles avec le développement des besoins ouvriers qui sont à satisfaire ?
- Telles sont les questions qui se posent et bien d’autres encore, à la lecture de ce projet négatif, véritable faillite du gouvernement à la parole donnée et à l’engagement contracté du haut de la tribune française en mars 1886.
- Dans les projets également déposés par MM. Laur, Wickersheimer et Déjardin-Verkinder, un
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- seul, voulant rester dans les termes de l’engagement pris par ceux qui votèrent l’ordre du jour précitée inséré des^clauses protectrices de la condition des ouvriers, dans la proposition de loi qu'il a élaboré. C’est M Francis Laur, député de la Loire.
- Les clauses de protection ouvrière qu’il a stipulées dans son projet,sont même forts remarquables prises en elles-mêmes et méritent d’être citées. M.Laur demande que l’acte de concession donnant la propriété des mines règle,«si l’exploitation le com-« porte 1° la participation auxbénéfices du personnel « ouvrier et employé de l’administration,en prenant « pour base les chiffres établis pour la redevance « proportionnelle; 2° les prescriptions particulières « en vue de la sécurité des travailleurs; 3° les con-« dirions spéciales du travail, du salaire et des « caisses de prévoyance».
- Que des clauses et stipulations semblable aient pû être insérées dans un projet de loi parlementaire c’est déjà là l’indice du chemin que font les idées de protection sociale défendues depuis dix ans par le Devoir. Il y a dix ans, nous doutons lort qu’on eut trouvé à la Chambre un député pour les présenter sous cette forme. S’il s’y fut trouvé, son projet aurait été, assurément, l’objet d’une fin de non recevoir absolue ; la question préalable l’eût étranglé sans autre forme de procès. Aujourd’hui, non seulement il siège sur les bancs ministériels des hommes qui ne craignent pas de se faire les véhicules de ces idées de justice sociale, mais la Chambre, si elle ne les adopte pas, ne les repousse pas sans discussion. C’est un symptôme.
- Malheureusement, ce n’est qu’un symptôme, les excellentes garanties que M. Laur a voulu donner aux ouvriers jurent étrangement avec la conception générale qu’il se fait de la nature de la propriété minière. M. Laur, en effet, ne diffère pas du gouvernement sur la question de savoir quelle doit être la forme de la propriété de la mine. Il veut qu’elle soit exactement, sauf sur le point indiqué plus haut, conforme à ce quelle est aujourd’hui. Et à l’appui de cette conception,il invoque un droit dont nous devons remettre la discussion au prochain numéro avec les conclusions de cette rapide étude M. Laur croit que la mine doit appartenir pleinement, absolument, à l’inventeur. •
- Nous devons examiner cette question d’invention au point de vue de la découverte des utilités sociales, et des droits de la société sur ces utilités non possédées. C'est ce que nous ferons prochainement.
- Travail et salaires en Angleterre.
- Nous empruntons au Courrier de Londres, les renseignements suivants sur le mouvement du travail et des salaires en Angleterre.
- Les importantes modifications apportées à la loi régissent les rapports du travail et du capital, autrement dit, entre ouvriers et patrons, sont entrées dans la pratique des tribunaux depuis le 1er janvier.
- Ces amendements, votés en 1886, établissaient de nouvelles régies légales, qui sont certainement un progrès incontestable. The Employers and Work-men Rules peuvent empêcher le retour de ces nombreuses difficultés, qui ne s’élèvent que trop souvent entre les uns et les autres; et The Summary Jurisdiction Tules simplifient la procédure de l’Acte du Parlement de 1875 relatif aux litiges entre les maîtres et les ouvriers.
- Nous devons faire remarquer que ce résultat, considérable par lui-même, et dont les conséquences satisfaisantes ne pourront que détendre les rapports entre le travail et le capital, est dû à l’introduction de la représentation ouvrière au Parlement.
- En dépit de quelques grèves partielles des tisseurs, Ahston notamment, et de quelques différends entre les ouvriers des filatures et certaines directions, l’industrie textiles peut être considérée comme étant dans une situation florissante.
- La filature a malgré les drawbadks, progressé régulièrement durant l’année écoulée, et spécialement pendant les derniers mois.
- Les rapports des principales filatures constituées en sociétés par actions, accusent cette amélioration qui doit se soutenir, suivant les données qu’on possède le coton est abondant et l’année commence avec tous les ateliers en pleine activité. La position financière des organisations particulières est excellente. On s’attend de tous côtés à une bonne et féconde année.
- Par contre, à Nottingham, l’industrie dentelière agonise dans la ville proprement dite. Malgré les efforts du Comité de Conciliation, composé de fabricants et d’ouvriers, aucun accord n’a pu s’établir, et il est même question de démonter les métiers.
- L’industrie suburbaine s’organise, de son côté. Ce ne sera peut-être en somme qu’un déplacement.
- Dans le Midland, la grèves des infortunés forgerons en chaînes continue, et, d’un côté comme de l’autre, on est tout à fait déterminer à résister jusqu’à la dernière extrémité.
- A Dercey Lavor, près Bolton, le personnel ouvrier des charbonnages vient de se réunir, à l’effet de décider par uu vote général, si l’on devait agir en dehors de la loi sur la responsabilité des patrons et fonder une société de secours mutuels locale, ou se joindre à celle qui existe à Wigam, dans le même district. La direction des charbonnages ayant promis de contribuer pour 50 0/0 dans la cotisation des membres, la réunion s'est prononcée en faveur d'une société locale.
- Aux poteries de MM. Doulton, à Lambeth, une centaine de mouleurs et de tourneurs viennent d’aviser la manufacture de leur départ. L’installation d’un nouvel atelier de séchage est le motif de leur résolution. Il paraîtrait, selon ces ouvriers
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- que l’installation de cenonvel atelier aurit pour effet d’augmentera leur travail et de diminner leur paye. Ils se sont adressés à M. Doulton directement, mais sans résultat. Comme il y a punérie d’habiles artisans dans la partie, il est de toute probalité qu’une entente aura lieu. Dans le cas contraire, tous les aides des tourneurs auraient à être congédiés.
- A une réunion préparatoire des délégués de toutes les industries qui a eu lieu lundi soir, lû du courant, dans Westminster Bridge Road, au Café et Taverne de St-Georges, un comité a été désigné pour traiter et soutenir la question de la journée de huit heures devant les Unions syndicales ouvrières. La réunion était composée des membres les plus notables et les plus influents de chaque profession, et il est remarquable d’avoir à enregistrer que la discussion a eu un caractère constant d’unanimité. La résolution suivante a été votée, sans une seule dissidence : « La réunion exprime l’avis que le moment d’une action vigoureuse est arrivé en faveur du mouvement de huit heures pour la journée de travail de l’ouvrier, et que le seul moyen satisfaisant pour faire prévaloir cette opinion, fondée sur des motifs rationels, est de faire déposer au Parlement un projet de loi à cet effet. »
- Cette dernière résolution est significative,et vaut qu’on s’y arrête un instant. Elle montre, en effet, combien puissant est le mouvement qui s’accomplit dans le sein de la classe ouvrière anglaise en faveur d’une règlementation du travail, garantie par des dispositions législatives efficaces.
- Déjà, nous avons noté dans le Devoir, à différentes reprises, les deux courants sociaux bien distincts existant dans les Trades Unions: les uns restés fidèles aux convictions du libéralisme économique, croient parvenir à force de cohésion et de solidarité ouvrière à créer des associations défensives de travailleurs assez puissantes pour résister aux prétentions du patronat. C’est la lutte, la guerre économique sans trêve ni merci entre ouvriers et patrons ; les trades unionistes espèrent que le dernier mot restera aux ouvriers, sans recourir â l’intervention législative. C’est ainsi qu’ils poursuivent la réduction de la journée de travail à huit heures, mais ils repoussent toute règlementation par le Parlement.
- A la conférence ouvrière internationale de Paris, les représentants des Trades-Unions anglaises repoussèrent les résolutions votées, parce que ces résolutions, qu’ils adoptaient en elles-mêmes devraient être déposées, disaient leurs auteurs, devant les divers parlements d’Europe ou d’Amérique, avec une sanction légale faisant exécuter leurs dispositions principales. Nous avons reproduit dans les colonnes du Devoir l’article que M. Burnett consacra à ces résolutions dans Pallma.ll Gazette.
- Cependant, au congrès de Hull, une minorité
- assez importante se prononçait en faveur des résolutions de la Conférence. Ceux-ci représentaient la seconde fraction des Trades’Unions anglaises qui se relie plus directement au socialisme, parce que c’est par l’action et la sanction législative qu’elle compte obtenir les réformes sociales de nature à améliorer les conditions du travail.
- De formation récente, cette fraction fait de rapides progrès. La résolution que rapporte le Courrier de Londres montre que sur certaines questions, elle arrive déjà à faire triompher ses manières de voir. C'est bien là, je le répète, un fait significatif et qui méritait d’être particulièrement signalé.
- Barbaries propriétaires en Irlande.
- La chasse à l’homme, le meurtre, l’incendie des maisons d’où l’on veut expulser les malheureux locataires, telles sont les atrocités commises au nom et sous la protection de la loi, par les propriétaires anglais, contre les malheureux fermiers irlandais qui ne peuvent acquitter leurs fermages.
- Voici d’ailleurs les détails navrants que donne sur ces scandales légaux, la Pall Mail Gazette :
- Des évictions de fermiers ont eu lieu avant-hier à Glenbeigh dans le comté irlandais du Kerry, sur une vaste propriété ayant appartenu à M. Rowland Xinn ; ce propriétaire touchait des fermages annuels de t .600 livres sterling.
- Le landlord n’ayant pu obtenir le paiement des fermages dus par les pauvres tenanciers qui végétaient sur ces terres avec leurs familles, a vendu sa propriété à des usuriers de Londres, qui essaient aujourd’hui de faire rentrer les redevances. Le juge du comté de Herry a vainement essayé d’amener une entente entre les propriétaires et les tenanciers ceux-ci ont déclaré qu’ils n’étaient pas en état de payer.
- Muni des jugements d’expropriation, l’agent des propriétaires a commencé avant-hier, une campagne abominable, en mettant le feu aux maisons, pour en chasser les habitants, tandis qu’il suivait froidement, sous la protection de la police, les progrès de l’incendie.
- Les agents de police émus de pitié à la vue des pauvres vieillards déguenillés qui se sauvaient en emportant leurs petits-enfants,ont fait sur place une collecte pour venir à leur secours, tandis que le shéritf s’empressait de se retirer, dès qu’il vit flamber les maisonnettes des fermiers.
- M. Harsington un des chefs nationalistes, survenu pendant les opérations, a flétri en termes très violents la conduite de l’agent, qu’il a qualifié de « misérable qui se rassasie du sang des pauvres ». Il a promis en outre que les fermiers ne seraient pas abandonnés après l’incendie de leurs maisons sur l’ordre des« usuriers incendiaires de Londres».
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- Ces détails sont épouvantables. De tels faits doivent être la réprobation du monde civilisé. Ce n’est plus même la guerre sociale, c’est le retour à Guillaume le Conquérant, aux guerres des compagnons franks ou normands. Du moins, les ducs de Normandie,incendiant les villages pour étendre le domaine de leurs chasses féodales, étaient-ils à la tête de leurs vassaux. C’est hautement, de parle droit de la force, sans jugements hypocrites, sans faux semblants de légalité, qu’ils semaient sur leurs pas l’incendie, la ruine et la mort. Ils n’envoyaient pas desprocureurs fondés de pouvoirs munis d’un jugement dérisoire procéder à l’incendie, maisons par maisons. C’était un vent de mort qui passait, un cyclone destructeur qui soufflait. Le fléau passé, les malheureux pouvaient relever leur maison, essayer de rétablir ce que la fureur de ces éléments sauvages avait détruit.
- Vraiment ! comment au XIX9 siècle de tels forfaits sont-ils encore possibles ?
- Les landlords, les propriétaires d’Irlande déclarent la guerre à ce malheureux pays.
- Soit, il sera en état de légitime défense, s’il répond à la violence par la violence. Mais au moins, régulariser cette guerre, conformément aux lois de la guerre moderne! Les guerres contemporaines, pour meurtrières, atroces qu’elles soient, ont encore un code, une sorte de règlementation du crime. On ne rase, par exemple,une habitation, que si ses habitants résistent à main armée.
- Les landlords méprisent ces règles, se placent au-dessus de l’humanité. Froidement, systématiquement, ils se font Attila !...
- Le Jeu de la Guerre-
- Il s’est produit cette semaine, une série de faits sans précédents qui méritent la réprobation des hommes de cœur, à quelque parti qu’ils appartiennent. Je veux parler des abominables et criminelles manœuvres auxquelles on s’est livré depuis huit jours, à propos des bruits de guerre répandus un jour, démentis le lendemain, aggravés ou diminués à plaisir, selon les intérêts de leurs fauteurs à provoquer des paniques se traduisant par la variation de nos fonds publics.
- Il y a là un jeu assurément épouvantable et qui donne la mesure des atrocités dont sont capables les hommes rapaces et avides de gain qui se livrent à cette spéculation odieuse.
- Qu’on en juge.
- Lundi dernier, à la Bourse, Y Agence Havas faisait publier la dépêche suivante :
- D’après le Daily News, les informations reçues au Foreign-Office relativement à la France et à l’Allemagne inquiètent très sérieusement les ministres de la reine.
- On a la conviction que le gouvernement de la République désire sincèrement éviter la guerre en ce moment; quan aux intentions pacifiques de l’empereur d’Allemagne, elles sont bien connues,, et néanmoins les circonstances paraissent tendre à amener rapidement une crise.
- Le Daily News affirme de nouveau que l'Allemagne est à la veille de demander à la France, « sous une forme quelque peu péremptoire, » des explications sur les mouvements de troupes françaises à la frontière de l’est.
- La situation paraît au Daily-News extrêmement sombre.
- A cette nouvelle, un affolement se produisait, les cours tombaient et les caissiers se félicitaient. Pensez-donc ! La guerre, c’était l’effondrement de tous les titres sur le marché. C’était aussi, il est vrai, l’horreur et la barbarie déchaînées sur l’Europe mise à feu et à sang, mais qu’importe à ceux qui vivent de ruines et de meurtres ? Les baissiers exultaient — pendant que toute la France secouée par l’annonce d’une note comminatoire de l’Allemagne, se recueillait,frissonnante. Le lendemain, la nouvelle ci-dessus a été démentie. Une erreur de transmission avait faussé le sens de la dépêche, et voici le texte exact rétabli.
- Le premier acte viendra probablement de la part de l’Allemagne, qui, dans un bref délai, dit-on, demandera à la France la signification de récents mouvements militaires du côté de la frontière allemande.
- Le tour était joué, les falsificateurs de la dépêche avaient produit la baisse espérée. C’est tout ce qu’on voulait.
- Mais les nouvelles alarmantes et contradictoires sont l’origine de surexcitations déplorables dans les esprits, qui finissent par ne plus se contenir dans ce surchaufïement continu des bruits de guerre. Bien misérables sont donc, les hommes qui jouent ainsi avec le feu et propagent des bruits de guerre, susceptibles de devenir, par le fait même de leur propagation,des réalités terribles.
- Ces manœuvres criminelles dépassent toute mesure et on ne saurait trop énergiquement les flétrir.
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- CHARLES S AVILIE
- par ROBERTSON
- Roman philosophique
- Chapitre XXXVIII UTOPIE - SUITE
- Charles fut d’abord très étonné d’entendre Thompson et Shwartz lui dire qu’ils allaient finir une serrure à laquelle ils travaillaient depuis plusieurs jours.
- — Au fait se dit-il après le premier moment de surprise? Louis XVI avait bien cette passion là, pourquoi mes amis ne l’auraient-ilspas ?
- — J’ai quelques instructions à donner à nos pêcheurs, dit Barlow à Saville. Je vais les suivre jusqu’à la grève, et les embarquer. Si vous voulez prendre le sentier à votre maingauche, il vous conduira au sommet d’une falaise d’où vous verrez admirablement la mer et la côte et d’où vous pourrez suivre de l’œil les opérations de notrejpetite flottille. Je ne tarderai pas à vous y rejoindre.
- Saville suivit cet avis, après avoir donné à Jem la permission de disposer de son temps comme il lut plairait.
- Saville parcourut le sentier qui montait en serpentant à travers un bocage délicieux. A mesure qu’il avançait, les arbres devenaient plus clair-semés,et le sentier plus rapide. Il pressa le pas et atteignit la crête de la falaise dont lui avait parié Barlow.
- De là il aperçut en eftet les pécheurs affairés qui embarquaient leur attirail dans plusieurs bateaux amarrés dans une petite crique si bien abritée par les âpres rochers d’alentour qu’elle formait un havre assuré dans cette côte rocheuse et presque inaccessible.
- Longtemps il resta plongé dans une multitude de vagues réflexions, au milieu desquelles dominait cette grande idée de l’infini, que réveille l’aspect de la mer. Enfin il fut tiré de sa rêverie par l’approche de Barlow, escaladant les roches qui obstruaient ça et là un chemin étroit et rapide pratiqué dans les anfractuosités de la falaise.
- — C'est une rude besogne que de gravir ces zigzags raboteux, dit Barlow, en s’essuyant le front.
- — Oui, cela demande des jarrets nerveux et une main sure. Mais vous vous en acquittez comme un chamois. Je suisplus jeune que vous, je crois et pourtant je ne voudrais, pour rien au monde, [essayer d’en faire autant.
- — Je suis endurci à cet exercice, voilà tout. Au lieu de vieillir, il me semble que je rajeunis, depuis dix ans que je dirige oette colonie. La variété de nos travaux nous force à exercer successivement tous nos muscles, en même temps que notre intelligence.C’est là tout le secret de la santé et de lalongévité. Dans le monde, en dehors duquel nous vivons ici, l’uniformité du travail produit les effets les plus désastreux. Chaque profession est une lourde chaîne quand elle n’est pas un long suicide. L’agriculteur, incessament courbé vers sa mère nourricière, ne tarde pas à se voûter et à se casser. Le forgeron i
- développe ses bras et son buste aux dépens de ses jambes, j Le danseur de profession acquiert des jarrets d’acier, mais il ne passe pas pour briller du côté de l’intelligence. L’homme de lettre n’a de vigueur que dans le cerveau. 11 est sujet à mille infirmités, telles que la goutte, la pierre et la gravelle. Que serait-ce si je passais en revue les professions insalubres, où l’on peut calculer d’avance le nombre d’années que vivra la victime.
- — Mais dit Saville reproduisant en d’autres termes l’objection que Jem avait fait à Robert, les forces intellectuelles et physiques de chaque individu sont si bornées que s’il cherche à leur donner essor à toutes à la fois, il doit les disséminer, et par conséquent les affaiblir ; tandis qu’on les concentrant sur un seul point,il acquiert une supériorité spéciale qui doit suffire à son ambition. Ainsi la plupart des hommes de génie ou de talent ne se distinguent que dans un seul genre. Ainsi encore,on disait autrefois: bête comme un athlète, ce qui me parait prouver que la force physique ne s’acquiert qu’aux dépens de l’esprit. Et s’il est vrai,comme vous le dites,que les savants et les écrivains sont sujets à une foule d’infirmités, ce doit être la dure condition à [laquelle sont attachés leur talent et leur gloire.
- — Je ne nie pas que chacun n’est une faculté dominante répondit Barlow ,mais ce n’est pas une raison pour étouffer toutes les autres En poussant votre raisonnement jusqu’à ses dernières conséquences, il faudrait nous crever un œil, pour y voir mieux que l’autre,si les anciens athlètes étaient d’une stupidité proverbiale, cela prouve seulement qu’on ne jugeait pas à propos de cultiver leur esprit. Et quant à la variété d’aptitudes qui vous semble inconciliable avec une supériorité décidée, je vous citerai, entre autres exemples,, celui de Michel Ange, qui fut aussi grand sculpteur et aussi grand architecte qu’il fut grand peintre. De nos jours j’ai lu qu’un grand compositeur et un romancier célèbre sont tous deux d’excellents cuisininiers. Et sans aller si loin la passion qui vient de se révéler chez nos amis Thompson et Schwartz, pour la serrurerie n’empêchera pas l’un de faire des pièces charmantes, et l’autre des dessins délicieux. Toutefois, il faut le reconnaître, l’organisation actuelle de 1? société permet rarement aux aptitudes de se développer. On fait le métier pour lequel on a été élevé, qu’on y soit propre ou non. Ce n’est que dans une association du genre de la nôtre, qu’on peut éclore toutes les vocations et utiliser toutes les forces que la nature a mise en nous.
- —Il est certain que tout le monde ici m’a paru regarder le travail comme un plaisir,et ce qui m’a surtout frappé, c’est l’air de santé qui brille sur tous les visages. Avez-vous un médecin ?
- — Oui, certainement. Un élève du célèbre docteur Jones.
- — Mais sa charge doit être une sinécure ici.
- — Pas précisément. Il nous apprend et nous rappelle constamment les préceptes de l’hygiène ; et puis, si forts que nous soyons, nous ne sommes pas invulnérables. Sa part dans les bénéfices est proportionnelle à
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- la santé de la colonie ; elle diminue quand il y a des malades.
- — C'est exactement l’inverse de ce qu’il y a lieu dans le monde.
- — Oui, dans le monde, les médecins ont intérêt à ce qu’il y ait beaucoup de bonnes maladies et à ce qu’elles durent le plus longtemps possible. Notre médecin, à nous,a le plus grand intérêt à ce que nous nous portions bien.
- — Vous me faites penser à une objection que je voulais vous faire depuis ce matin. J’ai cru remarquer que deux des principaux ressorts, que vous employez, sont la rivalité et l’intérêt.Ne serait-il pas à désirer que dans une société modèle, comme celle que vous avez fondée on ne mit enjeu que des passions et des sentiments nobles?
- — C’est au créateur qu’il faudrait adresser votre objection. J’ai pris l’homme tel qu’il est, avec toutes les pations que Dieu a mises en lui, et non d’après un idéal de ma création. Ne me sentant pas de force à changer ces passions, j’ai cherché les moyens de les utiliser et de les rendre aussi bienfaisantes qu’elles ont été funestes jusqu’à ce jour. Quand vous aurez passé quelques semaines au milieu de nous, vous verrez qu’il n’y a pas une de nos passions qui ne soit utile, et vous apprendrez entre autres choses, que c’est à la gourmandise que nous devons la beauté de notre bétail et la supériorité de nos cultures.
- A chaque observation que faisait Saville depuis la veille, à chaque phrase que prononçait Barlow, le jeune homme éprouvait une sensation analoge à celle de l’aveugle de naissance à qui on vient de faire l’opération de la cataracte. La lumière nouvelle blesse l’œil, le contracte, et l’oblige à se fermer par moments, jusqu’à ce que l’organe y soit familiarisé.
- L’aigle seul, dit-on, peut regarder le soleil en face. Charles n’était pas un aigle, mais il n’était pas non plus un hibou. Il avait accepté sans examen les idées qui dominaient alors chez les gens de sa classe. Tout ce qui venait heurter ces idées,lui semblait d’abord une hérésie. Mais, comme il n’avait aucun parti pris, comme il n’avait aucun intérêt à caresser une erreur, il cherchait sincèrement à s’éclairer, et il se réconciliait promptement avec ce qui lui paraissait être une vérité, quelque répugnance qu’il eût éprouvé d’abord à l’admettre.
- Quittant le sommet de la falaise, iarlow conduisit son jeune ami dans nne belle plaine,remarquable par la variété etfpar l’irrégularité apparente de ses cultures. La place qu’avaient occupée les céréales, avant la moisson, était entrecoupée par des langues de terre, couvertes de potagères. Des allées d’arbres fruitiers s’entrecroisaient, et partout il y avait des fleurs,tantôt en bordures, tantôt en corbeilles ou en massifs. Au centre de la plaine était un pavillon élégant et spacieux; aux angles,des kiosques dorés et ornés de riches peintures.
- — Ces kiosques dit Barlow, ont été élevés par les capitaines des six principales compagnies de cultivateurs. C’est là qu’ils traitent leurs paisibles soldats à la suite de
- chaque séance de travail. Ce beau pavillon est dû à la munificence d’un grand capitaliste de Londres, un de nos plus forts actionnaires, qui a voulu reconnaître ainsi le titre de colonel honoraire, que nous lui avons ^déféré, non pour ses écus, mais pour un nouvel engrais dont il nous a donné la recette, et qui augmente nos produits d’une manière notable.
- — Je remarque,dit Saville,qu’au lieu de ces carrés ou de ces bandes symétrique auxquels l’œ il est accoutumé, il règne ici une confusion apparente, qui cesse de choquer quand on l’examine attentivement, mais qui n’en est pas moins originale. Les différents genres de culture semblent s’emboîter les uns dans les autres, comme les pièces d’un jeu de patience.Quel motif avez vous eu pour adopter cette disposition ?
- — Celui de rendre plus intimes les rapports entre les groupes livrés à des travaux différents ; d’exciter plus fortement les rivalités; et surtout de mettre la plus souvent possible, les deux sexes et l’enfance.
- Charles ne pus s’empêcher de sourire de la bonhommie avec laquelle Barlow parlait de mettre en présence les deux sexes.
- — Ecoutez dit-il, je suis loin de me piquer d’austérité et de me poser en Caton. Ce que vous me dites-là n’a rien qui me choque. Mais au point de vue des moralistes, n’y a-t-il rien d’irréprochable dans ces rapports constants des deux sexes ? Vos jeunes filles sont-elles des modèles de vertu ?
- — Elles sont plus sages que bien des grandes dames qui passent leur vie étalées sur des sofas, à jouer de l’éventail et de la prunelle.Et il ya pour cela de bonnes raisons. Elles sont occupées depuis le matin jusqu’au soir. Elles ne sont jamais isolées, tous nos travaux se faisant par groupes plus ou moins nombreux. Elles se trouvent donc fréquemment en présence de leurs parents ou de leurs amis,et toujours en présence de leurs rivales en industrie. Cette dernière considération est décisive, car rien n’échappe à l’œil d’une rivale ; et s’il y avait quelque chose à dire sur le compte d’une jeune fille, elle ne trouverait plus d’époux. Vous voyez cette fois encore que la rivalité et l’intérêt sont deux mobiles qui ne sont pas à mépriser.
- (A suivre.)
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 17 au 23 Janvier 1887
- Naissances :
- Le 21 Janvier, de Maldérez Marie, fille de Malderez Eugène et de Legrand Alice.
- Le 22 janvier^ de Godériaux Léontine, fille de Godé-riaux Léon et de Lairloup Eudoxie,
- Le Directeur Gérant : GODIN
- uuise. — fmp. Barê.
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- Il’ Année,Tome II.— N"439 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 6 Février 1887
- t v nwniR
- L£i UCiVUln
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste où de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
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- S’adresser à M. LEYMAME administrateur delà librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- U enseignement primaire en France, en Europe et au Familistère. — Le suffrage universel. — Une prétendue réforme ouvrière en Belgique.— Nouveau coup de Bourse. — IFaits politiques et sociaux de la semaine. — La législation minière et la condition des ouvriers mineurs. — Le chirurgien de -Vobélisque. — Notre système pénitentiaire. — Variétés. — Charles Saville. — La revue Isocialiste.
- L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE en France, en Europe et au Familistère.
- Au commencement de l’année, nous avons relevé les craintes exprimées par le Temps, relativement au grand nombre d’instituteurs et d’institutrices sans place, aspirant à une nomination que' le conseil supérieur de l’Instruction publique ne peut leur accorder, parce que les cadres de notre enseignement primaire regorgeraient de professeurs. Nous avons montré rapidement qu’on n’avait pas à s’inquiéter du trop grand nombre de postulants à l’emploi d’instituteurs, parce que le jour où le gouvernement de la République se mettrait résolument à l’œuvre de la réorganisation de l’enseignement primaire à peine commencée, — le jour où on se déciderait à bâtir les écoles qui font défaut en tant d’endroits, tous les instituteurs et institutrices actuellement sur le pavé, considérés par le
- j Temps et autres journaux de même nuance comme formant une armée de déclassés,trouveraient leur utilisation dans les nouvelles écoles, où le nombre de maîtres est aujourd’huitout-à-faitinsuffisant.
- Nous revenons sur cette question, parce qu’il nous paraît qu’on se méprend singulièrement sur l’étendue des obligations incombant à la société, du fait de l’enseignement primaire. Il semble que l’œuvre de la République soit achevée et parfaite ; que désormais on n’ait plus à se préoccuper des perfectionnements à introduire et des progrès à accomplir daus cette voie. Nous voudrions démontrer que c’est là une erreur capitale — que ce qu’on a tait est bien peu, comparativement à ce qu’il reste à faire. Pour cela, nous avons un élément de comparaison facile à vérifier, que nous sommes en droit de présenter comme un étalon des charges minima que la société a le devoir de s’imposer en vue de l’éducation et de l’instruction des jeunes générations. Get élément de comparaison, c’est la situation scolaire du Familistère.
- Est-ce vraiment trop demander que solliciter du gouvernement, de l’Etat, une organisation de l’enseignement primaire permettant d’espérer, sinon de réaliser, la somme de résultats à laquelle est arrivée une association privée, sur l’initiative du fondateur de cette association ? Quoi ! la société, l’Etat, la masse des citoyens français ne pourrait pas atteindre, ne devrait pas au moins s’efforcer d’atteindre, aux résultats obtenus par une association isolée, en butte aux conditions
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- concurrentielles qui enserrent aujourd’hui de toutes parts aussi bien la vie d’une société que la vie de l’individu ? Il y a là tout au moins un parallèle instructif à présenter aux lecteurs du Devoir.
- Voyons donc d’abord ce qu’a fait jusqu’ici le gouvernement de la République pour renseignement primaire, comparativement à ce qui a été tenté à l’étranger dans le même but t
- La Russie a 78 millions d’habitants; elle possède 32.000 écoles ayant une moyenne de 36 élèves. Soit une école par 23.000 habitants. La contribution personnelle — par tête — pour l’instruction primaire s’élève à 28 centimes.
- L’Autriche, qui compte 37 millions d’habitants, entretient 29 mille écoles, recevant environ 104 élèves — une école par 1.300 habitants. La contribution primaire par tête y est de 96 centimes.
- L’Italie a 28 millions d’habitants; 47.000 écoles de 45 élèves chacune, à raison d’une école par 600 habitants. Chaque italien paye 84 centimes pour l’instruction primaire.
- L’Espagne, avec ses 17 millions d’habitants, entretient 29.000 écoles, à raison d’une école pour 56 élèves et par 600 habitants. La moyenne du budget par tête, s’élève à Ifr. 40.
- Les Anglais sont 34 millions; ils ont 58.000 écoles à raison de 52 élèves par école et d’une école pour 600 habitants. Ils paient annuellement 1 fr. 86 par tête.
- En Allemagne, on compte 42 millions d’habitants ; 60.000 écoles, 6 millions d’élèves, 100 élèves par école, une école par 700 habitants. La dépense totale est de 1 fr. 96 par tête.
- Enfin la France, avec ses 37 millions d’habitants, entretient 71.000 écoles, pour 5 millions d’élèves, à raison de 66 élèves par école et d’une école pour 500 habitants. La dépense moyenne annuelle par tête, s’élève à 1 fr. 48.
- Ces chiffres que nous tirons d’une statistique comparée publiée par le ministère de l’Instruction publique, sont malheureusement incomplets,parce qu’ils ne nous fournissent pas tous les éléments de comparaison de nature à mettre en parallèle, sur des points très-importants, l’instruction des divers pays. Pour être complète, la statistique de chaque pays devrait contenir la proportion d’enfants inscrits sur les registres de l’école, par rapport au nombre total d’enfants accusé par chaque recensement. Par exemple, nous savons, pour la France, où l’instruction est obligatoire, qu’il y a 19 0|û de nos enfants qui *ne fréquentent aucune
- école ; 200.000 échappent à l’obligation dans notre pays, et un bien plus grand nombre inscrit sur les registres, mais qui ne fréquentent pour ainsi dire pas l’école. Comment comparer avec les pays voisins ? Dans une matière aussi délicate, il suffit du défaut d’un facteur, pour fausser tout le produit.
- Il y a cependant un point capital : c’est la moyenne des contributions par tête d’habitant. On voit que les pays arriérés, où l’instruction est peu répandue, en Russie, pays de despotisme impérial, en Italie, pays si durement éprouvé par la réaction cléricale, les sommes payés annuellement par tête d’habitants sont minimes ; 28 centimes dans le premier, 96 centimes dans le second.
- Eh bien ! sous ce rapport, la France ne vient qu’au 3e rang en Europe. L’Allemagne payelf.96 par tête, l’Angleterre 1 86, et la France 1 48 seulement. On objectera que le nombre des écoles est plus grand en France qu’en Allemagne ; I école pour 500 habitants, contre 700. Ceci ne prouve pas grand chose ; le nombre relativement inférieur des écoles en Allemagne dépend sans doute de l’agglomération de la population,très dispersée en France sur certaines parties de notre territoire. D’ailleurs, la proportion du nombre d’enfants fréquentant l’école par habitant est plus grande en Allemagne qu’en France : dans la première, 1 enfant par 7 habitants reçoit l’instruction primaire, dans la seconde on ne compte qu’un enfant par 7.5 habitants, soit à notre détriment une différence de 1/14% différence considérable. ( Au familistère la proportion absolue est un enfant par 3 habitants).
- La statistique précitée ne dit pas ce qu’il faut entendre par école ; nous aimerions mieux qu’elle comptât par classes ou par maîtres, de façon qu’on pût se rendre compte du nombre d’élèves qu’un maître a à sa charge ; on verrait alors que les places de nouveaux titulaires ne manquent pas pour les nombreux instituteurs et institutrices qui sollicitent instamment leur installation.
- Quoiqu’il en soit, des chiffres qui précédent et du rapide examen auquel nous venons de nous livrer, il résulte que la France républicaine, malgré les louables réformes opérées, ces dernières années dans l’enseignement primaire, est loin d’avoir parfait cet enseignement, puisque, comme on le voit, sous certains rapports nous
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- sommes même inférieurs à des pays monarchiques comme l’Angleterre et l’Allemagne.
- Après seize ans de République, 200.000 de nos enfants ne fréquentent aucune école ; 1.092 de nos écoles publiques sont encore entre les mains d’instituteurs congréganistes, soit environ plus de 70.000 enfants qui reçoivent une instruction déplorable !
- Que sera ce si nous comparons ces chiffres à ceux du Familistère ! Au Familistère, l’enfant depuis le berceau, jusqu’à l’âge où son jeune cerveau est assez développé pour recevoir les premières notions du maître, est soumis, non seulement à un traitement matériel hygiénique, constant, mais encore à une véritable préparation intellectuelle qui assure, dès son entrée à la classe primaire, les progrès futurs du jeune élève. Cette sorte d’entraînement, qu’on nous passe le mot, de culture intellectuelle précoce, appropriée aux facultés de développement de l’enfant est à elle seule, d’une valeur inestimable.
- Laissant de côté cette catégorie de jeunes enfants,le nombre de ceux qui suivent le cours du Familistère n’en est pas moins de beaucoup plus élevé, proportionnellement, que par toute la France. Tandis comme on l’a vu, qu’en France, la proportion des élèves aux habitants n’est que de 1 par 7.5, au Familistère, pour les enfants du même âge, la proportion est de 1 pour 5. 8, soit une différence de plus de 1/7® — et ce, malgré, nous le répétons, l’obligation de la nouvelle loi scolaire qui, si elle était appliquée, entraînerait la même présence d’élèves par 100 habitants pour toute la France.
- Tandis que pour toute la France, le nombre d’élèves par maître dépasse 60, au Familistère, chaque maître n’a jamais plus de 45 élèves; — encore existe-t-il des classes spéciales de dessin, de chimie, de physique, déchargeant d’autant le fardeau du maître proprement dit, et lui permettant de donner un enseignement plus soigné et mieux reçu, par des élèves plus attentifs que dans les cohues d’une salle d’école comptant parfois, ainsi que cela se voit, jusqu’à 80 enfants. Au Familistère, la moyenne des enfants, par classe primaire est de 36 seulement, 6 professeurs d’enseignement primaire et 5 maîtresses d’écoles maternelles pour une population de 1.800 habitants!
- Enfin, en France, la contribution primaire par tête est de 1 fr. 48. Au Familistère, les frais d’éducation totale des classes primaires seulement, s’élèvent, par tête, à 10 fr. euviron ! — soit une
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- somme sept' fois plus forte que la contribution annuelle des autres citoyens français !
- Certes, nous comprenons que l’Etat recule devant une dépense aussi considérable, qu’il ne saurait effectuer qu’à la condition d’effectuer les autres réformes sociales préconisées par le Devoir, l’Hérédité Nationale de l’Etat qui, seule, lui procurerait les ressources nécessaires pour y faire face. Mais s’il ne peut atteindre du coup à ces résultats magnifiques, que du moins ils lui servent d’exemple, et que les journaux cessent de s’apitoyer sur le danger que créerait une armée d’instituteurs et d’institutrices sans emploi. Cette année, l’Etat à des fonctions à leur donner, s’il veut continuer l’œuvre d’enseignement corn? mencée, bâtir des écoles, améliorer la condition intenable des maîtres et l’éducation intellectuelle de nos enfants dont 200.000 tous les ans sont dépourvus de toute instruction !
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- Le suffrage universel.
- Nous trouvons dans « Przeglad Spoteczny, » revue sociale polonaise, publiée à Lemberg, Galicie, l’article suivant que nous croyons de nature à intéresser nos lecteurs : .
- Le principal moyen, pour arriver à l’égalité, est le suffrage universel.
- Tant qu’il n’est pas institué dans un pays, une barrière infranchissable existe nécessairement entre les gouvernants et les gouvernés, entre les classes dirigeantes et le peuple.
- EnFrance, vers 4830, les ministres eux-mêmes appelaient la masse des électeurs de cette époque pays légal. Employer cette expression, c’était convenir tacitement qu’il existait encore un pays illégal, privé des droits politiques et dépendant du pays légal.
- Sans le suffrage universel, la démocratie est impossible; à moins qu’on ne veuille comprendre sous cette dénomination les pays comme la Russie ou la Turquie, où tous les citoyens également sont privés des droits politiques.
- Dans un pays constitutionnel, où le suffrage réellement universel n’existe pas, ceux qui exercent le droit de suffrage votent naturellement pour les citoyens qui peuvent leur procurer des avantages quelconques.
- Par contre, les élus confectionnant les lois ont pour but principal d’avantager leurs propres intérêts d’abord, ceux de leurs électeurs ensuite.
- Dans ces conditions le pays illégal, c’est-à-dire la masse du peuple, reste toujours le pays exploité.
- Bien que l’histoire de ces derniers temps ait prouvé que le suffrage universel, tel qu’il est appliqué, n’est pas capable
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- d’assurer l’égalité réelle, cette même histoire prouve cependant que le suffrage universel exerce dans les pays où il est pratiqué une grande influence sur le développement des sentiments d’égalité, ainsi que sur la répartition plus équitable des bienfaits sociaux.
- Les partis, pour obtenir les suffrages des électeurs, sont obligés de combattre au moyen de journaux, brochures, discussions publiques, les opinions de leurs adversaires, et de se créer des partisans par des démonstrations en accord avec les désirs, les besoins, les passions, ou bien les intérêts de ceux dont ils cherchent à gagner les suffrages.
- Par contre, ces derniers craignant d’être exploités, cherchent au milieu de cette confusion d’opinions contradictoires à comprendre et démêler la vérité.— De là ressort pour eux la nécessité de s’élever aux connaissances indispensables de la politique sociale.
- On a constaté qu’avec le suffrage universel, la classe ouvrière se met partout avec ardeur à l’étude.
- L’instruction publique devient un intérêt général. Les réactionnaires voient en elle une barrière contre les violences sauvages des masses ignorantes; les libéraux cherchent par elle à contrebalancer les influences réactionnaires.
- Qu’on examine les conditions sociales, comme disaient les socialistes des trente premières années de ce siècle, et personne ne contestera que l’inégalité est d’autant plus grande qu’elle est garantie par la loi.
- Bien que la situation du travailleur français ou suisse soit très pénible, nous sommes convaincus que celui-ci ne changerait pas son sort contre celui du travailleur autrichien et surtout du travailleur russe.
- Aussi l’émigration ouvrière, malgré les difficultés plus grandes de trouver de l'ouvrage en procédant comme elle le fa’t, se dirige-t-elle plus facilement de l’orient vers l’occident que vice-versâ.
- En Suisse, où le suffrage universel a pris plus de racine que partout ailleurs et où il s’étend de plus en plus, transformant le gouvernement parlementaire, en gouvernement direct du peuple, les institutions publiques se démocratisent parallèlement, et deviennent réellement publiques, c’est-à-dire égales pour tous.
- Non-seulement l’école primaire y est ouverte à tous les enfants sans exception, mais dans certaines contrées elle distribue gratuitement toutes les fournitures scolaires.
- Dans le canton de Genève, on agite depuis quelques années le projet d’une cuisine à l’école pour donner la nourriture gratuitement aux élèves pauvres et à bon marché aux élèves plus riches. Dans certaines localités de ce pays les frais d’hôpitaux, de service médical, de funérailles, sont à la charge de la commune ou du canton.
- Il découle de cet état de choses que les lois protégeant la classe ouvrière et sauvegardant ses intérêts s’obtiennent plus facilement dans les pays où les intéressés eux-mêmes
- prennent une part active à la vie politique, que dans ceux où le peuple, formant une masse inerte, n’a aucune influence sur l’organisation du gouvernement.
- En Thurgovie existent depuis 1815 des lois protectrices du travail des femmes et des enfants dans les manufactures. A Glaris depuis 20 ans on a réglé la journée normale de travail et interdit le travail de nuit. Du reste, le règlement des fabriques en Suisse est tout à l’avantage de ce pays comparé à ce qu’il est ailleurs.
- Le suffrage universel, en faisant participer la classe ouvrière au mouvement politique, donne à cette classe une importance sociale et concourt à la formation du parti ouvrier qui, seulement alors, peut intervenir efficacement et consciemment dans la direction politico-sociale. De même, c’est alors seulement que le parti ouvrier devient capable de forcer les autres partis à compter avec lui, et à faire droit à une part de ses réclamations.
- Le suffrage universel est le premier échelon par lequel la classe ouvrière s’élève et se met en mesure de lutter utilement pour l’élargissement de ses droits et la réalisation de son programme. Les ouvriers en général se rendent largement compte de cette importance du droit de suffrage pour l’amélioration de leur sort. Nous pouvons en citer pour preuves les manifestations récentes de la classe ouvrière en Belgique, Hollande, Danemark, Suède et Norwège. On peut dire que, dans ces pays, on est à la veille de l’introduction du suffrage universel.
- 11 faut espérer qu’en Autriche aussi la démocratie ne se contentera pas longtemps de la victoire qu’elle a obtenue en élargissant le cercle des électeurs et que, bientôt, elle commencera une nouvelle campagne dans le but d’obtenir le suffrage universel. C’est une affaire de première importance pour nous.
- On pourra alors créer en Galicie un parti populaire et exercer par lui une influence salutaire en faveur du travail national dans le restant du pays partagé.
- Cependant, pour que le suffrage universel réponde à son but, il faut qu’il soit réellement universel, c’est â-dire qu’il soit la représentation exacte de toutes les opinions et de toutes les tendances du pays.
- Or, comme on le sait, le suffrage universel n’est nulle part actuellement pratiqué d’une façon véridique.
- Toute la population féminine, par conséquent la moitié de la population majeure, est privée des droits politiques. Ensuite la condition faite aux électeurs de résider depuis un certain temps dans la commune, exclut du suffrage, dit universel, une masse énorme delà classe ouvrière, masse que la recherche du travail et du pain condamne à un déplacement continuel.
- ’ Même la loi démocratique française de 1848 demande au citoyen français un séjour d’au moins six mois dans une , commune, pour l’autoriser à prendre part au vote.
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- Le suffrage universel sous sa forme actuelle ne donne pas non plus une représentation exacte des tendances et des opinions du pays.
- Le gouvernement et ses fidèles s’occupent peu de ce que pense et désire le pays ; iis visent surtout à ce que la Chambre élue soit constituée à leur image, et contienne le moins possible d’opposants.
- Dans ce but, les gouvernants taillent â leur guise les circonscriptions éleclorales et, par d’autres semblables moyens, cherchent à assurer le triomphe de leurs partisans ou au moins celui des gens qu’ils pourraient facilement attirer â eux.
- Même dans un pays comme la Suisse, où la nation veille à ce que les lois du suffrage ne puissent jamais favoriser les partis, les élections ne représentent pas toujours les opinions de la véritable majorité et bien des idées nouvelles n’ont pas de voix du tout dans la représentation nationale.
- On a calculé qu’en relevant tous les votes exprimés dans les circonscriptions électorales on arriverait à ce résultat que les candidats de la minorité avaient obtenu plus de voix que ceux de la majorité.
- Exemple : prenons 3 circonscriptions électorales égales ayant chacune 40.000 électeurs.
- Dans la première circonscription le candidat de la majorité obtient. 5.900 voix
- Dans la seconde, le candidat de la majorité obtient .... 5.800 »
- Dans la 3me le candidat de la minorité obtient 9.000 voix.
- De l’addition des voix, il ressort que le parti de la majorité représenté par deux députés a obtenu 41. 700 voix, tandis que le parti de la minorité représenté par un seul député possède en réalité le reste des électeurs, soit 18.300.
- On commet cette inconséquence depuis longtemps; mais il fallait résoudre d’abord cette question : Que doit représenter le député? Est-ce la circonscription électorale ou le pays tout entier ?
- L’histoire parlementaire a prouvé suffisamment que les députés n’ont été jusqu’ici ni les représentants des circonscriptions éleclorales ni ceux du pays tout entier, mais bien les représentants, les avocats de certains partis et de certaines opinions.
- Dans tous les cas, la théorie la plus rationelie est celle qui soutient que les candidats élus doivent représenter les intérêts de leur commettants, intérêts toujours mieux connus d’eux que ceux du pays en général sur lesquels la discussion publique, entre tous les députés réunis, fera seule la lumière.
- Mais, précisément cette dernière condition a donné la priorité à une seconde théorie.
- En réalité, on se demande si le député peut avoir l’âme tranquille lorsqu’il vote contre l’intérêt de toute la nation, sous prétexte de satisfaire l’intérêt de ses commettants.
- Pratiquement, du reste, les députés ne peuvent pas
- toujours garantir les intérêts particuliers de la circonscription qui les a élus.
- Est-ce que les députés Polonais à Berlin, malgré leur meilleure volonté, ont réussi à conserver, à la population polonaise qui les avait élus, son droit primordial de l’usage de la langue maternelle dans les écoles et devant les tribunaux?
- Le Self-government (Gouvernement du peuple par le peuple), aussi bien communal que provincial, basé sur le suffrage universel, est seul capable de garantir les intérêts particuliers dans toutes les manifestations de la vie sociale, sauf celles qui touchent aux intérêts généraux des pays fédérés.
- Peuvent être regardés comme représentants du pays les députés seulement qui ont obtenu la majorité des voix de la nation. Or, ces cas étant exceptionnels, il faut tabler sur ce qui se passe en réalité dans les luttes électorales et regarder les députés comme des représentants de partis, d’opinions ou de tendances. Cette manière de voir est d’autant plus importante que d’elle découle, comme conséquence naturelle, ce principe que tous les partis et toutes les opinions ont le droit d’être représentés.
- Deux modes de votation sont actuellement usités :
- 4 e Circonscriptions électorales et vote pour un seul candidat. (Scrutin uninominal).
- 2° Circonscriptions électorales et vote pour un certain nombre de députés. (Scrutin de liste).
- Ce dernier mode reconnu comme plus démocratique et fortement prôné par Gambetta est devenu obligatoire en France.
- Mais ces deux modes de votation,loin d’assurer la représentation exacte et proportionnelle des partis et des opinions, arrivent à des résultats tout contraires.
- Depuis longtemps, on cherche un mode de votation qui réponde mieux au but proposé.
- Saint-Just, Considérant, Cantagrel, Hare, ont présenté différentes conceptions. Le système préconisé par Hare a reçu la chaleureuse approbation de John Stuart Mill.
- Actuellement, un nouveau système est présenté par M. Godin, le socialiste universellement estimé et fondateur du Familistère de Guise.
- Dans une série d’articles publiés dans son journal hebdomadaire : Le Devoir, M. Godin montre d’abord les vicissitudes des divers systèmes électoraux en France; puis,il établit que le système actuel ne représente pas les véritables opinions du pays, qu’il donne la prépondérance à la richesse, que les Chambres sont avec ce système un foyer d’intrigues publiques conduisant les députés eux-mêmes à ne tenir aucun compte des opinions des électeurs. Selon lui, le mécontentement suscité par le régime parlementaire se généralise de plus en plus et la réforme de ce régime est d’une nécessité absolue.
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- Dans ce but, M. Godin propose :
- La réélection de la moitié des Cliambres tous les ans.
- La réduction du nombre des députés de 500 à 100.
- Et, surtout, un nouveau mode de votation.
- Gomme cette dernière question doit être bientôt à l’ordre du jour en Galicie, je crois utile d’entrer dans quelques détails.
- Le nouveau mode de votation préconisé par M. Godin consiste en ceci :
- Chaque électeur a le droit d’émettre 10 ou 12 votes. Il peut à son gré concentrer ses voix sur une seule personne ou sur plusieurs ou sur autant de candidats qu’il a de votes à émettre.
- Les élections terminées et le dépouillement des votes fait à la commune, les commissions électorales mettent sous scellés les documents du scrutin, estampillent régulièrement le tout et l’envoient à Paris, où des Commissions spéciales recueillent les résultats des votes de toute la nation et dressent la liste des élus.
- La moitié de la Chambre est élue, au premier tour de scrutin, parmi les candidats qui ont obtenu le plus de voix.
- L’autre moitié est élue de même au second tour.
- Ce système que M. Godin appelle Scrutin de liste nationale est plus simple que tous ceux pratiqués jusqu’ici et il leur est bien supérieur ; car, il répond sans conteste au but définitif du suffrage universel.
- Le système de M. Godin met tous les partis sur un pied d’égalité ; il leur permet de se compter sincèrement.
- Aujourd’hui, l’inégalité politique des partis est énorme.
- Lubeck, dans un article très curieux sur la représentation proportionnelle (Die Zukunft, Berlin,1877) a calculé que pour faire entrer au Parlement allemand un député :
- le parti national-libéral a besoin de 12.230 voix.
- » Conservateur ï 13.470 »
- » du Centre » 14.700 »
- » Polonais » » 16.860 »
- » du Peuple » » 19.050 »
- » des Particularistes > 22.500 »
- » Social-Démocrate » 46.666 *
- En conséquence, un député Social-Démocrate représente, à lui seul, à peu près autant de voix que quatre députés nationaux-libéraux I
- Le mode de votation préconisé par M. Godin permettrait, en outre, à chaque opinion de se manifester publiquement.
- Même un parti proportionnellement très faible serait capable de faire entrer à la Chambre son député, en concentrant sur un seul nom les 10 ou 12 voix dont chacun des adeptes du parti disposerait, c’est-à-dire en donnant ainsi au candidat 12 fois plus de voix qu’il n’y aurait d’électeurs.
- Sous un seul rapport, le projet de M. Godin peut donner matière à observation, savoir, si son système ne pousserait pas trop à la centralisation ? Mais c’est là une question secon-
- daire. Le point essentiel est d’assurer aux communes et aux provinces le self-government légal.
- Par ce motif, j’aurais désiré, pour l’affermissement de l’autonomie communale et provinciale, l’existence de deux Chambres comme en Suisse : l’une représentant le pays tout entier, l’autre représentant les cantons et les communes et étant la gardienne de leurs droits.
- Boleslas Limanowski.
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- EN BELGIQUE
- Nous avons, à maintes reprises, entretenu les les lecteurs du Devoir du mouvement socialiste belge et des revendications pressantes des travailleurs de ce pays, dont la situation est allée en empirant ces dernières années : d’où les troubles, les émeutes, les grèves violentes de ces derniers mois, qui ont marqué l’année 1886 et appelé l’attention des penseurs sociaux sur ce pays.
- Le rapport secret du général Yandersmissen, dont nous avons publié une analyse assez étendue a achevé de peindre la situation ; car les alarmes exprimées par ce général sont la démonstration par les faits, de ce que nous avons avancé tant de fois dans les colonnes de ce recueil, savoir : que la misère, le refus de réformes des classes dirigeantes sont générateurs par excellence de révolutions. C’est pourquoi, le long de ces colonnes, tout ce que nous écrivons, tout ce que nous disons, peut se réduire à une formule : réformons ! réformons ! !
- Malheureusement, c’est la nécessité qu’on ne paraît pas reconnaître en.Belgique, puisque dans le même rapport auquel nous faisons allusion ici, on proposait de résoudre la question sociale, comment ? par la force, par une Révolution en sens contraire, par les bayonnettes de M. de Bismark appelées à la rescousse des intérêts de la bourgeoisie belge. Hélas ! si les intérêts peuvent, nous ne dirons pas être sauvés, mais seulement observés dans une certaine mesure, ce sera par une entente entre patrons et ouvriers, si les premiers consentent à faire justice aux légitimes revendications de ceux-ci.
- La commission nommée , pour s’enquérir des besoins de la population ouvrière devait se mettre à l’étude de projets de réforme. Jusqu’ici, nous ne voyons pas qu’elle ait fait grand chose, si ce n’est que constater la misère des infortunés belges
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- accablés par le chômage et les baisses de salaire, dont ce pays a été affligé depuis le commencement de la crise.
- Un projet de loi a été déposé récemment au nom du roi, œuvre de la commission, on va voir qu’il ne rémédiera pas beaucoup aux maux dont se plaint le peuple belge.
- En voici l’analyse substantielle :
- Article premier.-— Les salaires des ouvriers doivent être payés en monnaie métallique ou fiduciaire ayant cours légal. Tous payements effectués sous une autre forme sont nuis et non avenus.
- Toutefois, le patrons peut fournir à ses ouvriers le logement à charge d’imputation sur les salaires.
- Art. 2.— Le maître ne peut porter de marchandises en compte à l’ouvrier.
- Art. 4.— Les salaires ne dépassant pas sept francs par jour seront payés à l'ouvrier par quinzaine au moins.
- Pour les ouvrages à façon, à la pièce ou par entreprise, le règlement partiel ou définitif sera effectué au moins chaque mois.
- Art. 5.— Il est interdit, tant aux patrons qu'aux directeurs contre-maîtres, porions, employés, chefs d’entreprise ou sous-traitants, d’imposer à l’ouvrier travaillant sous leurs ordres ou de stipuler conventionnellement avec lui des conditions de nature à lui enlever la faculté de disposer librement de son salaire.
- Art. 6.— Il ne pourra être fait de retenue sur le salaire de l’ouvrier que :
- i°Du chef d’amendes encourues en vertu du règlement d’ordre intérieur régulièrement affiché dans l’établissement ;
- 2° Du chef des cotisations dues par l’ouvrier aux caisses de secours et de prévoyance ;
- 3° Du chef des avances faites en cas de chômage ou de maladie de l’ouvrier, mais à concurrence du cinquième du salaire seulement.
- Nous publions ces dispositions, bien moins à titre de réforme, que de document précieux à consulter sur les vexations de toute sorte auxquelles la classe ouvrière est en proie en Belgique, d’après les faits même que le projet de loi ci-dessus a pour but de supprimer. On y voit que les ouvriers étaient rarement payés en monnaie, c’est-à-dire qu’indépendamment du taux minime de la somme nominale du salaire, le patron reprenait une partie de ce salaire, en forçant l’ouvrier de se servir chez lui pour des marchandises qu'il lui vendait à un prix arbitraire.
- Ah ! les gouvernants sont bien aveugles qui en sont arrivés au point de faire de la vie humaine
- un long calvaire de douleurs pour le créateur de toutes richesses, le travailleur — car on ne saurait croire sans folie que des abus aussi révoltants que ceux dont le projet révèle les tristes détails pourraient se perpétuer longtemps. Puissent-ils ouvrir les yeux à l’évidence, à la modération, à la justice !...
- NOUVEAU COUP DE BOURSE-
- Constatons ceci : malgré les sommations réitérées de la presse, aucun éclaircissement ne nous a été donné sur la dépêche du Daily News. Qui l’a inspirée, qui l’a dictée ? Nul ne le sait encore officiellement. L’agence Havas, invitée à s’expliquer n’a pas soufflé mot, quel que fût son intérêt à se disculper.
- Toutefois, en dépit de ce silence qui étonne tout le monde, mais ne déroute personne, on n’ignore pas du tout les personnages qui ont profité du coup de Bourse préparé à Londres. Et même,on est certain,ou du moins cela se raconte, que, la veille au soir, le gouvernement était parfaitement informé, dès huit heures et demie — je précise — du pétard qui allait éclater. Il était bien facile,par une note adressée à l’agence de la rue Joquelet de prévenir la panique qui s’est produite le lendemain. Mais M. Goblet,présumons-le,était occupé ailleurs.Peut-être dînait-il avec M. Dauphin, et aucun avis n’a été transmis.
- Aussi hier, un journal anglais, le Standard, a-t-il trouvé excellent de recommencer la manœuvre de son confrère et congénère. Après la Guerre imminente de l’un, nous avons la Mobilisation des réservistes de l’autre. Voici du reste en quels termes ce nouvel incident est exposé par la feuille londonienne.
- « Le soin anxieux avec lequel l’empereur d’Allema-« gne expliquait jeudi à ses généraux que l'appel de 72.000 « réservistes n’a aucune signification belliqueuse,montre « bien le caractère précaire de la situation.
- a Bien que l’empereur dise positivement qu’il n’y « aura pas de guerre,le monde accordera plus d’attention « au fait annoncé qu’aux dénégations relatives à l’inter-« prétation qui va inévitablement y être attachée. »
- Il était naturel qu’une telle communication produisit son effet. La Bourse a baissé, non pas de quatre-vingt-cinq centimes, mais de soixante-quinze. Le succès est moindre, cette fois. Mais les joueurs à la baisse s’en contenteront.
- Or, la mobilisation des réservistes, en Allemagne, n'a nullement la signification qu'on lui veut prêter.La Kœl-nische Zeitung le prouve péremptoirement par la publication de ce télégramme, qui lui est envoyé de Berlin :
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- « Gomme tous les régiments vont être munis dans un « délai très proche du nouveau fusil à répétition, les « réserves vont être appelées pour faire un exercice de « tir avec cette arme.
- « J’apprends de bonne source que l’empereur a com-« muniqué hier à la réception de la Cour,à quelques office ciers supérieurs, la nouvelle que ces exercices vont « avoir lieu immédiatement et que l’on va appeler pour « cela 71.000 hommes delà réserve.
- a II va de soi que cette mesure n’a aucun rapport c avec les bruits de guerre qui courent actuellement ; on < va faire ce qui doit toujours se faire et ce qui s’est « toujours fait dès que l’on a introduit dans l’armée un « nouveau système de fusil. »
- La même note a été donnée dans des termes identiques par la Post, la Gazette de la Croix et le Tageblatt.
- On peut donc réellement sans être naïf, accepter ’pour exacte cette version. Par malheur, les boursiers suivent leur idée. Ils ont une opération en vue, et peu importe qu’on les rassure : ils n’entendent pas être rassurés. Le pays sera anxieux... Bah! MM. X..., Y..., Z... s’enrichiront.
- N’est-ce pas le principal ?
- Nous en appelons néanmoins de ces scandales à M. le ministre des finances. C’est à lui qu’il appartient d’arrêter au vol ces canards sinistres et d’empêcher que nous soyons de rechef victimes de racontars alarmants. Que diable! il est du cabinet, et il a bien le droit, si cela ne le dérange pas trop, d’intervenir dans la mise en circulation des nouvelles qui compromettent la inarche de nos affaires et la tranquillité de nos marchés.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Le travail dans les prisons. — Hier, le ministre de l’intérieur a reçu MM. Poirier, président de la chambre de commerce de Paris ; Dietz-Monin, sénateur ; Magnien et Barbe, députés ; Loyre, délégué des constructeurs de meubles en fer. Après l’exposé de la question faite par M. Dietz-Monin, M. Barbe a exposé que l’arrêté ministériel de 1882 n’était pas appliqué, notamment en ce qui concerne la limitation du chiffre des prisonniers mis à la disposition de l’entrepreneur, et des prix de main-d’œuvre appliqués, en sorte que si le nombre des ouvriers employés dans cette industrie est resté sensiblement le même, les travailleurs détenus sont venus se substituer jusqu’à concurrence de la moitié aux travailleurs libres.
- M. Poirier, après avoir exposé les travaux de la chambre de commerce et ses conclusions, appuie énergiquement les revendications présentées par les constructeurs de meubles en fer, et les petites industries, comme celles des chaisiers et des vanniers.
- M. le ministre promet aux délégués l’application stricte de l’arrêté de 1882.
- Menaces de crise.— Si nous en croyons les bruits qui circulaient dans les couloirs du Palais-Bourbon, le cabinet Goblet l’a échappé belle !
- En effet, les gens les mieux informés n’annonçaient rien moins que la chute du ministère. Voici à quel propos.
- Le groupe de l’Union des Droites a reçu dernièrement de ses chefs des instructions formelles concernant une campagne à entreprendre contre le général Boulanger. Mais les membres du cabinet étant solidaires, la Droite avait cru que la discussion du budget des postes et télégraphes était un terrain favorable pour commencer les hostilités. Dans un conciliabule, auquel assistaient tous les membres influents du parti réactionnaire, il avait été convenu qu’un membre de la Droite déposerait un amendement tendant à la suppression du ministère des postes et télégraphes. Mais la Droite, ne suffisant pas à elle seule pour voter cette suppression, il fut décidé qu’on s’entendrait au préalable avec les opportunistes pour le vote de ret amendement.
- Nous ignorons au juste si les pourparlers ont eu lieu, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’on disait que la chose était entendue et que le ministère était moribond.
- Bref, tous ces bruits sont parvenus jusqu’au cabinet, et les membres du gouvernement, convoqués en toute hâte, se sont réunis à une heure et demie, dans un bureau du Palais-Bourbon.
- La délibération a été fort courte, et on a appris alors que le ministère était décidé à faire de la question des postes et télégraphes une question de cabinet.
- A s’en rapporter aux racontars qu’on se chuchotait à l’oreille dans la salle des Pas-Perdus, M. de Soubeyran, un des gros bonnets de la Droite, se serait rendu auprès des chefs du parti opportuniste et aurait ouvert des négociations qui n’ont pas abouti.
- MM. Ferry, Waldeck-Rousseau, Reynal, etc., auraient répondu qu’ils ne voteraient pas la suppression d’un département ministériel créé par leurs amis, et dont le premier titulaire fut M. Gochery.
- Déplus, la personnalité de M. Granet n’était pas pour engager les républicains à voter l'amendement dont M. Bénazet devait prendre l’initiative.
- Dans tous les cas, le complot n’a eu aucun effet ; M. Bénazet n’a déposé aucun amendement, etM. Goblet reste— pour le moment — président du conseil.
- Un Congrès de mineurs français — Huit jours après le congrès des mineurs belges, un congrès de délégués mineurs de tous les bassins houillers de France, se tiendra à St-Étienne.
- Ge congrès sera très important. Les sénateurs et députés des départements intéressés y assisteront.
- Gomme on le voit, partout la question du travail dans le mines est à l’ordre du jour. Seulement ce qui fait valoir l’importance de la question, c’est qu’en France, les sénateurs et les députés prennent part à ces assises des représentants du travail minier.
- En Belgique, les députés des centres industriels sont la plupart du temps des directeurs de charbonnage ou des capi
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- talistes actionnaises qui se montrent hostiles à tout projet d’amélioration du sort de l’ouvrier mineur.
- Imprévoyants. — Un de nos confrères annonce que le ministre de la guerre, afin de venir en aide à certains agents, ouvriers et ouvrières de l’administration centrale de la guerre qui, n’étant point commissionnés, n’ont droit à aucune retraite, a prescrit par un arrêté les mesures suivantes :
- « A l’avenir, tout employé de cette catégorie sera tenu de verser une cotisation mensuelle très minime à la caisse des retraites pour la vieillesse créée par la loi du 18 juin 1850.
- Ce versement lui assurera une pension viagère pour sa vieillesse.
- * Les versements varient de 3 francs par mois, pour les salaires de 2 francs et au-dessous, à 9 francs par mois pour les salaires de 5 francs et au-dessus.
- « Afin d’encourager et de faciliter ces versements, le ministre a prescrit de majorer les salaires de la moitié de la cotisation. »
- Notre confrère trouve la mesure bonne, il n’a pas tort, quoiqu’il ne faille pas s’enthousiasmer jusqu’à oublier que cette augmentation de salaire est bien maigre.
- On retiendra 3 francs par mois, soit deux sous par jour, à ceux qui gagnent deux francs ; mais, pour les aider, on leur donnera la moitié de la retenue, soit cinq centimes. Leur journée, au lieu d’être de deux francs, sera donc de quarante et un sous.
- Que le ministre de la guerre qui ne peut, à lui seul, augmenter les prix de façon n’ait pu faire mieux et qu’il faille lui savoir un certain gré d’avoir fait ce mieux,nous en sommes d’accord ; mais nous croyons pas qu’il y ait là matière à dithyrambe.
- Nous ne croyons pas surtout qu’il y ait lieu d’ajouter la phrase suivante qui termine l’information de notre confrère :
- « Cette mesure si bienveillante et si philanthrodique sera très appréciée, et par les intéressés et par ceux qui savent combien est grande l’imprévoyance de ceux qu’elle vise. »
- « Combien est grande l’imprévoyance de ceux qu’elle vise », est d’une naïveté qui frise le cynisme.
- Reprocher aux malheureux qui gagnent quarante sous ou quarante-cinq sous de ne pas songer à porter leurs économies dans les caisses des institutions de prévoyance, c’est presque leur reprocher de manger tous les jours du pain ei de ne pas songer que si, un jour ou deux ils se serraient le ventre, ils pourraient avoir un livret de caisse d’épargne ou acheter des rentes sur l’Etat.
- On ne nous paraît pas songer que ces « imprévoyants » sont quelquefois malades ; qu’ils ont des enfants à nourrir, à habiller ; que généralement le propriétaire de la maison qu’ils habitent exige le prix du loyer — souvent d’avance ; qu’ils ont acheter des vêtements ; que le boulanger donne son pain en échange d’argent monnayé ; de même le boucher, de même le fruitier qui vend le lait des mioches et le fromage qui compose maintes fois le menu du repas.
- Ce sont là des charges lourdes, et loin de nous étonner que ces malheureux agents soient «imprévoyants», nous nous demandons comme ils font pour joindre les deux bouts.
- ANGLETERRE
- M. Chamberlain a prononcé hier à Birmingham un discours politique qui peut être considéré comme la contrepartie de celui qu’il avait tenu avant la rentrée aux électeurs de Hawick. Dans ce dernier, le chef du parti radical s’était montré tout disposé à une réconciliation prochaine avec M. Gladstone et avait admis pour l’Irlande une autonomie politique presque complète, sur le modèle de la Constitution du Canada. Hier, M. Chamberlain a reproché à son ancien leader de s’être soumis à toutes les exigences du parti irlandais, qui réclame une forme de gouvernementimpraticable, aussi funeste pour l’Irlande que dangereuse paur l’Angleterre et qui vise à rompre jusqu’au dernier les liens qui unissent la Grande-Bretagne à l’île-sœur. M. Chamberlain regrette, en outre, que le parti libéral veuille subordonner au succès de ces revendications utopiques l’accomplissement des réformes réclamées par les autres parties du Royaume-Uni, telles que 'amélioration des lois agraires, l’organisation de l’éducation populaire, la répartition équitable des impôts. Toutes ces réformes doivent attendre la réalisation des vœux d’une minorité qui représente pour le moins autant une conspiration étrangère et anti-anglaise que l’opinion même de l’Irlande. L'Angleterre approuvera à l’égard de celle-ci une politique non de soumission, mais de conciliation, et le parti unioniste radical ne saurait s’associer à cette entente qu’aux conditions que l’orateur a développées à Hawick.'Ces conditions marquent 'extrême limite de ce que peuvent accorder M. Chamberlain et ses adhérents ; si les gladstoniens ne font pas également des concessions de leur côté, c’est sur eux que retombera la responsabilité de la rupture et des échecs que subira le parti libéral.
- ALLEMAGNE
- Nous continuons à recevoir d’Allemagne des explications rassurantes sur l’appel de 72,000 réservistes pour le 7 du mois prochain. Le budget de la guerre de cette année prévoyait, comme nous l’avons dit hier, la convocation de 115,480 hommes de cette catégorie, pour leur apprendre le maniement du nouveau fusil à répétition ; sur ce nombre, 11,265 devraient faire une période d’instruction de cinquante six jours; 12.915 de quarante neuf jours et 91,300 de douze jours. C’est à cette dernière classe de soldats, qui restera le moins longtemps sous les drapeaux qu’appartiennent les 72,000 réservices dont l’appel a causé une si vive émotion.
- A l’origine, cette mesure avait été confondue, par suite d’une information de la Gazette de Cologne concernant les recrues de Mayence, avec l’incorporation dans l’armée active d’un certain nombre de jeunes gens exemptés, faisant partie de ce que l’on appelle en Allemagne la réserve de remplacement. La Gazette de Francfort nous apprend, en effet, aujourd’hui que les recrues dans cette situation, qui avaient obtenu, lors du tirage au sort de l’automne passé, un numéro élevé et qui avaient .échappé ainsi au service actif, sont convoqués pour le 2 ou le 3 avril. Le nombre des exemptés est, en Allemagne, chaque année, d’environ 160,000 hommes; il est probable que l’on ne va en prendre que [ 41,000, afin de procéder dès le printemps à l’application de
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- la loi militaire, dont l’acceptation par le nouveau Reichstag est ainsi tenue d’avance pour certaine par le gouvernement. C’est donc là également une mesure qui n’a rien d’exceptionnel, sinon au point de vue de ia politique intérieure allemande, et qu’il était facile de prévoir par les discours mêmes dont M. de Bismarck a accompagné la présentation du projet de loi sur l’effectif de l’armée. Si l’on note encore les paroles pleine de confiance dans le maintien de la paix que le correspondant berlinois du Morning Post prête à M. Herbette, et les lettres de Saint-Pétersbourg parues simultanément dans le Nord et dans la Correspondance politique, de Vienne, organes officieux tous deux, qui démentent le bruit d’une entente entre l’Allemagne et le Russie, et que cette puissance ne soit engagée à rester neutre au cas d’un conflit entre l’Allemagne et la France, il semblera qu'aucune combinaison diplomatique et aucun armement exceptionnel ou imprévu ne menacent actuellement la paix.
- ESPAGNE
- Les divisions qui s’étaient produites il y a quelque temps déjà dans les rangs des républicains espagnols ont eu hier le dénouement qu’il était facile de prévoir. Une assemblée de délégués du parti s’était réunie ces jours derniers à Madrid pour choisir entre les politiques et les programmes rivaux de la plupart des députés radicaux, ayant à leur tête M. Salmeron, et ceux des partisans plus avancés de MM. Zorrilla et Piy Margall; ces derniers veulent tendre au renversement des institutions monarchiques par tous les moyens, y compris surtout la violence, les pronunciamientos, les émeutes locales, les soulèvements même partiels et n’ayant aucune chance de réussir; M. Salmeron, au contraire, désire agir par la propagande, appuyer même le gouvernement actuel dans ses réformes libérales, et ne recourrir à la révolution que si la nation tout entière s’y trouve amenée par un mouvement irrésistible de l’opinion publique. La majorité des délégués, 83 contre 23, s’est prononcée en faveur de M. Zorrilla et a décidé de lui envoyer une députation pour lui demander son mot d’ordre pour la campagne de cette année, dans laquelle il compte continuer ses tentatives d’embauchage dans l’armée, tandis que M. Pi y Margall se charge de la propagande onvrière; les chefs des dissidents sont sortis de 1’assemblée; ils vont fonder à la Chambre un parti de républicains modérés, qui se tiendra à égale distance entre leurs anciens amis de gauche et les possibilités de M. Castelar.
- BELGIQUE
- Le Congrès de Jolimont. — Le Congrès des mineurs belges s’ouvrira à Jolimont, au Progrès, le dimanche 6 février, à dix heures du matin.
- Les Ligues ouvrières des bassins houillers, les syndicats de mineurs et les groupes de houilleurs qui ne seraient pas encore affiliés au parti ouvrier sont priés de désigner leurs délégués.
- Il faut un délégué par fosse. De cette façon seulement le congrès peut être renseigné sur l’opinion et les idées de la i totalité des mineurs de Belgique. I
- DANEMARK
- Des élections législatives ont eu lieu en Danemark ; il s’agissait de nommer un nouveau Folksthing, ou Chambre des députés, à la place de celui que le gouvernement a fait"dissoudre à la suite du refus de la commission du budget d’approuver l’affectation de sommes importantes à la fortification de la capitale et à d’autres objets militaires. Comme on sait, la représentation populaire du Danemark est en conflit depuis plusieurs années avec le ministère Estrup, appuyé par la Chambre haute, par la cour suprême et par le roi ; jusqu’ici le succès de l’opposition avait été grandissant à chaque élection générale ; ou s’attendait cette fois aussi à ce que la minorité gouvernementale diminuât encore, à ce qu’elle fût battue notamment dans deux des arrondissements de Copenhague sur les cinq où elle l’avait emporté. Il n’en a rien été ; soit que les questions patriotiques en jeu aient détaché un certain nombre d’électeurs de la gauche, soit que la propagande électorale active et, il faut le dire, peu scrupuleuse des partisans du gouvernement ait fait le reste, la droite a remporté quelques succès ; elle a gagné trois sièges dans la capitale, cinq dans le reste du pays et n’en a perdu qu’un.
- Ces victoires n’exerceront sans doute aucune influence sur l’équilibre des partis à la Chambre, mais elles serviront au ministère Estrup à se targuer auprès du roi d’un revirement du pays et à en obtenir un renouvellement de pouvoir. Le ministère avait adressé, dès le milieu du mois, une représentation au souverain pour lui demander de faire commencer les travaux de fortification autour de Copenhague au moyen d’une loi budgétaire provisoire, si l’opposition obtenait de nouveau la majorité. On avait répandu le bruit que le roi hésitait, devant l’attitude du pays, à commettre ce nouvel acte d’arbitraire et, à maintenir sa confiance au ministère qu’il impose depuis douze ans. Nul doute que le demi-succès de la droite ne fasse cesser ces scrupules et ne raffermisse le pouvoir de M. Estrup.
- -----------------. . ♦ t --------------:--
- LA LEGISLATION MINIERE
- et la condition des ouvriers mineurs,
- m
- La question de propriété de lamine soulève une question préjudicielle de propriété générale — ou plutôt de propriété sociale — que les auteurs des projets de loi révisionnistes ont sentie, qu’ils ont voulu résoudre, et qu’à notre sens ils ont fort mal résolue. Celui-là même dont les intentions ont été les meilleures dans cette circonstance, M. Francis Laur, dont le projet, s’il était adopté, garantirait aux ouvriers une somme de protection sociale considérable, a plus mal encore que tous les autres, résolu ce point de droit.
- En effet :
- On aura beau, dans une loi quelconque, investir de la propriété d’une mine telle personne qu’on voudra ou qu’on désignera, cette investiture elle-
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- même, qu’on invoque comme tranchant la question ne fait que l’obscurcir davantage, puisque c’est l’acte législatif, qui confère le titre de propriété non la qualité de l’individu qui en prend possession en vertu de ce titre. Il peut, dans le droit actuel, en être le propriétaire légitime, au sens strictement juridique du mot, une fois la concession faite ; il n’en est pas le propriétaire naturel ; celui dont la loi ne fait que consacrer pour ainsi dire le droit, le reconnaître, l’affirmer.
- Pourquoi ?
- C’est ici que se pose la question préjudicielle à laquelle nous avons cru devoir consacrer un troisième article, parce que les lecteurs du Devoir pourraient s’étonner à bon droit de nous voir toucher de si près, sans insister de nouveau, à l’un des points en discussion et en élaboration depuis si longtemps dans les colonnes de ce journal. Ce point est celui-ci : on confond sans cesse en parlant propriété, ce qui est à proprement parler propriété individuelle, et ce qui est plus spécialement propriété sociale.
- Ceci a été montré sous toutes ses faces, et dans le Devoir, et dans les ouvrages de M. Godiffi1): il y a deux parts à faire dans la richesse publique ; celle de l’individu et celle de la société. La production a deux facteurs importants : les efforts individuels et la somme des efforts collectifs — C’est même en partant de ce principe, dont nous allons un peu plus bas démontrer denouveau l’exactitude, que le fondateur du Familistère, d’investigations en investigations, a abouti à la réforme de l’Hérédité Nationale, dont l’application, si elle se réalisait, aurait pour but de restituer à la collectivité la somme d’efforts et d’utilités à l’aide desquels les détenteurs de la fortune ont acquis à la richesse.
- La mine est une propriété publique ; c’est de la richesse sociale. Elle appartient donc à la société,à la nation. On le reconnaît, puisque nul ne peut en posséder, sans une investiture, par un titre en bonne forme. Oui,on le reconnaît; jusque là,fous les auteurs des projets déposés, même celui du gouvernement, sont d’accord avec nous sur ce point. Mais là s’arrête l’accord d’opinion, car aussitôt tous disent •' L’État n’est propriétaire de la mine que jusqu’au moment où elle est découverte ; dès qu’elle est découverte, elle n’appartient plus à la société, elle appartient à son inventeur.
- (1) Le Gouvernement, eh. XIV ; le domaine social et la propriété, p. 371 — 412.
- Voilà qui est plaisant ! Et de quel droit s’il vous plait ? — La mine comme toutes les richesses sociales existantes à l’état latent, disent ces singuliers théoriciens, tant qu’elle n’est pas découverte est inutilisable : elle est à l’état de ce que le droit romain appelle res nullius, chose sans valeur. Mais dès que quelqu’un s'est baissé et a découvert à ses pieds l’existence d’une mine ou d’une richesse quelconque, celui-là a fait de cette chose sans valeur, une chose ayant une valeur déterminée plus ou moins grande. Dès lors, c’est lui qui acréé cette valeur; lui quia inventé la richesse— et c’est à lui que cette richesse doit appartenir.
- Cette théorie est abominable, anti-sociale au premier chef. Qui ne voit que si, partant de ce principe onia mettait rigoureusement en pratique, ce serait l’expropriation du genre humain à bref délai ? On a découvert le transport de la force motrice par l’électricité à domicile. Qu’est-ce que l’électricité, tant qu’elle n’est pas accumulée ? Une res nullius, quelque chose qui existe à l’état latent. Serait-ce une raison pour empêcher désormais le genre humain de transporter de l’électricité- à distance sans la permission du savant qui en a eu le premier l’idée ? On croit, et pour nous, la certitude des hypothèses scientifiques qui se sont produites à ce sujet n’est qu’une question de temps, de recherches plus ou moins longues à opérer, qu’on pourra utiliser le flux et le reflux de l’Océan pour la production de l’électricité à distance. Qu’est-ce aujourd’hui que la marée ? Une force inutilisée, une res nullius. Dès l’instant où quelqu’un affirme qn’il y a en elle une source de forces incalculables, une masse de richesses à venir, la marée lui appartient-elle et aurait-il le droit de réclamer la propriété perpétuelle et absolue de l’Océan ?
- Cette prétention n’est même pas admise pour les brevets d’invention là où l’idée est réellement de l’homme! c’estque la loi reconnaît qu’il suffit de récompenser l’inventeur et elle lui accorde 15 années de privilège.
- Ne serait-il donc pas absurde de donner à per-tuité une richesse que le bénéficiaire n’a pas créée?
- Voilà pourtant l’absurdité que commettent ceux qui prétendent que les richesses souterraines appartiennent à leur inventeur. En fait, on n’invente que ce qui n’existe pas. Encore, il n’y a pas une invention qui soit le produit exclusif de l’initiative individuelle, parce que l’homme ne saurait s’isoler de son milieu ; que jamais nul, dans aucune circonstance, n’a pu créer tout seul, les inventions i ne s’opérant que sur la masse des produits sociaux
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- créés par l’ensemble des générations humaines précédentes.
- Voilà pourquoi toujours, dans la production | intellectuelle comme dans la production matérielle, J il y a deux parts à faire : la part sociale et la part j individuelle.
- Les économistes qui sont les premiers à avoir revendiqué la propriété des richesses souterraines pour l’inventeur sont logiques ici, aveG leur conception immorale de la société humaine. Iis représentent cette dernière comme un ensemble d’individus autonomes, isolés les uns des autres, luttant entre eux pour l’existence dans la société humaine comme dans la société animale. Pour eux, le mot de Hobbes reste le credo scientifique sanglant infaillible : homo homini lupus. Par conséquent, la société n’est rien ; la collectivité, une chimère! L’homme ne luidoit rien; il doit tout rapporter àlui. Rien n’existe en dehors de lui, que par lui. Quelqu’un découvrirait aujourd’hui le moyen d'accaparer la lumière solaire, il pourrait en toute sûreté de conscience en dépouiller l’univers, l’univers serait sans droit ni recours contre le nouveau Protée usurpateur, non plus du feu des Dieux, mais du feu des hommes.
- Or, cette théorie n'est pas seulement profondément immorale ; elle est encore de la dernière fausseté. La société est un composé d’individus formant la partie adéquate d’un tout harmonique relié par des rapports de justice très étroits. L’individu ne peut faire un pas sans jouir, à un degré relatif, des bienfaits de la société. Ces bienfaits, la société les lui doit certes, parce que le tout ne saurait se désintéresser de l’existence de la partie, mais en retour du concours que la société lui a prêté, l’individu doit à la société. Dans l’espèce, l’inventeurde la mine n’a aucune part àla création de la mine, d’ailleurs,puisque notre sol géologique a été exploré en tous les sens, et qae tous les gites sont parfaitement connus. Que vient donc faire là l’inventeur ?
- En admettant même que des découvertes resteraient à faire, l’État a ses ingénieurs et il serait le dilapidateur de la fortune publique, s’il laissait à d’autres explorer ses gisements dans le but de s’en emparer.
- De quelque côté qu’on retourne la question, la théorie juridique de la res nullius à l’égard des mines est insoutenable. Elle fausse toutes les notions de bon sens et de saine justice élémentaires.
- Ce n’en est pas moins à cette conclusion que les auteurs des divers projets de loi ont abouti. — De
- la part du gouvernement, la conclusion ne nous surprend, guère : i;l a reni tous ses engagements, au sujet des mines comme au sujet de la formule-devise du Devoir, un instant adoptée par lui : «Ni Emprunts ni Impôts ». Il n’a tenu aucune des promesses d’antan. — De la part de M. Laur, qui, comme nous l’avons fait voir dans le précédent numéro, a inscrit dans sonprojetdes garanties considérables de protection aux ouvriers, la conclusion est regrettable ; car voici ce qui se produira à la Chambre.
- On dira à M. Laur : Il y a dans votre projet deux choses distinctes confondues : le sujet de la règlementation du travail et celui des mines. Vous reconnaissez que lamine est une propriété comme une autre ; donc laissez cette propriété s’exploiter dans les mêmes conditions. Que si vous croyez nécessaire l’établissement d’une règlementation du travail, faites en l’objet d’une proposition spéciale, qui sera discutée à part. Mais ne les confondez pas. On votera donc le principe de propriété absolue de la mine aux bénéficiaires sans obligations auxquels le gouvernement les concède, et on repoussera les clauses protectrices du travail.
- Tandis que s’il eût soutenu le caractère social de la richesse minière, concédée par faveur arbitraire à des privilégiés, cela au détriment de la collectivité sociale, il eût pu, non seulement inscrire dans la loi telles stipulations favorables à la cause des travailleurs, mais même encore demander que l’État rentrât en possession, moyennant arrangements, bien entendu, de ces richesses dont on l’a dépouillé. Au lieu de cela, il a fourni des armes aux adversaires de la règlementation du travail pour combattre sa règlementation partielle. Et la condition des ouvriers mineurs que le gouvernement s’était engagé à améliorer restera après comme devant.
- Triste exemple, en vérité, des erreurs que peuvent commettre les hommes les mieux intentionnés, faute de s’inspirer d’une doctrine sociale complète qui seule leur permettrait de formuler des réformes d’ordre pratique et général, comme celles que le Devoir a élaborées et défend tous les jours.
- Le Chirurgien de l’obélisque.
- Une séance de la Chambre nous a valu une bien étonnante révélation. C’est à M. Carret que nous la devons. M. Carret a demandé, en effet, une réduction de quinze cents francs sur le chapitre XXX, qui concerne le personnel des bâtiments civils. Or, le fonctionnaire dont l’honorable député de la
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- Haute-Savoie désire que le traitement soit supprimé n’est autre que le chirurgien des monuments de l’État.
- Chirurgien des monuments de l’État ! Oui, parfaitement, les monuments de l’État ont leur chirurgien comme vous ou moi. Et par monuments de l’État on entend, entre autres, la colonne Vendôme, la colonnne de Juillet,la Chapelle expiatoire, l’Arc de Triomphe, les portes Saint-Denis et Saint-Martin, et... l’obélisque.
- L'obélisque a son chirurgien ! De temps immémorial, nous payons ce chirurgien là. Et pourtant, je n’avais jamais su que l’obélisque fût malade ou se fût cassé la jambe.
- C’est vraisemblablement parce que le chirurgien veillait sur lui. Et le ch.rurgien est supprimé ! Rigueur du siècle ! Et si l’Arc de Triomphe allait, demain, se donner une entorse,..
- Notre système pénitentiaire-
- Déjà, à maintes reprises, nous avons entretenu les les lecteurs du Devoir des mauvais traitements infligés aux prisonniers et des résultats déplorables de notre système pénitencier. Dans un excellent article intitulé le Gâchis pénitentiaire, notre confrère Émile Gère, de la France, fait une vie critique de la profonde incurie qui règne dans nos pénitenciers, et révèle des faits incroyables. Il met nettement M. Herbette en cause, et invite M. Goblet à ne pas attendre « que tout soit à feu et à sang » dans toutes les prisons, pour donner en haut lieu un vigoureux coup de balai.
- Notre confrère ajoute qu’il va passer en revue les évènements dont les établissements de Riom, de Thouars, d’Embrun, d’Aniane, de Belle-Isle, du Val d’Yèvre, de Gaillon, etc., ont été le théâtre, il commence par les jeunes détenus du Val-d’Yèvre, et donne la copie textuelle du télégramme officiel suivant, expédié au ministre de l’intérieur le 25 Juin 1885, télégramme dont le public n’a jamais eu connaissance.
- Situation très grave au Val-d’Yèvre — 18 colons aux fers deux par deux sont répartis en 9 cachots, -4 autres ferrés avec des poucettes — le tout sans l’aveu du préfet. — 30 autres jeunes détenus au pain et à l’eau depuis cinq jours.
- Les enfants non changés de chemise depuis trois semaines.
- Dortoir rempli de vermine.
- Pain non mangeable.
- Huit décès en peu de temps sans épidémie.
- Que fit M. Herbette au reçu de celte dépêche annonçant une aussi épouvantable solution ? Envoya-t-il au Val-d’Yère un inspecteur général pour
- faire une enquête ? Nullement. M. Émile Gère ajoute :
- Non-seulement M. Herbette a gardé le silence et laissé sans instructions le préfet du département ; mais comme le directeur du pénitencier était un de ses amis, nommé d’emblée, sans préparation, à ce poste important, il le fit venir à Paris, prépara et accepta ses explications, et, bien mieux, le conduisit chez le ministre, qui lui serra cordialement la main en le félicitant sur sa fermeté.
- Bien entendu M. Barthey— c’est le nom du directeur — laissa faire de plus belle. Aussi, peu de temps après, les pauvres petits malheureux colons, affolés par de mauvais traitements en dehors des règlements, poussés à bout par des privations de toute sorte, se mirent en pleine insurrection. Il fallut recourir à la force pour rétablir l’ordre.
- Peu de temps après, des faits semblables se produisaient dans plusieurs autres pénitenciers. Plus maltraités que des bêtes de somme, les malheureux enfants détenus s’insurgeaient de nouveau contre leurs bourreaux.
- A BelIc-lsle, les mutins s’emparèrent des armes de la troupe, et c’est à coup de fusil qu’il fallut les dompter.
- A Aniane, les colons se dispersèrent dans la campagne. — On ameuta après eux les paysans qui les traquèrent pendant plusieurs jours à coup de fourche, comme des bêtes fauves.
- Et l’on appelle cela, d’après le vœu de la loi de 1850, une éducation paternelle ! Et l’on critique parfois la gestion des colonies privées 1 Quelle honte !
- Dans toutes ces colonies, comme dans les maisons d’adultes M. Herbette a fait écarter toute poursuite judiciaire. — Avant tout, pas de bruit. — Tel était le mot d’ordre de l’administration centrale.
- On ne pouvait, en effet, conjurer la perte de M. Herbette que par le silence. Des débats publics eussent montré à tous qu’il était responsable du sang versé, des crimes sans nombre provoqués par son imprévoyance et le mauvais choix dans le personnel.
- Il est véritablement monstrueux que M. Herbette après tous ces scandales et notamment les abominations de Porquerolles — dont les auteurs dévraient être à l’heure qu’il est sous les verrous, s’il y avait une justice en France, —- soit encore placé à la tête du service des pénitenciers. Une telle conduite mérite même mieux qu’une simple révocation. Il est temps que les fonctionnaires soient réellement responsables de leurs actes, si l’on veut introduire un peu de morale dans les choses publiques.
- Mais voici qui est absolument inouï : notre con-
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- frère annonce quece qui lui reste à dire est encore plus grave et plus scandaleux ! Nous attendons ces nouvelles révélations, comme nous attendons les décisions de M. Goblet.
- VARIÉTÉS
- La natte des Chinois. — Les chinois sont à la mode, et nous finissons par mieux les connaître que nous ne connaissons des peuples plus rapprochés de nous, tellement se multiplie le nombre des écrits donnant des renseignements sur leurs mœurs, leur religion, leur Constitution politique, leur vie sociale et domestique et jusque sur les moindres particularités de leur manière d’être. Ainsi, M. Paul Antonkii, dans son livre les Chinois peints par un Français, raconte comment les Chinois en sont venus à adopter le genre singulier de coiffure que nous leur connaissons. Lorsque, en 1620, les Tartares eurent envahi l’empire et s’en furent rendus maîtres, ils montrèrent qu’ils étaient hommes politiques autant que guerriers. Ils adoptèrent le système de colonisation qui avait si bien réussi aux Romains, Au lieu de songer à modifier les coutumes des Chinois, ils les adoptèrent toutes. Respect du passé, culte des ancêtres, vénération pour Confucius, rites pour les grandes cérémonies, les vainqueurs s’approprièrent tout, jusqu’à l’habillement des Chinois. Rien ne fut donc changé pour ceux-ci, sauf le mode d’arrangement de leur chevelure. Avant l’invasion tartare, les Chinois portaient les cheveux un peu longs attachés en arrière. Ils furent invités à les raser, sauf au sommet de la tête, où devait croître une longue natte. L'ordre émanait de Tien-Min, le premier empereur de la Chine de race tartare.
- Cet ordre faillit amener une révolution, les cheveux coupés ras étant considérés en Chine, ainsi que cela a été en France aux temps mérovingiens, comme un signe de dépendance, de servitude, d’amoindrissement dans la position sociale. Lors donc que l’ordre formel de Tien-Min exigea que toutes les têtes fussent arrangées à la mode tartare, il parut aux Chinois qu’on imposait sur leur crâne le sceau de la servitude. Ils furent plus contristés de ce signe de la défaite que de la défaite elle-même.
- Des milliers de Chinois refusèrent d’obéir et préférèrent la mort à la natte, car il fallait choisir entre les deux, la désobéissance à l’empereur ayant toujours entraîné en Chine la peine suprême. Endurer le martyr pour une mode de coiffure, voilà ce qu’on pourrait appeler le comble de la foi. Donc l’introduction de la natte chez les Célestes a coûté la vie à des milliers d’entre eux. Qui eût dit alors que cette natte si mal accueillie deviendrait tellement chère aux Chinois que leur honneur y semble attaché. Un Chinois se ferait tuer aujourd’hui pour défendre sa natte. On ne saurait leur causer de plus vif déplaisir que d’en parler irrespectueusement, de la nommer, par exemple, cauda, comme l’appendice des animaux. Ce serait la même injure que lorsqu’on appelle « chien » un Européen. Pour être poli, on doit se servir du mot latin cincinnus ou de l’expression chinoise pien-tsé. Quant à toucher la natte d’un Chinois, non pas dans la pensée de la lui tirer, mais simplement pour la regarder, c’est i tout ce qu’on peut imaginer de plus incivil. Couper la queue I
- — pardon — couper la natte à un Chinois est chose pire que de lui briser un membre.
- M. Paul Antonini raconte à ce sujet qu’un missionnaire dut la vie au culte que les Chinois ont pour leur natte. Ce prêtre était recherché par l’autorité en raison de l’ardeur de sa pro-pagagande. Il se trouvait dans une famille chrétienne lorsqu’on vint le prévenir que la maison était cernée par les satellites d’un mandarin et que ce dernier lui-même demandait à visiter les appartements. Grand émoi chez tons : si le malheureux est pris, s’en fait de lui. Tout à coup le missionnaire saisit une paire de ciseaux, engage ses amis à se tranquilliser et court vers l’aile droite de la maison, où se trouve toujours l’appartement des femmes et où nul homme étranger à la famille ne doit pénétrer. Le missionnaire disparaissait à peine de la grande salle, que le mandarin y entrait. Ne voyant pas son homme, il devine où il a dû se cacher et s’élance à sa poursuite. Mais à peine a-t-il franchi le seuil de l’appartement des femmes qu’il pousse un cri et revient au plus vite, fuyant comme s’il était poursuivi. Un instant après le prêtre revenait et présentait à ses fidèles la natte du mandarin. D’un coup de ciseaux, il avait déshonoré pour longtemps le malheureux fonctionnaire, et celui-ci avait été si troublé de cette flétrissure qu’il avait abandonné la partie. Cette historiette nous montre le côté faible des Chinois. Dans les négociations toujours si difficiles avec les mandarins, là menace d’un coup de ciseaux serait peut-être plus efficace que celle d’un coup de canon.
- CHARLES SAVILLE
- par ROBERTSON
- Roman philosophique
- Chapitre XXXVIII UTOPIE - SUITE
- — Oui dit Charles, il me semble que je vois l’aurore du bonheur du genre humain. Quand votre colonie sera bien connu,l’exemple gagnera de proche en proche, et votre nom deviendra plus glorieux que celui des plus grands conquérants.
- — Ah ! Vous croyez dit Barlow,que le genre humain accepte si facilement le bonheur, il accepterait plutôt la guerre, la peste ou la famine. A la bonne heure, ! voilà des choses respectables. Elles sont anciennes, donc elles sont nécessaires. On sait ce que c’est ; on y est familiarisé ; il ne faut pas d’efforts d’esprit pour les comprendre.
- — Mais cependant, dit Charles, vos voisins ne sont pas aveugles. Ils doivent comparer votre prospérité avec leur misère. Ils doivent sentir le besoin de vous imiter.
- — Nos voisins nous traitent de fous. Ils ne comprennent pas une commune sans cabaret, sans prison et sans gibet. Ils disent que notre propriété est factice, que je ne la soutiens qu’à force d’argent et que tout croulera j aussitôt que je serai ruiné. Nos machines, au moyen des-I quelles nous avons fait disparaître ce qu’il y a de pénible
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- et de rebutant dans les travaux agricoles et domestiques nos machines sont à leurs yeux des inventions impies et diaboliques, et ils se sont demandé plusieurs fois s’il ne conviendrait pas de les détruire.
- — Mais alors pourquoi n’appelleriez-vous pas la sollicitude du gouvernement sur vos idées. ? On arriverait peut-être à forcer les gens à être heureux malgré eux.
- — On ne force personne chez nous, excepté pourtant les matelots, qu’on fouette par dessus le marché. Deux puissances se partagent la souveraineté de l’Angleterre : l’aristocratie et le commerce. L’une, maîtresse du territoire, des dignités et des hauts emplois, régorgeant de tout ce que peuveut donner le rang, le faste et les trésors n’éprouve nullement le besoin de faire partager son bien-être aux masses. L’autre, ne reconnaissant que les joies du comptoir, et le plaisir d’empiler des écus, regarderait comme un attentat, ou comme un acte de démence, tout ce qui tendrait à changer l’ordre des choses établi. Il faut donc nous résoudre à rester enfermés dans notre petit cercle, entourés d’une atmosphère d’indifférence, pour ne pas dire d’antipathie. Vous, mon cher Saville, qui vivez dans un pays moins libre,il est vrai,mais en même temps, moins soumis aux vieilles coutumes et aux vieux préjugés, vous aurez plus de chances que moi, de hâter la marche d’une idée,qui fera le tour du monde,quand son heure sera venue. A propos d’heure, je m’aperçois qu’il est temps d’aller dîner, car on est ici d’une ponctualité toute militaire, et l’on ne nous attendrait pas.
- Chapitre XXXIX
- SÉRIE DE COMMOTIONS AGRÉABLES. - BOUQUET.
- Le dîner fut excellent. On s’extasia surtout sur plusieurs ragoûts dus au talent culinaires de Jem, et on porta un toast à son honneur.
- Les lettres et les journaux arrivèrent comme on sortait de table. Les convives se répandirent sur l’immense pelouse. Les enfants se livrèrent à leurs joyeux ébats, pendant que les pères et les mères, suivaient leurs mouvements avec orgueil. De jeunes couples cherchaient les frais ombrages. Les vieillards, assis le dos au soleil, sur des bancs larges et commodes, regardaient en souriant. Plusieurs habitants lisaient les journaux, tandis que d’autres dépouillaient leur courrier.
- Saville et Barlow se promenaient au milieu de cette scène riante et paisible, quand ils furent accostés par le cuisinier en chef.
- — Je viens messieurs, dit celui-ci, au nom de notre comité,pour vous prier de nous autoriser à faire une proposition à M. James Weller.
- — Quelle proposition ? dit Barlow.
- — De l’admettre parmi nous comme sociétaires, car nous sommes tous enchantés de son talent et plus encore de son agréable caractère. Mais apprenant qu’il est au service de monsieur (se tournant vers Saville), il nous a paru convenable de xrous faire connaître à tous deux nos désirs avant d’entrer en pourparlers avec lui.
- — Pour ma part dit Saville,quoique jel’aime beaucoup et que ce fût un chagrin pour moi de me séparer de lui,
- j je ne mettrai point d’obstacle à sa décision, quelle quelle soit. Veuillez le faire venir.
- Quand il fut mis au courant de ce dont il s’agissait, Jem leva sur son maître des yeux humides.
- — Si je ne vous avais pas connu,monsieur,dit-il d’une voix émue, j’aurais été bien heureux et bien fier d’accepter cette proposition.Mais à moins que vous ne vouliez me renvoyer, tout ce que je vous demande, monsieur, c’est de vous suivre partout.
- — Je ne veux certes pas vous renvoyer, mon ami, dit Saville. Mais comparez la position qu’on vous offre, avec celle que vous occupez. Au lieu d’obéir à un maître,vous serez libre, maître de vos actions, membre d’une société honorable, où par votre intelligence et votre activité vous pourrez arriver à occuper une place distinguée.Tout cela demande réflexion.
- — Je n’en ai pas besoin,dit Jem,toutes mes réflexions sont faites. Ils disent ici que chacun a sa vocation, et je crois qu’ils ont raison. Eh bien, ma vocation à moi, c’est de vous aimer et de vous servir.
- — Vous êtes un bon et honnête garçon, dit Saville, en lui saisissant la main avec émotion ; et vous ne vous repentirez pas du sacrifice que vous faites,je vous le promets. Cependant, encore un mot. Si je vous emmène en France, que deviendra la jeune fille aux yeux noirs.
- — Qu’elle aille à tous les diables,s’écria Jem. Je viens de recevoir un bout de lettre d’un ami, qui m’apprend comme quoi elle s’est enfuie avec un soldat. Ainsi, pas d’empêchement, la chose est arrangée ; merci.monsieur, et vive la joie ! Et vous monsieur le chef, dit-il en s’éloignant avec ce dernier, venez que je vous remercie del’honneur que vous vouliez me faire, et que je vous fasse accepter mes excuses.
- En ce moment, deux étrangers en costume de voyage, venaient de franchir l’entrée du domaine. Ils avaient gravi le talus et, parvenus sur leph teau, ils s’étaient arrêtés en admiration à la vue du charmant paysage. Barlow venait de les apercevoir, et était ailé donner des ordres pour qu’on allât à leur rencontre et qu’on leur fît accueil, quand Schwartz accourut auprès de Saville.
- — J’apprends une chose, lui dit-il, qui ne peut ajouter à mon amitié pour vous, mais qui vous assure en outre ma profonde reconnaissance. Le marchand de tableaux du Stand a bavardé. Je sais tout ce que je vous dois. J’ai besoin de vous serrer la main. Mais voyez donc ces deux messieurs qui arrivent au pas gymnastique! Eh! Dieu me pardonne, ce sont nos deux braves marins. Ils l’avaient bien dit qu’ils sauraient vous retrouver n’importe où.
- — Charles s’écria Édouard Carbonnel, ta main, mon excellent ami. Voici tes camarades de la Sirène dont tu as fait la fortune. Bonjour monsieur Schwartz.
- — Oui, monsieur, ajouta l’honnête Mortiner, arrivant tout essoufflé, nous avons eu une veine de bonheur tellement inouïe, depuis que vous êtes venu si généreusement à notre aide, que noüs possédons maintenant un beau navire, et un joli mago. C’est à vous que nous devons tout cela. Nous venons, d’abord pour régler nos comptes avec vous ; ensuite pour vous faire nos remer-merciements, et enfin pour vous dire que tout ce que
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- nous avons est à votre disposition. Permettez-moi de vous donner une poignée de main.
- Pendant que Saville présentait ses anciens amis à Barlow, un nouveau venu vint lui frapper sur l'épaule.
- C'était George Morton. La joie de Charles fût extrême. De tous ses amis, George était le plus ancien et le plus intime.
- — Je viens remplir ma promesse, dit Morton, d’un air moitié sérieux, moilié comique. Je suis marié depuis quinze jours. Ainsi, Charles, mon garçon, pendant que je suis parfaitement heureux. Voici ma main. Dépêche-toi ; tu sais qu'il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.
- En ce moment et comme Barlow pressait les voyageurs d'entrer pour se rafraîchir, Thompson accourut, tenant une lettre ouverte à la main.
- — Charles, dit-il, après avoir fait accueil à George, qui était pour lui une vieille connaisssance, Charles,féli-citez-moi. J’apprends par cette lettre que ma pièce va être jouée sur tous les théâtres du Royaume-Uni. On en a vendu dix mille exemplaires, et mon éditeur veut en faire tirer vingt mille autres. Sans vous, mon cher ami je n’aurais peut-être pas joui de ce triomphe. Votre main, mon bon Saville.
- — Sais-tu bien, Charles, dit Morton, que je ne t’ai jamais vu si radieux. Tu as l’air plus content et plus gai que jamais.
- — Ce n’est pas étonnant, George. Au lieu d’un choc électrique, je viens d'en recevoir six, en moins de dix minutes, et je dois être aussi chargé de fluide qu’une bouteille de Leyde. Mais viens donc me présenter à ta femme; il me tarde de la voir.
- — Elle va venir. Restons ici. Pendant que tu causais avec ces messieurs, j'ai prié M. Schwartz d’aller la prévenir.
- — Tiens! Vous vous connaissez donc ?
- — Parbleu nous avons fait connaissance, depuis huit jours que nous sommes ici.
- Gomme il parlait, Schwartz revint à eux, avec un album sous le.bras. Il y avait dans ses yeux quelque chose déplus espiègle encore que de coutume.
- — En attendant l’arrivée de madame Morton, allons nous asseoir dit George sur ce banc là-bas, au milieu de cette belle touffe d’arbres. Nous avons quelque chose à te montrer.
- Charles, un peu intrigué, suivit ses deux amis, et se plaça entre eux sur le banc.
- — Vous vous rappelez, dit Schwartz, se préparant à ouvrir l'album, vous vous rappelez cette série de dessins que j’avais faits à bord de la sirène à propos du système de l'excellent et bien regretté M. Muller. Cette série était de pure fantaisie. Mais en voici une qui repose sur des faits réels, à ce que m’a assuré la belle dame qui m’a chargé de l’exécution de ces dessins.
- Après ce préambule, il ouvrit l’album. La première page représentait un salon, où Mademoiselle de Senne-terre, debout et irritée, éloignait Raville d'un geste impérieux. La ressemblance des deux personnages était parfaite.
- Charles pâlît. Il jeta sur ses deux amis un regard plein d'anxiété.Leur sérénité et leur bon sourire,lui rendirent un peu de courage.
- — Vous dites que c’est une dame, demanda-t-il à Schwartz, qui vous a prié de faire ce tableau ?
- Shwartz répondit de son air malin :
- — Ai-je dit une dame ? C’est cette maudite langue anglaise qui me trotte dans la tête ; ils disent a lady pour un dame etpour unedemoiselle,comme s'il n’y avait aucune différence. Mais c’est une demoiselle que j’ai voulu dire, et je déclare (autre anglicisme) qu’elle est bien aimable. Mais ce n'est pas fini ; allez toujours.
- D’une main tremblante, Charles tourna le feuillet. La seconde page représentait l’arrivée d’une diligence. Parmi les voyageurs qui venaient de descendre,on voyait Zamore, qui, par son humble attitude, s’efforcait d’apaiser le mécontentement de son maître.
- Les émotions indéfinissables et tumultueuses qui avaient agité Charles à la réception de la lettre de Zamore, revinrent l’assaillir avec plus de violence que jamais. Encore une fois il interrogea d’un regard plein d’angoisses les physionomies de ses deux compagnons.
- (A suivre.)
- La Revue socialiste, paraissant tous les mois, par vol. grand in-8° de 96 à 112 pages ; le n° 25 (Janvier 1887) contient une intéressante et consciencieuse étude de M. Rouanet sur la Propriété minière ; une curieuse lettre très peu connue de Karl Marx sur Proudhon, dans laquelle le philosophe allemand juge l’œuvre du philosophe français; la suite des intéressantes révélations de M. Chirac sur Y Agiotage en 1881; un récit détaillé de M. B. Malon sur les circonstances dans lesquelles fut adopté le programme socialiste de 1881 au congrès du Hâvre. Ce grand article est un chapitre détaché d’un livre que M. Malon se propose de publier. Il aura pour titre : Les collectivistes français. Une revue économiste de M. Rouanet et du Mouvement social en France et à Vétranger par M. R. Vaillant, complète ce numéro, d’une lecture à la fois très attrayante et très instructive.
- Bureaux de la Revue socialiste, 43, rue des Petits Carreaux, Paris.—Abonnements : France, 6 mois, 6 francs, un an 12 francs. Le numéro 1 franc. Étranger : un an 14 francs, 6 mois 7 francs.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 24 au 30 Janvier 1887
- Naissances :
- Le 26 janvier, de Lairloup Gaston Alfred, fils' de Lair-loup Alfred et de Magnier Lucie.______________
- Le Directeur Gérant : GODIN
- uuise. — lmp. Baré.
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- Il’ Année,Tome II.— N’440 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 13 Février 18S7
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- EUBEAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- On an ... 10 fr. »» Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 »»
- Union postale Un an. . . 11 fr.»» Autres pays
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- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champt Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Société de paix et d'arbitrage du Familistère.— Société française des amis de la paix. — Avenir des revendications patriotiques par la guerre ou par la paix. — Paix et fraternité. L’appel pacifique de 1870. — Pétition à la Chambre des députés en faveur de l’arbitrage international et du désarmement européen.— Bulletin de la paix armée. — Le dernier livre de Paul Bert. ~ Charles Saville.— Etat-civil du Familistère.
- Société de Paix et d’Arbitrage
- DU FAMILISTÈRE
- Réunion du 3 Février 1887.
- Conférence de M. Godin
- Mes amis,
- Parmi les faits intéressant le mouvement de la paix venus à notre connaissance depuis le mois dernier, j’ai à vous signaler d’abord la proposition faite à la Chambre des députés par Messieurs Antide Boyer, député des Bouches-du-Rhône, et Planteau, député de la Haute-Vienne,proposition ayant pourjbut d’inviter le gouvernement français à ouvrir des négociations avec les autres gouvernements en vue d’arriver au désarmement général.La prise en considération de cette proposition a été écartée, à l’unanimité moins une voix, par la commission d’initiative.
- Ce n’est certainement pas la décision la plus
- sage que la commission eût pu prendre, mais, il n’en faut pas être découragé.
- Les idées nouvelles sont toujours combattues et repoussées à leur apparition, puis le nombre de leurs adhérents se multiplie peu à peu et il vient un moment où la majorité est pour elles, où elles triomphent de toutes les résistances et deviennent des faits accomplis.
- Il faut donc persévérer dans cette voie, insister sur la nécessité et la justice du principe de paix et d’arbitrage.
- Toutes les sociétés de paix sont de cet avis, aussi, voyons-nous déjà une proposition nouvelle succéder à celle de MM. Antide Boyer et Planteau.
- Un groupe de députés : MM. Frédéric Passy, Montaut (Seine-et-Marne) Yves Guyot, Lalande, Blatin, Jourdan, Barodet, Maurel, Guillaumou, Fernand Faure, Guillemaut, Henri Maret, Hude, Lyonnais, Beauquier, Gaillard (Vaucluse),Achard, Laguerre, Gaussorgues, C. Pelletan, Gagneur, etc., viennent à leur tour de déposer à la Chambre une Proposition de résolution tendant a l’amélioration du droit international.
- Cette proposition débute ainsi :
- « Exposé des motifs.
- « Messieurs,
- « La guerre, malgré les progrès de la civilisa-« tion, est restée au premier rang des fléaux « qui désolent l’humanité.
- « Toutes les nations, en la subissant ou la « déchaînant, à tour de rôle, sont d’accord pour
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- la maudire. Il n’en est pas une, quelles que « soient sa grandeur et ses ressources, qui ne fré-« misse à la pensée des calamités quelle peut « demain faire peser sur elle ; pas une, quelles « que soient ses institutions et de quelque « manière qu’elle exprime ses sentiments et ses « vœux, qui ne se plaigne hautement de fléchir « sous la charge chaque jour plus écrasante, de « cette rivalité d’armements qui, sous le prétexte « de garantir la sécurité de ceux qui en font les « frais, ne réussit trop souvent qu’à la compro-« mettre. »
- Voici maintenant le texte de la résolution proposée :
- « La Chambre,
- « Préoccupée des charges et des dangers que « fait peser sur l’Europe, au détriment de toutes « les Puissances sans exception, l’état encore « imparfait des relations internationales et du « droit qui les régit ; et touchée de l’universel « besoin de soulagement et de sécurité qui, de « tous côtés, s’affirme;
- « Frappée, d’autpe part, des résultats obtenus, « dans nombre de cas, pour le plus grand bien « de tous, de l’emploi des procédés amiables de « médiation et d’arbitrage et de la consécration « de plus en plus formelle donnée à ces procédés « par les déclarations et les acles des cabinets, « des Parlements et de la diplomatie;
- « Convaincue, en conséquence, delà possibilité « comme de la nécessité de faire, par un effort « commun de sagesse et de prévoyance, un pas « nouveau et décisif dans cette voie ;
- « Et tenant à honneur de ne pas laisser la « France étrangère à un si grand et si bénissable « progrès;
- « Invite le Gouvernement, comme y ont été in-« vités, en diverses circonstances, par leurs Par-« lements respectifs, plusieurs des gouverne-« ments de l’Europe et de l’Amérique ;
- « A saisir toutes les occasions favorables pour « entrer en négociations avec les autres gouver-« nements à l’effet de développer, de préciser, de « généraliser et d’assurer pour le règlement des « conflits internationaux l’emploi des procédés « amiables de médiation et d'arbitrage déjà visés « et recommandés, à maintes reprises, par les « congrès, traités et conférences dont les dispo-« sitions font dès maintenant partie du droit « public de l’Europe, et à travailler ainsi à l’éta-« blissement et à la consolidation d’un régime de * ’ustice, de respect mutuel et de paix qui per-
- « mette enfin, sans faiblesse ni péril pour personne t « de s’occuper sérieusement de la réduction grâce duelle et simultanée-des charges souslesquelles « plie le monde. »
- Vous le Voyez, mes amis, les Députés suivent en cette question d’arbitrage international la même voie que celle que je vous ai recommandée pour la question de pétitionnement en faveur du relèvement des salaires, et de l’organisation dû travail.
- C’est qu’ils savent de quel poids peut, à un moment donné, peser l’opinion publique pour faire pencher d’un côté ou de l’autre les décisions des gouvernants.
- Mais, pour cela, il faut que tous les hommes intelligents s’élèvent au sentiment des calamités que la guerre entraîne pour les nations et se débarrassent du chauvinisme qui les étreint encore.
- Le temps accomplit son œuvre de progrès et doit nous inspirer confiance.
- Si nous remontons seulement à une centaine d’années, nous voyons que, dans ce court espace de temps, 35 cas de différends entre nations qui eussent entraîné la guerre, ont été résolus par l’arbitrage et que,dans cette même période, 13 fois les divers gouvernements se sont occupés des moyens d’abolir la guerre.
- Ce qu’on a fait 35 fois,on peut le faire toujours. Voyez donc combien il y a là de motifs pour nous encourager à redoubler d’efforts dans la voie où nous sommes engagés.
- Les effroyables dépenses entraînées par le régime de la guerre ne pourront pas se continuer indéfiniment. Par un seul fait jugez de ce que la guerre coûte aux nations et de la gravité des maux qu’elle accumule.
- Un journal relate qu’en 1856 les plus forts canons coûtaient 2.800 fr. pièce, et chaque coup tiré 14 fr.
- Aujourd’hui les plus grosses pièces d’artillerie se paient 487.500 francs (!) chacune, et chaque coup tiré occasionne une dépense de 4.675 fr. !!
- La seule charge d’un canon coûte donc le double actuellement de ce que coûtait autrefois un canon tout entier.
- Jugez donc quel gouffre de dépenses improductives est ainsi ouvert devant les nations et de quelle cause de destruction la guerre menace les peuples. Combien il est urgent que tous les hommes s’élèvent au sentiment du vrai en ces matières et renoncent enfin à cet esprit belliqueux qui, il
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- faut bien le reconnaître, possède encore tant de ! partisans !
- Nous ne sommes qu’une petite minorité pour vouloir sérieusement en finir avec le régime de la guerre et y substituer l’organisation définitive de la paix.
- Combien il serait à propos, aujourd’hui, que le pétitionnement commencé autrefois par le Devoir eût été secondé par les autres journaux dévoués à la cause du peuple. On serait en mesure de déposer un nombre considérable de pétitions appuyant la demande des députés partisans de la cause du désarmement et de l’arbitrage international.
- Il y a environ deux ans que le Devoir a recueilli à ce sujet environ deux mille signatures, mais cela est insuffisant pour une telle cause.
- En présence des propositions faites à la Chambre, une commune du Jura vient de m’adresser 116 nouvelles signatures qui seront insérées dans le prochain numéro du Devoir ; mais ce serait un pétitionnement à réorganiser par la presse dévouée aux intérêts des peuples, en vue des propositions futures qui seront faites à la Chambre.
- Il est bon de ranimer ce mouvement de pétition, pour soutenir le groupe des députés partisans de la paix ,• mais, il faudrait le faire d’accord avec eux, afin d’agir plus utilement.
- En dehors des faits législatifs, j’ai à vous signaler l’initiative prise par la Société française des Amis de la Paix, dont le siège est à Paris.
- Cette société vient de nous envoyer le texte d’une circulaire qu’elle a adressée aux divers gouvernements et à laquelle sont déjà parvenues des réponses favorables.
- Vous pourrez lire ce document dans le Devoir, le texte y sera inséré.
- Je passe maintenant aux nouvelles qui nous sont venues de l’étranger.
- Angleterre et États-Unis
- Les ouvriers de Londres, membres de l’association de la paix, réunis en assemblée le 13 janvier ont, entre autres questions importantes, traité de l’arbitrage entre les États-Unis et l’Angleterre.
- A l’unanimité l’assemblée a décidé que l’adresse suivante serait présentée aux membres du Parlement pour obtenir qu’ils la signent et en poursuivent la réalisation.
- Au Président et aux Membres du Congrès des États-Unis d’Amérique.
- « Les soussignés, membres du Parlement « anglais, ont appris avec la plus vive satisfaction « que diverses propositions s’étaient fait jour au « Congrès des Etats-Unis, en vue d’inviter le « Gouvernement à prendre l’initiative des mesures « nécessaires pour conclure, avec le Gouverne-« nement de la Grande-Bretagne, un traité sti-* pulant que tout différend entre les deux Gou-« vernements ne sera pas soumis aux agences « diplomatiques, mais sera réglé par voie d’ar-« bitrage.
- « Si une telle proposition nous était adressée « par le Congrès des Etats-Unis, nous nous « emploierions de toutes nos forces à la faire « adopter par notre propre gouvernement.
- « La conclusion d’un tel traité serait un excel-« lent exemple aux nations qui gaspillent leurs « ressources dans les institutions belliqueuses, et « pourrait porter les autres gouvernements às’ad-« joindre au premier noyau pacifique ».
- Cette même question de création d’un tribunal d’arbitrage pour régler les différends qui pourraient s’élever entre la Grande Bretagne et les États-Unis,a été également examinée parle Comité de l’association internationale d’arbitrage et de paix dont le siège est à Londres.
- ..A laT"suite~de cet examen, le comité a rédigé
- une pétition qu’il va envoyer à tous les partisans de la cause de la paix, en Angleterre, afin de recueillir des signatures et de créer un mouvement d’opinion publique en faveur de la conclusion du traité en projet.
- Là, comme vous le voyez, il s’agit d’actes dus à l’initiative des gouvernements mêmes.
- En Danemark, pays dont nous nous sommes déjà occupés, la cause de là paix continue à faire de grands progrès.
- Aune assemblée récente de l’Union des électeurs libéraux, M. Sécher, directeur d’un des principaux journaux danois, et M. Bajer, membre du Parlement, ont proposé urie résolution en faveur de la Nèütralisation des trois États Scandinaves : Suède, Norwège et Danemark. Cette résolution a été votée à l’unanimité.
- Voilà, mes amis, pour le mouvement politique. Je vous demande, maintenant à revenir au suie!
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- qui nous intéresse encore plus directement, celui s delà paix intérieure par l’organisation du travail.
- Notre pétition dont le Devoir vous a donné le texte est à l’impression. Sous peu, des exemplaires vous en seront distribués.
- Aussitôt la publication de ce document dans le Devoir, j’en ai envoyé des exemplaires à un certain nombre de députés, afin de voir dans quelle mesure ils nous accorderaient leur appui et ce qu’ils nous conseilleraient de faire, pour que notre pétition lût prise en considération par la Chambre.
- Une réponse m’est venue de M. Bovier-Lapierre député de l’Isère, qui, lui-même, a fait à la Chambre une proposition d’amendement à la loi sur les syndicats ouvriers, proposition qui viendra ces jours-ci en lecture à la Chambre.
- Ce serait un premier pas dans la voie où nous voulons amener les députés. Il serait heureux pour notre pétition que le groupe des députés ouvriers voulût bien la prendre en considération, et qu’il comprît que si les garanties que nous demandons étaient accordées aux ouvriers, c’en serait fini du triste régime sous lequel aujourd’hui l’ouvrier demeure en proie à toutes les vicissitudes rendant incertains son travail et son salaire.
- On se plaint souvent que les députés font peu de chose pour améliorer le sort des classes laborieuses ; certes, on est loin de taire tout ce qu’on devrait ; mais, il faudrait aussi, quand les députés ont fait une loi dont il est possible de tirer un utile parti, que. l’on s’ingéniât à s’en servir.
- Or, la loi du 21 Mars 1884 sur les Syndicats ouvriers n’a pas été étudiée d’assez près par ceux là mêmes qui prétendent diriger les autres dans le monde ouvrier. Certainement, cette loi peut être féconde en bons résultats ; il ne faut pour cela qu’obtenir des députés les amendements nécessaires. Or, la Chambre ayant voté la loi l’amendera certainement, si l’on apporte la constance et la précision voulues pour réclamer des députés ces perfectionnements indispensables.
- Jusqu’ici, les ouvriers n’ont guère su recourir qu’à la grève pour tenter d’obtenir, non les garanties efficaces dontils ne voyaientpas les moyens pratiques, mais seulement le maintien du taux de leurs salaires ou, parfois, une augmentation.
- En France, le recours aux grèves n’a produit à peu près rien pour l’amélioration du sort de l’ouvrier.
- Les grèves ont pourtant eu leur côté utile, elles ont mis en lumière l’arbitraire auquel le plus souvent l’ouvrier était assujetti et les misères dont il était accablé. Ces cruels' tableaux ont, en tous pays, frappés à plus d’une reprise les législateurs. Mais cela n’indiquait pas les moyens pratiques d’instaurer un meilleur état de choses.
- Ce n’est pas au cours des douleurs aiguisées par les grèves que les travailleurs peuvent étudier à fond les problèmes sociaux et indiquer les réformes utiles. Pour arriver à cela, il faut posséder le calme relatif dont vous jouissez ici, avoir derrière soi de longues années de travail ininterrompu qui ont créé l’aisance et l’instruction pour tous et ouvert les esprits à la conception des véritables réformes.
- Aussi, arrivons-nous les premiers pour proposer, dans notre pétition les moyen s pratiques de remédier au désordre industriel actuel et de clore l’ère des crises commerciales dont toutes les nations subissent aujourd’hui les atteintes.
- Songez à la transformation qui s’opérerait pour les ouvriers à l’instauration des mesures que nous demandons.
- Les Chambres syndicales, dans chaque industrie, fixeraient elles-mêmes la durée de la journée de travail et le taux moyen des salaires. Quel repos d’esprit, quelle sécurité pour l’ouvrier en même temps que pour le patron !
- Certes, les patrons ne seront pas en général disposés à le reconnaître de prime abord. J’en ai eu la preuve au cours des efforts que j’ai tentés pour arriver à une entente entre les patrons des industries similaires à la nôtre. Un seul s’est déclaré disposé à marcher d’accord avec nous.
- De leur côté les ouvriers-trouvent nos propositions bonnes, mais n’osent se mettre en avant, dans la crainte de contrarier leurs patrons et de se voir congédiés.
- C’est au point qu’ils semblent même hésiter à prendre l’initiative de faire signer la pétition dont nous avons arrêté les termes. Quelques-uns m’écrivent : Envoyez de chez vous un homme pour recueillir les signatures ; nous n’osons le faire nous mêmes, mais une personne étrangère en recueillerait.
- Il profondément triste de voir les ouvriers n’oser se servir de la loi et n’oser pétitionner, sous peine de tomber dans la misère.
- Il faut redoubler de zèle et faire cesser ces tyranniques et sottes résistances, bientôt aussi préjudiciables aux patrons qu’aux ouvriers.
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- Tâchons donc de gagner les députés à notre cause, de façon à les amener à donner un appui sérieux à notre pétition ; ainsi, nos demandes arriveront à la Chambre avec chance d’être au moins examinées. Car, elles ne pourront être acceptées du premier coup ; mais la presse s’en occuperait et la discussion s’ouvrirait, enfin, au grand jour sur les perfectionnements à introduire dans la loi concernant les Syndicats ouvriers.
- Un exemple frappant vient de nous être encore donné ces jours-ci de l’inefficacité des grèves pour l’amélioration du sort des travailleurs : Les ouvriers d’Amercœur, en Belgique, ont subi pendant trois mois toutes les tortures que la grève enfante et dont la vue seule peut donner une idée. Après ces trois mois, vaincus par l’épuisement de toutes resssources et par l’écrasement de leur misère, ils ont repris leur travail sans aucune modification dans les conditions contre lesquelles ils avaient protesté par la grève.
- Que dis-je, sans aucune modification ? Si, il y en a eu une: 105 d’entre eux, 105 des ouvriers grévistes ont été refusés à la reprise du travail.
- Ainsi résultat de la grève :
- Trois mois de privations sans nom pour tous et, au bout de ce temps, le congé pour 105 des grévistes!
- Et ce n’est pas tout, où ces malheureux congédiés pour un tel motif pourront-ils maintenant trouver de l’ouvrage ?
- Combien il serait à désirer que la masse ouvrière fut partout assez intelligente pour consacrer la même patience qu’elle déploie dans les grèves à réclamer sans trêve, des députés, les mesures sociales véritablement propres à lui donner les garanties dont elle a besoin, et que jamais la grève ne lui procurera.
- Représentez-vous, mes amis, la masse ouvrière unie toute entière pour réclamer des réformes précises, et songez à l’influence irrésistible qu’elle exercerait alors sur le corps législatif.
- Partout et ouvertement se discuteraient à fond les questions de travail. Les abus seraient étalés, mais aussi, en bien des cas, l’impuissance des patrons à remédier au mal. Car, il faut bien reconnaître que si, par ces crises prolongées de l’industrie, la situation des ouvriers est profondément triste, celle des patrons comporte aussi bien des angoisses. Que de faillites déclarées chaque jour!
- Abstraction faite des revendications légitimes des travailleurs, ne conçoit-on pas au sein de quels embarras se débattent les patrons que l’avi-
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- lissement des prix amené par une folle concurrence, oblige à travailler sans bénéfice ou à perte.
- Pour relever ses affaires et éviter la ruine, le patron fait des efforts désespérés ; il montre à ses ouvriers qu’il lui faut ou fermer ses ateliers ou diminuer les salaires. Les ouvriers, maitrisés à leur tour par ce cruel état de choses, acceptent la réduction ; loin de s’améliorer, la situation s’aggrave pour tous, caria consommation languit et le commerce est paralysé. C’est un cercle vicieux dont patrons et ouvriers ne trouvent pas le moyen de sortir.
- On ne vaincra cet état de choses, mes amis, que par la réorganisation du travail ; et c’est pour indiquer les premiers éléments de cette réorganisation que nous allons adresser notre pétition aux Chambres. On ne comprendra pas tout d’abord les heureuses conséquences qui découleraient de son acceptation ; on l’écartera, il faut nous y attendre ; mais elle concourera à mettre en évidënce les misères sociales actuelles et, en même temps, les moyens d’y remédier. Le vrai finit toujours par s’imposer au monde ; par conséquent, ce que nous demandons sera, à un moment donné, mis en pratique et consacré par la loi.
- Ce qui cause aujourd’hui nos plus grands maux c’est l’absence de toute organisation dans la production. Or, comment apportera-t-on l’ordre, la prévoyance et l’équité dans ces matières ? Vaste problème sur lequel ont peu réfléchi ceux-mêmes qui croient en posséder la solution, parce qu’ils embrassent vaguement et confusément la nécessité de modifier ce qui est.
- Eh bien, mes amis, ceux qui organiseront la production ce seront les travailleurs eux-mêmes par l’organe de leurs Chambres et Unions syndicales ; ces corps seuls, généralisés partout la nation,seront en mesure d’apporter la prévoyance, l’ordre, la sagesse, l’équité, en même temps que les connaissances voulues pour la solution pratique d’un tel problème.
- Après avoir réglé la durée de la journée de travail et le taux moyen du salaire, les Chambres et Unions syndicales auront, naturellement, à régler comment se fera la répartition des bénéfices.
- La première conséquence de leur action sera le relèvement des salaires ; la seconde sera l’inauguration de garanties .générales au bénéfice des invalides du travail, des faibles, des ouvriers atteints par le chômage, enfin l’institution defga
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- ranties analogues à celles dont l’association vous fait bénéficier.
- Votre situation au milieu du monde actuel de l’industrie est une situation de privilégiés. Et c’est pourquoi vous avez le temps, vous, de vous occuper de ce problème de l’organisation future du travail, d’un intérêt si grave pour toutes les nations.
- Non-seulement les Chambres et Unions syndicales accompliraient ce que je viens d’indiquer, mais elles interviendraient dans la direction générale imprimée à la production, afin qu’on cessât de produire en aveugles, sans s’occuper des besoins réels de la consommation, et au risque de créer sur certains points de funestes encombrements.
- Les Chambres et Unions syndicales dresseraient les statistiques générales de la production et de la consommation et maintiendraient un constant équilibre entre ces deux faces de la vie sociale.
- Ce serait, enfin, la réalisation de la République non-seulement dans le Gouvernement du pays, mais aussi dans le gouvernement de l’atelier ; ce serait la véritable démocratisation de l’industrie.
- Mais, pour atteindre à ce but, il faut pardessus tout avoir au cœur le véritable amour de l’humanité. Il faut avoir l’esprit assez élevé pour embrasser les choses d’une façon large et généreuse.
- Or, vous, mes amis, à qui le travail n’a jamais manqué depuis 50 ans et qui jouissez des institutions de prévoyance nécessaires à toute la France, nécessaires au monde entier, vous êtes dans les vraies conditions qui doivent vous porter à réfléchir et agir pour les autres.
- Descendez au fond de vos coeurs, regardez quelles sont les nécessités des directions industrielles et sociales, que de connaissances il faut pour être à la hauteur de la tâche, et combien les classes ouvrières sont encore loin de posséder l’instruction voulue pour remplir le rôle qu’elles ambitionnent aujourd’hui et qui leur incombera quand le moment en sera réellement venu.
- Vous êtes une population lettrée et intelligente comparée aux groupes industriels ordinaires, mais si demain la direction générale des affaires de l’association vous incombait, combien de temps croyez-vous que vous pourriez les mener sans courir à la ruine, surtout au milieu des graves difficultés que l’état de l’industrie soulève en permanence ?
- Il faut en toute chose faire son apprentissage.
- Les directions industrielles et commerciales exigent des connaissances et des talents, faute desquels on est impropre à la fonction.
- De même que les directeurs industriels seraient forts embarrassés de manier, du jour au lendemain, la lime ou le marteau aussi habilement que l’ouvrier ; de même l’ouvrier serait incapable de s’élever d’un coup à la capacité industrielle et commerciale. Un long et persévérant apprentissage est la première condition du talent en toute fonction. Renverser, bouleverser les choses ne suffit pas pour faire avancer les sociétés.Ceux qui prétendent que cela peut suffire professent de profondes erreurs.
- On conçoit ces exagérations en présence des résistances que le monde des privilégiés oppose aux réformes réclamées par la démocratie et le socialisme ; mais, il n’est pas moins vrai que, quelque révolution qu’on fasse, on sera impuissant à organiser les sociétés sur des bases de justice, si l’on n’a étudié à l’avance les procédés et moyens de ce nouveau régime.
- C’est par la science sociale qu’il nous faut marcher à la réalisation des bienfaits sociaux;l’histoire et toutes choses dans la nature nous indiquent que dans tous les faits de la vie l’évolution est graduelle.
- C’est pourquoi notre pétition aux Chambres me paraît être le premier pas à accomplir aujourd’hui, et pourquoi je compte sur tous vos efforts pour concourir à son succès.
- (Applaudissements)
- Société Française des Amis de la Paix
- 8, Rue Saint-Lazare, Paris.
- A son Excellence monsieur le Ministre des Affaires Étrangères de
- Monsieur le Ministre,
- La guerre, en dépit des progrès de la Civilisation est restée au premier rang des fléaux qui désolent l’humanité.
- Toutes les nations, en la subissant à tour de rôle, sont d’accord pour la maudire. Il n’en est pas une, quelles que soient sa puissance et ses ressources, qui ne frémisse à la pensée des calamites qu’elle peut demain déchaîner sur elle; pas une quelle que soit la nature de ses institutions, qui ne se plaigne hautement de plier sous la charge, chaque jour plus écrasante de cette rivalité d’armements qui sous le prétexte de garantir sa sécurité, ne fait trop souvent que la compromettre.
- Il faut le reconnaître toutefois, entre les États de l’Europe
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- tout au moins, la paix, quoique constamment menacée, est, depuis un demi siècle environ, plus rarement et plus difficilement troublée. La sagesse des Gouvernements, ^s’inspirant des sentiments des populations, tend de plus en plus pour le règlements des questions qui les divisent, à substituer aux solutions hardeuses de la force, des moyens à la fois moins violents et plus réellement efficaces.
- Tantôt sous le nom de médiation, tantôt même sous le nom juridique d’arbitrage, des conflits qui paraissaient sur le point de mettre le monde en feu, ont été, grâce à la modération des puissances intéressées et à la conciliante intervention des puissances amies, heureusement apaisés.
- L’affaire à jamais célèbre, de l’Alabama, celle plus récente de l’Aiganistan, et en dernier lieu celle significative des Garolines, pour ne mentionner que les plus mémorables, sont présentes à tous les esprits.
- Mais la diplomatie n’a pas seulement, à son grand honneur, préparé et réalisé, dans nombre de cas, ces combinaisons bienfaisantes; elle en a fait entrer le principe dans le droit écrit de l’Europe, et par des déclarations dont personne ne saurait contester la haute valeur, elle leur a donné, à plus d’une reprise, une consécration internationale qui désormais en impose à tous la pratique et le respect.
- Par le 23e protocole de la conférence de 1856, les représentants des grandes puissances signataires du traité de Paris, émettaient à l’unanimité le vœu « que les Etats entre lesquels s’élèveraient un dissentiment sérieux, avant d’en venir aux armes eussent recours, en tant que les circonstances l’admettraient, aux bons offices d’une puissance amie. »
- Les Puissances non représentées à la Conférence étaient formellement invitées à adhérer à ce protocole et elles y ont, en effet, à peu prés toutes adhéré.
- Le traité lui-même, par son article 7 stipulait officiellement que « s’il survenait entre la Sublime Porte et l’une ou plusieurs des Puissances signataires, un dissentiment qui menaçât le maintient de leurs relations, la Sublime Porte et chacune des Puissances avant de recourir à l’emploi de la force, mettraient les autres parties contractantes en mesure de prévenir cette extrémité, par leur action médiatrice; »
- Les déclarations malgré les restrictions dont elles étaient malheureusement encore entourées, avaient une signification considérable. Elles constituaient, de la part des Puissances signataires d’abord et de la part des Puissances adhérentes ensuite, une affirma- tion positive et solennelle du devoir dorénavant proclamé par toutes et pour toutes, d’épuiser, avant d’être autorisées à recourir à la force, tous les moyens d’arrangement amiable, et instituaient au dessus des prétentions rivales des unes et des autres, une sorte de juridiction commune et supérieure, appelée à parler au nom de toutes.
- Plusieurs des Parlements de l’Europe, ceux de le Grande-Bretagne, de la Suède, de la Norwège, de la Belgique, des Pays-Bas, de l’Italie, de la France et en dehors du Continent
- européen, celui de la République des États-Unis, ont à diverses époques et sous diverses formes, manifesté leur désir de voir leurs gouvernements respectifs entrer en négociation avec les autres gouvernements à l’effet d'étendre, de généraliser et d’affermir ces heureux commencements.
- Le Congrès de Berlin en 1878, sur la table duquel se trouvaient entre autres documents soumis à son attention le traité de Paris et les Protocoles y annexés, en a de son côté, reconnu et confirmé la valeur et l’autorité, en rappelant, en termes exprès que « les dispositions non abrogées des traités et Conférences antérieurs, demeureraient en vigueur. »
- Une autre Conférence tenue au même lieu, enfin, celle de 1884-85 relative à l’Etat du Congo, s’est prononcée dans le même sens, en déclarant que « dans le cas où un dissentiment sérieux ayant pris naissance au sujet où dans les limites des territoires mentionnés, viendrait à s’élever entre les Puissances signataires ou celles qui adhéreraient par la suite, ces Puissances s’engagent, avant d’en appeler aux armes, à recourir à la médiation d’une ou plusieurs Puissances amies.
- « Pour ce même cas les mêmes Puissances se réservent le recours facultatif à la procédure de l’arbitrage. »
- Pour donner à ces dispositions bienfaisantes plus d’ampleur et les rendre, au grand avantage de tous, plus impérieusement et plus sûrement applicables, à la solution de toutes les difficultés qui peuvent survenir entre les nations de l’Europe, il suffirait, Votre Excellence ne saurait manquer de le reconnaître, d’en faire disparaître les restrictions, plus apparentes que réelles, qui, contrairement aux généreuses intentions des Hautes Parties Contractantes très certainement, en pourraient, dans certains cas, amoindrir la portée et paralyser l’action.
- Le traité de Paris et la Conférence de Berlin n’ont parlé que des différends dont la Turquie ou le Congo pourraient devenir l’occasion, parce que c’était de la Turquie et du Congo qu’ils étaient spécialement appelés à s’occuper. Ils n’ont pu vouloir, en donnant à leurs énonciations un caractère limitatif, borner aux questions relatives à ces Etats le droit et le devoir de prévoyance et de sollicitude qu’ils entendaient reconnaître à l’Europe, et laisser, pour tout le reste, le champ libre â toutes les convoitises, à toutes les passions et à tous les hasards.
- Que par une déclaration collective qui ne sera qu’une confirmation de leurs déclarations particulières, les Puissances déjà liées par des engagements antérieurs s’entendent pour reconnaître à ces engagements le caractère d’une loi générale du droit des gens,obligatoire dans toutes les éventualités et pour toutes les parties; et elles achèveront d’instituer, par ce simple fait, une médiation commune investie d’une bien autre autorité que les médiations partielles qui ont fait pourtant si l utilement leurs preuves, et d’une efficacité presque infaillible
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- pour assurer définitivement le maintien de cette paix si nécessaire à tous et la réduction graduelle de ces charges militaires, si onéreuses pour tous.
- Ce ne sera point encore sans doute l’introduction impérative dans le droit international de ce procédé supérieur de l’arbitrage qui a donné déjà, lui aussi tant et de siheureux résultats et est appelé à en donner de plus décisifs à mesure qu’il sera plus souvent et mieux pratiqué. Ce ne sera pas, à plus forte raison, la Constitution de celte haute cour des nations que de grands et nobles esprits appellent de leurs vœux comme l’organe suprême de la justice internationale et la garantie définitive de la paix fondée sur cette justice. Ce sera, tout au moins, un pas nouveau et considérable dans la voie dans laquelle marche depuis 1856 la diplomatie éclairée de l’Europe, une victoire nouvelle et des moins équivoques, remportée par elle sur l’ancien esprit de violence et de barbarie. Le monde n’aura pas assez de reconnaissance pour ceux dont l’habile et heureuse intervention lui aura procuré ce bienfait.
- 11 vous appartient, Monsieur le Ministre, en vous concertant^ au nom de votre Gouvernement, avec les Ministres des autres Gouvernements, de contribuer à ce glorieux résultat et d’avoir votre part de ces bénédictions.
- Il ne saurait entrer, assurément, dans l'esprit de personne de taxer .de légèreté et d’utopie une démarche qui se fonde, ainsi que nous venons de le rappeler, sur le Droit public de l’Europe, tel que l’ont établi, avec autant de suite que de clarté, les déclarations communes et réciproques de toutes les Puissances.
- Nous soumettons avec confiance, certains d’être les interprètes des aspirations de l’immense majorité du monde civilisé, ces considérations, à la haute appréciation de Votre Excellence, et nous la prions d’agréer, dans ces sentiments, l’hommage de notre plus profond respect.
- Pour les sociétés d’Europe et d’Amérique.
- Les Présidents,
- Frédéric Passy. A. Franck.
- Député de la Seine, Membre de l’Institut.
- A. Eschenauer. Hippolyte Destrem.
- Avenir des revendications patriotiques par la guerre on par la paix.
- Un jour qu’on parlait devant je ne sais plus quel grand philosophe, Goëthe, je crois, de la trop grande facilité avec laquelle on accueillait « les idées nouvelles et en général toutes les folies qui passent parla tête des utopistes», le philosophe dit: Qu’appelez-vous utopie ? Sachez que l’utopie d’hier n’est que le fait d’aujourd’hui, la vieillerie de demain...
- j Le fait est, que lorsqu’on jette un coup d’œil sur j la marche des idées dans le passé, quelque prévenu qu’on soit des injustices criantes, des oppositions stériles qu’on doit s’attendre à voiraccueillir chaque idée péniblement enfantée parcelui qui la formule, on ne peut, malgré tout, s’empêcher d’être étonné à la vue de ce qu’il a fallu d’énergie de cœur, d’indomptable ténacité de caractère, pour affirmer à la face du ciel et des hommes courroucés, l’idée la plus simple, le théorème le plus évident; si évident, qu’on se prend à douter parfois de la véracité de l’histoire, quand elle nous raconte les avanies dont on a toujours abreuvé les penseurs. Ces avanies, les accusations de toute sorte qui ont pesé sur les robustes forgerons de la pensée humaine, sont vraies pourtant ; chaque siècle a sa part de vérités éclatantes qu’il repousse avec obstination.
- Chaque période a ses préjugés dont elle ne veut pas se départir, ses habitudes qu’elle ne veut pas rompre ; et cette fin du XIX0siècle qui a vu s’agiter tant de pensées diverses, qui a sondé tant de problèmes, vu éclore tant de réformateurs, aura à son passif un bien grand nombre de vérités obstinément repoussées. Tant il est vrai que l’histoire est toujours prête à se recommencer.
- Dans un précédent numéro du Devoir, consacré comme celui-ci, à la propagation des idées de paix et de justice arbitrale, qui sont une forme supérieure de la justice dans la vie des peuples, forme incomprise encore, mais vers laquelle le siècle marche, malgré les efforts incroyables des rétrogrades, nous avons consacré plusieurs colonnes à l’examen des propositions déposées devant le Parlement, relatives au désarmement général et à l’établissement d’un arbitrage international qui mettrait fin aux charges écrasantes que nous impose la paix armée actuelle. Le lecteur trouvera d’autre part, dans le compte-rendu de la conférence consacrée par M. Godin à ce sujet, une analyse complète de ces projets avec une appréciation sur chacun d’eux. Ce que nous voulons relever ici, c’est seulement l’aveuglement incroyable qu’on rencontre chez certaines personnes, dont le jugement, en apparence très sain, quand il est appelé à décider sur certaines choses, révèle un état d’esprit lamentable.
- N’est-il pas lamentable, en effet, contradictoire, irraisonnable au premier chef, alors que de toutes parts circulent des bruits de guerre alarmants ; qu’on reconnaît que ces bruits paralysent les échanges, entravent le commerce, perturbent la production, aggravent les effets d’une crise pro-
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- fonde ; — lorsque quelqu’un vient vous dire : Ces | bruits cesseront, le commerce reprendra son acti- | vité, la production son cours, si nous disons à l’Europe : nous voulons la paix et rien que la paix; comme gage de ces intentions sincèrement pacifiques, nous vous proposons de procédera un désarmement général qui, une fois opéré, permettra à chacun de vivre dans la sécurité; sans souci de ce qui se passe chez son voisin — n’est-il pas lamentable dis-je, d’entendre des gens prétendus raisonnables, ayant horreur de la guerre, à ce qu’ils disent, répondre à ces propositions si sensées par la question préalable, une fin de non-recevoir absolue !
- Car telle est bien la signification du rejet de la proposition Boyer par la commission d’initiative, rejet qui ne permet pas la discussion, supprime l’idée sans phrases,avec la brutalité du couperet de la guillottine, comme si cette idée était tellement monstrueuse, infâme, qu’on ne fût tenu envers elle à aucune justice.
- Refuser jusqu’à la discussion d’un projet ! Quelle aberration ! Comment s’étonner ensuite si l’Inqui-ition a fait agenouiller Gallilée en lui faisant faire amende honorable devant l’auto-da-fé de ses livres? On ne fait plus amende honorable, de nos jours,— on ne brûle même plus les livres ; mais on oppose la question préalable aux projets d’innovation. Dans un cas comme dans l’autre, sauf différence de forme, c’est la même chose, le nescio vos orgueilleux de prétendus sages, dont la sagesse sera taxée de folie, avant qu’il soit peu.
- Mais Gallilée devant le saint-office, frappant du pied le sol criait : E pur si muove — et pourtant elle tourne ! — Ainsi dirons-nous : Et pourtant c’est-là qu’est le progrès ; c’est là qu’est la justiçe, la vérité,la paix,la sécurité de l’avenirj’ordre futur qu’il ne tiendrait qu’à nous de faire l’ordre présent.
- Nous entendons d’ici les récriminations des partisans du système actuel de paix armée, les plates excuses qu’ils vont se donner pour pallier à leurs propres yeux, autant qu’aux yeux des autres l’exécution brutale faite par eux de la proposition d’arbitrage : «Ces idées seront peut-être un jour applica-blesfplus tard,quand les animosités internationales existant aujourd’hui se seront apaisées. Autant que quiconque nous avons horreur de la guerre et des sanglantes catastrophes qui l’accompagnent. Mais est-ce à l’heure présente, quand de toutes parts, un frisson patriotique court dans les veines des nations, qu’on peut faire entendre des paroles de paix et de conciliation ? Ces paroles ne seraient-
- elles pas mal interprétées et prises comme l’expression d’un sentiment de terreur qu’il faudrait soigneusement dissimuler si nous avions le malheur d’en être atteint? »
- Vains prétextes ! Au fond, ce n’est pas cela qui a déterminé lacommissiond’initiative delà Chambre; c’est une préoccupation secrète, à la fois respectable et inavouable respectable, parce qu’elle tend à protester contre un décret de la force —inavouable parce que si elle l’eut laissée pressentir,elle eut commis une provocation imprudente,de nature à précipiter les événements d’une façon très fâcheuse.
- Voyons donc si, là même en nous plaçant au point de vue étroitement patriotique de la commission, notre solution n’est pas meilleure. La commission en refusant le désarmement, a voulu réserver la question de l’Alsace et de la Lorraine, arrachées, on peut le dire, à la France, comme un précieux lambeau de chair de notre pays, au nom de la force, le seul droit sur lequel s’appuient les victorieux.
- Eh bien ! même à ce point de vue, le maintien des armées permanentes ne résoudra pas la question. On peut reprendre l’Alsace et la Lorraine ; on ne préparera pas pour cela le désarmement, on le reculera, au contraire, car nous aurions, pour garder ces deux provinces, si une sanglante guerre nous favorisait, à faire autant d’efforts que pour la conquérir. Demandez au peuple allemand, ce que lui coûte cette ulcère rongeante attachée à son flanc. La reprise de l’Alsace et de la Lorraine, c’est une perspective de guerres périodiques, de luttes meurtrières incessantes, sans fin ni trêve.
- Au contraire que le désarmement général s’opère, nous affirmons que si ces deux provinces sont restées réellement françaises, de cœur et d’aspirations, et c’est une condition de reprise indispensable, elles ne sauraient tarder à le redevenir.
- Qu’es!-ce en effet, que la paix, substituée à la guerre, l’arbitrage à la force ? C’est, un perfectionnement apporté dans Je mode d’être de ces organismes qui s’appellent des nations ; organismes isolés, aujourd’hui, mais qui finiront par se souder, se juxtaposer dans une combinaison plus parfaite, un jour, et par devenir alors, les membres d’un nouvel être plus élevé et meilleur, dans l’échelle de la vie, qui s’appellera l’Humanité.
- Jusqu’à ce jour, ces organismes se sont développés, sans notions de droit, presque inconsciemment et toujours sous les poussées brutales de la force. Il est facile de voir, cependant, qu’à | mesure qu’ils prennent conscience d'eux-mêmes^ ils appliquent des règles de justice, inconnus au-
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- paravant,règles qui vont s’étendant de plus en plus, en englobant les rapports internationaux. C’est ainsi que s’est constitué le droit international moderne ; que les relations diplomatiques ont pris une importance jadis réservée aux batailles ; que les périodes de paix, trop courtes encore à notre gré, vont s’accroissant en durée. La marche suivie par l’évolution des corps nationaux est' de tous points semblable à celle suivie par les individus : le droit et la justice, exprimés par le consentement général sous forme de suffrage universel ou autrement, tendent progressivement, par la force même des choses, à remplacer les dénis du hasard et de la violence.
- La suppression de la guerre, la création d’institutions arbitrales réglant pacifiquement les différends internationaux, aboutiront donc au suffrage universel des parties constituantes d’une nation. En quelques années, ainsi que cela se voit pour les institutions politiques d’un pays; considérées au point de vue des relations intérieures d’état à citoyen, ce serait le libre consentement qui réglerait les rapports de nation à province. Si alors,une province se sentait, par ses affinités de moeurs, de langue, de souvenirs, invinciblement attirée vers telle nation, plutôtque vers telle autre, fatalement, elle ferait partie de la nation qui réunirait ses sympathies ; cela, en vertu du droit, qui réglerait les relations des parties comme du tout. Par conséquent, si l’Alsace et la Lorraine étaient encore françaises, rien ne s’opposerait à ce qu’elle le redeviennent de droit, l’étant défait !
- Les chauvins ne voudraient certainement pas forcer une contrée à être française si elle ne veut pas l’être : aujourd’hui même, leur revendication de l’Alsace et de la Lorraine s’appuie, non sur la possibilité de les reprendre un jour à l’Allemagne, mais sur la communauté de sentiments qui relie ces pays au nôtre.
- Si on les reprend par les armes, on ne peut être assuré de les garder ; en tout cas,sa conquête coûterait un tel prix, que la conscience la plus énergiquement patriotique a le devoir de s’interroger et de se demander s’il lui est permis de souhaiter cette conquête au prix de tant de larmes et de tant de sang.
- Si on désarmait, si la paix succédait à la guerre, le droit et la force, nos revendications patriotiques, triompheraient, sans qu’il en coûtât une goutte de sang, pour leur triomphe, et aussi pour le maintien à venir de ce triomphe, qui serait, autrement, si chèrement payé !
- PAIX ET FRATERNITÉ L’appel pacifique de 1870.
- A l’heure où de toutes parts, les gouvernants semblent, près de se faire ruer les unes sur les autres les nations qu’ils gouvernent, nous croyons être agréable aux lecteurs du Devoir, en reproduisant ici le magnifique appel à la paix lancé en 1870, quinze jours après la déclaration de guerre, qui devait se terminer par la catastrophe que l’on sait. Voici cet appel :
- Au peuple allemand et au peuple français !— Cent mille citoyens appartenant à deux des grandes nations civilisées du monde, sont condamnés à mourrir d’ici à quelques jours et à être leurs propres bourreaux.
- Sur qui doit peser la responsabilité de ce monstrueux sacrifice humain ?
- Le gouvernement de Paris et celui de Berlin s’accusent réciproquement et préparent le massacre en invoquant la Providence. Les scandaleux démentis qu’ils se renvoient forcent la conclusion que ni l’un ni l’autre ne dit la vérité.
- Nous ne prétendons pas avoir découvert lequel des deux est le provocateur. C’est d’ailleurs là une question que chaque Allemand et chaque Français a tranchée selon son jugement, trop souvent selon ses passions.
- Ce qu’on ne saurait admettre, c’est que la grande majorité des citoyens des deux pays aient voulu la guerre.
- Qu’est-ce, en effet, que l’Allemagne et la France ont à gagner ou à espérer dans ces aspirations ambitieuses et perfides qui s’évertuent à s’entraver l’une l’autre ?
- Le résultat probable du conflit, s’il se prolonge et s’il est donné aux pouvoirs actuels d’en voir la fin, sera d’affermir les Napoléons et les Hohenzollern, qui sauront bien au moment opportun, s’entendre aux dépens des peuples asservis.
- Le résultat presque inévitable sera, pour l’une des deux nations, une effroyable humiliation, qui rouvrira un abîme entre elles, pour toutes deux, la ruine violente et des chaînes plus fortement rivées ; pour les petits Etats neutres, la perte de leur indépendance. La liberté d’une grande partie de l’Europe sera étouffée entre Bismark et Bonaparte.
- Si la victoire favorise l’unité allemande sous le militarisme prussien, « l’Allemagne sera,» selon la pensée d’un de ses grands publicistes, « un danger permanent pour toutes les « nations voisine, et nous nous trouverons au commencement « d’une période de guerres qui menace de nous rejeter aux « plus tristes époques du moyen âge.»
- Que si c’est la France qui est victorieuse sous le Césarisme Napoléonien, elle n’échappera jamais, quoi qu’elle fasse, au soupçon de vouloir recommencer l’ère de Louis XIV, ou de Napoléon Ier.
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- Cette guerre, engendrée elle-même par celle de 1866, > engendrera donc la guerre encore et conduira nécessairement : à l’apogée du despotisme militaire.
- 11 est en Europe une puissance qui travaille dans l’ombre et qui a intérêt à l’affaiblissement des nations civilisées. La France et l’Allemagne se sont chargées de réaliser son vœu. Combien l’autocratie russe doit s’applaudir de cette guerre !
- Nés, les uns en France, les autres en Allemagne, — amis ardents de la liberté de tous les peuples,— croyant au dogme de la fraternité humaine, dogme non moins sacré pour nous que celui de la fraternité des enfants d'une même patrie, — nous souvenant avec douleur des désastres allemands de 1805-6-7-9 et des désastres français de 1812-13-14-15 ; — quelque limitée que soit notre influence et quelque inconnus que soient nos noms ; — persuadés que nos convictions sont partagées par tous les hommes sincèrement amis de leur pays et de l’humanité ; nous croyons devoir déclarer ce qui suit :
- La guerre de conquête, quelle vienne du Nord ou du Midi, de l’Est ou de l’Ouest, est infâme, impie et barbare. Elle ne saurait aujourd’hui rien fonder de durable ; ?elle outrage la civilisation moderne, comme elle viole la morale.
- Nous concidérons comme criminelle toute guerre entreprise dans le but d’arracher à l’Allemagne un pouce de la terre allemande, ou à la France un lambeau du sol français. Nous considérons toute guerre qui n’cst pas défensive comme une monstruosité ; mais en acceptant le devoir de repousser l’agression, gardons-nous de nous laisser entraîner à nous faire les instruments des appétits dynastiques et à faire revivre les haines nationales.
- C’est une erreur de croire que tous les allemands, renonçant à leurs convictions politiques et à leurs aspirations vers la liberté; soient devenus, en se voyant forcés de résister à une injuste invasion, les ennemis acharnés de la France ou les défenseurs quand même d une autocratie militaire en train de s’affermir.
- C’est une erreur de croire que tous les Français, tout résolus qu’ils sont à défendre dans tous les cas leur territoire se considèrent comme solidaires des actes de leur gouvernement : les quinze cent mille électeurs, le cœur et la raison du pays qui ont voté naguère la chute de l’Empire, le prouvent du reste.
- Ce que nous croyons, etce qui est vrai, c’est que les deux antagonistes dans ce conflit, — et les antagonistes sont les gouvernants, non les gouvernés, — sont des ambitieux effrénés, ne reculant devant aucune intrigue ; c’est que ni l’un ni l’autre n’hésite à pétrir la boue et le sang pour édifier ou consolider son œuvre de tyrannie.
- Est-il possible, dès lors, que ces deux nobles contrées, ces émules dans les lettres, les arts et les sciences, ces patries de Montesquieu et des Leibnitz, des Voltaire et des Gœthe, des Rousseau et des Herder, des Diderot et des
- Kant, des Corneille et des Schiller, est-il possible que l’Allemagne et la France, faisant litière de leur civilisation, étouffants les aspirations vers le progrès, s’apprêtent à s’entregorger dans une guerre de races, et à reculer pour trois ou quarte générations, l’union de deux peuples faits pour s’estimer, se respecter et même pour s’aimer.
- Nous comprenons la grandeur du sentiment patriotique ; nous savons ce qu’il y a d’impérieux dans les devoirs qu’il impose, ce qu’il y a de noble dans les dévouements qu’il inspire ; mais nous ne le séparons pas du culte de l’humanité. Le patriotisme, tel que le despotisme s’est toujours efforcé de le développer, le patriotisme imposé par un ambitieux égoïste ou un conquérant pervers, le patriotisme qui fonde ou perpétue les haines internationales, qui entraîne à égorger son voisin parce qu’il demeure de l’autre côté d’une ligne de frontières, — ce patriotisme-lâ n’est qu’une autre forme de la servitude. On sait où il mène et ce qu’il fonde !
- Frères Allemands ! frères Français !
- La guerre entre l’Allemagne et la France est un guerre civile, par conséquent fratricide.
- Ce qui reste de la liberté dans l’Europe continentale sera définitivement noyé dans le désastre.
- Pour un temps impossible à déterminer, le progrès humain sera suspendu.
- Nous la réprouvons de toute notre énergie, et comme hommes et comme citoyens.
- Et puisque la France et l’Allemagne du XIXe siècle doivent être flétries de cette horrible tache, puisque nos fils et nos frères sont condamnés à s’entretuer, n’imitons pas du moins les auteurs et les complices de cet affreux attentat !
- Point de haines nationales ! point de colères ! point d’exaspérations !
- Point d’imputations calomnieuses ! point d’interprétations injustes ou fausses ! point de récriminations !
- Ne rappelons pas les fastes sanglants de notre histoire! Arrière le régime du mal que nous nous sommes fait sous le régime de la tyrannie / Efforçons-nous, au coutraire, de conserver ces amitiés vrais et profondes nouées entre Français et Allemands dans des temps plus heureux. Resserrons-les, s’il se peut. Et puissent, de ces relations privées et personnelles,surgir une opinion assez forte pour seconder les offres de médiation, et un sentiment assez énergique pour convertir lorsque nos gouvernants seront las de tuer, le parchemin du traité de paix en une amitié réelle et durable entre les Nations ! ^
- En voyant le dévouement et l’abnégation dont les citoyens des deux pays ont donné tant de preuves depuis la date néfaste du 15 juillet, on est en droit d’affirmer que la guerre eut été étouffée dans son germe, si tous ces efforts individuels s’étaient réunis pour opposer le veto de la conscience humaine aux velléités belliqueuses.
- Que tous les cœurs honnêtes, donc, que tous les esprits
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- élevés, que chacun, dans sa sphère d’action et dans la me- \ sure de son influence, recherche les moyens, puisque la guerre^n’a pu être empêchée, d’y couper court le plus tôt possible.
- Et quelle que soit l’issue de la lutte, quelle que soit celle des deux nations qui succombera en défendant son sol, ne perdons pas de vue que :
- Les peuples sont pour nous des frères !
- Et les tyrans des ennemis !
- Vive l’Allemagne libre ! vive la France libre !
- Londres, le 31 juillet 1870.
- Au nombre des signatures apposées au bas de cette pièce remarguanle, nous relevons celles de : Karl Marx, le philosophe socialiste allemand. Michelet, Louis Blanc, Elisée Reclus, Elie Reclus; Frédéric Passy, le député qui a déposé à la chambre la proposition de résolution d’arbitrage dont parle M. Godin dans sa conférence ; Liebneckt, député allemand, l’un des chefs du parti socialiste germain, etc., etc.
- Nous donnons ci-dessous la Pétition de la commune de Brécy, Jura, citée dans la conférence de la société de paix et d’arbitrage du Familistère.
- Pétition à la Chambre des Députés en faveur de l’arbitrage international et du Désarmement Européen.
- Dans l’intérêt de la paix publique et de la prospérité nationale, nous avons l’honneur de signaler à votre attention que la législation tant civile que religieuse de tous les pays civilisés interdit, avec raison, aux individus de se faire justice eux mêmes ;
- Que l’opinion publique, d’accord en cela avec la législation, donne sa considération aux citoyens qui, par amour de la justice, font tous leurs efforts pour maintenir l’union entre les personnes, et régler les différends entre elles par les voies amiables ;
- Considérant qu’il ne peut exister deux morales, ni deux manières de comprendre la justice ;
- Que ce qui est bien entre les citoyens, est aussi bien entre les nations ;
- Que la morale supérieure pour les gouvernants comme pour les gouvernés, pour les nations comme pour les individus, consiste dans le respect et la protection de la vie humaine ;
- Que la guerre en est le suprême mépris, quelle est le déchaînement de toutes les horreurs et de tous les malheurs sur la vie humaine, qu’elle donne au plus fort la puissance d’opprimer les faibles en violant les principes de la justice ;
- Par ces motifs, nous, soussignés, vous prions d’inviter le Gouvernement à proposer, à toutes les nations civilisées, des traités par lesquels elles s’engageront réciproquement et solidairement à ne plus se faire la guerre et à soumettre tous les différends qui surgiront entre elles, à un arbitrage international.
- MalfroyAlfred; Malfroy Hortence meuniers; Gand Joseph, Favier Gustave domestiques ; Fégly Joseph, Courvoisier, Godin François, Godin Lucien, Godin Alexandrine cultivateurs ; Roux Albin domestique; Moutet Elisée, Moutet Amélie, Gourdon Maxime, Romand Antoine, Duthion Augustine, Cannet Clarisse, Laurent, Gourdon Louis, Gourdon Louise, Franc, Breton Alfred, Vannier Benjamin, Vannier Louis, Vannier Placid, Duthion Alphonse, Duthion Veuve, Guy Jean-Denis, Romand Alphonse, Romand Laurent, Guy Henri, Vannier Caroline, Duthion Xavier, Godin Alfred, Godin Valentine, Grandvaux Elie, Grandvaux Victor, Reverchon Marie, Grandvaux Gustave, Rousselot Jules, Rousselot Veuve, Rousselot Bonaventure, Vuillard Alphonse, Gourdon, Gourdon Lazar, Girardet Alixe, Vannier Alphonsine, Gourdon François, Bérod Joseph, Damas, Godard Jean, Paillot Désiré, Vernier Placid, Ouboclard, Vernier Iréné, Cannet Amand, Vannier, Olympe, Godin Joséphine, Roux Xavier, Vannier A. le jeune, Gros Céline, Roux Désiré, Roussot Joseph, Roussot Marie, Olivier Félix, Olivier Désiré, Rousselot Constant, Vuillard Joseph, Rousselot Emélie, Grandvaux, Donat Sarand, Vannier Alphonse, Goy Marie, Cordier Xavier, Sarrand Alexandre, Sarrand Elisabeth, Brévost Elisa, Richon François Blondet Séraphin, Puget Jules, Rodet Emmanuel, Grandvaux Marcelin, Buchin Paul, Grandvaux François, Vernier Louise Brun Laurent, Brun Abel, Brun Joséphine, Gindre Zélie, Cannet Lucien, Cannet, Cordier Elie, Cordier Adolphe, Cannet Charles, Vuillard Louis, Vannier Auguste, Chalumeau Alexandre, Loup Emile, Romand Louis, Odoire Ernest. Odoire, Odoire François, Rivière Achille, Godard Marie, Loup Ferdinand, Romand Alix, Paget Jules, Gourdon Appoline, Vannier Emma, Duthion François, Gourdon Modeste cultivateurs ; Grappin Eugène buraliste, Moret Bailly garde-barrière, Bride Arsène maire, Bride Adolphe, Guy Ernest, Vannier Victor cultivateurs.
- Bulletin de la paix armée
- FRANCE
- Augmentation progressive.— Voici les chiffres relatifs à l’augmentation progressive de l’armée allemande et de l’armée française depuis la guerre :
- De 1870 à 4871, l’Allemagne porte sur pied de paix de 378,069 hommes à 401,059.
- s Vite, la France d’élever son effectif, — toujours de paix — I de 318,846 hommes à 444,477 en 1880.
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- Sur ce, nouvelle augmentation de l’armée allemande, qui atteint en 1881 427,274 hommes.
- Sur ce, encore,l’armée française se voit élever à 471,811 hommes en 1886.
- C’est alors qu’à Berlin un nouveau projet a été déposé j par Bismarck qui fixe, pour sept ans, à partir du 1er avril prochain, l’effectif de paix à 468,407 hommes.
- C’est ce projet que le Reichstag vient de voter, mais pour trois ans seulement, à la grande colère de Bismarck qui demandait sept ans.
- A Paris, on ne s’endort pas, et, avant même que le Reichstag se soit prononcé, il était question de renforcer de 44,000 hommes notre pied de paix et de le porter à 514,700.
- C’est une véritable eoursefà la banqueroute entre la France officielle et l’Allemagne bourgeoise.
- Les progrès de la science et de la civilisation— Il y a trente ans, en 1856, un canon du plus gros calibre coûtait 2, 800 fr.; son chargement ns revenait qu’à i 4 fr.
- Actuellement les plus grosses pièces d’artillerie, les canons de 110 tonnes, se paient 487,500 fr., et chaque coup qu’on tire occasionne une dépense, de 4,675fr.
- Nous payons donc aujourd’hui, pour tirer un coup de canon le double environ de ce que coûtait autrefois un canon entier.
- Et dire que ce n’est là qu’un commencement ! Avec notre mélinite, à laquelle les Allemands prétendent opposer leur croburite» nous en verrons encore bien d’autres !
- C’est beau la civilisation !
- RUSSIE
- On lit dans hRépublique française :
- L’intervention russe.— L’empereur de Russie s’est adressé directement à l'empereur d’Allemagne afin de lui demander quelles étaient ses intentions, et la réponse de ce dernier a confirmé F affirmation faite au Reichstag par le prince de Bismarck pendant la discussion du projet de loi sur le septennat, à savoir que l’Allemagne n’attaquerait pas la France.
- Le grand chancelier allemand a tenu un langage analogue au ministre des affaires étrangères de l’empire russe.
- Cette double déclaration a été portée par M. de Giers à la connaissance de notre embassadeur à Saint-Pétersbourg et M. de Laboulaye s’est empressé de la télégraphier à Paris.
- D’autre part, on télégraphie de Saint-Pétersbourg au Journal des Débats :
- . On raconte ici que, tandis que le chancelier de l’empire russe télégraphiait au chancelier de l’empire d’Allemagne pour lui demander des explications sur les intentions de l’Allemagne vis-à-vis de la France, l'empereur Alexandre faisait une démarche analogue auprès de l’empereur Guillaume.
- Les deux réponses auraient été absolument identiques et tendraient à déclarer que l’Allemagne n’a nullement l’intention d’attaquer la France.
- Je crois savoir que l’embassadeur de France a reçu communication de ces réponses.
- ALLEMAGNE
- Le prince impérial allemand.— On cite le le propos suivant que le prince impérial a tenu à M. Men-deissohn, conseiller rie commerce, au bal de la cour : «Je ne comprends rien à vos inquiétudes à la Bourse. La France ne nous attaquera pas, et nous n’attaqueront pas la France. »
- Le dernier livre de Paul Bert.
- MM. Picard et Kaan (librairie Picard-Bernheim et Cle, qui furent les éditeurs de divers ouvrages de Paul Bert, auront eu encore l’honneur de publier le dernier livre destiné aux enfants du peuple et qui soit parti de la main du savant patriote. C’est en effet au Tonkin que Paul Bert a terminé ses Lectures et Leçons de choses (1)
- En 210 pages, de ce style pittoresque et serré qui ne laisse perdre ni une ligne ni un mot, Paul Bert a su traiter, avec une précision, une rapidité, un intérêt extrêmes, les sujets les plus variés, depuis les inventions de l’Industrie moderne (locomotive, téléphone, lampe Edison, etc.) jusqu’aux éléments de notre constitutionrépublicaine [suffrage universel, parlement, présidence de la République, etc.y depuis des questions agricoles usuelles jusqu’aux vérités scientifiques courantes et aux notions indispensables de l'économie politique.
- Signalons à la même librairie la publication d’une revue de quinzaine, destinée aux Instituteurs, et intitulée l’Education nationale.
- Le premier numéro de l’Éducation nationale est paru le 15 janvier; il comporte 16 pages. L’abonnement est de 6 francs pour un an. Parmi les membres du Comité de rédaction, nous trouvons M. Burdeau, ancien chef de cabinet de Paul Bert, à l’Instruction publique, député du Rhône; MM. Compayré, député et membre du conseil supérieur, Bigot, Edgar Zevort, Jalliffier, Zeller, Cuissart, Hanriot, Delapierre, etc. Ces noms disent avec quelle compétence et dans quel esprit libéral sera rédigée l’Education nationale. -------------------. ----------------------—---------
- L’Arbitre. — Tel est le titre du nouveau journal hebdomadaire qui vient de paraître à Paris, sous la direction autorisée de M. Desmoulins. Ainsi que son titre l’indique, l’Arbitre se consacrera à la propagande des idées de paix et d’arbitrage que nous défendons ici. Bonne et longue vie à notre nouveau confrère.
- (1) Un volume cartonné, envoyé franco contre 1 franc en timbres-postes.
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- LE DEVOIR
- CHARLES SA VILLE
- par ROBERTSON
- Roman philosophique
- Chapitre XXXIX
- SÉRIE DE COMMOTIONS AGRÉABLES. - BOUQUET.
- Rassuré encore une fois par Tair amical et joyeux de run,par la pétillante gaieté qui éclatait dans les yeux de l’autre, il tourna le second feuillet.
- La troisième page représentait le tillac de la Sirène. Saville rêvait appuyé contre la galerie. A peu de distance Zamore le regardait avec attendrissement.
- La scène que représentait la quatrième page était encore sur le pont de la Sirène ; mais les personnages étaient plus nombreux. C’était vers l’instant de la catastrplie. On voyait Murray, attendant l’arrêt de la Providence, dans l’attitude d’une humble résignation. Campiglis, debout et fier, défiait les éléments et bravait le néant. Muller regardait le ciel, avec une expression de sublime douceur. Saville les contemplait attentivement, et Zamore veillait sur lui, en ce moment suprême.
- A la cinquième page, on était à bord de Pintiépide. Les sombres pirates faisaient feu sur la frégate anglaise. Saville au milieu des matelots, se tenait prêt à repousser l’abordage, le coutelas à la main. Zamore était à côté de lui.
- La sixiène scène montrait Saville en délire sur son lit de douleur, auprès duquel Zamore était agenouillé.
- Deux jeunes femmes, gracieuses et légères, s’étaient approchées sans bruit du banc où les trois jeunes gens étaient groupés. Elles se tenaient debout derrière eux, et au moment où Charles absorbé restait les yeux fixés sur le dernier tableau, une main charmante se glissa entre Morton et lui, tourna le feuillet, et indiqua sur la dernière page, les deux mots Pardon, Espérance.
- Charles se retourna vivement, bondit comme un fou, se précipita vers Mlle de Senneterre, et voulut se jeter à ses pieds.
- Ses amis le retinrent dans leurs bras, malgré ses violents etforts. Ils lui firent remarquer qu’il y avait dans la plaine plus de cinq cents spectateurs. Enfin ils parvinrent à calmer ses démonstrations ; mais non son esprit, qui lui faisait proférer une foule d’exclamations incohérentes :
- — Quoi !... Vous !... Zamore !... Auprès de moi si longtemps ?... Et je n’ai rien deviné !... Mon Dieu ! On ne meurt donc pas de joie!
- Nous aimons mieux laisser l’entrevue des deux amants à l’imagination du lecteur,que d’entreprendre une tâche au-dessus de nos forces.
- On a déjà deviné que la seconde jeune femme était madame Juliette Morton. Quand Saville fut plus calme, et qu’il devint possible de lui parler,
- — J’espère, monsieur, lui dit-elle, qu’à l’avenir vous n’aurez plus si mauvaise opinion de notre sexe ?
- — Ah, madame,j’ai été bien fou et bien ingrat? Quel incroyable dévouement !
- — N’est-ce pas, monsieur ? Être restée muette pendant trois ans !
- Chapitre XC EXPLICATION FINALE
- Le lendemain de cette époque mémorable dans la vie de Saville fut une journée d’enchantement. Les deux amants ne se quittèrent pas d’un, instant. Ils avaient tant de choses à se dire!
- Mais le soir, George vint s’emparer de Charles.
- — Mon cher,lui dit-il, il faut se conformeraux usages du lieu où l’on se trouve. Ici la devise est : courtes séances, et variété dans les travaux comme dans les plaisirs. Tu as consacré toute la journée à l’amour; tu peux bien donner deux heures à l’amitié.Allons faire un tour avant le coucher du soleil ; je te ferai voir des points de vue que tu ne connais pas encore.
- Ils se dirigèrent en causant vers la falaise où,la veille, Charles avait attendu M. Barlow .Parvenus sur la crête ils s’arrêtèrent un instant pour reprendre haleine.
- A leur droite la chaîne rocheuse qui s’étendait vers le nord, était parsemée de gros blocs de pierre,qui en rendaient l’accès presque impraticable. A leur gauche, un large sentier côtoyait une roche qui, droite comme une muraille, cachait l’intérieur dupeys et ne permettait de voir que la mer.
- Us suivirent ce sentier pendant plus d’un mille, et s’arrêtèrent pour contempler le coucher du soleil.
- Versant des torrents de pourpre et d’or, le disque radieux plongea lentement dans les vagues bondissantes, et finit par disparaître, en laissant après lui l’horizon tout embrasé.
- Le rugissement du ressac, frappant sur les galets de la côte, retentissait au milieu de la brise du soir, en même temps que, de la vallée voisine, le paisible tintement des clochettes appelait le sommeil dans les bergeries.
- Les deux amis restèrent quelque temps immobiles et silencieux, sous l’impression profonde de cette scène majestueuse.
- Il faisait nuit quand ils songèrent à s’en retourner. Cette fois, ils prirent un autre sentier, qui venait aboutir à une crevasse dans la roche, George prit les devants, et Charles le suivit presque à tâtons. Au bout de quelques minutes, ils arrivèrent à une maisonnette isolée, située sur le versant de la colline, qui regardait la plaine.
- La chambre où ils entrèrent était faiblement éclairée par la lueur incertaine du crépuscule,que laissait pénétrer la fenêtre ouverte.
- Pendant que George allumait des bougies, Charles s’assit près d’une table. Un souvenir soudain se réveilla dans son esprit.
- — Mais George, ce n’est pas une illusion ! Noussom-mes dans le chalet même où j’ai vu ton sage vieillard l’hiver dernier ! Qu’est-ce que cela veut dire ?
- Il poussa vivement sa chaise en arrière, et s’élança
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- vers la fenêtre, au moment même où la lune, voilée jusqu’alors par un nuage épais, commençait à se dégager, et à répandre une lumière éclatante, sur le paysage.
- — Que vois-je ? S’écria Charles. Voilà la vallée que je t’ai dépeinte ; le lac limpide, le torrent, les contours des collines environnantes ! Est-ce un rêve ? Est-ce que ma tête s’égare ? Pour l'amour de Dieu,parle; explique moi cela ; car c’est à en perdre la raison.
- — Allons assieds-toi, et reste tranquille, dit George. Tu vas tout savoir ; mais tâche de ne pas te démener comme un ours dans sa cage. Maîtrise un peu ton impatience, et laisse moi mettre de l’ordre dans ma narration qui, du reste, ne sera pas longue.
- A mon retour des États-Unis, l’hiver dernier, ma première visite fut, comme de raison, pour mon père. Je rencontrai chez lui un de tes amis,qui nous dépeignit ton état de langueur et d’abattement, état que mon père attribua à la satiété et à l’ennui. Je résolus d’entreprendre ta guérison.La question était de savoir comment je m’y prendrais pour te faire sortir de ta torpeur ; car nous savons combien les remontrances banales sont infructueuses et mal accueillies d’ordinaire, et surtout par ceux dont le système nerveux est détraqué. Il ne fallait pas songer à te faire un sermon. Nous en vinrent à conclure qu’il fallait avoir recours à quelque ruse, et qu’il n’y avait que des moyens merveilleux en apparence qui pussent produire une commotion salutaire, stimuler ta curiosité, et te pousser à chercher dans les voyages et dans l’activité, le remède à tes souffrances.
- — Comment, traître ! Tu m’as fait tomber dans un piège ?
- — Mon Dieu, oui. Mais la chose était délicate. Il n’est pas facile de te jeter de la poudre aux yeux. Tu n’étais pas homme à te laisser impressionner par des fantômes, ou par la fantasmagorie des bateleurs vulgaires.il fallait faire surgir quelque chose de tout à fait neuf. Une circonstance providentielle vint à notre aide et seconda nos projets admirablement.Messieurs Bonton etDaguerre étaient récemmentrevenus d’Angleterre,avec une esquisse de ce paysage que tu as là sous les yeux,et ils en avaient fait, sur une très grande échelle un tableau magnifique, destiné à une exposition d’un nouveau genre, qui doit s’appeler le diorama ; et qui produira une illusion dont tu peux juger maintenant par toi-même. Avant d’ouvrir leur exposition au pnblic,ces peintres éminents voulaient etudier différents effets d’ombre et de lumière, dans un endroit retiré, inancessible aux curieux et aux indiscrets. Or, mon père, qui est de leurs amis, possède un terrain étendu avec une chute d’eau dansle voisinage de Paris. Je présume que tu dois te rappeler où c’est ?
- — Ainsi, cette belle vallée, dont la vue m’a si vivement frappé était tout bonnement un tableau !
- — Pas|autre chose.
- — C’est incroyable! Mais celle-ci du moins, que nous avons maintenant sous les yeux...
- — Oh, pour celle-ci, je te la garantis réelle. Nous pourrons la parcourir demain au grand jour, avec nos bien-aimées.
- — Oh, oui.certainement.Mais dis-moi quand j’ai voulu
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- regarder cette vallée une seconde fois, tout n’était plus que ruine et dévastation. Je frissonne rien que d’y penser.
- — Tout cela était un effet de l’art de ces grands magiciens. Quand tu retourneras à Paris, tu verras recommencer ce miracle, soit avec ce tableau, qui n’est qu’un essai, soit avec quelque autre chef-d’œuvre; car je sais que l’exposition doit s’ouvrir sous peu. Espérons que la France se montrera plus généreuse envers ces hommes de génie qu’elle ne l’a été envers Philippe Lebon et bien d’autres.
- — Et le prétendu nécromancien, le complice qui t’a aidé dans cette abominable mystification.
- — C’était M. Morton, mon digne père, qui, avec sa taille colossale, sa voix sonore, et sa barbe blanche, a joué le rôle de sorcier avec beaucoup de talent.
- — Oui, en vérité. Quel homme imposant et respectable ! Que je regrette de ne pas l’avoir connu plus tôt !
- — C’est un bonheur, au contraire ; car nul autre que lui,n’aurait pu remplir son rôle avec autant de solennité.
- — C’est vrai. Et le feu follet qui m’a guidé dans la caverne ?
- — C’était un peu d’étouppe, trempée dans l’esprit de vin et la térébenthine, au bout d’un fil de fer, mis en mouvement par l’invisible M. Morton jeune,qui se tenait en embuscade.
- — Et comment avez-vous su que je viendrais ce soir là? J’étais sorti secrètement et à pied,sans parler à aucun de mes gens.
- — Excepté à son valet de chambre que j’avais gagné.
- — Le coquin ! l’espion ! Je le chasserai.
- — Non, tu n’en feras rien.Sa bonne intention l’excusera, puisque c’était pour ton bien. Il prit un cabriolet et arriva pendant que mon père et moi nous prenions nos mesures pour le lendemain, car nous ne t’attendions pas si tôt. Nous n’eûmes que le temps d’allumer les lampes et de mettre tout en ordre.
- — Eh bien, George, tu es un profond scélérat,
- — Oui, n’est-ce pas ? ei tu m’en veux beaucoup ?
- — Non mon excellent ami, je ne t’en veux pas de m’avoir tiré de l’abîme ou je descendais lentement.Grâce à toi, j’ai appris que le travail et non seulement le premier des devoirs, mais encore la première condition du bonheur. Je sais maintenant que ma vie est bonne à quelque chose,et peut être un jour te devrais-je la gloire de m’être joint, par quelques notes brillantes, au grand concert de l’humanité.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 31 Janvier au 6 Février 1887
- Naissances :
- Le 2 février, de Caudron Fernande Charlotte, fille de Gaudron Fernand et de Lemaire Aline.
- Le Directeur. Gérant : GODIN
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- 1 nomme,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en
- faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit depropriété, 1a. réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
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- 11'Année, Tome 11.— N" 441 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 20 Février 1887
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- REVUE DIS QUESTIONS SOCIALES
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- PROGRAMME POLITIQUE D’ACTUALITÉ
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses dans la loi et dans les institutions.
- Éviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Ghambre.
- Élection et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation du quart des députés à élire parmi les candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Proclamation des députés restant à élire dans les candidats ayant obtenu le plus de voix au second tour.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, par toute la France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- , La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités ;
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- La représentation par les supériorités ;
- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires ;
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et la rendrait possible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés ;
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les succession.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Droit de 50 0/0 sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection à l’association entre le capital et le travail.
- SOMMAIRE
- Programme politique d'actualité. — Le vote du budget et l hérédité de l'État. — Le cléricalisme et l'enseignement primaire. — Le socialisme en Amérique.— L'art et Vutile. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Le « Courrier de Londres » et le « Devoir ». — Le manifeste électoral des démocrates socialistes allemands. — Une fête de charité. — La revue socialiste. — Un nouveau journal d'économie politique et sociale. — Librairie d'éducation laïque. — Comité des concours poétiques du midi de la France.— Etat-civil du Familistère.
- LE VOTE Dü BUDGET
- ET L’HÉRÉDITÉ DE L’ÉTAT
- Donc, une fois de plus, nous avons raison : gouvernement, commission du budget, chambre, de droite, de gauche et du centre, tous ont abouti au même résultat négatif, à un aveu d’impuis' sance financière, qui s’est traduit par le vote en bloc du budget des dépenses, sur une base fiscale à peu près semblable à celle des budgets précédents : une seule différence peut être relevée, c’est que cet année, le déficit sera un peu plus grand que l’année dernière, suivant la progression constante annuelle observée depuis dix ans dans les manquements de nos budgets, manquements qui iront croissant, jusqu’à ce que nous ayons * enfin atteint le point culminant de cette politique
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- financière insensée et que nous dégringolions l’autre pente rapide, la pente de la « hideuse banqueroute », comme l’appelait Mirabeau en 1789.
- La situation, en effet, diffère fort peu, aujourd'hui, de celle qui précéda 1789, et dont le grand orateur nous a laissé un tableau si vif dans ses livres de polémique financière publiés de 1780 à 1789.
- Aujourd’hui comme alors, une classe seule paye rimnpôt, pourvoit aux nécessités du Trésor, produit la richesse, en un mot; richesse qui passe en d’a-iffres mains, dont elle n’a miette, réduite même à prendre sur ses maigres moyens d’existence,sur un salaire de plus en plus restreint, pour subvenir aux dépenses des services publics qui servent à d’autres ; à ceux qui, recueillant la richesse, la capitalisent 0u la gaspillent à leur profit personnel.
- Aujourd’hui comme alors, le parasitisme est enha^-t, en bas le travail et la misère, ces deux compagnons si injustement accouplés et qu’il faut se ,hâter de divorcer, pour prévenir un lamentable et terrible conflit.
- Mais loin d e songer à égaliser les charges, à équilibrer les olépensé*s et les recettes, en employant les premières exclusivement aux services sociaux utiles et en prélevant les dernières sur la richesse sociale, on ne change Tien ni à la destination des unes ni à la source éies autres. Les unes, après comme devant, continueront à subventionner des services inutiles ou me.^ nuisibles, profitables, en tout cas, à une classe de citoyens très exigüe, à des privilégiés, en un mot; les autres seront prises sur la classe des salariés, de ceux qui, ne recevant qu’à peine le strict minimum, souvent insuffisant, des moyens de subsistance, gémissent, écrasés, sous un fardeau 4e plus en plus lourd, et peuvent, de moins en moins, supporter les charges additionnelles qu’on leur impose.
- Combien de temps durera encore ce système effroyable ? Ça et là, par instants, il semble bien à la chambre qu’on s’en préoccupe ; mais ce n’est qu’un éclair, une lueur de bon sens et de justice, aussitôt éteinte qu’apparue.
- C’est une lueur de ce genre qui avait, une seconde, illuminé la chambre et le gouvernement, quand ceux-ci prirent pour devise-programme celle que le Devoir a élaborée depuis sa fondation : Ni Emprunts, ni Impôts l On sentait, plutôt qu’on ne voyait, la nécessité et l’urgence d’abandonner les sentiers battus, le grand chemin de la i routine, pour s’engager harffiîhigtit dans' la ^voie
- des réformes sociales pratiques. L’urgence des réformes n’apparaît jamais mieux que lorsqu’il s’agit d’ordonnancer les milliards annuels nécessaires au fonctionnement des services publics. On découvre alors, tout à coup, que la force contributive de la classe qu’on pressure est à bout ; que la source des recettes est tarie, complètement à sec. Que faire ? Emprunter? Emprunter, c’est diminuer le filet de dépenses, mais aussi ajouter un petit ruisseau s’écoulant à perpétuité delà même'source, de sorte qu’au bout de quelques années, on se retrouve somme avant, ayant les mêmes charges à payer ; avec cette différence, toutefois, que ces charges, devenues perpétuelles, ne sauraient plus alimenter les besoins du Trésor, tout allant au paiement des intérêts. Frapper de nouveaux impôts? Mais ceux existant déjà ne rentrent pas. Que sera-ce, quand de nouveaux s’ajouteront aux premiers ?
- C’est alors qu’on se sent pris du beau zèle auquel nous avons applaudi il y a quelques mois, non sans douter de la constance persévérante de ceux qui se mirent à crier : Ni Impôts, ni Emprunts !
- Alors, seulement, on pressent qu’il y a quelque chose de vicieux dans notre organisation économique; qu’il faut modifier les systèmes usités jusqu’à ce jour.
- Hélas ! à peine à-t-on eu ee pressentiment, que faute de logique, de tension d’esprit chez les uns, de sacrifice et de dévouement chez les autres, la conscience des réformes à opérer s’efface, la lueur s’éteint, et chacun reprend son train-train, poussant la lourde machine sociale, qui va cahin-caha, dans la même ornière, se disant tout bas, quand ils sont arrivés à la fin de l’exercice : Encore une année de plus, un 1er Janvier franchi !
- Oui ! mais combien en franchirez-vous de 1er Janvier, à ce train-là ? — Déjà cette année, on n’a pu franchir le premier de l’an, le char du budget étant resté en route ; ce n’est qu’au milieu de février, après une crise ministérielle, que le budget des dépenses a été voté ! Et voté comment ? Après abandon de ce programme : Ni Emprunts, ni Impôts nouveaux ; de sorte que,loin d’avoir dénoué la situation, comme vous le croyez ou feignez de le croire, vous l’avez au contraire inextricablement embrouillée.
- Oui 1 aujourd’hui, la situation est pire qu’hier; parce qu’un poids de plus a été ajouté au faix sfms lequel ploie la classe des travailleurs ; parce que le gouffre du déficit a été élargi, au lieu
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- d’être comblé, par cette politique instable, sans bases, sans principes, anti-sociale.
- Et pourquoi, chambre, parlement, commission, tout le monde s’est-il accordé pour faire si lamentable besogne ?
- Parce que la question budgétaire est insoluble, si on ne revient pas à notre devise-programme Ni Emprunts, ni Impôts, qu’on nous avait un moment empruntée; et que cette devise, pour être efficace, pour répondre aux nécessités sociales confusément, quoique fortement, accusées par le suffrage universel en 1885, cette devise, disons-nous, doit-être complétée par un ensemble de mesures, de réformes, de nature à permettre à la société de subvenir aux dépenses de tous ses services, sans aggravation des charges actuelles, qui devront même,progressivement et successivement diminuer, au moins sous la forme ou elles sont perçues, jusqu’à extinction.
- Notre devise, en d’autres termes, n’est qu’une devise; c’est-à-dire quelle proclame, sous une forme concise, claire, de nature a être comprise de tout le monde,la direction, la voie dans laquelle il convient de s’engager sans retard. C’est cette clarté, cette concision, qui Font fait adopter par la chambre et le gouvernement. Mais encore fallait-il que ceux-ci entrassent dans cette voie, s’inspirassent des travaux et des études à la suite desquels nous sommes arrivés à la formuler.
- La formule Ni impôts, ni Emprunts est, en effet, purement négative, si on la prend isolément si on la sépare de nos conclusions positives, — partant, impuissante.
- Prélévation des charges sociales sur la richesse sociale, non plus sur les travailleurs ; par conséquent, plus d’impôts, ni d’Emprunts, les uns et les autres remplacés par l’Hérédité nationale de l’Etat, prélevant sur la richesse les charges sociales à remplir.—• Telles sont les réformes par lesquelles le programme du Devoir aboutit à la suppression graduelle, en quelques années, des impôts actuels, prélevés sur les travailleurs ; éteint la dette publique et ferme à tout jamais ce que M. Wilson appelait Fautre jour le « robinet de l’emprunt à jet continu.»
- S’était-on flatté d’aboutir àcerésultat autrement? Si telle a pu être l’espérance de nos gouvernants, la fin démontrerait singulièrement l’inanité de leurs moyens, moyens que nous ne connaissons pas encore, puisqu’on a purement et simplement abandonné la devise adopté pour revenir à la pra-
- tique du système général usité : Emprunts et Impôts.
- Ce?, abandon était fatal ; fatal aussi l’aboutissant, les emprunts et les Impôts ne pouvant être supprimés que le jour où on appliquera franchement et sincèrement l’hérédité nationale de l’Etat, qui prélèvera l’impôt sur la richesse, non plus, comme aujourd’hui, sur la pauvreté.
- Le Cléricalisme & l'Enseignement primaire
- Quelques journaux se sont plaints très amèrement ces jours derniers de la situation faite aux instituteurs laïques dans l’Ouest, où ils seraient, paraît-il, frappés d’une sorte d’interdit. Je ne sais si les choses sont telles qu’on l’a dit et si l’on n’a n’a pas exagéré, en le généralisant, un fait particulier. La presse réctionnaire s’est fort réjouie de la révélation et des plaintes qu’elle provoquait sachant bien que ces dernières étaient inutiles. Elles le sont, en effet, puisque ceux qui s’y livrent ne peuvent indiquer un moyen efficace de mettre fin à une situation qu’ils déclarent intolérable et qu’il faut pourtant tolérer.
- S’il est vrai que les instituteurs laïques soient l’objet de de la part de certaines populations d’une hostilité aussi peu dissimulée, qu’y peut-on faire ? 11 ne faut pas songer, je suppose, à leur faire recommander une plus aimable tolérance par les curés qui jouissent près d’elles de l’influence morale et qui sont intérieurement charmés des manifestations de cette hostilité, s’ils ne les excitent pas secrètement. On ne peut pas non plus, par une loi et un décret, ordonner, sous des peines quelconques, aux habitants d’entretenir avec les instituteurs laïques les rapports les plus obligeants. Enfin, on ne peut songer davantage à retirer les instituteurs de ces pays où ils sont frappés d’interdiction et où il est probable qu’ils n’ont pas d’élèves comme dans un incendie on abandonne la part faite au feu, pour le circonscrire. L'unité législative et administrative ne le permet pas.
- Il n’y a donc qu’à attendre patiemment que les sentiments et les opinions de ces populations de l’Ouest aient changé, ce qui n’arrivera pas de sitôt, si l’enseignement laïque reste en quelque sorte frappé d’interdit et si le cléricalisme conserve son iufluence aux frais de l’Etat et avec sa protection. Et ce qu’il y a de plus fâcheux pour nous dans cette attente, c’est que certaines réformes des plus importantes réclamées par le reste du prys ne pourront être accomplies, sous le prétexte qu’elles sont encore impraticables dans trois ou quatre départements.
- On a beaucoup parlé d’opportunisme en France depuis quinze ans. Grâce à l’apparence raisonnable de ce mot, la politique qu’il désignait a joui de quelque faveur. Pourtant on n’a presque rien fait de ce qu’il était opportun qu’on fît.
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- L’opportunisme consiste seulement â faire ce qu’il faut, en mettant en jeu les moyens les plus propres à amener un prompt et bon résultat. La politique de ce nom à consisté en combinaisons, et intrigues parlementaires ou électorales, en compromis entre les principes et les plus contradictoires, pour la plus grande satisfaction de la classe dite dirigeante et de la caste administrative. Mais on n’a guère diminuer les difficultés d’une situation dont nous éprouvons aujourd’hui les embarras, et je n’oserai pas dire qu’on ne les a pas encore augmentés.
- La pensés qui a inspiré l’établissement de l’instruction gratuite, obligatoire et laïque a été, sinon la seule pensée démocratique et sociale, du moins la plus sérieuse et la plus importante par les conséquences que pouvait avoir sa réalisation. Il était en effet nécessaire, pour l’établissement de la République et la pratique du suffrage universel, de créer l’égalité intellectuelle autant qu’il est possible de l’obtenir par l’instruction, d’universaliser les notions et connaissances élémentaires et essentielles, et enfin de décatholiciser la conscience française. C’était là le but qu’il fallait poursuivre et atteindre. Et après l’avoir atteint, on n’aurait pu se vanter d’avoir accompli une véritable révolution.
- Mais ayant cette pensée, il la fallait appliquer pour tous les moyens les plus diverses et les plus sûrs. C’est dans la recherche de ces moyens et dans leur pratique qu’un gouvernement atteste son génie, sa capacité et sa valeur. Il fallait d’abord, négligeant l’uniformité des programmes et des méthodes, s’appliquer à rendre l’enseignement laïque essentiellement utile, d’une utilité saisissante,incontestable,apparente pour les populations les plus ignorantes. Il fallait opposer à la propagande cléricale, après lui avoir retirer tout privilège, une propagande toute différente, active, généreuse et haute, capable de séduire des consciences encore primitives. Il fallait opposer aux fêtes et aux pompes du cultes des fêtes civiles s’inspirant des antiques traditions patriotiques, mêmes locales, et ressusciter au besoin les souvenirs druidiques pour ruiner l’influence cléricale.
- Il faut mesurer les efforts au but à atteindre, et les frais des premiers â l’importance du second. 11 fallait donc choisir, pour les envoyer dans les départements les plus hostiles aux idées modernes, les hommes les plus intelligents, les plus habiles, et aussi les plus îermes, dans lesquelles on pouvaû avoir confiance, en les dédommageant de leurs peines par des avantages et surtout par un surcroît d’appointement, comme on le fait pour les soldats et officiers en campagne.
- Il fallait former une sorte de corps des missions civiles, civiques, républicaines et démocratiques, ayant la tâche non pas de civiliser et de christianiser des Arabes ou des Chinois, mais de civiliser et de républicaniser par les idées, par les services rendus, les populations retardataires.
- C’est parmi ces volontaires de l’idée républicaine qu’il fallait prendre des fonctionnaires, des instituteurs, des journalistes, exigeant d’eux une conduite exemplaire, et leur laissant
- dans une large mesure le soir de s’entendre pour rendre leur propagande efficace et pour.la faire triompher.
- Voilà ce qu’il était opportun de faire, non pas dans l’intérêt de quelques individus qui gouvernent le pays, mais dans l’intérêt de la France entière. C’est ce qu’eût fait un homme d’Etat s’il en avait existé un dans le pays, où ne régnent en maîtresses souveraines que l’impuissance parlementaire et la routine administrative.
- C’est juste le contraire qu’on a fait. On a conservé la plupart de ses privilèges à l’Eglise; sous le prétexte de libéra-ralisme et d’impartialité, on n’a point voulu opposer à son enseignement religieux et à sa propagande une autre propagande, parce qu’on n’avait, il est vrai, ni principes, ni philosophie, ni morale, ni esthétiques à invoquer et à pratiquer pour répondre à l’Eglise, et tandis que celle-ci envoie parmi les populations qu’elle veut convaincre ou retenir ses prélats les plus vénérables ou les plus zélés, on a envoyé, comme en exil, dans les localités dont l’esprit est le plus arriéré, les fonctionnaires les plus incapables, les moins millitants, abandonnés à eux mêmes, sans encouragements ni récompense.
- Un parti, quand il a une idée, une conception politique et et sociale, et l’intime conviction de donner ia liberté à la nation et d’en assurer l’avenir, a non seulement le droit, mais encore le devoir, de se défendre et de se préserver contre tout retour possible d’une réaction. J’oserai même dire qu’il doit vaincre la résistance par la force, si l’expérience n’avait prouvé que la force ne les peut vaincre, et qu’on ne fait triompher une politique que par la propagande, l’exemple l’intelligence et l’efficacité des mesures qu’on sait prendre.
- Quand ils parlent de la propagande par le fait, les anarchistes ont raison. Seulement ils ont tort dans les moyens qu’ils emploient, parce qu’ils ne prouvent rien et que,. loin de persuader la foule de l’excellence de leurs doctrines et de leur propre valeur, leurs actes ne font que leur aliéner la conscience publique. Mais il est bien certain que les faits sont les meilleurs arguments à employer,surtout à l'égard des populations peu sensibles à la métaphysique et à ses formules
- Il faudrait s’appliquer à rechercher et à trouver les faits qui peuvent le mieux frapper l’imagination des populations de l’Ouest, les persuader, leur inspirer le respect, la confiance ou l’admiration, et les détacher du cléricalisme et de la réaction. C’est là l’art des hommes politiques. la tâche des gouvernants. Quand donc le France aura-t-elle des hommes qui sachant l’un et qui puissent accomplir l’autre?
- LE SOCIALISME EN AMÉRIQUE
- M. le Dr Aveling, très connu en Angleterre pour ses conférences socialistes, a parcouru tout récemment l’Amérique,en compagnie de sa femme, mistress Aveling (fille de Karl Marx), où une série de conférences avait été organisée. De retour en
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- Angleterre» il a exposé l’état du socialisme en Amérique. Le Courrier de Londres résume dans son dernier numéro les observations du docteur, et malgré rhostilité peu équivoque» perçant à chaque ligne de cette analyse,nous croyons devoir la reproduire, parce qu’elle contient des renseignements intéressants — laissant à notre honorable confrère la responsabilité des pointes et des remarques malicieuses qui émaillent son compterendu :
- Pendant leur séjour dans cette grande république, où tout n’est pas encore près d’être pour le mieux, comme il en'est d’ailleurs, partout où les hommes vivent en société, le docteur et Mme Aveling ont parcouru quarante villes,où,dans quelques-unes, ils n’ont pas eu moins de quatre réunions, à l’effet d’y prêcher la bonne nouvelle.
- Au nord, iis ont poussé jusqu’à Minneapolis; à l’ouest, jusqu’à Kansas City ; au sud, ils ne se sont arrêtés qu’à St-Louis.
- Les réceptions, dont ils ont été partout l’objet, leur ont causé le plus agréable, en même temps que le plus profond étonnement.
- Les salles où le docteur a donné ses conférences ont été assiégées par un public avide de l’écouter.
- A Chicago, plus de deux mille personnes ont été refusées à l’entrée, lors de chaque séance.
- Les meetings étaient généralement gratuits, et le docteur ne fut jamais, dit-il, en présence d’auditoires plus sympathiques. L’attention et le silence étaient extraordinaires. Le docteur paraît en être encore sous le coup d’une surprise prolongée. Il trouvée seulement que l’opinion, en Amérique, se fait d’étranges idées au sujet du socialisme.
- H est vrai que le docteur paraît oublier que les doctrines de la régénération sociale sont aussi diverses que nombreuses dans le Nouveau-Monde, et qu’à cet égard, l’Amérique n’a rien à envier à l’Europe.
- L’opinion qui paraît toutefois prévaloir parmi les classes laborieuses de l’autre côté de l’Atlantique, c’est que le socialisme est une théorie qu’on ne peut réaliser qu’avec le concours de la dynamite.
- L’anarchie est donc leur idéal, faute duquel il serait,suivant elles, inutile d’être socialiste. Le docteur s’est attaché, ainsi qu’on devait s’y attendre de sa part, à dissiper ces erreurs, et, comme il est optimiste, il semble porté à croire qu’il a extirpé toutes ces racines vénéneuses. Nous aimerions qu’il en fût ainsi et souhaiterions que le docteur fut bon prophète. En autre grand courant de l’opinion constaté par l’amiable et éminent conférencier, c’est celui qu’il baptise au nom de « socialisme inconscient. A l’issue des « lectures, » le public venait causer avec le « lectuer ». Si c’est là le socialisme, lui disait-on de tous côtés, nous avons été socialistes depuis
- que nous sommes nés. Les réunions ont été toutes pacifiques sauf la première, à Broomer’s Parle. Plus de 20,000 per-sonnesy assistaient, mais la police, qui est partout la même à l’égard des socialistes, du moins ceux-ci le prétendent, s’est avisée de « fomenter des troubles.» Heureusement qu’elle en a été pour ses frais de « provocation » et qu’il y a pas eu d’émeute, sans quoi c’en eût été fait de la tournée du docteur dont toutes les conférences futures auraient été interdites. « Les journauxi dit le doux docteur, ont pris notre défense, et le chef de la police a présenté ses excuses en réparation du zèle intempestif de ses subordonnés. »
- Ce « chef de police » doit être un bien brave homme, et « ses hommes » les derniers des mécréants,., dans l’opinion des socialestes.
- Les Chevaliers du Travail, au sujet de l’organisation desquels nous sommes les premiers entrés dans des détails exacts et étendus, sont delà part du même docteur l’objet de l’appréciation suivante :
- « Je crois cette association très considérable, mais hétérogène. Des milliers d’affiliés sont sans la notion la plus rudimentaire de la question du travail. En s’affiliant, ils ne peuvent que s’aider personnellement, et rien de plus.»
- Voilà, ici, l’individualisme qui montre le bout de l’oreille. La nature humaine n’abdique jamais. « La Déclaration de Principes, » qui est le Credo des Chevaliers, « n’est pas comprise par eux-mêmes. Elle est entièrement socialiste, mais comme la plupart des « Chevaliers » sont effrayés du mot « socialisme, » ils protestent vigoureusement chaque fois qu’on met le mot propre sur leur association.
- Cependant, un grand nombre d’entre eux sont socialistes convaincus et avoués. On ne peut pas réellement distinguer si le succès des élections de Chicago est dû au mouvement dont Henry George et l’initiateur ou aux socialistes. Les organisateurs des réuuions électorales, écrivains, orateurs, présidents, assesseurs, etc., étaient tous socialistes avérés.
- Les Chevaliers du Travail sont partagés en deux camps, l’un conservateur, l’autre avancé. Tôt ou tard, probablement tôt, surgira quelque question à l’occasion de laquelle une scission s’opérera. La partie conservatrice, dont le grand-maître ouvrier, M. Powderley, est le chef, tend à se rapprocher de plus en plus du côté capitaliste, tandis que la partie avancée së lance, avec une ardeur que rien ne semble devoir ralentir, dans les eaux du socialisme.
- Dans les Etats de l’Est, l’association qui vient ensuite est celle appelée « The Central Labour Union.» Son programme est purement socialiste.»
- Le docteur Aveling pense que la révolution sociale aura son point de départ dans l’Est, et que c’est dans l’Ouest qu’elle se fera le plus vivement sentir. Dans l’Ouest, l’homme est^plus intelligent et plus audacieux. 11 n’a pas été courbé sous le joug et domestiqué par la vie dure dans les ville! manufacturières de l’Est.
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- Après avoir joui de la pleine liberté, il commence à adopter les usages capitalistes. « Je crois, ajoute le docteur, qu’en Amérique le mouvement socialiste s’effectuera plus promptement qu’en Europe, et qu’il sera beaucoup plus accentué. »
- A. l’égard des sentiments de la population envers les émeu-tiers de Chicago actuellement condamnés à mort, le docteur Aveling dit que l’animation contre eux était extrême, mais que, dans le cours de trois à quatre mois, ces sentiments se seront modifiés sensiblement et tournés en sympathie.
- Le conférencier attribue à des motifs secondaires et accidentels la raison de ce revirement de l’opinion. Il oublie encore de compter avec la nature humaine, et, comme il est rare de rencontrer un psychologue parmi les réformateurs sociaux, le docteur néglige ce fait, c’est que, quelle que soit la cause pour laquelle succombe le vaincu, la sympathie universelle lui reste finalement, attendu que, si l’on flétrit la doctrine, on ne peut s’empêcher de déplorer le sort de la victime. C’est là un des grands et beaux côtés de l’humanité.
- N’en déplaise à notre confrère, mais il nous semble que le docteur Aveling n’a pas tout-à-fait tort d’attribuer à des motifs secondaires, le revirement d’opinion publique qui s’est accompli à Chicago au sujet des anarchistes.
- Le courage, et même jusqu’à un certain point l’éloquence déployés par les accusés, devaient tout naturellement leur amener la sympathie du public; l’horreur qu’on éprouve,à la pensée que des hommes vont mourir pour une idée, quelle que soit d’ailleurs cette idée et les sentiments qu’on professe à son sujet, déterminent toujours un certain regain en sa faveur. Il ne faut pas être si profondément psychologue que le croit notre confrère, pour que les socialistes ne se l’expliquent point très aisément-
- Dans notre article Pour les condamnés de Chicago, où nous protestions contre la pandaison des condamnés anarchistes au nom de la [civilisation contemporaine, hostile à de telles exécutions, nous prévoyions le revirement qui s’est produit, et nous rappellions que le meurtre de John Brown bien loin de nuire au triomphe des abolitionnistes l’avait au contraire consacré. De même pour les théories anarchistes ; rien ne pourrait mieux la servir que la mise à mort de ceux qui défendent ses principes.
- Mais encore une fois, cela ne préjuge rien, ce sont des motifs tout-à-fait secondaires qui déterminent la sympathie subite j manifestée pour une doctrine qui fait des martyrs ; et parceque ce ne sont que des motifs tout-à-fait secondaires, cette doctrine,quel que soit le courage de ses défenseurs !
- est appelée à disparaître, parcequ’elle n’est pas embrassée pour des motifs primordiaux, d’un intérêt social supérieur.
- L’observation du docteur Aveling est donc exacte, et il serait injuste d’en inférer, comme le fait le Courrier de Londres, que les réformateurs sociaux, c’est-à-dire les socialistes, sont toujours de mauvais psychologues.
- L’ART ET L’UTILE
- Les artistes français viennent de rouvrir, à propos de la tour Eiffel, le débat pendant, pour ceux qui croient que l’art et l’utilité sont deux choses qui s’excluent. Nombreux, sont en effet, les artistes qui haussent les épaules au mot d’utilité, traitent volontiers de « philistins », de « bourgeois » et de « prud’hommes » ceux qui voudraient voir l’art dans l’utile et l’utile dans l’art. En face les artistes qui méprisent futilité et font de a l’art pour l’art», il convient de dire qu’il ne manque pas de gens aux yeux de qui beauté et laideur n’ont aucun sens et seraient presque tentés de croire que ce qui est beau ne saurait être utile.
- La question artistique a son importance, pensons-nous, dans les problèmes économiques contemporains, importance d’autant plus grande que les artistes se prétendent parfois en dehors et au-dessus des questions sociales.
- Leur superbe vient de s’affirmer une fois encore au sujet de la tour Eiffel. On sait que cet ingénieur a proposé le plan, adopté, d’ane tour monstre qui ne mesurera pas moins de 300 mètres et pourra utilement servir aux observations météorologiques et de chimie végétale. Ce sera à la fois une oeuvre colossale et utile ; les calculs des ars de cercle qui traverseront la tour ont été l’objet de travaux scientifiques minutieux. Bref, la dépense étant supportée en grande partie par M. Eiffel, il y a là une expérience intéressante à faire, tant au point de vue des résultats auxquels peut arriver la construction contemporaine que des observations scientifiques que la tour permettra. Or les artistes protestent dans une lettre indignée contre ce qu'ils appellent la profanation de Paris, si on édifie ce bâtiment de fer.
- Voici la protestation qu’ils ont adressée à M. Alphand :
- A Monsieur Alphand Monsieur et cher compatriote,
- Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes,
- ! amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte de Paris,
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- protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’iiistoire français menaçés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que !a malignité publique, souvent emprunte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « tour de Babel ».
- Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l'univers Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ? Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous 11e sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition ils s’écriront étonnés : « Quoi ! c’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût et si fort vanté ?» Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Pujet, de Rude, de Barrye, etc., sera devenu le Paris de Monsieur Eiffel.
- Il suffit, d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris ainsi qu’une gigantesque et noire cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la Tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de Tricmphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tâche d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.
- C’est à vous, monsieur et cher compatriote, vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui tant de fois l’avez protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus. Nous nous en remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer
- à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si vos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous etnous, fait entendre une protestation qui honore.
- Au nombre des signataires de cette lettre nous relevons ceux de Meissonnier, Al.Dumas fils,François Coppée, Leconte del’isle, Sully-Prud’homme, d'autres encore, moins connus, sans compter la foule des rapins et des littérateurs de bas étage qui s’empresseront d’apposer leur griffe au bas de ce document, pour y voir leur nom à la suite des personnalités illustres que nous venons de citer.
- Le ministre du commerce, M. Lockroy, qui fut un journaliste si spirituel, a taillé sa meilleure plume, et a répondu par la lettre suivante, qui sort des habitudes du style ministériel, adressée à M. Alphand.
- Mon cher directeur,
- Les journaux ont publié ce matin une soi-disant protestation à vous adressée par les artistes et les littérateurs français : il s’agit de la tour Eiffel que vous avez contribué à placer dans l’enceinte de l’Exposition universelle. A l’ampleur des périodes, à la beauté des métaphores, à l’atticisme d’un style délicat et précis, on devine, sans même regarder les signatures, que la protestation est due à la collaboration des écrivains et des poètes les plus célèbres de notre temps.
- Cette protestation est bien dure pour vous, monsieur le directeur des travaux, elle ne l’est pas moins pour moi, Paris frémissant encore du génie de tant de siècles, dit-elle, et qui est une floraison auguste de pierres parmi lesquelles resplendit l’âme de la France, serait déshonoré si l’on élevait une tour dont la commerciale Amérique ne voudrait pas.
- Cette main barbare, ajoute-t-elle dans le langage vivant et coloré quelle emploie, gâtera le Paris des gothiques sublimes, le Paris des Jean Goujon, des Germain Pilon, des Barrye et des Rude.
- Ce dernier passage vous frappera sans doute, autant qu’il m’a frappé, car l’Art et l’Histoire finançais, comme dit la protestation ne m’avait point appris encore que les Pilon, les Barrye, ou même les Rude, faisaient des gothiques sublimes.
- Mais quand des artistes compétents affirment un fait de cette nature, nous n’avons qu’à nous incliner. Si, d’ailleurs, vous désiriez vous édifier sur ce point, vous pourriez vous renseigner auprès de M. Charles Garnier, dont l’indignation a dû rafraîchir la mémoire ; je l’ai nommé, il y a trois sémaines, architecte-conseil de l’Exposition.
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- Ne vous laissez donc pas impressionner par la forme, qui est belle, et voyez les faits.
- La protestation manque d’à-propos. Vous ferez remarquer aux signataires que la construction de la tour est décidée depuis un an, et que le chantier est ouvert depuis un mois. On pouvait protester en temps utile ; on ne l’a pas fait. On a le tort d’éclater trop tard.
- J’en suis profondément peiné. Ce n’est pas que je craigne pour Paris : Notre-Dame restera Notre-Dame et l’Arc de Triomphe restera l’Arc de Triomphe, mais j’aurais pu sauver la seule partie de la grande ville qui fût sérieusement menacée: cet incomparahle carré de sable qu’on appelle le Champ de Mars, digne d'inspirer les poètes et de séduire les paysagistes.
- Vous pouvez exprimer ce regret à ces messieurs ; ne leur dites pas qu’il est pénible de ne voir à l’avance attaquer l’Exposition universelle que par ceux quidevraient la défendre; qu’une protestation signée de noms si illustres aura du retentissement dans toute l’Europe et risquera de fournir un prétexte à certains étrangers pour ne point participer à nos fêtes ; qu’il est mauvais de chercher à ridiculiser une œuvre pacifique, à laquelle la France s’attache avec d’autant plus d’ardeur, à l’heure présente, quelle se voit plus injustement suspectée au dehors.
- De si mesquines considérations touchent un ministre, elles n’auraient point de valeur pour des esprits élevés que préoccupent, avant tout, les intérêts de l’art et l’amour du beau.
- Ce que je vous prie de faire, c’est de recevoir la protestation et de la garder. Elle devra figurer dans les vitrines de l’Exposition.
- Une si belle et si noble prose, signée de noms connus dans le monde entier, ne pourra manquer d’attirer la foule et peut-être de l’étonner.
- Veuillez agréer, etc.
- Signé: Edouard Lockroy.
- La leçon donnée par M. le Ministre du Commerce aux artistes est dure, mais, avouons-le, bien méritée.
- Il semble aux yeux de certains que la vie humaine s’écoule en dehors du temps et de l’espace et que tout ce qui n’est pas carricaturé au gré de leur fantaisie est une quantité négligeable.
- Notre-Dameest un chef-d’œuvre, nous le savons, mais parce que des maisons en briques cuites et alignées au cordeau ne présentent pas le même style architectural grandiose, est-ce une raison pour ne pas bâtir des maisons? — Une manquerait pas d’artistes pour répondre que Paris sans maisons rien qu’avec Notre-Dame, n’en serait pas moins un chef-d’œuvre. Possible, mais les habitants de Paris ne sont certainement pas de cette opinion. -------------------......................................
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- ANGLETERRE
- En Irlande.— Une dépêche de Londres nous apprend qu’un grand meeting nationalistes a été tenu hier à Terry-Point, comté de Waterford. Ce meeting qui devait primitivement avoir lieu à Youghal, avait été interdit dans cette localité.
- A Terry-Point, les manifestants ont brûlé, au milieu des acclamations, une copie de l’interdiction; l’enthousiasme n’était nullement apaisé quand la foule est rentrée à Youghal et la police a dû charger plusieurs fois.
- A Belfast, malgré les mesures de précaution prises par la police, une collision s’est produite samedi soir, vers 11 heures entre orangistes et catholiques, dans le quartier de Fall-road. On s’est battu à coups de pierres; un homme a été grièvement blessé d’un coup de couteau à la tête. Hier, un commencement de désordres a été promptement réprimé ; la journée a été calme.
- En Écosse.— La surexcitation la plus vive a régné cette après-midi, en conséquence de la démonstration faite par les socialistes pour témoigner de leurs sympathies à l’égard des mineurs du Lanarkshire,
- Quinze à vingt mille personnes se sont réunies dans les rues que la police fit évacuer plusieurs fois au milieu des huées.
- Des projectiles de divers genres furent lancés aux agents.
- Plusieurs arrestations ont été opérées.
- Un corps nombreux de police se tient prêt à marcher. La troupe est consignée dans ses casernes.
- La ville est calme cette nuit.
- HOLLANDE
- La Hollande ne ressemble pas mal en ce moment à une réduction de l’empire moscovite : ses prisons, dignes des casemates russes, et son gouvernement a quelque chose de vraiment tartare et barbare.
- C’est chose épouvantable que la façon dont le gouvernement hollandais agit envers ses prisonniers politiques. Notre ami Bertrand qui a vu en Hollande, Van Ommeren à sa sortie de prison, après un an de régime cellulaire, nous raconte que ce citoyen en est sorti tout fourbu, tout cassé, amaigri à faire peur, et vieilli de 40 ans. Eh bien, il paraît que le régime auquel a été soumis Van Ommeren est du nanan à côté de celui auquel on soumet notre pauvre bon DomelaNieuwenhuis.
- . Nous avons, dans notre précédent numéro, rapporté comment, à son entrée en prison, il fut déshabillé, dénudé, et obligé de revêtir le costume des forçats, comment on lui rasa les cheveux et la barbe malgré ses protestations, comment on lui arracha son anneau en lui blessant le doigt, et on lui enleva le portrait de sa femme qu’il gardait sur lui comme une sainte et touchante relique. Redit voor Allen l’organe de nos frères hollandais, nous dit aujourd’hui comment on traitele prisonnier actuellement. Voici le résumé de ces renseignements :
- A 7 heures, il doit se lever, récurer sa chambre et tous les objets y contenus, faire son lit, etc.; puis, par une lucarne on lui passe un verre d’eau et deux tranches de pain sec, du
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- pain de seigle, bien entendu ; pour dîner et souper, même aliment. Une demi-heure de sortie au préau, mais toujours sous la capote de forçat et la cagoule. Le travail auquel il est obligé, et qui lui a été imposé sans option, consiste à coller du matin au soir des sacs en papier, — travail abrutissant pour un homme instruit, habitué à vivre de la vie intellectuelle. A huit heures, entrée forcée au lit. Au demeurant le silence le plus rigoureux et l’isolement absolu. Seuls les membres de sa famille pourront le visiter à travers les barreaux du parloir, et cela tous les quinze jours seulement; cette consigne doit être ponctuellement observée, les ordres les plus sévères ont été donnés à cet égard. Même son ami Groll, tuteur de ses enfants ne pourra lui rendre visite.
- Et tout cela pour un entrefilet de journal ! entrefilet inoffensif, et dont Nieuwenhuis n’est même pas l’auteur, puisque le véritable auteur, un certain Bœlens, s’est fait connaître et en a revendiqué la paternité et la responsabilité !
- Eh bien ! nous disons que tout «ela est monstrueux, et que le gouvernement hollandais mérite d’être mis au ban des pays civilisés ! Et nous répétons qu’il n’est que trop évident que ce gouvernement ne cherche qu’une chose : se débarrasser d’un adversaire politique en le faisant mourir lentement, mais sûrement par des tortures sauvages dignes de Torque-mada.
- PRUSSE
- La présentation à la Chambre prussienne d’un projet de loi comportant un emprunt de 40 millions de marcs pour travaux de chemins ne fer a donné lieu hier à un échange d’observations sur la situation générale entre un député, M. Imwale, et le ministre des travaux publics. Ce dernier a contesté que cette demandé de crédits pour une entreprise industrielle de longue halefiie eût une signification pacifique particulière, tout en exprimant l’espoir que la paix sera maintenue. La réserve de cette parole montre à quel point les membres du gouvernement allemand évitent de se prononcer sur les bruits alarmants du moment: dont la consistance diminue cependant de jour en jour. En effet, même la Gazette de la Croix, dont les attaches conservatrices sont connues, conteste, dans un article que le télégraphe a signalé hier, l’imminence du danger d’une guerre.
- La Gazette, tout en revenant sur les dispositions belliqueuses que la presse allemande officieuse prête à la Franre, émet l’opinion que l’on peut considérer les mesures militaires prises ces derniers temps des deux côtés de la frontière comme annonçant un prochain conflit. L’appel de 72.000 réservistes en Allemagne, dit la Gazette de la Croix, ne saurait avancer notre mobilisation d’une heure. Et de même les concentrations secrétes de troupes françaises dont parlent les journaux ne feraient que retarder considérablement la mise sur pied de guerre du corps auquel elles appartiennent. Une guerre avec la France, conclut la Gazette, ne saurait avoir pour prélude des mobilisations partielles ou la réunion de troupes à effectifs réduits.
- Les articles de ce genre sur l’éventualité d’une guerre se font de plus en plus rares dans la presse allemande, qui paraît ne plus se préoccuper que de l’attitude des chefs du centre à l’égard des lettres du cardinal Jacobini. Les organes officieux ne dissimulent pas leur désappointement.
- | ITALIE
- I La politique coloniale.— On vient de recevoir à Rome le rapport du’général Gêné sur les graves événements qui se sont produits récemment à Massaouah. Il en ressort que l’armée de Ros-Alula s’est ^présentée le 25 janvier devant le fort de Saati qu’elle attaqua aussitôt après avoir repoussé une petite troupe envoyée en reconnaissance. La garnison italienne,bien que peu nombreuse,parvint à défendre ses positions,empêchant par son feu nourri l’ennemi de donner l’assaut, et le soir les troupes de Ras-Alula se retiraient en désordre. Le lendemain, le commandant de Saati ayant demandé des renforts et des vivres, on lui envoya de Monkullo trois compagnies avec une section de mitrailleuses et un convoi, sous les ordres du lieutenant colonel de Cristoforis. Dans la matinée, le commandant de Monkullo reçut de ce dernier l’avis que la colonne était attaquée par les Abyssins près de Dogali,à mi-chemin de Saati,qui est à 27 kilomètres de Monkullo. Le commandant de ce fort fit partir une compagnie, sous les ordres du capitaine Tanturi, au secours du premier détachement ; mais, quand ce renfort arriva sur les lieux, la lutte était terminée. Les soldats et les offieiers de la colonne gisaient morts sur le champ de bataille ; leurs munitions étaient épuisées; 90 blessés seulement sur 450 hommes purent être recueillis et ramenés à Massaouah.
- Dans la nuit.le général Gêné fit parvenir aux commandants des trois postes avancés de Vua, Aarafali et Saati, l’ordre de se replier; les troupes de ces deux derniers fortins gagnèrent la côte et s’embarquèrent ; le détachement de Saati se retira sur Monkullo par une marche de nuit.
- Les journaux italiens sont plein d’éloges pour la conduite héroïque des soldats qui ont ainsi succombé jusqu’au dernier sous le nombre, mais adressent de vives critiques aux autorités militaires de Massaouah, qui n’ont su prévoir,en secourant Saati, ni la force ni la position de l’ennemi. Le rapport du général Gêné, en faisant connaître l’exacte vérité sur la catastrophe,contribuera cependant à calmer l’opinion publique en Italie ; la solution de la crise ministérielle en sera sans doute hâtée; on en attend le dénouement, selon toutes prévisions, sous peu de jours.
- RUSSIE
- Une lettre de Saint-Pétersbourg, publiée dans la Correspondance politique, signale l’état peu satisfaisant des relations de la Russie et de la Chine à leur frontière d’Asie, au Kouldja, le long de Mongolie et de la Mandchourie. L’explorateur russe M. Przevalski, qui est rentré récemment à Saint-Pétersbourg d’un voyage dans l’Asie centrale, a rapporté que les autorités chinoises usent, à l’égard des consuls et des autorités russes, de procédés vexatoires insupportables; des bandes chinoises font sans cesse irruption dans le territoire de l’Amour; bien qu’un traité accorde aux Russes le droit de navigation sur le Sungari, affluent de ce fleuve, cette concession est rendue illusoire par un arrêté du gouverneur interdisant aux indigènes l’achat de marchandises étrangères. Même en Mongolie, où l’autorité du gouvernement de Pékin est mal vue de la population, les Russes ont à se plaindre des Chinois, qui paraissent considérer une guerre contre l’empire moscovite comme inévitable et que font tous
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- les préparatifs nécessaires en vue de cette éventualité. C’est i ainsi que, notamment en Mandchourie, dans les province de Girinjé et de Cheilonn-Ziansk, le gouvernement de Pékin crée, à tous les points stratégiques des colonies militaires dont le nombre est déjà tel que cette région peut mettre sur pied en cas de besoin 300,000 combattants, dont 100,000 armés à l’européenne; enfin des fortifications importantes ont été élevés à Girinjé même, pour intercepter la route entre le territoire de l’Amour et la Corée.
- Ces préparatifs de guerre, dans lesquels la Russie soupçonne l’instigation de l’Angleterre, ont causé à Saint-Pétersbourg certaines inquiétudes; le gouverneur de la Sibérie orientale, le comte Ignatiel, et celui du territoire de l’Amour, le baron Korff, ont été mandés dans la capitale pour donner leur avis sur les précautions à prendre contre ces armements; tous deux se sont prononcés en faveur d’une politique plus énergique et moins conciliante à l’égard de la Chine, et de diverses mesures défensives telles que l’augmentation des garnisons russes dans les territoires menacés et la construction d’ouvrages de fortifications. Le comte Ignatief et le baron Korff ont surtout recommandé de relier la Sibérie méridionale et le Kuldja au reste de l’empire par une ligne de chemin de fer semblable à celle que l’on continue de construire dans l’Asie centrale. Ce plan paraît avoir rencontré l’approbation du gouvernement central et semble avoir été adopté en principe.
- Le “Courrier de Londres” et le “Devoir”
- « Suite et fin » disions-nous il y a quelque temps, en tête d’un second article, répondant aux considérations développées pour le « Courrier de Londres », sur le caractère de « généralité vague et théorique » qu’il avait gratuitement prêté aux doctrines sociales élaborées par le « Devoir ». Notre confrère répondit par un « Dernier mot » que nous ne pouvions laisser passer sans un bout d’explications; aujourd’hui, il répond à la riposte contenue dans notre numéro du 30 Janvier. En outre, il annonce courtoisement qu’il se propose de critiquer prochainement La Mutualité Nationale contre la misère.
- Le débat entre nous et le « Courrier de Londre » n’est donc pas fermé, et nous nous réservons de répondre comme il conviendra aux observations qu’il nous présentera ; prêt avec la meilleure foi du monde à reconnaître notre erreur, si les objections que le Courrier nous fera sont d’une naturelle telle, que nous ne puissions y répondre.
- En attendant que s’ouvre la discussion sur un point précis et déterminé, nons ne saurions acquiescer à ses dernières conclusions, ainsi formulées :
- En attendant nos objections subsistent en ce qui touche la praticabilité de l’établissement d’un système économique,quel j
- i qu’il soit réglementant la production,la circulation, l’échange et la consommation.
- Ce système a contre lui l’individualisme éternel, qui caractérise chacun de nous, aussi bien que chacune des nations du globe.
- Nul effort humain ne peut discipliner ses manifestations, parceque 1 individualisme, en dépit des perturbations qu’il provoque n’en joue pas moins dans l’organisation des sociétés le rôle du sang dans le corps de l’homme.
- Si le sang est la vie, l’individualisme ne l’est pas moins, et c’est parcqu’il en est ainsi que les réformateurs de tous les temps et de tous les pays n’ont jamais pu parvenir qu’à exercer une influence restreinte,en définitive, dans une sphère d’action fatalement et forcément, c’est-à-dire mathématiquement restreinte. Nos objections tirées des faits prouvés par l’histoire et par l’expérience, n’en déplaise à notre honorable contradicteur, sont du domaine pratique, et nous ne pouvons empêcher qu’elles ne soient de l’ordre négatif.
- Pardon cher confrère ! Mais nous ne saurions accepter ces conclusions. Vos objections, dites-vous, sont « tirées de faits prouvés par l’histoire et du domaine pratique ? » Nous contestons formellement ce point, et même nous affirmons, au contraire, que l’histoire n’est qu’une suite des « efforts humains » tentés avec succès « pour discipliner les manifestations de l’individualisme. » Cela est si vrai, cher confrère, qu’à cette heure, malgré la multiplication des lois et règlements qui défendent le meurtre, le vol, et tant d’autres « manifestations individuelles » jadis impunies, parce que l’individu sefaisait justice lui-même, ces lois et ces règlements dis-je, malgré leur multiplicité, sont beaucoup mieux obéis, que durant la période qui a immédiatement précédé la période actuelle.
- N’est-il pas évident, en effet, que la marche du progrès part de l’individualisme pour aboutir au socialisme? Que sont les hommes, à l’origine des sociétés ? Des individus sans rapports ni liens, guerroyant individuellement les uns contre les autres, quelquefois même, se mangeant les uns les autres — sans autre règle que l’intérêt grossier de chacun d’eux, ni d’autre sanction que celle de la force.
- Mais à l’homme isolé succède Je troupeau, puis la tribu, puis la nation. Considérez l’homme à ces divers degrés ; étudiez ses progrès, ses perfectionnements. Vous verrez que ses progrès correspondent à une règlementation progressive de ses « manifestations individuelles », réprimées au profit ! de la vie sociale. Certes, nous le savons, les cas
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- d’atavisme ne sont pas rares ; sous l'homme social, l’homme sauvage reparaît souvent. Mais il ne serait pas difficile de démontrer que dans la plupart des cas, ce retour à l’individualisme est dû à des causes de milieu, qu’il faut s’attacher précisément à supprimer, pour que rien n’arrête le développement perfectible de l’homme social et que disparaisse à jamais « l’individu » du premier âge.
- Il n’est donc pas exact, de dire que « nul effort humain ne peut discipliner l’individualisme », puisqu’au contraire, nous constatons que tous les progrès accomplis l’ont été par cette discipline qui a parfaitement réussi, car si à l’origine de toute règlementation nouvelle, la société doit s’armer pour réprimer les violations de la loi, peu à peu l’homme arrive par son éducation, la perfection de sa sociabilité à violer de moins en moins la loi, à l’aimer même, et à exécuter par son amour, ce qu’il n’exécutait avant que contraint (par la force sociale. Nous ne tuons plus nos voisins aujourd’hui, quand nous avons faim; ni nous ne leur dérobons pas ce qui nous fait envie, plus par l’horreur sociale que nous inspirent le vol et le meurtre, que par la crainte des gendarmes.
- Mais, va nous dire notre confrère, il s’agit dans cette discussion de choses tout autres que de voler et de tuer; ce qui a été obtenu sur un point ne le sera pas sur l’autre. Et pourquoi, cher confrère ? L’avez-vous observé — par l’histoire, s’il vous plait ? Les sauvages ne sont pas moins étonnés que les individualistes, quand on leur apprend que passer à côté de la femme d’une contrée voisine et la saluer respectueusement, au lieu de se jeter dessus, la violer et l’entraîner ensuite dans sa maison à coup de casse-tête ! constitue une bonne action. Pour eux, la bonne action, ce serait le dernier trait.
- De même dans quelque génération, si on lit nos faibles et imparfaites esquisses d’une organisation sociale du travail et les attaques dont elles sont l’objet de la part de nos adversaires, on sera bien surpris que des propositions si simples, simodérées aient pu être combattues. - Mais plus philosophes que nous, nos neveux, mieux éclairés sur les conditions douloureuses du progrès se diront sans doute que les écueils dont a été parsemée notre route doivent servir d’exemple et peut-être y puiseront-ils l’amour de choses nouvelles que notre génération ne saurait éprouver. Cet amour qui faisait dire au poète mourant : « De la lumière ! Encore de la lumière ! »
- LE MANIFESTE ÉLECTORAL
- des Démocrates socialistes allemands.
- Au Peuple Allemand.
- Le Reichstag vient d’être dissous de notre mandat est résilié.
- Le 21 février les électeurs de l’Allemagne doivent aller aux urnes pour se prononcer entre le Reichstag et le gouvernement.
- Pendant le conflit, qui a abouti à la dissolution, la voie des députés démocrates-socialistes d’accord en tous points avec ceux de leurs collègues emprisonnés et empêchés par ce fait de prendre part aux débats de la dernière session, était toute tracée. Inébranlables sur le terrain de notre programme nous devions rejeter dans l’intérêt du peuple travailleur tout compromis avec le gouvernement, qui demandait une augmentation de l’effectif militaire et refuser et un homme est un sou. Pour la Démocratie sociale la conciliation n’est pas plus possible avec le militarisme, qni est un ulcère nécessaire à l’état bourgeois et au système social actuel, qu’avec cet état et ce système eux-mêmes. Le militarisme est incompatible avec la liberté et le bien-être des peuples et donne au pouvoir la possibilité de provoquer, sans le consentement des représentations nationales, des guerres désastreuses.
- Nous demandons l’armement général du peuple, l'éducation militaire de toute la nation, la création d’une armée citoyenne qui embrasse toute la force défensive du pays. Une armée pareille, tout en étant doublement et triplement plus forte que l’armée actuelle pour la défense du territoire,ne saurait être utilisée pour attaquer les autres nations et constituerait conséquemment une garantie de paix. Avec la suppression du militarisme, la paix mondiale est assurée.
- Abstraction faite du militarisme et de ses représentants, un danger sérieux de la guerre n’existe pas ; les peuples veulent et ont besoin de la paix. Le besoin de paix qu’éprouve une nation est en raison directe avec sa civilisation. Seule la Russie despotique et semi-barbare est un danger pour la paix. Ce danger peut-être évité avec succès par l’union des peuples civ’lisés. L’obstacle le plus nuisible à pareille union est l’armement colossal du présent qui a créé, sous forme de « paix armée », un état de choses presque aussi insupportable que la guerre elle-même.
- Exception faite d’une infime minorité, il est de l’intérêt du peuple entier qu’une situation, où chaque étincelle peut occasionner un incendie universel, prenne fin.
- Le chancelier a donné à la future lutte électorale le mot d’ordre :
- Armée impériale ou armée parlementaire.
- Cette parole n’exprime pas bien l’antagonisme existant ; la question qui doit être tranchée est : La volonté du chancelier
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- a-t-elle en Allemagne plus de poids que la volonté de la représentation nationale ?
- Nous autres démocrates-socialistes ne sommes pas partisans du système parlementaire, qui ne correspond actuellement qu’aux idées et aux intérêts de la bourgeoisie. Nous voulons le gouvernement du peuple par le peuple, nous demandons pour sa représentation les droits les plus étendus.
- Si la représentation nationale en Allemagne n’a pas jusqu’à ce jour défendu les intérêts du peuple comme c’était son devoir, la faute en est avant tout au peuple lui-même, qui a envoyé en majorité au Reichstag non des représentants de ses intérêts, mais des représentants d’intérêts particuliers et de classe. En nous adressant au Peuple, nous lui demandons avant tout de connaître ses intérêts et de choisir aux prochaines élections des mandataires qui les fassent valoir.
- Les députés démocrates-socialistes sont les seuls qui puissent arriver à ce but.
- Pour ce qui concerne la question du budget, qui a fourni le prétexte à la dissolution du Reichstag, nous devrions maintenir avec énergie qu’il ne soit voté que pour un an. Le droit de fixer le budget qui est l’attribut principal de la représentation populaire serait un mirage s’il n’était consenti annuellement. C’était donc une faiblesse de la part des autres partis de l’opposition d’abdiquer, par le consentement au triennat, un moyen aussi puissant de pouvoir.
- Notre programme est universellement connu ; il peut se résumer ainsi :
- Améliorer le bien-être du peuple et amener la paix sociale et internationale par une réforme radicale de la société, ayant pour but final la subtitution de la production communiste au système de production capitaliste et anarchiste ; la suppression de tous les impôts indirects et leur renplacement par un impôt unique progressif sur le revenu et la propriété, l’éducation et l’instruction générale et scientifique du peuple, la garantie de la liberté individuelle, la suppression de toutes les lois d’exception, qui ne sont qu’une forme adoucie de la guerre civile, les droits égaux pour tous !
- Notre conduite en tant#que députés nous a été dictée par notre programme. C’est encore de notre programme que s’inspirera notre action dans l’avenir, si le vote des électeurs renouvelle notre mandat. Pour nous, tout compromis est synonyme de trahison ,* non pas que nous soyons réfractaires aux exigences des réalisations pratiques,— nous avons prouvé au contraire à chaque occasion depuis qu’il y a des représentants de la démocratie sociale au Reichstag, que nous sommes décidés à participer à toute législation profitable au peuple. Nous l’avons prouvé notamment par notre projet d’une loi de protection du travail, notre amendement à la loi de protection du droit de coalition, nos amendements aux projets d’une caisse de prévoyance contre les accidents du travail, la maladie et le chômage qui avaient pour but d’enlever à ces lois leur caractère bureaucratique et de les rendre utiles aux |
- ouvriers ; nous rappelons encore notre projet de loi en faveur des familles des territoriaux, notre amendement tendant à adoucir la procédure d’exécution, nos projets d’indemnités aux victimes des erreurs judiciaires et nos projets en vue d’assurer la liberté électorale.
- Nous nous sommes opposés de toutes nos forces à toute attaque contre les iniérêts du peuple, à chaque tentative de hausse sur les denrées proposée au profit de la grande propriété terrienne et de la finance. Nous n’avons manqué aucune occasion d’élever la voie en faveur des droits des ouvriers et des revendications de l’humanité et de la justice.
- Nous croyons que toute notre conduite au Reichstag est une preuve éclatante que notre cause est la cause du peuple. Nous attendons de lui qu’il se range de notre côté.
- Si le gouvernement sort victorieux de la lutte électorale qui commence, la représentation nationale sera réduite à l’état de machine à voter des fonds, le monopole de l’eau-de-vie et le tabac, nous sera imposée la visse des impôts serrée de plus en plus, le suffrage universel détruit.
- Pas de doute, le suffrage universel est en danger.
- La restriction du suffrage universel équivaut la proclamation cynique de l’état de classe et de parti démocrate socialiste qui combat par principe cet état a le droit d’exiger du peuple qu’il se soutienne dans sa lutte.
- Tous les autres partis se meuvent sur le terrain de l’état de classe et du règne des classes et sont conséquemment incapables d’agir avec suite et logique contre un système politique et social, qui est l’expression de cette domination de classe.
- En présence de la persécution sans exemple dont la démocratie socialiste a été le point de mire depuis 1878 et surtout depuis ces derniers temps, persécutions qui selon toute propabilité ira en augmentant, nous exhortons les électeurs et principalement nos corréligionnaires à la circonspection. Nous u’arons pas besoin de les exporter à l’union, rien ne doit les influencer à leur poste de combat.
- Dans toutes les circonstances, la communauté du but exige la subordination de chacun à la majorité des coreligionnaires. La lutte électorale a lieu dans les conditions les plus favorables au parti. Aucune des promesses brillantes par lesquelles l’ére de la nouvelle politique économique a été inaugurée n’ont été tenues ; le pauvre est dans une situation plus mauvaise que jamais, aucun paysan, aucun artisan, aucun petit commerçant et surtout ancun ouvrier ne peut, en présence des résultats du système actuel, le soutenir davantage.
- Nous faisons appel au Peuple.Le principe démocrate-socialiste indique la voie du salut. Aux électeurs de se prononcer entre nous et nos ennemis, qui sont également les ennemis du Peuple.
- Berlin, le 14 Janvier 1887.
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- Une fête de charité.
- Kitty était allée, à une fête de charité, la veille de Noël; et la fête avait été splendide; c’était le cri général. Après le bal, Kitty avait pris sa part d'un souper délicat, puis était revenue chez elle, et s’était livrée aux douceurs du sommeil. Tout cela était indubitable. Elle se souvenait distinctement s’être dévêtue en souriant à sa propre image dans la glace, et même elle allait jusqu’à se rappeler son premier rêve où les toilettes et les diamants de la fête de charité, les danses et les sorbets avaient joué le principal rôle.
- Certes, elle avait quittée tout cela; comment donc expliquer qu’elle se trouvait dans la grande salle de bal où la danse ne faisait que commencer et qu’elle regardait par une des fenêtres. S’était-elle donc endormie à cette fenêtresous quelque mystérieuse influence? Mais non,elle le voyait maintenant, c’est au dehors de la maison où se donnât la fête qu’elle se trouvait ; elle était à l’air et quelqu’un lui tenait la main.
- « Mon Dieu ! » pensa Kitty avec chagrin, c qu’ai-je donc fait ? Comment suis-je venue ici ? Mais quelle main glacée tient la mienne ? Ce n’est pas la main de mon père. Je tremble. J’ai peur je n’ose regarder qui m’accompagne. »
- Néanmoins la curiosité l’emportant, Kitty jeta un coup d’œil sur son compagnon. C’était un viellard — Sa barbe et ses cheveux longs et blancs semblaient de la neige. Sur sa tête étincelait une couronne du travail le plus délicat. Son vêtement sombre et long, d’aspect glacial, tombait de ses épaules en larges plis et était serré à la taille, par un cordon d’étoiles étincelantes. Il contemplait avec une profonde mélancolie la foule brillante qui remplissait la salle de balle.
- Kitty en regardant cet être étrange se disait : « Qu’il est vêtu d’une façon antique, et qu’il parait âgé ! Oh ! bien âgé! »
- « Oui » murmura le vieillard, « âgé, bien âgé ! »
- Kitty tressauta. Evidemment son compagnon lisait dans sa pensée. Elle fut chagrine de l’idée qui lui était venue, en voyant l’homme si triste.
- « Qui êtes-vous » ? demanda-t-elle timidement « et pourquoi m’avez-vous amené ici ! »
- « Je suis l’hiver, » dit le vieillard tournant lentement vers Kitty des yeux étincelants et profonds, mais pleins de bonté. « Et je vous ai amené ici afin que vous puissiez voir combien grande est votre charité; car, j’ai entendu dire que c’était là une fête de charité. »
- « C’est vrai, » dit Kitty nerveuse.
- « Je suis un compagnon du pauvre, » continua l’hiver, « et j’aime à voir pratiquer la charité.» Il reporta ses regards vers la salle de balle et ajouta : « Vous voyez ici toutes vos amies. »
- « Oui, » dit Kitty se ranimant et contemplant la foule superbe avec un certain orgueil. Puis elle continua : « Voici Florry Hall, juste devant la fenêtre. Elle porte aux oreilles des diamants splendides. Voyez donc quels
- feux ils jettent ! Oh que je voudrais en avoir de semblables ! »
- « Mais vous avez la plus riche de toutes les toilettes,» dit l’hiver tristement.
- « Oui, » exclama vivement Kitty, « l’étoffe en est de la plus haute valeur, elle a coûté des centaines de dollars. Papa est si bon ! »
- « Et cette toilette fut achetée pour la charité? » demanda l’Hiver.
- « Pour la Charité, » reprit Kitty surprise, « mais non pour moi. »
- « — La fête n’est-elle pas une fête de charité ? »
- Kitty commença à s’étonner du tour de la conversation et fut soulagée quand le vieillard l’entraîna ailleurs.
- Ils se dirigèrent vers l’entrée de l’hôtel où avait lieu la fête et le vieillard fit remarquer à Kitty deux petits mendiants : un garçon et une fille qui chantaient en s’accompagnant du violon et sollitaient une aumône des gens riches qui descendaient des voitures.
- «Vous avez passé près d’eux ce soir?» demanda l’Hiver.
- « Oui, » répondit Kitty, et mais ce sont d’insupportables mendiants de profession. »
- L’Hiver resta silencieux et Kitty craignant d’avoir dit quelque chose de mauvaisajouta : «deschanteurs habituels de la rue, » Mais l’Hiver demeura muet.
- Kitty et lui écoutèrent le duo des deux petits musiciens dont ils étaient assez rapprochés pour entendre toutes les paroles. C’était une invocation à la tendre pitié entre hommes.
- Les gens riches pourvus d’or et empressés de se rendre à la fête de charité évitaient soigneusement le contact des deux pauvres déguenillés. « Ils sont frère et sœur et se nomment Tosey et Tibby » dit l’Hiver. L’air était glacé. Tosey jouait très lentement tandis que le chant désespéré de Tibly s’éteignait graduellement sur ses lèvres que le froid faisait trembler.
- La neige craquait sous les roues des voitures et le froid s’accentuait toujours. Tosey et Tibby continuait leur chant d’amour tandis que les heureux de ce monde passaient rayonnants à leur côté, leur jetant un regard hautain. Quand le défilé des brillantes parut achevée la musique cessa.
- « Je suppose que nous avons l’air par trop misérable, » dit Tosey en fouillant machinalement dans sa poche qui, Dieu le sait n’avait pas vue la moindre monnaie depuis plusieurs jours.
- « C’est probable, » répondit Tibby, a Oh que j’ai faim.... j’ai chanté si fort.... et c’était si pénible.... Les sanglots lui coupèrent la voix et, silencieusement, elle pritle bout de son fichu pour s’essuyer les yeux.
- « Oh ! ne pleure pas, cria Tosey boulversé d’émotion. « Allons plus loin on nous donnera peut-être quelque chose ! Oh si j’avais seulement quelques penny ! » Tosey prit la main de Tibby et ils allaient s’éloigner quand Kitty s’écria avec douleur :
- « Oh Monsieur l’Hiver, laissez moi donner quelque chose à ces pauvres petits enfants ! »
- c Mais ce sont d’insupportables mendiants de profes*
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- sion, » répondit l’Hiver. Kitty confuse sentit le feu lui monter au visage, malgré le froid qui la faisait trembler.
- L’Hiver lui tendit une pièce d’argent. « Donnez-la leur, dit-il, au risque qu’ils en mesusent et voyons ce qu’ils vont en faire. »
- Kitty saisit la pièce de monnaie et la laissa tomber devant les enfants. Tibby allait poser son pied droit dessus, lorsque Tosey s’écria : «Oh Tibby une pièce de six pence ! ! ! » et, ce disant il ramassa la précieuse trouvaille. Tibby claqua des mains et dansa avec une joie ineffable, puis regarda la pièce à nouveau pour s’assurer qu’il n’y avait pas erreur, que c’était bien un six pence. Oui vraiment.
- « Nous pourrons avoir des pommes de terres chaudes, » dit Tosey.
- « Une bonne portion, et du beurre, un vrai repas enfin, » ajouta Tibby.
- « Mais comment cet argent est-il venu là ? » demanda Tosey.
- « Peut-être il y a poussé, » dit Tibby.
- « Non, » dit le petit garçon.
- « Ou il esl tombé du ciel ? »
- « Peut-être, » répondit dubitativement Tosey, « ou bien quelqu’un l’aura jeté exprès ?
- « Oh!jamais, » répartit la petite fille avec emphase.
- Les deux affamés contemplaient la pièce d’argent et en songeant à ce qu’ils allaient pouvoir se procurer grâce à elle, leurs visages rayonnaient. Ils passèrent de l’autre côté de la rue. Là, dans l’ombre, juste en face de l’entrée de l’hôtel où avait lieu la fête de charité, ils rencontrèrent une pauvre fillette transie de froid, au visage émacié, aux yeux allumés de fièvre, et qui se frottait les mains pour y rappeler le sang qui s’en retirait.
- € C’est une fête de charité, » leur dit-elle; « ces gens dansent pour nous, en vue de nous procurer le pain qui si souvent nous fait défaut; » et ses yeux fiévreux se posaient sur Tosey et Tibby, puis sur la pièce de six pence.
- Les deux enfants surpris s’étaient arrêtés écoutant.
- « Oui, c’est pour nous, » continua la petite malheureuse « que ces gens portent des habits magnifiques, viennent en belles voitures et donnant pour entrer à la fête de grosses sommes d’argent. Mais restera-t-il quelque chose après tous les frais de la fête payés? Cela, je ne le sais pas. 3
- € Personne des gens de la fête ne nous a donné quand nous avons chanté, » observa Tibby.
- « Ah ! » répondit la petite infortunée, « c’est qu’ils croient que les malheureux habituels n’ont besoin de rien. Cependant ils disent faire la fête pour nous. Je me suis tenue longtemps là-bas à l’entrée, pensant recevoir quelque chose; ma mère est malade oh ! si malade; mais ils me regardaient sans me voir. Je me suis avancé un peu plus sous le porche le spectacle était magnifique; néanmoins, je n’ai rien reçu et j’ai toujours aussi faim ! »
- Disant cela, elle recommença à se frotter les mains et Tosey et Tibby eurent les larmes aux yeux, en l’entendant ajouter ; « Et ma mère ! et n’avoir rien, rien à lui rapporter. »
- Tosey regardait sa petite sœur, tandis que l'autre 1nfortunée s’écartait d’eux. « Notre situation n’est pas encore aussi affreuse que celle de cette pauvre femme. »
- Tibby hésitait, ses yeux allaient de la petite pièce d’argent que tenait Tosey à la pauvre fille dont la mère était malade, puis regardant le visage aimant de Tosey :
- « Gomme tu feras ce sera bien, » dit-elle.
- Tosey n’hésita pas, courant après la pauvre fille, il lui tendit la pièce d’argent :
- « Tenez, j> dit-il, « prenez ceci vous en avez plus besoin que nous. »
- La malheureuse semblait pétrifiée de surprise, et les larmes inondèrent ses joues glacées au moment où Tosey lui posa dans la main la pièce de six pence. Elle ne put que dire : « je vous suis profondément reconnaissante 3 et s’éloigna.
- Les deux petits musiciens la contemplèrent jusqu’à ce qu’elle eût disparu. Ah ! c’était là la charité comme Dieu l’aime, la charité du fond du cœur.
- L’Hiver se tourna vers Kitty et la vit essuyant silencieusement ses larmes.
- « Voyez vous ce qu’est la vrai charité? » demanda-t-il d’une voix douce et sympatique.
- « Oui, oui, je la vois, » murmura Kitty.
- « Eh bien voyez-en maintenant la parodie, » reprit énergiquement le vieillard qui avait ramené Kitty prés des fenêtres de la salie de bal.
- C’était le moment le plus brillant de la soirée; sous les milliers de jets de lumière des lustres de cristal étincelaient les diamants et les bijoux.
- Les pompeuses toilettes apparaissaient dans toute leur splendeur. Les groupes s’agitaient aux sons d’une musique ennivrante. C’était en vérité au radieux spectacle. .... mais il semblait maintenant à Kitty que tous ces gens n’avaient pas de cœur, que les feux des diamants, que les splendeurs des toilettes faisaient un affreux contraste avec la misère morale qui avait présidé à la fête et protestaient contre le faux usage qu’on faisait d’eux.
- « Encore une autre scène, » dit l’Hiver, ramenant une nouvelle fois la jeune fille vers le côté opposé delà rue.
- Dans un coin sombre, leurs bras jetés au cou l’un de l’autre, les deux pauvres petits mendiants; Tosey et Tibby regardaient les fenêtres de la brillante salle derrière lesquelles passaient et repassaient les gens en grande toilettes.
- « Ils dansent pour nous autres, » murmurait Tibby, pour ceux qui, comme nous, sont dans le besoin.
- « Puissent les belles ladies qui nous trouveront ici demain nous donner de quoi avoir un peu de pain ! »
- « Oui, » dit Tosey, « et puissent elles aussi rencontrer la fille dont la mère est malade et lui donner aussi quelque chose ! »
- L’Hiver imposa la main sur la tête des enfants; tout deux tremblèrent et se plaignirent du froid. Tosey essaya de tirer quelques sons de son violon, mais ses doigts glacés ne lui permirent d’en venir à bout. Alors, les deux enfants chantèrent ensemble la tendre et plaintive invocation à la charité qu’ils avaient déjà fait entendre à la porte du bal,et tandis qu’ils chantaient l’Hiver étendait
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- sur eux lentement son manieau, bientôt ils tombèrent ondormis.
- « Par pitié,» cria Kitty, « épargnez-les, laissez-les vivre. »
- « Non, » dit l’Hiver, « ils sont trop pauvres pour vivre.
- Il faut qu’ils meurent. »
- — Kitiy tomba à genoux devant lui. « Grâce ! Je suis riche, j’aurais soin d’eux, je les sauverai de la misère. »
- Mais l’Hiver levant la main et lui montrant le ciel i répondit par ces seuls mots : « Trop tard ! »
- Ainsi parlant, il prit dans ses bras les deux pauvres petits et s’éleva vers les étoiles, laissant Kitty sangloter sur le sol. Et prosternée ainsi la jeune fille entendit tout à coup tomber du haut des airs le chant d’amour et de charité sincère qu’avaient chanté les petits mendiants; et ce chant était répété comme par un chœur puissant qui eût voulu célébrer un grand acte d’amour; un acte aux yeux de Dieu.
- Kitty essaya de se lever, mais elle ne put. Elle se sentait comme retenue au sol par un lourd poids d’or, tandis qu’au dessus d’elle bien loin, bien loin, se propageait léchant dont bientôt rien n’arriva plus à elle...........
- Il était grand jour quand Kitty s’éveilla; le soleil brillait à pleins rayons dans ses fenêtres. Dans la pièce voisine la femme de chambre chantait à mi-voix en faisant son ouvrage; toutes choses suivaient leur cours habituel.
- « Oh ! Ce iFétait qu’un rêve ! » se dit Kitty. « Mais si plein de vérité ! »
- Oui, seulement un rêve, seulement un rêve, mais aussi quelleleçon !» ajouta-t-elle profondément pensive.
- Un an plus tard, Kitty transformée était devenue un ange de bonté pour tous les êtres souffrants.
- Heureux le jour où un simple rêve lui avait révélé ce que doit être la véritable charité.
- (The medium and daybreak.)
- La Revue Socialiste, 1 vol. in-8° raisin de 96 à à 112 pages, paraissant le 15 de chaque mois. —Le n° 26 (février 1887) de la Revue Socialiste que nous avons sous les yeux, n’est pas moins intéressant qne les précédents. 11 contient le commencement d’une savante étude de M. Mar-cas sur la Question des sucres ; la suite des Collectivistes français de M. B. Malon ; un tableau de l’Agiotage en 1881, par M. Chirac ; un compte-rendu par M. G. Rouanet du livre de M. Gronlaud : The co-opérative commonwealth , avec un exposé de la politique blanquiste de M. Chauvière. La Revue sociale du mois par M. Vaillant, la Revue économiste et la Revue des livres par M. G. Rouanet, complètent ce numéro d’une lecture à la fois instructive et attrayante.
- Abonnements: un an 12 fr., J mois 6 fr..Prix du n° 1 fr. Paris, 43, rue des Petits Carreaux.
- Un nouveau journal d’économie politique et sociale-
- L’Emancipation, tel est le titre d’un journal, organe des associations ouvrières et du centre régional coopératif du midi.
- Ce journal, fondé par M. de Boyve, l’instigateur du mouvement en faveur de la Fédération des sociétés coopératives de consommation de France, paraît à Nîmes le 15 de chaque mois — son prix d’abonnement est de 2 fr. par an.
- Nous souhaitons bon succès est longue vie à notre sympathique confrère.
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- Librairie d’Education laïque.
- 16, rue Thévenot, Paris
- Etude d’économie sociale, par L. Deleuze, ancien conseiller municipal de Vincennes.
- La Librairie d’Education Laïque a pour but la publication du petit Livre Républicain et Démocratique pour les enfants ; le dévouement éclairé de ses fondateurs ne saurait être mis en doute.
- C’est donc avec sympathie qu’on peut ouvrir le livre annoncé. v
- Dans un style clair et sans prétention, le citoyen L. Délayé analyse les phénomènes sociaux, et, avec beaucoup de clairvoyance, il conclut au Socialisme. Le chapitre sur l’Agriculture et le commerce industrielle est à considérer, on ne peut que recommander ce livre.
- Prix ; Un franc.
- Comité des concours poétiques du midi de la France. Anciens concours poétiques de Bordeaux. Appel aux poètes. Le Trente-Huitième Concours poétique ouvert en France le 15 Février 1887. Vingt médailles, or, argent, bronse seront décernées.
- Demander le Programme, qui est envoyé franco, à M. Evariste CARRANCE, Président du Comité, 6, rue du Saumon, à Agen, Lot-et-Garonne.— Affranchir.
- Etat civil du Familistère-
- Semaine du 7 au 13 Février 1887
- Décès :
- Le 12 février, de Poquet Émile, âgé de 11 ans. Le 13 février, deDury Eugène, âgé de 31 ans.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Suite. — lmp, Barè.
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- 1b Année, Tome 11.— N‘ 442 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 27 Février 1887
- BUREAU
- a GUISE (Aisne
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France Un an ... Six mois. . . Trois mois. .
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- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petits-Champ* Passage des Deux-Pavülom
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Nouveaux projets fiscaux, nouveaux impôts. — Le vongres des mineurs de St-Etienne. — Espérances coloniales.— La société pour Vétude. Des questions d'enseignement primaire. — Protection de la femme mariée. — Les élections en Allemagne.— Le projet d'impôt sur le revenu. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — La loi civile et la loi religieuse. — • Les associations’ ouvrières en Chine.— Revue de la presse.— La démonstration pacifique de Nottingham. — La guerre sociale en Irlande. — Un curieux règlement de comptes.— Histoire de Bonneteau. — Etat-civil du Familistère.
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- NOUVEAUX PROJETS FISCAUX NOUVEAUX IMPOTS
- Le budget des dépenses a été voté sans trop d’encombre. Tant qu’il • s’agit de constater les déficits de la caisse, de dresser la liste des bons à payer avec la somme en regard, majorité et minorité, opposition et gouvernement s’entendent. On discute bien 100,000 francs par ci, 100,000 par là; on se chicane sur l’opportunité d’ouvrir tel chapitre ou tel autre'; mais les chicanes sont d’un, mince intérêt ; h dépenser, tout le monde s’accorde. C’est quand il s’agit d’indiquer la source où l’on puisera de quoi faire face à ces dépenses, que le problème devient épineux, la question ardue et que les sérieuses disputes commencent.
- On a donc voté le budget des dépenses. Fort !
- bien. Le budget des recettes va venir. C’est ici qu’apparaît pleinement la nature misérable des expédients auxquels il faudra recourir, expédients qui ne seront cependant d’aucun recours, pour la circonstance.
- Dans de nombreux articles consacrés à la question des impôts et à notre situation financière déplorable, le Devoir a démontré que tous les palliatifs cherchés pour améliorer cette situation étaient impuissants; que la formule-devise Ni Emprunts ni Impôts, un instant adoptée par la chambre et le gouvernement aux abois, serait et devrait être abandonnée,de gouvernement et la chambre l’ayant adoptée sans en comprendre la portée, ni s’inspirer des projets généraux tant de fois exposés ici, qui permettraient de fermer le grand livre, de décharger graduellement la classe ouvrière des impôts qui l'affament.-Notre prédiction s’est réalisée, et alors, on a vu le gouvernement la chambre et la commission du budget se livrer aux contorsions les plus ridicules pour découvrir dans les chapitres des recettes un filon ignoré jusqu’ici, d’où l’on pourrait extraire les ressources qui font défaut.
- D’une part, on emprunte, puisque le gouvernement émet des obligations à un terme plus ou moins éloigné, qu’il n’est pas sûr de pouvoir payer d’ailleurs, et qui devront être consolidées, en fin décompté, parce qu’à leur échéance, si le système d’impôts actuels n’est pas changé, les mêmes déficits nécessiteront cette consolidation. — Voilà pour la question des emprunts, qu’on croyait avoir résolue.
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- Non seulement on emprunte, mais, d’autre part, ainsi que nous l’avons annoncé à nos lecteurs, on se dispose à frapper d'une surtaxe considérable un objet de consommation déjà trop fortement surchargé : le sucre, dont les droits, actuellement à 50 fr. seraient portées à 60 fr. ; soit une augmentation de 10 fr. par 100 kilos. On sait que cette surtaxe va être votée sous un prétexte singulier, invoqué à l’appui du relèvement. En effet, c’est parce que, dit-on, la loi de 1884 a permis aux fabricants de sucre de réaliser des profits énormes sur les bonis que la loi leur a inconsidéremment accordés, qu’il convient de frapper le produit. En d’autres termes, les fabricants réalisant tous les ans 70 ou 80 millions de remises sur les excédants de fabrication prévus par la loi, il convient de frapper les consommateurs, les ouvriers, qui ont dû déjà verser d’autant au Trésor, frustré de ces sommes importantes. Cette théorie de la compensation, atteignant les uns, parce que d’autres ont bénéficié d’une erreur ou d'une lacune légales, ressemble assez à la théorie des corrections, pratiquées jadis sous la monarchie pour l’éducation du dauphin, et encore en pratique, à ce qu’on assure, dans les grandes maisons russes : quand le petit boyard a commis une faute, on fouette son camarade.
- Eh bien ! la commission et le gouvernement n’ont pas donné là, cependant, la mesure des inconséquences dont ils sont capables, dans l’affolement d’esprit où les jette la situation inextricable du trésor, et ils devaient présenter un projet plus baroque encore que celui-là.
- Il y a quinze jours,M. Perin, député de l’extrême, gauche, portait à la tribune de la chambre une motion tendant à décréter en principe l’impôt progressif sur le revenu. Dans nos articles sur le Déficit et VHérèdité de l'Etat, nous avons discuté les résultats que pourrait avoir un tel système fiscal, et montré que ces résultats seraient négatifs. Nous ne reviendrons donc pas aujourd’hui sur ce qui a été dit à ce sujet. Bornons-nous à rappeler que l’impôt sur le revenu est d’une pratique difficile, puisqu’il ne peut être prélevé sans une série de constatations faites chez le contribuable par les agents du fisc, constatations d’un caractère inquisitorial qui seraient fort difficiles à faire et encore plus difficiles à supporter. Le revenu ne saurait d’ailleurs être pris pour la base unique de la valeur contributive des objets mobiliers ou immobiliers, une partie de la richesse entre les mains précisément des classes riches ne produi-
- sant aucun revenu : tels sont les parcs, lés châteaux de plaisance, les tableaux, les objets de luxe, etc.—Enfin,une repercussion économique s’effectue dans notre mode de production et de répartition actuel, dont la tendance caractéristique est de décharger le capitaliste producteur de tous les frais supplémentaires, rejetés par lui sur le consommateur et la classe ouvrière, par l’augmentation du prix des produits et la baisse des salaires. L’impôt sur le revenu est donc une de ces formules séduisantes mais creuses, que le socialisme, à sa période d’inexpérience, avait adoptées voyant en elles une panacée, et dont la pratique ne tarderait pas à faire revenir.
- La chambre, néanmoins,— peut-être même chez quelques uns, à cause de l’inefficacité du système — prise d’un beau zèle, vota le principe de l’impôt sur le revenu, en rejetant celui de la progression. En même temps, elle chargeait le ministre des finances, M. Dauphin, de présenter à bref délai un mode d’application.
- M. Dauphin n’a pas attendu longtemps ; en deux tours de main, il a bâclé un projet, à cette heure en discussion à la commission du budget.
- Ce projet est stupéfiant; en voici les lignes générales : D’abord, M. Dauphin commence par rejeter comme inacceptables, les constatations à faire pour la quotité du revenu de chaque contribuable. Gomme il faut, cependant, avoir une base quelconque, le ministre des finances prend la valeur locative pour l’indice le plus exact du revenu à frapper; en conséquence, le nouvel, impôt serait déterminé par la faculté locative du contribuable !
- Quinevoitce qu’un projet semblable a d’insensé, d’inique — d’inapplicable même, parce que nous mettons la chambre et le gouvernement au défi de pouvoir l’appliquer six mois. Une telle taxe frapperait, en effet, non en raison de la richesse, mais de la dépense — non les riches, mais les pauvres; et parmi ces derniers, ceux qui ont le plus de charges à supporter, les familles les plus nombreuses à nourrir.
- L’importance du loyer ne se mesure pas à la richesse et au revenu de chacun, mais la plupart du temps aux nécessités de la famille. Un célibataire ayant cent mille francs de rentes peut très bien vivre dans un appartement de trois ou quatre pièces luxueusement meublées et payer un loyer à peine supérieur à celui d’une famille ouvrière composée d’un vieux parent, du père, de la mère et de trois enfants, occupant le même nombte de
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- pièces que le millionnaire. Selon le projet Dau- j phin, cette famille devrait payer le même impôt j que le célibataire cité plus haut!
- C’est le comble de l'absurde !
- Le prix des loyers est influencé parades circonstances locales toul-à-fait exceptionnelles et peut varier beaucoup plus que le prix des subsistances. Ne voit-on pas autour des établissements industriels, dans les villes, les maisons élevées à côté de ces établissements louées généralement plus cher que des maisons plus luxueuses, plus éloignées, mais louées a des gens aisés parce que, situées à proximité de la fabrique elles épargnent un long trajet aux ouvriers, qui, pour cette raison, les recherchent de préférence. Avec le projet Dauphin, ces ouvriers verraient leur force contributive estimée d’après leur valeur locative !
- De même, si on compare la campagne aux grandes villes : dans ces dernières, le prix des loyers est de beaucoup plus élevé. A Paris, une famille d’ouvriers paie un loyer au moins égal, si ce n’est supérieur, à celui d’un propriétaire aisé dans un village. Le premier serait imposé autant, si ce n’est plus, que le second !
- Il serait superflu de continuer l’examen d’un projet semblable : il suffit d’exposer ses lignes générales, pour en montrer l’absurdité.
- C’est cependant à des mesures pareilles qu’aboutissent nos gouvernants, lorsque jamais l’urgence des réformes ne s’est fait plus vivement sentir ; quand de tous les côtés, montent, comme une marée irrésistible, les revendications ouvrières, de plus en plus exigeantes, parce que de plus en plus, la classe ouvrière ploie sous le faix des charges écrasantesdont l’accable la routine fiscale; et lorsque nous nous évertuons à démontrer la facilité qu’il y aurait à les décharger de ce faix par l’application de l’hérédité de l’Etat, par la reprise de la richesse sociale créée par la société, employée par elle à assurer le fonctionnement des services sociaux!
- Ah ! bien coupables — ou bien imprudents — sont ceux qui, ayant des yeux, ne veulent pas voir, ayant des oreilles ne veulent pas entendre,détournent leur vue des solutions simples, ferment leurs oreilles à la vérité— pour aboutira l’impuissance; à la continuation de la misère et à l’aggravation des inégalités dont se meurt notre société!
- Le Congrès des Mineurs de St-Étienue.
- Le Congrès des Mineurs a terminé ses^avaux. 11 a voté à l’unanimité la résolution suivante qui résume et son esprit et ses travaux :
- 1° Le congrès déclare se rallier, en ce qui concerne le projet des prud’hommes mineurs, à la loi générale qui est en préparation au Parlement.
- Il demande que cette loi édicte, comme sanction, des pénalités contre tout patron ou toute autre personne qui tentera d’entraver le libre exercice du droit d’élection et des fonctions des prud’hommes.
- 2° Le congrès demande le maintien du projet de loi sur les délégués mineurs et affirme sa nécessité. Il réclame qu’il soit mis à Pordre du jour de la Chambre et discuté immédiatement.
- 3e II repousse le projet de la sous-commission parlementaire sur les caisses de secours contre les accidents et de prévoyance sans parti pris, mais uniquement dans le but de donne)’ immédiatement des pensions de retraite à tous les ouvriers qui se trouveront dans les conditions établies par le projet du congrès et dans la mesure possible.
- Le congrès demande que la commission tienne compte de ses observations sur ce point et qu’elle s’inspire de ses travaux.
- 4° L’accusation, aussi inique que peu justifiée, d’avoir fomenté la grève de Decazeville ayant été portée contre le congrès des mineurs de 1886, le congrès de 1887 déclare ne s’étre réuni que pour l’étude des lois concernant la corporation.
- Il proteste contre les condamnations injustement infligées aux grévistes de Decazeville et à ceux qui les ont soutenus.
- Le Congrès des Mineurs de France se tiendra, en 1888, à Carmaux.
- ESPÉRANCES COLONIALES.
- La France maîtresse à Madagascar, y implantant ses coutumes, ses mœurs, son commerce et son industrie, voilà le rêve caressé par les partisans de la politique coloniale, rêve d’or qui ne devait pas tarder à se réaliser, disait-on, dès que l’état de guerre aurait pris fin entre nous et les Hovas.
- Eh bien! c’est par* un des journaux les plus déterminés à défendre cette pitoyable politique coloniale, qui a déjà tant coûté en hommes et en argent, que nous savons à quoi nous en tenir sur les heureux et magnifiques résultats de cette avanture. Une lettre datée de Tananarive et adressée au Temps nous renseigne complètement à ce sujet.
- Tout d’abord la main d’œuvre européenne ne trouverait pas d’emploi à Madagascar; il y a trop d’esclaves et, à côté d'eux, des hommes libres ne sauraient travailler. Ce sont des capitaux qu’il faudrait, rien autre.
- Cependant, le sol, sur la côte, est extraordi-
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- nairement fertile, mais par malheur aussi, il es t extrêmement meurtrier pour les blancs. Il n’y a pas d’aclimatation possible ; par contre, les hauts plateaux sont d’une parfaite salubrité et les blancs peuvent y atteindre un âge aussi avancé que celui de M. Chevreul. Seulement, sur ces plâteaux il n’y pousse que des cailloux.
- Donc, en ce qui concerne la colonisation agricole rien à faire.
- Pour l’industrie, le pays offrirait peut-être quelques ressources. On va voir lesquelles. Mais il faut citer textuellement le Temps :
- Une modeste manufacture de papier réussirait sans nul doute.
- Les écoles sont nombreuses et c’est une clientèle toute faite, car les transports de la côte sont difficile et coûteux, l'eau ne manque pas,et la matière première est très abondante.
- Il en serait de même pour une verrerie. Les vitres viennent d’Europe.
- Un bon ouvrier chaisier, associé à un tapissier, ferait évidemment des affaires, surtout s’il avait un capital suffisant pour se livrer au commerce, après avoir jugé le pays.
- Une bonne modiste en chapeaux ou en ruches parviendrait à se créer une clientèle; peut-être même un tailleur.
- O’esttout à fait admirable! la modeste manufacture en question ne pourrait évidemment que prospérer, les écoles étant dans le pays et l'eau ne manquant pas. Et cet ouvrier chaisier associé à un tapissier, et cette bonne modiste « en chapeaux ou en ruches» et ce rival de Dusautoy qui peuvent aller s’établir dans la capitale malgache, à condition qu’ils aient une fort jolie somme en poche et, ajoute le correspondant, qu’ils aient « un caractère assez bien trempé pour attendre deux ans(?) la clientèle et les bénéfices ».
- En comptant bien c'est donc tout au plus une demi-douzaine de Français qui pourraient s’établir dans cette colonie nouvelle. Le correspondant du Temps se trompe peut-être un peu, et nous ne voyons pas pourquoi il n’invite pas aussi à aller là-bas, pour manger leurs « quatre sous » un tourneur de mâts de cocagnes dont le besoin doit se faire sentir, à l’époque des fêtes nationales malgaches, un marchand de verres fumés pour éclipses, un joueur de bonneteau, un garçon de café, (nous proposons Jules Ferry) et un ramasseur de bouts de cigares. Avec quelques petites économies ces industriels pourraientnepas mourir absolument de faim au pays de l’épiornis, en attendant les deux ans requis pour...se faire rapatrier aux frais de l’Etat.
- Et dire qu’il en est à peu près ainsi de toutes nos colonies !
- LA SOCIÉTÉ POUR L’ÉTUDE
- Des questions d’Enseipement primaire.
- La Société pour l'étude de questions d’enseignement primaire vient de publier son premier bulletin.
- Nos lecteurs savent qu’il existe depuis plusieurs années des sociétés pour l’étude des questions se rattachant à l’enseignement supérieur et à l’enseignement secondaire. Les services très réels rendus par des associations devaient conduire à la création d’une société de même nature pour l’enseignement primaire.
- MM. Levasseur, de l’Institut, Jacquenard et Vincent prirent l’initiative, rédigèrent les statuts, un réglement, et, le 14 février 1886, se tint l’assemblée constitutive de la nouvelle société. Entre temps, par arrêté ministérielle du 24 novembre 1885, la société avait reçu l’autorisation officielle.
- L’article 2 des statuts définit ainsi le but de la société : c< Son objet est d’étudier, en vue des améliorations à apporter à l’enseignement primaire, l’organisation, les programmes et les méthodes des principaux établissements d’instruction primaire de tout ordre existant en France et à l’étranger.
- « De provoquer des études et de recueillir des documents sur l’histoire de l’enseignement primaire;
- » De consigner dans un bulletin périodique les résultats de ses travaux et d’y réunir les renseignements qui peuvent intéresser les membres de l’enseignement primaire;
- » D’encourager et de défrayer les voyages d’études et d’observation dans les principaux centres scolaires. » Ce programme n’est pas impératif en ce sens que son exécution et pour une partie subordonnée aux ressources de la Société; il n’est pas non plus limitatif, car toutes les questions touchant à l’instruction primaire sont du ressort de l’association, laquelle répartit ses membres entre quatre groupes : pédagogie (méthodes, procédés, hygiène scolaire, etc...); —institutions scolaires (travail manuel, bataillons scolaires bibliothèques scolaires, etc...) ; — législation ;— intérêt dupersonnel.
- Chaque groupe peut se diviser en sections, qui sont tenues de fournir au moins deux travaux par an.
- La Société comprend des membres appartenant à l’enseignement primaire laïque, public ou libre, et des membres n’appartenant pas à l’enseignement primaire .Si l’on n’a pas admis des instituteurs congréganistes, c’est à la fois pour affirmer les tendances générales de l’association, toute acquise aux réformes scolaires, et pour ne point introduire un élément de discorde dans l’association.
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- Il ne faut pas, en effet, que des discussions purement pédagogiques puissent dégénérer en discussions religieuses 0u politiques interdites par les statuts. D’ailleurs, pour concourir à une œuvre utile, il est indispensable d’avoir au moins les mêmes visées, les mêmes aspirations.
- Les membres appartenant à l’enseignement primaire versent une cotisation annuel de cinq francs; les autres une cotisation de douze francs. La Société comptent en outre des membres donateurs, ayant souscrit au moins cent francs.
- Telle est, dans ces traits généraux, l’organisation de la Société pour l’étude des questions d’enseignement primaire.
- Elle est certainement appelée à rendre des services importants. Nous nous sommes fait un devoir de contribuer à la faire connaître, surtout aux instituteurs, même des départements; car non seulement l’association leur est ouverte, mais ils peuvent constituer en province de s groupes et des sections en rapport avec le conseil directeur.
- A la tête de la Société, nous remarquons les noms de MM. Levasseur, président, Mézières, Compayré, Magé, Hément, Braennig, etc... Le siège social est rue Saint-Guillaume, 27, à Paris.
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- Protection de la femme mariée.
- Nous avons annoncé, à diverses reprises, que la Ligue française pour le relèvement de la moralité publique avait compris la nécessité de réclamer avec nous l’égalité civile de la femme.
- Il y a quelques mois, M. Glasson, professeur à la Faculté de droit de Paris, ayant donné à l’Académie des sciences morales et politiques un mémoire démontrant à quel point le foyer domestique souffre parfois de l’inconduite du mari, son collègue, M. le professeur Jalabert, membre de la Ligue française, lui demanda le résumé de son travail sous forme de projet de loi et il le proposa, à l’adhésion des comités régionaux de la Ligue. Les comités l’ont approuvé. En voici le texte, tel qu’il sera présenté au Sénat.
- Article premier.— Lorsque le mari met, par son inconduite, les intérêts du ménage en péril, la femme peut, sans demander la séparation de biens, obtenir de la justice le droit de toucher elle-même les produits de son travail et d’en disposer librement.
- Art. II.— Cette demande est portée par la femme au juge de paix du domicile du mari, ou si ce dernier est ouvrier et justiciable d’un conseil de prud’hommes, à ce conseil.
- Art. III.— En cas d’abandon, la femme peut en outre obtenir du juge de paix ou du conseil de prud’hommes l’auto-
- risation de saisir-arrêter et de toucher les deux tiers du salaire ou émoluments du mari, si elle a à sa charge des enfants issus du mariage, le tiers si elle n’en a pas.
- Art. IV.— Le mari et la femme sont appelés devant le juge de paix ou le conseil de prud’hommes par un simple billet d’avertissement du greffier de la justice de paix ou du secrétaire du conseil de prud’hommes, sur papier libre, en la forme d’une missive recommandée à la poste.
- Art. V.— Le mari et la femme doivent comparaître en personne, sauf le cas d’empêchement.
- Art. VI.— La signification du jugement autorisant la femme à toucher une partie des salaires ou émoluments du mari, vaut saisie-arrêt, quand elle est faite à la fois au mari et au patron ou débiteur d’émoluments.
- Art. VIL— Tous les jugements rendus en ces matières, sont essentiellement provisoires. Ils sont exécutoires nonobstant opposition ou appel.
- Art. VIII.— Les actes de procédure, les jugements et les significations prévus par la présente loi sont dispensés des droits de greffe, de timbre et d’enregistrement.
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- Les Élections en Allemagne.
- Les élections qui ont eu lieu en Allemagne le 21 courant, un lundi, afin que le nombre des votants ouvriers fut moins considérable, nous intéressent à un double point de vue. D’abord, les socialistes sent en Allemagne une force puissante et les mesures vexatoires prises par M. de Bismark à leur égard ont été pires à ce scrutin qu’aux scrutins précédents. Malgré cette pression formidable exercée par le chancelier de fer, le nombre des socialistes envoyés au Parlement s’accroîtra-t-il, comme il s’est accru depuis plusieurs années ? Telle est la première question qui se pose. Ensuite, on sait que M. de Bismark a dissous le Reichstag parce que cette assemblée, se prononçant pour la paix, n’a pas voulu voter le septennat militaire. Le vice-empereur germanique aura-t-il cette fois une majorité plus docile ?
- Ces divers incidents donnent aux élections allemandes une importance exceptionnelle.
- A l’heure où nous écrivons ces lignes, les résultats sont peu connus. Nous croyons cependant devoir publier ce qu’on connaît déjà, en faisant précéder les premiers résultats d’une physionomie intéressante de cette grande journée électorale que nous trouvons dans un journal de Paris.
- La grande caserne qui s’appelle Berlin, s’est éveillée ce matin sous un ciel gris de plomb, d’une tristesse mortelle.
- La foule va à ses affaires, rapidement. La ville paraît plus silencieuse que de coutume. Les gens passent sans se parler, l'air affairé et un peu inquiet. C’est qu’on sent peser sur soi la terreur prussienne.
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- LE DEVOIE
- Toute la police est sur pied. Des officiers en grand nombre parcourent les rues, sourcils froncés, l'air menaçant, faisant sonner sur les trottoirs le traîneau de leur sabre.
- Les bourgeois vont voter dans la matinée en se rendant à leur boutique ou à leur bureau.
- A partir de midi, les ouvriers se rendent au scrutin, par petits groupes, calmes et silencieux.
- La police a, dès l’aube, arraché les placards portant le nom des candidats socialistes et leur profession de foi.
- Mais les militants ont trouvé moyen de parer aux exactions du régime militaire et policier. Les noms des candidats socialistes sont écrits à la craie ou au charbon sur les trottoirs, sur les murs, sur les devantures des boutiques.
- Le grand-chancelier .est sorti seul, à pied, de son hôtel, vers cinq heures.
- Il s’est rendu à la section de vote de Leipzigerstrasse où il a déposé son bulletin.
- Une manifestation organisée par la police s’est produite à ce moment. Bismark est acclamé par quelques douzaines de meneurs.
- De toutes les grandes villes et du centre arrivent des télégrammes annonçant le succès complet des socialistes.
- Le nombre des voix est augmenté dans des proportions énormes.
- Le carnaval avait mis toute la ville en liesse, hier dimanche, Ce matin, la cité française avait repris son calme.
- A Metz.— Un étranger ne se douterait pas qu’il s’y joue une partie annoncée sous de si formidables auspices.
- 11 est vrai que Metz, qui compte tout au plus 7.000 électeurs, a été divisée en seize sections électorales, c’est-à-dire une section pour moins de 500 électeurs.
- Le scrutin s'est ouvert à dix heures et ne fermera qu’à six heures; dans ces conditions, il est bien explicable que l’animation électorale soit à peine sensible.
- On se plaint beaucoup de la composition des listes électorales. Des électeurs du pays, inscrits depuis dix-huit ans, ont été rayés ; par contre, des Allemands de passage, ou âgés de dix-huit à vingt ans, ont reçu des cartes électorales.
- Dans la campagne, les fonctionnaires déploient un zèle extraordinaire et usent de tous les moyens pour faire triompher le candidat officiel. A Ars-sur-Moselle, le distributeur deM. Antoine a été prévenu que les gendarmes l’attendaient, et il a passé la frontière ; mais, d’après les renseignements que j’ai recueillis, ils perdent leur temps.
- Un journaliste français, de passage à Metz, a vu M. Antoine dans la journée d’aujourd’hui.
- — Croyez-vous à la guerre ? a-t-il demandé au député protestataire.
- — Je suis, au contraire, persuadé qu'elle n’aura pas lieu, au moins pour le moment, comme on nous en menace.
- Deux raisons l’empêcheront certainement : d’abord l’attitude de la Russie, qui ne veut pas s’engager à garder la i
- | neutralité, et ensuite le nouvel armement de l’armée qui n’est pas terminé.
- J’ai consulté beaucoup de généraux, et tous m’ont dit qu’il était impossible d’entreprendre une campagne avec un armement qui ne serait pas uniforme.
- L’armée allemande ne possède actuellement que deux cent mille fusils à répétition ; les hommes qui en sont armés seraient, bien entendu, mis en avant. Or, après trois batailles on peut estimer que tant par les morts que par les blessés ou les fuyards, cinquante mille fusils disparaîtraient. Il faudrait reconstituer l’effectif des régiments avec des soldats qui auraient des fusils de l’ancien système, et l’approvisionnement des munitions deviendrait impossible.
- Une remarque a été faite d’ailleurs, c’est que les Prussiens font une nouvelle guerre, chaque fois qu’ils modifient leur armement: contre l’Autriche ils se sont présentés avec le fusil à aiguille, contre la France ils étaient pourvus du canon se chargeant par la culasse. Mais ils n’ont entrepris ces deux guerres que lorsque leur armement était complètement terminé.
- Les Résultats. — Nos lecteurs verront, par les résultats que nous publions, combien les progrès faits par le socialisme en Allemagne sont considérables.
- En dépit des lois d’exemption édictées p ar Bismarck, l’idée marche au-delà du Rhin, et, avec elle, croissent les difficultés du retour d’une guerre.
- A Metz, M. Antoine est réélu.
- A Mulhouse, M. Lalance, le candidat de la protestation, dont on avait confisqué les professions de foi et les bulletins est élu par 7,046 voix contre2,829, donnés à M. Mieg, candidat allemand.
- A Strasbourg, M. Kabé, protestataire, est élu.
- A Colmar, M. Grad, protestataire, est élu.
- A Guebwilier, l’abbé Guerber, protestataire, est élu.
- A Altirkch, l’abbé Winterer, protestataire, est élu.
- A Saverne, M. Goldemberg, protestataire, est élu.
- A Sainte-Marie-aux-Mines, M. l’abbé Simonis est élu.
- • Berlin. — lre circonscription, Klotz, progressiste, a obtenu 7.882 voix; Zedlitz-Neukirch. conservateur, 7,006 ; Christensen, socialiste, 6,177. Ballottage entre les deux premiers.
- 2e circonscription : Virchow, progressiste, 16,604 voix ; Wolff, conservateur, 19,441 ;Trutzauer, socialiste, 14.713. Ballottage entre les deux premiers.
- 3e circonscription : Munckel, progressiste, 10,529 voix ; Miquel, national-libéral, 7,532; Christensen, socialiste, 9,091. Ballottage entre M. Munckel et le socialiste Christensen.
- 4e circonscription : Singer, socialiste élu par 32,227 voix. Hanael, progressiste, n’en a obtenu que 10,403, et le candidat conservateur Ewers., 13,999,
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- 5e circonscription : Baumbach, progressiste, 10,076 voix ; Blurae, gouvernemental, 8,009 voix; Grothe, socialiste, 4-,883. Ballottage entre les deux premiers.
- 6e circonscription : Hasenclever, socialiste, a été élu par 30,457 voix. Holtz, conservateur, a obtenu 17,000 voix etM. Grelling, progressiste, 11,800.
- Il y a donc deux élections définitives au profit des socialistes et quatre ballottages.
- Comparativement à l’élection de 1884, les socialistes ont gagné, à Berlin, 26,000 voix.
- Dans la Confédération.— A Nuremberg, Altona, Leipzig-Campagne, socialistes élus.
- A Hambourg, les socialistes Bebel et Heinzc ont été élus.
- Munich (2e circonscription).— Ballottage entre de Wolimar socialiste, et Landes, du centre.
- Dresde (vieille ville).— Ballottage entre Bebel, socialiste, et Hultzsch. candidat du gouvernement ; dans la nouvelle ville, le socialiste Kaden a obtenu 3,931 voix.
- Francfort-sur-Mein.— Ballottage entre Sabor, socialiste 8,640 voix et Metzlew, gouvernemental.
- Breslau.— Ballottage dans les deux circonscriptions entre les socialistes et les conservateurs. Les progressistes voteront, au deuxième tour, pour les socialistes.
- Ballottages entre socialistes et gouvernementaux à Kœnigs-berg, Dandzig, Elberfild et Lübeck. Ballottages entre socialistes nationaux-libéraux à Stuttgart, Auhalt, Worms, Magdebourg, Cyotha, Hanovre, Solingen.
- Les socialistes ont échoué à Schneeberg, Channitz, Glau-chau et Reichnbach.
- Le projet d'impôt sur le revenu.
- Nous parlons, à une autre place, du projet d’impôt sur le revenu imaginé par M. Dauphin. Voici à ce sujet quelques détails complémentaires : « Comme nous l’avons dit, le loyer est pris comme signe du revenu. Pour déterminer la valeur probable du revenu, le projet partage les villes et les communes en huit catégories, d’après le chiffre de la population. La ville de Paris forme à elle seule une catégorie.
- « Une proportion entre le loyer et le revenu probable du contribuable est établie, et varie suivant la catégorie à laquelle appartient la ville.
- « Pour calculer ce revenu probable, on multiplie le loyer par 4, 5, 6 ou 7, suivant le degré de la catégorie.
- « Le projet ayant ainsi déterminé les moyens de fixer le revenu présumé des contribuables, porte que la contribution mobilière sera perçue à raison de tant pour cent du revenu. Ce coefficient unique, comme nous l’avons déjà expliqué précédemment, sera fixé chaque année par la loi de finances.
- « I/intention du ministre des finances est de proposer pour
- l’exercice 1888 un coefficient d’un p. 0/0. Ce qui donnerait un produit de 72 millions, au lieu de 42que fournit aujourd’hui la contribution mobilière,dégagée de la cote personnelle. Ajoutons que les loyers au-dessous de 500 francs, à Paris, seront exonérés de l’impôt. Quant aux autres villes et communes, l’exemption aura lieu de 500 à 25 francs,d’après une échelle établie suivant le chiffre de la population.
- « Le projet de M. Dauphin sépare la cote personnelle et la cote mobilière, qui sont confondues depuis la loi du 21 avril 1832.
- « La cote personnelle reste un impôt de quotité, établi par tête,dont le produit est équivalent à celui d’un certain nombre de journées de prestation, et dont la valeur est fixée d’après un tarif basé sur la population.»
- Nous tirons ces renseignements d’un compte rendu de la dernière réunion du conseil des Ministres, auxquels M. Dauphin l’a fait définitivement accepter. Ainsi qu’on le voit, c’est bel et bien un nouvel impôt ajouté bout à bout à tant d’autres qui pèsent déjà sur la classe ouvrière. Ce n’est donc pas là ^a réforme fiscale tant de fois promise. Il n’y a pas à s’en étonner, cette réforme ne pouvant s’opérer que dans la mesure et par les moyens tant de fois indiqués ici, par l’application de l’hérédité nationale de l’Etat.
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- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Les agriculteurs du Nord.— La société des agriculteurs du nord, en raison des démarches faites à Paris par les représentants du Midi contre le vote du droit de 5fr. sur les blés, a décidé d’envoyer une délégation auprès du ministre de l’agriculture et de la Chambre des députés pour faire une démarche en sens contraire.
- Les manifestations extérieures du culte.—
- La chambre criminelle de la cour de cassation vient en cette matière de rendre un intéressant arrêt dont voici la substance :
- Le pouvoir qu’a le maire de prendre des mesures pour la sûreté générale (pouvoir qu’il tient de la loi du 5 avril 1884 sur l’organisation municipale, qui lui a continué sur ce point ceux que lui conférait la loi de 1790) implique pour lui le droit « d’interdire les processions et toutes autres manifestations extérieures du culte, à l’exception des enterrements ».
- Tombe sous le coup de la prohibition de cet arrêté le fait d’avoir « installé, sous le porche ouvert d’une église dont les portes ont elles-mêmes été ouvertes à deux battants, un reposoir accessible aux regards du public et édifié en vue de la bénédiction qui devait s’ensuivre et qui s’en est en effet suivie ».
- Vainement on essayerait de prétendre que ce porche ou tambour ouvert pratiqué dans l’Eglise, est une partie intégrante de l’édifice consacré au culte, et que le curé a seul la direction des cérémonies qui s’y accomplissent, sans que
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- le pouvoir de police du maire puisse s’étendre sur ce lieu, quoiqu’il soit accessible à la vue du public ; aucune immunité n’existe en faveur de ce porche, qui est un lieu extérieur à celui consacré au culte.
- La Commission du budget.— La commission du budget s’est réuni samedi pour examiner les projets du ministre des finances sur le relèvement des droits sur les sucres.
- Après une courte discussion, la commission a adopté purement et simplement le premier projet relatif au relèvement du droit intérieur.
- Sur la proposition de M. Wilson, la commision, en ce qui concerne le second projet, a porté de 7 à 7,25 la prise'en' charge, avec accroissement de 0.25 à chaque campagne suivante.
- M. Wilson a été chargé de voir M. le ministre des finances pour lui demander s’il consentirait à accepter, à titre additionnel, une proposition quia été faite par M. Delattre, tendant à établir une prise en charge différente, selon que les fabricants travaillent ou non leurs mélasses.
- La commision n’est favorable à cette proposition qu’autant que l’écart ne dépasserait pas un kilo.
- Enfin la commission a décidé de doubler les pénalités édictées dans les projets de M. Dauphin contre les fraudes
- Ajoutons que M. Duché a déposé un amendement tendant abaisser de 24 à 16 0/0 le déchet accordé aux sucres coloniaux français
- M. Wilson a été chargé du rapport qui sera lu mercredi à la commission.
- Au Tonkin. — Le vapeur de rivière le Raphaël, de la Compagnie des Messageries fluviales du Tonkin, faisant le service entre Dap-Cau (le port de Bac-Ninh), Phu-Lang-Thuong et Haïphong, a été attaqué le 29 décembre, par le travers du village de Magdon, par des pirates qui l’ont escorté à coups de fusil, le long des berges, pendant plus d’une demi-heure, en se tenant à des distances variant de cent à trois cents mètres. Il y avait heureusement à bord du Raphaël deux passagers civils armés de winchesters et quatre soldats avec leurs fusils, de telle sorte qu’il a été possible de répondre au feu très vif de l’ennemi. Le Raphaël a pu sortir de ce mauvais pas, criblé de trous. De plus, son commissaire, M. Laurent, a été blessé si grièvement qu’il est mort quelques jours plus tard à l’hôpital de Haïphong ; un des soldats a été également blessé à la main.
- C’est au même point que la canonnière la Mitrailleuse avait été attaquée au mois de novembre.
- Avisé de l’attaque du Raphaël, un de nos résidents a dirigé sur Magdon une compagnie de miliciens qui, ayant sur pris les pirates le 2 décembre, les a mis en fuite après avoir fait quatre prisonniers.
- Un milliard retrouvé.— La Chambre vient d’être saisie par M. Blandin, député de la Marne, d’un projet de résolution demandant la liquidation d’un compte pendant depuis 4826 entre la France et l’Angleterre. Voici ce dont il est question :
- La France s’était engagée, dans le traité de paix de 1814, à indemniser les sujets anglais dont les biens avaient été J séquestrés pendant la Révolution. Cette clause avait été con-
- firmée parle traité de 1815, et à cette époque une convention particulière avait stipulé que la France verserait, comme première mise de fonds de garantie, la première annuité d’une rente de 3,508.000 francs correspondant à un capital de 70 millions. Les excédents disponibles devaient être restitués à la France, avec le produit des intérêts composés.
- Le fonds de garantie fut augmenté, trois ans après, de 3 millions de rentes, ce qui porta le capital à 130 millions.
- La liquidation, commencée en 1815, se termina en 1825.
- Or, les documents officiels anglais constatent qu’il y a eu un excécent de 14 millions ; selon les documents français, cet excédent a été de 65 millions.
- Si l’on tient compte des intérêts composés, la somme à restituer à la France serait de 270 millions, d’après l’estimation anglaise ; de plus d’un milliard selon les évaluations françaises.
- M. Belmontet souleva, en 1864, la question au Corps législatif sous forme d’amendement au budget ; il la reprit, avec l’appui de M. Martel en 1866 et 1869 .
- Le gouvernement de l’empire répondit qu’il y avait lieu d’examiner si la convention dont il s’agissait n’était pas un traité à forfait, ne pouvant donner lieu à aucune réclamation.
- L affaire, interrompue parles événements de 1870, en resta là.
- M. Blandin, dans son projet de résolution, demande qu’elle soit enfin élucidée.
- ANGLETERRE
- Révolte dans un "Workouss ». — Dimanche, après une sorte de révolte des pensionnaires du «Workhouse» de New-Ross (Irlande), un détachement de 100 policemen a pénétré dans ce bâtiment pour arrêter 28 femmes.
- Les femmes se sont barricadées, et quand les policemen forcèrent les portes du dortoir, ils trouvèrent quelles s’étaient déshabillées complètement et s’étaient mises à nu dans leur lit. Grand embarras des policemen qui restèrent deux heures sans pouvoir procéder aux arrestations, les femmes refusant de se rhabiller. La police fut alors obligée de se retirer sans avoir accompli son mandat.
- La foule qui était réunie à l’extérieur du Workhouse, poussait des cris et se mit à chanter le God save Ireland et jeta des pierres à la police. Une mêlée s’en suivit. La foule essaya d’enlever le workhouse d’assaut. Les portes furent enfoncées. Lapolice, restée dans la cour, réussit cependant à empêcher une invasion totale.
- La ville est très agitée.
- il .. . ;j -
- A la Chambre descemmunes, sir James Gergusson, sous-secrétaire d’État auForeign office, répondante des interpellations de plusieurs membres, a dit qu’il est peu convenable et est contraire aux usages de faire connaître publiquement les termes précis des propositions faites par sir H. D. Wolff au sujet de l’Egypte. Cependant, en raison de l’anxiété considérable à laquelle ont donné lieu certains points de ces propositions,on peut dire que celles-ci ne sauraient impliquer la retraite des troupes, tant que l’on 'appréhendera que le gouvernement égyptien ne soit pas en situation de maintenir l’ordre.
- Au s urplus, le cabinet n’a fait aucune proposition tendant
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- à renoncer au droit de protéger la tranquillité de l’Egypte contre les troubles intérieurs ou extérieurs, et il n’y a aucune raison pour que le gouvernement anglais cousidère le rôle de neutralité assigné à la Belgique par les traités comme un exemple à suivre dans les arrangements concernant l’Egypte.
- Le gouvernement n’ignore pas la différence de situation de la Belgique et de l’Egypte.
- La Chambre a commencé ensuite la discussion du projet de réforme de son règlement.
- M. Gladstone a déclaré qu’il ne veut pas faire une question de parti de la réforme du règlement ; mais il ne croit pas que cette réforme amène une amélioration dans les affaires.
- Pour obvier à l’obstruction, il serait nécessaire d’avoir des règlements plus sévères. Mais, d’après M. Gladstone, 1 établissement de grands comités, auxquels on renverrait beaucoup d’affaires, serait le meilleur remède.
- M. Parnell a dit de son côté que le nouveau règlement projeté ne faciliterait nullement l’expédition des affaires et qu’il ne servirait qu’à limiter les droits de la minorité.
- M. Goschen, chancelier de l’Echiquier, et M. Raixes, postmaster général, ont défendu le projet du gouvernement.
- La suite des débats a été ajournée à la prochaine séance.
- IRLANDE
- L’agitation en Irlande.— Deux compagnies du 24° régiment sous le commandement du capitaine Gillmain sont arrivées à Longhrea.
- Le bruit a couru aussitôt qu’il venait faire exécuter les décrets,mais le capitaine Gillmain a démenti ce fait et a déclaré que le régiment venait se fixer d’une façon permanente à Longhrea.
- Les soldats ont été consignés dans les casernes.
- Le shériff doit, dans quelques jours, appliquer les décrets, à la requête de lord Clanricarde, mais l’on fait des préparatifs pour lui résister.
- Les délégués de vingt-six branches de la Ligue nationale vont être envoyés à Longhrea.
- ALLEMAGNE
- Les fraudes allemandes.— On étudie au ministère du commerce, les moyens de mettre un terme a un abus dont sont coutumiers les Allemands. Dernièrement, à Sheffield, vingt tonnes de marchandises allemandes sont arrivées portant des marques anglaises,et en ont été réexpédiées le même jour dans différentes directions comme marchandises de provenance britannique. Gomment en douter, puisque les caisses portaient Sheffield comme point de départ?
- Pour empêcher le renouvellement d’un trafic aussi dolosif, le gouvernement se propose d’exiger un certificat du fabricant et même d’ordonner, en cas de besoin, des recherche domiciliaires.
- ITALIE
- M. Costa député socialiste,vient de déposer la proposition suivante à la Chambre italienne qui lui a valu bien des interruptions.
- « La Chambre,
- « Convaincue que la politique coloniale du gouvernement
- « inconstitutionnelle en principe, est devenue désastreuse et « par les existences qu’elle sacrifie, et par l’argent qu’elle « coûte.
- « Que l’on ne peut concevoir pour quelles raisons il faudrait « persévérer dans une entreprise dont l’objet est inconnu et « qui ne rapporte que honte et danger, et cela au moment « même où l’Italie a besoin de concentrer toutes ses forces à « son développement économique, moral, et à l’amélioration « de la condition des travailleurs des villes et de la campagne;
- « Que le prestige militaire et l’honneur du drapeau son « seulement des prétextes dont usent tous les gouvernements « pour justifier leurs aventures.
- « Qu’il est déplorable que les pauvres et braves fils de « l’Italie tombent loin de leur famille et de leur pays pour « une cause qui ne touche ni à leurs intérêts ni à ceux de la « civilisation ;
- « Invite le gouvernement à faire revenir d’Afrique, le plus a tôt et par le meilleur moyen possible, les troupes italiennes;
- « Et passe à l’ordre du jour. »
- Cette proposition porte 4 signatures seulement : Andrea Costa, Badaloni, Achille Tedeschi, Ettore Ferraris.
- RUSSIE
- Des lettres d’Odessa annoncent qu’on a pendu à l’intérieur des prisons de cette ville sept nihilistes appartenant au parti terroriste de la Russie du sud. La censure ne permet plus à la presse de publier ce genre d’informations. On signale, d’autre part, un gros procès nihiliste dans le gouvernement de Vilna: le colonel d’artillerie Grinewski a été enlevé, étranglé et jeté dans la Vija. Ce n’est que trois semaine après que le corps a été retrouvé, par suite d’une dénonciation anonyme, Une cour militaire juge en ce moment dix personnes impliquées dans cette affaire. Ce colonel sur lequel les conspirateurs avaient d’abord cru pouvoir compter, était fortement soupçonné de les trahir
- Les déportés en Sibérie.— De 1828 à 1846, le gouvernement russe a expédié en Sibérie 159,855 personnes, dont 79,909 par mesure administrative, c’est-à-dire sans jugement d’aucune sorte.
- De 1846 à 1864, le nombre des victimes a encore augmenté: 283,320.Mais c’est la période 1864-1882 qui dépasse tout ce qu’on pourrait imaginer. La statistique officielle porte en effet, à 1,920,000 le chiffre des déportés.
- Les quatre cinquièmes de la population de Paris.
- DANEMARK
- Nouvelles élections en Danemark.— Le
- candidat du parti socialiste, M. Holin, est entré au Folkesting, il a été élu par 6,757 suffrages.
- POLOGNE
- Les socialistes Polonais.— Trois réunions socialistes ont été dissoutes en Pologne.
- Une feuille démocratique, la Volkszeitung, a été saisie sans que l’autorité ait donnée les raisons qui pouvaient expliquer cette mesure.
- Plusieurs socialistes polonais ont été arrêtés à Posen. Des perquisitions ont été opérées à leur domicile.
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- La Loi civile et la Loi religieuse-
- Il s’est produit depuis quelques mois, en France, divers incidents judiciaires qui méritent d’être relevés, parce qu’ils montrent combien la République actuelle a fort à faire encore, pour soumettre à la loi générale du pays toute une catégorie de citoyens qui se croit en dehors d’elle et prétend exciper de privilèges, insoutenables dans le fond comme dans la forme, pour se soustraire à l’action légale : cette catégorie de citoyens, les lecteurs du Devoir l’ont déjà reconnue, ce sont les prêtres, les religieux de tout ordre, qui se prétendent régis, non par la loi commune des Français, mais par les lois canoniques de Rome.
- La loi générale du pays doit-elle être appliquée aux prêtres, et en général à toute personne ayant contracté un engagement religieux quelconque, tel que : vœu de célibat, obéissance passive — purement spirituelle, bien entendu — ou bien, au contraire, la loi reconnaissant valides, légalement, les contrats religieux d’ordre purement spirituels, ces contrats engagent-ils les parties devant les tribunaux civils ?
- Telle est la question.
- Qu’une question semblable puisse se poser encore en 1886, c’est indiquer d’un seul trait, le chemin rétrograde que nous avons parcouru depuis le Concordat. — Le Concordat, en elfet, engageait seulement l’Etat — la partie civile contractante— à garantir le libre exercise du culte religieux, en tant que cet exercice ne serait pas contraire aux lois. Il est évident, que le contrat ne pouvait pas aller plus ioin ; il ne pouvait pas, par exemple, garantir aux membres de la religion catholique le droit de commettre tel acte délictueux, devenant impuni, à raison du caractère religieux de son auteur.
- Mais depuis lors, des lois canoniques édictées à Rome sont intervenues qui font un devoir religieux à tout catholique de désobéir aux lois, l.e syllabus, en effet, repousse la constitution des sociétés modernes et prescrit aux catholiques, d’obéir à loi religieuse plutôt qu’à loi civile —en d’autres termes pose en devoir la désobéissance aux lois. Dès lors, il est évident que le pape a déchiré lui-même le contrat bi-latéral du Concordat et que celui-ci n’existe plus de fait ni de droit puisqu’il est violé tous les jours. L’annulation pure et simple de ce contrat devient donc une nécessité.
- Eh bien ! non seulement le gouvernement de la République continue de se soumettre aux obligations de ce contrat, mais encore certains tribunaux émettent la prétention de lui subordonner la loi civile. Voici, en effet, le débat judiciaire quj s’est produit devant la Chambre correctionnelle de Paris, tout récemment.
- Un prêtre — peu importe le nom — exerçait ses fonctions religieuses dans une petite commune du département du Nord. Un jour, il tombe amoureux d’une de ses paroissiennes. Les cas abondent de circonstances pareilles, dans lesquelles le prêtre sait accommoder les prescriptions formelles de la religion avec les exigences du cœur ou du tempérament.
- Celui-ci, par hasard honnête, incapable de sacrifier à l’hypocrisie, offrit à la jeune fille majeure qui l’avait séduit de passer avec elle en Angleterre, où ils confirmeraient légalement leur union. La proposition acceptée, les deux jeunes gens exécutent de point en point le projet, s’unissent effectivement et légalement en Angleterre, après quoi le jeune couple vient se fixer à Paris,où l’ex -prêtre trouve un emploi.
- Un jour, déception profonde ! la femme est infidèle, trompe son mari, qui la surprend en flagrant délit. Dans ce cas, une seule issue est ouverte : la séparation, le divorce. Mais le divorce ne 80 prononce pas pour incompatibilité d'humeur. Le mari avait un motif tout prêt : l’adultère de sa femme. Il l’invoque. Mais alors l’avocat de la femme adultère apporte au tribunal une thèse étrange :
- Vous ne pouvez, dit-il aux juges, en résumé, prononcer l’adultère pour donner gain de cause à la demande de divorce formulé par notre adversaire, parce qu’il, n’y a pas eu d’adultère. Les deux parties sont des étrangers, non des époux. Us ne sont pas mariés. Us -sont liés par des liens illégitimes que la loi ne reconnaît pas. Il n’y a pas eu de mariage. Par conséquent l’adultère n’existe pas ; inutile de l’invoquer pour faire prononcer un divorce non moins superflu. Le plaignant était prêtre; comme tel, il ne pouvait se marier. Leslois canoniques sont formelles ; le célibat religieux qu’elles imposent aux prêtres est éternel ; en le violant, ce prêtre a forfait à son vœu, voilà tout.
- Le tribunal se retire pour délibérer et rend un arrêt confirmant les prétentions de cet avocat! Il n’y a pas, dit-il en substance, à prononcer le
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- divorce de deux personnes étrangères l’une à l’autre qui n’ont jamais été unies par des liens légaux, puisque la qualité de prêtre est incompatible avec le mariage.
- Mais je ne suis plus prêtre ! exclame le demandeur ! J’ai quitté cette profession, je n’exerce plus !— N’importe ! dit le jugement du tribunal civil de Paris ; les lois canoniques sont formelles. Le caractère sacerdotal du prêtre est indélébile. Ainsi l’ont décidé les conciles. La loi civile n’a qu’à s’incliner devant ces décisions séculaires.
- Il y a là un fait monstrueux qui prouvent, mieux que tous les raisonnements du monde, l’influence conservée par le catholicisme sur la conscience d’une foule de magistrats, et dès lors la nécessité d’aviser au plus vite pour ne pas laisser s’éterniser une situation pareille.
- Le peuple a besoin d’être affranchi : économiquement, intellectuellement et moralement. La société a le devoir d’assurer à ses membres la plus grande somme des biens matériels, intellectuels et moraux. Or, n’est-ce pas ravir à la majeure partie de ceux que des exemples pareils peuvent influencer, la jouissance de liberté morale que comporte l’affranchissement intellectuel de la religion catholique ? N’est-ce pas, enmême temps, tolérer une immoralité grande, que laisser à des magistrats imbus de ces idées, le pouvoir de violer la loi. Je dis : immoralité, parce quesi laconscience du magistrat est en règle vis-à-vis la loi canonique, elle est en défaut vis-à-vis la loi civile, qu’il a prêté serment d’appliquer. Or la question du mariage des prêtres a été tranchée depuis longtemps, par les rédacteurs du Concordat et du code civil eux-mêmes, puisque Portalis, l’un de ces principaux rédacteurs— déclare à maintes reprises dans ses commentaires que le caractère de prêtre n’est pas incompatible avec celui d’époux.
- Mais il y a plus. On sait que Léon XIII a publié depuis peu un bref aux termes duquel il défend a tout magistrat de prononcer le divorce, condamné également par l’Église. De sorte que le magistrat catholique doit choisir entre ces deux alternatives: violer la loi civile pour rester obéissant à la loi canonique sinon, subir les foudres de l’excommunication papale.
- On cite des tribunaux qui, invariablement, convertissent toutes les demandes de divorce en séparation de corps ; les juges restent ainsi les fidèles observateurs de la défense de Léon XIII.
- Or la preuve vient d’être acquise que cette défense n’a été faite qu’en vue de créer des embarras à la République française ; voici comment :
- Le divorce n’existe seulement pas en France, depuis l’adoption récente de la loi Naquet; il existe encore dans nombre de pays très catholiques, tels que la Belgique, qui a gardé notre code civil et ne l’a pas réformé comme le code civil français le fut, sous la restauration. Le bref de Léon XIII a naturellement causé une émotion très-vive dans ces pays, en Belgique surtout, où le parti catholique est au pouvoir. L’émotion était devenue même si vive, dans ces derniers temps, qu’un député belge, M. de Kerchove a interpellé M. de Caraman-Chimay ministre des affaires étrangères, à ce sujet. Le ministre à produit une lettre de la nonciature papale à Bruxelles, déclarant que l’interdiction faite par le bref papal aux magistrats, de prononcer des jugements de divorce a ne concerne pas la Belgique et n’est applicable qu’aux magistrats français.»
- Est-ce que le gouvernement de la République française, ainsi bravé, n’a pas le devoir de répondre à des excitations pareilles, qui visent purement et simplement à provoquer les magistrats à la désobéissance aux lois ? Les jugements comme celui que nous avons rapporté plus haut et le parti pris signalé de certains tribunaux, convertissant toutes les demandes de divorce en séparation de corps, ne prouvent que trop l’obéissance de la magistrature aux défenses de Léon XIII, c’est-à-dire que les dépositaires de la loi civile subordonnent celle-ci à la loi religieuse.
- Il est temps qu’un pareil état de choses prenne fin et que soit supprimé cet antagonisme, qui n’a que trop duré, depuis la Révolution, de la religion opprimant la société.
- Les associations ouvrières en Chine.
- A mesure que nos connaissances des institutions de la Chine augmentent, dit la Fraternité, à laquelle nous empruntons les détails intéressants que nous plaçons sous les yeux de nos lecteurs, nous trouvons que nous avonsbeaucoup à apprendre de ce peuple.
- a Prenons, par exemple, la question ouvrière qui nous préoccupe tant en Europe.
- Eh bien, vous allez voir qu’en Chine elle est, depuis longtemps, résolue, et que les mesures prises contre elles,suivent l’ouvrier chinois même à l’étranger.
- Dans nn récent article nous avons déjà signalé la facilité avec laquelle les fils du Céleste-Empire s’expatrient ; quoique
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- les contrats d’engagement portent toujours la condition du rapatriement, même en cas de mort, pour être certain de retourner mort ou vif dans son pays, l’émigrant chinois sent la nécessité d’une affiliation à une société qui pourra veiller à l’exécution loyale du marché passé avec les compagnies.
- Dans cette société ou cette association on trouve, en même temps, un soutien et un refuge,en cas de malechance ou d’accident.
- En étudiant l’organisation des travailleurs chinois, on est frappé de cette entente de l’association.
- Sous le nom de hou (congrégation) les Chinois s’associent par province d’origine, et nomment, parmi les plus intelligents d’entre eux, un chef auquel ils donnent le nom de Bang-Truong ( ce qui signifie : Bâton du pavillon).
- Ce chef est chargé de représenter tous les travailleurs de la même province et devient le directeur d’une maison de commerce dont les ressources s’alimentent des cotisations versées par tous les membres quel que soit leur métier.
- On ne saurait trop insister sur l’intelligence quia présidé à cette association par province d’origine, de préférence aux corporations de métier.
- En effet, la corporation serait ruinée en cas de chômage de tous les membres,tandisquela congrégation peut,lorsqu’un corps de métier manque d’ouvrage, lui fournir avec ses ressources, du travail à un taux fixé d’avance, en réservant l’emploi ou le prix de vente du travail effectuépour le compte de tous.
- M. Baudouin nous raconte avoir vu, à Saigon, dans notre colonie de la Cochinchine, s’élever, peu à peu, la plus belle maison de la ville. Cet immeuble, qui rapporte, de grosses sommes comme location, a été très long à édifier les différents ouvriers chinois n’y travaillaient qu’en cas de chômage forcé.
- De cette façon, la société avait assuré du travail à ses membres.Elle payait un prix convenu d’avance,inférieur au taux fixé pour les travaux étrangers, mais suffisant pour faire vivre les ouvriers.
- La congrégation soumissionnait aussi des travaux à l’entreprise, mais seulement pour le gouvernement. Elle refusait toute entente avec les entrepreneurs, tant elle avait souci d’agir avec prudence.
- Les autres adjudicataires d’entreprise étaient obligés d’employer des ouvriers de la congrégation. Mais la société n’intervenait que pour la fixation des salaires, selon la capacité reconnue des travailleurs.
- Tous les prolétaires ayant pour origine la même province, quel que soit leur métier, sont, sur leur demande, admis comme membre de la congrégation.
- Tous payent la même cotisation, qu’ils aient trouvé l’ouvrage eux-mêmes,recouru à lacongrécation servant d’intermédiaire, ou bien, faute d’un emploi, travaillé pour le compte de l’association.
- L’intervention de la congrégation est une garantie pour l’ouvrier, en même temps qu’une sûreté pour le patron.
- En voici un exemple :
- Un officier de la marine française, venant commander les troupes de débarquement au Japon, avait pris sur le port de Shanghaï, un cuisinier chinois qui fit très bien son service pendant son séjour au Japon.
- Mais en repassant par [ Shanghaï, cet homme atteint de nostalgie, et se souciant peu de s’éloigner de nouveau, jugea prudent de déserter la veille du départ. Il avait été bien traité et désirait sans doute garder un souvenir de son bon maître ; aussi mit-il dans un paquet soigneusement emporté par lui, toute l’argenterie.
- Comme il importait d’éviter en Cochinchine une seconde mésaventure, le commandant s’adressa à la congrégation dont Van-Zaï était le représentant. Après une entente sur le prix des gages, selon le service que le cuisinier devait être en état de rendre, qu’il sût plusieurs langues ou seulement l’anglais, Van-Zaï mis au fait de la mésaventure arrivée à Shanghaï, dit au commandant :
- « La congrégation répond de ses employés et, d’après la déclaration de la valeur de votre matériel, elle vous donnera le choix entre une argenterie de même valeur et le montant des effets volés en cas de désertion de l’employé.Vous n’aurez donc qu’à prévenir la société, qui remboursera immédiatement se chargeant par sa police intérieure, de réprimer l’acte commis par l’employé infidèle.»
- La congrégation, d’après les notes données par lespatrons, est vite au courant du plus ou moins de capacité de ses ouvriers ou employés.Les entrepreneurs désirant des ouvriers de telle ou telle profession, n’ont qu’à s’adresser à la congrégation.
- Tout ouvrier ayant trouvé un emploi meilleur, en avise la congrégation,qui en informe le patron et lui offre un autre ouvrier en remplacement. La société est donc l’intermédiaire utile entre le patron et les employés. Elle fixe les salaires, mais n’intervient pas dans la paye, qui se fait directement à l’ouvrier lequel paye lui-même sa cotisation à la société.
- Voilà une organisation modèle qui mérite notre sérieuse attention. Cette question des associations ouvrières,telle quelle est pratiquée en Chine, est appelée à nous instruire,— aussi demanderons-nous si nous avons le droit de qualifier ce pays de nation arriérée. Sous le rapport des questions économiques et sociales, nous pouvons y trouver de sages leçons.»
- Bien entendu, nous n’avons publié ces détails qu’à titre de document. Quoique prétende notre confrère, la chine, pays du pol, des supplices raffinés, n’est pas un idéal de civilisation à envier.
- Revue de la presse.
- Dans le Radical, M. Henri Maret blâme le projet d’impôt sur le revenu de M. Dauphin,et déclare que c’est une aggravation du système oppresseur du pauvre, c’est-à-dire de l’impôt sur la dépense.
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- La France, sous la signature de M. Raoul Frary, dit ce qui suit :
- « L’impôt sur le revenu serait une chose assez claire ; l’impôt personnel et mobilier, assis sur la valeur locative, c’est la bouteille à l’encre d’autant plus que les cotes sont rédigées d’une façon inintelligible. Il n’y a de limpide que la somme à payer, la seule réforme dont le public s’apercevra, ce sera l’augmentation de cette somme, cela ne suffit pas.
- Le Temps constate qu’une séparation se fait chaque jour plus grande entre les membres des anciens partis. «Il y a eu toujours, dit-il, de ce côté, deux classes d’hommes : ceux qui regardent vers l’avenir, et ceux qui regardent vers le passé. Bien qu’ils marchent ensemble, l’exacte vérité est qu’ils se tournent le dos.
- « Les premiers viennent à la République ; ce sont les hommes d’action pratique et de foi. Les seconds s’isolent et s’annulent à la fois, en s’enfermant dans un rêve si volontaire et si inoffensif qu’on se fait quelque scrupule de le troubler.»
- Le Paris constate que cinq milliards de francs sont dépensés annuellement en Europe pour l’entretien des colossales armées que les victoires de l’Allemagne ont imposées à toutes les puissances civilisées.
- La Gazette de France écrit qu’en présence de l’attitude nouvelle de la Russie, qui devient l’arbitre des événements M. de Bismarck n’est plus le maître. «La France y gagne de pouvoir recueillir le bénéfice de sa réserve extrême. — la République de son attitude résolument effacée. »
- La Liberté s’exprime ainsi :
- « Le rôle attribué à l’empereur Alexandre, dans ces conditions,est vraiment digne d’un aussi grand souverain. Il en fait le modérateur et le pacificateur de l’Europe, l’arbitre de la paix entre les peuples et les rois.
- « Il assure à son pays, dans le mouvement des faits contemporains, une action décisive et prépondérante qui pouvait être singulièrement amoindrie dans d’autres éventualités.
- « C’est un honneur que d’entreprendre une telle œuvre, et ce sera une vraie gloire que de l’accomplir. »
- Le Gaulois écrit que la paix générale est un besoin supérieur qui s’impose aux souverains comme aux peuples, et que, pour ce motif, il envisage relativement sans angoisse les élections allemandes et même la transmission du pouvoir suprême de l’empereur Guillaume au prince impérial.
- Le Soleil pense que : « La Russie, en ne prenant aucun engagement vis-à-vis du cabinet de Berlin, en gardant sa liberté d’action, dans le cas d’une guerre entre l’Allemagne, ne pourrait pas dégarnir complètement sa frontière orientale.
- «Mais cela ne suffirait peut-être pas pour équilibrer les forces, si l’Italie, l'alliée à tout fa-ire, comme l’appelle le Nord, se faisait l’auxiliare de l’Allemagne et nous attaquait
- sur les Alpes avec deux cent mille hommes pendant que nous aurions affaire aux armées allemandes entre Toul et Verdun.»
- La République française écrit au sujet de l'Italie:
- «Aujourd’hui, on se défend d’être notre ennemi; pourquoi demain, quand il sera démontré qu’ainsi l’exigent les intérêts de ritalie, ne chercherait-on pas à être notre ami et notre allié? »
- La démonstration pacifique de Nottingham.
- Un man meeting organisé par The Social revolutio-nary Internai lüterey club a eu lieu dimanche, sur la grande place de Nottingham, en faveur du maintien de la paix franco-allemande. Des discours ont été prononcés par des membres de la Social Démocratie Fédération, de la Socialist Union, etc.
- Voici quelles résolutions ont été adoptées :
- Les travailleurs de Nottingham, réunis en meeting ;
- Considérant que les guerres continentales ou coloniales nè sont faites que pour enrayer le mouvement émancipateur des classes opprimées, ou pour empêcher l’expropriation sans indemnité dont sont menacés les possesseurs, ou pour entretenir la fortune des rois et princes de la finance ;
- Considérant que les « honneur national » et les « patriotisme » ne sont que des mots vides de sens mis en usage par les privilégiés pour duper les déshérités, qu’on laisse dans ^ignorance et qu’on divise au moyen des religions ou des politiques ;
- Considérant que les hommes sont frères, que leurs peines et leurs besoins sont partout les mêmes, qu’ils doivent s’en-Vaider pour le bien commun au lieu de s’entr’égorger au profit de quelques individus, et qu’il ne doit y avoir ici-bas ni pauvres, ni riches, ni maîtres, ni esclaves ;
- « Considérant que les Boulanger et les Bismarck qui menaçent de faire s’entretuer des milliers de citoyens ne sont que les instruments de la classe des maîtres et des riches, classe issue du vol et du crime;
- « Considérant l’admirable protestation du comité socialiste démocratique des ouvriers allemands, en date du 6 septembre 1870, et les protestations actuelles des socialistes allemands et français ;
- « Considérant en outre, devant les aspirations populaires unanimes à voir supprimer les armées permanentes, devant l’opiniâtreté des gouvernants à ne jamais décréter cette suppression, devant ce principe que les guerres sont des crimes et ceux qui les font des criminels ou des complices, — qu’il est logique, afin d’assurer la paix et d’aboutir à la suppression désirée, de préconiser la désertion et l’insoumission parmi les esclaves ou futurs esclaves militaires ;
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- Condamnent les armements odieux poussés par le gouvernement français et les nouveaux projets militaristes du gouvernement germanique ;
- Engagent les soldats et les conscrits allemands et français à s’affranchir par la fuite de l’infâme besogne à laquelle on veut les astreindre ;
- Invitent les socialistes français et allemands à s’organiser en corps et à faire appel, en cas de guerre, aux déserteurs, aux insoumis et aux socialistes de tous pays, afin de s’emparer du pouvoir en proclamant la Révolution et le licenciement des armées en présence ;
- Approuvent la belle conduite des députés socialistes d’Allemagne et la campagne anti-militariste et pacificatrice des groupes socialistes français;
- Et jurent de marcher avec eux pour la Révolution sociale universelle.
- La guerre sociale en Irlande.
- Manifestation a Dublin. — Dimanche, à onze heures, une foule d’ouvriers sans travail, composée de douze à quinze cents personnes, a tenu un meeting en plein air, à la suite duquel une manifestation imposante s’est produite à l’hôtel de ville.
- Une députation de deux cents ouvriers est entrée et a demandé au maire du travail.
- Le maire a répondu que la municipalité ne disposait pas des ressources nécessaires, et que le peuple devait s’adresser au gouvernement. Toutes les fois, a-t-il ajouté, que la municipalité s’est adressée au gouvernement dans ce but, on a répoudu par des mesures coercitives.
- Le maire a refusé d’accompagner la démonstration au château de Dublin.
- La foule s’est alors portée vers le château, mais l’entrée lui en a été barrée par la police.
- Après quelques huées et sifflets, la foule s’est dispersée lentement.
- exécution d’un tuaitre.—Lenommé Murphy tenancier, a été,par ordre de la Ligue exécuté par des chevaliers du Clair de lune,dans les environs de Kiltarney.
- Les mandataires de la ligue ont également tiré sur un autre traître, mais on ignore si le coup a porté.
- meeting a MiTCHLSTOWE.— Un autre meeting a eu lieu à Mitchelstovv. M. O’Brien y avait tenu un langage très énergique. Les résolutions adoptées portent qu’il faut aider les tenanciers de Kingston dans leur lutte contre les landlords. Malgré l’état d'exaspération de la foule, il n’y a pas eu de désordre.
- les évictions.— Des forces considérables de police sont réunies à Dingle dans le Kerry, afin d’assister aux évictions qui doivent avoir lieu dans ce district mardi prochain; elles ont été«boyeotées». La population possède une grande quantité de piques fabriquées lors de l’insurrection des fehians.
- gouvernement provocateur.— Le gouvernement serait décidé à essayer l’effet de l’exécution de la loi ordinaire en Irlande, avant de présenter au Parlement un projet tendant à modifier la loi criminelle dans le sens d’une répression plus sévère et plus prompte des délits.
- archevêque socialiste.— Le Freman’s Journal publie une lettre de M. Crokes, archevêque de Dublin, «sur le plan de campagne».
- Dans cette lettre, l’archevêque conseille à ses concitoyens de ne plus payer leurs impôts, pour forcer l’Angleterre à leur accorder le HomeRule.
- M. Crokes estime que les Irlandais agissent contrairement à la logique en payant des impôts à un gouvernement qu’ils considèrent comme un gouvernement étranger.
- « Payer les impôts —ajoute l’archevêque, — c’est donner à l’Angleterre des verges pour nous battre.
- énergique réponse. — Les socialistes ont répondu aux menaces du gouvernement par un manifeste où le peuple est engagé à protester contre la propriété foncière et la tyrannie du capital. Tous les produits du travail devraient, ajoute le manifeste, appartenir aux travailleurs.
- Un curieux règlement de comptes.
- Ce curieux règlement, c’est celui que M. Lisbonne, ancien colonel de la commune va demander à don Luis, roi de Portugal.
- M. Lisbonne est un plaisant, célèbre à Paris par sa veive et son entrain endiablés. Depuis son retour de la Calédonie, il a à son actif plus d’une farce, qu’on lui pardonne à cause de sa bonhomie et aussi du souvenir de sa bravoure, quand, dans les derniers jours de la commune, alors que le sort de Paris était perdu, il allait aux barricades, où, pour encourager ses hommes, drapé dans son manteau de colonel, il se tenait debout, entièrement à découvert, et dans la grêle des balles leur criait : « N’ayez pas peur ! les lignards ne savent pas tirer. » A la fin, ses assertions furent cruellement démenties, car une fois qu’il avait trop prolongé cette pose de tableau vivant, un feu de peloton le coucha sanglant et derrière les barricades, où les Versaillais le ramassèrent, le guérirent et l’envoyèrent au bagne.
- Aujourd’hui, Lisbonne vient d’annoncer, urbi et orbi son départ pour le Portugal, pays d’élection pour lui, car il se trouvera au milieu de gens très gais. On sait, en effet, que les Portugais sont toujours gais.
- Avant de partir, il s’est fait précéder de la lettre suivante :
- « A sa Majesté le roi de Portugal «: Lisbonne Maxime, artiste dramatique, demeurant à Paris, 12, rue de Belleville..
- Citoyen roi,
- « J’ai l’honneur de vous demander de vouloir bien m’accorder une audience afin de vous remettre des pièces relatives
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- à des droits acquis mon père, Lisbonne Auguste, ancien capitaine adjudant major au bataillon français lors de la guerre de l’indépendance du Portugal.
- « Dans l’espoir que vous ne me refuserez pas la faveur que je sollicite, je vous prie d’agréer, citoyen roi, l’hommage de mes sentiments respectueux.
- M. Lisbonne.
- Ex forçat de la Commune. »
- Quoique fort réjouissante en apparence, la chose est extrêmement sérieuse.
- Le père de Lisbonne fut, en effet, officier au service du Portugal, et les arrérages de sa solde s’élevant, en 1832, à près de 30,000 francs, ne lui fureut jamais payés.
- Le roi de Portugal paiera, suppose-t-on, et la somme et les intérêts.
- Parions que ce jour-là son ministre des finances ne sera pas gai !
- HISTOIRE DE BONNETEAU.
- On parle des bonneteurs, à propos de tout,.
- Je veux raconter comme j’ai été leur dupe bien naïve, à une époque où ils n’avaient pas acquis la notoriété de lieu commun qui les mêle, avec plus ou moins de vraisemblance, aux vols et aux meurtres commis en chemin de fer.
- En 1863 (si je ne trompe pas sur la date), au mois de décembre, j’allai à Guernesey, en passant par Londres et Southampton, avec mon ami et éditeur A. Lacroix, qui se rendait chez Victor Hugo pour traiter de son prochain volume Shakespeare,
- Je ne parlerai pas des émotions idéales du voyage. Je m’en tiens à la question des bonneteurs.
- Par hasard, ou par extraordinaire, le jour même de mon départ de Paris, un ami m’avait averti :
- — Prenez garde aux gens que vous rencontrerez dans les chemins de fer anglais ! On vous proposera une partie de cartes. N’allez pas jouer ! Vous auriez affaire à des pick-pockets.
- — Pour qui me prenez-vous ? répliquai-je, très fier et très susceptible. Croyez-vous que je sois assez bête pour engager une partie avec les premiers venus.
- On ne sait jamais à quel degré de bêtise on peut descendre quand on a la prétention d’être infaillible.
- Après une traversée mouvementée, de Calais à Douvres, nous montâmes en chemin de ferpour arriver à Londres,* au milieu de la nuit.
- Je me souviens depuis que, sur le quai, précisément en face du compartiment des premières, les quatre voyageurs qui prirent place dans notre wagon paraissaient nous attendre et avaient d’avance marqué leurs places avec des fragments de journaux.
- Hélas ! à quoi m’a servi cette prescience posthume ? cette observation rétrospective? Est-ce que la fatalité de ces places réservées par nos exploiteurs nous attirait? ou bien les gens habiles qui nous guettaient auraient-ils trouvé le moyen de se placer quand même, en face et au milieu de nous ?
- Quoi qu’il en soit, nous entrâmes, Lacroix et moi dans un wagon rempli : on nous laissa prendre deux coins, ce qui permettait de placer un compère entre nous, et comme je ne veux pas ménager de surprise, je dirai que ce compère fut un Français.
- Ah ! défions nous, à l’étranger, des français de rencontre ! Les déportés valent mieux que les émigrés.
- Nous étions donc, Lacroix et moi, séparés par un voyageur français gai, causeur, charmant, de cet esprit commun qui rapproche, sans accaparer.
- En face, se trouvaient trois personnages de tenue convenable, de dignité parfaite : un officier, disait-on, puis un gentleman venant des courses de Douvres, ainsi que nous l’apprîmes bientôt, et un gaillard robuste citoyen, américain.
- Le Français parut lier connaissance avec le gentleman qui lui faisait vis-à-vis, et, après un échange de paroles dans cet idiôme exclusivement inventé pour dépister les Français, qu’on appelle l’anglais, nous dit avec force exclamations :
- — C’est prodigieux ! Ce monsieur me raconte qu’il vient de gagner dix mille francs aux courses de Douvres.
- — En pariant sur les chevaux ? demandai-je avec une condescendance hautaine, pour ne pas paraître indifférent aux aventures de ce voyageur de bonne façon.
- — Non, répliqua le Français; mais avec un jeu très à la mode, à ce qu’il semble, parmi les amateurs de sport.
- Je me renfonçai dans mon coin, dédaignant de regarder ce jeu.
- Lacroix fut plus curieux, et quand le Français eut manifesté de connaître le jeu en question, quand l’anglais en eut fait une ou deux démonstrations,sur un coussin emprunté au siège, je compris à certaines exclamations que mon compagnon de voyage prenait goût au spectacle.
- Une partie s’engagea, non seulement entre le Français et l’Anglais, mais aussi entre l’Anglais et l’Américain. Les dollars de celui-ci et les pièces de cinq francs de mon compatriote disparurent assez rapidement dans la poche de l’heureux joueur de Douvres. Ce n’était. p&s assez d’amorce pour nous attirer. Le séduisant officier, soi-disant britannique, se mêla aussi à la partie, et le bruit des péripéties, les exclamations qui suivaient chaque désastres, finirent par m’agacer.
- Je me soulevai alors et je regardai ce qui se passait.
- O miracle de mon infatuation ! ô mirage de ma sottise !
- Je reconnus au premier regard que ces malheureux perdant étaient la dupe du manieur de cartes. 11 mêlait trois cartes recourbées; il fallait deviner le roi; mais I personne ne le devinait, excepté moi qui, après avoir
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- regardé trois tours, remarquai une petite tache noire à la carte royale qui la rendait reconnaissable.
- — Parbleu ! dis-je à ces malheureux joueurs, vous perdez bien par votre faute. Rien de plus facile que de retourner le roi.
- Et, pour prouver ma science, je désignai trois, quatre fois, de suite, le roi, après trois ou quatre changements de front des cartes.
- Il n’y eut qu’un cri dans le wagon sur mon infaillibilité. C’est ainsi que les hommes se perdent et perdent!
- — Ah ! monsieur me dit le Français qui en était venu à proposer sa montre comme enjeu, si vous jouiez vous gagneriez à chaque coup !
- — Pourquoi, me dit Lacroix, avec une imprudence d’éditeur, ne tenteriez-vous pas la veine ? Il serait bien
- drôle de faire payer notre voyage en Angleterre par les Anglais !
- Je me souviens qu’une lueur passa dans les yeux des Anglais et de l’Américain, qui affectait de ne pas comprendre le Français.
- J’étais subitement mordu par l’âpre convoitise des joueurs; toutefois je voulus agir loyalement.
- — Si je jouais, repartis-je avec la dignité du Cid racourcissant son épée pour la mettre à la mesure de son adversaire, je voudrais d’autres cartes.
- — H n’y en a pas d’autres.
- — En tout cas, je dois avertir que je connais parfaitement le roi.
- On communiqua ma remarque â l’Anglais qui tenait les cartes.
- — Aoh ! cela ne fait rien ! dit-il avec aplomb.
- Cette réplique devait m’éclairer ; elle m’aveugla.
- Je voulus donner une leçon à cette audace insolente.
- De compte à demi avec Lacroix, je hasardai 50 francs.
- Mais, tout à coup, le signe qui m’avait rendu infaillible disparut de la carte en question, et quand il fallut désigner le roi, je désignai le valet.
- Lacroix fut magnifique.
- — Recommençons, me dit-il, et ne vous troublez pas! Examinez mieux !
- Nous recommençâmes, en doublant les enjeux; je ne me troublai pas, et je perdis.
- Nous nous obstinâmes et, en moins de temps qu’il ne m’en faut pour écrire cette confession humiliante, nous avions perdu tout l’argent de notre voyage, tout, moins 20 francs qu’avec une prudence de Champenois j’avais mis à part.
- Il va sans dire que j’avais été prévenu par Lacroix des ressources à trouver à Londres.
- Le désastre accompli, une lueur me vint. Je ne soupçonnais pas encore mon voisin, le Français,d’être complice; je me penchai vers lui et je lui murmurai :
- — Je crois que nous avons eu affaire à des pick-pockets.
- — Je le crois aussi, me dit-il avec un rire qui acheva de m’éclairer.
- Nous étions avec quatre gredins. L’avertissement de Paris me revint à l’esprit, comme tous les avertissements salutaires, trop tard. J'avais été la dupe de ma confiance en moi.
- Lacroix, à qui la vérité se révélait aussi, me confiait tout haut son intention de faire arrêter nos partenaires, en arrivant à Londres. Ces propos pouvaient nous faire assommer. 11 était onze heures du soir; nous étions seuls, en présence de quatre artistes sans doute armés en cas v d’accident.
- Je m’efforçais de désarmer par des sourires d’un diplomatie plate, les méfiances que ces menaces devaient éveiller, me réservant bien d’être le premier, à appeler la police, dès que nous serions dans la gare.
- Mais par un tour de prestidigitation,supérieur encore au tour du bonneteau, à peine abordions-nous le quai que nos quatre bonneteurs disparaissaient, s’envolaient, nous écrasant les pieds au passage.
- Nous ne les vîmes plus, quand nous fûmes descendus.
- Mais nous pûmes lire à notre aise l’inscription partout multipliée pour l’édification des voyageurs prenez
- GARDE AUX PICK-POKETS !
- Il était bien temps !
- Je me souviens du bon gros rire sonore avec lequel Victor Hugo nous accueillit, quand nous lui racontâmes, à Guernesey, notre présomption et notre naïveté.
- Au retour, nons trouvâmes à Douvres, attendant des Français, les quatre bonneteurs sur le quai, en arrêt. Fallait-il les faire arrêter ? Nous n’avions pas de flagrant délit à invoquer.
- — Nous serons peut-être vengés par des compatriotes,! dis-je à Lacroix. Laissez-les s’exposer.
- C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec le jeu du bonneteau. En revenant à Paris, je me gardai bien de conter ma mésaventure.
- Mais un jour, Lacroix, qui avait renfloué à Londres ma bourse dégarnie par ses insinuations, m’envoyant un relevé de comptes, après avoir énuméré ce qui était à mon crédit, pour éditions de romans, mettait, au débit, la mention suivante :
- « Prêté pour dépenses secrètes du voyage de Londres... »
- Cette désignation imprudente fut vue dans ma famille. Il me fallut alors, pour repousser des interprétations plus offensantes, avouer mon ineptie et le secret de cette dette.
- On s’est bien moqué de moi !
- Louis Ulbach.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 14 au 20 Février 1887
- Décès :
- Le 17 Février, de Hauet Marie-Elise, âgée de 20 ans, épouse de Hauet Marcellin.
- Le 20 février, de Drocourt Eugénie-Suzanne, âgée de 9 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Hutte. — lmp. Baré.
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- 11* Année, Tome 11N" 443 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 6 Mars 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit aubureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an ... 10 tr. ï»
- Union postale Un an. . . llir. ï»
- M. GODIN, Directeur-Gérant
- Sis mois.
- Fondateur du Familistère
- Trois mois
- 6 »» 3 »»
- Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S'ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petits-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAK1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La liberté et Vorganisation du travail. — De l’assistance sociale.— L’œuvre du Familistère à l’étranger. — La guerre générale et le parti ouvrier en Belgique.— L’impôt sur les sucres.— Refus du budget par les députés socialistes français. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Le mariage des prêtres. — Congrès des sociétés coopératives en Belgique.— La ligue de Venseignement. — Les affameurs. — Aveux officiels. — L’âge sans pitié. — Etat-civil du Familistère.
- LA LIBERTÉ
- ET L'ORGANISATION DU TRAVAIL
- Pourquoi ces deux termes seraient-ils inconciliables, irréductiblement ennemis, des adversaires acharnés, entre lesquels aucune transaction ne pourrait intervenir ? Telle est la question que nous nous sommes souvent posée, lorsque,à toutes les propositions d’entente, d’organisations, de réglementation du travail, on répond : Vous violez la liberté ! Vous portez atteinte à l’indépendance de l’individu !
- Certes! il ne nous en coûte pas de le déclarer : nous considérons la liberté humaine comme le premier des biens, le plus absolu, le,plus indispensable à fa marche de l’évolution généralë, au progrès, au perfectionnement graduel et indéfini de l’hemme, partant de l’humanité. Si l’humanité I
- ne devait parvenir à la fin des antagonismes économiques qui la déchirent; à la cessation des inégalités qui déterminent l’exploitation et l’asservissement de la classe la plus nombreuse ; qu’à la condition, pour chacun de ses membres, de renoncer à la liberté et de se soumettre à une réglementation minutieuse et étroite entravant l’exercice de ses triples facultés matérielle, intellectuelle et morale, autant peut-être vaudrait-il pour elle continuer à lutter et à souffrir dans l’état social actuel.
- Mais est-ce bien là ce que nous entendons par organisation du Travail? Restreindre les facultés humaines, diminuer à l’homme le champ d’action dans lequel il se meut à cette heure ? Non, certes.
- Et d’un autre côté, nos adversaires, quand ils parlent des droits sacrés de l’individu ; quand ils invoquent la faculté à lui appartenant de se mouvoir à sa guise, qu’entendent-ils, par là ? En d’autres termes, qu’entendent-ils par liberté ?
- Définissons une fois pour toutes ce terme vague, abstrait, qu’on invoque à tout propos de part et d’autre.
- Les libéraux les plus forcenés reconnaissent que la liberté de tuer doit être reprimée, ainsi que la liberté de voler, et une foule d’autres non moins nombreuses, également réprimées, quoique à un degré moindre. La liberté n’a donc qu’un sens très relatif et ne peut s’appliquer qu’à un groupe de faits restreint ; à un exercice des facultés humaines bornées dans un cerclé qui n’est pas infini. En effet : le mot liberté est une abstraction indéfinie, d’une valeur philosophique pure, dont la
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- LE DEVOIR
- signification varie avec les êtres ou les milieux auxquels on l’applique.
- Exemple : la liberté, chez les animaux, c’est le droit incontestable qu’ils ont d’aller et de venir, de pourvoir à leur subsistance et de se reproduire; ces deux derniers actes ayant pour fin dernière la conservation des individus et de l’espèce. — Bien entendu, le droit que nous attribuons ici aux animaux doit-être considéré, non dans les rapports de l’animal avec une espèce supérieure, mais dans les rapports entre individus de la même espèce.— Cette liberté, bornée par les instincts, qui servent de frein aux appétits illégitimes de l’individu, s’exerce, on le voit, dans un but défini, et se trouve toujours contenue dans la limite des moyens appropriés à l’accomplissement de ce but — ou de cette fin.
- Qu’on observe l’échelle des êtres et on pourra se rendre compte de ce fait significatif, que : la liberté des espèces est en raison de leur développement— ou de leur état de conscience— et parallèlement aux progrès accomplis par les espèces dans l’état de conscience et de liberté, s’accroissent les obligations et les devoirs d’individu à individu et d’individu à espèce.
- En d’autres termes, dans l’échelle de la vie, une somme de liberté correspond toujours à une somme équivalente d’obligations, les deux tendant sans cesse à s’équilibrer.
- C’est ce que les premiers socialistes avaient compris et formulé, avant que l’observation scientifique l’eut démontré : Pas de devoirs sans droits; pas de droits sans devoirs. La sagesse antique avait également pressenti cette combinaison des deux éléments opposés, quand elle formula son célèbre adage philosophique : In medio stat virtus.
- Le progrès des êtres consistant dans l’accroissement de la liberté des individus et aussi des obligations que les individus doivent remplir, et vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis de la race— dans l’humanité, l’espèce supérieure par excellence, sommet de la vie organisée, la liberté de l’homme ou mieux l’exercice de ses facultés doit donc correspondre à un ensemble, à une série d’obligations et de devoirs d’autant plus grands, que le libre développement de ses facultés est illimité.
- Quelle est donc la limite précise, où l’obligation borne la liberté ; où le devoir borne le droit incontestable de l’homme à croître et à se déve-aloj^ar .librement ? — C’est le point précis où le
- développement de l’individu humain cesse de concourir au développement de l’humanité. L’homme se développe, vit et croit, pour lui et pour l’humanité. A l’instant où cette vie cesse d’être utile à la vie générale, les progrès de l’individu, l’exercice de sa liberté cessent d’être légitimes.
- La liberté humaine n’est donc pas le droit qu’aurait tout individu défaire ce qu’il vent, mais la faculté à lui laissée, au besoin garantie, de concourir au bien être général et par là à son bien-être particulier. Le bien général étant le but et le moyen d’atteindre ce but la possibilité pour les facultés sociales individuelles de s’exercer, ce n’est pas porter atteinte à leur liberté que de leur assurer l’exercice de ces facultés ; au contraire, c’est donner à la liberté générale les garanties indispensables sans lesquelles il n’y a plus liberté, mais oppression et servitude, misère partout, car le corps social tout entier se ressent, nécessairement, des souffrances de chacun de ses membres.
- Nous allons concréter ceci par un exemple se rattachant directement aux sujets d'étude habituels au Devoir.
- L’article 291 du code pénal interdisait l’association aux ouvriers. La loi de 1884 sur les syndicats, en supprimant les articles 291 et 416 (coalitions) a proclamé la liberté d’association ouvrière. Le principe de l’association est trop fécond en lui-même, quand il est pratiqué dans un but social, pour que nous ayons besoin d’insister sur les heureux résultats que sa pratique amènerait. Relations fraternelles entre les membres d’une association, esprit de dévouement et de sacrifice pour le bien général de l’association; solidarité de ses divers membres, étendant les liens familiaux à l’association tout entière ; ce sont là autant de vertus sociales que l’esprit d’association développe, étend et fortifie. La liberté d’association est donc légitime, conforme à la fin humaine qui ne doit jamais être perdue de vue.
- Fort bien. Mais en proclamant cette liberté, la loi de 4884 a-t-elle garanti aux ouvriers le moyen de jouir de cette liberté; leur a-t-elle laissé la faculté de s’associer librement ?
- On verra plus loin, la lettre signée Rossignol, de Vierzon, où les patrons porcelainiers ont renvoyé de leurs ateliers, mis à l’index un membre du syndicat ouvrier de cette ville. A Lyon, certains patrons, le samedi de la paye, prennent leurs
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- ouvriers un à un, et là s’engage la conversation j suivante : |
- — Vous faites partie du syndicat ouvrier de votre corpçfation ? demande le patron. L’ouvrier balbutie un « oui » timide, car il sait à quoi tend cette question.
- — Vous vous défiez donc de moi ? dit le patron, s’il est doucereux et d’un caractère pacifique. — Je mets les choses au mieux, mais on cite, dans les journaux, des patrons qui tiennent un langage autrement violent que celui-Là. — A quoi vous sert-il de faire partie d’un syndicat ? C’est là une dépense superflue... etc., etc.
- JBref, après une série de considérations de ce genre, le patron finit par déclarer qu’il est résolu à ne plus employer d’ouvriers syndiqués. L’ou- : vrier est seul, devant le patron. Celui-ci disposant de son travail, dispose de son pain. Ajoutons que devant lui, l'ouvrier n’est plus soutenu par cet esprit de solidarité, de résistance qui l’anime dans j une réunion ou une assemblée ouvrière. Il mollit. ; Le patron achève de lui proposer d’envoyer lui- j même sa démission au syndicat ; la lettre de j démission est là, rédigée, toute prête. Il la tend ! à l’ouvri8r, qui appose sa signature... j
- Si l’ouvrier ne signe pas, il est à la porte — j sans pain, avec une famille nombreuse souvent ! sur les bras.
- En agissant ainsi, en mettant l’ouvrier dans l’alternative de démissionner, d’abandonner son : syndicat, ou de mourir de faim, le patron use-t-il: d’une liberté légitime ? Des endurcis, des enne- 1 mis sans pitié de la classe ouvrière répondront peut-être : Oui ! le patron doit être libre d’employer qui il veut, des syndiqués ou des non syndiqués. Mais la majeure partie répondra : Non ! le patron abuse de sa situation de patron, de sa supériorité économique.
- Qu’est-ce donc qu’une liberté dont on abuse, si ce n’est une liberté qu’il convient de réprimer, parce que son exercice franchit la limite légitime que nous avons tracée plus hau t; parce que le droit du patron cesse de s’exercer ici en vue du but final, le bien être général ?
- Or, quelle borne opposera-t-on à cette liberté patronale qui supprime la liberté ouvrière? A l’état dénaturé,comme je l’ai déjà dit, la légitimité des actes de la vie animale est limitée par une sorte d’instinct général de la race, commun aux.individus, et aussi parles obstacles matériels du milieu. Dans l’humanité, où la puissance d’action est si vaste, tant pour le bien que pour le quai, c’est la i
- I loi qui réprime les écarts, qui organise, en un mot | la liberté, ou plutôt les diverses sortes de libertés. On a vu, en eftet, par l’exemple çi-dessus, que deux libertés peuvent se heurter; et des deux libertés en présence, le triomphe de l’une ou de l’autre ne nous est pas indifférent ; car selon que c’est à la liberté patronale ou à la liberté ouvrière que restera le dernier mot, il y aura victoire d’une liberté légitime ou illégitime. Donc,la loi doit prévoir ce conflit ;— doit organiser,en d’autres termes» l’exercice de ces deux libertés, en assurant à chacun la faculté de jouir de la part de liberté qui lui est due.
- C’est cette organisation que le Devoir poursuit. C’est la faculté pour chacun d’être libre légitimement., c'est-à-dire de pouvoir concourir au bien être général, au développement de l’humanité, fin dernière de nos actes, que nous demandons,quand nous proposons de substituer à l’anarchie, à la violence, la paix et l’ordre, par une organisation rationnelle des rapports sociaux.
- Liberté et organisation du Travail ne sont donc pas deux termes inconciliables, mais au contraire deux éléments dont la combinaison est indispensable. II n’y a pas de liberté, sans organisation. Et réciproquement, il n’y a pas d’organisation possible sans liberté.
- Organisons donc la liberté du travail, ou si l’on préféré, décrétons la liberté dans l’organisation du travail — et un grand pas aura été fait dans la voie du progrès !
- Nous citons plus haut, à l’appui de notre thèse sur la nécessité d’une organisation rationnelle du travail qui garantisse la liberté ouvrière, les manœuvres des patrons lyonnais tendant à désorganiser les syndicats ouvriers existants. Ces manœuvres démontrent, une fois de plus, l’inanité de la loi de 1884 sur les syndicats, loi sans sanction, puisqu’elle ne réprime pas les obstacles élevés contre son application .Voici, d’autre part, la lettre de Vierzon, à laquelle nous faisons allusion également dans notre article, et que nous trouvons dans Y Intransigeant :
- Citoyen rédacteur,
- « Plusieurs usines de porcelaine de Vierzon viennent d’être abandennées par les ouvriers ; en voici la raison :
- « Depuis huit jours le personnel de la maison Lachaise et Cu s’est mis en grève, vous savez pourquoi : messieurs les patrons avaient, sans aucun motif renvoyé le citoyen Metron, syndic de la chambre syndicale. Une délégation fut nommée pour intervenir et concilier, si faire se pouvait, le litige. Cer i messieurs ne voulurent rien entendre.Sur ce refus.manœuvre*
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- et pocelainiers sont tous sortis de l’usine,au nombre de 127.
- « Mais voici du nouveau :
- « Sachant cela, plusieurs patrons porcelainiers se sont réunis et ont décidé que, pour tenir les grévistes en échec, ils fourniraient la porcelaine nécessaire aux commandes de MM. Lachaiseet Cie.
- Dés que la corporation porcelainière a été avisée de ces faits, elle a décidé qu’à la solidarité de l’attaque patronale on devait répondre par la solidarité ouvrière de la résistance, et les usines Charlemagne, Boutet et Vincent viennent d’être abandondées par les ouvriers.
- Les grévistes sont actuellement au nombre de quatre cents. D’après les bruits qui circulent, demain il y aura d’autres usines où la grève sera déclarée pour le même motif. Je vous tiendrai au courant de ce qui se passera.
- Salut fraternel.
- . Jules Rossignol.
- DE L’ASSISTANCE SOCIALE
- Nous avons, à maintes reprises, entretenu les lecteurs du Devoir des conditions déplorables dans laquelle s’effectue la maigre assistance sociale que l’Etat accorde parfois à une catégorie de malheureux — aux enfants pauvres, orphelins ou abandonnés. Loin de remplir cette noble fonction à titre de devoir sacré, de compensation bien insuffisante de ce qui devrait être fait encore pour les déshérités, l’assistance publique voit dans ces derniers des parias, des coupables, qu’elle traite comme tels. L’enfance elle-même n’est pas à l’abri de la malédiction qui frappe le pauvre. L’orphelin que l’assistance recueille, doit passer parle dépôt de la Préfecture de police, par cet antichambre du bagne et de la centrale, avant que de parvenir aux bureaux de la charité sociale !
- Une fois là, quel traitement est fait à ces pauvres petits ? Les abominations commises à Porquerolles ne le disent que trop !
- Nous avons également entretenu les lecteurs du Devoir de ces horreurs, qui viennent de se dénouer devant le tribunal correctionnel de Toulon. Là, tous les faits ont été prouvés, toutes les violences ont été constatées.
- Le récit des misères infligées à ces malheureux enfants a inspiré à M. Anatole de la Forge une lettre émue au président du conseil, que nous croyons devoir placer sous les yeux de nos lecteurs, en faisant observer toutefois que si les sentiments qu’elle exprime sont nobles et généreux, l’honorable député n’indique pas le moyen de subvenir aux misères créées par nos inégalités sociales. Mais ce moyen, le Devoir l’a indiqué depuis longtemps.
- Il ne suffit pas en effet,de réformer les mœurs et les idées, de se faire une haute conception des obligations incombant à la société pour venir en aide aux misères imméritées. Encore faut-il que la société puisse remplir ces obligations.
- Beaucoup ne croient pas à cette possibilité : mais nous avons démontré,dans les études consacrées à l’Hérédité de l’État que si la société rentrait en possession des valeurs sociales qu’elle crée, de la richesse publique quelle produit, cette richesse lui permettrait de faire face à ses obligations.
- Ceci dit, voici comment s’exprime le député de Paris.
- Monsieur le Ministre,
- Parmi les attributions de votre ministère, il en est quelques-unes de particulièrement nobles et élevées : ce sont celles qui regardent les questions sociales. La politique, en effet, n’est qu’une méthode pour arriver à supprimer, à diminuer tout au moins les misères matérielles et morales.
- C’est ce que la Révolution avait admirablement compris?
- Dans un décret du 19 mars 1793, elle avait proclamé comme un principe :
- « Que tout homme a droit à sa subsistance par le travail, « s’il est valide par des secours gratuits, s’il est hors d’état « de travailler. »
- La Convention nationale ajouta : « Le soin de pourvoir à la subsistance du pauvre est une « dette nationale. »
- En conséquence cette Assemblée décida que des secours à domicile seraient distribués aux pauvres infirmes, à leurs enfants, aux vieillards et aux malades. Elle décréta aussi que des hospices seraient réservés aux vieillards sans domicile et qu’on établirait des maisons d’éducation pour les enfants abandonnés.
- De quelles généreuses inspirations témoignent de pareils décrets ! Ils sont l’expression du plus pur patriotisme et du dévouement social le plus éclairé. Sauver le vieillard de la misère, c’est obéir au principe de la fraternité républicaine ; recueillir l’enfant abandonné, l’élever, en faire un honnête homme et un vaillant citoyen, c’est à la fois servir la patrie et l’humanité.
- Nos pères, il y a prés de cent ans, ont attendu cet idéal et nous l’ont indiqué. Sommes-nous bien près de l’avoir atteint aujourd’hui, monsieur le ministre ?
- Au moment de célébrer le grand anniversaire de 1789, pouvons-nous sincèrement affirmer que nous avons été des fils dévoués à la tradition paternelle ? L’héritage d’idées généreuses que la Révolution nous a légué s’est-il agrandi entre nos mains ?
- Je voudrais pouvoir nous rendre ce témoignage, mais vous ne me le permettriez pas, monsieur le président du conseil.
- Vous le savez, l’Etat républicain est loin d’avoir réalisé les réformes sociales que la conscience nationale attend de lui.
- A ceux qui tenteraient de soutenir le contraire, le procès terminé d’hier donne un éclatant démenti.
- Je me garderai de raviver ainsi un trop réel scandale en rappelant les faits atroces qui l'ont provoqué.
- ! Quand on a l’honneur de vous écrire, on a le devoir de i regarder de haut les événements et de ne pas tomber dans
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- les mesquines personnalités. Je laisse donc de côté des individualités peu intéressantes. Tout au plus ferai-je remarquer, au point de vue administratif, qu’on a procédé bien légèrement envers ce qu’il y a déplus respectable au monde, l’enfance malheureuse.
- Lorsqu’il s’est agi de constituer pour des êtres moralement abandonnés, ou pour des orphelins, une institution de protection démocratique et sociale, s’est-on préoccupé de trouver les directeurs les plus capables et les éducateurs les plus expérimentés ? Nullement, on a choisi l’administrateur d’un journal ; puis on lui a donné ou laissé prendre comme auxiliaire une femme de lettres qui s’était préparée au noble rôle de la maternité collective en écrivant des romans à la Ponson duTerrail.
- De tels choix ofïraient-ils toutes les garanties désirables ? Evidemment non. Les événements de Porquerolles l’on cruel-lemen t prouvé.
- Qu’a-t-on vu là-bas? Des enfants condamnés pour des peccadilles au supplice du cachot, à la privation du pain et de l’eau. Dans cette institution laïque, on a renouvelé contre des êtres sans défense la peine de l’excommunication majeure en l'aggravant. Ce n'était pas assez : à ces déshérités de la société on a donné pour surveillants des forbans dont le bagne n’aurait pas voulu comme gardes-chiourme. Des individus coupables de vol et de viol, des ivrognes de profession, des bourreaux par tempérament ont été les instructeurs autorisés de ces pauvres créatures dont il fallait, au contraire, fortifier la conscience.
- La France a eu autrefois la chair à canon pour satisfaire l’ambition d’un soldat. Ne tolérons pas que la colonie de Porquerolles prenne la chair à torture pour enrichir un spéculateur.
- Sans doute, monsieur le ministre, vous n’êtes point responsable de tels faits ; iis vous ont indigné comme ils nous indignent.
- N’est-il pas déplorable pourtant qu’il ait fallu des années pour les révéler à l’opinion publique et les faire connaître à l’administration ?
- Si même une révolte n'avait pas éclaté là-bas dans cette île d’Enfer, on continuerait à soumettre au supplice de la crapaudine et à oublier dans les cachots les enfants que l’Etat avait pris sous sa tutelle.
- C’est là un fait monstrueux ; il provoque les réflexions les plus pénibles. Il affecte le pays tout entier comme un attentat contre l’humanité, comme un crime envers la philosophie et la République.
- Comment ! c’est à l’heure où nous engageons avec la charité cléricale une sorte de concurrence au profit de la bienfaisance laïque, c’est alors que nous apprenons les barbaries étranges de Porquerolles !
- Nos adversaires politques ne manqueront pas de dire de nous, et ils l’ont déjà dit ;
- « Ils veulent remplacer la bienfaisance religieuse, et voilà de quoi ils sont capables ! lis ont à leur service les millions de l’Assistance publique, et ils s’en servent pour subventionner une œuvre plus digne de tortionnaires et de mégères que de la sœur Rosalie ou de saint Yincent-de-Paul.
- Voilà qui nous émeut et nous attriste. Nous savons que nous pourrions mieux faire que l’Église a fait, nous sommes certain que l’esprit de la Révolution est supérieur à l’esprit ecclésiastique. Et c’est pourquoi nous regardons comme une trahison envers les principes de la Révolution française les actes condamnés par le tribunal de Toulon.
- Ce n’est là qu'un accident, dira-t-on : je ne le nie pas, mais il est terrible. 11 a soulevé un cri de malédiction de toutes les mères contre les persécuteurs de l’enfance.
- Persuadé qu’on ne détruit que ce qu’on remplace et qu’on ne remplace que ce qu'on améliore, je crois, M. le président du conseil, qu’il dépend de vous d’appliquer le décret de la Convention nationale.
- Il est nécessaire, pour réaliser cet idéal de fraternité républicaine, de faire une réforme complète dans le réglement des pénitenciers privés et publics.
- Il faut à la tête de ces établissements des directeurs et directrices qui ne soient pas des industriels tirant profit des enfants qui leur sont confiés.
- Ces pauvres êtres privés des tendresses maternelles ont besoin plus que tous les autres de douceur et d’affection. Pour les améliorer et les gagner au bien, il faut les aimer, les traiter comme des créatures raisonnables et non comme des bêtes de somme.
- Sachez vouloir cela, monsieur le ministre, avec votre fermeté habituelle, et vous serez obéi. Exigez des inspecteurs de ce service une surveillance vigilante et zélée. Intéressez à cette œuvre de relèvement moral les honnêtes gens qui sont à même de donner gratuitement leur temps au pays *
- Il y a une société protectrice des animaux. Provoquez la formation d’une société protectrice de l’enfance abandonnée, nous en serons tous.
- Non ! il ne faut plus qu’on puisse dans notre généreuse France étouffer les plaintes d’un enfant torturé en criant :
- « Baillonnez-le ! »
- L’œuvre du Familistère à l'Étranger.
- On nous communique, de Hongrie, une correspondance qui fait voir que l’Association du Familistère a ses détracteurs et ses admirateurs ailleurs qu'en France. Nous en extrayons les passages suivants :
- « Si c’est un spectacle consolant de voir M. Godin, ce grand Maître du Garantisme, continuer avec une ardeur toute juvénile sa lutte contre les abus criants de la société actuelle, il est d’un autre côté déplorable de voir à quels adversaire?
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- de mauvaise foi il a à faire. Ces énerguménes de droite et de gauche se dénoncent eux-mêmes comme les pires ennemis du bien social en attaquant la seule œuvre qui ait réalisé de fait des réformes sociales. Ils reprochent à M. Godin son autoritarisme, son outrecuidance, que sais-je ! Ils l’appellent niai&ement l’Empereur démocrate-socialiste ! Il faut dire que de pareils Empereurs feraient bien mieux l'affaire des peuples et de l’humanité que les Empereurs monarchistes ! Ces derniers qui n’ont jamais su édifier que des arsenaux bondés d’engins de meurtre et de carnage et qui ne connaissent d’autre gloire que celle de mener leurs peuples à la boucherie, n’ont sans doute rien de commun avec l’Empereur démocrate socialiste qui, lui, a édifié le temple de la paix et du travail. Allez ! appelez-le toujours empereur ! il n’en restera pas moins un homme de bien. Vous lui reprochez d’user d’autorité ; oh ! mais où l’autorité a-t-elle jamais eu un meilleur emploi ? Quant à son outrecuidance qui n’est peut-être pas si grosse que Ton veut la faire, je trouve qu’il est bien permis d’avoir un grain de fierté quand on a créé un fait comme celui du Familistère !
- « Ces dénigrements, ces attaques malveillantes donnent la mesure de la situation tout-à-fait exceptionnelle à laquelle sont arrivés les esprits et les caractères de notre époque. Ces derniers sont tellement dévayés et faussés que les réformes préconisées par le Devoir, réformes marquées au coin de la plus profonde sagesse, restent sans écho, et glissent sur le corps visqueux de notre société sans jamais pouvoir s’y aggrafer.
- « Pour tout homme de bonne foi, il n’est plus permis de s’attaquer à une œuvre qui a fait ses preuves, ni aux principes sur lesquels cette œuvre repose, et qui lui servent dé fondement. Cette œuvre est-elle le dernier mot du progrès social ? Les doctrines émises par M. Godin renferment-elles des axiomes indéniables, ou bien sont-elles sujettes à être complétées ou réformées ? Voilà le seul champ qui reste libre aux adversaires de M. Godin et sur lequel les discussions de bonne foi devraient porter.
- La Grève générale et le Parti ouvrier
- EN BELGIQUE.
- En même temps que les ouvriers mineurs de France tenaient leur congrès annuel dont le Devoir a publié les résolutions, les ouvriers mineurs belges tenaient le leur à Joiimont,et il se produisit là, dès le premier jour, quelques incidents qui méritent d’être signalés.
- On sait avec quelle modération le parti ouvrier belge a dirigé le mouvement social dans ce pays,
- évitant toutes les occasions de nature à amener un conflit, pacifiant les masses tout en les exhortant à s’unir et à se solidariser en vue d’une amélioration de leur situation économique. Jusqu’ici, le conseil général de ce parti avait vu ses avis suivis fidèlement par la masse. Au congrès de Jolimont, une dissidence fut sur le point d’éclater.
- A la suite de l’expulsion d’une personnalité poussant au révolutionnarisme à outrance, certains meneurs agitèrent tout-à-coup la question d’une grève générale.Le conseil général du parti ouvrier prévoyant les conséquences désastreuses qui pouvaient naître d’une affaire aussi importante, se déclara contre la grève.
- Un moment on put croire que la raison et le bon sens seraient vaincues par l’entrainement irréfléchi des meneurs qui visaient surtout à faire échec au conseil général. La grève générale fut en effet votée et les membres du parti ouvrier siégeant au congrès se retirèrent. Mais quand on fut sur le point de prendre une décision ferme, il fallut bien convenir de l’irréalisation de cette idée et on dut se rendre à l’opinion formulée par le conseil général du parti ouvrier.
- Voici comment M. Jean Volders, rédacteur en chef du Peuple, organe du parti ouvrier, apprécie la grève générale.
- Le gouvernement a dû être enchanté de la décision prise à Jolimont.
- 11 s’était évertué pendant bien longtemps à trouver un procédé sûr et efficace pour détruire l’organisation ouvrière. Il avait essayé un peu de tous les moyens pour avoir raison de la force populaire, grandissante qu’il voyait devant lui. Ni persécutions, ni poursuites, ni intimidations n’avaient réussi.
- Les gouvernants commençaient à désespérer. Quand ils apprirent le joli résultat du congrès de Jolimont, ils dureut se frotter les mains.
- Ce qu’ils n’étaient pas parvenus à faire, d’autres le feraient à leur place.
- En effet, qui veut se donner la peine de réfléchir, il est bien évident que décréter la grève générale des houilleurs, alors que les organisations viennent à peine d’être créées et sont encore à l’état embryonnaire, c’est tuer ces organisations et faire l’affaire des dirigeants.
- Car, sans les organisations, qui sont le lien unissant les travailleurs, il n’y a rien à espérer. Les grands industriels et les directeurs de charbonnages l’ont si bien compris, que depuis quelque temps, comme agissant d’après un mot d’ordre ils sont partis en guerre contre les associations ouvrières.
- Que font-il pour réussir? Us obligent les travailleurs à faire grève— l’exemple de Soignies le prouve une nouvelle fois*
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- Les ouvriers isolés, divisés, ne les eftraient guère, ils connaissent la manière d’en avoir raison. Mais les ouvriers groupés, associés, leur font peur, ils comprennent qu’ils ont alors et alors seulement, un sérieux adversaire en face d’eux.
- Une grève générale des houilleurs, décrétée sans tenir compte de la situation de Finsdustrie, sans savoir s’il y a entente et accord entre les masses de différents, bassins sans avoir même pesé les chances de succès et de réussite, serait une folie ou un crime.
- Il n'est pas permis d’ignorer que les classes dirigeantes n'attendent qu’une occasion — car elles sentent que bientôt il sera trop tard — pour mettre aux prises le peuple de l’atelier et le peuple des casernes et faire dompter les travailleurs par les soldats.
- Or, cette occasion, la grève générale des mineurs ne tarderait pas à la leur fournir. N’étant ni préparés, ni disciplinés, n’ayant rien à se mettre sous la dent, les mineurs seraient bientôt exapérés, les caisses seraient vidées en un seul jour et la colère porterait les grévistes à prendre par la force ce dont ils auraient besoin. Le gouvernement ne manquerait pas de leur envoyer la troupe et de faire par celle-ci une abondante saignée au peuple ouvrier.
- Cela ne peut être à aucun prix.
- Le sang serait versé sans profit pour personne.
- Et lendemain, la classe des mineurs serait retombée sous le joug, abattue, terrassée, ayant perdu confiance dans l’association, peut-être faudrait-il une nouvelle propagande de vingt années pour lui redonner espoir et courage.
- Si jamais les houilleurs écoutaient les dangereux avis que certains leur donnent, s’ils agissaient comme on le leur conseille, en enfants, se laissant mener et conduire — même jusqu’à la boucherie — il faudrait dire alors que, si le présent n’est pas brillant pour eux, l’avenir apparaît bien plus sombre encore.
- Quand on prend des résolutions aussi importantes que celle d’une grève générale des mineurs, qui peut aboutir à une lutte meurtrière — lutte peut-être nécessaire un jour — il faut, avant de l’entamer, entrevoir au moins quelques chances de réussite. A l’heure actuelle, ces chances font défaut.
- On ne peut qu’approuver ces paroles honnêtes et sensées et se réjouir de l’influence pacificatrice qu’elles ont eue sur les masses ouvrières belges, car l’idée d’une grève immédiate générale a été abandonné. Le désaccord survenu un instant dans les rangs du parti ouvrier belge n’aura donc été que très passager et les excitations d’un révolutionnarisme plus outré peut être que sincère, se seront dissipées devant le calme et la froide énergie avec lesquels elles ont été accueillies.
- L’Impôt sur les sucres.
- Nous avons signalé aux lecteurs du Devoir le nouvel impôt dont le gouvernement et la commission du budget se disposent à frapper la consommation ouvrière, par le relèvement des taxes sur le sucre, portées de 50 fr. à 60 fr. les 100 kilos. Nous avons dit en même temps l’origine des motifs invoqués par les partisans de cet impôt, l’étrange théorie en vertu de laquelle ils concluent des bénéfices énormes réalisés par les fabricants à la nécessité de frapper les consommateurs.
- Cette théorie s’étale tout le long du rapport de M. Wilson car, voici l’analyse de ce travail, que publient les journaux de la région.
- Le rapport de M. Wilson sur les projets de loi sur les sucres est très court.
- Il dit en substance que la production des raffinés pour la campagne courante a été de 140 millions de kilos, plus 24 millions de kilos de sucres coloniaux.
- La partie indemne de tout impôt étant de 164 millions de kilog. et la consommation étant de 380 millions de kilog , la partie imposable se trouve réduite à 216 miliions de kilog.
- L’impôt étant de 50 francs les 100 kil. les recettes pour le Trésor seraient de 108 millions de francs, alors que le produit de cet impôt est estimé à 168 millionsdans le budget de 1887.
- Il y aurait donc un déficit de 60 millions.
- Le rapport déplore le sort des consommateurs, appelés à combler le déficit, et dit qu’il serait préférable de limiter les bonis. Mais l’époque avancée ne permettait d’obtenir de cette réforme qu’un faible résultat. L’Etat profitera, au contraire, de la presque totalité du supplément d’impôt dès le vote de la loi.
- Aussi la Commission conclut à l’adoption du prix des raffinés restant comme encore inférieur à celui de la moyenne des dernières années.
- Le rapport termine en proposant de doubler les pénalités édictées contre les fraudeurs.
- Les fraudeurs en seront quittes pour inventer des moyens plus ingénieux que ceux pratiqués jusqu’à ce jour, mais les consommateurs, c’est-à-dire la classe ouvrière, ne pourront, eux, recourir à aucun subterfuge pour diminuer la somme à payer fixée par le fisc.
- Une seule voie leur est ouverte, en effet, et ils ne sont que trop souvent portés à s’y engager, quand ils veulent diminuer la somme des pharges qui pèsent sur eux ; c’est de restreindre leur consommation.
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- Cette restriction de la consommation ouvrière est même la caractéristique de ces quatre dernières années. Et aa lieu de songer à alléger les charges qui l’ont restreinte, on les augmente 1 Quelle triste politique linancière !
- Refus du budget
- par les députés socialistes français.
- La Chambre a voté définitivement le budget de 1887 mutilé par le Sénat. Avant le vote, M. Planteau au nom du groupe socialiste, a fait la déclaration suivante :
- Messieurs, nous avons suivi avec attention toutes les phases de cette longue discussion du budget de 1887, sans y participer autrement que par nos votes en faveur des réformes et pour les économies.
- Ce budget, il nous est impossible de le voter, aussi bien à son retour du Sénat qu’à son départ pour le Luxembourg.
- Non point que nous ayons le désir de voir les services publics rester en souffrance ainsi que l’ont prétendu certains adversaires de nos idées, pour qui les armes déloyales sont les meilleures. Nous voudrions au contraire, voir les services publics florissants, embrasser tout ce qui est vraiment d’ordre public. Nous désirerions qu’on se préoccupât d’assurer aux agriculteurs, aux industriels, aux ouvriers, la prospérité à laquelle ont droit tous ces travailleurs qui font et refont sans cesse la richesse de la France, tandis que d’autres s'acharnent à la détruire. Nous voudrions que ceux qu’on ppelle les humbles, les petits, qui accomplissent sans relâche le labeur national fussent largement rénumérés de leurs peines,et que les inutiles fussent moins généreusement récompensés de leur parasitisme.
- Nous réclamons pour la République, pour la démocratie, un budget républicain, démocratique.— Or,on nous présente un budget calqué, pour ainsi dire, chapitre par chapitre, sur celui des pires régimes— grossi outre mesure par des pensions imméritées, par d’énormes dividendes à payer aux pourvoyeurs des folies de nos gouvernants, et dont les ressources sont, en grande partie, arrachées sou à sou aux malheureux par la lâche hypocrisie des impôts indirects.
- Comment pourrions-nous accepter un pareil budget? Comment pouvez-vous l’accepter vous-mêmes?
- Messieurs, le mal qui nous ronge est depuis longtemps signalé.Il y a plus de dix ans que l’on a formellement reconnu la nécessité de réformer l’ensemble de notre système fiscal. Depuis dix ans on parle de budget d’attente, de budget de repos, et l’on promet d’apporter des modifications profondes à un système proclamé détestable.
- La situation s’est considérablement aggravée, mais le système est resté le même en devenant de plus en plus odieux, j
- Eh bien ! nous repoussons cette fiscalité refaite pièce à 1
- pièce par les procédés monstrueux des régimes anciens, et nous protestons contre la perpétration d’un semblable état de choses.
- Je fais cette déclaration tant en mon nom personnel, qu’au nom de nos collègues : Basly, Boyer, Camélinat, Gilly et Michelin.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- La Commission du. budget.— La commission du budget a entendu M. Sans-Leroy qui a défendu le projet du gouvernement sur les sucres.
- M. Wilson a combattu la demande de relèvement à 7,25 et le partage des bonis ; mais il admet la prise en charge différentielles pour les fabriques travaillant on ne travaillant pas leurs mélasses.
- La commission a décidé qu’elle entendrait le gouvernement.
- L’élection de Saône-et-Loire.— Sur de nouvelles démarches d’électeurs influents de Saône-et-Loire, M. Flourens avait accepté la candidature au siège sénatorial du général Guillemaut ; l’acceptation du ministre des affaires étrangères était même officielle quand les députés de Saône-et-Loire ont annoncé qu’ils étaient décidés à combattre la candidature de M. Flourens.
- M. Sarrien, notamment y est très opposé.
- En apprenant l’opposition qu’étaient décidés à lui faire les députés de Saône-et-Loire, le ministre des affaires étrangères a fait aviser les délégués qui lui avaient offert la candidature qu’il la refusait.
- Les droits civils des femmes.— M. Ernest Lefèvre vient de déposer sur le bureau de la Chambre une intéressante proposition relative aux «droits civils des femmes ».
- Voici quelques indications sur cette proposition.
- L’exposé des motifs rappelle que, dans l’état actuel de notre législation, la femme devenue majeure entre en possession de ses droits civils. Célibataire ou veuve, elle est apte à contracter elle peut donner, aliéner, hypothéquer acquérir à titre gratuit ou onéreux ; elle administre librement sa fortune personnelle: elle peut être commerçante; elle peut introduire une action en justice et y répondre. Mais là s’arrêtent ses droits. Sa capacité civile ne s’étend pas au-delà de la gérance de ses propres intérêts.
- Même mariée, la femme ne peut être reçue comme témoin dans les actes civils ou publics; elle ne peut attester une naissance ou un décès, certifier l’identité d’une personne connue d’elle; elle ne peut être tutrice, si ce n’est en qualité de mère ou d’aïeule, ni faire partie d’un conseil de famille
- L’exposé des motifs ajoute avec raison que « de telles restrictions, choquantes pour la dignité de la femme, ne sauraient être plus longtemps maintenues dans nos lois.»
- La proposition de M. Ernest Letèvre a précisément pour but de modifier sur ces divers points les dispositions du code civil de manière à faire disparaître ces inégalités. Par cette
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- proposition, les articles 37, 402, 403, 404 et 442 du code civil sont modifiées de manière à permettre aux femmes d’étre j témoins dans les actes de l'état civils, tutrices et de faire parti des conseils de famille.
- Sept députés ont contresigné la proposition de M. Ernest Lefèvre; ce sont MM. Laisant, de Lacretelle, de Hérédia, Lafont, (Seine), Michelin, Poupin et Yves Guyot.
- Le travail des enfants.— La commission relative au travail des enfants dans les manufactures, a décidé que les enfants ne pourraient pas être employés avant l'obtention du certificat d’études.
- Si l’enfant obtient ce certificat avant qu’il n’ait atteint l’âge de 12 ans, il faudra pour qu'on puisse l’employer,qu’il fournisse un certificat médical.
- Enfin, les enfants employés auront droit à la protection de la loi jusqu’à l’âge de 16 ans.
- La réforme de la procédure.— La Commission relative à la réforme de la procédure a décidé que dans les affaires intéressant les mineurs interdits, les tuteurs pourraient transiger avec l’approbation des juges de paix, si les affaires sont du premier ressort.
- Dans les affaires de second ressort,la commission a conservé le texte actuel de la loi.
- La commission a, en outre, décidé que les fonctions de conciliateurs qui seront élus par les conseils municipaux seraient purement honorifiques.
- Avant les vacances.— La discussion sur les céréales,qui a déjà occupé quatre ou cinq séances de la Chambre est loin d’être terminée.
- Il faudra encore une dizaine de séances pour l’épuiser.
- En tenant compte des congés hebdomadaires que la Chambre va reprendre régulièrement, maintenant que le Budget est voté, on calcule que cette question des céréales ne sera pas terminée avant le 15 ou le 16 mars.
- La Chambre discutera ensuite le projet sur les sucres et abordera après l’examen des deux premiers titres du projet organique militaire, de manière à les avoir votés avant les vacances de Pâques.
- La commission de l’armée.— La commission de l’armée réunie sous la présidence de M. de Mahy,a entendu la lecture du rapport de M. Thiers, sur l’instruction militaire obligatoire pour les jeunes gens de dix-sept à vingt ans.
- Les conclusions de ce rapport ont été adoptées.
- Toutefois, la commission a invités le rapporteur à ajouter à sa proposition un article additionnel précisant la nature des infractions et les peines à appliquer aux délinquants, et établissant les responsabilités, afin de ne pas laisser la définition des peines à un règlement d’administration publique.
- La commission se réunira de nouveau aujourd’hui pour recevoir communication de cet article.
- ALLEMAGNE
- La neutralisation de l'Alsace-Lorraine.—
- La Gazette de Cologne,appréciant un article du Times sur la neutralisation de l’Alsace-Lorraine, dit qu’il est incroyable qu’un journal sérieux consacre ses colonnes à de pareilles sottises.
- ANGLETERRE
- A la chambre des communes, sir Henry Holland, secrétaire d’État pour les colonies, répondant à M. Courtney, a reconnu que le commerce de Terre-Neuve estmenacé de ruine par suite de l’impossibilité qui existe de maintenir la pèche du cabillaud contre la concurrence des pêcheurs français, en raison delà prime que le gouvernement français accorde à ses nationaux.
- Le cabinet a demandé des renseignements quant à l’effet du système des primes sur le commerce de Terre Neuve.
- Les raisons pour lesquelles le gourvernemet n’a pas donné son assentiment au bill, adopté dans la législature de Terre-Neuve, tendant à restreindre l’exportation des amorces de pêche sont contenues dans une dépêche du 3 février qui sera publiée.
- M. Smith, premier lord de la Trésorerie, informe M. Hughes Hallett que le gouvernement n’a pas l’intention de prohiber l’exportation des chevaux.
- La Chambre a repris ensuite la discussion du projet d’un nouveau réglement parlementaire.
- La discution générale , a été close, et la chambre a commencé les débats sur le premier article, autorisant chacun des membres de demander la clôture des débats sur une question quelconque, après avoir obtenu préalablement l’assentiment du speaker.
- M. Parnell a déposé un amendement tendant à ce que cet article ne fût pas appliqué aux motions qui aurons pour objet d’augmenter les pénalités du Gode pénal de l’Irlande.
- Cet amendement a été combattu, au nom du gouvernement par sir Michael Hiclis-Beach, chef secrétaire pour l’Irlande, et par M. Smith, premier lord de la Trésorerie.
- « L’opposition du gouvernement à mon amendement — a répliqué M. Parnell — prouve avec évidence que le but du nouveau règlement est non pas de faciliter les débats, mais d’aplanir la voie pour l’adoption de nouvelles mesures de coercition en Irlande. »
- L’amendement de M. Parnell a été repoussé par 264 voix contre 155, et la suite de la disussion a été ajournée à la prochaine séance.
- Le procès de M. Dillon et de quatre autres membres de la Chambre des communes, poursuivis pour conspiraiion contre la sécurité de l’État, s’est terminé samedi devant la cour d’assises de Dublin.
- Après deux heures de délibération, le jury est rentré en séance et a déclaré qu’il n’a pu se mettre d’accord sur un verdict de culpabilité ou d’innocence.
- On ignore encore si le gouvernement soumettra l’affaire à un nouveau jury.
- Manifestation socialiste à Londres. La
- grande démonstration socialiste annoncée a eu lieu, dimanche à la cathédrale Saint-Paul.
- Les socialiste, au nombre de dix mille environ, étaient venus processionnellement des divers quartiers de Londres avec des drapeaux rouges à leur tête. Ils sont entrés dans l’église, où ils sont restés pendant l’office, s’entretenant à S haute voix et acclamant leurs chefs, i Les socialistes se sont dispersés tranquillement.
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- LE DEVOIR
- Il y avait, dans l’intérieur et au dehors de la cathédrale, un grand déploiement de force de police. %
- Cette manifestation fait suite à une série de démonstration analogues que, depuis quelques semaines, les socialistes font dans les principales églises de Londres.
- BELGIQUE
- Manifestation socialiste.— L'inspection générale du 2e régiment de ligne, qui a eu lieu hier à Gand, a provoqué une manifestation socialiste.
- Le général fut hué et a dû faire évacuer la place.
- La foule siffla les officiers et chanta la Marseillaise.
- Les grèves continuent.
- D’autre part, un meeting a été tenu, hier, à Bruxelles, pour protester contre l’impôt du sang. La salle était pleine.
- Les jeunes militaires, assez nombreux au meeting,ont acclamé les discours socialistes.
- A Frameries, la grève continue.
- BULGARIE
- La question bulgare, dont l’attention publique a été détournée ces derniers temps par de plus graves préoccupations se prolonge en incidents variés et paraît aujourd’hui aussi loin que jamais d’une solution. On avait mis quelque espérance dans les pourparlers engagés à Constantinople, pardevant le vizir et M. Nélidof, entre M. Zankof et les repésentants de la régence. Ces pourparlers ont échoués; Kianil-Pacha a même refusé de servir plus ^longtemps de truchement, se plaignan t que M. Zankof retirât le lendemain les concessions de la veille La porte est allée chercher à Sofia même des négociateurs moins versatiles. Riza-Bey, président de la cour suprême, a été désigné pour remplacer Gadban-Pacha en qualité de commissaire auprès des régents.
- Ce diplomate, qui paraît chargé d’une mission bien définie en conciliation, a dû partir aujourd’hui en compagnie de M. Grékof, l’un des délégus du gouvernement bulgare, et cette nouvelle tentative, sur laquelle il serait imprudent de fonder un trop vit espoir, présente cependant des chances de réussite Si, comme il y a lieu de le croire, l’assentiment et l’adhésion du gouvernement russe ont été préalablement obtenus.
- La situalion en Bulgarie continue à être diversement représentée et donne même aujourd’hui quelques inquiétudes. D’après la presse anglaise, il est vrai, le pouvoir de la régence est solidement assis, le calme le plus complet règne dans la principauté, et nul doute que ce petit pays ne pût se tirer seul d’affaire si les grandes puissances consentaient à ne pas s’en occuper. Mais d’après les dépêches de Vienne, au contraire, la discorde se serait mise entre le colonel Moutkerof, partisan d’une entente avec les russophiles, et ses deux corégents. Ces dissensions auraient achevé d’ébranler le crédit du gouvernement, qui ne se maintient qu’en recourant au terrorisme et à l’inégalité. Riza-Bey aura à rechercher dans l’accomplissement de sa mission quel est le véritable état des choses; sa présence même en autorisant l’expression de tous les vœux; contribuera à éclaicir la situation et, si des troubles éclatent, à maintenir intacte la suzeraineté de la Porte. Quant aux termes de la solution qu’il est chargé de trouver, ils n’en resteront pas moins difficile à déterminer que par le passé, rien ne s’étant modifié
- dans les dispositions diverses des grandes puissances. LaPorte se trouve là en présence de négociations difficiles, aussi embarrassantes pour le moins que celles qui sont en cours pour la question d’Égypte et qui n’avancent guère. Sir Henry Drummond Wolff a demandé de nouvelles instructions à Londres et, depuis un mois que durent les pourparlers, le diplomate anglais n’a pu s’aboucher qu’une seule fois avec les commissaires ottomans chargés de débattre ce délicat problème.
- Le sultan a envoyé aux délégués bulgares un aide de camp pour leur exprimer ses sympathies pour la Bulgarie et leur conseiller de ne pas prêter l’oreille aux partis extrêmes.
- Les délégués, après avoir fait remercier le sultan de sa * bienveillance, ont répondu que leur seul but était le bonheur de leur patrie et qu’à leur avis l’unique moyen de terminer la crise serait la prompte élection d’un souverain.
- Une personnalité gouvernementale très haut placée m’a affirmé qu’immédiatement après le retour de la délégation de Constantinople on procédera à la convocation de l’Assemblée nationale, seule compétente pour trouver une solution.
- De grandes neiges sont tombées en Bulgarie. Le service des chemins de fer est interrompu.
- D’après la Gazette nationale, le prince Alexandre de Battemberg serait revenu vendredi à Darmstadt pour se faire soigner d’un accès de fièvre intermittente.
- LE MARIAGE DES PRETRES
- Dans le dernier numéro du Devoir, nous avons signalé les tendances dangereuses de certains membres de notre magistrature, à subordonner la loi civile à la loi religieuse, et cité à l’appui de cette assertion l’étrange jugement rendu par le tribunal civil de la Seine.
- Si la doctrine juridique affirmée par ce jugement était désormais appliquée, la France rétrograderait dans son organisation civile. En elfet, voici le texte de ce jugement :
- « Attendu qu’il résulte des articles 6 et 26 de la loi organique du Concordat du 18 germinal an X que les prêtres catholiques sont soumis aux canons qui étaient alors reçus en France et par conséquent à ceux qui prohibaient le mariage aux ecclésiastiques engagés dans les ordres sacrés et prononçaient la nullité du mariage consacré au mépris de cette prohibition ; attendu que la loi organique du Concordat de germinal an X n’a jamais cessé d’être considérée comme loi de l’État et que le Code civil ne renferme aucune dérogation à cette législation spéciale ; par ces motifs, le tribunal déclare nul et de nul effet le mariage célébré entre Isabelle Doucet, veuve Loisellier, et Paul-André Rouet. »
- Or toute la jurisprudence française proteste contre cette assertion : que les « canons » font * partie des lois de l’État.
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- Voici d’abord l’opinion de Portalis ( Rapport do 3 frimaire an XI):
- — « La prêtrise n’est pas un empêchement au mariage , une opposition au mariage fondée sur ce point ne serait pas reçue et ne devrait pas l’être, parce que l’empêchement provenant de la prêtrise n’a pas été sanctionné par la loi civile. »
- Un peu plus tard, Rossi enseignait au collège de France :
- — « C’est le devoir d’un prêtre de se présenter à l’officier de l’état civil et de lui dire : « Dans un pays de liberté des » cultes, d’égalité civile, où les droits des «citoyens ne se » mesurent pas à leurs croyances religieuses, vous n’avez » pas à vous informer d’autre chose que de savoir si je suis » citoyen français.»
- Serrigny (Revue du Droit français et étranger) n’est pas moins explicite ni moins affirmatif :
- — « Comment! s’écrie-t-il, de ce que l’article 6 de la loi du 18 germinal an X met au nombre des cas d’abus l’infraction des règles consacrées parles canons reçus en France, de ce que l’article 26 déclare que les ecclésiastiques ordonnés par les évêques doivent réunir les qualités requises par les canons reçus en France, vous concluez que tous les canons de l’Eglise, les canons du moins reçus en France, sont relevés dès ce moment par la puissance séculiaire et revêtus de l’autorité législative ? Si cet argument est fondé, je me fais fort d’en faire sortir l’ancien régime tout entier ! »
- Déjà, Valette avait fait cette observation très juste.
- — « Eh ! mais, vraiment, à ce compte, on n’aurait pas eu besoin d’abolir le divorce le 8 mai 1816, car le divorce aussi était défendu par les canons que la loi du 18 germinal avait relevés. »
- Enfin, Demolombe dans son Traité dumariage, s’exprime ainsi, relativement à la reconnaissance civile des canons de l’Eglise :
- « La loi du 18 germinal an X a relevé, dites-vous, les canons de l’Église reçus en France autrefois ? Oui, comme règles de discipline ecclésiastique. Non, mille fois non, comme lois civiles, comme lois de l'État ! >
- Tous les jurisconsultes, dont l’autorité n’est pas contestable, même pour les juges qui ont rendu l’étonnant jugement cité plus haut, sont donc unanimes à repousser l’intrusion de la loi religieuse danslaloi civile. Nous avons tenu à le prouver irré-fragablement par ces citations afin de déterminer le sens précis du concordat et jusqu’à quel point il Ire la loi civile à la toi religieuse. Ce point, c’est
- celui qui sépare la discipline ecclésiastique de la
- discipline civile.
- Admettre le contraire serait donc rétrograder ; jusqu où ? Jusqu’à la période féodale ; même plus loin, si possible que la période féodale. Le jugement du tribunal civil de la Seine admet, en effet, comme valides, légalement, les canons de l’Église « reçus antérieurement » au Concordat. Or, les canons ecclésiastiques ne s’étendaient pas seulement, autrefois, à la repression des délits religieux édictés par l’Église à l’égard des personnes revêtues d’un caractère religieux ; non ! ils avaient la prétention d être la règle et la sanction sociales tout entières dont l’autorité séculière n’était que le bras. Dire que le Concordat remet en vigueur les « canons » équivaut donc à dire que la loi civile est supprimée, ces canons ayant pourvu à tout, non seulement au mariage des prêtres, mais au mariage des laïques, etc., etc. On le voit; la régression nous ramèneraità un ordre social encore plus religieux que la période féodale, car alors même, les canons de l’Eglise n’étaient que partiellement obéis.
- Il suffît que le jugement du tribunal civil de la Seine ouvre la perspective que nous signalons ici, pour que la cour d’appel en fasse justice.Mais qu’un jugement semblable ait pu être rendu ; que la subordination de la loi religieuse à la loi civile ait pu être remise en question par des magistrats; voilà qui révèle une situation déplorable à laquelle il faut aviser sans retard.
- Il appartient à la Chambre, croyons-nous, d’y remédier, et cela,en attendant l’abrogation du Concordat, par un texte de loi bien clair qui réduise pour jamais anéanties folles prétentions religieuses auxquelles on n’a que trop concédé jusqu’à ce jour.
- Congrès des sociétés coopératives
- EN BELGIQUE
- Dimanche dernier s’est tenu à Gand un congrès des sociétés coopératives du pays, à l’effet de former une Fédération.
- Nous empruntons à Y Avant-Garde de Bruxelles le compte-rendu de cette importante assemblée :
- Les sociétés des villes et des communes suivantes se sont fait réprésenter au congrès :
- Anvers,Bruxelles,Gand,Liège, Louvain, Malines, Verviers, ! Huy, Àngleur, Lodelinsart, Souvert, Dampremy, Auvelais,
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- LE DEVOIR
- Jamioulx, Joliraont, Flémalle, Jupille, Pâturages, Alest, J Dison, Bracquegnies, Ougrée et Ledeberg.
- Le congrès était présidé par M. Anseele qui, dans un discours fort applaudi, a énuméré tous les avantages que les sociétés coopératives pourraient retirer de leur fédération.
- « Les boulangeries coopératives du pays, a-t-il dit, dépendent des meuniers ; par la fédération nous deviendrons notre propre meunier, nous aurons ainsi de la meilleure marchandise et à meilleur compte. Pour nos articles de confections, pharmaceutiques et pour les charbons,par exemple,en faisant nos achats en commun, nous réaliserons également de grands bénéfices.
- « Plusieurs personnes nous ont déjà offert, l’une 150,000 francs pour installer une meunerie, d’autres consentent à nous vendre de& terrains pour y construire des maisons ouvrières. Vous le voyez, il y a beaucoup à faire, mais pour réussir, nous devons agir non en commerçants.,mais en amis,en socialistes.
- « Nous devons toujours avoir en vue le butffmal de notre mouvement, l’émancipation de la classe ouvrière.
- « Si nous agissons comme cela nous réussirons et nous fait faire un pas immense à la question sociale.
- Deux commissions ont été nommées. La première devra s’occuper de l’élaboration des statuts de la fédération et la seconde, qui siège à Gand, va s’occuper dés aujourd’hui des achats en commun pour un grand nombre de sociétés qui en ont fait la demande.
- Nous invitons instamment toutes les sociétés coopératives du pays à adhérer à la fédération. Pour toutes demandes de renseignements, s’adresser au citoyen Anseele, au Vooruit, 9 Marché au Fil, à Gand.
- Tel est le compte-rendu sommaire du congrès des coopérateurs belges.
- Un passage du rapport de M. Anseele doit particulièrement être relevé : c’est celui où il parle du but auquel doivent tendi e les coopérateurs,qui est l’émancipation de la classe ouvrière. Non pas de la classe ouvrière associée autour du comptoir de la coopérative, mais de la classe ouvrière toute entière, sans distinction, associée ou non.
- Ce but social si large et si élevé dont les coopérateurs belges necessent de s’entretenir dans leurs réunions, est ce qui distingue la coopération dans ce pays. Là, en effet, la propagande coopérative n’a pas seulement pour but de réunir des individus associés pour profiter matériellement des rabais possibles à obtenir par l’achat en gros des objets de consommation, mais surtout de réunir des citoyens de plus en plus éclairés sur la nature de
- leurs devoirs et de leurs droits, droits et devoirs que le lien coopératif leur permet de pratiquer et de revendiquer avec plus de force que s’ils étaient isolés. — La coopération, en un mot, n’est pour les propagandistes de ce vaste mouvement qui a pris en Belgique un développement si considérable ces dernières années, qu’un des mille moyens de groupement de la classe ouvrière, associée et solidarisée en vue d’une refonte sociale de l’ordre économique contemporain.
- Nous le répétons, c’est là le caractère distinctif du mouvement coopérateur dans ce pays, c’est ce qui fait sa force. Nous avons déjà parlé des magnifiques résultats obtenus par la société coopérative du Vooruit, dont M. Anseele est famé. Cette société est le plus ferme soutien du mouvement socialiste belge.C’est elle qui fournit en partie les fonds nécessaires à la propagande ; elle est le centre à la fois, d’un magasin de vente à bon marché,d’un enseignement moralisateur et d’un grand parti politique, ces trois faits se combinant pour l’obtention d’améliorations immédiates dans la situation économique de l’ouvrier belge,et l’obtention future—-par la moralisation et le mouvement politique — des réformes sociales d’ordre général qui assureront l’émancipation de la classe ouvrière.
- Il y a déjà longtemps,avant que les magnifiques résultats obtenus en Belgique fussent connus, le Devoir avait indiqué aux coopérateurs français cette voie, comme la seule bonne à suivre. Nous sommes bien obligés de constater que nos conseils n’ont été que peu suivis parles sociétés,encore moins goûtés peut-être par les chefs de la coopération française. Mais aussi le mouve nent coopérateur,malgré les éléments de vitalité que présentent certaines sociétés, est-il loin d’atteindre en France la progression constante que nous lui voyons revêtir en Belgique.
- Puissent donc, nos compatriotes, s’inspirer de l’exemple que nous leur plaçons sous les yeux et des généreuses paroles de M. Anseele; avoir toujours en vue ce but final : l’émancipation de la classe ouvrière.
- A cette condition, mais à cette condition seulement, la coopération prospérera et ses initiateurs mériteront la reconnaissance et l’amour populaires pour leur nobles efforts tentés, couronnés d’un plein succès.
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- LA LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT
- Dimanche l’assemblée générale du cercle parisien de la ligue de l’Enseignement a eu lieu, à huit heures, au Grand-Orient de France, et sous la présidence de M. le sénateur Jean Macé.
- Le président ouvre la séance et prononce un intéressant discours sur les bataillons d’adulte dont il fait ressortir l’absolue nécessité. Un projet de loi sur la matière est pendant devant le Parlement ; on ne saurait trop en presser l’adoption. En effet l’Allemagne possède ces bataillons d’adultes, parfaitement instruits et entraînés, ce qui lui constitue une réserve en avant de 600,000 hommes pouvant partir au premier appel.
- 11 n’est que temps que la France prenne ses précautions et c’est là un des débats poursuivis par la société qui nous occupe. A cet effet, 1 a Ligue a déjà créé vingt deux sociétés de topographieoù sont enseignés tous les éléments nécessaires pour former de bons soldats.
- D’autres sociétés sont en voie de formation : et, grâce à la fusion de l’initiative privée avec l’action gouvernementale, il est permis de compter sur de bons résultats. (Applaudissement).
- Un député, membre de la commission de l’armée, fournit quelques renseignements sur les modifications apportées au projet primitif de création des bataillons d’adultes. Il dit que la principale consiste en une sanction pénale de l’obligation, imposée aux jeunes gens par la nouvelle loi de prendre part, de dix-sept à vingt ans, aux exercices préparatoires d’instruction militaire.
- M. Georges Wickmann, trésorier, donne ensuite lecture des comptes financiers de la Société.
- Il ressort de son rapport que la Ligue a dépensé 230,000 francs alors qu’elle en avait perçu 264,000. heureux budget qui se solde par un excédent de 34,900 francs !
- L’asistance vote, à l’unanimité, la réélection des membres du bureau sortant.
- M. Auguste Dide, sénateur du Gard, dans un discours superbe et plein de feu traite le magnifique sujet du centenaire de 89 et de l'éducation patriotique.
- Il nous montre la convention acclamée par tous les peuples, à cause de ses impérissables et gigantesques travaux. Le centenaire de 89 ne saurait offusquer personne attendu que c’est une fête de paix et de concorde.
- Du reste, nous ne ferons en la célébrant que conserver les traditions de nos pères qui eussent voulu voir tous les peuples heureux et libres. On a dit que cette fête était une attaque à la religion qui disparait.Nous ne connaissons pas de religion plus belle que celle de la Frauce faisant
- rayonner ses idées à travers le monde et passant parmi les peuples comme le Christ des Nations.
- Mais si nous sommes pacifiques, il ne s’ensuit pas que nous ne sachions pas nous défendre. C’est là le résultat d’une bonne éducation patriotique.
- Pour la patrie, la France, la Révolution, il n’est pas une mère qui ne donnât son fils, tous nous donnerions tout ! (Applaudissements.)
- La séance s’est terminée par de superbes projections lumineuses sur les hommes et les événements de la Révolution française avec explication historique à l'appui.
- Le but poursuivi par la ligue de l'enseignement est noble entre tous.
- Les résultats acquis sont des plus consolants; nous ne pouvons mieux terminer qu’en souhaitant un plein succès aux promoteurs de cette œuvre féconde.
- LÈS AFFAMEURS
- De tous côtés s’élèvent des protestations indignés contre le monstrueux projet qui a pour but de frapper les blés d’une taxe nouvelle.
- Aussi bien dans les départements qu’à Paris même, dans les villages comme dans les villes, c’est une clameur de désespoir et de colère qui va grandissant chaque jour.
- C’est un peu de la nourriture des pauvres que ce projet rognerait sans pitié, et il n’est pas de famille de travailleurs pour qui le renchérissement du pain ne serait pas calamité.
- Les gens qui ont cinq ou six enfants à élever avec un salaire insuffisant, et qui ont à acheter sept ou huit livres de pain par jour, seraient terriblement atteints. Un sou ou deux de plus par livre, ça n’a l’air de rien ;mais quand cette augmentation se multiplie par sept ou par huit, c’est une fort grosse affaire pour un maigre budget. Celui de l’Etat ne trouverait guère son compte dans le projet si cher à M. Develle,mais celui delà masse de contribuables serait prodigieusement déséquilibré.
- Des réunions ont donc eu lieu; la presse tout entière à donc protesté contre ces surtaxes maudites; les délégations de province sont venues pour faire auprès du gouvernement les démarches nécessaires. Hier encore, M. Goblet, président du conseil, recevait les délégués des sociétés ouvrières de Bordeaux, à lui présentés par la députation de la Gironde. Le mouvement s’est pronpncé de telle façon que le président du conseil ne peut plus ignorer combien le projet est impopulaire, combien il soulève de réprobation. On pouvait donc croire que, dûment averti M. Goblet £ liait prendre position et se décider enfin à I calmer l’ardeur singulière de Mi Develle.
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- LE DEVOIR
- Eh bien ! non.
- M. Goblet a fait aux délégués de Bordeaux la même réponse qu'il faisait, il y a quelques jours à peine, aux délégués de Marseille :
- Le gouvernement gardera, la plus complète neutralité dans la discussion des céréales.
- Ainsi, voilà une question d’une importance extrême, qui passionne la population est qui est bien une de celles sur lesquelles un gouvernement doit avoir et formuler une opinion; et il déclare qu’il n’en a pas ! Seul le ministre de l’agriculture — la cinquième roue, en quelque sorte du carosse ministériel — restera en cause: Il triomphera ou sera battu, peu importe !
- S’il est vraiment prodigieux qu’un ministre républicain ose soutenir une telle loi, justement dans une période critique où la vie est si difficile pour tous, il est plus prodigieux encore de voir le chef d’un cabinet se désintéresser de l’affaire et, nouveau Ponce-Pilate, s’écrier d’un air détaché :
- « Je m’en lave les mains ! »
- Encore une fois, la question posée est une question d’économie sociale sur laquelle un président du conseil doit se prononcer, pour ou contre. Il est impossible qu’il en soit autrement, et c’est aux députés radicaux, socialistes qu’il appartient de faire sortir M. Goblet de son silence, à la fois prudent et odieux, afin que toute ambiguïté soit dissipée, et qu’on sache bien nettement quels sont les partisans de cette loi appelée d’ores et déjà la loi des affame\urs.
- AVEUX OFFICIELS.
- Un journal de Paris nous communique la très curieuse lettre suivante, émanant du ministère des affaires étrangères et qui est adressée à toute personne qui demande à partir au Tonkin en qualité de colon :
- MINISTÈRE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
- DES —
- AFFAIRES ÉTRANGÈRES
- Direction politique
- — Paris, le 188
- SOUS-DIRECTION
- des
- PROTECTORATS
- Monsieur,
- Vous avez sollicité le passage sur un transport de l’Etat à destination du Tonkin. Je vous serai obligé de me mettre en mesure d’examiner utilement votre demande en me faisant parvenir le plus tôt possible les pièces suivantes :
- 1° Ungextrait de votre casier judiciaire ;
- 2° Un certificat de bonne vie et de mœurs ;
- 3° Un certificat médical établissant que votre santé vous permettra de supporter le climat du pays ;
- 4® Une pièce établissant votre situation au point de vue du service militaire.
- Les passages sur un transport de l’Etat ne seront,d’ailleurs accordés qu’à titre tout à fait exceptionnel et à charge de remboursement préalable des frais de nourriture pendant la traversée (2fr. 50 environ par personne).
- Le voyage pour se rendre au port d’embarquement (Toulon) est aux frais de l'émigrant, qui ne devra, d’autre part compter à son arrivée au Tonkin sur aucun secours pécuniaire, aucune concession de terrain de la part du gouvernement. Enfin, les bagages reçus à bord ne peuvent excéder le poids de 200 kilogrammes par personne.
- Recevez M. , les assurances de ma parfaite
- considération.
- Cette curieuse circulaire prouve au moins que le gouvernement ne se fait aucune illusion sur le climat du Tonkin, puisqu’il exige de tous ceux qui veulent s’y rendre un certificat attestant que leur robuste santé leur permettra de supporter, pendant quelque temps, toutes les pestilences indochinoises.
- A un autre point de vue il est permis de trouver assez étrange que l’on fasse tout d’abord payer à l’émigrant ses frais de nourriture, alors qu’il demande un passiage gratuit sur un navire de l’État.
- Mais ce qui est tout à fait stupéfiant, c’est que ledit émigrant, une fois arrivé à destination, ne pourra espérer aucun secours, de quelque nature que ce soit, ni aucune concession de terrain.
- C’est ainsi, paraît-il, qu’on entend coloniser ; c’est pour atteindre un pareil résultat qu’on enfouit des millions au Tonkin et qu’on y engraisse le sol avec le sang de nos soldats! A défaut d’autre preuve, la circulaire qu’on vient de lire suffirait à démontrer que l’aventure tonkinoise n’a en d’autre but que d’enrichir quelques intérésses aux affaires des banques cochinchinoises et autres.
- L’AGE SANS PITIÉ.
- B... est une ville de sept ou huit mille habitants, restée comme Guérande, comme Vitré, une ville d’autrefois. Cinq maisons forment une rue. Pas d’alignement. C(est une chevauchée de bâtisses enclavées les unes dans les autres, allongeant ici des promontoires, se creusant là comme desgolfes. Il y a des étages ventrus surplombantle rez-de-chaussée, des tourelles croulant sur leur encorbellement. A l’extrémité des poutres saillantes, au-dessous des entablements et des chêneaux, grimacent et se contorsionnent des mascarons et des cariatides. La mousse ronge les pierres et les verdit; on dirait du bronze antique. L’église fui la chapelle d’une abbaye détruite, l’hôpital une maladrerie, l’hôtel de ville et le théâtre avaient servi de parloir aux bourgeois. D’une vieille demeure seigneuriale, on a fait une caserne de cavalerie et un collège.
- Ah ! ce collège je n’y songe pas sans entendre dans mon esprit et dans mon cœur le murmure confus de souvenirs. Là, j’ai commencé à rêver, à lutter, à souffrir, à vivre, à apprendre l’homme dans l’enfant, à chercher dans des livres la pensée de nos pères. J’ai ri surtout.
- « Triste élève, disait parfois le principal ; il rit perpétuellement. T>
- La langue française si nette, si précise et si claire a de ces bizarreries.
- Je riais, je l’avoue de tout et de rien, du pépiement d’un moineau, du miaulement d’un chat, d’une coiffure emportée par un coup de vent, de la maigreur de celui-ci, de l’embonpoint de celui-là; je riais du concierge et de
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- ses savates éculées, des pions et de leur couvre-chef j roussi, des professeurs, du principal, — proh pudor ! de mes camarades, de moi-même, de la ville entière. Et les autres riaient comme moi. C’était la compensation naturelle des semonces, des punsums, des retenues, et nos rires ressemblaient à des bruits d’ailes.
- Cette année là nous étions sept externes de quatrième habitant le même quartier : le faubourg Sain-Jean. L’aîné avait quatorze ans. Quand nous sortions de classe, à dix heures du matin et à quatre heures du soir, l’aumonier résumait dans ce mot l’opinion à peu près générale ;
- « Voilà les sept tètes de l’hydre »
- Son sourire il est vrai, tempérait l’âpreté de cette hyperbole.
- Nous commençions la série de nos persécutions par le professeur de mathématiques. Pourquoi ? Les chiffres d’abord nous déplaisent horriblement. Ces petits signes arabes dansaient et tourbillonnaient devant nos yeux comme un groupe de spectres ils nous glaçaient. Pour mon compte, la nuit dans mes songes, je sentais une Sueur froide mouiller mes tempes, quand, sur le classique tableau noir, un de ces mots m’apparaissait : dividende ou quotient, hypoténuse ou parallélipipéde.
- Le professeur d’autre part, avait des manies, et nous ne manquions pas de les exploiter. Ainsi tout en donnant sa leçon, il promenait ses mains sur les tables, y recueillait les morceaux de papier blanc, épars et, machinalement, les mettait dans sa bouche. Nous découpions de jolis carrés de papier, immaculés en dessus, teintés d’encre en-dessous, et nous avions la satisfaction de voir le pauvre homme essuyer, avec acharnement, ses lèvres barbouillées comme celles d’un ramoneur.
- L’âge sans pitié !
- Un roulement de tambour annonçait la fin de la classe, et c’était le tour de Mm® Piquoiseau, la femme du portier. Tous les noms des figures de grammaire et des figures de rhétorique y passaient.
- « Bonjour, mère Syllepse !
- — Bonsoir, mère Catachrèse !
- D’habitude, la brave femme était de bonne composition. Au l«r janvier, et au 8 octobre, fête de sainte Brigitte, sa patronne, nous lui faisions de petits cadeaux, et elle disait de nous :
- C’est farce, ces moucherons; mais c’est point méchant pour deux liards.
- Un jour pourtant, elle regimba. Nous l’avions appelée, je crois mère Synec.doche.
- « Avez-vous bientôt fini, tas d’archéologues ? nous cria-t-elle ?
- L’invective singulière de Mme Piquoiseau nous divertit beaucoup.
- Du collège au faubourg Saint-Jean, on peut aller en dix minutes, nous mettions régulièrement une heure à faire ce trajet. Dame ! il y avait tant de cordons de sonnettes à agiter, tant de chiens à agacer, tant de gens à tourmenter ! Nous ignorons profondément alors la signification! de ce vers !
- Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons point de cibles ! >
- Des cibles nous en avions partout : un épicier sur la place aux Veaux, un herboriste dans la rue Saint-Ferréol, plus loin un pharmacien ; puis spécialement, dans la ruelle au Foin, une vieille fille nommée Louise Bourdon.
- Après sept « lustres complets », comme aurait dit Boileau, je la revois encore sous son antique bonnet de linge ruché et tuyauté, avec son nez en forme de boule, ses petits yeux gais et vifs ses joues couleur de pomme d’api encadrées entre les anglaises grises, peignées et frisées par le vent. Elle avait alors une cinquantaine d’années. Courte, trapue, comme ramassée, elle ne marchait ni ne courait; elle roulait, et son activité était prodigieuse. Femme de ménage, garde malade, distributrice de billets et prospestus, elle cumulait avec ces fonctions multiples, celles de marchand de bric-à-brac. Sa boutique de la ruelle au Foin était le plus étrange des capharnaüms. Installée dans un sous-sol, le soleil y pénétrait,peu. Dans cet éternel prénombre, de chaque côté d’un comptoir de chêne occupant le milieu de la salle, on distinguait un entassement de vieilles cordes semblables à des couleuvres entrelassées et endormies, des corbeilles superposées pleines de clous et de ferrailles, des pyramides de verres cassé, des fleurs artificielles fanées sous leur globe, des piles de bouquins cironnés et moisis, des tableaux crevés, des statuettes sans bras ou sans tête ; puis, au fond, des loques sans nom et sans forme, pendues à des clous et pareilles à la lugubre défroque de la Morgue.
- Ce bazar hétéroclite était si je ne puis m’exprimer ainsi, le point de convergence de la plupart de nos espiègleries. Parfois nous y entrions tous ensemble, profitant du moment où Louise Bourdon se trouvait soit dans l’arrière-boutique, soit au premier étage. Nous l’appelions d’un ton plaintif, avec de vocalises de perroquets tourmentés par la cholique. Quand elle apparaissait nous avions disparu, non sans laisser, cependant, des traces de notre invasion.
- Nous étendions ses fragments de verres sur le plancher; de ses cordes nous faisions des guirlandes ; nous introduisions des pipes entre les lèvres de ses statues. Elle sortait lout ahurie. Embusqués dans une cour derrière un pan de mur nous l’entendions bougonner :
- « Ah ! vous venez à propos, monsieur le commissaire. Vous aussi, messieurslesgendarmes. Vous allez conduire en prison ces galopins-là. On n’a pas idée d’un pareil hourvari. Jèsus-Marie-Joseph ! C'est certainement des des Antéchrists ou des Cosaques ! »
- Il n’y avait naturellement pas là ni gendarmes ni commissaires. Pour nous d’ailleurs, la ruelle au Foin était uneadmirable position stratégique, pourvue d’angles, de redans, de barbacanes et de chemins couverts, où toute la maréchaussée et toute et toute la police nous eussent vainement poursuivis. Puis — dois-je le dire? — l’un de nous était le fils du capitaine de gendarmerie. 11 nous avait familiarisés avec la force publique, et nous ne la redoutions pas outre mesure. Nos plaisanteries ne s’interrompaient donc point.
- Au printemps 4846, le hanneton pullula. Ces voraces
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- coléoptères couvraient les arbres, dévoraient les feuilles. Le soir dans les promenades de la ville, plantées de tilleuls et de platanes, ils faisaient un bruit de cloches lointaines. Pendant plus d’un mois la boutique de Louise Bourdon en fut toute vibrante. Hannetons partout. A coup de tablier, elle les chassait ; une heure après, ils étaient plus nombreux et leur monotone mélopée plus énervante.
- « Bien sûr, il y en a un nid par ici, » disait la digne fille.
- L’aspect de cinq ou six sacs de papier posés sur son comptoir et d'où s’échappaient clopit-clopant, remuant leurs antennes comme un lapin ses oreilles, se heurtant et se culbutant, ces boiteux ailés, lui donna le mot de l’énigme :
- « Encore de leurs polissonneries, » grommela-t-elle.
- Un matin, comme elle balayait devant sa porte, elle entendit les éclats de rires de ses voisins. Elle se retourna et vit, avec stupéfaction, la façade de son domicile tapissée du haut en bas d’immenses feuilles de papier illustrées — délicate allusion à ses fonctions intermittentes de garde-malade — des instruments innommables mis par Molière entre les mains de ses matassins.
- Cette fois elle se plaignit à nos familles. Nous la laissâmes huit jours en repos, et les scies recommencèrent de plus belle. Son établissement devint l’asile de tous les chiens, de tous les chats trouvés en état de vagabondage. Nous y consignâmes même l’âne d’un marchand de cerises. On eut mille peines à l’en extraire. Force fut à l’infortunée de prendre contre nous toute sorte de précautions. Sa surveillance était continue; quand elle s’absentait même pour un quart d’heure, elle fermait sa porte avec soin; elle la barricadait à l’intérieur. Quand son absence devait être de plus longue durée, elle mettait ses volets
- Nous la retrouvions sur un autre terrain.
- En sa qualité de distributrice de billets, les jours de concerts ou de représentations théâtrales, elle hantait une baraque de marchand de marrons adossé à l’hôtel de ; ville, et pour la circonstance, close, sur le devant, à l’aide de planches. Dans leur épaisseur, à la hauteur d’homme, on avait ménagé un guichet demi-sphérique muni d’une étroite tablette débordant au dehors. On posait l’argent sur cette tablette. Quand le guichet était ouvert; nous guettions le moment ou personne ne s’y présentait; l’un de nous s’en approchait à pas de loup et d’une voix pateline ;
- « Un billet de parterre, Mademoiselle Bourdon !
- — C’est vingt sous. »
- Il étendait sa main snr la tablette et, au lieu d’une pièced’un franc,ily déposait... une grenouiller. Heureuse de recouvrer sa liberté, laprécore de La Fontaine prenait son élan et sautaitdevantelle, c’est-à-dire sur les épaules ou la majestueuse coifiure de la distributrice.
- J’en passe... et de moins charitables.
- Vers la fin du mois de juillet decette même année 1846» la ville célébra sa fête patronale : la Saint-Christophe. L’animation fut grande. Comptant sur une bonne récolte, les vignerons, fort nombreux dans le pays, se mirent en en frais. Il y eut une grand’ messe en musique chantée
- par des artistes de Paris. On dressa une vingtaine d’arcs de triomphe. On organisa une cavalcade historique représentant l’entrée de François à B... Le général passa en revue, sur la place d’armes, la garnison, la garde nationale et les pompiers. On n’oublia, bien entendu, ni le mât de cocagne, ni la course en sacs ni te seau d’eau renversant son contenu sur la tête des jouteurs maladroits, ni le jeu de ciseaux pour les dames et les demoiselles. En outre, une « solennité », comme disent lesaccadémiciens, attira spécialement les gens sérieux : pour la première fois, on distribua les prix fondés par M. Carteron.
- Un mot à ce sujet :
- Au début du règne de Louis-Philippe, M. Carteron était un fort pauvre hère presque un mendiant, vendant, pour vivre, des cendres aux lessiveuses. Il hérita tout à coup de trois ou quatre millions. Tombant subitement dans cette misère, cette fortune n’énorgueillit ni ne troubla son possesseur :
- — J’en ferai bon usage, dit-il.
- Il tint parole. Il fut non seulement le bienfaiteur de la ville mais encore celui du département. Sa maison devint celle des indigents.il a un chateau, dans une ravissante situation, à 3 kilomètres de B..., et le transforma onorphelinaeten ferme-école. Deux millions y passèrent L’hôpital lut restauré et agrandi à ses frais. On voulut le nommer maire, député, chevalier de la Légion d’honneur: il haussa les épaules :
- « Avoir de l’argent, disait-il, est-ce donc un mérite ? »
- A quate-vingt-deux ans, alité depuis une huitaine de jours, il fit venir son notaire :
- — Combien me reste-il encore, lui demanda-t-il ?
- — Douze cents mille francs.
- — Bien ! Je n’ai pas de famille ou plutôt tous les malheureux sont mes parents. Je leur donne huit cent mille francs. Les quatre cent mille francs restant produisent une rente de vingt mille francs. Tous les ans, le conseil municipal de B... partagera cette rente entre les dix personnes nécessiteuses les plus méritantes du département : et comme j’ai aussi ma vanité, on appellera cela les prix Carteron.
- Quinze jours après, le brave homme, selon l’expression de l'Ecriture rejoignait ceux de son peuple.
- (k suivre.)
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 21 au 27 Février 1887
- Naissances :
- Le 23 février, de Macaigue Maurice Emilien, fils de Macaigoe Emile et de Tableau Léonie.
- Le 25 février, de Leclaire Marguerite, fille de Leclaire Zéphyr et de Lesage Zélie.
- Le 26 février, de Herny Paul Zéphyr, fils de Herny Henri et de Dassonville Marie.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- üu/s». — lmp. Bâri.
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- 11'Année, Tome 11.— N'444 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 13 Mars 1887
- t .ü! devoir
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE ON S’ABONNE A PARIS 5, rue Neuve-des-Petits-Champ*
- a GUISE (Aisne) par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Toutes les communications le talon sert de quittance. Passage des Deux-Pavillons
- et réclamations France Union postale
- doivent être adressées à Un an ... 10 fr. » S’adresser à M. LEYMAHIE
- M. GODIN, Directeur-Gérant Six mois. . . 6 »• Autres pays administrateur delà Librairie des sciences
- Fondateur du Familistère Trois mois. . 3 »» Un an. . . . 13 fr. 60 psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- — -ict-—— !
- SOMMAIRE
- La Paix sociale par la Paix internationale. — Appel aux peuples de l'Europe— Les élections allemandes — Société de Paix et d'Arbitrage du Familistère de Guise. — Un conseil au Pape. — Société Française de la Paix par VEducation.— L’idée de désarmement en France et en Italie.— Les pétitions du « Devoir » à la Chambre. — Un Meeting socialiste pour la Paix. — La Question égyptienne. — Danemark—Monument à Voltaire et aChristin.— L’âge sans pitié. — Bibliographie.— Entretiens socialistes.— Etat-civil du Familistère.— Librairie du Familistère.
- LA PAIX SOCIALE
- PAR LA PAIX INTERNATIONALE-
- Ce n’est pas sans un sentiment de tristesse profonde,que nous traçons ici ce mot de « paix »,résumé, en une syllabe synthétique, de toutes les aspirations politiques et sociales, d’ordre intérieur ou extérieur,élaborées par le Devoir et incessamment défendues par lui,du premier jour de sa fondation.
- La paix ! c’est-à-dire la concorde entre les citoyens et les peuples ; la fin des dissens-sions civiles et internationales qui précipitent, aveugles, les hommes sur les hommes, les peuples sur les peuples, promènent la torche de l’incendie et l’épieu de la ruine à travers les pays dévastés dont le carnage fait des cimetières, et transforment les vastes champs nourriciers en champs de mort, où la moisson d’hommes que la faux de la guerre abat,foule la moisson des gerbes ployées sous les cadavres rigides et glacés! La fin de cet anachronisme barbare, de ces procédés
- civilisateurs de l’âge primitif, de cette sélection cruelle qui peut avoir sa raison d’être dans les degrés inférieurs de la vie animale, mais qui est aujourd’hui un contre sens de la vie humaine supérieure ; — la cessation de ces atrocités, que le Devoir poursuit : sommes-nous prêt à la voir?
- Hélas ! par moments il semble que le monde recule. Que prise irrésistiblement par les bas instincts, atténués mais non complètement effacés en elle, la nature humaine se cabre devant le progrès, les éblouissantes lueurs aurorales de l’avenir, et veuille, d’une course furieuse etf vagabonde, se précipiter en arrière, c’est-à-dire vers la nuit,vers le passé,tout plein d’épouvantemenls, de spectres livides et de buées sanglantes...
- A cette heure, il n’y a pas une nation en Europe où ne couvent à la fois les plus sombres projets sociaux et internationaux, dont la tentative de réalisation nous jetterait dans je ne sais quelle horrible|mêlée, où la moitié du monde, tout un continent, serait aux prises.
- Au nord, au sud, au centre, partout, les frémissements de l’acier ému dans les fourreaux ; les grondements sourds du molosse militaire dont on agite la laisse, comme pour exciter la bête furieuse, avant de la lancer, gueule bavante, sur l’ennemi — sont les bruits qui nous parviennent. L’Autriche mobilise,la Russie construit d’immenses baraquements pour ses cosaques ; en Allemagne
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- ie chancelier de fer pèse de sa lourde armure sur toutun peuple terrorisé ou affolé,pour en obtenir le blanc-seing indispensable à ses projets meurtriers; en France, le militarisme nous enserre de plus en plus de toutes parts, et l’attention publique est violemment portée du côté des hommes d’épée, à sabre ou à panaches. La cauteleuse Albion, elle-même, à l’abri de l’invasion dans sa ceinture bleue de l’océan,réforme son armement maritime, regardant du côté d’Anvers, que Bismarck vise aussi.
- Que si, cessant de considérer les peuples près d’en venir aux mains, nous considérons chez chacun d’eux la situation respective des citoyens, mêmes symptômes alarmants, mêmes manifestations d’une prochaine mêlée sociale, non moins sanglante ni moins terrible, de classe à classe, de citoyens à citoyens.
- En Russie, en vain les longues files de prisonniers courbés sous le knout, s’allongent indéfiniment sur la steppe morne et froide, vers la Sibérie, l’Enfer de glace: la terreur ne comprime pas les résolutions héroïques, la persécution ne fait que grandir les persécutés et transformer parfois les martyrs en bourreaux — dont le nombre va grandissant.
- En Allemagne, les prisons regorgent de prisonniers ; mais froidement,lentement, dans un travail souterrain de mine,sans trêve ni relâche, le socialisme sape la vieille société féodale-bourgeoise, enrégimentant les misères, disciplinant les colères — jusqu’au jour où les chefs, impuissants à contenir l'explosion,devront prendre la tête du torrent pour diriger ses bons précipités à travers les institutions économiques et tâcher de féconder ses débordements.
- En Angleterre,le travail souterrain de décomposition, pour être moins apparent qu’en Allemagne, n’en est pas moins profond. Et là le socialisme pourra-t-il contenir les éléments inférieurs si misérables, à peine humains, qui grouillent confusément dans les bas fonds de l’enfer social londonnien et anglais ? Peut-être. En tout cas, les soulèvements chartistes ont donné la mesure des violences furieuses auxquelles peut se porter l’Anglais flegmatique, une fois que son poing s’est crispé et que ses yeux ont vu rouge devant eux.
- En Belgique, le commencement de Jacquerie ouvrière survenu l’an dernier dans le bassin de Gharleroi, a laissé entrevoir ce que couvaient de misères et de colères inassouvies, longuement
- contenues, ces riches bassins miniers qui font l’opulence de quelques privilégiés. Plus par les efforts d’un parti socialiste prudent, que par la répression militaire,le mouvement a pu être arrêté. L’armée du désespoir s’est dispersée d’elle-même. Mais combien de temps durera cette accalmie ? Personne ne le sait. Les socialistes eux-mêmes moins que personne, malgré l’ardent désir pacifique qui les anime.
- En Italie, le système économique du mode de production bourgeoise, ne fait que de commencer, et déjà, il a produit ses fruits : paupérisme dans les villes, dépopulation dans les campagnes, soumises plus rapidement qu’ailleurs, surtout dans la Haute-Italie, à la culture industrielle. Là, comme en Angleterre, le problème agraire se pose menaçant. En attendant, la misère ronge uniformément les grands centres et les villages où le nombre des pellagreux augmente, et avec eux les émeutes des paysans. On n’y a pas prêté grande attention jusqu’à ce jour. Mais dans un avenir prochain, la guerre sociale peut revêtir, dans ce pays qui vit la guerre des esclaves, un caractère terrible.
- L’Autriche-Hongrie, également, est dans une ère première de transformati on économique. Les effets sociaux de cette transformation ne se sont encore que faiblement manifestés,malgré quelques incidents survenus à Vienne et à Pesth. Cependant, il ne faudrait pas se fier à ce calme apparent ; les gouvernants austro-hongrois savent eux-mêmes à quoi s’en tenir à cet égard, car ils redoublent de compression politique contre le socialisme, en même temps qu'ils tentent d’atténuer les effets désastreux de l’industrialisme, par des essais de réglementation du travail — d’ailleurs insuffisants.
- L’Espagne, épuisée par la guerre civile intermittente qui la ronge depuis un siècle, semble traverser une période de calme relatif.Néanmoins, il ne faut pas croire qu’elle reste en dehors du mal d’enfantement social des autres nations. Les financiers français qui se sont abattus sur elle, ont construit ses chemins de fer, la tiennent et ne la lâcheront plus, qu’ils ne l’aient paupérisée. Cette paupérisation, du reste, est commencée, et avec elle ont apparu lesf premiers symptômes de guerre sociale : les bandes de la Main-Noire, les tentatives de soulèvements ouvriers, les grèves et leur cortège habituel de misères et de répressions.
- La France, malgré ses apparences révolutionnaires, n’est pas plus près d’une explosion sociale que certains des pays précitée, tels que l'Angle-*
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- terre, l’Allemagne on la Belgique. Mais, assurément, autant que dans ces pays, l’antagonisme des classes devient de plus en plus aigu,et comme chez eux, nous marchons à une guerre sociale, si aucune tentative de pacification n’est faite par ceux qui portent la guerre ou la paix, dans les plis de leurs prérogatives et de leurs privilèges. Grèves sur grèves, provoquées, non pas comme le disent les gouvernants, par les prédications socialistes, mais bien par la situation intenable de la classe ouvrière. Et avec ces grèves, avec ces antagonismes qui vont s’intensifiant, les haines de classe à classe, de citoyens à citoyens, même, vont s’aiguisant. Un jour à Decazeville, c’est un ingénieur, que des ouvriers exaspérés écharpent ; un autre jour, à Paris, ce sont des contre-maîtres qu’on tue. Les dirigeants, toujours aveugles, ne voulant pas voir dans ces faits les symptômes d'un mal social profond auquel il convient de porterpromp-tement remède, accusent le socialisme, les excitations révolutionnaires, tout! plutôt que leur obstination à modifier un ordre de choses qui leur profite. Non, les ouvriers qui tuent un contremaître et se brûlent la cervelle ensuite, ne sont pas seulement surexcités par les prédications socialistes. Ce sont des souffrants, des meurtris de la concurrence, de l’horrible bataille sociale,et pareils au chien qui mord avec rage la pier re qui le frappe, sans s’inquiéter du bras qui la lance,ils tuent le contre-maître, l’instrument irresponsable de leurs misères. Les excitations révolutionnaires ne sauraient donner le change; c’est aux abus de l’industrie,non à un employé salarié qu’elles s’adressent; et elles n@ sont pas la cause de nosdis-eordes, elles n’en sont que la résultante.
- Mais nulle part, pas plus en France qu’ailleurs, on ne veut convenir de cette vérité ; et au lieu de songer à porter remède à ces maux profonds, on va les aggraver !
- Cercle vicieux fatal ! Indépendamment des souffrances endurées par les classes populaires, en suite des vices de notre organisation générale Proprement dite, les misères sont accrues par les charges que font peser sur les peuples les armements formidables qui nous écrasent. Avec les sommes consacrés à ces armements, nous l’avons démontré maintes et maintes fois, on pourrait Procéder à des réformes sociales sérieuses. C’est-a*dire, en d’autres termes, qu’on pourrait assurer ja paix sociale en posant les bases de la paix internationale 1
- | Et c’est justement le contre pied de cette mesure qu’on veut prendre. Mettre les peuples aux prises, pour détourner leur esprit des réformes nécessaires, tel est le but secret que poursuit la classe gouvernante de tout pays. Insensés qui ne s’aperçoivent pas que, si le peuple peut-être un moment distrait de sa misère par le bruit du canon, une fois ce bruit éteint, les morts enfouis, les survivants n’en deviendront que plus âpres dans leurs revendications, parce qu’on aura encore ajouté au poids si lourd des charges sous lesquelles ils ploient !
- La chose est tellement certaine, tellement évidente, qu’il faut tout l’aveuglement dirigeant pour ne pas voir : que la paix internationale est le meilleur moyen d’arriver à la paix sociale !
- Appel aux peuples de l’Europe
- L’Appel ci-joint est publié par la Société de la Paix, 47,New Broad Stret, Londres, E.C; qui existe depuis plus de soixante-dix ans, et qui a été créée dans le seul but de produire et maintenir la Paix Internationale sur les grands principes de la religion et de l’humanité :
- Toutes les nations d’Europe sont actuellement écrasées par un fardeau intolérable provenant d’une rivalité insensée dans les armements militaires, par suite de laquelle les Gouvernements épuisent leurs ressources et oppriment leurs sujets sous le poids toujours croissant des impôts et du service militaire -N’est-il pas possible que le peuple puisse faire entendre sa voix pour protester contre cette ruineuse folie ? Dans tous les pays d’Europe, il y a le plus grand dénûment et la plus grande misère; des milliers d’honnêtes travailleurs, qui ne demandent qu’à gagner leur pain à la sueur de leur front, souffrent de la misère et de la faim, parce que les ressources qui pourraient leur fournir du travail et du pain sont gaspillées, avec une prodigalité sans bornes, pour les armements militaires.
- La plus grande partie des gens, dans tous ces pays ne demanderaient qu’à vivre en paix, les uns à côté des autres, en cherchant à augmenter leur bien-être et celui de leur pays, par une concurrence amicale avec les autres pays, dans les travaux et occupations de l’industrie et du commerce. Mais cela, on ne leur permet pas de le faire en paix; ils sont perpétuellement troublés par des voix puissantes qui s’attachent à fomenter une méfiance mutuelle entre les nations et à demander continuellement une augmentation de leurs forces sur un principe d’émulation qui paraît être sans bornes, jusqu’à ce que tous les hommes et toutes les ressources des nations soient absorbés par leurs armements.
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- Et quel prétexte donne-t-on pour cette politique insensée? ! Maintenir la paix, sauvegarder les intérêts des peuples.
- Et parviennent-ils, par ces moyens, à obtenir la paix ou à sauvegarder les intérêts des peuples à l’intérieur ou à l’extérieur ? A l’intérieur, le peuple, écrasé par le fardeau que ce système leur impose, est poussé à un mécontentement sourd et, parfois, à des conspirations secrétes, qui menacent la stabilité de tout Gouvernement et mettent en danger les bases mêmes de l’organisation de la Société. A l’étranger, la parade menaçante et pleine d’ostentation de leurs armées, loin d’être, comme on le prétend, une protection contre la guerre, la rend, et ceci est admis par les chefs militaires eux-même, presque inévitable.
- Comment le peuple peut-il intervenir ? Non pas par la violence. Cela ne ferait qu’aggraver le mal, en fournissant de nouveaux prétextes pour augmenter encore les armements meurtriers, qui sont bien mal déguisés sous le nom de précautions.
- Il existe un moyen meilleur et infiniment plus sûr. Que les peuples refusent d’être induits en erreur par ceux qui ont un intérêt dans le système actuel, et qui, en se servant des passions du peuple, essayent d’en faire l’instrument de leurs propres desseins. Qu’ils refusent fermement de croire que toutes les autres nations civilisées sont remplies d’envie, de jalousie et de haine envers eux, et sont toujours sur l’alerte pour trouver une occasion de les attaquer avec le feu et l’épée. S'il existe un sujet de contestation pemanent, que les peuples des pays intéressés se souviennent qu’il existe un moyen infiniment meilleur’de régler leurs différents que la force brutale de l’épée, qui ne peut rien régler sur les principes d’équité ou de justice; ce moyen est d’en appeler à la raison et à la justice ; de se soumettre à un Arbitrage; par ce moyen bien des différends, même récemment, ont pu être réglés d’une manière saisfaisante pour toutes les parties.
- Dans la plupart des pays d’Europe, le pouvoir du peuple, dans ces dernières années, a augmenté considérablement, et il a le pouvoir d’influencer effectivement la politique de son Gouvernement. Qu’il soutienne les hommes qui se sont engagés à une politique d’économie et de paix et qu’il refuse résolûment de donner ses suffrages à ceux qui, dans le dix-neuvième siècle de ce que l’on appelle la civilisation chétienne, ne connaissent d’autre manière de diriger les affaires des nations que par une parade de force brutale qui n’a jamais été égalée, même dans les jours les plus sombre du Paganisme.
- Pour la société de la Paix de Londres:
- Joseph W.Pease, Président.
- Henry Richard, Secrétaire honoraire.
- William Jones,Secrétaire.
- 47,New Broad Stret.
- London, E.G.
- LES ÉLECTIONS ALLEMANDES
- La Gazette de VAllemagne du Nord publie l’étude de statistique suivante sur les élections du 21 février pour le Reichstag:
- Les conservateur ont obtenu 1,194,504 voix, c’est-à-dire 334,441 de plus qu’en 1884.
- Les conservateurs libres ont réuni 693,195 voix, c’est-à-dire 305,508 de plus qu’en 1884.
- Les nationaux-libéraux ont réuni 1,658,158 voix, c’est-à-dire 661,125 de plus qu’en 1884.
- Les progressistes ont obtenu 549,302 voix c’est-à-dire 447,702 de moins qu’en 1884.
- Le centre a réuni 1,627,895 c’est-à-dire 248,701 de plus qu’en 1884.
- Les Polonais ont réuni 213,626 voix, c’est-à-dire 9,438 de plus qu’en 1884.
- Les socialistes ont réuni 774,128 voix, c’est-à-dire 224, 192 de plus qu’en 1884.
- Les candidats de la protestation alsacienne-lorraine ont obtenu 247,654 voix, c’est-à-dire 82,083 de plus qu’en 1884.
- Il ressort de ces chiffres que les trois partis gouvernementaux coalisés, ont obtenu seulement 3.545,857 voix, c’est-à-dire moins de la moitié de tous les suffrages.
- Les conservateurs sont au nombre de 82 dans le nouveau Reichstag; ils étaient 76 dans l’ancien.
- Les conservateurs libres (Reiches partei), seront au nombre de 35 dans le nouveau Reichstag; ils étaient 31 dans l’ancien.
- Les nationaux-libéraux seront 102 dans le nouveau Reichstag ils étaient 76 dans l’ancien.
- Les progressistes seront 34 dans le nouveau Reichstag ils étaient 67 dans l’ancien.
- Les démocrates ne seront pas représentés dans le nouveau Reichstag; ils étaient au nombre de six dans l’ancien.
- Le centre aura 102 membres dans le nouveau Reichstag ; il en avait 110 dans l’ancien.
- Les Polonais seront au nombre de 15 dans le nouveau Reichstag comme dans l’ancien.
- Les socialistes seront au nombre de 11 dans le nouveau Reichstag ; ils étaient au nombre de 25 dans l’ancien.
- Le parti de la protestation alsacienne-lorraine sera représenté par 15 membres dans le nouveau Reichstag; il était représenté par 14 membres dans l’ancien.
- Les partis gouvernementaux (nationaux-libéraux, conservateurs et conservateurs libres) comptent donc 219 membres, et les partis d’opposition (centre, progressistes, Alsaciens-Lorrains, Polonais, socialistes, Danois) 178.
- Cette statistique est intéressante à plus d’un titré. Elle montre, en effet, avec quelle rage, peut-on dire, M. de Bismarck s’est acharné sur le parti socialiste, puisqu’il a pu
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- diminuer de plus de moitié le nombre de leurs députés, tout en restant impuissant pour diminure le nombre de voix socialistes. A cette remarque, nous devons ajouter la suivante : c’est que sur les 11 circonscriptions électorales ayant élu des députés socialistes, trois sont des circonscriptions nouvelles, ce qui dénote encore mieux le progrès caractéristique accompli par le socialisme.
- C’est surtout dans les circonscriptions que le socialisme pouvait considérer comme définitivement acquises que la persécution s’est acharnée. De là des défaites dont la cause principale est due sans doute au manque absolu de sincérité du scrutin allemand. Ainsi, Chemmitz, Breslau, etc., représentées auparavant par des socialistes, ont élu des candidats septennalistes. Ce fait suffit pour caractériser la pression effroyable qui a pesé sur ce scrutin.
- Société de Paix et d'Ârbitrage du Familistère de Guise.
- Réunion du 3 Mars 1881.
- Monsieur Bernardot, vice-président de la société, donne une conférence sur la marche de la civilisation à travers les âges, conférence dont nous relevons le passage suivant ayant trait à la guerre.
- « Si l’on se demande vers quel but tendent toutes les recherches, tous les perfectionnements que chaque jour, chaque heure apportent dans l’ou-tillage des nations, on ne peut qu’être effrayé de voir que tous ces moyens, toute cette mise en oeuvre de l’intelligence qui pourraient être employés à améliorer le sort des masses humaines tendent, au contraire, à leur extermination.
- « Tous les gouvernements quels qu’ils soient n’ont qu’un objectif : se préparer pour l’anéantissement du voisin et, pour cela, tout ce que l’imagination peut mettre en œuvre est utilisé.
- « Les nations s’attachent à trouver la solution de ce problème :
- « Combiner les lois physiques et chimiques de manière à détruire dans un laps de temps très-court, le plus grand nombre possible d’individus.
- « Et chaque jour le problème va s’élargissant et les solutions les plus effroyables se succèdent à l’envi.
- « A quel degré d’aberration en arrivera l’humanité engagée dans cette voie ?
- « C’est avec des millions d’hommes que les armées sont constituées et ces armées ont à leur
- disposition des engins qui tuent de plus en plus rapidement.
- « Ces armées composées de millions d’hommes sont encore jugées insuffisantes. En lisant les discours des trônes,on n’entend qu’une seule note qui, comme un mot d’ordre, se répète de tribune en tribune :
- «Augmenter les effectifs,modifier et perfectionner le matériel de guerre, et cela dans le but de maintenir la paix !
- « Comment est-il possible que les hommes puissent se laisser prendre à un tel contre-sens, à une telle absurdité ? Augmenter les moyens de destruction pour éviter de détruire !
- « Absorber toutes les forces vives du pays, drainer sans espoir de retour la fortune publique, en un mot : ruiner la nation, pour lui assurer le bonheur et la tranquilité !
- « Les peuples entendent ces choses dites du haut des tribunes gouvernementales, avec l’assaisonnement accoutumé des grands mots de gloire, de patriotisme, de revendication, de conservation, et ne veulent pas comprendre encore, malgré les nombreux exemples du passé, qu’après s’être ruinés et épuisés, leur récompense sera la boucherie humaine ; et que toutes ces gloires nationales, tous ces élans de patriotisme ou de revendications et de conservation surtout, iront se confondre dans la mitraillade et dans la boue sanglante des champs de bataille.
- « Le crime : c’est l’homme assassiné par l’homme.
- « La fgloire : ce sont des millions d’hommes assassinés par d’autres millions d’hommes.
- « Où est la différence, sinon dans l’énormité du forfait ?
- « N’est-il pas temps que les puissances reviennent de leur aveuglement, et toutes ces énormités n’annoncent-elles pas un effondrement prochain, si le bon sens n’exerce pas une réaction énergique et n’oblige enfin les gouvernements à s’arrêter dans une voie qui les conduit inévitablement au précipice.
- « De même que la science, la véritable civilisation ne doit pas connaître de frontière; et science et civilisation ne doivent plus être qu’un seul mot et n’avoir qu’un but: éteindre les misères humaines !
- « Il y aura bientôt dix-neuf siècles que fut proclamée la fraternité humaine.
- « Pendant ces dix-neuf siècles combien s’est-il passé, je ne dirai pas d’années, mais bien de mois,
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- sans qu’on ait vu un peuple se ruer sur un autre pour l’exterminer ou le réduire en esclavage ?
- « N’est-il donc pas temps, je le répète, que l’homme s’arrête dans cette voie de sang et de massacre? — N’est-il donc pas temps que ce mot de fraternité, qui s’étale aujourd’hui sur nos monuments,ne soit plus seulement un mot mais un fait?
- « Notre association de paix et d’arbitrage travaille à atteindre ce but; et vous tous, qui êtes venus vous y associer, avez compris que la guerre est le plus grand fléau qui domine encore l’espèce humaine, et que le jour où cet exécrable mot sera rayé du dictionnaire des nations, les peuples entreront dans la phase du bonheur, autant qu’on peut l’espérer ici-bas ! »
- A la suite de cette conférence, M. Godin prend la parole pour exposer le mouvement des idées de paix et l’horreur que la guerre inspire aux esprits désireux du bien de l’humanité.
- « Les journaux français et étrangers, » dit-il, « ont publié des extraits d’une lettre qui aurait été adressée de Russie, à M. de Bismark, lettre qui vaut la peine d’être lue à cette réunion pour les personnes à qui elle aurait échappé.
- En voici des extraits :
- « Le spectacle que vous offrez au monde est véritablement grandiose. Mais ce caractère grandiose est terrible. Toutes les horreurs auxquelles l’humanité a assisté durant une existence de sept mille ans pâlissent en regard de ce spectacle. Vous n’avez plus, suivant les calculs de la probabilité, qu’une courte période à vivre. Vous le savez, mais vous vous dites ceci ;
- « Que m’importe les scrupules humains. Avant que je meure, il faut que des millions de braves et simples âmes humaines passent de vie à trépas ; avant que je meure, il faut que toutes les armées soient pourvues d’engins cent fois plus terribles et meurtriers que pendant les sept mille ans qui embrassent l’histoire de notre monde terrestre; avant que je meure, il faut que le monde tremble encore sous l’effet d’ébranlements épouvantables et de terribles catastrophes dans la sphère de l’argent; avant que je meure, il faut que pas un seul Etat n’ait un seul instant de repos et ne puisse jouir d’une seule seconde de bien-être ; avant que je meure, il faut que du monde s’échappe une buée de sang, il faut que l’odeur du sang devienne l’atmosphère de la vje des peuples et des souverains; avant que je meure, il faut que toutes les forces des nations soient transformées en instru-
- ments de mort ; avant que je meure, il faut que les doux et tendres accents de la musique et du chant disparaissent du monde et que tous les sons du monde soient transformés en cliquetis d’armes et en tonnerre de canon,couvrant et étouffant les plaintes de tous ceux qui auront été ruinés, les cris de douleur des mutilés, les pleurs et les sanglots des femmes, des mères et des enfants ; avant que je meure, il faut que tous les types des grands hommes de l’histoire universelle paraissent petits et mesquins auprès de moi. — Et alors, alors que les nuages formés par la fumée de la poudre m’étouffent, que les mers de sang m’engloutissent et que les malédictions s’élèvent contre moi tant qu’on le voudra !...
- « Mais Némésis viendra ! Et le monde entier la verra, à l’exception du chancelier de l’empire, aveuglé par son égoïsme.
- « Et maintenant, une pensée s’impose à l’esprit, Est-ce que, à l’instant où vous êtes si près de la fin de vos jours, vous ne reculerez pas devant la responsabilité que vous encourez devant Dieu en jouant si impitoyablement et si arbitrairement avec les destinées des peuples et la vie des hommes, à un moment où tout autour de vous aspire au repos et implore le salut contre la tyrannie de l’esprit de domination ? Est-ce que, je vous le demande,cette perspective ne vous épouvante pas? Est-ce que vous croyez sérieusement que les acclamations de ceux qui vous exaltent ne sont pas couvertes devant Dieu par les malédictions sans nombredont vous êtes l’objet? J’en doute. )>
- « Gomme vous le voyez,mes amis, « continue M. Godin, « à mesure que semblent plus imminentes les menaces de guerre, des protestataires surgissent de toutes parts contre le fléau.
- « C’est qu’en effet l’esprit de despotisme qui semble devoir, à nouveau, soulever les peuples les uns contre les autres, peut nous conduire à des catastrophes dépassant en horribles conséquences tout ce que le passé a pu voir. Ce ne seraient plus quelques centaines de mille hommes qui s’entretueraient,ce seraient des millions semant partout le carnage et la ruine. On comprend donc qne de tous côtés les esprits qui embrassent ces conséquences redoublent d’efforts pour les signaler et chercher à les conjurer.
- « Nous avons reçu également un Appel aux peuples de ïEurope publié par la Société de la paix
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- de Londres. Ce 'document sera inséré dans le numéro du Devoir consacré à la paix.
- « Vous y lirez aussi des nouvelles de la paix en
- Danemark.
- « L’heure m’oblige à passer rapidement au sujet d’actualité, celui de la pétition aux Chambres pour obtenir une sanction à la loi du 121 mars 1884, sur les Syndicats ouvriers et, par cette sanction, un remède aux crises du travail et de l’industrie. »
- Monsieur Godin donne lecture à l’assemblée d’une remarquable lettre témoignant que la pétition trouve de fervents et dévoués partisans dans les Ardennes, et que le mouvement des signatures commence à s’organiser de ce côté.
- « Quand il sera complet dans l’Aisne et les Ardennes,» dit M. Godin,« il faudra voir alors les députés sur qui Ton peut compter et s’entendre avec eux sur la marche à suivre pour assurer le plus de succès à la pétition.
- « Des exemplaires de ce document pourraient être envoyés très utilement dans les principaux centres industriels,afin de multiplier les adhésions. Notre action, petite à ses débuts, pourrait ainsi prendre des développements considérables.
- « Dans notre cercle actuel, nous allons pouvoir réunir environ deux mille signatures, mais si les ouvriers de l’industrie en France s’unissaient à nos efforts, ce ne seraient pas deux mille, mais dix mille, cent mille signatures qui viendraient demander à la Chambre des garanties pour le travail et les travailleurs. Ne pensez-vous pas que cela vaudrait mieux que de se mettre en grève.
- c La grève, c’est la privation du salaire, c’est la gêne, c’est la misère dans la famille pour le présent et ce sont des dettes pour l’avenir, c’est-à-dire des causes incessantes d’ennuis et d’inquiétudes.
- « Je ne veux pas dire que les grèves n’aient servi à rien. Elles ont servi à quelque chose; elles ont servi à démontrer les abus criants du régime actuel de l’industrie. Mais elles n’ont servi nulle part à améliorer d’une façon sérieuse le sort des ouvriers.
- « De tous côtés arrivent des demandes de subventions pour cause de grève ; mais, si tous les ouvriers se mettaient en grève, ils ne pourraient rien se donner les uns aux autres, puisqu’ils ne gagneraient plus rien, et ce n’est que par des sacrifices sur leurs salaires que les travailleurs peuvent secourir une faible partie d’entre les gré-vistes.La grève n’est donc pas un remède aux abus actuels de l’industrie. Le remède sera dans de *
- bonnes lois, dans des lois protectrices du travail et des ouvriers.
- « Par la grève, si l’on en obtient quelque chose, ce n’est pas durable; l’effort est toujours à recommencer.
- « Au contraire, si l’on obtenait de la loi des mesures protectrices du travail et des travailleurs, comme notre pétition le propose, le but serait atteint et l’ouvrier n’aurait plus à prélever sur son salaire de quoi faire face aux grèves ; celles-ci n’ayant plus de raison d’être.
- « Mais pour obtenir ces mesures et les institutions légales qui garantiront les ouvriers contre les abus, il faut que les ouvriers les réclament eux-mêmes de leurs représentants.
- « Ah! ne pensez-vous pas que si, de partout en France, les ouvriers envoyaient à la Chambre des pétitions couvertes de centaines de mille de signatures demandant les mêmes reformes, sous cette immense pression de l’opinion publiq ue la Chambre ne finirait pas par entendre la voix du peuple et lui donner satisfaction?
- « Vous redoutez le mauvais vouloir des Députés; ce mauvais vouloir, cette indifférence qui pourraient se produire en face d’une pétition ouvrière appuyée de peu de signatures, feraient place à de tout autres sentiments en face d’une démonstration d’un nombre imposant d’ouvriers français.
- « Les journaux discuteraient les mesures proposées, les questions seraient portées à la tribune ; les réformes proposées attireraient l’attention générale et la question sociale étant posée aujourd’hui dans toutes les nations, toutes les nations examineraient les remèdes que nous proposons à la crise industrielle et aux abus existants. Partout, on discuterait les garanties à donner au travail ; et d’un tel mouvement il sortirait inévitablement quelque bonne loi qui ferait cent fois plus que toutes les grèves pour l’amélioration du sort des travailleurs.
- « Aujourd’hui, nous avons trouvé une formule de Pétition qui peut ouvrir la voie des réformes légales en faveur des classes laborieuses, tâchons donc d’en tirer tout le parti possible.
- « Votre comité de délégués ouvriers est une véritable chambre syndicale, plus forte et mieux constituée que partout ailleurs. Vous pouvez donc faire œuvre grandement utile en envoyant aux autres chambres syndicales des exemplaires de la pétition accompagnés des éclaircissements propres à en faire bien comprendre la portée et les conséquences,et en engageant voscorrespondantsàlancei
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- partout le mouvement en faveur de cette pétition.
- « De tous côtés les ouvriers ont le sentiment que quelque chose est à faire pour T amélioration de leur sort. Sous l’oppression des abus dont ils sont victimes, ils ont soif de changement; aussi, faute d’avoir la notion de réformes sages et faciles à comprendre, sont-ils portés au sentiment révolutionnaire pour obliger la société à penser à eux.
- « Mais la révolution ne serait puissante qu’à la condition qu’on ait formulé de point en point les institutions propres à organiser toutes les garanties nécessaires à la grande masse des travailleurs.Eh bien ! puisqu’il faudrait étudier les réformes après la Révolution pour arriver à faire quelque chose de bien, mieux vaut les étudier avant et les faire discuter par voie de pétition.
- « Nous avons le suffrage universel,sachons nous en servir ; sachons le bien organiser ; sachons nommer des députés capables d’opérer les réformes qui doivent réaliser les conditions du bien-être pour tous et résolus à accomplir cette tâche.
- «Si ce sont les hommes qui manquent, la Révolution ne nous les donnera pas ; si ces hommes existent et si nous ne savons pas les élire, nous ne saurons pas mieux le faire avec la Révolution qui, après comme avant, laisserait les ouvriers sans garanties, si le programme de ces garanties n’est pas déterminé à l’avance, de manière à assurer l’aisance au peuple par le travail, l’instruction et l’équitable répartition de la richesse. C’est là l’œuvre la plus urgente à accomplir.
- « Les réformes que nous proposons dans notre pétition sont une partie de ces conditions pratiques qui peuvent faciliter l’inauguration d’un état social supérieur, donnant au travail les droits et les garanties dont il a été privé jusqu’ici.
- « En effet, avec les réformes proposées, tous les patrons des industries similaires étant sur le pied de l’égalité industrielle, la concurrence dépréciative des salaires ne se produirait plus ; l’ouvrier serait assuré derecevoirla part équitable quijlui est due dans l’œuvre de la production; il aurait le bien-être pour lui et sa famille, joint à la sécurité de l’avenir par les Assurances mutuelles.
- « Dans ces conditions,la consommation reprendrait son essor et suivrait un cours régulier, l’abondance régnerait pour tous.
- « Tout cela est si simple et si évident,qu’il suffira de le répéter assez de fois pour le faire entrer dans l’opinion publique. Travaillons-y de toutes nos forces et cherchons à pénétrer la masse des
- ouvriers de l’efficacité de notre demande.»
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- Un Conseil au Pape
- Ori lit dans Je Herald of pea.ce : La société contre l’obligation du service militaire s’est réunie à Anvers, sous la présidence du Sénateur Van den Beraden.
- Le président commença pas constater la marche progressive de la société, depuis sa fondation qui date de six ans. Il dit qu’une société similaire existe à Gand, et qu’une autre va suivre à Bruxelles. Il ajouta que la conscription fut importée de France en Belgique et malheureusement instituée comme loi nationale après les journées de 1830, où la Belgique réalisa son indépendance, grâce aux efforts héroïques de ses volontaires.
- D’autres orateurs dirent que la Belgique, en sa qualité de contrée neutre, devrait avoir uniquement une petite armée de volontaires pour maintenir l’ordre dans son sein.
- A mon humble avis, la situation présente la plus heureuse occasion pour quelque personnage de grande influence morale, de s’interposer entre la France et l’Allemagne et d’obtenir de ces deux contrées qu’elles réduisent leurs armées à un nombre égal d’hommes. Cette mission appartiendrait tout naturellement au Pape, s’il pouvait,une fois pour toutes,abandonner sa prétention à son pouvoir temporel perdu, et se rappeler que toutes les grandes puissances de la terre sont destinées à tomber en poussière, la seule influence durable étantcelle d’un bon livre ou d’une bonne action.
- , E. Belleroche.
- Société Fançaise de la Paix par l’Education
- La Société française de la paix par l’éducation a tenu sa séance le lundi 21 février, chez M. Charles Lemonnier, président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté
- M. Vincent présidait. Etaient présents: Mme Griess-Traut, vice-présidente; M. Quenot, secrétaire du comité; Mm,s de Barreau, Guébin, Kergomard, Toussaint, MM. Fabre des Essarts, di Rienzi, membres du comité.
- Au début de la séance, M. Fabre des Essarts rend compte de ses démarches pour l’organisation d’une matinée musicale et littéraire au profit de la société. Plusieurs artistes ont déjà promis leur grâcieux concours, et tout fait espérer que cette matinée, qui aura lieu le 20 mars, sera des plus brillantes, vu les adhésions nombreuses et les témoignages de symphatie qui parviennent chaque jour au comité.
- M. Vincent prend ensuite la parole pour résumer le procès verbal de la dernière réunion, puis propose défaire lui-même une conférence aux intistuteurs pour expliquer le but de la société, qui est d’agir sur la jeunesse, de façon à lui faire interpréter sainement l’idée de patriotisme, en l’amenent ainsi à se déclarer l’ennemi des guerres fratlcides entre nations qui ne se connaissent pas assez. Cette conférence précédera de
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- quelques jours celle que M. Yves Guyot, député de la Seine, doit faire au public dans le même sens.
- Après avoir entendu les éloquents discours de Mmes Kergo-mard, Guébin, Griess-Traut, Toussaint, de MM. Vincent Lemonnier,di Riensi et Fabre des Essarts, l’assemblée accepte à l’unanimité la proposition de M. Vincent, qui soumettra les termes de sa conférence au Comité.
- On vote ensuite des remerciments à M. Lemonnier, qui avait bien voulu réunir dans son salon les membres de la Société. Puis M. Vincent prononce la clôture de la séance.
- L’IDÉE DE DÉSARMEMENT
- en France et en Italie.
- Nous venons d’acquérir, une fois de plus, la preuve que nos idées de paix 'et d’arbitrage font du chemin, malgré le refus opposé à MM. Boyer et Frédéric Passy, par une commission de la Chambre, de prendre en considération leur proposition. Voici, en effet, les conclusions d’un remarquable article du publiciste italien Bonghi, paru dans la Revue Internationale de Rome.L’autorité de ce recueil, ainsi que celle dont jouit M. Bonghi,non seulement en Italie mais encore dans le monde pensant européen, lui donne une importance extrême, et elle nous a fait penser que les lecteurs du Devoir en liraient avec plaisir l’extrait suivant :
- On doit prendre une autre route si l’on veut sortir des dangers qui menacent la société moderne et des périls bien plus graves encore qui la menaceront plus tard, si l’on ne change pas de conduite. A la politique actuelle des gouvernements, qui est une politique de guerre, même et surtout quand ceux-ci prétendent vouloir la paix, il faut substituer une politique qui soit vraiment pacifique et prouver qu’on la veut de bonne foi. Il n’y a qu’une politique de ce genre qui puisse, avec le temps, amener la France à se résigner à la perte de l’Alsace-Lorraine, ou du moins à ne pas faire de cette conquête l’objet principal, unique, constant de sa politique.Ainsi, seulement ainsi, on pourra préparer l’Orient à un avenir dont toute l’Europe bénéficiera. Mais, pour initier cette politique, il faut non augmenter les dépenses militaires, mais les amoindrir ; non imposer les armements, mais les diminuer, en attendant de changer plus tard l’organisation militaire actuelle. On l’inaugure par un accord général ; ou bien on l’inaugure d’abord pour soi et l’on en donne l’exemple aux autres. Il n’est pas vrai que ce serait périlleux.
- L’exemple serait immédiatement suivi. Et admettons même qu’il ne soit pas suivi, on peut être certain que celui qui l’aurait donné,—malgré le peu de conscience qui reste en Europe
- — serait pourtant sauvé par la conscience des autres Etats contre l’Etat qui l’attaquerait. D’ailleurs,le cas ne se présenterait pas. L’Autriche et l’Italie sont moins en mesure de donner cet exemple que la France, l’Allemague et la Rusie. Mais que l’une ou l’autre de ces trois puissances le donne, et ce serait atfirmer devant le monde entier qu’elle est de beaucoup la plus civilisée de toutes. Le prince de Bismarck acquerrait une gloire bien supérieure et bien plus vraie en entrant dans cette voie, qu’en forçant une Chambre, qui y répugne, à voter le septennat.
- Mais le prince de Bismarck ne le fera pas, le parti militaire, qui en 1870 lui a persuadé de prendre Metz veut maintenant le septennat,et qui sait ce qu’il voudra de nouveau, d’ici à 7 ans ou même avant, puisque la chimie et la mécanique ne cessent de le dérouter tous les trois ans,et le forcent à changer armes et tactique ? Les idées de paix que je viens d’exprimer ici et que les multitudes en haut et en bas, ont toutes dans le cœur, ces idées paraîtront presque ridicules au milieu des menaces de guerre qui nous entourent. Et elles sont ridicules, en effet, si la politique suivie par les gouvernements a une portée sérieuse. L’important, c’est de deviner jusqu’à quand le ridicule paraîtra chose sérieuse et vice versa, et jusqu’à quand une conduite aussi dépourvue £de raison que celle des grandes puissances de l’Europe semblera raisonnable. Je suis persuadé, pour mon compte, qu’une si énorme perversion de la signification des mots ne durera pas perpétuellement, et que, bon ou mal gré, on fera cesser cet état de choses. Seulement il ne faudrait pas attendre que cela fût imposé de force, et par une force venant d’en bas. Que les dynasties y pensent; et qu’on me permette de le dire, à moi qui suis un monarchiste convaincu.
- L’exemple de la République américaine, si civilisée et si riche, et qui menace avec le développement de sa production l’équilibre des classes pauvres et aisées en Europe, est périlleux surtout pour les monarchies. Il est impossible que les peuples s’habituent à l’idée qu’une conséquence matérielle du développement des esprits tel qu’il existe en Europe, doive être un état de guerre latente ou ouverte qui ne puisse plus cesser et qui absorbe toute autre activité sociale. Tôt ou tard, les peuples chercheront quelle est la cause de ce mal, et ils croiront le trouver dans la part de militarisme que les dynasties conservent encore comme legs du passé. Si nos sociétés populaires et bourgeoises, désireuses de travail et de paix, se persuadent qu’elles ne peuvent satisfaire leur désir autrement qu’en instituant une forme de gouvernement où elles seules seront maîtresses,et où aucune volonté ne sera respectée que la leur, elles auront tort peut-être de s’imaginer que cette forme est la forme républicaine, mais il est certain qu’elles en essayeront.
- Chose remarquable et singulière ! Il se trouve i que l’éminent publiciste italien a pour ainsi dire
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- textuellement répondu au rapport par lequel M. Fonbelle, rapporteur de la commission de la Chambre, a conclu au rejet des propositions Passy-Boyer. Si l’article de la Revue Internationale n’était paru à Rome avant la publicité donnée au rapport de M. Fonbelle, on pourrait croire que l’écrivain italien l’a visé.
- Voici, en effet, l’argumentation si solidement réfutée plus haut, par laquelle M. Fonbelle a appuyé les conclusions de la commission.
- En attendant que les théories philosophiques ne soient plus battues en brèche par la brutalité des faits et que le bon grain semé par nos moralistes politiques ait abondamment germé, à quoi bon associer la Chambre et le gouvernement dans une manifestation qui, à proprement parler, n’est pas du domaine législatif ?
- Quaut aux autorités dont M. A. Boyer a appuyé sa thèse,il ne nous déplait pas de retenir les paroles de Proudhon, citées par notre honorable collègue : « La France donnera un jour au monde, le signal du désarmement, c’est un honneur qui lui est réservé. »
- Cette éventualité, à laquelle Proudhon, ce penseur si osé, n’assignait lui-même qu’une échéance incertaine, alors que la France était dans l’intégrité de sa puissance fmilitaire, quj donc pourrait la considérer comme réalisable aujourd’hui ?
- Peut-être les auteurs des projets de résolutions se sont-ils proposés d’amener le gouvernement à faire une déclaration a la tribune ? En ce cas, rien ne leur était plus facile que de questionner les ministres ou les interpeller ; mais ils ont redouté sans doute les conséquences possibles d’un pareil procédé.
- D’ailleurs, était-il besoin d’une déclaration du gouvernement, si pacifique lut-elle ? Le cabinet pourtait-ii tenir un autre langage que celui apporté à cette tribune par M. de Freycinet et, dans des circonstances très récentes, par M. Goblet lui même ? L’orientation de notre politique n’a pas changé : tous les esprits sincères savent que nous désirons la paix, que nous la voulons résolument, et la preuve est que ce qui se passe en France n’est rien comparativement à ce qui se prépare au dehors.
- Mais après avoir fait tous nos efforts pour conjurer des complications redoutables, si nous n’y réussissions pas, conscients de notre bon droit; assurés de la valeur de notre armée à laquelle ses chefs inspirent la confiance la plus entière; convaincus,du reste,que tous les français seraient unis,comme ils l’ont toujours été en face du danger, nous n’aurions qu’à attendre les événements sans nous laisser agiter par la fièvre de l’impatience ou de l’inquiétude.
- Pour ces motifs, messieurs, votre commission a l’honneur de vous proposer de ne pas accorder aux projets de résolutions de nos honorables collègues le bénéfice de la prise en considération.
- « Tous les esprits sincères savent que nous voulons la paix » dit l’honorable M. Fonbelle. Alors pourquoi refuser de l’affirmer d’une façon catégorique et moins platonique, en démontrant comme le dit si bien M. Bonghi que la France est de beaucoup la plus civilisée — c’est-à-dire pacifique; et pour que cette démonstration soitcomplète proposer la réunion d’une commission internationale qui aurait pour mission de réduire progressivement les effectifs militaires dans chaque pays?
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- Les pétitions dn "Devoir” à la Chambre-
- On lit dans le J ournal officiel (26 février 1887, Débats Parlementaires, Chambre, p. 542, 3e colonne) :
- « MM. Gagneur, Bourgeois, Chamberland, Poupin et Reybert députés du Jura, ont déposé des pétitions de 1479 habitants des communes d’Albergement-le-Grand, Arbois, les Arsures, la Châtelaine, Lla Ferté, Mathenay, Mesnay, Molamboz, Montigny, les Planches, Pupillin, Vadaur et Viilette,»
- Ces pétitions déposées par les honorables députés du Jura sont celles que le Devoir a insérées, après les avoir mises en circulation pour engager les amis de la paix à demander au gouvernement le désarmement général et la substitution de l’arbitrage pacifique au mode néfaste de solution militaire actuellement employé, quand un conflit surgit entre deux nations.
- En d’autres termes, c’est la question de paix qui revient à la chambre, après que celle-ci a repoussée les propositions Boyer-Passy tendant au même but ; mais appuyée, cette fois, par un nombre de signatures respectables, étant donné le petit nombre de communes appelées à se prononcer.
- Gomme nos lecteurs savent, les pétitions sont, d’ordinaire, rapportées dans le mois qui suit celui de leurs dépôts. Nous reproduirons donc les conclusions de la commission qui rapportera la pétition du Devoir. — En attendant une courte observation :
- Par les résultats que nos correspondants ont obtenus dans les communes précités, nos amis et coreligionnaires, partisans comme nous de la prompte substitution de la paix à la guerre, peuvent voir combien les populations s’intéressent au désarmement général, mêmes sur les frontières où la population est habituellement plus susceptible d’entraînement militaire que dans les autres pays. Puissent ces heureux résultats servir d’exemple, enflammer leur zèle, les faire redoubler d’efforts pour la cause de la Paix, qui doit finir par triompher un jour, parce quelle est la cause de la justice et de l’humanité.
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- LE DEVOIR
- UN MEETING SOCIALISTE
- POUR LA PAIX
- U y a dix ans que le Devoir, dans chacun de ses numéros d’abord, puis plus particulièrement dans son numéro mensuel consacré au Bulletin de la Paix, aux questions d’arbitrage et de désarmement, défend le principe de la paix internationale. Isolé, nous avons dû forcer l’indifférence du plus grand nombre, et une fois cette indifférence forcée, on ne s’est ému de notre propagande que pour la combattre, en dénaturer le sens et le but qu’elle poursuivait.
- Après l’indifférence, nous avons donc dû essuyer les attaques unanimes. Mais loin de nous décourager et de voir dans l’hostilité qui a accueilli ainsi nos premiers efforts, le signe d’une défaite irrémédiable, convaincu de notre bon droit, de la .justice de notre cause qui est la cause de l’humanité, nous avons redoublé de zèle. Notre persévérance n’a pas été inutile, car peu à peu, l’idée de paix a fait son chemin. Lentement, mais sûrement, elle a gagné de proche en proche. A cette heure, elle s’agite partout, partout faisant des prosélytes, des partisans.
- Il y a un mois, elle était portée à la Tribune française par MM. Boyer et Frédéric Passy. La Chambre n’a pas eu la sagesse d’adopter les conclusions de nos coreligionnaires et collaborateurs dans l’œuvre pacificatrice entreprise. N’importe; cet échec ne présage pas plus la défaite, que ceux essuyés déjà par nous mêmes.
- Voici en effet, que de la tribune, la question est portée devant les réunions publiques, et là, elle trouve un public plus sage, qui comprend toute l’importance qu’elle comporte et la nécessité d’une solution pacifique à brève échéance.
- Dimanche dernier, en effet, sous la présidence de M. Boyer, député de Marseille et auteur de la proposition analysée déjà dans le Devoir, a eu lieu à Amiens, un grand meeting où MM. Allemane et Deynaud ont pris la parole. Devant une assistance nombreuse, ces deux citoyens ont préconisé les idées de paix défendues par le Devoir,et les applaudissements n’ont pas manqué à leur parole éloquente et convaincue.
- « Citoyens, a dit M. Allemane, la guerre, c’est le chômage « et la misère. Croyez-vous que les Allemands sont plus « riches pour nous avoir vaincus ? Détrompez-vous. Et nous « autres, après nos victoires d’autrefois, étions-nous plus « heureux ? Pas davantage. C’était beaucoup de bruit, des « articles de journaux, des éloges de l’Europe, ce qui n’empê-« chait pas l’ouvrier d’être misérable.
- « Nous avons fait la République pour avoir la paix. Les « vbais patriotes ne sont pas ceux qui crient la revanche ; « ce sont les hommes sérieux qui disent : je veux la liberté, « l’égalité, je veux le développement, je veux porter secours « à mes semblables, je veux la solidarité pour mon pays et * pour toute la terre. C’était là le raisonnement du 4
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- « Septembre; le jour où l’on criait : Vive la Répnblique ! « on criait aussi i Vive la paix ! Ce sont les rois, les tyrans « qui veulent la guerre, ils en ont besoin pour se maintenir. « On nous disait autrefois qu’on faisait la guerre àBonaparte, « à la fameuse légende Napoléonienne, nous avons cru que « la République arrêterait le mouvement et nous avons été « trompés. Il a fallu s’armer, se tuer de nouveau. J’ai été « soldat, moi aussi, j’étais à Champigriy et j’ai fait mon « devoir de soldat comme les autres ; comme les autres, « j’ai tué, j’ai enfoncé des poitrines humaines. Et que m’avait « fait ce Bavarois, ce Prussien, mort de mon coup de fusil? « Rien. C’était un inconnu pour moi, il était marié ou peut-être « fiancé ; il ne m’avait pas insulté et on nous lançait l’un « contre l’autre, comme des aveugles. Voilà la guerre !»
- Monsieur Deynaud, après M. Allemane, est venu traiter la question économique et montrer les résultats néfastes de la guerre et des armements qu’elle nécessite, aussi bien en période de paix qu’en temps d’hostilité.
- « J étais soldat pendant la dernière guerre, dit-il, j’ai « habité quelque temps l’Allemagne, et je déclare que je « crois à la victoire pour la France si on recommençait, et « pourtant je ne veux pas la guerre. Une guerre coûterait « maintenant beaucoup plus cher. Il y aurait 1.500.000 « hommes des deux côtés sur pied, la mortalité serait plus « grande. Le vaincu devrait 10, 12 milliards au victorieux ; « il serait endetté pour un temps indéfini. Et si nous étions « vaincus, pourrions-nous les payer ces 12 milliards ? Non. « C’est impossible, nous ne poumons pas supporter cette « nouvelle et énorme charge, nous sommes épuisés. L’Alle-« magne le pourrait encore moins. Ce serait donc une guerre « d’écrasement, une guerre de conquête. On ferait de l’Alix lemagne ou de la France, un Tonkin ou une Tunisie. Ce (( serait la ruine, non seulement de deux pays, mais du con-« tinent tout entier. Les conséquences en seraient terribles.»
- Puis passant aux idées humaines de justice et de liberté qui défendent les égorgements internationaux, il montre l’idée de paix tendant à unir invinciblement les peuples, à mesure que l’idée socialiste les rapproche :
- « Constatons les résultats, mais ne noyons pas l’idée dans « le sang. Nous ne renonçons pas à l’Alsace, nous la repren-« drons par la Fédération universelle. Nous sommes presque « victorieux à Berlin. L’Alsace nous reviendra si nous savons « nous opposer aux machinations des capitalistes qui sou-« doient des politiciens faibles et peut-être complices. Citoyens « réfléchissez à ce fait de la fédération à courte échéance. « Qu’est-ce qne la vraie Patrie, d’ailleurs ? C’est celle où « l’enfant est cultivé quelle que soit sa naissance,où le vieillard « est soutenu par la Société. C’est aussi celle où le travail c est honoré. La blouse aujourd’hui est regardée de travers, « c’est presque une livrée de domestique. La vraie Patrie, « c’est celle où l’on conserve sa production, où on jouit de
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- « son travail au lieu d en faire profiter des usuriers pour c leurs placemeuts à 6 0/o- (Applaudissements).
- M. Boyer, député, résume ensuite les débats.. « Nous « sommes, dit-il, les patriotes de la paix. » Après avoir rappelé que la Chambre a repoussé la proposition de désarmement qu’il lui avait présentée, il dit qu’on ne saurait voir dans ce rejet une cause de légitime découragement et qu’il ne cessera, quant à lui, de préconiser l’idée de paix, parce qu’elle est une idée de justice et de liberté.
- « Ce que nous demandons, conclut-il, c’est qu’on res-« pecte l’humanité, qu’on reconnaisse que nous sommes de « bonne foi et que nous défendons la liberté. »
- Sur ces dernières paroles, l’ordre du jour suivant a été voté par la réunion :
- « Considérant que les guerres déciment et ruinent les peuples, au seul profit de ceux qui les exploitent et les gouvernent ;
- « Les citoyens, réunis à Amiens, salle de l’Alcazar, le 21 février 1881, réprouvent toute guerre qui n’aurait pas pour but la défense du territoire de la République et des libertés communes.
- « Conséquemment, ils approuvent le projet de désarmement simultané, proposition présentée au Parlement par le citoyen Boyer, député des Bouches-du-Rhône.
- « Ils décident que les députés du département de la Somme devront conformer leur conduite à cet ordre d’idées. »
- On le voit, si la Chambre repousse les idées défendues par le Devoir, dans le pays, elles trouvent un écho sympathique, et tôt ou tard, les électeurs les porteront à la tribune française par un mouvement d’opinion si irrésistible, que la Chambre sera bien forcée de les adopter.
- La Question égyptienne.
- Les journaux parlent beaucoup d’un projet de neutralisation du canal de Suez et de l’Egypte, que sir Drummond Wolf aurait en ce moment mission de présenter au sultan. Ils abondent en détails et vont jusqu’à publier le texte du projet. Il serait profondément regrettable que le véritable projet fût conforme à celui qui a paru dans les journaux français, car il mériterait, en effet, la critique que ces journaux ne manquent point d’en faire, d’être conçu de manière à n’être qu’un moyen de gagner du temps et de perpétuer indéfiniment l’occupation anglaise. Si les journaux déclament à ce propos contre le gouvernement anglais, les journaux anglais ne sont pas en reste, et à propos de la difficulté que, seule parmi les puissances, la France ferait à l’application d’un décret qui substitue au travail forcé de la corvée le travail libre et payé indispensable à l’entretien des travaux nécessaires, à l’entretien des digues et des canaux, ils accusent la diplomatie française de mettre méchamment obstacle aux améliorations que l’administration anglaise veut apporter à la situation du pays.
- Sans discuter le bien ou le mal fondé de ces accusations réciproques, nous considérons comme un très grand mal ' quelles puissent naître. La question égyptienne n’est ni fran- j
- çaise, ni anglaise, elle est européenne, elle est même plus qu’européenne. Le vrai moyen de la résoudre, et peut-être le seul, la Ligue de la Paix l’a déclaré il y a déjà huit ans,ce serait la conclusion d’un Traité international qui, sous la garantie solidaire des Puissances, poserait en principe l’autonomie du peuple égyptien, déclarerait neutre le canal de Suez et le territoire de l’Egypte et, après avoir révisé et réduit la dette s’il y a lieu, donnerait au gouvernement national l’appui d’un Conseil dont les membres, élus à la fois par l’Egypte et par les Puissances, prêteraient à ce gouvernement les secours de leurs lumières et l’appui de leurs avis. Le Traité lui-même aurait pour sanction un Tribunal arbitral spécial institué pour décider souverainement toutes les difficultés qui pourraient naître sur l’exécution du traité.
- Voici, d’après les journaux, les bases de l’arrangement proposé à la Turquie par sir Drummond Wolf au nom de l’Angleterre :
- Autonomie de l’Egypte sous la suzeraineté nominale du Sultan, avec maintien du Tribut payé à la Turquie.
- Administration de la justice rendue à l’Egypte par la suppression des capitulations ;
- Neutralisation du territoire égyptien sous la garantie des Puissances, mais avec faculté pour celles-ci de faire passer des troupes par le canal et par la voie de terre, en temps de paix et en temps de guerre.
- Le transit par le canal libre en temps de paix et en temps de guerre pour la marine marchande et pour la marine militaire ;
- A ces conditions, évacuation de l’Egypte par l’Angleterre, avec faculté pouf elle d’occuper de nouveau le pays si des troubles s’y déclaraient.
- Ces propositions sont dérisoires et ne prouvent que deux choses : la volonté bien arrêtée du gouvernement anglais actuel de gagner du temps, et la facilité avec laquelle la diplomatie commence d’abriter ses ruses, et de dissimuler ses calculs sous l’étalage des principes de paix, de neutralisation, d’arbitrage et de médiation sur lesquels se fonde le droit international moderne. Ce que M. de Salisbury paraît donner il le reprend. Rien pour le peuple égyptien, rien pour le pauvre fellah écrasé par les bondholders français et anglais !
- (.États-Unis d’Europe)
- DANEMARK
- Monsieur Frédrik Bajer, réélu membre du Parlement danois, le 28 janvier dernier, nous informe qu’il a proposé à l’examen du Parlement la question suivante :
- « De quelle importance serait pour l’indépendance du « Danemark et l’organisation générale de sa défense, la « conclusion d’un traité permanent d’arbitrage ou d’une « alliance de neutralité armée entre les trois états Scandinaves ? »
- M. B^jer pense que cette question sara discutée d’ici à un mois, avant que la chambre passe à l’examen des projets de fortication de Copenhague présentés par le gouvernement.
- Néanmoins, tant d’esprits sont encore favorables à la guerre ou la jugent si inévitable dans nos sociétés, que M. Bajer espère peu trouver au Parlement danois une majorité disposée à chercher avec lui les moyens d’organisation de la paix internationale.
- Monument à Voltaire et à Christin.— Une
- Comité s’est constitué pour élever, dans la ville de Saint-Glaud, ; monument à Voltaire et à l’avocat Christin, en mémoire de | l’affranchissement des derniers serfs du Mont-Jura.
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- Les travaux sont confiés au sculpteur Saymour et à M Monier, architecte du gouvernement ; l’inauguration aura lieu le 4 septembre 1887.
- L’AGE SANS PITIÉ.
- (Suite)
- La distribution eut lieu dans VOrangerie du collège. — Pourquoi ce nom ? Nul n’y a jamais vu le moindre oranger — La vaste salle était bondée. Sur une estrade décorée d’écussons, de faisceaux et de draperies tricolores, apparaissait le buste de M. Carteron couronné de lauriers. Autour du buste, se pressaient les autorités civiles et militaires, le clergé, la magistrature, les professeurs, les fonctionnaires de tout ordre. Le maire, un vieux chirurgien des armées impériales, présidait. De chaque côté de l’estrade, des bancs placés dans le sens longitudinal s’étageaient en gradins. Nous occupions les bancs du dessus. Malgré les sévères coups d’œil du principal, malgré les objurgations sourdement indignés des maîtres d’études, nous ne résistions point à la tentation d’échanger nos impressions sur ce spectacle et de rire un peu aux dépens de l’assistance.
- — Vois donc Émile, ce petit bossu. Il ressemble à notre chatte, quand elle fait le gros dos !
- — Et cette dame sous son turban vert ! Ne dirait-on pas Roustan, le mamelouck de Napoléon ?
- — Cet homme sec, là-bas, avec un toupet et des favoris gris rouge, c’est notre épicier ; il me demandait l’autre jour si j’avais lu les Méditations de M. de la Martinique.
- — C’est comme le brigadier secrétaire de papa; il nous a dit : Je m’efforce d'inculper le français à mes hommes.»
- Et de rire.
- Soudain, Émile, le fils du capitaine de gendarmerie, me serra le bras :
- — Elle est ici, me dit-il !
- — Elle, Louise Bourdon !
- — Oui ! Au pied de l’estrade, à droite sur un petit tabouret !
- Le nom de la persécutée circula de bouche en bouche. Elle était bien là, tout endimanchée, luisante et propre comme un sou neuf, vêtue d’un fichu à carreaux bleus, noué derrière le dos, et d’une jupe à larges raies roses et brunes, comme on en porte encore aujourd’hui dans certains villages du littoral de la Manche.
- Impossible d’inventer et surtout d’exécuter la moindre farce. La victime était trop loin. Si elle nous avait regardés, nous aurions pu lui faire, avec ensemble, une belle grimace inédite; mais elle avait posé sa tête sur ses deux mains, et elle semblait profondément absorbée dans l’audition du rapport de M. le Maire sur les prix Garteron.
- Ce magistrat venait en effet de prendre la parole. Il avait décerné un discret éloge aux notabités présentes, remercié les pompiers, la musique de la garde nationale, l’administration du collège « toujours si empressée à faire participer la jeunesse aux fêtes de la cité » ; puis il avait abordé son sujet. Nous écoutâmes d’abord d’une
- oreille distraite, et peu à peu ce rapport nous intéressa au plus haut point.
- Le chirurgien disait :
- » Il convient ici, messieurs et mesdames, de remonter à trente ans dans le passé, c’est-à-dire en 1816. Cette terrible année, suivie d’une autre plus terrible encore, est restée dans le souvenir de nos contemporains. La première fut la tempête ; la seconde, la ruine. En 1816, orages perpétuels, pluies sans fin. L’inondation ravina les champs, détruisit les semences, déracina les ceps de nos vignes, arracha les arbres, prépara, en un mot, la famine de 1817.
- « Une nuit, les habitants du faubourg Saint-Jean s’éveillèrent en sursaut. Une détonation s’était produite à l’est de la ville ; on eût dit celle de quatre ou cinq canons tonnant à la fois. On se lève à la hâte, on allume des torches, on se précipite. Le petit moulin des Essarts venait de s’écrouler dans les flots débordés et furieux de la Viette. Trois personnes y étaient bloquées, n’ayant plus depuis la veille de communication avec la ville : un homme de quarante-cinq ans, sa femme et une jeune fille de vingt ans. L’homme était un ancien soldat. 11 avait assisté à la plupart des grandes batailles de la République et de l’Empire. Criblé de blessures, ilétait presque infirme. Par cette nuit glaciale. — on était à la fin d’octobre, — au milieu des eaux rapides charriant des débris de toute sorte, aucune de ces trois personnes, pensait-on, ne devait échapper àlacatastrophe. Une seule pourtant y succomba : la mère frappée au front par une des poutres de la toiture et tuée sur le coup. Au moment où les secours arrivaient, on vit une forme indécise sortir du lit du torrent et s’avancer dans la plaine transformée en lac. C’était la jeune fille portant son père sur ses épaules. Nageant ici, marchant là, écartant les pièces de bois flottant autour d’elle, elle était parvenue, par un prodige de vigueur, de courage et de sang froid, à accomplir ce périlleux sauvetage. »
- Une acclamation unanime s’éleva, chacun se demandait le nom de l’héroïne et la cherchait des yeux. Quand le bruit des applaudissements se fut^éteint, le maire poursuivit :
- « C’est évidemment là une admirable action. Mais il est tels moments où l’àme soulève la matière et la force à faire des miracles. Pour mieux apprécier un caractère, il faut en suivre le développement normal ; il faut en étudier les manifestations dans les circonstances ordinaires de la vie. La vaillance, l’abnégation de la jeune fille ne se démentirent point. Elle avait arraché son père à la mort ; elle tint à honneur de l’arracher à la misère et à la faim.
- « Du moulin des Essarts il ne restait rien, sinon l’étroite bande de terre où il avait été construit. Avec l’assentiment du père, devenu paralytique à la suite de son passage dans l’eau glacée, elle vendit ce dernier lambeau d’héritage, et, munie de la modique somme de cent cinquante francs, elle vint à B..., loua deux chambrettes au faubourg Saint-Jean et commença une nouvelle existence toute de travail et de dévouement.
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- « Elle s’employait à tout. En automne, dès cinq heures ! du matin, elle sciait du bois devant les portes ; le reste du temps, elle était servante, commissionnaire, elle soignait les malades. Gomme elle s’était condamnée, àl’insu de son père, à la plus sévère économie, elle put mettre un peu d’argent de côté. En 1826, elle recueille ses deux nièces, deux orphelines ; elle les élève comme si elle eût été leur mère ; elle les fait instruire, paye leur pension. L’une est aujourd'hui une institutrice distinguée ; l’autre, la femme d’un honnête et laborieux ouvrier.
- « En 1832 le choléra éclate. Elle est l’auxiliaire le plus actif, le plus précieux du personnel médical. Où la souffrance est la plus vive, la pauvreté la plus affreuse, l’abandon le plus complet, on la rencontre, bonne, affectueuse, prodigant ses encouragements, ses consolations, se prodiguant elle-même. Rien ne l’effraye ni ne ne la rebute. Les familles la bénissent ; les plus hardis l’admirent; les sœurs de Saint-Vincent de Paul— elles se connaissent en bravoure, on le sait — lui adressent, à diverses reprises, leurs félicitations. Le fléau ne l’atteignit point ; il sembla reculer devant elle. Lorsqu’il eut disparu, on voulut la proposer pour une récompense; elle refusa :
- « Mon père, dit-elle, a hasardé vingt fois sa vie pour « le pays. Il a fait son devoir. Je cherche à faire le « mien. »
- « La croix de la Légion d’honneur fut accordée au vieux soldat longtemps oublié. Elle devrait briller aussi sur la poitrine de sa fille.
- — C’est vrai ! » cria-t-on de toutes parts.
- Et une nouvelle salve d’applaudissements formidables ébranla la salle.
- Le maire reprit d’une voix vibrante :
- « Louise Bourdon, le jour de la réparation est arrivé, Le conseil municipal vous décerne le premier prix Carteron* fixé à 4,000 francs. Vous ne les refuserez pas cette fois. Ce n’est point un secours ; c’est une récompense légitimement méritée. En outre suc la proposition de M. le Préfet, le gouvernement vous accorde une médaille d’or de première classe.
- Les bravos redoublèrent.
- « Louise Bourdon ! » disions nous, avec une stupéfaction facile à comprendre.
- Le maire et le préfet descendirent l’estrade et y remontèrent donnant le bras à la digne fille. Elle riait et pleurait à la fois.
- « Ah ! si mon pauvre père avait pu venir, disait-elle !...
- — Il y est. j>
- Un certain nombre de sièges furent dérangés, et derrière la première ligne des fonctionnaires on vit, assis dans une couverture, un vieillard de soixante-quinze ans, à la face rigide, presque olivâtre, droit sur ses reins, immobile comme s’il eût été de bronze. Sur ses joues, lentement deux grosses larmes coulaient.
- Louise se jeta à ses pieds avec une sorte d’emportement :
- « Mon père !...
- Le vieillard, dans un geste solennel, étendit le bras sur la tète de sa fille ; mais d’abord il ne fit entendre
- aucun son ; l’émotion l’étranglait. Il finit par articuler péniblement ces mots :
- « On m’a apporter ici... une surprise pour toi... »
- Chacun voulut serrer la main à Louise, lui adresser des compliments ; mais il lui tardait de se soustraire à cette ovation. Elle se hâta de regagner sa place, et la distribution continua.
- Après la cérémonie, nous nous réunimes. Les « sept têtes de l’hydre » étaient au complet. Décrire notre embarras, notre confusion le tourbillonnement de nos idées : impossible. Nous nous considérions comme des scélérats d’une insondable profondeur. Et pas un projet raisonnable ! Notre imagination était bien véritablement « la folle du logis » Elle battait la campagne. Ah ! s’il s’était agi d’inventer une nouvelle avanie, notre esprit eût été sans aucun doute, plus fécond.
- L’un de nous pourtant ouvrit un avis :
- « On nous a donné de l’argent pour la fête. Si nous lui portions chacun un bouquet !...
- Dans notre désarroi, cette proposition ne pouvait manquer d’être adoptée avec enthousiasme.
- « Rien que des lauriers, dit un autre.
- — Des lauriers !... On nous accuserait d’avoir dépouillé nos cuisinières.
- — J’entends des lauriers roses.
- C’est cela ! Entourés de papier à dentelles.
- — Oui ! mais il faudra lui adresser des excuses. Si nous rédigions... »
- J’eus, cette fois, si je ne m’abuse, un éclair de sens commun.
- « Ne rédigeons rien ; ce serait bête. Nous lui parlerons à la a bonne franquette », comme disent les paysans •* cela vaudra mieux.
- — Accepté. »
- Le lundi c’était encore jour de congé. A B..., il n’y avait pas de belle fête sans lendemain ; et le principal — rendons lui cette justice si s’en est une — n’était point ennemi des vacances, fûssent-elles un peu prolongées.
- Le lundi donc, nous nous embusquâmes, dès six heures du matin, dans une impasse inhabitée, située presque vis-à-vis de la demeure de Louise Bourdon. Nous attendions son apparition non sans anxiété. Pour mon compte, j’entendais très distinctement mon cœur battre sous ma vareuse de toile noire. Quand elle se montra sur son seuil, humant l’air frais, simple comme si rien ne se fût passé la veille, il n’y eut cependant aucune hésitation parmi nous. Nous saisîmes nos vases, et l’un derrière l’autre, à la file indienne, nous l’abordâmes
- Etonnée, elle nous regardait.
- « Nous venons vous demander pardon de nos sottises, lui dit hardiment Emile, et vous prier de recevoir ceci. »
- Il lui présenta son laurier.
- « Entrez donc, mes enfants, nous dit-elle.
- — Nous avons de grands torts envers vous », fit un de mes camarades.
- Ce fut comme une confession générale. Parlant tous à la fois, nous nous accusâmes de tous nos méfaits. :
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- « J’ai mis une pipe d’un sou dans la bouche de vôtres statue de Jeanne d’Arc.
- — J’ai lâché des hannetons dans votre magasin.
- — J'y ai poussé l’âne du marchand de cerises.
- — J’ai enfermé un chat dans votre arrosoir.
- — J’ai dessiné sur votre façade les instruments... vous savez !...
- — J’ai semé des pois fulminants sur votre plancher.
- — J’ai fait sauter des grenouilles par le guichet de la baraque... »
- Elle éclata de rire.
- « J’ai eu tort moi-même, dit-elle. J’aurais dû ne me point fâcher de ces enfantillages. Allez ! vous n’êtes pas de méchants garçons, je le vois bien aujourd’hui. Vous êtes gais, vifs, turbulents comme des moineaux. C’est de votre âge, et cela vaut mieux. Dansle temps, Jésus-Marie-Joseph ! je remuais bien comme une sangsue dans du vinaigre « Eau dormante eau noyante, » disent les gens de chez nous. Travaillez mes petits ! Instruisez-vous ! Vous^ferez honneur à votre pays. Maintenant, laissez-moi vous embrasser. »
- Nous pleurions à notre tour.
- Quand ellenouseut embrassés, elle remplit nos poches de friandises :
- «Cela vient de chezM. le Préfet, » nous dit-elle avec un naïf orgueil.
- Puis, elle nous donna à chacun à titre de souvenir, un objet de curiosité. J’eus, pour ma part, une sorte de médaillon assez grossier portant cette inscription :
- « Fragment d’une pierre delà Bastille. »
- L’histoire de notre résipiscence arriva promptement à la connaissance de nos professeurs.
- En nous félicitant, l’aumônier nous dit ceci :
- «c Vous n’êtes plus les sept têtes de l’hydre, mais les sept Psaumes de la pénitence. »
- Cela nous parut un peu lugubre.
- Fin
- Alexis Muenier
- BIBLIOGRAPHIE.
- Monsieur Hippolyte Maze, sénateur, membre de la commission supérieure de la caisse nationale des retraités, vient de fonder sous le titre :
- Revue des Institutions de prévoyance (1), une publication des plus intéressantes, et dont il indique le but dans un premier article dont nous extrayons ce qui suit :
- « Nous ne comptons pas nous livrer souvent à des discussions théoriques, nous voudrions faire de cette Revue un organe d’enseignement populaire et d’active propagande contre la misère. Pour atteindre ce but, nous désirons nouer
- (1) Publication mensuelle, un an 15 francs. Chez Messieurs Berger-Levrauet et Cie, 5 rue des Beaux-Arts. —
- Paris —.
- des relations fréquentes avec nos lecteurs dans les diverses régions de la France ; nous accueillerons volontiers, nous provoquerons au besoin leurs correspondances, leurs communications de tous genres, les invitant à considérer cette publication comme une tribune qui leur séra constamment ouverte, comme un centre d’action morale et fraternelle. Nous exposerons les avantages, les résultats des grandes institutions déjà éprouvées et nous rechercherons de quelles réformes elles seraient susceptibles ; nous ferons passer tour à tour sous les yeux du public les œuvres dans lesquelles se révélerons le mieux à la fois l’intelligence et le cœur des travailleurs français, patrons, employés, ouvriers ; nous irons aussi chercher à l’étranger des exemples, ou du moins des termes de comparaison ; enfin nous rendrons rapidement compte des publications qui nous paraîtront présenter un intérêt réel au point de vue social.»
- Entretiens socialistes.
- Explications populaires du socialisme et de son établissement graduel par M. Charles Baggio. — En vente chez l’auteur à Carvin, Pas-de-Calais.
- Cet ouvrage paraît par livraisons à dix centimes — Deux livraisons de huit pages in-8 par mois.
- L’auteur en indique le plan comme suit :
- PREMIÈRE PARTIE
- — Comparaison du régime socialiste avec le régime individualiste ou bourgeois actuel— Démonstration de la complète supériorité du régime socialiste.
- DEUXIÈME PARTIE
- — Passage du régime bourgeois au régime socialiste ou établissement graduel du socialisme.
- TROISIÈME PARTIE
- Préparation de cet établissement.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 28 Février au 6 Mars 1887.
- Naissances :
- Le 1er Mars de Thoret Marie Louis, fille de Thoret Marie.
- Le 4 Mars, de Daimez Camille, fils de Daiinez Constant et de Méreaux Sidonie.
- Le 6 Mars, de Tardier Léon Eugène, fils de Tardier Joseph et de Hamel Marie,
- Décès
- Le l*r Mars de Leclaire Léon, âgé de 14 ans et trois mois.
- Le 2 Mars de Sarrazin Marie Berthe, âgée de 9 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Buis». — lmp. Baré.
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- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GTJISE (-A-iskte)
- OUVRAGES de M. GODIN, Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- ^ Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l'homme,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
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- Solutions sociales. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Eamilistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
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- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
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- M, E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Mme Godin née Marie Moret.....................................................0.75 cent.
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- 11'Année, Tome 11.— N" 445 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 20 Mars 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
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- S’adresser à M. LEYMAHIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES RÉFORMES D’ACTUALITÉ
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Éviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation du quart des députés à élire parmi les candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Proclamation des députés restant à élire, dans les candidats ayant obtenu le plus de voix au second tour.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, par toute la France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités ;
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et la rendrait possible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales 'professionnelles, sous la sanction des Unions:
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- Programme des réformes d’actualité. — Ni Emprunts, ni Impôts. — Le nouvel impôt sur les loyers. — Le mouvement coopératiste. — Le surmenage intellectuel et la loi de 18S2 à l’académie des sciences.— Comment nos hommes d’Etat colonisent. — Faits politiques et sociaux de la semaine.— Les grèves minières le Grisou et le Contrôle de l’Etat.— Fleur de Thé. — Musée commercial et industriel de Toulouse. — Bibliographie.— Etat-civil du Familistère.
- — ----------«-»»»•-------------
- NI EMPRUNTS, NI IMPOTS!
- Un nonyel Impôt de 200 millions
- On nous accusera peut-être de répétition. Mais force nous est bien de répéter les mêmes arguments, de ressasser les mêmes considérationslsur la nature néfaste de la politique économique suivie par les pouvoirs publics, puisque chaque mois, chaque semaine et presque chaque jour, se répètent les mêmes errements, se reproduisent les mêmes mesures désastreuses que nous nous efforçons vainement de prévenir, en criant casse-cou! à cette politique insensée, révolutionnaire au premier chef, mais révolutionnaire au rebours, révolutionnaire en arrière !
- Qu’on jette un coup d’œil sur le chemin parcouru depuis trois mois par la Chambre et le gouvernement, du jour où, abandonnant la formule-devise qu’ils nous avaient un instant empruntée, ils se sont engagés dans cette voie sans issue, où leurs prédécesseurs les ont, il est vrai, poussés, mais qu’ils devaient s’empresser de quitter, en réformant le système de fiscalité qui pèse sur le peuple travailleur.
- Pas d’emprunts! avaient-ils dit; et en moins de trois mois, ils contractent un emprunt déguisé de 400 millions, au moyen de l’émission d’obligations à court terme dont le marché financier est déjà encombré, ce qui augmentera d’autant le taux de l’intérêt.Il est vrai que ce taux restera un mystère entre les hauts fonctionnaires du Trésor et les maisons de banque avec lesquelles on traitera.
- Pas d’impôts! Et en moins de trois mois, ils imposent un objet de première consommation, indispensable à la masse ouvrière, le sucre ; — ils imposent le loyer, c’est-à-dire la misère, ceux-là même qu’on devrait décharger de toute contribu-
- tion budgétaire; au service desquels la contribution budgétaire, devrait même venir en aide par l’assistance sociale,la mutualité nationale à laquelle ils ont droit — car nos lecteurs verront un peu plus loin le projet définitif de M. Dauphin, décoré du titre pompeux d’« impôt sur le revenu ». Il a été légèrement modifié, depuis que nous en avons publié les lignes générales dans un article spécial, on l’a légèrement atténué, mais tel quel, il n’en reste pas moins un impôt de quotité sur la misère;— enfin, troisième, et peut-être ne saurions-nous dire : dernière charge imposée sur le travail, relèvement des tarifs de douane : à 5 fr. pour le blé et à 8 francs pour les farines !
- Gomment une politique économique pareille, se répétant sans cesse, ne nous forcerait-elle pas à répéter nos avertissements?
- Hélas ! cette fois, le coup porté aux classes ouvrières sans distinction est formidable. C’est au moins deux cent millions qui seront prélevés annuellement sur l’objet de consommation par excellence, primordial, indispensable, celui dont l’ouvrier consomme le plus, sur l’adjuvant sacré de la vie : le pain !
- Le droit sur le blé porté de 3 à 5 francs, doit déterminer nécessairement une hausse de 2 francs par hectolitre sur cette denrée. La France en consomme, annuellement, une moyenne de 100 à 106 hectolitres — chiffre bien inférieur à la consommation normale, si tout le monde avait les moyens de manger à sa faim du pain de froment. Des calculs établis et irréfutables estiment, en effet, à 145 millions la quantité de blé qui devrait se consommer en- France, si, je le répète, tout le monde en mangeait à sa faim. On voit quelle marge il y a encore à effacer, avant que nombre de travailleurs soient admis à manger du pain.
- Eh bien ! ce pain, nourricier bienfaisant trop rare, on l’a frappé. Le blé, ce fruit sacré que les anciens avaient personnifié dans l’admirable figure mythologique de Gérés, ne pourra entrer , en France qu’en payant un droit surélevé de 2 fr. par hectolitre, qui, pesant sur le blé du marché intérieur, fera hausser celui-ci de la somme dont il est frappé à l’entrée. La consommation de la France s’élevant à 100 ou 105 millions d’hectolitres par an, c’est donc, au bas mot, un impôt de 200 à 250 millions que la chambre a voté, impôt qui, cette fois, il n’y a pas ombre d’un doute, possibilité
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- d’ergoter à côté, pèserabien sur la consommation ouvrière !
- Le plus odieux, dans cette mesure inavouable, c’est que ses partisans ont fait appel à la population des campagnes pour se prononcer en faveur de ce relèvement désastreux des douanes. C’est le cultivateur, disent-ils, qui béniiiciera de la prime accordée à la propriété rurale, le paysan qui recevra la plus grosse part de ce nouveau produit fiscal.
- Tel est encore, malheureusement, l’état d’isolement dans lequel vit notre population rurale; l’aveuglement de quelques petits propriétaires, qu’en certains lieux, on a pris pour argent comptant ce raisonnement, faux d’un bout à l’autre, qui ne supporte pas une minute d’examen. Cependant, il y avait tant de preuves caractéristiques à opposer à ces sophismes de la grande propriété ! Car c’est elle qui a fait voter le droit, parce que c’est elle qui en profite !
- Prenons par exemple— pour ne montrer qu’une seule démonstration possible, il y en a bien d’autres ! — les petites côtes foncières, et examinons le résultat qu’aura sur elles, c’est-à-dire sur leurs possesseurs, le droit actuel de 5 francs.
- Il y a, en France, 2.670.000 côtes de moins de 10 ares. Supposons, ce qui n’est pas vrai, qu’elles aient toutes une contenance de 10 ares ; qu’elles soient plantées en blé entièrement -*• ce qui n’est pas plus vrai, la variété de culture augmentant avec le morcellement de la propriété;— enfin, que la récolte, sur cette côte, soit de 15 hectolitres à l’hectare, moyenne de la production du blé en France, qui ne saurait s’appliquer aux lopins de moins de 10 ares,le plus souvent de qualité inférieure. Je fais la partie belle aux souteneurs du droit de 5 francs ! Le propriétaire d’une de ces côtes récoltera 1 hectolitre 1/2 de blé. Le droit de 5 francs lui permettra de le vendre plus cher, de réaliser ainsi un bénéfice supplémentaire de 7 fr. 50. Mais ce petit propriétaire n’est pas seulement producteur; il est encore, et surtout, consommateur. Supposons, ce qui n’a rien d’exagéré, une famille de quatre personnes ; elle consommera 10 hectolitres de blé par an. Le droit de 5 francs représente donc pour elle un impôt annuel de 50 francs. Bénéfice réalisé sur le produit de sa côte ; 7 fr. 50;— impôt 50 fr. Charge totale résultant de l’application du tarif douanier, tel que la Chambre l’a voté : 42 fr. 50 1
- En revanche, le grand propriétaire, qui récolte 3 000, 5 000, 10 000 hectolitres, verra son revenu augmenté de 15.000, 25.000, 50,000 francs — pour une taxe fiscale égale, sinon inférieure à celle du paysan.
- Et qu’on ne vienne pas dire que les instigateurs de la campagne protectionniste ont pu obéir à un entraînement de doctrine, ne pas prévoir les effets désastreux de la protection. A la Chambre, l’occasion leur a été offerte d’affirmer la pureté de leurs intentions, par M. Jaurès, dont l’amendement portait en subtance, que la chambre étudierait les moyens propres à faire profiter la petite culture des effets du droit de 5 francs. Cette proposition, qui eut vraiment sauvegardé les intérêts des petits paysans, a été repoussé par ceux-là même qui, durant toute la discussion, ne cessaient d’invoquer les intérêts des petits paysans.
- Ce n’est donc pas la petite culture, que les promoteurs du mouvement avaient en vue ; mais bien la grande, c’est-à-dire la leur, primée, subventionnée par l’impôt prélevé sur les travailleurs !
- Est-ce la fin, du moins, cette fois; et l’avidité dirigeante se tiendra-t-elle pour satisfaite? Après les écrasantes subventions que vient de s’adjuger la propriété terrienne,n’allons-nous pas voir surgir les revendications de l’industrie, de la marine ? Où s’arrêtera cette course folle, insensée, du privilège demandant encore, incessamment et toujours de nouveaux profits ?
- Malheureux ! ne pressentez-vous donc pas que cet écrasement systématique est gros de tempêtes révolutionnaires, de cataclysme sociaux prochains? Si vos cœurs sont fermés à la pitié, aux nobles et généreuses considérations de justice et d’humanité, qui condamnent votre politique, songez au moins à vos propres intérêts qui vous défendent de pousser jusqu’au bout l’œuvre d’iniquité, sous peine de vous préparer des représailles et de voir se retourner contre vous l’arme meurtrière dont vous frappez à coups redoublés les pauvres, les malheureux!
- La moralité sociale du vote de la chambre, portant de 3 à 5 francs le droit d’entrée sur les blés étrangers, c’est M. Turquet, député de l’Aisne, grand propriétaire, qui l’a tirée, la veille même du jour où ce relèvement fut voté. La solution de la crise agricole, les remèdes à apporter à la misère régnant dans les campagnes, par suite des souf-
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- frances de l'Agriculture,consistent dans la diminution du prix des fermages.
- Au surplus, voici cette lettre ; elle est adressée à un journal protectionniste de son département :
- Monsieur le Rédacteur en chef,
- Je trouve, ce matin, dans le Courrier de VAisne, l’entrefilet suivant :
- « On lit dans le XIXe Siècle :
- a M. Turquet, député du département de l’Aisne, dont toute la députation votera le droit de 5 francs, déclarait hier, dans les couloirs de la Chambre, que, « quoique le plus gros propriétaire de l’Aisne, il voterait contre ce droit et qu’il n’aurait voté la surtaxe de 2 francs que dans le cas où les propriétaires se seraient engagés à faire bénéficier de cette augmentation leurs ouvriers agricoles. »
- « M. Turquet fera à la tribune une déclaration dans ce sens.»
- « Nous ignorons ce au’il y a de fondé dans cette affirmation « qui nous parait de tous points invraisemblable. »
- La nouvelle donnée par le XIXe Siècle, et par beaucoup de journaux de Paris, est absolument exacte. Je voterai contre le droit de 5 francs, parce que je le trouve ou inefficace ou dangereux. Je connais mieux que personne les souffrances de l’agriculture dans le département de l’Aisne. Je n’y suis point, comme on me le fait dire, le plus gros propriétaire, puisque j’ai le bonheur d’avoir mon père; mais ma famillev a quelques intérêts qui sont connus dans notre pays.
- J’estime, mon père estime, tous les miens estiment que la solution de la crise est d’abord dans la réduction des prix de location; et cette réduction nous la faisons tous résolument. Quand le taux des fermages aura été abaissé, il faudra organiser partout des champs d’expérience pour vulgariser les bonnes méthodes de culture ; il faudra créer dans chaque arrondissement des laboratoires agricoles où les cultivateurs pourront facilement faire analyser leurs produits et leurs engrais ; il faudra enfin organiser un grand établissement d’Etat mettant l’argent à bon marché, pour neuf mois, à la disposition de ceux qui cultivent la terre.
- Quand on aura fait cela, et c’est le devoir des républicains de le faire, on aura donné satisfaction aux fermiers, on ne se sera pas exposé à faire payer le pain trop cher aux consommateurs et on assurera le relèvement des salaires des ouvriers de ferme.
- Recevez, Monsieur le Rédacteur en chef, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
- Edmond TURQUET.
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- Le nouvel impôt sur les loyers.
- Nous avons dit, dès le premier jour (voir le Devoir du 27 février), ce que nous pensions de l’impôt qualifié pompeusement a sur le revenu » par M. Dauphin, et fait ressortir
- l’inconséquence de la taxe proposée, ainsi que l’impossibilité de l’appliquer. On a reconnu en haut lieu le bien fondé de ces critiques, car on vient de modifier légèrement le projet primitif. Voici, en effet, comment le projet se présente à cette heure :
- Il suppose que chaque habitant domicilié en France affecte à son logement un dixième de son revenu brut. Il multiplie ce loyer par dix,pour obtenir la quotité de ce revenu et déterminer ainsi la matière imposable. C’est alors aux Chambres à fixer, par un article du budget, dans quelle proportion ce revenu brut sera imposé.
- Le coefficient le plus élevé est un centième du revenu brut, soit un dixième du loyer ; — les autres s’échelonnent de 9 millièmes du revenu brut'(neuf centièmes du loyer), jusqu’à 4 millièmes du revenu brut (quatre centièmes du loyer).
- Le projet de M. Dauphin est accompagné de tableaux déterminant les catégories imposables.
- Dans les villes de 50,000 à 100,000 âmes, le coefficient applicable aux valeurs locatives est fixé comme suit :
- Loyers de 1,000 fr. à 11,000 fr, 9 O/o; de 7,001 49,000, 8 O/o; de 5,001 à 7,001, 7 O/o ; de 3,001 à 5,000, 6 O/o ; de 1.201 à 3.000, 5 O/o; de300 à 1.200, 4 0/q.
- C:est ainsi qu’un loyer de 1,500 fr. payerait un impôt de. 75 francs.
- Pour les villes de 10,001 à 20,000 âmes, voici quelle est la répartition :
- Loyers de 6,001 à 7,500 fr., 9 O/o ; de 4,501 à 6,000, 8 0/0 ; de 3,001 à 4,500, 7 O/o; de 1,501 à 3,000, 6 O/o ; de 601 à 1,500, 5 O/q et de 150 4 600, 4 0/q.
- Un loyer de 700 fr. payerait donc 35 fr d’impôts ; un loyer de 1.600 fr. 96 fr.
- Pour les petites communes, voici comment le projet du ministre détermine les coefficients.
- Communes de2,000 âmes et au-dessous : loyer de 3,801 fr. et au-dessus, 10 O/o ; loyers de 2,001 4 3,000 fr., 9 0/q ; loyers de 1,001 4 2,000 fr., 8 0/q ; loyers de 701 à 1,000, 7 0/0 ; loyers de 451 à 700, 6 O/o; loyers de 201 4 450, 5 O/o ; loyers de 25 fr. 4 200 fr., 4 0/q.
- Ainsi,dans les petites communes, un loyer de 500 fr payera 30 fr ; un loyer de 370, 15 fr. ; un loyer de 50 fr. 2 fr.,
- Le journal le Rappel, auquel nous empruntons cette analyse, ne donne pas tous les coefficients imaginés par M. Dauphin. Ainsi dans les villes de 2,000 4 5,000 âmes, on frappe les loyers de 50 4 300 francs. Or, peut-on dire qu’il y a beaucoup de loyers au-dessous de 50 francs, que par conséquent la misère n’est pas surimposée ? Non, et c’est ce qui fait l’iniquité de cette taxe, destinée 4 frapper surtout ceux que leurs charges de famille devraient mettre 4 l’abri du fisc.
- D’ailleurs, il y a une question préjudicielle qui se pose 4 propos de ce mot de « revenu », sur lequel est basé le nouvel impôt. Qu’entend-on par revenu de 500 fr., par exemple,
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- LE DEVOIR
- qu’on suppose à une famille de quatre personnes, parce qu’elle paye un loyer annuel de 50 fr ?
- Nous y reviendrons dans le prochain numéro.
- ------------------—-----------------------------------
- LE
- MOUVEMENT COOPÈRATISTE
- Ainsi que nous le rappelions dans l’avant-dernier numéro du Devoir, le mouvement de la coopération, avorté en France en 1880 et qu’on a tenté de ressusciter l’an dernier, au congrès international de Lyon, n’a chance d’aboutir que si, imitant les coopérateurs belges et suivant délibéremment ceux-ci dans la voie socialiste qu’ils ont prise, les coopérateurs français font du comptoir de la coopérative le centre d’une action tout à la fois matérielle, intellectuelle et morale, destinée à permettre aux ouvriers d’améliorer leur condition ; de s’éclairer réciproquement sur la nature des moyens les plus propres à organiser la production et la répartition de la richesse, et, enfin, d’associer leurs efforts dans une entente fraternelle, en vue d’obtenir législativement les réformes que leur situation économique comporte.
- Ces conseils que le Devoir leur a donnés depuis longtemps, seront-ils enfin acceptés et suivis? Quelque accueil qui leur soit fait, nous n’en persisterons pas moins à les considérer comme salutaires, et de nature à faire réfléchir les esprits sérieux et sincères engagés dans la voie de la coopération.
- En attendant, constatons une fois de plus, les succès que ce mode de procéder obtient en Belgique. Après Gand et Bruxelles, voici, en effet, Liège, qui entre dans la voie de la coopération que le Vooruit a tracée, et les résultats déjà obtenus son considérables, ainsi que le démontre l’entrefilet suivant, coupé dans l'Avant-garde de Bruxelles :
- « La Société coopérative des pharmacies populaires tiendra prochainement sa première assemblée générale statutaire.
- « Les résultats de ce premier exercice sont réellement magnifiques.
- « En quatre mois, la Fédération des Sociétés de secours mutuels est parvenue à installer deux officines : la première, qui fonctionne très bien, rue Souverain-Pont ; la seconde, qui va s’ouvrir bientôt, au quartier du Nord.
- « En outre, l’assemblée générale sera saisie d’une proposition du Conseil administratif tendant à rembourser les frais de médicaments aux membres des bociétés affiliées.
- « De plus, un intérêt de 4 p. c. est distribué aux sociétés adhérentes.
- « On le voit, ces résultats sont de nature à pncourager la jeune fédération ouvrière et à vaincre les obstacles qu’on ne manquera pas de lui dresser. A ce propos, on nous dit que, les pharmaciens liégois, vexés des résultats obtenus, se sont constitués en ligue de résistance pour empêcher les pharmacies ouvrières de trouver des gérants.
- « S’il en estainsi, et nous avons peine à le croire, nous nous demandons pourquoi les grands journaux de la ville, qui tombent dru sur les ouvriers quand ils veulent se coaliser, n’ont encore rien dit de ce nouveau genre de boycottage, alors qu’ils ont largement contribué à l’organisation des pharmacies populaires et qu’ils ont des amis dans la place. »
- Il ne faut pas s’émouvoir outre mesure de cette hostilité, pensons-nous; sa démonstration ne fait que prouver l’importance de la société coopérative et l’excellence des résultats que les travailleurs sont en droit d’en attendre.
- C’est pourquoi nous voudrions voir le mouvement coopérateur, établi sur ces bases, se développer en France.Cependant, comme si le dernier appel du Devoir avait été entendu, voici qu’un syndicat, de mineurs, à Ronchamp (Haute-Saône), propose de suivre l’exemple qui leur est donné par leurs frères de Gand. L’appel suivant a été lancé, en effet, par le syndicat : nous le reproduisons in-extenso, les travailleurs y exprimant dans une langue simple, des sentiments virils et sensés. Voici ce document :
- « Vous, camarades, qui dès la première heure matinale êtes astreints à un travail pénible et dangereux, que vous reste-t-il comme salaire ? Pas même de quoi nourrir vos familles. Vous êtes les forçats du travail. Pendant de longues années, dans des profondeurs souterraines, vous êtes occupés à extraire, sous l’aspect noir, des richesses incalculables.
- « Exposés sans cesse à l’action du grisou et à l’effrondre-ment des montagnes, loin du soleil, que vous reste-t-il en échange de votre labeur? Pas même le nécessaire à votre existence et à celui de vos familles. Vous êtes les esclaves de ceux qui vous occupent. Toute votre vie consiste à frapper, construire et confectionner, et pour tous ces travaux, vous manquez bien souvent de pain ; vous marchez pieds nus. Couverts de haillons, vos enfants, bien souvent,vont mandier.
- « Voudrez-vous plus longtemps subir ce joug honteux et humiliant ? Comprendrez-vous enfin l’intérêt que vous avez de vous rallier tous au syndicat et de marcher unis avec vos camarades ?
- « Pas de révolte, mais pas de faiblesse, et surtout pas d’arrière-garde. Revendiquons hautement nos droits et concourons efficacement au relèvement de toutes les classes prolétariennes.
- . « Prouvons par notre énergie et notre ténacité que le nombre prime les minorités, dans la défense du droit et de la justice.
- « Mineurs du bassin de Ronchamp! de votre attitude dépend votre avenir, ne faiblissez pas à votre tache.
- « Vous avez demandé à ce qu’il vous soit fait la paie par quinzaine. Selon votre désir, nous en avons fait la demande à l’administration des houillères.
- <r Daignera-t-on nous répondre et faire droit à votre requête ?
- « Aura-t-on compris l’intérêt que vous attachez à cette réforme qui ne leur coûte rien, et qui, pour vous, a d’immenses avantages.
- « Voudra-t-on maintenir de bons rapports avec vous, et ne pas vous exposer à l’eipploi des moyens que votre cons-
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- cience réprouve, mais que trop souvent, hélas ! le devoir impose.
- « Restez néanmoins toujours calmes et dignes en face des provocations, mais soyez énergiques pour revendiquer vos droits.
- « Votre syndicat avait émis aussi l’idée' de fonder une société coopérative ouvrière pour s’affranchir du joug de celle de la Compagnie qui, non contente de s’enrichir de votre travail, prélève encore des bénéfices sur votre salaire.
- « A titre d’exemple, nous portons à la connaissance de tous les travailleurs de Ronchamp, qu’une société coopérative fondée en 1881 à Gand (Belgique), par deux cents ouvriers, dût emprunter la somme de 2,000 trancs pour parer aux premiers frais.
- « Cette société a payé depuis cette époque pour plus de 110,000 francs, pour installation de bâtiments et matériel, et donne aujourd’hui du travail à plus de soixante ouvriers.
- « En présence d’un succès que personne,ne peut nier, il ne doit y avoir aucune hésitation: Il est incontestable que ce qui est possible à Gand, est également réalisable à Ronchamp comme partout ailleurs, par les ouvriers sérieux, convaincus et énergiques, lorsqu’ils lé voudront.
- « Par une société coopérative, le syndicat des mineurs de Ronchamp, voudrait,non seulement faire réaliser des bénéfices à l’ouvrier, en fournissant des denrées alimentaires meilleures et au plus bas prix possible, mais surtout, avec ces bénéfices, faire en sorte d’améliorer la condition morale et matérielle des travailleurs et préparer ainsi la société de l’avenir. — Le syndicat.
- Les dernières paroles de cet appel sont à retenir, car elles caractérisent très heureusement le but noble et élévé que se proposent les initiateurs de cette entreprise. Ils ne veulent seulement pas améliorer leur situation matérielle, mais encore leur situation morale, et employer les bénéfices à o préparer la société de l’avenir ! »
- En même temps que les ouvriers vont à la coopération socialiste, nous voyons les socialistes collectivistes, très défiants à l’égard du mouvement coopérateur, se rallier néanmoins au mode de groupement qui a prévalu en Belgique. Le journal Justice, de Londres, organe de la Fédération démocratique, publie, en effet, un appel tendant à ouvrir une boulangerie coopérative « à l’instar, dit-il, des socialistes belges.»
- Ce sont là des symptômes de bon augure, que le Devoir enregistre avec bonheur, car ils ne tendent pas a autre chose qu’à propager et étendre dans tous les sens, le mouvement de réformation sociale, dont la coopération, comprise comme nous la défendons, peut devenir l’auxiliaire le plus puissant.
- LE SURMENAGE INTELLECTUEL et la loi de 1882
- a l’académie DES SCIENCES
- Le Devoir a eu l’occasion de parler incidemment "du surmenage intellectuel en usage dans toutes les écoles de l’Etat, à propos des méthodes graduées d’ensignement, appliquées au Familistère, où l’on s’efforce d’étendre progressivement la culture intellectuelle de l’enfant, mais avec des atténuations et des ménagements qui le fortifient au lieu de l’affaiblir.
- Celte grosse question a été l’objet d’un intéressant débat la semaine dernière à l’Académie des sciences. Malheureusement, sur elle est venue se greffer une autre/discussion d’ordre tout différent, et sur laquelle nos honorables savants ont un peu divagué à tort et à travers. Ils ont, il est vrai, pour excuse, que la question n’est pas de üeur compétence scientifique proprement dite. Alors, mieux eut valu qu’ils s’en fussent tenu au premier sujet.
- Au commencement de la séance, en effet, M. Lagneau, qui s’est déjà occupé considérablement de l’hygiène scolaire, a fait une communication laquelle il résulte que sur 1,000 conscrits, l’inaptitude militaire s’élève au chiffre de 460; sur 1,000 conscrits bacheliers, elle est représentée par le chiffre de 575, soit 115, 1/4/déplus. Tel est le résultat du surmenage intellectuel et de la sédentarité auxquels nos programmes soumettent les jeunes gens pendant dix années de lycée. Le mal est bien plus grave encore, si l’on considère une autre'catégorie de jeunes gens qui sont soumis à un travail plus excessif pour la préparation aux écoles spéciales, comme l’Ecole polytechnique, l’Ecole normale supérieure,l’Ecole centrale,l’Ecole navale. Les observations de M. Ernest Martin, Bréard, Charcot et Herot ont prouvé qu’un grand nombre de ces jeunes gens sont ! sujets à la dy-pepsie, à la phthisie, à l’épuisement nerveux, trop souvent suivis de la lenteur intellectuelle, sinon d’hébétude. Plusieurs députés ont, avec autorité, insisté sur les réformes à apporter au régime universitaire.il faut espérer que le ministre de l’instruction réalisera ces réformes.En exigeant l’instruction militaire préparatoire de tous les jeunes gens de dix-sept ans, le projet de loi du général Boulanger obligera peut être les établis-! sements d’enseignement secondaire et supérieur à
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- restreindre les heures trop longues des classes et surtout des études. Il est temps de reconnaître ce que l’on perd en aptitude physique pour acquérir un développement intellectuel souvent contestable.
- Il y a là,on le voit, une question grosse d’intérêt, et il appartient à l’académie des sciences d’étudier à fond les conséquences générales pouvant résulter des troubles cérébraux engendrés dans nos jeunes générations, par -un développement intellectuel trop rapide dans des cerveaux insuffisamment aménagés ou cultivés d’une façon irrationnelle. Qu’elle s’attache à trouver le remède à un tel état de choses, rien de plus juste. Mais hors de ce domaine scientifique, Messieurs les savants de l’Académie risquent fort de s’égarer. Nous n’en voulons comme preuve,que la discussion à laquelle a donné lieu le discours de M. Dujardin-Beaumetz.
- Celui-ci, en sa qualité de médecin d’une école normale de jeunes filles, s’est trouvé à même de constater l’énorme surchage des programmes et les effets désastreux quelle exerce sur la santé des jeunes filles. Il déplore l’engouement qui s’est produit dans diverses classes de la société pour des éludes non seulement meurtrières, mais qui ont en outre, l’inconvénient d’encombrer une carrière devenue aujourd'hui presque sans issue. Il y a en ce moment plus de 12,000 jeunes filles, pourvues de l’un des deux brevets qui sollicitent lesfonctions d’institutrice, et derrière ces postulantes qu’on ne saurait placer monte toujours le flot de postulantes nouvelles. Pour Paris, les postulantes sont au nombre de 4,171.
- M. Arm. Gautier. — Et combien Paris peut-il donner de places chaque année ?
- M. Dujardin-Beaumetz.— Une centaine environ. Voilà donc présentement plus de 4,000 jeunes filles sollicitant vainement un emploi. L’école les a rendues incapables de s’adonner aux travaux modestes que comporte leur condition; n’est-il pas à craindre que le découragement et la misère les jettent dans une mauvaise voie ? N’y a-t-il pas là un vrai péril social ?
- Ici, nous ne sommes plus sur le terrain scientifique où Messieurs de l’académie peuvent s’adonner aux recherches de toute nature, aux spéculations les plus hasardées comme aux théories les plus hasardeuses,mais bien sur le terrain de l’application sociale.
- Nous avons déjà traité cette question de pléthore professorale et montré que l’abondance d’institu-
- teurs et d’institutrices dont on se plaint ne saurait constituer un péril, à cette heure où nos écoles primaires sont loin de posséder le contingent enseignant dont elles ont besoin pour le nombre d’élèves qu’elles reçoivent. Le péril social n’est donc pas dans laquantité des professeurs primaires en disponibilité, mais bien dans la façon incomplète dont la loi de 1882 est appliquée.
- D’une part, le nombre des élèves a très considérablement augmenté sans que le nombre des titulaires suivit la même progression.
- De tellesorte que le personnel primaire est sur les dents. Pour s’en convaincre, nous serions heureux qu’un membre de l’académie des sciences eut l’idée de se livrer à une étude attentative des troubles physiologiques de toute sorte engendrés par ce surmenage, à la fois physique et intellectuel, auquel sont soumis nos instituteurs. Nul doute que les recherches n’amenassent des constatations fort douloureuses.
- La vérité, c’est que, ainsi que nous avons eu l’occasion de le faire remarquer souvent, la loi de 1882 n’est encore qu’à l’état de désidératum. L’exécution n’en est pas à son terme, l’état de nos finances n’ayant pas permis de bâtir les écoles que nécesssiterait son application. De là le nombre insuffisant d’instituteurs, qui laisse s’accumuler les disponibilités. En outre, plus de 200.000 enfants qui devraient être assis sur les bancs des écoles ne le? fréquentent pas. Ajoutons, enfin, qu’il doit y avoir un chiffre considérable d’élèves primaires inscrits qui ne les fréquentent que fort irrégalière-ment. Le jour où tous ces enfants recevront l’enseignement primaire régulier qui leur est dû, que nous avons le devoir de leur donner, le nombre des instituteurs et institutrices disponibles décroîtra rapidement et sera ramené à son chiffre normal.
- L’académie n’a donc pas à se préoccuper de la pléthore professorale, signalée depuis longtemps dans l’enseignement primaire, pour la faire cesser en restreignant les admissions dans nos écoles normales.
- C’est ce que divers membres ont compris.
- Ces paroles, a dit M. Javal, répondant à la communication de M. Dujardin-Beaumetz, sont graves et de nature à provoquer une émotion très compréhensible dans le public. Occupons-nous de la question qui est plus particulièrement de notre ressort, celle du surmenage intellectuel.
- L’Académie s’est ralliée à ses sages observations. En conséquence, elle étudiera la question du
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- surmenage et des améliorations qu’il y aurait à introduire dans nos méthodes d’enseignement.
- C’est là une résolution excellente, à laquelle nous ne pouvons qu’applaudir, en souhaitant qu’elle soit le plus promptement possible menée à bonne lin. __________________ ___________________________
- Comment nos hommes d’État colonisent.
- Le Devoir s’est toujours opposé aux aventures coloniales pour des raisons diverses, toutes péremptoires, à la fois de principe et de fait ; assez de fois, nous les avons exposées, pourqu’il ne soit pas besoin d’y revenir longuement aujourd’hui.
- Nous sommes les adversaires de la politique coloniale parce que la colonisation, c’est la conquête, c’est la dépossession des indigènes d’un pays par des étrangers qui s’emparent de leurs terres par la force, brûlant, pillant, au préalable, colonisant après. Nous estimons que de pareils procédés sont indignes de la civilisation, qu’ils doivent être flétris par tous les gens de cœur qui ne sont pas complètement fermés aux notions de justice et d’humanité.
- Il est si vrai que la colonisation est incompatible avec la justice, qu’une fois dans un pays, les fonctionnaires du peuple colonisateur sont incapables de gouverner avec modération. Loin de chercher à s’attirer la sympathie des vaincus, ils provoquent leur haine,et semblent systématiquement repousser toute tentative de conciliation pacifique.
- Il en résulte, pour le peuple vaincu, mille misères ; et pour le peuple vainqueur une démoralisation profonde, une perversité qui va s’accroissant toujours. Car ce n’est pas en vain qu’on foule aux pieds le juste et le droit : la première victime est celui-là même qui croît en profiter. Avec la douceur, une politique bienveillante, on se rallierait les populations soumises auxquelles on ouvrirait l’accès de la civilisation, en les traitant sur un pied d’égalité. Mais allez donc demander cela à des fonctionnaires !
- Il paraîtrait que feu Paul Bert, le regretté savant dont on peut coutester la justesse de vue en matière coloniale, mais dont le caractère avait une certaine élévation, aurait essayé, pendant son court passage au gouvernement du Tonkin,de la politique pacifique, et que les résultats obtenus par cette voie dépassaient toutes les espérances. Hélas ! lui mort, voici la politique suivie par les fonctionnaires actuels.
- C’est "M. Penne-Siefert, un homme très au courant de tout ce qui concerne le Tonkin, qui a eu le courage de protester contre les atrocités commises là bas par l’autorité militaire, et que Paul Bert avait emmené avec lui, qui publie l’article suivant dans Y Estafette :
- « En partant de Saigon pour aller au Tonkin l’an dernier, Paul Bert emmena avec lui deux lettrés annamites de Basse-Cochinchine, MM. Thuong-Vinh-Ky et Nguyen-Tao, afin de
- se renseigner sur ce qui se passait à Hué et dans l’Annam,afin de connaître dans quelle mesure et par quels procédés on pourrait franciser moralement un milieu et des gens jusqu’ici rebelles à notre influence.
- « Ces deux lettrés suscitèrent un tel intérêt sympathique dans le monde officiel annamite qu’en peu de temps leur demeure fut un lieu de rendez-vous pour les ministres indigènes, pour les membres du comat, etc. L’écho de leurs conversations arriva bientôt jusqu’au jeune roi Dong-Khank, lequel les invita à aller le voir au palais. Ils profitèrent de ces entrevues diverses pour convaincre le roi et sa cour que si la France avait des visées sur le Tonkin, à cause de la route commerciale qu’il offre avec le Sud-Ouest de la Chine, elle n’en avait pas da directes sur l’Annam ; que le désaveu du coup du 5 juillet 1885 par le général de Courcy en était la meilleur preuve ; et que le remplacement des généraux par un résident général civil annonçait de la part de la France une politique de meilleurs rapports avec l’Annam.
- « Quel que fût le mérite personnel de Paul Bert ici, on conviendra sans peine qu’à son arrivée là-bas, il n’était pas plus connu des Annamites de la Haute Cochinchine et du Tonkin que M. X... ou Z., à leur arrivée dans une résidence. C’est aux éloges que MM. Ky et Tao firent de Paul Bert qu’il faut attribuer uniquement les ouvertures que lui fit la cour de Hué avant de l’avoir vu. C’est ainsi que cette cour lui envoya une ambassade à Hanoï comme à un souverain ; c’est ainsi que le roi, fait qui n’avait pas d’antécédent, rendit sa visite au résident général lorsque celui-ci se rendit dans l’Annam, en mai 1886, pour la première fois.
- « Paul Bert ayant trouvé le roi Dong-Khanh très ouvert aux choses intellectuelles, très porté pour la France, engagea le lettré Truong-Vingh-Ky, excellent professeur et éducateur, à amorcer le jeune souverain à l’étude de la langue française, et il y réussit. Pendant un certain temps, le roi prit régulièrement une leçon de français d’environ deux heures. Lorsque Paul Bert revint à Hué en septembre dernier, le roi fut en état de lui dire quelques mots en notre langue, et notamment qu’il serait très heureux de venir voir la France, sa nouvelle suzeraine — ce qui fit un très vif plaisir au résident général.
- « Ce n’est pas tout, Dong-Khanh, inclinant de plus en plus vers la France et les choses françaises, voulut que son frère et sa sœur puînés prissent des leçons analogues aux siennes et ces leçons commencèrent avec les mêmes bons résultats. Son intention, bien connue de quiconque, était d’envoyer en France parfaire leur éducation son frère et sa sœur dès qu’ils sauraient quelques mots français usuels. Deux aides de camp de Paul Bert, MM. Toutée et Halais,qu furent cédés quelque temps à Dong-Khanh pour une campagne de pacification, ont assisté notamment aux leçons reçues par ces derniers et constaté leurs efforts et désir d’apprendre comme leur envie de venir à Paris ce printemps-ci.
- « Voilà, si je ne me trompe, une politique et des résultats
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- qui n’ont coûté ni millions ni mort de soldats ; voilà une voie de conquête pacifique un peu plus heureuse que celle frayée à coups de sabre. Paul Bert l’apprécia en esprit éclairé. Il demanda pour le lettré Truong-Vinh-Ky la croix de la Légion d’honneur, et M. de Freycinet l’accorda le 2 août dernier.
- « Outre son rôle de quasi-précepteur royal, ce lettré, devenu membre du comat, jouait celui d’agent préparateur et consultatif de Paul Bert pour les choses à proposer au monde officiel de Hué. Je me souviens que, quelques jours avant sa mort, Paul Bert lui avait soumis un projet de convention modificatrice du traité Patenôtre. C’est dire que Truong-Vingh-Ky était un homme de confiance pour le résident général, qui songea même, moi présent, à le faire arriver à la présidence du comat, voulant emmener au Tonkin le titulaire actuel, Nguyen-Hun Dô comme Kinh-Inoc. Truong-Vinh-Ky refusa en disant : « Je servirai plus efficacement les intérêts des deux pays en restant un peu dans la pénombre,» et je fus de cet avis, auquel se rendit Paul Bert.
- a Eh bien ! qui le croirait en France, parmi les gens sérieux, depuis les outranciers coloniaux jusqu’aux adversaires de toute expansion coloniale ? Paul Bert mort depuis huit jours à peine, le séjour de Hué fut interdit à Truong-Ving-Ky et à Nguyen-Tao, soit-disant à cause de leur mauvaise politique ! c’est-à-dire la politique pure et simple de Paul Bert, attestée dans plusieurs lettrés et télégrammes.
- « Cet acte de brutalité fut signifié officiellement par M. Vial, résident général intérimaire; mais certainement il n’en est pas l’instigateur. Sa bonne foi fut surprise : intérimaire, il n’aurait pas pris une décision pareille. Ce sont les partisans de la politique de force, de coups de tête et de casse-cou, que la présence de Truong-Vinh-Ky gênait à Hué. Il est probable que le capitaine Hector, dont le général de Courcy fit un agent diplomatique, par la grave raison « que c’est un chanteur qui l’obtint », n’est pas étranger à l’affaire. Mais lui ou un autre, peu importe.
- « L’Indo-Ghine est si loin, le bureau des protectorats est si affairé, les ministres des affaires étrangères si mobiles, que ce fait et d’autres analogues restent ignorés ou ne sont connus que bien tardivement.»
- Et c’est ainsi, ajouterons-nous après M. Péne-Siefert que les hostillités se prolongent, que les haines s’éternisent, que les insurrections périodiques ensanglantent les villages — pour la plus grande joie — peut-être le plus grand profit — de ceux dont les brutalités les provoquent !
- N’est-ce pas profondément triste, et le fait raconté par M. Péne-Siefert ne démontre-t-il pas, une fois déplus l’inanité des espérances fondées sur la colonisation ? Ainsi se réalise donc toujours cette parole du sage,que les dominations fondées sur la force ne peuvent subsister que pour et par la force — jamais par la modération et la justice.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Les accidents du travail.— Depuis son entrée en fonctions, la Chambre est déjà saisie de la question des accidents du travail qui, après avoir été discutée à plusieurs reprises devant la Chambre précédente, n’avait pu aboutir à une solution avant l’expiration de la législature.
- La commission de la Chambre actuelle, saisie de la question, s’est mise à l’œuvre et elle espère arriver promptement à présenter un projet complet à la Chambre.
- Elle s’est tout d’abord occupée dans les diverses réunions qu’elle a tenues jusqu’ici d’arrêter les principes sur lesquels reposera son projet. C’était la partie la plus difficile de sa tâche. Voici les résolutions générales qu’elle a prises.
- Tout d abord, elle a accepté le principe d’un risque professionnel et a établi qu’en cas d’accident — hors le cas de force majeure —l’ouvrier aurait toujours droit à une indemnité.
- Puis elle a recherché les diverses sortes de sinistres qu’on pouvait prévoir, et fixé des indemnités en prenant pour base la proportionnalité aux salaires, et pouvant varier entre deux limites maxima et minima, de manière à laisser au juge une certaine latitude pour l’appréciation des circonstances et conséquences du sinistre.
- Enfin, la commission a envisagé les cas suivants :
- 1° Incapacité absolue de travail causée à l’ouvrier par l’accident ;
- 2° Incapacité partielle de travail ;
- 3° Pensions à accorder aux veuves et aux enfants légitimes ou naturels reconnus en cas de décès de l’ouvrier causé par l’accident.
- Ces différents principes ayant été fixés, la commission va entreprendre l’examen des détails d’exécution, en vue de la rédaction du projet de loi qu’elle soumettra à la Chambre.
- L’explosion de Belfort.— Une explosion formidable de mélinite a eu lieu à Belfort dans les circonstances suivantes :
- 25 artilleurs, dont 3 sous-officiers, chargeaient de mélinite des obus de 23 centimètres ; ils étaient répartis en trois groupes qui occupaient trois ateliers, distants de dix mètres l’un de l’autre et situés dans la cour de l’arsenal. Ces ateliers consistaient en simples hangars en planches.
- Deux hommes du premier atelier transportaient sur un brancard uq obus du premier atelier dans le deuxième, lorsqu’une effroyable détonation se produisit. Le projectile avait éclaté broyant le premier atelier. En même temps, cinq autres obus étaient littéralement réduits en morceaux, et, bien qu’ils fussent chargés, ils n’ont pas éclaté. Ce fait a plus que toute autre chose à rassurer la population.il y avait, d’ailleurs, dans les deux autres ateliers, quarante-deux obus chargés de mélinite ; pas un seul d’entre eux n’a fait explosion ; enfin, le chaudron dans lequel on était en train de chauffer la mélinite n’a pas sauté.
- Du rapport que le commandant du 7* corps d’armée a fait parvenir au ministre de la guerre, il résulte que vingt-cinq hommes se trouvaient dans les ateliers le l’arsenal de Belfort
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- au moment où s’est produite l’explosion ; huit d’entre eux n’ont pas ete atteints.
- Un sous-chef artificier s’est particuliérement distingué par son sang froid. Le président de la République lui a décerné, sur la demande du ministre de la guerre, la médaille militaire, ainsi qu’aux artificiers Flacon, amputé de l’avant*bras, Maillot, qui a perdu l’œil droit, Auvertin et Dalbero, qui ont reçu plusieurs blessures,
- Les obsèques des neuf morts ont été célébrés samedi à dix heures. La lettre de faire part suivante avait été adressée aux autorités et aux habitants de la ville.
- «Le général gouverneur et lagarnison deBelfortont l’honneur de vous prier d’assister aux obsèques de leurs camarades du 9e bataillon d’artillerie de forteresse, morts victimes de leur devoir le 10 mars.
- a On se réunira à l’hôpital militaire le samedi 12 mars, à dix heures du matin.»
- Toute la population de Belfort a assisté à ces obsèques, auxquelles le ministre de la guerre était représenté par un officier d’ordonnance ; toute la garnison était sur pied ; les généraux Wolff et Négrier, accompagnés par les généraux Demay, commandant TartiUerie du 7e corps d’armée, Segre-tain, gouverneur de Belfort, et Kaizer, commandant la brigade d’infanterie, y assistaient.
- L’inhumation a eu lieu au cimetière situé entre le fort de la Justice et le fort de la Moite, où reposent les mobiles qui ont été tués pendant le siège de 1870.
- « Morts victimes de leur devoir,» dit la lettre de faire-part. Certes ! mais d’un devoir stérile, hélas ! car la manipulation de la mélinite ne fera pas pousser un épi de blé de plus dans les champs.
- Le conseil des ministres. — Le conseil des ministres s’est réuni à l’Élysée,sous la présidence de M. Grévy. La délibération a pris fin à onze heures vingt-cinq.
- M. le ministre de l’intérieur a donné lecture d’un rapport complémentaire des Alpes-Maritimes sur les tremblements de terre. Les secousses ont été ressenties le vendredi à trois heures moins cinq de l’après-midi. Elles ont été assez violentes et se sont manifestées dans les parties du département qui avaient déjà subi les premières atteintes il y a quelques jours.
- Le ministre des finances a pressé ses collègues de le saisir à bref délai de leurs propositions relatives au budget de 1888. Le conseil s’occupera de ce budget la semaine prochaine, et le gouvernement compte le déposer à la fin de ce mois, pour que la commission puisse être nommée avant les vacances de Pâques.
- Le ministre de l’instruction publique a fait signer un décret concernant les droits à payer pour l’obtention du brevet de capacité de l’enseignement primaire. Cette rétribution scolairre a été rétablie par la dernière loi de finances.
- M. Granet a été autorisé à déposer un projet en vertu duquel les lettres adressées non affranchies par les administrations publiques aux particuliers ne paieront que la taxe de quinze centimes. Deux cent soixante mille lettres rentrent dans cette catégorie.
- M. Granet a également fait signer un décret portant que les levées supplémentaires, moyennant une élévation de taxe,
- auront lieu à Paris une demi-heure après les levées générales.
- Enfin, le conseil a décidé que le cabinet combattrait le droit sur le maïs.
- AUTRICHE
- Persécutions contre les socialistes. — De
- nombreux ouvriers ont été arrêtés sous l’inculpation d’avoir pris part à l’agitation socialiste.
- Les débats judiciaires du grand procès intenté contre quinze anarchistes vont commencer lundi prochain.
- ESPAGNE
- Les troubles de Barcelonne.— Les nouvelles récentes d’Espagne confirment de tous points l’appréciation sociale que nous formulions sur ce pays dans le dernier numéro du Devoir. A la suite, en effet, d’une diminution des salaires, opérée par la société anonyme YEspagne industrielle, les ouvriers se sont mis en grève.
- On a fait aussitôt donner l’armée de réserve des sans-travail, qui pullulent dans toute la Catalogne et tous les grévistes furent remplacés.
- Ceux-ci descendirent alors de tous côtés et attaquèrent leurs remplaçants à coups de pierres. Les gendarmes essayèrent d’intervenir, mais ils furent reçus par une grêle de pierres, La gendarmerie fit une décharge et les grévistes se débandèrent.
- Us revinrent la nuit suivante, mais les abordsdela fabrique étaient occupés par la troupe. Les ouvriers qui ont supplanté les grévistes couchent à la manufacture, car on craint une émeute formidable.
- Le directeur, à qui des menaces de mort ont été adressées, a fui à Madrid.
- La misère est incroyable en Espagne ; le travail manque partout. Dans le nord-ouest, certains habitants en sont réduits à se nourrir d’herbes !
- ALLEMAGNE
- La justice allemande instruit très activement le procès des socialistes de Posen. On a procédé à des perquisitions chez uh journaliste, M. Ghoviszewski, qui purge actuellement une condamnation à neuf mois de prison pour délit de presse. On a découvert chez lui un grand nombre de brochures très compromettantes. Il a été reconnu pour être l’auteur de ces brochures et de quelques placards socialistes rédigés en polonais, et répandus à profusion dans la province de Posen.
- Le nombre des accusés est de vingt-huit.
- L’instruction contre les deux personnes arrêtées pour affiliation à la Ligue des Patriotes et accusées de haute trahison se poursuit activement.
- Dans le courant de la semaine prochaine, ces deux personnes seront interrogées par un délégué du tribunal suprême de l’empire.
- IRLANDE
- La session des assises de Limerick vient d’être inopinémentdose. Le jury ayant acquitté successivement tous
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- les individus poursuivis pour crimes agraires, complicité dans le a plan de campagne », etc., le représentant de la couronne a demandé au président de clore la session et d’ajourner toutes les autres causes pendantes à une date indéterminée. Le président de la cour a fait droit à cette demande.
- C’est un moyen commode de faire rendre justice, que de chasser le jury, quand ce jury vous déplaît. Mais si le moyen est ingénieux, il est moins équitable.
- RUSSIE
- Le complot de Saint-Pétersbourg.— Le
- Standard, ayant annoncé qu'un complot contre le czar avait été découvert à Saint-Pétersbourg. Les journaux russes et à leur suite les journaux français, suivant les communications qui leur avaient été faites par les représentants diplomatiques de la Russie le niaient.
- Le correspondant viennois du Times maintient l’exactitude de la nouvelle donnée par son confrère anglais et donne à ce sujet, les détails complémentaires suivants.^
- J’apprends d’une source digne de foi qu’on a découvert à Saint-Pétersbourg une conspiration dont le but était le renversement du régime autocratique et l’établissement d’un gouvernement constitutionnel.
- Les nihilistes ne seraient mêlés en rien à cette affaire, et il me semble que le czar n’ait pas été personnellement menacé dans son existence ; on aurait médité simplement de le placer dans l’alternative d’accorder une constitution ou d’abdiquer.
- Les conspirateurs seraient, dit-on, pour la plupart, des personnages occupant de hautes fonctions, de grands propriétaires. Plusieurs d’entre eux ont été arrêtés, mais l’affaire est tenue secrète et je ne puis obtenir de plus amples détails.
- Le Standard est informé que les personnes arrêtées sur la perspective Newski étaient au nombre de six ; ce sont des étudiants.
- LES GRÈVES MINIERES
- le Grisou et le Contrôle de l’État.
- Nous avons consacré, dans le Devoir, une série d’articles (1) à la question des mines et aux projets de révision de la législation minière, pendants devant les Chambres.
- Dans ces articles, nous avons établi que :
- 1° Les mines ont été distraites, pour l’exploitation, du domaine social, à la suite d’une série d’actes législatifs ayant pour but de créer des monopoles, des privilèges en faveur de concessionnaires auxquels on remettait une source incalculable de richesses dont on frustrait le propriétaire naturel, c’est-à-dire la collectivité.
- 2° Que, néanmoins, malgré ces lois de privilège,
- la législation minière existante reconnaissait le domaine éminent de l’état sur les richesses souterraines, tout droit de contrôle n’ayant pas été abandonné. Et ce qui prouve mieux que tout argument théorique, le bien fondé de cette assertion, c’est le contrôle de fait que la loi s’est réservé, et enfin la présentation successive de divers projets de réglementation déposés par les députés et le gouvernement, ayant tous pour objet de réviser la forme de possession des mines par leurs concessionnaires actuels, révision qui est la négation du droit de propriété ordinaire tel qu’il est compris et défini par le code civil : Jus utendi et a bu-tendi.
- 3° Que l’intervention précédant leur appropriation sociale, dans l’administration de ces biens d’origine purement collective, devient de plus en plus urgente.
- Nous avions été amené à ces conclusions à la suite d’une étude impartiale des faits généraux et nous ne pensions pas avoir de nouveaux faits particuliers à enregistrer si prochainement, qui viendraient encore, non seulement confirmer notre conclusion, mais montrer la nécessité qui s’impose de la réaliser au plus vite.
- Au commencement du mois, en effet, deux nouvelles graves ont ému la France.
- D’une part, à St-Etienne, au puits Ghatelus, une formidable explosion de grisou a jeté le deuil dans les familles ouvrières au nombre de plus de cinquante — on ne sait pas encore exactement, à l’heure où nous écrivons, le chifïre des morts qu’il y aura à déplorer.
- De l’autre, des dépêches de Bessèges annonçaient que les mineurs de ce bassin houiller important s’étaient mis en grève. — Nous disons que cette nouvelle était très grave, parce qu’il y a à Bessèges ou dans les environs plus de 5,000 travailleurs employés par la Compagnie de la Youlte, et qu’une grève de 5,000 mineurs peut toujours, quelles que soient les intentions pacifiques des grévistes, avoir des conséquences déplorables.
- Dès que la catastrophe deSt-Étienne a été connue, on s’est mis à organiser des souscriptions; on a célébré la vertu héroïque du mineur qui travaille à des centaines de pieds sous terre, bravant le grisou et l’éboulement. Le tout a fort ému la charité publique et nous ne pouvons qu’être satisfait de l’empressement que chacun a mis à venir en aide aux familles atteintes, aide bien insuffisant, hélas 1
- fi) Devoir des 9 et 30 janvier et 6 février 1887
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- car il représente à peine quelques francs pour les enfants des malheureuses victimes du grisou.L’État a également envoyé quelques milliers de francs. Mais était-ce bien à la charité publique et à l’Etat que devait revenir la charge de secourir les sinistrés ?
- Telle est la question que nous posons et qu’on ne s'est pas encore posée dans la presse.
- Ces ouvriers tués, hachés par le grisou, travaillaient au compte d’une compagnie. Il paraîtrait môme, d’après les constatations faites par M. Basly et M. Michel Rondet, président du syndicat des mineurs de la Loire, que la C ompagnie n’avait pas pris toutes les dispositions de sécurité prescrites par la science contre le danger du grisou ;— c’est ainsi que la lampe dite grisoumètre, qui pressent l’approche du grisou et qui même en se brisant ne s’enflamme point et par conséquent ne produit aucune explosion, ne fonctionne pas à St-Étienne.
- En tout cas, les victimes du puits Chatelus travaillaient au compte d’une compagnie. C’est donc à elle que revient la charge de secourir les veuves, les orphelins et les estropiés — toutes réserves faites sur les responsabilités pénales de droit.
- Personne n’a paru songer à cela. L’Etat lui-même a vu là un de ces accidents ordinaires comme il peut en arriver au charpentier de village travaillant à son compte et tombant d’une toiture ou d’un échafaudage.
- C’est, de la part de l’Etat, une méconnaissance absolue de ses droits, et cette méconnaissance est certes fort dangereuse, parce qu’elle tend à considérer les mineurs comme des travailleurs ordinaires, quand nous pouvons intervenir dans leurs rapports économiques avec le patronat et assurer leur sécurité d’une façon efficace, par suite de la nature particulière des richesses qu’ils exploitent.
- A Bessèges, la conduite du gouvernement a été différente. L’Etat n’a pas envoyé de secours aux mineurs qui réclamaient leurs salaires dus par la Compagnie, mais le procureur de la République, le juge d’instruction et des gendarmes,par brigades, lorsque les mineurs ne demandaient que le versement du prix d’un travail fait.
- Car à Bessèges, il n’y a pas eu grève proprement dit, non. Depuis trois mois, les ouvriers n’avaient pas touché un sou ; fatigués de cette situation anormale, ils ont revendiqué leur argent ; et les tribunaux qui eussent dû, non seulement appuyer cette revendication, mais au besoin saisir en gage
- de paiement les puits de la Compagnie, ont prêté main forte à cette dernière !
- Ceci est d’autant plus regrettable, que cette coutume de ne payer leurs ouvriers qu’à des dates très éloignées, et longtemps après l’exécution du travail, est une manœuvre systématique de ces Compagnies. Celles-ci ont, en effet, des magasins généraux de vivres et d’approvisionnements de toute sorte. Le mineur sans argent doit s’adresser à ces magasins pour subsister, lui et sa famille. Les fournisseurs ordinaires ne sauraient faire un crédit de trois mois que la Compagnie peut prolonger ad libitum, certaine que son débiteur la paiera, puisque c’est à un créancier qu’elle prête. Par là, la Compagnie assure donc l’écoulement de ses produits plus ou moins bons. Mais elle vise encore un autre résultat qui n’est pas le moindre: c’est de mettre le mineur entièrement à sa discrétion, en le laissant toujours sans argent, dans la presqu’impossibilité d’épargner un sou.
- L’ouvrier qui a crédit à la Compagnie dépense, en effet, sans compter; sachant à peine lire et écrire, c’est moins la ménagère, dans la plupart des ménages de mineur, qui connaît le budget de la maison, que le comptable de la Compagnie, qui enregistre toutes ses dépenses, jusqu’à celles du loyer. Dans ces conditions, l’ouvrier est pieds et poings liés entre les mains de la Compagnie. Il vit pour et par elle — si toutefois végéter ainsi peut s’appeler vivre.
- Dans une exploitation ordinaire, une entreprise d’ordre absolument privé, de pareils procédés seraient condamnables. Qu’en dire, lorsqu’ils se produisent dans une exploitation de l’Etat. Car ne l’oublions pas, la collectivité, même avec la législation existante, possède un droit de contrôle effectif qu’elle pourrait faire servir à la cessation d’abus aussi scandaleux.
- Et lorsque les ouvriers tentent de mettre fin à ces pratiques, ce n’est pas à leur aide qu’accourt la société, c’est à l’aide de la Compagnie !
- Des faits comme ceux-là, comme le sinistre de St-Etienne viennent à l’appui de ce que nous disions dans nos études sur la législation minière. Ils montrent qu’il faut, sans retard, toute affaire cessante, résoudre la question de propriété ou de possession qu’elle soulève, et, s’il n’y a pas à la Chambre une majorité suffisamment soucieuse des intérêts sociaux pour faire rentrer les mines au domaine collectif d’où elles n’auraient jamais dû être distraites, il convient tout au moins de spécifier dans une loi des garanties sérieuses propres
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- à sauvegarder les droits des travailleurs et leurs vies.
- Il y a là, en effet, non seulement des droits, mais des centaines de mille existences à sauver — à Bessèges de l'asservissement féodal, à St-Etienne et partout, du grisou, de l’éboulement, des épouvantables catastrophes comme celle du puits Chatelus.
- Comme nous l’avons fait observer au cours de cet article, on a fait appel à la charité publique, en faveur des victimes de l’éboulement de St-Etienne, à la caisse de l’État, mais dans la presse, personne n’a encore agité la question de responsabilité de la Compagnie. On a même cherché, d’une façon détournée, il est vrai, à mettre à couvert cette responsabilité, en attribuant l’éboulement au récent tremblement de terre.
- Un groupe d’ouvriers mineurs proteste dans un journal de Paris contre cette hypothèse, et à l’appui, donne les détails suivants sur les nombreuses négligences des Compagmes,dans l’exploitation des mines. Nous publions cette protestation à titre de document ; elle montre combien il est urgent de résoudre la question de sécurité, par une loi qui place les ouvriers mineurs sous la sauvegarde sociale.
- Pendant les quatre jours qui ont séparé le tremblement de terre de l’explosion de grisou, on n’a pas constaté une recrudescence de gaz dans le puits la Culatte,et, si une oscillation du sol pouvait déterminer l’inflammation des poussières de charbon répandues dans l’atmosphère (J) des galeries, ce phénomène se serait produit à l’instant même où les habitants du Midi ont ressenti la commotion souterraine. Comme on le sait, il n’en a rien été. Il est fort douteux, du reste, que le tremblement de terre se soit manifesté jusque dans notre région. Quelques personnes le prétendent, beaucoup le nient. C’est donc une affirmation en l’air, sans fondement, que nous devons tenir pour fausse, tant que MM* les avocats de la Compagnie ne l’auront pas consolidée par des faits positifs.
- Mais si nous prouvons que l’incurie, la négligence,la rapacité des Compagnies rendent fatales les explosions de grisou, le public impartial ne saurait s’arrêter un instant au pitoyable ergotage du monde officiel et capitaliste.
- Tout d’abord — la quantité de grisou que contenait le puits sinistré était énorme. Un minéur échappé par miracle
- (1) La Compagnie peut arroser les galeries, ce qui se pratique du reste dans plusieurs puits, et éviter le danger éventuel des poussières de charbon.
- à l’hécatombe, affirme que parfois des 3 à 400 mètres d’étendue de galerie étaient impénétrables, tant était grande la quantité de grisou accumulée.
- Et presque pas de ventilateurs ! Les mineurs expérimentés se servaient de leur veste, qu’ils agitaient dans tous les sens afin d’aérer leurs chantiers, avant de commencer leur travail. Quand il y avait un ventilateur, MM. F... et B..., afin d’éviter les trais d’un homme à la compagnie, chargeaient le piqueur du soin de le faire fonctionner!... Cet homme, condamné à un travail surhumain, était obligé de se déranger pour aérer son chantier! Etquand ses instants étaient comptés, que l’extraction était dure, comment faire? |Négliger les précautions ou ne pas faire la journée que la Compagnie lui impose. Exposer sa vie ou perdre son pain ! Le plus souvent
- — toujours même — il bravait le danger en confiant au hasard le soin de garder une vie précieuse, de laquelle dépend le sort de toute une couvée de lamentables !
- Ce qu’il y a de plus grave encore,au milieu de l’atmosphère menaçante que nous avons signalée, c’estqueM. B..., comme tovis ses collègues, recommandait l’emploi de la poudre, malgré la défense expresse des gardes-mines. Le gouverneur fournissait la poudre et... la faisait payer à l’ouvrier. Et les coups de mine succédaient aux coups de mine,., aux frais du mineur. Et il arrive fatalement qu’un coup mal dirigé, ou rencontrant un obstacle au-dessus de ses forces, fait canon — selon l’expression consacrée — et enflamme l’immense quantité de gaz accumulé dans les réservoirs que lui prépare la cupidité criminelle de la Compagnie.
- En dépit des avis répétés des garde-mines, les Compagnies persistent à faire des chantiers trop élevés,pour ne faire qu’un abattage,et afin d’augmenter de quelques francs les dividendes opulents des actionnaires.
- Le boisage est aussi mal entretenu et trop espacé. Ici le danger est tout spécial. Si une explosion de grisou se produisait dans une mine convenablement boisée — ce qui ne se voit et ne se verra probablement jamais en société capitaliste
- — on aurait chance d’arracher beaucoup de mineurs à cette mort soudaine, épouvantable, qui les enlève pleins de santé à leurs enfants et à leurs femmes. Mais, si c’est le contraire, — si la mine est mal boisée — ce qui est toujours le cas — des éboulements formidables surviennent et apportent une complication qui rend tout sauvetage impossible. Les malheureux qui échappent au gaz sinistre, meurent dans les atrocités lancinantes de la faim!... Il y a aussi les quadrillages où le grisou s’embrusque et guette sans cesse, dans leur sous-sol, les taupes du capital. Et les chantiers épuisés, qu’on ne remblaie pas par économie, où le gaz mangeur d’hommes trouve un domicile spacieux...
- Que dire encore ? Pour aujourd’hui, nous nous en tiendrons à ces considérations d’ordre général ; mais nous
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- ne pouvons résister au désir de citer un fait entre tous : la mine Ambroise, qui récéle énormément de grisou, possède, à la bouche du puits, cinq chambres d’éboulement. Si une explosion semblable à celle de la Culatte se produisait, pas un mineur n’échapperait à la catastrophe. L’ouverture serait obstruée, la Compagnie ayant négligé de taire une fendue, qui aurait diminué de quelques centimes la rente du capital.
- FLEUR DE THE.
- PAR
- Francis TESSON.
- I
- En ce temps-là vivait, dans la ville de Canton, un lettré du nom de Ta-Ou.
- Vous rappelez vous ces vilains magots courts, bouffis bossus et ventrus, dont on décorait autrefois nos potiches et nos paravents ?
- Ta-Ou était leur vivant portrait.
- C’était du reste malgré sa laideur, un lettré de première classe; il arrive parfois qu’un vase grossier renferme une liqueur subtile, et plus d’un esprit supérieur s’est trouvé caché sous l’enveloppe d’un corps difforme.
- Non seulement Ta-ou déchiffrait à première vue les deux mille cinq cent lettres de l’alphabet usuel ; mais les cents et un mille caractères qui forment la base de la langue chinoise n’avaient aucun secret pour lui. Aussi amassa-t-il en peu d’années une fortune considérable, dont il savait jouir en homme à qui sa conscience n’a rien à reprocher.
- Et, de fait, c’eût été le plus parfait des Chinois, sans son gros ventre ses jambes écourtées et sa figure balon-née de graisse.
- Or, le croiriez-vous! Fôle dieu suprême, qui sait mêler le bon grain à l’ivraie, Fô avait fait cadeau à ce singe humain d’une des perles de son paradis.
- Ta-Ou avait une fille.
- Le nom dont on l’appelait signifiait Fleur de Thé.
- De la mer Bleue à la Grande muraille, vous eussiez perdu votre temps et vos peines à chercher sa pareille. Sa taille était svelte et élancée comme une tige de bambou, son teint ne le cédait point en fraîcheur à ta plus pure farine de riz. Elle avait de petits yeux brillants, surmontés de sourcils noirs, arqués avec une symétrie parfaite. La tresse de ses longs cheveux noirs rappelaiént la finesse de la toile que tisse l’araignée.
- Et ses pieds !... v
- Ah! ses pieds !... ils étaient adorables!
- Une miniature de pieds !... une ombre de pieds !... presque un rêve !
- Les pantoufles de Cendrillon eussent semblé des boîtes de gendarmes auprès des mignons escarpins qu’elle chaussait.
- II
- Un jour, Ta-Ou la prit à part.
- Mon enfant, lui dit-il, te voilà grande et belle ; tu
- J auras tantôt quinze ans à la floraison du riz. Sije n’écoutais que ma tendresse, je te garderais éternellement près de moi, car tu es l’étoile de ma nuit, l’oiseau de mon jardin, la gaieté de ma maison. Toi partie, il se fera un grand vide dans mon existence.Mais je mets ton bonheur au-dessus de ma propre satisfaction. Tu ne peux pas toujours rester fille ; et pour toi, mon enfant, le temps est venu de prendre un mari.
- Fleur-de-Thé baissa les yeux et rougit.
- — Je n’ai jamais songé à cela, balbutia-t-elle.
- — Mais moi, j’y ai pensé pour toi. Allons, c’est dit, n’est-ce pas ? Mon choix est fait, d’ailleurs, et les choses sont conclues. Demain tu seras fiancée; dans huit jours, tu te marieras.
- Quoi ! si vite et si tôt ? dit-elle.
- — Pourquoi non ? repartit Ta-Ou. C’est la coutume, dans notre pays, que les mariages s’accomplissent aussitôt que les parents les ont décidés ; je ne vois pas ce qui pourrait retarder le tien.
- — Oh ! père, je ne sais pas même quel est l’époux que vous me destinez : s’il est beau ou laid, vieux ou jeune ?
- — Qu’importe î tu le verras demain au moment des fiançailles.
- — Mais... son nom ? Dites-moi du moins son nom ?
- — Tu l’apprendras demain.
- Et comme elle allait insister ;
- — Adieu, petite, dit Ta-Ou en la baisant au front ; je vais chercher de ce pas la meilleure costumière de la ville. Tu conféreras avec elle de ces milles colifichets qui composent la toilette obligatoire d’une fiancée. N’épargne rien ; tu ne saurais te faire trop belle pour plaire à celui qui t’épouse. Adieu.
- III
- Le lendemain Ta-Ou réunit sa famille dans la salle des Ancêtres, ainsi nommée à cause des urnes funéraires qui en tapissent les murs.
- Les chinois n’attachent pas, comme nous, à l’usage de la mort des idées lugubres. Ils brûlent le corps des trépassés, en recueillent les cendres dans des urnes, emportent ces urnes chez eux, les posent sur des piédestaux qui ressemblent à des autels et entremêlent le tout de fleurs et de guirlandes. Voilà leur cimetière.
- C’est dans cette mécropole fleurie, sorte de temple familier dont chaque maison est pourvue, qu’ils accomplissent, en présence de ceux qui n’y sont plus, les actes les plus importants de la vie.
- Ce fut dans la salle des Ancêtres que se réunirent Ta-Ou, sa femme ses frères et ses invités. Le futur mari, accompagné des siens, les y avait précédés.
- Fleur-de-Thé pénétra la dernière dans la salle des Ancêtres. Un voile soyeux aux longs plis l’enveloppait de la tête aux pieds.
- Les matrones qui lui servaient d’escorte la conduisirent en face de son fiancé ; puis tout à coup d’un geste rapide, elles écartèrent son voile.
- Et pour la première fois de sa vie, Fleur-de-Thé, émue et rougissante, se trouva exposée, le visage découvert, aux regards d’un homme.
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- Son fiancé la contempla durant quelques minutes, scru- ; tant d’un rapide coup d’œil chaque pli du visage, analysant chaque trait de la physionomie.
- Cet examen parut le satisfaire, il fit à Ta-Ou un signe approbatif, qui semblait dire :
- C’est bien, je suis content : votre fille me plait, passons outre.
- Aussitôt les matrones firent tomber, à l’aide de ciseaux d’or, les longues tresses brunes qui, du front de Fleur-de-Thé flottaient jusqu’à terre.
- Elles lui rasèrent le devant de la tête en signe d’hy-ménée, et relevèrent les tresses de la nuque en un épais chignon, traversé par une épingle d’or.
- Cette nouvelle toilette achevée, la fille de Ta-Ou remit au bonze qui présidait la cérémonie un billet portant ces mots écrits de sa main.
- « Fleur-de-Thé, âgée de quinze ans, née le cinquième jour du mois de Djiva (mois de la Souris). »
- Le fiancé remit pareillement un billet au bonze.
- Le sien était ainsi conçu :
- « Kou-ei-li-ang, cousin du fils du Ciel, héritier de la ceinture jaune, âgé de quarante ans, né le 11 du mois de Ihroul (mois du Serpent). »
- L’Année chinoise se compose, comme on le sait, de douze mois qui portent, chacun le nom d’un animal.
- Le bonze jeta les deux billets dans une urne, alluma autour trois cassolettes pleines d'encens, prononça quelques paroles cabalistiques et tira l’horoscope des deux fiancés
- Les astres sont favorables, prononça-t-il ; Fô, du haut de son trône céleste, sourit à Kou-ei-li-ang et à Fieur-de Thé. Vous pouvez donc terminer en toute sécurité l’union déjà commencée.
- Les assistants applaudirent et l’œil paternel de Ta-Ou versa un pleur joyeux.
- Quant à Kou-ei-li-ang, le sourire aux lèvres, il s’empressa d’offrir à la jeune fille des bagues, de bracelets, des boucles d’oreilles, des pièces de soie et autres menus objets de luxe.
- Fleur-de-Thé en revanche lui fit un cadeau de pantoufles qu’elle-même avait brodées, et d’éventails qu’elle-même avait peints.
- Et après lui avoir donné sa main à baiser, elle se retira dans son appartement.
- Les fiançailles étaient terminées ; mais avant de se quitter, Ta-Ou et Kou-ei-li-ang échangèrent une carte rouge en signe de pacte d’alliance, et l’on prit rendez-vous à la huitaine pour le mariage.
- (A suivre.)
- Musée Commercial et Industriel de Toulouse.
- Nous apprenons qu’il vient d’être créé à Toulouse un musée industriel et commercial.
- L’initiative de cette création est due à la Société académique franco-hispano-portugaise.
- Le nouveau musée a pour but de centraliser les échan-
- tillons de toutes marchandises et produits industriels provenant de l’Europe et du monde entier.
- La Société ne poursuit qu’un but : celui d’amener le commerce français à profiter des enseignements qui lui seront donnés par la production des échantillons soumis à son examen.
- Des récompenses seront décernées tous les ans à ceux des Exposants dont les produits auront le plus de mérite.
- Bibliographie.
- Application de l'aimant (magnétisme minéral) au traitement des maladies, avec 11 fig. dans le texte, par le professeur H. Durville, 1887, prix ; 1 fr. à la Librairie du Magnétisme 5, boulevard du Temple. Paris.
- Ouvrage très intéressant, tant au point de vue physique qu’au point de vue physiologique et thérapeutique. 11 contient un historique de l’application de l’aimant en médecine, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours ; une étude sur la physique de l’aimant, ou l’auteur révèle l’existence d’une force inconnue qu’il à découverte; une étude plus remarquable encore sur la physique physiologique, ou la popularité du corps humain et son analogie avec l’aimant est démontrée ; une description des pièces aimaHtées à employer dans un traitement et une thérapeutique qui permet au malade de se traiter lui-même, dans le plus grand nombre des cas.
- Cet ouvrage est l'application des principes que l’auteur a exposés dans son remarquable Traité expérimental et thérapeutique de Magnétisme.
- Lois physiques du magnétisme,polarité humaine, par le même, 30 cent., à la même libraire.
- Guérison certaine du choléra en quelques heures, même dans les cas désespérés, 6e édition 20 cent., à la même librairie.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 7 au 13 Mars 1887. Naissances :
- Le 8 Mars, de Gervais Henri fils de Gervais Louis et de Noé Elodie.
- Le 12 Mars, de Lebel Julienne-Juliette, fille deLebel Marcellin et de Rabelle Victoire.
- Le 12 Mars, de Cochet Eugénie-Léontine,fille de Cochet Louis et de Hutin Léontine.
- Le 12 Mars, de Hébert Jeanne-Marie-Aline, fille de Hébert Marcel et de Cronnier Marie.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Guise. —* lmp. Barè.
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- Il’ Année, TomeII.— N"446 Le numéro hebdomadaire W c. DimancheT27?Mars 1887
- V V MifVAT
- Lë DËVUI
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à U. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- Franoe Un an ... Six mois. . . Trois mois. .
- 10 fr. »» 6 s» 3 »»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »» Autres pays
- Un an. . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Fetits-Cbamps Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAKIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- L’Impôt sur le revenu. Qu’est-ce que le revenu?— Un mot au « Courrier de Londres ».— Le budget de 1S88. — La situation politique et sociale en Belgique. — Proposition de loi relative aux droits civils des femmes. — Faits politiques et sociaux de la semaine.— Protection bourgeoise et protection ouvrière.— Sauvons nos enfants.— Fleur de Thé.— La revue socialiste.— Etat-civil du Familistère.
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- L'IMPOT SUR LE REVENU
- Qn’fisl-ce que le revenu ?
- Le projet d’impôt sur les loyers dont M. Dauphin est à la veille de saisir le parlement, porte le titre d’« Impôt sur le revenu ». Il est présenté conformément à l’invitation faite récemment au gouvernement par la Chambre, dans un scrutin relatif à une proposition formelle d’impôt sur le revenu, déposée et défendue par M. Perin, député he l’Extrême-Gauche.
- 1 L’annonce du dépôt de ce projet a eu la bonne fortune gouvernementale de provoquer les attaques violentes de nombreux journaux bourgeois connus par leur incurable hostilité envers toute réforme ou tentative d’amélioration sociale. Le
- Temps, le Journal des Débats, VEconomiste français ont daubé à qui mieux mieux sur le malencontreux projet. L’Economiste français surtout, s’est distingué par ses violences répétées, d’autant plus remarquées, que M. Dauphin n’a fait, en somme, que transporter dans le domaine de la pratique, les opinions théoriques en matière d’impôt de M. Leroy-Beaulieu lui-même. C’est, en effet, M. Leroy-Beaulieu en personne qui mène la campagne dans VEconomiste contre le projet d’impôt, et il se trouve que ses dispositions sont calquées à peu près exactement sur les désirata financiers formulés par le rédacteur en chef de l'Economiste dans sa Science des finances. (1)
- Quoiqu’il en soit, les attaques de ces journaux ont valu à M. Dauphin la protection des feuilles d’une nuance politique plus avancée, qui y ont vu une manœuvre anti-ministérielle.
- Quant au grand public, la masse ouvrière, il serait difficile de déterminer à cette heure quel est son sentiment — si toutefois, il en a un de formé, à cet égard. Mais s’il n’a pas d’opinion bien
- (1) Voici, en effet, ce que M. Leroy-Beaulieu écrit dans son traité de la Science des finances, maintes fois invoqué par les partisans de l’impôt sur le revenu : « L’un des Impôts directs les plus recommandables, c’est l’impôt sur le loyer d’habitation... Quand le législateur désespère de pouvoir taxer, du premier bond, l’ensemble des revenus des contribuables... le meilleur moyen pour lui de frapper autant ue possible les citoyens en proportion de leurs facultés, c’est e mettre une taxe sur les loyers d’habitation. L’importance des loyers est l’indice le moins trompeur de l’importance des fortunes et des revenus. » — Tome 1er p. 374 et suivàntesl
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- nette sur la matière d’ores et déjà, soyez certain qu’il ne tardera pas à en acquérir une, carrément hostile, dès que la machine de M. Dauphin fonctionnera, puisque c’est surtout contre le travailleur qu elle est destinée à fonctionner.
- Car c’est la triste caractéristique de l’impuissance absolue dans laquelle se débattent nos gouvernants, que ces tentatives d’amélioration, sincères peut-être, aboutissant à une surélévation des charges sous lesquelles ploient déjà, affaissées, les masses laborieuses. Ce qui nous semblerait indiquer la parfaite sincérité de l’auteur du projet de nouvel impôt, c’est précisément les distinctions subtiles qu’il établit dans sa dénomination, selon qu’il s’adresse à des adversaires de toute réforme, ou à des hommes politiques qui croient le moment venu de tenter quelque chose, en faveur de la classe ouvrière. Aux uns, l’impôt est présenté comme une simple modification apportée dans 1 évaluation de la cote mobilière ; pour ceux-là, M. Dauphin l’appelle : Impôt sur les loyers. — Pour les autres,au contraire, il fait miroiter à leurs yeux ce titre séduisant d’« impôt sur le revenu.»
- Les journaux précités, comme le Temps, le Journal des Débats, etc.,ne saisissent pas la distinction et ils s’élèvent avec la dernière violence contre ce qu’ils considèrent comme une première atteinte aux immunités de la richesse. Chose étrange ! Cette catégorie de dirigeants, instruits, connaissant les affaires de finance, voit rouge et se démène, en proie à une folle terreur, à la seule pensée d’une taxation frappant les gros revenus. Pourquoi ?
- Simplement parce que e,e mot d’« impôt sur le revenu », ainsi que nous l’avons expliqué à maintes reprises, dans nos articles sur le Déficit et l’Hérédité de l’Etat, a été longtemps et reste encore aujourd’hui, auprès de certains, une formule magique. A son aurore, le socialisme l’a inscrit dans son programme et le peuple y a vu tout de suite la panacée universelle aux maux sociaux dont il gémit. Par contre, naturellement, les dirigeants l’ont excommunié, rejeté avec horreur —• et ils continuent à le repousser par tradition — par routine.
- En l’inscrivant dans leur programme, les socialistes n’avaient pas pris garde à ceci : que si, théoriquement, il est juste de faire contribuer aux charges sociales ceux qui tirent de ces charges le plus grand profit, c’est-à-dire les riches ; pratiquement, il était surhumainement difficile de con trôler la richesse ayee assez de précision pour
- la faire contribuer dans la mesure exacte et convenable aux charges publiques. Naturellement, les théoriciens socialistes n’ayant pas pris garde aux difficultés pratiques à peu près insurmontables^ inhérentes à l’établissement de l’impôt sur le revenu, la masse devait encore moins s’arrêter à ces difficultés l’exécution.
- Mais d’abord, qu’est ce que le revenu ? Qu’entend-on par ce mot, à quelle catégorie de richesses s’applique-t-il? Ici, les économistes sont intervenus et ils ont si bien emmêlé l’écheveau, déjà passablement inextricable, que nous défions bien quiconque de le dévider. Les économistes ont feint de prendre la question au sérieux et ils se sont attachés à préciser ce qu’il faut entendre par revenu. Gomme toujours, c’est à une absurdité qu’ils ont abouti. Le revenu, ont-ils dit, c’est le gain ou profit total qui reste en fin d’année ou de journée, selon qu’on additionne le revenu annuel ou quotidien,tous frais de production ou d’échange déduits. Exemple : un usinier a vendu pour un million de marchandises ; supposons que, déduction faite des salaires, du prix des matières premières payés, en un mot de tous ses frais généraux et spéciaux de production, il lui reste 365.000 fr. Cette somme représente son revenu annuel — et 1000 francs son revenu quotidien.
- Fort bien : alors, quel est le revenu d’un ouvrier payé 1.800 francs par an? — 1.800 francs, répond l’économiste — ou 5 francs par jour.
- Qui ne voit le sophisme flagrant d’une telle parité établie entre le revenu de l’usinier et le salaire de l’ouvrier ? L’ouvrier, en effet, ne met pas en œuvre des machines puissantes et de la matière première, comme le premier ; il ne met en œuvre que ses bras, lui-même,sa force musculaire, résultant du fonctionnement combiné de sa volonté et de ses muscles; mais ses muscles sont sa machine à lui. En d’autres termes, l’ouvrier est une machine agissante, consciente, si l’on veut, mais soumise comme la machine d’acier de l’usinier aux mêmes lois d’équiiibre et de réparation des forces, sans laquelle une usure rapide ne tarde pas à lé rendre impropre à tout fonctionnement utile. Or l’usinier comprend, dans ses frais de production, l’usure et l’alimentation de ses machines. Et le travailleur, ne devrait pas en tenir compte ? Il est si vrai que le revenu est constitué par le gain proprement dit, résultant de toute opération économique, frais de subsistance déduits, que tout directeur ou propriétaire — agricole, industriel
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- ou commercial — est admis, juridiquement, à prélever, au chapitre des frais généraux, des appointements, dont la moyenne est déterminé par la nature de l’exploitation, à titre de salaire, pour son entretien personnel.
- Par conséquent, il n’y a revenu, que lorsque le salaire ou l’excédent de profits de toute entreprise dépasse les frais de production du salarié ou de l’entrepreneur, c’est-à-dire les frais moyens de subsistance du salarié ou de l’entrepreneur et de sa famille. De même qu’en comptabilité de toute nature une part du revenu brut est consacrée à l’amortissement du prix des machines, de façon à pouvoir les remplacer quand elles ne pourront plus fonctionner, de même doit-on amortir l’usure ouvrière par l’éducation des jeunes générations, des enfants, qui remplaceront le père devenu invalide, impropre au travail.
- De ces prémisses irréfutables, de simple bon sens, il résulte que l’expression de « revenu » ne doit s’appliquer qu’à cette partie de richesse créée, excédant ses frais de production,— c’est-à-dire au superflu. L’ouvrier, qui ne reçoit pas toujours le quantum de subsistance pour vivre lui et. sa famille, le petit propriétaire, le petit industrielle petit commerçant, qui parviennent avec peine, comme on dit vulgairement, à joindre les deux bouts, n’ont donc pas de revenu.
- Et cependant l’impôt projeté les atteint, il atteint les classes les plus infimes de la nation.Dans une petite ville de 5.006 âmes, qui sera peut-être une ville industrielle aux loyers élevés, le loyer de 50 francs, supposant un revenu, c’est-à-dire un salaire de 500 francs, sera frappé ! Autant donc appeler le projet de M. Dauphin impôt de capitation, car quel est le ménage qui ne paye pas un loyer annuel de 50 francs ?
- Voilà donc ce que notre ministre des finances entend par revenu ! Les journaux conservateurs ont bien tort de prendre l’alarme; ce n’est pas leur clientèle qui supportera le poids le plus lourd dé la nouvelle taxe.
- Mais s’ensuit-il que,même en adoptant notre définition du revenu donnée plus haut, il soit possible de l’imposer ? Pas davantage — car comme nous l’avons expliqué dans nos articles sur le Déficit et l'Hérédité de l’Etat (1), la repercussion financière
- (i) Devoir de 1886, Tome X, pages 692, 709,724, ^9,753,769,
- incorporerait le coût de l’impôt dans le coût de production, au chapitre des frais généraux, et la baisse des salaires d’une part, la hausse du prix des produits de l’autre rétabliraient le niveau des bénéfices antérieurs.
- Abstraction faite de la repercussion économique, on ne saurait même atteindre le revenu,parce que, fût-il considéré comme nous avons montré que l’indiquent le bon sens et la saine observation des faits, une fois défini théoriquement on ne peut le saisir pratiquement.LTnquisition elle-même serait impuissante à établir une échelle de proportion exacte, par suite de l’impossibilité qu’il y a à dégager chaque revenu particulier de cette moyenne élastique des frais de production, dans lesquels nous avons compris le coût des subsistances. Il est évident, en effet, que l’importance d’un même revenu varie selon les lieux — où le développement industriel, le luxe, et ces mille dépenses contingentes, purement accessoires de la vie — ici une nécessité, là une superfluité, — différent, mais doivent, cependant, entrer en ligne de compte.
- Donc, illusion complète chez ceux que l’analyse des faits et la réflexion n’ont pas guéris de cette panacée impraticable —- et illusion non moins grande chez les dirigeants qui la repoussent avec horreur. On ne réalise pas l’impossible. On ne peut faire contribuer la richesse aux charges sociales, faire rentrer dans le domaine social l’excédent injustement approprié, que du jour où cet excédent est dûment et clairement constaté — c’est-à-dire à la mort des personnes. C’est pourquoi l’Hérédité de l’Etat seule, enfmettant d’accord partisans de l’impôt sur le capital et partisans de l’impôt sur le revenu, réaliserait le but que ces partisans poursuivent, ouvrirait la voie à l’ère dè paix sociale par une équilibre social rationnel, résultant des compensations que la collectivité pourrait assurer aux malades, aux faibles, à l’enfance, à la vieillesse, broyés aujourd’hui sous l’impitoyable indifférence collective.
- Et tandis que pour combattre ces projets irréalisables d’impôt, l’égoïsme dirigeant a tout un arsenal d’arguments, contre l’Hérédité de l’Etat, les objections tombent d’elles-mêmes, l’Hérédité s’appliquant sans léser aucun intérêt. Mais il semble qu’on né puisse espérer la discussion de projets sérieux, tant qu’on n’aura pas épuisé tous les case-tête chinois économiques de réformateurs aux abois.
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- Un mot an « Courrier de Londres ».
- A la fin d’un article intitulé : Les questions sociales en Angleterre, notre bienveillant confrère du «Courrier de Londres » voulait bien promettre/dans son numéro du 6 février dernier, d’analyser spécialement quelque jour le volume de M. Godin : « Mutualité nationale contre la misère. *
- Mais changeant d’avis, il écrivait le 27 du même mois :
- « Ce n’est pas à une étude sur sa « Mutualité nationale « contre la misère » que nous consacrerons l’article promis « à notre confrère.
- « La question ouvrière étant, ou paraissant être, sa préoc-« cupation importante, nous verrons comment le sociétiste, le « philanthrope et le réformateur que renferme M. Godin s’en « accommodent, non plus dans un journal ou une brochure,mais « dans sa création même au Familistère de Guise.»
- Nous pensions que notre confrère prenant l’œuvre du Familistère telle quelle est aujourd’hui, après 27 ans d’expérience, dont 7 sous le régime de l’association légalement et irrévocablement constituée, allait donner à ses lecteurs un exposé des faits et des résultats acquis pris aux sources les plus sûres. Grande a été notre surprise de le voir, dans ses derniers numéros, exhumer un article, plein d’esprit du reste, que M. Louis Reybaud écrivait en 1873, alors que le Familistère n’avait pas la moitié du développement matériel qu’il a pris depuis, et que’son organisation administrative et sociale n’était qu’ébauchée, l’association n’ayant été légalement constituée qu’au mois d’Août 1880.
- L’article fantaisiste que le « Courrier de Londres » sert aujourd’hui à ses lecteurs eût le mérite à son apparition, il y a une quinzaine d’années, de faire réfléchir plus d’un observateur et d’amener au Familistère un certain nombre de visiteurs désireux de voir si, réellement, on avait réalisé là, au bénéfice de toute une population laborieuse, les conditions d’existence, les sécurités d’avenir, les ressources familiales et domestiques dont ils avaient su démêler la portée à travers les ironies de M. Reybàud.
- Malgré cela, et quoi qu’ait valu en son temps l’article de M. Reybaud, article dont la malveillance frappait le lecteur et dont le fin mot était une concurrence électorale, nous nous étonnons que notre confrère se mette à la remorque d'informations aussi surannées,alors que la presse de son pays a publié sur l'association du Familistère des études récentes, exactes, approfondies et dont les éléments relevés sur place montrent les choses telles qu’elles sont en plein développement de l’association.
- Le Budget de 1888-
- Les journaux publient une analyse que nous ne saurions que résumer, non discuter aujourd’hui, du projet de budget définitivement arrêté par M. Dauphin.
- Nous reviendrons plus tard sur ce malencontreux amoncellement de redites financières, d’un budget qui devait être réformateur, et qui n’apporte cependant aucune réforme nouvelle,^se traînant tristement dans les mêmes ornières de l’impôt et de l’emprunt
- M. Dauphin, en effet, demande à l’alcool, par l’élévation du droit de 156.25 à 206.25, 78 millions de ressources nouvelles.
- La contribution mobilière lui fournit 30 millions ; la surtaxe sur les blés, 14 ; le relèvement de la prise en charge sur les sucres, 22.
- C’est 136 millions de recettes nouvelles que se procure M. Dauphin, pour équilibrer le budget ordinaire. Constatons que le projet fait rentrer le budget extraordinaire des travaux publics dans le budget ordinaire, jusqu’à concurrence de 49 millions et inscrit au chapitre 5, affecté à l’amortissement, une somme de 50 millions.
- Le budget extraordinaire, y compris les dépenses restant à effectuer ou à payer, s’élève à 984 millions. M. Dauphin a classé ces dépenses en trois catégories et inauguré trois séries correspondantes d’obligations.
- 1° Reliquat du second compte de liquidation, caisse des écoles, travaux publics ; pour ces divers service, il y a 311 millions d’obligations dont le paiement marquera la clôture des opérations.
- Le ministre conserve le type sexennaire pour ces obligations, et il propose d’inscrire au budget une annuité de 42 millions qui servira à l’amortissement en sept ans et demi.
- 2° Dépenses exclusivement pour la guerre et la marine, et qui, en raison de leur but, sont considérées comme improductives, car elles s’imposeront de nouveau au bout d’un temps déterminé, lorsqu’il y aura lieu de renouveler notre outillage militaire pour le mettre en harmonie avec les nouvelles découvertes de la science.
- Le ministre propose d’appliquer cette dépense, la reconstitution du capital, en faisant marcher cette reconstitution parallèlement avec l’amortissement.
- Les dépenses auxquelles ce système s’applique s’élèvent à 406 millions et résultent du groupement des opérations du budgets extraordinaires de la guerre et de la marine autorisés pour les exercices 1885, 1886 et 1887 et proposées pour 1888.
- Le ministre propose d’inscrire au budget une annuité dont une partie servira à amortir les 406 millions en soixante ans et l’autre à reconstituer le même capital ou trois fois en soixante.
- Pour 1888, l’opération ne devant commencer qu’au milieu de l’année, l’annuité de ce chef ne s’élèvera qu’à 8 millions ; mais pour les autres exercices elle s’élèvera uniformément à 17 millions,
- 3° La troisième catégorie de dépenses est celle résultant des garanties.
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- Le Siècle appelle un tel budget, budget « de déception. » Nous l’aurons qualifié d’un mot, en disant qu’il aggrave les impôts existants et ouvre la perspective peu rassurante de nouveaux emprunts à venir. Il n’est en effet pas autre chose— il est même encore pis, ainsi que nous le montrerons dans une prochaine analyse critique.
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- La situation politique et sociale en Belgique
- Il y a un an qu’ont commencé les troubles de Liège, suivis par ceux de Charleroi qui ont marqué pour le Belgique une période nouvelle. Ces troublas de Liège furent en réalité fort peu de chose, une manifestation, à propos de l’ordonnance du 18 mars, amena le bris de quelques vitrines et le sac de quelques boutiques; les dégâts n’avaient pas une valeur de huit mille francs; mais la panique de la bourgeoisie fut immense.
- Les journaux conservateurs grossirent démesurément les laits et colportèrent eux-mêmes dans tout les coins du pays l’idée d’une révolte qui, grâce à la crise économique et au mécontentement politique y germa rapidement. Le bassin de Seraing, où il y avait une grève fort paisible, fut inondé de troupes; ilfut interdit de sortir de chez soi sous peine de coups de fusil; on n’épargna aucune provocation. A Tilleux, pendant que les soldats tiraient en l’air, les officiers tuèrent à coups de revolver des curieux, des enfants; et la presse conservatrice exagérait le tout avec une imprudence égale à sa mauvaise foi. Aussi le résultat ne se fit-il pas attendre
- On ne l’a pas assez dit, tout cet affolement des classes dirigeantes et toute cette surexcitation des classes opprimées furent en grande partie l'effet des mesures insensées des autorités et de l’incroyable campagne alarmée de la presse bourgeoise.
- En attendant, dit le correspondant d’un journal parisien auquel nous empruntons ces renseigeraents, nous ne sommes guère plus avancés qu’il y a un an. Le pays a fait dans le domaine des idées un progrès énorme; les ouvriers se sont organisés et ont couvert le territoire de leurs ligues et de leurs coopératives; ils ont savamment dans l’enquête du travail affirmé leurs griefs et leurs revendications, qui sont relativement très modérées et marquées du sens pratique qui distingue la nation belge; la bougeoisie intelligente a compris qu’il fallait faire droit à ces demandes légitimes et la faveur inattendue que rencontre, surtout dans ces provinces wallonne, le congrès progressiste, convoqué par les radicaux de Bruxelles, prouve quelle veut s’organiser en conséquence.
- Le gouvernementest d’ailleurs plus réactionnaire que jamais; la Chambre qui consacre douze heures par semaine aux affaires publiques, n’a pas discutée un seul projet de loj politique ou économique cette année; elle ne discute même pas la question de la défense nationale, et le gouvernement est entré dans une voie de violences administratives et judi-
- ciaires où l’on ne s’arrête plus. C’en est fait du vieux renom de liberté de la Belgique.
- Ainsi l’autre jour la Réforme a publié une circulaire de la direction générale des postes, portant que les juges d’ins_ traction ont le droit de saisir à la poste, et de décacheter toutes les lettres, sans même indiquer le prétexte qui motive la saisie; qu’ils peuvent ensuite refermer les lettres sans indiquer aucun signe quelles ont passé par leur mains; et enfin que si les intéressés portent plainte parce que leurs lettres arrivent en retard ou portent des traces de décachetage, on doit leur dire que l’administration ne reçoit pas leur plainte et les éconduire, afin que l'inquisiteur puisse continuer.
- Un émotion facile à comprendre a saisi l’opinion publique devant ces révélations. La presse proteste sans aucune distinction de parti et une interpellation est annoncée à la Chambre. La poste est donc une souricière et le cabinet noir est rétabli avec tous les raffinements que pouvait lui donner un gouvernement de jésuites. En attendant, vous êtes prévenu: ne confiez pas à la poste belge ce qui ne doit pas être lu par un mouchard.
- L’anniversaire du 18 mars revoit donc le pays dans l’état où il était il y a un an. Depuis hier des troupes occupent Soignies, et les ouvriers grévistes parcourent par bande de plusieurs centaines les routes ensevelies sous la neige et balayées par la bise; pour orgniser la grève des ouvriers occupés à l’extraction de la pierre bleue dite « petit granit ».
- Ces hommes sont fort dignes d’intérêt. Ils gagnent 2 fr. par jour au plus; mais ils ne savent d’après quel tarif ils travaillent et, quand ils réclament le marchandage des blocs de pierre à tailler et un tarif forcé de commun accord sur la base d’une majoration de 10 0/0 des prix actuels, on leur répond qu’ils doivent d’abord cesser de faire partie de la Ligue ouvrière. Les patrons de toute la région sont pourtant syndiqués et la Chambre devrait déjà avoir discutée le projet de loi accordant la personnification civile aux syndicats ouvriers
- Mais les autorités auxquelles^ s’adressent les grévistes pour obtenir une sorte d’arbitrage entre leurs patrons et eux, les renvoient sans daigner leur répondre et cela se comprend; depuis le bourgmestre et le commissaire d’arrondissement qui ont requis la troupe, jusqu’aux députés et aux sénateurs de l’arrondissement, tous sans exception sont maîtres de carrières.
- Le plus joli, c’est que ce ne sont pas les ouvriers qui se sont mis en grève. Ce sont, au contraire, les patrons qui, un jour, n’ont plus voulu donner de travail, parce que les ouvriers persistaient dans leurs réclamations et parce qu’ils ne voulaient pas dissoudre la Ligue ouvrière.
- Du côté de Charleroi tout est tranquille ; le Temps a bien annoncé qu’Anseele parcourait le pays de Charleroi en poussant les ouvriers à la révolte, mais c’est absolument inexact.
- Dimanche dernier il y a eu à Charleroi quatre meetings’
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- dont un’donné par Anseele.Le tribun gantois y a fait un énergique discours socialiste dans lequel il a impitoyablement ridiculisé les paroles de M. Beernaert/c qu’en Belgique tous les citoyens indistinctement peuvent parvenir aux plus hautes postions.»
- Il y avait en même temps trois grands autres meetings démocratiques. Dans l’un parlait M. Rouveau l’échevin révoqué de Namurpour avoir porté un toast au roi dans un congrès d’instituteurs, en appliquant aux instituteurs qu’on affameces mots célèbres : Ave, Cæsar, morituri te salutant, et qui est resté en fonctions, bravant même le gouvernement qui n’ose pas le poursuivre. Dans un autre meeting parlait M. Remblon l’instituteur liégeois révoqué pour avoir fait une profession de foi républicaine dans un meeting.
- Enfin à Gatreynart, c’était M. Emile Féron l’ancien membre de l'extrême , gauche qui, dans une harangue applaudie avec enthousiasme, conviait ouvriers et bourgeois à s’unir pour abattre avec la domination des prêtres celle de la haute finance qui exploite et ruine le pays, et indiquait comme but et comme moyen de cette ' union la conquête immédiate du droit de suffrage, que la Constitution refuse aux non-censitaires.
- PROPOSITION DE LOI
- Relative aux droits civils des femmes
- PRÉSENTÉE PAR
- MM. Ernest LEFÈVRE, BAISANT, Henri de LACRETELLE de BERÉDIA, LAFONT (Seine) MICHELIN, Victor POUPIN, YVES-GUYOT, Frédéric PASSY,
- DÉPUTÉS
- EXPOSÉ DES MOTIFS Messieurs,
- I
- Dans l’état actuel de notre législation, la femme, devenue majeure, entre en possession de ses droits civils. Célibataire ou veuve, elle est apte à contracter; elle peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir à titre gratuit ou onéreux ; elle administre librement sa fortune personnelle ; elle peut être commerçante ; elle peut introduire une action en justice et y répondre. Mais là s’arrêtent ses droits. Sa capacité civile ne s’étend pas au-delà de la gérance de ses propres intérêts.
- Même non mariée, la femme ne peut être reçue comme témoin dans les actes civils ou publics, elle ne peut attester une naissance ou un décès, certifier l’identité d’une personne connue d’elle ; elle ne peut être tutrice, si ce n’est en qualité de mère ou d’aïeule, ni faire partie d’un conseil de famille.
- De telles restrictions, choquantes pour la dignité de la femme, ne sauraient être plus longtemps maintenues dans nos lois.
- Comment \ la femme, dont le témoignage accepté devant les cours d’assises peut faire tomber une tête, ne pourrait être acceptée comme témoin dans un acte civil ou notarié ? Admise à certifier l’identité d’un criminel, — à peine entrevu le plus souvent, — elle ne pourrait attester chez un notaire l’identité d’une personne connue d’elle depuis de longues années ? Elle ne pourrait, au même titre que le premier commissionnaire venu, raccolé aux portes d’une mairie, signer en qualité de témoin, un acte de naissance, de mariage ou de décès, — même l’acte de mariage de son propre petit-fils ou de sa propre petite-fille ? De telles contradictions répugnent à nos consciences, aussi bien qu’à nos mœurs. L’affirmation de la femme vaut l’affirmation de l’homme ; ou bien il faut récuser le témoignage de la femme, en matière criminelle, pour cause de suspicion légitime.
- Laissez-nôus vous rappeler, messieurs, qu’il n’en a pas toujours été ainsi, dans ce pays même. Pour ne citer qu’un exemple entre mille, l’acte de naissance de notre grand poète, Victor Hugo, a été dressé sur l’attestation de deux témoins, dont l’un était une femme, Mme Marie-Anne-Désirier, épouse de M. Jacques Delelée.
- II
- Du reste, la réforme que nous avons l’honneur de solliciter, particuliérement en ce qui concerne le témoignage des femmes, est déjà consacré dans un pays voisin : l’Italie.
- Le 26 mars 1877, sur la proposition du député Salvatore Morelli, et après un chaleureux discours de l’honorable M. Mancini, alors Ministre de h Justice, la Chambre italienne adoptait le texte de loi suivant :
- « Sont abrogées toutes les dispositions légales qui excluent les femmes du droit de servir de témoins dans tous les actes publics ou privés.
- Au mois de Janvier suivant, le Sénat italien votait à son tour le projet à une forte majorité.
- De sorte qu’en Italie, à l’heure actuelle, les femmes sont admises comme témoins, au même titre que les hommes, dans tous les actes « publics ou privés. »
- Une disposition analogue ne soulèverait certainement, eu France, aucune protestation sérieuse.
- III
- Mais il nous paraît que, sans bouleverser l’écononomie de nos Codes, il serait possible de faire un pas de plus dans cette voie.
- Nous demandons d’abord que les femmes puissent faire partie des conseils de famille, rien ne justifiant à nos yeux l’exclusion blessante dont elles sont l’objet. Quoi ! la femme,
- | âme du foyer, chassée de ce conseil intime, où son interven-| tion pourrait être si utile, si nécessaire même en bien des i circonstances ! On s’explique d’autant moins un pareil ostra-
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- cisrae que l’assistance aux délibérations des conseils de famille n’entraîne aucune responsabilité directe. Le Code l’a si bien compris qu’il tait lui-même exception en faveur de la mère des mineurs ; à défaut de la mère, les autres ascendances sont appelées.
- Donc, elles sont capables.
- Chose étrange ! la mère ou l’aïeule, qui ont, presque toujours, des intérêts en opposition avec ceux du ou des mineurs, peuvent être tutrices ; une tante, une cousine, une amie de la famille, qui n’aurait pas d’intérêts personnels à sauvegarder, se voit écartée. La loi ne peut, à notre avis, consacrer plus longtemps une semblable contradiction.
- Il y a plus. Lorsque les mineurs n’ont ni père, ni mère, et que la concurrence, pour la tutelle, s’établit entre deux ascendants mâles du même degré le Code exige que l’ascendant du côté paternel soit préféré à l’ascendant du côté maternel, alors même uue, de l’avis de tous, l’ascendant paternel offri-Irait moins de garnties que l’autre. C’est la loi salique appliquée au Code ; c’est l’aphorisme grammatical : « Le masculin est plus noble que le féminin », devenu axiome de droit. Vous penserez comme nous, messieurs, qu’une disposition aussi llogique, aussi contraire à l’esprit d’égalité et de justice qui doit inspirer notre législation civile, ne peut être plus longtemps maintenue.
- Nous avons parlé tout à l’heure d’une loi votée, promulguée et appliquée depuis huit ans dans le Royaume d’Italie ; permettez-nous d’ajouter, à titre de renseignement, qu’en Norwège, la Chambre des Députés est actuellement saisie d’une proposition de loi tendant à reconnaître aux femmes, — à toutes les femmes, — le plein exercice des droits civils, et que cette proposition, due à l’initiative de l’honorable M. E. Berner, sera selon toute apparence adoptée.
- La France républicaine ne voudra pas se montrer moins libérale et moins équitable que les monarchies nos voisines.
- IV
- Comme complément nécessaire de cet exposé général, de cet exposé de doctrines, permettez-nous, messieurs, de mettre sous vos yeux le têxte même des articles du Code dont nous sollicitons, soit la modification partielle, soit l’abrogation pure et simple. La portée réelle et le sens exact de la réforme 4ui vous est proposée vous apparaîtront ainsi plus clairement.
- L’article 37 du Code, relatif au témoignage est ainsi conçu :
- « Les témoins produits aux actes del’état-civil ne pourront être que du sexe masculin, âgés de vingt et un ans au moins, parents ou autres, et ils seront choisis parmi les personnes intéressées. »
- Nous vous demandons de biffer de cet article les mots : Ne pourront être que du sexe masculin, et de décider qu a i’avenir les témoins seront choisis sans distinction de sexe.
- Toutes dispositions contraires seront abrogées.
- « Art. 402.— Lorsqu’il n’a pas été choisi au mineur un tuteur par le dernier mourant de ses père et mère, la tutelle appartient de plein droit à son aïeul paternel ; à défaut de celui-ci, à son aïeul maternel, et ainsi de suite, en remontant, de manière que rascendant paternel soit toujours préféré à l’ascendant maternel du même degré.
- L’article 403 porte :
- « Article 403. — Si, à défaut de l’aïeul paternel, et de l’aïeul maternel du mineur, la concurrence se trouvait établie entre deux ascendants du degré supérieur qui appartissent tous deux à la ligne paternelle du mineur, la tutelle passera de droit à celui qui se trouvera être l’aïeul du père du mineur. ».
- Toujours la même préoccupation : ce n’est pas seulement l’homme préféré à la femme, — supposée incapable, —c’est l’ascendant du père préféré, — dussent les intérêts du mineur en souffrir, — à l’ascendant de la mère.
- Il nous paraît difficile de justifier logiquement de telles dispositions.
- L’article 404 dispose :
- « Art. 404.— Si la concurrence a lieu entre deux bisaïeuls de la ligue maternelle, la nomination sera faite par le conseil de famille qui pourra néanmoins choisir l’un de ces deux ascendants. »
- Un peu plus loin, dans le Code, nous trouvons encore un article restrictif, c’est l’article 442.
- En voici la teneur :
- « Art. 442. — Ne peuvent être tuteurs ni membres des des conseils de famille : 1° les mineurs, excepté le père ou la mère ; 2° les interdits ; 3° les femmes, autres que la mère et les ascendantes ; 4° tous ceux qui ont avec le mineur un procès dans lequel l’État de ce mineur, sa fortune ou une partie notable de ses biens sont compromis. »
- Nous vous demanderons tout simplement de retrancher de cet article le paragraphe 3 ainsi conçu : Les femmes autres que la mère et les ascendantes.
- Enfin, appelant toutes les femmes, sans distinction, à l’exercice soit de la tutelle, soit de la subrogée tutelle, soit de la curatelle, nous avons compris la nécessité de sauvegarder la responsabilité de l’époux, au cas oü la femme choisie pour l’une ou l’autre de ces fonctions, serait en puissance de mari, nous proposons complémentairement l’adoption d’un article nouveau de nature à répondre d’avance aux légitimes préoccupations qui pourraient se produire sur ce point.
- Cet article prendrait la place de l’article 404 que nous proposons ci-dessus d’abroger. Ainsi l’ordre matériel des articles du Gode civil ne sera pas changé.
- En conséquence, Messieurs, nous avons l’honneur de soumettre à votre approbation la proposition de loi suivante :
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- PROPOSITION DE LOI Article premier.
- Sont abrogées toutes les dispositions légales qui excluent les femmes du droit de servir de témoins dans les actes publics authentiques ou privés.
- En conséquence, l’article 37 du Code civil est modifié ainsi qu’il suit ;
- « Art. 37. — Les témoins produits aux actes de TÉtat-civil devront être âgés de vingt et un ans au moins, parents ou autres ; ils seront choisis, sans distinction de sexe, par les personnes intéressées. »
- Article deux.
- Les articles 402, 403, 404 et 442 du Code civil sont remplacés parles dispositions suivantes :
- a Art. 402. — Lorsqu’il n’aura pas été choisi au mineur de tuteur par le dernier mourant de ses père et mère, la nomination sera faite par le conseil de famille, qui devra choisir parmi les ascendants ou les ascendantes du degré le plus rapproché, sans distinction entre la ligne paternelle et la ligne maternelle, et sans que Taïeul ait plus de droit que l’aïeule à la préférence du conseil.
- « Art. 403. — A défaut d’ascendants et d’ascendantes du premier degré, la tutelle passera de plein droit au survivant des ascendants et ascendantes du degré supérieur. Si la concurrence se trouve établie entre plusieurs bisaïeuls, le conseil de famille sera appelé à faire un choix, lequel aura lieu sans distinetinetion ni préférence entre la ligne paternelle et la ligne maternelle, ni suprématie d’un sexe sur l’autre. »
- « Art. 404. — Les femmes mariées, autres que la mère et les ascendantes, ne pourront être tutrices, subrogées-tutrices ou curatrices, sans l’autorisation de leur mari ou de ustice. »
- « Art. 442. —• Ne peuvent être ni tuteurs ni membres des conseils de famille : 1° les mineurs, escepté le père et la mère ; 2° les interdits ; 3a tous ceux qui ont avec le mineur un procès dans lequel l’état de ce mineur, sa fortune ou une partie de ses biens sont compromis.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Une nouvelle explosion de Grisou a eu
- lieu cette semaine dans le puits Montmartre, appartenant, comme le puits Chatelus, à la compagnie des mines de Beau-brun.
- Cette fois il n’y a eu que sept blessés, dont deux seulement grièvement. Aucun mineur n’a été tué.
- L’accident s’est produit au puits Montmartre n° 1, situé à deux kilomètres du puits Chatelus, à une heure et demie du matin.
- L’explosion aurait eu lieu après un coup de mine et serait ] due à l’imprudence d’un ouvrier qui aurait négligé de pren- !
- dre les précautions recommandées pour s’assurer si avant de faire partir la mine, il y a des traces de grisou.
- Bien entendu, ces nouvelles sont données sous toutes réserves, l’enquête seule pouvant établir l’exactitude des laits signalés par les journaux de Paris qui nous paraissent accueillir là une accusation un peu trop à la légère.
- Les sept ouvriers atteints étaient occupés au piquage ou à l’extraction du charbon.
- Les victimes, aussitôt après l’accident, ont été remontées par leur camarades des chantiers voisins.
- A huit heures, le préfet, M. Bargeton, M. Garriot, procureur, et M. Renaud, juge d’instruction, sont descendus dans le puits avec plusieurs ingénieurs et ont procédé à une première enquête.
- Tous les blessés sont soignés à l’hôpital.
- Ce soir, l’état des deux mineurs les plus gravement atteints s’est amélioré. On espère les sauver.
- Congrès d’instituteurs.— Un congrès d’instituteurs, analogue à celui qui a eu lieu au Hâvre en 1885, se tiendra à Paris du 4 au 8 septembre prochain. L’initiative en a été prise par un comité d’organisation formé des délégués de toutes les sociétés d’instituteurs et d’institutrices du département de la Seine. Le Congrès sera libre.
- M. Goblet et M. Berthelot en ont accepté la présidence d’honneur. L’Administration municipale met à sa disposition les bâtiments de l’ancienne caserne Lobau, et le Conseil municipal estsaisi d’une proposition de subvention dont le chiffre atteindra sans doute 25,000 francs.
- Le choix des questions sera fait par le comité d’organisation. Tous les instituteurs seront invités à envoyer des propositions d’ordres du jour. Les mémoires écrits sur les questions devront être envoyés avant le 15 juin.
- Les quatre questions à mettre à l’ordre du jour devront se rapporter aux chefs suivants :
- 1° Questions de pédagogie : éducation, enseignement, programmes, méthodes, travail manuel ;
- 2° Questions d’intérêt professionnel : traitement, avancements, déplacements, élections, situations ;
- 3° Questions de prévoyance : retraites, pensions, assurances, secours mutuels, orphelinats ;
- 4° Questions d’organisation des Congrès : sociétés, cercles, syndicats, unions, bibliothèques, etc.
- Le Congrès admet les membres de l’enseignement libre à raison de deux au moins et de quatre au plus par circonscription d’inspection.
- Le pain cher. — La surtaxe sur les céréales n’est pas encore votée par le Sénat, et déjà elle produit les désastreux effets que nous avions prédits.
- Le Phare de la Loire annonce que la loi surtaxant les céréales vient d’avoir pour premier effet, à Nantes, de faire hausser le prix du pain. A partir de jeudi matin, les boulangers ont élevé leurs prix de dix centimes par pain de six livres.
- D’autre part, Y Avenir, de la Mayenne, nous apprend que les boulangers de Laval viennent d’augmenter de dix centimes le prix du pain de douze livres.
- Les boulangers de Segré viennent également d’augmenter le prix du pain.
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- Et le plein effet de la surtaxe n’est pas encore en vigueur !.. Que sera-ce, lorsque le droit de 5 fr. par hectolitre sera perçu à l’entrée sur les blés étrangers !
- ALLEMAGNE
- Après neuf séances de discussion, la commission de vingt membres de la Chambre des seigneurs de Prusse chargée de référer sur la nouvelle loi politico-religieuse vient déterminer ses travaux. Le projet du gouvernement a reçu d’elle diverses modifications non sans importance. Ainsi, en vertu de divers amendements présentés par Mgr Koppjes autorités religieuses seront dispensées de désigner les candidats pour une fonction ecclésiastique, et le gouvernement n’aura plus le droit d’opposer son veto à la nomination des titulaires provisoires des cures. Pour la nomination des titulaires définitifs, l’Etat conserve son droit de veto, mais s’il s’en sert, il devra indiquer les motifs qui le font agir ainsi, d’autre part, les autorités religieuses ne peuvent plus être contraintes de repourvoir aux cures à titre définitif, et elles ne sont pas tenues non plus de communiquer au gouvernement les peines disciplinaires ecclésiastiques qu’elles jugeront à propos d’édicter.L’action de dire la messe et d’administrer les sacrements ne peut plus donner lieu à des poursuites pénales, à moins qu’il ne s’agisse de membres d’ordres religieux expulsés de Prusse. Parmi les congrégations dont le séjour sera autorisé figurent, outre celles qu’énumérait le projet de loi primitif, les ordres de nonnes qui se consacrent à l’enseignement supérieur des jeunes filles. Les biens enlevés par l’Etat au*x congrégations leur seront rendus dès qu’elles jouiront des droits de personnes civiles; elles en auront auparavant l’usufruit et pourront se constituer en couvents pour l’éducation de missionnaires.
- Gomme on le voit, la commission de la Chambre des seigneurs a fait subir au projet de loi du gouvernement d’importantes modifications qui étendent singulièrement les immunités de l’Eglise. Le ministre des cultes, M. de Gossler, a déjà protesté en comité contre ces amendements supplémentaires, et a maintenu que le projet de loi primitif contenait déjà toutes les concessions équitables. Le gouvernement combattra donc la plupart, sinon la totalité des dispositions additionnelles que Mgr Kopp a fait voter. Elles ne subsisteront probablement que comme l’énoncé des vœux prochains de l’Eglise catholique, de ceux pour lesquels elle tentera d’obtenir satisfaction à la prochaine révision des lois de Mai, c’est-à-dire dans un délai que l’on ne peut considérer comme très éloigné,
- Le rapport dont est précédé le projet de loi de la commission relate les considérations que M. de Gossler a émises, au cours de la discussion, sur la difficulté de ramener la paix confessionnelle en Prusse. Le ministre des cultes a dit qu’aussi longtemps que les intérêts de l’Eglise seront pris en main par un parti politique, la concorde complète sera impossible. Cette allusion à l’attitude du centre dans la récente campagne électorale se trouve développée dans un article singulier que M. Majunke, la meilleur plume de ce parti, consacre au différend qui s’est produit sur la question du septennat entre ses chefs et la Curie. M. Majunke désapprouve formellement la résistance que M. Windthorst et ses collègues ont opposée aux vœux du pape. Il estime que le
- centre ne peut et ne doit être autre chose qu’un parti purement ecclésiastique, qui est tenu de subordonner aux seuls intérêts de l’Eglise sa conduite dans les affaires politiques et son indépendance à l’égard des volontés du saint-père. Le centre, dit M. Majunke, doit son origine, ses progrès, sa disparition et sa résurrection aux vicissitudes par lesquelles a passé l’Eglise catholique en Prusse. Le dévouement exclusif à la prospérité de cette institution lui a permis de réunir dans un camp des députés de toutes opinions politiques et économiques, qui n’ont qu’un lien commun unique, la religion. M. Majunke prévoit donc une époque où le centre n’aura plus de véritable raison d’être, à la suite d’une entente directe entre l’Etat et l’Eglise. C’est à réaliser les conditions de cette prédiction, dont les organes officieux s'empressent d’accepter l’augure, que travaillent activement le Saint-Siège et le gouvernement prussien.
- En d’autres termes, le pape ayant fourni à M. de Bismarck l’appui autorisé dont celui-ci avait besoin, le parti catholique doit désormais se soumettre à lapolitique de M. de Bismarck. Nous devons rappeler aux lecteurs du Devoir qui veulent bien nous suivre, que nous avions, dès le début, prédit ce rapprochement du pape et du chancelier, du sabre et du goupillon.
- RUSSIE
- On lit dans la Gazette de Moscou :
- Pendant que M. de Bismarck faisait des mamours avec le pape, il traitait en même temps avec le Quirinal, dans le but du maintien de la paix.
- Il est déjà avéré qu’une alliance vient d’être renouvelée entre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, malgré la résistance des éléments raisonnables de ce dernier pays. Les bruits qui courent au sujet de l’alliance se résumenten ces deux versions: la probabilité d’une guerre entre la Russie et l’Autriche et celle entre la France et l’Allemagne.
- Dans le premier cas l’Italie marchera avec l’Autriche et recevra comme prix de ses services Roveredo et le Trentin. Dans le cas d’une guerre franco-allemande, l’Italie fera cause commune avec l’Allemagne et recevra, d’après certains journaux italiens, ’la Tunisie et Constantine ; d’après les autres, la Savoie, Nice et une partie de la Provence.
- Le journal russe croit, avec l’Indépendance belge, que c’est là vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.*'
- Après avoir constaté la remarquable réserve des journaux français, la Gazette de Moscou fait remarquer que la Russie a rendu un réel service à la France par son seul veto :
- Il y a quelques semaines, la mobilisation française n’était pas encore préparée en vue d’une invasion du territoire du côté de la Belgique. Aujourd’hui cette lacune a été comblée. L’état-major travaille fiévreusementsur le plan d’une nouvelle mobilisation. Ces travaux sont près d’être terminés.
- En Tunisie, vis-à-vis de la Sicile, on construit à Bizerte un port fortifié de première classe,où toutes les forces maritimes de la France pourraient se réunir. De cette façon, les quelques semaines qui viennent de s’écouler n’ont pas été perdues pour la France. C’est dans ce moment de transition que le ! veto de la Russie a rendu à la France un service réel.
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- PROTECTION BOURGEOISE
- ET PROTECTION OUVRIÈRE
- En avons-nous fini, cette fois, disions-nous dans notre dernier numéro, avec les insatiables appétits des privilégiés, jamais assouvis ? Hélas, non ! Dans cette course au clocher de la protection, ils viennent tous, les uds après les autres, les propriétaires du Nord après les propriétaires du Centre, ceux du Midi après ceux de l’Ouest, et c’est à qui demandera la plus grosse part de protection sociale, de garantie et de sauvegarde — une classe seuie restant exclue de la curée, la classe ouvrière sur laquelle sont prélevées les garanties que s'adjugent les autres.
- Qu’a-t-on répondu, en effet, à, M. Antide Boyer, lorsqu’il est venu demander à la Chambre qu’en réciprocité de l’intervention législative protégeant le prix du blé français contre l’importation, la chambre intervint à son tour : non pas pour élever les salaires des ouvriers agricoles et industriels, ainsi qu’on l’a dit, mais simplement pour les maintenir au même taux ?
- La garantie demandée par l’honorable député des Bouches-du-Rhône consistait, en effet, dans une réglementation du travail assurant aux ouvriers agricoles une élévation de salaires de 10 0/o- Or, la garantie accordée par la Chambre aux propriétaires se monte à 33 0/o- Par conséquent, si la Chambre fut entrée dans les vues de M. Boyer, elle n’eût pas augmenté les salaires, elle eût simplement assuré aux ouvriers une compensation stricte — même inférieure — pour l’augmentation du prix du pain qui pèsera surtout sur eux, le pain constituant leur dépense la plus considérable. A cette invitation modérée, les députés qui venaient de voter une protection de 33 pour cent aux propriétaires, ont répondu par la question préalable — la non-prise en considération !
- La classe ouvrière est donc hors la loi — hors la protection ! A elle les charges écrasantes du travail ; — sur elle se déchaînent les perturbations économiques engendrées par les lois sociales contradictoires que le Parlement édicte tous les jours, mais demande-t-on en sa faveur une compensation, si minime soit-elle, elle est repoussée impitoyablement. Et le lendemain du jour où, sous prétexte de ne pas intervenir dans les contrats de travail, on a refusé aux travailleurs tout appui, on ouvre la discussion sur un nouveau projet de protection sociale !
- Car nous n’en avons pas fini, avec les surtaxes douanières; tous les appétits ne sont pas satisfaits; il y a des propriétaires à privilégier encore, des produits à protéger ; à l’heure où nous écrivons ces lignes, se déroule devant la Chambre le débat relatif à la protection du mais, du riz et du dari. Cette fois, les prétentions des auteurs du nouveau projet de protection dépassent tout ce qu’on a vu jusqu’ici en fait de contradictions et de préoccupations intéressées.
- En effet : il s’agit de frapper une forte surtaxe sur ces trois produits. Or la France ne récolte ni riz ni dari. Par conséquent quanta ces deux céréales (!) on ne saurait invoquer la nécessité de protéger un produit national contre la concurrence étrangère. On ne saurait également invoquer la possibilité d’inaugurer une nouvelle culture, le riz et le dari étant confinés dans une zone climatérique qui n’est pas la zone française. — Reste le maïs ; il est cultivé dans le midi de la France, mais dans des proportions très faibles et, comme le riz et le dari, il est également étranger à notre climat. De sorte que sa culture ne saurait s’étendre indéfiniment comme celle du blé.
- Cependant, Je maïs est un grain précieux : il est employé tout à la fois dans l’amidonnerie — il faut 238 kilos de maïs pour 100 kilos d’amidon ; — dans la distillerie, où l’on produit avec le maïs un alcool de bon goût très supérieur à l’alcool de betterave ; — enfin, dans l’agriculture, pour l’engraissement du bétail et de la volaille. Ce dernier usage n’est pas le moins important ; l’Ilalie nous montre le profit qu’on en peut tirer. Bien que dans ce pays le sol et le climat se prêtent plus facilement que les nôtres à la culture du maïs, dont ils récoltent plus que nous, nos voisins de l’autre côté des Alpes importent le maïs de l’Inde dans des proportions considérables. Ils en engraissent leur volaille et ce système leur permet de faire une concurrence sérieuse à nos œufs et volailles de l’ouest, sur le marché anglais. L’agriculture elle-même est donc intéressée à avoir le maïs à bon marché.
- Au reste, un argument péremptoire peut être opposé aux partisans de la surtaxe : depuis le développement de l’amidonnerie qui emploie une quantité de plus en plus grande de maïs, l’usage plus fréquent de ce produit dans les distilleries où la matière alcoolique fournie jadis par nos vignes phyloxérées fait défaut, les importations de maïs ont augmenté, mais n’ont pas fait fléchir les prix, malgré une légère tendance à voir notre
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- production s’accroître' de ce côté —* accroissement limité, je l'ai dit, par l’impossibilité de cultiver cette plante dans le nord. C’est en 1876 que les importations de maïs se sont développées ; de 1866 à 1876, le prix moyen annuel de l’hectolitre a été de 15 francs. De 1876 à 1886, ce prix de 15 francs s’est maintenu. Il est donc bien évident que les achats n’ont été déterminés que par les besoins croissants de l’industrie et de l’agriculture. Donc, frapper ce produit serait porter atteinte aux intérêts généraux du pays.
- Oui, mais voici : Il existe dans les départements du Nord 155 distilleries agricoles de betteraves, travaillant cinq mois de l’année seulement. Si on supprime l’emploi du maïs dans la distillerie, les distilleries de grains sont détruites du coup ; force sera donc d’avoir recours à la betterave pour combler le déficit d’alcool résultant de la suppression des importations du maïs !
- Et voilà comment les propriétaires du midi, ayant une bande de terrain marécageux plantée de maïs, donnent la main aux propriétaires du nord. Le raisonnement sur lequel les uns et les autres appuient leur revendication vaut la peine d’être résumé, car il indique le peu de souci qu’au fond, MM. les propriétaires professent pour les contrats de travail dans lesquels ils se refusent d’intervenir, lorsqu’il s’agit de protection ouvrière.
- Voici leur argumentation :
- L’État, dans un but de fiscalité et de protection tout à la fois, frappe à la frontière un droit de 30 francs par hectolitre d’alcool introduit. Le maïs contient de l’alcool : donc, il faut frapper le maïs; la surtaxe dont vous frapperez ce produit en réduira l’importation ? Tant mieux, nous préviendrons par ce fait, l’importation de l’alcool !
- En d’autres termes, toute matière première contenant en puissance l’objet fabriqué qu’on en retirera, on doit la frapper dans la proportion de la taxe qui pèse sur l’objet fabriqué lui-même. — Mais vous frappez par là même le travail contenu dans ce produit fabriqué — ou plutôt vous supprimez d’un coup la somme de travail qui serait incorporée dans ce produit, si la matière première eut franchi la frontière !
- Qu’importe ! il s’agit bien de travail, de salaires et de se préoccuper de ce que deviendront les ouvriers des distilleries de grains, ceux employés dans les amidonneries, dans les glucoseries, elc. Chacun pour soi, et l’État pour tous !
- Avec cette restriction mentale, toutefois, que les ouvriers ne sauraient s’adresser à la protectionj
- de l'État, car celui-ci ne doit pas intervenir dans les rapports de patron à ouvrier, sous peine de violer la liberté du travail. Réglementer la production en assurant le monopole de vente ou de fabrication à tel produit agricole, par conséquent le protéger, le subventionner par des fortes taxes douanières, très-bien! Mais pas de réglementation du travail ; arrière la protection ouvrière, elle est une entrave au libre développement des forces individuelles, une violation des lois naturelles de l’offre et de la demande ! Ceux qui la réclament comme nous le faisons au Devoir, ceux qui, prévoyant les cataclysmes sociaux que ne peut manquer de déchaîner la poursuite de cette politique sociale impitoyable acculant de plus en plus l'ouvrier à la faim, c’est-à-dire à la révolte, ceux-là sont des songes creux, des utopistes, — voire même des perturbateurs !
- Il ne nous serait pas difficile de montrer les résultats déplorables —tout opposés à ceux qu’espèrent en retirer leurs partisans — des nouvelles surtaxes douanières : la suppression des alcools de grains et de l’amidonnerie, outre le coup porté à l’agriculture faisant usage de ce produit, sera suivie d’une invasion des alcools allemands sur le marché français, que la supériorité de notre fabrication a déjà peine à contenir. A cette invasion viendra se joindre le débordement des alcools russes que les Allemands, avec les primes d’exportation dont ils jouissent auront intérêt à prendre en charge. Bref, une série de perturbations, ricochant comme le galet lancé d’une main sûre sur la surface polie d’une eau tranquille...
- Mais en représentant à nos lecteurs les inconvénients et l’injustice de ces surtaxes, nous avons voulu simplement montrer que la réglementation économique à laquelle nous ne cessons de faire appel pour prévenir les catastrophes sociales imminentes, les surexcitations malsaines de la misère, l’amélioration du sort des travailleurs à bout, cette réglementation est possible, n’est nullement contraire, en principe et en fait, aux mesures législatives d’ordre économique que nous voyons votées journellement par Je Parlement.
- Mais tandis que nos projets de réglementation ont pour but de venir en aide à la classe qui a réellement besoin de cet aide social, les auteurs des projets pendants devant la Chambre en excluent précisément la classe ouvrière au profit de la classe bourgeoise, seule admise à la protec-m. Une fois de plus, nous affirmons qu’une telle
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- politique n’est pas seulement inique, contraire à ! la justice, à l’humanité — elle est encore insensée, j grosse d’orages et de conflits que notre projet de réglementation résoudrait, que les leurs ne feront qu’aiguiser.
- Cet article était écrit, quand la fin de la discussion dont nous parlons a abouti au rejet du droit protecteur réclamé par les betteraviers et cultivateurs de maïs réunis. Mais il convient de noter que le vote de la chambre n’a été que de 3 ou 4 voix de majorité en faveur du rejet.
- Une si faible majorité pour repousser un projet de protection commeceluique soutenaient les intéressés dans la question, confirme ce que nous disons plus haut sur l’indifférence coupable de nos législateurs à l’égard de la réglementation du travail et des garanties de salaire à accorder à la classe ouvrière.
- Il suffit, en effet, que des intérêts dirigeants soient en jeu, pour minime que soit le nombre des intéressés, ces intérêts peuvent être portés à la tribune, énergiquement défendus, et malgré le caractère profondément perturbateur de ces revendications d’ordre absolument privé, pouvons-nous dire, ils trouvent des partisans. Au contraire, s’il s’agit des intérêts généraux du pays tout entier, d’améliorations à la condition sociale navrante du prolétariat, telles que : garantie d’un salaire minimum, aide et assistance contre le chômage, les mêmes qui viennent de voter aide et assistance aux propriétaires crient à l’utopie, au privilège, — quelquefois au perturbateur.
- Ainsi, on a voté une subvention à la propriété céréalière ; — puis s’est produit une tentative, presque triomphante, de protection sur un grain essentiellement nécessaire à la consommation et au travail national, dont nous ne récoltons presque pas en France. — A quelques voix de majorité à peine, la tentative a été repoussée.
- Est-ce tout? Non, car à l’heure où nous écrivons, on discute la protection du bétail. Ici, on se trouve en présence d’une question dont la solution peut avoir des conséquences sociales incalculables, et quelle que soit la décision de la chambre, nous devrons l’examiner dans le prochain numéro.
- Sauvons nos enfants
- M. Jules Rochard a fait, ces jours derniers, devant l’Association française pour l’avancement des sciences, une conférence sur le mouvement comparatif de la population en France et à l’étranger.
- S’appuyant sur des statistiques indéniables, le savant hygiéniste a, une fois de plus, constaté que, tandis que toutes les grandes nations civilisées de l’Europe reçoivent chaque années par l’excédant des naissances sur les décès un accroissement, normal et régulier, signe infaillible de leur prospérité, la
- France seule tend à se soastraire à cette loi et son mouvement d’accroissement âse ralentir déplus en plus.
- Nous avons déjà, à plusieurs reprises, appelé l’attention de nos lecteurs sur ce grave péril; ils savent que le mal est déjà à ce point que, du second rang qu’elle occupait en Europe au point de vue de la population, la France est déjà tombée au quatrième, et que, dans cinq ans, si cela continue, nous seront tombés au septième rang.
- Deux causes ont contribué à ce désastreux résultat: l’insuf* fisance de la natalité, l’excès de la mortalité des enfants. La première est en grande partie flaire de condition sociale et du milieu; elle gît surtout dans la volonté même des individus ej. ne peut guère être modifié que par des moyen sâ longue portée qui ne produisent leur effet qu’avec le temps.
- Mais il en est pas d e même de l’autre élément du problème Là l’hygiène est toute puissante. Car —comme dit le docteur Rochard — si elle ne peut pas forcer à naître, elle peut empêcher de mourrir.
- Elle peut, du moins, diminuer le chiffre des décès dans une proportion considérable.
- Disons tout de suite que le mal dont il s’agit ne résulte pas d’une infériorité fondamentale des conditions de la vie dans notre pays et encore moins d’un défaut de vitalité de notre race.
- En France, la mortalité générale n’est pas excessive et elle va toujours en diminuant. Elle était de 27,82 par an et pour 1,000 habitants en 1880: elle n’est plus que de 22 aujourd’hui.
- De même la durée moyenne de la vie s’est accrue de près d’un tiers en un siècle. Elle était de 28 ans et 9 mois avant la Révolution; en 1835, elle avait déjà atteint 34 ans et 11 mois; en 1865, elle était de 37 ans et 10 mois, aujourd’hui, elle dépasse certainement 40 ans.
- Sous ce double rapport, tout en restant au-dessous de quelques-uns des peuples du nord, nous sommes supérieurs à la plupart des grands pays de l’Europe et nous sommes auniveau de l’Angleterre, celle de toutes les nations dont la population s’accroît le plus rapidement.
- Mais, si Font tient compte de ce lait que nous sommes la nation de l’Europe qui a le moins d’enfants et que c’est principalement sur cet âge que pèse la mortalité, si l’on songe que notre pays jouit d’un climat exceptionnellement favorable, que la richesse y est aussi bien répartie que partout ailleurs et le bien-être moyen des populations plus grand, on reconnaîtra qu’il y a bien des raisons pour que le tribut que nous payons à la mort soit encore réduit.
- Les hygiénistes vont jusqu’à soutenir que notre mortalité peut-être atténuée de moitié et c’est surtout sur la mortalité | infantile — celle, je l’ai dit, qui charge le plus les statistiques —que portent surtout leurs expériences.
- C’est, en effet sur cette phase de l’existence que l’hygiène ! peut exercer sa protection avec plus d’effiicacité.
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- Ce fut un modeste praticien du Morvan, le docteur Monot de Montsauche, qui souleva la question dans un mémoire adressé en 1865 à l’Académie de médecine. Les révélations navrantes qu’il contenait produisirent une émotion profonde. On apprit que la mortalité des enfants assistés dépassait, dans tous les départements, 60 0/0 pendant la première année et atteignait parfois 90 0/0. L’industrie des nourrices et des gar-deuses apparut sous son véritable jour.Ce fut un cri d’indignation d’un bout de la France à l’autre, et, partout, on réclama une loi qui protégeât l’entance.
- Ce mouvement aboutit à la loi du 23 mars 1874 sur la protection des enfants du premier âge, à la quelle le docteur Roussel, son inspirateur, a donné son nom.
- D’abord un peu lente dans ses effets, la loi Roussel a donné aujourd’hui des résultats notables. Dans le département de la Seine, la mortalité est tombée de 80 à 20 0/0 pour les enfants de première année. Certain départements ont fait mieux encore. Ainsi, dans le Calvados, la mortalité annuelle pour les enfants âgés de moins de deux ans est tombée entre 1880 et 1883, de 72 0/0 à 5,41 0/0.
- En présence de pareils résultats, il est certain qu’on peut tout espérer. Si tous les départements, en effet, suivaient l’exemple de la Seine et du Calvados, nous verrions la mortalité des enfantsfde premier âge s’abaisser aune moyenne de 10 0/0 pour la France entière. Cette prétention n’a rien d’exagéré, puisqu'il y a de pauvres départements, comme la Creuse, où, elle ne dépasse pas 7 0/0.
- Et, en somme, il n’est pas aussi difficile qu’on semble le croire d’arracher les petits enfants à la mort. Pour les y soustraire, que faut-il? Leur donner du bon lait et le leur faire prendre d’une façon convenable. Il est vrai, hélas! que bien des mères n’ont ni les connaissances, ni le temps, ni l’argent nécessaire pour conduire à fin une œuvre’aussi difficile et aussi dispendieuse que celle de l’allaitement.
- Mais, demande M. Rochard, pourquoi l’Etat ne se substituerait-il pas aux mères incapables de remplir intégralement leurs fonctions9 Pourquoi l’hygiène n’aurait-elle pas ses asiles comme la médecine a ses hôpitaux? pourquoi la mère qui voit son enfant mourrir, entre ses bras, d’inanition et de misere, n’aurait-elle pas la ressource de le confier à un établissement où le pauvre petit être serait rappelé à la vie, nourri, soigné jusqu’àprès le sevrage et l’épreuve de la dentition, puis rendu à sa mère dan» les conditions de vigueur nécessaires pour pouvoir traverser, sans y périr, les rudes épreuves de la vie qui l’attendent ?
- Mais, dira-t-on, c’est l’intervention de l’Etat dans une question qui est essentiellement du domairae privé? Voulez-vous donc que le gouvernement se substitue à la famille? Non pas puisqu’il ne s’agit, en somme, que des enfants que leur mère ne pourrait pas nourrir ou qu’elle nourrirait mal et qui seraient en définitive, voués à une mort certaine.
- Même, limitant ainsi son intervention, l’Etat entreprendrait encore une lourde tâche. Mais quel immense résultat! L’Etat ne se contenterait plus de l’action indirecte qu’il exerce par la loi Roussel. Devenu le tuteur des enfants soumis à ses soins il faudrait évidemment qu’il fondât pour les recevoir des établissements spéciaux dans de bonnes conditions d’aération et de salubrité, pourvus de toutes les ressources indispensables et où les divers systèmes d’allaitement seraient suivant les cas pratiqués sous la surveillance constante de médecins. •
- Quelle dépense 'entraînerait la mise en pratique générale d’un pareil système? Toute réduction faites en tenant compte de tous les éléments du problème, pas moins de 250 millions.
- Somme énorme ! va-t-on s’écrier, quand on dépense 900 millions à la guerre. On pourrait l’inscrire en bloc au compte de l’Etat, mais la reporter entre le Budget général, celui de l’Etat et celui des communes. Or, ces trois budgets réunis dépassent aujourd’hui six milliards. La dépense ne représente donc que la vingt-quatrième partie de ce que débourse annuellement le pays !
- Les résultats, d’ailleurs, ne sont-ils pas en rapport avec la dépense? Dans ces conditions, le docteur Rochad [estime que le nombre des enfants qui pourraient être sauvés dépasserait cent mille et que nous pourrions, dès à présent, diminuer notre mortalité d’un cinquième au moins, sans préjudice de l’avenir et des améliorations que le temps peut amener,
- Or, notre mortalité moyenne a été, pendant les quatre dernière années de 843,840 décès. Diminuée d’un cinquième elle serait réduite à 675,072, et, comme la moyenne des naissances a été, pendant la même période, de 933,407, nous aurions un excédent annuel de 258,335, qui, pour une population moyenne de 37,945,475 habitants, nous donnerait un accrois • sement de population de plus de 5 0/0, au lieu de 2,85 que nous avons maintenant, et nous rapprocherait des nations les moins favorisées après nous, comme ITtalie et la Belgique, par exemple, qui ne gagne que 7 habitants sur 1.000.
- On voit de quelle importance il est pour nous de diminuer la mortalité infantile. Cette affaire, est en réalité, l’une des plus graves et des plus urgentes de notre temps, car dans la
- diminution de notre population gît un véritable péril social. ----------------•—-----------------------------------
- FLEUR DE THÉ.
- PA.R
- Francis TESSON.
- IV
- Une heure plus tard, Ta-Ou entrait dans l’appartement de Fleur-de-Thé.
- Il se frottait vigoureusement les mains, ce qui dénotait chez le bonhomme une joie inaccoutumée.
- — Eh bien ! petite, dit-il avec volubilité, tu as vu ton
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- fiancé, tu le connais, tu sais son nom. Que t’en semble- t-il?
- — 0 mon père ! ô mon père ! dit-elle en sanglotant.
- — Allons, bon ! voilà quelle pleure, maintenant... et un jour de fiançailles ! un jour qui devrait être tissé de joie et de gaieté... Dieu ! que le cœur des jeunes filles est incompréhensible !
- — O mon bon père ne me mariez pas à ce vilain Kou-ei-li-ang.
- — Vilain ! elle l’appelle vilain ! lui, un homme superbe : des ongles d’un pouce et demi de long ; une tresse de cheveux d’un noir de jais, qui lui pend jusqu’à terre ; une figure ronde et admirablement imberbe... Ah çà ! tu n’as donc pas regardé Kou-ei-li-ang pour l’appeler vilain homme? S’il me ressemblait je ne dis pas.
- — Vous, mon père vous avez la bonté de l’âme, et cette bonté-là se reflète sur son visage.
- — Petite flatteuse !
- — Tandis que Kou-ei-li-ang...
- — Eh bien ?
- — Il y a, dans la figure, quelque chose de hautain. Dans le regard quelque chose de farouche, qui fait mal à voir.
- — Bref, il te déplait ?
- — Il me fait peur.
- — Là! des enfantillages; j’en étais sûr. Allons, allons petite folle, chassez bien vite de votre cervelle ces vilaines idées noires. Songe donc, mon enfant, que ton fiancé est le plus brave homme du monde, qu’il est membre de la famille impériale, et fort riche, ce qui ne gâte rien.
- — Mais ne m’a-t-on pas dit qu’il avait déjà eu six femmes.
- —Elles sont mortes toutes six, et il les a beaucoup pleurées.
- — C’est donc vrai ?
- — Quoi ?
- — Que je serai la septième femme de Kou-ei-li-ang ?
- — Oui. Qu’est-ce que cela peut faire, puisque les autres sont mortes ? Tu sais bien, d’ailleurs, que le nombre sept est le plus heureux des nombres. Bouddha s’est incarné sept fois; la semaine a sept jours, et le septième est un jour de fête. La septième femme de Kou-ei-li-ang aura en partage tous les bonheurs dont Fô a privé les six autres.
- — Mais...
- — Assez, mon enfant! Ce mariage doit s’accomplir. Je voudrais le rompre maintenant, que la chose me serait d’ailleurs impossible. Kou-ei-li-ang est vice-roi de Canton.
- En sa qualité, il a droit sur nos biens et sur nos personnes. Si je lui faisais l’injure de lui refuser ta main, sans motif plausible, après l’engagement que j'ai pris avec lui, Dieu sait qu’il en résulterait pour nous d’effroyables malheurs !
- — Je vous obéirai donc, mon père.
- Et persuade-toi bien que ton mari est le meilleur des hommes ; tous les renseignements que j’ai pris dans la ville sont d’accord sur ce point.
- V
- Huit jours après, la salle des Ancêtres était parée de fleurs nouvelles.
- Des guirlandes de lanternes en papier de couleurs variées, couraient en feston le long des murailles et s’enlaçaient sous les voûtes en arceaux capricieux. Ces lanternes répandaient dans la salle une clarté douce qui portait au recueillement.
- Devant chacune des urnes funéraires brûlaient des cassolettes d’où s’échappait un encens exquis.
- Fleur-de-Thé entourée des siens, était à genoux sur un coussin de soie jaune.
- Un long manteau bleu, soutaché de broderies éclatantes et parfumé de musc, l’enveloppait. Ses bras et son cou étaient ornés de bracelets et d’anneaux. Une épingle d’or retenait le voile de gaze qui lui couvrait les épaules et le visage.
- Elle avait rehaussé la fraîcheur de son teint et l’éclat vermeil de ses lèvres à l’aide de pommades odorantes.
- Ainsi inclinée, immobile, les mains jointes, les paupières baissées, on l’eût prise pour une divinité.
- Tout à coup on entendit au dehors un bruyant accord de tam-tam, de cynbales, de trompettes, de coups de pétards et de pièces d’artifice.
- Ce bruit annonçait l’arrivée de Kou-ei-li-ang.
- Il entra magnifiquement paré, et alla prendre place sur un coussin de soie à la droite de Fleur-de-Thé.
- Le bonze, debout devant les deux époux, après avoir lu à haute voix l’acte contenant le contract de mariage, leur fit une longue allocution qu’il termina par un chant nuptial que tous les assistants continuèrent en chœur.
- Puis il se fit apporter deux coupes de cristal attachées ensemble par un fil de soie rouge et pleines d’une liqueur consacrée.
- Après quelques mots par lesquels le bonze prit à témoins les ancêtres de ce qui se passait, il offrit les deux coupes à Fleur-de-Thé et à Kou-ei-li-ang.
- La jeune fille effleura des lèvres le bord de sa coupe et la tendit à Kou-ei-li-ang.
- Celui-ci fit de même.
- Et tous les deux en signe d’épousailles définitives burent et brisèrent les coupes d’un commun accord.
- Au même instant on jeta une corbeille pleine de fruits embaumés à travers la salle, et les invités se précépi-tèrent pour ramasser quelques uns de ces souvenirs de la fête, souvenirs auxquels leurs possesseurs attribuent tontes sortes de vertus.
- Aussitôt les cynbales, les tam-tam, les pétards, les trompettes, les fusées, les chants joyeux se mêlèrent se croisèrent, retentirent au dehors en l’honneur des nouveaux mariés.
- Au milieu de ces cris discordants, le vice roi de Canton et sa jeune épouse prirent place dans un riche panlanquin, couvert de laque et capitonné de soie. Quatre filles d’honneur habillées de noir l’escortaient à pied.
- La foule était nombreuse à les voir passer.
- Les musiciens ouvraient la marche. Des hommes à gages portant des éventails, des parasols, des bannières, des lanternes peintes, précédaient, entouraint le palanquin.
- Le peuple criait de toute la force de ses poumons:
- — Vive Kou-ei-li-ang ! Bonheur et longue vie à l'heü* reux époux de la plus belle des femmes !
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- Quelques-uns, les sceptiques, les gens blasés, pensaient tout bas :
- — Pauvre petite, elle aura le sort des six autres ! L’âme de Kou-ei-li-ang est un abîme insondable et Fô pourrait seul nous dire de quelle maladie sont mortes, l’une après l’autre, toutes celles qu’il a épousées.
- Mais ceux qui pensaienttout bas ces choses §e gardaient bien d’exprimer haut leurs pensées. Au contraire, ils criaient plus fort que les autres :
- — Vive Kou-ei-li-ang ' Bonheur et longue vie à notre vice-roi !
- Ducant trois jours la ville de Canton retentit de chants d’allégresse.
- Ce fut ainsi que la belle Fleur-de-Thé épousa Kou-ei li-ang, vice roi de Canton, héritier de la Ceinture jaune et cousin de l’Empereur, fils du Ciel.
- VI
- C’était un personnage important et fort riche que ce Kou-ei-li-ang.
- Vice-roi de Canton, il avait un droit absolu sur la personne et les biens de ses administrés ; et si l’on ne se plaignait pas dans la ville de la façon dont il usait de sa toute-puissance, c’est qu’il portait au côté un sabre dont la lame était effilée et prompte à sortir du fourreau. Aussi quand on demandait à un habitant de Canton :
- — Que pensez-vous de votre vice-roi ?
- Il s’empressait de répondre :
- — C’est le modèle des gouverneurs. Il tient avec impartialité, selon le vœu de Confucius, la balance de la justice.
- En sa qualité de cousin de l’Empereur, il jouissait d’une prérogative qui n’avait pas peu contribué à accroître sa fortune !
- En ce temps-là, tous ceux qui tenaient de près ou de loin à l’Empereur fils du Ciel, frères ou neveux, cousins, petits-cousins, arrière-cousins, fût-ce au centième degré, avaient droit non à une pension, — cela eut été trop onéreux pour le trésor public, — mais à une dot proportionnée à leur degré de parenté lorsqu’ils contractaient mariage.
- Kou-ei-li-ang, en sa qualité de cousin-germain, reçut, la première fois qu’il se maria, cent mille taels.
- Voyez la destinée, sa femme mourut trois mois après.
- Il ne pouvait rester veuf, n’est-ce pas ?... Un vice roi!
- N’ayant pas de femme, qui est-ce qui aurait fait le honneurs du palais aux invités qu’il recevait chaque jour?
- On dit qu’il pleura longtemps la défunte. Mais enfin force lui fut de se remarier.
- Second mariage, seconde dot.
- L’Empereur, fils du Ciel, envoya derechef à son noble cousin les cent mille taels qui lui revenaient en vertu de la loi.
- Il aimait bien sa nouvelle épouse, le bon Kou-ei-li-ang. Mais la mort cette rude faucheuse qui confond dans une même moisson les orties et les roses, la mort eut bientôt couché dans le cercueil sa femme chérie.
- Kou-ei-li-ang, après le deuil d’usage, convola en troisième noces, pour les raisons que nous avons dites plus
- haut, troisième mariage troisième dot, les cent mille taeis qu’il reçut de son impérial cousin continuèrent un peu à cicatriser la blessure de son cœur.
- Et puis la troisième était fort belle et fort riche.
- Mais, hélas ! il semblait que l’esprit du mal eut maudit la chambre nuptiale du vice-roi de Canton.
- La troisième femme s’éteignit un soir comme une lampe sans huile ; il y avait seulement vingt-trois jours que le bonze les avaient unis.
- Trois fois encore il encaissa les cent mille taels de l’hyménée et trois fois encore il devint veuf.
- On le plaignait.
- Il y avait bien certaines gens qui supposaient que ces six veuvages lui rapportaient une somme assez rondelette. D’autres disaient qu’il était assez étrange que la mort frappât avec tant de précision et d’acharnement ; ils se demandaient si, par hasard le vice-roi ne poussait pas du coude la terrible déesse pour la faire avancer plus vite.
- On trouve des jaloux partout. En tous pays on rencontre des gens prompts à soupçonner chez les autres le mal qu’ils se sentent capables de commettre.
- Quoi qu’il en soit, Kou-ei-li-ang épousa en septièmes noces, comme nous l’avons ci-dessus relaté, Fleur-de-Thé, fille de Ta-Ou
- VII
- Le vice roi fut prodigue envers sa jeune épouse des soins les plus empressés, des attentions les plus délicates. Il avait mis à sa disposition, tout au fond des jardins du palais, une délicieuse habitation d’été, un kiosque merveilleux, au toit rouge, aux murailles revêtues de soie peintes, aux parquets capitonnés de moelleux tapis.
- Ce séjour était un enchantement.
- Des fleurs rares s’épanouissaient tout autour ; mille petits canaux, à l’eau claire et murmurante, sillonnaient le jardin, tantôt coulant mollement entre une double rive de gazons et de fleurs, tantôt se précipitant en frange argentée du haut du rocher factice, tantôt se perdant sous une grotte obscure pour reparaître quelques pas plus loin au milieu des touftes de roseaux.
- Çà et là des jets d’eaux parfumés s’élancaient en l’air à travers les massifs. Des dragons ailés, des divinités ventrues, des monstres dorés, des chimères en bronze ou en terre rouge, se dressaient à chaque pas autour des allées sinueuses semées de sable fin.
- L’existence que menait Fleur-de-Thé était vraiment féerique et le bon Ta-Ou, son père, qui la venait voir de temps à autre, frottait plus que jamais l’une contre l’autre ses bonnes grosses mains rouge de graisse, en répétant :
- — Tout ceci est mon ouvrage : tout ce bonheur là, mon enfant, c’est grâce à moi que tu jouis ! Petite folle ! Elle ne voulait pas de Kou-ei-li-ang pour mari ! oh ! si l’on écoutait tous les rêves creux de la jeunesse, où irait le monde, bon Confucius !
- Fleur-de-Thé souriait aux paroles du bonhomme.
- Elle était parfaitement heureuse. Je me trompe ; un nuage noir, mais rapide comme le vent venait parfois assombrir ce beau ciel. Par moment, il lui semblait, et
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- alors elle frissonnait jusqu’à la moelle des os, que le J sourire de son mari cachait quelque chose de terrible.
- Vers la fin du premier mois, un messager arriva de Pékin, apportant au vice-roi les cent mille taels auxquels son septième mariage lui donnait droit.
- Ce fut une grande fête ce jour-là au palais ; un dîne r magnifique réunit les principaux dignitaires de la ville. Fleur-de-Thé parée comme une impératrice, attirait à elle tous les hommages comme la rose attire les abeilles.
- Kou-ei-li-ang était d’une gaieté folle ; il allait, il venait* souriant à ses convives, ayant pour tous une parole d’aménité.
- Cher mandarin, disait-il, encore un peu de ce potage aux nids d’hirondelle ! c’est souverain contre les maux d’estomac.
- — Bonze vénéré, vous offrirai-je un quartier de cette fouine ? La fouine était le met favori du sage Confucius.
- — N’est ce pas général que cette boisson est un véritable nectar ? C’est un lait de jument fermenté que je tire directement de ma ferme de Mongolie. On dit que Gengiskhan en buvait une tasse tous les matins avant de monter à cheval.
- Bref, il se montra durant le repas d’une humeur si charmante, si égale, si parfaite que chacun se retira émerveillé.
- Le soir venu on suspendit à travers les jardins plusieurs milliers de lauternes peintes qui produisaient, mêlées à l’ombre et à la verdure, de merveilleux effets d’optique. Une musique douce et invisible traversait l’air. Cette féerie n’avait pour spectateurs que les deux époux : après la fête publique, la fête intime ; après la cohue bruyante, le tête-à-tête délicieux.
- En matière de divertissements le vice-roi était expert : il connaissait la loi des contrastes et savait l’appliquer à propos.
- Fleur-de-Thé et lui prirent place devant une légère collation qu’on avait préparée d’avance dans le kiosque du jardin.
- L’âme de la jeune femme était tout émotionnée et comme inondée d’ineffables délices. Elle nageait pour ainsi dire dans la félicité ; et sans se rendre compte, sans se demander pourquoi, sans s’inquiéter du passé ni de l’avenir elle se laissait être heureuse. __
- Comme un matelot nonchalant qui laisse filer sa barque au courant d’un fleuve paisible, entre deux murailles de verdure, sous un ciel azuré, Fleur-de-Thé, bercée par les plus beaux rêves, glissait joyeusement ce soir-là sur le fleuve de la vie.
- Nos sentiments intimes se manifestent physiquement dans tous nos actes extérieurs.
- Elle mangeait.
- Chaque mouvement de ses lèvres était gracieux comme un sourire.
- Elle parlait.
- Chaque note de sa voix était harmonieuse comme une symphonie.
- Elle regardait Kou-ei-li-ang.
- Chacun de ses regards étaient comme un rayonnement*
- Elle était heureuse : tout le bonheur que peut contenir l’âme humaine, elle lé savourait.
- Oh ! avec quelle affection profonde elle aimait, en ce moment, l’homme auquel elle avait lié sa destinée. Comme elle avait rejeté loin d’elle ses chimériques appréhensions de jeune fille ; et comme elle était confiante désormais en la loyauté de son époux !
- (La fin prochainement.)
- La Revue Socialiste
- Le 29e numéro de la Revue socialiste (mars 1887) vient de paraître,et la matière contenue dans ce numéro est, comme toujours, d’une variété à la fois intéressante et instructive. Sous ce titre Une chasse aux financiers, M. G. Rouanet a consacré une étude mouvementée aux grandes réformes économiques opérées par Colbert de 1661 à 1664. M. Yves Marcas a terminé l’étude consacrée à la question des sucres ; cet article, divisé en deux parties (nos février et de mars) épuise le sujet. M. Bragard dans l’article Nationalisation de la Banque de France, étudie consciencieusement les origines et le fonctionnement de cet établissement financier, montrant la nécessité qui rend urgente la reprise par l’Etat de cet important organisme de crédit, indispensable à l’équilibre économique du pays. M. B. Malon, dans les Précurseurs du Collectivisme, poursuit l’analyse et la filiation des idées socialistes et collectivistes en France,jusqu’à l’époque oü la pensée de Marx prit une influence prépondérante. M. Lardennoys, dans une étude très eourte, mais remplie de pensées généreuses, de vues larges et élevées, montre que la Revanche de 1870-1871 ne saurait être obtenue par la France autrement que par la propagande des idées de justice et de paix qui ont fait de notre pays l’initiateur de tous les progrès. M. Benedict, à propos du système électoral de M. Godin, a jeté un coup d’œil d’ensemble sur l’œuvre et la pensée du fondateur du Familistère. Enfin, comme toujours, la Revue des faits sociaux par M. Vaillant et la bibliographie sont aussi abondantes que variées.
- La Revue socialiste paraît tous les mois par fascicules de 96 à 112 pages in-8 raisin. Prix de l’abonnement, 6 mois 6 fr.;— un an 12 fr. Bureaux, 43 rue des Petits Carreaux, Paris.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 14 au 20 Mars 1887. Naissances :
- Le 16 Mars, de Dassonville Fernande-Adrienne, fille de Dassonville Marie.
- Le 17 Mars, de Gaspard Josephine-Flore, fille de Gaspard Eugène et de Jouniaux Anna.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- »
- Quim. — lmp. Bâté.
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- 11‘ Année, Tome 11.— N‘ 447 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 3 Avril 1887
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- SOMMAIRE
- La. curée protectionniste. L’impôt sur la viande et ses très -dangereuses conséquences.— Chronique du Budget.— Une excellente loi votée en Angleterre. — Le meeting des mineurs de St-Etienne.
- — Un bon point et une question à la Chambre.— Le pendant de Porquerolles.— Le socialisme en Danemark. — Faits politiques et sociaux de la semaine.— La responsabilité en manière d’accidents.— Rien !— La réclamation deM. Blandin.
- — Fleur de Thé. — Bibliographie. — Etat-civil du Familistère.
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- LA
- CURÉE PROTECTIONNISTE
- L’Impôt sur la viande et ses très-dangereuses conséquences.
- Cette expressio‘n de « curée » n’est pas trop forte pour peindre l’avidité avec laquelle, les uns après les autres, tous se jettent à l’envi sur le pouvoir législatif, pour lui arracher un lambeau de protection, une garanties de profits, de bénéfices prélevés sur la consommation ouvrière, sur le travail mis en coupe réglée par ceux qui gardent les abords du budget.
- Hier c’était le pain ; aujourd’hui la viande. Les Mesures se succèdent avec une telle rapidité, que nous avons peine à les suivre. Si la chambre mettait une activité semblable au service des bonnes lois économiques que le Devoir propose,
- en moins de rien, la situation serait transformée du tout au tout, la guerre existante entre les intérêts antagonistes ferait place à la paix, la misère des classes ouvrières à l’aisance à laquelle elles ont droit. Mais nous savons, avec le proverbe oriental, qu’on a plutôt fait de commettre cent sottises qu’une bonne action.
- Voyons donc quelle mauvaise action a commis la chambre en élevant les surtaxes douanières à 38 fr. par tête de bœuf, 20 fr. par tête de vache, 8 fr. par veau, ete. ; quels effets désastreux une telle loi va avoir pour conséquence ; et puissent nos doléances ne pas passer inaperçues, comme tant d’autres que nous avons fait entendre, car cette fois, la coupe est pleine ; selon le mot de M. Thiers, il n’y a plus une seule faute à commettre.
- D’abord, dans quelles situations respectives se trouvent en France la consommation de la viande et les éleveurs ?
- La viande, est-il nécessaire de le dire, est un objet d’alimentation indispensable, parce que, comme l’a très bien démontré M. Hervé-Mangon dans ses recherches physiologiques en cette matière (1) « le travail moyen est en rapport avec l’alimentation moyenne » et que « la tâche journalière, considérée dans son ensemble, ne peut-être augmentée qu’en améliorant la nourriture. » Or, la quantité de viande consommée en France n’est nullement en rapport avec la ration reconnue
- (1) Communication de M. Hervé-Mangon à l’Académie de6 sciences (26 octobre 1874).
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- nécessaire par les physiologistes autorisés.La ration du marin français se compose de 750 grammes de pain et 300 grammes de viande. Ce dernier chiffre est encore insuffisant, au dire des autorités les pins incontestables, notamment de M. Fonssa-grives(l) qui estime la quantité journalière de viande nécessaire à un homme de peine à 500 grammes.
- Actuellement, la quantité de viande annuellement consommée en France, s’élève, par tête, à 28 kilogrammes,soit un peu moins de 80 grammes par jour. Mais ce chiffre n’est qu’une moyenne. En réalité, beaucoup de personnes, selon la région habitée, la position de fortune, etc., mangent plus ou moins de viande. D’après les statistiques établies en 1877, tandis que la consommation de la viande dans les villes au-dessus de 10.000 âmes s’élève à 66 kil. 600 par an, soit environ 180 grammes par jour, dans les campagnes, cette consommation se réduit à 24 kilogrammes par an, — 60 grammes par jour.—Si maintenant, on défalque de cette moyenne générale ceux qui mangent de la viande à satiété, — le petit nombre, mais qui n’en consomment pas moins des quantités considérables, la moyenne journalière de viande consommée par celui-là même qui aurait le plus besoin de cet aliment azoté, réparateur par excellence, tombe à un chiffre insignifiant. Dans la communication citée plus haut, M. Hervé-Mangon insiste sur cette insuffisance de nourriture : « C’est à tort, dit-il qu’on reproche à l’ouvrier rural le peu d’activité qu’il développe au travail et sa lenteur excessive... Au point de vue de l’intérêt général du pays, l’amélioration de la nourriture du travailleur s’impose comme une nécessité de premier ordre...»
- J’entends déjà les protectionnistes, les propriétaires, s’écrier que la situation alimentaire des travailleurs s’est considérablement améliorée ces vingt dernières années. Eh bien non ! De 1862 à 1882, la consommation moyenne annuelle de la viande n’a augmenté que de 2 kilog. par tête — soit 5 grammes. Mais après 1882, elle a diminué, par suite de la crise que nous traversons. A cette heure, les droits perçus à l’octroi de Paris le démontrent, la consommation est retombée à un chiffre inférieur à celui de 1862.
- (1) Voir l’article Alimentation, par M. le Professeur Foussagrines, dans le Dictionnaire enlyclopédique des sr'ences médicales du dr Dechambre.
- Pourquoi ? Parce que le prix de la viande n’a cessé de renchérir depuis un siècle, et que la hausse des salaires a été loin de suivre la progression de la viande.
- En 1826, un mouton valait — valeur moyenne — 17 fr ; — en 1884, il valait 45 francs, et 43 francs en 1885-1886 ; augmentation, 152 0/0.
- En 1789, la viande de bœuf — marchés de Poissy et de la Yilette — valait 45 centimes ; en 1878, lf. 69 : augmentation, 275 0/0 ; — en 1886, • elle valait encore 1 38, ce qui maintient l’augmentation à 206 0/0.
- Donc, la viande, en un siècle a augmenté de plus de 200 pour cent ! On voit que pour ce produit, MM. les protectionnistes ne sauraient invoquer l’argument mis en avant pour les blés, savoir : que les prix sont tombés à un taux dérisoire. Ajoutons que la France est le pays qui a le moins de bétail. Donc, à tous les points de vue, rien ne rendrait nécessaire cette surélévation de tarifs douaniers prohibitifs; — rien, si ce n’est l’avidité des éleveurs, qui en faisant payer la viande 15 centimes déplus par kilogramme, réaliseront d’énormes bénéfices.
- Premier résultat : impôt de 3 sous par kilog de viande, impôt de consommation perçu au profit des grands éleveurs. Yoilâ la première conséquence de la nouvelle loi.
- Si les surtaxes actuelles sont maintenues longtemps, elles peuvent avoir des conséquences encore autrement terribles que celles de renchérir le prix de la viande : elles peuvent déterminer dans la production française une révolution agricole capable de perturber socialement notre pays de fond en comble, et d’y provoquer des cataclysme sociaux incalculables.
- En effet :
- Si les surtaxes nouvelles sont maintenues, la production dubétail prendra une extension progressive, de plus en plus grande. Les bénéfices réalisés dans cette branche de la culture inciteront les propriétaires céréaliers à «faire» de la viande, comme on dit en Angleterre. En 1884, M. Méline étant ministre de l’agriculture,proposait des droits sur les bestiaux étrangers, non,parce que l’élevage français ne fait pas des bénéfices, disait-il, mais pour porter de ce côté les agriculteurs et les déterminer à abandonner la culture des céréales, pour la culture herbagère.
- Or ces deux branches de production ne diffèrent
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- seulement pas par le produit obtenu, mais surtout par la quantité de travail employé.
- Dans la culture des céréales, le revenu brut est très élevé, parce que cette culture, dont la production alimentaire est estimée par les agriculteurs compétents comme M. Lecouteux, cinq fois plus considérable que celle des prairies, nécessite des frais de main d’œuvre, qui abaissent d’autant le bénéfice proprement dit, c’est-à-dire le revenu net.
- Dans la culture herbagère, au contraire, le revenu brut décroît, mais le revenu net — ou bénéfice — monte, à cause de peu de main d’œuvre nécessaire.
- Qu’arrivera-t-il,si la seconde tend à se substituer à la première ? Si on diminue le revenu brut, — production totale— pour accroître le revenu net — profit — du propriétaire ? Il arrivera en France ce qui se produisit en Angleterre et surtout en Ecosse de 1820 à 1830, date à laquelle on substitua les prairies aux champs de blé, origine et cause du grand mouvement désespéré du chartisme : le travailleur agricole devra assister, les bras croisés, à la transformation en prairie du champ qu’il cultive aujourd’hui ; sur cette prairie, on n’aura que faire de ses bras. Là où il était besoin de 10 paysans, 2 ou 3 suffiront. Les petites fermes disparaîtront, pour faire place aux grandes, l’élevage étant trop coûteux sur un sol morcelé. Des milliards de salaires seront supprimés, des millions de paysans n’auront pas d’autre ressource que le désespoir, pour faire face aux nécessités de la faim.
- Ce système, pratiqué, je le répète,en Angleterre où il a causé un demi siècle de misères traversé d’émeutes, de massacrés, d’incendies, de soulèvements des paysans affamés, porte depuis 1820 un nom qui a une signification sinistre de l’autre côté du détroit. En Irlande, il s’appelle Yéviction !
- Ni à la chambre, ni dans la presse, personne, parmi les adversaires de la surtaxe n’a envisagé la question à ce point de vue. On n’a vu dans le relèvement des droits qu’un impôt sur la viande. En réalité, c’est la transformation de notre agriculture, la subtitution d’un mode de production qui diminuera la quantité totale des produits tout en augmentant les bénéfices des propriétaires. Jusqu’à un certain point, dans la production industrielle, ce système peut n’être pas préjudiciable. Dans la production agricole, le système est abominable, meurtrier au premier chef, parce
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- que les produits alimentaires sont en quantité limitée ; parce que la terre ne se produit pas, comme les machines industrielles, et que dès lors, négliger,dans les pays dépopulation dense comme l’occident, de lui faire produire son maximum, diminuer le produit brut, sous prétexte que les propriétaires, économisant les salaires, verront augmenter leur produit net, c’est courir à ta famine à la disette, — à la suppression des paysans !
- Gomment à la Chambre la perspective des catastrophes sociales que peut provoquer une transformation semblable, n’a-t-elle pas été entrevue ? On frémit à l’idée des suites incalculables que les nouveaux droits contiennent en germe. Evidemment, si quelque chose était de nature à arrêter les protectionnistes sur la pente, ce sont bien les considérations rapides que nous n’avons fait qu’esquisser ici. Car, n’est-il pas évident que si la conquête des profits qu’ils viennent d’opérer peut leur rapporter beaucoup, les cataclysmes sociaux que cette conquête peut produire leur aurait donné à penser?
- Tant va la cruche à l’eau,qu’à la fin elle se casse !
- Pour nous, spectateur attristé de cette politique de privilèges et de convoitises, nous ne pouvons que crier casse-cou à ces malheureux qui courent à leur perte de gaieté de cœur. Et quelle que soit l’ingratitude à laquelle nous devions nous attendre en retour, nous n’en continuerons pas moins à prodiguer des avertissements salutaires— mais sans nous faire illusion sur le sort qui leur est réservé.
- Chronique du Budget.
- Nous avons déjà signalé, dans le dernier numéro du Devoir, l’avortement des promesses faites par le ministre des finances touchant le budget de 1888. Avant même d’être distribué, son projet, désapprouvé par la plupart des journaux, vient de subir un premier échec que nous relatons à un autre endroit.
- M. Dauphin demande à l’impôt mobilier 30 millions ; la commission nommée par la Chambre repousse cet impôt. Les autres ressources que le ministre des finances demande soit à l’emprunt soit à l’impôt ne semblent pas destinés à une meilleure fortune.
- On peut se demander en effet si la surtaxe de l’alcool dont M. Dauphin évalue le produit à 70 millions aura plus de succès cette année que l’année dernière. M. Sadi-Carnot n’a jamais pu sur ce point faire entendre raison aux députés. Son successeur qui n’a pas beaucoup plus d’autorité que lui sur la Chambre, se heurtera probablement aux mêmes difficultés.
- Enfin les autres ressources sont demandées à ü
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- loi sur les sucres et au droit d’entrée sur les blés. Pour les ! sucres, il s’agirait d’en porter le produit de 168 à 190 millions de francs ; mais pour y arriver, il faudrait retrouver d’abord le manquant de cette année et ajouter à cette reprise une perception nouvelle de 22 millions de francs. On peut avoir des doutes sur la possibilité d’y réussir, même en imposant la consommation.
- Quant au droit sur (es blés, il est imprudent de compter sur le produit qu’on peut en tirer. La nouvelle loi est faite pour restreindre les importations ; on ne saurait donc compter sur des rendements douaniers élevés. Les surtaxes ont, en effet, pour résultat de peser sur les consommateurs de l’intérieur, non sur les importateurs. Il suffit qu’une hausse se produise à l’intérieur pour que l’importation diminue.
- M. Dauphin a introduit dans son projet de budget une innovation dont tout le mérite, si mérite il y a, revient à un antre, qui vécut au XVIIIe siècle, le docteur Price. M. Dauphin propose de reconstituer le capital des 169 millions que l’on se procurerait au moyen d’obligations amortissables en soixante ans. C’est un système connu et qui a été essayé déjà en Angleterre, sans succès. _
- Grâce à la combinaison imaginée par M. Dauphin les obligations que vendrait le Trésor seraient amorties entre les mains des acheteurs par un remboursement qui s’opérerait en soixante ans : mais outre l’argent qui serait remis aux porteurs de ces bons il y aurait une petite annuité qui se multiplierait par elle-même et s’augmenterait des intérêts composés.
- En mettant tous les ans de côté 3 fr. 20 on peut se faire au bout de 20 ans un capital de 100 francs. M. Dauphin en a conclu que si au lieu de l’annuité ordinaire de 4 fr. 42 c. pour cent nécessaire pour l’intérêt d’amortissement de l’emprunt de 169 millions, on réclamait 3 fr. 20 c. p. O/o en plus, c’est-à-dire 7 fr. 62 O/q, on obtiendrait d'abord les 169 millions qui sont destinés à s’amortir en soixante ans entre les mains des porteurs de titres, et l’on se procurerait en sus 169 autres millions payables en 1907 : que l’on pourrait enfin en tirer encore une troisième fois 169 millions en 1927.
- C’est un mécanisme très ingénieux, un véritable mécanisme d’horlogerie dont les ressorts sont tellement fragiles qu’ils se brisent au premier choc. L’expérience a démontré que la méthode du docteur Price était impraticable, William Pitt, n’a pu s’en servir ; nous doutons que M. Dauphin soit plus heureux que le grand ministre anglais.
- Mais en admettant que l’idée séduise les éminents financiers de la Chambre, il faut tout d’abord que M. Dauphin pourvoie au remplacement des 30 millions qu’il demandait à l’impôt mobilier, et ce premier déficit atteint en plein cœur l’œuvre du ministre des finances.
- Nous a-t-on dit qu’on apporterait pour 1888 un projet de réformes : eh bien, le projet de M. Dauphin, plus encore que L budget précédent, est une mine à discussions et à querelles.
- En fait de réformes, il contient un emprunt, quoi qu’en dise le ministre, des impôts nouveaux dont on escompte le produit, avant qu’ils ne soient votés, et enfin cette extraordinaire combinaison qui a si peu réussi à William Pitt. La situation n’est pas gaie, nous en convenons ; mais aussi, pourquoi se traîner toujours dans la même ornière ; pourquoi ne pas se décider à appliquer aux grands maux les grands remèdes ? Voilà plus de dix expériences qu’on tente vainement depuis 1876 pour échapper aux difficultés d’une situation insoluble. Se décidera-t-on, enfin, à puiser dans le domaine des réformes pratiques élaborées par le Devoir et à les appliquer ? Si non, les mêmes difficultés, accrues chaque année, se représenteront périodiquement jusqu’à la fin. Et quelle sera la fin ?
- C’est un point d’interrogation muet formidable auquel on ne saurait trop songer.
- UNE EXCELLENTE LOI
- VOTEE EN ANGLETERRE
- Le salaire des travailleurs n’est pas seulement la vache à lait inépuisable de l’impôt, il est encore la source où viennent puiser tous les profits, sous une forme ou sous une autre. Je ne sais plus quel publiciste a dit qu’il n’y avait pas de comparaison à établir entre les impôts de consommation payés par le pauvre et ceux payés par le riche, parce que le second consomme des aliments généralement sains, tandis que le premier ne consomme guère que des aliments falsifiés, qui, au lieu de le fortifier, le délabrent, ruinent sa santé, abrègent le cours de sa vie.
- Dans ces dernières années, la falsification commerciale s’est glissée partout. Dans les affres d’une production concurrentielle livrée à toutes les incertitudes d’une lutte sans merci, à l’âpreté croissante du gain, la fabrication dégénère de plus en plus. Livrer rapidement et à bon marché de la mauvaise marchandise, tel est le rêve de tout industriel. Mais c’est surtout dans le commerce des comestibles que la falsification prend des proportions formidables, désastreuses, paice que là, il ne s’agit pas seulement de pratiques destinées à faire baisser les salaires par la course au bon marché, mais encore de pratiques qui empoisonnent.
- En vain a-t-on réclamé en France une surveillance spéciale efficace sur les produits avariés ou falsifiés : on a invoqué la liberté du commerce contre la réglementation, absolument comme si la liberté du commerce équivalait à la liberté du vol et de l’empoisonnement !
- L’Angleterre est certes un pays de self government, comme on dit, de liberté industrielle et commerciale. On a souvent évoqué son exemple, — à tout propos même. — Eh bien ! voici la loi qu’on vient d’y promulguer ; nous découpons le passage suivant dans le Courrier de Londres »
- « Enfin, la loi qui édicte des pénalités contre les vendeurs et fabricants de butterine, margarine et autres affreux mélanges
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- plus ou moins meurtriers, vient d’être promulguée. Les délinquants seront passibles d’un emprisonnement de six jours à six mois, et d’une amende de 50 à 3,000 francs.
- « Cela nous semble encore bien doux.Lorsqu’on songe qu’un malheureux pharmacien qui commet une erreur préjudiciable à la santé d’un client, encourt le risque d’une pénalité plus forte, bien que cependant le dommage causé par lui ne résulte ni de sa cupidité ni d’aucune intention perverse, on trouvera étrange que d’abominables coquins qui nous empoisonnent sciemment tous les jours, en nous faisant ingurgiter qui du vin de Bordeaux au bois de campêche ou à la fucshine, qui du beurre de Bretagne écumé sur les eaux graisseuses des égoùts de Paris, celui-là de la bière agrémentée de strychnine et de pomme de coloquinte et d’acide picrique, etc., et cela dans le but unique et sordide de voler le public, ont été traités jusqu’ici avec une douceur évangélique.
- « Nous estimons, quant à nous, que le gentleman impatient qui vous attend, le soir, au coin d’une rue pour vous assommer et vous dépouiller de ce que vous avez dans vos poches, est moins coupable et moins dangereux que les industriels ci-dessus qui nous glissent dans les entrailles la mort à dosôs plus ou moins mesurées. Celui-là, du moins, n’a pas de patente, et ne prétend pas, par-dessus le marché, figurer sur la liste des notables commerçants ; en outre, il est possible de se défendre contre lui à coups de révolver ou de casse-tête.
- Nous concluons qu’on devrait édicter à l’endroit des falsificateurs de denrées alimentaires les mêmes peines qu’à l’égard des détrousseurs de grand chemin. Ce jour là l’hygiène publique serait singulièrement améliorée, et les hôpitaux auraient moins de clients. Seuls, messieurs les médecins auraient moins de travail. Mais, on ne peut pas contenter tout le monde et... la Faculté.
- Le meeting des mineurs de St-Étienne.
- A la suite des deux explosions de Grisou qui ont jeté le deuil et la consternation dans la ville de Saint-Etienne, M. Rondet a provoqué,dimanche dernier, une grande réunion publique pour protester contre l’emploi de la poudre dans les mines grisouteuses.
- Un nombreux public, plus de 2,000 personnes, avaient répondu à l’appel du président du syndicat des mineurs de la Loire. Yoici le compte-rendu que donne un journal de Paris de cette réunion :
- M. Basly, après avoir rendu compte de l'entrevue qu’il avait eue en compagnie de M. Laur, député de la Loire, avec le ministre des travaux publics, a combattu l’emploi de la poudre dans les couches de charbon. M. Rondet s’est également élevé contre l’emploi de cette matière dangereuse et s’est prononcé catégoriquement pour sa suppression.
- Le délégué des mineurs de la Loire a prouvé d'une façon irréfutable que la Compagnie devait être rendue responsable des catastrophes récentes, qui ont coûté la vie à tant de malheureux.
- L’ordre du jour suivant a été voté :
- « L’assemblée invite le ministre des travaux publics à supprimer le tirage à la poudre, dans les mines grisouteuses. Elle proteste contre les dépositions faites par les survivants, qui ont déclaré qu’ils étaient en sécurité dans les mines.
- « Ces messieurs sont,en effet,incompétents pour se prononcer sur les causes des épouvantables catastrophes qui viennent d’avoir lieu. Aussitôt que les travaux de sauvetage seront repris, M. Rondet démontrera l’inanité des dépositions extorquées aux blessées, qui sont des c freinteurs, toucheurs, embaucheurs et enchaîaeurs, » ne connaissant rien à l’état des mines.»
- Dans un article spécial, nous traitons cette question de sécurité et de responsabilité qu’il est temps de rendre effective. En attendant, voici un exemple des pratiques en usage autrefois dans certaines mines. On va voir s’il est possible de jouer de la sorte avec la vie humaine.
- Il s’agit de l’emploi du pénitent.
- « Le pénitent, dit le docteur Castelnau (docteur Lux) éansl Intransigeant, n était autre qu’un ouvrier, mineur ou autre, qui, moyennant dix francs, descendait dans la mine reconnue ou soupçonnée grisouteuse, se creusait un trou d’environ un mètre dans le plancher de la galerie, s’y accroupissait, se couvrait la tête d’un capuchon en carton et, ainsi préservé, allumait une chandelle, la promenait au bout d’une perche dans l’atmosphère de la galerie, et déterminait une explosion.
- Mais il est arrivé, plus d’une fois, que la préservation a été fort insuffisante, que le pénitent a été plus ou moins blessé et brûlé, et qu’il a même été tué. C’est à la suite d’une telle catastrophe que l’autorité publique interdit, croyons-nous, la coupable expérience du pénitent, que les Compagnies n’auraient probablement pas hésité à continuer.
- L’intervention de l’Etat pour faire cesser des pratiques aussi abusives que le a Pénitent » ne peut-être que louée sans restriction. Il n’est pas possible qu’au XIX0 Siècle, dans une propriété nationale — car n’oublions pas que la mine est une propriété de la nation — un homme coure les risques possibles de mort pour la somme de dix francs. On ne peut donc qu’applaudir à la décision intervenue. Mais l’Etat n’a pas encore tout fait dans ce sens. S’il est reconnu comme l’affirment les mineurs que le tirage à la mine est, dangereux, l’Etat doit rigoureusement interdire ce mode d’extraction dans l’exploitation.
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- Un bon point et une question à la Chambre
- Un bon point à décerner à la Chambre : une fois n’est pas coutume; mais c’est la rareté même du fait qui nous oblige à complimenter la Chambre de sa résolution.
- Nous avons fait connaître, en effet, les grandes lignes du projet d’impôt présenté par M. Dauphin sous le titre « d’impôt sur le revenu » aux uns, « d’impôt sur les loyers » aux autres. Yoici les nouvelles que donne le Temps du projet de l’honorable ministre des finances renvoyé devant une commission spéciale pour être examiné :
- « Les bureaux de la Chambre viennent de nommer la commission spéciale chargée d’examiner le projet Danphin relatif à la transformation de la contribution mobilière en impôt sur le revenu établi d’après le loyer.
- « Sur onze membres, dix sont absolument opposés au projet; un seul accepte le principe, mais se réserve quant aux détails d’application.
- « Les dix membres opposés sont MM. Lesguillier, Philippon Jules Roche, Aujame, Alfred Laroze, Cordieret Durand, de la gauche, et MM. Piou, Keller et Ganivet de la droite,
- « L’unique membre favorable au principe du projet est M. Thévenet; encore faut-il remarquer que la majorité du bureau qui l’a élu est opposée au projet; mais les républicains, étant divisés au premier tour, se sont unis au deuxième sur le nom de M. Thévenet pour éviter l’élection d’un membre de la droite.
- « Tous les membres, à l’exception de M. Ganivet, sont d’avis de ne pas renvoyer le projet à la commission du budget. Presque tous demandent que la commission spéciale nommée aujourd’hui fasse son rapport à bref délai pour écarter sans retard le projet et en déblayer le terrain budgétaire.
- « On sait, en effet, que le projet de budget de 1888 de M. Dauphin est fondé sur cette transformation de la contribution mobilière,
- « Quant aux raisons pour lesquels le projet a été comdamné par les bureaux, elles sont diverses. Les uns ne veulent pas d’impôt nouveau ou de superposition; les autres jugent la base du projet inacceptable et non conforme au vœu de la Chambre; enfin, d’autres ne veulent pas d’impôt sur le revenu.»
- L’opinion de la commission fait facilement préjuger le destin qui attend le projet ministériel : c’est le rejet pur et simple. Encore une fois la Chambre mérite un bon point pour cette décision rapide. Maintenant une simple question:
- Si M. Dauphin a présenté ce projet d’impôt, qu’il escomptait pour 33 millions dans son budget de 1888, il ne l’a pas fait d’abord pour le plaisir de fournir matière à discussion et à rejet, ensuite. Non; il le faisait entrer dans ses prévisions budgétaires, parce que le Trésor est en déficit, que nos finances sont à bout et qu’on en est arrivé à vouloir faire flèche de
- tout bois. On repousse cet impôt de superposition, comme on l’a très bien nommé. Mais par quoi le remplacera-t-on? Les Caisses sont à sec; le ministre est dans l’obligation de trouver de l’argent. Où en puisera-t-on pour faire face aux dépenses croissantes de la rente, de la guerre et de la marine, nos principaux chapitres du budget, le premier irréductible les seconds qu’on ne veut pas réduire ?
- Voilà une question à laquelle seraient bien em barrassés de répondre les députés qui ont repoussé le projet de M. Dauphin au moins si on les mettait en demeure d’indiquer une source d’impôt qui soit légitime, c’est-à-dire qui ne soit pas prélevée sur le salaire des travailleurs.
- Nous en avons bien indiqué une nous, mais nous sommes condamnés à subir les expériences de l’empirisme et de l’utopie, avant d’arriver à la nôtre. Les premières sont coûteuses, douloureuses, après celles-là peut-être répondra-t-on : trop tard! à ceux qui voudront la tenter, si on ne se hâte pas
- d’abréger les premières au profit des secondes.
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- Le Pendant de Porquerolles.
- Encore une douleureuse affaire, pendant de celle de Porquerolles, dont nous avons déjà rendu compte à nos lecteurs, On va lire les détails navrants des pratiques en usage à la colonie agricole de Mettray. Partout donc, même mépris de l’enfance, même cruauté, habile à s’ingénier dans des raffinements dont le récit fait frémir.Qu’est-ce donc que l’assistance publique, quels sont les hommes qui se recrutent dans ce service pour que tous se ressemblent, rivalisent de barbarie ?
- Voici les détails des faits de Mettray tels qu’ils résultent des révélations faites concurremment par la Petite France et l’Union libérale de Tours, journaux d’une nuance politique différente, unanimes à flétrir ces procé dés épouvantables :
- L’établissement de Mettray est une colonie pour enfants du second âge, administrée par un conseil privé, mais subventionnée par le département d’Indre-et-Loire.
- Dimanche dernier, M. Lardin de Musset (un neveu du poète des Nuits), secrétaire général de la préfecture d’Indre-et-Loire, recevait plusieurs de ses amis venus à Tours pour y passer quelques jours, et, voulant leur faire visiter ce que le pays contient de curieux, eut la pensée de les conduire à Mettray.
- 11 existe une commission spéciale de surveillance de la Colonie, qui est, chaque année, nommée par le préfet ; M. Lardin de Musset en fait partie, avec M. Maurice, président du tribunal civil.
- En chemin,M. Lardin de Musset et ses amis rencontrèrent précisément ce dernier qui se joignit à eux.
- On arrive à Mettray vers trois heures et demie après-midi. Le directeur intérimaire de la colonie, M. Quenel, reçoit les visiteurs. Mais ceux-ci veulent tout voir, absolument tout! Ils
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- sont d’une curiosité qui surprend M. Quenel,mais qu’explique leur qualité de membres de la commission de surveillance.
- S’étant fait ouvrir des réduits infects, véritables cachots du Saint-Office, ils y trouvèrent treize ou quatorze petits prisonniers les bras attachés par des courroies derrière le dos dans une situation douloureuse et fatigante. Ces enfants, dont l’aîné n’a pas quatorze ans, étaient obligés de se souiller dans leurs vêtements, se trouvant dans l’impossibilité de satisfaire autrement leurs besoins naturels.
- Indignés, MM. Lardin de Musset et Maurice questionnèrent les gardiens :
- — Quel est ce procédé?
- Mais ces pauvres enfants avaient-ils commis des fautes graves ?
- — Nous l’ignorons : c’est la direction seule et les religieuses de la maison qui pourraient vous le dire.
- Alors, les enfants, interrogés, dirent aux visiteurs qu’ils étaient depuis le matin dans cette position horriblement douloureuse ; que le plus coupable parmi eux avait dérobé un morceau de pain.
- C’est à de telles gens que sont confiés ces pauvres petits. Voilà comment la société les protège contre la .misère !
- Et vous trouverez singulier qu’un jour ces petits martyrs deviennent des révoltés ? Vous serez étonnés de les rencontrer les matins d’émeute, en train d’entasser despavés, de prendre un fusil !
- Cet entrefilet et les réflexions pessimistes que nous avaient inspirées les tristes nouvelles de Mettray étaient écrits, quand le journal la Lanterne nous apporte des renseignements nouveauxvéritablement navrants sur cette colonie,parce qu’ils démontrent que ces pratiques sont en usage de temps immémorial. Voici les faits :
- M. Boursaus, inspecteur général du service pénitentiaire, arrivé dans la nuit de dimanche à lundi, vient de passer plusieurs jours à la colonie. 11 en est reparti hier soir pour retourner à Paris.
- L’inspecteur général a interrogé tout le monde, employés et colons ; et son enquête a abouti à la constatation des faits signalés.
- Il a été reconnu devant lui que les enfants étaient effectivement mis en cellule avec des menottes. Mais on a prétendu que de tout temps ce traitement était en usage à la colonie.
- ' Il a été reconnu également que des enfants avaient été revêtus de la camisole de force.
- Quant aux instructions ministérielles qui interdisent les peines corporelles, M. Quesnel, directeur intérimaire de la colonie, a déclaré n'en avoir jamais eu connaissance.
- Dans ces conditions, l’inspecteur général ne pouvait que
- ! rappeler avec fermeté à M. Quesnel les prescriptions de ces j circulaires, et essayer de lui faire comprendre comment devaient être traités les jeunes colons, tout en se réservant d’apprécier comme ils le méritent de pareils procédés d’éducation dans le rapport qu’il va adresser au ministre de l’intérieur.
- D’autre part, la presse tourangelle poursuivant son enquête découvre des faits épouvantables.Il y a deux ans, un GARÇON DE 16 ANS S’EST PENDU DE DÉSESPOIR dans une cellule.
- Il se nommait Olivier. Une enquête judiciaire 4 et une enquête administrative eurent lieu.
- Alors le directeur fut sévèrement blâmé, et le gardien des cellules, convaincu de négligence, fut renvoyé de la colonie.
- L’année précédente, en 1884, un enfant nommé Mascaret avait ÉTÉ ÉCRASÉ PAR UN BLOC DE PIERRE QUE L’ON faisait extraire dans une carrière de la colonie.
- Un sentiment de pitié immense, de douleur, nous saisit en apprenant que de tels faits peuvent se passer dans l’ombre des enquêtes administratives sans qu’on y mette ordre, sans qu’on réprime un tel régime. Voilà donc l’assistance publique! Les gardiens ne sont pas coupables.Ce sont les fonctionnaires, les directeurs de service, seuls responsables de ce qui se passe sous leurs ordres. Et à ces hauts fonctionnaires, à ces parâtres des enfants assistés, si la magistrature ne les réprime pas, nous crions pitié! grâce1 pour ces pauvres petits !
- Le socialisme en Danemark
- Le socialisme lit-on dans une correspondance a mis du temps à faire son chemin en Danemark, malgré les contacts fréquents de ce pays avec l’Allemagne. Il commença à se manifester en 1871. C’est à cette époque que parut un petit journal, Le Socialiste. L’internationale fut proscrite en Danemark, comme ailleurs, néanmoins le socialisme se développa.
- Le 10 mai 1874 parut le premier numéro du Social-Démocrate. Le journal grandit rapidement. Le 26 juillet 1885, il publia un numéro commémoratif avec une carte des progrès du socialisme en Danemark.
- En 1874 le journal avait 3,300 abonnés. En juillet 1885 20,000. Aujourd’hui il en a 22,000 environ. Grâce à son influence, deux socialistes Holm et Hordum furent élus membres du « Fo kething » ( chambre des députés danoise ).
- La situation économique, en Danemark, devient de plus en plus grave. Rien qu’à Copenhague il y a plus de 1,200 hommes sans travail.
- A la fin de 1885 le « Folkething » votaunbill d’assistance aux sans-travail. Il fut rejeté par le « Landsting » ( chambre haute ), Des souscriptions particulières firent ce que le parlement n’avait pu faire.
- Les charges publiques deviennent insupportables. Le gouvernement repousse les lois de solidarité et d’assistance. Par contre, le budget de la guerre est cinq fois plus fort que le budget de l’instruction.
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- Le suffrage universel n’existe pas. On est sous le régime du Cens. Les ouvriers sont exclus par là des affaires.
- Néanmoins de nombreux meetings mettent en évidence la force du parti socialiste. Les grandes réunions se tiennent dans le bois, à cinq lieues de Copenhague. Le dernier, celui du 5 juin 1886, comptait plus de 30,000 membres actifs. La foule montait à 80,000 personnes. Le défilé sur un seul point, dura une heure et demie. Pas de désordre, car il n’y avait pas de police.
- Les associations socialistes se multiplient dans les provinces.
- On emprisonne les agitateurs, mais d’autres prennent la place des incarcérés, Holst, Olsen, Hordam ont été successivement mis en prison, au pain et à l’eau. Olsen fut retenu trois fois plus de temps que ne portait sa condamnation.
- Des grèves s’organisent pour obtenir la régularité du paiement et la majoration des salaires. La dernière, celle des tisserands de Rubens a duré quatre semaines
- Aux dernières élections du 28 janvier 1887 un seul socialiste fut élu : llolm. Il obtint 6,757 voix. En 1884, il n’en avait que 5,385. Hordum, Meyer, Jensen, non élus, eurent respectivement 975, 540, 136 voix.
- Pour le Danemark, c’est un beau résultat. Nous envisageons l’avenir avec espérance. Le socialisme marche à grands pas.
- Faits politiques et sociaux de la semaine-
- FRANCE
- La réforme de l’impôt sur les boissons —
- M. Jamais, député du Gard, dépose une proposition de loi tendant à la réforme de l’impôt sur les boissons.
- Cette proposition distingue les boissons hygiéniques, comme les vs. cidres, etc. et les autres, comme les alcools et liqueurs
- La première partie de la proposition comporte le dégrèvement des boissons hygiéniques. L’exercice est supprimé, ainsi que les entraves à la liberté du commerce des boissons.
- La seconde partie comprend une réglementation de la législation sur les alcools et liqueurs, et un ensemble de dispositions dans le but d’empêcher la fraude sur les alcools, qui cause aujourd’hui au Trésor une perte considérable.
- C’est dans ces dispositions et cette réglementation de l’alcool que M. Jamais trouve les ressources nécessaires pour dégrever les boissons hygiéniques.
- Au Tonkin.— A ceux qui prétendaient, que la guerre était terminée au Tonkin, nous pouvons opposer cette note de l’agence Havas :
- En raison des opérations de guerre survenues depuis le mois de juillet 1886 au Tonkin et dans l’Annam, le ministre de la guerre a arrêté que les militaires et fonctionnaires militaires envoyés d’Europe avant ou après le 1er juillet 1886, soit au Tonkin soit dans l’Annam, continueraient jusqu’à décision contraire à compter pour le double, en sus de la durée effective, le temps qu’ils auraient passé dans l’Extrême -Orient.
- La décision ministérielle du 8 juin 1886 est annulée
- Ainsi, les effets de la politique opportuniste continuent à se faire sentir, et nous payons encore les fantaisies de M. Jules Ferry.— Lorsqu’on déclarait que tout était fini et que la période de l’exploitation commençait, on mentait. La période de sang versé et d’argent gaspillé continue.
- ANGLETERRE
- La question Irlandaise. — Toujours cette éternelle question, revient à la Chambre des Communes, se poser impitoyable, comme le spectre de Banco. En vain le défenseurs de l’autocratie Irlandaise oppo sent-ils une fin de non-recevoir presque absolue aux revendications des natio-listes, ceux-ci avec un acharnement qui n’a d’égard que la haine de leurs adversaires tiennent bon, obstruent la tribune et suspendent toute affaire cessante. Le Temps publie à ce sujet les détails suivants des débats engagés devant la chambre Anglaise :
- La Chambre des communes a tenu depuis lundi après-midi à quatre heures, jusqu’à mardi après midi à une heure vingt, une seule séance qui a duré ainsi vingt et une heures, grâce aux manœuvres obstructionnistes du parti irlandais et des radicaux. Le gouvernement voulait enlever en une fois le vote du reste du budget, qui comprenait les dépenses de la marine et du ministère,de l’intérieur, afin de pouvoir présenter mardi soir le projet de loi sur la répression des crimes en Irlande. Les nationnalistes, au contraire, appuyés par la fraction extrême du parti gladstonien, notamment par MM. Conybean et Labouchère, ont tenté de prolonger le plus possible ce débat en présentant à chaque article une motion d’ajournement à la prochaine séance. Malgré le nouveau règlement, lui donne à la majorité la faculté d’imposer la clôture avec l’assentiment du speaker, 'la résistance dee obstructionnistes a duré pendant toute la nuit et la matinée suivante; les membres de la majorité se sont relayés de quatre heures en quatre heures; les Irlandais et les radicaux tenaient toujours. Le soleil a paru, le gaz ?a été éteint, la discussion a continué d’autant plus vive quelle avait trait aux crédits de l’administration irlandaise. Finalement, les nationnalistes eux-mêmes ont succombé à la fatigue, les derniers votes ont eu lieu sans opposition et la séance a été levée, aux applaudissements des conservateurs, à une heure quarante.
- Dans la soirée, la Chambre des communes a repris ses travaux. M. Smith a présenté, au nom du gouvernement, le nouveau projet de loi de coercition. M. Johu Morlet a riposté au nom des libéraux par une motion tendant à ce que la question agraire soit tranchée avant que l’on use d e moyens de répression plus rigoureux. La discussion s’est engagée sur deux propositions; elle remplira probablement plusieurs séances.
- Le lendemain la discussion se posait de nouveau à propos de la discussion d’une motion d'urgence pour un projet de loi de répression des crimes en Irlande, M. Gladstone a pris la parole pour s’opposer à cette nouvelle mesure de coercition. Le chef des libéraux estime que les troubles qui se sont produits dans ce pays sont le fait exclusivement de sa condition agraire. Les paysans irlandais réclament la réduction de leurs fermages, et la justice de cette demande a été reconnue même par des témoins aussi prévenus que le général Buller, envoyé dans le comté de Kerry pour y rétablir l’ordre. L’ora-
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- teur s’élève contre la politique du gouvernement qui consiste à punir sévèrement des délits qu’il serait facile et équitable de prévenir. Le parti libéral épuisera ses efforts pour faire échouer une mesure qu’il considère comme inique et également mauvaise pour l’Irlande et pour tout l’empire
- Ce discours, accueilli par les applaudissements des nationalistes, a appelé une9réplique de M. Chamberlain, dans laquelle le leader des radicaux unionistes a tenu à accentuer les dissentiments qui le séparent de son ancien chef. M. Chamberlain approuve le dessein du gouvernement de faire précéder l’examen de la question agraire irlandaise de la répression des troubles actuels, il estime qu’il faut combattre le terrorisme des campagnes avant de venir en aide aux paysans.
- Mentionnons, à propos de cette joute oratoire, qui remet aux calendes grecques la réconciliation des libéraux anglais, le nouveau plan de réforme agraire que la correspondance politique prête à M. Chamberlain et que M. Gladstone aurait refusé récemment d’admettre. Le chef des radicaux estime comme par le passé que la question irlandaise ne sera tranchée que lorsque les tenanciers posséderont en propre les terres qu’ils tiennent actuellement à bail. Pour arriver à cette translation de propriétés, il propose de les acheter au moyen d’un emprunt. Seulement, au lieu de faire garantir cette opération par le trésor anglais, M. Chamberlain en chargerait les autorités locales, communales ou provinciales de l’Irlande. M. Gladstone pense, au contraire, comme les nationalistes, que cet emprunt ne peut être affectué que par un gouvernement central siégeant à Dublin.
- ESPAGNE
- La situation financière.— Nous n’avions pas tort de prédire dans un des derniers noS du Devoir que ce pays ne tarderait pas à entrer dans le mouvement économique général Européen. Voici en effet, ce qu’on écrit; 'on remarquera que la question politique se greffe ici sur une question financière.
- Les diverses discussions financières qui se sont poursuivies ces derniers temps devant lesDhambres espagnoles paraissent avoir fortement compromis l’existence du cabinet Sagasta, dont le chef est de moins en moins le maître de la majorité composite qui l’a porté au pouvoir. Les députés du centre, qui obéissent au maréchal Martinez Campos et qui viennent pourtant d’imposer au gouvernement un ministre de la guerre de leur choix, le général Cassola, ont fait une opposition acharnée au projet d’affermer la régie des tabacs, et un des leurs, M. Camacho, l’ancien ministre des finances, n’a pas ménagé les attaques à son successeur, M. Puigcerver, au sujet de l’impôt de 1 0/0 dont celui-ci compte frapper la rente. Ges dissensions ont donné une certaine consistance au bruit d’après lequel le cabinet Sagasta serait sur 'le point de se transformer ou de disparaître. Dans le premier cas, il ne s’agirait que de quelques changements dans la distribution des portefeuilles, de façon à rétablir dans le gouvernement l’équilibre entre les représentants des diverses fractions de la majorité. Dans le second, ce serait l’avènement d’un ministère de centre droit avec le maréchal Campos à la présidence, M. delaVega de Armijo aux affaires étrangères, MM. Alonso Martinez, Gullon, Ruiz Gomez, le duc de Tétuan aux autres postes. Ce serait là une administration de transition quijpré-
- parerait les voies, pour la fin de l’année, aux conservateurs et à la dissolution de la Chambre.
- Quoi qu’il en soit de ces combinaisons, il semble difficile d’admettre qu’aucune crise ministérielle puisse aboutir avant le vote du budget, qui devra être prêt, au plus tard, pour le 30 juin, et que l’accession d’un nouveau titulaire aux finances remettrait en question. Le ministère Sagasta est à peu près assuré de vivre jusque-là, à moins de troubles militaires, et les démocrates s’empressent de tirer profit de ce délai pour forcer la Chambre à voter quelques-uns de leurs "projets de réforme. C’est ainsi que l’on mettra prochainement en discussion la loi sur les associations, celle sur le jury, la réforme du Code pénal, qui grâce à l’influence de M. Alonso Martinez, est malheureusement moins libérale qu’on ne l’espêrait, les dispositions enfin sur le mariage civil. On sait I qu’un accord est intervenu sur ce point délicat entre le Saint-Siège et le gouvernement espagnol. La curie a admis que la présence d’un fonctionnaire à la cérémonie religieuse serait nécessaire pour que celle-ci eût tous ses effets légaux, et d’autre part l’État se réserve d’instituer à l’usage des personnes sans confession une mode purement civil de constater leur union.
- ITALIE
- A Nerviano, près de Milan, des troubles ont éclaté parmi les ouvriers tisserands, par suite de la diminution croissante des salaires.
- — A Milan, l’autorité judiciaire a fait de nonvelles perquisitions dans les bureaux de notre excellent confrère II F as-cio operaio. Plusieurs pièces relative à la grève des chapeliers d’Alelxandrie, ont été saisi par le parquet.
- Disons à ce propos, que cette grève est terminée depuis quelques semaines.
- — A Alexandrie, les membres du Circolo giovanile democratico, fondé depuis cinq ans et qui a pour objet de pousser les jeunes gens à l’étude des questions sociales, sont traduits devant la cour d’assises pour la publication d’une brochurej dans laquelle le parquet relève les chefs d’accusation suivants; 1° Offense contre l’inviolabilité du droit de propriété; 2° Provocations à la haine entre les différentes conditions sociales (sic) ; 3* Vœu de la destruction de l’ordre constitutionnel.
- — A Irnola, depuis quatre mois, la majeure partie de la population est absolument sans ouvrage. Il Fascio operaio dit que la misère est épouvantable.
- A Brescia, à Milan, à Imola, un peu partout, la plupart des sociétés ouvrières ont lancé des protestations contre la continuation de la guerre en Afrique.
- BULGARIE
- Il est certain, que des troubles ont éclaté en Bulgarie, notamment à Koprivchitza, près Philippopoli. On redoute des mouvements militaires à Vidin et à Silistria.
- Des bandes de guérillas se sont montrées dans le district de Prokuplie. On dit qu’elles ont été organisées par les réfugiés bulgares qui se trouvent sur le territoire serbe.
- La Roumanie et la Turquie ont informe le gouvernement que des bandes armées s’organisaient à Remi pour pénétrer en Bulgarie.
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- LE DEVOIR
- Le procès des assassins du député et du préfet de Dubnitza a été terminé vendredi devant le conseil de guerre de Rado-mir. Il y avait 74 accusés; 5 ont été condamnés à mort; 30 à quinze ans de prison ; 31 à des peines moindres; 8 ont été acquittés.
- M. Isanof et plusieurs autres membres de l’opposition ont été mis en liberté sous caution. Il ne reste plus en prison que MM. Karavelof et Nikiforof.
- Les nouvelles de Sofia font prévoir que le parti national bulgare se prépare à un coup d’éclat tel que la proclamation de l’indépendance ou l’élection du prince de Battenberg.
- Des nombreuses dislocations de troupes ont eu lieu en Bulgarie. La régence, ayant peu de confiance dans plusieurs garnisons, les fait remplacer par d’autres qui lui paraissent plus dévouées.
- On dit que la régence veuf faire de Tirnova un vaste camp retranché, où des forces militaires considérables se sont concentrées.
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- LA RESPONSABILITÉ
- EN MATIÈRE D’ACCIDENTS
- En rendant compte du désastre survenu au Puits Chatelus, et du soulagement pécuniaire, hélas bien insuffisant, apporté par l’Etat aux familles victimes de la catastrophe épouvantable deSt-Etienne, nous avons effleuré cette question de la responsabilité patronale. Nous y revenons aujourd’hui, parce qu’en présence des véritables massacres d’ouvriers comme les éboulements du Puits Chatelus du Quaregnon, de la galerie Montmartre, il faut que la responsabilité patronale et la responsabilité sociale soit nettement déterminées, afin de prévenir les conséquences de si épouvantables malheurs.
- Que vont devenir, en’effet, les veuves, les orphe^ lins, les pères et mères, vieux ou infirmes, des morts ou des mutilés qui gisent au fond de la mine ou sur le lit funèbre de l’hôpital ?
- Ce qu’ils vont devenir ? Ils vont grossir là lamentable armée de la misère, des assistés, des besogneux pour qui la vie est un problème, chaque jour se posant devant eux cette équation formidable : du pain à se procurer, avec un gîle.
- Mais, va-t-on nous dire, un loi sur les accidents existe déjà, qui prévoit les cas où l’incurie du patron peut-être mise en jeu et supporter la responsabilité pécuniaire du dommage causé?*
- Oui, il existe, en effet, une loi — plusieurs même — affectant de poursuivre un but semblable. En réalité, cette loi, reposant sur le principe d’antagonisme, de guerre sociale qui est au fond de toutes nos institutions, met aux prises le patron et l’ouvrier, mais ne résout pas le problème de
- solidarité sociale qui impliquerait : d’une part, pour l’ouvrier victime d’un accident, de l’autre pour sa famille, si les conséquences de l’accident sont de nature à entraîner une incapacité totale de travail, la garantie des moyens de subsistance sans lesquels l’ouvrier où la famille ouvrière sont réduits, ainsi que cela se voit souvent à la suite d’une catastrophe, à demander à la mendicité les ressources précaires d’une vie faite désormais de misères et d’humiliations. Au lieu de ce principe fécond et moralisateur de la solidarité, la loi, disons-nous, basée sur l’antagonisme, met aux prises le patron et l’ouvrier, présumant celui-ci responsable de l’accident survenu, quelles que soient les circonstances dans lesquelles l’accident s’est produit.
- On comprend aisément les conséquences antisociales d’une telle législation et quelle influence désastreuse elle a sur la sécurité ouvrière. Elle tend à dégager la responsabilité patronale, et à faire prévaloir cette conception inexacte du rôle de l’ouvrier dans le travail mécanique moderne, conception qui, d’une part considère l’ouvrier comme une simple unité de travail, abstraction faite de ses qualités intellectuelles et morales, et de l’autre, s’inspirant du principe d’égalité civile inscrit dans nos codes, attribue à l’ouvrier toute responsabilité des accidents survenus dans le travail.
- 11 est évident que cet dernière présomption constitue à l’égard de l’ouvrier, ainsi mis en suspicion par la loi, un état d’infériorité sociale grave. Nous ne crayons pas que tous les patrons soient disposés à abuser de cette supériorité sociale que la loi leur attribue aux dépens de leurs ouvriers, mais n’est-ce pas déjà une législation déplorable que celle qui peut provoquer un tel antagonisme ?
- Les patrons, pour dégager toute responsabilité, s’abonnent à des compagnies d’assurance, qui les garantissent, moyennant une prime, des risques possibles courus par leurs ouvriers. Alors, le recours de l’ouvrier disparaît en partie, presque en totalité, parce que les persomptions légales qui pèsent sur lui lui permettent rarement d’obtenir tout le secours auquel il aurait droit.
- Une compagnie ! c’est en effet une organisation puissante, disposant de capitaux considérables, ayant un service de contentieux qui lui permet de plaider au rabais, de procéder à toutes les formalités judiciaires et juridiques dans des conditions avantageuses.
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- Un accident se produit ; un ouvrier est mutilé, orté sans connaissance à l’hôpital. Aussitôt, la compagme se rend sur Jes lieux, pour ouvrir une enquête, recueillir minutieusement tous les éléments de nature à invoquer la responsabilité de l’ouvrier. La compagnie a un agent tout prêt, un auxilliaire dans le patron, naturellement porté à dégager, sinon sa responsabilité matérielle repor-sur la compagnie, au moins sa responsabilité morale. Pendant ce temps, le malheureux blessé meurt ou passe de longs jours de souffrance sur le grabat de l’Hôtel-Dieu, et la misère envahit la demeure des siens.
- S’il meurt, comment ceux-ci réuniraient-ils les éléments de preuve dégageant la responsabilité de leur parent, mère, frère ou fils ? S’il vit, le blessé ne peut reconstruire la scène que longtemps après, recueillir péniblement la déposition de témoins disparus ou qui se dérobent.
- Il revient à lui, cependant et réclame à la compagnie. La compagnie répond que l’accident étant arrivé par sa faute, elle n’est tenue à rien envers lui.
- Que faire ? Assigner la Compagnie devant les tribunaux. Voilà donc un procès qui s’engage. Oui, mais pendant la maladie du poursuivant — ou après les formalités de décès, si c’est la famille d’un ouvrier tué qui engage l’affaire, — la misère a fait son apparition sinistre au ménage, privé de son soutien. C’est l’instant psychologique que choisit la Compagnie, si elle n’a pas réussi dans son enquête à grouper d’assez fortes présomptions contre la victime.
- Un agent se présente subitement dans la famille plongée dans le deuil et la détresse. Il est insinuant, s’informe de la situation, rappelle avec douleur l'accident survenu. Mais aussi, dit-il — je suppose qu’il s’adresse à une veuve, dont les enfants craintifs, se meurent de faim dans le coin de la mansarde — votre mari était négligent. La machine était en parfait état, il n’avait qu’à prendre un peu de précaution pour prévenir ce coup. Mon Dieu ! madame ! c’est un grand malheur qui vous arrive et je compatis à votre triste sort. Mais qu’y faire ? Notre Compagnie ne peut pas supporter les conséquences d’une négligence. Son patron est prêt à déposer que bien que votre mari fût un bon ouvrier, il était assez négligent dans son travail. Ah ! madame .’ si les ouvriers y prenaient garde la moitié des accidents qui arrivent ne se Produiraient pas.
- L’agent insiste, il énumère mille petits détails
- insignifiants de la scène de l’accident ; ces détails il les grossit démesurément, les accumule comme autant de preuves. Puis il dit toutes les lenteurs de l’action judiciaire commencée ; la Compagnie ne veut pas payer et ne paiera pas certainement. On va faire des frais inutiles. L’assistance judiciaire ne la sauvera même pas. Elle en a pour des années à attendre latin...
- La malheureuse ne le sait que trop, hélas ! Enfin, il finit par lui conseiller de s’arranger avec la Compagnie. Le directeur de cette dernière est un bon cœur. Si elle voulait, on couperait court à tous ces frais inutiles... Bref, l’agent laisse une petite somme et se retire avec un désistement en bonne et due forme. La malheureuse ou le malheureux qui n’a pas de pain, à la veille d’être sans gîte, transige toujours.
- Ainsi fonctionne généralement la loi sur les accidents. L’ouvrier blessé ou les survivants acculés à la preuve sont la plupart du temps dans l’impossibilité de la faire et les deux responsabilités : celle du patron ou de la Compagnie sont purement nominales. En fait, combien d’ouvriers poursuivent les Compagnies ou les patrons, à la suite d’accidents? Un sur dix, pas même !
- Eh bien ! il est temps de mettre fin à un pareil état de choses Pour cela, deux voies sont ouvertes: ou bien établir la législation réparatrice des accidents sur les mêmes bases que notre législation sociale tout entière, sur l’antagonisme que cette législation encourage au lieu de l’atténuer, et alors, la responsabilité présumée devra être déplacée; — ou bien resserrer les liens de solidarité humaine qui doivent unir de plus en plus étroite-tement les membres de la grande famille sociale, et placer sous la protection de la société tout entière ceux qu’une cause imprévisible vient atteindre dans leur exercice de producteur.
- A cet effet, l’Etat doit imposer toutes les mesures de sécurité de nature à empêcher, dans la mesure du possible actuellement prévisible par la science et la mécanique, tous les accidents. Ensuite si la vie ouvrière ainsi sauvegardée vient à être victime d’un de ces accidents qui échappent à toute prévision humaine, eh bien i que la solidarité sociale s’exerce : que la veuve du mort — la famille du mutilé, s’il n’y a pas mort d’homme, soient mis à l’abri du besoin, reçoivent un large minimum de subsistance. Mais qu'on sorte au plus vite de la législation actuelle ;— qu’on supprime ces procès, ces instances judiciaires, qui ne mènent
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- à rien, si ce n’est à creuser plus profond l’abîme de haine sociale déjà trop profond comme cela.
- Ainsi qu’on le verra plus loin, la Compagnie de St-Etienne où s’est produite l’épouvantable catastrophe du puits Chatelus a fait déposer par les survivants que sa responsabilité à elle ne devait pas être mise en cause. Cet aveu a été obtenu à l’hôpital où les malheureux ont été transportés. Comment ? Nous ne voulons pas le savoir. Mais d’autre part, le syndicat des mineurs, dans une grande réunion publique, a protesté contre cette décharge de la compagnie minière qui lui a été donnée par des blessés, par des moribonds. Et, à l’appui, M. Rondet, président du syndicat, homme de métier et d’une longue expérience acquise par un long séjour dans les mines, a invoqué l’incompétence de certains blessés à qui leur genre d’occupation ne permet pas d’affirmer si, oui ou non, toutes les mesures de sécurité avaient été prises par l’administration.
- Pour le cas de St-Etienne, il est évident que si la solidarité sociale que nous préconisons ici était organisée, ces récriminations ne se produiraient pas. L’Etat, qui doit compte de la propriété sociale des mines, qui sont, ne l’oublions pas, la propriété de la nation, ayant pris ou fait prendre toutes les mesures de sécurité que comporte ce genre d’exploitation, il n’y aurait plus à cette heure, qu’à attribuer aux blessés et aux familles des décédés les moyens de subsistance dûs par la collectivité,— et la tâche de prévenir pour plus tard un pareil malheur, voilà tout. Tandis que dans l’état de notre législation, ce sont des procès à engager, des aveux à obtenir des malheureux à l’aide de promesses qu’on tient avec plus ou moins d’exactitude. Bref, c’est l’anarchie,le chaos, en tin de compte, la misère et la mendicité pour les malheureux.
- Il faut qu’un tel état de choses disparaisse sans retard.
- RIEN !
- Tel est le bilan des réformes accomplies par la Chambre, selon M. Henri Maret, qui sous ce titre négatif publie dans le Radical un de ces fins articles si gaulois de fond et de formeront cet admirable styliste semble avoir seul le secret. Nous avons cru que les lecteurs du Devoir nous sauraient gré de reproduire sa charmante bluette, au cours de laquelle M. Dauphin et son impôt sont légèrement malmenés, — ou lortement houspillé, comme on voudra :
- « Le projet Dauphin a obtenu, comme on l’a vu, un étourdissant succès. Sur onze commissaires, dix sont contre, et le '
- onzième n’est pas pour. C’est comme dans la chanson des quatre, dont trois ne voulaient pas se battre, 'quand le qua, trième dit : «Moi, je ne m’en mêle pas.» Il n’y a, à vrai dire pas eu discussion ; il y a eu exécution.
- Lucipia avait raison de dire hier qu’il ne restait plus rien des prétendues réformes annoncées par le gouvernement. pe gouvernement ne fera que deux choses, avait-il dit lui-même mais il les fera bien ; la première sera la réforme administrative, la seconde la réforme fiscale. Résultat : loi des sous-préfets, unanimité contre ; loi sur l’impôt, unanimité contre. Traduction : rien du tout.
- Certainement M. Dauphin est amusant, mais enfin on ne gouverne pas pour s’amuser. Jolly, qui était si drôle, dans le Conseil judiciaire, n’a pas la prétention de rétablir nos finances ; peut-être s’il l’avait (mais il ne Ta pas),ferait-il comme M. Dauphin,c’est-à-dire chargerait-il ses directeurs de lui préparer un budget auquel lui n’en tiendrait rien, et lesdits directeurs, routiniers par situation, lui composeraient tous ces beaux projets de réformes, qui ne réforment rien, et que la Chambre avec raison renvoie purement et simplement à la dame de propreté.
- Il est curieux que, dans les époques les plus difficiles, le pouvoir se trouve si souvent confié aux hommes les moins faits pour l’exercer. Le moment est-il donc vraiment bien choisi pour nous donner le luxe d’un ministre des finances qui serait si plaisant sur une étagère, mais qui nous expose à rire aux larmes, alors que nous devrions travailler sérieusement.
- Ne le voilà-t-il pas sans budget, deux jours après avoir déposé quelque chose qui y ressemblait ; à qui diable était-il venu dans l’idée jusqu’à ce jour de présenter d’abord un projet d’impôt,séparé d’un budget auquel il est indispensable, projet qu’on renvoie à une commission spécial^,et de présenter ensuite, sans attendre aucune décision, et comme l’homme qui vendait la peau de Tours, un second projet de budget basé sur l’acceptation du premier projet d’impôt, qui se trouve définitivement refusé ; en sorte que notre financier du pays des rêves n’a plus dans les mains qu’une demi-rame de papier blanc ? Comment nommer une commission du budget pour discuter du papier blanc? Je sais bien que c’est à se tordre, mais nous a-t-on faits députés pour nous tordre ? That is the question.
- Au mois de décembre, lorsque le ministère Freycinet renversé eut été remplacé par le ministère Freycinet, je fus d’avis qu’on ne devait pas laisser exécuter ce ressemelage. On m’objecta des étrennes ; et Pelletan me dit: « Bah! nous pouvons bien lui donner un mois, nous le renverserons à la rentrée, » — «Il vaudrait mieux, disais-je, ne pas le laisser se former.»
- Un mois après, à la rentrée, on eut l’affaire des fonds secrets. « Nous ne pouvons pas, dit Clémenceau, renverser ce ministère au début : on dirait que nous passons notre temps à créer des crises (c’était bien ce que j’avais prévu) ; donnons-lui, vaille que vaille, son budget de 87, et par conséquent
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- laissons lui un crédit de deux mois.» — « Ce n’est pas, répon-jais_je, un crédit de deux mois, mais un crédit d’un an que vous allez lui faire, attendu que la Chambre ne discutera pas le nouveau budget avant un an. »
- Les choses se passent comme je les avais prévues. Pour sauver les apparences, on laisse se constituer et on laisse durer un cabinet, chargé de la plus grosse besogne que jamais ministres aient eu à accomplir, et qui, de l’aveu général, est composé, dans les principaux ministères, d’hommes manifestement inférieurs à la tâche qu’ils ont assumée. Les écuries d’Augias ont besoin d’un Hercule ; on prend Jeanneton et son plumeau.
- Or, voulez-vous que je vous dise ce qui va se passer maintenant ? Exactement de qui s’est passé l’année dernière, où un ministère, d’ailleurs moins bouffon, avait fait des promesses analogues. La commission du budget sera aussi impuissante et ne pourra avoir des intentions meilleures , car les intentions de l’ancienne étaient excellentes. Je me souviens que nous avions été tous nommés avec la mission de réduire les dépenses et de n’accepter aucun nouvel impôt. A peine assis dans le bureau, nous nous sommes mis à la besogne avec un désir sincère d’aboutir. Et puis les discussions se sont éternisées ; chaque rapporteur s’est mis à défendre son budget ; l’organisation et le mode de travail étant défectueux, peu à peu les volontées se sont amollies, l’obscurité s’est faite, il a fallu faire droit aux réclamations de celui-ci et de celui-là ; on se serait peut-être entendu pour détruire, mais il était impossible de s’entendre pour organiser, car une commission n’organisera jamais rien ; toutes les branches auxquelles on se raccrochait se brisaient sous la main ; finalement on est arrivé devant la Chambre avec un tas d’à peu prés ; la Chambre s’est fâchée à son tour, elle a démoli au hasard pour tout rétablir ensuite ; et Gros-Jean comme devant.
- Eh bien ! cette année ce sera pis. On s’entendra moins encore, la critique étant aisée, tout le monde critiquera, mais l’art étant difficile, on ne saura rien remplacer. Toutes les fameuses aptitudes, dont je parlais l’autre jour se contrecarreront, et nous retrouverons en automne tout aussi avancés qu’au printemps.
- Le résultat de toutes ces défaillances, de tous ces atermoie-roents, de toutes ces faiblesses, sera comme toujours.
- Rien, rien, rien.
- Henry Maret.
- LA RÉCLAMATION DE M. BLANDIN.
- Au lendemain de nos désastres de 1814 et 1815, il interet entre la Grande-Bretagne et la France différents traités ^ I effet de régler les indemnités dues aux particuliers qui Paient eu à souffrir des maux de la guerre.
- ( Aux termes de ces conventions, le gouvernement français s engagea à faire inscrire au Grand Livre de la dette publique
- un capital de trois millons cinq cent mille francs de rente dont le dépôt et la négociation étaient confiés à une commission composée de trois Français et de six Anglais.
- L’un des articles de ces conventions était ainsi conçu : Lorsque tous les paiements dus aux créanciés auront été effectués, le surplus des rentes non assignées avec la proportion d’intérêt accumulé et composé qui leur appartiendra sera rendu à la disposition du gouvernement français.
- En 1818 une modification fut apportée à ces conventions. Les puissances alliées consentirent à considérer comme éteintes toutes réclamations vis-à-vis de la France moyennant un capital de douze millions de rentes.
- C’était un traité à forfait. Mais le même jour, par une-convention particulière avec l’Angleterre, il était dérogé à cette convention. Le capital d’une rente de six millions .bUO.OGÜ francs était stipulé en faveur des créanciers anglais réclamants, et la clause que nous citons plus haut reprenait force et vigueur. Cela est répété encore dans une convention du 4 juillet 1818
- Le 24 juillet 1826, la commission mi-partie instituée pour régler les réclamations des créanciers anglais, remettait à la Chambre des communes un compte général de ses opérations. 11 résulte des conclusions de ce compte que le gouvernement de Sa Majesté britannique est redevable à la France d’une somme de quatorze millions restée sans emploi. Mais un examen attentif de ce document démontre que les réclamants de l’indemnité française n’auraient reçu que soixante-cinq millons sur cent trente; ce serait donc, non 14 millions, mais 65 millons (exactement 64.776.132 francs) qui nous seraient dus.
- Or, du mois de juillet 1826 au présent jour, avec les intérêts accumulés et composés, on pourrait évaluer que cette créance s’est élevée à plus d’un milliard.
- A diverses reprises le gouvernement français s’est préoccupé de cette affaire.
- Vers la fin de l’Empire, notamment, un député ultra-napoléonien, le poète Belmontet prit l’affaire en main et essaya d’entraîner le gouvernement dans une revendication qui lui semblait fondée. M. Rouher lui répondit toujours par des moyens dilatoires.
- Une pétition adressée par le même Belmontet à l’Assemblée nationale de 1873, n’eut pas plus de succès, malgré l’énergique appui de M. Martel, qui fut depuis garde des sceaux et président du Sénat.
- M. Blandin député de la Marne a pensé qu’il était nécessaire de dissiper toute équivoque et de jeter une lumière complète sur une question qui, si les droits de la France étaient établis, présenterait pour nous, à l’heure actuelle un intérêt de premier ordre.
- 11 a déposé sur le bureau de la Chambre un projet de résolution tendant à inviter le ministre des affaires étrangères à réclamer par voie diplomatique, de la Grande-Bretagne,
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- le compte d’emploi du fond de garantie de six millions cinq cent mille francs de rente française au capital de cent trente millions versé en exécution des traités et conventions que nous venons de rappeler.
- La Chambre a pris cette proposition en considération et elle a nommée mardi une commission chargée d’étudier la question.
- Cette commission s’est aussitôt mise à l’œuvre. Elle a décider de s’adresser au ministère des affaires étrangères pour obtenir communication de tous les documents qui pourraient l’éclairer dans ses recherches.
- C’est là le premier résultat que poursuivait M. Blandin. Les documents que, député isolé, il ne pouvait obtenir, vont être placés officiellement sous les yeux de la Commission.
- La lumière se fera complète sur cette mystérieuse affaire. L’Angleterre dit qu’elle ne doit rien à la France. Nous le saurons. Si un réglement secret est intervenu, nous aurons un nouveau grief contre l’empire. Si la réclamation de M. Blandin est fondée, ce sera une bonne aubaine pour la France.
- Dans tous les cas il faut savoir gré au député de la Marne (î’avoir soulevé un débat auquel est fortement lié un intérêt de premier ordre.
- Maintenant, si aucun traité n’est intervenu sous l’Empire et la Grande-Bretagne, que cette somme de un milliard soit effectivement due, à quel emploi le gouvernement destinera-t-il ce milliard ? Voilà qui vaut certainement la peine qu’on s’en préoccupe. Tentera-t-on quelque essai de réforme profonde. Un milliard ! c’est peu pour le gouffre ouvert du budget français. Et cependant, que de glandes et belles choses on pourrait faire avec !
- FLEUR DE THÉ.
- PAR
- Francis TESSON.
- VIII
- — Rose de ma vie, lui dit soudain Kou-ei-li-ang, voici qu’il se fait tard, et je m’aperçois que nos coolis ont oublié le thé. Sans le thé, point de bon repas ; sans le thé point de sommeil paisible; sans le thé point de rêves joyeux. C’est Fô, le Dieu puissant et bon, qui fait fleurir le thé sur la terre, ô ma chère Fleur-de-Thé, pour réjouir l’humanité dans les bons comme dans les mauvais jours. Impossible de terminer cette heureuse fête sans une tasse du breuvage parfumé.
- — Voulez-vous que j’appelle nos serviteurs ? demanda-t-elle.
- — Inutile chère enfant; qu’ai-je besoin d’étrangers parmi nous? Ne suis-je pas le premier et le plus obéissant de tes serviteurs? C’est moi si vous le permettez, madame, qui aurai l’honneur d’infuser la céleste plante; c’est moi qui aurai le plaisir de la verser, bouillante et parfumée, dans la tasse de porcelaine que je veux vous présenter à genoux.
- Elle lui envoya, pour le remercier, le plus beau des sourires qu’ait jamais fait éclore bouche humaine.
- Le vice-roi se mit à l’œuvre. De ses mains quasi-royales il enflamma le naphte disposé sous la bouilloire et jeta dans l’eau frissonnante quelques feuilles de Pé-Kao.
- Il prit ensuite, sur le dressoir, deux tasses de porcelaine deux chefs-d’œuvre sortis récemment des mains du meilleur ouvrier du Céleste Empire.
- Et dans chacune des deux tasses, il sema une pincée de cassonade, substance alors rare en Chine et d’une grande valeur.
- Phénomène étrange !
- Kou-ei-li-ang était devenu tout à coup d’une pâleur livide, et sa main tremblait tandis qu’il précipitait L matière sucrée au fond des tasses. Il tournait fort heureusement le dos à Fleur-de-Thé ; sans cela la jeune femme eût certainement été épouvantée de sa pâleur et de son tremblement.
- Un violent combat se livrait en lui :
- — Oui, murmurait-il, elle est bien belle, mais la richesse est bien plus belle encore ; elle ést bien bonne, mais l’or est meilleur que la meilleur des femmes !
- De qui donc voulait-il parler ?
- Lorsqu’il eut murmuré ou plutôt pensé ces choses, il grinça tout bas les dents comme un homme qui réagit contre l’inspiration de son âme, puis, d’un geste fébrile, il saisit un petit flacon caché sous sa ceinture et versa quelques gouttes du contenu dans l’une des tasses.
- Pourquoi n’en versait-il que dans une seule ?
- Si rapide qu’eût été exécutée cette action, elle n’échappa point à Fteur-de-Thé. La jeune femme frissonna instinctivement, Et elle tout à l’heure si heureuse, si confiante, se prit à songer à ses craintes premières, alors que son père Ta-Ou lui annonça qu’elle allait devenir la septième femme du vice-roi.
- La septième femme !
- Mon Dieu ! les six autres avaient passé comme elle, dans ce Kiosque enchanté une pareille soirée d’extase, pourquoi donc étaient-elles donc mortes si vite ?
- Toutes ces pensées, toutes ces craintes se pressaient tumulteusement dans son cerveau en feu ; mais elle n’en fit rien paraître.
- Kou-ei-li-ang, cependant, avait rempli les deux tasses de cette fine décoction des feuilles du Pé-Kao, qui embaume si agréablement le palais et réconforte si doucement l’estomac.
- Son visage était redevenu calme et souriant.
- Selon sa promesse, il posa sur un plateau de laque la tasse destinée à sa jeune femme, et, se mettant à genoux devant elle, il la lui présenta en disant :
- — A ma bien aimée, à ma souveraine ! Que ce breuvage préparé par mesmains lui procure lougue vie, joyeux rêves et santé !
- Il dit cela d’une voix si caressante,en la regardant d’un regard si limpide, que Fleur-de-Thé se reprocha soudain comme une faute les soupçons qu’elle venait de concevoir sur le compte de son mari.
- Elle prit la porcelaine et l’approcha de ses lèvres.
- Toujours à genoux, pressant dans ses mains la main gauche delà jeûne femme, il la regardait boire.
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- Elle s’arrêta tout à coup.
- — L’autre jour, dit-elle d’une voix câline, lorsque le bonze nous a unis, nos lèvres se sont désaltérées tour à tour à la même coupe ; pourquoi, mon ami, ne renouvellerions-nous pas ce soir, en face du ciel, cette même cérémonie ?
- — Oh ! le fol enfantillage ! dit-il en cachant son trouble sous un rire forcé.
- — Je sais bien que c’est un enfantillage, reprit-elle, mais qu’importe, s’il me fait plaisir ? J’y tiens beaucoup. Bois le premier, mon cher époux !
- — Y penses-tu ?
- — Tout à l’heure, ne m’as-tu pas nommée ta bien-aimée ? Eh bien en ma qualité de bien-aimée, j’exprime un vœu : bois le premier !
- — Eh non ! dit-il.
- — Tout à l’heure, ne m’as tu pas nommée ta souveraine ? Eh bien, en qualité de souveraine, j’exprime un ordre : Bois le premier.
- Il se leva en haussant les épaules.
- — Chère Fleur-de-Thé, dit-il, j’ai besoin de repos ; de grâce finissons ce badinage.
- Elle fronça ses beaux cils noirs, et d’un ton moitié colère moitié caresse :
- — Oh ! mon seigneur et maître, je vous en prie maintenant par l’affection que je vous porte, trempez vos lèvres dans cette tasse, ou par le Dieu Fô, je croirai que vous avez quelque motif de colère contre votre servante, et cette idée-là, voyez-vous, me fera répandre cette nuit toutes les larmes de mes yeux.
- — Ma chère, dit-il avec volubilité, voilà un entêtement inconcevable, auquel j’étais loin de m’attendre ; je suis fâché d’être dans l’impossibilité de vous satisfaire. Je vous aime beaucoup, je suis prêt à souscrire à vos moindres caprices : mais je ne saurais pour l'heure goûter à ce Thé. J’ai la tête d’une pesanteur effroyable : c’est le souci des affaires, la chaleur du jour, la fatigue, que sais-je, moi ? Du reste tranquillisez-vous, ce ne sera rien. Quelques heures de sommeil et tout cela aura disparu. Demain, je m’éveillerai frais et dispos ; demain, je boirai de ce breuvage tant qu’il vous plaira ; en attendant, permettez-que je me retire : adieu !
- Il effleura à peine d’un baiser de glace le front de la jeune femme et s’éloigna rapidement dans la direction palais.
- Hélas ! combien il était différent du Kou-ei-li-ang de tout à l’heure, si empressé, si tendre si dévoué !
- Quand le bruit de ses pas eut cessé de se faire entendre sur le sable des allées, Fleur-de-Thé, que la stupéfaction avait clouée à sa place, se leva en sanglotant amèrement.
- — Hélas s’écria-elle voici bien du changement en une heure, mon Dieu ! Est-ce que j’aurais deviné juste ? Est-ce que mon mari aurait conçu contre ma personne de sombres dessins ?... Oh ! non,non ! Lui naguère si bon, si affectueux... un tel changement est impossible !... N’importe, ajouta-t-elle après une minute de réflexion, je dois me tenir sur mes gardes ; j’ai des doutes : il faut les éclair-
- cir. Et d’abord, conservons précieusement pour le faire analyser demain, ce Thé qui me paraît suspect.
- IX
- Kou-ei-li-ang s’était retiré dans son cabinet de travail.
- Il marchait de long en large, fébrilement, du pas d’un homme irrité, martelant à coups de sandales les nattes du parquet en grommelant à voix basse ,
- — Pas de chance ! une affaire si bien combinée ! la voir s’écrouler sous le caprice d’une femmelette ! mais patience: tout n’est pas fini, et j'ai été heureusement inspiré du diable en mettant plusieurs cordes à mon arc, Eh ! eh ! petite, vous avez évité le premier danger : c’est bien, c’est fort bien ! mais gare au second, gare au troisième ! Ah ! nous allons rire tout à l’heure : par les cornes de l’esprit maudit, nous allons rire !
- Ce peu de mots suffit pour nous apprendre que de nouvelles embûches menacent la pauvre Fleur-de-Thé.
- Et pendant ce temps, ceux qui avaient assisté à la fête de la journée, ceux qui avaient été témoins du triomphe de Fleur-de-Thé et de l’empressement de Kou-ei-li-ang, s’en allaient par la ville, répétant à leurs amis et connaissances:
- — Si vous saviez comme le vice roi adore sa jeune épouse !
- X
- La jeune femme avait quitté le Kiosque : elle regagnait d’un pas tremblant son appartement réservé, portant à la main la jolie tasse pleine du breuvage suspect.
- Les servantes attachées à son service, congédiées dès le commencement de la collation, dormaient. Le jardin était silencieux ; les milles lanternes de la fête étaient éteintes ; la lune seule répandait sur la terre une clarté indécise.
- De longs pieu rs ruisselaient sur les joues de la fille de Ta-Ou : elle ne songeait qu’en frémissant à l’avenir que lui réservait l’homme auquel l’avait mariée son père.
- Au moment où elle allait franchir le seuil de son appartement, un bruit soudain l’arrêta. C’était un aboiement rauque, ardent, terrible qui semblait partir des entrailles de la terre et qui montait comme une menace de mort au milieu du silence et des ténèbres.
- Fleur-de-Thé poussa un cri d’épouvante.
- Un dogue énorme, hérissé, écumeux, sanglant s’élancait contre elle. Il sortait d’une niche posée là depuis peu d’heure par une main inconnue.
- Une chaîne d’acier le retenait, assez longue pour l’empêcher de vagabonder par les jardins, mais pas assez pour l’empêcher d’atteindre celle qui entrait dans l’appartement.
- — Au secours ! à moi ! au secours ! s’écria la Chinoise dont l’effroi paralysait les mouvements.
- L’écho seul répondit à son appel qui redoubla la fureur du monstre. 11 n’était plus qu’à deux pas d’elle: sa gueule ouverte la touchait presque ; encore un pas et la blanche chair de la fille de Ta-Ou allait se tordre soüs la mâchoire de ce chien enragé.
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- L’instinct de la conservation lui fît faire un mouvement qui la sauva. Cette tasse, pleine de thé, qu’elle tenait à la main, elle la jeta machinalement dans la gueule de la bête féroce.
- Pendant la minute qu’employa le chien à pulvériser sous ses terribles mâchoires l’un des chefs-d’œuvre de la porcelaine chinoise, Fleur-de-Thé s’était précipitée dans son appartement et avait refermée la porte derrière elle, les deux embûches dressées par Kou-ei-li-ang s’étaient ainsi neutralisées l’une par l’autre.
- Le chien, dans sa fureur brisa la chaîne qui Je retenait prisonnier ; mais la porte solidement verrouillée, établissait maintenant entre sa victime et lui une infranchissable barrière.
- La fille deTa-Ou était sauvée, mais elle ne doutait plus désormais de la culpabilité de son mari.
- — Isvara, déesse de la conservation, dit-elle en tombant à genoux, je fais vœu de t’élever une pagode et d’y établir trois bonzes à perpétuité, si tu me garantis jusqu’à demain, des attaques de Kou-ei-li-ang. Demain il fera jour, demain je pourrai sortir d’ici, demain je pourrai dénoncer publiquement mon meurtrier et le mettre hors d’état de me nuire. O bonne déesse Isvara veille sur moi jusqu’à demain !
- Elle pleura longuement ainsi agenouillée.
- Un bruit inusité la tira de sa rêverie. Ce bruit, parti du fond de la chambre, du côté du lit, ressemblait au frissonnement produit par plusieurs cordes qu’on enlacerait ensemble.
- La Chinoise se releva en sursaut ;
- — C’est encore quelque mauvais tour de Kou-ei-li-ang, pensa-t-elle. Le misérable est capable de me poursuivre jusqu’ici pour m’y assassiner. Où me cacher en attendant que le jour renaisse ?... Ah ! j’ai ma vieille nourrice Sansara ! Elle couche à l’étage supérieur, sa chambre me servira d’asile. J’y serai plus en sûreté que chez moi.
- Et joignant l’action à la parole, la pauvre persécutée sortit de la chambre et gravit d’une haleine l’escalier qui conduisait chez sa nourrice.
- — Qui vient là ? cria la vieille subitement réveillée.
- — Tais-toi, ne crie pas, n’appelle pas, silence. C’est moi, Fleur-de-Thé.
- — Ma maîtresse, ma bonne maîtresse ? mon Dieu qui vous amène ? Vous est-il arrivé malheur ?
- — Non ! rien... c’est-à-dire... plus tard, je te dirai tout, je te conterai tout ; mais vite, vite, nourrice, cache-moi. Et surtout que personne ne me sache ici, personne, en-tends-tu ? Il y va de ma vie, de la tienne.
- — Oh ! moi vivante, ils ne vous auront pas.
- — Chère nourrice ! mais tu es faible, et ils sont forts. Chut ! N’ai-je pas entendu du bruit, des pas ? Ils viennent peut-être. Oh ! cache moi quelque part, par pitié !
- — Là dans ce cabinet obscur, personne ne songera à vous y chercher;
- En disant ces mots, la bonne vieille poussa Fleur-de-Thé au fond d’un cabinet sans issue à l’entrée duquel elle entassa une véritable barrière d’étoffes et de vêtements.
- XI
- Nous avons laissé le bon Kou-ei-li-ang se félicitant de l’inspiration qu’il avait eue de mettre, suivant sa pittoresque expression, trois cordes à son arc, c’est-à-dire, en termes vulgaires, de dresser trois embûches pour se défaire de sa septième femme.
- Aux aboiements furieux du chien enragé qu’il avait aposté sur le passage de Fleur-de-Thé, il ne se tint pas de joie.
- — Si tu échappes à celui-là, ma petite, tu seras fièrement habile, fit-il en ricanant. Le matin est de belle venue ; il a des dents à vous dévorer une douzaine de mandarins ventrus. Il ne va faire qu’une bouchée d’une faible femme.
- Les aboiements du chien se prolongèrent l’espace de dix | minutes, puis tout retomba dans le silence.
- — Don, l’affaire est terminée, murmura le vice-roi. Je vois d’ici le tableau : ma femme est étranglée. Pauvre chérie ! nous lui ferons demain de splendides funérailles!
- (La fin prochainement.)
- BIBLIOGRAPHIE
- HISTOIRE ANECDOTIQUE
- DE LA
- RÉVOLUTION FRANÇAISE
- par JEAN-BERNARD, avec une préface de Jules CLARETIE
- 1789 2 volumes à 25 times
- Chez EDINGER, éditeur, 34, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, Paris.
- Connaître nos grands révolutionnaires, c’est les aimer, et l'œuvre de Jean-Bernard les fait bien connaître : aussi nous recommandons à nos amis de répandre le plus possible la Révolution à cinq sous.
- Le Machinisme et ses conséquences
- par Sebatien FAURE
- Brochure, 30 centimes, en vente chez l’auteur, 13, rue de Lerme à Bordeaux.
- Après s’être efforcé de mettre en lumière les résultats de l’appropriation individuelle du machinisme, puis les conséquences qui résulteraient de l’appropriation collective, l’auteur conclut en faveur de cette dernière, et lait valoir à ce propos des arguments qui méritent d’être lus.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 21 au 27 Mars 1887. Naissance :
- Le 24 Mars, de Lenglet Adolphine-Georgette, fille de Lenglet Adolphe et de Poulain Marie.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- (luise. — lmp. Baré.
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- Il’Année, Tome 11.— H*448 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 10 Avril 1887
- LE DEVOIR
- BEVUE DES OUESTIONS SPIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
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- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D'ACTUALITÉ
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Éviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités;
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- 1 RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions:
- T Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 8° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- b° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 70 Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- Programme des réformes d’actualité. — La politique d’économies. — Le crédit agricole. — Au Tonhin. — Congrès des ouvriers cuisiniers de France. — Les projets de loi socialistes à la Chambre. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Fin au Courrier de Londres. — Encore la loi sur les Syndicats. — Enterrement civil au Familistère. — Fleur de Thé.— Bibliographie.— Etat-civil du Familistère.
- Voilà déjà deux mois, que les séances parlementaires se succédaient, l’une copiant l’autre, sans variantes ni incidents. Droits sur les blés, sur la viande étaient votés sans soulever grande émotion, — au moins ainsi nous le racontent les courriéristes de la Chambre, gens d’ordinaire assez indifférents aux questions dont la solution exige des études préalables. Les courriéristes ne sont d’ailleurs pas les seuls à bailler démesurément, quand se discutent à la tribune les moyens d’existence de millions de travailleurs, et dans la salle des séances aux trois quarts vides, l’ennui est le même en bas qu’en haut. L’incident qui a failli renverser le ministère la semaine dernière a donc été une bonne fortune pour les colporteurs de aouvelles à sensation et les amateurs de séances à grand orchestre. Ces jours-là, tous les gradins sont occupés et les tribuues bondées.
- De quoi s’agissait-il donc, la semaine derniere ?
- D’une question de finances. La Chambre prise tout-à-coup d’un zèle tardif pour les intérêts des contribuables, s’était rappelé la devise financière du Devoir, « Ni Impôts ni Emprunts » qu’elle nous avait un instant empruntée, on s’en souvient, pas pour longtemps, hélas !
- A ce souvenir, prise d’un zèle extraordinaire, une commission nommée pour examiner une demande de crédits supplémentaires formulée par M. le Ministre des finances, avait rejeté tout net la demande ministérielle. De là, brouhaha dans les couloirs, émotion dans la salle des Pas-Perdus, anxiété dans le public — crise ministérielle sur le lapis.
- Après maints pourparlers, allées et venues de Part et d’autre, on apprenait, en effet, que le mi-nistère maintenait de plus belle sa demande et
- que la commission persistait dans son refus. Non seulement, même, M. Dauphin maintenait la demandedecrédits, mais tous ses collègues se portaient garants de M. le Ministre des finances, se solidarisaient avec lui, et M. Goblet annonçait sa ferme résolution de poser la question de confiance à la Chambre, quand M. YvesGuyot, le rapporteur de la commission, présenterait son rapport concluant au rejet des crédits.
- Voilà, certes, qui était grave... Mais, à combien se montaient ces crédits supplémentaires réclamés avec tant d’insistance par le gouvernement et refusés avec tant d'opiniâtre té par la commission?... A six cent mille francs.
- Six cent mille francs sur un bud ‘ rès de quatre milliards ! Tel est le mont . rai
- a failli causer la chute d’un minibime, piboipner une débâcle parlementaire, nous jeter dans les complications toujours désastreuses pour le commerce et l’industrie, qu’entraîne avec elle une crise gouvernementale.—N’est-ce pas là un incident dont la petitesse doit affliger profondément quiconque s’intéresse aux questions sérieuses, aux besoins argents de notre situation économique et sociale !
- Quand le montant du budget annuel représente presque la moitié du revenu net de la France, livrer bataille sur une semblable réduction de crédits !
- Cependant, l’incident, pour futile qu’il paraisse, mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est caractéristique ; parce qu’il montre ia voie sans issue dans laquelle Chambre et Gouvernement se sont engagés, lorsque, après avoir avoir adopté un instant la formule-devise du Devoir — « Ni Impôts ni Emprunts » — ils ne font pas mise en pratique en décrétant le droit d’hérédité de l’État sur une part dans les successions, projets de réforme sans lesquels Chambre-et Gouvernement sont fatalement condamnés à contracter emprunts sur emprunts, à mettre impôts sur impôts.
- En effet :
- Quand le budget de 1887 vint en discussion, on sembla plus frappé que de coutume de l’accroissement progressif des dépenses, de la progression de la rente se montant à 1.200 millions en chiffres ronds. On résolut donc de pratiquer quelques économies. Sur quoi ? Sur le budget des cultes ? — Il y avait là une économie assez importante de 60 millions à opéreVsans retard. Mais c’est surtout sur la rente et les dépensés de l’armement que des réductions considérables pouvaient être faîtes.
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- Sur la rente, on pouvait suivre l’exemple de conversions réitérées que l’Angleterre nous a donné. Les rentiers auraient bien présenté quelques observations, mais il y a une marge si considérable, entre le taux de l’intérêt payé aux capitaux par l’État et celui qu’on leur paye sur le marché financier, qu’une conversion n’eut pas diminué le crédit du gouvernement. Sur la guerre et la marine, se montant ensemble, en chiffres ronds, à un milliard, — plus exactement 988 millions — une Chambre réformatrice se fût mise à l’étude des moyens les plus propres à diminuer ce chapitre formidable du budget ce qui coûte environ 30 francs par tête d’habitant, quand la dépense pour l’instruction publique s’élève à peine à 2 fr. 75. Ces moyens ne manquent pas. Le Devoir les a préconisés à trop de reprises différentes pour que nous ayons besoin d’insister davantage à leur égard.
- Tels étaient les chapitres sur lesquels nos gouvernants pouvaient à leur aise, avec la certitude d’aboutir à des résultats sérieux, pratiquer une politique financière d’économies.
- On n’a pas touché au budget des cultes, ni à celui de la guerre, ni a celui de la marine ! Toutes les économies, on a cru pouvoir les réaliser sur le traitement des employés de bureaux, et elles se sont traduites par un retranchement de 600,000 fr. qu’on a dû rétabir plus tard.
- Mon Dieu ! les députés, en cette circonstance, ont étéfidèles à leur mandat et surtout au préjugé populaire qui a contribué à leur donner ce mandat. On répète si souvent, depuis que nos charges publiques vont s’aggravant, que le gouvernement devrait faire des économies, restreindre le nombre des fonctionnaires. De braves gens y ont vu la panacée aux difficultés financières actuelles. Dans la série d’études que le Devoir a consacrée, à la fin de 1886, au déficit, nous avons démontré combien minimes sont les réductions à attendre de ce côté. Mais MM. les députés n’y regardent pas de si près. Economisez ! ont-ils dit au gouvernement, et ils ont supprimé 600,000 fr. d’appointement aux bureaux du ministère des finances.
- C’est sur la proposition de M. Fernand Faure que la réduction fut opérée en février dernier. Seulement, quand le ministre voulut tenter de l’appliquer, il s’aperçut que les employés auxiliaires que la Chambre avait supprimés par la réduction votée, étaient accablés d’un travail énorme. Ces jeunes gens,dont le traitement ne dépasse pas 1,500 francs par an, font journellement des milliers d’opérations indispensables, tant pour le paiement
- des coupons de rente que pour ia vérification des titres.Ces employés renvoyés, c’était le service de la dette suspendu, l’impossibilité d’enregistrer les mutations de titres qui s’effectuent journellement, — bref, la désorganisation complète du ministère des finances. Malgré le vote de la Chambre, le ministre garda donc les employés décrétés, et la semaine dernière,il venait demander au Parlement de rétablir leurs appointements. La Chambre, malgré l’opposition de la commission a rétabli les crédits — et elle ne pouvait pas faire autrement. La commission, d’ailleurs, ne contestait pas leur utilité elle reprochait seulement à M. Dauphin une incorrection de procédé, que nous n’avons pas à discuter ici.
- N’est-ce pas là, je le répète, un incident fort instructif, caractéristique au plus haut point ; et ne donne-t-il pas la mesure de ce qu’on peut attendre d’une Chambre pratiquant pareille politique d’économies ?
- Dans ce débat sans portée comme sans intérêt, des hommes considérables,appelés demain à l’honneur de nous gouverner, M. Clémenceau, entre autres, sont intervenus, et ont fait espérer ou entendre de nouveau des promesses ou des desiderata de réformes financières à effectuer.
- Nous voudrions croire que ces désiderata seront sincèrement et courageusement poursuivis, car, moins que jamais, l’heure n’est aux discussions oiseuses de la nature de celles où l’on a vu un ministère sur le point de sauter pour un misérable crédit de 600,000 francs. Mais quelle que soit la sincérité des hommes qui se proposent d’améliorer notre situation présente, leur sincérité ne suffit pas. C’est déjà beaucoup, nous le reconnaissons. Encore faut-il autre chose : de l’étude, des projets sérieux et praticables.
- Puisse donc l’essai avorté que la Chambre a fait cette année, porter des fruits ; déraciner cette erreur commune à beaucoup, qu’il suffirait d’une hécatombe de fonctionnaires pour rétablir l’équilibre budgétaire. C’est là une proposition enfantine. Non qu’il n’y ait des réformes sérieuses à faire dans la bureaucratie gouvernementale. Mais ces réformes sont de minime importance, eu. égard à la grande réforme sociale générale qui doit consister dans l’affranchissemeht des travailleurs de toutes les charges qui les écrasent, dans une répartition plus juste de la richesse, dans l’harmonisation des intérêts économiques pacifiés, aujourd’hui antagonistes, dans l’établissement, en
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- un mot de la paix sociale, que les fausses mesures et les incessants contre-temps de la Chambre contribuent à troubler de plus en plus, au lieu de précipiter son avènement.
- LE CRÉDIT AGRICOLE.
- La chambre des députés vient d’être saisie par M. Dethou, député de l’Yonne, d’une proposition de loi ayant pour objet l’ouverture d’un Crédit agricole à un taux modéré, en faveur de la propriété foncière.
- Dans l’exposé des motifs qui accompagnent sa proposition de loi, M. Dethou s’attache à démontrer que la crise qui, depuis plusieurs années pèse si lourdement sur l’agriculture et sur la propriété, appelle de nouveau l’attention du législateur sur la nécessité d’ouvrir un crédit à un taux |modéré à la propriété et à l’agriculture.
- Actuellement l’agriculteur ne peut prospé rer qu’à la condition de faire une culture intensive et industrielle, culture qui exige des capitaux considérables que le propriétaire ne peut pas se procurer dans l’état présent du crédit en France.
- La cherté toujours croissante de la main d’œuvre ; l’élévation excessive du prix des fermages ; les bénéfices exagérés faits au détriment du cultivateur ; les frais si lourds de la transmission de la propriété, soit par vente, soit par héritage, le prix élevé des transports des produits agricoles encombrants (pailles, fumiers, etc.); le bas prix du fret amenant sur nos marchés des produits qui n’avaient pas l’habitude d’y venir, telles sont les causes principales qui ont amené la crise actuelle, d’après le député de l’Yonne.
- En outre l’agriculteur, on le sait, est obligé de faire des avances souvent considérables, avant de pouvoir, dans un temps éloigné, réaliser le prix de ses produits, qui sont soumis à tant d’aléas contre lesquels il est à peu près sans défense (mauvaises récoltes, récoltes successives abondantes, qui avilissent les prix, crise industrielle et commerciale, éxcé-dents des récoltes dans les pays voisins, etc.), tout, en un mot, pour l’agriculteur peut être une cause de déception et détruire les espérances qui lui semblaient les mieux justifiées. On comprend que, dans de pareilles conditions, la nécessité d’une loi sur le crédit agricole s’impose.
- Actuellement le propriétaire ne trouve que difficilement à emprunter, et toujours à un taux élevé, à courte échéance et avec des frais considérables ; il faut donc remédier à un pareil état de choses.
- Jusqu’à ce jour, le crédit a toujours été en raison inverse des besoins : dans les temps de prospérité, crédit facile mais presque inutile ; dans les temps de crise, le crédit devient urgent, indispensable, mais il n’existe plus alors ; ce sont là des vérités auxquelles il faut bien se rendre.
- Est-il possible de mettre le crédit en raison directe des
- besoins ? Ce serait, pense l’auteur de la nouvelle proposition de loi sur le crédit agricole, la mesure la plus utile à l’agriculteur, à la propriété.
- Il propose à cet effet qu’il soit créé sous la surveillance de l’État, ou le Crédit Foncier et la Banque de France, une société qni émettrait des billets hypothécaires portant intérêt à 2 0/0 payables par trimestres.
- Nous reviendrons un de ces jours, dans les colonnes du Devoir, sur l’économie de ce projet, dont nous empruntons l’analyse succinte qui précède au Bulletin des Halles. Mais d’ores et déjà, nous devons faire observer que c’est précisément l’hypothèque qui écrase la petite propriété foncière ; cependant les lentes formalités de l’expropriation, onéreuse pour le demandeur, quand la propriété est hypothéquée au taux de sa valeur, sauve parfois le petit propriétaire de la ruine. Que sera-ce le jour où la terre sera devenue transmissible etéchangeable, avec tous ces systèmes de crédit, qui doivent tous se ramener au type unique qui les a enfantés à VAct Torrens ?
- Quoi qu’il en soit, nous ne faisons que poser ici un point d’interrogation, nous réservant de revenir sur ce sujet, en temps et lieu ultérieurs.
- iU TONKIN
- La politique coloniale est une politique de conquête, c’est-à-dire basée sur la force, sur l’écrasement d’un peuple faible par un peuple fort, mieux armé, que son état de civilisation avancée mettrait plutôt dans l’obligation d’enseigner aux races inférieures les voies et les ;moyens d’atteindre cette civilisation. C’est pourquoi le Devoir s’est montré sans cesse hostile à cette politique.
- Elle a encore un autre inconvénient, disions-nous il y a quelques temps, en commentant un article de M. Pene Sief'erfc, elle démoralise le peuple vainqueur, tue en lui le sentiment de la justice et par là venge, pour ainsi dire, le peuple vaincu, de ses misères et de ses souffrances.
- Que de sang versé déjà ! inutilement, sans aucun profit. Sera-ce le dernier ? Non, car voici les tristes nouvelles du Tonkin que nous apporte le Temps. Nous les reproduisons in extenso, dans leur forme optimiste :
- M. Bihourd a inauguré sa prise de possession du pouvoir au Tonkin par quelques mesures qu’on ne peut qu’approuver. 11 a supprimé la résidence supérieure du Tonkin, qui était un rouage inutile, renvoyé en France un certain nombre de fonctionnaires et constitué solidement son cabinet militaire sous la direction d’un excellent officier, le lieutenant-colonel Tis-seyre, qui était attaché à l’état-major général avant de faire partie de la commission de délimitation.
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- M. Bihourd a donc vu du premier jour qu’il y avait au Tonkin un trop plein de fonctionnaires civils ; il a compris également que, dans l’intérêt de l’œuvre dont il s’était chargé il fallait éviter à tout prix les froissements entre l’autorité civile et les militaires ; et le moyen le plus sûr n’était-il pas de confier à un officier expérimenté la mission de servir d’intermédiaire entre le résident général et le commandant de la division d’occupation ?
- Cela fait, M, Bihourd s’est mis à l’étude, menant de fond les affaires courantes, qui absorbent une grande partie de son temps, et les projets d’organisation ou de réorganisation — comme on le voudra — d’un pays où tout est à faire. Comme on le sait par les correspondances de l’Indo-Chine, la situation était assez difficile à l’heure où débarquait le nouveau résident général. A la frontière chinoise, du littoral à Cao-Bang, nos troupes étaient toujours sur le qui-vive, souvent aux prises avec des bandes de pirates qui trouvent un refuge assuré sur le littoral chinois. Dans le Sud, la situation s’était un peu améliorée ; à la suite de leurs échecs dans le Than-Hoa, les rebelles ont disparu, mais il ne faut pas se fier trop à cette accalmie, et ce n’est que par une surveillance de tous tes instants qu’on les empêchera de se reformer.
- Dans le Delta, enfin, si aucun fait grave n’est à relever, la sécurité est loin d’être complète. On signale partout des faits de 1 iuel et ce n'est que sous escorte qu’on
- peut cir* cela est la conséquence des fautes nom-
- breuses qu< .«us avons souvent signalées. On a eu le tort de réduire prématurément les effectifs du corps d’occupation ; on a eu le tort également de désarmer la plupart des canonnières, toujours par raison d’économie ; enfin, on a trop compté sur les milices des résidents. Mieux eût valu créer un régiment indigène de plus ou consacrer les fonds de la solde des miliciens à un supplément de troupes européennes. Telle était la situation à l’époque où M. Bihourd débarquait à Hanoï ; elle fait comprendre pourquoi le ministre des affaires étrangères demande pour le protectorat, en 1888, une somme égale à celle que le Parlementa votée pour l’exercice actuel.
- De ces nouvelles, il résulte deux choses bien évidentes :
- 1° M. Bihourd est allé au Tonkin défaire ce qu’y avait fait Paul Bert.— Quelque opinion qu’on ait de M. Paul Bert, de ses théories scientifiques sur la politique coloniale, dont il était grand partisan, il est une justice à lui rendre qui, pour nous, nous ferait oublier bien des choses : l’ancien ministre de l’instruction publique avait tenté, au Tonkin, de reléguer l’autorité militaire dans des fonctions subalternes de police armée. Il entendait effacer les traces de la conquête violente, en prévenant l’excès de zèle militaire auquel est toujours prêt à
- se porter un soldat, parce que la guerre est son métier, son mode d’avancement. Le fléau des colonies naissantes est le militarisme, parce que l’autorité militaire ne désire que des insurrections pour avoir l’occasion de les réprimer.
- Pour prévenir la propagation d e ce fléau,Paul Bert avait emmené avec lui un nombreux personnel d’employés civils, qu’il voulait substituer aux employés militaires. M. Bihourd, change tout cela.
- Il prend le contre-pied de l’organisation de son prédécesseur, se crée une maison militaire, bref, M. Bihourd devient l’instrument civil du militarisme.
- 20 Le second fait déplorable qui se dégage de la nature des nouvelles données par le Temps, et que ce journal trouve excellentes, c’est que le Tonkin est moins pacifié que jamais. Voilà tantôt trois ans qu’on nous annonce la pacification de ce pays.L’acharnement constant des prétendus pirates à tenir les campagnes ne prouvent que trop, hélas! que les troubles sont le résultat d’un état de guerre permanent, qui n’est pas près de finir. Ces pirates sont des patriotes qui défendent leurs foyers.
- Or, les mesures préliminaires que vient de prendre M. Bihourd, si elles doivent faire préjuger les mesures politiques ultérieures, sont de nature à aggraver la situation plutôt qu’à l’améliorer.
- La repression violente amène fatalement l’insurrection , la compression l’explosion, et l’autorité militaire à laquelle le nouveau gouvernement vient de donner un regain de puissance, n’est que trop disposée à trancher toutes les questions à coups de fusil.
- Attendons-nous donc à des nouvelles graves sous peu de ce côté ; ce que le Temps prend pour de la pacification, nous apparaît, en effet, bien plutôt comme le prélude d’une politique désastreuse, comme toute politique militaire, faite de
- violences, de force et de sang.
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- Congrès des ouvriers cuisiniers de France.
- Malgré la loi sans sanction sur les syndicats, le mouvement d’organisation ouvrière provoqué par la situation dans laquelle se débat vainement le prolétariat occidental s’accentue. Les congrès se succèdent, et on ne peut que se féliciter de ce progrès, car l’organisation, par les discussions quelle provoque et les liens de fraternité qu’elle suscite, c’est, à la fois,l’instruction et la solidarité des travailleursqu’elle prépare..
- En attendant, voici le compte-rendu du congrès des ouvriers cuisiniers. Ainsi qu’on le verra, tout n’est pas rose,
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- dans ce métier, où la ^nourriture ne fait pas défaut, mais qui n'en est pas moins un des plus malsains.
- Les réclamations des cuisiniers de France sont légitimes en ce qui concerne les mesures d’hygiène [qu’ils réclament et conçues dans une forme modérée qui ne peut que contribuer à leur donner gain de cause.
- Jeudi soir, à neuf heures, a eu lieu à la Bourse du Travail, rue Jean-Jacques Rousseau, la séance pubhque du Congrès des ouvriers cuisiniers sous la présidence de M. Radet, assisté de MM. Badran et Meffre.
- Barafort, de Marseille, rapporteur de la première commission, donne lecture des considérants et du projet d’organisation fédérale, portant que la fédération sera divisée en cinq régions, fédérant toutes les chambres syndicales, sociétés ou groupes de cuisiniers de chaque région et dont les sièges seront fixés : 4° Paris, 2°Lyon, 3° Marseille, ^Bordeaux, 4° Alger.
- Le projet contenait en outre la création d’un organe fédératif et d’une caisse de résistance et de secours.
- Il est ratifié à l’unanimité par les assistants.
- La parole est donnée à M. Carié délégué de Constantine, rapporteur de la deuxième commission.
- Dans un discours très serré, M. Carié fait ressortir les avantages de la régularité d’un jour de repos par mois; c’est là une clause modérée, minimum du programme que le Congrès a adopté.
- 11 s’élève surtout contre ce que la chambre syndicale de Paris n’ait pas adopté les conclusions d’un rapport qui lui fut présenté au mois de juillet 1886.
- M. Carié est très applaudi par toute l’assistance.
- Les conclusions suivantes du rapport sont adoptées à l’unanimité par le congrès :
- 1° Une démarche collective sera faite auprès des chambres syndicales patronales et des patrons non syndiqués, afin d’obtenir un jour de repos par mois. Les comités des régions fédérales s’inspireront des besoins et des circonstances exceptionnelles qui régissent leur région ;
- 2° Dans le cas où cette proposition serait repoussée par les patrons, les syndicats et groupes de cuisiniers prennent l’engagement d’établir quand même le « jour de repos par mois ; »
- 3° Dans le cas où un cuisinier serait renvoyé parce qu’il réclamerait le jour de repos par mois, en offrant même de payer la journée de son remplaçant sur ses appointements, on mettrait à l’index la maison qui aurait pris cette mesure.
- M. Dubois, de Paris, rapporteur de la commission d hygiène, donne lecture d’un mémoire intéressant et assez vif sur la question. :
- « Peu d’entre nous, dit le rapporteur, atteignent quarante ans. Et cela se comprend : il nous faut travailler quatorze heures par jour sans une seule journée de repos dans des
- sous-sols privés d’air. C’est ainsi que dans certaine grande maison proche de l’Opéra, on a été obligé de changer dix-sept fois de chef en trois mois ! Les soupiraux existant autrefois sont maintenant couverts de glaces épaisses ; nous deman dons la suppression de ces vitres, nous demandons qu’on établisse des ventilateurs automatiques, que le plafond ait toujours 2 mètres de hauteur et qu’on ne conserve plus les détritus dans les cuisines pendant toute une journée. »
- Le congrès invite, en conséquence, le Conseil municipal de Paris à mettre en demeure des commissions d’hygiène et de salubrité publiques à faire une enquête dans les établissements de bouche afin de reconnaître l’état défectueux de certaines cuisines.
- Les conclusions de la commission sont approuvées par les assistants.
- La séance est levée à minuit.
- Le Secrétaire du congrès : J. Barafort.
- Procès-verbal de la séance privée du leT avril. — La séance est ouverte à 2 heures, sous la présidence du citoyen Carié, de la chambre syndicale de Constantine, assisté des citoyens Perreux, d’Alger, Dubois, de Paris.
- Le citoyen Barafort, délégué de Marseille, secrétaire du congrès, donne lecture du procès-verbal de la dernière séance du congrès. Adopté.
- Le rapportenr de la deuxième question (question du jour de repos par mois) donne lecture des conclusions présentées par la commission.
- Après une longue discussion, à laquelle prennent part MM. Meffre, d’Alger, Susset, de Bordeaux, Guitton, de Bruxelles, Carié, de Constantine, et Benoit de Londres, le congrès adopte le principe d’une journée de repos par mois comme palliatif apporté au chômage, et les résolutions tendant à l’obtenir dans le plus bref délai.
- Se rapport de la question sur l’hygiène des cuisiniers est présenté par M. Dubois, delà Chambre de Paris.
- Après une longue discussion à laquelle prennent part MM. Cusset, de Bordeaux; Barafort, de Marseille ; Charray de Lyon ; Mignaud, de Paris, le congrès proteste contre l’état défectueux des cuisines et décide qu’une demande sera adressée aux pouvoirs publics, afin que, dans la commission d’hygiène, un ouvrier de la profession soit admis à en faire partie.
- La séance est levée à six heures et demie du soir.
- Pour le congrès, les secrétaires en séance ; Guitton, Baraford.
- Les projets de loi socialistes à la Chambre.
- M. Camélinat,député socialiste de Paris adéposé, mardi dernier, un projet de loi supprimant les Bureaux de placements et les remplaçant par les chambres syndicales existantes, là où il y a de^
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- chambres syndicales ouvrières, par les municipalités qui seraient chargées de tenir registre des offres et demandes d’emploi, là où n'existent pas des chambres syndicales.
- Ce projet de loi, qui n’a l'air de rien, s’il était adopté, rendrait un service éclatant aux travailleurs, parce qu’il les soustrairait à une exploitation odieuse. Dans les grandes villes comme Paris, Lyon, Marseille, etc., les bureaux de placement sont, en effet, un fléau pour la classe ouvrière des deux sexes. Depuis longtemps déjà,les travailleurs en demandent la suppression. Dernièrement, encore, à Paris, les agissements des chefs de ces officines ont provoqué dés manifestations et des troubles regrettables, car le gouvernement n'eut pas dû attendre ces manifestations, il eut dû les prévenir en prenant l’initiative de la suppression des bureaux en litige.
- Point n’est besoin là, en effet, de grandes études préparatoires, chacun sait à quoi s’en tenir à cet égard. Depuis près d’un siècle, la littérature a stigmatisé ces sortes de refuges où s’exploite la misère. Les travailleurs du sexe féminin sont encore les plus exploités; le bureau de placement est le plus souvent l’excitateur à la débauche.
- Eh bien ! malgré toutes ces raisons qui réclamaient impérieusement l’adoption pure et simple du projet Gamélinat, la Chambre a repoussé l’urgence. Pourquoi ? Simplement parce que l’immense majorité de nos législateurs se refuse formellement, a priori, sans discussion, à discuter les projets présentant un intérêt socialiste, présentés par MM. Camélinat ou Basly.
- Voici, au reste le texte même de la proposition;
- Article premier. — Le placement des employés et ouvriers de toutes professions se fait par l’entremise et les soins des chambres syndicales et sociétés ouvrières, ou par la Bourse du travail et ses annexes.
- Dans les localités où il n’existerait pas de chambre syndicale ou de Bourse du travail, les municipalités sont chargées de pourvoir au placement des ouvriers et employés.
- Art. 2.— Le service de placemement est gratuit pour tous les emplois, dans toutes professions. L’indication précise des places disponibles est fournie aux travailleurs syndiqués ou non syndiqués, suivant l’ordre d’inscription et selon les aptitudes requises.
- Art. 3.— Le décret du 25 mars 1852, réglant l’institution des bureaux de placement, est abrogé.
- C’est bien simple? Qu’est-il besoin d’entrer dans de longs débats, pour un projet aussi naturel ? En
- cinq minutes, une loi comme celle-là devrait-être votée : le temps de déclarer l’urgence et, par assis et levé, d’expédier le texte. Mais la Chambre ne l’entend pas de cette oreille. Et la fôôôrme, donc'
- Hélas ! ce sont ces formalités surannées qui arrêtent toute besogne utile. Voilà, en effet, des mois, que des projets de loi sont pendants devant des commissions qui les examinent. Quand viendront-ils en discussion? Le projet de réglementation du travail des femmes et des enfants, celui relatif aux cautionnements, aux accidents des ouvriers, etc. Autant de propositions utiles qu’on enterre et qui verront le jour, peut-être après cette législature seulement,et quand leurs auteurs ne seront plus là pour empêcher leurs successeurs de les étrangler définitivement.
- Ah ! la belle chose que le régime parlementaire !
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- La réforme de la législation pénale. —
- Voici la composition de la commission extra-parlementaire nommée, sur la proposition de M. le garde des sceaux, à l’effet d’étudier un projet de réforme de la législation pénale :
- M. Sarrien, ministre de la justice, président.
- MM. Humbert, sénateur ; Ribot, député ; vice-président.
- MM. Merlin, sénateur, Mazeau, sénateur ; Maunoury, député; Bovier-Lapierre, député ; Brousse, député.
- MM. Ronjat, procureur général à la Cour de cassation ; Bouchez, procureur général à la Cour d’appel ; Bernard, procureur de la République à Paris ; La Rouverade, conseiller à la Cour de cassation; Tanon, conseiller à la Cour de cassation.
- MM. Molinier, professeur honoraire de droit ; Léveillé, professeur honoraire de droit ; Franck professeur au collège de France ; Herbette, directeur des services pénitentiaires ; Disière, président de la commission des récidivistes ; Laferrière, vice-président du conseil d’Etat, Chauffour, conseiller d’Etat.
- Avant les vacances. — Le conseil des ministres a examiné la question de savoir, en prévision d’une prochaine séparation des Chambres, quelles questions devraient être discutées et résolues avant les vacances.
- A la Chambre, le gouvernement demandera le vote du projet de loi portant application d’une surtaxe de 10 fr. sur les sucres raffinés.
- Au Sénat, le gouvernement demandera pour aujourd’hui, vu l’urgence, du vote des crédits supplémentaires adoptés hier par la Chambre et ensuite, avant la séparation.
- Ainsi, ce ministère réformateur qui devait transformer notre système fiscal et avait un instant adopté la formule-devise du Devoir Ni Impôts ni Emprunts, n’a rien de plus pressé, ne voit rien de plus urgent, avant la séparation des chambres que l’établissement de deux impôts !
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- La grève de Vicoigne.— Il y a quinze jours déjà, qu’une grève a éclaté à Vicoigne, dans le bassin d’Anzin. Voici les réclamations formulées par les mineurs grévistes.
- On ne saurait affirmer que ces prétentions soient exagérées, au moins quant à la durée du travail et au salaire :
- {o Renvoi du sous-directeur Diron ;
- 2° Renvoi du porion Busière ;
- 3® Fixation à neuf heures, au maximum, de la durée de la journée de travail :
- 4° Fixation à 3 fr. 50 par jour du minimum de salaire.
- Les ouvriers grévistes, qui ont déjà fait plusieurs démarches inutiles auprès de la Compagnie et de la mairie, ont déclaré qu’ils n’auraient désormais aucune entrevue dont le but ne serait pas plus précis.
- Si la Compagnie veut bien se décider à faire des propositions moins vagues que les précédentes, elle est invitée à les faire connaître par voie d’affiche aux ouvriers mineurs.
- Ceux-ci auront, de la sorte, des garanties officielles ; ils verront si ces conditions peuvent être discutées et acceptées ; dans ce cas, ils reprendront aussitôt le travail.
- Telles sont les revendications formulées par les grévistes : on remarquera que les grévistes manifestent une certaine répugnance à traiter directement avec la compagnie, qu’ils invitent à faire connaître par voie d’affiche, quelles sont ses intentions. A cela il y a une raison : Les ouvriers grévistes ne veulent pas envoyer de délégués à la direction, parce que, une fois la grève finie, ces délégués seraient renvoyés de la mine. Cette crainte ne dit que trop combien les malheureux mineurs sont à la discrétion absolue du patronat minier et combien il importe que la collectivité, sociale, propriétaire des mines, intervienne par l’organe de l’Etat pour prévenir des conflits de cette nature.
- ANGLETERRE
- La législation criminelle. — La séance de jeudi à la Chambre des communes, a été consacrée entièrement à la discussion, en première lecture, du bill sur la législation criminelle en Irlande. Ce bill a été défendu au nom du gouvernement par lord George Hamilton, premier/ lord de l’Amirauté.
- Après le renvoi de la discussion à la séance suivante, M. Parnell a télégraphié à M. Fitzgerald, président de la Ligue des Irlandais en Amérique, pour lui dire que le projet de répression est une des mesures les plus tyranniques qui aient jamais été élaborées.
- Il dit que rien ne justifie pareille mesure, dont le seul résultat, si elle est votée, sera de transformer l’agitation légale en agitation souterraine menée par des sociétés secrétes. M. Parnell dit que le bill mettra absolument tous les orateurs, écrivains et journalistes irlandais à la merci du premier magistrat venu.
- Les gens bien informés, ajoute M. Parnell, m’assurent que ce projet amènera la chute du ministère Salisbury. Mais nous devons être prêts à tout. En conséquence, je fais appel à la sympathie et à l’appui de l’Amérique, qui n’ont jamais fait défaut jusqu’ici à un peuple luttant pour la liberté.
- M. Fitzgerald a immédiatement répondu que la Ligue irlandaise d’Amérique redoublera d’efforts en faveur de la cause de l’Irlande.
- BELGIQUE
- Les socialistes belges et l’armée.— La
- propagande socialiste est très active dans l’armée belge. On s’efforce d’attirer les soldats dans les réunions qui se tiennent dans la « maison du peuple ». Il est question de donner une prime mensuelle de cinq à dix francs aux militaires affiliés.Le Peuple, journal socialiste qui l’annonce, ajoute : « De cette façon, dans un an ou deux, l’armée belge sera composée en grande partie de socialistes.»
- AUTRICHE-HONGRIE
- Dans la semaine qui vient de s’écouler, l’œuvre du renouvellement austro-hongrois a fait un pas en avant. La loi sur la Banque commune a été votée, le 29 mars, par la Chambre des députés autrichienne, telle que l’avait adoptée la Chambre des seigneurs. La difficulté que contenait ce projet, c’est-à-dire la détermination du point à partir duquel les bénéfices de la banque seraient partagés entre elle et l’État, a été tranchée d’une manière conforme aux désirs des concessionnaires de cette institution. Le partage aura lieu dés que les bénéfices auront atteint 7 O/o, et les sommes ainsi perçues par l’État serviront à éteindre une dette de 80 millions qu’il a contractée envers l’établissement national de crédit.
- Par suite de 1 adoption de cette loi et de celle qui concerne le renouvellement de l’union pour dix ans, deux des accords qui constituent le compromis sont votés dans les deux moitiés de la monarchie. Il reste encore à conclure une entente sur le tarif douanier, sur la question des sucres, sur la subvention à accorder au Lloyd, et sur les quotes-parts contributives de l’Autriche et de la Hongrie aux dépenses communes. Cette dernière affaire a été engagée récemment par les commissions qu’elle concerne. Du côté de la Hongrie, on demande que la part de ce pays soit réduite de 31. 4 O/o à 30 O/o, de façon que celle de l’Autriche soit de 70 O/o- Du côté de la Cislei-thanie, on propose pour base de cette répartition 34 O/o pour la Hongrie et 66 O/o pour l’Autriche.
- ITALIE
- Le nouveau ministère.— En Italie comme en France, les changements de cabinet ne sont hélas que des changements de personnes. Voici les renseignements que nous fournit le Temps h l'égard du nouveau chef du cabinet italien. On verra comment les hommes politiques, dans ce pays comme dans le nôtre, mettent en accord leurs actes et leurs principes:
- La crise ministérielle qui durait en Italie à l’état latent depuis les événements de Saati, s’est enfin dénouée, comme le faisaient prévoir nos dépêches de ces jours derniers, par une évolution complète de M. Depretis vers la gauche. Quatre portefeuilles ont été cédés à ce parti : les travaux publics attribués à M. Saracco, la guerre au général Bertole Viale, la justice à M. Zanardelli, l’intérieur à M. Crispi. Le département de l’instruction publique, pour lequel on avait parlé tour à tour de M. Luzzati et de M. Berti, reste à son ancien titulaire, M. Coppino, comme la marine à l’amiral Brin, les finances à M. Magliani, l’agriculture à M. Grimaldi. Par
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- contre, M. de Robilant est éliminé de la nouvelle combinaison; M. Depretis, tout en conservant la présidence du conseil, prend par intérim les affaires étrangères, qu’il était question de donner à M. Nicotera ; ce dernier, l’un des chefs de la gauche, reste provisoirement sans portefeuille, comme M. Cairoli, qui, dans les pourparlers de ces derniers jours, a fait preuve d’un remarquable désintéressement.
- M. François Crispi sera sans doute l’homme considérable du nouveau cabinet, et par le nombre de ses adhérents qu’il y a fait entrer et par l’appoint de voix dont il dispose dans le Parlement en sa qualité de chef reconu de la gauche. Son influence s’étendra probablement à la politique étrangère du gouvernement ; aussi s’inquiète-t-on, particulièrement en Allemagne, de ses opinions sur cette matière.
- Se rappelant une lettre que le n ouveau ministre a adressée il y a quelque temps à un journal français pour protester contre le reproche de gallophobie qui lui était fait, un correspondant du Berliner Tageblatt est venu lui demander compte de ses sympathies. M. Crispi a répondu que sa lettre ne l’engageait en rien et qu’il restait partisan déterminé de l’alliance avec l’Allemagne. La Gazette de Francfort rappelle que c’est là chez l’homme d’iftat sicilien une opinion qui date de loin, des événements de 1870-71. A cette époque, M. Crispi, qui avait commencé par être garibaldien et démocrate, qui en 1860 partageait les sentiments de gratitude de sa nation à l’égard de la France, changea subitement de convictions, se rendit en 1877 à Berlin, où il fut fêté dans les cercles politiques et parlementaires, prononça enfin en 1882 à l’occasion du six centième des Vêpres siciliennes,un discours où il affirma ouvertement ses sympathies germaniques. Depuis, M. Crispi en a parfois rabattu ; la participation de l’Autriche à l’entente avec l’Allemagne froissait ses convictions irrédentistes; les avances que M. de Bismarck a faites au Saint-Siège lui ont également déplu et causé quelques inquiétudes. Néanmoins, dans tous ses discours publics, M. Crispi s’est déclaré partisan de la politique que poursuivait naguère M. de Robilant, et son accession au pouvoir ne paraît devoir modifier en rien l’attitude internationale de l’Italie.
- Cipriani encore élu.— Avec une admirable persévérance, les électeurs de Ravenne viennent de réélire Cipriani pour la quatrième fois: une dépêche de Rome nous l’annonce.
- Il va sans dire que le gouvernement italien fera casser de nouveau l’élection du vaillant socialiste qu’il détient illégalement au bagne. Mais les démocrates italiens finiront par triompher, car le droit finit toujours par l’emporter sur la force.
- Dans la circonscription de Forli,qui jusqu'ici avait, comme Ravenne élu Cipriani, les électeurs ont nommé le vénérable Aurelio Saffi, l’ancien triumvir de la République romaine en 1848. Il était nécessaire que l’une de ces deux démocratiques circonscriptions fût représentée d’une manière effective, et l’élection de Forli est un succès pour la cause du peuple, tout comme si Cipriani avait été élu. Il l’est, d’ailleurs, à Ravenne.
- L’effet moral est donc produit, puisque le ministère italien est doublement battu.
- RUSSIE
- L’attentat contre le Tsar.— Il sera bien difficile de connaître la vérité sur l’attentat commis contre l’empereur de Russie lisons-nous dans Y Intransigeant.
- L’agence Reuter, qui la première a annoncé cette nouvelle, maintient ses affirmations. Elle déclare que l’attentat a été commis le 29 mars, dans le parc de Gatschina, par un officier qui aurait été arrêté. Elle ajoute que l’empereur n’aurait pas été atteint, quoique l’officier ait tiré sur lui de très près.
- * Un télégramme de Saint-Pétersbourg arrivé hier à Paris assure que l’information de l’agence Reuter est fausse et qu’aucun attentat n’a été commis à Gatschina.
- M. J. Fergusson, sous-secrétaire d’Etat au ministère des affaires étrangères, à Londres, répondant à une question qui lui était adressée par un membre de la Chambre des Communes, a déclaré que le cabinet n’avait reçu aucun avis au sujet de l’attentat en question.
- Que faut-il croire ?
- D’autre part, les j ournaux anglais confirment les nouvelles reçues à cet égard; les correspondants du Morning Posf, à Berlin et à Vienne, continuent à présenter l’attentat contre le tsar, à Gatschina, comme un fait acquis. Il aurait été commis, non par un officier, mais par un soldat en faction.
- D’après le correspondant viennois de la feuille anglaise, la nouvelle aurait causé la plus vive émotion dans les cercles parlementaires autrichiens : On craindrait que la situation politique n’en fût aggravée.
- Le correspondant aurait entendu un diplomate étranger, arrivant de Saint-Pétersbourg, dire qu’il était impossible de se faire une idée de la gravité de la situation intérieure en Russie. A chaque train on verrait arriver dans cette capitale des prétendus nihilistes, menottes aux mains, et escortés par de forts détachements de troupes.
- Le diplomate du journal anglais aurait aussi parlé du nombre considérable de suspects que compterait l’armée russe, et aurait prétendu qu’un régiment du Caucase était tout entier en surveillanee.
- En Russie, disent les mêmes correspondants — qui, en leur qualité d’Anglais slavophobes, exagèrent peut-être un peu — sur deux personnes, il y en a une appartenant à la police ; sur trois personnes, il y a un nihiliste.
- D’après le correspondant viennois du Daily News, le ministre de l’intérieur en Russie aurait mis à la disposition de la police 200.000 roubles pour ses recherches concernant l’organisation des nihilistes sur le territoire de l’empire, et 100.000 roubles pour les mêmes investigations à l’étranger.
- FIN AU COURRIER DE LONDRES
- RÉSUMÉ ET ÉPILOGUE
- Nous devons nous excuser auprès des lecteurs du Devoir de les avoir entretenus si longtemps du Courrier de Londres auquel nous avions loyalement donné la réplique, parce que nous pensions
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- que comme nous, cette revue hebdomadaire avait à coeur l’étude sincère et désintéressée des questions sociales. Nous avons eu tort certainement, de croire, si longtemps, que nous nous trouvions en présence d’un contradicteur sérieux, envers lequel nous devions nous mettre en frais d’avan-C0S et de courtoisie pour une discussion large et impersonnelle des questions dont la solution s’impose à toutes les intelligences de bonne volonté. De cela, nous avons notre excuse dans le vif désir dont nous sommes animés de voir partout surgir des études contradictoires, parce que nous savons que c’est du choc des théories et des systèmes que l'étincelle de la vérité jaillit. C’est pourquoi, lorsque ce journal releva — dans un style quelque peu cavalier, à la forme duquel nous ne voulûmes pas nous arrêter — nos prétendues utopies sur l’organisation du travail, nous l’invitâmes à préciser les points en discussion, nous olïrant à élucider les côtés de nos doctrines qui lui sembleraient plus particulièrement prêter à l’équivoque. Mais à mesure que nous précisions, notre adversaire se dérobait dans des généralités de plus en plus confuses sur l’individualisme,qu’il opposait à notre socialisme ; — sur l’égoïsme naturel au cœur humain qu’il opposait à nos idées de fraternité et de solidarité sociales. Et à mesure qu’il reculait ainsi l’ouverture d’un, débat auquel nous avions été provoqué, il nous accusait précisément de ne pas nous placer sur le terrain positif des faits, de la pratique.
- Cependant, le Devoir avait été pris à partie, on s’en souvient,à propos de l’organisation du travail et de la production,dont le défaut de réglementation est, à. nos yeux, la cause première des perturbations sociales de toute sorte qui jettent la société moderne dans les affres d’une concurrence désordonnée, entraînant à sa suite les crises, les chômages et les mille misères dans lesquels se tord, souffrante, la masse des travailleurs. Or, quelques jours après, nous publiions un projet d’organisation partielle du travail, sous forme de pétition aux pouvoirs publics. On ne pouvait donc nous reprocher un criticisme négatif, puisque nous nous efforcions de préconiser un remède aux maux que nous analysions. D’ailleurs, la somme de nos travaux d’ordre purement positifs, de réorganisation sociale appliquée est assez considérable, pour qu’un adversaire loyal reconnaisse la bonne volonté que n’avons cessé d’apporter dans la recherche des moyens pratiques propres à mettre hn aux misères existantes.
- Un moment,le Courrier de Londres le reconnut, et, renonçant à ses accusations aussi vagues que peu fondées d’utopie, il annonça l’analyse critique prochaine d’un de nos projets — positif, celui-là, assis sur le terrain pratique des faits — relatif à l’établissement de la Mutualité Nationale.
- Quel ne fut donc pas notre étonnement, quand nous vîmes tout-à-coup notre contradicteur substituer à la critique annoncée d’un projet ferme, défini, un article vieux de plus de 15 ans, critiquant le Familistère alors en voie de formation seulement ; dans cette période embryonnaire des essais, des tâtonnements, par lesquels son fondateur a dû passer comme tout les chercheurs, avant d’arriver à la conception et à la réalisation supérieures de la forme définitive que son institution a revêtue ! Quoi! Lorsque après de lents et constants efforts, nécessaires pour lui permettre l’organisation d’un groupement auquel s’opposaient tant d’obstacles, le mode de production, la législation existante, contraire à toute association qui n’est pas fondée dans un but exclusivement religieux — lorsque, disons-nous, après de longs et persévérants essais, le fondateur du Familistère est arrivé à parfaire son œuvre: au lieu d’étudier cette œuvre dans son fonctionnement actuel; de décomposer son mécanisme, d’analyser les résultats obtenus, c’est la description faite il y a quinze ans par un adversaire des idées d’association, la description de l’œuvre informe, à peine dessinée, que le Courrier de Londres donne à ses lecteurs! Nous en appelons à l’impartialité de tout homme de bonne foi ; nous en appellerions à la bonne foi de l’auteur de Jérôme Paturot, s’il vivait encore, et il n’hésiterait pas, pour conclure, à se livrer à une nouvelle étude du Familistère-del qu’il fonctionne aujourd’hui, non tel qu’il fonctionnait il y a quinze ans — est-ce là de la discussion loyale, de l’étude désintéressée ?
- Dans l’avant-dernier numéro, nous avons exprimé, dans des termes moins vifs que ci-dessus la surprise qu’un tel procédé de polémique avait fait naître en nous. Le Courrier en a pris texte pour aggraver encore son langage, en même temps que dénaturer davantage, si possible, les bases positives sur lesquelles repose la société familis-térienne. L’article qu’il nous consacre dans le numéro du 3 avril serait à citer tout au long. Bornons-nous à quelques passages in extenso — les lecteurs du Devoir pourront mieux tirer la moralité qui se dégage du système d’attaques auxquelles le Familistère est en butte ;
- 1 Après quelques phrases ironiques sur les
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- moyens employés par M. Godin pour « toucher le cœur et les esprits » afin de pouvoir « mener les travailleurs » il raconte que le Fondateur de l’œuvre Familistérienne, « a fait de son fils un ouvrier » — Nous ne relèverons pas ce que cette erreur involontaire ou calculée a de mauvais goût dans une discussion de cette nature. —
- « Ce mode d’influence, continue-il, rencontre néanmoins des sceptiques, qui se disent que tant de belles paroles au service de si beaux sentiments ne valent pas un contrat et se demandent pourquoi l’on ne partage pas tout de suite la propriété du Familistère puisqu’on doit la partager un jour.
- « La faute d’un ordre social détestable a empêché seulement M. Godin de laisser jouir de suite ses ouvriers de la propriété du Familistère. Mais ils peuvent compter dessus ; elle est à eux, bien à eux,et ils en prendront possession àpartir du jour où l'ordre social, dont M. Godin a, le premier a souffrir, sera remplacé par un meilleur.
- c C’est dit et écrit. Mais en attendant que le soleil vienne éclairer un si beau jour, le directeur du Devoir n’en reste pas moins chagrin d’être et de rester le seul maître de son oeuvre et d’avoir à fulminer contre les lois et un état social peu avancé qui l’y obligent et contraignent.
- « Il reste à savoir s’il en demeure le propriétaire à perte ou à titre avantageux. Son habileté pratique en affaires ne nous laisse pas la possibilité de supposer pour un instant qu’il ne soit propriétaire au titre où il est le plus agréable de l’être.
- Voyons ! nous n’avons pas pour habitude, au Devoir, (le répondre aux attaques agressives, même quand elles se produisent comme celle-ci, sur le ton de nos adversaires. Nous ne voudrions donc pas suspecter la bonne foi du Courrier, ni accuser l’auteur de cet article d’ignorance.Cependant, de deux choses l’une :
- Ou il est de bonne foi, et il n’a jamais jeté les yeux sur une des publications où sont décrites, tout au long, les conditions de l’association du Familistère, le Contrat légal qui régit les associés, détermine le mode d’acquisition des parts de propriété,graduellement en possession de chaque travailleur associé ; il n’a donc et ne peut avoir aucune idée des conditions légales dans lesquelles se trouvent tous les membres de l’Association, y compris M. Godin, travailleur associé et salarié au même titre que ses coopérateurs. Alors, s’il est de bonne foi, il ignore absolument ce dont il parle ; et comment qualifier la légèreté — nous restons courtois, même généreux — de l’honorable rédacteur de l’article ?...
- Mais si au contraire, il a pris connaissance des statuts de notre association ; — du Contrat qui la régit, des obligations qu’il impose et des droits qu’il confère à chacun de nous, que penser de celui qui a écrit les lignes plus haut ?...
- Tout l’article est sur ce ton et tous les détails sur le fonctionnement de l’association sont aussi exacts. Voici, par exemple, comment il décrit les magasins de consommation créés pour le service de l’association, et dont les bénéfices sont ensuite versés au compte des associés.
- «Aucun détail n’a échappé au créateur. Il est descendu jusqu’aux minuties. Il s’est même constitué leur fournisseur, ce qui s’appelle ici, en Angleterre, le truck System,lequel . permettait jadis au patron de recouvrer en consommations une partie des salaires, ce qui, d’ailleurs n’est plus permis.
- M. Godin fournisseur de ses ouvriers, spéculant sur le service alimentaire de l’Association ! Ceci, on en conviendra,n’est plus une injure banale de journaliste, sertie dans une phrase à l’ironie plus ou moins méchante et réussie. Dans la langue des honnêtes gens cela s’appelle de la calomnie.
- Mais passons : le fondateur du Familistère n’a pas besoin d’être justifié d’une accusation semblable.
- « Il serait instructif, continue l’auteur de ce « singulier travail, à la fin de chaque exercice « annuel, de comparer, toutes proportions gardées « qui, au Familistère du patron ou de l’ouvrier, a « le plus à se louer du bénéfice.Nous n’insisterons « pas et nous nous arrêterons là. C’est le côté sen-« sible du sujette vrai,le seul point psychologique « de la question...»
- Oai, monsieur, c’est le seul point sur lequel on doive s’arrêter — et vous passez outre. Instruisez donc vos lecteurs—puisque la comparaison serait instructive, selon vous — instruisez-les de ce que M. Godin a profité dans l’association et des profits que les ouvriers en ont retiré. C’est «le côté sensible du sujet»,comme vous dites, et vous n’avez pas le droit de passer outre,parceque les éléments « instructifs » ne vous manquent pas pour cela. Parce que si vous passez outre après avoir reconnu que c’est là le point culminant qu’il s’agit d’étudier pour se prononcer sur la valeur de l’association et des avantages "procurés aux travailleurs, touti s vos insinuations, toutes vos attaques, toutes vos moqueries, ne prouvent rien, sinon que votre article est un tissu d’inexactitudes.
- Donc instruisez vos lecteurs. Le Devoir,n° du 10 octobre 1886, a publié le dernier bilan de l’association, constatant que les membres sont entrés à cette date, en possession de la somme de deu-x. millions 538.248 fr.
- Si vous n’avez pas ce numéro, nous le tenons à ; votre disposition, pour vous permettre d’étudier ' le bilan qu’il publie — de la page 641 à la page 652
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- __ et de prouver avec chiffres à l’appui :
- 1° L’intérêt matériel que M. Godin a eu de faire entrer ses ouvriers en co-propriété de son usine pour cette somme, dont le chiffre ira progressivement s’élevant, jusqu’à ce que les associés soient exclusivement propriétaires du Familistère et de toutes ,ses dépendances.
- 2® En quoi, les ouvriers, devenant ainsi propriétaires associés de leurs instruments de travail, sont « des esclaves qui dansent devant leurs chaînes.»
- Jusqu’à ce que les chiffres ci-dessus soient réfutés, ie Courrier de Londres n’a pas le droit de conclure, comme il le fait, que « M. Godin n’est qu’un indi-« vidualiste revêtu de la peau du lion du socia-« liste » et que « ses élacubrations politieo-huma-« nitaires forment un système de philosophie « sociale au service des patrons.»
- Nous attendons donc sa réfutation.
- Et comme nous l’attendrons longtemps, nous devons, encore une fois, en terminant ce débat que le Courrier de Londres a fait dégénérer en attaques violentes — moyen commode d’éluder une discussion sérieuse —nous excuser auprès de nos lecteurs de la perte de temps inutile, consacrée à répondre à un contradicteur que nous ne pouvons suivre sur le nouveau terrain où il s’est placé, le terrain de l’injure et de la calomnie.
- Encore la loi sur les Syndicats-
- Ainsi que nous l’avons dit dans la pétition qui sera adressée ultérieurement aux pouvoirs publics, la loi actuelle sur les syndicats, amendée, complétée, de telle façon qu’elle organise la classe ouvrière, qu’elle groupe en faisceau les aspirations, les besoins et les moyens d’entente aujourd’hui dispersés et flottants, cette loi, nous le répétons, pourrait être le point de départ de l’organisation partielle du travail que nous voudrions voir adoptée par les pouvoirs publics.
- Malheureusement, la loi sur les syndicats n’a pas de sanction : elle proclame un droit,mais d’une façon absolument platonique, et dans l’antagonisme d’intérêts existants, il n’était que trop facile de prévoir l’hostilité que montreraient les patrons contre l’exercice de ce droit, même platonique, tel que la loi le 1882 de définit.
- L’expérience est faite. A Yierzon, à Anzin, à Besseges, partout où la classe ouvrière a essayé de mettre a profit le bénéfice de la loi, le patronat est intervenu : les initiateurs du mouvement syn-
- dical ont été l’objets de tracasseries, parfois même d’une véritable persécution. Car quel nom donner aux mesures de proscription prises par certaines maisons, interdissant le travail à tout ouvrier membre ou propagateur des syndicats ?
- Un tel état de choses doit donc cesser au plus vite.
- En attendant, voici l’appel qu’un groupe de mineurs de Decazeville en voie de formation, adresse aux ouvriers de la région :
- Dans une partie des mines de la Compagnie de Decazeville il se passe des faits monstrueux que nous ne pouvons pas laisser passer sous silence.
- Quatre mineurs travaillent dans une galerie où ils extraient le charbon en battant en retraite, et ils retirent le bois et le charbon qui tombe ; ils ramassent celui qu’ils peuvent charger dans les bennes, et puis ils laissent un vide énorme sans établir de remblais ; ils laissent en outre une épaisseur de charbon d’environ quatre mètres.
- Nous croyons qu’ils ont l’ordre d’agir ainsi, afin d’arrêter cette partie, sous prétexte qu’il n’y a plus de charbon. Voilà une fraction de mine, qui, sous peu, sera incendiée.
- Un certain personnage se vante que si l’on congédie des ouvriers, l’on renverra certainement tous les travaillers syndiqués, afin de désunir la corporation.
- Nous faisons un appel énergique, à tous les mineurs du bassin, puisque nous gênons les Compagnies.
- Allons, mineurs, venez avec nous au syndicat. Unissons-nous sous le même drapeau pour revendiquer nos droits avec plus de force.
- Les adhésions sont reçues au siège social, tous les matins, de neuf heures à midi, et tous les soirs, de trois à six heures.
- Toutes les communications doivent-être adressées au siège social : Grand’Rue, à Decazeville (Aveyron).
- Pour la Chambre syndicale :
- Le secrétaire général provisoire :
- J. Parron.
- Ce langage est agressif, et partant maladroit, car il est plus fait pour empêcher la formation du syndicat que pour y contribuer. Mais n’oublions pas que c’est un mineur qui a tenu la plume et rédigé cet appel. Ensuite, quoi d’étonnant à ce que les ouvriers, voyant le patronat violer impunément la loi, parlent un langage amer et se livrent à des récriminations violentes contre la classe qui peut impunément les empêcher de jouir des libertés expressément accordées par une loi spéciale ?
- La vérité, c’est que la loi sur les syndicats, en ne prévoyant pas la résistance des patrons et en ne garantissant par d’avance aux ouvriers l’exercice du droit d’association qu’elle proclamait, a fait plus de mal que de bien. D’une part, en effet, elle a éveillé l’attention des patrons, qui ont vu dans cette reconnaissance légale des syndicats une intervention législative en matière sociale à laquelle ils ont résolu de ne pas se plier. D’autre part, les ouvriers, croyant voir dans cette recon-
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- naissance, un moyen partiel d’affranchissement, d’organisation propre à leur permettre de discuter les questions des salaires, de durée du travail, etc., ont été profondément déçus, quand ils se sont vus dans l’impuissance de résister à l’hostilité patronale s’exerçant impunément.
- De là, des haines, des rancunes, qui sont venues s’ajouter encore à celles, trop profondes hélas ! existant déjà.
- Eh bien ! que le mal occasionné par cette loi incomplète faute de sanction, soit réparé ! Pour cela, il n’y a qu’à compléter la loi, à la rendre pratique en un mot, et c’est ce que les ouvriers du Familistère veulent faire par leur pétition, en donnant désormais aux syndicats une sanction sans laquelle ils ne sont qu’un vain mot.
- ENTERREMENT CIVIL
- AU FAMILISTÈRE
- Aux obsèques d’un des anciens habitants du Familistère, le citoyen DRUARD Jean-Baptiste, obsèques qui ont eu lieu le 1er de ce mois, le citoyen Sarrazin a prononcé le discours suivant :
- Citoyennes et Citoyens,
- Au nom de la Société de Libre Pensée de Guise, je viens, sur l’invitation de mes collègues, dire quelques paroles d’adieu à l’un de nos membres, le citoyen Druard, dont nous accompagnons au champ de repos la dépouille mortelle.
- Mon inexpérience est grande, mais la tâche qui m’incombe est singulièrement facilitée dans la circonstance présente. En effet, à quoi bon dépénser beaucoup de paroles et user d’une éloquence qui me fait défaut ? Enfant du peuple, travailleur moi-même, je viens simplement dire « au revoir » à l’un des nôtres, parti pour le grand voyage, vers la cité de justice éternelle !
- Je n’ai pas ici à retracer par les détails l’existence entière du citoyen Druard, que regrettent tous ceux qui l’ont connu pendant prés de quarante ans à l’usine du Familistère. Comme le oommun, il a longuement peiné, sans doute beaucoup souffert. Il fut bon fils, époux aimant, père tendre, camarade dévoué. — Mais plus heureux que tant d’autres déshérités, qui meurent de misère lorsque les forces les abandonnent, il a eu le bonheur de faire partie de l’association du Familistère dès le début, et il y jouissait d’une honnête retraite depuis plusieurs armées, tranquille et estimé de tous.
- Il y a un an à peine, poussé par des idées libérales qui, trop souvent, abandonnent les personnes sur le déclin de la vie, il avait demandé à faire partie de notre société. Avec une extrême régularité il n’a cessé d’assister à toutes nos réunions et de montrer un entier dévouement à la cause de justice et
- d’émancipation que nous soutenons. Aussi n’avait-il pas hésité un instant à déposer entre nos mains un écrit attestant sa formelle volonté d’avoir des obsèques purement civiles. Fatigué, à ses derniers moments, des importunités d’un prêtre qui voulait absolument le confesser, il avait voulu que les insignes de la Libre Pensée fussent déposés sur son# lit de douleur, à portée de sa main déjà glacée. C’est en les montrant au prétendu ministre de Dieu, qu’il répondait à ses obsessions persistantes et réitérées.
- Il est donc bien des nôtres, on n’a pas réussi à nous le dérober, et nous pouvons le revendiquer avec une légitime fierté. Comme notre grand poète Victor Hugo, il a pensé que l’homme peut se passer d’intermédiaire avec Dieu, et que dans ce dernier procès, à l’encontre de ceux où trône la justice humaine, boiteuse et équivoque, il n’avait besoin pour se défendre, d’autre avocat que ses bonnes actions et toute une vie de labeur.
- Permets-moi, citoyen Druard, de te féliciter de la fermeté que tu donnes en exemple au trop grand nombre des tièdes et des indécis.
- J’ai tenu à revoir les traits de cet honnête citoyen après que la mort eut accompli son œuvre, sa belle physionomie, franche et loyale, était restée douce et tranquille, sans doute il s’était endormi paisiblement, sentant sa tâche accomplie, comme le voyageur qui trouve enfin un bon gîte après une course longue et fatigante. Ü doit en être ainsi, mon cœur me ledit, à défaut d’une science certaine ; la mort est moins à craindre, moins terrible qu’on ne le croit communément. Pourquoi même s’en effrayer? Pourquoi tant pleurer? On n’anéantit pas la matière ; comment l’esprit pourrait-il être anéanti? Il est doux, il est consolant de penser, au contraire, que la mort est seulement une séparation passagère, et que plus tard nous nous trouverons réunis aux êtres chéris ravis à notre affection, à notre amour.D’ailleurs, n’est-elle pas le terme, pour beaucoup, d’une existence semée de peines, de chagrins, de soucis, de privations de toutes sortes, dus, en majeure partie, à la méchanceté, à l’égoïsme à la dureté d’un grand nombre? Ceux-là seulement doivent être épouvantés, qui ont exploité leurs semblables, les ont fait souffrir, au lieu de leur venir en aide.
- Vis donc en paix, vieux et laborieux travailleur, dans une existence nouvelle plus heureuse et bien méritée !
- Quant à nous, restés sur la brèche, sur le champ de bataille de la vie, serrons nos rangs, travaillons à notre amélioration, à celle de la société, et que la charité, la fraternité, la solidarité, nous servent d’enseignes. De la sorte, notre tâche terminée ici bas, et après qu’un ami nous aura fermé les yeux, il pourra venir dire de chacun de nous en toute sincérité, la parole qui s’applique au juste : « Il a passé en faisant le bien».
- Adieu Druard !, Adieu !
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- FLEUR DE THÉ.
- PAR
- Francis TESSON.
- XI
- .... Le dogue repu de sang, est rentré dans sa niche, où il dort à l’attache ; demain nous le tuerons. Tout va bien. Pauvre Fleur-de-Thé ! c’est dommage, elle était si jolie ; mais, que voulez-vous ? c’est la fatalité : le chien était enragé. Tout vice roi que je suis, je n’ai pas la puissance d’empêcher les chiens de devenir enragés, peut-être ! Plaignez-moi, citoyens de Canton ! j’avais une femme, jeune, jolie, aimable, aimée ; je la choyais comme une idole, vous en avez été témoins ; et voici qu’un chien se trouve sur son passage, et voici que tout l’édifice de mon bonheur s’écroule. Ah ! plaignez-moi ; tout riche et tout vice-roi que je suis, vous voyez devant vous le plus infortuné des hommes. ^
- — Eh! eh ! continua le bon Kou-ei-li-angen ricanant, une petite harangue dans le genre de celle-ci fera demain un excellent effet snr le public.
- C’était, comme vous le voyez, un habile renard que cet estimable héritier de la ceinture jaune. Malheureusement dans ses calculs, il avait fait abstraction de Fô, le Dieu du ciel et de la terre, de Fô qui, s’il semble, pendant un certain temps, laisser les méchants agir à leur guise, les frappe tôt ou tard avec les propres instruments de leurs crimes.
- Le vice-roi s’était armé d’un long poignard japonais, qu’il avait détaché d’une panoplie. Cette arme était enduite d’un poison subtil et donnait la mort à chaque coup.
- —Maintenant, dit-il, allons nous assurer par nos propres yeux que tout s’est passé selon nos désirs.
- Il descendit à pas légers, et franchit rapidement la distance qui séparait son palais de l’appartement de Fleur-de-Thé. L’anxiété lui donnait des ailes.
- Arrivé près du pavillon réservé à sa femme, il s’arrêta prudemment à distance, à cause du chien.
- Mais, contre son attente, le chien ne bougea pas, et la lune qui se dégagea en ce moment d’un nuage, éclairant le sol, il vit que la niche était vide et qu’aucun cadavre n’était couché dans les environs.
- — Le chien ! Le chien enragé ! murmura-t-il avec stupeur.
- C’était, en effet, la bête sauvage qui, lasse d’errer dans les jardins et ayant flairé une proie nouvelle, bondissait vers lui en grondant.
- Impossible de fuir : l’animal lui coupait la retraite. Une seule chance dé salut lui restait : c’était de pénétrer dans les appartements de Fleur-de-Thé avant que le chien n’eut franchi la distance qui l’en séparait encore. Il courut à la porte; mais ses efforts pour l’ouvrir furent inutiles : elle était verrouillée en dedans.
- Le chien approchait toujours : le danger croissait de seconde en seconde.
- Kou-ei-Ii-ang était brave ; cependant, en entendant les rauques aboiements du chien, il eut le frisson, ses dents claquaient d’effroi.
- — Oh ! mes palais, mes titres, mes dignités, mes richesses à qui me délivrera de cette bête maudite ! s’écria-t-il.
- Mais tout le monde dormait dans le palais, et il avait le temps d’être dévuré vingt fois avant que ses cris lui eussent attiré du secours.
- Tout à coup il poussa une exclamation de joie. Il venait d’apercevoir à quelque pas du sol, une fenêtre fermée par une jalousie en tiges de bambous. Cette fenêtre ouvrait sur la chambre de Fleur-de-Thé, sur cette même chambre dont nous avons vu l’infortunée femme s’enfuir pour se réfugier chez sa vieille nourrice.
- Grimper jusqu’à l’ouverture, déchirer la jalousie à coups de poignard, l’ouvrir se. précipiter au travers, tout cela fut pour le vice-roi l’affaire d’une minute.
- Il était temps. Le chien, dont la rage décuplait les forces, s’était élancé d’un bond pour le dévorer ; mais, ne rencontrant que le vide, la bête furieuse alla donner tête baissée contre la muraille.
- — Sauvé ! je suis sauvé ! dit Kou-ei-li-ang qui respira bruyamment lorsqu’il se vit hors des atteintes du dogue.
- Il se secoua, se tâta, se palpa, pour voir s’il n’avait pas laissé dehors, entre les crocs de l’animal, un bras une jambe, une partie quelconque de son individu.
- — Non, rien, je suis intact, dit-il. Allons, décidément, le sort est pour moi, j’en profiterai. Mais d’abord, orientons-nous un peu : où suis-je ? on n’y voit goutte ; il fait noir ici comme dans un four.
- Il fit un pas en avant, les bras tendus, pour reconnaître la localité. Soudain, un sifflement aigu le fit tressaillir : on entendait en même temps ce bruissement, semblable au froissement de plusieurs cordes qu’on enroule, et qui avait déjà effrayé Fleur-de-Thé.
- — Hein ! qu’est-ce cela ? demanda-t-il.
- 11 fit de nouveaux quelques pas en avant. De nouveaux sifflements se firent entendre, plus distincts cette fois : ils semblaient partir de tous les points de la chambre. Le vice-roi en éprouva une commotion qui lui ébranla tout le système nerveux.
- — Les serpents ! murmura-t-il d’une voix étranglée. Malédiction ! Je suis dans la chambre de Fleur-de-Thé ; et c’est la nichée de serpents que j’avais déposé dans son lit, qui rampe autour de moi, qui va m’enlacer, peut-être. Fuyons !
- Il courut à la fenêtre. Mais à peine eut-il penché la tête dehors, qu’il se rejeta en arrière. 11 venait d’apercevoir en bas le chien qui, l’œil flamboyant, la gueule ouverte, guettait son passage.
- Impossible d’échapper au dogue. Et derrière lui, autour de lui, au milieu des ténèbres les serpents redoublaient leurs sifflements.
- Il ne les voyait pas, l’obscurité l’empêchait de rien distinguer ; mais il les sentait, il les devinait, il les entendait venir. Le bruit de leurs anneaux sur le sol l’avertissait de leurs mouvements. De minute en minute, ils se rapprochaient. C’était maintenant comme la rumeur de la marée montante.
- Si le jour s’était fait soudain, il eût vu les reptiles immondes s’avancer, pêle-mêle, en demi cercle, pressés,
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- enlacés, se hâtant, grouillant, tendant tous vers un but
- commun, vers une proie commune : lui.
- Ce qu il ne pouvait voir il se le figurait. Son poil se hérissa, de larges gouttes de sueur coulaient sur ses tempes, ses dents claquaient.
- Je ne veux pas mourir s’écria le misérable ; non, je ne veux pas mourir ainsi, c’est trop épouvantable !
- Et il fit un nouveau mouvement pour sauter dans le jardin.
- Mais le chien l’horrible chien semblaitavoir conscience, lui aussi, de cette position désespérée.
- Il s’était dressé contre le mur de toute la hauteur de ses pattes ; son museau en feu respirait bruyamment ; il allongeait ses longues dents crochues et poussait des aboiements furibonds comme pour dire aux serpeuts de 1 intérieur : « Moi aussi je veux ma part de la curée !»
- Pris entre le monstre et les reptiles, le vice-roi de Canton, fou d’épouvante et de désespoir, les invoquait tour à tour comme s’ils avaient pu le comprendre,
- O serpents ! disait-il pour les attendrir, éloignez-vous de moi, et, foi de vice-roi je vous ferez préparer un jardin magnifique dans lequel je vous jetterai tous les jours un enfant à dévorer ... Oh bon dogue! si tu me laisses fuir, je te ferai construire une belle niche d’or massif. Que dis-je, une niche ? une pagode, si tu le préfères ; une pagode à sept étages, dans laquelle les bonzes te serviront et les peuples t’adoreront comme un Diéu.
- Mais tandis qu’il priait et blasphémait ainsi, comme pris d’un délire, il sentit grouiller sous ses pieds l’amas de reptiles.
- Tl poussa un râle terrible, affermit son poignard japonais dans sa main droite, et, se penchant au dehors de la fenêtre, il essaya de le plonger dans le ventre du chien. Mais l’animal éventa la ruse, fit un saut de côté et esquiva le coup.
- Au même moment, les serpents, glissant le long des jambes du vice-roi, l’enroulaient de leurs replis mortels.
- Alors hurlant de terreur, désespéré, la tête perdue, Kou-ei-li-ang se précipita à tous hasard dans le jardin.
- Ce fut la dernière tentative que fit ce misérable pour échapper au châtiment de Dieu.
- Les serpents enlacés autour de ses jambes, le firent trébucher; il tomba la face contre terre, et aussitôt reptiles et chien commencèrent sur lui leur œuvre de dévastation.
- XII
- Que vous dirai-je de plus ?
- Quand vint le jour, on ne retrouva sur la scène du carnage que quelques débris sanglants. Les serviteurs du palais que les clameurs avaient tenus éveillés, affirmèrent avoir entendu leur maître confesser, au milieu des blasphèmes, qu’il était l’auteur de la mort de ses six premières femmes.
- Fleur-de-Thé était devenue libre.
- La protection visible dont Dieu l’avait couverte pour la soustraire aux périls qui la menaçaient lui acquit une certaine notoriété dans la contrée.
- On parlait de son salut comme d’un miracle ; on la regardait comme une sainte. L’Empereur fils du Ciel, à qui l’événement fut raconté, la voulut voir.
- Il se sentit pris d’une affection profonde à la vue d’une femme si jeune, si belle, si accomplie en toutes choses et que la protection du ciel avait visiblement préservée d’une mort épouvantable : il l’épousa un an après la mort de Kou-ei-li-ang.
- f Fleur-de-Thé vécut heureuse sous le diadème, et c’est d’elle que descend la dynastie des Ming, qui tint si longtemps, d’une main haute et ferme, le sceptre de l'empire chinois.
- FIN Francis Tesson.
- BIBLIOGRAPHIE
- Nous annonçons avec plaisir une nouvelle revue, ayant pour titre : le Lotus, revue mensuelle des hautes études théosophiques tendant à favoriser le rapprochement entre l’Orient et l’Occident, 12 francs par an. Chez Georges Carré, Éditeur, 112, boulevard Saint-Germain, Paris.
- Ce journal est l’organe de la Société théosophique. Pour en donner une idée à nos lecteurs, nous reproduisons ci-dessous le sommaire du premier uuméro.
- Hartmann : Diagramme symbolique.
- Hartmann : Explication du diagramme symbolique.
- X... : Ce que c’est que laThéosophie.
- H. P. Blavatsky : Les apparitions, les esprits et la réincarnation.
- F. Ch. Barlet ; L’initiation.
- L. Dramard : La question sociale.
- Amaravella : Charlatans !
- J. Rameau : La mort de Dieu (poésie).
- Un médecin marathi : Comment on jtûne dans l’Inde.
- X...: Merlatti et la doctrine védique au sujet du jeûne.
- Pensées.
- Choses et faits divers.
- Revue des conférences, réunions, théâtres, etc.
- Revue des journaux et périodiques.
- Revue des publications nouvelles.
- Petites nouvelles théosophiques.
- Adresse à Mme Blavatsky.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 28 Mars au 3 Avril 1887. Naissances :
- Le 28 Mars, de Poix Jules, fils de Poix Octave et de Lesage Louise.
- Le 29 Mars, de Thoret Maurice, fils de Thoret Emile et de Lecomte Angustine.
- Décès :
- Le 30 Mars, de Herny Marie, âgée de quatre ans.
- Le 31 Mars, de Druard Jean-Baptiste, âgé de 77 ans et 2 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- (Mise. — lmp, Baré.
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- 11'Année, Tome 11.— N' 449 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 17 Avril 1887
- LE DEVOIE
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à H. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit an bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
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- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champ» Passage des Deux-Pavillons
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- Un an. . . 11 fr. »» Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- S’adresser à M. LEYMAME administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- A NOS CORRESPONDANTS
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère nous étant demandés presque en permanence, nous donnons les indications suivantes, pour répondre aux désirs de nos correspondants.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord ; la ville est reliée à S* Quentin par un embranchement spécial. Les billets sont délivrés à Paris directement pour Guise et vice-versa.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels qui envoient des ommibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant. Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les classes d’École primaire et pour le cours supérieur.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l'extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela, s’adresser soit à l’Économat duFamilistère, soit aux Bureaux de l’Usine en demandant l’un des membres delà commission exécutive, soit enfin à M. Godin lui-même au Familistère. Si l’on tient à voir le fondateur, il est bon d’écrire par avance pour s'assurer de sa présence à Guise.
- Le meilleur moyen de faire utilement et fructueusement une visite à l’association, est d’étudier par avance la description et l’organisation des choses, soit dans les ouvrages de M. Godin, soit au moins dans l’étude sociale : « Le Familistère » (en vente à la librairie du Familistère : 0 fr 40 cent.)
- Ainsi préparé, le visiteur peut préciser de suite ce qu’il désire voir, et ne risque point de s’en aller sans avoir examiné peut-être ce qui l'aurait le plus intéressé.
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- SOMMAIRE
- A nos correspondants. — Société de paix et d'arbitrage du Familistère. — Société de paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise. — Les haines de nation à nation et de race à race.— Désarmons. Assurons la paix.— La guerre, la paix. —- La caserne est l’école du vice et de la démoralisation.— Le meeting pour l’Irlande.— Hommage au principe de l’arbitrage. — Bulletin de la paix armée. — Vile de la Tortue.— Variétés. Une révolution au Japon.— Etat-civil du Familistère.— Librairie du Familistère.
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère.
- Réunion mensuelle du 7 avril 1887
- Conférence de M. Godin,
- Mes amis,
- Examinons les causes de la guerre dans l’hu-manité.
- Comment se fait-il que les hommes se fassent la guerre quand ils devraient reconnaître que la guerre est la principale cause des maux qui existent dans la société? Pourquoi les hommes sont-ils assez sots pour se faire eux-mêmes les instruments de leur propre malheur ?
- C’est là une question que se posent bien peu de personnes et qui pourtant est de grand intérêt pour nous ; puisque généralement on est bien près de remédier au mal lorsqu’on en a bien compris la cause.
- Les causes de la guerre sont dans l’imperfection et dans la méchanceté humaines. Que les hommes deviennent plus parfaits et meilleurs, la paix s’organisera sur la terre.
- Dans les sociétés primitives l’ignorance est générale ; la brutalité des mœurs en est la conséquence. L’homme est généralement fourbe, colère, violent et cruel ; la force est sa loi : il la subit ou il l’impose; voilà pourquoi la guerre existe à l’origine dans les sociétés primitives et encore imparfaites dont nous ne sommes pas complètement sortis.
- Le dégrossissement humain s’opère à travers toutes sortes d’épreuves et de luttes que l'ignorance et la méchanceté humaines provoquent. Voilà pourquoi l’histoire des âges qui nous ont précédés ne nous montre que guerre et dévastation et ne nous oflre que des phases de bar-b-rie, d’esclavage, de servage et de civilisation
- imparfaite. Notre humanité est pour ainsi dire à ses débuts, et nous sommes encore imprégnés de ces imperfections originelles. Aussi les hommes n’ont- ils pu encore réaliser la paix sur la terre.
- Mais à mesure que l’humanité vieillit, elle se débarasse de ses erreurs primitives, de son ignorance, de sa grossièreté, de ses vengeances et de ses haines.
- Ces défauts vont s’atténuant, s’adoucissant et font place à un état meilleur à mesure que les hommes acquièrent le savoir et les connaissances propres à l’accomplissement de leur destinée.
- Sur les points où la science réelle est constituée, les hommes sont facilement d’accord ; il n’y a plus entre eux ni contestations ni disputes.
- Prenez par exemple deux arpenteurs et donnez-leur à mesurer un champ, ils arrivent au même résultat. Ils mesurent le sol et tout est dit : le résultat constaté les met d’accord.
- Il en sera ainsi de toutes les questions posées devant l’intelligence humaine ; quand elle les abordera avec les données de la science ou de la vérité, elle les résoudra partout de la même façon.
- La science unie à l’amour du bien, c’est l’accord entre les hommes, c’est la vérité, c’est la paix.
- Partout où manquent l’amour du bien et la science du vrai, il y a discussions, désaccord, lutte.
- Donc, toutes les fois que les hommes disputent et querellent entre eux sur un sujet quelconque, l'amour du bien et du vrai n’est pas en eux, car s’il y était ils se mettraient d’accord.
- La guerre, mes amis, n’est pas autre chose le plus souvent qu’une querelle entre potentats ou gouvernants de différents pays, au lieu d’être une querelle entre citoyens. Deux hommes qui entrent en lutte peuvent donner lieu à une mélée, s’ils ont des partisans. Les guerres et les batailles entre les nations ont lieu parce que les rois appellent les peuples à épouser leurs querelles.
- Du petit au grand, la guerre est le fruit de la méchanceté humaine et surtout de l’égoïsme d’abord, qui pousse l’individu à vouloir tout pour soi,rien pour les autres.C’est ensuite la convoitise des ressources et des satisfactions d’autrui. Puis vient la cupidité qui pousse l’individu à chercher par tous les moyens possibles à s’emparer des biens des autres.
- La jalousie, l’envie jouent un rôle analogue dans l’ordre moral. L’envieux, le jaloux s’en
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- prend à la réputation,à l’honneur de ses semblables ; il leur nuit autant qu’il lui est possible. L’orgueil, l’ambition de s’élever au détriment d’autrui couronnent ce triste assemblage de passions mauvaises, dont l’égoïsme forme la base.
- Je sais bien que l’orgueil et l’ambition se prennent parfois en bonne part ; qu’on les présente même comme des sortes de vertus excitant l’homme aux grandes actions. Si l’on entend sous ces mots le désir dont certains hommes peuvent être animés d’arriver au pouvoir pour se rendre véritablement utiles à leurs semblables, et travailler plus puissamment à l’organisation du bien dans la société, oh ! alors, certainement ce sont là des forces précieuses chez l’homme et qui méritent d’autres noms. C’est le véritable amour de l’humanité ; celui qui vise le bien de tous. Mais les hommes animés de ce sentiment supérieur, bien loin de chercher à attiser le désaccord et la haine ne visent en tous leurs actes que l’harmonie, la paix et l’amélioration générale du sort de tous.
- Au contraire, les passions dont je vous ai fait le tableau sèment entre les hommes la désunion conduisent à tous les troubles sociaux, aux procès, aux chicanes entre individus,à la haine, à la colère, à la vengeance, au vol même ; tout cela, c’est la méchanceté humaine traduitelen faits, soulevant les individus les uns contre les autres, les poussant au désordre sous tous ses formes, au pugilat,à la boxe, au duel, c’est-à-dire au meurtre de l’homme par l’homme, à l’assassinat,pour arriver enfin à la guerre,réunion de tous les maux, de tous les crimes, de toutes les horreurs I
- C’est dans les restes de ces tristes imperfections que nous nous débattons encore, et c’est sous l’influence de toutes ces passions mauvaises que nous faisons servir les immenses ressources de la science et du travail, à J a guerre, à la destruction des hommes et des choses, tandis que tous ces biens perdus pourraient servir à tirer la masse du peuple de la misère et lui donner le bien-être et le bonheur.
- C’est donc parce que nous sommes encore trop imparfaits pour nous donner les bienfaits de la paix que la guerre existe dans l’humanité.
- Un signe manifeste de l’imperfection qui nous tient encore attachés au régime de la violence et 4e la guerre, est à signaler ici.
- Je veux parler, mes amis, du réveil chez nous de l’esprit de duel ; car, cela nous présage encore J
- j de grandes perturbations sociales pour l’avenir.
- Chaque jour, des hommes qui tiennent un rang notable dans la société se battent entre eux, pour de prétendus règlements de questions d’honneur, comme si jamais le duel,c’est-à-dire l’habileté ou la force,pouvait indiquer de quel coté est le droit et la raison !
- Avant les terribles événements de 1871, le duel semblait disparu de nos mœurs. Il a repris son empire depuis la guerre et tous les jours, maintenant, on voit des hommes se donner un démenti quelconque, puis aller sur le terrain échanger une balle ou un coup d’épée ; et quand l’un deux est mis hors d’état de continuer la lutte, se déclarer satisfaits et se tendre la main.
- Que penser d’une telle conduite ? Que prouve le duel, si ce n’est la méchanceté, la barbarie de ceux qui s’y livrent, et qui risquent pour une puérilité de commettre le meurtre d’un de leurs semblables !
- N’est-ce pas là un vestige des actes sauvages d’autrefois où les hommes ne réglaient leurs différents que par les armes.
- Le duel est aujourd’hui le meurtre à la mode; cela indique combien peu l’on professe le respect de la vie humaine et quelle perversion morale s’est emparée des esprits.
- Si le duel peut être regardé comme légitime, il en peut être de même de la guerre.Ainsi en est-il, et voilà comment, mes amis, dans le calme apparent de nos sociétés modernes, l’essor des mauvaises passions et l’absence de la science du bien produisent l’antagonisme entre les hommes, dans les intérêts, dans le travail, dans les affaires, dans les croyances, entre les partis politiques et, enfin, entre les nations.
- On dira peut-être,mais si cela tient aux passions inhérentes à la nature humaine, il est impossible d’y rien changer.
- Ce ne serait pas raisonner exactement ; le progrès des connaissances améliore successivement l’espèce humaine ; nos sociétés sont moins barbares que celles d’autrefois ; les mœurs sont plus douces, les hommes plus tolérants, plus bienveillants les uns pour les autres.
- Souvenez-vous qu’autrefois la guerre était en permanence ; que toutes les discussions même entre simples individus se réglaient par le couteau; qu’on ne sortait qu’armé et que nul ne jouissait de la sécurité et de la paix qui sont aujourd’hui notre lot,et nous permettent d’aller à nos travaux et à nos affaires sans redouter cons-
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- tamment que nos semblables nous assaillent ou nous dépouillent.
- Les mauvaises passions sont donc atténuées considérablement en nous et elles finiront par disparaître. Où leur action se fait sentir encore aujourd’hui, c’est dans la région des affaires,des intérêts industriels et commerciaux, c’est dans les faits du travail. Là, les hommes se portent sans ménagement aucun, tous les préjudices possibles ; au lieu d’une sage émulation productive, c’est la concurrence industrielle|efffénée, c’est la concurrence commerciale dépréciative et ruineuse, c’est la concurrence du travail par l’abaissement des salaires, c’est encore et toujours la pensée de ravir aux autres les droits qu’ils ont à la vie, c’est enfin la guerre sous une forme spéciale.
- Il en est de même dans les croyances. C’est avec opiniâtreté qu’on se contredit et se décrie les uns les autres ; la vérité étant ignorée, l’accord n’est pas possible et plus on est ignorant plus on discute avec passion, moins on est prêt à céder la parole aux autres et à les laisser développer leurs raisons.
- Chacun de ces sujets mériterait un examen spécial, et au moins une conférence. Je ne puis donc que les indiquer ici et, pour conclure, vous dire quelques mots, non de la lutte des intérêts, question que nous avons déjà touchée plusieurs fois, mais de la lutte entre les partis politiques.
- Je viens de vous indiquer que l’esprit de duel trouvait, chez nous, de nouveaux et zélés partisans. Le mépris de la vie humaine et de l’amour humanitaire, l’oubli des sentiments de fraternité, prennent, en apparence du moins, une acuité qui semble surexciter tous les partis politiques. L’anarchie n’est pas seulement chez ceux qui s’intitulent anarchistes. Elle est partout, aussi bien dans les idées que dans les faits et presque dans les rangs des gouvernants. Chacun semble n’être occupé que d’une chose : se mettre à la place du plus favorisé. Le bien social est mis de côté au milieu de ces préoccupations personnelles; et ceux qui parlent en son nom ne l’ont pas davantage dans le cœur.
- Est-ce faire acte d'amour humanitaire, d’amour fraternel,que de prêcher l’extermination de classe, et de crier : Mort aux bourgeois !
- Il n’y a qu’une manière de concourir au bien social : c’est de développer, de généraliser les garanties de la vie, la sécurité, la tranquillité et 1 ' paix pour tous. Ce n’est ni l’égorgement, ni la
- pendaison qui peuvent assurer le bien des sociétés. La violence appelle la violence et son cortège d’abus et d’erreurs.
- au contraire, la vérité nous conduit au triomphe définitif de la paix. C’est à la poursuite de ce triomphe du vrai que notre société de paix et d’arbitrage se consacre. Nous nous sommes donné pour but la recherche des moyens les plus propres à assurer le bonheur humain et, par conséquent, la démonstration de l’iniquité et de l’abomination de la guerre, fléau destiné à disparaître de nos mœurs, à mesure que le savoir et la bonté se développeront davantage parmi nous.
- Tant que nous n’aurons pas les cœurs suffisamment ouverts au respect et à l’amour de la vie humaine,la guerre existera dans nos sociétés. Mais les partisans de la paix commencent à se compter dans toutes les nations; efforçons-nous d’en augmenter le nombre.
- Si les idées de paix et d’arbitrage international pouvaient trouver écho chez quelques chefs des nations et les porter à prendre l’initiative de propositions en faveur de l’organisation de la paix générale, avec quelles acclamations de joie ils seraient accueillis dans toutes les nations ! Quel coup porté à l’esprit du mal et de la haine! Quelle force ajoutée à l’esprit de fraternité et d’accord.
- Car, remarquez-le, mes amis, bien que l’esprit de dissenssions et de lutte soit encore si puissant parmi les hommes, le sentiment des maux effroyables engendrés par la guerre est si ' général et si puissant, que devant les seules menaces de guerre tout le monde est saisi d’effroi.
- On entrevoit les nations,l’Allemagne,la Russie la France se ruant les unes contre les autres dans un épouvantable cataclysme entraînant des ruines innombrables et le massacre de deux millions d’hommes !!! On entrevoit ensuite l’accumulation de nouvelles charges, de nouveaux impôts et la banqueroute des nations.
- Il appartient à quelques despotes de déchaîner ou non sur nous ces effroyables calamités, comme ils pourraient, s’ils en comprenaient la justice et les bienfaits, organiser la paix permanente en Europe par l’institution d’une haute Cour internationale ou d’un congrès européen qui résoudrait aimablement tout différend, toute contestation, tout litige venant à s’élever entre les États, et mettrait fin au mode barbare de règlement actuel des difficultés entre gouvernements, mode par lequel c’est vous, ouvriers, qui allez vous battre et couvrir de votre sang les champs
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- de carnage, pour obliger la nation vaincue à se soumettre aux volontés arbitraires du vainqueur.
- Combien il serait plus profitable pour tous de procéder autrement, et de régler les différends par le recours à la'sagesse, aux vues larges, généreuses, équitables et pacifiques, dont chercheraient à s'inspirer les représentants d’une Haute Cour des nations !
- Et que de réformes sociales deviendraient possibles et faciles,mes amis, si nous n’avions plus à supporter le poids du budget de la guerre. Ce serait l’anéantissement complet des derniers ves- ; tiges de ce passé barbare qui entretiennent parmi: nous l’esprit de violence et de haine. Alors s’ouvrirait véritablement l’ère de la paix et de la fraternité par la science et par la raison. Nos assemblées législatives concentreraient tous leurs efforts sur le moyen de faire place à tous; au soleil ; d’organiser pour tous la sécurité et le bien-être dans le travail et le progrès; le respect et l’amour de la vie humaine deviendraient enfin le fanal de nos assemblées législatives et la prospérité générale serait vite un fait accompli.
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- Société-de Paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise.
- Réunion mensuelle du Jeudi 7 avril 1881.
- Au compte-rendu de la situation de caisse de la société, présenté par le Sjcrétairc-Trésorier,
- dont il ressortait un avoir de..................207 fr.31
- non comprises les cotisations dues depuis le 1er Janvier, et dont la perception aura lieu en juin seulement, il y a lieu d’ajouter les sommes suivantes reçues directement par M. Godin, Président:
- 1° Cotisations reçues, antérieurement à la fondation de la Société de Paix du Familistère, mais en faveur de la propagande de la paix, de la part de Madame Bossuat née Robertson et autres souscripteurs dont les noms ont déjà été publiés
- dans le Devoir 2° Cotisations reçues depuis cette fondation : 55 44
- de M. Herbin à .Madrid (Espagne) 2 »»
- de M. Ambrogi à l’Ile Rousse (Corse). . . . i 50
- de M. Chrétien à Dallas (Etats-Unis) .... 5 » h
- Total 271 25
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- Les haines de nation à nation et de race à race.
- Nous empruntons au Bulletin de Mars dernier delà société française des amis de la paix, le discours suivant prononcé par M. HogsonPratt, délégué de l’« International arbitration » de Londres, dans la dixième séance d’études de cette société.
- Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
- Je me propose d’examiner la question des causes des haines internationales et des remèdes à apporter à ce mal.
- Je parlerai d’abord des groupes plus nombreux appelés races, et en second lieu des groupes plus petits désignés sous le nom de nations.
- Quand nous voulons guérir un mal, nous nous efforçons d’en déterminer la cause. En conséquence, nous devons donc demander quelles sont les circonstances qui produisent la haine entre les races et les nations, aussi bien dans les époques les plus éloignées que dans les phases plus récentes de la civilisation.
- Dans les premières époques du développement humain, nous trouvons la trace la plus faible du sentiment de la coopération mutuelle, la moindre perception de la nécessité de ce concours. Chaque famille s’efforce de satisfaire elle-même à ses propres besoins, sans aucune idée de dépendance à l’égard des autres familles. Plus tard, lorsque les familles de chaque village ont appris à se rendre compte de l’échange mutuel, de la coopération et de la division du travail, le principe n’est pas encore appliqué aux relations d’un village avec un autre, et nous pouvons voir, même encore à cette heure ( ainsi que j’ai vu moi-même dans l’Inde), les habitants d’un village considérer ceux de tout autre village comme des étrangers avec lesquels il ne doit exister ni amitié ni confiance et, conséquemment, aucun échange de services. Cependant par degrés un village trouve qu’il lui est avantageux de coopérer et d’échanger des produits avec un autre village, et ainsi le principe de la dépendance mutuelle s’étend par degrés à des cercles de plus en plus grands.
- Mais, même dans nos jours de civilisation tant vantée, il se trouve encore des gens qui pensent que leur propre nation doit seule pourvoir à tous ses besoins et ne recourir à aucune autre nation, même alors que cette autre nation peut lui fournir des objets moins chers et meilleurs, qu’il s’agisse de matières brutes ou de produits manufacturés, d’objets matériels ou d’œuvres de pensée, de savoir ou d’institutions.
- Ce qui était vrai de village à village ne l’est pas moins de nation à nation; le commerce, des relations
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- industrielles plus étendues doivent nécessairement dissiper la méfiance et créer la concorde.
- Nous trouvons ainsi la cause et le remède des haines internationales et des méfiances de races; ces deux faits s’explique simultanément; vendeurs et acheteurs ne peuvent perdre le temps en querelles; plusieurs relations deviennent étroites et plus vite disparaissent les préjugés qui pouvaient exister chez les uns et chez les autres à l’égard de leur caractère. Cette dernière phrase me permet de vous indiquer une autre cause de ces préjugés funestes, et cette cause est l’ignorance.
- Si les groupes humains se connaissaient seulement un peu plus les uns et les autres, ils ne conserveraient plus cette aversion mutuelle qui ne se fonde que sur les erreurs les plus grossières.
- Et nous devons remarquer ici que les préjugés qui sont fondés sur l’ignorance entre les nations ne sont qu’une extension de ce qui se manifeste chaque jour entre les individus; car les nations ne sont que des groupes d’individus et présentent les mêmes traits caractéristiques que les parties qui les constituent.
- N’entretenons-nous point, en tant qu’individus, d’étroits préjugés contre des hommes que nous ne connaissons que par leur nom, préjugés qui se trouvent entièrement sans fondement dès que nous rencontrons ces mêmes hommes ?
- Mais ici je dois faire cette remarque, que les préjugés entre les nations ont leur origine dans le tour funeste donné a l’enseignement des enfants et, en particulier, des enfants des nations les plus grandes et les plus puissantes. Je dois excepter de cette règle les écoles des peuples non belliqueux, telsque la Suisse, le Danemark, la Norvège et la Suède. Dans des pays comme l’Angleterre, au contraire, nos enfants sont accoutumés de tiès bonne heure à lire les grandes guerres du passé avec la France, et en France on enseigne aux enfants les mêmes histoires de guerres avec l’Angleterre. Ces histoires sont écrites très différemment de chacun des deux côtés du Canal. Le petit Anglais conclut, naturellement, des batailles de Crécy et de Poitiers, que ces pauvres Français sont très inférieurs aux Anglais. Le jeune Français à une impression toute semblable touchant l’extrême infériorité des « chers voisins » qui sont, tout naturellement une nation de boutiquiers n’ayant aucun sentiment de cet honneur militaire qui est le privilège spécial des Français.
- Il est donc grand temps que nous, hommes épris de la paix, nous nous unissions pour détruire partout ces préjugés inculqués à l’enfance,qui, une fois déposés dans l’esprit si impressionnable des enfants, y deumeurent plus ou moins profondément gravés pour le reste de la vie.
- Donnons à nos enfants une instruction plus saine et
- portons leur attention bien moins sur les récits de batailles que sur l’histoire du progrès civil. Faisons plus ; efforçons- nous de réaliser ce beau plan de Richard Cobden homme le plus international de notre époque, qui avait proposé d’établir un grand collège dans le but de former des jeunes gens pour le commerce et pour la vie politique, tout en les préparant pour les Universités. Il disait : « Ce collège aura trois branches, une à Londres, une à Paris, une à Berlin ; l’élève anglais français ou allemand recevra le même cours d’instruction, selon sa profession future, successivement dans les trois branches de ce collège, restant deux années dans chaque capitale. Par ce moyen il apprendra simultanément trois langues et les autres branches du savoir, et il apprendra ces langues dans le lieu même où elles sont parlées. Il glanera également beaucoup de connaissances utiles qu’il n’aurait pu acquérir dans son propre pays. Il formerait surtout amitié avec les élèves des autres pays, amitié qui pourrai t durer toute la vie. Ces amitiés plus tard faciliteraient des rapports de bonne harmonie non seulement entre les individus, mais entre les nations que ces individus représentent respectivement. ü>
- Pourquoi n’adopterait-on pas ce système semblable à l’égard des artisans les plus intelligents et les plus instruits ? Pourquoi n’ouvrirait-on pas un concours auquel prendraient part toutes les chambres de métier, dans le but de créer un certain nombre de bourses en faveur des jeunes gens les plus intelligents, lesquels à la fin de leur apprentissage pourraient voyager à l’étranger durant six mois ? leur attention devrait se porter spécialement sur les conditions et les traits caractéristiques de leur métier, tel qu’il est professé dans ces contrées étrangères ; on exigerait d’eux qu’il envoyassent à leur Chambre syndicale des rapports sur ce qu’ils auraient vu et entendu.
- Le même système pourrait être appliqué dans toutes les universités aux membres des professions libérales, au moment où ils prendraient leurs degrés. Le principal objet serait d’établir ce que M. Auguste Desrnoulins a si justement appelé « le patriotisme européen ». La vérité pratique, c’est que nous avons tous besoin les uns des autres, individus, communautés et nations. Dieu a créé cette variété merveilleuse de climats, de produits de talents, d’intelligences, de qualités de toute sorte afin que nous puissions tous nous compléter les uns par les autres. Il nous faut apprendre à reconnaître la puissance et le bienfait de la coopération universelle, au lieu de nous laisser entraîner à la dérive par cet esprit de destruction mutuelle que l’on appelle la guerre. L’échange des idées, des expériences politiques et sociales est. aussi nécessaire que l’échange des produits matériels. Quel grand plaisir, quelle agréable surprise c’est pour des hommes de nationalités différentes qui se rencontrent pour
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- la première fois,de discuter les mêmes grandes questions de politique, de morale, de religion et de philosophie ! Chacun est enchanté de découvrir de nouvelles lumières projetées sur son sujet favori, et de retrouver ses idées représentées sous une forme nouvelle et appuyées sur de nouveaux faits. C’est l’ordre de la Providence que les hommes se complètent l’un par l’autre et reconnaissent ainsi leur besoin d’aide mutuelle, contribuant par là même à établir la concorde perpétuelle pour le plus grand bien de tous.
- Le vrai moyen de se débarrasser de la guerre est donc d’établir entre les hommes des relations de plus en plus intimes, de voyager davantage, de correspondre, de trafiquer plus activement et de s’associer d’une façon plus étroite. Nous sentirons alors que cette guerre n’est point seulement un « meurtre » mais qu’elle est un « suicide », en ce sens qu’elle ne blesse point seulement les intérêts des autres, mais qu’elle nous blesse nous-mêmes en même temps.
- Je me réjouis ce soir à côté du président de la Société française des Amis de la Paix. Je reconnais en lui un homme digne par ses talents et son courage moral de conduire ses concitoyens à la reconnaissance des vérités que j’ai taché de soutenir. J’espère que M. Frédéric Passy continuera longtemps encore à enseigner que la plus grandes des folies humaines, c’est le culte de la force brutale. La force est un principal immoral, c’est le mauvais Esprit que les hommes doivent remplacer par l’heureux et fécond Esprit d’amour. N’est-il point temps, à cette fin du xixe siècle, que les hommes de bon sens dans toutes les nations entrent dans une véritable croisade contre la guerre en vue d’accomplir la grande promesse: « Paix sur la terre? »
- DESARMONS.
- •ASSURONS LA PAIX
- La civilisation présente renferme les plus puissants éléments de destruction d’elle-même que l’imagination de l’homme ait pu concevoir.
- Des armées comme le monde n’en a jamai-s vu, des engins de guerre, épées, sabres, fusils, baïonnettes, obus, canons, vaisseaux de guerre, torpilleurs, voilà ce que des millions d’hommes sont prêts à mettre à l’œuvre; voilà les moyens de destruction, de tuerie, de carnage que Je monde moderne a poussés à un état de perfection inimaginable. Voilà ce que chaque jour on augmente en force, en portée, en vitesse, en puissance de destruction enfin.
- Les classes dirigeantes qui, dans toutes les
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- nations, ne savent rien faire pour réaliser le bien-être des masses ouvrières, savent tout faire et tout créer pour ruiner le peuple, accumuler sur lui toutes les misères, tous les malheurs.
- Les peuples eux-mêmes, en grande majorité, dans leur ignorance et dans leur imperfection morale, s’enthousiasment encore pour la guerre, de sorte que les tyrans de l’humanité trouvent en eux les auxiliaires de leurs ambitions, auxiliaires que la méchanceté et la bêtise humaines donnent à la guerre.
- C’est ainsi que quelques royautés, quelques gouvernants en Europe tiennent les destinées des nations entre leurs mains ; c’est ainsi que les ambitions guerrières sont sur l’affut des canons pour commencer le massacre et les hécatombes de vies humaines dans des propprtions dont jamais la barbarie n’a donné d’exemple.
- L’âme se révolte en pensant que ces masses d’hommes attachés au service militaire pourraient être employés à créer la richesse et les éléments de bonheur pour tous ceux que la misère accable; au lieu de manger à rien faire le pain que les travailleurs sont obligés de leur gagner, en attendant le jour des batailles, jour où laguerre occasionnera au peuple de nouvelles charges, des douleurs et des misères nouvelles.
- Quoi ! il n’y aura pas un homme, pas un sage parmi les puissants du jour pour dire aux Rois et aux Gouvernants de l’Europe : Mais la guerre ; que vous fomentez est l’acte le plus barbare, Je plus exécrable qui ait jamais été médité dans l’humanité ; c’est le crime le plus atroce qui ait jamais été perpétré. Quoi, parmi tous ces rois, tous ces princes, tous ces chefs des nations, pas un ne dira aux autres :
- Au lieu de faire de nous les massacreurs des peuples,
- Désarmons.
- Assurons la paix.
- Au lieu de faire de nous les royautés du crime à sa plus haute puissance,
- Désarmons.
- Assurons la paix.
- Au lieu de nous constituer par la guerre les plus grands assassins de la terre, faisons de nous les bienfaiteurs des nations et des peuples.
- Désarmons.
- Assurons la paix.
- Au lieu d’écraser d’impôts les ouvriers et toutes les classes laborieuses pour fomenter et perpétuer , les crimes de la guerre,
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- LE DEVOIR
- Désarmons,
- Assurons la paix.
- Au lieu de semer l’inquiétude et l’angoisse par les menaces de guerre au sein des nations, au lieu de paralyser les affaires, apportons la confiance en l’avenir ;
- Désarmons.
- Assurons la paix.
- Au lieu de porter la douleur au sein des fami lles, d’enlever au père le successeur qu’il espérait trouver en son fils, à la mère l’objet de sa tendresse et de ses soins, l’aide souvent précieux du ménage,
- Désarmons.
- Assurons la paix.
- Au lieu d’envoyer au champ de carnage le jeune homme dont la famille, par ses soins et ses sacrifices, voulait faire un citoyen utile, donnons la tranquilité et la sécurité dans les familles;
- Désarmons.
- Assurons la paix.
- Non. Pas un empereur, pas un roi, pas un gouvernant ne fera cet appel à la raison de ceux qui tiennent entre leurs mains les destinées des nations, et la terre sera encore une fois couverte du sang des hommes.
- Honte aux empereurs, aux rois et aux gouvernants qui assumeront de telles responsabilités!
- Mais cette fois l’étendue des désastres de la guerre seront tels, les malheurs qui s’en suivront seront si étendus, que la sottise et la méchanceté humaines viendront à résipiscence, que le chauvinisme reconnaîtra ses erreurs ; alors, le despotisme et la tyrannie resteront sans auxiliaires, et le règne de la raison s’imposera par l’horreur qu’inspireront les aberrations de la guerre.
- Les rois, les empereurs, les despotes et les tyrans disparaîtront de la terre ; la République des nations fédérées sera universelle et, aiors, les différends entre les peuples comme entre les hommes se jugeront par voie d’arbitrage.
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- LA GUERRE, LA PAIX
- Les échos menaçants des fléaux de la guerre
- Résonnent dans les monts, les plaines et les cœurs,
- Gomme le grondement de l’effrayant tonnerre,
- Pendant les ouragans qui n’ont pas de vainqueurs.
- D'où partent ces échos d’alarmantes nouvelles?
- Est-ce de la Tamise ? est-ce des bords du Rhin ?
- Faux ouvrais, ces échos échauffent les cervelles
- Du soldat irrascible et du hardi marin.
- Le canon indécis ne parle pas encore,
- Son heure, étant, dit-on ajournée, au printemps. On arme au nord, au sud, au couchant, à l’aurore : Les peuples ont les yeux sur l’horloge du temps,
- Et leur voix souveraine imposera silence A l’airain monstrueux des forts cyclopéens.
- Les peuples ont pesé dans leur juste balance Les effets désastreux des camps européens.
- Les peuples éclairés par l’état de l’histoire Savent que les combats n’arrivent pas du ciel,
- Et que les lauriers offerts par la victoire Sont toujours ramassés dans le sang et le fiel.
- Ils savent que la guerre offensive est un crime De lèse-humanité ! L’atteinte à la pudeur,
- A la vie, au travail, c’est la force qui prime Le droit de tous les temps, en ternit la splendeur.
- Ils savent que les meaux infinis de la guerre Sont l’œuvre d’exploiteurs cupides, criminels,
- Qui voudraient s’empaper des eaux et de la terre, Oubliant que leurs jours ne sont pas éternels.
- Mais quel est aujourd’hui l’outrecuidant colosse Qui peut braver l’Europe en la mettant en feu, Sans jouer son pouvoir, sans préparer la fosse Aux vaincus, aux vainqueurs, où le carnage a lieu ?
- L’Europe veut la paix, l’appel à l’arbitrage,
- Afin de décider en tous lieux, les débats,
- Et de la délivrer des griffes de l’outrage,
- Eloignant de ses yeux les ruineux combats.
- Douteurs ne criez pas : « Utopie ! utopie ! »
- L’utopie est traduite en des faits éclatants ;
- Le ridicule a pu la tenir assoupie !
- Elle a pris son esssor sur les ailes du temps....
- P.-A. Ambrogi.
- LA CASERNE EST L’ÉCOLE DU VICE ET DE LA DÉMORALISATION
- Nous demandons le désarmement général, parce que l’entretien de milliers d’hommes armés jusqu’aux dents impose à l’Europe des charges trop lourdes ; parce que des millions de travailleurs sont réduits à la faim, à la misère, aux nécessités les plus dures, — peut-être hélas ! si on ne se hâte pas de modifier un état de choses aussi abominable, leur détresse les poussera-t-elle à un mouvement désespéré dont nul ne saurait prévoir la portée ni les conséquences — tout cela parce qu’on persiste à immobiliser dans les
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- casernes au rôle de consommateurs improductifs (jes centaines de mille producteurs.
- Nous demandons le désarmement, parce que le maintien des armées permanentes, loin de répondre aux préoccupations pour lesquelles on dit que nos bataillons sont organisés et entretenus, aboutit précisément contre le but apparent qu’on poursuit: la sauvegarde du territoire. L’organisation militaire dans chaque état est, en effet, aujourd’hui, une véritable course au clocher de transformations et de rénovations incessantes dans l’outillage, le matériel, le mode de combat, etc. De telle sorte que la sauvegarde d’un territoire donné, en cas de conflagration européenne, est livrée au hasard d'une découverte, d’une adaptation de fusil plus ou moins rapidement faite. Or comme le formidable armement des nations continentales peut provoquer d’un instant à l’autre cette conflagration, il en résulte qu’aucun pays, dans l’état de trêve armée et d’insécurité où nous vivons, n’est assuré de l’indépendance de sa frontière, qui peut être forcée du jour au lendemain.
- Enfin, nous demandons le désarmement, non seulement pour prévenir les maux énumérés plus haut mais encore ceux que ces mômes maux entraînent à leur suite. Dans un pays écrasé par les lourdes charges militaires, la guerre, la violation du territoire, provoquée fatalement, nous Je répétons, par ces armements progressifs, sont une longue suite de désastres, de catastrophes sans nom, générateurs de misères et de ruines. C’est un amoncellement de morts, un entassement de décombres, partout où le soldat a passé, partout où les pieds des chevaux ont foulé le sol saccagé.
- Ces raisons sont-elles majeures pour faire désirer l’établissement de la paix parmi les peuples, l’institution de l’arbitrage succédant aux décisions sans sanction morale de la force ?
- Nous le pensons. Nous croyons qu’aux yeux de tout homme de cœur, animé de sentiments humains, de cet instinct de sociabilité que l’humanité a mis des siècles à conquérir, et qui consiste à frissonner de pitié à la vue d’un homme blessé, saignant, dont la vie s’échappe à flots par la poitrine ouverte qu’une balle à trouée, nous croyons dis-je, qu’aux yeux de cet homme de cœur, ces considérations doivent suffire. Cependant, il en est d’autres encore qu’on peut invoquer, qui ne sont pas moins majeures — une surtout qui vient d’être mise en relief par les statistiques officielles et les récentes mesures de M. le ministre de la guerre. — La voici :
- Il faut se hâter de vider les casernes, parce que les casernes sont une école de vice, de démoralisation où le plus pur, le meilleur, le mieux doué d’une nation, sa jeunesse, vient de se corrompre, se souiller, puiser des principes démoralisants...
- Un homme qui a fait beaucoup de bien et beau-de mal, parce qu’il a soutenu la politique coloniale et l’extension de nos forces militaires, avec autant de ténacité qu’il a préconisé les progrès de l’instruction publique comme moyen de relèvement national, — M. Paul Bert, a dit un jour, à la chambre,que la caserne était l’école de la fraternité, des bons sentiments, et qu’il fallait y faire passer toutes les jeunes générations à mesure qu’elles sont en âge de manier le fusil.
- Eh bien 1 Les statistiques judiciaires nous révèlent que la caserne n’est pas l’école de la fraternité, mais du vol, de l’assassinat, et que la salle de police, mieux même, la simple chambrée n’étaient que la salle d’attente de la prison et du bagne !
- Ces statistiques révèlent en effet ceci: que depuis quelques années, le nombre de vols ou d’assassinats dont le vol est le mobile, commis par d’anciens soldats avait augmenté dans des proportions considérables. On s’en est ému, et l’on a recherché si l’accroissement du nombre de délits commis par d’anciens soldats ne devait pas être imputé à l’accroissement du nombre de jeunes gens appelés sous les drapeaux. Point ! On a reconnu que la progression des délits était plus forte que la progression des effectifs militaires annuels.
- On a alors recherché sur quelle catégorie de soldats la criminalité sévissaitavec le plus de force et voici à quelles constatations on a abouti :
- En règle générale, les bons soldats, à la sortie du corps, sont plus sujets à se laisser entraîner sur la pente du vol et de l’assassinat, que ceux réputés « mauvais » soldats, c’est-à-dire, ceux subissant des punitions pour indiscipline, inconduite, légéreté, etc.
- Cette constatation a fort surpris en haut lieu. Pour nous, le phénomène est naturel ; il ne nous a pas étonné, et même le contraire nous eût surpris.
- En quoi consiste, en effet, l’éducation militaire? Dans le renoncement à toute liberté ; dans l’abdication de la volonté individuelle , dans la soumission passive, constante, dont la pratique finit par émousser au cœur de celui qui s’y livre, tout sentiment personnel de dignité, de libre arbitre, — partant de moralité. Le bon soldat doit être
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- inconscient, se mouvoir automatiquement sous la volonté du supérieur, qui est pour lui, selon l’énergique expression du général Changarnier sa « loi vivante ». (1) Pour le bon soldat, il n’y a ni bien ni mal; il n’y a que ce qui n’est pas défendu et ce qui l’est. Il ne saurait « discuter », suivant le terme môme du règlement, la légitimité ou le mal fondé d’aucun ordre, les ordres doivent être exécutés, non appréciés, dit le règlement.
- La pratique de ces principes de discipline aboutit donc à supprimer la responsabilité et la moralité dans tout bon soldat. Habitué à abdiquer toute volonté, toute initiative, il finit par devenir un automate inconscient, incapable de se mouvoir autrement que par ordre, sous l’œil du supérieur, avec la crainte constante de la salle de police, s’il n’obéit pas. C’est encore un générai fameux, — le maréchal Canrobert — qui disait un jour : le soldat 11e peut marcher au feu que s’il est talonné par la crainte de la salle de police. La peur tait des héros.
- L’application de ces maximes font ce qu’on appelle, dans le langage militaire, des bons soldats ; des hommes doux et timides, qu’on mène au doigt et à l’œil ; — des agneaux obéissants qu’on peut soudain transformer en tigres si on les déchaîne sur un carré ennemi, retransformer ensuite en agnelets, au commandement de halte !
- Mais une fois sortis de la caserne, ces hommes jeunes encore, qui ont désappris le travail, qui pendant de longues années se sont déshabitués de vivre, que peuvent-ils devenir, dès qu’ils se trouvent, sans sanction matérielle, sans direction impérieuse,face à face avec les nécessités de la vie, les âpres luttes de l’existence? Hélas! en pétrissant ces jeunes individualités dans le moule uniforme de ses prescriptions, en éteignant en elles toute velléité d’indépendance, la caserne a par cela même commencé leur affaissement moral. Et comme il faut vivre, a la première occasion, ils succombent là où un autre eut résisté !
- Voilà les résultats dé cette forte éducation militaire dont les journaux chauvins nous vantent parfois le caractère généreux et élevé.
- Le ministre de la guerre a voulu tenter de remédier au mal, essayer d’enrayer cette morbidité morale chez les jeunes gens sortant du service
- (1) Changarnier en 1850 : « L’officier est la loi vivante j du soldat. » !
- militaire, et il a prescrit des mesures puériles, quj si elles étaient adoptées, feraient peser sur toute une catégorie de citoyens, jouissant de tous les droits de souveraineté attachés à cette qualité, ia tyrannie la plus intolérable.
- Le soldat libéré a-t-on décidé, ne pourra se rendre que dans la localité où réside sa famille et s’il n’a pas de famille, dans la localité où il était domicilié lors de son tirage au sort.
- Et de quel droit, je vous prie, en vertu de qïïeüè loi, M. le ministre [de la guerre. impose-t-il à un soldat libéré, rentré en jouissance de ses droits de citoyen français, son domicile .ici ou là ? Si le lendemain de son arrivée au lieu de résidence qui lui est assigné, ce citoyen, pour une raison ou pour une autre, sans raison même, simplement parce que cela lui plait, parce qu’il veut habiter Guise et non Saint-Quentin, abandonne sa résidence, l’y ramènera-t-on entre deux gendarmes? Certainement non, la résidence n’étant obligatoire que pour les repris de justice placés sous la surveillance de la police. La mesure est donc puérile, en outre, inapplicable.
- Mais une fois engagé dans la voie de l’absurde, voilà à quel impasse on aboutit. A. déchirer la constitution, la loi, à violer les garanties sacrées des citoyens, à porter atteinte à la liberté individuelle dans ce qu’elle a de plus indispensable — le droit de se mouvoir— tout cela, parce qu’on hésite à aborder le seul remède possible à l’état de choses créé par le système militaire, désormais un danger, non plus seulement, pour les finances, pour les libertés publiques, pour la paix internationale, mais encore pour la moralité des jeunes générations qu’il corrompt, qu’il déprave en les militarisant.
- N’en déplaise à MM. les ministres de fa guerre et de l’intérieur, qui ont combiné le plan ci-dessus, mais ce moyen illégal, inapplicable, même sévèrement, rigoureusement pratiqué, ne servirait de rien. Pour prévenir les effets désastreux de la démoralisation militaire, un seul moyen est possible : c’est la suppression de sa cause, du milieu dans lequel elle germe, croît et se développe ; la suppression de la caserne, le désarmement général, le licenciement des armées permanentes, l’établissement de la paix internationale par l’arbitrage, ramenant à sa suite le degrèvement des charges financières écrasantes, le rétablissement de la paix sociale et de la moralité.
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- Le meeting pour l’Irlande.
- C’est la première fois, croyons-nous, qu’on aura vu en Angleterre un grand mouvement d’opinion provoqué en faveur de l’Irlande. Jusqu’à ce jour, avec cet esprit particulariste qui caractérise le peuple anglais, les masses du pays étaient restées sourdes aux clameurs désespérées de l’Ile sœur, la verte Erin écrasée, foulée aux pieds de l’Angleterre.
- Seul le parti socialiste dans ces derniers temps, avait élevé la voix en faveur des Irlandais opprimés. On ne peut que se réjouir de voir le peuple anglais lui même, dépouillant les formes étroites de son esprit de solidarité bornée à l’Angleterre, entrer dans le mouvement que provoque en Europe entière le spectacle de la misère irlandaise.
- De ce généreux revirement,l’honneur doit revenir en partie à M. Gladstone, ce grand vieillard qui abjurant la politique anglaise égoïste, consacre les derniers jours de sa carrière à l’affranchissement de l’Irlande.
- Voici, en effet, la lettre qu’il a écrite aux organisateurs du meeting de dimanche dernier.
- Monsieur,
- Vous me demandez d’écrire quelques mots pour conseiller à la population minière du Nord d’élever sa voix contre le bill de coercition gouvernemental.
- Il m’ect difficile d’admettre qu’il y ait parmi eux deux opinions sur cette question et qu’ils est besoin d’un conseil venant de moi.
- Cependant, je ne peux m’empêcher d’appeler leur attention sur le meeting qui doit avoir lieu lundi à Hyde-Park et auquel les milliers de travailleurs de Londres consacreront généreusement leur journée de congé.
- Si jamais le moment était venu pour l’ouvrier anglais de la ville et de la campagne de réfléchir, c’est bien à l’heure actuelle. — C’est la première fois qu’un bill de coercition serait voté — s’il le sera — par l’Angleterre seule contre l’opinion de l’Ecosse, de l'Irlande et du pays de Galles.
- C’est la première fois qu’un bill pareil serait voté sans la sanction des petits propriétaires qui ne votaient pas encore jusqu’aux dernières élections de 1885 et 1886. C’est la première fois qu’un bill de coercition est proposé contre l’Irlande sans que le ministère ait essayé de montrer — ce qu’il ne peut pas faire, nous le savons — que les crimes ont été exceptionnels, flagrants et plus nombreux.
- Si l’Angleterre doit réprimer l’Irlande pour les crimes qu’elle commet, l’Irlande peut lui répliquer que, proportionnellement à la population, il y a chez elle moins de crimes qu’en Angleterre.
- Hans mon opinion, le rejet de ce bill est plus nécessaire à I Angleterre qu’à l’Irlande, car pour l’Irlande c’est une question de souffrances, et l’Irlande sait souffrir, tandis que pour 1 Angleterre c’est une question de honte et de déshonneur,
- et le premier soin d’une grande nation est d’échapper à la honte et au déshonneur.
- En 1876, un meeting des ouvriers de Londres donna un appui efficace au mouvement en faveur de la Bulgarie, mouvement qui aboutit aux élections de 1880.
- Puisse le meeting de lundi prochain sonner le glas funèbre du bill de coercition le plus insultant et le plus inopportun qui ait jamais été soumis à un Parlement !
- Je suis, monsieur, votre obéissant serviteur.
- W.-E. GLADSTONE.
- Le meeting ainsi approuvé par le vieux ministre a eu lieu dimanche. Voici les détails que nous trouvons dans une correspondance anglaise.
- La grande démonstration organisée par les gladstoniens et les parnellistes contre le bill de coercition en Irlande a eu lieu aujourd’hui à Hyde-Park. Elle a rapidement pris des proportions colossales. On peut, sans aucune exagération, évaluer à cent cinquante mille le nombre des personnes qui y ont pris part.
- Le temps était magnifique. Seize plateformes avaient été dressées, du haut desquelles les orateurs — dont plusieurs membres du Parlement — ont harangué la foule.
- Les deux plateformes réservées aux socialistes étaient entourées de drapeaux rouges. Les autres plateformes étaient ornées d’un grand nombre de bannières et de drapeaux de tous les pays.
- Beaucoup d’irlandais étaient venus avec leurs femmes et leurs enfants, portant leurs couleurs nationales.
- Le maire de Dublin présidait une des seize plateformes. M. Labouchére, indisposé, n’assistait pas au meeting.
- La foule était plus nombreuse «autour des deux tribunes occupés par les orateurs socialistes qu’autour des autres plateformes.
- A quatre heures et demie, la trompette a annoncé que la résolution condamnant le bill de coercition allait être mise aux voix. Le pavillon blanc signifiant oui a été hissé et acclamé sur tous les points du meeting. Le pavillon noir signifiant non, hissé ensuite, a été l’objet de huées unanimes.
- Le départ a immédiatement commencé. Les processions ont défilé successivement dans l’ordre de leur arrivée, sans le moindre désordre, chacune retournant dans son quartier.
- Les socialistes,portant des drapeaux rouges, se sont arrêtés à Trafalgar-Square et un petit meeting a été tenu là autour de la colonne Nelson.
- M. Gladstone s’est montré à une fenêtre de Piccadilly pendant le défilé des processions vers HyderPark ; il a été très acclamé par la foule.
- La ville présentait le spectacle d’une animation extraordinaire par suite du retour des manifestants et de l’affluence des curieux ; des groupes de policemen occupaient tous les points principaux et faisait circuler la foule.
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- Au reste, d’extraordinaires mesures de précautions avaient été prises par la police ; elles ont été absolument inutiles.
- L’ordre le plus parfait n’a cessé de régner du commencement à la fin de la manifestation.
- HOMMAGE AU PRINCIPE
- DE L’ARBITRAGE.
- La Ligue de la paix pour l'arbitrage international, dont le siège est à Londres' nous adresse une intéressante communication contenant, les opinions émises à diverses reprises par des hommes d’état célèbres,sur les bienfaits de la paix universelle. Nous croyons être agréable à nos lecteurs, en reproduisant ces déclarations d’autant plus précieuses à enregistrer, que les actes de leurs auteurs ont été souvent en désaccord absolu avec leurs principes.
- En tête de cette énumération, en effet, ne voyons-nous pas figuer l’homme de Brumaire, celui qui quinze ans durant, remplit l’Europe de massacres et de ruines. Il est vrai qu’à l’époque où Napoléon s’exprimait dans les termes suivants, il était à St-Hélène. Voici, cependant ce qu’il disait à propos de la Paix d'Amiens :
- « J’avais un projet de paix générale, obligeant les puissances à une réduction immense de l’effectif de leurs armées permanentes. Et peut-être qu’alors, au fur et à mesure de la diffusion des connaissances, l’on aurait pu songer à appliquer à la grande famille européenne une institution comme celle du Congrès américain, ou d’Amphictyon, chez les Grecs. Quelle perspective de grandeur, de prospérité, de bonheur s’ouvrait au monde! Quel grand et magnifique spectacle ! Toutefois, cela doit s’accomplir, les peuples européens doivent arriver, tôt ou tard, par la force même des événements, à une fédération. L’impulsion est déjà donnée, et je ne puis croire qu’après ma chute et celle de mon système, aucun pouvoir semblable soit possible en Europe, excepté par l’union et la fédération des grandes nations. »
- Un homme d’Etat, lord Derby, dans un discours prononcé à l’occasion d’une difficulté survenue avec l’Espagne, en 1867, au sujet du vaisseau la Mermaid, faisait entendre ces paroles :
- « Malheureusement, il ny a pas de tribunal international pour juger un différend comme celui-ci, et il n’y a pas non plus de droit international auquel on puisse recourir en pareille matière. Si un tribunal semblable existait, ce serait un grand bienfait pour le monde civilisé.»
- Lord John Russell ne s’exprime pas moins nettement :
- « En examinant les causes des guerres qui ont eu üeu pendant le siècle dernier, dit-il, je ne vois aucune d’elles qui n’aurait pu être évitée, si les nations qui ont eu recours à la force des armes avaient eu un peu plus de sang-froid, de sagesse et un sens plus étendu de la justice.»
- Le duc de Wellington a dit à son tour :
- « Ce qui est une nécessité pour les Gouvernements, c’est une paix qui puisse leur donner la latitude de réduire leurs armements militaires et le loisir d’attendre le développement progressif de leur pays, et d’améliorer la situation des habitants.»
- Après l’homme de guerre, c’est Disraeli, plus tard lord Beaconsfield, qui parle de la manière suivante, au sujet de l’arbitrage, dans son grand discours du 2 juillet 1859 :
- « Laissez-nous mettre un terme à ce désastreux système de dépenses gigantesques par un contrat mutuel, établi sans hypocrisie, et qui ne puisse laisser aucun doute, au moyen de la réduction des armements, que la paix est notre réelle politique ; alors le chancelier de l’Echiquier pourra songer à établir son prochain budget sans appréhension, et l’Angleterre pourra voir la cessation de 1 ’Income Tax.»
- Dans le discours prononcé lors de son installation en 1877, le président Hayes parle en ces termes, sur le même sujet :
- « La politique inaugurée par mon honoré prédécesseur, le président Grant, qui consiste à soumettre à l’arbitrage les questions graves que la République des Etats-Unis pourrait avoir avec l’une ou l’autre des puissances étrangères est un nouveau et, comparativement, le meilleur instrument pour la conservation de la paix, et sera, ainsi que je le croîs, un exemple salutaire qui pourra être imité avec fruit par les autres nations.»
- En 4881, le président Garfield, dont la fin tragique rappelle celle d’Abraham Lincoln, disait que l’arbitrage était une règle bienfaisante pour la conduite future de tous les Gouvernements.
- « En 1879, l’honorable W. M. Evarts, secrétaire d’Etat de la République américaine, avait déclaré que « c’était le propos ferme et délibéré de cette administration de résoudre par l’arbitrage toute difficulté ou différend qui pouvait surgir entre les Etats-Unis et n’importe quel autre pays.»
- Dans la seconde partie, la communication énumère les principaux cas d’arbitrage qui se sont produits entre les nations. Cette énumération, déjà produite par M. Frédéric Passy dans son Exposé des motifs de sa proposition • récente est I fort instructive :
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- C’est en 1794 que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d’Amérique firent, les premières entre toute les nations, l'applicati°n de l'arbitrage. Cet exemple devait être fécond. En 1803, la France et les Etats-Unis l’imitèrent avec succès; puis, en 1818, ce furent l’Espagne et la jeune République américaine. L’Angleterre et les Etats-Unis y recoururent encore en 1826.
- La Belgique et la Hollande furent les premières en Europe qui entreprirent de chercher un terrain d’entente, et ce fut l’arbitrage qui le leur fournit en 1834. La France et l’Angle-t6rre, en 1835, toutes grandes et puissantes nations qu’elles étaient et qu’elles sont, n’ont pas dédaigné de s'inspirer des précédents de l’intervention arbitrale et ont évité de donner au monde le démoralisant spectacle de la guerre entre deux peuples, marchant à la tête delà civilisation. L’Angleterre et les Etats-Unis, en 1838, ont encore eu recours à ce principe et à ce moyen, dont ils n’avaient eu qu’à se féliciter. En
- 1858, c’est le Portugal et les Etats-Unis ; en 1853 et 1855, c’est encore l’Angleterre et les Etats-Unis qui en renouvellent l’heureuse application. Le Chili en 1858, le Paraguay en
- 1859, le Canada et Costa-Rica en 1860, vident leurs disputes de la même manière avec la grande République américaine. Cet exemple est suivi, en 1863, par le Brésil et la Grande-Bretagne. Dans la même année, le Pérou et les Etats-Unis évitent ainsi de régler leurs différends par l’épée. L’Angleterre et les Etats-Unis, en 1864, ont encore recours à la voie de l’arbitrage. L’Equateur et les mêmes Etats-Unis, pendant la même année, évitent de s’en remettre à la loi du plus fort, du soin à trancher une question difficile. Puis, en 1867, à l’occasion de l’affaire du Luxembourg, c’est la France et la Prusse qui dénoncent pacifiquement leur querelle pendant que de leur côté, la Turquie et laGréee, l’Angleterre et l’Espagne en font autant.
- La question de l’Alabama, présente encore à toutes les mémoires, et réglée à l’amiable, en 1871, entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. De même encore entre ces deux nations, l’année suivante à propos de l’affaire deSan Juan.
- En 1874, Pltalie et la Suisse adoptent l’arbitrage international.
- En 1875, la dispute qui s’élève entre l’Angleterre et le Portugal au sujet de la baie de Goa se termine heureusement de la même manière.
- Deux peuples de l’extrême Orient, la Chine et le Japon, adoptent la voie de l’arbitrage. Puis, c’est le tour de la Perse et de l’Afghanistan, en 1877.
- La question de l’île de Cuba, en 1879, se dénoue paisiblement entre l’Espagne et les Etats-Unis.
- Au cours de la même année, la Grande-Bretagne et le Nicaragua s’empressent d’user d’un moyen qui réussit si souvent aux nations, ou, du moins, aux Gouvernements de bonne volonté»
- Les Etats-Unis et la France, en 1880, recourent à l’arbi-
- trage et l’accord n’est pas difficile à établir entre les deux Républiques.
- En 1881, c’est encore Costa-Rica et les Etats-Unis qui terminent leurs difficultés entre elles de la même façon.
- En 1881, c’est la France et le Nicaragua, puis le -Chili et la Colombie, puis encore le Nicaragua et l'Angleterre au sujet des Indiens mosquitos.
- La question du détroit de Magellan, au cour de la même année, se résout de la même manière pacifique entre le Chili et la République argentine. Enfin, cette année 1881, si féconde en heureux résultats du même genre, voit se terminer à l’amiable la question des pêcheries de la Nouvelle-Ecosse, entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
- En 1882, la Hollande et Haïti se soumettent à l’adoption du même principe, lorsqu’enfin en 1886, l’Allemagne et l'Espagne, à propos du droit de suprématie sur les îles Carolines, ont recours, I’Allemage elle-même, l’Allemagne du chancelier de fer et de feu, à la voie de l’arbitrage international.
- On voit par cette longue liste de cas combien le but que nous poursuivons est pratique, puisque les nations modernes ont dû toutes, rendre un hommage plus ou moins sincère au principe de l’arbitrage, en l’appliquant dans des circonstances difficiles. Pourquoi cette application ne se généraliserait-elle pas, au lieu de se restreindre, et ne comporterait-elle pas un code, une réglementation, dont l’observation mettrait le monde, désormais, à l’abri des tueries furieuses qui l’ont ensanglanté tant de fois?
- Bulletin de la paix armée
- ALLEMAGNE - FRANCE
- La Correspondance politique publie une lettre officieuse de Berlin dans laquelle il est dit qu’il n’a jamais été question et qu’il ne pouvait jamais être question d’une médiation du pape entre l’Allemagne et la France. Les relations officielles entre les deux pays sont pacifiques, même amicales; il n’existe donc pas de point litigieux qui puisse que la France n’accepte que contrainte et forcée le traité de Francfort et qu’elle est portée à le considérer comme non avenu ; mais l’intervention du pape serait vraisemblablement mal accueillie en France et Léon XIII ne s’exposera pas à diminuer par un échec presque certain son prestige déjà fortement menacé en France.
- En Allemagne on s’est habitué à prendre l’attitude irréconciliable delà France comme un facteur qu’il est impossible
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- LE DEVOIR
- de modifier ; aussi l’Allemagne est-elle décidée à faire les plus lourds sacrifices jusqu’au jour du règlement de compte ou jusqu'à ce que la France renonce à son attitude hostile.
- RUSSIE
- Le Nord dit que la situation générale autorise les meilleures espérances de paix et qu’il n’y a pas lieu de s’émouvoir des manifestations anti-françaises de la presse allemande. Il faut féliciter la presse parisienne de son attitude réservée.
- SERBIE
- Dans une lettre de Saint-Pétersbourg, le Nord dit qu’aucun personnage, même le prince de Battenberg, ne voudrait régnera Sofia dans les conditions actuelles. Il est probable que le Sobranié prolongera le pouvoir de la régence. La nation bulgare cherchera d’une manière ou d’une autre à rentrer dans la voie normale.
- AFGHANISTAN
- La lettre fait remarquer qu’il ne saurait y avoir de complications en Afghanistan,puisque la commission de délimitation des frontières est réunie à Saint-Pétersbourg et va chercher le moyen de concilier les prétentions,contradictoire s sur quelques points. On peut espérer que le dénouement sera favorable. La questionne saurait en aucun cas présenter quelque gravité.
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- L’ILE DE LA TORTUE
- La Lanterne, dans un numéro précédent, publiait la note suivante :
- Nous avons déjà parlé des projets de l’Angleterre sur File de la Tortue, cette île de la mer des Antilles, située entre Cuba et Haïti, qui commande l’entrée du canal de Panama comme Gibraltar l’entrée de la Méditerranée et Aden celle de la mer Rouge.
- Le gouvernement anglais dissimule ses visées sous la protection qu’il accorde à une dame Maunder, concessionnaire de l’exploitation de bois d’acajou et de campêche dans l’île de la Tortue et qui ne s’est conformée à aucune des clauses de l’acte de concession.
- Le gouvernement de Port-au-Prince établit, par des documents authentiques, que Mme Maunder, née Haïtienne,mariée à un Haïtien par une autorité haïtienne, n’a jamais perdu sa nationalité ; il a, d’ailleurs, toujours offert de soumettre la question à un arbitrage.
- L’Angleterre prétend que Mme Maunder est Anglaise, se refuse à tout arbitrage et fait intervenir le droit du plus fort.
- Au moment où elle semblait avoir abandonné l’affaire, dont elle ne parlait plus, voilà que tout à coup, aux premiers
- jours de ce mois, des vaisseaux anglais ont apparu aux environs d’Haïti et un commissaire britannique, M. Clément Hill, est venu, le 9 mars dernier, signifier au gouvernement haïtien d’avoir à payer entre ses mains la somme énorme qu’il réclame au nom de Mme Maunder ; somme qui n’est pas due et qui, d’ailleurs,' dépasse les ressources de la répu. bliquefd’Haïti.
- A défaut, l’Angleterre semble prête à se saisir, comme gage de paiement, de l’île de la Tortue.
- Le gouvernement haïtien, incapable de résister à une grande puissance européenne, a invoqué l’appui de la France et des Etats-Unis, les deux pays les plus intéressés au libre passage du canal de Panama. Il n’est pas possible que ces puissances laissent accomplir ce que nous avons déjà appelé un acte de « banditisme international.»
- Le conflit entre l’Angleterre et la République haïtienne est entré dans une phase aiguë. D’après les dépêches de source américaine, le conseil des ministres, réuni à Washington, s’est également occupé du conflit survenu entre l’Angleterre et la République d’Haïti. 11 a décidé d’ouvrir à ce sujet une correspondance diplomatique avec la Grande-Bretagne.
- On assure que l’Angleterre demande au gouvernement haïtien la cession de l’île de la Tortue ou une indemnité d’un million de dollars.
- On assure également que l’envoyé anglais à Port-au-Prince aurait présenté un ultimatum menaçant de bombarder Haïti, s il ne lui est pas donné satisfaction dans cinq jours.
- La population est très surexcitée contre tous les étrangers.
- Nous apprenons que le gouvernement français a envoyé un bâtiment de guerre pour la protection des Européens à Port-au-Prince.
- Allons-nous assister à un nouvel acte de piraterie, auquel les Anglais nous ont du reste habitués? Le bombardement d’Haïti doit-il faire le pendant à celui d’Alexandrie, et ces écumeurs modernes dont l’insolence n’a d’égale que la cupidité oseront-ils à Gibraltar, à Malte, à Aden, à Suez, aux Comores, aux Samoa, s’emparer de toutes les routes, mettre la main sur le trafic du monde entier ?
- VARIÉTÉS
- Une révolution an Japon.
- L’empressement avec lequel le Japon adopte la civilisation européenne devait tôt ou tard atteindre le costume, et, en effet, voici la transformation de costume des femmes qui s’accomplit.
- L’impératrice a publié, au mois de janvier dernier, une proclamation sur ce sujet, aussi curieuse par les détails historiques qu’elle renferme que par l’innovation qu’elle inaugure. H paraît que dans les anciens temps le costume féminin consistait en une jupe et une tunique. Ainsi en avait ordonné
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- LE DEVOIR
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- l’empereur Shomu. La jupe é tait rouge ; quelques femmes v avaient ajouté un jupon par dessous, mais la loi n’avait pas tarder à réprimer cet abus. Telle fut la mode pendant de longues années. Puis vinrent les- schismes dans la famille impériale, les guerres civiles, une période de trouble et de misère pendant laquelle les femmes se virent réduite à sacrifier la jupe pour ne plus porter que la tunique. Hâtons-nous d’ajouter, avec la proclamation impériale, que les infortunées eurent soin d’allonger le vêtement qu’elles conservaient, de manière à s’en couvrir les jambes. Une ceinture serrait l’habit autour de la taille, mais cette ceinture, dans les derniers temps, avait été tenue plus lâche, et l’on en était ainsi venu au costume actuel, c’est-à-dire à une espèce de peignoir. C’est ce peignoir qui a fini par blesser le sentiment esthétique de l’impératrice. Si, d’ailleurs, il convenait assez bien à l’ancienne étiquette, à « l’étiquette assise », qui fixait les dames sur leur chaise, il ne va plus à « l’étiquette debout » que le changement des mœurs a introduite ; il ne permet pas assez facilement aux dames de se lever, de marcher de changer d’attitude. L’impératrice en couclut qu’il faut revenir à l’ancienne mode, jupe et corsage, d’autant plus que c’est justement là le costume européen. Les femmes n’auront qu’à faire venir leurs modèles des pays de l’Ouest, en ayant soin, autant que possible, d’employer les étoffes de manufacture japonaise, afin d’encourager le commerce et l’industrie du pays. « Il est extrêmement difficile, dit en terminant ce remarquable manifeste, d’éviter les dépenses superflues en passant d’un ancien ordre de chose à un nouveau; si, pourtant chacun s’y applique dans la mesure de ces moyens et de sa position, en s’étudiant à la simplicité et en évitant les extravagances, nous parviendrons à atteindre le but désiré. Ayant entrepris de m'expliquer sur ce sujet de la réforme du costume féminin, j’ai exprimé mon opinion et mon espoir. »
- Le journal de Yokohama qui publie le texte de la proclamation y ajoute quelques éclaircissements historiques. Le peignoir, le Kimono, comme le nomment les Japonais, n’était autre chose originalement que la chemise de nuit de la dame japonaise. Survinrent les graves événements qui divisèrent l’empire en cour du Nord et cour du Sud,— époque de troubles et de danger pendant laquelle il arriva une fois que les dames de l’une des deux cours furent obligés de s’enfuir
- Dans le simple appareil
- D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
- Nécessité n’a point de loi, ou plutôt c’est la nécessité qui foit la loi, la chemise devint la robe, et nous n’étonnerons ni lecteurs ni lectrices, dit le Temps auquel nous empruntons ees curieux détails, en ajoutant que les japonaises avaient aPpris à en tirer un excellent parti. Telle est l’élégance qu’elles savaient donner au Kiomono que notre journaliste ne peut s’empêcher de regretter la révolution qu’il annonce, et •lent le goût,d’ailleurs n’aura pas seul à souffrir. Si les dames
- du Japon ne dépensaient pas autant pour une robe que leurs sœurs d’Europe, elles en possédaient un beaucoup plus grand nombre. A couvert des changements incessants que la mode impose aux femmes en Occident, elles entassaient robes et ceintures dans leurs coffres, sûres que leurs filles, et petites-filles pourraient porter leur défroque après elles.Il va falloir aujourd'hui se débarrasser de ces richesses et, qu1 pis est, adopter d’avance avec le nouveau costume, les variations que la fantaisie féminine lui fait subir chez nous.
- D’après le correspondant du Temps, la proclamation de l’impératrice a une portée plus sérieuse qu’on ne le croirait au premier abord. La réforme dont il s’agit ne concerne guère pour le moment que Tokyo, la capitale de l’empire et la résidence de la cour ; c’est l’été dernier à un concert,que l’impératrice a paru pour la première fois en costume européen ; les dames de son service l’adoptèrent quelques mois après en novembre,et aujourd’hui pas une femme de la société à Tokyo ne paraîtrait autrement habillée dans ces danses dont le beau sexe japonais s’est soudainement et passionnément épris. Ce n’est que peu à peu que les autres villes entreront dans le mouvement ; mais dès aujourd'hui on peut attribuer une importance de premier ordre à l’innovation. Ce n’est rien de moins que l’avènement de la femme japonaise au rang social et moral que son sexe occupe en Europe. Il est de fait qu’il s’attachait à l’ancien costume une certaine idée de jardin à thé et de mœurs équivoques. La japonaise, habillé à l’européenne change par cela seul de condition. Vêtue comme elle l’était autrefois, elle n’entrait dans un salon que derrière son mari ; sous ses nouveaux habits, elle le précédera.Et que de choses ce détail d’étiquette n’implique-t-il pas ? Il ne faut pas croire d’ailleurs que la réforme se borne à une affaire de robes. L’éducation des femmes est en ce moment la toquade au Japon. On tient des réunions à cette intention, on forme des associations, on fonde des collèges. Il n’est pas d’exemple d’un pays qui se soit transformé si promptement et si radicalement et ajoutons : et dans un sens à tout prendre si digne d’approbation.
- Un dernier renseignement et qui a bien aussi son intérêt : l’impératrice du Japon fait venir ses robes de Berlin ; les autres dames en général de Paris.
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- Semaine du 4 au 10 Avril 1887.
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- SOMMAIRE
- La réforme administrative. — La fédération ouvrière Suisse. — Programme de réformes économiques.— Chronique du pain cher. — Les ouvriers étrangers.— Manifeste de la fédération des syndicats ouvriers siégeant à Lyon. — La concurrence du singe. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — L’école d'Yzeure. — Aniversaire de la mort de Pierre Leroux.— Les forces révolutionnaires.— Les petits martyrs de Mettray.— La question d’Haïti.— Variétés. Un Somnambule.— Etat-civil du Familistère.
- LA
- REFORME ADMINISTRATIVE
- I
- POSITION DE LA QUESTION Le Devoir s’est élevé souvent contre l’illusion généralement répandue que des réformes d’ordre purement administratif, des réductions d’appointe-ment ou des suppressions d’emplois pourraient améliorer le budget, diminuer les charges financières écrassantes dont on se plaint. Nous avons montré que les fonctions multiples de l’Etat allaient en se développant; que loin de songera diminuer l’importance de ce développement, il fallait au contraire songer à l’étendre, car l’Etat est encore loin de remplir tous les devoirs qui lui incombent. Qui dit progrès, dans les transformations successives de la société,dit multiplicité J
- des organes et des fonctions. Nos budgets actuels — guerre, marine et cultes exceptés — sont plus coûteux qu’il y a cent ans. C’est que depuis cent ans, la société a pris une conscience de plus en plus grande de ses devoirs, de ses fonctions. A mesure que cette conscience augmentera en elle, à mesure que le progrès s’accroîtra, le nombre de ses fonctions s’étendra nécessairement ; parce que les rapports sociaux se multiplieront avec les liens de solidarité et de fraternité sociales. Le commerce, l’industrie, l’agriculture, l’instruction publique, les travaux publics, les établissements publics hospitaliers, tous ces chapitres de nos dépenses qui autrefois comptaient à peine dans les préoccupations budgétaires,aujourd’hui s’étendent progressivement. Que leur importance est cependant encore minime !
- Ce n’est pas, à proprement parler, les charges sociales qu’il convient de diminuer, mais bien : d’une part, la destination des sommes y affectées; l’augmentation croissante des fonctions inutiles, des dépenses de guerre, de marine et de superstitions, désormais consacrées au soulagement delà misère; d’autre part, il convient de changer le mode de répartition des charges/ accablant aujourd’hui la classe ouvrière sur laquelle elles pèsent.
- Pour tout cela, le Devoir a indiqué depuis longtemps les voies et moyens propres à atteindre l’un et l’autre but : par l’Hérédité de l’Etat, on allégerait les travailleurs des charges qui les écrasent; par la suppression des budgets de la guerre, de la marine et des cultes, non seulement
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- on couperait court aux conséquences néfastes résultant du fonctionnement de ces o'rganes nuisibles— on préviendrait les effets désastreux de la guerre, du fanatisme, de la superstition — mais on pourrait, avec ces ressources, appliquer les principes de mutualité sociale, assurer à chacun le droit indéniable à la vie qui lui appartient, le minimum de subsistance que la Société doit à chacun de ses membres.
- Pour accomplir toutes ces réformes, d’une possibilité immédiate, qu’on pourrait décréter demain sans apporter aucun trouble, aucune perturbation dans l’organisme social, il est évident qu’on ne saurait compter sur une réduction considérable du nombre des fonctionnaires. On se leurre donc, on poursuit la proie pour l’ombre, en croyant qu’une hécatombe d’employés, si large fût-elle, rendrait à nos finances ce qu’on appelle en langue parlementaire leur « élasticité.»
- Est-ce à dire, cependant, qu’il n’y ait rien à faire de ce côté, que l’Etat ne doive pas réprimer les abus d’un fonctionnarisme qui ne remplit pas toujours le but pour lequel il a été créé : rendre des services au meilleur marché possible? Certes, telle n’a jamais été notre intention, quand nous avons mis nos lecteurs en garde contre l’illusion de ceux qui croient qu’il suffirait de décréter demain la suppression ou la mise à la retraite de 20.000 fonctionnaires pour faire tenir le budget en équilibre et succéder l’abondance à la disette. Non ! nous nions seulement que la réforme administrative, comme on dit, doive avoir pour but d’améliorer considérablement la situation sociale, un résultat aussi grand ne pouvant être obtenu par un moyen d’une importance aussi minime. Mais nous ne contestons pas l’utilité très grande qu’il y aurait à entrer dans une voie réformatrice des abus existants. Il s’agit seulement de s’entendre sur la nature du but qu’on poursuit et à rechercher les moyens les plus propres à l’atteindre.
- Pour nous, la réforme administrative réclamée dans tous les programmes électoraux, promise par les candidats un peu en l’air, parce que ce terme qui ne dit rien est populaire et qu’on peut le réaliser de mille manières différentes, pour nous, la réforme administrative serait une excellente chose à accomplir. Si les mesures d’ordre général que nous préconisons ailleurs ne sont pas adoptées, nous ne sommes pas pour cela opposé à voir refondre notre système administratif, mis en b; rmonie d’après les plus récentes études sur le u'rationnement de nos administrations. Mais,
- encore une fois, il ne s’agit pas de se laisser aller à des illusions décevantes au sujet de cette réforme ; encore moins d’abandonner la réalisation de celles plus importantes, radicalement nécessaires tôt ou tard, que l’évolution économique contemporaine rend de plus en plus indispensables.
- La réforme administrative, disons-nous ne peut pas amener un changement bien considérable dans l’assiette sociale existante, parce que l’on exagère l’encombrement des services, qu’on se figure bondés de personnes inutiles dont les appointements suffiraient à soulager le budget. Quel résultat peut-elle donc produire ?
- Celui-ci : elle permettrait une réorganisation, sur des bases plus rationnelles, des services admi-mistratifs, dont l’utilité pourrait être par làdémé-surément accrue. En outre, elle aurait pour conséquence de préparer la voie au fonctionnement des nouveaux services qui devront être établis plus tard, quand la société, entrée dans une ère de progrès et de paix sociale amenée par la suppression de la concurrence anarchique, des antagonismes aigus qui la déchirent, réalisera une organisme supérieur pourvu de quantité de fonctions et de services que le nouvel ordre de choses nécessitera.
- Qu’on ne crie pas à l’extension abusive des fonctions de l’Etat ! Tout le monde reconnaît si bien aujourd’hui que ces fonctions ne sont pas inutiles ni nuisibles en elles-mêmes, qu’on se plaint en général de la façon dont elles sont remplies. Or,n’y a-t-il pas contradiction à réclamer d’une part une hécatombe de fonctionnaires, de l’autre l’amélioration des services ?
- Donc, l’amélioration des services administratifs doit être poursuivie par la réforme administrative. C’est en ce sens que cette dernière sera utile. En chemin, on trouvera de nombreuses économies à faire., des abus à détruire, des gaspillages d’argent à réprimer. Mais ce seront là des bienfaits qui sont obtenus par surcroit,des résultats contingents qu’on risquerait de perdre par avance, si on les poursuivait comme résultats principaux et immédiats.
- Maintenant que nous avons déterminé la direction à suivre dans la réforme administrative, par quels moyens, par quelles études l’obtiendra-t-on? Car, précisément, parce qu’il ne s’agit pas ici, comme dans les questions d’ordre général plus vastes, d’appliquer une somme énorme d’idées et de déductions générales pour découvrir les meil-
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- leurs rapports, mais bien de disséminer son attention sur une foule de détails techniques, de les coordonner, un plus grand nombre d'individus sont aptes à embrasser les détails delà réforme.-Comment donc arriver à une conception d’ensemble et de détails des services, et surtout à une conception juste des besoins?
- C’est ce que nous indiquerons dans un prochain article. Dans celui-ci, nous avons voulu montrer seulement que si le Devoir se préoccupe surtout des grandes questions d’ordre social dont la solution seule amènera des modifications sensibles dans l’état de choses actuel, nous ne nous désintéressons pas pour cela des questions de détail. Le juste milieu et le relatif, en tout, sont les meilleurs instruments de contrôle et d’élaboration. Ceux qui voient dans la réforme administrative la fin des misères contemporaine se laissent cacher la vue de la forêt par l’arbre qui les aveugle. Il ne faut pasnonplus que la vue d’ensemble de la forêt nous prive de la perception de ses détails, les arbres dont la masse compose la vue d’ensemble. Nous étudierons donc prochainement le moyen de résoudre les questions de détail.
- La Fédération ouvrière Suisse.
- Le gouvernement'de ce petit pays,où l’on n’est pas exclusivement occupé à rechercher les moyens de combler le déficit causé par l’entretien d’une armée de 500,000 hommes, vient de créer une fédération ouvrière, qui nous paraît appelée à prendre une importance grande.
- Voici l’analyse des principales conditions légales dans lesquelles cette Fédération fonctionnera :
- l 1.— Les Sociétés ouvrières suisses se constituent en une association portant le nom de Fédération ouvrière suisse, dont le but est la représentation collective des intérêts économiques de la classe ouvrière en Suisse.
- A droit de faire partie de la Fédération toute société composée en majorité d’ouvriers et représentant des intérêts ouvriers, quelles que soient d'ailleurs ses tendances politiques ou religieuses.
- En adhérant à la Fédération, les sociétés s’engagent à coopérer à toutes les enquêtes et à tous les relevés statistiques, sur les conditions de la classe ouvrière et à fournir les renseignements qui leur seront demandés.
- Les organes de la fédération ouvrière suisse sont :
- 1° L’assemblée des délégués (1 délégué par association de °00 membres, les sociétés moins nombreuses étant autorisées ase grouper librement pour former le chiffre de 500 membres Dunant droit à une voie aux assemblées); elle a lieu ordi-
- nairement tous les trois ans, et extraordinairement chaque fois que le comité central le décide ou que le quart des membres de la Fédération le demande ;
- 2U Le comité central (11 membres et 5 suppléants nomrnés par l’assemblée des délégués), composé de manière à représenter proportionnellement les associations, les trois langues nationales et les principales industries et professions ;
- 3° Le comité directeur, composé de trois membres (domiciliés dans la même localité) du comité central et nommés par celui-ci, dont il forme le bureau ; il exécute les décisions du comité central et représente la fédération vis-à-vis des tiers ;
- 4° Le secrétaire des ouvriers.
- § 6.— Le secrétaire des ouvriers est nommé pour trois ans par le Comité central ; l’Assemblée des délégués a le droit de présentation. La compétence et les devoirs du Secrétaire sont déterminés par un règlement à élaborer par le Comité central, à l’approbation duquel devront aussi être soumis le programme des travaux, le budget et les comptes du secrétariat des ouvriers. Le Comité directeur est chargé de la surveillance immédiate de la gestion du secrétariat des ouvriers. Le Secrétaire des ouvriers est à la disposition aussi bien des Comités des sociétés et associations faisant partie de la Fédération, que du Conseil fédéral pour toutes enquêtes, relevés statistiques et rapports. Il a le droit de correspondre directement pour les renseignements dont il a besoin avec les autorités, les associations, les sociétés et les particuliers.
- Une subvention du gouvernement est exclusivement destinée à couvrir les frais du secrétariat des ouvriers, les autres dépenses étant à la charge des associations chacune pour ses délégués.
- La première assemblée générale des délégués, dans laquelle sera discutée le projet de règlement, aura lieu le dimanche 10 avril, à Aarau. C’est le comité central de la société suisse du Grütli qui a été chargé de la convoquer.
- La création de cette Fédération semble préparer un Parlement du travail qui aura dans ses attributions l’étude de toutes les questions ouvrières. Le résultat immédiat sera une enquête permanente sur la situation matérielle et morale de la classe ouvrière en Suisse, et il nous paraît impossible que le gouvernement fédéral refuse de décréter les réformes qui seront préconisées parla Fédération ouvrière.
- Aucune opinion politique ou religieuse n’étant écartée de la fédération, elle sera évidemment formée d’éléments hétérogènes entre lesquels on établira difficilement l’union. Mais si la fédération n’avait même pour unique résultat que d’amener les sociétés ayant des tendances conservatrices à discuter les réformes sociales, cela suffirait pour que nous applaudissions à sa formation. Toute idée semée dans les cerveaux germe et produit tôt ou tard ses fruits.
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- Programme de réformes économiques.
- Dans sa dernière assemblée générale tenue mercredi à la Bourse du travail, la chambre syn-
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- dicale des employés a adopté le rapport présenté, au nom de la commission d’études économiques, par M. André Gély.
- Ce programme a été dressé en vue de répondre aux demandes d’un grand nombre d’employés de province, ^désireux de connaître la plate-forme économique des employés parisiens, et aussi afin que ces derniers, lors des prochaines élections, puissent facilement reconnaître, parmi les candidats, ceux dont les programmes comprendront les réformes réclamées par les ouvriers syndiqués
- Voici ce programme :
- lre Partie : Garantie des travailleurs
- Institution d’un conseil de prud’hommes spécialement destiné à vider les différends entre les patrons et les employés de commerce, de l’industrie du transport, des banquiers, des administrations publiques et privées, etc.
- Introduction, en matière judiciaire du principede l’arbitrage et des jurys élus par les électeurs.
- Limitation légale à 8 heures de la durée de la journée de travail, dans les bureaux, magasins, ateliers, manufactures, etc., et ce, sans diminution de salaires ou d’appointements.
- Règlementation effective du travail des femmes et des enfants.
- Extension du privilège, en matière de faillites, à l’intégralité des salaires dus aux employés et aux ouvriers.
- Etablissement d’un impôt frappant les patrons en raison du nombre d’employés ou d’ouvriers étrangers qu’ils occupent.
- Obligation légale pour les patrons de fixer les conditions de travail et de salaire par un contrat passé entre eux et les employés, la dite loi déterminant le délai dans lequel le contrat pourra être dénoncé en fixant les indemnités à payer au 'cas où il serait rompu avant ce délai.
- Mise au concours de tous les emplois dans les administrations publiques.
- Réforme de la législation actuelle pour assurer la sécurité du travail et l’hygiène des habitations, bureaux, magasins, ateliers, manufactures, etc., en fixant des pénalités sévères pour reprimer les infractions.
- Fixation légale de la responsabilité pécuniaire et judiciaire des patrons en matière d’accidents.
- Réforme de la loi du 21 mars sur les syndicats professionnels, pour assurer la liberté complète des groupements corporatifs en établissant des pénalités rigoureuses pour réprimer les entraves apportées par les patrons à la mise en pratique de ladite loi.
- Abolition des articles 414 et 415 du code pénal visant les coalitions.
- Interdiction au gouvernement d’envoyer des troupes sur le théâtre des grèves.
- Abrogation du décret-loi du 25 mars 1852 sur les bureaux de placement.
- Établissement à Paris d’une Bourse centrale avec ses annexes, et création de Bourses semblables dans les départements pour unifier et compléter la statistique du travail.
- Exécution des lois de travail confiée à des commissions de surveillance composées, pour un tiers, d’hommes ayant des connaissances techniques et scientifiques et, pour deux tiers des travailleurs, ouvriers ou employés, présentés par les chambres syndicales et groupes corporatifs, les membres de ces commissions devant être rétribués par l’Etat ou par les communes.
- 2e Partie : abaissement des frais de consommation
- Transformation en services publics communaux, départementaux ou nationaux, des monopoles des grandes compagnies de chemins de fer, tramways, omnibus, bateaux, eaux, gaz, etc., tous ces services devant fonctionner désormais, sinon gratuitement, du moins à prix de revient.
- Établissements d’industries municipales par les communes pour que, en vertu de leur droit à l’existence, les employés et les ouvriers mis à pied par les crises et les grèves reçoivent du travail.
- Création de greniers, minoteries, boulangeries, boucheries, etc. ; ouverture de bazars, construction de maisons salubres, le tout à titre municipal, pour combattre les spéculateurs au profit des travailleurs.
- Enseignement intégral, c’est-à-dire scientifique, professionnel et militaire, de tous les enfants, mis gratuitement, pour leur instruction et leur entretien, à la charge de la commune ou de l’État.
- Nous devons ajouter, en terminant, que la chambre syndicale des employés a décidé d’appuyer, par tous les moyens de publicité, les candidatures de ceux de ses membres qui se présenteront lors des prochaines élections et qui s’engageront, s’ils sont élus, à défendre ce programme et à travailler à sa réalisation.
- CHRONIQUE DU PAIN CHER.
- Une chronique douloureuse que le Devoir enregistre, parce qu’ici les variations du prix du pain, après le vote des surtaxes sur les céréales ne font que confirmer, malheureusement, nos tristes prévisions.
- Le Petit Méridional dit qu’à Montpellier, où la vente du pain est régie depuis 1854 par la taxe officieuse, les prix sont forcément maintenus à un tarif équitable. Néan-
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- nioins, une augmentation s’est produite depuis le vote de la loi du pain cher. Cette augmentation, la voici :
- AU 31 janvier dernier, on payait le kilogramme de pain blanc, forme longue, 38 c. ; le pain blanc forme ronde, 36 c. ; le pain rousset, long, 34 c. ; et rond, 32 c.
- Depuis et après le 1er avril, on paye le kilogramme de pain blanc : à forme longue, 40 c. ; à forme ronde, 38 c. ; le kilogramme de pain rousset, à forme longue, 35 c. ; et à forme ronde, 33 c.
- Le Moniteur de lu Loire annonce que les boulangers de Saint-Elienne vont porter le prix du pain de deuxième qualité (dit pain bis) à 35 c. le kilog.
- 11 ajoute que le préfet prendra, de son côté, un arrêté pour faire ramener le prix du pain au taux ancien.
- Enfin le Journal de l’Aveyron écrit que suivant l’exemple donné par les boulangers de plusieurs autres villes, les boulangers de Rodez ont augmenté de 6 centimes le prix du kilog de pain à dater du 1er avril.
- Partout, naturellement, les boulangers prennent pour prétexte la surtaxe de deux fr., qui vient d’être établie sur les blés étrangers.
- Prétexte, soit ; raison, non.
- Cent kilog. de blé fournissant à peu près 100 kilog. de pai.i, pour justifier une augmentation de 5 centimes par kilo de pain, il faudrait que le kilo de blé eût augmenté pareillement de 5 centimes. Or, l’augmentation par kilog. de blé depuis le vote de la surtaxe atteint à peine 1 centime.
- D’ailleurs, on sait que le prix du pain rfavait pas baissé dans ces dernières années, à mesure que baissait le prix du blé. 11 serait donc de toute justice que les boulangers continuassent à fournir le pain aux mêmes conditions que par le passé.
- C’est ce qu’on a compris à Marseille, et la taxe officielle du pain a donné lieu à l’arrêté suivant, dont nous trouvons le texte dans le Petit Marseillais :
- N'jus, président de la délégation spéciale de la ville de Marseille, chevalier de la Légion d’honneur ;
- Vu la loi des 19 et 22 juillet 1791, article 30 ;
- Vu le décret du 22 juin 1853 sur la boulangerie ;
- Vu la loi du 5 avril 1884, articles 94, 95, 97 ;
- Vu l’arrêté municipal du 30 mai 1881 portant suppression de la taxe officielle du pain ;
- Vu l’article 479, paragraphe 6, du code pénal ;
- Considérant que l’expérience qui a été faite à deux reprises, dans la ville de Marseille, depuis la promulgation du décret du 22 juin 1863, de la liberté de la boulangerie, n’a pas donné les résultats qu’on était en droit d’en espérer au point de vue de la création d’une concurrence devant amener une diminution du prix du pain ;
- Considérant que le décret précité, en établissant la liberté de la boulangerie, n’a pas abrogé les dispositions de la loi des 19 et 22 juillet 1791 susvisée, et qu’il laisse aux maires la faculté de rétablir la taxe officielle dans les villes où il y a nécessité d’y recourir.
- Considérant enfin que la remise en vigueur de la taxe officielle ne saurait, en aucun cas, entraver la concurrence que les boulangers peuvent se faire entre eux, puisqu’il leur est facultatif de vendre cette denrée de première nécessité au-dessous de la taxe, mais jamais au-dessus :
- Attendu qu’il est du devoir de l’administration municipale de satisfaire aux justes réclamations qui lui parviennent de toutes parts sur la cherté du pain;
- Arrêtons ;
- Article 1«. La taxe officielle du pain est rétablie dans la commune de Marseille à partir du 20 avril courant.
- Art. 2. Chaque boulanger établi dans la ville ou dans la banlieue recevra régulièrement de l’administration municipale, la veille de chaque quinzaine, le bulletin indiquant le prix de vente qu’elle aura fixé pour la quinzaine à courir; il sera tenu d’afficher ce bulletin dans son magasin, à la vue du public.
- Art. 3. M. le commissaire central et MM. les commissaires de police sont chargés, chacun en ce qui les concerne, d’assurer l’exécution du présent arrêté, qui sera soumis au visa de M. le préfet.
- Fait à Marseille, en l’hôtel-de-ville, le 14 avril 1887,
- LES OUVRIERS ÉTRANGERS
- La concurrence effrénée qui est la base même de notre système de production aboutit à la forme de concurrence la plus meurtrière qui soit :1a concurrence entre les travailleurs, entre les ouvriers. Dans les villes françaises frontières, comme Marseille, où la concurrence des ouvriers étrangers se but le plus vivement sentir, elle a quelquefois donné lieu à des fails regrettables.
- Une certaine agitation s’était produite la semaine dernière à Marseille. Nous sommes heureux d’apprendre que le calme règne de nouveau entre ouvriers français et italiens, ainsi que le constatent les nouvelles suivantes données par le Temps :
- « Les faits, insignifiants jusqu’ici avaient pris un caractère plus grave. Un échange de télégrammes a eu lieu entre le consul italien et son gouvernement, qui se propose de régler directement cette affaire. La préfecture, de son côté, a jugé nécessaire de prendre des mesures pour éviter tout conflit.
- » Voici quelle est la situation : Depuis quelque temps, par ! suite du chômage excessif, les ouvriers français des ports se I montrent plus exigeants envers les patrons pour faire respee
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- ter la loi réglant le nombre d’ouvriers étrangers admissibles dans les bateaux français. Mais les ouvriers italiens prétendent qu’on les remplaçait parfois à l’insu des patrons, au milieu des journées commencées et qu’on les molestait.
- » Aussi un certain nombre d’entre eux résolurent de n’accepter désormais que des travaux assurés de part et d’autre.
- » Toutefois, le calme est absolu. »
- D’autre part, un groupe important d’ouvriers bordelais a adressé la pétition suivant à M. Daney, maire de Bordeaux.
- Monsieur le Maire,
- la bienveillance avec laquelle vous daignez agréer les demandes légitimes qui vous sont adressées nous permettent de croire que vous vous voudrez bien agréer celle-ci et y faire droit.
- Nous vous demandons que tous les entrepreneurs des travaux de la villle ou de l’État se conforment à la loi en n’occupant que le dixième d’ouvriers étrangers, tandis qu’ils n’occupent actuellement que des Espagnols, alors que nous Français, nous chômons depuis longtemps et sommes exposés à mourir de faim ainsi que nos femmes et nos enfants.
- En attendant, monsieur le Maire, que vous ayez la bonté d’acquiescer à notre demande, nous vous prions, etc.
- (Suivent 250 signatures).
- MANIFESTE DE LA FÉDÉRATION DES SYNDICATS OUVRIERS SIÉGEANT A LYON
- Nous avons rendu compte en son temps du congrès des syndicats ouvriers de Lyon. On se rappelle que la principale résolution sortie de cette importante réunion, la plus considérable qui se soit tenue, par le nombre de syndicats ouvriers qui y étaient représentés, fut déformer une vaste fédération des chambres syndicales existantes, pour l’étude des questions du travail.
- Le manifeste qu’on va lire ^montre combien l’œuvre est difficile, par suite des obstacles mis à la formation des syndicats.
- Ainsi, sur 1.200 syndicats environ, existant en en France, le comité de la fédération n’a l’adresse que de 850. Cependant, il appert, d’une déclaration faite au Congrès de Lyon, que le gouvernement avait envoyé au comité organisateur toutes les adresses qu’il connaissait. Pourquoi le nombre de ces adresses est-il inférieur à celui des syndicats ?
- Parce que les ouvriers répugnent à faire la déclaration prescrite par la loi; de crainte que leurs noms communiqués à leurs patrons, ils
- soient renvoyés des ateliers, ainsi que cela se voit journellement.
- C’est cependant dans la cohésion ouvrière rai. sonnée, dans l’association des travailleurs, qUe l’union sur le terrain des améliorations pratiques porterait souvent à une vue plus juste de la situation économique et sociale, que gît la solution de la question ouvrière.
- Un instant, le pouvoir l’a reconnu implicitement, en promulguant la loi sur les syndicats. Malheureusement, en laissant laloi sans sanction, il-aabandonné la partie la plus intéressante de sa tâche, et la loi actuelle reste stérile, impraticable. C’est pourquoi nous demandons une refonte de la loi, dans le projet d’organisation partielle du travail déjà publié par le Devoir.
- Voici le manifeste du comité exécutif de la fédération de Lyon :
- Citoyens,
- Deux mois se sont écoulés depuis l’envoi de la dernière circulaire et, quoique nous ayons reçu à ce jour 176 adhésions de syndicats de différents lieux nos, espérances ne se sont pas réalisées au gré de nos désirs.
- Il est vrai que nous avons beaucoup de promesses d’adhésion sur lesquelles nous pouvons absolument compter, et tout nous porte à croire que d’ici la fin d’avril le nombre aura doublé. Mais qu’est-ce que 300 syndicats fédérés, alors que l’on compte en France environ 1,200 syndicats, sur le nombre desquels nous n’avons, il faut le dire, que 850 adresses à l’heure présente.
- En présence du petit nombre d’adhésions reçues, nous nous sommes demandé quelles en sont les causes et pourquoi, malgré que le besoin d’union se fasse si vivement sentir, les syndicats restent isolés les uns des autres, sans forces, sans cohésion, sans ap pui moral, dans la situation de combattants certains d’être vaincus avant même que d’avoir engagé la bataille; pouquoi, à la solidarité ouvrière, ce levier si puissant qui leur permettrait de briser avec la plus grande facilité tous les obstacles qui s’opposent à l’affranchissement des travailleurs,ils restent assujettis à toutes les routinières coutumes qui font qu’ils ne voient rien, absolument rien en dehors de l’intérêt corporatif.
- Pourquoi, en un mot, ils ne comprennent pas que, seul l’intérêt général doit être le but poursuivi sans relâche par tous les travailleurs intelligents, parce que, seul, cet intérêt bien compris peut donner satisfaction aux intérêts particuliers.
- Il est cependant temps de mettre un terme à la cruelle insolidarité qui jusqu’à ce jour n’a que trop prévalu dans les conseils intéressés de la conscience individuelle.
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- Pénétré de cette vérité, nous venons encore une fois vers vous, exploités de l’usine et de l’atelier, insister à nouveau pour que vous ne restiez pas en dehors de cette organisation, destinée peut-être à nous émanciper tous. En présence de la formidable puissance du capital centralisé, le travail ne peut plus, comme par le passé, se traîner dans l’ornière pestilentielle du chacun pour soi et du hasard pour tous ; en présense de l’extension plus ou moins grande du machinisme, il faut, sons peine d’être réduit avant peu à l’état de bête de somme, réagir vigoureusement contre la tendance qui pousse les êtres à ne rien voir en dehors du cercle restreint de leur intérêt savamment développé par les jouissances du jour, parce qu’il est contraire aux véritables intérêts du plus grand nombre, et que détruit, il n’y aurait plus possibilité pour eux d’employer leurs semblables. Contre l’âpre avidité de ces faiseurs de pauvres, la classe ouvrière toute entière doit se liguer, en se liguant en partie de classe, sous le drapeau de la Fédération nationale des syndicats ouvriers.
- La commission :
- Sol, Carret, Gorsse, Édouard, Sartarin, Blondet, Farjeat, Chavrier.
- La Concurrence du singe.
- On poursuit à cette heure, dans l’Illinois, une exprimen-tation économique dont les conséquences peuvent fortement donner à réfléchir à MM. les économistes et aux laudateurs de la concurrence, si l’imperturbable sérénité de ces messieurs pouvait être affectée d’aucun événement triste ou gai, grave ou insignifiant. Voici, en effet ce qu’ont rapporté des journaux de l’autre côté de l’Océan.
- Dans l’Illinois, un grand propriétaire s’est procuré quelques singes de grande taille qu’il a tenté de dresser aux travaux agricole de toute sorte : labourage, semage, moisson etc.
- On connaît les remarquables aptitudes de ces animaux,nos plus proches parents, frères inférieurs qui sont comme une ébauche ’mparfaite de l’humanité. Déjà, à diverses reprises, les singes de grande taille avaient été employés à des travaux d’intérieur, dressés pour le service domestique, et ils s’en tiraient très bien. Les relations des essais de ce genre sont remplies d’histoires de ces animaux, faisant fort convenablement l’office de valet de chambre, servant à table, employés à des occupations diverses qu’ils remplissaient avec exactitude et célérité. Mais jusqu’à ce jour, personne n’avait songé à en faire des concurrents des travailleurs, à les employer à un travail rémunérateur. En suite de circonstances particulières, des individus s’en étaient procuré comme objet de luxe, jamais comme machines àtravail, animaux de production. Or l’essai de dressage tenté dans l’Illinois a parfaitement réussi, paraît-il. Les singes remplacent convenablement un ouvrier pour une
- foule de travaux d’une exécution, sinon difficile, tout au moins demandant une certaine dose d’intelligence, de volonté réfléchie, d’attention constante et soutenue,
- Voilà donc les travailleurs américains, déjà serrés de prés par la concurrence chinoise qu’ils n’ont pas réussi à refouler, malgré les lois prohibitives de ces dernières années, menacés d’une concurrence des singes, ouvriers que le propriétaire pourra, par une sélection savamment faite, transformer en travailleurs de plus en plus perfectionnés, de plus en plus forts — et de plus en plus nombreux aussi, car leur reproduction ne comportera pas les difficultés d’union et d’élevage que présentent les ouvriers humains proprement dit.
- Que vont dire MM. les Économistes, si l’essai de riilinois se propage, si le singe fait concurrence à l’homme? Nul doute évidemment qu’il ne soit incapable de concurrencier l’ouvrier dans une foule de travaux exigeant plus que de l’intelligence, mais encore une certaine conception artistique qui fera sans doute toujours défaut au singe. Cependant dans l’évolution implacable que suit le mode de production capitaliste, spécialisant le travail de plus en plus, réduisant de plus en plus l’ouvrier jadis artiste, créateur, du temps de la petite industrie, à celui d’automate ou conducteur de machines, la concurrence du singe peut devenir sérieuse ; pro luire tout au moins les résultats désastreux qu’a enfantés la concurrence de l’enfant et de la femme, dont le travail a si fortement déprécié les salaires masculins partout où on a pu l’utiliser. Va-t-on légitimer encore ce nouveau genre de concurrence ?
- En vérité, l’humanité, un jour, sortie des limbes de souffrance, des ténèbres sociaux dans lesquels nous sommes encore plongés, s’étonnera qu’une aussi abominable théorie que celle de la concurrence, de la guerre entre les hommes, de la destruction universelle, ait pu régir une période consciente du développement humain!
- Espérons que les craintes formulées plus haut ne se réaliseront pas ; qu’avant l’invasion des singes sur le marché du travail, une organisation équitable de la production, une plus juste répartition des. richesses mettront l’ouvrier à même de jouir des résultats du concours matériel que le singe travailleur nous prêtera peut-être un jour. Mais la possibilité qu’une crainte semblable puisse s’exprimer raisonnablement, parce que dans l’état de concurrence où nous vivons tout nouvel instrument de travail qui devrait être un accroissement de richesses et de bonheur pour l’humanité est un instrument de disette et d’affamement pour la classe ouvrière ne vivant que du travail de ses bras ou de son cerveau ; qu’une telle perspective nous soit ouverte, n’est-elle pas la condamnation flagrante du principe de la concurrence, de cette théorie de la lutte pour l'existence que les économistes transportent du domaine de la nature inconsciente dans celui de l’humanité consciente et pensante ?
- I Déjà, les darwiniens de la société d’économie politique nous avaient menacé de la concurrence chinoise. Gare à l’ouvrie;
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- chinois ! disait naguère M. Leroy Beaulieu, dans son Essai sur la répartition des richesses et dans son livre sur le Collectivisme, en s’adressant à l’ouvrier européen. L'ouvrier chinois n’a presque pas de besoins ; le jour où sa main-d’œuvre viendra faire concurrence à la main-d’œuvre européenne, celle-ci devra bien réduire ses prétentions. Dans un livre plus récent encore, La Question des Salaires par M. Villey (récompensé par l’Institut !), l’auteur répété à peu près la même menace.
- Ces malheureux, ne comprennent évidemment pas combien ces prophéties impies sont insensées, monstrueuses, et que, sans compter les révolutions violentes, les émeutes, les luttes acharnées que provoquerait la réalisation d’une perspective semblable, par la force même des choses qu’ils invoquent, les classes dirigeantes pas plus que la classe ouvrière, ne seraient à l’abri de la régression sociale que la mise en pratique d’une concurrence semblable déterminerait.
- La lutte pour la vie que les économistes transportent dans le domaine social n’a pas pour résultat la survivance des plus forts, comme ils te prétendent, mais bien la survivance des plus aptes à s’adapter aux conditions douloureuses qu’une concurrence acharnée comme celle des chinois par exemple ferait à la classe ouvrière européenne. Si, d’ordinaire, dans la nature, la survivance est au plus fort, dans le milieu social, la survivance est au plus faible. Que sont les chinois, par rapport à l’ouvrier européen ? Des hommes ayant moins de besoins, pc*r conséquent, socialement moins bien doués — des êtres socialement inférieurs. Les progrès de la civilisation ont pour stimulant le besoin et la caractéristique du degré de civilisation atteint se marque par la somme des besoins dont l’être humain est doué et qu’il peut satisfaire. Supprimez le besoin, la production se ralentit, la civilisation regresse.
- Or quand l’ouvrier chinois concurrenciera l’ouvrier européen, celui-ci devra inévitablement disparaître devant celui-là, parce que ne pouvant se procurer la somme de satisfactions qui lui est nécessaire, beaucoup plus grande chez lui que chez le premier, il sera condamné à mourir de faim avec la même quantité de produits qui permettront à l’autre de nager dans l’abondance.
- A quoi bon produire alors ? A quoi serviront les produits? Que deviendront les classes dirigeantes elles-mêmes, dans cet universel resserrement de la consommation ? Une vaste concurrence meurtrière s’établirait parmi elles comme parmi les travailleurs. La survivance étant à l’inférieur social, il ne tarderait pas à se créer une catégorie de dirigeants qui restreindraient leur consommation, diminueraient leurs besoins, et ainsi de suite, dans le cahos indescriptible d’une rétrogradation universelle vers les âges primitifs.
- Dans la nature même, la lutte pour la vie a parfois de ces résultats régressifs. Toutes les espèces qui survivent ne sont pas toujours les mieux douées, parce qu’elles ne sont pas toujours les plus développées. Cela dépend des circons-
- tances du milieu. Telle espèce dégénère, parce que, pour s’adapter aux conditions d’un milieu donné, la réduction de la taille, la petitesse des individus qui leur permet de se soustraire plus facilement à la poursuite de l’ennemi de leur espèce, est une condition graduellement nécessaire. Un naturaliste anglais a signalé ce fait : « Souvent, dit-il, la sélection naturelle agit sur une race d'animaux dans le sens de la réduction de la taille. La petitesse de certains animaux favorise leur survivance ; ils ont été réduits, dans plusieurs circonstances, à des proportions microscopiques. Mais cette réduction aboutit à la perte où à la suppression de quelques organes importants. Les besoins sont plus limités...»(1)
- La lutte pour l’existence, qui dans l’état de nature, n’abou-, titpas toujours au progrès, y est parfois une cause de dégénérescence, dans l’état social ne peut pas, déchainée sans correctif ni règles préservatrice de l’espèce sociale, aboutir à autre chose qu’à la barbarie, puisqu’elle fait de la réduction des besoins une loi de survivance.
- N’avions-nous pas raison de dire que ceux qui menacent l’ouvrier européen de la concurrence chinoise, qui s’élèvent contre les prétentions de la main-d’œuvre occidentale, préconisent exclusivement la baisse des salaires comme seul moyen de lutte industrielle, ne comprennent pas l’aboutissant terrible de leurs abominables théories ?
- Hier, c’étaient les chinois — demain, ce seront peut-être les singes qui menaceront de leur productivité à bas prix le producteur européen. Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est l’humanité elle-même dans sa civilisation, dans son progrès, dans son développement, dans sa marche d’abord pénible, de plus en plus sûre ensuite, à mesure qu’elle prend conscience dé lajustiee,des liens de solidarité qui doivent unir les membres de la famille sociale— c’est, dis-je, l’humanité tout entière, qu’on menace de décadence, de luttes meurtrières dans lesquelles elle succomberait.
- Organisons donc la production, une répartition plus juste de la richesse ; ne voyons dans le singe qu’une machine de plus au service de la production; cessons de voir dans les aspirations du travailleur qui souffre, des besoins inassouvis et illégitimes; surtout qu’on efface du vocabulaire social cette horrible proposition de « lutte pour l’existence » qu’on ne devrait jamais plus employer que pour les obscurs et inconscients carnages des êtres inférieurs déchaînés tous contre tous dans les bas fonds de la nature aveugle; tandis que dans l’humanité pesante, les êtres supérieurs doivent s’unir, s’associer et collaborer fraternellement à la grande œuvre commune de tous, pour tous et par tous !
- (1) Le fait a été signalé par M. Ray Lankester dans Degeneration ; A chapter in darwinisme, 1880.
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- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANGE
- Le travail des employés.— Le ministre de l’ins-trution publique vient d’arrêter le règlement de service du personne! de l’administration centrale. Voici les dispositions principales de ce règlement :
- Les bureaux du ministère seront ouverts tous les jours non fériés, de neuf heures du matin à six heures du soir.
- Un roulement sera établi par les directeurs, chacun en ce qui le concerne, de manière que la durée du travail quotidien pour chaque employé de tout ordre soit de sept heures effectives.
- Les employés sont, en outre, tenus de se rendre ou de rester au ministère, en dehors des jours et heures réglementaires, toutes les fois qu’ils en sont requis.
- Les peines disciplinaires peuvent être appliquées dans les cas suivants :
- 1° Absence illégale ;
- 2° Défaut habituel d’assiduité ;
- 3° Refus de service ;
- 4° Indiscrétions professionnelles ;
- 5° Manque d’égards envers le public ;
- 6° Tenue scandaleuse à l’extérieur.
- Cette énumération n’est pas limitative, et des mesures de rigueur pourront être prises vis-à-vis des fonctionnaires de tout rang qui auront, de quelque manière que ce soit, occasionné un préjudice à l’administration ou gravement manqué à leur dignité professionnelle.
- Les fraudeurs.— De tout temps, des députés faisant partie des commissions du budget, en même temps qu’ils recherchaient les moyens d’équilibrer les recettes et les dépenses, ont signalé au gouvernement les ressources que l’on pourrait trouver dans l’application rigoureuse de la loi envers les fraudeurs de toutes sortes qui s’enrichissent aux dépens du Trésor public.
- Jamais leurs observations n’ont été écoutées. Les ministres, par crainte de l’impopularité, certains députés pour ne pas déplaire à des fraudeurs qui exercent une grande influence électorale, se sont toujours opposés aux demandes d enquête lorsqu'elles étaient déposées.
- Cette complicité de quelques membres du Parlement a éveillé enfin les susceptibilités des journaux modérés. Le Siècle, par exemple, dénonce aujourd’hui avec beaucoup de bruit la tolérance qui enhardit la fraude et laisse les services désarmés devant le désordre.
- Cela est fort bien, mais cela arrive un peu tard. Il semble nous rappeler queM. Brisson, directeur politique du Siècle, a été président du conseil des ministres et qu’il avait toute autorité pour réprimer d’aussi monstrueux abus. Pourquoi M. Brisson n’a-t-il pas « eu la vigueur de fermer sa porte aux solliciteurs et de risquer son portefeuille pour défendre les droits de l’État ? » Le « succès national » prédit par le Siècle n’aurait pas manqué au ministère et M. Brisson pouvait au moins laisser de son passage aux affaires un acte capable de le faire rappeler.
- Mais alors c’est lui qui tenait le pouvoir et il n’entendait
- pas se priver des services que la complaisance de l’administration envers les fraudeurs pouvait rendre à son parti. On a donc laissé faire et les droits de l’État ont continué à être sacrifiés à leur profit.
- Un arrêté du ministre des finances instituant une commission chargée de prévenir et de réprimer la fraude, les opportunistes ont là une excellente occasion de montrer leur bonne volonté Nous espérons qu’ils n’y faillieront pas.
- ÉTATS-UNIS
- Les nihilistes aux États Unis.— Les nihilistes russes—dit une dépêche d’Amérique publiée par le Times — ont tenu mercredi dernier, â New-York, un grand meeting pour protester contre le traité d’extradition qui a été conclu récemment entre la Russie et les États-Unis.
- D’après ce traité, ainsi que nous l’avons déjà annoncé il y a quelques jours, les individus qui se rendraient coupables, d’attentats contre la vie du chef de l’État ou d’un des membres de sa famille, ainsi que ceux qui participeraient à des attentats de ce genre, pourront être extradés, car ces attentats ne seront pas considérés comme des crimes politiques pour lesquels l’extradition ne peut avoir lieu.
- Le meeting de New-York a réuni une assistance de deux mille personnes environ. Le principal orateur était le nihiliste bien connu Léon Hartmann qui, comme on s’en souvient, avait été impliqué dans l’un des attentats contre la vie du tsar Alexandre IL
- Dan& un langage des plus hardis, Hartmann a fait l’apologie des doctrines révolutionnaires, dont il a constaté l’extension croissante en dehors même des rangs nihilistes. Il a prédit à Alexandre III le sort de son père. Il a engagé les Russes résidant en Amérique à s’affranchir du despotisme et à imiter l’exemple des Irlandais en envoyant à leurs frères des secours en argent.
- Hartmann soutient que les sympathies de la majorité du peuple américain sont acquises à la cause nihiliste.
- Sur la proposition, l’assemblée a voté une résolution invitant le Sénat à rejeter le traité.
- Les « Chevaliers du travail » ont adhéré à cette résolution.
- La crise irlandaise.—Une députation d’Irlandais-Américains s’est rendue dimanche à la Maison-Blanche pour inviter le président Cleveland à assister ce soir au meetting de protestation contre le bill de coercition irlandais.
- La délégation a été reçue par le secrétaire particulier du président.
- Le secrétaire leur a exposé que, quelles que fussent les vues du président à l’égard du bill, il lui était impossible, en raison de sa position, de prendre part à une manifestation de ce genre.
- Les délégués ont compris la justesse de l’observation et se sont retirés sans insister davantage.
- ASIE
- Le conflit qui doit amener une guerre depuis si longtemps prévue, sur les frontières de l'Afghanistan, entre la Russie et l’Angleterre, serait-il à la veille d’éclater ?
- Le correspondant du Times, à Vienne, dit tenir de source
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- LE DEVOIR
- très autorisée, quoique privée, qu’il est à craindre que les négociations de la commission anglo-russe, actuellement réunie à Saint-Pétersbourg n’empêchent pas une agression secrète de la Russie à l’ouest de l’Afghanistan. Les préparatifs pour une attaque seraient, activement poussés par le gouverneur russe de la région transcaspienne.
- Une dépêche, également adressée au Daily News, signale, sous toutes réserves, les bruits alarmants qui circulent au sujet de l’Afghanistan. Le général Komaroff aurait demandé, par télégraphe, des renforts et des munitions. De grandes quantités de tentes, de harnais et de médicaments viennent de lui être envoyés de la citadelle d’Ivan-Gorod, par la voie d’Odessa.
- D’après une autre information, la garnison de Merv aurait reçu l’ordre de se tenir prête à marcher. Du matériel de guerre serait de plusieurs points dirigé sur cette place.
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- L’ÉCOLE D’YZEURE
- L’article que nous publions ci-dessous est dû à la plume de M. Paul Strauss, conseiller municipal de- Paris, membre des commissions hospitalières du département de la Seine et très versé dans les questions d’assistance publique.
- Nous croyons devoir le reproduire à titre de document, parce qu’il contient des renseignements précis et abondants sur la façon dont l’assistance publique est pratiquée par le département de la Seine, qui est celui qui a le plus fait jusqu’ici en faveur de l’enfance.
- Hélas ! par ce qui a été fait là, qu’on juge un peu de ce qu’il resterait à faire encore!
- Les incidents de Porquerolles et de Mellray sont venus rappeler à notre société ses devoirs envers l’enfance Puisse-t-elle se résoudre à le remplir enfin, à faire cesser la promiscuité déplorable dont parle M. Strauss, dans son article, trans, former les prisons en école, donner un peu d’amour et de tendresse aux malheureux qui ont subi la constante douleur d’être privés de la tendresse paternelle à laquelle ils avaient droit.
- Le département de la Seine élève à lui seul près de trente mille enfants assistés. A partir de leur treizième année jusqu’à la majorité, ces enfants, placés individuellement à la campagne, sont mis en apprentissage ; ils apprennent un métier, ils sont employés aux travaux des champs, mais ils restent sous la tutelle du directeur de l'Assistance publique. Un certain nombre d’entre eux commettent des petits méfaits ; ils sont insoumis, quittent leurs placements, se mettent en état de vagabondage. L’administration est contrainte de prendre à leur égard certaines mesures de préservation ; à cet effet, elle leur administre ce qu’on est convenu d’appeler la correction paternelle. Ces enfants ou jeunes gens des deux i
- sexes insubordonnés, sont envoyés, pour un temps plus ou moins long, dans des colonies pénitentiaires.
- Il en est de même pour les enfants moralement abandonnés.Ceux-ci doivent nécessairement produire un contingent d’incorrigibles ou de vicieux; il est indispensable de les traiter d’une manière spéciale. L’administration jusqu’à ce jour, se voyait réduite à leur infliger la même peine qu’aux indisciplinés du service des Enfants Assistés, c’est-à-dire à les renfermer dans des colonies agricoles, dans des refuges ou des Bon-Pasteur.
- Le système de mise en préservation des élèves indisciplinés avait ainsi pour effet d’assimiler ces enfants aux jeunes détenus en vertu des articles 66 et 67 du code pénal, c’est-à-dire à ceux pour qui le tribunal ordonnait la détention jusqu’à leur majorité dans une colonie pénitentiaire pour avoir agi sans discernement. C’était une faute de jeter ainsi| les enfants coupables d’insubordination au milieu d’une population vicieuse et de leur appliquer le régime pénitentiaire. L’administration de 1-Assistance publique et le conseil général reconnurent,d’un commun accord,qu’il y avait lieu de changer de système et de créer des écoles spéciales de réforme pour les pupilles indisciplinés delà Seine.
- Le département de la Seine est devenu locataire de l’État, avec promesse de venSe, du magnifique domaine d’Yzeure, près Moulins; une délibération en date du 24 avril 1884 décida l’affectation de ce domaine à une école de réforme, et la loi du 27 juillet 1885 mit Yzeure à la disposition du département. C’est cette école, destinée aux filles indisciplinées,qui va être incessamment inaugurée.
- Les incidents de Porquerolles n’avaient fait que confirmer le conseil général dans ses intentions primitives. Ni les placements libres, ni les placements dans les colonies pénitentiaires ne conviennent pour la mise en préservation. Pour les filles,il n’y avait d’autres établissements que les Refuges ou les Bon-Pasteur, et pour les garçons on était obligé de les mettre à Cîteaux ou à Mettray. L’influence congréganiste domine dans toutes ces maisons et l’esprit qui y règne est détestable. Généralement les agents subalternes sont de médiocre qualité; quand on n’abêtit pas les enfants, on les abrutit.
- A Cîteaux, il est défendu de parler dans les ateliers ; le silence n’est rompu que par des chants religieux, des cantiques. Le travail y est excessif pour des adolescents et des enfants ; le régime disciplinaire y est trop dur, quelquefois barbare. Evidemment on a cru de bonne foique le seul moyen de réduire certaines natures rebelles était de les soumettre à certaines peines ; cvest la théorie de la répression. Alors on se sert de la cellule, claire ou obscure, et du cachot de punition, et on le fait avec une rigueur excessive.
- A l’époque où M. de Mets fonda la colonie de Mettray, c’était un progrès considérable. La loi de 1850 sur les jeunes détenus n’existait pas encore. Le système des maisons de
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- famille,ww leurs chefs,leurs sous-chefs et leurs frères aînés, était tout à fait séduisant, et l’organisation du patronage était irréprochable. Aux termes des statuts delà société, comme il est dit à l’article 314du règlement, la colonie exerce une tutelle bienveillante sur les colons à leursortie de Mettray. Mais ce n’est pas l’histoire de Mettray qui est en cause. Le présent seul nous intéresse. Il est à présumer que, si de Metz avait vécu il n’aurait pas laissé péricliter son œuvre.
- La société paternelle a rendu des services et peut en rendre encore ; mais elle doit changer de méthode. En tout cas, pour ce qui nous regarde, une visite à Mettray nous a laissé une impression fâeheusè. J’ai dû pour ma part, reproduire devant le conseil général les dire de trois pupilles de la Seine qui m’ont affirmé, l’un être resté au cachot trente-huit jours avec les menottes, un second avoir subi la camisole de force pendant un mois, un troisième avoir passé quarante jours en cellule. J’ai vu ces cachots, sans air, sans jour, sans ouverture d’aucune sorte. Non, ce n’est pas ainsi qu’on traite des enfants i Gela révolte, cela fait mal au cœur !
- C’est le système d’éducation pénitentiaire qui est mauvais ; les moyens coercitifs y jouent un rôle considérable. A coup sûr, il est nécessaire de pouvoir punir les enfants ; il ne faut pas le faire avec un tempérament de garde-chiourme. Les peines doivent être peu fréquentes et légères. Un enfant puni avec cette dureté, se rebute bien plutôt qu’il ne s’améliore. C’est à la fois inhumain et dangereux.
- La science hospitalière nous enseigne qu’il faut traiter d’une autre manière les enfants insubordonnés ou vicieux.Le plus souvent, ces enfants subissent une fatalité héréditaire ; ils sont plus malades que coupables. « Combien de ces pauvres petits ne sont que des malades de l’intelligence, atteints d’instabilité mentale, enclins au vagabondage, pervers, frappés de déviation intellectuelle! L’école de la Salpétrière et de Bicêtre a montré ce qu’il était possible de faire à l’égard des enfants idiots ou arriérés ; la méthode de Seguin mise en pratique par Delasiauve, par notre savant et ancien collègue, M. le docteur Bourneville, par d’autres encore, ne vise pas uniquement les épileptiques, les grands malades, pourrait-on dire, mais encore les demi-malades, ceux que M.le docteur Henri Thulier a judicieusement appelé les difformes de l’intelligence. Ce n’est pas â punir mais bien h guérir que nous devons apporter nos soins. » J’ai cité ce passage de mon rapport pour ne laisser aucun doute sur l’esprit qui a dicté nos résolutions récentes à l'égard de la mise en préservation des élèves.
- Les admirateurs du père Fouettard peuvent crier à l’utopie. Il est certain que ces vues nouvelles dérangent plus d’une opinion ancienne. Une école de réforme a pour directeur tout désigné, un médecin, plus compétent que quiconque à discerner les troubles de la mentalité et à ordonner un traitement approprié. Ce médecin doit être en même temps un pédagogue , il devra étudier les élèves, parler à leur cœur, à
- 4ur raison, les prendre par la douceur, leur appliquer autan que possible le régime de la famille. Est-ce que il’expérience ne vaut pas la peine d’être tentée ? Croit-on que par l’éducation, par un traitement médical,certaines habitudes vicieuses ne disparaîtront pas plus sûrement que par des châtiments et des injures ? Il n’esl pas possible d’en douter.
- En tout cas, â défaut de la science l’humanité commande l’indulgence à l’égard des enfants insoumis. Ce n’est pas la faute de ces malheureux abandonnés si leur cœur s’est durci, si aucune affection n’a pu les préserver du vice ; il n’est que juste de leur savoir gré des fatalités sociales qu’ils ont dû subir. Avec quelle tolérance, avec quelle pitié ne doit-on pas accueillir ces enfants assistés, ces enfants moralement abandonnés, victimes de l’hérédité ou de l’éducation et qui méritent à un double titre, parcequ’ils sont abandonnés et parcequ’ils sont malheureux, qu’on s’intéresse à eux, qu’on les relève et qu’on fasse d’eux des forces disponibles pour la famille et poui la patrie.
- Aniversaire de la mort de Pierre Leroux-
- Nous avons reçu, trop tard pour l’insérer dans notre dernier numéro, le compte-rendu qu’on va lire du seizième anniversaire de la mort de Pierre Leroux, mort, en 1871, à Paris, pendant la Commune.
- Quel que soit le jugement qu’on porte sur l’œuvre considérable de ce philosophe, il fut de ceux qui honorent l’humanité par le dévouement qu’ils apportent à semer le bien sur leurs pas, par la hauteur et la générosité des vérités qu’ils trouvent et propagent avec un infatigable charité sociale dont on doit leur être reconnaissant :
- Le seizième aniversaire de h mort du grand penseur Pierre Leroux a été célébré comme les années précédentes au cimetière du Mont-rParnasse au milieu d’une grande affluence. Trois discours ont été prononcés et écoutés avec tout le plus grand recueillement.
- Joseph Leroux, le fils du philosophe, a combattu le système des nationalités ; il a prouvé que les écrivains en s’appuyant sur ce triste système ont propagé les plus grossières erreurs. Il faut substituer à la guerre étrangère l’influence civilisatrise, le perfectionnement de l’Humanité par les arts, la morale, la politique ; c’est ce qu’avait compris Pierre Leroux.
- Aug. Desmoulins, le plus fervent et le plus fidèle disciple du philosophe de Boussac, a résumé dans un discours remarquable plein de chaleur et de cœur l’œuvre de Pierre Leroux.
- II a développé la triple doctrine de l’Humanité : Solidarité, Triade, Circulus.
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- Solidarité c’est le bien qui unit l’homme à l’homme, j La solidarité, si elle n’existe pas entièrement en fait est maintenant acceptée partout.
- Chacun pour tous, tous pour chacun, voilà la vraie devise.
- Tant qu’à la Triade, le second terme de la Triple Formule que Pierre Leroux nommait la loi de l’Amitié, le législateur en rendant l’école neutre l’a reconnue. Pierre Leroux a jeté les bases de l’organisation scolaire de la plupart des états civilisés : Bientôt il faut l’espérer nous aurons gagné l’Instruction Intégrale.
- Enfin, le troisième terme, Circulus, le bien qui unit l’homme à la terre, commence a être compris.
- Pierre Leroux, le premier,a.déclaré que L’homme étant reproducteur de sa substance, avait le droit absolu à la terre. Qu’est-ce qu’un prolétaire ? un être humain déraciné... Eh bien ! cet être qui a été anaché au sol doit être ramené au sol.
- Après avoir avec beaucoup de clarté, exposé les idées de Pierre Leroux et les applications partielles qu’elles ont déjà reçues, Aug. Desmoulins termine en disant qu’il va en cultivant la terre recommencer la tentative qu’il avait faite à Boussac avec Pierre Leroux,de ramener l’homme au sol. Il publiera la vie de Pierre Leroux et un résumé de ses œuvres.
- Les assistants très émus félicitent l’orateur.
- L’un d’eux, M. Mates Martin, au nom de la jeunesse, prend l’engagement de venir tous les ans avec ses camarades rendre hommage à celui qu’il considère comme un génie bienfaisant, un penseur honnête et profond.
- On remarquait dans l’assistance, MM. Joffrin, doct. Brousse, Boyer, Ern. Lesigne, Nétré Grumel, Eug. Simon,
- G. Morin; Maquaire, Moreau, MmCs Griess-Traust, Desmoulins, Sleyden. etc.
- Gaston Morin.
- M. Hippolyte Destrem publie dans le Bulletin trimestriel delà société des Etudes philosophiques et sociales un remarquable examen des forces philosophiques et sociales actuelles, dont nous reproduisons l’extrait suivant :
- Les faits de ces derniers temps attestent une augmentation du nombre des individus qui aspireni à des changements dans l’état social, imposés par des coups de force populaires.
- A Paris, les comités qui, sous des noms divers, se réunissent périodiquement pour élaborer et préparer des changements de cette nature, sont au nombre de 80. Ils se composent de 30 à 50 adhérents chacun, à peu près 40 en moyenne ; en tout environ 3.000 officiers de l’insurrection, formant les cadres de la Révolution projetée.
- | A en juger par le tirage des journaux qui sont les organes de cette cause, on peut évaluer à 100.000, dans Paris seulement, le nombres des insurgés qui suivraient ces chefs immédiats, au jour où se présenterait le casus belli révolutionnaire.
- Dans les départements, le nombre de révolutionnaires semble être, à vue d’œil, de 400,000, épars en partie dans les grands centres industriels, en partie dans certaines villes ou bourgs secondaires.
- Il n’y a nulle unité de doctrine, nul plan pratique de réalisation, pour le lendemain de la victoire espérée, entre les 500,000 révolutionnaires français. L’ardeur, la persévérance, le courage sont leur unique force.
- Ce n’est pas assez pour faire quelque chose. Pour que les révolutionnaires français pussent tenter avec succès le coup de force qui fait tout leur objectif, il faudrait, ou que toutes choses restant ce qu’elles sont, leur nombre fût au moins triplé, — ou qu’il se présentât des événe-nements très graves, guerre générale, ou tentative de coup d’État, qui leur ouvrissent une voie d’invasion sur l’ensemble du corps social.
- Les révolutionnaires savent cela; aussi espèrent-ils en chacune de ces deux alternatives. De plus, ils comptent sur une union solidaire avec les révolutionne ires de divers pays, et sur des insurrections simultanées sur différents points de l’Europe.
- De ce côté, leurs espérances sont-elles bien fondées ? Récensons les forces Révolutionnaires européennes.
- Après la France, c’est l’Allemagne et la Belgique, qui comptent les plus de révolutionnaires. Sur les 774.000 vote socialiste du dernier scrutin allemand, comptez 500.000 combattants possibles ; c’est beaucoup. Ajoutez 100.000 Belges on Hollandais, vous aprez 600.000 insurgés, dans un cas extrême, où tout serait combiné d’accord entre les comités supérieurs des divers pays.
- G’est avec les 500.000 révolutionnaires de France, tout ce qui serait force agissante dans un cas donné. Car en Italie, en Austro-Hongrie et en Espagne les révolutionnaires sont peu nombreux et clair-semés. En Angleterre, ils ne sont capables que de promenades dans les rues. En Irlande, ils ne travaillent que pour leur île. En Russie ils font de l’assassinat, ce qui n’est pas du tout de la révolution, et ce qui est uniquement absurde, comme ne pouvant aboutir à rien, puisque tout empereur ou fonctionnaire mort est remplacé par un autre.
- Onze cent mille révolutionnaires, épars sur une immense surface, ce n’est rien pour changer la face de l’Europe, à supposer qu’il fût de les faire marcher simultanément ! et d’accord.
- | Mais si leur nombre total venait à se quadrupler ou à ! se quintupler, alors ce serait autre chose.
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- Qu’arriverait-il, s’ils triomphaient un jour ? Impossible à qui que ce soit de le prévoir, pas plus que de prédire une série de dix mille coups dans un mouvement de roulette donné.
- Rien d’impossible à ce qu’une vaste équipée dans ce | sens aboutit à un Césarisme européen, appuyé sur une immense féodalité capitaliste, puisqu’il est vrai de dire qu’en ce genre tout arrive. La chance dont nous parlons est au nombre de celles qu’on peut parfaitement concevoir ; comme la chance, réalisée en fait, du 10 brumaire an VIII existait en germe dans la situation créée le 10 août 1792, agravée par le 31 mai et le 9 thermidor; comme aussi le 24 février 1848 contenait en principe les éléments qui, par évolution suivie de réaction, ont produit, neuf mois après, le scrutin césarien du 10 décembre.
- Pour résumer la situation des groupes révolutionnaires d’Europe:
- 1° Leur personnel est actuellement trop peu nombreux pour produire un changement européen. Il leur faudrait pour cela, au moins le quintuple de leurs forces actuelles.
- 2° Leur propagande risque de se heurter à des limites tracées par les sentiments qu’ils froissent et les intérêts qu’ils effraient, à moins que les fautes des gouvernements persistant dans les voies d’immobilisme ou de rétroga-dation, ne leur viennent en aide.
- 3° Dans ce dernier cas, si leur nombre venait à quintupler, ils pourraient peut-être accomplir les renversements prémédités par leurs chefs.
- 4° Les suites possibles de leur triomphe éventuel échappent à toute prévision, et comportent les chances les plus contradictoires, y compris, dans tel cas donné, celle d’une réaction à outrance dans le sens conservatoriste.
- Tout à cet égard serait aléa ; comme la guerre civile et comme la guerre extérieure, le jeu sanglant de la force et du hasard.
- En traitant ce sujet, nous avons dû nous borner, comme on l’a vu, à une énumération et à une évaluation de forces brutes. Nulle idée, nulle théorie, nul livre digne d’attention, ne se sont manifestés depuis assez longtemps, du chef des tendances révolutionnaires.
- Hippolyte Destrem
- Les Petits Martyrs de Mettray.
- Le Devoir a déploré les conditions lamentables dans lesquelles s’exerce l’assistance publique. Voici des détails nouveaux qui viennent encore confirmer ce que nos lecteurs connaissent des mauvais traitement subis par les enfants assistés. On verra que les religieux se prêtent à ces exécu-
- tions atroces, dont ils sont souvent les ordonnateurs. Mais les prêtres, l’aumonier, les sœurs, ne sont pas seuls responsables des atrocités commises, les membres laïques de l’administration, en ad-j mettant, qu’ils ne prendraient pas part aux pratiques dénoncées, seraient coupables du seul fait de les laisser en usage. Laïcisons les établissements d’assistance, mais épurons le personnel grossier et barbare qui font de ces lieux de mutualité sociale des cabanons et des cachots!
- Voici, en attendant, ce qu’un ancien colon de Met tray écrit à la Petite France.
- J’ai vu enfermer des enfants dans les caves qui sont sous la chapelle. Avec cela, on leur mettait la camisole de force qu’ils gardaient nuit et jour quelque fois pendant plus d’une semaine. Ils n’avaient pour toute nourriture que 250 grammes de pain que leur jetait un employé, ce qui obligeait les malheureux à se coucher à plat-ventre et à manger leur pain comme un chien.
- D’autre part, notre confrère Lucien Bouhault reçoit les détails suivants d’un de ses correspondants.
- Je tiens à affirmer que le fait des menottes et du cachot infect dont les journaux ont parlé n’est pas un fait isolé, car il se pratique journellement. La responsabilité n’en doit pas incomber seulement à M; Quesnel (l’ancien directeur intérimaire) mais à tous ceux qui l’ont précédé à la tête de l’administration.
- La colonie d’ailleurs n’est réellement dirigée et gouvernée que par ïAumônier. Tout marche par ses ordres. Parmi les chefs et les colons l’espionnage est organisé et pratiqué sur une vaste échelle : tous les matins à 9 heures a lieu le rapport.
- Le mensonge est recommandé d’une façon spéciale à ceux qui sont chargés d’accompagner les visiteurs, auxquels on se garde bien de montrer les prisons et les cachots. « Ü n’y a point de punitions corporelles, leur dit-on, les bons conseils et la persuation suffisent. »
- On a bien soin de ne pas les faire descendre sous la chapelle, et je suis certain que M. le commissaire-enquêteur n’a pas été conduit dans une certaine salle où, tous les jours à midi et demi, se rendent les colons, jeunes ou vieux, punis pour un motif souvent insignifiant. Là, un ancien carabinier (nommé Bourneau, de mon temps) leur administre, paternellement, toujours, cinq, dix, quinze, vingt coups d’une énorme férule. Les plus âgés se roidissent contre la douleur, les autres jettent des cris déchirants. Je n’ai jamais été obligé d’assister à cette exécution, sans en avoir le ?cœur navré. Je ne parle pas des malheureux qui, en plein hiver, sont condamnés à passer sept ou huit jours, au moins, dans un cachot, les mains attachées derrière le dos ; à moitié nus pour satisfaire aux besoins de la nature, et obligés de mordre à belles
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- dents dans Je morceau de pain noir déposé sur les planches qui leur servent de lit.
- J'en ai vu un puni de cette façon pour un vol de fruits. Il avait jusque-là échappé à la punition, lorsqu’un de ses complices, contraint à se confesser, comme tous le sont, d’ailleurs, avoua à l’aumônier avoir pris part au vol et nomma son camarade. Le doux ministre du Dieu de clémence les fit immédiatement jeter tous deux au cachot ; la confession sert toujours à quelque chose !
- La question d'Haïti-
- Nous avons signalé, en le déplorant, dans notre dernier numéro, l’acte inqualifiable d’agression commis par l’Angleterre sur la petite Ile d'Haïti. A ce sujet, M. Chancy, qui a été secrétaire du conseil des ministres d'Haïti, adresse au rédacteur en chef du Rappel, la lettre suivante :
- Monsieur le rédacteur en chef,
- L’indignation soulevée par la conduite des Anglais envers Haïti les oblige à essayer de s'en justifier. Le Daily News écrit que les ministres de sa majesté britannique, « suivant certains rapports, ne font que réclamer de l’argent qui a été prêté au gouvernement haïtien, et que celui-ci refuse de rendre » .
- Ce journal sait aussi bien que nous que le gouvernement anglais n'a jamais prêté un penny au gouvernement haïtien. Il lui en prêterait volontiers en échange d’une garantie territoriale, mais il y a longtemps qu’il désespère de trouver des gouvernants capables de conclure un marché si criminel.
- Si nous étions débiteurs des Anglais, personne n’aurait à intervenir entre eux et nous; par conséquent, rien ne pourrait expliquer la réprobation générale et spontanée qu’ont provoquée leurs prétentions ’îur l’île de la Tortue. Créancière à gage, elle n'aurait eu qu’à invoquer les services rendus, elle qui s'est peu gênée pour prendre Chypre à la Turquie sous la promesse de services à rendre au sultan. Le Daily News trouve lui-même la plaisanterie si forte qu’il ajoute : «Mais même s’il en était ainsi, le bombardement de plusieurs villes est une mesure sévère. »
- Entasser ruines sur ruines, engloutir la fortune publique, éventrer, sans aucun danger, femmes, vieillards, et enfants : cela s’appelle, en Angleterre, de la sévérité.
- Lasse d’entendre parler de l’influence française en Haïti, impuissante à troubler le repos de l’Europe, l’Angleterre se contente d'évoluer dans l’Océan pacifique.
- Mais qu’on y prenne garde, si le pavillon anglais est jamais abordé à la Tortue, il ne tardera pas à flotter tout le long du canal de Panama. Haïti sera frappée au cœur : elle sera amputée d'un de ses membres. La France sera arrêtée dans son œuvre de rayonnement pacifique, et
- elle sera frappée à la bourse. Puis, enfin, le trafic commercial du monde entier sera soumis au caprice intéressé du Royaume-Uni.
- La question est donc bien plus grande qu’on ne le pense. Il ne s’agit pas seulement de maintenir l’intégrité du territoire haïtien, il s'agit aussi de sauvegarder de grands intérêts internationaux. Nous attendrons donc avec une énergique confiance le triomphe du droit pour Haïti, fille de la Révolution française, quoique l’histoire du droit des gens n'ait été trop souvent qu’une suite de dérogations au droit du plus faible par le plus fort.
- Jean-Joseph Chancy,
- Ancien secrétaire du conseil des ministres d'Haïti.
- Ajoutons que l’indignation de l'opinion publique a forcé l’Angleterre à lâcher prise. Haïti a proposé de soumettre le différent à la décision arbitrale d’une puissance armée, et l’Angleterre sera bien contrainte d’en passer par là.
- C'est une solution heureuse qui 11e peut que nous réjouir.
- VARIÉTÉS
- ÜNSOMNAMBULE
- Un marchand de meubles constate que de gros articles exposés devant sa boutique ont disparu de l’étalage : des chaises, une table, une commode. Cherchant d'un regard circulaire où tout cela a pu passer, il aperçoit sa commode de l’autre côté de la chaussée sur les épaules d’un quidam qui, posément, se dirige vers la maison d’enface. En un clin d’œil il est sur lui. C’est un tout jeune homme (19 ans/. Jamais vous n’avez vu d’innocent plus étonné! Qu'est-ce qu’on lui veut? Il n’a rien fait! Conduit au poste, interrogé par le commissaire, son système de défense reste de même : Lui un voleur ! lui, avoir pris une commode ! Il est impossible de pousser plus loin l’effronterie ni la sottise, car, en définitive, c’est nier l’évidence; qui compte-t-on tromper ? Cinquante personnes l’ont vu. Disons tout de suite qu’on trouvra chez lui tout ce qui n’était plus chez l’ébéniste. C’est sans doute un garçon d’intérieur qui aura inauguré ce moyen de meubler le sien à bon compte,
- Cependant, au Dépôt, on ne tarde pas à voir que cet homme-là n'est pas fait comme tout le monde. Dès qu'il est assis il s’endort. Sans s’asseoir, s’il reste un moment immobile, il s’endort. Il s’endort à tout bout de champ. Bref, son état de santé donne lieu à des doutes tels, qu’il est consigné à l’Hôtel-Dieu, dans le service de M. Mesnet, pour y subir l’examen du docteur Garnier, commis par M. le préfet de police.
- Non-seulement il dort très fréquemment, mais c’est un somnambule des mieux caractérisés; voilà ce qui ressort des
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- observations auxquelles dés son entrée à l’hôpital, ce jeune homme donne lieu. Il se relève la nuit, s’habille, parle tout seul,balaye, époussette, se recouche, àson réveil ne se souvient de rien. Bien mieux, ce sommeil par lequel en plein jour il lui arrive si souvent d’être saisi, est le sommeil somnambulique. Ainsi dormant, il circule par la salle, sans avoir conscience de ce qui l’entoure, poursuivant son idée, rêvant non en pensée comme dans le sommeil ordinaire, mais en acte, faisant ce qu’il imagine : un vrai rêve de choses. Exemple: Assis un jour au bord de son lit, il s’endort et, aussitôt, se relève, ajuste ses vêtements, jette ses cheveux en arrière, se dirige vers le milieu de la salle, réunit autour de lui les chaises qu’il voit, les dispose en cercle, se place au milieu, puis une baguette à la main, prend des attitudes de chef d’orchestre, donne ses indications à des musiciens imaginaires, bat la mesure. Il rêve qu’il dirige un concert.
- D’autres fois il veut se suicider, c’est qu’alors dans son sommeil, la mémoire lui revient de l’acte pour lequel il a été arrêté et avec la mémoire de l’acte, sa juste appréciation. Il n'est qu’un misérable ! La peur s’ajoute au remords : la peur de la justice. Il ne veut pas survivre à son crime. Une nuit, il se pendit avec une ceinture de cuir à la galerie de son lit; un gardien vint à temps pour le sauver. Il a plusieurs fois essayé de se jeter par la fenêtre. Réveillé, il a tout oublié.
- En dehors des crises, l’examen des sensibilités donne les résultats suivants : sur une grande partie de la surface du corps, ni contacts, ni piqûres, ni variations de température ne sont perçus. L’électricité à courants interrompus n’est point sentie. Aucune trace de sensibilité aux muqueuses. Le goût et l’odorat sont abolis; la vue, Fouie et le tact conservés.
- Ainsi la constatation du somnambuliste spontané est complète et c’est décidément à un malade que nous avons affaire.
- Il est fils d’un hystérique. A l’âge de onze ans, convalescent d’une fièvre typhoïde, il eut une insolation à la suite de laquelle il fut surpris d’attaques de nerfs qui plusieurs fois par jour pendant trois mois se répétèrent avec une extrême i violence. Ces accès disparurent en même temps que le cuir chevelu devint le siège d’une irruption impétigineuse. Mais à dater de là, il est nerveux : un rien l’irrite, sa mobilité d’esprit est extrême. Cependant le somnambulisme ne se déclara que bien plus tard. C’est sur la fin de 1885 qu’apparaissent les premiers troubles du sommeil : il s’agite, bavarde, tient des propos incohérents, se lève toujours dormant, s’habille, marche dans sa chambre. En juin 1886, les accès plus fréquents à la fois et plus prolongés se produisirent le jour comme la nuit, c’est-à-dire qu’il s’endort debout, s’endort à table s’endort en mangeant, en travaillant. La mobilité de son esprit s’accroît. Il ne Peut tenir en place.Fait plusieurs voyages sans but. De retour à ^ris, il s’imagine être un grand musicien, se met à composer a apprendre plusieurs instruments. Plus tard, il se croit chirurgien militaire. En octobre de la même année tout es*
- changé et ce n’est plus Euterpe ni Esculape qu’il suit; Vénus est l’objet unique de son culte, il y porte pendant tout ce mois et le suivant une ardeur telle que son état mental qui n’avait pas besoin de cette épreuve en chancelle à un degré effrayant; les troubles du sommeil vont toujours augmentant. Un jour on le rapporta endormi chez lui; on l’avait trouvé endormi près des fortifications. Il fut quinze heures sans se réveiller. Tel était son état quand il s’avisa de se mettre dans les meubles de son voisin.
- Ses antécédents connus, rejoignons-le à l’hôpital, où nous allons le voir dans le cabinet de M. Mesnet. Sont présents M. Tillaux, collègue du précédent ; M. le docteur Garnier et des élèves du service. M. Mesnet se propose de voir jusqu’à quel point ce somnambule de nature sera sensible à l’action hypnotique. 11 s’approche du sujet et à très courte distance le regarde fixement; c’est asssez ; la fascination s’est produite. L’homme est là, les yeux démeusuréments ouverts, la prunelle immobile. 11 a suffi de quelques secondes. Les yeux dans les yeux, attaché par la vue comme le plus rigide des liens, il suit avec une précision toute mécanique les moindres mouvements du médecin auquel il est en quelque sorte rivé, s’avançant ou reculant avec lui en automate, jusqu’à se mettre nez à nez, œil sur œil. 11 n’a de communication avec personne autre; n’entend que son dominateur, ne répond qu’à lui, n’est sensible qu’aux seules excitations qui viennent de lui. La fascination est aussi complète que possible.
- On sait combien facilement, dans l’état de fascination, naissent les hallucinations provoquées. M. Mesnet en fait l’expérience : « Un oiseau ! s’écrie-t-il brusquement, devant vous ! sur le mur ! » Aussitôt le malade se précipite dans la direction indiquée, renversant tout ce qui lui fait obstacle, et, les bras levés, cherche à s’emparer de cet oiseau imaginaire qu’il pose ensuite sur son doigt et dont il imite le chant.
- Ensuite, des hallucinations qui mettent enjeu la sensibilité morale :
- «Un enterrement ! » A ce mot prononcé brusquement, ses traits se contractent. Il voit le convoi, plaint la famille de la morte, pousse de gros soupirs à la vue de trois orphelins qui suivent le corps de leur mère, et son émotion est telle, qu’il en pleure.
- « Un mariage 1 Son visage s’épanouit ; il fait un pas en avant pour mieux voir un spectacle aussi agréable. La gaieté de l’occasion le gagne, et il s’invite à la fête, se met à danser •* quand sur le mot : « On danse » , il voit les gens de la noce gigoter en mesure; il entend la musique, etc.
- Une vigoureuse insufflation sur la face le réveille. En se réveillant il perd le souvenir de ce qui vient de se passer. Hypnotisé de nouveau par la prise du regard, il recouvre instantanément la mémoire perdue.
- Une heure s’était passée à ces expériences. De l’agacement en était résulté. Le malade avait des expressions de frayeur; il éprouvait des tremblements; ses membres étaient pris de
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- secousses. Quand on voulu le réveiller en soufflant sur ses yeux, impossible d’y réussir. Sans plus de succès la suggestion j fut essayée. On parvint à le faire se déshabiller et coucher; il j eut alors une attaque convulsive franchement hystérique, entre- j mêlée de périodes de catalepsie, et de léthargie, suivie de | sanglots et de larmes. Avis à qui imprudemment,n’ayant aucune connaissance spéciale et ne se proposant rien de plus élevé qu’un amusement, jouent avec ces sortes d’expériences — Enfin il s’endormit d’un sommeil très calme.
- Nous arrivons à la partie la plus importante des recherches de M. Mesnet. 11 s’agit de la suggestion post-hypnotique ou à échéance. Dans quelle mesure le sujet en était-il susceptible c’est ce qu’on se proposait de savoir.
- Un jour à la visite ce sujet, en fixant les yeux sur M. Mesnet,s’endormit. Tout endormi, il n’en continuait pas moins de répondre aux questions du médecin, mais nulle autre des personnes présentes n’existaient pour lui. L’occasion était bonne pour l’étude en question; elle fut saisie. Escorté de ses élèves, le chef de service emmène le malade dans son cabinet où, appelant son attention sur un des externes:
- — Voyez vous, lui demande-t-il, la chaîne de montre de M. X...?
- —Oui.
- —Eh bien je vous ordonne ceci : demain, pendant ma visite, vous prendrez adroitement cette chaîne et la montre, les mettrez dans votre poche et vous en irez aussitôt.
- Mouvement de surprise avec secousse des membres et expression de mécontentemeut chez le pauvre garçon qui ne répond rien.
- —Je vous l’ordonne, reprend le médecin. Je le veux.
- Alors, l’esclave, avec un geste brusque et saccadé, dit : Oui 1
- On le ramène à son lit. Une insufflation sur laface le réveille.
- Il n’a aucune idée ni de l’ordre reçu ni de la promesse faite.
- Le lendemain, sa visite terminée, M. Mesnet assis à une table signe ses cahiers. Les élèves sont réunis autour de la table. A sa droite est lë malade qu’il a fait mamder, à sa gauche, l’externe à la chaîne, M. X... On cause des malades sortants et des lits disponibles. Debout, immobile, le yeux fixés sur la chaîne de l’élève, le somnambule ne prête aucune attention à la conversation. On l’avait vu au commencement de la visite causer en toute liberté d’esprit avec les élèves. Maintenant il se détache de plus en plus du milieu environnant; ne voit que ces anneaux brillants; s’absorbe en eux. Les assistants suivaient aisément sur la face le reflet de ce qui se passait dans son for intérieur. Ses pupilles se dilatent. L’œil devient humide, la conjonctive s’injecte légèrement. Ses traits prennent une expression d’angoisse, accusé par le plissement de la peau du front, par des troubles considérables de la circulation capillaire : ici aux pommettes des rougeurs là des plaques ternes et livides; enfin une grande perturbation
- du système vaso-moteur. La respiration s’accéléré; il y a des tremblements musculaires; par moments les membres sont brusquement secoués,
- A plusieurs reprises il s’incline vers M. X... puis lentement s’en approche, plusieurs fois porte les mains vers lui et les retire sans avoir touché l’objet, et brusquement détache la barrette passée dans la boutonnière de gilet, enlève la montre avec la chaîne met tout dans la poche de son pantalon, et courant, déserte la salle, franchitun couloir, le palier, dégringole l’étage au-dessous.
- On l’y retrouve dans un état d’égarement complet, aux prises avec un infirmier. Une insufflation le rend à la vie normale. Il est ramené dans le cabinet de M. Mesnet.
- — Qu’avez-vous?
- — Je n’ai rien,
- — D’où venez-vous, et qu’avez-vous fait ?
- — Monsieur, je ne sais pas.
- Sur quoi, M. Mesnet lui retirant de la poche la montre qu’il y a mise:
- — Gomment avez-vous cette montre ? Est-elle à vous ?
- —Non.
- — Je le sais bien puisque vous venez en ma présence de la prendre à M. X...
- A ces mots : « Je ne suis pas un voleur ! » s’exclame-t-il avec énergie, et il fond en larmes, il sanglote, il exprime avec une indéniable sincérité l’émotion la plus douloureuse.
- Aux larmes, d’ailleurs, ont bientôt succédé des’crises d’une violence extrême, pendant lesquelles, si on n’y eût pris garde, il se fût brisé la tête contre la muraille. « Je ne suis point un voleur ! ne cesse-t-il de dire. C’est une ^infamie ! » Il fallut une dizaine de personnes pour le maintenir,
- Pendant plus d’une demi-heure : spasmes, collapsus léthargique; alternative de catalepsie et d’extase; on eut dans une succession rapide toutes les phases des perturbations hypnotiques les plus accusées. Get état ayant l’émotion du sujet pour cause unique M. Mesnet ne pouvait directement le faire cesser. Il profita d’un moment d’extase contemplative; à sa faveur, fit la prise du regard, et, redevenu maître delà situation, d’un souffle rétablit l’état normal.
- Victor Meunier
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- Etat civil du Familistère.
- Semaine du il au 17 Avril 1887.
- Naissances
- Le 17 avril, de Xavier Marie Anna, fille de Xavier Gustave et de Serva Marie.
- Décès :
- Le 15 avril, de Pennelier Aimé, âgé de 7 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- uufsé. — mp. Barè.
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- Il' Année, Tome 11.— W451 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 1er Mai 1887
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
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- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAHIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- L'évolution sociale.— Opinion définitive du Courrier de Londres sur le Familistère. — La grève de Vierzon.— Le mouvement social en Belgique. — Faits politiques et sociaux de la semaine.— L’Etat et les salaires. — Bazaine. — Le Socialisme en Allemagne. — La misère et l'incurie sociales. — Les femmes au paon doré. — Revue socialiste. — Etat-civil du Familistère. — Fête du Travail.
- L'ÉVOLUTION SOCIALE
- La résistance de la part des opprimés et des exploités contre les oppresseurs et les exploitants a existé de tout temps et sous tous les régimes. De son côté, la sagesse humaine a toujours protesté contre la tyrannie en donnant aux hommes des préceptes d’humanité et de dévouement tendant à leur faire comprendre qu’ils sont solidaires les uns des autres, et que ce n’est qu’en s’entre-aidant et en se partageant les bienfaits de la vie qu’ils accomplissent la loi du devoir.
- Tous les sages,depuis les temps les plus reculés, ont fait de cès préceptes la base de la morale des nations. Mais, dans une humanité primitive, aux passions brutales et égoïstes, les hommes chargés de gouverner les peuples ne songent le plus souvent qu’à les opprimer, et ceux chargés d’enseigner la parole de vérité à faire de leur fonction métier
- et marchandise. J
- Au lieu d’enseigner aux hommes les vérités qui doivent les unir, les prêtres ont, la plupart du temps, adultéré la parole de vérité et abusé de l’ignorance des peuples pour les pénétrer d’idées obscures et fausses. Ils ont imaginé des dieux faits à leur image, méchants, cruels, vindicatifs, insatiables de gloire mondaine et de richesses. Avec de telles divinités, ils ont fanatisé l’ignorance des peuples et, ensuite, exploité les foules à leur profit.
- Mais du sein du peuple ont surgi des intelligences qui ont reconnu le fanatisme et les erreurs dans lesquels les peuples étaient entretenus et su distinguer les causes d’oppression résultant de l’enseignement des prêtres. Ces esprits clairvoyants ont cherché ce qu’il y avait de vrai dans les paroles de ceux qui, prêchant le renoneemement aux choses de ce monde et l’abandon des richesses, cherchaient à s’approprier biens et richesses. Tant de cupidité et d’hypocrisie de la part des prêtres souleva les consciences; l’incrédulité raisonnée remplaça bientôt la foi ignorante et porta les chercheurs à conclure à la négation des choses enseignées. Mais combien l’émancipation de la vie humaine a vu immoler de martyrs avant qu’il en fût ainsi!
- Après avoir conquis la libre pensée, l’homme dût songer aux causes de ses misères et de ses privations, et il comprit que partout et toujours, en tout temps, en tous lieux, une minorité de l’humanité, sous le voile des erreurs et des abus, accaparait les fruits du travail de la grande majorité des hommes.
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- De là souffla l’esprit de révolte ; les déshérités songèrent au moyen de rentrer en possession de leur part de biens; les révolutions firent beaucoup de victimes et, après comme avant, les faibles retrouvèrent de nouveaux exploiteurs. L’expérience des malheurs sociaux ouvrit de nouveaux horizons à la pensée humaine, et quelques-uns se demandèrent si la réforme des vices sociaux n’exigeait pas laconception d’institutions nouvelles ayant en elles-mêmes la puissance de diriger les hommes dans des voies nouvelles. Alors des socialistes apparurent.
- Fourier,St-Simon, Gabet, Pierre Leroux, Collins démontrèrent les abus de la société actuelle ; ils formulèrent des projets de réforme sociale ; d’autres continuèrent leurs travaux et fcherchèrent comment la société humaine pourrait se constituer dans une voie de vérité et de justice, et se soustraire aux maux dont elle-même amoncelle les causes.
- C’est de ces travaux et des préoccupations qui en sont résultées, en même temps que des événements qui surgissent dans le régime économique des nations, que sont sorties les idées sociales de ce siècle, avec leurs incertitudes set leurs affirmations hasardées.
- Quelques hommes en sont arrivés à affirmer qu’il ne faut ni Dieu ni maître, niant ainsi l’évidence des directions dans l’ordre de l’univers et de l’humanité.
- Pour être conséquents avec leurs idées, ceux-là ne devraient vouloir rien diriger du tout; et,pourtant, ils sont les plus ardents à vouloir imposer à la société leur doctrine de négation. Quelle inconséquence et quelle contradiction!Vouloir s’imposer au monde, 'vouloir imposer à la société toute entière ses idées et sa personne,quand on professe l’inutilité du gouvernement dans les choses humaines!
- D’autres, tout en ne croyant qu’aux seuls intérêts matériels, pensent qu’une direction est nécessaire ; mais, plaçant toute la question sociale dans la répression des abus que le capital et la propriété exercent actuellement sur le travail, ils prétendent qu’il faut enlever au capital et à la propriété toute ingérance dans la direction sociale;
- Les uns,par la dépossession directe et violente de toute propriété individuelle;
- Les autres, par l’expropriation avec des tempéraments et diverses indemnités.
- Les uns et les autres admettent enfin qu’il faut
- socialiser la propriété, le capital et les instruments de travail.
- C’est le drapeau sous lequel ils peuvent marcher à l’assaut, sauf à s’entendre après la victoire sur ce que sera le gouvernement.
- Ici, commence la difficulté.
- Pour faire disparaître les directions actuelles, il faut les remplacer par d’autres.
- On s’en référé à l’Etat pour couper court à cet embarras; on remet à l’État la direction et l’administration des usines, des manufactures, de l’agriculture, du commerce et des échanges; l’État fera tout, le citoyen n’aura qu’à obéir. La liberté individuelle, l’initiative individuelle ne seront plus utiles à rien, lorsque la direction bourgeoise étant supprimée, l’État préposera partout des chefs dirigeant et commandant au nom de l’autorité suprême qu’ils tiendront de l’État lui-même.
- Fourier, il y a 60 ans, en posant le problème de la socialisation de toutes les richesses avait, au moins, un plan d’organisation ; il posait en règle que l’activité humaine et le travail devaient s’exercer en groupes corporatifs ; que, dans chaque groupe, l’élection désignait l’individu le plus capable ; que les élus du groupe élisaient à leur tour le chef de la corporation ; les chefs des corporations, le chef de la commune , et ainsi de suite jusqu’au gouvernement national.
- Le grand tort du système de Fourier, c’est que ni la société, ni l’agriculture, ni l’industrie ne sont constituées en groupes ni séries corporatives; c’est là le point de départ de l’insuffisance du système; mais nos socialistes révolutionnaires suppriment cette difficulté en ne s’en occupant pas du tout. Démolir d’abord, renverser ce qui existe, on verra après ; édifiera qui pourra.
- Peuples, pensez-y; l’imprévoyance peut vous conduire à tous les malheurs d’un despotisme affreux en suivant de telles inspirations.
- Mais il est un second point plus difficile encore à résoudre ; c’est celui de la répartition des produits. En effet, il ne suffit pas de produire, il faut consommer. Il faut se répartir les valeurs créées par le travail. C’est là où naissent les embarras, les difficultés, une confusion inextricable, si l’on n’a pas un système de répartition.
- Inévitablement alors, on retombe dans les vices et les abus du passé.
- Il faut donc avoir des plans de réformes sociales et il faut que ces plans soient produits et propagés, afin que l’opinion publique s’y prépare, en connaisse les principes fondamentaux, de façon à ce
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- qUe l’accord soit possible le jour où il faudra édifier.
- Le mot de collectivisme remplace aujourd’hui celui de communisme qui, il y a 40 ans, entraînait en France un certain nombre de personnes à s’en aller, en Iowa, concourir à la fondation d’Icarie. Cette entreprise n’a pas prouvé que le communisme fût la destinée finale de la civilisation.
- Le collectivisme, aujourd’hui, se présente à la pensée des masses comme un système d’exploitation commune dans lequel les déshérités peuvent entrevoir le mirage d’un plus juste partage de la iichesse. Mais il faut voir si, en même temps, ce ne serait pas l’anéantissement complet de la liberté individuelle, de l’essor des capacités et de l’initiative de l’intelligence et des facultés des citoyens.
- On prendra le parti de partager la terre et les outils, de donner à chaque citoyen sa petite part de l’expropriation générale ; petite part que chacun alors devra exploiter sous sa responsabilité et à son profit. Mais c’est retomber ainsi dans le travail individuel,dans l’exploitation individuelle ; la concurrence se rétablira, il se reformera des employeurs et des employés, des patrons et des ouvriers, des exploiteurs et des exploités.
- L’expropriation générale n’aurait servi à rien qu’à rétablir plus de pauvreté et de misère qu’il n’y en a aujourd’hui.
- Il faut donc rester d’accord sur des points depuis longtemps reconnus et admis. Si l’on entend par exploitation collective toutes les sources de richesses naturelles et leurs revenus mis aux mains de l’Etat, cela philosophiquement est admis et en accord avec le droit social. Sous ce rapport,la socialisation du sol et de toute la richesse immobilière se conçoit et ne devrait être l’objet d’aucune divergence entre socialistes.
- Mais, parallèlement au domaine social qui est le domaine aux produits duquel ou aux revenus duquel tout membre du corps social a droit, existent les droits de la personne humaine, les droits de chaque citoyen à la libre manifestation de ses facultés, de ses capacités et de son intelligence.
- C’est sur ce point qu’il convient de signaler que les exagérations de langage de certains socialistes ne sont pas sociales du tout, et tendraient, au contraire, à placer les citoyens sous un despotisme socialiste pire que les despotismes et les tyrannies consignés dans l’histoire.
- La véritable science sociale, la sociologie veut la liberté humaine la plus complète dans la personne de chaque citoyen ; elle ne comporte pas plus l’op-
- pression de l’individu par l’État, que l’oppression de l’individu par une caste quelconque de de la société. Le travailleur citoyen ne doit donc avoir d’autre dépendance et d’autre direction que celles qu’il accepte et recherche librement; et il doit avoir la possibilité d’être seulement lui-même et à lui-même, si ses études, ses travaux et ses goûts le réclament.
- Dans un ordre social parfait, il doit y avoir place libre pour toutes les manifestations de l’esprit humain, place pour les collectivistes, place pour les associationnistes, place pour les individualistes et pour toutes les personnalités qui veulent créer elles-mêmes des productions ou des œuvres qu’elles ne pourraient faire en commun. Cette condition est indispensable pour que le génie ne soit pas entravé et pour que la liberté humaine ne soit pas encore à l’état d’illusion.
- Mais,pour qu’il en soit ainsi,le côté le plus ignoré peut-être du problème social se pose, celui de concilier la socialisation de la propriété et de la richesse avec le droit de propriété et de richesse individuelle. Depuis plus de 25 ans, je cherche à faire pénétrer cette idée dans l’opinion publique, mais je ne vois pas que cela ait eu beaucoup d’influence sur les conceptions simplistes avec lesquelles la bourgeoisie de son côté et les socialistes du leur envisagent les questions sociales.
- La solution consiste à mettre arrêt au monopole de la propriété et de la richesse dans les familles, en instituant le droit d’hérédité de l’Etat dans toutes les fortunes, au moment des successions.
- Ainsi l’État maintiendrait le droit des générations aux richesses naturelles, et à celles créées par leurs aïeux.
- Et cela sans dépossession, sans spoliation, sans expropriation, sans révolution violente et sans indemnité.
- Tout cela peut s’obtenir par l’action du suffrage universel bien organisé.
- Que le peuple ait le suffrage national libre de toute entrave ; qu’il nomme des députés de la France par scrutin national et non des députés de localités par scrutin de circonscriptions ; que les élections aient lieu chaque année pour la moitié des Chambres ; que le peuple exerce ainsi un contrôle réel sur l’action législative ; qu’il congédie chaque année les mauvais représentants et en élise de bons ; alors, l’attention des pouvoirs publics se portera sur l’organisation de la production et sur les garanties à donner au peuple et au travail.
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- Une répartition plus équitable de la richesse naîtra de la loi et non de la révolution.
- La loi faite par les mandataires du suffrage universel réglera les droits du peuple à une première participation aux bienfaits de la richesse, en reprenant sur les héritages, à la mort des citoyens, la part due à la société pour les services que les défunts ont obtenu du domaine social et les emprunts qu’ils ont faits au domaine commun de la nature, pendant le cours de leur vie.
- Les mandataires du peuple constitueront ainsi la mutualité nationale et ils organiseront la solidarité sociale, de manière à ce qu’il n’y ait plus d’être humain oublié dans la société.
- Voilà le premier droit à la richesse que le suffrage universel, organisé comme je le propose, fera proclamer.
- La richesse ne sera pas enlevée à ses détenteurs actuels, de leur vivant, par des voies illicites et violentes ; mais, à leur mort, la loi fera rentrer au domaine sopial lesbiens provenant de la nature, des services de l’Etat, de la protection publique et du travail du peuple. Ainsi, on restituera à toute personne humaine la part de Dieu qui lui est due.
- L’être humain sera affranchi de la misère et du besoin, et il jouira de l’appui social qui lui assurera son développement intellectuel et moral par l’éducation et l’instruction.
- L’être humain ainsi affranchi,' jouissant des garanties de la solidarité et de la mutualité sociales, ne sera plus ni exploitable ni exploité. Il pourra librement se vouer à l’activité féconde d’un citoyen indépendant et libre.
- L’organisation du suffrage universel et de la représentation sur de nouvelles bases est la première réforme à réaliser, pour arriver à la constitution du domaine social par l’hérédité de l’Etat et à l’organisation de la solidarité et de la mutualité nationales, choses que nous ne pourrions jamais obtenir avec notre système actuel de représentation.
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- Opinion définitive dn Courrier de Londres
- SUR LE FAMILISTÈRE
- Nous sommes heureux d’avoir à enregistrer cette opinion, que notre confrère s’est faite depuis notre récent article, non plus sur des documents incomplets, mais sur l’étude de faits indéniables. Autant nous avons protesté contre l’étude hâtivé à laquelle notre honorable contradicteur s’était livré, d’autant nous devons aujourd'hui rendre hommage à sa
- loyauté — ce que nous faisons avec empressement en publiant in extenso et sans commentaire sl’ar-ticle rectificatif consacré au Familistère sous ce titre :
- Notre Opinion définitive sur le Familistère de Guise
- I.
- Nous venons répondre, aujourd’hui, à la protestation deM. Godin contre l’article contenu dans le Courrier de Londres du 3 avril, protestation que renfermait le Devoir du 10 avril, et dont -nous avons pris acte dans notre numéro précédent.
- Ayant été mis en possession par M. Godin, auquel nous les avons demandés, des documents complémentaires qu’il mentionnait au cours de sa réplique, nous sommes, aujourd’hui, en position de formuler une opinion définitive sur sa création.
- Le British Muséum ne possède de M. Godin que les Solutions sociales, édition in-octavo de 1871, cataloguée 8,207 F., et la Politique du Travail et la Politique des Privilèges, publiée dans la Bibliothèque démocratique, édition in-16 de 1875, cataloguée 8,009 A. 2.
- La collection du journal le Devoir manque également au British Muséum. Nous n’avions pas non plus, au Courrier de Londres, d’exemplaire du numéro du 10 octobre 1886 du journal le Devoir, numéro contenant le rapport annuel de l’administrateur-gérant du Familistère sur la situation morale, industrielle et financière de cette situation.
- Mais, en revanche, et par parenthèse, nous avons deux exemplaires du numéro du 10 avril dernier, lequel contient la protestation de M. Godin.
- Nous sommes à l’étranger, et notre objectif, au Courrier de Londres, est de faire connaître en France, un peu mieux qu’on ne l’y connaît, surtout dans la presse, l’Angleterre, ses mœurs et ses institutions. Ce n’est qu’accidentellement, et en quelque sorte par ricochet, que nous avons à nous occuper d’études ou de questions dont les objets sont en France, ou sur le Continent.
- En ce qui concerne la France, nous n’avons donc pas forcément, ici, les mêmes ressources qu’à Paris pour nous procurer tous les matériaux d’informations désirables ; aussi, nous est-il peut-être permis d’ignorer quelquefois l’existence de documents complémentaires, comme dans la présente conjoncture.
- Il s’agissait, pour nous, de formuler une appréciation d’ensemble sur le Familistère de Guise et sur l’esprit qui a présidé à sa fondation.
- C’était donc sur un titre considéré définitif en soi-même par le créateur du Familistère, que nousMevions nous appuyer. Nous n’y avons pas manqué, et e*est dans les Solutions sociales où nous avons puisé les renseignements qui ont servi des bases à nos appréciations. Or, dans ce volume* M. Godin
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- donne son œuvre comme achevée. Nous avons donc dû, ! ainsi que nous l’avons dit précédemment, nous reposer sur sa déclaration, déclaration formelle et précise. Mais voilà qu’au lieu d’être définitive et achevée, comme il disait, cette œuvre n’était, à cette époque, qu’à l’état d’ébauche et tout embryonnaire.
- Au cours de sa protestation, M. Godin nous apprend que son Familistère était seulement en voie de formation en 1874, alors que Louis Reybaud, dans son livre le Fer et la Houille, suite à ses Etudes sur te Régime des Manufactures, visant les Solutions sociales de 1871, consacrait à l’auteur de ce dernier ouvrage ainsi qu’à l’institution du Familistère un chapitre spécial.
- Ce chapitre, dit M. Godin, n’est qu’une machine de guerre élevée contre un concurrent électoral.
- Nous constatons toutefois, à propos de ce travail de Louis Reybaud — travail dont nous n’avons à rechercher aujourd’hui ni la portée ni l’influence d’alors — que c’est en 1887 seulement que M. Godin vient de dire qu’en cette même année 1874 le fondateur du Familistère était « dans la période des essais et des tâtonnements par lesquels il a dû passer, comme tous les chercheurs, avant d’arriver à la conception suprême et à la réalisation de la forme définitive que son institution a revêtue depuis ».
- Alors pourquoi M. Godin, qui ne fait rien légèrement et qui a, en termes de phrénologie, les bosses de la causalité, de l’organisation et du calcul, s’est-il empressé de déclarer, dès 1871, dans ses Solutions sociales, que sa fondation avait revêtue un caractère definitif ?
- M. Godin s’incrit en faux contre nos appréciations sur le Familistère de 1874, on opposant à celles-ci le Familistère de 1886; mais de ses paroles d’aujourd’hui, résulte-il, en tant que ses paroles ne s’appliquent qu’à l’état ou se trouvait l’institution, il y a treize ans, que nos appréciations n’étaient pas fondées ?
- C’est à nos lecteurs qu’il appartient de décider dans quelle ! mesure les reproches d’ignorance, de légèreté, même d’injure, que M. Godin a cru devoir nous adresser, sont mérités.
- II.
- Le Familistère, te) qu’il e«t, enfin, constitué maintenant, en vertu d’un contrat légal intervenu, en 1880, entre M. Lodin, ses employés et ses ouvriers, est placé, tout d’abord, s°us la protection des principes de fraternité et de solidarité eimmérés et déduits en tête des statuts de l’association pour Exploitation des usines de Guise, en France, et de Laeken, en Belgique.
- C’est dans un ouvrage postérieur de M. Godin, h Mutualité Sociale, publié en 1880, que nous avons pu prendre Connaissance des statuts et règlements qui régissent cette association coopérative du capital et du travail.
- Le fondateur a fait l’apport des bâtiments et de l’usine du
- Familistère de Guise, de leurs dépendances et de leur matériel, de celle de Laeken, ainsi que des marchandises, matières premières, marchés et commandes, des brevets, etc.
- Get apport a été évalué à la somme de 4,243,395 fr. 61, Le fondateur a fait, en plus, un apport en espèces de 356,604fr. 39, soit pour le montant du capital social 4,600,000 francs.
- Lorsque M. Godin, en 1880, a constitué définitivement la société du Familistère de Guise par des actes enregistrés, il avait fait fonctionner déjà, pendant quelques années, un compte d’épargne au profit des ouvriers les plus réguliers ; dès la fondation de l’association, il a converti ces épargnes en parts de propriété ; elles s’élevaient déjà à la somme de 172,266 francs : et les fonds de réserve des assurances mutuelles diverses entre les membres de l’association étaient de 90,000 francs.
- Actuellement, les travailleurs possèdent, en réalité, par leur participation aux bénéfices, 1,969,000 trancs de la valeur du fonds social.
- On peut donc prévoir que dans une période assez rapprochée, les travailleurs du Familistère seront propriétaires de la totalité du fonds social.
- D’après leur progression normale, les réserves et les dotations statutaires s’élèveront, après sept ou huit ans, à deux millions de francs environ.
- A cette époque, M. Godin sera remboursé de ses avances, et l’association du Familistère possédera un avoir réel de 6,600,000 francs, sans faire entrer en compte la valeur du fonds commercial.
- Nous remarquons que les travailleurs du Familistère n’ont supporté aucun chômage ; que leur salaire a été constamment supérieur à celui des ouvriers des autres industries locales, et que les 1,300 habitants logés au « palais social » ont joui de « tous les bienfaits de l’habitation unitaire ».
- La part faite au travail a été obtenue sans sacrifier la rémunération du capital. En effet, avant d’accorder aucun bénéfice au travail, le capital de commandite apporté par M. Godin reçoit lui-même son salaire, c’est-à-dire l’intérêt légal de 50/0.
- Depuis la fondation de la société, M. Godin a retiré en moyenne, après répartition des bénéfices, un revenu annuel de 60/0 des capitaux confiés à l’association du Familistère, sans compter ses appointements de gérant et sa participation aux bénéfices, laquelle figure également dans le dernier bilan, à côté de celle des autres participants dans la proportion de 3.60 0/0.
- La part des bénéfices revenant « scientifiquement et équitablement » à chacun des deux éléments fondamentaux detoule entreprise, le capital et le travail, devait suivant M. Godin,
- J être proportionnelle au nombre de francs payés à chacun d’eux ! sous forme d’intérêt pour le capital, sous forme de salaire pour [ le travail.
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- Ainsi, dans les industries où l’on paie deux, trois, quatre et dix fois plus de salaires aux travailleurs que d’intérêts aux capitalistes, la pàrt des bénéfices revenant aux travailleurs doit être deux, trois, quatre et dix fois plus grande, et inversement.
- Au Familistère de Guise, la participation du travail est huit fois supérieure à celle du capital ; le total des salaires annuels s’élève à 1,880,000 francs, tandis que l’intérêt de la commandité ne dépasse pas 230,000 francs. C’est un fait considérable à noter.
- La portion de bénéfices revenant au travail général étant ainsi établie, la répartition individuelle est facile, puisque chacun y a un droit proportionnel à ce [qu’il a reçu dans l’année, l’ouvrier en salaires, le commanditaire en intérêts.
- Si M. Godin avait procédé autrement, [s’il avait fait acte d’un désintéressement absolu et exagéré, il n’aurait pas atteint le but poursuivi et aurait placé le travail dans un état d’infériorité morale.
- On lui objecterait, alors, avec raison qu’il n’est pas rationnel de poser, comme un exemple pouvant et devant être imité partout, un fait dans lequel l’abnégation ^et la générosité auraient été l’action unique et décisive.
- III.
- La disfance parcourue depuis l’apparition des Solutions sociales en 1871, est considérable, comme on vient de le voir. Les améliorations, le progrès incessant, sont venus perfectionner l’œuvre de M. Godin. Adversaire implacable des faux amis du peuple, des fallacieux philanthropes de l’industrialisme, ce n’est certes pas nous — qui n’avons fpas marchandé nos critiques à l’œuvre imparfaite de 1871 — qui fermerons aujourd’hui de parti pris, comme M. Godin le suppose, nos yeux à l’évidence, et qui mesureront, à cette heure, nos éloges à ce hardi novateur. Nous avons trop souci de nos devoirs de publiciste, pour refuser de reconnaître et d’honorer sa tentative. Nous nous y refuserions, d’ailleurs, que celle-ci n’en subsisterait pas moins et quelle continuerait de témoigner elle-même contre les appréciations erronées que nous formulerions, en ce cas, de propos délibéré et sans bonne foi. Mais cette hypothèse ne saurait se présenter avec le Courrier de Londres. C’est donc avec une satisfaction sincère qu’il enregistre aujourd’hui les avantages réels offerts aux travailleurs par le fait de l’établissement d’une association coopérative du travail et du capital, telle que l’a conçue son fondateur, et telle qu’elle fonctionne aujourd’hui au Familistère de Guise, en France, et à celui de Laeken, en Belgique.
- Sans vouloir apporter de restriction à nos éloges, nous différons toutefois d’opinion avec M. Godin ; l’honorable et sympathique créateur du Familistère estime que la solution de la question ouvrière est ainsi trouvée par lui. Oui, en ce qui concerne les grandes industries, celles qui occupent un grand nombre d’ouvriers et où l’on paie, comme dans les
- usines de Guise et de Laeken, plus de salaires aux travailleurs que d’intérêts aux capitalistes. Mais dans la petite industrie dans les professions où il est payé plus d’intérêt au capital que de salaire au travail, le problème reste sans solution.
- Les ouvriers de la petite industrie ont, cependant, le même droit que ceux des grandes industries, à vivre d’une vie moins dure, à jouir d’un sort meilleur et plus équitable que celui qui leur est fait dans l’organisation sociale actuelle. Si nous devons songer aux droits des minorités dans l’ordre politique, c’est avec bien plus de raison que nous devons y songer dans l’ordre économique.
- En somme, M. Godin ne s’est pas laissé guider par les inspirations d’une philanthropique étroite et banale. Ce n’est pas seulement pour soustraire au paupérisme quelques milliers d ouvriers que M. Godin a érigé sa puissante fondation. Il a voulu donner un exemple pratique de la possibilité de l’harmonie sociale, naissant de l’alliance des intérêts, suivant les lois de la vie et, comme on l’a vu, comme nous le constatons nous-même aujourd’hui, M. Godm a pleinement réussi.
- Il a démontré et prouvé victorieusement que l’alliance du capital et du travail ne doit plus être au nombre des utopies. Le fondateur du Familistère a trouvé et appliqué les clauses de ce pacte fécond. Les hommes de bonne volonté ne peuvent refuser de le reconnaître. Aussi pensons-nous que l’Angleterre sera bientôt un vaste champ ouvert à leurs efforts, en ce sens.
- Puissent les institutions du Familistère se développer, une à une, se généraliser partout, mais puissent aussi les hommes d’Etat s’élever à la hauteur des besoins de notre temps.
- C’est parce qu’il a bien compris le plus pressant d’entre tous les problèmes sociaux, la question ouvrière, que M. Godin a trouvé le plus déterminant des facteurs, pour la résoudre parmi les ouvriers de la grande industrie.
- En attendant, nous saluons en M. Godin la sincérité des convictions,mise au service des déshérités,dans un intérêt supérieur d’équité individuelle et sociale. C’est au prolit du bien, être du plus grand nombre, ainsi qu’à l’apaisement au sein de la communauté humaine qu’il a travaillé. Ce n’est pas un titre banal par le temps qui court. Aussi M. Godin a-t-il bien mérité, suivant nous, de ses concitoyens et de l'humanité.
- LA GRÈVE DE V1ERZÛN
- Nous avons raconté les péripéties de la triste lutte engagée à Vierzon entre les syndicats ouvriers d’une part et le patronat de Fautre, celui-ci voulant tuer ceux-là ; nous avons dit le sentiment très honorable qui avait poussé les ouvriers de Vierzon à quitter les ateliers.
- Cette grève est aujourd’hui terminée, ainsi que nous l’apprend la circulaire ci-dessous adressée par la chambre syndicale aux ouvriers français :
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- AUX OUVRIERS FRANÇAIS Citoyens,
- Après huit mois de lutte, nous étions encore quatre-vingts sur la brèche, une partie des nôtres s’étant placés ou ayant quitté la localité. Nous avons fait tous nos efforts pendant ces huit mois pour faire triompher le droit et la justice foulés aux pieds.
- Inutile de rappeler l’origine de la grève, encore présente à la mémoire de tous.
- Nous voulions partager avee nos camarades le peu de pain que la compagnie nous laissait encore à manger.
- Nous voulions avoir le droit de nous syndiquer.
- C’est pour ces deux raisons que nous avons lutté.
- Ne pouvant plus espérer la victoire, nous avons dissous la grève et rendu aux grévistes leur liberté d’action.
- Nous vous remercions des sacrifices que vous avez faits pour nous venir en aide pendant ces huit longs mois de lutte ; nous remercions les chambres syndicales qui nous ont si largement aidés ; nous remercions également la presse socialiste pour son dévouement et son précieux concours, et nous remercions surtout les citoyens que les calomnies n’ont pas empêchés de nous aider jusqu’au bout.
- Nous emportons toutefois cette satisfaction d’avoir fait notre devoir simplement et d’avoir lutté, jusqu’à la dernière extrémité, pour faire triompher le droit. Nous n’avons, surtout, eu garde d’oublier que le combat que nous a livré la Compagnie et que nous avons soutenu si longtemps, était celui du prolétariat français tout entier contre le patronat.
- Nous comptons sur ceux qui nous ont soutenu pour signaler au gérant de la République sociale, à Vierzon, les emplois qui pourraient être vacants, afin que ceux d’entre nous qui peuvent se déplacer, puissent trouver une occupation.
- Le même journal transmettra également aux familles les plus nécessiteuses les fonds qui pourraient leur être adressés ; il rendra compte immédiatement de leur emploi à l’envoyeur.
- La Chambre syndicale
- Le monvement social en Belgique-
- Ce n’est pas sans un profond sentiment de tristesse que nous voyons se former en Belgique les éléments d’une guerre sociale fatale qui ne peut manquer de se déchaîner, si le patronat, au lieu d’étudier les remèdes à la situation économique actuelle, persiste dans sa lutte à outrance contre la classe ouvrière.
- Voici, en effet, les renseignements que nous trouvons dans Y Avant-Garde, touchant une ligue patronale ayant pour but de coaliser leurs efforts pour ne pas payer d’indemnités aux ouvriers victimes d’accidents : *
- On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, des assurances ouvrières.
- La commission d’enquête en a discuté le principe, pour conclure à l’adoption d’un projet d’une nullité parfaite.
- La presse quotidienne, elle aussi, s’en est occupée.
- Quelques organes, très peu, trop peu nombreux hélas ! ont réclamé l’assurance obligatoire; d’autres avouent tacitement leur préférence pour les remèdes ne pouvant faire ni bien ni mal.
- Et le gouvernement,lui se croise les bras comme si cette question ne l’intéressait nullement,
- Travailleurs, vous avez toujours cru que les patrons étaient hostiles aux assurances ?
- Eh ! bien, vous vous trompiez, du moins en ce qui concerne les patrons de Bruxelles. Ils veulent bien de l’assurance ouvrière.... à la condition qu’elle soit dirigée contre les ouvriers.
- Vous désirez en avoir la preuve ? La voici :
- A la séance du 28 mars de la chambre syndicale des entrepreneurs de peinture, cette question était à l’ordre du jour, et l’on a sérieusement proposé d’organiser, pour les patrons peintres faisant partie de la corporation, l'assurance contre les recours éventuels des ouvriers en cas d'accident.
- On était d’accord sur le principe, mais on a reculé devant les difficultés matérielles. 11 a été décidé que chacun des membres s’affilierait individuellement aux sociétés sérieuses existantes.
- Il paraît que la Ligue du Bâtiment, à laquelle appartiennent tous les entrepreneurs de travaux publics de Bruxelles et de la province, a fondé une société d’assurances de ce genre, laquelle fonctionne depuis quelque temps déjà.
- Les patrons refusent d’accepter la responsabilité des accidents, mais ils s’associent pour mieux résister aux réclamations des familles d’ouvriers victimes.
- On sait que d’après la législation actuelle, le patron n’est responsable de l’accident arrivé à ses ouvriers que si ceux-ci peuvent fournir la preuve que l’accident a été occasionné par une faute ou une imprudence de la direction des travaux.
- Cette preuve, qui était déjà difficile à donner lorsque l’ouvrier n’avait devant lui que son patron, devient impossible s’il doit lutter contre une compagnie d’assurances ayant à sa disposition une armée d’agents chargés de faire disparaître les éléments de preuves.
- Voilà comment les patrons travaillent à maintenir la paix sociale.
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- En même temps que le patronat s’expose ainsi bénévolement à soulever les colères populaires,le parti ouvrier poursuit sa tâche d’organisation et d’agitation pacifique, par des manifestations, des appels modérés à la classe ouvrière. C’est dà, évidemment, une force pacifique qui s’aggrège; mais si les patrons persistent dans leur isolement, qui peut prévoir les conséquences de leurs bravades ? Voici, en attendant, le récit, pris dans Y Avant-Garde de la dernière manifestation de femmes à Bruxelles.
- Les femmes socialistes de Bruxelles inauguraient leur drapeau dimanche dernier. A cette occasion, des délégations de femmes socialistes de Gand et de Louvain étaient venues pour prendre part au cortège, ainsi que plusieurs sociétés ouvrières de la capitale.
- Après avoir parcouru les principales rues de la ville, les manifestantes et manifestants sont entrés à la Maison du peuple où plusieurs discours ont été prononcés par des citoyennes de, Bruxelles, Gand et Louvain et par le compagnon Morau. Le soir, il y a eu fête suivi de bal.
- Les Gantoises, toujours pratiques, ont distribué sur le parcours du cortège un manifeste dont nous extrayons les passages suivants :
- La situation devient de jour en jour plus oppressive, personne ne l’éprouve autant que nous qui, plus que les hommes, sommes atteintes par les sinistres qui frappent les ouvriers, par suite de l’état de servitude auquel ils se trouvent réduits.
- Nos hommes touchent des salaires dérisoires, insuffisants pour l’alimentation du ménage. Des centaines courent les rues, sans travail, pendant que beaucoup de femmes, dans les usines et ailleurs, fournissent les besognes contraires à leurs aptitudes, répugnant à leur vocation, que nos enfants peinent tous jeunes encore à l’usine ou à l’atelier, remplacent dans les mines leurs parents, ne s’en tirent guère sans être estropiés, ou sont tués sous les ruines croulantes d’une usine ou par le grisou des charbonnages. Leur place serait à l’école, comme pour les enfants des capitalistes...
- Compagnes, nous devons nous fédérer et ne pas prendre de repos avant d’avoir obtenu l’amnistie générale... Notre gouvernement est chrétien. Metira-t-il en pratique les leçons du Christ ? Nous l’ignorons, mais nous réclamons l’amnistie générale.
- Nous femmes sommes maîtresses de l’avenir. Nos enfants suceront avec notre lait la haine de l’état social actuel qui martyrise et tue nos hommes dans les prisons. Ceux qui repoussent actuellement l’amnistie, no'us les payerons plus tard de la même monnaie. Qu’ils se le tiennent pour dit et se prêtent aux vœux des femmes belges : Amnistie générale !
- Femmes, Sœurs, fédérez-vous !
- Ce que nous voulons n’est que justice. Nous voulons remplir un rôle humanitaire à côté des hommes. C’est pourquoi nous demandons des lois réglementants le travail normal, et un minimum de salaires pour pouvoir élever nous-mêmes, nos enfants et ne pas les laisser mourir de faim.
- Nous voulons l’enseignement en commnn et obligatoire, l’abolition de la conscription et des armées permanentes, etc. Par conséquent, tout ce qui peut nous procurer du bien-être, de la paix et du bonheur, mais, avant tout, I’amnistie générale.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Congrès annuel des employés des chemins de fer français.— Le congrès annuel de l’Association fraternelle des employés des chemins de fer français s’est terminé samedi soir.
- Voulant cimenter les liens d’union entre les délégués de province et de Paris qui ont pris part à ce banquet, la commission exécutive avait organisé un grand banquet qui a eu lieu à la salle du Suprême conseil de France, 42, rue Roche-chouart,
- Si l’on tient compte que VAssociation fraternelle, comptait, au premier janvier 1887,47,000 membres, et que l’encaisse atteignait près de 4 millions, on comprendra sans peine l’importance des intérêts qui ont été débattus à ce Congrès.
- h'Association fraternelle est administrée par un conseil d’administration élu seulement par les membres des sections de Paris ; c’est une vaste Société de secours mutuels s’étendant à presque tout les cas où l’idée mutuelliste peut être appliquée.
- D’actives démarches sont faites en ce moment pour la faire reconnaître d’utilité publique.
- Une proposition faite au cours du Congrès, tendant à permettre aux sections de province de prendre part aux votes relatifs à l’élection du conseil d’administration, a été repoussée par les deux tiers des votants.
- Les autres résolutions adoptées sont conformes aux propositions présentées par le conseil d’administration.
- A l’issue du banquet quelques discours ont été prononcés.
- Le président, M. Tessier, a remercié les délégués de province d’être venus en aussi grand nombre à cette fête organisée principalement pour eux ; elle resserrera les liens de fraternité qui unissent la province de à Paris
- M.Villard conseiller municipal,rappelle les dévouements qui se sont multipliés lors de la fondation de cette grande association.
- M.Lyon-Alemand conseiller municipal,a essayé de persuader aux délégués qu’en limitant leur action au seul domaine de la mutualité, ils faisaient ainsi du socialisme intelligent (sic). II paraît qu’il existe un socialisme inintelligent. C’est probablement celui de M. Lyon-Alemand.
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- M. Léquin fait des vœux pour que la fraternité unis se toujours les employés de chemin de fer.
- Après ces discours, l’orchestre joue la Marseillaise, et la soirée se termine par un bal très gai et très animé.
- ANGLETERRE
- Laséaneedesamediala Chambre des communes a été remplie par l’exposé dn budget, que M, Goschen a présenté dans tous ses détails. D’après ce rapport, les dépenses prévues sont de 90.180,000 livres, les recettes de 91,155,000 livres, d’où un excédent de 975,000 livres, auquel il faut ajouter environ 100,000 livres qui résulteront d’une augmentation du droit de timbre et 2 millions que le chancelier de l’Echiquier compte obtenir en réduisant de 28 à 26 millions le fonds d’amortissenent de la Dette. M. Goschen se propose d’employer cet excédent total de 3 millions environ à dégrever les administrations locales de certains frais résultant de leurs emprunts, à leur céder le produit de la taxe sur les voitures, à réduire d’un penny l’impôt sur le revenu, à allouer 50,000 livres à l’Irlande pour travaux publics, à diminuer de 4 pence par livre le droit sur le tabac et d’un penny le droit sur les assurances maritimes. Ces déductions faites, il restera un excédent de 289,000 livres pour les cas imprévus. Répondant à sir W. Harcourt, M. Goschen a promis d’examiner la question du monnayage de l’or et de l’émission de papier-monnaie; répondant à lord R. Churchill, le chancelier a déclaré qu’il ne croyait pas le moment opportun pour réaliser des économies sur le budget de la guerre et de la marine.
- Protestations dans la gendarmerie irlandaise contre le bill de coercition.— Sept constables de la Royal Irish Constabulary viennent de remettre leur démission à l’inspecteur générai.
- Elle était accompagnée de la lettre suivante:
- « Nous, soussignés, appartenant à la Royal Irish Constabulary,nous nous trouvons dans l’obligation de vous adresser notre démission et de cesser de faire partie de ce corps.
- « Pendant plusieurs aunées que nous lui avons appartenu, nous nous sommes acquittés fidèlement des devoirs révoltants et odieux que nous imposait la discipline, et dans les conflits trop fréquents avec la population, où l’on nous a fait intervenir, nous n’avons été que les instruments d’une cruauté inutile.
- « Une expérience amère et personnelle de la vie du paysan irlandais ne nous laisse aucun doute à l’égard des conditions douloureuses où gémissent les fermiers de ce pays, et nous sommes certains que vous le reconnaîtrez bientôt.
- « Nous exprimons les sentiments d’un grand nombre de ros camarades de la gendarmerie, lorsque nous ajoutons qu’il mus a fallu faire les plus grands efforts sur nous mêmes pour tenir notre serment et faire notre devoir chaque fois qa’il a fallu concourir à des expulsions que nous savions être c'uelles et injustes.
- « Notre position, si destestable qu’elle eût été, serait ren-die plus insupportable encore avec les dispositions du nouveau hll de coercition, parce qu’il ferait de nous les instruments te la suppression entière des libertés de nos compatriotes et <e nos prêtres.
- (Suivent les signatures.)
- Tel est donc le résultat de l’épouvantable bill de coercition récemment voté par l’Angleterre: il révolte la conscience des gendarmes eux-mêmes, qui ne se sentent pas la force de procéder aux exécutions prescrites par la nouvelle loi. Voilà certes qui en dit long, sur la nature de l’Act que vient d’approuver la |chambre des Communes et les malheurs que son exécution va provoquer dans la malheureuse Irlande.
- ALLEMAGNE
- La Chambre des députés de Prusse a abordé vendredi la discussion du projet de loi politico-ecclésiastique, qui a été voté déjà, comme on sait, par la Chambre des seigneurs, et dont l’adoption a été recommandé sous la forme la plus pressante par le pape au parti du centre. Aussi le principal orateur catholique, M. Windthorst, s’est-il borné à déclarer, au nom de ses coreligionnaires, qu’ils voteraient la loi, conformément aux instructions du Saint-Siège, si l’on n'y introduisait pas d’amendements hostiles à l’Eglise. Les progressistes, MM. Richter et Virchow, ont fait seuls tous les frais du débat avec M. Bismarck. Les deux chefs de l’opposition ont exprimés l’avis que le nouveau projet conférait à la papauté et aux hauts dignitaires ecclésiastiques des pouvoirs trop étendus, qui supprimaient l’indépendance du bas clergé. M. Richter, revenant sur les incidents de la récente période électorale, s’est plaint de ce que le pape ait pu intervenir à cette occasion dans la question du septennat. Le chancelier a répondu que dans tout le Kulturkampf il s’est inspiré non de principes absolus ou de préjugés confessionnels, mais de raisons politiques. Le projet de loi que le gouvernement a élaboré, d’accord avec la curie, pour mettre finaux dissensions religieuses en Allemagne, n’atteint en rien les pérogatives de l’Etat. Le moment et les conditions sont favorables pour conclure la paix; l’orateur espère que les partis nationaux voudront y prêter la main, sans exiger des modifications qui rendraient fort difficile la tâche de gouverner. Le chancelier ajoute que, si ses partisans l’abandonnent dans cet occasion, il se verra contraint d’abandonner la situation qu’il occupe dans le ministère prussien, pour se consacrer exclusivement au service de l’empire. L’intervention du pape auprès des catholiques allemands, lors des récentes élections, ne saurait être assimilée à l’intervention d’un gouvernement étranger. D’ailleurs, il s’agissait alors de garantir la sécurité extérieure de l’empire ; une majorité gouvernementale était nécessaire, comme il est nécessaire aujourd’hui de mettre fin aux luttes confessionnelle, pour combattre énergiquement le péril révolutionnaire qui menace l’Allemagne au dedans et au dehors. Après diverses répliques, la suite des débats a été renvoyer à aujourd’hui.
- AMÉRIQUE
- Le socialisme en Amérique.— D’importantes élections municipales ont eu lieu au commencement de ce mois dans diverses grandes viiles de l’ouest des États-Unis, à Chicago, Cincinnati, Saint-Louis, Cleveland, Kansas-City, etc. Elles se sont presque toutes terminées par le triomphe des candidats appartenant au parti républicain, sans qu’il soit permis d’ailleurs de conclure de ses succès locaux que la cause des démocrates est compromise dans le pays et qu’ils ont lieu de craindre un échec pour l’élection présidentielle qui aura lieu seulement dans deux ans.
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- A Chicago la lutte a été particulièrement vive et s’est concentrée entre les républicains et le parti ouvrier. Le candidat populaire, M. Nelson,était accusé de fraterniser avec les anarchistes qui ont causé, l’année passée, on se le rappelle, des troubles graves dans la ville, et dont plusieurs sont de ce chef, sous le coup d’une sentence de mort. Les démocrates s’étaient désistés; les républicains sont parvenus à faire élire maire un des leurs, à une majorité d’environ 28,000 voix. A Cincinnati, les trois partis ont pris part au scrutin : le maire de la ville sera républicain, mais les socialistes ont fait entrer huit des leurs dans le conseil municipal et sept dans le conseil scolaire. A Saint-Louis, à Cleveland, les démocrates sont restés vainqueurs, mais en perdant beaucoup de voix. Dans la première de ces villes, où, l’année passée, la grande grève des ouvriers de chemin de fer a échoué après de graves désordres, le parti socialiste a vu diminuer le nombre de ses adhérents dans une proportion considérable. A Kansas-City et à Emporia, les femmes ont été récemment admises à voter dans les élections municipales ; leur influence s’est fait sentir, car ce sont encore les candidats républicains qui l’ont emporté, bien que la population mâle de ces deux villes ait été et soit probablement restée en majorité démocrate.
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- L’ÉTAT ET LES SALAIRES
- Périodiquement, à propos de la série des prix de la ville de Paris, se pose devant le conseil municipal de la capitale une question de la plus haute importance : celle des salaires et de la revendication formulée par les conseillers socialistes, en vue de placer le taux de la rémunération ouvrière sous la protection des pouvoirs publics, de l’Etat.
- Ici, un mot, avant d’aller plus loin sur ce terme d’ « Etat » pris en fort mauvaise part. Il y a des gens qu’effraye rien que le terme de « Socialisme d’Etat. » On peut dono faire du socialisme autrement que par l’Etat, c’est-à-dire qu’on peut donc changer les relations sociales et juridiques entre le travailleur et, le patron, autrement que par une sanction légale, en vertu d’une reconnaissance formelle de la loi établissant des droits et des obligations réciproques, garantissant d’une façon certaine l’exersice des uns, l’accomplissement des autres ? Evidemment non ! Toute modification à apporter dans l’ordre de choses existant ne peut se réaliser que par le concours de l’Etat, c’est-à-dire des pouvoirs publics. Une nouvelle constitution du travail ne pourra être obtenue, qu’à la condition d’être une loi sociale, un ensemble de règles, édictées par la loi, auquelles on devra se conformer. A proprement parler, il n’existe pas, en fait, de circonstances sociales, dans lesquelles les individus soient économiquement libres. La liberté de l’offre et de la demande, elle-même, n'existe qu’en tant que les contrats auxquels elle
- donne lieu sont régis et protégés par la loi. L’Etat c’est le corps social, l’ensemble des unités diverses mais équivalentes, qui constituent le tout. Par conséquent, quand on s’élève contre le « Socialiste d’Etat », souvent on tombe dans l’exagération ; car il ne peut y avoir de réformes sociales si elles ne sont protégées par l’Etat ; il n’y a pas de rapports sociaux possibles en dehors de l’Etat et en dehors de la société.
- Malheureusement, surtout en France, à la suite des haines vigoureuses inspirées par les divers régimes politiques qui se sont succédé, le mot « Etat » signifie pour quelques uns, non l’ensemble des citoyens, de l’unité du corps social, mais le gouvernement — c’est-à-dire, la plupart du temps quelque chose d’essentiellement mauvais. Encore, souvent, par gouvernement, entend-on le pouvoir central, une quintessence du gouvernement. Eh bien! non. L’ensemble des citoyens, le corps social, c’est l’Etat.
- Les pouvoirs publics bons ou mauvais font la loi, tracent aux citoyens un ensemble de règles que ceux-ci ne doivent pas enfreindre. Pourquoi ne le pourraient-ils pas faire au bénéfice des ouvriers comme ils le font au bénéfice des entrepreneurs ?
- A l’heure où nous écrivons, ces grands mots de socialisme d’Etat sont jetés dans le débat à propos de l’intervention du conseil municipal de Paris dans la fixation des salaires. Les partisans de la liberté quand même ne manquent pas de prétendre que l’Etat doit rester neutre dans la fixation du prix de la journée — ou si l’on préfère,ce qui est plus exact, dans la fixation d’un taux minimum des salaires. C’est pourtant là un des points importants de la crise industrielle actuelle. On ne sait pas assez que c’est la spéculation sur la baisse des salaires faite d’une façon presque universelle, qui est cause de cette crise. C’est la baisse des salaires qui a arrêté la consommation. Il ne faut pas que la ville de Paris commette la faute de laisser baisser les salaires encore davantage. Elle devrait au contraire, faire tous ses efforts pour les relever.
- La contradiction des défenseurs de la liberté économique et singulière ! La commune de Paris exécute tous les ans des centaines de millions ce travaux, tant pour sa voierie que pour ses immeubles, son mobilier scolaire, etc. Cette somme coi-sidérabie de travaux a une influence grande sur la situation économique de la province, dont h main d’œuvre subit de loin les fluctuations de h
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- main d’œuvre parisienne. Par exemple, l’exposition de 1889, sera parisienne, puisque tous les travaux d’aménagement qui seront exécutés de ce chef, le seront principalement à Paris; néanmoins, la masse d’activité qui en résultera enfantera en province une série de conséquences économiques indéniables. — Donc la commune de Paris exécute une certaine quantité de travaux de nature à influer sur l’état général. Gomment, dans ces conditions, la municipalité, le conseil élu, pourraient-ils rester neutres en matière de travail ?
- De deux choses l’une : ou ces travaux sont utiles ou ils ne le sont pas. S’ils sont utiles, et les partisans de la liberté ne le contestent point, comment les exécuter, dresser les devis sans poser la question de fixation des salaires ?
- C'est cette fixation de salaires que le conseil discute, quand il établit la série du prix des travaux, dite « série de la Ville de Paris. » Chaque fois que la ville refait sa série, la commission municipale nommée à cet effet, fixe avec M. Alphand le prix de la journée du manœuvre, du terrassier, du maçon, du mécanicien, etc., et cela devrait être fait avec la plus grande exactitude pour chaque profession.
- Les économistes disent : cette fixation n’est et ne doit être qu’un élément d’appréciation pour traiter avec les fournisseurs, ceux-ci restant libres de réaliser tel bénéfice qui leur paraîtra convenable. La ville n’a pas à intervenir dans leurs contrats avec les ouvriers. — En d’autres termes, un minimum de prix sera garanti aux entrepreneurs, les patrons ayant toute latitude de payer moins cher qu’il n’est indiqué sur le tableau officiel, tout en ayant droit aux chiffres inscrits dans ce tableau — plus la remise qui leur est faite par journée d’ouvrier, à titre de frais du patronat. Mais c’est autoriser l’exploitation des travailleurs à outrance! Il faut remédier à ces tristes spéculations sur la réduction des salaires.
- L’Etat, dit-on ne doit pas fixer les salaires Alors pourquoi les garantir au patron ? Car on a beau affirmer que l’Etat n’a et ne doit avoir aucune influence sur le taux de la main d’œuvre, cette abstention est impossible. La repercussion des faits économiques s’y oppose elle-même.
- L’Etat, resterait-il absolument neutre, mettrait-il ses travaux en adjudication sans bordereau de prix ni indication sommaire du taux de la rémunération ouvrière, ce taux n’en serait pas moins affecté en plus ou en moins, puisque l’ouverture de chantiers importants provoque une
- affluence considérable de travailleurs, laquelle à son tour, se traduit par des variations meurtrières dans le prix de la main-d’œuvre.
- Comprend-on, maintenant, l’influence énorme qui peut résulter de l’action des pouvoirs publics de la commune, du département ou de l’Etat ? Cette action immense ne s’étend pas seulement au prix de la main-d’œuvre. Elle peut encore intervenir, suivant les cas, dans les perturbations économiques, provoquer une crise ou la prévenir, suivant l’inspiration bonne ou mauvaise de ceux qui la manient.
- Nous nous proposons d’établir prochainement cette influence sur les crises, que nous ne saurions aborder aujourd’hui dans ce rapide article, au cours duquel nous avons voulu simplement établir le lien de nécessité existant entre l’Etat et les salaires, la quantité des travaux exécutés par le corps social pouvant déterminer une hausse ou une baisse dans la rémunération de la main-d’œuvre. En aucun cas, la neutralité de l’Etat n’est vraie. Qu’il serve les intérêts du patron ou de l’ouvrier, il sert les intérêts de quelqu’un.
- Ne vaut-il pas mieux, n’est-il pas plus juste, plus équitable qu’il serve les intérêts ouvriers directement liés à la prospérité générale du pays — aussi bien du patronat que du prolétariat.
- Mais de cette influence tutélaire de l’État, les économistes ne veulent entendre parler. Liberté ! crient-ils, tout comme les anarchistes. La liberté pleine et entière de chacun! Gomme si chacun de nous était le centre d’un monde d’une incommensurable étendue dont personne ne saurait faire le tour sans empiéter sur le territoire de son voisin.
- Hélas! notre action individuelle est bornée comme le champ où elle s’exerce.Elle ne peut s’étendre loin sans se heurter à une action individuelle extérieure et contraire: d’où choc, lutte. Il convient donc d’ordonner ces actions individuelles dans une direction parallèle non contraire; de façon qu’elles concourent toutes à leur but sans se heurter.
- L’État influe forcément sur les salaires, cette influence doit donc être organisée au profit de ceux qu’elle a jusqu’à ce jour écrasés. A se refuser de modifier les conséquences néfastes de cette influence telle qu’elle s’est manifestée jusqu’ici, il ny aurait pas seulement injustice profonde, mais encore une provocation imprudente.
- C est pourquoi les conseillers municipaux socialistes de Paris qui veulent faire respecter les prix
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- de série par les patrons; faire appliquer ce prix au profit des ouvriers agissent justement et sagement et nous ne pouvons que les approuver.
- ZB-A-Z^nsriE
- Sous ce titre, M. Vacquerie publie dans le Rappel l’éloquent article qu’on va lire, inspiré par l’attentat commis sur la personne de l’ancien général en chef de l’armée de Metz. Il nous paraît contenir la note la plus juste de tout ce qui a été dit dans la presse sur cet incident :
- Il avait été condamné à l’unanimité sur tous les chefs d’accusation. Il avait été à l’unanimité déclaré coupable de crime contre l’honneur, contre le devoir, contre la patrie, de crimes qui avaient annulé notre meilleure et dernière armée, livré Metz, livré nos drapeaux, livré cent trente mille soldats qui avaient été emmenés en Allemagne comme un bétail et dont onze mille y étaient morts, jeté les Prussiens sur l’armée de la Loire, forcé Paris à capituler, arraché de notre chair l’Alsace et la Lorraine. Condamné à mort pour ces crimes, il avait été gracié.
- La vie sauve, il avait encore la dégradation : on en épargna à Bazaine les formalités. Restait la prison perpétuelle * on le fit évader.
- Que voulez-vous ? c’était sous le Vingt-Quatre Mai, et le président de la République était un maréchal. Les maréchaux ne se mangent pas entre eux.
- Il va sans dire que le président du vingt-quatre Mai n’avoua pas. Mme Bazaine écrivit une lettre où elle prenait toute l’évasion sur elle et sur son neveu. Ils n’avaient pas eu de complice. Bazaine « avait été averti par quelques mots écrits à l’encre sympatique d’avoir à se préparer à descendre au bas du fort la nuit lorsqu’il apercevrait un vapeur dans le golfe ». La nuit du 9 août 1874, il vit dans le golfe un vapeur. Il descendit du fort par une corde. La nuit était nuire. Il ne vit rien d’abord, mais bientôt une allumette s’alluma dans une barque qui avait de la peine à approcher, parce que la mer était grosse. Il alluma lui aussi une allumette pour indiquer où il était. Quand la barque ne fut plus qu’à une centaine de brasses,il ne l’attendit pas, il sauta dans la mer et gagna la barque en nageant. Le matin, il débarquait à Gênes.
- Ce récit ne persuada pas tout le monde. Plusieurs se dirent que les prisons de l’Etat seraient des lieux d’où l’on s’évaderait aisément s’il suffisait d’écrire aux prisonniers, avec de l’encre sympathique, d’avoir à se préparer à descendre lorsqu’ils apercevraient un vapeur.
- Et les portes à ouvrir ? et les gardiens à tromper ? et
- les sentinelles à aveugler ? On ne se figura pas cet homme vieux et gros descendant par une corde que secouait l’ouragan. On remarquera que la lettre ne parlait pas de deux valises que l’évadé avaient emportées. On éprouva quelque difficulté à croire qu’il n’y eût eu, dans cette affaire, de sympathique que l’encre, et il sembla que le maréchal de Mac-Mahon n’avait pas été plus étranger à l’évasion du fort Juan que Louis-Philippe à l’évasion du fort de Ham.
- Cette triple impunité — grâce de la vie, grâce de la dégradation, grâce de la prison — a indigné un patriote. Il n’a pu la tolérer plus longtemps. Il a pris un couteau, est allé chez le vendeur de la France et l’a frappé à la poitrine — je ne dis pas au cœur — et à la tête. Quand on l’a arrêté, il a dit : J’ai vengé ma patrie.
- La France rfavait pas à être vengée de Bazaine, elle l’était. Louis Hillairand s’est trompé, Bazaine n’est pas impuni. Il est plus dégradé que si l’on avait arraché publiquement son uniforme et plus souffleté que si on lui avait cassé son bâton sur la figure. Il ne s’est pas évadé, on ne s’évade pas de l’opinion publique et il sera éternellement prisonnier de sa honte. Il a l’air de vivre, mais il ne vit pas, il est pis que mort, et, s’il n'a pas reçu un feu de peloton, il reçoit tous les jours et recevra à perpétuité la décharge du mépris universel.
- Il était inutile qu’un homme de courage risquât sa vie pour tuer ce cadavre.
- Le Socialisme en Allemagne.
- Une dépêche de Magdebourg datée de Dimanche annonce que la police de sûreté a fait,dans cette ville, sur un ordre de Berlin, des perquisitions au domicile de dix-huit citoyens considérés comme les chefs du Parti socialiste dans ce grand centre industriel.
- Au cours de ces perquisitions, les Agents de Bismarck auraient saisi une grande quantité de brochures desiinées à être répandues parmi les ouvriers industriels et les paysans.
- L’état-major général est en proie à la plus grande émotion depuis que tes perquisitions ont amené, au domicile des socialistes dont nous venons de parler, la découverte et la saisie de lettres fort compromettantes émanant d’officiers supérieurs.
- Dans une de ces lettres, aurait été relevée la phrase suivante, bien faite pour alarmer M. de Moltke et son entourage
- « Le parti socialiste, auquel nous appartenons, est certain de triompher; déjà plus d’un tiers de l’armée prussienne est avec nous et le temps est proche où plus de la moitié du parti militaire sera gagnée à notre cause. »
- Soixante-deux délégués socialistes se sont réunis dans une brasserie du faubourg de Haïdhausen, à Munich»
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- La plupart des délégués venaient de Nuremberg, d’Augsbourg et de Ratisbonne.
- Il s’agissait de tracer la ligne de conduite des groupes socialistes dans la politique intérieure du gouvernement.
- Deux délégués d’Augsbourg ont protesté, « au nom des groupes de la Souabe qu’ils représentent, contre l’attentat dont l’empereur de Russie a failli être victime ».
- Cette protestation était une réponse aux feuilles gouvernementales qui avaient affirmé, avec la désinvolture qu’on leur connaît, que les socialistes allemands et les nihilistes de Russie constituent un seul et même parti.
- La Misère et l'Incurie sociales-
- Voici ce que nous lisons dans un journal de Paris, faisant suite immédiatement à un compterendu du dernier bal de l’Opéra — bal très brillant paraît-il, où les notabilités du monde parisien se sont diverties jusqu’au jour :
- Depuis plusieurs jours, un malheureux enfants d’une douzaine d’années vivait dans une commune de Kersaint, couchait en plein air, vivant de charité publique.
- Au brigadier de gendarmerie de la résidence de Plabeni, qui l’a trouvé au village de Sanvélar, l’enfant a dit se nommer Frédéric Pinchaud et être né à Brest. Son père, qu’il a connu sous le nom de Georges, est mort, et sa mère, à laquelle, il n’a connu d’autre nom que celui de Louise, aurait épousé un nommé Pinchaud employé dans les bureaux de la gare Saint-Lazare et habitant rue de Croix. Il aurait été élevé à Guipavar par une dame Prosper chez laquelle il serait resté jusqu’à l’âge de 7 ou 8 ans, puis aurait rejoint sa mère à Paris, d’où la famille serait revenu, il y a peu de temps, pour vivre à Lambézellec.
- Pinchaud serait mort dans cette commune il y a environ un mois, et sa femme l’aurait suivi de quelques jours dans la tombe. Le malheureux, sans domicile depuis cette époque, vit de la charité publique. Il ne peut préciser le lieu de son ancien domicile dans la commune de Lambézellec.
- En attendant une décision à l’égard de cet abandonné, deux personnes charitables, MM. Yves Sanguy, cultivateur, et Masson, propriétaire à Lanvélar, se sout chargés de veiller sur lui et de pourvoir à son nécessaire.
- Ne sont-ce pas là des faits lamentables et qui devraient nous inciter à rechercher les moyens les plus prompts à mettre lin à un tel état de choses. Quelle misérable organisation que celle dans laquelle les enfants sont abandonnés aux hazards de la vie, aux tristesses précoces du dénuement, aux exacerbations d’une détresse imméritée, que la société ne soulage la plupart du temps que par hazard ; car ils sont nombreux les enfants dans la détresse, orphelins, à qui le soleil ne rit jamais, qu’à travers les pleurs de la faim et dont personne
- ne s’occupe. C’est le petit nombre qui, comme le petit Pinchaud, trouvent un jour sur leur route semée de ronces et d’épines une âme compatissante qui s’intéresse à leur triste sort. Pour un de sauvé ainsi, combien périssent sans secours, sans un regard de pitié ni de commisération.
- Le fait signalé plus haut, en même temps qu’il accuse profondément les vices de notre organisation accuse non moins vivement l’incurie sociale et l’inexécution générale des lois édictées pour protéger l’enfance.
- La loi scolaire, par exemple, a pour but de garantir à tous les enfants un minimum d’instruction. C’est le droit à la vie intellectuelle proclamé par la société, en attendant qu’elle proclame le droit à la vie matérielle, dans lequel le premier est dérisoire. Eh bien ! malgré les termes formels de la loi qui prescrivent la présence à l’école jusqu’à l’âge de 12 ans, combien de petits Pinchaud ne mettent jamais les pieds en classe !
- Qu’il puisse y avoir sur les chemins des petits vagabonds de 12 ans, n’est-ce pas la meilleure preuve que la loi de 1882 sur l’Instruction primaire n’est pas appliquée : que les commissions scolaires ne fonctionnent pas ou que du moins elles fonctionnent avec une négligence coupable ?
- Tout cela est bien triste, nous remplit le cœur d’une amère tristesse et nous montre encore une fois combien nous devons redoubler d’efforts afin de faire cesser un état de choses si malheureux.
- Les femmes au paon doré
- LÉGENDRE CAMBODGIENNE
- Srek Rakomar était un fils d’un séïté ( particulier très riche) du royaume de Sa-Wotey. Avant de mourir son père lui avait dit :
- — Si vous voulez être heureux dans ce monde, mon fib, ne prenez jamais pour ami un homme qui aura eu trois précepteurs, car il vous tromperait ; n’épousez jamais une femme chassée par son mari ni une vieille fille, car elles ne vous aimeraient pas ; mais épousez plutôt une jeune vierge ou une veuve.
- Arrivé à l’âge d’homme, Srek Rakomar devint page du roi. Il avait pour fonctions la garde d’un paon au plumage d’or, auquel le roi tenait beaucoup. Se rappelant les les conseils de son père, il voulut les mettre à l’épreuve. 11 se lia donc d’amitié avec un homme qui avait eu trois professeurs, épousa une femme répudiée et une vieille fille; mais il prit en plus une jeune fille et une veuve.
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- Cela fait, il prit le paon doré et le cacha soigneusement avec plusieurs jours de nourriture.
- Il tua ensuite en cachette le plus grand coq de combat qu’il put trouver, le pluma, jeta la tête et les pattes et le mit dans la marmite.
- Quand ses femmes eurent fait cuire le coq, le page fit appeler son ami et l’invita à prendre part au festin en lui disant à l’oreille :
- —• N’en parlez à personne; mais comme preuve d’amitié pour vous, j’ai tué le paon du roi pour vous fêter; n’en dites rien, car il m’en coûterait la tête.
- L’ami jura de garder le secret.
- A la fin du repas, Srek Rakomar, feignant l’ivresse, chercha querelle à son ami et l’insulta, maltraita ses femmes et se laissa tomber comme un homme ivre-mort.
- La veuve et la jeune tille se retirèrent dans un coin et se mirent à pleurer.
- La vieille fille aussi pleura, mais à la porte de la palissade qui entourait l’habitation. Quanta la femme répudiée, elle se campa au milieu de la rue, et se mit à crier à tue-tête :
- — Mon mari est un misérable; il a tué le paon doré du roi, s’est enivré et nous a accablés de coups.
- — Oui répondit l’ami, j’en suis témoin, et nous n’avons qu’une chose à faire, c’est d’aller bien vite le dénoncer au roi.
- Aussitôt l’ami, la vieille fille et la femme répudiée prennent la route du palais. Ils arrivent à la nuit tombante et demandent une audience au roi qui les reçoit immédiatement.
- Arrivés au pied du trône, ils racontent comment Srek Rakomar avait mangé le paon de sa Majesté.
- Le monarque, furieux, fit appeler le mandarin de la justice et ordonna de décapiter le délinquant sans plus attendre.
- Les mandarins se rendirent aussitôt chez Rakomar, s’emparèrent de sa personne et l’emmenèrent. Le sinistre cortège arriva à la porte Nord du palais, mais les gardiens refusèrent d’ouvrir, la nuit étant faite.
- — C’est l’ordre du roi, dirent les mandarins, de conduire Srek Rokomar à la mort.
- — Avez-vous un jugement écrit ? reprirent les gardiens... montrez-le pour couvrir notre responsabilité.
- — Il n’y a pas de jugement écrit, reprirent les mandarins, mais l’ordre du roi ne doit pas suffire?
- — Non. La nuit nous ne pouvons ouvrir, les prescriptions de notre chef le kralahom sont formelles.
- Les mandarins insistent, les gardiens s’obstinent et disent ;
- Entrez chez nous, nous vous donnerons les raisons pour lesquelles il nous est défendu d’ouvrir les portes, la nuit, pour exécution :
- Jadis un paysan possédait un merle qu’il aimait autant que ses enfants et non sans raison. En effet, ce merle était doué de qualités extraordinaires.
- Quand le maître allait travailler aux champs, il confiait sans crainte à son oiseau fidèle sa maison et ses enfants; au retour, il trouvait toujours tout en ordre.Un jour, selon son habitude, le merle veillait au soin du ménage, quand un serpent se faufila dans la maison et piqua le plus jeune enfant dont la mort fut instantanée. L’oiseau aperçut trop tard le serpent, il fondit sur le reptile et le tua à coups de bec; puis il vola aux champs prévenir son maître.
- A peine eut-il dit : «Votre fils est mort», que le paysan, voyant le bec du merle ensanglanté, l’abattit d’un coup de bâton.
- Après cet accès de colère, il ramasse le merle et rentre chez lui.
- A sa rentrée dans sa case, il aperçoit l’enfant inanimé et le serpent raide à ses côtés. Aussitôt il comprend tout le drame dont il a sous les yeux le dernier acte. Ses regards se tournent tour à tour sur son fils chéri et sur le merle qu’il tient à la main, et il s’écrie en pleurant :
- — Malheureux que je suis, mon merle m’était fidèle et je l’ai tué !... Si j’avais réfléchi un seul instant, mon pauvre oiseau vivrait encore et me rendrait les mêmes services que par le passé.
- — Et maintenant, messieurs, dit le gardien chef en terminant, voilà pour quelles raisons nous ne voulons pas ouvrir pour décapiter Srek Rakomar, car, selon toute vraisemblance, le roi n’a pas réfléchi.
- Les mandarins de la justice, ne voulant rien entendre, se dirigèrent avec le condamné vers la porte de l’Ouest, où ils demandèrent aux gardiens de les laisser passer.
- En dépit de tous leurs beaux discours, les gardiens refusent.
- — Vous êtes donc plus puissants que le roi ? disent les mandarins.
- — Loin de nous cette prétention; mais, à pareille heure, sans un jugement écrit, nous ne pouvons ouvrir pour mener au supplice qui que ce soit, dans la crainte qu’il n’arrive une méprise semblable à celle des chiens tués à tort, Ecoutez et nous allons vous compter cette histoire ;
- Autrefois un séïté puissamment riche confiait la garde de ses trésors à cinq cents chiens d’une race précieuse; aussi avait-il pour eux des soins exceptionnels, au point de leur porter lui-même à manger. Une bande de voleurs, sachant la maison si bien défendue, creusa dans la campagne un souterrain qui aboutissait au magasin des richesses. Ces brigands pénétrèrent, la nuit, jusqu’aux trésors du saïté et le dévalisèrent entièrement. Ils n’étaient point encore sortis, quand les chiens s’aperçurent du vol; après avoir longtemps flairé, ils découvrirent l’entrée du
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- souterrain, s’y précipitèrent en masse et étranglèrent tous ? les voleurs.
- Lorsque, le lendemain, le saïté visita son magasin selon son habitude, il le trouva vide. Entrant dans une colère épouvantable, et ne voulant écouter personne, il s’écria :
- — Voilà cinq cents chiens dont l’entretien me coûte horriblement cher; les brigands sont venus cette nuit, et ils n’ont même pas prévenu par leurs aboiements; je ne veux pas les voir; qu’on les tue tous jusqu’au dernier !
- Quatre à cinq jours après, les cadavres putréfiés des voleurs répandirent dans toute la maison une odeur infecte. Le saïté découvrit alors l’entrée du souterrain et retrouva, près des cadavres, toutes ses richesses.
- De rage il se déchira la poitrine en criant :
- — Mes chiens m’étaient fidèles et, dans un accès de fureur, je les ai fait périr injustement; maintenant je ne puis les rappeler à la vie... Que le malheur tombe sur moi!
- — C’est pour ces motifs, continua le gardien chef, que nous ne voulons pas exécuter, sans un jugément régulier, les ordres du roi influencé par la colère: parce que Srek Rakomar, comme les chiens peut être innocent.
- — Allons, dirent les mandarins de la justice, il est déjà minuit et voilà deux portes qu’on ne veut pas nous ouvrir; hâtons nous d’aller à la porte du Sud, voir si nous réussirons mieux.
- Lorsqu’ils y arrivèrent, on leur adressa les mêmes questions qu’aux précédentes :
- Comment se fait-il que vous n’attendiez pas le jour pour conduire un condamné au supplice ?... Y a-t-il eu un jugement rendu la nuit?
- — Il n’y a pas eu de jugement, répondent les mandarins, mais le roi ayant exprimé sa volonté, c’est à vous d’obéir.
- — Les usages s’y opposent, reprirent les gardiens, il n’y a pas de précédent.
- — Mais quels usages ?... Expliquez-les nous, nous sommes tout oreilles.
- — Alors écoutez-moi dit le chef gardien, l’histoire que je vais vous conter vous convaincra peut-être :
- Un roi possédait une perruche très âgée qui s’envola un jour dans la forêt de Hem-Bo-Pen, où elle mangea d’une mangue nommé cal, et tout à coup se trouva rajeunie. Quand elle revint près de son maître, celui-ci s’en aperçut et lui demanda :
- — Qu’avez-vous fait pour être ainsi rajeunie ?
- — Sire,j’ai mangé d’une mangue nommée cal. J’ai voulu vous apporter un de ces fruits, mais le fardeau s’est trouvé trop lourd pour mes forces; la prochaine fois, je vous en porterai une graine.
- Le roi désireux de posséder une graine si précieuse, pressa la perruche de partir. Le lendemain matin, elle s’envola et rapporta une graine que sa Majesté ordonna
- de planter immédiatement. Dans sa précipitation, le jardinier mit la graine dans un trou, sans remarquer que ce trou était l’antre d’un dragon dont l’haleine fétide devait empoisonner tout ce qui se trouvait près de lui.
- L’arbre grandit et donna des fruits magnifiques; songeant au rajeunissement de la perruche, le monarque formula sa volonté d’y goûter. Les mandarins lui conseillèrent, par mesure de prudence, d’en faire l’essai sur un condamné à mort. On appela donc trois condamnés. A peine eurent-ils goûté à ces fruits, qu’ils tombèrent comme frappés de la foudre; le roi s’écria :
- La perruche voulait m’empoisonner... qu’on la tue!...
- Aussitôt les mandarins étouffèrent la perruche.
- A suivre
- La Revue socialiste.
- Le 28e numéro de la Revue socialiste qui vient de paraître, contient un texte fort intéressant dont voici l’analyse sommaire : Une discussion sur les blés, par M. G. Rouanet, revue rapide des opinions émises sur l’intervention sociale par les principaux orateurs parlementaires ; La Réduction des heures de travail par Henri Brissac, réfutation des objections présentées parles économistes au conseil municipal de Paris contre la règlementation du travail. — Les Collectivistes français par B. Malon ; continuation de la savante étude consacrée par l’auteur de YHistoire du socialisme à la genèse du collectivisme contemporain. — Le Compte à régler entre la France et l'Angleterre parM. Chirac. Ayant le premier soulevé cette question dans la Revue Socialiste où M. Blandin l’a prise pour la porter à la Chambre qui a ordonné une enquête, M. Chirac revient sur l’historique de cette dette présenté avec chiffres irréfutables à l’appui. C’est un mémoire lumineux et complet qui épuise le sujet.—Un Système électoral par M. Godin. Dans cet article, le fondateur du Familistère répond à un article de M. Benedict paru précédemment dans la Revue ; il réfute les assertions historiques de son contradicteur, en même temps qu’il établit la supériorité de son projet de système électoral que les lecteurs du Devoir connaissent déjà.
- Le compte rendu de la Société républicaine d’Écono-mie sociale et une intéressante revue des Livres terminent ce numéro.
- La Revue socialiste est en vente à Paris, 43 rue des Petits-Carreaux et chez les libraires. Abonnements: 6 mois, 6 fr. un an 12 fr. Etranger, le port en sus.
- Collection de la première année, 18fr., deuxième année, 14 fr. Les numéros 1 et 2 presqu’épuisés, ne sont pas en vente séparément. Tous le& autres numéros des deux premières années sont en vente aux bureaux de la Revue au prix de 1 fr. 20. Envoi franco par la poste.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 18 au 24 Avril 1887. Naissances:
- Le 24 avril, d’un enfant mort-né de Marie Adolphe et de Goffroy Léonie.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- suite. — lmp. Duré.
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- JOURNÉE DU DIMANCHE 1» MAI 1887
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- ORGANISATION DE LA CÉRÉMONIE
- Réunion générale à 2 h 1/4, dans la cour de T aile gauche pour les conseils d’administration, de l’Usine et du Familistère, les Bureaux des comités, des caisses et des associés.
- Les enfants des Ecoles au Pavillon Central, la musique avec sa bannière, les pompiers, les archers et les gymnastes.
- A 2 h 1/2, marche des groupes vers la cour centrale pour former le cortège : les pompiers prennent place au fond de la cour, derrière les enfants ; les conseils au centre de la cour avec les comités, les associés, les employés et la musique devant le passage du Pouponnât, les gymnastes en face de l’Épicerie.
- A 2 3/4 — Défilé, les tambours et clairons, les pompiers, les enfants des Écoles, la musique, Monsieur et Madame Godin, les conseils d'administration, les comités et les associés.
- Les archers, les gymnastes, les pompiers feront la haie à la porte du Théâtre pendant l’entrée du cortège et entreront au parterre, les pompiers par la porte de droite, les archers par la porte de gauche.
- Les conseils d’administration, du Familistère et de l’Usine, les bureaux des caisses de retraite de prévoyance et de pharmacie et la musique prendront place sur l’estrade.
- Le parterre est entièrement réservé aux enfants des écoles.
- Les habitants du Familistère, les employés et ouvriers de l’Usine prendront place aux galeries, les loges resteront réservées aux invités de Monsieur Godin.
- Cérémonie au Théâtre à 3 heures du soir.
- Grande ouverture par la société philharmonique; — Discours de Monsieur Godin ; — Chœur des enfants;— Petite distribution de récompenses aux enfants les plus méritants; —Morceau d’harmonie; — Proclamation des noms des travailleurs de l'association à récompenser : — Morceau d’harmonie.
- Lorsque la cérémonie sera terminée, le cortège se reformera comme à l'arrivée, passera par le pavillon central et viendra se séparer dans la cour de l’aîle droite où la société musicale exécutera un morceau d’harmonie.
- Tous les habitants du Familistère ainsi que les employés et ouvriers de l’Usine sont invités à assister à la Cérémonie.
- BAL PUBLIC A GRAND ORCHESTRE A 8 HEURES DU SOIR --------------------------------------
- LUNDI 2 MAI à 9 h. du matin — OUVERTURE DES JEUX
- MATINÉE
- Tir à la Carabine (à 9 heures) Commissaire : M. Lefèvbe-Nouyellon Prix 1 2 3 4 5 6 Prix du centre 5
- Sommes 10 8 6 4 3 2 Plus beau carton 12
- Tir à l’Arc
- Commissaire : Prix du centre Prix 1, 2, 3, Sommes 6, 4, 3,
- (à 9 heures)
- M. Poüuet Prix du cordon Prix 1, 2. 3, Sommes 8, 6, 4,
- Jeu de Boules (à 9 heures)
- MM. Léguiller-Blondel, Poulain-Nouyellon Prix 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8. Sommes 10, 8, 6, 5, 4, 3, 2, 2.
- Jeu de cartes (à 10 heures 1/2) Commissaire : M. Moyat Prix 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8.
- Sommes 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 2.
- MATINÉE [suite)
- Jeu de Casse-Pots (de 10 à 11 heures) Commissaires : MM. Doyen et Legrand G. Prix \, 2, 3, 4, 5, 6, Sommes 6, 5, 4, 3, 2, 1,
- Jeu de soufflet (de 10 à 11 heures) Commissaires : MM. Qüent, Migrenne, Gervais. Prix : 2 de 2 fr., 2 de 1 tr. 75, 2 de 1 fr. 50, 2 de 1 fr.25, 2 de 1 fr., 2 de 0 fr. 75, 2 de O fr. 50, 2 de 0 fr. 25.
- APRÈS-MIDI
- Carroussel ou Jeu d’anneaux (à 3 heures) Commissaire : M. Rousselle 4 Prûx en. deux sections lre Section 2“e Section
- Prix 1 2 Prix 1 2
- Sommes 11 9 Sommes 11 9
- Jeu de ciseaux (à 4 heures) Commissaires : MM. Quent, Migrenne, Geryais. 4 Prix de2fr.;4de lfr.50, 4 de 1.25,4 delf.4 de 0.50.
- BAL PUBLIC A GRAND ORCHESTRE A 8 HEURES DU SOIR
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- Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 8 Mai 1887
- 1 r Année, Tome 11,- N* 452
- fcUREAÜ ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- a GUISE (Aisne) par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Toutes les communications le talon sert de quittance.
- et réclamations France TTninp pnstfllA
- doivent être adressées à Un an ... 10 ir. » Un an. . . llfr.
- M. GODIN, Directeur-Gérant Six mois. . . 6 t» Ant.rAs pays
- Fondateur du Familistère Trois mois. . 3 »» Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petlts-Champ*
- Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAME administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- A NOS CORRESPONDANTS
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère nous étant demandés presque en permanence, nous donnons les indications suivantes, pour répondre aux désirs de nos correspondants.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord ; la ville est reliée à S* Quentin par un embranchement spécial. Les billets sont délivrés à Paris directement pour Guise et vice-versâ.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des yoyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant. Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il^faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les classes d’École primaire et pour le cours supérieur.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais . ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela, s’adresser soit à l’Économat du Familistère, soit aux Bureaux de l’Usine en demandant l’un des membres de la commission exécutive, soit enfin à M. Godin lui-même au Familistère. Si l’on tient à voir le fondateur, il est bon d’écrire par avance pour s'assurer de sa présence à Guise.
- Le meilleur moyen de faire utilement et fructueusement une visite à l’association, est d’étudier par avance la description et l’organisation des choses, soit dans les ouvrages de M. Godin, soit au moins dans l’étude sociale : « Le Familistère » (en vente à la librairie du Familistère : 0 fr 40 cent.)
- Ainsi préparé, le visiteur peut préciser de suite ce qu’il désire voir, et ne risque point de s’en aller sans avoir examiné peut-être ce qui Laurait le plus intéressé.
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- FÊTE DU
- SOMMAIRE
- A nos correspondants.— Discours de M. Godin.— Faits politiques et sociaux de la semaine.— Les salaires et la production.— La législation indus.-trielle devant la Chambre. — Nouvelles du budget. — Les femmes au paon doré. — Etat-civil du Familistère.
- Discours de Monsieur Godin.
- CHERS COLLABORATEURS ET AMIS,
- Nous célébrons le travail par une fête annuelle, parce que le travail est pour nous la voie de la rédemption sociale; mais, comme tout ce qui occupe une place supérieure dans la vie de l’humanité, le travail poursuit sa tâche au milieu de difficultés sans nombre.
- Dévolu à l’esclavage d’abord, au servage ensuite, il n’a pas encore obtenu de nos jours sa liberté et son émancipation complète.
- Assujetti au régime oppressif du salariat, sans protection contre l’abaissement des salaires et la spéculation sur le travail, le travailleur ne se possède pas encore complètement. S’il n’est plus subordonné absolument à un maître, il est et restera subordonné aux besoins de la vie, au besoin de manger, de se vêtir, de se loger ; ce sont ces besoins qui, aujourd’hui, mettent le travailleur à la merci de la richesse, c’est-à-dire de tous ceux qui sont en position de donner ou de retenir le travail. Gela témoigne qu’il y a dans l’ordre de choses établi un reste de l’oppression antique; c’est cela qu’il faut extirper.
- C’est pour démontrer que ce reste d’oppression peut disparaître que la Société du Familistère a été fondée. J’ai voulu poser les jalons de l’émancipation du travailleur, d’abord en établissant la solidarité et la mutualité parmi vous, puis en vous associant d’une façon intime à tous les avantages de l’industrie; de manière à assurer à l'ouvrier, dans la production,une part de bénéfice proportionnée à son travail, aux services qu’il rend à l’association.
- Mais, si l’association du Familistère a été édifiée comme expérienge locale pour servir d’étude et d'élaboration aux réformes nécessaires à la société, il ne faut pas prétendre que je conçoive que le Familistère soit, quant à présent, applicable dans sa forme à la société toute entière.
- Je n’ai jamais compris que l’on dût établir des
- TRAVAIL
- familistères pour mettre en pratique les institutions que j’ai réalisées ici. Je conçois, au contraire, que la société doit comprendre toutes les formes économique et sociales, qu’elle doit faire place à toutes les aspirations humaines : à l’association des travailleurs, au collectivisme, au communisme, à l’individualisme et même aux anarchistes. La société de l’avenir doit être la liberté pour tous, à la condition de ne ravir à personne sa part de droits à cette liberté et, par conséquent, de ne rien aliéner à perpétuité en monopole dans les familles. Liberté pour chaque personne d’agir, de travailler, de s’enrichir, d’acquérir, de posséder; mais, qu’à la mort du citoyen l’État reprenne la part de biens à la création desquels il avait concouru par les services publics, et qu’il mette ces biens à la disposition de la génération naissante et de ceux que le sort n’a pas favorisés.
- Non, je n’entends pas que l’on considère l’association du Familistère ni ses palais d’habitation comme forme sociale indispensable; mais les principes et les institutions que l’association renferme sont des faits correspondants aux réformes sociales nécessaires à la société présente. Les institutions du Familistère peuvent s’appliquer et se transporter dans l’industrie, dans l’agriculture, entre tous les travailleurs et jusque dans l’État.
- Prenons pour exemple l’instruction publique; le Familisière renferme une population de 1.800 personnes. Nous avons dix classes de l’enfance, chacune d’elle ayant une salle spéciale avec ses annexes. 542 enfants reçoivent,depuis la naissance jusqu’à 14 ans au minimum, les soins et l’instruction proportionnés à leur âge. Tous, sans exception, sont lettrés à leur sortie de l’école.
- L’association du Familistère divise actuellement l’enfance, de la naissance jusqu’à trois ans et demie, en deuxclass.es: la nourricerie et une classe maternelle y attenant. Elle a dépensé pour ces deux classes, durant le dernier exercice, la somme de francs 40.061 fr 91.
- Si l’on voulait établir la même chose dans toute la France, la population française étant vingt-mille fois plus forte que celle du Familistère, ce serait 10.061,91 x 20.000 = 201.238.200 francs, environ deux cent millons de francs pour toute la population française.
- Mais la France ne pourrait pas utilement généraliser ces institutions en faveur de la basse enfance.
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- Les populations des campagnes sont trop disséminées pour que ces premières classes soient vraiment profitables aux familles. Il faut pour cela une population agglomérée de façon que les salles enfantines soient à proximité de l’habitation, et que les parents aient leurs enfants auprès de leurs logements. C’est là une des raisons d’être du palais social.
- Deux classes enfantines succèdent à la nourri-cerie et a la classe maternelle; elles comprennent les enfants de 3 ans \j% à 7 ans. Les dépenses scolaires afférentes à ces deuxcîassessont annuellement d’environ francs . . . 4.500
- La dépense des six classes d’Ecole primaire avec cours annexes est d’environ. 19 000 Ensemble . ................................ 23.500
- 23.500 X 20.000 = 470.000.000 fr. soit quatre cent soixante-dix millions pour les dépenses de l’instruction primaire en France.
- Si la France était en mesure de donner à l’éducation et à l’instruction de l’enfance toute l’attention que l’humanité recommande, et que nous leur donnons ici, elle devrait donc dépenser:
- Pour les enfants depuis la naissance jusqu’à l’âge de trois ans et demie, environ la somme de francs....................... 200.000.000
- Pour les écoles enfantines et
- l’instruction primaire................ 470.000.000
- Total................. . 670.000.000
- six cent soixante-dix millions pour le budget de l’instruction publique primaire en France, afin de placer généralement l’enfance du bas-âge et celle des écoles dans les conditions faites aux enfants du Familistère.
- Poursuivons l’examen des garanties sociales que l’association du Familistère donne à ses membres, et généralisons-les à la nation.
- La solidarité nationale est, certes, une des premières nécessités sociales. Commencer par prélever sur la richesse qu’abandonnent les morts de quoi assurer l’existence des vivants dans le besoin est la première des choses à convertir en institution sociale C’est la première condition de l’indépendance du travailleur; avec celte institution nationalisée, personne ne pourrait plus spéculer sur la faim de l’ouvrier pour avoir son travail au rabais.
- Voyons donc ce que coûte cette mutualité au Familistère, en donnant le résumé des dépenses de 1886.
- Pensions aux vieillards............... 12.947 f.IO
- Nécessaire à la subsistance . . . 13.842, 50
- Allocations temporaires............... 857, 35
- Secours aux familles des réservistes. 1.331, x> Subventions aux malades:
- hommes ..... 16.404, 55
- femmes................ 3.878, 25
- Service médical . . .... 4.612, 95
- Service des sages-femmes . . . 931, »
- Médicaments ....................... 7.195, 80
- Frais de funérailles ................ 517, 27
- Loyer du matériel .................... 96, »
- 62.613, f 77
- La dépense de solidarité ou de mutualité sociale au Familistère s’élève donc pour une population de 1.800 personnes, hommes femmes et enfants, à la somme de soixante deux mille, six cent treize francs, 77 centimes. Ce serait pour la France entière vingt mille fois cette sommé ou 62,613 fr. 77 X 20.000= 1.252,275,400 francs.
- Un millard, deux cent cinquante deux millions environ.
- L’association du Familistère paye au même titre, 37.626 fr. 13 aux ouvriers qui vivent en-dehors des palais sociaux; j’ai eu soin de ne faire entrer en ligne de compte que ce qui s’applique à la seule population du Familistère.
- Les garanties nécessaires pour l’éducation et l’instruction de l’enfance depuis la naissance jusqu’à 14 ans coûteraient donc en France 670.000.000
- La solidarité et la mutalité nationales garantissant à tous les membres du corps social le nécessaire à
- l’existence................... 1.252.275.400
- Soit au total . . . 1.922.275.400
- Un millard neuf cent vingt deux millions !
- Somme énorme, diront les gens timorés qui s’effraient de tout ce qui pourrait faire le bonheur de la société entière, mais ne reculent devant rien lorsqu’il s’agit d’appeler sur la nation .les affreux malheurs de la guerre. Pour la guerre, pour le massacre de centaines de mille hommes, pour la ruine de provinces entières, on est prêt à tous les sacrifices; mais, pour effacer le triste fléau de la misère, on n’est prêt à rien.
- Il faut changer de manière de voir et de système. Ce que j’ai fait en fondant l’association du Familistère, la France est en état de le faire pour la nation toute entière ; il suffit de le vouloir pour le pouvoir.
- Il suffit de prendre la part nécessaire sur là
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- fortune des riches après leur mort; d’attribuer à l’Etat les successions en ligne collatérale et de prélevé r le complément nécessaire sur les successions en ligne directe et testamentaires.
- L’hérédité de l’Etat, sans demander un sou à personne de son vivant, serait en mesure de trouver immédiatement ces deux milliards chaque année et de donner à tous les ouvriers et à tous les citoyens français la sécurité du lendemain.
- Pensez-vous que ce serait un grand mal si, sur une fortune de cent millions, l’Etat prélevait au profit des travailleurs 50 millions, lors de l’ouverture de la succession, laissant aux autres héritiers les 50 millions restants ? Ces héritiers seraient-ils bien à plaindre avec cela ? Non, assurément. Eh bien, sans expropriation, sans révolution et sans trouble d'aucune sorte, l’État pourrait, dès cette année même, consacrer la somme de deux à trois milliards à la solidarité nationale et ouvrir ainsi> l’ère des réformes sociales.
- Gela aurait immédiatement pour conséquence de rendre à l’ouvrier la liberté de ses bras. 11 ne serait plus obligé de travailler à vil prix pour le bénéfice des spéculateurs sur le salaire. Et ce ne serait pas tout. Un avantage bien plus grand s’offrirait aux ouvriers de tous ordres : l’hérédité de l’État ferait entrer au domaine social des fermes, des terres en culture, des usines, des ateliers de tous ordres dont les ouvriers pourraient prendre l’exploitation en s’unissant, en s’associant, afin de travailler en commun et à leur profit.
- C’est là ce que je voudrais voir pour le bonheur des ouvriers et pour la paix sociale ; c’est là ce que je voudrais voir pour la société du Familistère ; car, alors,elle ne serait plus isolée dans le monde ; des communautés sympathiques existeraient à côté d’elle, et la société du Familistère, loin d'être considérée comme une étrangeté, serait estimée comme un modèle.
- Au lieu de cela, nous avons à lutter aujourd’hui contre les forces dissolvantes d’un milieu contraire à nos tendances et à nos intérêts.- Nous donnons l’exemple de la fraternité, de ia mutualité et de la solidarité. La société présente n’opère qu’avec l’égoïsme, l’individualisme et l’antagonisme. Pourtant, il suffirait du bon vouloir de ceux qui gouver. nent pour changer cet état de choses et mettre promptement la France toute entière sur le pied de solidarité et de mutualité en vigueur ici.
- Oui, si les gouvernants comprenaient les nécessités actuelles, et s’ils avaient la volonté d’y répondre, les crises, les grèves et les conflits
- prendraient fin. Le travail entrerait dans la voie d’un progrès constant, la richesse étendrait ses bienfaits sur le peuple, carie peuple consommerait les produits qu'il sait faire, et le bien-être remplacerait la misère.
- Mais, alors, les droits du travail seraient proclamés par la loi à l’égal des droits accordés aujourd’hui à ia propriété. Les travailleurs, constitués partout en syndicats, fixeraient eux-mêmes le prix du travail; ils pourraient s’associer,s’unir, se concerter, délibérer sur leurs intérêts, faire eux-mêmes les règlements concernant le travail, nommer leurs chefs dans leurs associations, n’accepter aucune condition contraire à la liberté du citoyen, être, enfin, indépendants et libres de toute sujétion.
- Voilà l’avenir prochain que la question du travail renferme dans ses flancs. Get avenir qui pourrait, si la sagesse des gouvernants le permettait, venir sans trouble mais avec de l’énergie et des efforts, devrait commencer par assurer l'indépendance ouvrière au moyen de la constitution des syndicats ouvriers, et en écartant par de sages mesures législatives le mauvais vouloir des patrons. Une fois les syndicats ouvriers en possession du pouvoir de décider sur toutes les questions de travail, les patrons ne pourraient plus avilir les salaires ; des règles communes et générales s’établiraient pour tous les ateliers ; les salaires se relèveraient dans tous les établissements ; les ouvriers pourraient acheter et consommer ; les produits accumulés dans les magasins s’écouleraient; l’ordre s’établirait dans la production.
- Le travail sera un jour la gloire de la terre parce qu’il fera le bonheur de l’humanité, mais d’ici à ce qu’il en soi t ainsi que de difficultés à vaincre, que d’efforts à faire, pour arriver à la paix et au bonheur dans les sociétés, quand cela serait si facile àréaliser, si les hommes y apportaient moins d’ignorance et plus de bonne volonté.
- Que tous les hommes de progrès s’arment de courage, qu’ils fassent de l’agitation sur les réformes à obtenir jusqu’à ce qu’ils aient ouvert les yeux à ceux qui sont en position d’aider à l’inauguration des réformes.
- L’agitation intelligente, l’agitation sociale, scientifique, l’agitation par la propagande des réformes à convertir en actes, l’agitation par des pétitions demandant ces réformes aux Chambres et leur en présentant la formule, l’entente dans l’agitation raisonnée, ferait cent fois plus avancer le progrès des idées et le moment d’instauration des réformes que la propagande dissolvante faite par ceux qui
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- ne proposent et ne connaissent aucune réforme ! définie.
- Quant à nous,c’est à la propagande des réformes précises, pratiques, propres à s’assimiler à la société au grand avantage du bien-être et de la sécurité de tous les citoyens, sans exception, que nous nous sommes toujours dévoués et que nous continuerons à consacrer tous nos efforts.
- A la suite de ce discours, accueilli par de vifs applaudissements du nombreux auditoire qui bondait les galeries du théâtre, Monsieur Godin a repris la parole en ces termes :
- Avant de passer à la citation des récompenses accordées aux membres de l’Association pour des services exceptionnels, je crois nécessaire de faire un appel nouveau à l’attention des ouvriers pour leur signaler qu’un certain nombre d’entre eux me paraissent avoir négligé de se faire inscrire pour des faits d’initiative qui leur auraient valu quelque chose. Mais, après les avis réitérés que le conseil a fait afficher, il n’y avait qu’à s’arrêter aux déclarations faites.
- Je serais heureux de voir les membres de l’Association prendre en considération d’une façon plus intéressée les bonnes idées, et réclamer pour elles les récompenses qu’elles méritent.
- Non seulement, nous faisons appel à la déclaration de ceux qui en sont les auteurs, mais je verrais avec le plus vif intérêt que chacun de vous prît en considération les services rendus par les camarades et en fit, au besoin, faire l’inscription sur les livres tenus à votre disposition pour cela.
- Vous récompenseriez ainsi les mérites qui,autrement, peuvent être oubliés et vous contribueriez à développer la prospérité de l’Association qui est et sera votre prospérité à tous.
- Récompenses accordées aux ouvriers qui se sont fait inscrire pour des idées ou propositions utiles.
- COMPTABILITÉ
- MM. MORET Simplification du travail comptable à l’érnaillerie............................ 100 fr.
- GAUCHER : Etablissement d’un livre à souche pour l’ins-ciiption des emballages à la charge des clients. . . 50 fr.
- MIGRENNE : Inscription facilitant les recherches pour les séries de quinzaines................... 50 fr.
- SARAZIN : Diverses propositions économiques concernant
- les expéditions et transports............. 200 fr-
- MATÉRIEL
- MM. LAMBERT............................ 200 fr.
- BAILLOT............................... 200 fr.
- 1° Outillage des cercles de suspensions.
- 2° Découpage des pelles à charbon.
- 3° Garnitures en cuivré des tiges de pompes. MARÉCHAL-FLORENT ; Soupape équilibrée pour appa-
- reil inodore.................................. 200 fr.
- HEBEBT : Boîte des robinets de chaudières. . . 50
- EVENS : Suppression du perçage des trous dans les couches........................................ 50 fr.
- TERRE RÉFRACTAIRE
- M. GRAS Prosper.............................. 50 fr-
- 1° Filière pour galetière.
- 2° Etablissement d’un tamis à double toile.
- Nota.— Cette deuxième proposition n’est pas comprise
- dans la récompense actuelle, le Conseil la réserve pour l’année prochaine, afin de pouvoir apprécier les résultats.
- QUINCAILLERIE
- MM. DUVAL : Outillage et diverses propositions économiques concernant la main-d'œuvre . . .. 100 fr.
- LEFRANC Gédeon : Divers outils pour la fabrication des suspensions......................... 100 fr.
- FONDERIE
- MM. HENNEQUIN Auguste : Nouveau montage économique des châssis...................... 200 fr.
- N01ZET : Modification dans la fabrication des noyaux de béquilles ............................ 25 fr.
- AJUSTAGE
- MM. JUMEAU : Outil pour faciliter le polissage des flottes et tampons........... . . ......... 50 fr.
- LECLÈRE Eugène : Tournage des arbres de torréfacteurs ................................ 50 fr.
- LAPORTE Louis.................. 50 fr,
- VACHER.............................. 50 fr.
- Remplacement du buffle par du cuir dans les meules à polir.
- FAMILISTÈRE
- M. HANQUET : Installation d’une targette dans les cabinets.............................. 50 fr.
- Total : 4.825 fr.
- Nous avons donné in extenso les discours prononcés par M. Godin au Théâtre.— Il nous reste à rendre compte sommairement de la physionomie générale de la fête.— Nous disons sommairement, parce que, quel que pùt être
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- notre désir de rendre dans son ensemble les mille détails variés, se fondant dans l’unité commune de joie, de réjouissance, d’heureux entrain, de gaieté épanouie qui animaient familistériens et invités,le tableau que nous en tracerions serait certainement au dessous de la vérité.
- Cette année,en effet, la fête a revêtu un éclat extraordinaire, tant par l’animation et la foule des festivants, que par l’ardeur joyeuse apportée par chacun aux apprêts des réjouissances publiques; ardeur qui s’est traduite par une très heureuse décoration du Familistère produisant un merveilleux effet.
- Dés le matin, à la pointe du jour, une activité fébrile régnait dans tout le Palais social.En haut, en bas, sur le belvédère, aux balcons,sur la place, ce ne sont que rubans, draperies, grands mats aux oriflammes flottant au vent, claquant au ciel. Dans la cour du pavillon central, on posait les décorations,composées d’une immense draperie cachant la rampe des balcons sous les étoffes moelleuses aux couleurs vives et claires, artistements drapées. De grands écussons coupaient symétriquement les draperœs, présentant chacune une devise, glorifiant le travail qui est le salut du monde, ainsi que nous avons iu sur l’un d’eux. Les guirlandes et les trophées encadraient avec un goût infini cet éclatant hommage au régénérateur de riiurnanité et à la dignification des travailleurs.
- De nombreux drapeaux, des trophées posées avec un art profond et ingénieux à la fois de l’ornementation; décoraient le belvédère, les écoles, le Théâtre et en général les annexes du Familistère, Qu’on ajoute,à tous ces bario-lements de couleurs gaies, la grande affluence des marchands forains, montreurs d’ours, ménagerie, femme colosse, jeux de tourniquet aux étagères garnies de bonbons, de menue vaisselle brillante que les enfants contemplent avec une avidité secrète que trahit la vivacité de leurs regards, la supplication muette du geste tendu vers le tourniquet oscillant, les chevaux de bois, mille autres spectacles on aura une faible idée de l’heureuse journée annoncée par l’activité qui avait permis le matin de procéder, en quelques heures, à la magnifique décoration du Palais.
- A trois heures précises, conformément au programme tracé d’avance, le cortège, formé dans la cour du pavillon central se dirige vers le théâtre. Comme toujours, les enfants ouvraient la marche — les plus petits, tout roses et mignons, cheveux ébouriffés au vent, premiers; les grands derrière. Ges petites personnes à la gravité un peu légère ne méritent-elles pas l’honneur qu’on leur fait et leur place n’est-elle pas au premier rang? Derniers venus, ils sont l’avant garde de la marche que l’humanité poursuit péniblement dans le sentier ardu, quelquefois, du progrès et de la justice. Ils sont et doivent être le but et le moyen de nos efforts constants, de nos préoccupations les
- plus vives. C’est pour faire des hommes, pour les élever en dignité, en moralité, en puissance intellectuelle et physique, que nous travaillons; parce que le perfectionnement indéfini de toutes les manifestations d’ordre vital consiste dans le perfectionnementdesjeunesgénérations.Et c’est en nous attachant à perfectionner oes jeunes âmes, ces intelligences avides, ouvertes à la bonne semence comme le sillon pr ofond, que l’œuvre de progrès et de perfectibilité indéfinis s’accomplira, C’est pourquoi ils sont à la fois, dans le temps et dans l’espace de la vie sociale, le but et le moyen, la récompense de nos efforts se confondant avec la tache accomplie dans le résultat immédiat obtenu et l’espérance des résultats médiats à obtenir. C’est pourquoi au Familistère, ils sont les premiers partout, intimement unis à l’association, dont ils sont la force et la puissance en germe.
- L’excellente musique du Familistère dont nous n’avons plus à faire l’éloge d’un talent artistique tant de fois attesté par les récompenses nombreuses obtenues dans les concours où elle s’est présentée, suivait les enfants ;
- Venaient ensuite Monsieur et Madame Godin, les membres des conseils de gérance, de surveillance etc.;
- Enfin les habitants du Familistère qui s’étaient joints au cortège.
- *
- * *
- Quand tout le monde a pris place dans la salle et sur la scène, — les corps constitués entourant Monsieur et Madame Godin, les enfants au parterre spécialement réservé pour eux et orné avec goût, les spectateurs dans les galeries ; après un morceau de musique brillamment enlevé, M. Godin prononce les discours publiés plus haut, interrompus fréquemment, et terminé aux applaudissements de runauimité des assistants.
- Le chœur des enfants a ensuite chanté « Le travail »,de Bramtot, dit avec beaucoup d’énergie et de sentiment. Mon Dieu! je ne dis pas qu’une oreille savante, habituée aux chœurs formidables des grands théâtres, n’eut trouvé peut-être,dans les parties de basse exécutées par des voix d’enfants de 8 à 14 ans, un tantinet de fausset; mais l’ensemble des exécutants chantait avec tant d'âme l’invocation au travail; scandait et ponctuait avec tant de sincérité les passages intéressants, qu’on était ravi par les discordances mêmes, au-dessus desquelles planait l’âme collective de tous, émue et attendrie.
- Après un morceau de musique, on a procédé à la distribution des recompenses aux enfants. Car comme l’a dit M. Godin en s’adressant à la partie écolière de son nombreux auditoire, eux aussi, sont des travailleurs; ils produisent — pour eux — l’accumulation indispensable d’instruction et de moralité qui leur permettra plus tard de travailler pour les autres, d’apporter leur part de
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- collaboration à l'œuvre commune, part d’autant plus grande que les principes enseignés à l’école du Familistère auront été plus suivis et mieux compris.
- Morceau de musique et, ensuite, proclamation des récompenses décernées aux travailleurs pour les faits d’initiative personnelle.
- Enfin, après un dernier morceau de musique, on sort du théâtre, et le cortège, reformé dans l’ordre indiqué plus haut, reconduit Monsieur et Madame Godin. Puis... grand brouhaha; toute la gent écolière se précipite sur la place où elle fait le siège en règle des baraques, des chevaux de bois, des balançoires, des boutiques et des marchands de bonbons. Ils s’étaient bientôt rendu maîtres de ces diverses places fort peu défendues qui ne demandaient qu’à s’ouvrir, et en quelques instants, chacun au gré de sa fantaisie, se balançait, tournoyait, faisait grincer la plume d’acier du tourniquet, ou suçait à pleine bouche les bâtons de sucre d’orge aux lamelles perlées de cristal.
- * *
- La foule, pendant ces deux jours a été considérable autour du Familistère; car outre les familistériens qui, cela va sans dire, prenaient une part active à la fête, la population de la ville et des environs était venue collaborer à l’œuvre de réjouissance commune. Si le soleil luit pour tout le monde, les chevaux de bois tournent pour tous aussi, n’est-ce pas ?
- Le soir, grand bal à illumination brillante dans la cour du pavillon central; la girandole des lanternes vénitiennes de couleurs diverses bien ajustées était d’un très bel effet.
- La température s’était mise en fête également, de sorte que les toilettes printannières et estivales, les robes de gaze ont fait leur apparition pour la première fois, contribuant à donner au bal un éclat et une animation extraordinaires. La semaine avait été pluvieuse; samedi encore il tombait de l’eau à torrents. Comme si la sérénité des cœurs et des fronts avait influé sur la nature, la Journée du dimanche fut splendide et celle du lundi très chaude. Aussi, les jeux divers installés sur la place et dans les pavillons furent-il très suivis.
- Dès neuf heures du matin, le lundi, les archers tiraient à l’arc et à la carabine réveillant le lion de la ménagerie. Car un superbe lion était venu tout exprès pour la circonstance à Guise. Pas tout seul, bien entendu; il avait en sa compagnie un aigle, une hyène tachetée d’un aspect peu rassurant. Le lion était tout seul. Sa Majesté solitaire s’était confinée dans une cage aux épais barreaux. Sa solitude, il est vrai, était égayée par moments par une charmante jeune fille qui l’a élevé, nous dit-on. Ce qui explique la docilité avac laquelle il obéissait à tous ses ordres et jusqu’au moindre de ses caprices. Elle ne le
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- rudoyait pas et quand la main frêle de cette enfant cares sait sa crinière énorme, le détrôné avait un regard chargé de tendresse pour elle. Le dirai-je ? Je crois qu’au milieu de la réjouissance universelle,il a été le seul à ne pas partager l’épanouissement qui ouvrait tous les cœurs à la joie et à la fraternité. Un instant — sa jeune amie venait de quitter sa cage — il s’est levé et à la surprise des spectateurs hommes, femmes et enfants, il a poussé un long soupir d’ennui, dans un bâillement significatif qui a fait trembler sa cage et s’est répercuté au loin avec un roulement de tonnerre. Puis « le roi puissant et roux des profondeurs muettes» s’est nonchalemment étendu, son regard vague perdu dans un rêve lointain; peut-être le souvenir du désert qui lui revenait ?
- *
- * *
- Si lui ne s’est pas amusé, en revanche tout le monde s’est fort égayé — jusqu’à minuit, heure à laquelle la fête a pris fin, par la fermeture du bal.
- Et mardi chacun est retourné à sa tâche, réconforté, — les danseurs peut-être les jambes un peu lourdes,— tous le cœur léger, frais et dispos, merveilleusement excités à redoubler de vigueur et d’énergie dans l’œuvre commune à laquelle chacun collabore selon ses forces avec le vif sentiment du devoir à remplir.
- Puisse ce sentiment du devoir qui rend faciles les tâches les plus ardues, se répandre partout; inspirer aux classes dirigeanteSjparl’exempledece qui se passe au Familistère, le désir de voir rayonner autour de chacun de ses membres le spectacle paisible et réconfortant des fêtes du travail,honoré et respecté par eux, autant qu’il est aujourd’hui injustement considéré !
- La vie sociale,dans la paix et le travail communs, contient des trésors de bonheur infini, que tous voudraient posséder,
- | si on les connaissait!
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- La France et le Congo.— Une convention a été conclue entre la France et l’État libre du Congo pour la détermination de la frontière commune. D’après cet accord, la thalweg de l’Oubaghi, dans la rive droite appartiendra à la France et la rive gauche au Congo. On se rappelle que chacune des deux parties revendiquait la possession totale du bassin de ce fleuve; par ce partage, la majeure partie de ce territoire revient à la France, d’autre part, notre gouvernement reconnaît que le droit de préemption qui lui avait été attribué sur les possessions du Congo, ne pourrait s’exercer qu’aprês que la Belgique aurait renoncé elle-même à acquérir cette colonie, au cas où ses fondateurs voudraient la céder. En retour, ceux-ci renoncent d’user de la permission qui 1er avait été accordée d’émettre en France une leterie au proL
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- de l’Etat libre et acquiérent le droit de faire inscrire à la cote le cours des titres de ses emprunts jusqu’à concurrence de 80 millions. Cet accord met fin au dernier litige qui avait trait à nos possessions dans l’ouest de l’Afrique.
- ANGLETERRE
- Le Palais du peuple.— Sous ce titre, nous lisons dans le Courrier de Londres :
- Nos lecteurs savent qu’il existe, grâce à l’initiative de M. Godin, un palais social à Guise ; la population du East End de Londres, aura bientôt, ’ elle aussi, son palais, sorte de Musée et bibliothèque des Arts et de l’Industrie installé dans le genre du South Kensington Muséum, au profit des habitants de cette partie de la Métropole, traitée en quelque sorte, jusqu’ici, en déshéritée.
- Dans une lettre en date du 20 avril adressée à sir Edmund Hay Gurrie, président du comité des finances du palais du Peuple, le secrétaire du Prince de Galles dit que son Altesse Royale et la princesse de Galles se feront un point d’honneur d’assister à l'inauguration qui en sera faite par la reine en personne le 14 mai prochain.
- Le 14 mai, tombant un samedi, les commerçants de Whi-techapel viennent de demander, à Sa Majesté, par voie de pétition, de choisir un autre jour pour cette cérémonie, attendu que le samedi, jour de marché, est celui de la vente principale de la semaine. M. Samuel Montagu, représentant le district, a été chargé de faire parvenir cette pétition à sa destination. Nul doute que la Reine prendra en considération les motifs qu’on lui expose et qu’elle ne voudra pas qu’un jour aussi solennel dans les fastes du East End, qui en compte si peu, ne devienne pour les commerçants de cette partie de Londres l’occasion d’une perte considérable.
- En Irlande.— Des désordres graves se sont produits mardi à Belfast,dans le quartier |de Fails-Road. Les débits de boissons ayant été fermés, des rassemblements se formèrent devant ces établissements.
- L’arrestation d’un individu plus turbulent que les autres donna le signal du conflit entre la foule et la police. Celle-ci, sous une grêle de pierres et de bouteilles, dut faire usage de ses armes à feu. Ce ne fut cependant qu’après avoir reçu des renforts qu’elle réussit â disperser la foule Plusieurs agents ont reçu des blessures graves. Trois arrestations ont été opérées.
- M. W. O’Brien s’est embarqué lundi,à Queenstown, pour le Canada, où il va exposer devant les assemblées populaires le traitement auquel sont soumis les tenanciers du marquis de Lansdowne, gouverneur général du Dominion.
- Une manifestation imposante a été faite au député irlandais sur le quai de départ.
- Lord Dufferin, vice roi des Indes, vient d’adresser à son fermier irlandais la lettre suivante, en réponse â nne demande de diminution de fermage :
- Monsieur,
- J’accuse réception de votre lettre qui contient une pétition des tenants de mon domaine de Blandeboye, me demandant une réduction de location de 33 0/0.
- Je dois vous rappeler, en réponse, que lorsqu’il y a deux ans je quittai l’Irlande, pour éviter toute difficulté pendant mon absence j’ai offert à tous mes fermiers de résilier leurs anciens baux et de régler leurs prix de fermage avec mon agent, à l’amiable suivant une estimation nouvelle.
- Presque tous acceptèrent, et un accord général fut établi pour quinze ans par consentement mutuel.
- D’ici il m’est complètement impossible de me rendre compte exactement jusqu’à quel point les prix des fermages ont baissé sur le marché de Belfast.
- Je m’aperçois seulement que presque tous ^vous avez très consciencieusement payé vos loyers jusqu’en novembre dernier et si vous éprouvez encore une autre mauvaise saison sans un relèvement du marché, je serais entièrement disposé à accorder une diminution de prix sur vos loyers au mois de novembre prochain.
- Agréez, etc. • Dufferin.
- Dans une lettre adressée à un correspondant de Saint-Pétersbourg, M. Gladstone expose qu’on ne saurait certainement prétendre qu’il faut accorder son autonomie â l'Irlande pour cette seule raison quelle la réclame; mais il ajoute que le souvenir des moyens horribles grâce auxquels Punion de se pays à la Grade-Bretagne a été faite,donne un poids tout particulier à la demande des Irlandais.
- RUSSIE
- Les procès de l’attentat.— On mande de Saint-Pétersbourg au Times, que sur quinze accusés, dans le procès relatif au dernier attentat contre le czar, sept ont été condamnés à mort ; les autres seront envoyés en Sibérie.
- D’après les bruits venus d’autre part de Saint-Pétersbourg par Berlin mais qui méritent confirmation,toutes les personnes impliquées dans le dernier attentat contre le czar auraient été condamnées à mort; mais le tribunal aurait prié l’empereur de commuer la peine de plusieurs accusés en celle des travaux forcés à perpétuité.
- ROUMANIE
- La liberté de la presse.— M. Pario, éditeur d’un journal de 1 opposition, la Lupiti, a été jugé jeudi dernier à Bucharest pour un article récemment publié sous le titre « Un homme dangereux », et dans lequel le roi de Roumanie est représenté comme un aventurier égoïste et un ennemi de son pays.
- Le jury a rendu un verdict de culpabilité, et M. Pano a été condamné à deux ans de prison et à cinq mille francs d’amende.
- ITALIE
- La papauté et le roi Humbert. — La
- presse catholique italienne continue à insister sur la nécessité d’une réconciliation entre la papauté et le roi Humbert. C’est aujourd’hui le Moniteur de Rome, qui revient en exposant, en réponse à une mise en demeure de la Gazette piémontaise, les conditions que le Saint-Siège mettrait à une entente. Ces conditions restent, il est vrai, fort vagues. Elles consistent en ce que « l’indé-> pendance et la dignité du pape soient pleinement garanties,
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- ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ». Ce sont là, comme on voit, des termes tout à fait élastiques et qui ne font pas avancer la question d’un pas. Celle-ci ne sera posée et, nous le croyons, tranchée, que le jour où les organes de la Curie se décideront à dire positivement quelles sont les garanties concrètes que le pape exige pour se sentir indépendant et
- respecté.
- Une correspondance de Rome publiée par le Tagblatt, de Vienne, est la meilleure preuve de l’effet funeste que produirait cette franchise. D’après ces informations, qui semblent d’ailleurs purement fantaisistes, le pape revendiquerait, comme cela, avait déjà été annoncé, la propriété entière de la partie de Rome où est située le Vatican, la cité léonine ; de plus, il voudrait que le roi Humbert se fit couronner à Saint-Pierre roi d’Italie et reçut cet état en fief, après avoir reconnu le saint-père comme suzerain, en s’engageant à gouverner selon les prescriptions de l’Église et en allouant une dotation spéciale au suprême pontife. En retour, celui-ci recevrait et garantirait au roi la renonciation des familles régnantes dépossédées de Toscane, de Modéne, de Naples. Il est impossible que ce plan, qui ne peut être, à le prendre au sérieux, qu’un ballon d’essai lancé par quelque dignitaire du Vatican, représente les conditions véritables que le pape mettrait à un accord avec le Quirinal ; il est par contre certain que, même ainsi réduites, elles ne sont acceptables ni pour le roi ni pour la nation italienne.
- GRÈGE
- L’insurrection crétoise.— Les dépêches d’Athènes nous annoncent hier et aujourd’hui que des troubles ont éclaté en Crète ; des rixes sanglantes auraient eu lieu entre chrétiens et musulmans. Nous ne connaissons pas encore le motif de ces conflits, qui, nés presque immédiatement après les fêtes de la Pâque orthodoxe, ont probablement des causes confessionnelles. Les consuls européens se sont empressés de rejoindre leurs postes et s’efforcent d’apaiser la population ; une commission de notables musulmans et chrétiens parcourt l'intérieur de l’île dans le même but. En tout état de cause, un navire de guerre français, la Victorieuse, portant le pavillon du contre-amiral de Marquessac, est parti pour la Canée, afin de protéger nos nationaux.
- Les dernières nouvelles que nous avait apportées de Crète 1 ’Acropolis, d’Athènes, ne signalait aucune effervescence particulière parmi les habitants de l’île. Le nouveau gouverneur général, Anthopoulo-Pacha, venait de visiter divers districts jusqu’à Cithya et s’était convaincu que la misère du pays n'avait pas été présentée sous des couleurs exagérées par l’Assemblée générale ; le vali avait envoyé à Constantinople un rapport dans lequel il déclarait qu’il lui serait impossible de rester à son poste si l’on ne remédiait pas au mauvais état des finances crétoises. On sait que l’Assemblée demande, afin de combler le déficit qui s’augmente toutes les années dans le Trésor, qu’on lui permette de prélever une partie du produit des douanes, qui jusqu’ici était versé tout entier à Constantinople. Aucune réponse n’a encore été faite à cette requête, mais le sultan a fait don à l’île de 250,000 piastres, pour subvenir en partie aux besoins de l’instruction publique. Cette somme paraît, il est vrai, minime quand on
- sait que le budget crétois de cette année se clora, grâce aux récoltes insuffisantes, par un déficit de 8 millions de piastres. Mais il semble que l’Assemblée générale soit à la veille d’obtenir gain de. cause dans la question des douanes, et toute la population paraissait satisfaite de l’attitude que le nouveau gouverneur a prise dans cetle affaire quand ont éclaté les troubles que le télégraphe nous signale sans les expliquer, et sans qu’on puisse en mesurer la portée dans un pays coutumier de longue date des guerres civiles.
- LES SALAIRES ET LA PRODUCTION
- Nous reproduisons un peu plus loin un extrait du Journal des chambres du commerce, relatif au salaire des ouvriers allemands, que l’auteur de ce travail compare aux salaires français — en concluant, naturellement, à la supériorité industrielle allemande, parce que les salaires étant là moins élevés qu’en France,la production, dit-on ou croit-on, doit s’y développer dans des conditions exceptionnellement favorables.
- Il est profondément triste, qu’après avoir traversé une période économique aussi douloureuse que celle dans laquelle nous sommes encore plongés ; qu’après une expérience de cinq longues années au cours desquelles on a vu les salaires baisser progressivement, tomber au-dessous de tout ce qu’on avait vu depuis 1875, un journal comme celui de la chambre de commerce produise encore de semblables allégations. Cela est d’autant plus déplorable, qu’étant l’organe des chambres syndicales commerciales et patronales, des assertions pareilles ne peuvent manquer d’avoir un écho dans la classe patronale, et d’y provoquer peut-être des récriminations contre les prétentions de salaires formulées par les ouvriers.
- Il nous serait facile d’opposer à l’enquête de la chambre du commerce des chiffres pour des industries quelle a passées sous silence ; prouver irréfutablement que les salaires,en Allemagne ne sont pas aussi bas qu’on veut bien dire et que, comme partout, aussi bien là qu’ailleurs, s’il y a des catégories de travaux très peu payés, il y en a d’autres qui le sont davantage. Nous aimons mieux faire appel à la réalité des faits pour ce qui se passe en France.
- Il y a cinq ans, à la fin de 1882, lorsque les difficultés de la période actuelle apparurent, on nia d’abord, dans les sphères officielles et scientifiques qu’un changement quelconque, fut survenu dans les conditions de la production. C’est surtout à Paris qu’on se plaignait; parce que
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- Paris est comme la fibre sensible de la production française. A Paris où les échanges représentent un cinquième des échanges totaux du territoire ; à Paris où toutes les industries sont représentées, recevant à la fois et imprimant toutes les impulsions, les ouvriers sans travail se plaignaient de la fréquence plus grande et plus générale des chômages. Il y eut même une agitation ouvrière organisée en 1883 pour demander aux pouvoirs publics une amélioration à la situation, une protection des salaires et l’ouverture des nombreux travaux que, par une négligence aussi coupable qu’incompréhensible, le gouvernement n’a pas encore exécutés ou qu’il a fait exécuter par des compagnies, sans qu’aucune protection spéciale des salaires fut inscrite au cahier des charges. Aux plaintes ouvrières, on répondit par la négation de la crise ; on affirma que c’étaient là des menées révolutionnaires, pas plus.
- Cependant, il fallut bien constater la baisse générale des prix. Cette baisse, commencée en 1878,avait été toujours croissante,d’où l’apparence de baisse dans nos exportations. Quoique, en réalité, notre commerce extérieur fut resté à peu près stationnaire, eut même progressé dans des proportions à peu près semblables à celles du commerce allemand, le total des exportations chiffrait moins. Alors on se jeta sur ces apparences de chiffres et on cria à la concurrence étrangère ruinant la production française à coup de bas salaires. Il fallait donc réduire les salaires français. On se livra à cet égard à de belles et patriotiques objurgations envers les ouvriers français ; on fit appel au levain de haine qui fermente en France contre l’Allemagne, qu’on représenta comme l’ennemie héréditaire, non seulement des champs de bataille, mais encore du champ de concurrence économique. Le tout, concluant toujours et partout, dans les chaires d’économie politique, dans les journaux, dans les chambres, par le refrain unique : baissons les salaires ! pour pouvoir lutter, distancer notre adversaire.
- Cependant on n’avait pas besoin de poser en théorie la baisse des salaires comme une nécessité patriotique : les salaires d’eux-mêmes baissaient. Et à mesure que les salaires baissaient, les chômages se multipliaient. Avec les chômages, sur les points divers du territoire, se multipliaient les grèves défensives.Les ouvriers,voyant baisser
- démesurément le taux de leur journée, se coali, saient pour la maintenir. Vains efforts !
- Déjà, les socialistes avaient appelé la chose par son nom : la perturbation économique à laquelle on était en proie, du haut en bas qe l’échelle sociale, c’était, ni plus ni moins, une crise de surproduction : maladie qui périodiquement, croissant en fréquence et en intensité, assaille le corps social et, par une inconséquence qui est, à elle seule, la condamnation éclatante de notre système, provient, non de l’anémie des diverses branches de la production, mais au contraire, du trop-plein des produits accumulés.
- Les économistes nièrent le caractère de crise de surproduction que révélait l’examen de la situation et continuèrent à faire chorus pour demander la baisse des salaires, en vue de soutenir la concurrence étrangère.
- Depuis, le caractère de crise a été reconnu. Les salaires ont baissé dans des proportions qu’on n’avait jamais vues avant. Et ou en sommes-nous ? Hélas ! si on consultait la statistique mortuaire des centres ouvriers, on verrait à quels résultats épouvantables on a abouti.
- C’est que la production d’un pays n’est pas exclusivement régie par la concurrence internationale. Le commerce extérieur, de l’aveu des économistes et des statisticiens les plus compétents, s’élève à peine à un vingtième du commerce intérieur. On n’exporte que les produits qui sont en surplus dans un pays : l’exportation n’est que l’excédent de la consommation. Avant donc d’assurer la consommation des produits dans le pays étranger sur lequel une nation compte pour consommer ses excédents, il convient d’assurer la consommation dans son propre sein.
- Deux nations rivales ne sont pas dans les mêmes conditions économiques où se trouvent deux industriels exerçant la même industrie dans un même pays. Comme ceux-ci produisent des moyens d’échange, c’est-à-dire des produits qui doivent se transformer en valeur représentative-monnaie, une hausse ou une baisse dans les salaires de l’un ou l’autre atelier y aura des conséquences équivalentes—et si le taux des salaires diffère de l’un à l’autre, la valeur de leurs produits différera.
- Il n’en est plus de même quand deux pays | rivaux se font concurrence, parce que chaque ! pays produisant des objets de consommation et ! ne transformant que l’excédent de ceux-ci en
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- valeurs d’échange, il en résulte que la consommation intérieure doit-être la première garantie. Car fatalement l’excédent de produits résultant ^’Une restriction de consommation augmente l’intensité de la concurrence sur le marché étranger ; les difficultés d’y écouler les produits seront donc en raison directe de la diminution survenue dans la consommation nationale.
- Nous allons faire toucher ceci du doigt, en prenant un exemple vulgaire :
- Supposons que la France consomme par an, — en période normale — 100 millions de paires de chaussures, et quelle en produise 105 millions. C’est à peu près la proportion de notre excédent normal. Qu’une baisse de salaires vienne à se produire : au milieu de mille perturbations désastreuses, engendrant pour l’ouvrier mille misères, la consommation se restreindra. Pour si peu que la consommation se restreigne, elle aura pour résultat de créer un excédent de produits énorme. Si par exemple, la consommation se restreint seulement du vingtième, 5 °/0, cette restriction portera aussitôt au double l’excédent des produits. Voilà donc le pays exportateur,pour avoir diminué ses salaires de 5 % seulement qui se trouve avec une quantité de produits 100% plus forte sur le marché étranger. Une baisse de prix énorme a lieu alors sur la marchandise exportée...
- Perte sèche pour le pays qui a baissé ses salaires : les perturbations immédiates résultant de la baisse, les fluctuations de prix qui, sur le marché étranger, ont accueilli son exportation trop grande des produits.
- Mais, disent les partisans des bas salaires, le pays avec lequel nous sommes en concurrence sur un marché donné perdra ce marché, ou tout au moins y éprouvera des pertes sérieuses ; et faire éprouver des pertes à un adversaire, c’est déjà préparer sûrement la victoire.
- Ce raisonnement ne tient pas debout. La concurrence internationale ainsi comprise, c’est le duel au pistolet avec un pistolet chargé à balle de plomb, dans les mains d’un adversaire, l’autre à balle de liège dans les siennes.
- D’une part, en effet, le pays ainsi concurrencé, qui a assuré sa consommation intérieure en maintenant ses salaires,échappe aux perturbations qui éprouvent celui qui les a baissés, n’ayant en vue que la conquête du marché extérieur.Ensuite, l’un se présente avec une stock de produits moindre de moitié : les pertes éprouvées sur la fluctuation de ces derniers seront donc insignifiantes. 1
- Tandis que le second, qui n’a obtenu l’excédent des produits qu’au prix d’une gêne énorme, subit sur le marché extérieur des variations bien plus grandes, à cause de la quantité des produits offerts, plus difficiles à écouler que le petit stock de son concurrent. Le bénéficiaire ce sera le pays qu’on se dispute. Mais le plus éprouvé, c’est le vainqueur, atteint dans les parties les plus intimes de son organisme, dans son marché intérieur contracté, affolé par la gêne et la misère.
- Les nations européennes se disputent les marchés de l’Amérique du sud. Le marché restera momentanément à ceux qui offriront des produits à bas prix. Mais ce seront là des victoires à la Pyrrhus qui ne compenseront jamais les misères créées au sein du pays exportateur victorieux et qui préparent son infériorité prochaine sur le même marché, à cause de la désorganisation de son industrie amenée par les perturbations intérieures.
- J’ai pris un exemple en supposant une réduction de salaires de 5 % seulement. Qu’est-ce donc, lorsque cette baisse atteint les proportions réelles qu’elle a eues en France ! c’est l’affolement, la ruine se déchainant à travers les branches de la production dans un affreux désordre, sans règle ni but que les impulsions aveugles du lieu et du moment. C’est l’anarchie dans le chômage, l’arrêt général — la misère croissante des prolétaires !
- N’est-ce pas ce qui s’est produit en France depuis quatre ou cinq ans ? La baisse des salaires ! certes elle s’est opérée ; les salaires ont été réduits et avec eux la consommation et avec la consommation réduite, les produits ont regorgé dans les magasins, les ouvriers, en plus petit nombre, dans les ateliers.
- Il y a longtemps qu’un économiste, grand industriel anglais a formulé en aphorisme cette vérité économique : Les salaires les plus chers sont les salaires à meilleur marché (Brassey).
- Est-ce qu’en vérité, la prospérité industrielle d’un pays se mesure à l’étiage des salaires, ainsi compris ? Que non pas. La preuve, c’est que les pays producteur par excellence, les nations à grande industrie, où la production peut lutter plus avantageusement sur le marché international, sont les nations à hauts salaires. Quelle est le pays le plus producteur à cette heure, qui malgré les crises périodiques de ce quart de siècle dernier, a vu le plus rapidement augmenter toutes les 1 branches de sa production? Ce n’est ni la Turquie,
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- ni l’Espagne, ni la Russie, pays de bas salaires : c’est les Etats-Unis, pays de salaires élevés. Et l’Angleterre a dû son développement industriel, également au prix élevé de sa main d’œuvre, qui assure à ses ouvriers la consommation intérieure.
- Assurons donc le marché intérieur ; que la loi garantisse les salaires, réagisse contre les folles tendances de baisse dans les périodes troublées ou difficiles : avec la consommation à l’intérieur, le bien-être succédant pour la classe ouvrière à la misère, non seulement on développera la production accru par les progrès de la consommation, mais encore par les conditions de prospérité française, on s’assura les marchés internaLionaux par surcroît.
- Et tout cela réalisé, on préparera l’œuvre de refonte sociale indispensable par laquelle seront à jamais supprimée les crises,les perturbations qui éprouvent si douloureusement notre monde éco-mique actuel.__________________
- Voici l’extrait auquel nous faisons allusion dans notre article.Outre les réflexions qui le terminent et qui nous ont inspiré les pages plus haut, cette analyse contient des détails intéressants sur la situation économique en Allemagne. 11 faut cependant lire ces détails à titre de documents, sans y attacher une importance excessive, à cause du caractère incomplet des données. Par exemple, un livre récent d’origine anglaise (La suprématie de VAngleterre par Jeans) des chiffres dignes de foi, puisés à bonne source, montrent qu’une augmentation de salaires a eu lieu dans ces derniers temps en Allemagne et dans certaines branches de l’industrie qui, précisément, serrent de plus près les industries similaires de l’Angleterre jusqu’à ce jour sans rivales.
- On voit donc combien est peu fondée l’observation qui termine cette note :
- Les fonctionnaires chargés par le Gouvernement allemand de l’inspection annuelle des fabriques allemandes viennent de faire paraître leur rapport pour l’année 1886. Leurs conclusions, à bien des points de vue, se rapprochent des résultats, de l’enquête parlementaire ouverte en France en 1885, pour étudier les causes de la crise industrielle et commerciale : ce sont les mêmes constatations de concentration des ouvriers dans les grandes villes, d’excès de production, d’accumulation de stocks conséquence de l’emploi toujours croissant des machines.
- Il résulte de ce rapport que les ouvriers allemands ont trouvé dans le cours de l’année 1886, le travail abondant, mais à des salaires très réduits. Leur nombre a augmenté, mais dans une proportion relativement moins considérable que celui des usines, les fabriques nouvelles étant établies en vue de noml’écoie de la main-d’œuvre. En un mot, le bilan de
- l’année peut s’exprimer en quelques mots : production excès-sive, correspondant à une augmentation du nombre de ouvriers et à une diminution des frais généraux delà main-d’œuvre.
- Tout le monde souffre de cet état de choses, dont la cause première est la concurrence acharnée que l’exportation allemande fait au commerce des autres pays : l’ouvrier voit son salaire rogné et le fabricant s’exténue à réaliser les plus strictes économies sous peine de travailler à perte.
- Le rapport de la commission wurtembergeoise dit et qu’on se voit forcé de travailler beaucoup pour gagner peu ; » mais cette constation est l’aveu d’un état de choses qui ne saurait se prolonger ; c’est, en effet, un cercle vicieux, puisque c’est précisément l’excès de production qui rend les prix improductifs. A ce compte, le remède est pire que le mal parce qu’il le perpétue,
- Le rapport s’occupe des conditions de salubrité du travail Les délégués s’accordent à reconnaître que les branches industriels les plus malsaines sont celles qui soumettent les ouvriers à de brusques variations de température ou les obligent à demeurer dans une atmosphère chargée de poussières ou de substances toxiques ; les plus nuisibles sont d’après le rapport, les industries textiles et la fabrication du tabac. Le •rapport constate encore que la statistique sanitaire des ouvriers qui travaillent pendant une durée supérieure à la moyenne est plus satisfaisante que celle des ouvriers qui travaillent moins longtemps, soit parce que ces derniers sont moins robustes, soit parce qu’ils comptent plus d’heures au cabaret.
- La durée moyenne du travail dans les usines est de dix heures.
- Le rapport s’élève vivement contre l’immoralité des jeunes travailleurs des deux sexes et recommande aux autorités locales de restreindre le plus possible les bals publics. Pour prévenir l’intempérance, il exprime le vœu que le nombre des débits de boissons alcooliques soient grevés de lourds impôts.
- fl cite en exemple la municipalité déSchwarzburg-Rudolstad, qui a décidé que les eaux-de-vie et liqueurs ne pourraient être vendues en détail (jusqu’à 15 litres) que sur la présentation d’un certificat en constatant la nécessité.
- L’appendice du rapport des inspecteurs contient une série d’arrêtés et d’ordonnances de police édictés dans les divers Etats allemands, en vue de prévenir les accidents ; on y trouve aussi des détails circonstanciés sur plusieurs établissements de prévoyance ou caisses d’assurances à l’usage des ouvriers.
- Il donne, en autres documents interressant, le budget de cinq familles d’ouvriers laborieux et rangés que nous croyons intéressant de reproduire, pour permettre la compa-j raison avec le budget d’ouvriers français :
- | Revenus Dépenses
- Famille de 8 personnes fr.
- 1,007.50
- 1.319.50 1,170.00 1,500.00
- 1.183.50
- fr.
- 1.170.25
- 1.238.25 1,376.60 1,477.50 1,333 60
- Les revenus ne se composent pas uniquement du salaire du chef de famille ; dans les ménages où les ressources sont insuffisantes, le travail de la femme supplée d’ordinaire au
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- déficit. L’alimentation entre pour 61 0/0 dans le chiffre des dépenses ; la moyenne des impôts s’élève à 1.64 0/0 en moyenne de ce même chiffre.
- Le taux moyen des salaires payés aux ouvriers est dans la plupart des industries, de!3m.45à 14 m. 80 (16 fr. 70 â-18 fr. 50) par semaine ; deux industries seulement leur procurent des salaires plus élevés ; ce sont : la fabrication des machines (21 fr. en moyenne par semaine) et le tissage poly-graphique.
- On voit par là que le sort du travailleur français est incomparablement plus doux que celui des ouvriers allemands. Le bon marché de la main-d’œuvre chez nos voisins, explique en partie le bon marché de la production. Mais on peut se demander ce que deviendra leur supériorité lorsque, dans un temps plus ou moins lointain, et par suite de l’équilibre qui se produit insensiblement dans les conditions de la vie chez les différents peuples, les ouvriers allemands devront recevoir des salaires égaux à ceux qui grèvent actuellement la fabrication française.
- LA LEGISLATION INDUSTRIELLE
- DEVANT LA CHAMBRE
- Sous ce titre, M. B. Malon, directeur de la Revue Socialiste, publie dans Y Intransigeant l’article suivant relatif aux divers projets de lois sur la règlementation du travail des femmes et des enfants, pendants devant la Chambre.
- A maintes reprises, déjà, nous avons insisté sur les bienfaits qu’on est en droit d’attendre d’une réglementation sérieuse du travail des femmes et des enfants. Les efforts convergents dans ce sens des prolétariats d’Europe et d’Amérique en montrent assez la nécessité.
- Depuis quelque temps, l’opinion publique française semble se préoccuper de la question mieux qu’elle ne l’avait fait jusqu’ici, puisqu’à cette heure, trois projets de loi — dont l’un déposé par le gouvernement — sont pendants devant la Chambre, portant tous sur les modifications à introduire dans la loi de 1874, qnanimement reconnue insuffisante pour la protection de la femme et de l’enfant travailleurs.
- Le projet du gouvernement, s’il était adopté, garantirait-il à la classe ouvrière une protection efficace du travail infantile et féminin, de telle façon que la femme et l’enfant, délivrés des labeurs suppliciants qui les exténuent, cessent d’être les redoutables concurrents par lesquels l’ouvrier adulte se voit progressivement éliminé de la production ? Nous avons le regret de constater, malgré les bonnes intentions partielles dont M. Lockroya fait montre dans son projet, qu’il ne changerait pas grand’chose à l’état actuel.
- Voici, en effet, les seuls points modifiés:
- D abord, le projet ministériel étend sans exception l’application de laloi à tous les ateliers, aux ateliers religieux comme auxautres : ouvroirs, orphelinats, couvents, etc., où la femme et 1 enfant ne sont ni moins exploités ni moins exténués que
- partout.
- Il élève ensuite à treize ans l’âge d’admission dans les ateliers, où ils sont reçus aujourd’hui à partir de dix ans. Cela, en violation formelle et scandaleuse de la loi de 1882 sur l’enseignement primaire qui rend obligatoire la fréquentation de l’école jusqu’à treize ans. Du fait de cette violation de la loi commise au profit de l’exploitation patronale, des milliers d’enfants ne reçoivent aucune instruction, inscrits qu’ils sont, par la complicité du gouvernement, sur des registres d’écoles de demi-temps, ouvertes pour la forme dans les grands établissements industriels.
- Enfin, le projet ministériel interdit tout travail de nuit, non-seulement à l’enfant, mais encore à la femme, dont il fixe la durée journalière du travail à onze heures.
- Là se bornent les réformes sommaires proposées par le gouvernement. De l’interdiction des travaux, en si grand nombre malsains ou trop pénibles pour la femme, dans l'intérêt vital de la race dont les durs travaux de la mère ont commencé la dégénérescence, pas un mot ! Pas un mot, non plus, d’une organisation rationnelle des services de surveillance qui doivent assurer l’exécution de la loi, ni des sanctions rigoureuses à appliquer aux contrevenants.
- Bien mieux conçu nous paraît le projet déposé par le citoyen Camélinat. Celui-ci élève l’âge d’admission à quatorze ansi étend, comme dans le projet ministériel, la réglementation à tous les ateliers et au travail de la femme. Mais, par dessus tout, il s’efforce d’organiser l’exécution de la loi, en réorganisant sur des bases nouvelles le service de l’inspection et de la surveillance, en élevant les sanctions pénales trop douces, jusqu’ici, pour avoir raison du mauvais vouloir patronal.
- La loi de 1874, en effet, n’est pas seulement défectueuse, parce que le législateur n’a édicté qu’une réglementation incomplète ; elle est encore lettre morte, parce que ses auteurs ont systématiquement négligé d’assurer son exécution. La loi qu’on va réformer n’a jamais été appliquée — comme d’ailleurs celle qu’elle remplaçait, la loi de 1841 !
- Mon ami Kouanet, rapporteur du projet Camélinat, discuté par la Société républicaine d’économie sociale, avant d’être déposé à la Chambre, a prouvé dans son Rapport (Revue socialiste 1886), d’après des documents officiels incontestables, que les commissions locales de surveillance, cheville ouvrière de la loi de 1874, ne fonctionnaient pas en province ; qu’à Paris seulement, un semblant de fonctionnement existait depuis peu, encore très irrégulier ; en outre, que les sanctions pénales appliquées par les tribunaux aux contrevenants constituaient une véritable prime à la violation de la loi. D’après les jugements prononcés par la chambre correctionnelle de Paris, un patron peut abuser du travail des enfants contre toutes les prescriptions réglementaires,les exténuer d’un labeur au-dessus de leurs forces trois cent soixante-cinq jours durant, cela lui revient à un franc par an et par tête ! Dans un rapport très étendu, qui doit paraître prochainement en volume, Rouanet démontre, stasti*
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- tiques judiciaires en main, que les procès-verbaux sont aux délits dans la proportion dérisoire de trois pour mille !
- En présence de faits aussi scandaleux, n’est-il pas évident que l’excellence de tout projet de loi ayant pour but de réformer cet état de choses, dépendra autant et même plus des dispositions prises en vue d’une surveillance sérieuse du travail et d’une pénalité rigoureuse contre les délinquants, que des mesures mêmes de réglementation, telles que l’âge d’admission, la durée de la journée, etc. ? Qu’importe que le projet ministériel rétablisse les obligations scolaires de la loi de 1882, si, une fois adoptée, la nouvelle loi ne doit pas mieux être appliquée que la première !
- Le projet ministériel supprime les commissions locales, instituées en vue de surveiller l’exécution de la loi dans un rayon déterminé. Ces commissions, il est vrai, n’ont rendu aucun service en province ; mais c’est surtout parce que la loi de 1874 ne les avait pas instituées sur des bases sérieuses. Le projet Camélinat les maintient en faisant désormais dominer dans leur composition, l’élément ouvrier des syndicats qui ayant un intérêt direct à la stricte exécution de la loi, l’assurera mieux. En plus, il étend le pouvoir des inspecteurs et il élargit le cadre de la commission supérieure, aujourd’hui simple commission d’enregistrement chargée de proclamer « pour copie conforme » que tout est à souhait dans les relayons du travail et du capital.
- Signalons, toutefois encore, une différence : le projet Camélinat étend la protection non-seulement à tous les ateliers industriels, mais en général à tous les établissements occupant des enfants : magasins, boutiques, bazards, etc. Il y a lâ une catégorie, et non la moins interressante, de femmes et d’enfants réstés jusqu’ici en dehors de la loi. Nous ne comprenons pas pourquoi le ministre du commerce, malgré le rapport de la commission supérieure à ce sujet, ne les a pas compris dans son projet.
- La tendance caractéristique de l’évolution économique actuelle est visible : dans quel genre d’occupations que s’enrégimentent la femme et l’enfant de l’ouvrier, soit dans un bazard, soit dans un atelier, le résultat est partout et toujours le même : c’est de la lorce-travail acquise à bas prix par le capitaliste, force-travail qu’il surmène, mangeant ainsi ^ en herbe les générations à venir de travailleurs, contenues dans ces deux facteurs principaux de toute vitalité : la femme et l’enfant. Il y a donc lieu, pour préserver les intérêts de l’espèce, de refréner cette voracité capitaliste qui faisait dire à un homme d’Etat anglais : «Entrois générations, l’industrie (par le travail de la femme et de l’enfant), a dévoré neuf générations d’ouvriers! »
- Le projet de réglementation de Camélinat contribuerai t à mettre fin au dévorement des générations ouvrières, cette plaie saignante du régime capitaliste, et c’en est assez pour nous le faire appuyer, sans oublier que d’autres réformes plus vastes s’imposent. B. Malon
- NOUVELLES DU BUDGET
- Nous publions ci-dessous les nouvelles du budget auquel le Devoir s’intéresse parce que les embarras financiers de toute sorte auquels nos gouvernants sont aux prises, sont l’indice le plus sûr de la gravité de la situation économique.
- Le budget monte, monte toujours ! Et à mesure que la somme des charges s’accroît, comme la source où ces charges sont puisées c’est à la bourse des travailleurs ; que ceux-ci en proie aux chômages, aux insécurités de toute nature qui sont, hélas ! le lot des ouvriers,se trouvent dans l’impossibilité de combler les vides, il en résulte que ministres et députés se creusent inutilement la cervelle pour diminuer par ci, rogner par là le lot des dépenses montant.
- Ainsi qu’on le verra plus bas, c’est aux services administratifs que la nouvelle Commission du budget compte demander des économies. Economies bien illusoires ! On va voir comment elles se traduisent, à quelles sommes elles s’élèvent, sur un budget de plus de trois milliards.
- La commission du budget, précédant la Chambre de huit jours, a repris ses travaux interrompus depuis le 9 avril dernier.
- Les membres ont répondu à la convocation avec une exactitude remarquable. Sur trente-trois membres que comprend la commission trente étaient présents.
- Les trois absents étaient MM. Félix Faure, Thomson et Yves Guyot,
- Ou sait ^qu’avant les vacances de Pâques la commission avait désigné ses rapporteurs provisoires en les invitant à étudier les budgets des ministères dont l’examen leur était respectivement confié, et à lui faire à la rentrée un rapport verbal.
- Ce travail n’a pu être accompli que par un très petit nombre de rapporteurs, le gouvernement n’ayant fait distribuer que trois ou quatre fascicules contenant le tableau détaillé des dépenses du ministère. Toutefois, tous les fascicules seront distribués cette semaine et le travail des rapporteurs pourra commencer aussitôt.
- Dès hier, quelques rapporteurs ont pu indiquer le premier résultat de leur examen.
- M. Fernand Faure, ^rapporteur du budget des finances a dit qu’il croyait pouvoir proposer sur ce ministère des économies jusqu’à concurrence de trois millions et que pour la plupart de ces économies, il était d’accord avec le ministre des finances.
- Il a dit notamment qu’aux dépenses de l’administration centrale il proposerait 1.60,000 francs de réduction sur le matériel et 4 à 500,000 francs sur le personnel.
- M. Fernand Faure proposera également des simplifications dans le service de la cour des comptes, car il y a actuellement double emploi avec les services du contrôle et de la compta-
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- bilité publique. Il proposera également la suppression de l’administration des monnaies, qui serait rattaché à la direction générale du mouvement des fonds.
- Parmi les autres économies projetées, M. Fernand Faure propose de fondre les administrations centrales des régies financières avec les administrations départementales.
- Il a indiquer enfin la réduction, pour 1888, des remises accordées aux percepteurs des contributions directes, ceux de cinquième classe exceptés, ce qui donnerait une économie de 400,000 francs. En outre, il proposera de fixer un maxi-mun, ce qui donnera une économie de 5 à 600,000 francs sur les percepteurs des grandes villes.
- M. Millerand, rapporteur du budget de l’administration pénitentiaire, a déclaré qu’il serait possible de réduire de 8 à
- 10 0/0 les dépenses de ce service. Il a ajouté que déjà il était d’accord avec le ministre de l’intérieur pour réaliser certaines réformes, notamment la substitution du système de la régie à celui de l’entreprise pour le travail dans les prisons.
- M. Cavaignac, rapporteur du budget de la guerre, a dit qu’il croyait savoir que le général Boulanger, modifiait ses demandes primitives et consentait à la réduction s’élevant en totalité à 9 ou 10 millions. Toutefois, M. Cavaignac croit qu’il faudra examiner de très près les nouvelles propositions du ministre de la guerre, car quelques-unes sont absolument illusoires. Le général Boulanger propose, par exemple, de faire passer au budget extraordinaire certaines dépenses de fabrication de cartouches qui figuraient au budget ordinaire.
- 11 n’y aurait donc pas là une économie réelle.
- Aucun autre rapporteur n’étant en mesure de fournir des indications sur les dépenses des ministères, la commission a consacré sa séance à un échange d’observations.
- M. Ménard-Dorian, rapporteur du ^budget de la marine, a soulevé une question intéressante. fOn sait qu’on a voté pour 1887 un budget extraordinaire de la marine Yélevant à 30 millions environ. Ce crédit, vu les circonstances, a été voté sans débat ; mais le1 ministre s’était engagé à communiquer ultérieurement à la commission l’état détaillé des travaux auquels les 30 millions devaient faire face. L’amiral Aube a tenu son engagement et a fait au rapporteur de la marine la communication promise.
- Or il résulte de l’examen de l’état communiqué fait par M. Ménard-Dorian qu’on impute sur le budget extraordinaire des dépenses qui, en raison de leur’caractére normal, devraient évidemment figurer au budget ordinaire. M. Ménard a signalé ce fait au ministre et l’a signalé ! également à la commission.
- Certains membres, tout en reconnaissant que les observations du rapporteur pouvaient être fondées en fait, se sont demandé si la commission du budget ne dépasserait pas son mandat en en contrôlant l’application du budget en cours d’exercice.
- La commission, sans entrer dans une controverse constitutionnelle, a approuvé la conduite tenue par son rapporteur,
- qui a agi en vertu d’une sorte d’accord établi entre le gouvernement et la précédente commission du budget au moment du vote du budget extraordinaire.
- A la fin de la séance, M. Jules Roche a demandé qu’on entendît M. le ministre de la guerre au sujet de l’emploi des fonds qu’il a réclamés pour le budget extraordinaire, et qu1 ont été votés jusqu’à concurrence de 86 millions pour 1887, et sont demandés jusqu’à concurrence de 439 millions pour 1888.
- La commission, résolue à conférencer avec le général Boulanger, a toutefois décidé d’entendre au paravant le ministre des finances sur l’en emble du projet. M. Dauphin, en effet, a fait savoir qu’il serait prêt à venir conférer avec la commission le plus tôt possible. Il a été convenu qu’on le convoquerait pour demain mercredi, afin de laisser au conseil des ministres qui se réunit ce matin même, le temps de prendre ses dernières résolutions au su jet des économies nouvelles à réaliser.
- Les femmes au paon doré
- (suite)
- Longtemps après, le dragon ayant quitté son antre, ses exhalaisons n’arrivant plus aux racines du manguier, l’arbre redevint parfaitement sain.
- Un jour le jardinier et sa femme, bien vieillis, se dirent :
- — Depuis vingt ans nous entretenons ce maudit manguier, qui ne nous a jamais rapporté que des fatigues... maintenant les infirmités nous accablent, demandons-lui au moins le repos dans la mort.
- Ils se dirigent donc vers l’arbre, au pied duquel gisaient un grand nombre de fruits, car on se gardait bien d’y toucher. Après s’être fait leurs derniers adieux, les deux époux mangent des mangues abondamment.
- Aussitôt leurs visages reprennent l’éclat de la jeunesse, mais la nuit les empêcha de connaître leur changement mutuel. Us constatèrent seulement que l’arbre, en vieillissant, avait perdu ses propriétés vénéneuses.
- Le lendemain matin, de très bonne heure, le jardinier et sa femme allèrent, selon leur habitude, cueillir des fleurs pour les offrir au roi. Quand il les vit arriver, il ne les reconnut pas et leurs demanda qui ils étaient.
- Sire répondit le mari, je suis votre jardinier fidèle et voici ma femme.
- Mais comment se fait-il, demanda le monarque, que vieillards hier, vous soyez aujourd’hui des jeunes gens ?
- S’apercevant enfin de leur transformation, les époux étonnés répondirent :
- — Sire nous avons mangé de la mangue cal dans le dessein de mourir, elle nous a rajeunis.
- Le roi incrédule fit venir trois condamnés à mort, ils mangèrent des mangues et le même phénomène se produisit.
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- Ne comprenent pas comment ces fruits, après avoir donné la mort, rendaient la vie, Sa Majesté ordonna de creuser au pied de l’arbre ; ou découvrit le vieil antre du dragon, et tout s’expliqua.
- Alors le prince désespéré s’écria :
- Voyez où mènent la colère et la précipitation : j’ai fait périr ma perruche ma bienfaitrice, au lieu de rechercher les causes de son apparente culpabilité.
- Gela dit, il mangea des mangues, en distribua à tout son peuple, et tous redevinrent jeunes. Ne pouvant ressusciter la perruche, il en fit déterrer les os avec des cérémonies magnifiques, et, par ses ordres, un monument royal honora ses restes.
- Le gardien termina l’histoire de la perruche par ces paroles adressées aux mandarins :
- — Voilà pourquoi nous ne voulons pas ouvrir, car le roi, après réflexion pourrait se repentir.
- — Nous entendous toujours ressasser la même chose, dirent les mandarins, nous n’en devons pas moins aller jusqu’au bout. Nous avons encore à voir la porte de l’Est. Bientôt le jour va paraître, marchons vite, afin d’exécuter nos ordres avant le réveil du roi, qui se lève de grand matin... Si l’on refuse de nous ouvrir, nous irons lui rendre compte, et tant pis pour ceux qui se seront opposés à l’exécution de sa volonté.
- Arrivés à la porte de l’Est, les mandarins renouvellent leurs demandes aux gardiens, qui répondent encore :
- — Gomment se fait-il que vous conduisiez ce condamné au supplice avant le jour ?...
- Avez-vous un jugement en règle?
- Les mandarins ayant répondu négativement, le gardien chef leur opposa un refus formel, pf, les ayant invités à s’assoir, continua ainsi :
- Un roi avait un fils unique qu’il aimait à l’adoration ; il ne pouvait s’en passer, au point de ne jamais se mettre à table sans avoir près de lui son enfant chéri. Un jour où le roi et son Fils prenaient leur repas; la mère, entrant pour leur tenir compagnie, négligea de se prosterner. Le roi, outré de ce manque de respect, dit que cette femme abusait de son affection pour son fils pour contrevenir à tous ses devoirs. Dans son accès de furieuse démence, il ordonna de mettre à mort la femme et l’enfant, ce qui fut immédiatement exécuté. La mère était bien un peu coupable, mais tout innocent qu’il fût, le pauvre petit n’en fut pas moins décapité.
- Le lendemain le roi, oublieux de la scène de la veille, en se mettant à table, chercha son fils... Se rappelant alors son ordre cruel, il se déchira la poitrine, fit appeler les mandarins justiciers et leur dit :
- — Gomment!... sur un seul ordre donné dans un moment de colère, vous avez décapité ma femme et mon enfant que j’aimais tant !... à qui j’aurais pardonné de si bon cœur... Vous êtes indignes de vivre...
- Et il fit décapiter les quatre mandarins. 1
- Ces exécutions ne le consolèrent point de la perte de son fils bien-aimé... Dans sa douleur, il refusa toute nourriture et mourut peu après...
- Vous voyez quelles peuvent être les conséquences d’un ordre irréfléchi.,.
- C’est pour cela que nous, qui ne tenons nullement à subir le sort des quatre mandarins, nous refusons d’ouvrir la porte.
- Le jour commençait à paraître quand le gardien chef finissait son récit.
- Le roi très matinal, demanda des nouvelles du condamné de la veille. On lui répondit que l’exécution n’avait pas encore eu lieu, les gardiens ayant refusé d’ouvrir les portes de nuit.
- Il fit appeler les gardiens, les mandarins et le condamné.
- Arrivés au palais, les gardiens chefs racontèrent, chacun leur tour, les précédentes histoires; Sa Majesté les écouta avec un grand intérêt, félicita les gardiens de leur sage conduite, puis il ajouta :
- Vous avez dès aujourd’hui toute ma confiance et je vous en donne aujourd’hui la preuve en vous chargeant de juger Srek Rakomar.
- A ces paroles les nouveaux juges firent apporter les instruments de flagellation, afin d’arracher des aveux à l’accusé, mais Srek Rakomar les arrêta en disant .
- — A quoi bon me punir le paon doré du roi est vivant ; si vous voulez me conduire où je vous dirai, je vous le montrerai bien portant.
- Le paon retrouvé, on reconduisit Srek Rokomar devant le roi, qui lui demanda les motifs de sa conduite.
- — Sire, répondit le jeune homme, mon père, en mourant, me dit de ne point prendre pour ami l’élève de trois précepteurs, ni comme femme ni une femme répudiée, ni une vieille fille, mais d’épouser plutôt une jeune vierge ou une veuve. J’ai voulu éprouver les conseils de mon père et j’ai dû constater combien ils étaient justes. La veuve et la jeune fille me sont restés fidèles, mon ami et mes deux autres femmes m’ont dénoncé.
- Le roi comprit sa raison et lui accorda sa grâce avec un beau présent; il donna cent taêls à chaque gardien en glorifiant leur prudence. Quant au faux ami et aux deux méchantes femmes, il les condamna pour leur trahison à l’exil perpétuel.
- P. Rrànda.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 25 Avril au Mai 1887. Naissances:
- Le 28 Avril de Olivier Hélène Louise, fille de Olivier Arsène et de Parmemtier Louise.
- Le 28 avril, de Boinet Georgette, fille de Boinet Joseph et de Dureuse Clotiide.
- Le 28 avril, de Fleury Maurice, Paul, fils de Fleury Edouard et de Bray Sidonie.
- Décès:
- Le 20 avril, de Leblong Jules, âgé de un an 8 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- t/u/fs. — /m/s. Barè.
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- Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 15 lai 1887
- I Année. Tome 11.— N' 453
- JuHi
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi j soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France Un an ... 10 fr. ï» Six mois. . . 6 ï»
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- ON S’ABONNE
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- 5, rue Neuve-des-Petits-Champj Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Position de la Question sociale. — Le Travail et les Salaires en Angleterre. — La Belgique so-cialiste. — La Réforme administrative.— Aphorisme et Préceptes sociaux.— La Femme serve devant la loi.— Faits politiques et sociaux de la semaine.— Le Pape et les Chevaliers du Travail.— Le Canal des deux mers.— Les Préjugés. —Le Facteur rural.— État-civil du Familistère,— Librairie du Familistère.
- Position de la question sociale.
- On fait à la question sociale, une place singuliè-lement trop étroite en la restreignant, dans l’esprit des masses, à Faction purement révolutionnaire du du travail contre le capital. Le vrai socialisme n'est pas révolutionnaire, il est organisateur. Il dresse les études et les plans de l’avenir et, s’il trouvait dans les gouvernants des hommes assez sages pour opérer les réformes nécessaires, le socialisme renouvellerait la société par voie évolutionnaire et non par voie révolutionnaire, les procédés de révolutiondevantrester complètement impuissants, si ceux qui les emploient n’ont par devers eux des plans d’avenir assez précis pour permettre la rénovation sociale.
- Le problème social n’a pas pour objet unique la suprématie du capital ou du travail dans l’ordonnance des choses. Ce qu’il convient d’établir, c’est eQ quoi consiste les droits de la vie humaine et
- par quels moyens on peut assurer le [respéct et la protection qui leur sont dus.
- Certainement, les droits du travail sont les premiers à réhabiliter, parce que, jusqu’ici, ils ont été les plus sacrifiés ; mais chercher à les réhabiliter par la lutte contre le capital, sans avoir, par avance, [défini les mesures nécessaires au nouvel ordre de choses à établir, c’est faire fausse route.
- Or, c’est ce qui arrive à ceux qui se qualifient de socialistes révolutionnaires et s’en tiennent aveuglément à professer l’antagonisme du travail et du capital. Indignés des abus mis en évidence par les économistes d’une nouvelle école qu’on gratifie même du titre de socialistes, ils ne voient pas que ces écrivains qui se sont attachés à critiquer l’exploitation capitaliste ont exposé le mal mais sans étudier serieusement les remèdes à y appliquer; que si, de leurs écrits, il ressort que les travailleurs doivent s’affranchir de l’exploitation capitaliste, il reste, néanmoins, à découvrir par quels procédés la société pourra s’organiser de façon à libérer les travailleurs de toute exploitation. Les moyens révolutionnaires ne sont pas des moyens organisateurs.
- Aux États-Unis où le mal social a aujourd’hui sa cause principale dans l’accaparement du sol par les financiers, Henry Georges, au lieu de s’occuper du capital en particulier, attaque la propriété et demande que la société reprenne le revenu de la terre, ce qui équivaut à la dépossession immédiate,
- L’iniquité de la distribution dés richesses étant
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- reconnue, il est évident que ridée de socialisation du capital et de la propriété est séduisante pour les travailleurs déshérités de tout bien. Enlever le capital et la propriété à ceux qui les détiennent en exploitant les travailleurs, paraît à tous ceux qui ont à souffrir de ces abus un procédé fort simple de faire justice d’un tel état de choses.
- Mais si le capital et la propriété étaient tout simplement enlevés à leurs détenteurs actuels, pour passer en d’autres mains, le sens commun indique que ce ne serait là qu’un pillage de guerre civile et le sacrifice de beaucoup de victimes pour mettre de nouveaux exploiteurs à la place des anciens. Le sort des travailleurs n’en serait en rien amélioré. Ce que le grand nombre en aurait obtenu ce serait l’affreuse misère. Les masses laborieuses sont aujourd’hui assez avancées pour comprendre ce danger. Aussi, les hommes qui s’attaquent aux abus de l'exploitation individuelle et qui, sans avoir autrement étudié la sociologie, veulent enlever à l’individu la propriété et le capital, lancent-ils, comme expédient, l’idée de l’exploitation par l’Etat.
- Or, ces mêmes hommes qui demandent à charger l’Etat de l’administration agricole et industrielle de la nation entière sont les premiers à démontrer l’insufflsance de nos gouvernants dans la simple administration des affaires publiques. Singulière contradiction !
- Souvent, en outre, ces mêmes hommes sont les premiers à demander la décentralisation des fonctions administratives déclarant l’État incapable de bien diriger les intérêts des départements, des cantons et des communes. Et ils voudraient que l’État intervînt dans l’exploitation du sol, des maisons, des usines, des fabriques, des ateliers ! L’Etat, aujourd’hui reconnu incapable de bien faire le peu qui lui incombe, serait chargé de tout diriger, de faire tout ce dont l’initiative privée se charge aujourd’hui!
- Après avoir justement constaté la sujétion du travailleur à l’égard du capitaliste, du propriétaire et du patron, ces partisans de la socialisation de la propriété et du capital ne proposent rien autre chose que de généraliser une sujétion analogue en faisant de tous les citoyens des mercenaires, des fonctionnaires de l’Etat.
- Ce serait tomber dans un servage collectiviste ou communiste cent fois pire que le servage sous le patronat actuel; car, à ce dernier, le travailleur peut se soustraire, il peut même s’en affranchir
- tout à fait. Au contraire, sous le régime de l'exploitation par l’Etat, l’homme ne pourrait jamais se se soustraire à l’autorité constituée que pour se retrouver toujours assujetti à l’Etat.
- Combien il en est parmi ces prétendus socialistes du jour qui sont loin des socialistes de la première moitié de ce siècle, lesquels préconisaient l’association libre des individus, mais en faisant du travailleur un des facteurs de toute assciation et en réservant avant tout, sur la] richesse produite, la part des faibles et des malheureux ; ce que la Révolution française avait môme, avant eux, proclamé comme principe dans son décret du 19 mars 1793.
- Tel est le nœud de la question sociale : assurer l’existence des faibles et des travailleurssous l’appui de l’Etat, en prélevant les tressources nécessaires sur le superflu de la richesse. Alors, le socialisme révolutionnaire n’aura plus de raison d’être.
- Ce n’est donc pas seulement le capital et la propriété qu’il faut attaquer, ce sont nos fausses institutions sociales et c’est, par suite, la mauvaise répartition de la richesse produite chaque jour qu’il faut réformer avec justesse ; c’est le procédé de cette distribution plus équitable des ressources nécessaires à la vie humaine qu'il faut appliquer.
- Malgré cela, le soulèvement de l’opinion et les attaques contre les abus du capital et de la propriété ont leur raison d’être ; ils sont un fait nécessaire dans l’évolution du progrès des sociétés, parce qu’ils serviront à ouvrir les yeux sur les données véritables du problème social.
- Le grand malheur de l’humanité est d’avoir été, jusqu'ici, trop imparfaite pour être accessible à la pratique du bien social, d’avoir trop aimé la force et pas assez la justice. Et il serait] bien à craindre que les exploités d’aujourd’hui, s’ils étaient demain à la place des exploiteurs, se fissent à leur tour exploiteurs et oppresseurs, si ;l’on n’y pourvoyait par l’inauguration immédiate d’institutions sociales réalisant l’harmonie des intérêts dans la société.
- La force seule est et sera impuissante à réaliser le bien social, sans les institutions conformes aux légitimes besoins de la nature humaine ; pourtant, combien de malheureux travailleurs aigris par les privations et les souffrances de toutes sortes seraient encore disposés, aujourd’hui, à tenter des efforts impuissants, sans se prémunir nar avance des moyens de remplacer la force et l’abus par la justice et le droit dans le gouvernement des sociétés.
- Il faut pourtant bien se convaincre qu*il ne suffit
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- pas d’entrer en lutte contre les abus, ni de les vaincre pour les faire disparaître. Il faut, en admettant même la possibilité de la victoire, être prêt à asseoir des institutions nouvelles ayant, en elles-mêmes, la puissance d’empêcher le renouvellement des abus. Or, des institutions ne peuvent acquérir cette puissance qu’en s’implantant dans les mœurs, c’est-à-dire dans l’opinion publique. Il ne suffît donc pas que quelques-uns prétendent en avoir le secret, il faut qu’elles soit exposées au grand jour, qu’elles subissent les épreuves de la discussion et qu’elles soient au moins entrées dans l’esprit et dans le cœur de tous les hommes ayant autorité sur l’opinion publique.
- Pour détruire les abus de la mauvaise répartition de la richesse dont le peuple à tant à souffrir aujourd’hui, le mieux à faire est donc, non de dépouiller ou spolier capitalistes et bourgeois, mais de présenter à l’attention publique les réformes réellement propres à mettre fin aux abus. Il fautque des mesures suffisamment sociales soient étudiées et admises à l’avance ; autrement, les abus renaîtraient des cendres mêmes du capital, aux mains de nouveaux exploiteurs qui s’en empareraient.
- Toutes les théories du monde sur le travail et le capital, sur les salaires et la plus-value, n’empêcheraient pas le peuple d’être encore obligé de subir la loi des oppresseurs, si l’on ne sait par avance, mettre à la place des [entraînements égoïstes de la société présente l’émulation au bien provoquée par les institutions sociales.
- Etablir les choses de manière à consacrer les droits de toute créature humaine aux bienfaits de la vie, à rendre l’observation du devoir facile à tous, à faire régner la justice dans toutes les relations sociales, serait à n’en pas douter un plus grand bienfait social, que [d’avoir secoué le joug de certains privilèges et monopoles sociaux pour en laisser établir d’autres, une fois le calme revenu.
- Ceux qui croient trouver une panacée sociale dans les mots de collectivisme, communisme, anarchie, etc, sont bien simplistes, en fait d’études sociales. Ceux-là qui pensent qu’il suffit de s’emparer des abus actuels de la propriété et du capital pour qu’un ordremeilleur etconforme aux principes de la justice sociale surgisse de lui-même, savent peu de chose des conditions multiples du problème social.
- Pour guérir le malade, il ne suffit pas de voir le mal, il faut aussi connaître le remède à appliquer
- et, en outre, le mode d’application; car, même un bon remède confié aux mains de l’ignorance peut aggraver le mal.
- Dans les entraînements passionnés contre la richesse, quelques-uns ne voient qu’une chose : la destruction du capital; non seulement de si puissance actuelle mais de toute possibilité d’action dans l’avenir. Erreur profonde ! L’accord de la richesse et du travail est nécessaire au bien-être et au bonheur social, et quand même la révolution détruirait aujourd’hui toute l’influence de la fortune, quand même la propriété deviendrait collective, quand même la richesse deviendrait commune ou tout ce qu’on voudra, il n’en faudrait pas moins reconnaître et consacrer, au nom de la liberté individuelle, au nom de l’expansion de l'initiative humaine, le droit pour le citoyen à la richesse individuelle, le droit à la propriété et le droit de s’entendre avec les autres citoyens, en toute liberté, sur l’usage et l’emploi de la richesse possédée.
- Ce n’est ni par la négation delà liberté, ni par des mesures imposées an mépris de toutes les traditions et de tous les besoins essentiels delà nature humaine qu’on remédiera aux abus de la propriété et de la richesse ; on n’y arrivera que par la réforme des régimes mauvais qui ont donné lieu à ces abus.
- Ce n’est pas la jouissance temporaire des fruits du travail qu’il faut atteindre ni éteindre, ce sont les monopoles, les privilèges de la richesse se perpétuant dans les familles. Il faut empêcher que ces privilèges et monopoles se transmettent de génération en génération et, pour cela, il faut, à la mort des citoyens quien ont joui, les faire rentrer au domaine social.
- Pourquoi songer à la violence et à la guerre civile pour constituer la répartition des richesses sur les bases delà véritable justice ? Pourquoi demander l’expropriation par la force, quand il serait si facile de faire rentrer toute propriété et toute richesse au domaine social par la simple mesure de l’hérédité de l’État dans le partage des successions, après le décès des possesseurs actuels ? L’État pourrait, avec ces héritages, faire entrer les travailleurs en partage des sécurités que peut donner la richesse, en établissant des garanties générales et en facilitant la création d’institutions de tous ordres en faveur des classes laborieuses.
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- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- EN ANGLETERRE
- La grève des mineurs du Norlhumberland est entrée dans une phase d’acuité regrettable. Jusqu'à présent peu d’unions sydicales ouvrières avaient fait preuve d’un aussi bon esprit, dit le Courrier de Londres.
- Pendant plusieurs années les délégués des propriétaires de charbonnages et ceux des mineurs étaient toujours parvenus à trouver une solution, chaque fois que surgissait un conflit.
- Depuis 1874, les mineurs ont eu constamment un représentant direct de leurs intérêts au Parlement; en 1885, ils en ont élu un deuxième; chacun d’eux recevait, sur les fonds de l’Union, un traitement en rapport avec la nature de ses services. Mais voici que les titulaires de l’exploitation des charbonnages ont été obligés de demander aux ouvriers leur acquiescement à une réduction de quinze pour cent de leur salaire, par suite de la concurrence des autres bassins houil-îiers, des charges croissantes à eux imposées par les propriétaires du sol et aussi par la nécessité de trouver de nouveaux capitaux pour exploiter les anciennes mines.
- Cette demande de réduction, après maintes controverses, a été ramenée à douze pour cent. Douze pour cent de moins sur une livre sterling que gagne par semaine un ouvrier mineur, c’est un déficit bien considérable dans un budget qui est déjà insuffisant, et nous ne saurions être surpris de la résislance opposée par les membres de l’Union à une 'pareille demande.
- Après mûr examen, on est obligé de se rendre à l’évidence. Cette réduction était inévitable et la lutte, pour s’y soustraire, sans espoir.
- Les délégués des mineurs ont décidé, maintenant, que le traitement de M. Burt et de M. Fenwick, leurs représentants au Parlement, sera diminué de cinquante pourcent, ainsi que celui des autres agents de l’Union pendant la durée de la grève.
- Certainement, M. Burt, M.Fenwick et les autres représentants de l’Union que visent cette mesure seront les derniers à s’en plaindre ; leur dévouement et leur abnégation à la cause du travail ne sont pas de fraîche date ; mais nous pouvons dire, toutefois, que l’adoption d’une pareille mesure est excessivement regrettable, en ce sens que l’économie pratique en résultant sera de l’ordre des quantités négligeables.
- En tout cas, et à quel point de vue qu’on se place, on ne peut pas dire qu’elle fasse honneur au jugement des mineurs de Northumberland, qui jusqu’ici ne nous ont pas habitué à de pareilles erreurs de leur part.
- Bien entendu, nous laissons à notre confrère toute la responsabilité de ses dires et de ses appréciations, ignorant si des raisons étrangères, ou d’ordre spécial n’ont pas déterminé 'es mineurs à cette résolution*
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- La Belgique socialiste
- Nous nous intéressons aux progrès étonnants que fait le socialisme dans ce pays, parce que, une fois de plus il prouve que les revendications sociales ne sont pas le fait exclusif de l’agitation et de la propagande faites autour de certaines idées volontiers traitées d’«utopiques», mais autant la résultante du milieu, la conséquence des institutions sociales. Ce qui démontre la nécessité de changer ces institutions.
- La Belgique est en effet le pays où l’ouvrier est le plus exploité, ou les salaires sont peut-être les plus bas. Elle est aussi le pays où le socialisme a fait peut-être les plus rapides progrès.
- A cet égard, il paraîtra.sans doute intéressant aux lecteurs du Devoir, de surprendre l’aveu que font les catholiques eux-mêmes de ses progrès. Car le parti catholique est au pouvoir enBelgique. Eh bien! Dissociation. catholique, organe des catholiques français, avoue elle-même que l’année 1885 a été bonne pour le socialisme belge; dans aucun pays du monde, la propagande n’a été aussi féconde. Il y a dix-huit mois, le Parti ouvrier n’était sérieusement organisé qu’à Gand; aujourd’hui, il est la grande force nationale : bruyant et audacieux, dit le correspondant de Y Association, ilforce l’attention.Dans ses rangs se trouvent des théoriciens tels que les colinsiens (tels, nous permettrons-nous d’ajouter, que De Paepe, Degreef, Louis Bertrand, Wolders, Van Beve-ren) et des hommes d’action intelligents, actifs et déterminés. Après s’être lamenté de l’activité et de la grande influence de ceux qu’il appelle les meneurs du Parti ouvrier belge, le pieux rédacteur continue :
- <t C’est un des leurs, Anseele, ouvrier résolu, actif, toujours prêt à se porter en avant, qu’ils reconnaissent pour chef. La turbulance et aussi l’art de diriger les masses de son ancêtre Artevelde semble revivre en lui. Tout récemment, il n’a pas craint de se présenter aux élécteurs de Bruxelles, où il ralliait un millier de suffrages, tandis que le candidat libéral en ralliait quatre mille.
- « Le plus puissant moyen d’action du parti socialiste, c’est la presse. Elle pénètre partout et même dans des foyers que devrait défendre une autorité paternelle clairvoyante. Tous les Belges un peu au courànt de la situation de leur pays sont unanimes à le constater.
- « Le journal à un sou semblait le dernier mot du bon marché. Les socialistes belges ont fait mieux: leurs principaux organes, le Voruit, le Peuple, se vendent trois centimes.
- «Au journal ils joignent la brochure, courte, alerte, vive. Le Cathéchisme du Peuple a été une des causes des grèves du mois de mars dernier; il a produit un effet analogue à celui de la fameuse brochure de Sièyês, à l’aurore de la Révolution. Son action a été irrésistible auprès d’ouvrierâ sur lesquels pèse durement le poids du labeur quotidien et
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- qUe l’alcool seul console d’une vie de détresse et de privations »•
- Mais ces faits, mais les récents triomphes électoraux du parti ouvrier belge àBruxelles, à Seraing, à Eusival; l'inauguration de la Maison du peuple, de Bruxelles, pour faire pendant au puissant Vooruit, de Gand, tout cela n’est pas rassurant pour l’ordre capitaliste : l’écrivain catholique n’a garde de le nier. «Tout, dit-il tout, jusqu’à la crise industrielle, profite au socialisme. »
- Il y a du vrai en cela. Victime d’un salariat exceptionnellement dur, de la plus poignante misère qu’on puisse imaginer et, ne voyant dans la classe dirigeante catholique ou libérale que des spoliateurs, que des répresseurs, le prolétariat belge est porté à écouter ceux qui lui disent que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes; il salue avec foi l’œuvre des justices nouvelles et rallie le drapeau socialiste avec toute l’ardeur de ses espérances.
- On a reproché calomineusement aux socialistes, qui commentent les conflits économiques, de prêcher l’antagonisme des classes. L’antagonisme des classes, mais c’est la grande et grandissante iniquité capitaliste, avec son cortège de servitude industrielle, de chômages meurlriers, de paupérisation des producteurs, qui le proclame et le fomente. Nous en avons ici une nouvelle preuve.
- « Je crois que ce qui a surtout frappé les commissaires de la dernière enquête, reconnaît le journal rétrograde que nous citons, a été de voir les deux classes ouvrière et patronale absolument séparées : la première pleine de méfiance, la seconde, d'indifférence. »
- Nous ne le leur faisons pas dire. Les résultats qu’une telle situation peut produire, on en a eu un avant-goût par les émeutes industrielles de Charleroi et du Ilainaut.
- Ce qui achève d’effrayer le correspondant belge de M. de Mun, c’est l’esprit politique des socialistes belges qui le sait consacrer leurs premiers efforts à l’obtention du suffrage universel.
- «Leur clairvoyance, dit-il, ne les trompe pas. Le jour où le suffrage universel serait proclamé, la force du socialisme serait décuplé. »
- Notre confrère parle ensuite du nouveau système de fondations coopératives, devant surtout servir, en vue de la grève générale dont on commence à parler, à alimenter la Caisse nationale de la résistance ouvrière. Grave danger pour l’ordre capitaliste, avertit le catholique; et ses craintes ne sont pas vaines.
- Ce n’est pas seulement en Belgique c’est dans toute les nations civilisées que le socialisme grandit au point de permettre, de prédire à coup sûr l’avènement prochain d’un ordre de justice et de bien-être: de la civilisation socialiste, en un mot.
- LA RÉFORME ADMINISTRATIVE
- II
- VOIES ET RÉSULTATS
- La réforme administrative, avons-nous démontré dans un précédent article, doit avoir pour but, non de restreindre les services de l’Etal, appelés à se développer de plus en plus à mesure que la société remplira ses devoirs de mutualité vis à vis tous ses membres, mais bien d’améliorer les services existants, de façon à diminuer le prix de revient de ces services, les économies à réaliser devant être obtenues par succroît.
- Considérée sous ce jour, la réforme administrative n’est pas une panacée dérisoire aux inextricables embarras financiers provenant de causes sociales multiples et profondes ; elle est une amélioration désirable et profitable qui ne doit pas empêcher de mettre la main aux grandes réformes préconisées d’autre part par le Devoir et dont l’Hérédité de F Etat est une des clefs de voûte.
- L’une ne saurait empêcher l’autre, la nature des voies et moyens à employerpour réaliser les deux étant d’ordre tout différent. Tandis, en effet, que pour concevoir le plan de l’Hérédité de l’Etat ou le préconiser après une adoption réfléchie, il convient de se livrer à une étude générale des bases même de notre organisation sociale toute entière considérée sous tous ses aspects, la réforme administrative ne demande qu’une application d’esprit à des détails techniques dont les connaissances sont à la portée de tous les pratiquants — qu’on nous passe ce mot, le plus exact pour bien rendre notre pensée. — En d’autres termes, les grandes réformes comme l’Hérédité de l’Etat appliquée à la solidarité sociale sont affaire du législateur, les améliorations de détail comme la réforme administrative sont affaire des administrateurs.
- Cette division du travail s’impose dans l’ordre intellectuel aussi bien que dans l’ordre industriel. Une chambre ne saurait discuter en connaissance de cause le fonctionnement d’une foule de services dont les mille détails lui échappent. On l’a bien vu, lors du vote du budget pour 1887. C’est animée des meilleures intentions du monde,que la majorité de la chambre tailla et rogna dans le budget des finances. Peu de chose, il est vrai, quelques centaines de mille francs à peine. Cette mince économie, si elle eut été appliquée, n’en eut pas moins désorganisé entièrement les services de la rente sur lesquels elle avait été faite. La Chambre
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- LE DEVOIR
- dût rétablir les crédits primitifs. La leçon était bonne -, espérons qu’elle profitera.
- Le législateur écarté pour le travail technique, il ne reste plus que les bureaux, le gouvernement pour exécuter la réforme. Gomment s’y prendrait ?
- M. Yves Guyot, économiste, en saqualitô d’économiste,grand admirateur des choses d’Outre-Manche, avait proposé de voter les budgets administratifs à la façon anglaise. La Chambre, par exemple, désire réaliser une économie de tant sur tel budget. Elle retranche de ce budget la somme qu’elle s’est proposée d’économiser et tout est dit : au gouvernement de distribuer ses allocations, de les répartir de telle sorte que le total ne dépasse pas le montant alloué.
- Ce système très-simple, dont on s’est fort émerveillé dans la presse, au fond ne résout rien, parce qu’il n’indique pas au gouvernement la voie à suivre pour réaliser les économies prescrites parle parlement. — Avant tout, en effet, il convient que l’économie budgétaire ne se traduise pas par de fortes réductions sur les appointements des petits fonctionnaires utiles. 11 y a, dans l’administration, tout comme dans les autres établissements, une catégorie de travailleurs, la plus nombreuse, qui reçoit un salaire à peine suffisant aux nécessités de !a vie. Ces prolétaires de l’administration, pauvres ronds-de-cuir, contre lesquels se déchaîne fort .ajustement la malignité populaire, n’ont, sur leurs frères du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, d’autre "avantage que celui d’être garantis contre les chômage et les perturbations économiques fréquentes qui assaillent ces derniers. Mais leurs salaires sont infiniment minimes et ils doivent être protégés contre une réduction possible qui ne profiterait à personne. Une réforme qui aurait pour résultat de jeter sur le pavé quelques milliers de petits employés venantfaire concurrence à leurs frères de travail sur le marché économique, ne serait pas une réforme.
- Or, dans les enquêtes administratives faites jusqu’à ce jour en vue de réaliser des économies dans les services, ce sontsurtoutles petits employés qui ont eut à souffrir. Quand la Chambre réduisit les crédits du ministère des finances, il y a trois mois, quelques centaines d’employés à 1.500 francs par an faillirent perdre leur position, — très honorablement et socialement remplie, puisqu’on dut les maintenir, leur travail ayant été reconnu indispensable. Cette année encore, dans une autre branche du ministère des finances, une réduction
- [ a été opérée dont les fonctionnaires subalternes ont payé les frais. Il s’agit de la réduction faite au chapitre des receveurs généraux : ces fonctionnaires grassement payés, qui sont comme les fermiers généraux de la république, font vu les allocations du chapitre les concernant, diminuées en bloc — sans indications d’aucune espèce. Qu’est-il arrive? C’est que les percepteurs de la dernière classe et les employés des receveurs généraux ont subi une réduction que ceux-ci ont reportée sur leurs subalternes. Encore une fois, ce n’est par là réformer, ni améliorer: c’est empirer la situation de quelques-uns, voilà tout.
- Que convient-il donc de faire?
- Il convient, comme nous le disions en commençant, de viser un but social à atteindre. Ce but, c’est une meilleure organisation des services actuels utiles, la suppression des services inutiles ou leur remplacement par les services sociaux dont l’Etat doit être doté, pour subvenir aux charges et obligations lui incombant.
- Notre société compliquée dans ses rapports économiques d’échange, l’est nécessairement dans ses rapports sociaux et plus encore dans son fonctionnement administratif. Elle crée des parasites de bureaux, comme il y a à celte heure des parasites sociaux — et toutes les fois qu’un nouveau rouage est ajouté à cette machine déjà si lourde et si incommode, on peut prédire presque à coup sûr que ce n’est pas pour créer un service d’ordre public, c’est-à-dire d’allègement pour le peuple, mais une charge de plus ajoutée à celles qui le pressurent et l’accablent.
- C’est ce qu’il faut réformer désormais. Le défaut d’organisation est le vice radical de noire société ; il est à la base de l’impéritie administrative, comme à la base de l’impéritie sociale.
- Où donc est l’organisation, qui nous mènerait rapidement à la simplification des rouages gouvernementaux et administalifs ?
- Dans la simplification des ressources, de leur mode de perception, c’est-à-dire dans leur unité. Le désordre actuel dont on se plaint à juste titre, mais qui a son origine fondamentale dans les diversités contradictoires du mode de perception des impôts, continuera d’exister, tant que la cause qui produit la complication et le désordre ne sera pas supprimée.
- On a multiplié les impôts indirects à l’infini ; on a établi des tarifs compliqués de droits de douanes, tarifs différentiels, tarifs ad valorem, multiplié par . là les cas de fraude : on a dû, par conséquent,
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- multiplier les agents du fisc, multiplier les surveillants préposés à la répression de la contrebande De même pour les octrois, ces frontières à l'intérieur, ressuscitées des barrières établis jadis de province à province. Il n’y a pas de ville en France, de si minime importance, qui n’ait crû devoir, à la suite d’un accident passager dans les ressources, d’une baisse subite dans les recettes, s’entourer de ce rempart dont le bureau d’octroi est la poterne, sans se laisser arrêter par cette considération de justice : que les riches retirant, à proportion de fortune, les plaisirs et les agréments de la vie citadine, on n’a pas le droit de payer les dépenses qui les satisfont avec un impôt prélevé sur la consommation ouvrière — que les employés préposés à laperception de cette ressource particulièrement inique, augmentent encore l’impôt.
- Les impôts multiples, en effet, exigent dés employés multiples, des administrations multiples. Cette vérité de sens commun est tellement claire, si facile à saisir, qu’on se demande à bon droit comment elle n’a pas illuminé les partisans de la réforme administrative.
- Donc, la première étape — ou plutôt, car il n’y a rien à faire ni a décider pour cela, la première mesure que j’appellerai de prévention, consiste à prendre la ferme résolution de ne plus emprunter, de ne plus disséminer les sources des revenus budgétaires, qui disséminent les employés en administrations diverses exigeant des frais généraux beaucoup plus considérables que pour une seule.
- Ensuite, — cette fois, il conviendra de prendre une mesure ferme — centraliser les sources de l’impôt, de façon qu’on puisse plus rapidement centraliser sa perception. Sous prétexte de péréquation, de repercussion, de quotité et autres méthodes plus ou moins ingénieuses qui président à cette heure dans les évaluations et les modes de perception, on a emmêlé tellement les directions diverses par lesquelles l’impôt coule dans le Trésor, on lui fait faire tant de tours et de détours, sa canalisation est si compliquée, que la moitié reste en route, à alimenter de malheureux employés auxquels on fait faire beaucoup de travail— pour rien.
- Telle est la direction à suivre, pour accomplir la réforme administrative. Que la chambre ne cherche pas à supprimer tel ou tel chapitre du budget dont elle ne connait pas toujours et le rôle et l’emploi. Qu’elle se borne à dire :
- Les Emprunts écrasent le peuple, anémient la production obèrent progressivement la masse des
- prolétaires et multiplient les emplois inutiles : Nous n’emprunterons plus.
- Le mode de répartition de l’impôt perçu sur une foule d’objets, se multipliant sous toutes les formes coûteuses dont le travailleur, en définitive paye les frais, nous le transformons. Nous faisons succéder l’ordre au chaos, l’unité à la diversité, souvent incalculable,tant les formes varient dans une même année.
- Alors, mais alors seulement, on pourra accomplir la réforme administrative et plus encore. Car alors on reconnaîtra la supériorité du mode de ressources tant préconisé par le Devoir; on comprendra que son uniformité et son unité, en outre de l’avantage qu’il aurait de ne frapper personne de son vivant, présente encore les meilleures garanties d’économie, de régularité et de célérité, en un mot d’ordre formel. Avec lui, la réfor me c’est-à-dire la réorganisation des services, la suppression des improductifs est possible.
- Il en est de la réforme administrative comme de toutes les réformes à opérer dans la situation économique actuelle. Ce qui fait défaut là comme partout, c’est une organisation bien ordonnée.
- Avec les moyens d’action naturels et artificiels que l’humanité possède pour asservir le milieu ambiant à la satisfaction de ses besoins physiques, les misères matérielles, source des misères intellectuelles et morales devraient disparaître, — avoir disparu. Nos moyens de production sont suffisamment développés déjà pour affranchir l’homme partiellement du travail matériel au profit du travail intellectuel et moral qui doit prendre une place de plus en plus grande dans les manifestations de la vie humaine. S’il y a des misères, si des hommes n’ont pas de pain, vivent à peine d’un travail stérile, c’est que ces moyens de production ne sont pas organisés pour rendre le maximum de produits — c’est-à-dire de jouissance que nous pouvons en retirer.
- Organisons donc ; combinons les efforts, les volontés ; associons, ordonnons nos moyens d’action ; d’une collaboration commune sortir l’ordre,
- le bonheur universel !
- --— ---.———^------------.... ... __
- APHORISMES & PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Vérités religieuses
- L’être humain a reçu l’existence terrestre pour travailler au perfectionnement de son être réel nui est son esprit et, en même temps, au progrès l’humanité.
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- La Femme serve devant la loi.
- M. Francisque Sarcey est un écrivain facile, spirituel à ses heures, et peu suspect [ que je sache de professer des opinions très avancées en quelque matière que ce soit. En matière sociale surtout, autant et peut-être plus qu’en littérature, l’ancien collaborateur d’Edmond About s’en tient à l’opinion courante, aux usages reçus. C’est pourquoi la critique suivante, relative à un jugement rendu par un tribunal de Paris à la requête d’une femme séparée de corps contrainte de solliciter l’intervention judiciaire pour obtenir l’autorisation ' d’embrasser une profession, emprunte à la modération même de son auteur une grande autorité.
- Nous avons eu occasion, à diverses reprises, de parler des opinions singulières professées [par notre magistrature en matière de mariage. L’article de M. Francisque Sarcey sous a forme timide vient trop à l’appui de la thèse de l’émancipation féminine défendue par le Devoir, pour que nous ne le reproduisions pas :
- Une femme a obtenu contre son mari un jugement de séparation de corps. Elle vit de son côté, lui du sien.
- La voilà donc obligée de pourvoir elle-même à ses besoins, de gagner sa vie.
- Elle fait des études en vue de devenir sage-femme. C’est le 10 du mois prochain quelle doit passer devant la Faculté la médecine l’examen en suite duquel lui sera déféré son diplôme.
- Mais vous savez qu’une femme séparée n’a pas le droit d’embrasser une profession quelconque, — à moins que ce le soit pourtant une profession malhonnête —sans en demander au préalable l’autorisation à son seigneur et maître.
- Elle est séparée de fait et de droit, mais elle continue à dépendre de lui.
- Je vous vois venir ; vous^m’arrêtez ici et me dites : Pourquoi ne divorçait-elle pas ?
- Je l’ignore.Peut-être le jugement de séparation avait-il été rendu avant que le divorce eût passé dans la loi,et vous savez comme avec nos juges il est difficile de convertir en divorce une séparationde corps.Quelques-uns de nos magistrats, M. Àubigné entre autres, n’y consentent jamais; d’autres ne le font que de mauvaise grâce, contraints par la loi, et après de longs atermoiements.
- Peut-être cette dame est-elle animée de préjugés catholiques, et croit-elle que le divorce est un péché mortel ? C’est chez elle affaire de conscience de ne pas y [avoir de recours, même dans l’ordre civil.
- Peut-être enfin n'y a-t-il pas dans les éléments de la cause de quoi obtenir un jugement de divorce, et aime-t-elle mieux ne pas courir le risque d’une instance inutile.
- Laquelle de ces raisons est la vraie ? Y en a-t-il même une autre ? Je l’ignore, le compte rendu du procès ne m’ayant rien appris à ce sujet.
- Elle était séparée et elle avait besoin pour passer un examen de sage-femme de l’autorisation de son mari, voilà toute l’affaire.
- Elle écrit à son maître pour lui demander cette permission. Il ne refuse point ; il se contente de ne pas répondre. Il avait quitté sa femme, il ne s’en souciait plus.
- U restait à la femme un dernier recours. Elle cita devant la première chambre du conseil du tribunal civil de la Seine cet époux récalcitrant, à l’effet de se faire, à son refus, autoriser par le tribunal même à passer son examen de sage-femme.
- Elle a été déboutée de sa demande.
- Je n’en suis pas surpris ; la loi est la loi, et nos magistrats sont bien obligés de l’appliquer dans toute sa rigueur. Mais les considérants dont le tribunal a cette fois appuyé le texte de son jugement m’ont paru bien péremptoires.
- Voici le texte :
- « Attendu que la dame X..., en vue de subir le prochain examen d’élève sage-femme devant la Faculté de médecine de Paris, a fait-au défendeur la sommation du...;
- « Attendu qu’elle demande à cette fin l’autorisation du tribunal pour suppléer celle que son mari appelé et entendu en la chambre du conseil persiste à lui refuser;
- a Au fond,
- «Attendu que parmi les contrats et les actes extra judiciaires, énoncés à l’article 207 du code civil, que la femme mariée, non séparée, est incapable de faire verbalement sans l’autorisation de justice, à défaut de l’aveu ou du consentement marital, on ne trouve pas mentionné le choix d’une carrière ou d’une profession libre ;
- « Attendu que l’on conçoit facilement, d’ailleurs, que le mari, seul juge des convenances conjugales et gardien de la dignité commune,ait le droit exclusif d’apprécier si sa femme est ou non capable de courir les chances parfois périlleuses d’une carrière où peuvent être exposé et compromis son nom son honneur et ses intérêts, puisque seul il a l’autorité et les moyens de décider en parfaite connaissance de cause ;
- « Attendu dès lors que le tribunal est sans droit pour accorder l’autorisation sollicitée ;
- « Par ces motifs :
- «Dit la dame X... non recevable et mal fondée en sa demande, l’en déboute et la condamne aux dépens.»
- Je ne sais, mais il me semble que si j’étais de par le code forcé de rendre des jugements qui sont si contraires au bon sens je tâcherais d’en marquer quelque regret dans les considérants dont il m’est toujours permis de les entourer.On peut appliquer rigoureusement la loi et laisser percer je ne sais quel chagrin de se voir condamné soi-même à cette rigoureuse application.
- On dirait qu’ici le juge a pris plaisir au contraire à souligner la sévérité draconienne de notre Code et à s’y associer.
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- Attendu, dit-il,que l’on conçoit facilement...Facilement! facilement ! Voilà qui est facile à dire ! Quoi ! l’on conçoit facilement qu’un homme, qui est séparé de sa femme, qui ne l’a pas comprise ou qui n’a pas été compris d’elle, c’est tout un, qui n’est plus avec elle en communion d’idées, de sentiments et de vues, qui n’y a peut-être jamais été, quoi ! vous concevez facilement que cet homme là ait le droit exclusif d’apprécier si sa femme est ou non capable de passer un examen de sage-femme î Quoi ! Vous concevez facilement qu’il ait seul l’autorité et les moyens de décider en parfaite connaissance !
- Mais cela est si peu facile à concevoir que je ne le conçois pas du tout. Je vois bien que la loi sur la séparation de corps veut que la chose soit ainsi. Mais cette loi me semble outrageante, inique et un tantinet absurde.
- Encore un coup, je n’en veux pas au juge de Fappliquer.il est sur son siège pour cela.Où irions-nous si les juges s’arrogeaient le droit de plier l’interprétation de la loi à leurs vues particulières et substituaient aux prescriptions formelles du Code les fantaisies du sens individuel ? Mais ce qui m’enrage c’est de voir un magistrat applaudir à une loi qui le contraint à repousser dans la misère et peut-être dans la honte une honnête femme qui veut gagner son pain elle-même et se donner une profession.
- Cette profession est périlleuse, dit le juge. Cela est possible, mais j’en sais de plus périlleuses encore où cette femme sera réduite, si on lui retire celle qu’elle avait choisie.
- Je suppose qu’elle prenne un amant, que son mari (comme c’est son droit) la fasse pincer et la traduise en police correctionnelle pour adultère, est-ce qu’elle ne pourrait pas très justement dire au tribunal : — Pardon ! Messieurs, je voulais vivre honnêtement de mon travail. Mon mari ne m’y a pas autorisée; et vous avez trouvé fort bon qu’il m’eût refusé cette autorisation. Je 11e pouvais pourtant mourir de faim.
- Il ne me restait plus d’autre alternative que de mendier dans la rue (et vous m’auriez ramassée pour délit de mendicité) ou de recevoir les bienfaits d’un homme, qui en retour m’a demandé le seul bien qui me restât encore, celui de mon honneur. Mon mari se plaint, et il se'plaint à vous. Mais c’est lui qui est le premier coupable; et c’est vous qui après lui avez consommé mon malheur. Vous m’avez écartée de toutes les carrières honorables, sous prétexte quelles étaient périlleuses. J’ai pris la seule qui me fût demeurée ouverte. Et maintenant punissez-moi du tort que vous m’avez fait.
- Je ne vois pas très bien ce qu’il y aurait à répondre à cette argumentation.
- Nos lois ne sont pas toutes bonnes ; j’espère que nos magistrats ne sont pas tous mauvais. Mais un mauvais magistrat armé d’une mauvaise loi, c’est ce qu’il a de pire au monde.
- Francisque Sarcey.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Le Budget de 1888 .— A l’ouverture de la commission du budget, M. Goblet est introduit.
- M. Rouvier, président, expose le désir de la commission de réaliser des économies nouvelles.
- Le président du Conseil répond que le Gouvernement a fait tout ses efforts pour cela.
- Premièrement : Il a supprimé la reconstitution du capital que la Commission n’accepte pas;
- Deuxièmement; Il ne pense pas que lesréforme administratives ou fiscales puissent êtres faites par voie budgétaire. Cependant, afin de répondre au vœu delà Chambre, il a présenté un projet de loi sur la réforme de la contribution mobilière. C’est un acheminement vers l’impôt sur le revenu, et le Gouvernement désire que la Chambre se prononce. Si la réforme est repoussée, il présentera autre chose.
- Troisièmement: L’équilibre existe tant que les projets du Gouvernementne sont pas repoussés.
- M. Goblet ajoute que les dépenses nouvelles sont imposées par la Dette.
- Le Gouvernement n’est pas infaillible et les ministres sont à la disposition des rapporteurs de chaque budget pour rechercher les économies possibles. Les réformes radicales sont impossibles: la réforme administrative, proposée par le ministère, a été mal accueillie. Alors que faire?— Rien de plus que ce qu’à fait le Gouvernement !
- M. Dauphin, ministre des finances, prend la parole.
- Il défend le projet de loi sur ia contribution mobilière et insiste pour que la Chambre se prononce.
- M. Goblet aurait répondu à une interpellation de M. Re-moiville qu’il fallait renoncer à la formule : ni emprunts ni impôts.
- Après le départ des ministres la discussion s’engage sur la conduite à tenir. Il résulte des observations échangées que les explications des ministres ne satisfont personne.
- Par 25 voix contre 5, 2 abstentions et un absent, la Commission décide de soumettre à la Chambre la proposition suivante:
- «La Chambre, considérant que les économies contenues dans le projet du budget de 1888, sont insuffisantes, passe à l’ordre du jour. »
- MM. Ribot, Wilson, Borie, Bizarelli ont voté contre.
- MM. Rouvier et Sadi-Carnot 6e sont abstenus et M. Maret était absent.
- M. Camille Pelletan a été nommé rapporteur.
- 11 lira son rapport lundi.
- Grève.— Les tricoteurs et les tricoteuses de Miramont, canton de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), se sont mis en grève au nombre de 310.
- Cette grève a été provoquée par les patrons qui, dans le courant de l’hiver, ont abaissé, à trois reprises, les salaires déjà bien minimes. Les ouvriers ont déclaré qu’ils ne pouvaient accepter les prix dérisoires qui leur ont été fixés en
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- LE DEVOIR
- dernier lieu: un franc par jour pour l’homme, 50 centimes pour la femme! Ce salaire ne leur permettant pas de vivre en travaillant, ils ont préféré quitter les ateliers. La conduite des grévistes est calme ; leurs prétentions sont des plus modestes; tandis que les patrons demeurent intraitables.
- ALLEMAGNE
- Persécutions Socialistes.—De nouvelles arrestations ont eu lieu à Hambourg, à Altona et à Ottensen. 11 s’agit des socialistes accusés d’avoir distribué des écrits révolutionnaires.
- SUISSE
- L’assemblée fédérale suisse est sur le point de terminer sa courte,mais laborieuse session ,pour ne reprendre ses travaux qu’en juin. Elle a refondu le code de poursuites pour dettes et de faillites, en s’inspirant des principes de droit français, contrairement à la coutume germanique, qui prévalait jusqu’ici dans plusieurs cantons. Le conseil des Etats, après une longue discussion générale, a voté l’entrée en matière pour une loi à introduire en Suisse les brevets d’invention ; on sait que jusqu’ici la propriété industrielle y était sans protection. Enfin l’Assemblée a accordé une subvention de 4 millions et demi à l’entreprise du percement d’un tunel par le Simplon, pour laquelle les cantons de Vaud, de Fribourg, du Valais se sont imposés respectivement, de 4, de 2 et de \ million. Er même temps, le Conseil général a poussé activement les négociations avec le Saint-Siège au sujet duTessio.
- ANGLETERRE
- Persécutions socialistes.— M. Lée, secrétaire de la Social démocratie fédération a adressé aux journaux à Paris une note sur les persécutions auxquelles sont en butte les socialistes :
- C’est au milieu du plus grand sérieux,dit-il,que s’est ouvert le procès couvre les social-démocrates. Voilà une preuve incontestable que l’agitation que la Social-Démocratic-Fédération a commencé, il y a deux ans déjà, commence à porter fruit ; les classes exploitantes s’aperçoivent que le mouvement social démocratique est trop fort pour être désormais enrayé. Je vous ai déjà parlé de l’arrestation de Williams, à Hyde-Park. Quelques jours après, un autre membre de la Social-Democratique-Fédération, Pôle, fut appelé en justice sous l’inculpation d’attaque contre un agent de police. Pourtant il n’étai t pas là à l’heure indiquée. Willians, Pôle et cinq autre hommes arrêtés en même temps ont été condamnés à six. mois d’emprisonnement, avec « travail dur ». L’indignation est générale. Appel est interjeté.
- Mais voici bien une autre et plus subtile invention, c’est celle d’agents provocateurs. Nos meetings se tiennent en plein air. Impossible au gouvernement de tromper l’opinion sur le le calme et la fermeté que nous y mettons. Il faut troubler l’ordre, à toute force. Un ramassis de coquins qui s’intitulent eux-mêmes « la Primrose league anti-socialiste » s’emploient à faire du désordre au milieu de nous. Et si les socialistes veulent les mettre à la raison, ce sont eux qui sont empoignés
- C’est ce qui est arrivé le 2 i avril dernier à Kennington. Notre camarade Jac Blackweel fut arrêté.
- Des interpellations ont été faites à la Chambre des Communes
- par John Morley, Labouchére, Cunningham, Graham, Cou • beare, Stuart, à propos des arrêtés monstrueux portés confie
- Williams et Pôle.
- De tous côtés on s’écrie : La loi 'de coercition n’a t’ besoin d’être votée pour l’Irlande ; elle est bel et bien applmàé à l’Angleterre. Le Pall Mail Gazette lui-même fait cet aveu
- RUSSIE
- Comme nous l’avions déjà annoncé, le procès des nihiliste arrêtés à la suite de l’attentat du 13 mars, contre le tzar s’est terminé par la condamnation de sept des accusés à là pendaison et de huit autres à la détention. L’institutrice Youkora a été condamnée à deux ans de cette dernière peine
- Nous avons dit combien avaitfété énergique l’attitude" de tous les accusés. Un nommé Oubanoff a surtout fait preuve durant tout le procès d’une fermeté admirable et d’une intelligence extraordinaire. Oubanoff avait, à l’Université, mérité une médaille d’or pour ses études et ses travaux de chimie
- Voici un passage de l’interrogatoire qui démontrera quel caractère énergique est Oubanoff.
- D. — Avez-vous mis du poison dans les bombes?
- R. — Oui.
- D. — Savez-vous quelles pouvaient être les conséquences de votre acte ?
- R. — Bien entendu. Je ne l’eusse pas commis sans cela.
- D. — Etiez-vous seul quand vous avez mis du poison dans les bombes?
- R. — (Après avoir regardé autour de lui). Non.
- D. — Nous savons que vous n’étiez pas seul dans votre chambre à ce moment. Nous savons aussi que votre complice s’est enfui. Qui lui a procuré les moyens de fuir?
- R. — Moi. J’ai vendu ma médaille d’or pour la récompense qu’on m’avait donnée des travaux de chimie !
- D. — Pourquoi n’êtes-vous pas parti vous-même avec cet argent ?
- R. — Ça, c’est une affaire que chacun règle d'après sa conscience. Je ne voulais pas fuir; j’ai préféré mourir pour la cause que je défends.
- Parmi les accusés, dont l’attitude a été très ferme, figurait une femme d’une admirable beauté, Raisa Schmidowa, Comme le président lui demandait quelles étaient ses relations avec un accusés, Pilsoutski, le fils d’un grand propriétaire polonais: «Il est mon mari! répondit-elle Mais vous n’êtes pas mariée? — Pas mariée? Oh 1 on peut être bien marié sans qu’un pope ait célébré le mariage ? »
- Le correspondant du Times à Saint-Pétersbourg fait remarquer que les débats de ce procès ont révélé l’existence de quatre grands centres révolutionnaires: un à Saint-Pétersbourg, un autre à Vilna, le troisième à Kief ou Kharkof, et le quatrième en Sibérie.
- Tous les accusés, dit le correspondant anglais, ont avoue sous la moindre difficulté, les actes qui leur étaient imputes, mais en refusant de nommer leurs complices.
- Les accusés polonais ont déclaré qu’ils n’avaient pas ele mus par des considérations de nationalité, mais qu’ils avaient agi exclusivement dans l’intérêt de la cause socialiste.
- On croit, ajoute le correspondant du Times, que tous 1 condamnés à mort, sauf deux, auront leur peine commue®
- ! en celle des travaux forcés à perpétuité.
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- Le Pape et les Chevaliers du Travail.
- Quand, le diable devint vieux, raconte une légende du Moyen-Age, il se fit ermite. Sur ses vieux jours, le pape se fait socialiste. Il est bien vieux, lui aussi, plus de mille ans — dix huit siècles ! passés à étouffer les aspirations de l’esprit humain, sa tension continue vers la science et une morale supérieure. Œuvre formidable: maintenir sur le monde occidental un couvercle qui fit sur lui la nuit des tombeaux, cette paix faite de ténèbres dont parle Tacite ; appliquer une règle étroite et inflexible à toutes les consciences, les y enfermer et les tenir éperdues, haletantes, terrorisées, sous les menaces les plus terrifiantes qui aient jamais épouvanté les imaginations ; c’est ce qu’a fait le pape, St-Pierre, qui ne meurt jamais, ressuscite comme le phénix de ses cendres, se succédant avec une rigoureuse continuité sans aucune solution ni intervalle. Si tout le génie dépensé pendant des siècles à tisser cette œuvre de mal eut été dépensé à faire le bien, à appeler les hommes à la lumière, à la vie, à la fraternité, que de douleurs épargnées, que de sang et de ruines économisés, quel chemin immense eut parcouru le progrès !
- Il s’est dégagé, cependant, lentement et sûrement, à travers]mille souffrances, meurtri, mais radieux, souffrant mais indomptable ; et à mesure que sa lumière montait dans les cœurs et dans les consciences vivifiés au soleil de la vérité, la nuit se dissipait, les ombres énormes qui « vaguent » dans la nuit, selon l’expression de Victor Hugo, s’en allaient ; à mesure, la sérénité, le calme renaissaient, l’humanité respirait.
- Aujourd’hui, la papauté est bien vieille ; ses foudres sont caduques, cependant elle est puissante encore ; elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, mais elle fut si terrible, si néfaste, que cette ombre pèse d’un poids très lourd sur la civilisation dont elle retarde la marche, obscurcit à maintes reprises, la direction en avant vers un monde meilleur. Elle n’est plus la souveraine absolue qui faisait se prosterner devant sa majesté divine usurpée les peuples et les rois tremblants, sur la tête desquels elle posait fièrement son pied ; aujourd’hui, ces rois, ces peuples la brutalisent, quelquefois lui rient au nez, et même l’anathémathisent, car elle n’a plus le monopole de l’anathème. Cependant, les rois, pour dompter les peuples, ont besoin d’elle. Les gouvernements
- pour faire sanctionner les iniquités sociales dont souffrent les masses déshéritées, font appel à ses interprétations falsifiées sur commandes des textes de la loi ; alors, elle accourt ; et pour que ses commandements aient prestige et autorité, les gouvernements lui laissent exercer de profonds ravages dans les âmes et dans les intelligences. C’est ainsi qu’elle a pu bénir Bismark et rallier autour du chancelier de fer pour une prochaine mêlée européenne les résistances catholiques.
- Cette alliance du pape et de M. de Bismark est caractéristique. Elle montre combien la papauté, malgré les millions de croyanls officiels inscrits sur les registres de l’Eglise, a perdu de son autorité et de son inflexibilité de jadis. Jadis, elle eut fait venir M. de Bismark à Canossa,cierge en main humilié comme Henri-à-ia-Longue-Barbe, tant de ducs de Souabe, — hommes de fer — qu’elle soumettait — ou brisait. Au lieu de cela, c’est lui, le Pape, successeur de Grégoire VII, qui va à Berlin — à Berlin ou on a déchiré ses bulles, jeté ses brefs au panier!
- Oh ! ne croyez pas que ce soit par esprit de retour, de soumission à l’autorité temporelle. Le pape courbe la tête, mais ne se soumet pas.Quand la papauté rampe, c’est qu’elle ne peut pas commander. Elle grince des dents on souriant, quand ses menaces l’exposeraient à un trop grand danger.
- Elle vient de donner encore un exemple de sa souplesse dans cette affaire des chevaliers du travail, dont les journaux ont peu parlé, mais qui mérite d’être signalée, parce qu’elle contient un enseignement que nous dégagerons.
- On sait l’extension rapide qu’à prise depuis une dizaine d’années cette association ouvrière. Naturellement, dans son sein, se mêlent Jes confessions religieuses, la position sociale des individus pouvant être seule un obstacle à leur admission. L’Église catholique n’ayant pas abdiqué sa prétention à la suprématie matérielle, à la direction politique et sociale de ses fidèles dont le successeur de St-Pierre se dit le roi absolu, la question s’est posée de savoir s’il était religieusement licite de faire partie de la société des Ghevaliers du Travail. Les patrons catholiques américains y voyaient là, naturellement, une dérogation formelle au principe d’obéissance et de soumission absolues que l’Église prescrit aux travailleurs. Ils ont donc réclamé l’excommunication ou tout au moins la désapprobation pontificale de la société, dans l’espoir que les ouvriers catholiques cesseraient d’en faire partie.
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- Si le pape eut suivi à l’egard de l’Amérique la politique sociale qu’il suit en Europe, particulièrement en France, la solution n’était pas douteuse. Sur le terrain social, en France, nulle association ouvrière catholique ne peut se fonder sans l’avis favorable des évêques. En outre, le titre d’association ouvrière ne saurait indiquer une réunion exclusivement composée d’ouvriers et faite en j vue d’obtenir par la coalition des forces des travailleurs associés, la hausse des salaires ou la diminution delà journée de travail, comme c’est le but de la société américaine. Les cercles catholiques ouvriers sont composés du patrons et d’ouvriers, et leur but est plus religieux que social. Ils doivent d’abord reconnaître la suprématie de l’Eglise qui seule a le droit d’ordonner les règles sociales que les gouvernements font respecter. Ces règles ont pour base : d’une part la soumission des ouvriers aux patrons. Le patron est le délégué direct de Dieu ; c’est à lui que le Très-Haut a confié les biens et les richesses: l’ouvrier ne doit pas les convoiter ; ne doit pas se plaindre de sa subalternisation, ordonnée par les règles divines, mais bien servir son patron, l’aimer et le respecter. Le patron, à son tour, est tenu à la charité envers ses inférieurs — et il est soumis comme tout le monde à l’autorité omnipente de la Très-Sainte Mère.
- Surtout, c’est un point capital : les ouvriers de confessions religieuses diverses ne sauraient s’associer. Une hérétique ne saurait faire partie d’une association ouvrière sans que celle-ci soit, de ce fait, réputée association diabolique.
- Il ne pouvait donc y avoir aucun doute possible sur le caractère d’illégitimité catholique des Chevaliers du Travail et l’excommunication majeure dont ceLte société devait être frappée.
- Mais une autre question non moinsimportante se posait : en Amérique, la situation de l’Église catholique n’est pas la même qu'en France. Les cultes n’y sont pas salarié par l’État. Les prêtres et les évêques, s’ils n’ont pas de biens, doivent vivre des secours et des dons volontaires des fidèles. Comment ces fidèles, parmi lesquels les chevaliers du travail comptent des membres et sont très populaires, comment dis-je, ces nombreux catholiques prendraient-ils l’excommunication papale ? N’y aurait-il pas quelque difficulté à faire accepter qu’une association ouvrière est une société diabolique, damnable et condamnable ? Les Yankees sont têtus. Quand ils veulent une chose, ils la veulent bien et n’aiment guère qu’un
- individu, fut-ce le pape, vienne se mêler qe leurs affaires, leur prescrire ce qui est permis, ce qui est défendu. C’est là un des traits nationaux distinctifs, commun à tous les creligionnaires américains, aussi bien aux catholiques qu’aux autres. Qu’adviendrait-il? N’était-il pas à craindre que l’intrusion du pape n’ameutât contre elle tous les protestants d’abord, ensuite qu’elle refroidît l’ardeur des catholiques faisant partie de la société, refroidissement qui se communiquerait par degrés, à leurs proches, puis aux voisins, etc? Et alors, les recettes de l’Église ne baisseraient-elles pas ? Les dons et les offrandes seraient-ils toujours si exactement perçus ?
- Autant de considérations de toute sorte fort importantes, dans un pays où Je prêtre que son fidèle abandonne ne peut compter sur son trai-temént, et est tenu à chaque terme de payer son loyer et son église.
- Ces considérations diverses furent exposées au pape, sous une autre forme que la nôtre — mais au fond, la question de gros sous était nettement indiquée — par le cardinal Gibbons, qui concluait à ce que les foudres du Vatican n’atteignissent pas les Chevaliers du Travail. Le pape, lui-même, personnellement était intéressé dans l’affaire. Le cardinal Gibbons lui donnait clairement à entendre que si les recettes casuelles baissaient, le Denier de St-Pierre pourrait bien, lui aussi, se ressentir de la mauvaise disposition des esprits.
- Bref, tant et si bien, que le pape autorise les chevaliers du Travail ; désormais, son Infaillibilité ayant étendu sur eux sa main, ils sont sacrés et nul ne saurait contester leur légitimité.
- N’est-ce pas là un exemple plein d’enseignement sur la politique à suivre avec la cour de Rome ? Cette politique à son importance sociale en France, puisque le budget des cultes s’élève à 60 millions, sans compter tous les monuments publics y affectés. Nous savons que la suppression radicale de ce budget ne résoudrait pas la formidable question sociale. Ce n’est pas de 60 millions, qu’il convient d’alléger le budget : c’est de plus de 3 milliards, actuellement perçus sur les salaires des travailleurs. La solution n’est donc pas là. Mais il y a là le commencement de la solution d’une partie très importante du problème moral, si intimement liée au problème économique.
- il ne suffit pas de poursuivre exclusivement l’accord des intérêts matériels ; une organisation économique qui harmonise les antagonismes aigus aujourd’hui existants — de poursuivre en un mot,
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- par la pacification des intérêts, la seule paix
- économique.
- La paix économique elle-même est comprise dans llQ0 harmonie plus haute, plus large, prenant racine dans une source plus élevée — dans la paix sociale proprement dite. Et cette paix ne peut s’établir que par l’harmonisation des sentiments, l’accord des volontés, le développement des idées de justice et de solidarité humaines, dont fen* semble constitue le progrès moral sans lequel toute réorganisation sociale sérieuse et impossible.
- Or le catholicisme, l’intolérance religieuse, la guerre des prêtres contre la science, contre la justice, prêchant la haine et la discorde, sont autant d’obstacles au progrès moral.
- Le gouvernement de la république française subventionne les cultes. Il favorise donc le maintien de ces éléments de perturbation sociale, de ces facteurs de régression mis en travers du progrès.
- Le gouvernement et ses partisans invoquent la nécessité de ne pas ajouter les divisions religieuses aux divisions politiques déjà existantes. Mais ces divisions politiques sont fomentées en partie par le catholicisme lui-même ; par l’autorité religieuse proprement] dite que vous subventionnez et qui peut à son aise, sans craindre de manquer de ressources, enrayer le mouvement populaire, froisser notre espritnational. Vous lui fournissez le moyen pour cela.
- Supprimez la subvention qui fait en partie leur force, etvous verrez le pape mettre les pouces, comme on dit vulgairement ; cesser cette guerre acharnée contre tout progrès tout ce qui ne se courbe pas devant ses prétentions omnipotentes. Ce qui vient de se passer en Amérique démontre amplement combien la papauté sent le terrain peu solide sous ses pas. Le pape en devenant vieux se fait socialiste, disions-nous en commençant. Evidemment nous ne croyons pas à sa sincérité : il fait ce qu’il peut, non ce qu’il veut. Mettons le donc dans l’obligation d’accepter les faits accomplis.
- Pour cela, enlevons-lui sa force budgétaire qui a bien son importance. C’est en réduisant son autorité dans l’état qu’on réduira son autorité sur les âmes, libres enfin, une fois débarrassées du couvercle catholique, de s’élancer vers l’horizon justice et de fraternité qui seront atteints grâce à l’aflranchissement économique et moral Combiné.
- Le Canal des deux mers
- Le vœu suivant, déposé par M. J. Sellian, vice-président du conseil général du Gers, président de la commission départementale, rœu adopté à l’unanimité par les membres de cette assemblée, est publié pir les journaux du Midi :
- Les soussignés,
- Considérant que la« Société d’études des travaux français » sollicite des pouvoirs publics l’autorisation de faire exécuter le projet du canal des Deux-Mers ;
- Considérant que des ingénieurs célèbres ont depuis longtemps étudié tous les détails de cette œuvre colossale, qui est reconnue possible ;
- Considérant que ce canal présenterait des avantages stratégiques immenses pour la défense du pays et nous mettrait en mesure de réunir en cinquante-six heures les flottes de l’Océan et celles de la Méditerranée ;
- Considérant encore que le percement du Saint-Gothard a déterminé des courants commerciaux par l'Allemagne, l’Autriche et l’Italie pour isoler la France ’et ruiner son commerce ;
- Considérant que les vallées traversées par cette voie de communication profiteraient de nombreuses chûtes d’eau pour l’industrie et pour les irrigations ;
- Considérant qu’il serait utile pour la France d’employer ses capitaux chez elle pour sa défense et pour le développement de ses richesses commerciales;
- Considérant que la Société d'études demande, pour la création des voies et moyens qu’il soit fait appel au crédit public sans charges pour nos budgets, la Société ayant formellement renoncé à toute subvention ou garantie d’intérêt de la part de l’Etat ;
- Considérant que nos entrepreneurs sérieux se sont engagés par contrat â exécuter le canal, à forfait, moyennant la somme de 48 millions seulement;
- Considérant que ce contrat se trouve entre les mains de M. le ministre des travaux publics depuis près d’un an, et qu’il n’y a plus qu’à se mettre à l’œuvre.
- Emettent le vœu :
- Que ce projet d’un intérêt national si grandiose soit mis aux enquêtes, déclaré d’utilité publique et exécuté le plus tôt possible, par tous les moyens que la Société d’études jugera convenable.
- Parmi les noms des membres signataires de ce vœu on remarque MM. Faure, Peyrusse, Daynaud, P. de Cassagnac, députés, à côté de celui de M. Ferrabouc, chef de cabinet de M. Freycinet, lors de son voyage â Toulouse.
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- LES PRÉJUGÉS
- CONSEILS AUX MÈRES
- Les glaires, les vents, les vers, les humeurs... Que de routine condensée dans ces quatre mots ! Que de prétextes à médicaments inutiles ! Que d’entraves à une médecine rationnelle.
- La croyance à l’omnipotence des vers dans les maladies chez les enfants n’est pas moins enracinée que la doctrine des glaires ou des humeurs, mais elle s’appuie sur des raisons plus spécieuses et elle demande à être examinée de plus près.
- Que les enfants soient, à partir du sevrage, singulièrement disposés à être hantés par des parasites ; que ceux-ci puissent, par des raisons dont la médecine ne perce pas toujours le secret, ici ne manifester leur présence par aucun trouble sérieux, là devenir le point de départ des accidents les plus graves ; qu’il y ait un intérêt réel, d'une part, à surveiller l’alimentation des enfants pour prévenir autant que possible la production des vers, et, d’une autre part, à les en débarrasser aussitôt qu’on le peut, ce sont là autant de points incontestables et incontestés. Mais où la vérité passe, l’exagération demeure, et cette exagération vers laquelle toutes les mères, même les plus sages, sont singulièrement inclinées, consiste à ne voir partout que des vers et des maladies vermineuses : la fièvre s’allume, les vers ; des convulsions éclatent, les vers ; l’enfant maigrit, les vers ; il est agité pendant son sommeil, les vers. On dirait l’écho du fameux « le poumon du malade imaginaire ». Puis vient, comme conséquence logique, la série des vermifuges; on commence par la mousse de Corse et l’on finit par la santonine. Si l’enfant rend des vers, on triomphe; s’il n’en rend pas, on n’est pas vaincu.
- L’amour-propre maternel a, en effet, inventé la théorie commode de la digestion des vers. Ils ne sont pas expulsés, mais digérés ; ils ont été réduits à l’impuissance, le résultat est le même et la doctrine est glorifiée...
- Je connais des familles dans lesquelles les enfants subissent périodiquement, et pendant trois jours (ce chiffre fatidique fait bien), l’épreuve en commun d’un vermifuge, ce tanghin d’un nouveau genre. Quand ils ne sont que peu ou point malades, les vermifuges ordinaires étant empruntés à la classe des purgatifs ou des toniques amers, ils ne peuvent véritablement en éprouverauoun dommage ; elle est simplement inutile neuf fois sur dix, voilà tout ; mais elle devient dangereuse dans deux cas : lorsque, au lieu de se servir de mousse de Corse, d’huile de ricin ou de semen-contra, qui ont au moins le mérite d’être inoffensifs, on emploie des vermifuges composés, dont on ne connaît ni les effets, ni la composition, qui coûtent souvent plus cher qu’il ne faut, et font moins de mal aux vers qu’à leur support.
- Le danger est réel, surtout quand il s’agit des convulsions;
- il est possible que les vers en soient la cause, mais il est plus probabl e encore qu’ils n’y sont pour rien, et, en tout cas, la distinction n’est pas si facile qu’un médecin soit de trop dans la consultation.
- LE FACTEUR RURAL.
- NOUVELLE
- Pensons aux pauvres.
- 1
- Le facteur ! que de fois ce mot nous a ému ! que de mères l’attendent au détour du chemin,espérant une lettre du fils qui se bat au Tonkiu. Que de jeunes filles rougissantes comptant sur un mot du fiancé, lui ont dit à mi-voix : « N’avez-vous rien pour moi »? Ce gros financier lui-même, inquiet d’une spéculation, n’est pas indifférent. Puis,quand le courrier est passé, il faut attendre au lendemain; que de nuits sans sommeil !
- Voyez ce beau garçon qui marche avec aisance, son œil est doux et bienveillant, les jambes guétrées, le sac au dos,le képi sur l’oreille, c’est Jérome le facteur; du matin au soir il parcourt la campagne, distribuant le plaisir et la peine. Qu’il pleuve, vente ou neige, que le soleil le brûle où que la bise le gèle, il marche, il marche; Juif errant du xixeme siècle, rien arrête ou ralentit son pas.
- Dans ses courses, il avait remarqué Louisette, une gentille blonde, aux yeux de pervenche, sage travailleuse, aidant ses vieux parents. Comme ils s’aimaient les chers enfants ! Quel bonheur pour Jérome lorsqu’il avait une lettre pour le hameau du Bert ou elle demeurait.
- Le trajet ne le fatiguait pas, allez ! ses pieds ne touchaient pas la terre; l’air dilatait sa poitrine et son bon cœur battait à tout rompre; quel joli cri de fauvette quand la jeune fille voyait paraître la casquette luisante au coin du taillis. Comme leurs mains se serraient quels bons et chauds baisers ! Mais esclave du devoir jamais il ne s’attardait; Louisette eut été la première à lui dire : « Pars, mon Jérome, de loin comme de près je t’aime. »
- Us devaient se marier au printemps; déjà la maison était louée, située sur le coteau, regardant le soleil, ses fenêtres semblaient sourire à leurs espérances. La fiancée ornait le doux nid avec amour; elle cousait heureuse, les rideaux du lit nuptial d’une belle indienne lilas, aux aux larges fleurs de pavot; son aiguille râlait en piquant l’étoffe; de jolies gravures achetées au colporteur ornaient les murs, et à chaque tournée, Jérôme apportait quelque nouveauté : un vase, une assiette fleurie, une soupière rebondie : un jour, quel beau jour ! celui-là comptera dans leur existence. Il apporte un Pa' quet soigneusement enveloppé ; il le remet à Louise toute frémissante, qui enlève lentement le papier ; lui penché sur la table la dévorait des yeux. Quelle joie! une horloge, une belle horloge au cadran blanc, illustrée de bouquets de roses ; les aiguilles brillantes comme de
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- j'or? parcourent les heures noires, qu’un timbre argentin g0nne gaiment. Oh ! jamais, jamais, elle n’avait espéré posséder si belle chose. Comme le temps coulera rapidement, quand ils seront là tous deux, mais comme il sera jent durant l’absence ; un baiser remercia le fiancé, puis on la mit en place.
- Bientôt le balancier fit entendre son tic tac monotone ; jl disait : « le temps passe, le bonheur viendra-t-il? » Oh ! ils n’en doutaient pas, à leur âge tout est espérance; on va les yeux lévés vers le ciel bleu, sans voir le précipite ouvert, béant sous vos pas ! et vous roulez dans l’abime en souriant aux illusions ; l’âge mur meurtri par les déceptions, par la douleur se courbe vers le sol ; il voit le gouffre, mais ne peut l’éviter, la fatalité l’entraîne, un seul moyen lui reste d’adoucir sa chute, c’est de faire le bien. J ‘ ' * * * ' ’ * ' -
- II
- Vers cette époque, M. Hector Herbureau, un jeune parisien, faisait la cour à sa cousine, Irma Dubliter, qui habitait le château de Pernon à quelques kilomètres du hameau du Bçrt ; une yeuve ^uperbe, une terre magnifique ; l’une et l’autre plaisaient fort au jeune homme. Aussi avait-il quitté Paris en décembre pour venir auprès de sa cousine : ce jour là, il gelait dur au dehors, mais un feu magnifique flambait dans la cheminé du salon seigneurial ; les éclats de lumière, pointillaient les cuivres, les potiches, les meubles luisants ; le froid dépolissait les vitres, mais de chauds tapis, des bourelets aux portes donnaient une agréable température-. Au moment où nous entrons, Hector se prélassé négligemment dans un moelleux fauteuil, capitonné et rembourré de satin gris perle avec des agréments bleus. Irma occupe l’autre coin du foyer eri minaudant le plus gentiment du monde.
- —A quand notre mariage,chère amie,interroge le jeune homme en se penchant pour baiser une jolie main qu’on ne lui dispute pas.
- — Au beau temps cher,au mois des fleurs; aux premières violettes que vous pourrez m’offrir, nous fixerons l’époque.
- — Oh ! alors, ce sera plutôt que vous ne le pensez, mon impatience est à son comble.
- — Faites des prouesses, faites des miracles mon ami, j’adore les légendes de la chevalerie, les tournois, voire même la Palestine ; c’est pourquoi je me plais dans cet antique château. Je peux à ma volonté me croire une châtelaine du moyen-âge, avec sa cour de varlets, de seigneurs, de faucons, de haquenées, attendant son fiancé qui depuis dix ans guerroie chez les Sarazins et arrive couronné de lauriers suivi de son écuyer. Irma sourit comme une coquette qu’elle était. Il ne tient qu’à vous Hector, de réaliser mon rêve, endossez l’armure de la salle d’arme, je prendrai la robe de ma trisaïeulle nous pourrons nous croire en plein X* siècle quand la reine Berthe filait ! un franc éclat de rire de Herbureau répondit à cet exposé.
- — Belle dame,dit-il, nous ne sommes pas d’encolure à porter ce harnais, noua fiis dégénéré des preux, leurs
- lourd vêtements écraseraient notre faiblesse, je vous avoue en toute humilité, que je me trouverais très gêné sous l’armure, dût cet aveu me faire perdre votre estime.
- — Vous préférez la casaque de soie du Jokey; le cheval de course.
- Palsemhleu ! oui, chère cousine, voire même le simple tricycle.
- — Ne me parlez pas de cette affreuse machine, portant l’ombre d’un cavalier dont les jambes en mouvement me rappellent celles d’une oie sur une plaque chaude. Convenez que ce n’est rien moins que gracieux.
- — Sans doute je préfère le coursier arabe faisant jaillir l’étincelle sous son sabot luisant, ou la poussière du désert ; mais dans ce siècle à la vapeur, il faut aller vite ou crever en route ; chacun prend ce qu’il peut pour devancer son adversaire. Tout en plaisantant ainsi, la soirée s’avançait et les deux causeurs se séparèrent en se souhaitant une bonne nuit.
- Rentré dans son appartemant Hector s’établit confortablement au coin du feu, le cigare aux lèvres, chaudement enveloppé dans sa robe de chambre. De violentes raffales de vent secouent les arbres, hurlant dans les corridors; La chouette boulait. Il ne s’en occupait pas, il regardait distraitement la flamme qui léchait la fonte luisante ; il ne songeait guère aux pauvres diables qui grelottaient sous cette bise glaciale, il ne s’occupait pas du sort de ces milliers d’êtres humains qui travaillent sans relâche pour nos besoins et pour nos plaisirs. Mais aussi, leur a-t-on jamais ouvert l’esprit aux pensées généreuses ? Non ! on leur a dit : gagnez de l’or, on leur a mis un lingot à la place du cœur. Oh oui ! pensons à tous ces déshérités, et disons nous le devoir est d’améliorer leur position. Mais le jeune homme ne songeait pas à cela.
- Pardieu se disait-il, je serais un fier maladroit de laisser échapper l’occasion qui se présente ; pourvu que ma chère cousine ne change pas d’idée, d’ici le printemps ? Elle est si capricieuse « souvent femme varie, bien fol et qui s’y fie » a dit notre maître en galanterie; quelle belle chasse dans cetie forêt, quelle jolie châtelaine, car elle est si séduisante Irma : des chevaux dans mes écuries, des chiens dans mes chenils, une charmante femme dans mon salon, de l’or dans ma poche. Ah ! je serai un heureux coquin : ne manquons pas l’occasion, hâtons le dénouement, un bouquet... ah! ah! c’est très romanesque.
- (.A suivre.)
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- Semaine du 2 au 8 Mai 1887.
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- - eaiH. —« /m/h Bâté. -
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- 1 l' Année, Tome 11.— N* 454 ^
- numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 22 Mai 18S7
- LE ÜS¥©II3
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- BULLETIN DE LÀ PAIX
- SOMMAIRE
- Qu’il n’est pas besoin d’impôts pour subvenir aux frais de l'Etat.— La paix et l’arbitrage international en Italie.— Société de paix et d’arbitrage du Familistère.— « International Arbitration Association».— Aphorismes et préceptes sociaux.
- — M. Jules Simon et le désarmement.— Bulletin de la paix armée.— L’affaire de Pagny-sur-Moselle. Forces des choses.— Appel aux peuples de l’Europe.— La grandefêdération américaine.
- — Le facteur rural.— La Revue socialiste.
- Qu'il n’est pas besoin d'impôts pour subvenir aux frais de l’Etat-(1)
- En voyant l’embarras des pouvoirs publics pour trouver les ressources nécessaires, à mettre le budget en équilibre, il m’est permis de rappeler au gouvernement de la République, à nos députés et à nos sénateurs, qu’en 1883, à l’ouverture des Chambres, j’appelai leur attention sur l’impossibilité où ils allaient se trouver de faire face aux dépenses publiques ; je leur signalais :
- Que la création de nouveaux impôts sur la propriété était devenue une mesure sinon impossible au moins insuffisante ; que de nouveaux impôts
- (t) Extrait d’un ouvrage que se propose de publier prochainement M. Godin,
- IIM
- indirects seraient impopulaires et anti-républicains ; que le recours permanent aux emprunts était un expédient qui n’avait d’autre issue que l’affaissement prochain [du crédit public et la banqueroute de l’Etat ;
- Qu’un seul et unique moyen se présentait, par la force des circonstances, pour remédier à cet état de choses et permettre à l’Etat d’entrer dans la voie des réformes nécessaires ; ce moyen, c’est l’inauguration du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Non seulement j’ai fait distribuer aux Chambres un mémoire de 150 pages, in-8°, intitulé : « Mutualité nationale contre la misère » et ayant pour objet la réforme des impôts par le droit d’hérédité de l’Etat, mais j’ai ensuite développé la question notamment dans trois brochures in-4° :
- L’hérédité de l’Etat ou la réforme des impôts,
- Ni impôts, ni emprunts, l’hérédité de l’Etat base des ressources publiques,
- Travail et consommation par l’hérédité nationale.
- Cela n’a pas suffi pour attirer l’attention des Chambres. Cette mesure serait trop rationnelle et trop juste pour avoir l’acquiescement des pouvoirs publics. Les assemblées ne peuvent jamais s’élever d’un seul coup à une mesure largement réparatrice. Ma proposition est donc restée incomprise, presque personne n’en a conçu l'importance capitale. Ceux-mêmes qu’y s’y sont arrêtés ont
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- presque généralement confondu le droit de l’Etat d’intervenir dans le partage des fortunes à la mort des citoyens avec l’établissement d’un impôt sur les successions ; chose essentiellement différente et qui serait loin d’avoir la portée politique et sociale de l’hérédité de l’Etat.
- Mais l’idée fortement exposée a laissé néanmoins quelques traces : des députés ont déposé des propositions de loi demandant l’hérédité de l’État, mais il n’y a pas été donné suite ; à un moment donné le gouvernement avait bien inscrit dans son programme : Ni impôts, ni emprunts, mais il a vite abandonné cette formule, aussi se démène-t-il depuis entre la proposition de nouveaux impôts et celle de nouveaux emprunts, situation dont il ne sortira que par l’entrée en partage dans les successions ou par un cataclysme social.
- Quel est donc le mérite du système des impôts et des emprunts pour qu’on y tienne tant ? Pas autre qué celui de la routine, de l’habitude des choses établies et dans lesquelles surtout les classes dirigeantes trouvent le moyen de s’exonérer à peu près des charges sociales, et de faire de beaux bénéfices.
- Examinons donc l’impôt dans sa cause et dans son origine.
- Chez les peuples de l’antiquité, la guerre, le pillage exercés par les nations les unes chez les autres étaient souvent le moyen de subvenir aux charges des’*gouvernements.
- Conjointement à ce mode barbare de se procurer des ressources, les puissants, au moyen des taxes, des tailles, des corvées et des monopoles féodaux de toutes sortes, dépouillaient les malheureuses populations assujetties à leur joug et enlevaient au peuple toute liberté de disposer des fruits de son travail.
- Sous les prétextes les plus futiles et les plus variés et souvent pour ne servir qu’au luxe et aux dilapidations des puissants, toutes les exactions imaginables étaient imposées aux travailleurs.
- L’impôt a donc son origine dans le plus exécrable arbitraire. Par son nom même l’impôt s’indique comme une mauvaise chose ; car, chose imposée est une atteinte à la liberté individuelle ; or, toute atteinte à la liberté, au travail et à l’ac-tivifé utile des citoyens est condamnable.
- L’impôt, dans nos sociétés modernes n’est qu’une tradition des procédés arbitraires et vexa-toires du passé.
- La plupart des personnes qui s’occupent aujour-
- d’hui de l’amélioration du sort du peuple ne comprennent pas encore que l’impôt est un reste des temps barbares. On est à chercher comment on pourrait améliorer l’impôt ; ceux-ci rêvent impôt sur le revenu ; ceux-là, impôt sur le capital ; d’autres, impôt progressif. Personne ne veut voir que l’impôt doit disparaître si l’on veut donner à la liberté, à l’activité productive de l’homme son complet essor et, surtout, si l’on veut arriver à la justice dans la répartition de la richesse.
- N’est-il pas temps de voir que les impôts actuels sont une création de féodalité nouvelle, création à laquelle la malice des événements vient ajouter les combinaisons des emprunts.
- Qu’est-ce que l’emprunt ? Le moyen pour l'Etat de demander à la fortune publique le prêt de ce qui lui est nécessaire pour payer les dettes qu’il a contractées et les dépenses qu’il a à faire, en s’engageant à payer un intérêt aux prêteurs.
- Ce moyen détourné de .payer les dettes publiques est accepté avec enthousiasme par les classes dirigeantes actuelles parce qu’il en ressort pour elles de gros profits.
- S’il n’en était pas ainsi, on saurait bien reconnaître que rien n’est plus absurde que l’emprunt, et pour en montrer la monstruosité il suffit de se reporter à l’emprunt des cinq milliards de rançon de guerre.
- Si, alors, le gouvernement et les Chambres s’étaient dit : La rançon à payer à la Prusse et les désastres de la guerre mettent la France en présence d’une dette de dix milliards ; la France étant riche d’un capital de 200 milliards, c’est 5 pour 100 de sa richesse qu’elle doit payer. Au lieu de faire un emprunt de dix milliards, les citoyens verseront, au Trésor public, 5 0/0 de la richesse qu’ils possèdent et la France sera libérée à toujours, au lieu d’avoir à payer un intérêt d’environ 6 p. 0/0 à perpétuité ; soit environ dix nouveaux millards tous les seize ans et des courtages énormes aux financiers.
- Ainsi, pour complaire aux financiers et ne pas déplaire aux propriétaires et aux capitalistes, au lieu de faire payer la dette de la guerre à la richesse, de libérer la France sans frais, on a grevé le travail à perpétuité d’une dette égale à payer tous les seize ans environ, c’est-à-dire de 600 à 700 millions d’impôts indirects à payer chaque année. Voilà ce que le travail doit donner à perpétuité, parce qu’on n’a pas décidé la richesse a le faire une fois pour toutes.
- Mais si les emprunts donnent satisfaction à la
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- convoitise des classes dirigeantes, celles-ci se préparent ainsi ou préparent à leur descendance je singuliers déboires. Car, le jour de la liquidation arrivera par la force des choses, à moins que les Chambres n’y procèdent par voie législative ; la liquidation arrivera avec la faillite provoquée par la révolte de ceux qui sont obligés de payer les intérêts d’une dette dont ils n’ont tiré aucun profit et dont ils doivent supporter, les charges pour d’autres.
- Un emprunt d’Etat est, en effet, la concentration de la richesse que le travail a concouru à produire en surplus du salaire, surplus qui passant aux mains des accapareurs, des agioteurs, des spéculateurs et des rentiers de tous ordres, est prêté ensuite à l’Etat, au bénéfice de ce monde même de la finance; de sorte que le travail, après avoir produit le capital de l’emprunt, doit encore payer, au moyen des impôts indirects mis sur la subsistance des travailleurs, de quoi servir des intérêts à ce même capital.
- N’est-il pas évident que c’est le capital même qui eût dû payer la dette ; toutes les charges publiques, dans une société honnêtement constituée, devant être évidemment prélevées, sur la richesse disponible, après satisfaction donnée aux besoins de tous les membres du corps social.
- Telle est l’opinion qui maintenant grandit dans l’esprit de la classe ouvrière ; cette opinion fondée sur des appréciations d’équité et de justice sociale impose à l’Etat de graves devoirs à remplir. L’Etat doit, d’abord ne plus emprunter ; il doit, ensuite, éteindre la dette publique le plus vite possible et faire ainsi acte de justice à l’égard des masses laborieuses,, en les déchargeant des impôts indirects établis du chef de la dette pour servir les intérêts des emprunts.
- Si l’Etat, si le législateur ne fait pas cela; s’il ne sait prélever sur la richesse acquise au décès des personnes de quoi libérer la nation de la dette que les détenteurs de la richesse eûssent dû payer, les événements amèneront la liquidation révolutionnaire, la banqueroute qu’il serait si sage et si facile d’éviter.
- Le ministère actuel commence à n’entrevoir d’autre issue à la situation qu’une modification dans nos lois successorales. Il aurait dit devant la Commission : « Le plus pressé est de boucler le « budget ; nous verrons ensuite si nous ne devrons « pas établir, par exemple, des droits gradués « frappant les héritages.»
- Des droits gradués frappant les héritages, ce
- n’est pas le droit d’hérédité de l’Etat, mais c’est un pas en avant dans la bonne voie ; c’est faire rentrer à l’Etat, à la mort des citoyens, une part des biens que l’Etat lui-même à concouru à édifier à l’aide des services publics dont font surtout usage les détenteurs de la richesse et ceux qui s’enrichissent. 11 est donc juste, indépendamment des autres motifs que j’ai exposés ailleurs, que l’Etat soit héritier d’une part des fortunes qu’il a concouru à édifier.
- Que ce soit la richesse, une bonne fois pour toutes, qui soit tenue de faire les frais nécessaires à la conservation et à l’amélioration sociales. Quoi de plus juste, de plus rationnel que de prélever ces frais, sur les biens délaissés à la mort par les citoyens ? Nous verrons ce que le Gouvernement et nos députés décideront à cet égard.
- Quelle étrange situation politique que la nôtre; deux assemblées, l’une de députés, l’autre de sénateurs qui, toutes deux trouvent toujours le gouvernement au-dessous de sa tâche, qui brisent les Ministères à peine formés, qui demandent à chacun de ces Ministères d’équilibrer le budget par des économies, ce qu’aucun député, aucun Sénateur ne serait en mesure de réaliser, qui repoussent la création de ressources nouvelles comme étant anti-républicaines, mais surtout comme ayant le tort de gêner soit les propriétaires, soit les capitalistes, soit les industriels et qui, en fm de compte, savent faire et décréter des lois protectionnistes au détriment de la nourriture du peuple parce que ces lois sont censées protéger le travail et la propriété ! Illusion, cruelle, car ce sont les gens de labeurs, ce sont les ouvriers, ce sont les pauvres qui supportent les charges engendrées par ces lois de privilèges.
- Les députés et les sénateurs, impuissants à indiquer les véritables voies et moyens d’imprimer à la chose publique une marche satisfaisante, font place aux ambitieux qui dans le sein des Chambres se livrent à la chasse aux Ministères pour se montrer ensuite encore plus inca pables que leurs devanciers.
- Pourquoi donc les élus du pays ne tracent-ils pas eux-mêmes au gouvernement les réformes qu’ils veulent voir appliquer ? Le gouvernement devrait-il être autre chose que l’agent exécutif des décisions des Chambres ? Et si celles-ci sont incapables d’une idée pratique, comment le gouvernement pourrait-il être plus habile qu’elles, lui qui n’est que l’émanation de leur incapacité ?
- Députés et Sénateurs, faites donc acte d’initia-
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- tive, édictez des lois qui fassent rentrer chaque année, au Trésor public et au domaine de l’Etat, une part des immenses richesses accumulées en monopole dans les familles ; faites ce sacrifice sur l’autel de la patrie et le gouvernement ne sera plus embarrassé pour gouverner.
- Vous pouvez facilement obtenir deux milliards au moyen de cette mesure ; avec cela, le gouvernement pourra donner satisfaction à tous les besoins de réformes et d’améliorations que vous serez capables de lui exposer.
- EN ITALIE
- M. Hodgson Pratt, l’infatigable apôtre de la paix internationale, après avoir parcouru l’Allemagne et être venu à Paris où son passage a été marqué par une importante réunion dont nous avons rendu compte, parcourt à cette heure l’Italie, où sa propagande en faveur des principes de la paix est signalée par les journaux italiens comme portant ses fruits et fixant l’attention des classes dirigeantes de ce pays sur l’œuvre des sociétés pacifiques.
- Il Messaggero, entre autres, signale la réunion tenue récemment à Rome à Dhôtel de l’Europe, réunion à laquelle assistaient les députés Bonghi, Panciano, Panldofi, le sénateur Canonico, le professeur Enrico Ferri, MM. Nathan, Curti, B. E. Maineriet diverses dames.
- M. Hodgson Pratt, nous dit le journal de Rome, parcourt l'Italie pour y provoquer la fondation de comités de la Ligue et de la paix correspondants du comité international de Londres.
- A cette réunion, il prit la parole en français et exposa à son auditoire que l’Association internationale représentée par lui s’était fondée en vue de déterminer la création d’une vaste organisation européenne dont la tâche serait de provoquer l’attention de l’opinion publique en faveur des principes de l’arbitrage. Les moyens mis en œuvre pour la propagande par la société de Londres et les nombreuses sociétés adhérentes sont les suivants :
- 1. — Coopérer avec tous ceux qui poursuivent comme bien suprême la paix universelle, la concorde entre toutes les nations civilisées ; dans ce but, provoquer chez chacune d’elles la formation de sociétés attachées à la réalisation de cette œuvre.
- 2 — Combiner l’action de ces sociétés diverses, entretenant entre elles une correspondance suivie, leurs délégués se réunissant dans des conférences périodiques, formant en un < mot une seule fédération.
- 3 — Empêcher les guerres de se produire ou tout au m'ms d’avoir des suites désastreuses au moyen d’une conté-
- ' rence entre les délégués des nations entre lesquelles s’.élève I un différend. Ce différend est étudié par les délégués qui publient ensuite un rapport dans lequel les faits sont impartialement exposés, chacun d’eux engageant ses concitoyens et son gouvernement à accepter une composition équitable.
- 4 — Les sociétés doivent s’efforcer d’étendre leur influence respective-sur leur gouvernement et d’amener ceux-ci à adopter la création d’un tribunal international dont l’action serait réglée par un code international.
- 5 — Les sociétés devront demander la publicité des affaires diplomatiques; afin que, si un différend survient entre deux peuples, ceux-ci ne se trouvent pas dans l’impossibilité de manifester leurs sentiments en toute connaissance de cause sur la nature du conflit.
- 6 — Combattre l’animosité si préjudiciable que créent souvent entre les nations les procédés d’information du journalisme contemporain qui dénature parfois les faits, les exagère, bref envenime souvent les questions.
- Au cours de son exposé, M. Hodgson Pratt a donné des nouvelles intéressantes sur le mouvement de la paix en Allemagne. Malgré les bruits incessants de guerre— ou peut-être même à cause de ces alarmes perpétuelles — les Allemands ne paraissent pas réfractaires à l’idée de paix et d’arbitrage. L’accueil fait à M. Hodgson Pratt le démontre surabondamment. 11 a pu, en effet, créer des comités locaux en maintes villes allemandes importantes : à Berlin, à Sttut-gard, à Francfort, à Darmstadt, etc.
- De nombreux applaudissements ont accueilli la conférence de M. Hodgson Pratt, et après quelques observations présentées par MM. Bonghi, Canonico et Pandolfi, la réunion a décidé la création d’un comité de la Paix, fondé sur les bases de ceux existant déjà à Berlin et à Paris.
- Nous adressons nos souhaits de bienvenue et de prospérité au comité romain en voie de fondation, en même temps que nos sincères félicitations à son promoteur qui se consacre avec tant de dévouement à l’œuvre de paix et de fraternité internationale dont le Devoir s’est fait le défenseur du premier jour de sa publication.
- Société de paix et d'arbitrage du Familistère
- REUNION MENSUELLE DU 12 MAI 1883 M. Godin fait connaître le mouvement des pétitions, sur les syndicats ouvriers et donne lecture des lettres reçues.
- Passant à la question de paix et d’arbitrage international, il dit à l’assemblée que les informations apportées par les journaux américains, anglais et italiens seront traduites etinsérées dans le prochain numéro du « Devoir-», et queparmi ces documents sera un Appel de l’association anglaise d’arbitrage
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- et de paix, concernant l’étude du désarmement proportionnel et simultané des diverses nations de l’Europe. ,
- Il donne ensuite lecture d’un Appel aux peuples de l'Europe envoyé par « The International arbi-tralion and peace Association », document dont le lecteur trouvera plus loin le texte.
- 11 signale ensuite la fondation à Milan et à Rome de nouveaux comités de la paix, sous l’influence de Monsieur Hodgson Pratt ; enfin, il annonce la fondation à’Nimes, Gard, d’une Association des jeunes amis de la paix dont les membres actifs, fait remarquable, ne comptent pas plus de 15 à 25 ans.
- 11 donne ensuite sa conférence habituelle.
- Conférence de M. Godin.
- Mes amis,
- Un certain désir de comprendre les questions sociales se manifeste en général dans les classes laborieuses.
- Dans ces questions àl’étude desquelles je me suis consacré toute ma vie, je pourrais, vous le comprenez, vous donner le plus utile concours. Mes écrits sont pleins de réclamations en faveur des droits du travail, et l’association que j’ai fondée entre nous n’est pas autre chose qu’un exemple, qu’on pourrait chercher à améliorer, mais qui ouvre la voie des institutions sociales pratiques au bénéfice des ouvriers.
- En regard des faits réalisés ici pour donner à toute une population laborieuse les garanties de la vie, de l’éducation, de l’instruction, la sécurité d.e l’existence, si vous mettez les théories, les déclamations attisantlahaineentre citoyens, préconisant le recours à toutes les violences, par laquelle des deux voies croyez-vous qu’on arrivera le plus tôt à convaincre l’opinion publique de la nécessité, de la possibilité d’organiser les choses de façon à faire place à tous au soleil dans nos sociétés?
- Les coups de force peuvent détruire, ils n’organisent pas. Supposez la France toute entière déchirée par les factions, une moitié des Français ayant massacré l’autre, après? Ne faudra-t-i! pas savoir ensuite comment organiser les choses ? et ne faudra-t-il pas les organiser selon la justice, si l’on ne veut pas voir de nouveaux abus renaître de plus belle à la place des anciens ?
- On crie bien haut, et avec raison, contre les vices actuels de noire régime social ; mais ils tiennent si profondément à nos institutions défec- ! tueuses que si h.s exploités d’aujourd’hui étaient ! demain à la place des exploiteurs, sans qu’on eût i
- rien changé aux institutions qui nous régissent, les abus de pouvoir et l'exploitation des citoyens les uns par les autres se continueraient de la même façon.
- Ce ne sont pas les hommes qu’il faut changer, ils sont les mêmes dans toutes les classes, moralement parlant ; ce qu’il faut changer, ce sont les institutions sociales ; il faut organiser la protection de l’ouvrier, la protection de l’être humain depuis la naissance jusqu’à la mort ; il faut donner à tout être les garanties de son droit à l’existence, à l’éducation» à l’instruction, à l’exercice utile de ses facultés, au repos quand l’être est atteint par la vieillesse ou la maladie.
- Toutes ces garanties peuvent être données à chaque citoyen dans nos civilisations européennes, mais ce ne sera pas par les coups de fusil que nous les instaurerons.
- Par les coups de fusils nous ne ferions que servir les plans des ennemis du progrès, sans cesse en quête de motifs ou de raisons pour nous ramener par*la force, eux aussi, aux traditions et aux mœurs du passé.
- Dans toutes les branches des connaissances humaines, l’homme qui n’a lu que peu d’auteurs, qui s’est imprégné d’une seule et unique manière de voir les choses, s’imagine naïvement qu’il a la science absolue.
- Cet état l’esprit se trouve généralement chez les jeunes gens, surtout ceux d’instruction bornée. Les efforts mêmes qu’ils font pour comprendre les premierslivresqu’ilslisent leur ouvre l’intelligence, ils sentent pénétrer on eux l’idée de l’auteur et prenant naïvement cette compréhension de l’idée pour l’acquisition même du vrai, ils se croient du premier coup en possession de la science. Sileur attention s’est portée sur quelques traités d’économie sociale ou politique, les voilà convaincus qu’ils sont devenus hommes d’Etat, jusqu’au jour' où, à défaut d’études plus approfondies, les faits mêmes de la vie leur montreront que la science est loin de s’acquérir aussi facilement et que leur petit savoir est bien peu de chose.
- Nul plus que l’ignorant n’est vain et fier du peu que sa mémoire lui fournit. Nul n’estplus modeste que le véritable savant Celui-là ne croit jamais en savoir assez.
- En fait d’organisation sociale, le problème est trop complexe pour ne pas nécessiter de laborieuses études. Les longs siècles que mettent les sociétés à s’organiser prouvent que la chose n’es! pas aussi simple que se l'imaginent volontiers
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- au premier abord ceux qui aspirent au règue de la justice.
- Quand il est si difficile de constituer des garanties sociales, même pour un groupe ouvrier comme celui de Ja société du Familistère, que de difficultés plus grandes pour entraîner vers un progrès défini toute une nation comprenant forcément les éléments les plus divers, en majorité réfractaires au progrès, à côté d’une minorité partisan des réformes !
- Vous êtes ici dans une position exceptionnelle pour embrasser les conditions du problème social. L’établissement où vous trouvez vos moyens d’existence est d’abord sorti de toutes pièces du travail d’un homme ouvrier de la main comme vous.
- Depuis 40 ans, cet établissement vous a fourni le travail sans un jour de chômage, et à des conditions pécuniaires supérieures à celles de la région. Le talent, la science, les inventions de la direction industrielle vous ont donné le privilège de l’exploitation de brevets d’où est sorti la fortune employée toute entière à réaliser une œuvre, dont vous ne voyez pas encore toute la portée.
- Par les dispositions statutaires de notre association, vous possédez aujourd’hui 2.900. 000 francs dans le fonds social.Savez-vous, vous qui si souvent entendez parler de collectivisme, que vous avez ici, dans l’association la propriété collective, que c’est là du collectivisme, et que le point fondamental des questions sociales est de généraliser, au bénéfice de la nation toute entière, les garanties de la vie, de l’instruction et du bien-être dont nous offrons ici l’exemple pour un groupe ouvrier.
- Du berceau à l’apprentissage et au moins jusqu’à 14 ans, 542 enfants reçoivent au Familistère tous les soins, toute l’instruction que leurs besoins et leurs facultés comportent ; dix classes : maternelles primaires, supérieures, pourvues chacune des maîtresses et professeurs nécessaires leur assurent ces soins et cette instruction.
- C’est là du collectivisme dont il faudrait réclamer la généralisation en France ; il serait infiniment plus fécond pour le bien social de procéder ainsi en se basant sur les faits,sur l’exemple donné, que de se livrer à des violences de langage, à des excitations équivoques qui ne laissent après elles que réprobation dans la conscience publique.
- ( Vifs applaudissements )
- Nous ferions meilleur ouvrage, mes amis, en étudiant ensemble comment, avec les progrès et
- la généralisation de l'instruction publique, on pourra arriver à organiser d’une façon démocratique les pouvoirs dans les directions industrielles.
- C’est là un point sur lequel, en général, les classes laborieuses ont beaucoup à apprendre'.
- Nombre de sociétés ouvrières ont périclité et se sont ruinées, faute d’avoir su organiser dans leur sein une direction convenable.
- Trop assujetti au travail de la main, laissé complètement àl’écart des nécessités directrices, l’ouvrier appelé tout d'un coup à l’administration d’une société ouvrière est dans l’impossibilité d’en comprendre les premiers éléments. Les services de la comptabilité, par exemple, ne peuvent revêtir à ses yeux leur importance fondamental. Sans contrôle, on court à la ruine. Mais qu’en peut-il savoir, lui qui a été tenu àl’écart de ces nécessités administratives ? Et il en est de même dans toutes les branches de la direction.
- En général, il y a tendance, chez les gens non initiés aux exigences de la direction et de l’administration, à méconnaître la haute part qui revient à la capacité et au talent dans la prospérité industrielle. Sous l’empire de cette ignorance, on se laisse aller à croire que payer les capacités un haut prix est un abus. On croit que les choses iraient mieux si tout le monde avait un salaire égal. Les sociétés ouvrières chez qui ont dominé ces tendances, ont rétribué parcimonieusement leurs administrateurs. Les véritables capacités ne se voyant pas appréciées à leur valeur se sont tenues àl’écart de ces sociétés, et celles-ci ont périclité ou sombré en grand nombre.
- En Angleterre, où le système a été plus largement éprouvé qu’en France, le mal a été reconnu; il y a eu réaction ; et des sociétés, aujourd’hui prospères, font large et belle part à la capacité.
- Combien je serais heureux, mes amis, de pouvoir, dans la société du Familistère, et cela au point de vue de votre plus grand bien, delà sécurité de votre avenir, de la prospérité de vos enfants, rencontrer des hommes d’une telle habileté industrielle ou administrative, que nous dussions leur compter 10 et 15 mille francs par an, pour les rallier à notre œuvre !
- Vous voyez combien mon sentiment diffère de celui qui pousse certaines gens à voir dans les chels de service des inutilités soutenues aux dépens de la masse.
- Ah ! mes amis, c’est que sans capacité directrice à sa tête, notre société, bien qu’en mesure de se
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- soutenir longtemps, finirait par s’affaiblir et péricliter au milieu surtout des difficultés que l’acuité je la concurrence amène chaque jour.
- Sachons éviter le péril où tant de sociétés coopératives de production ont sombré, et, pour cela, payons les capacités ce qu’elles valent, et sachons leur rendre le témoignage qui ieur est dû.
- Le talent, l’invention, est de première nécessité ici ; nous avons des centaines de modèles, mais il faut les renouveler sans cesse, sans cesse innover et perfectionner, sous peine, en ne le faisant pas, de déchoir sur le marché et de perdre, à un moment donné, la clientèle dont les commandes assurent votre travail.
- C’est pourquoi nos statuts mettent chaque année 2 0/0 de bénéfices à la disposition du Conseil de Gérance, afin de récompenser les idées utiles, les innovations proposées par les travailleurs. Car, de bonnes idées peuvent venir à tout le monde et, de quelque côté qu’elles viennent, elles méritent une rétribution spéciale. Malheureusement, il faut bien reconnaître que les inventions sont rares et que si des capacités spéciales n’étaient pas attachées à la création des produits nouveaux, la société ne pourrait longtemps vivre avec ce qui lui viendrait par cette voie.
- Les grands ingénieurs en état de percer les isthmes ou de faire des inventions qui renouvellent la face du monde sont de brillantes exceptions.
- Il en est de même des grandes facultés administratives, des hommes propres à bien conduire les sociétés ou les Etats. L’influence de tels hommes sur la marche des choses est tellement considérable qu’il faut être aveugle pour n’en pas saisir la portée.
- Ce que l’on peut formuler comme regret contre les capacités directrices de tous ordres dans nos sociétés, c’est que jusqu’ici l'amour du bien de tous, le véritable respect de la vie humaine et de ses droits, n’aient pas assez dominé dans leurs cœurs. Les dirigeants n’ont pas fait en entier leurs devoirs parce qu’ils se sont laissés envahir par l’égoïsme ; et que l’égoïsme les a empêchés, jusqu’ici, d’organiser les institutions sociales véritablement propres à sauvegarder les droits de tous les citoyens, sans exception.
- C’est à ce mal qu’il faut remédier, par des mesures légales et non par la violence et la haine. Agir autrement, c’est s’aventurer sur le terrain d’un affreux despotisme ; c’est là un recul indigne de nations qui prétendent à la liberté et qui doi-
- vent organiser chez elles le bien-être, la sécurité et la paix pour tous.
- Mais, pour cette œuvre, il nous faut des hommes ayant l’amour de l’humanité avec l’intelligence des réformes à accomplir ; il nous faut des hommes véritablement dignes par leurs vertus, leurs capacités, leur abnégation et ieur dévouement, de concevoir et d’organiser les véritables conditions sociales de la sécurité, de la liberté, du bien-être et du progrès pour tous les hommes.
- Que ceux qui prêchent la dissolution de toute direction dans les sociétés se mettent en présence du simple fait de la marche des choses dans une usine, par exemple, en dehors de toute direction.
- Vous représentez-vous tous les rouages de notre association abandonnés à la merci de toutes les volontés individuelles, subordonnés à tous les caprices, sans qu’il y ait autorité chez qui que ce soit pour acheter les matières premières, pour créer les modèles, pour diriger la fabrication, pour vendre les produits, pour faire la correspondance, pour créer l’outillage, pour prévoir les besoins de toute nature. Tout cela livré au hasard; c’est une impossibilité tellement grossière qu’elle ne mérite pas d’être discutée.
- Vous avez ici la propriété collective, vous vous partagez les bénéfices et les avantages qui naissent de vos travaux ; les bénéfices du passé antérieurs à l’association ont été consacrés à vous élever des palais d’habitation, à créer l’usine et l’outillage. Tout cela s’est fait en vous assurant un salaire supérieur et sans que vous ayez jamais subi de chômages ; mais avec quel concours ? avec le concours d’une bonne direction. Sans cette direction, il n’y aurait que pauvreté et misère, à la place des palais que vous habitez et le jour où cette bonne direction vous ferait défaut, pouvez-vous croire que la prospérité régnerait longtemps parmi vous?
- Or, si la direction est indispensable dans une aussi petite affaire qu’une société comme la nôtre, pensez-vous qu’il n’y en a pas une infiniment plus élevée dans les choses de ce monde,dans l’Univers au sein duquel notre système solaire n’est qu’un grain de sable ?
- Oh ! mes amis, qu’ils sont aveugles et bornés ceux qui méconnaissent l’action d’une Intelligence supérieure dans les faits qui échappent à notre propre action.
- Nous ne sommes que les instruments, les agents d’une Puissance suprême qui utilise tous nos efforts, nos labeurs, nos travaux, et qui nous guidr.
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- à notre insu, vers les gloires éternelles d’existences supérieures.
- Combien de telles spéculations pourraient être utilement étudiées entre nous, pour vous faire voir combien le travail bien rempli est méritoire non-seulement pour l’émancipation des hommes sur la terre, mais aussi pour les élever à une existence supérieure après la mort. Vous apprendriez ainsi à reconnaître dans quelle aberration tombent les hommes qui, niant la nécessité des directions dans l’humanité, nient en même temps la direction suprême de l’Univers, de la vie et des existences, et prennent pour devise bornée : « Ni Dieu, ni maître.»
- La question religieuse est un des aspects de la question sociale dont ils n’ont nulle idée, pas plus qu’ils n’ont l’idée de la nécessité des directions dans l’humanité. Il serait heureux qu’après avoir détruit les anciens fanatismes on s’initiât aux vérités passées au creuset de la raison et destinées à remplacer les croyances aveugles d’autrefois.
- Si le corps des associés, des sociétaires, si les éléments les plus sérieux de notre association voulaient entrer avec moi dans ces études, les cœurs aimants, les natures réfléchies, ceux qui se demandent ce qui adviendra de leurs facultés intellectuelles et morales, de leur être spirituel en un mot, au lendemain de la mort, y trouveraient des satisfactions inattendues.
- Le monde du travail a les yeux fixés sur nous, mes amis ; les journaux étrangers, anglais et américains surtout, publient les faits principaux qui s’accomplissent ici. Cette fois, c’est « The Daily News inter-Océan » des Etats-Unis qui vient de nous arriver avec la reproduction dans ses colonnes de notre Pétition ouvrière sur l’organisation des syndicats. Des conférences ayant pour objet l’étude de tous les aspects de la question sociale auraient donc grande chance de porter leurs fruits, non seulement pour l’instruction des membres mêmes de l’association du Familistère,mais pour le progrès des idées générales concernant les institutions véritablement propres à organiser le bien de tous les hommes dans les sociétés.
- (Applaudissements.)
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- « International Ârbitration Association »
- Nous recevons du comité de l’« Association d’arbitrage internatiônal » une très intéressante communication dont nous croyons devoir faire part aux lecteurs du Devoir, parce que
- le comité de Londres soulève une question pratique du p]u haut intérêt à résoudre.
- « La question du désarmement simultané et proportionnel nous dit la note reçue, a été toujours l’objet des plus vives préoccupations des amis de la paix. Richard Cobden, entre autres y attachait une souveraine importance. Un nouvel intérêtvient de s’élever encore autour d’elle, à la suite de la récente lettre de M. Jules Simon, publiée dans le journal français le Matin et reproduite par la presse européenne.
- « Mais si le désarmement proportionnel et simultané paraît à première vue un accord d’une réalisation facile, certaines difficultés s’élèvent pour la pratique.
- « Le comité de la société de Paix et rt’Arbitrage international a donc cru qu’il serait utile de réunir les avis et les opinions de ses coreligionnaires de divers pays sur les moyens pratiques propres à amener les nations à accepter le projet d’une réduction générale proportionnelle de leurs armements.
- Parmi les difficultés les plus importantes qui nous paraissent devoir se présenter, nous signalons les suivants :
- I — Comment assurer l’exécution pleine et entière d’un accord qui tienne compte pour chaque pays des constitutions diverses de la force armée, de la proportion relative des diverses branches quf la composent, milice, forces de réserve, variant avec les pays en nombre et en solidité effective, de la rapidité avec laquelle les forces actives peuvent être concentrées pour la défense d’un territoire donné ? — 1! est évident en effet qu’avec une milice nombreuse et bien organisée, une nation peut masser toutes ses forces régulières à la frontière, bien plus vite qu’un pays possédant une milice inférieure.
- 2— Ensuite, les « réserves » sont diversement organisées, sur des pieds différents dans plusieurs contrées. Quelques nations ont une force de police « gardes municipaux » qui, en cas d’invasion s’ajouteraient à leur force défensive.
- II importe que les défenseurs du principe du désarmement simultané et proportionnel examinent ces divers cas et résolvent, du mieux possible, les difficultés qui pourraient s’élèvera l’occasion de l’un ou de l’autre.
- Le comité de notre association invite donc les comités des sociétés de paix à discuter cette question et à élaborer un rapport dessus. Ces rapports seraient ensuite analysés dans un résumé général reproduisant les conclusions présentées.
- Puis, une conférence composée des représentants des sociétés examinerait le sujet sous toutes ses faces.
- « Dans l’espoir que vous agréerez etc. »
- Telle est la communication reçue. Elle précise avec beaucoup de sens les points qui, dans un projet de désarmement général peuvent prêter le flanc aux objections des adversaires de la paix. Nul doute que du mouvement d’études que le comité de Londres ne manquera pas de provoquer ne sorte la solution de toutes les objections pratiques pouvant être formulées contre une mesure si indispensable à la paix et àlapros-; périté du monde.
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- Vérités religieuses
- La personne humaine se compose de deux choses:
- 1° L'esprit qui est l’être réel en substance spirituelle persistant après la mort ;
- 2° Le corps qui est l’instrument temporaire et passager dont l’esprit se sert pour agir sur la matière et accomplir sa mission dans la vie terrestre.
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- M. JULES SIMON ET LE DÉSARMEMENT
- M. Jules Simon vient d’adresser à la Revue internationale, de Rome, un impôt tant article intitulé : «Désarmement.» Voici la conclusion de ce travail:
- « II est certain que, si l’on doublait la gendarmerie de Paris, nous nous sentirions plus protégés contre les bandits et les voleurs; mais de peuple à peuple les armements excessifs, qui peuvent être (je ne le crois pas) une promesse de victoire, ne sont pas le moins du monde une promesse de paix. Le moment vient où l’un des deux peuples se dit : «Je suis décidément le plus fort ; » et ce jour-là le monde aura bien du bonheur si la guerre n’éclate pas. Ces deux armées, sans cesse en présence, pendant sept ans et plus, seront-elles assez sages pour se contenir? N’y aura-t-il que des sages et des prudents dans ces immenses agglomérations d’officiers et de soldats? Un coup de fusil est bien vite tiré par un imbécile. Une ligne de frontière est bien vite passée. Tout ces hommes harnachés pour la guerre, dressés pour elle, qui s’exercent chaque matin à tirer des coups de fusil et des coups de canon, et qui ne tirent que sur un poteau éprouvent un peu le sentiment des soldats condamnés aux arrêts qui font l’exercice avec un manche à balai ou montent la garde avec un sabre de bois.. Us se disent qu’il faut y aller sérieusement, puisqu’on a tant fait que d’apprendre le métier. Ce ne sont pas seulement leurs corps, ce sont leurs âmes qu’on forme pour la guerre. On leur apprend qu’il n’y a rien de plus beau que de tuer beaucoup d’ennemis. On leur raconte une histoire de leur pays qui, au lieu d’être une histoire, est une légende, c'est-à-dire un mensonge. On leur inspire le mépris et la haine du peuple voisin. C’est une éducation malsaine. Le développement du courage sert de contrepoids, je le reconnais, mais on peut craindre qu’il ne tourne à la férocité chez les jeunes gens qui ont reçu une éducation très sommaire, comme c’est le cas du très grand nombre. Les médecins sont alarmés de ces amoncellements d’hommes de vingt à vingt-trois ans, dont beaucoup n’ont pas achevé leur croissance et qui sont décimés dans la première année par la fièvre typhoïde. Les philosophes ne le
- ont pas moins ; ils rendent justice à ce que cette éducation
- a de viril, ils ne peuvent oublier ce quelle a de barbare ; elle enseigne le mépris de la vie pour soi-même et, quoi qu’on fasse, le mépris de la vie des autres ; elle éternise les guerres nationales, elle agrandit des abîmes qu’il faudrait combler. Et puis, quels sont les éducateurs? Les officiers naturellement; mais sont-ils les seuls? N’y a-t-il pas aussi l’enseignement par les camarades? Vous comptez que le riche, le lettré, le civilisé aura l’influence prépondérante. Détrompez-vous. Là, comme ailleurs, les classes qui se disent exploitées sont en présence des classes prétendues dirigeantes; elles y sont en force, et sur leur terrain, celui de la force, physique. Le fils de famille y est dédaigné pour ses qualités mêmes; il est jalousé, raillé ; il a des dégoûts et des délicatesses qu’ou lui reproche duremént; il est moins fort, il est d’ailleurs en minorité infime. C’est bien souvent le grossier qui l’emporte et qui abaisse le civilisé jusqu’à lui. Cette dîme de trois ans, prélevée sur la vie de chaque homme et sur le plus beau moment de la vie, est une victoire de la matière sur l’esprit.
- «Je crois que le Reichstag, au lieu de céder sur l’armement, qu’il considère avec raison comme une folie, aurait dû en prendre le contre-pied et décréter le désarmement. Je ne rêve pas la paix universelle. J’espère qu’il y aura un jour une confédération européene avec un jury européen qui réglera les différends, comme cela se passe dans l’autre continent pour les glorieux Etats de la République américaine. En parlant ainsi, je n’oublie pas la guerre de la Sécession ; mais cette guerre unique ne supprime pas les bienfaits de tout un siècle de paix. Nous sommes, en Europe, à mille lieues d’une confédération; il faudrait y marcher, et y marcher dés aujourd’hui, par le désarmement. Les avantages matériels et psychologiques en sont évidents : le monde respirerait,la sécurité reviendrait, la vie rentrerait dans les ateliers, les arts-retrouveraient leur élan, la famille serait reconstituée, le Tré sor public regorgerait de richesses et les réprandrait sur tous les services en souffrance; on apprendrait aux hommes à s’aimer et à lutter, entre eux dans les combats delà vie, et non dans ceux de la mort. Je ne vois pas, en vérité, les objections.
- «On dit : Si la France et l’Allemagne désarment, la Russie va être trop puissante ; elle va marcher sur Atidrinople. On la voit déjà sur la Méditerranée. C’est raisonner comme si nous supposions un désarmement complet et définitif. Justement, d’autres adversaires nous disent: A quoi bon désarmer? Le désarmement, avec les nouvelles méthodes de mobilisation, n’empêcherait pas la guerre. 11 la retarderait tout au plus de huit jours, de six jours. J’examinerai, tout à l’heure, la valeur de cette seconde objection, mais elle me sert pour répondre à ceux qui craignent d’affaiblir la France et l’Allemagne devant la Russie. Grâce à la mobilisation, une aimée dispersée n’est pas une armée licenciée. Le désarmement que nous proposons, et qui n’est que le maintien dans
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- leurs foyers d’une plus grande proportion de l’armée active, laisse subsister les cadres, il laisse subsister la disponibilité, il n’ôte rien à la rapidité de la mobilisation, il ne supprime donc ni la possibilité de faire la guerre, ni la guerre. En six jours, à la première agression, les armées seraient debout. Il y a loin de Saint-Pétersbourg à Constantinople ! Si c’est la Russie qui vous fait peur, rien n’est changé dans la proportion qui existe avant le désarmement entre ses forces et les vôtres.
- «Et rien n’est changé non plus dans les rapports des autres peuples entre eux. Vous renvoyez un quart de votre effectif, et la France un quart du sien. Mais qui commencera ? Balivernes! Personne ne commencera. Je décrète que mon armée sera diminuée d’un quart, le jour où mes voisins décréteront qu’ils vont renvoyer le quart de leurs armées aux travaux de l’industrie et de l’agriculture,
- «A quoi bon, dites-vous, puisque en six jours ils peuvent revenir?
- « Mais à quoi bon, dirai-je à mon tour, emprisonner cent mille hommes dans les casernes, puisque vous ne diminueriez pas votre force en les rendant à la famille, au travail, à la liberté ? Si la guerre est si facile par la mobilisation rapide après le désarmement, qu’elle raison avez-vous de ne pas désarmer? Pourquoi persévérez-vous dans cette cruelle souffrance et cette effroyable dépense, si aucun intérêt nous ne y force?
- »A quoi bon désarmer? Demandez à deux cent mille familles, demandez aux mères et aux épouses, à tous les chefs d’industrie, à tous les philosophes dignes de ce nom qui comptent les âmes pour quelque chose, et qui savent la dittérence entre des peuples élevés pour la paix et des armées dressées pour la bataille. Ily atoujours pour toutes les idées des savants, des prudents qui dédaignent. Ils ont contre le bien et la vérité des objections invincibles. Eux seuls sont des esprits sérieux, des hommes positifs ; les autres ne sont que des rêveurs, Ces hommes positifs nous conduisent par des démonstrations scientifiques et des calculs rigoureux aux derniers malheurs. Pour aujourd’hui, ils nous gratifient de la guerre de Sept ans. La guerre de Trente ans viendra plus tard si on les écoute.
- « Mais le monde se réveillera auparavant. Il est déjà bien las de tant souffrir et de ne plus espérer.
- ffJULES SIMON.»
- Bulletin de la Paix armée.
- FRANCE
- Les Nouvelles-Hébrides et le Canal de Suez.— Dans les négociations engagées avec l’Angleterre, le gouvernement français avait subordonné la solution de la question des Nouvelles-Hébrides à celle qui interviendra dans la question de la neutralisation du canal de Suez.
- | L’accord est sinon intervenu comme on l’a dit, mais sur 1 le point de s’établir. De cette dernière question entre le Foreign-Office et le quai d’Orsay il ne reste plus à régler que quelques points de rédaction.
- Le Comité de Paris s’est réuni le vendredi 15 avril à l’hôtel des chambres syndicales, 10, rue de Lancry.
- M. HippolyteDestrem, président. Etaient présents : MMme* Griess-Traut, Desmoulins-Sleyden, Morin; MM. Desmoulins Gaston Morin, Broussali, Schneider, Moreau, Maestracci, etc.
- MM. Maquaire, Guébin, Mme Fumet s’étaient excusés.
- Après la lecture du procès-vesbal du 15 mai, faite par M. Gaston Morin, le président donne la parole à M. Aug. Desmoulins.
- M. Auguste Desmoulin donne d’excellents renseignements sur la campagne pacifique faite en Allemagne.
- Le président du comité d’arbitrage de Darmstadt, le docteur Yix, qui avait au mois de mars accusé réception d'une lettre du secrétaire général du Comité de Paris, notifiant au Comité de Darmstadt le désir des amis parisiens de la paix de voir les comités allemands d’arbitrage se saisir de la question bulgare, et, que leursvues touchant cette question s’accordent entièrement avec celles du Comité de Paris pour recommander l’union des états des Balkans et leur neutralité.
- Le Comité de Paris se montre très satisfait de cette importante communication et invite le secrétaire général du Comité de Paris à remercier le président du comité de Darmstadt.
- M. Desmoulins ainsi que M. G. Morin, demandent au comité français de remercier le Comité de Londres du concours apporté par les amis de la paix de Londres à leurs collègues de Paris dans toutes les circonstances.
- Cette proposition est adoptée à l’unanimité.
- M. Desmoulins annonce ensuite les résultats brillants obtenus par M. Hodgson Pratt, en Italie d’abord, à Milan, puis à Rome.
- Le Comité à l’unanimité remercie Mra° Desmoulin-Sleyden des services signalés qu’elle a bien voulu rendre au Comité de Paris.
- ANGLETERRE
- Nous sommes heureux de signaler la lettre officielle adressée au marquis de Salisbury par M. J. H. Graves, consul britannique à Ajaccio, relativement au naufrage du Tâsmama sur les côtes de Corse.
- Le chef du Foreign Office a communiqué à la presse anglaise cette lettre si flatteuse pour les autorités françaises et pour les braves populations corses.
- « Je demande respectueusement, dit M. Graves, à être autorisé à transmettre les remerciements du gouvernement de Sa Majesté à ceux qui se sont le plus particulièrement distingués, car je suis convaincu qu’un pareil acte tendrait à modifier, sinon à détruire entièrement, le sentiment d’irritation contre l’Angleterre, qui, dû principalement aux articles violents delà presse de Paris, existe, sans aucun doute, en Corse, quoique moins prononcé que dans la France continentale. J’ai écrit à l’ambassadeur de Sa Majesté à Paris pour le prier de transmettre au Gouvernement français l’expression de la gratitude de tous les intéressés pour la très grande bonté et les égards qu’ils ont trouvés chez tous depuis les plus haut fonctionnaires jusqu’au plus humble paysan.
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- «... J’espère que Je ministère du commerce m'autoriseraà reconnaître, d’une façon quelconque, ce qui a été fait par tout le monde ici. J’ai déjà écrit, pour mon propre compte, aux autorités locales pourleur transmettre mes remerciements.))
- L’appel du consul anglais ne manquera pas d’être entendu, et le Daily Telegraph, qui ne nous a pas habitué à des commentaires favorables à la France, se prononce énergiquement pour une démarche officielle du gouvernement anglais. Notre confrère anglais, qui pour une fois juge bien l’esprit de nos populations, propose à S. M. la Reine Victoria de faire adresser une lettre spéciale de remerciements aux braves populations de Mürfoli, de Roccapina et de Sartène, et reconnaît que les courageux sauveteurs seront plus sensibles à cet acte gracieux d’une souveraine alliée qu’à toute autre récompense. Nous nous associons entièrement à la manière de voir du Daily Telegraph, et, comme le dit fort bien ce journal, le sauvetage des naufragés du Tasma-nia offre une de ces rares occasions où un petit incident contribue plus à raffermir l’entente de deux grandes nations que des années de longues négociations diplomatiques.
- ITALIE
- M. Hogdson-Pratt à Milan.— On écrit aux Etats-Unis d’Europe :
- « Nous avons eu, il y a quelques jours, la visite de l’honorable président de l’International arbitration and peace association de Londres, M. Hodgson-Pratt, et son séjour dans notre ville a produit un résultat dont s’applaudiront tous les amis de la paix par la liberté. Il existe depuis longtemps à Milan trois sociétés de la paix : il Consolato, Operaio, la Lega di fraterlanza pace e liberta fondée en 1878, un an avant le grand Comice delà paix présidé par MM. Saffi et Lemonnier, enfin YUmanitaria, loge maçonnique. Toutes les trois marchent d’accord et s’appuient sur la devise de Garibaldi marte pacifero, et sur la formule « la paix par la liberté, pour la justice » qui est aussi celle de votre Ligue. Il n’y avait donc point lieu de fonder ici une Société nouvelle. Les trois sociétés milanaises ont, vous le savez, toujours été disposées à nouer et à entretenir les meilleures relations avec toutes les sociétés de la paix, votre Ligue en a fait l’expérience, mais elles ne veulent rien perdre de leur indépendance, ni modifier la ligne qu’elles suivent depuis leur origine.
- Elles entendent rester autonomes. Tout ceci a été très clairement et très cordialement expliqué dans la réunion qui s’est tenue le dimanche des rameaux à l’hôtel Cavour, et finalement, les trois Sociétés ont profité de l’occasion qui les réunissait pour fortifier leur action par l’institution d’un Comité commun dont font partie MM. Vigano, Romissi du Secolo, Prada, MllePaola Schiffe, MM.Locatelh et de Luigi du Consolato, Mazzolini, de Cristoforis, et d’autres dont les noms m’échappent.
- « Vous voyez que notre Milan ne dégénère point, qu’elle se souvient de Cattaneo, qu’elle garde ses glorieuses traditions et tient à conserver son rang et son caractère dans la grande revendication démocratique et pacifique. »
- D’autre part, voici les résolutions qui ont été décidées par la réunion des sociétés énumérées plus haut :
- 1° Elle applaudit à la constitution à Milan d’un comité cen-
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- tral qui fasse partie de la Fédération européenne des sociétés de la paix fondées par l’initiative de la Fédération internationale de l’Arbitrage et de la Paix ;
- 2° Elle déclare que les, trois sociétés déjà existantes à Milan devront fatre partie désormais de ce Comité ; f 3° Elle confère aux représentants desdites sociétés et à d autres citoyens le mandat de se constituer en comité provisoire.
- Ont été désignés pour faire partie de cette commission d initiative : MM. Vigano, de Cristoforis, Prada, Paolina Schiffe, Locatelli.
- Une réunion générale aura lieu dans quelque temps dans le but de discuter et d’adopter les statuts du Comité ‘central. « Secolo ».
- ÉGYPTE
- Les Négociations entre sir H. D. Wolff et la Turquie au sujet de la question égyptienne, continuent à faire des progrès que l’on était loin d’attendre aussi rapides. Il y a quelque temps, l’on a été surpris d’apprendre que le plénipotentiaire avait consenti a fixer une date pour l’évacuation de l’Egypte. L’on marchande encore sur la durée du délai, et cette concession, qui paraissait d’abord importante, se trouve singulièrement diminuée par toutes les clauses dont sir H. D. Wolff entend en faire dépendre la réalisation. D’après une dépêche de Londres, qui demande, il est vrai, confirmation, ce diplomate aurait annoncé aux négociateurs ottomans que les troupes anglaises ne quitteront dans trois ans l’Egypte que si toutes les puissances reconnaissent l’inviolabilité de ce pays. A la suite d’une démarche de Rustem-Pacha, sir H. D. Wolff aurai) consenti à n’exiger cet engagement que de la France. Cette demande est assurément insolite, présentée surtout comme elle l’est à Constantinople. La nature et la portée véritables en seront sans doute définies par des renseignements officiels que l’on peut attendre, selon toutes probabilités, pour la semaine prochaine ; sir J. Fergusson a refusé d en donner lecture hier à la Chambre des Communes, en réponse à une interpellation de M. Redmond, qui demandait à savoir si les informations des journaux anglais au sujet de l’évacuation étaient exactes.
- AFRIQUE
- Encore une annexion de l’Angleterre, qui nous dit le Temps, vient d’augmenter l’étendue de ses possessions dans l’Afrique australe. M. Haveloek, gouverneur du Natal a été autorisé à déclarer territoire britannique tout le Zoulouland, sauf la partie centrale et occidentale, le Swaziland, qui a été occupé, il y a quelques années déjà, par les émigrants boers venus du Transvaal, qui se sont constitués en République indépendante. La nouvelle colonnie sera distincte du Natal, et administrée par le sous-gouverneur de ce pays et par des résidents adjoints aux chefs zoulous.
- Le nouvel arrangement ne satisfera guère que les Boers, qui sont confirmés par là dans la possession d’un territoire qu’ils ont enlevé de force aux indigènes, dont ceux-ci n’ont cessé de réclamer la restitution à l’Angleterre et dont la rétrocession partielle a été en effet exigée à la fin de l’année passée par les négociateurs de l’accord qui vient d’être conclu. Les Zoulous sont définitivement dépouillés d’une partie de leur partrimoine, qui, d’après la promesse qu’ont
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- reçue les chefs venus avec Cettiwayo à Londres, devait leur être conservé intact. Aussi les représentants de ce peuple ont-ils résolu d’envoyer leur roi actuel, Dinizoulou, auprès de la reine pour réclamer contre le nouveau traité. Ce recours sera vain sans doute, car sir H. Holiand, dans la séance d'hier de la Chambre des communes, a déclaré que l’accord qui vient d’être signé était définitif et que les indigènes seraient forcés de l’accepter tel quel.
- Quant aux habitants du Natal, le gouvernement de la métropole n’a pas non plus tenu compte de leurs vœux. Le Zou-louland formera une colonie distincte ayant une administa-tion propre, des intérêts et une prospérité particuliers. Or, au Natal, on désirait au contraire annexer purement et simplement ce territoire de façon à obtenir de nouveaux débouchés et à commander le transit des champs aurifères qui se fait et continuera à se faire plus au Nord par la Dela-goa-Bay. Ce sont là des vues intéressées dans lesquelles le gouvernement central n’a pas cru pouvoir entrer. On en a conçu, aux dernières nouvelles, un vif mécontentement à Petermarizbourg et à Durban.
- L’Affaire de Papy-sur-loselle.
- Force des choses
- Le conflit international, causé par l’arrestation de M. Schnœbelé, était préparé si la sagesse et la prudence de 1a. France n’eussent déjoué ce projet, pour que le sol de l’Europe fut ébranlé de nouveau par le roulis des caissons, les grondements des canons et les crépitations de le fusillade. Tout faisait craindre un dénouement tragique : la gravité de l’offense commise, la brutalité des circonstances et le mode de procéder, la haine vivace si douloureusement entretenue entre les deux pays par le patriotisme chauvin d’écrivains s’attachant, sur les deux bords du Rhin, à aiguiser les rancunes que leur devoir serait au contraire de chercher à atténuer; l’intérêt même que certains gouvernements peuvent avoir à soulever un conflit au bout desquels sont pour les peuples, la ruine, le deuil, la misère, mais pour eux la possibilité d’échapper à des responsabilités lourdes, à des silualions difficiles.
- Eh bien! malgré cela, nous avons toujours espéré que le conflit se dénouerait pacifiquement. Malgré toutes les raisons de craindre que nous pouvions avoir, un pressentiment invincible nous disait que les grands malheurs qui nous menaçaient seraient, sinon conjurés, au moins ajournés — car qui peut dire ce que nous réserve un avenir prochain, si les mèmès sentiments belliqueux animent toujours les cœurs impitoyables des gouvernants partisans de la guerre ? Et si toujours se ;
- dresse la formidable menace, dans chaque pays d’un armement prêt à entrer en campagne à un premier signal ?— Nous le répétons, malgré toutes ces raisons de craindre une catastrophe, un incident futile en lui-même, suffisant pour précipiter les choses, malgré tout, nous ne cessions d’espérer.
- L’événement nous a donné raison : le conflit s’est dénoué sans effusion de sang; des notes diplomatiques ont suffi là où jadis le sang de milliers d’hommes eut à peine servi à résoudre le conflit.
- Pourquoi ?
- Parce que la force des choses entraîne les plus rebelles à l'idée de paix et d’arbitrage dans la voie du progrès, qu’ils sont contraints de suivre malgré eux.
- Fore? des choses, disons-nous. Examinons en effet, sommairement, les questions d’ordres divers soulevées par l'incident de Pagny.
- Il est évident que l’arrestation de M. Schnœbelé, au nom d'un prétendu mandat d’arrêt lancé contre lui de Leipzik constitue une violation préméditée du droit des gens, un abus de la force contre lesquels la conscience française s’est indignée ajuste titre. Les peuples ont leur dignité, des droits, en uq mot, en tant qu’organismes collectifs. Cette dignité, ces droits c’est un outrage et c’est un crime de les violer. Rien n'a mis plus en évidence les mauvaises dispositions de l’Allemagne que l’incident de Pagny.
- Admettons pour un instant que M. Schnœbelé ait eu des apparences de tort à l’égard du gorn vernement allemand, quelle difficulté y avait-il pour l'Allemagne à en obtenir immédiatement réparation en signalant au gouvernement fiançais ce qu’il croyait insolite dans la conduite de M. Schnœbelé ; assurément ses doutes eussent-ils été les plus mal fondés, que le gouvernement français aurait immédiatement donné satisfaction à ses réclamations en déplaçant M. Schnœbelé.
- Si le gouvernement allemand n’était pas animé des plus mauvais sentiments contre la France, c’était assurément la procédé courtois et simple qu’une nation désireuse de la paix eut employée ; mais la cause de la paix ne peut compter sur des procédés semblables de la part du chancelier. La France par sagesse a attendu le jugement de l’opinion européenne et si le chancelier n’avait abandonné ses prétentions la France à n’en pas douter eut proposé un arbitrage par les puissances ! neutres, dernière ressource à laquelle toute nation
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- civilisé doit maintenant avoir recours avant d’en ; venir au jugement barbare de la guerre.
- IjG dénouement de l’affaire de Pagny, est dû à un autre facteur, le plus considérable sans doute du maintien de la paix, sur lequel nous comptions beaucoup, pour une solution pacifique. Nous sommes heureux de voir que nous n’espérions pas en lui vainement. Ce facteur, c’est l’opinion publique européenne.
- Aujourd’hui, malgré les moyens souterrains employés par la diplomatie; la dissimulation qui règne dans le monde des ministres des affaires étrangères de chaque pays, dissimulation si grande qu’une guerre peut éclater, des millions d’hommes se trouver aux prises sans savoir ni pourquoi ni comment — aujourd’hui, disons-nous, malgré les voies obscures et le secret des négociations, diplomates et souverains doivent tenir compte de l’opinion publique qui les juge, critique, applaudit ou désapprouve. La presse qui fait tant de mal à toutes les nations par le parti-pris étroit, systématique des écrivains, a ce bon côté, de provoquer d’un bout du monde à l’autre un mouvement d’opinion, en relatant au jour le jour les faits grands ou menus de la politique internationale. Ces faits il lui arrive souvent de les travestir, de les dénaturer, quand ils ont un rapport direct avec le pays de l’écrivain qui les expose ouïes commente. Mais lorsque, respectivement, la presse de tous pays juge les faits de politique internationale, étrangers à sa propre nation, elle les juge impartialement.
- Dans l’affaire Schnœbelé, les appréciations de la presse européenne, — abstraction faite des appréciations franco-allemandes — ont eu une influence décisive sur la solution du conflit. La presse a été unanime à blâmer l’attentat de Pagny, à considérer l’arrestation effectuée dans les conditions que l’on sait comme une violation du droit des gens.
- Plusieurs journaux français ont insisté dès le début, sur cette sympathie que la presse européenne nous manifestait. L’un deux même,de Temps, a écrit il nous en souvient : soyons calmes, le droit est avec nous et l’opinion publique de l’Europe aussi.
- Or, qu’est-ce que cet appel à l’opinion publique de l’Europe, sinon la reconnaissance de l’inutilité parfaite qu’il y a à entretenir des armements coûteuxetécrasant, poursegarantir d’une invasion? Car si le chiffre des effectifs sous les armes ne constitue pas Vultima ratio des peuples; si M* de
- Bismarck a été arrêté dans ses projets militaires par la désapprobation générale de l’Europe; si l’opinion publique intervient, jugeant en équité que tel gouvernement a eu tort d’employer tel procédé vis-à-vis de son voisin et si ce jugement de l’opinion exprimé par la presse est obéi, c’est la pratique informe de l’arbitrage réalisée, c’est, comme nous le disions en commençant, l’impérieuse force des choses contraignant ses adversaires à s’incliner devant le droit et la justice, dont l’arbitrage est l'expression.
- Oui, c’est la force des choses, se traduisant par les injonctions de Topinion publique, par l’obéissance, récalcitrante, mais volontaire ou non, effective cependant, à ces injonctions, qui a dénoué pacifiquement le conflit de Pagny.
- C’est encore une fois, la preuve évidente des progrès accomplis par l’idée de paix et d’arbitrage en Europe, pratiqué avant d’être formellement reconnu, professé même par ceux quile nientavec le plus d’acharnement.
- Que tarde-t-on donc à être logique avec soi-même? Puisque le droit et la justice doivent être à la base des relations in te rnationales ; — puisque l’intervention des gouvernements étrangers dans les conflits survenus entre deux nations est acceptée, reconnu comme légitime, qu’on assure désormais cette intervention, en codifiant les conditions et les circonstances dans lesquelles elle devra se produire, on aura dès lors substitué le droit à la force, rendu complètement inutile, en droit comme en fait, les armements dont nous ne cessons de demander la disparition, parce qu’ils sont inefficaces et dangereux pour assurer lapaix, — on aura, en un mot, inauguré la politique internationale fonctionnant par un tribunal d’arbitrage international.
- Nous savons que les gouvernements résisteront encore devant la réalisation de cet institution. Pourtant, l’action effective qu’a eue la pression de l’opinion publique sur le dénouement de l’affaire de Pagny nous paraît un prodrome sérieux de cette réalisation prochaine. C’est pourquoi, si nos alarmes ont été vives, si nos cœurs ont été troublés par la perspective affreuse qu’ouvrait devant nous la possibilité d’une guerre furieuse, nous sommes à cette heure doublement satisfaits de sa conclusion, de nature à hâter l’œuvre de paix humaine que nous poursuivons.
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- Appel aux peuples de l'Europe.
- C’kst au nom de notre société, qui fut fondée dans le but de fomenter l’entente cordiale des différentes Nations, que nous, soussignés, croyons devoir adresser à vous, nos Frères, quelques mots sur la crise qui plane à cette heure sur le Continent !
- L’Europe a été depuis quelque temps fort troublée par toutes sortes de préparatifs belliqueux, tels que l’augmentation soudaine des armements, d’énormes commandes d’attirail de guerre, l’essai de nouveaux engins de destruction, etc. De telles mesures constituent un danger réel et qui menace toutes les Nations, les écrase sous le poids de frais incalculables et paralyse l’industrie et le commerce, tandis que les Gouvernements continuent à prétendre qu’ils ne désirent que le régne de la Paix.
- Il faut donc que tous ceux qui peuvent se faire une idée de l’affreuse calamité qui les menace, examinent avec soin la politique adoptée par leurs Gouvernements respectifs, afin de juger par eux-mêmes de la valeur réelle des raisons [qu’ils avancent, et voir si elles sont de nature à justifier des procédés si gros de périls pour la communauté, car ce n’est que par l’action éclairée, déter minée et bien organisée des masses, qu’il est possible de résister aux tendances belliqueuses des Gouvernements.
- V
- Tout en admettant que c’est le premier devoir des Nations, ainsi que des individus, de veiller au soin de leur conservation nous ne pouvons cependant nous dissimuler qu’on s’est trop souvent servi des mots « d’Honneur et d'intérêts nationaux » comme d’un manteau sous lequel se cachaient des sentiments égoïstes, des idées d’agrandissement et des aspiration à quelque suprématie, toute chose qui ne se rapportent guère aux vrais intérêts et à l'honneur d’un pays.
- Une nation qui cherche à étendre ses limites et à se fortifier aux dépens de ses voisins, ne consulte pas ses premiers intérêts en agissant ainsi ; et bien moins encore si elle envahit le territoire de populations faibles et inoffensives, sous le prétexte de donner àson commerce un plus vaste développement.
- Il serait aussi fort à désirer qu’on ne se servît que du mot « Honneur » comme d’une excuse pour usurper de mille façons, les droits d’autrui. Le seul honneur que les hommes de principe élevé, puissent invoquer consiste à se ranger du côté de la justice, et à traiter les autres comme ils voudraient eux-mêmes être traités par eux.
- On ne saurait douter que les soupçons et la malveillance qui existent entre les Nations, n’ont, le plus souvent aucun solide fondement, mais sont en général engendrés et maintenus par des rapports mensongers ou fort exagérés ! 11 est impossible de ne pas apercevoir jusqu’à quel point les peuples sont des jouets d’une certaine coterie militaire et diplomatique, qui s’efforce, en fomentant les querelles internationales de distraire l’attention des masses dé ees réformes sociales,qui
- sont d’une importance bien autrement sérieuse que toutes les conquêtes ou la gloire militaire.
- Nous vous prions donc de bien considérer si [vraiment il y a quelques nécessités à poursuivre les armements sur une si formidable échelle, quand il est prouvé que le seul désir des peuples est de vivre en paix avec leurs voisins.
- Observez aussi tout ce qu’il y a de folie et de culpabilité à devenir les instruments de la ruine commerciale et industrielle par la dissémination parfaitement inutile de ces haines et soupçons internationaux. N’est-ce pas chose horrible, quand on y réfléchit, que tandis que les millions d’êtres qui forment la population des différents États n’ont d’autre ambition que d’avoir entre eux des rapports commerciaux paisibles et gagner honnêtement leur vie par l’échange de leurs produits, ils se trouvassent entraînés malgré eux, dans des guerres ruineuses par les menées de quelques milliers d’invidus?
- Les effets désatreux de confits, semblables à ceux qu'on semble depuis quelque temps entrevoir dans l’avenir, se font sentir pendant de longues années ! Ils coupent court à toutes ces grandes entreprises qui font vivre des centaines de milliers d'hommes, et par la cessation du commerce, l’augmentation des impôts, et la dépréciation de toute espèce de propriété et d’industrie, enlèvent leur gagne-pain à des millions d’autres.
- Qu’on se souvienne aussi que les Chefs qui s’engagent dans des guerres gigantesques doivent réclamer un pouvoir absolu ainsi que le contrôle de toutes les forces île l’Etat qu’ils gouvernent, ce qui fait perdre à un grand nombre la liberté politique dont ils jouissaient, et entraîne souvent l’extinction de petits Etats dont la neutralité leur avait procuré des privilèges tout exceptionnels de liberté et d’indépendance.
- Les observations ci-dessus démontrent clairement que les intérêts des Classes ouvrières, commerciales, et manufacturières sont absolument identiques, et nous invitons donc toutes ces forces industrielles à se combiner, s’associer ensemble pour fonder dans les différents Etats, et organiser des Associations capables d’influencer puissamment leurs représentants dans toutes les assemblées législatives.
- Nous vous demandons d’arrêter, par le moyen de pareilles Associations, les efforts pernicieux de ceux qui cherchent à allumer entre les Nations le feu de la discorde, et de protester hautement contre les assertions mensongères et exagérées, dont nous venons de parler. Nous vous engageons aussi, en vue d’obtenir des résultats satisfaisants, de vous mettre, par le moyen de ces Associations, en communication directe avec les citoyens des autres Etats, afin de vous assurer ainsi une connaissance exacte des raisons qui servent de prétexte aux armements et aux belliqueuses démonstrations.
- Permettez nous, en terminant, d’exprimer l’espoir que vous recevrez notre Appel, dans les sentiments analogues à ceux qui nous l’ont dicté, à savoir, des sentiments d’impartiale Fraternité !
- Nous ne vous l’adressons point dans notre capacité indivi-
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- duelle, mais comme Citoyens de la grande Famille Européenne comme amis de la Confrérie humaine, de la vraie Civilisation et de l’Assistance mutuelle!
- Ces biens si précieux à tous les hommes, quels que soient du reste leur langage et leur race, sont, nous le sentons profondément, exposés aux plus grands périls par la Guerre, ce fléau si redoutable, source de la décadence, de la misère, et de la ruine des Nations.
- Signé au nom de la Société internationale de l’Arbitrage et de la Paix.
- Hodgson Pratt, Président du Comité.
- W. Martin Wood, Vice-Président du Comité.
- George Buchanan, Trésorier.
- John R. Knight, Secrétaire Honoraire.
- J. Fredk. Green, Secrétaire.
- La grande fédération américaine.
- M. Ch. Lemonnier, président de la Ligue de la Paix vient d’adresser la lettre suivante à M. Cleveland, président des Etats-Unis.
- Monsieur le Président,
- Nous apprenons avec une grande satisfaction que le congrès des Etats-Unis d’Amérique est saisi de neuf bills qui s’accordent à demander que votre gouvernement s’entende avec les autres Etats de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud sur l’institution d’un tribunal international, qui ait mission de prononcer souverainement sur les différents qui pourront s'élever à l’avenir soit entre ces Etats et les Etats-Unis d’Amérique, soit entre ces divers Etats, quelle que soit la forme de leur gouvernement.
- Le bienfait d’une pareille convention ne sauraitse mesurer. Les vastes territoires des deux Amériques seraient pacifiés, la sécurité dont jouissent déjà les Etats-Unis couvrirait tout un continent ; une population qui dépasse déjà trois cents millions d’hommes, et qui s’accroît tous les jours, serait à jamais soustraite aux horreurs de la guerre, et mise en possession des biens sans nombre de la paix.
- Ce serait pour les nations de la vieille Europe qui continuent à scandaliser l’histoire par la folie de leurs armements un exemple, un signal, on peut dire un avertissement, car finalement, l’ascendant doit appartenir aux pacifiques.
- Nous avons le ferme espoir que fidèle à la tradition ouverte par les Penn, les Washington, les Bolivar, et suivie par vos illustres prédécesseurs, vous appuierez de votre puissante approbation une œuvre qui n’est pas seulement américaine, mais universelle, et qu’on peut dire humaine par excellence.
- Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’hommage fraternel de notre profond respect.
- Au nom du comité central :
- Ch. Lemonnier,
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- Comment on se distribue les peuples.
- Le correspondant du Times, à Paris, rapporte, d’après des documents qu’il affirme être d’une certitude indiscutable, la façon cavalière dont les deux empereurs de Russie et d’Autriche disposèrent, d’après lui, en 1876, du sort de la Bosnie et de l’Herzégovine:
- « On croirait lire, dit-il, un traité du moyen-âge où les peuples et les nations n’étaient, aux yeux des souverains, qu’une chose dont ils disposaient selon leur bon plaisir. En 1876, l’empereur d’Autriche, accompagné du comte Andrassy, et l’empereur de Russie accompagné de son côté, du prince Gortschakof, se rencontrèrent à une station de cheminde fer. L’entrevue eut lieu dans un wagon où les deux souverains se réunirent, et c’est pendant leur trajet commun que fût arrêté le traité qui livrait à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine, en échange de sa neutralité dans le cas d’une guerre probable entre la Russie et la Turquie.
- Aussi, quand la guerre éclata, l’Autriche affecta d’observer la plus stricte neutralité et resta l’arme au bras.
- La guerre terminée, lors du congrès de Berlin, réuni deux ans après, l’Autriche qui s’était, pour ainsi dire, vendue à la Russie,*ne manquapas d’avoir une attitude favorable à la politique russe. Les diplomates autrichiens avaient, dans leur poche, le traité du chemin de fer et en attendaient l’exécution.
- Et voilà comment les rois et les hommes d’Etat disposent du sort des nations à la fin du xix* siècle! »
- LE FACTEUR RURAL.
- NOUVELLE
- Pensons aux pauvres
- II
- Et s’approchant d’un élégant bureau en marqueterie, il traça d’une main nonchalante ces quelques mots adressés au meilleur jardinier du Noir. « Envoyez de suite le plus beau bouquet de violettes que vous pourrez cueillir, ci-joint un billet de 50 francs. Puis il écrivit l’adresse, se coucha joyeux et s’endormit du sommeil du juste. Le lendemain, quand son valet de chambre ouvrit les volets, une épaisse couche de neige couvrait la terre, d’où émargeaient les noires squelettes des arbres. Il expédia sa lettre à la poste et vint gaiement déjeuner.
- Tous mes compliments, mon cher Hector fit Irma, quelle aimable humeur vous avez, c’est exemplaire et cela annonce un excellent caractère ; par le temps affreux dont nous sommes gratifiés, il serait permis d’être maussade ; ce matin je suis en boule comme un hérisson.
- — Quand on est heureux, chère cousine, la gaieté est facile, et quel bonheur peut être comparé à celui d’être près de vous.
- ^Ajoutons à cela, un bondéjeuner, et un feu flambant»
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- LE DEVOIR
- — La vie est tissée de bien et demal, répliqua le jeune homme, profitons du premier, chassons le second de tout notre pouvoir ; le plaisir est le but ; les heureux sont les sages : non, je ne suis pas de ces philanthropes à lunettes, qui cherchant le mieux, laissent échapper le bon. Je détourne prudemment la tête des maux du prochain ; me sentant impuissant à les guérir, je ne veux pas m’en attrister.
- — Égoïste, fit la jeune venue en le menaçant du doigt.
- — Égoïsme : soit, quand nous serons mariés, nous en ferons à deux, ce qui alors sera du mutualisme... Ah ! Ah ! mais oii diable, chère amie, voyez-vous du désintéressement ? Chacun tire la couverture de son côté, sans se soucier de découvrir le voisin. Le moi est à l’ordre du jour, les niais s’occupent des autres, les gens d’esprit d’eux-mêmes ; jouissons, jouissons, au bout du fossé la culbute, la vie est une loterie, ayons le bon numéro, nos enfants feront les réformes... On se courbe devant l’argent, et pourtant rien n’est plus bête, on voit un imbécile gagner des millions, un homme d’esprit crever de faim ; on salue chapeaux bas, le brillant équi-. page qui éclabousse le modeste piéton, on accroche l’âne travailleur qui aide le pauvre jardinier à traîner ses légumes, bien souvent le premier est un fripon et le second j un honnête homme, soyons pratiques. De l’or, de l’or, comme on disait autrefois de l’honneur. Ah ! chère cousine,quel précieux savon que l’or, il enlèvetoutes les tâches.
- Et voilà l’éducation du jour ! pionniers du progrès, travaillons sans relâche à détruire ces piéjugés malsains ; ne nous décourageons pas ; prêchons la solidarité, ce lien indestructible, indémolible qui relie l’humanité.
- Plusieurs jours s’écoulèrent, la neige montant toujours les chemins demeuraient dangereux, les torrents se solidifiaient ; nul n’osant s’aventurer dehors ; et Jérome continuait son service, glissant, tombant, il se traçait péniblement un chemin à travers les obstacles ; beaucoup lui avaient dit : « il t’arrivera malheur » ; mais il répondait simplement :
- — Le devoir commande ; le facteur ne doit pas s’arrêter aux difficultés de la route, c’est son champ de bataille à lui, le soldat qui recule devant l’ennemi est un lâche.
- Mais un jour que l’ouragan avait fait rage, il ne revint pas. En vain on battit la campagne, en vain sa fiancée au désespoir parcourut le pays ; ou l’avait vu à la tombée de la nuit, battant péniblement la tempête, puis plus rien ; la neige tombant toujours, nivelant les vallons, comblant les fossés.
- Quand elle fondit, le corps du vaillant facteur fut trouvé dans un trou profond sous les murs du château d’irma; dans son sac aux dépêches il y avait une boite à l’adresse d’Hector, elle renfermait des violettes flétries.
- Le jeune homme n’en présenta pas moins le bouque à sa cousine.
- — A l’impossible, nul n’esl tenu, dit-il galamment, mais vous voyez l’intention y était.
- — La jeune cousine radieuse de cette gracieuse attention lui tendit la main.
- On ne peut rien vous refuser, cher, vous avez l’esprit de Voltaire et le cœur tendre de Lamartine.
- —Je connais le langage des fleurs, chère Irma.
- On plaignit le pauvre Jérôme, mais la pensée ne vint pas que cette galante fantaisie avait peut-être causé sa mort.
- Le jour du mariage de la châtelaine, une foule nombreuse, admirait et enviait leur brillant équipage ; la félicité des époux, leur luxe, leur fortune. Au milieu de la cérémonie un mouvement tumultueux fit ondoyer la foule, une jeune fille échevelée, à l’œil hagard, sortit des ' rangs.
- — C’est moi qui me marie, dit-elle, apprêtez ma robe, ma couronne, ah ! mon Jérome est beau aussi, il m’aime, tenez il m’a donné ce bouquet. Elle jeta un cri affreux, un de ces cris affreux qui vous ébranlent du sommet de la tête à la plante des pieds en vous traversant le cœur.
- « Il est mort, il est mort ! et la pauvrette tomba inanimée.
- Pendant que tout était en fête au château, on enterrait la pauvre Louisette.
- Quand la tempête se déchaîne, quand l’orage gronde, quand la terre tremble, pensez à ceux qui sont en danger pour satisfaire ces fantaisies que vous achetez avec insouciance. Ces perles, ces diamants, l’or, le charbon, surtout le charbon âme de la locomotive, ne s’acquièrent qu’en exposant les hommes à la mort ; combien descendent le matin dans les entrailles de la terre qui ne reverront pas le jour ; combien d’enfants, de veuves, se courberont sous la misère. Ne leur disputez pas le druit de vivre, leur part au bien-être ; leur droit au bonheur. Pitié, pitié pour eux, justice pour tous.
- Mme Destriché.
- Chateau du Loir (Sarthe) Avril 1887
- REVUE SOCIALISTE
- Le dernier numéro de ce recueil considérable vient de paraître ( livraison de mai ) avec augmentation de texte de 16 pages et imprimé sur beau papier en caractères neufs. 11 contient un article vibrant de M. Ghauvière : Paris libre , réclamant l’extension des franchises municipales à Paris ; une analyse, critique du Matérialisme économique de Marx, j dû à la plume de M. Gustave Rouanet qui s’est attaché dans cette partie de son travail à contester la rigueur scientifique des généralisations historiques de Karl Marx ; — Le socialisme en Amérique par M Tufferd, revue rapide du développement capitaliste aux États-Unis ; — L’avenir économique des clases moyennes, par M. Raiga; l’auteur cherche à démontrer que les classes moyennes sont appelées à souffrir de plus en plus de la concentration capitaliste actuelle ; — L’abolition du Concordat, par M. Pagèze, à l’appui de la suppression du budget des cultes ; — La réorganisation des finances de Paris, par M. A. Chirac, exposé d’un système d’impôts ayant pour but de supprimer les impôts d’octroi qui pèsent sur la consommation ouvrière ; — L’Evolution de la morale, parM. E. Raiga, analyse critique du dernier volume de M. Letourneau ; — L’Inde scientifique et religieuse, un extrait du livre de M, Gibier que nous avons déjà annoncé à nos lecteurs. Une revue économiste par M. Gustave Rouanet et la revue des livres terminent ce numéro d’une lecture variée.à la fois instructive et attrayante.
- Le prix de la Revue socialiste reste fixé comme auparavant, malgré l’augmentation de sa matière :un an 12 francs six mois 6 fr. Etranger le port en sus.
- Rureaux : 43 rue des Petits Carreaux Paris.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- nuise. — lmp. B a ré.
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- Il’Année, Tome 11.— N'455
- Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 29 Mai 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France
- Un an ... 10 tr. »» Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 t>
- Union postale Un an. . . 11 fr. »» Antres pays
- Un an. . . . 13 Ir. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Nenve-des-Petits-Champa Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES RÉFORMES D’ACTUALITÉ
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Éviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent* des minorités ;
- La représentation par les supériorités ;
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- LE DEVOIR
- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions'.
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3°-Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- programme des réformes d’actualité. — La concurrence industrielle et la baisse des salaires. — Le travail et les salaires en Angleterre. — L’impuissance parlementaire à résoudre la question budgétaire. — Aphorismes et préceptes sociaux-— Faits politiques et sociaux de la semaine. — La violence dans la transformation sociale. — Le surmenage intellectuel. — Vaut-il mieux payer le sucre. — Plus fin que le diable.— Etat-civil du Familistère.
- _— -------------------------------------* •
- La concurrence industrielle et la baisse des salairesfl)
- I
- La concurrence industrielle est une des plus grandes plaies sociales qui existent dans les nations civilisées ; mais les économistes politiques, en la présentant au début comme un principe d’émulation,ont jeté un voilesurlesmauxetles désordres sociaux qu’elle engendre. Il est temps de lever ce voile et de montrer la vérité.
- Les maux causés par la concurrence sont nombreux ; les principaux sont :
- Le pillage industriel et la contrefaçon ;
- La dépréciation, la falsification et la mauvaise qualité des produits ;
- La baisse et l’avilissement des salaires ;
- Les grèves et conflits entre patrons et ouvriers, les crises industrielles et les chômages ;
- La privation du travail, la privation de salaires et, par suite, la privation des choses les plus nécessaires à la vie, c’est-à-dire la misère pour les familles laborieuses ;
- La ruine des centres industriels.
- Tels sont, en abrégé, les maux auxquels la concurrence donne lieu.
- Le pillage industriel est une des formes de la lutte entre les intérêts et les hommes, lutte qui s’est accentuée surtout avec la grande industrie. Les découvertes ne sont pas du ressort de toutes les intelligences ; elles sont une cause de dépense de temps et d’argent. Les spéculateurs, les flibustiers de l’industrie trouvent 'donc plus simple et plus facile de s’emparer du travail ou des inventions d’autrui, que de se donner la peine d’inventer
- (j) Extrait d’un ouvrage que se propose de publier prochainement M. Godin.
- par eux-mêmes. Ils prennent les modèles et les créations qui leur conviennent, puis se mettent au travail et font concurrence à l’inventeur; multipliant les produits, les dépréciant de qualité, en avilissant le prix et portant la ruine dans une industrie naguère prospère. Tout cela au lieu de créer, de leur côté, quelque production nouvelle utile à la société.
- N’est-il ,pas difficile à comprendre que dans la pratique séculaire des abus de la propriété, on en soit arrivé à reconnaître aux individus un droit absolu à la terre et à des choses qui ne sont produites ni par l’activité nipar le travail de l’homme, et que ce qui est découvert, inventé et fait par l’individu même, soit laissé par la société en proie au pillage, au gaspillage des voleurs du travail humain ! Il est vrai qu’elle a fait une loi des brevets; mais cette loi est un traquenard, et la plupart des inventeurs qui veulent, en son nom, défendre leurs intérêts n’aboutissent qu’à se ruiner.
- S’il est une propriété légitime et qui devrait être garantie au citoyen, c’est celle qui résulte des recherches et des efforts de son intelligence en même temps que de son labeur.
- C’est le contraire qui a lieu ; ce qui est l’œuvre de l’individu est livré, même sous la garantie des brevets, au domaine public après 15 ans ; tandis que la loi garantit à perpétuité à l’individu les choses qui sont l’œuvre de la nature ou de la société, et qui devraient rester en permanence au domaine social.
- Cet état d’anarchie industrielle est la négation même du droit absolu de propriété. Il fait voir en même temps combien il est à désirer que les travailleurs, débarrassés de toute influence étrangère, exercent sur le champ du travail une protection efficace et puissent procéder, dans des assemblées qui leur soient propres, à une organisation générale par laquelle seraient réformés les abus et les vices de l’industrie actuelle.
- La dépréciation, la falsification et l’infériorité des produits sont la conséquence d’un état industriel, commercial et financier où ne règne aucun pouvoir régulateur. C’est à l’insolidarité sociale, c’est au régime individualiste que cela est dû. Chacun devant se créer ses avantages personnels a intérêt à prendre le plus possible sur la part d’autrui. Nous venons de voir que la contrefaçon et le pillage industriels n’ont pas d’autre cause.
- Après qu’on s’est approprié les modèles et les procédés d’autrui, il faut vendre à meilleur marché que les inventeurs qu’on a dépouillés.
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-
- 340
- LE DEVOIR
- Pour vendre à plos bas prix, il faut réaliser des J économies sur la valeur des matières, d’où qualité inférieure des produits ; puis, pour économiser sur la production, réduction des salaires ; conséquence directe: misère des ouvriers.
- L’industrie et le travail, sagement organisés, ne devraient pas être assujettis à ces fluctuations. Tout travail devrait être rémunérateur, et pour cela ne devrait être exécuté que dans la mesure des besoins.
- Les personnes qui ne voient les choses qu’à la surface diront : Mais il faut bien que ceux qui ont une profession l’exercent. La prévoyance sociale, bien organisée, répondra à cette objection.
- La baisse et l’avilissement des salaires sont certainement le mal le plus grave et le plus étendu de l’industrie de nos jours ; c’est le plus formidable des dangers que la spéculation et la concurrence industrielle font peser sur la société.
- Les désastres causés par la spéculation et la concurrence dans le clan des industriels, des commerçants, des agioteurs et des spéculateurs de tous ordres, sont quelque chose ; mais la plupart des victimes de ces exactions, sachant généralement garder une poire pour la soif, nous n’avons pas trop à nous occuper d’elles. Le fait important est celui de la misère excessive que produit la curée de la concurrence, telle que je viens de l’indiquer.
- En ne visant qu’au lucre à tirer d’une production pour ainsi dire insolite, les entrepreneurs d’industrie, ne tiennent aucun compte des besoins de la consommation. Fait plus grave encore : au lieu de se préoccuper des moyens de développer la consommation afin de la tenir constamment au niveau de la production, ils travaillent aveuglément à la restreindre, comme nous allons le voir.
- S’occupant ardemment à créer machines et outils pour accélèlerer la production, afin de réaliser des bénéfices le plus vite possible, ils sont cause que, bientôt, la quantité des produits est hors de proportion avec les besoins. C’est la surproduction ; voyons-en les conséquences :
- Les fabricants offrent leurs produits au rabais; le commerce, sous l’influence des offres réitérées qui lui sont faites, n’achète qu’avec des réductions considérables et avilit les prix ; les prix des produits étant avilis, les chefs d’industrie imposent à leurs ouvriers le rabais des salaires ; alors se produit le phénomène économiqne inverse de celui nécessaire t la réduction des salaires oblige
- les masses ouvrières à restreindre leur consom. mation ; par conséquent, le mal s’accentue, les produits restent dans les magasins du commerce-la surproduction se continue ; l’encombrement des magasins se maintient et les privilègiés de la fortune rêvent alors des débouchés outre-mer quand 25 millions de citoyens de leur propre pays ne peuvent rien acheter des choses que le pays produit pour le bien-être de l’existence.
- Mais cela n’est que le mal de l’imprévoyance sociale ; le mal s’accentue d’une façon bien autrement grave lorsqu’à la baisse des salaires provoquée par cette imprévoyance viennent se joindre les baisses de salaire provoquées par la convoitise etlacupidité des spéculateurs d’industrie. Ces faits malheureusement trop communs dans les grandes exploitations donnent à la concurrence son caractère le plus déplorable et le plus dangereux. Des exemples feront saisir la gravité de cet état de choses.
- Les directeurs d’un établissement d’industrie ayant poussé à l’extrême la baisse des salaires se disent : Nous sommes en mesure de travailler au plus bas prix, il y aurait donc avantage pour nous à envisager quels produits se font à des salaires élevés dans les autres établissements et à engager sur ces points une concurrence profitable.
- Gela dit, on réalise des modèles, on pille d’autres établissements dans les ressources de leur production, et l’on vend au rabais les produits ainsi obtenus, tout en réalisant de gros bénéfices.
- Réaliser des bénéfices est le seul but que poursuit la grande majorité des hommes, sans se préoccuper de ce qui adviendra : Après eux le déluge ! peu leur importe.
- Il y a des établissements en France où, dans la même industrie, la moyenne des salaires est de 5 francs et des établissements analogues où la moyenne est descendue à 2 francs 50 centimes ! Admettons que dans le premier, il se paye annuellement un million de salaires ; on conçoit que le second n’ayant à payer que 500 mille francs quand le premier paye 1 million, il y ait pour celui-ci un désavantage annuel de 500 mille francs. Gela est bien plus que suffisant pour le contraindre lui-même à baisser les salaires de ses ouvriers ou à voir péricliter ses affaires.
- La spéculation sur les salaires est donc un mal contagieux. Dès que dans une branche d’industrie un seul établissement est entré dans cette voie, tous les autres sont fatalement contraints à l’imiter.
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- Dans les frais généraux des mines, des forges, usines, manufactures et fabriques, rien n’est plus maniable que les salaires, et rien n’est plus facile à atteindre. Si une mine occupant deux mille ouvriers, enlève seulement dix centimes sur la journée de chaque ouvrier, c’est 200 francs de bénéfices réalisés par jour ou 65 mille francs d’économie par an. Mais si, par d’adroites manœuvres, de 10 centimes en 10 centimes, on arrive à réduire la journée d’un franc, c’est alors une économie journalière de deux mille francs faite sur les ouvriers, soit environ six cent cinquante mille francs en un an. On peut voir, par cet exemple, combien la baisse des salaires est tentante, pour donner de beaux dividendes aux actionnaires ou s’enrichir rapidement.
- Mais c’est ainsi qu’on affame les masses ouvrières ; c’est ainsi que des ouvriers gagnant autrefois de 5 à 7 francs par jour, en sont réduits à ne gagner que 3 francs, 2 francs 50, ou même 2 francs pour 14 heures de travail ! Car, non-seulement le salaire diminue, mais le nombre des heures du travail augmente et la nourriture est plus chère !
- Ce qui est triste à constater, c’est que ces réductions de salaires n’ont fait qu’acculer l’industrie dans une impasse dont elle n’est pas disposée à sortir. Car, l’industrie aveuglée continue la baisse des salaires et marche, de plus en plus, vers quelque cataclysme social, si elle ne revient sur ses pas, c’est à dire au relèvement des salaires et du prix des produits. Mais on voit combien de difficultés entourent une telle mesure qui pour être efficace devrait être générale parmi les nations. Car, il ne suffit pas que la concurrence des salaires ne puisse s’exercer entre établissements industriels d’une même nation, il faut quelle ne puisse s’exercer entre nations.
- Voilà où nous ont conduits les théories des Économistes prônant, il y a quelques années, le bon marché des produits. On a été jusqu’à faire des expositions de produits à bon marché ! On préludait ainsi, à grand bruit, à la misère des masses laborieuses.
- Il faut pourtant bien, aujourd’hui que le mal est à son comble, se persuader qu’il n’y a qu’un moyen d’en sortir : le relèvement des salaires et le relèvement du prix des produits. C’est au moins la première mesure qui s’impose à la situation.
- Que cette mesure paraisse impossible aux classes : dirigeâmes et aux gouvernants, je ne le mets Pas en doute ; c’est toujours l’accueil fait aux
- propositions de réformes ;|mais les événements montreront un jour qu’elle était nécessaire et qu’elle était praticable.
- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- EN ANGLETERRE
- Une députation des mineurs du Northumberland, conduite pas M. Burt, l’un de leurs représentants au Parlement, vient de se rendre auprès du comité des charbonnages à Newcastle, à l’effet de proposer de soumettre à l’arbitrage le réglement du litige, dont la grève a été et demeure encore la triste et absurde conséquence. Cette proposition a été rejetée, et les directeurs des exploitations ont déclaré nettement, en outre, que les puits ne seraient réouverts qu’à la condition pour les mineurs d’accepter la proposition antérieure de réduction de quinze pour cent. Celle de douze pour cent, sur laquelle on était parvenu pourtant à se mettre d’accord, après de longs débats, a été définitivement repoussée par les patrons. Acculés par le besoin, une partie des mineurs, dans deux exploitations, ont déjà repris leur travail avec un salaire réduit de quinze pour cent sur la livre sterling qu’ils gagnaient en moyenne par semaine. Ainsi, la rémunération de la main-d’œuvre est maintenant de dix-sept schellings sept pence et un demi-penny, soit un peu moins de trois schellings par jour.
- On pense, dit notre confrère le Courrier de Londres, auquel nous empruntons ces détails, dans le district, que cet exemple va être suivi par la généralité des mineurs et que la grève est virtuellement finie. Triste lutte, triste combat, qui finit par la soumission des travailleurs !
- Dans l’est de la métropole, la condition des ouvrières employées pour le confection des vêtements d’hommes est de plus en plus précaire. Cette situation est due à deux causes principales, dont la première est l’imporlation, sans cesse croissante, des habillements fabriqués en Allemagne ; d’autre part, l’afflux des immigrants étrangers, venant chercher à s’employer à Londres, et qui travaillant à n’importe quel prix, vient contribuer à l’abaissement continu du salaire de la femme dont le travail est déjà si faiblement rétribué. Comment ces infortunées peuvent-elles parvenir à se vêtir, à se nourrir et à payer le loyer de leur chambre, c’est un de ces mystères que nous ne nous chargeons pas d’expliquer ici, à moins d’aborder le triste sujet des défaillances qui ne sont que trop nombreuses et trop lamentables dans la population féminine des grandes villes, surtout d’une ville comme Londres, qui n’est elle-même qu’une aggolmération de larges cités. Un simple fait vient jeter sur cette question une douloureuse lumière.
- La Workgirl’s Protection Society, dans la seule partie est de Londres, est en rapport avec plus de 150,000 ouvrières que l’insuffisance du salaire oblige à recourir à des moyens autres que le travail pour subvenir aux besoins de l’existence.
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- Cette société n’est à même que de venir en aide à 3,000 de ] ces infortunées. Voilà qui est bien fait pour appeler la méditation du penseur et des hommes d’Etat !
- La Société des cochers réunis a décidé d’adresser une pétition au Parlement en vue de limiter le nombre des permis de circulation (licences) des voitures de place. Il était déjà difficile, en temps ordinaire, à ces utiles serviteurs du publie d’arriver à ouvrir leurs frais et de faire vivre modestement leurs familles.
- La concurrence qui leur est créée par l’augmentation incessante du nombre des permissions de circulation nouvelles, a rendu leur position de plus en plus critique. M. Rowlands, membre du Parlement, a promis d'appuyer la pétition qui, si elle atteint son objet, pourra apporter une amélioration partielle à la situation. Le nombre actuel des cochers de place est de 14,252, ce qui suffit, et au delà, aux besoins de la population londonienne.
- Nous avons maintes fois parlé des forgerons en chaînes de Cradley Heath. Il nous est permis de donner aujourd’hui quelques détails, douloureusement authentiques, qui permettront à nos lecteurs d’apprécier le traitement infligé par des patrons durs et égoïstes jusqu’à la cruauté, à ces malheureux esclaves blancs.
- Avant la grève actuelle, qui n’a pas encore pris fin et qui nous apparaît sans issue, un bon ouvrier travaillant dix heures par jour gagnait, en moyenne, 6 schellings par semaine, et une ouvrière, pour le petit article, de ls. 6d. à 5s.
- Ces chaînes étaient cependant livrées par le fabricant à un prix plus que rémunérateur.
- Par exemple, une chaîne de trait, à l’usage du véhicule appelé charrette anglaise, se vendait 7s. 6d. à Londres et environ 5s. 6d. dans le nord de l’Angleterre. Le prix de revient d’une chaîne semblable est de 6d. : 4d. et un demi-penny (4,5 centimes) pour le fer et un penny et demi (15 centimes) pour la main d’œuvre.
- Les ouvriers se sont mis en grève pour obtenir le tarif de 4s. le quintal, avec avec un demi-pouce au chaînon, et l’on peut juger quel en serait l’avantage pour eux si les « maîtres # avaient adhéré à cette proposition, qui n’aurait réduit ieur bénéfice que d’une très légère façon. Une paire de chaînes pour charrue, mesurant "quinze pieds, est payée 3d. à l’ouvrier. Un ouvrier, faisant la chaîne marine, était obligé de travailler six jours et de faire douze quintaux de trois quarts de pouce pour 10s. lOd. et demi. C’est le travail le plus ingrat de la partie, et il faut être d’une grande habileté pour gagner cette faible somme.
- Avec le tarif de 4 s., le même ouvrier pourrait gagner 14s. 6d.
- Pour gagner un peu moins de 7 s., un ouvrier expert avait travaillé 70 heures. Il avait sa femme et cinq enfants, et il devait distraire de cette somme le loyer, le charbon et la rétribution scolaire; que restait-il pour la nourriture? Il lui
- ) était arrivé plusieurs fois de travailler deux jours de suite sans manger. Avec le tarif de 4 s., ce même ouvrier gagnerait 15s. par semaine,
- Une femme mariée, avec six enfants, a déclaré qu’avant la grève elle ne gagnait pas plus de 2s. par semaine. Avec le tarif de 4 s., elle gagnerait 6 schellings.
- Tout commentaire serait superflu.
- L’Impuissance parlementaire à résoudre la question budgétaire.
- Si jamais il fut donné d’assister à un spectacle douloureux, c’est bien celui que nous offrent les péripéties de la politique française actuelle.Lorsqu’à deux pas de nous, assez retentissantes pour que notre frontière du nord en entende l’écho, gronde l’émeute révolutionnaire, roule la jacquerie des mineurs affolés par la misère, dans la fumée rouge de la guerre civile déchaînée, nos hommes d’Etat intriguent dans les couloirs pour l’élévation ou la chûte des ministères, ergotent sur des pointes d’aiguille en matière de prérogatives budgétaires, masquant leur impuissance sous la gravité des lieux-communs et des banalités économiques ressassées depuis plus de vingt ans.
- Eh quoi ! Les catastrophes dont la Belgique est le théâtre, les sanglantes collisions qui peut-être, à l’heure où nous écrivons rougissent le sol de la Louvière ou de Mariemont ne leur disent, ne leur enseignent rien ! Si les leçons du passé si chèrement acquises au prix de tant de souffrances et de tant de douleurs ne leur parlent pas, que du moins, ils écoutent les leçons que le présent leur donne: Intelligete et erudimini o potentes!
- Hélas ! il semble écrit qu l’histoire se recommencera sans cesse sans profit pour personne et que toujours, selon la pensée du poète grec, les grands et les puissants chanteront sur le bord de l’abîme le front ceint de myrthe et de lauriers, aveugles sur le gouffre qui se creuse sous leurs pas!
- Quand de toutes parts l’édifice économique se lézarde, menace de s’effondrer ; quand notre système de concurrence industrielle, de fisc exploiteur du salaire prolétarien ne peut plus tenir ; que d’un côté, les ateliers se vident, jetant les ouvriers sur le pavé dans les affres du chômage, tandis que de l’autre, les ouvriers sans travail ne pouvant plus consommer la production se ralentit et avec elle, avec l’ensemble des produits diminué ou stationnaire, les caisses du Trésor ne sont plus alimentées — c’est dans cette situation qui va
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- s’aggravant au beu s’atténuer, que nos députés j fontet défont des ministères sans aucun programme précis, sans aucune direction économique nettement déterminés !
- Car c’est la caractéristique de la crise ministérielle dans laquelle nous sommes encore à l’heure où nous développons ces observations : d’une part comme de l’autre, chez personne, pas plus chez les partisans du ministère à bas que chez ceux qui l’y ont précipité, on n’entrevoit de programme de plan, de système. Il y a même mieux : quand ou examine le dessus seulement de cette crise — et nous ne voulons pas savoir quels en sont les dessous — on reste frappé de voir que dans la circonstance, les adversaires du budget présenté parle ministère Goblet, tout en se réclamant de la nécessité de faire des réformes, se montrent les pires ennemis du moyen d’opérer ces réformes, puisqu’ils entendent abdiquer, pour ainsi dire le souveraineté de la chambre au profit du pouvoir gouvernemental.
- En effet :
- Nos lecteurs se rappellent sans doute qu’après le vote du budget de 1887, vote qui fut la négation de la formule-devise un instant empruntée au Devoir : Ni Impôts, ni Emprunts, nous avons signalé l’impuissance danslaquelle étaient chambre et gouvernement, de reprendre cette formule sans adopter en même temps la réforme sociale générale de l’hérédité de l’Etat, qui seule pourrait aujourd’hui procurer a l’Etat les ressources dont il a besoin, et cela, sans toucher comme le fait aujourd’hui l’impôt, au salaire du travailleur qui supporte, directement ou indirectement, toutes les charges fiscales existantes.
- Nos prévisions n’étaient que trop fondées, puisque quelques jours après, le projet de budget déposé parM Danphin ne contenait aucune réforme importante, ne constituait aucun changement dans le mode de perception des recettes, puisées aux mêmes sourccs.il ajoutait même aux charges pesant sur la classe des travailleurs, car par la surtaxe établie sur les sucres, on grevait de 20 0/0 un objet de consommation ouvrière ; enfin par le prétendu projet d’impôt sur le revenu, qui n’est en réalité qu’un impôt nouveau ajouté aux impôts existants, on atteignait encore le salaire ouvrier dans de forte proportions.
- Devant un tel budget nous disions qu le projet flscalde 1888, loin de constituer un budget d’attente comme on avait appelé celui de 1887, n’était qu’un budget de “déception”.
- A la chambre, dans le monde parlementaire, le même jugement fut porté sur l’œuvre budgétaire de M. Dauphin. 11 apparut clairement à tous que si on voulait véritablement tenir la promesse faite quelques mois auparavant : améliorer le déficit, ce n’est ni par des contrats d’obligations à court terme, — forme d’emprunt déguisée dont elle ne diffère que par le taux plus onéreux des sommes empruntées ; — ni par des remaniements de taxes qu’on pourrait le faire, — emprunts et surtaxes aggravant la situation, épuisant de plus en plus les populations travailleuses qui fournissent l’une comme l’autre, la rente de l’emprunt aussi bien que le rendement de la surtaxe.
- C’est dans ces conditions d’opinion et dans ces circonstances que la Commission du budget fut nommée. On l’investit même d’un mandat plus considérable que les commissions précédentes, en entourant la nomination d’un certain éclat. On fa nomma au scrutin de liste et pour tous, il fut acquis que cette Commission allait faire des réformes.
- Dès les premières délibérations, en effet, la Commission fut unanime à manifester son improbation d’un budget qui ne faisait que répéter les budgets précédents. Alors s’ouvrait devant elle la voie dans laquelle tout la pressait de s’engager : la voie des projets nouveaux, des propositions, des amendements.
- Or, que fit la commission ? Elle ,déclara le budget mauvais et invita le ministère à le modifier, à présenter des réformes. Des discussions interminables se produisirent : le gouvernement offrait de rogner 100 000 francs ici, 200 000 là bas. On réduisait un service, en en “ pressurait ” un autre. Vains efforts ! Ce n’est pas à coup de 100 000 francs, qu’on diminue un budget de plus de trois milliards ! Bref, quand on eut manié et remanié, trituré les chapitres dans tous les sens, le gouvernement déclara qu’il ne voyait pas d’autres économies à réaliser.
- — Alors, dit la Commission, nous nous verrons forcés de renvoyer le budget en bloc devant la Chambre en l’invitant à le repousser, parce que votre budget emprunte et aggrave les impôts actuels.
- Le ministère répondit : — Nous avions cru en effet, un moment, qu’il serait possible de faire face aux exigences du Trésor sans emprunts ni nouveaux impôts, mais l’expérience nous montre que nous nous étions trompés. Impossible de se procurer des ressources autrement. D’ailleurs, le
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- gouvernement ne demanderait pas mieux que de pratiquer des économies et des réformes. Nous avons fait de notre mieux ; nous avons été jusqu’à la limite du possible, nous ne voyons plus rien. Si la Commission, elle, croit à la possibilité de faire r des réformes plus complètes que celles proposées par nous, qu’elle le dise ; qu’elle nous les présente, nous sommes prêts à les examiner avec elle.
- Le gouvernement par là déclarait son impuissance ; cette impuissance que nous avons signalée le jour même où le budget de M. Dauphin avait été connu et dont nous indiquions la cause: on ne peut rien améliorer sans changer lesbases même de notre système budgétaire.
- Le gouvernement avouait du moins son impuissance. El la Commission? La Commission composée de députés éminents, ayant dans son sein six anciens ministres, qui avait reçu un mandat important et formel de la chambre pour procéder à l’élaboration d’un budget de réformes, la Commission que répondit-elle ?
- Elle abdiqualemandat reçu, serécusapour donner au gouvernement les indications réformistes que celui-ci lui demandait. La Commission, en un mot, ne voulait pas avouer son impuissance, mais elle ne répondit rien, aux déclarations du gouvernement, si ce n’est le refrain favori que nous avons vu revenir à tout propos dans le débat de la chambre : Nous voulons des réformes!
- — Mais quelles réformes voulez-vous ? interrogeait M. Goblet, le budget ne vaut rien, dites-vous. Indiquez sur quelles bases vous voulez l’établir et nous sommes prêts à travailler avec vous.
- — Oh! répondait en chœur la Commission; ce n’est pas notre affaire : c’est au gouvernement qu’il appartient d’élaborer les réformes, que la Copimission du budget discutera ensuite.
- Au fond, les discours des membres du gouvernement renversés et le rapport de M. Pelletan se réduisent au dialogue dont nous venons de donner les lignes sommaires. Le rapport de M. Pelletan surtout est à lire: il est plein de récriminations contre notre situation budgétaire, seulement quand il est pressé de conclure, il aboutit à cette proposition insensée : que la Chambre et la Commission n’ont qu’à approuver ou repousser les projets de réformes dont la présentation incombe seule au gouvernement! Et à l’appui de cette singulière théorie parlementaire, il invoque la mauvaise volonté que les bureaux des différents ministères
- mettent à donner les renseignements nécessaires au député qui veut établir une réforme. Seuls les ministres sont à même de faire ce travail. _ Mais répondait M. Goblet dans la séance où Ce rapport fut discuté, la Commission du budget contient six anciens ministres, dix anciens sous secrétaires d’Etat : aussi bien que nous ils connaissent nos bureaux et le mécanisme de nos services. Que n’ont-ils préparé un projet de réforme? ....
- Rien n’y a fait: le ministère a été renversé et la Commission du budget a eu gain de cause devant la Chambre. De sorte que, si ce vote devait constituer un précédent et le point de départ d’une nouvelle pratique parlementaire, l’initiative qu’a tout député aujourd’hui, ou toute commission législative, d’amender, de proposer, en dehors de l’ingérence gouvernementale, n’existerait plus! Les journaux modérés, qui voient dans le gouvernement un frein à cette initiative, ne s’y sont pas trompés. Le Temps et la République française ont félicité M. Pelletan d’avoir subordonné l’initiative de la chambre— par conséquent la souveraineté nationale — à l’initiative du gouvernement.
- Hélas ! personne n’est à féliciter dans ce triste débat: ni le gouvernement, malgréses déclarations qu’il était prêt à examiner les projets de réformes qu’on lui présentait;— ni la Commission du budget bien qu’elle ait repoussé un budget dans lequel elle avait infiniment raison de voirlarépétilion des errementsjDrécédents.
- Personne n’est à féliciter, parce que les uns et les autres ne sont impuissants, que par obstination à aborder la question budgétaire par le petit côté, abstraction faite, pour ainsi dire, de notre situation sociale générale qui n’est pas moins à modifier que notre situation budgétaire : ou n’améliorera même celle-ci qu’en améliorant celle-là.
- Comment ?
- Sans . secousses ni heurts de forces aveugles déchaînées comme en Belgique ; en changeant simplement les bases de l’impôt — en supprimant même l’impôt, comme nous le disions dans le dernier numéro du Devoir ; c’est à dire en instituant l’Hérédité nationale de l’Etat, en faisant servir la richesse des morts à l’entretien des vivants...
- L’implacable nécessité impose à nos hommes d’Etat, à nos chambres qui se débattent au milieu de difficultés sans nom, une transformation radicale de notre système économique. C’est faute de l’aborder de front par le moyen tant de fois
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- indiqué ici, que ministres et Commissions en sont réduits aux mesquines discussions que nous voyons se répéter tous les jours. De ces discussions sans portée, de cette bascule politique, il faudra bien sortir un jour ? Nous ne cessons de leur indiquer la voie naturelle, grande et large dans laquelle ils peuvent s’engager sans risque de surprises ni d’inconnu, que n’y ’entrent-ils ? Leur impuissance manifeste éclate de toutes parts. Qu’attendent-ils ?
- Ah! que de maux futurs on pourrait éviter, au devant desquels on court avec une imprévoyance coupable. Crime ou folie ? Peu importe. Mais quand on a sous les yeux le spectacle de la Belgique conünée dans un système social identique au nôtre, qui se brise sous la poussée formidable que nous voyons se produire là bas, il. y a plus qu’aveugle-ment — il y a crime à ne pas élargir la voie des réformes tracées par nous et dans laquelle la société pourrait s’engager paisiblement et pacifiquement, pour le grand bien et le bonheur de tous ! '
- APHORISMES & PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Répartition de la richesse.
- La richesse provient de deux sources : la, première est l'ouvrage des puissances naturelles, la seconde est due au travail des hommes. L’œuvre des puissances naturelles est plus étendue que celle des hommes ; elle est le principe du droit de chacun à l'assistance générale et le fondement de la solidarité et de la mutualité humaines, tandis que les fruits du travail sont dus à ceux qui les font naître.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- BELGIQUE
- Comme complément sommaire à l’article sur les événements de Belgique, voici quelques extraits de journaux qui sembleraient montrer l’extension de plus en plus grande prise par la grève.
- On sait que tout d’abord, c’est par le Borinage que la cessation du travail a commencé. Or le Borinage seulement n’est pas soulevé aujourd’hui: la politique générale se mêle à l’effervescence.
- Ce n’est plus une grève, dit le correspondant de l’Intransigeant, c’est un soulèvement général de la population ouvrière de Belgique. Partout, dans tous les centres, s’affirme l’étroite
- solidarité du peuple avec les grévistes. La manifestation d’hier soir, n’était point le fait unique des grévistes, mais de tous ceux qui sentent l’impérieux besoin de protester contre ce gouvernement de cléricaux-allemands qui est le nôtre.
- Toute la nuit, le commissaire de la division centrale a siégé en permanence. A chaque instant, des estafettes venaient le renseigner sur la marche des colonnes des manifestants. 11 détachait aussitôt des piquets d’agents pour se porter à leur rencontre. C’était la guerre dans toutes ses complications. Plusieurs mêlées ont eu lieu : il y a eu des blessés de part et d’autre. Les arrestations, ce matin s’élevaient au chiffre de quinze, elles se poursuivent — par délation — encore à l’heure actuelle.
- Liège.
- La grève a éclaté soudainement avec une grande violence. Elle est générale à Marihaye, Damany, la Caroline, Henry-Guillaume.
- Sur la rive gauche de la Meuse, notammment à Cokrill, à Tilleur, à Val-Bin et à Flomalle, les ouvriers travaillent encore.
- A Vaux-sous-Chevremont, on a arrêté six ouvriers qui, dans une rixe avec des Wallons, avaient jeté des cartouches de dynamite.
- A Yerviers, le parquet a opéré une perquisition dans le local du journal la Liberté. Tous les papiers ont été saisis.
- Chaiieroi.
- Hier, durant toute la soirée et une bonne partie de la nuit, l’agitation était considérable dans tout le bassin. Les troupes et la police sillonnaient le pays,sous prétexte « d’empêcher les grévistes de se livrer à des voies de fait contre les ouvriers qui travaillent encore»; tel est le libellé de la dépêche officielle envoyée aux journaux. La vérité est que personne ne travaille, sauf des chefs porions et employés des mines, qui entretiennent les galeries.
- Une forte colonne de grévistes s’est formée ce matin sur la frontière de la province de Namur. Elle se rend à Char-leroi; mais déjà la troupe l’a dispersée. Quelques heures après, les tronçons du cortège se rencontraient, et la colonne, plus forte qu’auparavant, drapeau rouge en tête s’avance vers les charbonnages pour assurer la solidarité ouvrière en faisant cesser le travail que l’intimidation patronale et policière fait continuer.
- Jeumont.
- Le nombre des grévistes est ce matin, dans le bassin de Charleroi, de 3,750. La fosse de Mambourg, dont les ouvriers sont très excités, est gardée par la gendarmerie et la garde civique. A Gilly, les mineurs menacent d’employer la dynamite. Le nombre des travailleurs a diminué de 60 depuis hier au Poirier.
- La situation s’aggrave; une bande de 600 grévistes de Donfrémy et de Jumet se dirige sur Marchiennes; 700 autres
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- viennent d’Amercœur à Jumet. Une autre bande de 500 grévistes parcours Chatelineau, drapeau rouge en tête.
- A la suite d’un meeting tenu à huit heures et demie à Gilly, des ouvriers sont partis pour Chatelineau dans le but de faire interrompre le travail. Les lanciers de Charleroi, envoyés au devant d’eux, les ont dispersés malgré leur résistance.
- A Gilly, le bourgmestre a fait afficher un avis interdisant les rassemblements sur la voie publique de plus de cinq à six personnes. Ces affiches sont lacérées par lés grévistes.
- Blanc-Misseron.
- Le nombre des grévistes ne cesse d'augmenter ; dans le Borinage, ils sont près de 1.5,000. Les puits de Boussu, Dour et Elouges sont menacés d’une incursion des grévistes aujourd’hui.* Les grévistes, qui s’étaient formés en bande, place de Wasmes, ont été dispersés par les troupes.
- Dans des meetings tenus à Framery et à Wasmes, la grève générale a été acclamée par plusieurs milliers d’ouvriers.
- Le citoyen Fauviau est parti pour Dour où il doit engager les mineurs à la grève.
- Lille.
- Eu raison du mouvement gréviste qui s’aggrave dans les bassins houilliers de Mons et de Charleroi, M. Saisset-Schneider, préfet du Nord, vient de faire fermer la frontière du département à la limite des arrondissements de Valenciennes et d’Avesnes. Un cordon de surveillance y est établi depuis hier; il est soutenu par des patrouilles de gendarmerie et parla troupe. Toutes les gares de la frontière sont occupées par la gendarmerie.
- M. Defuisseaux a été arrêté, hier soir, à Maubeuge. On l’a dirigé ce matin sur Paris.
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- La violence dans la Transformation Sociale
- Affaires de Belgique
- Dans un autre article, nous nous élevons contre l’aveuglement inconcevable de nos hommes d’Etat français qui, pressés par l’enchainement naturel des faits, au lieu d’aborder franchement et résolument le taureau par ses cornes, la situation inextricable par le grand côté social delà solution qu’elle comporte, persistent dans leurs misérables intrigues de couloir, parlant de réformes sans jamais entreprendre sérieusement quelque chose. Cette succession d’attermoie-ments, d’hésitations, et parfois de réactions et de défaillances dans l’œuvre libératrice à accomplir ne peut manquer de soulever, dans une période qu’il n’est donné à personne de prévoir au juste, des évènement d’une gravité d’autant plus exceptionnelle que les hésitations auront été plus longues, les résistances aux nécessités sociales accumulées plus grandes,
- L’exemple de ce qui se passe en Belgique montre assez combien nos craintes sont fondées. Là, aussi, on est tombé
- d’un mal dans un pire, du libéralisme doctrinaire de M Frère Orban dans le Catholicisme gouvernemental de M. Malou. Et quels tristes résultats a déchainés cette politique du statu quo et de l’immobilité quand même à travers la j bascule parlementaire et les changemente de cabinet?
- Tandis que les deux grands partis politiques de là-bas — libéraux et catholiques, se disputaient le pouvoir, — tandis qu’à la surface de la société belge on se passionnait pour la réussite de telle ou telle combinaison ministérielle, les souffrances de la masse s’augmentaient; les causes de mécontentement s’ajoutaient les unes aux autres. Les divergences de doctrines à propos de prérogatives budgétaires ne remédiaient en rien aux misères résultant de la production concurrentielle. Et l’abîme allait se creusant de plus en plus profond, entre patrons et ouvriers, capitaliste et salariés.
- Tant et si bien, qu’un beau jour, les classes dirigeantes furent distraites de leurs occupations favorites, de leurs combinaisons et de leurs intrigues parlementaires, au craquement terrible des usines de Charleroi, s’effondrant sous l’incendie que les mains furieuses d’ouvriers en délire poussés par la faim, que la misère longuement supportée, avaient allumé.
- Nos lecteurs ont encore présent à la mémoire le souvenir du soulèvement du bassin de Charleroi: l’étonnement mêlé de frayeur que cet incident provoqua. Pour la première fois peut-être, les plaies de l’industrialisme étaient mises à nu, le voile d’une prospérité faite de la mort lente des travailleurs, d’une longue agonie de misère se déchirait, et laissait voir le fond de cette prospérité: le désespoir dans les ténèbres épaisses de l’ignorance, une vie morne et végétative de travailleurs voués aux plus dures privations d’un salaire dérisoire reçu en échange d’un travail surhumain.
- On put croire un instant que brusquement secouées par les révélations de l’enseignement contenu dans les émeutes du bassin de Charleroi, les classes dirigeantes belges, convaincues de la nécessité de remédier sans délai a une situation aussi déplorable, prendraient des mesures en conséquence. Il y eut, en effet, une série de mesures dans ce sens. On se livra à une vaste enquête sur les conditions de travail et d’existence des malheureux ouvriers belges. L’enquête vint confirmer ce qu’on pouvait déjà affirmer sans elle, à savoir: que seule une misère épouvantable avait pu faire se ruer les ouvriers sur les ateliers et affronter la mort plutôt que de subir plus longtemps de telle conditions de salaire.
- Mais hélas ! une fois l’enquête ordonnée, les résultats des dépositions sous les yeux, la classe gouvernante s’arrêta. Etait-elle frappée de terreur, épouvantée à l’idée de ne pouvoir améliorer la situation sans abandonner une partie de ses privilèges et de son exploitation? Peut-être : dans tous les cas, elle n’alla pas bien loin dans la voie des réformes qu’elle avait paru ouvrir un instant. Elle se borna donc a réprimer avec une sévérité implacable les principaux acteurs ; des incendies de Charleroi, pauvres instruments inconscients
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- d’une guerre sociale sauvage bien moins amenée par les colères individuelles de quelques excités que par les rapports antagoniques mêmes des choses, car la guerre sociale est, plus dans les choses que dans les hommes.
- Une fois la répression accomplie, le sang des victimes de Frameries séché, elle crut que tout était fini...
- Eh bien! voici que l’émeute, encore plus formidable que l’an dernier, gronde à nouveau dans le Borinage, échevelée, ardente, aiguillonnée par les mille dards aigus des longs ressentiments et des colères longtemps comprimées.
- Que sortira-t-il de ce nouveau soulèvement? A Borne, une fois, la classe ouvrière d'alors, les plébéiens, fit grève : elle se retira sur le mont Aventin, disant aux patriciens et aux chevaliers: « Puisque dans la vie sociale tout est pour vous, que vous avez accaparé 1 ’ager publions de nos pères sur lequel vivait jadis le plébéien, puisque vous croyez nous nourrir par le fruit de notre travail dont vous vous empare « au préalable avant que d’en laisser venir la plus minime partie dans nos mains, restez dans Rome, ingrai sénat, implacables phratries. » C’était une grève générale à laquelle le sénat au lieu de repondre par des coups de lance comme aujourd’hui en Belgique par des coups de fusils, donna des garanties. Le fier sénat romain traita avec la plèbe haïe. L’apologue de Menenius Agrippa, l'auteur du traité alors passé entre patriciens et plébéiens fut, il est vrai, un piège: mais les garanties accordées eurent leur importance.
- La grève générale déclarée en Belgique aura-t-elle ce résultat, d’amener les patrons à composition, de déterminer une entente, basée sur des ameliorations apportées dans les conditions économiques de l’ouvrier belge?
- Dans l’état de choses actuel, il serait difficile de dire quel sera l’aboutissant de la lutte engagée. En tout cas, quelle que soit la conclusion de cette guerre sociale, il s’en dégagera plus d’en enseignement que les uns les autres feront bien de méditer.
- Je dis : les uns et les autres, parce que ce n’est pas seulement la classe patronale et gouvernementale, que doivent instruire les évènements en cours, mais la classe ouvrière tout entière.
- La grève générale du Borinage, que les uns représentent comme tendant à décroître, comme presque terminée, que les autres, au contraire, nous disent n’ètre qu’à son début, n’a pas été préparée avec l’ensemble et l’unanimité qu’on aurait pu attendre d’un pays dans lequel existe un parti ouvrier aussi bien organisé que le parti ouvrier belge.
- Jusqu’à ce jour, en effet, nous nous étions abstenus de parler des ferments de discorde existant parmi les socialistes belges. De graves dissidences s’étaient cependant produites dont nous devons toucher un mot.
- D’une part, les organisateurs du mouvement socialiste coopérateur, quiavaientsisavamment massé les forces ouvrières à Gand et à Bruxelles, comptaient pouvoir continuer ce grou-
- pement pacifique, qui promettait d’unir en un seul faisceau tous les prolétaires, associés en vue de la délivrance commune, les liens de l’association reposant sur l'esprit de solidarité et de fraternité que le groupement avait développé. Les résultats obtenus en moins de deux ans montraient assez que ce n’était pas là un leurre ni un faux espoir. Le passé répondait de l’avenir. En une vingtaine de mois, des sociétés ouvrières avaient surgi spontanément de tous côtés, fortement reliées entre elles, fraternellement unies.
- C’est alors, il y a à peine six mois, que se manifestèrent des divergences: sous l'influence de certains, peu nombreux au début et qui reconnaissaient l’autorité d’une personnalité que le Devoir n’a pas à discuter, les impatients s’émurent. Une minorité, composée surtout de délégués des mineurs du Borinage, réclamait la grève générale — à laquelle s’opposaient, avec la majorité du parti, les membres du conseil général.
- — La grève partout, disaient ceux-ci, c’est l’ultimatum final posé à la classe dirigeante belge, qu’on ne pourra retirer une fois lancé, à moins d’un écrasement total de la classe ouvrière, écrasement qui serait peut-être, pour de longues années, le glas de nos espérances d’affranchissement. C’est la lutte sans merci, et cette lutte, à laquelle nous serons peut-être acculés malgré nous, nous ne devons pas la provoquer, sans la certitude de vaincre; de vaincre d’un seul coup, par la seule force de notre nombre, si imposant que la classe gouvernante n’ait qu’à s’incliner devant l’uiianimité formidable de nos revendications. Or cette certitude de victoire qui ne peut résulter que de l’organisation complète de la classe ouvrière, nous ne l’avons pas encore. Le groupement n’est pas terminé. Engager la lutte dans ces conditions serait donc courir au devant d’un échec. Mieux vaut attendre — attendre dans la misère, dans la souffrance, plutôt que courir au devant de la défaite.
- Ainsi pensait le conseil général du parti ouvrier et avec lui la majorité des associations. Mais la misère est parfois sourde aux raisons les plus convaincantes, surtout si pour combattre ces raisons, des voix plus passionnées que sincères lui soufflent la révolte et font miroiter à ses yeux la fin des douleurs dans une courte mais décisive affaire.
- C’est ce qui est arrivé dans le Borinage. Malgré la décision de la majorité du parti, quelques personnalités ont persisté à préconiser la grève générale qui s’est enfin déchaînée, mais partielle, et seulement dans le bassin houillier de Mariemont. Les troupes ont été envoyées aussitôt sur le champ de grève et une étincelle peut allumer l’incendie, provoquer une collision sanglante. Qu’adviendra-t-il ?
- Si l’on en croit les nouvelles données par certains journaux à l’heure où nous écrivons ces lignes, le nombre des grévistes irait en décroissant. Selon certains journaux révolutionnaires, au contraire, la grève gagnerait Bruxelles. A la suite d’une longue hésitation et d’une délibération prise dans
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- la nuit du dimanche au lundi, le conseil général du Parti j aurait décidé d’appuyer les grévistes du Borinage. La guerre décisive, que le conseil avait fait tous ses efforts pour reculer serait donc ouverte ou sur le point de s’ouvrir ?
- Autant de redoutables questions qui se posent et que nous ignorons encore. Quoiqu’il en soit, deux prévisions naturelles se présentent :
- Ou la grève générale sera enrayée par le gouvernement et il est fort craindre qu’elle ne se termine par une défaite désastreuse qui viendra une fois de plus démontrer aux masses souffrantes que l’impatience ne sert en rien le progrès, qu’elle arrête bien plus souvent dans sa marche pacifique mais sûre.
- Ou la grève générale s’étendra, et alors, elle peut aboutir à une révolution politique et sociale, rendue possible en Belgique par la surface restreinte du territoire, qui permet à un grand mouvement de gagner rapidement tout le pays. Mais le parti ouvrier belge est-il prêt à la transformation politique et sociale ? Prêt pour la République et l’établissement d’institutions sociales propres à changer les conditions économiques de la Belgique ? Les divers partis politiques proprement dits, qui ne se soucient guère que d’un changement de forme gouvernementale, ne recueilleront-ils pas la succession du trône de Léopold, si celui-ci disparaît, balayé par l’ouragan des colères populaires surexcitées ? Thnt is the question.
- Dans les deux cas, que la grève triomphe ou qu’elle soit vaincue, un enseignement se dégagera pour la classe ouvrière de tous les autres pays :
- Si le mouvement actuel aboutit à une révolution politique victorieuse, c’e^t l’organisation, l’unité des travailleurs cimentée, non par la haine, mais par la fraternité de l’association prolétarienne, qui aura été la force suprême, irrésistible. Et ce ne sera pas la violence, l’émeute sans règle ni direction qui aura triomphé, mais bien la solidarité ouvrière résultant de l’association pacifique des efforts.
- Et si elle est vaincue, au contraire, si le mouvement est réprimé, c’est, à la violence aveugle se déchaînant sans but ni opportunité que sera due la défaite. Les violents seront responsables de l’écrasement — quelle que soit la part que le conseil général aurapris dans la lutte engagée. Par violents bien entendu, nous ne voulons pas dire les malheureux ouvriers poussés à bout par la misère, partant irresponsables de leurs actes ; non. Nous voulons dire les théoriciens de l’émeute pour l’émeute, qui ne voient que dans elle l’unique moyen d’affranchissement.
- Quel que soit donc le dénouement de la tragédie qui se joue sur le sol de la Belgique et dont nous attendons la fin avec une perplexité cruelle, que chacun y puise l’enseignement qui se dégage pour lui :
- Que le gouvernement n’attribue qu’à ses fautes réitérées, à sa résistance opiniâtre l'exaspération des esprits.
- Que le socialiste reconnaisse que de l’ordre seul, de l’organisation des forces ouvrières, non de la précipitation aveugle des événements, peut sortir une transformation solide et durable.
- Hélas ! qui peut dire ce qui sortira de l’embrasement belge ! D’autant plus que M. de Bismark regarde du côté de Mariement; et qu’il ne fait pas bon aujourd’hui être regardé
- trop fixement par le chancelier de fer.
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- LE SURMENAGE INTELLECTUEL.
- M. Lagneau, qui présentait lundi à l’Académie le rapport de la commission compétente et spécialement nommée pour s’occuper des réformes à poursuivre, a été un des premiers à se plaindre des déplorables résultats de la surcharge des programmes universitaires sur la santé des écoliers. Sans commentaire, nous allons analyser ce rapport ; il parlera assez haut de lui-même pour faire comprendre la profondeur et la gravité de la plaie qu’il s’agit de guérir.
- L’examen des yeux des milliers d’écoliers et d’étudiants a démontré que la myopie, exceptionnelle chez les enfants, commençait à l’école et allait progressant à mesure que les jeunes gens avançaient dans leurs études.
- Des déformations osseuses (obliquité du bassin, incurvations rachidiennes, voussures thoraciques, inégale élévation des épaules, saillie inégale des clavicules, etc.), se manifestent très fréquemment, surtout chez les filles, de six à quatorze ans, par suite de la station assise trop prolongée, de certaines attitudes vicieuses prises pour écrire.
- La dyspepsie, des troubles gastro-intestinaux, une nutrition insuffisante, de la pâleur, de l’anémie, sont très souvent la conséquence de la position courbée sur un pupitre, de l'immobilité durant de longues heures, du séjour dans les salles mal aérées.
- La phtisie, fréquente chez les habitants sédentaires des villes, apparaît trop souvent ehez nos jeunes gens les plus studieux, qui, presque constamment penchés sur leur table ne respirent qu’incomplètement l’air confiné de la salle.
- Les troubles nerveux plus ou moins graves (céphalagie, hypéresthésie, neurosthémie, lenteur intellectuelle^ altération profonde des facultés cérébrales, etc.), sont souvent la consé-queuse de la contention d’esprit prolongée et excessive chez les jeunes gens des écoles spéciales.
- Voilà le mal; quel sera le remède? la commission répond:
- Autant que possible l’externat doit être substitué à l’internat. Le sommeil de plus longue durée pour des enfants que pour les jeunes gens, ne sera pas de moins de huit heures pour ces derniers. La durée quotidienne du travail intellectuel, proportionnée à l’âge des enfants, sera de trois à huit heures. Ce travail sera interrompu par des récréations j (chants, déplacements, jeux, exercices physiques). La durée j des classes de vingt à trente minutes pour les enfants, ne ! devra jamais excéder une heure ou une heure et demie pour
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- les jeunes gens Les programmes de l’enseignement dans les écoles, lycées et éeolee spéciales doivent être réduits proportionnellement à la durée du temps (trois à huit heures selon les âges) accordé au travail intellectuel. Pour éviter la fatigue dangereuse que causent des examens trop généraux, trop encyclopédiques et, par suite, trop aléatoires, il faudra « limiter l’étendue des programmes, mais surtout substituer à ces examens indigestes des examens partiels et fréquents, motivant un travail régulier et permettant à l’intelligence de s'assimiler les connaisan-ces qu’on lui offre.»
- En dehors des heures données au sommeil, au repas, aux travaux, il est nécessaire d’accorder, suivant les âges, de six à dix heures par jour aux exercices physiques (jeux, chants, courses, promenades, gymnastique, exercices et manœuvres militaires). C’est le meilleur moyen de prévenir les désastreux effets de la sédentarité et du surmenage intellectuel et peut-être d’abréger la durée du service à l’armée.
- En conséquence dit Je rapport en terminant, l’Académie appelle l’attention des pouvoirs publics sur les graves résultats morbides du surmenage intellectuel et de la sédentarité dans les écoles, lycées et écoles spéciales et sur la nécessité d’entreprendre de grandes réformes dans les modes d’enseignement en vigueur.
- D’autre part, la Lanterne publie une série de détails sur les examens que nous croyons devoir placer sous les yeux des lecteurs du Devoir. Ils pourront de la sorte comparer avec ce que nous avons dit des méthodes d’enseignement du Familistère.
- Une mère écrit à ce journal:
- J’ai une petite fille de huit ans des plus gentilles, vive, alerte, d’une intelligence rare, un petit prodige, en un mot, qui fait l’admiration de ses maîtresses. Elle sait sa géo-graphie et sa grammaire par cœur, et vous en récite des tirades à confondre des savants.
- Or, voici, monsieur, le petit dialogue que nous avions ensemble l’autre jour:
- D. de moi. — Combien y a-t-il de parties du discours?
- R. de l’enfant. — II y en a dix.
- D. de moi. — Quelles sont-elles?
- R. de l’enfant. — L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie.
- Je n’ai rien à ajouter; cela suffit pour donner la mesure de ce que valent les méthodes de préparation aux examens par la seule mémoire.
- Une autre mère écrit encore:
- Je vais tous les ans aux bains de mer et je varie pour faire apprendre la géographie sur place à mes enfants. Ils savent donc, de msu, très bien ce qu’est un golfe, une baie, une rade, un cap, un promontoire, une île, une presqu’île.
- Or, ce qu’on entend par l’enseignement de la géographie à l’école, c’est de leur faire réciter par cœur des définitions
- abstraites de ces mots. Les définitions sont plus ou moins exactes, comme toutes les définitions. Maintenant qu’ils les ont apprises et récitées, mes enfants ne savent plus reconnaître un golfe d’un promontoire.
- L’année dernière, on nous racontait la scène suivante, qui a eu lieu à un examen de l’Hôtel de Ville:
- Un examinateur demande à une jeune fille la ligne de chemin de fer pour aller de Paris à Bordeaux.
- La jeune fille cite les chefs lieux de départements que traverse la ligne d’Orléarjs.
- — Il y a encore une autre voie, dit l’examinateur d’un air sévère.
- — Je ne sais pas.
- — Vous devriez le savoir. C’est le chemin de fer de l’Etat, il est ouvert depuis avant-hier !
- Le même examinateur continue et demande à la jeune fille :
- — Comment feriez-vous pour aller de Brives à Redon.
- — Ma foi, dit la jeune fille, je prendrais YIndicateur.
- C’était la seule réponse.
- Le professeur de Jeannot n’avait pas tort quand il disait ;
- — C’est aux postillons de connaître les routes.
- En effet, il faut bien toujours avoir recours à eux en dernier ressort, comme il faut avoir recours aux indicateurs de chemin de fer quand on voyage. Qu’on apprenne aux jeunes filles les parcours principaux, soit ; mais leur demander de savoir par cœur les embranchements, les lignes secondaires, c’est leur faire dépenser du temps et une énergie intellectuelle qui seraient beaucoup mieux employés autrement.
- Combien ces de jeunes filles peuvent réciter imperturbablement une foule de noms de villes, de fleuves, et n’ont pas dans la tête les notions indispensables sur la forme de notre planète, la surface relative des terres et des mers, l’épaisseur de la croûte terrestre, le régime orographique du globe, les marées, les volcans, tout ce qui constitue la géographie physique?
- Combien y a-t-il de jeunes gens sortant du lycée et sachant quelles sont les grandes routes historiques et commerciales du globe9
- Mens sana in corpore sano. Si les descendants de l’antique Sorbonne voulaient bien se rendre compte que l’instruction doit comprendre ces trois choses, ils donneraient aux nouvelles générations une force intellectuelle qu’elles n’ont pas et ils ne les priveraient pas de leurs forces physiques.
- Les parents doivent bien prendre garde aux symptômes de fatigue de leurs enfants. Quand ils ont des maux de tête, sont atteints de lourdeurs, de somnolences, ils ne doivent pas hésiter. Us doivent enrayer.
- Les anciens disaient : Mens sana in corpore sano. Un esprit sain dans un corps sain. Les universitaires qui ont appris le latin devraient avoir toujours cet adage présent à l’esprit. Malheureusement, on Fa oublié à leur égard: ils l’oublient à l’égard des autres.
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- VAUT-IL MIEUX PAYER LE SUCRE
- 19 sous chez U épicier ou $0 sous au magasin coopératif?
- Sous ce titre, Y Emancipation organe des sociétés coopératives, qui se publie à Nîmes, contient le charmant article suivant, que nous croyons devoir placer sous les yeux de nos lecteurs :
- — « Oui, Madame, je vous l’assure : au magasin de consommation vous vendez le sucre beaucoup trop cher.
- — » C’est une erreur, madame ! Nous livrons le sucre sans aucun bénéfice; nous le vendons au prix moyen de la ville ; et de plus, chaque semestre, à tous les inven-aires, vous recevez votre part dans les bénéfices du magasin.
- — » Mais pourtant, madame Lernet, j’y vois encore sans lunettes. Je vous affirme que vous vendez tout trop cher; café, chocolat, savon, sucre surtout. Tenez : que parions-nous?
- -- » Ce que vous voudrez.
- — » Une douzaine de croquants et deux barquettes de chez Yillaret.
- — » Soit, madame la raisonneuse: c’est vous qui paierez.
- — » Nous le verrons bien tout à l’heure. Et maintenant prouvez-moi que deux et deux font trois.
- — » C’est précisément ce que je m’en vais faire. Deux et deux font trois que je pose sur le comptoir et un que je mets de côté.
- — » Pas mal imaginé. Continuez, s’il vous plait, et serrez de plus prés la question.
- — » Je ne demande pas mieux. À quel prix achetez-vous le sucre en pain à l’épicerie Bourguignon ?
- — » A 19 sous.
- — » Nous le vendons à l’Abeille Nimoise 20 sous.
- — > Donc vous le vendez plus chér de votre propre aveu.
- — » Mais non.
- — d Ah, par exemple, c’est un pen fort. Vous le vendez meilleur marché peut-être.
- — » Nullement! Nous le vendons ni plus cher ni meilleur marché; nous le vendons au même prix
- — » Alors je n'y comprends plus rien,
- — » Attendez un instaut et vous conviendrez qu’il en est ainsi. Mais tout d’abord avouez-le : Est-ce que le sucre est indispensable? Est-ce qu’on ne pourrait pas s’en passer?
- — » Peut-être bien; mais il en faut pour sucrer son café.
- — » D’accord! et vous en mettez deux morceaux, et même vous choisissez le s plus gros, madame la gourmande.
- — «Puisqu’il n’y a que nous et que personne ne peut nous entendre, je vous avoue que j’en mets toujours deux, et même trois si le café est un peu fort.
- — » Eh bien, si vous tenez à faire de sérieuses économies sur le prix du sucre, le meilleur moyen serait désormais de n’en plus user et de boire votre café au naturel. Les arabes le prennent ainsi avec tout son arôme, toute son amertume et tout son marc, et il paraît qu’il n’en est que meilleur. Essayez seulement, et après la première grimace que vous ferez la moins vilaine possible, vous finirez par vous accoutumer tellement à ce nouveau procédé que vous serez étonnée d’avoir bu si longtemps votre café sucré.
- — » Tout cela est fort intéressant ; mais nous sommes en France et non pas en Algérie. Revenez, s’il vous plait, à la question: le sucre acheté 20 sous à l’Abeille coûte-t-il le même prix que le sucre vendu au ville 19 sous?
- — » Mais oui, Madame, si inexplicable que cela vous paraisse à première vue. Remarquez que le marchand n’a jamais eu la gracieuseté de vous faire part de ses bénéfices, tandis que vous avez eu jusqu’ici 6 1/2 °/, et même 8 % à toucher sur le montant de vos achats (1). Donc le sucre vendu 20 sous au magasin vous coûte en réalité 6 1/2 % de moins, soit quelques centimes en dessous de 19 sous.
- » Toutes les fois que j’achète du sucre au magasin coopératif je verse exactement comme vous 19 sous, plus
- I sou ; — 19 sous pour le sucre et 1 sou que je ne jette pas à la rue, mais que je confie à la caisse d’épargnes communes de la Société, et qui, à la fin du semestre se retrouve en compagnie de bien d’autres à mon compte sur mon livret-action.
- » Mes achats au magasin me font faire des économies constantes. Plus j’achète et plus mes épargnes grossissent.
- II y a deux ans que je fais partie, comme vous, de l’Abeille Nimoise. Vous n’avez presque rien acheté, vous n’avez rien gagné. Pour moi, j’achète, toutes mes provisions au magasin, et j’ai déjà 96 fr. 40 à mon crédit. Je suis donc plus riche que vous ; et dans quelques années, comme la Société prospère et s’agrandit, comme elle ajoute la vaisselle, la viande, le charbon, le pain, le vin, les vêtements confectionnés et d’autres articles, qui tous donneront à leur tour de beaux résultats, j’aurai, sans m’en apercevoir amassé une partie de la dot de ma fille.
- (1) Le calcul établi ici n’est qu’un minimum: car les bénéfices réels de l'Abeille Nimoise se sont même élevés net à 12 0/o ; et même à 14 0/o; il y a déplus un compte de réserve appartenant aux sociétaires qui est alimenté chaque semestre par le 30 0/o prélevé sur le bénéfice total. (Réd.).
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- — » Vous avez raison, pleinement raison, M* Lernet, et.c’est moi qui avais tort. Il vaut mieux payer le sucre 20 sous au magasin coopératif, à notre magasin ouvrier, que de le payer 19 sous chez Bourguignon. Je le comprends maintenant, d’autant plus que si le magasin, en opérant sur un plus grand nombre d’articles, en doublant son chiffre d’affaires et le nombre de ses clients, peut donner au semestre prochain le 10 %, il en résultera que le sucre, au lieu de coûter en apparence 1 fr., coûtera en réalité 0 fr. 90, c’est-à-dire 5 centimes de meilleur marché que chez n’importe quel épicier, et que dans les grands magasins où il sert seulement d’amorce et de réclame pour les badauds.
- — » Et puis, ma chère amie, à l'Abeille Nimoise j’ai toujours le poids et la qualité, ce qui n’est nullement à dédaigner.
- — » Vous avez gagné le pari, Me Lernet; je cours acheter les croquants et les barquettes chez Villaret.
- — » Et moi j’apporterai une bouteille de Carthagène pour les arroser, car je vois que désormais le magasin coopératif aura en vous une Abeille active et dévouée, »
- Th. Tholozan.
- PLUS FIN QUE LE DIABLE
- C’est un greffier qui nous adresse la légende ci-dessous, de peur sans doute que nous ne manquions de sujets.
- D’instinct, je n’aime pas les greffiers, parce que je déteste, d’instinct également, tous les gens de justice. Maison peut-être greffier et honête homme. Puis le mien ne ressemble pas aux autres ; il est greffier et républicain, républicain et journaliste, journaliste militant par-dessus le marché ! Il n’oublie qu’un point ; de nous apprendre s’il signe ses articles dans la gazette où il collabore et qui fait la joie quotidienne de 5,000 abonnés.
- O greffier! phénix des greffiers ! je te pardonne ton état. Et, ne pouvant te montrer toi-même à nos lecteurs, je veux te contenter, je leur raconterai ton histoire. Non, pas la tienne, je me trompe : celle que tu nous as envoyée.
- Je connais un autre greffier (de Paris, celui-là) qui a donné sa démission pour <r se consacrer tout entier » à des études sur le moyen-âge.
- Si je mens, je veux que... J’allais jurer, c’est contre mes principes. Je ne me permettrai qu’une observation:
- La Littérature est déjà une carrière perdue ; si les greffiers s’en mêlent, que deviendront les littérateurs?
- Et maintenant passons à la légende.
- * *
- Au moyen âge tout était ensorcelé, enchanté ou possédé du diable : les châteaux, les maisons, les forêts, les fontaines, les ruisseaux, voire les hommes, les femmes, voire aussi très souvent, les moines, les nonnes, les abbesses et les abbés. Il y avait mille fois plus de démons que d’anges dans ce lemps-là, et les premiers abusaient de leur nombre, jouant aux humains toute sorte détours et de malices.
- Mais les esprits cornus de l’enfer, tout rusés qu’ils étaient, trouvaient leurs maîtres quelquefois.
- Près de certain village de certaine province — cherchez l’endroit ; je ne précise pas mieux pour éviter tout désagrément à mon greffier ; — tout près de là, donc, s’étendait une vaste pièce de terre, qui avait la réputation d’être hantée par les légions infernales.
- Les soldats de Lucifer sont comme nous : ils ne font rien sans cause. Ils ne réusissent pas toujours, comme, par exemple, lorsqu’ils s’insurgèrent contre l’Eternel. Mais sur l’homme depuis deux mille ans, vous le savez, ils se rattrapent.
- Or, cet espace inculte était appelé le Champ du Trésor parce qu’un tas énorme d’or et d’argent, un tas à enrichir l’empereur et le pape ensemble, dormait inutile, profondément enfoui dans le sol, d’après une tradition incontestée.
- Je ne sais pas si les diables sont cousins des juifs, mais, à l’exemple du peuple d’Israël, ils aiment terriblement la monnaie.
- Ils connaissaient la cachette ; par malheur, ils n’avaient pas le droit de creuser le champ eux mêmes; il 'fallait la main et les outils d’un chrétien.
- Ne me demandez pas la raison de cette interdiction : c’est un secret; c’est un mystère. Quand ii sera bien initié aux arcanes de l’époque, peut-être, un jour, le deuxième greffier éclaircira-t-il ce point difficultueux.
- Vous pensez que tout disciple de Jésus, que tout bon fils de la Vierge Marie aimait mieux faire un long détour que de passer à portée des hordes noires.
- Les hordes noires! C’est le peuple qui disait cela; mais il exagère toujours. Je vous confierai qu’un seul diable gardait le champ et le trésor. Mais il avait beau surveiller, il ne voyait approcher personne le jour, encore moins la nuit, pas même un voyageur pressé, pas même un ivrogne !
- Et cependant, pouvait-on, devait-on laisser moisir cette fortune plus longtemps !
- — Tète bleu! jarnibleu! sang du Christ! jura le barbier Godiilon, un matin, en se réveillant et s’étirant, après avoir rêvé qu’il était devenu riche, je me lèverai donc
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- toujours aussi pauvre qu’hier ! Non sera! Mais, si je vole, on me rompra les quatre membres sous la roue. Je veux risquer mon salut; à minuit sonnant, ce soir, j’irai faire un brin de causette avec les gardiens encornés du Champ du Trésor.
- — Je t’attendrai, Godillon! dit une voix étrange, sortie on ne sait d’où.
- — Cà commence bien, pensa le barbier. Maintenant, si je ne suis pas un capon, je ne peux plus m’en dédire.
- Et tout haut il ajouta:
- — Qui es-tu, toi, qui me parles sans que je t’interroge?
- — Que t’importe? répondit la même voix surnaturelle? Qu’il te suffise de m’entendre pour le moment ; ce soir, tu le verras.
- — Bien! très bien! déclara le barbier. Je tiens le rendez-vous, et ce soir j’aurais le plaisir de te serrer la griffe...
- * *
- Le perruquier Godillon avait eu l’occasion de sauver la vie à un enchanteur. Il ignorait que ce fut un enchanteur, mais c’en était un, toutes les chroniques l’assurent de la façon la plus formelle.
- Le magicien se montra très reconnaissant.
- — Tiens! dit-il au tondeur et au raseur d’hommes, tu es un bon garçm, tu mérites une récompense ; je te fais cadeau de ce rasoir merveilleux, il est enchanté par un tel procédé que, si tu lui commandes de couper quelque chose, il partira de lui-même et te rapportera l’objet désigné.
- Ce n’était pas tout de posséder un si étrange rasoir; il fallait savoir s’en servir. Godillon ne trouvait rien à couper, il cachait même avec soin l’instrument tranchant, de crainte d’être brûlé en place publique pour crime de sorcellerie.
- Mais ce jour là une inspiration lui vint ; devant aller rendre visite à messire Diable, il mit dans sa poche l’outil à raser les mentons.
- Puis, il attendit minuit ; puis, il pénétra dans le champ.
- — C’est toi, Godillon ? interrogea l’esprit noir.
- — Parfaitement, c’est moi! railla le perruquier. Mais j’aime à connaître les gens avec qui je fais des affaires ; comment t’appelles-tu? Réponds à ton tour.
- — Babulack.
- — Joli nom pour un diable. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. Oii est le trésor?
- — Oh! oh! fit Babulack, avec les démons, c’est comme avec les hommes: il faut d’abord signer nos conditions.
- — C’est trop juste : déclara Godillon qui riait en-dessous, le finaud, certain d’attraper non seulement Babulack, mais encore Satan lui-même.
- Le prix de ces marchés infernaux est toujours le même ; en échange de la moitié du trésor, le barbier vendait son àme.
- Mais, au moment du partage, il dit mentalement au rasoir :
- — Coupe moi la queue de Babulack !
- L’ennemi du genre humain n’en sentit rien, tant la lame fit habilement son devoir,
- Alors l’homme et le Maudit se saluèrent avec beaucoup de civilité, emportant chacun leur part aussi contents l’un que l’autre.
- A Thébes ou à Lacédémone (je ne me souviens plus au juste, j’ai oublié mon histoire ancienne), le soldat qui revenait de la guerre sans son bouclier était déshonoré pour toute sa vie. Il paraît qu’un déshonneur pire atteint, dans le royaume ténébreux, les diables qui ont perdu leur queue, et comme ils sont immortels, pendant cent ans au moins les bourreaux de l’endroit leur infligent d’incessanls supplices.
- Heureusement pour lui Babulack était bien noté en cour, ayant rendu beaucoup de services à la cause démoniaque.
- Il obtint de remonter sur terre pour essayer de conclure un accommodement avec ce terrible farceur de Godillon.
- Il implora le possesseur du rasoir enchanté:
- — Barbier, restitue-moi mon bout de queue!
- — Babulack, je veux bien, à une condition: remets moi le papier que j’ai signé.
- — Oh! le coquin !
- — Pas d’injures, monstre crochu! Je tiens à mon âme. et plus que toi à ton appendice caudal. Donnant, donnant. Sinon, pas de transaction possible,retourne dans tes abîmes
- 11 fallut bien que le diable cédât. Il tendit le papier à Godillon qui tendait, de sa part, le bout de queue.
- Et Babulack s’évanouit dans un nuage de fumée.
- Et le perruquier vécut comme un grand seigneur, en se promettant bien de ne plus revendre sa pauvre âme, si adroitement reconquise.
- Auguste Saulière.
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- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 16 au 22 Mai 1887.
- Décès :
- Le 22 Mai, de Leclaire Eugène-Alexandre, âgé de 12 ans.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- tfu/se, —* lmp, Baré.
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- Il* Année, Tome 11 ° 456 Le numéro hebdomadaire %0 c. Dimanche 5 Juin 1887
- BUREAU a GUISE (Aisne) ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
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- S’adresser à M, LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Grèves et Salaires. — Nouvelles du Familistère. — L'Impasse actuelle. — Aphorismes et Préceptes sociaux. — Le Commerce de la France. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — UÉtat et la Sécurité publique. — La Colonisation en Algérie. — Un ballet à Kioto. — État-civil du Familistère. — Librairie du Familistère.
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- GRÈVES ET SALAIRES"1
- II
- Dès que l’industrie permit la spéculation sur les salaires, l'antagonisme entre le patron et l’ouvrier apparut.
- Deux intérêts contraires étaient en présence; une source inépuisable de tiraillement s’ouvrait entre la direction et l'exécution du travail.
- L’ouvrier n’ayant qce son salaire pour toute ressource, avait intérêt à le défendre, à en augmenter le taux, tout au moins à le maintenir. Le patron, lui, trouvant son bénéfice dans la vente des produits du travail avait des intérêts multiples opposés à ceux de l’ouvrier. Pour tirer de l’ouvrage obtenu le plus d’avantages possibles, non
- (1) Extrait d’un ouvrage que se propose de publier prochainement M. Godin.
- seulement le chef d’industrie avait pécuniairement intérêt à payer de faibles salaires, mais cet intérêt s’étendait à la réduction de tous les frais ayant rapport à la confection de l’ouvrage.
- Par le cours naturel des choses, le possesseur de l’usine a seul direction et commandement dans l’atelier. L’ouvrier, de son côté, n’étant que salarié, ne s’intéresse à rien de l’administration du travail à lui confié, mais il se ligue avec ses camarades pour conserver ce qu’il considère comme son droit : la réglementation du travail. Le travail lui semble être sa chose propre ; de même qu’il veut son indépendance personnelle, il veut l’indépendance de son travail ; mais, vains efforts! La loi ne lui donne aucun droit de régler ces questions dans l’atelier ni dans l’usine où il n’a nulle part à la direction, nul représentant, nui délégué pour parler en son nom.
- C’est là le servage indirect qui pèse sur l’ouvrier et que l’ouvrier a senti dès les débuts de l’industrie moderne.
- La concentration des moyens de production n’a pas peu contribué à pousser à l’extrême les motifs propres à faire comprendre aux ouvriers l’exploitation et la domination auxquelles ils étaient livres.
- La grande industrie aceroit la distance entre la direction industrielle et l’ouvrier. Cela s’établit naturellement à l’insu de la volonté et de l’intention des personnes ; mais les conséquences n’en sont pas moins fatales aux ouvriers. Car, à mesure que l’exploitation industrielle s’étend, les rapports directs de l’ouvrier avec la direction du travail
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- diminuent, de sorte que l’industrie n’ayant d’autre Lut qu’une opération de bénéfices, l’ouvrier est plus facilement sacrifié. Tout se réduit pour l'administration productrice à une question de dépenses et de recettes. Moins la dépense est forte, plus les bénéfices sont grands.
- La législation considérant le travail comme une marchandise, l’industrie le classe au rang des dépenses comme elle fait de la matière première et de toutes les choses achetées pour l’usine ou l’atelier. L’industrie traite enfin le travail sans autre égard que celui qu’on accorde à une chose que l’on se procure aux conditions les plus réduites. On oublie que le travail étant l’action de l’homme ne peut être traité comme une chose matérielle.
- Les ouvriers ne sont pas sans raisonner aujourd’hui l’importance de leur rôle dans la production et sans se dire: Le travail, c’est l’homme dans ce qu’il a de plus utile à la société ; l’achat du travail c’est un contrat et, comme tous les actes de cette nature, celui-ci n’est licite que s’il a été conclu librement des deux parts. Or, aujourd’hui, l’ouvrier ne fixant pas lui-même son salaire, mais étant contraint de l’accepter quelque faible qu’il soit, sous peine de laisser sa famille en proie aux plus grandes privations, l’achat du travail n’est pas un contrat libre. On finira par reconnaître qu’il y a là un fait d’oppression indirecte que la législation doit faire disparaître, en donnant aux ouvriers constitués en corps le droit de faire leurs conditions et leur règlement.
- Le premier objet du travail doit être de donner à la famille ce qui lui est nécessaire ; tant que ce but ne sera pas complètement atteint; il y aura des protestations. C’est sous l’empire de ce sentiment que les grèves ont lieu.
- Les causes et l’importance des conflits s’accroissent à mesure que l’industrie se développe, parce que les moyens de pressurer l’ouvrier augmentent aux mains des exploiteurs.
- Les choses mêmes étrangères à la production deviennent matière à conflits, quand elles donnent accès par un point quelconque à l’intervention de la direction industrielle.
- Les caisses de secours, par exemple, sont organisées, presque généralement, dans les établissements d’industrie, à l’aide de retenues faites sur le salaire des ouvriers. Les fonds de ces caisses sont donc bien la propriété des ouvriers. Eh, bien, généralement, les ouvriers ont à peine la faculté de s’occuper de la distribution des secours et de l’état des fonds en caisse. C’est le chef d’industrie
- ! qui s’arroge le droit de faire les règlements et de | veiller à leur application. On voit à quels inconvénients donnent lieu de telles pratiques ; partialités et négligences, abus même des fonds en caisse, réclamations des ouvriers contre la méconnaissance de leur droit à diriger leurs caisses de secours, refus des patrons, suspicion des ouvriers, accusation de mauvaise gestion, grèves ; tout cela n’existerait pas si le droit réel était respecté.
- Le droit de l’ouvrier est-il moins fondé sur ce dont dépendent sa santé et l’existence de sa famille ?
- La tâche, la durée et le salaire du travail, ne sont-ce pas là des choses du plus palpitant intérêt pour lui?
- La tâche et la durée du travail ne sont-ce pas là des causes de fatigue et de peine dont il appartient aux travailleurs exclusivement de fixer la limite? De quel droit ceux qui ne prennent pas part à la peine peuvent-ils l’imposer aux autres ? Le salaire n’est-ce pas le pain de l’ouvrier, de sa femme et de ses enfants? N’est-ce pas la part immédiate conquise sur la matière pour nourrir la famille, part analogue à celle que le sauvage obtient en tuant le-gibier ou en cueillant le fruit des arbres ?
- En vertu de quel droit le chef d’industrie peut-il, de son autorité, sans le consentement de celui qui fait le travail, réduire d’un quart, de moitié, ou de n’importe quelle quantité il lui plait, la nourriture que l’ouvrier peut retirer de son travail? Car, le salaire c’est la nourriture ; et diminuer le salaire, c’est porter atteinte à subsistance et à l’existence de l’ouvrier et de sa famille.
- 11 est donc concevable que les atteintes portées aux moyens d’existence des travailleurs n’aient point toutes passé sans protestations ; aussi des grèves, des conflits, marquent-ils de temps en temps ces évolutions insensées de l’industrie. Ces phases douloureuses que traversent les classes ouvrières sont dues à une législation imparfaite qui donne tous les pouvoirs aux uns, et ne laisse aux autres que la faculté de se soumettre et d’obéir. Il y a donc dans la grève, malgré ce qu’elle peut avoir, parfois, d’injuste en apparence, une cause principale qui la justifie; cette cause, c’est lè droit naturel enlevé à l’ouvrier d’être le maître du produit de son travail.
- Mais l'inefficacité de la grève pour remédier aux maux de l’industrie se démontre de plus en plus. Le recours même à la grève indique, chez les grévistes, l’ignorance des moyens réellement propres à remédier aux maux qu’ils veulent combattre-
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- La grève, quels que soient ses résultats, laisse le mal subsister; elle n’est pas un moyen d’établir la justice ni l’équité dans les rapports entre chefs d’industrie et ouvriers. Pour établir cet accord, il faudrait un pouvoir supérieur, celui de l’autorité de la loi.
- La grève, hélas! a, donc, été jusqu’ici fort loin d’atteindre le but poursuivi par les ouvriers; malgré les souffrances qu’elle a causées dans les familles ouvrières, elle n’a pas empêché la baisse générale des salaires. La grève est en défaut parce qu’elle s’attaque directement aux abus, au lieu d’en faire réformer les causes.
- Il est grand temps de remonter à ces causes, de mettre fin aux abus de la réduction des salaires, de pénétrer l’opinion publique de cette vérité que le travail est là propriété des travailleurs, qu’à eux seuls il appartient d’en fixer le prix.
- Mais, dira-t-on, ce droit existe, l’ouvrier n’est pas contraint d’accepter le salaire qu’on lui offre. Erreur,il y est contraint par la misère et par la faim ! La liberté de l’ouvrier n’est pas complète. Il n’y a plus ni esclavage ni servage ; il n’y a plus ni possession de l’homme par l’homme, ni droit de violence de celui qui fait travailler sur celui qui travaille ; mais, le besoin est là pour commander à l’ouvrier et lui faire accepter un salaire insuffisant.
- Reconnaissons donc que si l’esclavage a été une des monstruosités humaines, le salariat n’en est qu’une atténuation ; et qu’il faut au plus vite donner aux ouvriers des garanties qui les mettent hors des atteintes de toute exploitation.
- Ce ne sont ni les théories révolutionnaires, ni les théories anarchistes qui donneront cela; ce seront les lois que les pouvoirs publics feront dans un jour de sagesse, lois dictées par l’équité et la justice en vue de détruire les derniers vestiges de l’oppression et de donner aux ouvriers les garanties de l’existence, garanties auxquelles ils ont les droits les plus sacrés, parce que ceux-ci tiennent à une cause supérieure à la volonté humaine.
- Les ouvriers auraient donc mieux à faire que de se mettre en grève ; ils auraient à faire de l’agitation intelligente par la parole, par des pétitions aux Chambres; ils auraient à mettre en évidence l’iniquité de la baisse des salaires, l’iniquité de léurs misères; ils auraient à convertir l’opinion publique à leur cause, à demander une loi sur le travail, loi qui restituât aux travailleurs le droit effectif de fixer les salaires, les heures de travail et d’établir des règles générales pour toutes les
- industries similaires. Cette agitation poursuivie avec persévérance ferait plus en cinq ans pour la cause du travail que trente ans de grèves, ou qu’une révolution au lendemain de laquelle les abus qu’on avait cru vaincre se rétabliraient, parce que l’opinion publique n’aurait pas été, à l’avance, élevée à la conception des institutions sociales propres à les faire disparaître.
- (A suivre)
- NOUVELLES DU FAMILISTERE
- Les fêtes catholiques de la Pentecôte, jadis l’occasion de cérémonies superstitieuses et de réjouissances savamment ordonnées par l’Eglise, pour captiver les sens en même temps que la conscience des fidèles, ont été cette année, à Guise, l’occasion d’une fête à laquelle le Familistère a pris part et dont nous devons toucher quelques mots à nos lecteurs.
- Un concours de pompes à incendie avait été organisé, en effet, par la municipalité de la ville.
- S’il est une institution qu’il serait utile devoir se propager et se répandre de plus en plus, c’est assurément celle des sapeurs pompiers : ces associations fraternelles de citoyens se réunissant pour porter secours partout où le péril de l’incendie menace les populations dans leur vie et dans leurs richesses.
- Le militarisme a le pompier en horreur. Au régiment il y a une expression caractéristique devenue proverbiale qui marque bien la différence entre le pompier et le soldat : Manœuvrer comme un pompier ! Ce terme de mépris fait l’éloge de celui-ci. Le soldat, — à son corps défendant, je le sais — porte la ruine, l'incendie et la mort là où le pompier prête son aide et son assistance fraternelle — souvent au péril de la vie, avec la conscience du danger qu’il affronte, sans clairons ni trompettes, froidement, simplement — héroiquement.
- Dans les départements du Nord, ces institutions se sont considérablement développées ; il y a peu de communes importantes qui n’aient leurs compagnies parfaitement organisées.
- Le Familistère qui est une association communale, ayant sa vie propre, son fonctionnement régulier en dehors de toute ingérence étrangère pour ce qui concerne ses institutions d’aide et d’assistance sociales, possède également une compagnie de pompiers, qui devait prendre part au concours fixé pour le lundi de la Pentecôte.
- Par unê concidence non recherchée, le dimanche même avait lieu au Havre un grand concours de musiques, et l’Harmonie du Familistère était partie pour cette dernière ville.
- Au Havre comme à Guise, les représentants de l’Association ont tenu dignement leur rang et honoré par leur présence le concours dont ils faisaient partie, puisque partout des récompenses leur ont été accordées.
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- Au concours de Guise, en effet, les pompiers du Familistère j ont obtenu le premier prix de manœuvre. j
- Au concours du Havre, les musiciens ont obtenu, à j l’unanimité du jury, un premier prix d’exécution ; au concours d’honneur, un second prix d’honneur.
- La musique du Familistère concourait à la première division, première section, c’est dire qu’elle avait à vaincre des rivaux redoutables — d’autant plus redoutables, que le concours du Havre était très brillant. Nous n’avons donc pas besoin de nous appesantir sur l’importance du mérite des récompenses obtenues. Leur énonciation suffit. — En outre, nos musiciens ont eu une prime de 100 francs et deux palmes grand modèle.
- Ces deux concours ont été l’objet de fêtes cordiales dans lesquelles nous avons eu le plaisir de voir la population qui nous entoure manifester à diverses reprises sa sympathie pour l’Association du Familistère.
- Le lundi 30 mai était, en effet, le jour de fête du concours des pompiers ; à l’occasion de l’arrivée au Familistère de nos musiciens retour du Havre, la population de Guise, dans une manifestation de sympathie spontanée est venu se joindre à nous pour recevoir les pacifiques — mais non moins glorieux — vainqueurs du concours havrais.
- Sur le quai de la gare, nos musiciens furent donc reçus parle conseil de gérance, les sociétés de musique, de pompiers et de gymnastes de la ville, les sociétés de pompiers, d’archers et de gymnastes du Familistère. Une foule immense avait tenu, malgré la pluie, à venir complimenter nos collaborateurs et co-associés.
- Monsieur et Madame Godin ont ensuite reçu le cortège dans le Familistère où un vin d’honneur avait été préparé. Dans quelques paroles émues, le fondateur du Familistère a félicité chaudement le chef de musique et les instrumentistes du succès remporté qui ne peut qu’aider encore à propager et à grandir l’œuvre sociale dont ils font partie.
- M. Bernardot a prononcé ensuite le discours suivant, au nom du conseil de gérance :
- Mon cher Poulain, et vous, Messieurs du Familistère,
- Le conseil de Gérance, toujours de cœur dans tout ce qui arrive aux membres de l’association, m’a délégué comme secrétaire, l’honneur de vous souhaiter la bienvenue en son nom.
- L’accueil qui vous est fait en ce moment par la population du Familistère, à laquelle sont venues se joindre d’une façon si spontanée, les sociétés de la ville de Guise, vous donne la mesure des sympathies que vous avez su acquérir par un travail soutenu que des succès sans cesse renouvelés sont venus affirmer et couronner.
- Vous nous quittiez, il y a quelques jours, riches d’espérances, aujourd’hui vous rentrez dans notre grande famille familistêrienne plus riches encore des récompenses acquises.
- En vous offrant ces fleurs, comme un gage de la solidarité qui nous unit tous dans l’œuvre commune, nous vous remer-| cions et vous louons sincèrement des efforts que vous faites pour représenter dignement notre association.
- Vos succès sont pour elle ses succès et en propageant son nom, en présentant ainsi dans tous les coins de la France ses vaillants enfants, vous donnez à ceux qui nous ignorent le désir de nous connaître et d’étudier les bienfaits qui sortent d’une rénovation sociale dont les racines ont été plantées d’une façon si vigoureuse dans cette Cité.
- Honneur donc à vous, fds du Familistère, honneur aussi à ceux qui ont su, en récompensant votre talent, faire acte de justice.
- Nous prenons occasion de cette solennité pour adresser nos félicitations aux pompiers du Familistère qui dans le concours de Guise se sont faits remarquer par leur bonne tenue et ont enlevé un premier prix de manœuvre.
- Pour vous, sociétés de la ville de Guise qui dans cette fête de famille, nous apportez un concours si gracieux, nous vous remercions et vous invitons à choquer vos verres contre les nôtres en buvant le vin d’honneur qui vient de vous être versé à tous.
- Un élève du cours Complémentaire a présenté après ce discours, un bouquet à M. Poulain le chef de musique, après, quoi, la musique de la ville a exécuté avec beaucoup de style et une grande perfection un morceau de son choix.
- Monsieur et Madame Godin ont chaleureusement remercié les sociétés de la ville accourus pour prendre part à la réjouissance du Familistère et au nouveau succès qu’il, vient de remporter.
- On a bu ensuite le vin d’honneur et l’on s’est séparé, tout le monde heureux de la cordialité et de l’échange de sentiments fraternels auxquels les concours de pompes et de musique avaient donné lieu.
- Enterrement civil au Familistère.
- Nous empruntons à un journal de la localité le récit suivant:
- Jeudi, 26 mai,à 3 heures du soir, a eu lieu au Familistère l’enterrement civil d'un enfant, le jeune André Allart. De nombreux amis étaient venus pour témoigner leur sympathie à la famille éplorée du défunt.
- En plus de la couronne du Familistère et de celle de la Libre-Pensée de Guise, on remarquait deux magnifiques couronnes en perles offertes par des amis. Venait ensuite une énorme couronne de mousse et de myosotis, portée sur un brancard par deux jeunes écoliers. En avant du cortège, flottait la bannière du groupe spirite avec sa devise: naître, mourir et renaître. Les cordons du poêle, et ceux de la bannière étaient tenus par des enfants de l’association. Une jeune fille, habillée ; de blanc, distribuait des fleurs d’immortelles à tous les
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- assistants qui étaient au nombre de 200 cents environ, j parmi lesquels la plus grande partie étaient des dames, j L,es libres penseurs, avec leurs insignes, s'étaient joints au cortège. Au cimetière, le citoyen Doyen, employé au journal le Devoir, s’est avancé sur le bord de la fosse et a prononcé l’allocution suivante :
- Citoyennes, citoyens,
- « ku nom de la famille éplorée de cette enfant, dont nous venons rendre à la terre la dépouille mortelle, permettez-moi de vous remercier de votre concours dans cette douloureuse circonstance.
- Le petit être que nous pleurons aujourd’hui, n’a fait que passer sur la terre. Il n'a pas connu les joies que l’on y trouve quelquefois ; mais aussi, il n’a pas eu à supporter tous les maux, toutes les souffrances physiques et morales dont notre existence terrestre est abreuvée. Ses parents étaient heureux de voir près d’eux grandir cet enfant, dont l’intelligence s’annonçait précoce ; tous ceux qui le connaissaient, l’aimaient pour sa gentillesse; en quelques jours un mal implacable l’a terrassé, il n’est plus.
- Dieu n’existe donc pas ? Il n’y a donc pas de justice là-haut? Pourquoi cet enfant aimé et adoré de tous, meurt-il avant d’avoir vécu ? Tels sont les réflexions que j’entendais faire ce matin.
- Et, qui vous prouve mes chers concitoyens qu’il n’y a pas de Dieu? Etes-vous bien sùr que la justice la plus rigoureuse, ne préside pas à tous les événements de l’humanité? Connaissez-vous toutes les lois de la nature? Avez-vous approfondi le pourquoi des choses?
- Avez-vous enfin soulevé le voile qui nous cache l’auguste. vérité... Dans tous les temps, chez tous les peuples, les hommes d’élites, aussi bien que les masses, ont cru à la survivance de l’être après ce que nous appelons la mort, et qui n’est, en réalité, d’après une doctrine philosophique très répandue, qu’une transformation de notre être. La science a depuis longtemps proclamé cette vérité: Rien ne meurt dans la nature ; tout se transforme sans cesse. Pourquoi voudriez-vous, citoyens, que si la matière est immortelle, l’esprit qui est d’une nature supérieure ne le soit pas aussi? S’il en était autrement, oh alors on aurait bien raison de dire qu’il n’y a pas de justice. Les sages, les philosophes les plus renommés, ont proclamé depuis des milliers d’années, que lame est immortelle, et qu’elle a besoin pour progresser de vivre alternativement de la vie spirituelle et de la vie matérielle. Le sommeil est io bas l’image de cette double existence. Non! André Allard, n’est pas anéanti à jamais; il vit toujours d’une vie plus parfaite que celle qu’il avait hier. S’il vient de naître à la vie spirituelle il renaîtra plus tard à la vie terrestre. Naître, vivre, mourir et renaître encore, telle est la loi suprême, et cette loi consolante vient adoucir la douleur en donnant
- au cœur affligé l’espérance, cette sublime consolatrice. Pour ceux qui possèdent cette croyance, la mort n’est plus une séparation éternelle, elle est seulement une absence momentanée de l’être aimé. Ils savent que nos chers disparus habitent un monde supérieur, d’où nous venons nous-mêmes et où nous les retrouverons un jour.
- « On accuse trop souvent les sociétés de libre-pensée d’être des groupes matérialistes et athées. Les libres-penseurs, citoyens, sont surtout des hommes de progrès qui, ayant en horreur les maux qu'engendrent le fanatisme et la superstition, veulent en purger la terre. La libre-pensée est avant tout une Société de large tolérance ; elle ne combat que le mal, respectant toutes les écoles philosophiques, toutes les croyances basées sur l’élude et la raison. Ce que veulent les libres-penseurs, c’est s’éclairer mutuellement par la discussion, par l’étude, par la libre appréciation des religions et de leurs dogmes. Ce qu’elles ont pour but, c’est débattre en brèche l’exploitation cléricale, plus funeste encore à l’intelligence qu’à la bourse.
- La libre-pensée, dans ce but noble et élevé, fait appel à tous les hommes de cœur, à tous les amis du progrès, à tous les républicains sincères.
- Permettez-moi en finissant de vous répéter les deux vers suivants de notre grand poète national Victor Hugo, qui croyait, fermement à l’immortalité de l’être.
- C’est un éblouissement sublime que la tombe On y monte, étonné d’avoir cru qu’on y tombe !
- André Allard, cher enfant, trop tôt disparu au gré de ceux qui t’aiment; au nom de la Libre-Pensée de Guise, je dis un éternel adieu à ton corps qui repose ici ! Mais à ton esprit ! à ton être immortel! en mon nom et au nom de mes amis spiritualistes, je te dis au revoir!...
- Après ce discours, chacun s’est approché de la tombe en y jetant quelques immortelles, puis le cortège s’est reformé avec Je même ordre qu’au départ, et avec le même recueillement, a reconduit le deuil jusqu a la porte du palais social.
- Ces cérémonies funèbres, qui deviennent chaque jour plus nombreuses, sont imposantes surtout par leur simplicité et la bonne tenue qu’on y remarque ; elles finiront, en se généralisant par dissiper peu à peu le préjugé qui consiste à croire qu’on ne peut faire conduire à sa dernière demeure le corps d’un parent ou d’un ami sans le faire accompagner d’un monsieur qui chante en latin pendant que vous pleurez, et qui trouve encore le moyen de vous faire payer très cher ces simagrées, auxquelles vous n’aviez rien compris.
- Espérons que la presse républicaine, dont la puissance s’accroit chaque jour, aura raison de ces coutumes sura-nées, derniers vestiges des époques d’ignorance, de honte et de misère. Pierre Dean
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- L’IMPASSE ACTUELLE
- Enfin ! Voilà donc le ministère constitué ! Après tant de démarches, de pourparlers, d'intrigues, d’espérances déçues aussitôt que conçues, il a été possible de réunir une dizaine d’hommes parlementaires décidés à prendre en main les rênes du gouvernement ! Il est vrai que si nous n’avons plus à craindre de voir la France sans ministres, nous avons tout lieu de craindre que les ministres actuels ne durent pas longtemps car les éléments de durée semblent leur faire défaut.
- Hélas ! Les ministres se suivent et se ressemblent ; jusqu’à ce jour, toutes les considérations diverses développées dans les colonoes de cette revue s’appliquent indifféremment à n’importe quelle assemblée de parlementaires réunis en un cabinet ministériel. Les hommes se succèdent; tantôt la prétendue politique de tel groupe prédomine; tantôt il semble que c’est la politique du groupe voisin. Au fond, c'est toujours la même politique d’attermoiements, de mesures incohérentes, — politique révolutionnaire et casse-cou qui fera et défera tous les ministres du monde, usera tous les groupes parlementaires, sans faire avancer d’un pas la solution du grand problème qui domine tout, plane au-dessus de tout : le problème social de la misère, de l'organisation du travail ; l’amélioration du système de production et les garanties à donner aux travailleurs, sans lesquelles tous sont irrémédiablement condamnés à commettre les mêmes fautes, à subir les mêmes échecs.
- Cette fois, cependant, la tournure prise au début par la crise ministérielle semblait présager un autre expédient que celui qui vient de suspendre pour quelques jours seulement l’interrègne ministériel.
- On se rappelle en effet, — nous l’avons analysée dans le dernier numéro — la cause futile pour laquelle le ministère Goblet a été renversé. En principe M. Goblet et ses collègues ne refusaient pas de procéder à une refonte du budget de 1888 ; seulement ils n’en voyaient pas la possibilité. Cette possibilité, ils étaient prêts à l’accepter, si la commission, comme c’était son devoir, la lui eut offerte. La commission se défendant d’accomplir cette tâche et le ministère, avouant loyalement son impuissance, au lieu que ce fût la commission que la chambre blâma, celle-ci renversa le ministère.
- Aussitôt le ministère renversé, en même temps que les ambitions personnelles et les intrigues de groupe se donnaient libre carrière, les difficultés budgétaires apparaissaient, d'autant plus redoutables que la Chambre ayant une vague conscience des nécessités de changements profonds, affirmait dans les pourparlers l’impossibilité de sortir du gâchis autrement que par de larges réformes. Or quand un envoyé de M. Grévy s’adressait à un homme parlementaire en vue, celui-ci mis au pied du mur se récusait.
- La question Boulanger — que nous verrons tout à l’heure surgir dès le premier jour dans la crise — n’était que secondaire. Au fond, la question impor* tante, irritante, que chacun sentait bien qu’il lui était impossible de résoudre, se posait ainsi : le ministère Goblet est tombé parce qu’il n’a pas présenté un ensemble de réformes suffisant dans son projet de budget de 1888. Les nouveaux ministres auront à remplir la tâche que M. Goblet et ses collègues n'ont pas su accomplir.
- Telle était la question :
- La situation ne permet pas d’attermoyer davantage. Il faut refondre le système budgétaire actuel qui s’effondre de toutes parts. Il faut refondre le système de répartition des recettes, à cette heure pesant exclusivement sur le salaire des travailleurs qu’elles pressurent, accablent. Le salaire n’est pas suffisant pour faire face à ces recettes dont les évaluations ont été majorées; par suite, les recettes baissent, le Trésor est vide et contraint de passer sous les Fourches Caudines de la finance qui lui impose des conditions d’autant plus onéreuses que ses besoins sont plus grands. Mais la contribution — moyennant prime — de la finance devient à son tour une cause de déficit. L’emprunt naturel ou artificiel, loyal ou déguisé — obligations à court terme, bons du Trésor, etc. — sont autant de nouvelles charges ajoutées à celles existant déjà; — elles constituent autant de poids mort ajouté au budget qui sombre.
- Le cercle est donc vicieux, fatal. Tout s’enchaîne dans une organisation sociale comme la nôtre. Les impôts pesant sur le salaire ouvrier diminuent les moyens de consommation ouvrière. La consommation ouvrière se restreignant, la production doit forcément se ralentir. Car quelques sophismes dont les économistes entourent le mystère de la production dans notre système d’échange — on pro duit pour consommer. Le principal consommateur est l'ouvrier. Si l’ouvrier produisant comme 4 ou 5
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- ne reçoit que comme 2 ou 3, l’excédent ne tarde pas à engorger le marché. L’état pléthorique du marché détermine à son tour un ralentissement dans la production Mais le ralentissement de la production diminue l'offre du travail, engendre le chômage, produit la misère, la baisse des salaires s’accentue. Or la baisse des salaires progressant, la contribution absolue de l’ouvrier diminue également- Les recettes doivent donc forcément baisser.
- Tel est le cycle évolutif que suit la série d’effets engendrés par cette cause première : la répartition de l’impôt pesant sur la production, c'est-à-dire en dernière analyse, sur la consommation ouvrière.
- Si nos hommes d’Étal percevaient clairement cet enchaînement économique, fatal dans notre organisation actuelle, parce qu’il résulte d’un ensemble de faits antécédents qu'il faut modifier pour modifier les faits conséquents qu'ils entraînent, ils verraient en même temps le remède à appliquer à une telle situation inextricable, et les réformes que le Devoir préconise depuis dix ans ne tarderaient pas à être apDliquées. On déchargerait la circulation du poids mort de l’impôt qui l’écrase, l’engorge, détermine ici la pléthore, là fanémie, le désordre partout. Alors, ils comprendraient l’urgence qu’il y a à ne pas laisser s’aggraver pareil état de choses qui empire de lui-même du fait seul qu’on laisse les événements se précipiter, la direction imprimée suivre son cours normal qui nous mène droit à l’affamement des classes travailleuses, à la Révolution. Alors nos projets d'hérédité nationale de l’Etat, déchargeant le salaire ouvrier et la production tout à la fois, puisque les ressources qu’elle procureraitne porteraient atteinte au fruit du travail de personne, apparaîtraient comme la solution naturelle et toutesimple de l’équation budgétaire à résoudre.
- Malheureureusement, de ces phénomènes rapidement analysés plus haut, nos hommes d'État ne perçoivent que la manifestation brutale, matérielle. Ils ne voient pas au fond des choses. Cette manifestation brutale réside dans le déficit budgétaire qu’il faut combler.
- Tant qu’il s’agit de critiquer, de constater superficiellement la situation, n'importe qui, à laCham-bre, s’élève contre l’état de nos finances, réclame du gouvernement une amélioration aussi efficace que rapide. Mais quand if n’y a plus de gouvernement, lorsqu’un ministre passe son tablier,— qu’on mç pardonne cette image vulgaire — celui à quion
- offre de le reprendre recule : il hésite d'abord et finalement se récuse.
- Avant, il lui semblait que le gouvernement n’avait qu’à vouloir, à dire Fiat Lux pour que le budget soit. Or, je le répète, pour faire la lumière, pour pénétrer dans la nature intime des événements actuels, il faut plonger jusqu’au vice organique de notre organisation, puisque c’est là que gît la cause première des difficul tés.
- Les allées et venues de ces quinze derniers jouis, les arrangements ministériels aussitôt défaits que combinés, tout cet imbroglio qui a si vivement passionné l'opinion publique n’avait pas d'autre cause que l’impossibilité ressentie par chacun de pouvoir réformer le budget de 1888 dans des conditions telles que ces réformes constituent une amélioration notable.
- On s’est tiré de l’impasse sans issue, fermée de tous côtés à nos gouvernants, à l’aide de la question du général Boulanger.
- Le ministère précédent était tombé sur une ques- * tion appelée à devenir palpitante un jour : l’équilibre du budget. Qu’il y eut eu dessous, une intrigue ourdie pour renverser l’ex-ministre de la guerre, c’est fort possible. En réalité cependant, pourquoi n'a-t-il pas été mis en échec sur un autre point ? Parce que presque tous les autres sont indifférents et sans importance, relativemnt aux difficultés que soulève le déficit budgétaire. Parce que la question sociale est la question capitale et que, quelles que soient les intrigues parlementaires ourdies, les alliances et les coalitions, en définitive c’est sur elles que les ministères sont appelés à être culbutés.
- La crise ouverte, if était naturel qu'au ministère à terre succédât un ministère réformateur, puisque celui-là avait été renversé faute de présenter des projets de réformes. Oui ! mais alors, nos hommes d'Etat s’obstinant à ne pas tenter la réalisation des moyens tant de fois indiqués par nous comme pouvant dénouer pacifiquement et rapidement le nœud gordien, nos hommes d'État, dis-je, qui ne voient que les difficultés, ont reculé.
- De part et d’autre, on a escamoté la difficulté. Fera-t-on un ministère, avec ou sans le général Boulanger? Des deux côtés on s’est passionné pour l’éventualité contraire ou favorable, passant outre à ce qui les embarrassait le plus : comment mettre le budget en équilibre sans aggravation de nouvelles charges, sans emprunts ni impôts nouveaux.
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- Malgré tout cependant, on comprenait si bien que là ne gisait pas le véritable obstacle, qu’on s’est adressé à M. Floquet, membre de la gauche radicale et même tout le monde croyait que M. Clémenceau serait appelé par M. Grévy àcons-titueruncabinetréformateur. M. Clémenceau aurait dit, assure-t-on, qu’il était prêt.
- On a préféré revenir aux pratiques déjà tant de fois reconnues vaines d’un cabinet ni chair ni poisson, qui à la prétention de réformer sans améliorer ; de modifier le rendement budgétaire sans toucher à l’assiette de l’impôt.
- M. Rouvier, le nouveau président déclarait, en effet, le jour où le ministère précédent fut renversé, qu’on pouvait « boucler» le budget simplement en réprimant la fraude ! C’est pressé par M. Goblet, qu’il fit cette trouvaille étonnante.
- Voilà donc le programme tout tracé du nouveau cabinet : il ne fera rien que tâcher d’exprimer le plus possible du régime d’impôts actuels.
- N’est-ce pas là un avortement lamentable ? On
- crut un instant au début qu’un ministère Clémen-
- *»
- ceau succéderait à M. Goblet. Sans nous faire illusion sur la nature des remèdes et des expédients que le chef de l’Extrême gauche aurait pu appliquer à la crise financière et sociale que nous traversons, son échec, s’il eut échoué, n’en eut que mieux démontré l’inanité desmesures mixtes et partielles indépendantes des vues d’ensemble développées ici et qui nous ont conduit à l’élaboration de l’Hérédité nationale de l’Etat. Mais cette épreuve était à faire et nous espérions que M. Clémenceau pourrait la tenter.
- Avec le ministère actuel nous retombons dans le piétinement d’hier, d’avant-hier ; dans la politique incohérente — qui mène aux abîmes.
- Puissent les nouveaux ministres ouvrir les yeux à l’évidence ; nous ne saurions les condamner avant qu’ils aient agi- Nous sommes trop au-dessus des misérables rivalités politiques toutes puissantes à la Chambre pour les accuser de parti pris. Si nous craignons la continuation des mêmes errements, c’est par une induction logique des incidents journaliers qui se déroulent tristement devant nous.
- Mais l’œuvre de réformes — cette œuvre si belle qui devrait tenter des hommes généreux — est si grande ! Laissera-t-on dériver les événements, tout aller à veau l’eau ?
- Nous attendons, sans trop oser espérer!
- APHORISMES & PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La guerre
- La guerre est la cause principale de la pauvreté et de la misère des peuples. C’est dans la guerre que les puissants ont toujours englouti les produits du travail et la richesse des nations :
- Il faut abolir la guerre
- LE COMMERCE DE LA FRANCE
- EN AVRIL 1887
- L'administration des douanes vient de publier les chiffres de nos échanges avec l’étranger dans le courant des quatre premiers mois des années 1886 et 1887. En comparant ces chiffres à ceux qui concernent le premier trimestre de ces années, on obtient les chiffres suivants, qui résument les mouvements de notre commerce extérieur propres au mois d’avril, dernier mois connu :
- AVRIL
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation . . . Matières nécessaires à l’in- 127.083.000 117.568.000
- dustrie 167.422.000 188.162.000
- Objets fabriqués 47.218.000 52.824.000
- Autres marchandises . . . 10.136.000 10.775.000
- Totaux .... Exportations 351.864.000 369.329 000
- Objets d’alimentation . . . Matières nécessaires à l’in- 68.984.000 67.205.000
- dustrie 59.869.000 58.997.000
- Objets fabriqués 140 546.000 159.338.000
- Autres marchandises . . . 16.681.000 13.930.000
- Totaux .... 286.080.000 299.470.000
- Nos transactions, on le voit, ont sensiblement fléchi. De 669 millions, l’ensemble de nos échanges est tombé à 638 millions.
- Les incidents politiques qui se sont produits le mois dernier ont eu leur contre-coup sur la marche des affaires commerciales et industrielles. Nos exportations de produits fabriqués ont baissé de 19 millions et nos achats de matières premières ont fléchi de 21 millions.
- Par contre on peut remarquer une progression notable sur nos achats d’objets d’alimentation. Les discussions qui ont lieu actuellement dans le Parlement au sujet de notre régime des sucres ne sont vraisemblablement pas ‘ étrangères à ce mouvement.
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- LE DEVOIR
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- Voici, d’autre part, les résultats des quatre premiers mois des années 1886 et 1887 :
- QUATRE PREMIERS MOIS
- Importations 1887 1886
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- Objets d’alimentation . . . 513.628.000 477.423.000
- Matières nécessaires à l’in-
- dustrie . 703.098.000 724.756.000
- Objets fabriqués . 182.356.000 193.744.000
- Autres marchandises . , . 33.344.000 36.620.000
- Totaux .... 1.432.426.000 1.432.543.000
- Exportations
- Objets d'alimentation . . 234.967.000 210.982.000
- Matières nécessaires à l’in-
- dustrie . : 224.662 000 223.204.000
- Objets fabriqués 532.138.000 556.280.000
- Autres marchandises . . 57.744.000 46.531.000
- Totaux .... 1.049.511.000 1.036.997.000
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Question des mines — Une conférence a été faite la semaine dernière par MM. Basly et Rondet à Branac-les-mines.
- M. Basly a été nommé président par acclamation. MM. Pichart, Robert, Daumas et Gasquet, maires des communes Lemples, Vergongheois, Àuzon et Sainte-Florine, ainsi qu’un grand nombre de conseillers municipaux, ont pris place au bureau.
- MM. Basly et Rondet ont démontré avec les meilleurs arguments d’utilité des syndicats. Les deux orateurs se sont également étendus sur la question de la réduction des heures de travail, sur les délégués mineurs et sur les caisses de retraites.
- Une commission de huit membres a été élue, et une chambre syndicale a été immédiatement créée à l’issue de la réunion.
- L’Assemblée a voté à l’unanimité un ordre du jour contre le rapport Guillaumon sur les délégués mineurs et contre le rapport Audiffred sur les caisses de retraites.
- La coopérative de Houbais: Les syndicats et les groupes socialistes ont inauguré leur association coopérative créée sur le modèle du Wooruit de Gand.
- La salle était décorée de drapeaux rouges.
- M. Planteau, député de la Haute-Vienne, présidait cette importante réunion.
- MM. Boyer, de Marseille, et Jules Guesde, ont démontré la nécessité de l’organisation ouvrière et la constitution du parti socialiste. Les orateurs, qui ont été très applaudis, ont démontré qu’une forte organisation pourrait seule permettre au parti socialiste de s’emparer de l’Etat pour socialiser les moyens de production.
- La réunion a approuvé à l’unanimité la formation d’un comité électoral central pour le Nord.
- La commission de l'armée.— Lacommission de l’armée a chargé son président d’inviter le nouveau ministre de la guerre à se présenter devant elle.
- M. Ferron a déclaré à M. Mahy qu’il viendrait vendredi devant la commission.
- La commission du budget.—Les deux vice-présidents de la commission du budget ont décidé de se réunir aujourd’hui avec les quatre secrétaires, pour examiner la question de savoir s’il y a lieu de convoquer la commission en vue de la nomination d’un président ou s’il convient de demander d’abord à la Chambre d’élire un cemmissaire en remplacement de M. Rouvier.
- LUnion des gauches.— Le groupe s’est réuni jeudi sous la présidence de M. Ravnal, qui a fourni des explications sur les démarches faites par lui pour aboutir à la formation du ministère Rouvier.
- Ces explications ont fait, paraît-il, renoncer M. Ringuier et autres à se retirer du groupe,
- Il a été ensuite décidé qu’on ne ferait pas, comme on en avait eu l’intention, un manifeste arffimant la politique du groupe,
- Déclaration du ministère.— M. Rouvier, président du conseil, donne lecture de la déclarationmistérielle :
- Messieurs,
- Appelés par la confiance de M. le Président de la République à prendre la direction des affaires en un moment difficile, nous considérons comme un devoir de nous présenter devant vous avec un programme aussi nettement déterminé que possible.
- Nous avons la ferme résolution d’aborder immédiatement les réformes à l’occasion desquelles la dernière crise a éclaté et qui sont la raison d’être du cabinet actuel.
- En première ligne vient la réforme budgétaire. Elle doit avoir pour base principale un système de sérieuse économie et de simplification des services administratifs. (Applaudissements au centre).
- Résolus à faire rendre aux impôts existants tout ce qu’ils doivent donner (Applaudissements au centre et à droite), nous nous appliquerons à fortifier l’autorité des agents de perception et à réprimer énergiquement la fraude. (Rires ironiques à gauche).
- Les propositions de dépenses pour l’exercice 1888 seront ramenées à un chiffre inférieur, nous l’espérons, à celui des dépenses votées plour 1887.
- En aucun cas, il ne le dépassera pas.
- La discussion des projets de loi organiques de notre régime militaire est inscrite à l’ordre du jour de la Chambre. Le gouvernement est prêt à y prendre part.
- Notre politique extérieure restera fidèle à elle-même : digne, prudente et ferme.
- Nous poursuivrons avec un redoublement d’activité la préparation de l’Exposition universelle.
- Tels sont, messieurs, nos projets.
- G’est notre conviction qu’il y a une majorité pour soutenir une politique vraiment pratique. (Voix à l’extrême gauche : oui, à droite ! )
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- LE DEVOIR
- Nous avons cherché dans la formation d’un cabinet de concentration républicaine les moyens et la force de dégager cette majorité ( Interruptions violentes à l’extrême gauche.)
- M. Rouvier. — Vous abusez de ce que je ne puis vous répondre.
- Nous appelons tous les républicains, tous les patriotes, à cette œuvre de travail dans l’apaisement.
- Elle ne peut réussir que par le concours de tous.
- Nous sommes des hommes de bonne volonté, et nous avons confiance dans le jugement que porteront sur nous nos collègues et nos concitoyens.
- A la suite d’une interpellation dont nous ne saurions analyser les péripéties d’ordre purement parlementaire, l’ordre du jour suivant est présenté par MM. Julien & Barodet, présidents de la gauche radicale et de l’extrême gauche.
- « La Chambre, considérant que l’intérêt supérieur de la République exige la concentration des forces républicaines en vue des réformes réclamées par la démocratie; considérant que le cabinet nouveau ne représente ni la politique de réformes et d’économies, ni la politique d’union entre les républicains (Exclamations au c n:re) passe à l’ordre du jour ».
- Par 285 voix contre 439, la Chambre repousse cet ordre du jour. Il reste l’ordre du jour pur et simple, qui est adopté par 384 contre 156. La droite presque entière a voté pour le nouveau cabinet : résultat assez singulier après les déclarations du général Ferron sur le service des séminaristes. — Il y a de ces surprises !
- BELGIQUE
- Comme tout le faisait prévoir, malgré la violence de la grève déclarée dans' le Borinage, les partis politiques hésitant et le parti ouvrier gardant une extrême réserve, la situation se détent en Belgique.
- M. Desfuisseaux avait cependant lancé l’appel suivant aux mineurs.
- Compagnons,
- L’heure de la délivrance a enfin sonné !
- La gr ève noire s’étend d’un bout de la Belgique à l’autre.
- Aujourd’hui nous adressons au gouvernement la dernière sommation, et nous lui disons :
- Si dans huit jours vous n’avez pas dissous les Chambres ;
- Si dans huit jours vous n’avez pas décrété l’abolition de la Constitution ;
- Si dans huit jours vous n’avez pas convoqué le peuple dans ses comices afin qu’il puisse nommer ses délégués à la Constituante ;
- Eh bien ! si dans huit jours vous n’avez pas fait cela ! dans huit jours, le lundi de la Pentecôte de tous les coins de la Belgique le peuple marchera en masse sur Bruxelles.
- Compagnons ouvriers,
- Attendons avec calme la réponse du gouvernement.
- Que chacun cependant se prépare à marcher le lundi de la Pentecôte. Que les femmes, que les enfants, que les vieillards s’apprêtent à quitter en masse leurs villages pour venir chercher à Bruxelles le pain et la liberté !
- 11 y a un an, 50,000 ouvriers se sont réunis pacifiquement à Bruxelles pour demander le suffrage universel. i
- On ne les a pas écoutés ! I
- Lundi prochain 500,000 travailleurs s’y rendront de nouveau... Cette fois, je vous l’assure, on vous écoutera.
- Et si, par impossible, notre gouvernement maudit, notre gouvernement qui affame le peuple, voulait s’opposer à notre marche, ne craignez rien, nous saurons opposer la force à la force 1
- Nous sommes prêts à tout ! Nous sommes surtout prêts à vaincre ou à mourir !
- Attendons huit jours encore, puis en avant, frères, en avant ! pour conquérir le pain et la liberté !
- Alfred Defuisseaux.
- Mais le lundi de la Pentecôte s’est passé avec le plus grand calme.
- Un manifeste.— Plusieurs journaux de Paris publient l’information suivànte :
- La Société républicaine d’économie, qui compte parmi ses adhérents MM. Millerand, Laisant, Michelin, Mesureur, A. Boyer, Vergoin, Brialou, Camélinat, Gilly, Basly, Planteau députés ; Hovelacque, G. Robinet, Daumas, Longuet, Navarre Emile Richard, Dumay, conseillers municipaux; B. Malon, E. Chauvière, A. Chirac, S. Deynaud, Dr Fiaux, E. Fournière, Francolin, F. Jourde, docieur Letourneau, E. Raya, docteur Regnard, G. Rouanet, R. Vaillant, etc., publicistes, a décidé, dans sa séance du samedi 28 mai, d’adresser un manifeste au parti démocrate socialiste allemand, pour l’inviter à faire tous ses efforts en vue de s’opposer à une intervention allemande en Belgique, cette intervention pouvant être considérée comme le signal d’une conflagration européenne ;
- Ce manifeste se termine ainsi;
- » Persuadés que vous continuerez d’employer tous vos efforts à faire entendre au peuple allemand que la seule guerre à entreprendre est celle qui doit vaincre l’ignorance et chasser la misère, que les seuls ennemis du peuple sont ceuxqui rêvent de perpétrer la triple et implacable domination du roi, du prêtre et du financier, que, dans les circonstances actuelles surtout, 1’ invasion brutale et inique de la Belgique serait la cause certaine des plus effroyables catastrophes, nous répétons avec vous, en guise de salut fraternel, le cri de ralliement lancé il y a quarante ans par un des vôtre :
- « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
- « Délibéré et adopté en assemblée générale le samedi 28 mai 1887.
- Société républicaine d’économie sociale. -------------------. ---------------------------
- L’ÉTAT
- ET LA SECURITE PUBLIQUE
- La catastrophe de l’Opéra-comique rend d’actualité cette question de l’intervention de l’Etat dans les rapports économiques et da devoir impérieux qui lui incombe d’intervenir toutes les fois que la nécessité l’exige, pour prévenir de grands malheurs que son abstention peut parfois,
- | sinon causer, au moins laisser commettre, i Pour l’économiste dit libéral, qui voit dans la
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- société actuelle une bataille d'intérêts déchaînés, dans laquelle chacun lutte pour l’existence, sans autre règle ni sanction morales que l’égoïsme, l’intérêt bien ou mal entendu, l’Etat doit aller toujours diminuant ; la prévoyance sociale doit disparaître pour faire place à un ordre de choses où nul n’ait à compter que sur lui. Malheur au faible ! Il est condamné à succomber, brisé sans pitié parle vainqueur.
- Cette théorie est atroce, inhumaine — et cependant, on la décore du beau nom de liberté. N’est-ce pas le cas de dire avec Madame Roland : O liberté ! que de crimes on commet en ton nom !
- Car c’est un crime de lèse société, que d’abandonner aux exigences d’une lutte sans merci le faible qu’on sait devoir succomber à l’avance sous les coups du plus fort ; car c’est un crime de lèse-société que de dire : l’Etat n’a pas à gêner le libre développement des individus par des règles portant obstacle à son action individuelle, même quand cette action peut, en se heurtant à une action individuelle en sens inverse, risquer d’opprimer celle-ci ou d’être opprimée par elle.
- Telle est cependant l’impitoyable logique de ces économistes prétendus libéraux, qu’ils verraient sans sourciller, une compagnie puissante menacer d’engloutir une ville, par suite du danger qu’elle lui ferait courir : Laissez faire! Laissez passer! diraient-ils quand-même.
- S’agit-il, en effet, de décréter l’hygiène dans les ateliers, de veiller à la sécurité des travailleurs, de prévenir les accidents et à cet effet, d’imposer des règles protectrices qui les écarteront si elles ne font pas disparaître toutes les causes ou les circonstances de péril, aussitôt l’économiste de s’écrier: De quel droit voudriez-vous imposer à un patron l’obligation d’établir un grillage de sûreté autour de ce volant, sous prétexte qu’un ouvrier peut être broyé, à la suite d’un moment d’oubli, de distraction ? C’est à lui de se garer ou de ne pas accepter de travailler dans des conditions d’outillage mettant sa vie en péril. Mais vouloir prévenir les accidents, à cet effet, imposer au patron une dépense, c’est un abus, une intervention directe dans les rapports économiques, puisque en voulant protéger la vie de son ouvrier vous contraignez le patron à faire une dépense de protection qui grève d’autant ses frais généraux.
- S’agit-il de remédier aux épidémies qui, dans les centres industriels, résultent principalement de l’état d’insalubrité du logement, des défauts et des vices de constructions surannées ou faites par
- des propriétaires plus soucieux de multiplier le nombre des locataires que les aises des logements; aussitôt l’économie libérale proteste : Et le droit de propriété, qu’en faites-vous? En prétendant aérer ces logements que vous dites insalubres ; en faisant blanchir à la chaux ces murs que vous dites imprégnés d’émanations délétères, vous portez atteinte a la liberté du propriétaire. Si le travailleur que vous voulez protéger trouve le logement incommode ou insuffisant; si l’escalier étroit et tortueux faisant office de cheminée menace, en cas d’incendie, de propager rapidement le feu aux étages supérieurs, — si le travailleur est frappé de tous ces désagréments multiples, qu'il habite une autre maison. Liberté compote pour lui d’aller loger où il voudra. Mais liberté non moins entière pour le propriétaire de tenir sa maison comme il l’entend, sans que la prévoyance sociale ait à intervenir.
- Ainsi parle l’Economie libérale. Et journellement, des catastrophes viennent démontrer la nécessité urgente qu’il y a à protéger de plus en plus la sécurité publique, menacée déplus en plus par les progrès mêmes de la civilisation.
- A mesure, en effet, que la société progresse, les institutions se développent, ses organes se multiplient, puisque le progrès consiste dans la multiplicité et la différenciation des lonctions.
- Gomme toutes choses, la société va du simple au composé, de la cellule à l’organisme complet. Et ce composé est en même temps une simplification, car à mesure que les organes se différenciant avec les fonctions acquièrent une solidarité plus grande, ils ont une action indépendante plus considérable.
- La liberté est donc dans la solidarité. Plus notre cerveau est développé, plus notre organisme se perfectionne, et plus nos divers membres acquièrent de puissance indépendante, de liberté active.
- Celui qui sait à peine tracer quelques déliés d’une écriture informe doit concentrer toute la puissance de son cerveau, toute l’énergie de volonté dont il est capable, dans une application constante à tracer avec précision les traits et les lignes qui deviendront la représentation figurée de sa volonté. Au contraire, celui qui a reçu une instruction plus grande, dont le cerveau, par conséquent, centre moteur de ses actes réfléchis a une influence plus considérable sur ses autres organes, plus intimement reliés entre eux, celui-là, dis-je peut écrire, sans que son cerveau prenne part, pour ainsi dire, à l’acte matériel de l’écriture. En écrivant ces lignes, ma pensée est parfaitement
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- étrangère à Ja forme des traits et des déliés qui se groupent sur le papier. Elle suit seulement l’enchaînement des propositions que je formule — ma main va mécaniquement, pour ainsi dire, — autonome, libre, dans l’acte complexe que j’accomplis.
- La centralisation n’exclut donc pas l’autonomie
- — la solidarité la liberté.
- Mais comment ont été acquises ces deux facultés: tracer des signes en même temps que ma pensée déduit une série de propositions vraies ou fausses dont elle s’efforce de marquer le lien et le rapport ?
- Par l’initiation graduelle de mes divers organes à la science de l’écriture d’abord, à la science du raisonnement ensuite, initiation qui n’eût pas été possible sans la prévoyance sociale qui a créé tous les moyens par lesquels l’individu qui étudie, possède plus tard un instrument de déduction qui lui permet de créer — de penser à son tour. Et cette initiation s’est effectuéee par une coopération de tous les organes, sous la direction du cerveau, à la fois élève et maître, au but poursuivi : le développement des facultés.
- Eh bien ! dans la société, cette coopération de tous les organes doit être constante, ordonnée méthodiquement, non livrée aux hasards des initiatives individuelles en lutte entre elles-mêmes. La concurrence n’est pas le concours — elle est l’obstacle au concours de tous au but commun que nous devons poursuivre, le bonheur social, la sécurité et la moralité publiques.
- A mesure que la société progresse, ses fondions se multipliant, elle doit prévoir, afin qu’une fonction nouvelle introduite chez elle grâce â un progrès effectué, ne devienne pas, par extension abusive, une cause d’accidents, une source de malheurs, au lieu d’être une source de joies.
- L’économiste qui se désespère de voir l’intervention sociale grandir dans la société, ressemble à ce parent qui se désolerait de voir qu’à mesure que son enfant grandit, il est nécessaire d’employer des pièces d’étoffe plus larges pour l’habiiler.
- 11 est évident que les sociétés anciennes dans lesquelles il n’existait point de théâtres où l’on jouait le soir sur la scène, n’avaient nullement besoin d’une réglementation de leurs théâtres
- — d’ailleurs construits en pierre et en plein air à Rome et en Grèce — pour prévenir les incendies si fréquents de notre temps.
- Il en est de même d’une foule d’autres industries: pas besoin au moyen âge, d’une réglementation de la fabrication de la poudre et de la dynamite en vue de prévenir les explosions non moins fré-
- quentes que les incendies — puisqu’on ne fabriquait ni poudre ni dynamite.
- Aujourd’hui, après l’incendie du théâtre de l’Opéra-Gomique, on énumère toutes les causes d’accident accumulées ce soir là dans notre deuxième scène lyrique, qui devaient forcément être funestes aux malheureux artistes ensevelis dans les décombres. On adjure le gouvernement de prendre des mesures pour que pareil fait ne se reproduise plus. On lui demande de prescrire une série de règles dont l’observation aurait prévenu cette épouvantable catastrophe.
- Or précisément en ce qui concerne la sécurité publique au théâtre, les économistes prétendaient que c’est une industrie comme une autre et qu’on doit laisser le directeur d’une scène libre des ses arrangements, de ses dispositions. Si le public ne se sent pas à l’aise, disait-on, si les fauteuils d’oi-chestre sont trop petits, resserrés, qu'on ne circule que difficilement dans leurs rangées, eh bien ! laissez faire, le public se chargera de réclamer, il délaissera le théâtre où il est à l’étroit, dont les long corridors le font piétiner surplace des heures entières... Un beau soir, le feu prend à la rampe, des milliers de spectateurs se pressent aux portes étroites, dans les galeries-boyaux s’écrasent au passage; la scène s’embrase, faute, d’un bain préalable d’alun ou de toute autre solution propre à rendre le bois incombustible et,., voilà cent familles plongées dans le deuil, dansla désolation.
- Nous avons saisi la catastrophe de l’Opéra-Gomique pour signaler le droit d’ingérence de la collectivité dans l’exercice d’une industrieet l’obligation qui lui incombe de prescrire des règles préservatrices de ta vie et de Ja santé des personnes, mais combien d’autres nous pourrions citer qui sont dans le même cas !
- Hélas ! c’est lorsque la catastrophe est irréparable qu’on songe aux mesures de précautions oubliées.
- Tant que la société ne sera pas sortie de la pratique des théories économistes adoptées par elle sur tant de points, des malheurs seront à craindre ou à déplorer. Cessons donc de nous abandonner à la lutte concurrentielle sans frein ni limite, sans prévoyance sociale d'aucune sorte et proclamons bien haut le droit incontestable de la collectivité à réglementer et à prescrire des garanties de sécurité qui devraient faire partie depuis longtemps d’un ordre de choses civilisé.
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- LA COLONISATION EN ALGÉRIE
- Le Temps est un organe officieux qui n’est guère suspect d’entraînement, ni de rêveries humanitaires. Il a soutenu jusqu’à ce jour per fas et nefas la politique coloniale que nous n’avons cessé de combattre pour des raisons d’ordre élevé auxquelles ne s’arrête jamais ce grand journal bourgeois.
- Eh bien ! voici l’article qu’il publie sur la colonisation en Algérie ; si l’on songe que voilà plus d’un demi-siècle déjà que l’Agérie est réputée terre française, qu’on juge des iniquités accumulées par notre occupation pour qu’aujourd’hui encore se pratiquent les procédés de spoliation révélées à demi par le journal le Temps !
- Le voyage des ministres en Algérie est déjà oublié, et le cabinet dont ils faisaient partie n’existe plus ; on pourra donc trouver singulier que nous reparlions de cette excursion ; il est vrai qu’il ne s’agit pas pour nous d’en rappeler tardivement les incidents, mais de montrer les résultats quelle a ou plutôt quelle n’a pas eus, qu’elle aurait pu et dû avoir.
- Pour ceux qui n’auraient cherché dans le voyage en Algérie que le pittoresque et la nouveauté des paysages, l'apparat des réceptions, la large et généreuse hospitalité des colons, la fantasmagorie des fêtes indigènes, le plaisir eût été sans mélange. Mais l’homme politique devait se préoccuper d’autre chose. Quelle que soit la beauté du décor, il fallait regarder derrière, et ce qu’on y a vu était parfois bien attristant.
- Dès les premières étapes du voyage, la répétition du même spectacle donnait à penser. C’étaient les Colons adressant leurs demandes, leurs réclamations aux ministres: des routes, des chemins de fer, des écoles, des bureaux de poste. Les besoins sont grands, les exigences souvent exagérées; mais peut-on en vouloir aux colons de tout attendre de qui leur a déjà tant donné? Ils parlent, du reste, avec une énergique assurance. Ils sentent bien qu’ils doivent être et qu’ils sont les enfants chéris de la métropole, qu’ils ont le titre de citoyens français et que ce titre a son prix.
- Tout autre est l’attitude des indigènes. Quand ils peuvent approcher des ministres, ils leur parlent avec timidité, avec crainte, comme autrefois les vilains devaient parler au roi quand le hasard voulait que cette haute majesté descendît jusqu’à eux. Un ministre français! un de ceux qui, là-bas, de par delà la mer immense, président aux destinées de l’Algérie ! c’est le pouvoir, c’est la force, c’est presque la divinité! L’indigène qui veut présenter une demande, qui a à se plain*
- dre de quelque injustice, espère dans ce ministre depuis longtemps attendu. Bien souvent, avant que les Arabes massés derrière la foule aient pu approcher, le train repart, secouant au vent les belles couleurs de ses drapeaux tricolores, laissant dans le ciel, comme un sillon, sa fumée blanche. L’Arabe reste là, le visage contracté, les yeux agrandis, l’air navré, faisant peine à voir. Il s’en souviendra longtemps de ce beau train tout luisant, tout pavoisé, qui a passé ainsi qu’un météore. Il le reverra dans ses rêves sans fin et se dira que les dieux inconnus qu’il portait n’ont pas daigné s’abaisser jusqu’à lui.
- Lorsque plusieurs tribus, leur caïd en tête, viennent présenter des réclamations collectives, il faut bien leur donner une place dans la cérémonie. Elles sont reçues à leur tour dans l’ordre des préséances, c’est-à-dire quand il n’y a plus personne à passer. Les plaintes le& plus nombreuses, parmi celles que les ministres ont entendues, sont relatives au régime des forêts. La loi et les règlements sont appliqués, paraît-il, avec une impitoyable inflexibilité. Les autorités locales, le gouverneur général lui-même le reconnaissent. Sur l’avis exprimé par les ministres qu’on devait agir différemment, M. Tirman leur a demandé d’insister auprès de leur collègue de l’agriculture pour que des ordres dans ce sens soient donnés et que les indigènes n’aient pas à souffrir d’inutiles vexations.
- Des Arabes ont pris la liberté grande — c’est arrivé notamment à la station de Borj-bou-Arreridj — de venir se plaindre d’avoir été expropriés de leurs terres il y a plusieurs années et d’attendre encore, dans le plus complet dénûment, l’indemnité à laquelle ils ont droit.
- Les plaintes de ce genre n’ont pu arriver en grand nombre aux oreilles des ministres ; pour qu’elles y parvinssent, il fallait, de la part des autorités, ou bien une tolérance exceptionnelle ou une inexplicable absence de précautions. On savait en général maintenir loin du train ou du cortège les Arabes qui ne devaient pas être entendus. Mais ceux des membres de la caravane qui tenaient à savoir de la bouche même des indigènes quel était leur sort et quels étaient leurs sentiments pouvaient en apprendre beaucoup plus long que les ministres, obligés de demeurer dans l’atmosphère factice du monde officiel. Il suffisait d’aller au milieu des Arabes ou des Kabyles, surtout de ces derniers, et de leur témoigner quelque sympathie, pour les voir aussitôt exposer leurs nombreuses doléances.
- Ce qui les touche le plus, et cela est fort compréhensible, c’est la perte de leurs terres. On leur en a pris après la conquête ; on leur en prend tous les jours sous une forme ou sous une autre. Et il faut vivre, ce qui n’est pas toujours facile pour une population aussi dense que celle de la Kabylie. Quelques Français se trouvaient réunis, à l’occasion d’une des nombreuses fêtes du voyage ministériel, dans le village de
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- la vallée de la Sebaou. Les Kabyles, en grand nombre, les ! entouraient ; trois ou quatre d’entre eux parlaient suffisamment le Français pour se faire comprendre. Quand on les interrogeait sur leur situation, tous de répondre: «Nous sommes bien malheureux. » Et comme l’un des Français leur faisait observer que le chemin de fer allait venir jusqu’à eux, qu’ils vendraient mieux leurs produits, un des présidents de douar répondit en hochant tristement la tête : « Tu vois ces bonnes terres de la vallée ? On nous les a prises pour les donner aux colons. Tu vois, là-haut, ces montagnes? Le gouvernement les a prises pour ses forêts ; nous ne pouvons plus y envoyer nos troupeaux. Quand nous avions toutes nos terres, il fallait beaucoup travailler pour vivre ; maintenant, comment veux-tu que nous fassions? »
- L’expropriation, telle quelle est comprise et pratiquée en Algérie, ressemble beaucoup à une spoliation. L’indigène y voit un abus de la force ; il sent qu’il est toujours le vaincu et que nous sommes restés les vainqueurs impitoyables. Quand ses propriétés échappent au séquestre, c’est un autre ennemi qui les lui enlève. Qu’il mette le doigt d.ans l’engrenage de l’usure, etilestperdu.il contracte un emprunt de cinq ou six cents francs, on lui fait faire des billets dont il ne comprend pas le texte et qu’il ne paye pas à l’échéance. De renouvellement en renouvellement, c’est trois ou quatre mille francs qu’il doit bientôt ; et ses engagements sont de telle nature que sa propriété, d’une valeur de quinze ou vingt mille francs peut-être, tombe comme un fruit mûr dans les mains du créancier.
- Les moyens de dépouiller l’indigène pullulent; quand il a une affaire en justice, notre procédure compliquée et coûteuse, faite pour d’autres coutumes et une civilisation plus avancée que celle de l’Algérie, suffit à y parvenir. Il y a du reste là-bas une pléiade d’hommes d’affaires, au plus mauvais sens du mot, qui complètent l’œuvre des usuriers.
- Ce que les indigènes ne disent pas et ce qu’ils n’ont pas besoin de dire, car cela se voit de reste, c’est qu’on les traite avec une dureté révoltante. Pour bien des colons et pour certains fonctionnaires, l’indigène est un être inférieur, un peu plus qu’un animal, mais beaucoup moins qu’un homme. O11 agit à son égard en conséquence de celte théorie.
- Tout d’abord, il est convenu qu’on ne saurait lui faire entendre raison ; la matraque est le seul argument à employer avec lui. La justice, l’équité sont de grands mots, de grandes idées qui ont plus ou moins cours chez les Européens, mais qui, en tout cas, ne doivent s’appliquer qu’à eux. L’Arabe et le Kabyle étant de race inférieure, on perdrait son temps à les instruire, et ce serait une utopie que de vouloir les amener à nous, les élever jusqu'à notre civilisation.
- Un des voyageurs de la caravane, qui avait parcouru l'Algérie il y a quelques années, disait : «Au point de vue de l’instruction des indigènes, j’ai constaté un progrès chez les
- colons et les fonctionnaires. Autrefois, ils la repoussaient ouvertement, cyniquement. Aujourd’hui ils l’admettent en principe, se contentant de la combattre en fait, de mettre tout en œuvre pour entraver l’action du ministère de l’instruction publique. »
- C’est bien quelque chose que ce progrès de l’idée. Les résistances qui n’osent plus s’afficher sont vaincues à l’avance. Il y a lieu de croire et d’espérer que sur tous les points les colons abandonneront ainsi les théories qu’ils professent encore. Elles leur font peu d’honneur, et elles sont en contradiction flagrante avec leurs principes politiques.
- Nous comptons d’autant plus sur ce résultat qu’une vue bien nette de la situation doit suffire à les convaincre. Quand on nous dit que notre générosité à l’égard des indigènes est du sentimentalisme pur, on se trompe. C’est avant tout l’intérêt de la France qui nous guide ; c’est par conséquent I’inté-rêts bien entendu des colons. Tant mieux si, une fois de plus, la cause de l’humanité se trouve être une cause française.
- Croit-on que la situation actuelle puisse durer longtemps? Il y a en Algérie 250,000 Français noyés dans une population de 4,000,000 d’âmes que ses souffrances nous rendent hostile. Il est temps de prendre un parti, d’aiguiller sur une voie ou sur une autre, mais d'en sortir.
- Deux solutions sont en présence: la première, celle des colons, consiste à traiter perpétuellement les indigènes en vaincus, à les refouler dans le désert, c’est-à-dire à les détruire. La seconde peut être formulée ainsi : amener les indigènes à nous par l’instruction et par la justice, en faire des amis de la France et finalement des Français.
- Lp moindre défaut de la première solution est d’être impossible à appliquer. Par quoi remplacerait-on les indigènes? Par des cultivateurs français ? L’expérience prouve qu’il faudrait attendre longtemps. Par des étrangers? Le remède serait sans contredit pire que le mal, si mal il y a. Quant à faire des Arabes et surtout des Kabyles nos amis et nos concitoyens, où est l’impossibilité ? On objecte la différence des mœurs, des religions. Le raisonnement ne nous touche pas. Depuis Louis XIV on a renoncé à poursuivre une uniformité dont les nations modernes ne donnent pas d’exemple. L’indigène algérien sera Français du jour où il parlera notre langue, où il aimera et servira la France. Qu’il vive sous la tente et suive les préceptes du Coran, cela importe peu.
- UN BALLET A KIOTO
- Un correspondant du Times donne sur la manière don on comprend la danse au théâtre japonais des détails d’un grand intérêt pour l’histoire de l’art : notre Académie nationale de musique et de danse elle-même pourrait en faire son profit, car là comme en tout les japonais se montrent des artistes charmants, originaux et impeccables. Entrons avec
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- lui au théâtre de la Kabourenjo, ou école normale de danse de Kioto.
- C’est une simple salle en bois d’une vingtaine de mètres de long sur dix-huit de large, couverte d’un toit élégant et léger dont la fine charpente reste à nu. La scène n’en occupe pas seulement le fond, comme chez nous, mais se développe sur trois côtés du parallélogramme : le quatrième est occupé par la loge impériale ; le parquet, par trois ou quatre rangs de fauteuils de canne (innovation récente), au. pied de la loge, et par un parterre qui est bien un parterre au sens propre, car il n’a pas de siège pour les spectateurs qui s’y placent. Ils s’accroupissent donc à la mode de leur pays sur les nattes dont le sol. est tapissé. Ajoutons que pendant toute la durée du spectacle ils ne cessent de fumer leurs pipes minuscules en ingurgitant des tasses de thé. Cela vaut bien f affreuse bière de nos cafés-concerts.
- La scène principale et les deux scènes latérales ont chacune leur rideau de crêpe de soie blanc, orné de légères peintures qui représentent traditionnellement des branches de pin, des touffes de bambou et des pruniers en fleur, emblèmes de la longévité, de la force et de la grâce printanière.
- C’est plus doux à l’œil que de hideuses annonces de chapeliers et de vétérinaires.
- En fait d’éclairage, un rang de chandelles le long des trois scènes, des lanternes de papier dans la salle. Tout cela parfaitement propre et élégant sans ce faux luxe criard qui déshonore nos théâtres.
- Les trois rideaux se lèvent ensemble. Sur la scène principale on aperçoit alors un jardin avec un pavillon. d’été tendu de nattes et une véranda de laque rouge ; sur les scènes latérales, deux estrades cramoisies où ont pris place, de chaque côté, huit jeunes et jolies musiciennes, vêtues de soie dans le goût japonais le plus pur. Les huit de droite jouent de la samisen, une sorte de guitare à trois cordes qu’on pince avec un pleetrum d’ivoire. A gauche, quatre de ces jeunes filles battent le tsazumi, ou tambourin ; les quatre autres jouent alternativement du taiko, ou tambour plat, et d’un carillon de clochettes au son argentin. Toutes, elles s’accompagnent de la voix, en chœur.
- Nos oreilles européennes sont encore, on ne l’ignore pas, absolument réfractaires à la musique japonaise. Ce phénomène est resté inexpliqué. Peut-être y a-t-il là, de notre part, un fait d’infériorité physique ; peut-être sommes-nous de simples barbares pour qui le voile se déchirera un jour, comme ils’est déchiré pour les fanatiques de Richard Wagner. Toujours est-il que les partitions préférées par les fils du Soleil-Levant nous semblent de véritables cacophonies. Mais il n’en est pas de même de la cadence des musiciens japonais ; elle est toujours parfaite et admirablement appropriée à la danse.
- Cette danse est grave et noble ; c’est plutôt une suite de mouvements gracieux et d’évolutions adroites qu’une panta*»
- mine coupée de tours de force, comme nos ballets. En tout cas, c’est une véritable fête pour les yeux. Les danseuses, toutes jeunes, jolies et non pas déshabillées, mais vêtues de costumes charmants, entrent à la file par deux portes ouvertes aux deux côtés de la loge impériale, pour se diriger vers la scène du fond. Cette marche elle-même s’effectne par des mouvements presque insensibles, combinés pour mettre en valeur l’élégance des attitudes. Il ne s’agit pas de jouer une sorte de pièce sans paroles ou d’exprimer tel ou tel sentiment général de l’humanité, mais simplement de satisfaire l’œil par une sorte de poème en action de la grâce et de la souplesse féminines. Ces danseuses, ou maïkos, n’ont jamais plus de seize à dix-huit ans et sont spécialement choisies pour leur beauté et pour la perfection de leurs formes. Il n’en est pas une qui n’incarne le type japonais dans ce qu’il y a de plus doux et de plus séduisant chez les filles de cet âge.
- Elles portentdes robes de crêpe des couleurs les plus variées, avec le kimono, ou large ceinture de soie ; des fleurs naturelles sont piquées dans leurs cheveux noirs ; leurs petites mains tiennent l’éventail, qui joue dans les évolutions un rôle capital ; c’est à peine si l’on devine des pieds de poupée sous les amples vêtements qui s'enroulent autour d’elles en plis sculpturaux. Des deux côtés elles s’avancent pour se rejoindre sur la scène, se mêler, se séparer, évoluer de cent façons sur un rythme lent et doux. Leur danse, toujours décente, est un menuet, une sorte de gavotte onduleuse et non pas une suite d’efforts individuelles et pénibles. Elle a pour objet de mettre en valeur la grâce, l’élégance, l’harmonie des lignes et des couleurs, la beauté des étoffes, la précision des mouvements, en même temps qu’elle fixe et perpétue les plus nobles traditions de l’étiquette féminine.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 23 au 29 Mai 1887.
- Naissances:
- Le 23 Mai, de Flamant Georges, fils de Ernest et de Lecomte Louise.
- Le 29 Mai, de Garbe Ëmilienne, fille de Garbe Léon et de Godelle Marie.
- Le 29 Mai, de La jeunesse Lucien, fils de Lajeunesse Camille et de Barbier Marthe.
- Décès :
- Le 23 Mai, de Langlet Marguerite Ëmilienne, âgée de 2 ans et 8 mois.
- Le 25 Mai, de Allard Marcel André, âgé de 2 ans et 8 mois.
- Le 26 Mai, de Hauet Hélène Julienne, âgée de 1 an et 3 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
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- A NOS CORRESPONDANTS
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère nous étant demandés presque en permanence, nous donnons les indications suivantes, pour répondre aux désirs de nos correspondants.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord ; la ville est reliée à S* Quentin par un embranchement spécial. Les billets sont délivrés à Paris directement pour Guise et vice-versâ.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant. Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les classes d’École primaire et pour le cours supérieur.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela, s’adresser soit à l’Économat du Familistère, soit aux Bureaux de l’Usine en demandant l’un des membres de la commission exécutive, soit enfin à M. Godin lui-même au Familistère. Si l’on tient à voir le fondateur, il est bon d’écrire par avance pour s'assurer de sa présence à Guise.
- Le meilleur moyen de faire utilement et fructueusement une visite à l’association, est d’étudier par avance la description et l’organisation des choses, soit dans les ouvrages de M. Godin, soit au moins dans l’étude sociale :« Le Familistère » (en vente à la librairie du Familistère : 0 fr 40 cent.)
- Ainsi préparé, le visiteur peut préciser de suite ce qu’il désire voir, et ne risqué point de s’en aller sans avoir examiné peut-être ce qui l'aurait le plus intéressé.
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- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- Les grèves et la concurrence ruineuse.— Communication familistérienne. — Aphorismes et préceptes sociaux. — 1189 et Aujourd'hui. —
- L’organisation du parti socialiste en Allemagne. — L’Hérédité à la chambre des députés.— Faits politiques et sociaux. — La question Gallo-Irlandaise. — L'évacuation du Tonkin. — La question de l’Hérédité à la Chambre.— Laïcisation.— L'origine de Fantine.— L'esprit anglais•
- LES GREVES
- ET LA
- CONCURRENCE RUINEUSE 1,1
- III
- Les nombreux exemples d’impuissance des grèves à résoudre ies conflits entre ouvriers et patrons devraient, avons-nous dit, engager les parties à abandonner des pratiques aussi préjudiciables à tout le monde et à rechercher, pour la protection de leurs intérêts, des moyens plus efficaces et qui n’aient pas comme la grève l’inconvénient, même en cas de succès, de laisser le travail et l’industrie sous le coup sans cesse renaissant des mêmes abus et des mêmes erreurs.
- Car la grève, outre qu’elle n’a souvent d’autre conséquence que d’ajouter la misère à la gène des travailleurs, ne supprime aucune des causes d’abus qui font qu’industriellement les travailleurs sont à la merci des patrons et, quelquefois, les chefs d’industrie à la merci des ouvriers.
- 11 en est ainsi parce qu’il y a autre chose à opposer aux abus que la résistance matérielle, soit active, soit passive. L’action matérielle n’élabore pas les problèmes ; la résistance peut empêcher, aujourd’hui, l’application d’une mesure arbitraire; mais, elle n’empêche pas cette mesure d’être représentée demain et laisse aux causes de la lutte toute leur puissance ; car, ces causes résident dans la mauvaise législation et la mauvaise organisation de l’industrie et du travail, dans le vicieux état des rapports entre chefs d’industrie et ouvriers.
- Or, pour réformer les abus d’une mauvaise organisation de l’industrie et du travail, il ne suffit pas de cesser de travailler, ni de battre le pavé pen-
- (1) Extrait d’un ouvrage que se propose de publier prochai hement M. Godin.
- dant des mois laissant la famille dans la détresse il faut concevoir par quels procédés applicables il sera possible de remédier aux maux dont souffrent les travailleurs.
- Ah! malheureusement, les travailleurs en grande majorité ne cultivent que la force musculaire, et ceux qui portent la parole au milieu d’eux, s’ils voient le mal, n’ont pas eu jusqu’ici le sentiment véritables des réformes utiles à inaugurer.
- Le moment viendra-t-il où la parole bienfaisante et progressive portera au sein des masses ouvrières l’idée de demander les réformes par voie législative, d’adresser à tous les pouvoirs publics un pétitionnement formidable ayant pour but d’obliger nos députés à ouvrir les yeux sur la situation précaire et misérable des travailleurs?
- Gela commence à se faire un peu; mais le mal-,heur est que ceux-mêmes qui souffrent le plus des vices du système actuel ne voient pas le remède à cet état de choses et que, jusqu’ici, on n’a su demander aux Députés qu’un appui à la grève et non leur présenter un projet de réformes capables de prévenir les conflits.
- Cette action commune et incessante des ouvriers sur le corps législatif ferait pourtant bien autrement avancer les questions ouvrières, que des grèves qui n’ouvrent aucune issue ni aux patrons ni aux ouvriers.
- Si toutes les forces actuellement tournées vers la grève se convertissaient en efforts intelligents pour chercher les réformes propres à remédier aux maux que la grève veut combattre, n’arriverait-on pas à des résultats bien plus heureux ? Si tous les ouvriers intelligents se mettaient à étudier des projets de réforme au lieu d’écouter les conseils de violence qui les en éloignent, les réformes sociales avanceraient d’un pas plus ferme et plus assuré qu’elles ne le font aujourd’hui.
- Par exemple, au lieu de recourir à la grève contre la baisse des salaires, ne vaudrait-il pas mieux pétitionner aux Chambres en démontrant l’abus de cette réduction des salaires et l’iniquité qu’il y a à laisser aux patrons le pouvoir d’enlever à l’ouvrier, du jour au lendemain, les ressources quotidiennes nécessaires à sa famille.
- Ne vaudrait-il pas mieux que les ouvriers, au lieu de condamner leurs familles à toutes les privations, signalassent les abus de pouvoir aux journaux, aux députés, afin d’obtenir que la loi garantît aux travailleurs de tous ordres le droit de fixer eux-mêmes, en Chambre d’Unions syndicales» une moyenne des salaires et appointements dans
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- les industries similaires, de fixer eux-mêmes le nombre d’heures de travail de la journée, décisions que les patrons seraient tenus de respecter.
- Dès que la loi interviendrait pour donner à l’ouvrier des garanties protectrices de ses ressources, de son salaire, de son travail, garanties analogues à celles quelle accorde aujourd’hui aux ressources, aux revenus et aux rentes des propriétaires, il n’y aurait plus pour l’ouvrier de motif de recourir à chaque instant à la grève qui ne lui donne, au prix de mille douleurs, que des concessions éphémères.
- Les garanties passées dans la loi sont seules définitives et sont une étape accomplie vers un progrès nouveau.
- Démontrer l’iniquité de la réduction des salaires et les moyens d’empêcher la continuation d’un tel arbitraire, montrer en même temps, aux Chambres, au gouvernement et au pays, comment il serait possible dans l’état actuel de l’industrie d’augmenter les salaires et de créer le bien-être en faveur des ouvriers, serait la voie ia plus sage et la plus efficace.
- Le moment semble donc venu de changer de tactique et de placer les revendications ouvrières sur un autre terrain, sur le terrain des réformes légales, mais en lei*r donnant toute la vigueur possible. Pour cela, répétons-le, il faut faire assaut de savoir et d’intelligence, il faut que les ouvriers étudient et comprennent leurs droits.
- La grève, c’est la lutte entre classes transportée dans l’industrie avec un caractère moins barbare que celui de la lutte violente par les armes; mais, ce n’en est pas moins un diminutif de ia guerre et de l’esprit de violence dont l’imperfec-'‘ tion humaine est encore entachée.
- La grève a pour cause l’exploitation abusive du travail, l’absence d’organisation suffisante de l’industrie et le défaut de protection de la loi à l’égard de droits légitimes des travailleurs, droits négligés ou méconnus.
- La grève naît du sentiment de résistance qu’éprouve tout être humain en face d’une mesure qui lui est imposée sans qu’il ait eu voix au chapitre. Elle est souvent la conséquence d’un acte arbitraire accompli en violation du juste et du droit. C’est la lutte entre les intérêts au lieu de la lutte entre les personnes.
- 11 est donc dans les progrès de la civilisation de travailler à supprimer la grève, en en supprimant les causes, comme il est dans les progrès de la
- civilisation de travailler à l’abolition de la guerre.
- Les hommes doivent devenir assez sages pour placer dans la loi les dispositions protectrices de tous les citoyens ; et ce n’est pas le travail que le législateur doit négliger maintenant.
- Démontrons, d’une façon assez évidente, les iniquités de nos procédés industriels, la conscience publique en fera justice ; et force sera bien aux législateurs d’accorder aux travailleurs les droits qui leur sont dus.
- suivre.)
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- Nous croyons devoir publier la communication que nous remet un membre de l’association du Familistère, relativement à une série de calomnies parues dans un petit journal clérical de la région à l’égard de l’Association du Familistère — calomnies qui nous avaient échappées, le petit journal hebdomadaire qui les édite ayant une importance moins que secondaire.
- Monsieur le rédacteur,
- Depuis quelque temps un journal réactionnaire, le Petit Nouvelliste de St-Quentin, a pris à parti l’Association du Familistère. 11 cherche par des insinuations malveillantes à dénigrer l’institution. C’est le moyen de plaire à ses patrons qui certainement sont peu disposés à l’amélioration du sort des ouvriers et, en conséquence, voient avec plaisir attaquer une fondation qu’ils ne voudraient pas voir opposer à leur manière de faire. Le correspondant anonyme du petit Nouvelliste nie l’existence de la question sociale ; il ne nie pas cependant l’existence de ce fait: que l’Association du Familistère paie des salaires beaucoup plus élevés qu’ailleurs et qu’en outre les ouvriers prennent part aux bénéfices dans la proportion du travail qu’ils font dans l’association.
- En effet, le Fondateur du Familistère a voulu, avant tout, mettant ses doctrines du droit à l’existence en accord avec la pratique, assurer à ses ouvriers un salaire qui les mît à l’abri du besoin. C’est pourquoi nous sommes tous assurés au Familistère d’un salaire moyen dont le taux minimum ne des-eend jamais au-dessous du nécessaire à la subsistance.
- Mais, pourquoi donc les patrons du Nouvelliste, les réactionnaires chers au rédacteur des calomnies contre le Familistère, sans.suivre notre fondateur dans la grande voie qu’il leur trace, sans fonder un Familistère, ne l’imitent-ils pas sur le point particulier que le Nouvelliste signale? Le journal clérical avoue implicitement par là que M. Godin a voulu faire quelque chose pour les ouvriers. Si réellement il se souciait aussi peu du bien être des travailleurs que les
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- amis du journal réactionnaire qui le critique, qu’avait-il à i faire? Suivre l’exemple indiqué parles amis du Nouvelliste, donner à ses ouvriers des salaires moins élevés et garder pour lui seul tous les bénéfices.
- Qu’est-il donc besoin d’ergoter et de discuter Fourrier, Morrelly, etc. Le Familistère paie-t-il ses ouvriers plus que n’importe quel patron de la région? Ses ouvriers sont-ils assurés, en outre, d’une foule d’avantages qui font totalement défaut auxtravailleurs de notre industrie? Oui, le Nouvelliste l’avoue, il est vrai qu’il ne saurait guère faire autrement, quel que soit son degré de confiance dans la naïveté de ses lecteurs ordinaires ; il est des faits trop ‘ évidents qu’on ne peut nier sous peine de laisser percer le bout de l’oreille de Bazile, et ce personnage se connaît trop bien pour ne pas se dissimuler le plus possible.
- Le correspondant anonyme ajoute que les salaires élevés payés par l’Association sont pour elle une cause d’infériorité industrielle, que ses concurrents payant moins leurs ouvriers peuvent sur les économies réalisées, en donnant à ceux-ci un salaire beaucoup moins élevé que les salaires de l’Association, vendre les produits moins cher et s’emparer du marché. Il n’a pas fallu grands frais d’imagination au correspondant anonyme du « Nouvelliste » pour découvrir cela, puisque M. Godin l’avait dit lui-même dans le Devoir ; mais, les choses étant ainsi, comment le Nouvelliste caractérise-t-il les manœuvres de ces patrons qui spéculent sur la vie de leurs ouvriers ?
- Comme travailleur, je fais appel au bon sens public, n’est-ce pas là un acte coupable au suprême degré ? Mais il est une chose que ne savent pas et ne comprendront pas les amis du Petit Nouvelliste, c’est que le zèle et l’intelligence des membres de l’Association du Familistère seront plus forts que toutes les menées de ceux qui cherchent à contre-carrer la prospérité de notre association.
- M. Godin, en collaboration pour cela avec les membres de l’Association, poursuit la cessation de la concurrence faite au moyende la réduction des salairesdont le Petit Nouvelliste est partisan.
- Nous pétitionnons pour que les Chambres, le pouvoir législatif qui a l’impérieuse obligation de faire régner la justice dans les rapports sociaux, empêche une spéculation si triste, ruineuse pour tous et, bientôt, aussi ruineuse pour les patrons que pour les ouvriers.
- Ayant implicitement avoué la supériorité du Familistère sur les autres établissements d’industrie, le Nouvelliste n’en continue pas moins ses critiques sur l’œuvre en général.
- Monsieur Godin ne nie pas que la bêtise et la méchanceté des hommes peuvent causer du mal à notre Association et, certes, le Petit Nouvelliste n’agit pas en vue de lui faire du bien. Mais ses critiques sont faites pour être accueillies par les gens qui ignorent les faits réels de notre Association ou par les personnes mal intentionnées à son égard.
- Le Petit Nouvelliste, journal des patrons qui profitent de la réduction des salaires et delà misère des ouvriers, sait bien que ce n’est ni par la bonne foi ni par des sentiments de justice qu’on peut attaquer l’œuvre du Familistère, il sait bien que ce qui serait le plus dangereux pour l’avenir de notre Association, ce serait l’égoïsme ou l’indifférence de ceux qui sont appelés à profiter de ses avantages, et les cléricaux ne manquent pas d’y faire appel quand ils ridiculisent cette œuvre, parce que dans son esprit elle contient en germe toutes les améliorations et tous les progrès désirables.
- Mais les ouvriers emploieront toute leur intelligence et toute leur activité à la faire progresser. C’est la meilleure réponse que nous puissions faire aux réactionnaires qui ne critiquent le Familistère que parce qu’il est une œuvre de rénovation sociale, propre à éclairer les masses en répandant la lumière de l’instruction, si fatale aux doctrines obscurantistes chères aux disciples de Loyola.
- Notre détracteur qui voudrait jeter le découragement parmi les membres de l’Association en disant que son avenir est incertain, prend tout simplement ses désirs pour des réalités. Mais il aura beau faire, ses calomnies intéressées n’empêcheront pas les ouvriers intelligents de s’attacher de plus en plus à une œuvre dont ils peuvent constater chaque jour les bons résultats. Ils savent bien que même en dehors des avantages que l’Association procure à ses membres, il n’y a pas une usine donnant des salaires aussi élevés qu’ici. Ils peuvent s’assurer à chaque instant qu’ils sont mieux habillés, mieux nourris et mieux logés que leurs camarades de Guise et des environs. Ils savent que lorsque l’âge et les infirmités ne leur permettront plus de travailler, la caisse des retraites leur permet de se reposer pendant leurs vieux jours ; l’Association du Familistère a aujourd’hui 45 retraités dans ce cas. Faites mieux, patrons du Petit Nouvelliste ; vous critiquerez ensuite. Tous les membres de l’Association savent que les délégués nommés par eux ont le droit, suivant l’article 67 du règlement, d’intervenir pour régler avec le plus d’équité possible, tout ce qui se rattache â la question du travail, des salaires, des subsides et des retraites. Trouvez-nous un établissement pareil chez vos patrons, un établissement qui fasse mieux, et même autant, Petit Nouvelliste ?
- A. Doyen.
- APHORISMES & PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Les vertus de l'humanité
- La philanthropie, l’altruisme sont des mots nouveaux par lesquels on a amoindri le sens des vertus de l'humanité, de la charité et de la fraternité,
- sans rien ajouter à la praticabilité de ces vertus. -----,——--------—. , » , .»♦ ---------—
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- 1789 ET AUJOURD’HUI
- Une fois de plu?, nos gouvernants vont nous donner la mesure de J’impéritie et de l’aveuglement qui président aux solutions économiques les plus graves : je veux parler des expédients budgétaires à l’aide desquels on compte soutenir le ministère actuel quelques jours encore, en attendant qu’il aille rejoindre, quand son heure aura sonné, les ministères d’antan.
- Encore le budget ? Hélas, oui ! encore lui, puisqu’il est le nœud gordien de la solution, puisque, faute de vouloir appliquer les remèdes préconisés par le Devoir, dont nous avons cent fois prouvé l’excellence, c’est sur lui que l’action gouvernementale s’exerce en tous sens, aussi bien que celle de l’opposition.
- Qu’on ne s’y trompe pas, à la veille des grands événements, quand le terme d’une évolution approche, les difficultés budgétaires sont le symptôme infaillible qu’un changement est à opérer ~ de gré ou de force, dans la mécanique sociale dont les déficits constants marquent les détraquements successifs et qui vont en s’aggravant. Il n’y a pas de grande crise politique et sociale qui n’ait eu, à son aurore, la veille de son explosion, des difficultés budgétaires pour avertisseurs.
- Qu’on se rappelle les années qui ont précédé la Révolutionfrançaise : le clou de la politique générale,comme on dit aujourd’hui, était cette satané question financière. C’est autour d’elle que les intrigues, les successions de ministres roulaient. Résoudre le problème du déficit ! tel était le grand œuvre que chacun se proposait d’accomplir, dont tous revendiquaient le secret, la solution. Et lés uns après les autres, Brienne après Terray, Calonne après Brienne, Necker après Calonne, prenaient possession du ministère en annonçant qu’ils allaient alléger les dépenses, démajorer les évaluations des recettes, cause des manquants.
- Projets vains, promesses futiles, résolutions impossibles à tenir. Une fois au pouvoir, chacun s’apercevait que la réforme à accomplir d’apparence si simple, d’une facilité surprenante, s’élargissait outre mesure, prenait des proportions fantastiques. Le déficit qu’ils croyaient pouvoir combler en quelques heures, en rognant tant de millions par ci, tant de millions par là, se creusait sous leur pas, de plus en plus béant, comme il s’était creusé sous les pas de leurs prédécesseurs,
- comme il se creuserait sous les pas de leurs successeurs.
- Est-ce à dire, cependant, qu’ils ne pussent opérer des réformes pour le combler ? que la B évolution qui était au bout de la série de ministères se succédant avec une rapidité vertigineuses et disparaissant à mesure dans le gouffre sans fond, ne pût être conjurée, amenée paisiblement par un ensemble de mesures progressives savamment élaborées et sagement pratiquées ?
- Que non pas! Il n’y a rien de fatal, dans la successions des événements humains. L’homme est le maître de sa destinée ; c’est lui qui crée la succession des grandes phases historiques qu’il traverse. Ces phases sont déterminées par les actes. Changez la série de ses actes et vous modifiez du coup les conséquences qu’ils contiennent potent-tiellement.
- Mais pour prévenir les catastrophes que les décisions irréfléchies, les mesures imprudentes peuvent déchaîner, encore faut-il voir de haut et juste.
- II faut voir de haut, c’est-à-dire ne pas prendre un expédient pour une solution ; une mesure de circonstance pour une grande réforme. Nul doute que si Turgot n’eut pas été renversé sous les efforts coalisés de la cour, du clergé et de la noblesse de province dont il froissait les intérêts en réclamant que la noblesse et le clergé contribuassent aux charges publiques, le monde n’eut pu passer, par transition, pacifiquement et sans secousses de l’ancien régime au régime nouveau. Une réforme radicale, en changeant le système, n’eut pas tout révolutionné et eut porté des fruits qui à son tour, en eussent engendré d’autres, ainsi de suite, à l’infini.
- Alors, comme aujourd’hui, on préféra les expédients aux grandes réformes — les intérêts de quelques uns furent sacrifiés aux intérêts du plus grand nombre. Dès lors, il n’y avait plus qu’à laisser passer la justice des choses — qui passa, en effet, formidable, dans sa toute-puissance irrésistible, vent d’orage mondial qui balaya comme des fétus, brisant sous son souffle de feu, ces institutions superbes, cesprivilèges hautains, les immunités séculaires que les ministres réformateurs successeurs de Turgot ne contemplaient qu’avec un effroi sacré, sansoser porter sur eux la main qui, les renversant, eut par là-même aplani les obstacles, affranchi l’avenir.
- On ne peut s’empêcher, quand on suit d’un œil impartial les allées et venues de nos gouvernants
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- actuels, leurs tâtonnements, leurs projets sans direction ni base déterminées, de remarquer la coïncidence des difficultés, l’analogie de situation qui existent entre les années précédant la Révolution et la période que nous traversons.
- Alors aussi, c’était une question de répartition des charges publiques qu’il s’agissait de résoudre— non une simple question de déficit qui puisse être tranchée par quelques remaniments budgétaires. Les uns payaient tout, subissaient toutes les charges, les autres jouissant de tout, étaient exempts de toute charge. Il fallait intervertir les rôles, changer l’ordre des facteurs, décharger ceux-là, faire contribuer ceux-ci.
- Au lieu de procéder de la sorte, voyez tous les ministres de l’époque : ils opèrent avec la Banque d’escompte, supputent les économies .qu’on peut réaliser en supprimant tel service il négocient des bons du Trésor — ou des ordonnances de comptant, comme on disait dans la langue financière d’alors. Gomme aujourd’hui, on s’ingénait à. échelonner les échéances, à reporter les paiements, à l’aide d’obligations renouvables. Résultat total ? Gomme aujourd’hui, à la fin de l’année le budget avait des manquants plus considérables, d’un déficit encore plus grand que l’année précédente et qu’on dissimulait sous divers chapitres ou mémoires dont l’echéance sonnait tôt ou tard le quart d’heure des abois.
- Que nos hommes d’Etat ouvrent les annales de cette période de notre histoire, ils y retrouveront, année par annnée, le spectacles de leurs propres faiblesses, de leurs hésitations, de leurs fautes passées et présentes — des malheurs prochains, s’ils ne savent mettre à profit cetenseigne-ment de l’histoire, cette leçon de l’expérience.
- Hélas ! nos gouvernants contemporains, faut-il le dire, nous paraissent encore plus réfractaires que les gouvernants d’alors à prendre les mesures de nature à conjurer toute catastrophe. Alors, en effet, Necker et les autres entrevoyaient la solution : réformer le sytème de répartition des impôts, charger le clergé et la noblesse qui en étaient affranchies. Ceux d’aujourd’hui ne paraissent même passe douter qu’il puisse y avoir autre chose à faire que mutiler des additions, chercher des quotients impossibles à trouver. En vain le Devoir s’efforce-t-il de ressasser — qu’on me passe le mot, il est juste — les mêmes avertissements, crier casse-cou à cette marche aveugle dans l’inconnu, vers un avenir chargé de tempêtes, gros d’éclairs et d’orages. Peine perdue !
- Le ministère Rouvier, nous dit-on, compte économiser 60 millions sur le budget de cette année. Et après ? que peuvent bien boucher vos 60 millions, quand le déficit annuel est de 300 ? Empêcherez-vous le déficit de se multiplier, par ses intérêts ? Ce n’est pas 60 millions qu’il faut économe ser, c’est près de quatre milliards, qu’il faut enlever de sur les épaules des prolétaires qui ploient sous le faix de cette somme fabuleuse.
- Gomme en 1789, c’est la glèbe qu’il faut exonérer de ses charges. Et remarquez bien la différence qu’il y a entre la solution appliquée en 1789 et celle que nous proposons :
- En 1789, on réclamait la transposition des charges ; on voulait alléger les uns pour aloudir le faix des autres.
- Jusqu'à un certain point, l’égoïsme est encore si profondément enraciné au fond du cœur humain, qu’on comprend la résistance des classes privilégiées. Elle était inexcusable, mais enfin, elle reposait sur un mobile égoïstique ; que naturel dont il faut tenir compte aux dirigeants de l’époque.
- Nous, nous proposons la suppression pure et simple des charges pour to us. Nous proposons simplement la suppression de tous les impôts existants, dont la source individuelle actuelle serait remplacée par la grande source impersonnelle de la mort. La richesse des morts doit nourrir les vivants. C’est une loi naturelle, que les générations postérieures puisent à même dans la richesse que les générations antérieures leur ont léguée. L’hérédité nationale de l’Etat qui réaliserait cette loi supérieure d’ordre naturel, apparaît donc seule comme pouvant mettre fin aux embarras financiers de tout ordre qui assaillent le Trésor public.
- L’hérédité de l’Etat est, en effet, à la fois une mesure financière capable de parer à toutes les difficultés inextricables du budget, parce qu’elle est une grande mesure de réforme sociale. Nous le répétons et ne saurions trop le redire de fois : le point capital delasituationactuelle résidedansla situation des classes laborieuses qui ne peuvent parfaire aux ressources budgétaires, que de mille façons différentes, directes ou indirectes, l’impôt leur demande. Si donc.le trésor est en déficit, c’est que la classe ouvrière est exténuée, à bout de forces, puisque c’est le resserrement de la consommation qui cause les manquants du trésor. Il faut donc la décharger. Voilà la question sociale dans sa simplicité.
- Or notre mesure résout ce point capital d’inter
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- rogation formidable. Et c'est pourquoi, la question budgétaire n’étant qu’un des côtés de la question sociale, celle-ci est résolue par le fait même que ]a solution de celle-là est trouvée, ou tout au moins considérablement avancée par une grande réforme radicale.
- Dans ces conditions, l’Hérédité de l’Etat ne froissant aucun intérêt, laissant à chacun la libre disposition de ce qu’il possède, diffère essentiellement des mesures réclamées en 1789 pour résoudre la question budgétaire. Elle n’est pas un nivellement par système de compensation ; elle laisse les choses de l’état pour les possesseurs existants. Elle ne soulève donc pas contre elle les récriminations violentes, parce qu’intéressées, que soulevèrent les grandes réformes de 1789, et en même temps, elle rend impossible la naissance des abus issus de ces dernières.
- On pourrait donc s’attendre de la part de nos hommes d’état à une tentative de réalisation dans ce sens, si ce n’est à son application immédiate.* Les réformes les plus urgentes ne sont jamais admises dans leur entier du premier coup. Au lieu de cela, il n’en est rien, Gomme des écureuils dans une cage à pivot, nos ministres s’essoufflent, jouant des pieds et des mains à faire tourner la la manivelle sans s’apercevoir qu’elle pivote, qu’elle tourne sur place. Autant vaudrait imiter la résignation orientale etassis en rond attendre lacatastrophe finale en répétant la parole fatidique du Musulman : Que la volonté d’Allah s’accomplisse, ce qui est écrit est écrit !
- Tous les remaniements auxquels on se livre ne feront par plus avancer la solution d’un pas que Mahomet ne fit venir à lui à la montagne. A la fin il dut aller à sa rencontre. Ainsi feront nos ministres. Mais d’ici là, la situation s’aggrave, les misères s’aiguisent, les cœurs s’ouvrent à la haine, les colères fomentent, les maux se déchaînent...
- Qu’il ne soit pas trop tard quand on se décidera à faire cesser un état de choses si calamiteux !
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- L'ORGANISATION
- DU
- PARTI SOCIALISTE E1V ALLEMAGNE
- Le Courrier de Londres reproduit, d’après l’Echo, des renseignements sur l’organisation du parti socialiste en Allemagne que nous croyons devoir faire connaître aux lectures du Devoir — non sans, toutefois, les mettre en garde contre l’exagération évidente qu’ils contiennent.
- Il est certain, en effet, que si les lois d’exception votées contre les socialistes et qui donnent au gouvernenent allemand tout pouvoir discrétionnaire sur eux, les obligent à certaines précautions de propagande, un parti qui a près de un million de voix aux élections ne saurait manœuvrer exclusivement dans l’ombre, ni se constituer en société secrète. H y a donc, dans les renseignements ci-dessous, une part d’exagération dont les lecteurs du Devoir tiendront compte.
- Ce que nous voulons signaler seulement, en les reproduisant, c’est l’esprit d’indomptable résistance qui anime les socialistes allemands, confiants dans la justice de leur cause, poursuivant son triomphe malgré toutes les persécutions.
- Les démocrates socialistes allemands comptent dit l’Echo un « Judas » parmi leurs membres. Jusqu’à présent, la police avait échoué dans ses recherches, et le Gouvernement alarmé était humilié de voir qu’aux dernières élections générales, en dépit de ses efforts pour couper la parole au socialisme et le rendre impuissant en politique,plusde700,OOOélecteurs avaient accordé leurs voix aux candidats socialistes. Mais si la police et le Gouvernement n’ont pu réussir, la tentative d’un journaliste a été couronnée de succès.
- C’est, en effet, au Kolnische Zeitung que les secrets de de l’association ont été révélés — évidemment par un membre du parti, bien que tous se défendent d’avoir été « le témoin de la presse. »
- La vérité est que le socialisme, comme la primitive église, s’est propagée sous la forme de congrégations locales, et ces sortes de communautés ont porté tous les noms possibles, excepté celui de « socialiste. »
- On les a vues paraître sous les titres de «smoking clud, » sociétés musicales, etc.
- Les membres ésotériques de la société ont payé une somme de cinquante « pfennig » ( soixante centimes ) par mois, pour l’achat et la mise en circulation des principes socialistes.
- Or, nous devons noter ce fait que ce ne sont pas des pauvres travailleurs qui forment le milieu des socialistes, mais bien des ouvriers habiles et des artisants indépendants. L’on ne peut être reçu membre de l’une des confréries que sur l’attestation d’un « Genoss » ou camarade incorporé.
- Encore l’admission ne peut-elle être accordée qu’après une troisième enquête, faite au logis du candidat par deux ou trois « camarades, » Ce dernier, du reste, est placé, pendant un certain temps, sous la surveillance de la police du parti. S’il est jugé digne d’être admis, on lui confère le titre de « Spitzel » ou licencié.
- Ensuite, on met sa capacité à l’épreuve en l’envoyant vendre des écrits socialistes, principalemeut le Sozial-Demo-krat, imprimé à Zurich, dans le Switzerland. On lui confie aussi des c Bons, » petits billets munis de cette inscription : t Pour les familles des exilés, » et du timbre officiel de la localité où réside l’association.
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- S’il fait preuve d’indifférence ou de négligence, c’est-à-dire si ses Bons et sa propagande littéraire ne rapportent pas d’argent, il lui est interdit de s’élever dans les rangs de cet Etat mystérieux, et à la première occasion on l’expulse de la société. Si ses ventes, au contraire, sont fructueuses, ou s’il se rend utile à la cause démocratique, les postes les plus élevés sont accessibles à son ambition.
- A une certaine époque de l’année, toute la corporation reçoit, sous le sceau du secret, l'ordre de se présenter devant le conseil privé. Le lieu de réunion varie sans cesse : en été, c’est en pleins champs ou dans les bois ; en hiver c’est une salle louée à l’avance et dont l’hôte est bien rarement informé des qualités et intentions du groupe. Vingt ou trente hommes, au plus, de différents âges sont ainsi rassemblés. D’abord, l’on joue aux cartes, ou l’on mange, ou l’on boit, ou l’on chante. Puis, les membres qui n’ont point encore assisté à une « Corpora » reçoivent l’ordre de se lever.
- lis sont catéchisés par les membres plus anciens, et une sorte de charge épiscopale est délivrée à ces « Grunen » ou « Verts. » On les instruit de leurs devoirs dans les cas difficiles, comment, par exemple ils doivent dérouter la police.
- Celui qui a le plus d’autorité prend ensuite la présidence et l’on agite une question importante. Ce débat n’est autre chose qu’une comédie pour éprouver les nouveaux membres — peut-être même pour les» tromper.
- Lorsqu’un « camarade » a suivi toute une série de «Corpora» — réunions assez fréquentes dans l’année — on le met au courant des visées et des moyens dont le parti dispose, et s’il est actif dans sa propagande il parvient au grade de « Ver-trauensmann » (l’homme de confiance).
- Chaque semaine, il reçoit cinq exemplaires du Sozial-Demokrat, qu’il doit personnellement distribuer entre cinq souscripteurs. Il est tenu à rendre le prix des feuilles à son capitaine.
- Un capitaine a cinq ou dix « Vertrauensmann » sous ses ordres. 11 est le président secret d’un district électoral.
- Dans tout l’empire, chaque district a quatre autres officiers socialistes qui, avec le capitaine, forment un comité régulier ; le correspondant, le trésorier, le commissaire et le réviseur.
- Il est probable qu’à Berlin et dans les autres grandes villes, les officiers sont en plus grand nombre. Le commissaire veille sur tous les écrits prohibés qu’il remet aux capitaines.
- Le correspondant envoie au bureau du Sozial-Demokrat toutes les nouvelles importantes qui concernent son district.
- Le caissier commande la confiance aveugle d e ses camarades. Ses livres sont incompréhensibles, chaque homme de confiance y est inscrit en chiffres afin que si la police mettait la main sur les registres, rien ne soit découvert, faute de clef pour interpréter ces symboles.
- De toute la fortune du parti, il ne peut garder en sa possession que 300 marks ; l’excédent est envoyé à Zurich ou à Londres.
- Le couronnement de l’organisation secrète réside dans le Sozialalistiche kongress. C’est ce conseil œcuménique qui dicte à tous les fidèles les décrets et canons obligatoires. Les élections des délégués se font à Berlin, mais le conseil se tient dans une ville en dehors de l’Empire.
- Les dépenses du parti démocratique sont énormes. C’est avec une générosités sans bornes que les socialistes viennent au secours des familles dont les membres ont été arrêtés ou expatriés. On accorde à l’exilé 60 marks pour son voyage, et par semaine, 7 marks à sa femme et 2 marks à chacun de ses enfants, jusqu’à ce qu’il se trouve en état de travailler ou qu’il soit mis en liberté.
- Comme on le voit, une telle organisation doit avoir une influence redoutable dans l’Empire. Tout y est prévu pour centraliser les seules forces capables d’entraver une telle coalition contre le régime actuel : la police et le Gouvernement. Le socialisme, dit Y Echo a adopté la « doctrine de réserve.» Les coups partent dans l’ombre. Aussi, les agents du chancelier sont en pareil cas détectives de nom et non de fait. Quand l’adversaire se pare du masque de l’inconnu, quand il agit comme un être mystérieux, malheur à ceux qui pour l’atteindre n’ont pas le loisir de se servir des mêmes armes. Le prince de Bismarck sait cela ; l’ennemi pour lui est, sans doute, au delâ-du Rhin, mais il est bien avec plus de raison dedans les murs de sa capitale. Ce n’est pas seulement la France que le chancelier surveille mais encore ce parti qui bouillonne, qui gronde et menace l’Allemagne d’une révolution radicale.
- L’Hérédité à la chambre des députés.
- Nous publions ci-dessous le compte rendu sommaire de la séance de la chambre où la proposition Maurice Faure et Sabatier sur l’hérédité a été discuté. Nous reviendrons prochainement sur cette discussion:
- Après de nombreuses rectifications sur les votes inscrit à L’Officiel d’hier, la Chambre adopte sans discussion la proposition de loi, adoptée par le Sénat, concernant la diffamation et l’injure commises par les correspondances postales ou télégraphiques circulant a découvert.
- La Chambre prend en considération la proposition de loi de M. Laur portant addition à l’arlicle 1780 du Code civil sur le contrat de louage des ouvriers.
- L’ordre du jour appelle la suite de la discussion sur la prise en considération de la proposition de MM. Sabatier et Maurice Faure ayant pour objet de modifier les articles 765 et 768 du Code civil, relatif aux successions.
- M. Chevalier combat la prise en considération. Il conteste que les affections de famille se limitent au cinquième degré et, en tout cas, il faudrait se garder de décourager ceux qui tiennent à resserrer le faisceau.
- 1 La proposition est un premier pas dans la voie de la
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- négation de la famille ; et puis, pourquoi préjuger la volonté du défunt en faisant bénéficier les départements plutôt que l’Etat ou la commune?
- En tout cas, ce serait paralyser une des branches importantes des revenus publics, les droits de mutation par décès.
- M. Chevalier conclut au maintien de l’ordre de succession établi par la loi. (Vifs applaudissements.)
- M. Cousset, rapporteur, défend les conclusions de la commission.
- La proposition mérite certainement examen. Peut-on prétendre porter atteinte au droit de propriété à exclure les héritiers des septième au douzième degré, alors qu’on exclut ceux du treizième?
- M. Sabatier constate que les observations mêmes de M. Chevalier prouvent l’importance de la question. Il se défend d’être un contempteur de la famille.
- Il rappelle les limites de la famille en Algérie. Pourquoi s’arrêter plutôt au 12e degré qu’au 20e? Pourquoi ne pas s’arrêter au premier homme, si tant est qu’il y ait eu un premier homme? ( Rires à droite.) Peut-être y en a-t-il eu plusieurs.
- M. Sabatier explique que, théoriquement, la famille commence à partir du premier engendreur.
- Par conséquent, continue M. Sabatier, ceux qui, comme tel ou tel nombre de 1a droite, remontent aux Croisades, pourraient hériter de leurs cousins au troisième degré.
- La famille a été conçue... (On rit.) dans un esprit essentiellement spiritualiste.
- Si on ne l’envisageait qu’au point de vue matérialiste, au point de vue des particules sanguines, c’est au microscope qu’il faudrait la rechercher au douzième degré, et le microscope est essentiellement matérialiste.
- Selon M. Sabatier, ce qui fait la famille c’est l’atîection, c’est la communauté du labeur, des souffrances et des plaisirs.
- M. Gaudin de Villaine. — Vous oubliez qu’il y a le testament.
- Les conclusions de la commission tendant à la prise en considération sont adoptées par 328 voix contre 211.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Les indemnités en Algérie. — Le Sénat vient de voter en première délibération le principe d’une indemnité plus large à accorder aux propriétaires des forêts incendiées en 1881 dans la province de Constantine.
- En principe, rien de plus équitable. Je ne m’attarderai donc pas à démontrer que l’Etat se substitue ici aux compagnies d’assurances sans avoir perçu les primes quelles auraient encaissées.
- Je n’aurai même pas la naïveté de faire remarquer que l’Etat, si insensible aux spoliations de travail dont les ouvriers sont les victimes à chaque transformation industrielle, ne se sent des entrailles que pour les malheurs des propriétaires :
- Non, ce qu’il y a à signaler ici, c’est les moyens qu’on se propose d’employer pour trouver les fonds nécessaires aux indemnités que réclament les sinistrés.
- Contribuables français, rassurez-vous ! Si le ministère Rouvier vous charge sous peu d’impôts nouveaux, ce ne sera pas pour payer les dix millions de francs auxquels est estimé le dommage.
- Qui payera, alors?
- Qui? l’Arabe !
- Le fonds d’indemnité, dit le projet de loi, se compose du produit des amendes infligées aux tribus et aux douars supposés coupables.
- Mais, encore qu’on les ait pressurés de la manière la plus consciencieuse, les malheureux Arabes n’ont pu rendre que trois cent mille et quelques francs. Dame ! les juifs ont tout pris.
- Tout ? Que non pas. S’il en était ainsi, la loi proposée n’aurait plus d’objet, car où il n’y a rien, Israël lui-même perd ses droits.
- Et Israël — car c’est à lui que tout va en Algérie — n entend perdre miette de notre conquête.
- Donc il reste quelque chose à ceux que tant de fois on poussa à la révolte pour se donner le prétexte de les razzier.
- Sur ce quelque chose le séquestre a été mis. La nouvelle loi autorise les indigènes à le racheter suivant un tarif dont on estime le rendement total à un peu plus de quatre millions, dont moitié en argent et moitié en terres.
- L’argent sera pour les juifs et les terres pour les colons !
- Le Syndicat professionnel des ouvrières et ouvriers guimpiers de Lyon, nous prie d’informer tous les groupes et chambres syndicales détenteurs de listes de souscriptions, de bien vouloir les faire parvenir au citoyen Robin, Place de la Croix Rousse 2. avant la fin Juin, pour faire vérifier par le contrôle de la grève.
- A partir du 24 Juin, les Bureaux de placement des Chambres syndicales, velours uni, velours double, Guimpiers, setrouvera Rue Couston 4. Des renseignements pourront être donnés de 8 heures du matin à 6 heures du soir.
- Question au Gouvernement. — M. Delattre, député de la Seine, vient d’adresser la lettre suivante à M. Rouvier, président du Conseil des Ministres :
- « Monsieur le Président du Conseil,
- » J’ai l’honneur de vous annoncer que je désire poser aa gouvernement la question suivante :
- » La presse a fait connaître l’inauguration officielle des travaux du canal de la mer du Nord à la Baltique ; quelles sont les prévisions du gouvernement sur les conséquences commerciales de cette entreprise ?
- » A son tour, le gouvernement est-il disposé à établir un canal maritime entre la Méditerranée et l’Océan, soit avec les ressources de l’Etat, soit en faisant appel à l’industrie privée?
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- » Se propose-t-il également de provoquer la réalisation des projets séculaires de Paris-port-de-mer par les bassins de la Seine et de la Somme ?
- » Recevez, monsieur le Président du Conseil, etc.
- y> E. Delattre. »
- Le budget de 4888. — Le nouveau Ministère travaille à la préparation du budget rectifié de l’exercice 1888 qu’il compte soumettre à la Chambre.
- Dans le dernier conseil on a commencé à examiner les économies nouvelles qu’il sera possible d’effectuer.
- Conformément à l’engagement qu’il a pris dans sa déclaration lue devant le Parlement, nous disent les notes officieuses, le nouveau Cabinet a la résolution arrêtée de ne pas présenter pour 1883 un chiffre de dépenses supérieur à celui voté pour 1887.
- C’est par suite une réduction de 60 millions qu’il s’agit d’effectuer par rapport au projet primitif du précèdent cabinet. Depuis le dépôt de ce projet, le Cabinet Gobiet avait consenti à 30 millions d’économies. M. Rouvier considère ces économies comme acquises et se propose d’en faire 30 autres millions.
- Ce premier point réalisé, le nouveau Ministre des Finances compte modifier la partie relative aux recettes, de manière à établir un équilibre réel sans recourir à aucune augmentation d’impôts-
- Tout cela n’annonce guère une refonte de nos finances, point sur lequel le ministère précédent est tombé. Au surplus, nous attendons que les projets en cours d’élaboration soient présentés dans leur ensemble définitif pour les apprécier.
- ALLEMAGNE
- Le procès de Leipzig.— Les Alsaciens accusés dans le procès de haute trahison qui va se dérouler prochainement à Leipzig sontarrivés lundi dans cette ville, venant sous escorte de Mulhouse et de Strasbourg.
- ÉGYPTE
- L’Angleterre et la Porte sont parvenues à se mettre d’accord, ainsi que nous l’avons relaté, au sujet de la nouvelle convention égyptienne, laquelle fortifie la position de l’Angleterre, au lieu de l’affaiblir.
- On est unanime à reconnaître la grande habileté de sir H. Drummond Wolff, qui avait à triompher des diplomates turcs, passés maîtres dans l’art de la résistance. Que ces puissances se soient entendues ce n’est plus le point à discuter ; il s’agit de savoir si le Cabinefcgée St. James et le Sultan ne vont pas être dans l’obligaiionrae convoquer une conférence européenne à l’effet de faire sanctionner la convention, ainsi que les modifications aux capitulations et autres réformes qui en sont la suite obligée.
- La convention se compose de sept articles et consiste en neuf différents documents, un protocole, les annexes et les notes complémentaires explicatives. Le premier article déclare le maintien des firmans et des traités existants, sous les modifications introduites par la nouvelle convention. Le deuxième détermine les limites territoriales de l’Egypte ; et le troisième assure la neutralisation du Canal de Suez et la liberté de passage en temps de paix ou de guerre. Le
- quatrième article a trait à l’évacuation; les troupes anglaises se retireront du territoire égyptien dans les trois ans, à partir de la signature de la convention, pourvu que ce retrait ne fasse courir aucun danger à la sécurité de l’Egypte, a l’expiration de ces trois années, l’Angleterre aura l’administration de l’armée égyptienne et la direction des affaires militaires pendant deux autres années consécutives. Par l’article cinq, les puissances seront invitées à donner leur approbation à tous les points de la convention ayant un caractère international et à signer un acte de garantie de l’inviolabilité du territoire égyptien, sauf dans le cas de désordres intervenus ou de danger d’une intervention étrangère après l’évacuation anglaise. En présence d’une pareille éventualité, les troupes de la Grande-Bretagne et celles de la Turquie seulement auraient seules le droit d’intervenir, ensemble ou séparément. Le sixième article est consacré à l’introduction de modifications nombreuses aux capitulations existantes, la principale attribuant aux cours internationales le droit de juridiction criminelle.
- Enfin, la septième et dernière clause concerne les détails de la ratification.
- Il résulte de cette convention que l’Angleterre se fait investir, en réalité, de la fonction de mandataire des puissances, en cas de désordres en Egypte, et la lecture approfondie de cette brève analyse du nouvel instrument diplomatique persuadera que ce n’est pas par des considérations d’ordre platonique qu’elle se détermine à accepter ce rôle.
- En attendant les événements, elle recueillera les avantages d’une occupation isolée, que, sous prétexte de régler son mode de cessation, la présente convention s’attache à perpétuer, sous une forme destinée à première vue à faire disparaître. C’est surtout de cet instrument diplomatique, véritable boîte à surprises désagréables, qu’on peut dire que l’écriture comme la parole a été donnée aux plénipotentiaires, comme au reste des hommes, pour déguiser leur pensée. Le gouvernement anglais ne peut qu’être reconnaissant à sir H. Drummond Wolff pour avoir conduit à bonne fin ses difficiles négociations, qui n’ont tendu qu’à faire la plus large part au lion britannique.
- TURQUIE
- On s’attend à Constantinople à d’énergiques protestations de la France et de la Russie au sujet de la nouvelle convention égyptienne. Celle-ci est à peine signée que l’ére de nouvelles difficultés va surgir pour la Porte, laquelle a, cependant, assez de ses seuls embarras intérieurs. Mais la diplomatie turque se complaît à enchevêtrer encore le réseau des difficultés réputées déjà inextricables, en vue de vaincre à l’aide du temps et de prolonger l’agonie de l’homme malade.
- La diplomatie turque s’est tellement inféodée cette ressource que celle-ci est devenue pour elle comme un besoin de nature. Ainsi le roi Mithridate absorbait par goût les poisons les plus violents, dit la légende, sans en être incommodé.
- Dans les cercles de Péra, on ne se gêne déjà plus pour dire que la Porte n’a pas le droit de placer perpétuellement l’Egypte sous la tutelle de l’Angleterre, encore moins celui de disposer de ses destinées, car elle n’a sur l’Egypte que des droits d’usufruit et non de propriété.
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- Une révolution de palais a failli avoir lieu en vue de déposer le Sultan en faveur de son neveu Salah-Eddin, fils du sultan Mourad détrôné. De nombreuses arrestations ont été opérées dans le palais.
- La liberté de la presse n’existant pas, aucun journal ne s’est hasardé à parler de l’événement.
- Il paraîtrait que le chef des eunuques était tombé en disgrâce, et qu’à l’instigation de la Russie il avait été placé à la tête d’une cabale contre les conseillers intimes du commandeur des croyants.
- Les exils et les arrestations sont à l’ordre du jour et la position du grand vizir serait elle-même menacée très sérieusement.
- La Question Gallo-Irlandaise.
- Dans la journée de mercredi, M. Gladstone a prononcé deux importants discours politiques à Swansea, dans le pays de Galles.
- Nous croyons devoir en donner une analyse aux lecteurs du Devoir, parce que le grand homme d’État anglais qui, sur les derniers jours de sa vie, s’est mis à défendre la cause juste des opprimés montre très-bien dans ces deux discours les redoutables questions que l’Angleterre est condamnée à résoudre, sous peine de troubles perpétuels :
- S’adressant, l’après-midi, à une assemblée publique tenue en plein air et qui comptait trente mille personnes environ, le chef des libéraux a insisté, d’après le résumé télégraphique que nous trouvons dans le Galignanïs Messenger, sur la connexion étroite qui existe entre la question irlandaise et la question galloise. La première a affaibli, depuis plusieurs siècles, les forces vitales de l’Angleterre et en est venue peu à peu à absorber tous les instants de la chambre des communes. Il faut en finir, et l’on ne peut se débarrasser de ce constant souci qu’en faisant justice aux demandes de l’île sœur, en lui accordant l’autonomie quelle réclame. La nouvelle loi de répression des crimes est un pas en arrière ; on ne parviendra pas plus à gouverner l’Irlande par la force que les autres parties du Royaume-Uni. Quant à la question galloise, elle doit être résolue d'après le même principe que la question irlandaise. La principauté est un pays à part, distinct de l’Angleterre. On ne saurait négliger de tenir compte de ses particularités de race et de religion, de ses griefs ; ces difficultés doivent être tranchées par les Gallois eux-mêmes, et l’orateur, sans entrer dans les détails de leurs demandes, se prononce en faveur de la suppression de la dîme et de l’abolition du caractère d’Eglise d’Etat attribué à l’Eglise anglicane.
- Dans la soirée, M. Gladstone a présidé un banquet politique auquel assistaient les députés delà principauté et les principaux membres des associations libérales. Prenant la parole au dessert, M. Gladstone a exposé les modifications qu’il a cru bon d’introduire dans son projet de Home Rule pour 1 Irlan-
- de. Il renonce à faire intervenir le crédit du Trésor public dans l’opération du rachat des terres des grands propriétaires de l’île. La question de l’exclusion des députés irlandais du Parlement de Londres lui paraît pouvoir être réservée. II maintient, par contre, le principe général d’après lequel toutes les affaires strictement irlandaises doivent êire tranchées exclusivement par les représentants de la population qu'elles concernent.
- Gomme suite à ces discours, voici quelques renseignements sur la situation sociale dans le Pays de Galles. Là aussi plus d’un point noir menace d’obscurcir l’horizon.
- Dans la principauté de Galles comme en Irlande, la classe dirigeante, les propriétaires du sol, et les paysans ne sont pas de même race, ne parlent pas la même langue. De là une hostilité réciproque, qui divise encore aujourd’hui les riches et les pauvres en deux camps politiques et religieux tranchés, et qui a perpétué sur ce coin de terre, comme dans l’île voisine, certaines institutions oppressives dont le reste de l’Angleterre est débarrassé. Les Gallois sont Celtes, radicaux en politique, baptistes, méthodistes, congrégationalistes en religion ; l’aristocratie anglaise y est conservatrice et appartient à la confession officielle, à l’Eglise anglicane. Grâce à ces diverses causes de dissentiment, il se trouve que les lois agraires réglant les rapports entre fermiers et propriétaires sont, dans la principauté, plus désavantageuses aux premiers que dans tout le reste du Royaume-Uni ; que l’administration de la justice, rendue par des magistrats ignorants de la langue des paysans, est fort mal faite ; que ceux-ci ont eu la plus grande peine à obtenir, sur le tard, des écoles non-con fessionnelles où ils pussent faire instruire leurs enfants sans crainte de conversions imposées. Enfin, grâce à la persistance d’une institution médiérale doublement injuste, les fermiers gallois, qui appartiennent en immense majorité, comme nous l’avons dit, à des sectes libres, et qui sont ainsi astreints à payer eux-mêmes leurs pasteurs, sont tenus de salarier en outre les pasteurs de l’Eglise anglicane, dont ils ne font pas partie, en leur versant une dîme qui, d’après l’esprit véritable de la loi, est due en réalité par le sol, c’est-à-dire par le propriétaire. Cette dîme, que l’on perçait depuis 1836 en argent, et qui est devenue fort lourde, surtout ces derniers temps, à la suite de là crise qui sévit sur l’industrie agricole, est la cause de conflits perpétuels entre la clergé officiel et les fermiers. Ces derniers temps, la crise est devenue aiguë ; la dîme a été refusée en divers endroits, et les pasteurs anglicans ayant été obligés, pour percevoir leur salaire, de recourir à des saisies, il a fallu pour les exécuter déployer un appareil de force armée analogue à celui dont on a dû se servir en Irlande pour les évictions.
- Le gouvernement actuel s’est ému de cet état de choses, et un projet de loi présenté à la Chambre des lords par le mar-4 quis de Salisbury dispose que la dîme sera dorénavant exigi-
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- ble non des tenanciers, mais des propriétaires. Ce n’est là qu’un palliatif, car ceux-ci s’empresseront de récupérer cette nouvelle charge en augmentant d’autant le fermage. Aussi les Gallois demandent-ils des mesures plus radicales Ils exigent le disestablishment de l’Eglise anglicane dans leur pays, c’est-à-dire la suppression de son caractère d’Eglise officielle et de l’obligation de la salarier ; ils aspirent en outre à la révision de la législation agraire dans le sens des réformes introduites en Irlande, et à une extension de leurs libertés communales et provinciales qui rendrait autonome la principauté. C’estlà un programme auquel M. Gladstone a déjà donné son adhésion en diverses occasions, et dont la réalisation dépend, selon lui, du succès de ses plans de Home Rule pour l’Irlande ; l’appui du pays de Galles ne leur a pas fait défaut aux dernières élections : sur les trente députés de la principauté, vingt-cinq sont du nombre des alliés libéraux des parnellistes.
- L'évacuation du Tonkin et de la Tunisie
- Au nombre des nouveaux ministres, nous devons distinguer le général Ferron qui passe pour adversaire de la politique coloniale en général, de l’expédition du Tonkin et de l’occupation de la Tunisie en particulier. Cette opinion, chez un homme de guerre est trop précieuse, précisément en raison même du caractère de compétence de son auteur, qui recule sans doute devant les sacrifices d’hommes qu’il croit devoir être considérables, pour que nous ne la signalions pas à nos lecteurs.
- Nous le répétons, et le Devoir ne saurait trop insister à ce sujet: la conquête d’un pays lointain, sous le beau prétexte que les habitants de ce pays sont aux antipodes, sous une latitude différente, ayant des mœurs et des croyances autres que les nôtres, constitue une violation du Droit des gens, un acte de barbarie. La nation civilisée qui l’accomplit se place par là-même au-dessous de ces prétendues races inférieurs.
- 11 parait que dans une conversation tenue dans les couloirs de la chambre entre le général Ferron et M. Clémenceau. le premier aurait dit : j’évacuerai le Tonkin.
- Les journaux partisans de la politique coloniale se sont émus, naturellement, de cette réponse ; certains de nos confrères de Paris en demandent la confirmation, pendant qu’un journal de province, le Petit Centre, sûr du propos, s’écrie :
- c II n’appartient pas au général Ferron d’évacuer le Tonkin ; mais il lui appartient d’évacuer le ministère delà guerre et le pins tôt sera le mieux.»
- Le Petit Centre ne mâche pas ce qu’il pense.
- Mais que vont dire les partisans de la politique coloniale, quand ils sauront l'opinion du général Ferron sur la Tunisie, d’après une brochure intitulée : Places fortes et chemins de fer stratégiques de la région de Paris,
- brochure publiée en 1880 par le futur ministre de ia guerre sous la signature du major X ..:
- « Il faut espérer aussi que les hommes d’Etat qui sont à la tête de la république française renonceront à ia polititique maladroite et contraire aux intérêts du pays qui consistait, à contrecarrer l’Espagne au Maroc et l’Italie à Tunis et en Egypte. Ils savent que les possessions algériennes de la France sont assez vastes pour son activité et sa puissance d’expansion et que l’infiuence de l’Italie et de l’Espagne sur le continent africain ne pourrait qu’être favorable à la sécurité des territoires français. »
- Voilà qui est net et peut faire grand honneur au général Ferron, s’il entend véritablement faire prédominer dans le ministère ses sentiments à l’égard de la politique coloniale.
- Cela paraît d’ailleurs se confirmer si nous en croyons la vive discussion qui a eu lieu, samedi, à la séance du conseil des ministres, entre le président du conseil et le général Ferron, au sujet du Tonkin.
- M. Flourens, ministre des affaires étrangères, ayant communiqué à ses collègues une dépêche peu satisfaisante de M. Bihourd, le président du conseil a saisi cette occasion pour reprocher à son collègue de la guerre d’avoir fait à M. Clémenceau une déclaration imprudente.
- Le général Ferron a répondu à M.Rouvier que ses paroles avaient reproduit très exactement sa pensée, et que la situation était telle dans le delta du fleuve Rouge, que personne ne pouvait répondre de l’avenir et que M. Bihourd lui-même se montrait très peu rassuré.
- M. Rouvier ayant répliqué au général Ferron, celui-ci a persisté dans sa manière de voir, et le président de la République a déclaré l’incident clos.
- M.Grévy a pu clore l’incident samedi, mais nous espérons bien voir le général Ferron ne pas laisser les choses en l’état. Le nouveau ministre de la guerre doit tenir la parole qu’il a donnée à M. Clémenceau, dans l’intérêt même de la France et de la République.
- La question de l'Hérédité à la Chambre.
- Ainsi qu’on le verra aux Faits politiques et sociaux, on a discuté à la Chambre la question de l’Hérédité de l’État à propos d’une proposition déposée par MM. Laur, Maurice Faure et Sabatier.
- Nous y reviendrons dans le prochain numéro. En attendant, voici les judicieuses réflexions que cette question inspire à M. Henry Maret dans le Radical :
- Dans la précédente législature, j’avais déposé, de concert avec mes amis Giard et Tony Révillon une proposition analogue
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- celle de MM. Sabatier et Maurice Faure, laquelle vient d’être prise en considération par la Chambre. Ce qui prouve, soit dit en passant, que cette Chambre vaut un peu mieux que la précédente, qui, elle, n’avait même pas voulu entendre parler de discussion sur l’héritage.
- Il faudra pourtant bien arriver un jour à modifier ce titre du Code, qui, sous prétexte de protéger la famille, consacre une grande iniquité sociale. S’il existe un droit de propriété ce qui, d’ailleurs, est une erreur, la propriété n’étant pas de droit naturel et n’existant qu’en vertu d’une couvention qui peut toujours être modifiée, ce droit n’est pas en question. Nous le respectons, puisque nous réservons la liberté du testament.
- On se demande même comment nos propositions peuvent trouver des adversaires, puisqu’il sera facile à tous ceux qui voudront disposer de leurs biens d’en disposer comme hs l’entendront. S’ils tiennent à faire hériter leurs cousins, eh bien ! ils indiqueront leur volonté sur un papier ; il n’est pas nécessaire d’attendre l’agonie pour cela, et rien n’est plus aisé. S’ils n’y tiennent pas, pourquoi y tenez-vous plus qu’eux ?
- Il faudrait pourtant être sérieux et voir les choses telles qu’elles sont. La famille qui s’étend si loin n’est plus la famille, et surtout n’est plus l’affection. Entre nous," on se moque pas mal de ses cousins, et il n’est pas un homme qui ne leur préféré un ami. Vous entendez quelquefois des gens qui vous disent ( et ce n’est pas toujours vrai) : * Je travaille pour mon fils, pour ma fille ; je veux que mes enfants soient à l’abri du besoin. » Mais je demande à voir l’être curieux qui me dira : • Je travaille pour mon cousin. »
- Je ne trouve rien, pour ma part, d’aussi profondément immoral que l’attente d’une succession. Parfois, on voit citer dans les journaux l’exemple d’un monsieur qui n’y pensait pas, et à qui on vient annoncer un beau matin que le voilà possesseur d'un certain nombre de millions. Souvent le parent qui les lui laisse ne le connaissait pas ; plus souvent encore ils se détestaient ; et si cet homme n’avait pas été surpris par la mort, il n’aurait rien eu de plus agréable que de déshériter son beau cousin, Situation, et situation fréquente : un mort, qui aurait été enchanté que l’héritier n’héritât fpas, ou à qui, dans tous les cas, la chose était parfaitement pindifférente, et un monsieur qui ne s’attendait point à cette aubaine et qui par conséquent, n’aurait nullement souffert d’en être privé.
- Et vous croyez qu’il ne vaudrait pas mieux pour tout le monde que ces biens fussent rendus à l’Etat, et allégeassent d’autant les charges des contribuables ! Faire payer les morts et dégrever les vivants, n’est-ce pas l’idéal de l’impôt ?
- On nous accuse de tomber dans le collectivisme. C’est, il faut l’avouer, un collectivisme bien doux, et qui ne nuit à la liberté de personne. Ce ne sont point là des arguments ; et l'on
- | est obligé de chercher ailleurs le motif qui fait si violemment j se démener les partisans de l’héritage en ligne collatérale.
- { Ils disent : « Quelquefois on négligera de tester. » Tant mieux pour nous ! Et le beau malheur ! Vous allez peut-être plaindre le cousin ? Laissez-moi rire. Nous souscrivons en ce moment pour les familles des victimes de l’Opéra-Comique ; mais, si l’on devait donner notre argent aux cousins, nous le réclamerions avec la dernière énergie. Non ; il ne s’agit pas d’affection dans votre cas, et vous entendez la famille tout autrement.
- Vous l’entendez précisément dans le sens où nous ne l’entendons plus, dans le vieux sens du moyen âge. Pour vous, la propriété est un principe ; il faut toujours qu’elle soit le lot de quelqu’un. C’est un dieu qui est descendu du ciel, et qui frappant sur l’épaule d’un homme, lui a dit : « Ceci est à toi et à ta race jusqu’à la consommation des siècles, ou jusqu’à ce qu’un autre s’en soit emparé comme tu t’en es emparé toi-même, ou comme ton père s’en est emparé. » Pour nous, nous ne connaissons pas ce dieu, et nous ne l’avons jamais vu. Ce que nous entendons aujourd’hui par propriété, c’est le droit qu'a un homme de jouir des fruits de son travail. La transmission de cette jouissance, tolérée par une convention sociale, bien qu’en elle-même elle soit injuste, mais pour éviter des maux plus grands, peut s’arrêter là ou il plaît au législateur. Quant à la famille, elle ne commence que là où il y a tendresse réciproque, et finit là où cesse cette tendresse.
- Passé sur ce point, il n’y a plus que la famille humaine, et spécialement cette grande famille qui constitue la Patrie. C’est l’ensemble de la société qui doit profiter finalement de tout ce qu’ont produit les individus, lorsque ces individus n’en ont plus que faire. Et cela est d’autant plus juste, qu;en somme la Société est pour une bonne part dans cetle production, puisque sans elle, sans sa protection et sa collaboration, aucun capital ne pourrait se constituer.
- Nous ne vivons plus au temps des apanages et du droit d’aînesse ; nous vivons au temps du travail individuel et du contrat social.
- Henri Maret.
- Laxcisation.
- Le remarquable écrivain qui s’abrite à l’Estafette sous le pseudonyme de Damoclès publie dans ce dernier journal un article important que nous croyons devoir placer sous les yeux de nos lecteurs, parce qu’il pose très bien la nécessité de laïciser l’enseignement, et de l’affranchir de toute tentative de nature à faire prédominer des théories exclusives et absolues.
- Dans Pune des dernières séances du conseil municipal dont le mandat vient d’expirer, M. Levraud s’est vivement plaint,
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- dans un rapport qui a du reste l’approbation de la majorité, de certains livres en usage dans les écoles dites primaires supérieures. Le ton du rapport n’avait peut-être pas la haute sérénité qui convient à des documents de ce genre, et faisait trop apparaître l’opinion personnelle, pour ne pas dire la foi, du rapporteur, qui, en reprochant aux autres d’en avoir une, devait s’efforcer de n’en pas montrer. Pourtant il faut reconnaître que ces critiques même dans leur forme expansive, étaient justes. Seulement elles auraient pu être mieux faites.
- M. Levraud relève dans des grammaires des exemples qui semblent choisis tout exprès pour inculquer dans l’esprit de la jeunesse, sous une forme brève et simple, des idées ou tout au moins des formules catholiques ou tout au moins déistes et spiritualistes. M. Levraud proteste. Aux yeux de beaucoup de personnes, la protestation n’est pas sans quelque ridicule. Que va-t-on s’occuper de ces phrases servant d’exemples grammaticaux, parlant de la bonté, de la puis-ance de Dieu, de l’immortalité de l’âme et d’autres choses semblables ? Mais pourquoi ne s’en occuperait-on pas ? Et pourquoi surtout ne prendrait-on pas souci des intentions qui les ont fait choisir ?
- Tant que l’Eglise a été maîtresse de l’enseignement, elle s est appliquée à enseigner son dogme et ses formules avant toute chose, avant la grammaire, l’histoire et tout le reste. Elle agissait à cet égard comme ses commerçants qui sur les affiches placardées aux murs, à la quatrième page des journaux, au revers des tickets de bateaux-omnibus, sur les vitres des voitures, sur les tables des cafés, partout où il y a de la place pour une inscription, annoncent dans une phrase brève que leur produit est le meilleur de tous les produits, leur maison est la seule maison de confiance. C’est une forme de suggestion pratiquée bien avant que les médecins de la Salpétrière et de Nancy aient songé à faire des expériences suggestives.
- Cette suggestion finit par produire des résultats. 11 en est de certaines phrases comme de certains airs par lesquels on est obsédé. Les unes et les autres se gravent dans la mémoire et deviennent en quelque sorte partie accessoire des cellules cérébrales. C’est une tâche qu’on ne peut plus effacer.
- On a laïcisé l’instruction et l’on a certes bien lait. Mais il ne suffit pas qu’on l’ait laïcisée administrativement, il faut encore que l’esprit en soit laïque. Or l’esprit laïque a le devoir d’écarter des livres d’enseignement là où il n’est pas utile qu’elles y soient les formules religieuses, même philosophiques, non seulement parce que ce sont ces formules mais surtout parce que ce n’est pas là leur place.
- Si l’on veut enseigner officiellement une religion ou même une philosophie, ce n’est pas frauduleusement, sous cette forme réclamière qu’il le faut faire. C’est ouvertement, hautement, en donnant des raisons capables de convaincre des esprits et non en répétant des formules dont le premier tort
- est de ne rien signifier. En ce qui concerne la grammaire, pour que les exemples puissent être bien compris, pour qu’ils expliquent la mécanique de la langue et de la syntaxe, il faut que les exemples soient du domaine concret et non du domaine métaphysique.
- Avant toutes les règles grammaticales, la première la plus importante delà langue française qu’il y ait à enseigner, c’est d’apprendre à savoir ce qu’on dit quand on parle. Voilà qui suffit pour faire bannir des livres d’enseignement, tous les exemples empruntés à une métaphysique quelconque, parce que toute métaphysique comme l’a dit Voltaire est une façon de parler sans que les autres comprennent et sans qu’on se comprenne soi-même.
- En ce qui concerne l’histoire politique, littéraire et philosophique, il est trop évident que l’enseignement ne peut ni ne doit passer sous silence les idées religieuses et autres qui ont dominé chez les hommes, chez les peuples. Ce serait parr trop ridicule. Ce serait même pire. Les idées sont à leur manière des faits, même beaucoup plus qu’on ne se l’imagine. C’est elles qui président presque toujours aux actes humains) et qui les expliquent et les font comprendre.
- C’est le rôle de l’enseignement — surtout de l’enseignement laïque — de faire connaître à la jeunesse comment les idées sont apparues, comment elles se sont modifiées, quelles influences elles ont eues sur les mœurs, sur les civilisations, sur le développement historique des nations, et en revanche quelle influence les événements et les faits ont eue sur elles. Si ce n’est pas là toute l’histoire, c’en est du moins la partie la plus essentielle, c’est du moins ce qui fait que l’histoire humaine n’est pas un simple chapitre de l’histoire naturelle.
- A cet égard, notre enseignement est resté plus catholique encore que ne le pense M. Levraud. Enfermés dans notre nationalisme, nous en restons en matière d’enseignement historique au récit des batailles livrées sur le sol de France ou dans lesquelles les intérêts soit des monarques, soit du peuple français étaient en jeu. Quant à l’histoire générale inscrite dans les programmes, ce n’est qu’une nomenclature ou une chronologie. Il est bien difficile, sinon impossible, je le sais, d’enseigner l’histoire générale, si on veut y faire figurer tous les faits qui emplissent les dictionnaires et les chronologies. Mais, si l’on s’en tient à l’histotre des idées et des grands événements qui les ont manifestées, rien n’est plus simple et le plus facile. J’ose dire aussi plus intéressant.
- Si l’enseignement était ainsi compris, les élèves apprendraient qu’il n’y a pas eu au monde que deux religions, la juive et la catholique, mais qu’il y en a eu d’autres avant et avec celles-là confessées par des multitudes d’hommes dix fois, vingt fois, si ce n’est pas cent fois plus considérables. Ils sauraient en quoi ces religions diffèrent les unes des ' autres, quelles en sont les principes, les formes* quelles
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- conséquences elles ont eues, comment elles se sont transformées, quel bien et quel mal elles ont fait à l’humanité, quels progrès elles lui ont fait accomplir, quels crimes elles lui ont fait commettre.
- C'est là ce qu’on pourrait appeler de l’idéolologie comparée. L’élève maître de sa raison et de lui-même saurait du moins de quoi il parle, ce qu’ont pensé les autres et ce qu’il pense lui- même. S’il lui plaisait de choisir, il pourrait faire un choix, sachant ce qu’il fait, comme agissent ces élèves des écoles professionnelles qui ont tour à tour appris à connaître tous les outils et tous les métiers et qui adoptent celui qui leur convient le mieux.Seulement je ne crois pas qu’il y enait beaucoup qui choisiraient.
- L’enseignement laïque ne doit enseigner que ce qui est connu, démontrable ou démontré, et surtout ce qui convient à l’âge, à l’état d’entendement et de conscience de l’élève. Or, ce qu’on appelle la philosophie — et qui n’est certes pas la science de la sagesse, mais souvent l’art de déraisonner — n’est qu’une dissertation sur la cause première et finale, sur’ cet inconnu que nous ne pourrons jamais connaître, sur cette éternelle énigme qui échappe à toute démonstration. C’est peut-être la plus belle faculté humaine que celle qui nous fait voulroir pénétrer ce mystère que nous savons insondable. Mais c’est là l’affaire des hommes qui ont médité sur les problèmes de la nature, de la vie et de l’histoire. Ce n’est point celle des enfants ou des jeunes adultes aux quels on prétend enseigner une solution quand ils ignorent encore les données et la grandeur de l’éternel et effrayant problème.
- VARIÉTÉS
- L’origine de Fantine.
- Tous les lecteurs du Devoir connaissent l’épisode, dans les Misérables, de cette scène atroce de Fantine, qui donne lieu à la protection de M. Madeleine envers cette pauvre martyre de la misère et de l’amour maternel : un monsieur passe et jette une boule de neige dans le dos de la fille décolletée...
- Dans un volume posthume qui vient de paraître chez Hetzel sous le titre «Choses vues», et qui est un recueil de souvenirs personnels, Victor Hugo raconte l’origine de l’épisode de Fantine, dans le récit suivant que nos lecteurs nous sauront gré peut-être de placer sous leurs yeux.
- V. H. (Victor Hugo) fut nommé à l’Académie un mardi. Deux jours après, Mme de Girardin, qui demeurait alors rue Laffitte, l’invita à diner.
- ... V. H. quitta d’assez bonne heure Mme de Girardin.
- C’était le 9 janvier. Il neigeait à flocons. Il avait des souliers minces, et, quand il fut dans la rue, il vit l’impossibilité de revenir à pied chez lui. Il descendit la rue Taitbout, sachant qu’il y avait une place de cabriolets sur le boulevard,
- au coin de cette rue. Il n’y en avait aucun. Il attendit qu’il en vînt.
- Il faisait ainsi le planton, quand il vit un jeune homme, ficelé et cossu dans sa mine, se baisser, ramasser une grosse poignée de neige et la planter dans le dos d’une fille qui stagnait au coin du boulevard et qui était en robe décolletée. Cette fille jeta un cri perçant, tomba sur le fashionable, et le battit. Le jeune homme rendit les coups, la fille riposta, la bataille alla crescendo, si fort et si loin que les sergents de ville accoururent.
- Ils empoignèrent la fille et ne touchèrent pas à l’homme.
- En voyant les sergents de ville mettre la main sur elle, la malheureuse se débattit. Mais, quand elle fut bien empoignée, elle témoigna la plus profonde douleur. Pendant que deux sergents de ville la faisaient marcher de force, la tenant chacun par le bras, elle s’écriait : — Je n’ai rien fait de mal, je vous l’assure, c’est monsieur qui m’en a fait . Je ne suis pas coupable; je vous en supplie, laissez-moi. Je n’ai rien fait de mal, bien sûr, bien sûr! — Les sergents de ville lui répliquaient sans l’écouter :— Allons, marche;' tu en as pour tes six mois. — La pauvre fille, à ces mots : Tu en as pour tes six mois, recommençait à se justifier et redoublait ses suppliques et scs prières.
- Les sergents de ville, peu touchés de ses larmes, la traînèrent à un poste rue Chauchat, derrière l’Opéra,
- V. H., intéressé malgré lui à la malheureuse, les suivait, au milieu de cette cohue de monde qui ne manque jamais en pareille circonstance.
- Arrivé près du poste, V. H. eut la pensée d’entrer et de prendre parti pour la fille. Mais il se dit qu’il était bien connu, que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours et que se mêler à une semblable affaire c’était prêter le flanc à toutes sortes de mauvaises plaisanteries. Bref, il n’entra pas.
- La salle où l’on avait déposé la fille était au rez-de-chaussée et donnait sur la rue. 11 regarda ce qui se passait, à travers les vitres.
- 11 vit la grande femme se traîner de désespoir par terre, s’arrracher les cheveux ; la compassion le gagna, il se mit à réfléchir, et le résultat de ses réflexions fut qu’il se décida à entrer.
- Quand il mit le pied dans la salle, un homme qui était assis devant une table éclairée par une chandelle et qui écrivait, se retourna et lui dit d’une voix brève et péremptoire : — Que voulez-vous monsieur9 — Monsieur, j’ai été témoin de ce qui vient de se passer; je viens déposer de ce que j’ai vu et vous parler en faveur de cette femme. — A ces mots, la femme regarda V. H., muette d’étonnement, et comme étourdie. — Monsieur, votre déposition, plus ou moins intéressée, ne sera d’aucune valeur. Cette fille est coupable de voies de fait sur la place publique, elle a battu un monsieur. Elle en a pour ses six mois de prison.
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- La fille recommançait à sangloter, à crier à se rouler. D’autres filles qui l’avaient rejointe lui disaient: «Nousirons te voir. Calme-toi. Nous te porterons du linge. Prends cela en attendant. » Et, en même temps, elles lui donnaient de l’argent et des bonbons.
- — Monsieur, ditV. H , lorsque vous saurez qui je suis, vous changerez peut-être de ton et de langage et vous m’écouterez.
- — Qui êtes-vous donc, monsieur ?
- V. H. ne vit aucune raison pour ne pas se nommer. 11 se nomma. Le commissaire de police, car c’était un commissaire de police, se répandit en excuses, devint aussi poli et déférent qu’il avait été arrogant, lui offrit une chaise et le pria de vouloir bien prendre la peine de s’asseoir.
- V. H. lui raconta qu’il avait vu, de ses yeux vu, un monsieur ramasser un paquet de neige et le jeter dans le dos de cette fille; que celle-ci, qui ne voyait même pas ce monsieur, avait poussé un cri témoignant d’une vive souffrance ; qu’en effet elle s’était jetée sur le monsieur, mais qu’elle était dans son droit; qu’outre la grossièreté du fait, le froid violent subit causé par cette neige pouvait, en certains cas faire le plus grand mal ; que, loin d’ôter à cette fille — qui avait peut-êtie une mère ou un enfant — le gagne-pain misérablement, ce serait plutôt l’homme coupable de cette tentative envers elle qu’il faudrait condamner à des dommages-intérêts ; enfin, que ce n’était pas la fille qu’on aurait dû arrêter, mais l’homme.
- Pendant ce plaidoyer, la fille, de plus en plus surprise, rayonnait de joie et d’attendrissement. — Que ce monsieur est bon! disait-elle. Mon Dieu, qu’il est bon ! Je n’ai jamais vu un aussi bon monsieur. Mais c’est que je ne l’ai jamais vu, c’est que je ne le connais pas du tout !
- Le commissaire de police dit à V. H. :
- — Je crois tout ce que vous avancez, monsieur ; mais les sergents de ville ont déposé, il y a un procès-verbal commencé. Votre déposition entrera dans ce procès-verbal, soyez-en sûr. Mais il faut que la justice ait son cours et je ne puis mettre cette fille en liberté.
- — Comment! monsieur, après ce que je viens de vous dire et qui est la vérité — vérité dont vous ne pouvez pas douter, dont vous ne doutez pas — vous allez retenir cëtte fille ? Mais cette justice est une horrible justice !
- —11 n’y a qu’un cas, monsieur, où je pourrais arrêter la chose, ce serait celui où vous signeriez votre déposition ; le voulez-vous?
- — Si la liberté de cette femme tient à ma signature, la voici.
- Et V. H. signa.
- La femme ne cessait de dire : « Dieu que ce monsieur est bon ! Mon Dieu, qu’il est donc bon ! »
- Ces malheureuses femmes ne sont pas seulement étonnées et reconnaissantes quand on est compatissant envers elles ; elles ne le sont pas moins quand on est juste.
- L’Esprit anglais
- Une Farce toujours drôle.
- Un monsieur entre dans une boutique de perruquier remplie de clients :
- — Avez-vous entendu parler du terrible accident qui vient d’avoir lieu sur le chemin de fer de Brighton ?
- — Non ! qu’est-il donc arrivé ? s’écrient plusieurs voix.
- — Un train vient de passer sur quatre jeunes gens et une jeune fille qui se trouvait avec eux.
- — Quelle horreur ! les malheureux! c’est épouvantable ! Us ont été tués sur le coup !
- — Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, messieurs. Aussi miraculeux que cela paraisse, personne n’a pas m ênie été blessé. Il faut vous dire que les jeunes gens en question étaient sons un pont quand le train leur a passé sur la tête» !
- Devant le Tribunal de Simple Police.
- Le juge à un vagabond : — Comment vivez-vous ?
- — Oh ! cela m’est égal, comme disait l’huître à qui ont demandait si elle préférait être rôtie ou frite.
- Le juge. — Nous n’avons pas besoin de savoir ce que l’huître a répondu. Quellè ligne de conduite suivez-vous ?
- — La ligne droite, comme disait la locomotive en écrasant deux hommes et une belle-mère !
- Le juge. — La locomotive nous est indifférente. Quel est votre état?
- — Il varie, comme disait le chat en volant un pigeon.
- Le juge. — Ah ça ! avez-vous bientôt fini de vous moquer du tribunal ? Je vous condamne à deux mois de prison pour vagabondage.
- — Je suis cuit, comme disait le beefsteak au cuisinier.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 30 Mai au 5 Juin 1887. Naissances:
- Le Ie Juin de Masse Louise, fille de Masse Louis et de Poqueyrus Clara.
- Le 3 Juin, de Ghimot Angèle, Julienne, fille de Ghimot Arthur et de Pesé Julie
- Le 4 Juin, de Duval Héléne fille de Duval Louis et de Legrand Louise.
- Le 5 Juin, de Lafosse Louis Eugène, fils de Lafosse Louis et de Govin Eugénie.
- Décès :
- Néant
- Le Directeur Gérant : GODIN
- nuise. — tmp. Baré.
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- Il* Année. Tome II.— N* 458 Lt numéro hebdomadaire soc. Dimanche 19 Juin 1887
- BUREAU
- a GUISK (Aisne
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
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- A PARIS
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- Un an. . 13 fr. 60
- S’adresser à M. LETMARTB administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- Société de la, paix du Familistère de Guise. — Fédération internationale de VArbitrage et de la Paix. — Société du sauvetage de l’enfance. — Civilisation. — Affreuse barbarie. — Bulletin de la paix armée.—Aphorismes et préceptes sociaux.
- — L'armée et la société moderne.— Nécrologie.— La situation en Belgique. — Le Tonkin cimetière.
- — Variétés. — Etat-civil du Familistère. — Librairie du Familistère.
- .........—^------------------
- SOCIETE DE LA PAIX
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE Réunion mensuelle du 9 juin 1887.
- CONFÉRENCE IDE NT- O-OIDUST
- Mes amis,
- Les communications que j’aurais à vous faire sur le mouvement de l’arbitrage et de la paix seront insérées au Devoir, je puis donc abréger la séance en vous engageant à les lire dans le journal, et je passe à l’autre aspect du double mouvement que nous poursuivons, pour chercher à introduire, par voie de pétionnement aux Cham-
- bres, la paix dans le travail et l’industrie, en même temps que nous cherchons à propager l’esprit de paix entre les nations.
- J’ai à vous faire part de deux lettres : l’une par laquelle on nous demande des listes pour recueillir 25.000 signatures ; l’autre par laquelle on nous informe que la pétition a été communiquée à M. Camélinat, député, et qu’on espère obtenir beaucoup de signatures.
- Je désire à ce propos vous entretenir des causes de retard que la propagande de notre pétition a éprouvé. J’ai eu avec le comité des ouvriers plusieurs réunions dans lesquelles je lui ai exprimé mon désir de lui voir prendre l’initiative de la distribution des fonds souscrits et de l’envoi de notre pétition aux grévistes qui nous demandent des secours.
- J’ai été fort surpris que ni le président ni le secrétaire du comité ne m’aient fait part des hésitations et des résistances de certains de leurs collègues pour se poser en syndicat ouvrier vis-à-vis des autres syndicats.
- Tant que la pensée qui vous paralysait en quelque sorte ne m’était pas connue, je n’y pouvais répondre. Je remettais au Président de votre comité les demandes de secours qui m’arrivaient. Si vous décidiez d’ouvrir des souscriptions, une fois celles-ci closes, je doublais de mes propres deniers les sommes souscrites par vous, vous en
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- faisiez l'envoi aux syndicats étrangers, et tout était dit.
- C'est lorsqu’il s’est agi de joindre aux envois de fonds des exemplaires de notre pétition pour l’organisation des syndicats ouvriers, que votre indécision pour agir comme syndicat s’est manifestée à moi.
- Pourquoi, alors, ne m’avoir pas exposé nettement ce qui vous arrêtait ?
- Pour lancer le mouvement en faveur d’une réforme si palpitante d’intérêt pour le monde ouvrier tout entier, je vous disais : Les grèves ne pouvant remédier au mal dont souffrent les classes ouvrières, montrons à tous les grévistes ce qu’il serait mieux de faire. Tout en leur envoyant un petit secours à titre de sympathie, envoyons-leur des exemplaires de notre Pétition.
- Et j’ajoutais : Quand vous ne jugez pas à propos de souscrire, que votre comité de délégués, votre syndicat, envoie en son nom les fonds que je mets spécialement pour cela à sa disposition et qu’il joigne toujours à ces envois quelques exemplaires de la pétition.
- J’avais même remis à votre secrétaire un modèle de la lettre à écrire en de tels cas. Qu’est-il arrivé ? C’est que votre secrétaire et vous n’avez rien fait de mes offres, et que vous ne m’avez même pas expliqué ce qui vous arrêtait.
- Etonné de votre abstention, j’ai dù m’informer pour en connaître les causes et, en attendant, j’ai fait envoyer directement aux ouvriers en grève, et cette fois en mon nom, l’argent et les pétitions dont vous aviez négligé de faire l’envoi.
- Il y avait pourtant là une chose excellente à faire pour tous les ouvriers en général ; n’est-il pas inconcevable que vous ayez pu hésiter à vous y prêter, surtout quand cela ne vous coûtait rien ?
- M. Deroo, ex-président du comité des ouvriers, demande la parole.
- « J’ai insisté à plusieurs reprises, » dit-il, « auprès de mes collègues, pour leur faire comprendre que rien ne devait les empêcher de se poser comme constituant un syndicat, mais je n’ai pu les convaincre. »
- M. Mathieu et diverses autres personnes appuient sur les difficultés qu'on a eues à s’entendre à cet égard et sur l’impossibilité d’agir qui en est résultée.
- M. Godin demande alors si quelqu’un dans l’assistance veut bien exposer comment les ouvriers ont envisagé la question des syndicats et ce qui a
- arrêté les délégués pour agir en qualité de syndics?
- Nul orateur n’étant prêt à traiter la question, M. Godin dit qu'il reprendra le sujet dans une prochaine conférence et le traitera à fond, afin d’écarter définitivement toutes les obscurités à cet égard.
- Il continue : Il faut maintenant, mes amis, que j’éclaircisse une autre cause de froideur qui s’est produite chez un certain nombre à l’égard de notre pétition.
- Il est dit dans cette pétition qu’une fois les syndicats rendus obligatoires, les Unions syndicales auraient mission de régler les questions qui concernent le travail et, spécialement, la moyenne des salaires dans les industries similaires.
- Sur ce mot de moyenne une interpétratio n erronée s'est de suite fait jour. Au lieu de comprendre que cette moyenne s’entendait des rémunérations attribuées aux travailleurs de tous ordres, employés et ouvriers, dans des industries similaires, afin d’arrêter pratiquement le chiffre par lequel on devrait multiplier le nombre des personnes employées dans chacun des établissements et d’empêcher l’exploitation du travail, quelques-uns d’entre vous se sont imaginé que l’on établirait d’une part ies salaires les plus élevés payés dans certains établissements, soit, par exemple, 6 francs par jour ; d’autre part les plus bas, soit 2f.50 ; et qu’on appliquerait la moyenne entre ces deux chiffres, soit 4f.25, à tous les ouvriers dans ies établissements d’industries similaires. Sous l’empire de cette persuasion quelques-uns d’entre vous, dans la crainte de voir réduire leurs salaires,ont dit qu’il fallait s’abstenir.
- Gomment a-t-on pu imaginer une telle erreur, quand la pétition a pour objet de faire donner aux syndicats ouvriers le droit de fixer eux-mêmes le prix des salaires ? Gomment croire que les ouvriers eux-mêmes consentiraient à diminuer la rémunération qui leur est allouée?
- Certainement, leur tendance serait toute contraire et, quant à moi, je serais heureux que notre association eût à payer 10 francs par jour et par ouvrier, mais à la condition que les autres établissements fissent de même.
- Ne perdez donc pas de vue que, d’après notre pétition,ce ne sont plus les patrons,ce sont Jes syndicats constitués par vous-mêmes qui auraient le droit légal, légal entendez bien, de fixer les salaires ; par conséquent, au lieu de baisser les salaires éle-' vés, on les prendrait pour type, et l’on éléverait les plus bas au même niveau.
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- Et s’il y avait ici des patrons, je leur ferais remarquer qu’une telle mesure, loin de leur être préjudiciable, serait avantageuse pour eux autant que pour les ouvriers mêmes ; car, dès qu’elle serait appliquée dans toute les industries en concurrence sur le marché les unes avec les autres, le travail reprendrait son activité et les affaires marcheraient.
- En effet, ce qui crée les difficultés en industrie, c’est l’encombrement des produits, lequel provient de ce que la baisse des salaires empêche les masses ouvrières d’acheter ce dont elles ont besoin. Si, au contraire, tous les ouvriers gagnaient de bonnes journées, ils dépenseraient en proportion, et les marchandises fabriquées s’écouleraient.
- Dès que certains établissements réduisent les salaires, les autres sont obligés de faire de même, ou de marcher à la ruine.
- Mais, avec des salaires uniformément élevés dans toutes les industries de même genre, les chefs de maison seraient sur un pied d’égalité. Il deviendrait alors agréable à tous les patrons de payer des salaires élevés, du moment où les conditions seraient les mêmes pour tous les établissements.
- Les ouvriers gagnant bien leur vie consommeraient tout ce dont ils ont besoins et maintiendraient, pour le plus grand avantage social, l’activité du commerce et des affaires. Ils ne seraient plus obligés, faute de ressources suffisantes, de se priver de la nourriture, des vêtements, du mobilier, de toutes les choses indispensables à l’homme civilisé ; et nos gouvernants, de leur côté, s’apercevraient qu’ils ont trouvé sur le sol national les consommateurs qu’on va chercher en vain et à grands frais, au Tonkin et ailleurs, dans ces entreprises coloniales qui ne font que gaspiller le sang et l’or de la France, sans apporter aucune atténuation aux misères des classes laborieuses.
- Que quelques-uns parmi vous aient fait de fausses interprétations sur le rôle que nous supposons pour les syndicats, je n’en suis pas étonné ; plus d’un député même ne comprendra pas d’emblée la réforme que nous demandons ; la matière est trop nouvelle pour ne pas soulever d’objections.
- Mais, comprenez-bien que, pratiquement, les syndicats ouvriers ne pourraient pas régler, individu par individu, ce que chaque travailleur devra recevoir. Leur contrôle s’exercerait sur la totalité du personnel dans chaque établissement. La
- liste de ce personnel serait établie et tenue à la connaissance des ouvriers mêmes.
- Supposons, par exemple, que dans une maison d’industrie où le travail serait bien payé, il y ait mille fonctionnaires de tous ordres : employés ouvriers, manœuvres, etc. Si dans cet établissement on payait 6.000 francs par jour en appointements et salaires, ce serait une moyenne de 6 fr. par jour et par personne. Prenons cette moyenne pour type :
- Un établissement qui occuperait 500 ouvriers et employés, devrait alors payer 3.000 francs de salaires ou appointements par jour. Celui qui n’occuperait qu'un personnel de 100 personnes aurait à payer 600 francs.
- Si ces établissements payaient davantage, ce serait leur affaire ; ils en auraient la faculté; mais s’ils ne payaient pas la somme correspondant à la moyenne fixée par les syndicats, ils devraient verser la différence à la caisse nationale de secours et de retraite des travailleurs.
- Les questions de comptabilité et de contrôle étant desplus simples, n’ontpas à être examinées ici.
- Concurremment à cette organisation nouvelle des syndicats qui ferait régler par les travailleurs mêmes et la durée de la journée de labeur et la moyenne de rémunération des services de tous ordres dans les industries similaires, il faudrait obtenir de nos législateurs l’institution de l’hérédité de l’État qui permettrait, avec les ressources retirées des fortunes à la mort des citoyens, d’instituer toutes les garanties nécessaires aux classes ouvrières ; secours pendant la maladie, retraites à la vieillesse, etc., etc. Avec de telles mesures, c’en serait bientôt fini absolument de l’exploitation de fhomme par l’homme, et l’évolution sociale serait accomplie sans troubles révolutionnaires.
- 11 est à remarquer, mes amis, que cette question d’hérédité de l'État fait, elle aussi, peu à peu son chemin.
- MM. Henry Maret, Giard, Laguerre, Tony Révil-lon, députés, avaient déposé à la Chambre, Je 26 juin 1884, une proposition de loi sur rétablissement de la Mutualité nationale par l’hérédité de l’État.
- Deux députés, MM. Sabatier et Maurice Faure, viennent de déposer un nouveau projet de loi ayant pour objet de faire rentrer àl'Êtat toutes les successions en ligne collatérale, au-delà du 5me degré.
- C’est un projet encore bien timide; et tout timide qu’il soit, il est bien probable qu’il ne sera pas voté du premier coup ; mais, ce n'en est pas
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- moins un pa^ fait dans une voie pleine d’espérances pour l’affranchissement des classes ouvrières.
- C'est donc faire œuvre sociale des plus utiles que de propager les idées que je me suis efforcé d’exposer devant vous, après les avoir rendues publiques, tant celles concernant l’hérédité de l’Étal et l’organisation de la mutualité nationale que celles concernant notre pétition pour la réforme et le complément de la loi sur les syndicats professionnels.
- Aussi, fais-je appel aux m mbr- s mêmes de la société de la Paix pour trouver en eux des gens de bonne vol nté pré s à s’employer à cette propagande, concurremment avec les membres de notre syndicat ouvrier, si ces derniers sVnt ndent enfin pour une action commune à cet égard.
- Toutes ces qu-sdons sont d’une importance vitale pour vous il y va du maintien de votre bien-être et de la prospérité de vos familles.
- L’association du Familistère vous paie des salaires élevés en face de maisons concurrentes qui travaillent à prix réduits. Les conséquences de cet état de choses sautent aux yeux. La direction ne peut vous maintenir vos salaires que grâce à une incessante création de produits nouveaux donnant lieu à brevets et,par conséquent,à une exploitation exclusive au bénéfice de la société.
- La prospérité des industries comme la nôtre repose donc,surtout,sur les mérites des inventions, de la bonne exécution, de la solidité et du fini du travail.
- Mais quels que soient nos efforts en ce sens, les difficultés qui frappent en ce moment le monde industriel finiraient par nous atteindre, si la loi n’intervenait pour donner puissance aux travailleurs de soutenir le taux général des salaires ; et elie peut faire cela, en procédant comme nous le proposons,à l’organisation des syndicats ouvriers.
- Il est donc pénible pour moi, mes amis, en présence du grave intérêt qu’il y aurait pour vous à me seconder dans mes efforts, de vous voir y rester assez indifférents pour ne pas me signaler de suite les points qui peuvent vous embarrasser.
- Votre syndicat ouvrier n’a pas seulement à s’occuper,comme quelques uns l’ont cru, des questions d’assurances mutuelles,en cas de maladie, veillesse, etc. ; il a aussi à voir les questions de travail ; non pas seulement pour réclamer au cas où certains dé'ails de l’ouvrage ne seraient pas assez payés, mais aussi pour se rendre compte des abus contraires qui pourraient se glisser dans la production et qui, alors, porteraient atteinte aux intérêts de ïm masse entière des participants.
- L’association ne doit pas exploiter l’ouvrier mais l’ouvrier non plus ne doit pas exploiter l’association, c’est-à-dire ses camarades.
- Tout abus, tout détournement qui peut se produire, se commet aujourd’hui à votre commun préjudice. Si l’association allait à la ruine, ce seraient vos propres titres de parts d’intérêt, qui perdraient de leur valeur. Nous avons ions le même intérêt à ce que la jus'icc et l’équité régnent parmi nous, jusque dans les moindres faits du travail. S »us ce rapport, on ne seia jaimiis trop vigilant.
- D s perfectionnements .«ont constamment appelles dans les procédés de fabrication et ces procédés entraînent des réductions de frais de main-d’œuvre. Eh ! bien, on est si lo:n de pouvoir fixer ces réductions a leur taux équitable qu’alors que la rémunération du prix du travail baisse partout, nos salaires généraux se sont élevés de 75 centimes par journée de travail sur les années passées? Et, cela, au moment où nos concurrents vendent au plus bas prix !...
- Notre souci constant, chaque fois qu’on modifie les prix d’un travail, est de donner à l’ouvrier sa bonne et équitable journée, c’est le devoir de toute direction ; mais le vôtre, à vous, est de ne point soutenir les abus. En faisant autrement, vous portez préjudice à vos collègues et vous mettez en danger l’avenir de l’industrie qui vous fait vivre, l’avenir et le bien-être de vos enfants î
- Que ne puis-je, mes amis, faire passer, dans le cœur de tous, le sentiment fraternel qui m’a guidé dans tout ce que j’ai accompli au milieu de vous! Sachez donc reconnaître de quels avantages vous jouissez ; vous avez des demeures élégantes, confortables ; vous habitez des palais ; toutes les ressources de la vie sont à la portée de vos familles ; vous avez des salles de réunion, des écoles maternelles, primaires et supérieures où vos enfants reçoivent, dès la naissance, les meilleurs soins et la meilleure instruction ; l’apprentissage professionnel est assuré à chacun d’eux; l’accès des grandes Ecoles de l’Etat est facilité aux plus capables...
- Combien de bourgeois n’ont pas ces avantages ? Où sont les classes moyennes ayant des caisses de retraite et d’assurances analogues à celles dont vous jouissez ?
- Oh ! rendez-vous compte des ressources qui vous entourent. Songez quel cataclysme ce serait pour vous que la chute des institutions au sein desquelles vous vivez sans presque y prendre garde et tâchez,
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- oh', tâchez, de les soutenir, de les améliorer sans cesse, et de ne jamais donner accès dans vos cœurs aux mauvais sentiments qui mettraient l’œuvre en péril !
- Combien je serais heureux de trouver dans vos rangs, par suite du développement des connaissances et des mérites du cœur, tous les employés voulus pour constituer la hiérarchie de tous les services dans l’association !
- Quel bel exemple nous donnerions au monde, si nous pouvions ici organiser les pouvoirs directeurs par voie démocratique et républicaine. Ce qu’on cherche à faire dans le gouvernement, il faudrait aussi le faire dans l’organisation industrielle ; mais que de progrès à réaliser encore !
- La population du Familistère s’est considérablement élevée, si on la compare à ce qu’elle était il y a bientôt trente ans ; mais elle a à progresser encore pour qu’on puisse trouver dans ses rang* toutes les capacités propres à faire vivre et prospérer l’association.
- Nos statuts vous appellent à nommer trois conseillers de gérance sur les onze dont le conseil est actuellement composé, et trois conseillers de surveillance.
- Ne remarquez-vous pas,chaque année,l’embarras éprouvé par vous, au moment des élections, pour trouver des hommes à la hauteur des capacités, du savoir et des qualités nécessaires pour remplir ces fonctions, les plus hautes dans l’association. Os embarras s’aplaniront avec l’instruction donnée ici à vos enfants. Bientôt la société du Familistère ne comptera plus d’illettrés dans sou sein et, Dieu aidant, les capacités nous viendront. Mais le temps est nécessaire pour que l’Association soit en état de trouver parmi ses membres les aptitudes à tous les emplois et les capacités propres à toutes les directions. En attendant,les choses avancent peu à peu, et le moment approche où tout cela sera possible.
- Courage donc, mes amis, nous sommes des ouvriers de l’avenir, des pionniers de l’amélioration du sort des travailleurs. Suivons résolument notre voie ; que ceux parmi vous qui comprennent le mieux la portée de l’œuvre poursuivie ici, se groupent, s’entendent pour se fortifier mutuellement, et qu’ils agissent sans craintes pusillanimes du qu’en dira-t-on. lisse verront de plus en plus forts à mesure qu’ils ne s’attacheront qu’à une chose : Faire le bien pour le bien.
- (Vifs applaudissements.)
- Fédération internationale de l’Arbitrage et de la Paix
- Comité de Londres
- Le comité s’est occupé, dans ses séances de mai, du litige survenu entre le gouvernement anglais et l’Etat haïtien, au sujet d’un régi ement d’indemnités, qui soulevait à la fois une question de principes et une question de sommes.
- Conformément à l’esprit de la Fédération pour l’arbitrage et la paix, le comité a écrit en mai, à l’honorable Ferguson, sous-secré taire d’Etat aux affaires étrangères pour appeler, dans cette question, soit un arbitrage amiable, soit une solution transactionnelle.
- Depuis lors, une transaction amiable est intervenue, et a éteint le litige.
- La douloureuse catastrophe de l’Opéra-Comique a donné lieu, de la part du comité de Londres à une démonstration sympathique, pour laque le nous prions l'honorable président, M. Hodgson Pratt, d’être notre interprète auprès de ses collègues.
- Société Française des amis de la Paix.
- La Société française des amis de la paix dont le siège est à Paris, rue Saint-Lazare, n° 8, a tenu sa séance mensuelle le mercredi 11 de ce mois.
- Entre autres communications qui lui ont été faites, il importe de signaler celle qui lui a été adressée des Etats-Unis d’Amérique.
- Sur divers points du nouveau continent, des réunions ont eu lieu, et une en ente s’est établie, pour aviser aux. mesures destinées à assurer aux nations des trois Amériques, Nord, Centre et Sud, sans distinction de formes gouvernementales, l'inappréciable bienfait d’une paix permanente.
- Ceite entente a abouti à la rédaction de neuf bills ou projet de lois, émanés de diverses sources, et concluant tous à l’établissement d’un tribunal, chargé de concilier si c’est possible, et, s’il le faut, de trancher souverainement, tous les litiges internationaux, qui pourront s’élever dans toute l’étendue du continent américain.
- Espérons que le congrès des Etats-Unis, qui est saisi de ces propositions, saura leur faire l’accueil qui leur est dû et montrera ainsi à la vieille Europe la voie dans laquelle elle do.t entrer.
- Ligue Internationale de la Paix et de la liberté.
- Le président de cette association, notre ami M. Ch. Lemonnier, nous annonce que la Ligue convoque une grande assemblée d’amis de la paix pour le 4 septembre prochain.
- Dans son numéro du 4 de ce mois, l’organe de la Ligue, Les Etats-Unis d’Europe, contiendra le programme de cette future assemblée.
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- SOCI ÉTÉ
- DU
- Mesdames Caroline de Barreau et Pauline Kergo-mar, dont le dévouement aux œuvres de bienfaisance éclairée n’est plus à s’affirmer,nous communiquent l’appel suivant pour la formation d’une société dont le but est trop élevé et répond â un état de choses trop douloureux, pour que leur appel ne soit pas entendu des hommes de cœur qu’afflige le spectacle des misères enfantines.
- MM.
- Sous cette rubrique: « Les enfants martyrs », les faits divers et les comptes-rendus des tribunaux nous racontent tous les jours des crimes odieux. Un jour, c’est une femme qui renferme son bébé dans un placard privé de lumière, d’air, de nourriture et des soins les plus élémentaires. La veille, c’était un homme qui brisait à coups de chenets les membres de son fils âgé de trois ans ; une autre fois, le mari et la femme, associés pour cette infamie, tenaient leur entant dans une espèce de soupente, blotti dans une caisse trop étroite, le corps plié en deux et, « baignant dans ses ordures » ; celui-ci a été brûlé; celui-là a été condamné à monter et à descendre, pendant des journées entières, l’escalier, qui va de l’appartement au grenier, portant — par surcroît — un poids trop lourd dans chacune de ses petites mains. Un autre...
- Tout ce que la férocité a de plus terrifiant, tout ce que la cruauté peut imaginer de plus odieux, on le trouve dans ces lugubres histoires; il semble que toutes les variétés existent dans l’espèce des parents dénaturés et des exploiteurs d’enfants.
- Les uns assomment d’un seul coup; les autres font durer la torture.
- Ceux-ci martyrisent sous prétexte de « correction salutaire » et croient ou font semblant de croire qu'ils exercent non seulement un droit, mais un devoir, un sacerdoce. Ceux-là martyrisent par simple brûlerie.
- Les uns veulent se débarrasser de l’enfant qui les gène ; ils espèrent échapper à la justice en le faisant mourir à petit feu au lieu de le luer d’un seul coup; les autres, aigris par les difficultés, par les souffrances et aussi par les injustices de la vie, sous l’empire d’une sorte de vertige, croient se soulager en torturant de plus faibles qu’eux. Il y en a qui martyrisent par cupidité, — le passant s’attendrit à la vue d’un être pâle, chétif, affamé, estropié, râlant...
- Ajoutez à cela une autre série d’enfants martyrs : ceux que l’on déprave,et votre conscience sera révoltée, et votre
- âme sera meurtrie, et vous aurez honte pour le pays dans lequel de telles turpitudes se commettent, et vous aurez honte pour l’humanité !
- ! Deux députés: MM. Belle et Yves Guyot, ont proposé en mars dernier, de modifier le Code pénal pour que désormais, les crimes contre les enfants puissent être frappés de peines égales (ce n’est, à notre avis qu’un minimum) à celles qui atteignent les crimes contre les adultes. Ce n’est pas assez de féliciter ces messieurs de leur généreuse initiative, il faut encore s’associer à eux pour obtenir du pouvoir législatif, et le plus tôt possible, qu’il soit donné suite à leur proposition; tout délai est funeste: les crimes deviennent tous les jours plus nombreux et plus atroces.
- Mais si la loi punit le criminel, elle a quelque peine à le découvrir, et elle n’y réussit pas toujours, carlesbour-reaux d’enfants se cachent ; la lâcheté des voisins se fait leur complice ; aussi les arrestations sont-elles peu nombreuses, elles sont toujours tardives et les malheureux petits martyrs profitent rarement de leur délivrance, soit parce que leur santé est perdue, soit parce qu’ils demeurent estropiés, soit enfin parce qu’ils succombent bientôt après avoir été arrachés à leurs tortures. C’est pourquoi l’initiative individuelle doit se faire la vigilante auxiliaire de la loi; elle doit aussi en combler les lacunes en créant une société protectrice de l’Enfance, qui cherche et découvre ces monstruosités pour les faire cesser, et surtout qui les pressente pour les prévenir; car il s’agit moins ici de faire punir le crime que de le rendre impossible.
- Théoriquement, la Société du Sauvetage de l'Enfance se proposait d’étudier les moyens légaux propres à protéger efficacement les enfants contre les parents dénaturés, et à les leur enlever définitivement lorsque ces parents auraient mérité ou subi une condamnation pour mauvais traitements, cruauté exploitation systématique et dépravation flagrante.
- Pratiquement, la Société du Sauvetage de l'Enfance se donnerait pour tâche de surveiller ‘ les rues, d’explorer les garnis et les quartiers besoigneux, où la promiscuilé engendre, les querelles, la haine et la démoralisation, et encore de stimuler le zèle de l’inspection administrative ( Assistance publique, Colonies pénitentiaires), pour prévenir des abus analogues à ceux qui ont été récemment découverts à Mettrey et à Porquerolles.
- Pour atteindre ce but, il faut beaucoup de dévouement et beaucoup d’argent ; nous demandons l’un et l’autre à tous ceux qui sont, comme nous, désolés et indignés des crimes qui se commettent contre les enfants, et qui sentent leur responsabilité engagée à les combattre et à les empêcher.
- Nous recevrons avec reconnaissance toutes les adhé-
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- sions morales que l’on vondra bien nous envoyer, nous réservant de recueillir des souscriptions, lorsque nous serons en nombre pour composer un Bureau et discuter des Statuts.
- Caroline de Barrau 10, avenue de Tvurville.
- Pauline Kergomard
- Inspectrice générale des Écoles maternelles, membre du conseil supérieur de l’instruction publique
- 53, avenue des Gobelim.
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- CIVILISATION ! H
- Voici le bilan de la civilisation européenne que les nègres nous envient, dit-on.
- Voici ce que paie chacun des pays de l’Europe pour le bud-
- get de la guerre.
- Russie ............................ 1,162,000,000
- France.................................. 850,000,000
- Grande Bretagne avec l’Egypte et les Indes 792,664,866
- Allemagne............................... 570,332.215
- Autriche-Hongrie avec Bosnie-Herzégovine 338,139,416
- Italie.................................. 302,901,306
- Espagne ................................ 157,360,853
- Turquie........................... . 141,895,465
- Hollande ................................ 89,927,528
- Belgique................................. 45,138,042
- Portugal................................ 39,673,102
- Suède.................................... 28,229,098
- Roumanie................................. 26,831,417
- Grèce ; . 23,416,439
- Suisse ........................... . 13,075,437
- Norwège ........................... 11,274 478
- Serbie . ................................ 10,471,869
- Bulgarie ................................. 9,760,000
- Monténégro................................ 5,800,000
- Total 4,618,891,531
- L’Europe n’est plus qu’un camp retranché.
- Et il y a encore des hommes qui vous disent que la paix armée est le préparatif obligatoire de la guerre éternellement nécessaire. C’est un exercice salutaire pour les États qui veulent rester forts, clament-ils.
- On peut répondre â ces « habiles » politiciens :
- Quos vult perdere Jupiter, dementat prius.
- Affreuse barbarie.
- Nous avons eu souvent l’occasion de dire que la politique coloniale telle que nous la pratiquons au Tonkin et ailleurs n’a pas seulement pour résultat d’épuiser inutilement nos finances; de ruiner la mére-patrie ; — elle n’est pas seulement injuste,
- attentatoire à la liberté des autres peuples qu’on conquièrent, mais elle porte elle même son châtiment. Elle répand parmi nous cette insensibilité de cœur, l’insensibilité, et la cruauté primitives, que la civilisation a mis des siècles à chasser du cœur de l’homme en qui fermente toujours le levain barbare. C'est par là, peut-on dire, que le peuple conquis se venge.
- Je demande qu’elles peuvent bien être les mœurs sociales, par exemple des gens qui ont ordonné le massacre de cinq chinois dont le Temps nous rapporte les détails !
- Ce récit du Temps, que nous avons lu avec un frisson d’horreur à chaque ligne, mérite d’être reproduit in-extenso, on verra quelle besogne civilisatrice on remplit à Hué. N’est-ce pas là la rétrogradation à la barbarie, le retour à l’état sauvage accompli par des hommes civilisés, en commettant de pareils forfaits ?
- Je reviens, l’esprit et les nerfs assez troublés, d’une curieuse mais fort mal propre cérémonie. Depuis quelque temps, la province de Hué n’avait pas vu d’exécution capitale. Mais voilà plusieurs mois que des vols assez importants de poudre et de munitions se commettaient dans la citadelle au profit des rebelles. On est arrivé à capturer les auteurs, d’ordinaire assez insaisissables, d’un de ces vols. Un exemple était nécessaire, et cet exemple a été fait. Cinq misérables ont été à la requête du protectorat, condamnés à mort par la justice royale. L’un d’entre eux avait d’ailleurs, d*une façon plus directe, participé à la rébellion et reçu d’un des chefs rebelles un brevet de mandarin.
- L’exécution eu lieu à cinq ou six kilomètres de Hué sur la route Quang Try. Elle avait surtout attiré la curiosité des Européens. Peu ou point d’Annamites. La mort n’est pas pour l’Oriental, et pour l’Annamite en particulier, un spectacle qui vaille beaucoup la peine qu’on se dérange. Pourquoi irait-elle émouvoir ceux qui ne sont appelés qu’à la contempler, alors qu’elle émeut à peine ceux qui la vont subir? Sur le passage de notre funèbre cortège, à peine quelques portes de cagnas s’entrebaîllent-elles pour retomber aussitôt, indifférentes et muettes.
- Les coupables marchent lentement, sans que leur visage trahisse la moindre trace d’émotion. Détail froidement terrible: leurs parents, femmes, père, mère, frères, les accompagnent, tenant sous le bras la natte dans laquelle ils vont rapporter tout à l’heure le corps du supplicié.
- L’un des coupables tient d’une main son fin pinceau de bambou, de l’autre une feuille du papier souple et soyeux en usage parmi les lettrés, et en marchant, il écrit en* réfléchissant entre chaque caractère, comme un homme qui fait une lettre d’affaires. On me dit que cet homme écrit son testament, et de fait, quand il a fini, il remet écritoire bambou et manus-
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- crit à un parent qui l’accompagne et marche à ses côtés, couvert de vêtements de deuil, c’est-à-dire d’un turban blanc et d’une robe également blanche, non ourlée.
- Un autre, en passant devant un marché fort populeux où grouille et s’agite tout un petit peuple d’indigènes, s’écrie, du moins l’interprète me l’assure : « Je meurs avec le regret de ne pas avoir tué plus de Français. »
- Le malheureux se ftatte. Je crois qu’il n’en a pas tué beaucoup et qu’il a à son actif plus de larcins que de combats. N’importe! Ce cri est fait pour inspirer quelques réflexions à ceux qui ne veulent absolument voir que des pirates dans les rebelles d'Annam, Il décèle tout au moins chez ces derniers l’existence d’un sentiment que nous sommes trop portés à considérer comme un monopole de nos esprits et à dénier aux Orientaux. Voyez pourtant ce que sont les hasards des latitudes. Il est des gens en Occident à qui des cris de la sorte ont valu après leur mort des monuments de marbre et des légendes héroïques.
- Ici, nul n’y a pris garde. Cependant, nous approchions de la halte fatale. Le cortège s’arrêta près d’un petit massif et à dos d’âne qui enjambe un assez mince arroyo. L’heure des adieux est arrivée. Déjà cinq bourreaux — un par condamné — étendaient les nattes. Nous vîmes alors un troublant spectacle. Les parentes, femmes, mères où sœurs des condamnés s’approchèrent d’eux, et gravement, comme s’il se fût agi d’une toilette de gala, vinrent avec des linges imbibés d’eau laver le visage, les pieds et le torse des malheureux que la boue et la fatigue d’une longue marche avaient souillés. Elles leur lustrèrent les cheveux avec la main et reparèrent le désordre de leur kéo. Elles leur firent, en un mot, la toilette de la mort, et, quand tout fut terminé, quand le condamné fut jugé assez élégant pour mourrir, il se retourna yers ses parents et, avec la même dignité que s’il eût été à une audience royale, il leur fit en se prosternant les cinq laïs du cérémonial chinois et annamite, joignant les mains au-dessus de la tête, et, après chaque agenouillement, frappant du front le sol.
- Puissante et mystérieuse force du sentiment de la famille chez ce peuple, qui semble avoir trouvé là sa religion et n’avoir pas besoin d’une autre !
- Un des condamnés, trouvant qu’on l’attendait, repoussa doucement la main amie qui lui donnait les derniers soins. « Toil toit » (assez! assez!) puis, il alla, comme ses complices, s’agenouiller sur sa natte et s’offrit au coup fatal.
- L’instrument de supplice est un sabre lourd, rouillé et d’assez piteux aspect, quelquefois même c’est un de ces coupe-choux vulgaires dont les Annamites se servent pour leurs mille t a aux, couper les haies, fendre les madriers, émonder les arbres, etc.
- Les apprentis bourreaux s’exercent sur des troncs de bananiers. Quand, après quelques tâtonnements, ils arrivent à couper le tronc d’un seul coup et juste à la ligne rouge qu’ils
- ont marquée avec leur doigt coloré de bétel, c'est que leur instruction avance et que bientôt ils pourront aspirer à j4 maîtrise.
- Hélas ! ceux qui viennent d’opérer ce matin n’étaient, fl le faut croire que de pauvres clercs. Une seule tête fut enlevée du premier coup. Pour les quatre autres, ceux qui osèrent regarder assistèrent au plus ignoble des spectacles : les sabres ne coupaient pas, et pendant plusieurs minutes, les corps s’étant couchés sous la secousse, vertèbres, natte et terre furent laborieusement sciés par une lame édentée qui ne pouvait venir à bout de son œuvre. ..
- Lorsque nous rouvrîmes les yeux, les femmes agenouillées essayaient d’arrêter avec des linges mouillés et du papier les flots de sang qui s'échappaient de ces troncs de corps mutilés ; elles enveloppèrent les cadavres dans des longues nattes de bambou, et nous les vîmes s’éloigner lentement, deux par deux, avec leur lugubre fardeau que, ce soir ou demain, elles iront déposer sous quelque tertre gazonné. tout près du village natal.. .
- Quant aux tètes de suppliciés les bourreaux les enfermèrent dans de petits paniers à claire-voie où elles se balancerons quelques jours au bout d’un bambou, exposées aux regards du passant, pour lui apprendre que la juslice du roi a été satisfaite.
- La leçon produira-t-elle grand effet moral ? Qui le peut affirmer dans cet étrange pays, où la façon dont on meurt enseigne à ceux qui restent que la mort est une si mince chose?...
- Bulletin de la paix armée
- FRANCE
- Pratique Coloniale —Quand nous nous élevons sans cesse contre la politique coloniale et ses o lieux résultats, c’est avec parfaite connaissance de causes. Nous savon* que la plupart de nos colonies nous ruinent et ne servent qu’à faire vivre une nuée de fonctionnaires inutiles et presque toujours dangereux.
- Dangereux, certes, car pour avoir l’air de faire quelque chose, pour agrandir leur influence et se faire bien noter auprès du gouvernement, ils tracassent les indigènes, cherchent des occasions de conflit, les font naître quand ils n’en trouvent pas et acquièrent ainsi une réputation d’agents dévoués et actifs.
- Les journaux des colonies sont très instructifs à cet égard Ainsi nous lisons les lignes suivantes dans le Réveil du Sénégal, daté du 1er mai dernier :
- «Ici, dans le bas Sénégal, en pleine paix sous un gouverneur civil qui jouit de toutes les douceurs de la cité, on pend, on confisque des biens, on extermine à Varme blanche,, on fait des razzias faciles, on arrête militairement le commerçant, on en fait autant au fonctionnaire, tout cela en dépit de la justice.
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- aOn prend ombrage de tout,on veut absolument que le pays soit troublé, que la conquête soit à refaire, qu'il y ait encoré quelques lauriers à glaner, et l’on ne s’aperçoit pas que, sans ]e vouloir, je veux bien le croire, on trouble, on agite soi-même le pays, par son caractère remuant, par sa violence, par ses ardeurs belliqueuses hors de saison, par ses propres actes enfin.
- «On croit voir des ennemis partout,partout des gens de parti pris, alors qu’on n’a maille à partir qu’avec d’ardents mais humbles défenseurs de rhumamté, ennemis du pouvoir personnel, ennemis des violences, des cruautés, des injustices et des personnalités.»
- Quand on connaît le régime colonial, on ne peut qu’admirer le courage d’un petit journal qui brave toutes les tracasseries, les violences administratives, pour dire la vérité ; et l’on est convaincu que le dire de ce journal est encore au dessous de cette vérité.
- ALLEMAGNE
- Le Procès de Leipsick
- On sait que le gouvernement allemand a intenté une action contre certains alsaciens lorrains affiliés à la Ligue des Patriotes. Voici le résumé de l’accusation dont le procès se déroule à Leipzick, à l’heure où nous mettons sous presse :
- En conséquense, sont accusés :
- A. Tous les prévenus, d’avoir, à l’intérieur et dans un espace de temps pour lequel il n’y a pas prescription;
- 1° Fait partie d’une société (la Ligue des Patriotes), dont l’existence, la constitution et le but devaient rester secrts poui le gouvernement allemand,
- 2° D’avoir tenté, en faisant partie de cette Ligue et en y contribuant par des cotisations, de séparer une partie du territoire de l’empire {l’Alsace-Lorraine) pour l’incorporer à un pays étranger (la France).
- B. En outre, Bollecker est accusé d’avoir engagé, en 1886 le soldat allemand Charles Sansbœuf à déserter, et d’avoir favorisé cette désertion ;
- Crimes et délits punis par les articles 83 (paragraphe 3). 36, 129, 147, 73, 74, du code pénal de l’empire allemand, les articles 64, et 60 du code militaire, et les articles 34, 56, 90 (paragraphe 3) de la loi militaire allemande.
- L’article 81 du Code pénal allemand visé plus haut est-ainsi conçu :
- Quiconque entreprend d’incorporer, en tout ou en partie par la force, un territoire de l’empire à un autre Etat étranger, ou entreprend de détacher ce territoire du reste de l’empire, est puni, pour haute trahison, des travaux forcés ou de la détention à perpétuité dans une forteresse.
- S’il existe des circonstances atténuantes, la peine sera la détention dans une forteresse, pour une durée de cinq à quinze ans.
- L’article 128, qui atteint les membres d’une société secrète, comporte la peine d’emprisonnement de un jour <4 six mois contre les participants ou affiliés à une association «dont l’existence, la constitution ou le but sont destinés à être dérobés à la connaissance du gouvernement, et dans laquelle on s’engage à l’obéissance envers des chefs inconnus ou à une obéissance aveugle et sans limites à des chefs connus.»
- Les expulsions. — Le député alsacien Lalance, MM. Schœn, employé, et Resch, industriel, ont été expulsés dans les quarante-huit heures de Mulhouse. Ce fait a causé une très vive émotion parmi la députation alsacienne.
- M Albert Delpit, qui se trouvait en Alsace, vient de recevoir du gouverneur général, M. de Hohenlohe, l’ordre de quitter la province annexée dans le délai de vingt-quatre heures. Avant de partir de Paris il s’était muni d’un permis de séjour, mais ce permis a été annulé par ordre de M. de Hohenlohe.
- APHORISMES & PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La guerre
- La guerre est le moyen, pour les gouvernants mal intentionnés ou incapables, de voiler aux regards des nations le gaspillage des fonds publics :
- Il faut abolir la guerre.
- L’Armée et la Société moderne.
- Les amis de la Paix internationale et sociale, qui voudraient voir l’humanité dégagée entièrement des entraves qui arrêtent son essor, disparaître les préjugés qui faussent sa marche dans la voie du progrès, les lourdes charges qui accablent les sociétés actuelles, fomentant avec la misère les • roubles etles perturbaüonsauxquelsnous sommes en proie,— ne verront pas sans douleur l’exposition des singulières théories manifestées au cours de la nouvelle discussion de la loi militaire, pendante devant les Chambres françaises depuis 1881.
- La loi militaire est, en effet, revenue en discussion la semaine dernière et toutes les polémiques toutes les disgressions de la presse qnoiidienne roulent sur ce sujet : les uns son! pour, les autres contre. Ainsi s’étiqueltent les diverses nuances des directeurs de l’opinion publique en France : adversaires, ou partisans de la loi. Pas de juste milieu possible. Il semble que notre pays soit à la veille de devenir un vaste camp et que toutes nos préoccupations politiques et sociales doivent s'effacer devant celle-là : organiser supérieurement ce camp retranché.
- Certes! nous comprenons les inquiétudes patriotiques que de récents événements ont pu susciter dans notre pays. Elles sont légitimes. Nous l’avons déjà dit et il serait superflu de revenir sur ces déclarations, si nous n’étions exposé, à chaque instant, aux interprétations erronées : le droit des nationalités est sacré, Nous sommes donc les par-
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- 39i
- LE DEVOIR
- tisans de la Paix, précisément, parce que la Paix garantit ce droit, le met à l’abri des surprises, toujours possibles dans l'état d’instabilité précaire existant. Le désarmement général serait le meilleur moyen d’assurer la paix, de mettre fin aux alarmes incessantes que nous voyons se produire périodiquement, jetant le désordre dans les relations économiques, d’où elles se répercutent ensuite cruellement dans toutes les branches de l’activité sociale. Nous poursuivons donc l’établissement de la Paix générale par le désarmement, et ce faisant nous ne méconnaissons pas nos devoirs patriotiques. Au contraire, nous les remplissons ; car nous sommes convaincus que l’établissement de la paix ouvrirait une ère de prospérité à toutes les nations militaires, ruinées aujourd’hui par les charges qui les écrasent de ce chef.
- En attendant la réalisation de ce désidératum qui n’a rien d’utopique, qui pourrait se réaliser facilement, si seulement quelques gouvernements en prenaient l’initiative, nous comprenons donc les légitimes préoccupations du patriotisme français et son désir de mettre la patrie française à l’abri d’une invasion possible.
- Mais ces préoccupations ne sont-elles pas trop absorbantes ? Doivent-elles nous faire perdre de vue le but qu’il ne serait pas seulement glorieux mais encore matériellement utile d’obtenir : la prospérité devant résulter d’un allègement de charges accablantes ?
- Nous ne le pensons pas, et c’est pourquoi nous assistons attristé à cette interminable discussion qui donne lieu à l’émission des théories les plus étranges, en désaccord complet avec ce qui constitue l’essence même des principes sur lesquels repose la civilisation contemporaine.
- Quels sont ces principes ? La liberté et l’égalité politiques — prémisses de la liberté et de l’égalité sociales, non encore réalisées.
- La conception de nos idées modernes considère les membres de la société comme autant de citoyens jouissant du droit d’intervenir dans la marche politique et sociale de la collectivité. Elle garantit ces droits par une série de formes protectrices dont l’application doit avoir pour résultat, en principe, sinon en fait — de garantir chacun de nous contre tout arbitraire. Magistrats, fonctionnaires ou simples citoyens — en droit — sont égaux, parce que chacun d’eux est la partie du grand tout qui constitue le corps social proprement dit. L’autorité politique et sociale — toujours en principe, les
- exceptions étant simplement une violation de ]a règle — s’exerce par délégation et représenta tion. Elle a la sanction populaire à sa base et lorsque les magistrats — législateurs, fonctionnaires peu importe — font acte d’autorité, cet acte n’est pas personnel, arbitraire, sa légitimité reposant sur le caractère d’autorité sociale dont son auteur est investi. Les formes légales dans lesquelles s’exerce cette autorité ont précisément pour but d’empêcher l’arbitraire personnel, pour assurer l’exercice social de l’autorité, et c’est pourquoi ces formes sont réputées protectrices.
- Enfin, point capital, le citoyen a toujours droit de recours et d’opposition contre l’autorité sociale qu’il peut s’efforcer de modifier dans un sens ou dans l’autre, et par tous les moyens, excepté la violence, parce que la violence transformerait l’acte d’opposition en acte d’oppression. Le droit d’opposition est le plus important, peut-être, de nos sociétés modernes, parce qu’il est un grand facteur de progrès, et bien que dans beaucoup de circonstances il ne soit pas strictement garanti, il n’en est pas moins reconnu. Si des garanties sont encore à désirer pour le droit des minorités opposantes, ceci résulte de la pratique imparfaite des principes, non des principes eux-mêmes.
- Telles sont les bases générales de la société moderne.
- Elles sont exactement le contraire des bases sur lesquelles repose l’organisation militaire.
- L’armée est en dehors du pays, régie par des règlements spéciaux, des tribunaux particuliers auxquels ressortissent, non seulement les délits militaires proprement dits, mais tous les délits ordinaires, toutes les infractions qui peuvent être commises, soit aux règlements, soit aux règles sociales établies en dehors d’elle.
- Dans l’armée, la partie de ce tout spécial n’a aucun droit, pas même le droit de recours dans les décisions arbitraires de ses chefs. Puisque toute réclamation est présupposée délit d’intention, acte de désobéissance et punie comme tel.
- Dans l’armée, la hiérarchie n’est pas sociale, mais étrangère à l’ensemble même de ceux qui la composent, puisque ses parties ne -jouissent d’aucun droit d’intervention, pas même du droit d’intervention indirecte, en prenant part à la nomination de ceux qui rédigent les réglements qui la régissent.
- Dans l’armée, les formes protectrices de la liberté du citoyen n’existent pas, puisque les infractions sont punies de peines infligées sans jugement
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- contradictoire et public, comme le veut le droit j français, en vue de protéger l’accusé par la publicité. Un officier peut, en effet, infliger de la prison à un homme, sans débat, ni jugement. Le ministre de la guerre, qui est le chef suprême, responsable devant lui seulement, au-dessus duquel il n’y a plus aucun recours légal, peut édicter des peines d’emprisonnement en énonçant seulement le motif, légitime ou non, il n’importe !...
- L’esprit d’une telle organisation est nécessairement contraire à l’esprit moderne. Les divers membres de la haute hiérarchie, ainsi investis d’une autorité personnelle, en définitive sans contrôle, contre laquelle tout recours est supposé délit, ne sauraient évidemment accepter les idées et les principes de la société actuelle analysés plus haut. Aussi, avons-nous toujours vu l’autorité militaire impatiente de secouer toute supériorité civile même nominale, tendre toujours à vouloir concentrer l’autorité entière d’un pays, sur la tête d’un seul, roi ou empereur, LouisXIV ou Cromwell, parce que cette concentration du pouvoir aboutissant à un seul est conforme à son principe même, à sa constitution intime.
- C’est pourquoi le militarisme a toujours été tenu en suspicion légitime par les amis de la liberté sociale, parce nous n’avons vu que trop souvent le militarisme la supprimer.
- Les conservateurs qui voudraient, sinon nous ramener entièrement à un ancien état de choses impossible à restaurer, tout au moins maintenir par la force l’organisation économique actuelle que tous les régiments du monde seraient impuissants à soutenir,se sont toujours montrés partisans de l’organisation militaire ainsi décrite et se sont opposés de tout temps à la réduction du service.
- Les républicains au contraire, avaient jadis inscrit dans leur programme la suppression des armées permanentes qu’ils considéraient à juste raison comme le fléau des temps modernes, la ruine de nos sociétés et une menace incessante suspendue sur la liberté.
- Aujourd’hui,dans la discussion pendante devant les chambres, la question se pose ainsi : tout le monde sera-t-il soldat ? Augmenterons-nous déme-surémentles effectifs ? La droite, naturellement, s’oppose à cette mesure parce qu’elle ne veut pas que les séminaristes soient astreints au service militaire. La gauche, elle,* s’élève contre cette exception. Mais dans quels termes ! avec quels arguments !
- C’est ainsi que nous avons lu des discours républicains où il était dit que la caserne devait s’ou* vrir à tous sans distinction, parce que là, les classes se mêlant, l’égalité et la fraternité régnent parmi les soldats venus de points sociaux divers et distincts. D’autres ont présenté la caserne comme un stage de repos pour les intelligences fatiguées à 20 ans par les préparations auxquelles elles ont été soumises.
- Eh bien ! non, mille fois non ! La caserne n’est pas l’école de l’égalité, mais de l’obéissance. Ce n’est pas la fraternité, qu’on y apprend, mais le mépris de la vie humaine. Les intelligences se déforment, se vicient dans un pareil milieu. Les statistiques criminelles sont là qui l’attestent — nous l’avons déjà fait observer — Quant aux capacités intellectuelles, elles diminuent, parce que le jeune homme de 20 ans ne se repose pas dans cette vie soumise à une énervante prescription qui règle l’emploi du temps pour chaque heure de la journée passée à des occupations fastidieuses, agaçantes, fatiguant le cerveau sans l’exercer.
- Ah ! que si nous devons encore ployer quelque temps sous le faix des organisations militaires, du moins considérons-les telles qu’elles sont : des prisons où est renfermé l’élite de la jeunesse, vouée à une existence de privations matérielles, de déformation intellectuelle et morale, surtout, gardons-nous d’oublier le danger quelles présentent au point de vue politique et social.
- Un député a dit en effet, qu’il fallait arriver à ce que, de 20 à 40 ans, tous les citoyens fussent placés sous la surveillance directe du ministre de la guerre ! — Mais c’est là un idéal de despotisme, — tranchons le mot : d’esclavage, comme on n’en aurait jamais vu, si pareil desideratum se réalisait.
- Soumis aux prescriptions militaires de 20 à 40 ans! Ce serait la fin de la civilisation, le dernier terme du développement humain, emporté dans une régression épouvantable.... la régression militaire.
- Nous voulons croire que le parti républicain abandonnerait des théories aussi monstrueuses, le jour où un commencement d’exécution aurait lieu pour revenir aux saines doctrines de paix et de liberté, qu’il professait autrefois.
- L’avenir nous apparaîtrait trop triste, si nous devions le voir sous le jour que le révéle la discussion actuelle de la loi militaire.Si nous ne devions pas espérer que nos législateurs finiront par reconnaître par l’excès du mal que le remède à tant i d’aberrations ne se trouve que dans, le désarme-
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- ment européen et il faudra bien que quelque gouvernement prenne l’initiativede proposer ce désarmement, d’organiser la paix entre les nations !
- Il y va du salut de la civilisation.
- LÂ SITUATION EN BELGIQUE
- Ainsi que nous l’avions prévu, la situation, sans se détendre en Belgique, — de profonds remaniements, là comme partout ailleurs, seraient nécessaires — s’apaise — ou plutôt les hostillités entre patrons et ouvriers sont suspendues.
- Dans le centre, nous apprend VAvant-Garde, organe du parti ouvrier belge, la grève est complètement terminée. Tous les travailleurs ont repris l’ouvrage, mais les poings se ferment quand on songe aux 200 camarades des divers métiers qui ont été congédiés brutalement, sans qu’on leur donne un motif sérieux.
- Et pouriant les patrons s’étaient engagés à la réunion tenue à Morlanwiez à ne pas faire de victimes. S’ils tiennent leurs autres promesses comme celle-là !...
- 200 pauvres diables sans travail, que vont-ils faire? Il n’y a plus d’argent dans les caisses des sociétés pour les soutenir. Comment vivront les femmes et les enfants qui n’en peuvent, mais ?
- Déjà la misère est extrême dans le Centre. Chose qui ne s’était plus vue depuis long emps, on y envoie les enfants mendier ; jamais on n’a vu les ménages ouvriers si gênés, aussi le commerce souffre-t-il considérablement.
- On le voit, celte fois, comme toujours, la bataille a été funeste aux faibles, aux ouvriers, qu’elle a jetés dans un dénument profond.
- Ce n’est pas tout : les organisations ouvrières, savamment et patiemm mt agencées par le parti ouvrier, ont beaucoup souffert, paraît-il dans cette région.
- Les ouvriers intelligents — et il y en a beaucoup dans le Centre, disait cette semaine un journal de Bruxelles — reconnaissent que les derniers événements font un tort immense à leur parti et à leur organisation.
- C’est la vérité, beaucoup de ligues ouvrières sont désorganisées et l’association entre travailleurs a reçu un coup douloureux.
- Dans le bassin de Charleroi, la grève est bien finie. En fait de grévistes, là aussi, il ne reste plus que quelques centaines de travailleurs auxquels les directeurs de charbonnages on t donné leurs livrets, sous prétexte qu’ils étaient les promoteurs du mouvement.
- Cette mesure est hautement regrettable et peu faite pour calmer les esprits. Certains patrons prouvent ainsi le peu de sympathie qu’ils ont pour l’organisation ouvrière. En mettant de côté les chefs de ligues, on a commis une grande imprudence Il est certain, en effet, que ces chefs ont plus fait, à eux seuls, pour le maintien de l’ordre, que toutes les troupes envoyées dans le bassin. Car, si on a pu éviter le retour des
- scènes de désordres qui ont marqué les grèves précédentes I c’est grâce surtout à l’organisation ouvrière.
- Cependant, il paraît que des tentatives de conciliation ont été faites par les ouvriers auprès de la classe bourgeoise. Mais la tentative faite par les ligues ouvrières pour intéresser à leur sort la bourgeoisie n’a guère obtenu de succès jusqu a présent.
- A Gilly et à Châtelet, des meetings ont été organisée, les orateurs ouvriers ont fait un chaleureux appel aux classes bourgeoises, pour aider le peuple dans la lutte qu’il poursuit en vue de l’amélioration de sa condition. Personne n’a répondu à cette invitation, qui prouve les sentiments de conciliation de la classe ouvrière ; pas un homme politique, pas un bourgmestre, pas un patron, pas un bourgeois notable n’a assisté à ces meetings. Seul, un estimable docteur de Gilly, M. Quinet, s'est mis à la disposition des ouvriers pour les aider de ses conseils.
- C’est profondément triste, et le peuple ne manquera pas de se prévaloir, à l’occasion, de cette défection, de cette désertion.
- Un nouvel essai sera tenté, dimanche, à Jumet, sous les auspices du Cercle progressiste. Une réunion a été, en effet, convoquée. Les délégués au congrès ont été invités à y assister. On espéie qu’il en sortira quelque chose.
- Voici le texte d’un manifeste qui a été lancé par la Fédération des sociétés corporatives du bassin de Charleroi :
- « Vu que la grève actuelle a eu son origine dans le mécontentement des différentes classes contre le gouvernement ;
- « Vu que la grève est toujours préjudiciable à toutes les classes de la société ;
- « La Fédération des ligues ouvrières du bassin de Charleroi décide, dans son assemblée du 12 juin 1887,que. pour mettre un terme a cet état de choses, la classe ouvrière du bassin de Charleroi fait appel à la bourgeoisie dudit bassin, et demande qu’elle se joigne à elle pour obtenir la démission du ministère et la dissolution des Chambres législatives.
- « Décide également quêtons les ouvriers se remettront au travail jusqu’à une date indéterminée et constate que tous les ouvriers sont résolus à recommencer le mouvement, s’il n’est pas fait droit, à bref délai, à leurs revendications justes et équitables. Elle fait appel aussi aux patrons pour éviter de faire des victimes.
- « A cet effet, une pétition sera mise en circulation et nous prions toute homme honnête d’apposer sa signature sur ladite pétition.
- Le Président, Le Secrétaire,
- H. Maes. A. Roücloux.
- La bourgeoisie belge entrera-t-elle enfin dans la voie que la classe ouvrière semble décidée à lui tracer ? Nous n’osons l’espérer, en présence de l’inqualifiable lenteur qu’elle met à résoudre rapidement les questions pressantes du travail.
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- Ainsi nous trouvons dans le discours de clôture de son j président, M. Eudore Pirraez, l’énumération des propositions j qu’elle a successivement soumises au gouvernement depuis le jour de son installation {mai IbSô).
- Ces propositions concernent :
- Les conseils de conciliation ;
- La réglementation du travail industriel ;
- La constitution des unions professionnelles ;
- La répression de l'ivrognerie ;
- Le paiement des salaires des ouvriers, et la saisie des salaires ;
- Les conseils de prud’hommes ;
- Les sociétés coopératives ;
- Les secours mutuels ;
- Les expropriations par zones ;
- Les caisses d’épargne et de retraite ;
- Les logements d’ouvriers ;
- Les écoles ménagères ;
- Les écoles professionnelles ;
- Le service militaire personnel ;
- Les caisses de secours ;
- Les caisses de prévoyance ;
- La réparation des accidents de travail ;
- Combien de ces propositions ont été jusqu’à présent trans-ormées en projets de loi ? Trois, savoir :
- Un projet de loi sur l’ivrognerie ;
- Un second, sur le paiement des salaires ;
- Le troisième, sur la saisie des salaires.
- Tout le reste est à l’étude. Jusqu’à quand ? On n’en sait rien. Il sagit des ouvriers. Alors il paraît que rien ne presse. Puis, en se pressant trop, n’aurait-on pas l'air « de pactiser avec l’émeute? »
- Séi imsement, dit la Gazette, si le gouvernement et la majorité avaient juré de déshonorer le régime censitaire, ils ne pourraient pas mieux s’y prendre.
- On le voit, l’organe bourgeois modéré que nous citons, a la conscience du triste état de choses que prépare à la Belgique l’étrange politique de résistance suivie par la classe bourgeoise de ce pays.
- Qui n’aurait conscience, d’ailleurs, des haines et des colères qu’une telle conduite soulève au sein des populations souffrantes*
- Les lecteurs du Devoir se rappellent sans doute qu’il y a déjà quelques mois, analysant un rapport secret officiel sur la situation, nous prévoyions les événements douloureux qui viennent de se produire. Point n’est besoin d’être prophète pour cela. L’observation des faits suffit.
- A cette heure, devant la bourgeoisie qui ne fait rien pour ne pas avoir l’air de pactiser avec l’émeute, il n’est pas difficile de prévoir que la paix sociale n’est rien moi) s qu’assurée dans ce pays ; le feu y couve sous la cendre — une étincelle, Un souffle peut suffire pour le rallumer !
- NÉCROLOGIE
- La cause de la Paix et de l’Arbitrage entre les nations vient de perdre un de ses plu? zélés parti-tisans, en la personne de Monsieur Jean Dollfus, ce grand industriel si remarquable à plus d’un fifre.
- M. Jean Dol'fns, né a Mulhouse en 1SCO, est décédé dans t>a 87“me année
- Nous noih associons aux regrets éprouvés par la famille et les amis de ojt homme de bien.
- Le Tonkin matière-
- Sous ce titre, le journal la La interne publie des chiffres statistiques d’une signification navrante. On frémit à l’idée des pertes d’hommes si nombreuses, g aiment sacrifiés à je ne sais quelles visées commerciales. Et ce ne sont là,notez bien, que les pertes éprouvées par le vainqueur. Que doivent-être les pertes éprouvées par les vaincus dans les régions où notre armée brûlait les villages sur son passage ?...
- Voici ces chiffres :
- Les documents statistiques de quelque importance ne datent que de 1884.
- Durant cette année, la statistique accuse une mortalité de 56 O/O de l’effectif.
- Dont 41 0/0 pour les morts de maladie.
- Et 15 0/0 pour les décès provenant de faits de guerre.
- Durant cette année 1884, il a été expédié au Tonkin par le ministère de la guerre seulement 8,812 hommes.
- En 1885, la situation s’aggrave encore.
- La mortalité s’accentue.
- Elle s’élève à trois mille sept cent soixante-dix-huit hommes, dont 2.969 par le choléra et 809 seulement par suite de faits de guerre.
- La morbidité est effrayante cette année et les hôpitaux reçoivent presque la totalité des troupes d’occupation.
- Voici les chiffres exacts :
- Entrées aux hôpitaux par suite de maladies (choléra; officiers et soldats : Quinze mille cinq cent cinquante-neuf hommes.
- Entrée aux hôpitaux, par suite de blessures : mille trois cent trente-deux hommes.
- Soit en tout : 16.981 hommes, sur 19 900 hommes, total de l’effectif du corps d’occupation ; c’est-à-dire : quatre-vingt-un pour cent de l’effectif !
- C’est effrayant comme résultat.
- En 1886, la situation devient terrible.
- Nombre des entrées aux hôpitaux : dix-neuf mille neuf cent vingt-huit hommes»
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- Nombre des décès pour toutes causes (choléra et faits de guerre) : mille six cent dix hommes.
- Les malades représentent donc LA TOTALITÉ du corps d'occupation.
- Quel est l'état sanitaire pour 1887 ?
- En janvier, il entrait aux hôpitaux : mille trois cent trente-sept hommes.
- En février : mille sept cent soixante-sept.
- En mars : mille sept cent dix-huit.
- Il mourait du choléra, durant cette période : deux cent cinquante-six hommes.
- Récapitulation
- Sur les soldats entrés aux hôpitaux, il ne faut pas oublier que la grosse moitié est impropre à tout service à la suite des atteintes de ce terrible climat. Ils conservent, en effet, durant plusieurs journées, la dysentérie chronique, les maladies de foie, et autres affections dont nos malheureux soldats subissent encore le contre-coup même dans leurs foyers.
- Ainsi la moitié est reconnue inutilisable et passe de suite dans la territoriale.
- Récapitulons donc ce que nous coûte le Tonkin durant ces deux années 4885, 1886, et les trois premiers mois de 4887:
- Morts en 1885....................-. . 3.778
- — 4886......................... 1.666
- — 1887........................ 256
- Total............5.700
- Morts durant la période de pacification :
- 5,700 hommes,
- Impropres au service par suite de maladies :
- En 1885............................. 7.779 hommes
- 1886. .............................. 9.960 —
- Janvier, février et mars................ 2.406 —
- Total................20.445 hommes
- Le bilan du Tonkin
- Nous ne donnons pas ici le nombre des morts, blessés et malades de la période de conquête, mais uniquement ceux de la période que M. Ferry appelait la pacification du Tonkin.
- Les opportunistes, amis de M. Ferry, ont distrait les documents qui pourraient établir nos pertes en 1883 et 1884, mais nous pouvons dire hardiment qu’elles sont supérieures à celles que nous enregistrons pour la plus mauvaise des années de 1885 et 1886.
- Ceci posé, quel est le bilan de cette désastreuse expédition les années 1883 et 1884 étant assimilées à l’année 1885 :
- Morts, 4883 et 1884 3.770
- De 1885 à mars 1887 (inclus)............................5.700
- Total..................... 9.470
- Devenus impropres au service :
- 1883 et 1884. . ......................... 7.779
- De 1885 à mars 1887 ...................... 20.145
- Total.................. 27.924
- Il a été envoyé au Tonkin, d’après les documents que nous possédons, (approximatifs pour 1883 et 1884):
- Quarante trois mille six cent soixante seize hommes (43,676 h.) sur lesquels il y a eu, tués .... 9.470
- Impropres au service...........................27.924
- Total............... 37.394
- Sur 43.675 hommes envoyés au Tonkin, 37,394 sont
- perdus pour le pays, c’est l’effectif de deux corps d’armée!
- VARIÉTÉS L’Esprit anglais et l’Esprit français.
- Sous cette double rubrique que nous réunissons ici, notre confrère le Courrier de Londres publie périodiquement une série de mots du contraste le plus piquant, par suite des sources différentes auxquelles ils sont empruntés.
- Les uns, en effet, sont de l’anglais le plus pur, assaisonnés à cette forte épicerie intellectuelle qui distingue les produits de l’humeur britannique ; les autres sont puisés à la grande source de l’esprit gaulois, affiné du parisianisme, du boule-vardisme rieur, d’une gaieté moins forte, mais plus hilarante, cependant, pétillante de malice et d’esprit.
- Nous croyons que les lecteurs du Devoir nous sauront gré de reproduire ces deux formes antithétiques d’esprit — qui se ressemblent pourtant, parce que.selon l’expression de Michelet, le rire est partout le besoin de l’homme.
- Sans attribuer au rire toute l’importance que jlui acccorde notre compatriote et diviser le monde en gens qui rient et gens qui ne rient pas, nous croyons qu’un journal même sérieux comme le Devoir^ne déroge pas en accordant une place dans ses colonnes à ce besoin de l’esprit dont les satisfactions ne sont pas moins saines ni moins élevées que celles de tous les autres besoins d’ordre intellectuel.
- L’ESPRIT ANGLAIS
- Au Restaurant.
- — Garçon, ce saumon n’est pas aussi frais que celui que nous avons eu dimanche dernier !
- — Gomment, pas aussi frais ! Mais c’est le même, monsieur !
- Nous relevons l’annonce suivante d’un publicain dans un journal de province :
- « Toutes les personnes qui boiront plus de quatre verres de mon excellente bière de Burton XXXX,'seront reconduites gratuitement chez elles, en brouette, si c’est nécessaire. »
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- Autre Annonce, relevée dans le même journal : }
- t On demande un grand pianoforte, pour une famille avec I pieds en bois sculpté. »
- L’ESPRIT FRANÇAIS
- (Dictionnaire)
- Alors, adv.— Mot qui sert dans le discours à marquer un repos,à préciser l’instant où se produit le fait que l’on raconte, et à résumer synthétiquement les raisons qu’on vient de donner.
- Exemples :
- «— Alors, que vous dirai-je? Enivré par ces senteurs pénétrantes qu’exhalaient les aubépines en fleurs, les yeux noyés des pâles rayons que la lune laissait tomber comme un voile d’argent sur les prés embaumés, je me laissai glisser aux pieds d’Hélène et je murmurai :
- «— Je vous aime Hélène, voulez vous être à moi?
- «— Je ne puis pas, soupira-t-elle. Vous savez bien que je dois épouser le pharmacien.
- «— Cet homme, Hélène je le tuerai !
- «— Un crime !
- a— Un meurtre légal dans un combat singulier !
- a— Il refusera.
- «— Lui ! Alors...
- «— Alors ?
- « A ce moment, un nuage passa lentement sur la lune,et une brise légère vint agiter mystérieusement les feuilles du frêne pleureur sous lequel Hélène était assise.
- «— Alors !... dis-je à demi-voix.
- ( La suite au prochain numéro.)
- La Main d'Hélène, roman psychologique par Hippolyte Patochon.
- «— Mais non ! Vous avez cent fois tort. Dans toute cette affaire, vous avez agi avec une imprévoyance et une légèreté inconcevables. Naturellement la veuve Beauminet vous était hostile, et vous n’aviez aucune chance de voir le gros Gifïlard accepter votre proposition. Vous n’avez pas deviné qu’il veut marier son fils avec Mlle Beauminet. Aussi, c’est lui qui vous a noirci dans l’esprit de la veuve. Au lieu d’ameuter contre le fils Gifïlard, l’adjoint au maire, le percepteur et le capitaine des pompiers, il fallait au contraire vous mettre de son côté et prendre le parti des Gifïlard. Ceux-ci eussent triomphé contre la commune, et dans leur exaltation ils eussent oublié la veuve et la demoiselle Beauminet. Anatole Gifflard aurait aussitôt eu des visées plus hautes, et son père n’aurait plus songé qu’à lui faire épouser la fille du sous-préfet. Vous, vous eussiez, en ce cas, trouvé le champ libre.
- «— Alors, je ne suis qu’une bête?
- t— Dame ! je ne veux pas vous fâcher. Mais, entre nous, Vous n’avez pas été malin.
- «—* Alors. maintenant que faut-il faire.
- «— Tenez, entrons chez Finas&ou, et prenons un bitter-curaçao,je vais vous le dire.»
- LA REVUE SOCIALISTE
- Le trentième numéro de la Revue socialiste, qui clôt en juin le cinquième volume de cet intéressant recueil, vient de paraître.
- Il contient :
- Aryens et sémites, par M. Regnard, une savante étude sur les races. Dans cette première partie de son travail, M. Regnard annonce son intention d’établir le bilan du Judaïsme et du Christianisme.
- Les femmes devant la démocratie, par Mme Léonie Rouzade, spirituel plaidoyer en faveur de l’émancipation féminine;
- Le socialisme en Amérique, par F. Tufferd, compterendu des procès de Chicago ;
- Le génie des foules, par J, Bernard, intéressante étude de psychologie littéraire sur la vie multiple des grandes masses humaines rassemblées
- La Loi des crises sociales, par A. Chirac. L’auteur prétend pouvoir prédire à coup sûr l’époque des catastrophes sociales par l’observation des faits économiques et uue série de calculs ;
- Pages inspirées par l’anniversaire de Mai, par Mme Camille Lemaître,
- Les chemine de fer et le commerce français par B. Malon, rapide et intéressante étude d’un rapport officiel sur l’une des causes qui mettent notre commerce en infériorité sur l’Allemagne et lTtalie.
- L’organisation du suffrage universel, par M. Godin. Exposé des principes de droit sur lesquels repose le suffrage universel et de l’impossibilité de les appliquer autrement que par le suffrage à scrutin de liste nationale.
- Le Matérialisme économique de Marx et le Socialisme français, par Gustave Rouanet. Dans cette seconde partie de son travail, l’auteur s’efforce de montrer que le socialisme français est contenu dans la Révolution française, la quelle fut l’aboutissant d’une évolution dont la formation d’une humanité supérieure et le dernier terme.
- La Revue Socialiste paraît le 15 de chaque mois, par livraison de 112 à 128 pages in-8° raisin.— Abonnements : 6 mois, 6 francs. Un an, 12 francs.
- Paris, 43 rue des Petits-Carreaux.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 6 Mai au 12 Juin 1887. Naissances:
- Le 6 Juin, de Louise Emilienne Eugénie, fille de Louis Eugène et de Pagnier Adèle.
- Le 8 Juin, de Soissons Suzanne, fille de Soissons Julien et de Hachet Marie.
- Décès :
- Le 13 Juin de Albaret Louise, âgée de un an.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Qijine — tmo P^rA.,
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- La Fille de son Père. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de
- M. M.. vol. broché...........................................................3 fr. 50
- La nremière édition de ce roman publiée parM. John Jewett, l’éditeur de « la Case de l’oncle Tomr>, eut un grand succès en Amérique. Ce Roman est aux questions sociales qui agitent le monde civilisé, ce que « la Case dp l’Onde Tom» fut à la question de l’esclavage._________________
- COLLECTION DD (( DEVOIR )), ORGANE DE L’ASSOCIATION DU FAM1LISTÈBE
- Les 1er et 2me volumes, chacun ... 4 fr. »»
- Le 3me volume.................... 7 50
- Les 5me, 6me et 8me volumes (années 1881, 1882 et
- A partir du 4me volume, année 1880, chaque
- volume se vend......................10 fr. »»
- 1884) ne se vendent qu’avec la collection entière.
- Tous les autres volumes se vendent séparément.
- ETUDES SOCIALES, Brochures de 46 pages in-4 sur deux colonnes
- 1° — Le Familistère, avec vues du Palais social
- et de ses dépendances................... Of. 40
- 2° — La réforme électorale et la révision consti -
- utionnelle............................................0 25
- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
- européen...............................................0 25
- 4° — L’Hérédité de l’Etat ou la réforme des impôts 0 25
- 5° — Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère de l’Intérieur.........................................O 25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de
- l’Etat, base des ressources publiques.............
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité
- nationale.........................................
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et
- réponses..........................................0 25
- 9® — Extinction de la misère par la mutualité
- nationale.........................................O 25
- 10° — Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel ...... 0 25
- Of.25 0 25
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- Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 26 Juin 1887
- H'Année, Tome 11.— N'459
- T.IE pËVQlft
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- • ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit aubureau de Guise, soifcà celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France Un an ... Six mois. . . Trois mois. .
- 10fr. »» 6 »» 3 >i
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- S’adresser à M. LEYMAK1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITE
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités';
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce 'prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- A ttributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions:
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière.
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- • SOMMAIRE
- Programme des réformes d'actualité. — Organisation du travail.—Congrès des sociétés coopératives de Carliste. — La section d’Economie sociale de l’Exposition. — L’Hérédité de l’Etat. Etat de la question.— Aphorismes et préceptes sociaux. — Faits politiques et sociaux de la semaine.— La Loi des Délégués mineurs.— Variétés. — Etat-civil du Familistère.
- ORGANISATION DU TRAVAIL™
- IV
- A peu près oublié par la législation, le travail est resté jusqu’ici en tous pays subordonné à la propriété et à la richesse ; la Révolution française a dégagé l’homme de la servitude, mais elle n'a pas su dégager l’activité humaine de l’oppression capitaliste.
- Rendre aujourd’hui le citoyen libre dans son activité, dans son travail, comme il l’est dans sa personne ; établir pour son travail présent des droits parallèles à ceux de la propriété, tel est le problème dont la solution s’impose à la fin du xixe siècle.
- Mais, dans l’état actuel d’avancement des sociétés civilisées, quels seront les moyens pratiques d’émanciper Je travail de toute sujétion à la richesse, à la propriété ou au capital et, surtout, quels seront ceux acheminant les sociétés vers des progrès ultérieurs ?
- Il faut que la loi proclame l’indépendance du travail et garantisse à l’ouvrier des droits qui lui ont été déniés jusqu’ici, en tout temps et en tous pays ; il faut que le travail se possède lui-même, s’administre lui-même et prenne dans la société la place qui lui est due, celle de facteur indispensable à la production de la richesse sociale.
- Les travailleurs, en général, commencent à comprendre que leur action est indispensable au fonctionnement et à la vie des nations ; ils conçoivent que, sans le travail, la société n’existerait pas, que le travail est le principal élément du bien social, parce qu’il est le principal élément de la création de tout ce qui est nécessaire à la vie et à l’existence des autres personnes. Gomment
- (1) Extrait d’un ouvrage que se propose de publier prochainement M. Godin.
- se produit alors cet étrange phénomène que plus le travail produit,enfante et accumule de richesses, plus devient grande la pauvreté des travailleurs.
- C’est que le travail n’est pas organisé, c’est que le travail est resté sans droit, c’est que le travail est subordonné à la richesse, au capital, à la propriété et qu’il ne possède aucun moyen de se diriger lui-même.
- C'est donc la faculté et le droit à son indépendance, à sa direction propre, qu’il veut et doit conquérir, ou que le législateur doit lui accorder.
- Le législateur a pressenti en France ce besoin, mais sans en avoir encore compris toute l’importance ; aussi, ce qu’il a fait dans ce but n’est-il qu’une ébauche indiquant à peine l’objet poursuivi.
- La loi du 21 mars 1884 sur les Syndicats professionnels est l’incubation de quelque chose à faire en faveur du travail ; mais cette chose, il faut la faire éclore, la développer ; il faut en tirer l’organisation du travail et l’émancipation des travailleurs, de façon à mettre fin aux crises de l’industrie et à la misère de ceux qui produisent la richesse.
- La personne humaine tire ses satisfactions et ses jouissances des choses qu’elle crée pour son usage ; ces choses sont produites au moyen du travail ; donc, jamais il n’y aurait trop de produits ni d’ouvriers, si les travailleurs mêmes pouvaient consommer les choses qu’ils sont en état de produire.
- Au lieu de cela, par la mauvaise organisation de l’industrie et de la production, la société laisse les travailleurs tomber en chômage, abandonnant ainsi, à la mendicité, à la misère, les forces vives qu’elle pourrait utiliser pour le plus grand avantage de ces forces mêmes et de la société entière.
- Rien n’est plus triste que de voir la France industrielle et agricole réduite encore à cet état d’impéF-fection sociale, avec son énorme puissance de production, avec les richesses dont elle ne sait que faire et qu’elle dilapide aux quatre vents.
- En de telles circonstances, ne pas savoir organiser, refuser même d’organiser le travail et la répartition des produits, de manière à extirper la misère du sein de la nation française, est une monstruosité sociale.
- Mais l’organisation du travail ne doit pas être la désorganisation de la production. L’émancipation du travail ne peut pas se faire sans direction. Le problème consiste donc à constituer la solidarité entre le travail et la richesse.
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- La direction du travail doit être modifiée ; c’est certes, en cela que réside la grosse difficulté du problème de l’émancipation des travailleurs-
- Jusqu’ici, les ouvriers n’ont pu prendre aucune part à la réglementation du travail ; ils sont obligés de faire la journée ou le nombre d’heures de travail que leur imposent les détenteurs des instruments de production ; ils sont obligés d’accepter le salaire qu’il plaît aux chefs d’industrie de leur accorder. La grève est le seul moyen de résistance qu’ils aient opposé à cet arbitraire. Je dis à cet arbitraire, car, ne-t-il pas de l’essence de la justice que des hommes attachés à une même œuvre aient le droit d’intervenir dans la direction de cette œuvre, au nom de l’intérêt qui les concerne chacun en particulier.
- Quand donc la cataracte de l’égoïsme tombera-t-elle des yeux de ceux à qui la richesse est échue en partage ? quand verront-ils que réglementer le travail,sans donner au travailleur voix au chapitre, est un acte abusif et arbitraire ? Quand verront-ils que l’exploitation du travail, telle qu’elle se fait actuellement dans l’usine, dans la fabrique, dans la ferme, dans la mine, oblige l’ouvrier à travailler pour vivre au jour le jour sans tirer aucun avantage des plus-values qui résultent de son labeur, plus-values qui, drainées par l’impôt, par l’industriel, le commerçant, le banquier, vont s’accumuler aux mains des détenteurs de la richesse,sous forme d’intérêts, de loyers,de fermages, de rentes, d’agios et de coups de bourse ?
- Tout reste donc à faire pour découvrir un nouveau système d’organisation du travail et de la répartition de la richesse, système qui soit la succession logique des progrès accomplis dans la marche de l’humanité.
- Nous avons eu jusqu’ici :
- 1° L’esclavage,
- 2® Le servage,
- 3* Le salariat.
- A ces trois régimes oppressifs du travail, il faut opposer:
- 4° La solidarité.
- Que peut être et que doit être cette évolution nouvelle de l’activité humaine ?
- Le régime de la solidarité consiste en ceci :
- Tous les hommes sont solidaires, sous la protection sociale, sous la protection des lois. La société donne à chacun des membres du corps social les garanties de l’existence, et facilite à chacun les moyens de progrès et d’avancement.
- La société actuelle pourrait donner ces garanties, '
- sans rien laisser perdre des conquêtes faites au profit de la liberté humaine, et en généralisant même davantage les bienfaits de cette liberté.
- Ellepourrailmeltre strictement toutcitoyen en mesure de recevoir l’éducation,l’instruction, de s’élever par son travail, son activité utile, ses qualités, sa science, ses talents, ses mérites et ses vertus. Elle pourrait faire que toute personne humaine relevât généralement de sa propre volonté, de ses propres actes, fût elle-même et à elle-même, indépendante et libre, que chacun, en un mot, fût le produit de ses œuvres et que jamais la richesse ne tombât en partage à qui ne l’a pas gagnée.
- Ce régime implique l’inauguration du droit d’hérédité de l'Etat et l’organisation de la mutualité nationale, comme nous l’avons indiqué dans de précédents ouvrages (1).
- Par le fait que la richesse de chacun ne se perpétuerait plus en monopole dans les familles, qu’elle rentrerait au domaine social dans les proportions déterminées par la loi, la société pourrait laisser, à tous les citoyens, pendant leurvie, libre accès à la fortune et à la propriété, puisqu’après leur mort, la plus forte partie de leurs biens tomberait en héritage à l’Etat pour servir à la solidarité sociale.
- Il ne faut pas croire que je veuille l’Etat patron et directeur à son tour de tous les citoyens. Non, l’Etat n'imposerait son autorité à personne ; il laisserait tous les citoyens libres; seulement, pour mettre fin au monopole de la richesse, l’Etat, comme il est indiqué dans mes Études sociales sur cette question, rentrerait à la mort des personnes en possession d’une part de biens dont il tirerait ensuite le meilleur parti possible, au profit du peuple et de la nation.
- Avec les ressources qui lui incomberaient, l’Etat aiderait à l’association entre les personnes, aux exploitations sociétaires ; il favoriserait le meilleur aménagement des cultures; il affermerai tiendrait, louerait les biens de toute nature; mais il n’exploiterait rien par lui-même ; il laisserait les fonctions productives, actives et directrices à l’initiative de tous les citoyens .
- Sous le régime de l’hérédité de l’État, la liberté humaine serait aussi complète que possible, beaucoup plus complète qu’elle ne l’est aujourd’hui ; l’État donnerait essor à toutes les tendances ; l’exploitation du sol, des fabriques,
- (1) Voir Études sociales Nos 4, 6, 7, 8, et la brochure : « Mutualité nationale contre la misère »
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- des manufactures, se ferait au gré des citoyens, librement, sans entraves. L’un voudrait exploiter individuellement, d’autres voudraient le faire sociétairement ; les groupes humains se concerteraient, s’entendraient sans que l’État eût à s’en occuper autrement que pour vendre ou louer aux citoyens, parmi les biens qui lui seraient échus, ce que chacun désirerait. L’État ne prélèverait sur la richesse publique que la part suffisante pour donner, à tous, les garanties indispensables à l’existence, par conséquent l’indépendance. Ce serait aux citoyens à s’assurer un bien-être supérieur par leur travail et leur activité.
- L’indispensable à l’existence étant garanti à tous les citoyens, l’indépendance et la liberté existeraient pour tous. Nul ne pourrait plus affamer autrui, ni spéculer sur ses besoins pour le contraindre à subir une exploitation quelconque.
- La liberté doit être la base fondamentale de l’ordre nouveau. A quoi auraient servi les longues luttes de nos pères pour nous affranchir de l’oppression, si nous devions à nouveau voir nos libertés compromises, si nous devions nous donner de nouveaux oppresseurs, sous une forme quelconque ?
- Lanouvelle organisation du travail doit donc être basée sur le respect absolu de toutes les libertés ; elle doit comporter tous les modes possibles de manifestation de l’activité humaine ; mais à la condition qu’en aucun cas personne ne soit lié par des engagements irrévocables ou imposés.
- il faut que la forme sociale de la protection du travail permette à toutes les opinions de se faire jour ; il faut que le socialisme soit libre, que le communisme soit libre, que le collectivisme soit libre, que la société enfin ouvre le champ libre à toutes les manifestations de l’activité humaine et à l’initiative des individus, sous leur responsabilité. En dehors de cela, il y aura toujours oppression, atteinte à la liberté.
- ( A suivre.)
- Congrès des sociétés coopératives
- DE CARLISLE
- Le dix-neuvième congrès des sociétés coopératives de la Grande-Bretagne et de l’Irlande s’est réuni à Carlisle, pour la première fois samedi 28 mai 1887, dans le palais du Comité où étaient exposés les produits de 44 industries coopératives.
- Un discours a été prononcé par M. Hughes qui, avec M. Vansittart Neale, bien connu des lecteurs du Devoir, appar-
- tenait autrefois au groupe des socialistes chrétiens. Il a dit que le problème de la coopération de consommation était résolu en Angleterre, et qu’il fallait aujourd’hui se lancer hardiment dans la coopération de production.
- Il a attaqué le système suivi par quelques industries du magasin de gros, où les ouvriers reçoivent un simple salaire ; il a déclaré que cette méthode était anti-coopérative, et éloignait les Trades-Unions du mouvement coopératif. 11 a terminé en disant que le moment était arrivé où les coopérateurs avaient à choisir entre deux voies. S’ils ne suivent pas la bonne, s’ils ne déclarent pas que l’ouvrier doit avoir une part des fruits de son travail, c’en est fait de la coopération en Angleterre.
- Lundi 30 mai, eut lieu l’ouverture officielle du Congrès dans le théâtre de la reine. Les membres du bureau central, les administrateurs du magasin de gros, plusieurs membres du Parlement : sir Wilfrid Lawson, Acland, etc., les délégués étrangers, les membres des Trade- Unions, prenneyff place autour de M. Holyoake, chargé de prononcer le discours d’ouverture.
- Il s’est exprimé en ces termes :
- Nous représentons aujourd’hui un nouveau pouvoir dans l’industrie : la coopération, dont le mobile est l’indépendance, la méthode, l’économie, les principes, l’équité. Autrefois le travailleur ne pouvait améliorer sa position. Aujourd’hui, grâce aux Trade-Unions, il peut discuter ses salaires; grâce à la coopération, il peut recevoir une part des produits de son travail.
- 11 y a cinquante ans, la situation de la classe industrielle était épouvantable. Un ouvrier n’osait pas se montrer chez son patron avec un costume, dans la crainte de voir diminuer son salaire. La société était en état de guerre. Les industriels se faisaient une concurrence effrénée et ne songaient qu’à se ruiner les uns les autres. Dans une population de 16 millions de personnes, un million s’emparait de tout, les quinze autres le regardaient faire et ramassaient les miettes qui tombaient de la table.
- M. Holyoake donne ensuite en exemple la tentative couronnée de succès des pionniers de Rochdale, dont il esquisse à grands traits les principes et la marche.
- Saluant les délégués étrangers, le délégué français envoyé par les sociétés coopératives françaises', et Madame Imogêne Falès, l’honorable coopérateur dit « L’Amérique — le pays aux idées nouvelles, nous envoie Madame Imogêne Falés, qui a proclamé dans ses écrits cette maxime : « La coopération est la loi qui doit gouverner le monde. La France, l’intrépide propagatrice de l’égalité et de l’association, le pays où Leclaire, et. plus grand que lui, Godin, ont montré aux ouvriers la voie qu’ils devraient suivre, nous envoie M. de Boyve, le rédacteur en chef de VÉmancipation, le journal coopératif du midi. Nous saluons ces résolus coopérateurs. »
- Après M. Holyoake, Madame Imogêne Fales, déléguée par
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- le bureau central coopératif des Etats-Unis, prend la parole et donne des détails très intéressants sur la marche sociale des événements dans l’Union américaine. Aux Etats-Unis, dit-elle, la fortune augmente, mais les salaires diminuent. Les travailleurs représentent les 9/10® de la population et reçoivent seulement les 3/8® des bénéfices obtenus par les capitalistes ; ceux-ci absordent donc les 5/8® de la production totale. . . L’emploi des enfants, des femmes et des machines causent la ruine des petits patrons et la baisse des salaires.
- Pour corriger le mal, il faut suivre le système suivi par les capitalistes : les ouvriers doivent former les sociétés de consommation, réunir leurs bénéfices pour atteindre le capital nécessaire et produire eux-mêmes.
- M. de Boyve, délégué français, prononce ensuite en anglais un discours sur l’alliance coopérative internationale. 11 résume ainsi ses désidérata :
- Le projet d’alliance coopérative que je propose entre l’Angleterre, l’Italie et la France, dont les représentants se sont rencontrés à Paris, Plymouth, Lyon, Milan et Carlisle, est le suivant,
- 1° Dans chaque pays, un comité de cinq membres sera nommé en congrès et prendra le titre de Comité d’alliance coopérative internationale. 11 sera en correspondance avec les questions de paix sociale et internationale en s’abstenant de de tout ce qui peut toucher de prés ou de loin, aux questions politiques et intérieurs.
- 2° Les journaux coopératifs des trois pays réserveront une colonne spéciale pour les communications du comité.
- « Nous n’avons pas la prétention d’arriver d’un coup à la paix sociale et internationale ; mais comme coopérateurs, nous devons la désirer et tracer la route qui doit conduire nos descendants.
- « La tâche sera longue et difficile; les nations sont prêtes à s’entre-déchirer, des peuples sont opprimés, les passions sont déchaînées ; mais il suffira de l’entente générale des coopérateurs ayant confiance dans le triomphe définitif de la justice, dans la victoire du bien sur le mal, dans la disparition graduelle de toutes les misères sociales, pour renverser, l’un après l’autre, tous les obstacles.
- « Dans le domaine moral, ce n’est pas le nombre qui l’emporte, c’est la foi ; à l’œuvre donc, les cœurs en haut, et, si Dieu le veut, l’avenir est à nous.
- Au nombre des questions traitées aux séances suivantes, nous devons mentionner la question de l’agriculture coopérative. Voici le résumé de la discussion qui a eu lieu à ce sujet dans la réunion du 1er Juin :
- M. Duncan Mac Innés parle de la dépréciation de la terre. Il dit que le petit cultivateur, que le petit fermier ne peut gagner sa vie avec l’argent prêté, les intérêts à payer absorbent tous ses bénéfices. D’un autre côté le grand propriétaire
- a dépensé tous ses revenus pendant les temps de prospérité; il n’a plus les capitaux nécessaires pour résister à la concurrence étrangère et pour supporter les mauvaises années si fréquentes aujourd’hui. Les propriétaires demandent à être protégés pendant que les terres non cultivées se multiplient.
- Il est d’avis d’employer les capitaux en réserve des coopérateurs à l’achat de terrains et à la création, avec des hommes bien entendus, de fermes coopératives.— Ces fermes auront, comme acheteurs de leurs produits, les Sociétés coopératives dont elles seront les fournisseurs.
- M.Lodevay croit que les coopérateurs doivent se servir de l’agriculture.— Il constate l’abandon des campagnes ; il en résulte dans les grandes villes une baisse de salaires. — Il faut fournir un travail régulier aux cultivateurs les intéresser à rester à la campagne.
- La discussion s’engage et plusieurs membres font ressortir les avantages obtenus en Danemark, en Allemagne et même en Angleterre, par des laiteries coopératives.
- Quelques autres croient que toute tentative est imprudente quand, depuis sept ans, l’agriculteur dépense chaque année son argent sans profit.
- A la séance suivante, sur la proposition du Comité international, les résolutions ci-dessus furent adoptées.
- 1° Qu’il est urgent de former une alliance coopérative dans le but de propager les idées coopératives et d’atteindre progressivement la paix sociale et internationale.
- 2° Que, dans ce but, les fédérations coopératives, qui entreront dans cette alliance, formeront un comité dont elles détermineront elles mêmes le nombre des membres et qui s’appellera Comité de l’Alliance coopérative.
- 3° Il sera en correspondance avec les autres comités et échangera ses vues sur les questions de paix sociale et internationale, en s’abstenant de tout ce qui peut toucher de près et de loin aux questions politiques intérieures.
- 4° Les journaux coopératifs de ces pays seront priés de réserver une colonne spéciale pour les communications des comités.
- Voici maintenant la situation de la coopération en Angleterre. — Du rapport du bureau central il résulte que :
- sociétés membres
- en 1885, il y avait. . . . 1.285 819.809
- 1886, — . . . . .. 1.409 911.797
- Ventes Bénéfices Placements
- 1885 770.000.000 75.625.000 50.200.000
- 1886 812.500.000 78 400.000 54.625.000
- Ventes Bénéfices
- Magasin de gros : 1885 119.825.000 1.950.750
- anglais 1886 138 579.475 2.083.200
- Le magasin écossais a suivi la même progression. Les affaires de Banque ont augmenté de 1885 à 1886 de 47 millions.
- A la fin du vote, une grande discussion s’élève sur la néces-
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- sité de déclarer que la participation des ouvriers aux bénéfices est un principe coopératif.
- M. Hughes dit avec force que c’est pas une honte que ce système ne soit pas appliqué dans toutes les industries du magasin de gros (Wholesale)
- MM. Holy. ke, Vansittart Neale, Greening, présentent des observations dans le môme sens.
- Après une discussion des plus vives, le congrès décide par 287 voix contre 207 que cette question sera renvoyée à l’étude dn prochain congrès.
- MM. Vansittart Neale et Holyoake'sont ensuite chargés de représenter l’Angleterre au Congrès français de Tours.
- Tel est le résumé de cette importante assemblée. H esta déplorer que la majorité de ses membres, moins avancée que MM. Vansitard Neale et Hoiyoake,ait remis à un prochain Congrès la question de la participation des ouvriers aux bénéfices, dans les magasins de gros. Cette hésitation prouve que les coopérateurs anglais ont encore des progrès à faire dans la voie de la fraternité et de l’égalité sociales.
- La section d'Economie sociale de l'Exposition.
- Le Journal officiel a publié — et les divers journaux ont reproduit, un décret de M. Dautresme, instituant une section d’économie sociale à l’exposition de 18b9.
- Cette section est présidée par M. Léon Say et compte dans son sein des hommes qui,comme MM. Ribot, Levasseur etc., se sont affirmés en maintes circonstances contre toute intervention de l’Etat, contre toute organisation sociale du travail — en un mot contre toute réforme ayant pour but la réorganisation des rapports sociaux et économiques.
- Dès lors, on peut prédire à coup sûr la conclu sion négative auxquelles une commission ainsi composée ne saurait manquer d’aboutir.
- Cependant, il parait que M. Lockroy avait résolu de confier à un socialiste la composition d’une section portant le même titre que celle créée par M. Dautresme, et c’est sur M. Malon, ancien député, ancien membre de la Commune de Paris, directeur de la Revue Socialiste, que s’étaient portés les vues de l’ex-ministre du commerce.
- A ce sujet, M. Malon, nommé membre de la section instituée parM. Dautresme publie sous ce titre : Le socialisme à l’Exposition, l’article suivant par lequel il annonce qu’il ne saurait collaboreravec M. Léon Say, en même temps qu’il expose comment il comprend les travaux d’une section de cette nature :
- Le Journal officiel comprend mon nom dans la liste des membres de la sixième section de l’Exposition d’économie sociale.
- Cette nomination ne peut être gue le résultat d’une erreur. Je n’ai pas été sollicité de faire partie d’une section économiste où j’aurais été seul ou presque seul à représenter les idées socialistes, mises systématiquement en minorité.
- Voici, en réalité ce qui s’est passé :
- En février 1887, M. Lockroy, en sa qualité de commissaire général de l’Exposition, me fit demander par mon ami Camé-linat si je voudrais m’occuper de l’organisation d’une section d’économie sociale. Ma réponse fut que s’il ne sagissait que d’aller figurer dans la minorité socialiste d’une section économiste bourgeoise, il me serait impossible d’accepter ; que je ne pourrais me départir de ma réserve que dans le cas où il s’agirait d’une commission exclusivement socialiste, recrutée par des socialistes, maîtresse de son ordre du jour et entièrement libre dans la confection de son rapport.
- Le citoyen Lockroy accepta, et une entrevue eut lieu, à la suite de laquelle, pour bien préciser ce qui était convenu, j’adressai (mes amis consultés et approuvant) au commissaire général de l’Exposition une lettre où il était dit :
- «... Dans la Commission d’économie sociale, il serait créé une section socialiste composée exclusivement de socialistes et ayant pour tâche première de faire l’inventaire des idées et des tentatives de réformes sociales qui sont imposées à l’opinion depuis le commencement du siècle.»
- Le travail de la section socialiste devait se subdiviser ainsi ;
- «1° Situation normale et sociale du prolétariat ;
- «2° Phénomènes et tendances politiques et économiques de la société actuelle ;
- «3° Inventaire des idées socialistes depuis la Révolution ;
- «4° Inventaire des tentatives de réformes sociales (coopération, colonies sociétaires, groupements corporatifs, intervention de l’Etat, etc.).»
- Cette partie du travail de la section socialiste aurait constitué une enquête sociale proprement dite. Elle aurait eu pour couronnement un congrès international des sciences sociales.
- Venait ensuite la partie positive de l’œuvre de la section :
- «1° Énoncé des mesures immédiatement applicables pour adoucir les conditions du travail ;
- «2° Enoncé des réformes économiques indispensables, selon nous, pour arriver (en taisant si possible, l’économie d’une révolution violente, pleine de dangers pour tous) à la transformation sociale qui s’impose comme l’aboutissant du développement moral, politique et économique de la société moderne.»
- Le ministre du commerce ayant accepté ce programme, une nouvelle entrevue, à laquelle assistaient cette fois les citoyens Camélinat, J. Damnas, Auguste Chirac, E. Fourniére,Deynaud
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- R.Vaillant, Vilaseca, E. Raiga, A. Ottin, Perthuis, eut lieu le 7 avril.
- Les précédents pourparlers furent complétés et confirmés, et il fut convenu qm’on attendrait une acceptation officielle des termes de ma letüre pour faire appel — pour la composition de la section, qui' devait être de quarante-cinq membres — aux divers groupements et aux diverses personnalités socialistes.
- Ce qui est venu* c’est ma nomination comme membre d’une section économiste, quelconque de la Commission d’économie sociale.
- Je ne saurais accepter. Dans la lettre citée plus haut et adressée au citoyen Lockroy, il était dit encore :
- «: Je vous ai répondu, dans notre entrevue du 12 février, que mes opinions collectivistes, mon passé et ma situation dans le parti socialiste m’imposaient une grande réserve. Je ne pourrais, ajoutais-je, vous prêter mon concours que si l’intérêt de la propagande socialiste était bien engagé dans l’affaire et si ma complète liberté d’appréciation était reservée. J’ajoutai encore que mon adhésion restait subordonnée â celle de mes amis, dont je ne voulais pas me séparer...»
- Telle fut ma réponse; je n’ai pas changé d’avis. Participer aux libres etconsciencieuxitravaux d’une section exclusivement socialiste oui ; mais jouer Je rôle de comparse socialiste, dans une section économiste à tendances bourgeoises, je ne le dois, ni ne le puis.
- Au public socialiste je devais ces explications; elles seront données plus complètes encore, car la Revue socialiste publiera le texte entier de la lettre d’acceptation conditionnelle, ainsi que le procès-verbal de l’entrevue du 7 avril au, ministère du commerce, procès-verbal qui fut rédigé le soir même par le secrétaire provisoire de la section en formation.
- (L’Intransigeant) B. Malon.
- L’HÉRÉDITÉ DE L’ETAT
- ETAT DE LA QUESTION
- Tout vient à point, pour qui sait attendre, dit le proverbe, que quelques-uns considèrent comme la sagesse philosophique des nations ! La résignation en effet, est partie intégrante du courage chez ceux qui poursuivent la réalisation d’un grand but par une tâche incessante de tous les jours. Savoir attendre et espérer est la vertu des forts. L’empire est aux flegmatiques, disait St-Just, qui était un patient, lui aussi, un stoïque, et il voulait dire par là, dans sa forme concise, que la ténacité patiente, la fidélité aux principes sont les éléments de tout succès définitif.
- Une fois de plus, nous éprouvons combien est légitime la confiance qu’on place dans l’excellence d’un but qu’on s’est assigné, parce que tôt ou tard
- | la lumière se fait dans les esprits, la vérité jaillit
- par la force même des choses et les autres finissent par s’engager dans la voie qu’on a été tout d’abord seul à déblayer péniblement. Oh ! ils ne s’engagent pas sans crainte, sans arrière-pensée de retour • c’est avec des précautions infinies qu’ils avancent tâtant le terrain, qu’ils ont peur, à chaque instant de voir manquer sous leurs pas. Mais enfin, les premiers pas sont faits et c’est le principal, puisque ceux-là sont les plus difficiles.
- Les lecteurs du Devoir familiarisés depuis longtemps avec les idées que nous exposons dans les colonnnes de ce recueil, savent combien, àl’origine, nous étions isolé, pour la propagation des idées d’hérédité de l’État. C’est en vain que nous accumulions les preuves les plus décisives pour arriver à démontrer que la collectivité a un droit éminent j sur les richesses créées par son concours : les ! fausses idées régnantes du droit de propriété, tel que le code le définit et l’applique dans ses dispositions principales, en étaient à peine ébranlées. Pour ceux qui lisaient nos démonstrations, la question était douteuse ; quant aux autres, qui ne s’arrêtent qu’à la surface des propositions, sans tâcher de pénétrer jusqu'au fond, pour se rendre compte de ce qu’elles contiennent, à leurs yeux, nous émettions des idées tout à fait subversives, perturbatrices, parce que ces idées sortaient du cercle familier de leurs réflexions habituelles.
- L’hérédité de l’État ? disait-on, ah ! oui. Le communisme, le partage, la spoliation universelle et permanente d’une collectivité imaginaire qui prendrait tout et ne rendrait rien... En ces quelques mots vides de sens, la question était jugée.
- Qu’est-il arrivé, cependant ? Sans nous laisser rebuterpar l’hostilité des uns nipar l’indifférence des autres, nous avons persisté dans la préconisation de cette idée, que nous avons tournée et retournée sous toutes ses faces, la présentant par tous ses côtés, théoriques et pratiques, ayant recours à tous les procédés de démonstration, les répétant même quelquefois. Et comme nos démonstrations se fondaient sur la réalilé des choses ; comme les faits que nous invoquions à l’appui de notre thèse se multipliaient, peu à peu, insensiblement, sans qu’il y parût, un lent revirement s’est opéré dans les esprits.
- Dans les premiers temps, l’hérédité nationale de l’État apparaissait comme une utopie irréalisable, à laquelle on ne faisait même pas les honneurs d’une vive opposition, — tant on croyait peu que son idée pût se généraliser et s’étendre. Puis, lors-
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- que contrairement aux prévisions des faux sages qui la reléguaient dans le domaine de l’utopie, on a vu que l’indifférence ne saurait étouffer cette idée vivace, parce qu’elle repose sur une compréhension exacte des faits, des nécessités et des tendances contemporaines, au silence systématique a succédé la discussion.
- Sans sortir du terrain pratique et théorique sur lequel nous nous étions placé, parce que nous avions une confiance absolue dans la justesse, autant que dans la justice de notre projet de réforme, nous le défendîmes par des arguments topiques qui ne convainquirent peut-être pas ceux qui avaient un intérêt quelconque à ne pas être convaincus, mais frappèrent les esprits impartiaux.
- Dès ce jour, le projet de réforme entre dans une nouvelle phase. Les hommes de bonne foi qui cherchent à savoir, nous présentaient des objections, des questions, cherchant à éclairer leur conscience, nous interrogeant, non pour le vain plaisir d’engager une dispute, mais en vue de résoudre sincèrement les difficultés que notre projet leur paraissait soulever. A ces objections et questions, nous avons répondu dans ces colonnes mêmes, et les lecteurs du Devoir ont eu en main, nous pouvons le dire, toutes les pièces de la discussion, de sorte qu’ils peuvent prononcer en toute connaissance de cause. Nous avions soin, en effet, de ne rien éluder, présentant franchement l'objection ou la difficulté qui nous étaient opposées, dans toute leur force...
- C’est ainsi que l’hérédité de l’État a fait son chemin, lentement, peut-être trop lentement au gré de nos désirs, parce que nous voudrions, dans l’intérêt des souffrances qu’elle soulagerait, la voir réalisée au plus vite, mais elle a marché — au point qu'aujourd’hui, elle est devenue une question d’actualité, presque d’urgence.
- Que d’obstacles cependant, elle a eu à franchir pour en arriver là!
- A l’origine, les esprits avancés professant en matière sociale des idées larges et généreuses, furent à peu près les seuls à l’examiner sans parti-pris. Mais les autres, ceux que toute novation effraye, qui reculent à la pensée d’un changement quelconque, ah ! ceux-là ne lui ont pas épargné les traits !
- Nous ne voulons invoquer pour preuve de l’état de l’opinion à cette époque en matière d’hérédité, que l’accueil fait par la Chambre à la proposition de M. Henri Maret. Le député de Paris, s’inspirant de nos travaux, rédigea un projet de loi très res-
- treint, dans lequel notre plan de réforme générale se trouvait fort atténué. M. Maret connaît son monde parlementaire ; il savait avec quels ménagements il convenait de procéder. Eh bien ! malgré cette atténuation systématique, ce fut un effarement presque général, à gauche aussi bien qu’à droite. Tant et si bien, que la proposition n’a jamais vu, comme on dit, le feu de la rampe. Elle n’est jamais venue en discussion, enterrée qu’elle a été sous les formalités réglementaires à l’aide desquelles on peut étouffer tous les projets qui n’ont pas le don de plaire à la majorité.
- Signe caractéristique, non moins significatif, à l’époque, la presse ne prêta qu’une attention distraite à ce projet. 11 n’y a eu guère, à Paris, que M. Maret dans ïe Radical qui en parla et M. Benoît Malon, dans l’Intransigeant, qui l’approuva.
- Il y a trois ans à peine de cela.
- Aujourd’hui, avec une chambre dont le niveau réformateur ne paraît pas de beaucoup sensiblement plus élevé que celui de la précédente, un projet d'hérédité sociale est venu en discussion devant elle; il a été pris en considération, à la suite d’un débat important dont toute la presse s’est entretenue et prochainement, sans doute, une discussion à fond s’engagera sur ce sujet, qu’il y a quelques années, on refusait même de discuter. Et cette fois, détail intéressant, le projet n’émane pas d’un membre de l’extrême-gauche ; son auteur n’est pas un socialiste. Non, c’est un ancien magistrat siégeant surles bancsmodérés,M. Sabatier, député d’Oran, qui vient soutenir la nécessité de reviser le code à l’endroit de l’héritage, de borner l’hérédité pour que, dans une mesure que nous n’avons-pas à apprécier dans cet article, la collectivité profite des richesses qu’elle a tant contribué à créer.
- N’est-ce pas un exemple frappant du progrès que cette idée ,de l’hérédité a fait dans le monde des dirigeants lui-même?
- Dans le prochain numéro, nous reviendrons sur la discussion ainsi que les objections soulevées, essayant de dégager la tendance d’esprit qu'elle révèle. Pour l’instant, ainsi que l’indique le sous-titre de cet article, nous voulons simplement montrer où en est la question, faire voir quel chemin elle a parcouru en peu de temps.
- Autre fait, à l’appui de ce progrès accompli : nous avons dit que la presse s’était entretenue de la proposition de M. Sabatier, qui avait donné lieu à une série de considérations sur le droit d’héritage et de propriété, dans les journaux. Il y a une
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- distinction à établir dans ces divers journaux. Aujourd'hui, la presse se fvulgarisant de plus en plus, les feuilles s’étendant avec un nombre de lecteurs croissant, il en résulte que les journaux dont la lecture est la plus populaire ne sont pas toujours les plus sérieux. Ceux-là ne discutent guère les idées neuves. En dehors des feuilletons dont la triste littérature est l’appat le plus grand pour la catégorie de lecteurs à laquelle ils s'adressent, les matières qu’ils traitent sont généralement rebattues. D’ailleurs, ils s’attachent surtout aux questions d’actualité et malheureusement, dans la période d’affaissement moral et intellectuel autant que d’affaissement social que nous traversons, les questions importantes font peu de bruit : elles passionnent moins l’opinion qu’un fait divers émouvant, l’odyssée de Pranzini ou de mademoiselle Mercédès Campos.
- Or cette fois, la petite presse aux centaines de mille lecteurs, cette presse qui ne traite que la question du jour, reflétant l’état d’esprit de l’opinion profonde des masses, trop souvent puérile et vaine, a entretenu le public de l’Hérédité de l’État. N’est-ce pas, peut-être même mieux que tout ce que nous avons montré jusqu’ici, le symptôme infaillible que l’Idée commence à pénétrer les couches sociales profondes ?
- On le sait, quoique prétendent certains révolu- | tionnaires, les changements qui s'opèrent par en bas ont leur direction en haut. C’est dans la minorité éclairée, dans l’élite intelligente de la nation, que les idées élaborées par les penseurs, font tout d’abord leur chemin. C’est par cette élite qu’elles pénétrent ensuite les masses. Lorsque celles-ci sont suffisamment imprégnées de l’idée rénovatrice, l’Idée se réalise, se concrète par en bas,parce que son acceptation par la collectivité est une condition sine qua non de sa possibilité de réalisation. La résistance passive, faite d’ignorance ou d’indifférence, l’une engendrant l’autre,qu'oppose la masse, esc difficile à percer ; parce qu’il faut tout d’abord pouvoir arriver jusqu’à elle et qu’on ne le peut que lorsqu’on a réduit l’opposition systématique de cette minorité intellectuelle, par laquelle on parvient à communiquer avec la masse. Une fois cependant que celle-ci est agitée, que l’espril de réforme l’a pénétrée, on est bien près de toucher au but.C’est pourquoi,la petite presse,en communication directe avec la masse, s’élant occupée de l’Hérédité de l’État, nous voyons dans ce fait en apparence bien minime, un symptôme plus significatif encore que tous les autres du progrès accompli par la question.
- Le Petit Journal, par exemple, pour citer le plus connu de ces journaux, a consacré un article de tête au Droit de succession. Il contient un ensemble de chiffres très curieux, sans doute pour ses lecteurs, et qui les frapperont croyons-nous : il s’agit du nombre considérable de successions tombées en déshérence annuellement, faute d’héritiers. Nous y reviendrons dans le prochain numéro, en examinant les quelques objections d’ordre général soulevées de part et d’autre par les adversaires de la proposition Sabatier et par le Petit Journal lui-même.Car Thomas Grimm dit,en parlant des effets qu’aurait une plus grande extension de l’Hérédité de l’État appliquée aujourd’hui à partir du 13m# degré : « Ce serait peut-être le moyen de dégrever le budget et de supprimer les impôts.» Puis, comme effrayé de l’heureuse perspective qu’il vient de s’ouvrir lui même, il ajoute, avec la timidité naturelle des gens qui sortent [pour la première fois d’un sentier battu : « Mais ce serait peut-être un moyen, par trop radical et d’une exécution dangereuse.» Bah! on a fait bien d’autres réformes qui présentaient des difficultés d’exécution autres que celles-là et des chances de réussite bien plus aléatoires, que celle-ci ne court aucunement.
- Tel est donc, à cette heure l’état de la question de l’Hérédité de l’Etat. On peut dire qu’elle est entrée dans le domaine des questions pendantes devant l’opinion publique. Qu’elle ne se présente pas encore devant elle sous la forme même que nous lui avons donnée : peu nous importe ; nous savons que tôt ou tard cette forme devra être acceptée. parce que la nécessité l’imposera. Jamais une réforme de cette importance n’a été adoptée du premier coup, et nous n’avons, de notre côté, jamais nourri l’illusion de la voir adoptée dans son ensemble sans beaucoup d’hésitations, se traduisant par des essais timides et des tentatives partielles, destinées à se généraliser et s’étendre ensuite de plus en plus.
- Dans le prochain numéro, nous examinerons les objections qu’elle a soulevées : les lecteurs du Devoir pourront se convaincre qu’elles ne sont pas de nature à infirmer nos premières démonstrations.
- APHORISMES & PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Elections partielles tous les ans
- Le renouvellement annuel et partiel de la Chambre des députés serait vite un obstacle aux candidatures des oligarchies.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les tarifs de chemins de fer.—La sous-commis tion nommé par la commission des chemins de fer pour préparer les réformes à apporter à la législation actuelle des chemins de fer, s’est réunie sous la présidence de de M. Lesguil-lier.Elle s’est occupée spécialement des tarifs.
- M. Wickersheimer, député de l’Aude, a d’abord donné lecture du projet de résolution suivant :
- « La commission des chemins de fer,
- a Vu le mandat quelle a reçu de la Chambre, par l’ordre du jour du 27 mars 1886,
- « Considérant qu’il importe d'arriver à une solution touchant la révision des tarifs de transports favorables au commerce ou à l’industrie ;
- « Considérant qu’il est impossible de la trouver dans un accord avec les compagnies, et qu’il ne parait guère possible de la trouver dans une disposition législative.
- «Décide qu’il lui sera présenté un rapport sur le rachat des chemins de fer. »
- La sous-commission a approuvé en principe cette motion. Puis, M. Pelletan a donné lecture d’une proposition de lois concernant les tarifs et leur diminution. Ce projet a été adopté et sera soumis lundi à la commission des chemins de fer.
- Les journaux de cette semaine publient la lettre suivante adressée à M. le président de la République :
- Monsieur le président
- Le comité directeur de la Ligue des patriotes a l’honneur faire appel à votre haute intervention auprès du gouvernement allemand pour la mise en liberté d’un citoyen, d’un officier français, M. Kœchlin-CIaudon, qui, dûment autorisé à résider en Alsace-Lorraine, a été condamné aujourd’hui par la haute cour de Leipzig à un an de forteresse.
- Le seul grief relevé à la charge de ce Français est d’avoir fait partie d’une société française dont les statuts n’ont rien de contraire au droit international et dont l’existence, depuis cinq ans, n’a donné lieu à aucune observation de la part du gouvernement de la République.
- Nous avions jusqu’ici gardé le silence, convaincus que votre sollicitude s’était renseignée et rassurée par avance sur le résultat final du procès. Mais aujourd’hui que nous voyons la France entière frappée dans la personne d’un Français, nous venons vous prier respectueusement de ne pas laisser plus longtemps porter atteinte à la sécurité et à la liberté de nos nationaux voyageant ou résidant en Alsace-Lorraine.
- Daignez agréer, monsieur le président de la République l’assurance de notre profond respect.
- Pour le comité directeur •
- Le président d’honneur, Le président
- Paul Deroulède J. Sansbœuf
- Le délégué, Le secrétaire général,
- Henri Deloncle. Armand Goupil.
- Le budget de 4888. — Le conseil s’est occupé du budget de 1888 ; les économies sur les affaires étrangères seront de 18 millions, par suite de la réduction à 20 millions du budget des protectorats.
- La répression des fraudes. — Les instructions données par M. Rouvier concernant l’application de la loi sur les sucres, ont produit 250 procès-verbaux portant sur 2 millions de kilog. de sucre dans 36 départements ; cesprocès-verbaux ont été dressés contre des dépositaires, épiciers, etc.
- Les mêmes mesures seront prises au sujet des fraudes sur l’alcool, ce qui permettra le maintien du droit au chiffre actuel.
- Les contre-projets à laloi militaire. — Parmi les contre-projets soulevés par le projet actuel de la loi militaire en discussion, il en est deux que la Chambre a repous sés la semaine dernière et que nous devons signaler, en raison c’u caractère opposé qui les distingue.
- D’une part M. le baron Reille défend son projet relatif à une prime de rengagement, il dit que la prime n’est pas destinée au remplacement devant l’ennemi, mais seulement en temps de paix ; il veut l’instruction militaire pour tous mais il demande que des vieux soldats et des cadres sérieux forment la base de l’armée active.
- M. Reille dit que la prime a pour but de former des cadres solides et de permettre la réduction du service à 18 mois ; il rappelle l’ancienne armée ; il dit que l’armée de la défense nationale aurait eu un plus grand succès si elle avait été bien encadrée ; il termine en priant la Chambre de voter son projet égalitaire et patriotique.
- M. Laisant répond que le contre-projet de M. Reille est le rétablissement de la substitution et il le repousse énergiquement.
- M.Lanjuinais résume le même projet; le renvoi àlacommis-sion est repoussé par 371 voix contre 177; le projet est repoussé dans son ensemble.
- Après ce contre-projet, est venu celui de M. Margaine défendu par son auteur.
- Son système peut se résumer ainsi : en temps de guerre, tout le monde soldat suivant la formule de M. le baron Reille. Où M. Margaine diffère de la droite c’est dans son mode de recrutement. A 20 ans il prend tous ceux dont un examen préalable n'a pas démontré les connaissances militaires suffisantes. Plus de dispenses ni de sursis pour personne. Instruisez-vous avant 20 ans vous ne serez appelé qu’en cas de guerre, sinon vous recevrez l’instruction complète de la caserne durant un temps plus ou moins long, suivant que le tirage au sort vous placera dans la première ou la seconde partie du contingent.
- Du reste, à ce noyau de l’armée ainsi formé, M. Margaine offre pour le retenir l’appât d’une situation certaine et de places sûres à l’expiration du service réglementaire.
- Ainsi, conclut l’orateur, vous aurez l’avantage d’un noyau sûr, d’un cadre solide avec la possibilité pour toutes les intelligences de se développer largement. Quant à l’homogénéité, vous la trouverez toujours à l’heure de l’appel suprême du tocsin et du chant de la Marseillaise.
- M. Margaine termine en déclarant qu’il retire son contre-projet bien décidé qu’il est à ne pas demander à une assemblée de voter un projet de loi militaire que n’approuve pas le chef de l’armée, le ministre de la guerre.
- M. Margaine a été très applaudi, disent les journaux
- C’est là, on le voit, une tentative de réalisation de la sup-i pression des armées permanentes, puisque l’éducation mili-
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- taire ferait partie intégrante de l’éducation de la jeunesse. I est à déplorer que M. Margaine n’ait pas cru possible de maintenir son projet, faute sans doute d’une minorité suffisante pour l’appuyer.
- ALLEMAGNE
- Nouveau procès.— Une nouvelle affaire de trahison envers l’Etat sera jugée par la haute cour de Leipzig.
- C’est l’affaire dans laquelle sont impliqués MM. Klein, Éhrhardt et Grébert, que les Allemands prétendent avoir été les correspondants de Schnæbelé. M. Klein aurait recueilli les renseignements demandés par ce dernier, les deux autres les auraient transmis au destinataire.
- La cour de Leipzig commencera les débats le 4 juillet.
- On croît que ce procès sera jugé à huis-clos, à cause de la nature confidentielle et grave des pièces qui sont au dossier de l’accusation.
- Toutes les déclarations faites par M. Schnæbelé au cours de sa détention y figurent entre autres, et il est peu probable qu’on veuille ou qu’on puisse les livrer à la publicité.
- M. Schott de Schottenstein, du barreau de Strasbourg défendra Ehrhardt.
- Vacances du parlement allemand.—Le parlement a adopté en troisième lecture, après un court débat, tous les projets de loi inscrits à son ordre du jour.
- M. le secrétaire d’Etat de Bœtticher a lu ensuite un message impérial prononçant la clôture de la session.
- « Vous avez, a dit M. de Bœtticher, justifié par vos travaux pénibles et votre dévouement, la confiance de la nation qui vous a envoyés ici pour augmenter et protéger son bien être et sa tranquillité. »
- Le Parlement s’est séparé au cri trois fois répété de : Vive l’Empereur !
- Le socialisme en Allemagne.—Malgré les nombreuses confiscations, le nouveau manifeste du parti socialiste a été très propagé. Cet écrit consacre à la politique extérieure le passage suivant :
- « Seuls, les Etats despotiques menacent la paix. La Russie sans doute, cherche des aventures belliqueuses, mais elle est heureusement rongée à l’intérieur, de sorte qu’on peut la tenir facilement en échec.
- « Tant que la France était un Etat despotique , elle constituait un danger pour l’Allemagne. Mais la France est maintenant une République, et ceux qui rappellent sans cesse les anciennes agressions pour en battre monnaie en politique, oublient que la France était libre en 1792 et qu’alors c’est elle qui fut attaquée par les puissances germaniques. »
- Divertissements royaux.—Après Louis II roi de Bavière, dont la folie consistait à vouloir précipiter dans le lac de son château les personnes qui lui étaient dévouées, et quia fini par mourir victime de ses emportements criminels, celui qui lui a succédé, son frère, ne vaut guère mieux.
- Cet Othon II, qu’à cause de sa maladie mentale on a enfermé dans le château de Nymphenbourg, a pris depuis quelque temps la manie de tirer sur les paysans qui passent devant ce château.
- Pour distraire le roi, on lui donne tous les jours à midi, un fusil chargé à blanc. Othon II se rend à la fenêtre.
- Quelques instants après un jeune paysan sort du buisson '
- le roi fait feu et le paysan feint de tomber, mort. Le roi sa tisfait de cette bonne chasse, se retire, et le paysan s’en toucher 20 pfennigs, prix de son dérangement.
- Il n’y a que cette race de monstres qu’on appelle des rois pour avoir jusque dans la folie ces instincts féroces. ’
- Et dire que le peuple bavarois peine et souffre à fournir une liste civile à ce forcené !
- AUTRICHE
- Les élections en Hongrie.—On connaît jusqu’ici le résultat de 278 élections pour le Parlement ; dans ce nombre figurent 184 libéràux, 77 membres de l’opposition 6 antisémites et 11 membres n’appartenant à aucun parti.
- La Loi des Délégués mineurs
- Nous signalons autre part, à propos de l’Hérédité de l’Etat, l’action lente et irrésistible à laquelle les faits soumettent les gouvernants, les membres des classes dirigeantes qui, peu à peu, se voient contraints, par la force même des choses, à discuter, examiner et approfondir des questions traitées d’utopies, il y a à peine quelques années et pendantes aujourd’hui devant la Chambre.
- Nous trouvons une confirmation de ce fait dans la discussion relative à la loi sur ies délégués mineurs, que la Chambre a décidé de voter toute affaire cessante, en consacrant à ce projet la journée du vendredi, jour de coûgé habituel.
- Au commencement de l’année, nous avons déjà traité cette question des mines, montrant combien la propriété des exploitations existantes, constitue un privilège, un véritable démembrement du domaine national accompli par les lois de 4790 et 4810; mais aussi, que la loi n’avait pas complètement affranchi cette propriété du droit éminent de la collectivité, droit reconnu et affirmé par ce fait seul que le gouvernement lui-même a pris l’initiative d’une révision de la législation en vigueur.
- Il y a donc, dans tout incident soulevé à propos des travailleurs de la mine, à la fois une question particulière et une question générale.
- D’une part, les mineurs, en tant que travaillant à l’exploitation d’un capital dont le domaine éminent appartient à l’Etat, se trouve vis-à-vis des compagnies dans une situation théoriquement plus favorable pour obtenir d’elles les garanties de salaire et de sécurité qui leur font défaut; parce que ces travailleurs peuvent se retourner vers le gouvernement, si leurs doléances ne sont pas écoutées des compagnies et lui dire :
- Ces richesses sociales que nous extrayons, au prix de mille fatigues, sous le danger de mort per-
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- panent qui plane sur nous, le gouvernement, alors j qUe la classe des travailleurs n’avait pas voix délibérative dans les affaires économiques, en a dépouillé la nation ; elles seraient à la collectivité, c’est-à-dire à nous tous, si l’Etat ne s’en était pas dessaisi en vertu de lois de privilèges funestes. Cependant il a conservé sur ses propriétaires actuels un droit de contrôle et il peut toujours, en tout cas, reviser la loi constitutive des concessions en vertu desquelles les propriétaires miniers possèdent. Notre situation est intolérable; nos salaires sont insuffisants, nous manquons de toute sécurité à la fois à la mine et au foyer : à la mine, où le grisou nous guette, au foyer où la faim peut s'asseoir demain, par suite d’une foule de circonstances indépendantes de notre volonté. Il vous appartient à vous gouvernement, propriétaire éminent des chantiers d’exploitation sur lesquels nous travaillons, de nous garantir l’une et l’autre securité : la sécurité de la vie dans le travail, la sécurité du foyer par la réglementation du salaire.
- Ainsi peuvent parler les mineurs, en s’adressant au gouvernement qui, par le fait est leur patron médiat dont les compagnies sont les intermédiaires-Ce qui touche les conditions de leur travail est donc en partie, d’ordre spécial, à cause de la situation particulière dans laquelle se trouve les compagnies exploitantes vis-à-vis du gouvernement.
- Cependant, comme iis sont des travailleurs soumis sous la législation générale existante aux mêmes conditions d’insécurité que le reste des prolétaires, c’est-à-dire, recevant un salaire à peine suffisant pour leur permettre d’entrenir leur famille ; comme d’autre part, ils ne sont pas assurés du lendemain, puisque les chômages qui se déchaînent aussi bien sur l’industrie minière que dans les autres branches de la production les atteignent durement, même plus durement que les autres ouvriers, carlorsqu’unemine est abandonnée faute de débouchés ou pour toute autre motif, le nombre des malheureux sur le pavé est plus considérable et c’est pour longtemps, quelquefois pour toujours —- pour toutes ces raisons disons-nous, la question de la réglementation du travail des ouvriers mineurs est d’ordre généra), elle se rattache à l’organisation du travail proprement dite.
- Le projet de loi, en discussion encore à l’heure °ù nous écrivons et qui sera peut-être devenu loi définitive quand le Devoir sera paru, a pour but de donner aux ouvriers mineurs des garanties de sécurité matérielle dans le travail, garanties ùont les mineurs réclament de placer l’exécution
- sous leur propre surveillance. A cet effet, le projet — déjà adopté par le Sénat — crée une sorte de représentation ouvrière chargée de contrôler les conditions de sécurité dans lesquels s’accomplit le travail. Voici son économie :
- Les ouvriers mineurs sont divisés en groupes, suivant les fosses et l’étendue des mines, par arrêté préfectoraux. Chaque groupe élit au suffrage universel un délégué et un suppléant. — Sont électeurs tous les ouvriers du fond ou de l’extérieur, âgés de 21 ans, qui sont inscrits sur les feuilles de paye au moment du décret de convocation. Sont éligibles tous les ouvriers de 25 ans qui ont travaillé au fond de la mine pendant une année, à quelque époque que ce soit de leur vie.
- Les fonctions des délégués mineurs consistent à constater les accidents, à visiter les mines et à dresser de ces constations et de ces visites des procès-verbaux faits en double : l’un sur un registre toujours à la disposition des ouvriers, l’autre envoyé au préfet,
- Une rémunération est attachée à ces fonctions, et c’est le préfet qui l’évalue en journée de travail dues pour les visites accomplies. Ajoutons que le préfet a également le droit de suspendre les délégués ; le ministre seul à le droit de les révoquer.
- Eu somme, c’est l’intervention des ouvriers dans l’examen des conditions de sécurité dans lesquelles ils travaillent. Leurs délégués ne prescrivent rien ; ils se bornent à constater l’état des lieux ; si une défectuosité leur apparaît, ils la signalent.
- Telle quelle, malgré la nature très-restreinte du contrôle ainsi accordé à la classe ouvrière, l’imperfection des garanties accordées aux représentants des mineurs, garanties qui leur font totalement défaut, comme nous le verront tout-à-l’heure,c’est la reconnaissance législative de ce principe : que la classe ouvrière a le droit de réclamer des conditions de travail qui ne mettent pas sa vie en danger.
- Nous disons la classe ouvrière, et non pas seulement les mineurs, parce que, comme l’ont très-bien fait observer, avec beaucoup de sens et de raison, les députés réactionnaires adversaires de la loi, il n’y a pas que les mineurs qui travaillent dans des conditions de sécurité dangereuses. Avec le développement de la machinerie moderne et les forces considérables emmagasinées dans l’outillage contemporain, l’ouvrier dont le patron n’est pas toujours prêt à accepter les innovations de nature à mieux régler l’exercice des forces qu’ii
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- met en mouvement, est exposé à des accidents tout aussi redoutable, que le mineur : « D’autres « industries sont dangereuses aussi, a dit M. Piou, « député delà droite, au cours de la discussion. « Il y a grand péril à abattre du charbon au fond « d’une galerie, mais il y en a un aussi à remuer des « poutres et des pierres au haut d’un échafaudage. « Le feu grisou est redoùtable ; mais le gaz, la « vapeur, la poudre sont également redoutables ; « et Péboulis, s’il menace les mineurs, menace « aussi le terrassier qui ouvre une tranchée ou qui « creuse un tunnel. Pourquoi les mêmes périls « n’appelleraient-ils pas la même protection. Ou « bien les garanties qu’organise la loi actuelle « sont efficaces, et il ne faut en refuser le bénéfice « à personne, ou elles sont incertaines dans leurs « effets et vous ne pouvez exposer personne à en « courir les risques.»
- C’est fort bien argumenté. Il est évident que tous les ouvriers ont droit à la protection de la vie. Indépendamment de la question de responsabilité, qu’il faut délimiter, dans la société actuelle livrée à la concurrence et au chacun pour soi, de telle sorte que, après un accident, si l’employeur dégage sa responsabilité, la famille du mort ou du mutilé reste sans secours, il convient encore de préserver la vie humaine des forces du machinisme, des-trutives, si elles ne sont pas bien réglées. Donc, tous les ouvriers ont droit à la même protection.
- Quant à l’efficacité de la surveillance des délégués ouvriers, M. Basly, dans un discours technique, d’une clarté et d’une précision, en même temps que d’une modération de forme très grandes l’a démontré. Il a démontré également que dans l’état de choses actuel, en ce qui concerne les mines, on ne pouvait jamais fixer les responsabilités, déterminer la cause des accidents. Ceci ressort pleinement du rapport de M. de Lanessan, auquel les gardes-mines, dans l’enquête faite sur les lieux à Saint-Etienne,ont dit textuellement que dans l’organisation présente, il y avait impossibilité pour eux de connaître exactement l’état des lieux. Par conséquent, on né saurait contester le caractère d’utilité de la loi en discussion, reconnue par le Sénat lui-même.
- Mais si l’institution de représentation ouvrière que crée la nouvelle loi a un caractère de nécessité incontestable, on a raison de dire qu’elle doit s’étendre à toutes les corporations — que les ouvriers des autres professions ont droit à la même sécurité.
- C’est ainsi que la loi des Délégués mineurs inté-
- resse le prolétariat tout entier; et qu’elle peut être considérée comme la démonstration de la possibilité qu’il y a à organiser la représentation des intérêts ouvriers, niée jusqu’à ce jour. Cette représentation, on l’organise pour la securité des conditions du travail. Pourquoi ne la compléterait-on pas en étendant les attributions de la délégation ouvrière aux questions de salaires, de la fixation de la durée du travail, etc. ? L’une entraîne l’autre. Nos gouvernants sont sur une pente dont la déclivité les entraîne et ne leur permettra pas de s’arrêter, une fois lancés.
- Ainsi s’organiseront les syndicats ouvriers, qu’on le veuille ou non, — leur création légale, avec une autorité reconnue s’engrénant naturellement — nous l’espérons du moins ainsi, car si cette autorité sociale ne s’élevait pas pour prévenir les conséquences funestes de la concurrence anarchique aujourd’hui déchaînée, nous aboutirions à une désorganisation complète en haut comme en bas, dans la classe patronale, comme dans la classe ouvrière
- Nous avons dit que la loi actuelle ne garantit que faiblement la situation des délégués, malgré les attributions très nettes dont elle les investit. C’est qu’en effet, il est à craindre que pour les délégués comme pour les membres des syndicats, les compagnies se livrent aux mêmes persécutions qui entraînent partout le renvoi de ceux qui en font partie. Les délégués ne seront payés qu’à raison des visites effectuées dans la mine et le nombre de ces visites est très restreint. Or, M. Basly et une forte minorité de la commission qui présente le projet — la majorité n’est que d'une voix contre le projet Basly — disent que la Compagnie trouvera toujours .un prétexte plausible pour renvoyer les délégués, non à raison de leurs fonctions, mais sous un prétexte quelconque. Le délégué ainsi sous la menace d’être privé de travail, se verra donc forcé d’opter entre faire son devoir ou jeter lui et les siens dans la misère. M. Basly et la forte minorité de la commission auraient voulu que le délégué reçut une indemnité convenable lui permettant de vivre lui et les siens et de ne pas craindre l’hostilité de la compagnie.
- Il y a là une crainte fort légitime, qui s’appuie, hélas! sur des actes antérieurs très-nombreux et fait mal augurer pour le bon fonctionnement des délégués. Nous espérons que si les prévisions de | M. Basly et de ses collègues se réalisaient, on y I remédierait sans retard, bien qu’il lût si désirable
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- que d’ores et déjà, la loi sortit faite de toutes . pièces de la délibération en cours. ;
- Quoiqu’il en soit, le principe de la représentation ouvrière, l’organisation du suffrage universel, en matière de travail, vont être reconnus parla loi des Délégués mineurs. C’est un fait important à méditer par la classe ouvrière, car il lui trace nettement la direction de ses efforts dans la voie
- de l’organisation du travail qu’elle doit suivre.
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- VARIÉTÉS
- L’INGRATITUDE HUMAINE
- Sous ce titre, le Rappel publie l’humoristique compte rendu suivant, qui peut passer, lui aussi, pour un trait d’esprit français :
- Bordin est un ami complaisant. On peut se fier à lui. Il était venu à Suresnes avec Vivert, son camarade d’atelier. Yivert avait bu un peu trop de vin.
- Il se souvint fort à propos du principe d’Archimède, l’équilibre des liquides dans les vases communiquants.
- II décida qu’il irait prendre un bain dans la Seine. Il commença à se déshabiller.
- — Excellente idée ! fit Bordin, je ne t’abandonne pas.
- Tous deux quittent leurs vêtements et les voilà qui font concurrence aux goujons. Au bout d’une demi-heure, Vivert sortit du bain.
- Bordin l’aida à se vêtir, mais par erreur il lui passa son propre gilet. Et il mit, lui, le gilet de Vivert dans lequel était une montre en or, puis ils se quittèrent.
- Vivert que cet exercice avait mis en appétit, voulut, à certain moment, regarder l’heure. II fouilla dans sa poche... rien ! il revint à l’endroit où il s’était habillé et chercha sur le sable... rien encore. Alors il eut une mauvaise pensée. Il soupçonna son ami Bordin d’avoir « fait le coup ».
- Celui-ci fut arrêté. Il vient de comparaître en police correctionnelle.
- A l’audience voici comment il explique les faits ;
- Mon président, moi, je suis l’ami de Vivert... et quand j’ai un ami je ne lui ferais pas tort d’une coquille de noix. Le 5 juin, Vivert avait bu ; ce garçon-là ne supporte pas le vin; il a une cervelle d’oiseau. Quand je vis dans quel état il se trouvait, je me dis :« Voyons, Bordin, es-tu ou n’es-tu pas un ami ? » je me répondis : « Oui, je suis un ami, un vrai ! »— «Alors, est-ce que tu vas exposer ce pauvre Vivert à ce qu’on lui vole sa montre? » Je me répondis :« Ça serait mal ; ça ne se fait pas ces choses-là ! » Alors je pris la montre, je la mis dans ma poche et j’allai...
- M. le président. — La porter au mont-de -piété.
- Le prévenu. — Oui, mais attendez mon président. Comme je m’en revenais avec la montre qui était encore dans ma poche, je rencontrai Pinard, le petit Pinard. Il me raconta
- ( qu’il allait être expulsé par son propriétaire s’il ne payait pas ! son terme, alors je me dis :« Voyons Bordin, es-tu un ami ?» Je me répondis :« Oui, et un vrai...»
- M. le président. — Vous voulez dire que c’est pour obliger Pinard que vous avez engagé la montre.
- Le prévenu. — Certainement. D’ailleurs Vivert l’eût fait à ma place, car c’est un grand cœur.
- M. le président. — Le malheur, c’est que ce Pinard n’a pas été retrouvé. Vous n’avez même pas donné son adresse.
- Le prévenu. — Je ne l’ai plus revu. 11 s’est conduit comme un ingrat.
- Et victime de l’ingratitude humaine, Bordin, le meilleur des amis, s’est entendu condamner à deux mois de prison.
- ESPRIT FR.A.3STÇAIS
- Alors est l’adverbe que les gens du peuple, surtout lorsqu’ils ne sont pas nés orateurs, emploient le plus fréquemment et dont iis émaillent leurs discours avec une profusion qui rend ceux-ci monotones et tant soit peu horripilants. Ainsi, on les entend souvent dire des phrases dans le genre de celle-ci, lorsqu’ils ont entrepris de vous faire le récit d’un événement quelconque :
- «— Pour lors je me promenais ce jour là avec ma femme et la petite Zénobie, dans le bois de Romainville. Alors, que je dis, cré nom d’un nom, que ce serait donc émollient de s’offrir là un petit litre à seize, sur l’herbe, tout en cassant une croûte.
- «— Alors, que m3 dit ma femme, tu n’as donc pas encore assez bu, hier, avec tes camarades ?
- «— De quoi? que je réponds alors. J’ai pas seulement pris deux absinthes.
- «— Alors, pourquoi que tu as rapporté trente sous de moins sur ta paie ?
- «— Et bien, pour lors, voilà ce que c’est : j’ai acheté un fichu pour Zénobie.
- «— Alors, c’est encore pour Zénobie que tu fais des folies ! j’aurais dû m’en douter ! Ah bien 1 alors, nous allons voir !
- «— .4lors, que crie Zénobie, c’est pour un foulard de trente sous que vous allez faire du potin ! Tenez, voilà son fichu, j’y tiens pas pu qu’ça !
- «— Alors, quelle flanque le fichu au nez de ma femme. Ma femme, alors, lui flanque une giffle. Moi, alors, je veux les séparer et je reçois une bonne claque sur chaque joue. Alors, je prends mon parti. Je file et je plante là mes deux panthères. Une heure après, et pour lors, je humais tranquillement mon petit litre.
- (Chez le marchand de vins à Clignancourt.)
- ESPRIT .AUXTGtLjA-IS
- — Quelle est votre occupation ? demandait un magis trat à un voleur.
- | — Nettoyeur de maisons, répondit celui-ci.
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- LE DEVOIR
- Un ouvrier irlandais, qui demandait un verre de whiskey s à sun patron, reçut de lui la réponse suivante :
- — Voici votre verre de whiskey, Patrick, mais rappelez-vous que chaque verre que vous buvez est un clou de plus dans votre cercueil.
- — C’est bien possible, répondit Patrick. Eh bien, puisque vous tenez le marteau, enfoncez-en donc un autre, vous serez bien aimable.
- Une Jeune Femme (s’adressant timidement au garçon coiffeur).
- — Je voudrais bien que vous me fissiez voir des faux cheveux.
- Le garçon coiffeur né malin. — Parfaitement, madame. De quelle couleur les désire votre amie ?
- Le Barbier.— Monsieur,je serais bien aise si vous vouliez me payer d’avance ?
- Le client (indigné).— Payer d’avance, pourquoi?
- Le Barbier.— Parce que le garçon qui va vous raser a quelquefois des attaques de delirium tremens, et que s’il vous coupait la gorge je risquerais de courir après mon argent.
- C’est le client qui court encore.
- Encore chez le Coiffeur.
- Bien que Brown ait déjà acheté deux bouteilles du Restaurateur de la Chevelure, son crâne dénudé continue à ressembler à une bille de billard.
- — Vous m’avez déjà vendu deux bouteilles de votre drogue, dit-il à son coiffeur, et mes cheveux s’obstinent à ne pas repousser.
- — C’est très étrange, monsieur, et je n’y puis rien comprendre, riposte le Figaro moderne.
- — Eh bien ! je veux bien en boire encore une bouteille réplique Brown, mais je vous assure que ce seia la dernière.
- Le malheureux, au lieu de se lotionner à l’extérieur ingurgitait le fallacieux liquide !
- Du Même.
- — Grâce a mon invention, il n’y aura bientôt plus de têtes chauves.
- — Et quelle est donc cette invention ?
- — Une nouvelle perruque.
- Un jeune Adjudant se promène en civil avec un de ses amis, lorsque tout-à-coup il aperçoit son colonel qui s’avance à leur rencontre. Il se cache immédiatement derrière un arbre, pour ne pas être pris en flagrant délit de port d’habits civils.
- Le lendemain, au rapport, le colonel le fait appeler et lui demande comment il se faisait qu’il l’eût vu la veille en habit de pékin.
- — Ah ! voilà, mon colonel ; c’est que l’arbre n’était pas assez gros. r
- Une jeune Fille était sur le point de commencer un procès en rupture de promesse de mariage, lorsqu’on lui offrit une somme de deux cents livres sterling pour guérir son cœur brisé.
- — Deux cents livres ! s’écria-t-elle, deux cents livres pour mes espérances perdues, pour ma vie flétrie ! Deux cents livres pour tout celai Jamais, non jamais!... Donnez m’en deux cent cinquante et ce sera alors une affaire finie.
- Une idée bizarre.
- Un monsieur chauve possède une femme qui manie bien le pinceau et qui vient de lui faire peindre, sur son occiput dénudé, une araignée. Le but de la dame est d’effrayer les mouches et de les empêcher de troubler le sommeil de son cher époux.
- Avis aux infortunés qui ont pour tête une boule de billard.
- Le Petit Willie qu’on emmène sur le bord de la mer pour la première fois, s’écrie en voyant un grand steamer :
- — Oh ! regarde donc, maman ! voilà Une grosse locomotive qui se baigne.
- Fin de lettre d’un petit collégien.
- « Je termine ma lettre en vous embrassant, parce que mes pieds sont si froids que je ne puis plus tenir ma plume.
- Votre fils affectueux, Tom »
- Un Anglais entrant dans un restaurant se dispose à s’asseoir à une table lorsqu’un autre Anglais retire prestement la chaise. Fureur du monsieur qui se relève en jurant.
- — Quel est l’impertinent ?... s’écrie-t-il.
- — C’est moi, monsieur, répond froidement l’autre, vous alliez vous asseoir sur mon chapeau.
- Etat civil du Familistère.
- Semaine du 13 Mai au 19 Juin 1887.
- Naissances :
- Le 14 Juin, de Venet Maurice, filsde Venet Jules -et de Drocourt Marie.
- Le 15 Juin, de Bidoux Lucie, fille de Bidoux Auguste et de Meunier Alexaridrine.
- Le 17 Juin, de Garbe Laure, fille deGarbe Emile et de Hubière Laure.
- Le 19 Juin, de Létot Paul, fils de Létot Ambroise et de Menu Glaire.
- Décès :
- Néant
- Le Directeur Gérant : GODIN
- üu/se. — lmp, B&ré.
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- 1 l'Année, Tome 11.— N’460 Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 3 Juillet 1887
- t r ïïwwoiii
- MU JülSflWwHi
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à H. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France Un an ... Six mois. . . Trois mois. .
- 10 tr. »» 6 » 3 »
- Union postale Un an. . . 11 ir. >» Autres pays
- Un an, . . . 13 ir. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champ»
- Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAHIE administrateur delà Librairie des scienoes psychologiques.
- A NOS CORRESPONDANTS
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère nous étant demandés presque en permanence, nous donnons les indications suivantes, pour répondre aux désirs de nos correspondants.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord ; la ville est reliée à S* Quentin par un embranchement spécial. Les billets sont délivrés à Paris directement pour Guise et vice-versâ.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant. Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les classes d’École primaire et pour le cours supérieur.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela, s’adresser soit à l’Économat du Familistère, soit aux Bureaux de l’Usine en demandant l’un des membres de la commission exécutive, soit enfin à M. Godin lui-même au Familistère. Si l’on tient à voir le fondateur, il est bon d’écrire par avance pour s'assurer de sa présence à Guise.
- Le meilleur moyen de faire utilement et fructueusement une visite à l’association, est d’étudier par avance la description et l’organisation des choses, soit dans les ouvrages de M. Godin, soit au moins dans l’étude sociale : « Le Familistère » (en vente à la librairie du Familistère : 0 fr 40 cent.)
- Ainsi préparé, le visiteur peut préciser de suite ce qu’il désire voir, et ne risque point de s’en aller sans avoir examiné peut-être ce qui l'aurait le plus intéressé.
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- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- A nos correspondants. — Organisation du Travail. — Le commerce de la France.— La guerre sociale en Irlande. L’Hérédité de l’Etat. — Les engagements électoraux. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — L’alcoolisme et la question sociale.— La Houillière de Briggs et Cie — La loi sur les syndicats professionnels.— La protection des enfants. — Les écoles du Familistère et le certificat d’études. — Bourse du travail de Nîmes.— Etat-civil du Familistère.
- ORGANISATION DU TRAVAIL'"
- ' V
- Une nouvelle organisation du travail serait impraticable, si l’on voulait passer à la réalisation de rêves ou de doctrines qui ne tiendraient compte ni du passé, ni des faits existants. Les sociétés humaines ne se créent ni en un jour ni tout d’une fois ; c’est lentement et difficilement qu’elles se transforment.
- Mais, il ne s’agit pas ici d’une organisation idéale; il s’agit de coordonner les éléments existants de l’agriculture, de l’industrie et du travail, de manière à faire disparaître les antagonismes, à établir l’ordre dans la production, plus de justice dans la répartition des richesses et l’indépendance du travailleur.
- Dés qu’il est entendu que l’État, par voie d’hérédité, reconstitue le domaine social, de manière à être maître du sol, des maisons, des ateliers et de tous les immeubles en général ; dès qu’il est compris que chaque jour l’État rentre en possession non-seulement des immeubles mais des valeurs mobilières qui lui incombent en partage, au décès des citoyens, on voit de quelles ressources intarissables l’État est journellement saisi pour aider au développement de la prospérité publique.
- Ce n’est pas une réforme fermée ou close que l’hérédité de l’État ; une fois le droit mis en exercice, il est constant, il est perpétuel ; chaque jour l’Etat entre en possession de valeurs mobilières disponibles ; chaque jour, l’État entre en posses-
- (1) Extrait d’un ouvrage que se propose de publier prochainement Mé Godin.
- sion de terres, de maisons, de fermes, d’ateliers, d’usines, qu’il vend, qu’il loue, qu’il utilise pour le plus grand bien des masses ouvrières d’abord, et de tous les citoyens ensuite.
- Une fois l’hérédité de l’État établie, il n’est plus besoin de rêver l’anéantissement des propriétaires ni des capitalistes, ni des industriels. Il n’y a plus lieu de craindre ni l’individualisme, ni le communisme, ni le collectivisme, ni l’anarchisme ; les citoyens ont la liberté d’expérimenter en particulier telle organisation des rapports et des intérêts qui leur convient, sans empiéter sur la liberté qu’ont les autres de faire de leur coté ce qui concorde avec leurs opinions et leurs manières de voir.
- Les spéculateurs, les accapareurs, les agioteurs, les avares... ne sont plus dangereux : ils ne sont que les thésauriseurs de biens qui doivent revenir au domaine social, pour servir au plus grand avantage des populations. Les monopoles ne peuvent plus exister ou ne sont plus à craindre, puisqu’ils s’éteignent avec la vie de leurs détenteurs, et que l’État en hérite comme de toutes les autres richesses dans les conditions prévues par la loi, et pour en faire bénéficier les masses laborieuses.
- Quant au fonctionnement de la production et deséchanges, rien n’est changé ;laculture,l’atelier l’usine, tout suit sa marche habituelle. Nul autre besoin pressant de modifications que celui d’instituer les garanties dues aux classes laborieuses à titre de solidarité sociale* en établissant sans retard, avec.les ressources de l’hérédité nationale, le droit à l'indispensable à l’existence pour les citoyens et les familles tombant dans le besoin. Ces garanties étant organisées d’après les règles que j’ai posées dans mon ouvrage: « Le Gouvernement», ou d’après toutes autres qu’on pourra trouver meilleures, les autres réformes s’élaboreront, peu à peu, par le concours des intéressés et sous la pression de l’expérience.
- Il serait d’un intérêt général de faire profiter l’ordre nouveau de toutes les ressources, de toutes les connaissances et de tous les progrès mis actuellement au service de la production ; mais il faudrait pour cela que tes capacités directrices consentissent à prendre parti pour les réformes que nous pourrions dès aujourd’hui faire passer dans la pratique.
- Parmi les abus qui affligent maintenant les classes ouvrières, il n’en est pas de plus exorbitant que celui par lequel les chefs d’industrie
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- LE DEVOIE
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- assument le droit de fixer arbitrairement la rémunération et la durée du travail des ouvriers.
- Le travail, c’est l’activité de l’homme employée à la création des choses nécessaires à l’existence et à la subsistance delà société.
- Il serait donc juste que le salaire fût placé sous la protection des lois, ei que des institutions sociales en garantissent la stabilité.
- Ce but pourrait être atteint par une bonne organisation des syndicats du travail et de l’industrie; tandis que, jamais, ni l’union, ni l’accord, ni la justice ne s’établiront par la grève d’un côté et la résistance des chefs d’industrie de l’autre. Ces derniers moyens accentueront les conflits jusqu’à créer des malheurs sociaux.
- C’est en vue d’attirer l’attention des Chambres sur ces questions que nous avons rédigé la Pétition insérée dans le « Devoir » du 23 janvier dernier.
- Une semblable proclamation du droit des travailleurs à régler entre eux les conditions du travail, et d’un autre coté l’inauguration par l’Etat du droit d’hérédité nationale vont sembler difficiles à introduire dans la législation qui nous régit ; et pourtant, ce serait bien peu de chose à réaliser, comparativement aux effets d’apaisement social qui en résulteraient.
- Les classes dirigeantes, en agissantainsi, feraient acte de prudence. Préparant les transitions par de semblables mesures, elles amèneraient les réformes nécessaires, en tenant la société à l’abri des conflits sanglants de la guerre civile.
- Faire la lumière sur les réformes pratiques et propres à relever les travailleurs de l’état de misère et d’oppression qui pèse sur eux ; reléguer au second plan toutes les réformes politiques qui n’ont qu’un intérêt secondaire pour l’amélioration du sort des classes laborieuses, tellessont lescho-ses urgentes à accomplir.
- Les classes dirigeantes seront-elles assez sages pour en prendre l’initiative ? Il est bien à craindre que non. Députés, industriels et patrons écarteront nos propositions de réformes, malgré leur facile praticabilité, jugeant qu’elles porteraient atteinte aux intérêts des détenteurs delà richesse et qu’en conséquence elles bouleverseraient la société.
- D’un autre coté, notre proposition d’organisation des syndicats aura des adversaires chez ceux-là mêmes qu'elle servirait le mieux, c’est-à-dire chez les ouvriers. Ces derniers, irrités de ne rien voir venir des réformes auxquelles les classes laborieuses aspirent depuis si longtemps, trouveront
- notre proposition insuffisante. «Tout ou rien» sera la devise imprudente par laquelle ils se laisseront égarer, sans vouloir même examinerlapor-tèe de la mesure. Les plus calmes et les plus réfléchis seront seuls à la comprendre et à l’appuyer.
- La partie égoïste eiburnée de la classe ouvrière, placée dans les conditions de salaire satisfaisant, y fera opposition à son tour. Semblable sous ce rapport à la bourgeoisie, n’ayant comme elle les yeux ouverts que sur ce qui lui est avantageux ou plutôt sur ce qu’on lui présente comme tel, cette partie des classes ouvrières craindra que l’organisation nationale des syndicats soit pour elle une cause de diminution de salaires ; elle écoutera les propos des malavisés qui, voyant le mal en toute chose, diront qu’en demandant l’application de salaires uniformes dans toutes les industries similaires on s’expose à voir baisser les salaires élevés afin d’élever les salaires les plus bas. L’égoïsme mis en éveil fera alors opposition à la mesure.
- Beaucoup ne comprendront pas que l’organisation des syndicats leur donnerait, au contraire, la possibilité de faire des salaires les plus élevés le taux à appliquer partout ; ils ne voudront pas comprendre que cette mesure remettrait aux travailleurs mêmes la complète réglementation de leur travail et qu’ils pourraient désormais régler toutes choses de façon à sauvegarder les intérêts des masses ouvrières.
- Car, il faut bien reconnaître que s’il y a dans la classe bourgeoise des gens à l’esprit étroit et au cœur égoiste, il y en a de même dans la classe ouvrière. Si les réformes ont tant de peine à s’introduire dans la société, c’est tout autant parce que les classes laborieuses n’ont pas l’amour de ces réformes que parce que les classes dirigeantes ne désirent pas les leur donner.
- Si les masses qui aspirent à une meilleure part dans les avantages sociaux savaient se rallier pour réclamer de concert des réformes précises sur lesquelles elles seraient d’accord, les classes dirigeantes seraient vite entraînées à les leur accorder.
- Mais il n’en est pas ainsi ; les violents et les brouillons cherchent dans les éléments d’effervescence sociale les moyens d’empêcher toute réforme et, cela, dans une pensée de dissolution, comme les réactionnaires le font, en sens contraire, dans une pensée de conservation. Ceux-ci par la résistance, ceux-là par la violence contrecarrent l’évolution pacifique des sociétés.
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- LE COMMERCE DE LA FRANGE
- EN MAI 1887
- Le tableau suivant indique les mouvements de notre commerce extérieur pendant le mois de mai des années 1886 et 1887 :
- MAI
- Importations 1887 1886
- Objets (l’alimentation . . . 419.122.000 152.128.000
- Matières nécessaires à l’in-
- dustrie . 177.436.000 109.751.000
- Objets fabriqués ...... 46.252.000 35.018.000
- Autres marchandises . . . 9.917.000 8.010.000
- Totaux . . . . 352.727.000 304.907.000
- Exportations
- Objets d’alimentation . . . 70.795.000 72.035.000
- Matières nécessaires à l’in -
- dustrie . 57.590.000 30.299.000
- Objets fabriqués . 140.460.000 139.264.000
- Autres marchandises . . . 17.005.000 17.357.000
- Totaux . » . . 285.850.000 258.955.000
- Tandis que l’ensemble de nos échanges, dans le mois
- d’avril dernier, avait été inférieur de 31 millions aux
- transactions correspondantes de 1886, nos importations i et exportations réunies ont, en mai 1887, dépasé de 75 millions 1/2 le mouvement du mois de mai 1886. L’augmentation la plus forté est celle des importations de matières nécessaires à l’industrie, qui ont passé de 110 millions à 177 millions 1/2. Cette progression remarquable est certainement due à la période de calme dans laquelle se trouve actuellement la politique en Europe. Les bruits de guerre qui avaient couru en février et mars ont influé sensiblement sur la marche des affaires industrielles et commerciales. Dans l’état d’incertitude où l’on était, bien des opérations qui allaient être engagées ont été ajournées. Il semble qu’un mouvement de reprise se prépare et que les industriels reconstituent maintenant les stocks qu’ils avaient peu à peu épuisés. It faut espérer que notre commerce d’exportation pourra bientôt ressentir les heureux efforts de cette reprise. Nos ventes de matières premières ont progressé le mois dernier, — preuve que Jes industriels étrangers se préparent de leur côté, — mais, par contre, nos exploitations de produits fabriqués se sont maintenues aux environs de 140 millions. La saison d’été, qui, au commencement de l’année semblait devoir être très fructueuse, a été un peu compromise. Souhaitons que la saison d’hiver efface les préjudices que nous ont causés
- les incidents politiques de ces derniers temps. Nos industriels, on l’a vu, se mettent déjà à même de fournir aux besoins de nos exploitateurs ; c’est bon signe.
- En ce qui concerne les importations d’objets d’alimentation, on constate une diminution notable. Cette réduction est due à ce qu’en prévision des modifications apportées, il y a deux mois, à notre législation douanière, on a multiplié les demandes dans le premier trimestre de l’année courante. La consommation ayant été pourvue de ce qui lui était nécessaire, les opérations du mois de mai ont été nécessairement moins importantes que l’an dernier.
- Mentionnons, en terminant les résultats des cinq premiers mois de l’année 1886 et 1887 :
- CINQ PREMIERS MOIS
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation . . 632.750.000 629.551.000
- Matières nécessaires à l’in-
- dustrie 880.534.000 834.507.000
- Objets fabriqués 228.608.000 228.762.000
- Autres marchandises . , 43 261.000 44.630.000
- Totaux .... 1.785.153.000 1.737.450.000
- Exportations
- Objets d’alimentation . . Matières nécessaires à l’in 305.762.000 283.017.000
- dustrie . ; 282.252 000 253.503.000
- Objets fabriqués 672.598.000 695.544.000
- Autres marchandises . . 74.749.000 63.888.000
- Totaux .... 1.335.361.000 1.295.952.000
- La Guerre sociale en Irlande.
- Les détails suivants que nous empruntons au journal le Temps, dans une correspondance d’Irlande, montrent sous un triste jour la situation de la guerre sociale dans ce pays.
- Depuis dix jours on ne travaille plus ici écrit-on. Le paysan, au lieu de bêcher la terre, ce qui du reste lui permetjuste de ne pas mourir de faim avec sa famille, s’en va maintenant tous les matins pour voir les évictions de ses frères moins fortunés. Je ne sais pas si le paysan irlandais a l’appréciation de l’effet scénique ; il n’est guère problable qu’il se soit jamais trouvé dans» une salle de spectacle ; ce que je constate, c’est que, pour l’habitué le plus assidu de l’Ambigu et de la Porte-Saint-Martin, le spectacle qui se présente tous les jours ici aurait j de l’attrait. Que le lecteur s’imagine le paysan de l’ancien régime, comme La Bruyère l’a décrit, et il pourrait peut-J être se faire une idée de la population agraire du comté de Clare. Encore faudrait-il supprimer la robe de laine dont La Bruyère parle, qui, si elle était laide, tenait au moins chaud, Cette couverture disgracieuse, cet horrible sarrau, manque pour la plupart ; à sa place, il y a une chemise en toile gros»
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- sière, un pantalon où il y a plus de trous que d'étoffe, un chapeau en feutre qui a servi pendant des années, des souliers dont les semelles sont le plus souvent absentes. Les enfants et les femmes, dont la plupart sont excessivement jolis et d’une politesse vraiment charmante, n’ont pas de chaussure du tout. En hiver comme en été, dans la boue comme dans la poussière ils vont nu-pieds.
- Quant à leurs pauvres domiciles, qu’ils ont bâtis eux-mêmes, ou si non eux, du moins leurs pères ou leurs aïeux (car la pauvreté est aussi héréditaire ici, comme la noblesse), ces domiciles, il faudrait une plume plus française que la mienne pour les décrire. Des meubles et de la literie, il n’y en a pas. On couche sur la planche, il y a une table et deux ou trois escabeaux, des écuelles et une crémaillère avec un pot pour faire la soupe, et voilà tout. Quant à leurs vêtements, ils les portent sur leur dos. Naturellement il y a quelques exceptions ; mais elles sont si rares que cela ne vaut pas la peine d’en parler.
- Il existe ici un colonel, un Irlandais, issu d’une grande famille, dont les revenus étaient autrefois de trois mille livres sterling, qui trouve que le paysan est encore trop heureux. Ses fermiers sont au nombre de cinquante-cinq, dont trente et un n’ont pas pu lui payer un sou depuis deux ans, La Ligue agraire n’est pour rien dans leurs refus, malgré tout ce que l’on a dit. Toutefois, on est arrivé, grâce à la générosité d’un gentilhomme anglais, grâce aux efforts de quatre révérends pères du voisinage, à amasser plus de neuf cents livres; les fermiers ont proposé, en outre, d’abandonner quelques-uns de leurs privilèges en ce qui regarde les petites sommes que l’assistance publique leur alloue. Tout cela a été offert au colonel O’Callaghan.
- Le colonel O’Callaghan, d’accord avec son régisseur, a refusé net et s’est résolu à évincer tous ces pauvres gens. Mais, comme ces derniers sont d’avis qu’on n’emporte pas son pays aux semelles de ses souliers — et ils n’ont pas même de souliers — ils opposent une résistance des plus acharnées à l’éviction. Le pays étant depuis des années déclaré en état de siège, on a dû requérir non seulement la police, mais aussi les troupes pour les déloger.
- Voilà où les choses en sont, et c’est pour voir ce spectacle que les paysans s’assemblent sur les coteaux, et que je suis ici avec plusieurs de mes confrères de la presse de Londres.
- Nous attendons à dix heures la colonne, les welsh fusilliers en tête, la police irlandaise au milieu des ambulances en arrière, dans la Bodyke-Road. Les troupes régulières protègent une dizaine d'emergency men. Ce sont ceux qui font la plus rude besogne. Ils abattent les murs, qui sont presque en pierre, ils font des trous dans le chaume, ils reçoivent l’eau, la boue, les projectiles que lesfemmes leur lancent de l’intérieur. Le colonnel Turner, qui commande l’expédition, a défendu aux emergency men de riposter. C’est parfaitement juste ; ils n’étaient pas tenus d’accepter la besogne. «Ce
- ne sont pas des soldats » dit le brave colonel ; nous autres soldats, nous ne pouvons qu’obéir, mais eux, ils n’avaient pas besoin de s’en mêler. » Et en effet on a été obligé d’aller chercher,ces emergency men très loin, au nord de l’Irlande, ou pays des orangistes ; les hommes du comté de Clare n’ont pas voulu entreprendre cette besogne.
- Jusqu’à présent il n’y a pas de morts, bien qu’il y ait beaucoup de perte de sang et de graves blessures, mais vendredi, immédiatement après mon arrivée, j’ai cru que la chose tournait au sérieux, Jeudi étant la Fête-Dieu,—et il faut se rappeler que nous sommes dans un pays catholique, — on n’a pas fait d’évictions. Patrick O’Halleron, ses trois filles et ses trois fils ont eu tout le loisir de se fortifier, et ils en ont profité. La maison d’O’Halleran n’est pas tout à fait une chaumière; c’est une maison de deux étages, bien que l’intérieur et rameublement ne différent pas beaucoup des autres. 11 l’avait bâtie lui même au prix de 120 livres ; son père fut le tenancier de la famille O’Callaghan; lui même et ses quatorze enfants sont nés dans la ferme. Depuis soixante sept ans on n’a dû que deux ans de loyer ; lui-même est trop vieux pour se défendre ;ses six enfants ont entrepris la tâche. Les femmes surtout furent admirables ; elles ne comptent pas soixante années à elles trois. Elles se sont battues comme des héroïnes,et ce matin à l’église, on leur a fait une ovation.
- Hier les incidents ont été moins alarmants ; on est arrivé à évincer quatre tenanciers. On ne les somme plus de se rendre, on fait une brèche dans le mur, on empoigne, les habitants, on les jette dehors au milieu des cris des femmes, des jurons des hommes, des sifflets de la foule groupée sur les coteaux. Après cela, on jette les meubles et l’on s’en va. Une demi-heure après le départ des troupes, la famille rentre et on la laisse, parce que, bien que le gouvernement ait voté 250,000 francs pour les évictions, il ne compte pas recommencer dans le même endroit. C’est ou une farce lugubre ou un drame empoignant de voir les femmes se débattre contre de braves soldats qui ne demandent pas mieux que de les laisser tranquilles.
- Aujourd’hui les troupes et le peuple jouent à cache-cache. Le célébré agitateur M. Michael Davitt ayant annoncé qu’il tiendrait un meeting, le gouvernement l’a interdit. Le gouvernement est dans son droit, parce que comme je viens de vous le dire l’état de siège est proclamé ici. Néanmoins, à l’heure où j’écris M. Davitt a déjà tenu deux meetings, et il vient de partir pour en tenir un troisième. Bien qu’on ait fait venir la cavalerie de Limerick, cette cavalerie est absolument comme les carabiniers d’Offenbaeh ; deux fois aujourd’hui elle est arrivée sur les lieux cinq minutes trop tard.
- Toutes les évictions seront terminées mardi ou mercredi, maison est d’accord pour dire que ce n’est que le commencement de la résistance active. Le comté deGlare est reconnu pour un des plus déterminés. C’est presque au même endroit que la célèbre bataille de Bodyke a eu lieu en 1881 et éga-
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- lement sur le domaine dn colonel O’Callaghan. Il y eut alors j trois ou quatre morts. Pendant quelque temps le colonel O’ Callaghan était boycotté et ne pouvait trouver personne pour travailler chez lui. Depuis, on avait levé le boycot, sous promesse qu’il ne recommencerait plus, et voilà qu’il recommence...
- L'HÈREDITÉJE L’ETAT
- La question de Droit.
- Dans la discussion préliminaire à laquelle adonné lieu à la Chambre la proposition de MM. Sabatier, Faure etc.- on n’a pas élevé d’objections de fait, c’est-à-dire de praticabilité contre l’extension de l’Hérédité de l’Etat en deçà du 13e degré où, dans la législation existante, l’Etat est l’héritier naturel des décédés a b intestat.
- C’est là une reconnaissance importante, un grand point d’acquis.
- Toute réforme, en effet, pour s’imposer à l’attention des gens sérieux de bonne volonté, doit renfermer ces deux conditions indispensables : d’une part, elle doit être praticable, d’une exécution commode, afin qu’elle ne jette pas une trop grande pertubation dans la sphère des rapports qu’elle vient régir ; de l’autre, elle doit être conforme aux principes généraux de justice et de moralité conçus par une société donnée.
- Ces deux conditions sont la pierre de touche théorique, si je puis m’exprimer ainsi, de toute réforme : est-elle praticable ? Est-elle juste ? — Naturellement,les nécessités économiques et sociales, c’est-à-dire les conditions de milieu, influent sur les progrès plus ou moins rapides de l’Idée réformatrice. Or, nous n’avons pas besoin d’insister sur les nécessités d’ordre économique qui mettent nos gouvernants dans l’impérieuse obligation de rechercher là, et rien que là, les ressources budgétaires qui leur font dèfati' * fc qu’ils ne sauraient se trouver ailleurs.
- Ces ressources, l’Hérédité de l’Etat les fournirait-elle ? oui, car bien que la proposition Sabatier évite avec soin de poser la question sur ce terrain, ses adversaires, en combattant la prise en considération du projet partiel d’hérédité nationale, ont reconnu qu’il procurerait à l’Etat desressources importantes.
- M. Charles Chevalier, député de la Manche, qui s’est livré à une réfutation à fond de la proposition, a dit en propres termes : « C’est un moyen
- | radical de se procurer des ressources... » Par con-| séquent, examinée seulement sous ce rapport purement matériel, qui a bien son importance, puisque l’Etat se voit acculé par les déficits à la banqueroute, sa praticabilité ne soulève pas d’objections.
- Mais est-elle juste, conforme aux principes généraux de justice et de moralité de notre société contemporaine, ou du moins aux principes que notre société tend à réaliser ?
- C’est sur ce terrain de droit que se sont placés les adversaires de l’Hérédité, invoquant le lien familial à l’appui de leur thèse, suppliant la Chambre de ne pas porter atteinte à l’édifice propriétaire tel que l’ont élevé les rédacteurs du code civil.
- Or, pour bien comprendre combien cet édifice du code civil est fragile, de nature a être facilement ébranlé par une argumentation logique, il suffit de rappeler que les législateurs de l’époque, issus de la Révolution française et tout empreints encore, malgré la période de réaction à laquelle ils appartenaient, des idées de justice et de droit social dont la Révolution avait été l’expression, instituèrent la forme propriétaire et familiale qui nous régit sur des principes très-vagues, souvent contradictoires.
- Depuis, on a voulu que le droit de propriété, reposant sur la disposition absolue du propriétaire et son droit de transmission après la mort, fût un droit incontestable apriorique, quelque chose comme un axiome social, qu’on constate, mais qu’on de discute pas. On a fait de l’arbre généalogique arrêté par les législateurs du Code civil, un ordre naturel auquel on ne saurait toucher sans ébranler l’édifice social tout entier, sans déchaîner le désordre dans tous les rapports sociaux.
- Eh bien ! n’^n déplaise aux économistes contemporains et aux juristes leurs collaborateurs dans l’œuvre de préjugés et de faussetés répandus sur cette question, les rédacteurs du code civil n’ont pas montré, dans les considérations développées pour appuyer le nouveau droit propriétaire et familial, l’assurance qu’on leur prête aujourd’hui. Il n’y a,pour s’en convaincre, qu’à lire,par exemple, le rapport du rédacteur le plus éminent d’entre eux, Portalis, dont l’autorité et la part prépondérante, prise à la rédaction du code civil, ne sont contestées par personne. Que dit Portalis ? que la propriété est d’ordre social; c’est-à-dire que le propriétaire tire son droit des conventions inscri-
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- tes dans les lois civiles. Ces mots droit naturel, dont les juristes et les économistes abusent, tout étant de convention, ne permettent pas de prétendre que le code civil et nos lois de successionse-raient des institutions immuables qu’on ne peut modifier sans crime de lèse-nature, le droit naturel, disons-nous, ne fût un instant cité à l'appui du nouvel ordre de choses qu’on instituait.
- Eh ! comment ces hommes, qui sortaient de la Dévolution, auraient-ils pu prétendre instituer des lois de propriété et d’hérédité éternelles, eux qui, dix ans avant, avaient supprimé un tas de formes propriétaires féodales, achetées à beaux deniers comptants par leurs possesseurs d’alors, dans des conditions légales parfaitement déterminées ?... Quel que fut donc leur espoir de ne plus voir s’ouvrir l’ère des changements, ils ne pouvaient nourrir celui de faire une œuvre définitive.
- D’ailleurs, les admirateurs du code civil qui sacrifieraient l’avenir et le présent de la civilisation au maintien des règles propriétaires édictées par le code, devraient bien, avant, le mettre en accord avec lui-même, car il est contradictoire sur plus d’un point.
- D’une part, en effet, il affirme le droit de propriété entier : le droit de propriété,dit-il,est le droit de jouir et de disposer d’une façon absolue des choses...; de l’autre, il subordonne à ce droit de disposition contenant celui de transmission, l’hérédité familiale, négation de la liberté de tester, c’est-à-dire de la libre disposition proclamée quelques articles plus haut.
- Mais ces contradictions puisent leur source et leur raison d’être dans la nécessité d’ordre social à laquelle les législateurs de l’an VIII soumirent le droit de propriété. Ils crurent, en effet, que la propriété individuelle, tempérée par l’hérédité familiale,favorisait le mieux le développement de la production. Dalloz, dans son Répertoire, Portalis, dans son Exposé des motifs au Corps législatif, invoquent tous deux le même argument : la transmission familiale favorise la culture de la propriété foncière.
- Tout cela constitue donc un ensemble de considérations d’utilité, non de droit proprement dit. C’est par ces considérations d’utilité que fut déter-minélemode de propriété acluel.Si donc,l’expérience démontre que les rédacteurs du code civil se sont trompés ; qu’en croyant instituer la propriété familiale sur des bases utiles ils font au contraire, instituée sur des bases nuisibles à la société
- toute entière, on ne saurait invoquer aucune raison valable contre la révision du code civil.
- Les liens de la famille! dit-on. Mais ces liens ne reposent pas sur la communauté des biens en dehors de la cohabitation et de la coopération constantes, qui, seules, nouent dans la famille les relations étroites, d’affection réciproque, Or, en ligne collatérale, la coopération est à peu près nulle — quand, même, il n’y a pas antagonisme violent — antagonisme crée souvent par les degrés d’hérédité qui, alors, au lieu d’être un lien familial, deviennent un élément dissolvant. Les statistiques criminelles ne nous le montrent que trop,et il suffit d’avoir quelque peu observé autour de soi, pour se rendre compte des haines des inimitiés, sourdes ou visibles qui naissent d’un tel état de choses.
- D’ailleurs, un fait répond à toutes les déclamations qu'on ne manque jamais d’opposer aux réformateurs de l’hérédité actuelle : en ligne collatérale, les liens familiaux sont si relâchés, que le nombre des successions de ce fait va diminuant, tandis que celui des biens tombés en déshérence va augmentant. La suppression de l’hérédité en ligue collatérale ne porterait donc encore trouble dans les rapports familiaux actuels et l’objection soulevée sur ce point par les adversaires de l’Hérédité de l’Etal est sans fondement.
- Retournons la question, —- vidée en ce qui concerne les héritiers collatéraux qui n’ont aucun droit proprement dit à des richesses qu’ils n’ont pas contribué à créer — et demandons nous si d’autre part l’héritier collectif,que nous proposons de substituer à l’héritier ordinaire a plus de droit que celui-ci à recueillir le superflu des richesses laissé à sa mort par le possesseur d’une fortune con-considérabie.
- Ici, nous soulevons une question de droit social de la plus haute importance : l’individu existe-t-il en dehors de la société ? Evidemment non, puisque c’est d’elle qu’il tire tous les moyens qui lui permettent de mettre en œuvre ses facultés. D’autre part, la société n’existe pas sans l’individu ; ce n’est pas un être abstrait, mais un être concret,dont les individus,véritables cellules sociales, sont la partie intégrante. Par conséquent, la société a, vis-à-vis de findividu des obligations naturelles, nécessaires, dont l’exécution peut seule assurer sa propriété. En d’autres termes, des deux côtés, il y a équilibre de droits et de devoirs. L’individu a le devoir de concourir aux fins de la société qui sont unejustice et une moralité graduel
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- lement supérieure ; la société a le devoir de concourir aux fins de l’individu, qui sont les mêmes que les siennes.
- De cette réciprocité deDroitset de Devoirs entre le tout et la partie, entre la société et l’individu, se déduit cette proposition logique : la société a un droit éminent sur une partie des produits créés par l’individu, en mettant en œuvre les instruments de travail que la société lui fournit d’abord, dont elle lui facilite l’exploitation ensuite par ses institutions diverses. Et inversement, l’individu a le droit de vivre dans la société ; le droit de vivre en apportant à la société son concours, ses facultés qu'il doit pouvoir mettre en œuvre et développer progressivement, pour qu’elles atteignent le maxi-mun de rendement dont ellas sont succeptibles.
- Quand un individu meurt, la société a donc le droit de s’attribuer ce qu’il laisse; car elle a été l’adjuvant principal du défunt. Sans son aide, sans ses institutions, celui-ci n’aurait jamais pu amasser les richesses dont il est détenteur à sa mort. La société hérite donc, pour employer les richesses vacantes à la même œuvre de progrès social déjà accompli, c’est-à-dire pour permettre à d’autres, aux survivants en général, non à des privilégiés étrangers à la création des richesses existantes, de remplir leur tâche de travail et de coopération à l’œuvre sociale commune.
- L’hérédité de l’Etat est donc juste, en principe et en fait.
- En fait, parce que, de l’aveu de ses adversaires, elle remplit le but que se proposent ses partisans; elle permet de fournir à la collectivité des ressources considérables et de décharger par là les malheureux qu’écrasse le lourd fardeau des charges actuelles.— En principe, parce que sa pratique correspond à la réalisation des droits et des devoirs réciproques qui lient l’individu à la société, celui qui s’éteint et celui qui vient — la génération qui passe et la génération qui pousse.
- L’Hérédité aurait pour résultat de rétablir l’équilibre social faussé. Elle donnerait à notre génération profondément troublée par les pertubations de toutes sortes qui détraquent la société, la latitude nécessaire pour organiser pacifiquement et progressivement un état de choses d’où la cause de ces pertubations serait écarté.
- Ainsi conforme à la pratique et à la justice, il nous paraît de toute nécessité qu’on la réalise tôt ou tard, partiellement d’abord, dans sa teneur ensuite. Et cet espoir que nous manifestons ici
- n’est pas une illusion, croyons-nous, parce que dans la discussion à laquelle a donné lieu le projet atténuée de M. Sabatier, ses adversaires n’ont élevé aucun argument décisif contre son adoption.
- Puise cette adoption, ne pas être indéfiniment reculée, afin que soient soulagées sans retards les misères et les douleurs de la période présente; afin que soient apaisées les haines de toute nature que ces misères soulèvent en haut en bas, partout,—que la fraternité succède à la haine, l’ordre à l’anarchie !
- LES ENGAGEMENTS ÉLECTORAUX
- On a distribué aux membres du Parlement le rapport fait par M. Michelin, au nom de la commission chargée de réunir et de publier les textes authentiques des programmes et des engagements électoraux.
- De ce rapport, il résulte que :
- 240 députés se sont prononcés pour la réduction du service militaire à trois ans.
- 218 se sont prononcés pour la réduction des frais de justice.
- 184 pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
- 172 pour les économies en général.
- 166 pour le développement de l’enseignement professionnel.
- 160 pour la réforme de l’assiette de l’impôt.
- 159 pour l’impôt sur le revenu.
- 151 pour une politique de paix.
- 146 pour l’extension de la compétence des juges de paix.
- 114 pour le développement .des institutions de prévoyance.
- 126 pour la suppression du volontariat.
- 117 pour la révision des tarifs des transports.
- 104 pour la création des caisses de retraites pour les invalides du travail.
- 104 pour la liberté d’association.
- 102 pour l’organisation de crédit agricole,
- 86 députés se sont prononcés pour la révision des lois constitutionnelles.
- 30 ont demandé l’élection du sénat par le suffrage universel.
- 30 ont démandé que le droit de paix ou de guerre soit réservé à la nation.
- 39 députés ont demandé l’expulsion des princes.
- 15 ont demandé la dénonciation du Concordat.
- 90 ont demandé le retour à l’Etat des biens de mainmorte.
- 41 ont demandé la suppression de l’inamovibilité.
- 63 se sont prononcés en faveur de l’élection des juges.
- 41 se sont prononcés pour la gratuité de la justice.
- 53 ont demandé la révision de la loi des faillites.
- 22 ont demandé la révision de la loi sur les patentes.
- 60 ont demandé l’autonomie des communes.
- 32 ont demandé l’épuration du personnel.
- 33 ont demandé la suppression des sous-préfets.
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- 24 se sont prononcés en faveur de la suppression des trésoreries générales.
- 10 députés ont demandé la suppression des conseils d’arrondissement.
- 59 se sont prononcés pour l’amélioration du sort des instituteurs.
- 90 députés ont demandé la laïcisation de l’enseignement.
- 95 ont demandé que l’instruction secondaire et supérieure
- fût accessible à tous par voie de concours.
- 82 se sont prononcés pour la suppression de l’exemption des prêtres.
- 26 ont demandé la création d’une armée coloniale.
- 11 se sont prononcés pour l’unification des pensions de retraite.
- 44 se sont prononcés pour la réduction de l’impôt foncier.
- 61 ont demandé la révision du cadastre.
- 23 ont demandé la suppression des prestations.
- 89 ont demandé la diminution des droits de mutation.
- 64 se sont prononcés pour la suppression de l’exercice.
- 45 ont demandé la suppression des octrois.
- 51 ont demandé la révision des conventions
- 91 ont demandé des droits protecteurs pour l’agriculture.
- 89 se sont prononcés pour la création des écoles d’agriculture.
- 5 ont demandé l’abolition de la surtaxe sur les blés.
- 43 ont demandé l’organisation du crédit aux travailleurs.
- 40 se sont prononcés en faveur de la production de l’industrie.
- 8 se sont prononcés pour le libre-échange.
- 42 ont demandé l’abrogation de la loi contre l’internationale.
- 21 ont demandé l'assurance obligatoire contre les accidents du travail.
- 8 se sont prononcés pour la suppression des livrets d’ouvriers.
- Enfin, 21 députés ont demandé la révision de la législation des mines.
- Nous reviendrons sur ce dénombrement, qui mérite qu’on relève, avec l’ensemble des propositions générales, le mode vicieux de revendications ainsi formulées.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
- m
- Gouvernement — Institutions
- Les Institutions sociales d’un peuple sont corrélatives de l’institution et de la forme de son gou-ver nement.
- Un gouvernement despotique refuse la liberté ; un gouvernement oligarchique protège le monopole ; un gouvernement réellement démocratique peut seul vouloir le respect et la protection des droits naturels des citoyens. La forme du gouvernement et celle des institutions sont donc solidaires ; le bonheur des peuples dépend du degré d’amour de l’humanité qui réside
- dans le gouvernement et les institutions.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- La commission du budget a procédé à l’élection de son nouveau président, en remplacement de M. Rouvier.
- 11 a fallu deux tours de scrutin pour aboutir à un résultat.
- Au premier tour de scrutin, il y a eu 31 votants, 2 membres étant absents : M. Boysset et M. Casimir Perier.
- Les voix se sont ainsi réparties : M. Peytral, 15 voix ; M. Sadi Carnot, 14 ; M. Méline, 1 ; bulletin blanc, 1.
- Au second tour il y a eu 32 votants, M. Boysset étant arrivé à temps pour prendre part au vote. M. Pyetral, premier vice-président, porté par les radicaux a été élu président par 17 voix contre 15 à M. Sadi Carnot.
- On a procédé ensuite à l’élection d’un vice-président en remplacement de M. Peytral.
- M. Remoinville, porté par les radicaux, a été élu par 16 voix, contre 2 à M. Turquet, 1 à M. Pelletan, 1 à M. Yves Guyot et 9 bulletins blancs sur 29 votants.
- M. Peytral, en prenant possession de la présidence de la commission du budget, a prononcé l’allocution suivante :
- « Messieurs,
- Je vous remercie du grand honneur que vous m’avez fait en m’appelant à la présidence de la commission du budget. Plus d’un parmi vous a des titres que je ne saurais faire valoir au même degré pour remplir cette mission.
- Mais peut- être avez vous pensé que j’apporterais dans l’accomplissement de mon mandat une absolue bonne volonté et un absolu désir d’aboutir à une œuvre financière sérieusement étudiée.
- Les événements politiques récents ont retardé la convocation de la commission du budget et la reprise de ses travaux.
- Je vous demande de vous mettre sérieusement à l’œuvre et, si les projets du gouvernement nous sont soumis à bref délai, de les étudier avec maturité, en ne perdant pas de vue que le budget de 1888 ne devra pas être un budget d’attente, mais un budget d’amorce de réformes démocratiques que nous désirons tous voir aboutir.»
- Les sociétés de secours.— La distribution des documents parlementaires, faite aux députés, contient une proposition tendant à affecter une somme de six millions, qui seraient prélevés sur le produit de la vente des diamants de la couronne à la dotation des sociétés de secours.
- ANGLETERRE
- La Chambre des communes a discuté les articles du bill in-troduisantdes modifications dans le règlement des houillières.
- , Elle a été voté, par 262 voix contre 7, l’amendement proposé par M. Burt et adopté par le gouvernement, fixant à douze ans au lieu de dix l’âge à partir duquel les enfants pourront être employés dans les houillières.
- Un autre amendement, tendant à réduire les heures de travail de ces enfants à quarante-huit heures par semaine, au lieu de cinquante-quatre heures, combattu par le gouvernement, a été rejeté par 171 voix contre 81.
- La suite des débats a été ajournée.
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- LE DEVOIE
- ALLEMAGNE
- A peine la session du Reichstag était-elle terminée à Berlin, qu’immédiatement après la clôture, et au sortir même de la salie des séances, l’un des députés socialistes de l’assemblée M. Kracker, dûment filé par les agents de M. de Bismarck, était délicatement cueilli par eux et mis en lieu de sûreté, entre quatre murs épais.
- Qu’avait fait M. Kracker, et de quoi avait-il bien pu se rendre coupable ? c’est ce que nous ignorons. On prétend qu’il serait compromis dans une conspiration que la police , croit avoir découverte, conspiration à laquelle aurait pris part aussi un étudiant de Breslau, nommé Markuse, récemment arrêté à Wurzbourg.
- Ce qui ressort toutefois très clairement du fait en question, c’est que l’inviolabilité parlementaire est un simple jeu pour M. de Bismark et ses acolytes, qui s’en soucient comme d’un fétu de paille. On a bien voulu, au cours de la session, laisser M. Kracker en liberté. Mais à peine cette session avait-elle pris fin, que sans jugement, sans autorisation de poursuite, sans que la culpabilité puisse être établie par un débat quel -conque, on pince un représentant de la nation et on l’envoie réfléchir dans une prison sur les beautés du régime qui gou- j verne son pays ! Et ce régime a la prétention d’être représentatif» sinon parlementaire.
- ITALIE
- Le Tonkin Italien. — Le gouvernement italien demande 12.000 hommes et vingt millions pour l’expédition de Massaouah. C’est un commencement, car les vingt millions sont insuffisants pour envoyer 12 000 hommes
- L’Italie est définitivement prise dans l’engrenage des expéditions lointaines. Elle a son Tonkin. M. Depretis n’a plus rien à envier â M. Ferry.
- Et chose étrange, quoique tout à fait logique, c’est par les mêmes procédés et par les mêmes accidents que l’affaire italienne s’engrène. De même que le drapeau française s’est trouvé engagé par la mort du commandant Rivière, de même, le drapeau italien se trouve engagé par le désastre de Dogali.
- Et comme au Tonkin, derrière les pavillons noirs et Liu-Vinh-Phuoc, se trouvait la Chine ; de même à Massaouah, derrière Ras-Alula, se trouve l'Abyssinie.
- On sait l’effort considérable que dut faire l’Angleterre, il y a quelques années, pour avoir raison du négus Théodoros. Ce fut une campagne à peu près pareille à notre campagne de Chine en 1850. Les Abyssiniens, à cette époque n’étaient guère mieux armés que n’étaient les Chinois à Palikao. Mais on a pu voir à Dogali qu’ils avaient reçu depuis la mort de Théodoros, des armes moins primitives. Et de même que les Anglais trouvent — et trouveront de plus en plus — dans le Soudan, une résistance insurmontable, les Italiens rencontreront, à coup sûr, pour arriver jusqu'à Gondâar des difficultés sur lesquelles M. Depretis ne paraît pas avoir compté.
- Ce n’est pas une colonie que l’Italie se donne ; c'est une guerre perpétuelle. A moins qu’elle ne fasse la conquête complète de l’Abyssinie — ce qui n’est point une entreprise >
- commode et encore moins une spéculation lucrative — elle n’aura jamais à Massaouah qu’une forteresse, toujours assiégée toujours menacée, sans communications, sans commerce, et donc la garnison sera toujours obligée de tirer sa nourriture d’Europe ; car ce pays de Massaouah ne donnera jamais de quoi nourrir un Européen.
- L’Italie peut se préparer à fournir des hommes et de l’argent ; elle peut se préparer à courir les aventures, à recevoir des mauvaises nouvelles, à perdre des hommes par la maladie à redouter tous les jours une surprise. 5
- Et forcément, un jour ou l’autre, elle sera conduite à faire l’expédition de Gondâar.
- Elle saura ce que coûte — et ce que ne rapporte pas — la politique coloniale.
- RUSSIE
- Les dépêches reçues à Saint-Pétersbourg donnent les détails suivants sur le tremblement de terre qui, a été ressenti le 9 juin dans la province de Semiretchensk et notamment dans la ville de Vernoé chef-lieu de cette province ;
- Le tremblement de terre a été ressenti à Vernoé le 9 juin vers cinq heures du matin (heure locale).
- Il a démoli ou fortement endommagé tous les bâtiments des établissements militaires.
- Ge qui reste sur pied est devenu positivement inhabitable. Tous les officiers et tous les employés de l’administration militaire restent sans abri, leurs effets et leurs meubles sont ensevelis sous les décombres. La ville ne sera pas reconstruite pour l’hiver prochain, les logements manquent, il faut bâtir des hangars provisoires. Les baraquements du camp étant détruits, les troupes qui n’ont pas de tentes de campement ont reçu l’ordre de s’abriter sous des tentes de campagne. Les administrations sont installées dans des tentes de campement, Un grand nombre d’armes à feu sont endommagées.
- Le nombre des victimes officiellement constaté est de 140, dont 105 enfants et 14 soldats. Il y a eu en outre un nombre considérable de blessés.
- Le gouverneur de la ville, le général Friede, sa femme et ses enfants ont été blessés légèrement.
- Dans tous .les villages des environs de Vernoé, beaucoup de bâtiments ont été renversés ou endommagés, mais on ne connaît pas encore le nombre des victimes.
- Des secousses plus faibles ont eontiunè pendant les journées du 9 et du 10 juin.
- Une manifestation germanophile ayant eu lieu à Mittau, chef-lieu de bourgade, à 1 occasion du 25e anniversaire du sacerdoce du surintendant, chef de l’église luthérienne, dans les provinces baltiques, beaucoup de fonctionnaires indigènes y ont pris part, sans s’inquiéter des discours anti-russes qui furent prononcés pendant le banquet par les hoberaux et pasteurs allemands.
- Le gouvernement russe a invité le surintendant à donner sa démission et a destitué tous les fonctionnaires qui ont pris part à la manifestation.
- On s’attend à de nouvelles mesures de rigueur contre le clergé et la noblesse du parti allemand.
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- ETATS-UNIS
- (Eil pour œil.— Les résidents irlandais de New-York ont fêté, à leur façon, le jubilé de la reine d’Angleterre.
- Le programme suivant a été affiché « en mémoire des victimes de cinquante années » :
- (Eil pour œil, dent pour dent, main pour main, brûlés pour brûlés, plaie pour plaie, attaque pour attaque.
- Vient ensuite ce dénombrement :
- Morts par la famine, 1,500,000.
- Evincés, 3,668,000.
- Expatriés, 4,200,000.
- Emigrants morts de fièvres, 57,000.
- Emprisonnés par acte de coercition, plus de 3,000. Massacrés dans des suppressions de meetings publics, 300. Exécutés pour résistance à la tyrannie, 72.
- Morts dans les cachots anglais, 27.
- Journaux supprimés, 12.
- L’Alcoolisme & la Question Sociale
- Le sénat vient de discuter une question qui, pour être moins passionnante que les questions de politique courante, ne mérite pas moins de fixer notre attention, les révélations faites au cours de la discussion contenant un enseignement précieux qu’il convient de dégager.
- La question est à la fois financière et sociale. Financière, en ce qu’elle touche à l’une des sources principales où s’alimente le trésor public ; sociale, en ce qu’elle touche à tous les grands intérêts moraux et intellectuels de la masse prolétarienne.
- 11 s’agit, en effet, de l’alcool, ce produit dont la fabrication augmente sans cesse, dans les conditions de (dus en plus défectueuses pour la santé publique, et dont la consommation suit les progrès de la production.
- Les fanatiques du laissez-faire et du laissez-passer économique ont tenté l’an dernier une apologie de l’alcool et de l’alcoolisme. M. Fournier de Flaix, dans la Revue stientifique, publia au mois de juillet 1886 un article tendant à prouver qu’on s’exagérait les conséquences néfastes del’intnxi. cation alcoolique. Ceci était de tous points conforme à la doctrine économique qui veut que les hommes soient faits pour les produits, non les produits pour les hommes ; cette doctrine qui, dans l’énumération des richesses publiques, ne compte pas les qualités morales et intellectuelles d’un pays ou d’une génération, sous prétexte que ce sont là des acquisitions dont on ne saurait estimer la valeur. Les propositions paradoxales de M. Fournier de Flaix firent un peu de bruit, à l’époque
- où elles parurent: les économistes les approuvèrent, les gens sérieux haussèrent les épaules, quelques-uns s’indignèrent, mais en somme, comme on croyait que ce n’était là qu’un paradoxe, le bruit fait autour de la question de l’alcool s’éteignit assez rapidement.
- Aujourd’hui que la question se pose sous sa forme financière et que le rapport de M. Claude sénateur, montre que l’alcoolisme est une question d’ordre social par excellence, force est bien de revenir sur cette plaie des nations occidentales dans lesquelles l’alcoolisme joue un si grand rôle.
- Exposons en d’abord le côté financier :
- On sait que l’alcool a fourni de tout temps une partie assez importante des ressources budgétaires. C’est un objet de consommation atteignant le pauvre qui boit plus d’alcool que le riche — nous dirons pourquoi tout-à-l’heure — comme tel, il a été frappé d’impôts exorbitants croissants. La consommation cependant, ne s'est pasréstreinte. Elle est allée s’augmentant toujours. Empressons-nous de déclarer, d’ailleurs, que la France n’est pas le seul pays où l’on ait vu un objet de consommation résister aussi vigoureusement aux droits onéreux dont on frappait l’alcool ; l’Angleterre et l’Allemagne dépassent notre pays sous ce rapport. Quant à la Russie, elle vient en tête des peuples qui consomment le plus d’eau-de-vie. Toutefois, pour cette dernière, il convient de signaler l’influence du climat qui porte ses habitants aux ingestions alcooliques, du reste, moins dangereuses là-bas que sur le sol français.
- Récemment, à la suite des difficultés innombrables créées par les déficits constants de nos budgets, on songea à remanier les droits existants sur les alcools. La théorie des partisans de nouveaux droits est assez singulière. Ils disent : l’alcool est un produit dangereux dont la consommation est le fléau du XIXe siècle ; il convient donc de pousser au ralentissement de cette consommation. Des nouveaux droits atteindront ce but. A quoi les adversaires répondent: La consommation de l’alcool est assurément un fait déplorable. Mais c'est un fait, comme tel, il convient de ne pas s’illusionner outre-mesure sur les conséquences d’une surtaxe possible. Gomme la consommation d’un produit, quel qu’il soit, ne se ralentit pas tout à coup, sans tentative de la part des fabricants pour substituer au produit renchéri un produit inférieur meilleur marché, il arrivera que pour atteindre ce bon marché, on mettra en vente des matières de plus en plus défectueuses, des toxiques
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- inférieurs et plus dangereux. Seul, le trésor gagnera de ce côté, or l’alcoolisme ne saurait être une source de richesses pour un Etat.
- A vrai dire, c’est bien sur quoi comptent les partisans de nouveaux droits, puisque les surtaxes qu’ils proposent ont moins pour but de ralentir la consommation de l’alcool que de remplir les caisses du Trésor. Or, il est évident que de deux choses l’une : où ils encourageront la fabrication pour permettre de satisfaire aux besoins de la consommation, et il n’y aura rien de changé dans la situation morale et intellectuelle des masses ouvrières sur les quelles sévit la plaie de l’alcoolisme. — Ou bien, au contraire, la consommation de l’alcool se ralentira, et alors, les prévisions budgétaires qui comptent sur un rendement annuel supérieur de cent millions, grâce aux nouveaux droits, ne serait pas atteintes. Des deux côtés, on s’éloignera du but poursuivi.
- En fait, c’est à accroître la fabrication — partant la consommation de l’alcool, qu’on s’est appliqué ces dernières années. Nous n’en voulons pour-preuve que les droits protecteurs votés sur le maïs et divers autres grains entrant dans l’horrible fabrication de ce produit.
- M. Àlglave, un de nos professeur* les plus distingués, directeur de la Bibliothèque stientifiques internationale, avaitproposé un moyen de contrôle et de surtaxe, permettant selon lui à l’Etat de ralentir à volonté la consommation de l’alcool en exagérant son prix de vente, en même temps qu’on préviendrait les sophistications des produits à base plus ou moins alcoolique. Son système consistait à faire de la vente de l’alcool une régie de l’Etat, comme la régie du tabac. L’Etat aurait fourni aux détaillants diverses sortes d’eau-de-vie dans une bouteille confectionnée de telle sorte, qu’on ne pût rien introduire dedans. La vente publique de tout alcool non vendu dans la bouteille officielle eut été rigoureusement prohibée. Un service et des entrepôts régionaux eussent acheté les alcools aux fabricants actuels et naturellement, ils eussent refusé impitoyablement tout liquide insuffisamment rectifié ou de provenance suspecte.
- Les économistes, comme bien on pense, crièrent au socialisme d’état. Justement, en Allemagne, pour combattre les progrès également alarmants dans ce pays, de l’alcoolisme, se discutait un projet, sinon identique du moins semblable, et qui met la fabrication de l’alcool dans les mains de l’Etat, tout en la laissant à la production individuelle.
- Socialisme d’Élatl crièrent donc les économistes et la majorité des spécialistes. Le projet Alglave fut repoussé et la question de l’alcoolisme reste pendante aujourd’hui comme devant.
- Ici se pose le point d’interrogation social. Faut-il la résoudre ? Nous n’hésitons pas à déclarer qu’elle est une des plus urgentes. Le? statistiques révèlent, un effet, que le nombre des criminels chez lesquels s’accuse la suggestion alcoolique, va en augmentant — suivant parallèlement, dépassant même souvent, la progression de la consommation. D’autre part, les pays où sévit l’alcolisme révèlent une véritable dégénérescence de la race. On n’à qu’à comparer les statistiques de la consommation de l’alcool avec les statistiques des conseils de révision : on peut suivre, sur les deux cartes la progression des ravages accomplis par l’alcoolisme, se traduisant par le nombre croissant des jeunes gens impropres au service.
- Ces dernières années, surtout, ont révélé un accroissement inusité dans le nombre de ceux-ci. Or, cet accroissement correspond à une augmentation notable survenue dans la distillation des eaux-de-vie de grains et de betteraves, par suite de la diminution des alcools de vin, dont la fabrication a été tarie par le phylloxéra.
- Les chiffres suivants, que nous empruntons au rapport de M. Claude, donneront une idée des progrès effrayants de l’alcoolisme en même temps que de la substitution graduelle des alcools inférieurs aux eaux-de-vie de vin.
- De 1840 à 1850, la production est de 891, 500 hectolitres, sur lesquelles le vin fournit 815 000 hectolitres. A cette heure, la production de l’alcool s’élève à 1. 860. 000 hectolitres en chiffres ronds — sur lesquel l’eau-de-vie de via n’entre que pour 23 000 hectolitres.
- Ainsi, substitution presque complète, d’un produit vénéneux à un produit relativement bon — d’une part, de l'autre accroissement de la consommation totale dans la proportion de plus de 400 pour 100 ! Encore ces chiffres ne révêlent-ils que très imcomplétement l’étendue et l’intensité du fléau de l’alcoolisme. Ces dernières années, en effet, on a étendu la tolérance dite privilège des bouilleurs de cru. Ce privilège consiste à laisser certains propriétaires libres de distiller une certaine quantité d’alcool qui n’est pas pris en charge ! par la régie, cet alcool représentant sensément la | consommation de la famille du distillateur. Il se | fait, des quantités énormes d’alcool échappant à ! contrôle et à l’évaluation de l’État. En Normandie
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- et dans les pays de culture, ils sont très répandus et leur consommation est encore plus nuisible, parce qu'ils sont grossièrement fabriquée.
- On comprend qu’en présence de ces faits, le moraliste, le socialiste, quiconque se préoccupe d’améliorer les conditions matérielles, morales et intellectuelles de la masse, s’effrayent à bon droit et proclament la nécessité d’enrayer un mal si épouvantable, sévissant dans des telles proportions. Mais il ne faut pas se faire illusion sur la nature du mal. Si l’alcoolisme est, au point de vue social, une cause de dégénérescence ; s’il accroit la misère des classes ouvrières, il n’est pas une cause première, c’est surtout un effet.
- Voici plus de trente ans que le savant chimiste Liebig a montré que l’alcoolisme était le résultat d’une nourriture insuffisante qui, ne permettant pas au travailleur de trouver en lui la force nécessaire pour l’exécution de son travail, le pousse à puiser dans ce poison une excitation factice et morbide. Aussi, l’alcoolisme sévit-il principalement dans les centres ouvriers, dans les pays de bas salaires. Le travailleur épuisé, à recours à l’excitant alcoolique, cette caisse de prêt usurière, comme l'a appelée le criminaliste Lambroso, dont l’échéance amène toujours avec elle le crime, la folie ou la mort.
- On nous objectera, peut-être, que l’alcoolisme sévit aussi parfois dans des pays de salaires élevés, dans des professions bien payées, dont les membres n’auraient pas besoin de recourir à cet excitant.
- Mais cet exemple ne fait que prouver combien l’alcoolisme est un mal dangereux. Lorsque, en effet, il sévit sur un pays dont tes salaires dépassent la moyenne générale, c’est que ce pays, antérieurement à l’élévation des salaires, était en proie à l’alcoolisme; et les ouvriers actuellement bien payés sont une génération d’alcooliques, ayant hérité de la triste constitution que leur ont légué des parents atteints eux-mêmes de ce mal. De même, dans les professions bien payées. D’ailleurs, l’alcoolisme, on le sait, est contagieux ; et si la hausse des salaires contribue à la dignification dé l’ouvrier, elle ne peut toujours pas contrebalancer l’influence du milieu, l’absence d’instruction, des principes de moralité et de dignité, favorisés surtout par un certain développement intellectuel.
- L’alcoolisme est donc tout à la fois un effet et une cause ; un effet de la misère, engendrant à son tour une misère encore plus grande.
- Par là,il touche de près, étroitement, à la quéstion
- | sociale proprementdites, à la régénération de l’hu-j manité que doit déterminer une organisation comportant un développement matériel, intellectuel et moral supérieur.
- Or cette organisation nouvelle, qui doit avoir pour base la solidarité et la justice dans les rapports humains, ce n’est pas une surtaxe sur les alcools qui la rendra possible. Elle nécessite des réformes autrement profondes.
- En attendant, la situation querévèlentles progrès croissants de l’alcoolisme nous commande d’aviser sans retard. Faire régner le bien-être et la prospérité, répandre l’instruction dans les classes ouvrières aux moyens d’institutions que nous préconisons, telle est la tâche générale don! l’urgence p<jrce de toutes parts, à laquelle nous conduit l’examen de l’alcoolisme, comme l’examen de toutes les antres questions pendantes. Plus nous allons ,et plus impérieux se découvre le devoir de procéder au salut social!
- LA HOUILLIÈRE DE BR1GGS & C1E
- Sous ce titre,le Moniteur des syndicats, qui vient derepa-raître, publie les renseignements suivants sur le fonctionnement d’une houillière établi sur la base de la praticipation aux bénéfices. Nous laissons, bien entendu, à notre confrère, qui a emprunté les renseignements aux Associations ouvrières en Angleterre, la responsabilité des détails et d’appréciation :
- Pour faire valoir une houillière il faut un capital de roulement égal à autant de fois 2,500 francs qu’il y a d’ouvriers employés. 11 est donc impossible qu’une œuvre de ce genre soit l’œuvre exclusive des mineurs associés; ils ne pourraient entre eux trouver un capital aussi considérable. Et môme alors qu'ils pourraient mettre en commun ce capital, comment pourraient-ils renoncer au salaire régulier qui seul encore assure leur pain quotidien, pour toucher un simple dividende qui, dans une industrie aussi variable, après avoir été considérable une année, se trouve être nul l’année suivante.
- Ces difficultés ont été tournées de la façon la plus heureuse par le système adopté dans les houillières de M. Briggs.
- Ces houillières de Whetwood and Methîey Junction sont situées dans le South-Yorkshire. La propriété de ces houilliê-res, estimée àune valeur d’environ 2,250,000francs, fut cédée à une société en commandite formée à cet effet de 9,000 actions de 250 francs chacune. Les anciens propriétaires s’en réservèrent les deux tiers pour demeurer maîtres de l’administration ; les 3,000 actions restantes furent offertes aux mineurs, aux clients, au public. Une porte fut ainsi ouverte aux ouvriers pour entrer dans les rangs des propriétaires. Mais ils n’auraient pu en profiter, si l’on n’eût joint à cet offre les moyens d’amasser ce capital de 250 fr.
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- M. Briggs résolut de partager les bénéfices avec les ouvriers, afin de les intéressera l’accroître autant qu’il était possible. Le fonds social fut considéré comme se composant de deux éléments : d’une part, le capital fictif, représenté par le travail des mineurs, et d’autre part, l’argent des actionnaires Les salaires, payés au même taux que dans les houillières voisines, devinrent l’intérêt assuré aux ouvriers pour le premier de ces deux capitaux ; et pour le second, il fut réglé que les actionnaires auraient sur les recettes un intérêt de 10 0/0, chiffre qui paraîtra modéré, si l’on songe qu’il doit couvrir les déficits des mauvaises années où le capitaliste ne touche rien, tandis qu’il n’y a jamais d’interruption dans les salaires.
- Tous les bénéfices faits, après ce double prélèvement,furent désormais considérés comme des gains commun de la société entière et partagés entre les deux éléments à la coopération desquels ils étaient dus.
- La somme des salaires touchés par chaque ouvrier dans le courant de l’année, sert de base à la distribution de la part de bénéfices qui leur revient. Toutefois, pour encourager les ouvriers à devenir membres de la société un, avantage a été fait dans le partage du profit en faveur des ouvriers qui possèdent des actions. Ainsi, en 1866, la part de ceux-ci s’est élevé à 10 0/0 de la somme annuelle de leurs salaires, tandis que les autres n’ont été appelés à toucher que les 5 0/0.
- C’est en juillet 1865, que M. Briggs mit ce système en vigueur.
- Dans l’année 1867, le bénéfice net a été de 510,425 francs tous frais et amortissements payés. Une partie seulement de cette somme a été partagée en dividendes et profit.. Car 200,000 francs, ont été mis de côté pour assurer une répartition aux ouvriers dans les années mauvaises qui pourraient survenir.
- Bien qu’à cette époque l’exploitation de la houille ait été particuliérement lucrative, ce résultat n’en est pas moins remarquable ; au dire de M. Briggs, l’ancien système ne lui aurait pas donné de pareils bénéfices.
- Chose plus remarquable encore ! Le rendement de la mine ne s’est presque pas ressenti, grâce à la nouvelle organisation de la Société, de la période de souffrance qui a suivi. C’est qu’un autre esprit anime tous ceux qui y travaillent ; tous solidaires, tous également intéressés au succès de l’entreprise, ils ont apporté à ^accomplissement de leur tâche, au lieu de l’insouciance du mercenaire, l’ardeur de l’industriel qui poursuit obstinément la fortune.
- Depuis lors, plus de grèves ; six jours de chômage seulement en trois ans ; quand un abaissement de salaires a été nécessaire, quelques explications ont suffi pour le faire accepter sans murmures. Un jour, par exemple, les ouvriers d’un puits ayant demandé une augmentation de paye, M. de Briggs consulta le reste des mineurs, et ceux-ci décidèrent unanimement qu’il fallait ta refuser. Désormais, c’est à tous les
- travailleurs qu’est confiée cette surveillance des moindres détails qui assurent l’économie et la bonne gestion dans une grande exploitation.
- « Quand dans les galeries, disait l’un d’eux, nous apercevons un clou par terre, nous le ramassons en disant ce mot passé en proverbe : Autant de plus pour le profit de fin d’année ».
- Mille des ouvriers touchèrent, à la fin de 1867, leur part de profit, et trois seulement la dépensèrent en boisson. Ils furent expulsés avec l’approbation unanime de leurs camarades. 144 ouvriers sur 989 travailleurs adultes sont devenus actionnaires et ont entre leurs mains 178 actions équivalant 444,500 francs, capital important qui représente l’épargne faite en trois ans par des hommes étrangers jusque là à toute idée d’économie.
- De grandes facultés leur sont accordées pour acquérir ces titres. Tous ceux sur lesquels ils ont payé un acompte de 75 francs leur sont assurés. La prospérité de la Société est telle que les actions font déjà une prime de 112 fr. 50.
- Quelque remarquables que soient ces résultats, ils ne donnent pas la mesure des progrès accomplies. Les profits matériels que les populations et les ouvriers y ont trouvés, sont peu de chose à côté des avantages qu’il leur a assurés, l’harmonie, la paix, la sympathie mutuelle qui régnent où la haine
- et la défiance aigrissaient tous les cœurs.
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- La Loi sur les syndicats professionnels.
- La pièce suivante montre sous un triste jour la façon dont est appliquée cette malheureuse loi sur les syndicats,dont nous avons, à tant de reprises, critiqué les dispositions incomplètes.
- Si l’autorité gouvernementale elle-même se met à entraver l’exercice d’un droit que les patrons combattent de toutes leurs forces, que restera-t-il aux ouvriers ? Quoi qu’il en soit voici la lettre adressée par un syndicat de Bordeaux au ministre.
- Monsieur le ministre,
- Nous avons l’honneur de porter à votre connaissance la délibération suivante qui a été prise en réunion générale de l’Union des chambres syndicales.
- « L’Union des chambres syndicales ouvrières de Bordeaux, dans la séance du 25 mai 1S87, sur le rapport des membres de divers syndicats, proteste contre les agissements de la police auprès des syndicats régulièrement constitués, agissements dont le but évident est de les limiter ; décide qu’une lettre de protestation sera adréssée au ministre compétent et que la publication en sera faite par voie de la presse. »
- Cette délibération a été prise à la suite de nombreuses plaintes qui ont été portées à l’Union par les syndicats intéressés, auprès desquels des agents de police sont venus, a diverses reprises, tenter des démarches qui semblent absolument contraires à l’esprit de la loi du 21 mars 1884, qui régit les syndicats professionnels.
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- L’article 4 de ladite loi stipule explicitement les conditions que doivent remplir les syndicats pour être régulièrement constitués : « Les fondateurs de tout syndicat professionnel doivent déposer leurs statuts et les noms de ceux qui, à un titre quelconque, seront chargés de l’administration ou de la direction. »
- Ces formalités remplies, les syndicats sont absolument libres de toutes entraves dans leur fonctionnement, cela résulte de la loi même qui ne mentionne aucune autre obligation, ainsi que des nombreux commentaires qui ont été faits de la loi du 21 mars 1884.
- Nul n’ignore, en effet, les efforts qui ont été tentés, soit dans les réunions, soit dans la presse, pour dissiper les craintes et les appréhensions des travailleurs sur la portée de cette loi, et pour expliquer qu’en dehors du dépôt de leurs statuts et des noms des membres de leur bureau,les syndicats doivent jouir d’une liberté entière dans leur fonctionnement, à l’exclusion de toute ingérence administrative.
- Que faut-il donc penser des agissements de la police qui envoie ses agents réclamer des syndicats, tantôt le nombre et le nom de leurs adhérents, tantôt même copie des procès verbaux de leurs réunions ? — On peut fouiller le texte de la loi on n’y trouvera rien qui justifie ces exigences.
- Ce n’est pas sans raison, que dans tout le prolétariat, s’est élevée une immense clameur de défiance contre l’obligation faite aux administrateurs des syndicats de déclarer leurs noms à la mairie (qui les transmet au parquet du procureur de la République), désignant ainsi à la surveillance et à la vindicte patronales et policières les citoyens les plus militants, les plus actifs, les plus intelligents, les plus dévoués aux intérêts de leur corporation et de leur classe ! — Si maintenant on venait prétendre exiger les noms de tous les adhérents, ce serait avouer l’intention qu’on a par des mesures inquisitoriales et d’intimidation qui découragent les mieux intentionnés et cause la dispersion des éléments ouvriers déjà si difficiles à rassembler, d’enrayer le mouvement syndicat que l’on affirmait avoir voulu favoriser au contraire par l’octroi d’une loi devant sauvegarder la liberté des syndicats.
- Quoi qu’il en soit, quels que soient les mobiles d’une telle ingérence, il semble que lorsque des lois existent, régissant les rapports des syndicats avec l’administration, on n’a de part et d’autre qu’à s’y conformer strictement et nul n’a le droit de les outre passer. Dans le cas contraire, les travailleurs seraient fondés à n’accorder qu’une médiocre confiance à des lois auxquelles le bon plaisir administratif peut toujours se substituer.
- Nous ne savons jusqu’à quel point nous pouvons espérer que des instructions seront données pour mettre fin à un état de choses aussi blessant pour la fraction la plus considérable de la population française, vu l’habitude qu’on a prise de temps immémorial» de considérer les travailleurs comme
- en état de tutelle. Mais notre devoir était de protester de toutes nos forces contre cette violation de nos droits.
- Veuillez agréer monsieur le ministre, nos salutations respectueuses.
- Le Président, Gomme ;
- Le Vice Président, Loriot ;
- Le secrétaire général, Barthélemy ;
- Le trésorier général, Bach ;
- LA PROTECTION DES ENFANTS
- Depuis quelques années, le conseil municipal de Paris se livre à des tentatives de protection sociale très louables que nous suivons av ec le plus vif intérêt. Etant donné la résistance des pouvoirs publics gouvernementaux, si hésitants dès qu’il s’agit d’amélioration ou de protection du sort des classes pauvres, on ne peut que féliciter les élus de la ville de Paris et propager les efforts tentésdans cette voie.
- Au nombre des questions dont l’assemblée parisienne se préoccupe semble-t-il plus spécialement, est celle des enfants, question palpitante dans une grande ville où le vice et la misère prédestinent tant de jeunes malheureux à une vie de fatalités sombres.
- Nous croyons que les lecteurs du Devoir s’intéresseront comme nous aux détails suivants, relatifs aux créations d’ho-pi taux spéciaux crées pour les enfants malades, scrofuleux, etc.
- La création de l’hôpital de Berck-sur-Mer pour les enfants scrofuleux n’a pas été seulement un bienfait pour un grand nombre d’entre eux; elle a posé pratiquement devant le public une question plus générale qui n’a pas cessé d’être à l’étude et dont la solution s’impose : celle de faire bénéficier le plus grand nombre possible de jeunes malades des bienfaits de l’air de mer ou de stations thermales appropriées à leur genre d’affections. Il y a quelques années déjà, M. Quantin, ancien directeur de l’Assistance publique, avait sérieusement pensé à une installation d’hiver à Arca-chon pour les jeunes sujets prédisposés à la phtisie. Des considérations d’ordre économique et financier ont fait abandonner l’idée; mais, à la fin de 1885, un des membres du conseil de surveillance de l’Assistance publique l’a reprise sous une autre forme. M. de Salverte a entrevu le moyen d’éviter les frais d’une grande installation sans priver les enfants du traitement réclamé par les maladies qui menacent si cruellemeut leur avenir.
- La proposition de M. de Salverte a été ainsi formulée devant le conseil de surveillance de l’Assistance publique :
- « Ne pas chercher à créer, dès à présent, un ou plusieurs grands établissements, mais placer dans divers endroits choisis avec méthode et après étude de petits groupes, des poignées d’enfants scrofuleux ou au début, de la phtisie.» Il a été, dés l’abord, entendu qu’on ne ferait jamais de mélange entre les enfants scrofuleux et les phtisiques.
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- La proposition a paru sage. Sans exposer l’administration de l’Assistance publique à se jeter dans des dépenses qui pourraient plus tard être regrettées, elle permettait de faire des essais, de tâter le terrain, de reconnaître par des groupements différents uuelles régions et quelles conditions convenaient à chaque catégorie de malades. Deux commissions ont aussitôt été nommées pour étudier la question : l’une administrative, composée d'un certain nombre membres du conseil de surveillance élus par lui; l’autre de médicale, formée des médecins et chirurgiens de tous les hôpitaux d’enfants et de quelques autres sommités médicales. Celle-ci, fonctionnant la première, a examiné la question au point de vue technique et, après quelques séances, a formulé son avis dans les termes suivants :
- « Le corps médical des hôpitaux ne peut qu’approuver les essais que l’administration se propose de tenter en envoyant des enfants scrofuleux ou tuberculeux dans certaines stations maritimes ou thermales.
- * Les stations qui paraissent le plus convenables pour le traitement de la scrofule sont : Berck, Arcachon, une station sur la Méditerranée, Salles-de Béarn, le Vernet, la Bourboule.
- » Les stations qui paraissent indiquées pour les enfants prédisposés à la phtisie sont : le Mont-Dore, la Bourboule Cauterets et comme stations d’hiver, le Yernet, Amélie-les Bains, Arcachon, Cannes, Menton ou Hyères.
- » Pour les enfants atteints de tuberculose chronique peu avancée, le Mont-Dore, la Bourboule, Cauterets, le Vernet Menton ou Cannes. »
- Munis de ces précieuses indications, les membres de la commission administrative ont entrepris aussitôt la visite des stations désignées et examiné celles qu’il était pratiquement possible de retenir. Des études,faites sur place par M. le directeur de l’Assistance publique lui-même et par MM. Du-brisay, Ferry, Moutard-Martin, de Salverte, Thomas, il est sorti divers amendements et suppressions au projet ci dessus, que le conseil de surveillance a adoptés après modifications. Sur le rapport de M. le docteur Moutard-Martin, au nom de la commission administrative il a accepté les conclusions suivantes :
- 1° Pour les enfants scrofuleux, les stations maritimes de Saint-Cast, baies de Saint-Brieux, Cannes, et les stations thermales de Salins-du-Jura, Salles-de-Béarn, le Vernet ;
- 2° Pour les enfants phtisiques,Amélie- Jes-Bains et Cannes ;
- 3° Pour les convalescents de rougeole,''coqueluche, bronchite et disposés à la phtisie : la Bourboule, Cauterets, et comme séjour d’hiver, le Vernet, Hyères ou Pau.
- La commission de l’assistance du conseil municipal a été saisie à son lourde ces conclusions, et nous avons fait connaître ailleurs la solution quelle a adoptée. Elle n’a pas donné suite pour le moment à l’idée d’envoyer les enfants
- par paquets de différents côtés et a mieux aimé décider l’agrandissement de Berck : solution administrativement plus commode et, à tout prendre, rationnelle, à cause des services signalés qu’a rendu l’hôpital de Berck ; incomplète pourtant, car il y a des catégories de jeunes malades auxquelles ne convient pas l’air de la mer et qu’il faudra bien envoyer tôt ou tard, quand la chose sera possible, aux eaux thermales ou sur la Méditerranée.
- Les études dont nous venons de résumer ne seront en au cun cas perdues.
- Les Ecoles du Familistère et le Certificat d’études
- Cette année, comme les précédentes, le Familistère a obtenu des résultats considérables au certificat d’études, pour ses élèves présentés.
- Le temps nous fait défaut pour les commenter et nou:r livrer à une étude comparée de la situation des écoles fami-listériennes. Nous nous bornerons donc dans cette note sommaire, à constater que tous les élèves présentés, 14 garçon et 6 jeunes filles, ont été reçus.
- En outre, des mentions spéciales pour le dessin ont été obtenues par six de nos élèves.
- Nous publierons prochainement, avec les nbms des élèves et les points obtenus une étude à ce sujet.
- Bourse du travail de Nîmes.— Les syndicats et groupes ouvriers professionnels, portent à la connaissance des organisations ouvrières, qu’une bourse de travail, avec l’appui financier de la municipalité vient d’être créée dans notre ville,
- L’administration en est confiée exclusivement aux groupes corporatifs suivants : les Chambres syndicales des Cordonniers, Tonneliers, Chapeliers, Ébenistes* Menuisiers, Tailleurs et Coupeurs d’habits, des groupes de la Lithographie et de la Typographie.
- Le Conseil d’Administration fera tout son possible pour établir des relations amicales avec tous les groupements ouvriers, afin de faire réussir l’œuvre commune appelée à rendre de considérables services à la classe ouvrière en général et aux ouvriers en particulier.
- Pour ce qui concerne le conseil d’administration et les groupes susnommées, adresser la correspondance :
- Rue Saint Paul, 7, et rue Saint Luc, 5, Nîmes.
- Pour le conseil d’Administration Le président, Teissier, le secrétaire, Brugniez ; le trésorier Lombard, l’assesseur, Sabatier.
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 20 au 26 Juin 1887. Naissances :
- Le 22 Juin, de Hennequin André, lilsde Henne-quin Auguste et de Bailly Louise.
- Le Directeur Géra.nt : GODIN
- miiüf — imn Reré.
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- Il* Année, Tome H.— N*461 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 10 Juillet 1887
- LE BUSWO®
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à U. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
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- SOMMAIRE
- Les programmes électoraux et les réformes.— La dénonciation du Concordat.—Le socialisme en Belgique. — M. Alglave et l’alcool.— Aphorismes et préceptes sociaux.— Faits politiques et sociaux. — L’enseignement et le Familistère.— Examen du certificat d’études.— Le socialisme en Amérique.— Le surmenage intellectuel.— Contes et Nouvelles.— État-civil du Familistère. —.Librairie du Familistère de Guise.
- LES PROGRAMMES ÉLECTORAUX ET LES RÉFORMES
- Il y a quelque chose de profondément triste,à noter pour ainsi dire jour par jour, à mesure qu'ils se produisent, les changements survenus, tant dans la composition gouvernementale ou législative, que dans la direction politique et sociale imprimée aux travaux des chambres et du gouvernement. On attend, on espère, on scrute attentivement les milles projets enfantins qui se croisent et se heurtent dans les journaux de nouvelles, à travers les faits divers les plus insignifiants, les incidents les plus burlesques ; on a malgré tout le secret espoir de voir se dégager un jour, ici ou là, un projet, une résolution, tranchant sur la banalité générale des questions ordinairement à l’ordre du jour du Journal Officiel. Hélas! nous en entretenons nos lecteurs, aussitôt que se présente un fait quelconque d’ordre social de nature à apporter la plus petite modification en mieux dans l’état de choses actuel, et on voit combien
- peu nous avons l’occasion de leur signaler un projet d’une importance réelle. La plupart des lois d’ordre économique et financier, quand elles ne répondent pas à de secrètes intrigues de couleurs purements politiques au triste sens qu’on accorde aujourd’hui à ce mot, sont des lois de privilège et de monopole, telles que celles sur les céréales, ou bien elles sont insignifiantes dans leur but comme dans leur portée.
- Est-ce à dire, cependant, que le niveau moyen de l’esprit public dans notre pays, soit aussi bas que semblerait le faire croire le peu d’initiative législative de ses représentants naturels, les députés issus du suffrage universel?
- Les hommes du gouvernement paraissent ne pas douter de l’infériorité évidente de ce niveau. Tous les jours ils affirment,quelle que soit la nuance provisoirement au pouvoir, que la majorité de l’opinion publique n’est pas mûre pour telle réforme réclamée par les rares députés avancés siégeant sur les bancs de la Chambre.
- Le parti républicain proprement dit, avait cependant un programme d’ensemble qui, pour être loin de répondre, dans toutes ses parties, aux nécessités pressantes de l’anarchie sociale contemporaine, n’en contenait pas moins certaines réformes partielles utiles à établir ; dont le pays eut retiré un avantage immédiat et incontestable. Telle est par exemple, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, avec son corollaire, la suppression du budget des cultes, dont l’effet serait de soustraire les masses ignorantes à l’influence rétrogradé, anti-sociale d’un clergé, non seulement l’adversai-
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- re de la République, mais encore l’adversaire de toute émancipation morale, intellectuelle et économique. Telle est encore la reprise des biens de mainmorte, dontl’accroissementaprisces trente dernières années, une proportion inquiétante, et dont le retour àlanalionconstitueraitpour celle-ci un réelsou-lagement aux misères de la classe ouvrière pour laquelles on pourrait commencer à créer des garanties sociales qui lui font complètement défaut aujourd’hui. Bien d’autres encore, qu’il serait trop long de passer en revue, que tout le monde con-nait, car elles se traînent depuis plus de quinze ans dans tous les programmes électoraux.
- En principe, il y a très-peu de députés à la Chambre et même sur le banc des ministres, qui se déclarent par conviction théorique les adversaires de ces réformes anodines, plate-forme du parti républicain, sur laquelle celui-ci s’est placé pour gagner le pouvoir.
- En pratique, la majorité du parti républicain écarte cependant leur réalisation. Pourquoi ? Parce que, disent-ils, cela dépasse la moyenne des désidé-rata de l’opinion publique. S’il ne s’agissait que de nous ; si nous n’avions à tenir compte que de nos convictions personnelles, nous n’hésiterions pas un instant : nous décréterions tout cela et bien autre chose encore. Mais il fauttenir compte de l’état moyen des esprits et ne pas courir au devant de pertubations pouvant sûrement résulter d’une réforme hâtive dépassant ou devançant les vœux de l’opinion. Ainsi parlent nos députés.
- Au gouvernement, l’argumentation est la même Quand on demande aux ministres d’effectuer les réformes qu’ils ont mainte fois revendiquées dans leurs programmes électoraux, les ministres répondent : comme députés et citoyens, certainement nous serions partisans de telle mesure que nous sommes condamnés à repousser comme ministres. Nous ne pouvons pas devancer l’état moyen de l’esprit parlementaire et proposer à la Chambre des résolutions pourlesquelles nous ne trouverions pas de majorité compacte, si indispensable à tout bon gouvernement.
- Et le plus triste, c’est que la plupart du temps, les hommes de pouvoir repoussent des réformes que la Chambre accepterait fort bien, s’il les soutenait. Que de fois, n’est-il pas arrivé à d’honorables parlementaires, ami du repos, répugnant aux crises ministérielles, de voter des propositions radicalement contraires à leur conviction personnelle, tout cela, parce qu’ils ne voulaient pas tomber Je ministère^ voter contre le gouvernement.
- Ainsi, d’une part, celui-ci repousse les réformes par crainte de ne pas être suivi de la majorité parlementaire, et les députés font de même, si ce n’est que leur crainte et toute autre : Ils craignent de devancer l’opinion publique.
- Mais devancerait-on le vœu de l’opinion, en procédant à une série de modifications politiques et sociales partielles dont la nécessité n’est que trop matériellement démontrée ?
- “Au lendemain des élections de 1885, tout le monde reconnaissait que le pays, loin de redouter les réformes, les appelait au contraire de tout son cœur, puisqu’il vota contre les candidats gouvernementaux, au profit de l’opposition qui, de droite comme de l’extrême-gauche, se présentait au peuple avec un programme de réformes plus ou moins complet et sincère.
- Les députés eux-mêmes, aimaient dans les réunions préparatoires qui précédèrent la constitution définitive des groupes parlementaires existants, à proclamer que la Chambre actuelle devait, être une Chambre réformatrice, sous peine de faillir à son mandat.
- Hélas ! qu’est-il advenu de ces belles résolutions? Quelle sanction a confirmé ces déclarations conformes à la vérité?
- Etrange aberration à laquelle conduit toujours l’esprit de parti, car nous ne voulons pas croire à la mauvaise fois systématique de ceux qui ajournent indéfinitivement les réformes partielles dont nous parlons ici : c’est précisément le document qui montre peut-être avec le plus de force et de précision le désir des réformes dont est possédé le pays, qu’ils invoquent à cette heure pour justifier cet ajournement.
- On sait que sur la proposition de M. Michelin, la chambre a ordonné un travail d’ensemble sur la profession de fois des députés, afin de dégager les désidérata du pays du fratras des polémiques électorales. Ce travail a été fait par une commission dont M. Michelin, était rapporteur — nos lecteurs en ont pu lire les [résultats dans les dernier numéro du Devoir.
- Croirait-on que le Temps, organe de cette fraction du parti républicain prêchant l’ajournement sans date, prétend se féliciter de cette publication, s’appuyer sur elle, pour démontrer que le pays ne veut pas de réformes ?
- Il n’y a eu, dit-il, par exemple, que 184 candi* dats élus pour se prononcer en faveur de la sépa* ration de l’Eglise et de l’Etat ; évidemment l’opi-
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- nion formulée par les électeurs qui ont élu ces 184 députés n’exprime pas l’opinion de la majorité.
- De même pour les questions de guerre ou de paix : 159 seulement se sont prononcés pour la paix. Evidemment le pays approuve l’expédilion du Tonkin.
- L’argument est de bien peu de poids, quand on examine la façon dont s’effeetuem les élections en France et celle dont les programmes se rédigent. La plupart du temps, les élections se font moins sur le programme proprement dit que sur la signification politique générale du candidat. Un programme contenant toutes les réformes partielles ou générales nécessaires à une situation politique donnée serait une pièce trop longue, si chaque candidat devait marquer exactement les points particuliers sur lequel son vote sera acquis à telle ou telle solution. Aussi se borne-t-on, le plus souvent, à quelques indications principales, faites avec plus ou moins d’énergie. Les électeurs en se prononçant pour un candidat dont ils font un député, n’entendent pas qu’il soit strictement tenu rien qu’aux points de son programme, toujours un minimum.
- Je sais bien que théoriquement, il faudrait que le candidat passât un contrat synallagmatique, bilatéral, avec ses électeurs sur toutes les questions qui seront débattus plus tard à la Chambre. Dans la pratique il n’en est rien et il est d’une honnêteté élémentaire de tenir compte de cet usage, qu’on peut blâmer qu’on ne saurait invoquer pour justifier l’abandon du devoir. Dans le droit constitutionnel, comme en toute autre matière, en attendant des bases plus précises, fixes, la coutume tient lieu de législation. N’est-il pas évident, par exemple, qu’il se présente une foule de projets de loi dont la plupart n’ont pas été prévus par le programme électoral. Que doit faire le député honnête, dans cette circonstance ? Se rallier au projet qu’il saitêtre plus spécialement conformeàlajustice et à l’équité, le suffrage universel devant, au renouvellement, rendre un verdict qui absoudra ou condamnera les actes de son mandataire _ Ainsi, pour suivre le Temps, la République française, sur leur terrain, retournons l’argument. Dans une mesure, peut-être un peu restreinte, qui n’a pas moins eu son influence utile, ces journaux ont soutenu la loi Goblet sur la laïcisation de l’enseignement. Cette loi est passée et malgré ses parties défectueuses ou incomplètes, elle rend des services à l’enseignement, soustrait par elle à l’influence jusqu’à ce jour prépondérante dans nos
- écoles primaires du curé du village. Combien de députés se sont-ils prononcés, cependant, lors des élections de 1885, pour la laïcisation de l’enseignement? Cinquante-neuf seulement, sur 500 élus. Peut-on dire que ce soit là la majorité? Pourtant, qui oserait prétendre que cette loi n’a pas été accueillie avec satisfaction par le parti républicain tout entier et par la population du moindre hameau de la France? Et l’on viendrait nous dire que pour apré-cier une réforme, il est indispensable que la majorité des programmes électoraux la contienne?
- Il en est de même pour la législation des mines; de même pour l’expulsion des princes, réclamées seulement, la première, par députés, la seconde par 39, ce qui n’a pas empêché le gouvernement de proposer l’une et l’autre mesure.
- La vérité, c’est que dans l’état d’éducation du suffrage universel, les gouvernants ont pour mission de faire ce qui est bon, ce qui est juste, équitable, après quoi, le pays prononce sur leur gestion en les maintenant dans leurs fonctions ou en leur signifiant son mécontentement par leur non-réélection.
- On ne saurait donc arguer de la liste publiée dans notre dernier numéro, que telle reforme est inapplicable, parce qu’elle ne se trouve inscrite que sur un certain nombre de programmes Dire cela équivaudrait pour le gouvernement à cesser de « gouverner » c’est-à-dire de prévoir et de faire le bien et le juste, parce qu’il n’y a pas un seul acte, une seule décision des chambres ou du ministère qui ait été prévu parla majorité des électeurs. Les uns, s’attachent plus spécialement aune question; les autres voient plutôt tels autres côtés. Est-ce une raison pour ne pas pouvoir dégager la moyenne? Nous ne le pensons pas et nous reviendrons dans le prochain numéro sur les indications réformistes fournies par le rapport Michelin, en essayant de dégager cette moyenne.
- La dénonciation du Concordat.
- La commission relative à la dénonciation du Concordat s’est réunie pour discuter la proposition de lois élaborée par M. Boysset, de concert avec les membres qui composent la majorité.
- La proposition de M. Boysset est ainsi conçue :
- Article premier. — La République respecte tous les cultes.
- Elle n’accorde à aucun d’eux ni subventions pécuniaires, ni délégations, ni privilèges.
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- Art. 2.— La loi du 18 germinal an X, connue sous le nom de Concordat est abrogée.
- Cette abrogation sera notifiée au pape suivant les formes et usages diplomatiques.
- Art. 3.— Les articles organiques du 26 messidor an IX, promulgués en même temps que le Concordat en vue d’en assurer l’exécution sont abrogés.
- Art. 4.— Sont également abrogés : les décrets du 23 ventôse an XU sur les séminaires ; le décret du 30 décembre 1809 sur les fabriques ; la loi du 2 janvier 1817 sur les établissements ecclésiastiques et généralement toutes les lois, tous les décrets, règlements, arrêtés et dispositions quelconques contraires à la présente loi.
- Art. 5.— A partir de la promulgation de la présente loi, les départements et les communes rentreront en pleine possession et jouissance de leurs immeubles actuellement affectés au service d’un culte ou au logement de ses ministres ou aux congrégations religieuses.
- Art. 6.— Lesbiens mobiliers et immobiliers des fabriques, des séminaires et des consistoires appartiennent aux communes sur le territoire desquelles se trouvent placés lesdits établissements et lesdits immeubles.
- Art. 7.— Les communes représentées par leurs conseils municipaux pourront louer les édifices communaux aux associations religieuses ou syndicats religieux, telles que les définissent et règlent les articles 9 et 10 ci après, mais sous le contrôle et avec l’approbation de l’Etat, tant au point de vue du prix de la location qu’au point de vue de sa durée.
- Art.8.— Les ministres des cultes actuellement en fonctions et à ce titre salariés par la République, recevront une pension de 1,000 francs par an s’ils sont âgés de plus de cinquante ans le jour de la promulgation de la loi.
- Les autres pourront sur leur demande, recevoir une allocation une fois payée dont le maximum sera de 800 francs.
- Art. 9. Les citoyens appartenant à un même culte religieux pourront se constituer librement en syndicats ou en associations religieuses, même au nombre de plus de vingt personnes sans l’autorisation du gouvernement.
- Ces associations devront bien se renfermer rigoureusement dans l’objet même pour lequel elles auront été constituées, à peine de dissolution légalement prononcée contre l’association et de la perte de la qualité de Français pour chacun de ses membres.
- Art. 10.— Les syndirats religieux seront régis par les dispositions de la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels.
- Ce texte ne comprend que le titre 1er, le seul sur lequel l’accord entre les membres de la majorité.
- Le projet devra être complété par un titre 2 fixant le régime des congrégations religieuses.
- Le socialisme en Belgique.
- Voilà donc l’agitation belge définitivement éteinte,au moins pour une période indéterminée, dont nul ne saurait fixer la durée.
- Une fois de plus, la violence a montré que sans l’organisation, et quand elle ne correspond pas à un vif sentiment unanime, tout mouvement tenté avec elle avorte fatalement. L’avortement ne serait rien, si des victimes nombreuses ne tombaient inutilement, et le plus souvent aussi, elle recule la libération, au lieu de l’abréger. 11 paraît cependant, que le parti socialiste n’a pas aussi cruellement souffert qu’on aurait pu le craindre, des événements récents. A ce sujet, i Avant-garde, son organe à Bruxelles publie l’article suivant :
- Au milieu des crises successives et des agitations de ces derniers temps, le Parti ouvrier reste debout, toujours disposé à repousser les assauts de la réaction cherchant à l’é mietter et à amoindrir sa force. Puisant une énergie nouvelle dans l’expérience acquise au prix de dur sacrifices, la classe ouvrière entend poursuivre implacablement la série des mises en demeure qu’elle adresse depuis deux ans à la bourgeoisie dirigeante belge. De tous les côtés du pays des bonnes nouvelles arrivent : là c’est un nouveau cercle d’études qui se crée, ici c’est une boulangerie coopérative qui s’édifie, plus loin un syndicat, autre part une Populaire qui sort de la terre comme par enchantement.
- Tout cela est d’un bon augure et fait bien présager de l’avenir. Même dans les rangs d’une certaine classe qui s’intitule parti de la démocratie, nos idées s’affirment et nos revendications sont reconnues justes, logiques, équitables. Aucun homme de bon sens n’oserait soutenir dans une discussion contradictoire que les réformes que nous préconisons ne sont choses facilement réalisables.
- Et cependant le peuple a vu échouer toutes ses manifestations en faveur des réformes les plus urgentes ; toujours jusqu’ici il s’est heurté à un refus non motivé des détenteurs du pouvoir.
- Pourquoi le peuple a-t-il échoué ? La réponse est simple : parce qu’il n’était pas assez fort pour imposer ses volontés.
- Est-ce parce qu’il ne s’est pas servi de moyens violents, comme d’aucuns#le prétendent. Absolument pas ' La masse a prouvé qu’elle va de plus en plus vers la révolution et qu’elle arrivera un jour à la considérer comme moyen d’affranchissement, conséquence logiques des souffrances qu’on lui impose et de ses aspirations de vivre dans une société meilleure.
- Mais s’ensuit-il, pour cela, que le Parti ouvrier doit épouser les sottes lubies de ces fumistes vaniteux qui, pour le mérite de passer pour plus avancés, renouvellent chaque jour dans des hoquets de folie furieuse leurs tentatives de désorgà* > nisation ouvrière ? Non ! mille fois non !
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- Toute leur tactique se résout à prêcher la solution de la question sociale en un tour de main, tout en conservant une attitude pacifique dés que le moindre événement surgit. «Vous souffrez, disent-ils aux pauvres diables, désarmés devant les baïonnettes de l’armée, mais criez donc comme nous, ne rêvez qu’éruptions volcaniques, chambardement, cataclysmes. Soyez menaçants, maudisseurs, prêts à tout et au moment critique suicidez-vous ! »
- Ah ? nous les avons vu de très près ceux-là faire œuvre non de révolutionnaire, mais de charlatanisme grotesque.Nous avons assisté à l’engouement des badauds pour leurs recettes merveilleuses qui allaient guérir l’humanité de tous ses maux. Pas de coopératives, pas d’union entre les forces prolétariennes, pas de syndicats, les ouvriers des villes ne valent rien et les frères flamants ne sont pas des gens, tout cela au son d’une grosse caisse tintamarresque. On connaît le résultat !
- Il est bon de rappeler cela en présence des discours de quelques incorrigibles qui continuent à agiter leur ferraille de gros mots louches et incohérents. Il est bon aussi d’ex-afniner les commencements d’existence du Parti ouvrier, de rappeler les efforts de ses propagandistes pour réveiller la masse qui dormait d’un sommeil léthargique. Leur rôle, en premiers été d’ouvrir les cerveaux à l’intelligence, de secouer les indifférents et de les grouper au nom de la raison et la solidarité.
- Ce rôle ils l’ont rempli, en faisant cela ils ont certes fait œuvre révolutonnaire. Quand ce réveil a été opéré, il a été dit : « la période de propagande est en bonne voie, celle de l’organisation commence. »
- Organisation nécessaire en présence de la centralisation politique de l’Etat ; organisation forcée devant la centralisation financière, qui a fait dire que la Belgique est le paradis des capitalistes. Enfin, organisation urgente en face d’une centralisation commerciale et industrielle toujours de plus en plus grande.
- Agir ainsi, c’était faire œuvre de clairvoyance, c’était faire la révolution dans le monde travailleur comme elle s’est faite à son détriment dans le monde industriel.
- L’histoire des peuples et des révolutions antérieures est là pour prouver qu’en agissant ainsi et en poursuivant sa marche d’une façon sure et décidée le Parti ouvrier est dans la bonne voie.
- En terminant cet article qui fait justice des calomnies et des faussetés répandues dans un but perfide lors des derniers évènements, il ne nous paraît pas inutile de reproduire un fragement de Germinal, ce beau livre que nous voudrions tous connaître par cœur et dans lequel Emile Zola met dans la bouche de l’ouvrier Etienne les paroles suivantes :
- « Et il songeait à présent que la violence, peut-être, ne hâtait pas les choses. Des câbles coupés, des rails arrachés, des lampes cassées, qu’elle inutile besogne ! Cela valait bien ja peine de galoper à trois mille, en une bande dévastatrice I
- « Vaguement, il devinait que la légalité un jour pourrait être plus terrible. Sa raison mûrissait, il avait jeté la gourme de ses rancunes. Oui, la Maheude, le disait bien avec son grand’bon sens, ce serait le grand coup. S’enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, puis le matin où l’on se sentirait les coudes, où l’on se trouverait des milliers de travailleurs en face de quelques milliers de fainé -ants, prendre le pouvoir, être les maîtres ! »
- A cette œuvre-là, nous convions tous les soldats de l’idée socialiste, non pas pour être les maîtres comme le dit Zola, mais pour être en état d’établir la nouvelle organisation du travail et abolir le servage moderne, le salariat, ce qui est toute la question sociale.
- En poursuivant l’accomplissement de cette œuvre on n’acquiert peut-être pas une popularité malsaine et toujours dangereuse, mais si l’on met des années à convaincre un peuple, au moins a-t-on l’assurance que le mal que l’on s'est donné produira des résultats sérieux et féconds.
- G. Defnet.
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- M. ALGLAVE ET L’ALCOOL.
- Dans notre dernier numéro, nous avons entretenu les lecteurs du danger croissant que présente l’augmentation de la consommation de l’alcool, danger d’autant plus redoutable, que la qualité de l’alcool s’abaisse à mesure que sa consommation augmente. Nous avons rappelé à cette occasion le projet de M. Alglave, qui aurait voulu que l’Etat exerçât un contrôle sévère sur la fabrication ; pour cela qu’il fût l’intermédiaire obligée entre les consommateurs de ce détestable produit, et les fabricants.
- Gomme à cette question sont attachés de graves intérêts de trésor, en même temps que de santé et de moralité publique, nous croyons devoir publier la lettre suivante adressée par M. Alglave au Temps au sujet de l’effet de la mise en pratique de la loi allemande.
- Voici cette lettre :
- L’année dernière, en développant mon système de monopole de l’alcool, j’ai montré que lui seul pouvait empêcher l’écrasement subit de l’industrie française sous l’avalanche d’alcools allemands que la législation d’outre-Rhin menaçait de déverser sur nous.
- On me répondit qu’il serait temps d’aviser quand le péril serait venu. Le voici à nos portes. La nouvelle loi allemande, triplant, pour le mois prochain le drawback d’exportation, a été saluée, à la Bourse de Berlin, par une hausse absolument sans exemple. Le cours de disponible, qui était de 43 marks 10 pfennigs le Ie** juin, s’élevait le 8 à 52 marks 50 et arrivait le 15 à 66 marks 90, pour rester le 22 à 65 marks 10 et le 24 à 65 marks 40.
- Les cris de triomphe dont ces cours extraordinaires nous apportent l’écho trop éclatant montrent qu’on espère à Berlin
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- submarger en quelques semaines les distilleries agricoles de France.
- Pouvons-nous les protéger en élevant le droit de douane à notre frontière ? Lors même que les traités de commerce nous le permettraient, la mesure serait encore illusoire, car personne ne prétend que nous ayons le droit de l’étendre aux liqueurs alcooliques, et légalement, d'après les rêglemeuts français eux-mêmes, il suffit d’ajouter un peu d’eau à l’alcool pour qu’il devienne une liqueur échappant à toute surtaxe nouvelle.
- Nos frontières sont donc ouvertes aujourd’hui, sans défense, à l’invasion des alcools allemands, comme elles l’étaient en 1870, à l’invasion des soldats prussiens. Seul, le monopole peut sauver nos distilleries agricoles, le monopole restreint tel que je l’ai développé, qui laisse l’industrie française complètement libre, qui sauvegarde la santé publique et qui donne huit cents millions au Trésor en assurant aux consomma -teurs le maintien des prix de ventes actuels.
- Mais pour sauver nos distilleries agricoles, il ne faut pas attendre le moment de leur agonie, car lorsque les effets de la nouvelle loi allemande commenceront à se produire, sans être aussi foudroyants qu’on l’espère à Berlin, ils risquent d’être forts rapides.
- Em. Alglave
- Professeurde science financière à la faculté de Droit de Paris
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La guerre
- La guerre est le foyer du despotisme et de la, tyrannie; c’est par la guerre que les rois maintiennent les peuples en servitude.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- Le budget de 1888.— Le projet rectifié du budget pour 1888 a été déposé sur le bureau de la Chambre par M. Rouvier.
- Déjà le ministre des finances a déposé le projet de lois relatif aux contributions directes. Le budget ne pouvant être voté dans son ensemble avant la séparation des Chambres on a dû, celte année comme précédemment, présenter séparément le projet des quatres contributions qui doit être nécessairement voté par les Chambres avant les vacances, pour que les conseils généraux puissent, dans leur session d’août, établir leurs budgets départementaux.
- Ce projet diffère sensiblement de celui qu’avait présenté le cabinet précédent. M. Rouvier ayant retiré par décret le projet Dauphin sur la transformation de la contribution mobilière qui a été unanimement rejeté par les bureaux de la Chambre, il y avait lieu de modifier l’évaluation de la contri-
- bution mobilière que le prédécesseur de M. Rouvier avait majorée de 32 millions pour le cas où cette transformation eût été votée.
- Malgré cela, le projet général du budget de M. Rouvier présente un équilibre réel, avec un chiffre très élevé d’économies, disent les journaux officieux.
- Parmi les innovations que comporte le projet des contributions directes, nous devons en signaler une qui est particulièrement intéressante. Voici de quoi il s’agit :
- En l’état actuel de la législation, les contribuables qui se croient indûment imposés ou surtaxés sont tenus de présenter des réclamations individuelles rédigées sur papier timbré quand les cotes sont de 30 francs et au-dessus et d’y joindre quittance des termes échus.
- Le projet simplifie la procédure. Il dispose qu’un registre déposé dans chaque mairie recevra les dépositions des contribuables qui, pour une cause quelconque, croiraient avoir été mal imposés. Ces déclarations ne donneront lieu à aucun frais de timbre et n’auront pas besoin d’être accompagnés de la quittance des termes échus. A l’un des premiers passages du contrôleur dans la commune, elles seront examinées et toutes celles qu’on reconnaîtra immédiatement fondées, seront analysées sur un état qui recevra, séance tenante, l’avis dn maire ou des répartiteurs, suivant le cas ainsi que du contrôleur des contributions directes.
- Cet état sera soumis le plus tôt possible aj.i directeur, lequel le soumettra avec son avis au conseil de préfecture.
- Quant aux déclarations qui seront reconnues non fondées ou dont l’inexactitude n’aurait pu être constatée immédiatement elles ne seront pas comprises sur l’état précité, mais leurs auteurs en seront avisés afin qu'ils puissent, s’ils le jugent à propos, présenter dans les formes ordinaires des réclamations individuelles.
- Les droites et le Comte de Paris.— Un steamer anglais a amené à Jersey un certain nombre de royalistes venus pour saluer le comte de Paris ; les noms que leFigaro cite à ce propos sont peu connus du. public politique, à l’exception du général de Charrette, de MM. Larère et Lorois, députés. Le prince de Joinville est arrivé dans l’après-midi. Notre confrère nous apprend qu’un des membres de la délégation de Maine-et-Loire, M. Joubert, ayant posé au prince la question suivante :
- « Approuvez-vous, monseigneur, la politique suivie par « la droite de la Chambre, et pouvons-nous la soutenir contre « les impatients?»
- « reçu la réponse que voici :
- è Nous ne devons jamais perdre de vue les intérêts vitaux « du pays.
- « J’approuve complètement la conduite des droites. Je l’ai approuvée depuis un mois et, tout en faisant les réserves constitutionnelles que les intérêts du parti conservateur exigent, les membres des droites auront mon approbation en continuant ce qu’ils font.
- La taxe sur les étrangers — On sait que certains députés ont été saisis de nombreuses pétitions demandant qu’on impose une taxe de séjour sur les ouvriers étrangers dont la concurrence est partout une cause dépréciative des
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- salaires. Un projet a été déposé et renvoyé a une commission spéciale.
- Mercredi cette commission a entendu Monsieur Failliéres, qui déclara être prêt à appliquer par décret des mesures efficaces permettant de connaître l’identité des étrangers et les surveiller.
- Quant à la taxe, elle doit faire l’objet d’une loi.
- M. Failliéres a ajouté qu’il était prêt à prendre les décrets en question.
- La commission a pris acte de ces déclarations et a prié le ministre de rendre ces décrets.
- La taxe sera insuffisante hélas ! à prévenir la dépréciation des salaires, et elle peut déterminer de troubles graves dans la situation des malheurs ouvriers, qui n’en sont pas moins des travailleurs, malgré leur qualité d’étrangers.
- L’essai de mobilisation — La Commission du budget a entendu le président du Conseil et le ministre de la guerre, qui déclarèrent maintenir le projet de mobilisation.
- Les ministres ont ajouté qu’ils demandaient un crédit supplémentaire de 3,500,000 francs pour l’essai de concentration
- Après le départ de MM. Rouvier et Ferron, les adversaires du projet demandent l’ajournemant, la Commission n’ayant pas été régulièrement saisie de la demande des crédits suppléai entaires.
- Les partisans de la mobilisation disent qu’il faut suspendre la séance pendant quinze minutes pour permettre au gouver-ment d’adresser régulièrement une demande de crédit.
- La suspension proposée est adoptée.
- M. Cavaignac, considérant la suspension comme une manifestation hostile à son rapport sur le projet de mobilisation donne sa démission de rapporteur.
- ALLEMAGNE
- Procès de Leipsik.— Le second procès de Leipzik annoncé dans un de nos précédents numéros a commencé.
- Les accusés sont :
- 1° M. Tobie Klein, commis voyageur à Strasbourg, né à Sesenheim le 18 novembre 1845 ;
- 2° M. Martin Grebert, fabricant à Schiltigheim, né le 12 juillet 1846 à Haguenau, ayant fait partie de la garde mobile en France ;
- 3° M. Jean Frédéric Erhart, aubergiste à Strasbourg né le 15 mai 1844.
- Les défenseurs : MM.Rombert, de Leipzig, pour M.Klein : Scharlach, de Strasbourg, pour M. Grebert, et Schott de Schottenstein, de Strasbourg, pour Erhart.
- Les débats sont présidés par M. Drenckmann ; le siège du ministère public est occupé par M, de Tessendorf.
- L’acte d’accusation après avoir énuméré les griefs vrais ou faux invoqués, conclut ainsi :
- En conséquence :
- 1° Le voyageur de commerce Tobie Klein, de Strasbourg; Le fabricant Martin Grebert de Schiltighein, ont, à l’intérieur du pays et ce sans que le délai de prescription soit écoulé et en partie en complicité, livré au gouvernement français des
- plans de forteresses et des informations dont, à leur connaissance, le secret devait être gardé vis-à-vis de ce gouvernement dans l’intérêt de la sécurité de l’empire allemand.
- 3° L’aubergiste Erhard, à Strasbourg, a prêté son aide à l’accusé Klein dans les opérations qui lui sont imputées, et ce à l’intérieur du pays et avant l’expiration du délai de prescription.
- Crimes punis par les articles 92, 49, 93 du Code pénal.
- Les peines édictées contre les crimes de haute trahison peuvent donc être appliquées aux malheureux accusés de Leipzik, si la preuve des accusations portées contre eux est de nature à convaincre ses juges, qui sont choisis par M. de Bismarek, ne l’oublions pas.
- Quoiqu’il en soit, l’Europe attentive regarde et il ne nous paraît pas possible qu’elle n’arrive pas à comprendre l’insécurité d’un ordre de choses semblable.
- SUISSE
- La catastrophe de Zug.—- La catastrophe de Zug a eu lieu dans des conditions effrayantes.
- Trois éboulements se sont produits dans la nuit.
- Quarante maisons environ se sont effondrées, y compris l’hôtel de Zurich, où se trouvaient des yoyageurs endormis.
- Ce matin, de nouveaux écroulements ont eu lieu. Quatre autres maisons se sont encore effondrées.
- Le faubourg de Zug a été entièrement évacué. La troupe en garde l’accès.
- Les craquements continuent.
- Plusieurs familles, surprises dans leur sommeil, ont péri dans la catastrophe.
- Le nombre des victimes est évalué à une centaine, parmi lesquelles se trouveraient deux jeunes étudiants français,
- BULGARIE
- Election au trône.— Pour la troisième ou quatrième fois, nous ne savons plus au juste, tant les princes élus se succèdent sur ce trône fantastique, la sobranié vient de procéder à la nomination de son souverain.
- Trois candidats étaient en présence : c’est le prince de Saxe Gobourg qui 1 a emporté. S eulement cette nomination sera-t-elle agréable à la Russie?Déjà le prince de Saxe Cobourg a déclaré au correspondant du Daily News qu’il accepterait le trône de Bulgarie quelle que soit l’attitude de la Russie, si on le lui offre.
- Voilà ce qui est fait.
- Que sortira-t-il de cette élection ? Quelles surprises nous réserve l’avenir?
- ITALIE
- L’Exposition de 1889 à la chambre Italienne. — Le refus du gouvernement italien, de s’associer à l’exposition française de 1889 a donné lieu à une interpellation du démocrate Cavallotti, qui a adjuré le gouvernement italien de rester fidèle à son principe révolutionnaire. On sait en effet, que la nationalité italienne, démembrée par la Sainte Alliance, n’est retournée à son unité, que grâce à la réalisation
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- du principe des nationalités proclamés par la Révolution.
- Le député Italien a trouvé de beaux accents à l’adresse de la France :
- En politique, a-t-il dit, ce qu’il faut, ce ne sont pas des paroles, ce sont des faits.
- Vous n’êtes pis plus maîtres de la politique extérieure de l’Italie que de sa politique intérieure. Un vent de réaction traverse l’Europe du Nord au sud ; et depuis le jour où il a plu au grand chancelier de renirer son fam ux défi : Nous n’irons jamais à Canossa ! depuis ce jour, tous les intérêts conservateurs se groupent autour de lui.
- La France républicaine ! voilà le péril ! La triple alliance est le refuge de tous les éléments réactionnaires.
- La politique allemande a du moins le mérite de l’initiative, l’impromptu de l’originalité. Depuis longtemps elle travaille à poser un cordon sanitaire autour de la France, à l’isoler ; elle choisit le moment opportun pour écraser la France et avec la France la liberté.
- La monarchie italienne est entrée trop tard dans cette ligue, non dans un mouvement de juste dédain, mais travaillée et effrayée.
- En échange de cette politique, obtenez-vous des satisfactions d’amour-propre, des satisfactions matérielles ? Non, on ne nous rend pas vos visites, on ne nous rend ni un lambeau de notre sol, ni une vague de notre mer. L’Autriche garde les positions conquises, elle nous envoie sur des mers lointaines venger le mépris de nous être fait chasser de notre mer l’Adriatique.
- Vous vous plaignez de la France ? mais la France peut se justifiei de ses méfiances vis-à-vis de nous, car, quand elle nous tend la main, nous la lui refusons ; et notre neutralité armée lui immobilise deux cents mille hommes sur les Alpes.
- Je parle avec mon cœur : l’Italie n’a pas admis que ce fut la France qui hissât le drapeau fratricide de Mentana, mais elle n’a pas oublié, et il faut le rappeler que 50,000 de ses enfants ont engraissé nos plaines de la Lombardie.
- Honorer 1889, c’est honorer l’esprit humain dans sa manifestation la plus pacifique et la plus pure. Jamais l’Egypte n’a renié ou mauditle fleuve quiluirenouvelle chaqueannée lafécon-dité de ses eaux ! La vraie Italie ne doit pas imiter ces vulgaires parvenus qui après être montés d’étage,oublient le nom de leur père et leur origine.
- La réponse de M. Crispi l’ancien garibaldien rallié à la royauté, a été pitoyable.
- Je conviens, dit M. Crispi, avec M. Cavallotti, que nous sommes les fils de 89 ; mais il ne faut pas oublier qu’avant 89 il y a eu la glorieuse Révolution anglaise et la grande Révolutiou américaine.
- « Du reste, l’amitié de l’Italie avec la France est cordiale et le gouvernement désire la cultiver. La monarchie italienne n’a rien à craindre de son contact avec les républiques.
- Sur le fait spécial de l’Exposition, le gouvernement a communiqué amicalement au gouvernement français les motifs de sa non participation officielle ; mais il lui a déclaré aussi, que le concours privé des exposants serait encouragé et soutenu de la manière la plus absolue et la plus efficace. »
- Même en affirmant la Révolution française, sans laquelle l’unité italienne n’existerait,pas l’ancien collègue de Mazzinia trouver le moyen de rabaisser cette date immortelle de 1789,
- en lui opposant la Révolution anglaise et la Révolution américaine.
- La Révolution anglaise fut purement locale, elle n’eut aucune influence sur le continent ; quand à la Révolution amé-raine, elle fut le prélude de la Révolution française. Les mêmes principes élaborés en France la dirigèrent et, en somme on peut dire que les législateurs américains, comme les nôtres, ne firent qu'appliquer les principes de nos philosophes. A quoi sert dès lors, de vouloir les mettre en contradiction.
- A quelles tristes aberrations, conduit la palinodie !
- ESPAGNE
- Troubles en Espagne. — Quelques groupes, composés en grande majorité de femme et d’entants, ont parcouru les rues de Valence en portant des drapeaux rouges.
- Les employés de la nouvelle entreprise fermière des octrois ont pris la fuite.
- Une collision a eu lieu sur la place où se trouvent la capitainerie général et la caserne de l’infanterie.
- Quelques coups de feu ont été tirés, mais personne n’a été blessé
- Les boucheries installées par la municipalité ont été saccagées.
- Les commerçants ont fermé leurs magasins.
- Un certain nombre de personnes commencent à quitter la ville.
- Les troupes occupent les points stratégiques.
- Quelques groupes hostiles stationnent aux abords de l’hôtel d’Espagne, où loge le représentant de l’entreprise fermière des octrois.
- Les chefs de corps de métier se sont rendus auprès du gouverneur civil et du capitaine général pour protester contre la conduite des émeutiers.
- Malgré l’effervescence qui régne non seulement en ville, mais encore dans les environs, on ne craint pas de nouveaux troubles, à moins qu’un accident imprévu ne surgisse.
- Quelques arrestations ont été opérées.
- L’ENSEIGNEMENT
- ET LE FAMILISTÈRE
- Nous accordons dans nos colonnes une large place aux questions de l’enseignement, parce que l’enseignement fait partie intégrante — et non la moins importante, de la question sociale dont le xix* siècle est appelé à fournir la solution.
- Qu’est-ce en effet, que la question sociale ? Le problème des difficultés de tout ordre, — matérielles, intellectuelles et morales, qui s’opposent au libre développement des facultés humaines considérées à ce triple point de vue, dont il doit être également tenu compte, quand on examine Jes améliorations à apporter à l’état de choses actuel-j La questionéconomique, pour être d’une impor-I tance pressante, urgente, parce que l’organisme * matériel est le support et la base de toutes les
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- autres facultés d’ordre plus élevé, n’est cependant pas l’unique problème à résoudre. Les anciens, dans leur sagesse profonde avaient compris que les deux côtés — matériel et moral — de la vie humaine avaient une importance égale, devaient être en équilibre constant, pour réaliser le type humain dans sa conception idéale la plus haute. Mens sana in corpore sa.no, avaient-ils coutume de dire et cet adage amirable, d’une si grande profondeur de pensée, résumait fort bien, en effet, le but objectif le plus noble à poursuivre pour l’amélioration et le perfectionnement de l’humanité. Arriver à ce que le type humain : l’homme beau et sain, de corps et d’esprit, se réalise dans tous les individus de l’espèce, tel est le résultat que nous devons atteindre, pour que le développement des facultés humaines de tout ordre prenne une extension indéfinie.
- Jusqu’à ces dernières années, nos sociétés, essentiellement religieuses, chrétiennes, professaient sur l’enseignement, c’est-à-dire sur l’éducation physique et morale des jeunes générations, les théories religieuses qui régissaient la société tout entière. À la base de ces théories, on rencontrait, en effet, la consécration d’une hiérarchie arbitraire, la division en castes, la subordination de l’homme à l’homme, en vertu de la subordination de la grâce, de l’élection divine ; subordination arbitraire qui, divisant l'humanité en deux camps : les élus et les réprouvés, supprimant les œuvres pour laisser subsister je ne sais quelle sombre prédestination enfantée dans la nuit de la barbarie, divisait socialement l’humanité en castes d’élus et de damnés sociaux — élus et damnés à perpétuité, dans toutes les générations successives, sans espoir de relèvement...
- La méconnaissance des droits de l’enfance participait de ce fatalisme importé en Europe des thé-baïdes de l’Orient sémitique. L’enfant n’avait aucun droit. La religion catholique avait outré encore à son égard la rigueur du droit patriarcal du père sur l’enfant, que la société gréco-romaine avait adouci, sans la faire complètement disparaître.
- Dans l’ancienne civilisation européenne, en effet, le père avait un droit absolu sur l’enfant. Mais du moins, au-dessus du père, planait le lien social qui réunissait l’enfant, futur citoyen, au reste de la communauté sociale, et comme tel lui conférait des droits importants. L’État, en effet, se reconnaissait le devoir de faire des enfants des hommes j » beaux et sains de corps et d’esprit » — mens 1
- sana in copore sa no. De là les remarquables institutions d’éducation pour enfants. Dans la plupart des sociétés anciennes européennes, les enfants étaient égaux devant les maîtres, qui donnaient à tous indistinctement une instruction physique, intellectuelle et morale égale.
- Dans notre société chrétienne, au contraire, à à peine si quelques-uns avaient part à ce pain intellectuel delà vie : encore l’éducation était-elle appe-lée«discipline»,pour marquer le caractère de dureté qui en faisait le fond.
- La société moderne ayant secoué en partie le joug religieux du clergé qui faisait de l’ignorance une condition sociale du salut, l’État prenant une conscience plus exacte de ses devoirs, s’est attaché à remplir l’obligation d’éducateur qui lui incombe. Même sous l’Empire, quelle que fût, d’ailleurs,la nature des idées rétrogrades en cours chez les hommes au pouvoir ou membres de l’université, les classes d’instruction primaire se sont agrandies, une nourriture intellectuelle plus abondante a été réservée aux générations enfantines.
- La République, enfin, a tenté vraiment de faire plus encore. Évidemment, elle n’a pas fait tout ce qui convient : elle n’a pas encore compris l’éducation telle que la pratiquaient certaines -républiques de l’antiquité, qui par éducation entendaient l’élève complète des jeunes générations. A cette haute réalisation éducative s’oppose, dans la société actuelle, le vice radical, organique, qui gît au cœur même de la société : les privilèges de la richesse, accaparés par quelques-uns et qui ne permettent pas à l’État de disposer des ressources suffisantes pour assurer l’entretien physique et intellectue de jeunes enfants.
- L’organisation de l’instruction sur les bases de celle du Familistère, c’est-à-dire, d’une part : l’entretien matériel de l’enfant, assuré par le minimum de salaires auquel le père a droit;—son entretien intellectuel également assuré par des écoles dirigéesselonles meilleures méthodes,une telle or-ganisationfdis-je,exigerait des centaines de millions.Dans l’ordre de choses actuel,avec un budget de la guerreécrasant,qui gaspille leplus clair de ses revenus ; avec un système d’impôts prélevés sur le salaire du travailleur qu’une organisation économique défectueuse diminue de jour en jour, diminuant par là même les ressources du trésor public, l’État est dans l’impossibilité de faire face aux dépenses nécessaires, indispensables, cepen-! dant, de premier ordre, pour l’exécution de cette noble tâche.
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- Même pour fonctionner sur les bases officielles adoptées,l’enseignement public n’apasencore organisé ses services qui sont incomplets; le nombre de ses professeurs est insuffisant, tandis que les aspirants au professorat voient augmenter leurs rangs tous les jours. De sorte qu’il se manifeste dans la production de l’enseignement le môme phénomène que dans la production industrielle : d’une part des besoins considérables sont à satisfaire, et cependant la satisfaction de ces besoins qui dégorgerait le marché du surplus d’offre de travail, est indéfiniment reculée. Les aspirants instituteurs sont d’autant plus nombreux, que la besogne des titulaires est plus lourde, — tout comme le chômage, et partant la misère est d’autant plus intense, que l’abondance des produits est plus grande dans les magasins. Cette anomalie, dans un cas comme dans l’autre,procédé du même vice d’organisation— d’une répartition inéquitable des produits, dumono-pole de la richesse ; nous l’avons signalé depuis longtemps et tant qu’on n’y remédiera pas, l’anomalie sera pour ainsi dire normale,permanante.
- Mais en principe, pour ce qui touche à l’organisa-tiondel’enseignement,on reconnaît,danslessphères gouvernementales que le droit à l’instruction est universel,comme le droit du vote.C’est là un point important d’acquis, car, lorsqu’une idée est adoptée en principe, il ne peut pas se faire que l’on recule indéfiniment son application, lorsque les moyens de réalisation existent. Or ces moyens nous les avons indiqués maintes fois: la pratique de l’Hérédité Nationale de l’Etat fournirait toutes les ressources et au delà, sur ce point.
- En attendant qu’on finisse par se rallier à cette mesure, dont l’application sera amenée par lanéces-sité majeure des événements, constatons, malgré l’excellence des intentions gouvernantes, que nous neméconnaissons pas, que lorsqu’on compare l’instruction publique à celle du Familistère, la supériorité reste incontestablement à celle-ci.
- Cette année, les certificats d’études sont encore une fois venus prouver que, malgré la différence d’esprit qui préside à la méthode d’instruction du Familistère, s’attachant autant à l’éducation physique et morale de ses enfants qu’à son éducation officielle, de sorte que les certificats d’études à obtenir ne constituent pas, comme ailleurs, le but exclusif de l’enseignement, malgré cette différence de méthodes disons-nous, le nombre des j certificats d’études est relativement bien plus grand j au Familistère que dans tout le canton. En outre, nos élèves occupent une bonne place.
- Le Familistère a présenté au dernier examen 20 élèves : ses 20 élèves ont été reçus, dont 14 garçons et 6 jeunes filles.
- La proportion des élèves reçus avec les élèves présentés est donc de 400 pour 400 — celle des refusés, 0.
- Pour le canton, le nombre des élèves présentés s’élevait à 417 ; le nombre des élèves reçus a été de 57 (sur 76) pour les garçons, de 37 (sur 41) pour les filles — soit près de 20 pour 100 de refusés, contre 0 pour cent de refusés au Familistère.
- Mais le Familistère ne compte qu’une population de 4.700 habitants, pour laquelle le nombre des certificats obtenus a été de 20, tandis que le canton de Guise a une population de 20.000 habitants, pour laquelle le nombre de certificats obtenus est de 94. La proportion des certificats obtenus par les deux populations pour lOOOhabitants est donc : de 44.7 certificats au Familistère pour 1000 habit, de 4.7 » dans le canton de Guise p. 1000 habit.
- Ainsi, d’une part, nous présentons au certificat d’études un nombre d’élèves presque triple det celui présenté par le canton, et le tantum de nos élèves refusés est de O pour cent, tandis qu’il est de 20 pour cent parmi les élèves du canton.
- Ces chiffres comparatifs ne disent-ils pas, plus éloquemment que ne saurait le faire un panégyrique intéressé, la situation des écoles du Familistère? Et cependant, nous le répétons, c’est bien moins dans le but d’obtenir des certificats d’études que nos enfants sont élevés, que dans celui de faire d’eux des citoyens, des hommes aux facultés matérielles, intellectuelles et morales supérieures.
- C’est là le but que doit poursuivre la société pour arriver à une amélioration qu’elle n’atteindrait pas sans cela. Et c’est pourquoi nous entourons nos écoles de toute notre sollicitude ; c’est pourquoi le Devoir revient si souvent sur ces questions d’enseignement, d’éducation, parce qu’organiser l’éducation saine et forte de l’enfance et de la jeunesse, c’est organiser la société saine et forte de l’avenir.
- EXAMEN DU CERTIFICAT D’ÉTUDES.
- Noms des élèves présentés par le Familistère et reçus à l’examen, avec le nombre des points.
- GARÇONS
- i 2e Bridoux François.....................57 points
- j 4® Migrenne Gabriel. . . ............. 55 3/4
- 7* Blairont Charles.....................54
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- Il* Bredouillard Jules....................53 d/4
- 12e Donneaud Camille......................53
- 16e Brancourt Georges.....................52
- 18e Dutailiy Lucien.......................51 1/2
- 27• Plinguet Victor. .....................48
- 30° Nicolas Henri........................ 47 3/4
- 32e Pennelier Emile.......................47 1/2
- 36e Pernin Henri......................... 45 3/4
- 55e Coupé Emilien.........................40
- « Proix Léon............................40
- « Tardier Jules.........................40
- FILLES
- 1e Rousseau Isabelle......................72 1 /2
- 4* Tarent Hélène..........................67 d/2
- 13e Mahieux Maria.........................61
- 21e Minette Charlotte ....... 58
- 29e Cartigny Marie........................54 1/2
- 35e Lefèvre Angèle........................48 1/4
- DESSIN
- Pernin Henri.— Legrand Jules.— Haraux Gaston.— Cartigny Arthur.— Bridoux Victor.— Pennelier Emile.— Fanielle Maria.
- Le socialisme en Amérique
- On a cité souvent ces dernières années, comme nation à l’abri des pertubations sociales qui menacent le continent européen, l’Amérique et surtout les Etats-Unis, dont le développement économique extraordinaire paraissait un gage de la prospérité ouvrière.
- Les renseignements suivants que nous trouvons dans le Temps, sont à la fois intéressants par les détails qu’ils contiennent sur MM. George et Mac. Glynn,et les progrès accomplis par les divers nuances socialistes qui se partagent le pays. Nous les reproduisons sans modifications, malgré quelques erreurs de fait et surtout -d’appréciation que nons ne voulons pas rectifier. L’article n’en sera que plus important, avec sa saveur particulière, pour les lecteurs du Devoir :
- Quel n’eût pas été l’étonnement d’un Américain auquel on eût dit, il y a une dizaine d’années, qu’avant peu son pays serait un de ceux où la question sociale serait posée de la façon la plus aiguë? Il était de mode à cette époque, dès que dans un des grands centres du travail éuropéen, à Londres, à Sheffield, à Paris, à Lyon, à Leipzig, dès que dans une mine française, belge, anglaise, il se produisait quelque agitation, quelque violence, quelque conflit entre les travailleurs et la force armée, quelque explosion de l’antagonisme non encore résolu entre le capital et le travail, de se féliciter à New-York aussi bien qu'à Boston, à Chicago aussi bien qu’à Saint-Louis et à Cincinnati, de ce que les conditions sociales
- de la grande République américaine étaient tellement différentes de celles de la vieille Europe, de ce que l’énorme quantité de terres encore inoccupées donnait à chacun la certitude de pouvoir assurer son bien-être sans s’abandonner à aucun rêve de réforme utopique, à aucun désespoir de s’affranchir de la misère autrement que la révolte. Que les temps sont changés ! Comme sur tant d’autres points, l’Amérique entrée plus tard dans sa carrière, s’est empressée de dépasser l’Europe, sa mère. Socialistes, anarchistes de toutes les nuances, réformateurs de la société, tout cela abonde ici, et ce ne sera pas un mince travail que de faire sa part à chacun des éléments que l’on voit s’agiter à côté les uns des autres et chercher plus ou moins sincèrement à mettre fin, par quelque transformation radicale, aux inquiétudes de l’heure présente.
- Récapitulez les événements des dernières années, les tentatives anarchistes de Chicago, le prodigieux développement de l’ordre des Chevaliers du Travail, l’introduction du boycott dans les mœurs ouvrières du pays, les grandes grèves du Sud-Ouest et de New-York, la candiature ouvrière de M. George dans cette dernière ville arrivant presque au succès : que de symptômes d’un travail intérieur dont les conséquences finales ne sauraient être encore prédites, mais qui doit être étudié de près si l’on ne veut pas se trouver tout à coup en face de quelque commotion violente s’étendant sur la surface du pays. A tous ces éléments vient de s’en ajouter un nouveau qui n’est pas moins curieux, la fondation d’une Société dont le nom, the Anti Poverty Association (Société pour l’abolition du paupérisme), peut prêter d’abord quelque peu à rire mais que l’on ne peut s’empêcher d’envisager sérieusement quand on ne se contente pas d’un examen superficiel des choses.
- Et d’abord, quels sont les parrains de la nouvelle société? Ce sont deux hommes dont la renommée s’est occupée depuis quelque temps, ici du moins. L’un des deux vous est déjà connu. C’est ce même Henry George qui, il y a quelques mois, candidat à la mairie, de New-York, ne recueillait pas moins de 67,000 suffrages, que nombre de ses partisans considèrent encore aujourd’hui comme le futur président des Etats-Unis et dont le nom provoque de grands accès d’enthousiasme, chaque fois qu'i! est prononcé dans les cercles ouvriers. L’autre est peut-être pour vous encore un nouveau personnage ; comme un homme public, il entre à peine dans la carrière, mais il y entre avec un tel retentissement qu’on peut déjà se demander si l’on n’est pas en présence de quelque chose comme un Lamennais américain. Je veux parler du curé révoqué de laparoissedeSaint-Etienne, de New-York, M. Edouard Mac Glynn.
- Son histoire commence un peu comme celle du Père Hyacinthe. Gomment finira-t-elle ? C’est ce que je ne me charge pas d’expliquer. Je vais me contenter pour aujourd’hui de me restreindre à mon rôle de narrateur. Il y a une dizaine
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- d’années, dans une de mes nombreuses traversées de l’Océan, je distinguai parmi les passagers un jeune prêtre irlandais d’une intelligence remarquable. Faire sa connaissance et le mettre sur le chapitre des prédicateurs catholiques de New-York, ce fut l’affaire d’un instant. Je tenais à savoir qui les catholiques pouvaient opposer à la pléiade d’orateurs distingués que pouvaient présenter les différentes confessions protestantes. Mon interlocuteur ne sut me répondre que par un seul nom, celui de M. Mac Glynn. Comment celui qui était alors l’espoir de l’église militante en est-il venu aujourd’hui à se trouver sous le coup d’une excommunication? Sont-ce ses doctrines? Est-ce son caractère entier et indépendant que l’on poursuit en lui ! Ces doctrines ? A l’heure présente, il n’est pas absolument sûr qu’elles soient bien différentes de celles de Léon XIII qui vient de couvrir de son approbation l’ordre des Chevaliers du Travail. Quant à son indépendance de caractère, on ne saurait pas plus la mettre en doute que les tendances dominatrices de son supérieur, Mgr Corriguan, archevêque de New-York.
- Sur quel terrain ces deux caractères se sont-ils heurtés ? Evidemment sur le terrain politique. Dans une entrevue récemment publiée par le New-York-Times et dont le compte-rendu n’est qu’en partie désavoué par M. Mac Glynn, ce dernier vient de révéler au public qu’en 1885, tout en soutenant ouvertement M. Cleveland, l’archevêché s’était néanmoins donné, sous main, beaucoup de mal pour faire élire M. Blaine. M. Mac Glynn lui,s’était prodigué en faveur du candidat démocrate ; et quand on se rappelle que le résultat de l’élection a été décidé par l’Etat de New-York et que, dans cet Etat, M. Cleveland ne l’a emporté que de douze cents voix, on peut se demander si ce n’est pas à M. Mac Glynn plus qu’à tout autre que les Etats-Unis doivent d’avoir un président aussi imbu de ses devoirs, aussi ennemi de la corruption, aussi déterminé à maintenir l’administration dans les règles du devoir.
- Les occasions de conflit avec son supérieur ne lui manquaient d’ailleurs pas. M. Mac Glynn n’a pas oublié l’Irlande, d’où il tire son origine, et sa parole a été une des forces à la disposition des agitateurs irlandais, chaque fois qu’ils se sont adressés à leurs compatriotes résidant aux États-Unis pour leur demander d’aider les habitants de la verte Erin. Mgr Corriguan, au contraire, appartient à cette classe de prélats qui ne voient dans la population irlandaise qu’une population soulevée contre l’autorité légitime, et qui, par haine des procédés révolutionnaires sont devenus d’ardents défenseurs du gouvernement anglais.
- Mais ce qui a fini par attirer sur l’éloquent curé les foudres archiépiscopales, la goutte d’eau qui afait déborder le vase,ç’a été l’attitude de M. Mac-Glynn lors des dernières élections municipales de New-YorK. Il s’est jeté dans la melée avec son impétuosité habituelle, il a fait discours sur discours, en faveur du candidat des ouvriers M. George, et le jour du
- scrutin, en voiture découverte, à côté du candidat, il a passé la journée à inspecter les sections de vote.
- C’en était trop pour la patience d’un prélat éminemment conservateur et, de plus, accoutumé à gouverner son clergé avec une main de fer.
- M. Mac Glynn fut d’abord suspendu, puis révoqué de ses fonctions de curé de la paroisse de Saint-Etienne et invité à se rendre à Rome. Il s’est soumis aux peines disciplinaires dont il a été frappé ; il refuse de se rendre à l’invitation dont elles étaient accompagnés, et, tout en se proclamant un bon et fidèle catholique, continue sa campagne socialiste et va prêchant par tout le pays ce qu’il appelle la Croix d’une nouvelle croisade. Tel est l’homme qui sert aujourd’hui de second à M. Henry George.
- Qu’est maintenant cette nouvelle croisade? Quel but poursuit cette nouvelle Société dont le nom, Ante-Poverty Association, a dû faire plus que sourire quiconque s’est jamais donné la peine de réfléchir à un problème d’économie politique. C’est ici que nous voyons que nous sommes en Amérique. Cette société, dont l’utopie semblerait être la seule base, a au contraire un but excessivement simple, ce qui ne veut pas dire qu’il soit facile à atteindre. Mais elle est appelée à faire dans les masses des nombreux prosélytes, à cause de la simplicité de l’idée qu’elle leur présente et du tour pratique qui lui a été donné par M. George. Et quand on se rappelle qu’aux Etats-Unis le président est élu en fait par le suffrage universel, quand on sait à quel point les deux grands partis se contrebalancent, quel faible changement de voix suffit pour changer le résultat de l’élection, et à quelles complaisances la plupart des politiciens sont prêts à s’abaisser pour augmenter les chances de leur candidat, on ne peut affirmer qu’il y a là une force nouvelle destinée à jouer un rôle considérable, quoique encore impossible à prévoir, dans la politique américaine.
- Comment MM. George et Mac Glynn veulent-ils donc se prendre pour détruire le paupérisme ? Vous savez que l’idée principale que développe M. George dans les livres qui ont fait sa réputation, et où il s’est montré le seul socialiste penseur qu’ait eu l’Amérique, c’est que l’idée que la terre appartient à la nation, que la propriété individuelle n’a pas de prise sur le sol, que le propriétaire n’a aucun droit au loyer qu’on lui paye. 11 se défend pourtant de toute idée de vouloir déposséder qui que ce soit. Le système qu’il propose est celui-ci : Ne considérer, au point de vue de l’impôt, que la terre même sans tenir compte des constructions qu’on y peut avoir élevées, la frapper d’un impôt variant suivant la valeur du terrain et tel qu’il constitue un véritable loyer perçu au profit de la nation, tel aussi qu’il devienne ruineux à un propriétaire quelconque de jamais détenir une parcelle de terrain sans lui faire rendre tout ce dont elle est susceptible.Ce que propose la nouvelle Société, c’est, au moyen de grands meetings, de gagner
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- des adhérents à la réforme qu’elle propose. H s’agit d’une grande agitation légale pareille à celle qui, en Angleterre fit tomber jadis les lois sur le commerce des grains. Avec des hommes tels que M. George et M. Mac Glynn, avec des masses électorales comme celles que l’on trouve dans les grandes villes américaines, où l’élément irlandais et si considérable il est bien difficile que les nouveaux croisés n’arrivent pas à faire de nombreux prosélytes. Dès maintenant, en quelque lieu qu’ils prennent la parole, la seule annonce de leur présence attire des foules énormes. Ils ont auprès d’eux déjà plus d’un individu habitué à la manipulation de la matière électorale, plus d’un organisateur, comme l’on dit ici. Que feront-ils des bataillons qui vont les suivre? Jusqu’à quel point réussiront-ils à contrebalancer l’influence du clergé resté docile qui s’efforcera de retenir les masses catholiques du prêtre révolté ? Jusqu’à quel point aussi attireront-ils à eux les éléments qui semblent tout prêts à recevoir leurs enseignements, et qui se trouvent réunis dans la puissante association des Chevaliers du Travail ? Voilà plusieurs des problèmes qu’il nous faudra étudier pour savoir où en est en Amérique la question sociale, et quelle importance il faut
- d’ores et déjà lui reconnaître sur le terrain politique.
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- LE SURMENAGE INTELLECTUEL
- M. Peter intervient à son tour dans le débat; il y apporte une série de faits et d’observations personnelles qui précisent avec une grande force la réalité et les effets désastreux du surmenage intellectuel, non seulement dans l’enseignement secondaire, mais encore et surtout dans les établissements supérieurs tels que l’Ecole polytechnique, l’Ecole normale, etc.
- « Je suis a-t-il dit, praticien, et praticien surmené; à ce double titre, je crois avoir le droit de parler dans cette question. Incontestablement les programmes universitaires ne sont pas faits pour ce qu’on peut appeler la moyenne des aptitudes intellectuelles ; ils dépassent de beaucoup cette moyenne. Et chaque jour, sous prétexte de les compléter, on les rend encore plus impossibles et plus dangereux. On obéit, d’ailleurs, à une tendance générale;le surmenage intellectuel n’est qu’une forme du surmenage universel qui sévit parmi nous depuis cette année funeste de 1871. Mais il y a des surmenés volontaires qu’il faut plaindre et respecter, et les surmenés involontaires, qu’il faut protéger par une autre loi Roussel. Ceux-ci ce sont les enfants.
- b Quand un muscle se fatigue à l’excès, il éprouve une courbature, causée par l’accumulation des produits de désintégration ; de même, le cerveau fatigué outre mesure est exposé à un encombrement des déchets de la vie, à une véritable courbature. Le premier symptôme de cet état c’est le mal de tête violent ou comme nous disons, la céphalagie. Si ce premier avertissement n’est point écouté, si le travail per-
- siste, si la recourbature augmente, la céphalagie devient périodique, de plus en plus fréquente, s’exaspère sous l’effor* .ntellectuel. Une sorte de voile s’étend sur l’intelligence, les idées se brouillent ; il y a là quelque chose d’analogue à la crampe des écrivains dans le muscle, un spasme fonctionnel qui atteint le cerveau. J’ai vu cent fois se dérouler devan moi la redoutable série.
- y> Mes souvenirs sont fixés, précis et nombreux. Je choisira, les cas les plus typiques.
- » Voici une jeune fille très intelligente, de noble lignée intellectuelle , surmenée par le travail qui précède les examens^ du fameux brevet supérieur. Aujourd’hui, elle est incapable de lire plus de quelques minutes ; les caractères du livre sont dit-elle, autant de pointes aiguës qui pénètrent sous ses yeux. Aussitôt q u’on lui parle des matières de son enseignement, elle hésite, bégaye, et ses idées se confondent. Cet état dure depuis deux ans. Une de ses camarades a mieux résisté ; elle a conquis le brevet ; mais elle a perdu sa vive intelligence d’autrefois ; elle reste invalidé du cerveau.
- b Les désordres physiologiques sont beaucoup plus redoutables. J’ai observé la fièvre du surmenage intellectuel ; elle a des résultats analogues à la fièvre de la courbature musculaire ; mais ces résultats sont plus graves encore. Un jeune homme d’une intelligence supérieure, candidat à l’Ecole des mines, est pris de cette fièvre. On crut d’abord qu’il s’agissait d’une simple fièvre typhoïde. La confusion a été ici bien permise, car la fatigue cérébrale, mieux encore que la fatigue musculaire, est capable d’engendrer cette auto-thyi-sation dont je parlais récemment. Et les symptômes se ressemblaient siugulièrement : céphalagie, épistaxis, diarrhée ou constipation, fièvre, anorexie, hyperthermie considérable au début avec descente brusque et ultérieure de la température, altération des urines (35 ou 40 grammes d’urée par litre) puis enfin détente et débâcle par les sueurs et les selles. Mais si la terminaison fut différente, le résultat final n’en fut pas moins terrible : le calme rétabli, le jeune homme resta invalide du cerveau. C’est une même histoire et aussi lamentable que celle de cette jeune fille surmenée, prise de violents maux de tête, d’épistaxis , d’inappétence et d’insomnie. Les maîtresses de l’établissement qui, disent elles, connaissent bien ces accidents, conseillent quelques mois de repos, au grandir, dans les montagnes. La fièvre disparait ainsi que les autres phénomènes morbides. Tout travail a cessé depuis trois ans ; aujourd’hui elle ne peut lire plus de deux pages sans éprouver de la céphalagie, l’épistaxis (saignement du nez) a duré plus de dix-huit mois.
- «Un degré de plus dans le surmenage, et vous avez surtout, pendant les mois d’été, la fièvre typhoïde ; et cela dans les quartiers les plus riches, dans les meilleures conditions d’hygiène .
- » J’ai observé aussi dans le surmenage intellectuel des ac-
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- cidents du côté du cœur , causés sans aucun doute par les émotions incessantes que suscite l’examen ou même la préoccupation de l’examen. Dans ces cas, le cœur le plus souvent est douloureux et dilaté ; il y a des palpitations douloureuses et parfois arythmiques. Mais ce sont là des phénomènes passagers qui disparaissent avec la cause qui les a produits.
- » Ce qui est infiniment plus grave, c’est la tuberculisation. La phtisie tuberculeuse est une plaie des internats. Les internes ne sont pas seulement exposés aux inconvénients du surmenage intellectuel, mais à tous les dangers delà vie claustrale, au défaut d’exercice, principalement au manque d’air frais. On nous montre de vastes pièces, mais l’air y est stagnant ; le mobilier, le parquet, les murs, sont imprégnés de celte odeur de moisi, indice des détritus miasmatiques qui pullulent dans ce milieu. Et voilà l’air réparateur que vous donnez à des surmenés, â des organismes immobilisés durant de longues heures, dont les muscles sont au repos, les fonctions languissantes, pendant que le cerveau est aux travaux forcés. Il semble en vérité, qu’on ait pris soin de réunir ici toutes les causes de déchéance physiologique. Aussi n’est-il pas rare de voir ces malheureux enfants s’étioler et devenir tuberculeux car ils ont besoin d’une ration considérable d’air, d’air pur et courant, en proportion avec les conditions de leur croissance.
- » J’ai vu un homme très vigoureux, né de parents robustes, et sains tombé dans ces fabriques qui font les lauréats du grand concours ; il a succombé à une tuberculisation générale. Un autre né également de parents sains, a contracté la tuberculose à l’Ecole normale. II voulait hélas ! arriver aux premiers rangs dans le concours d’agrégation ; il travaillait quatorze heures par jour et même une partie du dimanche. lia dû suspendre ses étndes. Un jeune polytechnicien, d’une intelligence supérieure, mais surmené huit, jours après sa sortie de l’Ecoje a été trouvé tuberculeux. Pour les statistiques de l’Ecole polytechnique ce jeune homme est indemne. En réalité l’Ecole l’a rendu tuberculeux.
- » Et savez-vous comment, à côté du surmenage on pratique l’hygiène dans cet établissement d’enseignement supérieur? Je vais vous le dire, et j*en appelle au témoignage de nos collègues ici présents qui ont passé par l’Ecole. Le matin après plusieurs heures de travail, chaque élève reçoit du pain et une ration de café noir. Cette maigre collation doit â travers la fatigue des cours, des manœuvres et des exercices le conduire jusqu’à deux heures de l’après-midi, l’estomac vide, le corps haletant, la tête en feu. Ce n’est qu’à neuf heures qu’a Heu le second repas qui précède le coucher. Les salles d’études, les dortoirs, réunissent plusieurs jeunes hommes. Il n’y a dans cette hygiène insensée ni réparation alimentaire ni réparation aérienne. On a réalisé l’absurde à ce point de vue dans « la première école du monde » . J’oubliais de vous dire que le jeune homme chez lequel, huit jours après sa sortie, ta tuberculose a été constatée est né de parents dont il est le
- huitième enfant, et que les sept autres se portent bien.
- » Je conclus : 1° qu’il faut ramener les programmes universitaires à un niveau plus en rapport avec la moyenne des aptitudes intellectuelles ; 2° qu’il faut réformer l’hygiène scolaire. C’est à l’académie qu’il appartient de préciser et de montrer le péril d’avertir les pouvoirs publics. Nous ne saurions laisser plus longtemps moissonner notre jeunesse dans sa fleur ; » (Applaudissements.) (Compte-rendu de l’académie)
- CONTES ET NOUVELLES
- PETITE VOITURE A VENDRE
- Ils étaient fraîchement mariés et très pauvres, deux circonstances aggravantes dans la vie de ces jeunes vaillants, malheureusement de plus en plus rares qui osent affronter le monstre conjungo, et qui se figurent, enthousiastes et amoureux, qu’avec deux passifs, on peut édifier un actif. Mais, au demeurant, cela pouvait encore marcher cahin-caha, sous l’égide protectrice de Cupidon et d’Hébé, avec la raison sociale Amour et Jeunesse.
- Le mari, Charles Delbée, gagnait chaque mois un peu plus de cent francs et beaucoup moins de deux cents dans une Grosse Caisse d’Escompte. La jeune femme avait une position analogue dans les télégraphes. Le soir à l’heure du repas, dont le charcutier Ducoing (je vous le recommande pour ses pieds-poulette ) faisais le plus souvent les frais, nos deux fonctionnaires se réunissaient au logis commun, et, pendant quelques trop courtes heures, le bonheur s’asseyait auprès d’eux, avec son cortège de rêves, de projets, de suggestions folles, habitantes des châteaux d’Espagne, et d'illusions dorées filles de l’éternelle Espérance.
- Ils s’entretenaient surtout du bébé « en préparation. »
- — Tu es plus heureuse que moi, disait Charles à sa Jeanne.
- — Pourquoi cela, mon ami ?
- — Tu l’emmènes avec toi à ton bureau, notre chérubin... futur; tandis que moi, quand j’entasse sur mon noir pupitre des montagnes de chiffres, je suis tout seul par la sympathie, du moins, — au milieu d’indifférents et quelquefois de malintentionnés, loin de tout ce que j’aime au monde.
- Un jour le bébé cessa d’aller aux télégraphes. Il prit possession d’un joli petit berceau, un vrai nid couleur de turquoise, moins bleu que l’azur limpide de ses deux grands yeux, et bientôt après, sur leur gratification du 14 Juillet, les heureux parents firent l’emplette d’une petite voiture à ressort dans laquelle, revêtu de ses plus blancs atours, bébé plus gâté qu’un marquis, était mené chaque dimanche à la promenade.
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- Mais la veine sans discontinuité, ( trois fois hélas ! ) est un raraavisin terris. Avec le petit chérubin survinrent en foule les ennuis, les tracas, les soucis continuels de la lutte pour trois existences. Adieu les soirées intimes passées les mains dans les mains,les yeux dans les yeux; adieu les tendres et légitimes caresses ! Le « moutard » dans son implacables besoin de vivre et pareil au Gargantua du grand philosophe de Meudon, accaparait nuit et jour les instants des deux époux, les reveillait vingt fois par nuitée, les requérait exigeamment dans son langage formé de petits cris variés et complexes. Ah 1 ce n’est pas tout rose que d’avoir un héritier.
- Avec cela, la santé de la mignonne petite femme laissait beaucoup à dire : l’air de Paris est si douteux, avec ses kilogrammes de fonte, de cuivre, de fer et de limaille suspendus dans l’atmosphère en atomes qui sont invisibles mais dont les poumons délicats ressentent bien les pernicieux effets...
- Il y avait bien belle maman que l’on avait fait venir de province. Elle ne connaissait pas Paris et elle en faisait l’étude... intra muros, en gardant le petit Delbée. C’était une belle mère, c'est vrai, mais une perle de belle-mère, une belle-mère acceptable, celle-là, et acceptée avec joie. Elle adorait son petit-fils et le « gardait » en conscience.
- Mais elle avait un appétit de caïman. Ce qu’elle « descendait » de petits pains au lait, le matin, dans son café, était incalculable. Quel œsophage, bon Jésus ! Il aurait fallu les appointements de dix douzaines d’employés de première classe pour lui suffire à l’année. Aussi avant de recommencer, ils prendraient le temps de la réflexion. C’est très joli de demander au Ciel des enfan ts par douzaines, mais encore faut-il trouver des pièces de cent sous pour les élever. Vraiment il y a des gens qui n’ont peur de rien, parole. Pourtant, pour imiter le ménage Gigogne, il faut avoir des picaillons à pleins bissacs..
- Trois ans s’écoulèrent. Il n’y avait rien de nouveau. Bébé, qui courait comme un lapin, avait été envoyé avec grand-mère à Nogent le Roi, un fameux pays sur la lisière de la grande et plantureuse Beauce. Un pays riche et gras à lard, où les arbres sentent bon, où les ruisseaux courent, joyeux, sur les caillous polis, au fond des petites ravines bordées de lavandes aux plumèts bleus brodés de rouge pâle.
- C’est là où le petit parisien allait devenir un gaillard solide ! quand il reviendrait, dans une couple d’années, il audrait bien sûr mettre une petite barrière devant la glace de l’armoire, car il serait capable de la démolir, ce chéri dont le visage bouffi menacerait d’éclater à force de sang et de bonne humeur... Quant à la voiture, on allait la mettre en vente, pas par voie d’affiches, çà
- serait trop compliqué, — mais en en parlant aux connaissances et aux amis...
- On ne s’en aimerait pas moins pour çà, pas vrai ? La raison avant tout, et l’ordre, et l’économie, et la prévoyance que sais-je encore ! Il y a beaucoup de gens riches qui agissent ainsi... Et pourtant, ceux-là, s’ils voulaient, ils pourraient en élever, de la famille !
- Enfin, ça serait comme si l’on était riche, à bien penser et à bien vouloir... Voilà qui était parfaitement entendu.
- Et la charmante Mme Delbée continua ce petit train-train de sacrifice monotone et continuel, si peu apprécié de certains observateurs superficiels, mais qui a le profond mérite de la continuité et de la sollicitude sans vacances. Il n’était plus question du véhicule, lorsqu'un soir, Delbée demanda machinalement à sa mignonne petite femme si elle avait trouvé acquéreur parmi les fournisseurs ou les personnes qu’on avait coutume de voir chaque jour.
- Or, il faut que vous sachiez, — pour l’intelligence de cette vérédique histoire, — que trois mois environ avant que Delbée consultât sa femme au sujet du sort réservé au cabriolet en miniature, notre brave fonctionnaire avait reçu une forte gratification pour services exceptionnels, et que, vers la même époque, la charmante jeune femme avait conquis une classe dans son service télégrammique. Les nouvelles s’étaient croisées dans l’humble logis comme deux pigeons voyageurs qui se reposeraient sur la même branche, et ma foi, ce soir là , les jeunes époux avaient festoyé en vrais amoureux dans la modeste salle à manger meublée en vieux chêne.., tout neuf qu’on avait achetée sur les économies mensuelles.
- Et voici tout simplement pourquoi, lorsque son mari lui demanda machinalement ce qu’elle comptait faire au sujet du minuscule tilbury, Mme Delbée se pencha rougissante à l’oreille de son seigneuret maître, et de son accent délicieusement indéfinissable :
- « — Tu sais, mon chéri Charles, dit-elle, je crois que « nous ferons joliment bien de ne pas nous défaire de la « petite voiture à Bébé. »
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- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- La guerre principale cause de la misère des peuples. — La réunion des amis de la paix. — Le péril militaire. — Aphorisme et préceptes sociaux.
- — La presse et la Manifestation Boulanger. — Bulletin de la paix armée.— La fête du 14 juillet•
- — Résolutions du Comité de Paris. — L’homme à deux têtes. — Bibliographie.
- LA GUERRE
- principale cause de la misère des peuples
- A toutes les époques de l’histoire,la guerre a été une des sources capitales du malheur des peuples. Elle est encore de nos jours une des principales causes des souffrances et de la misère des populations. Etudier les causesdela guerre, y trouver un remède, montrer comment la guerre pourrait être abolie entre les nations civilisées, serait une œuvre des plus utiles.
- La guerre n’est pas due à une de ces causes supérieures qui échappent à l’homme et dont il ne peut que subir ou contempler les effets.
- (lj Extrait d’un ouvrage que se propose de publier prochai nementM. Godin.
- La guerre a sa cause dans la volonté des hommes ; donc, les hommes peuvent la rendre impossible quand ils le voudront.
- Mais si la guerre dépend de la volonté des hommes, il n’est pas moins vrai que tenant aux penchants originels de l’humanité,elle est fort difficile à extirper de la terre.
- La guerre tient à nos imperfections natives. Si elle existe encore entre les peuples, cela est dû à notre défaut d’élévation morale, à notre ignorance du vrai.
- Nos mœurs se sont adoucies,mais que de chemin nous avons encore à faire pour arriver à l’amour universelle de la paix.
- Tant que les rois, les empereurs et les gouvernements s’occuperont à préparer la guerre et à obliger les peuples à se massacrer les uns les autres sur les champs de bataille, il n’entrera pas dans leur pensée d'opérer de réformes favorables aux peuples, et ceux-ci seront, comme les rois et les gouvernants,impuissants à réaliser des institutions sociales,efficaces et durables. La guerre entre les peuples est le premier des fléaux que les gouver-nementsdoiventfairedisparaîtretles nations, quand ils voudront sérieusement améliorer le sort des peuples.
- La guerre est le signe caractéristique des mauvaises passions des hommes qui gouvernent les
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- peuples, de l’ignorance et de la brutalité générales qui animent les nations.
- Tant que les nations ne sauront se donner des gouvernements sachant comprendre et vouloir le bonheur de l’humanité, au lieu de ne chercher que la satisfaction de leurs ambitions personnelles, les peuples souffriront des maux permanents de la guerre.
- La guerre est pour les rois un abominable jeu d’ambition, dans lequel ilsplacent, sur l’échiquier des champs de bataille, les masses humaines qui les gênent par leurs revendications de réforme et de liberté,afin de les faire se massacrer les unes les autres.
- La guerre que les rois suscitent entre les peuples est l’abominable exemple du plus grand mépris qui puisse être fait de la vie humaine, des droits de l’homme à être libre et à se rendre utile, par le tra-vail et la science, au progrès de la vie sur la terre. La guerre contient tous les abus de la force à leur plus haute puissance, toutes les brutalités déchai-nées de l’espèce humaine ; la guerre, c’est le vol sous le nom de réquisition ; c’est l’incendie, la dévastation, le viol, le massacre, le carnage, tous les crimes enfin.
- La guerre, c’est la perpétuité et la contagion de tous les maux qui gangrènent les nations.
- C’est le virus répandu d’en haut portant le mal jusqu’en bas dans les mœurs du corps social, et y produisan t la misère dont les sociétés sont accablées.
- La guerre n’est donc pas un accident,, c’est un mal perpétuel qui a sa cause dans l’imperfection morale des hommes, imperfection entretenue par les puissants ; elle est un ferment dont l’action se fait sentir dans le corps social tout entier. Partout la lutte est à l’état latent entre les hommes du pouvoir, entre les financiers, les capitalistes, les industriels, les commerçants, entre patrons et ouvriers entre ouvriers mêmes. L’individualisme et l’insolidarité que les pouvoirs entretiennent dans l’esprit public et dans les intérêfs sont la conséquence, à leur insu peut-être, de l’esprit de lutte et de guerre qui les domine.
- Il faut donc travaillera abolir la guerre, si nous voulons arriver à un régime de paix et d’accord par le règne de la justice.
- En France, l’abolition de la guerre allégerait le peuple d’une dépense annuelle de 900 millions (1).
- (1) Pour 1886-87, le total du budget s’est élevé à 850 millions. Mais dans ce chiffre ne sont pas compris les crédits ex raordinaires pour travaux de réfection et d’entretien.
- Elle permettrait à 470.000 hommes (1) de s’employer à la production de choses utiles, au lieu de consommer sans produire et d’être à la charge des travailleurs. Car il est admissible que chaque soldat serait au moins capable de produire l’équivalent de ce qu’il consomme, et même de rendre dans la famille des services qui, sous le régime de la paix armée, sont complètement perdus.
- 470.000 soldats coûtant chaque jour à la France 2.450.000 francs environ,c’est-à-dire de quoi nourrir tout un département,quelle économie considérable ce serait de supprimer les armées permanentes etde mettre l’Europe sur un pied de paix internationale assurée !
- Mais ce n’est pas seulement 900 millions de francs de perdus par l’entretien du pied de guerre, c’est en outre, 514 000000 de francs au moins de richesse que tous ces hommes forts et robustes eussent pu produire et qui sont perdus pour le pays. Le pied de guerre fait donc perdre tous les jours à la France environ 3 860 000 francs, soit annuellement 1 400 000 000 !
- Quelle puissante ressource pour le peuple si pareille somme était mise chaque jour à son service pour la création d’institutions utiles à son bien-être, à son instruction et à son progrès 1
- Mais si l’on considère que ces dépenses et ces pertes causées par la paix armée ne sont presque rien auprès des pertes et des désastres incalculables que cause la guerre, lorsque les rois la déchaînent entre les nations, on est étrangement surpris que les gouvernements trouvent le moyen de faire subir aux nations de pareils sacrifices, pour perpétrer et consommer les maux exécrables de la guerre,quand ils ne peuvent trouver aucune ressource, ni imaginer aucun procédé pour réaliser les moindres réformes en faveur du peuple. Gela témoigne combien l’amour de l’humanité est faible encore au cœur des hommes ; et combien les sentiments de haine et de destruction sont encore puissants parmi eux.
- Que les menaces de guerre, dans l’état actuel des nations européennes, fassent à la France une nécessité de veiller à son salut et d’être prête à toute éventualité, nous le reconnaissons. La France doit conserver son rang parmi les nations et sa mission de progrès dans le monde ; mais,si elle ne doit rien négliger pour sa sécurité en face des menaces d’agression dont elle est l’objet, il n’en est pas moins du devoir des hommes qui comprennent
- (Il Exactement.pour 1885, le chiffre de nos effectifs s’élève à 471 811 hommes.
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- quels maux la guerre lait peser sur les nations de chercher à éclairer les peuples et les gouvernants, afin de les faire revenir de leurs erreurs et de préparer ainsi l'avénement de la paix définitive.
- A toutes les époques, les peuples se sont épuisés en efforts pour conquérir la liberté ; les nations modernes se considèrent même comme libres. Hélas ! elles ne voient pas que la guerre estlaplusgrave négation de la liberté, tant la vue intellectuelle des hommes est encore fermée à la vraie lumière. La guerre apparaît encore au plus grand nombre comme une chose nécessaire. Le maréchal de Moltke n’aurait-il pas dit que la guerre est un élément de civilisation et de progrès, qu’elle est indispensable à l’équilibre des sociétés ; comme Bismarck aurait dit : Laforce prime le droit.
- Oui, la raison de la plupart des hommes est encore dans les ténèbres lorsqu’il s’agit de la guerre. Leur esprit et leur cœur sont fermés à tout ce qui assurerait le bonheur social, parce qu’ils sout ouverts aux haines nationales et au mépris de la vie humaine. Quelle liberté peut-il y avoir avec de pareils hommes ?
- La guerre étant dans la pensée des puissants, les hommes par servilisme et défaut d’élévation morale se mettent à leur suite ; toutes les mauvaises passions se réveillent en eux lorsqu’il s’agit de guerre ; les pensées d’accord et d’intérêt humain n’ont aucun accès ni sur leur cœur ni sur leur esprit.
- On a toujoursfait la guerre,doncon doittoujours la taire ; telle est la logique apportée dans les raisonnements pour légitimer une monstrueuse et abominable politique. C’est absolument comme si l’on disait : « Nos ancêtres étaient serfs ou esclaves c’étaient la règle ou l’habitude ; par conséquent, nous devons nous soumettre au despotisme. Ils étaient mal nourris, mal vêtus, mal logés, nous n’avons pas à chercher mieux. »
- Non, les puissances du monde n’ont pas pour devoir de faire le malheur des peuples par la guerre, pas plus que par tout autre moyen. Pour les rois, les princes, les gouvernants, comme pour les autres hommes, le suprême devoir, c’est de veiller au bien de la vie humaine,à sa liberté, à son bonheur.
- Compromettre la vie, la liberté, la santé, le travail des peuples et des citoyens est un crime ; laguerre est donc la plus grande des abominations ; car, la guerre fait toutes ces choses à la fois en les aggravant des plus cruels excès.
- La liberté dont jouit le citoyen à vingt ans réside dans l’obligation de quitter famille, parents et amis,
- de quitter ses travaux, ses affections, ses plaisirs, pour aller passer plusieurs années sous la discipline militaire, perdre une partie des habitudes de travail utile qu’il avait contractées et se livrera des exercices sans objet,à moins qu’ils ne servent à dévaster des pays et à tuer des hommes.
- S’il arrive que le citoyen résiste à celte atteinte à sa liberté ou entre en révolte contre cette violation de ses besoins naturels, il est contraint à la soumission par la prison, le cachot, les compagnies de discipline, et la perspective d’être fusillé dans les cas d’une certaine gravité.
- Voilà la liberté que la civilisation armée donne aux citoyens. Qu’il y a loin de là aux affections de la famille, aux attraits naturels à l’homme de vingt ans, au travail utile et profitable, aux éludes nécessaires au progrès de la vie, et à la faculté pour le citoyen de disposer de lui-même, d’être libre de sa volonté, de ses intentions et de ses actions! C’est là ce que le régime de la guerre enlève aux citoyens des nations prétendues libres.
- Mais ce sacrifice de la liberté du citoyen qui,naguère, était limité de 20 à 25 ou 27 ans se prolonge aujourd’hui jusqu’à 40 ans ! Ce n’est plus seulement le jeune célibataire qui est astreint aux dures conditions du service militaire en cas de guerre, ce sont tous les hommes valides. Partisans ou non de la liberté, les citoyens sont tous obligés aux sacrilices qu’exigent de prétendues blessures d’amour propre national, blessures, quel qu’en soit le caractère, toujours incomparables aux ruines, aux douleurs et aux maux enfantés par la guerre et supportés, qu’on le remarque bien, par les hommes qui n’ont en rien contribué aux motifs de la guerre.
- Oui, dans un cas de guerre européenne à la cause de laquelle les peuples seront étrangers, qui même se fera contre leur gré, des milliers de citoyens seront contraints de quitter femme et enfants, d’abandonner leurs champs, leurs cultures, leurs ateliers, leurs travaux, de laisser dans le plus complet délaissement, tous les intérêts de la famille pour aller au commandement se faire tuer, s’il est besoin.
- Voila, ô désolation de la guerre, la belle part de liberté que notre civilisation, sous les directions des puissants du jour, laisse aux hommes qui se font honneur de ne plus être en esclavage ni en servage.
- L’abolition de la guerre est donc nécessaire à la restauration delà liberté humaine ; c’est se bercer des plus fallacieuses illusions que de se croire des
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- peuples libres,lorsqu’on est contraint de tout abandonner pour aller perdre son temps sous la discipline militaire, et que les biens, la fortune, le travail et la vie peuvent vous être enlevés par la guerre.
- L’abolition de ia guerre est nécessaire au libre développement de l’activité des citoyens ; car non seulement le citoyen ne s’appartient plus pendant toute la durée du service militaire, mais, après comme avant.il est obligé de donner tous les jours, à son insu, une partie de son temps pour subvenir aux frais nécessaires à l’entretien des citoyens condamnés aux exercices belliqueux. Le citoyen travailleur est donc tenu de donner toute sa vie une partie de son travail pour entretenir des armées permanentes avec la perspective de se voir enlever le reste, en cas de guerre, par ces armées mêmes.
- L’abolition de la guerre est donc une des premières réformes nécessaires aux nations; elle sera la plus sûre des garanties données au progrès. Lorsque les hommes cesseront de s’occuper des moyens de faire le malheur les uns des autres, ils porteront leurs vues sur les moyens de travailler au bonheur commun.
- Sous le régime du pied de guerre, toutes les forces vives de la nation sont employées à contresens. Les hommes les plus robustes [et les plus forts vont consumant leur temps en exercices militaires, c’est-à-dire improductifs, en attendant qu’ils aient l'occasion d’être destructifs.
- La science et l’industrie mettent leurs ressources à découvrir toujours de nouveaux engins de destruction, à modifier aujourd’hui ce qu’on a fait la veille, et à construire demain ce qu’on dépassera après. Non-seulement les ressources des peuples se perdent dans ces dépenses improductives et destructives, mais, hélas ! combien toutes ces forces, toute cette science, ces talents, ces inventions et ces travaux perdus pour la société réaliseraient de prodiges et de merveilles s’ils étaient appliqués à inaugurer la paix et le bonheur social dans l’humanité, s’ils étaient employés à l’inauguration de toutes les choses nécessaires au progrès social, à l’indépendance et à la liberté réelle de l’homme.
- Alors le champ serait librement ouvert aux réformes sociales, aux garanties nécessaires à la vie humaine ; la terre cesserait d’être un séjour de désolation et de misère ; place serait faite au travail réparateur, dont l’homme ferait sa gloire et son bonheur, au lieu de le considérer avec aversion e mépris, comme aujourd’hui.
- Mais comment la guerre pourra-t-elle être bannie de la terre ? C’est une question de temps et de progrès social. Le premier pas à faire pour y arriver est surtout de rompre avec les préjugés de la gloire militaire,préjugés que les ambitieux soutiennent pour fomenter les moyens de donner satisfaction à leur orgueil, à leur désir de distinction et de relief aux yeux du monde.
- 11 faut remplacer les préjugés de la guerre par l’amour de la justice et del’humanité. Il faut que députés et gouvernants comprennent la monstruosité de la guerre ; il faut que ceux qui sont à la tête des nations étudient les conditions d’un désarmement général, et les moyens de remplacer les décisions barbares de la guerre et les traités de paix qui s’en suivent, par des décisions arbitrales qui évitent toute effusion de sang.
- Ce progréss’est accompli dans l’unité nationale ; les guerres intestines ont disparu par le progrès des moeurs ; il n’y a plus qu’une ou deux étapes à faire pour réaliser la même chose dans l’unité européenne.
- Cela suppose la fédération des nations, cela suppose un progrès politique et social qui nous débarrasse de toutes les antipathies nationales entretenues par les rois et les gouvernants; cela suppose l’accord entre les nations, accord qui ne se fera que lorsque les peuples seront eux-mêmes maîtres de leurs destinées. Tout s’enchaîne dans le progrès des sociétés ,* le monde est en travail de gestation, l’enfantement approche, mais,hélas ! combien il sera laborieux !
- Puissants de la terre, il dépend pourtant beau* coup de vous que la paix règne sur la terre ! La natioD qui prendra l’initiative d’inviter les autres à cette œuvre de pacification sociale sera bénie entre toutes dans la mémoire del’humanité.
- La Réunion des Amis de la Paix.
- Le bulletin de cette société contient un remarquable discours de M. Frédéric Passy, dont nous détachons les passages suivants :
- Vous savez, messieurs, et je n’ai pas besoin de le rappeler, quelles préoccupations ont tout dernièrement troublé l’Europe, et combien à cette occasion, en même temps que le sentiment de patriotisme et de dignité nationale qui s’est partout affirmé avec la dernière énergie, s’est fait jour en France comme dans toute l'Europe, le besoin qu’a désormais le monde et qu’il éprouve de plus en plus, alors même qu’il ne le comprend pas encore* de ne pas voir troubler la paix sans laquelle
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- jl n’y a pas de travail, pas de sécurité, et de voir se terminer autrement que par les armes les conflits et les difficultés qui s’élèvent entre les nations. Même dans ce coin toujours redoutable de l’Orient, où gît cette question que j’ai appelée moi-même le perpétuel cauchemar de l'Occident, même au milieu de ces nouvelles qui chaque jour nous préoccupent et nous troublent, nous avons le droit de dire que l’on sent,comme l’on a senti l’année dernière dans le conflit turco-grec, peser le poids de l’opinion européenne qui ne veut pas, qui n’entend pas que la paix soit troublée parce que le monde entier est intéressé à ce que les solutions violentes ne reparaissent pas au jour ! — ( Très bien ! très bien).
- Est-ce à dire, mesdames et messieurs, que nous croyons tenir, comme on se plaît à nous le faire dire, la clé d’or qui ouvrira pour le monde un paradis terrestre, cette terre nouvelle avec des cieux nouveaux où la justice et la paix habitèrent ? et que, parce que nous parlons de médiation et d’arbitrage, nous considérons comme absolument infaillibles désormais toutes les tentatives qui pourront être faites, avec quelque sérieux, pour substituer cette voie de la raison, delà justice et de l’humanité à la voix brutale du canon?
- Evidemment non! Nous connaissons trop les difficultés des choses, nous savons trop quelles sont les passions des hommes, nous savons trop comment les moindres événements engagent d’autres événements de la plus haute et de la plus déplorable portée ! Mais nous disons, et nous disons l’histoire en main, les faits contemporains sous les yeux, que de plus en plus s’affirme et se manifeste la solidarité qui unit entre elles un même corps dont elles sont les membres, un réseau vivant dont toutes les mailles s’enchevêtrent et que sur aucun point aucun des organes peut être atteint sans que ce soit le sang du corps entier qui s’échappe.
- Et nous disons que de plus en plus ce sentiment oblige, ceux-là même qui y seraient peut-être par leur esprit ou par leur nature le plus rebelles, à tenir compte de ces solutions nouvelles et de ces procédés nouveaux qui ont déjà tant de fois fait leurs preuves et réussi à nous préserver des catastrophes dont nous semblions le plus inévitablement menacés. —( Très bien ! très bien! et applaudissements. )
- Lorsque, comme il arrive trop souvent, nous entendons des hommes par ailleurs sérieux, connaissant les faits, connaissant l’histoire, dire que l’on n’a jamais arrangé d’autres affaires que celles que l’on était d’avance déterminé à arranger, d’autres conflits que l’on n’avait soulevés que pour la forme, et qu’il ne faut pas s’arrêter à parler sérieusement de ces choses de peur de prêter^ rire, nous disons que l’on fait preuve sur ce point, sauf à faire preuve par ailleurs de la plus grande distinction et de la plus grande supériorité d’esprit, d’une connaissance très insuffisante des choses et des faits, et d’une extrême légèreté d’appréciation.
- Et si nous voulions à notre tour rire de ceux qui rient et fiire la guerre à ceux qui nous la font, nous aurions, comme
- je l’ai prouvé ailleurs et comme je le prouverai encore — pas ce soir rassurez-vous, — véritablement trop beau jeu. ( Très bien ! très bien ! )
- Messieurs, on parle toujours comme d’une exception de la grande affaire de Y Alabama ; mais nous avons à enregistrer avant et après elle une cinquantaine d’arbitrages de toute nature, tous plus sérieux les uns que les autres, et le Parlement français, qui ne s’en doute peut-être pas tout à fait assez, a, depuis le peu de temps que j’en fais partie, eu deux fois l’occasion de renouveler les pouvoirs d’une commission arbitrale chargée d’examiner des différends assez graves survenus avec la République des États-Unis à l’occasion de dommages éprouvés par des citoyens américains lors de la prise de Mexico, à une époque qu’il est inutile de rappeler.
- Quelques-uns de ces arbitrages, pour n’avoir pas fait le bruit des affaires de l’Afghanistan ou des Carolines, n’en sont peut-être pas moins significatifs. On a vu, par exemple, le Sénat de Hambourg, un Sénat de bourgeois et de commerçants prononcer par deux fois entre la Grande-Bretagne et le Portugal, et de simples citoyens des États-Unis, un Josué Bâtes du Connecticut, un Uphast du New Hampshire, un Jonhson du Tenessee, pris pour juges entre la grande République américaine et la Grande-Bretagne, la Nouvelle Grenade ou le Paraguay. Ce n’est pas toujours à leur Patrie qu’ils ont donné raison, ce qui n’a pas empêché la sentence d’être acceptée.
- Il y a mieux, Messieurs, et sans essayer de refaire ici l’exposé de motifs que dernièrement, avec une vingtaine de mes collègues, j’ai présenté à la Chambre des Députés, je vous demande de me permettre de vous rappeler que, depuis 30 ans, la diplomatie européenne, dans les circonstances les plus solennelles, n’a cessé de marcher dans la voie que nous indiquons. C’est d’abord le 23e protocole de la conférence de Paris en 1856, qui stipule que les puissances signataires et celles qui y adhéreront — et presque toutes les puissances civilisées y ont adhéré — s’engagent, lorsque des conflits surviendront entre elles, à faire appel autant que les circons-ces l’admettront ( ici malheureusement nous sommes obligés de constater une réserve ), aux bons offices des nations amies. C’est ensuite l’article 7 du traité de Paris de la même année, qui fait une obligation aux puissances contractantes et à la Turquie, à l’occasion des différends qui pourraient survenir entr’elles, de mettre les autres puissances en mesure de prévenir cette extrémité par leur action médiatrice.
- Les hommes les plus considérables : M. Gladstone, lord Derby, n’ont pas hésité à saluer dans les dispositions encores imparfaites, la première manifestation solennelle des sentiments qui impliquent de la part de l'Europe une désapprobation formelle du recours aux armes et à déclarer que ces sentiments, une fois éveillés, ne cesseraient de tourmenter les' nations civilisées, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu satisfaction.
- C’est le congrès de Berlin lui-même, en 1878, qui main-
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- tient en vigueur ces dispositions non abrogées des traités et conférences antérieurs ;c’ est la conférence de Berlin, en 1884 enfin, qui, en constituant l’état neutre du Congo, décide que, dans le cas où un dissentiment sérieux ayant pris naissance au sujet ou dans les limites des territoires mentionnés à l’article 1er et placés sous le régime de la liberté commerciale, viendrait à s’élever entre les puissances signataires du présent acte, ou des puissances qui y adhéraient, ces puissances s’engagent, avant d’en appeler aux armes, à recourir à la médiation d’unes ou de plusieurs puissances amies. Et le paragraphe suivant ajoute que, pour le même cas, les mêmes puissances se réservent le recours — on a malheureusement dit facultatif — à l’arbitrage.
- Je ne veux pas multiplier ces exemples ; mais, vous le voyez, depuis 1856 jusqu’à 1884 et 1886, dans tous les documents internationaux, dans les traités, les conférences, les congrès, nous trouvons, pour emprunter les expressions de mon honorable collègue M. Steeg, rapporteur du projet de loi portant approbation de la conférence de Berlin, le progrès de l’idée de neutralité, de médiation et d’arbitrage prenant de plus en plus possession des esprits et s’affirmant avec une autorité chaque jour plus grande.
- On a prétendu, dans des informations plus ou moins fantaisistes, comme malheureusement la presse en admet trop souvent, que la Chambre avait refusé de nous entendre ; il n’en est rien, vous le voyez, et nous aurons bientôt l’occasion d’exposer devant elle nos idées avec toute l’étendue désirable; venais, avant de le faire dans le milieu législatif, je n’étais pas fâché de saisir cette occasion de les exposer au moins sommairement ici, ce soir,devant vous.
- Ce sont là les moyens de prévenir dans une certaine mesure les risques de ces conflits qui sont constamment suspendus sur nos têtes comme la vieille épée de Damoclès ; et ceci me rappelle — on me le rappelait tout à l’heure — que c’est la seconde fois que je viens à cette place prendre la parole et que, lorsque j’y suis venu il y a quelques semaines, c’était pour parler de la question des assurances, et j’indiquais pourquoi et comment les hommes exposés à ces risques, bien plus inévitables que les risques de la guerre, le risque de mourir, d’être incendié ou d’être malade, avaient trouvé cependant le moyen de conjurer, sinon ces risques en eux-mêmes, du moins la plus grande partie des conséquences funestes qu’ils entraînent.
- Eh bien ! c’est une assurance d’un autre ordre, c’est une assurance contre des risques moins inévitables, mais bien autrement gros, dont ils’agit ici. Ce n’est pas la mort individuelle, mais la mort collective, la mort en masses, la mort par milliers, par centaines de mille peut-être. Ce n’est pas l’incendie d’une maison, la perte d’une fortune, mais la ruine, la dévastation s’abattant sur des villes et sur des provinces. C est comme le disait si admirablement dans ce merveilleux article qu il avait intitulé « le Septennat » l’homme éminent
- due vous allez entendre dans un instant, grâce aux perfectionnements de ia science, qui n’est pas moins puissante pour le mal que pour le bien, la fauchaison de générations entières et je dirai presque l’anéantissement des nations elles-mêmes ! et en dehors de ces explosions même, Messieurs, en dehors de ce qu’on appelle la guerre, mais par la simple prévision de la guerre, par l’existence et par la menace de cet appareil meurtrier toujours prêt à vomir le fer et le feu.
- Et ces risques, toujours suspendus sur nos têtes, nous sommes condamnés à des sacrifices de chaque jour qui sont presque aussi cruels et presque ausse ruineux ! Je faisais, il y a quelques jours, devant une autre assemblée, l’aperçu de ce qu’à coûté la guerre dans ce siècle ; j’arrivais à un total d’une vingtaine de millions d’existences humaines, et de 80 à 100 milliards engloutis dans les conflits des peuplqg civilisés les uns avec les autres 1 Dans un seul espace de douze années, de 1854 à 1866, notre savant confrère M. Leroy-Beaulieu, qui débutait alors, avait fait un relevé de prés de 1.800.000 hommes tués, sans compter toutes les conséquences ultérieures de maladie, d’affaiblissement, de mort prématurée, etc.,... et de prés de 50 milliards pouvant être calculés, sans compter tout ce qui ne se calcule pas et dépasse de beaucoup ce qui se peut calculer ! — ( Mouvement. )
- En effet ici, Messieurs, comme bien souvent ailleurs, il y a, pour parler comme Bastiat, ce qui se voit et ce qui ne se voit pas ; et ce qui ne se voit pas n’est pas ce qu'il importerait le moins de bien voir.
- Maintenant, Messieurs si nous jetions un coup d’œil sur ces budgets plus immenses et en plus mauvais équilibre que le nôtre, auquel je faisais allusion tout à l’heure, nous trouverions que les dépenses ordinaires de l’Europe ont doublé pour le moins depuis 30 ans, depuis 1856. Nous trouverions que les budgets de la guerre et de la marine sont montés de 2 millards et demi à 5 millards au moins dans ce même espace de temps, que les dettes de l’Europe sont montées d’une soixantaine de milliards à 120 en chiffres ronds ; nous trouverions que les dettes de l’Angleterre sont de 17 milliards, celles de l’Italie de 11 millards, ce qui représente tous les ans 5, 6 et 700 millions d’impôts à payer pour l’amortissement ou pour l’intérêt ; car lorsqu’on vous parle d’emprunt en vous disant que c’est une manière d’alléger les impôts et d’éviter des charges aux générations actuelles, on vous trompe, c’est comme le disait autrefois Turgot dans son admirable Lettre à Louis XVI, la porte ouverte des impôts qui pèseront éternellement, jusqu’à ce que la postérité ait permis de les éteindre par un excédent de recettes, non seulement sur les générations qui les ont contractés, mais sur les générations qui viendront après ; et la France a dépassé actuellement, si j’en crois le j livre sur les dettes de l’Europe de M. Neymarck, le chiffre des 30 milliards, qui représente dans notre budget annuel 1.336 millions d’impôts dont le budget des dépenses est grevé ! Nous avons donc plus du tiers de nos recettes employé à payer
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- le reliquat des dettes du passé ; nous n’avons pas bien loin du tiers employé aux armements perfectionnés ; à la lutte de la cuirasse, qui dépasse si je ne me trompe, aujourd’hui 50 centimètres d’épaisseur d’acier, et de l’obus qui, comme le disait encore M. Jules Simon, coûte à tirer plusieurs milliers de francs ; et, dans la même usine, on fabrique à la fois la plaque qui doit résister à l’obus et l’obus qui doit percer la plaque ; et lorsqu’on a obtenu une augmentation d’épaisseur de quelques centimètres qui défie l’obus d’hier, arrive i’obus de demain qui perce la cuirasse d’aujourd’hui et qui oblige à faire après-demain une autre cuirasse plus forte qui appelle un obus plus fort ! (Très bien ! très bien ! rires et applaudissements).
- Et il n’y a pas de limite, et il n’y en aura pas si l’on persiste dans cette voie, jusqu’à ce que, un jour ou l’autre par l'épuisement qui finira par amener le désespoir et l’idée d’en finir n’importe comment, ou par un de ces accidents, par une de ces étincelles qui font éclater l’explosion, on se trouve précipité, dans des catastrophes sans nom, qui ne régleront rien, qui n’empêcheront rien, qui n’arrangeront rien, parce que jamais guerre n’a rien arrangé, mais qui amèneront de nouveaux motifs de ressentiments, de nouvelles occasions de guerre pour l’avenir, et ce sera ainsi toujours, et nous irons toujours de mal en pis jusqu’à ce que l’espèce humaine ait achevé de se dévorer elle même, laissant, s’il revient par derrière elle quelque autre race moins imparfaite et moins prompte à céder à l’emportement de ses passions, l’exemple de cette destruction comme les races d’animaux antédiluviens les grands sauriens et les grands ours des cavernes nous ont laissé ces ossements fossiles qui nous disent ce qu’ils étaient et nous font entrevoir ce qu’était le combat de la vie animale dans le désordre préhistorique des espèces inférieures.
- LE PÉRIL MILITAIRE
- Ce n’est pas une crainte puérile, qui nous fait écrire ce mot. Maintes fois, nous avons exposé aux lecteurs du Devoir les inconvénients, les dangers, au point de vue de la prospérité nationale, que présente l’état de choses actuel : le monstrueux état de paix armée, presque aussi coûteux, avec son pied de guerre qu’une guerre même ; plus coûteux encore, si l’on songe, qu’après tout, une guerre n’est qu’accidentelle, ne saurait être de longue durée, tandis que l’état de paix sur le pied de guerre, devenu permanent, entasse misère sur ruines, équivaut à un désastre continu. Au point de vue de la sécurité du territoire, l’état de paix armée n’est pas plus rassurant, car c’est lui qui Provoque ces alarmes incessantes, ces alertes, ces affolements, d’où peut sortir, d’un moment à
- l’autre, un choc, un cataclysme de deux nations armées jusqu’aux dents se ruant l’une sur l’autre. Enfin, cette constitution militaire anormale est encore peut-être plus dangereuse pour la sécurité intérieure que pour la sécurité extérieure.
- Dans un des derniers numéros du Devoir, à propos du projet de loi militaire, nous exprimions combien est grande l’incompatibilité entre une nation libre et militaire à la fois. Nous exprimions l’opinion que l’une exclut l’autre. Les incidentsqui se sont produits dans le mois qui vient de s’écouler, ne donnent que trop raison à nos prévisions : le péril militaire est dans nos murs.
- Le Devoir évite, autant que possible, les discussions de personne, et jamais nous ne nous faisons l’écho des accusations systématiques que se renvoient les groupes politiques, à propos des faits et gestes de leurs leaders.
- Cette fois, cependant, un fait grave, général, s’est produit, qui nous contraint d’examiner, en dehors de toute préoccupation de personnes, la situation de l’état d’esprit populaire, les dangers qu’elle recèle, le péril qui nous menace, tant au point de vue intérieur qu’extérieur. J’ajouterai même que le péril est plutôt intérieur qu’extérieur.
- Nos lecteurs ont compris que nous voulons parler des ovations enthousiastes dont le général Boulanger a été l’objet ; des manifestations publiques qui se sont produites un peu partout, et qui même, un instant, ont menacé de s’élendre.
- Nous n’avons pas à rechercher quell e place occupe l’intrigue dans les acclamations plus ou moins spontanées dont elle salue un général qui, jusqu’ici, n’a même pas une bataille à son actif — fort heureusement, car, que serait-ce, s’il avait derrière lui un passé de général victorieux ? — Ce qui, avant tout, nous atlriste profondément, c’est qu’une partie notable de la population acclame quelqu’un comme personnifiant l’idée de la Revanche, et qu’elle l’oppose ainsi à la représentation nationale, le mette au-dessus des partis politiques existants.
- Voilà le danger, le péril extrême, qui commande de réagir fortement contre une tendance de nature à précipiter d’insondables catastrophes.
- La presse républicaine semble l’avoir compris, car tous les journaux de Paris, à quelque nuance qu’ils appartiennent, ont condamné hautement les incidents de la gare de Lyon — tous, à l’exception de la Lanterne, l’Intransigeant et la Finance. On a compris combien la seule possibilité que des faüs semblables se produisent, qu’une population en
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- délire se jette sous les rails d’un train emportant un générai est attentatoire à la dignité et à la moralité publiques.
- Mais s'est-on rendu compte des causes de cet en'housiasme? A-t-on compris que cette excitation générale n’est pas imputable au général Boulanger seul et que la plupart de ceux qui condamnent aujourd’hui les folies de la semaine dernière, ont contribué pour leur bonne part à les produire ?
- Puisqu’on a vu tout-à-coup le danger béant, que l’abîme s’est un instant entr’ouvert et qu’on recule épouvanté de la triste perspective qui s'offre aux regards effrayés, essayons de déterminer la responsabilité.
- Dans le dernier numéro de la paix, nous insistions sur ce qu’a de contradictoire la politique républicaine, érigeant en principe la main-mise par le ministre de la guerre sur toute la population valide de 20 à 40 ans. C’est que le parti républicain n’est arrivé là qu’après avoir, lambeau par lambeau, abandonné les doctrines de son passé renié.
- Le parti républicain avait toujours été, en effet, jusqu’à ces derniers temps, un parti anti-militaire. Du jour même où la liberté politique fut proclamée en France, les esprits clairvoyants comprirent qu’il y a contradiction entre l’armée et la liberté, les bases constitutives essentielles de l’une étant en opposition formelle avec les bases de l’autre. En -1792, lorsque l’Europe se préparait à nous envahir, mais qu’elle s’arrêtait, hésitante, à l’entrée de cette fournaise révolutionnaire où l’avenir en fusion bouillonnait, il y eut en France un parti de la paix à côté de celui de la guerre. Les patriotes prudents comme Robespierre prévoyaient bien que dans la défaite de l’ennemi, la liberté publique pouvait s’engloutir. L'esprit de camp tuera l’esprit républicain, disait-il amèrement à Brissot. Son intuition n’était que trop juste. Il se souvenait de Cromwell et de Monk; il prévoyait Bonaparte.
- Plus tard, lorsque l’Europe se rua sur nous,qu’il fallut frapper du pied le sol de la France héroïque pour en faire sortir quatorze armées défendant, avec l’intégrité du territoire l’affranchissement du monde, jamais les républicains de la Convention ne perdirent de vue les dangers toujours menaçants du militarisme. Les efforts constants de cette grande assemblée furent de prévenir l’invasion de l’esprit militaire. Elle y réussit, grâce à l’égalité politique qu’elle établit entre l’officier et le soldat en introduisant le suffrage universel dans l’armée, non seulement en ce qui touchait aux choses de la nation même,telles que l’élection des représentants,
- mais encore en ce qui touchaitles choses militaire? telles que l’élection, par les soldats, d’une partie de leurs supérieurs. La conscription,qui date de cette époque, ne fut décrété qu’à titre purement provisoire. Ceci est formellement spécifié dans le décret de levée en masse. C’était une mesure extrême,un effort suprême de la France prête à périr sous la coalition de ses ennemis ligués! à l’intérieur et à l’extérieur. Dubois-Grancé, qui fut avec Carnot le principal auteur des diverses mesures militaires prises à cette époque, avait soin de dire dans le rapport en faveur de l’adoption de cetactede salut public,qu’ondevait se préoccuper surtout de fondre l’ancien élément militaire dans le grand élément patriotique et républicain ; il ajoutait : « Les citoyens sont les remparts de la patrie, comme les soldats sont l’arme et le rempart de la monarchie. »
- C’est avec des armées animées de ce souffle puissant de la liberté, que la France accomplit les merveilleuses campagnes de 1793-1794.
- Quand, sous l’influence démoralisante de la Terreur blanche et de la réaction triomphantes, ces principes cessèrent de diriger les opérations militaires et de contenir les titulaires de la haute hiérarchie, on sait ce qu’il advint : nos victoires tuèrent la liberté, en même temps que nos armées se transformaient, de libératrices en conquérantes — conquérantes à l’intérieur comme à l’extérieur.
- Sous le despotisme, les républicains reprirent la saine et noble tradition républicaine. Plus d’armées permanentes! L’armée est incompatible avec la forme républicaine. La République ne saurait se poser dans ses relations extérieures, en nation agressive. Elle renierait sa raison d’être, si elle se proposait de porter la servitude chez un peuple voisin. Donc, inutile d’entretenir une coûteuse armée permanente, toujours prête à menacer la liberté. Quant à la sécurité du territoire,elle serait garantie par le républicanisme patriotique de tous les citoyens qui se lèveraient comme un seul homme pour défendre la patrie en danger. Telle était, jusqu’à 1870,1a doctrine républicaine en matière d’armée.
- Depuis 1871 tout a changé. L’armée est devenue un palladium sacré auquel il était défendu de toucher sous peine de lèse-nation. Toutes les autres institutions étaient criticables, sauf celle-là. Les républicains oubliant les leçons du passé n’ont cessé de prêcher le culte de la caserne et de l’uniforme. Pendant quinze ans, on a enseigné à notre malheureux pays à.aimer l’armée, à vivre pour la guerre, comme si la guerre était le but idéal des
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- efforts constants d’un peuple.On peut dire que depuis 1871,1a France a été militarisée à outrance par tous les journaux républicains sans distinction de nuance. Quoi d’étonnantqu’à cette heure,à la suite d’incidents qui ont vivement excité la fermentation des esprits, une explosion de militarisme se produise.
- Que les journaux comme le Temps, la République française, le Radical, la Justice, qui condamnent aujourd'hui les manifestations serviles en l’honneur du général Boulanger, ne s’en prennent qu’à eux d’une situation d’esprit populaiie qu’eux-mêmes ont créée.
- Tôt ou tard, sous les excitalions constantes des divers groupes politiques, rivalisant d’excès dans cette voie de la militarisation, des faits de cette nature devaient se produire. L’idéal militaire est un idéal inférieur. Il fait appel, dans nos civilisations, à ce qu’il y a de plus barbare ; il réveille l’atavisme des instincts mauvais d’une période passée et qui sommeillent, incomplètement éteints dans la bête primitive que nous n’avons pas encore dépouillée.
- En France même, il est d’autant plus dangereux de remuer ce vieux levain de gloire militaire, que notre pays mêle toujours un sentiment généreux, qu’il puise dans son passé libérateur, à l’explosion militaire et à la manifestation de l’idée de Revanche. Et quand les Français sont pris par le cœur, ainsi que l’a dit avec beaucoup de raison Henri Heine, il est difficile de leur faire lâcher prisè.Ah! que Victor Hugo nous connaissait bien, quand il disait :
- La France aime la gloire, et quand le clairon passe,
- Le peuple chante et bat des mains.
- Hélas 1 Quand de vastes problèmes sociaux de la solution desquels dépend l’avenir s’imposent à l’examen et à la bonne volonté de tous ; quand d’une guerre peut sortir tout-à-la fois la ruine materielle et morale du pays! comprendra-t-on, en présence de ce qui se passe, la nécessité de redresser la déviation affligeante de l’enthousiasme populaire ?
- Qu’on ne s’y trompe pas : l’acclamation de la guerre serait le signal de notre ruine morale autant que de notre ruine matérielle, en supposant même que nous sortions victorieux d'uneguerre continentale. Parce que la guerre, sous une république, c’est le danger permanent, l’épéê de Damoclès suspendue sur la liberté. Et quand un peuple a renié la liberté, quand une nation s’est attelée au char de César, il n’y a plus, dans la dégradation
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- morale où elle se plonge, aucun espoir de compensation matérielle. Il est des biens moraux qu’on ne remplace pas.
- Nous avons la ferme conviction que la France n’en est pas encore là. Que dans toute cette agitation qui se fait autour d’un général, les intrigues politiques ont leur part.Il n’en convient pas moins de signaler le danger et d’en marquer les causes.
- Les hommes politiques qui s’effrayent ajuste raison, ron de la popularité de tel ou tel, mais simplement de ce que la popularité peut aller à un général, ne doivent pas s’arrêter aux détails qui l’entretiennent peut-être très-habilement. Ils doivent remonter aux sources, et sans crainte de brûler aujourd’hui ce qu’ils adoraient hier, revenir à la tradition républicaine: ils doivent nous doter d’institutions véritablement républicaines, c’est-à-dire demander avec nous le désarmement européen avec lequel, nous n’aurons à craindre ni pour la sûretédenos relations extérieures, ni pour notre sécurité intérieure.
- La vérité sort quelquefois de la bouche d’un ennemi. Que les républicains méditent les paroles très franches de M. de Mun, dans son discours sur le projet de loi en discussion. L’honorable député de la droite leur a dit : La démocratie est incompatible avec l’organisation militaire, parce que celle-ci s’appelle l’obéissance et la première la liberté. Faire une armée démocratique, c’est là un vain mot. La liberté ne se concilie pas avec l’autorité absolue qui est la base même de toute organisation militaire, quelle qu’elle soit.
- Les incidents qui se sont produits serviront-ils au moins de leçon ? Le Devoir ne cesse d’affirmer que le maintient des armées permanentes, l’armement actuel, sont la ruine matérielle des peuples qu’ils écrasent. Ils peuvent causer aussi sa ruine morale,et c’est pourquoi, devant un péril qui,pour ne pas être imminent n’en est pas moins réel, nous ne cesserons de répéter :
- Le désarmement seul amènera la sécurité à l’extérieur et à l’intérieur, la paix partout —- avec elle l’ordre, la liberté !
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La Liberté du travail et de toute activité humaine.
- Décharger le peuple des impôts en vue d’améliorer le sort des travailleurs doit être un des premiers soins des homm,es d'Etat.
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- LA PRESSE
- ET Li MANIFESTATION BOULANGER
- Les incidents auxquels nous faisons allusion dans notre article,ont vivement ému la presse étrangère, qui s’est plue à les considérer comme le réveil de l’esprit militaire et césarien en France.
- Nous croyons être agréable aux lecteurs du Devoir en reproduisant, ci-dessous, l’appréciation de la plupart des journaux de Paris sur cet événement. On verra que la presse est à peu près unanime à les flétrir.—Ces appréciations sont formulées dans un langage d’une virulence extrême; nous ne les reproduisons pas moins malgré leur caractère d’expression excessif, afin que nos lecteurs,principalement les étrangers, se fassent une idée de la note générale qui a accueilli, dans la presse française, ces événements de tous points déplorables.
- Le Temps s’exprime ainsi :
- Plus la manifestation dont le général Boulanger a été l’objet a paru humiliante pour la Republique, plus on est heureux de constater la vive réaction de bon sens que ce navrant spectacle a provoquée dans l’opinion et dans la presse. Cette réaction a été universelle. A part les metteurs en œuvre de ces sortes de pièces, qui ne pouvaient pas décemment dénigrer leur besogne, quelque triste qu’elle leur apparût, il n’y a eu qu’une voix pour condamner ou désavouer ces procédés et ces mœurs.
- Les amis du général Boulanger eux-mêmes se sont étonnés de la complaisance avec laquelle il s’était prêté à une ovation qui n’avait pour lui rien de flatteur et ont exprimé le regret qu’il n’ait pas eu la pensée ou trouvé le moyen de s’y dérober.
- Mais, à tout prendre, la réprobation a été si forte et si unanime qu’elle suffit pour réduire à ses justes proportions une si lamentable et si grotesque équipée. Nous avions besoin de cette manifestation de folie et de sottise, pour nous consoler. A la réflexion, on ne s’étonne point qu’il reste encore quelque résidu sédimentaire de l’esprit monarchique et de l’esprit césarien, et que ces restes de vieux levain fermentent de temps à autre et se montrent au dehors. Ce sont comme les accidents consécutifs d’une vieille maladie dont on met du temps à se guérir.
- Le Siècle :
- M. le général Boulanger, ancien chef d’état-major du duc d’Aumale, après avoir été bonapartiste, est maintenant l’idole de certains intransigeants. Où s’arrêtera-t-il? S’il est sincèrement converti à la République, comme on l'assure, il a du être singulièrement attristé des ovations qui lui ont été faites à son départ, par quelques centaines d’inconscients, de naïfs
- de braillards et de camelots. Les thuriféraires du général Boulanger ne donneront pas le change à l’opinion publique. Cette foule en délire, qui rappelle les mœurs du Bas-Empire et des républiques espagnoles, ces citoyens qui se croient républicains et qui tendent les bras vers un maître, ces prétendus amis de la liberté qui ont la nostalgie de la dictac-ture, des patriotes qui humilient la patrie et offensent l’armée en les mettant aux pieds d’un homme, sont heureusement une exception dans la France républicaine. La démocratie condamnera, avec la sévérité qu’elles méritent, ces manifestations bruyantes plus ou moins renouvelées des revues de Satory, où se préparait la ruine de la seconde République.
- Le National :
- Peux personnes occupent l’opinion publique.
- L’une, Boulanger, est un brave général qui a fait ses preuves en Kabylie, en lallie, en Cochinchine, qui a été blessé trois fois, quia réussi comme instructeur à Saint-Cyr, comme pacificateur de la Tunisie et comme ministre de la guerre.
- L’autre, Boulange, est un être chimérique, dictateur des braillards, dieu des camelots, personnalité tapageuse, encombrante, sorte de Ramollot démagogique, qui endosse la redingote grise tout en coiffant le bonnet rouge, qui accepte les plus plates apologies, qui respire avec délices l’encens le moins délicat et dont la popularité de tréteaux n’est qu’une vaste rigolade organisée par Paulus, roi des cabotins.
- Nous sommes les amis du général Boulanger dit la Justice. On connait nos sentiments pour le Cabinet Rouvier. Nous n’en sommes que plus à l’aise pour apprécier quelques-unes des scènes qui se sont produites. « Elles sont la négation même de la doctrine et de la tradition républicaines. »
- Quels que soient les services qu’un homme ait rendus, quels que soient ceux qu’il puisse rendre, des républicains ont pour premier devoir de ne jamais exalter à ce point un individu. C’est à l’idée, à l’idée seule, qu’ils doivent leurs hommages.
- Voici maintenant l’opinion du Journal des Débats ;
- Ce qui est plus surprenant, c’est de voir un général, un commandant de corps d’armée, figurer, comme personnage principal, dans les scènes de ce genre.
- Il a eu le triomphe qu’il méritait. Il en est de plus enviables. Il a entendu retentir à ses oreilles les cris : « A bas Grévy ! — A l’Elysée ! » mélés à ceux de : « Vive Boulanger ! » et aux refrains des cafés-concert. 11 a recueilli, avant de quitter Paris, les chaudes et bruyantes sympathies des insulteurs de la République.
- Le Petit Journal :
- C’est plus que le regret d’un ministre perdu ; c’est la main tendue vers un maître.
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- J’espère qu’il suffira de mentionner sur quelle pente nous glissons, pour provoquer une réaction salutaire.
- Le Radical a la note vraie, empreinte du bon sens le plus parfait :
- Hier, à huit heures du soir, pendant que les boulevards, les quais et les rues de Paris gardaient leur physionomie habituelle, animée et paisible à la fois, la gare de Lyon a été envahie par deux ou trois mille manifestants, appartenant les uns à la ligue des patriotes, les autres à l’honorable corporation des gamins de Paris,
- Le train, qui devait partir à huit heures, est parti à dix heures.
- Pendant deux heures, voyageurs, lettres et journaux sont restés en souffrance.
- La vie publique et privée a été interrompue à une tête de ligne de 250 lieues.
- Pourquoi ? Parce que M. le Général partait pour Clermont-Ferrand.
- Il y a là quelque chose d’énorme.
- Sommes-nous donc dans une République de l’Amérique du Sud pour qu’un général puisse, à son aise, disposer des gaies, des trains, des wagons et des voyageurs 9
- M. le général Boulanger est, dit-on, parti sur une locomotive en compagnie de M. Laguerre.
- En temps ordinaire, un pareil départ ferait rire.
- Riez-vous, citoyens ?
- La République française :
- Une cohue de braillards et de dupes a fait vendredi à un officier général de l’armée française, se rendant à son poste l’injure grossière de lui faire une conduite césarienne à la gare de Lyon. Si l’ancien chef d’état-major du duc d’Aumale est rallié avec quelque sincérité à l’idée républicaine, il n’a pu assister sans confusion et sans honte à une manifestation qui voulait être patriotique, qui n’a été que tumultueuse et indigne d’un peuple libre. Quant aux gamins de tout âge qui ont cru acclamer l’armée de la République en troublant l’ordre dans la rue, en envahissant une gare de chemin de fer et en poussant des beuglements de café-concert, nous ne pouvons que les plaindre ; les uns ne gavent pas ce qu’ils font ; les autres sont mûrs pour la servitude et l’abjection qu’ils ont déjà pratiquée.
- La sévérité des bons citoyens, c’est à d’autres qu’il la faut réserver, j’entends aux agences de réclame et aux officines de démagogie qui n’ont vu dans l’organisation de ce désordre qu’une occasion propice pour débiter du mauvais papier, des mauvaises enluminures et des mirlitons. « 11 y a des gens disait Desmoulins, par qui mieux vaut être pendu que loué. » C’est des gens de cette sorte qui ont organisé le tumulte de vendredi soir.
- M. A. Vacquerie dit dans le Rappel
- C’est avec plus de tristesse, c’est avec de l’humiliation que nous avons lu le récit de ce qui s’est passé à la gare de Lyon.
- On nous dit que c’est du patriotisme, et que celui qu’on acclame dans le général Boulanger c’est le général Te anche. Nous ne sommes pas de ceux qui personnifient la patrie dans homme. Et si le général Boulanger mourait demain, il n’y aurait donc plus de revanche, plus d’armée, plus de France !
- Nous n’avons pas été de ceux qui déifiaient Gambetta ; au moins Gambetta était un citoyen comme tous, qui n’avait d’autorité que par la persuasion ; mais, après que la déification d’un soldat nous a valu deux empires, celte ovation à un général !
- Il y a des républicains qui trouvent cela bon pour la République, nous ne leur envions par leur optimisme.
- On lit dans la Nation, feuille radicale, sous la signature de M. Camille Dreyfus, député de la Seine :
- Je suis de ceux qui ont défendu le général Boulanger, ministre de la guerre, contre les attaques des orléanistes. Je suis de ceux qui ont le plus pleinement rendu justice à ses efforts pour réorganiser la défense nationale, et pour relever le moral de l’armée et du pays. J’ai regretté de lui voir quitter le pouvoir ; mais, si quelque chose pouvait diminuer ces regrets, ce serait la manifestation d’hier soir, dont on lira plus loin le compte rendu.
- Je n’accepterai jamais, pour ma part, une situation qui nous conduit tout droit à sacrifier la liberté et le pouvoir civil aux mains d’un soldat.
- De son côté, M. Ranc écrit dans le Petit National :
- Il n’est pas un républicain digne de ce nom, un républicain fidèle aux principes et aux traditions de notre parti, qui né se soit senti pris d’amère tristesse et de profonde inquiétude en lisant le récit des scènes déplorables qui ont marqué le départ pour Clermont-Ferrand de l’ancien ministre de la guerre.
- Si M. le général Boulanger est le soldat que représentent ses amis, un Français uniquement préoccupé des intérêts de la défense, il doit être dégoûté, écœuré, et la cruelle leçon qu’il a reçue lui profitera. Si au contraire il nourrit les desseins qui lui prêtent ses adversaires, il fera bien de réfléchir avant de faire qn pas de plus ! Qu’il sache que le vieux parti républicain tout entier se lèvera pour barrer le chemin à la dictature militaire. Les hommes ne manqueront pas, prêts à donner ce qui leur reste de vie pour défendre contre les affolements d’une foule égarée la République, contre le militarisme le pouvoir civil.
- Ce qu’il y a de grave dans l’état des esprits révélé par la manifestation de la gare de Lyon, c’est qu’à des passions détestables, à d’exécrables sentiments, se mêle un élan dq patriotisme sincère.
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- Et puisque nous venons de prononcer le mot de patriotisme ayons la franchise de dire que le comité directeur de la Ligue des patriotes a dans ce qui s’est passé une part de responsabilité.
- Nous en appelons avec confiance aux membres de la Ligue C’est à eu^, qui sont des républicains, d’empêcher qu’une société fondée pour être une école de patriotisme devienne une école de césarisme et une fabrique de prétoriens.
- Par contre, le Pays nous apprend aujourd’hui, dans un article de M. Robert Mitcheli, que les bonapartistes ont participé à la manifestation.
- Hier, dit-il, une foule immense acclamait le général Boulanger, l’étouffant dans une enthousiaste étreinte, s’efforçant de la retenir à l’heure même où il se disposait à quitter Paris.
- On se jetait sous les roues de la locomotive qui le devait emporter, comme les Hindous fanatiques sous les roues du char de Jagernaut.
- Et, dans cette foule, nos amis se confondaient avec les radicaux des faubourgs, les bourgeois de la. rue du Sentier.
- Et savez-vous pourquoi, monseigneur, la foule faisait à ce soldat un cortège triomphal ?
- C’est parce que l’on veut en finir avec un régime sans force et sans dignité, c’est parce que la France n’entrevoit à l’horizon que la solution royale, et quelle préfère encore le mal dont elle souffre au remède qu’on lui propose.
- La France veut un chef, la France veut un César...
- Bulletin de la Paix armée
- ÉGYPTE
- La convention anglo-turque.— Nous avons,dans un précédent numéro, signalé les clauses de cette convention qui livrerait définitivement l’Egypte à l’Angleterre, si elle était exécutée. Les dernières nouvelles nous annoncent que celte cm-vention anglo-turque relative à l’Egypte n’est toujours pas signée, et tout porte à croire maintenant qu’elle ne le sera pas.
- Les journaux anglais sont restés muets jusqu’à ce matin. Le Times ne dit rien relativement à la non ratification par le sultan de la convention anglo-turque. Cela provient de ce qu’on a espéré jusqu’à la fin que la convention serait ratifiée.
- Sir Drummond-Wolf a reçu l’ordre de partir cette semaine; mais il retardera son départ jusqu’au dernier jour de la semaine, parce que le gouvernement anglais n’a pas perdu tout espoir d’apprendre soudainement que la convention a été ratifiée.
- Sir Drummond-Wolf, tout en faisant ses préparatifs de départ, agit vigoureusement auprès de la Porte. Le grand vizir et le cabinet turc eux-mêmes emploient tous les moyens d’influencer le sultan pour obtenir de lui la ratification,
- Donc la lutte n’est pas encore terminée. Elle ne le sera que lorsque sir Drummond Walf sera parti.
- Le Standard et le Morning Post qui publient des articles sur la non ratification se montrent très vexés. Le premier exprime nettement cette pensée que puisque la France et la Turquie ont préféré la situation actuelle en Egypte à l’é-
- vacuation dans les conditions de la convention non ratifiée l’Angleterre maintiendra désormais ses troupes au Caire et à Alexandrie.
- Le Standard représente, dit-on, beaucoup les idées de lord Salisbury. Mais ce serait une erreur de croire que l’article d’aujourd’hui exprime la pensée du premier ministre ; c’est un article a b irato, sans réflexion et sans autre autorité que celle de son journal.
- ALLEMAGNE
- Procès de Leipsik.— Le réquisitoire du procureur n’a été qu’un long dithyrambe contre la presse française.
- Le procureur a requis contre Klein neuf ans de travaux forcés, et contre Grebert, cinq ans de la même peine ; il s’est prononcé pour l’acquittement d’Erhart.
- Sont venues ensuite les défenses, aux cours desquelles Klein a pris la parole.
- Il est Français, a-t-il dit ; c’est par nécessité qu’il est Allemand. Ce n’e&t pas comme Allemand qu’il a trahi l’Allemagne, mais comme espion français.
- 11 a répété :
- « Je suis espion français et, d’après vos lois, vous êtes obligé de me condamner. Je ne suis pas un criminel de droit commun, comme vos employés allemands, qui volent ce qui leur est confié.
- « A ma place, vous eussiez agi comme moi.
- « Je suis Français ! Je suis Français et soldat français !
- « Le président Drenkmann. — Vous avez la parole pour demander des circonstances atténuantes, mais vous vous tromperiez étrangement si vous croyiez avoir le droit de dire que vous êtes Français. Vous êtes Allemand.
- Klein, — « Allemand par la force ! ( Mnss deutsch ! )
- Le tribunal a enfin rendu son jugement.
- Klein est condamné à six ans de travaux forcés dans une maison de correction.
- Grébert à cinq ans de la même peine.
- Erhart est acquitté.
- Le Journal d'Alsace donne les. détails suivants sur le régime auquel sont soumis M M. Kœchlin-Claudon et Bloch dans la citadelle de Magdebourg, où ils sont intern és :
- Ils sont logés dans un baraquement, où l’on a mis à la disposition de chacun d’eux une chambre, un cabinet de toilette et un jardinet.
- Pendant deux heures le matin et deux heures l’après-midi, ils peuvent se promener ensemble dans leurs jardins. S’il pleut, ils ont la liberté de se réunir dans une salle commune, mais défense de causer, sinon en allemand.
- Ils ne prennent pas à la même table leurs repas, qui leur sont apportés par un restaurateur de la ville.
- Leur correspondance,au départ comme à l’arrivée, est soumise au gouverneur de la citadelle. Enfin un sous-officier les garde à vue.
- On leur permet de travailler, et M.Kœchlin-Claudon, dont l’esprit est très cultivé et qui sort de l’Ecole centrale, met le temps à profit en approfondissant certains problèmes scientifiques.
- BULGARIE
- Nous avons fait connaître la démission donnée à la fois par les régents et par le ministère bulgare, à la suite de dissen-
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- timents créés par le vote qui appelle un nouveau prince sur le trône de Bulgarie.
- Une dépêche de Tirnova annonce que la Sobriané s’est occupée, en séance secrète, de la démission des régents.
- Ceux-ci ont été mandés devant l’Assemblée pour s’expliquer sur les motifs de leur retraite.
- Dans la journée d'hier dimanche, la Sobriané s’est réunie, et à l’unanimité, a refusé la démission des régents, en les invitant à gar ler le pouvoir jusqu’à l’arrivée du prince récemment élu. Les régents qui ont acquiescé à ce désir, travaillent à la formation d’un nouveau cabinet.
- La Sobranié a, dans la même séance nommé une députation chargée d’aller prier le nouveau prince d’entrer immédiatement en Bulgarie. On n’est pas plus pressé de posséder un maître.
- N’oublions pas à ce propos que le prince ne peut entrer en fonctions qu’avec la permission des grandes puissances. Le nouvel élu est déjà à pen près certain de n’avoir nas l’assentiment de l’une d’elles qui n’est pas la moindre. La Russie, en effet,continue de n’être point satisfaite du choix de laSobrianié, et le crie par tous ses journaux. C’est donc une aventure à courir pour celui qui n’occnpe pas encore le trône de Bulgarie*
- Nous n’irons pas aussi loin que le Nouveau temps russe qui l’autre jour invitait Ferdinand de Saxe-Cobourg à « penser au sort de l’empereur Maximilien » ; mais nous croyons qu’il fera bien de songer au sort d’Alexandre de Battenberg.
- Les dépêches que l’on trouvera à notre seconde page donnent des renseignements circonstanciés sur ces incidents.
- LA FÊTE DU 14 JUILLET
- Une certaine anxiété a précédé la fête nationale du 14 juillet. Sur la foi de certains journaux qui se sont efforcés de convier la population parisienne à une grande démonstration en faveur du général Boulanger, on craignait que cette journée ne dégénérât, sinon en émeute possible, au moins en manifestations tumultueuses.
- Il n’en a rien été, et nous nous en félicitons.
- Les journaux qui avaient appelé le peuple de Paris à une manifestation parlent bien d’une explosion d’indignation populaire qui se serait produite à Longchamps en faveur du général Boulanger. Mais leurs récits sont évidemment fantaisistes.
- Voici, par exemple, ce que dit le Petit Journal dont la modération et l’impartialité politiques sont très recommandables, par suite du piublic mêlé de ses lecteurs.
- « En résumé, dit-il, hier, 14 juillet, anniversaire de la grande révolution, le parti républicain de raison a triomphé... La manifestation en l’honneur du général Boulanger a fini par prendre un caractère de plaisanterie et de farce
- Le journal YEstaffette donne la même noie.
- Le Radical, sous la signature S, Lacroix, député de l’extrême-gauche, dit :
- « La Fête nationale à Paris a été ce qu’elle devait être: la fête de l’armée, la fête de la République. Ceux qui avaient rêvé de faire de cette journée l’occasion d’une ovation à une personnalité tapageuse, ont pu voir par eux-même combien le sentiment de la population répugnait à une pareille entreprise.
- « Des meneurs de l’industrie boulangiste avaient donné rendez-vous à la population de Paris.
- La population de Paris est venue en foule, gaie, émue, heureuse, de fêter la République. Elle n’a point acclamé M. Boulanger, elle a, et de tout cœur, crié :
- « Vive la République! »
- « C’est bien. Le scandale de la gare de Lyon est réparé. Paris, le tout Paris populaire, démocrate républicain,afaitsamanifestation, pacifique, calme, digne. »
- RÉSOLUTIONS
- DU
- COMITÉ DE PARIS
- Dans sa dernière séance, le conseil exécutif du comité de Paris a pris les résolutions suivantes :
- Première résolution :
- 1® Sur la question égyptienne :
- Le conseil :
- Considérant les difficultés que soulève la question égyptienne, et les périls qu’elle peut entraîner un jour, soit pour la bonne entente des nations, soit pour la paix générale ;
- Considérant que dès lors il est indispensable de ne s’inspirer dans cette question que des sentiments de justice universelle reconnue par tous les peuples ;
- Déclare :
- 1° L’Égypte doit rester indépendante, s’administrer en dehors de toute influence étrangère, et posséder un régime judiciaire qui assure en tout temps aux étrangers comme aux nationaux une justice impartiale ;
- 2° Le territoire Égyptien doit être déclaré neutre et inviolable à perpétuité ;
- 3° Spécialement le canal de Suez doit être neutralisé, et rester ouvert, en temps de paix comme en temps de guerre aux navires de toutes tes nations ;
- 4° Ces mesures doivent être placées sous la sauvegarde du droit public européen, et sous la garantie de toutes les puissances ;
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- LE DEVOIR
- 5° Aux effets ci-dessus, le Comité émet le vœu, que les gouvernements de France et d’Angleterre s’entendent cordialement, daus le plus bref délai, pour provoquer la réunion d'uri congrès européen, ayant pour mission de régler les conditions du nouvel ordre de choses qui vient d’être formulé, et mettre fin en Égypte à l’occupation militaire.
- Seconde résolution.
- Sur le projet du tribunal international proposé par M. Léone Lévy ;
- Considérant que ce projet est plein de vues sérieuses, consciencieusement élaborées :
- Que d’autres projets sur la même matière sont en élaboration, et seront discutés dans les réunions que l’on annonce ;
- Qu’il convient, avant de prendre une résolution finale, de comparer entre eux les divers plans élaborés ;
- Adresse ses remerciements et ses félicitations à M. Léone Lévy pour son travail ;
- Décide que ce travail sera tenu à la disposition de tous les adhérents du Comité, pour être étudié par eux, avec tous les autres qui pourront être présentés sur le même sujet.
- Troisième résolution.
- Sur la communication de M. Lemonnier président de la Ligue de la Paix et de la Liberté, au sujet du congrès convoqué à Genève pour le 4 septembre prochain.
- Déclare ;
- 1° M. Lemonnier sera remercié de la communication et félicité de son initiative ;
- 28 Le Comité de Paris sera représenté au congrès de Genève, soit dans la personne de Fun de ses membres, soit par un mémoire envoyé sur les questions posées.
- Quatrième résolution.
- Au sujet d’un article publié par l’indépendance Bulgare,
- Considérant que le journal Y Indépendance Bulgare, publié à Sofia, et qui délend la régence de ce pays, contenait récemment un article où on lisait ce qui suit :
- « Pour résoudre la question bulgare, il faut une guerre entre l’Allemagne et l’orgueilleuse nation Française qui ne peut se décider à pardonner à l’Allemagne la honte dont celle-ci l’a abreuvée. La solution de la question bulgare dépend maintenant d’un conflit entre la France et l’Allemagne. »
- Déclare .*
- Les États balkaniques, s’ils veulent aspirer à l’indépendance et à la neutralité, doivent avant tout observer eux-mêmes une stricte neutralité vis-à-vis des autres peuples. A ce titre, le Comité réprouve comme hautement condamnables au point de vue moral, et non moins imprudents au point de vue politique, les outrages adressés dans les termes qui précédent à l’une des grandes nations de l’Europe.
- Cette dernière résolution sera communiquée au gouvernement de Sofia.
- L’HOMME A DEUX TÊTES
- Savez-vous pourquoi le mariage de César Bourdillon avec Célestine-Outarde de la Taupière, qui devait se célébrer à la Chandeleur de l’année 1874, fut retardé jusqu’à la Qua-simodo ?
- Vous me dites que ça vous est bien égal, et que vous ne connaissez ni Bourdillon ni sa femme. Eh bien, je vais vous les présenter.
- Bourdillon avait cinquante-cinq ans à cette époque — il les a encore. C’est l’âge d’or, d’après lui. Je veux bien. Depuis longtemps il ne porte plus de cheveux sur le sommet de la tête ; il prétend que c’est plus commode. Soit. Bourdillon a la figure large et épanouie, la bouche comme la figure ; son abdomen représente assez bien un petit aérostat coupé en deux. 11 porte des favoris rouges, un nez rubicond, un cou cramoisi. C’est sa couleur. En somme, un excellent garçon, et, qui plus est, un malin, 11 a un œil plus grand que l’autre, par suite de son habitude d’y fourrer le doigt en disant : « J’ai l’œil américain » !
- Bourdillon est exempt de ces petits préjugés et de ces ridicules superstitions qui sont le lot des esprits étroits, des âmes vulgaires. Ainsi, vous le verriez, le matin, mettre ses chaussettes, en commençant par le pied droit ou le pied gauche indistinctement. Il est au-dessus de cela. Il marchera également sur la queue d’un lézard sans sourciller, et ne fera pas son testament parce qu’un couteau et une fourchette forment une croix sur la table. C’est un homme, enfin. Pourtant il ne faut pas non plus que l’épreuve dépasse certaines limites. Par exemple, si vous laissez trois bougies allumées dans le même appartement, je ne réponds plus de lui.
- Vous me demandez sa profession. Il ne la cache pas. Il livre au commerce ces bandes élastiques qu’on attache au pantalon et qui se croisent sur le dos, après avoir passé sur les épaules, comme les buffleteries de l’ancienne garde nationale. Il est fabricant de bretelles, en un mot. La bretelle, délaissée longtemps, reprend faveur aujourd’hui, et c’est grâce aux gens de la capacité de Bourdillon. Celui-ci possède une fabrique de ces engins aux environs de la ville de M...
- Un homme de cette trempe ne pouvait pas décemment rester célibataire. Dès qu’il voulut s’en donner la peine, il trouva, comme on dit, chaussure à son pied. Beau nom, belle dot. Il épousa, à la fois, Mlle de la Taupière, vierge de quarante ans, et un bon sac d’écus sonnants et trébuchants.
- La beauté de Célestine n’était pas de celles qui séduisent au premier coup d’œil. Si l’on veut s’en faire une idée, il faut se pénétrer de ceci : Tout ce qui était rond chez Bourdillon était carré chez Mlle de la Taupière, le nez, le front, les épaules, tout. En contemplant le carré de celle-ci et le rond de celui-là, on se prenait involontairement à songer à la quadrature du cercle.
- La veille du jour où devait se célébrer son mariage, César
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- Bourdillon s’était rendu à M... pour y faire quelques emplettes. Il arriva, le matin, de très bonne heure, et, en traversant la place principale de la ville, il fut étonné de la voir encombrée par une toule inusitée. Il s’agissait d’une exécution capitale. Un assassin quelconque allait être mené là, dans quelques instants pour expier publiquement son crime. A cette époque, la lugubre machine était encore juchée sur une plate-forme élevée, et l’on apercevait de loin ces deux poteaux entre lesquels glisse le fer en triangle.
- Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais les apprêts même d’une pareille cérémonie me donnent le frisson. Ce moment où l’on va lancer dans l’inconnu un être animé, me parait devoir être toujours empreint d’une inquiétude solennelle, pour les juges aussi bien que pour le condamné.
- Bourdillon, lui, était bien loin de cette faiblesse; c’était un esprit fort, un gaillard plein de bon sens et qui n’aurait jamais fait de sensibilité mal à propos. Il se disait : « On va couper le cou à un scélérat. C’est bien fait ». Il ne sortait pas de là.
- En voyant la multitude qui couvrait la place, il fit la remarque judicieuse que, pour franchir cette mer humaine, il faudrait jouer des coudes, se donner beaucoup de mal ; qu’il était préférable, en conséquence, de rester là et de s’offrir ce spectacle d’une agonie, puisque cela ne coûtait rien. Après de nombreuses tentatives, il parvint à loger confortablement son ventre entre le coude pointu d’un clerc de notaire et le parapluie monumental d’une campagnarde. Alors il regarda.
- Un grand mouvement se produisait vers le centre de la place; le condamné venait d’arriver. On touchait au lugubre dénouement. Au même moment, la campagnarde ouvrit son gigantesque parapluie, malgré les rumeurs et les protestations de la foule. On entendit un coup sourd. C’était fini, mais Bourdillon n’avait rien vu. En se dirigeant vers son hôtel, il se disait : « Décidément ces choses là ne me produisent aucune émotion. Je raconterai l’affaire à ma chère Outarde — il appelait ainsi Célestine dans l’intimité ;— elle sera contente d’avoir un mari aussi brave.
- La journée de César fut consacrée aux achats qu’il avait prémédités ; le soir il se trouva à la table d’hôte en compagnie assez nombreuse. On parlait de l’exécution du matin, cela va sans dire. Chacun rapportait à ce sujet quelque anecdote de bourreau et de guillotiné. Ce n’était pas d’une gaieté étourdissante; mais cela n’empêchait pas Bourdillon de faire manœuvrer bruyamment ses puissantes mâchoires, et de se gargariser l’épiglotte à l’aide d’un petit vin du crû.
- C’était un marchand de cotonnades qui tenait le dé de la conversation. Ce commerçant soutenait une thèse excessivement peu folâtre, tendant à prouver qu’un homme peut vivre encore après qu’on lui a coupé la tête. L’orateur était très disert, et appuyait son dire par une foule d’exemples à donner la chair de poule à un crocodile. Je ne sais où il avait été pêchèr m arguments — très curieux pour un marchand de >
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- cotonnades. 11 prétendait, entre autres choses, que le cerveau siège dps sensations, ne pouvait cesser de percevoir et, par conséquent, de souffrir, qu’une fois la circulation du sang complètement arrêtée. Or, la pression de l’air extérieur maintenant le sang dans les vaisseaux, la vie devait durer, selon lui, trois heures encore après l’exécution. En vérité, c’était un homme très fort, je vous le dis.
- Bourdillon se contentait de hausser les épaules et de sourire de pitié, quand sa bouche n’était pas trop encombrée. Les autres convives discutaient, les uns se rangeant à l’avis du docte marchand, les autres essayant de le combattre. Seul, dans un coin de la salle, un individu d’un aspect singulier gardait le silence. Il était coiffé d’une casquette de loutre retombant sur ses oreilles, et un vaste cache-nez lui entourait la moitié du visage. Il mangeait très peu, et en introduisant sa fourchette sous les plis du cache-nez, sans se déranger autrement. Avant tout le monde il se leva de table et sortit sans qu’on le remarquât.
- Bourdillon, après s’être rincé les gencives avec un verre de Bordeaux, disait en ce moment, d’un air entendu et du ton d’un président qui clôt les débats : « Tenez, tout ça c’est des bêtises. Quand on a coupé la tête à un homme, il est bien mort, et la preuve, c’est qu’on l’enterre ». Sur ces paroles magistrales et péremptoires, le fabricant de bretelles se leva à son tour et gagna la chambre qu’il devait occuper dans l’hôtel jusqu’au lendemain matin.
- C’est ici que commence le fantastique "de l’affaire. Rassurez-vous, je vous ai promis un homme à deux têtes ; vous l’aurez.
- Arrivé dans sa chambre, Bourdillon se mit en devoir de ranger méthodiquement, sur un meuble, les différents objets dont il avait fait l’acquisition pour sa future. Il y avait là des articles sérieux, d’autres badins. Mais passons. Notre homme souriait en procédant lentement à sa besogne. Enfin, jetant un coup d’œil satisfait sur les paquets alignés en bon ordre, il murmura : a Allons, ma bonne Outarde sera contente ! » Alors, il s’assit devant la cheminée et exposa voluptueusement ses mollets à la flamme.
- « Dans quelques heures, disait le gros fabricant en frottant vigoureusement ce qui lui servait de mains, dans quelques heures, sans plus tarder, j’encaisserai la Taupière et ses écus. Le sac est garni et, franchement, Célestine n’est pas mal tournée ; elle a même quelque chose de distingué. On ne peut pas aller contre ça. Après tout, moi non plus je ne suis pas trop déchiré. Hé !... Hé 1... je ne suis pas trop... »
- Il venait de se lever et de jeter les yeux sur la glace placée au-dessus. Et il restait immobile, la bouche béante, l’œil rond comme une pièce de cent sous. S'il avait eu des cheveux, ils se seraient dressés sur son crâne. Il y avait de quoi. Dans la glace, là, devant lui, il apercevait d’abord le Bourdillon qu’il connaissait ; mais à côté de sa tete, sur son épaule, à droite, se dressait une autre tète, horrible, celle-là, avec des
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- yeux clignotants, une barbe inculte et — comble de l’épouvante — pleine de sang.
- Tout d’abord la gorge de Bourdillon, resserrée par la peur, se refusa à émettre aucun son. Enfin il s’écria d’une voix i étranglée : « Le guillottiné ».
- Alors la tête sanglante s’abaissa et se releva lentement, à plusieurs reprises, comme pour approuver cette supposition. Fou de terreur, le fabricant porta instinctivement la main à son épaule pour chasser cette hideuse apparition. Puis, essayant de maîtriser son émotion, il se retourna afin de voir san doute derrière lui. Il n’y avait rien. Mais qnaud il reporta, en tremblant, ses yeux vers la glace, la tête, toujours l’horrible tête du guillottiné, qui avait l’air de le saluer.
- Bourdillon n’y put tenir ; il s’allongea lourdement sur le tapis et ne reprit connaissance que huit jours après, au milieu d’une fièvre cérébrale qui fut suivie de complications et lejint, pendant quatre mois, à deux doigts de la mort.
- En quittant la salle à manger, l’inconnu à la casquette de loutre s’était rendu dans sa chambre. Là, pour un motif ignoré, il s’était coupé la gorge avec un rasoir sans se tuer du coup. Alors, regrettant sans doute l’acte auquel il s’était livré, il avait voulu demander du secours à son voisin et avait passé la tête à une sorte de judas pratiqué dans la cloison, en ace de la glace, et que Bourdillon avait négligé de clore.
- De là ces mouvements convulsifs que le brave fabricant avait pris pour des saluts de guillotiné.
- Et voilà pourquoi César Bourdillon resta célibataire jusqu’à la Quasimodo. Depuis qu’il en a vu de si près, il ne dit plus que les exécutions capitales ne lui procurent aucune émotion.
- Charles Lamour.
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- BIBLIOGRAPHIE
- Publication du Progrès médical.
- Paris, 14, rue des Carmes.
- Manuel pratique de la garde-malade et de Vin-firmiêre publié par le Dr Bourneville, médecin de Bicêtre, Directeur des Ecoles municipales d’infirmières, avec la collaboration de MM. Blondeau, de Boyer, Ed. Brissaud, Badin, H. Duret, G. Maunoury, Monod, Poirier, Ch. Petit, Vendot,
- S. Régnier, SevestreetP. Yvon.
- Cet ouvrage, adopté par les écoles départementales et municipales d’infirmiers et d’infirmières du département delà Seine et de Paris, est divisé en trois volumes pourvus de nombreuses gravures explicatives.
- Le premier volume comprend l’anatomie et la physiologie (prix 2 francs).
- Le second embrasse toutes les connaissances plus spécialement utiles aux infirmières et aux mères de famille pour le soin des malades à domicile. Signalons sous ce rapport les précieux enseignements concernant les lits et leurs accessoires, les pansements, les bandages; les bains, l’alimentation, les
- petites opérations, etc.; toutes choses dont la vulgarisation est appelée à rendre les plus grands services aux familles et aux malades. Ce volume se vend 3 frs. 50.
- Le troisième volume est divisée en deux parties : la première est consacrée aux notions relatives à l’administration des médicaments, à la préparation de ceux qui sout d’habitude laissés au soin de la garde-malade. 11 traite aussi des soins à donner aux femmes en couche. La seconde partie est composée d’un petit dictionnaire comprenant les termes le plus souvent usités en médecine et dont la connaissance est nécessaire aux infirmières. Prix de ce volume 2 frs.
- Les trois volumes réunis se vendent cinq francs.
- En résumé, ce Manuel qui en est à sa troisième édition, revue et augmentée, constitue un livre clair, précis, pratique, mettant les infirmières, les gardes malades et les mères de familles en mesure, non seulement de pouvoir exécuter avec la plus rigoureuse exactitude les prescriptions du médecin, mais encore d’entourer les malades delà sollitude la plus éclairée et la plus efficace.
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 4 au 10 Juillet 1887.
- Naissance :
- Le 4 Juillet, de Legrand Etienne Maximin Eugène, fils de Legrand Jules et de Meufroy Zénaide.
- Le 7 Juillet, de Austelle,fille de Austelle Gustave et de Yandois Victorine.
- Décès :
- Le 7 Juillet, de Loiseau Amélie Ferdinande, épouse de Mismaque Jules, âgée de 59 ans.
- La Revue socialiste.
- Le numéro 31 de la Revue socialiste, dont voici le sommaire, vient de paraître : Analyse socialiste, A Chirac. — Aryens et Sémites, A Regnard. — Le droit des animaux, Marie Huot.— Ferdinand Lassalle, B. Malon.—- Le Socialisme à l’Exposition, S. Deynaud.— Le Matérialisme de Karl Marx et le socialisme français, G. Rouanet.— Correspondance, A. Chirac, B. Malon, G. Rouanet.— Société républicaine d’économie sociale.— Le mouvement socialiste en France et en Europe, E. Blamon.— Livres, B. M.; G. R.; G. M.
- Abonnements : France : Trois mois, 3 francs.— Six mois, 6 francs.— Un an, 12 francs. Étranger: Trois mois, 3 fr. 50.— Six mois, 7 francs.— Un an 14 francs.
- Le numéro, 1 franc pour la France.
- La Revue socialiste parait tous les mois par livraison de 112 à 128 pages in-8° et contient la matière d’un volume in-18 à 3 fr. 50.
- Paris, 43, rue des Petits-Carreaux.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- «ru/te. — tmp. Bari.
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- 1T Année, Tome il.— N' 463 Le numéro Hebdomadaire 20 c. Dimanche 24 Juillet 1887
- LEDEVOm
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
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- 6 J*
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- Un an'. ... 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
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- S, rue Neuve-des-Petits-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTDALITË
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la hase de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent) des minorités ;
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d'hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales 'professionnelles, sous la sanction des Unions:
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7» Organisation de la mutualité nationale et delà solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- programme des réformes d’actualité. — La situation.— Congrès ouvriers.— Fédération de 1889. — Mouvement coopératif. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Chronique du pain cher. — Faits politiques et sociaux. — Les cahiers électoraux et les réformes sociales. — La quittance de loyer.— Bibliographie. — Etat-civil du Familistère.
- Le dernier débat de politique générale, soulevé par l’interpellation de MM. Tony-Révillon, Pelle-tan, Clémenceau, etc., a abouti à la consolidation du ministère Rouvier, à l’échec complet de l’extrê-me-gauche et du radicalisme, battus par une majorité de 380 voix contre 111.
- D’ordinaire, nousnenous arrêtons pas longtemps sur ces incidents où la politique de personnes tient toute la place qui devraitêtre exclusivement réservée à la politique de réformes ou de principes. Cette fois, cependant, force nous est de prêter attention au débat de l’autre jour parce que des paroles graves y ont été prononcées ; des déclarations formelles ont été faites qui nous attristent profondément.
- M. Clémenceau, avec sa logique serrée, d’ordinaire si vive, si pressante, mais sur le terrain critique seulement, dit en substance au minislère :
- Il est avéré, par le dépouillement des votes de cette assemblée, que vous vous maintenez seulement grâce au concours de la droite monarchique.
- Il y a là une anomalie inexplicable. Les journaux réactionnaires affirment tous les jours, pourrassu-rer leur clientèle sur les conséquences que peut avoir cette coalition, que le concours de la droite ne vous est acquis qu’en retour de la complaisance plus ou moins grande que vous mettez à favoriser ses tendances et ses projets. Un ministère républicain doit se laver d’une imputation pareille! Vous ne pouvez pas gouverner avec la droite, pour gouverner républicainement. La politique républicaine est exclusive de la politique monarchique.— Et comme M. Rouvier protestait de son dévouement à la République ; comme il déclarait qu’il c’avait pas sollicité le concours de cette partie de l’assemblée, M. Clémenceau riposta :
- Si la droite vote avec vous, c’est parce que votre politique favorise les intérêts conservateurs qu’elle défend. Nous vous demandons de ne plus favoriser I
- ces intérêts; de faire, en un mot, de la politique républicaine. Préoccupez-vous du sort des classes laborieuses qui attendent de la République leur affranchissement, et la droite votera contre vous. Essayez avec nous d’imposer la richesse au profit du peuple que vos taxes budgétaires, exclusivement perçues sur lui écrasent au profit de la féodalité propriétaire, industrielle et commerciale — la droite votera contre vous. Déclarez à cette tribune que vous n’abandonnez pas l’œuvre de laïcisation commencée par vos prédécesseurs et la droite encore votera contre vous. Nous, en revanche, nous vous soutiendrons de toute notre énergie ; notre concours vous est assuré, à la condition que ce concours sera exclusif de celui de la droite.
- Ainsi mis en demeure de se prononcer, le cabinet répondit par l’organe de M. Rouvier : Nous ne voulons pas gouverner contre la partie monarchique de la Chambre.’ Nous acceptons tous les concours d'où qu’ils viennent, sans en repousser aucun. Vous nous demandez d’inaugurer une politique de combat contre une fraction considérable de la nation. Nous ne ferons pas cela. Vous nous demandez d’opprimer les consciences (il faisait allusion à la poursuite de la laïcisation de renseignement ) nous nous y refusons...
- La droite applaudit, cela va sans dire, ces déclarations, et au vote, une majorité considérable les sanctionna.
- Quelle est la portée exacte de ce langage que nous n’avions jamais entendu dans la bouche d’un ministre républicain? Faut-il le considérer comme le point de départ d'une ère nouvelle de politique gouvernementale qui nous ménagerait bien de surprises inédites ? Autant de points d’interrogation auxquels il est difficile de répondre, parce que _ toute la signification de ces déclarations est dans l’intention personnelle qui les dicte, et cette intention, nous ne la connaissons pas. Nous ne pouvons pas, non plus, comme le font tant d’autres, scruter des pensées intimes insuffisamment mises à jour dans la déclaration ministérielle. Mais à coup sûr, ce langage est profondément affligeant. Il dénote une déviation profonde de l’esprit politique parle-, mentairè ; un affollement co'mplet dans la majorité républicaine.
- Pourquoi?— Parce que l’interpellation de la semaine dernière, malgré la logique serrée de M. Clémenceau, le dilemne dans lequel il a paru un instant renfermer étroitement le ministère, ne partait pas d’un point de vue précis, formel. Parce que les éléments interpellateurs étaient disparates, sans
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- lien ni cohésion entre eux, sans pensée commune d’une politique républicaine comme la définissait le leader de l’extrême-gauche. Son argumentation fut serrée, concise, très nette, mais on savait que derrière M. Glémenceau s’agitaient des questions de personnes ; que selon l’expression très heureuse deM.Rouvier, il ne s’agissaitpas de présence, mais d’absence, et que c’était moins une question de principes et de réformes qui était en jeu qu’une question de personnalité déplorable qui, le lendemain de la chûte du. ministère, jetterait l’opinion publique dans les plus détestables imbroglios.
- Et voiià comment, un ministre a pu dire impunément devant une chambre républicaine qu’il ne voulait pas gouverner contre la monarchie ! comme s’il était possible de faire de la politique sociale républicaine en maintenant les privilèges et les monopoles que les conservateurs défendent!
- Ah ! les hommes sincères qui voient dans le gouvernement républicain l’instrument indispensable des modifications sociales à apporter dans l’ordre des choses existant doivent s’affliger profondément d’un gâchis politique si épouvantable.
- Dans notre dernier numéro nous signalions l’état d’esprit populaire et le péril que cette situation fait courir à notre pays. L’état d’esprit des gouvernants n’est guère moins inquiétant que celui des gouvernés. Lorsqu’il s’agit pour la chambre d’exécuter les désidératas si clairement manifestés,ainsi que nous le verrons ailleurs, par les élections de 1885; de sauver la France de la guerre sociale où elle court, par suite de l’acuité des antagonismes sociaux qui vont croissant ; lorsque les masses ouvrières, énervées par les attermoiements qui perpé tuent leurs misères, perdant la conscience de ce qu’elles ont à faire pour sortir de leur condition lamentable acclament des personnalités sans consistance et placent leurs espérances, non plus sur la réalisation de tel ou tel projet de réformes mais dans l’avènement d’un homme — parmi les gouvernants l’affolement est le même, l’esprit flotte aux mêmes illusions, se laisse prendre au même mirage, et dans l’anarchie gouvernementale et intellectuelle déchaînée, on a beau chercher un point fixe d’appui, on ne trouve rien que le désordre, le vide, la réaction...
- Oui ! la réaction ! car dans une crise comme celle que nous traversons, ne pas avancer, reléguer la solution des problèmes sociaux après la solution des questions de personnes, c’est rétrogader ; parce que le mal s’aggrave tous les jours, l’outre aux trvHoêtës s’enfle démesurément, et si cet état de
- choses devait durer encore longtemps, nous ne savons quel terrible demain sortirait d’aujourd’hui — quel triste avenir élaborerait un présent si profondément troublé.
- Si au lieu des attaques incessantes et systématiques que toutes les fractions delà Chambre se sont injustement — ou justement, peu importe ! — renvoyées, on se fût appliqué à l’élaboration des réformes commandées par la situation déplorable de notre état économique — si l’extrême-gauche, par exemple, au lieu de se borner à réclamer de la fraction dite opportuniste, un nombre plus ou moins grand de portefeuilles pour les siens se fût exclusivement attachée à amener cette fraction à étudier avec elles les voies et moyens propres à soulager la classe ouvrière, à remédier aux misères résultant de l'anarchie du travail non organisé, nous n’en serions pas aujourd’hui où nous en sommes.
- M. Henri Maret, dont nous avons eu plus d’une fois, dans les colonnes du Devoir, à louer la bonne volonté, reprochait tout cela avec beaucoup de sens à ses collègues du groupe dont il fait partie. Le reproche était fondé. Du gouvernement, les uns comme les autres n’ont vu que les avantages, les projets matériels ou moraux qu’on peut en retirer: l’influence, les places à disposer, les situations brillantes dans lesquelles on paraît. Les amis se montraient satisfaits, certes, d’une telle politique ; mais la France, mais le peuple ? Le peuple comme sœur Anne, avait beau fixer un regard anxieux sur la plaine poudreuse, il a attendu vainement et n’a rien vu venir.
- Il y a certainement à l’extrême-gauche et sur tous les bancs de la majorité républicaine des hommes bien intentionnés personnellement, nous voulons le croire. Ceux-là déplorent l’imbroglio dans lequel nous nous débattons. Mais la majeure partie, presque tous, ont borné leur horizon politique à des questions de personnes. On a cherché à avoir un ministre de la guerre dans son parti. Et maintenant qu’on l’a, voilà bien embarrassés les auteurs mêmes de sa popularité.
- A cet égard M. Glémenceau s’est montré très ferme. Il a nettement condamné toute manifestation césarienne, toute politique qui aurait pour but le retour d’une personnalité encombrante que rien ne désigne au rôle de chef de parti, que tout, au contraire en éloigne, sous peine, pour la France, de suivre la pente dangereuse qui mène droit à la perte de la liberté. Malheureusement M. Glémen-ceann’esDrimait nas les sentiments de l’üMtîimitÆ
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- de son groupe, puisqti’après lui un orateur de l’ex- j trême-gauche vint rouvrir la question de personnes qu’on croyait fermée avec M. Glémenceau.
- Toute celte confusion aboutit à la consolidation du ministère, après les graves déclarations enregistrées plus haut, après le refus formel d’une politique républicaine de combat contre la monarchie. De sorte qu’à cette heure, la situation peut se résumer ainsi : adroite, un ministère se disant républicain, qui réprouve avec force l’immixtion des titulaires de la haute hiérarchie militaire dans la politique intérieure et pour lequel votent ostensiblement les monarchistes; à gauche, une opposition qui se réclame de la République, mais sans doctrines, sans aucun lien de cohésion, les uns persistant à s’accrocher à la popularité de mauvais aloi faite à un général, les autres faibles ou trop peu nombreux pour faire appel à l’esprit public sur un programme de réformes nettement déterminées.
- N’est-ce pas lamentable, et n’avons-nous pas raison de dire que c’est une véritable régression?
- Si dans la mélée furieuse des injures et des insultes qui se croisent de part et d’autre, nous avions chance d’être entendu, nous crierions à tous ces A'trides: Les uns comme les autres, vous démantelez la République.
- La République n’est pas en danger parce que les intrigues de quelques politiciens ou journalistes à l’affût de toute popularité cherchent à battre monnaie autour d’un nom; — ce nom serait bientôt oublié le jour où l’on s’occuperait sérieusement de mettre lin aux difficultés économiques de toute sorte qui font que le peuple énervé par les atter-moiments se jette dans la première voie venue, perd conscience de sa situation, de ses devoirs autant que de ses droits; — la République n’est pas en danger non plus, parce que la France ne déclare pas la guerre à l’Allemagne comme le voudraient d’autres; — mais elle est mise en danger par les monstrueuses coalitions de gens, entre lesquels n’existe aucun lien sérieux d’œuvre utile et de tâche grande à accomplir. La République est en danger parce qu’elle doit être un gouvernement de réformes et que jusqu’ici elle ne paraît être qu’une cause de discorde et de troubles entre groupes et sous-groupes qu’aucune bonne volonté ne réunit. *
- Cessons donc ces misérables et mesquines disputes. A gauche, ne croyez pas que le salut de la patrie soit attaché au retour aux affaires d’un général. Le salut de la patrie est bien plutôt attaché aux mesures de prévoyance sociale que vous
- j élaborerez pour ramener la paix et la sécurité dans les régions du travail profondément troublées.— A droite, ne croyez pas que les masses aient à ce point perdu tout sentiment des nécessités sociales, qu’une politique de réparation économique, d’organisation du travail,serait dédaignée par lui.Tout au contraire, ce serait là le moyen d’opérer celte concentration jadis réclamée par vous.
- Dans un cas comme dans l’autre, la concentration doit se faire sur le terrain de l’amélioration du sort du plus grand nombre. Pour cela, il faut, d’une part, arborer hardiment une politique antimonarchiste; de l’autre renoncer à la prépondérance tapageuse de n’importe quelle influence personnelle. Ce faisant nous entrerons dans la voie d’organisation sociale, qui sera aussi la voie de la réconciliation entre les frères ennemis, i’ère de la paix, la fin de nos division intestines, le commencement du régime républicain.
- Malheureusement, ces sages conseils n’ont pas grand chance d‘être entendus. Nous ne les donnons pas moins, sûrs que la majorité de nos lecteurs les approuvera. Puissent-ils, dans le cercle de leurs relations, les répandre et les propager, car nous sommes sur une pente dangereuse et nul ne peut savoir ce qu’il y a au fond, si nous nous y engageons davantage.
- Congrès ouvriers •
- Deux congrès seront tenus le mois prochain en Belgique et en France.
- Voici d’abord le manifeste que vient d’adresser aux Chambres syndicales, sociétés coopératives ouvrières etc., la Fédération des travailleurs socialistes.
- Camarades de travail,
- Pour la huitième fois, l’Union fédérative a l’honneur de vous inviter à ses assises régionales.
- Elle a l’intime conviction que vous répondrez à son appel en grand nombre et qu’ainsi que les années précédentes, vous montrerez à vos adversaires politiques et économiques, que vous êtes soucieux de vos intérêts et de l’avenir de la République.
- Les questions à l’ordre du jour ont, du reste, une importance qui ne saurait vous échapper, les voici telles quelles ont été adoptées par l’Union fédérative du Centre.
- ORDRE DU CONGRÈS
- lre Question. — La lutte de classe.
- 2e Question. — Les services publics et leur application.
- 3e Question. — Suppression des octrois, remplacés par un impôt fortement progressif sur le revenu. ^
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- 4e Question. — Organisation du travail, Ecoles professionnelles, Travaux de la ville, Ateliers corporatifs et municipaux, l’hygiène dans les ateliers, travail dans les prisons, le Travail de la femme, Caisses de chômage municipales, Caisses de retraite pour les invalides du travail, les Contrats et règlements du travail.
- 5e Question. — L’Assistance publique, son organisation, Enfants assistés et moralement abandonnés, Hôpitaux, Secours à domicile, Service médical et pharmaceutique.
- Citoyens,
- En dehors de l’intérêt qui s’attache à ces diverses questions, il est pour vous une obligation plus grande encore de ne pas demeurer sourds à la fraternelle invitation de vos frères de travail. C’est celle de vous montrer digne du succès relativement considérable que vous avez remporté lors des dernières élections municipales et, vous souvenant que tout le prolétariat de France et d’Algérie place en vous sa confiance, vous tiendrez à honneur que le huitième Congrès montre aux plus pessimistes comme aux plus mal intentionnés, que l’heure est venue pour la classe dirigeante d’avoir à compter avec le peuple travailleur.
- Vive l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes J
- » Vive le Parti ouvrier !
- Pour l’Union fédérative du Centre :
- Le Secrétaire, E. Picau,
- 58, rue Grenéta.
- D’autre part, le conseil général du Parti Ouvrier belge vient d’adresser aux groupes et syndicats affiliés la circulaire suivante :
- Parti ouvrier relge Conseil général
- Aux associations ouvrières Compagnons,
- En suite de la décision prise par le Conseil général, nous vous prions de vous faire représenter au Congrès extraordinaire qui se tiendra à Mons, les 14 et 15 août prochains.
- Au Congrès tenu à Dampremy, les 10 et 11 avril dernier, l’ordre du jour portait la question de la grève générale. Sur la proposition d’un grand nombre de délégués l’assemblée décida de convoquer un Congrès extraordinaire ayant à son ordre du jour la Grève générale.
- Des circulaires demandant de fixer le lieu et la date de ce Congrès furent envoyées aux groupes affiliés. Les réponses tardèrent à être transmises au Conseil général.
- La ville de Mons fut désignée par la presque totalité des groupes. Les avis concernant la date furent partagés. Des associations désignaient la Pentecôte, d’autres les 14 et 15 août.
- Alors que le conseil général se réunissait pour désigner la
- date définitive du Congrès, des nouvelles arrivèrent du bassin du Centre, annonçant qu’une grande grève venait d’éclater parmi les travailleurs de cette région.
- Cette grève s’étendit bientôt aux autres bassins.
- Pendant plusieurs semaines les ouvriers industriels du pays chômèrent. D’autres qui ne croyaient pas à la réussite ou étaient empêchés de participer à la grève, sympathisaient avec ceux qui luttaient et l’on vit alors, dans presque toutes les villes une agitation dont le but était d’appuyer les revendications des giévistes en faveur du suffrage universel et de l’amnistie.
- On croyait dans les régions industrielles à la réussite de la grève générale. Il ne nous appartient pas d’examiner ici, les conséquences de cette grève entreprise sans organisation préalable et sans union.
- De nombreux ouvriers ont cru ne pas devoir attendre la réunion du Congrès qui devait s’occuper spécialement de la grève générale. Nous, nous ne pouvions outrepasser notre mandat, le Conseil général ne faisant qu’exécuter les décisions prises en Congrès et nous n’avions mandat que de convoquer un Congrès extraordinaire.
- La grève est terminée depuis. Les esprits se sont calmés. Il s’agit maintenant, chacun dans son association respective, de discuter froidement cette question si importante de la grève générale. Que l’on y réfléchisse et surtout que ce soit après mûre étude que l’on donne mandat à son délégué.
- A côté de la question de la grève générale, nous avons porté à l’ordre du jour : Nomination des membres du Conseil général et désignation du siège dudit Conseil.
- A l’œuvre donc, compagnons, car l'importance de ce Congrès est énorme. Ses délibérations dicteront la conduite à tenir pour la prospérité et l’avenir du Parti ouvrier belge.
- L’on a parlé de divisions. Ce serait là, nous le savons, le rêve de nos adversaires. Les débats de ce Congrèsy répondront victorieusement. Si des dissentiments sur certaines questions de tactique ont pu se produire, notre but est le même : Nous voulons l’affranchissement de tous les travailleurs et l’amélio-tion de notre classe toujours privée de ses droits et de plus en plus misérable.
- Veuillez donc, convoquer vos associations dans le plus bref délai et donner mandat formel à votre délégué. (La plupart des groupes ont manifesté le désir de ne voir qu’un délégué par association assister au Congrès).
- Agréez, compagnons, avec nos salutations, l’assurance de notre entier dévouement au Parti.
- Pour le Conseil général :
- Les Secrétaires Jos. Maheu, L. Verrycken.
- Nous rappelons à tous les autres groupes qui n’ont pas encore répondu au questionnaire de le faire au plus tôt et la
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- nécessité pour tous de se mettre en règle vis-à-vis du Parti et d’envoyer leur cotisation dans le plus bref délai.
- Les cotisations doivent être envoyées au trésorier R. Van Loo, 11, rue du Persil ; les correspondances au secrétaire, J. Maheu, même adresse.
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- FEDERATION DE 1889
- APPEL
- A TOUS LES REPUBLICAINS DE FRANCE
- Sous ce titre, un appel vient d’être lancé par un comité qui s'est fondé à Paris le 14 juillet. Nouspu-blionscet appel à titre de document, nous réservant de revenir sur ses déclarations. 11 auneimportance exceptionnelle, par suite du nombre de ses signataires, tous députés, sénateurs ou publicistes autorisés.
- Citoyens,
- Nous venons vous demander de vous joindre à nous pour célébrer dans une grande fédération le centenaire de 1789.
- Partout on se prépare à donner à celte glorification du plus grand événement de l’histoire, un incomparable éclat. L’exposition universelle, un monument commémoratif érigé sur l’emplacement des Tuileries, le musée delà Révolution, la société d’histoire de la Révolution, une série de fêtes réunissant, à Paris, dans le même élan de fraternité, les républicains des départements aux républicains de la capitale, tels sont les projets dont on s’occupe déjà.
- Mais nous pensons que ces témoignages extérieurs seraient insuffisants, s’ils n’étaient accompagnés, appuyés, par un grand mouvement des esprits, si le centenaire, en un mot, ne devait pas donner le signal d’un retour aux traditions de la Révolution.
- La Révolution française, éveil du peuple, préparé par les philosophes du dix-huitième siècle, les Voltaire, les Diderot, les Rousseau, les Montesquieu, les d’Alemlert, qui répandirent, à pleines mains, sur le vieux monde, la semence des idées ; — la Révolution française, mise en marche de tous les parias, de tous les déshérités, de tous les misérables vers la justice, vers la vérité, vers la lumière ; la Révolution française, vous le savez c’est la Loi, faite et consentie par tous, remplaçant le bon plaisir du roi ; c’est la conscience remplaçant le prêtre ; c’est la liberté du travail remplaçant la corporation fermée ; c’est le protestant, le juif devenant citoyen ; l’esclave, le serf devenant homme ; c’est l’émancipation des intelligences, la rupture de toutes les chaînes, l’écroulement de toutes les Bastilles ; l’affranchissement du genre humain.
- Iiiberté ! — Mais être libre, c'est pouvoir. On ne peut rien quand on n’a rien, quand on ne sait rien. Si la lutte pour l’existence est la condition des sociétés humaines, il faut que les citoyens soient armés également pour cette lutte.
- De là l’admirable série des déclarations, de lois, de décrets, ayant pour but de délivrer l’homme de la misère et de l’ignorance, et qui sont l’œuvre même, vivante et agissante de la Révolution, auxquels se rattachent les noms de Lakanal, de Lepelletier-Saint-Eargeau, de Condorcet qui, le premier* a parlé de l’éducation intégrale, et de tant d’autres : institution de travaux « de secours » pour les pauvres valides « dans les temps morts au travail ou de calamités », création de maisons de santé pour les malades sans domicile, d’hospices pour les vieillards et les enfants abandonnés ; œuvres grandioses et sereines dans lesquelles la Révolution, terrible aux ennemis de la liberté, s’est montrée, envers les malheureux, maternelle.
- Certes, tous les républicains se recommandent des principes de 89. Mais proclamer la fidélité aux principes ne suffit pas. La Révolution n’est pas terminée encore. Nos mains ne peuvent encore attacher le bouquet symbolique au sommet de l’édifice. Il nous reste de la besogne. 11 faut travailler, il faut combattre pour faire entrer ces principes dans les mœurs, dans les lois et dans les faits. — Souvenons nous de nos ancêtres, des républicains du commencement de ce siècle, les hommes de l’âge héroïque, qui, résistant à toutes les tentatives de réaction, nous ont. au prix de leur fortune, de leur liberté, de leur vie, transmis, dépôt sacré, les traditions révolutionnaires.
- La situation présente nous impose de graves et impérieux devoirs. Ne sont-ils pas, en vérité, infidèles à la Révolution, les républicains qui préconisent une politique d’ajournement et d’inertie ; qui, par peur, disent-ils, de trop de hâte se condamnent à l’immobilité stérile ; qui, sous prétexte détenir compte des forces du passé, vont jusqu a transiger avec elles; les républicains qui admettent le Concordat avec le pape et les compromis avec les royalistes ?
- C’est contre cette doctrine funeste que nous devions nous élever, à la veille du centenaire ; nous qui réclamions, immédiates, les réformes depuis si longtemps promises par la République au peuple : la séparation des Eglises et de l’Etat, les libertés communales, l’instruction pour l’enfant, la protection pour la femme, l’assistance pour le vieillard, le crédit pour le travailleur, la justice gratuite, l’impôt progressif, l’égalité, enfin, de tous devant le service militaire ; car nous vouions reconstituer ce que nos aïeux de 92 appelaient : le grand parti des Patriotes, prêts à tout pour défendre le sol de la France et l’idée de la Révolution.
- Voilà donc pourquoi nous faisions appel à tous les républicains radicaux.
- Voilà pourquoi nous leur demandons de former partout des comités, de s’organiser, afin de poursuivre, par la parole, par la plume, par les réunions, par le vote, par l’action individuelle et collective, l’œuvre de la Révolution.
- Ces comités, étroitement liés par une pensée commune, seront indépendants. Celui de Paris ne sera pas supérieur à celui de la plus petite commune. S’il prend l’initiative, c’est
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- pour centraliser, non pour diriger, les efforts épars qui tendront tous au même but :
- La réalisation des réformes politiques et sociales qu’ont voulues nos pères, pour lesquelles ils ont souffert, pour lesquelles ils sont morts.
- Paris, le 14 juillet 1887.
- (Suivent les signatures.)
- MOUVEMENT COOPÉRATIF
- Nous donnons ci-dessous les questions que les délégués des sociétés coopératives belges, réunis il y a quelque temps à Bruxelles, ont décidé à l’unanimité de faire figurer au nombre de celles à résoudre par le grand concours ( section de la coopération).
- Nous rappelons que le travail se fera collectivement. Toutes les sociétés qui ont adhéré feront connaître leur appréciation et les solutions qu’elles préconisent.
- Les secrétaires feront un rapport complet qui sera discuté en assemblées plénières — avant d’être envoyé au Comité exécutif.
- lre question. Les sociétés coopératives peuvent se diviser en 5 grandes catégories :
- Les sociétés coopératives de production.
- « « de consommation.
- < « d’exploitation.
- « « de construction.
- « « de crédit (banques populaires.)
- Quel est la meilleure organisation à adopter pour l’exploitation de chacune de ces sociétés.
- 1® Quand elles sont composées de personnes.
- 2° a « de sociétés ?
- 2e question. Existe-t-il des entraves au développement et à la bonne gestion des sociétés coopératives ?
- Quelles sont ces entraves et que faudrait-il faire pour s’en débarrasser.
- 3e question. N’y aurait-il pas intérêt pour les sociétés coopératives formant aujourd’hui une espèce de société de coopératives, à être assimilées aux sociétés à capital variable comme cela se pratique en F rance et en Italie ?
- 4e question. Ne faudrait-il pas placer ces sociétés sous un contrôle officiel qui serait exercé soit par un fonctionnaire comme en France, soit par un tribunal, comme en Italie ?
- 5e question. N’y aurait-il pas avantage pour les sociétés coopératives dont l’objet est de construire et de vendre, d’acheter, de louer ou de relouer les habitations à être assimilées aux sociétés anonymes.
- 6e question. Ne serait-ce pas une mesure sage que celle qui exonérerait les sociétés coopératives des droits de mutation pour toutes ventes faites entre elles et dont le montant ne I dépasserait pas une certaine somme à déterminer. j
- 7* question. Ne conviendrait-il pas d’organiser un bureau l
- de statistique où les sociétés coopératives pourraient se renseigner gratuitement sur tout ce qui concerne le commerce ou l’ind ustrie.
- La résolution de toutes ces questions permettra d’étudier à fond tout ce qui peut améliorer, étendre, développer et rendre prospères les coopératives.
- Nous pensons qu’il est nécessaire que toutes, examinent discutent et fassent connaître leur appréciation et leur manière* de voir, afin que le travail produit soit le plus complet possible et que toutes puissent en tirer de bons résultats.
- Les communications doivent être adressées à l’un des secrétaire, les citoyens : A.. Gonthier, à Vilvorde, ou J. B. Wets rue des Sables, 1, à Bruxelles.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Vérités religieuses
- L'individualité de l’esprit se perfectionne, progresse ou s’attarde, suivant l’usage qu’elle fait de sa volonté et de son intelligence dans les existences terrestres qu’elle est appelée a traverser.
- CHRONIQUE DU PAIN CHER
- La quinzième commission d’initiative a fait distribuer le rapport sommaire de M. Gadaud sur la proposition de loi de M. Ducoudray, tenAmi'àhsuppression du droit de 5 francs sur les blés. Ce rapport conclut à la prise en considération de la proposition.
- Voici un passage de l’exposé :
- « Il n’y a pas seulement dans cette proposition de loi, messieurs, une question de principe, de libre échange et de protection.
- « Il y a aussi une question de sécurité pour l’alimentation et de justice.
- » Le pain est la base de l’alimentation en France. Le pain cher équivaut à la plus grande misère: Plus encore que le vin, la viande et le vêtement, il est indispensable à la vie.
- » Dans aucune langue, quand on a voulu entendre qu’un homme était dans la plus extrême détresse, on ne s’est servi de l’expression : c< Il manque de vin, il manque de vêtement », mais on dit : « 11 manque de pain ».
- «De plus, les céréales ne sont pas pour nos ouvriers des villes, et même pour nos ouvriers agricoles, un moyen d’échanges, de transactions, de commerce. C’est un objet exclusif de consommation.
- » Seuls les moyens et surtout les grands propriétaires vendent du blé, en font un objet de négoce.
- » Les petits en achètent toujours, souvent péniblement parce que le crédit manque.
- » Souvent même les fermiers et les métayers deviennent
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- une charge pour leurs propriétaires qui sont obligés de leur faire des avances en froment, avances que le plus souvent ils ne peuvent récupérer.
- » Enfin la production du froment en France est toujours insuffisante.
- » Tandis que notre pays en consomme de 115 à 125 millions d’hectolitres par an, c’est tout au plus si, dans les années moyennes, il en produit de 65 à 75 millions.
- » Il faut donc, de toute nécessité que, l’importation vienne combler ce déficit.d
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- La protection du travail au conseil municipal de
- Paris, — Les débats de l’assemblée municipale parisienne, si importants par la nature de grands intérêts économiques qu’elle a souvent à résoudre, sont toujours intéressants à suivre.
- Nous en avons plus d’une fois entretenu nos lecteurs en plaçant sous leurs yeux certaines résolutions protectrices du travail présentées par M. Vaillant, qui unit, à une grande science sociale la plus étendue le plus entier dévouement à la cause du travail. Voici, encore, une résolution qu’il vient de faire adopter par le Conseil, relativement aux grands travaux qui sont sur le point de s’ouvrir à Paris, travaux dans lesquels le Conseil, sur sa proposition également, avait voté des garanties de salaire et une fixation maximun de la journée :
- « Les conditions votées par le Conseil dit M. Vaillant, doivent être appliquées partout, aussi bien sur les chantiers de la Ville, que sur les chantiers communs avec l’Etat.
- « Or, il importe que les ouvriers puissent vérifier eux-mêmes si ces conditions sont remplies.
- « C’est pourquoi je dépose la proposition suivante, dont je demande le renvoi à la Commission du travail :
- « Le Conseil « Délibère :
- « Les conditions du travail dans les chantiers et ateliers municipaux seront examinées et constatées par cinq délégués élus pour une année par les chambres syndicales ouvrières dont les corporations participent aux travaux de la Ville et recevant du Conseil qualité et mandai d’inspecteurs.
- « Les chambres syndicales sont invitées à faire leurs choix avant le 1er octobre prochain, afin que dés le début de sa session d’automne le Conseil élise les inspecteurs et organise le service d’inspections.
- « Les délégués inspecteurs devront soumettre au Conseil, à la fin de chaque semestre d’exercice, un rapport établissant quelles sont les conditions économiques et de sécurité dans lesquelles se font les travaux de la Ville , surtout en ce qui concerne les garanties que le Conseil a voulu assurer aux travailleurs par la limitation de la journée de travail, l’application des prix de série, la suppression du marchandage, les précautions contre lesaccidents et les améliorations à proposer.
- « Ces rapports seront imprimés et distribués aux conseil- '
- lers municipaux, aux conseillers prud’hommes et aux chambres syndicales qui en feront la demande. Ils seront mis en vente à un prix aussi réduit que possible.
- « Les délégués inspecteurs recevront une indemnité annuelle de 3,600 fr., à raison de 10 francs par jour, outre une indemnité variable pour les frais nécessaires de leurs fonctions.
- On annonce que le gouvernement vient d’être avisé que les deux employés français da chemin de fer, MM. Schmidtt et Reinbold, qui avaient été arrêtés en Alsace-Lorraine, prés Belfort, après l’incident de Pagny, pour avoir apposé des placards injurieux sur les poteaux de délimitation allemands, viennent d’être mis en liberté sous caution.
- ALLEMAGNE
- Un complot contre l’empereur Guillaume. —
- Les dépêches de Berlin confirment la nouvelle donnée d’après un télégramme de l’agence libre, de la découverte d’un complot contre le vieux roi Guillaume.
- On assure qu’une agression aurait été projetée contre le train spécial où se trouvait l’empereur, dans le parcours de Coblentz à Constance. L’attentat n’aurait été prévenu que grâce à la diligence avec laquelle la police aurait télégraphié à plusieurs stations, notamment à Gross-Gerau, de surveiller les abords de la voie ferrée et de mettre tout le personnel des gares et de la police sur pied.
- Le complot a été révélé par un charretier de la fabrique d’huile de Schœnenberg, auquel un personnage encore inconnu jeta par la fenêtre ouverte un billet portant à peu prés ceci : « Ce soir, vers minuit, passera le train de l’empereur ; tenez-vous prêts. »
- Il y aurait eu méprise de la part de l’inconnu qui a cru dans sa précipitation, remettre par cette fenêtre le papier à un complice qui travaille d’habitude à cette place.
- La police a réussi à saisir, dans l’enquête qui se poursuit, plusieurs lettres analogues, dont l’une chez un serrurier B...
- L’officier du poste de gen larmerie voisin porta tout de suite la révélation à la connaissance du conseiller municipal Von Low. Aussitôt les autorités de Mayence et de la ligne hes-soise furent prévenues et les plus grandes précautions prises à Gross-Gérau.
- Toute la ligne de Mayence à Darmstadt fut occupée par des patrouilles de gendarmerie, et surveillée par les chefs de gare, les gardes-voie et le personnel du disponible.
- Un train séparé, composé de voitures de 2e et 1re classes, brillamment éclairé, fut envoyé en avant, afin de tromper les malfaiteurs,
- Les deux trains ont passé sans accident.
- Cependant on a trouvé non loin delà station de Bensheim, un veilleur tué. Son corps, qui porte des meurtrissures nombreuses, a dû être placé sur les rails pour faire croire à un accident.
- Le conseiller von Low s’est rendu dimanche matin à Darmstadt pour faire son rapport.
- L’empereur n’aurait rien su de l’affaire.
- Ajoutons que le gouvernement du Tyrol n’est pas sans inquiétude au sujet du voyage de l’empereur Guillaume par la route de l’Arlberg ; on conseille à l’empereur de se rendre à Gastein par Munich et Salsbourg.
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- SUISSE
- L’exposition de 1889 — On mande de Genève et de Berne :
- Une réunion, dans laquelle les principales industries se trouvaient représentées, s’est prononcée aujourd’hui pour la participation officielle de la Suisse à l’exposition de Paris.
- Le conseil d’Etat a pris la même décision.
- Le Conseil fédéral a décidé en principe, à l’unanimité, d’accepter l’invitation du gouvernement français de participer à l’Exposition universelle.
- ILE HAWAI
- La révolution de Honolulu. — Le New-York Herald publie une dépêche d’Honolulu, datée du 7 juillet, donnant le compte-rendu d’une entrevue de son correspondant avec le roi Kalakaua. Le roi aurait déclaré qu’il ne connaissait pas les termes de la nouvelle constitution, mais qu’il avait été informé, qu’elle changeait radicalement la situation des affaires politiques. Elle conférerait la franchise à tous les citoyens établis, qu’ils fussent citoyens d’Hawaï ou non. Le roi est d’avis qu’une telle constitution serait préjudiciable à ses sujets. Il affirme qu’il ne la signera pas, à moins que son conseil privé ne le prie de le faire ou qu’il y soit forcé.
- Le correspondant américain ajoute que le roi ne croit pas les troubles terminés. Personnellement Kalakaua n’est pas effrayé ; toutefois il est prêt à solliciter, si cela est nécessaire, la protection des représentants des puissances; il attribue le mouvement actuel aux étrangers, qui chercheraient à obtenir le contrôle politique sur les affaires de Pile.
- On mande d’autre part de San-Francisco :
- Des informations postérieures de quelques heures seulement à celles datées du 5, qui ont fait l’objet de la dépêche rassurante, portent que les rues d’Honolulu étaient pleines d’une foule très excitée, qu’il était fait appel aux armes et qu’on déclarait que, si le roi ne signait pas la nouvelle constitution, il y aurait effusion de sang.
- Des ouvriers fortifiaient les portes du palais qui était occupées par 300 hommes bien armés.
- On pensait que le roi se défendrait jusqu’au lendemain, en attendant l’arrivée des trois navires de guerre anglais et du navire français attendu, et qui’il se placerait alors sous la protection du pavillon britanique.
- IRLANDE
- Ce qui se passe en Irlande. — Le correspondant de la Pall Mail Gazettr à Coolgreany (Irlande) décrit une lutte désespérée et sanglante qui a eu lieu samedi à Coolgreany, «à l’occasion de l’expulsion du fermier Edward Byrne.
- Les expulseurs, après avoir démoli la porte cochère, se trouvèrent tout à coup en présence de trois jeûnes filles qui se disposaient à leur jeter de l’eau bouillante à la figure. Un constable et M. Wood, le chef des expulseurs, furent affreusement brûlés en essayant d’approcher de la maison. Une dizaine d’hommes commandés par l’huissier, armés de bâtons, se précipitèrent alors en avant : mais ils furent reçus par deux
- hommes solides qui jusqu’alors s’étaient tenus cachés et qui défendirent leur domicile avec une énergie terrible.
- M. Halmiton, le landlord, menait les assaillants au combat dont étaient témoins quelques prêtres et des membres irlandais de la Chambre des communes qui encourageaient les défenseurs de la maison. Une demi-douzaine des assaillants furent dangereusement blessés ainsi qu’Edward Byrne, propriétaire de la maison. Finalement les huissiers renoncèrent à opérer la saisie ; les Byrne cessèrent toute résistance et se livrèrent à la police avec toute leur famille, composée de trois jeunes filles et d’un oncle à moitié idiot. Après le combat, la cour de Byrne ressemblait littéralement à un champ de bataille subitement transformé en ambulance.
- ÉGYPTE
- L’échec de la convention Égyptienne. — Le
- Times a reçu de son correspondant parisien un récit détaillé des négociations qui se sont poursuivies à Constantinople, au sujet de la convention égyptienne et qui viennent d’échouer.
- D’après cette historique, les pourparlers entre la Porte et sir H. D. Wolffont commencé au moment même où M. Flourens succédait au quai d’Orsay à M. Freycinet. Notre ambassadeur à Constantinople demanda aussitôt des instructions au nouveau ministre des affaires étrangères, qui se borna à lui recommander d’observer un rôle purement expectant et de se tenir au courant de l’affaire.
- Quelques mois après, M. de Montebello écrivait à M.Flourens que le grand-vizir, étant venu prendre le thé à l’ambassade, avait annoncé que la convention était signée et allait être soumise à la ratification] du sultan. A ce moment le ministère Goblet dut se retirer ; M. Flourens ne voulut pas donner d’instructions à M. de Montebello dans une conjoncture aussi grave. Ce fut alors que ce dernier, s’adressant à l’ambassadeur de Russie, le pria d’intervenir aussitôt auprès de la Porte pour que l’on ne se trouvât pas en présence d’un fait accompli. M. de Nélidof fut autorisé à agir par son gouvernement et l’action se trouva engagée.
- Quelques jours après, M. de Montebello télégraphia à M. Flourens le texte^complet de la convention et insista de nouveau pour qu’on lui envoyât des instruction. M. Flourens, qui était encore intérimaire, répondit qu’il ne pouvait rien prescrire de précis, que certaines partie de la convention ne rencontreraient aucune opposition de la part de la France, tandis que certaines autres, au contraire, étaient inacceptables ; qu’il estimait donc que M. de Montebello ne saurait être désavoué s’il accusait ces réserves,qui porteraient essentiellement sur l’article 5 de la convention.
- Sur ces entrefaités, le sultan fit appeler l’ambassadeur de France et le pria de lui communiquer les vues de son gouvernement. Une entrevue eu lieu, au bout de laquelle Sa Hautesse exprima le désir de conserver un résumé écrit delà conversation qui venait d’avoir lieu. Ce résumé fut rédigé par un des secrétaires du sultan, qui vint le soumettre à M. de Monte -bello. Celui-ci n’eut pas de peine à s’apercevoir que les termes dont il s’était servi dans l’entrevue avaient été traduits en expressions plus énergiques..H n’y voulut cependant rien changer, de peur de paraître reculer. Là-dessus !a Porte déclara
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- qu’en présence du langage de M. de Montebello elle ne pouvait risquer, en faisant ratifier la convention par le sultan, de provoquer un conflit entre deux nations amies de la Turquie.
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- LES CAHIERS ÉLECTORAUX
- et les réformes sociales.
- Le gouvernement de la République a ceci de distinct d’avec toutes les autres formes de gouvernement, c’est que : tandis que tous les autres, monarchie, empire, etc., se déclarent définitifs, parce qu’ils puisent leur légitimité dans la force et dans la durée, le gouvernement républicain, lui, est essentiellement modifiable, parce qu’il a pour but de réaliser entre les hommes une somme de justice de plus en plus grande, de plus en plus parfaite, dirions-nous, si l’espèce humaine pouvait atteindre jamais la perfection absolue.
- Telle est du moins,la doctrine qui,chez les républicains les plus autorisés, n’a cessé de prévaloir jusqu’à la chûte de l’Empire et à la proclamation de la République.
- La République avait cependant, sinon pour tous au moins pour la majorité des penseurs, et surtout pour l’élite des classes populaires ralliées à son principe, une autre signification, touchant la réalisation immédiate d’une partie des bienfaits qu’elle représentait.
- Tous les gouvernements antérieurs, en effet, ont été des gouvernements de privilèges, de monopoles, de faveurs distribués aveuglément, à droite, à gauche,l’objet même de ces faveurs étant pris sur lamasse,sur le peuple,qui fournit toujours aux libéralités et aux profusions de ses gouvernants. Aux yeux de la majorité des penseurs qui propageaient l’idée républicaine, la première tâche, préliminaire, pour ainsi dire, à exécuter, devait être une tâche de réparation, de justice compensatrice.— C’estainsi que comprenaient l’œuvre républicaine les populations ouvrières des villes qui acclamaient les candidats républicains sous l’Empire.
- La République n’était doncpas le butà atteindre mais simplememenfc la conquête à faire pour, cet instrument de progrès conquis, cette arme de réalisation obtenue, ouvrir à l’humanité une ère nouvelle de progrès bienfaisant, une,voie non encore parcourue, dans laquelle s’engageraient les jeunes générations, désormais libres de toute entrave, à
- la découverte de nouveaux deux et d’horizons encore inexplorés.
- C’est ce que Louis Blanc exprimait très bien dans cette formule qui devint un instant — trop court hélas! la plate-forme du parti radical : la République n’est pas le but, elle n’est que le moyen.
- Les circonstances, malheureusement, s’opposèrent à ce que, dès son début, la République effectuât ce qu’on attendait d’elle,réalisât sur Je champ les réformes réparatrices qui étaient sa seule raison d’être. Ce fut assurément un grand malheur, car les antagonismes sociaux inhérents à l’organisation sociale telle qu’elle était sortie des gouvernements antérieurs, tendaient à se déchaîner avec la violence irrésistible que l’on a vue. Nul doute que, si après les désastres de 1870-1871, la République avait entrepris la tâche libératrice de justice qui lui incombait, elle n’eut prévenu nombre de conflits, adouci ces antagonismes,assuré la paix sociale par les améliorations portées dans le sort des classes laborieuses livrées après comme devant à toutes les fluctuations d’un marché du travail désorganisé, à toutes les variations d’un système de production d’où sont bannies toute justice et toute moralité.
- On objectera sans doute qu’une œuvre si considérable ne pouvait être accomplie par la République qu’à la condition d’aller à l’encontre d’intérêts puissants, et que ces intérêts se sont coalisés «11 vue de l’empêcher d’aboutir.—Nous ne nierons certes pas ce qu’il y a de vrai dans cette appréciation desévenements,elle est cependant incomplète. Les hommes du pouvoir n’obéissent pas qu’à des préoccupations purement personnelles. Nous aimons à croire que plus d’un parmi eux, place les intérêts du droit et de la justice au dessus des questions personnelles, locales ou régionales qu’il représente dans une certaine mesure. Non, ce qui a arrêté l’essor réformateur de la République, c’est l'envahissement des esprits par de fausses idées sur la nature dusullrage universel et du gouvernement, idées que les meilleurs ont puisées dans lafréquen-tation permanente des hommes de la monarchie, maîtres de toutes les avenues du pouvoir,de 1871 à 1876. Dans cette fréquentation, les idées de droit, dejuslice, de suffrage universel se sont perverties. La pérennité du juste s’est effacée, on est tombé dans je ne sais quel constitutionnalisme doctrinaire qui rappelle les plus mauvais jours de la monarchie parlementaire.
- Conservateurs et réactionnaires se sentant en danger, voyant que le pays les repoussait instincti-
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- vement, mirent en honneur, en effet, les idées régnantes sur Ja marche lente et calculée que doivent suivre les réformes sous le gouvernement de la République. Eux qui, sous les gouvernements antérieurs,bâillonnaient le suffrage universel quand celui-ci ne répondait pas oui à leurs questions insidieuses, ils prétendaient que les républicains devaient tenir compte, pour gouverner,non seulement des indications que le suffrage universel leur donnait, mais même des indications qu’il ne leur donnait pas! Le pays restant muet sur telle réforme par exemple, soit parce qu’une question politique courante moins importante passionnait les esprits au cours de la période électorale, soit parce que cette réforme d’ordre primordial paraissait inutile à mettre sur un programme,aussitôt les conservateurs de s’écrier que le pays ne s’étant pas prononcé,on devait l’ajourner sous peine d’aller contre sa volonté nettement exprimée.
- C’est ainsi petit à petit, que les républicains ont rompu avec la tradition républicaine,que les questions de personne ont pris le pas sur les questions de principe, qu’on est arrivé enfin à croire qu’on ferait de la bonne et de l’habile politique, en gouvernant avec l’approbation tacite, sinon formelle, des partis réactionnaires.
- La République française,l’autre jour, M. Spuller samedi dernier,ont développé simultanément cette thèse : qu’il convenait d’ouvrir la République aux réactionnaires ; que les monarchistes désemparés ne demandaient pas mieux que de se rallier à elle. En môme temps, l’honorable ministre ajoutait, avec infiniment de sens cette fois: «La République c’est la lutte incessante, non pas contre les personnes, mais contre les choses qui ont fait leur temps, et qui dans leur vétusté embarrassent et paralysent la marche en avant de la société. »
- C’est fort bien dit, mais pour que la République se débarrasse des vestiges du passé qui l’étreignent de toutes parts; pour faire cette guerre aux «choses» sans se préoccuper des personnes, encore faut-il do pas compter sur le concours des personnes intéressées au maintien de l’ordre de choses existant. Ce ne serait certes pas nous, qui dénierons à n’importe qui le droit d’entrer dans la République et d’y apporter le concours desabonne volonté pour l’œuvre d’affranchissement Social à accomplir. Mais c’est à la condition que les nouveaux venus viendront à la République pour lui faciliter sa j tâche, non à la condition que la République devra ! abandonner sa mission pour rallier à elle 1 n plus !
- grand nombre de partisans. Parce qu'alors ce n’est plus la réaction qui se rallie à la République, mais la République qui va à la monarchie.
- La société moderne a acquis une somme de conceptions générales, touchant la justice dans les rapports sociaux, l’égalité dans la pratique économique, que la République a pour mission d'appliquer. Ces conceptions, avant toutes choses, il convient de les réaliser. De les réaliser par l’initiative républicaine des gouvernants, non par l’intervention spontanée du suffrage populaire, trop longue à se produire.
- Qu’on ne craigne pas d’aller au-devant des desiderata populaires, de les dépasser même, ainsi que le prétendent les conservateurs. En réalité, dans l’ordre de choses actuel, la souveraineté populaire s’exprime avec beaucoup de difficulté et le devoir d’un gouvernement républicain digne de ce nom est de la devancer. Nous disons la « devancer, » non la « heurter, > parce qu’autre chose est con-créter les aspirations du peuple et les étouffer. Dans le premier cas, on suit la volonté du peuple, dans le second, on lui résiste.
- Les partisans du statu que disent: les réformes ne sont mûres que lorsque le peuple en a conscience. Or à cette heure, le peuple ne s’est pas prononcé sur les principales. Organisation du travail, protection du travailleur, déplacement de l’impôt aujourd’hui prélevé sur la misère et qu’il s’agit de rejeter sur la richesse, en apparence, voilà autant de questions que le peuple n’a pas résolues entièrement, à proprement parler. S’ensuit-il qu’il les repousse? Bien loin de là. Le jour où vous améliorerez le travail, où vous organiserez la production, où vous délimiterez équitablement la rémunération suffisante du salaire de façon que l’ouvrier ait son pain assuré, ce jour là, ne craignez pas de l’entendre crier que vous êtes allé contre sa volonté, en assurant sa sécurité. Au contraire, le peuple soulagé vous bénira.
- D’ailleurs ainsi que nous le faisons remarquer dans un précédent numéro, il est souverainement contraire à la vérité de dire que le peuple ne veut pas de réformes sociales, parce qu’il ne les a pas clairement et longuement élaborées. Nous avons sous les yeux la liste des engagements électoraux et la majeure partie des articles contenus dans les cahiers populaires sort d’ordre social. Si on tient compte de ce fait, qu’il n’est pas possible avec le mode de consultation nationale en usage, de grouper toutes les revendications sur un même point ; que forcément des programmes électoraux, s’adres-
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- sant à des populations diverses, peuvent différer sans que toutefois on constate une sensible différence dans l’esprit social de deux, ou trois, ou quatre populations auxquelles ces programmes sont présentés, on devra convenir, lorsqu’un grand nombre de revendications économiques se trouveront reproduites dans plusieurs départements, qu’à coup sûr, ces réformes demandés sont mures.
- Par exemple, 151 candidats ont été élus pour faire prédominer à la chambre une politique de paix. N’est-il pas certain, sans avoir besoin d’un plus grand nombre de programmes contenant cet article, que c’est là véritablement, le vœu général du pays — abstractions faite des instants d’effervescence provoqués par des incidents auxquels on a presque toujours tort d’attacher une trop grande importance ?
- 218 députés dans leurs programmes se sont prononcés pour la réduction des frais de justice. A coup sûr, c’est là l’indication d’un désidératum populaire très net, qui proteste contre l’impossibilité où se trouve aujourd’hui le travailleur, dans sa condition économique inférieure, d’obtenir justice. Si à ces 218 députés, on joint les 41 autres qui ont demandé la gratuité de la justice, on arrive à une majorité.
- Autres exemples :
- 104 députés ont accepté de défendre Ja liberté d’association. Que signifie cela? En principe, la liberté d’association existe, puisqu’on a supprimé les entraves qu’y apportait, avant, le code pénal. Mais elle n’existe qu’en principe. En fait, nous l’avons montré maintes fois, les syndicats ouvriers ne peuvent jouir des dispositions delà loi. Cette revendication affirmée par l’élection de 104 députés n’est-elle pas, dans les circonstances actuelles du suffrage universel, la preuve qu elle répond à un besoin urgent de la population tout entière?
- 95 députés se sont également prononcés pour que l’instruction secondaire et supérieure soit accessible à tous par voie de concours. Quelle est celle des lois votées journellement par la chambre dont on puisse dire qu’elle ait été demandée par un plus grand nombre d’électeurs ?
- En revanche, 5 députés seulement ont inscrit dans leur engagement l’abolition de la surtaxe sur les blés. Dira-t-on cependant, que c’est parce que le nombre d’électeurs que cette surtaxe intéresse est infime ? Ce ne serait pas sérieux,
- 43 députés eut demandé l’organisation du crédit
- pour les travailleurs — revendication un peu vague peut-être. Mais ne doit-on pas en tenir compte, parce quelle n’a pas été formulée en projet de loi. Dans l’état du suffrage universel, on ne saurait rédiger des projets de loi dans les programmes; ceci est l’affaire du législateur.
- 104 députés ont promis d’appuyer la création de caisses de retraite pour les invalides du travail ; — formule également vague, comme la première, si l’on s’en tient à la rédaction ; parfaitement claire, précise, pour qui lit honnêtement ; elle signifie : assurer la vie à ceux qui ne peuvent plus travailler.
- 90 députés ont demandé la suppression des biens de majinmorte, qui s’élèvent à l’heure qu’il est à de nombreux milliards, avec lesquels on pourrait créer une partie des institutions de garanties qui font défaut aux travailleurs. Cette réforme entre dans celle de l’Hérédité de l’État.
- Nous devons nous borner : toutes les revendications n’indiquent-elles pas que le suffrage universel, en 1885, a formellement réclamé des modifications sociales à l’ordre de choses économique qui nous régit ?
- Ces modifications ne sont pour ainsi dire que le minimum delà tâche que devait accomplir la République au lendemain de son triomphe. Pourquoi ne les a-t-on pas déjà réalisées.
- On a cru que le pays n’était pas prêt ? C’est une erreur. Le pays est toujours prêt à accepter les bienfaits que la Répub ique lui doit, qu’elle lui a promis, et qu’il attend vainement.
- La vérité, c’est que ces atermoiements proviennent de la perversion des idées du droit et du juste dont nous parlions plus haut. Le gouvernement républicain pour les appliquer, n’a pas à attendre que le pays énervé, ..les réclame violemment. Son devoir est de gouverner selon les règles du juste, sinon, il est inüdèle à son mandat, infidèle à son devoir.
- Ce n’est qn’en revenant à ce mandat, à ce devoir que nos gouvernants y soogent bien, ce n’est que par la réalisation de la justice dans les rapports sociaux, par des réformes profondes, qu’ils fermeront l’ère des révolutions, des intrigues de personnes, que M. Spuller répudiait avec raison dans son discours de Lyon.
- Pour cela il faut reprendre « la lutte contre les choses du passé dont la vétusté » barre la route à l’avenir : les choses du passé, ce sont les monopoles, les privilèges, la tyrannie patronale, l’anarchie industrielle, autant de causes de souffrances et
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- de misères, de désorganisation politique et sociale L’avenir, c’est l’égalité,la paix, la liberté pour tous, l’organisation du travail et de la répartition des richesses hors desquels il n’y a que réaction et révolution, — c’est-à-dire misère, esclavage, appels désespérés à la violence du droit foulé aux pieds, guerre sociale ; au bout, la ruine matérielle et morale pour tous.
- Un mot de bébé bien profond :
- Dans un salon, bébé sur les genoux de monsieur son père caresse de ses menottes roses la barbe soyeuse de l’auteur de ses jours, qui s'impatiente des bévues commises par Joseph, son domestique.
- — Oh ! les domestiques !
- — Papa, demande bébé, pourquoi que tu es le maître, toi; et que Joseph est le domestique ? ?
- — !!!
- LA QUITTANCE DE LOYER.
- I
- — Bonjour, mademoiselle?
- — Bonjour, monsieur !
- Ces salutations échangées avec un petit mouvement de tête, d’une part, et uu imperceptible sourire, de l’autre, résumaient toutes les politesses dont s’honoraient, depuis un an déjà, M. Edmond Duvivieret Mlle Rose Berthier, chaque fois qu’il leur arrivait de se rencontrer dans l’escalier de la maison qu’ils habitaient. A la suite de cet échange de saluts, Mlle Rose rougissait légèrement et M. Edmond rentrait chez lui comme à regret, en prêtant l’oreille pour entendre résonner sur les marches de l’escalier le petit talon de la jeune fille, qui continuait à monter ou à descendre d’un pas régulier : clic-clac 1... clic-clac!... clic-clac!...
- Ce diable de petit soulier, dout le bruit l’aidait à suivre la marche de la jolie locataire, avait plus d’une fois suggéré à Edmond le désir de rouvrir sa porte, pour essayer d’apercevoir au passage quel pied mignon il chaussait; mais comme Mlle Rose aurait pu trouver cette curiosité bien déplacée et que tante Amélie guettait généralement avec impatience la rentrée de son neveu, après avoir suffisamment écouté, Edmond se retournait en prononçant un gros: « Bonjour, ma tante! », auquel la brave femme répondait par un : « Bonjour, mon neveu! » très amical.
- — Eh bien ! ajouta-t-elle, ce jour-là, es-tu content? As-tu bien travaillé à ton bureau?
- I — Oh ! oui, ma tante !
- — Tu as eu beaucoup de chiffres à faire aujourd'hui ?
- — Ne m’en parlez pas !
- — Pour la peine tu auras de bons beignets de pommes.
- — Ah! ma tante, que vous êtes aimable ! Et comme je vais leur faire honneur!
- — Allons, tant mieux !
- Car les beignets de pommes de tante Amélie étaient, parait-il, quelque chose de succulent...
- Et, mis en belle humeur par cet accueil aimable, Edmond gagna sa chambre, en entendant résonner encore dans son oreille le clic clac des souliers mignons de sa jolie voisine.
- II
- 11 pourrait paraître étrange que Mlle Rose et M. Edmond, forts discrets l’un et l’autre, se permissent de s’interpeller ainsi dans l’escalier, si l’on ne savait quelle circonstance avait servi de point de départ à leurs relations, et quels rapports précis existaient entre eux. Or, si les beaux yeux de Mlle Rose empêchaient parfois Edmond de dormir, c’était bien la faute de tante Amélie.
- Mlle Amélie Duvivier était une personne de soixante à soixante cinq ans, qui avait toujours eu horreur du mariage et qui, à la mort de son frère, resté lui-même veuf de bonne heure, avait receuilli son neveu Edmond. Maladive, triste, besogneuse, la pauvre fille menait une existence assez uniforme. Cette monotonie était due, en outre, à la nécessité qui l’obligeait de gagner sa vie en se livrant à des travaux d’aiguille ; car les maigres appointements de son neveu, employé dans une maison de banque, ne pouvaient suffire aux frais du ménage, aux dépenses de l’entretien et au paiement du loyer.
- Ce n’était pourtant pas le luxe qui la perdait, cette pauvre tante Amélie ! Avec sa jupe de laine unie, son fichu de cotonnade croisé, été comme hiver, sur sa poitrine plate, et son bonnet de tulle noir ou s’étiolait une pensée artificielle branlant sur sa tige, elle offrait l’exemple de la plus stricte économie. Son appartement non plus - n’était pas luxueux. 11 se composait tout juste d’une chambre pour elle, d’une autre plus petite pour Edmond, d’une salle à manger, d’une cuisine et d’une anti-chambre si étroite qu’il fallait, pour passer, n’ouvrir la porte qu’à demi, sous peine de se trouver prisonnier entre le battant de la porte et le mur qui lui faisait face.
- Cependant, le croirait-on ? ce logement, si modeste qu’il fût, comprenait en outre un petit cabinet situé à l’étage supérieur, c’est-à-dire au sixième ; et comme tante Amélie, cela va s’en dire, se passait de bonne, elle avait imaginé de sous-louer cette chambrette à une personne du dehors.
- Elle eut d’abord bien du mal à trouver un locataire,
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- chacun faisant ressortir les inconvénients de ce cabinet qui était petit, mal aéré et dépourvu de cheminée. Mais, grâce à l’entretien intéressée de la concierge, elle eut la chance de le céder, à raison de cent francs par an, à une modiste d’une vingtaine d’années, sur le compte de laquelle onlui avait fourni les meilleurs renseignements. Un soir, vers sept heures et demie, la jeune personne vint trouver tante Amélie pour signer son engagement de location ; et voilà comment eut lieu le plus naturellement du monde la première en trevue de Mlle Rose et de M. Edmond.
- Celui-ci étant un jeune homme rangé et Mlle Rose paraissant peu disposée, si l’on en jugeait par ses allures, à écouter la plaisanterie, les choses, de longtemps, n’allèrent pas plus loin. Du reste, tante Amélie y aurait vite mis bon ordre. Seulement, lorsque les deux jeunes gens se rencontraient par hasard dans l’escalier, M. Edmond saluait avec plaisir la locataire de sa tante et Mlle Rose rendait gentiment son salut au neveu de sa propriétaire
- Ce voisinage ne profitait donc en réalité qu’à tante Amélie qui, depuis lors, se croyait devenue principale locataire. Et Dieu sait avec quelle régularité elle jouissait de ses prérogatives !
- A chaque trimestre, elle y pensait dès le premier du mois. Les journées qui la séparaient de la date du terme lui servaient à rédiger sa quittance ; puis, dès que le huit arrivait, elle allait, à la première heure, frapper ses trois coups à la porte de sa locataire et recevait d’elle la somme de vingt-cinq francs, contre laquelle elle lui remettait un reçu libellé avec une incroyable précision.
- « Reçu de Mademoiselle Rose Berthier la somme de vingt-cinq francs pour le montant du loyer du terme de janvier de la chambre, etc... »
- Quand elle arrivait à ce « montant du loyer du terme de janvier de la chambre » , elle s’embrouillait tellement qu’il lui fallait, pour continuer, attendre la rentrée de son neveu. C’était Edmond qui la tirait d’embarras et, à mesure que tante Amélie écrivait sous sa dictée, le brave jeune homme murmurait:
- — Est-il possible d’aller réclamer vingt-cinq francs à cette pauvre jeune fille, qui doit déjà avoir tant de mal à arriver? Une personne si intéressante !... et si jolie !...
- Car Mlle Rose était gentille à croquer. Avec son petit nez un peu retroussé, ses beaux yeux noirs, sur lesquels s’ébouriffaient des cheveux blonds vaporeux, son joli teint blanc et rose, son manteau long qui lui dessinait bien la taille et son grand chapeau entouré d’un voile azur, dont on voyait à peine la naissance et qui finissait on ne savait où, elle était séduisante au possible.
- On a beau être rangé. ouand â vingt-deux ans on a
- l’occasion de rencontrer plusieurs fois par jour dans l’escalier de la maison qu’on habite une aussi jolie locataire, on ne peut se défendre d’une certaine sympathie. Chez Edmond, ce sentiment, très réel, était en train de faire son chemin avec une étonnante rapidité. Et le plus inquiétant de l’histoire, c’est qu’il semblait être admirablement partagé. Ce que les lèvres n’osaient pas dire, les yeux le laissaient comprendre avec une éloquence!... Ah! si tante Amélie avait surpris ces regards !
- Les premiers temps, en se disant bonjour, les deux jeunes gens ne se départaient pas de la gravité digne qui convenait à chacun d’eux ; mais, petit à petit, on avait envoyé promener la « gravité digne », et maintenant elle faisait place à un petit sourire qui donnait beaucoup à penser.
- III
- Cependant cette intrigue naissante se nouait fort discrètement, et il ne s’était encore rien passé qui pût fournir matière à la critique, même la plus malveillante, lorsqu’un jour une circonstance fortuite vint resserrer les rapports des deux jeunes gens.
- A quelque temps de là, c’est-à-dire au commencement du mois d’avril, Mlle Amélie dut gârder le lit pendant quelques jours. A l’approche du terme, il fallut songer au loyer, et comme Mlle Duvivier se trouvait hors d’état d’aller elle-même remettre la quittance à sa locataire, elle chargea son neveu de la porter à la concierge, avec ordre de la faire parvenir à la jeune modiste.
- Bien que désolé de servir d’instrument à la rigueur de sa tante, dans une circonstance qui mettait aux prises son amour avec de vulgaires intérêts de propriétaire, Edmond dut obéir. Il prit la quittance de loyer, et déjà il descendait pour aller la porter à la concierge, quand soudain il se ravisa.
- Il pensa qu’au lieu de faire intervenir la portière en cette occurrence, il pouvait bien se passer de son entremise. 11 remonta donc, gravit encore un étage et s’avança à pas légers vers la chambrette de Mlle Rose. Il se sentait, à la vérité fort ému. Sa démarche lui semblait si hardie, qu’avant de se décider à frapper à la porte de la modiste, il crut prudent de prêter un instant l’oreille. Mlle Rose était certainement chez elle. Elle devait même s’apprêter à descendre, car on distinguait un craquement de petits souliers qui allaient et venaient sans cesse dans la pièce, un bruit d’objets ou’on heurtait, et, au milieu de tout cela, Edmond entendit une voix fraîche qui chantait avec l’insouciance de la jeunesse :
- Légères hirondelles,
- Oiseaux bénis de Dieu,
- Ouvrez, ouvrez vos ailes, Envoless-voua!... Adieu!.,.
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- Il écouta, ravi.
- Cette romance printanière, qu’il avait pourtant bien des fois entendue, ne lui avait jamais semblé aussi gaie, aussi troublante que ce matin là, chantée par cette jolie voix de vingt ans. Et il pensa:
- — N’est-ce pas dommage d’effaroucher cette belle gaieté ? Dire que, volontairement, je vais faire taire cette voix pure, assombrir cèt esprit joyeux en le ramenant aux brutales réalités de la vie! Ah ! si cela ne dépendait que de moi, je sais bien ce que je ferai !... Mais il y a ma tante...
- Evidemment, en pareille matière, il n’aurait pas été facile de faire entendre raison à tante Amélie. Non seulement, elle ne sous-louait pas sa chambre pour son plaisir ; mais elle comptait, chaque trimestre, sur le produit de cette location pour parfaire l’appoint de son propre loyer. Dans ces conditions, son neveu n’avait plus à hésiter. Il frappa.
- — Entrez répondit gaiement Mlle Rose.
- Edmond tourna la clef laissée en dehors et avança doucement la tète. Mais à peine eut-il paru, que la jeune fille poussa un petit cri de surprise:
- — Oh! dit-elle, c’est vous, monsieur ?
- Et, cherchant à se soustraire aux regards de son visiteur, en se blottissant derrière la port», elle ajouta :
- — Je vous demande pardon !... Voudriez-vous attendre une seconde?
- — Parfaitement, répondit Edmond qui referma la porte à regret; je vous prie de m’excuser...
- Mlle Rose, croyant voir entrer une de ses voisines — habituée à venir lui emprunter un objet de toilette; — une brosse, un tire-bouton, — avait encore quelques précaulions à prendre avant de paraître devant un jeune homme. Elle se hâta donc de passer un corsage, et, rouvrit bientôt sa porte, en disant toute rougissante au neveu de sa propriétaire :
- — Si vous voulez entrer, maintenant, monsieur?
- Edmond ne tarda pas à se rendre à cette invitation.
- — Vons voudriez bien, n’est-ce pas, continua Mlle Rose, excuser mon désordre?
- — Comment donc, mademoiselle? mais certainement...
- Les excuses de la jeune fille étaient bien superflues; car il eût été difficile d’imaginer quelque chose de plus guilleret que cette petite chambre de modiste. En dépit du lit délait, sur lequel était jetée pourtant une enveloppe en andrinople, en dépit du désordre fatal qui règne, le matin, dans tout appartement, cet intérieur respirait la fraîcheur, la jeunesse et la gaieté. Il y avait des fleurs partout. Les chapeaux inachevés, suspendus aux patères, ressemblaient à d’énormes bouquets posés là comme à
- ! plaisir. La commode était encombrée d’une gerbe de j coquelicots et de blueis. C’était charmant.
- — Mademoiselle, dit Edmond, après avoir jeté un coup d’œil rapide autour de lui, je viens de la part de ma tante...
- — Je sais, monsieur, fit Mlle Rose un peu troublée. C’est, en effet, le huit aujourd’hui...
- Vous venez m’apporter ma quittance !...
- Paul Bonhomme.
- (A suivre.)
- BIBLIOGRAPHIE
- UN PROGRAMME SOCIAL Par Frédéric TUFFERD.
- Quel que soit le jugement que le lecteur doive porter sur cet ouvrage, on ne peut lui refuser le mérite d’être une étude sérieuse et originale.
- L’auteur pense que le problème de la misère serait en partie résolu si la Banque de France était déclarée Banque nationale qui escompterait et créditerait sans intérêt, et si les monopoles des compagnies anonymes étaient administrés à prix coûtant par des organisations ouvrières sous le contrôle de l’Etat.
- L’Etat se substituerait aussi aux propriétaires pour percevoir les loyers, en remplacement des impôts actuels.
- Enfin l’auteur indique comment on pourrait, selon lui, établir l’égalité des conditions tout en assurant la liberté individuelle.
- Qu’on discute ces réformes, dit-il, qu’on les modifie si besoin est, mais qu'on s’entende sur un programme au lieu de se chamailler, voilà l’essentiel.
- Nous en recommandons la lecture à tous ceux qui s’occupent de questions sociales.
- On peut se procurer cette intéressante brochure contre 75 centimes ; s’adresser à la Librairie des Deux Mondes, Paris 17, rue de Loos.
- P. S. Envoi franco et gratis du Bulletin donnant l’analyse des publications en vente à cette librairie.
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- Etat civil du Familistère
- Semaine du 11 au 17 Juillet 1887.
- Naissance :
- Néant
- Décès :
- Le 14 Juillet-, de Julliard Eugène, âgé de 10 mois.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- uuîit. — mp. Bâté.
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- 1 r Année, Tome 11.— W 464 Le numéro nebdomadaire 20 c. Dimanche 31 Juillet 1887
- JméSM! «J? dîfil JLJKi
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
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- France
- Un an ... 10 fr. i» Six mois. . . 6 ï» Trois mois. . 3 t»
- Union postale Un an. . . 11 fr. ï» Antres pays
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- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Lenteurs parlementaires. — Les pauvres de Londres. — Le Commerce de la France. — Les réformes fiscales de la gauche radicale.— Projet de loi sur les falsifications. — La fédération de 18b9. — Les écoles du Familistère et le certificat d’étucles.— Faits politiques et sociaux. — La fédération du centenaire.— Impôts et revenus indirects.— Aphorismes et préceptes sociaux. — L’Italie et le Saint-Siège. — La quittance de loyer.— Bibliographie. — Etal-civil du Familistère.
- LENTEURS PARLEMENTAIRES
- Vendredi dernier, le président de la Chambre a lu le décret de clôture de la session, dans une salle à peu près vide, et cette formalité remplie, la Cham- • bre s’est ajournée pour trois mois.
- Il y aurait beaucoup à dire, sur cet ajournement annuel qui, périodiquement, vient suspendre la vie législative du pays. La Chambre clôturant ses travaux, il semblerait que l’ordre du jour serait épuisé, toute la besogne terminée. Combien s’en faut-il, cependant, que la chambre se sépare, sans laisser derrière elle les projets de loi les plus importants, dormant dans les cartons poussiéreux des commissions !
- Dans les deux dernières séances de cette session, un projet de loi a été renvoyé à une commission pour supplément d’informations, qui mérite qu’on s’arrête sur la singulière procédure parlementaire en usage, pour signaler les vices, les inconséquen- f
- ces, les torts considérables de toute nature qu’elle porte à la vie générale du pays.
- Il s’agissait du métropolitain de Paris, dont le gouvernement lui-même demandait l’exécution. Les députés de la droite — aidés dans cette besogne par quelques députés de la gauche — ont combattu le projet de toutes leurs forces et sont parvenus à empêcher la Chambre de passer à la discussion des articles. Voilà donc une entreprise considérable remise... aux calendes grecques.
- 11 y a eu de nombreuses abstentions dit-on, et les journaux de Paris s’en plaignent assez vivement: Evidemment, il est facile de se rendre compte de la cause de ces abstentions : beaucoup de députés républicains de province, qui auraient peut-être voté le projet, s’ils fussent venus, De se sont pas dérangés pour une question qu’ils considèrent comme purement locale, secondaire. Pour eux, c’était une discussion sans intérêt — et la droite toujours animée de mauvais sentiments à l’égard du Paris révolutionnaire qui n’a cessé d’être, depuis 1789, la terreur des gouvernements monarchiques, a vu dans le rejet du projet, une punition infligée au Paris des grands jours populaires.
- Eh bien ! la question du métropolitain, dans laquelle la droite n’a vu que l’occasion de faire une niche à Paris et les députés de la gauche qu’une question locale sans grand intérêt, soulève précisément des intérêts de premier ordre et de toute nature : économiques et politiques :
- Economiques, parce que l’exécution devait entraîner une dépense de 22u à 250 millions dans un f laps de temps relativement court et sur un point
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- de notre territoire dont les variations sont vivement ressenties partout. Dès que, en effet, sur un point quelconque du marché, un nouveau fait économique se produit on peut affirmer que le marché sera affecté par ce fait, quel qu’il soit. Par conséquent le gouvernement, la chambre, ceux qui peuvent reculer ou accélérer l’apparition de ce fait, n’ont pas devant eux une question d’ordre local à résoudre, mais une question économique — plus qu’une question économique pure, une question sociale !
- Ici, en effet, l’intervention sociale de l’Etat est une nécessité qu’on ne saurait éluder. En bien ou en mal, cette intervention agit, a une influence directe sur les phénomènes sociaux. Si des travaux considérables et urgents pour l’exécution desquels l’autorisation des chambres est nécessaire, sont reculés, s’ils sont avancés, si leur exécution est autorisée, sans que la chambre édicte à l’égard des des travailleurs des mesures de garantie, etc., ce sont là autant de circonstances d’exécution pour lesquelles on ne saurait invoquer la neutralité de l’Etat, puisque celui-ci ne saurait rester en dehors des phénomènes sociaux qu’il provoque, autant par son inertie que par son action directe.
- Par exemple, l’Etat néglige-t-il d’autoriser l’exécution des travaux urgents, il porte un tort considérable à la vie sociale du pays ; — au contraire, l’Etat accélère-t-il l’exécution de ces travaux, son action peut-être également funeste, parce que l’accélération peut être décidée durant une période de surproduction et d’encombrement; — enfin Faction de l’Etat peut être également nuisible, si, dans son intervention, il n’a pas un souci éclairé des intérêts des travailleurs.
- On voit donc combien la théorie de la neutralité gouvernementale en matière de travail est absurde, contraire à la vérité des faits journaliers, qui tous montrent que l’action gouvernementale, bonne ou nuisible aux intérêts du plus grand nombre, doit se produire et se produit effectivement. Quand donc, devant la chambre, vient un projet comme le métropolitain, entraînant une dépense de 250 millions, ce n’est pas une question locale qui est en j eu, mais bien une question économique d’abo rd, sociale ensuite, parce que toute décision prise, positive ou négative, influe directement sur le sort des travailleurs. De même pour les autres grands travaux projetés, tels que le canal de l’Océan à la Méditerranée, le canal du Rhône, etc., dans lesquels nos législateurs ne voient que le côté apparent, purement local, sans voir les conséquences
- générales qu’ils entraînent. D’où leur indifférence et leur lenteur.
- J’ai dit que cette question du métropolitain traitée dédaigneusementetcomme par dessous la jambe,
- en- soulevait une d’ordre politique non moins importante. En effet, l’autorisation donnée par la chambre à des localités ou à des régions d’exécuter tels travaux que ces localités ou ces régions croient nécessaires, n’est pas autre chose que la pratique de la centralisation politique actuelle, centralisation contre laquelle, dans le parti républicain, certains formulent des objections nombreuses. On s’est souvent plaint, et les lenteurs, l’indifférence de nos législateurs ne leur donnent parfois que trop pleinement raison, des difficultés infinies éprouvées souvent par une commune, un canton ou un département, pour obtenir l’autorisation d’une foule de travaux d’ordre local, dont le gouvernement et la chambre ne saisissent pas toujours la nécessité.
- Cette question d’organisation politique est très-complexe, car ainsi qu’on l’a vu plus haut, dans l’état de notre marché économique, avec la solidarité croissante des intérêts et des phénomènes sociaux étroitement reliés entre eux sur tous les points d’un territoire, il n’y a peut-être pas de question absolument locale : telle entreprise importante qui ne paraît interresser qu’une région peut avoir une influence grande sur le pays tout entier, et il convient de ne jamais oublier que l’intérêt national est au-dessus des petits intérêts locaux, parce que, en règle générale, ces intérêts se rattachent au premier,dans lequel ils sont contenus. Là encore, il y a une commune moyenne à observer.
- * Quoi qu’il en soit, j’ai voulu montrer seulement quelle erreur grossière on commet, lorsqu’on se désintéresse à la chambre des questions d’ordre économique, qui sont d’une importance vitale pour le pays. On Fa dit depuis longtemps : le peuple —et les gouvernants comme le peuple, ne vivent pas de politique, d’interpellations et des crises ministérielles. On vit des produits — on vit du travail et les conditions dans lesquelles le? produits sont répartis à la consommation, les conditions dans lesquelles le travail est organisé sont ou devraient être les préoccupations premières de nos législateurs.
- Etudier avec soin les perturbations périodiques j qui, sous le nom de crises de surproduction, assaii-! lent le champ de la production, y portent ledésor-
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- dre, le chômage, la baisse des salaires, la misère et les souffrances ; remonter aux sources de ces perturbations, à l’origine des causes qui les enfantent, ail a de couper le mal dans sa racine ; surveiller attentivement la situation économique du pays ; prendre telles mesures que les circonstances commandent, voilà quelle devrait être la tâche de nos législateurs — tâche courante, incessante, dont le résultat serait de prévenir les catastrophes, d’enrayer les oscillations douloureuses sous lesquelles se meurt de compression le prolétariat, parce que, en définitive, c’est lui qui solde les différences, porte le poids des brusques acoups et des heurts continus.
- Eh bien, l’histoire du métropolitain, a cet égard, est curieuse — autant que triste — à rappeler.
- C’est en 1869-1870, qu’on commença à proposer un chemin de fer métropolitain comme celui de Londres. Les événements de 1870-1871, empêchèrent l’opinion publique de se préoccuper vivement de cette idée, qui ne reparut qu’en 1872. En 1873, M. Alphand, directeur des travaux de Paris, se rendit à Londres, avec M. Martin Nadaud et là, frappé des nombreux services que ces lignes urbaines rendraient aux habitants de toutes les classes, il revint à Paris avec ün projet.
- Pendant des années, jusqu'à 1877, on discuta à perte de vue sur l’exécution, sur les inconvénients et les avantages du système. On s’accordait cependant généralement, à reconnaître que ce moyen de transport faciliterait à la population ouvrière de Paris l’accès de l’intérieur,où elle ne peut se rendre, des fortifications et de la banlieue, sans une grande dépense d’argent et de fatigue.
- En 1878, le conseil municipal de Paris discuta divers projets et en adopta un qui passa par la filière des lenteurs administratives. Il fut soumis successivement à la préfecture de la Seine, à l’examen desPonts-et-chaussées et fît la navette, jusqu’à 1881, du ministre des travaux publics au conseil municipal.
- Après bien des modifications, des surcharges, des pourparlers, un projet fut enfin présenté à la chambre. Là, dépôt, renvoi à la commission d’initiative. Une année ou deux après, la commission d’initiative donne son avis — favorable. De la commission d’initiative le projet est soumis à une commission spéciale, chargée de s’entendre avec le conseilmunicipal,par l’entremisedu gouvernement, intermédiaire naturel entre les deux.
- Pendant ces pourparlers préliminaires, ces mo-
- difications et ces renvois, Berlin construisait un métropolitain : Vienne, New-York, Philadelphie, d’autres villes encore, en construisaient.
- Nous sommes en 1883-1884 : la crise économique commence à sévir avec intensité. A Paris, surtout, par suite des travaux considérables exécutés en abondance durant la période de production 1877-1882, les difficultés économiques s’aiguisent, repercutant leur écho douloureux en province, où l’intensité des chômages, la baisse des salaires, la réduction des ateliers, suivent la marche aiguë de ces divers phénomènes, tels qu’ils s’étaient produits à Paris.
- Alors la population parisienne demande à grands cris des travaux. Les ouvriers sans travail s’agitent. Des délégations parisiennes frappent à la porte des chambres : ouvrez de grands travaux, disent-elles; l’enorme quantité des salaires que vous pouvez répartir sur la classe ouvrière en lui donnant à exécuter des travaux utiles pendant cette période de crises et de chômages, déterminera une reprise générale des affaires. Le métropolitain est à construire, des travaux de voierie non moins importants sont à faire — ouvrez des chantiers...
- Vaines supplications ! C’est lorsque le chômage s’étendait comme une tâche d’huile sur la France ouvrière décimée, que les législateurs, tout entiers à leurs querelles de personne, à leurs intrigues et à leurs expéditions coloniales, réduisaient nos travaux publics, précipitant par là les catastrophes, la fermeture des chantiers et des ateliers. — Bref, la législature s’écoule et le métropolitain reste dans les cartons.
- Le lendemain des élections, nouveau dépôt du projet, tous les travaux antérieurs de la chambre étant à recommencer. M. Camélinat, en décembre 1885, interroge M. le ministre des travaux publics, en insistant sur l’urgence qu’il y a d’ouvrir des chantiers, de provoquer la reprise des affaires. M. Camélinat, dans cette question.posée en termes excellents, démontra, d’après des chiffres fournis par M. Alphand, que tout travail considérable exécuté par l’Etat ou les communes provoquait au moins trois fois plus de travaux que l’Etat n’en exécutait, sans compter l’accélération rapide causée dans la circulation par la somme des salaires distribués. Le ministre reconnut le bien fondé de ces observations, promit de faire aboutir le projet et.... en 1887 la loi venue en première lecture est repoussée. Tout est à refaire, à recom-ï mencer.
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- Vraiment une procédure pareille n’esi-elle pas lamentable? Nous avons saisi l’occasion du métropolitain. Il n’est qu’un exemple pris entre mille-Toutes les œuvres sérieuses entreprises sont conduites de même, avec cette négligence souveraine, ce parfait mépris de tout ce qui s’écarte des querelles journalières de la politique proprement dite — c’est-à-dire : crises, interpellations, changements de ministères, etc.
- Et c’est ainsi que le temps passe, avec son cortège de ruines et de misères qui vont s'accentuant* provoquant l’esprit de haine, excitant les cœurs à la colère, aiguisant les antagonismes sociaux. Nos législateurs comprendront-ils à temps, que c’est de la politique anti-républicaine, détestable, puisqu’elle ne porte aucun remède aux souffrances de la situation actuelle, qu’elle les aggrave au contraire? — Puissent-ils le comprendre et s’efforcer de revenir à des pratiques de travail plus dignes !
- LES PAUVRES DE LONDRES
- L’article suivant que nous empruntons au Courrier de Londres, montre que, malgré les déclarations optimistes de ceux qui prétendent que la misère va diminuant, les souffrances des malheureux sont toujours de plus en plus vives, car elles se compliquent encore de l’indifférence, quelquefois de la cruauté des pouvoirs publics.
- Dans un de nos articles sur le paupérisme en Angleterre, dit-il, nous avons eu occasion de nous élever contre le traitement inhumain dont le pauper, le pauvre légal, n’est que trop souvent l’objet dans sa paroisse de la part des employés de l’assistance publique ( Relieving Department ).
- Il ne se passe guère de semaine que d’un bout à l’autre du Royaume—Uni la presse ne retentisse de quelque scandale, causé trop souvent par l’inhumanité ou l’ignorance des Relieving officers.
- D’après un rapport présenté à la Chambre des Communes par le département de l’intérieur, quarante personnes, si l’on s’en rapporte aux enquêtes officielles des Coroners, ont été reconnues comme ayant péri de faim, à Londres seulement, pendant l’année 1886 ; quatre dans la partie de la métropole appartenant au Middlesex, quinze dans la division centrale < W. C. ), seize dans l’Est ( East End ), et une dans l’Ouest.
- Dans la division centrale, un manouvrier du nom de Richard Pratt, est mort des suites du refus du distributeur de secours de donner des aliments à cet infortuné, et ensuite de l’admettre dans l’asile de nuit du Workhouse (dépôt de mendicité ).
- Dans l’est de la ville, on a trouvé dans la rue trois cadavres d’individus, ayant succombé faute de nourriture.
- Dans la cité et ce qu’on appelle la liberty de Westminster, il y a eu deux cas semblables, deux également dans la division de Greenwich ( Kent ) et un dans celle de Newington (Surrey).
- Dans la Cité de Londres et le bourg de Southwark, deux personnes ont été trouvées mortes d’épuisement.
- Dans Clapham Park Road ( qui appartient au duché de Lancastre), on a relevé le cadavre d’une femme dont le décès était dû à la même cause.
- Il n’y a que la division de Camberwell ( Surrey ), la Tour de Londres et la juridiction locale des bâtiments de la Couronne qui aient joui de l’immunité à l’égard des morts aussi déplorables au cours de l’année 1886.
- En ce moment, une enquête est faite par les gardiens des pauvres de h paroisse de St. Luke au sujet des mauvais traitements dont les enfants du dépôt de mendicité de cette paroisse seraient depuis longtemps l’objet de la part de leurs gardiens et, ce qui est plus révoltant, de celles de leurs gardiennes.
- Comme on le voit, les infortunés qui tombent malgré eux à la charge de la charité publique sont doublement malheureux. Aussi les détails révoltants de la cruauté administrative du personnel du deuxième ordre a-t-il ému l’opinion publique, en dépit du silence de la presse.
- S’il s’agissait de politique, de combattre, de ferrailler pour ou contre M. Gladstone, les organes de la publicité auraient été intarrissables. Ils sont cependant déjà assez prolixes. Heureusement que les femmes, celles de la bonne émancipation, qui revendiquent leur droit de participation à certains labeurs sociaux où le concours de la femme est supérieur à celui de l’homme, et où elle peut exercer efficacement ses aptitudes charitables et de dévouement à l’humanité souffrante; heureusement, disons-nous, les femmes sont intervenus, à deux réunions populaires organisées dans plusieurs paroisses (districts); elles ont fait entendre leurs protestations indignées en faveur des victimes d’une incurie administrative aussi coupable.
- Le Métropolitain Boar en a délibéré, le Home Office est saisi de la question, et voici qu’un projet de loi est en préparation à ce département pour être soumis à la Chambre des Communes. Aux termes de ce projet les emplois de distributeurs de secours aux pauvres ( Relieving officers ) seraient remplis par des femmes.
- Certainement, elles sont beaucoup plus capables que l’homme de discernement, elles sentent plus vivement que lui, et c’est à elles que l’indigence ou l’infortune s’adressent de préférence. Sachant désormais qu’ils ne frapperont pas en vain, et qu’il sera répondu à leur demande de secours, les malheureux ne pourront que bénir l’intervention de la femme.
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- le COMMERCE DE LA FRANCE
- EN JUIN 1887
- Les principaux mouvements de notre commerce extérieur, pendant le mois dernier, sont résumés dans le tableau suivant :
- JUIN
- Importations 1887 4886
- Objets d’alimentation . . . Matières nécessaires à l’in- 129.641.000 109.725.000
- dustrie 147.151.000 172.986.000
- Objets fabriqués 39.595.000 33.152 000
- Autres marchandises . . . 9.243.000 7.674.000
- Totaux .... 352.638.000 323.537.000
- Exportations
- Objets d’alimentation . . . Matières nécessaires à l’in- 39.385.000 36.530.000
- dustrie 57.127.000 38.538.000
- Objets fabriqués 136.085.000 113.812.000
- Autres marchandises . . . 14.559.000 14.392.000
- Totaux .... 247.156.000 202.243.000
- L’ensemble de nos transactions, qui, en juin 1886, avait atteint 526 millions 1/2, s’est élevé, le mois dernier, à 572 millions 1/2. Nos exportations principalement sont en progression sensible: nos ventes de produits fabriqués ont passé de 114 millions à 136 millions; les sorties de matières nécessaires à l’industrie ont gagné 18 millions 1/2 et les exportations d’objets d’alimentation se sont accrues de 3 millions.
- En ce qui concerne les importations, on constate une augmentation de vingt millions sur les entrées d’objets d’alimentation et un accroissement de 6 millions dans nos achats d’objets fabriqués. Par contre, nos importations de matières premières ont fléchi de 173 millions à 147 millions. Pour donner à ce mouvement sa juste valeur, il est nécessaire de rappeler que, pendant le mois de mai dernier, le total des entrées de ces produits avait augmenté de 68 millions. L’importance des transactions effectuées en juin s’est naturellement trouvée affectée par cette augmentation considérable.
- En résumé, le mouvement de reprise que nous signalions il y a un mois a encore continué dans le mois de juin.
- Voici, d’autre part, les résultats de nos échanges avec l’étranger, pendant le premier semestre des années 1886 et 1887 :
- SIX PREMIERS MOIS
- Importations 4887 4886
- Objets d’alimentation . . . 762.391.000 739.276.000
- Matières nécessaires à i l’in-
- dustrie . . 1.027.685.000 1.007.493.000
- Objets fabriqués . . . . . . 268.203.000 261.914.000
- Autres marchandises . , . 52.504.000 52.304.000
- Totaux . . . . 2.110.783.000 2.060.987.000
- Exportations
- Objets d’alimentation . . . Matières nécessaires à l’in- 345.147.000 329.547.000
- dustrie . 339.379.000 292.041.000
- Objets fabriqués 808.683.000 809.356.000
- Autres marchandises . . . 89.308.000 78.250.000
- Totaux .... 1.582.517.000 1.509.194.000
- On voit par cette statique que les chiffres concernant les objets fabriqués n’ont pas varié d’une manière sensible. Malgré la perturbation que l’agitation politique en Allemagne a jetée dans le monde commercial au printemps de l’année courante, les affaires se sont,en général, maintenues au niveau de l’an dernier.
- Les variations les plus notables qui se sont produites se rapportent au commerce d’objets d’alimentations. Les importations comme les exportations ont grossi : c’est aux lois votées récemment par le Parlement sur les céréales et sur le régime des sucres qn’il faut vraisemblablement attribuer la cause de ces mouvements.
- Ajoutons que les achats et les ventes de matières premières sont en progrès. On peut en conclure que l’activité industrielle s’accroît non seulement en France, mais aussi dans les pays voisins, qui viennent acheter sur notre marché les produits utilisés par leurs manufacturiers.
- Les réformes fiscales de la gauche radicale.
- Le bureau de la gauche radicale a communiqué à la presse la note suivante, que nous reproduisons à titre de document :
- Dans ses dernières réunions, et notamment dans sa séance du 21 juillet, le groupe delagauche radicale a entendu divers rapports de sa commission d’études dont il a paru utile de détacher le résumé ci-après :
- Le ministère actuel, comme ceux qui l’ont précédé dans cette législature, a promis des économies et des réformes ; il a entendu par cet engagement, répondre au vœu constant du pays.
- Mais on ne saurait réaliser de sérieuses économies sans
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- simplifier les rouages de notre administration. Or tant qu’on n’abordera pas franchement la réforme administrative, on n’aura que des économies fictives révélant l’embarras et l’impuissance de ceux qui les proposeront, en même temps que leur peu de respect pour l’opinion publique trop longtemps abusée.
- Le gouvernement est-il réellement déterminé à entrer dans cette voie ? Nous ne le croyons pas, et il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil sur le projet de budget rectifiéque le ministre des finances M. Rouvier vient de déposer.
- Les économies qu’il propose peuvent se diviser en six catégories, savoir :
- 1° Réduction de l’amortissement. . . . 2° Ajournement de travaux ou de dépenses
- nécessaires . . . .......................
- 3° Mise à la charge des départements, des communes ou des particuliers, de dépenses portées jusqu’ici au budget de l’Etat. . . .
- 4° Dépenses à imputer sur les emprunts
- coloniaux garanties par l’Etat...............
- 5° Economies devant nécessairement aboutir à des crédits supplémentaires............
- 6° Economies qu’on peut, sous réserve d’un examen plus approfondi, considérer comme sérieuses....................................
- Total..............
- 20.000.000
- 55.000.000
- 9.000.000
- 10.000.000
- 16.000.000
- 19.000.000
- 129.000.000
- Ainsi, sur 129 millions qu’on nous présente comme des économies, 110 millions ne représentent que des mesures d’expédient, des trompe-l’œil. Quant aux 19 millions d’économies restants, et plus ou moins discutables, 13 étaient acceptés par M. Goblet.
- M. Rouvier n’a donc à son actif qu’une économie contestable de 6 millions.
- Voilà en réalité, à quoi se réduit l’effort du nouveau ministère ! Et il en sera ainsi, on ne le saurait trop le répéter, tant que la réforme budgétaire ne sera pas précédée des réformes administratives et fiscales qui s’imposent au législateur.
- A ces expédients et à ces fictions, la commission d’études de la gauche radicale expose aux membres du groupe et soumettra à la Chambre un nombre important de propositions comportant une série d’économies réelles et pratiques dont nous signalons sommairement les chiffres.
- Suppression de la cour des comptes, fusion de ce service avec le service de la comptabilité publique, 3 millions.
- Administration centrale des finances et des régies ; décentralisation du service des régies, 4 millions.
- Fusion du service des contributions directes avec les services de l’enregistrement et de la perception, 5 millions.
- Suppression des receveurs généraux et particuliers ; fusion de ces services avec le service des percepteurs, 23 millions.
- Réorganisation du service des contributions indirectes 5 millions.
- Retour au trésor de l’impôt non perçu sur les bouilleurs de cru, au minimum, 80 millions.
- Unification de la dette, 100 millions.
- Sur le ministère de l’intérieur, les économies résultant de la réforme administrative proposée seront au minimum de 10 millions.
- Le budget des cultes peut être réduit, en le ramenant aux budgets antérieurs, de 10 millions.
- Le rattachement à un seul ministère des ministères de l’agriculture et du commerce, donnerait une économie minimum de 16 millions.
- Les réductions sur les autres ministères ayant moins d’importance on ne les mentionnera pas.
- Total : 256 millions.
- Il était important de signaler, dés à présent, les points principaux sur lesquels le groupe de la gauche radicale entamera la question du budget, et de prouver ainsi que ces questions si graves n’avaient point échappé à ses délibérations.
- Ces diverses propositions seront présentées, soit sous forme d’amendements au budget, soit sous forme de propositions aux budgets de certains ministères.
- PROJET DE LOI SUR LES FALSIFICATIONS
- Voici bien le cas de dire qu’on provoque parfois un léger mal de peur de tomber dans un pire. M. Yves Guyot, l’apôtre du laisser-faire, de la liberté absolue en matières commerciales, vient, en effet, de déposer un projet de loi sur la falsification.
- L’honorable député de la Seine, qui, encore naguère, dans une préface à la seconde édition de sa Science économique, faisait le procès en règle aux socialistes et en général à tous ceux qui invoquent la protection de l'État, avoue dans les considérants de sa proposition qu’il est pour la liberté absolue et que son projet n’est qu’un moyen terme entre cette liberté et la réglementation.
- Nous le reproduisons à titre de document, non sans nous promettre de revenir sur cette question, qui intéresse à un haut point la santé publique et particulièrement la santé de la classe ouvrière, plus exposée qu’aucune autre aux dangers de la falsifb cation.
- Voici le projet :
- Proposition de loi portant modification de la loi
- du 21 mars 1851 et abrogation de la loi du 5 mai
- 1855.
- Article premier. — L’addition de substances étrangères à une boisson ou denrée alimentaire, constitue une falsification
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- quand elle a pour but, en altérant la qualité de cette boisson ou de cette denrée, d’en diminuer la valeur.
- Si elle a pour objet d’en modifier ou d’en augmenter la qualité, elle ne sera réputée falsification que si les quantités de substances étrangères ont dépassé la proportion autorisée ou si ces substances étrangères ont été absolument prohibées par décret rendu après avis du comité consultatif d’hygiène et de l’Académie de médecine.
- Le changement de proportion dans les éléments constitutifs d’une boisson ou d’une substance alimentaire dite naturelle, par l’addition artificielle d’un ou de plusieurs d’entre eux ne constitue pas une falsification, mais peut constituer un délit quand l’intention de tromper l’acheteur sur la qualité de la chose vendue est manifeste.
- Art. 2. — Seront punis des peines portées par l’article 423 du Code pénal :
- 1° Ceux qui falsifieront, dans les conditions précitées, des boissons substances ou denrées alimentaires ou médicamenteuses destinées à être vendues.
- 2° Ceux qui vendront ou mettront en vente des substances ou denrées alimentaires ou médicamenteuses qu’ils sauront être falsifiées ou corrompues ;
- 3° Ceux qui vendront des boissons ou des substances alimentaires dites naturelles, dans lesquelles les proportions des éléments constitutifs auront été changées par l’addition artificielle d’un ou de plusieurs d'entre eux, lorsque l’intention de tromper l’acheteur sur la qualité de la marchandise vendue aura été nettement établie par preuves écrites ou orales.
- 4° (Comme dans l’article),
- ( Suit avec quelques modifications de rédaction, ie reste de la loi de 1851 dont l’art, premier devient l’art. 2 )
- Art 9. — Les laboratoires municipaux ou départementaux sont de simples bureaux de renseignements, mis à la disposition du public et du parquet. Ils sont soumis au contrôle du comité consultatif d’hygiène.
- Les représentants des syndicats des débitants de vins qui se trouvaient à la séance de la Ligue des contribuables et des consommateurs ont déclaré que le principe de cette proposition de loi leur convenait ; qu’ls allaient le soumettre à leurs syndicats respec ifs. M. Yves Guyot a déclaré que s’il ie publiait en ce moment,c’était dans le but de provoquer pendant les vacances toutes les observations auxquelles il pouvait donner lieu, afin qu’il pût être prêt à en saisir ses collègues à la rentrée des Chambres.
- L4 FÉDÉRATION DE 1889
- Une importante réunion a eu lieu dans la salle du Grand-Orient, rue Cadet.
- Un très grand nombre de députés, de sénateurs, de conseil-
- lers généraux, de conseillers municipaux, etc., avaient répondu à l’appel des citoyens qui ont pris l’initiative de célébrer dans une grande fédération le centenaire de 4889.
- Plusieurs résolutions ont été prises. Il a été décidé que les fondateurs paieraient un droit de 20 francs ; les adhérents paieront une cotisation mensuelle de 50 centimes.
- On a voté, en outre, l’organisation d’une commission dirigeantes de 40 membres, composée de 10 représentants de la presse, de 15 députés, 5 sénateurs, 5 conseillers municipaux de Paris, 5 conseillers généraux et d’arrondissement de la Seine.
- Voici les noms des membres qui composent cette commission :
- Représentants de la presse : La France, Lalou ; la Nation, C. Dreyfus ; ia Justice, Pelletan ; l’Action, Michelin : la Lanterne, E.Mayer ; le Radical, V. Simond ; Paris, Ch. Laurent; le Petit Parisien, Piégu ; Y Intram sigeant, Rochefort ; le Rappel, L.-V. Meunier.
- Députés : Clémenceau, A de La Forge, Colfavru, Barodet, E. Lockroy, Henry Maret, Desmons, Tony Révillen, Madier de Monjau, Georges Périn, Leporché, Jullien, Camélinat, Achard, Yves Guyot.
- Sénateurs : Songeon, Dide, Pauiiat, Isaac, Georges Martin.
- Conseillers municipaux : Hovelacque, Viguier, A. Humbert, Sauton, Deschamps.
- Conseillers généraux et d’arrondissement : Jacques, Lefèvre, Piperaud, Péan, Poulié.
- Les écoles du Familistère et le certificat d’études.
- Dans un de nos précédents numéros, nous avons établi la situation de l’enseignement du Familistère comparativement à celle de l’enseignement public. Nos lecteurs se rappellent que la proportion des élèves reçus, par rapport à la population et au chiffre des élèves présentés est de beaucoup supérieure à celle obtenu par les écoles du canton de Guise.
- Les écoles du Familistère viennent encore de présenter et faire recevoir trois de leurs élèves au certificat d’études, aux examens des cantons de Wassigny et de Vervins.
- A Wassigny, Aline Merda et Henri Allart, malades, quand les écoles du canton de Guise furent examinées, ont été reçus,lapremièreavec61 points 4/2, le second avec 60 points.
- Enfin dans le canton de Vervins, Jules Perle-mont qui,lorsdel’examenàGuisen’avaitpas encore atteint l’âge réglementaire exigé pour le concours, a été reçu avec 50 points.
- Ces résultats démontrent bien d’une irréfutable façon la supériorité et la valeur de notre enseignement. — Nous sommes heureux d’avoir à les enre-
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- gistrer, car si d’une part l’association familistérienne se consacre avec un souci constant à l’éducation et à l’instruction de l’enfance, celle-ci sait reconnaître ses soins par une application studieuse qui mérite d’être encouragée en rendant justice à la bonne volonté d’étude de nos jeunes élèves.
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- La monnaie de nickel.— Jeudi dernier, à la fin de la séance, le ministre des finances a déposé sur le bureau de la Chambre, un projet de loi ayant pour objet la fabrication de monnaies de nickel de 20, 10 et. 5 centimes, et le retrait des monnaies de bronze de 10 et 5 centimes Il y a plusieurs années déjà qu’il est question de remplacer la monnaie de bronze par la monnaie de nickel.
- Le Trésor, parait-il, y trouverait une grande économie, elle public un grand avantage, le nickel étant plus propre que le bronze. Plusieurs. Etats ont d’ailleurs, depuis longtemps, déjà adopté définitivement la monnaie de nickel.
- La commission du budget aura tout loisir pendant les vacances d’examiner le projet du gouvernement.
- Encore une saignée au budget. — Le ministre de la marine vient de déposer sur le bureau de la Chambre un projet de ioi potrant ouverture à son ministère d’un crédit supplémentaire de 19millions et applicable au reste de l’exercice 4887.
- Le ministre fait observer que les dépenses faites pendant les cinq premiers mois de cette année par son prédécesseur, l'amiral Aube, excédent dans une mesure importante la part proportionnelle afférente à cette période. Non seulement il sera impossible dans le reste de l’année de compenser cette différence, mais encore le déficit ne pourra que s’accroître par suite d’un excédent de charges qu’on peut réduire graduellement, mais non supprimer tout d’un coup.
- Les principales causes de cet état de choses sont les suivantes. Au 1er janvier 1887 les équipages de la flotte s’élevaient à 40,058 hommes, alors que l’effectif prévu au budget n’était que de 32,319 hommes.
- En outre les troupes présentaient un excédent de 1,200 hommes formant la garnison de Madagascar.
- Des mesures sont prises pour ramener ces effectifs graduellement aux limites budgétaires ; mais le retour au chiffre normal ne pourra être entièremeut réalisé avant janvier ou février 1888.
- Une autre cause d’insuffisance de crédits consiste dans les dépenses de matériel et de reconstitution. On s’est efforcé de refaire le matériel usé dans les dernières expéditions et d’autre part le ministie précédent a engagé dans de grandes proportions la construction des torpilles.
- . Pour couvrir ces dépenses supplémentaires, le ministre de la marine demande l’autorisation d’annuler sur les exercices précédents 19 millions disponibles provenant des sommes votées jadis pour les expéditions du Tonkin et de Madagascar et qui ont laissé un reliquat libre de 22,660,000 francs sur les exercices 1885 et 1886.
- ALLEMAGNE
- Les soldats alsaciens dans l’armée allemande.—
- La nouvelle de la découverte de membres ou de partisans de la Ligue des Patriotes parmi les soldats de la garnison de Mayence causeà Berlin une vive émotion, dit le correspondai t de la Lanterne. La presse y voit une preuve de jtlusde la haine irréconciliable que nos Alsaciens-Lorrains ont vouée aux vainqueurs et demande que les mesures les plus sévères soient prises contre le crime de haute trahison qui devient de jour en jour plus fréquent.
- Une personne, bien placée pour avoir les renseignements de première main, m’assure que depuis un certain temps déjà les autorités militaires de Mayence avaient connaissance des relations de quelques soldats avec la Ligue, mais que l’ordre avait été donné de Berlin d’attendre, pour sévir, que la dernière condamnation exclût toute demande de grâce pour les condamnés précédents.
- L’attitude franchement hostile que prend la population d’Alsace-Lorraine commence à inspirer de vives inquiétudes. Le gouvernement va prendre des mesures d’une extrême rigueur. Le bruit que tout soldat convaincu de relations avec des ennemis de l’empire serait passé par les armes me parait cependant très exagéré.
- Les soldats compromis appartiennent à deux régiments différents. Un certain nombre de lettres venant de France ou prêtes à y être envoyées ont été saisies. On ne connaît pas encore la teneur, le plus grand mystère étant observé autour de l’instruction.
- Six soldats lorrains auraient déjà été incarcérés dans la prison* militaire. Des inspections des armoires, des sacs ont eu lieu danstouf.es les casernes. Des ordres analogues ont été donnés dans les autres garnisons d’Alsace-Lorraine.
- On me rapporte à l’instant qu’il serait question au ministère de la guerre, de transférer les soldats alsaciens et lorrains dans les garnisons du centre de l’empire, principalement à Kustrin et à Magdebourg.
- ITALIE
- Les Tendances Gallophobes du gouvernement ne sont pas partagées par le peuple italien. Chaque fois que l’occasion s’en présente il s’élève une protestation éloquente contre la politique qui écarte l’Italie de plus en plus de l’idée d’une alliance latine. Le refus du gouvernement de prendre une part officielle à l’Exposition de 4889 a été pour un groupe important de députés l’objet d’une manifestation d’amitié envers la France. Grâce à l’initiative de M. Sonzogno, de Milan, directeur du journal le Secolo, ces honorables se sont réunis en comité promoteur pour faciliter le concours privé des nationaux Italiens à l’Exposition universelle de Paris. Le président est M. T. Villa, l’ancien organisateur de l’exposition de Turin.
- L’Italie répond avec empressement et généreusement à cet appel. Les souscriptions particulières se multiplient. M. Ed. Sonzogno s’est inscrit pour cinquante mille francs et la Chambre de commerce de Rome pour vingt mille.
- D’après une correspondance particulière digne de foi, il viendrait de se produire un événement si considérable dans la politique qu’il est permis d’en douter encore bien qu’on le
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- considère comme un fait accompli. L’Italie aurait conclu avec l’Angleterre un traité d’alliance méditerranéenne. Les colonies africaines, au sujet desquelles on fait à Rome de si jolis rêves, sont l’un des principaux objectifs du traité.
- SUISSE
- Par un Plébiscite solennel le peuple vient d’adopter la révision constitutionnelle qui lui était soumise en vue d’attribuer à la Confédération les compétences nécessaires pour légiférer sur la protection de la propriété industrielle. Une loi fédérale instituant et protégeant les brevets d’invention était devenue pour la Suisse une nécessité. En affirmant la légitimité de la propriété industrielle et le droitqu’elle a à la garantie de l’Etat, cette loi vient enfin combler une lacune regrettable De plus, elle fait acte d’honnêteté envers l’étranger dont les brevets ne jouissaient jusqu’ici d’aucune protection en Suisse. La majorité a été considérable, mais la.participation au scrutin très faible, ce qui s’explique étant donné l’objet du vote qui n’était pas fait pour intéresser le grand nombre, notamment les populations agricoles.
- Sur 600 000 électeurs fédéraux, 257.000 seulement ont pris part au sciutin ; prés de 200.000 ont adopté la proposition de l’Assemblée fédérale ; 57.000 l’ont rejetée.
- L’effondrement d’une partie de la charmante ville de Long a jeté l’effroi dans nombre de cités, posées au bord des lacs et suspendues, pour ainsi dire, sur la déclivité des monts dont la base plonge dans l’eau, telles que Neufchatel, Menhem, Vevey, Genève, Zurich, Lucerne et tant d’autres.
- L’élan charitable provoqué en Suisse à la suite de cette catastrophe est général. Partout la solidarité s’affirme delà manière la plus généreuse et la plus empressée.
- Sur ces entrefaites, on s’occupe dans plusieurs endroits de pratiquer des sondages, d’étudier le fond des lacs et l’action érosive des eaux.
- Partout où les pentes sont rapides, on prend des précautions et on ordonne des travaux de consolidation .
- LA
- FÉDÉRATION DU CENTENAIRE
- Dans le dernier numéro du Devoir, nous avons publié un appel signé d’un grand nombre de députés, de sénateurs et de publicistes, proposant la création d’une vaste fédération de Comités ayant pour but de célébrer le centenaire de la Révolution.
- Les signataires de ce document appartiennent, en majeure partie, à la fraction radicale, même socialiste, du parti républicain. C’est en quoi ils se distinguent des membres adhérents d’autres sociétés portant à peu près le même nom, et représentant plus spécialement la nuance politique de infraction républicaine jusqu’à ce jour maîtresse du pouvoir.
- La nouvelle fédération se distingue également de celle créée sous le patronnage dn journal le Temps, en ce que celle-ci a prétendu elle l’as-suredu moins — ne vouloir provoquer aucune agitation d’idées, mais simplement organiser une célébration grandiose de cette époque mémorable, à jamais glorieuse entre toutes.Tandis que la société en formation veut, nous dit-elle, préparer « un grand mouvement des esprits » qui soit de nature à (( donner le signal d’un retour aux traditions de la Révolution. »
- C’est là, certes, un but très élevé, et si la nouvelle association pouvait l’atteindre; si elle arrivait à faire pénétrer dans les esprits les principes de droit et de justice qui furent la base essentielle de la grande œuvre révolutionnaire, elle accomplirait une grande tâche, bonne et utile. Elle aiderait puissamment à la solution des douloureux problèmes qui agitentlemondecontemporain, elle préparerait et assurerait l’amélioration du sort du plus grandnombre,l’extinction delà misèrematérielle et morale qui décimela classe ouvrière ; elle provoquerait l’organisation du travail, une distribution plus équitable de la richesse entre les producteurs; une répartition plus juste descharges sociales entre les citoyens,dont la majeure partie,à cette heure,celle qui peut à peine suffire à l’entretien d’une existence de labeur incessant, supporte tout le poids, tandis que les favorisés de la richesse, le petit nombre, jouissant de tous les avantages, ne supporte comparativement presque rien.
- Car nos projets de réformes, notre demande d’intervention de l’Étal dans les rapports sociaux pour y introduire lamoralité qui fait défaut aujourd’hui — toutes ces propositions, non acceptées encore et considérées comme une nouveauté, une innovation dangereuse, tout cela est contenu en germe dans l’œuvre de la Révolution, dans le grand travail d’idées et de réorganisation sociales sur les bases du juste, qui se fît alors. Et si la Révolution n’avait pas été enrayée ; si les principes de Justice qu’elle symbolisa dans cette admirable devise : Liberté — Egalité — Fraternité, n’avaient pas été vaincus un instant, par la réaction formidable du passé, nul doute que le présent ne fût affranchi des douleurs et des souffrances qui l’éprouvent.
- Il y a deux ans, ce journal d’études rappelait les immortels principes de droit à la vie, de devoir social, proclamés par la convention nationale, il y aura tantôt un siècle. La plupart des principes que la Convention avait si généreusement affirmés se sont effacés peu à peu ; la marée de réaction qui a
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- si violemment battu de ses flots stériles l’œuvre de la Révolution, n’a pu supprimer toutes les traces.
- Quel chemin en arrière n’avons-nous pas parcouru depuis, cependant. Que de vérités, alors élémentaires,acceptées sans conteste ont peine aujourd’hui à se produire.
- Si la fédération qui vient de se fonder prend pour tâche de les ressusciter, je le répète, elle accomplira une œuvre considérable, elle remettra en honneur de grands principes, féconds pour le bien de l’humanité et le progrès de la vie.
- La Révolution, certes, n’aborda pas tous les problèmes sociaux : elle ne pouvait le faire, et d’ailleurs, certaines difficultés, aujourd’hui aiguës, cuisantes, auxquelles il faut remédier sans retard, n’existaient pas alors.Mais on peut dire qu’elle avait tout prévu, puisque à la base de l’œuvre révisible et perfectible quelle tenta de réaliser, elle plaça l’idée du Droit, l’égalité de droits entre tous les hommes, tous ayant reçu la vie pour la développer et la perfectionner au mieux de l’intérêt social, dans lequel elle confondait les intérêts individuels qui s’y épanouissent avec le plus de liberté et d’harmonie.
- On ne peut donc qu’applaudir à la pensée des rédacteurs de l’appel inséré dans notre dernier numéro qui comptent donner le signal du retour aux immorte's principes sur lesquels devra s’effectuer, sous peine d’avortement, l’affranchissement humain. Mais il convient de distinguer dans la Révolution, les parties de l’œuvre qui étaient, si je puis m’exprimer ainsi,purement de circonstance,subordonnées à des conditions de l’heure où nos pères se trouvaient,de cette partie plus large,plus haute, qui franchissant l’époque,posait les bases du nouvel édifice social.
- La révolution, en effet, s’accomplit dans une tempête de périls et d’obstacles déchaînés, au milieu d’un monde d’hostilités contre lesquels elle dût réagir violemment, dépassant quelque fois le but, quitte à reprendre ensuite la marche un instant déviée par l’accumulation même des résistances rencontrées.
- Par exemple, pour ne citer qu’un fait, la Révolution, à son début, trouva une organisation du travail abusive et compressive. Abusive, parce que le travail était un privilège conquis par certaines familles dont l’usurpation se perdait dans la nuit des temps. Le travail étant un privilège, ceux qui en étaient investis ne le concédaient qu’à des conditions onéreuses, s’entourant d’une foule de règlements oppressifs, comprimant, pour ainsi dire, la
- classe ouvrière, dans l’étau des jurandes et des maîtrises qui détruisaient toute initiative, emprisonnaient le travailleur dans une fonction étroite d’où il ne pouvait sortir. La Révolution brisa les jurandes et les maîtrises et proclama la liberté du travail.
- C’était bien. Les rédacteurs de l’appel que nous commentons aujourd’hui rappellent ce fait. Mais ils devront comprendre qu’en brisant les anciens moules d’une organisation du travail surannée et fondée sur le privilège, la Révolution ne fit que détruire, elle n’édifia pas. Nul doute que sans la réaction, négatrice, de ses principes de justice et de haute moralité sociales, le nouveau corps social issu de la Révolutionne fût revenu sur cette liberté sans condition, sur ce déchaînement de l’anarchie dans la production, causé par le manque d’organisation économique à laquelle la révolution n’avait pas procédé.
- En effet, la liberté du travail proclamée par la Révolution sans contrepoids, est arrivée, nous en avons l’exemple sous les yeux, à rétablir l’abus et la compressionquela Révolution s’était donnée pré cisément pour but final de détruire à jamais. Elle avait supprimé les monopoles et les privilèges ; l’anarchie économique les rétablit. La concurrence désordonnée, sans règles ni sanction, n’aboutit pas en effet, comme le prétendent les économistes à la liberté générale, mais à l’écrasement des uns, au despotisme des autres. Gela est si vrai, les faits ont parlé si haut, qu’on a dû prendre des mesures, armer la classe ouvrière contre ce danger né de la liberté absolue. On a dû organiser des syndicats ouvriers, que la Révolution avait expressément défendus.
- Le mal même était si grand, si profond, que la loi de 1884 a été impuissante à protéger le droit des ouvriers à s’unir, à solidariser leurs intérêts pour pouvoir décider les questions de salaires et de travail. Sans le vouloir, croyons-nous, car nous nous gardons desuspecter la bonne foi de personne les auteurs de cet embryon d’organisation ouvrière ont mis les travailleurs dans l’impossibilité de se syndiquer, parce qu’ils n’ont fait qu’affirmer ce droit, ils se sont bornés à leur octroyer la liberté, sans aucune garantie — et la liberté sans garantie ni protection, est impuissante à s’affirmer. La loi sur les syndicats ne sera efficace que le jour où lelégislateur lauraremaniéesuriesbases indiquées maintes fois par le Devoir.
- Est-ce adiré, dans l’exemple que nous avons choisi pour le départ à faire dans l’œuvre négative et de
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- circonstance de la Révolution et sonœuvre positive, j qu’une organisation de travail, qu’une réglemen- [ tation des rapports entre ouvriers et patrons, constitue une atteinte à la pensée révolutionnaire ? Les adversaires des réformes sociales, les partisans du statu quo et de la concurrence afï'renée, l’affirment. Les socialistes qui veulent réglementer le travail, disent-ils, sont des rétrogrades. Ils veu-leut nous ramener aux jurandes et aux maîtrises supprimées solennellement en 1789.
- C’est là une accusation sans fondement. La Révolution voulut substituer la justice à un état de choses arbitraire et inique. Elle décréta la liberté du travail, qu’elle crut le meilleur moyen de rétablir l’ordre troublé par les abus du privilège. Or, loin que la liberté, telle qu’elle a été pratiquée depuis, ait ramenée l’ordre, elle a enfanté la désorganisation, l’anarchie, mille pertubations qui périodiquement éprouvent cruellement la société. L’expérience a donc montré que la liberté du travail, telle que l’entendent les adversaires des réformes sociales, loin d’avoir réalisé la pensée initiale de la Révolution, l’ordre de la justice, n’a réalisé que le désordre et l’iniquité. Ce serait donc reprendre la tradition de la Révolution, que supprimer les antagonismes sociaux que celle-ci voulait détruire, mais que le temps ne lui permit pas de faire disparaître.
- Il en est de même pour une foule de questions de même nature, obscurcies aujourd’hui à plaisir par des gens qui prétendent se réclamer de nos pères.
- Par exemple, les garanties sociales que nous demandons pour la vieillesse, une garantie de salaire en retour du travail, ce sont là autant de mesures sociales queia Convention a décrétées et qui sont encore à être appliquées.
- La Fédération du centenaire aura, donc,en somme à étudier et résoudre toutes les questions d’ordre social dont la solution importe à la réorganisation politique et économique de l’état de choses actuel, si elle veut embrasser le grand horizon ouvert aux sociétés modernes par la Révolution. Et si elle veut provoquerun mouvement des esprits verscette solution, ses principaux membres ont un moyen bien simple d’accélérer encore cemouvement. La plupart sont députés, sénateurs — les autres sont des publicistes autorisés. Kh bien ! que les uns et les autres, fassent un vigoureux effort. Qu’ils s’élèvent au-dessus des questions de personnes actuellement en jeu et se mettent à l’étude et à la présentation des réformes sociales.
- j Qu’ils étudient notre projet d’hérédité de l’Etat; il [ est conforme aux idées générales de la Révolution puisqu’il exonérait les travailleurs de leurs charges accablantes, en même temps qu’il fournirait à l’Etat les moyens d’instituer les garanties sociales réclamées en 1793 par Lepelletier St-Fargeau, Condorcet, etc.
- Qu’ils étudient nos projets d’organisation de syndicats, notre plan d’association ouvrière ayant pour but de ramenerl'ordre dans la production par une répartition plus juste des objets consommables, c’est-à-dire par une hausse des salaires qui permette aux ouvriers d’augmenter leur consommation.
- On ne peut certes que se réjouir du mouvement que semble indiquer la création de la Fédération, de ce retour aux principes dejustice sociale trop oubliés de nos jours. Mais ce mouvement porterait des fruits bien plus nombreux, si on ne se bornait pas à la propagande d’un appel, s’il se manifestait par le dépôt de projets de loi dont l’adoption serait l’hommage le plus solennel, la célébration la plus digne de 1789, parce qu’elle réaliserait la justice et l’égalité sociale que la Révolution tenta de mettre en pratique.
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- IMPOTS ET REVENUS INDIRECTS
- Le mouvement de nos impôts et revenus indirects pendant le mois de juin a donné une augmentation nette de 2 millions 1/2 par rapport aux produits correspondants de l’année dernière. Il y a eu un ensemble d’augmentations montant à 7,009,000 francs, et des moins values diverses qui ont atteint 4,509,000 francs.
- Dans ce dernier chiffre, les sucres figurent pour 2,702,000 francs.
- D’autre part, les recouvrements opérés le mois dernier sur l’enregistrement présentent une moins-value de 924,500 fr.
- Les produits afférents au département de la Seine ont contribué à cette diminution pour 830/0.
- La moins-value de 924,500 francs subie en juin provient principalement de la baisse des produits fournis par les transmissions d’immeubles à titre onéreux. De ce seul chef le recul est de 840,500 francs.
- L’impôt de 3 0/0 sur le revenu des valeurs mobilières accuse une diminution de 457,500 fr. relativement au produit de 1886, mais ce changement tient à un fait spécial ; en juin 1886, un recouvrement exceptionnel avait été effectué sur la Compagnie des Dombes, à la suite du jugement rendu contre cette Société au profit de l’administration.
- Les postes sont en progrès de 776,500 fr. ; les télégraphes [ en augmentation de 73,800 fr.
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- Sur les douanes, il y a une plus-value de 3,598,700 fr.
- Les produits du timbre ont progressé de 547,000 francs. La plupart des articles de recettes ont participé à cette plus-value ; mais il convient de noter plus spécialement la part qu’ont pris le timbre des polices d’assurances, en augmentation de 111,500 francs, et le timbre des lettres de voitures et des récépissés, en accroissement de 202.000 francs.
- Si maintenant, on compare les produits obtenus en juin derniers aux évaluations de recettes, on constate que les recouvrements sont restés inférieurs de 3,906,700 fr. aux prévisions. Sur les sucres notamment, il y a eu un mécompte de 5,107,500 fr. Les postes, les douanes et le timbre ont, par contre, donné des plus-values.
- Pour les six premiers mois de l’exercice 1887, les résultats obtenus se récapitulent comme suit :
- La comparaison avec les recouvrements de l’année 1886 accuse une plus-value nette de 15,893,900 fr. dont 13,518, 400 pour les produits des monopoles et exploitations industrielles de l’Etat.
- Par contre, la comparaison des recettes de 1887 avec les évaluations fait ressortir une moins-value de 25,032,400 fr., créée en totalité par les sucres : leur produit n’a été, en effet, que de 43,078,500 fr., contre une prévision de 68,728,000.
- Le rendement des sucres a dormi ainsi, à lui seul, un mécompte de 25,647,500 fr. , alors que la moins-value finale ressort seulement, on vient de le voir, à 25,032,400 fr.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- LA GUERRE
- Ce qui est juste et bon, c’est ce qui protège la vie humaine et concourt à son développement, à son progrès, à ses satisfactions.
- Au contraire, tout ce qui tend à détruire la vie humaine, à la faire souffrir, a priver l’individu du droit de s’exercer librement pour son bien propre et le bien de ses semblables, est de l’iniquité et de l’injustice.
- L'ITALIE
- ET LE SAINT SIÈGE
- Tant que notre pays n’aura pas définitivement rompu avec les traditions gouvernementales religieuses que la République devait définitivement briser, il sera intéressant pour nous de connaître les faits et gestes de ce que notre ministre des cultes appelle pompeusement : la cour de Rcme.— Gomme si à Rome, il pouvait y avoir une autre cour que la cour italienne !
- Il nous est d’autant plus intéressant d’observer sa politique, que dernièrement, le Pape est ostensiblement intervenu dans les affaires d’Allemagne; etdans un sens auquel ne s’attendaient peut-être pas les républicains partisans du concordat et de l’ambassade auprès du Saint-Siège.
- N’est-il pas singulier, en effet, de voir payer ainsi les avances trop réitérés de la République, par une participation directe du pape dans la politique allemande en faveur de M. de BLmarck, qui pourtant n’a pas ménagé les catholiques?
- Cette intervention, coïncidant avec les bonnes relations enlre l’Italie et l’Allemagne, on a cru pouvoir en inférer qu’un rapprochement entre le Qui-rinal et le Vatican était peut-être à la veille de s’opérer, qu’une combinaison consentie par le pape était préparé et accepté de part et d’autre. Mais les ministres italiens ont tout démenti.
- Alors, Léon XIII a fait adresser par le cardinal Rampolla une circulaire vitupérante qui maintient plus que jamais les droits du pape au principat civil de Rome.
- Nous croyons être agréable aux lecteurs du Devoir, en reproduisant quelques morceaux de cette diatribe vigoureu se, malgré le style diplomatique qu’elle affecte. On verra que le pape prétend encore à tout et n’abandonne rien de ses anciennes revendications temporelles.
- Les ennemis de la paix sont ceux qui, en reniant l'histoire et toute tradition paternelle, ont pensé, sur les ruines de la papauté, élever l’édifice national. Ils n’ont pas songé que cet édifice, placé hors de son centre naturel de gravitation, viendrait à crouler tôt ou tard. Pour rendre stérile l’effet de l'allocution pontificale, ils se sont appliqués à en travestir la portée, comme si l’amicale invitation du saint-père, sollicitant l’Italie de réparer d’elle-même la violation de la justice et les offenses dirigées contre l’indépendance et la dignité du Saint-Siège apostolique, ne signifiait pas autre chose que l’abdication de la part du souverain pontife des biens suprêmes que ni lui ni aucun de ses successeurs ne pourrait jamais s’abstenir de revendiquer.
- Au Parlement italien aussi, comme votre seigneurie l’aura appris par les journaux, a été posée dernièrement une question par le député Bovio, à l’effet d’exclure toute idée de rapprochement vers le Saint-Siège et les ministres de la couronne Zanardelli et Crispi ont été, bien que dans un langage modéré et poli, d’accord pour affirmer que l’Italie n’éprouve pas le besoin de se réconcilier avec la papauté, attendu qu’il lui suffit d’observer ses propres lois, et qu’elle ne serait pas disposée à admettre un rapprochement au préju-
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- dice des prétendus droits de la nation et avec l’intervention des puissances étrangères.
- Pour mettre en pleine lumière et opposer à des commentaires si absurdes et des affirmations si futiles l’auguste parole pontificale, afin que l’opinion publique ne puisse être induite en erreur, notamment dans les pays étrangers, où il est diffi cile de connaître tous les artifices qu’ont coutume de mettre en œuvre les adversaires du Saint-Siège pour en travestir les intentions, j’ai cru opportum de rappeler à l’attention de votre seigneurie les observations suivantes, qu’elle soumettra à cet effet à M. le ministre des affaires étrangères :
- En premier lieu, il est à peine possible de concevoir qu’il puisse se trouver des gens pour supposer sérieusement que le saint-père, en exprimant ses vœux pour que disparaisse le funeste différend avec le pontificat romain, les intérêts de la justice ainsi que la dignité et l’indépendance du siège apostolique étant sauvegardés, ait pu laisser entrevoir je ne sais quelle intention occulte d’abandonner la revendication du principat civil dont il a été dépouillé par l’œuvre de la violence et des sectes, uniquement parce que, dans le passage très court de son allocution où il faisait allusion à l’Italie, il n’a pas mentionné explicitement cette revendication. Pour pouvoir attribuer aux paroles pontificales une interprétation aussi absurde, il faudrait non seulement cesser de tenir compte des actes antérieurs et même récents du même pontife qui revendiquaient, de la façon la plus nette el la plus absolue, les droits foulés aux pieds t’u Saint-Siège sur Rome et sur les Etats de l’Eedise, mais encore oublier la déclaration solennelle de tout l’épiscopat, qui représente la voix unanime de toute l'Eglise catholique, à savoir que, dans l’ordre de choses actuel, le pouvoir temporel du pontife romain est une condition indispensable pour le libre exercice du ministère apostolique.
- En outre, il convient de faire at enlion que les conditions mises par le saint-père à la réconciliation désirée réclament expressément qu’on fasse réparation à la justice violée et qu’on pourvoie comme il est nécessaire à l’indépendance et à la dignité du siège apostolique ; par cette réserve, il revendiquait de la manière la plus efficace ses droits sur le domaine temporel..,.
- Enfin, le pontife romain, étant donnée la très haute dignité dont ii est revêtu, ne pourrait exercer avantageusement et avec le prestige qui lui est nécessaire sa puissance spirituelle surplus de 200 millions de sujets de toute race et de toute classe, et dont quelques-uns jouissent de prérogatives souveraines, sans être entouré de cette splendeur extérieure que la Providence lui a accordée alors que les différentes nations et les royaumes surgirent du sein de la chrétienté sur les ruines de l’empire romain.
- La circulaire se termine par un appel aux opinions conservatrices dont le St-Siège est le dépo-
- sitaire. Nous recommandons ce passage aux républicains français :
- Après cela, il est inutile de relever l’incohérence et la futilité dont lesdits ministres ont fait preuve dans leurs déclarations au Parlement italien. En prétendant que l’Italie ne sent nullement le besoin de se réconcilier avec le pape, on se met en contradiction avec le fait manifeste du sentiment universel des Italiens, dont la presse de toutes les nuances et de tous les partis s’est faite l’écho, demandant avec raison qu’il soit mis fin à un état de choses qui se traduit par une lutte anormale et préjudiciable. Nul n’ignore en effet que, par l’oppression de l’Eglise et du pape, l’Italie s’est privée de la force morale la plus élevée, toujours indispensable à n’importe quel gouvernement, mais principalement à celui-ci, dans la situation funeste où il s’est placé, pour maintenir le peuple dans le devoir, pour garder intacts les principes d’autorité et d’ordre, aujourd hui si affaiblis, pour sauver les institutions fondamentales de l'Etat d’une ruine irréparable, enfin pour ne pas tenir perpétuellement suspendue au-dessus de la tête de la nation une des plus graves éventualités, qui, touchant aux intérêts religieux et moraux du monde entier, donne à tous le droit d'y intervenir et d’en demander une solution convenable, les lois qu’on fait soi-même ne pouvant suffire au maintien des droits et tranquiliser les consciences des autres. Si toutefois, et malgré toutes ces raisons, le gouvernement italien estimait qu’il n’est pas opportun d’accepter l’invitation paternelle du saint-père, la responsabilité du refus retomberait tout entière sur ce gouvernement, et il devrait cesser dorénavant de reprocher au souverain pontife, par une sorte d’animosité, une attitude partiale, hostile à l’Italie et bienveillante à l’égard des autres puissances ; il conviendrait en outre que pour agir franchement et loyalement, le gouvernement italien s’abstînt de signaler le Saint-Siège aux gouvernements étrangers comme la cause principale d’un différend fécond en maux extrêmement graves et qui est généralement déploré. Votre seigneurie donnera lecture de cette mienne dépêche à M. le ministre des affaires étrangères, a qui elle en laissera aussi copie si la demande lui en est faite.
- Avec les sentiments de l’estime la plus distinguée, je suis de votre illustrissime et révérendissime seigneurie, le serviteur, etc.
- LA QUITTANCE DE LOYER.
- III
- — Oui, mademoiselle... Je vous la présente trop tôt, peut-être? poursuivit timidement Edmond, qui ne prévoyait que trop la réponse de la jeune fille.
- — Mon Dieu, monsieur, reprit Mlle Rose, en torturant ses jolis doigts avec une sorte de crispation nerveuse qui traduisait son embarras, si vous vouliez être assez aima-
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- Me pour revenir ce soir ?... ou pour laisser la quittance chez la concierge? s’empressa-t-elle d’ajouter, comme si elle eût craint qu’Edmond ne vit dans sa première proposition une avance déplacée.
- — Mademoiselle, je ferai comme il vous plaira, répondit Edmond avec affabilité... Ma tante est toute disposée à vous accorder du temps...
- Et il pensa :
- — Oh! mon Dieu ! si elle m’entendait !...
- Ils étaient tous les deux debout au milieu de la cham-brette ; la porte était close ; Edmond roulait sa feuille de papier, et la jeune fille torturait toujours ses jolis doigts roses, en baissant timidement les yeux.
- — J’aime mieux vous le dire franchement, reprit
- bientôt la jeune modiste: on me doit de l’argent pour des chapeaux, et comme mes clientes ne m’ont pas payée, je vais tout de suite aller les trouver... Je pense bien avoir la chance de les rencontrer. '
- Pendant qu’elle parlait, Edmond, sa quittance en inam, la regardait avec complaisance ; un rayon de soleil qui se glissait par l’étroite fenêtre venait dorer sa chevelure. Son teint, plus coloré et plus frais après la toilette du matin, semblait avoir la nuance veloutée d’une feuille de rose. Enfin, il se dégageait de tout son être je ne sais quel parfum de jeunesse si troublant qu’Edmond, tout entier à sa contemplation, ne l’écoutait plus.
- Quand elle eut donné ses dernières raisons, elle releva les yeux. Edmond avait les siens fixés sur elle. Leurs regards se croisèrent. Mlle Rose sourit doucement. Son jeune visiteur eut à ce moment comme un vertige.
- — Mademoiselle, reprit-il enfin, il sera fait suivant votre désir ; puisoue vous voulez bien m’y autoriser, je vous ferai remettre la quittance ce soir...
- Et, s’étant incliné courtoisement devant la jeune fille, il échangea avec elle un regard qui semblait dire :
- — Allez je vous prie de croire que s’il ne tenait qu’à moi, je ne vous réclamerais pas ces malheureux vingt-cinq francs !
- Et Rose sourit de nouveau, comme si elle eûl deviné la pensée de son visiteur ; puis elle salua Edmond, qui prit congé d’elle en l’enveloppant d’un long regard câlin, et referma sa porte.
- IV
- — Eh bien me rapportes-tu l’argent? demanda vivement tante Amélie en voyant reparaîlre son neveu.
- — Ma tante... je vais vous dire balbutia Edmond avec embarras.
- — Comment, tu as encore la quittance? Est-ce que Mlle Berthier n’est pas chez elle?
- — Pardon... Seulement, elle nia prié...
- Tante Amélie se redressa:
- — Elle t’a prié?... Tu es. donc monté dans sa chambre ?
- — Ah! mon Dieu! murmura Edmond, qu’est-ce que j’ai dit là !
- Et il reprit en toussant pour se donner le temps de chercher un prétexte :
- — La... concierge n’y était pas... et alors...
- — Alors ?
- — J’ai justement rencontré Mlle Berthier qui descendait... et elle m’a prié de lui faire remettre sa quittance, ce soir... Eile doit toucher de l’argent aujourd’hui même...
- — Je n’ai pas à entrer dans ces détails, dit sévèrement Mlle Duvivier... Je ne loue pas ma chambre pour mon plaisir. Nos pièces sont déjà assez encombrées... Ce n’est pas de gaieté de cœur que je me prive de ce grand cabinet... Tu diras à la concierge que si, ce soir, ma locataire ne l’a pas payée, on lui donnera congé...
- — Oh ! ma tante, fit Edmond avec compassion. Puisqu’elle doit toucher de l’argent aujourd’hui... ne vous montrez pas si rigide !
- U s’empressa d’ajouter :
- — Elle a fait des chapeaux qui ne lui ont pas été payés... Vous savez bien ce que c’est que les clientes... Elles laissent quelquefois les fournisseuses dans l’embar-ra.s... Mais aujourd’hui même, elle ira les trouver.
- — Elle t’en a donc raconté bien long, Mlle Rose, pour que tu sois de la sorte au courant de ses affaires ?
- — Du tout, du tout, ma tante... Eile n’a fait que m’exposer ses raisons...
- — Je les trouve mauvaises, moi !
- — Oh ! pourtant !
- Tante Amélie se fâcha de nouveau :
- — Certainement, monsieur, je les trouve mauvaises, répliqua-t-elle avec autorité; et je suis étonnée que vous, mon neveu, vous preniez le parti des autres contre moi !
- — Ma tante, Dieu me préserve de prendre le parti des autres contre vous ; seulement il me paraît bieri rigoureux de voir donner congé à cette pauvre fille, parce qu’elle vous demande un peu de temps, quelques heures tout au plus...
- — Est-ce que le propriétaire m’en accorde, du temps? Est-ce que, si aujourd’hui même le loyer n’est pas payé, on ne me donnera pas congé?... Allons, c’est bien, va-t-en à ton bureau, et laisse-moi cette quittance ; je m’en arrangerai.
- L’abandonner, c’était renoncer à la possibilité de revoir Mlle Rose. Edmond voulut la conserver à tout prix; il répliqua :
- — Puisque Mlle Berthier m’a prié de la lui faire remettre, ce soir, je vais la donner à la concierge en I m’en allant...
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- — Soit ! remets-là à la concierge et nous verrons ensuite.
- — J’y vais de ce pas... Bonjour, ma tante !
- — Bonjour, mon neveu, répondit sèchement Mlle Duvivier.
- Edmond prit son portefeuille, remit son chapeau et partit pour son bureau.
- Chemin faisant, il ne songea qu’à la scène qui venait de se passer. La situation était grave. 11 n’y avait pas d’illusion à avoir. Mlle Rose se trouvait gênée ; elle ne possédait pas de quoi payer son terme. Réussirait-elle auprès de ses clientes? Les rencontrerait-elle? C’était assez peu probable. D’autre part, tante Amélie n’était pas d’humeur à badiner. 11 failait à tout prix que le soir même elle eût son argent, ou Mlle Rose allait être congédiée!...
- Si la sympathie d’Edmoud pour la jeune modiste n’était pas un vain mot, elle trouvait là une occasion de se manifester d’une manière éclatante. C’est en ces moments critiques que l’amour se montre. Or, Edmond ne voulut pis laisser échapper une si belle occasion d’acquérir quelques titres à la reconnaissance de Mlle Rose, et il résolut de l’aider.
- Une seule crainte, vague, dénuée de tout fondement et pourtant presque légitime, le retint un moment dans son généreux élan. Si rangé qu’il fût, Edmond savait bien qu’à Pai is une jeune et jolie fille n’est généralement pas en peine pour trouver, en cas de besoin extrême, une bourse complaisante.— Par exemple, il aurait été bien mortifié d’apprendre que Mde Rose aimât, à son insu. Et vraiment il observait depuis un an déjà sa conduite avec tant d’intérêt, qu’il ne s’arrêta pas plus longtemps à cette fâcheuse supposition. Depuis qu’elle était locataire de la chambre, elle sortait presque toujours à la même heure pour aller chercher ses provisions. Elle rentrait aussi fort régulièrement et jamais plus lard que huit heures. De plus elle ne recevait personne. Edmond s’empressa donc d’écarter toute hypothèse désobligeante et chercha le moyen le plus pratique et le plus rapide de venir en aide à cette intéressante personne.
- Ah ! s’il avait eu le gousset bien garni ! Malheusement il ne possédait rien par lui-même. A chaque fin de mois, il apportait intégralement à sa tante, pour les dépenses du ménage, la totalité de ses appointements ; et chaque matin, avant son départ, il recevait d’elle juste de quoi prendre un modeste repas au restaurant. Or, sur les trente sous qu’on lui donnait par jour, il ne trouvait guère d’économie à faire. Quant à se passer de déjeuner quinze ou vingt fois de suite pour réunir la somme nécessaire, cela lui parut bien difficile. D’ailleurs, il fallait se procurer cet argent le jour même, le remettre en rentrant à tante Amélie, sans quoi o*en était fait de la jeune modiste; elle allait être renvoyée, sans aucun doute.
- 11 s’agissait de se hâter. Le parti le plus simple fut jugé le meilleur. Arrivé au bureau. Edmond s’adressa directement à l’un de ses collègues, — brave homme dont il avait, en maintes circonstances, reconnu l’obligeance, — et après s’être entendu avec lui pour le mode de remboursement, il lui emprunta vingt-cinq francs.
- Contracter une pareille dette à l’insu de tante Amélie, c’était bien s’exposer aux foudres de sa colère, si l’aventure parvenait un jour ou l’autre à sesoreilles; mais bast! l’amour va-t-il jamais sans un peu de romanesque? Edmond prit donc la somme et, à six heures, il quitta le bureau précipitamment.
- Ou se figure sa joie, quand, en arrivant chez lui, il se sentit en possession de la somme dont devait dépendre le sort de Mlle Rose.
- — Si elle a rencontré ses clientes, pensait-t-il, j’en serai quitte pour rendre demain cet argent à mon collègue. Dans le cas contraire, il servira à tranquilliser ma tante.
- Ce fut le cœur plein d’émotion et avec un trouble bien naturel qu’il alla frapper de nouveau à la porte de la jeune fille. Cette fois, il n’eut pas longtemps à attendre. A peine eut-il frôlé le panneau que la porte s’ouvrit. Mlle Rose, qui venait de rentrer, avait eu à peine le temps de quitter son chapeau. Sur un coin de ia commode, à côté de la bougie allumée, reposaient deux petits paquets qu’Edmond reconnut pour être les apprêts du dîner.
- A la physionomie de la modiste, il devins bientôt le résultats de ses démarches. Il s’en réjouit intérieurement.
- — Oh ! monsieur, dit tristement Mlle Rose en le voyant paraître, je suis désolée... Figurez-vous que je n’ai pas rencontré deux de mes clientes, et que la troisième, sur laquelle je comptais le plus, m’a priée de repasser.
- — Eh bien, mademoiselle, répondit Edmond, encore essoufflé par la montée de l’escalier, il y aura toujours... je l’espère... moyen de s’arranger...
- — Vraiment? répliqua aussitôt la jeune fille; vous croyez que mademoiselle votre tante ne me renverra pas !
- — Oh ! il me semble que ce serait bien... rigoureux !
- Paul Bonhomme.
- (A suivre.)
- BIBLIOGRAPHIE
- Pile et Face par Lucien Biart, un volume 3 fr. ; en vente chez Hetzel et Cie, 18 rue Jacob, Paris. ‘
- Par ce temps où les mauvais romans abondent, on a plaisir à signaler un livre tout à la fois honnête et intéressant. Le Devoir se fût fait un plaisir de reproduire celui-ci dans ses
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- colonnes, si l’histoire n’eût été un peu longue pour être publiée ‘ dans une feuille qui ne paraît qu’une fois par semaine. j
- Le collectivisme libéral, causerie socialiste, par M. Tony Joannon, un volume 1 fr., en vente chez Marpon et Flammarion, 26 rue Racine, Paris.
- Dans cet ouvrage, écritavecune charmante originalité, l’auteur s’efforce de démontrer quels bienfaits les ouvriers pourraient tirer de l'association coopérative de production, constituée de façon à ce que les bénéfices qui en pourraient .résulter fussent accumulés pour servir, exclusivemeut, à constituer des pensions de retraites aux associés devenus incapables de travailler.
- Ce n’est, on le voit, qu’un des points de la question sociale, et la proposition exigerait, pour être mise en pratique, un désintéressement et une abnégation qui ne sont guère dans les esprits ; mais le sujet est traité avec un entrain communicatif auquel nous nous plaisons à rendre hommage. De tels livres ne peuvent qu’aider puissamment à l’avènement des réformes nécessaires.
- La Réforme agraire et la misère en France par M.
- Fernand Maurice ; un volume 3 f. 50 ; en vente chez l’auteur aux bureaux du journal :La terre aux paysans, 16 rue Thévenot, Paris.
- Cet ouvrage a, comme le précédent, le mérite de combattre en faveur de l’émancipation populaire. La nation française dit l’auteur, est en complet déséquilibre. « Des deux forces éco-« nomique et sociale qui doivent, au moins, se partager le « travail d’un peuple, l’une, l’industrie a tout absorbé au « détriment de l’autre, l’agriculture ; après avoir poussé sa « production à l’aventure, cette industrie est à la veille de « manquer à ses travailleurs et de laisser le pays en proie aux « agitations violentes delà misère ; une conception vient donc « logiquement à l’esprit: rétablir l’équilibre, en ramenant au « travail de la terre les populations qui ont abandonné les a champs pour courir après le mirage de la fortune àla ville.»
- L auteur propose doncâ l’Etat de rappeler le travailleur à la terre, en mettant, à la disposition de chaque famille pauvre un certain lot de (erre cultivable.
- « Le travail de la terre, » dit-il plus loin, « en fournissant à « tous des moyens complets d’existence, obligera à une trans-« formation des impôts ; il ne sera plus possible, matérielle-« ment même, de frapper d’aucunes taxes les aliments pro-« duits dans chaque demeure par le concours de la famille ;
- « c’est la terre qui devra dés lors servir de base au taux de la j « contribution sociale. Chaque famille sera taxée directement 1 d selon l’espace qu elle occupera. » j
- Là, encore, la réforme proposée est loin, selon nous, de 1 répondre à toutes les exigences sociales ; mais de tels livres ; font examiner les questions les plus intéressantes à l’heure ; actuelle, et, à ce titre, ils ne sauraient être trop recommandés. 4
- L’Anarchie bourgeoise, par A. Laisant 1 vol in-18. Marpon et Flammarion, éditeurs.
- Ce volume, de politique contemporaine, dû à la plume de l’honorable député de la Seine, emprunte aux derniers événements un grand caractère d’actualité.
- Après un rapide exposé philosophique et historique comprenant la période qui s’étend de 1814 à 1887, l’auteur montre le gouvernement de la France livré à une classe dirigeante sans grandeur, sans logique et sans patriotisme, qui conduit notre pays à une situation révolutionnaire sans issue. 11 indique enfin les conditions de salut, si l’on veut échapper aux périls du parlementarisme bourgeois, c’est-à-dire de Y Anarchie bourgeoise.
- Ce livre est écrit dans un style simple, clair et rapide. Il est appelé â un grand retentissement, aussi bien parmi les adversaires que parmi les partisans des doctrines de l’auteur.
- Questions sociales à la portée de tous, par le citoyen J. B. Clément. Brochures en vente à 10 centimes, chez Jean-Marie, 58 rue Greuéta, Paris.
- Nous avons en main le N° 12 de ces petites brochures de propagande dans lesquelles l’auteur dit s’être donné pour but « de mettre les groupes et cercles d’Étudts sociales à même de pouvoir faire des lectures et de petites conférences. » Les brochures parues sont intitulées comme suit :
- 1 Les gouvernements. — 2 La société. — 3 Travailleurs et parasites. — 4 Le péril social. — 5 Le combat pour la vie. — 6 La société devant les tribunaux. — 7 La question sociale. — 8 La science de Jacques Bonhomme. — 9 Aux femmes du peuple. — 10 II y aura toujours des pauvres et des paresseux. — 11 La paresse et la pauvreté. — 12 II faut bien des riches pour faire aller le commerce.
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 18 au 24 Juillet 1887. Naissance :
- Le 19 Juillet, de Sarrazin Zulma, fille de Sarrazin Louis et de Marly Malvina.
- Le 20, de Leclercq Laure-Hélène, fille de Leclercq Alexandre et de Lafolié Florentine.
- Le 20 Juillet, de Léguiller Alfred-Camille fils de* Léguiller Georges et de Lemaire Catherine.
- Le 22 Juillet, de BLnquin Hélène-Laure, fille de Blanquin Edouard et de Dorge Julia.
- Décès :
- Le 10 Juillet, de Froment Elise, épouse de Maillard Charles, âgée de 40 ans.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- uuise. — imo. Baré.
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- Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 7 Août 1887
- 11" Année, Tome 11,— N° 465
- bureau a GUISE (Aisne) ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE ON S’ABONNE A PARIS 5, rue Neuve-des-Petlts-Champs
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Tontes les communications et réclamations le talon sert France de quittance. Union postale Passage des Deux-Pavillons
- doivent être adressées à Un an ... 10 fr. s» S’adresser à M. LEYMARIE
- M. GODIN, Directeur-Gérant Six mois. . . 6 s» Antres pays administrateur delà Librairie des sciences
- Fondateur du Familistère Trois mois. . 3 ïj> Un an. . . . 13 fr. 60 psychologiques.
- SOMMAIRE
- L'origine sociale de la richesse base de l'hérédité de l’état.— La fédération de Î889.— Vexposition d’hygiène de l’enfance. — Les étrangers en Angleterre.— Les ouvriers de la sellerie militaire. — Faits politiques et sociaux. — Les économies budgétaires. — Proposition de loi sur l’hérédité de l’Etat. — Aphorismes et préceptes sociaux. — La quittance de loyer.— Etat-civil du Familistère.
- L’ORIGINE SOCIALE DE LA RICHESSE BASE DE L’HÉRÉDITÉ DE L’ÉTAT
- L’hérédité de l’Etat, nous l’avons montré maintes fois, non seulement permettrait de faire face aux déficits budgétaires actuels, mais encore permettrait d’instituer les garanties sociales de nature à prévenir la misère, les perturbations morales et .matérielles qui bouleversent sans cesse la société, provoquent partout l’instabiiité, l’insécurité, les troubles permanents, les conflits grandissants, au lieu de se restreindre et de se localiser.
- Au point de vue du droit de propriété, môme actuel,c’est-à-dire tel que le comprenaientles rédacteurs du code civil, qui lui assignent une origine d’utilité sociale, la reconnaissance de ce principe ne soulève pas d’objections sérieuses, nous l’avons montré récemment à propos de la proposition Sabattier.
- Seuls, les économistes et les personnes jugeant superficiellement les choses, lui reprochent de
- constituer, pour ainsi dire, un sacrifice que ferait la classe riche lorsque ses membres, en mourant, laisseraient, tout ou partie de leur avoir à l’Etat.
- D’où peut provenir une opinion si contraire à la réalité des faits ? Chez les uns, nous l’avons dit, d’un jugement superficiel, d’une connaissance incomplète du mécanisme social de la production et de la répartition des richesses ; — chez les autres, les économistes, d’une conception fausse de l’organisation sociale, conception diamétralement opposée à la nôtre et qui ne supporte pas une minute d’examen sérieux.
- Les économistes, en effet, considèrent la société comme un assemblage d’unités, dans lequel les unités sociales ont une valeur propre, indépendante de leur réunion. La société, pour eux, est simplement le total de l’addition de ces unités. Prise en dehors de la société, considérée comme force individuelle, chacune de ces unités à une valeur personnelle définie. Dès lors, le droit de propriété doit être personnel, au-dessus de toute ingérence de la collectivité qui, ne lui apportant rien, n’a en retour rien à réclamer. Tout au plus la collectivité garantissant aux unités l’exercice de leurs droits individuels, lui doit-on une légère prime d’assurance pour les risques qu’elle prévient. — La valeur des unités sociales composantes de la collectivité peut être, dans la formule des économistes, représentée par la progression arithmétique 1. 2. 3. 4. etc.
- Or c’est là une vue radicalement fausse de la nature des forces sociales que les individus tirent
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- de la société. La progression est non arithmétique, mais géométrique. En réalité* elle pourrait être présentée ainsi : 1. 2. 4. 8. 16. 32. etc. Sans doute, les unités ont leur valeur propre, dans l’organisation sociale, mais ces valeurs ne s’additionnent pas simplement ; elles ne sont pas un total, — elles se multiplient par le degré d’organisation sociale atteint et sont un produit. Dès lors, dans ce produit, à côté des droits individuels sacrés, prennent place, non moins sacrés, non moins imprescripti-blés, les droits sociaux. Sous ce rapport, chaque individu n’est plus une unité simple, mais double : il est un individu social, ayant des droits, mais aussi des devoirs d’autant plus considérables, d’autant plus impérieux, que ses droits sont étendus. Les devoirs de l’individu constituent les droits de la société et les devoirs de la société constituent les droits de l’individu. De la parfaite réciprocité entre l’individu et la société résulte l’équilibre social.
- Cette réciprocité n’existe pas aujourd’hui et c’est pourquoi la société est troublée, subit des oscillations, des perturbations causées par la disproportion existant entre la masse des droits accaparés par quelques uns et le peu de devoirs par la pratique desquels ces mêmes privilégiés restituent à la société ce qu’ils en ont retiré.
- Cette disproportion est la cause des inégalités sociales. L’hérédité de l’Etat la ferait cesser en faisant rentrer dans la société, à l'extinction de chacun de ses membres favorisés, la part de richesses qu’elle lui a permis d’amasser, formant l’excédant de son travail personnel.
- L’origine de la richesse est sociale, non pas individuelle. Sans doute l’individu apporte à la production ses forces personnelles. Mais c’est du produit de ses forces personnelles multipliées par les forces sociales qu’il met en œuvre, que naît la richesse. En veut-on une preuve ? Nous la trouvons dans divers projets de travaux publics à cette heure à l’étude ou en voie d’exécution.
- Par exemple, dans le midi, il existe, entre Arles et Marseille, une vaste étendue de terrain tantôt caillouteux, tantôt marécageux, couverts d’une végétation rabougrie de lentisques et d’ajoncs. C’est la plaine de la Camargue. Il y a là plus de trois cent mille hectares de terrains incultes, dont l’Etat et des compagnies entreprennent le défrichement. Une fois désséchées, convenablement drainées, ces terres marécageuses deviendront un sol excellent pour la culture de la vigne française. Celle-ci, en effet, presque entièrement détruite
- par le phylloxéra, a paru rester indemne du terrible fléau, dans les sols sablonneux qui avoisinnent le bord de la mer. Les terrains de la Camargue, fortement salins semblent donc pouvoir devenir en quelques années une terre excellente pour la culture viticole. Ces landes, aujourd’hui d’une tristesse morne, où paissent ça et là quelques bœufs sauvages, quelques chevaux aux formes grêles, convenablement préparées par tous les moyens dont dispose la science moderne, ne tarderont pas à se couvrir d’une luxuriante végétation. Le prix de l’hectare, aujourd’hui insignifiant, atteindra un taux d’autant plus élevé, que la culture de la vigne française ruinée, sera doublement rémunératrice, faite à l’abri de l’invasion phylloxérique.
- N’est-il pas évident que les richesses acquises par suite de ces travaux considérables ont des origines diverses, toutes sociales, indépendamment de la valeur personnelle propre de certains individus qui auront plus spécialement contribué à meubler ce sol jusqu’ici stérile? Examinonsun peu les facteurs sociaux qui entreront dans la composition de ces nouvelles richesses :
- D’abord, il a fallu qu’un grand désastre public, un fléau régional qui a ruiné les populations du midi, frappât la culture de la vigne pour la rendre plus rémunératrice. A mesure, en effet, que l’insecte rongeait nos ceps, le prix du vin augmentait dans des proportions telles, qu’il est arrivé souvent qu-une terre indemne a atteint tout à coup un revenu supérieur au prix antérieur d’achat. Dans les pays où la vigne disparaissait progressivement, on expérimenta les sols, dans l’espoir de découvrir des terrains spéciaux réfractaires à l’œuvre de destruction accomplie parle phylloxéra. Ces expérimentations furent longues, coûteuses, causèrent plus d’une déception. Elles revêtirent à la fois un caractère empirique et un caractère scientifique, savants et culivateurs travaillèrent chacun de son côté,séparément et collectivement.Enfin on découvrit, grâce peut-être à un paysan à qui vint l'idée de planter un carré de sable, que les sols avoisin-nantla mer, formés par des apports successifs d’al-luvions maritimes, étaient favorables à la vigne et défiaient les ravages du phylloxéra. Que de tâtonnements, avant d’arriver là ! Que de dépenses, faites en vaines pertes, — toutes ayant leur utilité sociale, cependant, même quand elles étaient négatives. Sans elles, évidemment, on n’entreprendrait pas aujourd’hui la culture viticole de la Camargue. C’est donc à cette œuvre collective, aux résultats acquis par tous les efforts d’une popula-
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- tion pendant plus de vingt ans, que les futurs bénéficiaires des richesses de la Camargue devront la plus-value acquise par leurs terrains.
- Est-ce là toute la part de collaboration sociale dont profiteront les individus ? Non certes. — La plus-value de ces sols sera d’autant plus grande, qu’ils étaient stériles avant; qu’il faut aujoud’hui les meubler, les aménager. Ici, encore, la collaboration sociale est de rigueur. Des ingénieurs de l’Etat, des ingénieurs civils mettront en œuvre les moyens scientifiques dont notre société actuelle dispose. Or la science est le fruit du travail intellectuel accumulé par les générations antérieures.
- Il a fallu des siècles de recherches, de travaux laborieux, d’expériences incessantes faites par des savants, obscurs ou célèbres, pour posséder la connaissances des lois les plus élémentaires. Sans elle, les sols les plus fertiles resteraient peut-être en friche faute de savoir les moyens de les aménager. Queîfaisceau de forcesindividuelles socialement groupées représente la science, cette richesse, par excellence, possédée cependant par quelques individus peu nombreux, parce qu’elle n’a pas été, jusqu’à ce jour dispensée à tout le monde, bien que l’Etat en soit le dispensateur naturel ! C’est surtout grâce à elle, par sa mise en œuvre, que les travaux considérables dont nous parlons ici pourront s’exécuter, donner à leurs auteurs des bénéfices considérables.
- Est-ce tout? Non, car, il entrera encore dans la composition de la richesse ainsi obtenue, tous les facteurs de développement social atteint, et ces facteurs sont innombrables. Chemins de fer créés par l’Etat, qui ouvriront les débouchés à leur produits, paix sociale garantie par la société qui permettra aux nouveaux propriétaires de traiter, vendre, acheter, échanger en toute sécurité, sont autant de sources sociales de richesse sans lesquelles celles-ci serait singulièrement restreintes.
- Je m’arrête dans cette énumération. Cette ébauche d’analyse est suffisante, je crois, pour montrer le caractère social de la richesse individuelle, l’étroite solidarité qui relie les hommes entre eux, en fait des collaborateurs obligés dans le temps et dans l’espace, comme tels, ayant tous droit à une part de la richesse sociale pour se développer et, une fois leurs facultés ayant reçu tout le développement dont elles sont susceptibles, mettre en œuvre, agrandir, étendre sans cesse le domaine de la richesse commune.
- Tel est le droit, le juste, qui ressort de la réalité des faits, que l’examen de ce qui se passe person- î
- nellement sous les yeux nous révèle. Réaliser ce droit ne serait pas, comme le supposent certains, un arrangement arbitraire, une réglementation fantaisiste, mais bien une organisation conforme à la nature des choses. C’est pourquoi l’Hérédité de l’Etat, qui ferait rentrer au domaine social le superflu de la richesse, la masse de produits sociaux de toute nature, matériels et intellectuels qu’il a mise en œuvre, réaliserait un ordre de choses supérieur à l’ordre actuel, un équilibre social qui fait défaut à cette heure, par suite de la disproportion de droits et de devoirs signalée plus haut.
- Non seulement sans secousse, sans spoliation, paisiblement, graduellement, cet équilibre s’établirait, mais il préviendrait les révolutions, les perturbations qui ne peuvent manquer de se produire et qui se produisent effectivement à des périodes presque fixes.
- L’Hérédité de l’Etat, en un mot, qui repose sur un fait exact: l’origine sociale de la Richesse, c’est l’ordre naturel, par conséquent la paix sociale, substituée à l’anarchie, c’est-à-dire à la guerre, à la révolution.
- Hérédité ou Révolution, tels sont donc les deux termes extrêmes du problème que comporte la, réalisation de l’équilibre social.
- LA FÉDÉRATION DE 1889.
- A la séance du comité central de la Fédération de 1889, qui a eu lieu lundi, M. Anatole de la Forge président, a prononcé l’allocution suivante :
- «Mes chers collègues,
- « En me nommant votre président, vous m’avez fait un grand honneur et vous m’avez imposé un grand devoir. J’essaierai, par un dévouement absolu à l’œuvre du Centenaire de 1889, de nie rendre digne de votre confiance.
- Cette œuvre entre toutes est patriotique et démocratique. Vous avez voulu, en effet, dans ce temps d’émiettement politique, donner au parti: radical la cohésion, qui, trop souvent lui a fait défaut,et vous avez pensé, avec raison, qu’il fallait demander cette force indispensable non à des personnalités contemporaines, mais aux principes seuls de la Révolution. Les hommes qui ont le culte de l’idée ne se classent jamais ni parmi les courtisans qui divinisent les personnes quand elles sont au pouvoir ni parmi les haineux qui les outragent quand elles sont tombées.
- Les principes de 89 ont créé la France moderne ; ils s’imposeront à l’humanité tout entière, parce qu’ils sont la vérité éternelle. Il ne faut ni les amoindrir, ni les écarter, sous prétexte de concessions à des difficultés imaginaires. Comme
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- l’a dit Edgar Quinet, le vrai moyen d’honorer la Révolution est de la continuer.
- Or c’est précisément pour la continuer, meschers collègues que vous avez créé notre Fédération. Elle a été accueillie, dès la première heure, par les accusations les plus imméritées, les calomnies les plus manifestes : n’est-on pas allé jusqu'à dire que nous voulions ressusciter le régime de la Terreur.
- « Comment ! parler de l’unité législative, c’est se réclamer de 93 ? Mais les constituants de 89 étaient partisans d’une Assemblée unique. Comment vouloir la séparation de l’église et de l’Etat, c’est évoquer les souvenirs sanglants de notre histoire ? Mais cette séparation a été décrétée après le 9 thermidor par la Convention nationale redevenue modérée et sur la proposition de Boissy d’Anglas.
- « On a prétendu également que nous voulons diviser la France, en parlant de reconstituer le grand parti des patriotes prêts à tout pour la défense du territoire et la conservation des réformes révolutionnaires. En quoi une pareille formule peut-elle blesser qui que ce soit en France, excepté les ennemis de la Révolution ? Combien il serait au contraire urgent de la voir adopter de tous nos concitoyens. C’est à cela que nous tendons.
- Nous voudrions qu’en 1889 la France entière confondît dans le même sentiment de respect etde dévouement l’idée de la Patrie et l’idée de Révolution.
- Ce n’est donc point à la violence, mais à la propagande pacifique que nous faisons appel .Notre désir, c’est qu’il s’établisse dans toutes les communes du pays des sociétés du Centenaire, se donnant pour mandat de soutenir les réformes politiques et sociales réclamées il y a cent ans par nos glorieux ancêtres.
- C’est une mission de reconnaissance filiale envers les réformateurs de la Révolution, et c’est aussi une mission de progrès démocratique que nos sociétés auront à accomplir.
- « Déjà on l’a compris. De toutes parts, nous recevons des adhésions. Les meilleurs patriotes et les pins fermes républicains nous demandent d’une extrémité de la France à l’autre comment on peut collaborer à notre œuvre. Cet éveil universel des esprits n’est-il pas la preuve éclatante que la Fédération arrive à l’heure propice ?
- « Après l’avoir fondée, vous saurez trouver dans vos rangs des orateurs éloquents et convaincus, des hommes de cœur dévoués qui iront tour à tour la faire connaître etla faire aimer par toute la France.
- «Ainsi, sous votre haute inspiration, mes chers collègues, la Fédération deviendra la plus utile et la plus populaire des sociétés de propagande de notre temps, Elle possède les qualités qui font réussir. Elle est impersonuelle et n’a qu’un but : le triomphe de l’esprit de la Révolution, c’est à dire la marche en avant vers la conquête du droit, de la justice et de la liberté!»
- L’EXPOSITION D’HYGIÈNE
- DE L’ENFANCE
- Voici une nouvelle Exposition qui vient de s’ouvrir à Paris.
- Comme l’indique son nom, cette Exposition s’applique à tout ce qui a rapport aux traitements et aux soins à donner aux enfants du premier âge.
- Vulgariser la science qui conserve et perfectionne la vie des enfants, déraciner les erreurs qui souvent, font dévier l’amour maternel, tel est le but que se sont proposés les organisateurs de cette Exposition d’un nouveau genre.
- C’est, d’ailleurs, sous les auspices les plus encourageants que l’Exposition d’hygiène de l’enfance a été organisée. Elle compte, au nombre de ses adhérents, MM. Lockroy, ancien ministre du commerce et de l’industrie ; Alphand, directeur des travaux de Paris ; Bouvard, architecte de la Ville ;Gérard, directeur du laboratoire municipal, le docteur Frébault, Lai-sant, députés ; Cusset Lamouroux, Muzet, et nombre d’autres conseillers municipaux.
- L’Exposition a pour président M. le docteur Chassaing; pour vice-présidents, les docteurs Degoix et Monin. M. le docteur Félix Brémond en est le commissaire général.
- N’ouolions pas d’ajouter que toute idée mercantile ou d’un intérêt matériel quelconque est étrangère au but qui a inspiré l’organisation de cette Exposition.
- Les frais une fois payés, s’il restait des bénéfices, iis ne seraient, dans aucun cas, répartis entre les membres du comité d’initiative.
- Les bénéfices réalisés seraient versés à la caisse de la Société d’hygiène de l’enfance, en formation, laquelle, seule, pourrait en disposer. En cas de dissolution du comité d’organisation, les fonds disponibles seraient répartis par moitié, entre la Société française d’hygiène et la Société de médecine publique et d’hygiène professionnelle.
- L’Exposition est installée aux Champs-Elysées, derrière le Palais de l’industrie.
- Elle s’étend sur tout l’emplacement occupé récemment par l’Exposition des fleurs, le pavillon de la Ville de Paris placé au milieu. Dans ce local sont exposés par centaines des objets mobiliers, des ustensiles, des articles de vêtement, des produits alimentaires, etc., s’appliquant plus spécialement à l’entretien et à l’éducation de l’enfance.
- Voici des appareils de gymnastiques ; plus loin, ce sont des modèles de mobiliers scolaires pour bébés.
- Les appareils d’hydrothérapie y sont représentés par de nombreux modèles de fabrication récente.
- Le pourtour du pavillon est transformé en jardin, rempli de kiosques et de pavillons dans lesquels sont installée des expositions isolés.
- L’ouverture de l’Exposition d’hygiène de l’enfance a en lieu la semaine dernière, sous la présidence M. Mesureur,
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- ^éputé de la Seine, M. Lockroy, qui devait présider cette Exposition, s’étant excusé.
- Trois discours ont été prononcés : le premier par M. le docteur Chassaing, le second par M. Mesureur, et le troisième par M, le docteur Félix Brémond
- A la fin de la séance, Mme Marie Laurent a dit une poésie sur l’enfance, composé tout exprès pour la circonstance.
- La séance a été terminée aux sons de la Marseillaise, exécutée par la musique de la garde républicaine.
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- LES ÉTRANGERS EN ANGLETERRE
- Le Board ofTrade vient de publier à ce sujets des documents officiels dont nous extrayons les renseignements ci-après.
- Voici d’abord, pour une période de dix années, de 1871 à 1881, les chiffres relatifs au nombre des étrangers résidant dans le Pioyaume-Unis.
- La progression croissante relevée pour cette première période n’a fait que s’accentuer depuis. Le rapport le constate et donne, à ce propos, les détails suivants :
- Augmen-
- 1871 1881 tation
- Empire d’Allemagne . . . 35,141 40,371 5,230
- France . ..... . 16,194 19,618 3,424
- Russie . 9,974 15,271 5,297
- Etats-Unis . . . . . . 9,467 20,014 10,547
- Pays divers . 39,779 43,790 4,011
- Dans l’industrie du vêtement, l’inflaence de l’élément étranger est absolument dominante, à l’exclusion presque de l’élément national. Il en est de même dans celle de la menuiserie qui, sur un total de 23,000 ouvriers, en compte 4,000 étrangers, principalement Allemands, avec des Russes et des juifs polonnais. Enfin, au sujet de la boulangerie, le rapporteur s’exprime ainsi :
- Les ouvriers attachés à l’industrie de la boulangerie déclarent que, depuis nombre d’années, l’influence des boulangers allemands dans Londres a été si prépondérante, que les Anglais sont graduellement forcés de renoncer à ce genre d’industrie. Une autorité des mieux renseignées dans l’espèce affirme que, durant les dix dernières années, la proportion des boulangers allemands s’est accrue de cent à Londres. Il prétend que sur 4,000 maîtres boulangers établis dans cette ville, 2,000 sont Allemands.
- Partout où une affaire de ce genre se trouve disponible, il y a chance pour quelle soit accaparée par un Allemand. Les maîtres boulangers allemands n’emploient pas exclusivement des ouvriers de leur pays, mais les exceptions sont bien rares. L’ouvrier allemand, ysurtout dès son arrivée à Londres, s’utilise à meilleur marché que l’ouvrier anglais, ce qui tend de plus en plus à mettre entre les mains allemandes l’industrie de la boulangerie londonienne. »
- j Les ouvriers de la sellerie militaire.
- ! Nous reproduisons cî-dessous, d’après le Temps, un incident qui s’est récemment produit entre les ouvriers d’un atelier et les patrons de ces ateliers, soumissionnaires de travaux considérables pour le ministère de la guerre.
- Cet incident est caractéristique. Il montre par là comme ailleurs, la bonne production diminuant à mesure que les salaires baissent et que les prix diminuent. Le bon marché des produits n’est pas autre chose, en effet, aujourd’hui, que la falsification des produits et l’affamment des ouvriers.
- La grève a pu être évitée, et les ouvriers selliers ont repris leur travail chez MM. Lecerf etSarda, ceux-ci ayant consenti à accorder le prix de main-d’œuvre deOfr. 25 qu’on leur réclamait par cartouchière.
- Sous le titre une « Victoire ouvrière, » le Cri du Peuple raconte tout, au long, ce matin, les événements qui ont amené MM. Lecerf et Sarda à souscrire à des conditions qu’ils avaient considérées jusqu’alors comme inacceptables.
- Hier, à dix heures, ainsi que nous l’avons dit, les délégués du groupe de la sellerie militaire, accompagnés de MM. Basly Camélinat, Michelin. Planteau etLabordère, députés, s’étaient rendus chez le ministre de la guerre qui les attendait. Le général Ferron s’excusa même de les avoir fait quelque peu attendre et déclara que fils de travailleurs il ne pouvait rester indifférent aux faits qui avaient motivé l’envoi de la délégation. Mais il ne leur cacha point qu’il craignait de ne pouvoir intervenir d’une façon efficace en leur faveur.
- Les délégués remettent alors au général Ferron, qui la lit à haute voix, la note manuscrite que nous avons résumée hier ; il déclare qu’elle lui semble rédigée avec un grand sentiment d’équité ; mais, d’accord avec le directeur des services administratifs, il répète qu’il lui sera impossible d’intervenir d’une façon officielle en matière de conditions de travail.
- Les députés invoquent alors les propres arguments des ouvriers selliers. « On ne nous paye pas assez, répètent ces derniers, et qu’est-ce qui en souffre ? le travail lui-même. Rétribués d’une façon dérisoire, nous en donnons aux patrons pour leur argent, et nous ne nous occupons pas plus qu’eux de la solidité des objets d’équipement que nous fabriquons. »
- Le directeur des services administratifs a répondu qu’il avait pleine confiance dans la compétence et l’intégrité des commissions de réception militaire.
- — Elles sont cependant victimes à leur insu, riposte M. Labordère,d’une série de fraudes d’une variété extraordinaire.
- Il faut réagir...
- — Par quel moyen ? demande le ministre.
- L’occasion était trop belle pour les selliers de formuler leur vœu le plus ardent pour qu’ils la laissassent échapper ; aux mois de février et mars, ils avaient réclamé avec la plus vive
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- insistance l’adjonction d’ouvriers selliers aux commissions de réceptions, ils s'empressèrent de renouveler leur offre.
- — Le moyen, dirent-ils au général Ferron, c’est d’adjoindre à vos experts des membres des chambres syndicales ouvrières.
- Le ministre, dit le Temps, réfléchit un instant et répond :
- — Eh bien! oui, l’idée me paraît bonne, et, pour commencer, dites-moi le nom de votre camarade dont vous me parliez tont à l’heure.
- — Longé, répond le citoyen Lemaître,seerétaire du groupe de la sellerie.
- — Je vais nommer immédiatement M. Longé aux fonctions d’expert, pour lesquelles il a été examiné. Mais, quelles garanties offrez-vous pour la compétence de ceux que vous auriez encore à me signaler ?
- Le citoyen Mouzin tire alors de sa poche son livret militaire établissant qu’il a été brigadier-sellier et déclare qu’un grand nombre de ses collègues ont été dans l’armée occupés, soit comme ouvriers d’État, soit comme auxiliaires dans le service des commissions de réception militaire.
- — D’ailleurs, ajoute-il, tous ceux que pourrait vous présenter comme experts le groupe de la sellerie militaire sont des hommes d’une compétence incontestable et d’une honorabilité à toute épreuve.
- Les députés demandent alors si le ministre leur donnait sa parole de recruter parmi les chambres syndicales ouvrières les experts dont il pourrait àvoir besoin.
- — Je vous le promets, répond le ministre, et je vous autorise à leur en faire part.
- La conversation a continué sur les faits délictueux dont se rendent coupables certains fournisseurs, sur les bénéfices ' patronaux, etc. Puis les députés ont insisté auprès du ministre pour qu’il fît vérifier sur place si, oui ou non, le bas prix des salaires n’entraîne pas une confection défectueuse.
- Le ministre y consentit enfin et donna l’ordre au général Raison de faire vérifier l’après-midi chez MM. Lecerf et Sarda ^ la fabrication des cartouchières. Il promit en outre de faire une enquête générale par l’intendance si cette première démarche n’aboutissait point.
- Les délégués se sont alors retirés en remerciant le ministre de la guerre.
- L’après-midi, après différends pourparlers, les délégués obtinrent de MM. Lecerfet Sarda d’attendre le général Raison dans les ateliers de sellerie. Ils montèrent au quatrième étage, dans une longue pièce rectangulaire, et s’installèrent tranquillement devant leurs petits établis carrés, autour desquels travaillent ordinairement quatre ouvriers.
- Quand le général, accompagné des patrons, arriva dans l’atelier, les délégués ouvriers, dit le Temps, lui présentèrent les cartouchières, lui firent comprendre le peu de solidité des passes au travers desquelles s’introduit le ceinturon, ces passes étant cousues à la machine ; ils lui mon-
- trèrent aussi les bandes de cuir devant servir de contre-fort et s’allongeant comme du caoutchouc, des hâvresacs dont les boucles n’étaient pas soudées et qui devaient céder à la première fatigue.
- On passe ensuite à la question que le général Raison vient tenter de trancher au profit des ouvriers. Ce n’est pas chose facile : un débat de plus d’une heure dans la cour, des con-ciliabulés interminables, tantôt avec les patrons, tantôt avec les selliers, paraissent ne pas devoir aboutir.
- Enfin,le général fait appeler les délégués et leur dit devant MM. Lecerf et Safda :
- — Ces messieurs, à la prière du ministre de la guerre, veulent bien consentir à vous accorder les prix de façon que vous avez demandés.
- Les délégués prient le général Raison de remercier le ministre de la guerre de son intervention, et se rendent à la Roche de Fontainebleau, boulevard d’Italie, où les attendent les deux cent cinquante ouvriers selliers. Là, dans une réunion, ils leur ont rendu compte des incidents de la journée et du résultat aussi heureux qu’inespéré qui les avaient couronnés.
- FAITS POLITIQUES. & SOCIAUX
- FRANCE
- La protection du travail.— M. Longuet,conseiller municipal de Paris, dont nous avons signalé, l’an dernier, le remarquable rapport sur la fixation et la réduction de la journée de travail, vient de déposer devant cette assemblée, la proposition suivante, relatives aux travaux exécutés par la ville de Paris qui, comme on sait, s’élèvent par fois à des centaines de millions.
- « L’Administration est invitée à insérer dans les cahiers des charges des travaux à exécuter pour le compte de la ville de Paris les clauses suivantes :
- « Ouvriers étrangers
- «Article premier. —L’entrepreneur adjudicataire ne pourra occuper plus d’un dixième d’ouvriers étrangers.
- «Art. 2. — Avant de commencer les travaux, il devra remettre à l’ingénieur en chef du service intéressé, en double expédition dont une destinée au Préfet de la Seine, la liste nominative de tous les ouvriers qu’il aura embauchés pour l’exécution des trauaux.
- « Cette liste contiendra l’état civil de chaque ouvrier d’après la déclaration écrite et signée qu’il aura remise à l’entrepreneur.
- « Toute mutation ou modification apportée à ladite liste devra être immédiatement signalée à l’ingénieur en chef.
- «Art. 3.— Toute déclaration de nationalité reconnue fausse entraînera l’exclusion de son auteur des chantiers de la ville de Paris. Si la complicité ou la complaisance de l’en-trepeneur sont constatées, une retenue de mille francs lui sera infligée par un arrêté pris par le préfet de la Seine. » Salaire des ouvriers.
- « Article premier. — Le prix de l’heure pour chaque
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- c0rps d’état employé à l’exécution des travaux sera inséré dans le détail estimatif.
- Art. 2. —Tout ouvrier qui aura accepté ou reçu de 1’en-tiepreneur un salaire inférieur au tarif fixé, sera immédiatement renvoyé sur l’ordre de l’ingénieur en chef des travaux.
- « Pour ce fait, l’entrepeneur sera paisible d’une amende de mille francs qui pourra lui être infligée par un arrêté préfectoral.
- « Art. 3. — Les articles précédents relatifs aux ouvriers étrangers et aux salairiés seront affichés dans les chantiers, de manière à ce que chaque ouvrier puisse en prendre connaissance .
- « La lecture en sera faite par les soins de l’entrepreneur aux ouvriers qui lui auront déclaré ne pas savoir lire.
- « Signé : Charles Longuet. »
- La Fédération du centenaire au conseil municipal.— M. Vaillant a déposé la proposition suivante, prise en considération et adoptée par le conseil municipal de Paris.
- « Le Conseil,
- « En présence des anniversaires prochaines de la grande Révolution qui au siècle dernier a mis fin à l’ancien régime, et pour leur donner une célébration digne d’eux et de l’œuvre révolutionnaire qu’il nous reste à achever ;
- « Vu l’urgence de toute mesure pouvant hâter cet accomplissement de la révolution prolétarienne qui, par la suppression du régime capitaliste, des privilèges et des classes fera la République sociale ;
- « Considérant :
- « Que la liberté des communes solidarisées dans l’unité nationale et guidées par l’exemple de la commune de Paris, maîtresse de son administration, est une condition nécessaire de la conquête des libertés individuelles et publique et du triomphe de la Révolution ;
- « Qu’au 14 Juillet, le peuple célèbre non seulement l’anniversaire de la Bastille, mais aussi du 14 juillet 1790, du jour glorieux où, par la solidarité et l’union jurée ces communes, l’unité à la fois morale et matérielle de la nation fut vraiment fondée ;
- «Qu’il appartient à Paris de réaliser toutes les forces vives du pays par un même et incessant effort d’affranchissement qui, contre les résistances du pouvoir et du privilège, contre les intrigues et les complots de la contre-révolution, assure l’existence et le développement de la République ;
- « Que d’ailleurs, quelque différents que soient les idées et le but des divers partis sincèrement républicains, ils sont d’accord pour réclamer une extension des libertés communales et ne peuvent qu’être favorables à une action concertée des communes républicaines ; *
- « Donc cette entente serait mieux déterminée par un congrès des communes, réuni chaque année à Paris, et, autant que possible, le 14 juillet,
- « Donne mandat à son bureau
- « D’inviter tous les conseils municipaux républicains à l’envoi de délégués à l’Hôtel de Ville le 14 juillet prochain, pour un congrès préparatoire, afin d’organiser la réunion à Paris, d’un congrès annuel des communes, à Peffetde concerter leur action pour la revendication de leurs libertés, des libertés et des droits du peuple et pour la défense de la République.
- LES ÉCONOMIES BUDGÉTAIRES
- Nos lecteurs se rappellent sans doute, les singulières conditions dans lesquelles le cabinet Goblet fut renversé.
- C’était sur une question d’équilibre budgétaire, et à la suite d’une série de pourparlers dont la substance peut se résumer dans le dialogue suivant : — Faites des économies, disait la commis-mission du budget par l’organe de MM. Rouvier et Pelletan.— J’ai fait toutes les réductions qui m’ont paru possibles, répondait le ministère. Je suis à bout. Je ne vois plus rien à retrancher. Si, cependant, vous m’indiquez des économies pratiques, je suis prêt à les réaliser.— Ce n’est pas notre affaire, répondaient en chœur les membres de la commission.— Alors acceptez mon budget.— Non, répondait la commission.
- La Chambre donna raison à la commission — abstraction faite des querelles de personne qui entrèrent pour une bonne part dans la décision de la Chambre — et le cabinet Goblet fut renversé, remplacé par le cabinet Rouvier.
- Aujourd’hui, voilà l’ancien président de la commission du budget à la tête des affaires, ministre des finances,même. C’est à lui qu’incombe la préparation du budget et la responsabilité de l’accueil qui lui sera fait à la Chambre.
- Peut-on, d’ores et déjà, présager la nature de cet accueil? Si les questions économiques n’étaient iufluées par aucune considération d’ordre secondaire comme il s’en agite et s’en produit tant dans les parlements, nous ne serions pas en peine de prédire à coup sûr le sort qui attend le plan financier préparé par l’ancien président de la commission du budget. Malheureusement,ces sujets d’une importance capitale sont étudiés à un point de vue si personnel, les décisions que prend la Chambre à leur égard sont la résultante de tant de facteurs contingents, qu’on ne saurait jamais être fixé sur le sort réservé aux propositions les plus déraisonnables. Tôt ou tard,cependant, les législateurs sont contraints d’aviser, d’ouvrir l’oreille et l’entendement aux difficultés de la situation, grondante de tous côtés. Alors, en guise de résolution, ils renversent le ministère.
- Comme si la chûte d’un cabinet résolvait quel" que chose! Car nos crises ministérielles, dont se plaint si amèrement, avec quelque raison, le commerce français, et à sa suite la production, affolés tous deux par ces brusques sautes de vent politique, n’ont aucune signification précise, nettement
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- dégagée. Quand, dans un débat budgétaire, une majorité se déclare contre un cabinet, ce n’est pas parce que, en face du projet de budget ministériel se trouve une autre proposition, mieux étudiée. Non. La Chambre dit aux divers ministres des finances qui se succèdent sur les bancs du gouvernement : ce budget n’est pas en équilibre, nous le refusons, — Et le ministère dont le plan est ainsi repoussé se retire. Mais le ministre qui suit n’apporte aucun plan de réforme nouveau, et l’on peut toujours, d’après la moyenne de durée des ministères antérieurs, calculer la date à laquelle le nouveau devra céder la place à un autre.
- Ah ! c’est que la question financière, dont nous avons montré tant de fois la solidarité visible avec tous les phénomènes de production et de répartition sociaux, est le talon d’Achille de notre société actuelle, désorganisée, désemparée, ne pouvant plus suffire à ses charges et à ses engagements par les moyens employés jusqu’ici.
- C’est que, le déficit budgétaire, amené parla disproportion énorme existant dans la répartition des charges publiques, ne peut être comblé autrement que par des réformes compensatrices, dont la pratique aurait pour résultat de déplacer l’axe de la perception. Or ce déplacement, les ministres se succèdent, passent, reviennent, s’en vont, aucun ne le propose.
- Emprunts ou impôts, c’est-à-dire redoublement de charges, quelqu’il soit, tel est le seul moyen employé jusqu’à ce jour pour établir la balance entre le passif et l’actif.
- Ces expédients, mille fois condamnés par l’expé-
- - rience;hous avons démontré dépuis que ce journal •'ést-ïôiid^, tfii’llfc- aggravaient le mal au lieu de l’àt-; ^énuer f ^qiref^seulèf une^grande mesuré radicale,
- i'cômmê' i’Héïëdi té de Ï’Ë taf, püisan t; les rés sources ® ôh le§ resso urues sô trouvent Véritablement,-saüràit ^ë§rprèvehir. értisque dà, avons-nous dit bien des Mfôis:,'en neHmàhduera'pas d’artifices de comptabilité 'pour dissimuler les manquants, ces artifices seront ifen pure perte. :
- *?i Une fois de plus, M. Rouvier, dans son exposé ^budgétaire; Vient de nous donner raison, én présentant un projet,quiën apparence,réalise 129 millions d’économies,en réalité,laisse les choses après comme devant, les aggrave même, ainsi qu’on le s'verra par l’examen des économies proposées.
- Eli tête, en effet,des importantes réductions que
- - sêqrropôse de faire le nouveau ministère,on trouve
- sbhiinë de 29 millions, 'prise sur l’amortisse-
- Qu’est-ce à dire ? Qu’on recule le paiement des obligations du Trésor de toute nature en cours ; — la diminution de la dette publique à laquelle on consacrait 80 millions, en vue de réduire la progression alarmante de cette partie permanente de notre budget, s’élevant à cette heure à 1.100 millions. La réduction des sommes consacrées à l’amortissement, que jusqu’à ce jour,malgré les difficultés pressantes, on s’était efforcé de réserver à cet objet, est donc un impôt'déguisé, en somme,—, une obligation à court ou long terme nouvelle; elle ne pèsera pas sur le budget de 1888, le poids de celui de 1889 n’en sera que plus lourd. C’est ce que, vulgairement, on peut appeler « reculer pour mieux sauter.»— Qui de 129 millions d’économies en retranche 20, reste à 109 millions.
- Poursuivons :
- Le budget de M. Rouvier met à la charge des départements ou des communes, une somme de 9 millions perçue jusqu’à ce jour par l’État, portée comme telle au budget de l’État. Désormais le percepteur ne recouvrera plus ces sommes chez les contribuables, au compte de l’État, mais bien au compte des départements ou des communes. De quoi le lecteur pense-t-il que le contribuable sera allégé ? Divers articles ainsi transportés de l’État aux budgets communaux et départementaux n’en figurent pas moins dans lebudget réformateur à titre d’économies.— Qui de 109 retranche 9,— reste 100.
- Le chapitre d’économies réalisées, le plus important, n’est cependant pas celui des virements ainsi opérés. C’est celui des travaux publics,dont le montant s’élève à 55 millions. 55 millions de travaux publics ajournés ! Je ne sache rien de plus ’Taméiifàblé qu’une telle pratique d’économies... ,^.te budget est en.déficit,parqe que, laphiparf dès . çharges,ta,xes:d.e consommation-, et autres,frappait le salaire ^ ouvrier, le recouvrementi des-impôts devient plas difficile,à mesure que celui-ci diminue. La diminution des recettes est l'indice accusateur d’une dirnintïtioh survenue dans la consommation générale.Celle-ci à son tour est la conséquence des baisses.,de.-S$laire, imputables aux perturbations de -ljorgapisme économique tout entier. Prévenir Jes baisses de salaire équivaut donc, dans notre système d’impôts à faciliter les recouvrements, puisque la consommation est réglée par le salaire, et ;qhe'r lé montant des taxes recouvrées se règle à son tour sur la^onsbmmaijon.L’État peut-il influer sur les salaires— ef indirectement par conséquent sur4es;jecopvremepts2 Dans, une certaine mesure, oui. De même que, dans certains cas, dans une
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- crise locale temporaire, provoquée par des causes locales, de grands industriels peuvent soutenir le marché du travail en ne fermant pas leurs ateliers au premier vent de panique qui souffle, de même l’Etat, dont les ressources sont infiniment plus grandes, dont le champ d’action est infiniment plus étendu, peut soutenir le travail. L’État a toujours devant lui une quantité de travaux considérables à effectuer. Selon l’époque à laquelle il procède à l’exécution de ses travaux, il peut exercer une influence plus ou moins bienfaisante sur le marché du travail. Si, par exemple, il exécute de grands travaux dans une période prospère, alors que partout les chantiers sont en activité, ril accélère relativement peu la production. Au contraire, dans une période de chômage, de crise, la distribution des salaires que nécessitant des entreprises importantes peut, dans une forte mesure,prévenir la baisse rapide de la main d’œuvre,maintenir une activité relative, soutenir la circulation, la dégager même, si elle est encombrée.
- Des gouvernants, dans l’acception élevée du mot, c’est-à-dire des hommes qui gouverneraient, non en vue de faire triompher tel parti parlementaire, mais d’assurer la vie sociale du pays,étudieraient avec . le plus grand soin et constamment sa situation économique. Us proportionneraient toujours les travaux publics aux besoins de la main-d’œuvre,ajournant les travaux quand le travail est abondant, ouvrant les ateliers et les chantiers publics quand il se restreint.
- C’est le contraire qu’on a fait jusqu’ici : de 4875 à 1882, on a terminé notre réseau, dépensé des milliards à des travaux et c’est de 1883 que date la suspension des constructions scolaires, l’abandon du plan Freycinet, On a fait des économies sur les travaux projetés ou en cours ! D’où le chômage grandissant auqüel ces mesures néfastes sont venues ajouter. Je sais bien que nos finances étaient dans un état déplorable ; que les manquants s’annoncaient déjà. Raison de plus pour tenir tête, ne pas se laissée déborder.Malheureusement les questions économiques sont ibeonnues à la plupart de ceux que le hasard des crises ministérielles pousse au pôüYcnr. Les caisses du Trésor étaient vides, et ils ont cru les combler par ces économies cent fois ruineuses. Car les économies de travaux ne sont jamais qu’ajournées. Tôt ou fard, les œuvres publiques importantes devront être exécutées. Au lieu de les faire quand leur exécution serait de nature a influèr heureusement sur la vie économique ’du pays, c’est le contraire qu’on décide.
- Les 55.000.000 de travaux ajournés par M. Rou-vier, ne sont donc pas une économie. Economiquement,elles constituentunemesure désastreuse. Financièrement, on ne réduit pas, on ajourne, on reporte sur le budget de 1889 ou 1890 des dépenses qui, effectuées aujourd’hui, soulageraient le pays, au lieu de l'épuiser. On ne saurait donc les considérer comme une diminution de charges, et dès lors, les 55.000.000 doivent être retranchés des 100 millions qu’il nous restait plus haut. .
- Voilà déjà les 129 millions d’économies réduits à 45.
- Mais sur ces 45, 10 millions sont pris sur les protectorats : Tunisie, Tonkin, Annam, etc. Or, est-il bien certain que nous serons à même d’épargner cette somme ? Parbleu! on supprime 10 millions, d’un Irait de plume. L’entretien de notre armée d’occupation, la réfection de la flotte, les réparations de notre matériel ne sont pas moins urgents. Il y a donc ici un simple artifice de comptabilité que rien ne justifie, la réduction ne se basant sur rien, étant simplement et arbitrairement décidée par le ministre, en vue de faciliter la balance des deux colonnes Doit et Avoir, Dépenses et Recettes.
- Ce n’est pas la première fois que sur les réclamations de la Chambre, un ministre rogne quelques millions sur son budget. Ces millions n’en reviennent pas moins,aux budgets supplémentaire ou extraordinaire. Nous venons d’en faire l’expérience avec le budget de la Marine, sur lequel M. l’amiral Aube avait consenti des réductions. Seulement comme il faut entretenir les équipages dans la baie de Diégo-Suarez, au Tonkin et partout, les réductions consenties sont annulées par des engagements de dépenses contractés sans crédit corres-pondant.Deux ou trois jours avantla séparation des Chambres, on a donc présenté une demande de crédits supplémentaires — pour des dépenses déjà faites ! — s’élevant à 19 millions.
- On peutêtreassuré que la diminution des crédits affectés à nos protectorats de Tunisie, Tonkin, Annam etc, se traduira, dans un délai plus ou moins long, par une demande de crédits supplémentaires semblables. On ne saurait diminuer nos corps d’occupation, la population de ces pays se montrant plus que jamais, hostile à la conquête. Par conséquent les nécessités restent les mêmes et les dépenses aussi.
- Faut-il poursuivre cette énumération ? Retrancher un par un des 129 millions d'économies tous les chapitres savemment balancés par M, le ministre des finances ? — A quoi bon ! Ce que nous venons
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- d’en dire suffira amplement,croyons-nous, à montrer le peu de confiance qu’on doit attacher aux prétendues réformes fiscales du nouveau budget.
- Les chosee restent aujourd’hui dans l’état ou elles étaient hier. Seule, une réforme radicale pourrait les transformer. Malheureusement on n’y songe pas: déplacer la perception des recettes et simplifier le mécanisme financier, si coûteux, tout cela pourrait s’obtenir par l’Hérédité de l’État, qui permettrait de prendre l’impôt sur le superflu et de le percevoir par des moyens économiques impossibles à réaliser aujourd’hui. On préfère les expédients de comptabilité qui creusent le gouffre en le dissimulant !
- La gauche radicale, poussée par son hostilité systématique contre le cabinet, a proposé une série de modifications au budget actuel, modifications qu’elle s’est engagée à présenter sous forme de projet de loi à la rentrée. Nous les examinerons sommairement dans un prochain numéro, comme nous venons de faire pour le budget ministériel.On verra que de part et d’autre, les illusions et les expédients sont les mêmes, sinon en apparence,au moins en fait.
- PROPOSITION DE LOI SLR L HÉRÉDITÉ DE L’ÉTAT
- Le i juillet, quelques jours à peine avant la séparation des chambres, unprojetdeloiimportant sur l’Hérédité de l’Etat a été déposé, qui compte de nombreûx signataires.il nous suffira de citer : MM. Barodet,Glémenceau,Laguerre, Laisant, Labordère A. de la Forge, Henri Maret, Camille Pelletan, DesmonSjCrémieux, Miller and, Camille Dreyfus etc.
- Evidemment les dispositions de ce projet, qu’on trouvera ci-dessous, ne répondent pas à tous nos désidérata. Cependant nous croyons que ses signataires ne sont pas très éloignés de partager toutes nos idées sur la matière et c’est avec joie que nous l’enregistrons. Mais la majorité parlementaire actuelle exigent des ménagements. Comme un enfant débile à qui une nourriture trop substantielles répugnerait, les réformes ne sauraient leur être présentées dans la forme complète et définitive quelles sont appelées à revêtir. De là la mesure partielle, quoique très importante, qu'on lui présente.
- Le projet est précédé de remarquables considérants, dont nous nous bornerons à citer quelques uns, nous promettant de revenir sur les idées qu’ils
- renferment, lorsque la proposition viendra en discussion devant l’Assemblée.
- Voici quelques extraits de ces considérants elle projet lui-même :t
- EXPOSÉ DES MOTIFS Messieurs,
- La nation française, un siècle après sa grande Révolution et la déclaration des droits de l’homme, est encore, au point de vue économique, divisée en trois classes fort inégales : Une aristocratie industrielle et financière ou haute bourgeoisie, une classe moyenne ou petite bourgeoisie et le prolétariat.
- La première, minorité privilégiée, composée de riches propriétaires et capitalistes, de grands industriels, de gros commerçants, de hauts fonctionnaires, vit dans l’abondance de toutes choses et dans les splendeurs du luxe; la deuxième, composée de petits propriétaires, de petits industriels et commerçants, d’entrepreneurs, d’avocats, de médecins, d’écrivains, d’artistes, de fonctionnaires, d’employés suffisamment appointés et d’ouvriers exceptionnels, vit, dans des conditions normales, du produit de son travail et peut économiser plus ou moins ; la troisième enfin, et la plus nombreuse, comprenant avec les petits employés, la masse des ouvriers qui n’ont pour vivre qu’un salaire insuffisant et toujours aléatoire, condamnée à de continuelles privations, est la source inépuisable du paupérisme et de la misère.
- Le prolétariat et le paupérisme, qui en découle, sont deux phases, deux degrés de la même maladie sociale. Les considérer comme des maux distincts et s’obstiner à ne s’occuper que du dernier en négligeant l’autre, c’est faire fausse route et s’épuiser en efforts impuissants.
- Tous les moyens employés jusqu’ici pour combattre le paupérisme, — institutions de prévoyance officielle, d’assistance publique et de charité privée — ne sont que des palliatifs.
- Le développement toujours croissant de ces institutions, dirigées et servies par un personnel dont on ne saurait trop louer le zèle, n’a pu arrêter sa marche envahissante. C’est un fait reconnu, attesté par tous ceux qui se sont occupés de la question.
- Cet insuccès n’a corrigé aucun gouvernement. La République elle-même, n’osant se frayer des routes nouvelles, n’a encore rien trouvé de mieux à faire, pour guérir une plaie qui s’étend et s’envenime de plus en plus, que d’élargir aussi le même cataplasme anodin.
- Le malaise et les souffrances du prolétariat sont aggravées, d’une manière accidentelle, par les crises et les chômages périodiques, les maladies, la vieillesse et, d’une manière permanente, par les lourds impôts que la repercussion fait peser presque exclusivement sur lui, quand ils ne le frappent pas directement.
- Peut-on espérer au moins que ces charges diminueront ? Assurément non, si l’on persiste dans les mêmes errements.
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- Depuis le commencement du siècle, la dette publique et le budget de l’État n’ont cessé de croître d’une manière ininterrompue.
- Les folies et les crimes du dernier Empire leur ont fait atteindre des proportions véritablement inquiétantes que les fautes de la République ont augmentées encore.
- La France est, sans comparaison, la nation la plus obérée du monde entier. ^
- La dette s’élève aujourd’hui à trente-deux milliards, non compris quatre milliards de dettes départementales et communales. Gela représente mille francs par tête, quatre mille francs pour une famille de quatre personnes. La moitié des impôts passe en paiement d’intérêts.
- Le budget de l’Etat monte à plus de trois milliards et demi, avec un déficit que M. Henri Germain, dont la grande compétence financière ne saurait être contestée, évalue à environ sept cents millions pour 1887.
- Vainement, pour le combler, les ministres et la commission du budget s’ingénient à faire des économies par une sorte de grapillage sur les services publics. Si, pour en réaliser de plus importantes, la Chambre ne se décide enfin à entreprendre les grandes réformes dont on parle sans cesse et qu’on ajourne toujours, il faudra bien, en dépit des engagements pris, qu’elle se résigne à voter et des emprunts et des impôts nouveaux.
- Nous voudrions pouvoir arrêter là cette triste perspective ; mais comment se dissimuler l’imminence de cette guerre, terrible et inévitable, qui obligera le pays aux suprêmes sacrifices, parce que d’elle dépendra le sort de la patrie ?
- Quelle douloureuse situation sera celle de la France, si à toutes ces causes de ruine, nous sommes obligés d’ajouter encore les crises industrielles et les années maigres, dont le retour périodique n’est que trop certain et qui se traduisent par des pertes de plusieurs milliards !
- Aux espérances qu’avait lait naître la République a succédé, avec les déceptions, un commencement d’indifférence et de découragement, chez les uns, décoléré chez les autres. D’un bout à l’autre de l’Europe., les classes déshéritées, qui ont conscience de leurs droits et de leur force, s’agitent pour l’amélioration de leur sort, prêtent l’oreille aux promesses de transformation sociales les plus chimériques et le nombre augmente tous les jours des insensés qui semblent ne compter plus que sur la violence pour les réaliser.
- A moins de fermer les yeux à l’évidence, est-il possible de s’illusionner au point de croire qu’on pourra sonie de cette situation critique, éteindre cette dette écrasante, résoudre ce redoutable problème du prolétariat et du paupérisme, éviter le péril des revendications populaires à bout de patience, avec les petits moyens du socialisme monarchiste et clérical, qui se recommandent par dix-huit siècles d’impuissance ?
- Les enseignements de l’histoire seraient-ils inutiles? Ne
- sait-on plus comment se perdent les démocraties? Les mandataires du peuple vont-ils donc attendre, aveugles ou résignés, qu’une nouvelle guerre civile, cent fois pire que celles de 1848 et 1871, se charge delà liquidation sociale par la banqueroute et l’anarchie, avant-coureurs sinistres de la tyrannie ?
- Aux incrédules qui douteraient de la solution de la question sociale, à tous ceux qui voudraient l’écarter nous recommandons ces lignes d’un ancien ministre de l’Empire, d’un écrivain distingué qui ne passa jamais pour un esprit aventureux et auquel la science de l’histoire donne une grand’ autorité en pareille matière, M. Victor Duruy : « L’esclavage, dit-il, voilà le premier acte de drame douloureux que forme l’histoire du travail. Le Moyen-Age verra le second avec les serfs de la glèbe et les jurandes ; les temps modernes, le troisième avec l’ouvrier salarié. Mais, malgré ces affranchissements successifs, la guerre entre le travail et le capital n’est malheureusement pas finie. Vienne vite la solution qui établira la paix dans ce monde encore si troublé ! »
- « La guerre entre le travail et le capital n’est malheureusement pas finie », dit M. Victor Duruy.
- L’observation attentive des faits économiques prouve, en effet, que la cause, non pas unique mais principale, originelle et permanente du prolétariat, père du paupérisme, est ce qui reste encore de féodal dans le régime de la propriété. C’est, dans les entreprises financières, industrielles et commerciales la part, souvent léonine, prélevée par le capital sur le travail, produisant fatalement avec la surélévation du prix des choses, l’insuffisance du salaire et l’impossibilité pour les salariés de se procurer les objets de consommation auquel ils leur ont été payés à eux-mêmes. C’est la rente perpétuelle servie au propriétaire d’immeubles qui, sans rien faire, reçoit sans cesse et possède toujours, par le locataire ou par le fermier qui peine et travaille, paie sans trêve et ne possède jamais.
- De la cette monstrueuse inégalité des fortunes qui va de rien, pour les uns, à dix mille francs et plus de icvenu, par joui', pour les autres.
- En ce qui concerne la propriété foncière et le prolétariat agricole, le problème est plus difficile. Pour cultiver, on ne peut se passer de la terre, et la terre est inaccessible à qui ne peut la payer comptant. Faute d’argent comptant, le fermier paiera toujours sans posséder jamais, et l’ouvrier des champs sera condamné au salariat à perpétuité. Ec d’ailleurs, même avec de l’argent, n’a pas terre qui veut. La terre, matière universelle, indispensable et limitée du travail, est convoitée, achetée, gardée pour le privilège qu’elle procure au propriétaire de vivre sans travailler, de telle sorte qu’elle s’immobilise et s’accumule dans les mêmes mains et perpétue 1 ce qui reste encore de l’aritique servage.
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- Ce privilège tout féodal, ce dernier droit du seigneur a attiré bien des anathèmes sur la propriété foncière, nous ne disons pas seulement parmi ceux qui souffrent et qui, dans leur ignorance, s’en prennent aux hommes du vice des insti- ! tutions, mais parmi les philosophes et les économistes les plus illustres, s’inspirant des plus nobles sentiments de justice et de vérité.
- La vérité est que la loi civile, qui a créé le droit de propriété et Pa si souvent modifié dans le cours des siècles et chez tous les peuples, peut le modifier encore. Elle peut régler mieux le mode d’acquisition et de distribution, l’usage et les j obligations de la propriété. Son devoir est de le faire toutes les fois que la justice et l’intérêt général l’exigent, car la propriété n’est pas le but, mais un moyen : Le but de la. société est le bonheur commun, dit la Déclaration des droits de l’homme.
- La propriété actuelle, fille de la Révolution, formée sous un régime de liberté, en vertu de lois émanées de la volonté nationale, est légitime et doit être respectée. 11 ne peut entrer dans la pensée de personne de porter atteinte aux droits acquis dans de pareilles conditions. Mais, sans cesser de les respecter, nous pensons que des mesures, commandées par l’équité, conseillées par la prudence, peuvent et doivent être prises pour arriver progressivement un but que n’a pu atteindre la Révolution de 1789 : le logement et l’atelier à celui qui travaille ; la terre à celui qui la cultive.
- Ce sont ces mesures que nous avons l’houneur de vous proposer. Elles consistent :
- 1° Dans la suppression de l’hérédité en ligne collatérale;
- 2° Dans l’attribution à l’État de toute succession a b intestat.
- 3° Dans la succession, à des conditions de paiement par annuités, accessibles aux plus pauvres familles de cultivateurs et d’ouvriers, des immeubles provenant de ces successions et de la plupart des biens nationaux et communaux
- 4° Dans l’obligation imposée aux acquéreurs de les occuper cultiver ou exploiter eux-mêmes et de n’avoir, désormais, la faculté de les aliéner qu’à la même condition ; de telle sorte que ces immeubles ne puissent jamais plus redevenir l’objet d’une rente perpétuelle.
- Ces idées ne sont pas nouvelles. L’hérédité, étendue à tous les points de parenté, sans correctif, est un obstacle à la diffusion de la propriété. D’éminer.ts penseurs, parmi lesquels Fichte, Herbert Spencer, François Huet, se sont prononcés pour son entière abolition au profit de la collectivité. Nous repoussons cette conclusion absolue, n’étant pas, comme eux, collectivistes ; mais nous croyons qu’il serait bon de réduire l’hérédité à la ligne directe. L’abus des successions en ligne collatérale est aujourd’hui généralement reconnu. Vous avez, Messieurs, été saisis de plusieurs propositions de loi ayant
- pour but de les réduire plus ou moins. Nous en demandons la suppression complète, ne comprenant pas que, sons un régime dé démocratie, on puisse subordonner plus longtemps l’iniérêt de quelques-uns à l’intérêt de tous.
- La dévolution à l’État des successions a b intestat est déjà admise par notre code civil.
- Quant au paiement par annuités, ce n’est pas autre chose que l’application à la propriété immobilière du mode de remboursement déjà pratiqué pour le capital argent.
- Que si, à propos des conditions imposées par l’État aux acquéreurs directs de l’avenir, on objectait la liberté des contrats, nous ne répondrions pas seulement en invoquant nous-mêmes la liberté des contrats ; mais, d’une manière plus concluante, nous dirions avec M. Emile deLaveleye : «Laliberté des contrats opère le transfert des biens et établit des relations personnelles; le louage des services détermine les prix. Mais cette liberté ne peut être absolue ; elle est limitée par la morale et la justice, et c’est aux lois à poser ces limites, nécessairement variables, d’après les différents degrés de civilisation. »
- Le produit des ventes opérées par l’État, les sommes héritées en espèce, créances à recouvrer, valeurs d’État, obligations départementales et communales, actions et obligations industrielles ou financières, seront, après réglement du passif des successions, affectés à l’extinction de la dette publique et, ensuite, à la diminution des impôts.
- Notre proposition de loi ne tend donc pas seulement à opérer l’affranchissement du prolétariat par la diffusion de la propriété sous toutes ses formes, elle n’a pas seulement pour but la solution de la question sociale par la généralisation du bien-être, elle assure aussi la prompte extinction de la dette et la diminution des impôts.
- On n’en saurait douter quand on considère que la valeur imposable des capitaux mobiliers et immobiliers sur lesquels ont été basés les droits de mutations par décès en ligne collatérale s’élève à environ un milliard de francs, chaque année, et se partage, à peu près également, entre les voleurs mobilières et les immeubles.
- Il serait intéressant de connaître la proportion suivant laquelle ces 500 millions d’immeubles se distribuent entre les terres cultivables, les inaisonsetles établissements industriels. Les bulletins de statistique publiés par le Ministère dos Finances n’entrent pts dans ces détails. Mais ce qui est certain, c’est que, grâce à notre proposition de loi, ces 500 millions d’immeubles, auxquels il y aurait lieu d’ajouter ceux qui seraient transmis par donations entre vifs, au profit de collo-raux ou de personnes non parentes, passeraient aux mains laborieuses et échapperaient à la redevance féodale.
- . Les bulletins de statistique ne distinguent pas d’avantage entre les successions a b intestat et celles qui sont déférées par testament. 11 n’est donc pas possible d'évaluer, avec pré-
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- cision, la part du milliard de valeurs mobilières et immobilières qui passerait par les mains ds l’État et pourrait, chaque année, servir à l’amortissement de la dette publique...
- Les heureuses conséquences delà loi que nous vous proposons de voter sont tèllement évidentes et d’une si haute portée politique, économique et morale qu’il suffit de les indiquer en quelques mots.
- Son premier effet serait de relever les espérances, de faire l’apaisement, d’écarter tout danger de guerre civile et de préparer des héros pour la défense nationale.
- Les paysans, de salariés devenus propriétaires, désormais assurés le produit de leur labeur leur restera tout entier, travaillent avec autant d’ardeur que d’allégresse. Le sol est incomparablement mieux cultivé. Les terrains les plus stériles sont fouillés, retournés, transformés en terres fertiles. Les petites parcelles s’échangent pour se réunir et former, autour de la maison d’hahitation, une propriété unique, dans les meilleures conditions d’économies et d’agrément.
- Partout où il y a intérêt à le faire, les petits propriétaires s’associent pour réunir les avantages de. la grande culture à ceux de la petite propriété, ce qui est impossible aux cultivateurs non propriétaires.
- La science triomphe de la routine. La cultures intensive multiplie la production agricole et le bien être se généralise. Ce qui se dépensait en paiements de fermage et de loyer, s’emploie l’embellissement de la demeure, au confort de la famille et à l’économie.
- Comme conséquence, le commerce et l’industrie prospèrent. La concurrence diminue de tous les bras occupés à la campagne qui affluaient autrefois dans les grandes villes. Les conditions du travail se régularisent et s’équilibrent. Les crises sont conjurées. La liberté des banques d’émission, la modicité de l’escompte, les progrès de l’association mettent le crédit à la portée de simples travailleurs. La position ' de de l’ouvrier s’améliore parallèllement à celle du paysan : de salarié il devient intéressé, associé, co-propriétaire. La paix publique est assurée.
- Avec l’aisance et l’indépendance l’homme s’élève en dignité, grandit à ses propres yeux, se respecte. La conscience se raffermit ; le sentiment de la justice, aujourd’hui si profondément oblitéré, reprend, avec l’égalité des conditions, tout son empire. Le mal est en décroissance, le bien en progrès. Les mœurs se purifient et s’ennoblissent. La femme est honorée, aimée pour elle-même. Le mariage cesse d’être un indigne marché. Le rachitisme disparaît. La race s’embellit et se fortifie et la population reprend sa marche ascendante, sans jamais iasser la terre de France, assez riche pour nourrir tous ses enfants.
- Un siècle s'écoule. Delà dette publique et du déficit, il n’est plus question depuis bien longtemps déjà. L’impôt, naturellement et équitablement réparti, aisément payé, suffit aux dépenses ordinaires, et le produit deâ successions dévolues à
- l’Etat dispense de tout emprunt. Le paupérisme, complètement enrayé, tend à se réduireauxcas accidentels et de nature. Encore un peu de temps et le prolétariat ne sera plus en France, comme la monarchie, qu’une expression historique. La trigolie républicaine : Liberté, Egalité, Fraternité, sera devenue une vérité.
- Voilà, Messieurs, nous en avons la ferme conviction, ce que l’on peut légitimement espérer, avec le temps, de la loi que nous avons l’honneur de vous proposer. Nous ne pensons pas qu’il y ait pour une assemblée républicaine, une meilleure et plus noble manière de célébrer le premier centenaire de la la Révolution française.
- PROPOSITION DE LOI Article premier.
- Les parents en ligne collectorale ne succèdent pas.
- Art. 2.
- A défaut d’héritiers en ligne directe ou de dispositions testamentaires, toute succession est acquise à l’État.
- Art. 3.
- Les immeubles provenant de ces successions seront vendus, par adjudication publique, à des acquéreurs de nationalité française, et payables en vingt-cinq annuités égales, aux conditions expresses d’être occupés et exploités par les acquéreurs eux-mêmes et de ne pouvoir jamais devenir, par voie de fermage ou de loyer, l’objet d’une rente perpétuelle.
- Il ne pourront, désormais, être vendus ou transmis d’une manière quelconque, qu’à la même condition expresse d’être occupés ou exploités par les nouveaux propriétaires.
- Art. 4.
- Les grandes propriétés terriennes, les maisons à plusieurs logements seront divisées et vendues par lots pour en faciliter l’acquisition aux familles de cultivateurs et d’ouvriers, et leur permettre l’exécution de la condition d’occupation ou d’exploitation personnelle stipulée à l’article 3.
- Art. 5.
- Le maximum des lots de terre sera de cinq hectares.
- Ne pourront être admis à l’adjudication les propriétaires de cinq hectares de terre. Ceux qui posséderont moins seront admis pour la différence, s’il y a lieu.
- Art.. 6.
- Les fabriques, manufactures, usines, établissements,métallurgiques, exploitations minières, fonds de commerce ou d’affaires, seront vendus avec leur matériel de fabrication ou d’exploitation, à moins que, pour en faciliter l’acquisition aux ouvriers, il n’y ait avantage manifeste à division.
- Art. 7.
- Les matières ou objets en cours de fabrication pourront être vendus à des conditions spéciales.
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- Art. 8.
- Les syndicats ou associations d’ouvriers et d’employés, régulièrement constitués et organisés en vue d’exploiter, seront admis aux ventes stipulées aux articles 3, 4. 6 et 7 qui précèdent.
- Art. 9.
- Chaque annuité sera payable en deux termes ; le premier terme de la première annuité sera payé le jour de la vente.
- Art. 10.
- Les marchandises et les objets mobiliers provenant des successions acquises à l’Etat seront, sauf dans les cas prévus par les articles 6 et 7, vendus au comptant, par adjudication publique.
- Art. 11.
- Le produit des ventes, ainsi que les sommes héritées en espèces, créances à recrouvrer, valeurs d’Etat, obligations départementales et communales, actions et obligations industrielles ou financières, seront, après règlement du passif des successions, affectés à l’extinction de la dette publique et, ensuite, à la diminution des impôts.
- Art. 12.
- A partir de la promulgation de la présente loi, toute propriété immobilière transmise par donation ou testament à des collatéraux ou à des personnes non parentes ne pourra être acceptée par le donataire ou héritier qu’aux conditions imposées à l’Eîat à ses acquéreurs, en vertu de l’article 3.
- Art. 13.
- Sont en demeurent abrogées les dispositions légales et réglementaires contraires à la présente loi.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
- 147
- PRODUCTION
- La richesse d’une nation n’est pas dans l’opulence d’un certain nombre de citoyens; elle est dans la puissance de production que la société renferme.
- LA QUITTANCE DE LOYER.
- IV
- — Du reste, monsieur, je ne vous demande qu’un peu de temps; ce ne sera qu’une affaire de quelques jours... une semaine tout au plus... M’accordez-vous une semaine ?...
- — Mais certainement, mademoiselle... une semaine... deux semaines, si vous voulez...
- — Et votre tante ?
- — Je lui ferai entendre raison...
- Comme, en parlant ainsi, Edmond semblait manger des yeux la jolie locataire, celle-ci reprit avec une petite moue charmante :
- — Si vous saviez, monsieur, comme nous avons du mal à arriver, allez!... Je vous assure que nous n’exagérons pas, quand nous disons que nous sommes à plaindre.
- — Mademoiselle, interrompit Edmond, qui se tenait à quatre pour ne pas mettre un baiser fou sur les jolies joues roses de la modiste, je vous affirme que nous sommes pleins de... de sympathie pour ces malheureuses jeunes filles... Mais ajouta-t-il avec une intention marquée, je vous demande pardon de vous retenir ainsi debout...
- — C’est moi, monsieur, qui suis confuse... Si vous vouliez me permettre de vous offrir cette chaise ?... La seule que j’aie, ajouta Mlle Rose en souriant.
- Ivre de joie Edmond accepta le siège qu’on lui tendait.
- La jeune modiste s’assit sur le bord du lit. Elle reprit bientôt :
- — Allez, monsieur, une jeune fille à Paris a bien de la peine à gagner sa vie... Surtout dans notre métier de modiste, quand elle n’est aidée par personne... Et le commerce va si mal!... Si vous saviez comme les clientes regardent à se faire faire un chapeau neuf! Nous n’avons guère que d’anciennes choses à arranger... Encore la plupart du temps, les personnes veulent-t-elles se charger de fournir la forme, le ruban le velours; de sorte que nous ne gagnons presque rien.
- — Cependant, observa Edmond, enchanté de prolonger cet agréable tête-à-tête, on doit encore payer un chapeau assez cher?
- — Trois francs de façon, monsieur.
- — Comment! vous faites un chapeau pour trois francs?
- — Quand on nous fournit les rubans et la forme, oui, monsieur... Vous pensez qu’avec cela on a bien du mal à vivre... Surtout, ajouta Mlle Rose en regardant timide-mént Edmond, lorsqu’on est comme moi... absolument seule...
- — Ainsi, mademoiselle, vous n’avez pas de... famille?
- — Personne, monsieur ; il ne me restait plus qu’un
- frère; il est mort dans l’expédition duTonkin... on l’a jeté à la mer...
- — Le pauvre garçon ! murmura Edmond, qui se sentait plein de compassion pour la jeune orpheline.
- — J’ai bien encore un oncle, poursuivit Mlle Rose; il m’avait même dit qu’il ne m’oublirait pas et qu’à sa mort il me laisserait son petit avoir; mais je lui ait écrit deux fois et mes lettres sont restées sans réponse... Il est vrai, que je lui demandais un peu d’argent...
- — Il habite Paris ?
- — Non, monsieur; il est à Douai, mon pays natal.
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- Ah vous êtes Douaisienne?
- — Oui monsieur.
- Cependant l’heure s’avançait ; si attrayant que parût l’entretien, Edmond comprit qu’il devait y mettre un terme pour redescendre. Il se leva; mais avant de partir il ne put s’empêcher de dire à la jeune fille :
- — Mademoiselle, comme vous avez bien su tirer parti de votre petite chambre !
- — Vous trouvez?
- — C’est charmant chez vous.
- — Vous êtes bien indulgent.
- — Du tout... Et c’est gai, c’est mignon, c’est gentil, avec ses chapeaux suspendus, ces fleurs...
- — Oh! il y a au contraire bien du désordre, dit Mlle Rose en essayant de mettre différentes choses à leur place.
- — Il y a même un fourneau, une petite batterie de cuisine...
- — Il faut bien, monsieur; car cela coûte trop cher de prendre tous ces repas au restaurant !
- — Oh! Dieu! pensa Edmond, et c’est si monotone de dîner toujours en tête-à-tête avec ma tante! si Mlle Rose pouvait de temps en temps nous tenir compagnie !
- Ah! cela paraissait dur, de quitter cette chambre, sans seulement pouvoir mettre un baiser au bout des jolis doigts roses de la jeune fille. Et pourtant, il fallait partir.
- —Mademoiselle, dit Edmond en faisant quelques pas vers la porte, je vous demande pardon de vous avoir dérangée et retenue si longtemps.
- — Du tout... du tout, monsieur...
- — Ainsi vos raisons ne sauraient être meilleures; ma tante les comprendra parfaitement et vous accordera tout le temps nécessaire.
- — Vous croyez ? Oh ! que vous serez gentil de lui dire cela !
- — N’ayez aucune crainte, mademoiselle
- Gomme Edmond avait ouvert la porte, il la repoussa tout contre et dit à la jeune fille :
- — Si vous croyez même, mademoiselle, ne pas pouvoir payer votre terme ce mois-ci, vous pourrez attendre jusqu’au terme prochain.,. Vous donnerez le tout ensemble.
- — C’est trop de bonté ! exclama la jeune modiste toute confuse et comprenant qu’une telle bienveillance traduisait, à n’en pas douter, une sympathie des plus vives de la part du jeune homme, je vous en serai vraiment bien reconnaissante !
- — Mais il n’y a pas de quoi... mademoiselle.
- Pour se donner une contenance, Edmond n’avait pas cessé, pendant toute la durée de sa visite, de rouler la quittance entre ses doigts. Au moment-du départ, absorbé par une préoccupation tout autre que celle du loyer, il ne pensa plus à cette quittance ; ou peut-être espérait-il tirer profit de sa maladresse; toujours est-il qu’il la laissa
- tomber. Mlle Rose se précipita pour la ramasser et comme Edmond se baissa au même moment, sa bouche etieura la joue de la jeune fille.
- Edmond se releva, les lèvres toutes parfumées du baiser volé. D’un regard il implora son pardon ; mais un autre regard de Mlle Rose lui laissa comprendre qu’il était tout pardonné; et quittant, avec la joie au cœur, la chambrette de la modiste, il ne fit qu’un bond dans l’escalier pour arriver chez lui.
- V
- Il ne fallut rien moins que la vue des vingt-cinq francs pour câliner la colère de tante Amélie, quand elle vit rentrer son neveu, qu’elle attendait avec une vive impatience.
- — Ah çà! lui dit-elle brusquement, qu’est-ce que tu faisais donc ?
- — Ma tante répondit Edmond, j’ai quitté mon bureau plus tard que de coutume... Notre chef nous a retenus...
- — La locataire a-t-elle payé?
- — Je vous rapporte ses vingt-cinq francs,... que voici !
- Edmond mit sa main à sa poche et en sortit la somme empruntée au collègue du bureau.
- — A la bonne heure, fit tante Amélie, rassurée et calmée par la vue de cet argent. Seulement, lu aurais pu les laisser à la concierge, puisqu’ils sont destinés au paiement du loyer...
- — C’est vrai... Mais, si vous voulez... je vais les redescendre !... Je tenais simplement à vous montrer que Mlle Rose... à l’habitude d’acquitter régulièrement ses dettes.
- — Je n’en doute pas répondit tante Amélie avec solennité. D’ailleurs, les renseignements que j’avais eu soin de réclamer me l’avaient appris... Je crois qu’elle est digne d’intérêt.
- — Et laborieuse ! s’empressa d’ajouter Edmond. Oh ! certainement, ma tante, laborieuse !... Mais, que voulez-vous ! elle a tant de mal à arriver !...
- — Cependant quand on fait des chapeaux on doit gagner de l’argent ?
- — Pas tant que cela, allez !... Il parait que c’est un métier beaucoup plus ingrat qu’on ne le suppose... parce les clientes veulent se charger des fournitures !... Ah! si elles laissaient la modiste acheter elle-même ce qu’il lui faut pour garnir les chapeaux, ce serait bien diflérent! Tandis que, la plupart du temps, elles apportent non seulement les garnitures, mais encore la forme... Oui, ma tante, elles apportent même la forme,.. De sorte que la modiste n’a plus d’autre bénéfice que la façon... trois francs de façon... Et quand, avec cela, il faut vivre...
- ! Tante Amélie, qui n’avait jamais entendu son neveu ! disserter avec autant de compétence en matières de modes,
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- LE DEVOIR
- ne parut pas peu surprise des renseignements précis qu’il possédait.
- — Il me semble, reprit-elle avec un regard investigateur, que tu es bien au couraut?
- — C’est... c’est que... ma tante, répondit Edmond avec embarras, en s’apercevant qu’il avait trop parlé, c’est que, ce matin, quand Mlle Berthier m’a prié d’attendre jusqu’à ce soir, elle m’a expliqué pourquoi elle ne pouvait payer tout de suite... Elle m’a dit que ce n’était guère avantageux d’être modiste... que les clientes payaient difficilement... Du reste, elle m’a exposé cela en deux mots... C’est à peine si elle s’est arrêtée... pour me causer...
- — En ce cas, conclut tante Amélie, pour en dire autant en si peu de temps, il faut qu’elle ait la langue joliment bien pendue... Allons!... descends cet argent à la concierge, avec celui qui est déjà préparé pour elle, sur ma commode, et tu me donneras ensuite ma tisane.
- — Oui, ma tante.
- Edmond exécuta ponctuellement ses ordres; il descendit à la portière le paiement du loyer, remonta la quittance de Mlle Duvivier et s’accroupit- devant la cheminée pour verser dans la tasse de sa tante la tisane de mauve qui se tenait au chaud près du feu...
- ... A dater du jonr où Edmond eut avec la jeune modiste l’entretien que l’on sait, Mlle Rose se sentit pleine de reconnaissance pour ce brave jeune homme, qui l’avait si bien tirée d’embarras. Elle ne poussa pas la bienveillance jusqu’à l’autoriser à venir de temps en temps s’informer auprès d’elle si les clientes étaient plus solva-. blés; mais, se sentant incontestablement son obligée, chaque fois qu’elle le rencontrait dans l’escalier, elle faisait passerd ans son sourire toute l’expression de sa gratitude.
- Parfois même, elle avait l'amabilité d’échanger un mot avec lui; et après le petit salut d’usage, il lui arrivait de dire :
- — Le beau temps n’est-ce pas, monsieur?
- — Ah ! mademoiselle, qu’il doit faire bon à la campagne !
- Mais comme elle se trouvait déjà bien osée d’engager la première le dialogue, elle passait aussitôt son chemin, en ajoutant;
- — Bonjour monsieur.
- A quoi Edmond répondait un « bonjour, mademoiselle » qui était accompagné d’un regard très caractéristique.
- Cependant, ce n’était pas tout que d’avoir obligé Mlle Rose, il fallait à présent songer à rembourser la somme empruntée. De toutes les combinaisons, Edmond chercha celle qui lui permit d’atteindre le plus rapidement son but, et il s’arrêta à la plus naturelle.
- Comme son chef de bureau se plaignait du surcroît de travail qui venait d’échoir à son service. Edmond lui pro-
- ; posa, un jour, d’emporter de l’ouvrage chez lui, ce qui fut accepté. Or comme dans la banque où il était occupé j on avait établi en principe que le travail supplémentaire j serait rétribué à raison d’un franc l’heure, avant la tin t du mois, il fut à même de rendre à son collègue lasomme que celui-ci lyn avait avancée. Tante Amélie ne se doutant pas — naturellement du mobile qui stimulait le zèle de son neveu, l’encouragea dans cette voie. Edmond y gagna de passer, aux yeux de ses chefs, pour un employé laborieux; et en effet, quelques mois plus tard, il obtenait de l'avancement.
- L’habitude une fois prise, il ne cessa plus de travailler, le soir ; de cette sorte, il s’efforcait d’acquérir de jour en jour des titres plus sérieux à la reconnaissance de la jeune modiste, tandis que tante Amélie s’imaginait que ces exigences, auxquelles son neveu s’astreignait, étaient les conséquences de sa nouvelle élévation...
- VI
- Malheureusement, à quelques jours de là, Mlle Rose vint, à son insu, brouiller ses plans de la façon la plus imprévue du monde. Quoique fort reconnaissante à son jeune voisin du délai qu’il lui avait accordé pour s’acquitter envers sa tante, un peu avant l’époque du terme suivant, ayant touché de l’argent, elle résolut d'aller payer sa propriétaire.
- Un matin donc, en descendant pour aller faire ses commissions, elle sonna chez Mlle Duvivier. Edmond était déjà parti. En la voyant entrer, tante Amélie, qui ne recevait que fort rarement la visite de sa locataire, s’imagina que la jenne fille venait lui annoncer son départ et donner congé. Elle se tourna le sang.
- On devine sa surprise, quand Mlle Rose, après lui avoir fait un gracieux sourire, sortit de sa poche son porte-monnaie et lui remit une pièce de vingt francs et un écu de cinq francs, en disant:
- — Mademoiselle, je vous suis bien reconnaissante de la patience dont vous avez fait preuve à mon égard, et de la bonté que vous avez mise à attendre le montant de mon terme ; mais je tenais à vous le régler le plus lot possible et je viens vous le payer...
- Paul Bonhomme.
- (A suivre.)
- Etat civil du Familistère
- Semaino du 25 au 51 Août 1887.
- | Naissance ;
- | Le 29 Juillet, de Lefèvre André, fils de Lefèvre Armand
- ! et de Lamoureux Héloïse.
- ! ________________________________________
- J Le Directeur Gérant : GODIN
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- H'Année, Tome 11.— N' 466 La numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 14 Août 1867
- LE DEVOIR
- BUREAU
- k GUISE (Aisne)
- Tontes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et récl&mations dotant être adressées à M. GODIH, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France On an ... Six mois. . . Trois mois. .
- 10 fr. •» 6 »»
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- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARI administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- m *Q;--- -
- SOMMAIRE
- Patriotes et chauvins. — L'Œuvre de Katkoff. — L'Œuvre de l’Association internationale pour la Paix. — Traité d’Arbitrage permanent entre l’Angleterre et les États-Unis. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Bulletin de la paix armée. — Le danger militaire. — Comment rétablir la paix entre la France et l’Allemagne.— La quittance de loyer.— Etat-civil du Familistère.
- PATRIOTES ET CHAUVINS.
- Un malheur ne vient jamais seul,dit le proverbe. Nous sommes à celte heure sur une pente fatale, bous ne savons vers quels sombres abîmes nous roulons. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous tombons. La France glisse sans qu’on s’en aperçoive, naturellement. Tous les jours une vertu se détache, le souvenir d’une gloire s’en va, les traditions s’effacent, les idées de droit et de justice qui ont fait jadis de notre terre franke le synonime de terre libre, ne sont plus, et de pauvres cervelles mises à l’envers par les déclamations chauvines dont elles s’enivrent elles-mêmes,appellent cela le relèvement de la patrie.
- Le relèvement ? non, la chûte. Un pays que la force ploie sous son talon de fer ne tombe pas, si,
- resté grand dans sa faiblesse, saignant, meurtri, mais indompté il a encore celte force morale,la plus irrésistible, de crier : au Droit ! de prendre à témoins les autres peuples et de pouvoir leur dire, comme Promethée aux Océanides : Voyez ce que je souffre pour les fils de la terre!—Un peuple,dis-je, qui, dans ses défaites, invoque ce suprême recours, ne tombe point.A preuve, la France après 1815, râlant sous le talon de la sainte-Alliance ; la France maîtrisés, humiliée dans la personne d’une royauté abhorrée que les fourgons étrangers avaient ramenée — jamais elle ne fut plus redoutable à l’Europe monarchique — si redoutable, qu’en 1830 il suffit d’un tremblement du sol parisien pour provoquer en Europe, une explosion, libérer à demi l’Italie de l’Autriche, faire lever la Pologne, un instant ranimée aux accents que l’écho lointain de France lui apportait de la Marseillaise.
- Hélas ! Que différente est notre situation en Europe aujourd’hui. Mais aussi, quel changement a subi ce mot de « patriotes » si glorieusement porté en 1830. Les chauvins de nos jours ne semblent même pas se douter de l’altération qui l’a profondément corrompu. Qu’on en juge par les deux manifestations qu’on vient de faire à quinze jours de distance au sujet de deux journalistes célèbres, dont l’un est mort depuis un demi siècle et l’autre d’hier seulement: Armand Carrel et Katkoff—deux patriotes àleur façon.
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- Armand Garrel était officier dans l'armée française. Il était républicain, plein des souvenirs glorieux de la Révolution dont la Restauration et l’armée d’alors étaient la négation ; pour laquelle elles étaient plus : une injure vivante, car elles représentaient le passé hideux détruit par la Révolution.Garrel jeta l’épée pour prendre la plume: une plume acérée, autrement redoutable que l’épée abandonnée.
- En quittant l’armée pour entrer dans le journalisme, il ne cessait pas d’ailleurs d’être un soldat,
- — soldat brillant, plein d’entrain et de bravoure, qui ralliait les bataillons épars des vieux patriotes restés fidèles à la Révolution. Un jour, les Espagnols menacent leur royauté légitime, proclament leur indépendance, La Restauration exécuteur des basses œuvres de la Sainte-Alliance s’institua la gardienne de la légitimité espagnole et envoya des corps d’armée pour faire rentrer les libéraux espagnols dans l’ordre, comme on disait à la Cour.Des français allant combattre pour la légitimité, pour le passé!..Les soldats avaient la mort dans le cœur et murmuraient tout bas des couplets de Béranger qui cinglaient comme des coups de cravache la figure de leurs généraux et de leurs maréchaux
- — soldats de l’Empire, anciens soldats de la Révolution, pervertis par le métier des armes,auxquels il importait peu qu’on se battît pour Louis XVIII ou Napoléon, pourvu qu’on se battît.
- Arrivés sur les bords de la Bidassoa, les régiments français se trouvent en présence de l’ennemi. Qui vive ? — Vive la France 1 répond-on de l’autre côté, du camp espagnol. Et nos soldats voient en effet, devant eux, claquant au vent, les couleurs du drapeau français au milieu des soldats de l’indépendance espagnole.
- C’était Garrel et quelques braves, partis en Espagne, donner leur sang à l’Indépendance pour racheter le crime des nôtres. — Vive la France ! criait-il. Certes, c’était bien son droit, car il pouvait dire fièrement le mot de Sertorius à Pompée.
- Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
- L’âme et le génie de la France, libératrice des peuples,glorieuse chevalière du droit étaient passés dans le camp espagnol avec Garrel et ses volontaires. Ils pouvaient se dire français et contester ce titre aux soldats qui se trouvaient devant eux, puisque ces soldats venaient étrangler la liberté d’un peuple, replacer l’Espagne sous le joug de l’Angleterre et d’un régime exécré.
- Voilà ce qu’étaient les patriotes alors. —Devant l1 conseil de guerre où Garrel passa, après avoir
- été fait prisonnier, l’accusé fit baisser la tète à ses juges, se défendit d’avoir porté les armes contre son pays et par son attitude indomptable conquit —je ne trouve pas d’autre terme,son acquittement,
- basé sur certaines clauses assez équivoques de la capitulation de Puycerda.
- Il y a quelques jours, on a inauguré à Rouen sa statue ; M. Spuller, ministre de l'instruction publique prononça un discours remarquable dans lequel il rappela les vertus et le caractère de ce grand journaliste qui voyait avec effroi, la veille de sa mort, la publicité envahir le journalisme,la presse se faire commerciale et mercantile.— Dé l'incident de Garrel en Espagne, pas un mot — et nous boni-prenons d’ailleurs cette réserve, chez un ministre. Mais le même silence a été gardé par les journaux ou ceux qui l’ont rappelé l’ont blâmé sévèrement. « Garrel,disait le Temps qui lui a consacré un long article, avait des vertus républicaines,mais ne possédait à aucun degré les hautes vertus militaires.» Evidemment,puisqu’il y a incompatibilité entre les deux ; il était républicain, patriote — alors, les deux mots étalent synonimes — Gela suffit à sa gloire 1 |
- L’autre journaliste est mort la semaine dernière seulement, à Moscou.Peut-on bien appeler journaliste un écrivain,Nrédigeant un journal sous l’œil et l’inspiration de l’autorité ? Quoiqu’il en soit, Kat-koff s’est éteint à la suite d’une longue maladie dont tous les incidents et toutes les phases ont été racontés en détail par le télégraphe à FEurope entière.
- A peine mort, M. Édouard Lockroy syndic de la presse parisienne, a proposé d’envoyer un représentant de la presse française porter une couronne sur sa tombe. De tous les points de la France, la Ligue des patriotes a exalé la douleurde ses membres, frappés par la mort de Katkoff. Des adresses ont été envoyés à la Gazette de Moscou qu’il rédigeait. Je prends la première venue, celle d’un comité du département de l’Aisne; il y est dit:«Nous admirions et nous aimions Katkoff, l’illustre et loyal journaliste slave, dont la plume comme une épée, visait toujours l’Allemagne au cœur. » Dans la presse parisienne, le concert a été unanime,saur la protestation de deux hommes, protestation isolée, d’ailleurs, MM. Malon, dans Y Intransigeant^ Ch. Longuet, dans la Justice. Mais, je le répète,ces protestations sont purement personnelles et n’ont engagé en rien leurs journaux respectifs qui se sont associés comme les autres aux témoignages d’admiration et de regrets pour le publiciste russe.
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- On verra ci-dessous, la page attristée que M. Malon lui a consacrée, et on verra ce que signifie, ^ abstraction faite de l’homme, certainement — le nom de Katkoff en Russie : tzarisme, réaction à outrance, persécutions, bagnes sibériens, cet homme a défendu tout cela. Pendant plus de trente ans, sa plume n’a cessé de dénoncer les principes de la révolution, de les traquer chez ceux qui les professaient. Plus tzariste que le tzar, il trouvait que la Sibérie était un séjour trop doux pour ses anciens amis. Car, il avait été l’éléve du grand philosophe Schelling ; puis il renia ses opinions comme ses anciens condisciples et tout à sa haine contre la liberté politique et religieuse, jamais il ne trouva qu’il y avait assez de victimes. Les lecteurs du Devoir connaissent ou ont, tout au moins, entendu parler de la terrible répression de la Pologne par Mourawieff. Femmes violées et étranglées ;enfants tués sur le sein de leur mère,femmes grosses dont on ouvrait le ventre à coups de sabres, le feu et la police aux quatre coins de la Pologne...Mourawieff s’était ruéjsur elle comme un ouragan exterminateur, pillant, tuant, brûlant,criant: surtout pas de quartier! Ce fut dans l’Europe — et principalement dans la presse franchise, un cri d’horreur — cri qui monta si haut, que le tzar arrêta Mourawieff dans son œuvre exterminatrice. Eh bien ! quelqu’un le gourmandait, le trouvait tiède, trop bénin : c’était Katkoff, qui, il l’a répété depuis maintes fois, eut voulu voir la Pologne rasée, exterminée, puis transporter des russes sur son sol ainsi devenu désert, sans habitants pour revendiquer leur indépendance. »
- Voilà l’homme que la France exalte, à celte heure.Il y a quelques années il était partisan fanatique de la triple alliance des trois empereurs — empereurs d’Allemagne, d’Autriche et de Russie, ligués contre le midi de l’Europe, ce midi toujours bouillonnant, dont les peuples sont frères par le sang, par les traditions,le génie profondément humain, qui forge des idées et dont les étincelles de son grand travail de progrès, tombent parfois sur l’Europe du nord qu’elles embrasent,
- Déçu par les événements,aussi,peut-être,suivant les changements de vue du tzar,il s’était rapproché 'le la France ces dernières années. Est-ce suffisant pour que les patriotes français le pleurent? Nous ne le pensons pas.
- Que les ministres dont l’œuvre diplomatique doit parfois, dans l’état de chose actuel, se plier à de dures nécessités, entretiennent avec ce pays des dations d’intérêt à un moment précieuses comme I
- j elles auraient pu l’être en 1870 de la part de la Russie, soit. Mais qu’un peuple comme le nôtre compte sur quelques hommes qui sont les tyrans et les bourreaux du leur, cela ne doit pas être — à moins que ce peuple ait oublié toutes les leçons de l'histoire,soit prêt à se jeter aux pieds d’un homme pour je ne sais quel sanglant mirage de gloire militaire qu’on agiterait devant lui.
- Non, ce n’est pas là du patriotisme — du patriotisme français qui signifiait jadis: triomphe du droit et de la justice.
- Les nations ne sont grandes que par ce qu’elles souffrent pour le progrès humain.C’est à ses meurtrissures endurées pour la régénération et la liberté des autres peuples, que la France doit d’être si haute dans l’histoire.Quand elle préservait le nord de l’Europe des Sarrazins ; quand, la première elle brûlait les bulles papales; quand, ensuite, avec Richelieu, cardinal de la sainte Eglise romaine, mais génie français, elle donnait la main au roi de Suède pour sauver l’Allemagne protestante des hordes catholiques de Wallenstein;quand enfin,en 1792, elle proclamait la liberté des peuples et la déchéance des rois,la France remplissait une haute mission civilisatrice, et sa grandeur, son illustration sont désormais rivées à la continuation de cette œuvre.
- La République française alliée à la Russie ?;..que diraient nos aïeux ?
- Il y a là une déviation profonde de sens moral.
- Que nos ministres gardent vis-à-vis des puissances monarchiques une réserve prudente ; qu’ils répondent aux avances du czar,si les circonstances leur en font une nécessité. Mais le peuple, les patriotes ne doivent pas compter sur une telle alliance contre-nature — car nous ne serions plus la France, alors.
- Hélas ! si ce patriotisme inintelligent et chauvin qui s’est déchaîné dans notre pays depuis quelques années, continue ses ravages, où irons-nous ?
- A une conflagration générale dans laquelle la France peut sombrer — sombrer sans gloire, sans le sentiment du droit et de la justice qui est une force si grande ; à une bataille sans profit même pour le vainqueur.
- Nous voulons croire que ce malheur est loin de nous; qu’il ne se réalisera jamais. Pour cela, il faut revenir à l’ancien patriotisme républicain de nos pères, patriotisme pacifique, qui savait au jour du danger, lancer les Français à la frontière, mais aussi ne rêvait pas de guerres exterminatrices sans but comme sans grandeur et connaissait tout le prix
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- qu’on doit attacher aux bienfaits de la paix... j
- Qu’ils sont loin, les temps où Herzen, Heine, Mazzini,Manin,tous les penseurs,tous les proscrits, toutes les victimes du droit, réfugiés en France, avaient pour devise : États-Unis d’Europe,capitale Paris !
- Le grand voyant qui a eu nom Victor Hugo, inscrivait en 1871, en tête de son livre douloureux, livre de larmes fait avec les désastres de la Patrie: A Paris capitale despeuples.Nos chauvins croient-ils que si la France reste digne d’avoir une capitale semblable et d’être le premier noyau des États-Unis de l’Europe, croient-ils, disons-nous, qu’elle sera moins grande et moins glorieuse que si elle était l’alliée de Saint-Pétersbourg, capitale des czars ?
- L’Œuvre de Katkoff.
- Qui nous guérira des engouements injustifiés.
- Voilà que l’on veut nous faire honorer M. Katkoff comme un ami de la démocratie française et comme le modèle des journalistes.
- Il ne sied pas de juger sévèrement un homme qui est sur son lit de mort ; l’Histoire laisse la tombe se fermer avant de prononcer son verdict, mais nous ne pouvons nous empêcher de rappeler un peu le passé, trop oublié, de l’ultratzariste qui dirigeait la Gazette de Moscou.
- D’abord disciple de Schelling, dont la doctrine est magnifiquement condensée en cette formule : l’histoire humaine est la réalisation progressive de l'idéal de l’universelle justice par l’espèce entière, M. Katkoff renia vite le maître et son idéalisme transcendental. Sans transition, il passa en 1849 à la réaction la plus effrénée, au point de devenir plus tzariste, plus ennemi des lumières, plus anti-libéral que Nicolas lui-même, Toutefois, comme « le tzar de fer » ne laissait par aucune fissure passer la liberté, le zèle de ce fanatique de réaction n’eut pas lieu de s’exercer. Il en fut autrement sous Alexandre II, qui s’annonça d’abord comme un émancipateur et donna la parole au peuple russe.
- Le grand et généreux poète Nekrassoff venait de fonder le Contemporain, où se révéla de suite un jeune écrivain de génie, Tchernichewsky. En même temps, paraissait la Parole russe, de Mikaïloff : les deux organes appelaient la Russie à l’affranchissement graduel, invitaient le tzar à ne pas s’arrêter dans la voie libératrice, et cela avec un tel éclat, et d’abord un tel succès, que le vieux Herzen entonna, des rives de l’exil, le cantique de Siméon, que le Kolokol porta dans tous les foyers de l’agitation russe.
- Devant un pareil spectacle, Katkoff, qui venait de fonder à Moscou le Messager russe, se voila la face et somma, dans ses articles d’une violence extrême, le gouvernement russe de s’arrêter dans la voie de perditioni d’étrangler la liberté
- naissante et de frapper les écrivains assez osés pour l'invoquer
- Il ne fut que trop obéi. Le Comtemporain et h Parole russe furent supprimés et Mikaïloff, le premier s’achemina vers les bagnes sibériens d’où l’on ne revient jamais, Tchernichewsky, enfermé dans la prison de Pierre-et-Paul, improvisa le célèbre roman socialiste Que faire ? qui enthousiasma toute la jeunesse russe et fut dans toute la force du terme l’Evangile d’une foi nouvelle.
- Alexandre II était encore hésitant entre la liberté et la réaction, cest pourquoi la censure avait laissé passer Que faire ? Mais Katkoff veillait : il dénonça furieusement le livre qui fut interdit, et Tchernichewsky, cette plus grande gloire du journalisme russe, s’achemina à trente-trois ans, chargé de fers, vers les bagnes sibériens d'où il n’est sorti, après vingt-deux ans, que pour l’internement à perpétuité à Astrakan.
- Kalkoff avait vaincu l’homme, mais non l’idée qui, surexcitée par la persécution, est devenue le nihilisme.
- Vint l’insurrection polonaise ; Katkoff se fit le Tiyrtée de Mouravieff. Souvenez-vous, journalistes français, des flétrissures que vous lui infligeâtes à cette époque, et que votre sympathie pour l’infatigable excitateur de répression soit au moins plus discrète.
- M. Katkoff fut ennemi de l’Allemagne, soit, (puisque cela vous suffit pour mériter l’apothéose). Mais il n’y a pas si longtemps qu’il était le fanatique champion de l’alliance russo-austro-allemande.
- Le réactionnarisme de M. Katkoff a eu d’autres conséquences néfastes pour la Russie. C’est lui qui, dans l’éducation, a fait accepter ce clacissisme à outrance, désespoir et fléau de la jeunesse russe. Les sciences, disait ce rétrograde complet, développent le matérialisme et les idées d’émancipation. Proscrivons les sciences naturelles et domptons notre jeunesse récalcitrante par l’élude implacable du grec et du latin. De ce chef, il ne s’en est pas tenu au précepte il a fondé à Moscou un collège spécial de l’abrutissement par le grec et le latin dans un but avoué d’asservissement des intelligences, et le système s’est malheureusement généralisé dans tous les collèges russes.
- M. Katkoff fut un rétrograde intraitable ; il n’est pas des nôtres. Laissons les morts ensevelir les morts.
- (Intransigeant) B. Malon
- L’Œuvre de l’Association internationale
- POUR LA PAIX
- L’association internationale de l’Arbitrage et de la Paix de la Grande Bretagne et de l’Irlande, vient de publier son rapport annuel des travaux effectués durant l’année 1886.
- Nous extrayons de cet intéressant document Ie3
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- le devoir
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- passages suivants qui résument l’œuvre accomplie à l’étranger.
- Notre œuvre à l’étranger.
- Nous avons dit que l’un des buts spéciaux de notre Association est de fonder par toute l’Europe des sociétés indépendantes faisant cause commune avec la nôtre ; elles peuvent, autant que cela est possible, agir de concert, et entretenir une correspondance régulière sur toutes les questions qui touchent au maintien de la Paix et à la substitution de l’Arbitrage à la guerre
- Jusqu’à la fin de 1885 le Comité avait réussi, par l’entremise de son Président, à fonder de telles associations à Paris, Stuttgart, Darmstadt, et Frankfort. Comme il fallut, dans la plupart des cas,faire plusieurs visites à ces villes pour y compléter l’œuvre commencée, cela prit deux ou trois ans.
- Vers le commencement de 1886, le Président, après une résidence de dix semaines à Berlin, obtint d’un des Membres de la Chambre allemande des Députés, de convoquer une Réunion dans une des Salles où se réunissent les Comités du Reichstag. Il avait eu avant cela, des rapports quotidiens avec quelques Membres du Corps législatif et plusieurs financiers, négociants et manufacturiers, hommes de lettres, etc. Un nombre considérable d’hommes distingués et influents s’étaient déclarés en faveur du plan et du but de notre Association. L’attention générale avait été aussi éveillée sur ce sujet, tant parjla presse Berlinoise que par des feuilles spéciales publiées par notre Société; et le Journal Die Nation inséra même une longue lettre de notre Président, de sorte que la Réunion convoquée pour considérer la question et aviser aux moyens de fonder une Association, se trouva composée de gens capables de guider l’opinion publique et tout disposés à agir, entre autres le célèbre Professeur Virchow, M. P., qui fut nommé Président de la Réunion ainsi que du Comité. Bien des gens ont peut-être regardé nos efforts non-seulement comme futiles, mais comme possédant un cachet d’hostilité contre les Chefs qui ont su assurer à leur Patrie une position si sécure et si forte ! Quoiqu’il en soit, il est assez remarquable qu’un visiteur étranger ait réussi à se faire entendre sur la question d’une fédération de Paix, en dépit de J’influence que possèdent les classes militaires et administratives ainsi que de l’admiration générale et de la profonde reconnaissance que tout le monde a vouées à l’Empereur et à ses Ministres. Ce succès, quelque léger qu’il soit, doit sans doute être attribué, 1°, au caractère essentiellement modéré et pratique de l’entreprise, dont le but principal est de fomenter la bonne intelligence entre les populations européennes, et, 20, à ce fait qu’il existe, à côté du patriotisme allemand, un mécontentement général engendré ! par les. fardeaux toujours croissants et les dangers que tous ! leurs sacrifices ne suffisent point à éloigner. « Il est bon d'a- ' jouter ici, quoique ceci ne se rattache pas directement à un Rapport pour 1886, que depuis le commencement de l’année 1
- courante, il s’est formé à Milan et à Rome des Sociétés pleines de vigueur et d’avenir. »
- ! Allemagne.
- Nous devons ici prévenir les Membres de l’Association de ne pas fonder de trop grandes espérances sur les quatre Sociétés Allemandes et les résultats de leur existence. Les fruits de toute réforme sociale et politique sont toujours lents à mûrir, et nous n’avons nul droit de compter sur des succès immédiats. L’opinion publique ne se forme que] très-graduellement, surtout lorsqu’il s’agit de lutter contre des préventions et des préjugés profondément enracinés : et les efforts des Sociétés Allemandes de la Paix ont rencontré des obstacles dont les Anglais peuvent à peine se faire une idée ! Mais il y a eu un commencement ; il s’est trouvé des hommes courageux et indépendants, prêts à sa mettre au-dessus des faux rapports et des préjugés. Us pourront bientôt puiser, dans le développement et la nécessité absolue de cette œuvre,les forces dont ils ont besoin pour accomplir leur noble tâche. En prenant eux-mêmes l’initiative, ils ne peuvent ni se compromettre, ni s’exposer au reproche qu’ils obéissent à l’influence de sociétés étrangères, et ils doivent s’acquitter, aussi bien que faire se peut, de ce Devoir public ! Devoir qui est fondé sur la justice et les intérêts des peuples que le développement de l’esprit guerrier et la pression qu’il opère sur les ressources industrielles, exposent de plus en plus à de graves dangers. Comme preuve de l’esprit dont nos amis d’Allemagne se trouvent animés, nons signalons avec plaisir le fait important que le Président de l’une de ces Sociétés, même pendant cette époque de crise, a maintenu une correspondance amicale avec nos collègues de Paris.
- Il nous a semblé d’autant plus nécessaire d’expliquer l’état de choses actuel, qu’on a reproché aux Société^ Allemandes de ne pas se mettre assez en avant et de ne pas viser à des exploits qui sont,pour le moment,tout-à-fait au-dessus de leurs forces.
- Pendant l’année qui nous occupe, la Société de Darmstadt ne s’est pas bornée à agir dans la capitale du Duché, mais a fait une propagande active dans les autres villes. Des conférences ont aussi été tenues par des émissaires distingués dans lè but d’encourager l’étude et la connaissance de tous les sujets qui rentrent dans le programme de l’Association,
- On a publié un plan d’opérations qui contenait la définition suivante du but qu’elle se propose : « De propager les idées de Paix parmi les Nations, et d’en prévenir la violation tant en fomentant entre elles des sentiments de bienveillance, qu’en laissant à des Tribunaux-Arbitres lesoinde régler les disputas j internationales. » On y informait aussi que l’Association s’efior-| cerait d’agir sur l’opinion publique par le moyen de Réunions,
- 1 d’éloigner les causes de froissment entre les nations et de se vouer à l’étude des questions de Loi internationale. A propos 1 de ces dernières, la société de Darmstadt a pourvu ses mem-
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- bres d’une bibliothèque composée d’ouvrages, de Journaux, et de Publications qui s’y rapportent.
- L’Association Wurtembergoise a aussi éveillé l’intérêt sur ces mêmes questions internationales par le moyen de Conférences ; et l’un des Membres du Comité, Herr Bruno Ceiser, Membre du Reichstag, a écrit un Traité complet ayant pour titre : « Comment on peut mettre fin aux guerres par le développement de la Loi Internationale.» 11 constate dans sa Préface que l’intérêt créé par l’œuvre de notre Association, et la fondation ultérieure de la Société de Stuttgart,l'on induit à prendre la plume et à préparer cet ouvrage.
- Les Membres de la Société de Stuttgart ont aussi lancé une circulaire pour informer leurs concitoyens que l’idée d’une Association Internationale de la Paix a fait des progrès, et que l’opinion publique commence à se manifester sur les devoirs des nations civilisées entre elles, aussi bien qu’envers celles qui leur sont inférieures . Cet appel insiste aussi sur la nécessité d’enseigner dans toutes les écoles les vrais principes de la Paix et de ce qui constitue une réelle civilisation.La même Société s’est réunie pour discuter la situation politique de la péninsule des Balkans.
- Franckfort. Cette Société a aussi fait tenir des conférences et fortifié son organisation. Elle a fait déposer des exemplaires des publications qu’elle a reçues tant de nous-mêmes, que d’Associations pareilles, sur les tables des principales bibliothèques publiques.
- Vers la fin de l’année les Représentants des Sociétés de Stuttgart, Frankfort et Darmstadt se réunirent en conférence pour échanger leurs idées et opinions relativement à l’œuvre commune dans laquelle ils se trouvent 'engagés. Ceci doit être regardé comme un progrès assez important dans le développement de notre cause en Allemagne ; et nous espérons qu’une union de plus en plus intime entre les différentes sections, ne manquera pas d’ajouter à leur force et à leur influence.
- France.
- L’activité de notre Société sœur, le Comité de Paris, a tellement augmenté, qu’il a, au commencement de cette année statué de se réunir tous les quinze jours au lieu de tous les mois : et il s’est, de plus, senti assez fort pour se mettre à publier un Journal mensuel, l’Arbitre, dont le premier numéro parut au mois de Janvier dernier.
- Nos rapports avec nos collègues français ont augmenté en proportion de leur utilité croissante, et nous avons eu grand plaisir à accueillir à notre dernière îéunion annuelle leur très-estimé Secrétaire M. Auguste Desmoulins, dont toute la vie a été consacrée au service des réformes politiques et sociales.
- Ce n’est pas seulement avec les Sociétés qui ont été fondées par notre coopération, mais aussi avec toutes les autres, que nos communications ont été de plus en plus fréquentes et Cordiales.
- Il en est une, parmi ces dernières, que nous ne devons pas oublier de nommer ici, à savoir la Société françaises des Amis de la Paix, dont le Président distingué est M. FrédéricPassy député et membre de l’Institut de France. Notre Président a eu avec lui de fréquentes entrevues sur des questions d’intérêt commun, et fut prié, en décembre dernier, d’ouvrir une discussion publique sous les auspices de la Société, sur le sujet des « haines internationales » dont le compte-rendu parut dans son Bulletin de Mars 1887.
- L’attitude si ferme de M. Frédéric Passy dans la Chambre des Députés lorsqu’on proposa de voter des subsides pour les opérations du Tonquin et de Madagascar, doit avoir exercé une influence notable sur tous les hommes dont les cœurs sont ouverts à la persuasion. Notre journal a fréquemment rendu témoignage aux services que M. Passy n’a cessé de rendre à notre cause, et nous regardons comme un grand honneur de l’avoir pour allié.
- Pendant l’année dernière nous avons eu, comme par le passé, de nombreux rapports avec l’éminent et vénérable Président de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, M. Charles Lemonnier, et nous sommes redevables au Journal de cette sociétés, Les États Unis de l'Europe, pour de fréquentes insertions de. notices et d’articles se rapportant à notre Société.
- Nous sommes sous la même obligation à M. Godin le fondateur célèbre du Familistère de Guise et l’éditeur de cet organe remarquable de réforme sociale, Le Devoir, dans lequel il accorde à nos efforts un soutien puissant et continu.
- L’Incident «Montclar.»
- Il y a plus d’un an que nous reçûmes une requête des deux Société Françaises de Paris, nous priant de nous enquérir des détails relatifs à l’affaire d’une planteur français, autrefois établi à Travancore. Cet incident avait formé le sujet de rapports faits par un Comité de la Chambre des Députés et par le Ministère français des affaires étrangères, et qui contenait des plaintes sérieuses au sujet de la négligence de notre Gouvernement. Tout ceci excita grandemement l’attention publique en France. Conformément donc aux règles de notre Association, nous nous efforçâmes de nous assurer des faits, et envoyâmes au Ministère anglais des affaires étrangères un rapport contenant l’essence de ces plaintes et un aperçu des sentiments qu’elles avaient engendrés.
- Notre tâche nous imposa beaucoup de travail ainsi que l’étude d’un grand nombre de documents ; mais nous en fûmes chaudement remerciés par nos collaborateurs de France ; la presse française elle-même nous sut gré de nos efforts pour obtenir une enquête des plus complètes. Un tel résultat, même s’il n’y en avait pas d’autre, est bien de nature à fomenter la bonne entente entre les citoyens de différents pays, et fournit une preuve palpable de l’espèce d’influence que nos Sociétés exerceront un jour à un plus grand degré.
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- Scandinavie.
- Notre ami'et collaborateur, M. Bajer, Membre du Parlement Danois, ayant exprimé le désir de se rencontrer avec quelques-uns de nos collègues Allemands, nous en écrivîmes sur le-ehamp à ces derniers, et contribuâmes, en diverses manières, à la réalisation de ce désir. 11 fut ainsi mis à même d’avoir des entrevues avec les représentants de quatre Sociétés allemandes, et ce fut pour l’usage que nous fîmes imprimer et circuler une traduction allemande de l’article de M. Bajer sur « Le Canal de la Mer du Nord-Est, » dont le percement vient d’être commencé sous les auspices de l’Empereur d’Allemagne. Le but de cet article est de démontrer que la construction de ce Canal rend la Neutralisation du Danemarck fort désirable, comme étant avantageuse à l’Ailemagne, aussi bien qu’aux autres Puissances Européennes. L’argument sur lequel ce raisonnement se trouve fondé étant, qu’il n’est pas dans leur intérêt, que qui que soit s'empare de Jutland ; une tentative qu’on ferait probablement dans ce cas d’une guerre à laquelle l’Allemagne aurait à prendre.
- Projet de tribunal international.
- Par suite du fait qu’à deux Conférences Internationales tenues, l’une à Bruxelles, l’autre à Berne (en 1882 et 1884), cette Association a été requise d’un Tribunal International permanent, le Comité a cru de son devoir de faire tout ce qui est en son pouvoir pour mettre ce projet à exécution. 11 s’est donc mis en communication avec la Société de la Paix de Londres, afin d’obtenir sa coopération, et les deux Comités sont convenus de prier sur-le-champ M. Leone Lévi, LL.D., Professeur de Droit International au King’s College, d’en ébaucher le plan. Ce monsieur y consentit, à condition que ses services seraient purement honorifiques. Peu de temps lui suffit pour compléter cette ébauche. Elle fut alors soumise à l’examen d’un Comité composé de deux sociétés, qui décidèrent qu’on la ferait circuler parmi les Jurisconsultes et les Savants de l’Europe, afin d’en obtenir leurs commentaires ainsi que leurs opinions. En réponse au plan proposé et à la circulaire, plusieurs communications importantes furent reçues tant de juriconsultes que d’autres fonctionnaires publics, etserontd’une grande utilité lorsque la Conférence devra s’occuper du projet dans son entier.
- Les difficultés inhérentes qui s’opposent à un accord parfait d’opinions sur un pareil projet, ne doivent nullement décourager ceux qui peuvent apercevoir jusqu’à quel point l’existence d’un tribunal permanent encouragerait et faciliterait la pratique de soumettre les disputes internationales à ce mode d’ajustement. On doit aussi se souvenirque tout nouveau précédent conduit à une admission plus générale de la possibilité de mettre en pratique le principe en question. Dans tous les cas, des propositions bien définies, et tellesque les a posées le Professeur Léone Lévi, fournissent une excellente base pour une discussion utile et qui peut, après tout, conduire à un
- | accord général sur les éléments de ce projet, et les conditions nécessaires pour le rendre praticable. Lorsque ce résultat aura été obtenu, il sera possible d’appeler l’attention sérieuse des hommes d’état ainsi que les Membres des corps législatifs de l’Europe et de l’Amérique, sur un plan préparé avec soin et ponant un cachet d’autorité.
- Traités de Commerce.
- L’association a eu, plus d’une fois, occasion d’insister auprès du Gouvernement et des Chambres de Commerce, sur l’avantage qui résulterait de l’insertion, (dans tout traité de commerce, d’une clause par laquelle tome question se rattachant à son interprétation ou à ses termes, devrait être soumise à l’Arbritage. Le Royaume d’Italie nous a, en ceci, donné l’exemple ce qui est principalement dû à l’inspiration de son fameux homme d’état Signor JMancini ; et le traité Anglo-Grec est venu récemment donner une sanction nouvelle à ce principe.
- Conclusion.
- Tandis que presque tous les hommes rendront, d’une voix unanime, justice à l’excellence de nos motifs, et du but que nous nous proposons et que nous venons d’exposer, il s’en trouvera un grand nombre qui seront disposés à mettre en doute la possibilité que ces Associations puissent jamais atteindre leur but. A cela nous opposons qu’il est, dans tous les pays, du devoir des amis du progrès et de l'humanité, de mettre la main à l’œuvre et de faire une tentative, songeant aux avantages qui en découleraient pour le monde si elle réussissait même tant soit peu, même fort lentement. Le Comité a reçu, depuis peu de semaines un témoignage remarquable en faveur de pareilles tentatives. A l’occasion d’une réunion qui se tenait à Rome où son Président s’était rendu dans le but d’y fonder une Société, un ancien ministre d’Etat, homme grandement estimé, tant à cause de son savoir, que pour l’habileté pratique dont il a fait preuve dans l’administration des affaires, fit la déclaration publique suivante : « M’est avis, dit-il, que dans les limites que votre Association se propose, vos propositions sont non seulement parfaitement praticables, mais sont même essentielles ! »
- Il y a beaucoup de difficultés à surmonter sans doute, mais le Comité compte sur le succès final des principes éternels de Justice et d’Humanité, pour faire triompher son œuvre.
- Ses efforts ont été, tant en Europe qu’en Amérique, acceptés avec approbation. Il a reçu de sources diverses et imprévues, des assurances d’intérêts et de sympathie, tandis que d’autre part un grand nombre de personnes, ont, pour la première fois, été amenées à avoir foi dans la valeur d’une telle organisation, et à offrir leur coopération.
- Nous espérons que tout ceux, hommes et femmes, qui liront ce rapport, se demanderont à eux-mêmes, si cette organisation n’est pas destinée à devenir peut-être une source de bienfaits inouïs pour l’humanité.
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- Jusqu’à quel point cette espérance se réalisera-t-elle?
- Cela dépendra en grande partie des efforts de ceux qui peuvent mesurer par la pensée, les dimensions du Fléau qu’il s’agit de combattre et d’exterminer !
- Traité d’Arbitrage permanent entre l’Angleterre et les Etats-Unis.
- Le mois dernier, le Conseil de la Work-men’s peace association auquel s’étaient joints plusieurs membres du parlement et quelques amis de la paix parmi lesquels M. Hodgson Pratt, président de Y International and peace Association et le major de Winton, membre du Comité central de notre Ligue s’était assemblé pour recevoir M. Andrew Carnegie de Pittsburg (Etats-Unis d’Amérique) auteur d’un livre remarquable : Triumphant Démocracy qui consacre généreusement son temps et sa fortune à la cause de la paix. L’objet de la réunion était de consulter M. Carnegie sur le meilleur moyen de saisir le gouvernement des Etats-Unis d’un projet de Traité d’arbitrage permanent qui interviendrait entre les Etats-Unis d’Amérique et la Grande-Bretagne. M. Burt, membre du parleront et président du Consei de la Société occupait le fauteuil, il exposa rapidement la question. Un mémoire a été préparé pour ê tre adressé au président des Etats-Unis d’Amérique. Plus de quatre-vingts membres de la Chambre des communes l’ont déjà signé, et on est certain que le nombre des signatures données par des membres du parlement dépassera la centaine. La Société ayant appris la présence de M. Andrew Carnegie à Londres a désiré avoir l’honneur de le recevoir et de le prier de donner son avis.
- M. Carnegie, accueilli avec enthousiasme, a répondu « que depuis de longues années il n’y avait en Amérique aucun parti politique qui n’inscrivît sur son programme la nécessité de recourir à l’arbitrage pour résoudre toutes les difficultés qui peuvent se lever entre les nations. Si l’Amérique suivait la même politique que les nations européennes elle pourrait comme celles-ci être engagée dans la guerre, mais la véritable raison qui préserve l’Amérique du fléau de la guerre et de l’effusion du sang humain, c’est qu’elle est une démocratie. Le jour où je peuple exercera véritablement le pouvoir dans la Grande-Bretagne et où son intervention mettra fin à l’existence d’une classe privilégiée et militaire, ce pays aussi aura naturellement avec les nations voisines les relations de paix et d’amitié qui ont aujourd’hui la sécurité et la tranquil.ité des Etats-Unis l’Amérique. M. Carnegie approuve pleinement le Mémoire préparé par laWorkmens peace Association. Quelle grande chose que cette union pour la paix de deux nations puissantes ! Il ne doute pas que cette pensée ne soit universellement accueillie aux Etats-Unis. Il n’y a pas un Américain qui ne soit ami de la paix. Quant à la marche à suivre pour faire parvenir le Mémoire au président des Etats-Uuis, il
- conseille à la Société de recourir à l’entremise de M.Phelps ministre plénipotentiaire accrédité auprès du gouvernement anglais. M. Phelps ne se bornera pas à prêter l’aide qu’on lui demande, il donnera cette aide de tout son cœur.
- M. Cremer ayant demandé s’il ne conviendrait pas mieux que le Mémoire fût porté et remis au président par une députation formée de membres du parlement anglais et de quelques autres personnes, M. Carnegie a répondu que le ministre américain conseillerait probablement la marche proposée par M. Cremer, et qu’il serait surtout utile que la députation fût formée non seulement de membres du parlement mais de travailleurs. Il est certain qu’une telle députation serait accueilli par les sympathies de tout le peuple américain.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
- m
- La Guerre,
- Lorsque, parvanité etsottise, les hommes placent les satisfactions de l'honneur à la pointe de l'épée, la raison humaine est impuissante à comprendre les monstruosités de la guerre.
- BULLETIN DE LA PAIX ARMÉE
- FRANCE
- Banquet royaliste dissident. — A Angers, a eu lieu, dans la salle Chauveau, une réunion des délégués des comités légitimistes de France, sous la présidence de M. Maurice d’Andigné.
- Après une allocution du président, le général de Catheli-neau a prononcé un discours.
- L’assemblée, sur la proposition de M. d’Audigné, a voté par acclamation l’ordre du jour suivant :
- Les légitimistes réunis le 7 août à Angers, jurent de rester fidèles à la loi salique et, par conséquent, ne reconnaissent d’autre roi légitime que le prince Jean de Bourbon, l’aîné de la branche d’Aujou.
- A l’heure où je transcris le télégramme qui annonce ces événements, les légitimistes angevins banquettent à l’hôtel du Cheval-Blanc, sans plus se soucier du comte de Paris que s’il n’existait pas.
- Et ça n’amuse pas beaucoup ce dernier de recevoir aussi, de temps à autre des nouvelles d’un bourbon qui a juste autant de chances que lui-même de coiffer jamais la couronne de France.
- ALLEMAGNE
- On lit dans le journal russe Novoié Vremia :
- Les Allemands ne peuvent pas pardonner aux Danois de ne pas avoir oublié Lur désastre de 1864, et de ne pas se familiariser avec l’idée que leSchleswing-Holsteinest devenu 1 pour toujours une terre allemande, i Et cependant ces sentiments ne sont que naturels ; on ne
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- peut pas exiger des vaincus qu’ils cessent de rêver le retour de ce qu’ils ont perdu.
- Dans ces derniers temps surtout, les « revanchards danois » — comme on nomme en Allemagne les patriotes danois, — viennent de démontrer, quoique d’une façon très réservée, que le Danemarck pourra peut-être arriver à reconstituer le passé, s’il sait profiter de l’occasion.
- Dans le Danemarck, l’opinion publique commence à s’intéresser vivement à la question des relations de l’Allemagne avec 1a France et la Russie.
- Cette occasion a fait ressortir que le sentiment de la haine des Danois envers les Allemands n’était qu’assoupie, mais n’a ‘ pas disparu comme on le croyait à Berlin.
- En même temps ce sentiment a reçu une nouvelle poussée à la suite de la résolution du gouvernement allemand de réunir par un canal la mer Baltique à celle du Nord, ce qui porterait un préjudice considérable aux intérêts du royaume de Danemarck.
- RUSSIE
- Les obsèques de Katkoff. — Les obsèques de M. Katkoff ont eu lieu raconte le Temps au milieu du recueillement général.
- Le service funèbre a été célébré à dix heures à l’église du lycée que remplissaient, avec les parents du défunt, ses amis et ses admirateurs.
- De nomoreuses députations étaient présentes, ainsi que tous les conseillers municipaux de Moscou conduits par leur président. Le ministre de l’instruction publique et le gouverneur général assistaient également à la cérémonie funèbre. Le gouverneur avait apporté une superbe couronne en fleurs naturelles. Plus de cent autres couronnes ont été déposées sur le cercueil. Dans le nombre on distinguait celles de la colonie française, des Alsaciens-Lorrains de Moscou, des Galiciens, des Croates. Les Cosaques en avaient apporté une en plumes d’autruche.
- Le service a été fait par l'évêque Alexandre. L’aumônier du lycée a prononcé l’oraison funèbre. Le métropolitain Joan-nicins a prononcé des paroles émues.
- Les parents et le gouverneurde Moscou ont porté le cercueil hors de l’Eglise ; il a été ensuite pris par les amis de Katkoff, les rédacteurs de son journal et les compositeurs de son imprimerie qui, se relayant, l’ont ainsi transporté jusqu’au couvent Alexis.
- Le char funèbre suivait chargé de couronnes. Le cortège s’étendait sur plus d’une verste. Des pauses ont été faites sur plusieurs points de la route où de nouvelles cérémonies ont eu lieu, notamment à la cathédrale du Sauveur et devant l’Université. On a mis trois heures pour arriver au couvent Alexis, dans le cimetière duquel a eu lieu l’inhumation.
- Sur la tombe, des discours ont été prononcés par MM. Stanischeff, Nasarewski, Astafieff, Kulakowski et Sharapoff.
- La cérémonie était terminée à six heures.
- Malgré la pluie qui n’a pas cessé de tomber, une foule énorme se pressait silencieusement sur le parcours du cortège. Le gouverneur général a accompagné la dépouille mortelle jusqu’au cimetière et ne s’est retiré que lorsque la tombe a été fermée*
- Le Novoïé Vrêmia, avait annoncé hier l’arrivée à
- Moscou de M. Déroulêde qui a été retardé en route et n’arrivera qu’aujourd’hui dimanche.
- Le même journal annonce que Mme Katkoff a reçu une dépêche de condoléances du général Boulanger, qui exprime en même temps ses regrets de ne pouvoir assister personnellement aux funérailles.
- ITALIE
- Le Tonkin Italien.— Une lettre particulière, adressée de Massaouah au Giornale di Sicilia, contient quelques détails navrants sur les tourments de la chaleur :
- Pour dormir une heure, une demi-heure, il est nécessaire de tremper son drap de lit dans l'eau, de s'étendre sur le lit sans matelas, de se mettre complètement à nu, de s’envelopper la tête et la poitrine dans une serviette humide.
- Les yeux, accablés, se ferment mais bientôt la sensation du drap séché et de la serviette qui brûlent forcent à se réveiller.
- Je voudrais que tu voies de quels yeux d’envie on nous regarde quand mon voisin R... ou moi nous parvenons à nous assoupir.
- En Italie, certes, il fait chaud. Je me lamentais autrefois quand le thermomètre marquait 25°. Imagine ce que c’est ici qu’il monte à 45° à l’ombre et qu’un petit morceau de glace vaut un trésor.’
- Que ne pouvez-vous me voir en ce moment où je vous écris? Je suis complètement nu, à l’intérieur d’une baignoire. L’eau m’arrive à la poitrine. Devant moi j’ai disposé transversalement une planche qui me sert de bureau.
- Au dehors du baraquement, c’est l’enfer. Gare à celui qui sort sans un large chapeau. Gare à celui qui veut braver les rayons du soleil. C’est un homme mort.
- Le plus grand contingent des décès est fourni par les soldats de la région des Alpes. Quatre jours font d’un Alpin un homme mort.
- Diable ! Comment a-t-il pu venir à l’esprit de quelqu’un de prendre les Alpins à ces fraîches montagnes où ils sont nés pour les bombarder au milieu de ces sables ardents?...
- D’Italie nous est arrivée une cargaison de jambières en laine (!) destinées à préserver les soldats de la piqûre des épines en cas qu’ils aient à traverser des brousses et des terrains épineux.
- Les hôpitaux et les infirmeries regorgent de malades. Les insolations sont à l’ordre du jour. La mort fauche allègrement de nombreuses victimes humaines. L’autre jour un carabinier tombe foudroyé par le soleil ; plus loin, une femme qui traversait la digue en plein soleil tombe morte sur le coup., etc.
- Les irrédentistes italiens.-— La société des ouvriers ayant célébré la mémoire de Garibaldi en inaugurant son buste, a fait une démonstration irrédentiste. Un orateur a déclaré que le sang d’Oberdank crie vengeance :
- « Ce n’est pas vers l’Afrique, c’est vers Trieste et le Trentin qu’il faut diriger nos regards. Au lieu de se lier à l’Autriche-Hongrie, l’Italie devait conclure une alliance avec la France républicaine.
- | OCÉANIE
- i Le journal VOcêanie française, de Taïti, nous apporte le i texte d’une convention passée entre le royaume de Samoa et
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- le royaume des îles Sandwich. Comme on remarquera, cette convention est antérieure aux troubles qui ont éclaté aux îles Sandwich :
- En vertu des pouvoirs qui me sont conférés et reconnus.
- Comme roi des îles Samoa par mon peuple et par les trois grandes puissances d’Amérique, d'Angleterre et d'Allemagne, d’accord avec mon gouvernement et avec le consentement des«Taimua» et « Faipule », représentant les pouvoirs législatifs de mon royaume.
- Nous offrons librement et acceptons volontairement d’entrer dans une confédération politique avec S. M. KaLkaua, roi des îles Sandwich, et donnons ce gage solennel que nous nous conformerons à toutes les mesures qui pourraient être prises par le roi Kalakaua, et qui seront agréées mutuellement pour le bien de la confédération politique et pour qu’elle soit maintenue pour le présent et l’avenir.
- Fait et signé de notre main et scellé de notre sceau le 17 février 1887.
- MALIETOA,
- roi des Samoa.
- Kalakaua, par la grâce de Dieu, roi des Sandwich, à tous présents et à venir, salut !
- Attendu que le 17 février dernier Sa Majesté Malieioa, roi des îles Samoa s’est lié par un traité pour former une confédération politique avec mon royaume, ledit traité a été en même temps approuvé par les « Taimua » et « Faipule » de Samoa et accepté en notre nom par notre ministre plénipotentiaire, l’honorable John E. Rush, actuellement accrédité, ayant lu et pris en considération le dit traité.
- Nous, par ces présentes, approuvons, acceptons, confirmons et ratifions le dit traité pour nous-même, nos héritiers et nos successeurs.
- Nous acceptons les obligations que S. M. Malietoa a prises avec les puissances étrangères, et pour celles d’entre elles avec lesquelles il n’en aurait pas contractées.
- Nous engageons et promettons sur notre parole royale d’entrer dans une confédération politique avec Sa Majesté le roi Malietoa et de nous conformer aux mesures qui seront agréées entre nous pour la formation de ladite confédération.
- Pour les plus grands témoignages et validité de la présente convention,
- Nous l’avons scellée de notre grand sceau et l’avons signée de notre propre main.
- Donné en notre palais de Tolani, ce jour, 27 mars de l’an de grâce 1887 et le quatorzième de notre règne.
- KALAKAUA.
- LE DANGER MILITAIRE
- C’est le propre des temps troublé'', des civilisations décadentes, des fins d’Empire ou de cycle social, alors que l’enveloppe usée du monde se lézarde et craque de toutes parts pour livrer passage à la nouvelle forme jeune et vivace qu’elle porte dans ses flancs,d’assister aux spectacles changeants qui, à cette heure sur la scène française se succèdent avec une rapidité inouïe.Spectacles fugitifs,
- personnalités bruyantes occupant un instant le public, qui tomberont demain dans le silence et dans l’oubli.
- Dans cette succession rapide d’événements et de décors, nous faisons de notre mnux pour suivre non les apparences, mais les réalités qui se dessinent, confuses, sur l’arrière plan,derrière les figures grimaçantes de l’avant-scène qui occupent le premier rang. Et nous devons convenir que ces réalités, contrastant avec ce qui se dit plus près, avec tout ce que le monde pense et crie, ne sont pas sans nous attrister profondément.
- Duels, intrigues, racontars de coulisse, histoires de reporter aux abois, tout cela se démène, passe sur la scène, dit son mot, jette son exclamation — nous avons peine à les suivre tous.
- Hier, c’étaient les révélations de M. Laur, sur deux tentatives d’embauchage auprès du général Boulanger par 94 généraux,et une délégation parlementaire de la Droite. Le lendemain, c’est un duel entre M. Laur et M. de Cassagnac;— à ce duel succède celui de MM. Ferry-Boulanger, et les tentatives d’embauchage réléguées au second plan, ne viennent qu’après le récit détaillé des pourparlers par lesquels les témoins ont décidé — de ne rien faire du tout....
- Il y a cependant, dans cette incohèrence, pour celui qui examine froidement les choses et n’est influencé par aucun sentiment d’hostilité ni de sympathie envers les acteurs de ce drame — car c’est un drame qui se joue, ne l’oublions pas — il y a, dis-je, derrière tout cet apparat, une réalité profonde, intense, qu’il convient de dégager et de montrer toute nue, dans sa hideur comme dans sa beauté.
- L’année dernière, de graves antagonismes économiques ravivés et provoqués par les vices de notre organisation sociale, occupaient toute l’attention publique. Au nord, au midi, à l’est, à l’ouest, des grèves meurtrières ralentissaient la production et décimaient la classe ouvrière souffrante ; le parlement retentissait de plaintes et de doléances. Tout ctda s’est-il apaisé, aujourd’hui qu’on n’en parle plus et que l’opinion se préoccupe seulement de savoir si M. Ferry se battra à 25 pas ou à 20 ?
- C’est le contraire qui a eu lieu : nous ne craignons pas de l’affirmer, parce que c’est la vérité, la situation s’est aggravée.La situation s’est aggravée, parce qu'on a rien fait pour porter remède aux maux existants et que d’autres causes de malaise sont venues se joindre à celles qu’on avait déjà à déplorer.
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- Voilà bien longtemps, que dans ces numéros mensuels de la paix nous attirons l’attention de nos lecteurs sur les charges écrasantes des armées permanentes, sur le gaspillage, sans aucun profit pour la production, auquel donne lieu l’entretien coûteux de ces hommes inoccupés,qui consomment sans produire. — Voilà qu’au dommage matériel causé par la dépense improductive de tant de forces vives comprimées, vient s’ajouter aujourd’hui le mal moral causé par l’organisation militaire.
- Certes,le mal,nous en avons entretenu bien souvent nos lecteurs. Mais jamais il n’était apparu aussi intense, jamais il ne s’était révélé plus profond qu’aujourd’hui.
- Nous restons d’ordinaire assez indifférents aux racontars qui paraissent dans les journaux. Dictés par l’esprit parti, il arrive tous les jours que ce sont des banalités sans portée que la passion a démesurément grossis. Cette fois, cependant, malgré l’exagération évidente, sous laquelle l’affaire a été présentée, il convient de s’arrêter à un des incidents de polémiques de ce mois écoulé. Je veux parler d’une des deux tentatives d’embauchage révélées par M. Laur et sur lesquelles la presse a discuté pendant au moins quinze jours, ce qui est très considérable,en France,extraordinaire, même, puisque la presse n’a pas pour coutume de s’attarder aux incidents vieillis.
- D’abord,on peut et l’on doit se demander ce qu’il y a de vrai dans ces révélations. D’aucuns ont nié la première version ; M. Laur, se rétractant semble leur avoir donné raison. Quand M. de Cassagnac, en effet, a mis M. Laur au défi de donner le nom de 94 généraux auteurs de cette tentative, l’honorable député de la Loire a déclaré qu’il ne pouvait s’agir d’une offre concertée, faite simultanément à M. le Ministre de la guerre par 94 généraux l’excitant à commettre une action criminelle contre la République française. Non. C’étaient simplement de braves soldats qui, voyant dans l’affaire Schne-belé une occasion propice de déclarer la guerre à l’Allemagne, auraient dit spontanément au Ministre de la guerre : « Commandez, nous sommes prêts à marcher. Décidez-vous à faire déclarer la guerre et nous sommes à vous. »
- Nous n’hésitons pas à dire que, Fmême atténuée ainsi et présentée de cette façon, la démarche de ces généraux constitue un fait important, un danger grave, pour le repos de la France. Elle justifie ce que nous ne cessons de démontrer tous les jours : Que l’entretien d’une armée aussi considérable, maintenue sur le pied de guerre en temps de paix,
- peut, d’un moment à l’autre, nous précipiter dans une insondable catastrophe à l’heure où nous y penserons le moins.
- Il ne s’agit pas ici, remarquez-le bien, de la personnalité du général Boulanger, ni de ses opinions politiques. Il s’agit de ceci : que 94 généraux français désireraient une déclaration d’hostilité avec l’Allemagne et qu’ils ont engagé leur ministre de la guerre, qui est leur supérieur suprême à peser de toute son influence au Conseil des ministres pour engager ceux-ci à « aller résolument de l’avant » — Ainsi s’est exprimé M. Laur.
- Aller de l’avant, c'est-à-dire, sans regarder derrière soi, pour satisfaire aux instincts belliqueux de gens dont la guerre est le métier, faire naître un conflit d’où sortirait la ruine de l’Europe.
- On n’a pas à critiquer ou approuver la démarche faite par ces généraux, pour l’excellente raison qu’elle ôtait naturelle et conforme à l’ordre des choses. En effet, si on a une hiérarche militaire puissante, des généraux par centaines, desofficiers par milliers, ce n’est pas pour que ceux-ci restent éternellement dans une caserne. Ils ne le veulent pas parce que la guerre est leur métier, le culte qu’un enseignement pervers,a, depuisleur extrême jeunesse enraciné dans leurs cervaux. On a dit et répété sur tous les tons que l’officier était institué pour la vie des camps ; que la guerre, selon l’expression de M. de Moltke, est la grande libératrice des peuples et la sublime justicière des choses humaines. Ils se sont donc habitués à considérer la guerre comme leur élément. Tout leur travail consiste à s’y préparer. Mais on ne peut toujours se préparer à une œuvre qu’on n’exécute jamais !
- Voilà tantôt 18 ans — période qui semble fatidique dans notre histoire moderne — voilà tantôt 18 ans, qu’on perfectionne les méthodes qu’on assure l’armement, qu’on fond des canons. Notre aristocratie militaire composée d’officiers supérieurs de 1870-1871, attend l’heure... Etcetteheure s’éloigne. Il y a là selon l’expression dont s’est servi un ancien ministre de la guerre, un véritable hypnotisme qui a pour résultat final, d’énerver les imaginations, de surrexciter les cœurs, — de les exaspérer même. Alors, la défiance s’empare des officiers ; une haine sourde, une hostilité, inconsciente d’abord, dont ils ne se rendent pas toujours compte du premier jour, les anime contre le gouvernement pacifique qui réduit à néant leurs espérances.
- Car dans cette attente d’une guerre prochaine, il y a, outre l’attrait bien naturel que l’éducation
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- militaire a fait naître en eux pour les âpres angoisses de la bataille, les espérances d’avancement. La guerre ce sont les rangs ouverts aux jeunes ambitieux. La mitraille, en semant la mort dans les rangs, sème les galons et les décorations. Il y a quatre capitaines aspirant au rang de commandant, qui ne parviendront à ce grade qu’à l’ancienneté, en temps de paix. En temps de guerre le commandant, qui tombe sur le champ de bataille fait place à un capitaine, lequel fait place à un lieutenant, celui-ci à un sous-lieutenant et ainsi de suite jusqu’au grade de caporal.
- Quoi de plus naturel, par conséquent que l’officier désire la guerre et s'impatiente d’une paix qui menace de se prolonger ? Cette impafience n’a rien que de très-plausible —et j’ajouterai que très légitime — en se plaçant au point de vue militaire. Est-ce que le soldat peut entrer dans les considérations d’ordre humanitaire qui font désirer la paix, la guerre pouvant être le signal d’une catastrophe sans exemple encore dans Jes annales de l’histoire.
- Je sais bien qu’on prétend que t’officier de nos jours n’est plus le reitre de jadis ; l’homme vivant de la guerre, incapable de supporter l’inactivité de la caserne. Soit : les officiers de nos jours sont mieux élevés et plus instruits. Mais leuréducation est purementtechniqueet si, parmi eux, se trouvent des penseurs qui considèrent avec philosophie les événements de l’histoire, déplorent les cruelles invasions qui font rétrograder le progrès, soyez sûr qu’ils sont en minorité infime.
- La preuve c’est qu’il s’est trouvé 94 généraux pour désirer vivement le conflit que nous voyons venir avec terreur.
- Et c’est bien là qu’est le danger. Danger flagrant, d’autant plus imminent, que les esprits, en proie à une fièvre de racontars et de personnalités, exaltés par les futilités et des incidents journaliers, ne songent pas à guérir de cette fièvre, à raisonner de sang froid pour voir les choses.
- On s’envoie des démentis, personne ne discute. Tout le monde songe à tirer parti de ce gros événement pour ou contre, personne n’en dégage la leçon, la signification véritablement redoutable. Les ennemis du général Boulanger en prennent prétexte, non pour creuser fia question, réfléchir sur les vices politiques de notre organisation socia le que menace le maintien des armées permanentes et d’une aristocratie militaire avide de combats, mais pour se répandre en violences contre l’ex-ministre de la guerre. Les partisans, d’autre part,
- aveuglés par leur sympathie, défendent cette démarche, la trouvent naturelle. Gomme s’il était possible que la paix ou la guerre dépende de l’opinion des gens de guerre, toujours portés vers celle-ci !
- Pendant ce temps, l’évolution économique suit son cours Les ouvriers peuvent oublier un instant leurs misères en chantant une marche populaire ; cette illusion ne dure que quelques instants. D’ailleurs il n’y a que le? grandes idées qui provoquent les enthousiasmes durables. La mode n’est que passagères et les difficultés sérieuses ne tardent pas à rappeler à la réalité. Le réveil n’est que plus terrible, si le sommeil a été long.
- Puisse, le réveil de l’esprit public à cette heure endormi — ou ce qui est la même chose bercé — par les intrigues sans portée de la scène politique, se faire pacifiquement et progressivement pour la solution des inéxlricables difficultés, tant nationales qu’internationales qui obscurcissent l’horizon.
- Comment rétablir la paix entre la France et l’Allemagne
- Sous ce titre, M. Ch. Fauvety a publié dans un des derniers numéros de la Religion laïque un éloquent article en faveur de la Paix.
- Nos lecteurs nous sauront gré d’en reproduire les conclusions.
- Comment atteindre ce but ?
- Nous allons le dire en très peu de mots
- 1° Et d’abord, il faut savoir comprendre le rôle de la France dans le monde et vouloir qu’en cessant d’être la fille aînée de l’Eglise, elle devienne la fille aînée de l’Humanité.
- Donc, s’abstenir de toute intervention dans les affaires intérieures des autres Etats.
- 2° En ce qui concerne plus particuliérement l’Allemagne, renoncer à toute provocation, à toute menace de revanche prochaine, et cesser d’entretenir, entre nous et nos voisins, ces haines séculaires qui sont les aliments de la guerre comme les matières inflamables et combustibles sont les aliments du feu et provoquent les incendies. Mais en même temps poser, comme devant être incessante et éternelle, la revendication du droit qu'a la France de rentrer dans les possessions des provinces annexées par la force, en s’appuyant à la fois sur le principe des frontières naturelles et sur le droit qu’ont les populations de se posséder elles-mêmes avec leur territoire, qui est comme le corps de cette collectivité humaine. Or, le vœu persistant des populations des provinces annexées, leur
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- volonté manifeste étant de rester attachées à la Patrie française,doit être respectée avant tout, alors même qu’il pourrait y avoir doute sur la question des limites entre la France et l’Allemagne.
- 3° Les droits des’peuples et des gouvernements, ainsi que les principes concernant les frontières naturelles, et les questions de race et de nationalité n’étant pas compris de même en France et en Allemagne, il serait à désirer qu’un manifeste du gouvernement français, adressé à la France, à l’Allemagne et même au monde civilisé tout entier, vint expliquer les raisons de bon sens, de science et de justice, sur lesquelles le gouvernement français appuie ses revendications.
- 4° Enfin, la conclusion pratique de ce manifeste serait l’appel à un congrès de toutes les puissances, qui aurait pour but de poser les bases d’un équilibre européen fondé sur le droit des nations, grandes ou petites, de se posséder dans leur unité territoriale en permettant aux petites nationalités de se fédérer avec leurs voisines ou de s’annexer volontairement selon leur affinités respectives, à de grands Etats, mais en établissant, entre toutes ces unités fédérales ou nationales une pondération de puissance telle qu’elles se fissent toutes réciproquement équilibre. En limitant chaque grande nation à ses frontières naturelles, on aurait, au sein de l’Europe, un noyau solide composé de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne, de l’Autriche, de l’Espagne ( avec le Portugal ) de 1 Italie et de la Russie d’Europe, et proclamant les droits qu ont les peuples de se constituer dans leur unité nationale et territoriale, en se soumettant aux exigences d’un équilibre des puissances réglé par un Congrès européen où tous les Etats seraient représentés, on assurerait la paix du monde.
- Mais, avant même que cela fut fait, du jour où l’opinion publique accepterait les principes du droit qu’ont les peuples de se posséder dans limites naturelles et la nécessité d’un équilibre des grandes puissances, déterminé par un Congrès européen, le désarmement s’imposerait de lui-même, et si la France et l’AUemague, acceptant les bases que nous venons d’indiquer, en donnaient l’exemple, il se ferait partout simultanément.
- Puisse ma faible voix trouver de l’écho dans le monde et n’avoir pas crié dans le désert !
- Ch. Fauvety.
- LS QUITTANCE DE LOYER.
- Sans accepter l’argent, tante Amélie, — qui portait ses lunettes, — les releva sur son front, de manière à mieux voir à qui elle avait l’honneur de parler : et comme fchaque mot la plongeait dans un étonnement de plus en plus profond, elle recula d’un pas en disant :
- — Mais, mademoiselle, vous m’ayez payé votre terme !
- Cette affirmation si catégorique arracha d’abord à la jeune fille un petit éclat de rire.
- — Mademoiselle, reprit-elle à son lour, je voudrais bien qu’il en fut ainsi, mais je crains que vous vous trompiez,..
- — Je vous dis, moi, répéta tante Amélie en articulant bien chaque mot de sa phrase, que vous m’ayez payé votre terme !
- — Mais, je vous demande pardon... Je devais vous le payer... Seulement, je me suis trouvée génée à ce moment, et, si vous vous souvenez bien vous avez eu la bonté de m’accorder du temps...
- Cette fois lante Amélie voulut convaincre sa locataire par une preuve irréfutable; elle alla chercher son livre de recettes, le feuilleta jusqu’à la page du mois d’avril, et lut à voix haute en s’aidant du doigt et avec un mouvement de tête qui faillit briser sur sa tige la chétive pensée de son bonnet :
- — « Reçu de Mlle Rose Berthier, pour son loyer (terme d’avril), la somme de vingt-cinq francs! »
- Et elle se releva pour lui dire dans les yeux :
- — Me croyez-vous, à présent?
- La jeune modiste resta confondue.
- — Comment ! dit-elle, on a payé pour moi?
- Tante Amélie écarta les bras.
- — Il y a apparence, répondit-elle enfin. Je vais demander, ce soir, des explications à mon neveu... puisque c’est lui qui m’a rapporté cette somme... de votre part...
- — Comment c’est M. Edmond ?
- — M. Edmond, lui-même, oui, mademoiselle...
- Et ici tante Amélie qui ne plaisantait pas, demanda avec autorité :
- — Est-ce que vous auriez des titres à l’obligeance de M. Edmond, dont vous connaissez si bien le petit nom ?...
- — Aucun, mademoiselle, aucun!... je vous assure!... Et je ne m’explique pas..., ajouta la jeune fille en devenant cramoisie.
- — Je ne me l’explique quetr^p, moi, mademoiselle!... C’est bien; je verrai mon neveu quand il rentrera !...
- La pauvre jeune fille n’eut rien à ajouter. Elle remit son argent dans son porte-monnaie, salua sa propriétaire et sortit toute confuse.
- Il eût fallu entendre tante Amélie, quand elle se trouva seule !
- — Voyez-vous ce polisson de neveu? s’écria-t-elle avec fureur. Il détourne l’argent du ménage pour payer le loyer des demoiselles dans l’embarras?... Ah! monsieur mon neveu qui entretient une modiste!... Et il doit sans doute l’avoir meublée, puisqu’il paie aussi son loyer!...
- Dans la journée, elle fut tellement énervée par la
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- colère qui lui gonflait le cœur, qu’elle ne put pas tra- j vailler, si elle prenait son ouvrage ses mains crispés lui refusaient tout service ; ses veux se brouillaient; dix ' fois, vingt fois, elle essuya le verre de ses lunettes, et, de temps en temps, elle s’arrêtait pour dire :
- — Coquin de neveu !... polisson de neveu !... payer le loyer des demoiselles !... Et moi qui ne m’en doutais pas !... Ah ! c’est trop fort!... Ah! c’est trop bleu !...
- Edmond rentra vers six heures et demie. Ne se doutant de rien, il alla comme de coutume dire bonsoir à sa tante. Mlle Amélie ne lui répondit pas. II la regarda mieux et lui vit le bonnet de travers. Il en conclut qu’elle devait être de bien mauvaise humeur. De peur d’augmenter sa colère, il allait se retirer dans sa chambre, quand tante Amélie le retint, en disant d4un ton ferme :
- — Restez là mon neveu. J’ai deux mots à vous dire ?
- — Ah! mon Dieu : pensa Edmond; saurait-elle?...
- Mlle Duvivier, d’un geste rude, repoussa l’ouvrage
- qu’elle avait sur les genoux, se leva, ôta ses lunettes et dit :
- — Vous aevz donc bien de l’argent à gaspiller, monsieur mon neveu, que vous trouvez le moyen d’obliger les demoiselles ?
- — Elle sait tout ! murmura Edmond, qui fut cloué sur place.
- Et il riposta :
- — Du tout, ma tante... Je n’ai pas trop d’argent... mais...
- . — Oh ! n’essayez pas de nier !... C’est vous qui avez payé le loyer de la locataire du sixième !...
- — Mon Dieu, ma...
- — Je le sais ! interrompit vivement tante Amélie, hors d’elle-même. Mon livre de dépenses est là pour m’éclai-, rer sur vos fredaines !... Je le tiens en règle, Dieu merci.
- J’avais écrit... Et, ajouta-elle avec ironie, mademoiselle ignorait sans doute vos libéralités anonymes... puisqu’elle est descendue pour s’acquitter?...
- — Elle est descendue pour ?...
- — Oui, monsieur, elle est descendue !... Elle est venue se faire prendre dans la gueule du loup!... Vous ne vous attendiez probablement pas à celle-là?... Ah! c’est ainsi?... Eh bien, c’est du joli... Quand je pense que je me tue à travailler pour arriver à lier les deux bouts à la fin du mois et que, vous, vous jetez l’argent à pleines mains aux demoiselles !...
- — Ma tante je vous affirme que je n’ai pas jeté l’argent à pleines mains... Cela m’eut été bien difficile... D’ailleurs, cette petite libéralité, qui ne m’est pas coutumière, avouez-le, n’a pas été faite à votre préjudice... La pauvre fille se trouvait tellement embarrassée!...
- — Et vous croyez que je ne suis pas, moi, embarrassée?
- — Je ne dis pas le contraire, ma tante; mais vous savez bien que le soir , après mon diner, j’ai travaillé... Ces heures supplémentaires m’ont été payées... Et j’en ai profité pour...
- — Pour vous permettre de faire des fredaines... Ah! tenez ne m’en faites pas dire davantage!
- Edmond qui commençait à trouver un peu vifs les reproches de sa tante, avait fait quelques pas pour se retirer dans sa chambre.
- — C’est cela ! poursuivit Mlle Amélie, retournez dans votre chambre et restez-y !....
- Edmond ne reparut qu’à l’heure du repas* Quand le moment fut veuu, il se mit à table; mais pendant la durée du diner, il ne desserra pas les dents. Tante Amélie non plus ne proféra pas une parole. Elle se contenta de grommeler seule; et même elle fut si fâchée que, le lendemain elle laissa partir son neveu sans répondre au bonjour qu’il crut devoir lui adresser.
- Après une scène pareille, il devait tarder à l’infortuné garçon d’avoir une explication avec Mlle Rose. A peine fut-il sorti de chez lui, qu’il gravit un étage à pas de loup, et alla trapper à la porte de la jeune modiste.
- — Ah! mademoiselle!... mademoiselle!... lui dit-il tout consterné en entrant dans sa chambre... vous m’avez perdu dans l’estime de ma tante:...
- — Je suis désolée!... désolée!... répéta Mlle Rose, embarrassée et confuse en revoyant Edmond... Je ne puis vous dire combien je regrette ce qui est arrivé?... Si vous saviez combien j’en suis mortifiée !... Mais figurez-vous...
- — Oui, oui, je sais fit Edmond, c’est ma faute .. J’aurais dû vous prévenir et vous prier de garder le secret...
- — M’est-ce pas?... Pouvais-je savoir?...
- — Vous avez raison... C’est moi qui n’ai pas prévu...
- — Et votre tante a paru si fâchée!...
- — Ah ! n? m’en parlez pas !... Elle m’a fait, hier soir, une scène terrible ; et depuis elle ne m’a plus adressé la parole !
- — Oh! fit Mlle Rose; et dire que c’est à cause de moi!...
- Dans son trouble, elle avait oublié de pousser la porte ; s’étant ravisée soudain, elle la ferma et, offrant sa chaise à son infortuné voisin, elle ajouta:
- — Aussi, monsieur, pouvais-je supposer que vous alliez vous montrer si bon pour moi?... pour moi qui n’ai aucun titre de votre obligeance?...
- Edmond la regarda tendrement et s’approcha d’elle.
- — Vous croyez, mademoiselle?... dit-il.
- — Mais enfin, monsieur, fit Mlle Rose en écartant les mains avec une ingénuité charmante, je ne suis qu’une pauvre petite ouvrière...
- — Qui fait bien de jolis chapeaux, ajouta Edmond en
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- paraissant oublier, auprès de la jeune fille, la colère de tante Amélie.
- Mlle Rose secoua la tête en signe de dénégation et dit :
- — Tandis que vous ?...
- — Moi je suis un pauvre employé, qui fais de bien vilaines additions.
- 11 y eut un moment de silence, après lequel la jeune modiste reprit :
- — Et que 'faire,-à présent?... Car je suis sûre que votre tante ne voudra plus me garder ici... Je vais recevoir mon congé!... Ah 1 dit Mlle Rose, en essuyant une larme qui perlait sur sa joue, vous voyez bien qu’en vous montrant trop bon pour'moi, vous avez fait mon malheur...
- Edmond se sentant touché de l’émotion avec laquelle la jeune fille prononçait ces paroles, lui prit la main et la porta doucement à ses lèvres.
- — Voyons mademoiselle essuyez ces beaux yeux, lui dît-il. Peut-être tropverons-nous un moyen de tout arranger.
- — Comment voulez-vous?...
- — Si nous allions voir ma tante... tous les deux?
- — Y aller ensemble?... Mais y pensez-vous?... Elle me, chasserait!...
- — Elle vous inspire donc tant de frayeur?
- — Enfin, monsieur, reprit Mlle Rose en pelotonnant son mouchoir pour se le passer sur les yeux, comment voulez-vous qu’après ce qui est arrivé j’aille revoir votre tante? Elle supposera tout de suite... une foule de vilaines choses ... Vous pensez blén qu’elle ne croira jamais qu’un jeune homme s’intéresse... sans motif à une pauvre fille...
- — Pourquoi cela?
- — Parce que... parce que... répondit Mlle Rose, si cette pauvre fille était riche... ou qu’elle ne fit pas de chapeaux... Oh! ce serait bien différent... Et alors...
- — Alors... quoi?...
- La jeune modiste regarda Edmond, sourit et, baissant les yeux, ajouta :
- — Mais comme c’est impossible il vaut mieux ne pas y songer... Allez reprit-elle résolument après un silence... laissez-raoi, monsieur... ne pensez plus à moi... Je vais chercher une autre chambre et je quitterai la maison...
- Mlle Rose se voilà de nouveau la face et éclata en sanglots.
- — Eh bien, mademoiselle, reprit aussitôt Edmond à qui les larmes de la jeune fille semblait donner une énergie extraordinaire, c’est moi qui vais aller la trouver, ma tante, et qui lui dirai : « Mi bonne tante, vous vous êtes mise en colère, hier bien inutilement... J’aime Mlle Rose et je viens vous demander la permission de l’épouser... »
- — Vous allez lui dire cela à votre tante!
- — Oui,, mademoiselle! et si elle refuse, je lui dirai...
- — Oui, que lui direz-vous? fit la jeune fille, haletante.
- — Que vous quitterez la maison et que moi, de mon côté... je ferai des bêtises?...
- Là-dessus Edmond rouvrit la porte, entraîna par la main Mlle Rose et, rentrant chez lui, pénétra dans la chambre de tante Amélie, en tirant â sa suite la jeune fille toute rougissante...
- A la vue de ce spectacle, tante Amélie resta stupéfaite.
- — Qu’est-ce que c’est mon neveu, que signifient ces manières?
- — Elles signifient, répondit Edmond tout essoufflé, que j’aime Mlle Rose... que je crois être payé de retour.., et que je viens, sans autre forme de procès, vous deman-la permission de l’épouser...
- A cette déclaration inattendue, tante Amélie crut tout simplement que son neveu devenait fou. Elle se sentit sufloquée, porta la main à son cœur, puis à sa tête sans pouvoir proférer une parole. Evidemment, il dut se passer en elle quelque chose de semblable à un craquement subit, à un écroulement d’idées et d’illusions. En un clin d’œil, elle fut éblouie de la vérité qui éclatait si ouvertement à ses yeux troublés.
- Mais quand Mlle Rose se joignant à Edmond pour la conjurer, lui représenta qu’elle serait gentille, gentille ; qu’elle l’affectionnerait comme sa propre mère; qu’elle la dorloterait; qu’elle lui ferait de beaux bonnets pour remplacer le vieux, et qu’enfin elle avait un oncle âgé, —-mortel comme les autres,— qui lui laisserait tôt ou tard de quoi mettre ses jours à l’abri du besoin, tante Amélie se sentit animée d’une telle compassion, qu’elle ne put résister à de si pressantes sollicitations.
- — Allons dit-elle, puisqu’il en est ainsi, il faut bien, mon polisson de neveu, que j’en passe par votre volonté !...
- ... Et voilà comment l’histoire d’une quittance de loyer amena le mariage de Mlle Rose avec M. Edmond...
- Paul Bonhomme.
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 1er au 7 Août 1887. Naissances:
- Le 2 août, de Williot Marie Célina, fille de Willio Henri et de Prud’homme Clarisse.
- Le 5 août, de Drouin Rachel, fille de Drouin Francis et de Lesur Anna.
- Le 8 août, de Tardier Berthe-Louise, fille de Tardie Jules et de Bray Laure.
- Lp Directeur Gérant : GODIN
- vuiee. — lmp. Baré.
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- LIBRAIRIE DD FAMILISTERE - GOISE (Aisne)
- OUVRAGES de M. GODIN, Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- } Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de, rhomnie,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère. :
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur.............................................. 8 fr.
- Solutions sociales. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°................................................................ ., . 10 fr,
- Edition in-18®................................................................ 5 fr
- Mutualité sociale et Association du Capital et du Travail ou extinction du paupérisme
- par lu consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association............5 fr.
- Sans la vue. . ,..................................,...................... 4 fr
- Mutualité Nationale contre la Misère — Pétition et proposition de loià la Chambre des députés
- brochure in-8°, extraite du volume « Le Gouvernement ».............................1 fr. 50
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- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
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- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère de l’Intérieur.........................................O
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- 25
- 25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de
- l'Etat, base des ressources publiques.............
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- nationale.........................................
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et
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- 9° — Extinction de la misère par la mutualité
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- 11'Année, Tome 11.— M' 467_ Lt numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 21 Août 1887
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- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITÉ
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude
- donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, Pour autant de noms qu’il y a de. Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités.
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui faillir aient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires. .
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions:
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Aboli (ion de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- programme des réformes d’actualité. — Les réformes fiscales de la gauche radicale. — Le congrès international rationaliste de 1887. — Projet de réforme, l’Hérédité de l’État et la Banque anglaise. — Exposition d'Économie sociale, Classification.— Aphorismes et préceptes sociaux.— Assemblée générale extraordinaire des associés.— Faits politiques et sociaux.— L’Hérédité de l’État et le parti radical.— Second congrès.— La Révolution économique en Bulgarie.— Le Lieutenant Gauthier.— La Revue socialiste.
- Les réformes fiscales delà gauche radicale.
- Dans un précédent article, nous avons analysé le projet de budget présenté parM. Rouvier.L'ancien président de la Commission, dont l’intervention fut décisive dans la chûte de i’ancien cabinet qu’il accusait de ce pas avoir proposé toutes les économies réalisables, en prenant la tête du cabinet actuel était tenu d’apporter un système nouveau, différant profondément de celui sur lequel M. Goblet est tombé. Nous avons montré que M. Rouvier n’a pas répondu aux espérances qu’on fondait sur lui. Ses économies sont des artifices de comptabilité; des ajournements de crédit dont la somme à payer reviendra fatalement, soit au budget extraordinaire, soit au budget suivant. La déception est donc complète de ce côté et si la Chambre adopte ses propositions en bloc, quelles que soient les rectifications de détail qu’elle pourra leur faire subir, ce sera, une fois de plus, un budget artificiel, un budget d’attente comme les précédents.
- La gauche radicale,à sontour,poussée par desconsidérations d’opposition systématique de groupe dans lesquelles nous ne saurions entrer ici, a voulu exposer un plan de réforme budgétaire dans ses grandes lignes, dont elle précisera ensuite les détails, lors de la discussion, par des propositions et des amendements au projet gouvernemental. Peut-elle se flatter d’avoir résolu la question du déficit qui est la question palpitante d’aujourd’hui, commè elie l’a été hier et comme elle le sera demain,si on ne remédie pas auxmanquants annuels qui creusent progressivement le gouffre de nos finances d’Etat ? C’est ce que nous allons rapidement examiner.
- D’abord, les économies projetées par la gauche radicale se montent-elles au chiffre des déficits annuels constatés?
- Les financiers de ce groupe annoncent une économie de 256 millions.
- Les évaluations auxquelles on a procédé de divers côtés pour constater la somme exacte des déficits que le Trésor pare par des emprunts déguisés, des émissions d’obligations à court ou long terme, régulièrement ajournées quand tombe l’échéance des bons, sont fort contradictoires. M, Germain, dans une série d’articles très étudiés sur nos budgets depuis 4876, année d’où date le resserrement de nos facultés contributives, estime qu’à cette heure, le déficit annuel s’élève à 450 millions. Ce chiffre est énorme et peut-être la passion de M. Germain l’a-t-elle un peu exagéré. Les réactionnaires comme M. Daynaud, le député des Landes M. Amagat, député du Puy-de-Dôme, qui sont les porte-paroles habituels de la droite dans les discussions financières, l’évaluant encore plus haut.
- D’autre part, M. Léon Say, et M. Allain-Targé, anciens ministres des finances, comme tels, intéressés à pallier un peu, estiment qu’il se monte à 200 millions environ.C’est là évidemment un chiffre atténué, qui ne concorde plus, dans les déclarations du premier avec le discours pessimiste prononcé par lui en 1883 à la Chambre et dont le retentissement fut si grand dans le pays.On peut, croyons-nous, prendre la moyenne entre les évaluations de M. Léon Say et celles de M. GermaiD, soit 300 millions — chiffre approximatif, qu’il ne nous est pas possible de préciser, par l’excellente raison, que les bases font défaut.
- C’est, en effet,je dois le faire remarquer en passant, le signe caractéristique de notre mauvaise organisation financière, que personne ne puisse, après une étude approfondie du budget, de tous les documents et annexes, dire : le budget se monte à tant.Dernièrement,M. Bonghi, député et publiciste italien, très-versé dans les questions de finance, se livrant à une étude comparée des budgets, disait que l’étude du nôtre est la tâche la plus ardue et la plus difficile qu’on puisse imaginer. Et en effet, dans son étude, il a lui-même, malgré son expérience des chiffres, commis de nombreuses erreurs que des spécialistes français ont relevées, les attribuant à l’inextricable confusion de notre comptabilité budgétaire.
- Quoi qu’il en soit, que le chiffre de 360 millions soit inférieur ou supérieur de quelques millions de francs au chiffre exact, que M. le ministre des finances ne connaît sans doute pas lui-même, il convient de tenir compte de ce fait : que le déficit a suivi ces dernières années une marche ascendante progressive. Par conséquent, si l’on se propose de remédier aux manquants par des économies, on
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- doit, annuellement, calculer les économies destinées à y faire face, en se basant sur la marche pro-gressionneile du déficit. En d’autres termes, comme l’année budgétaire en cours ou qui va s’ouvrir, par exemple, présentera des manquants plus considérables que ceux constatés pendant les exercices précédents, on doit, en prévision de cette ascendance progressive, calculer les économies de façon qu’elles couvrent à la fois : 1° une partie des déficits antérieurs, à éteindre ; 2° le déficit annuel existant ; 3° les moins-values qui ne manqueront pas de se produire.
- Ce sont là trois éléments dont il est indispensable de tenir compte, — le dernier surtout, parce que rien encore n’est survenu dans notre organisation sociale, dans notre mode vicieux de répartition des charges, qui soit de nature à faire prévoir un relèvement des forces contributives. La crise économique qui pèse sur la classe ouvrière et qui tient à la mauvaise organisation de la production et de la répartition des produits, nous l’avons dit maintes fois et ne saurions trop le redire, en réduisant les capacités de consommation de la classe des travailleurs, qui est celle du plus grand nombre, réduit nécessairement sa capacité de contribution. Gomme la plus grande partie des charges pèse sur elle, il en résulte fatalement un déficit général, auquel on a remédié jusqu’à ce jour en accroissant le taux de l’impôt, accroissement qui rend encore plus précaire la consommation du travailleur et augmente les difficultés de la perception.
- C’est un véritable cercle vicieux dans lequel on a tourné jusqu’ici, faute d’une conception exacte de l’état des choses.
- Donc: les économies à réaliser doivent prévoir : l’extinction graduelle des déficits antérieurs ; l’extinction du déficit actuel et celle des moins-values qui se produiront, par suite de l’aggravation résultant du mode vicieux de perception s’exerçant en partie sur la classe ouvrière, c’est-à-dire sur la misère.
- Eh bien ! les économies proposées se montent à 256 millions seulement. C’est insuffisant. Du premier coup, au premier examen, le budget reformateur de la gauche radicale s’annonce comme un palliatif impuisssnt.
- Mais ces 256 millions constituent-ils véritablement des économies — auront-ils une influence réelle sur le mode de répartition adopté? Nous avons le regret de constater que c’est un simple émondage sur lequel il y aura sans doute plus d’une objection à élever, quand la discussion de chs économies aura lieu à la chambre.
- D’abord, on peut savoir gré au groupe radical de l’économie réelle qu’il préconise, en unifiant la dette publique, mesure pouvant selon lui rapporter une épargne de 100 millions.Là dessus,on peut dire que toutestbénéfice. Notre dette publique présente en effet, une confusion aussi grande que celle de notre comptabilité tout entière. 3, 4 1/2, 5 0/0 amortissable, toutes ces divisions purement nominales, car au fond, le taux est le même, ne servent qu’à favoriser l’agio,les opérations de bourse ; l’unification est donc à souhaiter. .Ensuite, la rente, c’est-à-dire l’intérêt des capitaux empruntés par l’État ne saurait être si grandement privilégiée. Le prix des capitaux ayant baissé sur le marché, il est juste que celui des capitaux empruntés par l’Etat suive le cours. Là-dessus, l’opinion générale est à peu près unanime et l’Angleterre capitaliste nous a donné l’exemple à suivre des unifications et réductions de dettes à opérer. La classe patronale capitaliste elle-même y a tout intérêt car la rente fait concurrence: d’une part aux capitaux, de l’autre aux manufacturiers, aux entreprises commerciales pour lesquels elle tend à faire hausser le prix des capitaux. Par conséquent, nous ne pouvons qu’applaudir à une mesure qui aurait pour conséquence de réduire au pair l’intérêt de notre dette, réalisant par là une économie de 100 millions.
- Mais que dire ensuite des petites broutilles telles que la fameuse réforme administrative à accomplir au ministère de l’intérieure et au ministère des finances, de laquelle la gauche radicale attend, pour le premier ministère, 10 millions, pour le second 35 millions? Est-il bien sùr qu’on pourra supprimer 35 millions de traitements dans le service des finances sans le désorganiser ?
- C’est en effet, le propre de notre organisation financière que les charges pesant sur les travailleurs, elles sont difficile à recouvrer, et surtout très coûteuses ; elles nécessitent une armée d’employés à laquelle on ne touche pas impunément, si on ne transforme pas en même temps le mode de perception. Nous l’avons dit déjà à propos delà « réforme administrative» dont quelques députés ont fait aux élections de 1885 leur cheval de bataille réformateur. Certes il y a bien des emplois inutiles, des va-et-vient administratifs dont une organisation rationnelle pourrait se passer. Mais si on ne réorganise pas l’administration elle-même, de fond en comble, si on ne modifie pas la perception dont le mode vicieux nécessitela multiplicité des emplois, on introduit le gâchis et l’impuissance dans les services réduits.C’est ce qui est arrive l’année der-
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- niére pour le ministère des finances. Cependant l’auteur de la mesure que la Chambre dut ensuite rapporter, M. Faure, de Bordeaux, passe pour bien connaître la matière. Il dut avouer ensuite qu’il s’était trompé.
- Le projet que nous examinons et dont nous ne connaissons que les lignes sommaires, porte 23 millions d’économies devant résulter de la suppression des receveurs généraux et particuliers fusionnant avec le service des percepteurs ; déjà, quelques lignes plus haut, on a proposé la fusion du service des contributions directes avec ceux de l'enregistrement et de la perception. Est-on assuré qu’on ne perturbera pas le service de la perception? En tout cas, il est à peu près certain qu’on devra créer des emplois nouveaux dans ces services ainsi considérablement augmentés. Ensuite, le projet de suppression des receveurs généraux et particuliers dont on s’accorde à reconnaître la fonction comme très onéreuse, coïncide précisément avec le projet de suppression des mêmes, déposé par M. Dreyfus et qui attribuerait tout ou partie du service des receveurs généraux aux succursales de la Banque de France. Or la Banque de France est un établissement national, malheureusement constitué en monopole privé et dont leprivilège expire prochainement. Toute nouvelle fonction attachée à ce monopole est de nature à favoriser la prolongation du privilège des particuliers qui exploitent cette institution d’ordre essentiellement national. Si la suppression des receveurs généraux avait pour but de faire remplir ces fonctions par les succursales de la banque de France, la gratuité ne seraitqu’ap-parente et nous aurions à compter avec elle en 1892, date de l’expiration du monopole de la Banque. Il y a donc là, de quelque côté qu’on examine cette suppression des aléas nombreux : d’une part, création d’emplois si la perception remplit ce service, d’autre part, extension des attributions de la Banque, agiotant en lieu et place des receveurs actuels, et puisant dans cette extension des motifs pour maintenir le monopole dont ses actionnaires °Qt été investis...
- Nous nous arrêtons dans cette énumération, elle suffira je pense, pour montrer combiensontpeu profonds les changements que la gauche radicale se Propose d’apporter dans l’économie générale de D°s budgets. Encore ces changements sont-ils su-Ms à contestation.
- Etant donné que la somme de 256 millions ainsi trouvée à grand’peine est impuissante à combler le ^ûficit existant,qu’elle n'amortit en rien les déficits
- antérieurs et ne prévoit pas les moins-values prochaines inévitables, nous devons donc conclure que la réforme projetée par les honorables députés radicaux ne répond aucunement aux besoins urgents de la situation actuelle.
- Que plus efficace, parce que mieux conçu, serait le projet d’Hérédité de l’État,dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs, et que quelques députés de ce groupe ont signé ! C’est que, en effet, malgré le caractère partiel de la mesure, nécessité peut-être par 1 état d’esprit parlementaire de la Chambre, ce projet modifierait profondément l’ordre de choses financier et social ; répartition des charges assurée par la source inépuisable où l’impôt s’alimenterait — simplification des rouages administratifs, par suite de l’unique source où le trésor puiserait ; partant, tout-à-la fois, réduction des frais généraux et allègement de l’impôt pour les travailleurs, tels seraient les résultats importants qu’on pourrait obtenir.
- Nous voulons croire qu’ayant sous la main le moyen de mettre fin aux difficultés pressantes, et instruits par l’expérience de l’inanité de tous les autres,ces députés se décideront enfin à concentrer tous leurs efforts sur l’adoption de ce projette seul qui constitue véritablement un premier pas dans la solution de la question financière et de la question sociale.
- Le Congrès international rationaliste de 1887.
- Le congrès international de la Fédération universelle des sociétés de libre-pensée aura lieu cette année à Londres les samedi 10, dimanche 11, et lundi 12 septembre 1887.
- Nous sommes heureux d’annoncer que le conseil général, pour l’organisation du congrès, est assuré du concours dévoué des membres de la « National Secular Society » dont M. Charles Bradlaugh est le président.
- Le congrès tiendra ses séances dans le « Temple de la Science » (Hall of Science), 142, Old strett, London E. C.
- Nous croyons devoir rappeler que non seulement les groupes affiliés à la Fédération universelle, mais les sociétés non encore adhérentes, comme aussi les libres penseurs ne faisant partie d’aucune société, peuvent prendre part au congrès ou s’y faire représenter.
- Voici les questionsqui composent l’ordre du jour du congrès de Londres.
- 1° L’enseignement laïque — Cet enseignement doit-il être neutre dans le sens d’indifférent aux dogmes religieux, ou doit-il être nettement hostile aux croyances religieuses ?
- 2° Qu’est-ce que la libre-pensée ? —Examen des doctrines philosophiques : spiritualisme, positivisme.
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- Peut-on séparer la question de la Libre-Pensée de la question sociale.
- 4° Du rôle social de la Libre-Pensée dans le passé, le présent et l’avenir.
- 5° De l’influence de l’hypnotisme sur la responsabilité morale.
- 6° Laïcisation de la sépulture.— Crémation.
- Toutes les sociétés de libre-pensée, cercles anti-cléricaux, communautés laïques, loges maçonniques, tous les groupes rationalistes — qu’ils soient spiritualistes ou matérialistes, ou positivistes,— les sociétés de crémation ou de funérailles civiles, les ligues de l’enseignement et cercles d’études, tous les groupes ayant pour objet les libres recherches philosophiques ou les investigations scientifiques, sont invités à prendre part au congrès de Londres ou à y adhérer, ou à y envoyer des rapports, études, observations ou travaux quelconques, manuscrits ou imprimés, ayant trait à l’ordre du jour du congrès et capables d’éclairer les débats de l’assemblée.
- Le conseil général, voulant présenter au congrès un rapport détaillé sur la situation et le développement de la libre-pensée dans les diffférentes contrées, prie en outre toutes les sociétés de libres-penseurs de bien vouloir faire tenir leurs statuts, rapports annuels ou autres pièces relatives à l’histoire du mouvement philosophique et des doctrines philosophiques, à la fondation et à la marche des sociétés rationalistes, ainsi qu’aux persécutions auxquelles les libres-penseurs ont été en butte durant ces dernières années ou bien au triomphe qu’ils ont remportés, aux progrès qu’ils ont accomplis.
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- PROJETS DE RÉFORME
- L'Hérédité de l’État et la Banque anglaise.
- En même temps qu’un groupe important de députés français déposait le projet de loi sur l’hérédité de l’État, en Angleterre, on recherchait d’autres moyens pour rendre la propriété accessible aux prolétaires.
- À ce sujet, nous sommes heureux de pouvoir citer un article du Courrier de Londres, avec lequel, nos lecteurs le savent, nous sommes en divergence profonde. Cette fois, l’honorable feuille d’outre-Manche semble se ranger du côté de ceux qui voudraient voir l’intervention législative remédier aux vices de notre organisation sociale actuelle.
- Voici, en effet, avec le projet anglais, les réflexions dont il fait suivre le projet d’Hérédité de l’Etat publié dans notre avant-dernier numéro :
- Tous les moyens employés jusqu’ici pour venir en aide au salariat et pour combattre le paupérisme, n’ont été que des palliatifs.
- Le projet de loi dont nous venons de reproduire le texte aura-t-il pour conséquence de résoudre la « question sociale » par la généralisation du bien-être, et d’assurer aussi l’extinction de la dette et la diminution des impôts ? C’est un double point sur lequel il est bien difficile d’être fixé à première vue et qui demande une étude et une discussion approfondies.
- „ Ce que nous devons reconnaître aujourd’hui, c’est que l’élaboration de ce projet de loi est certainement, de la part de ses auteurs, l’indice sérieux qu’ils sont pénétrés de la nécessité urgente des réformes dont ils se constituent les champions et les avocats auprès de la chambre.
- Il reste à savoir comment la majorité parlementaire accueillera cette proposition, et c’est ce que la discussion devant l’assemblée pourra seule révéler.
- Nous nous bornons aujourd’hui à constater la hardiesse de l’initiative, et à noter comme un signe du temps, que l’opinion, dans chaque pays, est de plus en plus inclinée vers les idées de réforme sociale.
- Aussi est-il intéressant de rapprocher du projet de loi français un autre projet, que signale mie partie de la presse anglaise, qui est dû à l’initiative privée, et qui a pour but, comme le précédent, de faciliter l’accession de la propriété aux classes laborieuses.
- Dans les pays où la grande propriété foncière domine, comme l’Angleterre et la Bohême, les pauvres et les mendiants abondent, tandis que dans ceux où le peuple peut posséder la propriété foncière et mobilière le contraire a lieu.
- Dans le rapport qu’il adressait au gouvernement en 1869, M. Morier disait, à propos du grand duché de Hesse : «C’est un pays de petits propriétaires où le principal objet semble être de faire disparaître la forme de lu location et où un homme sain et robuste ne tombe pas dans la pauvreté. Le pauvre, tel que nous le rencontrons trop souvent chez nous et dans l’ouvrier anglais, y est une chose inconnue. »
- « A Guernesey, dit le même rapport, le paupérisme est â l'état de rare exception, et la mendicité est entièrement inconnue. »
- M. Harris-Gastrell, dans son rapport sur la Prusse, constate qu’il y a plus d’un million de propriétés au-dessous de trois acres et demi chacune. Les maisons avec jardins n’existent même pas sur ces propriétés.
- Le projet anglais, dû à l’initiative privée, estime que l’unique moyen de réparer les maux causés au corps social par le peu de division de la propriété foncière, est d’acquérir celles des possesseurs actuels suivant un plan qui en permettrait le transfert, sans la moindre perte, ou sans danger pour les revenus particuliers et publics.
- Nous transcrivons les grandes lignes de ce projet :
- 1° Le Royaume-Uni serait divisé en douze provinces autonomes, sous un Parlement suprême, avec une banque territo-! riale d’État. Le siège de cette banque serait à Londres, ri * une succursale serait établie dans chaque province.
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- Cet arrangement permettrait l’établissement d’un grand fonds territorial et servirait en outre à celle de l’administration des gouvernements provinciaux.
- 2° Le fonds territorial pourrait être formé et alimenté par les dépôts du public, auquel il serait alloué 3 O/q- d’intérêt, ainsi que par des dons du Parlement.
- 3° Chaque gouvernement provincial aurait la faculté d’emprunter du fonds territorial à 3 1/4 0/0 à l’effet de prêter sur la propriété foncière de la province à 3 1/2 ou à 3 O/o-
- 4° Les termes auxquels on consentirait à avancer un montant égal à la valeur de chaque propriété, montant remboursable par versements périodiques seraient dûment déterminés et publiés.
- 5° Les locataires ou fermiers occupants auraient le droit d’acheter au propriétaire le bien foncier suivant estimation. En cas de contestation sur la valeur de l’estimation, la question pourrait être soumise, en dernier ressort, à un jury d’arbitrage.
- 6° La succursale de la Banque, dans le gouvernement provincial où la transaction aurait eu lieu, recevrait les fonds provenant de l’achat à titre de dépôt, moins 3 0/o qui seraient payés au vendeur à titre d’intérêt.
- La propriété ferait retour audit vendeur, en cas de faillite de l’acquéreur avant le paiement de la moitié de l’hypothèque.
- 7» Le titre de vente d’une propriété territoriale serait imprescriptible ou irrévocable et deviendrait ensuite transférable avec l’hypothèque, par voie simple d’enregistrement.
- 8° Chaque gouvernement provincial serait tenu séparément responsable de l’argent emprunté au fonds territorial, et jusqu’au dernier farthing l’argent prêté devrait être garanti par un gage, consistant uniquement en tonds de terre libres.
- 9° Il serait publié au siège de la banque territoriale de l’État, à Londres, un bilan périodique, relatantsommairement les opérations foncières effectuées dans chaque province.
- La mise en pratique de cette organisation commencerait^ le même jour dans toutes les parties du Royaume-Uni en vertu d’une loi (Act) du Parlement suprême.
- Dans ce dernier projet, où le génie de la race britannique se révèle tout entier, règne une préoccupation identique à celle qui a inspiré le projet de loi français sur l’hérédité de l’État. Le projet anglais vise au but social et humanitaire et l’atteint, dit notre confrère, à sa façon, en conservant à l’opération le caractère d’une transaction commerciale.
- L’objet est le même, les moyens seuls sont différents. Nous avons relaté les deux projets pour faciliter les comparaisons. Dans le dernier, le sens pratique britannique se révèle tout entier. La question est traitée sans plus de commentaires et sans plus de façon que si c’était une business, une affaire ordinaire.
- Exposition d’Economie sociale.— Classification.
- Nous avons annoncél’ouverture d’une exposition d’économie sociale dont le gouvernement a pris l’initiative.
- L’initiative du gouvernement ne s’est malheureusement pas borné là ; il a encore tracé un ordre de travaux dont la section ne saurait s’écarter.
- Voici la classification de ces travaux, et de l’ordre, d’idées, très restreint, malgré leur longue énumération qu’auront à examiner les commissaires.
- Section I. — Rémunération du travail.
- Formes et conditions, expresses ou tacites, du louage d’industrie, ou contrat de travail. Périodicité et modes du payaient des salaires.
- Primes ou sur-salaires, alloués à la quantité produite, à la • qualité du produit, ou à l’économie sur la matière première et le combustible.
- Contrat de fermage. Rémuération en nature des ouvriers agricoles.
- Travail des femmes et des enfants dans les manufactures.
- Encouragement au travail. Médailles et prix. Habileté de l’ouvrier industriel ou agricole et récompenses à la durée de ses services.
- Section II. — Participation aux bénéfices. — Association coopératives de production.
- Participation dans les bénéfices. Systèmes divers adoptés. Mode d’emploi du produit de la participation.
- Règlements et statuts. Modèles de comptabilité. Métayage.
- Associations coopératives ouvrières de production. Systèmes divers adoptés pour la constitution de la gérance, les intérêts du capital et la rémunération des auxiliaires.
- Section III. — Syndicats professionnels.
- Syndicats professionnels. Chambres syndicales patronales. Chambres syndicales ouvrières. Chambres syndicales mixtes. Trades-Unions. Institutions coopératives diverses.
- Syndicats agricoles.
- Chômages. Grèves. Arbitrage obligatoire ou facultatif.
- Prud'hommes. Bourses du travail. Placement des ouvriers et des employés.
- Sociétés savantes, industrielles ou autres, fondées pour l’étude des questions d’économie sociale dans les centres manufacturiers. Statuts et travaux de ces sociétés.
- Section IV. — Apprentissage.
- Contrat d’apprentissage. Enseignement technique donné dans l’atelier même, ou dans des écoles et des cours fondés, soit par l’usine, soit par une réunion de chefs d’industrie, soit par les ouvriers eux-mêmes.
- Ecoles ménagères. Orphelinats industriels et agricoles.
- Établissements destinés aux enfants moralement abandonnés.
- Sociétés de patronage pour les apprentis.
- Enseignement aux futurs ouvriers et aux futurs patrons des notions économiques, sociales et industrielles, et du fonctionnement pratique des institutions de prévoyance.
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- LE DEVOIR
- Section V. — Sociétés de secours mutuels.
- Sociétés de secours mutuels. Soins médicaux. Médicaments. Indemnité de chômage. Secours à domicile. Dispensaires. Séjour à l’hôpital. Soins de convalescence. Séjour aux eaux. Frais funéraires.
- Pensions de retraite servies par les sociétés de secours mutuels.
- Avantages accordés aux sociétés de secours mutuels approuvées, pour leur permettre de contracter sur la tête de leurs memnres une assurance collective en cas de décès.
- Admission des femmes. Secours accordés à l’occasion de la naissance d’un enfant.
- Tableaux statistiques des maladies.
- Section V. — Caisses de retraite et rentes viagères
- Caisses nationales des retraites pour la vieillesse.
- Pensions et rentes viagères immédiates ou différées constituées par l’Etat, les compagnies d’assurances et les particuliers.
- Section VII. — Assurances contre les accidents et sur la vie
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- Assurances individuelles ou collectives au profit des ouvriers contre les accidents en cas d’incapacité de travail, temporaire ou permanente, par blessures ou mutilation, ou en cas de mort. Retenues opérées d’office dans ce but sur les salaires des ouvriers. Prélèvements faits pour le même objet sur les frais généraux ou sur les bénéfices.
- Systèmes divers tendant à faire assurer l’ouvrier contre les accidents par l’Etat, par les compagnies privées à prime fixes ou mutuelles, par les syndicats industriels constitués à cet effet obligatoirement et d’office aux termes de la loi.
- Assurances par les compagnies au profit du patron, contre sa responsabilité civile en cas d’accidents.
- Assurances sur la vie : en cas de décès, mixtes, à termes fixe, différées et combinaisons diverses, par l’Etat, les syndicats ou les compagnies d’assurances. Primes ou demi-primes d’assurances payées pour les ouvriers par les patrons ou par des sociétés créées dans ce but.
- Tables de mortalité
- Statistique des accidents de toute nature.
- Assurances diverses : incendies, grêles, épizooties.
- Section VIII. — Épargne.
- Caisses d’épargne nationales et postales.
- Caisses d’épargnes scolaires.
- Caisses d’épargne placées sous la surveillance de l’Etat. Sociétés d’épargne pour l’achat, en commun, de valeurs à lots, système de la Fourmi.
- Systèmes divers d’encouragement a l’épargne.
- Taux de l’intérêt. Subventions. Adoption d’un taux supérieur pour les dépôts les plus faibles.
- Systèmes divers adoptés ou proposés pour la conservation provisoire, ou le placement définitif de l’épargne individuelle ou collective des ouvriers et employés.
- Dépôt en compte courant dans la caisse de la maison.
- Dépôt dans une caisse publique.
- Placement obligatoire ou facultatif de l’épargne ouvrière en parts d’intérêts, ou actions de l’établissement industriel. Constitution du patrimoine de l’ouvrier pendant son séjour
- dans l’usine, par voie de capitalisation à intérêts composés sur livret individuel, du produit de la participation aux bénéfices, des dividendes d’une société coopérative de consommation ou des subventions du patron, avec ou sans retenue opérée sur le salaire.
- Section IX.— Associations coopératives de consommation.
- Associations coopératives de consommation.
- Systèmes de vente au prix courant ou au prix coûtant, d’aliments, de vêtemeuts, d’objets de ménage. Cuisines et réfectoires. Boulangeries économiques. Règlements, statuts, comptes et budgets. Spécimens d’objets vendus, avec la double indication du prix coûtant et du prix courant.
- Section X. — Associations coopératives de crédit.
- Associations coopératives de crédit. Systèmes divers adoptés. Responsabilité illimitée, ou engagements restreints. Banques populaires. Banques agricoles Raffeisen. Crédit agricole.
- Avances faites par l’Etat ou par des sociétés financières aux associations ouvrières de production, ou aux ouvriers.
- Prêts d honneur. Caisses de prêts pour aider au mariage.
- Section XI. — Habitations ouvrières.
- Systèmes d’habitations ouvrières isolées, avec ou sans cour et jardin, dont il est possible de devenir propriétaire par annuités, comprenant le loyer et l’amortissement.
- Système des grandes maisons contenant beaucoup de logements agglomérés.
- Logements garnis pour ouvriers célibataires.
- Plans d’habitations salubres et a bon marché.
- Associations coopératives ouvrières pour la construction, l’appropriation, la vente ou la location de maisons ouvrières. Building-societies.
- Location au prix courant avec attribution à l’ouvrier locataire, sur un livret de retraite ou d’épargne, de la différence entre ce prix courant et b*prix de revient.
- Encouragements à construire des maison-, ouvrières par prêts à taux réduit de l’Etat et des villes et par dégrèvement d’impôt ou autres avantages.
- Section XII. — Cercles d’ouvriers. Récréations et jeux Cercles d’ouvriers. Working men’s clubs Construction.
- Organisation. Bibliothèques. Collections, cours, conférences, jeux, récréations, exercices. Orphéons, fanfares, tir et gymnastique.
- Section XIII. — Hygiène sociale.
- Lois, réglements et statuts relatifs à l’hygiène sociale. Alco-lisme, moyens employés pour le combattre, statistique et documents.
- Sociétés de tempérance et installations qui en dépendent. Système de Gothembourg. Salles de rafraîchissement.
- Protection des enfants du premier âge, des apprentis et des femmes en couches.
- Bains et lavoirs. Piscines.
- \ Salubrité et sécurité des ateliers.
- j Précautions contre les accidents de fabrique. Réglements * d’usines.
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- Section XIV. — Institutions diverses créées par les chefs d’exploitation en faveur de leur personnel.
- Gratifications, parts d’intérêt, participation individueile.
- Subventions sur frais généraux, ou prélèvements, à quelque titre que ce soit sur les bénéfices pour des institutions de secours, de prévoyance, d’épargne, d’éducation et d’instruction. CréJies, asiles, écoles.
- Enseignement professionnel donné dans l’usine.
- Caisses de secours des mines et fabriques avec ou sans retenues sur les salaires. Infirmeries, secours aux malades, aux blessés, aux femmes en couches, aux veuves et aux orphelins.
- Ouvroirs de fabriques,
- Dots aux jeunes ouvriers.
- Caisses de retraites et asiles pour les vieillards et les mutilés. Assurances contre les accidents et sur la vie, sur frais généraux, avec ou sans retenues sur les salaires.
- Caisses d’épargne particulières des usines et fabriques.
- Économats et cantines. Réfectoires économiques.
- Avances giatuites aux ouvriers.
- Logements gratuits ou à prix réduits.
- Chauffage gratuit. Location ou vente à bon marché, parles patrons aux ouvriers, de terrains pour cultiver ou construire. Avances faites spécialement dans ce but.
- Institutions particulièrement applicables aux exploitations rurales. Droits d’usage. Secours médicaux et hospices pour les ouvriers agricoles.
- Établissements qui, d’une manière générale, ont fait les efforts les plus grands et les plus heureux, tant pour améliorer la condition matérielle et morale de leur personnel, que pour mieux établir la solidarité entre les facteurs de la production.
- Section XV. — Grande et petite industrie.
- Grande et petite culture.
- Statistiques et documents relatifs à la concentration de l’industrie dans de grands établissements. Petits ateliers. Efforts faits pour les propager. Industries domestiques et application de la force motrice à ces industries. Travail de la femme au foyer domestique. Alliance du travail industriel et du travail agricole.
- Grande et petite culture.
- Émigration et rapatriment. Stations hospitalières.
- Recettes et dépenses de la famille ouvrière.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Le Travail.
- Un goicvérnement sage et progressif favorise l’activité, le travail et l'initiative des citoyens; il n’impose à ceux-ci de leur vivant, ni taxes, ni contributions, mais, à leur mort, l’État doit rentrer par droit d’hérédité dans une part des richesses qu’il a concouru à créer et à amasser et dont il a protégé la jouissance aux mains des individus pendant leur vie.
- FA M I L1STÈRE
- Assemblée générale extraordinaire des associés.
- Les associés sont convoqués en assemblée générale extraordinaire pour le dimanche 28 août courant à 3 heures du soir au parterre du théâtre.
- ORDRE DU JOUR :
- Proposition d’admission des personnes suivantes au titre d’associé :
- MM. MIGRENNE Alfred, employé,
- NICOLAS Jules, surveillant,
- YENET Joseph-Isidore »
- Les sociétaires et participants pourront assister à cette séance en se plaçant dans les galeries.
- Familistère, le 12 août 1887.
- L’Administrateur-Gérant, GODIN.
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- Pourquoi la France est la fille aînée do l’Église
- Voici ce qu’ont fourni au clergé les différents Etats:
- EUROPE
- Diocèses de France 4.355.658 77
- — d’Alsace et Lorraine .... 286.907 10
- — d’Allemagne 409.271 08
- — d’Autriche 88.403 32
- — de Hongrie 3.952 17
- — de Belgique 358.767 50
- — d’Espagne 97.522 92
- — des Iles-Britanniques. . . . 166.319 80
- — d’Italie 382.214 70
- — du Levant 46.957 »
- — des Pays-Bas 112.251 70
- — du Portugal 47.349 68
- — de la Bulgarie et de Roumanie. 500 »
- — de la Russie et Pologne. . . 525 38
- — de la Suisse 77.139 41
- De diverses contrées du Nord. . . . 847 »
- ASIE
- De diverses diocèses de l’Asie. . . . 8.406 71
- AFRIQUE
- De diverses diocèses de l’Afrique. . . 35.373 18
- AMÉRIQUE
- Diocèses de l’Amérique du Nord. . . 100.928 58
- — — centrale. . . 566 40
- — — du Sud . . . 55.569 87
- OCÉANIE
- De diverses diocèses de l’Océanie . . 14.519 85
- 6 649.952 12
- La France, à elle seule, donne près du double de l’univers entier.
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- LE DEVOIR
- Le budget du Tonkin
- Le Journal officiel a publié le projet du budget de l’exercice 1887 pour le protectorat de l’Annam et du Tonkin.
- Le budget des recettes est formé de sept articles :
- L’article premier (contributions directes ), comprend l’impôt foncier européen,,l’impôt des patentes, l’impôt de capitation : il s’élève à 310,000 fr.
- L’article 2 ( taxes assimillées aux contributions directes ) comprend les taxes sur les voitures publiques, impôts sur les barques et jonques, livrets de domestiques et d’ouvriers, taxes d’éclairage, le total s’élève à 75,000 fr.
- L’article 3 ( contributions indirectes) est formé du produit des douanes, droits sur le flottage des bois, ferme des jeux, opium et alcools, monts-de-piété, bacs, etc., droit s de licences. Ce chapitre s’élève à 6,560,000 fr.
- L’article 4 (postes et télégraphes) comprend les produits des postes, taxes sur les colis postaux, télégrammes intérieurs taxes terminales et part du câble français, total 225,000 fr.
- L’article 5 ( produits divers), comprend les droits de chancellerie ; vente d'objets mobiliers; produits des domaines; recettes diverses et accidentelles ; total 160,000 fr.
- L’article6 (Impôts annamites), c’est-à-dire les impôts foncier, personnel et taxes mobilières, représente?,500,000 fr.
- Enfin, l’article 7 comprend la subvention temporaire de 30,000,000 fr. payés par la Métropole.
- Les recettes totales s’élèvent donc à 44.860,000 fr.
- Le chiffre des dépenses est de 44,758,230 fr., ce chiffre se décompose ainsi :
- Résidences. . . .......................... 2,407,600 »
- Police, milices et prisons ........ 3,294,270 »
- Travaux publics, mines, port................. 547,100 »
- Enseignement, services médicaux .... 265,750 »
- Services financiers....................... 1,959,510 »
- Administration annamite.............- 1,200,000 »
- Dépenses générales......................... 2,099,000 »
- Dépenses extraordinaires. ................. 1,730,000 »
- Guerre................................... 20,425,000 »
- Marine.................................... 10,830,000 »
- Ce budget, nous le ferons remarquer, ne peut servir de projet pour l’exercice 1888, puisque la subvention de 30,000,000 de francs votée par la Métropole comme une sorte de subvention à forfait, doit être abaissée au chiffre de 20,000,000 de francs.
- ALLEMAGNE
- La schlague
- On écrit de Berlin à la Lombardia :
- « La presse conservatrice allemande veut absolument que le gouvernement introduise de nouveau la schlague comme peine judiciaire, peine qui a été abolie sousFrédéric-le-Grand. Le chancelier parait favoriser ce courant réactionnaire. Et dire que nous vivons dans le soi-disant siècle du progrès ! » j
- BELGIQUE j
- Une réforme électorale inattendue, c’est celle qui se J bâtit depuis quelque temps à la campagne : dans beaucoup de j illages, les libéraux couvrent leurs toits en tuiles bleues et les catholiques en tuiles rouges.
- Si ce mouvement se propageait et s'étendait dans tout le pays, il arriverait un moment où l’on pourrait faire le recensement des votes pour la couleur des toits.
- Le suffrage universel des maisons !
- BULGARIE
- A peine le prince de Saxe-Cobourg met-il le pied dans ce malheureux pays, qu’il est question de fusils, de remontrance etc. L’agence libre en effet, a publié les nouvelles suivantes :
- On assure qu’un syndicat constitué sous la présidence d’un financier français, aurait assuré au nouveau prince de Bulgarie un emprunt de 25 millions.
- A la suite de cette offre, le gouvernement bulgare aurait dit-on, fait une commande de 100,000 fusils à répétition chez deux maisons américaines.
- La Sobriané sera saisie d’un projet de loi tendant à assurer au prince Alexandre une rente viagère de 250,000 francs.
- La circulaire de la Porte, après avoir parlé des déclarations du prince de Cobourg, de ne pas partir avant qu’une entente ne soit formée entre le sultan et les puissances, et après avoir relaté son entrée en Bulgarie, dit que le gouvernement impérial, tout en s’abstenant de toute communication officielle avec le prince de Cobourg, désire connaître l’avis des puissances, relativement à la conduite du prince Ferdinand, à la nature des instructions données à leurs agents à Sofia, comme aussi leurs appréciations et aux moyens propres à résoudre la question et applanir les difficultés politiques.
- ETATS-UNIS
- Le prolétariat publie la lettre suivante, adressée par le Comité national exécutif du parti socialiste du Travail.
- « New-York, 29 juillet 1887.
- «Au Parti ouvrier des Travailleurs socialistes de France,
- « Chers citoyens,
- « Le parti ouvrier socialiste américain tiendra le 17 septembre piochain un Congrès du Parti. Il organise à cette occasion une exposition de tous les journaux socialistes ou révolutionnaires existants en voie de publications, ou ayant paru, et considérant que pour un parti ouvrier socialiste révolutionnaire, il est toujours bon de suivre le mouvement et le progrès des autres peuples et ce à titre d’enseignement, afin de ne pas commettre leurs erreurs, s’il y a lieu, ou de suivre leur voie sans tâtonnements lorsqu’ils l’ont reconnu être la bonne ; les socialistes américains demandent à tous les peuples européens une statistique sur leur développement, depuis la date de leur constitution en parti distinct, jusqu’à ce jour, leur progrès, leurs luttes, et enfin tout ce qui marque une étape dans l'existence d'un Parti.
- « Cette statistique sera publiée, discutée et comparée et nous servira d’exemple, dont l’historique nous abrégera la distance à parcourir et nous facilitera lamarche en avant et la lutte contre notre ennemi commun.
- « En même temps, citoyens français, ce service que nous vous demandons et qui sera réciproque, puisque nous vous enverrons le résultat et les décisions de notre Congrès, aura aussi pour but de nous rapprocher d’avantage, d’apprendre à vous
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- apprécier comme socialistes internationaux et nous fournira une ; occasion d’entretenir des relations aussi suivies que le com- I mande l’intérêt de notre cause qui est commune, malgré la distance qui nous sépare, la différence des langues et des noms.
- «Dans le ferme espoir de nous voir vous accorder notre demande, citoyens français, nous vous tendons une fraternelle poignée de mains, en vous disant malgré les frontières :
- « A vous et à la Révolution sociale.
- « W. L. Rosenberg. »
- L’HÉRÉDITÉ DE L’ETAT
- et le parti radical
- En reproduisant dans les colonnes du Devoir, le projet d’Hérédité de l’État déposé sur le bureau de la Chambre en juillet dernier,quelques jours avant la prorogation, nous faisions remarquer que cette proposition était accompagnée de nombreuses signatures, parmi lesquelles, celles de membres importants du Parlement, M. Clémenceau entre autres.
- Les journaux quotidiens n’ont pas fait grand bruit à son sujet ; elle n’en a pas moins ému le monde politique. C’est que la presse quotidienne, ainsi que nous n’avons eu que trop souvent à le constater,ne s’occupe que peu ou point des projets d’économie sociale ayant une importance considérable.Est-ce par suite du grand nombre de ses lecteurs, encore peu familiarisés avec les sujets sortant des commentaires de la politique banale et courante, ou bien, par suite d’une profonde déviation morale survenue dans le journalisme mercantile? L’un et l’autre sans doute.Depuis l’avènement du journal à bon marché,le j ournalisme est tombé, sauf de rares exceptions, dans le moule de la production capitaliste ; il est devenu une entreprise industrielle, recherchant surtout le succès, à raison des gros risques qu’entraîne aujourd’hui l’avortement de la fondation d’un journal.Au commencement, celui-ci a dû donner le pas aux faits-divers,aux incidents politiques de personnes qu’on reléguait autrefois au dernier plan, Avec les nouveaux lecteurs dont la masse lui est indispensable pour vivre, faire seulement ses frais, sous le nouveau système, force a été d’élaguer les études arides ou un peu longues.C’est ainsi que les hommes de valeur, les penseurs, ont été peu à peu éliminés du journalisme, et rejetés dans la Revue, que le peuple ne lit guère — ou point. L’invasion du feuilleton et du fait divers, causée par la révolution du journalisme a eu à son tour pour résultat d’habituer les lecteurs chez lesquels pouvait
- subsister encore quelque goût pour les articles instructifs, aux pointes frivoles, aux incidents de personnes. Bref, que ce soit pour un motif ou pour un autre, on ne peut guère aujourd’hui s’attendre à trouver dans les journaux beaucoup de discussions intéressantes sur les points importants d’économie sociale qui sont portés devant la Chambre.
- Cette triste situation inférieure du journalisme actuel explique pourquoi,malgré le nombre relativement considérable de députés ayant signé le projet d'Hérédité de l’État, peu de journaux s’en sont préoccupés. Certains même, ayant pour rédacteurs en chef ou principaux collaborateurs des signataires, se sont bornés à enregistrer le dépôt, sans plus.
- Les feuilles à discussion et à élude, comme le Temps, s’en sont émues cependant et en ont pris texte, pour accabler M. Barodet, l’auteur du projet de leurs sarcasmes et de leurs railleries. Vouloir résoudre la question sociale par une modification de la répartition des richesses! C’est là aux yeux de a feuille grave que nous citons une double faute : d’abord parce que les choses sont ainsi naturellement et qu’on ne saurait les changer. D’ailleurs tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et c’est un grand bonheur pour tous, que les décrets d’origine législative, ne puissent modifier les assises sociales. Ensuite, outre l’impraticabilité de toute grande réforme ayant pour but la réorganisation de la société, présenter seulement un projet dans ce sens constitue un danger pour la République. A cet égard, le journal conservateur qui reflète admirablement les tendances de la bourgeoisie moderne, son âpreté et son étroitesse,s’est montré sévère et a écrit de gros mots: Confiscation spoliation — vol, en définitive, voilà ce que représente à ses yeux toute proposition ayant,pour but immédiat de changer le mode d’hérédité de l’Etat.
- Car l’hérédité de l’État existe déjà, il ne s’agit en somme que de l’étendre et je ne suppose pas que l’organe précité songe un seul instant à vouloir la réduire, en prolongeant au-delà du treizième degré le droit de succession individuelle qui n’existe plus passée cette distance. Il n’en a pas moins appliqué ces expressions violentes au projet Barodet.
- Vol de quoi? Aux dépens de qui et au profit de qui ? II n’y a vol dans l’appropriation individuelle ou collective d’un objet que lorsque cet objet a un | propriétaire parfaitement reconnu ou supposé et l que lorsque, dans ce dernier cas, celui-ci revendi-I que — avec preuves à l’appui — son titre de pro-
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- priétaire. Mais en quoi, à la mort d’un individu, l’État venant dire : « Cette fortune est vacante par suite de la mort de son ancien propriétaire, qui ne laisse pas d’héritiers directs. Elle m’appartient, parce que j’ai contribué à l’édifler : par la sécurité assurée à ses transactions ; par le degré de civilisation que le perfectionnement incessant de mes rouages, a amené à travers les siècles, perfectionnement qui a permis au défunt pendant sa vie d’exercer son activité, de mettre en œuvre ses facultés, développées d’ailleurs grâce à l’accumulation de science, d’outillage, etc., que je lui ai fourni. Ceci est le surplus de sa consommation, le surplus de ce qui lui était nécessaire; c'est du superflu, de la richesse proprement dite, sans possesseur ; je la prends, afin de prévenir la misère,la guerre sociale imminente,les malheurs qu’entraîne toujours à sa suite une inégalité originelle descon-ditions ; afin de pouvoir répandre sur tous, les bienfaits que j’avais répandus sur le défunt, qui a pu, par mon concours, croître, se développer, matériellement et intellectuellement,vivre en un mot. Cette richesse que laisse la mort enfin,je la reprends pour faire œuvre de vie...»— En quoi,disons-nous y aurait-il là spoliation, confiscation, comme le prétend le Temps ?
- Le projet d’hérédité est contraire au droit de propriété ! Qu’est-ce donc, une fois pour toutes, que ce droit de propriété invoqué à tout propos?— C’est, selon la définition très juste et très philosophique de Robespierre, le droit qu’ont les citoyens de jouir de la portion de biens qui leurest garantie par la loi. L’hérédité de l’État ne porte pas atteinte à ce principe, puisqu’elle ne fait que reprendre à la mort du possesseur, possession de la portion de superflu que la collectivité a créée. Une fortune est toujours vacante à la mort de son détenteur. Les héritiers actuels ne sont mis en sa possession qu’en vertu de la loi. C’est la loi qui, de la fortune du défunt, — un instant res nullius, en fait la chose de l’héritier. Il est si vrai que l’État est bien le premier possesseur, qu’en retour de son acte de donation, il touche un droit proportionné à la transmission qu’il opère. Si l’hérédité de l’État est une atteinte au droit de propriété, les droits de mutation sur l’héritage a6 intestat constitueraient également une violation flagrante de ce droit. Qui oserait pousser la logique de l’absurde jusque là?
- Il en est de même de l’admission de l’État à l’héritage ab intestat, après le douzième degré de parenté. En quoi, je vous prie, le droit — si droit il y a — est-il sacré à tel degré, n’existe-t-il plus à tel
- autre ? Vérité en deçà, erreur au-delà. En vertu de j quel principe ?
- j Quoiqu'il en soit, le Temps s’est déchaîné avec | une violence inouïe contre le projet de loi, et sans nul doute, étant donné les opinions conservatrices de ce journal, cette violence même montre que le Temps craint de voir se former sur le projet Barodet une majorité qu’il s’efforce de désagréger à l’avance. Il a sommé M. Clémenceau de déclarer si, oui ou non, son avènement au ministère pourrait constituer à un moment donné une menace pour la propriété.
- C’est le spectre du partage que la feuille bourgeoise a agité devant M. Clémenceau et celui-ci a eu la faiblesse de répondre par une note ambigüe parue dans la Justice, qu’il n’avait apposé sa signature au bas du projet de M. Barodet qu’en vue de permettre la discussion des idées de réforme de son collègue.
- C’est là une lamentable inconséquence que le leader de l’extrême-gauche reconnaîtra plus tard. Car il donne raison par ce désintéressement embarrassé des questions sociales, auxaffirmations révolutionnaires violentes qui peuvent en prendre texte pour montrer qu’il n’y a rien à attendre des déclarations, même socialistes, de certains députés avancés, signant par manière d’acquit des propositions qu’ils sont déterminés à ne pas défendre.
- Evidemment, telle ne saurait être la réserve de M. Clémenceau. Nous voulons croire qu’il n’y a pas là un subterfuge employé pour reconquérir une popularité expirante. Cependant, si l’honorable député du Var veut faire un retour sur sa politique et sur les événements de ces deux dernières années, il reconnaîtra qu’il ne saurait prendre de meilleure plate forme pour son parti que celle de l’Hérédité de l’État.
- Le pays, en effet, a hautement manifesté depuis quelques mois son éloignement profond pour la politique de couloirs, d’intrigues, d’expédients, qui ne mène à rien. 11 avait fondé de grandes espérances en 1885 sur le triomphe réel du parti de M. Clémenceau, parce que ce parti, jusque là, s’était affirmé le continuateur de la Révolution, parti des réformes sociales. M. Clémenceau lui-même, à Marseille et à Paris.dans des discours retentissants, avait pris position sur le terrain des réformes sociales.
- Il faut bien reconnaître que depuis 1885, époque à laquelle l’horizon ministériel s’est ouvert aux chefs du groupe radical, il a moins été question de
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- socialisme que de politique de concentration et autres mots creux, masquant le vide de la pensée.
- En se réunissant en nombre si considérable sur le projet de M. Barodet, les signataires ont montré un instant de l’esprit pratique. Ce projet dont la réalisation dans ses grandes lignes— les détails pourront être amendés, rectifiés, il importe peu — aurait une portée incalculable, il peut devenir pour l’extrême-gauche le terrain d’action sur lequel celle-ci serait inexpugnable.
- Quelle autre solution donner, en effet, au problème social ? Il n’y en a pas d’autre et l’extrême-gauche ne pense pas qu’il puisse y en avoir d’autres, puisqu’elle n’a jusqu’à ce jour, présenté aucun plan d’ensemble, aucun grand projet de réforme. Donc, celui-là reste le seul qu’elle ait a défendre, sous peine de se faire accuser d’impuissance et de légèreté, non seulement par ses électeurs, mais encore même par ses adversaires. Ceux-ci, en effet, seraient en droit de dire aux radicaux : — Vous êtes des opposants systématiquessansidées droites et assurées. Vous attaquez incessamment les divers ministères qui se succèdent et que proposez-vous ? Rien ! ou rien que des projets sans suite, déposés un jour, retirés le lendemain ou si mal défendus, qu’on voit que c’est par pure manœuvre électorale qu’ils sont présentés.
- Que si, au contraire, sans selai?ser démonter par les attaques furieuses, les accusations de partage, d’atteinte au droit de propriété, l’extrême-gauche et la gauche radicale s’attachent à faire hâter la discussion de l’Hérédité de l’Etat et lui assurer un débat approfondi, quelque soit le résultat immédiat acquis dans ce débat, la lumière se sera faite sur la possibilité de résoudre pacifiquement et sûrement le problème de la misère, et s’ils n’ont pas le mérite du premier coup de faire accepter la solution, du moins auront-ils, aux yeux des travailleurs et de l’histoire celui de l’avoir défendue.
- SECOND CONGRÈS
- Des Sociétés coopératives italiennes.
- Le Comité central desSociétéscoopératives d’Italie a décidé que le second congrès des coopérateurs italiens aura lieu à Milan, les 9, 10 et 11 Octobre prochain.
- Les sujets à l’ordre du jour sont les suivants :
- 1° Statuts de la Fédération entre les Sociétés coopératives italiennes.
- 2* Organisation d’une société pour la vente en gros des Marchandises aux Sociétés coopératives.
- 3° Etude des dispositions fiscales touchant les Sociétés coopératives.
- 4° Fédération internationale des Sociétés coopératives.
- En outre des rapports seront communiqués au Congrès.
- 1° Sur les progrès de coopération dans l’année écoulée.
- 2° Sur les systèmes de répartition des bénéfices dans les Sociétés coopératives.
- 3° Sur les mémoires et publications qui auront été envoyés au Congrès.
- La Révolution Economique en Bulgarie.
- Il est si vrai que les questions sociales priment désormais toutes les autres et se mêlent à toutes, que même les guerres purement nationalistes se compliquent immédiatement à notre époque,de lourds problèmes économiques.
- Nous en avons en ce moment même une éclatante preuve dans la situation de la Bulgarie révolutionnée.
- Ce n’est pas seulement de chasser l’oppresseur turc qu’il s’agissait pour le peuple bulgare, en 1877 ; les intervenants russes ont pu le croire et le faire croire à l’Europe, mais les paysans de la péninsule balcanique poursuivaient un autre but. Serfs en général comme les paysans occidentaux avant 4789, ils voulaient, eux aussi briser leur féodalité agraire, et c’est dans cette vue qu’il s se passionnèrent pour l’indépendance nationale, génératrice à leurs yeux de l’affranchissement économique des travailleurs du sol.
- Rien d’ailleurs de plus compréhensible.
- Avant la guerre de l’indépendance, la Bulgarie était encore en plein sous le régime féodal. D’un côté nous apprend M. Jean Erdic dans une étude que vient d’analyser le Journal des Économistes, d’un côté les domaines de grande culture appartenant aux sipahis ou begs turcs; de l’autre, les tenanciers presque exclusivement bulgares.
- Ceux-ci — notons-le bien — se divisaient en trois grandes classes : il y avait les Ortakdjis ; leur condition était tolérable et même assez douce ; quelques-uns possédaient des portions de terrains, dont les revenus leur appartenaient en propre. C’était donc « la bourgeoisie villageoise». Des fermes qu’ils exploitaient, ils partageaient le produit avec le propriétaire qui leur devait l’habitation, le bétail, quelquefois la semence, et la paille pour les chevaux et les bœufs.
- Au-dessus d’eux étaient les Momtjiss, simples journaliers engagés pour un temps déterminé ; leur salaire se payait en nature.Ils tenaient à bails une chaumière et un lopin de terrain. Ils étaient affranchis d’impôts.
- Mais ces métayers appauvris et ces salariés à demi asservis ne formait que la minorité du prolétariat agricole bulgare, la grande majorité notamment dans le district de Kustendil peinait sous un servage analogue au servage des Moujics russes avant 1861, et ses conditions générales de vie étant certainement plus dures.
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- En effet nous apprend encore M. Erdic, le grand nombre j des paysans étaient serfs dans toute l'acceptation du mot, dévolus, corps et biens à l'arbitraire du maître. En dehors des murs de leur habitation, rien qu'ils fussent assurés de conserver.
- Le sol même de cette masure appartenait au sipahis ; les biens qui leur étaient acqui s par succession devenaient sa propriété. La quantité de grain, de bois, de charbon, de menues denrées à livrer chaque année ; le nombre des jours de corvée, le nombre de têtes du petit bétail destiné aux fêtes du baïram (les Pâques musulmanes), jusqu’à celui des paires de bas que les femmes devaient tricoter, tout était laissé à son entière discrétion, sans qu’il s’inquiétât de l’insuffisance de la récolte.
- Telle était la situation de la majorité paysanne.
- C’est pourquoi aussi peu novatrice que fût la première So-briané bulgare, réunie sous la haute protection du tzar, elle dut chercher une solution.
- Tout naturellement, on suivit les errements des émancipateurs russes de 1861 ; les paysans devaient avoir la terre et être affranchis, mais au prix d’une indemnité de rachat véritablement écrasante. Elle est, comme en Russie, calculée à six pour cent, pendant quarante-neuf ans. L’Etat a payé les premières annuités aux seigneurs terriens turcs et bulgares.
- A cette situation les régents tout puissants, puisque débarrassés, pour le moment, de la tutelle russe, n'ont rien changé. Et cela suffit pour nous faire douter non seulement de leur démocratisme, mais encore de leur intelligence politique. Ils en sont à ignorer que, pour être durable, une révolution doit faire siens les intérêts économiques du plus grand nombre.
- Le peuple bulgare qui ne saurait se passionner plus pour un Battenberg qu’un pour Cobourg, se passionnerait pour un ordre de choses qui aurait complété son affranchissement politique par son affranchissemeut économique.
- B. Malon
- LE LIEUTENANT GAUTHIER.
- Épisode de la Guerre de Grimée.
- Nicolas Gauthier, Sergent-Major dans la Légion étrangère était un beau garçon de vingt-six ans, à cheveux et moustaches-noirs, et au teint pâle.
- Ses grands yeux de même couleur, voilés par un fond de tristesse qui les rendait langoureux, avaient une expression de franchise et de bonté qui attirait la sympathie.
- De stature au-dessus de la moyenne, avec de larges épaules, le Sergent Gauthier eût fait plutôt un excellent cuirassier qu’un fantassin. Mais comme il s’était engagé volontairement, il avait choisi l’arme qui lui convenait.
- Un chagrin de famille ou d’amour, ainsi que son goût pour le métier de la guerre, lui firent quitter Paris pour aller en Afrique s’engager dans la Légion étrangère
- qui, comme on le sait, est toujours la première à entrer en combat et à commencer le feu.
- A Constantine, où il était en garnison, les femmes le désiraient et les hommes l’enviaient. Et comment pouvait-il en être autrement, lorsqu’on voyait passer ce beau Sergent, portant l’uniforme avec désinvolture, d’un air martial, avec une taille fine, bien planté, et des allures fières et majestueuses ?
- Mais Nicolas Gauthier semblait ne pas faire attention à l’impression qu’il causait.
- Bien que sa pose fut arrogante, il était aussi simple et modeste que bienveillant et affable.
- Bon soldat, subordonné à ses supérieurs, et indulgent avec ses inférieurs, tout le monde l’aimait à la Légion.
- Un jour que Napoléon III passait une revue, l’Empereur arrêta son cheval devant le sous-officier Gauthier, demanda qui était ce beau gars; quinze jours après, il était nommé Sergent-Major, et dès lors, officiers, camarades et soldats, tous le considéraient avec respect.
- Un grand chagrin devait peser sur Gauthier, car lorsque les devoirs du service militaire ne le retenaient plus à la caserne, au lieu d’aller au café et autres endroits que hantaient ses camarades, il sortait de la ville et, choisissant les parages les plus déserts, il se promenait, parlant souvent seul, donnant libre essor à sa pensée ou à son rêve.
- Plus d’une fois, ses chefs, le rencontrant plongé dans sa mélancolie, fort éloigné des murailles, l’avertirent du danger qu’il courait s’il était surpris par une de ces bandes d’indigènes arabes qui rôdent autour des villes de l’Algérie, et font payer cher à chaque Européen qui tombe sous leur main, le joug qu’on leur fait subir.
- Mais le sergent Gauthier aimait la solitude, et il allait jusqu’à la témérité.
- On ne connaissait rien dans sa tristesse; on savait bien que sa mère venait de mourir, ainsi que l’indiquait le crêpe qu’il portait autour de son bras.
- Cela avait pu augmenter son abattement, mais n’en é;ait pas la cause, puisqu’il était- antérieur à la perte de celle qui lui avait donné le jour.
- La guerre avec la Russie venait d’être déclarée. Gauthier, comme grand nombre d’officiers et sous-officiers qui s’ennuyaient de la vie monotone de garnison, s’empressa de demander à faire partie du corps d’armée qui allait être envoyé en Grimée. Du reste, le Ministre de la Guerre, avait désigné déjà en première ligne la Légion étrangère.
- Le Sergent Gauthier fut ravi; dès ce jour on remarqua qu’il était un peu plus gai, et un léger sourire se montra sur ses lèvres
- Il ne tarda pas à se faire remarquer en marche et à se 1 distinguer dans la bataille ; il s’élancait à l’ennemi avec
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- une bravoure et une impétuosité qui causait l’admiration de tous.
- Il reçut deux blessures qui furent compensées par une citation à l’ordre du jour et le grade de Sous-Lieutenant.
- Gauthier s’était étroitement lié avec le Lieutenant Saussier, un autre héros qui avait reçu aussi le baptême du feu en Afrique, où il fit preuve d’un courage qui ne s’est jamais démenti et qui lui a valu les hautes fonctions qu’il a occupées et occupe encore. Ces deux soldats, vaillants jusqu’à la témérité, se connurent; leurs braves cœurs se comprirent et s’aimèrent comme deux frères.
- Sébastopol était assiégé.
- Un jour que le Lieutenant Saussier, se promenait avec le sous lieutenant Gauthier, le premier lui demanda:
- — Me permets-tu une question, Gauthier?
- — Deux, si tu veux.
- — C’est peut-être indiscret de ma part.
- — N’es-tu pas mon ami ?
- — Le plus sincère.
- — Et le plus cher. Eh bien alors ?
- — C’est peut-être un secret...
- — Je n’ai qu’un secret à garder, et celui-là tu peux ni le deviner ni l’entrevoir ; donc, tu n’as rien à craindre, je suis tout oreilles.
- — Soit, puisque tu le veux.
- « Serais-tu assez bon pour me dire d’où te vient cette tristesse, je dirai même cette amertume qui ne t’a quittée en apparence, à notre départ d’Afrique, puisqu’elle t’a repris plus fortement en Russie ?
- A cette question inattendue, Gauthier tressaillit malgré lui, et s’efforçant de sourire, il répondit :
- — C’est une maladie noire qui me vient de naissance et que, sans doute, le changement de climat aggrave.
- — C’est probablement cela, dit le Lieutenant Saussier, devenu pensif après avoir regardé avec étude son ami.
- — Ce froid vous perce jusqu’aux os, observa Gauthier frissonnant.
- Saussier comprit que cela voulait dire « Changeons de conversation » ; mais il insista :
- — Autre question, veux-tu?
- — C’est ton jour de questionner, fit Gauthier faisant un geste de contrariété.
- — Bien des fois, j’ai voulu te parler comme je le fais maintenant, mais je n’ai pas osé.
- — Et aujourd’hui tu te hasardes.
- — Si cela te contrarie?
- — Nullpment; la première est déjà passée, va pour la deuxième.
- — Voudrais-tu me dire pourquoi chaque fois que nous entrons en combat, tu as un soin extrême de t’informer du nom du chef qui commande l’ennemi?
- Le trouble de Gauthier fut visible cette fois, il essaya cependant de le cacher et répondit avec hésitation :
- — Parce que j’ai l’intention d’écrire l'histoire de cette guerre de Crimée; il est naturel que je veuille savoir les noms des commandants à qui nous avons à faire.
- — C’est juste dit Saussier, un peu déconcerté.
- Durant quelques instants, les deux amis continuèrent
- leur promenade sans qu’on entendit d’autre bruit que le craquement de leur bottes, glissant sur la neige, car il avait neigé sur le district de Siinféropol et un épais manteau blanc couvrait le sol de la ville de l’Empereur.
- Le Lieutenant Saussier regarda Gauthier, tout ému, car malgré les efforts que son ami faisait pour détourner la tête, il remarqua que deux grosses, larmes coulaient sur ses joues et se gelaient, tant le froid était intense, aussitôt échappées de ses yeux.
- Il se fit un reproche de son indiscrétion et, visiblement attendri, dit à Gauthier, serrant sa main dans les siennes.
- — Pardonne, mon ami! Pardonne-moi de t’avoir causé de la peine.
- — Où vois-tu que tu m’aies fait de la peine ? s’empressa de dire Gauthier, en serrant fiévreusement la main de son ami.
- — N’essaye pas de dissimuler! oui, je t’ai causé involontairement une grande douleur, je ne recommencerai plus, je te le promets.
- — Mais qui te dit?...
- — Ges larmes, qu’un secret ou un mystère font couler. Pardon, encore mon ami, de mon indiscrétion.
- — Ne te désole pas ainsi ; oui, tu as réveillé en moi un bien triste souvenir, mais rassure-toi, je ne t’en veux pas; ta demande est fort juste, et je m’étonne que d’autres avant toi, ne me l’aient pas adressée.
- — Je m’en veux cependant de l’avoir fait.
- — Tu as eu tort. Eh bien pour te donner une preuve de mon amitié, je vais tout te dire.
- — Je ne te le demande pas.
- — Moi, je veux te le confier. Toi, tu es mon meilleur ami, par conséquennt mon parent, puisque je n’en ai plus à qui donner ce nom; un ami souvent est préférable à ceux qui vous tiennent par les liens du sang, et l’affection qu’il a pour vous est plus sincère et plus douce à conserver. Enfin, je crois que cela me fera du bien de confier mon malheur â quelqu’un que j’estime.
- — On dit, en effet, que cela soulage.
- — Eh bien, j’ai besoin de soulagement. On ne sait pas si demain on sera de ce monde ; en campagne on est â moitié un homme mort et je ne veux pas emporter ce secret avec moi. Écoute?
- — Puisque tu le veux !
- — Je le désire, en l’apprenant, tu pourras peut-être m’être utile un jour, si je venais à mourir.
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- — J’écoute alors.
- — Tu sais que, avant de quitter l’Algérie, j’ai été à Paris avec un congé de trois mois.
- — Que tu n’as pas complété puisque tu étais de retour six semaines après ton départ.
- — Que voulais-tu que je fasse dans cette Babylone, où tout le monde s’amusait pendant que j’étais triste, où tous riaient de ce rire sardonique et forcé qui ressemble à celui de la folie, lorsque je versais de si douloureuses larmes !
- Aussitôt ma pauvre mère dans la tombe, je m’empressai de fuir ce luxe provocateur et cette ville pleine de tentations et de dangers, tout ce qui me répugnait ; ces plaisirs scandaleux et fiévreux qui m’exaspéraient, cette lumière artificielle qui m’aveuglait.
- Je fuyais tout ce qui était bruit, vice et hypocrisie, pour aller au désert où tout est réalité et nature, où l’on respire l’air pur et salubre, et pas cette atmosphère corrompue qui vous enivre et vous empoisonne.
- Je quittai ce monde qui se dit civilisé pour venir chez les sauvages que je préfère.
- J’abandonnai la société pour la solitude, je repoussai la paix pour chercher la guerre, je méprisai la vie pour demander la mort; la mort qui ne vient pas à mon appel.
- Et Gauthier s’arrêta, suffoqué par la douieur.
- — Tu as l’âme par trop mélancolique, mon cher ami lui dit Saussier, essayant de le consoler.
- — J’ai l’âme brisée.
- — C’est une histoire d’amuur alors que tu vas me raconter ?
- — Je l’eusse mille fois préféré! Mais je n’ai jamais
- aimé; du reste je suis de ceux qui ne doivent,....qui ne
- peuvent pas aimer.
- — Je ne te comprends pas.
- — Tu vas me comprendre.
- Ma mère qui était attaquée d’une phtisie, causée par la grande tristesse qui ne la quittait jamais, et par le peu de soin qu’elle prenait d’elle, se sentant mourir, me fit appeler pour me donner son baiser.
- Trois jours avant qu’elle quittât ce monde, j’étais auprès de son lit, elle me dit:
- — Je t’ai parlé, mon fils de ton père mort.
- — Et il ne l’est pas, n’est-ce pas ma mère?
- — Non, il vit.
- — Oh ! je l’avais bien deviné !
- — Deviné, et comment? demanda ma mère surprise.
- — Par votre tristesse continuelle, et parce que vous ne m’avez jamais conduit à la tombe où son corps repose...
- Ma pauvre mère; il vous a abandonnée pour une autre femme, sans doute?
- — Non, m^n fils, non; ne l’accuse pas; ce n’est pas sa faute s’il m’a laissée seule avec toi.
- — Il est peut-être en prison ? Mais il est innocent, n’est.-ce pas ma mère ?
- — Non, il est libre.
- — Alors?
- — Prête-moi bien ton attention, et ne m’interromps pas; un long dialogue me fatiguerait et abrégerait le peu d’heures qui me reste à passer près de toi. Je dois, avant de mourir te mettre au courant de ma vie, et te dire qui est ton père.
- — Je vous écoute, ma pauvre mère, répondis-je le cœur hâletant et l’âme brisée d’angoisse.
- — Mon père, monsieur Gauthier, (car Gauthier est mon nom, et pas celui de ton père ; tu ne portes que son prénom, Nicolas ) — mon père donc, riche armateur du Havre, étant venu à mourir en 1826, ma mère liquida sa situation, en vendant ses navires et cedant son commerce, puis, elle vint avec moi se fixer à Paris.
- José de Campos.
- A suivre
- LA REVUE SOCIALISTE
- La livraison d’août de cette intéressante publication contient :
- La guerre et la paix, par B. Malon,étude remarquable dans une note éloquemment émue des maux de la guerre et de l’abime qu’ouvrirait une conflagration militaire européenne, le tout avec chiffres à l’appui.
- Les Chevaliers du travail, par F. Tufferd, article consacré aux tendances et au fonctionnement de la célèbre association ouvrière américaine.
- Le socialisme et la démocratie, parSchopen, où l’auteur, sous une forme entraînante, montre que le socialisme est le couronnement des idées d? droit contenues dans la démocratie.
- Analyse socialiste, par A. Chirac, suite d’intéressantes conférences pleines de vues ingénieuses, malgré leur forme scientifique, souvent abstraite.
- La question du travail agraire résolue par un sud américain, étude de M. Peyret sur Rivadavia, homme d’Etat de l’Amérique du sud.
- Henry George et Laurence Gronlund, par Gustave Rouanet, analyse d’un polémique économique qui vient de s’élever entre les deux champions du socialisme américain.
- Une conférence anti-vivisectionniste, éloquente protestation de M. Dramard contre la cruauté et l’intolérance scientifiques.
- Une intéressante revue du Mouvement philosophique (Raiga) de la presse $. Malon), des livres (divers) termine cette livraison.
- Abonnements : 6 mois 6 fr., un an 12 fr., le numéro 1 fr. Paris, 43 rue des Petits-Carreaux.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Guise. — lmp. Baré.
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- Dimanche 28 Août 1887
- 11’ Année, Tome 11.— N" 4G8 Lt numéro hebdomadaire 20 c.
- T IP flflfAIB
- iiiiiiiiKa MJrMm W7
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BOREAD
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- On an ... 10 ir. s» Six mois. . . 6 »> Trois mois. . 3 »»
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- ON S’ABONNE
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- 5, rue Neuve-des-Petits-Champt Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Politique monarchiste et politique républicaine.— Le discours de M. Rouvier et la presse. — L’exposition de 1889.— Le Surmenage à l'Académie. — Commerce extérieur de la France. — Les erreurs de la police en Angleterre. — La loi Roussel dans la Creuse. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Faits politiques et sociaux. — Les Théories économistes et protectionnistes dans la pratique.—- Une nouvelle république. — Un projet de Métropolitain. — Les Chemins de fer du globe.— La lieutenant Gauthier.
- Politique monarchiste et politique républicaine.
- LE DISCOURS DE M. ROUVIER En France, tout finit par des chansons, disait le cardinal Mazarin, des Français de son temps. S’il eut vécu un peu plus d’un siècle après, il n’eut pas ajouté avec son sourire doublement madré d’ita-iien et de cardinal : « Ils chantent donc ils paieront. » Les Français de son temps — ou plutôt de son monde, vifs, légers, insouciants, spirituels, faisaient des chansons qui ne tiraient pas du tout à conséquence. Un siècle plus tard, la Marseillaise et la Carmagnole jetaient l’effroi sur l’Europe, et le peuple léger était devenu le peuple terrible.— De nos jours ce n’est plus de chansons qu’il s’agit, mais de discours. Notre temps se passe à discourir ou à entendre discourir. Avant hier, c’était M. de Hérédia qui parlait au Havre ; hier M. Spuller haranguait à Polytechnique et ailleurs; aujourd’hui, la presse n’est remplie que du discours
- prononcé la semaine dernière au banquet des bijoutiers et négociants en faux, dont le président du ministère avait choisi la réunion solennelle pour prononcer une harangue-programme.
- Indépendamment du bruit politique qui s’est fait autour de ce discours, nous devons en parler ; car M. le Ministre a eu la prétention d’enfermer ses aspirations politiques dans les nécessités économiques qu’il importe de réaliser au plutôt, subordonnant ainsi les intrigues de parti et les querelles accessoires aux besoins ressentis par l’industrie et le monde de la production,
- Ce discours est donc un discours-programme, à la fois politique et social.
- Eh bien ! quelle est la ligne politique que compte suivre le cabinet actuel et quels plans de réalisation sociale propose-t-il?
- Gomme toujours, la ligne politique tient la première place. C’est d’ailleurs pour esquisser celle-là qu’il a pris la parole, à la suite des récriminations fort nombreuses qui, de toutes parts, accusent le cabinet de compromissions inavouables.
- Placé dans ce journal, par la nature de nos travaux, en dehors des polémiques irritantes de la presse quotidienne, nous ne nous sommes guère fait l’écho des accusations portées contre le ministère, maintes fois dénoncé comme le protégé et même l’allié de la droite. La passion de la polémique a des violences de langage que l’improvisation journalière excuse ; dans une revue des questions 'sociales, ces exagérations seraient impardonnables. Evidemment, M. Rouvier et ses collègues n’ont pas
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- LE DEVOIR
- résolu de tuer la République au profit d’une monarchie quelconque. Ils n’ont certainement pas conclu de pacte parricide,comme onle leurreproche avec tant d’insistance. Car si les accusateurs étaient convaincus du fait, s’ils croyaient que le pays est trahi, que César est à la veille de franchir le Rubi-con, après les dures et douloureuses leçons du passé, ils ne se borneraient pas à l’accabler de leurs sarcasmes — ils marcheraient sur lui.
- Cependant nous assistons depuis deux mois à un spectacle étrange : le cabinet est félicité par les monarchistes qui, même, ne se bornent pas à voter pour lui ; ils ne laissent échapper aucune occasion de lui témoigner leur reconnaissance. On trouvera plus loin une rapide revue dans laquelle nous avons analysé l’opinion de toutes les nuances conservatrices, aussi bien la nuance royaliste proprement dite, que la nuance cléricale, centre-gauche etc. Or tous s’accordent à dire que sous un régime républicain comme celui dont nous a doté le nouveau ministère, les conservateurs enfin peuvent respirer.
- Ces louanges, venant des pires ennemis de la République, peuvent sembler étranges, adressées à des républicains qu’on ne se faisait pas faute, il y a quelques années, de traiter d’énergumènes, de factieux et d’usurpateurs.
- Pourquoi un tel revirement dans l’opinion des conservateurs qui disent à leurs électeurs n’avoir rien renié de leurs croyances catholiques et féodales ? Pourquoi la droite tout entière salue-t-elle en M. Rouvier un nouveau Constantin ?
- Autant de points d’interrogation qu’on se pose depuis le jour où M. Rouvier a prononcé le fameux mot : Nous ne sommes et nous ne serons jamais un gouvernement de combat.
- C’est pour repondre à ces points d’interrogations multiples,résoudre les pourquoi les plus embarrassants que M. Rouvier a pris la parole l’autre soir. A-t-il répondu à ce qu’on attendait de lui? A-t-il nettement défini un programme républicain quelconque? Nous avons le regret de constater que M. Rouvier n’a nullement dissipé l’équivoque des premiers jours.
- Dans une première interpellation à la chambre, le président actuel du ministère avait dit qu’il ne repoussait pas le concours de la droite. Dans son discours de la semaine dernière M. Rouvier est revenu sur cette grave déclaration, en expliquant qu’on avait tronqué et dénaturé sa pensée. Voici ce qu’il avait voulu dire: « Nous ne sommes
- « pas un gouvernement de combat contre une par-« tie de la représentation nationale, contre une « partie de la nation. Si on nous demande de faire « cette guerre-là, nous ne la ferons pas... Les hom-« mes qui détiennent le pouvoir ne doivent pas l’em-« ployer à asservir la partie de la nation qui ne « pense pas comme eux ; ils sont là pour expédier « les affaires et pour assurer à tous l’application « équitable et impartiale des lois... On nous presse « de parler pour dissiper l’équivoque. Quelle équi-« voque ?... »
- Mais l’équivoque contenue dans la déclaration même par laquelle le chef du cabinet croit l’avoir dissipée et que nous venons de citer tout au long !
- Oui, le gouvernement doit assurera l’application équitable et impartiale des lois. Mais là ne se borne pas sa mission, au moins dans notre constitution politique actuelle. Le gouvernement aujourd’hui, est plus qu’un pouvoir exécutif passif: il est encore pouvoir directeur. Il doit donc représenter un ensemble d’idées et de principes que sa tâche est de réaliser. S’il n’avait aucune initiative législative ; si, spectateur désintéressé des débats parlementaires, son rôle se bornait à enregistrer les décisions du parlement et à les faire exécuter, sa déclaration serait suffisante. Point ne serait besoin même qu’il fît un programme. Les magistrats sur leurs sièges, les préfets entrant en fonctions et tous les fonctionnaires en général chargés d’assurer ou d’exécuter les lois, sont dispensés de faire un programme, leur ligne de conduite leur étant tracée par les lois et règlements en vigueur.
- Le rôle actuel du gouvernement, rôle impulseur par excellence, ne lui permet pas de garder cette attitude passive et c’est pourquoi la déclaration plus haut épaissit l’équivoque, au lieu de la dissiper. La tâche du gouvernement de nos jours, telle que la constitution et les usages, les traditions, la lui tracent, est double: d’une part, comme fa très bien dit M. Rouvier, il doit gouverner la nation proprement dite ; de l’autre, il doit réaliser dans les lois existantes, les modifications et les réformes dont l’ensemble doit être défini. Jusqu’à ce que les réformes soient édictées, il a le devoir de faire respecter les lois : mais dans quel sens réformera-t-il ? Dans quel sens engagera-t-il les modifications nécessaires ?
- C’est ici que la clarté et la précision sont indispensables, qu’il convient de ne pas se payer de mots.
- Nul n’a le droit d’opprimer autrui, sous prétexte
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- qu’autrui ne pense pas comme lui. Mais tout citoyen, à plus forte raison un ministre, a le devoir de lutter et de combattre pour établir ce qui lui paraît bon, juste, conforme à un idéal social supérieur. On n’a pas le droit d’emprisonner les monarchistes ; mais on a celui de leur préférer un idéal de gouvernement meilleur. Si même une distinction existe entre républicains et monarchistes, cette distinction repose sur la conception de justice sociale qui ne saurait être la même pour les deux fractions. Or, dans ces conditions, un ministère républicain doit choisir : faire de la politique monarchiste ou républicaine, il n’y a pas de milieu.
- La politique monarchiste, c’est, nécessairement, celle qui consiste à maintenir et continuer l’œuvre sociale du passé, œuvre de privilèges, de monopoles, d’écrasement du plus grand nombre au profit du plus petit — car tous les gouvernements antérieurs, empire ou monarchie, ont fait œuvre d’inégalités sociales. La politique républicaine, au contraire, consisterait à niveler les inégalités, fruit d’arrangements sociaux injustes, à détruire les privilèges ; à protéger ceux qu’une législation antérieure inique a fait les victimes des privilégiés. Voilà la politique républicaine véritable, politique de réparation et de justice !
- Gomment un gouvernement pourrait-il se tenir entre les deux. Il ne lui est pas possible d’agir, de gouverner, en un mot,sans faire œuvre de combat contre l’une de ces deux politiques,parce que chacune correspond à des intérêts différents, antagoniques. a Le gouvernement républicain, arrivé à sa maturité, a dit encore M. Rouvier, doit être un gouvernement bienveillant. » Mais voilà précisément où gît l’équivoque. La République est-elle arrivée à sa maturité,c’est-à-dire a-t-elle porté tous les fruits qu’on attendait d’elle ? N’y a-t-il plus maintenant qu’à se croiser les bras, attendre et laisser faire ? Non ! Puisque le cabinet actuel lui-même a été le résultat d’une crise financière provoquée par le triste état économique et social de la situation présente. Non ! Mille fois non ! l’œuvre républicaine n’est pas achevée.Alors que comptez-vous faire ? Gouverner avec l’appui et l’approbation des monarchistes ?
- « Nous avons le devoir, répond M. le Président du Conseil, de reconquérir les électeurs qui, en 1885, se sont détachés de la majorité républicaine. Ce sont des électeurs que nous devons ramener par une politique sage et libérale. » — Mais votre politique sage n’a-t-elle pas été suivie précisément
- par vos prédécesseurs, et n’est-ce pas à elle, peut-être, qu’il convient de rapporter le détachement de la République auquel vous faites allusion ? Croyez-vous que les électeurs qui ont voté contre vous en 1885, ont voté contre des réformes considérées par eux comme trop hardies ? Alors, que signifieraient, d'une part, ce détachement de la politique sage de M. J.Ferry qui est la vôtre,et ce renforcement de l’extrême-gauche, qui est une politique plus avancée ?
- Non, non ! Les électeurs en 1885 ont demandé des réformes ; ils ont manifesté à leur façon, leur désir général de se voir soulagés des maux de toute nature auxquels ils sont en proie.Pour les ramener à la République, ces électeurs, ignorants mais tenaces, faites des lois plus justes,répartissant plus équitablement les charges sociales, introduisant des éléments de justice et d’équité dans les rapports économiques entre patrons et ouvriers qui en sont totalement dépourvus aujourd’hui; pré-munissez-les contre les perturbations, les crises, les chômages dont ils souffrent, arrachez-les au despotisme du prêtre et du maître qui dans les campagnes pèsent sur eux de tout leur poids contre vous — et ils viendront à la République.
- Mais pour ce faire,il faut que vous soyez un gouvernement de combat ; un gouvernement du bon combat de la vérité contre l’erreur, de la justice contre l’iniquité. Parce que ceux dont les privilèges et les faveurs seraient atteints par votre politique réparatrice, vous combattront de toute leur force et de toute leur énergie. Mais la victoire resterait à la justice.
- Voilà ce que nous voudrions que la presse qui a si vivement critiqué le discours de M. Rouvier dît au président du Conseil. Voilà le terrain sur lequel une opposition aurait chance de dissiper l’équivoque et de rallier à elle les tronçons épars de la nation, qui n’irait pas au ministère, comme celuLci le croit, mais du côté de ceux qui veulent réaliser la justice et l’égalité.
- Malheureusement de part et d’autre, l’équivoque n’est pas moins grande, L’honorable président ne l’a pas dissipée par ses déclarations et ses adversaires l’épaississent encore par leurs commentaires sans portée.
- Quant au programme économique sur lequel M. Rouvier a cru pouvoir s’appuyer pour se dispenser d’un programme politique précis, nous l’examinerons prochainement.
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- LE DEVOIR
- LE DISCOURS DE M. ROUVIER
- ET LA PRESSE.
- Nous donnons ci-dessous une analyse rapide des appréciations diverses dont le discours de M. Rou-vier a été l’objet dans la presse.
- Ge qui distingue cette appréciation générale,c’est l’incohérence du langage des adversaires comme des partisans. Pas une idée sociale dans l’opposition ; pas une conception économique de quelque envergure chez ceux qui représentent le cabinet actuel comme un cabinet d’affaires et de réformes. Dans quelques années d’ici on sera surpris, si toutefois Je souvenir historique de nos mesquines dissensions survit, de la petitesse de nos querelles,de nos blâmes et de nos enthousiasmes contemporains.
- La Justice constate queM. Rouvier a parlé, mais qu’il n’a rien dit :
- Ou lui demandait de désavouer l’appui de la Droite. Des amis lui faisaient cette demande, pour mettre à couvert leurs scrupules par une possibilité de doute. Un petit désaveu, s’il vous plait !
- Le désaveu n’est pas venu.
- Nous allons voir ce que diront ceux qui faisaient, hier, de la déclaration refusée, la condition de leur concours.
- Vont-ils demander un autre discours ?
- Vont-ils reconnaître enfin ce que tout le monde savait déjà, que le cabinet est à la merci des Droites et agit en conséquence ?
- Peu importe. L’opinion publique n’avait pas besoin de cette dernière preuve. Elle arrive par surcroît.
- Le Radical constate également que le discours deM. Rouvier ne modifie en rien la situation.
- Ceux qui avaient compté que le discours du président du Conseil à l’hôtel Continental éclairerait d’un jour nouveau la situation politique seront quelque peu déçus.
- M. Rouvier s’adressait, hier, à des commerçants dans un banquet ; il a adapté avec une certaine habileté, le ton et la forme de son discours au milieu dans lequel il opérait.
- On n’était pas à la Chambre, sous le feu des interruptions surgissant de tous côtés ; les gestes sont moins rudes et les phrase» moins cassantes, mais le fond est resté le même, sans additions ni corrections.
- Le Temps lui-même est forcé de convenir que cette harangue prononcée laisse subsister l’équivoque et ne saurait dissiper les défiances des vrais Républicains :
- Demain, comme hier, nons entendrons crier encore « à l’équivoque», on dira que M. Rouvier n’a rien expliqué.Dans un sens, on aura raison, car il n’a dit rien d’essentiellement nouveau ni d’essentiellement différent de ce qu’il avait déjà proclamé.
- Discours négatif, dit la France :
- le discours de M, Rouvier, si impatiemment attendu parles
- ministériels qui comptaient sur des déclarations hostiles à la droite, ne remplit guère leur attente. Le premier ministre n’a prononcé aucune de ces paroles qui prennent la valeur d’un mot d’ordre ; il n’a rien fait pour donnera ses amis le terrain électoral qui leur manque, et la fameuse équivoque subsiste toujours pour ceux qui l’ont dénoncée, c’est-à-dire pour la plupart des défenseurs du cabinet comme pour ses adversaires.
- Ce n’est pas le discours d’un premier ministre, dit en terminant notre confrère Raoul Frary, encore moins d’un chef de parti : c’est le discours d’un rapporteur du budget, du rapporteur timide d’un budget conservateur.
- Le Rappel est assez vif :
- Il n’y a rien absolument de changé en France; il n’y a même pas un discours ministériel de plus.Car il serait abusif de qualifier ainsi le nouveau discours que M. Rouvier a prononcé hier soir à l’hôtel Continental.
- Ce discours, nous l’avons déjà entendu deux fois, prononcé en réponse aux interpellations qui ont été adressées au gouvernement actuel, le jour où il s’est présenté devant le Parlement et à la veille des vacances.
- M. Rouvier est un orateur économe ; il épingle dans sa mémoire les périodes, les expressions dont il a déjà fait usage, comptant bien s’en resservir à l’occasion.
- Nous en avons reconnu plusieurs au passage, et nous les avons saluées, civilement, comme de vieilles connaissances.
- Le XIXe Siècle lui-même, reconnaît qu’il n’y a rien de changé :
- Mais le mot que les républicains attendaient pour réparer les discordes de ces derniers mois, M. Rouvier ne l’a pas dit. Il n’y a, pour le moment, pas grand’chose de changé. Il n’y a qu’un discours de plus, et au lieu d’ouvrir des polémiques sur ce qui dût y être dit, on en ouvrira d’autres sur ce qui s’y est dit et surtout sur ce qui s’y est omis.
- La Lanterne se plaint que le discours du président duconseil ait manqué un peu de clarté :
- Nous voulons bien croire que M. Rouvier avait bonne intention de dissiper l’équivoque dont se préoccupe et s’inquiète le pays républicain.
- Nous ne croyons pas qu’il y ait suffisamment réussi. Il est probable que, pour les initiés des arcades parlementaires, il y ait dans son discours, des allusions et des nuances indiquant discrètement un commencement d’évolution vers la gauche.
- Mais il y a dans ce discours une telle abondance d’explications qu’elles laissent à désirer sous le rapport de la clarté.
- Le Français, organe des princes d’Orléans, est assez satisfait du discours et il en félicite M. Rouvier :
- C’est toujours quelque chose d’entendre aujourd’hui un langage tout différent de celui auquel dix ans d’oppression nous avaient habitués. Mais ce qui vaudrait mieux encore, ce serait de constater que ces promesses sont passées dans les faits, et ce n’est que par là ainsi que nous le disions tout à l'heure, que le ministère actuel pourra ne pas voir se tourner contre lui les membres de la droite.
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- Le Moniteur universel, autre journal des princes d’Orléans, ne dissimule pas sa joie :
- Enfin nous l’avons, ce discours qui devait dissiper toutes les équivoques, et dans l’attente duquel les bons radicaux soupiraient avec des gestes d’angoisse ! Sont-ils bien plus avancés ? Est-ce eux, est-ce nous qui avons lieu d’être satisfaits ? Nous répondrons sans détour : ils n’ont rien gagné à faire parler M. Rouvier, et nous n’y avons rien perdu. Ceux qui comptaient sur ce discours puur faire avancer leurs affaires, ou faire reculer les nôtres, se sont trompés.
- Le Figaro,qui a toujours défendu très vigoureusement le ministère Rouvier, approuve le discours prononcé par le président du Conseil :
- M. Rouvier s’est honoré en ne capitulant pas sur ce point (il s’agissait de faire une déclaration contre la droite), malgré les clameurs qui l’attendent.
- La Patrie constate que M. Rouvier n’a fait que répéter ses déclarations antérieures :
- Politiquement, ce discours manque donc dé portée.
- Il est même peu utile, il est même peu couvenable qu’un chef de cabinet prenne la peine de prononcer un grand discours pour se répéter.
- C'est aussi l’avis du Gaulois :
- En somme, dit ce journal, M, Rouvier n’a rien dit de nouveau et n’avait rien de nouveau à dire.
- Il n’esquivera demain ni une injure ni un éloge, car injures et éloges étaient préparés d’avance.
- « M. Rouvier a parlé !» dit la Gazette de France.
- Son discours est tel qu’on devait l’attendre du chef d un cabinet dont la politique consiste à durer sans se compromettre.
- La Liberté, journal centre-gauche dit:
- On comptait sur une manifestation politique du président du Conseil : le chef du cabinet n’a pas trompé l’attente générale, mais il a trompé les espérances de quelques uns, car il n’a annoncé aucune modification dans l'orientation de la politique ministérielle.
- La République de Reinach, constate cependant que M. Rouvier n’a fait que répéter ce qu’il avait dit précédemment à la Chambre :
- C’est, si l’on veut, une édition de luxe, avec des titres de chapitre et des culs-de-lampe ; mais ce n’est, à proprement parler, que la troisième édition du manifeste gouvernemental dont nous avons eu la première lors de la prise de possession du pouvoir, à la chute du cabinet Goblet, et la deuxième en réponse à l’interpellation de Camille Pelletan.
- Les amis louent,les adversaires blâment, les monarchistes eux-mêmes, blâment, louent ou se réservent, mais sur quoi? Impossible de dégager une orientation sociale sérieuse. — Triste, triste !
- L'EXPOSITION DE 1889
- Sur la demande de M. Lucien Dautresme, ministre du commerce et de l’industrie, commissaire général de l’Exposition universelle, de 1889, des instructions viennent d’être adressées par le ministre des affaires étrangères aux agents diplomatiques de France, en vue des mesures à prendre pour faciliter la participation à cette Exposition, des étrangers appartenant aux pays dont les gouvernements ne s'y feraient pas représenter officiellement.
- Voici le sens de ces instructions.
- Lorsque les gouvernements accordent leur patronage à des expositions internationales,leur intervention consiste principalement à désigner une commission dont le président et le bureau correspondent avec le commissariat général, soit directement tout d’abord, soit, plus tard, par l’entremise d’un délégué envoyé ou choisi à Paris. C’est ce qui s’est fait en 1867 et en 1878. Cette méthode de travail, simple et sûre, qui écarte toute danger d’immixtion d’intermédiaires coûteux ou compromettants, peut-être également adoptée, même en l’absence du patronage officiel.
- Grâre aux iniatives privées, une commission nationale pourrait, en effet, se constituer dans chaque pays, en s’aidant au besoin, de sous-comités établis dans les centres les plus importants. Les associations artistiques, agricoles, industrielles, les chambres de commerce, de hautes personnalités dans le monde des affaires, ou dans la presse seraient tout indiquées pour la formation de cette commission. Celle-ci agirait dans toute son indépendance : elle aurait à provoquer les demandes d’admission, à les centraliser, à statuer sur leurs valeurs, à grouper les envois, à faire auprès du gouvernement et des ; compagnies de transport les démarches nécessaires pour obtenir toutes les facilités désirables, enfin à s’assurer les ressources nécessaires à son fonctionnement. Elle choisirait également, pour la représenter à Paris, un délégué qui serait accrédité auprès du commissariat général.
- La note qui trace ainsi les mesures à adopter à l’étranger est complétée par un plan d’ensemble de l’Exposition et par des indications sur les dispositions réglementaires qui ont été prises, jusqu’à ce jour, concernant le classement méthodique des produits, la localisation par groupes de nationalités distinctes, de productions similaires dans les différents bâtiments du Champ de Mars et du quay d’Orsay, les transports à l’arrivée, comme au départ, la manutention dans les enceintes de l’Exposition, la confection du catalogue et les frais divers qui incombent aux exposants pour les installations de leurs produits, les espaces étant toujours concédés gratuitement.
- Ces informations doivent être portées à la connaissance du public dans les différents pays intéressés, par l’intermédiaire des agents diplomatiques et consulaires.
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- LE .DEVOIR
- Le Surmenage à l’Académie.
- L’Académie de médecine vient de clore son débat sur la question du surmenage intellectuel imposé à nos écoliers. Voici les conclusions qui ont été adoptées :
- L’Académie de médecine appelle l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité de modifier, conformément aux lois de l’hygiène et aux exigences du développement physique des enfants et des adolescents, le régime actuel de nos établissements scolaires.
- Elle pense que les collèges et lycées pour élèves internes doivent être installées à la campagne ; que de larges espaces doivent être réservées aux récréations :que les salles de classe doivent être améliorées au point de vue de l’éclairage et de l’aération.
- Sans s’occuper des programmes d’études dont elle désire d’ailleurs la simplification, elle insiste particulièrement sur les points suivants :
- Àccroisement des heures de sommeil pour lesjeunesenfants ;
- Pour les élèves, diminution du temps consacré à l’étude et augmentation du temps accordé aux exercices physiques ; nécessité impérieuse de soumettre tous les élèves à des exercices quotidiens d’entrainement physique proportionnés à leur âge, — marches, sauts, courses, mouvements réglés, gymnastique avec appareils, escrimes de tous genres, jeux de force, etc.
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- COMMERCE EXTÉRIEUR DE LA FRANCE
- Les résultats de notre commerce extérieur, pendant le mois de juillet des années 1886 et 1887, sont consignés dans le tableau suivant :
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation .... Matières nécessaires à l’indus- 126.446.000 109.539.000
- trie 133.156.000 174.040.000
- Objets fabriqués 42.896.000 43.985.000
- Autres marchandises 9.616.000 9.070.000
- Total 312.114.000 336.631.000
- Exportations
- Objets d’alimentation .... Matières nécessaires à l’indus- 51,914.000 48.683.000
- trie 52.404.000 59.732.000
- Objets fabriqués 125.118.000 131.689.000
- Autres marchandises 10.193.000 6.852.000
- Total 239.629.000 247.136.000
- Ces chiffres ne sont pas satisfaisants : nos exportations ont faibli de 247 millions à 239 millions et demi , et nos importations ont rétrogradé de 336 millions et demi à 312 millions.
- Pour l’ensemble de nos transactions, la réduction s’élève à 32 millions.
- La plus grande différence s’est produite sur les entrées de matières nécessaires à l’industrie, qui ont fléchi de 174 mü_ lions à 133 millions, en perte de 41 millions. Ce mouvement est d’autant plus regrettable que, dans le courant du mois de juin, on avait déjà constaté une diminution de 26 millions. L’industrie, on le voit, semble vouloir réduire l’importance de ses approvisionnements. La reprise que les mois d’avril et de mai avaieni laissé entrevoir ne s’est donc pas réalisée. D’autre part, nos exportations de produits fabriqués ont perdu, le mois dernier, plus de 6 millions 1/2. Espérons que la campagne d’hiver, qui va commencer bientôt, présentera de meilleurs résultats.
- Cette sorte de malaise ne paraît pas être, d’ailleurs, particulier à la France, car on peut remarquer une diminution de 7 millions 1/2 dans les achats de l’étranger concernant les matières nécessaires à l’industrie.
- Le commerce des objets d’alimentation montre, par contre une réelle activité. Les entrées ont passé de 109 millions à 126 millions et 1/2 et les sorties se sont avancées de 49 millions à 52 millions. A 1 importation, ce sont les entrées de céréales qui accusent les plus fortes augmentations. A l’exportation, on constate des plus-values importantes sur les sucres et sur les bestiaux.
- Malgré ces variations, l’année 1887 se trouve néanmoins supérieure à sa devancière, comme le montrent les chiffres suivants :
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation . . . . 888.837.000 848.812.000
- Maticres nécessaires à l’indus-
- trie 1.160.841.0001.181.533.000
- Objets fabriqués 311.099.000 305.899.000
- Autres marchandises. . . . 62.120.000 61.374.000
- Total. . . . 2.422.897.000 2.397.618.000
- Exportations
- Objets d’alimentation . . . , . 397.061.000 378.410.000
- Matières nécessaires à l’indus -
- trie . 391,783.000 351.773.000
- Objets fabriqués 933.801.000 941.045.000
- Autres marchandises. . . . , . 99.501.000 85.102.000
- Total. . . . 1.822.146.000 2.756.330.000
- Rendement des impôts et revenus indirects en France pendant le mois de juillet 1887. — Les recouvrements des contributions directes se sont élevés pendant les sept premiers mois de 1887 à 467 millions 173.500 francs. Le montant des rôles émis pour la
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- même période s’élevant à 398.963.000fr., les recouvrements effectués sont supérieurs de 68.209.600 fr., aux douzièmes échus, soit, en douzièmes et en centimes, une supériorité de 1 d.02. Au 31 juillet 1886. les recouvrements étaient de 463 millions 524.200 fr., inférieurs de 9.649.300 fr., à ceux de 1887.
- Les frais de poursuites, qui se sont élevés pendant les 7 pré-miers mois de 1887, à 614.100 fr., sont dans la proportion de 1 fr. 25 0/00 avec les recouvrements effectués sur les rôles de toute natnre et sur tous les exercices. Cette proportion ayant été de 1 fr. 20 0/00 pendant la même période de
- 1886, il en résulte une augmentation de 0 fr. 05 0/00 pour
- 1887.
- L’ensemble des recouvrements des impôts et revenus indirects en France a atteint pendant le mois de juillet 1887, le chiffre de 218.042.756 fr., inférieur de 5.185.175 fr. aux évaluations budgétaires correspondantes et inférieurs de 6.229.638 fr. aux recouvrements de la même période de 1886.
- Depuis le commencement de l’année, les recouvrements sont inférieurs de 27.532 147 fr. aux évaluations budgétaires et supérieurs de 13.699.397 fr. comparativement à 1886.
- LES ERREURS DE LA POLICE EN ANGLETERRE
- En Angleterre, comme en France, la police se trompe souvent ; quand elle se trompe, elle ne veut pas en convenir, et plutôt que d’avouer son erreur, elle a recours à tous les moyens, bons ou mauvais, greffant ainsi fréquemment sur une illégalité des mensonges, au besoin même des faux serments.
- C’est ainsi qu’il y a deux mois un agent du nom d’Endacott s’avisa de prendre pour « une fille » miss Cass, une très honnête personne. Unanimement, les plus respectables gens du quartier de la jeune fille affirmèrent son honorabilité ; l’agent ne démordit pas, et jura par deux fois devant le magistrat, qu’il avait vu, à plusieurs reprises, miss Cass « racoler des hommes » dans Regent Street.
- L’aventure fit du bruit et vint jusqu'au parlement. Mais là les choses ne se passèrent pas comme elles se seraient passées en France. Ici en pareil cas, un membre du gouvernement monte à la tribune, se livre à des plaisanteries de mauvais goûts sur la victime de la police, puis il descend, et tout est dit. Des calebredaines ont raison de l’incident.
- Au parlement anglais on ne l’entend pas ainsi. Les députés exigèrent une enquête sévère et le ministre dut s’incliner.
- Cette enquête vient d’être terminée. Elle a démontré la culpabilité. de l’agent. II. va être poursuivi par miss Cass sous l’inculpation de double parjure, ce qui entraîne quatorze ans de galères, et c’est le trésor public qui prend à sa charge les frais du procès.
- Quand agira-t-on de la sorte en France ?
- LA LOI ROUSSEL DANS LA CREUSE
- Le Parlement a voté il y a quelques années une loi sur la protection des enfants appelée loi Roussel, du nom de l’honorable sénateur qui en a pris l’initiative. Ce n’est le tout que de voter de bonnes lois, encore faut-il les appliquer. Par bonheur il s’est trouvé un préfet, M. Monod, aujourd’hui directeur de l’assistance publique au ministère l’intérieur qui a pris à cœur les nouvelles fonctions dont il était investi, et a organisé dans son département, le Calvados, avec l’aide de son intelligent collaborateur, M. l’inspecteur Lefort, un service qui est devenu tout de suite un type et un modèle pour les autres circonscriptions administratives.
- Un des départements les plus avancés à ce point de vue, est la Creuse, si j’en juge par le rapport présenté au préfet par M. Pierre Fleury, inspecteur départemental et l’article que lui consacre le Concours médical. Et cependant deux choses semblaient manquer à ce département pour que la loi Roussel y donnât de sérieux résultats; les enfants d’abord, et en second lieu le personnel inspecteur. C’est à peine disait-on, si le nombre des nourrissons atteint deux cents ! M. Fleury au bout de six mois, en découvrait 500, et il est d’avis que 200 au moins échappent encore à la vigilance de la loi.
- On ne trouverait plus de personnel ! En moins d’un an M. Fleury avait découvert le moyen d’organiser 40 commissions locales, de recruter 43 médecins inspecteurs, qui, suivant ses propres paroles, se sont tous mis à l’œuvre « avec un dévouement qui n’est égalé que par leur propre abnégation ».
- De leur côté, les maires et les juges de paix, les secrétaires de mairie n’ont point non plus marchandé leur concours. Les uns ontétabli h comptabilité des nourrissons, les autres ont dressé les bulletins de mutation. Par là une statistique sérieuse a pu être établie. On sait aujourd’hui que sur 240 nourrissons inscrits, il n’y a eu dans les six premiers mois du fonctionnement que 22 décès. Plus des deux tiers ont succombé avantl’accomplissement de leurtroisiène mois et dans la majorité des cas de la première semaine. Aussi un des membres conseil départemental, M. Byasson, exprime-t-il le vœu que la première visite de l’inspecteur soit faite du jour où le nourrisson a été placé, afin d’imposer dés le début sa volonté et de pouvoir contrôler le mode d’élevage.
- Quelqu’excellents que soient les résultats obtenues, il reste encore beaucoup à faire. Trop de départements encore lésinent sur les subventions accordées an service des nourrissons. « 11 a été établi, dit M. Fleury, que dans le Calvados, ou chaque année plus de 3,000 enfants sont placés en nourrice, avec 28,000 francs, 280 enfants sont arrachés chaque année à la mort. Cela fait juste 100 francs pour empêcher ces enfants de mourir.
- Quand on songe que le budget de la guerre nous coûte 1,000 francs par homme, on a peine à penser que des Français hésitent à donner pour sauver un être humain le dixième de ce qu’il en coûte pour le faire mourir.
- (Rappel) FRÉDÉRIC MONTARG1S.
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- LE DEVOIR
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Candidature officielle
- Les gouvernements qui veulent mal gérer les affaires publiques ont besoin de députés complaisants ; c’est pourquoi ils ont recours à la candidature officielle.
- ------------------------<<^9*-----------------------•
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- BELGIQUE
- Le Congrès ouvrier de Mons. — Nous publions ci-dessous le compte-rendu du congrès ouvrier belge tenu à Mons, pris dans le journal Y Avant-Garde, organe du parti ouvrier.
- Le Conseil général, comme on le sait, avait prévenu les sociétés affiliées que les sociétés qui ont payé au moins une cotisation depuis deux ans seraient seules admises au Congrès.
- Cette mesure, absolument juste et raisonnable, gênait fortement le petit clan de defuiseauteurs qui avait résolu de se rendre maître du parti ouvrier en faisant admettre des sociétés fictives par douzaines. Aussi, dés la première heure, alors qu’on vérifiait les mandats, des réclamations surgirent.
- A la première séance de l’aprés-midi, quelques brouillons, n’ayant aucun mandat, voulurent entrer de force dans la salle du Congrès. Un tapage s’en suivit ainsi que quelques bagarres. La séance reprit tant bien que mal et le vote ayant été demandé sur la décision prise par le conseil général, 78 délégués contre 47 approuvèrent les mesures prises.
- Les brouillons obstructionistes se voyant en minorité, se retirent du Congrès en sifflant. Fauviau, cependant, qui faisait partie du bureau pour le Borinage, était déjà installé et comptait rester au Congrès, quand le sieur Mignon, cabaretier à Châtelet, vient lui rappeler ses engagements pris avant le Congrès... et Fauviau, à contre-cœur, mais n’osant faire autrement, quitta à son tour la salle.
- Voici les noms'des seize sociétés qui ont quitté le Congrès pour fonder un nouveau parti :
- Ligues ouvrières de La Louvière et de Fontaine-l’Évêque ; Coopératives de Wasmes, Pâturages, Frameries et Dampremy; Unions des mineurs de Jumet-Gohyssart et de Courcelles ; Ligues ouvrières de Dampremy, Bouffioulx et Châtelet ; Coopérative les Gaux de Châtelet ; Coopérative de Trieu-Ormon (Châtelet) ; L’Abeille, de Châtelineau • La Fédération ouvrière de Gilly et la Coopérative de Monligny-sur-Sambre.
- Les délégués des 123 sociétés restantes, se décomposant comme suit, ont pris part aux travaux du Congrès :
- 27 de Gand et des Flandres ;
- 10 d’Anvers ;
- 28 de Bruxelles et ses faubourgs ;
- 36 du Hainaut et
- 22 de la province de Liège.
- Le demi-quarteron de brouillons parti, le Congrès commença sa besogne. Au bureau siégeaient : Abel Wart, président, représentant le Centre ; Blanvalet (Liège) ; Hardyns
- (Gand) ; Collard (Verviers) ; Goetuchalk (Anvers) et Technique (Bruxelles).
- Par 75 voix contre 39 et 5 abstentions le Congrès décide que la presse ne sera pas admise. Il est décidé ensuite qu’il serait publié un compte-rendu officiel du Congrès lequel compte-rendu,serait envoyé à tous les groupes.
- Puis vient la question de la grève générale. Un grand nombre de délégués prennent tour à tour la parole. Quatre propositions sont déposées sur le bureau. D’abord, une des tailleurs de Bruxelles, disant que les chambres syndicales seules auront le droit de décider de la grève générale. Une seconde de la Ligue ouvrière bruxelloise, proposant de consulter les différents groupes corporatifs tant ceux qui ne sont pas affiliés que ceux qui le sont.
- Les deux autres propositions, qui visent le fond de la question, sont les suivantes :
- Proposition Allard-Technique-Defaux-Maes-Marchal.
- Considérant que la grève générale est sans effet tant que 1 on reste sur le terrain légai ; que, seule, la grève générale ayant pour but la révolution, peut amener une transformation sociale, le Congrès décide qu’il y a lieu de faire de la propagande dans ce sens, et de profiter des prochains événements politiques et économiques qui pourraient déterminer cette grève générale.
- Proposition Anseele-Berlrand.
- Le Congrès du Parti ouvrier, réuni à Mons, les 14 et 15 août 1887.
- Considérant que la grève générale est un puissant moyen pour forcer le gouvernement à accorder aux ouvriers le suffrage universel et les réformes économiques que tous ont intérêt, au même degré, à voir proclamer ;
- Mais considérant qu’une telle entreprise ne peut réussir qu’à la condition d’être sérieusement organisée,
- Décide :
- Que le Parti ouvrier fera la propagande nécessaire parmi les travailleurs pour faire éclater la grève générale le plus tôt possible :
- Charge le Conseil général de publier, dans les trois mois, une brochure dans laquelle la nécessité de la grève générale sera démontrée et qui exposera les griefs des ouvriers ;
- Engage les caisses de résistance affiliées à payer régulièrement leur cotisation à 1a- caisse centrale des grèves: à voir s il n’y a pas possibilité d’augmenter les recettes des caisses de résistance, et à fédérer les chambres syndicales du même métier ; à créer de nouvelles unions professionnelles dans les villes où il n’en existe pas encore ; à entrer en relation avec les organisations ouvrières des pays voisins, afin de leur demander d’examiner si elles pourraient, en cas de grève générale en Belgique, faire cause commune avec nous, soit en cessant le travail, soit en manifestant leurs sympathies pour les travailleurs belges, et empêcher ainsi leurs gouvernements respectifs d’intervenir par voie diplomatique ou militaire.
- Enfin, de créer partout, où la chose est possible, des sociétés coopératives.
- Six nouvelles assaciations ont envoyé des délégués au Congrès le lundi matin. Ce sont : deux du Centre, une du bassin de Charleroi, une du Borinage et deux de Verviers.
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- Le Congrès décide d’envoyer un télégramme de félicitations au compagnon Brakelaere, de G and, qui vient de sortir de prison.
- Après une discussion de deux heures, les deux propositions dont nous venons de donner le texte, sont mises aux voix.
- La proposition Ànseele-Bertrand est adoptée par 59 voix contre 34 et 25 abstentions. Celle des tailleurs est rejetée et celle de la Ligue ouvrière bruxelloise est adoptée par assis et levé.
- Le second objet à l’ordre du jour est la nomination du Conseil général. L’assemblée décide, à l’unanimité moins six voix qui se prononcent pour Liège, que le siège du Conseil général sera maintenu à Bruxelles. Puis, on passe à la nomination des six membres composant le bureau exécutif du Conseil général.
- Les compagnons Volders et Maheu, engagent instamment les membres du Congrès à ne pas voter pour eux; ils n’acceptent pas de candidatures, afin d'enlever tout prétexte a des critiques basées sur des personnalités. Le citoyen Bertrand engage, ensuite, l’assemblée, à élire comme membre du conseil général, un ancien combattant de l’Internationale, Désiré Brismée, bien connu dans tous les bassins houillers.
- Douze candidats se trouvaient en présenee. Le vote donne les résultats suivants : Brismée a obtenu 98 voix ; Van Loo, 92, ; Verricken, 90 ; Allard, 70; Hoffmann, 68 ; Maes, 55 voix.
- Ils ont été proclamés membres du Conseil général. Celui-ci sera complété par les délégués des neuf fédérations régionales de province et des fédérations syndicales.
- Le prochain Congrès se tiendra à Liège, au mois d’Avril 1888.
- Cette décision prise, le Congrès acclame un très intéressant discours du citoyen Headingley.
- Avant de terminer la séance, le délégué d’ixelles, proteste contre l’inaction du comité national pour l’amnistie.
- Le Congrès est levé à une heure, aux cris de : Vive le Parti ouvrier !
- ANGLETERRE.
- Une grève formidable.— Le 15 juillet, le personnel du Midland Railway Compagny, la grande Compagnie dont les lignes traversent le centre de l’Angleterre, était prévenu que le 5 août serait appliqué un nouveau règlement. Le 4 août, à minuit, tous les mécaniciens, chauffeurs et conducteurs de trains abandonnèrent la Compagnie en éteignant les feux et les lumières. Une grève était déclarée. C’était la première fois que, en Angleterre, un personnel de chemin de fer opérait cet acte et interrompait de cette manière la circulation.
- En même temps, les grévistes adressaient à tous leurs collègues des autres lignes un appel les invitant à ne pas prêter leurs concours à la Compagnie du Midland.
- Derby, Leeds, Manchester, Nottingham, Leicester, Kentis-htown, Birmingham, Wellinghorough, Gloucester, toutes les principales stations furent bloquées. Beaucoup de trains de voyageurs furent arrêtés.
- De Newmills à Derby, il n’y eut qu’un train de marchandises qui roula en un jour ; de Newmills à Manchester,vingt
- seulement. C’est un trafic pour dix-neuf heures qui, habituellement se fait en quatre heures.
- Cette grève, nouvelle en Angleterre, souleva les plus graves questions. Burke, si réactionnaire qu’il fût, disait cependant qu’un peuple entier ne se soulève pas sans quelque raison. Il est donc probable que les employés du Midland Railway n’avaient pas pris cette décision sans avoir des griefs.
- Quels sont leurs griefs?
- Sous le régime précédent, les conducteurs de train et mécaniciens n’avaient pas des heures fixes de travail ; il pouvait arriver qu’ils supportassent des chômages ; mais, de toute manière, on leur garantissait un salaire de soixante heures de travail par semaine.
- D’après le règlement du 15 juillet, les hommes ne devaient plus être payés que pour leur temps exact de travail.
- Pour justifier cette mesure, la compagnie dit que ce système de paiement de six jours par semaine, que le travail eût été effectué ou non, avait été condamné par expérience et poussait les mécaniciens et les chauffeurs, à mal faire le travail.
- Mais on répond : « Si des cas de ce genre se produisaient, pourquoi ne pas les traiter isolément? Pourquoi ne pas réprimer les fautes au moment où elles étaient commises.»
- On considère que cet argument n’est qu’un prétexte. La compagnie a voulu faire une économie. Elle l’a faite.
- Alors se pose une question : Les pouvoirs publics ont-ils un droit d’intervention ?
- Le député radical Bradlaugh a demandé à la Chamore des Communes ce que le gouvernement comptait faire. Le ministre a répondu qu’il ne pouvait que s’abstenir.
- Mais l’opinion publique n’a pas été satisfaite par cette réponse.
- « Non dit-elle, il n’est pas exact que vous soyez une Compagnie complètement privée. Vous avez obtenu un acte vous donnant le droit de vous installer, vous confiant le droit d’expropriation pour cause d’utilité publique. Votre capital a donc reçu des avantages,
- « A ce moment, il est vrai, on n’a pas pensé à spécifier quelque chose pour le nombreux personnel que vous employez.
- « Sans doute, le principe de non-intervention vaudrait mieux ; mais les directeurs des Compagnies ont-ils toujours agi avec justice avec leurs travailleurs? N’ont-ils jamais été inspirés que par l’équité ?
- <r Dans le cas actuel, voilà des gens qui sont prêts pour le travail, mais le travail n’est pasprêt pour eux. Est-ce de leur faute? Vous allez leur refuser la paye qu’ils étaient prêts à gagner ! Dans les bureaux, on paye les hommes occupant un emploi, même quand ils n’ont rien à faire. Pourquoi ne pas accorder le même traitement à des hommes dont le travail est plus dur ? La Compagnie entend que des hommes ne se livrent à aucun travail extérieur pendant leurs loisirs, elle doit donc leur payer tout leur temps. L'administration d’une grande compagnie est formidable : grand aussi est le nombre du personnel qu’elle emploie : une grève comme celle-là suspend la vie d’une partie du pays, trouble toutes les transactions commerciales et industrielles. Mais qui doit en être rendu responsable? Les travailleurs ou les administrateurs de la 1 Compagnie ?
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- « Il y a quelques années, les ouvriers du gaz firent grève à Londres. Ils furent poursuivis comme ayant entravé j un service public et punis.
- « De pareilles exigences envers les travailleurs ont suscité la. grave question, n’y a-t-il pas de devoirs envers eux ! »
- Telle est la façon dont l’opinion publique a apprécié la question en Angleterre, à propos de la grève du Midland qui, malheureusement, faute de ressources suffisantes, n’a pu aboutir à une solution profitable pour les travailleurs.
- DANEMARGK
- Nous recevons de M. Frédrix Bajer, membre du Parlement danois, la demande de rectification suivante, que nous nous empressons de publier :
- « Copenhague, 16 août 1887 a Monsieur le Rédacteur,
- « Le Devoir », N° 446, page 520-521 , sous la rubrique « Allemagne,reproduit un article du journal russe Novoie « Vrémia.
- « Ce qui y est dit des « revanchards danois » ou « patriotes « danois » ne s’applique tout au plus qu’au petit parti minis-« tériel, surtout aux aveugles partisans du ministre de la « guerre militariste,M. Bahnson, qui fait fortifier Copenhague « malgré les protestations réitérées de la grande majorité de « la Chambre des députés, et en y employant de l'argent qui « lui est refusé par la représentation.
- « La haine des Danois envers les Allemands dont parle le « journal russe n’existe pas du tout, si Ton donne au mot « Danois, sa juste signification, c’est-à-dire : la grande parce tie de la nation, partie oppositionnelle représentée par 83 « des 102 membres de la Chambre.
- a En vous assurant, monsieur, de ma grande considération « je vous prie de vouloir bien faire insérer ces lignes au « Devoir, et ailleurs si bon vous semble.»
- Fredrix Bajer député danois
- —... . , — --------------------------------------
- LES
- Théories économistes et protectionnistes
- DANS LA PRATIQUE
- Il se passe à cette heure, en France, un phénomène économique qui mérite d’être signalé parce que, si d’une part il met à néant les sophismes par lesquels les protectionnistes représentants de la grande propriété, sont parvenus à faire voter les dernières surtaxes, de l’autre, il témoigne contre les prétendues lois d’harmonie et d’équilibre que les théoriciens de la concurrence prétendent résulter du laisser-faire et du laisser-passer absolus, b Quand les surtaxes ont été votées, nous nous sommes élevé, daas les colonnes du Devoir, contre ces lois homicides qui,dans l’état de choses actuel, ne pouvaient manquer de causer le plus grave préjudice non seulement à l’ouvrier des villes, mais
- encore à l’ouvrier des champs/Il était indubitable en effet, que le droit mis à l’entrée des céréales étrangères déterminerait pat* contre coup ' une hausse relativement considérable sur le prix du pain. Or le pain est un objet d’alimentation de première nécessité. Il est, à nos populations occidentales de l’Europe, ce qu’est le shorgo pour l’Indien le riz pour le chinois, la datte pour l’Arabe du désert, le fond de la nourriture ouvrière, sa base nutritive. Toute proportion gardée, un impôt sur le pain est plus onéreux au pauvre qu’au riche, parce que le riche consomme relativement peu de pain, tandis que pour beaucoup, pour la majeure partie de nos populations ouvrières, il constitue à peu près la principale consommation. Heureux encore seraient de nombreux inrortunés, s’ils pouvaient en consommer à volonté, c’est-à-dire à leur faim!
- On ne saurait donc considérer une taxe sur ce précieux produit, comme on le ferait pour d’autres matières. Les économistes,pour qui la valeur n’est constituée qu’au point de vue de l’échange,ne font pas de distinction entre les produits. Devant tout se résoudre en valeur d’échange,l’utilité et l’indis-pensabilité d’un produit sont peu de choses à leurs yeux,si elles ne se traduisent pas par un accroissement de cette valeur économique, d’une catégorie spéciale, la seule qu’ils connaissent. Cependant, là dessus, la sagesse des nations a prévenu les théoriciens. Depuis que le pain de froment est la base de l’alimentation, elle a exprimé la pauvreté parle manque de l’objet qui la constitue. Manquer de pain a été de tout temps l’expression caractéristique du dénument, de la misère. On n’a jamais dit d’un homme : il n’a plus de vin — ou : il n’a plus de vêtement. « Il est sans pain ! » Cela suffit pour qualifier son état lamentable. Donc, l’impôt sur le pain, est essentiellement l’impôt sur la misère, l’impôt sur la faim...
- Lorsque les protectionnistes insistaient si vivement pour obtenir une augmentation des droits existants déjà, ils se gardaient bien de convenir que la surélévation de ces droits aurait pour conséquence d’augmenter le prix du pain. Il eut été trop facile de leur répondre : abstraction faite de la population des villes,les petits cultivateurs delà campagne récoltant à peine le blé nécessaire à leur consommation sont la majorité dé nos petits propriétaires ruraux. Ils n’ont donc aucunement à gagner au renchérissement du prix du blé.que dépassera de beaucoup le renchérissement du prix du pain. De sorte qu’en lin de compte, ils seront en
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- déficit. Quant aux habitants des villes, vous les chargez sûrement d’un surcroît de dépense dont le total sera recueilli par MM. les grands propriétaires.
- Ces messieurs prétendaient que le prix du blé pouvait s’élever sans que s’élevât le prix du pain.
- — L’évènement a montré le contraire,avant même la hausse sur le blé, celle du pain s’est manifestée rapidement, atteignant dans beaucoup d’endroits des proportions inquiétantes. Tant et si bien, que beaucoup de communes se sont vues dans l’obligation de remettre en vigueur une loi de taxation des denrées, non encore abrogée.
- Là dessus, grandes clameurs, non dans le camp protectionniste, pouvant craindre un instant que la taxe n’influât sur les conséquences de’la surtaxe, mais dans le camp des économistes, qui criaient casse-cou à ce nouvel acte d’intervention sociale par l’organe des communes.
- Ces messieurs,en efîet,considèrent toute taxation, tout frein imposé à l’abus mercantile des détenteurs de denrées, comme contraire à la liberté. — La liberté de qui ? Pas des consommateurs, déjà trop pauvres pour consommer à leur faim, et que la taxe empêchait qu’on les exploitât plus encore...
- Violation de la théorie des économistes peut-être, mais non de la liberté ni de la propriété,comme ils le prétendent—encore moins violation du bon sens et de la logique, que les théoriciens de la concurrence, au contraire, maltraitent de toutes leurs forces, quand ils condamnent toute mesure réparatrice, de justice,que nous proposons pour effacer les maux causés par une précédente loi de privilège et de monopole.
- Les économistes, en effet, pour justifier leurs principes de non-intervention disent : la société est comme une nappe d’eau dont les travaux extérieurs, des remblais, viennent troubler le niveau, perturber la surface. Il suffit de laisser agir les lois d’équilibre et de pesanteur pour que, d’elle-même, la nappe reprenne sa tranquillité et son niveau.Une loi antérieure constituant un privilège ou un monopole pourune partie de la nation, est-elle venue troubler l’équilibre social, laissez agir les forces sociales. Il y a une loi intérieure d’équilibre et de niveau à laquelle les mouvements sociaux obéissent; d’eux-mêmes, ils rétabliront l’égalité vainement troublée. — Les économistes ne disent pas, par exemple, en combien de temps, ni ne tiennent aucun compte des heurts, des douleurs et des maux incalculables déchaînés par les courants sociaux en travail d’équilibre. — Par exemple,con-
- tinuent-ils, une loi sur les céréales a-t-elle déterminé une augmentation du prix du pain, la taxe causera plus de maux que de bien. Elle pertubera les relations commerciales, désorganisera le marché et peut-être aboutira-t-elle à un résultat contraire à celui poursuivi.Tandis que ce résultat sera bien plus sûrement atteint par la seule force des choses. Le salaire suit les variations du prix des subsistances, s’élevant quand celles-ci s’élèvent, et réciproquement. La hausse du pain entraînera donc une hausse des salaires et celle-ci réduira à néant,par l’augmentation du coût de la production agricole les bénéfices que le propriétaire comptait faire, grâce au vote des surtaxes.
- Telle est la théorie spécieuse des économistes présentée dans toute sa force et dégagée de tous ses arguments accessoires.
- Elle a servi à les faire battre à la Chambre, car les protectionnistes leur ont dit : précisément,la surtaxe fera hausser le prix du blé, peut-être,par répercussion, produira-t-elle une hausse insignifiante sur le prix du pain. Mais les salaires, suivant les variations survenues dans le prix des subsistances, la compensation égalisera le? uns et les autres... Pendant ce temps, une certaine impulsion sera donnée à l’agriculture ; les cultivateurs stimulés reprendront courage, le pays se relèvera, l’activité succédera à l’atonie, l’aisance à la misère dans nos campagnes.
- Au total, que s’est-il passé ?
- Le prix pu pain a augmenté,aggravant la misère des travailleurs des champs autant que celle des ouvriers des villes;les salaires n’ont pas augmenté, et la population agricole que les grands propriétaires devaient sauver est exactement dans une situation identique à celle d’auparavant.
- Mais il y a plus, et c’est ici que les économistes sont en défaut, avec leur prétendue loi d’équilibre et d’harmonie à laquelle obéissent les courants sociaux : depuis plus d’un mois,le blé baisse considé-rablement.Le prix de l’hectolitre^est tombé partout. A Paris, il est de 18 francs, chiffre inférieur à celui atteint il y a quelques mois. Or, pendant que le prix du blé s’abaisse, celui du pain s’élève. On signale de divers côtés une hausse sur les farines. Que peut bien signifier une telle anomalie ?
- Ceci : — que dans la concurrence, derrière les courants et les phénomènes économiques sont des hommes, disposant d’une puissance économique plus ou moins grande, et ayant plus ou moins connaissance de la direction imprimée par les autres à leur action sur le marché.La lutte n’est donc pas
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- inconsciente, mais en partie raisonnée. Ceux qui prévoient Je mieux, — les plus habiles —.et ceux qui disposent des forces les plus considérables, peuvent donc lutter avec avantage, ils triompheront.
- A cette heure, nous sommes dans la période de la rentrée des récoltes. Le cultivateur, le petit propriétaire a besoin d’argent. Son année financière s’est écoulée, pendant laquelle il a dû faire les avances — avance de semaille. avance de salaire, sans compte? l’entretien de sa famille. Son principal objectif maintenant est de vendre. — Le grand propriétaire, lui, se tient sur la réserve : il a le temps d’attendre. — Le négociant, l’agioteur, le spéculateur se garde bien d’olfrir un prix élevé. Pressés par le besoin, les petits propriétaires vendent au-dessous du cours. Les gros attendent que cette raffle soit opérée pour traiter ensuite sur un pied d’égalité avec les intermédiaires.
- Voila pourquoi le prix du blé a baissé aux approches de la récolte. Le prix du pain restant stationnaire,double bénéfice pour l’intermédiaire,vendant cher ce qu’il achète à un bon marché exceptionnel!
- L’équilibre se refera plus tard ; par suite de la surtaxe, les prix se relèveront. En attendant, les oscillations de la bascule économique écrasent les faibles, les pauvres, les petits ; — seuls, grands propriétaires et spéculateurs profiteront, se maintiendront sur les débris des vaincus.
- C’est la loi fatale de notre organisation économique. profitable seulement aux privilégiés ; ni les lois comme les surtaxes, ni la concurrence anarchique,chère aux économistes ne sauraient adoucir les souffrances des travailleurs. Au contraire, les deux se combinent à leurs dépens, l’écrasent d’un poids encore plus lourd, à mesure qu’ils se débattent sous le faix des charges croissantes. Seules les lois de justice réparatrice,d’égalité et de protection préconisées par le Devoir mettraient un terme aux maux de l’heure actuelle et prépareraient le bien pour l’avenir.
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- Une nouvelle République
- La Guyane française et le Brésil sont séparées par une vaste région q ai est connue sous le nom de territoires contestés. Elle est habitée surtout par des Indiens, et comme les efforts de la colonisation ne se sont pas encore portés de ce côté, ni la France,ni le Brésil ne sentent le besoin de régler définitivement un litige qui date du seizième siècle. La superficie de ces territoires est estimée à 4-50,000 kilomètres carrées, sa population à 60.000 âmes.
- Parmi les principaux centres, citons Gounani, devenu depuis peu la capitale d’un nouvel Etat « la République de la
- Guyane indépendante », lequel vient d’acclamer pour président à vie un de nos compatriotes, M. Jules Gros, publiciste Counani n’est pas une grande cité ; à en croire l’organe offil ciel de la jeune République : les Nouvelles cle France et des colonies— rédaction et administration, Paris, 18, rue du Louvre — c’est le centre le mieux situé du nouvel Etat • il n’est pas encore très important, il esc vrai, car il ne possédé que 350 habitants répartis en 35 maisons, pas une de plus et quelques huttes. Mais, colons de l’avenir, n’oubliez pas que'les moustiques, marougouins et autres insectes y sont complètement inconnus
- Mais comment s’est créée cette République ? L’Officiel de Counani l’explique très clairement. « Les habitants colons et indigènes de Gounani et des terrains contestés entre la France et le Brésil, dit-il, fatigués du boulet qu’ils traînent depuis deux siècles, frappés qu’ils étaient d’ostracisme, menaçant de s’éterniser encore pendant deux autres siècles, viennent de secouer cette torpeur dans laquelle on les tenait plongés. La lumière a pénétré chez eux, ils se sont réveillés aux rayons vivivifiants du soleil, et par un vote plébiscitaire ils se sont déclarés République de la Guyane indépendante. »
- Qui oserait les critiquer ? Voici de braves gens qui depuis deux à trois cents ans soupirent après une nationalité quelconque ; ils ne peuvent avoir ni tribunaux, ni représentants ; ils ne sont rien que des contestés, dont le Brésil se soucie peu et dont la France ne veut pas s’occuper. — Eh bien, fondons une République, disent-ils. Ils la fondent et appellent à la première magistrature de l’Etat un publiciste français. Orélie 1er, roi d’Araucaine, était un avoué.
- « La population, ajoute Y Officiel de Gounani, a décrété à F unanimité l’indépendance du pays quelle occupe et proclamé le gouvernement républicain, avec la loi et la langue française comme loi et langue nationales.
- » M. Jules Gros fut nommé à l’unanimité président à vie de la nouvelle République et charge comme tel d’y organiser le gouvernement, la justice, la police, la propriété et tout ce qui lui semblerait bon pour assurer l’avenir prospère du pays.
- « M. Gros bien connu par ses travaux géographiques et par ses livres de voyages, membres des sociétés géographiques de Paris, de Rouen, de Lisbonne, officier d’Académie, a accepté l’honneur que lui ont fait les habitants de la République de la Guyane indépendante. »
- Et tout de suite le président à vie s’est mis à l’œuvre. Comme on applique dans ses états la loi française tout entière, le plus gros de la besogne est fait, mais cependant tout nous emprunter créerait peut-être des difficultés diplomatiques. C’est probablement ce qu’on s’est dit dans les conseils du président quand on a décidé de créer un ordre de chevalerie. Acclimen-ter la légion d’honneur sur les rivesde laGuyane indépendante, c’était délicat ; on a fait alors l’ordre de l’étoile de Gounani et voici le décret qui le constitue :
- L’ordre de l’Etoile de Counani comprend :
- 1° Le président de la République, chef souverain et grand maître de l’Ordre ;
- 2° 10 grands-croix ;
- 3° 20 grands-officiers ;
- 4° 30 commandeurs ;
- 5° 100 officiers ;
- 6° Chevaliers en nombre illimité.
- La décoration est une croix à quatre branches (suit une description détaillée de la décoration) .
- Enfin un récent décret nomme plusieurs de nos concitoyens aux plus hautes charges de laGuyane indépendante.
- Nous le reproduisons :
- M. Guigues fJean Ferréol) est nommé ministre d’Etat, grand-chancelier de l’ordre de l’Etoile de Counani.
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- M. Quartier (Paul) est nommé intendant général du palais de la présidence.
- M. Boisset (Louis), publiciste, est nommé agent général de la République de la Guyane indépendante, à la légation de Paris, 18, rue du Louvre,
- Siané : Jules Gros
- g
- Quelques personnes désireront peut-être savoir — les hautes fonctions publiques ont tant d’attraits pour certains de nos compatriotes — comment il faut s’y prendre pour se rendre auprès du chef du nouvel Etat. 11 est inutile pour le moment de courir les mers, de subir les fatigues d’une longue et pénible traversée, d’aborder les rives tropicales d’entre le Brésil et la Guyane française. C’est dans un avenir prochain, nous l’espérons, qu’on pourra visiter le palais de la présidence à Cou-nàni, qui n’est aujourd’hui qu'un village de 35 maisons et plusieurs huttes. Actuellement, on légifère bien près d’ici. C’est de Vanves que partent ces décrets, ces lois auxquels aspirent depuis deux siècles les contestés. Pour y aller, point n’est donc besoins de grands préparatifs ; prenez le tramway de Saint-SGermain-des-Prés, il vous conduira à Vanves, le lieu de la résidence du président à vie,Jules Gros, de la Guyane indépendante.
- Un projet de Métropolitain
- Le grand socialiste :Fourier,tout plein des admirables progrès industriels que l’humanité pourrait accomplir, une fois sortie de notre vicieuse organisation économique qui enchaîne l'essor des inventions et perpétue la misère dans les grandes villes, a fait dans ses œuvres, la description de belles et luxueuses cités, dont tous les étages correspondraient de rue à rue,par des galeries vitrées, évitant ainsi à tous la pluie, la boue et les mille inconvénients de nos rues modernes, où le piéton battu des vents, doit glisser entre les files de voitures, de camions et d'obstacles de toute sorte.
- En attendant que ce plan — parfaitement réalisable d'ailleurs, devienne une réalité un jour, la question du métropolitain a soulevé à Paris celle des chemins de fer aériens, existant dans certaines capitales.
- Le projet de construction aujourd’hui en discussion consiste, on le sait, en voies souterraines traversant Paris dans tous les sens. Ce chemin de fer souterrain, outre les difficultés de construction qu’il présentera, dans un sous-sol comme le sous-sol parisien, déjà fouillé dans tous les sens, par les grandes [voies des égouts, des catacombes, des conduites de gaz, etc., ne présentera-t-il pas de nombreux inconvénients pour les voyageurs ?
- Plus d’un projet de chemin de fer aérien a été proposé. Nous avons sous les yeux un projet sommaire dressé par MM. Dupuis, Nibart et Varailhon qui a au moins le mérite de l’originalité, le seul que notre compétence en la matière puisse leur décerner.
- Ges messieurs,en effet,proposent la construction d’un viaduc métallique qui rayonnerait dans Paris à la hauteur du premier étage, traversant les maisons là où besoin serait. Pour prévenir les inconvénients de la fumée, ces messieurs proposent des locomotives à foyer fumivore. Ils insistent même sur les résultats hygiéniques que le passage des trains dans les maisons et dans les cours entraînerait, car il y déterminerait une aération qui fait souvent défaut aujourd’hui.
- Bien entendu, les conditions de praticabilité ne sont pas de notre domaine, il ne nous appartient pas de les juger. Quoiqu’il en soit, si on arrive un jour, comme cela est indispensable, à organiser dans toutes les grandes villes, un transport des voyageurs par voie ferrée, il serait déplorable que ces voies ferrées fassent établies dans des tranchées couvertes.
- Tôt ou tard donc, on reviendra aux voies aériennes. C’est ce qui nous fait signaler le nouveau projet ci-dessus, qui se rapproche le plus de ce mode de locomotion.
- LES CHEMINS DE FER DU GLOBE
- Dans un ouvrage qu’il vient de publier, un économiste, M. Noël, nous donne les renseignements suivants sur la statistique des chemins de fer du globe :
- Le principal effort des gouvernements en faveur de la création et de l’extensjon des voies ferrées s’est manifesté dans la période qui s’étend de 1869 à 1885.
- Dans les quinze années qui séparent ces deux dates, la longueur des lignes ouvertes au trafic est passée de 210,180 kilomètres à 487,566 kilomètres, augmentant ainsi de 277, 386 kilomètres, c’est-à-dire de 132 0/0.
- En 1869 le capital employé à l’établissement du réseau total était évalué à 53,200 millions de francs, dont 37,600 millions pour l’Europe, 12,125 pour le continent américain, 1.600 millions pour l’Asie, 1,475 millions pour l’Afrique, 400 millions pour l'Australie.
- En 1885, les sommes appliquées à l’extension de ces moyens de transport s’étaient accrues de 129 0/0. Elles n’étaient pas inférieurer à 69 milliards pour l’Europe et à 45 milliards pour l’Amérique, dont plus de 39 millards pour les Etats-Unis seuls. L’Asie avait dépensé, à cette même époque 4 milliards 500 millions, l’Afrique 2 milliards et l’Australie 3 milliards environ : soit un total de 123 milliards et demi de francs.
- Si l’on se reporte aux résultats exclusivement matériels et immédiats que l’industrie des chemins de fer a retirés de l’emploi de cet énorme stock de capitaux à l’aide desquelles elle a été constituée, on relève les chiffres suivants :
- En 1869, le nombre des voyageurs transportés sur l’en»
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- semble des voies ferrées étaient de 800 millions dont 734 j millions pour l’Europe et 145 millions pour le reste du monde dont 120 millions afférents aux Etats-Unis.
- La quantité de tonnes de marchandises expédiées en tous sens s’élevait à 566 millions, dont 401 millions pour l’Europe, 150 millions pour les seuls Etats-Unis et 15 millions pour les autres contrées.
- Le produit général de ce trafic était alors évalué à prés de 5 milliards de francs, et les dépenses d’exploitation s’élevant à 3 milliards 800 millions environ avec un coefficient d’exploitation de 76 0/0, laissaient un revenu net de 1,200 millions ou de 2,25 0/0 du capital d’établissement.
- En 1883, le réseau entier du globe faisait circuler 2 milliards de voyageurs, dont 1,500 millions en Europe. 312, 700,000 aux Etats-Unis et 187 millions et demi en chiffres ronds dans les autres parties du monde. Il transportait en outre 1.300 millions de tonnes de marchandises, dout 760 millions en Europe et 540 millions hors de notre continent, sur lesquels la part des Etats-Unis n’était pas moindre de 401 millions.
- Les recettes réalisées se montaient à près de 12 milliards de francs, dont 6 millions et demi pour l’Europe et 4,200 millions pour les Etats-Unis.
- Les frais d’exploitation prélevaient environ 7 milliards ou 58 34 0/0, sur lesquels 3 milliards 600 millions appartenant aux Etats de l’Europe et 2 milliards 700 millions aux Etats-Unis d’Amérique.
- Le coefficient d’exploitation variait, pour le continent européen, entre 41 et 71 0/0, et, pour les autres contrées entre 39 et 76 0/0.
- Enfin le revenu net était de 5 milliards de francs environ faisant ressortir, relativement au capital de premier établissement, un revenu qui, variant entre 1 26 et 4 85 0/0 pour le monde entier, atteint en moyenne 4 21 0/0 en Europe et 4 15 0/0 pour l’ensemble des réseaux existant sur le globe.
- LE LIEUTENANT GAUTHIER.
- Épisode de la Guerre de Crimée.
- (suite)
- L’ambilion la gagna; elle se dit qu’ayant de la fortune, elle trouverait bien pour gendre un grand seigneur, ou un riche financier, et la voilà en recherche des personnes en vogue auxquelles nous pouvions être présentées. Un peu de parade et l’or, les clés de toutes les portes, nous ouvrirent à deux battants celles de tous les salons à la mode.
- Je n’étais pas mal, disai t-on ; j’avais dix-neuf ans. Les fréquentations et la toilette chassèrent vite mes manières et ma tournure provinciale, et je fus bientôt remarquée par un jeune Capitaine de la Garde Impériale du Tzar, attaché à l’Ambassade de Russie à Paris.
- Il était beau et aussi noble de cœur que de nom, il s’appelait le Prince Nicolaï PorthikopofF; et je l’aimai-lui aussi se prit d’une grande passion pour moi, et six mois après, il vint officiellement demander ma main à ma mère qui, ravie de ce bonheur inattendu, s’empressa d’accepter.
- Nos fiançailles firent grand bruit à Paris, du scandale chez la noblesse et de la jalousie dans la bourgeoisie. Mais le Prince tenait bon et ferme, et résistait à l’orage qui grondait sur sa tête.
- Il y eut tant de bavardages et tant d’intrigues, que l’embassadeur s’en mêla, et fit part à son souverain de la résolution du Capitaine des Gardes de l’Empereur de toutes les Russies.
- Le Tzar rit, parait-il de toutes ces niaiseries. Mais la Princesse Porthikopoff mère se formalisa et s’opposa absolument à notre union. Elle réclama l’aide de son Souverain. Le Monarque écrivit alors une lettre de conseils au Prince ; mais, vu la persistance de son fils, la princesse insista, et des conseils, l’empereur en vint au commandement.
- Porthikopoff commença à craindre, et me proposa l’unique moyen, disait-il qui pouvait vaincre la résistance de sa mère et du Tzar, et nous unir pour toujours.
- Croyant que c’était notre bonheur à tous les deux, jeune et sans expérience, j’acceptai.
- Un mois après, comme il bravait tout et tous, l’Empereur le rappela et le fit incorporer à son régiment.
- Arrivé à Saint-Pétersbourg, le Prince pria, supplia sa mère et le Tzar, leur fit comprendre que la réputation d’un Porthikopoff était en jeu, et que l’honneur dune honnête famille était compromise Rien ne fit, l’autocrate Nicolas 1er et l’orgueilleuse et sévère Princesse, furent inflexibles.
- Exaspéré de tant de despotisme, le Prince se laissa aller à la colère que faisait naître son désespoir, et prononça des paroles qui irritèrent sa mère et l’Empereur. Celui-ci lui donna ordre de se rendre le lendemain même à lvkoutsk, en Sibérie.
- C’était l’exil! L’exil, parce qu’un gentilhomme voulait faire son devoir d’honnête homme.
- La société commença à nous railler, et nous dûmes nous retirer, il le fallait forcément, car j’allais être mère, et neuf mois après tu vins au monde à Lille où ma mère et moi nous nous retirâmes, pour cacher notre honte.
- Il était défendu au Prince d’écrire en France, ou d en recevoir des lettres, sans que auparavant d’être envoyées ou remises, elles fussent lues parle gouverneur; mais par un voyageur qui se rendait à Irkoutsk, je pus faire part à Porthikopoff de ma situation et de la naissance de son enfant, à qui j’avais donné son prénom et qui était tout son portrait.
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- Au retour du voyageur, je reçu? une lettre de lui, dans laquelle il me disait qu’il allait faire tout son possible pour s’échapper et ne plus mettre les pieds en Rassie.
- A ce moment ma pauvre mère vint à mourir.
- Le Prince ne put sans doute réussir à mettre son plan à exécution, et une année après, on lui permit de m’écrire pour me dire que Nicolas 1er lui offrait de lever l’exil à condition qu’il épouserait la femme qu’il lui avait choisie, et renoncerait à moi pour toujours. Mais lui, Porthikopotf, allait refuser puisqu’il m’avait donné sa parole.
- — C’était digne cela! m’écriai-je, rempli d’orgueil, et content de ne pas trouver une occasion de rougir de mon père.
- — Et grand ajouta ma mère, dont l’œil rayonna de joie. Elle continua:
- — Mais pouvais-je consentir à un pareil sacrifice ! non, mou égoisme n’allait pas jusque-là.
- Je domptai mon amour propre de femme et je lui écri-. vis d’accepter l’offre du Tzar, puisque moi-même, j’allais devenir l’épouse d’un autre qui passait sur la position qu’il m’avait faite, et reconnaissait mon fils comme étant à lui.
- — Mais ce n’était pas vrai ?
- — Non, c’était pour le sauver.
- — Quelle sublime abnégation! Oh! ma mère.
- — Je voulais qu’il fût heureux, et je me résignai.
- 11 m’écrivit, me traitant de parjure, d’infidèle, me brisant le cœur. Je ne répondis pas et retournai à Paris, où j’ai vécu retirée et ignorée de tout le monde, ne m’occupant que de toi.
- — Ma bonne et noble mère! m’écriai-je, arrosant de larmes son pâle visage.
- — Six mois après, poursuivit ma mère, essuyant ses yeux, j’appris qu’il s’était marié avec une Princesse du choix de l’Empereur, et avait été nommé commandant.
- — Est-il heureux au moins?
- — Je n’ai jamais rien su de lui, et ignorant où je suis, il n’a pu non plus s’informer de moi.
- Voilà mon fils la cause de cette tristesse qui a tant pesé sur ta jeunesse, et le secret de ta naissance.
- Tu sais à présent, le mystère de mon existence, le tourment et le malheur de ma vie. Tu es le juge entre ton père et ta mère, condamne ou pardonne chacun de nous, puisque la passion de l’un et la faiblesse et l’orgueil de l’autre ont fait de toi un bâtard, ont torturé ton cœur, ont brisé ton avenir.
- Et ma pauvre mère cacha son visage inondé de larmes entre ses mains blanches et décharnées que j’embrassai en disant:
- — Tous les deux, mère chérie, je pardonne à tous les deux, car tous les deux vous avez été sublimes, et avez
- fait votre devoir. Je ne puis vous croire coupables ni l’un ni l’autre, car vous n’êtes pas responsables de l’entrainement ni de la passion, que la nature a créés en tout être ni de l’exécrable tyrannie, ni des sots et stupides préjugés que la société forge à volonté.
- Cette société, qui ne vit que d’apparences et de fatuité, et qui ne veut pas comprendre, tout en le pratiquant malgré elle, que l’idéal est nécessaire en toutes choses et qu’on ne peut pas vivre sans idéal, puisqu’il est l’incarnation de l’amour. Vous êtes deux de ses victimes, et je vous pardonne et vous aime tous les deux.
- — Oh ! merci, mon fils, je savais bien que ta grandeur d’âme nous absoudrait, s’écria ma mère passant ses feras autour de ma tête, et baignant mon visage de larmes de joie, cette fois-ci.
- — Oui, mère adorée, je vous absous, et je veux que vous viviez pour vous prouver que je vous aime davantage.
- — Il est trop tard, je ne me fais pas d’illusions, je sens que ma terrible maladie touche à sa fin.
- Tiens, mon enfant, dans ce chiffonnier, tu trouveras, avec mes dernières volontés, deux objets qui te feront reconnaître par ton père, si le hasard vous fait rencontrer un jour, et si tu crois convenable de t’en servir. Moi, je ne t’impose rien, agis d’après tes inspirations. Si cela arrive, dis-lui que je ne me suis jamais mariée et que je n’ai jamais cessé un instant de l’aimer.
- Deux jours après cette pauvre martyre de l’absurdité humaine reposait de son dernier sommeil.
- J’étais bâtard et orphelin ! ma bâtardise s’était augmentée de l’orphelinat, j’étais seul au monde, sans être aimé et sans pouvoir aimer, exécrant le monde et ses principes
- Gauthier cacha son visage entre ses mains qui tremblaient de fièvre et se mit à sangloter.
- Le Lieutenant Saussier respecta sa légitime douleur.
- Le regard fixé sur la neige qui recevait les larmes s’échappant de ses yeux, Gauthier resta dans l’anéantissement qui suit toujours un grand désespoir.
- Les deux officiers marchaient comme deux automates s’enfonçant dans la neige, sans avoir idée du chemin qu’ils faisaient, tant ils étaient absorbés par la pensée qui les occupait.
- Enfin le Sous-Lieutenant s’arrêta court, et secouant la tête comme pour chasser la lourdeur qui le tourmentait, il dit à son ami :
- — Eh bien ! comprends-tu à présent cette humeur sombre, cette amertume qui ne me quitte jamais et qui fa tant intrigué ?
- — Oui, je la comprends et la partage, mon pauvre ami; combien tu dois souffrir, répondit le Lieutenant Saussier lui serrant la main.
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- — Les tortures de l’inquisition ne sont pas comparables à celles que j’endure.
- Et comprends-tu aussi, pourquoi je m’informe des chefs qui commandent l’ennemi que nous attaquons? car il doit être aujourd’hui au moins Général.
- — Oui !...oui !....c’est terrible !
- — Affreux!
- Sébastopol était assiégé depuis le 6 octobre 1854. Le maréchal Canrobert commandait en chef les assiégents avec Lord Raglan.
- Les Princes Mentschiskoff et Todtleben, leur résistaient avec énergie.
- La vue de la ville, qui n’étaient plus qu’un monceau de ruines, exaspéra le commandant en chef de l’armée russe, qui ordonna de hasarder une sortie ; mais les Français, les Anglais et les Sardes étaient sur leurs gardes et repoussèrent cette tentative désespérée.
- L’attaque fut terrible, et l’héroïsme de part et d’autre sublime. Les plus aguerris des assiégés se portèrent du côtés où les Français se trouvaient retranchés, préférant avoir à faire à la furia francesa qu’à la lenteur et au calme britanniques.
- Le combat était tenace et acharné.
- Profitant de la confusion qui se mit parmi les Français, par suite de la mort de leur chef qui les commandaient, les Russes réussirent à s’emparer de la première tranchée.
- Mais les assiégeants reçurent du renfort, et la mêlée devint effroyable entre la première et la deuxième tranchée.
- Deux jeunes officiers qui combattaient ensemble, se faisaient remarquer par leur bravoure et leur impétuosité; ils étaient au premier rang, entraînant leurs soldats et sabrant à droite et à gauche avec une furie insensée.
- Un d’eux s’était avancé plus que l’autre, et debout sur la première tranchée qu’il avait réussi à reprendre, encourageait ses hommes à le suivre.
- Tout à coup on le voit diriger son pistolet vers un chef Russe qui. s’apercevant que l’ennemi reprenait pied avait lancé son cheval sur la position et tournant la tèle en arrière, criait à ses soldats d’avancer.
- Un autre cavalier, qui vit le danger que courait son supérieur, se mit devant lui pour le garantir de son corps, et lui cria :
- — Prenez garde, Général Porthikopoff.
- A ce cri, l’officier français laissa tomber l’arme meurtrière et resta sur place comme paralysé regardant le général ennemi. Puis, il porta la main à la poitrine, et roula de la position qu’il occupait du côté des Russes.
- Aussitôt l’avertissement donné, le Prince avait dirigé son pistolet sur son ennemi, et l’avait atteint en pleine poitrine.
- L’autre officier qui était accouru près de son ami lors-
- j qu’il avait entendu prononcer le nom du Général, voyant i tomber son camarade, s’écria :
- — Destin funeste.
- Puis, entraînant ses hommes un peu à droite, où la force de l’ennemi s’était portée, il leur cria avec rage et désespoir :
- — Par ici, vous autres, suivez-moi.
- Des soldats russes s'étaient élancés sur l’officier français pour l’achever, mais il leur fit un geste de la main, et leur dit qu’il désirait avant de mourir parler à leur général.
- Le Prince le fit apporter près de lui, et après avoir donné quelques ordres lui demanda:
- — Que me voulez-vous et pourquoi n’avez-vous pas tiré sur moi ?
- — Je ne le pouvais pas.
- — Qui vous en a empêché ?
- - Le devoir
- — Je ne vous comprends pas.
- — Ceci vous le fera comprendre, dit le Français déboutonnant sa tunique, et présentant au général une lettre, un médaillon et un petit écrin.
- — Que signifie? dit le Prince prenant les objets avec surprise.
- — Voyez.
- — Mon portrait et celui de Madelaine ? s’écria le Russe, examinant le médaillon. Puis avec stupeur, ouvrant l’écrin.
- — La bague que je lui ai donné le jour de nos fiançailles?
- Mais, d’uù tenez vous ceci?
- — Lisez.
- Lorsque le Prince eut parcouru la lettre:
- — Vous êtes?
- — Nicolas Gauthier.
- — Et votre mère !
- — Morte pour vous.
- — Ce n’est pas vrai elle s’était mariée avec un autre.
- — Ma mère ne s’est jamais mariée, elle vous a toujours aimé votre nom est le dernier qu’elle ait prononcé Continuez à lire.
- Machinalement le général reprit la lecture, et dit désespérément en embrassant avec passion le médaillon:
- — C’est vrai... Je savais bien que ma Madelaine bien-aimée ne pouvait être parjure, Pauvre et digne femme!
- Puis à Gauthier :
- José de Campos.
- A suivre.
- | Le Directeur Gérant : GODIN
- (juin — imo. Baré.
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- 11 ’ Année.Tome 11.— N‘ 469 Le numéro Hebdomadaire 20 ç.
- Dimanche 4 Septembre 1887
- LE DEVOIR
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BOREAD
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à U. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- ON S'ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- France
- Union postale
- On an ... 10 tr. *» Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 tt
- On an. . . 11 fr. »» Autres pays
- On an. . . . 13 fr. 60
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Protection et neutralité sociales. — Nouvelles du Familistère.— Fête de l'enfance au Familistère.
- — Un projet d’assurance obligatoire.— Congrès international rationaliste de 1881. — Un décret de guerre civile. — Aphorismes et préceptes sociaux.— Une fête républicaine à Guise.— Faits politiques et sociaux.— La grève de Montataire.
- — La production du blé anx Etats-Unis.— Une loi morale.— Les muets qui parlent. — Le lieutenant Gauthier.— Etat-civil du Familistère.
- PROTECTION
- ET NEUTRALITE SOCIALES
- Le Discours de M. Rouyier.
- Nous avons, dans le dernier numéro de ce recueil, analysé les lignes générales du discours prononcé par M. Rouvier et montré qu’il n’avait nullement dissipé l’équivoque créé par l’attitude de la droite, apportant en toute circonstance son appui efficace au gouvernement. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ; que la politique du gouvernement soit une politique républicaine ou Qon républicaine. Il n’y a pas de milieu: Ou le gouvernement réformera les abus ou il les aggra-vera. Gouverner, en effet, c’est diriger l’impulsion sociale d’un pays, s’appuyer sur des intérêts qu’on soutient par cela même, et à cette heure, les inté-rets sont antagoniques, par suite des inégalités Profondes et de toute nature que des siècles d’op-
- pression et d’injustice ont accumulées. Ce sont ces inégalités qu’il faut faire disparaître. Il faut accorder les intérêts — en protégeant les plus faibles, ceux qui, dans la lutte sociale, sous notre régime de concurrence anarchique, sont fatalement sacrifiés, quand ils sont abandonnés à eux mêmes. L’abstention du pouvoir préchée par les apôtres du laissez-faire est une utopie. Le gouvernement ne peut pas s’abstenir de gouverner. Donc, il convient de définir dans quel sens il gouvernera.
- M. Rouvier a dit que son ministère serait un ministère de réformes pratiques, un ministère d’affaires, dont l’ambition n’est pas bien grande, car il se contentera de faire les affaires du pays.
- Voyons donc comment :
- A cet égard il nous paraît intéressant de revenir sur le discours de l’Hôtel Continental, moins à cause des déclarations même de M. Rouvier que de l’échange d’idées économiques qui a eu lieu entre lui et les organisateurs du banquet. Aucun journal, si ce n’est le Temps, n’a prêté grande attention aux allocutions prononcées par les hôtes du ministre. Le discours de celui-ci était pourtant une réponse aux harangues de ceux-là : des commerçants, des hommes d’affaires, comme on dit dans la langue barbare de certains milieux parisiens.
- Les honorables interlocuteurs de M. Rouvier, ont fondé à Paris un comptoir d’échantillons de jouets, de joaillerie, de bijouterie, etc. Ils sont les intermédiaires naturel entre l’étranger et le fabricant de cetle industrie spéciale, légère, au cachet et au bon goût français, connue dans le monde
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- entier sous le nom d’article de Paris. La contrefa- , çon allemande a, dans les derniers temps, vigoureusement poussé la concurrence aux reins cette industrie, jadis sans rivale,, qu’on contrefait aujourd’hui, mais dont on ne fait pas les produits, parce ! que s’il est possible à nos voisins d’imiter et de copier, ils ne sauraient rivaliser avec la faculté créatrice de ces ouvriers spéciaux de Paris qui sont des artistes.
- Eh bien ! les discours de MM. Labié et Pean ont tous les deux roulé sur la nécessité d’applanir au commerce les obstacles qui entravent son extension, qui paralysent l’exportation... Laconcurrence étrangère ! tel a été le thème développé par ces exportateurs. Tant il est vrai que le pouvoir ne saurait faire un pas, demander un conseil, sans que, aussitôt, les intérêts se réclament de son influence et de sa protection !
- Certes, nous ne méconnaissons pas ce que la concurrence étrangère importe à notre industrie. Cependant, si les industriels fabriquent surtout pour l’étranger ; si les commerçants dont les relations sont principalement extérieures ont à redouter cette concurrence, il est une catégorie de citoyens pour lesquels cette concurrence n’est pas moins redoutable. Je veux parler des ouvriers français, dont le salaire décroît, sous l’influencé des immigrations incessantes d’ouvriers étrangers allemands, italiens, espagnols, belges, dans notre pays. De ceux-là, il n’a pas été question. Par un singulier jeu de mots, profondément triste, les industriels, les classes dirigeantes disent au gouvernement: Donnez, par une sage politique de réformes, une impulsion nouvelle au travail national. Cela signifie : Protégez nos industries. Et l’ouvrier ? Je sais bien que si l’industrie a quelques années de prospérité, les salaires ont chance de hausser légèrement. Encore l’abondance des bras sur le marché du travail est si grande que cette hausse est fort problématique. Dans tous les cas, elle ne compensera pas les souffrances et les privations endurées pendant la période des chômages et elle ne préviendra pas celle-ci. Mais d’augmenter les salaires, de faire intervenir l’Etat, comme nous le demandons au Devoir pour assurerun minimum de subsistance à la famillle ouvrière, qui se soucie? Quand les ouvriers s’assemblent, cette réforme fait souvent l’objet de leurs revendications. Seulement, comme la classe ouvrière n’a jamais l’occasion d’énumérer ses doléances et ses désiderata à l’Hôtel Continental au président du cabinet, ses > endications restent lettre morte.
- i La doctrine du chacun pour soi, Dieu pour personne est de nos jours pratiquée couramment; les hôtes de M. Rouvier ont surtout insisté sur l’importance du Commerce. « C’est la boutique française | qui paie J'impôt ! » s’est écrié M. Péan. Celle assertion est inexacte. C’est le travailleur qui paie l’impôt ; le travailleur qui produit aussi bien les ressources du fisc que toutes les autres; et quand toutes les prélibations sur le produit de son travail ont été opérées, que lui reste-t-il ? Le plus souvent, la misère pour lui et pour les siens — toujours un avenir incertain, qufe rien ne garantit du chômage, d’une baisse subite de salaire.
- Nous avions donc raison de dire en commençant que les intérêts divers assaillaient le gouvernement de toutes parts ; qu’il ne pouvait prendre une décision. sans favoriser ceux-ci au détriment de ceux-là ; les invitations directes de MM. les fondateurs du Comptoir des jouets de Paris confirment notre manière de voir, conforme à la vérité des faits.
- Seulement, parmi ces intérêts en antagonisme, il en est de plus ou moins bornés; les uns sont limités à quelques personnes, les autres s’étendent à la masse entière de la population. Les uns, ont été créés par des privilèges et des monopoles antérieurs, ils sont exclusifs de toute justice sociale, tandis que la protection des autres constituerait, au contraire, un acte de réparation sociale.
- Or, qu’a répondu M. Rouvier, abstraction faite des explications politiques qu’il devait fournir ?
- Il faut bien reconnaître que l’honorable chef du ministère a répondu à cescommerçantsenministre que des commerçants sollicitent. « Je ne suis pas un nouveau venu, a-t-il dit, pour les adhérents des comptoirs d’échantillons. Dès le premier jour je me suis intéressé à leur entreprise... On peut parler le langage des affaires à des hommes qui représentent les cadres de l’armée du travail. J’ai pris note avec soin de vos préoccupations : modifications à la loi sur les faillites, révision des impôts... » Ainsi a répondu M. Rouvier.
- Certes, la loi sur les faillites, a une importance considérable. On conviendra cependant que la solution de ces questions diverses ne sont que secondaires, relativement à la question sociale proprement dite, dont le problème douloureux agite si tragiquement le xixe siècle.
- Quant à la réforme des impôts, M. Rouvier a dit que c'était là « le grand problème ». En effet, c’est le nœud gordien aujourd'hui de la question économique. — « Nous avions promis un budget en i équilibre, a-t-il encore dit ; nous avons tenu notre
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- parole. » Il y a un mois, nous avons vérifié l’équilibre budgétaire et nous avons dû constater que cet équilibre n’élait qu’une suite d’interversions et d’artifices de comptabilité du genre decelui auquel M. Spuller ministre de l’instruction publique, vient de se livrer la semaine dernière. Ce ministre, en effet, a annoncé dans les journaux qu’il venait de procéder à une économie de 10 millions sur les dépenses de son ministère. Et cette économie consiste en ceci : à diminuer, à la charge des communes, les subventions annuelles de l’État pour une somme de 10 millions. Toutes les autres économies ont consisté dans des mesures de la nature de celle-là Est-ce là une réforme ?
- « Avant de mieux repartir les impôts, il ne faut pas les augmenter, » lisons-nous encore dans le discours de M. Rouvier. Eh! mais si l’augmentation n’est qu’apparente,en. ce sens qu’elle provienne simplement des moins-values, il faut songer à prévenir ces moins-values par une nouvelle répartition. Parce que c’est l’inégalité du poids des charges qui cause les manquants,et les manquants déterminant à leur tour de fausses évaluations.
- « Ce programme, n’est pas retentissant, continue notre ministre, mais nous pensons qu’il est de nature à donner satisfaction au pays. C’est surtout aux réformes d’ordre pratique qu’il faut s’appliquer, parce que celles-ci peuvent se réaliser sans blesser ni diviserpersonne. Parexemple,lasuppressiondes octrois serait beaucoup plus profitable à la masse du pays que la séparation de l’Église et de l’État. »
- Ces dernières paroles ont été couvertes d’applaudissements. Nous avons cherché vainement dans la suite le passage contenant les moyens pratiques de supprimer les octrois et nous ne l’avons pas trouvé. Que signifie dès lors cette comparaison établie entre les deux mesures ? La séparation de l’Église et de l’État, est une économie nette de 75 millions au bas-mot. Le peuple ne serait certainement ni divisé ni blessé par la remise de ce denier annuel. Sans compter le bien moral et intellectuel qu’une telle mesure lui ferait. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Malheureusement, M. Rouler, tout en se vantant d’être un ministre pratique, ne nous a pas dit quand et comment il opérerait la Oppression des octrois...
- Il ne pouvait pas nous le dire !
- h ne pouvait pas nous le dire, parce que, contient la politique d’imprévoyance et d’impéritie ^e ses prèdé^ sseurs, il entend louvoyer comme eilx à travers' les intérêts multiples qui se croisent.
- *1 a fait à ses convives un discours de commerçant, i
- non un discours de réformateur. IL a examiné la question par son petit côté. Et c’est pourquoi son discours au point de vue économique et social est encore plus vide qu’au point de vue politique,plein d’équivoques et de sous-entendus, de déclarations vagues, de promesses puériles.
- Pour supprimer les octrois, pour mieux répartir les impôts, il faut que l’État s’adresse à la source de la richesse,non au salarié, comme il fait aujourd’hui. Nous en avons maintes fois indiqué le moyen. L’Hérédité del’Etatpermettraitdefaire face à toutes les dépenses. Mais le ministère veut s’en tenir aux errements anciens, parce qu’il manque de vues à la fois généreuses, élevées et pratiques sur la situation actuelle.
- Les vues pratiques surlout lui font défaut. Vivre au jour le jour, en promettant aujourd’hui aux commerçants, demain aux fabricants, aux sucres, aux alcools, tel semble le plan formé par M. Rouvier. Eh bien ! vivre ainsi n’est pas vivre : c’est creuser sa chute.
- Hélas! non seulement la sienne propre, mais la chûte de tous, car la politique sociale de neutralité proclamée par M. Rouvier est une politique révolutionnaire au premier chef. Elle est grosse de tempêtes et d’orages prochains dont nul ne saurait prévoir les suites. Au contraire la politique de protection sociale que l’Hérédité de l’État permettrait d’inaugurer est une politique ’de paix et de conciliation la seule féconde, pouvant porter des fruits.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Une assemblée générale des associés de la société du Familistère a eu lieu dimanche dernier, 2 août'
- Ont été proclamés:
- Associés
- Messieurs Migrenne Alfred — Nicolas Jules -* Venet Joseph-Isidore.
- *
- * *
- Le 13 du même mois, le conseil de Gérance avait procédé à la réception,en qualité de sociétaires ou de participants, des personnes dont la liste suit.
- Sociétaires
- Madame Bocheux, née Méreaux Emilienne ; Mademoiselle Mismaque Laure; Messieurs Car-pentier-Burlet — Compère Léon — Delvigne Edmond — Donnet Arthur — Halkin Louis — Lanoy François — Lefèvre Camille — Lefèvre Ernest — Macaigne Auguste •— Moreau Jean —
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- Nicolas Emile — Péteau Léon — Pré Jules — Tel-lier Elisée.
- Participants
- Madame Poquet née Boucher Eugénie ; Messieurs Buridant Henri — Devillers Louis-Eugène — Doyen Albert— Duplaquet Georges — Franqueville Victor — Gernelle Camille — Grançon Virgile — Gra-vet Léon — Houdin Aristide — Joseph Edmond dit Fernand — Lafïblé Alfred — Lairloup Alfred — Larmoyeux Léandre — Lefranc Gédéon — Méresse Jules Constant — Poulet Edouard — Ribeau Eugène — Roger Jules — Sarrazin Alfred — Venet Émile Joseph.
- FETE DE L’ENFANCE
- AD FAMILISTÈRE
- PROGRAMME ET ORGANISATION DE LA CÉRÉMONIE
- Réunion à 2hl/4, dans la cour de l’aile gauche, pour les Conseils d’administration de l’usine et du Familistère, les Bureaux des comités, des caisses, et les Associés.
- Les Enfants des Ecoles se rendront au Pavillon Central ; dans la cour de l’aile gauche, la musique avec sa bannière, les pompiers, les archers et la société de gymnastique.
- A 2h.l/2 marche des groupes vers la cour centrale pour former le cortège; les pompiers prennent place au fond de la cour, derrière les enfants; les gymnastes, le long des magasins d’épicerie; les Conseils, au Centre de la cour avec les comités, les associés, les employés,lamusique et les archers devant le passage du Pouponnât.
- A 2h.3/4 — Défilé — Les sapeurs, les tambours, les trompettes, les pompiers, les gymnastes, les enfants, la musique, M. Godin et Madame Godin, le Conseil de Gérance et les divers Conseils, les Présidents et secrétaires des comités et caisses de l’association, les services, les employés et les archers.
- Le Conseil de Gérance, les Conseils du Familistère et de l’usine, le Conseil de Surveillance, les présidents et secrétaires des caisses de l’association ainsi que la musique, prendront place sur la scène. Les pompiers, les gymnastes et les archers prendront place au parterre sous les galeries, les habitants du Familistère, les employés de l’usine>
- ainsi que leurs invités, prendront place aux galeries. Les loges resteront réservées aux invités de M. Godin.
- Les parents qui auraient quelque chose à distribuer à leurs petits enfants pendant la cérémonie sont priés de ne le faire qu’au moment où ceux du bambinat et du Pouponnât sortiront dans la cour, afin de ne pas troubler l’ordre et le calme nécessaires à la cérémonie.
- Lorsque la cérémonie sera terminée, les personnes qui auront pris place sur la scène, les enfants et les pompiers, gymnastes et archers, sortiront par les portes donnant sur les cours latérales, les personnes placées aux galeries sortiront par la grande porto.
- Le cortège se reformera dans le même ordre qu’à l’arrivée, et retournera vers la cour du pavillon centrai pour venir se séparer dans la cour de l’aile droite, après l’exécution d’un morceau d’har-inunie.
- PROGRAMME DE LA CÉRÉMONIE.
- Grande Ouverture par lasociété philharmonique— Chœur par les enfants — Morceau d’harmonie — Discours de M. Godin — Morceau d’harmonie — Chœur par les enfants — Distribution des prix — Morceau d’harmonie.
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- Un projet d’assurance obligatoire.
- Notre confrère le Courrier de Londres publie une intéressante analyse d’un projet d’assurance qui doit, dans la pensée de son auteur, mettre fin au paupérisme. Nous en publions les principaux passages en déclinant,bien entendu, toutes respom sabilité des vues sociales émises par notre confrère, touchant le développement du paupérisme. Cependant ses critiques du projet qu’il expose paraissent fondées, et elles nous montrent, une fois de plus, combien la question sociale est complexe et pour être résolue, elle nécessite une voie de synthèse réformatrice partant de principes généraux, non de points de vue particuliers dont le moindre inconvénient est d’être nécessairement incomplets.
- Quoiqu’il en soit voici l’analyse de notre confrère :
- La question du paupérisme vient de fournir à un chanoine de l’Eglise anglicane , le révérend Blaekley, l’accasion de formuler un projet d’assurance nationale destiné, sinon à combattre le paupérisme du moins à en atténuer considérablement les effets.
- L’auteur ayant saisi le gouvernement, la presse et le pü-blic de son projet, et ce projet, paraissant rencontrer dans les
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- cercles officiels une certaine approbation, nous allons l’étudier avec le soin que comporte une semblable question.
- Le paupérisme, qui existe avec l’humanité, se transforme dans ses manifestations avecles phases diverses de l’organisation sociale. Individuel, à l’origine, il devient collectif par le fait même du fonctionnement de cette organisation. C’est là le point dont la plupart des réformateurs négligent de tenir compte.
- Le développement énorme de la population dans un pays comme l’Angleterre qui ne peut subvenir aux besoins de cette population ; le développement non moins énorme de la concurrence industrielle étrangère ; les crises commerciales qui, pour ce même pays, résultent principalement de cette concurrence: — telles sont les causes extérieures et de fait qui produisent en même temps que le paupérisme le malaise général, et paralysent l’activité nationale, créatrice de la richesse publique,
- Pratiquement, le projet du chanoine Blackley se réduit à abolir la taxes des pauvres et à la remplacer par une assurance obligatoire. Les primes, très modiques, seraient perçues par les collecteurs des taxes de la même manière qu’ils perçoivent les contributions. Cette prime équivaudrait à notre taxe personnelle, avec cette différence qu’elle aurait, comme on l’a compris, l’avantage de se transformer en assurance. A un âge fixé par le projet, ou en cas de maladie ou d’infirmité, le contribuable devenu assuré recevrait de l’Etat ou de la paroisse, une allocation de 4 schellings par semaine mais à la condition d’être indigent, perspective toute prévoyante de l’auteur, mais qui en dit beaucoup contre son système.
- Un moment de réflexion suffit à démontrer que ce plan d’assurance ne peut avoir qu’un effet restreint dans la pratique. Il s’applique aux deux sexes, il est vrai ; il donne l’avantage de la société, de secours mutuels à deux qui ne font point encore partie de semblables sociétés, c’est encore vrai ; mais en résulte-t-il que la taxes des pauvres (qui est, cette année, d’environ un franc par livre sterling du montant du loyer) disparaîtra tout à fait?
- C’est ce qu’il s’agit d’examiner. Le chanoine Blackley n’a en vue que deux catégories de pauvres, la première composée de ceux que la maladie ou un accident physique rend incapables de travailler ; la seconde formée des vieillards des deux sexes tombés à la charge de la paroisse.
- Dans le premier cas, les sociétés de secours mutuels, les institutions charitables, les hôpitaux, l’assistance particulière font leur office en suppléant à l’assurance. Ceux dont la maladie où les infirmités sont incurables deviennent assimilés aux vieillards indigents des deux sexes qui incombent à l’assistance administrative.
- Bien que les pauvres âgés soient nombreux, ils ne forment seulement qu’une fraction de la classe pauvre proprement dite. Ceux qui terminent leur vie au workhouse (dépôt de mendicité) n’ont, règle générale, pas de famille, et il est douteux
- que les quatre schellings (cinq francs) par semaine du projet du chanoine Blackley puissent leur permettre de subvenir aux frais de logement, de nourriture, d’habillement et d’entretien.
- Les ménages les plus misérables de la grande famille ouvrière s’imposent les plus dures privations pour empêcher les ascendants vieux et infirmes de finir leurs jours dans cet asile dont le nom seul les fait frémir.
- La classe, très nombreuse encore, des veuves et des orphelins ne retirerait aucun avantage de l’adoption du projet du très honorable chanoine. Les statistiques des sociétés de secours mutuels qui soutiennent les veuves et les orphelins de leurs membres décédés, et, entr’autres, les statistiques des sociétés d’aide et de protection permanente aux veuves et aux orphelins des mineurs, établissent que cette classe d’assistés est de beaucoup plus nombreuse que celle des membres âgés ou infirmes.
- Si ces sociétés n’existaient pas, les vieillards qu’elles assistent seraient à la charge de l’assistance publique, tandis que les veuves et les orphelins seraient abandonnés. Le projet du révérend Blackley ne vise pas cette classe intéressante, on le voit; mais, d’après lui cependant, aussitôt que les enfants seront en âge de gagner le pain de la famille une certaine partie de leur salaire viendrait concourir à la formation du fond de l’assurance, aux avantages de laquelle ils ne seraient pas appelés à participer.
- Une autre classe de pauvres, qui est sans doute la plus nombreuse, celle des ouvriers sans travail, ne relirait non plus aucun avantage de l’exécution du projet. Les bilans des Trade Unions montrent que les dépenses les plus lourdes sont celles occasionnées par le soutien de leurs adhérents, pendant les périodes de chômages, et les contribuables (ratepayers) admettent librement que le fardeau de la taxe des pauvres ne pourrait être supporté par les seules unions syndicales. Qmand la pauvreté est si intense parmi les classes ouvrières les plus prévoyantes, les conditions des autres classes ouvrières, inférieures aux précédentes sous le rapport du salaire et de la prévoyance, sont plus mauvaises encore, et le projet dont le chanoine Blackley est l’auteur, n’y pourvoit pas davantage.
- La population pauvre du East End de Londres et celle de tous les bas quartiers des grandes villes d’Angleterre, ne doivent pas leur état misérable à la vieillesse ou à la maladie. De même pour les ouvriers dont la condition est identique. Quand les contribuables trouveront, après avoir payé leur dix ou vingt livres sterling â l’Etat, que les deux classes de pauvres, les veuves et les orphelins, également les ouvriers sans jravail (unemployed), demanderont encore le concours de la taxe des pauvres, ils seront inévitablement surpris que le chanoine Blackley ait pu décider les pouvoirs publics à faire un essai évidemment condamné d’avance par ceux qui se sont donné la peine de le discuter sérieusement.
- Dans notre prochain numéro nous examinerons encore de
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- plus prés ce projet, qui a pu, paraît-il, satisfaire des hommes j d’État, ou réputés tels,, beaucoup de membres influents du Parlement, et un grand nombre de journaux, y compris un organe considérable et considéré, le Spectator.
- Congrès international rationaliste de 1887
- Le congrès international de la Fédération universelle des Sociétés de Libre-Pensée aura lieu cette année à LONDRES les samedi 10, dimanche 11, et lundi 12 septembre 1887.
- Voici les questions qui composent l’ordre du jour du Congrès de Londres.
- 1° L’enseignement laïque — Cet enseignement doit-il être neutre dans le sens d indifférent aux dogmes religieux, ou doit-il être nettement hostile aux croyances religieuses?
- 2° Qu’est-ce que la Libre Pensée? — Examen des doctrines philosophiques : Spiritualisme, Matérialisme, Positivisme.
- 3° Peut-on séparer la question de Libre Pensée de la question sociale?
- 4° Du rôle social de la Libre Pensée dans le passé, dans le présent et dans l’avenir.
- 5° De l’influence de l’hypnotisme sur la responsabilité morale.
- 6° Laïcisation de la sépulture.— Crémation.
- N. B. Prière d’envoyer les cotisations et les contributions pécuniaires quelconques, au Trésorier, (2 bis, rue de la Fontaine, Borgerhout, Anvers) ; et les mémoires et travaux divers à l’Archiviste, ( 7, Courte rue Fontainas, St-Gilles-Bruxelles ), afin qu’ils puissent être classés et réunis en vue du Congrès.
- Pour toute information à Londres,, s’adresser à M. Charles Branlaugh, 20, CircusRoad, St John’s Wood, London,
- N. W.
- UN DECRET DE GUERRE CIVILE
- C’est ainsi qu’on qualifie le bill de coercition que le Parlement anglais vient de voter, malgré les efforts désespérés de M. Glastone pour éviter la consommation de cette provocation directe à la-guerre civile.
- M. Auguste Vaoquerie publie dans le Rappel un intéressant parallèle entre la politique de conciliation suivie par les deux gouvernements monarchique et républicain des deux côtés delà Manche, et voici, des détails intéressants sur l’exaspération produite par le vote du bill et comment il jugq le nouvel acte d’oppression commis par l’Angleterre sur Plie sœur.
- Mercredi soir, à Dublin, l’annonce d’un meeting avait attiré tant de monde que la salle de la Rotonde n’en a pas pu con-
- tenir le tiers et qu’il a fallu décider qu’au lieu d’un meeting on en ferait trois.
- Il s’agissait de la proclamation par laquelle le gouvernement de Londres a ménacé comme « illégale et dangeureuse » la Ligue nationale irlandaise.
- Le premier meeting était présidé par M. Sullivan, maire de Dublin et membre de la Chambre des communes. D’autres membres de la Chambre, MM. Jacob Bright, Cobb,Ahldane Sutterland, Fenwick, Dillon, O'Brien, Harrington, Kenny Galbraith, etc., étaient présents. On a commencé par jouer le God save Ireland. Puis les discours ont éclaté.
- — Nous mépr isons la proclamation du gouvernement, a dit le lord-maire.
- — Le gouvernement veut une lutte avec la Ligue, a dit M. John Dillon ; soit*, et que l’un des deux reste sur le carreau ! La Ligue nationale ne se dissoudra pas ; le seul changement que produira la proclamation c’est que nous serons moins scrupuleux à l’avenir que ne l’avons été jusqu a présent, et qu’au lieu d'inviter les malheureux tenanciers à demander moins qu’il ne leur est dû, nous leur dirons: Doublez vos demandes ! Que le gouvernement le sache bien rien ne nous empêchera de fouler sa proclamation aux pieds.
- Tous les orateurs ont parlé dans ce sens. Un autre membre du Parlement, M. Cobb, a été le plus vif, — Résistons jusqu’au bout ! s’est-il écrié. On nous dira que nous sortons de la légalité ? Voilà une objection qui m’est bien égale ! Et il a ajouté un mot qui a dû faire froid au cou de la reine : — Les Anglais, eux, se sont bien souciés de rester dans la légalité quand ils ont coupé la tête de Charles 1er !
- Si violentes qu’aient été les paroles et si violentes que puissent être leurs conséquences, elles s’expliquent par la vie qui est faite à l’Irlande.
- Depuis deux cents ans, l’Irlande est propriété anglaise. Les quatres cinquièmes de son sol sont à des lords anglais, qui ne mangent même pas chez elle ce que leur donne son travail. De là une misère inouïe, telle qu’en moins d’un demi-siècle un million deux cent vingt-cinq mille Irlandais sont morts de faim. Ajoutez à cela quatre millions qui ont dû émigrer faute de pain, trois millions et demi qui ont été expulsés ou qui ont fui pour échapper à des poursuites, et vous arrivez à une dépopulation de neuf millions en cinquante ans C’est près du double ce qu’il reste de population à l’Irlande.
- Les propriétaires des quatre cinquièmes du sol essayent de se justifier de cette effroyable misère en accusant les Irlandais de paresse et d’ivrognerie. A quoi un de nos confrères, le XIXe siècle, répond très justement que ceux que la faim a chassés de chez eux ont fondé en Amérique des colonies florissantes. 11 est bien difficile de croire que des gens qui s’embarquent : paresseux et ivrognes débarquent actifs et sobres. Mais ce ^ n’est pas d’aujourd’hui que qui veut noyer son chien l’accuse
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- de 1a rage et Çue Prend leur Pa‘n aux autres ^es accuse de le boire.
- le lendemain du jour où il y a eu à Dublin le meeting de ja salle de la Rotonde, il y a eu à Londres la séance de la Chambre des communes. Il faudrait une forte naïveté pour croire que Londres a parlé comme Dublin. Cependant la cause de l’Irlande a été plaidée jeudi comme mercredi, et par un Anglais et par un Anglais qui est le vrai homme d’Etat de l'Angleterre.
- M. Gladstone a demandé le retrait de la proclamation contre la Ligue. — Etes-vous fou ? a répondu le gouvernement. Vous ne savez donc pas ce que c’est que la Ligue ? Vous ne savez donc pas qu’elle a désigné à l’extermination plus de cinq mille personnes : Et M. Balfour a déclaré que M. Gladstone qu’il n’avait pas seulement perdu tout bon sens, qu’il avait perdu toute moralité !
- Donc, le gouvernement anglais va persévérer dans sa politique à outrance contre l’Irlande. Donc, il va maintenir une menace à laquelle l’Irlande n’obéira pas. Donc la querelle va s’exaspérer. Donc, les deuxiies-sœurs vont être sœurs, comme Eléocle et Polynice étaient frères,et l’on va se battre « jusqu’à ce que l’un des deux adversaires reste sur le carreau ». C’est cet idéal de fraternité, de paix,de sécurité que les restes des deux partis monarchiques ont, ces jours derniers, proposé à la France.
- Cependant il serait injuste de dire que toute la population anglaise s’associe à la tyrannie que le gouvernement britannique exerce sur la malheureuse Irlande. Il n’en est rien : à preuve, la manifestation récemment faite à Londres par les socialistes en faveur du douloureux peuple irlandais.
- Samedi soir a eu lieu une manifestation ouvrière à Trafal-gar-Square contre l’interdiction de la Ligue nationale.
- De nombreux groupes des divers quartiers se sont rendus en procession au square, précédés de drapeaux.
- Plusieurs discours ont été prononcés contre le bill de coercition irlandais. Au nombre des orateurs qui ont pris la parole se trouvaient les députés Biggar et Nolau.
- Les manifestants ont adopté des résolutions blâmant l’interdiction de la Ligue, mesure qui, à leurs yeux, constitue une ingérence de l’Etat dans le droit d’association. Ils ont, en outre, affirmé le devoir pour tous les assistants de soutenir la Ligue dans sa résistance contre le bill de coercition.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Production
- Mettre les hommes en état de consommer, c’est les mettre en état de produire, cest ouvrir au travail son essor naturel.
- Une Fête républicaine à Guise.
- Nous croyons être agréable aux lecteurs du Devoir, en reproduisant dans ses colonnes le compte-rendu suivant d’une fête républicaine, qui a récemment eu lieu à Guise, fêle à laquelle assistait M. Godin et où il a pris la parole.
- Les idées échangées dans cette pacifique assemblée montrent que l’esprit public, loin de se désintéresser des problèmes sociaux, de s’en effrayer, comme le prétendent nos gouvernements, se préoccupe au contraire vivement de leur solution, la désire même, car ils sont le seul obstacle sérieux à la paix publique.
- Nous reproduisons intégralement le compte-rendu d’un journal de la localité, la Publicité :
- « La Société d’éducation civique et de propagande républicaine du canton de Guise, a organisé une petite fête dimanche dernier , pour l’inauguration de son local, situé au calé du Jeu de Paume. Plusieurs invités, parmi lesquels M. Doumer, directeur de la Tribune, avaient bien voulu nous apporter leur concours. Parmi les décorations de la salle, on remarquait un buste de la République entouré d’un trophée de drapeaux tricolores. La salle était entièrement pleine ; à 4 h. 1/2 du soir, M. Carlier, de Proix, président de la société, ouvre la séance et prononce le discours suivant :
- Messieurs,
- Honneur à la presse républicaine !
- Au nom de la société républicaine de Guise, je souhaite la bienvenue à M. Doumer ; je le remercie de l’empressement qu’il a mis à répondre â notre appel. Je remercie les vaillants républicains qui sont venus fêter avec nous l’inauguration de notre nouveau local.
- Nous fêtons cette inauguration avec d’autant plus de joie que nous fêtons en même temps le développement de la Société de propagande républicaine et d’instruction civique ; puissions-nous inaugurer l’ére des réformes démocratiques et de la pacification sociale ! C’est là notre but, nous le poursuivons sans relâche, au prix de tous les sacrifices parce que nous savons que nous travaillons pour la grandeur et la prospérité de la France, pour le bonheur de l’humanité. Admira-rateurs de l’œuvre de la grande révolution, pénétrés de la vérité des principes qu’elle a proclamés, nous voulons les continuer. Il ne suffît pas de proclamer la liberté, l’égalité, la fraternité. Il ne suffit pas que ces mots qui ont bouleversé le monde, soient inscrits au frontispice de nos monuments, il faut qu’ils entrent désormais dans la pratique de la vie sociale.
- Il est temps de faire table rase des préjugés ridicules des traditions surannées, des privilèges vexatoires des monopoles injustes que la monarchie a légués à la République. La République conservatrice a fait son temps, c’est la monarchie sans roi, avec une étiquette républicaine ; elle ne pouva t être qu’une transition. La République sera démocratique, c’est la
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- condition de son existence. Us sont bien aveugles ou bien ignorants ceux qui croient qu’ils useront et abuseront toujours du pouvoir au profit d’une classe privilégiée, ceux qui croient que le peuple se laissera toujours tromper !
- Malheur aux égoïstes, aux jouisseurs satisfaits qui ne veulent pas s’occuper des souffrances du peuple, qui oublient que la solidarisé est la base fondamentale de toute société !
- L’opportunisme est usé, les réformes démocratiques avec lui ne seront jamais opportunes. Nous n’avons de croyance que dans la politique radicale,dans une politique franchement, nettement démocratique. L’opportunisme ne donnera jamais que des palliatifs, la politique radicale nous donnera les réformes sérieuses ; elle nous permettra d’abaisser cette aristocratie bourgeoise des hautes couches, qui n’a ni oublié ni renié son origine par la politique radicale. Le prolétariat pourra prendre dans la société la place que la justice imma- ' nente lui réserve.
- Lorsque nous aurons établi le nivellement social, la lutte des classes aura disparu, et nous pourrons contempler notre œuvre avec cette suprême satisfaction d’avoir fait notie devoir pour la France et la République. C’est avec ces penséps généreuses que notre société de propagande républicaine de Guise s’est formée, qu’elle s’est développée, qu’elle a travaillé. Nous sommes sûrs de ne pas rester seuls sur la brèche, lorsque nous combattrons pour l’émancipation du peuple. Tous les républicains du canton de Guise voudront se grouper autour de nous et tiendront à honneur de faire partie de la société de propagande et d’instruction civique de Guise ; tous voudront marcher avec nous vers ce but glorieux et lorsque nous fêterons le centenaire de notre immortelle révolution nous pourrons dire à nos pères de 1789 : les compatriotes de Camille Desmoulins n’ont pas dégénéré ! Vive la France ! Vive la République !
- (Bravos et applaudissements),
- M. le Président donne ensuite la parole à M. Godin. Dans un long et remarquable discours, plusieurs fois interrompu par de vifs applaudissements, l’honorable fondateur fait ressortir les inconvénients nombreux de notre système gouvernemental. Il montre que la République n’existe que de nom ; que toutes les lois, actuellement en vigueur, sont l’œuvre des monarchies et de l’empire. Par suite des gaspillages financiers et surtout des dépenses énormes de la guerre, le gouvernement est acculé à une impasse, d’où avec la meilleure volonté possible, il sera impuissant à se tirer, s’il s’obstine à se traîner dans l’ornière des préjugés politiques. Avec les errements actuels, la France marche à une révolution violente, ou à une banqueroute inévitable. Le tiers de sa fortune foncière est hypothéqué et les ministères qui se succèdent ne peuvent, malgré les expédients, réussir à équilibrer le budget, quand il faudrait, au contraire, des excédents de recettes pour éteindre la dette énorme qui nous écrase. Douze cents millions sont 1
- employés chaque année à payer les intérêts de cette dette, qui au lieu de diminuer, ne fait qu’augmenter sans cesse.
- Pour éviter le péril social qui s’avance menaçant, il faudrait
- suivant moi, deux réformes capitales, d’abord pouvoir choisir' pour nous représenter, des capacités, des hommes de valeur' dans toutes les classes de la société, mais avec le fonctionnement actuel du suffrage universel, la chose est impossible * en effet, sauf de très rares exceptions, la députation n’est accessible qu’aux citoyens ayant une grande fortune, qu’à quelques personnalités, toujours les mêmes dans chaque département et qui ne feront aucune réforme sérieuse pouvant porter atteinte a leurs privilèges et à leurs monopoles. Les inconvénients, résultant de la mauvaise organisation du suffrage universel, pourraient être facilement évités par l’élection de la Chambre au scrutin de liste national ; suivant ce système, qui est la première réforme que j’engage la société de propagande à étudier, l’égalilé du vote serait établie ; chaque citoyen aurait à incrire sur son bulletin le même nombre de candidats, 10 noms par exemple, nombre correspondant aux différents ministères. Les électeurs n’obéiraient plus à une coterie, chaque citoyen aurait le droit de voter pour le candidat de son choix, et après dépouillement des votes les 500 citoyens qui auraient obtenu le plus de suffrages, seraient proclamés députés, non d’un département ou d’un arrondissement, mais de la France entière. La Chambre, comme la société de propagande l’a déjà demandé, serait renouvelable tous les ans par moitié, et le peuple qui est le vrai souverain, aurait ainsi la possibilité de remplacer ceux de ses élus qui n’auraient pas rempli leur mandat à son entière satisfaction.
- Avec ce mode de fonctionnement du suffrage universel, nous aurions une véritable République démocratique ; le gouvernement du peuple par le peuple. Une deuxième réforme, qui me semble nécessaire, est celle de la transformrtion ou plutôt de l’abolition des impôts, qui paralysent toutes les affaires. Et cela est également facile.
- Je veux parler du projet de loi, déposé récemment sur le bureau de la Chambre, par un groupe de 50 députés les plus connus et les plus compétents. Ce projet de loi a pour but de se procurer les ressources, que tous les députés se refusent a demander à des impôts nouveaux, et qui sont nécessaires, pour équilibrer le budget, pour entreprendre de grands travaux d’utilité publique, et enfin, pour établir la mutualité nationale au profit des vieillards et des invalides du travail. Ce projet de loi a pour base l’Hérédité de l’État. La République ne demanderait rien aux citoyens pendant leur vie, mais à leui mort elle interviendrait dans l’héritage, pour une part proportionnelle représentant le concours qu’elle lui a apporté dans l’édification de sa fortune, par l’usage que celui-ci a fait de l’outillage national, tels que routes, canaux, chemins de fer, etc. D’après le projet de loi, le droit de l’État s’étendrait à tous les héritages en ligne collatérale ; l’Etat a moins de donation, deviendrait l’unique héritier du citoyen décédé.
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- Cette loi, si elle était votée par la Chambre, procurerait annuellement à l’Etat une somme d’un milliard ; ce qui permettrait aux pouvoirs publics de faire toutes les réformes promises par la République et vainement attendues jusqu’à ce jour. L’orateur en terminant, engage la société de propagande républicaine, si elle se rallie à ces projets, d’inviter la députation de l’Aisne à s’unir à leurs collègues signataires du projet pour le faire réussir.
- M. Godin est longuement applaudi. La séance est suspendue pendant quelques minutes. A la reprise de la séance, la parole est donnée à M. Migrenne, qui lit avec méthode et avec âme une pièce de vers composés spécialement par lui pour notre fête démocratique. Les applaudissements unanimes qui accueillent le poète prouvent que son travail a fait plaisir à tous. M. Doumer, le sympathique directeur de la Tribune prend ensuite la parole, il félicite d abord M. Godin du discours si important qu’il vient de prononcer. 11 constate que le proverbe qui dit : que nul n’est prophète dans son pays, est une fois de plus justifié, M. Godin qui est un penseur profond un précurseur, jetant à pleines mains de grandes idées, n’est pas apprécié comme il le mérite, ni à Guise, ni dans le département, ni même en France, mais à l’étranger, son oeuvre immense est plus connue et son nom plus populaire. M. Godin comme tous les hommes de valeur, a un tort, celui d’être en avance sur son siècle. L’orateur aborde ensuite le sujet de sa conférence : de la popularité dans une démocratie.
- Il fait allusion à tout le bruit qui s’est fait récemment autour du général Boulanger. Quant à lui, il n’a jamais cru au danger d’une dictature. Un peuple, dit-il, qui a eu le malheur d'avoir à supporter le premier et le second empire, ne se laisserait pas tromper une troisième fois par des sauveurs. Si la République court un danger, ce n’esi pas celui là ; c’e^ son impuissance à accomplir des réformes sérieuses, qui est un véritable danger, parce qu’il est à craindre que le peuple qui souffre, et voit que l’on ne fait rien pour améliorer sa position se désaffectionne du gouvernement républicain. La popularité du général Boulanger, dit-il, a ete faite de tiois choses , de l’activité que celui-ci a montré étant au ministère de la guerre en faisant des réformes utiles a la défense du pays. Et puis, on trouvait si nouveau un ministre qui faisait quelque chose, que de suite il est devenu populaire, c’est une recette que j'indique aux ministres présents et â venir U... La seconde cause de la popularisé du général Boulanger provient des attaques dont il a été l’objet de la part de la réaction, et des journaux allemands ; et enfin la troisième, de l’esprit de patriotisme de la nation, qui sentait en lui un général prêt à la conduire à la victoire, si l’ennemi était venu l’attaquer. La France désire sincèrement la paix, mais elle veut montrer par son attitude énergique, qu’elle ne redoute pas la guerre et se sent asspzforte pour repousser toute agression. Il faut avouer que ces derniers temps les amis du général Boulanger lui ont plus nui dans l’opinion publique que ses en-
- nemis, et il en est souvent ainsi dans la vie ; c’est ce qui faisait dire à Voltaire : « Mon Dieu délivre-moi de mes amis ! Quant à mes ennemis je m’en charge. » L’orateur est chaleureusement applaudi. Personne ne demandant la parole, le président lèvi la séance à 6 heures et demie.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Le Congrès des Communes de France. —
- Nous avons signa é à son heure la décision prise par le Conseil municipal de Paris pour taréunion d’un grand congrès des communes de France. Le Journal officiel a publié à cet égard le décret suivant qui annule les délibérations du Conseil municipal. Voici ce décret :
- Le président de la République française,
- Sur la proposition du minisire de l’intérieur,
- Vu la délibération prise à la date du 27 juillet 1887, par le Conseil municipal de Paris, tendant à l’organisation d’un Congrès des représentants des conseils municipaux de France;
- Vu les lois des 18 juillet 1837, 24 juillet 1867, et 14 Avril 1871 ;
- Vu les lois des 5 mai 1855, et 5 avril 1881 ;
- « Considérant :
- « Que les conseils municipaux ne peuvent, hors les cas prévus par la loi, se mettre en communication les J uns avec les autres.
- « Qu’en provoquant la réunion d’un Congrès appelé à traiter de questions politiques, le Conseil municipal de Paris a manifestement violé l’article 14 de la loi du 14 avril 1871 aux termes duquel il ne peut, h peine de nullité de ses délibérât tiens, s’occuper que de matières d’administration communale telles qu’elles sont déterminées par les lois en vigueur surles attributions municipales.
- « Décrète :
- « Art. 1er. — Est déclaré nulle et de nul effet la délibération susvisée du Conseil municipal de Paris, en date du 27 juillet 1887. »
- Le lendemain, le bureau du Conseil a adressé la circulaire suivante aux conseils municipaux de France.
- Monsieur le maire,
- Messieurs les conseillers,
- Dans sa séance du 27 juillet, le conseil municipal de la Ville de Paris a pris la délibération suivante :
- « Le bureau du conseil municipal est chargé de prendre les mesures nécessaires rour l’organisation, dans le plus bref délai possible, d’un congrès des représentants des conseils municipaux de France.
- Nous conformant à cette décision, nous avons l’honneur de vous invitera vous faire représenter au congrès des communes de France.
- Ce congrès se réunira à l’hôtel de Ville de Paris, à la date du 22 septembre, 95e anniversaire de la proclamation de notre première République.
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- LE DEVOIR
- Il a pour objet de donner à la célébration du centenaire de j 1789 sa véritable signification. j
- Le peuple entier ne pouvant être appelé à se concerter et à délibérer, il n’est pas de représentation plus directe, en la ] circonstance, que celle des communes ; la Ville de Paris invite chacune d’elles à apporter à ce congrès des inspirations et les impressions multiples qui font vibrer Pâme de la nation. 11 importe de donner à la grande fête patriotique un caractère uniforme dans ses réjouissances, ses manifestations et ses revendications.
- Le retentissement de la Révolution de 1789 a été universel tous les peuples ont le même droit d’en réclamer la glorification ; mais initiateur, le peuple français, qui a répondu aux agresssons monarchistes et rétrogradés par la déclarations des droits de l’homme, et par les prodiges de l’an H, a plus spécialement qualité pour compléter son œuvre.
- C’est à la France républicaine, représentée par les délégués des communes, qu’il appartient d’établir le bilan du siècle dont le terme approche. Il lui appartient de donner forme aux aspirations comprimées par les réactions successives et de rappeler quel est le chemin du droit, du devoir, de la justice sociale et humanitaire.
- Le conseil municipal de Paris adresse un chaleureux appel à toutes les communes dévoués à la République et au progrès.
- Il espère que cette adhésion ne lui fera pas défaut.
- Vous tiendrez à honneur de participer à une grande œuvre républicaine et démocratique, en vous unissant à nous pour préparer dignement et pacifiquement le centenaire de 89.
- Veuillez agréer, etc.
- Le bureau du conseil municipal de Paris :
- A. Hovelacqüe président;
- A. Chassaing vice-président ;
- J. de Bouteilljer, Patenne, J. Daumas,
- E. Dcjbois, secrétaires ; G Mayer, syndic.
- Nota. — Le congrès s’ouvrira à l’Hôtel de Ville, le 22 septembre prochain, à trois heures précises du soir. Il durera cinq jours ; la première séance sera consacrée à la vérification des pouvoirs.
- Chaque conseil municipal peut fixer le nombre de ses délégués ; plusieurs conseils peuvent se faire représenter par un seul délégué, et étant donné le peu de temps qui nous sépare du 22 septembre, les sénateurs , députés, conseillers généraux de la Seine, ou tous autres citoyens actuellement à Paris peuvent être désignés pour représenter une ou plusieurs communes.
- Les conseils municipaux sont priés en faisant parvenir leur adhésion à M. le président du conseil municipal de Paris, d’envoyer les noms et adresses de leurs délégués.
- Aucnne loi n’interdit aux conseils municipaux de prendre des mesures pour donner un caractère uniforme à une fête patriotique. L’usage a consacré le droit d’une commune d’inviter les autres commues à se faire représenter pour les fêtes, inaugurations, érections de monuments, etc. La loi de septembre 1792, la Constitution du 5 fructidor an III, pas plus que la loi du 5 Avril 1884 ne s’opposent à la réunion des d légués des conseils municipaux pour préparer la fête du centenaire Je 1789.
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- LA GRÈVE DE MONTATAIRE
- Dans le dernier numéro de la Paix, parlant de l’inanité des colères et des enthousiasmes causés par la chute d'un général du ministère de la guerre, nous disions que la France, en proie aux maux déchirants d’une terrible gestation sociale, avait autre chose à faire qu’à se passionner pour les potins de couloir ou des refrains de caserne. Le peuple, en effet, ne vit pas de chansons, ces chansons fussent-elles la Marseillaise^laCarmagnoleou le Chant du Départ. Les anciens ministres ont été remplacés, les nouveaux gouvernent en toute sécurité — jusqu’au jour où ils feront place à d’autres, mais rien encore n’a fait place à la misère, aux grèves déchaînées par les désordres et l’anarchie qui régnent dans le monde du travail.
- Voilà plus de huit jours qu’une grève a éclaté à Montataire. Les origines et les cause de cette grève, les revendications des ouvriers, sont un sujet autrement palpitants et plein d’enseignements que les discussions sur le mérite de M. Untel ou M. Telautre. Voyons donc quels éléments sont entrés en lutte.
- D’après le Temps, qui n’est pas suspect de tendresse pour les grévistes, quels qu’ils soient, les ouvriers des usines ou Forges de Montataire ontvu leurs salaires réduits à deux reprises différentes jusqu’à 30 pour cent.
- Une réduction du salaire au tiers nominal environ ! C’est déjà énorme. Que de privadons pour une famille de travailleurs ne représente pas un retranchement de salaires semblable. Dans ces derniers temps, la moyenne générale des salaires était tombée à 62 fr. 55 par mois.
- Les raisons invoquées par la compagnie pour trancher ainsi dans le minimum de subsistance de ses malheureux employés, tout le mondesles connaît ; la Concurrence, les difficultés causées par la cri-e économique, qui a durement sévi sur les industries sidérurgiques, etc.
- Les ouvriers se résignèrent. Quand dans les derniers temps, des commandes importantes furent faite à la compagnie ; les ateliers qui avaient renvoyé beaucoup de monde, en reprirent, bref, une nouvelle activité se reproduisit dans les travaux dr. cette socié'é, jusque là, disait-elle dénuée de fortes commandes rémunératrices. — Il convient de noter, car la remarque à son importance, que
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- les commandes nouvellement parvenues à la Corn-pagnies lui avait été adressées par l’Etat. j
- Les travailleursespèrèrentque la reprise des affaires déterminerait une hausse dans les salaires. La hausse ne vint pas. Us la demandèrent et à cet effet, déléguèrent auprès des administrateurs un contre-maître estimé travaillant aux forges depuis plus de vingt ans. Les administrateurs répondirent que les conditions auxquelles ils avaient accepté les commandes de l’arsenal de Brest ne permet- i taient pas de rétablir le taux des anciens salaires que les ouvriers auraient voulu recouvrer.
- Ce refus tendit la situation. Par un inexplicable sentiment de résistance fort inopportune, le lendemain ou le surlendemain, l’administration congédiait le vieux contre-maître qui était venu énumérer à ses patrons les desiderata de leurs ouvriers.
- Quand les ouvriers apprirent le renvoi de leur contre-maître, ils quittèrent les ateliers abandonnèrent le travail, déclarant qu’ils ne rentreraient que le jour où les salaires seraient remis aux taux ancien et ou le camarade expulsé serait repris par la compagnie.
- Nous voyons là une grève provoquée,par lesabus de la concurrence industrielle, non par les abus de la classe ouvrière, et par l’omnipotence patronale ayant le droit abusif de régler toutes les questions de travail et de salaire. Les ouvriers, par un sentiment généreux qui les honore, ont voulu protester une fois de plus en se rendant solidairement et volontairement victimes avec ctlui qui a été l’objet d’une exclusion.
- Dans les explications fournis par la Compagnie au sujet des salaires, nous trouvons des déclarations qui sont à retenir: la Compagnie ne nie pas que les salaires, dans ces derniers temps, ont été réduits de 30 pour cent. Mais elle invoque pour justilier cette rédaction énorme, les sacrifices qu’il convient à tous de faire pour soutenir la concurrence. Depuis quelques années, paraît-il, des maisons rivales se sont fondées qui ont considérablement amélioré leur outillage, simplifié le travail et dont le succès à causé de graves préjudice à la société.
- Ainsi c’est sur les salaires que la compagnie entend réaliser ses bénéfices ou faire face aux nécessités de la concurrence ! Mais le salaire, c’est l’indispensable nourriture de l’ouvrier! Le salaire est au travailleur ce que le charbon est à la locomotive et à toute machine à vapeur; c’est le combustible sans lequel la machine s’arrête. La machine, si l’administration rognait son combus-
- tible sous prétexte de réaliser des économies, se mettrait en grève tout comme l’ouvrier: sans protestations, sans crier. Seulement ses rouages ne fonctionneraient plus avec la même célérité et les travaux seraient suspendus comme ils le sont à cette heure.
- Cette réduction des salaires dans laquelle on cherche les économies nécessaires au fonctionnement des entreprises, est la plaie de l’industrialisme français. Nous avons eu souvent l’occasion de le faire remarquer et nous y avons insisté à maintes reprises : c’est une économie meurtrière qui ne tarde pas à aller contre le but même qu’on s’est proposé. Affamer l’ouvrier par la paie d’un salaire insuffisant, c’est fermer des débouchés assurés de consommation à la production; c’est créer la disette au milieu des produits qui regorgent.
- Si encore l’ouvrier bénéficiait des périodes de production prospère ? Mais il n’en est rien, comme le montre la note parue dans le Temps et qui, nous avons tout lieu de croire, par les renseignements précis dont elle fournille, nous paraît venir de la compagnie. Les actionnaires des forges de Monta-taire louchent aujourd’hui un revenu très minime. Il y a quelques années, ce revenu était très élevé : il se montait à 10 et 12 0/0. Or pendant que la société réalisait ces importants bénéfices, que revenait-il aux ouvriers? Rien que leur salaire strict. Ils n’ont pas pris part aux bénéfices du patron, on leur fait prendre la part de la diminution du revenu. Et sur quoi prélève-t-on cette part ? Sur un minimum de subsistance !
- Il y a plus; voilà une compagnie qui distribuait annuellement à ses actionnaires un dividende disproportionné. Pourquoi, au lieu de prendre en entier ce revenu, ne constituait-elle pas un fond de réserve important et dans ces jours de prospérité que la note du Temps rap; elle complaisamment, afin de faire sans doute s’appitoyer les lecteurs sur la différence entre hier et aujourd’hui, pourquoi, dis-je, alors, n’améliorait-eile pas son outillage?
- Si les concurrents ont amélioré le leur, c’est une faute capitale de sa part de ne pas avoir suivi cette voie. Au lieu de cela, les revenus se sont peut-être transformés en fonds étrangers et aujourd’hui que la défectuosité de l’outillage se fait vivement sentir, ce sont les ouvriers qui pâ-| tiraient sur les ressources de leur famille, sur le pain de leurs enfants, de l’imprévoyance palro-l nale?
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- Il y a là une injustice profonde, une iniquité sociale à vouloir prendre sur le maigre salaire de ses ouvriers les fonds de nature à faire face à la concurrence et ce qui se passe à Monta taire moa-tre une fois de plus combien sont justes et légitimes nos revendications en faveur d’un minimum de salaire légal fixé par les syndicats ouvriers, une fois ces syndicats constitués sur des bases plus protectrices que celle de la loi de 1884.
- Après des pourparlers divers, les exigences des ouvriers sont tombées, successivement réduites à un majoration de 5 0/o — avec, bien entendu, la rentrée du contre-maître renvoyé pour avoir porté les vœux de ses camarades à la direction.
- Ces revendications qui laissent subsister une baisse de salaire de 25 0/o paraissent fort modestes.
- La moyenne mensuelle des salaires qui est aujourd'hui de 62f 55 serait par là relevée à 63f 68. Une famille composée généralement des deux parents et de deux ou trois enfants, qui vit avec une pareille somme, résout on en conviendra un problème des plus difficiles. C’est nue véritable quadrature du cercle que la femme de ménage doit accomplir. Elle y parvient cependant, et même, chose étrange, à Montataire, dont la population s’élève à 5000 personnes, le nombre des indigents, qui était de 50 en 1833, ne s’est élevé qu’à 07 l’année dernière, après la longue période de chômage,de nombreux renvois d’ouvriers et les réduclionsconsidérables opérées parla Compagnie.
- Quoiqu’il en soit, une fois de plus nous assistons à un conflit douloureux créé par le manque d’organisation du travail. L’ouvrier isolé, réduit à la grève, est certain' ment le plus frappé. Comment, en présence de et s antagonismes partagerions-nous la quiétude de nos hommes politiques qui croient que la question de leur portefeuille est la plus importante à résoudre?
- Hélas de toutes parts, l’ordre économique et social, amené à son dernier terme de perturbation par les heurts d’une concurrence, sans moralité ni principes, ne présente partout que lézardes et ruines. Les deux camps ouvriers et patrons se séparent de plus en plus. 11 est temps de mettre fin aux causes permanentes de conflits, si l’on ne veut que les causes de ruine s’aggravent, que les ferments de haine s’aigrissent et que les éléments de révolution se déchaînent, par l’excès de compression même qui pèse sur les travailleurs.
- La compagnie de Montataire a refusé l’augmentation de 5 0/o, qui ne grèverait pas beaucoup ses
- frais généraux. La modicité même de la revendication indique de quelle importance est pour le travailleur de ce pays l’élévation de salaire la pla3 légère. En la repoussant, la compagnie commet plus peut-être qu’une injustice, — elle commet peut-être une grave faute.
- Mais ce qui se dégage surtout de ces grèves c’est l’impasse dans laquelle sont placés l’industrie et le travail ; c’est la nécessité d’une intervention prochaine du législateur pour mettre un terme à ces conflits, en accordant au travail le droit de fixer lui-même partout en France, le taux des salaires, de façon à ce que dans les mêmes industries il y ait partout un même taux moyen de salaires. Il se dégage en outre des effets de la concurrence désastreuse que se fait; l’industrie la nécessité de l’intervention internationale des gouvernements pour le règlement de la concurrence internationale,comme ils interviennent pour le règlement des questions de douanes.
- Les douanes protègent les fabricants, des syndicats inlernationaux doivent protéger les salaires.
- Mais le point le plus important et le plus pressant à réaliser, se serait le relèvement des salaires nationaux : cela ne peu! avoir lieu que par une entente de tous les fabricants et industriels français ; entente qui ne pourra s’établir que sous l’empire de nouveaux droits a«surés au travail.
- La production du blé aux Etats-Unis.
- Le rapport officiel de J.-R. Dodge, statiticien au département de l’agriculture des États-Unis, nous apporte sur ce snjpt des renseignements importants et de nature à rassurer ceux qu’épouvante le specbe de la concurrence américaine.
- Voici d’abord sur la diminution des emblavures et des rendements en blé des chiffres sigificatifs :
- Années Superficie de la Production Rendement à
- récolte l’hectare
- hectares hectolitres hectolitres
- 1877 10.630.000 128 800.000 12 12
- 1878 12.91)0.000 148.0U0 000 H 39
- 1879 13.160.000 158 200.000 12 02
- 1880 15.370.000 175.800.000 11 44
- 1881 15.260.000 134 100.000 8 79
- 1882 14.990.000 177 600.000 11 85
- 1883 14.740 000 148.400.000 10 07
- 1884 15.978 000 180.700.000 11 37
- 1885 13.803.000 125.800.000 9 10
- 4886 14.910.000 161.100.000 10 81
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- Les résultats en argent ne sont pas plus brillants, comme
- 0i) peut en juger par le tableau ci-après :
- Prix moyen Valeur Valeur moyenne
- Années de totale de de la récolte
- l’hectol. la récolte d’uri hectare
- francs aillions de fr. francs
- 1877 15.91 2.049 192.85
- 1878 11.43 1.692 130.20
- 1879 16.30 2.579 195.95
- 1880 17.55 3.085 200 80
- 1881 13.98 1.775 122.90
- 1882 12.97 2.333 153.70
- 1883 13.39 1.988 134 80
- 1884 9.48 1.714 107.70
- 1885 11.34 1.426 103.20
- 1886 10.11 1.629 109.30
- Ces chiffres sont commentés, en ce qui concerne 1884, par M. Dodge, dans les termes suivants :
- « En 1884, le rendement moyen par hectare s’est élevé à 11 heetol. 37, et la valeur de la récolte d’un hectare a été en moyenne de 107.70 seulement, chiffre inférieur au coût de production et le plus bas qui ait jamais été constaté. On peut donc admettre avec certitude que la culture du blé ne donne aujourd’hui aucun bénéfice. Un petit nombre de fermiers cependant ont pu gagner quelque chose ; ce sont ceux qui ont eu un rendement moyen de 17 1/2 â 22 hectolitres par hec-' tare, à la condition toutefois que les frais d’engrais n’aient pas été trop considérables. »
- La récolte de 1884 était cependant la plus abondante qui ait jamais été faite aux Etats-Unis et le rendement avait été bien supérieur à la moyenne. La situation des fermiers ne s’est pas améliorée depuis ; car Ta valeur moyenne de la récolte d’un hectare a été estimée par M. J. R. Dodge à 103 fr. 20 en 1885 et à 109 fr. 30 en 1883. Pour l’immense majorité des cultivateurs, cette somme représente tout le produit brut car la paille ne se vend pas dans l’Ouest et est presque tout jours brûlée sur place. Si donc nous admettons qu’un fermier emblave 20 hectares en blé, ce qui correspond à la superficie moyenne des fermes américaines, /35â 70 hectares), il aurait eu depuis trois ans un produit brut annuel de 2.130 francs seulement, somme inférieure au salaire annuel d’un ouvrier agricole dans un grand nombre d’États.
- En même temps que la production du blé diminue, la population des États-Unis augmente rapidement. Pendant la période 1870-1880,elle est passée de 35.558.371 à 50.155.783 habitants ; elle sera vraisemblablement de 65 millions 1/2 en 1890. La consommation pendant les cinq années 1880-85, a été en moyenne de 114 millions d’hectolitres et l’exportation de 49 millions 1/2 d’hectolitres par an. Si la production
- n’augmentait pas, il ne resterait plus à partir de 1890, que 15 millions d’hectolitres disponibles pour l’exportation. Avant la fin du siècle, les Etats-Unis ne produiraient plus assez de blé pour leur consommation.
- La baisse du prix du blé n’est donc pas définitive. Les prix élevés pratiqués en Europe à la suite des mauvaises récoltes de 1875-1879 ont eu pour conséquence immédiate une augmentation des emblavures en Amérique, qui passent de 10.630 000 hectares en 1877 à 15.370.000 en 1880. A partir de 1881, les prix baissent et le développement de la production du blé subit un temps d’arrêt. Une nouvelle baisse se produit en 1884 et les emblavures diminuent. Elles continueront à diminuer ou du moins elles n’augmenteront pas tant que les prix ne s’élèveront pas assez pour laisser un bénéfice aux agriculteurs de l’Ouest. Et comme en même temps la population du pays s'accroît,rapidement, l’Amérique cessera bientôt d’être un grand pays exportateur si les prix ne s’élèvent pas assez pour deevnir rémunérateurs.
- Une loi morale.
- Tout récemment le jury a vu comparaître devant lui une pauvre enfant de quatorze ans séduite (?) une année auparavant par un homme marié, père de famille, devenue enceinte des œuvres de ce misérable, abandonnée par lui, jetée dans la froide misère. La malheureuse avait assassiné son enfant ; une enfant massacrant l’autre ! Et c’est elle qui a été poursuivie ; quant au Don Juan hideux séducteur, ou plutôt auteur du viol, il n’a pas été inquiété. Et cependant, si l’on réfléchissait, c’est lui, lui seul qui est l’assassin.
- C’est qu’en vérité la loi est ainsi faite : de par l’article 340, la recherche de la paternité est interdite. Le juge, serviteur du Code, ne peut admettre que les preuves les plus accablantes, écrites, connues de tous, puissent contraindre l’homme à reconnaître un fils ou une fille auxquels il n’a pas donné ce titre sur le registre des naissances. Aussi, lorsque de temps en temps un Gabriel Gontaut s’arme d’un révolver ou lorsque le fils du comte de Polignae met le feu à l’hôtel de celui-ci, tous deux dans le but de contraindre leur auteur â remplir ses engagements, les juges ne voient d’infortune que celle du père dont la quiétude est troublée par un bâtard.
- Cependant, les jurys ne pensent pas toujours ainsi. Ils acquittent quelquefois les enfants qui obéissent trop à la voix du sang ; ils acquittent les infanticides ; ils absolvent les filles qui se vengent de ceux qui les ont trompées. Et que pourraient-ils faire, hélas ! S’ils condamnaient, la peine serait si rigoureuse qu’elle en deviendrait odieuse. Et les circonstances accordées, la tentative de crime, le meurtre même sont atténués quand ils ne sont pas pardonnés.
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- C’est que la situation faite aux femmes est vraiment pénible. — Supposons une jeune personne séduite par les manières, par les promesses, par les serments d’un jeune homme : cela se voit tous les jours. Abandonnée par son amant, elle quitte le foyer paternel, n’osant plus reparaître devant ceux dont sa faute cause le désespoir. Elle veut, par sa conduite, son travail, reconquérir un peu sa propre estime. Eh bien ! nous le demandons ; Où trouver celle qui peut gravir ce calvaire? Les besoins de chaque jour, les lois impérieuses de la vie la forcent à trouver un abri quelconque, à se vêtir, à se nourrir aussi misérablement que ce soit. Pour cela, il faut travailler. Travailler, ah bien, oui !
- Qui ne sait que le salaire des femmes ne permet pas aux neuf dixièmes d’entre les ouvrières de se procurer les objets les plus indispensables pour ne pas mourir de faim? A force de génie, de bonheur ou de volonté, celle dont nous parions peut acquérir cela, mais ce qu’elle ne conquiert pas, c’est la sécurité, la certitude du lendemain. La promiscuité de l’atelier, le labeur incessant l’useraient bientôt, si la
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- ‘amine n’activait l’œuvre du séducteur. Ou phthisique ou prostituée. Quant au relèvement, il est impossible. La plupart des patrons et des patronnes paient les ouvrières non prnir qu’elles aient un gain correspondant aux nécessités de l’existence mais leur offrent seulement un supplément de luxe, et quand ce seul luxe est la nourriture, où cela conduit-il ?
- Ah ! la pauvreté, quelle horreur en notre temps de démocratie dorée ! La misère pour la jeune fille, n’est-ce pas la torture de tous les instants ? Entendre les parents disputer, calculer pour payer le ferme, voir dans les rues le luxe insolent de la parvenue, aller à l’atelier couverte d’une robe usée, n’avoir qu’un chapeau dont rient les amies ! Ne comprend-on pas que celles qui ne peuvent vaincre ces craintes et ces chagrins sont perdues ?
- Parlez du relèvement de la fille-mère par le travail, beaux hypocrites ! Mais au moins demandez-vous ce qu’il lui faut faire pour gagner deux ou trois francs par jour qui lui sont indispensables pour ne point mourir. Combien doit-elle coudre de mètres de soie, de drap, de calicot ou de toile ? Combien elle est obligée de créer de fleurs du matin aussitôt le jour au soir fort avant dans la nuit ? Et l’on voudrait qu’elle résistât aux tentations, que faible elle luttât contre un Hercule, que voyant sa jeunesse s’étioler, sa beauté se faner au contact de la misère, elle se traînât avec délices dans une austère vertu, ou que vaincue par les malheurs, elle mourut de faim ?
- Elle vend son corps comme les philosophes politiques vendent leurs principes. Faire commerce de son corps ou trafiquer de. son esprit, de ses idées, quelle différence y a-t-il ?
- Si l’on examine le tableau des crimes, de la prostitution, des meurtres d’enfants, des avortements, on est épouvanté. Ce sont des habitudes courantes.
- Et certes, ces abominations ont leur excuse : ce sont les
- lois mal faites, injustes, protégeant non les faibles, mais les forts ; non les victimes, mais les auteurs de leurs maux ; c’est l’irresponsabilité de l’homme lorsqu’il s’agit de paternité. La loi veut que le mâle ait le droit de satisfaire ses caprices, d’ubéir à ses fantaisies, et surtout qu’il n’éprouve aucune crainte. Qu'il ail employé la fraude, qu’il ait écrit mille lettres reconnaissant son action, il peut lever la tête, laissât-il la mère dans l’impossibilité de nourrir l’enfant qui vient de lui. La justice n’atteint pas le ravisseur. La loi n’autorise la recherche de la paternité qu’en cas d’enlèvement, mais non en cas de séduction, quelles que soient les preuves, si nombreux que soient les écrits. Et si par hasard les juges admettent des demandes d’aliments intentées par des filles-mères au père de leur enfant, et condamnent les auteurs de promesses de mariage à des dommages-intérêts, ils violent la loi.
- Et pourquoi ? Pour éviter des scandales, parce qu’il est, dit-on, impossible d’établir la preuve de la paternité, et enfin pour conserver l’influence moralisatrice que l’interdiction de la paternité a sur les mœurs publiques ? En vérité, en protégeant le libertinage, en prenant la défense du séducteur, en condamnant une fille à mourir de faim, en la poussant à supprimer le fruit de sa faute, on évite le scandale! Est-il sérieux de dire que des juges ne sauraient se prononcer sur les preuves d’une paternité reconnue par écrit, alors qu’ils sont aptes à se prononcer sur des vols ou des assassinats que leurs auteurs nient jusqu’au bout ? L’interdiction serait moralisatrice si elle avait diminué le nombre des naissances illégitimes, des infanticides ; ceux-ci augmentent, donc elle va contre son but.
- « Un homme de trente ans, dit Champforty peut séduire une jeune personne de quinze ans : c’est elle qui est déshonorée. » Là est contenue toute notre loi sur la paternité. —
- Il est de principe et de jurisprudence que l’individu qui a excité à la débauche pour satisfaire ses propres passions n’est point regardé comme coupable dans notre législation, le tribunal de Niort l’a déclaré le 7 décembre 1861. Même s’il y a eu viol, Fauteur est condamné pour ce crime, mais, si un enfant naît de cet odieux attentat, il n’en est pas le père !
- Ainsi, ami lecteur, si le cœur vous en dit, vous pouvez, de par le bienheureux article 340, vous livrer à toutes les promesses, à toutes les roueries, afin de séduire la fille de votre ami, rendez-la mère, et, en l’abandonnant, dérobez-lui seulement, à titre de souvenir, un bijou de la moindre valeur, le tribunal se saisira de ce dernier point, vous condamnera à la prison pour vol de cinquante centimes, mais il ne vous dira pas un mot de vos acies ni de vos mauvaises actions. M. Le-gouvé l’a déclaré : a H y a des filous d’écus, il n’y a pas de filous de chasteté. »
- Et cependant, avec M. Dumas fils, on pput établir que la virgini.é est un capital, et ce capital classé comme une valeur, doit être protégé par le Code et par les jurisconsultes.
- En vain on dira que la femme séduit l’homme. Ce n’est pas elle qui commet le viol. L’homme doit donc être responsable
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- de ses promesses écrites ou reconnues par lui, ou prouvées par témoins, qu’il s’agisse de dettes de jeu, d’argent, de cœur ou d’honneur.
- On écrirait des livres entiers sur cette question passionnante, à la solution de laquelle se sont voués tant de cœurs généreux. Un problème se pose, étant reconnu que la respon-sab’lité de la paternité finira par être imposée, comme la recherche de la maternité est permise par l’article 341, ce qui fait qu’un enfant peut rechercher sa mère et son père. La loi doit-elle imposer au séducteur l’obligation d’épouser celle qu’il a délaissée ? Nous n’oserions conclure dans ce sens, parce que le remède serait pire que le mal.
- Quel serait l’avenir d’une femme épousée par force ? Un martyre de tous les instants. La séduction est un malheur dont la victime doit supporter les conséquences. Mais le séducteur, le père reconnu, ne saurait échapper à toute responsabilité. Auteur d’un préjudice véritable, il peut être obligé de fournir les aliments, l’entretien et l’instruction à son enfant qui, plus tard deviendra son herbier, au même titre que ses enfants légitimes. Là est la morale, la justice la plus élémentaire.
- [L’Estaffette). A. Debarle.
- LES MUETS QUI PARLENT
- Ceci se passait dernièrement, à Paris, au conseil de révision siégeant â la mairie du 15e arrondissement. On appelle Paul Picard.
- Un jeune homme se présente dans le costume usité en pareille occasion. On l’examine, on le toise, puis on lui demande s’il n’a pas quelques cas d’exemption à faire valoir.
- — Oui j’en ai un, répond-il, je suis sourd.
- — Sourd ! s’écrie le médecin militaire, si vous l’étiez réellement, vous n’auriez pas entendu la question que je vous ai posée. Vous êtes un aimable farceur. Si vous n’avez pas d’autres cas d’exemption à alléguer, en route pour la caserne.
- — Je vous demande pardon, monsieur le major, mais j’ai répondu à votre question sans l’entendre. Je l’ai lue tout bonnement sur vos lèvres ainsi que les observations qui l’on suivie. Je suis né sourd -muet, je suis aujourd’hui sourd-parlant, mais cela ne m’empêche pas d’être toujours sourd.
- Vous voyez d’ici la stupéfaction du conseil de révision ! Un muet parlant, un sourd entendant avec les yeux, il y avait de quoi bouleverser l’esprit de tous les commandants de gendarmeries et conseillers de préfecture réunis.
- Ces messieurs sont habitués à ce que les conscris essayent de leur tirer des carottes. Avant de rien décider, le conseil enjoignit à Paul Picard de se présenter dans les huit jours au bureau de recrutement accompagné de six témoins patentés et de produire trois certificats, l’un du directeur de la maison où il a fait ses études, l’autre d’un médecin et le troisième de son patron.
- Voici la lettre écrite à ce sujet par notre conscrit à M. Rueil, telle que la publie la Revue internationale de l’emeignement des sourds-muets, à laquelle d'ailleurs nous empruntons cette anecdote.
- Paris, le 18 juillet 1887.
- Mon cher directeur,
- Je vous informe qu’appartenant à la classe de 1886 je fus appelé le 26 avril à la révision, dont le conseil s’est réuni â la mairie du 15e arrondissement, et qu’ayant compris qu’on prononçait mon nom et mon numéro, je me suis présenté devant messieurs les membres, qui me voyant obéir doutèrent fort de mon infirmité et me demandèrent de présenter vers la fin du courant, au bureau de recrutement, six témoins patentés plus trois certificats, soit un de directeur, un de médecin, un de patron, tous attestant comme quoi je ne suis pas un menteur, mais qu’au contraire je suis réellement sourd-parlant. Je vous prie donc, mon cher directeur, de m’accorder un ceitificat de la pension, et de plus, de vouloir bien, si toutefois cela se peut, demander un autre certificat du médecin de l’école, et de ne pas tarder beaucoup car c’est très sérieux et il n y a pas de temps à perdre.
- Je me perte très bien pour l’instant et vous souhaite une bonne santé de ma part ainsi que celle de mes parents qui vous envoient en même temps le bonjour. N’ayant plus rien à vous dire qu’à vous remercier à l’avance de votre infinie bonté envers moi, je vous serre cordialement la main d’amitié, sans oublier Mlle Barthe et les professeurs.
- Votre jeune ami,
- PAUL PICARD,
- 86, boulevard de Grenelle, chez son père.
- On voit par la conversation relatée plus haut et la lettre qui la suit quels progrès ont été réalisé dans l’enseignement des sourds-muets. 11 y a un siècle environ quand le baron de l’Epée fonda son école et y introduisit le langages par signes, il sembla que le dernier mot eût été dit dans cette ordre d’idées, qu’il n’y eût plus aucun pas à faire dans cette voie. A la vérité, on n’avait résolu que la moitié du problème. Le sourd-muet avait été mis en relation avec les autres sourds-muets et un petit nombre de parlants entendus initiés à son langage. Il restait sans communication avec le gros de l’humanité. Grâce à la réforme inaugurée par M. Jacob-Rodrigue Pereire, non seulement le sourd peut exprimer sa pensée, mais il comprend celle des autres, tant qu'il fait jour ou qu’une lumière artificielle lui permet de lire la parole humaine sur les lèvres de son interlocuteur. Que demain l’on invente quelque moyen de voir dans les ténèbres et il n’y aura plus aucune différence entre ces déshérités et le reste des hommes. Une partie de l’Ecriture se trouvera réalisée : les sourds entendront et les muets parleront ; en attendant que les aveugles voient et que les J aralytiques marchent.
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- LE LIEUTENANT GAUTHIER.
- Épisode de la Guerre
- de Crimée.
- — Gomment m’avez vous reconnu?
- — En entendant prononcer votre nom.
- — C’est pourquoi vous avez baissé votre arme ?
- — Oui, un fils ne tue pas son père, fût-il son ennemi.
- — Et vous avez voulu qu’uu père tuât son fils ?
- — C’était le destin.
- — Mais non, mon fils, non, tu ne mourras pas, tu vivras, je le veux, dit le Russe avec tendresse et autorité à la fois.
- — Le ciel veut le contraire. Adieu mon père, je vous ai vu une seule fois dans ma vie ; je suis content, et je vous aime.
- Le Sous-Lieutenant Gauthier fit un effort pour se relever, sourit au Prince, sa tête retomba sur le sol, ses yeux se fermèrent.
- Il était mort.
- — Mon fils.mon enfant.......réponds-moi, s’écria le
- Prince avec désespoir, se penchant sur le corps inerte du jeune officier.
- — Mort!....mort!....répéta-t-il se soulevant avec
- effroi...Mort, et tué par moi !... Nicolas 1er, qu’as-tu
- causé?...Mère....... Mère.....qu’as-tu fait!....
- Oh! fatalité... fatalité!
- Après quelques instants d’accablement muet, le Général se pencha vers son fils, l’embrassa pour la première et dernière fois, monta à cheval, et s’élança vers le milieu du combat, où les Français et les Russes faisaient un carnage effroyable.
- Prince, Prince! que faites-vous, lui cria un officier français, le voyant dans la mélée comme un fou.
- — Je veux la mort!... J’ai tué mon fils!... Je ne puis plus vivre.
- Il n’acheva pas, une balle vint le frapper en plein cœur, et il tomba pour ne plus se relever.
- — Le père n’a pas tardé à rejoindre le fils. Qui dira qu’il n’y a pas une Providence ! s’exclama l’officier, et il courut à la tète de ses hommes.
- Pendants quelques instants, la victoire resta incertaine, puis les Français eurent le dessus, et les Russes durent se réfugier à Sébastopol qu’ils avaient essayé de délivrer.
- Lorsque le Maréchal Canrobert visita le champ de combat, il demanda:
- — Où est cet officier de la Légion étrangère, qui s’est battu avec tant de bravoure?
- — Il est tombé près de la tranchée, lui fut-il répondu.
- Le Commandant en chef dirigea son cheval vers l’endroit indiqué, et ordonna à un chirurgien d’examiner l’officier qui gisait sur le sol.
- — Il est criblé de coups de baïonnette, mais il n’est pas mort, répondit le docteur.
- — Qu’on apporte ici un autre officier du même corps, que j’ai vu tomber de l’autre côté de la tranchée, là-bas, à gauche, désigna le Maréchal.
- Et comme une fois amené, on lui dit qu’il avait cessé de vivre, il hocha la tète d’un geste douloureux, et dit ?
- — C’est dommage... c’était un soldat!
- Comment se nomme-t-il ?
- — Nicolas Gauthier.
- — Et le blessé?
- — Félix Saussier.
- Le Commandant en chef fit mettre son armée sur les rangs, et faisant présenter les armes, il détacha la Croix de la Légion d’honneur qu’il portait sur celle du Lieutenant Saussier:
- — Voilà la récompense décernée aux braves.
- Portez-là avec orguil, car vous l’avez bien méritée,
- Puis prenant une autre croix sur la poitrine d’un des
- officiers qui faisaient partie de son État-Major, le Maréchal posa le corps du Sous-Lieutenant Gauthier :
- — Si vous ne la portez pas sur la terre, vous la porterez dans la tombe ; elle est à vous, vous l’avez vaillamment gagnée.
- Après que les troupes eurent défilé, devant le mort et le blessé, le Commandant salua de son épée les deux héros, l’un mort trop tôt, et l’autre qui devait devenir un des plus brillants généraux divisionnaires de la France. Puis il s’éloigna, fort ému, mais très satisfait de la victoire, ignorant le triste drame qui s’était passé non loin de lui.
- En souvenir de son ami Nicolas Gauthier, et du Prince Porthikopoff ;
- En souvenir aussi de l’excellent accueil qu’il reçut du Commandant de la première ville russe de la frontière d’Allemagne, le Général Baron de Vrangel et de ses officiers, lorsque, Colonel du quarante et unième de Ligne, il fut envoyé après la capitulation de Metz, prisonnier de guerre à Gardenez, d’où il s’échappa; — le Lieutenant Saussier, actuellement Général de Division, commandant le Gouvernement militaire de Paris, a conservé une grande estime pour les officiers russes et il est heureux de la leur témoigner chaque fois que l’occasion s’en présente.
- José de Campos.
- Fin
- Etat civil do Familistère
- Semaine du 22 au 28 Août 1887. Décès
- Le 27 août, de Burlet Jules Henri, âgé de 11 mois. Le Directeur Gérant : GODIN
- Guise. — lmp. Baré.
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- 11 ' Année.Tome 11.—H* 469 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 11 Septembre 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franoe Union postale
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- S, rue Neuve-des-Petlts-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- Un an ... 10 fr. »» Six mois. . . 6 » Trois mois. . 3 »
- Un an. . . lllr. »» Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des s ienoes psychologiques.
- FÊTE DE L’ENFANCE
- ----—
- Discours de M. Godin.
- Chers Élèves,
- C’est à vous que je dois mes félicitations, à vous dont nous fêtons aujourd’hui la bonne conduite et les travaux.
- Dans toutes les divisions de l’enfance, depuis la première classe maternelle jusqu’au cours complémentaire, vous nous avez, en général, donné satisfaction. Persévérez dans cette conduite, c’est la bonne voie à suivre pour vous faire une position dans la vie.
- L’année qui vient de s’écouler témoigne des progrès que fait l’instruction de l’enfance dans nos écoles.
- Je le rappelle à l’honneur du Familistère, à l’honneur des maîtres et de nos écoliers, la classe de M. Locqueneux, classe contenant 30 élèves arrivés à l’âge de 11 ans, a présenté cette année au certificat d’études 23 élèves qui, tous, ont été reçus. Cela prouve évidemment les soins avec lesquels l’instruction est donnée dans nos écoles et l’attention des enfants à bien recevoir les leçons.
- Dans un an ou deux, toute la population scolaire du Familistère sera entrée dansleroulement régulier de nos examens scolaires; alors, tous nos élèves ou à peu près sortiront de l’école avec le certificat d’études.
- Disons, en passant, qu’un de nos élèves a échoué
- cette année, aux examens pour l’école d’Arts et Métiers de Châlons ; mais, il faut reconnaître qu’il n’a pas été assez travailleur, et que c’est à lui seul qu’il doit s’en prendre de son insuccès. C’est un avertissement pour nos élèves qui ont le désir d’entrer dans les écoles d’Arts et Métiers.
- Mais chacun de vous, chers enfants, peut se rendre compte des avantages que vos aînés retirent de leur instruction. Déjà, partout, ils trouvent des positions favorables. Dans l’armée, ils sont pris en considération; ils sont presque immédiatement gradés. Ils sont pris pour les bureaux comme écrivains ; dans les ateliers de l’État comme ouvriers; dans les musiques militaires comme musiciens.
- Trois des demoiselles sorties de nos écoles ont obtenu leur entrée à l’école normale. Toutes ont obtenu leur brevet élémentaire ; et Mlle Lucie Casseleux vient d’obtenir le brevet supérieur aux derniers examens.
- Qu’elle en reçoive ici mes publiques félicitations et que son exemple soit un encouragement, pour vous tous, à profiter des avantages que l’enseignement vous offre au Familistère, pour vous ouvrir les voies les plus diverses.
- Les progrès de l’instruction au Familistère ont pour conséquence, cette année, de faire entrer au cours complémentaire 13 élèves de plus, à joindre à ceux qui, déjà,composent ce cours et vont continuer
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- leurs études. Nous sommes amenés, par ce fait, à ouvrir une classe nouvelle, pour la partie la plus avancée du cours complémentaire.
- Ce nouveau témoignage du progrès constant de l’instruction au Familistère mérite de fixer l’attention des pères et mères d’abord et, ensuite, de toutes les personnes qui s’intéressent au progrès de l’instruction.
- En effet, à côté des efforts des maîtres et des maîtresses et de l’attention des enfants, la bonne division de nos classes, l’observation régulière des programmes, le soin apporté dans les examens de passages et dans le classement des élèves de chaque division, sont pour beaucoup dans les résultats obtenus.
- Néanmoins, nous avons à faire la part des maîtres et maîtresses. C’est dans leur dévouement et dans leurs talents que la bonne marche de l’éducation et de l’instruction trouve son complément.
- Nos classes maternelles sont pourvues de maîtresses dévouées ; et nos classes primaires, depuis celle de première année jusqu’à celle de sixième année, ou cours complémentaire, sont pourvues de bons professeurs.
- Dans chacune de ces divisions, l’enseignement est soigneusement gradué. Rien ne laisse à désirer pour l’année scolaire dans laquelle nous allons entrer.
- L’enseignement professionnel se régularise dans nos écoles. Le dessin industriel y est en progrès. Deux employés de l’usine, anciens élèves de l’école de Châlons, Messieurs Baillot et Colin, font les cours deux fois par semaine et obtiennent d’excellents résultats. Les demoiselles suivent plus particulièrement le cours de dessin d’ornement.
- Le cours de chimie est confié à M. Demolon.
- Nous aurons à faire choix d’un professeur pour le cours de physique.
- Les leçons tde coupe, de travaux à l’aiguille, et les notions d’économie domestique sont données aux jeunes filles, sous la direction de Madame Sibilat.
- Je vous invite tous, mes amis, à examiner, au foyer du théâtre, les spécimens des divers travaux de nos enfants, spécimens qui y resteront exposés jusqu’à demain.Les pères et mères verront ce dont sont capables leurs jeunes filles et leurs jeunes garçons, depuis les pliages, tressages et découpages des classes maternelles jusqu’aux travaux de coulure, broderie, crochet, tricot, dessin d'ornement et dessin industriel des classes primaires et du cours complémentaire.
- Au cours de l’année scolaire dont nous fêtons aujourd’hui les résultats, Madame Dallet a été appelée à exercer sur l’ensemble des classes une surveillance dont l’heureuse influence s’est généralement fait sentir.
- Elle s’est particulièrement attachée à améliorer l’emploi du temps et l’enseignement dans les premières classes maternelles qui comprennent les enfants de 2 à 4 ans, lesquels à raison de leur jeune âge, ont besoin d’une sollicitude toute particulière.
- Nous devons donc à Madame Dallet de précieuses innovations qu’il peut être bon d’indiquer ici, vu les demandes qui nous sont quelquefois adressées, concernant l’emploi du temps des bébés dans nos premières classes enfantines.
- Les petits enfants, surtout ceux de 2 à 4 ans, ont un besoin constant de se mouvoir, d’aller, de venir, de s’exercer en liberté. Dans la belle saison nous mettons à leur disposition les pelouses, les allées et les jardins du Familistère. Pour leurs jeux, des tas de sable ont été disposés; et les enfants,avec les petits seaux,pelles etautres objets dont ils sont nantis, s’amusent à faire des trous, des fossés, des monticules ; d’autres jouent et se roulent sur les gazons. Ces heures de récréation se passent ainsi gaiement,remplies de bonheur et de satisfaction pour tous.
- Mais la tenue des enfants est plus difficile par le mauvais temps où il faut rester enfermé dans les préaux. C’est alors à la bienveillance et à l’ingéniosité des maîtresses, en même temps qu’à l’intelligence des méthodes et des procédés, qu’il faut recourir pour occuper agréablement et utilement ce petit monde.
- Dès l’hiver dernier, Mme Lemaire, directrice de la première année maternelle, attira l’attention de Madame Dallet sur l’empressement avec lequel les jeunes enfants de sa classe s’emparaient, pendant leurs récréations, des bouts de bois de dimensions diverses, destinés à l’allumage du poêle, et sur les bonnes parties qu’ils faisaient avec ces simples éléments de jeu.
- Attentive à toutes les indications utiles à l’éducation des enfants, Madame Dallet eut l’idée de me demander de faire venir de l’atelier de menuiserie de l’association, un assortiment des rebuts de bois découpés, dans les dimensions de 10, 20 et 30 centimètres, sous les formes les plus variées, afin d’en faire un matériel de récréation générale pour les jeunes élèves de cette classe.
- M. Evens, chef d’atelier de la menuiserie, mis au courant de ce que nous désirions, fit trier parmi
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- jes débris de menuiserie les morceaux les plus appropriés à cet usage, et nous eûmes bientôt deux grandes corbeilles de morceaux de bois de toutes formes,des bâtons carrés dans les longueurs régulières de 10. 20 et 3u centimètres, pouvant se poser les uns sur les autres, des planchettes, des briquettes, des demi-cercles, des carrés, des triangles, des losanges, des cintres, des bois d’ornement découpés, enfin toutes sortes de formes propres à attirer l’attention des enfants et se prêtant aux combinaisons les plus variées.
- Il faut voir maintenant la joie de nos 120 enfants de 2 à 3 ans et demie, quand ils se précipitent sur les corbeilles au moment de ,1a recréation, commençant immédiatement des constructions de toutes sortes, des pyramides, des maisons, des ponts, des chemins de fer, des voitures, des attelages. Tout le monde travaille ; pas un ne reste inactif. L’aire du préau est toute entière couverte de leurs constructions; et c’est une joie générale.
- J’appélle votre attention sur ce jeu des petits bois, pour vous faire voir comment, avec de la prévoyance et surtout avec l’amour du bien de l’enfance, on arrive à tirer bon parti des choses presque sans valeur ; je dis sans valeur, car, en réalité, ce matériel n’a presque rien coûté, puisque le bois dont il s’agit n’était que du bois à brûler El, depuis bientôt un an, il a été pour nos petits enfants une source de bonheur et de joie très vive toutes les fois que le mauvais temps a empêché les ébats en plein air.
- Ajoutez à ce jeu celui des balles de couleurs diverses avec chants et gestes suivant la méthode Frœbel. Mais C'is bat les fournissent moins à l’imprévu qiiH le jeu des petits bois. Tout cela n’exclut en rien les -mciens moyens d’occupation en usage dans les basses classes, mais s’y ajoute, au contraire, de la façon la plus utile.
- Passons aux méthodes d’enseignement récréatif imaginées pour la classe maternelle d’un degré plus élevé.
- Dans le but de réaliser pour la lecture, une méthode initiale aussi pratique et aussi attrayante que l’est la méthode de calcul inaugurée, depuis longtemps déjà, par Madame Godin dans nos classes maternelles, Madame Dallet va, aussitôt la rentrée des classes, faire appliquer d’une façon définitive dans la deuxième année maternelle, une méthode qu’elle a créée, et qui permettra de tirer parti d’idées restées jusqu’ici à l’état de simple et vague indication.
- On parlait bien de lettres mobiles pour initier les
- enfants à la lecture, mais une méthode applicable à renseignement col ectif et simultané des classes maternelles faisait défaut. C’est cette méthode que Madame Dallet a réalisée et qu’elle a, en outre, alliée à la méthode phonomimique.
- Nos lettres mobiles sont imprimées sur cartons de 4 centimètres de largeur sur 6 centimètres de hauteur. Étant donnés le nombre de nos enfants et la quantité de mots que les leçons initiales comportent, il nous a fallu 6.000 cartons, portant d’un côté une lettre minuscule et, de l’autre, la même lettre en majuscule.
- Pour la facilité du service, les lettres sont classées dans deux casiers à compartiments ; un compartiment est réservé pour chaque lettre, afin que les maîtresses les trouvent sans peine pour préparer les leçons.
- 250 cartons de dimensions plus grandes contiennent ces mêmes lettres en grandeur voulue pour être visibles d’une extrémité à l’autre de la classe. Ces grandes lettres sont à l’usage delà maîtresse pour donner la leçon.
- Avec ce matériel, elle compose au tableau, en vue des enfants, des mots du vocabulaire enfantin : papa, bébé, ami, etc. Chaque enfant, de son côté a reçu dans un petit sac les lettres nécessaires à renseignement du jour. Par divers commandements, la maîtresse invite les enfants à choisir eux-mêmes les lettres nécessaires à la reproduction du mot exposé au tableau.
- A mesure qu’elle commande :
- — Ouvrez les sacs,
- — Prenez les lettres, mettez-les sur votre table,
- — Écrivez le mot du tableau avec vos lettres, etc. les enfants exécutent les mouvements, choisissent les lettres et s’efforcent de les placer dans l’ordre voulu.
- Nous espérons beaucoup de cette méthode, car elle nous semble avoir le mérite de provoquer et de retenir l’attention des élèves par l’exercice des yeux et des mains, dans le maniement des lettres à placer dans un ordre déterminé, pour produire un mot connu de l’enfant ; d’où résultera vite la connaissance de la lettre et des syllabes.
- Cette nouvelle méthode de lecture n’a rien d’abstrait et est absolument faite pour correspondre aux besoins des jeunes enfants.
- 'Des expériences déjà faites, il résulte que les enfants, par ce système, arrivent, dès les premières leçons, à la connaissance des voyelles avec assemblage de quelques consonnes ; ce qui leur permet de composer différents mots connus d’eux
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- et de prendre ainsi à la lecture un véritable intérêt.
- Ils arrivent enfin, graduellement et toujours en suivant une méthode attrayante, à la connaissance complète des lettres de l’alphabet, des divers sons composés et de leurs assemblages.
- Une autre méthode que madame Dallet va introduire dans la classe des enfants de 2 à 4 ans, à titre de récréation instructive, consiste en des exercices avec les sept couleurs du prisme : rouge orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet, auxquelles nous avons ajouté le blanc et le noir.
- Ces couleurs sont collées sur cartons. Chaque enfant dispose d’une série des couleurs, soit 9 petits cartons. 11 nous a donc fallu plus d’un millier de ces cartons.
- En outre,pour l’usage des maîtresses,nous avons fait faire sur cartons de dimensions propres à être vues de toute la classe,des modèles d’assemblages de cartons coloriés que la maîtresse place au tableau. Les enfants sont invités à reproduire ces assemblages sur leurs tables, au moyen de leurs cartons de couleur, exercice qui développe en eux la rectitude du goût.
- Le nombre des couleurs employées dans ces assemblages se multiplie proportionnellement à l'avancement des leçons. Les exercices présentés aux enfants ne comportent d’abord qu'une couleur, puis 2, 3, 4, 5 et ainsi jusqu’à 9.
- Pour l’application de la méthode, nous devons à l’obligeance de M. Loriette 100 tableaux modèles qu’il a bien voulu établir sur les indications de Madame Dallet.
- Pour ces exercices récréatifs des couleurs, il est distribué aux enfants — comme dans la méthode de lecture en lettres mobiles — de petits sacs renfermant les cartons coloriés. Les mouvements d’ensemble pour la prise des cartons et pour leur rangement après la .leçon, s’opèrent d’une façon analogue.
- Les spécimens du matériel de la méthode de lecture objective et de la méthode d'assemblages des couleurs sont exposés au foyer du théâtre,avec les travaux des enfants.
- L’assemblée pourra donc se faire de visu une idée du matériel de ces nouvelles méthodes, en visitant notre exposition scolaire.
- Madame Sibilat, prenant, au renouvellement de l’année scolaire,la direction des écoles maternelles, ce sera elle qui, de concert avec Madame Dallet, sera chargée de l'installation définitive de ces nouvelles méthodes.
- 1=5 ne quitterai pas les classes maternelles sans
- vous signaler que là, comme dans nos classes primaires et supérieures, les résultats sont des plus satisfaisants.
- Dans la troisième année d’école maternelle,nous avons cette année 60 enfants sachant lire.En outre 45 de ces enfants savent écrire des mots sous la dictée ; ils connaissent la numération et l’addition sur les nombres de 1 à 100,et savent faire soit oralement, soit par les chiffres, des soustractions sur les nombres de quelques dizaines.
- Ces enfants vont,à la rentrée,passer dans la première classe primaire.
- Dans les conditions où se trouve l’enfance au Familistère, elle jouit certainement du sort le plus heureux qu’il soit donné à une collectivité de 552 enfants d’éprouver sur la terre.
- C’est pour moi une satisfaction intime de voir la paix, le contentement et le bonheur dont jouissent tous les enfants du Familistère, depuis le berceau jusqu’à l’âge où ils cessent d’être sous le patronage des soins et des attentions que l’Association leur accorde dans les classes.
- Sachez-le bien comprendre, mes chers enfants, et soyez assez sages au milieu de vos satisfactions et de vos plaisirs de tous les jours, pour mettre à profit l’instruction quon vous donne.
- Bien travailler à l’école,c’est se pourvoir des éléments indispensables pour faire son chemin dans la vie, pour entrer dans les rangs du travail producteur.
- Quand vous en êtes arrivés là,les conseils queje puis avoir à vous donner, chers enfants, sont les mêmes que ceux que je puis adresser à tous les habitants du Familistère :
- Travailler et agir pour le plus grand bien de l’association, c’est là qu’est votre plus sûr avenir ; en même temps que c’est le moyen pour vous de
- bien mériter de la société.
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- fête
- La fête de l’Enfance a été célébrée cette année avec un éclat extraordinaire, malgré le mauvais teïïips qui régnait, car il a plu presque toute la journée des 4 et 5 septembre. Mais au Familistère, sous les vastes galeries vitrées, on ne se ressent guère du mauvais temps, et qu’il vente,qu’il pleuve ou qu'il neige, les cours sont assez spacieuses pour offrir un refuge assuré contre les intempéries de la saison à un grand nombre de visiteurs.
- Tous les ans, en effet, la fête de l’Enfance amène un grand nombre d’étrangers au Familistère. Indépendamment des nombreux habitants de la ville même qui viennent assister à la
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- cérémonie du théâtre, visiter les baraques des marchands forains accourus pour étaler leur bimbelotterie dorée, leurs sucres d’orges d’une blancheur scintillante que les bébés contemplent avec amour et — appétit, les parents des membres de l’association accroissent de leur présence le nombre des invités...
- Cela s’est bien vu dimanche à 3 heures, lors de la réunion des enfants des écoles — les héros de la fête4 — dans la grande cour vitrée où Monsieur et Madame Godin se rendirent à l’heure précise indiquée pour prendre la tête du cortège. C'est sous une haie sympathique qu’ils défilèrent au théâtre, où déjà les meilleurs places avaient été prises. On sait en effet, que sauf la loge de M. Godin, ouverte à ses invités particuliers et le parterre -- exclusivement réservé aux enfants toujours privilégiés, aucune distinction de place n’est faite, et chacun s’asseoie à celle qui lui convient — ou à celle qu’il trouve, s’il n’a pas eu la précaution d’arriver de bonne heure.
- Dimanche la salle était comble de bonne heure — au moment même où M. et Mme Godin paraissaient sur l’estrade. Beaucoup de personnes n’ont pu trouvé place et les portes des galeries étaient bondées d’assistants debout sur les palliers, s'efforçant d’entendre et de voir.
- Comme toujours, la musique familistérienne, dont les récompenses obtenues dans les nombreux concours auxquels elle a pris part disent assez le talent d’exécution, a joué à la plus grande satisfaction du public qui ne s’est pas fait faute de l’applaudir.
- Les chœurs chantés par les enfants avec beaucoup de justesse et de précision musicale ont été également fort applaudis — et c’était justice. Malgré, en effet, la difficulté considérable à obtenir de jeunes enfants des émissions de voix justes et à faire accorder ces voix non encore formées, d’un riiapazon et d’un timbre souvent différents par suite de la diversité d’âge, de croissance, l’ensemble était juste— même parfois énergiquement accentué, sans discordance aucune.
- Après les applaudissements méritée de nos jeunes artistes M. Godin a pris la parole et a prononcé le discours que nos Acteurs viennent de lire plus haut.
- Les enfants sages et recueillis sans effort — je parle, bien entendu, des bébés mignons de l’école maternelle quinepeuvent rester en place dans la cour, ont du vif-argent dans les jambes et dans les bras.pleurent sans motif de grosses larmes, rient de même et gazoullent incessamment comme les pierrots qu’ils font envoler dans le pré de la nourricerie — les enfants, dis-je se sont fait remarquer par leur patience et leur bonne tenue recueillie pendant tout ce discours.
- .Par exemple, quand on a fait la distribution des jouets, un bruissement confus de soupirs de satisfaction, d’exclamations de joie étouffées a succédé au silence religieux gardé jusque là...
- La distribution des prix aux élèves proprement dits, offrait
- un coup d’œi I charmant et nous a paru un sujet d'enseignement fécond pour qui sait observer sainement, et rechercher sous les apparences parfois futiles le véritable fond des choses. Quelle différence, en effet, dans l’habillement, la tenue, les manières, la démarche, ces mille riens composés d’une foule de choses graves dont ils sont pour ainsi dire, l’expression manifeste et vivante, — quelle différence, disons-nous, entre ces enfants et ceux de nos écoles primaires, dont les pères et les mères, font cependant tous leurs efforts pour qu’ils paraissent dignement à la distribution des prix, cette solennité à laquelle on ne donne pas assez de caractère imposant! Nos enfants sont tous propres, mis convenablement, les costumes varient, la coupe des vêtements, l’ingéniosité de la coquetterie maternelle, surtout chez les filles, prend mille aspects différents, selon l’âge et le goût de chacun ; mais il y a identité dans le fond, comme aspect de proprété, d’élégance, de dignité, — de dignité surtout. Hélas ! l’enfant a le sentiment de la dignité certainement plus développé, plus vif, — j’allais dire plus saignant — que la grande personne. Cette dignité, il la place surtout dans le paraître extérieur et qui dira les douloureuses blessures d’amour-propre, infligées au fils du pauvre, à la pensée que son pantalon n’est pas convenable, que son petit veston est rapiécé... C’est à cet âge impressionnable, où le cerveau et la moralité d’un enfant sont une cire molle qui garde toutes les empreintes, que les intelligences se dévient, que les cœurs commencent à s’aigrir, que le sentiment amer des inégalités sociales dépose son ferment...
- Le soir, un grand bal eut lieu dans la grande cour vitrée du centre, illuminée à giorno pour la circonstance. La cour et les avenues étaient littéralement bondées de monde, tant de civils que de soldats. Le matin, en effet, des régiments allant aux grandes manœuvres s’étaient arrêtées à Guise et le Familistère avait reçu à iui seul 550 billets de logements.
- Le lundi de 10 heures du matin à midi, une charmante réprésentation de petites rondes et scènes enfantines réunit de nouveau les enfants au théâtre.
- Voici le programme de cette petite fête de famille.
- PREMIERE PARTIE
- 1° — le reveil. . . . Chant avec jeux.
- 2° — le devin .... Ronde.
- 3° — blanc-bec et noiraud Scène comique avec chant 4° — TOTO conférencier Monologue.
- DEUXIÈME PARTIE
- 5° — l’orloge .... Ronde
- 6° — LE ramoneur . . Scène avec chant
- 7° — LA MEUNIERE. . . Chant et danse
- 8° — froufrou . . . Comédie en un acte
- Nota. — Entre la première et la seconde partie il sera
- fait une distribution de gâteaux aux enfants — une seconde distribution aura lieu après la représentation.
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- L’exécution fut des plus satisfaisantes. Nous félicitons vivement ici, les jeunes artistes et aussi l’inspiratrice de cette charmante fête et ceux qui l’on si bien secondée, soit Madame Dallet, Madame Sibilat et M. Locqueneux.
- Nos remerciments à M. Boncourt qui a bien voulu accompagner au piano les chants de nos enfants.
- L’après-midi fut surtout consacré aux jeux de toutes sortes auxquels les enfants prirent part avec l’entrain et la fougue qu’ils mettent à toute chose. C’est dire que l’après-midi fut
- joyeusement passée. Naturellement les grandes personnes ne s’amusaient pas moins que les petites...
- Enfin la clôture du bal à minuit fut, lundi, la clôture de la fête, — au cours de laquelle chacun a pris des forces et des espérances pour l’accomplissement de la tâche quotidienneté la tâche constante — si dure aujourd’hui dans notre état d’anarchie et d’insolidarité, mais si douce à remplir, du jour que la paix et la fraternité régneraient sur la terre et glorifi. raient le travail par nos enfants — dans l’avenir.
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- Fête de l’enfance. — Occasion d'arbitrage franco-anglais. — L’Angleterre et l'occupation de l’Egypte à la Chambre des communes.— L'international arbitration et la question Egyptienne.
- — Sixième meeting annuel de la fédéi'ation internationale de l’arbitrage et de la paix.— Aphorismes et préceptes sociaux. — Bulletin de la paix armée. — La paix à l’extérieur, c’est la paix à l’intérieur.— Les incidents de Lunéville.
- — Les frontières naturelles. — Points noirs et perspectives. — Décimés. — Etat-civil du Familistère.— Librairie du Familistère.
- Occasion d’Ârbitrage Franco-Anglais.
- On lira plus bas,dans deux entrefilets,consacrés, l’un au débat récent de la Chambre des communes sur l’Égypte, l’autre au meeting tenu par 1’ « International arbitration peace » la façon dont les hommes d’État anglais envisagent le conflit pendant entre la France et l’Angleterre, au sujet du canal de Suez et l’occupation de l’Égypte par notre voisin d’Outre-Manehe.
- Il n’y a pas à se dissimuler, évidemment, que l’Angleterre a mis la main sur l’Égypte et sur le canal de Suez qui commande la route des Indes ; et qu’indépendamment des Bondhônlers dont le gouvernement de M. Gladstone s’était spontanément fait le soutien per fas et nef as, l’amirauté britannique avait songé, en cas de guerre maritime, a s’assurer un poste avantageux.
- Mais ce n’est pas en vain que les gouvernements violent les lois de la justice envers les peuples les plus faibles. L’Égypte, toute incapable qu’elle s’est montrée jusqu’ici de résister efficacement à une invasion armée, n’en a pas moins coûté des centaines de millions à sa dominatrice. Celle-ci, il est
- vrai, a mis la main sur son administration. Elle perçoit les revenus de ses domaines, nomme des fonctionnaires anglais à tous les postes. C’est une occupation dans toute l’acceptation du mot — une occupation dont le motif inavouable mais patent, est d’exploiter ce malheureux pays au profit des cadets et des fonctionnaires anglais que la Grande Bretagne envoie annuellement chercher fortune dans ses possessions ; ce qui lui p-rmet de conserver son institution propriétaire de majorais chère à son aristocratie foncière.On sait quelle expérience consommée ont les Anglais des choses coloniales ; combien ils s’entendent pour exprimer d'un pays occupé par eux toutes les ressources que ce pays est susceptible de fournir...
- Eh bien! l’Egypte, malgré les circonstances exceptionnellement favorables d’exploitation dans lesquelles elle se trouve est quand même une plaie saignante au flanc du lion britannique.
- On a acheté Arabi, on a semé la corruption et la démoralisation dans ce pays pour l’asservir plus facilement. Hélas! ce n’était pas chose difficile,car voilà des siècles,depuis César,que l’Egypte change de domination, qu’elle passe de main en main. N’importe ! les cadets s’enrichissent, les fonctionnaires touchent des appointements exorbitants, mais les coffres de l’Angleterre s’épuisent pour payer les troupes d’occupation, mais les régiments fondent au soleil de feu du Soudan et les insurgés de l’intérieur les déciment, les harcèlent, ne leur laissant pas un moment de répit.
- Une telle situation, si elle se prolongeait longtemps encore, deviendrait menaçante pour les ressources du budget anglais.On s'est pris à réfléchir sur la profondeur de ce gouffre qui engloutit tout et ne rend rien—les porteurs de bons qui touchent de magnifiques dividendes exceptés.
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- Tandis que l’aggravation de cette situation,d’ailleurs peu brillante au début donnait lieu aux amères récriminations de la part du public anglais qui n’a pas de bons sur le Khédive — c’est-à-dire de la part de presque tout le monde, les partisans de la paix, du désarmement et de la justice internationale blâmaient hautement cette usurpation commise par l’Angleterre.Dans les premiers temps les blâmes formels n’ont pas grandement ému la bourgeoisie de Londres et autreslieux.Mais aujourd’hui, ils sont bien forcés de reconnaître que s’ils eussent écouté les idées de droit professées parles membres des ligues de la Paix, ils eussent fait une meilleure affaire ; ils n’auraient pas le budget de l'Egypte sur les bras et en plus — ils n’eussent pas commis la malhonnêteté internationale de s’emparer d*un pays qu’on pressure sans merci.
- La France n’a cessé par voie diplomatique, de protester contre l’occupation définitive de l’Egypte. Ceux qui, au commencement, se montraient les plus hostiles aux protestations de la France, commencent à convenir aujourd’hui qu’il eut mieux valu peut-être,écouter ses propositionsd’arbitrage. De là la favenr marquée quia accueilli la motion de M. Campbell à la Chambre des Communes.
- Le mouvement d’idées créé, en effet, en Angleterre au sujet de l’Egypte va s’étendant chaque jour. On parle tout haut de conventions à arrêter avec la France, de substituer un arbitrage aux menaces qui avaient précédemment accueilli nos vues dans les journaux anglais. Eh bien ! il y a là pour nos gouvernants une occasion décisive d’entrer résolument dans la voie pacifique des relations internationales, réservées jusqu’à présent aux intrigues tortueuses de la diplomatie et aux raisons péremptoires du canon.
- Lorsque, en effet, les projets d’arbitrage ont été présentés sur le bureau de la Chambre,on a objecté que la situation de la France vis-à-vis de l’Allemagne ferait paraître une démarche tentée par notre gouvernement dans ce sens sous un jour équivoque; qu’il ne convenait pas,devant l’attitude militaire et provocatrice d’Outre-Rhin, que la France eut l’air de chercher dans un projet d’arbitrage à dissimuler sa faiblesse ; que l’Allemagne nous taxerait de pusillanimité...
- Nous ne croyons pas qu’une déclaration solennelle du gouvernement français, invoquant le droit imprescriptible de notre cause; affirmant que le pays de France tout entier est prêt à se lever comme un seul homme le jour où le principe de la justice serait violé dans notre honneur et notre
- dignité nationale,—qu’une telle déclaration disons-nous, faite par le gouvernement français à la face de l’Europe eut été accueillie par le sourire. Elle répond trop aux secrètes préoccupations de chaque Etat européen pour qu’elle n’eût pas fait une impression profonde sur leur gouvernement.
- On ne l’a pas faite. On a cru devoir continuer à suivre les traditions diplomatiques semées d’embûches, de pièges et de faux pas d’où la guerre peut sortir un matin comme nous l’avons vu en 1870, sans que personne la prévît la veille.
- En Angleterre, dans les cercles politiques, nous sommes convaincu qu’on accueillerait favorablement une proposition de la France tendant à faire prévaloir la politique du grand jour sur la politique des intrigues et des notes captieuses, mystérieusement échangées.
- Si nos gouvernants proposaient demain à l'Angleterre de vider l'affaire de l’Egypte publiquement et amicalement en s’en référant à l’opinion d’un tiers arbitre chargé de prononcer au cas où les deux parties contractantes ne pourraient se mettre d’accord : si, partant de là, ils proposaient au gouvernement britannique de jeter les bases d’un tribunal d’arbitrage devant lequel seraient portés à l’avenir les différents de nature à diviser les deux pays, nous avons la ferme conviction que des pourparlers et des négociations sur ces bases seraient possibles.
- M. Hanbury a été fort applaudi, quand il a dit la semaine dernière à la Chambre des Communes : «Il faut que désormais nos relations avec l’étranger ne se traitent plus dans l’ombre, mais au grand jour.»
- Voilà une parole profonde qu’il serait à désirer de voir le gouvernement français relever, puisque c’est en rendant justice à nos procédés et à nos intentions pacifiques qu’elle a été prononcée.
- Une fois deux gouvernements entrés dans cette voie, le reste de l’Europe suivrait; parce que l’Europe halète sous le poids de ses armées qui pèsent sur elle comme un cauchemar.— Voyez-vous l’Angleterre et la France convenant de régler désormais toutes les affaires internationales par voie d’arbitrage et invitant les nations européennes à les imiter? L’Italie, l’Espagne, le Portugal et les nations que le militarisme dévore graduellement se joindraient à elles, car elles verraient au bout d’une fédération arbitrale des Etats de l’Europe, le désarmement général, ia paix universelle amenant avec elle le bonheur et 1a prospérité.
- Nos gouvernants oseront-ils? Le ministère
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- Rouvier a dit que toute l’ambition de son cabinet j était de faire les affaires du pays paisiblement^sans j secousses, sans cris mais en s’attachant à ramener la paix sociale troublée et la prospérité publique disparue.
- Nous lui indiquons les moyens d’atteindre ce résultat et bien que son ambition ne soit pas grande, la tentative à faire n’en marquerait pas moins une date glorieuse dans les annales de la civilisation et son nom y serait éternellement attaché.
- L’Angleterre & l’occupation de l’Égypte à la Chambre des communes
- Nous avons entretenu maintes fois les lecteurs du Devoir, dans nos divers bulletins de la Paix, de l’occupation égyptienne par l’Angleterre, qui constitue la violation la plus flagrante de la liberté d’un peuple, car l’Angleterre occupe l’Egypte sans que celle-ci ait, en rien nous ne dirons pas sollicité, mais seulement provoquée cette occupation,
- La semaine dernière, cette question est venue en discussion à la chambre des communes et nous sommes heureux d’avoir à enregistrer la protestation de Sir George Campbell, qui s’est élevé éloquemment contre l’usurpation anglaise.
- Sir George Campbell, quand le budget de l’armée d’occupation est venu en discussion, a proposé en effet une diminution de 500 livres sur le traitement du résident anglais Sir Evelin Baring, pour marquer, a-t-il dit, la désapprobation formelle du parlement anglais de la politique suivie en Egypte.
- M. Hanbury, autre député des communes qui a soutenu la motion de Sir George Campbell a surtout traité la question de la diplomatie telle qu’elle devait être faite par les agents d’un pays libre. La diplomatie actuelle consiste, en effet, dans des échanges de notes toujours tenues secrètes, qui peuvent, à un moment donné, entraîner un pays, sans qu’il le sache, au bord d’une guerre, provoquer une conflagration universelle.— Lord Salisbury avait dit la veille dans un meeting de Londres : Le mot d’ordre du cabinet des affaires étrangères doit toujours être celui-ci : Silence. Non, a dit M. Hanbury, le peuple de ce pays veut et doit connaître pleinement, entièrement, la marche de ses relations avec les pays étrangers. On comprend que jadis, on ait pratiqué ces voies de gouvernement. Mais aujourd’hui que le droit du gouvernement git dans le peuple, qu’un ministre n’a pas d’autre pouvoir que celui que lui confère la confiance populaire, le devoir de ce pouvoir est de rendre compte sans cesse et de tenir
- j toujours bien informé le peuple qui le délègue. Si on eut | agi ainsi, l’Egypte ne serait pas occupée par l’Angleterre La motion de Sir George Campbell n’a pas été adoptée -le ministère a dû déclarer cependant que l’évacuation de l’Egypte devrait s’exécuter un jour ou l’autre, et c’est déjà un résultat acquis.
- L’international arbitration et la question Égyptienne
- Nous avons signalé ailleurs l’intervention à la chambre des Communes, de sir George Campbell pour l’évacuation de l’Égypte. Une réunion provoquée par le comité de l’International Arbitration and peace à eu lieu à Londres la même semaine, à l’hôtel du palais de Westminster, sous la présidence de sir John Swinburne, membre du parlement.
- Sir George Campbell y assistait et a traité la question de l’évacuation que l’Angleterre de concert avec la France. Dans son discours, 1 honorable député a rendu hommage aux intentions conciliantes du gouvernement français, et nous sommes heureux de cette déclaration, car malgré les motifs de dissentiment qui peuvent exister sur ce point entre les deux pays, il est toujours bon qu’un représentant autorisé de la nationalité anglaise rende justice aux efforts de la France pour maintenir la paix. Les publicistes ou les députés qui ne se laissent pas aveugler par le chauvinisme, rendent un service immense à 1 humanité,à quelque nationalité qu’ils appartiennent, lorsque parlant d’un pays voisin, ils font entendre des paroles de paix et de concorde comme l’a fait sir George Campbell.
- Mon opinion a-t-il dit, est que le gouvernement français a montré une bonne volonté grande et il a fait,à diverses reprises des offres sérieuses pour aboutir à une neutralisation de l’Egypte
- Il a ensuite présenté la résolution suivante :
- « Les membres présents à cette conférence expriment cette opinion: que pour le maintien de la paix européenne et pour l’honneur de l’Angleterre, il est nécessaire d’évacuer l’Egypte à bret délai.»
- M. Philip Stanhope, membre du parlement, a approuvé cette motion.
- M. W. Lefèvre a proposé l’amendement suivant ; « L’opinion de ce meeting est que l’Angleterre se trouve libre aujourd’hui de tout engagement contracté par le gouvernement de M. Gladstone au sujet de l’évacuation immédiate de l’Egypte ; nous pensons donc que l’accord invoqué par le marquis de Salisbury doit être considéré comme non avenu et que l’évacuation est d’un intérêt capital pour le peuple anglais comme pour le peuple égyptien.»
- L’amendement a été soutenu par divers membres de l'association.
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- M.Wilfrid Blunt a présenté la résolution suivante : « que le gouvernement de sa majesté soit invité à renouer des négociations avec les puissances et le Sultan, à l’effet d’abandonner à toute réclamation pour les privilèges anglais spéciaux et à tranférer aux Egyptiens eux-mêmes l’administration de leur pays.»
- Ces diverses motions ont été adoptées à l’unanimité.
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- SIXIÈME MEETING ANNUEL DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE DE L’ARBITRAGE ET DE LA PAIX
- Monsieur Desmoulins envoie à l'Arbitre la correspondance suivante :
- Le sixième meeting annuel de l’Association internationale de l’Arbitrage et de la Paix a eu lieu à Westminster, Palace Hôtel.
- Sir Wilfrid Lawson, membre du Parlement, présidait. L’auditoire était nombreux. Sur l’estrade se trouvaient l’honorable Dudley Field, membre du Congrès des Etats-Unis, MM. A. Illingworth, J. M. Paulton, J. Barran, l’honorable Philipp Stanhope, M. F. Channmg, C. Wright, membres du Parlement ; MM. F. W. Buxton, J. O’ Connor Power, le professeur Leone Levi, le chanoine Fremantle , Ma,e Ormis-ton Chant et Mlle Tod, de Belfast.
- M. Hodgson Pratt, le président du Comité exécutif de la Fédération,'résume les travaux de l’association durant l’année Il insiste sur la nécessité de concerter les efforts de tous les hommes de bon vouloir dans l’Europe entière dans le but de diminuer le danger de la guerre et. de soulager les nations du fardeau croissant de préparatifs militaires. Arrivant à l’action de la société à l’étranger, l’orateur montre qu’elle a réussi à faire naître sept sociétés sur le continent — une en France, (le Comité de Paris) — Quatre en Allemagne (â Stuttgard, à Darmstadt, à Francfort et à Berlin) et deux en Italie (à Milan et à Rome). — Le meilleur moyen d’établir un lieu durable entre ces sociétés, c’est de les appeler sur un terrain d’action tellement élevé qu’il les invite à se placer au-dessus des intérêts de moindre importance qui pourraient les diviser. C’est pourquoi le comité exécutif a soumis à leur étude à toutes un projet de Conseil international permanent et de cour suprême d’arbitrage.
- Ce rapport est chaudement applaudi. L’assemblée vote ensuite six résolutions que nous reproduisons dans l’ordre même où elles ont été présentées et discutées.
- 1° La reunion décide qu’elle adopte le rapport et le compterendu financier qui viennent d’être présentés pour l’année 1886, et elle remercie vivement le comité exécutif de ses bons et laborieux services. — Motion proposée par M. J. O’Con-nor Power et appuyée par Mlle Tod, de Belfast.
- 2° Ce meeting apprend avec une vive satisfaction qu’une \
- pétition a été rédigée et adressée au Parlement par le comité exécutif, en faxeur de la constitution d’un tribunal Anglo-Américain ; — que cette pétition a déjà reçu de nombreuses signatures en diverses parties du royaume et que le comité reçoit sur ce sujet, des diverses sociétés de la paix des Etats-Unis d’Amérique, les communications les plus encourageantes, — Motion proposée par l’honorable David Dudley Field, de New-Yoïk, membre du congrès de Washington, dans un discours très important, et appuyée par Mme Bateson, de Cambridge et pas M. John Westrope.
- 3° La réunion décide que le trésorier, M. G. Buchanan, les vice-présidents de l’Association, les membres du conseil général et du Comité exécutif sont réélus pour l’année courante. — Motion proposée par le Chanoine l’honorable W. H. Fremantle, et appuyée par Mme Orminston Chant.
- 4° Ce meeting voit avec bonheur que, grâce aux efforts du Comité, sept sociétés coopératrices et correspondantes sont à cette heure établies sur le continent européen ; il fait les vœux les plus ardents pour le progrès et l’accroissement de ce mouvement européen en faveur de l’arbitrage et de la paix. — Motion proposée par le révérend Philip H. Wicks-teed et appuyée par sir George Camphell, membre du Parlement.
- 5° La réunion charge le comité exécutit de transmettre aux comités récemment formés à Rome et à Milan ses félicitations cordiales pour l’empressement qu’ils ont apporté à la création des deux sociétés sœurs, et les vœux qu’elle forme pour l’accroissement continu d’œuvres si essentiellement utiles. — Motion proposée par L. John Barran membre du Parlement, et appuyée par M. Caleb Wright, membre du Parlement.
- 6° Ce meeting remercie vivement Wilfrid Lawson, baronnet membre du Parlement, pour la façon dont il a présidé et pour son discours. — Motion proposée par il Signor Pagliardini et appuyée par S. E. Don Arture de Marcoartu sénateur espagnol.
- Nous regrettons vivement que le cadre étroit du journal nons empêche de résumer ici le discours plein d’esprit et de hardiesse par lequel le président, Sir Wilfrid Lawson, l’un des chefs du parti radical des communes, a clos la séance.
- Les sociétés de la paix du continent seront touchés des vœux qu’il forme pour leur accroissement. Quant à nous, nous le remercions ici du courage et de l’indépendance avec les quels il défend nos œuvres de paix.
- APHORISMES ET*PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Guerre et Arbitrage
- Au premier rang des réformes dont la République doit prendre l’initiative vient l’abolition de la guerre ; celle-là est la réforme fondamentale ; car, sans elle, il n’y aura jamais de sécurité pour les citoyens.
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- LE DEVOIR
- BULLETIN DE LA PAIX ARMÉE
- ANGLETERRE
- La Convention Anglo-Chinoise sur la Birmanie — Le Pailement anglais a reçu communication du traité signé à Pékin, le 24 juillet dernier, parE. O'tlonnor secrétaire de la légation anglaise de Washington et ancien chargé d’affaires en Chine, au nom de la Grande-Bretagne, et par le prince Clfiing, président du Tsung-Li-Yameo, et le premier ministre Sun, pour la Chine. Voici la traduction des cinq articles de cette convention, qui règle les conditions auxquelles le gouvernement chinois reconnaît l’autorité britannique en Bu manie et qui détermine les rapports des deux puissances en ce qui concerne le Thibet :
- Art. 1er. Attendu qu’il a été d’usage de la part de la Birmanie d’envoyer des missions décennales pour présenter des articles de la production locales, l’Angleterre convient (agress) que la plus haute autorité de Birmanie enverra les missions décennales habituelles ; les membres des missions seront de race birmane.
- Art. 2. La Chine convient que, dans toutes les questions, quelles qu’elles soient, se rattachant à l’autorité et au gouvernement que l'Angleterre exirce actuellement en Birmanie, l’Angleterre sera libre de faire tout ce quelle jugera bon et convenable.
- Art. 3 La frontière entre la Birmanie et la Chine sera tracée par une commission de délimitation, et les conditions du commerce sur la frontière seront réglées par une commission de commerce de frontière, les deux pays convenant de protéger et encourager le commerce entre la Chine et la Birmanie.
- Art. 4. Attendu qu’une enquête faite à ce sujet par le gouvernement chinois a démontré qu’il existe de nombreux obstacles à l’envoi d’une mission dans le Thibet prévu dans un article séparé de la convention de Chefoo, l’Angleterre consent à contremander la mission.
- Relativement au désir du gouvernement britannique d’étudier des arrangements pour le commerce de frontière entre l’Inde et le Thibet, ce sera le devoir du gouvernement chinois, après une enquête attentive au sujet des faits, d’adopter des mesures pour exhorter et encourager la population dans le but de favoriser et développer le commerce. Si la chose se trouve être praticable, le gouvernement chinois s’occupera alors d’étudier soigneusement rétablissement de règlements commerciaux ; mais si on reconnaît l’éxistence d’obstacles insurmontables, le gouvernement britannique n’insistera pas indûment à ce sujet.
- Art. 5. La présente convention sera ratifiée, et les ratifications seront échangées à Londres aussitôt que possible, après la date de la signature de ce document.
- Ce traité a fait hier l’objet d’un échange d’explications à la Chambre des commîmes.
- M. Clark a demandé à connaître le motif qui a fait inscrire le mot « Angleterre » dans le traité avec la Chine, au lieu de se servir du terme « Grande-Bretagne ».
- M. Hunter, de son côté, a demandé si dans la convention avec la Chine au sujet de la Birmanie et du Thibet le nom de l’Angleterre est seul mentionné comme celui d’une des par-
- ties contractantes, M. Smith approuve-t-il ce document, qui a engagé le Royaume-Uni, et ce document lui-même est-il compatible avec l’acte d’union conclu entre l’Angleterre et l’Ecosse ?
- i M. Smith, premier lord de la trésorerie, a répondu que dans la correspondance télégraphique on s’est servi du mot Angleterre pour être bref et il en a été de même dans les articles 1, 2, 3 et 4 du traité. Evidemment celui-ci aurait dû mentionner qu’il était passé entre la reine de la Grande-Bretagne, impératrice des Indes et l’empereur de Chine.Le temps a manqué pour renvoyer le projet, et, dans une question de cette gravité, le tempt» est un élément qui a son importance. Au surplus, l’empereur de Chine a ratifié la convention, et l’erreur commise l’a étésans intention de violer l’acte d’union. Or pour faire la rectification de forme en question il faudrait dénoncer tout le traité : ce n’est pas possible.
- TURQUIE
- La Correspondance politique signale un conflit qui s’est élevé entre les Arméniens grégoriens et les missions catholiques dans le village de Diarbekir. Il y a deux ans, la population de ces districts, composée en majorité d’Arméniens fort pauvres, sollicita, à plusieurs reprises, un dégrèvement de ses charges. Leurs instances restèrent vaines, malgré l’intervention du patriarche orthodoxe. La détresse des Arméniens décida un grand nombre d’entre eux à se convertir au catholicisme, dans la conviction d’obtenir une détaxe, grâce à l’influence du patriarche catholique arménien. Ces conversions alarmèrent le chef de l’église arménienne, qui demanda au gouvernement allemand de les entraver.
- Pour réagir contre ce mouvement, qui accroissait à ses dépens le chiffre des ouailles des missionnaires catholiques, et en particulier des jésuites, il voulut envoyer à Diarbekir un évêque arménien mais la Porte s’y opposa.
- La Correspondance politique affirme que le ministre de la justice turc favorise les jésuites par défiance des Arméniens, dont le sentiment national est fortifié par leur communication de croyance avec la Russie orttiodoxe, tandis que les Arméniens convertis au catholicisme sont plus cosmopolites.
- Si cette version est exacte, il est intéressant de la rapprocher des informations récemment reproduites par le Temps, sur la faveur particulière que le gouvernement turc paraissait accorder à l’église catholique en Bulgarie, au détriment de l’église orthodoxe.
- PORTUGAL
- ! Suivant les intormations du Standard, le Portugal à proposé à l’Angleterre et à l’Allemagne de participer aux négociations qui doivent avoir lieu entre le gouvernement de Lisbonne et celui de Zanzibar, pour le réglement des difficultés relatives à la délimitation des frontières entre les deux pays Une commission de délimitation se réunira à cet effet a ! Lisbonne.
- | RUSSIE
- ! Le Nord, dans sa lettre de Russie, dit que les négociations continuent entre les cabinets relativement à la question bulgare ; malheureusement ces négociations vont traîner en longueur par suite des difficultés sérieuses avec lesquelles on se
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- trouve aux prises, à défaut surtout de mesures matérielles . qui puissent exercer une influence réelle sur les événements.
- Il n’est pas question, dit le Nord de déléguer un général russe à Sofia. Tout au plus cela se pourrait le jour où la Turquie aurait réussi à faire prévaloir une situation légale sur les infractions du traité de Berlin.
- AUTRICHE-ALLEMAGNE
- L’entrevue projetée des deux empereurs.
- — La Gazede de Cologne apprend de Saint-Pétersbourg que, dans les cercles gouvernementaux russes, on doute que l’entrevue des deux empereurs ait lieu.
- Le tzar estime que l’amitié des deux empires n’a profité qu’à l’Allemagne ; il veut éviter toute démarche qui pourrait être interprétée comme une manifestation sympathique pour j ce pays.
- Les feuilles polonaises apprennent, de source officieuse, que l’entrevue de ces deux empereurs n’aura pas lieu.
- Le correspondant du Times à Berlin commentant les bruits d’une entrevue du tzar et de l’empereur Guillaume s’exprime en ces termes :
- On pense ici qu’en principe la situation réclame impérieusement une entrevue des deux souverains. Le prince de Bismarck fait son possible pour diviser la France et la Russie et il n'est pas homme à laisser échapper l’occasion présentée par la proximité des résidences actuelles des deux empereurs pour les amener à se rencontrer. Il n’est pas douteux qu’il agit dans ce but. Il vomirait prouver aux français qu’en briguant l’alliance russe ils comptent sans leur hôte, et cette démonstration ne pourrait se faire d’une manière plus péremptoire que par le spectacle imprévu des deux empereurs s’embrassant avec effusion sur le sol prussien et du chancelier allemand s’extasiant devant cette scène.
- Plus loin, le correspondant du Times ajoute que si l’entrevue n’a pas lieu, la faute n’en sera pas au monarque allemand ni à son chancelier. Le prince de Bismarck désirerait fortement empêcher que le tzar puisse mal interpréter l’attitude de l’Allemagne dans la question bulgare.
- Si l’entrevue des deux empereurs a lieu, en terminant, la paix pourra être assurée pour une durée d’au moins un an ; si, au contraire, les deux monarques ne se rencontrent pas, il faudra y voir une preuve de l’hostilité du souverain russe contre l’Allemagne et l’intention chez lui de chercher d’autres amis qui soient disposés à l’appuyer avec plus de constance que n’a fait le cabinet de Berlin.
- La paix à l’extérieur, c’est la paix à l’intérieur.
- Quand les partisans de la paix internationale demandent le désarmement des peuples, ils ne veulent pas seulement mettre fin à un état de relations entre pays divers aussi préjudiciable en temps de paix qu’en temps de guerre, iis veulent encore assurer la paix à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur.
- L’organisation militaire, en effet, cause de ruine économique pour le pays qui ploie sous le faix des charges accablantes qu’elle nécessite est aussi, nous l’avons dit maintes fois, un danger permanent, dans les pays libres pour la liberté. L’appareil militaire existant aujourd’hui chez tous les peuples de l’Europe, l’Angleterre exceptée, ne menace pas seulement leur sécurité extérieure qui peut être compromise d’un instant à l’autre dans une conflagration internationale; ii menace encore les libertés du pays. 11 est dans la main des gouvernements lélrogrades un instrument de compression.
- Il y a longtemps que la politique sanglante de M. Bismark aurait été réprimée en Allemagne par le ’ sentiment public enfla éclairé sur les horreurs de la guerre par la propagande républicaine et socialiste, si M. de Bismark ne s’était appuyé sur une force militaire organisée qui peut venir à bout des résistances possibles du sentiment public.
- De même en Russie, en Espagne, en Italie, partout, où une ligne de démarcation est établie entre le soldat et le civil, entre la caserne et la cité.
- Get antagonisme entre le peuple et l’armée, la liberté et le militarisme, ne saurait même être imputée aux personnes, ni considéré comme le résultat d’une préméditation ; il est dans la nature des choses.
- L’armée écartée de la vie sociale nationale, confinée dans des occupations qui n’ont pas d’autre but avoué que la destruction; élevée dans ce qu’on appelle en terme militaire «l’esprit de corps», à toujours été, est et toujours sera en antagonisme avec la population civile. Parce que, le soldat, une fois à la caserne, dépaysé, comme on dit, ne pense plus, ne vit plus, ne s’affecte plus comme nous tous, dans la vie ordinaire. L’entraînement militaire fait de lui un autre homme, modifie sa pensée, sa nature, le transforme en un mot.
- Les républicains de nos jours, oublieux de la tradition de jadis, croient que l’antagonisme est bien écarté aujourd’hui; qu’il n’existe plus de cause de rivalité entre la population civile et l’armée. Deux incidents au cours du mois dernier se sont produits qui montrent que l’accord n’est qu’à la surface et qu’au premier jour où le rôle de l’armée deviendrait prépondérant, par suite de circonstances malheureuses, d’un conflit international, la liberté du pays serait en danger tout comme sa sécurité extérieure.
- Les journaux, en effet, ont enregistré un duel survenu entre un officier d’une de nos garnisons de l’est et un journaliste parisien. Le combat a
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- failli avoir des suites funestes. Les deux adversaires se sont traversés mutuellement de part en part. La gravité de la rencontre en a fait totalement oublier la cause. On s’est enquis de l’état des deux blessés, on n’a plus parié du motif pour lequel ils étaient allés sur le pré. Avec noire système de repartage dans le journaliste, cela arrive toujours ainsi: l’incident prime le fait. Et bien! le fait était significatif et grave, le voici :
- Dans un café, à une table, on causait de l’administration militaire: un monsieur quelconque, le nom ni fait rien à l’affaire — disait que l’administration militaire gaspille ses ressources d’une lamentable façon; que les officiers de tel régiment font atteler des chevaux de selle pour leurs propres bagages qu’ils détériorent.
- Un officier entendit ce propos et... fit saisir ce monsieur par des soldats, qui le conduisirent... à la prison du quartier. Naturellement l’affaire ne se passa pas sans bruit. Les civils présents protestèrent contre cet abus de la force, contre cette séquestration illégale parfaitement prévue par le code pénal. Le commissaire de police vint délivrer le « civil » — et l’officier fut puni de 30 jours d’arrêts. C’est à la suite d’un article apréciant ce fait, que le duel eut lieu.
- Eh bien ! ii y a là un acte dont l’enseignement est grave: il nous montre qu’un homme revêtu d’insig.ies peut appeler des soldats au mépris de toute loi et de toute règle, ces soidats lui obéissent ; parce qu’ils ne sauraient discuter la validité légale de l’acte. A la caserne, les portes de la prison s’ouvrent, pour le malheureux arrêté dans les conditions que nous venons de dire. La loi est bien formelle, un sergent de garde — peut-être était-ce un officier ? — n’a pas à recevoir des citoyens en prison. Mais le sergent ne peut interpréter la loi — l’officier,selon la vigoureuse et très juste expression du général Changarnier, l’officier est, la loi vivante du soldat i
- Nous nous abstenons de tout commentaire, nous bornant à présenter les faits dans leur simplicité. Qui ne voit qu’il y a là un danger permanent pour les droits les plus sacrés acquis par l’immortelle déclaration de 1789?
- Autre fait:
- A Lunéville, un colonel a des démêlés avec un civil qu’il fait traduire en police correctionnelle sous la prévention d’outrages et d’injures. Le tribunal acquitte l’inculpé. Quelques temps après, une nuit, la ville est à demi saccagée ; des soldats brisent les vitres, mutilent les statues...
- Le colonel a été mis aux arrêts pour ce fait et l’agence Havas, a dit formellement que cet officier supérieur avait excité les auteurs de ces méfaits à les commettre. Elle a ensuite démenti cette information tout en maintenant que le colonel avait été puni des arrêts pour les actes relatifs aux bris et mutilations. Les saccageurs n’auraient pas obéi à un ordre direct du colonel...
- Dans ce cas, le fait est encore plus grave. Il montre l’esprit qui règne dans nos casernes et cet esprit est exclusivement militaire. Si le colonel s’était vengé delà ville de Luneville en autorisant directement ou indirectement ses soldats à faire du bruit, à tirer la sonnette des paisibles habitants, à saccager les jardins publics, parce que dans un différend avec un civil le tribunal lui aurait donné tort, ce serait le pendant de l’ordre du jour à l’armée de Tunisie par le général Boulanger, quelque temps avant son entrée au ministère. A la suite d’une rixe ou d’une querelle entre civils et militaires, les civils furent déférés au tribunal. Peu satisfait de la décision des juges — européens, cependant — le général Boulanger donna l’ordre à ses soldats de dégainer sur les civils en cas de querelles, puisque les juges ne leur rendaient pas justice...
- Si les soldats de Lunéville ont, au contraire, de leur mouvement spontané résolu de venger ce qu’ils considéraient comme une injure faite à leur chef, il y a là un symptôme de militarisme prétorien significatif qui devrait donner beaucoup à penser à ceux qui, dans nos institutions militaires, contemporaines, voient des institutions compatibles avec les principes de liberté et de sauvegarde humaines sur lesquelles reposent nos constitutions politiques. Malheureusement, on ne dégage pas de ces faits l’enseignement qu’ils comportent.
- Pour nous ils sont, non le résultat de telle illégalité personnelle, mais la conséquence même de l’antagonisme naturel existant entre l’organisaiion militaire, basée sur l’antique principe destructeur de l’autorité et notre organisation civile ayant àsa base le principe moderne et fécond de la liberté. C’est pourquoi nous considérons l’avènement delà Paix internationale comme devant amener, non seulement la paix entre tous les peuples, mais encore entre tous les enfants d’une même nation.
- L’établissement de la paix internationale amènerait le désarmement général des nations.il supprimerait la sanction de !a force à l’extérieur — et à l’intérieur, car les casernes transformées en écoles ou en ateliers de production ne seraient plus au
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- sein du pays un foyer de répression possible contré le pays.
- Et dès lors l’humanité composée de nations sœurs, formées elles-mêmes de citoyens libres et frères, pourraient suivre paisiblement la roule ouverte et toute grande du progrès.
- LES INCIDENTS DE LUNÉVILLE
- Voici les faits auxquels nous faisons allusion dans notre article :
- Nous avons dit, il y a quelque temps, que la population de Lunéville avait été émue par des actes de vandalisme qui s’étaient produits dans la nuit. L’agence Havas a commu-qué à ce sujet la dépêche suivante :
- L’affaire des briseurs de statues de Lunéville est entrée dans une nouvelle phase.
- M. Bouchy, colonel du 7e dragons, a été mis aux arrêts de rigueur pour trente jours en attendant que des mesures ultérieures soient prises à son égard. Le drapeau a été retiré de chez lui et transporté, musique en tête, chez le lieutenant-colonel.
- L’enquête aurait démontré que le colonel aurait excité ses hommes contre la population civile à la suite de l’acquittement par le tribunal correctionnel de Lunéville, d’un individu qui avait injurié le colonel du 7e dragons.
- L'Éclaireur de Lunéville a donné, de son côté, des renseignements sur les faits qui viennent d’être suivis d’une mesure de rigueur contre le colonel du 7° dragons. C’est ainsi que l’individu acquitté par le tribunal correctionnel de Lunéville aurait été entraîné dans une caserne et maltraité par des soldats de la garnison.
- Les statues qui ont été mutilées, ainsi que nous l’avons annoncé, se trouvaient dans la promenade des Bosquets. Sur six statues que renfermait cette promenade, trois ont particulièrement souffert. Le groupe de Minerve triomphant de la barbarie et Hercule terrassant l’hydre de Lerne ne sont plus que deux troncs informes. La Diane chasseresse, Y Aurore et la Nuit n’ont pas été plus respectées. Dans le kiosque de la musique tout a bouléversé ; pupitres et chaises ont été jetés dans le bassin, dont la logette n’a pas été épargnée.
- Les cerceaux en fil de fer qui entouraient le pied du kiosque ont été arrachés.
- La sonnette de la maison de M. Baillet, conseiller municipal, a été arrachée, en même temps qu'on cassait le réverbère qui s’élève près de sa maison.
- Dès le lendemain, le commissaire de police commença une enquête. Plusieurs indices qui lui furent signalés le mirent sur la trace des coupables.
- C’est ainsi, que, vers onze heures du soir, on avait entendu
- ce propos tenu dans un groupe de militaires qui sortaient du café concert Matton, non sans avoir fait quelque tapage : «On en verra bien d’autres tout à l’heure ! »
- Dans une maison mal famée du faubourg d’Einville, plusieurs militaires se présentèrent pendant le cours de la nuit, accompagnés d’un individu portant les effets civils», mais qui fut reconnu pour appartenir à la garnison. Les poches de ces militaires étaient pleines de plaques de sonnette.
- Une malheureuse femme qui couche depuis quelques jours à la belle étoile avec son enfant avait demandé un refuge, aux Bosquets pour la nuit. Elle déclare avoir vu distinctement des militaires monter sur les statues et les mutiler ; ils étaient accompagnés d’un civil, et le signalement que celte femme a donné de ce civil correspond exactement au signalement donné par le propriétaire de la maison mal famée.
- De plus, sur un poteau en bois qui se trouve derrière la statue de Minerve, on a constaté, nettement des éraflures d’éperon.
- Enfin, dans le faubourg de Nancy, une dame, réveillée par le bruit, a vu des militaires briser un réverbère.
- On voit d’après les renseignements que nous venons d’emprunter à \'Éclaireur, que l’autorité supérieure a cru pouvoir faire incomber au colonel du 7e dragons une partie de la responsabilité des faits reprochés par l’enquête de ses subordonnés.
- On s’est ému, comme on pense, en apprenant ces faits et on a cherché à les atténuer, car deux ou trois jours après l’agence Havas publiait la communication suivante :
- De nouveaux renseignements nous permettent de compléter notre information de ce matin relativement à la mise aux arrêts de rigueur du colonel du 7e dragons.
- Il paraît certain que cette mesure n’a aucun rapport avec la détérioration des statues du jardin public de Lunéville.
- Elle a été motivée par l’attitude de deux sous-officiers et, croit-on, de quelques soldats de la garnison. Ces militaires se sont arrogé le droit de venger leur colonel en maltraitant les deux individus qui, après l’avoir insulté avaient été acquittés.
- Le colonel a été mis aux arrêts de rigueur, comme responsable de la police de son régiment, surtout à l’occasion d’un fait le concernant personnellement.
- Le drapeau doit, conformément aux lois militaires, être placé chez le commandant effectif du régiment c’est pourquoi il a été, ainsi que je vous l’ai annoncé ce matin, porté chez le lieutenant-colonel, qui va exercer le commandement pendant les arrêts du colonel.
- Même sous cette forme atténuée, les faits n’en sont pas moins regrettables et ils sont l’indice d’un état fâcheux a’es-prit militaire contre lequel on ne saurait s’élever assez vivement.
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- LES FRONTIÈRES NATURELLES
- Après tant de négations et de démolitions, il serait temps d’affirmer et de reconstruire sur un meilleur plan. Pour cela, il convient de soumettre toute chose aux principes de la Raison, qui ont fait la Révolution française ; mais il faut aussi la Science. Or, quand il s’agit de sociétés humaines, c’est surtout la science de la vie qu’il faut consulter. Pourquoi la science de la vie plus que tout autre ? Parce que les Sociétés humaines, Villes,. Etats, Nation, sont des organismes qui, ayant comme tous les corps vivants, leurs phases de naissance et de développement, de décroissance et de mort, peuvent disparaître avant d’avoir accompli leur destinée. La destinée des nations est de préparer et de construire le corps terrestre de l’humanité. C’est à ce point de vue que nous professons la théorie des nationalités et que nous croyons travailler pour l’humanité, en même temps que pour la patrie française, lorsque, considérant que notre France est nécessaire ait devenir, au processus du genre humain, nous nous passionnons doublement, et comme patriote, et comme membre de l’humanité, pour son salut et sa conversation. Et cela, parce que la France, malgré ses vices et ses déviations, est encore la nation, le peuple, le pays où l’on sent le mieux palpiter et vivre le cœur et l’âme de notre humanité commune, et que sa chûte, ou seulement la suppression momentanée de son concours, ne peuvent que retarder et compromettre l’avé-nement du règne de Dieu sur la terre, c’est-à-dire l’avé-nement de l’humaine solidarité.
- Regardant l’univers comme le corps de l’être universel, nous devons considérer notre planète comme réprésentant la matière même du corps de l’humanité terrestre.
- Avec la philosophie rationaliste, nous posons aussi un principe que toute société humaine, formée en corps de nation, a droit de se posséder dans son âme consciepte et autonome. Mais pour se posséder et s’affirmer dans sa liberté, dans sa souveraineté, il faut à cet être collectif qu’on appelle nation, un corps matériel qui le limite et lui serve à la fois d’habitat et d’instrument de rapport avec son milieu. C’est ainsi que se fait et se maintient la vie éternelle dans la communion des êtres. Tout y est, comme dans les sociétés humaines, transformation et progrès, par la production, la consommation et l’échange.
- Le corps matériel d’une nation, c’est son territoire avec sa sa part de jouissance de tous les communaux de la planète, air, eau, soleil, espaces, etc..., biens communs de notre commune humanité. « Tout pour chacun. » dit la nature et « chacun pour tous, » ajoute l’esprit de Dieu, manifesté par le verbe humain !
- Telles sont les prémisses d’ou nous partons pour légitimer la théorie des frontières naturelles
- Cette théorie s’appuie, en ce qui concerne la France, sur
- ! un fait. Est-il naturel ou providentiel ? Je ne le recherche pas i et n’ai besoin d’invoquer rien de semblable. J’aime bien mieux accepter le fait tel que l’a posé l’histoire et m’appuyer sur le droit de premier occupant, qui est ici incontestable. Écoutez ce que dit l’histoire : « Aussi loin que ces souvenirs peuvent remonter, elle'affirme que la Gaule (ou les Gaules) était bornée par l’Océan et la Méditerranée, les Pyrénées, les Alpes et le cours du Rhin jusqu’à l’Océan. » Telle était notre patrie avant la conquête romaine, au témoignage de Jules César et des historiens romains, et telle l’occupation romaine la conserva jusqu’au cinquième siècle avant J.-G., époque où les Francs parvinrent à passer définitivement le Rhin et à s’établir dans les Gaules.
- Faut-il rappeler qu’aux temps antérieurs à l’avénement du Christianisme et à la conquête de Jules César, les Gaulois formaient déjà un grand peuple, divisé sans doute en nombreuses agglomérations ( gentes ), mais toutes réunies par la tradition, les mœurs, la religion et fédérées entr’elles politiquement pour la défense commune? 11 y avait donc déjà les éléments d’unité future qui était destinée à se développer au sein d’un milieu territorial déterminé.
- Si je pose le droit de premier occupant pour le territoire occupé depuis un temps immémorial par la patrie française, ne peut-on pas nous opposer la prescription?
- On ne pourrait le faire justement, d’abord parce que la revendication du droit est éternelle, ensuite parce que cette revendication n’a jamais été interrompue, en ce sens que la France a toujours défendu contre les envahisseurs ses limites naturelles et n’a pas cessé, lors pr’elles les avait perdues, de travailler à les recouvrer. Toutes les luttes soutenues d’abord par les Gaulois, puis par les Gallo-Romains et ensuite par les Francs eux-mêmes, tous ces combats livrés autour du Rhin pour se disputer ses rives, prouvent assez que ceux du dedans Gaulois, Romains, Francs saliens ou ripuaires, Goths, Bur-gondes et autres baibares assimilés, s’etforçaient d’interdire l’entrée aux autres envahisseurs. Plus tard on voit la Fi ance reconstituer son unité territoriale en rattachant au noyau du domaine royal tous les morceaux qui s’en étaient détachés. Alors chaque règne de ses souverains s’emploie à cette œuvre qui toujours reprise et poursuivie par tous les moyens avec persévérance, finit par aboutir à la monarchie de Louis XIV, et plus tard, après bien des périls, avec la République et sous le Consulat, tout à la fin du siècle, à la pleine possession de ses limites naturelles.
- Mais nous dit-on, pourquoi parler de frontières naturelles et d’équilibre, ne suffit-il pas d’invoquer simplement la loi J naturelle qui veut que chacun soit libre et maître chez I soi?
- I
- | Et comment ne voit-on pas que c’est justement pour donner un corps à cette loi naturelle, dont on parle de ce côté du Rhin, et qu’on ne reconnaît pas de l’autre, qu’il convient de ^ se réclamer à la fois des frontières naturelles et des nécessités
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- de l’équilibre des puissances? Vous avez beau dire, pour être maître chez soi, il faut un chez soi parfaitement délimité.
- (Religion laïque). Ch. Fauvety
- POINTS NOIRS ET PERSPECTIVES
- Le désarroi moral tourmente toutes les pensées et abaisse visiblement le niveau des mœurs ; toujours plus intense et plus douloureuse est la crise économique, d’autant plus grave qu’elle ne peut-être conjurée par des palliatifs et que, de J plus en plus, il apparaît que l’organisation capitaliste qui remplace provisoirement l’organisation féodale ne répond ni à nos besoins de paix, de justice et d’ordre, ni au développement social du monde moderne.
- Aussi la société européo-américaine sent-elle gronder en elle la menace grandissante d’un conflit social universel qu’annoncent le croissant antagonisme des intérêts, l’apreté empirante de la lutte pour la vie et les violents ébranlements du Vieux et du Nouveau Monde, de Charleroi à Chicago.
- Au point de vue politique, situation aussi sombre entre les monarchies militaire et le parlementarisme stérile et corrupteur.
- Certes, une génération si troublée dans sa pensée et dans son existence aurait quelques motifs de s’affaisser dans la pessimisme lourd des civilisations finissantes.
- Pourtant, ce n’est pas tout ; elle a d’autres motifs de plier sous le vent desséchant des tristesses collectives et des mortelles inquiétudes.
- Elle pourrait se faire quelque illusion, si elle n’avait qu’à faire face à la crise morale, politique et économique qui l’accable. Elle a, en somme, deux ou trois décades d’années devant elle, et par des réformes immédiates et profondes, les sanglants boulversement éventuels pourraient encore être évités, et un avenir de paix, de justice et d’ordre être préparé. Mais il est en ce moment un autre élément de perturbation qui, de plus en plus, fausse tout l’organisme social contemporain, qui lui barre la route du progrès et des réformes : la guerre !
- Car, on ne saurait trop le dénoncer ; pendant que la science nous donne toutes les possibilités de réalisation socialiste ; pendant que ies idées d’humanité se développent et s’élèvent, les peuples en reviennent au droit brigand du plus fort. Nous assistons atterrés et impuissants à ce phénomène contradictoire : la barbarie militaire renaissant de l’efflorescence industrielle et d’un jour à l’autre une conflagration peut .éclater, et toutes les germinations de progrès être noyées, pour un siècle peut-être, dans le sang de millions d’hommes !
- En face d’une si lamentable contradiction, un espoir nous roste. Il est dans chaque nation un parti actif et puissant qui refuse de considérer comme un facteur historique normal cette régression perturbatrice des chauvinismes surexcités et d un militarisme provocateur.
- Ces partis, les partis socialistes de toutes les nations, savent que toute guerre est un fléau et que la guerre peut toujours être évitée; et c’est pourquoi en dépit des entraînements passagers et des défaillances de l’opinion ils écrivent fièrement sur leur drapeau :
- Paix entre lés peuples !
- Justice entre les hommes !
- Oui Paix et Justice. Sachons vouloir la paix et la justice et tout le reste nous sera donné par surcroît, dans les patries florissantes, glorieuses et libres.
- B. Malon.
- DÉCIMÉS
- Il y a deux ans, partait de Montpellier, à destination du Tonkin, un détachement du génie, composé de deux cents hommes. Ce détachement est rentré dimanche dernier. Mais des deux cents hommes qu’on avait vus s’éloigner pour courir au danger colonial, combien survivent? Dix-huit. Oui, dix-huit. Les autres sont morts : ceux-ci au feu, ceux-là à l’hôpital. Les Tonkinois affirmaient et persistent à affirmer que l’entreprise de l'Extrême-Orient ne nous coûte rien ; que les incursions sont anodines ; que le climat est excellent; que le choléra est une chimère. Et le résultat, le voilà. De ceux qui sont expédiés là-bas, il ne revient pas le dixiéme. Que serait-ce si la contrée était malsaine, si les batailles étaient meurtrières ou si le choléra sévissait ?
- L’abondance des matières nous oblige à renvoyer à la semaine prochaine le compte-rendu d’une réunion qui vient d’avoir lieu au Familistère pour la remise d’une médaille à M. Damiens Charles-Louis, ouvrier de l’Association.
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 29 au 4 Septembre 1887.
- Naissances
- Le 29 août, de Rousseau Jules Victor, fils de Rousseau Narcisse et de Lebègue Maria.
- Le 27 Septembre, de Lefèvre Camille-Charles-Gaston, fils de Lefèvre Camille et de Lorent Sylvie.
- Le 3 Septembre, de Guerbé Edouard, fils de Guerbé Gustave et de Lefèvre Hermance.
- Mariages
- Septembre — 10 Jules Edmond Delavenne, mouleur 26 ans, et Marie-Ursule Commun, domestique, 28 ans.
- Albert-Hyppolite Doyen, peintre en bâtiments, 22 ans et Berthe-Marie Lebas, demoiselle de magasiu, 19 ans.
- Hyppolite Joseph Hennequio, mouleur, 20 ans et Rose Augustine Baillet, couturière, 22 ans.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Guise. — Imo. Barè.
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- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE - GUISE (Aisne)
- OUVRAGES de M. GOD1N, Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu'il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits d» rhomme,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit depropriété, la réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- I11-80 broché, avec portrait de l’auteur...............................................8 fr.
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- Edition in-8°.........................................................................10 fr.
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- par la- consécration du droit naturel des faibles au néoesscdre et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
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- M, E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Mme Godin née Marie Moret................................................. 0.75 cent.
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- l’anglais, par Mme Godin née Marie Moret..................................... . . 0,75 cent.
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- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
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- 4° — L’Hérédité de l’Etat, ou la réforme des impôts 0 25
- 5° — Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère de l’Intérieur ......................O 25
- de 16 pages in-4 sur deux colonnes
- 6° —- Ni impôts, ni "emprunts. L’hérédité de
- l'Etat, base des ressources publiques...........
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité
- nationale.......................................
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et
- réponses .......................................
- 9° — Extinction de la misère par la mutualité
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- 10° — Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel.................
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- Il'Année,Tome 11.—N'471 Le numéro Hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 18 Septembre 1887
- LE ®S¥OIR
- REVUE DIS QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à H. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D'AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franoe
- Un an ... 10 fr. »»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »
- Six mois. . . 6 »> Trois mois. .3 »»
- Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
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- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petlts-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- L’association ouvrière et la sanction légale. — A llocation d'une médaille d’honneur. — Société du Familistère de Guise. — Le congrès socialiste de Monteciterio.— Un congrès des syndicats. — Aphorismes et préceptes sociaux. — L’Italie à l’exposition universelle. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — L’instruction et la société actuelle. — Congrès des coopérateurs français. — La coopération devant la révolution sociale.— L'idée de Dieu dans l’histoire de l’humanité.— Etat-civil du Familistère.
- L’association ouvrière et la sanction légale.
- On lira, ci-après, la lettre navrante adressée par un groupe d’ouvriers mineurs du Yorkshire (Angleterre) à divers journaux anglais et notamment au Courrier de Londres, d’où nous l’extrayons. Nous la publions et nous arrêtons sur les considé-rationsqu’elle contient,parce que ses signataires ont mis profondément à nu, avec le vice radical des grandes associations ouvrières anglaises, la cause sociale pour laquelle, malgré leur formidable solidarité corporative, les associations s’épuisent en efforts inutiles et douloureux.
- Le vice radical de l’association ouvrière anglaise gît, en effet, dans ce que les publicistes français qui se sont occupés des questions de salaires et de travail, ont le plus souvent signalé à notre admiration: dans le caractère exclusivement économique et corporatif du but poursuivi par les différentes Trarte’s-Ur.ions.
- Que de fois,aux larges revendications socialistes françaises, s’appuyant sur des idées générales de droit et de Justice et s’affirmant comme ne pouvant êtres réalisées que par le concours de l’État, n’a-t-on pas opposé l’exemple des grandes associations d’Outre-Manche, n’attendant rien du gouvernement, ne lui demandant rien de plus que sa neutralité pour conquérir l’égalité du travail devant le capital. Jusqu’à ces dernières années où l’Angleterre, par ses bills répétés sur les logements ouvriers, sur les mines et diverses autres branches de sa production, est entrée dans la voie de la réglementation sociale, les économistes et les défenseurs de la concurrence illimitée n’ont cessé d’exciter les corporations ouvrières françaises à se désintéresser de leurs réclamations à l’État, pour imiter , leurs collègues britanniques, prendre leur esprit de libéralisme hostile à toute ingérence gouvernementale dans les rapports sociaux.
- Il était vrai, dans une certaine mesure, que les associations ouvrières anglaises, livrées à leurs propres forces et constituées en armée de bataille pour faire face au patronat sur le terrain exclusivement économique du salaire, avaient acquis une puissance considérable. Mais on avait aussi singulièrement outré les résultats obtenus par elles,dans les diverses luttes entre le travail et le capital.
- La vérité, c'est que, là comme partout ailleurs, en Angleterre comme en France, il est rare qu’un combat engagé entre patrons et salariés,se termine par la victoire de ces derniers. Les associations ont souvent infligé au patron des pertes considérables. il p<st arrivé rrnelqnefoip que le patron a
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- dû capituler et composer avec les prétentions ouvrières. Mais au prix de quelles souffrances, de quelles privations ces résultats ont-ils été obtenus? Peut-on même dire que c’étaient des résultats? Presque toujours, l’accord intervenu, quand la solidarité ouvrière avait vaincu le patron,n’était que de très courte durée et les ouvriers épuisés par leur propre victoire étaient réduits au bout de peu de temps à subir des conditions parfois plus dures que celles existant avant la grève.
- La vérité, c’est encore que les progrès accomplis par la classe ouvrière en Angleterre, au cours du xixe siècle, l’ont toujours été grâce à l’intervention de l’Etat; et c’est à cette dernière, plus certainement qu’aux grèves monstres soutenues quelquefois par une corporation tout entière, qu’on doit les salaires supérieurs des ouvriers anglais sur les ouvriers français. Car si l’économie politique a été dominante en Angleterre, le parlement, malgré cela, n’a cessé d’édicter des bills protégeant indirectement le travail alors même qu’on affirmait le plus hautement la liberté économique.
- Lorsque,en effet, dans la première moitié du xixe siècle, avec le développement du machinisme et la division du travail, l’enfant et la femme furent subitement introduits dans l’atelier, il se produisit partout des baisses de salaire effroyables causées dune part: par l’élimination du travail manuel remplacé par la machine ; de l’autre,par la concurrence des bras des femmes et des enfants payés à un salaire dérisoire. Or en Angleterre, dès 1803, un bill intervenait pour protéger l’enfant, d’autant plus en danger dans l’horrible concurrence de bras déchaînée, que l’enfant faisait concurrence à son père ; et qu’à mesure que baissait le salaire de l’ouvrier adulte, celui-ci sacrifiait de plus en plus l’enfant. De 1803 à 1850, on compte plus.de soixante lois spéciales ou générales, toutes relatives à la limitation, à la surveillance, parfois même,selon la nature des travaux, à la suppression du travail des femmes et des enfants. En France,au contraire, la seule loi protectrice du travail dans ces conditions fut la loi de 1841, — restée inappliquée. Il fautvenir jusqu’à 1874, pour trouver une législation sur la matière. Le travail a donc été protégé en Angleterre, sinon directement, au moins média-tement par l’influence bienfaisante des bills protecteurs de l’enfant et de la femme ; et c'est contre toute vérité qu’on attribue aux seules organisations ouvrières le bienfait de certains résultats acquis.
- °n n’entend pas moins dire tous les jours que la ouvrière anglaise a obtenu tout de ses efforts.
- rien de l’intervention gouvernementale. Les ouvriers anglais eux-mêmes ont cru longtemps qu’ils pourraient défendre leurs salaires parla seule force de leur coalition. Ils ont professé, comme les économistes que la lutte économique était naturelle — d’ordre providentiel et que le rôle de l’Etatdevait se borner à celui de témoin désintéressé du combat, à un rôle de sergent de ville, comme a dit Spencer, le théoricien le plus récent du nihilisme politique. De là les sociétés ouvrières fondées en vue seulement de soutenir les intérêts de la corporation, sans autre horizon social que celui borné par les questions de salaire et de durée de la journée de travail ; de là les fortes associations, capables de décréter un jour de grève le chômage forcé de toute une industrie sur toute la surface du territoire britannique, mais restées, jusqu’à ces dernières années, étrangères aux aspirations d’égalité et de fraternité sociales sans distinction de professions. Les mineurs, par exemple, ne visaient dans leur politique économique que l’amélioration matérielle des membres de l’Union des mineurs, sans rien autre. Quand les Unions s’assemblaient en Congrès, les questions politiques, de suffrage universel, de réglementation sociale en étaient rigoureusement exclues. Le self-government constituait avant tout la plate-forme de toutes les sociétés ; on discutait les meilleurs moyens d’assurer la fructification des fonds en caisse, et rien de plus.
- La lettre des mineurs du Yorkshire prouve combien cette politique ouvrière, éminemment pratique au sens des adversaires de la protection de l’Etat, était vaine, utopique, et qu’à cette heure ces puissantes organisations affaiblies menacent de se dissoudre.
- Si du moins la leçon leur profitait !
- Malheureusement, au moins chez les signataires de la lettre que nous commentons, il semble qu’on est loin d’avoir conçu une vue bien nette des difficultés de l’heure présente.
- Ainsi, ces ouvriers se plaignent que plusieurs d’entre eux soient admis au Parlement et payés sur les cotisations de la société. Eh! leur présence n’est pas inutile là bas, car c’est à eux, très-certainement, que l’Angleterre doit la nouvelle législation sur le travail des mines voté depuis quelques jours seulement.
- D’ailleurs, ils reconnaissent implicitement que les dépenses politiques n’ont pas bien écorné les fonds unionnistes, puisque dans l’énumération des causes importantes de perte, ils signalent une exploitation ^houillère malheureuse qui leur aurait coûté près de 2 millions. Gomment, dans ce cas,
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- faire retomber sur la « politique » la respoosabilité jes échecs subis ?
- Des grèves impuissantes, disent-ils, ont absorbé je reste des fonds. Mais c’est pour la grève, que les fonds avaient été encaissés. Imbus de cette idée chimérique que les shellings ouvriers réunis pourcent faire face et lutter avantageusement contre les livres sterling patronales, ils avaient amassé (jes fonds, non pour créer une caisse de propagande dont les disponibilités eussent servi à répandre auprès des corporations voisines l’entente et la concorde en vue d’aboutir à la modification des hases sociales existantes, mais bien pour lutter contre leurs patrons. Après des privations inouïes, des tribulations et des souffrances sans nombre, leurs fondsontétédispersésdanscetleguerre économique.
- Et maintenant que faire?
- Ils font appel à la bienfaisance des directeurs des exploitations houillères. Obtiendront-ils des conditions d’existence meilleures? Nous le voudrions; mais leurs patrons,aujourd’hui que les voilà àbout, consentiraient-ils à se départir vis-à-vis d’eux de la défensive observée jusqu’à présent, le problème économique n’en subsisterait pas moins dans son entier, car ce qu’un patron accorde de son plein gré, un autre peut le retirer et ce n’est pas là ce qui constitue une garantie sociale pour le travail.
- Les garanties à obtenir pour le travail, pour être valables et durables, doivent en effet, revêtir un caractère social, non corporatif. Elle doivent émaner du corps social toqt entier, être placées sous sa sauvegarde et sa sanction, sous peine de rester précaires et de susciter à tout bout de champ des conflits dont la grève est la manifestation extérieure et toujours terminés par la défaite des ouvriers, ffième quand ils sont victorieux.
- Or pourobtenir cettesanction sociale; pour faire passer en un mot, leurs dés.iderala dans la loi, les mineurs,— la classe ouvrière — n’ont qu’un recours; l’union politique; l’étude des problèmes sociaux conduisant à leur solution en partant d’un point de Yue tout autre que celui qui les a inspirés jusqu’ici.
- Le problème social contemporain de la misère, nest pas seulement qu’économique. La question ^ salaire y entre pour une bonne part, mais elle flust pas tout. Encore moins l’augmentation forcée du salaire corporatif, restée jusqu’à ce jour le point
- nuire des sociétés anglaises, pourrait-elle abou-l'r' C’est parce que les ouvriers anglais l’ont consi-comme le but principal à atteindre, que v°Hà les mineurs désorientés et affolés,criant merci Patronat.
- Si depuis que lesTrade’s-Unions sont fondées le dixième des millions dépensés en grèves inutiles, en sociétés de production coulées, avait été employé à travailler à une œuvre de justice sociale, abstraction faite des intérêts locaux ou professionnels qui y sont compris, nous sommes persuadé que la classe ouvrière anglaise, grâce à l’esprit de discipline et de groupement qui la caractérise et par lequel elle est supérieure à la classe ouvrière française, aurait obtenu des améliora lions notables, mais qui n’eussent pas profité aux seuls initiateurs du mouvement rrépondantàunidéaldejusticegénérale, ses conquêtes pacifiques eussent été les conquêtes de tous et c’est par là qu’elle eut fait triompher ses revendications.
- Quoiqu’il en soit, loin de voircomme nos confrères anglais, dans la lettre des mineurs de Barnsley une leçon donnée aux syndicats ouvriers français qui s’occupent de politique, c’est-à-dire qui attendent du gouvernement la réalisation de leurs aspirations sociales,nous y voyons la preuve de l’inanité des efforts tentés en dehors de la sanction gouver nementale pour l’affranchissement du travail et les garanties qui lui sont dues. C’est pourquoi,tout en désirant voir se répandre chez nous l’esprit d’association et de discipline dont les ouvriers anglais ont fourni tant de marques, nous ne perdons pas de vue que les associations ouvrières ne peuvent rien si leurs désiderala ne se traduisent pas dans la loi; si les syndicats ne sont pas placés sous la protection de la loi, si leurs décisions n’ont aucune sanction légale !
- Voici la lettre dont il est parlé dans l’article plus haut :
- Ecrivant en notre nom et à celui d’un certain nombre de nos camarades qui travaillent dans le bassin houiller du Yorkshire, nous vous serions grandement obligés si vous vouliez insérer cette lettre dans votre journal.
- Il y a ici quelques dizaines de mille de nos compagnons dans la même disposition d’esprit; ils se joindront à nous pour vous remercier.
- Nous autres, ouvriers des charbonnages, nous consumons notre vie dans un péril de toutes les heures ; chaque jour nous voyons nos camarades tomber autour de nous ; notre travail est si dur qn’ii exténue les hommes avant l’âge et que peu, parmi nous, atteignent la vieillesse.
- A moins d’une explosion ou d’un accident venant terminer notre vie, la fin, pour nous, consiste à passer nos derniers jours dans la pauvreté et la misère, peut-être entre les murs détestés d’un Workhouse et séparés des amis d’autrefois.
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- C’est une bien triste perspective ; elle nous remplit de désespoir lorsque nous y songeons.
- Il y a des gens qui disent que nous devrions épargner. Si nous étions tous excessivement économes, ne prenant jamais le moindre plaisir, pendant toute la vie, n’ayant ni femme, ni enfants, ni vieux parents à soutenir, nous pourrions le faire. Mais nous sommes comme le commun des hommes, et avec l’argent que nous gagnons nous avons juste de quoi faire face à nos charges ; et encore ce sont les plus prospères d’entre nous qui le peuvent.
- On dit aussi que nous devrions faire partie d’un club (IJ. C’est ce que nous faisons. Mais l’extrême vieillesse est rarement un titre pour obtenir l’allocation plus élévée réservée aux malades ; quand nous l’obtenons, elle descend généralement à unedemi-couronne(3fr.l2centimes) par semaine, quelquefoisà deux schellings (2 tr. 50 centimes), juste pour permettre aux gardiens des pauvres d’avoir le droit légal et strict de refuser le secours de la paroisse. Ce n’est pas là le pire. Presque tous les clubs de chaque puit sont en état de faillite réelle ou de dislocation ; ceux qui fonctionnent ne le peuvent qu’au moyen de cotisations extraordinaires, quelquefois de six pence par semaine, qui ne sont que très difficilement versés.
- Plusieurs de nos clubs épuisent leurs ressources pour le soutien des grèves et deviennent invalides. D’autres ont été mal administrés ou ont eu à souffrir de causes différentes, ce qui fait que leurs membres aux heures du besoin ont été laissés sans un penny et abandonnés.
- Mais l’on nous dira : — N’avez-vous pas une union, l’union des mineurs? Nous aurons à répondre : Oui, et elle n’est d’aucune utilité pour nous, excepté pour nous prendre notre argent et nous permettre d’envoyer au Parlement un homme qui ferait souvent mieux de rester chez lui. C’est l’Union des Mineurs ou plutôt leurs dirigeants, sur qui doit tomber la plus grande responsabilité de notre situation présente. Ce que nous désirons, c’est d’avoir une Union qui évite les grèves, qui par des moyens amicaux, nous obtienne un bon salaire, donne confiance au capital, amène de bons rapports entre nos patrons et nous-mêmes, enfin, établir un projet, de concert avec les patrons, pour notre assistance lors de la maladie ou de la vieillesse, mais plus spécialement pour ce dernier cas.
- Si les patrons nous aident à accomplir ce programme ils en seront les premiers récompensés, d’abord par la taxe des pauvres qui en sera allégée, ensuite par de meilleures dispositions de notre part envers eux. Us gagneront largement,. quoi qu’indirectement,,parce que les hommes resteront attachés régulièrement aux mêmes puits, ce qui rendra leur travail plus facile et plus sûr.
- (1) En Angleterre le mot club est une domination qui s’applique à tout groupement d’individus en vue d’un objet O'^'conqne, principalement dans la classe ouvrière. Ici le club .me société dé secours mutuels,
- Le public aimera peut,être à savoir comment notre Union a rencontré de mauvais jours ; c’est ce que nous allons dire.
- Premièrement, l'Union a dépensé L. 11,000 (275,000 fr ) pour installer à Barnsley des bureaux inutiles, surtout aux mineurs ; ensuite, elle a perdu L. 30,000 (750,000 fr.) d’un coup dans une exploitation houillère (quelques-uns disent que la perte s’est élevée à L 80,000 (2 millions de francs) ; alors on a conseillé toute une série de grèves impuissantes et inutiles, qui ont absorbé le reste des fonds et a valu à chacun de nous les souffrances les plus intenses. Puis, comme dernière ressource, on s’est jeté follement dans la politique, ce qui nous a achevés.
- Qu’en est-il résulté? L’Union a été abandonnée par 14,000 membres, et les choses ont tourné pour elle de mal en pis, si bien que de tous les grands capitaux qu’elle a eus à sa disposition il ne lui reste plus en caisse que L. 1,400 (34,000 fr.). Pendant que tous les membres ont eu pour leur argent le foin et la paille de la politique, et qu’un membre du Parlement, en la personne de M. Benjamin Pickard, reçoit un large traitement, et que l’établissement d’autres charges incidentes imposées sur l’Union en gaspille les derniers sous, tous les membres de l’Union restent pauvres et pas plus avancés qu’auparavant.
- L’Union ayant failli misérablement à son objet, nous devons agir par nous-mêmes, en épargnant pour les cas de maladie et quand la vieillesse viendra, au moyen d’une Union reformée et de concert, comme nous l’avons dit, avec les patrons. Ce qui est stupide de notre part, c’est de payer pour de s avantages que nous n’obtenons pas.
- Ceux parmi nous qui appartiennent à l’Union paient régulièrement chaque semaine, dans la section permanente:
- Cotisation...........................6d. Ofr. 62,50
- Contrôle des pesées..................6 — 62,50
- Club du puits........................3 — 31,26
- Caisse permanente de secours . . . 3 — 31,25
- Total...............1 sh. Gd. 1 fr. 87,5
- A l’occasion, il y a les payments extraordinaires suivants : Caisse de la grève, 4 sh. à 2 sh. 6d. par semaine ; caisse de la maladie, de 3 à 6 pence, également par semaine ; ce qui fait un total de 2 shelling, payés difficilement, et dont une grande partie pourrait être employée par les souscripteurs.
- Nous faisons dans vos colonnes un ardent appel aux directeurs d’exploitations houillères, ainsi qu’aux propriétaires de mines, à l’effet de former un petit comité pour discuter le sujet avec nous, et nous pouvons les assurer que s’ils y consentent, il s’en suivra l’heureux résultat que nous souhaitons vivement. Ils auront rendu un grand service à la paix sociale et aux hommes de bonne volonté, plus nombreux qu on ne pense, en opérant la réconciliation du travail et du capital, en donnant à leurs ouvriers la joie et le confort, ce dont tous nous nous souviendront et seront reconnaissants-
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- puisse ce projet que nous mettons en avant devenir un fait accompli, afin qu’il nous soit permis de regarder l’avenir .anS crainte : véritable messager de paix au milieu de tous les charbonnages du Yorkshire, il restera dans la mémoire de tous ceux qui l’auront mis en mouvement et mené à bon port; U sera béni par tous.
- Veuillez, s’il vous plait, nous prêter tout l’appui en votre pouvoir, car c'est un sort cruel pour les ouvriers des mines qui vont arracher dans les entrailles de la terre et au péril Incessant de leur vie le diamant noir qui alimente l’industrie britannique, que d’avoir à endurer dans un âge avancé la douleur et l’amertume de la pauvreté.
- Veuillez encore bien être persuadé que nous n’attaquons pas l’Union elle-même ; nous nous plaignons seulement de la
- manière dont elle est administrée et de sa dégénérescence en association politique. Une Union bien conduite bénéficierait aux patrons et aux ouvriers ; c’est ce que les premiers et leurs directeurs admettent souvent. Ainsi qu’il en est actuellement les gens de bien quittent l’Union à cause de sa mauvaise administration et de sa coûteuse et flagrante inutilité.
- Nous sommes, monsieur, vos obéissants serviteurs,
- Geo. S. Dawson, Darfield Main, Barnsley;
- Chas. Smith,New Sacks Colliery, Barnsley;
- Thos. Barber, Darfield Main, Barnsley ;
- Geo. Wistoe, Mitchell’s Main, Barnsley;
- Jas. Cherry, Darfield Main, Barnsley ;
- William Bagshaw, Houghton Main, Bransley. Barnsley, 31 août 1887.
- J^llocsitiorL d/nxie -MEéciavilie dL’llorLXie’u.r
- à M. DAMIENS Charles-Louis, ouvrier de l’Association du Familistère
- En vertu du décret du 21 juillet 1886, disant:
- « Des médailles d’honneur peuvent être décernées par le «Ministre du commerce et de l’industrie aux ouvriers ou « employés français qui comptent plus de 30 années de service « dans le même établissement industriel ou commercial situé « sur le territoire de la République française.»
- L’Association du Familistère fit, dès le 22 juillet de l’année dernière, les démarches voulues pour présenter au Ministre ceux de ses membres qui se trouvaient dans les conditions prescrites par le décret.
- Après l’échange de communications avecM. le Ministre, la
- lettre suivante contenant la liste des candidats fut envoyée au Ministère, par la société du Familistère de Guise, Godin et Cie, le 9 août 1886.
- A Monsieur le Ministre du commerce et de l’industrie,Paris
- Nous avons l’honneur de vous adresser ci-après une liste d’ouvriers ayant 30 années et plus de service dans nos usines et pour les lesquels nous sollicitons de votre bienveillance et de votre justice «des médailles d’honneur» (décret du 21 juillet, journal officiel).
- Cette liste est dressée conformément aux instructions de votre lettre du 30 juillet dernier :
- Damiens Charles-Louis, 55 ans. , 36 ans de service, ajusteur, participant dans l’association.
- Duclos Joseph, 57 » 35 B » » B
- Cochet Zéphirin, 51 » 34 » tourneur en cuivre, participant dans l’association.
- Duchemin Louis, 58 » 33 » taraudeur, » »
- Dureux Nicolas-Joseph, 48 » 33 » ajusteur, associé »
- Lefèvre Severin, 60 » 39 » en deux fois, modeleur, participant » et médaillé de la société de tempérance.
- Mathieu Eugène, 51 » 34 B en deux fois, mouleur, associé, président de l’assurance mutuelle contre la maladie, médaillé d’Italie.
- Hennequin Henri, 48 » 32 » mouleur, sociétaire dans l’association.
- Dessains Henri, 49 » 31 1/2 » » participant »
- Damiens Jules, 48 » 31 )) ajusteur, » »
- Damiens Auguste, 42 » 30 1/2 )) râpeur, auxiliaire »
- Godériaux Elie, père, 58 » 32 » mouleur, retraité,participant »
- Proix Pascal, 44 » 30 B » associé, »
- Dassonville Charles, 56 » 30 » ajusteur, » »
- Cochet Aimé, 47 » 30 B robinetier, b membre du conseil de surveillance.
- Me Govain Catherine, ve Garbe, 54 JD 33 B râpeuse, retraitée, sociétaire dans l’association.
- Mismaque Jules, 59 » 32 » mouleur, retraité, b »
- Flamant Joseph, 61 » 30 1/2 » sableur » participant, »
- Cronier Narcisse, 72 » 30 1/2 » tôlier » b »
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- Dans le cas où les renseignements ci-dessus ne vous paraîtraient pas suffisants, vous voudriez bien, Monsieur le Ministre, nous en informer et nous tâcherions de vous donner toute satisfaction à cet égard.
- Veuillez agréer, etc...
- L’Administrateur-Gérant, signé : Godin.
- A cette communication, Monsieur le Ministre répondit par la lettre suivante :
- REPUBLIQUE FRANÇAISE
- Paris, 4 février 1887.
- Monsieur Godin, Administrateur du Familistère de Guise,
- Monsieur, vous avez bien voulu appeler mon attention sur M. Damiens Charles-Louis, ouvrier ajusteur à la société du Familistère de Guise.
- J’ai l’honneur de vous informer que, pour reconnaître les longs et dévoués services de M. Damiens dans le même établissement, je viens de décider qu’une médaille de bronze lui serait remise en mon nom.
- Recevez, Monsieur... etc.
- signé : le Ministre du commerce et de l'industrie.
- Enfin, ces jours derniers, Monsieur le Maire de Guise ayant informé l’association qu’il avait reçu la médaille destinée à Monsieur Damiens, les travailleurs de l'usine furent convoqués, jeudi 8 septembre à 2 h. 1/4 de l’après-midi, dans la salle du théâtre du Familistère, pour voir remettre la médaille d’honneur à leur collègue.
- Au moment où M. le Maire, après de chaleureuses félicitations à M. Damiens, attacha la médaille à la boutonnière de celui-ci, toute l’assenblée, par une salve prolongée d’applaudissements, témoigna avec quelle cordialité et quelle satisfaction elle s’associait à la décision prise par M. le Ministre.
- Le seul regret à émettre est que sur une liste de 19 candidats remplissant, tous, les conditions voulues, un seul ait été récompensé.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Assemblée générale ordinaire du 35 Septembre i 887
- Les membres associés sont convoqués en assemblée générale ordinaire, pour le Dimanche 25 Septembre 1887, à 3 heures du soir, au parterre du théâtre.
- ORDRE DU JOUR :
- 1o Rapport de M. VAdministrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière.
- 2° Rapport du Conseil de Surveillance sur le même sujet.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du conseil de surveillance s’il y a lieu.
- 4° Election au scrutin secret et à la majorité
- absolue des votants de 3 Commissaires-Rapporteur
- devant former le conseil de Surveillance po l'exercice 1887-1888. UT
- 5° Election au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, d’un Conseiller de Gérance en remplacement de M. Alizart dont le mandat est expiré.
- L’élection doit se faire, conformément aux statuts, parmi les auditeurs dont la liste suit:
- MM. Lefèvre Irène.
- Rousselle.
- Moyat.
- Alizard.
- Mme Aîlart.
- Les Conseillers sortants sont rééligibles.
- Conformément cà l’art. 11 (statuts 3me partie) les rapports des auditeurs ci-dessus seront à la disposition de MM. les associés, le mercredi 14 courant de 8 à 9 heures du soir, salle du Conseil du Familistère, où ils pourront en prendre connaissance.
- Ces rapports seront également communiqués, en dehors du jour fixé ci-dessus, à tous les associés qui en feront la demande à l’usine, à Monsieur Bernardot, secrétaire du Conseil de l’industrie.
- La séance sera publique pour tous les membres de l’association. Les sociétaires et participants sont particulièrement invités à y assister, en se plaçant dans les galeries.
- Familistère, le 9 Septembre 1887.
- L’Administrateur-Gérant.
- GODIN.
- LE CONGRÈS SOCIALISTE DE IHONTECITORIO.
- Le mois dernier s’est réuni à Rome, dans un local de Montecitorio un important congrès formé par les sociétés ouvrières de consommation, syndicats et autres, sur lesquelles les républicains des partis garibaldien et mazzinien ont la principale influence. •
- Les délégués qui ne représentaient pas moins de 900 associations ouvrières, ont voté à l’unanimité l’ordre du jour suivant, que nous insérons avec le plus vif plaisir, car il témoigne, dans des termes élevés de la sympathie que la République française ne cesse pas d’inspirer à ceux des étrangers restés fidèles aux généreuses idées démocratiques de leur jeunesse :
- « Le Congrès des représentants des Sociétés ouvrières d’Italie.
- « Attendu que la politique et financière choisie par Ie
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- « gouvernement constitue une offense permanente aux prin-« cipes de liberté et de justice sociale ;
- « Que les alliances avec certaines nations, la réconciliation « avec le Vantican et le refus de participer à l’exposition de o Paris, ont pour but de substituer aux alliances naturelles « des peuples les coalitions purement dynastiques ;
- « Que l’aventure africaine est la conséquence de la force « brutale et la négation des luttes fécondes de la civilisation et « du travail ;
- « Nous faisant l’écho de tous les comités ouvriers italiens, « et nous élevant en face du privilège économique et politique;
- « Le congrès condamne les privilèges comme étant la « cause de la décadence morale et de la misère où se trouve « la nation ; réclame le retrait immédiat des soldats italiens « lancés dans une entreprise coupable ; envoie son salut « au Peuple français devenu depuis quelque temps « le point de mire particulièrement visé par la « réaction européenne ; et méprisant désormais les « protestations stériles, le congrès invite les italiens à des « actes virils, leur indiquant comme unique remède la reven-« dication effective de la souveraineté populaire, autant dans « les rapports politiques que dans les rapports sociaux. »
- Un Congrès des Syndicats-
- Nous avons rendu compte, en temps et lieu, du congrès des syndicats ouvriers tenu à Lyon l’année dernière.
- La commission d’organisation élue avant la séparation du congrès vient de lancer l’appel suivant, en vue du second congrès qui doit se tenir cette année à Montluçon. ' *
- Voici cette pièce, que nous reproduisons à titre de document :
- Chargé par la Commission exécutive du premier congrès national des syndicats ouvriers, tenu à Lyon l’année dernière, de poursuivre l’œuvre si bien commencée et d'organiser pour octobre prochain le deuxième congrès de notre Fédération, nous tenons à rappeler, surtout pour nos nouveaux adhérents, les principales résolutions votées et l’esprit qui préside à nos travaux.
- Des sept cents chambres syndicales qui s’étaient fait représenter à Lyon, l’immense majorité n’a pas hésité à affirmer là nécessité de « socialiser tous les moyens de production pour mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, de la femme et de l’entant», en même temps qu’elle se prononçait pour les réformes immédiates suivantes : Réduction de la journée de travail à 8 heures et législation internationale du travail.
- Si de pareils résultats ont pu être obtenus du premier coup, c’est que, décidés à grouper en une unique et formidable
- armée toutes les forces ouvrières de France, les organisateurs de ce congrès avaient voulu ignorer les divisions politiques qui peuvent exister dans notre prolétariat et appeler indistinctement tous les groupements ouvriers à se réunir et à s’organiser sur le large terrain corporatif.
- Là, en effet, dans son caractère exclusivement syndical, est la. raison d’être et la force de notre fédération.
- C’est dans cet esprit que nous nous adressons de nouveau à tous les syndicats de France, à quelque organisation socialiste qu’ils appartiennent, et que nous les convions au deuxième congrès, qui se tiendra à Montluçon, et auquel les circonstances présentes donneront une importance exceptionnelle.
- L’Europe est à la veille d’une conflagration générale, provoquée par la réaction bourgeoise et monarchique, pour étouffer une fois de plus dans le sang ouvrier les progrès menaçants du socialisme. Sur ces champs de bataille, c’est nous, travailleurs, qui de chair à machine, devenons chair à canon, et tombons par milliers, sans profit aucun pour l’humanité.
- A nous donc, dans nos grandes assises du travail, d’élever notre voix qui n’a jamais pu se faire entendre à la Chambre des députés et au Sénat et de nous opposer à une guerre fratricide qui dépassera en horreur tout ce que l’on a pu voir jusqu’ici et reculerait de vingt ans notre émancipation de classe.
- En dehors de cette boucherie internationale à conjurer, nous avons à poursuivre et à compléter l’organisation et l’union de nos corps de métiers pour préparer et hâter le passage de l’inique société capitaliste à la nouvelle société dans laquelle le travail affranchi et étendu à tous créera le bien-être pour tous.
- A l’œuvre donc, camarades, que chaque syndicat, que chaque corporation réponde donc à notre appel, se prépare à apporter sa pierre à l’édifice commun.
- Vive l’union ouvrière ! Vive l’affranchissement des travailleurs par les travailleurs eux-mêmesl
- La Commission d’organisation.
- Nota.— Prière, en attendant la prochaine circulaire qui vous fera connaître l’ordre du jour et la date du Congrès, d’envoyer les adhésions au citoyen J. Dormoy, secrétaire, rue de la Paix, à Montluçon.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La Guerre
- La guerre prend à l’homme le temps le plus précieux de son existence ; elle lui enlève sa liberté ; elle l’oblige à des fatigues atroces et, s’il n’y perd pas la somté et la vie, au retour il est accablé d’impôts pour payer des faits de guerre.
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- LE DEVOIR
- L’Italie à l’exposition universelle
- On sait que le gouvernement Italien a décidé de ne pas prendre part officiellement à l’exposition universelle organisée par la France pour 1889.
- A la suite de cette décision, un comité s’est fondé à Milan et à Rome sons l'initiative de M. Sonzogno,propriétaire du«Secok>,etde M.Cavallotti, l’éloquent député démocrate italien.
- Ce comité vient de lancer l’appel suivant :
- Aux Italiens,
- La France, célébrant en 1889 une date mémorable de son histoire, invite tous les peuples civilisés à entonner avec elle un hymne solennel aux conquêtes de la paix et du travail.
- La voix de la France vient à propos secouer l’Europe de son silence craintif qui n’est, depuis longtemps, rompu que par le travail enfiévré des arsenaux, et la soulager des préoccupations inquiètes d'une politique occupée partout à former des armées et à renforcer des douanes, pour l’appeler à une lutte, la seule vraiment généreuse et digne.
- Les Italiens ne peuvent manquer à cette grande réunion, à cette revue solennelle de tout ce que la science, l’art, l’industrie ont du créer dans les réformes variées, inspirées par le génie, le caractère, les forces morales et économiques de chaque peuple.
- A l’aclion du gouvernement, qui s’abstient d’une participation officielle, mais qui déclare en même temps que « le concours des particuliers sera facilité de la façon la meilleure et la plus efficace », il importe de substituer l'initiative spontanée que l’esprit et le cœur des citoyens savent, dans» leur merveilleuse intuition, apporter à la réalisation de toute œuvre digne d’un peuple libre et civilisé.
- Et telle est l’œuvre qui consiste à révéler au monde ce que nous avons pu accomplir sous les rayons bienfaisants de la liberté, et depuis que nous avons pu nous élever à Rome à la dignité de nation, dans nos instituts scientifiques, dans nos établissements d’éducation, dans les formes multiples de l’assistance publique, dans les œuvres de l’art, dans les produits de l’industrie.
- Nous pourrons ainsi montrer l’immense trésor de forces que nous recueillons et développons dans les écoles et dans les laboratoires, et nous mesurer sans jactance et sans crainte avec les autres nations, pour en tirer d’utiles enseignements, et une émulation utile à l’amélioration et au progrès. |
- Pour obtenir que ce concours soit conforme à la dignité et à l’intérêt du pays et surtout qu’il s’organise avec unité d’idées nous avons cru devoir constituer un comité qui provoque, de la façon la plus conforme au but élevé que nous nous proposons, la participation des Italiens à l’exposition universelle de Paris.
- Nous nous adressons aux instituts scientifiques, aux Acadé- .
- mies de Beaux-Arts, aux Chambres de commerce, aux comices agricoles, aux associations ouvrières, à tout autre corps représentant une forme spéciale de l’activité nationale, pour qu’ils s’occupent à recueillir les éléments nécessaires à l’entreprise et à provoquer surtout le concours de tous ce qui ont foi dans les forces productives du pays et savent que la nouvelle Italie associe aujourd’hui aux souvenirs de sa grandeur antique la ferme volonté de conquérir sa place d’honneur parmi les peuples laborieux et civilisés.
- C’est avec ces sentiments que l’Italie ressuscitée, l’Italie qui étudie, l’Italie qui travaille, envoie, des bords du Tibre, un salut affectueux à la France. Elle est sure que dans l’embrassement symbolique des deux drapeaux qui s’élèveront sur le Trocadéro, éclairés par le même rayon de soleil, le cœur des deux nations se rappellera les liens qui les unissent dans leurs origines, dans l’histoire et dans l’avenir.
- Pour la commission :
- T. Villa, A. Branca, Gallo, Pavesi,
- Pianciani, T. Gentili, secrétaire.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRA.NCE
- Le colonisation. — Le sous-secrétaire d’état aux colonies vient d’adresser aux gouverneurs de la Nouvelle-Calédonie et de la Guyane la circulaire suivante. Cette circulaire porte la date du 3 septembre.
- Monsieur le gouverneur,
- Jusqu’à ce jour les tentatives de colonisation libre aux colonies n’ont pas donné de résultats satisfaisant. Il ne suffit pas, en effet d’accorder des concessions gratuites de terres aux émigrants qui demandent à quitter la métropole parce qu’ils espèrent trouver dans nos possessions d’outre-mer une existence plus facile. Lorsque ces individus sans ressources sont aux prises avec les difficultés que présentent toujours les débuts d’une installation agricole, ils ne tardent pas à se décourager et, après avoir vainement cherché une position, soit même dans l’administration, ils sont obligés de demander leur rapatriment à titre d’indigents.
- En présence de ces insuccès répétés, j’hésite à accorder aujourd’hui des passages mêmes aux cultivateurs sérieux que la maladie de la vigne ou la crise agricole ont réduits à la misère. Cependant, on trouverait de ce côté d’excellents éléments pour peupler nos établissements d'outre-mer ; je suis convaincu que ces agriculteurs, choisis avec soin dans la population saine et vigoureuse de nos campagnes, apporteraient aux colonies les habitudes d’ordre et de travail indispensables.
- J’estime que si l’Étal et la colonie accordaient une aide plus efficace aux émigrants cultivateurs, il ne serait pas impossible d’arriver à de bons résultats. J’ai pensé notamment que, dans nos deux colonies pénitentiaires, la main-d’œuvre pénale pourrait-étre utilement employée à défricher et à ensemencer les terres, à ouvrir des voies de communication et à construire des villages, l’émigrant qui arriverait n’aurait qu’a
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- poursuivre l’œuvre commencée, et la vente des produits récoltés dés la première année de son séjour assurerait ses premiers besoins.
- 11 s’agirait donc de créer en Nouvelle-Calédonie, sur le domaine de l'Etat actuellement disponible, et en Guyanne, au milieu de ses immenses espacts encore inoccupés, des centres agricoles susceptibles de recevoir de 5 à 600 individus, et suffisamment étendus pour que l’on puisse accorder à chaque ménage des concessions de 25 hectares au moins. Sur les terrains choisis, on établirait des camps de transportés appelés à disparaître aussitôt que leur tâche serait accomplie. Sous la direction d’hommes compétents, on exécuterait, d’après un plan arrêté à l’avance tous les travaux que peut nécessiter l’installation d’exploitations agricoles.
- L’Etat, d’une part, notamment au moyen du budget sur ressources spéciales, la colonie d’autre part, pourvoiraient aux dépenses qu’il serait indispensable d’engager ; mais il ne s’agirait que d’avances à plus ou moins longs termes. En effet les terrains ainsi défrichés seraient cédés à des prix qui variraient suivant leur qualité et suivant les sommes dépensées à des cultivateurs qui s’engageraient à en rembourser la valeur par annuités plus ou moins espacées, et qni ne deviendraient propriétaires définitifs que lorsqu’ils auraient rempli toutes les obligations d’un cahier des charges dressé à cet effet.
- Au centre des concessions serait placé le village, dans lequel on pourrait introduire des hommes d’état indispensables à toute agglomération d’individus, et, lorsque ce village serait arrivé à son développement, la main d’œuvre pénale construirait la mairie, l’école, la justice de paix et la gendarmerie, puis disparaîtrait afin d’aller plus loin poursuivre son œuvre.
- Je ne dissimule pas que la mise en pratique de ce projet présente certaines difficultés d’exécution relatives au choix des terrains, aux conditions dans lesquelles le remboursement des avances devra être opéré, à l’obligation d’assurer aux cultivateurs un écoulement facile et régulier de leurs produits.
- Mais je compte, monsieur le gouverneur, sur votre concours éclairé, et je pense qu’après avoir pris l’avis des directeurs de l’intérieur et de l’administration pénitentiaire, vous serez en mesure de réaliser le programme dont je viens d’indiquer les lignes principales. Ce programme peut d’ailleurs subir les modifications qui seraient jugées nécessaires à sa réussite dans la colonie que vous administrez.
- Recevez, etc. Ergène Étienne
- Le Congrès des Instituteurs. — Les résolutions suivantes, étudiées et proposées par la quatrième section, ont été adoptées par les congressistes :
- Première résolution. — Une société autonome et amicale des instituteurs sera constituée dans chaque département. Ces sociétés seront reliées entre elles et formeront l’Union nationale des instituteurs de France. Le congrès émet le vœu que les délégués prennent l’initiative de ce groupement dans leur département.
- Deuxième résolution. — U y a lieu de nommer le comité d’organisation de l’Union amicale des instituteurs de France. Ce comité sera chargé d’étudier et d’arrêter les statuts et l’organisation de cette association à l’aide des projets présentés au congrès.
- Ce comité d’organisation comptera 24 membres qui seront pris à raison de l’instituteur de l’enseignement primaire dans
- chacune des 24 circonscriptions du départemen de la Seine.
- Le comité se tiendra en correspondance avec les instituteurs délégués de chaque département.
- Troisième résolution. — Il y a lieu de fonder unorgane libre des instituteurs publics. La création de ce journal est subordonnée à l’établissement de l’Union des instituteurs de France.
- Quatrième résolution. — Les congrès sont nationaux ou internationaux ; ils sont préparées par les assemblées départementales d’instituteurs.
- Cinquième résolution.— Les réunions départementales annuelles des instituteurs pourront s’ériger en congrès régionaux pour préparer les congrès nationaux ou internationaux.
- Sixème résolution. — Il sera nommer dans chaque circonspection d’inspection primaire un délégué par cent instituteurs et par fraction au-dessus de 50.
- Septième résolution. — Les délégués auront seuls voix délibérative. Les membres adhérents, à quelque titre que ce soit, n’auront qu’une voix consultative.
- Huitième résolution. — La réunion des congrès nationaux ou internationaux est laissée à l’initiative de l’Union des instituteurs de France.
- Neuvième résolution. — Le comité de l’association des instituteurs fixera les villes dans lesquelles auront lieu les Congrès nationaux ou internationaux.
- Dixième résolution. — Les congrès se composeront de membres de l’enseignement laïque primaire publique ou privé.
- Onzième résolution. — Le comité d’organisation du congrès de 1889 sera composée de 48 membres élus par les instituteurs publics du département de la Seine, à raison de deux par arrondissement et par circonscription suburbaine et de huit instituteurs de l’instruction privée.
- Douzième résolution. — Il sera procédé aux délibérations du congrès de 1889 deux questions seulement. Ces questions devront être connues au moins six mois avant la date fixée pour la réunion du congrès.
- Treizième résolution. — La date du congrès de 1889 est laissée à l’appréciation du comité d’organisation.
- Nous publieront demain les résolutions adoptées pour la troisième section qui était chargée de proposer les modifications à apporter à la législation des pensions de retraite.
- ALLEMAGNE
- L’alcoolisme en Allemagne.— La Post du 31 août prend texte d’une statique publiée par le docteur Was-serfuhr pour constater les progrès alarmants de l’ivrognerie en Allemagne. Le docteur Wasserfuhr cite notamment les chiffres suivants, qui intéresse Berlin:
- Le nombre des individus arrêtés et conduits au poste de police pour ivrognerie a été de 8, 025 en 1882, de 7, 725 en 1883, de 8, 803 en 1884, de 9, 307 en 1885. 11 importe de constater que ces chiffres ne comprennent que les individus ! surpris sur la voie publique en état d’ivresse manileste.
- J Le docteur Wasserfuhr cite encore les chiffres suivants :
- Le nombre des malades traités dans les hôpitaux de Berlin pour alcoolisme chronique et délire alcoolique a été de 537 en 1887, de 601 en 1883, de 709 en 1884 et de 938 en 1885.
- La Post constate qu’il y a dans ces chiffres un symtôme
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- effrayant et se allie à la conclusion du docteur Wasserfuhr demandant b réduction des débits de boissons.
- ANGLETERRE
- Encore l’Irlande. — Un grand débat parlementaire a eu fieu hier à la Chambre des communes au sujet de l’affaire de Michaëlstown, où la police, comme on sait, a tiré sur la foule, sans provocation suffisante, à ce qu’affirment les députés parnellistes. La discussion a été ouverte par sir W. Harcourt, qui demande une enquête sur ce déplorable incident et accuse le gouvernement de violer le droit de réunion en Irlande. M. Balfour répond que la police a aujourd'hui les mêmes instructions que sous le ministère dont W. Harcourt a fait partie, que ce dernier a prohibé en 1882 plus de cent trente réunions publiques que les constables à Michaëlstown n’ont fait que défendre le reporter officiel chargé de sténographier les discours prononcés au meeting qui avait lieu dans cette ville ; la vie de ces agents était menacée yar la foule quand ils ont usé de leurs armes. M. Balfour termine en déclarant que le gouvernement persistera dans son devoir, qui est de maintenir l’ordre et la loi. Divers orateurs parnellistes ont nié l’exactitude du rapport officiel sur l’affaire de Michaë,stown. M. Gladstone est intervenu dans le débat et a accusé le gouvernement de causer des troubles en Irlande par sa politique de répression, qui est contraire aux vœux et aux coutumes de l’Angleterre. On a passé ensuite au vote. M. Parnell ayant demandé l’ajournement de la discussion, sa motion a été rejetée par 228 voix contre 87 et la Chambre a repris ses travaux ordinaires.
- Au début de la séance, le gouvernement avait été obligé d’annoncer qu’une lutte à main armée avait de nouveau eu lieu en Irlande, à Lesdowrama, entre une escouade d'agents et une troupe de paysans armés, des moonlinghters qui allaient attaquer une ferme occupée, après éviction, par un nouveau tenancier. Deux constables sont restés sur le carreau, après une lutte horrible, et cinq paysans ont été arrêtés. La même nuit, une rixe s’est produite à Ballyponcen, près de Michaëlstown, entre la foule et la police, qui a dû faire usage de ses armes, sans heureusement blesser personne. Ce sont là des faits qui marquent combien la situation est de nouveau troublée en Irlande et qui, selon toute apparence, ne resteront pas isolés.
- AMÉRIQUE
- L’ivrognerie et les hôpitaux d’ivrognes en Amérique.— Dans un travail lu à la Société pour l’étude de l’ivrognerie, Crooihers rapporte l’origine de l’ivrognerie considérée comme maladie à Benjamain Bush, ainsi que la première application pratique de traitement dans une maison spéciale, à Turner, du Maine. Il y a maintenant 50 hôpitaux pour ivrognes avec plus de 1000 malades ou les 1000 environ qui sont traités dans leur famille. La plupart de ces cas ont été reçus dans les hôpitaux après que toutes les méthodes de traitement ont été épuisées, et la plupart remontaient de 5 à 30 ans. L’expérience du traitement scientifique a été très encourageante. Dans 3000 cas, 35 0/o de ce qui sont restés en traitement au moins un an ont été guéris d’une façon définitive. Le Dr Crooihers a remarqué la plus grande intensité de l’ivrognerie en Amérique qu’en Angleterre, ce qui tiendrait à la plus grande suractivité des fonctions nerveuses. Il a exposé
- l’inanimité des prétentions des soi-disant cures et antidotes et a insisté sur le besoin d’une étude spéciale des particularités de chaque cas pour leur traitement strictement scientifique (Bril. med. Journal, p. 439, 1887. )
- L’Instruction et la société actuelle.
- Le ministère actuel a déclaré à maintes reprises que son ambition se bornait à pratiquer des réformes moins éclatantes qu’utiles. Si cette déclaration modeste, venant s’ajouter à tant d’autres qui l’étaient moins, se réalisait, nous serions les premiers à féliciter nos hommes d’État de préférer les actes aux paroles. Malheureusement, un laps de temps assez long s’est déjà écoulé depuis et nous ne voyons rien venir.
- Ces jours derniers, cependant, les journaux amis du ministère ont fort vanté l'activité déployée par M. Spuller, ministre de l’instruction publique, qui a,paraît-il,effectué des remaniements considérables dans son département. Même, au nombre de ses décisions, il en est une que tout le monde s’est accordé à louer, aussi bien dans les journaux hostiles qu’amis ; c’est celle qui réduit la quantité de bourses annuellement accordées par l’Etat dans ses lycées à ceux qui sollicitent l’enseignement secondaire et sont reconnus,à la suite d’un examen déterminé,les plus aptes à recevoir efficacement cet enseignement.
- Les spécialistes qui dans les journaux traitent la question d’instruction pure, comme M. Francisque Sarcey, en commentant cette mesure, sont un peu sortis de leur terrain particulier et ont effleuré le grand problème social auquel se rattache l’instruction. J’ai dit qu’ils avaient fort approuvé ladécision ministérielle. Eh bien 1 je ne sache pas de condamnation plus rigoureuse de l’organisation sociale actuelle ; de réquisitoire plus violent contre les bases mêmes sur lesquelles elle repose, contre le classement des individus et la division du travail, que les motifs invoqués en cette circonstance pour justifier la décision de M. Spuller.
- Dans cette revue des questions sociales, nous n’avons eu garde de négliger les problèmes de l’instruction publique ; parce que nous ne limitons pas à un taux de salaire le grand problème humain du xix* siècle ; parce que l’amélioration de l’humanité ne comporte pas seulement l’amélioration physique de la masse des déshérités, vivant actuellement d’une vie précaire, dans les incertitudes du lendemain, avec la perspective du chômage et de la misère chez ceux-mêmes dont le salaire est provisoirement assuré. Non 1 L’amélioration humaine
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- consiste dans l’amélioration de toutes les facultés individuelles, au nombre desquelles sont à la base les facultés physiques; plus haut, les facultés intellectuelles et enfin au rang suprême, celles en qui les deux premières viennent se résumer : les facultés morales — ou la faculté d’aimer, de se dévouer, de travailler pour l’humanité.
- La République, jusqu’à ce jour, c'est une constatation douloureuse à faire, mais elle est vraie, n’a pas fait grand chose pour le progrès physique des classes laborieuses. Elle n’a pas beaucoup travaillé à améliorer les facultés physiques de l’homme, à lui garantir la vie matérielle, lui assurer une rémunération constante et suffisante. Les grèves et les conflits sociaux, déclarés de toutes parts, sont la manifestation irréfutable de la profonde lacune existant dans l’œuvre républicaine. Sous le rapport de l’instruction, c’est-à-dire du développement intellectuel, des efforts sérieux ont été tentés. L’instruction primaire a reçu une impulsion à laquelle nous avons eu l’occasion de rendre justice à maintes reprises différentes. Dans l’instruction, même, on a glissé, timidement, un cours de morale — non pas de morale philosophique, abstraite, purement spéculative, mais de morale concrète, si je puis m’exprimer ainsi.On a voulu inculquer à l’adolescence des principes de sociabilité, des règles de vie et de conduite. Nous ne dirons pas que nous sommes satisfait pleinement des règles contenues dans les manuels classiques, mais enfin c’est la reconnaissance d'un principe fécond. Et on ne peut que savoir gré au gouvernement de la République d’avoir fait tout cela.
- Mais sommes-nous au point d’arrivée du développement de l’instruction publique? Avons-nous atteint une organisation dont-il ne resterait plus qu’à perfectionner les détails ? Non certes i Outre que l’instruction primaire, malgré son obligation, ne s’étend pas, malheureusement à tous les enfants, encore, — cette instruction est purement primaire élémentaire : même étendue à tous les enfants,elle ne représente pas la somme moyenne de développement auquel l’enfance est aujourd’hui susceptible de parvenir ; —la somme moyenne de développement obtenu dans l’enseignement secondaire, par exemple, à égalité d’âge
- Or quelles considérations invoquent h s publicistes qui se sont si fortement émerveillés de la décision de M. Spuller, de la réduction du nombre des bourses annuellement accordées dans les lycées?— C’est que les carrières libérales sont déjà encombrées de jeunes gens instruits, ayant
- reçu un développement intellectuel qui leur est à charge et en fait des déclassés.
- Des déclassés / je souligne le mot, parce qu’il est caractéristique, parce qu’il peint mieux que n’importe quelle longue phrase les vices de notre organisation sociale. «Des déclaseés ! s’est écrié M.
- « Francisque Sarcey ; mon Dieu ! il y en aura tou-« jours dans une société comme la nôtre. Mais la « question est de savoir si l’intérêt de l’Etat est d’en « augmenter le nombre. M. Spuller ne l’a point « pensé. 11 a eu le courage de le dire et de retran-« cher une partie des crédits affectés aux bourses « des lycées. 11 faut lui savoir gré de cette har-« diesse. »
- Ainsi voilà l’idéal social en matière d’instruction, de nos hommes d’Etat. Des classes d’hommes instruits doivent se superposer,reflétant dans leur hiérarchie la hiérarchie sociale actuelle. Le développement intellectuel des individus doit se subordonner aux conditions matérielles de leur existence, — sous peine de faire des déclassés. Eh ! ne voyez-vous pas que ces déclassés constituent le stimulant social du progrès par excellence! Ouvrez l’histoire, et à chaque époque, dans la pleïade des hommes forts qui se sont attelés à une œuvre grande et bonne, celle d’ouvrir à l’humanité de nouveaux horizon de science et de justice vous trouverez des déclassés. Considérez le grand siècle précurseur du nôtre, celui de la Révolution et à la tête des penseurs qui, selon la forte expression de Hégel investirent la pensée de la direction de l’humanité, que voyez-vous ? Trois déclassés sublimes : Jean-Jacques, d’Alembert et Diderot. Qu’elle perte pour l’humanité, si Mrae de Warens, sous prétexte que son élève était né sans fortune, n’eut pas cultivé son génie naissant; si le coutelier de Langres n’eut pas trouvé aide et appui, pour faire donner au jeune Diderot l’instruction solide qui lui permit plus tard d’aborder tous les sujets et de jeter la semence philosophique et scientifique dont notre siècle recueille les fruits ; — enfin si les Jésuites, sous prétexte que d’Alembert était un bâtard, n’eussent pas fait son éducation !
- Des déclassés ! C’est parce que, par la force des choses, un homme de condition humble, s’élève à force de travail, de persévérance, d’étude, qu’il peut ensuite tendre à ceux qui sont restés en bas une main secourable pour les élever jusqu’à lui. Et l’ascension progressive des classes inférieures s’est faite par eux, autant et plus que par la volonté | des inférieurs pour s’élever.
- ! Mais nos publicistes et nos hommes d’Etat ne se
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- préoccupent guère de ces considérations : ils voient dans la société des inégalités sociales profondes et au lieu de se dire que le développement des facultés intellectuelles à tous les degrés serait le moyen le plus propre à combler ces inégalités, à les faire disparaître, ils tremblent qu'au contraire ce développement ne perturbe la société. Dans cette dernière, ils voient seulement des intérêts et des classes en lutte ; tous luttant contre tous, chacun contre tous, tous contre chacun — omnia contra omnes — et ilsdisent: approprionsledévt lop-pement intellectuel aux ressources de combat dont chacun dispose. A quoi sert de connaître l’histoire, la physique, les mathématiques, d’avoir lu les philosophes ? Ce sont là ressources intellectuelles dont n’a que faire le fils du travailleur jeté nu dans la bataille de la vie. Une petite instruction technique est de beaucoup préférable pour lui...
- Au triste point de vue où se placent nos dirigeants, il y a du vrai dans ce qu’ils disent. Si l’instruction, comme la force physique, comme le développement matériel n’est qu’une arme offensive — un instrument meurtrier de combat, l’instruction doit êtr-j appropriée à la situation matérielle de chacun.—Mais alors, même, on ferme toute issue aux aspirations d’affranchissement, on décrète l’immuabilité des inégalités existantes. Quelle perspective !..
- Mais l’instruction n’est pas qu’une arme de lutte; — elle n’est môme pas du tout un instrument de combat. La somme moyenne d’instruction qu’une intelligence moyenne, dans l’état de nos connaissances et de nos méthodes d’enseignement peut recevoir, c’est le développement naturel auquel tout individu a droit. C’est le prolongement de son développement physique que nul ne peut supprimer sans injustice. L’instruction, c’est la culture de la pensée, la nourriture intellectuelle que les jeunes générations ont le droit de réclamer à la société, que celle-ci a le devoir de leur octroyer sans distinguer, sans se préoccuper si celui-ci est riche, si celui-là est pauvre. Dès l’instant qu’on reconnaît le droit à l’alimentation intellectuelle de l’enfance et de l’adolescence, il n’y a qu’une règle de distribution juste pour chaque individu : celle résultant du degré d’acquisivité de chacun, comme le droit à la nourriture matérielle, dépend du degré de capacité digestive de chacun. Si cette culture intellectuelle fait défaut, ce n’est pas d’un instrument de combat que manque l’homme privé de développement intellectuel, c’est d’une fonction nécessaire à l’activité humaine normale. Sans elle
- l’homme est mutilé. Parce que l’instruction est un sixième sens qui nous découvre l’harmonie et les rapports des autres. A entendre nos ministres et nos publicistes spéciaux, il semble, quand une question de programme se discute, que l’instrue-tion n’a qu’un but matériel. Point ; elle a surtout un but moral : l’ennoblissement de l’humanité. Le côté purement utilitaire, immédiatement pratique a une importance grande : mais il y a également un côté esthétique, dont on doit tenir compte. Etre instruit, c’est savoir et comprendre. Et savoir ce n’est pas seulement la faculté d’agir, le pouvoir d’appliquer dans la pratique la science des lois, — c’est encore une jouissance intrinsèque, une supériorité propre qui élève l’homme, indépendamment des résultats pratiques qu’il peut obtenir par l’application de son savoir.
- Cet état supérieur, dans sa moyenne, tous les hommes y ont droit ; et c’est une bien triste société que celle dont on reconnaît que les bases ne lui permettent pas de supporter plus de développement intellectuel que celui auquel atteint aujourd’hui la masse de la population, plongée encore dans l’ignorance.
- Raison de plus pour que nous nous attachions plus fermement que jamais à modifier ces bases, afin que par la suppression des inégalités sociales, l’homme puisse prendre son essor intellectuel et moral vers les hautes destinées que lui réserve une société assise sur la justice et le droit, non plus sur les hiérarchies factices et anti-naturelles d’aujourd’hui.
- Congrès des coopèrateurs français.
- La Fédération nationale des sociétés coopératives de France, tiendra son 3* congrès annuel à Tours, les 18,19 et 20 septembre courant.
- Ce congrès aura une grande importance par la nature des questions qui y seront traités ; en voici le programme sommaire.— Dimanche 18 à trois heures, salle du Cirque: séance d’ouverture discours de M. le Maire de Tours, de M. Frédéric Passy membre de l’institut, et des délégués Américains, Anglais, Italiens et Suisses.— Le soir, à 9 heures, concert, conférence, rapport des délégués français aux congrès de Carlisle et de Milan -Résumé sommaire des opérations de la fédération en 1887. Lundi 18, séance de commission de 8 à 11 heures du matin et de 2 à 5 heures du soir. Séance générale le soir à 8 1/2. On discutera en cette journée les rapports; 1° Sur les caisses de prêts, destinées à permettre, soit aux non-coopérateurs, de s’affranchir des dettes qui les
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- retiennent chez leurs fournisseurs ; soit, aux coopérateurs malades ou sans travail de continuer à acheter au comptant au magasin coopératif. 2* Les caisses de retraites, alimentées par les bénéfices de la coopération. 3# Les assurances en cas de décès. 4# La rédaction d’un statut type. 5° Le régime des boissons. Mardi 20,mêmes heures des séances ; discussion des avantages du groupement des sociétés coopératives, et des objections opposées à ce groupement, par les sociétés non adhérentes à la fédération — Création de centres régionaux, limités à une chambre consultative.— Organisation des centres régionaux — Leur indépendance — Leurs rapports mutuels — Concentration de leurs travaux pour aboutir à un résultat commun — Entente avec les syndicats agricoles.— Discussion de l’alliance internationale.
- Réunion de la fédération. Le dimanche matin, à B heures, toutes les sociétés membres de la Fédération, se réuniront en une séance privée, ou seront admis comme auditeurs, les délégués des autres sociétés. Dans cette séance, aura lieu l’élection du conseil d’administration du magasin de gros et du bureau de la Fédération.
- Le règlement du Congrès porte : que les sociétés coopératives, qui y prendront part, contribueront par une cotisation de 5 fr. aux frais d’organisation et du compterendu du Congrès.—
- LA COOPERATION
- devant la Révolution sociale.
- En même temps que le Congrès de Tours,un Congrès decoopérateurs belges est annoncé par l’Avant-Garde de Bruxelles, organe du parti ouvrier.
- Voici comment, dans ce journal, est compris le rôle des sociétés coopératives, dans l’évolution actuelle du parti ouvrier belge.
- Il est des gens qui ne cessent de crier sur les toits ; tRévolution 1 Révolution !» et qui croient devoir combattre la formation de sociétés coopératives de consommation et de production.
- D’autres, parmi cesgrrrandsrévolutionnaires... en chambre ou à l’étranger, acceptent le mouvement coopératif sous ces différentes formes, telle que la co-participation des ouvriers aux bénéfices du maître ; mais certains qui ne savent eux-mêmes ce qu’ils veulent, critiquement vivement les associa-tions’ouvriéres et les syndicats.
- Nous ne nous occuperons aujourd’hui de la première catégorie, les révolutionnaires qui repoussent quand même, sous quelque torme que ce soit, les sociétés coopératives.
- Nous aussi, nous sommes révolutionnaires ; nous aussi nous voulons une liquidation sociale qui, de gré ou de force fasse passer la terre et les capitaux des oisifs, aux mains des
- travailleurs, et extirpe le parasitisme et le.paupérisme jusque dans leurs racines. En présence de l’égoïsme et de l’esprit étroit de la classe bourgeoise qui, au lieu de seconder le mouvement de la classe ouvrière et de lui faire à propos des concessions réelles et sérieuses, ne fait que pressurer de plus en plus le prolétariat et se refuse à toute transaction, à toute liquidation à l’amiable.
- Mais ce n’est pas tout que de faire la révolution sociale ej d’opérer cette liquidation dont nous parlons. Il faut qu’une fois la liquidation opérée, l’organisation de la propriété, du travail, du commerce, ducrédi;, de l’enseignement, etc... soit telle quelle empêche la reconstitution de tout privilège, la création de toute nouvelle classe dominante.
- Et pour cela il faut, que les travailleurs connaissent d’avace la solution des grands problèmes quise poseront devan t ceux le lendemain du renversement de la bourgeoisie ; il faut qu’ils sachent comment ils feront fonctionner les ressorts de la nouvelle machine sociale qu’ils veulent construire.
- Or, la science sociale, pas plus qu’une autre science, n’est innée dans le cerveau de l’homme, pas plus dans les cerveaux des masses populaires que dans la tête d’un potentat.
- La souveraineté populaire est aussi impuissante que le proit divin à dégager les lois qui régissent les rapports des phénomènes entre eux, aussi bien des phénomènes économiques, les rapports du capital et du travail par exemple, que des phénomènes astronomiques, par exemple l’attraction mutuelle des astres ; toute différence consiste en ceci, c’est que dans les phénomènes sociaux l’homme peut intervenir et intervient en effet pour changer les conditions, les milieux, les circonstances dans lesquelles fonctionnent les lois naturelles immuables, et peut modifier par cela mêmes les phénomènes.
- C’est pour cela surtout que les sociétés coopératives sont utiles, sont nécessaires actuellement ; elles nous offrent les moyens d’expérimenter, ou plutôt elles sont elles mêmes, des expériences sur une petite échelle, expérience qui, pourvu qu’elles soient faites avec soin, nous présentent l’image amoindrie des faits qui pourront exister en grand dans la société nouvelle.
- Lorsqu’un ingénieur a inventé une nouvelle machine, il en construit parfois un spécimen fort réduit, afin de s’assurer que rien dans U coordination des mouvements ou dans les résultats obtenus ne vient infirmer ses plans et ses espérances. De même lorsque le peuple travailleur a conçu son plan d’une société égalitaire, une société sans parasite, d’aucune sorte, il expérimente séparément sur la suppression de chaque catégorie de parasites sociaux ; et de plus, U ne fait cette expérimentation ainsi déjà spécialisée qu’au moyen de groupes assez restreints.
- Ici par la société de consommation, il institue une exré-rience sur la suppression des intermédiares commerciaux, et il annoce comme résultat de son expérience ? Diminution du
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- prix des objets de consommation, augmentation dans la faculté d’acquisition du salaire, accroissement de la consommation publique, augmentation de la demande des produits, rentrée des intermédiaires parasites dans les rangs des producteurs, augmentation de la production, etc.
- Ici, par la société de production, il institue une expérience sur la suppression du patron, de l’employeur, comme disent les Anglais, puis, cette expérience faite et ses résultats connus, il en fait une autre sur la suppression du capitaliste proprement dit, du personnage économique qui, sans être entrepreneur ou patron lui-même vit des intérêts de ses capitaux placés dans l’industrie; cela se fait par les sociétés de production ou chaque associé a une mise de fond égale, et où, par conséquent, chacun étant capitaliste au même titre, personne n’a la moindre raison pour opérer une prélévation sur le travail des autres, vu que ce serait comme s’il prélevait sur son propre travail.
- Enfin par les échanges entre les sociétés de production on arrivera à vérifier pratiquement la théorie du libre échange.
- Telle est, au point de vue révolutionnaire-socialiste, une première raison d’être en toutes ces sociétés qui naissent spontanément au sein des masses et dont l’ensemble, sous le nom de système coopératif ' emprunté au communisme anglais Owen, constitue un des faits sociaux les plus remarquables de notre époque.
- Mais ce n’est pas seulement la seule raison d’être, il en est bien d’autres sur lesquelles nous reviendrons, nous contentant cette fois de signaler encore celle-ci ; C’est qu’aucune espèce d’association ou de réunion n’est aussi propre à grouper les travailleurs que les sociétés coopératives, et cela à cause de la petite amélioration immédiate qu’elles procurent à leurs membres.
- Sans groupement préalable des travailleurs dans un but d’intérêt commun, point d’unité dans le mouvement des travailleurs, point d’organisation des forces populaires, partant point de révolution sociale ni pratique.
- Ensuite, plus que toutes les autres, ces sociétés sont propres à initier les travailleurs à la gestion de leurs affaires et ! à la connaissance des lois économiques. Or, encore une fois, à quoi servirait une liquidatien sociale comme celle dont nous parlons plus haut, si les travailleurs, par leur inexpérience économique par leur manque d’habitude de s’administrer eux-mêmes étaient inaptes à maintenir les résultats de la révolution qu’ils auraient faite et contraints à remettre à d’autres le soin de gérer les affaires collectives?
- Les révolutionnaires anti-coopérateurs ne manqueront pas de répondre, que si la coopération peut avoir quelque utilité comme procédé d’expérience et comme école elle compense singulièrement ces avantages par le mal qu’elle produit. Et là dessus, ces citoyens de nous montrer le mouvement coopératif comme un leurre ou comme une déception, voire comme y
- | un mouvement réactionnaire n’aboutissant qu’à créer quel-; ques bourgeois de plus et à rendre le vrai prolétariat le plus ! miséiable que jamais.
- Nous sommes loin d’approuver toutes les manifestations de l’idée coopérative tous les groupes qui se disent coopérateurs alors qu’ils ne fonttrop souvent que de l’exploitation de l’homme par l’homme sous le masque de l’association. Il en est de la coopération comme de toutes les bonnes choses : on la dénature et on la détourne de sa voie.Humble fille du prolétariat, la coopération était destinée à n’offrir ses flancs féconds qu’aux mâles embrassements du travailleur, mais les économistes bourgeois l’on travestie en grande dame et puis l’on pollulée de leurs caresses immondes.
- G’est toujours la même histoire. Et la Révolution, n’y a-t-il pas aussi un parti d’intrigants, formalistes, qui voudraient la faire dévier du droit chemin.
- Comme il y a la Révolution bourgeoise et la Révolution socialiste, il y a coopération bourgeoise et la coopération socialiste. Mais on arrêtera pas le mouvement coopératif, le tout est de faire en sorte que Coopération et Révolution profite au peuple entier, au lieu de faire les affaires des malins et des ambitieux.
- L’IDEE DE DIEU
- dans l’histoire de l’humanité
- Conférence de M. ADOLPHE FRANCK de l’institut.
- A LA SALLE DES CAPUCINES LE 13 AVRIL DERNIER
- Mesdames, Messieurs,
- Je commence par une une déclaration qui, bien que sous entendue par votre impartial bon sens, ne vous paraîtra cependant pas inutile. La guerre que mes amis et moi nous faisons à l’athéisme ne s’étend pas aux athées. Nous en connaissons un grand nombre, dans le passé, qui méritent d’être honorés pour leur savoir et leur vertus. Puis, la foi en Dieu, telle que nous la comprenons et l’avons enseignée toute notre vie, est inséparable de l’amour des hommes sans distinction d’opinion ni de parti. Un de nos dogmes les plus essentiels est qu’il faut respecter la conscience de ses contradicteurs et croire à leur sincérité. Si donc il y a des athées dans cette réunion, qu’ils veuillent bien m’écouter, je ne dirai pas avec indulgence, mais patiemment, comme je les écouterais moi-même en les voyant assis à ma place L’athéisme ne date pas d’hier. U remonte aux âges les plus reculés de l’histoire. Nous en trouvons les traces mêmes dans les temps bibliques, car il est impossible de ne pas le reconnaître dans ces sévères paroles du Psal-miste, devenues inconciliables avec la courtoisie moderne : y L’insensé dit dans son cœur ; « Il n’y a pas de Dieu. »
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- parmi les systèmes enfantés, Dieu sait à quelle époque, par l'Inde brahmanique, il y en a un qui, sans descendre jusqu'au matérialisme, s’abstient pourtant d’affirmer l’existence de Dieu. A plus forte raison rencontrons-nous des partisans de l’athéisme chez les Orées, ce peuple raffiné qui, en élevant le raisonnement à sa plus haute puissance, savait aussi le pousser à ses derniers excès. Nous voyons chez lui Socrate discutant avec un athée célèbre appelé Aristodème le Petit, et essayant de lui montrer dans les merveilles de la nature les desseins d’une suprême intelligence. Chez les Romains, le peuple le plus religieux de l’antiquité, l’athéisme eut pour interprète le grand poète Lucrèce, et trouva un défenseur dans César, le meurtrier de la liberté et de la république, le créateur du césarisme, ce despotisme occidental qui a duré de longs siècles, et qui est toujours prêt à dévorer les démocraties oublieuses des conseils de la modération et de la sagesse.
- Vous le croirez à peine, même dans les temps où la foi chrétienne, représentée par l’Église catholique, avait atteint son plus haut degré de ferveur, à la fin du xii® siècle, l’athéisme, sorti des écrits d'un chanoine de Seville, fit son apparition en France sous les traits de David de Dinan et d’Anmauray de Rennes. Qu’enseignaient ces deux docteurs revêtus delà robe monastique et dont l'un, David de Dinan, avait été le favori d’un pape? Que l’esprit et la matière ne sont que deux noms différents d’une seule et même chose; que cette chose est la nature, hors de laquelle, au-dessus de laquelle il n’y a rien, ni Dieu, ni diable, ni paradis, ni enfer; que le paradis c’est la science, source de toutes les jouissances ; et l’enfer l'ignorance, source de toutes les superstitions et de toutes les douleurs. Vous voyez que ce n’est pas très éloigné de ce que, dans un certain monde, on pense aujourd’hui.
- En poussant à ces dernières conséquences la philosophie nominaliste telle que Guillaume Occam la comprenait au xiv* siècle, c’est encore l'athéisme qu’on y trouverait, mais on pourrait m’accuser de manquer d’équité. Pourquoi m’exposer à ce reproche ? Les athées ne manquent pas dans les siècles suivants. Voici le xvne siècle, non moins renommé que le moyen âge pour ses idées monarchiques et religieuses. Eh bien ! si nous en croyons le P. Mersenne, un pieux théologien ami de Descartes, Paris seul, au début de cette époque, n'aurait pas compté moins de 50,000 athées. C’est certainement une exagération ; mais c’était le temps où le prêtre Gassendi renouvelait le système d'Épicure, et où Hobbes, l’athéisme incarné sous sa forme la plus insultante, écrivait le Léviathan et soutenait cette belle sentence : « L’homme est un loup pour son semblable : homo homini lupus. » A ceux pour qui l’athéisme est la plus sûre garantie de la liberté, le ferai pemarquer en passant que Hobbes a été le théo-
- ricien le plus conséquent et le plus décidé du despotisme.
- J Que dire maintenant du xvme siècle et des premières années du xixe? Alors l’athéisme était prêché comme uir dogme par Hévétius, le baron d’Holbacb, Lamettrie, Diderot, Naigeon, Sylvain Maréchal. Plus hardi que tous ses devanciers, le fondateur du positivisme, Auguste Comte, a eu l’idée originale d’en faire une religion, ayant ses temples, son clergé et son pape infaillible.
- Vous le voyez, Messieurs, je ne vous ai pas dissimulé l’antique et fréquente apparition de l'athéisme dans le champ illimité de la pensée humaine. Mais quel rôle y a-t-il produit ? Celui d'un système purement spéculatif, abstrait, solitaire, s'adressant à des esprits solitaires comme cêux qui l’avaient évoqué, pour ainsi dire, du sein des ténèbres dans un jour de découragement ou de défi. Œuvre de l’argumentation plutôt que du raisonnement et du raisonnement plutôt que de la méditation, il n’était jamais entré dans le cœur et dans la tète de l’humanité. On pouvait le comparer à certains produits d’une industrie raffinée ou d’une culture artificielle qui provoquent l'étonnement, mais non l'imitation, et que les efforts mêmes auxquels ils sont dûs condamnent à rester sans usage.
- Tel n’est pas, Messieurs, l’athéisme de notre temps, particulièrement celui qu'on répand par tous les moyens et par tous les canaux de la publicité dans notre pays. Celui-là a la double prétention d’être le dernier mot de la science et le dernier mot du progrès social, de nous montrer la limite qu'aucun effort de l’intelligence, aucune spéculation philosophique ne pourra dépasser, et de nous fournir la base sur laquelle désormais devront reposer le gouvernement et l’éducation des peuples, leur législation civile et politique, leur organisation publique et privée, leurs institutions quelles qu’elles puissent être, leur vie tout entière. C'est avec cette prétention que l’athéisme est devenu aussi intolérant que l’a jamais été aucun dogme religieux, aussi intolérant que le permet, en dehors des révolutions, l’état de nos mœurs. Gomment en serait-il autrement? Il se dit qu’il a la vérité absolue, qu’il est chargé, dans l’ordre matériel, comme les religions croyaient l’être autrefois dans l’ordre spirituel, d’assurer le bonheur des hommes, et que hors de lui il n’y a de place que pour le mal.
- Les deux allégations que je viens de vous signaler constituent, pour l’intelligence aussi bien que pour la sécurité de notre génération, un extrême péril, car elles s’adressent à des esprits mal préparés pour les combattre et dont la plupart n’en soupçonnent pas la portée. Je réussirai, je l’espère, à vous prouver qu'elles sont aussi fausses que dangereuses, et mes moyens de démonstration je les demanderai, non à des raisonnement d’école, mais à la raison et à l’histoire. Le raisonnement, la logique, j’allais dire la stratégie des systèmes se prête à tout, peut donner
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- un air de vérité à tous les paradoxes et à toutes les illusions. Si les uns ont cru prouver qu’il n’y a pas de Dieu, les autres se sont flattés d’établir avec la même solidité qu’il n’y a pas de corps, qu’il n’y a pas d’âme, qu’il n’y a pas de conscience, pas de droits, pas de devoirs, pas de libre arbitre; que la personne humaine telle que nous la concevons, avec son unité, sa mémoire, son identité dans le temps, est une pure chimère. Seule, la raison est toujours la même ; seule elle s’impose à tous avec la même autorité, seule elle est éternelle et universelle. L’histoire, à la prendre dans son ensemble, en est la manifestation visible à travers les siècles, et dans les œuvres les plus éclatantes de l’humanité.
- L’idée de Dieu est si peu contraire à la raison que toutes deux, dès la plus haute antiquité, sont désignées par un seul et même nom. On sait que le Logos de Platon, qui n’est pas autre chose que la Raison, est le nom préféré que le grand philosophe de la Grèce donne à l’auteur des choses, au principe suprême de toute vérité et de toute existence. Le nom de Logos a été traduit dans la langue de la théologie chrétienne par celui de Verbe, et nous lisons au début de l’Évangile de saint Jean :
- « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu; tout a été lait par lui et rien n’a été fait sans lui. » Dans la langue de la Bible, on peut dire dans celle des principaux monuments philosophiques et religieux de l’Orient, la Raison est appelée la sagesse. Or, la Sagesse a dans le vieux livre des Proverbes le même rôle que le Logos dans la République de Platon et le Verbe dans le texte évangi-lique. Introduite sur la scène sous le3 traits d’une personne symbolique, elle dit en parlant d’elle-même: « J’existais avant toutes les œuvres de Dieu, avant la terre et avant les abîmes, avant la poussière dont la terre a été formée. J’étais là quand on a formé les cieux, quand on a tracé le cercle au monde sur la face du vide. Je suis de toute éternité près de Dieu, travaillant avec lui, exécutant ses volontés.. . (1) » N’est-ce pas comme si elle disait qu’elle est Dieu, qu’elle se confond avec l’essence divine ?
- Ce que nous disons de la Raison, entendue dans son unité, s’applique à la conscience morale du genre humain, à l’idée du devoir et du droit qui n’en est qu’une conséquence immédiate. Elle aussi nous est présentée par un des plus antiques monuments de la foi religieuse, comme une éclatante manifestation de Dieu, comme l’expression de sa sagesse et de sa volonté, comme la loi qu’il a donnée aux hommes et hors de laquelle les hommes ressemblent aux bêtes. « Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne rendras pas de faux témoignage, tu ne convoiteras pas
- la femme de ton prochain ni rien de ce qui lui appartient tu respecteras tes serments, tu honoreras ton père et ta mère, tu seras secourable à la veuve et à l’orphelin, tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Tels sont les principaux articles de ce code qui remonte à plus de trois mille ans, et qui a pour base l’unité, par conséquent la fraternité du genre humain, la supériorité originelle de l’espèce humaine sur toutes les animales.
- Arrêtons-nous un peu ici, et voyons ce que la morale, la justice, la charité, la dignité humaine ont gagné aux enseignements de l’athéisme. Je vous citais tout à l’heure Hobbes, qui ne voit dans l’homme qu’une bête féroce et ne conçoit pas d’autre moyen de le soustraire à ses instincts naturels que le despotisme; l’oppression des personnes et des consciences. Au nom de Hobbes je pourrais ajouter celui de Bentham qui voyant dans l'égoïsme, dans l’amour de soi, dans l’amour du bien-être, l’unique mobile de ses actions, condamne comme une chimère et même comme un danger social tout sentiment désintéressé, tout pensée d’abnégation et de dévouement.
- (.A suivre).
- LA REVUE SOCIALISTE
- La Revue socialiste qui vient de paraître (livraison de septembre), contient dans son dernier numéro :
- Le socialisme actuel en France, par G. Renard,étude des diverses nuances socialistes existant en France.
- Un roman socialiste russe, analyse pleine d’intérêt du célèbre roman Que faire ? de Thernicheswski, par M. B. Malon.
- Le pessimisme, par E. Museux. .
- La question des mines, par Brogard, étude documentée et consciencieuse sur les exhorbitants privilèges de la propriété minière.
- Le Matérialisme de Marx et le socialisme français, par Gustave Rouanet, suite d’un travail dont la publication touche à sa fin.
- La Revue du Mouvement social,par B. Malon, revue des principaux événements sociaux, pleine de faits et de renseignements.
- Revue des livres, etc.
- La Revue socialiste paraît mensuellement par livraison de 112 p. Prix de l’abonnement : 6 mois 6 fr., un an 12 fr. 1 fr. le numéro. — Administration et rédaction 43 rue des Petits Carreaux, Paris.
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 5 au 11 Septembre 1887. Naissances
- Le 9 Septembre de Franqueville Maurice, fils de Franqueville Victor et de Louchet Félicie.
- Décès
- Le 7 Septembre de Gosset Alfred, âgé de 33 ans.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- (f) Proverbes, 'di vm. v 21-22
- frifs*
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- 1 l'Année,Tome 11.-W472 Lu numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 25 Septembre 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUEEAD
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste* dont le talon sert de Quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France On an ... Six mois. . . Trois mois. .
- 10 fr. s» 6 î» 3 »ï
- Union postale Un an. . . 11 Ir. *» Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petits-Champi Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMABIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La législation du travail dans les aspirations ouvrières. — La commission du budget.— Le Commerce de la France. — La guerre sociale en Irlande. — Congrès de Tours. Rapport sur le congrès de Carliste. — Aphorismes et préceptes sociaux.— L’exposition de 1889.— Le congrès des instituteurs. — La Monarchie et la République. Le manifeste du compte Je Paris. — L’idée de Dieu. — La manie du pari. — L’esprit anglais. — Bibliographie. — Etat-civil du Familistère.
- LA LÉGISLATION DD TRAVAIL
- dans les aspirations ouvrières.
- Les mois d’août et de septembre 1887 seront une période exceptionnelle dans Phistoire de l’agitation ouvrière et des revendications formulées par la classe des travailleurs. Pendant ces deux mois, en effet, d’importantes assises du travail ont eu lieu ou se préparent; de toutes parts,dans tous les pays* des congrès ouvriers affirment des desiderata pacifiquement et fermement exprimés, sur la nature desquels on ne saurait se tromper.
- Pour celui qui observe la marche des évènements non en regardant aux incidents de la politique journalière,mais en considérant les forces latentes qui se meuvent, les aspirations générales qui s’étendent, prennent force et se condensent, en un niot, l’ensemble des manifestations sociales, il y a sujet à s’arrêter sur cette multiplicité de congrès ouvriers,qui sans bruit,sans fracas,étudient simultanément la situation actuelle.
- Cette année, la presse trop inconstante et trop légère, n’a pas semblé prêter une grande attention à ces assemblées, moins bruyantes que les années précédentes; elles ont fait meilleure besogne ;'mais le journal politique de notre temps,s’attache moins malheureusement, à la besogne qu’au bruit. De là le silence gardé sur la simultanéité de ces travaux, dont l’importance n’est que plus grande, précisément parce qu’ils se sont effectués avec plus de calme et de modération.
- Le congrès de l’Union fédérative du centre, en France, celui des sociétés ouvrières italiennes réunies (affratellatej, le congrès des Trade’s Unions anglaises; celui des sociétés ouvrières suisses, dégagent pour l’Europe un ensemble de conclusions remarquable; en Amérique, on compte la convention de Syracuse (Parti du travail, chef : Henry George (1) ; la convention des Chevaliers du travail à Minneapolis ; le congrès du parti ouvrier socialiste à Buffalo (socialistic labor party) — Tant d’assemblées, à peu près exclusivement composées d’ouvriers, ayant toutes trait aux questions de travail, aux rapports économiques entre patrons et ouvriers sont un symptôme significatif du mal de gestation sociale en cours, de l’œuvre profonde d’élaboration qui se fait jour progressivement, malgré les résistances, les malentendus ; parfois, les hésitations ou les fausses directions.
- (1) Pour l’ensemble des revendications sociales formulées par Henry George, les lecteurs du Devoir consulteront avec fruit le résumé très-complet que nous avons donné de ses doctrines dans le tome viii de ce recueil, n° du 6 avril au n° du 15 juin 4884-.
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- Car si partout les conclusions ne sont pas identi- . ques; si les discussions révèlent des dissidences, des différences de point de vue, on ne saurait logiquement refuser à l’ensemble des idées échangées et des desiderata formulés dans ces assises une communauté d’aspirations et de résolutions se résumant toutes dans ce fait nettement posé : que l’émancipation ouvrière,l’amélioration de la société actuelle ne peut sortir que de l'effort combiné de la classe des travailleurs avec celui des gouvernements de chaque pays. Tous, en un mot, préconisent un moyen dont nous avons eu souvent l’occasion de démontrer le bien fondé et l’efficacité dans cette revue, à savoir ; une législation protectrice du travail.
- Il est certain que du plus au moins, il y a des différences dans la manière d'apprécier et de considérer le but idéal final auquel on doit tendre : les uns le voient indéfini ; d’autres le restreignent.
- Il n’importe ! sans se consulter, spontanément, à distance, une même formule se dégage de ces réunions : la nécessité d’une législation du travail.
- Si une telle unanimité pouvait du moins faire sortir les classes dirigeantes de tous pays de la torpeur dans laquelle elles semblent plongées ; si cette revendication d’une législation du travail préparant les degrés de l’affranchissement des travailleurs pouvait parvenir jusqu’à elles! Malheureusement, ainsique nous lavons dit plus haut, il semble qne l’attention prêtée aux discussions ouvrières est en raison directe du bruit et de la violence,c’est-à-dire en raison inverse de leur profondeur et de leur utilité.
- Il s’est produit cependant cette année un fait significatif en France et en Angleterre, dont l’observation devrait singulièrement donner à réfléchir aux dirigeants, parce qu’il nous paraît k nous comme le prélude d’un nouveau mode d’action dans lequel se disposeraient à entrer les classes ouvrières des deux pays.
- D’une part, le congrès de Swansea a accentué le caractère social et gouvernemental des Trade’s Unions ; d’autre part, en France, un mouvement d’opinion ouvrière se dessine en faveur d’une propagande sérieuse des syndicats ouvriers, dont un congrès doit se tenir sous peu de jours à Mon-tluçon.
- Dans le dernier numéro du Devoir, nous avons signalé le découragement navrant dans lequel sont tombés les membres de certaines unions anglaises de métiers dontl’action avait.eu jusqu’ici pour champ de bataille économique, la crève, le conflit entre
- ; patrons et ouvriers, sans autre solution que la capitulation par la misère des uns ou des autres. Naturellement, la misère étant l’ennemi dont les blessures et les atteintes doivent décider de la perte de la bataille, en général, les ouvriers ont été vaincus, malgré toute la force d’union et desolidarité de la classe ouvrière anglaise, admirablement bien douée sous ce rapport, toutes les fois qu’on fait appel à elle sur le terrain corporatif. La lutte, le conflit de la vie sociale, étaient en effet considérés jusqu’à ce jour par les Trade’s Unions comme un état normal ; et pleins d’espérances,courageux et tenaces, comptant sur leurs efforts, sur l’opiniâtreté de leur résistance, les ouvriers anglais n’invoquaient pas d’autre recours pour améliorer leur situation que leur propre initiative exercée en dehors de faction gouvernementale.
- L’an dernier, quand les résolutions adoptées par la conférence internationale de Paris vinrent en discussion au congrès de Hull, elles furent repoussées, parce que ces résolutions portaient en principe que la classe ouvrière de chaque pays devrait s’efforcer d’obtenir de son gouvernement une législation garantissant un minimum de salaire, fixant la durée du travail etc., réglementant en un mot, les rapports entre patrons et ouvriers. — Les Trade’s Unionnistes s’élevèrent contre cette intervention de l’État \dans les rapports sociaux. Une petite minorité défendit les résolutions qui, finalement, ne furent pas adoptées.
- Un point surtout avait rencontré une vive résistance, quoique sourdement exprimée: c’était le caractère de législation internationale donné par la conférence de Paris à ces diverses mesures. La conférence dé Paris avait émis le vœu que les ouvriers des pays industriels fissent une plate forme de cette entente internationale et les ouvriers anglais ont toujours répugné à élargir l’horizon de leur champ d’action.Gonséquence logique d’ailleurs de leur faux point de départ individualiste et purement corporatif.
- Eh bien ! cette année, au congrès de Swansea, non seulement le principe de l’intervention gouvernementale en matière de travail a été affirmé, mais encore le congrès a décidé la convocation à Londres d’une conférence internationale...
- Quel chemin parcouru depuis l'année dernière.
- C’est que les Trade’s Unions,à mesure que l’antagonisme économique entre le travail et le capital va s’aiguisantjont compris l’inanité de leurs efforts individualistes, bornés à la lutte sur le champ de la grève. Le capital est le plus fort et lutter contre
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- lui sans l’intervention sociale, c’est la lutte éter« j nelle du pot de terre abandonné à sa seule fragilité contre le pot de ter. « Année par année, a dit un des orateurs les plus applaudis, le nombre des ouvriers sans travail augmente, et le salaire diminue ». Toutes les grèves ont donc été impuissantes à soutenir les salaires, elles ont fait des victimes douloureuses et ç’a été tout. La solution du problème social que l’ouvrier anglais croyait trouver au bout de l’indomptable résistance opposée aux prétentions patronales ne git donc que dans l’association ouvrière largement pratiquée pour arriver à modifier la législation sociale présente...
- En même temps que la classe ouvrière anglaise accomplissait cette évolution, en France, une tendance modificatrice dans la direction imprimée aux efforts ouvriers se manifestait par l’organisation du congrès des syndicats tenu l’année dernière à Lyon.
- Loin que la classe ouvrière française ait fauté par excès d’individualisme,on peut dire qu’au contraire l’esprit corporatif n’était pas suffisamment développé chez elle. Dieu nous garde de trouver mauvais que dans le pays berceau de la Révolution et de la déclaration des Droits, la masse des travailleurs n’ait pas borné comme en Angleterre ses efforts à sa constitution corporative. En France, en effet, les aspirations sociales, imbues d’idées de droit et de justice générales n’ont jamais été exclusivement ouvrières, ni même nationales. Les revendications formulées l’ont été toujours sans distinction de profession comme de nationalité et l’élite de la classe ouvrière s’est efforcée sans cesse de les faire passer dans le domaine du fait par les luttes politiques. Malheureusement, cette élite était dispersée, sans cohésion, n’ayant pas dans le pays les attaches corporatives qui eussent pu suppléer à l’insuffisance des moyens matériels des autres partis. Si avec les grandes et généreuses idées d’émancipation humaine dont les classes ou. vrières françaises ont été le foyer, celles-ci avaient possédé, comme en Angleterre, de puissants liens de cohésion entre elles,de nombreuses et considé- ' râbles modifications eussent été sûrement introduites dans l’état de choses actuel. C’est même à ce défaut de cohésion qu’il faut attribuer le révolutionnarisme excessit de certains milieux que l’impuissance des efforts tentés exaspère, et qui, jetant comme on dit vulgairement, le manche après la cognée, s’en réfèrent à la force révolutionnaire pour accomplir ce que leur isolement ne leur a pas permis de faire — comme si le révolutionna-
- j risme était de nature à grouper des éléments qu’au contraire la propagande pacifique peut seule réunir.
- Cette dispersion a eu encore un autre inconvénient : elle a morcelé même les efforts qu’on eut pu combiner ; elle a déterminé la formation de groupes rivaux livrés à la spéculation des théories sociales ennemies, cause d’autant plus grande d’affaiblissement et d’emiettement.
- L’an dernier, le congrès de Lyon, en faisant appel à tous les syndicats ouvriers a tendu par là même,à ramener ces éléments divers des hauteurs nuageuses de la spéculation et de la propagande révolutionnaire sur le terrain pratique et plus sûr de l’organisation ouvrière et des améliorations à apporter dans les conditions du travail. Ce congrès n’a pas été exempt des déclamations enfiévrées qui n’aboutissent à rien, ce que nous voulons constater seulemant, c’est que, par la nature des éléments qui se groupaient là, des syndicats professionnels appartenant à toutes les nuances se réunissant, une cohésion ouvrière devait tendre à se produire, en même temps que se dégager une moyenne pratique de réformes entre l’exagération des uns et la timidité modérée des autres.
- Cette année, un second congrès de syndicats va se tenir à Montluçon.Nous avons publié le texte de la circulaire que la commission d’organisation adresse aux associations ouvrières. Le langage diffère essentiellement des proclamations déclamatoires trop souvent usitées en pareil cas. On y engage la classe ouvrière à se grouper en syndicats et à côté des réalisations idéales ou lointaines, on y rappelle les résolutions de l’an dernier portant la création d’une législation nationale et internationale du travail.
- Ainsi donc, tandis que les Anglais faisaient un pas vers la politique sociale,l’intervention de l’Etat en matière de travail qu’ils auraient certainement obtenue, grâce à leurs puissantes associations,s’ils fussent entrés plus tôt dans cette voie,les ouvriers français faisaient ou font un autre pas dans la voie ' de l’organisation syndicale et des réformes pratiques immédiatement réalisables.
- N’est-ce pas là, comme nous le disions en commençant,un résultat considérable que cet ensemble manifesté par les classes ouvrières d.es deux pays pour adopter la politique de réformes et d’organisation du travail auquel le Devoir se consacre depuis de longues années.
- Certes, ces résultats, si les hommeis d’Etat pren-1 nent la peine de les considérer etdte les étudier
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- ont une importance capitale et qui leur dictent à eux aussi, l’évolution politique qu’il leur incombe d’accomplir,en se mettant à l’œuvre pour l’examen et l’élaboration d’une législation économique venant mettre un terme aux crises de chômage, de salaires, aux perturbations de toute nature qui secouent les nations jusque dans leurs fondements et menacent d’ébranler l’édifice social tout entier.
- Puissent-ils comprendre les symptômes que nous signalons dans cet article et les mettre à profit pour le plus grand bien de tous.
- La Commission du Budget.
- Nous publions ci-dessous le compte-rendu communiqué de la séance qui vient de tenir la commission du budget, la première depuis la prorogation des chambres.
- Nous aurons à revenir sur les détails de ses travaux, qui, eomme nous l’avions prévu, n’aboutissent pas à des bien grandes modifications.
- Conformément à la résolution qu’elle avait prise le 30 juillet dernier, jour de sa séparation, la commission du budget a repris hier ses travaux, qu’elle ne doit plus interrompre désormais jusqu’à l’ouverture de la session prochaine.
- Dix-huit membres sur trente-trois avaient répondu à la convocation, à savoir M. Peytral, président, et MM. Bizarelli, Boysset, Burdeau, Cochery, Fernand Faure, Félix Faure, Yves Guyot, Jamais, Lesguillier, Henry Maret, Camille Pelle-tan, Pichon, Raynal, Remoiville, Thomson, Trystram et Turquet.
- En ouvrant la séance, le président a prononcé une courte allocution dans laquelle il s’est attaché à résumer l’état des travaux de la commission. Il a rappelé qu’à la veille des vacances la commission avait presque achevé l’examen du budget de la marine et du commerce et entamé celui des finances. Cette œuvre s’est trouvée interrompue d’une part par la prorogation des Chambres, d’autre part par l’absence de communications détaillées sur les nouvelles propositions budgétaires du cabinet Rouvier. Depuis, le ministère a fait remettre à la commission des états détaillés sur les réductions qu’il propose. L’œuvre de la commission va donc pouvoir être reprise en ce qui concerne le budget ordinaire.
- Quant au budget extraordinaire, le président a constaté que jusqu'ici le gouvernement n’avait encore fait aucune proposition et que la commission ignorait encore par quelque procédé le ministre des finances entendait alimenter ce budget. Toutefois M. Peytral a tenu à rappeler que le budget ordinaire ne pouvait, suivant lui, fournir les ressources nécessaires pour gager ce budget.
- En terminant, M. Peytral a engagé la commission à poursuivre ses travaux avec activité et à s’efforcer d’éviter un nouveau recours aux «douzièmes provisoires.
- A la suite de cette allocution, la commission a entendu le rapport verbal de M. Boysset sur les dépenses du ministère de la justice.
- Le rapporteur a exposé que les dépenses qui, dans le projet primitif de budget, s’élevaient à 38,511,000fr. avaient été réduites par le garde des sceaux actuel à 37,304,000 fr. et que dès lors il était difficile de prévoir de nouvelles économies notables, tant que l’organisation judiciaire ne sera pas transformée.
- Un débat s’est engagé entre divers membres, notamment MM. Remoiville, Fernand Faure et le rapporteur. En particulier M. Remoiville a soutenu qu’en attendant une réforme de l’organisation judiciaire — qui ne pouvait être faite que par' des lois spéciales — il était possible d’obtenir de nouvelles et sérieuses réductions par voie budgétaire, en opérant un certain nombre de suppressions. M. Remoiville croit qu’on peut ainsi réaliser pour deux millions de nouvelles économies tant sur le personnel que sur le matériel.
- M. Fernand Faure s’est associé aux observations présentées par M. Remoiville et a particulièrement insisté sur la possibilité de réduire le nombre des cours d’appel et des tribunaux de première instance par le remaniement des circonscriptions.
- La commission entrant dans ces vues a réduit de 200.000 francs le crédit des cours d’appel pour marquer son désir de voir diminuer le nombre de ces juridictions.
- Quelques petites réductions ont encore été opérées sur divers autres chapitres notamment une de 4,000 francs sur le conseil d’État.
- Le chapitre 1er du budget de la justice a été ajourné jusqu’à nouvel ordre, afin d’étudier, de concert avec le ministre, le moyen de réduire les crédits de l’administration centrale.
- Aujourd’hui la commission achèvera sans doute le budget de la justice et, si le temps le lui permet, commencera l’examen du budget des travaux publics.
- LE COMMERCE DE LA FRANGE
- EN AOÛT 1887
- Le tableau suivant résume les principaux mouvements de notre commerce extérieur, pendant le mois d’août des années 1886 et 1887 :
- AOÛT
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation . . . 125.822.000 105.680.000
- Matières nécessaires à Fin-
- dustrie 140.536.000 146.680.000
- Objets fabriqués 48.286.000 45.837 000
- Autres marchandises . . . 10.553.000 8.716.000
- Totaux . . . \ 325.197.000 306.913.000
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- LE DEVOIR
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- Exportations
- LA GUERRE SOCIALE EN IRLANDE.
- Objets d'alimentation . . . Matières nécessaires à l’industrie ..................
- Objets fabriqués..........
- Autres marchandises . . .
- 53.065.000 56.628.000
- 60.091.000 60.128.000
- 142.620.000 159.404.000 17.136.000 19.209.000
- Totaux . =
- 272.912.000 295.369.000
- Ces résultats ne sont pas brillants. Les importations de matières premières nécessaires à l’industrie, où l’on peut voir en quelque sorte l’indice de l’activité industrielle, ont fléchi de 6 millions. Déjà, en juillet, nous avons constaté une diminution de 41 millions, et en juin les entrées avaient été inférieures de 21 millions aux chiffres correspondants de juin 1886. D’autre part, nos exportations de produits fabriqués sont en perte de 17 millions, tandis que le chiffre des importations des mêmes produits accuse une progression de 2 millions d/2.
- La campagne d’hiver ne s’annonce pas sous des auspices satisfaisants.
- Le commerce des objets d’alimentation indique toujours. des transactions nombreuses. Les entrées sont passées de 105 millions 1/2 à 125 millions 1/2, tandis que lessorties u’ont fléchi que de 3 millions 1/2. Nos achats de vins, de céréales surtout, se sont sensiblement accrus. On remarque, par contre, une réduction légère des importations de bétail et de viande fraîche.
- Voici maintenant le tableau dans lequel se trouvent les résultats concernant les huit premiers mois de l’année courante :
- HUIT PREMIERS MOIS
- Importations
- Objets d’alimentation . . Matières nécessaires à l’in
- 4887 1886
- 1.014.659.000 954.492.000
- dustrie . .1.301.377.0001.328.213.000
- Objets fabriqués . . . . . . 359.385.000 351.736.000
- Autres marchandises . , . 72.673.000 70.090.000
- Totaux . . . . 2.748.094.000 2.704.531.000
- Exportations
- Objets d’alimentation . Matières nécessaires à . . 450.126.000 ’in- 435.038.000
- dustrie . . 441.874.000 411.901.000
- Objets fabriqués . . . . . .1.076.421 000 1.100.449.000
- Autres marchandises . . . 116.637.000 104.311.000
- Totaux
- 2.095.058.000 2.051.699.000
- Co mme il était aisé de le prévoir, c’est la guerre sociale dans tout son horreur que le dernier bill a déchaîné en Irlande. Ni l’arrestation de 0’Brien,ni les mesures de repression forcenées décrétées par le parlement anglais ne sont de nature à l’atténuer.
- A ce propos, M. F. Montargis publie sur la Land-League dont la dissolution a été ordonnée, les détails suivants :
- La dissolution de la Land-League, cette mesure devant laquelle le gouvernement anglais avait reculé après l’attentat de Phœnix-Park et que le vice-roi d’Irlande a prise en pleine paix sociale, avec l’approbation des Communes, cet acte de violence que ne justifiait en aucune manière l’état de l’Irlande, puisque les crimes agraires avaient diminué plutôt qu’augmenté en nombre, la dissolution delà Land-League vient de produire ses premiers effets. Il y a eu d’abord échauffourée et rixe à Ennis, cet endroit prédestiné où, il y a sept ans, M. Parnell avait inventé contre quiconque se soustrairait aux ordres de la Ligue ce qu’il appelait « l’isolement » et ce qu’on appelé plus pittoresquement le boycottage, du nom du propriétaire auquel ce traitement fut pour la première fois appliqué. Ce qui s’est passé à Mitchesltown à l’occasion de l’arrestation du député O’Brien, le courageux rédacteur de l’United Ireland, l’homme le plus populaire de l’ile après Parnell, cela est incomparablement plus grave. Il y a eu des blessés, des morts ; la série noire est ouverte et qui sait quand elle se clora ?
- Certes l’Angleterre est puissante, mais sait-on ce qu’est eette Land-League contre laquelle à distance, elle a essayé le combat. Si vous allez jamais à Dublin, il est une rue par laquelle vous passerez forcément, attendu quelle est peut-être la principale artère de la cité. A s’en tenir aux plaques officielles, cette rue s’appelle Sackville-Street : seulement si vous prononcez ce nom devant un habitant du pays, il fera comme s’il ne comprenait pas. Aux yeux d’un Irlandais, il n’y a pas de Sackville-Street, la rue en question s’appelle rue O’Connel. Dans cette rue s’élève un édifice froid et morne, où l’on compte les visiteurs, c’est le palais du vice-roi anglais. En revanche, vous trouvez au premier étage d’un immeuble voisin un établissement qui a l’air d’une banque et qui étale en plein soleil son enseigne fatidique ; ce sont les bureaux du comité central de la Land-League, A côté du gouvernement officiel, le gouvernement national et réel. A côté de l’Angleterre, l’Irlande.
- Ce que représente le comité actuel, le voici : Dans chaque paroisse de l’île, il existe un comité élu par le suffrage universel des habitants, c’est-à-dire par plus des quatre-vingt-dix centimes de la population, et présidé par le curé ou son vicaire. Chacun des membres, si pauvre qu’il soit, paye une cotisation mensuelle qui, en aucun cas, n’est inférieure à un shelling, vingt-cinq sous. Les délégués des comités de pro-
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- vince forment les comités de comté qui, à leur tour, forment le comité central, lequel se réunit à Dublin, dans le local dont j’ai parlé plus haut, au moins deux fois par semaine.
- C’est cette organisation, englobant le pays tout entier, que le eabinet présidé par lord Salisbury à la prétention de dissoudre. L’entreprise est dérisoire. On peut bien mettre un homme en prison ; on ne vient pas à bout de tout un peuple.
- D’autre part, M. Philippe Daryl, en excursion en Irlande donne des détails significatifs sur la faiblesse de la répression anglaise et l’indomptable énergie dont font preuve les affiliés de la ligue agraire.
- Le récit suivant en donnera une idée :
- Neuf heures du soir. Dans un ravin, sur la route de Mill-town, un homme cherche â se dissimuler derrière des buissons. Mais en voyant que nous ne sommes pas du pays, il se montre. C’est un constable en uniforme, casque noir en tête, fusil chargé sur l’épaule.
- — Pourquoi donc paraissez-vous chercher à ne pas être aperçu ?
- .— Parce que nous surveillons cette ferme, sur la hauteur, trois camarades et moi. Nous sommes informés que des rôdeurs se proposent de l’envahir une de ces nuits : il s’agit pour nous de ne pas être vus par les gens de la ferme, car ils ne manqueraient pas d’avertir les assaillants.
- — Quoi ! ces gens vous dénonceraient à ceux qui viennent les piller ?
- — Parfaitement. Il faut lesprotéger de force. Ah ! c’est un métier que celui de constable en Irlande ! etc., etc.
- Suivent des doléances qui jettent un jour singulier sur les rapports de la police avec la population. Les malheureux constables sont boycottés individuellement et en corps. Personne ne leur parle. Il leur est impossible de se procurer les choses nécessaires à la vie. Le gouvernement est obligé de leur distribuer des rations comme des soldats en campagne. Faut-il une voiture, un char-à-bancs pour transporter un détachement de la force publique au lieu où sa présence est réclamée, personne — même parmi les intéressés — ne veut pour or ni pour argent fournir les moyens de transport .On a dû se résoudre à donner à la police des fourgons et cabriolets spéciaux, qu’on rencontre à chaque instant sur les routes, et qui sont reconnaissables à leur couleur sang de bœuf.
- Ce corps de police, Irish Constabulary Force, est d’ailleurs très nombreux et coûte horriblement cher, plus de trente-sept millions par an. La défense serait à peine de douze millions si la police irlandaise était sur le même pied que la police anglaise : ce fait seul peut donner une idée de l’état réel des choses. Encore des nombreux auxilliaires dits emer-gency men prêtent-ils leur concours à la force régulière.
- Tant en soldats qu’en gens de police, la Grande-Bretagne entretient en Irlande près de 50,000 hommes. La population, mâle, adulte et valide de l’île ne dépasse pas 500,000 têtes
- On peut donc compter en moyenne un soldat ou constable armé pour six Irlandais sans armes.
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- CONGRÈS DE TOURS
- RAPPORT SUR LE CONGRÈS DE CARLISLE.
- Ayant eu le privilège d’assister à deux congrès de l’Union coopérative de la Grande-Bretagne : en mai 1886 à Plymouth comme délégué de notre Fédération nationale ; en juin 1887 à Carliste, comme délégué des 85 sociétés représentées au congrès de Lyon, je viens vous rendre compte de ma dernière mission et vous présenter quelques observations générales sur ces deux congrès, pour en tirer d’utiles indications pour notre Fédération.
- Je n’ai plus à revenir sur l’histoire de la coopération en Angleterre, après mon rapport au congrès de Lyon et l’intéressante brochure de M. Jametel ; ils prouvent suffisamment que, dans la coopération de consommation, les Anglais sont nos maîtres et que c’est à leur école qu’il faut aller.
- Cet aveu ne peut froisser notre amour propre national, car les Anglais reconnaissent depuis longtemps que, dans la coopération productive, c’est chez nous, qu’il faut s’instruire ; ils ne craignent pas de le dire à chaque congrès, et nous avons entendu prononcer plus d’une fois avec admiration les noms de Leclaire, Laroche-Joubert, et de Godin, dont nous avons toujours vu le portrait à la place d’honneur de chaque exposition de leurs industries coopératives. M. Holyoake n’a-t-il pas dit, dans son magnifique discours d’ouverture à Carliste : « Je salue la France, cette grande inspiratrice des idées d’égalité et d’association, patrie ou Leclaire et, plus grand que lui, Godin, ont montré aux ouvriers coopérateurs le chemin de leur émancipation. »
- La France et l’Angleterre peuvent donc s’entendre et s’instruire mutuellement.
- Ceci m’amène au projet d’alliance coopérative internationale que j’ai présenté une première fois à Plymouth, avec l’autorisation du bureau de notre Fédération, et à Carlisle, après un vote unanime dn congrès de Lyon.
- Cette alliance a pour but de grouper les forces des coopérateurs de tous les pays pour la diffusion de leurs idées d’aide mutuelle et de paix sociale, afin d’atteindre ce magnifique idéal rêvé par toutes les âmes généreuses, par tous ceux qui ont la foi dans l’élévation progressive de l’humanité.:, la paix internationale.
- Ce projet date de l’époque où, pour la première fois, nous avons eu l’honneur de convoquer les sociétés coopératives de France à se réunir en congrès à Paris. L’aide que nous a donnée alors l’Union coopérative de la Grande-Bretagne dans la personne de ses délégués MM. Vansittart Neale et Holyoake,
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- nous a démontré l’utilité qu’il y aurait pour les coopérateurs des deux pays à unir leurs forces.
- Cette alliance internationale ne serait-elle pas votée, qu’elle se réaliserait par la force des choses ; la présence habituelle de délégués étrangers dans nos congrès, l’intérêt qu’ils prennent à nos débats le prouvent surabondamment.
- N’ai-je pas moi-même, à Carlisle, partagé toutes les émotions des coopérateurs anglais devant les grandes questions soulevées dans ce congrès ?
- Quel est le coopérateur anglais ou français qui n’ait suivi avec sympathie les premiers essais de Fédération des sociétés coopératives italiennes ? A Milan ils ont inspiré à notre délégué et secrétaire général, M. Fougerousse, un appel chalau-reux en faveur de l’Union des peuples.
- MM. Yigano, Ugo Rabbeno, d’Italie ; Vansittart Neale, Holyoake, de la Grande-Bretagne ; Pictet, de Genève ; Imo-gène Fales, des États-Unis ne sont déjà plus des étrangers pour nous. Ce sont des membres de notre grande famille poursuivant la même pensée, travaillant comme nous à l’amélioration mo raie et matérielle du plus grand nombre, à l’Union de tous les hommes sans distinction de classes ni d’opinions.
- La voilà l’alliance internationale, et le congrès de Carlisle lui a donné un corps.
- Il a été décidé que dans chaque pays qui accepterait le projet d’alliance, il serait formé un comité, et que ces différents comités se mettraient en rapports les uns avec les autres pour échanger leurs vues sur les questions de paix sociale et internationale en s’abstenant de tout ce qui pourrait toucher de près ou de loin aux questions de politique intérieure.
- Le vote a eu lieu à l’unanimité, et les coopérateurs anglais on!Aléjà envoyé une circulaire pour engager les coopérateurs de tous les pays à envoyer leur adhésion et à former leur comité.
- Le bureau de la Fédération française a nommé le sien, et vous aurez à ratifier son choix.
- Les comités n’auront pas, en commençant, un champ de travail bien étendu ; mais ils pourront déjà étudier un projet d’échange entre les divers magasins de gros, projet proposé par Ugo Rabbeno.
- On peut se demander encore si, pour intéresser plus directement les délégués étrangers aux travaux du congrès où ils sont envoyés, il n’y aurait pas lieu de leur donnpr voix consultative.
- Tout ce qui peut rapprocher les coopérateurs doit être tenté.
- Ne voit-on pas dans nos sociétés coopératives où les rapports entre sociétaires, bourgeois et ouvriers, sont fréquents, les liens devenir chaque jours plus étroits, les préjugés et la distinction des classes disparaître, l’égalité s’établir et l’aide mutuelle mise en pratique ? Ce qui se passe dans une petite société coopérative peut se passer dans une plus grande, ou dans le pays tout entier, si l’éducation coopérative est assez
- répandue : c’est alors la paix sociale ; un pas encore, elle deviendrait internationale.
- Cette dernière étape semble encore bien éloignée, hélas ! La guerre appelle la guerre, et tant qu’il y aura des peuples jetés par le sort des armes entre les mains de vainqueurs abhorrés et cruels, il y aura des cœurs généreux prêts à donner leur vie pour les aider à conquérir leur liberté.
- L’Alliance coopérative internationale n’a donc pas d’autre but immédiat que de chercher à développer la coopération de consommation, afin de donner à l’ouvrier le capital nécessaire pour la formation de sociétés coopératives de production ; c’est la première étape à atteindre.
- Les coopérateurs anglais s’approchent de cette étape ; ils ont un capital de 375 millions. Aussi la question de sociétés de production et celle de la participation des ouvriers aux bénéfices sont-elles plus que jamais à l’ordre du jour de leurs congrès
- A Carlisle, la bataille en faveur de la participation des ouvriers aux bénéfices a été livrée par MM. Hughes, soutenu par MM. Vansittart Neale, Holoyake, Wilberforce Jones, Lyster Longson, Walker et personne ne s'est demandé si ces coopérateurs étaient bourgeois ou ouvriers.
- Tous ont demandé au Congrès, de décider, par un vote solennel : l°que les principes de la coopération exigent que les ouvriers reçoivent une part équitable dans les bénéfices de leur travail ; 2° que les administrateurs des magasins de gros (Wholesales) soient invités à réorganiser leurs industries, afin de les mettre en harmonie avec ces principes.
- Us ont fait ressortir l’injustice qu’il y avait à donner un simple salaire aux ouvriers des industries des magasins de gros coopératifs et à distribuer les bénéfices de leur travail aux consommateurs. Us ont signalé, avec indignation la fabrique de chaussures de Leicester, où mille ouvriers s’étaient mis en grève et avaient été justement soutenus par les Trade’s Unions (T). Cette industrie avait donné, au Wholesale, 875.000 fr. de bénéfices et M. Vansittart Neale s’est écrié, dans son indignation : a C’est une honte pour des coopérateurs de s’emparer de ces bénéfices au lieu de les distribuer à ceux qui ont contribué à les produire ! »
- Malgré une plaidoirie émouvante des vétérans de la coopération, la majorité s’est prononcée pour le renvoi de cette question au prochain Congrès de Dewsbury.
- Si les chefs du mouvement coopératif font l’année prochaine prévaloir leurs principes, une grande révolution pacifique aura lieu en Angleterre. Aux 920.000 coopérateurs viendront se joindre les 681.000 trade’s unionistes (c’est-à-dire en comptant les familles, plus de 6.000.000 de personnes), et le système actuel du salariat recevra un tel coup que l’ébranlement s’en fera ressentir non seulement en Europe, mais encore en Amérique.
- (i) Syndicats ouvriers.
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- Cela n’empêchera certes pas les ouvriers de souffrir de la diminution des bénéfices causée par la concurrence étrangère ; ouvriers et patrons continueront à en souffrir. Mais on ne verra plus certains individus faire des fortunes considérables, et ceux qui ont aidé à les faire, finir leurs jours dans la misère, le cœur ulcéré par cette injustice.
- L’espace restreint dont un rapporteur peut disposer ne me permet pas de m’étendre davantage sur ce Congrès important de Carlisle, qualifié déjà de « Congrès de Y Alliance coopérative internationale » et de « Congrès de Y affirmation du droit des ouvriers. »
- Je dois signaler : la bonne tenue des séances des congrès anglais, le respect pour les présidents librement nommés, le respect des décisions prises quand la majorité s’est prononcée ; le calme et l’attention même devant la contradiction ; tout cela mérite notre admiration et nous permet de dire : voilà un peuple digne de la liberté.
- L'organisation de l’Union coopérative anglaise doit encore fixer notre attention ; l’Agleterre est divisée en six sections coopératives, et aucun projet ne peut être exécuté sans avoir été étudié dans chacune des sections et approuvé par le Conseil uni, composé des députés de ces sections.
- Le bureau, nommé par ce dernier conseil, est chargé de veiller à l’exécution des décisions prises.
- Nous avons quatre fédérations régionales : Paris, Lyon, Tours, Nîmes. Engageons-les à se réunir régulièrement et fixons l’époque des réunions du comité de Paris où chaque fédération devra avoir au moins un représentant. Le bureau de ce comité sera le pouvoir exécutif.
- Le gouvernement de la Fédération ne pourra plus ainsi être accusé d’être provincial ou parisien, il sera la véritable émanation des sociétés coopératives françaises.
- En étudiant de plus près l’organisation coopérative de l’Angleterre, on voit que la coopération n’a pas seulement pour but d’élever la condition matérielle des ouvriers, mais encore leur niveau moral.
- Les pionniers de Rochdale ont été les premiers à déclarer qu’ils ne songeaient pas seulement à eux mêmes mais encore à la classe ouvrière à laquelle ils appartenaient et dont ils voulaient l’élévation sociale ; ces sentiments de solidarité ont été la cause principale de leur succès.
- Les coopérateurs doiventètre les éducateursde leurs concitoyens; ils doivent montrer l’esprit d’égalité en ouvrant les portes de leurs sociétés à tous, sans distinction de classes ou d’opinions, l’esprit de liberté en supportant patiemment la contradiction; l’esprit de fraternité en s’aidant mutuellement.
- C’est à nous àdémontrerdansnos associations que bourgeois et ouvriers peuvent marcher ensemble, s’aimer, se respecter et se compléter.
- Mais pour qu’il n’y ait pas d’équivoque nous devons déclarer aussi hautement que nous considérons comme les pires ,
- ennemis de nos principes les bourgeois égoïstes et oisifs et les ouvriers paresseux et envieux. Nous voulons la paix sociale • ils prêchent et inspirent la haine des classes ; nous considérons l’humanité comme un seul corps dont nous sommes tous membres les plus essentiels sans se douter, les insensés, qu’ils seront les premiers atteints.
- L’œuvre de paix sociale poursuivie par les coopérateurs est assez belle pour attirer à eux tous les cœurs généreux.
- Nous y-convions tous les hommes de bonne volonté ; plus nous serons nombreux, plus nous serons forts pour combattre le paupérisme, l’ignorance, le charlatanisme, l’injustice la barbarie, la persécution, et plus vite nous arrvierons à cette paix internationale dont nous parlions en commençant.
- Nous aurons bien des obstacles à vaincre pour arriver au but, mais nous l’atteindrons si nous avons une foi complète dans nos principes.
- Christophe Colomb, né à Gènes en 1441, était convaincu d’après des calculs qu’il avait faits, de l’existence d’une terre vers l’Ouest. Sa foi était si grande qu’il s’efforçait de gagner à ses convictions tous les hommes considérables auprès desquels il avait accès. Il les engageait à lui fournir l'argent nécessaire pour construire des navires qui lui permettraient de démontrer la vérité de ses assertions.
- C’était une entreprise formidable à cette époque que d’entreprendre, pour la première fois, un voyage d’exploration à travers l’océan Atlantique.
- Après avoir fait des démarches à Gènes, à Lisbonne, en Angleterre, en Espagne, il obtint enfin, grâce à la reine Isabelle, trois petits bâtiments montés par 120 hommes et il partit le 3 août 1492 pour son aventureuse expédition.
- Après trois semaines de navigation, après avoir surmonté d’immenses obstacles, presque arrivés au but, ceux qui s’étaient embarqués avec Christophe Colomb commencéreut à ne plus croire à la réalisation de ses promesses. Us le menacèrent, s’il ne voulait retourner au port de le jeter à la mer, convaincu qu’il était de les avoir conduits si loin pour les faire mourir.
- Quelle foi dans la bonté de sa cause, quelle énergie ne faut-il pas avoir pour faire face à de telles difficultés, pour apaiser des hommes exaspérés et les engager à continuer le voyage !
- Quelle ne dut pas être la joie de Christophe Colomb, quand vers minuit, le matelot qui se trouvait à bord de celui des trois navires qui avait l’avance sur les autres, s’écria : « une lumière ! une lumière ! je vois une lumière ! »
- C’était la plage éclairée par la lune que les nuages cachaient jusqu’alors. C’était le nouveau monde !
- Il s’agit pour nous d’aider nos concitoyens à atteindre ce monde où tous les hommes se considéreront comme des frères et s’aideront entre-eux, ou les intérêts du capital et du travail seront identiques, ou enfin les nations, délivrées de toute op-
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- pression étrangère, mettront leur gloire à surpasser leurs rivales, en générosité, en science, en justice et en liberté.
- Notre génération verra-t-elle ce nouveau monde ? Pas encore ! mais c’est à nous coopérateurs, de préparer le chemin qui doit y conduire les générations suivantes.
- de Boyve
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Vérités Religieuses
- Généralement, l’homme primitif a l’égoïsme pour mobile ; il ne pense quà lui, ne sent et ne voit que pour lui ; il convoite tout ce qui peut lui être agréable et veut se l’approprier ; aussi, est-il toujours prêt à entrer en lutte et en guerre avec ses semblables.
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- L’EXPOSITION DE 1889-
- L’Agence Havas communique la note suivante :
- « M. Lucien Daustresme, ministre du commerce et de l’Industrie, rentiera à Paris ce matin, venant de Mont-sous-Vau-drey. M. Georges Berger, directeur général de l’exploitation, a repris son service, au retour d’une tournée faite dans les départements. M. Alphand, directeur général des travaux, n’a pas quitté Paris.
- « Les préparatifs de l’Exposition, qui n’ont jamais subi aucun ralentissement soit dans lesusines, soit dans lesbureaux, vont néanmoins reprendre une activité plus manifeste, grâce aux réunions des Comités qui avaient été forcément suspendues quelques semaines, par la dispersion de leurs membres.
- « Les constructions du Champ-de-Mars avancent avec une rapidité qui donne la certitude que le gros œuvre sera totalement terminé et prêt à être livré à l’exposition dès le milieu de l’année de 1888.
- « La tour Eiffel monte à vue d’œil sans arrêt et sans accidents ; son couronnement sera posé vers la fin de décembre 1888.
- « Les demandes d'admission arrivent en grand nombre, et il est question de fixer au 1er avril prochain la date extrême de leur dépôt.
- « On a paru s’inquiéter de la participation étrangère, en supposant que les mesures à prendre à l’étranger pour faciliter cette participation seraient assez compliquées pour faire perdre un temps précieux. Il n’en est rien : tous nos agents diplomatiques ont reçu depuis un mois des instructions très précises qui les mettent en état de seconder d’une façon très immédiate et très effective les efforts des comités qui se forment à l’étranger officiellement ou par l’initiative privée.
- « Ces instructions portent, d’ailleurs, qu’en attendant le
- fonctionnement régulier des comités, les exposants étrangers peuvent s’adresser directement, à Paris, à M. Georges Berger.
- « S’il fallait encore démontrer l’avance continue des préparatifs de l’Exposition, sans rappeler en détail toutes les mesures administratives et constitutives prises pendant ces derniers moi», il suffirait de rappeler qu’au 10 septembre 1876, dix-huit mois avant la date de l’ouverture de l’Exposition de 1878, c’est-à-dire avec un délai égal à celui qui reste pour 1889, les services du commissariat général venaient d’être constitués, que le réglement général seul était arrêté, et que les plans d’ensemble étaient a peine terminés sur le papier.
- « Un grand nombre d’exposants ont déjà envoyé leur demande ; un plus grand nombre encore sô préparent à faire cet envoi, mais s’imaginent à tort que rien ne presse. Il dépend de ces derniers que l’administration supérieure de l’Exposition ait le temps voulu pour faire, dans les conditions les plus avantageuses pour tout le monde, la répartition des places nécessaires. »
- LE CONGRÈS DES INSTITDTEDRS
- Nous avons publié quelques unes des résolutions votées par le congrès des Instituteurs. Nous croyons être agréable aux lecteurs du Devoir en reproduisant ci-dessous les observations que Mrae Pauline Kergomard, nommée l’an dernier, membre du conseil supérieur, publie à ce sujet dans le Rappel.
- Le congrès national des instituteurs a terminé, hier, ses travaux. Grâce à une assiduité inconnue, en général, aux assemblées délibérantes, grâce à la discipline que tous ont respectée, l’ordre du jour écrasant a été discuté et voté en entier, sauf le paragraphe Y du chapitre E (examens et concours) et l’article T (disciple, écoles de réforme^.
- Ce qui précède ressemble si peu à la plupart des comptes-rendus que j’ai sous les yeux, que je tiens à m’expliquer d’abord.
- Il y a eu du bruit dans les salles affectées aux séances ; il y a eu même beaucoup de bruit, du tumulte si l’on veut. Mais il n’y a eu ni personnalités, ni propos blessants échangés, ni disputes parmi ces centaines d’hommes venus de tous les points de la France ; la plus parfaite confraternité a toujours régné pai mi les représentants de régions quelque peu antago-; njstes _ il faut bien l’avouer. — Les instituteurs de Paris I ont écouté avec déférence leurs collègues de province ; ceux-| ci ont applaudi au talent très réel de leurs collègues de Paris. Les institutrices qui —• par un sentiment de justice auquel je suis très heureuse de rendre hommage — out fait partie du bureau, celles qui ont pris la parole au cours de la discussion
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- n’ont eu qu’à se louer de la courtoisie de leur collègues du sexe fort.
- Je suis sûre que tous garderont un excellent souvenir de ces quatre journées pendant lesquelles tant d’idées ont été remuées, pendant lesquelles, en somme, l’on a fait de bon travail. M. Carriot, directeur de l’enseignement primaire de la Seine, choisi par acclamations pour présider les séances — et l’on a dit que les instituteurs étaient des anarchistes! — a pu déclarer en toute sincérité à la clôture du congrès, qu’il avait été assez intéressé pour oublier sa fatigue.
- En toute justice, nous devons adresser nos félicitations aux instituteurs.
- La 2e section (intérêts professionnels) s’est montrée particulièrement sage et libérale ; on a presque voté un amendement dont le but était de s’en rapporter à la bonne volonté, au dévouement, au talent de M. Compayré, député du Tarn, rapporteur du budget de l'instruction publique, pour faire voter le plus tôt possible, par la Chambre, la loi sur les traitements des instituteurs.
- La grande bataille (une des grandes batailles) s’est livrée au sujet de l'indemnité de résidence ; si elle a été maintenue parmi les vœux, je crois que c’est plutôt pour ne pas retarder le vote delà loi par la Chambre des députés. Cette idée que j’émettais l’autre jour de l’instituteur national, ne relevant que de l’Etat, paraît chère à une imposante minorité. Elle fera sûrement son chemin. De différence entre les traitements des instituteurs et ceux des institutrices, il n’a été nullement, question. On a voté tout simplement des traitements égaux. Tout simplement aussi, le plus naturellement du monde, le congrès a émis le vœu suivant. : « La représentation de l’enseignement primaire au conseil supérieur comprendra dix membres, dont deux instituteurs et deux nstitutrices.» Les idées font du chemin... à la vapeur. En décembre dernier celle-ci était le comble du subversif; la femme nommée au conseil supérieur « ne serait plus une femme, ce serait une manière d’homme », quelque chose d’effreux en tout cas.
- Une des questions qui ont le plus vivement passionné le congrès, c’est celle de l'organisation d’une caisse de retraite spéciale au personnel de l’enseignement primaire.
- On sait, en effet, ils savent, eux surtout, que tout ne va pas pour le mieux à ce sujet dans la meilleure des administrations possibles. Les retenues faites sur les traitements des instituteurs sont versées dans une caisse que j’appellerais une caisse-omnibus, si je ne craignais de manquer de respect à une aussi grande dame, et bien souvent, au grand regret des chefs de service de l’instruction publique, le règlement de la pension de retraite se fait attendre au grand détriment de vieux fonctionnaires dont la situation est digne du plus grand intérêt.
- Les instituteurs réunis dans la section de prévoyance ont i
- donc décidé la création d’une caisse de retraite spéciale au personnel de l’enseignement primaire, caisse créée par l’Etat et placée sous sa responsabilité.
- Le capital de la caisse serait formé :
- 1° Des retenues opérées sur le traitement du personnel de l’enseignement primaire ;
- 2° Des retenues opérées sur les traitements par suite de congés, d’absences et par mesure disciplinaire ;
- 3° De dons et de legs ;
- 4° De subventions qui pourront être accordées par l’Etat les départements et les communes ;
- 5° Du produit des placements des fonds en rentes sur l’Etat et en rentes garanties par l’Etat.
- Sous aucun prétexte, les sommes capitalisées ne pourront être détournées de leur affectation.
- Si le montant des retenues est chaque année supérieur à celui des pensions, il servira à payer les pensions de retraite des fonctionnaires. L’excédent disponible formera, puis augmentera le capital de la caisse. Ce capital sera inaliénable.
- Les revenvus du capital serviront à augmenter, dans la mesure du possible, les pensions de retraite.
- Si le montant des retenues est inférieur à celui des pensions payées, l’Etat versera chaque année, à la caisse spéciale des retraites, les retenues prélevées sur le traitement du personnel de l’enseignement primaire. Les intérêts seuls de ces versements serviront à payer des pensions de retraite, dont le nombre augmentera chaque année et viendra en déduction des pensions payées par l'Etat, jusqu’au jour où les intérêts de la caisse permettront de l’en décharger tout à fait.
- Dans la suite, l’accroissement du capital et des intérêts permettra, comme dans le cas précédent, d’augmenter les pensions de retraite.
- Si, pour une cause quelconque, la caisse ne pouvait par ses propres ressources pourvoir au service des pensions, l’Etat serait tenu d’assurer ce service par une subvention complémentaire.
- La caisse spéciale sera administrée par un comité composé:
- 1° De membres désignés par le ministre ;
- 2° De délégués des fonctionnaires intéressés : inspecteurs, directeurs, directrices et professeurs d’école normale, instituteurs et institutrices.
- L’administration de la caisse sera contrôlée par une commission composée de sénateurs, de députés, d’instituteurs.
- Il sera fait annuellement un rapport sur la situation de la caisse. Ce rapport après approbation du ministre sera adressé aux inspecteurs primaires.
- La retenue sera obligatoire. Elle sera de 5 0|0, et portera:
- 1° Sur le traitement fixe ;
- 2° Sur le traitement éventuel, si ce traitement est maintenu;
- 3° Sur l’indemnité de résidence ;
- 4° Sur l’indemnité de direction ;
- 5° Sur les sommes payées à titre de supplément de traite-
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- ment ou constituant, à tout autre titre, un émolument personnel.
- La retenue du premier douzième et des douzièmes d’augmentations ultérieures est maintenue.
- La retenue du premier douzième sera échelonnée sur la première année d’exercice.
- Dans le cas de réintégration, la retenue du premier douzième sera perçue à nouveau.
- Le traitement des stagiaires sera soumis à la retenue.
- Le rapporteur, chiffres en mains, à prouvé que la prospérité de cette caisse était aussi indiscutable que la création en était légitime. Malheureusement, d’autres chiffres non moins probants ont été produits par d’autres orateurs ; chacun avait raison, selon son point de départ ; mais l’assemblée à bientôt compris que, lorsqu’il s’agit de chiffres, on ne saurait admettre de telles divergences ; elle a donc fort sagement encore voté la nomination d’une commission chargée d’étudier la question, et en a renvoyé la solution au prochain congrès.
- La section du groupement des instituteurs a voté la création d’une société autonome et amicale des instituteurs dans chaque département. Ces sociétés seront reliées entre elles et formeront l’Union nationale des instituteurs de France.
- Un organe libre des instituteurs publics sera créé parallèlement à cette société.
- Les quelques décisions qui précèdent prouvent que, si les instituteurs se préoccupent de leurs intérêts — ce qui est fort légitime —ils le font avec modération et avec méthode; la brochure définitive qui relatera les travaux du congrès sera, pour cela surtout, un document réconfortant. Quant aux intérêts de l’enfant, c’est-à-dire quant à l’école elle-même, nous en parlerons plus longuement, puisque de l’éducation nationale dépend la prépondérance intellectuelle et morale de la France et le salut de la République.
- Pauline Kergomard.
- LA MONARCHIE ET LA RÉPUBLIQUE Le manifeste du comte de Paris
- Le comte de Paris prétendant au trône de France en la double qualité d’héritier de deux monarchies déchues jadis irréconciliables —,1a monarchie légitime et la monarchie constiutionnelle — vient de lancer en guise de manifeste au peuple français une instruction aux monarchistes.
- Les organes de la royauté exaltent fort ce morceau d’éloquence princière, qu’ils disent être tout un programme de gouvernement. Le manifeste du comte de Paris nous paraît plutôt un chapitre de politique procédurière rédigé avec le soin qu’on apporte à la confection de ces sortes de documents, avec beaucoup de prudance retorse.
- Quant à dégager de là un ensemble d’idées et de principes raisonnable , supportant l’examen et la discussion, répondant à une tendance quelconque des aspirations et des nécessites contemporaines, c’est ce que nul ne pourrait faire. Le rédacteur a voulu avant tout endormir les défiances et les alarmes propres à s’emparer de ceux que menace directement une prise d’arme royaliste, faire même naître chez eux des espérances en laissant entrevoir la possibilité pour les droits acquis sous la république d’être sauvegardés par la monarchie ; — endormir les défiances, exciter et entretenir des espérances, tel est le but évident poursuivi par les auteurs du manifeste. De plan de gouvernement, de projet de reconstitution, il n’y en a pas — il ne pouvait pas y en avoir, ajouterons-nous.
- Dès lors se demandera-t-on, à quoi répond ce manifeste et qu’avons nous a nous préoccuper des espérances plus ou moins illusoires du comte de Paris, dont le titre à lui seul dit combien l’usurpation est flagrante, car Paris moins qu’aucune autre partie de la France ne reconnaît la seigneurie de ce comte sans comté ?
- Voilà précisément où les optimistes font fausse route et risquent de s’endormir dans une trop grande quiétude.
- Certes, la république n’est pas en danger. Ce qui mieux que toutes les affirmations et dénégations échangées de part et d’autres entre républicains et monarchistes, prouve que le comte de Paris n’est pas près: de faire son entrée triomphale dans la bonne ville de son comté, c’est le ton même du manifeste, plein de réticence et de modération; où l’on s’efforce d’atténuer pour ainsi dire le caractère monarchiste des prétentions du prince, laissées à dessein dans un vague confus. La monarchie ne s’annonce pas avec son caractère de principe absolu, irréductiblement contradictoire avec les institutions politiques existantes. Au contraire, c’est timidement, avec un embarras visible, qu’elle parle des modifications à introduire dans l’état de choses actuel ; on laissera subsister le suffrage universel ; au besoin, même, la monarchie consentirait à se retremper dans le baptême plébiscitaire. Ces atténuations et ces ménagements disent assez que le comte de Paris et son entourage ne se font pas illusion sur la solidité des assises républicaines et le peu de racines qu’à le parti monarchiste sur quelques points isolés du territoire.
- En revanche, ils insistent sur la situation écono-! mique déplorab'e de notre pays ; sur l’état de nos ? finances désorganisées et c’est à ces maux divers
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- qu’ils disent vouloir remédier par un gouvernement stable assis sur l’autorité, à l’abri des crises ministérielles, des sautes de vent parlementaires, des changements incessants qui se produisent dans les>affaires....
- Là dessus les républicains optimistes commettraient une faute grande de ne pas prendre au serieux le manifeste qui fait fond, avec quelque apparence de raison, sur le mécontentement des populations rurales et la possibilité d’un revirement des classes laborieuses fatiguées d’une longue attente après des améliorations sociales qui ne viennent pas.
- Certainement, dans maints milieux où le mécontentement contre la marche suivie par la république est considérable ; dans les centres industriels par exemple, cruellement éprouvés par les crises, par les chômages et les baisses de salaire, ces avances d’une amélioration à leur sort par la monarchie seront repoussées ; parce que là on sait que la royauté, loin d’apporter une modification dans le sens du mieux à la situation faite par la République aux classes laborieuses, ne ferait qu’aggraver cette situation. La monarchie, représentant caduc des privilèges que la république avait pour mission de supprimer, ne saurait prétendre à être un gouvernement réformateur. La masse électorale dans ce milieu, le sait et ne changera pas son opposition aux institutions actuelles contre le retour à une forme gouvernementale définitivement condamnée en principe.
- 11 n’en est pas de même dans les campagnes, où le paysan, courbé sur son sillon, étranger le plus souvent aux agitations politiques qui passent par dessus lui, peut être saisi, à un des tares moments où il s’occupe de la chose publique d’un mouvement subit de colère contre le gouvernement accusé par les monarchistes d’être la cause de son malaise. Encore mal éclairé sur la nature des vices sociaux dont il souffre sans les voir ni les comprendre, il peut prêter l’oreille aux suggestions de ceux qui l’ont tant de fois entrainé à sa perte, dans les voies réactionnaires où est morte la République de 1848.
- C’est là un danger qu’il faut éviter et que, pour triste et douloureuse que soit cette constatation, il faut la faire, le gouvernement de la république n’a rien tenté jusqu’à ce jour pour prévenir.
- Non ! la république n’a pas encore sérieusement entrepris de faire disparaître tout retour possible à la royauté, sans cela, depuis que les républicains
- ou soit-disant tels sont au pouvoir, l’ère des manifestes royaux serait fermée.
- Si la République forme gouvernementale politique et économique en opposition irréductible avec la forme gouvernementale monarchiste avait rempli la mission qui est son essence même ; si les républicains s’étaient mis à l’œuvre pour effacer avec les lois de privilège et de monopole les inégalités politiques et sociales en résultant, le comte de Paris n’aurait pas lancé de manifeste, car il eut été certain, à l’avance, de l’accueil méprisant sinon indigné que lui eut fait la France républicaine.
- Ce manifeste est donc à lui seul, abstraction faite de ses déclarations et des espérances de ceux qui l’ont rédigé, un enseignement, une leçon — et les républicains doivent la méditer.
- Ils doivent se garder surtout d’une quiétude trop optimiste sur l’effet qu’il peut produire dans le pays, parce que cet effet dépendra des mesures auxquelles nos gouvernants auront recours pour l’atténuer, l’annuler même s’ils le veulent.
- Si la situation actuelle est sans issue — si l’impôt continue à faire peser ses charges écrasantes sur ceux qui sont incapables de les supporter, sur le paysan de la campagne, sur l’ouvrier des villes ; si, pour combler le gouffre du déficit dont nous montrons depuis dix ans dans ces colonnes le trou béant s’agrandir de plus en plus, nos dirigeants républicains ne sortent pas de l’ornière suivie jusqu’à ce jour ; si, tournant dans le même cercle vicieux, comme l’écurueil dans sa cage, ils persistent à demander à l’emprunt l’insuffisance de l’impôt, à celui-ci ensuite, déterminé de la même façon qu’aujourd’hui, l’intérêt de l’emprunt — si nos gouvernants républicains, disons-nous, continuent cette folle politique empirique condamnée par l’expérience aussi bien que par la justice — oh! alors, on peut être sûr que les menées royalistes trouveront un jour ou l’autre le moyen de mettre la république en danger.
- Car les malheureux qui ploient sous le fardeau, sans voir la main qui les charge ; ceux qui soupirent après un allègement, après la fin des misères matérielles auxquelles ils sont en proie et dont l’intelligence sociale restée en friche ne perçait pas exactement la possibilité d’y mettre un terme, tous ceux-là, un jour de colère, de mécontentement, de lassitude, n’importe, se laisseront convaincre par les promesses d’amélioration illusoires, et sans le vouloir, sans parti pris, de ce seul mouvement, ils imprimeront à la machine politique un recul peut-î être incalculable.
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- On l'a bien vu au* élections d’octobre 1885. Dans j les villes, dans les campagnes, un mouvement ] simultané de colère contre le gouvernement existant a entraîné les masses électorales et le résultat s’est traduit d’une façon toute différente dans les deux milieux. Le motif d’impulsion et le but poursuivi par les deux étaient les mêmes : manifester au gouvernementde la République le mécontentement populaire inspiré par l’état aigu de la situation économique, les dépenses ruineuses de la politique coloniale.C’est sur ce terrain que l’opinion s’affirma. Eh bien ! tandis que dans les villes, dans les centres industriels, la masse électorale maximait le programme républicain dans un sens socialiste, dans les campagnes, on nommait des conservateurs. Paris, Marseille, Nimes, etc., nommaient des radicaux et des socialistes ; — dans les campagnes on nommait des monarchistes. — Villes et campagnes voulaient cependant la même chose; dans les unes comme dans les autres, on voulait sortir du piétinement, du statu quo, des aventures coloniales, des lourds sacrifices budgétaires et même, à ce propos, ce dernier désidérata se traduisait par une formule depuis longtemps adopté par nous et qu’on dit être sortie de la manifestation spontanée du corps électoral : ni emprunts ni impôts. Et cette formule, dans les villes, sortit des votes socialistes; dans les campagnes, des votes conservateurs-monarchistes.
- N’est-ce pas là un avertissement significatif?
- Nous ne voulons pas être un gouvernement de combat, a dit M. Rouvier; nous devons la justice à tout le monde.
- Et! que demandons-nous, que revendiquent les masses mécontentes de leur sort? La justice précisément. A l’établissement de la justice sociale, s’opposent les privilèges iniques,les inégalités que la monarchie nous a légués. Ces privilèges et ces inégalités ne tomberont pas tout seuls ; il faut les combattre, parce qu’ils sont la cause des maux existants. Que si vous entendez rester neutre, la monarchie signifie nettement son intention de ressaisir l’autorité perdue, et c’est par les maux qu’aura laissé s’accumuler l’existence de ces privilèges, que la monarchie pourra revenir, si elle est encore possible.
- Nous espérons qu’on la rendra impossible; qu’on mettra désormais à l’abri la forme républicaine qui est l’instrument politique indispensable du progrès humain. Mais pour cela, il faut sortir des sentiers battus, pour s’engager fermement dans la voie des réformes propres à éclairer les masses, à faire
- repousser la monarchie par leur sentiment de reconnaissance pour les bienfaits que la République leur aura rendus.
- Voilà, à notre sens, quel doit être le résultat atteint par le manifeste du comte de Paris: rapprocher les républicains sur le terrain des réformes sociales, implanter en France la République plus victorieuse que jamais, par l’avènement de ces réformes qui assureront sa durée.
- L’IDÉE DE DIEU
- dans l’histoire de l’humanité
- Conférence de M. ADOLPHE FRANCK de l’institut.
- A LA SALLE DES CAPUCINES LE 13 AVRIL DERNIER
- Je pourrais vous parler aussi d’un philosophe allemand, athée comme les deux Anglais que je viens de nommer, et dont s’inspire une certaine partie de notre littérature, le grand et ténébreux Schopenh&uer. Pour celui-là rien n’existe que le mal, et la place de Dieu est occupée par je ne sais quel artisan mystérieux et incompréhensible d’illusions et de douleurs. Au sentiment du devoir, à l’amour mutuel et au mutuel respect des âmes humaines, cet implacable rêveur substitue la pitié, sans songer que nous avons également pitié d’un chien qu’on maltraite, d’un âne qu’on surcharge, d’un insecte qu’on écrase. Mais j’aime mieux porter votre attention sur un moraliste encore vivant qui passe pour le plus grand psychologue et, pour parler la langue d’aujourd’hui, le plus grand sociologiste de notre siècle, c’est-à-dire le plus grand théoricien de l’ordre social. Il s’agit de M. Herbert Spencer, le véritable inventeur, après Diderot et Lamark, du système transformiste et évolutionniste auquel Darwin a attaché son nom, et selon l’opinion la plus accréditée, la personnification accomplie de la science contemporaine, de la scienee moderne, ou tout simplement de la science.
- Sans se dire positivement athée, Herbert Spencer l’est de fait, car il ne donne dans son système aucune place à l’idée de Dieu. Pour lui, l’univers est le produit fatal d’une force aveugle qui obéit aux seules lois de la mécanique, c’est cette force qui a donné naissance aux phénomènes de la vie et de la pensée, comme à ceux de la nature brute. L’humanité est sortie du règne végétal et du règne minéral. L’espèce humaine se développe ou plutôt se transforme, comme les espèces inférieures, par l’hérédité et la sélection sexuelle, c’est-à-dire par l’union successive des individus les plus forts, les mieux conformés, les plus propres à se développer, et parla destruction plus ou moins lente des êtres moins favorisés. Les qualités qui distinguent les premiers se conservent et se perfectionnent par l’hérédité. De lâ cette règle de conduite
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- proposée par Herbert Spencer à la société. IL faut laisser j périr comme des bêtes immondes les faibles, les infirmes, les incapables, c’est-à-dire les pauvres et les malades, les maladroits et les malheureux de toutes les catégories. Car à quoi servent-ils? Uniquement à empêcher les effets de la sélection, à faire obstacle aux progrès matériels et intellectuels de l’humanité, ou tout au moins d’une nation en particulier, à la corrompre, à l’abêtir, à l’appauvrir. La charité enseignée par le christianisme et par l’ancien Testament, la philanthropie recommandée par la plupart des philosophes est une funeste erreur ; pour être entièrement dans le vrai, il faudrait rappeler un crime.
- Tel est, Messieurs, la dernière morale mise au jour par l’athéisme, par l’athéisme scientifique, celui du moins qui affiche le plus de prétention et à qui l’on reconnaît volontiers le plus de titre à la science. Je n’engagerai pas la démocratie à y souscrire, car elle n’est pas précisément faite pour elle. Je ne crains pas d’être accusé d’injustice en affirmant que jamais rien de plus odieux n’a été inventé par l’esprit de système. Heureusement cette manière de voir ne révolte pas moins le sens du vrai que le sens du bien. J’aurais trop à faire de comparer toutes les objections qui se dressent contre elle, mais il y en a une que je ne puis m’empêcher de vous signaler en passant, parce qu’elle est un fait, non un raisonnement; elle relève de l’histoire, non de la logique.
- M. Herbert Spencer oublie que les pauvres et les infirmes ont contribué pour une grande part aux progrès de l’humanité. L’Évangile nous apprend que le fils de l’homme n’avait pas où reposer sa tête ; les Apôtres, de même que les docteurs de l’ancienne loi, vivaient de professions manuelles; saint Paul fabriquait des tentes ; Homère (je ne me pique pas de suivre l’ordre chronologique) était aveugle et mendiait son pain ; Socrate marchait pieds nus et ne possédait que deux tuniques ; si Marc Aurèle était empereur, Épictète était esclave ; Le Tasse est mort dans un hôpital, comme cela arriva plus tard à Gilbert et à Malfilâtre ; Milton était privé de la vue comine le chantre de l’Iliade ; notre Corneille faisait réparer sa chaussure chez le savetier du coin ; Vauve-nargues et Pascal étaient malades, Saunderson aveugle, Beethoven sourd ; Voltaire a eu affaire toute sa vie aux médicaments et aux médecins, ce qui est peut-être la pire maladie. Ah ! Monsieur Herbert Spencer, on voit que vous avez du pain sur la planche et que vous jouissez d’une robuste santé !
- Une autre difficulté qui semble échapper à ce philosophe attendri, c’est que les pauvres, ceux qu’on appelle les déshéiités de ce monde, qu’ils le soient par leurfaute ou par l’injustice du sort, ne permettront pas qu’on les abandonne ainsi à leur misère ; ils ne voudront pas accepter la destruction par le dénuement et par la faim à laquelle
- ils sont voués. Ils se révolteront contre les riches, contre les heureux, contre les bourgeois, ainsi qu’on les nomme d’un seul mot. Et comme ils sont les plus nombreux et qu’ils n’ont rien à perdre dans la bataille, la victoire leur est assurée dans un temps plus ou moins prochain. Cette belle invention du perfectionnement indéfini de la société par l’hérédité et la sélection sexuelle conduit donc tout droit à la destruction de la société par la guerre civile, par la cessation de l’émulation et du travail, par l’envie et par la barbarie. La politique de l’athéisme, sa sciologie, pour parler sa langue qui m’est odieuse, ne vaut donc pas mieux que sa morale.
- Mais pourquoi prendre un détour pour se croire autorisé à lui adresser ce dernier reproche ? La preuve indirecte est inutile, c’est franchement et directement que l’athéisme a souvent provoqué la dissolution de l’ordre social.
- Qui d’entre vous, s’il n’a pas lu les écrits de Proudhon, ne s’en rappelle au moins, pour les avoir entendu citer les maximes les plus retentissantes ? Proudhon, comme il nous l’apprend lui-même dans ses Confessions, ne consentait pas seulement à passer pour un athée, il revendiquait le nom d’antithêiste, ce qui veut dire ennemi de Dieu. C’est lui qui, dans les Contradictions économiques, a écrits ses mots : « Dieu, c’est le mal. » Mais il ne lui suffisait pas d’être l’ennemi de Dieu et de la propriété, il était aussi ou se disait l’ennemi des gouvernements, de tous les gouvernements sans distinction de forme ni de titre. Tout son système politique et social se résume dans le mot an-archie. Il est vrai que ce mot il le divise en deux parties, mais ses sectateurs eurent bientôt fait de lui rendre son unité et sa signification moderne. J’ignore si tous les athées sont des anarchistes; ce que je puis assurer, c’est que tous les anarchistes sont athées. Ils ont raison aux yeux de la logique. Comme on n’a jamais vu et que sans doute on ne verra jamais de société sans Dieu, supprimer toute religion et toute philosophie religieuse, c’est mettre un terme à la société elle-même, qui ne peut subsister sans gouvernement. L’anarchie ainsi comprise se confond avec ce que les Russes appellent le nihilisme.
- (.4 Suivre).
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- LA MANIE DU PARI
- Le Chambers Journal publie une intéressante étude sur la manie du pari, qui sévit à un si haut degré en Angleterre et aux États-Unis. L’article groupe la plupart des anecdotes célèbres se rattachant au sujet. Et voici une que contait le violoniste Vieuxtemps.
- I Passant un jour sur le pont de Londres, il vit un pauvre diable monter sur le parapet et piquer une tête dans la Tamise, i Aussitôt la foule s’entasse pour suivre le spectacle, et au
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- milieu du brouhaha des voix on distingue surtout des cris de parieurs.
- — Il se noiera !
- — Il ne se noiera pas !
- — Deux contre un qu’il se noie !
- — Trois guinées qu’il se tire d’affaire !
- Cependant Vieuxtemps s’est jeté en canot et, aidé de deux ou trois mariniers il faisait force de rames pour secourir le malheureux noyé. On l’atteint, on va le hisser dans l’embarcation, quand une volée de cris furieux descend du pont :
- — Laissez-le, vous n’avez pas le droit de le toucher ! Il y a des paris engagés !
- Sur quoi, les mariniers respectueux du droit des parieurs, laissent tomber leurs avirons et refusent de prêter mainforte au misérable. Il se noie sous leurs yeux.
- C’est surtout au commencement du siècle que la manie du pari florissait en Angleterre. Les probabilités de la vie de Napoléon Ier étaient surtout un thème inépuisable. On cite un baronnet, sir Mark Sydes, qui offrait, en 1809, de payer une guinée par jour, aussi longtemps que vivrait Bonaparte, à qui mettrait au jeu cent guinées de capital. Un clergyman tint la gageure. Sir Mark Sydes paya pendant trois ans, puis se lassa, fut assigné en justice, invoqua l’exception de jeu et gagna son procès
- Un autre baronnet avait parié qu’il se tiendrait tout un jour sur le pont de Londres, offrant aux passants, pour deux sous la pièce, un plateau de souverains tous frais émoulus de la Monnaie, et que personne n’en voudrait. U perdit la gageure parce qu’une nourrice lui acheta une des pièces d’or pour calmer son bébé qui braillait.
- Un banquier nommé Buillot, qui avait la foi la plus absolue dans la Saint-Médard anglaise (elle tombe le 15 juillet et s’appelle la Saint-Swi'hin), offrait de parier avec qui voudrait et ce qu’on voudrait que, s’il pleuvait ce jour-là, il pleuvrait pendant quarante jours. Les joueurs accoururent en foule. Buillot tint ce qu’on voulut et s’engagea même fort au-delà de sa fortune. L’événement parut d’abord lui donner raison : il plut pendant vingt et un jours après la Saint-Swithin, qui avait été arrosée. Mais le vingt-deuxième jour la pluie cessa, et l’infortuné Bulliot se trouve complètement ruiné.
- Un autre pari célèbre ne remonte pas plus haut que le second empire. Il eut pour héros un jeune prince étranger qui habitait Paris et gagea une grosse somme « de se faire arrêter en moins de deux heures par la police, sans l’avoir provoquée en aucune façon et sans commettre le moindre délit. » Au jour dit, voici comment il s’v prit. 11 s’était procuré au marché du temple une défroque lamentable, composée d’une redingote crasseuse, d’un pantalon à franges, d’une paire de bottes éculées et d’une casquette immonde. Revêtu de ce déguisement, il partit en voiture et se fit déposer à la porte d’un restaurant à la mode. Là, s’installant à la première table bbre, il commande un dîner princier. Effarement des garçons.
- qui essayent de lui faire entendre qu’il se trompe et que la maison n’est pas faite pour les clients de sa sorte.
- Mais lui de protester qu’il a de quoi payer et, à l’appui de son dire, d’exhiber une énorme liasse de billets de banque. Il n’en fallait pas plus pour mettre les imaginations aux champs, Convaincu qu’il a affaire à un dangeureux malfaiteur, le patron fait avertir la police. On arrive, on demande ses papiers au dîneur, qui n’en a pas et se contente de donner son véritable nom. Cette déclaration paraît décisive, étant donné la mine patibulaire du sujet ; on l’emmène au poste, où il a grand peine à persuader au commissaire d’envoyer prendre de s renseignements au cercle impérial. Tout s’explique alors et le pari est gagné.
- L’ESPRIT ANGLAIS
- Un Anglais voyageant, dans un chemin de fer en Allemagne passait continuellement la tête à travers la portière du wagon où il se trouvait ; à un moment donné le vent lui enleva son couvre-chef. Prenant aussitôt sa boîte à chapeau, il envoya celle-ci rejoindre celui-là, et se rasseyant tranquillement sourit aux autres voyageurs qui riaient à se tordre. L’un de ceux-ci ne put s’empêcher de s’exclamer :
- — Vous ne pensez pas que votre étui va vous rapporter le chapeau, j’espère?
- — C’est ce qui vous trompe, mon cher monsieur répondit l’Anglais ; pas de nom sur le chapeau, mais mon nom et mon adresse sont sur la boîte. On le trouvera ensemble et on me les rapportera. Avez-vous compris maintenant ?
- — Les rires teutons s’arrêtèrent aussitôt et l’un des assistants opina qu’il avait toujours eousidéré les Anglais comme des gens excessivement pratiques.
- Un jeune Garçon revient de l’école où il a été pour la première fois.
- — Qu’avez-vous appris lui demande sa tante.
- — Je n’ai rien appris.
- — Eh bien 1 alors qu’avez-vous fait?
- — Je n’ai rien fait du tout. J’ai vu une femme qui voulait savoir comment on écrivait chat, alors je lui ai dit.
- — Vous m’avez fait courir pendant plus de cent mètres pour attraper votre voiture ! disait une femme à un conducteur d’omnibus, je vais me plaindre au bureau.
- — Bien, madame, répondit humblement le conducteur.
- — A quoi pensez-vous donc, s’écria un autre voyageur, de me conduire cent mètres plus loin que ma destination habituelle ? La compagnie va être informée de votre stupidité.
- — Bien, monsieur, répondit le conducteur en arrêtant sa [ voiture. Ah ! on parle quelquefois du doux Moïse, dit-il en s’adressant à un autre voyageur ; on voit bien qu’il n’avait : jamais été conducteur d’omnibus !
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- LE DEVOIR
- Les Parents d’une paire de jumeaux viennent d’appeler ! leurs enfants Simut et Tane, parce qu’ils sont venus au ! monde ensemble.
- — Quel est, mes enfants, demandait un jour un prédicateur prêchant sur la tempérance, ce vice qui empêche les hommes de reconnaître les bienfaits de la vie de famille, qui les fait rentrer après minuit et se réveiller le matin avec un violent mal de tête ?
- — C’est la politique ! répondit vivement un des jeunes auditeurs.
- Nous lisons dans un journal suisse l’annonce suivante :
- « Wierbach, dans l’Oberland bernois, est le rendez-vous de toutes les personnes qui cherchent la solitude. Aussi celte bourgade tranquille est-elle fréquentée par une foule de visiteurs de toutes les parties du monde. »
- —• Sauvez-moi, sauvez-moi ! s’écriait une pauvre femme qui allait se noyer, en essayant de se raccrocher à une planche.
- — Avant de vous sauver, lui cria un homme qui se trouvait sur la rive, je veux que vous compreniez bien que je suis marié et père de cinq enfants !
- — Oui, oui, mais sauvez-moi !
- — Alors, vous ne tomberez pas dans mes bras en m’appelant votre sauveur, lorsque je vous aurai retirée ?
- — Non ! non !
- — Et vous n’insisterez pas pour que je vous épouse en récompense de ma conduite héroïque ?
- — Non, mais pour l’amour de Dieu, sauvez-moi !
- — Allons, je viens ! dit l’homme en enlevant son paletot et en sautant dans l’eau ; c’est que, voyez-vous, c’est comme ça que j’ai été pincé une fois et que j’ai été marié ? Mais, maintenant, j’y regarde à deux fois.
- Speech de Circonstance, prononcé par le vainqueur à un grand concours de courses pédestres :
- « Messieurs, j’ai gagné cette coupe en argent par l’usage de mes jambes, mais j’esDére que je ne perdrai jamais l’usage de mes jambes par l’usage de cette coupe. »
- Premier Copurchic. — Dites donc, Jack, avez-vous remarqué comme toutes ces jolies filles m’ont souri ce matin sur la promenade?
- Deuxième copurchic. — Ce n’est pas étonnant, John, votre cravate a fait le tour de votre cou, le nœud est complètement derrière.
- A. — Je vous dis que les mathématiques sont une chose étonnante, une science extraordinaire, en un mot la logique elle-même. Ainsi, par exemple, en supposant qu’un homme mette douze jours à bâtir un mur, douze hommes pourront le bâtir en un jour.
- B. — Et 288 hommes en une heure, 18,280 en une minute et 36,800 hommes en une seconde, c’est-à-dire avant que l’on ait eu le temps de mettre une seule brique en place !
- Comment on prend les Fous.
- Un fils à son père. — Papa, comment on attrape-t-on les fous?
- Le père avec aplomb. — Avec de grands chapeau de paille, des plumes, des robes blanches, des bijoux et dés gants frais, mon fils.
- La mère rêveusement. —Oui, je me rappelle, c’est comme cela je m’habillais avant d’être mariée !...
- BIBLIOGRAPHIE DÉCENTRALISATION ET COOPÉRATION
- BIBLIOTHEQUES DU BÉYEIL
- La Bibliothèque du Réveil, publiée par M. G. Hermon, de Pont-l’Evêque (Calvados), est une œuvre démocratique, qu’on ne saurait trop recommander à tous les partisans de la décentralisation.
- C’est aussi une œuvre coopérative qui donne, aux auteurs publiés, une certaine part dans les bénéfices réalisés.
- La Bibliothèque du Réveil se compose d’une suite de petits volumes in-16 jésus, qui sont offerts au public, aux plus bas prix possibles. Ces volumes, qui s’adressent surtout aux classes laborieuses, contiennent les ouvrages d’écrivains modernes ou anciens, choisis parmi les meilleurs, les plus populaires ou les plus célèbres. Les jeunes ruteurs — à la seule condition d’avoir du talent — sont admis aussi dans la Bibliothèque du Réveil.
- L’éditeur de la Bibliothèque du Réveil poursuit donc un quadruple but: instruire les masses, mettre au jour les talents inconnus, faire de la décentralisation litiéraire et encourager les écrivains. C’est dire que les amis de l’Instruction, du Progrès et des Lettres, ne peuvent manquer de lui apporter leur précieux concours.
- Les volumes de la Bibliothèque du Réveil se trouvent chez les principaux libraires de France et de l’Etranger.
- Adresser les manuscrits — ainsi que les commandes — à M. G. Hermon, libraire-imprimeur, à Pont-l’Evêque (Calvados).
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 12 au 18 Septembre 1887. Décès
- Le 18 septembre, de Hennequin Marie-Stéphanie, âgée àî 17 ans.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Btift e. —- /no. Basé.
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- 11 • Année.Tome 11 — N‘473 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 2 Octobre 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU a GUISE (Aisne) ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Tontes les communications le talon sert de Quittance.
- et réclamations France Union postale
- doivent être adressées à Un an ... 10 fr. s> Un an. . . 11 fr. sj
- M. GODIN, Directeur-Gérant Six mois. . . 6 s> Autres pays
- Fondateur du Familistère Trois mois. . 3 »» Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petits-Champ » Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- COMPTES RENDUS ET RAPPORTS ANNUELS
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- Séance du 25 Septembre 1887, à 3 heures du soir. — Présidence de M. GODIN, fondateur
- ORDRE DU JOUR
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance, s’il y a lieu.
- 4° Élection au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, d’un conseiller de gérance en remplacement de M. Alizart Jules dont le mandat est expiré.
- 5° Élection au scrutin secret et à la majorité absolue des votants de trois Commissaires-rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1887-1888.
- Présents — M. Godin et 81 associés comme en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Représentés — MM. Bourgeois Benjamin, Point Désiré, Hennequin Joseph, Blancaneaux Constant, Madame Allart et M. Blancaneau Adonis, usant de la faculté prescrite art. 70 des statuts, se font représenter à la présente assemblée : le 1er par M. Piponnier, le2me par M. Alizart, le3meparM. Groch
- Guillaume, le 4me par M. Proix Emile, la 5meparM. Allart, le 6me par M. Lefèvre Alexandre.
- M. le président signale qu’en vertu de ces délégations, chacun des membres sus énoncés aura deux voix à émettre. Les lettres de délégation sont annexées au procès-verbal
- Absents — MM. Baquet Florus, Barbary Antoine, Cartigny Jules, Louis Albert, ce dernier est retenu pour cause de travail.
- M. Godin, Administrateur-Gérant, président du Conseil de gérance,préside rassemblée aux termes des articles 65 et 82 des statuts.
- Le Bureau est composé des conseillers de Gérance ayant qualité d’associés, savoir: MM. Alizart, Bernardot, Bourdanchon, Dequenne, Don-neau, Pernin, Piponnier, Quent, Sékutowicz et Seret.
- Madame Godin,secrétaire du conseil de Gérance, fait fonction de secrétaire de l’assemblée.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte. R constate que toutes les formalités statutairespour la convocation de l’Assemblée ont été remplies ; et que le journal Le Devoir a publié la convocation et l’ordre du jour dans son numéro du 18 Septembre.
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- II signale que l'association vient d’avoir la douleur de perdre un de ses membres associés, M. Mèresse Constantin, décédé.
- L’ordre du jour est abordé.
- Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière.
- M. le Président donne lecture de son rapport annuel dont le texte suit :
- Chers coopérateurs et amis,
- La fête de l’enfance a été l’occasion pour moi de vous faire le tableau du côté moral le plus intéressant de notre association, c’est-à-dire de la bonne marche de nos écoles et de la situation heureuse de tous les enfants de l’association du Familistère.Je n’ai à faire aujourd’hui devant vous que quelques observations sur la décision que vous avez prise, l’an dernier, au sujetdes élèves qui, à l’avenir, pourraient se rendre capables de concourir pour entrer à l’une des écoles de l’Etat. Cette résolution n’a pas porté ses fruits cette année en faveur du jeune Montigny ; mais l’espoir du succès reste ouvert pour Roppé, plus travailleur du reste. Il n’a qu’à bien mettre à profit la nouvelle année scolaire dans laquelle nous entrons pour se présenter au prochain concours à l’école de Châlons.
- J’ai pensé qu’à l’avenir nous ne devions prendre de résolution en faveur des élèves que lorsque, après avoir obtenu leur certificat d’études, ils feront preuve d’une réelle intelligence et d’un travail assidu. C’est à cette condition que nous pourrons les proposer à votre attention, soit pour l’école de Châlons, soit pour l’école normale.
- Les 23 certificats d’études que nos écoles ont obtenus dans la classe de l’âge de 11 ans, classe qui renfermait 30 élèves, dit assez la bonne marche de l’enseignement au Familistère.
- Quant à l’ensemble général de la population, nous constatons avec plaisir, surtout chez les membres les plus anciens, un développement réel de bonne tenue, de propreté générale et de dignité qui fait honneur à la population du Familistère. Je les propose donc en exemple aux habitants du palais de la rue de Cambrai, parmi lesquels un certain nombre de familles laissent à désirer, sous le rapport de la tenue et des manières ; ces familles ont apporté de la campagne certaines habitudes dont elles doivent se débarrasser ; elles doivent surtout bien se pénétrer des nréceptes de bonne conduite indiqués dans le
- règlement qui leur a été distribué. Elles doivent veiller davantage à la propreté de leur intérieur, avoir plus de soin de la propreté et de la bonne tenue des fontaines et de toutes les choses d’un usage commun,, si elles veulent rester au Familistère.
- J’aurais passé sous silence les manœuvres qui ont eu lieu au cours de cette année de la part de certaine coterie,contre l’association du Familistère et par conséquent contre moi,car il est des injures si indignes que l’homme de bien ne doit pas s’y arrêter. Mais, malgré l’indifférence et le mépris qu’elles m’inspirent, malgré la certitude que cela ne peut atteindre les membres de l’association au cœur droit et à la conscience juste, — et ce sont eux qui font et feront la force de l’Association,— comme à côté d’eux il y a dans le public des ignorants et des inconséquents qui ne s’arrêtent qu’à ce qu’on leur dit et chez qui le mensonge est quelquefois accueilli avec plus d’empressement que la vérité ; comme d’un autre^côté beaucoup d’entre vous ne comprennent peut-être pas où est la source de ces manœuvres,ni quel est le motif des platitudes occultes répandues sur notre association, je dois donc à ce sujet quelques explications.
- Depuis un an, des tentatives singulières sesont produites contre l’association du Familistère. Les anarchistes d’abord et les cléricaux ensuite ont cherché à nous créer des embarras. Les premiers ont fait tous leurs efforts pour semer le mécontentement et la haine parmi les ouvriers de l’association ; ils ont cherché à provoquer la grève, mais sans succès ; le plus visible des résultats qu’ils ont obtenus a été l’incendie de notre magasin à fourrage, incendie que leurs prédications ont pu inspirer à l’esprit de quelque malfaiteur.
- Les anarchistes ayant mis pied dans la place, pied que nous leur avons laissé pour leur démontrer que le bien avait parmi nous plus de puissance que le mal; le parti clérical a cru le moment venu de mettre de la partie un journal réactionnaire pour faire œuvre de dénigrement contre l’association du Familistère, espérant ainsi faire naître des éléments de discorde suffisants pour jeter la désunion dans notre association.
- D’un autre côté, tout le monde sait les oppositions qui m’ont été faites lorsque j’ai voulu fonder en votre faveur l’association du Familistère, les procès que j’ai eu à soutenir et les entraves de toutes sortes dont on a cherché à embarrasser mon entreprise. Quoi d’étonnant que ceux qui
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- ont voulu m’empêcher de fonder l’association du Familistère cherchent, dans leur sot égoïsme et dans leur fol orgueil, les moyens de la détruire, ; sentant qu’ils ont certaines forces réactionnaires de leur côté.
- Dans le but d'arriver aux fins qu’ellese propoes cette coterie s’associe à prix d’argent quelques mécontents exclus de vos rangs, élèves jésuites et autres, pour rédiger ses diatribes calomnieuses et les publier avec l’assistance du journal le plus réactionnaire du département,le plus monarchiste et le plus ennemi de la République. Voilà de quoi se compose cette coterie : à la tête une ou plusieurs personnes intéressées qui croient devoir donner leur argent pour poursuivre ce dénigrement honteux et impuissant; à leur suite quelques affidés dont nous devrons débarrasser l’association, puis quelques anarchistes faisant l’office de rapporteurs pour travestir les choses les plus naturelles et les plus justes et les entourer de leurs calomnies et de leurs mensonges.
- Au début, ces attaques vous ont étonnés ; aujourd’hui, elles excitent votre mépris et celui des honnêtes gens. Quant à moi je n’en ai pas été surpris.
- J’ai vu tant travestir dans ma vie mes intentions et mes actes que je crois toutes les aberrations possible chez certains hommes,au physique comme au moral.
- Passez-moi un exemple :
- J’ai connu un enfant dont le sens du goût était si perverti que, lui donnât-on un morceau de sucre ou un morceau d’aloës, il le mangeait indifféremment, en disant : c’est du bonbon.
- Eh bien, il y a des hommes dont la perception morale est aussi pervertie. Ils feront une action de courage et d’éclat, si l’occasion s’en présente: mais que des individus mal intentionnés viennent à leur prêcher la haine des classes, le vol, l’incendie, l’assassinat même, ils applaudiront des deux mains.
- Gela étant, je n’ai pas à être surpris de trouver sur ma route des détracteurs, des ennemis, chez des gens dont le sens moral est dans l’état que je viens d'indiquer ; je n’ai pas à être surpris de voir un journal clérical, réactionnaire et monarchique chercher à nuire à une œuvre de progrès social et aider à la détruire, si cela était possible.
- Si vous voyiez par de fraîches matinées d’été, de vilaines limaces promenant leur bave gluante | sur de belles poires, de belles pêches ou de jolies ; grappes de raisins, pouah! diriez-vous, quelle
- saleté, tous ces beaux fruits ne vont-ils pas être perdus. Non, prenez patience, la moindre pluie fera disparaître toutes traces de ces saletés et les fruits n’auront rien perdu de leurs qualités, ni de leur saveur. Il en sera de même des limaces qui promènent leur bave sur nftre association. Celle-ci n’en sera pas moins un bon fruit pour l’avenir de la société et de l’humanité.
- Vainement cette coterie fait courir le bruit quelle en a pour un an à chercher à salir notre association,laissons-la àses noirceurs. Mais,quand elle aura finie, elle sera bien étonnée et le public aussi en voyant compient seront effacées toutes traces des immondices quelle aura essayé de répandre sur nous.
- Un mot encore sur ce sujet, j’ai dit que cette méprisable coterie s’est associée avec quelques transfuges vivant au milieu de nous et faisant cause commune avec les esprits dévoyés dont je vous parlais tout à l’heure.
- Nous sommes une société fraternelle qui a pour principe l’amour du bien les uns des autres. Ceux qui parmi nous se sentent animés de sentiments contraires doivent se préparer àsortir denos rangs. Ils sont indignes de rester avec les membres de l’association qui veulent le bien de tous et qui, par leur conduite, leur travail, leurs paroles et leurs actions, font tous leurs efforts vers ce but. ( Applaiidissements)
- Je pratique la tolérance à l’égard des opinions religieuses et politiques ; notre association doit la pratiquer également ; mais la première condition pour mériter cette tolérance est de la pratiquer soi-même, c’est de ne vouloir de mal à personne, c’est de n’attenter à la liberté de personne. Or, tous ceux qui, de près ou de loin, professent des doctrines de vol, d’incendie, d’assassinat, ou qui y applaudissent, doivent être écartés de notre association ; car, ceux-là professent la morale des malfaiteurs.
- Des revendications sont légitimes, et nous l’admettons puisque nous en faisons nous-mêmes. Oui, il y a beaucoup à faire pour l’émancipation des classes ouvrières ; mais, vainement,nos adversaires se diraient partisans du bien de l’ouvrier ; s’il en était ainsi, ce n’est pas contre la première fondation du monde où l’on a le plus fait pour l’amélioration du sort des classes laborieuses et la pacification sociale qu’ils dirigeraient leurs attaques ; un tel rôle, abstraction faite de ceux qui croient sottement y avoir intérêt, ne peut être le fait que d’anarchistas aveuglés dont la violence
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- et le désordre sont les éléments favoris, et de réactionnaires à qui tout semble bon pour miner les républicains et la République et nous ramener, s’il était possible, au régime despotique de la monarchie.
- Les réactionnaires et les cléricaux jouent donc, en ce moment, contre nous le coup qu’ils jouent en France, contre tout ce qui est vraiment socialiste et républicain ; ils pourront faire beaucoup de mal, mais ce n’est pas à leurs mains que l’avenir de la société française sera définitivement confiée. (Vifs applaudissements).
- Laissons nos adversaires à leur besogne et examinons les faits accomplis dans notre association au cours de l’exercice dont vous avez à apprécier les résultats.
- Notre usine de Laeken-lez-Bruxelles va bientôt avoir son Familistère, l'édifice sera couvert dans quelques jours et vos camarades de Belgique jouiront l’année prochaine des avantages du logement confortable que vous trouvez ici dans l’association.
- Les soins apportés dans notre fabrication, la création incessante de nouveaux modèlesde nombre de nouveaux produits que nous offrons au commerce et la baisse de prix à laquelle nous avons dû consentir, nous ont donné sur l’année dernière une légère augmentation d’affaires.Mais, il ne faut pas considérer cela comme une reprise, car cette augmentation est loin d’être en proportion des efforts que nous avons faits pour y atteindre.
- Les difficultés industrielles que je vous ai signalées l’an dernier, sont restées les mêmes, si elles ne se sont pas aggravées. Le travail fait dans les autres usines à prix réduit de salaires est une grosse difficulté qui contre-balance la supériorité de nos moyens de production. Dans ces usines qui imitent ou contrefont aujourd’hui nos produits, les salaires sont en baisse constante, tandis que dans notre association la moyenne journalière a augmenté, depuis l’an dernier, dans une proportion qui se chiffre par une quarantaine de mille francs. Il y a là une question sur laquelle il serait du plus grand intérêt de faire la lumière. Car, il ne suffit pas d’avoir de gros salaires, il faut aussi avoir du travail pour les gagner. Autrement, quand il n’y a plus de travail, il n’y a plus ni salaire ni bénéfice.
- Il n’y a pas à espérer que la baisse des salaires cesse de sitôt ; elle durera tant que les assemblées législatives n’v mettront pas un frein, en accor-
- dant aux syndicats ouvriers une situation et une organisation prépondérantes dans la réglementation du travail. Mais l’ignorance dans laquelle les ouvriers eux-mêmes restent sur ces questions sera encore longtemps cause de l’indifférence des pouvoirs publics.
- Nous sommes donc condamnés à subir l’influence du courant désastreux que la concurrence industrielle entraîne par la baisse des salaires et l’avilissement du prix des produits.
- Nos moyens de défense jusqu’ici ont été de faire mieux que les autres ; mais cela suffira-t-il. toujours? Je n’oserais l’affirmer. C’est pourquoi il faudrait que le corps des associés, ne restant pas indifférent sur cette situation, avisât au moyen d’obtenir du syndicat de l’associa tion qu’il s’occupe de ces questions avec nous, afin de permettre aux ouvriers d’apprécier sainement ce qui est à faire en vue de l’intérêt de tout le monde. Car, on conçoit que si une direction habile à pu marcher jusqu’ici en augmentant les salaires dans notre association, lorsqu’on les baisse partout ailleurs, cette situation n’est pas sans de véritables dangers ; ce n’est pas trop que les ouvriers eux-mêmes se préoccupent des moyens par lesquels les intérêts des travailleurs peuvent être le mieux sauvegardés dans l’association. Je voudrais que des conférences entre nous missent chacun de vous à même de bien comprendre toutes ces questions.
- Maintenant, je dois passser à l’exposé de la situation du personnel de notre association et de nos institutions de prévoyance.
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- au 30 juin 1887
- Membres actifs : Associés ... 93 \
- — Sociétaires . . 209 >
- — Participants. . 491 ) 793
- Propriétaires de parts d’intérêt ne prenant plus part aux travaux de l’association 234
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de l’association au cours de
- l’exercice.............................. 742
- Total général des personnes ayant con----------
- couru aux travaux dans l’association . . 1.769
- C’est donc 1.769 ouvriers jouissant à divers degrés, eux et leurs familles, des bienfaits de notre association.
- Mutations du personnel.
- Les mutations suivantes se sont produites par-
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- mi les membres actifs de l’association, au cours de l’exercicedu 1er juillet 1886 au 30 juin 1887.
- ASSOCIÉS :
- Existant au commencement de
- l’année . ....................... 92
- Élus sur leur demande par l’Assemblée générale pendant l’exercice ........................... 3
- Ensemble. . . 95
- Décédés.......................... 2
- Existant au 1er juillet dernier .... 93
- SOCIÉTAIRES
- Au 1er juillet 1886 . . . . 207
- Élus sur leur demande par le
- Conseil de Gérance, pendant
- l’exercice 16
- Ensemble. . 223
- dont il faut déduire :
- Devenus associés. . . 3 )
- Partis ou décédés . . 9 >
- Redevenus participants 2 )
- Sortants. 14
- Existant en juillet 1887 ............ 209
- participants
- Au commencement de l’exercice 514 Élus sur leur demande \
- pendant l’exercice ... 21 /
- Sociétaires redevenus (
- participants................ 2 / 23
- Ensemble. . . 537
- mais les changements suivants ont eu lieu : Participants devenus sociétaires 16 1
- Partis ou décédés ... 30 ) 46
- Le nombre des participants restant au 1er juillet 1887 est donc de........... 491
- RETRAITÉS
- Les pensionnés existant au 1er juillet 1886 étaient au nombre de 42
- Mis à la retraite pendant l’exercice ............................ 10
- Ensemble... 52
- Mais il en est décédé pendant l’exercice..................... 4
- Restent donc au 1er juillet 1887 ... 48
- 48 ouvriers jouissant de la retraite dans notre association.
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- Assurance mutuelle des pensions et du nécessaire
- L’assurance des retraites ou pensions et du nécessaire aux familles dans le besoin possédait au 30 juin 1886 :
- Un titre d’épargne de........... 550.884f »
- Auquel ont été ajoutés :
- La part attributive du travail des auxiliaires dans la répartition de
- l’exercice 1885-86 ................ . 14.640 »
- Les épargnes acquises par l’assurance et l’annulation d’épargnes réservées »........................... 7.278 »
- Total actuel du titre de part d’intérêt de l’assurance ...... 572.802 »
- Il va y avoir lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1886-87 ...........« . 29.815 »
- Ce qui portera la valeur du titre à fr. 602.617 »
- Le solde créditeur du compte courant de l’assurance des retraites et pensions s’élève au 30 juin 1887 à.................... 198.450 21
- La répartition de cet exercice va y ajouter les intérêts et le dividende revenant au titre de 572.722francs à raison de 5.38 0/0 . 30.816 75
- Total . . fr. 229.266 96 229.266 96
- Cette assurance possède donc un capital de:....................... fr. 831.883 96
- Elle suffit comme nous allons le voir, avec ses revenus et ses ressources statutaires, à faire face aux dépenses quelle prend à sa charge; mais il est prudent que le comité et le. Conseil de Gérance regardent aux dépenses non obligatoires, lesquelles sont relativement considérables.
- Les recettes de l’assurance des retraites et du nécessaire ont été :
- Subvention de l’Association équivalente à 2 0/0 du montant des salaires et appointements de l’expr-
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- cice............................... 34.734 44
- Intérêts et dividende du titre de l’assurance pour l’exercice 85-86. . 28.537 75
- Rentrées diverses................ 399 50
- fr. 63.671 69
- Le montant des dépenses et de . 60.459 18
- Excédent des recettes sur les dépenses ........................fr. 3.212 51
- En présence du bon fonctionnement de nos assurances depuis de longues années, et des bienfaits qu’elles répandent sur la population, pourquoi nos législateurs ne s’empressent-ils pas de faire une loi prescrivant une Caisse de retraites nationales et des Assurances’pour la maladie, sur les bases de celles de la Société du Familistère ? Nos caisses de .prévoyance n’offrent-elles pas le plus frappant exemple de ce ^u’il est possible de faire et de généraliser en France pour obvier à l’abandon des invalides des classes laborieuses. Cette organisation de prévoyance existe depuis plus de 15 ans au Familistère; pourquoi, avec un peu d’intelligence et de bonne volonté, et surtout avec l’aide des pouvoirs publics, ne pourrait-on pas les généraliser ailleurs ? La nation française, si riche en ressources de toute nature, serait-elle moins capable de le faire que ne l’a été un simple ouvrier dépourvu de toute ressource, au début de ses opérations !
- Assurance mutuelle contre la maladie
- a l’usine de guise Section des hommes
- Il restait en caisse au 30 juin 1886 2,242f 10
- Les recettes de l’exercice 1886 -87 s’élèvent à............................ 33.509 a
- Le total des ressources à. . . fr. 35,751 10
- Les dépenses à ...... . 28.707 »
- Reste en caisse au 30 juin 1887 . 7.044 10
- Excédent des recettes sur les dépenses....................... fr. 4.802 »
- Section des dames
- Il restait en caisse au 30 juin 1886 7.722 49
- Les recettes de l’exercice 1886-87 sont de................................. 7.223 15
- Le total des ressources . . . fr. 14.945 64
- Les dépenses de...................... 4.944 50
- Reste en caisse au 30 juin 1887 fr. 10.001 14
- Excédent des recettes sur les dépenses................................ 2.278 65
- Assurance contre la maladie
- a l’usine de Laeken
- Il restait en caisse au 30 juin 1886 3.078 58
- Recettes de l’exercice 1886-87 . 4.808 89
- Total des ressources de l’exercice fr. 7.887 47 Dépenses.............................. 4.859 22
- Reste en caisse au 30 juin 1887 fr. 3.028 25
- Excédent des dépenses sur les recettes.................................... 50 33
- Les mesures prises par votre comité au sujet de la suppression des subsides pendant les deux premiers jours de la maladie sont de la plus haute sagesse. Elles ont suffi pour porter remède à de nombreux abus. Il faudra donc rendre cette mesure définitive par une modification au règlement.
- L’assurance contre la maladie garantit pour la moindre indisposition comme pour les cas plus graves, les visites et consultations des médecins, aux ouvriers, femmes et enfants, en un mot aux familles dans l’association. Personne n’est donc, parmi nous, privé des soins nécessaires pendant la maladie.
- Assurance spéciale à la pharmacie
- USINE DE GUISE
- Il restait en caisse au 30 juin 1886 1.178f 81
- Les recettes de l’exercice 1886-87
- sont de. . . 6.303 60
- Le total des ressources est de . . 7.482 41
- Les dépenses sont de 7.561 38
- Solde débiteur au 30 juin 1887. . 68 97
- Excédent des dépenses sur les
- recettes 1.257 78
- Caisse de pharmacie
- usine de Laeken
- Il restait encaisse au 30 juin 1886 1.285' 50
- Recettes de l’exercice 1886-87 . . 1.141 66
- Total des ressources de l’exercice 2.427 16
- Dépenses 802 40
- Reste en caisse au 30 juin 1887 . 1 624 76
- Excédent des recettes sur les
- dépenses 339 26
- Ce chapitre de nos assurances est, à ; l’usine de
- Guise, celui sur lequel les abus ont la plus forte
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-
-
-
- LE DEVOIR
- 631
- tendance à se produire. Généralement, les personnes ignorantes en médecine sont portées à croire que plus un remède coûte cher, plus il est efficace ; et, par une condescendance regrettable, les médecins aident souvent à satisfaire à ces caprices,au détriment des intérêts del’association, sans prolit pour la santé des personnes, et, souvent, à propos de simples indispositions plutôt que pour de réelles maladies.C’est là un inconvénient auquel il faudra trouver moyen de remédier. Notre service médical et pharmaceutique aurait besoin d’une organisation plus économique et mieux entendue qu’elle ne l’a été jusqu’ici. Je m’en suis occupé dans ces derniers temps et, probablement,] ’aurai prochainement des propositions à vous faire pour attacher à l’association un médecin spécial et une infirmière.
- Le montant des recettes de nos assurances mutuelles réunies s’élè-ve à.........................fr. 116.G57 99
- Celui des dépenses à.........107.333 68
- Excédent des recettes sur les dépenses....................... 9.324 31
- Résumé général des assurances
- Les 107.333.68 francs de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi:
- Assurance contre la maladie
- Les assurances ont payé aux malades pendant
- l’exercice 1886-87 :
- à Guise
- Section des hommes
- pour 10.830 journées de maladie à 523 malades......................... 25.138
- Section des dames
- pour 4.798 journées de maladie à 183 malades ........ 3.563
- à Laeken (section unique)
- pour 2.265 journées de maladie à 188 malades........................... 3.995
- Pour les sections réunies
- en frais de pharmacie :
- à Guise 7.561 38 )
- à Laeken 802 40 j 8.363
- payé aux médecins
- à Guise 3.682 50 \
- à Laeken 863 65 ) 4.546 15
- Divers à Guise................. 267 40
- fr. 46.874 50
- Assurance des pensions et du nécessaire
- A 50 pensionnaires dont 23 au Familistère et 27 au dehors
- 28.726* »
- A 2 pensionnaires à
- Laeken (Belgique). . . 1.650 20
- A 51 familles pour le
- nécessaire à la subsis-
- tance 3.087 93
- A 50 familles à titre
- d’allocation temporaire . 9.513 15
- Aux réservistes . . . 1.134 »
- Aux médecins et sage-
- femmes 2.722 »
- A l’hospice de Guise . 362 50 1
- Appointements du se- . i
- crétaire 2.031 60 1
- Frais divers . . . . 1.231 80 60.459
- fr. 107.333 68
- N’est-il pas évident que si le législateur établissait les ressources nécessaires et obligeait l’industrie à organiser partout des assurances mutuelles de manière à assurer, en secours divers, cent sept mille francs par nombre d’ouvriers égal à celui de notre association, une somme considérable de poignantes misères seraient éteintes en France ! (Applaudissements)
- Certes, l’État serait en mesure de faire le bien mieux que nous encore, puisqu’il pourrait généraliser dans la société toute entière ce que nous ne pouvons faire que partiellement. Combien il est regrettable que jusqu’ici les Chambres n’aient su donner aucune garantie à la classe ouvrière !
- Dépenses pour frais d’éducation
- et d’instruction
- Nourricerie (enfants au berceau) 6.779f 53
- École maternelle lre année (pouponnât) ........................ 1.481 15
- École maternelle 2* et 3e année (bambinat)............... 2.992 92
- Écoles primaires 6 classes . . . 18.291 74
- 78 -----------
- Dépenses totales..............fr. 29.545 34
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-
-
-
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- LE DEVOIR
- Ces dépenses se divisent ainsi :
- Appointements et salaires . . . 20.458 71
- Frais de nourriture et fournitures
- scolaires etc 9.086 63
- fr. 29.545 34
- Quand la France consentira-t-elle à accorder à l’éducation et à l’instruction du jeune âge les soins que nous leur donnons ici, et à consacrer une somme de trente mille francs, par chaque groupe de population de 1:800 personnes.
- L’instruction publique entrerait dans une voie progressive bien autrement marquée qu’elle ne l’est déjà ! Gela serait pourtant possible si les gouvernants savaient aujourd’hui entrer dans la voie des réformes nécessaires.
- Résumé des dépenses consacrées à la Mutualité
- Notre association a consacré pendant cet exercice, les sommes suivantes à la Mutualité :
- Subventions aux malades à Guise — — Laeken 41.212* 88
- (Belgique). . * 5.661 62
- Pensions aux vieillards .... 30.376 20
- Secours temporaires aux familles 30.082 98
- Frais d’éducation et d’instruction 29.545 34
- fr. 136.879 02
- Tel est, mes amis, le bilan moral que je vous présente aujourd’hui des faits accomplis au sein de notre association, dans le courant de cet exercice. Pourquoi ce bilan passera-t-il inaperçu de nos hommes d’État comme tous ceux que nous avons produits jusqu’ici ? Pourquoi, en présence de faits semblables, ne verront-ils pas ce qu’ilest possible de faire avec la richesse de la France, au lieu de faire servir cette richesse à la misère des masses ouvrières ? Ne verront-ils pas enfin qu’il serait mille fois plus facile pour eux de faire le bonheur de là classe ouvrière en France, qu’il ne l’a été pour moi de rassembler les avantages dont l’association du Familistère entoure ses membres.
- Aux gouvernements, il ne faudrait que la volonté et l’intelligence pour créer l’ordre industriel et le bien-être des masses travailleuses dont la France a besoin. Tous les éléments de cet ordre et de ce bien-être existent, il n’y. a qu’à les coordonner. L'industrie est arrivée à la somme de puissance .voulue ; la .richesse déborde et ne sait à quoi s’employer.
- Moi, au contraire, j’ai été obligé de faire tout sortir du travail ; sans ressources d’abord, n’ayant que mes mains, j’ai dû faire éclore un à un, les uns après les autres, du travail et rien que du travail, les éléments de fortune qui ont servi à faire notre association. Nulle ressource ne m’est jamais venue du dehors. Le dehors, au contraire, ne m’a suscité que des embarras et des causes de ruine. N’ai-je pas raison de dire qu’il serait mille fois plus facile à nos gouvernants d’effacer la misère de la France, qu’il ne l’a été à moi de l’effacer de vos rangs et d’établir la mutualité parmi vous. (.Applaudissements redoublés)
- Oui, des gouvernants, quelquepeu habiles,pourraient en peu de temps organiser la solidarité nationale, mettre les masses ouvrières à l’abri de la misère, organiser les garanties nécessaires au travail, faire disparaître à jamais les grèves et les conflits de l’industrie, réaliser le bonheur des masses populaires, assurer, enfin, la marche du travail, le progrès paisible de l’industrie et la sécurité de tous.
- Mais l’égoïsme, la cupidité et les ambitions de notre temps diront: Utopie que tout cela, et ils rêveront monarchie, monopole, ef travailleront à la guerre civile et à la guerre internationale, jusqu’à ce que les temps etla justice s’accomplissent.
- Après le bilan moral de notre association, passons au bilan des affaires :
- Affaires industrielles locatives et commerciales
- Le bilan que vais vous lire est le résultat des affaires suivantes :
- Le total net des ventes à notre usine de Guise a été, pour cet exercice, de.............................fr. 2.927.541f 02
- A notre usine de Laeken le . . 538.888 30
- Le total des affaires industrielles est donc de...................... 3.466.429 32
- Affaires du Familistère
- Produit brut des loyers ............. 102.355
- Ventes des services commerciaux . . . 453.414
- L’ensemble des affaires de l’association s’élève donc à. . . . fr. 4.022.199 24
- 41 /
- 51 ] 555.769 92
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-
-
- LE DEVOIR
- 633
- BILAN au 30 juin 1887
- ACTIF
- Familistère
- Immeubles statutaires. 959.445* 71 Matériel »
- Marchandises. . .
- Valeurs diverses Comptes débiteurs.
- 36.662 79
- 126.585 66 >1-138.955* 14 14.283 »
- 4.977 98
- Usine de Guise
- Immeubles statutaires, Matériel »
- Matières premières. Marchandises. . .
- En caisse. . 16.968 72
- Chez les banquiers . .2.413.123 59|
- En portefeuille. 48.723 Comptes débiteurs.
- 431.754*89 687.396 36 1.263.965 91 773.427 27
- 2.478.815 31
- 1.125.630 25
- 6.760.989 99
- Usine de Laeken
- Immeubles statutaires Matériel . » Matières premières. Marchandises. . .
- Valeurs diverses . Comptes débiteurs .
- 120.000* 53.123 ISO.519 74 156.420 80 167 143.206
- 69
- 97
- 71
- 623.438 91
- Comptabilité sociale
- Constructions et matériel créés depuis la fondation de Passociation 2.754.068 22 Comptes débiteurs . .
- 2.796.511 80
- 42.443 58
- fr. 11.319.895 84
- PASSIF *
- Familistère
- Comptes créditeurs............ 220.002* 26
- Usine de Guise
- Comptes créditeurs. . 497.984* 22
- Assurance contre la maladie Hommes. . 7.044 10 Dames . . 10.001 14
- 515.029 46
- 17.045 24
- Usine de Laeken
- Comptes créditeurs. . 35.907 72
- Assurance contre la maladie Hommes. . 3.028 25 Caisse de pharmacie 1.624 76
- 40.560 73
- 4.653 01
- Comptabilité sociale
- Comptes créditeurs . 3.211.426 97
- Assurance des pensions et du nécessaire. . . 198.450 21
- Amortissement des immeubles ............... 715.259 30
- Amortissement du matériel................. 860.943 63 \l0.046.080 H
- Fonds de réserve . . 460.000 »
- Capital social Apports. . 2.058.117 Épargnes . 1.969.081 Epargnes de l’assurance . . . 572.802
- Plus value de l’exercice
- 14 600.00Q »
- . . 498.223 28
- fr. 11 319.895 84
- Composition et répartition des bénéfices
- Les bénéfices bruts de l’exercice se décomposent ainsi :
- Familistère (services commerciaux et loyers). . .............. 87.37 2f 52
- Usine de Guise.................. 548.239 85
- Usine de Laeken................. 145.162 16
- Total des bénéfices bruts . . fr. 780.774 53 dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements sta- \
- tutaires à Guise et à I
- Laeken ...... 253.005 91 1
- Frais d’éducation. . 29.545 34 ) 282.551 25
- Plus-value au bilan .... fr. 498.223 28
- Il y a à prélever sur cette somme : 498.223 28
- Les intérêts à 5 0/0 au \
- capital................ 230.000 »
- Pour la direction de 1
- Laeken................. 4.181 » (
- La répartition coopé- (
- pérative des magasins \
- du Familistère faite aux
- acheteurs............. 20.743 20 / 254.924 20
- Reste à partager...............fr. 243.299 08
- Soit, conformément aux statuts,
- Aux intérêts du capital
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-
-
-
- 634
- LE DEVOIR
- 9.732 »
- et aux salaires du travail 75 0x0 182.474f »
- A l’Administrateur-Gé-
- rant.....................
- Au Conseil de Gérance,
- 4 0x0 à chaque conseiller et le reste selon les pres-
- 4 OiO
- criptions statutaires. . . Pour préparation et entretien d’élèves aux écoles 16 0x0 38.928 » des pensions. 388.930 46 Au capital . 230.000 » à 7.66 0x0 = 29.815 » à 7.66 0x0 = 17.618 » fr. 182.474 »
- de l’Etat A la disposition du Conseil pour récompenser les 1 0x0 2.433 08 L’intérêt à payer au capital sera de 5 0[0
- inventions utiles.... Au conseil de surveil- 2 0x0 4.866 » pour 4.600.000 fr. = 230.000 » f Dividende au capital (
- lance 2 OiO 4.866 » sur les intérêts de
- fr. 243.299 08 230.000 fr. à 7.6640[0. . 17.618 » / 247.618f »
- La somme de 182.474 fr. revenant au capital et au travail est répartie dans les proportions des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère 101.752f 61 » l’Usine de Guise . 1,446.328 96
- » de Laeken 205.435 29
- i.753.516 86
- Concours supplémentaire des
- associés ....................... 211.924 85
- Concours supplémentaire des sociétaires...................... 186 426 22
- Concours du capital
- fr. 2.151.867 93 . 230.000 »
- Total des services rendus entrant en participation...................... 2.381.867 93
- Les 182.474 fr. revenant au capital et au travail, divisés par 2,381.867 f. 93 montant des concours et services rendus représentés par les salaires des travailleurs et par les intérêts du capital, donnent 7 f. 66 0{0. Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salairesdriassociés 211.924 85 Supplémen t 211.924 85
- Valeur des
- services rendus 423.849 70 à 7.66 0j0 = 32.467 fr. » Salaires des
- sociétaires. . 372.852 45 Supplément 186.426 22
- Valeur des
- services rendus 559.278 67 à 7.66 0{0 = 42.841 »
- Salaires des
- participants . 691.596 25 à 7.66 0[0 = 52 976 » A reporter. . . . 128.284 »
- Epargnes réservées aux jeunes apprentis ... .
- À l’assurance
- Report.
- 128.284
- L212 85 à 7.66 0i0 = 6.757
- 247.618
- 4.600.000
- = 5.38 OjO intérêts et dividendes
- Épargnes des travailleurs
- Les épargnes aux comptes respectifs des travailleurs s’élevaient au
- 30 juin dernier à................... 1.969.081f
- Ce chiffre est augmenté des parts revenant aux diverses catégories des membres de l’Association dans la répartition de cet exercice, soit :.
- Aux associés . . . Aux sociétaires. . . Aux participants . . A l’administrateur-gérant. Au conseil de gérance 1 010 à chaque membre et le reste selon les statuts.........................
- Au conseil de surveillance
- 32.466
- 42.840
- 52.975
- 9.730
- 38.928
- 4.865
- 181.804 »
- Total............................ 2.150.885
- A ce chiffre s’ajoutent les capitaux communs suivants :
- L’assurance des pensions et du nécessaire possède en titres d’épargnes ................. . 572.802
- L’attribution des auxiliaires pour l’exercice
- 86-87 est de........... 29.815
- Total du titre de l’as-
- surance................ 602.617 / 602.617
- Ensemble..................... . fr. 2.753.502
- L’association est donc entrée en
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-
-
-
- LE DEVOIR
- 635
- possession de.................... 2.753.502f *
- du capital primitif de la société, indépendamment de la plus-value qu’elle a apportée en constructions nouvelles et en matériel pour une somme de. . . . 2.754.068 fr. 22 dépenses sur lesquelles elle a a-
- m0rti............i.576.202fr. 93—1.576.202 93
- Dans les chiffres d’épargnes ne sont pas non plus compris :
- Le solde créditeur du compte-courant de l’assurance................ 229.266 96
- La réserve statutaire............. 460.000 »
- En outre, l’association a actuellement en réserve pour servir à l’amortissement de l’emprunt hypothécaire une somme de.............. 47.500 »
- Enfin,il reste au crédit des comptes suivants :
- Epargnes réservées Conseil de Gérance — de surveillance Somme à la disposition du Conseil pour récompenses exceptionnelles
- Pour préparation d’élèves aux écoles de
- l’Etat...............
- , Reliquats divers. .
- Ensemble ....
- 33.221 » \
- 103.812 45 14.291 87
- 10.171 27
- 1.150 23 j
- 580 45 J 163.226 97 . . . fr. 5.229.698 86
- donc de............................ 6.971.702* 86
- Le capital social des apports de fondation de la société étant de. . 4.600.000 »
- La société a donc, depuis sa fondation, augmenté son capital de la somme de...........................2.371.702 86
- Par conséquent, chaque titre est représenté par une valeur de moitié supérieure à sa valeur nominale, c’est-à-dire que chaque titre représente une valeur sociétaire de 150 francs par cent francs.
- Tous ces chiffres parlent assez par eux-mêmes pour n’avoir pas besoin de commentaires, et pour démontrer à eux-seuls ce que vaut la puissance d’une association comme la nôtre, au milieu d’une situation industrielle aussi troublée que celle de nos jours.
- Les résultats de cette année ont pourtant été obtenus après des sacrifices sur nos ventes, sacrifices qui se sont élevés à 168 mille francs environ ; mais nous avons, par contre, apporté dans la fabrication des économies équivalentes, si ce n’est plus considérables; de sorte que notre situation industrielle est plutôt améliorée que diminuée; et nous sommes parvenus à maintenir un courant d’affaires qui vous a conservé le travail au moins indispensable à la bonne marche de l’association.
- Que chacun de nous persévère dans la voie des économies et des améliorations nécessaires* la prospérité de notre association sera inébranlable, et la situation de chacun de vous sera assurée sous sa protection.
- L'Assemblée couvre de chaleureux applaudissements les paroles de M. Godin.
- Je veux ici vous faire remarquer que, sur les Épargnes réservées en faveur des apprentis, notre société a déjà doté 38 jeunes gens, au moment de leur admission définitive dans l’association. Les titres qui leur ont été distribués s’élèvent à la somme de 23.340 francs ; ce qui fait que la dotation de chacun d’eux a varié de 400 fr. à 1.000 fr., à l’âge où ils ont été libérés du service actif dans l’armée.
- L’association ouvrière du Familistère possède donc,aujourd’hui,en parts d’intérêt dans la société, en constructions et en matériel, etc... un capital de....................... 5.229.698f 86
- Le fondateur possède encore en apports statutaires ...... 1.742.004 »
- Le capital réel de la société est
- M. le président donne ensuite la parole à M. le rapporteur du conseil de surveillance. M. Dominique Lefèvre, rapporteur, lit le document dont le texte suit :
- Rapport du Conseil de Surveillance
- Année 1886-87
- Mesdames, Messieurs,
- Vous nous avez fait l’honneur de nous confier le mandat de conseillers de surveillance, dans votre assemblée générale ordinaire du 3 octobre 1886, nous venons vous en rendre compte.
- Nous devons vous dire d’abord que partout, dans les services de fassociation, nous avons rencontré la plus grande bienveillance pour nous com-| muniquer les renseignements dont nous avions j besoin.
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-
-
- 636
- LE DEVOIR
- Les inventaires, les écritures de balances et tous les documents utiles, ont été mis à temps à notre disposition pour que la vérification en fût effectuée.
- Votre conseil de surveillance s’est assuré de l’exactitude des opérations d’inventaire, des balances de fin de mois, du portefeuille, des caisses de l’usine et du Familistère, ainsi que du bilan, et nous pouvons certifier que les règlements et statuts sont strictement observés.
- Notre vérification nous permet d’affirmer que les chiffres qui figurent au bilan générai du 30 juin 18b7, dont il vient de vous être donné lecture par notre Administrateur-Gérant, sont établis avec la plus grande régularité.
- Ce compte-rendu nous donne donc comme produit net 243.299f,08 centimes à répartir ; la part affectée au travail sur cette somme est de 75 p. 0/0 ou 182.474 francs.
- Le rapport entre les 2.381.867f,93 centimes représentant le total des services rendus, est de 7f, 66 centimes pour cent de l’évaluation des concours attribués statutairement à chacun de nous.
- Sur les faits industriels et moraux de notre société, le rapport de Monsieur l’Administrateur-Gérant nous donne bien à connaître la force que nous avons et que nous pouvons employer à effacer pour toujours les craintes de l’avenir, si nous savons suivre fidèlement nos règlements et statuts.
- Le fini, le bon agencement de nos produits les modèles nouveaux que notre association construit journellement, nous offrent des ressources assurées au point de vue industriel.
- Ces avantages placent l’association Godin et Cie avec grande distinction au-dessus des industries concurrentes; nous croyons cependant devoir vous faire constater avec nous que des concurrents baissent les salaires de leurs ouvriers, et qu’il est facile d’imaginer les privations que de braves gens endurent sans se plaindre. Ces concurrents qui baissent les salaires de leurs ouvriers, baissent aussi leurs produits sur les marchés, et ils contrefont les produits de l'Association ; ces déplorables manœuvres ne laissent pas d’obscurcir un peu l’horizon de l’avenir.
- C’est pourquoi le Conseil de Surveillance, conformément au désir maintes fois exprimé par notre fondateur, exhorte les participants, sociétaires, et associés à diriger de courageux efforts vers des perfections nouvelles et des innovations, convaincu qu’avec la vigilance et la bonne harmo-
- nie, nous pouvons arriver à des résultats meilleurs
- encore.
- Il y va de notre honneur d’être comme toujours actifs à la besogne. Nul d’entre nous ne doit penser à s’exonérer du travail ; que chacun fasse sa tâche de son mieux ; notre bien-être n’est pas en péril, mais il faut savoir veiller pour conserver la prospérité de notre association.
- Nous avons aussi la satisfaction de constater que nos caisses de pensions de retraites et les caisses de secours mutuels des Usines de Laeken-lez-Bruxelles, des usines de Guise et du Familistère, fonctionnent à la satisfaction de tous et se trouvent dans une situation satisfaisante. Les mesures qui ont été prises l’an dernier pour l’assurance contre la maladie, section des hommes, ont donné de très-bons résultats. Aujourd’hui, cette assurance possède en accroissement une petite somme en caisse.
- En terminant, Mesdames et Messieurs, nous croyons être l’interprète des sentiments de l’assemblée toute entière, en vous proposant de voter les meilleurs remercîments à notre Fondateur, pour le concours si précieux qu’il déploie dans les affaires de l’usine et du Familistère, et aussi pour les excellents résultats de ses créations nouvelles.
- (Vifs applaudissements).
- Nous vous proposons aussi de voter des remerciements aux membres du Conseil de Gérance, pour leur très-utile concours.
- En conséquence de ce qui précède, votre Commission de vérification a l’honneur de vous pro- -poser l’approbation des comptes de l’exercice 1886-1887, tels qu’ils nous sont présentés, par notre administrateur-Gérant.
- Les membres du Conseil de Surveillance.
- Signé : Lefèvre, Gras, Méresse.
- L’assemblée accueille par des applaudissements répétés les paroles de M. le Rapporteur du Conseil de surveillance.
- M. le président invite l’Assemblée à discuter les rapports dont lecture vient de lui être donnée. Puis il met aux voix l’adoption des rapports et des comptes présentés à l’Assemblée.
- A l’unanimité, l’assemblée approuve le rapport de la Gérance et celui du Conseil de surveillance.
- Élection d’un conseiller de Gérance.
- M. le Président invite l’assemblée à élire un conseiller de Gérance, en remplacement de M. Ali-
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-
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- LE DEVOIR
- zart Jules dont le mandat est expiré. Il faitremar- ! (juer que, conformément aux prescriptions des i articles 82 et 84 des statuts, ce conseiller doit être choisi parmi les auditeurs régulièrement désignés en conseil de Gérance et dont l’affiche de convocation a donné les noms, savoir :
- MM. Lefèvre Irène Roussel-Cronier Moyat Louis Alizart Jules Mme Allart
- Il rappelle que, selon les prescriptions de l’art.
- 69 des statuts, l’élection doit se faire au scrutin secret,à la majorité absolue des votants au premier tour de scrutin et à la majorité relative si un second tour est nécessaire.
- 88 associés étant présents ou régulièrement représentés, la majorité absolue est de 45 voix.
- L’assemblée passe au vote.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats
- suivants :
- MM. Roussel-Cronier 66 voix.
- Lefèvre Irène 5 »
- Alizart Jules 5 «
- Moyat Louis 1 «
- Mme Allart 1 «
- Bulletins nuis 2
- Bulletins blancs 7
- M. Roussel-Cronier, ayant obtenu et au-delà la majorité absolue des suffrages, est proclamé conseiller de Gérance pour trois ans.
- Élection du conseil de surveillance.
- Par les mêmes formalités, l’assemblée procède à l’élection de trois commissaires-rapporteurs devant former le conseil de surveillance pour l’exercice 1887-88
- M. le Président rappelle que, conformément à l’art. 59 des statuts,ces trois commissaires doivent être pris dans le corps des associés et en dehors du Conseil de Gérance.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- Votants 88
- Majorité absolue 45
- Proix Émile 76 voix.
- Lamy Jules 74 (C
- Tasserit Alexandre 74 «
- Champenois Aimé 2 «
- Legrand Jules 2 «
- Louis Edmond 2 a
- Liénard Edouard 1 «
- Léguiller Louis 1 «
- Moyat Louis 1 «
- Buire Erasme 1 «
- Alizart Jules 1 «
- Bocheux Alfred 1 «
- Faniel Arsène 1 «
- Cartigny Jules 1 «
- Bulletins blancs 5
- MM. Proix Émile, Lamy Jules et Tasserit Alexandre, ayant obtenu et au-delà la majorité requise sont proclamés membres du conseil de surveillance pour un an.
- M. le président informe l’assemblée que les inscriptions d’épargne seront régularisées et les intérêts comptés aux ayants-droit dans le courant d’Octobre. Les intéressés seront, dès demain, avisés par voie d’affiche des lieu, jour et heure du dépôt des certificats d’épargne et d’apports pour l’inscription des parts du présent exercice et, ensuite, pour le paiement des intérêts.
- Rien n’étant plus à l’ordre du jour, M. le Président invite le secrétaire à lire le procès-verbal, afin de permettre les rectifications s’il y a lieu. Le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- L’IDEE DE DIEU
- dans l’histoire de l’humanité
- Conférence de M. ADOLPHE FRANCK de l’institut.
- A LA SALLE DES CAPUCINES LE 13 AVRIL DERNIER
- (suite et fin)
- Voilà donc le résultat final, l’évolution suprême que l’athéisme promet à l’humanité dans l’ordre moral et politique. Nous est-il permis après cela de le prendre au mot quand il se donne pour'le dernier mot de la science? La réponse n’est pas douteuse; mais il ne suffit pas de la supposer, il faut que les faits nous l’imposent comme une vérité inattaquable.
- Ne voulant pas laisser prendre à cette libre causerie la sévère apparence d’une leçon à la Sorbonne ou au Collège de France, je ne m’arrêterai pas à ce que fut la science dans l’antiquité. Je ne puis pourtant pas m’empêcher de vous citer ces belles paroles qui devrait se présenter plus souvent à la mémoire des savants de nos jours : « Quand un homme vint proclamer que c’est une intelligence qui, dans la nature aussi bien que dans les êtres animés, est la cause de l’ordre et de la régularité qui éclatent partout dans le monde, Ce personnage fit l’effet d’avoir seul sa
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- raison et d'être en quelque sorte à jeun après les ivresses extravagantes de ses Oevanciers (1). » C’est une allusion au vieux philosophe Auaxagore, le premier qui ait reconnu l’existence d’une cause intelligente de l’univers. Mais qui tient ce langage? Est-ce un théologien imbu d’une foi traditionnelle ou quelque métaphysicien d'une école qui n’a jamais ouvert les yeux sur les phénomènes du monde physique ! Non, Messieurs, c’est le créateur même de la mélhode expérimentale, le créateur de l’histoire naturelle, de l’anatomie comparée, de la physiologie aussi bien que de la logique, la personnification de la science dans le monde entier pendant une période de deux mille ans, c’est Aristote. Le même Aristote, parlaut en son propre nom, nous démontre par des faits, non par des arguments, que tous les organes des êtres animés et les fonctions qui leur sont propres tendant à un but, à une fin, que cette fin est le bien des êtres qui la désirent et la recherchent souvent sans la connaître, et qu’enfin le bien suprême, le bien parfait n’est pas autre chose que Dieu, auquel la terre et toute la nature sont suspendues. Dieu se connaît lui-même, il est la perfection de l’intelligence par cela seul qu’il est la perfection du bien. 11 est la pensée.
- Ce nom mille fois béni de la Grèce, plus glorieux à lui seul et plus durable que celui de tous les empires formés par la conquête et gouvernés par le despotisme, dussent-ils renfermer plusieurs fois cent millions de sujets, réveille dans mon esprit encore un autre souvenir qui ne me paraît pas indigne de vous être communiqué. De tous les systèmes philosophiques enfantés par le génie grec, le seul qui, en astronomie, se soit approché de la vérité et ait reconnu la rotation de la terre autour du foyer central, plus de deux mille ans avant Copernic, c’est le système idéaliste et religieux de Pythagore. Ce philosophe et son école, en même temps qu’ils enseignaient l’existence d’un Dieu unique et une morale certainement plus pure que celle du positivisme de notre pays, ont enrichi de leurs découvertes les sciences mathématiques et ont posé les bases rationnelles de l’art musical. Mais hâtons-nous d’arriver à la science moderne et citons tout de suite les plus grands noms du grand siècle.
- Quoi donc ! Est-ce que Descartes, Pascal, Leibniz et Newton étaient étrangers à la science ? Est-ce qu’ils ne savaient pas autant de mathématiques, de physique, d’astronomie, de mécanique, d’algèbre que fous les membres réunis d'un certain conseil municipal qui a fait disparaître le nom de Dieu de tous les livres destinés aux écoles de la jeunesse? Descartes a été l’inventeur de l’algèbre appliquée à la géométrie de la vraie théorie de la lumière et
- (1) Aristote, Métaphysiques, L. Il, ch. 3, traduction de M. Barthélemy-Saint-Hilaire.
- de quantité d’autres théories remises eu honneur aujour-d hui, sans excepter les tourbillons et la matière subtile admise sous le nom d’éther. Pascal, un mathématicien de génie, a dé ooutré ta pesanteur de t’air et a reconnu la loi du progrès. Newton n’a pas seulement renouvelé l’astronomie par le principe et les lois de l’attraction universelle, il a inventé, en même temps que Leibniz, le calcul infinitésimal. Leibniz, comme Aristote, n'a été étranger à aucune branche des connaissances humaines et a laissé sur toutes l’empreinte de son génie original. Et cependant, à part Newton, encore plus mystique que philosophe, ce que ces hommes illustres ont fait pour les sciences n’est presque rien en comparaison de ce qu’ils ont fait pour la philosophie spiritualiste, pour la métaphysique éternelle, pour la connaissance de Dieu et de l’âme humaine.
- Uue des plus grandes abmrdités soutenues par le patriarche du positivisme, Auguste Comte, qui en a tant d’autres sur la conscience, c’est que la science ne s’élève que sur les ruines de la métaphysique, qui elle-même prend la place de la théologie ou de la religion. La religion, la philosophie, la science, de même que la poésie et l’art, sont des formes éternelles, des besoins indestructibles de la nature humaiue. Malheur aux pouvoirs publics qui ont les prétentions de la supprimer, quels que soient leur constitution et leur nom ! uue telle entreprise équivaut pour eux à un acte d’abdication.
- En passant du xvne au xvin* siècle, nous trouvons sans doute un autre esprit. Comme je l'ai déjà remarqué, l’athéisme n’y est pas rare ; mais la science n’y égale pas celle du siècle précédent ; l’athéisme lui même n’y a pas l’extension qu’on lui attribue et il s’y trouve en face de puissants, d’éloquents contradicteurs. Voltaire, qui ne pouvait concevoir une horloge sans un horloger, affirme fréquemment l’existence de Dieu. Jean-Jacques Rousseau la démontre dans les pages brûlantes de sa profession de foi du Vicaire savoyard. Montesquieu, dans une œuvre aussi impérissable que la raison humaine, dans l'Esprit des lois, a écrit cette phrase : « Ceux qui ont dit que tous les effets que nous voyons dans le monde ont été produits par une aveugle fatalité, ont dit une grande absurdité ; car quoi de plus absurde qu'une fatalité aveugle qui produit des êtres intelligents ! » il est bien difficile, je crois, de repondre à cette argument magistral, et l'on ne sera pas plus avancé si, à la place de la fatalité, on substitue, comme quelques physiologistes de nos jours, « le pouvoir métabolique des cellules ».
- A la fin du xvme siècle et au début du xix*, nous avons devant nous deux figures restées familières à notre mémoire comme deux personnifications de l’athéisme physiologique : celles de Cabanis et de Broussais. Le premier voyait dans la pensée k une sécrétion du cerveau », 1 et le second l’auteur de YIrritation et de la Folie,
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- semblait contracter les deux états qu’il décrit dans son livre toutes les fois qu’il parlait de lame, de Dieu, du spiritualisme, de M. Comfin et de ceux qu’il croyait fl tf ir sous le nom de « kanto-platouiciens ». Eti bien, ni l’un ni l’autre ne sont restés fidèles à leur doctrine. Cabanis sur la tin de sa vie, a adressé à M. Fauriel cette remarquable Lettre sur les causes premières où il dément les conclusions de ses mémoires à l’Institut sur les Rapports du physique et du moral ; Broussais, dans un gros livre bien peu connu aujourd’hui, son Cours de phrénologie, a écrit cette phrase que je cite textuellement: « L’athéisme ne saurait entrer dans une tête bien faite et qui a sérieusement médité sur la nature. »
- Que dirai-je maintenant de la science contemporaine et de celle qui l’a devancée de quelques années ? Est-ce que Cuvier, qu’on a appelé avec raison le grand Cuvier et quelquefois l’Aristote moderne; son compagnon dans les recherches paléontologiques, Alexandre Brongniart ; leur continuateur Agassiz; el tout près d’eux Flourens, Lever rier, Cauchy le merveilleux mathématicien; le physicien astronome Biot, étaient des esprits ariérés, ennemis du progrès, étrangers aux sciences de raisonnement ou d’expérience ! Et cependant tous, dans un langage plus ou moins indépendant de la tradition et qui est propre à chacun d’eux, ont reconnu un suprême auteur des choses, ont glorifié Dieu. Je commettrais un crime, oui un crime, si j’oubliais Claude Bernard, car enfin, a quoi aboutissent en dernière analyse ses merveilleuses recherches, ses recherches expérimentales ne l’oubliez pos, sur les fonctions de nos divers organes? A reconnaître, pour la formation de ces organes et celle de l’être vivant tout entier, ce qu’il appelle si justement « une idée créatrice ». Une idée suppose une intelligence et une création suppose un créateur. Nous voilà en plein spiritualisme, en pleine théologie naturelle. Platon et peut être saint Augustin auraient applaudi à cette conclusion. Le chimiste J.-B. Dumas ne vous paraîtra pas déplacé à côté de Claude Bernard.
- Je m’étais promis de n’admettre aucun vivant sur cette liste glorieuse, mais il y a un nom qui,si je ne le prononçais pas, éclaterait de lui-même sur vos lèvres: c’est celui de Pasteur. Pasteur est plus qu’un savant, c’est la personnification vivante de la science; et non seulement de la science mais de la bienfaisance, un mot que l’abbé de Saint-Pierre semble avoir créé pour lui. Pasteur en puisant la lumière qui l’éclaire dans les hauteurs les plus reculées où puisse atteindre la pensée de l’homme, nous montre sous un jour nouveau les deux infinis dont parle Pascal.
- Vous voyez, Messieurs, l’athéisme, par l’inévitable effet de ses prémisses* est une opposition directe avec les illu-
- sions dont il se berce ou les promesses qu’il nous fait. Au lieu d’asseoir la société sur sa base définitive, il travaille à sa dissolution et ne peut s’arrêter que dans le nihilisme. Au lieu d’être le dernier mot de la science, il provoque la répudiation des savants les plus illustres de tous lés temps et nous représente la décapitation de la science elle-même. Peut-être cependant sera-t-il possible d’en faire sortir quelque avantage. Par ses excès mêmes, i pourra contribuer au réveil du spiritualisme philosophique et des croyances religieuses. Il pourra pousser les jeunes talents qui ne manquent pas à notre pays vers un but plus consolant que le pessimisme et plus noble que la peinture des passions sensuelles. Par la domination intolérante qu’il affecte et que trop souvent il exerce quand il possède le pouvoir, l’athéisme pourra aussi nous guérir de l’intolérance, il pourra servir à rapprocher des opinions respectables, également salutaires, qui n’ont été que trop longtemps divisées. L’union n’est pas la confusion, et je ne vois pas que, sans sacrifier sa liberté, rien empêche la philosophie de se montrer respectueuse pour la religion. Je ne vois pas davantage que, sans abandonner un seul de leurs dogmes, rien empêche les diverses Églises de vivre fraternellement les unes à côté des autres en rivalisant de charité et en s’abstenant de toute agression qui ne s’adresse pas à l’ennemi commun. Si j’ai réussi à vous rendre favorables à ces idées, nous n’aurons, ni vous ni moi, à regretter l’heure que nous avons passée ensemble.
- Ad. Franck.
- L'ESPRIT ANGLAIS
- L OGIQUE.
- — Quel rapport y-a-il entre un pain et une machine à vapeur ?
- __???...
- Le pain est une nécessité, la machine à vapeur une invention, la nécessité est la mère de l’invention ; donc, un pain est la mère d’une machine à vapeur.
- Un vieux Clergyman, ennuyé de se trouver dans une demi-obscurité, prie un de ses paroissiens d’ouvrir les per-siennes, pour laisser entrer la lumière.
- — Mais c’est de vous que nous attendons la lumière réplique le paroissien.
- — Je dois la recevoir du ciel d’abord, répond vivement le clergyman.
- Vanité précoce.
- La petite Nélie. — Qu’est-ce que fait votre papa?
- La petite Maad. — Mon papa est docteur pour les ehe-i vaux.
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- — Alors, je ne veux pas jouer avec vous, vous n’appartenez pas à notre monde.
- — Que fait-il donc, votre papa ?
- — Oh ! il est chirugien-vétérinaire !
- A l’École.
- Le maître d’école. — Quel est le futur de il boit ?
- L’élève Johnny. — Il est ivre.
- Une Réponse sagace. — Un fermier, qui avait besoin d’un certain nombre de moissonneurs, engagea tous les ouvriers qui se présentèrent, excepté un.
- — Ne voulez-vous pas me prendre ? demanda le délaissé.
- — Non, répondit le fermier.
- — Tiens 1 et pourquoi donc?
- — Parce que vous êtes trop petit.
- — Trop petit ! Est-ce que votre honneur coupe le blé par le haut?
- Naïveté.
- Un caissier de banque : — Je ne suis pas sûr si c’est vous ! qui êtes la personne dont le nom est sur ce chèque. Je ne puis pas vous payer avant que vous puissiez me prouver que vous êtes bien cette personne.
- Le client ; — Jetez vos yeux sur cette photographie, vous verrez bien alors que c’est moi la personne dont le nom est sur le chèque.
- Calinotade.
- Brown envoie quelques petits objets à Jones, dans une lettre. Il ajoute en post-scriptum « Faites bien attention en ouvrant l’enveloppe. »
- Les Exigences du Commerce.
- Le voyageur de commerce. — Vous êtes-vous bien amusé pendant votre lune de miel ?
- L’épicier nouvellement marié. — Je ne pourrai pas vous dire ça avant la fin de la semaine, ma femme n’est pas encore revenue.
- — Comment cela se fait-il donc ?
- — Eh bien ! voilà : les affaires marchaient tellement bien que nous ne pouvions pas partir ensemble. Je suis d’abord parti, moi, pour une quinzaine, et maintenant c’est ma femme qui est dans sa lune de miel, elle reviendra à la fin de la semaine.
- Une Invitation :
- — Nous allons dîner ensemble, disait un jour un roicanaque à un missionnaire aglican.
- — Je ne demande pas mieux, répondit le bonhomme ; seulement je serai votre hôte
- — J’en ai décidé autrement, répondit le roi, en regardant
- le missionnaire avec des yeux ronds, c’est vous qui founirez le dîner.
- En Famille. Le père à la mère : — Je ne sais pas ce qu’a ma montre ce matin, mais elle ne veut pas marcher, elle doit avoir besoin d’un nettoyage.
- La petite Minnie.— Oh ! papa, je suis sûre, qu’elle n’a pas besoin d’être nettoyée, baby et moi nous l’avons si bien lavée ce matin avec une brosse dure et du savon !
- Un Comble d’Indécision : Rester debout toute la nuit sans savoir si on doit enlever son paletot d’abord ou ses souliers.
- AKentish Town. devant l’étalage d’un poissonnier. La marchande à un gamin :
- — Allons, Tommy, allez-vous en.
- — Quoi! je ne fais pas de mal, je parle à vos poissons.
- — Et qu’est-ce que vous leur dites ?
- — Je leur demande des nouvelles de leur pays, et ils disent qu’il y a plus de quinze jours qu’ils l’ont quitté.
- Remarque Charitable d’un clubisteà un ami, très gris,en descendant Northumberland Avenue,
- (Pour les profanes, Northumberland Avenue est cette voie nouvelle, émaillée d’hôtels somptueux, qui part de Trafalgar Square et aboutit au quai de la Tamise).
- — Prenez garde, mon bon; vous tomberez dans la rivière, si vous allez aussi raide que cela devant vous.
- — Ca ne fait rien, je suis paré ; j’ai bu assez de wiskey pour me soutenir sur l’eau.
- — Quelle est la nouvelle à sensation’ pour aujourd’hui ? demandait l’éditeur d’une feuille rendue célèbre par l’affaire Armstrong.
- — Il n’y en a pas.
- —Alors, tuez Stanley encore une fois ; nous devons conserver le mouvement.
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- Etat civil du Familistère
- Semaine du 19 au 25 Septembre 1887.
- Naissances
- Le 19 Septembre, de Dagnicourt Ernest-Camille, fils de Dagnicourt Edmond et de Ribeau Marie.
- Le 25 Septembre, de Dirson Émilia-Marguerite, fille de Dirson Arthur et de Proix Émilia.
- Le 25 Septembre, d’un enfant mort-né, de Cartigny Jules et de Joly Amélie.
- Décès
- Le 20 Septembre, de Lecrux Lucie, âgée de 11 mois.
- Le 22 Septembre, de Jumeau Eugène Henri, âgé de 1 an et 5 mois
- Le 23 Septembre, de Méresse Constantin, âgé de 52 ans.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- ____________ - _.______ ___________ _ ^ .__ . . ^
- Put*a. —i /ma P* ré
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- 1 l'Année.Tome II.-N'474 Le numéro hebdomadaire 30 c. Dimanche 9
- 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M, GGDIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an ... 10 fr. »»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »»
- Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 »
- Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D'ACTUALITE
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités.
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail-et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions'.
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et delà solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- Les difficultés financières l’extrême gauche et l’Hérédité de l’Etat.— Congrès de Tours.— La guerre civile en Irlande. — Une bonne mesure. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Faits politiques et sociaux. — Ouvriers et Fonctionnaires. — Deuxième congrès national des syndicats ouvriers de France. — Droit général. Droit particulier.— Etat-civil du Familistère.
- LES DIFFICULTÉS FINANCIÈRES l'extrême gauche et Hérédité de l'État.
- Les vacances tirent sur la fm. Les Chambres vont rentrer ce mois ci, vers le 25, si nous en croyons les nouvelles données par dilïérents journaux. Gomme si la vie politique et sociale du pays était exclusivement attachée au fonctionnement de la machine parlementaire, voilà que la presse quotidienne s'émeut - tes amis du cabinet commencent à trembler pour les jours de leur ministère, tandis que dans l’opposition radicale, on annonce des interpellations prochaines et on affirme tout haut l’espérance de voir enfin renversé ce cabinet que certains ont attaqué avec tant de violence. '
- Hélas ! Ce n’est pas la première fois, qu’à l’approche de la rentrée des Chambres, une agitation impatiente s’empare de l’opinion publique ; que gouvernants et opposants se livrent, les uns à des promesses,les autres à des menaces.Chaque année, le mois d’octobre voit renaître les mêmes incidents, se produire les mêmes avortements.
- L’extrême-gauche annonce — et une grande partie de la gauche radicale se joint à elle, — son intention de repousser les économies budgétaires présentées par M. Rouvier, parce que, dit-on, ces économies ne sont pas des économies sérieuses. Et pourtant le ministère Rouvier s’était engagé à présenter des réformes financières — qu’on attend toujours !
- La question financière menace donc aujourd’hui, comme hier, d’êtrq la pierre d’achoppement à laquelle tant de ministères se sont heurtés.
- Mais est-ce que nous allons assister à un nouveau changement de personnes stérile ou bien à une modification dans la direction politique suivie jusqu’à ce jour? Puisque la crise à peine intermittente que la France traverse depuis des années et Qui se traduit par des chutes successives de minis-
- 1 tères a un caractère économique bien tranché puisqu'il est si évident que par dessus les questions de personne et les compétitions de groupe, se dresse la grande question financière qu’on ne saurait résoudre par des combinaisons plus ou moins habiles de personnalités politiques juxtaposées l’une à l’autre, ouvrira-t-on enfin les yeux et se décidera-t-on à quitter le terrain desséchant de la critique négative pour aborder celui de fcl’action positive et réformiste ?
- Jusqu’à ce jour, l’action parlementaire s’est bornée à renverser des cabinets ; sans s’attacher à préparer les voies du cabinet suivant qui, n’ap« portant pas de solution, était par là même condamné à subir, dans un délai plus ou moins court, le sort de ses prédécesseurs.
- II faut bien le dire, puisque cela est, si les critiques adressées par les groupes avancés de la Chambre étaient fondées, sur presque tous les points et au moins sur la gestion financière, ces groupes ont rarement conclu à un plan positif de réformes. En sera-t-il de même encore?
- L’extrême-gauche et la gauche radicale ont,avant la fin de la prorogation des Chambres, déposé un projet de loi qui semblerait indiquer chez ses auteurs l’idée de sortir de l’ornière dans laquelle viennent successivement s’échouer tous les gouvernements, sans faire avancer d’un pas le char social du progrès,leurs efforts,au contraire,n’ayant pas d’autre résultat que de l’enfoncer un peu davantage. Ce projet, dont nous avons placé les grandes lignes sous les yeux des lecteurs du Devoir, est celui ayant trait à l’Hérédité de l'État.
- Ce n’est là, certes, qu’un projet susceptible de modifications nombreuses,de natureàêtre amendé, amélioré. Peu importe. Il consacre un principe, il ouvre une voie, indique une direction à suivre, et c*est par là qu’il est du plus grand intérêt.
- Si l’extrême-gauche et la gauche radicale se mettaient résolument à l’œuvre ; si elles étudiaient la question, creusaient le problème de droit social et de moyen économique que soulève le projet Baro-det signé par plus de cinquante députés, on verrait combien la question financière, considérée comme insoluble jusqu’ici, pourrait progressivement recevoir une solution, grâce à l’allègement fiscal devant résulter de l’application de l’Hérédité de l’Etat.
- Il n’y a pas à se faire d’illusion, croyons-nous, sur l’impasse à laquelle notre République est actuel lement acculée : cette impasse est sans issue,
- , fermée de tous côtés. On aura bHau recourir aux
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- expédients, s’ingénier pour cacher, de la meilleure i foi du monde, l’abîme, couvert de fleurs de rhétorique parlementaire qui va s’élargissant sous nos pas, on ne peut fermer constamment et à jamais les yeux à la vérité,quand la nécessité nous aiguillonne.
- Qu’on étudie l’œuvre du ministère actuel et de la commission du budget : on sera frappé de l’évidence de plus en plus éclatante qui se fait. M. Rouvier et ses collaborateurs sont impuissants à présenter un projet de budget en équilibre ; impuissants à réaliser la formule que le président du conseil lui-même sommait M. Goblet son prédécesseur d’appliquer : Ni emprunts ni impôts. — Non seulement nous sommes encore fatalement voués à l’impôt, mais l’emprunt de un milliard qu’on se propose de faire ne couvrira pas les déficits budgétaires, car il suffira à peine à consolider les bons de notre dette flottante ; on a d’ailleurs déclaré que l’argent emprunté prochainement serait destiné à la consolidation rendue impossible jusqu’à ce jour. Naturellement, l’impôt suivra cette augmentation constante du capital de la dette ; ayant emprunté pour faire face aux exigences du présent, on devra augmenter les impôts pour payer la rente de l’emprunt. Un milliard représente un intérêt moyen de 45 millions innuellement ajoutés aux charges écrasantes qui pèsent déjà sur la consommation et la production. Comment espérer dès lors que celles-ci se rélèveront de la stagnation profonde dans laquelle elles sont tombées ces dernières années.
- Emprunts, impôts...;— emprunter pour faire face aux manquants de l’impôt ; relever les impôts pour faire face aux intérêts de l’emprunt, c’est là une spirale dont les lignes se prolongent à l’infini. C’est un cercle vicieux dans lequel on tourne sans trouver de solution de continuité pour sortir.
- Cette fois, l’impuissance de toute politique financière ne reposant pas sur un ensemble de vastes réformes sociales à accomplir est manifeste. Il nous semble que le parti républicain avancé qui a tant de fois renversé les ministères coupables de n’avoir pu équilibrer le budget, doivent être convaincus qu’ils ont mal posé la question en se bornant à demander des économies sans indiquer de système qui permît, tout-à-la fois, de réaliser des économies et de procurer les ressources nécessaires. Le président du Conseil en exercice s’était formellement engagé à apporter l’un et l’autre, économies et ressources disponibles. C’est un financier expéri- ! menté, encore jeune, actif, à l’esprit très souple • et ingénieux. Nul doute qu’il n’ait cru, il y a six 1
- i mois lorsqu'il l’a avancé, qu’il pourrait obtenir ce double résultat. Il l’a tenté de bonne foi, nous en sommes convaincus. Eh bien ! Sa tentative est démontrée journellement infructueuse par les discussions quotidiennes de la commission du budget. Ses économies n’en sont pas : elles constituent de simples renvois à l’année suivante de travaux considérables qu’on ajourne. Ce n’est pas là économiser. C’est simplement accumuler les difficultés pour l’avenir, tout en prenant des décisions de nature à aggraver encore la crise que traverse la production en ce moment. Car ces ajournements de travaux multiplient, au lieu de le diminuer, le nombre des ouvriers sans travail. Les prétendues réformes apportées dans le budget de 1888 sont donc simplement des expédients.
- Au contraire,la réforme proposée par l’extrême-gauche et dont les résultats ont été discutés dans l’exposé des motifs publiés par le Devoir, serait de nature à apporter un soulagement immédiat à la situation actuelle. Les signataires de la proposition Barodet l’ont amplement démontré. Qu’attendent-ils pour engager la Chambre dans la seule direction prouvée par eux comme la seule aboutissant à des résultats fermes ?
- Oui, l’hérédité de l’Êtat, comme ils l’ont dit, outre qu’elle interviendrait dans la répartition présente des richesses, outre qu’elle assurerait la prospérité des classes laborieuses, sortirait l’État de la situation inextricable dans laquelle il se débat au milieu de difficultés insurmontables.
- L’expérience donc, puisque les gens timorés l’invoquent sans cesse et condamnent en son nom tout projet suspect d’innovation, est faite.
- Le système suivi jusqu’à ce jour par les divers ministres qui se sont succédé est un système condamné par les faits — par les faits matériels que nous voyons passer sous nos yeux depuis des années.
- Forts de cette expérience, mis par les événements dans l’obligation de remédier à un état de choses lamentable, ceux qui voient ne'tement l’abîme où nous courons, l’impossibilité d’enrayer autrement qu’en améliorant, doivent le dire, le proclamer avec insistance. Il faut réformer. Il faut améliorer la condition des travailleurs. Là est le salut. Là est l’issue aux difficultés financières sous lesquelles va peut être ployer le cabinet.
- Solution et amélioration, voilà ce que représente ! l’Hérédité de l’État. Elle résout la question budge-. taire par la solution progressive sinon totale et i immédiate, de la question sociale. Les rédacteurs
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- de l’exposé des motifs ont senti cette vérité depuis longtemps exprimée par nous sous toutes ses faces : que l’hérédité représente à la fois un progrès juridique incontestable et un moyen de gouvernement. Le nouveau droit social inauguré par la Révolution française n’a pas été encore appliquée, parce que, contrairement aux prémisses de ce droit, on a mis en opposition avec lui le droit des individus ; on a même subordonné le droit social au droit individuel, en prolongeant les effets de celui-ci qui, par le mode de propriété existant, survit à l’individu,se transmet de l’individu àlachose et asservit par là les générations nouvelles aux volontés arbitraires des générations éteintes. A cette heure, l’adage de droit romain s’applique dans toute sa rigueur : Le mort tientle vif. L’Hérédité de l’État doit émanciper les vivants de cette étreinte, si nous pouvons ainsi parler. Ce faisant, on réunira en un faisceau les droits individuels dont l’ensemble constitue le droit social — et ces deux droits concourant au même but, inséparables l’un de l’autre, le droit de la collectivité et le droit de chacun, auront leur sanction assurée.
- En même temps, la stabilité politique résultera de cet accord, car les perturbations périodiques dont se plaignent à juste titre les esprits craintifs qui n’en saisissent pas la cause, viennent seulement de l’état de désordre et d’anarchie sociale présent.
- Si donc le parti radical qui se dit réformateur veut justifier ses prétentions; s’il veut pratiquer une véritable politique de réformes, que lorsque viendra la discussion du budget, il développe les considérations qui lui ont fait adopter l’hérédité de l’Etat. Que ses orateurs démontrent qu’il n’y a pas de solution budgétaire sans solution sociale et qu’ils mettent en avant leur projet. Ils feront à ia fois œuvre utile et grande dont ils profiteront tous les premiers, car la reconnaissance publique s’attache à ceux qui font œuvre d’utilité et de justice.
- CONGRÈS DE TOURS
- Nous extrayons de notre vaillant confrère, Y Emancipation de Nîmes, un des principaux organes de J a coopération française, le compterendu suivant du congrès tenu par les coopérateurs.
- La Touraine est hospitalière aux coopérateurs et, dés leur arrivée, les délégués sont accueillis avec une chaude et affable sympathie. L’intelligent et actif président de la Chambre consultative du centre régional coopératif de l’Indre-et-
- Loire, M. Gorce, les réunit dans un punch où il les présente les uns aux autres : il a des paroles particulièrement aimables pour les sociétés nîmoises. Courte et substantielle visite à l’exposition du matériel à l’usage de la boulangerie, exposition très réussie et où l’on apprend beaucoup en quelques instants.
- Première journée
- Dimanche, à huit heures, le congrès commence officiellement ses travaux.
- M. Chevalier, président du conseil d’administration de ce magasin de gros, à Paris, lit le compte rendu de l’exercice écoulé. Ce magasin fonctionne depuis six mois ; il a déjà fait 164.000 francs de vente ; les frais généraux s’élèvent à 4.500 francs ; les bénéfices à 400 fr. C’est peu si l’on considère le chiffre en lui-même ; beaucoup si l’on réfléchit aux difficultés d’une première installation. C’est un excellent point de départ, qu’un bénéfice, alors que tant d’autres débutent par des pertes.
- Plusieurs questions sont agitées incidemment. Faut-il maintenir le vœu émis par le congrès de Lyon en faveur de magasins de gros dans tous les centres régionaux ? Non, répond M. Chevalier, appuyé par M. Fougerousse. Il faut d’abord assurer le complet développement du magasin central. C’est l’opinion unanime des représentants des sociétés actionnaires.
- Le secrétaire général de la Fédération, M. Fougerousse, propose d’émettre des vœux en faveur de modifications aux statuts du magasin en gros : 1° sur l’attribution d’une partie des bénéfices à l’œuvre de propagande coopératrice ; 2° sur la répartition des bénéfices au personnel du magasin. Ces vœux sont adoptés. Mais à propos du second, la grosse question du moment de la participation aux bénéfices, est incidemment agitée. Les opinions se croisent, la discussion se prolonge, et il faut y couper court avant que l’ordre du jour soit épuisé.
- Séance solennelle d’ouverture
- A deux heures du soir, la séance solennelle d’ouverture a eu lieu sous la présidence de M. Fournier, maire de Tours, dans le local du grand cirque de la Touraine, aménagé avec beaucoup de goût. C’est une fête pour les yeux : pour l’esprit, rapportons-nous en aux orateurs.
- C’est d’abord M. Gobce qui souhaite la bienvenue aux coopérateurs dans un langage élevé plein de cordialité.
- Puis, M. le maire de Tours parle des souffrances des clas» ses ouvrières en homme qui les a vues de prés et qui a noblement dévoué une partie de sa vie à les soulager.
- La parole est à notre président d’honneur, M. F. Passy, député de Paris. Trois parties dans ce très beau discours : dans la première, un exposé magistral des bienfaits de la coopération et des misères qu’elle est appelée à soulager ; dans la seconde, l’orateur accumule les faits ; dans la troi-
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- siême enfin, il aborde le problème de la Fédération internationale. On applaudit beaucoup la péroraison qui développe cette pensée : la politique de l’avenir est une politique de travail, de justice, de paix et de liberté. Chemin faisant, M. Passy distribue quelques critiques, au protectionnisme, ceci pour les agriculteurs présents qui sauront bien se défendre, puis â une définition du salariat qui, je crois bien, appartient à notre collaborateur, M. Gide.
- Les délégués étrangers qui ont bien voulu assister à nos travaux et que nous saisissons cette occasion de remercier, prennent ensuite successivement la parole . Miss Holyoake qui siège à l’estrade d’honneur, à côté du discours, traduit et lu par M. de Boyve, est très applaudie.
- M. Vansittart Neale se lève, et, véritable tour de force, improvise en français une courte allocution. La société de consommation servant de point d’appui et de base pour la formation de la société de production ; tel est le thème développé avec une charmante bonhomie.
- M. Uggo Rabbeno prononce aussi un spirituel discours, qui obtient un grand succès.
- Mais l’hymne national russe se fait entendre. M. Gide se lève et lit la traduction d’une lettre de M. Nicolas Balline, de Kharkof. C’est un souhait envoyé à travers l’espace par « un frère de la Russie méridionale » souhait plein de chaleur, de poésie et d’émotion communicative. M. Balline jette dans nos débats futurs l’idée de l’organisation intellectuelle de la coopération. Cette lettre obtient un succès littéraire et un succès de cœur.
- On donne ensuite lecture de quelques extraits d’un rapport de madame Imogène Fales, et d’une lettre de M. Pictet qui exprime ses regrets de ne pouvoir assister à notre congrès. Il résulte de cette lettre qu’il existe 172 sociétés coopératives, en Suisse, mais qui ne sont pas encore unies par les liens de la fédération.
- La séance, si bien remplie, est levée.
- Conférence de M. Deusy
- A 8 heures du soir, un grand concert nous est donné dans le local de nos séances. Ce concert est précédé d’nne conférence de M. Deusy, représentant de l’Union centrale des syndicats agricoles. Le discours de M. Deusy c’est l’exposé magistral de l’œuvre tentée par les syndicats agricoles ; ce n’est pas encore la mise en contact de ces syndicats avec les sociétés coopératives. M. Deusy, réfute, en passant, avec beaucoup de courtoisie, les théories libre-échangistes de notre président d’honneur. Son discours, bourré de faits, et très patriotique est applaudi par l’assistance toute entière.
- Mais la séance est levée, et si la grosse question agitée ce soir, de la protection et du libre échange, a fait naître quelques soupçons de discussions, ils vont bientôt s’éteindre dans l’harmonie de l’excellent concert que nous entendons.
- Deuxième journée
- A huit heures du matin, réunions des commissions. C’est la séance sérieuse, celle où l'on débrouille les questions, où l’on remplace les exposés d’idées générales, toujours faciles à déduire par l’examen des détails pratiques.
- M. Chevalier lit le compte rendu très complet des travaux de la Fédération en 1887. On procède ensuite à la nomination du bureau qui sera permanent pour toute la durée du congrès. Sont nommés président : M. Chevalier ; assesseurs MM. Tandeau, de Limoges ; Poizat, de Lyon ; secrétaire M. Fougerousse.
- On procède ensuite à la division du congrès en commissions. Cinq commissions sont nommées avec la mission de préparer des rapports pour la discussion de la séance du soir.
- A l’appel de notre excellent ami, M. Gide, suivi de sa qualité de professeur à la Faculté de Montpellier, un certain mouvement d’étonnement se produit parmi quelques délégués. Nous allons aux informations et nous apprenons qu'il a été pris communément pour M. Balline, dont il a lu le rapport. L’erreur s’est propagée et les délégués se montrent l’un à l’autre, pendant le repos, des journaux de Tours où l’on parle avec le plus grand éloge, du député Russe.
- Le soir à huit heures, séance publique. Nous remarquons que l’assistance est nombreuse. Les études économiques sont décidément très en honneur à Tours.
- M. de Boyve nous lit un substantiel rapport sur le congrès de Caèlisle. Nous l’avons publié in-extenso dans le dernier numéro.
- Vient ensuite un rapport de M. Fougerousse sur le congrès de Milan. Nous apprenons que le mouvement de la coopération est très actif en Italie et que la jtunesse des écoles prend une grande part à son extension. Détails très intéressants sur les caisses rurales de prêt mutuel organisées par M. le docteur Wollenborg. On applaudit beaucoup ce rapport.
- La discussion s’ouvre tout de suite après sur les travaux des diverses commissions. On débute par la caisse des prêts. Les couclusions du rapporteur, M, Giraudot, sont adoptées à la grande majorité par le Congrès : utilité de former nne caisse de prêts bornée aux seuls coopérateurs ; rejet de la proposition de fonder une caisse de retraites. Ce sont deux points acquis.
- La commission des assurances, dont M. Fougerousse est rapporteur, obtient la prise en considération du principe des assurances en cas de décès ; la chambre consultative de la fédération est autorisée à faire les démarches nécessaires pour obtenir de l’Etat l’affiliation des sociétés coopératives à la caisse des dépôts et consignation.
- La commission pour la rédaction des statuts types qui pourraient être recommandés à toutes les sociétés coopératives en voie de formation a eu M. Bersot, de Lyon, pour rapporteur. 11 lit un modèle de statuts très-complet. Malheureuse-
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- ment on s’aperçoit qu'il est impossible de discuter en congrès la longue série d’articles que comportent les statuts.
- Le congrès vote, à la majorité, qu’il y a lieu d’insérer dans le modèle des statuts des sociétés coopératives une disposition par laquelle les employés de ces sociétés recevront une part dans les bénéfices. On décide en outre l’impression dans le Coopérateur français du modèle de statuts présenté par M. Bersot et l’envoi de ce modèle à toutes les sociétés coopératives.
- La quatrième commission sur le régime des boissons, dont M. Gorce était le rapporteur, demande au profit des sociétés coopératives la suppression des droits de circulation et l’élévation de la quantité maximum tolérée â six litres. Conclusions spirituellement soutenues et adoptées sans discussion. Il résulte des renseignements fouruis par plusieurs délégués, que la tolérance accordée aux sociétés coopératives est très variable.
- Troisième journée
- La séance s’ouvre par la lecture du rapport de la 5e commission, lu par M. Privât, délégué de Lyon. Quelles sont les réformes dont la loi de 1867 est susceptible en ce qui touche les sociétés coopératives ?
- M. Poizat propose : 1° de supprimer, pour les sociétés coopératives, l’obligation de se constituer, et de faire leurs modifications aux statuts par acte notarié ; un simple dépôt au greffe suffirait pour donner l’authenticité à leurs conventions ; 2° que l’augmentation du capital social puisse avoir lieu dans le courant de l’année, et soit approuvé postérieurement par l’assemblée générale, de façon à ce que les droits fiscaux ne soient jamais payés que sur un capital existant. La première proposition est votée après une assez vive discussion, quelques coopérateurs désirant surtout une réforme complète. La seconde est laissée dans l’indécision.
- Groupement des sociétés coopératives
- On procède ensuite à la nomination de la commission chargée d’étudier les voies et moyens d’entente avec les syndicats agricoles. Puis on aborde l’ordre du jour sur le groupement des sociétés coopératives ; la formation des centres régionaux, et leurs rapports avec la chambre consultative de Paris. Dès le début de la discussion, on voit se manifester la volonté des centres régionaux, déjà formés, de demeurer indépendants vis-à-vis du comité de Paris. On vote le principe que les centres régionaux seront représentés à la chambre centrale par des membres de leur bureau, qui pourront se faire représenter par des délégués, à la condition bien expresse que ces délégués fassent partie d’une société affiliée à la Fédération.
- Cotisations à la Chambre consultative.
- L’après-midi les délégués remplacent la visite de la colonie de Mettray par une promenade sur la Loire. Mais leur ardeur pour les études coopératives ne leur permet pas de jouir en
- paix des sites ravissants que leur offre le panorama de la Loire. Des groupes se forment où l’on agite avec chaleur, la question des cotisations de chaque syndicat à la Chambre consultative. Le principe de la fédération sort victorieux et affirmé, avec encore plus d’énergie de la discussion. L’on décide, la création d’une sorte de comité exécutif, dans lequel seront représentés tous les groupes régionaux. Le trésorier de la fédération rend ses comptes qui sont approuvés à l’unanimité.
- Syndicats agricoles
- L’importante question de l’entente avec les syndicats agricoles est ensuite appelée. Le remarquable discours prononcé par M. Deusy avant-hier soir a préparé le terrain en faisant connaître le but et les moyens d’action des sociétés agricoles. L’honorable vice-président de l’Union des syndicats des agriculteurs complète son œuvre en pénétrant dans les détails pratiques. Il montre la viande vendue par l’agriculteur 60 â 70 cent, le kilo et revendue par le détaillant 2fr. à 2fr. 10. Le rapport sur cette question d’un intérêt si considérable est présenté par M. Maurin ; il conclut aux deux propositions suivantes : 1° proclamation de l’utilité de l’entente des coopérateurs avec les syndicats agricoles, entente qui constitue un véritable progrès social : 2° nomination des délégués des sociétés coopératives qui assisteront à un Congrès tenu par l’union des syndicats agricoles, à Paris le 12 novembre prochain.
- Allocution de M. Passy.
- La discussion est ouverte, M. Passy demande la parole. Une certaine curiosité se manifeste dans l’auditoire. Va-t-il rouvrir le débat sur la grande question économique discutée dimanche dernier ? Non ! M. Passy veut proclamer la nécessité de l’union entre tous les travailleurs, et s’il réserve la question de principe du libre-échange, il le fait en termes si courtois pour ses contradicteurs qu’on ne peut que l’applaudir avec entrain. C’est cc que l’on fait. Les deux propositions de la commission sont votées à l’unanimité, et le congrès proclame ainsi un grand principe, dont les conséquences pour la prospérité nationale peuvent être incalculables.
- L’assemblée vote, ensuite, la réunion du prochain congrès en 1889, à Paris, et se sépare au milieu des cris de « Vive la coopération. »
- Clôture du troisième congrès.
- Disons quelques mots du banquet qui a clôturé nos travaux. Depuis l’ouverture du congrès les délégués ont eu, presqu’à chaque heure, l’occasion d’avoir à dire à leurs frères deTours « Merci. » Ce soir, ils ont eu à le dire plus que jamais et ils l'ont exprimé â haute voix. M. le maire de Tours présidait ayant à ses côtés Mlle Holyoake et M. Deusy. Son toast à la coopération et au progrès social a été très goûté.Signalons parmi les toasts les plus applaudis celui de M. Passy, sur l’union des classes sociales ; M. Deusy, a bu aux délégués coopéra-
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- teurs et à l’union de l’industrie et de l’agriculture; M. de Boyve toujours infatiguable et coopérateur pratique a rappelé que l’œuvre de la coopération était toute d’apaisement et de progrès pacifique. M. Gide a traduit le toast de M. Holyoake, et pour prévenir tout malentendu a déclaré modestement qu’il se contentait d’être bon Français. Mais si persistante est l’erreur que lorsqu’il s’est rassis, un cri de : Vive la Russie ! s’est fait entendre. Enfin, M. Ugo Rabbeno a fait un charmant petit discours, plein d’humeur. Tous les hymnes, a-t-il dit, finissent par gloria, et tous les congrès par des banquets.
- Etes-vous bien sûr, mon cher coopérateur, que notre troisième congrès ne puisse pas finir aussi par gloria. Nous dirons, pour nous : Gloire à ces pionniers de la paix sociale qui ont fait avancer d’un pas la grande, la seule sérieuse question, le progrès pacifique de l’humanité !
- (.Emancipation) Georges Maurin
- U GUERRE CIVILE M IRLANDE
- Dès le lendemain du nouveau bill de coercition voté par la Chambre des Communes, nous avons prédit dans le Devoir que c’était la guerre civile qu’on déchaînait avec une lamentable inconscience des résultats terribles que des mesures violentes sont susceptibles de provoquer dans un pays déjà surexcité.
- Nous ne nous étions pas trompé : de toutes parts, sur tous les points de l’île, des rixes, de véritables émeutes ont lieu. Nous empruntons à quelques-unes des correspondances du Temps les détails suivants qui donnent une triste idée de l’état épouvantable dans lequel Elle d’Erin sera plongée, si les troubles s’accentuent.
- Puissent tous les hommes d’Etat qui croient qu’on refrène par la violence les revendications solennelles du droit, s’inspirer de la leçon qui se dégage des violences commises par l’Angleterre sur le malheureux peuple de l’Irlande.
- Il n’est pas vrai que la force prime le droit, parce que le droit imprescriptible se redresse toujours, saignant, vaincu, mais non dompté.
- Les évictions en Irlande continuent et rencontrent partout une résistance désespérée des tenanciers. Hier, dans les environs de Wicldow, un fermier qui résistait à la police les armes à la main a été tué ; à Parteen, deux fermiers et la femme de l’un d’eux qui s’opposaient à l’entrée de la police dans leurs fermes ont été grièvement blessés. Enfin, près de Youghal, l’éviction de quelques fermiers menaçait de dégénérer en un véritable combat et le propriétaire intervint en personne pour arrêter les évictions, en déclarant qu’il entamerait de nouveaux pourparlers avec les tenanciers et qu’il arriverait peut-être à s’entendre avec eux à l’amiable.
- D’après une dépêche de Michaëlstown, un mouvement se dessinerait en faveur d’un accord entre les landlords et les
- tenanciers ; 500 de ces derniers, du domaine de Kingston, auraient sollicité le règlement de leurs fermages sous les conditions fixées par la nouvelle loi agraire. Ce serait la Ligue nationale qui se chargerait de tous les frais de justice afférents à ces demandes.
- Sir William Harcourt a prononcé hier soir, à Lewes, un discours dans lequel il a blâmé énergiquement la politique irlandaise du cabinet actuel.
- On parle à Dublin de la prochaine nomination au poste de sous secrétaire d’Etat pour l’Irlande de sir West Bidgeway, qui avait récemment représenté le gouvernement anglais à la commission de délimitation des frontières afghanes.
- Le Freeman’s journal de Dublin fait observer, à ce propos, que sir West Ridgeway ne connaît pas du tout l’Irlande, et sa nomination au poste important de sous-secrétaire d’Etat donnerait seulement à supposer que le cabinet songe à gouverner l’Irlande d’après le système afghan.
- Le lord-maire de Dublin a présidé une réunion du comité central de la Ligue nationale. Plusieurs citoyens, des Anglais en majeure partie, ont été élus membres de la Ligue. Le président a fait ressortir que, malgré l’interdiction du gouvernement, toutes les sections de la Ligue ont tenu des meetings dimanche dernier ; il a ensuite conseillé à ses auditeurs de se réunir chaque dimanche, dans toute l’Irlande, et, s’il est possible, à la même heure. Ainsi la Ligue ne sera jamais supprimée tant que le Home Rule n’aura pas été accordé à l’Irlande.
- On mande de Michaëlstown que les rails du chemin de fer entre Cork et Youghal ont été airachés et le fil télégraphique coupé. C’est cette voie que devaient prendre la police et la troupe pour se rendre à Youghal afin de surveiller quelques évictions.
- Un conflit sérieux a eu lieu à Ardnacrusha (comté de Clarej à propos de l’éviction d’un nommé Michael Lane d’une ferme située sur la propriété du colonel Meadow.
- Les autorités s’attendaient à une résistance désespérée et deux cents agents de police et cent hommes d’infanterie avaient été réunis pour procéder à l’éviction.
- Le fermier eut recours à de nombreux amis qui l’aidèrent à mettre la ferme en état de défense et lorsque la force armée se présenta avec les magisirats chargés de l’éviction, on dut avoir recours à un serrurier pour ouvrir la porte.
- Mais, aussitôt que les magistrats voulurent franchir le seuil de la ferme, ils virent apparaître devant eux le fermier Lane et son beau-frère, armés de bâtons et suivis de plusieurs individus prêts à leur porter assistance. Quelques agents de police se précipitèrent sur eux, mais ils furent repoussés. Le commandant du détachement des troupes donna alors l’ordre de jouer de la baïonnette ; mais, avant que cet ordre fût exécuté, le fermier et ses amis se jetèrent sur les agents de police et
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- les assaillirent à coups de bâton. Plusieurs agents ont reçu des blessures très sérieuses.
- Une lutte terrible s'engagea et le fermier ainsi que son beau-frère furent blessés à leur tour. Couverts de sang, ils furent emmenés à la prison de Limerick. On s’empara aussi j de la femme du fermier, qui, pendant la lutte, avait frappé à la tête d'un coup de tisonnier, l’un des inspecteurs de police et l’avait grièvement blessé.
- Une bonne mesure
- Sur *a proposition de M. Millerand, le crédit affecté au traitement des aumôniers dans les lycées vient d’être supprimé par la commission du budget. Il paraît que cette décision soulèvera plus d’une opposition à la Chambre.
- Il se fait, en ce moment, une campagne très active pour amener la commission du budget à se déjuger dans l’affaire des aumôniers des lycées.
- La commission du budget a pris une décision très sage et attendue depuis longtemps : elle a supprimé les crédits avec lesquels on entretenait jusqu’ici les représentants des cultes dans nos grands établissements d’enseignement secondaire.
- La campagne est menée tout naturellement par les cléricaux de toutes nuances et de tout monarchisme, dont c’est leur devoir.
- Les uns disent que c’est un attentat à la liberté du père de famille, argument aussi antique que peu concluant ; les autres disent que la mesure est bonne en principe, mais qu’il faut bien se garder de l’appliquer, parce qu’on ne manquerait pas de causer ainsi la ruine de nos lycées et collèges. - Cette objection-là vaut la précédente. Est-ce que nos écoles primaires communales sont désertes, depuis que le curé du village ne peut plus y venir donner l’instruction religieuse ? Est-ce que les collèges — car il y en a quelques-uns où il n’y a pas d’aumônier — ont été obligés de mettre la clef sous la porte, faute d élèves pour user les bancs de classes?
- N’est-il donc pas possible, lorsque les parents l’exigent, de conduire les « jeunes élèves » au prêche ou au sermon ? Est-ce que la valeur des racontars théologiques s’augmente suivant le local où ils sont débités ?
- Oui, dans l'espèce, cette valeur tient au local. Les défenseurs de l’enseignement religieux au lycée ne l’avoueront pas mais ils le savent, et, c'est pour cela qu’ils insistent tant.
- Le curé, dans son église, est un fonctionnaire dont l’influence est beaucoup directe sur les fami.les de lycéens L’aumônier a un rang dans la hiérarchie universitaire ; il est doublement fonctionnaire. On craint son influence, et il n’est pas rare qu’il ne soit le véritable proviseur.
- Nous espérons bien que même lorsque la commission du budget sera plus nombreuse, si la question revient devant elle, elle refusera de voter de nouveau, ou elle accentuera son vote.
- A l’école appartenant à l’État, que ce soit l’école des fils du commun des martyrs, ou l’école des enfants des privilégiés la loi doit être une et égale pour tous. L’usage a prouvé depuis cinq ans que la loi sur l’enseignement laïque est excellente, elle donnera les mêmes résultats partout où elle sera appliquée
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Candidature officielle.
- Les candidatures officielles sont une preuve évidente de la mauvaise organisation du suffrage. L’exercice rationnel du suffrage universel doit mettre le sçrutin à l’abri des influences du pouvoir pour le laisser à l’influence de l’opinion. Le renouvellement annuel d’une partie des corps élus serait un remède souverain contre les candidatures officielles.
- ----------------- — i«3»n ---———— ----------
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Un bienfaiteur de l’humanité vient de s’éteindre dans des conditions lamentables. Nous lisons en effet dans les journaux :
- « On annonce la mort, à Neuilly, du comte Henri-Catherine Camille de Ruolz-Montchal, l'inventeur du procédé Ruolz.»
- M. de Ruolz-Montchal, d’une grande famille du Lyonnais, est né à Paris.
- A la suite de revers de fortune, il abandonna les arts d’agrément pour se lancer dans la voie des recherches chimiques et physiques. Ses découvertes industrielles ont eu une importance réelle, pour la plupart.
- C’est ainsi, qu’indépendamment du procédé connu sous le nom de procédé Ruolz, il a, en collaboration avec M. de Fonte-nay, son cousin, trouvé le moyen de fondre l’acier et découvert le métal phosphoré, procédé de durcissement dont on se servit en 1855, lors des premières transformations de notre matériel d’artillerie, et dont se sert toujours la compagnie d'Orléans pour les pièces d’outillage où entrent le bronze et la fonte.
- Il s’est éteint, à quatre-vingt ans, ignoré et pauvre, après tant de services rendus à l’humanité, alors qu’il était entré dans la vie avec près de 100.000 fr. de rente.
- N’est-ce pas quelque chose de profondément triste que la mort dans la pauvreté de cet homme de génie qui a donné à la société un travail colossal et qui n’en a retiré dans ses vieux jours que la misère et l’isolement ?
- ALLEMAGNE
- Dans la matinée de lundi dernier a eu lieu à Nuremberg l’enterrement du chef des socialistes de cette ville, Michel Seicgab, ouvrier ferblantier, rédacteur à la Fraenkische Tagespost. Cet enterrement a donné lieu à une imposante
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- manifestation du parti révolutionnaire. Trois mille personnes ont fait partie du cortège. L’autorité, craignant des désordres, avait fait consigner dans sa caserne une compagnie du 14e régiment d'infanterie* prête à intervenir à la première réquisition. Pour transmettre plus rapidement et plus sûrement cette réquisition, toute une série de postes de gendarmes et d’agents de police reliaient la caserne au cimetière. L’ordre n’a pas été troublé. Lorsque les porteurs procédèrent à la levée du corps, la police les invita à jeter les œillets rouges qu’ils avaient attachés à leur boutonnière. Les porteurs obéirent sans mot dire. M. Grillenberger, député au Reichstag, prononça un discours sur la tombe. A la fin du discours, il fit mine de déposer sur le cercueil une couronne ornée d’un nœud rouge. La police l’invita à « éloigner » le nœud. M. Grillenberger se rendit au désir qu’on lui exprimait. Un second orateur ayant commencé son discours par ces mots : « Les insignes rouges étant... » le chef de la police lui coupa la parole et lui déclara qu’un pareil discours ne saurait être toléré. D’autres orateurs purent terminer leurs discours, et la cérémonie s’acheva sans autre incident.
- Les Allemands à Samoa. — Les Allemands se sont définitivement emparés des îles Samoa.
- Voici la dépêche qui a apporté la nouvelle à Paris :
- Des avis de Samoa annoncent que le roi Melitoa s’est rendu aux Allemands et a été déporté.
- Il a été conduit à bord de la canonnière Adler, qui était partie avec les ordres cachetés.
- Avant son départ, le roi a écrit aux consuls anglais et américain pour leu»- exprimer son désappointement de n’avoir pas reçu leur appui.
- La tranquillité règne à Samoa.
- Les îles Samoa, ou îles des Navigateurs, forment un petit archipel dans l’Océan pacifique, entre l’Amérique centrale et l’Australie.
- Elles n’ont pas, elles-mêmes, grande importance ; mais leur possession peut avoir un véritable intérêt pour une grande puissance à cause de l’ouverture prochaine du canal de Panama, sur la route duquel elles se trouvent.
- Le correspondant du Times signale à ce journal un mot de l’empereur Guillaume, à propos de l’incident de M. Schnaebelé père. Le souverain, ayant reçu le dossier de l’affaire, écrivit en marge la note suivante : Accorder aux Français ce qui leur est dû, tout ce qui leur est dû et rien de plus, et ne plus me mettre, à mon âge, dans la nécessité de leur faire des excuses. »
- Ouvriers et Fonctionnaires.
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- Les attermoiements et les hésitations de nos classes dirigeantes à se mettre à l’œuvre de modification sociale exigée par les nécessités impérieuses qui vont croissant, résultent surtout de la défiance qu’elles éprouvent pour toute intervention gouvernementale dans les choses économiques. Cependant, cette intervention est indispensable.
- Il n’y a pas sans elle de sanction possible ; même se bornerait-elle à des prescriptions étendues sans retenir par devers elle la connaissance des violations apportées à ce qu’elle aurait indiqué, ses prescriptions resteraient lettre morte. On l’a bien vu dans la Loi sur les Syndicats professionnels. Les auteurs timides de ce commencement d’organisation ouvrière, sauf quelques exceptions, étaient certainement pleins des meilleures intentions; ils croyaient sincèrement faire œuvre bonne et utile. Faute d’asseoir la loi sur une sanction légale qui mît le patronat dans l’impossibilité d'empêcher le groupement ouvrier, en maint endroit, cette loi est devenue une cause de conflits, le point de départ de luttes meurtrières comme celles d’Ànzin, de Vierzon, etc.
- Les défenseurs de la non-intervention de l’État, dont la devise est par instants : le moins de gouvernement possible ! expliquent leurs théories nihilistes en matière de politique sociale par la crainte qu’ils ont de sacrifier la liberté individuelle à l’omnipotence gouvernementale. La tendance du gouvernement disent-ils est de trop gouverner. Si on lui attribue encore des droits en matière sociale, jusqu’où s’étendra la manie de la règlementation ? mais le plus souvent le sentiment qui les anime est la crainte de voir amoindrir les abus qui leur sont profitables, car il y a gouverner et gouvernement; on ne gouverne pas trop quand on protège les faibles contre les abus, quand on protège les citoyens dans leurs droits et leurs libertés, quand on favorise ieur activité et leur initiative dans la voie du progrès, quand enfin on travaille à leur bonheur.
- Le gouvernement est au contraire toujours excessif, quand il paralyse les bonnes intentions, quand il fait obstacle aux initiatives et aux activités qui sont capables de se rendre utiles a un titre quelconque.
- Evidemment, l’action gouvernementale, telle que nous la voyons s’exercer de nos jours n’a rien d’enviable ni d’encourageant. Mais ceux-là qui lui reprochent d’être injuste et tyrannique semblent précisément prendre à tâche de la rendre telle.
- Nous en avons un exemple frappant dans la circulaire que M. Spuller, ministre de l’Instruction publique,vient d’adresser aux préfets,relativement a certaines résolutions prises au dernier congrès des instituteurs, tenu à Paris au commencement du mois.
- La République a apporté de grandes améliora-
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- tions dans la situation de ces intéressants fonctionnaires, cheville ouvrière de la régénération intellectuelle et morale de notre temps. Les instituteurs le savent, aussi rendent-ils grâce au gouvernement de la République des améliorations effectives qu’elle leur a procurées. L’Instituteur avait jadis une situation précaire, subordonnée ; toute d’humilité et de dédaigneuse protection, — envers la mairie, la fabrique, le presbytère, le chateau, auxquels il devait respect et souvent obéissance passive, toujours sacrifier ses opinions libérales s’il en professait. La République l’a relevé de cette attitude et de cette position incompatibles avec la nature élevée de ses fonctions ; elle lui a donné dignité et indépendance, ces deux biens précieux indispensables à cette catégorie de fonctionnaires pour remplir la tâche difficile qui leur incombe.
- Cependant, il s’en faut de beaucoup que le but idéal soit atteint là comme en toute autre chose. Bien des modifications devront être apportées dans les lois qui règlent la situation de l'instituteur primaire. Par exemple, pour ne citer qu’un fait, il existe une inégalité criante de traitement entre l’instituteur et l’institutrice. L’État dans sa rémunération des fonctionnaires, a suivi les errements douloureux de ce qui se pratique dans l’ordre économique pur : à travail égal différence de salaire, sous prétexte de différence de sexe. L’institutrice accomplit cependant la même tâche que l’instituteur. Mais comme dans un atelier le salaire se différencie selon qu’un ouvrage est exécuté par un homme ou par une femme, de même, selon que l’instruction est dispensée dans une école par un instituteur ou une institutrice, la somme d’efforts et de fatigue, tout en étant la même dans un cas comme dans l’autre, reçoit une rémunération différente.
- Il y a trois ans, un groupe d’instituteurs et d’institutrices parisiens eut l’idée de convoquer leurs collègues de province en un congrès où devaient se traiter tout à la fois les questions d’ordre matériel et intellectuel intéressant particulièrement les instituteurs. Questions pédagogiques, méthodes d’enseignement, rémunération des fonctions, échanges de cordialités sympathiques entre les instituteurs des divers points du pays, c’étaient là autant de sujets sur lesquels les membres du congrès exposèrent des vues, développèrent des systèmes, des considérations.
- Ainsi que P annonçait l’un des promoteurs de cette œuvre d’association, M. Francolin, l’Union des instituteurs était faite.
- Cette année, elle s’est affirmée à Paris dans un troisième congrès très remarqué et des tentatives se sont produites, ainsi qu’il fallait s’y attendre, pour cimenter les bases de cette union, plutôt ébauchée que faite, dans les assemblées précédentes. Le congrès de Paris avait donc décidé, en principe, la discussion d’un plan d’organisation dans laquelle les instituteurs,groupés par régions, correspondraient d’une région à l’autre par des comités locaux ou régionaux élus, avec un comité central à Paris. Annuellement, les instituteurs se réuniraient en congrès où les questions diverses touchant leurs intérêts professionnels seraient discutées examinées et résolues.
- Mais les instituteurs avaient compté sans M. le ministre de l’Instruction publique, qui vient de répondre à ces idées d’entente et d’association par une longue circulaire adressée aux préfets. Cette circulaire peut se résumer d’un mot : l’association des instituteurs en syndicat est interdite.
- Pourquoi ?
- Parce qu’ils sont des fonctionnaires soumis à l’obéissance stricte envers les ordres du gouvernement qui les organise, les discipline, veille à leurs intérêts matériels et moraux et ne saurait admettre dès lors qu’ils se réunissent en un corps pouvant, à un moment donné, discuter ses intérêts, adresser des vœux au gouvernement, des réclamations sur tel ou tel point de l’administration supérieure... Les instituteurs, en un mot, ne sont pas admis par M. le ministre de l’Instruction publique à la latitude de se constituer en syndicat professionnel.
- Qu'on s’étonne, ensuite de voir des ministres repousser l’ingérence de l’État dans les questions économiques, sous prétexte que cette ingérence serait tyrannique et abusive, enlèverait toute liberté et toute initiative à ceux qu’elle protégerait! Si, en effet, ils comprennent l’autorité gouvernementale comme la comprend M. le ministre de l’instruction publique, malgré les nombreux avantages dont jouit le fonctionnaire par rapport à l’ouvrier: minimum de subsistance assuré par le traitement : sécurité du lendemain ; pension alimentaire sur ses vieux jours — toutes conditions qui font complètement défaut à l’ouvrier ordinaire, je crois qu’il vaut encore mieux pour l’avenir que celui-ci reste dans la douloureuse situation qu’il occupe, plutôt que de la changer contre une posi-
- Ition moins précaire, mais qui lui enlèverait du même coup toute initiative et toute liberté individuelles.
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- Seulement, la conception de l’autorité gouvernementale vis-à-vis de ses employés telle que M. le ministre de l’Instruction publique l’a définie dans sa circulaire, est une conception fausse, en opposition formelle avec les tendances accusées partout de l’extension des attributions de l’État.
- A mesure, en effet, que la vie sociale se complique, que des organes nouveaux, correspondant à des fonctions nouvelles s’ajoutent au corps social— Ct ces adjonctions sont journalières, fatales, par suite du développement forcé de la solidarité sociale croissante, malgré les efforts tentés pour empêcher celle-ci de se substituer à la concurrence acharnée de la liberté économique — à mesure disons-nous que les progrès et les perfectionnements ajoutés à la vie, nécessitent, chacun, un nouveau service social, un nouveau mode d’action gouvernementale, il serait monstrueux de vouloir resserrer les liens du commandement et d’obéissance qui unissent le fonctionnaire à l’État.
- Si cela était, si à proportion que l'Etat a besoin de fonctionnaires nouveaux, ces fonctionnaires étaient enlevés à la vie sociale proprement dite, condamnés désormais à devenir des zéro dont le supérieur, le gouvernement, serait le chiffre de gauche marquant les dizaines ou les centaines, la civilisation serait condamnée à un fonctionnarisme de plus en plus étroit, à mesure même qu’il s’étendrait. Et, forcément, il doit s’étendre à mesure des besoins nouveaux.
- Et alors de deux choses l’une : ou les clauses dirigeantes allant contre l’évolution manifeste des sociétés contemporaines dont nous voyons les organes et les fonctions se multiplier avec le progrès, devront empêcher la création de ces organes, c’est-à-dire se mettre en travers de l’ordre naturel des choses, barrer la route à l’évolution — chose impossible; ou bien, elle devront détendre la chaîne de commandement d’une part,d’obéissance de l’autre, restée jusqu'à ce jour le seul intermédiaire entre gouvernement et employés.
- Ce n’est pas la première fois que nous voyons des ministres interdire à des employés suballernes le droit de se réunir pour examiner leur situation et rédiger en commun leurs doléances pour leur donner plus de poids auprès du gouvernement. Bous le précédent ministère, à Lyon, les facteurs s’étaient groupés en une sorte de syndicat. M. Granet, alors ministre des postes et télégraphes, interdit leur réunion. N’est-il cependant pas évident que cettte catégorie d’employés a ie droit de chercher à améliorer sa situation tout comme les
- ouvriers des industries libres et que pour cela, il doit jouir d’un certain droit d’association, propre à permet're à ses membres de faire entendre au gouvernement leurs réclamations et leurs vœux ?
- Si le gouvernement persistait dans cette interdiction faite aux petits employés de réunir et exprimer leurs désidérata, comme le nombre des fonctionnaires se multiplie à mesure que les fobe-tions s’étendent — exemple les postes et télégraphes — annuellement, une partie dn corps social serait retirée de la vie sociale proprement dite, puisque les ministres posent en principe que leurs employés ne sauraient avoir des in'érêts professionnels. Où irions-nous, dans cette voie?
- La vérité, c’est qu’aujourd’hui, les employés ont des intérêts professionnels à défendre, de même que les ouvriers doivent obtenir une sanction légale pour les garanties qui leur sont accordées par la loi. Que d’injustices commises envers les premiers et les seconds qu’une conception plus exacte de l’activité gouvernementale serait de nature à prévenir.
- Cette conception, elle se résume pour la prati* que en deux lignes : relâcher les obligations d’obéissance passive et d’isolement absolu prescrites par le gouvernement à ses employés, — étendre à la c'asse ouvrière les garanties dont jouissent les employés quand au minimum de salaire et à la pension pour les vieux jours, les infirmes et les invalides,
- En attendant, pour atteindre à ce dernier résultat, les dirigeants ne sauraient arguer du préjudice que pourrait causer à la liberté individuelle la protection législative du travailleur, parce que cette protection peut s’exercer entièrement en dehors de l’omnipotence gouvernementale si mal exercée dans les conditions que nous venons de rapporter.
- DEUXIÈME COMBES NATIONAL
- DF.S SYNDICATS OUVRIERS DE FRANCE
- Dans un précédent numéro du Devoir, nous avons publié l’appel lancé aux syndicats ouvriers de France pour le Congrès de Montlucon. Nous croyons intéresser nos lecteurs en publiant ci-aprés un deuxième appel qui vient d’être lancé et contenant, celui-ci, les statuts votés au Congrès de Lyon l’qpnée dernière.
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- Aux Chambres syndicales
- Notre deuxième Congrès national s’ouvrira le 23 octobre prochain à Montluçon.
- Son ordre du jour a été, d’accord avec la commission siégeant à Lyon, arrêté ainsi qu’il suit :
- Première Question : De la Fédération nationale, révision des statuts. — De l’organisation locale et régionale par métiers. — De l’union et[de l’action ouvrière.
- Deuxième Question : Des conditions de l’affranchissement du travail. — Des mesures immédiatement protectrices des travailleurs (journée de huit heures, minimum de salaires, interdiction du marchandage, etc).
- Troisième Question : Du Congrès international de l’année prochaine et d’une législation internationale du travail.
- Camarades
- Si, continuant l’œuvre si bien commencée l’année dernière vous répondez en grand nombre à l’appel de la Commission organisatrice, le prochain Congrès marquera une grande étape dans la voie de l’organisation — et par suite de l’émancipation — ouvrière.
- Tous, d’un bout à l’autre du pays, nous savons, nous qui vivons de travail quand nous n’en mourons pas, que la paix est la condition indispensable de toute amélioration de notre sort ; nous savons tous également que, pour en finir définitivement avec la misère des producteurs qui va croissant avec la richesse générale, il faut que les forces productives arrachées à l’anarchie capitaliste, soient reprises par la société et fonctionnent sous son contrôle.
- Mais divisés, éparpillés, sans lien permanent qui fasse de notre classe un organisme vivant et agissant, nous ne sommes en mesure ni de conjurer le péril de la guerre fratricide qui menace, ni de hâter la transformation sociale qui s’impose.
- C’est à constituer cette force ouvrière irrésistible que travaillera le Congrès de Montluçon, et c’est pourquoi, voulant ignorer, en attendant qu’il les supprime, les divisions qui épuisent le prolétariat français, il fait appel à tous les groupements corporatifs sans distinction.
- Venez à nous, qui ne demandons à personne le sacrifice de son programme particulier ; venez, frères de travail. Que les syndicats, sortant d’un isolement mortel, se joignent, s’entendent, se fédèrent, et le centenaire de la révolution verra en bonne voie l’avénement du peuple travailleur.
- Pour la Commission d’organisation :
- Le secrétaire J. Dormoy.
- Rue de la paix, à Montluçon (Allier)
- P. S. — Prière d’aviser le plus tôt possible la Commission des délégués choisis, ainsi que du jour et de l’heure de leur arrivée.
- Les Statuts de la Fédération, dont la révision figure à l’ordre du jour ont été ainsi libellés Tannée dernière à Lyon :
- TITRE PREMIER Article premier
- Il est créé entre tous les syndicats professionnels ouvriers adhérents aux présents Statuts, une Fédération nationale.
- Art. 2
- Cette Fédération est composée d’un conseil général fédérai, de Conseils fédéraux régionaux et de Conseils fédéraux locaux.
- Art. 3
- Les conseils fédéraux locaux sont constitués dans chaque ville ou agglomération de communes et ne pourront être composés de moins de cinq Syndicats.
- Art. 4
- Le conseil fédéral local de chaque ville ou aggloméraii'n de communes, est composé d’un délégué par Chambre syndicale.
- Art. 5
- Les délégués au Conseil fédéral local sont chargés :
- 1° D’organiser les commissions de propagande ;
- 2° D’établir des rapports entre les syndicats ;
- 3° D’étudier et faire connaître à leurs syndicats respectifs toutes les questions intéressant les travailleurs ;
- 4° De présenter et soutenir, au Conseil régional, les résolutions prises par les syndicats ;
- 5° De faire le recensement des votes émis par les syndicats, sur les questions qui leur sont soumises.
- TITRE II
- Des Conseils fédéraux régionaux
- Art. 6
- Les Conseils comprendront une agglomération de dix départements, classés par ordre numérique, ou déterminas par leur position géographique.
- Art. 7
- Tous les syndicats formant l’ensemble d’un département nomment deux délégués au Conseil fédéral régional, qui sera composé ainsi de deux délégués par département.
- Art. 8
- Le siège du Conseil régional sera déplacé chaque année transporté à tour de rôle, dans une des villes de chacun des départements formant région.
- Art. 9
- Les délégués des Comités régionaux sont chargés :
- 1° De s’enquérir de tous les faits ou évènements qui peuvent avoir des conséquences d’intérêt général pour les syndicats, et d’en faire communication à tous les Syndicats de la région ;
- 2° De se réunir lorsqu’il y aura urgence reconnue et déclarée par la majorité des Syndicats, sur le point qui aura été
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- désigné pour y exécuter le mandat spécial que les circonstances nécessiteraient ;
- 3» De centraliser tous les documents et renseignements pouvant être utiles aux Syndicats ;
- 4° De gérer les fonds de la caisse régionale, ainsi qu’il est stipulé au titre « finance.»
- TITRE III
- Du Conseil général fédéral
- Art. 10
- Le Conseil général fédéral est composé d’un délégué par département.
- Art. 11
- Le siège de ce comité sera la ville où aura lieu le dernier Congrès national, et, par conséquent, sera déplacé à chaque Congrès de Syndicats.
- Art. 12
- Les délégués an Conseil général auront entre eux par l’intermédiaire du siège où se centraliseront les communications, une correspondance mensuelle, et, en outre, toutes les fois qne le service ou les événements l’exigeront.
- Art. 13
- Les délégués au Conseil général fédératif sont chargés de rechercher et d’étudier toutes les mesures d’ordre public qui peuvent intéresser les travailleurs, telles que lois à abroger, abus de pouvoirs, monopoles non justifiés, etc., etc., et de faire parvenir à tous les syndicats un avis sur l’urgence de prendre des mesures dans un sens indiqué ou motivé par l’avis de présenter et de défendre, s’il y a lieu, les décisions prises par les syndicats. Enfin, suivant les circonstances, faire un appel général ou régional aux membres de la Fédération, pour trancher les difficultés qui pourraient surgir.
- TITRE IV Des Finances
- Art. 14
- Chaque Syndicat appartenant a la Fédération conserve son autonomie pleine et,entière pour tout ce qui concerne son administration. Toutefois, uue Caisse régionale sera fondée, afin de pouvoir parer aux premières nécessités soit d’une grève reconnue inévitable, ou toute autre éventualité.
- Art. 15
- L’emploi des fonds créés par l’article précédent ne pourra se faire que sur l’avis conforme donné par les trois quarts des syndicats, et sur un pouvoir délivré au Conseil régional.
- Ignorant les changements qu’on se propose de faire aux statuts qu’on vient de lire, nous ne saurions les discuter. Nous avons simplement à présenter une observation à cet égard.
- La classe ouvrière française ne manque pas d’esprit, de solidarité, elle manque de régularité,
- de discipline, d’assiduité, en un mot. Il a été très difficile, jusqu’à ce jour, de lui faire comprendre la nécessité de prélever sur son maigre salaire, pour constituer des fonds disponibles en cas de besoin. Toutes ses tentatives d’organisation ont péri par là.
- La Fédération nouvelle devra donc s’efforcer d’organiser convenablement les contributions ; le fonctionnement de ses caisses, toutes choses qui nous paraissent n’avoir pas été étudiées à fond dans ces statuts provisoires.
- Nous appelons son attention sur ce point,et nous y reviendrons volontiers plus tard.
- Droit Général Droit Particulier.
- Fraternité.— Libération.— Pensions aux invalides et infirmes.— Amortissement des rentes.
- Le droit d’un seul ne peut être isolé du droit de tous. Il y a entre eux une indivisibilité nécessaire et providentielle. Il a fallu tous les efforts de l’égoïsme humain pour arriver à une division à laquelle résiste la nature des choses.
- Il n’est aucun droit d’une nature quelconque qui n’ait un objet physique et par suite ne répose sur une chose matérielle mise par la providence à la disposition de tous. Celui qui s’empare de cet objet afin de se l’attribuer définitivement et à tout jamais à titre exclusif, se place nécessairement, qu’il le sache ou non, en état d’usurpation à l’égard du genre humain d'une partie de son domaine.
- S’agit-il d’un meuble, le bois, le marbre, le métal, et tout ce qui entre dans sa composition sont des productions terrestres que le fabricateur du meuble emprunte à tous et qu’il se borne à façonner.
- S’agit-il d’une construction, tout ce qui entre dans son édification est tiré du sein de la terre et l’agencement seul est l’œuvre du constructeur et de ses aides.
- Le cultivateur emprunte à la nature féconde la vertu productive de la surface terrestre. Il a labouré el sème ; mais la pluie, la rosée, l’air et le soleil ont combiné leur influence heureuse avec les éléments de l’humus végétal et les propriétés de la semence.
- Quelque importance qne vous accordiez aux travaux de l’homme vous devrez encore reconnaître que bien grande est la part des forces extérieures dont l’aide lui est tellement indispensable qu’il ne peut rien sans elle.
- Malgré tout son génie, l’artiste ne peut séparer son œuvre de la pierre, du marbre, du bronze, de l’or ou de l’ivoire qui lui ont prété sa forme définitive.
- César peut marquer son empreinte sur une pièce de monnaie, sa puissance ne peut faire, qu’entre les deux empreintes
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- ne se trouve l’or ou l’argent qu’un plus puissant que lui a mis à la portée de tous les hommes.
- Les détenteurs des meubles, des statues, des pièces de monnaie, des constructions et des terres arables ne peuvent donc se dispenser de convenir qu’un droit rival se dresse en face du leur et que quoiqu’ils fassent, ils ne pourront jamais l'exclure absolument ; ils doivent pactiser avec lui.
- Assurément il faut que leur droit soit respecté ; mais la plus juste appréciation de son étendue leur est commandée.
- A cette heure, nul ne peut légitimement donner à son droit d’autre base que le travail qu’il a dépensé pour l’acquérir ; mais ce travail nécessairement temporaire et fini ne saurait comporter l’appropriation indéfinie d’un objet dépendant du domaine commun des hommes, et dont aucun de ceux qui sont placés sur la terre n’a été déshérité par l’auteur commun du monde et des êtres envoyés pour en habiter et en embellir les diverses parties.
- Une appropriation n’est justifiée qu’autant qu’elle est en rapport avec la cause qui l’a produite. Elle devrait donc cesser dés que la jouissance serait une compensation suffisante du travail dépensé et l’objet approprié devrait être restitué dés que la jouissance aurait duré assez longtemps pour que l’appropriant fut rétribué de ses peines.
- Il y a là matière à une réglementation délicate et difficile. On n’a pas encore essayé d’y procéder. Il ne parait même pas que l’on ait entrevu qu’il y eut là une question. Il a semblé tout simple à chaque premier occupant de confisquer à son profit exclusif le droit de tous. Il a de même semblé juste aux législateurs d’accorder à ce premier occupant le droit indéfini de disposer à sa volonté de la terre, de tout ce qu’elle recèle dans son sein, ainsi que de tout ce qu’elle produit avec l’aide de toutes les forces du monde environnant. 11 est temps de reconnaître qu’il y a exagération et que si toute peine mérite salaire, il ne faut pas que ce salaire soit tellement exorbitant qu’il ne laisse rien pour la rétribution des peines ultérieures.
- De ce premier chef il y a donc une concession à demander aux détenteurs de la richesse qui, justes possesseurs d’une partie de ce qu’ils ont sous leur domination,sont obligés d’admettre que tout ne leur revient pas au même titre.
- Ils conviendront que la société vient encore à leur secours sous plusieurs rapports. C’est elle qui met à leur disposition ses canaux, ses routes, ses postes et télégraphes, etc., toutes les facilités de tous genres qu’elle a créés.
- Considérez aussi que chacun utilise à son gré le travail des centaines de générations qui nous ont précédé. Que chacun profite de son travail rien de mieux, mais qu’il ne confisque pas à son profit particulier l’acquit des créateurs précédents de la science, de l’art et de l’industrie.
- Observez encore que les agglomérations humaines qui se Voient plus ou moins nombreuses à raison de circonstances locales ou de rapports sociaux, sont des occasions de fortune dont les individus profitent mais dont ils ne sauraient s’attri-
- buer le succès. Pourquoi la meilleure terre arable ne vaut-! elle qu’un franc le mètre, tandis que le moindre terrain à j bâtir en vaut dix, et que celui situé dans tel quartier de Paris que l’on pourrait citer en coûte mille fois autant ?
- Il y a là autant de causes de restitution que la richesse du jour doit à la pauvreté contemporaine.
- En présence de ces donnés incontestables, pas n’est besoin de le dire, que cette pauvreté pourrait reprocher aux détenteurs de la terre de faire obstacle à ce qu’elle en recueille les fruits spontanés. Ussontbien rares ces fruits et ils sont plus propres à l’alimentation des bêtes qu’à la nourriture des hommes. Si on se trouvait quelque jour réduit à cette précaire ressource, la famine aurait bien vite anené la fin du genre humain.
- Que faire,direz-vous,pour équilibrer tous les droits,ceux du public et ceux des particuliers? Le moyen est bien simple selon nous, et il a été signalé depuis bien des années.
- Il s’agit d’une transactiou. Qui cédera? Assurément ce n’est pas ceux qui ne tiennent rien. 11 est indispensable que ce soient les autres.
- Nul ne voudra, direz-vous. Erreur il s’en trouvera, comme il s’est trouvé des saint Louis pour affranchir les serfs, et des Washington pour donner la liberté aux noirs. Il s’en trouvera, et de plus nombreux, car il ne s’agira pour ceux auxquels on s’adressera que de donner ce sur quoi ils n’auront plus la main, ce dont la mort les aura séparé, ce que hier encore ils ne savaient à qui donner.
- On comprend que nous voulons parler d’assurer à l’état un droit d’hérédité sur quelque successions déterminées et choisies.
- Nous ne reconnaissons actuellement de famille que le père la mère et les enfants jeunes. Dès que ceux ci sont adultes, ils n’ont d’autre souci que d’essaimer et de devenir centre d’une nouvelle famille. C’est ainsi que les frères s’éloignent, que les cousins germains se connaissent à peine et que les enfants de ceux-ci s’ignorent la plupart du temps d’une manière complète.
- Il est bien certain que l’on ne désire la fortune que pour soi, sa femme et ses enfants. On a grand désir de laisser ce que l’on possède à ses enfants tout en ayant l’intention d’en jouir le plus longtemps possible. On veut bien encore transmettre son bien à son frère. On ne tient guère à laisser à ses neveux ce que l’on a acquis. Mais hors de là on ne se soucie guère de ses collatéraux plus éloignés. On ne les a jamais vus, ils sont dispersés sur toutes les parties du territoire.
- Tenons donc pour constant qu’aux troisième et quatrième degré, il n’y a plus de famille et que la transmission héréditaire n’a plus de motif. On peut donc, à partir du quatrième degré, supprimer la vocation de la famille et mettre l’état successeur du cinquième degré.
- Direz-vous qu’il faut laisser au possesseur le droit de disposition par testament. On le concède par esprit de concilia- .
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- tion, car il est bien certain que les testaments sont le plus souvent l’œuvre de la captation qu’ils ne sont l’œuvre d’une volonté sérieuse et réfléchie. Combien de fois est-ce l’orgueil qui j parle; on se comptait à choisir un légataire dont la richesse ou la situation vous rehausse. On impose des charges qui serviront à prolonger le souvenir du disposant.
- Il est donc accepîé que le défunt n’ayant pas de neveux, soit d’héritier du quatrième degré, pourra tester et disposer de la moitié de son bien. Par contre, disons que celui qui déshéritera ses enfants, ses frères et ses neveux devra donner à l’état une part égale à celle qu’il laissera à des étrangers.
- Voici donc l’état rentré en possession de sommes considérables tenant lieu de l’abandon qu’il fait aux détenteurs de la richesse de la part de Dieu, c’est-à-dire de la terre, des forces physiques et autres, ainsi que la part de la civilisation, et de la société c’est-à-dire de l’acquis des générations passées et des facultés et avantages sociaux.
- L’emploi en est tout trouvé, nous avons déjà eu bien des fois et depuis bien des années l’occasion de l’expliquer. 11 faut partager la somme considérable de deux cents millions qui seront ainsi annuellement produits par la vocation héréditaire de i’état entre le service de l’amortissement et la création d'un fonds de pensions pour les vieillards et les infirmes.
- ( Voir les notes statistiques annuelles de l’administration de l’enregistrement et des domaines )
- II est urgent de ne pas laisser courir à la ruine, le pays dont les charges augmentent et auquel manque la matière imposable.
- On ne peut constamment emprunter et toujours satisfaire ses créanciers. Les forces d’une nation s’épuisent, et la banqueroute est une menace constante pour celle qui est réduite à toujours emprunter. Toutes les nations de l’Europe se débattent et plient sous le faix de dettes écrasantes. Un commerçant peut emprunter et payer à condition de faire d’heureuses opérations. Un agriculteur qui emprunte et subit deux mauvaises récoltes est ruiné. Comment serait-il possible qu’un état pût toujours satisfaire les créanciers ?
- Il est de toute nécessité qu’il s’arrête à temps dans cette voie ruineuse et rembourse ses prêteurs. Le temps est venu pour la France de recourir à des voies extraordinaires de libération.
- En consacrant au remboursement de ses préteurs la moitié des sommes à provenir de l’application du droit héréditaire à créer à son profit, les pouvoirs publics feront œuvre de sagesse en ce qu’ils obéiront à une nécessité que l’on peut dire pressante.
- L’autre moitié du produit du droit héréditaire de l’état serait consacré à la création d’un fonds dont les revenus seraient employés à servir de pensions aux viellards et aux infirmes.
- Il est temps que le mot Fraternité cesse d’être vide de sens, j et de présenter une simple formule qui endorme les sciences
- au lieu de faire mouvoir les cœurs. Nous aurons réussi à faire œuvre fraternelle en plaçant les pauvres survivants au rang d’héritiers des frères fortunés qui les ont précédés dans la commune pairie des âmes.
- 11 est indispensable d’assurer le lendemain de ceux que leurs bras ou leurs facultés ne peuvent plus nourrir. Si nous ne pouvons venir au secours de tous, commençons par les plus âgés, avec le temps nous accumulerons des ressources suffisantes a la satisfaction des misères les plus pressantes ; chaque année s’écoulant fournira un fonds succeptible de satisfaire à dix-mille pensions.
- Les idées que nous ne faisons qu’indiquer ici ont été développées il y a huit ans, dans la revue publiée à Paris par M. Fauvety ( Voir les numéros de Mai, Juin, Août et Octobre 1877). Elles ont été discutées à la même époque, dans le journal le « Devoir » publié à Guise par M. Godin ( Voir les numéros des 23 et 30 Juin et 14 Juillet 1883). Elles viennent d’être plus amplement reprises dans la revue publiée à Nantes par M. P. Verdad. (Voir les numéros des 8 septembre, 8 et 23 Octobre, 8 Novembre, 8 et 23 Décembre 1886).
- Trop d’années ont été perdues pour leur mise en pratique qui serait si simple et si utile.
- Depuis huit ans on aurait fait des rentiers de soixante mille malheureux, et cinq à six cents millions de la dette publique auraient été remboursés.
- Pour acquérir une pension de 376 francs il faut un capital de moins de dix mille francs et pour en obtenir mille ou dix mille, dix ou cent millions sont nécessaires.
- Les statistiques de l’administration de l’enregistrement et des domaines font savoir que le droit héréditaire de l’état produirait annuellement le double de cette dernière somme. On pourrait donc créer annuellement dix mille pensions et délivrer le trésor, c’est-à-dire les contribuables du service annuel et onéreux de plus de 3 millions de rentes. Si on commençait dés à présent, on aurait dans dix ans cent mille pensionnaires et trente millions de moins à payer en arrérages aux créanciers de l’état.
- Mais on a beau dire, Jacques Bonhomme crie ou chante et paie, jusqu’au jour où, criminel méritant une rigoureuse répression, il brûle et brise sans songer qu’il se charge des nouvelles dettes contractées afin de réparer et relever les ruines qu’il a faites.
- P. F. COURTÉPÉE,
- Semaine du 26 7bre au 2 8bre 1887. Naissances:
- Le 2 8bre, Naissance à Noyai de Buridant Marie, fille de Buridant Henri et de Ancelet Victoire.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Gu/sa. — /mp. Barè.
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- 1 l'Année, Tome 11.— Di'475 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 16 Octobre 1887
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- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- ERRATA
- Dans le compte-rendu des opérations de l’exercice 1886-1887, à la page 631 du Devoir, chapitre : Résumé général des assurances, lire :
- Pour 10.830 journées de maladies à 523 malades........... 26.138 f.
- Au chapitre : Assurances des pensions et du nécessaire, lire :
- A 51 familles pour le nécessaire à la subsistance.......... 13.087 93
- SOMMAIRE
- L’Incident de Raon et le désarmement général. — L’assemblée générale de la Ligue de la paix. — Le projet Leone Levi.~ Un second congrès de la Paix. — Bulletin de la Paix armée. — La Politique coloniale et le droit national de paix ou de guerre.— Lettre de M. Hodgson Pratt. — Le paupérisme en Russie.— Politique à l’américaine. — L’esprit anglais.— Bibliographie. — Etat-civil du Familistère.
- L’incident de Raon et le désarmement général
- Il ne se passe pas de mois que nous n’ayons à commenter dans les pages de notre numéro de la Paix un incident regrettable survenu à point pour mettre le feu aux quatre coins de l’Europe. Un jour, c’est un commissaire de police français ÇU’on arrête sur le territoire allemand ; le lende-
- main, un jeune lycéen qui, la tête échauffée parles lectures de journaux chauvins, les déclamations ampoulées, débitées à tort et à travers sur la revanche, va afficher sur le territoire allemand un placard patriotique français. La semaine passée, c’était le meurtre d’un français à Raon, petit village de la frontière, par un soldat allemand.
- De tels incidents qui émeuvent et surexcitent à un si haut point l’opinion publique, jettent le désarroi dans les relations commerciales troublées subitement par les dépêches alarmantes, ne montrent que trop combien la situation est tendue. Nous voudrions qu’ils fissent impression sur les esprits, au point de déterminer dans l’opinion un mouvement exactement contraire à celui qu’ils produisent ; nous voudrions que les alarmes causées dans les foyers où la mère tremble pour la vie de son enfant menacée par la nouvelle probable d’une guerre à brève échéance, au lieu d’accélérer peut-être cette déclaration, fissent naître au contraire un mouvement spontané d’horreur pour les boucheries humaines qui sont la pratique lamentable de nos guerres modernes.
- Entendons-nous : nous ne voulons pas dire par là qu’un peuple doive subir les avanies d’un voisin turbulent ou grossier, ou de son gouvernement — car le plus souvent ce sont les gouvernements qui poussent les nations les unes sur les autres; les peuples, s’ils n’avaient reçu une éducation militaire, s’ils n’entendaient vanter journellement la gloire militaire, cette gloire faite de ï>ang et de larmes, ne seraient nullement disposés par eux-mêmes.à se ruer sur des champs de bataille ou, en
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- définitive, vainqueur et vaincu, chacun y laisse du sien, de son sang et de ses membres. Les véritables coupables sont donc les gouvernements. Les préjugés nationaux qui maintiennent la discorde entre les nations de l’Europe, sont soigneusement entretenus par les gouvernants dont la devise : diviser pour régner est aus i bien appliquée aujourd’hui qu’hier. — Donc, nous n’entendons pas, il faut le répéter,sans quoi on suspecterait nos intentions en les dénaturant, que les peuples dont les frontières naturelles ont été consacrées à la foisparlatradition, la communauté d’aspiration — et parfois de souffrances, devront supporter le démembrement, accepter le fait accompli, les violations flagrantes du DROIT. Non ! A cet égard, il n’y a qu’à se rapporter au Congrès général, tenu par les diverses sociétés de la Paix à Genève, on verra que loin de consacrer le fait accompli, les généreux initiateurs de la Paix et du Désarmement européen ont, au contraire, protesté contre la violence faite aux Alsaciens-Lorrains, germanisés contre tout droit, de par le seul triomphe de la Force.
- Mais de là à aspirer et souhaiter une guerre immédiate, une conflagration générale, d’où pourrait sortir la ruine totale des pays belligérants, il y a loin. Il serait coupable de la souhaiter, parce que nous pensons que sans la force et la violence, le Droit,un instant vaincu,saura reconquérir le terrain perdu. Il n’y a pour s’en convaincre, qu’à considérer ce qui se passe dans les pays annexés. Une domination régulière de 16 ans, mais issue de la pratique cynique de l’aphorisme célèbre de M. de Bismarck : la, force prime le droit, n’a pu entamer encore au cœur de nos frères séparés de nous l’amour de la vieille patrie française avec laquelle l’Alsace-Lorraine avait vécu, associée à ses espérances comme à ses déceptions, à nos revers et à nos victoires. C’est dans ce souvenir de l’œuvre glorieuse accomplie par la France depuis 1789, qu’en Alsace et en Lorraine, le Droit a retrouvé une force si irrésistible que, dans certains milieux politiques de Berlin, on regarde plus favorablement que par le passé le projet de neutralisation de nos deux provinces, d’abord si dédaigneusement accueilli par les chauvins d’outre-Rhin comme par les chauvins français.
- Nul doute, croyons-nous, que cette persistante opiniâtreté, dont l’Alsace et la Lorraine ont donné tant de preuves pour affirmer leur impérissable attachement à la patrie française ne contribue plus que la force proprement dite pour faire retourner ce malheureux pays à sa patrie d’origine.
- ! Malheureusement, ce retour patient et laborieux que M. de Bismarck cherche en vain à prévenir par tous les moyens, peut être, d’un instant à l’autre, troublé par des événements de la naiure de ceux qui se produisent depuis quelques mois sur la frontière de l’Est.
- Alors, en effet, les esprits s’agitent, la fièvFe patriotique s’empare des cœurs à chaque nouvelle venue des bords du Rhin, et personne ne saurait prévoir les catastrophes épouvantables qui peuvent naître d’un incident encore moins important que celui de Raon. C’est pour les prévenir que les amis de la Paix demandent le désarmement général européen.
- Indépendamment, en effet, des considérations économiques et sociales qui militent en faveur de la suppression des formidables armements sous lesquels ploient les classes ouvrières de l’Europe, le désarmement a pour lui de supprimer du coup une cause permanente de conflit.
- Le système actuel des forces nationales concentrées dans tous les pays d’Europe, armés de pied en cape ; la transformation du territoire des nations, qui ressemblent bien plus à un camp de soldats qu’à un champ de production, sont autant de matières inflammables accumulées, qu’une étincelle suffirait pour embraser.
- Le désarmement écarterait le danger d’une explosion subite, d’un embrasement imprévu. Si un incident grave survenait, les nations, n’ayant plus sous la main les immenses forces destructives que,dans la colère du premier mouvement elles sont disposées à mettre en avant pour venger l’outrage reçu, les négociations auraient plus de chance d’aboutir, l’opinion publique, si prompte à s’exaspérer, pourrait s’éclairer. Qu’on se rappelle 1870 et la rapidité avec laquelle les hostilités furent déclarées? L’opinion fouettée par des nouvelles en parties controuvées, comme on l’a su plus tard, et le corps législatif, se jetèrent dans la guerre avec une soudaineté qu’on a déploré bien amèrement depuis. Si alors l’Allemagne et la France n’avaient pas eu un système de forces militaires, prêt à se mouvoir au premier signal, la lumière se fût faite sans nul doute, et que d’horreurs, de ruines et de vies humaines épargnées, nous eut procurées un retard de huit jours dans la mobilisation !
- Cette fois, l’incident de Raon a été vidé à la satisfaction de la justice. L’Allemagne a reconnu que l’acte du soldat Kauffmann constituait un meurtre et en attendant que le coupable soit tra-j duit devant les tribunaux, elle a donné à la France la réparation à laquelle celle-ci avait droit. Mais
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- qui peut affirmer qu’un autre incident ne sera pas lo signal d’un conflit général?
- Personne !
- L’affaire de Raon ne montre pas seulement la nécessité de désarmer, pour éviter le conflit possible que nous souhaitons de tous nos vœux ne pas voir éclater ; il inspire encore de douloureuses réflexions sur la nature des idées que la discipline et l’éducation militaires inculquent au soldat. Quel mépris de la vie. quelle lamentable inconscience on développe chez cet homme, qu’on place en senlinelle dans le carrefour d’un bois et auquel on dit : Tuez ! si on ne répond pas à votre qui-vive ! C’est sa consigne, sa fonction,à lui. Il va à l’affût du braconnier, comme le braconnier va à l’affût du sanglier.
- Onépiloguj sur Jes circonstances de détail dans lesquelles le meurtre fut accompli. Nous comprenons ces minuties de l’enquête : elles étaient nécessaires pour établir certains faits d’une importance capilaleeu pointée vue de l’agression,nulle,aupoint de vue philosophique et humain qui est le nôtre.
- A nos yeux, en effet, c’est la consigne en elle-même qui est atroce, barbare, sauvage ; et l’homme l’aurait-il dépassée, le soldat Kauffmann aurait-il tiré sur les Français en territoire ou hors du territoire allemand,c’estle militarisme qui est le grand coupable.
- La discipline veut faire de l’homme une machine passive à tuer. Mais l’homme n’est pas une mécanique. Pour assoupli et dressé qu’il soit à tous les mouvements que le réglement lui prescrit,le soldat, même dans cette condition inférieure, reste un homme ; il garde une part d’initiative, d’activité intellectuelle. Et comme cette initiative intellectuelle est pervertie, dégradée; comme son activité est dirigée vers un seul but, délivréedetoute moralité, son activité s’exerce de la façon que nous avons vu à Raon. Si le soldat Kauffmann avait été un mannequin à ressort, dont les pieds des chasseurs en territoire allemand eussent pu faire partir le coup de son arme chargée, le coup de fusil ne fût parti qu’à l’instant précis où les chasseurs ont franchi la frontière,
- 11 n’en a pas été ainsi. Le soldat Kauffmann a tiré au hasard — peut-être avec une vague conscience que son acte, dont les supérieurs l’eussent loué, accompli sur le territoire allemand, constituait un crime sur le territoire français. Etant donné son état moral lamentable, créé par la discipline, le fuit est natu H A imu ha ard, o’oi un un de moins, s’est-il dit.
- Eh bien! il y a là une manifestation d’immoralité générale, derégressionintellectuellequ’ilfautsuppri-mer à tout prix et que seul, le désarmement abolirait. Un ancien magistrat, peu suspect dans la matière de professer des opinions subversives, M. E. Mouton, dans un livre récent sur lacrimin ali té (1), signalait l’extension actuelle du système militaire comme un facteur important de l’abaissement du niveau moral dans les grandes nations de l’Europe. C’est là un fait que les clairvoyants ne peuvent plus nier ; nous-mêmes, avons signalé dans un numéro du Devoir, les résuLats de la statistique judiciaire qui accuse une progression proportionnelle alarmante de la criminalité parmi les anciens soldats.
- Gomprendra-t-on enfin, qu’il est temps de réagir, d’appliquer pratiquement les théories morales acquises par le progrès de la civilisation contemporaine ? C’est en vain que philosophes et moralistes créeraient de nouveaux théorèmes de moralité ; si le respect de la vie humaine continue à être l’objet d’un enseignementhostile dans Jescasernes, si, par l’éducation militaire et la concentration des vastes armées permanentes, les hommes continuent à n’avoir pour perspective prochaine que champs de carnage, boucheries humaines, notre sens moral déjà affaibli, ira s’émoussantde plus en plus.
- Poursuivons donc le désarmement européen, le retour du soldat au foyer, la substitution de la paix à la guerre, la prédominance de la justice sur la force, — cette œuvre n’est pas seulement glorieuse et utile, elle est encore patriotique — pour les nationaux de tout pays — dans l’acception la plus large du mot, car elle tend à ramener la paix et la prospérité dans les pays troublés, à deux doigts de la ruine, par l’écrasement des forces militaires qui les étreignent, les asservissent et les tuent.
- L’ASSEMBLÉE GENERALE
- DE LA LIGUE DE LA PAIX.
- L’assemblée annuelle de la Ligue de la Paix s’est tenue eii septembre à Genève, dans la salle de l’Alabama (Hôtel-de-Ville), M. Moïse Vautier, président du Conseil d^Etat, a inauguré la séance par un discours plein de sentiments généreux et élevés que nous voudrions voir partagés par leu gouvernements de tous pays.
- il) Le Devoir </e punir par. E. Mouton, ancien magistrat. Paris, 1887.
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- Voici les sociétés représentées au congrès :
- La Universa.1 Peace Union de Philadelphie, représentées par Mrae Marie Gœgg ;
- U International arbitration and peace Association, représentée par M. Green, son secrétaire ;
- Le Comité de Paris de la fédération de Paix et d’arbitrage, représenté par M. Hippolyle Destrem, son président ;
- La Société pour la neutralisation du Danemark,
- U Association suédoise de lTarbitrage et de la paix, représentées toutes les deux par M. Amdrup ;
- La Société française des Amis de la paix par Véducation, représentée par Mlle Julie Toussaint;
- Le Circolo democratico di Reggio Emilia représenté par M. A. Umiltâ ;
- La Loggia Aurora Risorta de Gênes, représentée par M. Ch. Lemonnier ;
- La Loge La Persévérance (Genève), représentée par M. Fontaine-Borgel ;
- La Loge Les Amis de la Vérité, (Genève), représentée par M. Lafond ;
- Consolato Operajo de Milan, représenté par M. Achille ï&zzoni;
- Circolo Giuseppe Mazzini représenté par M. Ch. Lemonnier ;
- La Section neuchâteloise de la Ligue, représentée par M. Gustave Renaud.
- Deux questions étaient inscrites à l’ordre du jour :
- 1° De l’établissement d’un tribunal d’arbitrage international permanent : 2° L’Alsace-Lorraine.
- Sur la première question M. Mathey a déposé et développé la proposition suivante :
- Considérant que la question de l’établissement d'un Tribunal arbitral international, inscrite, il y a plus de vingt ans, au programme de la Ligue de la Paix et de la Liberté, et maintenue aux ordres du jour de ses assemblées annuelles, est aujourd’hui vulgarisée et acceptée par tous les esprits généreux qui se préoccupent, en Europe et en Amérique, des destinées de l’humanité ;
- Qu’il y a lieu dès lors de faire passer la question du domaine de la pure pensée dans celui des faits.
- Que, dans l’état troublé de l’Europe, écrasée sous le poids d’armements insensés, qui détournent, au détriment des travaux de la paix, les ressources des nations, la nécessité et l’urgence de l’établissement d’un tribunal arbitral international s’imposent :
- La Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, réunie en assemblé e générale à Genève, dans la salle de l’Alabama aujourd’hui. 4 septembre 1887,
- Après e n avoir délibéré, a pris les Résolutions suivantes :
- Le Cor.nité de la Ligue est prié d’adresser au nom de la Ligue d e la Paix et de la Liberté à rassemblée fédérale
- suisse une pétition à l’effet de lui demander d’inviter le Conseil Fédéral à prendre officiellement en mains la question et, par voie diplomatique, d’adresser à tous les gouvernements européens et américains une circulaire pour les engager à envoyer des délégués à une Conférence internationale, qui se réunirait à Berne à l’effet de se prononcer, après discussien sur les points suivants :
- 1° Nécessité et possibilité de l’établissement d’un Tribunal arbitral international.
- 2° Désignation du pays, où serait établi ce Tribunal.
- 3° Composition et mode de recrutement du Tribunal.
- 4°Compétence et code de procédure.
- 5° Moyens pratiques pour arriver à faire sanctionner les décisions ou arrêts de ce Tribunal.
- Voici les résolutions proposées par le comité central ;
- Considérant que le problème de la paix ne sera résolu pratiquement que lorsque les nations seront sorties de l’état de guerre et de trêve armée où elles sont encore, et passées à l’état juridique ;
- Que l’état juridique est caractérisé par quatre institutions :
- Une Convention fédérative qui garantit aux nations associées la souveraineté et l’autonomie de chacune ;
- 2° Une Loi librement votée par toutes, selon laquelle soient jugés tous les différends, litiges, difficultés qui peuvent survenir entre elles ;
- 3° Un Tribunal dont les membres élus par ces nations prononce en dernier ressort sur ces différends, litiges et difficultés ;
- 4° Un Pouvoir exécutif élu librement, aussi par toutes ces nations, chargé d’assurer l’exécution de la loi et des arrêts du tribunal ;
- Qu’il est démontré historiquement qu’une telle organisation, bien qu’ayant pour effet d’établir au-dessus des peuples une Autorité souveraine, ne porte aucune atteinte à la souveraineté, à l’indépendance, à l’autonomie de cès peuples parce que la fin même de l’alliance qui les lie est d’assurer cette souveraineté, et que le premier résultat du Contrat fédératif et le désarmement mutuel et simultané de ces peuples ;
- Par ces motifs :
- L’Assemblée déclare
- Qu’il est du devoir des Amis de la paix de favoriser sans relâche, en tout pays, toute mesure politique ou sociale qui peut amener les peuples à passer de l’état de guerre ou de trêve armée à l’état juridique, tel qu’il vient d’être décrit et défini ;
- Que parmi les moyens de préparer cet heureux résultat, médiation, arbitrage, neutralisation, etc., toute combinaison qui, réserve faite du principe inviolable de l’autonomie des nations, peut amener, avec ou sans garantie des Puissances, la formation de Fédérations de peuples, doit être placée au premier rang.
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- Sans préjudice, bien entendu, de Faction générale et incessante d’une propagande qui, par la diffusion et par le progrès du suffrage universel, par la presse, par la parole, par les beaux-arts, par l’instruction et l’éducation de la jeunesse et de l’enfance, substitue aux haines internationales, le respect mutuel des peuples pour les peuples, le principe de l’inviolabilité de la vie humaine, et sous toutes ses formes le culte de la liberté, de la justice et de la fraternité,
- Décide que les Résolutions qui précèdent seront envoyées à tous les gouvernements et aux principaux journaux dans toutes les parties du monde,
- M. Hippolyte Drestrem a proposé également la résolution suivante, adoptée à l’unanimité Le Congrès :
- Considérant que le but supérieur à atteindre par les Amis de la paix fondée sur la justice, doit être une Fédération de Nationalités européennes, fondée sur un pacte fédératif duquel émaneront comme conséquences des lois règlementaires, un Tribunal international et un Pouvoir exécutif européen ;
- Considérant que la rédaction de ce pacte fondamental soulève des questions capitales, difficiles, complexes, principalement en ce qui concerne les prétentions des Etats et des Nationalités en matière de possessions et de limites ;
- Que l’élaboration de ces questions et leur solution selon des principes de Raison universelle et de Justice intégrales, appelle dès ce moment l'attention des philosophes et des investigateurs sociologiques, fait appel aux penseurs des deux-Mondes, et les invite à composer sur ces points de capitale importance, les traités, mémoires ou simples notes, qui pourront en éclairer et en préparer la solution.
- En ce qui concerne plus spécialement la question de l’Alsace-Lorraine, l’assemblée a voté à Funanimité,— moins la voix de M. Heyder, les résolutions suivantes -,
- En présence de la situation actuelle et des perspectives qui s’ouvrent, la Ligue persiste dans ses résolutions antérieures en y ajoutant deux déclarations :
- 1° Elle affirme une fois de plus le droit indiscutable, imprescriptible, inaliénable du peuple de Lorraine et d’Alsace à disposer librement de lui-même.
- 2° Elle félicite ce peuple de l’admirable et patiente énergie qu’il déploie ponr la défense de ce droit.
- Ces Résolutions sont mises aux voix et votées à l’unanimité, moins la voix de M. Heyder, avoué allemand, établi à Metz.
- 2me Résolution
- (proposée par M. Hippolyte Destrem, représentant le Comité de Paris, et adoptée également à l’unanimité moins la voix de M. Heyder.)
- Le Congrès :
- Examen fait de la situation de l’Alsace-Lorraine depuis 1887 jusqu’à ce jour ;
- Considérant que le traité de Francfort a annexé à l’empire !
- germanique les populations de l’Alsace-Lorraine, sans s’occuper de leur ratificatiou, et par le seul prétendu droit de conquête ;
- Considérant que l’attitude de ces populations n’a cessé de prouver, et prouve encore de plus en plus leur répugnance profonde pour l’ordre de chose qui leur est imposé ;
- Qu’ainsi le droit des nations se trouve violé par cet instrument diplomatique ;
- Que cet état de chose crée des périls permanents pour la paix européenne ;
- Emet le vœu que la diplomatie de tous les Etats européens s’emploie à faire cesser cet état de choses ;
- Et que,par ses soins et à cet effet,il soit procédé à la révision du Traité de Francfort, conformément aux vœux qui seront émis librement par les populations d’Alsace-Lorraine régulièrement et loyalement consultées.
- Avant de se séparer, la Ligue a procédé à la nomination de son comité central :
- Sont élus à l’unanimité ;
- MM. Frédéric Bajer, député danois, Copenhague.
- Léon Brunschwicg, avocat, Nantes.
- J. Ceneri, professeur en droit, Bologne.
- Comtesse, Conseiller d’Etat, Neuchâtel.
- Couturier, sénateur français, Paris.
- Karl Dennig, négociant, Pforzheim.
- A. Desmoulins,publiciste,Ste-Foy-la-Grande(Fvance].
- Louis Garey, négociant, Genève.
- Mme Marie Gœgg, Genève.
- MM. Guéquier-Dutry, Conseiller municipal, Grand.
- Yves Guyot, député français Paris.
- Théophile Hering, Barr.
- Lafomd, négociant, Genève.
- Laisant, député français, Paris .
- Charles Lemonnier, docteur en droit, Paris
- Châties Menn, sculpteur, Genève
- Z. Milkowski, homme de lettres, Genève.
- Julius Preetorius, manufacturier, Alzey.
- G. Renaud, juge d’instruction,Neuchâtel.
- Louis Ruchonnet, Conseiller fédéral Lausanne.
- Auralio SaffS, publiciste, Forli
- Mlle Julie Toutsaint, Paris
- MM. Angelo Umilta, professeur d’économie politique, Neuchâtel.
- le major de Winton, Londres.
- de Virte, ancien officier, Ripafratta.
- Le projet Leone Levi.
- Il y a quelque temps, M. Leone Levi,l’éminent jurisconsulte anglais, fut sollicité par deux sociétés anglaises, la Peace Society et l’International arbitration and peace Association de préparer un projet de Tribunal international.
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- Nous croyons que les lecteurs .du Devoir liront avec intérêt l’analyse donnée de ce projet au Congrès de la Paix de Genève :
- Le titre du texte anglais n’indüque pas seulement un projet de tribunal international, mais le plan d’un Conseil et d’une Haute Cour d’arbitrage international fl).
- Le projet propose : Nomination par chaque Etat d’un- certain nombre de Délégués, publicistes, jurisconsultes, person-nas éminentes, occupant une haute position, devant composer un Conseil d’arbitrage international ;
- Ce Conseil formé dès que deux Etats auraient concouru à son organisation et nommé leurs délégués.
- Invitation aux autres Etats par les premiers d’imiter leur exemple et de nommer leurs délégués.
- En cas de difftérerads survenus entre plusieurs Etats représentés ou non représentés dans le Conseil, réunion de ce Conseil pour aviser aux moyens de prévenir la guerre, ou pour offrir l’intervention du Conseil en faveur d’une médiation ou d’un arbitrage.
- Si les Etats en litige consentent à un arbitrage, nomination par le Conseil de quelques-uns de ses membres qui, réunis à d’autres personnes nommées par les Etats, constituent une Haute Cour d’arbitrage.
- La missioa de cette Haute Cour strictement limitée à la discussion du litige en vue duquel elle aura été constituée, et prenant fin aussitôt la question résolue oul’arbitrage abandonné.
- L’autorité du Conseil aussi bien que celle de la Haute Cour dépourvue de toute sanction matérielle qui impose par la force le respect de leurs décisions.
- Les membres du Conseil, bien que nommés par les gouvernements, n’ayant aucun caractère représentatif.
- Un Code ou Loi internationale destinée à servir de guide au Conseil et à la Cour devra être adopté et autorisé par le Conseil.
- Dans une conférence tenue à Londres par VInternational arbitr action and peace Association à la fin de juillet dernier. M. Leone Levi a donné oralement sur son projet des explications qui ont été publiées depuis sous ce titre : Principes servant de base au projet (2) Ces explications, si nous les avons bien comprises, n’ont apporté aucune modification au projet, sinon en ce qu’elles indiquent clairement que M. Leone Levi renonce à proposer l’institution par les gouvernements d’une Haute Cour internationale permanente, et que la seule innovation que finalement il suggère est la création d’un Conseil nommé par les gouvernements, et dans le sein duquel les Etats pourront, dès qu’ils jugeront à propos de le faire, choisir des médiateurs et des arbitres. Celle
- (1) Draft project of a Council and High Court of international arbitration.
- (2) On trouvera en appendice le texte anglais et la traduction de la Note publiée par M. Leone Levi.
- conclusion, à laquelle les explications données par M. Levi n’ont fait que donner plus de relief, était, en effet, celle à laquelle conduisait logiquement le projet qui fut envoyé, il y a deux ans, à l’examen des jurisconsultes d’Europe et d’Amérique.
- M. Leone Levi, la chose est donc aujourd’hui bien entendue n’a jamais voulu proposer l’institution d’une Haute Cour internationale permanente exerçant de plein droit sa juridiction sur plusieurs Etats et dont les décisions mettraient de plein droit finaux litiges survenus entre les Etats, il propose simplement la création par quelques Etats d’un Collège de publicistes autorisés par ces Etats qu’ils ne représentent même pas, à intervenir officieusement pour proposer en cas de litige une médiation ou un arbitrage. Il n’y aurait de tribunal que si les parties en litige déféraient à l'avis officieux du Conseil. Dans tous les cas, ce tribunal n’aurait de compétence qu’en vertu et dans les limites d’un compromis; M. Levi dans ses explications récentes, appuie clairement sur ce point important. Il n’y aurait de permanent que le Conseil nommé par les Etats, mais ne les représentant pas.
- Encore un mot. M. Levi parle d’un Code international servant de guide à la fois au Conseil et aux Arbitres. En proposant de faire rédiger, ou tout au moins autoriser ce Code par le Conseil, l’auteur du projet m nique au principe fondamental de la séparation du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire. L’exemple donné par les juges de l’Alabama s’applique préeisémeut en sens contraire. Ceux-ci ne trouvant pas de loi applicable au cas qu’ils avaient à décider, n’ont pas voulu tracer eux-mêmes la règle du jugement qu’ils avaient à rendre, et ce n’est qu’après l’acceptation par les parties des trois principes qu’ils avaient posés qu’ils ont accepté la qualité de juges. Ce point est de grande importance.
- Le projet de M. Levi ne dépasse donc guère le cercle d’idées dans lequel se forment tous les jours, pour la décision des questions secondaires, les arbitrages ordinaires,facultatifs, limités. Des traités d’arbitrage permanent, tels que celui dont la Suisse et les Etats-Unis d’Amérique ont déjà donné l’exemple, et que l’on peut espérer voir bientôt s’établir entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, constitueraient certainement un progrès beaucoup plus considérable (1).
- Le Conseil d’arbitrage dont la création est le fonds même du projet de M. Levi, pourrait certainement rendre des services par l’inftuence qu’il exercerait sur l’opinion, mais cette influence serait bien autrement forte si ce Conseil, au lieu d’être nommé, comme le propose M. Levi, par les gouvernements, était indépendant de ces gouvernements, et formé de
- (1) La Ligue, dans les Congrès qu’elle a tenus à Genève en 1873 et 187-4, a posé le principe, iracé le plan, et indiqué la formule de ces traités. Recueil officiel des Rêsolu-I tions, p. 50, 55. Voir aussi la brochure : Formule d’un traité d’arbitrage entre les nations. Fisthbacher, 33, 1 rue de la Seine, Paris.
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- jurisconsultes, de publicistes, de négociants, d’ingénieurs, de médecins, d’agriculteurs de toute nation, élus régulièrement chaque année par toutes les Sociétés de la Paix d’Amérique et d’Europe. Les décisions rendues librement par un tel Conseil après instruction et débat des questions qui lui seraient soumises, ou sur lesquelles il prendrait spontanément l’initiative, pourraient certainement jouer un grand rôle auprès des peuples et, par conséquent, auprès des gouvernements. Ce serait une institution vraiment démocratique. Nous pensons
- qu’il serait très-utile, d’en étudier le développement.
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- Voici maintenant la traduction d’une note rédigée par M. Leone Levi, et indiquant sur quels principes repose son projet.
- 1. Tout effort, pour avancer le progrès de l’arbitrage international, dépend nécessairement de l’action volontaire des Etats civilisés, soit qu’ils se joignent, ou qu’ils donnent leur assentiment à une Organisation quelconque ayant pour objet de rendre cet arbitrage efficace, soit qu’ils remettent volontairement à un arbitrage toutes les difficultés ou espèces de difficultés dans lesquelles ces Etats pourraient être intéressés (Clause 42).
- 2. En s’efforçant d’établir une nouvelle Organisation dont l’action peut jusqu’à un certain point changer le système politique actuel, nous devons être préparés à agir d’abord par des essais permettant sa croissance graduelle, et son acceptation progressive dans tous les Etats (Clause 6).
- 3. Les moyens employés, pour assurer l’exécution de toute Sentence doivent avoir un caractère moral et non physique. Tout procédé, tout ce qui peut ressembler à une neutralité armée ou à une ligue d’Etats neutres, introduirait de nouveaux dangers de guerre, et augmenterait, au lieu de les éviter, ceux qui existent (Clause 3).
- 4. Le succès de toute organisation semblable, soit quelle s’applique à éloigner les causes des différends soit qu’elle tâche d'accommoder ceux-ci à i’amiabie, doit éventuellement dépendre de l’état véritable de l’opinion publique (Clause 14).
- 5. Le projet esquissé vise un « Conseil » d’arbitrage international, et non un « Congrès des nations » (Clause 4).
- On a tenu des Congrès pour prévenir la guerre lorsque des disputes se sont é evées, mais les membres de ces Congrès sont des diplomates qui représentent on que délèguent des étals, et, en conséq tcnce, ils sont souvent suspects de poursuivre des intérêts particuliers. C’est pourquoi ces Congrès ont souvent échoué en voulant empêcher la guerre. Les membres du Conseil proposé,quoique nommés par les Etats, n’ont pas mandat de les représenter.
- 6. Le Conseil peut offrir ou la médiation ou l’arbitrage (Clause 9).
- 7. Une Haute Cour d’arbitrage ne peut pas être nommée
- faut que le caractère du différend n’a pas été déterminé (Clause 11). Leone LEvr.
- Un second Congrès de la Paix.
- A l’heure où l’Allemagne et la France sont près d’en venir aux mains, on peut signaler le Congrès tenu par les socialistes à SL-Gall comme un véritable congrès de la Paix, car ses membres, venus de divers points de l’Allemagne, ont tous affirmé la fraternité des peuples, la nécessité d’en finir avec les boucheries internationales, les égorgements périodiques.
- A ce Congrès, des adresses des divers partis socialistes ont été envoyées, toutes sont conçues dans le même sens : Paix entre les peuples de bonne volonté qui veulent régénérer les sociétés modernes en proie aux iniquités des privilèges et du paupérisme.
- Voici quelques renseignements publiés par Je Temps, sur les travaux du Congrès des socialistes allemands :
- Le congrès des socialistes allemands qui a été convoqué, il y a un mois environ, par une circulaire où n’était pas indiqué le lieu de sa réunion, s’est assemblé à Saint-Gall, en Suisse ; la plupart des chefs du parti y sont venus, ainsi que des délégués des socialistes allemands de Londres, d’Autriche et de Paris.Les résolutions qui ont été votées sontforl importantes. Elles sont publiées dans unenoteque la Gazette de Francfort a reproduite. Ce document marque clairement que la fraction extrême du parti est parvenue à rallier la majorité, sans que les chefs qui ont assuré au socialisme allemand la plupart de ses triomphes soient désavoués; — sur ce point, la Gazette de Cologne et la Gazette de Voss ont donné des informations erronées ; ils vont avoir à prendre une attitude plus intransigeante et à réaliser un programme plus avancé que par le passé.
- Dans sa première séance, le congrès de Saint-Gall a résolu d’inviter tous les membres du parti à ne pas se soustraire par la fuite aux procès et condamnations politiques qu’ils pourraient encourir et qui, portés â la connaissance du public font à la cause socialiste une réclame utile. Passant, dans une seconde séance, à l’activité des députés démocrates dans le Reichstag, l’assemblée a exprimé l’opinion que les représentants du parti doivent, avant tout, se consacrer à l’agitation publique, à la critique des actes du gouvernement et ne prendre part aux travaux législatifs que lorsque « leur intervention ne peut donner lieu, dans les circonstances actuelles, à .aucune méprise et à aucune illusion sur la situation économique et politique de la classe ouvrière ». Sur la question des impôts, le congrès de Saint-Gall s’est prononcé énergiquement contre le principe même des contributions- indirectes, contre le monopole des principaux articles de consommation, contre
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- les taxes alimentaires, qui ont pour but de favoriser les propriétaires aux dépens des prolétaires- Le peu de valeur des tentatives que le gouvernement a paru vouloir faire en faveur de la classe ouvrière est démontré par le mauvais accueil que les partis officiels ont fait au Reichstag aux projets présentés par les députés socialistes pour la protection des travailleurs.
- Pour la tactique électorale, le congrès recommande de poser des candidats dans toutes les circonscriptions où l’on peut espérer recueillir un nombre quelconque de voix, môme minime. Les socialistes doivent se garder de s’allier à n'importe quel parti, et, en cas de ballottage entre adversaires, sont invités à s’abstenir. Les chefs du socialisme allemand sont invites à s’entendre avec ceux des autres nations pour provoquer eu 1888 un congrès ouvrier international, ayant pour mission de préparer les voies à une législation commune dans tous les pays pour la protection des ouvriers. Traitant ensuite des rapports des socialistes avec les anarchistes, l’assemblée de Saint-Gall a déclaré, dans une résolution qui paraîtra assurément singulière, que les doctrines individualistes de ces derniers ne sont que le développement extrême du libéralisme bourgeois, contreviennent aux principes socialistes qui statuent la mise en commun des moyens de production et la réglementation du travail par la société, et nuisent à la cause par le recours à la violence qu’elles préconisent et qui est un moyen plus réactionnaire que révolutionnaire.
- Après avoir recommandé diverses réformes et une surveillance plus attentive de la presse socialiste, le congrès a voté des modifications à introduire dans le programme du parti et en a chargé une commission de trois membres (MM. Bebel, Liebknecht et Auer),qui devra tenir compte d’un amendement réclamant l’expropriation du sol et des moyens de production. Enfin, l’assemblée a infligé un vote de blâme aux membres du parti qui ont refusé de signer la circulaire publique par laquelle les adhérents ont été avisés de la réunion du congrès.
- Telles sont les résolutions que les socialistes allemands ont adoptées. Elles ne marquent aucun découragement, aucun désir de cesser ou de ralenlir la lutte que ce parti poursuit, depuis plusieurs années, contre les autorités, en dépit d’une législation oppressive qui paraissait devoir l’écraser. Malgré toutes les mesures exceptionnelles auxquelles ils sont en butte les socialistes ont obtenu aux dernières élections pour le Reichstag, un nombre de voix bien supérieur à celui qu’ils avaient rassemblé au précédent scrutin. Leur propagande s’étend de telle sorte qu’il faut sans cesse édicter l’état de siège contre eux en de nouvelles villes. Spandau vient d’être mis sous ce régime, et aucune des localités où il avait été institué n’a pu être replacée sous le droit commun. Il a fallu, pour combattre le parti de M. Bebel, porter récemment une nouvelle atteinte à la liberté de la presse et interdire la vente des suppléments de journaux qui n’auraient pas reçu, au préalable, le visa de la police. Ce sont là autant de mesures qui
- marquent également l’ardeur du gouvernement à lutter contre le socialisme et les succès croissants de cette dangereuse doctrine.
- Bulletin de la Paix armée.
- FRANCE
- Le Meurtre de Raon. — Le Temps annonce dans ces termes la fin du conflit franco-allemand :
- Nous avons fait connaître hiqr à nos lecteurs de la province le résultat de la visite faite par M. de Munster, ambassadeur d’Allemagne, à M. Flourens, ministre des affaires étrangères pour lui communiquer officiellement la réponse définitive du gouvernement allemand pour le réglement de l’incident de Raon-sur-Plaine. Nous avons dit que l’ambassadeur d’Allemagne avait remis entre les mains de M. Flourens, qui lui en a donné reçu, un chèque de 50.000 marcs, soit 62,500 fr. payable chez le banquier de l’ambassade d’Allemagne.
- Nous reproduisons également le note que l’agence Havas a communiquée à ce sujet, dans la soirée, aux journaux :
- M. de Munster s’est rendu cette après-midi auprès de M. Flourens, ministre des affaires étrangères.
- Il lui a fait savoir que le gouvernement allemand, qui avait déjà exprimé ses vifs regrets au sujet de l'incident de Vexain-court, et s’était déclaré prêt a indemniser les personnes directement frappées, se considérait comme moralement obligé de réparer le préjudice causé par un de ses agents, dans l’exercice de ses fonctions, et avait décidé d’assurer au moins le sort de la famille de la principale victime.
- M. de Munster a remis à cet effet à M. Flourens, une somme de 50,000 marcs.
- L’instruction, qui avait été immédiatement ouverte, établira d’ailleurs le degré de responsabilité des militaires et fonctionnaires allemands impliqués dans ce déplorable incident.
- La Gazette de Cologne donne l’analyse suivante de la note remise par le comte de Munster à M. Flourens :
- Le compte de Munster a remis à M. Flourens la somme de 50,000 marcs, en même temps que la note allemande.
- » Il ressort de cette note que l’Allemagne considère cette affaire du point de vue suivant : on estime qu’il est inutile d’exprimer de nouveau des regrets, puisque ces regrets ont été formulés expressément par l’Allemagne immédiatement après l’incident. Pour ce qui est de l’indemnité, le gouvernement allemand maintient que, ce qui s’est produit dans l’incident, ce n’est pas un acte inspiré par un mauvais dessein, mais une erreur regrettable ; mais, puisque le malheur s’est produit comme conséquence d’ordres de service allemands et que, par là, des sujets français ont été lésés, le gouvernement allemand considère qu’il est de son devoir d’accorder, dans la mesure du possible, une indemnité, et il estime qu’il convient de la porter à 50,000 marcs.
- » Quant à la punition qui pourra éventuellement atteindre le soldat Kauffmann, il faut s’en remettre complètement aux tribunaux qui rendront un jugement conforme au droit.
- » M. Flourens a exprimé au comte de Munster sa reconnaissance pour la démarche conciliante et conforme à l’équité de l’Allemagne. L’affaire est donc vidées
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- ALLEMAGNE
- A l’exemple de la police de Berlin, celle d’Altona, de Harbourg et de Louembourg, vient d’interdire de répandre, sans son autorisation spéciale, les feuilles volantes et les suppléments des journaux sur les places publiques et dans les rues de ces vides placées sous le régime du petit état de siège.
- Nous avons dit que, dans le budget bavarois, un crédit est inscrit, pour la première fois cette année, dans le but de fournir une indemnité aux innocents atteints injustement par une condammation judiciaire. Les journaux de Leipzig et de Dresde rappellent, à ce propos, qu’un ci édit de 12.000 marcs a été inscrit dès l’année dernière, dans le même but, dans le budget saxon. Ce n’est donc pas la Bavière, comme l’avaient proclamé les journaux de Munich, mais bien la Saxe qui, la première, a suivi l’avis par lequel le conseil fédéral avait invité tous les Etats allemands à prendre la mesure en question.
- ALSACE-LORRAINE
- Germanisation. — On peut se faire une idée de la résistance passive apportée par la population annexée aux efforts de la germanisation, par les détails suivants, relatifs à renseignement de la langue allemande et aux poursuites incessantes que le parquet intente aux alsaciens-lorrains restés français :
- La Post, de Strasbourg, publie le plan de l’enseignement qui sera donné, cet hiver, dans les écoles primaires de la partie du territoire alsacien-lorrain dont les habitants ne parlent que le français. D'après ce plan, l’enseignement du calcul et du chant devra être donné en langue allemande dès la première heure dans les deux premières classes formant la division inférieure de l’école. Dans la division moyenne, l’enseignement de la géographie, de l’histoire naturelle et de la gymnastique devra se faire également en allemand. Dans la division supérieure, l’enseignement de l’histoire devra se faire aussi en langue allemande.
- La Post dit que,dix-septans après l’annexion, rien ne s’oppose plus à l’exécution de ce plan, les instituteurs qui ne parlaient que le français étant morts ou ayant été mis à la retraite pour être remplacés par des maîtres sortis des écoles normales allemandes et connaissant à la fois l’allemand et le français.
- La chambre correctionnelle du tribunal de Metz a condamné, dans sa séance du 6 octobre, à un mois de prison et trente marcs d’amende, le nommé Antoine Mathias, ouvrier à Moyeuvre-Grande, qui avait crié, dans la principale rue de cette lecalité : Vive la France !
- Un journalier de Metz, du nom de Jean Maurer, qui avait crié, à plusieurs reprises : Vive la République ! a été acquitté, les débats ayant établi qu’au moment où il proférait ces cris, l’ivresse le rendait irresponsable de ses actes,
- Un jeune homme de dix-sept ans, du nom de Paulus. originaire de Héming, employé à la banque Lévy, de j Sarrebourg, vient de recevoir l’ordre de quitter le territoire : de l’Alsace-Lorraine. Il y a deux ans, ce jeune homme avait
- éibigré en France pour suivre les classes d’un établissement d’instruction à Reims. Sur ses instances, on lui a accordé un répit de quelques jours.
- Nous avons annoncé que la garnison de Metz et de plusieurs autres places de l’Alsace-Lorraine serait renforcée cet automne. Dans la matinée du 6 octobre, trois batteries montées du 8e régiment d’artillerie, qui occupaient jusqu’ici Sarrelouis, sont effectivement arrivées à Metz et ont été installées dans la nouvelle caserne d’artillerie de Montigny-Sablon.
- AUTRICHE-HONGRIE
- v Une dépêche adressée de Buda Pesth à la Gazette de Cologne, annonce que le ministre de la guerre d’Autriche-Hongrie vient de faire suspendre la fabrication du fusil à répétition, puisqu’il désire l’emploi d’un plus petit calibre de 8 millimètres.
- La Post, de Berlin, publie aujourd’hui le télégramme suivant, qui confirme la dépêche de la Gazette de Cologne ;
- Vienne, 6 octobre.
- Suivant une information officieuse, la question de l’emploi du petit calibre avec le fusil à répétition est près d’être résolue. On a trouvé une nouvelle construction qui permet l’emploi du petit calibre tout en conservant la poudre actuelle.
- LA POLITIQUE COLONIALE
- et le droit national de paix ou de perre-
- INCIDENT DE MADAGASCAR
- Nous nous sommes élevé, au Devoir, dès le premier jour, contre la polilique coloniale,au nom des principes de justice et de droit national que les patriotes français invoquent contre l’Allemagne. Nous ne croyons pas,en effet,que le droit puisse se scinder, ni changer selon les latitudes; que ce qui est crime international sur les bords du Rhin ne le soit pas sur les bords du Fleuve Jaune ou dans l’océan Indien.
- Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, la pratiqne de la justice n’est que la pratique du bien, au propre comme au figuré. Les agresseurs, en effet, sont punis par leur faute même; le mal en lui-même porte son châtiment. Au Tonkin, c’est non-seulement la mort de milliers des siens que la France expie,pour avoir laissé s’accomplir la violation de ce territoire ; c’est encore, en France même, la livraison du droit de paix et de guerre laissé à la merci des circonstances du hasard.
- Dans le droit polilique moderne, en effet, la guerre,si elle ne s’est pas adoucie matériellemen
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- au contraire! hélas!— repose sur des principes plu$ : moraux jadis inconnus.Car il ne faut pas s’y tromper. Ainsi que nous avons eu plusieurs fois l’occasion de l’affirmer, la guerre est, dans nos temps modernes,le vestige d’une civilisation barbare.Elin est la dernière trace des instincts de cruauté animale contre lesquels le progrès lutte depuis des siècles. A l’origine, la guerre constituait brutale- j ment le droit du plus fort; c’était le meurtre, l’assassinat, la lutte féroce pour la vie dans toute so-n horreur.
- A mesure que l’humanité s’est élevée au-dessus de l’animalité inférieure, la férocité bestiale diminuant, les idées de meurtre so sont atténuées jusqu’à ce qu’enfin, de nos jours, le respect de ia vie humaine s’étant solidement établi dans la morale pratique,le droit de tuer ait été entouré d’une foule de formalités et de restrictions qui en rendent l’application moins usuelle. .
- C’est ainsi que les nationalités s’organisant, le I droit de paix et de guerre fut d’abord suspendu entre particuliers, comme au Moyen-Age par la d Trêve de Dieu. Qu’ensuite,il fut reporté au Monarque, le roi étant censé, dans la constitution monarchique, représenter la nation. Enfin la fiction monarchique disparue,ce fut à la nation que revint l’initiative de la guerre ou de la paix. En même temps, un code international,comme jadis un code individuel, subsistant encore pour les combats singuliers, prévalut dans les guerres nationales, réglant des points secondaires, interdisant l’usage de certains stratagèmes,autrefois permis et même glorifiés.
- Le code du droit des gens, comme on l’appelle, est assurément le progrès le plus considérable réalisé par l’humanité dans le cours des âges,pour aboutir à la suppression de la force brutale et à la garantie du droit des faibles. Vient ensuite l’initiative nationale, sans laquelle aujourd’hui on ne saurait au moins en théorie, entreprendre de guerre, sous peine de se rendre coupable du plus grand des crimes.
- Je dis: en théorie, car malheureusement, ce droit sacré que ia nation seule devrait exercer à la dernière extrémité, tons moyens de conciliation épuisés, en réalité ce sont les gouvernants qui l’exercent, aux risques et périls de la nation, qui sa réveille un beau matin, engagée dans uue lutte meurtrière, sans savoir pourquoi. Il y a bien, je le sais, le contrôle parlementaire. Mais que peut garantir ce contrôle? Qu’on se rappelle l’horrible j conflagration de 1870-1871. C’est ma guerre,à moi, I
- disait l’impératrice, dont le cœur de mère, étouffé alors par la vue absorbante des seuls résultats immédiats d’une campagne victorieuse, devait saigner aussi plus tard,des suites d’une rencontre, comme ont saigné, en 1870 le cœur de tant de mères qui, du moins,n’avaient pas appelé de leurs vœux la sanglante catastrophe. Le contrôle parlementaire, en 1870,fut singulièrement réduit par les événements.
- Cependant, même nominatif, ce droit de la nation suffit de nos jours pour prévenir les fréquentes collisions provoquées jadis par les plus futiles colères d’un monarque jaloux de paraître et de briller en irrésistible conquérant. L’art de tuer a été perfectionné,et par là même,la fréquence des guerres a du décroître, à cause, précisément des conséquences meurtrières qu’elles ont de nos jours. Cependant on ne saurait nier que la reconnaisssance en principe du droit de guerre attribuée aux peuples ; que la responsabilité terrible, morale sinon matérielle,encourue personnellement par ceux qui sont, à la tête des nations contemporaines, ne diminue très considérablement les chances d’hostilité.
- Eh bien ! la politique coloniale, telle que la France l’a faite dans ces derniers temps, a une tendance marquée à livrer l’exercice du droit national de paix et de guerre à la fantaisie des gouvernants le plus souvent mal inspirés, quelquefois aussi, exposés à commettre fatalement des méprises, même lorsqu’ils sont animés de bonnes intentions.
- Les affaires coloniales, en effet, sont sujettes à une foule de contestations inconnues dans les questions de relations internationales ; l’éloignement des agents du gouvernement, les complications qui peuvent surgir pendant le long laps de temps, employé par le gouvernement à leur transmettre leurs instructions, sont autant de causes propres à engager une nation dans une guerre lointaine sans que celle-ci s’en aperçoive, pour ainsi dire ; par petits paquets, pour nous servir d’une expression qui a été souvent en usage ces dernières années, à propos de l’affaire du Tonkin. Petit à petit, les hostilités s’engagent et un beau malin,on se trouve pris dans l’engrenage, sans savoir comment.
- On pourrait, il est vrai, revenir brusquement sur ses pas, rebrousser chemin hardiment et hautement en proclamant qu’on ne veut pas continuer une guerre commencée à l’insu de la nation. Mais il faudrait une force d’âme, dont bien peu de gouvernants sorit capables.
- Puis, l’armée oisive entrevoit dans le mirage
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- lointain d’une expédition coloniale une trêve aux loisirs monotones de la caserne ; un champ d’action ouvert à l’avancement. Les journaux rapportent des faits d’armes insignifiants que la renommée grossit en exploits. Un sergent à la tête d'une demi-section a arrêté un gros cTinctigènes ; il a été, pour ce fait, décoré sur le champ de bataille et promu au grade d'officier. L’officier a été promu à un grade plus élevé. Il n’en faut pas davantage pour surchauffer les 400.000 cervelles militaires qui rêvent bataille aux heures de repos à la caserne. Pas un sergent, qui ne songe à la, légende du sergent Bofaillot, pas un officier qui ne soit grisé à la lecture des exploits du commandant Dominé. Les engagements affluent. Les nouveaux arrivés, débarqués de la veille sur la plage coloniale, brûlent d’engager l’action, de suivre leurs aînés dans les combats où ils ont brillé et où ils veulent briller à leur tour... Mais la population indigène est soumise.,. Un commencement d’organisation s’ébauche. Il s’agit de coloniser, de préparer au commerce les débouchés pour lesquels des milliers de soldats sont morts. C’est la moindre préoccupation des soldats survivants qui veulent, eux aussi, de l’action, de « l’air » et du mouvement.
- Comment dans ces conditions la métropole, la France, par exemple, jouirait-elle du droit de paix et de guerre, pourrait-elle se prononcer sur les causes d’un conflit survenu dans tel village hovaou tonkinois ? Avant que la nouvelle en parvienne au ministre, le village a été brûlé par les troupes occupantes à titre de représailles,et lorsque parvient au général ou au chef decorps d’occupation l’ordre de se borner à une amende, le district où le conflit s’est produit est à feu et à sang.
- Dans ces conditions, je le répète, le droit national de paix et de guerre est illusoire. La nation engagée au loin doit se préparera encourir les responsabilités les plus loùrdes, à subir et fournir l’entretien d’un corps d’occupation qui est précisément l’obstacle le plus grand à 1a. pacification du pays envahi... Du jour au lendemain, en effet, les hostilités peuvent être reprises sans qu’il soit possible de les prévoir ni de les éviter.
- De cela nous avons la preuve par le récent incident de Madagascar. Le gouvernement français recevait la nouvelle du conflit éclaté entre notre résident,M. Lemyre de Villers et le gouvernement hova, presque en même temps qu’il recevait communication de l’arrangement intervenu. Ainsi qu’on le verra plus bas, où nous analysons les pièces publiées par la presse quotidienne politique à ce
- sujet, le pavillon français a été amené et a failli avoir à soutenir une lutte dans laquelle, vu le petit nombre des nôtres, nos troupes étaient fatalement vouées au massacre.
- N’esf-ce pas là une position très équivoque ? Si demain, dans les parages lointains, c’était avec des allemands ou tout autre puissance qu’un différend survînt, quel ne serait pas notre embarras ?
- Ah ! la politique coloniale n’est pas seulement grosse de charges pour notre budget ; elle est encore grosse de périls pour l’avenir de la paix, en même temps qu’elle est la violation des idées de justice internationale en cours en Europe, qu’elle est la porte ouverte par laquelle le droit de paix et de guerre, cette conquête des nations dans les temps modernes, est rendu impraticable aux peuples susceptibles d’en user. C’est pourquoi nous sommes les adversaires de la politique coloniale. C’est pourquoi nous signalons l’incident de Madagascar comme un exemple caractéristique qu’il convient de méditer des embarras qui peuvent surgir un jour, en expiation pour le pays, des fautes qu’il a commises en ne réagissant pas énergiquement contre ce qui est à la fois une atteinte portée au droit national et international de tous les pays du globe.
- Voici, résumées, les nouvelles publiées par les journaux sur le conflit, heureusement apaisé, qui a éclaté à Madagascar :
- Le ministre des affaires étrangères de Madagascar a été exilé, vers le commencement du mois, par l’ordre du premier ministre, mais ce fait ne concerne en rien les difficultés survenues entre le gouvernement hova et le ministre résident de France Ces difficultés ont eu pour cause les faits suivants :
- M. Campbell, ministre des Etats-Unis, ayant demandé ï'exequatur à M. Lemyre de Vilers, celui-ci se hâta de transmettre la demande au premier ministre,mais ce dernier, en l’accordant,voulut spécifier que Yexequatur était accordé en vertu du traité de protectorat avec la France, et de ses annexes, notamment la lettre de M. Patrimonio et de l’amiral Miot.
- M. Le Myre de Vilers refusa catégoriquement cette rédaction, en rappelant que la lettre en question n’avait jamais été reconnue par le gouvernement français comme ayant un caractère diplomatique.
- Le premier ministre, ayant persisté dans sa prétention, 10 ! résident de France amena son pavillon et menaça de partir, j II a même envoyé déjà à la côte une partie de son escorte.
- Mais les derniers avis de Tananarive font prévoir un arrange-1 ment.
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- Les dernières nouvelles parvenues à Paris portent la date des 18, 19, 20 septembre.
- Mais, depuis, il en était parvenu d’autres au quai d’Orsay qui faisaient prévoir la soumission des Hovas.
- M. Le Myre de Vilers déclarait à la date du 21 septembre qu’il espérait une solution prompte et satisfaisante et qu’il ne court aucun danger.
- Le gouvernement, au surplus, n’était pas resté inactif.
- M. Flourens avait expédié au résident général de France à Madagascar un télégramme, qui devait être transmis par Mozambique, et porté de ce point à Tamatave par le bateau des Messageries maritimes.
- M. le Myre de Villers ne pouvait guère recevoir ce télégramme avant une douzaine de jours.
- Dans ces conditions, le ministre des affaires étrangères avait dû se borner à indiquer dans sa dépêche les instructions que M. Le Myre de Villers devrait su ivre au cas où l’incident diplomatique ne serait pas réglé à la date de réception du télégramme.
- Celui-ci comprenait un passage qui répondait à la dépêche que le premier ministre liova, Rahilinivoni, avait directement adressée au ministre des affaires étrangères. C’était donc par l’intermédiaire de M. Le Myre de Vilers que le ministre hova devait connaître la réponse de M. Flourens.
- La dépêche de Rahilinivoni ne comprenait d’ailleurs aucune indication précise sur l’incident survenu entre la cour d’Emyrne et le représentant de la France, M. Le Myre de Vilers, au sujet de Yexequatur demandé pour ' Je consul américain.
- Quoi qu’il en soit, le commandant de la division navale avait reçu avis de l’incident. Il est bon de noter qu’un croiseur, le Vaudreuil et un aviso-transporl, la Meurthe, sont actuellement stationnés à Tamatave.
- Ces prévisions étaient fondées, car le ministère de la marine communique une dépêche du commandant du D'Eslaing annonçant que les relations sont reprises entre le résident général de France et le gouvernement hova.
- VAgence libre publiait, d’autre part, la dépêche suivante :
- L’incident qui s’est produit à la suite du fait relatif à Vexequatur des consuls anglais et américains, est entré jjans une phase donnant toute satisfaction à la France, grâce à l’énergie du résident général, M. Le Myre de Vilers, qui a su préciser et conserver intacts les droits de la France, en, ce qui concerne les stipulations de l’article 2 du traité franco-malgache.
- Le premier ministre, faisant droit aux exigences justifiées du résident général français, s’est montré disposé à donner toute satisfaction, et les relations ont été reprises entre le résident général et le gouvernement hova.
- Lettre de M. Hodgson Pratt
- M. Hodgson Pratt, l’infatigable propagateur de la paix, a répondu par la lettre suivante, aux remercîments qui lui ont été votés à l’unanimité par l’Assemblée Générale de la Ligue de la Paix :
- Londres, le 22 septembre 1887 Cher Collègue,
- J’ai reçu copie des résolutions adoptées par le Comité de Paris dans sa séance générale du 12 courant.
- Vos Collègues m’out fait l’honneur d’accorder un tribut de louanges à mes faibles efforts pour coopérer avec eux au grand but qui nous unit tous par des liens sacrés.
- Je suis on ne peut plus flatté de cette manifestation bienveillante de leur approbation et de leur estime ; et je l’apprécie d’autant plus qu’il est de la plus haute importance que les citoyens des différentes nations puissent, par leur propre expérience acquérir la conviction que les diversités de race et de langage ne s’oppose nullement à une parfaite harmonie d’idées sur tous les points qui se rattachent au bonheur et au progrès du genre humain.
- Ce but à savoir le bien-être de l’Humanité, ne peut être atteint que par la coopération, sur une très grande échelle, de collaborateurs appartenant à diverses nationalités.
- Qu’il me soit donc permis de déclarer que, tout en attachant le plus grand prix à l’hommage que mes amis daignent me rendre, je crois qu’aucun de nous ne mérite des louanges pour avoir rempli son devoir.
- C’est' dans mes rapports avec tant de nobles intelligences et dans nos efforts communs pour fonder une confraternité humaine, que je trouve la vraie récompense. Je compte bien que le progrès de nos sociétés de la Paix permettra à un nombre toujours croissant d’hommes de toutes nationalités de sentir que les peuples du monde sont aussi nécessaires les uns aux autres que les différentes Sections et les différentes vertus d’une Communauté sont nécessaires à tous ses membres.
- Veuillez exprimer à tous vos collègues et agréer pour vous-même, Monsieur le Président, mes sentiments respectueux et affectionnés.
- Hodgson Pratt
- Le paupérisme en Russie
- Suivant un rapport officiel, la situation des populations agricoles, dans plusieurs parties de l’Empire russe, serait lamentable.
- L’assistance aux pauvres est du ressort dans la commune, et les autorités villageoises sont tout à fait incapables d’administrer aussi bien que les grands propriétaires, avant l’émancipation des serfs.
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- L’intérêt des seigneurs était de pourvoir au bien-être de leurs paysans. Depuis 1886,1a famine a été à peu prés permanente dans 148 gouvernements.
- Plus de 100.000 paysans, auxquels on avait accordé huit arpens de terre, chacun, ont renoncé à les exploiter, pour aller chercher leur vie ailleurs. Le nombre des mendiants dans 71 districts, s’élève à environ 300.000, dont 182.000 étaient paysans propriétairss.
- On attribue les raisons de cette mendicité générale à l’ivrognerie, à l’habitude religieuse de la distribution des aumônes, au morcellement obligatoire de la petite exploitation agricole, à la paresse, mais surtout à l’insuffisance locale de la terre pour en peut juger par les exemples suivants :
- La société philanthropique, fondée en 1802, dépense annuellement 1.330.000 roubles, pour assistance à 100.000 indigents ; la Société patriotique des femmes, à St-Pétersbourg 127.000 roubles ; la Société de Marie, pour le soulagement des aveugles, a un capital de 725.000 roubles et dépense 100.000 roubles par an. La société de la Croix rouge possédait, en 1884, un capital de 1.719.000 roubles et avait un revenu de 160.000. La capital, en dehors de ces sociétés, en renferme 100 autres, qui toutes ensemble distribuent par an un million de roubles.
- Des comités se sont formés à St-Pétersbourg et à Moscou, pour rechercher l’application de moyens pratiques propres à contenir le flot montant de la mendicité. Peu a été fait jusqu’à présent, et leurs efforts resteront au-dessous de l’immensité de la tâche tant que la Russie restera dans l’état politique et social ténébreux où la plonge le despotisme des czars.
- Politique à l’américaine-
- On lit dans l'Echo de Paris :
- J’ai depuis longtemps laissé la politique aux praticiens expérimentés, sachant que, pour les naïfs de mon espèce, elle est féconde en déconvenues. Pourtant, quand j’observe en spectateur le processus de notre démocratie, j’ai peur qu’il n’aboutisse au règne des intrigants et des agioteurs.
- C’est la politique à Y Américaine.
- En trop de places, le politicien cynique et avide commence à se substituer aux serviteurs utiles de la République. Le politicien n’est point gêné par des engagements antérieurs, ni par la discipline d’un parti ; ses opinions sont mobiles, nombreuses et se plient aux passions de ses auditeurs ; il est conservateur, il est radical, ou socialiste selon l’heure, le lieu, l’occasion — selon la circonscription où il brigue les suffrages — selon qu’il pérore devant des propriétaires, des bourgeois ou des ouvriers, Cette espèce devient la plaie de ce pays; elle corrompt les mœurs publiques et dégoûte les
- hommes de cœur; alors que ceux-ci, pour le culte de principes anciens assis sur la réflexion et la raison, bravent l’impopularité, les intrigants sont prêts à tous les mensonges, à toutes les hypocrisies, à toutes les volte-faces. Aucun changement de front ne leur pèse, puisqu’ils n’eurent jamais une ligne de conduite ; aucune palinodie ne leur coûte, puisqu’ils n’ont foi qu’en leur intérêt.
- D’où sort l’espèce,d’où vient le politicien ? C’est un fruit sec de la magistrature ou du barreau, un raté de l’industrie ou du commerce. Toujours ses origines sont équivoques,il entre dans les affaires publiques comme ùn loup affamé, cherchant une proie. Ses dents aiguës ont faim de fonctions lucratives ; il guette les trafics suspects où il pourra s’immiscer grâce à la magistrature élective et réussir par soninfluence et sa situation à palper de grosses redevances.
- Les scandales qui, à Marseille,à Paris, se succèdent dans les assemblées municipales, montrent la légèreté de certains choix populaires. Les suffrages sont escamotés par des banquisfces promettant au peuple plus de beurre que de pain et qui ne songent qu’à faire de leur mandat un instrument d’industries obliques et de spéculations inavouables.
- L ESPRIT ANGLAIS
- Un Professeur ayant demandé aux élèves de sa classe d’écrire un essai sur les résultats de la paresse, un de ceux-ci lui remit comme composition une simple feuille de papier * blanc.
- Un Philosophe gris disait, un jour,que si « Galilée avait : payé un souper au champagne à ses juges, il les aurait bien vite convaincu que la terre tournait. »
- — Que faites-vous donc, maintenant, Thomas ?
- — Je suis rédacteur dans un journal.
- — Vraiment, mais vous êtes bien jeune pour cela ; sur quoi écrivez-vous donc ?
- — C’est moi qui rédige les bandes.
- Premier Touriste a un Hôtelier :
- — Est-ce que vous recevez des chiens dans votre hôtel ?
- — Certainement, monsieur ; amenez tous les chiens que vous voudrez.
- — Alors, je suis bien fâché ; je vais être obligé d’aller ailleurs. Je ne puis pas souffrir les chiens.
- Deuxième touriste.— Est-ce que vous recevez des chiens dans votre hôtel ?
- L’kôteüer (après la leçon qu’il a reçue).— Non, monsieur, aucun chien ne peut pénétrer dans mon hôtel.
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- — Ah ! Alors je suis bien fâché ; ma femme a un chien qu’elle aime tant, qu’elle ne peut s’en séparer.
- Total, deux clients de perdus !
- En Omnibus.
- Le conducteur ('avec calme).— Je ne puis pas prendre cette pièce de six pence.
- Uu voyageur (indigné).— Je voudrais bien savoir pourquoi !
- — Elle n’est pas suffisamment marquée.
- — Ah! bien, elle est forte celle-là ! c’est vous qui me l’avez donnée ce matin !
- — Cela prouve, monsieur, que vous êtes moins clairvoyant
- que moi. _____________
- Gasconna.de irlandaise.
- — J’ai été me baigmr hier, disait dernièrement, un matelot irlandais; j’étais dans l’eau depuis quelque temps, lorsque tout à coup, j’aperçois un énorme requin, la gueule ouverte, qui se dirigeait vers moi avec une vitesse effrayante. Que devais-je faire ? Aussitôt qu’il fut à un yard de moi, je plongeai sous l’eau,et, tirant un couteau de ma poche, j’ouvris le ventre du monstre.
- — Tiens ! vous vous bflgoez donc tout habillé ? demanda un des auditeurs.
- « Pas de Nouvelles, bonnes Nouvelles, » soit ! mais ce n’est pas avec ce proverbe-là qu’on pourrait faire un journal quotidien. (Réflexion d’un éditeur aux abois.)
- Le petit Tom.— Ohl mon petit papa,je viens de voir dans la rue un prestidigitateur qui fait des tours extraordinaires ; il vient de transformer un schelling en une très jolie rose.
- Le papa.— Ce n’est rien à côté des tours que fait ta mère ; elle transforme une pièce de vingt schellings en un chapeau,le temps de dire : merci !
- Une jeune et jolie Femme pénètre, dernièrement, dans un omnibus complet, et regarde de tous côtés cherchant un gentleman assez poli pour lui offrir sa place, mais personne ne bouge ; à la fin, un vieux juif, sale et graisseux, avec un enfant sur les genoux, dit à son gamin en le posant à terre :
- — Allons, Moïse, sois poli, cède ta place à la dame.
- Pardon, Monsieur, mais est-ce que vous n’êtes pas M. Smith ?
- — Non, monsieur, je ne suis pas M. Smith.
- — Oh ! alors, je vous demande pardon de vous avoir demandé pardon. ________
- Un petit Gamin pleurait dans la rue, une bonne dame vient à passer et lui demande ce qu’il avait à pleurer ainsi.
- — J’ai perdu deux pence, répondit le gamin en continuant à fondre en larmes.
- — Tiens, voilà, mon petit, dit laponne dame en lui tendant
- une pièce de trois pence, mais comment t’es-lu donc arrangé | pour perdre tes deux pence ?
- j — Je les ai perdus en jouant à pile ou face avec un autre gamin.
- — Il est quelquefois bon de prendre le taureau par les cornes, disait un jour, un professeur à ses élèves, mais, rappelez-vous toujours, néanmoins, que les cornes appartiennent au taureau.
- Un Farceur vient d’inventer un nouveau télégraphe, dit un journal américain. Il propose de placer une femme tous les trente mètres sur une même ligne et de confier les nouvelles que l’on veut faire parvenir à la première femme, en lui recommandant le plus grand secret ; on peut être certain que dans un laps de temps excessivement court, la nouvelle sera parvenue à l’autre bout de la ligne, fût-il à 5.000 kilomètres.
- — Avez vous encore des cigares comme ceux que vous m’avez vendus hier ? demandait, l’autre jour, un bourgeois à un marchand de tabac.
- — Vous voulez dire de ces cigares extraordinaires à cinq pour un schelling ? des vraishavanes ; mais oui, j’en ai encore. John, passez-moi la boîte des Unsoutados Maduros, ajoute le marchand en souriant gracieusement.
- — Eh bien, dit le bourgeois en tendant son chapeau, mettez m’en donc un dans le fond de mon chapeau, on m’a dit que les feuilles de chou empêchaient les coups de soleil.
- Heureusement qu’il était près de la porte et qu’il put s’esquiver à temps.
- Lui.— Mademoiselle Amélie, laissez-moi vous complimenter sur la blancheur éclatante et la beauté merveilleuse de vos dents /
- Elle, (fille d’un parvenu).-^- C'.e ne sont pourtant que mes dents de la semaine. Ah ! si vot'S voyiez mon râtelier des dimanches !
- Un apprenti entreprenant.
- — James, dit un jour un boutiquier à son apprenti, si vous pouvez induire un client à acheter une grande quantité de marchandises en lui offrant un petit' escompte, ne manquez pas de le faire. C’est un principe en affaires, de renouveler son capital aussi souvent que possible, bien que le profit ne soit pas grand.
- — Oui, monsieur, répondit l’apprenti.
- Là-dessus, le boutiquier alla déj euner, et quel ne fut pas son étonnement en rentrant, d’ap prendre que James ayant suivi son conseil, avait engagé un c lient qui voulait un timbre-poste d’un penny (10 centimes), à . prendre tous ceux qui 1 restaient à raison de un demi-penny la pièce (5 centimes).
- ! L’apprenti avait fait l'escompte.
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- BIBLIOGRAPHIE j
- Au moment où l'on parle tant de l’Alsace-Lorraine, où chaque jour il y a un accident sur nos frontières de Lest, nous recommandons aux lecteurs de l’Arbitre de lire l’ouvrage que vient de faire paraître l’un des amis les plus fervents de la paix, Auguste Desmoulins, secrétaire général du comité, ancien Conseiller municipal de Paris.
- Cet intéressant petit opuscule, écrit dans une langue élégante est intitulé1: Neutralisation de l’Alsace et la Lorraine.
- Les lecteurs ne seront peut être pas toujours d’accord avec l’auteur, mais ils retireront un grand bénéfice de la lecture de cet opuscule.
- Laissons du re.vte l’auteur se présenter lui-même dans son introduction.
- Le mémoire qu’on va lire a été soumis le 1 septembre 1884 à l’Assemblée générale de la Ligue de la Paix et de la Liberté qui s’est tenu à l’Hôtel-de-Ville de Genève, dans la salle dite salle de l’Alabama, en mémoire de l’arbitrage célèbre qui mit fin, le 14 septembre 1872, aux différends qui divisaient l’Angleterre et les États-Unis.
- La Ligue avait mis à l’ordre du jour de cette réunion la neutralisation de l’Alsace et de la Lorraine.
- Le comité central de la Ligue avait préparé un rappoit qui faisait connaître que la décision en vertu de laquelle la question figurait à l’ordre du jour, n’avait été adoptée qu’à une faible majorité et qui reproduisait les raisons contraires données par la minorité et par la majorité.
- Ce rapport, rédigé en grande partie par l’éminent juriste qui préside la Ligue depuis sa fondation, se terminait par un projet de résolution qu’on lira plus loin.
- Après la lecture de ce rapport, le citoyen A. Desmo ulins eût la parole et donna communication du Mémoire suivan t :
- MÉMOIRE
- SUR LA
- Neutralisation de l’Alsace et de la Lorraine.
- L’Europe subit les charges d’un système d’armements croissant qui ruine tous les États qui la composent. Ces divers États ont, en outre, à supporter les charges bien plus écrasantes qui résultent pour eux des guerres du passé. Même en admettant que la sagesse des gouvernements parvienne à empêcher une nouvelle guerre, le seul fait de la persistance et du développement naturel du régime dit de « la paix armée n, suffirait, d’ici à dix années, pour amener la faillite et la dissolution sociale des nations réputées les plus riches, Ajoutons que, plus les armements seront complets, plus les charges fiscales et les servitudes militaires seront lourdes, et plus il sera difficile de maintenir en paix tant de nations armées.
- Tous les esprits prévoyants doivent se préoccuper des moyens a employer pour amener les gouveanements à désarmer.
- Naturellement, il ne peut être question de leur recommander un désarmement complet et immédiat.
- Un désarmement simultané et proportionnel est-il possible ?
- Non, certainement, si les États rivaux continuent de se toucher par des frontières relativement ouvertes,
- Oui, si ces frontières sont transformées en États neutres.
- Nous vous proposons d’examiner ici la question de la neutralisation de la Lorraine et de l’Alsace.
- Ni la France ni l’Allemagne ne consentiront à désarmer tant qu’elles resteront en contact immédiat.
- Dès 1867, la guerre eût éclaté entre l’empereur des Français et le roi de Prusse au sujet de la possession de la forteresse du Luxembourg, si lord Stanley ne fût parvenu à faire proclam er la neutralité du Duché.
- On se rappellera qu’au milieu des périls et des éompli-cations d’une guerre extrêmement acharnée, les armées allemandes et les armées françaises ont respecté cette neutralité d’origine si récente.
- Si, en 1867, lord Stanley et les diplomates des États intéressés eussent pu faire reconnaître aux Lorrains et aux Alsaciens le droit de se former en États indépendants et d’entrer avec la Scandinavie, la Hollande, la Belgique, le Luxembourg et la Confédération helvétique dans une confédération d’États neutres, la guerre de 1870 et tous les fléaux qui l’ont suivie eussent été épargnés à l’Europe.
- Ces deux idéas neutralisation de provinces frontières et de confédération d’États neutres sont-elles chimériques ? Se présentent-elles avec un caractère de nouveauté absolue? Sont-elles sans tradition, sans avenir? Nous oserons
- traiter devant vous ces importantes questions.
- * *
- Et l’auteur, avec beaucoup de courage traite ces questions si délicates, si chatouilleuses !
- Tous les amis de la Paix liront avec intérêt cet important ouvrage en vente aux bureaux du journal 0 fr. 50, et chez l’éditeur, Ch. Boyer, 16. Rue Thévenot, et rue Greneta, 58.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 3 au 9 octobre 1887.
- Naissance :
- Le 7 octobre de Joseph Élise, fille de Joseph Toussaint et de Dahy Marie.
- Décès :
- Le 4 octobre de Godériaux Berthe, âgée de un an.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Su/se. — mp. Bari.
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- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE - GUISE (Aisne)
- OUVRAGE de M. GOD1N, Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits db rhomme,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit depropriété, 1a. réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Ghambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
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- par l& consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
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- lutionnelle........................................0 25
- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
- européen...........................................0 25
- 4° — L'Hérédité de l’Etat ou la réforme des impôts 0 25
- 5° — Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère de l’Intérieur ....................................0 25
- Of.25
- 0 25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de
- l’Etat, base des ressources publiques.............
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité
- nationale.........................................
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et
- réponses . ......................................0 25
- 9° — Extinction de la misère par la mutualité
- nationale.........................................0 25
- 10° — Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel.........................0 25
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- 1 l’Année, Tome 11.— N'476 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 23 Octobre 1887
- REVUE DES OUEST» SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à H. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit an bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
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- A PARIS
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- S’adresser à M. LETMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Critiques sur une disposition du projet d’hérédité de M. Barodet. — Les questions sociales en Angleterre. — La coopération et la personnalité civile. — Les deux politiques. — La mortalité dans les différentes classes de la société anglaise. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — La sécurité du travailleur par l’état. — Le palais du peuple.— Palomo.— Bibliographie. — Nouvelles du Familistère. — Etat-civil du Familistère. —
- ----------------— e iffl|iiii -----------------
- Critiques sur nne disposition du Projet d’Hérédité de M. Barodet.
- Quand nous avons reproduit, en grande partie, dans les colonnes du Devoir, le projet de loi de M. Barodet, nous n’avons pas caché que ce projet contenait certaines dispositions critieables sur lesquelles nous reviendrions. Ces dispositions doivent être l’objet d’une critique d’autant plus sérieuse, que les adversaires de toute modification dans la constitution du droit de propriété actuel s’en servent pour battre en brèche le principe d’hérédité lui-même et repousser en bloc le projet.
- Or, nous le répétons, en toute chose, lorsqu’il s’agit d’apporter des modifications considérables dans une organisation existante, quelle qu’elle soit, une distinction doit être faite entre la théorie et la pratique ; le principe et l’application. On peut fort mal déduire les conclusions d’un principe vrai bien posé; fort mal appliquer les données d’une théorie exacte : cela arrive tous les jours. Ce n'est pas une raison pour rejeter en bloc, sans remonter
- aux sources pour trouver la cause de l’erreur, pratique et théorie.
- C’est cependant ce que font les adversaires de l’Hérédité de l’Etat. Us donnent à la question de forme et d’application une importance fondamentale sans discuter d’abord la question de droit social sur lequel elle repose ; et trouvant mauvaises les conditions pratiques proposées par les auteurs du projet pour appliquer le droit, ils concluent au rejet absolu du projet quant au fond.
- C’est là un procédé vicieux cependant employé toutes les fois qu’une idée nouvelle apparaît. Comme il est rare que les auteurs mêmes de cette idée en tirent toutes les conséquences essentielles qu elle contient, ou la rejette sans plus. Heureusement, les idées ainsi combattues à leur origine, presque sans discussion, ont toujours fini par prévaloir, parce que les conséquences des prémisses ne tardent pas à apparaître même quand les promoteurs de l’idée ne les ont pas aperçues du premier coup.
- Ces réflexions nous sont inspirées par la lecture d’un journal de la région du centre (La Nièvre républicaine) qui contient un article très-vif contre le projet d’Hérédité déposé par M. Barodet — article de critique et de réfutation tout à la fois, mais où la réfutation se borne à des affirmations sans preuve, et tire toute son importance de la critique des dispositions.
- La disposition évidemment criticable et qui n’aura sans doute pas échappé à nos lecteurs est surtout celle contenue dans les articles 3 et 5. Elle prescrit que les terres tombées dans le domaine de
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- l’Etat par hérédité nationale, seront vendues par l’Etat par lots de 5 hectares et que chaque acquéreur ne pourra posséder une étendue de terrain dépassant cette limite.
- Ainsi, d’une part, le projet, après avoir investi l’Etal de la propriété des successions en ligne collatérale, les distrait en même temps du domaine social pour en faire des propriétés privées de 5 hectares ; et ce chiffre est la limite absolue que le projet impose à l’étendue des cultures et des propriétés.
- Cette disposition est tellement impraticable,tellement en contradiction formelle avec les nécessités que révèle l’évolution économique contemporaine, qu’on se demande comment parmi les 50 signataires du projet, il ne s’en est pas trouvé un pour faire des réserves et relever auprès de M. Barodet le caractère arbitraire, inadmissible de cette prescription.
- Car, enfin, la société n’est pas une matière malléable qu’on puisse pétrir à son gré. Pour profondes qu’on désire les modifications à apporter dans son organisation, encore une condition est-elle indispensable, savoir : que ces modifications puissent s’adapter à l’ordre de choses existant.Les réformes sociales ont à compter tout à la fois avec le milieu matériel et avec le milieu moral dans lequel elles sont appelés à s’implanter. Elles doivent donc, d'une part, avoir pour base juridique les idées supérieures de droit atteintes par la société, de l’autre, elles doivent reposer sur le meilleur emploi des moyens de production perfectionnés. L’un et l’autre, développement moral et développement matériel, doivent recevoir des réformes une impulsion énergique — et pour cela, les réformes doivent se conformer aux conditions différentes de milieux,que ces deux modes d’activité humaine ont créées. On ne saurait donc, arbitrairement, concevoir une réforme dont la pratique serait de s’opposer précisément,d’une façon absolue au maintien des progrès matériels réalisés — ou alors, la réforme qu’on préconise n’est qu’une utopie, pure chimère enfantée dans le cerveau d’un romancier et destinée à rester à l’état d’arrangement imaginaire.
- Eh bien ! l’organisation de l’hérédité de l’Etat, telle qu’elle ressort du projet de M. Barodet aurait le sort de l’utopie, si, malgré ses bases juridiques parfaitement exactes, elle n’était modifiée dans le sens exigé par les nécessités de la production contemporaine.
- ’es nécessités, il suffît, d’interroger les faits de
- la production, pour les voir surgir irrésistibles et évidentes. Le grand fait delà production moderne, c’est la concentration des efforts par grandes masses, sur une quantité d'objets de plus en plus grande. La production agricole, restée jusqu’à ces dernières années en dehors des conditions de la production industrielle, souffre et languit en Europe à cause précisément de ce retard qu’elle a subi dans le perfectionnement des instruments et de la division du travail. Tout le monde reconnaît aujourd’hui que la concurrence américaine n’est que le symptôme d’une révolution en train de se produire dans l’industrie agricole ; la petite culture est poussée l’épée de la concurrence dans les reins par la grande. La petite propriété, infailliblement destinée à être absorbée par la grande et celle-ci, mise dans l'obligatiou de substituer à ses moyens de production encore primitifs des moyens de production perfectionnés, voilà la cause, la source de la crise agricole à laquelle l’Europe est en proie et pour laquelle elle invoque vainement des droits protecteurs et des tarifs de douane.
- L'hérédité de l’Etat, en reconstituant le domaine social que le morcellement de la propriété individuelle a détruit doit avoir pour but de prévenir cette expropriation graduelle de la petite propriété, dont la progression est déjà sensible dans l’agriculture et s’opère à pas de géants dans les finances et l’industrie.
- L’hérédité de l’Etat puise même là un argument de droit considérable, puisque les choses restant en l’état, elles empireraient, s’aggraveraient, jusqu’au jour où une conflagration terrible éclaterait en vue de prévenir l’appauvrissement graduel des uns par l’enrichissement graduel des autres. Mais si l’hérédité de l’Etat prévient pacifiquement le dénouement révolutionnaire de la marche économique lancée par la vapeur et les progrès matériels dans cette voie, elle ne saurait s’établir sans tenir compte des exigences de production créées par le système contemporain. En d’autre termes, l’hérédité de l’Etat doit aider l’évolution en détournant au profit du corps social tout entier, les résultats avantageux, qui, à cette heure,profitent seulement à quelques-uns. C’est ainsi que l'hérédité de l’Etat peut précipiter l’évolution dans la voie du progrès sans révolutionner sa marche. Mais elle ne saurait enrayer cette évolution. On ne fait pas remonter à sa source le fleuve de l’histoire. Ce serait folie de l’entreprendre et qu’on le veuille ou non, l’eau suit toujours sa pente, ce qu’on peut faire, c’est d’aplanir sa route, de désobstruer les endroits où
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- le cours uni de l’évolution humaine deviendrait j torrent.
- Le projet Barodet, dans les prescriptions plus haut citées, présente cet inconvénient. Il va au rebours des progrès matériels de la production, puisqu’il limiterait à une étendue de 5 hectares les cultures, et, comme le fait remarquer avec beaucoup de raison le rédacteur de la Nièvre républicaine, comment cultiver cinq hectares de forêt, dans les grands bois du centre qui en comptent des milliers ? De toute évidence, cette disposition est impraticable. Nous appelons donc sur ce point l’attention des signataires du projet qui veulent sincèrement coopérer à sa réussite.
- Mais de ce que quelques unes des prescriptions du projet d’hérédité ne sont pas conformes, à la pratique agricole actuelle, s’ensuit-il qu’on doive le repousser ? Non certes !
- Le journal qui nous a inspiré cet article le repousse cependant en bloc et voici la singulière argumentation à laquelle il a recours pour cela:
- « L’article premier, dit-il, est concis, mais raide :
- « Les parents en ligne collatérale ne succèdent pas.»
- Ou nous nous trompons fort, ou cet article à lui seul suffirait pour assurer a la proposition de loi un accueil un peu vif dans nos campagnes. Il est tout simplement monstrueux. L’esprit de famille est encore plus enraciné en France que ne le croient les théoriciens de F extrême-gauche.
- L’adoption d’une semblable mesure soulèverait un cri général d’indignation et de révolte. Ne jugez pas la France d’après les plaisanteries usées des vaudevillistes et les charges des romanciers,
- « Si l’on arbore le drapeau blanc, disait Mac-Mahon, les chassepots partiront tout seuls ! >5 De même,: les paysans saisiront lour fourches ou leurs bons fusils de chasse le jour ou l’Etat s’aviserait de les empêcher d’hériter de leurs cousins, de leurs oncles, de leurs frères morts sans enfants et sans testament. »
- Voilà, pour parler le langage violent de la Nièvre, qui est concis et raide. Si l’Etat décrète lasuppression de l’hérédité individuelle en ligne collatérale, les paysans de France chasseront les représentants de l’Etat à coups de fusil ! On n’est pas plus parfaitement révolutionnaire ! Reste à savoir, sur le terrain où se placent les adversaires de l’Hérédité nationale, qui serait vainqueur de l’État ou des paysans ?
- Mais est-il bien sûr que les paysans accueilleraient de la sorte une réforme comme celle de l’Hérédité de l’Etat. ? !
- D’abord, en faveur de qui l’hérédité nationale de l’Etat s’accomplirait-elle ?
- En faveur des paysans, comme en faveur des ouvriers. Et ceux qui présentent cette réforme sous ce simple aspect : l’Etat veut désormais frustrer les frères, cousins, oncles, etc., des décédés sans testament, ceux-là présentent la réforme sous un jour complètement faux. Ceux-là trompent sciemment ou inconsciemment les paysans.
- L’Etat, en effet, n’est pas une personne indépendante des membres qui le constituent. L’Etat est l’ensemble des citoyens. Les adversaires de l’hérédité le reconnaissent bien, sans quoi, ils protesteraient de toutes leurs forces contre le percepteur qui perçoit, ainsi que son nom l’indique, la quote-part de l’imposition à laquelle chaque citoyen est astreint comme membre de la collectivité, en retour des garanties que l’Etat lui doit : justice, sécurité, etc. Quand l’Etat prélève sur les successions un droit qui se monte souvent, dans les petites à 50, 60 et jusqu’à 80 0[0 quelquefois, tous frais compris, que fait-il, sinon limiter le droit de propriété ?
- Malheureusement, dans l’Etat de choses actuel, il en est de toutes les charges payées pour l’entretien des services généraux de la collectivité,comme des droits de succession, dont le pourcentage est en raison inverse de l’importance des richesses léguées, ne dépassant pas 6 0|0 au delà d’une certaine valeur, augmentant dans les petites à mesure que la valeur diminue, jusqu’à, quelquefois, égaler le montant des toutes petites successions. Actuellement, les impôts pèsent en raison inverse des facultés contributives des citoyens ; parce que le superflu échappe à toute contribution qui retombe en définitive sur le travail, source de toute valeur et de tout impôt. C’est même cette organisation défectueuse de la contribution publique dans les charges sociales qui est a cette heure la cause fondamentale des difficultés de toute sorte, des chômages, du déficit, de la progression constante de la dette publique, s’élevant à 30 milliards et de la dette hypothécaire qui s’élève peut-être à pareille somme.
- Le paysan, donc, qu’on nous présente comme prêt à prendre un fusil contre l’Etat le jour où celui-ci l’empêcherait d’hériter de son frère ou de son cousin, a un intérêt de premier ordre à voir changer un état de choses aussi calamiteux pour lui. Il paie une moyenne d’impositions qu’on peut évaluer à 400 francs par an, dans chaque famille de cinq personnes — rente d’un capital de 8000
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- francs que d’autres ont emprunté pour lui. En outre, les exigences de la production agricole, transformant les systèmes en vigueur jusqu’à ce jour, étreignent son lopin de terre hypothéqué, dévoré par l’usure. Viennent les projets de mobilisation de la propriété foncière a être adoptés, et le carré de terre qu’il arrose de ses sueurs depuis des siècles en retour d’une maigre subsistance, passera en des mains étrangères...
- Eh bien! Est-ce que le jour où l’Etat dira : désormais, les charges sociales réparties en raison inverse de la richesse, le seront en raison directe ; ou plutôt, les richesses laissées par les décédés seront prises par l’Etat, qui allégera d’autant les charges pesant sur les travailleurs ; reconstituera un domaine social dont la propriété collective donnera la propriété à ceux qui en sont privés aujourd’hui — est ce que le jour ou l’Etat accomplira cette réforme,viendra, prononcer ces paroles d’espérance au paysan, celui-ci prendra son fusil pour tuer son libérateur?
- Nous sommes convaincu du contraire, car bien loin d’être dépossédé, le paysan, comme l’ouvrier trouvera son compte à la réforme ainsi, posée. Il n’aura plus à craindre comme aujourd’hui, le progrès et le perfectionnement de l’outillage, transformés en instrument meurtrier et expropriateur, par le système de la concurrence actuel. Et il bénira l’innovation bien loin de la maudire.
- Mais pour cela, ainsi que nous l’avons dit au sujet de la disposition précitée, qui transforme en propriété individuelle aussitôt après sa rentrée au domaine social la richesse échue à la collectivité et fixe à 5 hectares pour la propriété foncière, l’étendue des cultures, pour cela, l’hérédité de l’Etat doit d'abord se conformer aux nécessités productives contemporaines, et c’est ce que les signataires du projet de M. Barodet ont complètement perdu de vue.
- Nous espérons donc qu’ils modifieront dans ce sens cette partie du projet. En tout cas, la question de droit soulevée par leur proposition reste entière et on ne saurait la rejeter parce que quelques-uns de ses dispositifs sont défectueux. Nous le répétons: les grandes réformes ne se sont jamais présentées parfaites de toutes pièces. On a dû sans cesse les amender, en perfectionner les détails — chose facile, une fois qu’on est d’accord sur les principes généraux.
- Mais il est dans les faits une question qui domine tout. C’est l’impossibilité pour le gouvernement de
- mver les ressources oui lui sont et lui seront
- nécessaires, sans recourir au droit d’hérédité de l’Etat. C’est là le seul moyen pour le gouvernement de se libérer vis à vis de ses créanciers, de réparer l’injustice criante des impôts qui pèsent sur le peuple, et d’éviter la banqueroute et la révolution.
- Comment être assez insensé pour croire que l’Etat pourra toujours emprunter, toujours augmenter la dette publique et, par conséquent, toujours accroître les impôts qui pèsent sur les masses laborieuses, afin de faire face aux charges écrasantes que ces emprunts accumulent? Il n’est pas possible qu’on ne finisse par ouvrir les yeux sur une telle situation. Eh bien, il y a longtemps que nous l’avons prédit : l’hérédité de l’Etat est le seul moyen, le seul entendez bien, qui peut mettre fin à l’alternative de la banqueroute ou de la révolution, et la révolution serait en même temps la banqueroute.
- Au point de vue des principes, l’Hérédité de l’Etat est inattaquable, car elle est la seule mesure de nature à pacifier notre vie économique tragiquement troublée par les conflits qu’elle enfante; la seule mesure qui permette de ramener avec la paix, l’ordre et la sécurité, parce quelle instituerait le bien-être des travailleurs et serait une mesure de réparation sociale aussi juste qu’utile.
- LES QUESTIONS SOCIALES
- EN ANGLETERRE
- CONDITIONS DES CLASSES OUVRIÈRES
- Le Courrier de Londres termine ainsi une analyse de l’enquête faite sur la situation des classes ouvrières :
- C’est sur l’invitation officielle, celle du président du Local Governement Board, que le Registrar-Général a procédé à une enquête, enquête partielle et préliminaire toutefois, car elle n’a eu lieu, comme nous l’avons dit précédemment, que dans certains districts où la population ouvrière offre une densité plus grande. C’est dans la paroisse de St. George’s-in-the-East, dans certaines parties du district de Battersea, à l’ouest, dans certains quartiers de Hackney au nord-est, et dans quelques autres de Deptford et de Greenwich au sud-est, que les commissaires enquêteurs ont procédé.
- Us ont vi&ité chaque maison. Le questionnaire à remplir par les habitants portait sur la profession,le lieu de naissance, la qualité civile, le chiffre du salaire, le montant du loyer, le nombre d’individus par famille, etc.
- Sur 31,000 personnes visitées, 29,451 ont répondu plus ou moins complètement, et 6,000 autres ont rempli si confu-
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- LE DEVOIR
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- sèment leur questionnaire que celui-ci n’a pu être utilisé. En somme, cet essai d’enquête est satisfaisant par lui-même, si l’on tient compte que la réponse à obtenir n’avait aucun caractère obligatoire et qu’on demeurait libre de la refuser. Lorsque le but que le gouvernement se propose sera mieux connu de la population et que les sociétés ouvrières apporteront leur concours à l’enquête, > celle-ci produira les meilleurs résultats.
- Dans l’opinion des commissaires enquêteurs, opinion que le Registrar-Général a consignée dans ses observations à l’appui, le prix des loyers aurait été exagéré et le montant des salaires diminué. Abstraction faite de ces remarques, on ne peut mettre en doute l’exactitude des renseignements obtenus.
- Ces tableaux renferment les décorations des ouvriers de toutes classes, depuis l’employé de commerce qui gagne en moyenne 29s.4d.(36fr, 65) par semaine jusqu’aux manœuvres qui obtiennent à grand’peine une moyenne de 17s. (21fr. 25). La moyenne du loyer payé par l’ouvrier occupé varie entre 7s. 4d, (9fr. 25) par semaine et de 4s. 5d. (5fr. 50), soit 250/0 du salaire. On sait que l’élévation du prix des loyers à Londres tient à cette seule cause que les propriétaires du sol vendent très cher la permission de bâtir, et cette exigence ne profite qu'à eux seuls. Cependant, nous devons mentionner brièvement qu’une réaction légère a commencé à se produire en présence des protestations qui se sont élevées : le duc de Westminster est un des grands propriétaires qui s’est le plus empressé de faire droit aux réclamations et de réduire les exigences de ses agents.
- C’est au mois de mars dernier que l’enquête a eu lieu. Sur les 20,45i ouvriers qui ont répondu au questionnaire, 8,008 étaient sans travail, depuis des périodes diverses à dater du commencement de l’hiver. 4,000 environ ont mentionné ce fait dans leurs réponses : ce sont pour la plupart des tailleurs, des cordonniers,des oharpentiers.des menuisiers,des charpentiers de navire,des maçons,des briquetiers,des peintres en bâtiment, des plombiers, des ébénistes, des tourneurs, des ciga-riers, des ouvriers des docks, des matelots, et des marchands ambulants.
- Les ouvriers et les employés des chemins de fer, les facteurs de la poste et les polieemen sont ceux qui travaillent le plus régulièrement et qui sont aussi le mieux payés. La moyenne du salaire de la semaine des polcemen est de 29s. 3d. (36fr. 45), celle des gardes de train de 26s. 3d. (32fr. 80), celle des employés du factage de 20s. 4d. (25fr, 40), et celle des facteurs de la poste de 25s. 3d. (32fr. 55).
- Si l’on compare le salaire de l’employé de commerce avec celui du maçon et du briquetier, on trouve que sur une rentrée de 29 schellings 7 pense (36fr. 95), il dépense 7 schel-lings5 pense (9fr. 25) pour son loyer, et que le maçon et le briquetier, sur une moyenne de salaire de 31 schellings 1 penny (48fr. 85), ne dépensent que 6 schellings 6 pence (8fr. 10) pour le même objet.
- Mais, d’autre part, tandis que 68 0/0 des employés de commerce avaient de l’occupation pendant l’automne et l’hiver, 21 0/0 seulement des maçons et des briquetiers se trouvaient dans la même condition.
- Malgré les exigences de la tenue, les employés ont encore l’avantage sur les plus habiles artisans. Les ouvriers des docks sont ceux qui souffrent le plus, en raison du peu de rémunération de leur travail et de la fréquence des chômages. Ils gagnent moins de 20 schellings (25 fr.) par semaine et ne sont, en définitive, occupés guère plus de six mois sur douze.
- L’immigration étrangère reste à peu près stationnaire Sur 29,451 individus qui ont répondu â l’enquête, 1,404 seulement sont nés hors du Royaume-Uni. Il ne faut, toutefois, par oublier que celte remarque ne s’applique qu’â quelques quartiers de Londres.
- Dans l’étendue de la paroisse de St-Georges, dans l’est de la métropole, la proportion des tailleurs étrangers a augmenté depuis 1881, mais celle des ouvriers des raffineries de sucre et des cigariers reste sans changement. La raison en est que les ouvriers étrangers n’appartiennent qu’à certaines professions qu’ils encombrent.
- Ce serait une exagération, à notre avis, que de dire qu’il est à craindre que les ouvriers anglais soient submergés sous le flot envahisseur de l’élément étranger. Les tailleurs, les fourreurs et les corroyeurs étrangers sont moins nombreux que les ouvriers anglais exerçant ces professions.
- Lorsqu’un tailleur étranger gagne en moyenne 20 sh. 2d. (25 fr. 20) par semaine., l’ouvrier tailleur anglais gagne 26sh. 3d, (32 fr. 80).
- Parmi les étrangers, les ouvriers boulangers et raffineurs sont à peu près les seuls dont le gain est un peu plus élevé que celui des ouvriers anglais de la même partie. Il y a une différence d’environ 2 sh. (2 fr. 50) par semaine en faveur des premiers et de 3 sh. (3fr. 75) pour les deuxièmes.
- En résumé, cette statistique nouvelle n'est pas sans intérêt et elle permettrait de tirer des conclusions si elle avait pu être faite sur une plus grande échelle. Mais, comme nous l’avons dit, ce n’est là qu’un essai.
- Celui qui lui succédera permettra, il faut l’espérer, de recueillir des informations plus complètes et plus exactes.
- Si l’on veut améliorer la condition des classes ouvrières, il est indispensable de la pénétrer à fond et de la bien connaître.
- La coopération et la personnalité civile
- Nous trouvons dans la Gazette des Tribunaux une très intéressante décision rendue par le Tribunal de Périgueux dans une audience du 5 août, au sujet de la personnalité civile qu’une société coopérative peut revendiquer :
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- BOULANGERIE COOPÉRATIVE. — PRÉSIDENT. — QUALITÉ POUR REPRÉSENTER EN JUSTICE.
- Une société coopérative exclusive de toute idée de commerce et de gain a un caractère essentiellement civil et n’a pas dès lors de personnalité civile ; en conséquence, ses directeurs ou administrateurs n’ont pas qualité pour la représenter en justice.
- Le jugement qne nous rapportons intéresse toutes les personnes ayant avec des sociétés coopératives des rapports d’affaires. Mme veuve Lacoste avait repris, contre une société coopérative des ouvriers du chemin de fer, une instance déjà entamée par son mari et qui avait pour but de réclamer une somme de 900 francs, reliquat d’un compte pour fournitures de bois. M. Gauthier, président de ladite Société en 1880, avait, à cette époque, accepté le débat, combattu la demande d’expertise, et produit néanmoins des pièces devant l’expert. M. Maury, le nouveau président, assigné en reprise d'instance pour voir homologuer le rapport de l’expert favorable à Mmo veuve Lacoste, a constitué avoué et signifié des conclusions dans lesquelles il soulevait une fin de non-recevoir qu’à admi" se le tribunal.
- Mme Veuve Lacoste se basant sur un article des statuts de la société qui donne au président tous pouvoirs pour la représenter au «contentieux», a soutenu que si cet article ne trouvait pas son application lorsqu’on attaque en justice la Société, on n’en pouvait plus comprendre la portée. Néan • moins, le tribunal a rendu le jugement suivant :
- « Le tribunal,
- « Attendu que Lacoste a assigné la boulangerie coopérative en la personne du sieur Gauthier, alors son président, pour la faire condamner à lui payer la somme de 987 francs qu’il prétendait lui être due pour prix de 42 doubles stères de bois ;
- «Attendu que le 17 juin 1881, le tribunal a rendu un jugement par lequel il a ordonné une expertise pour rechercher et déterminer le montant de la créance de Lacoste ;
- « Que l’expert a déposé son rapport le 16 juin 1882 ;
- « Attendu que Lacoste étant décédé, la veuve Lacoste, agissant comme tutrice de son fils mineur, a repris l’instance et a assigné devant le tribunal pour voir entériner le rapport de l’expert, le sieur Maury, président actuel de la boulangerie coopérative des ouvriers du chemin de fer ;
- « Attendu que Maury ne méconnaît pas sa qualité de président directeur de la boulangerie coopérative, mais qu’il déclare n’avoir aucune qualité pour représenter en justice ;
- « Attendu que la boulangerie coopérative ne comprend que des ouvriers et employés du chemin de fer dont le nombre peut varier à chaque instant ;
- « Qu’elle a pour objet unique de procurer aux adhérents j au meilleur marché possible le pain nécessaire à leur nourri- , ture et à celle de leur famille ;
- Qu’elle est exclusive de toute idée de commerce et de gain, et qu’elle a un caractère essentiellement civil ;
- Qu’elle n’a pas dés lors, de personnalité civile, et, qu’en conséquence, ses directeurs et administrateurs n’ont pas de qualité pour la représenter en justice ;
- « Que Maury n’est point d’ailleurs assigné en son nom personnel,' mais uniquement comme président de la boulangerie coopérative ;
- « Que la fin de non-recevoir opposée par lui à la demande de la veuve Lacoste doit être accueillie ;
- « Par ces motifs,
- « Déclare la veuve Lacoste non-recevable en sa demande ;
- « Et la condamne aux dépens.»
- (Gazette des Tribunaux.)
- LES DEUX POLITIQUES
- Sous ce litre, M. Henry Maret publie dans le Radical le très intéressant et humoristique article suivant, cd réponse au journal le Temps.
- Celui-ci, dénaturant la pensée de l’honorable député de la Seine, qui avait dit qu’une politique sociale de réparation n’a pas encore été expérimentée, lui répond dans ces termes :
- Tout le débat d’aujourd’hui (car nous voudrions bien abandonner les personnalités, et nous trouvons très oiseux de toujours se préoccuper de celui qui tient la queue de la poêle sans jamais s’inquiéter de ce qu’il y a dedans), tout le débat esi. entre deux politiques.
- La première, dont l’organe le plus important est le Journal le Temps, consiste à gouverner avec les conservateurs,c’est-à-dire à renoncer à toute réforme radicale. Le raisonnement du Temps est celui-ci :
- «. Si vous attaquez les intérêts conservateurs, vous fortifiez la Droite monarchique. Les électeurs resteront républicains, si vous gardez la République d’imprudences et d’exagérations. Ce qu’ils veulent, c’est le repos, c’est la paix, c’est la stabilité. »
- Ce qui revient à dire :
- « Le plus sur moyen de consolider la République, et de rendre les tentatives monarchistes illusoires, c’est de prouver que la République est encore la meilleure des monarchies. »
- La seconde politique consiste au contraire à gouverner dans le sens des réformes radicales, politiques, économiques et sociales. Le raisonnement est absolument opposé.
- « Les électeurs, répondent les partisans de cette politique ne sont pas mécontents de la République, parce qu’ils la trouvent imprudente et exaspérée, mais au contraire parce qu’ils la trouvent molle et timide. 11 y a des intérêts conservateurs.En ne vous inquiétant que des premiers, vous contentez précisé-
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- ment vos adversaires, les monarchistes, que d’ailleurs vous ne ramènerez jamais complètement; et vous irritez vos amis, les républicains, pour qui la République ne tient rien de ce qu’elle a promis. Nous croyons, nous, que le plus sûr moyen de consolider la République, et de rendre les tentatives monarchistes illusoires, c’est de faire une République qui n’ait rien de commun avec la monarchie et qui démontre sa supériorité en réalisant des progrès, dont celle-ci serait incapable.
- Voici, il me semble, le résumé au clair des deux doctrines que se partagent aujourd’hui les républicains, les timorés, et les intrépides. Je parle, bien entendu, des gens sérieux et non de ceux qui n’ont d’autre doctrine que le portefeuille donné à Pierre, ou le renversement de Barnabé.
- Je ne veux pas aller au fond des choses. En y allant, il serait trop facile de prouver que la logique est du côté de la seconde politique. Mais on m’a déjà dit que j’avais trop de logique pour avoir du bon sens, et je me contenterai de considérer ces deux opinions comme de simples lignes de conduite.
- Il y a tout d’abord une réflexion qui s’impose. C’est la première politique qui a été suivie jusqu’à ce jour ; la seconde n’a pas été expérimentée du tout. Vous connaissez mon opinion sur vos ministères dits radicaux, que vous préfériez à celui-ci, du diable si je sais pourquoi. La vérité est qu’il n’y a jamais eu de ministère radical, ni de tentative de réforme vraiment radicale. Je ne parle pas des réformes politiques, qui, je suis de votre avis, sont les moins intéressantes, ou plutôt ne seraient moins, si elles n’étaient pas indispensables pour avoir les autres. Mais qui donc a entamé une transformation de l’impôt? Et qui donc a essayé de réaliser ce qui est pratique dans les revendications du travail ?
- Vous ne pouvez donc pas savoir si cette seconde politique ferait du mal ou du bien à la République; car, je le répète,on ne l’a jusqu’à ce jour jamais pratiquée. L’autre, au contraire, c’est-à-dire la protection des conservateurs, est suffisamment éprouvée : elle nous a amenés où nous en sommes. Je ne sache pas qu’elle ait détruit les partis monarchiques et enthousiasmé les électeurs républicains.
- Au demeurant, et en temps de suffrage universel, cela devrait être une affaire d’arithmétique. Nous devrions, sans tenir compte des personnes ni des opinions politiques, pouvoir demander aux citoyens français : « Sérieusement, que voulez-vous? Entendez-vous conserver les choses telles qu’elles sont? Ne l’entendez-vous point? Croyez-vous que la Constitution soit bonne ? Croyez-vous que le système fiscal soit bon? Croyez-vous qu’il n’y ait rien à changer dans les rapports du capital et du travail ? »
- Malheureusement, nous ne consultons jamais la nation sur des choses, niais sur des hommes. Il y a bien les programmes, mais ils ne signifient rien, car c’est rarement pour le programme qu’on vote. Cependant ce. qu’il faudrait savoir avant tout, ce n’est pas notre opinion, à nous, c’est l’avis de la majorité des Français sur la marche quelle entend suivre.
- Nous ne le savons pas matériellement; mais, en résonnant de bonne foi, croyez-vous que la réponse soit douteuse ? Combien y a-t-il de gens qui jouissent? Combien y a-t-il de gens qui souffrent? Ceux qui sont intéressés aux réformes ne sont-ils pas plus nombreux que ceux qui sont intéressés au s latu quo? Qui osera dire: non?
- La première politique tend à contenter une minorité ; la seconde, une majorité. Et, chose plus étrange encore, savez-vous quel est le but qu’elle atteindra, si elle continue son œuvre ?
- Elle fera une République, qui à la vérité pourra avoir pour elle les monarchistes, mais qui aura perdu les républicains.
- Il me paraît qu’ici le bon sens se joint à la logique pour trouver le spectacle bizarre.
- Henry Maret
- LA MORTALITÉ DANS LES DIFFÉRENTES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ ANGLAISE.
- Beaucoup de statisticiens ont observé, depuis quelque temps que les chiffres publiés pas les officiers d’état-civil de différents pays ne renseignaient par le public d’une manière complètement satisfaisante, en ce qu’on ne savait rien quand à la longévité comparée entre les diverses classes sociales.
- Par une coïncidence singulière, plusieurs statisticiens se sont occupés simultanément de ce point important.A peu de jours d’intervalle, deux mémoires, donnant la statistique comparée des riches et des pauvres, viennent de paraître.
- Le premier, du Dr Grimshaw, greffier général de l’état— civil pour l’Irlande, divise la population de Dublin (346,693 habitants) en cinq catégories : 1° les professions libérales ; 2° la bourgeoisie ; 3° les artisans et les petits boutiquiers ; 4° la classe ouvrière; 5° les indigents.
- La première catégorie comprend 30,129 personnes en 4886 ; la deuxième 56,761, la troisième 106,142, la quatrième 147,625, et la cinquième 6,036.
- Dans la classe I, les enfants au-dessous de cinq ans sont dans la proportion de 7 0/0 ; dans la classe II, de 100/0 ; dans la classe III, de 120/0 ; dans les classes IV et V, de 150/0.
- Ces chiffres montrent que la classe ouvrière compte deux fois plus d’enfants au-dessous de cinq ans que les professions libérales et la bourgeoisie.
- En 1831, la moyenne générale de la mortalité a été de 27.4 sur 1,000.
- En 1886, elle a été de 13 4 sur 1,000, dans la classe I ; 27,3 dans la classe II ; 22 dans la classe III, et de 33,7 dans les classes IV et V, c’est-à-dire deux fois plus que dans la classe I.
- M. Edwin Chadwick donne également queîqnes renseignements statistiques rassemblés à grand’peine, avec le concours du Dr B. W. Richardson,concernant les trois districts de
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- SL George’s Hanover Square, Westminster et le Strand, où, en 1878, la moyenne générale de la mortalité était de 22.7 sur 1,000.
- Ces éminents hygiénistes ont remarqué que la durée moyenne de la vie atteignait le chiffre de 55,8 parmi la haute bourgeoisie et les professions libérales de ces districts, alors que ce chiffre tombait à 33,3 pour les négociants et employés de commerce, à 32 chez les petits commerçants, etc., à 28.9 dans la classe ouvrière salariée et à 34.3 parmi les domestiques.
- Ce rapport établit donc que la longévité dans les professions libérales (55.8) a environ le double de la durée moyenne de la vie humaine chez les ouvriers, artisans, etc., vivant de leur salaire.
- En outre, M, Chadwick et le Dr Richardson constatent que 1 a mortalité étant beaucoup plus grande chez les enfants des pauvres que chez ceux dés riches, ceux qui atteignent l’âge de cinq ans vivent en moyenne, parmi les professions libérales, jusqû’à 63 ans ; chez les employés, etc., jusqu’à 49.7 ; chez les commerçants, jnsqu’à 54.9; dans la classe ouvrière, jusqu’à 50.7, et parmi les domestiques jusqu’à 51 ans.
- L'opinion d’Horace — que la mort frappe aussi bien à la porte du riche qu’à celle du pauvre — n’est donc pas vraie, car, à Dublin et à Londres, la pauvreté conduit à la mort bien avant l’âge atteint par les classes qui vivent dans l’aisance !
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Les chômages et les crises industrielles.
- Un des vices de nos sociétés est de ne laisser à la masse ouvrière ni l’équivalent de son droit naturel aux choses de lanature,ni les ressources provenant du travail qu’elle accomplit et, par conséquent, de lui enlever les moyens d’acheter et de consommer dans la proportion de ce qu’elle est capable de produire.
- —_____________________^------------------------•
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- L’Exposition Universelle de 4889. — M.
- Georges Berger, directeur général de l’exploitation, vient d’adresser la circulaire suivante aux présidents des comités départementaux :
- Monsieur le président
- Les travaux des comités départementaux, comme ceux des comités d’administration, ont forcément subi un temps d’arrêt pendait la saison des vacances.
- Le moment est venu de se mettre à l’œuvre, les uns pour continuer leurs opérations de propagande et de réception des
- demandes d’admission,les autres pour entrer définitivement en fonctions.
- Les demandes d’admission arrivent en nombre. Il est question de fixer au 1er février 4888 l’expiration du délai pour le dépôt de celles-ci. A cette époque, le gros œuvre de la construction sera terminé ; il s’agira de préparer les installations mais il faudra d’abord : *
- 1° Notifier aux exposants admis la localisation et l'étendue de l’espace qui pourra être concédé â chacun ;
- 2° Etablir, pour chaque classe, le plan définitif d’installation et faire accepter par les divers intéressés la quote-part des dépenses résultant du devis.
- L’accomplissement de ces formalités et de ces opérations demandera au moins deux mois. Il sera donc difficile de se consacrer effectivement aux travaux intérieurs avant la fin du printemps de 1888. Ace moment, douze mois à peine nous sépareront du jour de l’ouverture officielle de l’Exposition.
- Nous n’avons donc plus une minute à perdre ; le succès de l’Exposition dépend, en grande partie, du degré d’activité que déploieront les membres des comités départementaux et des comités d’admission.
- La principale difficulté que nous ayons à vaincre, celle qui s’est rencontrée dans la préparation de toutes les expositions, consiste dans l’inettie traditionnelle des futurs exposants, qui remettent toujours au dernier moment l’envoi de leur demande d’admission. Notre devoir est de les persuader de se hâter.
- Les étrangers manifestent, par la constitution commencée ou accomplie de comités nationaux et par les demandes individuelles,leur désir arrêté de venir à nous en 1889. L’administration supérieure de l’Exposition a profité des mois de vacances pour prendre, d’accord avec nos agents diplomatiques,des mesures de nature à faciliter la participation des différents pays, et nos plans d’installation ont été combinés de façon à faire une part équitable et indépendante à chacun dans la répartition des espaces.
- Nous avons une avance facile à constater, si l’on veut bien se reporter à ce qu’étaient les préparatifs administratifs et matériels de l’Exposition de 1878, à la date du 1er octobre 1876, alors que les services avaient à peine deux mois de fonctionnement : il dépend de nous de ne pas aliéner les bénéfices des travaux que nous avons accomplis en les commençant assez tôt pour qu’aucun retard ne fut possible ou admissible.
- Il n’y a pas lieu de tenir compte des objections qu’un certain esprit d’opposition ou d’incrédulité pourrait encore soulever contre l’œuvre de l’Exposition : celle-ci sera exempte de tout caractère politique, et l’administration prendra à tâche d’éviter aux exposants les dépenses exagérées que quelques-uns redoutent. L’organisation des expositions collectives, préparées de façon à n’empêc’ner en rien la reconnaissance des mérites individuels, nous aidera puissamment à réaliser cette partie économique de notre programme.
- J’ai le devoir de vous rappeler, en outre, que les exposants n’auront aucun loyer à payer pour l’occupation de leurs emplacements.
- 11 me semble qu’il serait utile que, dans chaque département, des dates fussent fixées, autant que possible, pour des réunions hebdomadaires des sous-comités d’arrondissements et
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- pour des assemblées mensuelles des comités centraux dépar- I tementaux.
- Je n’ai pas besoin de répéter que je suis à votre entière disposition pour vous fournir tous les documents et les renseignements qu’il pourra vous paraître utile de recevoir. J’estime aussi qu’il sera bon que les comités départementaux continuent à être en correspondance suivie avec les comités d’admission de Paris.
- Agréez, etc.
- Le directeur-général.
- G. Berger.
- BELGIQUE
- La situation électorale.— Des élections ont eu lieu en Belgique. Comme il fallait s’y attendre, la situation politique des partis n’a pas été sensiblement moditiée par cette consultation électorale. Il n’y a pas lieu d’en être surpris, étant donné le mode de consultation en usage : le suffrage censitaire existe en effet en Belgique. La majeure partie des habitants, celle qui aurait l’intérêt le plus puissant à intervenir dans la direction gouvernementale en est exclue.
- Cependant, malgré le caractère restreint et privilégié de ce suffrage, le parti ouvrier qui revendique l’application immédiate du suffrage universel a pris une part active et honorable dans la préparation électorale. A cet égard, nous croyons que les lecteurs du Devoir liront avec intérêt les renseignements suivants, publiés par le Temps sur la situation électorale faite à ce pays.
- « La portée de ce scrutin triennal, dit-il, dépasse souvent la limite des intérêts municipaux et prend une signification politique, parce que la consultation s’y étend à un corps électoral plus nombreux et plus varié que celui qui procède aux élections législatives. Les citoyens payant 42 fr. 50 d’impôts directs prennent seuls part à ces dernières, tandis que les conseils municipaux sont nommés par tous les habitants de la commune imposés de 10 francs, auxquels la loi de 1883 a adjoint les capacitaires, c’est-à-dire les citoyens chez lesquels les fonctions ou la profession qu’ils exercent, les diplômes qu’ils ont reçu ou un examen qu’ils ont subi, préjugent le degré de culture exigé par la loi.
- Dans la grande majorité des communes où les élections sont disputées, la lutte est engagée entre les libéraux et les catholiques, et, depuis plusieurs années, c’est la question scolaire qui met les deux partis aux prises. Mais dans plusieurs grands centres, et notamment dans la capitale, les catholiques n’estiment pas leurs chances suffisantes pour combattre, cette fois, sur le chemin communal une très forte majorité des électeurs capacitaires étant acquise aux libéraux. Ils se réservent pour les élections législatives, où l’obligation du cens donne une notable influence à l’élément rural,et ne veulent pas aller au- i devant d’un écbec, qui pourrait décourager une partie de leur ! clientèle aux élections législatives, fixées au mois de Juin I prochain. D’autre part, en opposant des candidats à la liste ! libérale et à la liste radicale, ils eussent risqué de faire le jeu ! des radicaux et de faciliter l’élection de quelques-uns de ces j derniers, ce qui ne saurait leur être agréable. La presse ! cléricale a beau représenter le bourgmestre de Bruxelles ; comme un ennemi acharné de la religion et comme I’oppres- !
- I seur des catholiques, ces derniers sont assez avisés pour comprendre que si les radicaux réussissaient à s’emparer de l’hôtel de ville ou à disposer, dans le conseil, d’une minorité suffisante pour rendre insoutenable la situation du collège actuel ('c’est-à-dire la réunion du bourgmestre et des éche-vins), ils seraient les premiers à ressentir les effets de ce résultat. De là l’abstention du parti catholique dans la capitale.
- « Deux listes y sont en présence, l’une patronée par la Ligue libérale, qui représente l’élément modéré, l’autre soutenue par l’Association libérale, organe des progressistes révisionnistes. Mais la lutte s’engage dans d’autres conditions qu’aux élections législatives,qui avaient mis en compétition le bourgmestre, M. Buis avec M. Janson.Cette fois la liste de la Ligue libérale rallie un bon nombre de progressistes, tandis que celle de l’Association est exclusivement appuyée par des radicaux. L’association ayant fait alliance avec le parti « ouvrier », c’est-à-dire socialiste, beaucoup de progressistes s’en sont détachés et n’acceptent pas tous ses candidats. Ce n’est pas la question de la révision de la Constitution, pour l’établissement du suffrage universel, qui divise les deux partis.La Ligue admet le principe de la révision et encourage la propagande révisionniste, mais en considérant cette réforme comme irréalisable à cette heure ; pour affirmer ses tendances, elle a porté sur sa liste des révisionnistes, entre autres on typographe, fondateur d’une des associations ouvrières qui ont inscrit la révision dans leur programme. Ce choix prouve qu’il u’y a pas non plus dissentiment sur la question de la représentation des ouvriers dans le conseil communal. Mais la Ligue fait résulter la désignation de l’ouvrier quelle a choisi, comme celle des autres candidats, du poil auquel prennent part tous ses affiliés investis du droit électoral, tandis que l’Association a accordé au parti ouvrier la désignation des candidats destinés à figurer sur sa liste, sans soumettre ses choix à la ratification du poil. L’association a dû payer de ce prix le concours du parti ouvrier; mais par cette concession, elle contracte une alliance avec ce parti et reconnaît implicitement son programme, qui est socialiste.
- « Tel est le point sur lequel a porté d’abord le désaccord entre la Ligue et l’Association. Mais au fond, il s’agit, principalement, pour les radicaux, de déposséder, au profit de M. Janson et de ses amis, le bourgmestre, M. Buis et ses éche-vins. Ce dernier est violemment attaqué par son adversaire qui, pourtant, figurait, il y a trois ans, dans une délégation chargée de remettre à M. Buis son buste, comme un témoignage de la reconnaissance des libéraux de toutes nuances pour les services rendus par le bourgmestre à l’instruction publique et à la cause des libertés communales. Il s’agit pour les radicaux de conquérir la majorité, pour faire un bourgmestre de M. Janson, déjà membre du conseil communal. Mais ses variations d’opinion lui ont aliéné un certain nombre [ de ses partisans, qui recommandent une liste mixte ou pana-| chée, selon les termes admis, formés de noms pris parmi les i candidats patronés par les deux autres fractions du parti ! libéral.»
- j En somme, de ces renseignements rédigés dans un esprit | visiblement hostile aux socialistes et favorables aux libéraux,
- | il résulte que la gauche de ce parti, jadis, peu ou point , imprégnée de socialisme, doit tenir compte du parti socialiste
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- et accentuer son programme dans le sens des revendications ouvrières.
- Les résultats ont montré que les radicaux, faisant alliance avec les socialistes, sont un danger sérieux pour les libéraux et les Catholiques, là où ces deux partis entrent en lutte. A Liège,par exemple, catholiques et libéraux ayant pris part au scrutin, les radicaux sont passés entre les deux avec un programme très avancé. Tandis qu’à Bruxelles, où les catholiques ont mieux aimé assurer le succès des libéraux leurs anciens ennemis que de laisser des chances aux radicaux, M. Janson a été battu par M. Buis.
- Nous le répétons, ces résultats sont encourageants pour l’avenir du suffrage universel et des revend cations ouvrières en Belgique.
- ANGLETERRE
- Une manifestation à Londres.— Une nouvelle réunion de quatre mille ouvriers sans travail a eu lieu lundi à Trafalgar-Square.
- Après plusieurs discours, une députation des chefs principaux de la manifestation a été envoyée à Mansion-House pour exposer les griefs des ouvriers au lord-maire.
- Celui-ci était absent, la députation a été reçue par un alderman qui siégeait au tribunal comme magistrat.
- L’alderman a répondu qu’il ne pouvait rien promettre au nom du Lord-Maire ; mais il a recommandé aux ouvriers de demander à l’assistance publique les secours auxquels ils ont droit. Il a déconseillé vivement le renouvellement rie manifestations semblables à celles d’aujourd’hui et des jours précédents, parce qu’elles servent de prétexte aux vagabonds et aux gens sans aveu pour commettre quelque attentat.
- Les délégués revinrent et rendirent compte du résultat de leur mission. A ce moment, un orateur invita la foule à se porter vers la Cité.
- Les manifestants accueillirent cette proposition par les cris de : Oui ! Oui ! A la Cité !
- Immédiatement les porte-banniéres s’avancèrent et la foule commença à s’ébranler dans la direction de la Cité, mais plusieurs centaines d’agents de police lui barrèrent le passage et voulurent la disperser.
- Des scènes de tumulte suivirent, dans lesquelles les manifestants cherchèrent à résister aux agents.
- Plusieurs ouvriers et des poiicemen furent blessés.
- Enfin la police parvint à empêcher le départ de la procession pour la Cité et à disperser la manifestation.
- Une vingtaine d’arrestations ont été opérées.
- LA SÉCURITÉ DU TRAVAILLEUR
- PAR L’ETAT
- Gomment elle peut être garantie.
- Le mois dernier a eu lieu au Havre un Congrès des sociétés de secours mutuels, au cours duquel une très intéressante proposition s’est fut jour. Cette proposition était la suivante :
- Combiner une retenue sur les salaires, retenue
- ; obligatoire qui serait fournie mi-partie par les patrons, mi-parlie par les ouvriers, pourservir une pension aux travailleurs infirmes ou âgés, incapables de travailler. L’auteur de ce projet, M. Colombet, délégué de Paris, estimait, d’après ses calculs, à 400 francs la somme qui pourrait être affectée de la sorte par l’application de son système, aux invalides du travail.
- L’esprit social,régnant parmi les personnes influentes qui composent le haut personnel des sociétés de secours mutuels, est très réfractaire aux idées d’intervention sociale. Si elles admettent dans une * certaine mesure la protection de l’État, c’est à un groupe déterminé, à une catégorie spéciale d’individus : aux membres de leurs sociétés qui sont le plus souvent ceux qui auraient le moins besoin de secours et de protection.
- Les membres des sociétés de secours mutuels se composent, en effet, généralement, d’ouvriers appartenant à des industries stables, affectées rarement par les perturbations économiques génératrices de chômages, parlant de misère et de bas salaires. La cotisation qu’ils payent ne peut être suspendue que sous certaines conditions que la majeure partie des ouvriers ne saurait remplir. En outre, des conditions de santé, de conformation, sont exigées le plus souvent, écartant par la même les plus besogneux, ceux que la misère guette avec le plus d’acharnement. Aussi les sociétés de secours mutuels, depuis plus d’un demi-siècle qu’elles existent, n’ont-elles eu aucune influence sur la marche sodale de la classe ouvrière. Leur œuvre bornée à des intérêts limités et individuels, ne s’est pas élargie, n’a pas pris l’extension sociale générale, nécessaire, à l’heure où nous sommes, pour porter des fruits salutaires dans la situation matérielle et morale de la classe ouvrière. Il n’est donc pas étonnant que toute proposition d’une certaine envergure effraye son personnel dirigeant. Le projet de M. Colombet a donc été combattu.
- MM. Marion, maire du Havre, Jules Segfriedet Félix Faure, tous deux députés havrais, lui ont opposé une fin de non-rececevoir basée sur les arguments dont l’économie politique est si prodigue, toutes les fois qu’on manifeste l’intention de s’adresser à la protection de l’État pour améliorer le sort des travailleurs.
- L’application du système de M. Colombet, ont | dit en substance ces honorables promoteurs des | sociétés mutuelles, serait contraire à la liberté du travail, aux exigences de l’industrie et à la pro-
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- priété du salaire. Elle ferait payer aux ouvriers i prévoyants l’argent destiné aux paresseux, etc.
- On remarquera combien une telle argumentation est dénuée de fondement. La retenue obligatoire est contraire à la liberté du travail et à la propriété du salaire? Mais alors il ne se passe pas de jour que l’État n’attente à la liberté du travail et des salaires. Quand l’Etat prélève l’impôt, n’est-ce pas sur le salaire, par la répercussion économique de ses contributions indirectes, qu’il le prélève ? Quand l’Etat, par une taxe appliquée sur la circulation de tel produit, sur la transmission des capitaux, crée des ressources pour les services généraux, instruction publique, assistance hospitalière, que fait-il, sinon faire renchérir les produits et les capitaux que l’ouvrier est obligé d’acheter plus cher pour vivre ou pour travailler ? En vérité, plus on creuse les principes de l’économie dite libérale, plus on est surpris des théories anarchistes qu’ils renferment, quand on les serre de près et qu'on on déduit les conséquences jusqu’au bout.
- L’ivrognerie, la paresse, qu’on invoque si souvent contre la classe ouvrière, ne sont que le résultat des conditions de milieu et de développement faites aux travailleurs par l’organisation sociale existante. Ce sont des misères morales, génératrices à leur tour des misères physiques, mais presque toujours, en règle générale, elles n’en sont pas le point de départ; elles sont une conséquence, non une cause. La dégradation physique est la mère de la dégradation morale ; quand celle-ci se manifeste en même temps que celle-là, c’ost qu’elle est héréditaire —en toutcas à l’origine, c’est la misère matérielle qui a créé la misère morale transmise parfois par l’hérédité dans les milieux désolés de notre enfer social, On ne saurait donc invoquer les vices d'une partie de la classe, ouvrière pour repousser les améliorations générales, sous prétexte que les bons paieraient pour les mauvais. Point. Puisque la sécurité ramenée au foyer du travailleur, son lendemain garanti, en créant pour lui des conditions de développement plus favorables ou lui créerait des conditions et des habitudes morales supérieures.
- D’ailleurs, même en se plaçant sur le terrain des adversaires de la protection sociale, est-ce qu’au-jourd’hui les bons ne paient pas pour le mauvais? Est-ce que les services généraux de l’Etat, l’assistance publique, l’hôpital, le budget, ne sont pas défrayés par la contribution plus forte des bons ouvriers, qui en profitent moins que les paresseux ? Et les prisons, ne sont-elles pas entretenues au profit des
- mauvais par la contribution des bons ? La vie sociale n’est pas une série d’opérations d’arithmétique. La société proprement dite n’est pas une maison de commerce où les comptes de chacun doivent se balancer exactement pour que la justice soit satisfaite. Sans quoi, que deviendraient les infirmes et les incapables ? A mesure que la civilisation développe dans l’homme les qualités affectives, la somme des devoirs croît dans une progression plus forte que celle des droits, sans que la corrélation entre les uns et les autres disparaisse. Cette corrélation du droit et du devoir n’est même que la limite minimum, stricte, de l’obligation sociale. En réalité, la bonté et la vertu ne se pratiquent pas sans aller au-delà. Autrement, où donc serait le mérite de la bonté, de la vertu, si elles bornaient la contribution sociale de leurs efforts à la proportion exacte de la contribution sociale qu’elles reçoivent des efforts d’autrui ? S’opposer à l’obtention d’un progrès réel ' sous prétexte que les méchants pourraient en profiter, est s’opposer, en réalité, à l’avènement de tout progrès, car il n’y a pas d’amélioration sociale qui n’ait été obtenue par le dévouement et le sacrifice de ceux qui y ont travaillé au profit des autres.
- L’argumentation des adversaires de la protection sociale, même si on leur accorde qu’une partie des misères existantes à l’heure qu’il est,sont méritées, tombe donc quand on envisage la société sous le point de vue philosophique large et humain qu’on devrait toujours avoir présent.
- Mais si, en principe, les déshérités de l’organisation sociale ont un droit incontestable à la protection de la collectivité, s’ensuit-il que cette protection doive s’exercer comme nous voyons nombre de personnes bien intentionnées le préconiser, au moyen de caisses de retraite, de retenues qui, capitalisées, permettent au bout d’un certain temps de servir une rente à la généralité des prolétaires, une fois parvenus à l’extrême limite où tout travail leur est interdit par leur faiblesse ou leurs infirmités ?
- Nous n’hésitons pas à proclamer le caractère hautement impraticable de ces projets, de quelques bonnes intentions, comme nous l’avons dit, que soient animés leurs auteurs. Les caisses de retraite et de pensions, fonctionnant à cette heure dans une mesure relativement restreinte, ne sauraient fonctionner de même si on les généralisait à la majeure partie de la population d’un pays. Une conception entièrement erronée des relations
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- existant entre le travail et le capital a pu seule propager cette idée, dont la praticabilité s’évanouit au premier examen.
- Le mécanisme des caisses de retraite repose en effet sur le principe abstrait de la rente, considérée comme pouvant se produire en tout temps et en tout lieu. Mathématiquement, ce mécanisme est irréprochable, très-exact. Economiquement, il varie suivant le temps et le lieu, selon qu’on le restreint ou qu’on le généralise. Qu’est-ce, en effet, que la rente ou l'intérêt du capital? Le bénéfice ou le profit prélevé par l’employeur sur l’employé, en tant que propriétaire de l’instrument de travail. C’est, selon l’énergique et très juste expression de Louis Blanc, la dîme prélevée par le propriétaire sur le travailleur, moyennant laquelle le premier permet au second de mettre en œuvre le — ou les instruments de travail. Cette dîme constitue la rente ou l’intérêt du capital — abstraction faite du capitaliste lui-même, dont la rémunération en tant que directeur ou patron dans la production, est distincte de la rémunération du capital proprement dit. Au reste, la comptabilité commerciale, mise en usage par l’économie politique, reconnaît et pratique cette distinction. Dans une usine, on prélève tout d’abord l’intérêt du capital dont le taux est fixé au cours du jour; si, ensuite, déduction faite des salaires, du prix des matières premières, des appointements que s’alloue le ou les chefs d’industrie, il reste un excédent, cet excédent seul est appelé profit, gain, etc., et l’économie pofi tique libérale enseigne que c’est la rémunération spéciale de la prévoyance, de l’habileté, etc. Mais en aucun cas l’intérêt du capital n’est profil. C’est le prix du loyer de l’instrument de travail, soit que le chef d’une industrie ait loué des capitaux pour monter des ateliers, soit que possédant lui-même ces capitaux il les ait mis dans l’industrie, réalisant ainsi dans sa personne le capitaliste et l’entrepreneur tout à la fois.
- Le prix du loyer du capital, comme le prix de toute chose, est naturellement payé parle travailleur ; c’est du travail converti en produits on en monnaie, — c’est-à-dire en valeur, dont le capital s’accroît.
- Cet accroissement progressif du capital que nous voyons tous les jours se produire dans l’état de choses actuel, est en apparence une chose tome naturelle ; au point que même dans les définitions de l’économie politique, par une véritable pétition deprincipes, ondéfinitle capital « une valeur donnée i
- susceptible de se reproduire. » En fait, quand on analyse le mode de «reproduction du capital, on s’aperçoit que cette vertu reproductive, en apparence essentielle, constitutive du capital, n’existe pas. C’est le travail seul qui reproduit Je capital en le mettant en œuvre ; c’est le travail seul qui lai ajoute une valeur, qui crée de la valeur. .Les forces naturelles elles-mêmes n’ont aucune valeur, si le travail ne les a fécondées. Les lois de la physique, de la chimie, de la mécanique, dont l’application a tant fait au xixe siècle pour la multiplication des valeurs par les progrès industriels et qu’elle a permis de réaliser, seraient-elles d’aucune utilité, si le savant n’avait cherché leurs rapports, si d’antres n’avaient découvert leur utilisation industrielle ? L’intérêt du capital est donc la somme de valeurs prélevées sur le travail, comme prix de loyer du capital.
- C’est pourquoi, bien que le capital paraisse doué d’une vertu reproductive, en réalité, la dîme qu’il prélève sur le travail doit fléchir et se soumettre à des conditions d’équilibre. Si, en effet, le capital se reproduisant constamment et se multipliant par cela même, obtenait une prélibation sur le travail toujours égale à la vertu de reproduction qu’on lui attribue, il arriverait un moment où le travailleur serait dépouillé de tout le fruit de son travail, au point de ne pouvoir, même avec tout son labeur, suffire à l’intérêt du capital. C’est ce qui explique la baisse graduelle de l’intérêt dans ces derniers siècles. Les capitaux se multipliant, ils ont dû baisser—sans quoi, l’armée des travailleurs, comme nous l’avons dit, ne saurait suffire à lui payer le prix de son loyer. Cette nécessité est rendue plus sensible encore par les calculs auxquels on s’est livré sur un sou placé à intérêts composés depuis l’an 1 de i’ère chrétienne. A cette heure, le capi'al représenté par l’intérêt accumulé serait un lingot d’or égal à neuf fois le volume de la terre.
- Les propagateurs des caisses d’épargne, de retraite,etc. oublient, ces considérations, quand ils proposentde capitaliser une retenue sur les salaires ouvriers. Par capitaliser, ils entendent sans doute placer leurs épargnes à intérêts composés. Mais qui fera fructifier ces épargnes? Qui paiera la rente de ces capitaux.
- Les philanthropes généreux, qui tous les jours s’extasient sur les miracles de la capitalisation, se sont-ils demandés comment ferait l’Etat, le jour où de toutes parts afflueraient dans ses caisses des capitaux dont l’intérêt s’accumulerait? Mathémati-
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- quement, c’est fort beau, socialement, c’est une utopie.
- Déjà l’Etat est fort embarrassé des milliards de la caisse d’épargne, qu’il a convertis en emprunt et dont il peut servir l’intérêt .‘ans perte, puisque cet argent lui a épargné environ un emprunt de 1500 millions. Mais cela constitue un emprunt, et si une retenue obligatoire sur les salaires de 10 à 12 millions de travailleurs faisait affluer tous les ans des centaines de millions dans ses coffres, sur quoi payerait-il les intérêts composés, au bout de quelques années? Un proverbe populaire, d’une douce résignation dans sa signification habituelle, d’une haute portée scientifique si on le prend au pied de la lettre dit : Tout le monde ne peut pas avoir de rentes. Tout le monde, en effet, ne peut être rentier, parce que si tout le monde était rentier, il n’y aurait plus d’ouvriers pour payer les rentes,et ce sont les ouvriers qui paient les rentes !
- La sécurité du travailleur à assurer par l’Etat ne saurait donc s’effectuer au moyen de chimériques projets de capitalisation qui,à cette heure possibles pour quelques privilégiés, deviendraient tout de suite impraticables, le jour où le syssème s’étendrait à la collectivité. Où donc trouver le moyen ?
- Les réflexions développées plus haut nous l’indiquent. L’Etat ne peut trouver de? ressources dans la capitalisation de faibles sommes qui lui seraient confiées pour les faire fruclifier.Mais il est possible de donner à l’Etat des ressources, enlui permettant de se procurer des valeurs toutes faites, des richesses palpables et tangibles, qu’accroîtraient encore par la seule manière de multiplier les richesses, le travail. Ces richesses sont celles que l’Etat pourrait se procurer par l’hérédité nationale. La rentrée au domaine ou capital collectif des capitaux individuels vacants par la mortde leurs possesseurs, mettrait à la disposition de l’Etat ce que l’épargne est impuissante à lui verser; et que, lui verserait-elle, l’Etatne pourrait que conserver intact, jamais multiplier.
- Au contraire, les richesses provenant des décédés, en possession desquelles l’Etat rentrerait à la mort des propriétaires, lui permettraient de capitaliser, soit par l’exploitation directe, soit par l’affermage du domaineou capital social, dont la reproduction, alors, au lieu de se produire au profit d’un chose abstraite, comme est aujourd’hui le capital, s’opérerait au profit de l’Etat. Alors l’Etat pourrait assurer la sécurité des infirmes et des incapables ; alors l’Etat pourrait organiser la production et l’échange, prévenir les perturbations économiques,
- les crises, les chômages, les misères imméritées, sous lesquelles ploie le travailleur contemporain.
- L’Hérédité de l’Etat, soit qu’on l’envisage sous le rapport des nécessités inextricables du budget; soit qu’on l’envisage sous le rapport des garanties à accorder à la classe ouvrière, — minimum de subsistance, pension pour les vieux jours du travailleur invalide, reste donc la seule solution pacifique du redoutable problème social.
- Aveugle qui ne veuf pas voir que toutes les autres panacées sont impuissantes à modifier profondément l’ordre de choses actuel, branlant ruine faute d’avoir à sa base les indispensables étais qui feront seuls l’édifice social durable : l’ordre par la paix' dans la justice économique.
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- LE PALAIS OU PEUPLE.
- L’idée de la création d’un Palais du Peuple considérée, d’abord, comme une utopie, s’est cependant peu à peu développée, grâce à l’appui donné par la Reine d’Angleterre. La période de tâtonnements a depuis longtemps cessé, et on a passé de la théorie à la pratique. Certes, on peut dire maintenant, que le bel édifice éleve actuellement à l’est de Londres est le premier résultat des efforts qu’on a tentés pour faire naître parmi les habitants de ce quartier le goût du bien et du beau.
- A l’époque actuelle, il n’est pas possible de terminer complètement le palais, et bien des travaux intérieurs restent encore à faire. Aussi a-t-on décidé qu’on pourrait utiliser provisoirement plusieurs constructions en fer, élevées pour les dernières expositions, jusqu’au complet achèvement de l’édifice. Dans une de ces constructions on a déjà installé des salles de conférences, des billards et un magnifique gymnase qui a été inauguré, samedi dernier, par les membres du Polytechnic Gymnasium. Plus de 1.000 personnes ont déjà demandé à être admises dans ce gymnase, dont le succès, comme on le voit, ne saurait être douteux.
- En outre, toutes les sections dont se compose ce vaste établissement ont été également inaugurées lundi : mais, en raison de l’espace limité dont disposent actuellement les commissaires du Palais du Peuple, il a été décidé que tes personnes âgées de plus quinze ans et de moins de vingt-trois seraient seules admises. Il est bien entendu, d’ailleurs que cette restriction cessera le jour où l’administration du Palais du Peuple disposera d’un local suffisant.
- La cotisation annuelle, de 7s. 6d. pour les hommes et de ôs. pour les femmes, donne droit à tons les avantages de l’institution, c’est-à-dire aux concerts, conférences, jeux de toutes sortes autorisés par le règlement, et au gymnase.
- Le gymnase est réservé aux femmes pendant deux soirées chaque semaine. Les membres peuvent encore suivre à prix
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- réduits les cours professés au Palais du Peuple. Un grand nombre d'adhérents se sont déjà fait inscrire à ces cours. j
- Le Queen’s Hall est ouvert, comme bs bibliothèques publi- J ques, de 9 heures du matin à 5 heures du soir pendant, la i semaine, et les dimanches de 2 heures à 10 heures du soir. j Pendant la semaine il sera o tvert exclusivement pour les membres de l’institution à partir de 5 heures.
- Les cours du soir, qui ont commencé lundi, donnent une large place à l’enseignement professionnel.
- Outre les diverses parties de l’instruction donnée dans les écoles ordinaires, on apprend au Palais du Peuple à confectionner les habits et les souliers ; on y enseigne la menuiserie, l’ébénisterie et tout ce qui concerne l’ameublement ; la méca-que,la photographie,la télégraphie. On y fait aussi des cours de latin, de français, d'allemand et de sténographie. On donne aux jeunes filles des leçons de couture et de cuisine.
- Outre ces cours du soir, il y a pour les jeunes gens une véritable école professionnelle, dont les cours ont lieu dans la journée. Cette école, installée provisoirement dans une de ces constructions en fer dont nous avons parlé, possède un laboratoire de physique et de chimie,ainsi qu’un atelier parfaitement organisés, elle compte déjà plus de cent élèves.
- Pour y être admis, les jeunes gens doivent être âgés d’au moins douze ans, et avoir obtenu leur certificat d’études primaires. Ils ne doivent pas appartenir à des familles ayant lin revenu supérieur à deux cents livres. Soixante-quinze bourses sont accordées après concours aux jeunes gens des écoles élémentaires de Hackney et des Tower Hamlets, et l’examen pour l’obtention de ces bourses a lieu au commencement de septembre.
- L’administration du Palais du Peuple se propose d’organiser cet hiver, une exposition des travaux de ses jeunes apprentis. Elle a aussi l'intention d’onviir l’été prochain un établissement de bains avec école de natation.
- Ajoutons aux détails qui précèdent que les membres du Reopîe’.s Palace ont leurs clubs athlétiques, ainsi que des réunions où ils peuvent discuter toutes sortes de questions scientifiques, historiques, économiques, etc., également un grand nombre d’éléments de récréation et d’amusements.
- On peut conclure par ce qui précède que l’œuvre, si complexe que les fondateurs du Palais du Peuple se sont proposé d’accomplir, est heureusement commencée. Sans aucun doute, les premiers débuts de leur grande et utile institution ont été couronnés de succès,et selon toute apparence ce succès ne manquera pas de se confirmer et d’atteindre les plus grandes proportions.
- M. Joachim Morin, ancien huissier de la Chambre des députés, est mort hier à Lille.
- C'est M. Morin qui a emporté le comte de Paris hors de la Chambre, le 24 février 184S, quand l’émeute triomphante envahit le Palais-Bourbon. Il racontait volontiers un fait assez curieux.
- Le petit prince l’avait pris par le cou et lui avait dit au milieu du tumulte ;
- — Je serai roi tout de même, n’est-ce pas monsieur ? Jusqu’ici, malgré le récent manifeste, il y a des chances pour que la question ne reçoive pas une réponse affirmative.
- « 11 me coûte beaucoup de m’en séparer, car il a été mon compagnon, mon seul ami véritable ; il m’a suivi partout, il a partagé mes tourments,avec calme et résignation ; il a enduré tous mes malheurs, sans se plaindre, sans gémir ni m’en vouloir ; il a supporté ma bonne et mauvaise humeur. Quand je pleurais, il pleurait ; quand je riais, il se réjouissait ; quand je jeûnais, il se couchait près de moi, me regardant d’un œil abattu, mais sans essayer d’aller chercher la nourriture qui lui était nécessaire et qu’il lui était plus facile qu’à moi de se procurer.
- « Il se croyait obligé de m’imiter en tout et de souffrir tout ce que l’infortune ou les évènements me faisaient souffrir.
- « Son intelligence et le dévouement qu’il me témoigne sont dignes de tout éloge comme de tout sacrifice ; il mérite qu’on lui soit attaché et qu’on le regrette à l’égal du proche parent; il est rare de trouver ami ou parent qui soit aussi fidèle.
- « Je l’ai vu faire des actions incroyables et je puis citer des faits merveilleux dont peu d’hommes seraient capables.
- — Je vous crois sans peine.
- .— Vous verrez lorsqu’il sera habitué à vous ! Les marques d’amour et de reconnaissance qu’il s’empressera de vous prodiguer de toutes les façons imaginables vous feront avoir pour lui cette tendresse que je lui porte et qui vous semble peut-être ridicule à présent.
- — Non pas ! je la comprends, au contraire ; car depuis le peu de temps que je le connais, je me suis pris à l’aimer, et il me semble répondre â mon affection.
- — C’est parce que je me suis aperçu de cela, parce que je vous crois homme de cœur, que je vous le confie.
- — Je vous promets de veiller sur lui comme sur moi-même.
- — Il le mérite, et je vous remercie.
- « Sans cette maudite persécution à laquelle nous sommes incessamment en butte, ou si mes moyens me permettaient de faire face aux frais de mes voyages forcés et des siens, que je dois payer.je vous assure que je ne m’en séparerais pas.
- « Si au moins le gouvernement s’occupait de lui aussi : mais allez demander des sacrifices au pouvoir, allez lui demander de reconnaître l’amour, la fidélité, le dévouement ; oui, r vous serez bien reçu : on vous rirait au nez, comme si vous étiez un maniaque ou un fou,
- — Les gouvernements ne s’occupent que de ce qui a rapport à leurs propres intérêts.
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- — Palomo leur serait sûrement plus reconnaissant, plus fidèle et plus utile que beaucoup d’hommes. »
- Cette conversation avait lieu sur la place d’Armes, dans le café du Grand Balcon, entre un chef du parti carliste et un lieutenant d’infanterie en garnison à Bayonne ; celui qui en faisait l’objet, le nommé Palomo, était n.n superbe caniche qui se trouvait sous la table, aux pieds de son maître.
- « N’est-ce pos, mon Palomo chéri, que tu leur serais plus dévoué. ? »
- Le chien se leva, frotta son museau contre la jambe de son maître et, le regardant avec tristesse, il se mit à remuer lentement sa courte queue en signe de réponse affirmative.
- « Je te crois, mon bon ami. »
- A ce moment, grand nombre de consommateurs, qui causaient et jouaient assis aux tables voisines,s’écrièrent :
- « Tiens ! voilà Palomo.
- — J'étais surpris de ne pas l’avoir encore aperçu.
- — Viens! Palomo, viens!
- — Ne nous dis-tu pas bonsoir, aujourd’hui?
- — Voilà un morceau de sucre que je t’ai réservé.
- — Le mien a été trempé dans du café à la crème, il y a plus d’un quart d’heure.
- — Viens donc le prendre !
- — Il ne te fera pas mal aux quenottes, il est presque fondu. »
- Le chien ne bougeait pas.
- « On dirait qu’il nous boude !
- — Nous ne lui avons pourtant rien fait.
- — 11 a l’air malade.
- — Qu’a donc Palomo, général?
- — Il est souffrant, répondit le maître.
- — Pauvre bète !
- — Une mauvaise digestion, sans doute ?
- —- Non, il est triste du départ de demain.
- — Le noble animal !
- — Il a donc compris !
- — Que ne comprend-il pas.
- — C’est vrai, il ne lui manque que la parole.
- Il est plus intelligent que grand nombre d’individus..,
- — Qui se croient cependant bien malins !
- — Surtout grand nombre de ceux qui sont au pouvoir. »
- Ces mots furent le signal de quolibets, dans lesquels le gouvernement ne fut naturellement pas épargné.
- « Nous allons alors t’apporter ton souper, ce soir. »
- La plupart des assistants se levèrent et vinrent apporter du sucre et faire des caresses au bon Palomo.
- Le pauvre animal se contenta de regarder chaque visiteur d’un œil langoureux et de remuer la queue pour remercier ; mais il ne bougea pas et refusa de faire honneur aux friandises.
- « Voyez comme tout le monde l’aime ! dit l’Espagnol.
- — Oh ! je lésais de longue date, général.
- i — Et comme il a l’air désolé !
- j — L’abattement de la pauvre bête est navrant.
- — Je vous confie ce que j’ai de plus cher au monde ; vous verrez... vous verrez ce qu’est ce chien.
- — J’en prendrai un soin extrême, je vous le promets, général.
- — A la condition, bien entendu, que, si je viens vous le demander, vous me le rendrez ?
- — C’est convenu.
- — Si vous ne me revoyez pas, c’est que je serai mort; pro-mettez-moi qu’en ce cas, vous ne l’abandonnerez jamais.
- — Il sera le chien de mon régiment, tant que je serai dans l’armée, et mon inséparable compagnon, tant que nous vivrons tous les deux.
- — C’est bien, cela ! vous êtes un brave, puisque vous aimez les bêtes. »
- Et le général attendri, serra les mains de l’officier français avec effusion.
- « Mon pauvre Palomo, ajouta l’Espagnol s’adressant au caniche, l’heure de nous quitter est arrivée... Qui l’aurait dit, hein, mon ami? »
- « Voilà ce que font les hommes, ils séparent ceux qui s’aiment.
- « Toi aussi, tu es victime de leur politique... mon pauvre compagnon... Mais ne te désole pas, va, mon cher, nous leur ferons bientôt un pied de nez, et nous serons heureux. En attendant, je te confie à monsieur ; tu l’aimerdS bien,n’est-ce-pas?.. »
- Palomo, qui s’était levé à la voix de son maître et l’écoutait l’œil mouillé de larmes, la tête appuyée sur ses genoux, regarda celui qui allait devenir son nouveau propriétaire et remua lentement la queue.
- <k Ne pleure pas, mon pauvre Palomo, je te donnerai souvent de mes nouvelles,et monsieur m’en donnera des tiennes.» i Le chien regarda de nouveau l’officier ; les mouvements de sa queue devinrent vif et joyeux.
- « Allons, mon fidèle camarade, un peu découragé ; montre-moi que tu es fort et que tu sauras supporter notre séparation avec résignation. »
- La noble bête baissa la tête.
- « Veux-tu me faire plus de peine que j’en ai ? Ne vois-tu pas que mon âme est remplie de douleur? Donne-moi au moins un peu de consolation : nos adieux seront moins tristes si je pars avec la certituda que tu as pris notre séparation en philosophe. »
- Le pauvre animal poussa un cri plaintif, essaya de remuer la queue, et de sa langue brûlante, il lécha les mains de son maître, en atîachant sur lui des regards attristés.
- « Tu me désoles, Palomo. Et puis, ce n’est pas gentil d’être aussi triste devant monsieur ; tu as l’air de dire que sa protection ne t’est pas agréable. » ,
- Le chien courut vers l’officier et, agitant fiévreusement sa
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- queue, il se mit à lui lécher les mains comme pour le rassurer et lui demander pardon.
- « Ala bonne heure,ie voilà raisonnable ! c’est gentil cela ! » dit le général en le caressant.
- Le chef carliste quittant Bayonne le lendemain de bon matin, Palomo dut donc suivre son maître provisoire le soir même.
- Avant de s’éloigner, le général échangea mille caresses avec son cher Palomo, qui le suivit des yeux tant qu'il put l’apercevoir. Quand il eut disparu, le chien poussa un cri aigu et douloureux et suivit le lieutenant français, qui s’efforçait en vain de le consoler.
- Lorsque l’officier se coucha, le noble animal s’accroupit sur la descente de lit, comme un fidèle gardien ; mais il ne dormit pas : il passa la nuit à songer en silence à celui qui était parti.
- Qui pourrait savoir ce qui se passait dans la tête de Palomo et comprendre la douleur du pauvre animal ? Personne ; car l’homme dans son orgueil et sa vanité, a peine à croire qu’une autre créature puisse être agitée des mêmes sentiments que lui.
- Si les animaux pariaient ou pouvaient laisser entrevoir ce qui se passe en eux, on apprendrait avec surprise que le cœur de la bête souffre en silence des douleurs plus grandes que celles dont l’âme de l’homme crie si haut.
- Pendant quelque temps, le lieutenant français reçût des nouvelles du général carliste, qui était interné à Besançon ; l’officier lisait fidèlement ces lettres et celles qu’il écrivait en réponse,à l’humble ami qui lui avait été légué.-
- Palomo semblait comprendre ces lectures auxquelles il prêtait une profonde attention ; quand elles étaient achevées, la pauvre bête poussait des cris de joie, remuant la queue, et léchait avec ardeur le papier auquel les deux correspondants avaient confié leurs souhaits et leurs protestations d’amitié.
- Dans sa dernière lettre, le général disait à son ami qu’il allait probablement franchir bientôt les Pyrénées et qu’il resterait par conséquent quelque temps sans écrire.
- José de Campos.
- [A suivre)
- BIBLIOGRAPHIE
- Revue des Institutions de prévoyance. — Directeur : M. Hippolyte Maze, sénateur. — Sommaire du numéro de septembre 1887. *
- 1. La Participation aux bénéfices. La Maison Moutier, par M. Hippolyte Maze. — II. Danger social des sociétés anonymes (lre partie), par M. A Gibon. — 111. LesSocié éscoopératives de production. France (suite), par M. Ernest ’ Brélay. — IV. Mari et Femme à la Caisse nationale des retrai- J tes, par M. Paul Matrat. — V. Les Droits d’entrée chez les »
- Sociétés de secours mutuels. — 4e article : Les revenus d’origine extra sociale, par M. Prosper de Lafitte.
- VI. Mouvement de la Prévoyance en France et à l’Étranger. — France. — Un ami de la mutualité : M. Rameau. — Les syndicats agricoles et les sociétés coopératives de consommation. — Les bureaux de bienfaisance de Paris et la mutualité. — Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales. — L’Association philanthropique des artistes de l’Opéra de Paris en 1886. — Société philanthropique des commis et employés de la ville de Marseille. — Association de prévoyance des employés de l’arrondissement de Douai. — La prévoyance au Congrès des instituteurs en septembre 1887.— Commission extraparlementaire pour l’étude de la législation de l’alcool et du régime des boissons. — Le Congrès coopératif de Tours. - Congrès mutualiste du Havre. — Opérations de la Caisse nationale d’épargne en 1887. — Étranger. — Allemagne. — Les Associations du type Schulze Delhzch en 1886.— Suisse.— L’Alcoolisme an Congrès international de Zurich.
- VIL Correspondance. — Le projet d’Union nationale des Sociétés de secours mutuels et de prévoyance.
- VUI. Publications d’économie sociale en France et à l’Étranger.
- IX. Actes officiels. — Documents divers.
- On s’abonne à la librairie Berger-Levrault et Cie, 5,rue des Beaux-Arts, et dans tous les bureaux de poste. Uu an : France et Algérie, 15 fr. — Union postale, 16 fr. 50c.
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- Nouvelles du Familistère.
- Une des jeunes filles sorties des Écoles du Familistère et admises à l’École normale de Laon, Melle Marguerite Philip, vient d’obtenir,aux examens du mois courant, son brevet supérieur.
- Cette jeune fille et sa compagne, Melle Lucie Casseleux précédemment admise au même brevet, exercent toutes deux, actuellement, leurs fonctions d’institutrices stagiaires dans le département de l’Aisne.
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- Etat civil du Familistère
- Semaine du 10 au 16 Octobre 1887.
- Naissances
- Le 11 Octobre,de Legrand Berthe Eugénie,fille de Legrand Achille et de Duchemin Clémence.
- Le 12 Octobre de Delvigne Alida, fille de Delvigne Edmond et de Lefèvre Adiana.
- Le 16 Octobre de Daimez Henri Romain, fils de Daimez Ernest et de Princelle Elise.
- Le Directeur Gérant : GODIN
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- Il'Année,Tome II.— N"477 Le numéro hebdomadaire 30 c. Dimanche 30 Octobre 1887
- L E DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franoe
- Un an ... 10 fr. »»
- Union postale Un an. . . 11 fr.»»
- H. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- Six mois. . . 6 »* Trois mois. . 3 »»
- Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 6, rue Neuve-des-Fetlts - Champ Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La Chambre et la situation politique.— Les Chevaliers du Travail en Angleterre.— Coopération ou salariat.— Le Travail et les Salaires en Angleterre. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — L’État, la Moralité et la Santé publique.— La navigation par Vélectricité.— Un nouveau Jean Hiroux.— Palomo.— État civil du Familistère.— La Revue socialiste.
- La Chambre et la situation politique.
- Quand ce numéro du Devoir sera paru, les chambres se seront réunies et — le train-train parlementaire aura repris son cours habituel.
- Hélas ! nous avons bien peur que les prochaines batailles législatives auxquelles les partisse préparent depuis une quinzaine de jours, n’amènent aucun résultat — pas plus qu’elles n’en ont déjà amenés, depuis tantôt deux ans que la présente législature est en fonctions.
- Deux ans déjà 1 Eh oui ! voila deux ans que la Chambre de 1885 fonctionne ; deux années pleines qu’on procède à la concentration des membres épars du parti républicain, disjoints par les élections de 1885. Et en novembre 1887, nous sommes un peu moins avancés qu’en novembre 1885. Que dis-je ? Nous sommes terriblement retardés; nous avons rétrogradé sur toute la ligne, et la voie est à cette heure obstruée par quantité de questions oiseuses, hérissée de difficultés insurmontables causées par le manque d’entente,' par le dévoie-
- ment des esprits qui fait perdre la tête à tout le monde.
- Quelle réforme importante le gouvernement ou la chambre songent en eflel, à accomplir ? A quelle tâche impérieuse vont-ils s’atteler? Allons nous avoir enfin une discussion du budget digne d’un budget républicain ? — Les finances sont dans un état lamentable, les rentrées s’effectuent avec des moins-values constantes, le mécontentement populaire s’exhale partout où le peuple assemblé peut faire entendre sa voix ; partout on clame, selon la forte expression de l’Ecriture, vers les réformes de tout ordre que la République avait promises et qu’elle n’a pas encore exécutées...Est-ce que secoués de leur torpeur, nos députés comprendront que l’instant est venu d’abandonner les sentiers battus et les routes frayées pour s’engager dans la voie des travaux sérieux, des labeurs honorables, et vont-ils se mettre à l’œuvre ?
- Non 1 à cette heure, la majeure partie de l’assemblée est complètement indifférente aux impérieuses nécessités sociales qui exigeraient d’elle une dépense considérable d’efforts prompts et soutenus. Ce que nos députés rêvent, c’est de trouver une combinaison qui permette, aux uns de sauver le ministèrj, aux autres de le renverser — à quelques-uns de le modifier en y joignant des éléments nouveaux. — Ce qui devrait primer toutes les autres préoccupations les intéresse peu. En revanche, l’affaire Caffarel et le maintien ou la défaite du Cabinet est la préoccupation dominante dans tous les groupes.
- Que ces petites préoccupations sont mesquines
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- et que de temps on consacre inutilement à des futilités ! L’intérêt absorbant consacré par tout un peuple à une affaire d’escroquerie, les polémiques auxquelles les incidents de cette affaire donnent lieu peignent admirablement le caractère de décadence et de dissolution d’une époque comme la nôtre.
- Certes ! l’on comprend qu'un peuple s’émeuve des trafics commis en haut lieu par les dépositaires de l’autorité publique.Même cette émotion qui s’est emparée de la France entière, en apprenant certains faits d’une nature déshonorante pourles personnages plus ou moins haut placés qui y sont mêlés, est une preuve évidente que si nous traversons une période de décadence et de dissolution, la gangrène n’a pas complètement gagné le corps social. Oui, cette belle indignation dont la France a été secouée est le témoignage authentique que si la corruption est en haut, les parties inférieures de l’organisme sont saines. Et ces parties sont essentielles, car c’est sur elles que se greffe la vie ; c’est par elles que la sève circule dans l’arbre humain. Le peuple est le grand réservoir de vie et de moralité où viennent incessamment s’abreuver les civilisations vieillies, les sociétés corrompues, les classes dirigeantes finies. Cependant, encore ne faut-il pas que tout le haut soit usé, sous peine de voir la masse s’affaisser et végéter péniblement, jusqu’à ce que les parties atteintes, subitement détachées, soient remplacées dans leurs fonctions dirigeantes qu’elles ne sont plus capables de remplir. Or ce que nous voyons aujourd’hui, à la veille de la rentrée des chambres, quand tous les esprits devraient songer à faire face aux exigences d’une situation inextricable ; quand tous devraient,après une épreuve cruelle comme celle qui s’est produite, abjurer les querelles mesquines et les divisions nées de rivalités personnelles,ce que nous voyons, dis-je, n’est guère encourageant.
- Les partis ont si peu désarmé que les tristes incidents dont les journaux sont remplis depuis près d’un mois ont servi encore à alimenter les haines, à faire prédominer les questions de personnes plus fortes que jamais !
- Tout d’abord, en effet, un même cri était sorti des poitrines indignées. Devant certains chancres rongeurs menaçant d’infecter tout le corps social, il faut que justice soit faite, prompte et vigoureuse, sans aucune arrière-pensée de personne, dégroupé ni de coterie. Puis,le lendemain,pour mieux triompher de ses adversaires,chaoun a voulu faire rejaillir sur son rival un peu de cfctte boue dans laquelle
- la police, soit parmégarde soit avec préméditation avait pataugé — et alors tous de s’escrimer, de s'éclabousser à qui mieux mieux. Loin que l’apaisement se soit fait dans les cœurs, en vue d’une forte action commune pour prévenir le retour de ces faits lamentables, en s’attelant à l’œuvre laborieuse de progrès que la situation appelle, les rancunes se sont creusées plus profondes, exploitant le scandale du jour contre le parti adverse. Tanl et si bien, qu’à cette heure, les mêmes journaux qui criaient jus'ice le premier jour en viennent à reprocher au gouvernement d’avoir provoqué du bruit pour rien, arrêté un général sans motifs...
- A ce propos, les vices de notre constitution politique se montrent a nu avec les antagonismes de pouvoirs, les conflits d’autorité et d’initiative. Le parquet accuse la police d’avoir créé un scandale pour ainsi dire ; la police répond en accusant la magistrature de négligence, — presque de complicité — tout au moins de faiblesse intéressée.
- Naturellement, les journaux font chorus. Le reportage,cette plaie du journalisme contemporain, fait rage. C’est à qui fera les révélations les plus surprenantes ; à qui découvrira le plus de faits, donnera le plus de détails vrais ou faux, racontés selon les besoins de la cause du journal où il écrit, les intérêts du parti qu’il sert. Les informateurs finissent par prendre le haut du pavé, par remplir toutes les colonnes du journal et comme les incidents les plus invraisemblables sont recueillis à côté d’autres malheureusement trop vrais, la nausée monte au cœur de celui qui assiste en spectateur consciencieux à cet amoncellement d’immondices qui croît à vue d’œil, monte, mon te toujours I — Quel monde ! se prend-on à dire ? où cela s’arrêtera-t-il ! Quelle infamie va-t-on découvrir encore dans tel journal et quelles monstruosités celui-ci va-t-il défendre ?
- Pendant ce temps, les jours se succèdent, la situation empire, les conflits s’aggravent. Peut-on songer seulement à les prévenir ? Les députés sont comme les autres: pris dans l’engrenage de ces romans étranges, qu’on croirait découpés dans Xavier de Montépin ou Ponson du Terrail. Et le budget attend. Les projets déposés, sommeillent dans les cartons; les commissions ne prennent même pas la peine de se réunir, leurs membres étant sans doute distraits de tout travail par l’intérêt des écœurants tableaux, que la presse déroule devant eux...
- Groit-on, par exemple que depuis la rentrée offl-
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- eielle au Palais Bourbon des membres de laCom- ( mission du budget, celle-ci n’a jamais délibéré à la majorité de ses membres présents? Gela est, pourtant. 11 est avéré, par les indiscrétions qu’ont commises quelques rares membres zélés, indignés de la négligence apportée par leurs collègues dans l’exercice de leurs fonctions, que la commission n’a jamais eu plus de douze membres présents à ses séances, dans les circonstances les plus importantes. Souvent, ils se trouvaient 5, 6 et il est arrivé, à la suite de convocations réitérées, auxquelles les convocateurs eux-mêmes ne se rendaient pas toujours, que c’est par une réunion semblable que des propositions considérables furent adoptées,sur lesquelles, à la séance suivante une forte majorité proposait de revenir — mais vainement lé vote rendu était acquis.
- Ainsi, d’une part, dans Ja presse, chasse aux scandales, complaisamment amplifiés, exagérés à plaisir par des reporters sans moralité ni scrupules politiques, rivalisant avec la police pour donner aux lecteurs des renseignements plus ou moins étendus ou inexacts, dont les rédacteurs politiques se font une arme contre leurs adversaires ; — de l’autre dans les sphères gouvernementales, dans les régions législatives,indifférence croissante dans l’exercice des fonctions sacrées que la souveraineté du peuple leur a déléguées, attermoiements indéfinis, ajournement, marche sur place, tel est le spectacle offert au peuple par la vie politique.
- Gomment, étant donné un exemple semblable, celui-ci ne se dévoierait-il pas à son tour, et lâchant la proie pour l’ombre, le principe pour les hommes, ne se laisserait-il pas entraîner sur la pente fatale qui mène droit aux désastres et aux catastrophes ?
- Ah ! ce n’est pas en vain qu’on jette dans l’oubli les idées de justice, d’amélioration sociale, jadisla raison d’être du parti républicain, passées aujourd’hui à l’état de légende et de tradition. Les fauteurs de cette longue régression ont été amenés à se débattre dans le vide, à se déchirer, et maintenant' voilà que l’attention populaire qui d’abord avait pris parti pour les uds ou pour les autres, se détache d’eux.
- Déçu dans ses espérances trompées, par les promesses violées, par les programmes inexécutés ou délaissés,blasé par la monotonfe d’un spectacle toujours le même, d’une scène sur laquelle passent et repassent les mêmes hommes,sans apporter une idée de plus, — le peuple se détourne. Et les uns | vont au panache crânement posé sur le chapeau du i
- général habile qui sait sourire à la foule toujours crédule et confiante, malgré les rudes leçons du passé ; les autres, découragés, aigris, concentrant le ressentiment de leur déception qui devient du fiel dans leur âme ulcérée, n’attendent que de la force brutale l’avènement de la justice en laquelle ils espèrent encore.
- Telle est la situation que la Chambre va trouver à sa rentrée, et dont elle doit faire remonter la responsabilité à elle seule.
- Quelques députés sentent confusément que le vide se fuit autour d’eux ; que l’opinion publique va à la dérive,et ils s’en inquiètent.Ils sont obsédés d’une vague crainte provoquée par l’intervention de l’élément militaire dont l’influence croissante est visible dans les affaires du pays. Cette crainte n’est pas chimérique. Il y a là un point noir qui peut grossir et obscurcir tout-à-coup l’horizon de paix et de liberté. Grave sujet de défiance, car c’est par ce petit point noir — à cette heure dléjà gros — que les dictatures commencent et les Républiques finissent 1 Seulement comment éclaircir l’horizon?
- Ceux-là même qui manifestent le plus de crainte de ce point trouble — les gouvernementaux — semblent ne pas comprendre que dans tout ceci, c’est eux qui sont les coupables auteurs des pet-versions de l’opinion publique. Au lieu de méditer sur les causes qui les ont produites, ce qui les conduirait à reconnaître leurs fautes commises et à chercher le moyen de les réparer, ils s’irritent, portés à croire que le peuple n’est pas mûr pour une organisation sociale meilleure, puisqu’il a de ces éclipses subites de bon sens.
- Or, nous ne cesserons de le répéter: aveugle qui ne voit pas que les déviations de l'opinion proviennent précisément de ce qu’on n’a rien fait pour la raffermir dans ses justes revendications et ses aspirations légitimes.Il faut que ces gens-là se persuadent bien d'une chose : c’est que si le peuple menace de tourner à l’acclamation césarienne, il n’y a pas eu que ce changement d’accompli durant les dernières années politiques. Eux aussi, les dirigeants, ont changé, ajournant d’abord les mesures reconnues indispensables, les répudiant ensuite comme impraticables, dès qu’ils arrivent au pouvoir, c’est-à-dire alors même que leur pratique devenait facile et exécutable. C’est ce premier changement qui a déterminé le second en voie de s’accomplir. Qu’ils reviennent aux programmes d’antan,qu’ils se mettent résolument à l’œuvre, qu’ils secouent l’indifférence en matière sociale qui a été jusqu’à ce
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- jour la caractéristique de nos partis politiques. Si les hommes influents des groupes de la Chambre le veulent, ils peuvent facilement dissiper les spectres menaçants qui planent sur l’aveuir politique et progressif de ce pays. Pour cela, ils n’ont qu’à éclaircir l’horizon économique — du même coup, l’horizon politique se dégagera.
- On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps,de concentration républicaine. Voilà deux ans, qu’elle se poursuit. En 1887, elle est encore plus loin d’être accomplie qu’en 1885, alors que les groupes de la majorité républicaine tentèrent de fusionner pour faire face aux monarchistes. L'échec subi n’est pas dû, comme on le pense de part et d’autre aux inconciliables rancunes de personnes, mais bien au défaut de terrain d’entente commun. Il n’y a et il ne peut y avoir qu’un terrain d’entente,c’est celui des réformes. La question des personnes divise souvent : elle ne concilie jamais. On a voulu concilier les personnes au lieu de chercher à dégager de l’ensemble des engagements pris, quelques réformes communes, qu’on eut pratiqué immédiatement, allégeant ainsi la situation, désobstruant la voie. Qu’on renonce à ces chimériques projets de concentration sans but des individus, et la concentration politique s’opérera.Nous savons que la question de personnes a son importance relative. Les difficultés qu’elle crée ne sont pourtant que secondaires, comparées à celles qui naissent, naturellement, de la marche lente mais fatale des choses.
- Qu’on se hâte donc de procéder sans retard à une entente non pour concilier les personnes, mais pour associer les efforts de tous en vue de résoudre les difficultés économiques existantes ; qu’on se hâte de modifier sans délai l’assiette des impôts, déchargeant le travailleur des charges qui l’écrasent ; en transportant sur la richesse le poids des charges sociales interverti ; en procurant à l’État les ressources qui lui sont nécessaires pour assurer les services de garantie et de protection sociale de la classe ouvrière, battue par le fléau du chômage, de la misère, des perturbations industrielles et financières — qu’on se hâte, dis-je, d’effectuer les réformes pressantes, la concentration naîtra par surcroît de cette œuvre de paix et de justice.
- LES CHEVALIERS DG TRAVAIL EN ANGLETERRE
- Le congrès des Chevaliers du Travail, qui se tient annuelle -ent en Amérique, a été saisi d’une demande de quelques
- associations syndicales ouvrières anglaises à l’effet de déléguer des représentants chargés d’agir comme arbitres, en Angleterre, entre les ouvriers grévistes et les patrons.
- Â ce sujet, un journal anglais publie le récit suivant emprunté aux Souvenirs d’Amérique d’un de ses rédacteurs, souvenirs exclusivement personnels et qui sont le résultat de son expérience particulière avec les Chevaliers du Travail.
- Nous en détachons le passage suivant :
- « Il y a deux ans, j’employais un certain nombre d’ouvriers dans le sud de la Californie. Parmi eux, se trouvaient des Européens et des Américains, des chrétiens et des païens chinois. Au point de vue religieux, je ne doute pas que les blancs ne fussent supérieurs aux représentants de la race jaune ; ils savaient ce qu’était le bien, s’ils ne le pratiquaient pas toujours.
- « Au point de vue pratique, les Mongols valaient mieux, non pas qu’ils fussent ferrés en théories, mais ils agissaient d’après leur bon sens. C’étaient d’excellents ouvriers.
- « Un jour je vis arriver à Ravenna, où je vivais à cinquante milles au nord de Los Angelos, une députation de trois Chevaliers du Travail qui me dirent que je ne devait pas continuer à employer des Chinois.
- « Je leur demandai s’ils avaient acheté mon rancho, pour •parler ainsi, ou si les Etats-Unis me l’avaient confisqué pour les en rendre maîtres.
- « Ils me répondirent par la négative. Je fis,alors,empoigner les trois individus qui furent aussitôt plongés dans une mare remplie d’un mélange de pétrole et d’eau fangeuse. Inutile d’ajouter qu’à la suite de ce bain,ils s’empressèrent de prendre le train qui venait de San-Francisco. Quant a mes Chinois, ils continuèrent â manger sans crainte leur cuisine détestable et à travailler vigoureusement.
- « Quelque temps après, en retournant dans mon pays natal, je vinsâ passer par St-Louis, Missouri, et rencontrai, au Southern Hôtel, un des chefs des Chevaliers du Travail.
- « J’allai le trouver et lui demander pourquoi ses adeptes m’avaient ainsi menacé et contraint à les chasser. Alors s’ensuivit une conversation que je tiens à rapporter pour l’édification du lecteur.
- « — Vous autres,patrons, me dit mon digne interlocuteur, vous riez de nous aujourd’hui, mais le jour viendra où ce sera nous qui rirons. Nous sommes déjà 500,000 Chevaliers du Travail qui avons à la banque plusieurs millions de dollars, et bientôt les Trade Unions d’Amérique, qui se sont battus â Cleveland, dans l’Ohio, seront heureux de s’unir à nous. Dans quelques années nous serons deux millions d’adhérents, et c’est alors que nous nous mettrons à l’œuvre. Songez à ce que peuvent faire deux millions d’associés qui disposent d’un capital de cinquante millions de dollars !
- A un seul mot de nous, ouvriers gaziers, employés de commerce, ouvriers des chemins de fer, 'marins, tous quitteront
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- leur ouvrage. Nous prendrons chaque ville,l’une a près l'autre jusqu’au moment où notre nombre toujours croissant nous permettra de lutter contre New-York iui-même. Et rappelez-vous qu’aucune loi ne pourra nous arrêter,car chacun de nous payera pour la défense commune.
- « C’est très bien, lui dis-je,mais je pars pour l’Angleterre, et je n’ai nul souci de vous, car vos dents ne me mordront jamais.
- « — Nous irons en Angleterre, s’écria mon interlocuteur, grand chiqueur de tabac. Nous marchons lentement mais sûrement ; nous gagnerons les Trades Unions d’Angleterre comme les Trade Unions d’Amérique. Nous aurons bientôt mille loges sur les bords de la Tamise !
- « J’apprends, dit en terminant le journaliste, qu’il y a déjà cent dix loges de Chevaliers du Travail établies à Londres ! »
- Faut-il prendre les assertions de cet écrivain pour exactes, ou bien, a-t-il pris pour la vérité les suggestions de la crainte, de beffroi même, que semblent lui inspirer les associations ouvrières ? S’il n’exagère pas, en tout cas, il est certain que la classe ouvrière n’a pas d’autre salut que celui de l’association, de la cohésion de toutes ses forces, pour obtenir les améliorations auxquelles
- elle a droit et elle aspire légitimement.
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- COOPÉRATION OD SALARIÂT ?
- L’Emancipation de Nîmes, organe des sociétés coopératives, publie, sous ce titre, un article remarquable dû à la plume de M. Gide. Nous croyons être agréable à nos lecteurs en le reproduisant. Il marque chez son auteur, professeur d’Economie politique, une très heureuse divergence théorique d’avec les économistes ordinaires, puisque M. Gide condamne le principe même du salariat.
- Les coopérateurs sont considérés, en général, comme de braves gens, mais quelque peu fous ; et, en conséquence, ceux qui s’intéressent à leur sort croient devoir les soumettre au traitement indiqué pour ce genre d’affections, à savoir : l’application réitérée de douches froides.
- Le congrès de Tours cette année, comme le congrès de Lyon l’année dernière, a fourni à leurs amis (car c’est bien de leurs amis qu’il s’agit, ce n’est pas de leurs ennemis), l’occasion de faire fonctionner cette hydrothérapie.
- le président d’honneur du congrès, M. Passy, a commencé. Il a averti les coopérateurs qu'il fallait se tenir en garde contre « certains entraînements », et comme exemple d# ces entraînements, il a signalé la tendance à la suppression du salariat. Pourquoi chercher à supprimer le salariat, leur a-t-il dit,
- ne sommes-nous pas tous des salariés? «Les propriétaires eux-mêmes ne sont que des salariés / » Il est clair, que dans la pensée de l’honorable orateur, toucher son salaire en qualité de salarié ou toucher ses rentes en qualité de rentier, c’est bonnet blanc ou blanc bonnet, et qu’en conséquence ce n'est pas la peine de vouloir changer.
- Le Temps, à son tour, a jugé à propos de leur administrer une douche dont la température était à plusieurs degrés au-dessous de zéro, — ce qui ne peut surprendre d’ailleurs tous ceux qui connaissent les propriétés réfrigérantes de cette excellente feuille, a Espérons, dit-il, que les coopérateurs, mettant à profit les deux années qui les séparent du prochain congrès, abandonneront les rêves chimériques auxquels ils paraissent se laisser aller aujourd’hui. » Ces rêves chimériques, c’est d’abord la suppression du salariat, mais c’est aussi, parait-il, celle des intermédiaires.
- D’autres amis leur ont reproché de chercher à s’entendre avec les syndicats agricoles, car ces syndicats, étant tous infectés de protectionisme, les coopérateurs risqueraient de gagner la même maladie.
- D’autres leur ont recommandé de ne pas parler d’ailiance internationale, ce mot d’international, par le temps qui court, ne disant rien qui vaille.
- Alors, si les coopérateurs ne doivent viser ni à la suppression du salariat, ni à celle des intermédiaires, s’ils ne doivent faire alliance ni avec les associations agricoles de notre pays, ni avec les sociétés coopératives de l’étranger, qu’est-ce qu’il pourra bien leur rester à faire ?
- Ecoutons le Temps, il se charge de nous l’apprendre : « Faites des sociétés riches et prospères. » C’est une variante du mot fameux « enrichissez-vous. »
- Eh bien ! au risque de faire considérer notre folie comme radicalement incurable, nous déclarons que la coopération n’a point pour idéal de faire faire de bonnes affaires aux coopérateurs, et que ceux qui lui assignent ce but sont absolument étrangers et à l’histoire et à l’esprit et même à la conception scientifique de la coopération.
- Si la coopération a raillié en Angleterre un million d’adhérents, si elle a été saluée par nombre d’hommes comme une foi nouvelle et un nouvel évangile, si elle a ramené dans bien des cœurs ulcérés l’espérance et la paix, si des vétérans comme Francisco Vigano, Vansittart Neale, Holyoake, — cette vieille garde qui, suivant l’éloquente expression du délégué italien au congrès de Tours « ne meurt pas et ne se rend pas », — lui ont consacré leurs vies, s’imagine-t-on que ce soit simplement pour ajouter quelques épiceries nouvelles à celles qui pullulent déjà ou pour créer des succursales aux caisses d’Epargne ?
- Non vraiment : tous ceux qui ont donné l’impulsion au mouvement coopératif et tous ceux qui, à cette heure encore soutiennent de leurs efforts et de leurs sympathies, sont des hommes qui ont vu dans la coopération une transformation,
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- progressive sans doute, pacifique, cela va sans dire, mais radicale aussi de l’ordre social actuel. Pour tous ceux qui l’ont étudiée de près, la coopération est une nouvelle forme d’organisation industrielle tendant à se substituer à l’organisation actuelle : — Si elle n’est pas cela, elle n’est rien.
- Dans l’organisation actuelle, l’ouvrier n’est pas propriétaire des instruments de production et il en résulte naturellement qu’il n’a droit qu’à une faible part du produit. — Dans l’organisation coopérative, les travailleurs sont co-propriétaires des instruments de production, et il en résulte que, suivant la formule chère aux socialistes, ils peuvent toucher l’intégralité du produit de leur travail.
- Dans l’organisation actuelle, le taux des salaires, toutes choses égales d’ailleurs, est en raison inverse du taux des profits ; il en résulte un conflit permanent d’intérêts entre les salariés et les capitalistes et ces deux classes antagonistes se trouvent séparées par un abîme, qui au lieu de se combler, va s’éhargissant tous les jours. — Dans l’organisation coopérative les mots de salaire et de profit n’ont plus de sens ; il n’v a qu’un seul mode de rémunération et un seul intérêt entre tous les associés.
- Dans l’organisation actuelle, les ouvriers ne participent jamais aux profits, mais ils participent toujours aux pertes ; sitôt en effet, que dans l’industrie les bénéfices diminuent, les ouvriers voient leurs salaires réduits ; du jour où elle est en perte, ils sont mis à la porte. Dans l’organisation coopérative, l’ouvrier dans les mauvaises années ne supportera les pertes ni plus ni moins qu’il les supporte à présent, mais en revanche dans les bonnes années il touchera les bénéfices.
- Dans l’organisation actuelle, on voit plusieurs générations de patrons se succéder et s’enrichir dans une maison, tandis que dans cette même usine les ouvriers qui ont formé cette fortune par le travail de leurs mains, de père en fils aussi restent pauvres. — Dans l’organisation coopérative, tous ceux qui coopèrent à une entreprise courent également les chances de la bonne et de la mauvaise fortune.
- Telle est la transformation qu’implique la coopération. Telle est la pensée qu’exprimaient, dès leur premier manifeste les humbles Pionniers de Rochdale et qui les a soutenus, eux et leurs successeurs, dans ces temps héroïques de la coopération. Tel est le programme que l’ordre des Chevaliers du Travail a inscrit en toutes lettres sur son drapeau « l’abolition du salariat par un système de coopération industrielle.»
- Qu’on ne vienne donc pas nous dire que la tendance à la suppression du salariat constitue un entraînement dangereux pour les coopérateurs ! Téméraire ou non, cette idée a été ridé«>mère de la coopération : c’est elle qui lui a donné l’élan et qui, depuis l’a soutenue dans son essor, et quand je vois des économistes s’efforcer d’arracher à la coopération cette grande idée, je crois les voir occupés à plumer les ailes d’un oiseau de haut vol pour le clouer misérablement à terre.
- San* doute nous savons que cette transformation n’est pas
- chose facile : nous savons que la substitution de la coopération au salariat suppose dans la classe ouvrière une éducation économique, intellectuelle et surtout morale qui n’est pas l’affaire d’un jour. Nous savons aussi que beaucoup d’associations coopératives de production, le plus grand nombre peut-être, ont échoué. Mais on n’est pas autorisé à en conclure, avec une assurance hautaine, que la coopération de production est chose impossible. En matière scientifique une seule expérience' qui réussit est plus concluante que mille qui échouent. Si un chimiste avait réussi à transformer en diamant un morceau de charbon, cette expérience fût-elle unique et ne dût-elle pas se reproduire de mille ans, elle suffirait pourtant, à la condition d’être authentique, pour démontrer que cette transformation est possible. De même aussi il suffit que nous ayons un seul cas authentique, — et grâce au ciel nous en avons plusieurs, — d’une société coopérative de production ayant réussi, pour démontrer que le passage du salariat à la coopération est chose réalisable et tous les insuccès du monde ne pourront infirmer cette vérité.
- Et ce passage deviendrait relativement aisé, si les patrons commençaient dès aujourd'hui à associer leurs ouvriers à leurs entreprises et s’ils se décidaient à comprendre qu’il est juste que le patron travaille à la fortune de ses ouvriers, puisque les ouvriers travaillent à la fortune de leur patrou. En le faisant, non seulement ils accompliraient un grand acte de justice, mais ils rendraient le plus grand service que jamais hommes aient pu rendre à leurs contemporains ou à leurs successeurs.
- Après cela, il se peut que la possibilité d’associer les ouvriers et les patrons ou les ouvriers entre eux ne soit qu’une utopie ; il se peut que les coopérateurs qui ont fondé leur espoir sur l’association de production perdent la partie : mais comme c’est la seule et dernière chance qui reste d’arriver à une transformation pacifique de notre organisation industrielle, il vaut la peine de jouer son va-tout sur cette carte-là.
- Charles Gide.
- Le Travail et les Salaires en Angleterre.
- La grève déplorable qui s’est déclarée dans les clouteries du Midland, en vue d’obtenir une augmentation des salaires est à présent générale, et les grévistes déclarent qu’ils ne reprendront leurs travaux qu’après avoir obtenu des concessions. Quinze mille malheureux sont maintenant sans ouvrage et souffrent beaucoup à cause de la pauvreté de leur société. Depuis douze ans, leurs patrons ont réduit leur salaire de 55 à 65 0/0.
- On craint aussi des grèves dans les fonderies d’acier du South Wales. Les ouvriers des Landore Steel Works, Swansea, sont irrités eontre leurs patrons qui ont également réduit les salaires. On parle de 2.000 travailleurs prêts à 1 cesser leur travail aujourd’hui même.
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- Dans le South Wales, les mineurs vont envoyer le 24 à Merthyr Tydvil, des délégués chargés d’examiner un système d'échelle mobile. Les mineurs paraissent désireux d’arriver par des moyens pacifiques à une amélioration de leur sort.
- La moitié des membres du London Exécutive Committee ont repoussé l’augmentation d un schelling offerte par les ateliers de mécaniciens de Bolton, où les grévistes ont été remplacés par des ouvriers venus de divers endroits Le différend qui dure depuis six mois se trouve donc terminé au désavantage des grévistes.
- Dans le Lancashire, l’industrie cotonnière est dans un bon état. Cependant, à Preston, MM. Outram et Cie et M. J. Humber sont en désaccord avec leurs ouvriers, et à Barnolds-wick la grève continue ; on craint qu’elle n’éclate aussi à Blackburn.
- Depuis vingt-deux semaines que les ouvriers mécaniciens de Bolton sont en grève, 50,0ü0 livres (1.250.000 fr.) de salaires n'ont pas été payées et les frais d’entretien de la police et des troupes se sont élevés à 1.000 livres (25.000 fr ).
- Le comité des grévistes a, enfin, soumis aux propriétaires des usines une proposition qui sera, sans doute, acceptée : il offre d’adopter les salaires payés à Oldham, la rivale de Bolton pour la construction des machines. Le salaire se trouvera ainsi élevé rie un schelling (1 fr. 25), tandis que les grévistes demandaient d’abord une augmentation de deux schellings (2 fr. 20).
- (Courrier de Londres.)
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
- loi
- La Guerre.
- La guerre fait la fortune des conquérants et satisfait leur orgueil; les puissants en retirent gloire et profit à leur manière ; mais le peuple y trouve tous les malheurs et toutes les misères, quand il n’y trouve pas la mort.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FKANCE
- La conversion.— M. le ministre des finances a déposé, à la rentrée des chambres, un projet de conversion dont voici une analyse rapide.
- Nous y reviendrons plus amplement prochainement.
- Le dispositif comprend 13 articles :
- L’article 1er autorise le ministre des finances à créer la somme de rentes 3 0/q correspondant à l’annuité de 3^,432,534 francs inscrite au budget des finances pour le service du fonds 4 1/2 0/q ancien.
- Le ministre des finances est autorisé à convertir l’ancien '
- 4 1 /2 ou à rembourser les porteurs de ce fonds qui n’accepteraient pas la conversion.
- Le projet de loi, dans les articles successifs, prévoit trois cas :
- 1° Les porteurs d’ancien 4 1/2 qui ne consentiront pas à la conversion seront remboursés purement et simplement.
- 2° Les porteurs qui n’auront pas manifesté d’avis seront considérés comme acquiesçant à la conversion. Ils recevront la quantité de rente 3 0/q qui, au taux qui sera fixé par le ministre des finances, correspondra au capital qu’ils possèdent en 4 1/2 ancien.
- 3° Ces porteurs conserveront un droit de préférence vis-à-vis de tout autre souscripteur, pour le surplus de rente 3 0/0 correspondant à la réduction d’intérêt qu’ils ont subie.
- En d’autres termes, la conversion aura pour effet, à capital égal, de réduire l’intérêt, et le porteur de fonds converti qui voudra conserver l’intégrité de ses intérêts, aura un droit de priorité pour la quantité de rentes 3 0/q correspondant à la différence d’intérêts.
- Un article du projet permet d'effectuer la conversion des rentes 4 1/2 ancien appartenant aux incapables de toute catégorie : mineurs, etc.
- Un autre article autorise le ministre des finances à s'entendre avec la Banque pour toutes les opérations de trésorerie que la conversion rendrait nécessaires.
- Enfin un article fixe les frais de négociation de l’opération.
- Le projet va être imprimé et sera distribué probablement jeudi à la commission du budget.
- L’urgence sera demandée par le ministre des finances.
- ANGLETERRE
- La question irlandaise passionne toujours les esprits en Angleterre. M. Gladstone d’un côté, M. Chamberlain de l’autre, ont prononcé deux discours importants dont nous croyons devoir publier l’analyse.
- On remarquera dans ce rapprochement que MM. Gladstone et Chamberlain sont parvenus aux idées qu’ils professent actuellement sur le home ride en partant tous de deux points opposés. M. Gladstone, en effet, avait été, jusqu’à ces derniers temps un ministre dur pour l’Irlande. M. Chamberlain, au contraire, ayant pris place parmi les radicaux, semblait devoir apporter un soulagement à l’Irlande, si jamais il arrivait au pouvoir. C’est lé contraire qui s’est produit. M. Gladstone répudiant la politique de violence et d’exaction, sur la fin de ses jours, est allé à la malheureuse Irlande, se rangeant du parti des souffrants et des opprimés. M. Chamberlain lui a fait une volte-face opposée. Presque socialiste il y a deux ans, il est devenu réacieur, et à cette heure, il ne craint pas d’applaudir au bill de guerre civile décrété par le Parlement. Ccci dit, voici l’analyse des deux discours :
- Le banquet offert à M. Gladstone à l’issue de la réunion de la Fédération nationale-libérale à Nottingham a fourni au leader l’occasion de s’expliquer, dans son discours, sur tous les points de la situation intérieure du Royaume-Uni.D’accord avec ses électeurs, il ne croit pas à la possibilité d’ajourner la question irlandaise, dont la prolongation laisse beaucoup d’intérêts en souffrance. Il importe, à ses yeux, de déblayer le terrain pour s’occuper à loisir des autres questions qui s’imposent èt parmi lesquelles il assigne le premier rang à la
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- réforme de l’organisation parlementaire, sans laquelle l’extension des franchises, votée en 1881, resterait illusoire ; il se prononce formellement pour le suffrage universel. La législation agraire appelle aussi une réforme sérieuse, garantissant les libertés du commerce â l’intérieur. La décentralisation devra être introduite dans l’administration des comités ,• l’Irlande a fait oublier les lois sur les spiritueux, qui attendent un remaniement. Le Church disestablishment, c’est-à-dire la suppression de l’Eglise de l’Etat, a sa place dans ce programme; si cette mesure peut être prématurée pour l’Angleterre, elle pourrait être dès maintenant appliquée au pays de Galles et peut-être même à i’Écosse ; en tout cas, la question est mûre pour la discussion.
- Reprenant son thème favori, M. Gladstone déclare qu’il ne prendra pas d’engagements anticipés sur les détails du futur bill qui réglera le gouvernement de l’Irlande ; il n’appuiera pas des motions qui pourraient entraver la solution du problème, à condition seulement que cette solution ne soit pas un leurre et qu’elle ait l’approbation de la population irlandaise ; il ne fera pas non plus obstacle à l’œuvre de réconciliation en persistant dans ses opinions personnelles sur le maintien des députés irlandais au Parlement de Londres et sur l’intervention du crédit de l'État pour désintéresser les landlords,et repoussera toute solution qui porte atteinte â l’unité de l’empire et aux justes droits des minorités. Cette déclaration est la seule réponse que l’orateur ait faite aux sommations qui lui avaient été adressées par le marquis d’Hartington et par M.Chamberlain d’exposer ses vues sur la situation de l’Ulster.
- Avant de se rendre en Amérique pour diriger au nom de l’Angleterre les négociations au sujet de la question des pêcheries, M. Chamberlain a entrepris dans l’Ulster une campagne contre le home rule, dont cet homme politique, chef du parti radical, est devenu l’adversaire depuis sa rupture avec M. Gladstone. M. Chamberlain commande, à la Chambre des communes, un groupe de députés unionistes-libéraux, qui restent fidèles au ministère conservateur,tout en lui demandant des concessions qu’il se garde d’accorder,et qui lui ont permis ainsi d’appliquer à l’Irlande le régime de coercition qu’elle a de nouveau à subir. L’ancien collègue de M. Gladstone est venu soutenir à Belfast, au milieu de la population orangiste, la nécessité de recourir à ces mesures et a exposé le danger extrême que courrait le Royaume-Uni si on accordait à l’Irlande l’autonomie que réclame le parti nationaliste, en se prétendant appuyé par la grande majorité de la population. Selon M. Chamberlain, ce n’est là qu’une apparence ; les verdicts favorables que M. Parnell a obtenu du pays, lui ont été arrachés grâce au procédé d’intimidation delà Ligue nationale, et le devoir du gouvernement est de faire cesser cette pression illégitime.
- Dans un discours prononcé hier, M. Chamberlain s’est étendu sur le sort qui serait réservé â l’Ulster protestant et orangiste, si le home rule était accordé à l’Irlande. M. Chamberlain a rappelé qu’il a plusieurs fois sommé ,M. Gladstone de dire s’il consentirait à doter cette province d’une organisation politique particulière, pour la soustraire à la tyrannie qu’y exercerait une Chambre irlandaise composée en majorité de catholiques. M. Gladstone s’est toujours dérobé à Gette question ; il ne peut la trancher qu’en enfreignant ses principes séparatistes ou en mécontentant les nationalistes, qui
- réclament pour l’Irlande un régime unique. Or, l’Ulster, qui a derrière lui un passé glorieux de luttes pour le maintien de l’union avec l’Angleterre, ne sauiait se laisser réduire à occuper une place secondaire dans le petit royaume qne M. Parnell aspire à constituer et à gouverner. L’énergie et le bon sens de la population orangiste la sauveront de cette déchéance.
- Pendant que M Chamberlain défendait en ces termes les j actes du gouvernement de lord Sali&bury, une assemblée d'hommes politiques du pays de Galles, réunis à Aberysiwith, s’occupait de rédiger le programme des revendications autonomistes de la principauté. Nous avons dit, il y a quelque temps, comment une agitation, tendant à réclamer le home rule, pour cette partie de l’Angleterre, était née parmi les Gallois, à l’occasiun principalement des divers conflits entre le clergé anglican qui n’est pas le clergé national, et la population qui refuse de payer la dîme à ces pasteurs étrangers et appartient en majorité aux sectes de l’Église libre. M. Gladstone a donné son appui à ce mouvement dont les tendances se trouvent aujourd’hui nettement formulées. Le congrès d’Âbe-rystwith rappelant, sans crainte de ridicule, que les Gallois ont un patron national, saint David, un drapeau, le drapeau blanc et vert, un insigne, le poireau, demande l'abolition de l’église anglicane dans la principauté et la confiscation de ses biens, l’attribution des dîm s à l’Eiat, Ja réforme des lois agraires, l’amélioration des institutions d’instruction publique secondaire et supérieure.Enfin ce programme comporte l’autonomie du pays de Galles, c’est-à-dire la création d’un Parlement provincial, particulier à ce pays, ayant plein pouvoir de légiférer danr l’étendue de la principauté. Ces revendications, ajoutent les résolutions votées à Arberystwiih, n’ont pas un caractère immédiat; elles ne devront être poursuivies qu’après le règlement de la question irlandaise.
- ALLEMAGNE
- La germanisation des provinces conquises n’avance que très, lentement et M. de Bismarck se voit contraint de serrer de plus en plus la vis de la compression allemande Ainsi, en Alsace, on craint tant et si bien l’esprit français,que voici le tableau des formalités pour y obtenir un permis de séjour. Ceci est emprunté â la Gazette’ de Sarregiie-mines :
- « La demande d’un permis de séjour, dit ce journal, doit être écrite sur papier timbré et être adressée à la direction d’arrondissement ou à la direction de police, au moins huit jours avant l’arrivée de la personne pour laquelle la demande est faite. On doit indiquer dans cette requête la date de la naissance de cette personne, si elle est de nationalité française ou Française par option, et si elle a émigré avec ou sans un permis d’émigration. Si la personne est du sexe masculin il y a lieu de déclarer, le cas échéant, quelle fait partie de l’armée française ou qu’elle est élève d’un établissement d’instruction en France. Il faut, en outre,indiquer le but de séjour en Alsace-Lorraine. Si la personne pour laquelle la demande est faite, a des affaires très importantes à régler en Alsace-Lorraine, l’on fera bien d’ajouter un certificat émanant soit i d’un tribunal, soit d’un notaire ou d un avocat. Dans des cas I urgents, tels que décès, maladie grave de membres de la | famille, etc., le permis est délivré immédiatement par voie
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- télégraphique. Ajoutons que le permis deséjour délivré par une autorité n’est valable que pour l’arrondissement à la tête duquel se trouve cette autorité. »
- Nous ne sommes pas certes de ceux qui, par représail'es, demandent que la France réponde a ces formalités envers nos nationaux par une série de formalités vexatoires à édicter envers les allemands. Mais ne doit-on pas trouver les mesures odieuses.
- 11 est vrai qu’elles ne s’appliquent pas à la seule Alsace-Lorraine ; ainsi, le même gouvernement allemand a interdit les musiques danoises dans le Sleswig.
- La Gazette de VAllemagne du Nord ajoute aujourd’hui que cette interdiction se rattache à tout un ensemble de mesures que l’administration allemande a prises, dans ces derniers temps,pour hâter la germanisation du Sleswig.Elle a révoqué quatre ecclésiastiques qui remplissaient, en même temps que leurs fonctions sacerdotales, celles d’inspecteurs des écoles, et qui ne dissimulaient pas leurs sentiments hostiles à l’Allemagne. Un grand nombre de conseillers municipaux, animés de sentiments séparatistes, ont été révoqués. L’autorisation d’ouvrir des écoles privées n’est accordée qu’aux personnes dont les sympathies politiques sont notoirement acquises à l'Allemagne. Les habitants du Sleswig qui ont opté pour le Danemark et qui sont restés établis dans le Sleswig sont expulsés. On expulse également sans pitié tout sujet danois qui se permet de critiquer l’ordre de chose établi dans la province.
- D’antre part, en Pologne prussienne, les vexations sont si nombreuses, que la population se décide à émigrer.
- Suivant la Germania, l’émigration a pris, cette année,de grandes proportions dans la Prusse orientale et dans la province de Posen, dont le gouvernement hâte le plus qu’il peut la germanisation.
- A la fin des huit premiers mois de l’armée 1886, 7,780 personnes avaient quitté ces deux provinces ; à la fin des huit premiers mois de cette année, le nombre des émigrants a été de 17,698.
- ITALIE
- Discours de M. Crispi.— M. Crispi, chef du cabinet italien, vient de prononcer à Turin, un discours dont nous détachons les passages suivants :
- L’Italie est l’amie de toutes les puissances, bien qu’elle ait avec quelques-unes des rapports plus intimes. Elle est alliée sur le continent avec les nations du Centre et elle agit sur mer d’accord avec l’Angleterre.
- Cependant l’Italie n’a aucun objectif dont les autres Etats puissent se sentir menacés.
- Mon récent voyage â Friedrichsruhe a ému à tort l’opinion publique en France. Heureusement cette émotion n’a pas ébranlé la confiance du gouvernement français qui connaît la loyauté de mes intentions, et qui sait que je ne tramerai rien contre un peuple voisin, lié à l’Italie par l’analogie de la race, par les traditions et par la civilisation.
- J’ai passé deux ans de ma vie en France, de 1856 à 1858, et ceux parmi ses fils, liés avec moi d’intimité et qui ont pu lire dans ma pensée, savent que j’aime leur pays et que jamais une provocation ou une offense ne viendra de moi. Ils savent que le plus heureux de mes jours serait celui où je
- réussirais à amener l’apaisement dans les cœurs français.
- Personne ne peut désirer ni vouloir une guerre entre l’Italie et la France ; défaite ou victoire, l’issue d’une telle guerre serait également funeste à la liberté des deux pays et préjudiciable à l’équilibre européen. Notre système d’alliance terni donc à un but de préservation.
- On a dit que l’on a conspiré à Friedrichsruhe,cela est vrai ; mais l’on a conspiré en faveur de la paix.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Il ressort de l’enquête officielle qui se fait actuellement,que le nombre des enfants des écoles de Vienne souffrant de la faim est encore bien plus grand qu’oa ne le croyait au début. D’après un recensement des écoliers des dix arrondissements de la ville de Vienne, auquel on vient de procéder, il n’y a pas moins de 4,675 enfants qui n’ont jamais de dîner. Et encore ce chiffre n’est-il pas complet, car il manque le résultat du recensement dans vingt écoles. Dans les écoles fréquentées par les classes les plus pauvres de la banlieue, la situation est encore plus affligeante.
- ESPAGNE
- Dans une réunion du parti réformiste,qui a été tenue samedi dernier à Linarès, M. Rivas a reproché au gouvernement de chercher à diviser le parti,et l’a accusé de reculer l’ouverture des Chambres, pour ne pas être obligé de répondre aux questions qui lui seront faites sur l’immoralité de l’administration, immoralité que l’orateur affirme n’avoir jamais été aussi grande. Il a reproché aussi au gouvernement d’avoir laissé casser sans le relever l’affirmation de M. Castelar,que la régence est l’intérim de la République.
- Il faut être républicain on royaliste, a ajouté l’orateur. Ni Romero Robledo, ni lui, ni Lopez Dominguez n’ont reçu de promesses du gouvernement. Il est vrai que les journaux ont essayé d’ouvrir au parti réformiste la voie du pouvoir,mais les réformistes veulent tout ou rien II est inutile de chercher à faire naître la division entre lui et Lopez Dominguez. Ils ont la conviction d’être appelés bientôt au pouvoir.
- M. Rivas a continué en faisant ressortir l’importance et la vigueur du parti ; il a rappelé ses actes, les nombreuses félicitations qu’il a adressées à la régente à l’occasion de sa fête, sa souscription pour les victimes de l’Opéra-Comique. 11 a terminé en reproduisant le programme du parti réformiste qui, suivant lui,est le parti le plus important et qui représente véritablement le pays.
- Le général Lopez Dominguez a pris ensuite la parole. Il a dit qu’il n’avait pas reçu de promesses du gouvernement et a. déclaré mal fondé le reproche qu’on fait du parti réformiste de ne pas avoir d’anciens ministres parmi les membres.
- Ce fait, en tout cas, a-t-il ajouté,n’est pas une raison pour ne pas arriver au pouvoir.
- CHINE
- Nous extrayons du Temps les renseignements suivants au ! sujet des difficultés existantes dans l’Ile de Corée où il semble > que la Russie ait l’intention de vouloir s’établir.
- | Les nouvelles apportées par le dernier courrier de Chine sur ' la situation de la Corée sont assez peu rassurantes. Le gou-
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- vernement de Séoul se montre faible et indécis ; tantôt ie roi se livre à la Chine, tantôt il éprouve des velléités d'émancipation, qui ont pour effet d’aviver l’animosité des partis qui se disputent la prépondérance. Les troubles de décembre 1884, qui avaient coûté la vie à plusieurs Japonais, a amené l’établissement dans le royaume d’un condominium de la Chine et du Japon. Depuis cet accord, le vice-roi du Petchili, Li-Hung Tchang, qui est chargé des affaires coréennes au nom de la Chine, a tout mis en œuvre pour gagner le roi à son empire. Ses manœuvres semblaient toucher au succès, quand, au mois d’août, on apprit que le commissaire chinois Yuen avait subitement quitté la capitale et s’était retiré à Chemulpo, le port de Koub-Yuen, en alléguant, pour cause de son départ, la chaleur tropicale qui régnait dans la capitale, mais, en réalité, pour se mettre en sûreté en ralliant la côte, à portée de la station navale chinoise.
- Yuen, paraît-il, n’était pas précisément persona grata à la cour de Séoul, où il n’avait pu se concilier les bonnes grâces de la souveraine, dont l’influence est grande sur son royal époux. D’autre part, des aspirations à l’indépendance se manifestaient dans le royaume ; le gouvernement coréen accréditait des représentants auprès de cinq cabinets européens, et, malgré la pénurie du Trésor, les nouveaux dignitaires recevaient du roi l’injonction de se rendre à leurs postes. Le départ d’Yuen a été attribué au mécontentement produit à dékin par cette initiative de la cour de Séoul, bien que le biais employé par l’envoyé chinois ne constitue pas une rupture ouverte.
- Les griefs de la Chine paraissent surtout procéder d’une déception. C’est à l’instigation de son gouvernement que la Corée a été ouverte aux étrangers, et sur ses conseils, ou plutôt par son ordre, que l’établissement des légations a été admis à Séoul En obtenant des États européens la reconnaissance de l’indépendance delà Corée, le gouvernement chinois espérait garantir le royaume contre les entreprises de la Russie. Cette puissance, en effet, qu’ou soupçonne, à Pékin comme à Londres, de vouloir prendre pied en Corée, a trouvé un moyen d’influence efficace, en recueillant un groupe de Coréens établis sur son territoire, à la frontière, où ils vivent dans l’aisance, sous la protection du tzar, et font, en même temps,une propagande active en faveur de leur nouveau mai-tre parmi leurs anciens compatriotes du nord de la presqu’île coréenne.
- L’ETAT, LA MORALITÉ
- ET
- LA SANTÉ PUBLIQUE
- Il y a quelque temps, à la société d’économie politique, un membre de ce cénacle constatait, avec une mélancolie résignée, voisine presque des défaillances qu’inspire souvent l’étendue d’une grande défaite, que ie flot du protectionnisme menaçait d’envahir la société moderne et de la submerger. Par protectionnisme, cet honorable économiste ne voulait pas dire seulement l’établissement des
- surtaxes à l’entrée des produits agricoles, mais la tendance manifeste des classes ouvrières à demander à l’Etat une protection efficace.
- C’est bien là, en efï'et, la caractéristique du courant économique actuel. La barrière opposée par les économistes aux revendkations sociales est impuissante pour arrêter le flot des demandes de protection et de secours qui monte vers l’Etat, de tous les points de la périphérie sociale. En vain ces dernières années ont-elles vu fleurir un renouveau économiste remarquable, assez comparable à celui qui jeta une perturbation si grande dans les idées des gouvernants de i840 à 1848. Parallèle-| ment à cette poussée économiste, se développait, plus irrésistible, couvrant la voix des partisans de i’absoiu « laissez-faire », la protestation socialiste, soitie, non seulement des milieux révolutionnaires, mais de tous les milieux dans lesquels les désastreuses conséquences du « laissez-faire » avaient un contre-coup.
- C’est qu’en effet, les économistes ne le voient pas, mats là est la véritable cause de la floraison protectionniste dont ils se plaignent, les faits sont plus forts que les plus belles théories du monde. Pendant que les premiers chantaient les bienfaits de la concurrence, de la liberté du travail, des compagnies anonymes, la concurrence accomplissait son œuvre meurtrière. Les industriels se ruaient à l’assaut des débouchés, baissant les prix, diminuant les salaires pour supporter la diminution de leur prix de vente et dans cette bataille acharnée du bon marché, les uns et les autres tombaient pêle-mêle, faute de pouvoir supporter jusqu’au bout cette guerre insensée, dont les bas salaires constituent l’arme offensive. Les ouvriers entendaient vanter bien haut, certes, la liberté du travail qu’on leur gai an lissait être une conquête précieuse. Malheureusement, la consommation ralentie par les baisses de salaires avait pour contre-cttup immédiat un ralentissement de la production et cette liberté du travail se réduisait au chômage, à la misère. Quant aux sociétés anonymes, dont la floraison de 1872 à 1882 aeu les louanges intéressées de toute la presse économique, on sait suffisamment à quelles catastrophes elles a abouti. Nous subissons encore, à l’heure qu’il est, les conséquences du Krach de 1882. Ce n’est pas en vain qu’on majore les prix des capitaux, les évaluations des immeubles dans la proportion que nous l’avons vu faire il y a quelques années, alors qu'on réduit pour la concurrence le prix des marchandises et partant des salaires. La
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- liquidation de ces étranges manœuvres, exécutées en toute liberté, de par la prétendue liberté du travail, est au bout de ces périodes factices de financialisme inouï — et les frais de cette liquidation, ce sont les masses qui les supportent, les petits patrons, les petits commerçants dont la concurrence est la mort, comme elle est l’âme des gros, lesquels alors, réduits à un petit nombre, peuvent à leur aise constituer un véritable monopole — d’où il suit que le monopole dérive directement de la concurrence, comme toute tyrannie dérive directement de la liberté illimitée de ranarchie, préconisée par les adversaires de toute intervention sociale de l’Etat.
- Comment, en présence de pareils résultats dont chacun voyait parfaitement les causes et ressentait si douloureusement les effets, l’esprit public ne serait-il pas révcffté, à la fin, contre les sophismes de l’économie politique, vantant les bienfaits du progrès économique alors même que ce progrès consistait dans l’écrasement des classes moyennes et faffamement des classes laborieuses. D’ailleurs, quelque chose de plus contradictoire encore blessait la conscience publique et protestait contre les théories libérales des économistes officieux : c’est que ces messieurs, repoussant toute intervention de l’Etat, quand il s’agissait de venir en aide aux ouvriers exténués par un chômage prolongé, se taisaient ou approuvaient, lorsque l’Etat, se dessaisissant de vastes entreprises créées par lui, garantissait les paiements d’intérêts aux grandes associations investies par lui d’un monopole de fait. Tous les économistes, en effet, ont approuvé les conventions de 1883, cette véritable expropriation sans indemnité, faite par l’Etat lui-même à son détriment et au profit des sociétés anonymes. Voilà, certes, disait le bon sens public, où les économistes auraient dû protester contre l’intervention gouvernementale ainsi exercée. Mais l’économie politique a des grâces d’Etat soigneusement expurgées de la théorie, quand elle argumente contre le socialisme.
- Son argumentation, en effet, se résume en cette phrase : le moins de gouvernement possible. A cet égard, elle se rencontre sur le même terrain que les anarchistes. Chacun pour soi, Dieu pour personne, est sa devise. (Jù nous conduirait une telle pratique, les circonstances douloureuses que nous traversons le disent assez. La perturbation, en effet, n’est pas seulement dans les affaires commerciales, dans les ateliers réduits, sur les marchés révolutionnés, elle est partout, jusque
- dans les notions les plus élémentaires sur les précautions à prendre en vue de sauvegarder la santé publique.
- A mesure que le besoin d’une régulation des intérêts se fait de plus en plus vivement sentir, les économistes en arrivent, à professer les opinions les plus baroques en matière gouvernementale. M. de Molinari, qui tient la tête, en sa qualité de rédacteur en chef du Journal des Economistes, a abouti à cette formule : suppression du gouvernement actuel, auquel on substituerait je ne sais quelle entreprise, fonctionnant par abonnement pour réprimer les crimes et les délits commis envers les abonnés de cette étrange association.Et l’on parle ensuite des utopies socialistes! Jamais inventeurs de panacées sociales, dans le délire enfiévré de leurs imaginations souffrantes n’ont rien inventé de plus chimérique et de plus fou. L’instruction, la police, Injustice, tout serait libre — et payant, naturellement, à compte ou à terme. Aurait de la justice qui pourrait la payer ; les gendarmes ne marcheraient que pour le compte de leurs sociétés respectives. Et si plusieurs sociétés concurrentes se trouvaient en présence, les gendarmes de l’une et de l’autre régleraient le différend à coups de fusil — ou pour que le résultat fût moius meurtrier, à coups de botte !
- Pendant que s’échafaudent ces théories absurdes, mais logiques, une fois admis le principe que les hommes sont des loups et que l’association pour la vie ne comporte pas d’autre but que celui cie lutter pour écraser l’association parallèle ; pendant qu’on s’efforce de nous ramener ainsi, dans la vie sociale actuelle aux procédés primitifs de la sauvagerie, la misère fait son chemin, entraînant avec elle la ruine de la moralité et de la santé publiques.
- Car la situation économique et les pratiques recommandées par l’économie libérale fleurissent dans toute leur hideur. D’une part, en effet, le bon marché conduit à la falsification universelle des produits, à la mauvaise foi commerciale, — de l’autre à l’empoisonnement et à la dégradation morale des classes ouvrières.
- L’économiste se préoccupe peu des conséquences désastreuses des prémisses. On produit, selon lui, pour produire, non pour consommer. Qu’importe que les matières produites soient du poison ? Tant de production à tant, fait tant. La statistique des économistes n’a pas d’autre horizon que le produit nel ou bénéfice, comme disaient les physiocrates, ancêtres des économistes actuels.
- Mais la même statistique, quand on l’applique à
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- des faits d’une nature plus élevée, à des faits de mortalité, par exemple, ou de moralité, donnent des résultats que ces messieurs ne soupçonnent pas. Exemple : tant d’hectolitres d’alcool produits annuellement, font- tant au budget et à la production nationale. Voilà le raisonnement économiste. Le philosophe retourne la statistique et dit : tant d'hectolitres d’alcool produits annuellement font tant de morts, tant de fous et tant de criminels...
- La production de l’alcool augmentant dans des proportions énormes, entraînant avec elle l’augmentation dis suicides, des crimes et de la mortalité, on a dû nécessairement prêter attention à cette progression parallèle, l’une entraînant l’autre Et non seulement on a dû porter son attention sur l’alcool, mais encore sur tous les autres produits alimentaires, parce que la santé publique est mise en danger par tous les produits, généralement falsifiés — conséquence du bon marché employé par les producteurs pour déjouer la concurrence.
- C’est là dessus que l’économie politique a poussé le cri d’alarme mentionné [ lus haut : le flot du protectionnisme nous envahit ; rééditant sous une autre forme le mot célèbre de Guizot ; le Socialisme coule à pleins bords.
- Oui ! le socialisme vous envahit, parce que les méfaits de la liberté économique telle eue vous l’entendez et que vous en prêchez la pratique, si l’intervention sociale n’y mettait ordre, nous conduiraient tout droit à la dégradation physique et morale. Heureusement, à certaines époques, les faits matériels l’emportent sur les idées, quand ces idées sont fausses, erronnées A cette heure, les dangers de la falsification et de la consommation croissante de l’alcool sont à l’ordre du jour. Nous appuyons de toute notre force ceux, qui veulent inveslir l’Etat d’un droit de contrôle sévère pour réprimer les falsifications en couis, diminuer la consommation des produits alcooliques et prévenir par là, avec la dégénérescence physique de la classe ouvrière, sa dégénérescence morale.
- Car, en cette matière comme en toutes autres, c’est l’ouvrier qui est la victime la plus éprouvée. C’est dans les centres ouvriers, dans les pays de bas salaires, que sévit le fléau de l’alcoolisme. C’est l’ouvrier qui consomme les produits vénéneux, les marchandises avariées par une manipulation à prix réduit. L’Etat a donc le devoir d’intervenir et cette intervention ne saurait être sérieusement combattue, ici où il s’agife tout-à-!a fois de protection morale autant que de protection matérielle.
- Cependant, malgré les considérations de bon
- sens et les nécessités de tout ordre, il semble que l’on soit bien timide en cette matière. Au Congrès pour l’avancement des sciences tenu à Toulouse les hygiénistes qui ont préconisé un contrôle officiel des denrées se sont vus combattus à outrance par les économistes et ils ont paru se laisser intimider par les sophismes du libéralisme.D’autre part une commission extra-parlementaire a été nommée par le gouvernement en vue d’étudier le meilleur projet de surveillance de la fabrication de l’alcool.
- Indépendamment, en effet, des ravages que ce produit exerce quelle que soit sa bonne qualité, quand il est consommé en proportions trop abondantes, la science a reconnu que nombre de ses résultats déplorables sont causés par l’insuffisance d’épuration. Il y a très peu d’alcool pur en France, d’après les recherches consciencieuses de M. Claude (des Vosges), rapporteur au Sénat sur cette intéressante question. La mauvaise fabrication constitue donc à elle seule un véritable empoisonnement pour ceux qui consomment ces produits mixtes dans lesquels subsistent des acides vénéneux. Pour remédier à ce danger, M. de Bismarck, en Allemagne, où l’alcoolisme sévit également à un degré menaçant pour la vitalité nationale, a fait de la production de l’alcool un monopole d’Etat comme en France nous avons fait un monopole d’Etat de la production du tabac. Ce n’est pas l’Etat qui produit directement, mais la fabrication est soumise à un contrôle immédiat qui ne permet aucune fraude ni supercherie.
- En France, depuis deux ou trois ans, la transformation de l’industrie privée de l’alcool en industrie d’Etat a été sérieusement agitée. Son promoteur principal, M. Alglave a élaboré tout un projet qui soumettrait la production de l’alcool à des conditions à peu près semblables à celles du tabac. L’Etat surveillerait les matières premières comme pour celui-ci; achèterait ensuite le produit au fabricant, et le rectifierait avec précision dans ses entrepôts ; après quoi, il fournirait les marchands, à l’aide de bouteilles spéciales mettant ceux-ci dans l’impossibilité de falsifier le produit épuré.
- Peu importe le système qui sera adopté. Ce qu’il importe, c’est qu’on intervienne sans retard pour prévenir les effets désastreux d’un produit qui, fabriqué dans les conditions existantes, équivaut à la liberté d’empoisonnement qu’aucun gouvernement ne saurait tolérer.
- Malheureusement, devant la commission extra-parlementaire, les sophismes de l’économie politique reparaissent. Vous attentez à la liberté des
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- fabricants d’alcools, Eh ! ceux-ci attentent à la vie publique. Faudra-t-il laisser accomplir la dégénération de la race plutôt que de prendre des mesures de contrôle et de préservation.
- En vérité il y a là une négation si complète de toutes les idées de justice sociale qu’on est stupéfait de voir des hommes politiques, des écrivains, s’opposera une telle mesure d*-* salut public !
- Mais nous croyons que l’économie politique sera emportée par le flot protecteur, car il n’ôst pas possible que l’Etat cède sur ce point comme il a cédé sur tant d’autres. Il y va cette fois, non seulement des générations présentes mais des générations futures et l’hésitation serait un crime.
- La navigation par l'électricité
- Nous donnons, ci-dessous, des détails intéressants sur une expérience, qui a pleinement réussi, de canot électrique. On remarquera que c'est l’État qui, cette fois, a mis le premier en œuvre une découverte importante. Il est vrai que le compterendu que nous reproduisons,voit dans cette invention surtout un engin de guerre. Mais les œuvres de guerre peuvent servir à la paix. La science n’est pas destructive par essence et l’électricité appliquée à la navigation peut devenir un engin de progrès :
- Samedi, pendant que' l’on procédait à la distribution des récompenses de l’Exposition maritime du Havre, le premier bateau électrique français faisait son apparition dans le port.
- L’entrée en scène de cette nouvelle construction navale marquera dans les annales de la science, et ses premiers essais, qui ont eu lieu dimanche, lundi et mardi, ont émerveillé les nombreux spectateurs qui se pressaient sur les quais et qui l’acclamaient.
- Ces essais ont convaincu les plus acharnés détracteurs et on peut dire que les résultats ont même dépassé les espérances des ingénieurs et des inventeurs.
- La navigation électrique, étudiée partout depuis quelques années, vient décidément de sortir de la période des essais. Les expériences du Havre en sont la preuve.
- Ce n’est point le timide essai d’un inventeur rêveur. C’est l’Etat qui a commandé ce bateau.
- Les forges et les chantiers de la Méditerranée ont construit la coque, qui est toute en tôle d’acier. C'est le type de la chaloupe de service. Elle mesure 8m.50 d’étrave à étambot et 2m 80 au maître.-ban, et jauge environ 5 tonneaux. Son avant, un peu rond,le défend bien contre les lames, mais doit lui retirer de la vitesse. En somme, c’est une véritable chaloupe de service de mer.
- Quant au reste, c’est-à-dire l’énergie motrice, le principal, en un mot, tout est nouveau et inédit.
- Le moteur est une machine dynamo-électrique de l'invention du capitaine Krebs, le collaborateur du capitaine Renard dans ses expériences de direction des ballons, et de M. de Zédé, ingénieur des constructions navales.
- Ce moteur, combiné spécialement pour la locomotion terrestre ou maritime, actionne par engrenage une hélice de 0,55 de diamètre. Le rapport d’engrenage est de 1 pour R, et tandis que le moteur en grande marche tourne à raison de 850 tours par minute, l’hélice n’en fait que 2S0, développant ainsi une force de 12 chevaux environ.
- La difficulté étant de fournir à ce moteur l’énergie électrique nécessaire, et cela d’une façon constante, économique et pratique. On a bien déjà expérimenté les piles, mais elles sont impraticables pour un service de ce genre.
- Ou s’est aussi servi des accumulateurs au plomb et acide : témoin l’expérience récente du yacht électrique le Volta, qui est venu de Douvres à Calais en trois heures cinquante. Les résultats ont'été excellents ; mais outre leur poids excessif, ils ont l’inconvénient de se détériorer gravement et de s’user promptement en décharges rapides.
- Des savants ingénieurs, MM. Commelin et Desmazures, venaient, après de longues recherches, de découvrir un nouvel accumulateur, qu’ils tiennent encore secret
- MM. de Zédé et Krebs s’abouchèrent avec MM.Commelin et Desmazures et la commission des constructions navales, après avoir reconnu par de longues expériences ses merveilleuses qualités et constaté qu’on pouvait considérer le nouvel accumulateur comme inusable, s’empressa de l’adopter. Une première batterie de 132 accumulateurs Commeljn-Desma-zures fut condamnée. C’est elle qui fournit l’électricité aunou- veau canot.
- Le poids total de la batterie est d’environ 2 tonnes. Les 132 accumulateurs montés en tension et répartis dans 3 caisses de 0ra80 cube environ sont disposés au fond de l’embarcation.
- Les essais, répétons-le, ont absolument réussi.
- C’était vraiment merveilleux de voir cette chaloupe toute nue s'avancer et évoluer silencieusement sans mât, sans cheminée, sans fumée, sans bruit, sans rien qui révélât la vie.
- Dans son contrat,la marine exigeait une vitesse de 6 nœuds pendant 3 heures avec une force de 10 chevaux. La chaloupe a donné 6 nœuds et demi pendant 5 heures avec une force constante de 12 chevaux. Et il lui restait encore assez d’électricité dans le ventre pour évoluer le lendemain pendant 4 | heures dans le port.
- Lundi, le canot est allé au Havre à Tancarville et retour avec la même puissance électromotrice qu’au départ, soit plus de 50 kilomètres en 4 heures,sans aucune variation d’énergie électrique.
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- Voici donc notre marine nationale sur le point d’être armée d’un précieux engin de plus. Dans le brouillard ou la nuit,ces canots s’avanceront rapides et silencieux. j
- Pas de fumée, pas de lueurs dénonciatrices, pas de haute J mâture, leur coque rase les rendra invisibles et ils iront porter sans bruit leur torpille dans les flancs de l’ennemi.
- Ce n’est pas là tout, et l’invention du capitaine Krebs et de M. Zédé va sans doute permettre de réaliser enfin le bateau sous-marin.
- M. Dupuy de Lôme est mort au moment où il songeait à employer l’électricité comme moteur. Il a légué à M.de Zédé, i son ami et son successeur aux constructions navales, le soin de poursuivre ses études. Nous voici maintenant bien près du but.
- Le navire est construit. Sa forme est celle d’un fuseau. Son diamètre de lm. 80, permet tout juste à un homme de se tenir debout. Sa longueur est de 20 mètres, ce qui lui donne un déplacement d’environ 30 tonnes.
- M. de Zédé pense qu’à l'ai le des nouveaux accumulateurs, fournissant l’énergie électrique à un moteur dynamo, le navire sous-marin pourra soutenir une vitesse de onze nœuds pendant cinq heures.
- Des réservoirs d’air comprimé permettent de renouveler l’atmosphère ambiant et de régler la pression intérieure ; des réservoirs d’eau vidés ou remplis par une pompe mue par une petite machine électrique permettant de régler à chaque instant la flottabilité et l’assiette. Deux gouvernails,l’un vertical, l’autre horizontal, actionnés également par des machines électriques donnent la faculté de suivre la route voulue en direction comme en profondeur.
- Des lampes à incadescence éclairent l’intérieur ; enfin, un appareil optique spécial permet de voir dans l’air quand on est près de la surface de la mer et dans l’eau lorsqu’on plonge.
- Tel est le futur torpilleur sous-marin qui,après les merveilleux essais de la chaloupe électrique au Havre, ne va pas tarder maintenant à faire ses expériences et peut-être bientôt à silonner les mers.
- Un nouveau Jean Hiroux. — La scène se passe à la Cour de Westminster. Une cause vient de finir. Celle qui lui succède commence par une violente bousculade du geôlier, l’introducteur ordinaire des prévenus confiés à ses soins bienveillants, puis par des vociférations, celles de James Heath, trente-trois ans,manouvrier et taillé en Hercule, ce qui a été parfois désagréable aux policemen chargés du soin de l’appréhender au corps.
- Heath, à force de vider des pintes pour témoigner de sa sympathie envers M. Gladstone, l’Irlande et ses malheurs, n’a pas négligé non plus de boire à la santé des ouvriers sans travail. Il s’est donc imbibé jusqu’à voir danser les réverbères
- ce qui est un péché véniel ; mais ou l’ivrognerie, qui lui est habituelle, lui a joué un mauvais tour, c'est lirs qu’elle l’a conduit à administrer une volée phénoménale aux deux constables qui l’arrêtaient pour tapage nocturne.
- L’entrée de Heath fait sensation dans l’auditoire et aussi auprès du magistrat, qui l’engage à se tenir convenablement.
- — C’est pas difficile, vous n’avez qu’à me faire donner un fauteuil comme le vôtre, je me tiendrai dedans aussi bien que vous.
- Sur cette réponse, on commence à s’amuser dans le prétoire et l’un des policemen qui l’a cueilli, fort difficilement, du reste, entame sa déposition, aussitôt interrompue par cette apostrophe :
- — N’allez pas plus loin, bobbie, dit le prévenu, le vieux brave homme, derrière son comptoir, sait bien que vous lui racontez un tas de blagues. Les bobbies sont tous des men • teurs, N’est-ce pas, mon juge ?
- Là-dessus le public fait explosion et le magistrat aussi.
- — Vous saurez, dit-il au prévenu, que d’abord je ne suis pas un vieux brave homme et que le tribunal n’est pas un comptoir
- — Alors, pourquoi qu’on représente la justice avec des balances, si ce n’est pas pour peser la marchandise? Vous vendez votre travail et moi le mien ; pas vrai ? Même que j’en cherche encore de l’ouvrage et je n’en trouve jamais.
- — Parce que vous buvez. Pourquoi vous énivrez-vous?
- — En v’ia une question ! C’est parce que je n’aime pas être à jeûn. Est-ce qu’il n’y a pas moyen de se rafraîchir ici? Depuis hier soir, j’ai le gosier sec.
- — Vous ne devriez pas parler ainsi.
- — Je ne peux pourtant pas dire que je n’ai pas soif et que vous manquez de four-half dans l’établissement. Et on âppel'e ça une justice ! Patience ! les ouvriers auront leur tour. Vive la réforme ! Je suis pour la réforme des policemen. Il n’en faut plus, n’est-ce pas mon juge? Tiens! ça vous fait éternuer ce que je dis là !
- L’audience menace de durer encore longtemps, car tout le monde ne peut s’arrêter de rire, excepté Jean Hiroux ~ pardon ! James Heath — qui a les plus déplorables états de service qu’un ouvrier sans ouvrage puisse avoir et qui, en raison de ses antécédents, de la raclée aux deux constables, de son amour de la soif et de son manque de décorum devant le tribunal, se voit finalement condamner à six mois de travaux forcés.
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- PALOMO
- (Suite)
- Fut-il tué dans une des alertes qui avaient précédé la grande tentative du parti carliste? Mourut-il de fatigue ou de mv* » ladie, son âge étant déjà avancé et sa santé fort compromise
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- lorsqu’il avait quitté Bayonne 9 Fut-il prisonnier? On l’ignora, car le lieutenant ne reçut plus une seule nouvelle de lui.
- L’officier cacha d’abord ce silence a son ami Palomo ; plus tard, il prit de grandes précautions pour lui communiquer ces tristes suppositions.
- Le bon chien fut touché, mais pas plus qu’il ne devait l’être, ayant eu l’expérience de la vie errante et de ces incertitudes quand il accompagnait son ancien maître.
- Il réfléchit qu’il pouvait bien le voir reparaître un jour ou l’autre, et se consola en guettant jour et nuit ce retour désiré.
- De plus, Palomo s’était pris d’une grande affection pour le lieutenant, qui le traitait fort bien, ce qui lui rendait l’abandon moins lourd à supporter.
- La guerre franco-prussienne venait d’être déclarée, et toujours pas de nouvelle du généial.
- Le lieutenant dut partir vers le Rhin, et Palomo suivit le régiment.
- Bientôt il fut un des meilleurs soldats, aimé,choyé, dorloté, gâté de tous ses camarades, qui lui apprenaient l’exercice et . mille tours de leur fantaisie auxquels il se prêtait de bonne grâce.
- Il était la distraction des officiers et des soldats,à qui ses espiègleries faisaient oublier leurs peines pendant quelques instants.
- L’intelligente bête connaissait ses amis et ses ennemis ; un mauvais visage, un regard déplaisant, les uniformes, les coiffures, les armes, jusqu’aux boutons, il avait tout examiné et tout retenu : rien ne lui échappait.
- Les deux armées étaient en présence à Gravelotte.
- A neuf heures du matin, les Prussiens attaquèrent la tête des campements des Français à Rézonville.
- Ce fut un combat acharné, qui dura jusqu’à onze heures du soir. Les Français conservèrent leurs positions, qu’ils défendirent pendant onze heures avec héroïsme.
- Quatre Prussiens au nombre desquels était un porte-drapeau, se trouvaientaux prises avec deux soldatsetun lieutenant français, un peu à l’écart du plus fort delà bataille.
- Les Français cherchaient à s’emparer de l’étendard, que les Prussiens voulaient défendre par tous les moyens possibles, fallut-il perdre la vie.
- Tous défendaient leur vie et leur honneur en désespérés.
- Un Français tomba pour ne plus se relever ; deux Prussiens le suivirent ; puis un autre Français alla rejoindre son compagnon : à ce moment un autre ennemi poussa un horrible juron et tomba comme une massa, en se défendant contre une forme blanche qui venait de le terrasser.
- Les deux officiers survivaient seuls ; ils se battaient d’une main et, de l’autre, tenaient la hampe du drapeau qu’ils se disputaient.
- Par un suprême effort» le Prussien réussit à se dégager} 1
- il allait frapper le Français, lorsqu'il tomba en poussant un cri de douleur.
- L’officier resta maître de l’étendard, sans comprendre nettement ce qui s’était passé ; lorsqu’il revint de sa surprise, il vit un chien blanc qui, après avoir étranglé le soldat prussien, auquel il s’était d’abord attaqué, était accouru délivrer son ami.
- Il avait mordu le porte-drapeau ennemi à la jambe, puis à la main qui tenait la hampe, et l’avait enfin saisi à la gorge après l’avoir renversé.
- Heureux de sa victoire, l’officier français se rendit au quartier général avec le trophée qu’il devait à l’intervention de Palomo.
- Quant au brave chien, sans paraître se douter qu’il venait de faire une belle action, il marchait à côtéde son maître,pour escorter la précieuse conquête, avec une modestie égale à son héroïque dévouement.
- Le lendemain, l’armée française apprit, par l’ordre du jour que le lieutenant Vidal venait d’être nommé capitaine et créé chevalier de la Légion d’Honneur pour sa vaillante conduite, devant l’ennemi et la prise du drapeau de la garde royale de Prusse.
- Palomo n’était pas mis à l’ordre du jour, mais le régiment répara l’oubli de l’état-major général et lui décerna les honneurs et les récompenses qu’il méritait.
- Lorsque Palomo sortit, le matin, de sa tente pour aller dire bonjour à ses camarades, il fut surpris de se voir saluer d’acclamations enthousiastes par un grand nombre de soldats conduits par Rigolot, le trompette de la 2e compagnie, un gai et spirituel Parisien, le boute-en-train du régiment.
- La pauvre bête regardait à droite, à gauche, avec ahurissement, sans pouvoir comprendre ce qu’on lui voulait mais assuré, toutefois, qu’on n’avait pas l’intention de lui faire du mal. 11. se prêta de bonne grâce aux fantaisies de ses amis, qui, après l’avoir couronné de feuillage, le placèrent sur un pavois improvisé avec une planche posée en travers sur deux fusils et le promenèrent dans tout le camp au bruit des vivats.
- Gomme il passait triomphilement devant les soldats, les uns le caressaient,les autres l’embrassaient,la plupart lui disaient :
- « Bravo, Palorno !
- — Tu es le héros du jour !
- — Continue, Palomo, continue... tu auras bien mérité de la patrie !
- — Nous protestons contre l’oubli de ton nom à l’ordre du jour ! »
- Et tous de répéter en chœur :
- « Vive Palomo ! »
- La bonne bête remuait la queue d’un air d’intelligence.
- Rigolot fit ensuite un discours de circonstance,qui fu t très-applaudi, et le cortège se remit en route, accompagné des accords d’une musique militaire qui s’y était jointe spontanément.
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- Cette fois, Palomo sortit de sa stupeur pour mêler ses cris plaintifs au bruit des instruments.
- Le soir, lorsqu’il fut un peu remis de l’indigestion causée par les gourmandises dont on l’avait bourré, le brave chien, assis sur un banc près de son maître, assista à une représentation théâtrale organisée en son honneur, et dans laquelle le malin trompette était à la fois auteur,administrateur,régisseur, et acteur.
- A la fin de la soirée, Rigolot vint prendre le héros de la fête et, le mettant sur la scène après l’avoir fait répondre par un salut à chacun des hourras poussés en son honneur, et lui dit :
- « Allons, Palomo, il faut remercier la société par un joli tour ; montre-nous tes talents. »
- Arrondissant les bras, il ajouta :
- « Pour l'Empereur. »
- Le chien sauta et traversa lentement le cercle.
- « Pour le maréchal de Mac-Mahon. »
- Palomo sauta avec plus de vivacité.
- « Pour le capitaine Vidal. »
- Le chien ne fit qu’un bond.
- « Pour Guillaume »
- L’intelligent animal baissa la tête et ne bougea pas.
- « Pour Moltke. »
- Palomo se coucha.
- Non plus ? Pour Bismarck, alors ! »
- Cette fois, le chien se sauva à toutes jambes, à la grande j oie et aux applaudissements des assistants.
- « Pas si vite, monsieur Palomo ; vous ne semblez pas aimer ces messieurs et le dernier m’a l’air de vous faire une peur affreuse. »
- « Le noble animal aboya avec force.
- « Il fallait le dire, je l’ignorais... Pour l’armée française alors ! »
- Palomo sauta lestement.
- « Pour nos soldats morts en combattant. »
- Il sauta, puis baissa la tête avec tristesse.
- « Pour la Patrie, pour la France. »
- Ce ne fut pas au milieu du cercle que Palomo sauta, ce fut sur l’épaule de Rigolot, qui s’écria :
- « Diable !... je craignais de vous voir disparaître dans les nuages ! »
- Après lui avoir fait faire quelques mouvements de l’exercice du fusil avec un bâton, il lui dit pour terminer.
- « Un salut et bonsoir à la société. »
- Le noble animal approcha sa patte droite de son museau en s’asseyant sur les deux pattes de derrière, et poussa un aboiement qui se perdit dans un tonnerre d’applaudissements et de vivats frénétiques.
- Un autre jour, au commandement de Rigolot,qui ne laissait amais la tristesse prendre racine en lui, Palomo exécutait
- ces exercices au milieu d’un groupe de curieux, lorsque le héros de Magenta passa, suivi de son état-major.
- « Le maréchal, à vos armes ! » cria-t on.
- Et soldats de courir et de se mettre au rang, clairons de sonner, tambour de battre aux champs.
- En tête, assis sur son derrière, la patte droite sur sa tête en signe de salut, sans que personne ne le lui commandât, Palomo rendit les honneurs militaires en accompagnant de ses aboiements le sou des caisses et des clairons.
- Le maréchal remarqua ce soldat d’un nouveau genre, si soumis à la discipline ; il sourit et demanda, en arrêtant son cheval :
- « A qui est ce chien ?
- — Au capitaine Vidal, mon maréchal, s’empressa de répondre le Parisien.
- — Il est superbe, dit le commandant en chef à un officier
- de sa suite. José de Campos.
- [A suivre).
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 17 au 23 Octobre 1887. Naissances
- Le 21 Octobre,de Locqueneux Georges Alfred,fils de Loc-queneux Georges et de Haye Arthémise.
- Le 22 Octobre, de Anstel Paul Auguste, fils de Anstel Paul et de Collard Palmyre.
- Décès :
- Le 21 Octobre de Biancourt Marie Georgina âgée de 1 an et 2 mois.
- La Revue Socialiste.
- paraissant le 15 de chaque mois sommaire :
- Socialisme et Collectivisme, B. Malon ; Accidents Professionnels, Elie Peyron ; Sociométrie, A. Chirac; Aryens et Sémites, A. Regnard ; Le Parti du Travail,
- F. Tufferd ; L’Evolution de H. George, G. Rouanet ; Revue du Mouvement Social en France et à l’Etranger, B. Malon ; Revue des livres, G. Rouanet.
- G. Meunier.
- Rédaction Administration
- Benoit Malon, J. Daumas,
- Directeur-Gérant. Administrateur.
- Paris, 43, Rue des Petits-Carreaux Abonnement :
- France : trois mois 3 fr. ; six mois 6 fr. ; un an 12 fr. Etranger : trois mois 3 fr. 50 ; six mois 7 fr. ; un an 14 fr. Le Numéro 1 franc pour toute la France.
- Le Directeur Gerant : GODIN
- Btiitê — irnp. Barê.
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- 11* Année. Tome 11.— N* 478 ht numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 6 Novembre 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées ê
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
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- A PARIS
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- S’adresser à M. LETMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Le parti ouvrier belge et les réformes sociales. — Le moteur éthérique de M. J. W. Keeley, de Philadelphie. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — La crise présidentielle et la République. — Aphorismes et préceptes sociaux. — La Conversion. — Le camp d’Agramant. — L'Esprit anglais. — Association du Familistère de Guise. Mouvement des Assurances Mutuelles. — Palomo. — État civil du Familistère. —
- LE PARTI OUVRIER BELGE
- ET
- LES RÉFORMES SOCIALES
- Dans un précédent numéro du Devoir, nous avons indiqué à la rubrique Faits politiques et sociaux les résultats obtenus en Belgique par le parti ouvrier aux élections communales récentes. Nous voudrions aujourd’hui développer quelques commentaires sur la plate-forme du parti ouvrier belge, dont l’exemple est de nature a fournir un salutaire enseignement aux partis socialistes de France, quelle que soit leur nuance ou leur direction intérieure.
- Il est incontestable que la Belgique traverse à cette heure une crise économique intense dont la gravité a contribué à propager le socialisme dans ses centres ouvriers. Celui-ci a poussé d’autant plus vigoureusement,qu’indépendamment de la bonne fortune qu’il a eue de réunir une pléiade d’hommes de dévouement et de talent comme en I
- compte le parti ouvrier belge à cette heure, c’est en pleine terre du libéralisme économique qu’il a été semé et c’est là une circonstance particulière qui mérite d’être mentionnée. En Belgique, où libéraux et catholiques se partagent le pouvoir successivement, la liberté économique la plus absolue, la concurrence sans frein ni moralité la plus abominable n’ont cessé d’y fleurir, aussi bien sous les ministères catholiques que sous les ministères libéraux. De sorte qu'on peut répondre aux catholiques qui accusent l’ordre moderne de leur être absolument hostile et étranger : Qu’avez-vous fait du pouvoir politique et social en Belgique ? Qu’ont réformé vos ministres chers à l’école catholico-sociale de Louvain ?
- Et d’autre part, aux économistes vantant les bienfaits de la concurrence et de la liberté du travail sans sanction ni moralité, on n’a qu’à montrer également les résultats que cette liberté et cette concurrence ont amenés en Belgique, terre classique de l’économie politique, où pas une loi ne protège le travail, où par un réglement ; restrictif ne vient atténuer la puissance sociale du patron sur l’ouvrier. Un paupérisme effrayant,une dépréciation constante de la main-d’œuvre, une progression inouïe de misère intellectuelle et morale se greffant sur la misère matérielle des classes ouvrières — voilà la situation économique et sociale du pays.
- Grâce, comme nous l’avons dit plus haut, au dévouement et à la constance de quelques hommes — ouvriers ou bourgeois — d’abord isolés dans leur propagande, un parti soci.alist» a été
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- constitué dont le premier bienfait a été de grouper la classe ouvrière sur le terrain des associations et de la coopération, au sein desquelles elle fait son éducation politique et sociale. En même temps, les bouleversements furieux comme ceux de Gharleroi et du Borinage, cataclysmes qui n’ont pas d’autre effet, quand l’apaisement succède à l’exaltation ouvrière,que de river plus malheureux après qu’avant les ouvriers à leur chaîne, ces explosions terribles ont été en partie atténuées et prévenues. La classe ouvrière est passée de la torpeur où elle était plongée, avant ou après ces mouvements désordonnés, à une vie politique et sociale active, féconde. Des centaines d’associations fraternelles ont poussé sur ce sol désolé du prolétariat belge et l’éducation ouvrière se poursuit avec un succès constant. A la coopérative, à l’association, l’ouvrier prend conscience et dignité, vertu et moralité, apprend le dévouement et le sacrifice à la cause commune de l’affranchissement,- se passionne pour les idées de Droit et de Justice, s’instruit de ses devoirs en même temps que de ses droits... C’est ainsi que le parti ouvrier belge s’est développé, a grandi, au point que malgré la condition du cens, ses idées se sont assez répandues dans toutes les classes de la société pour lui permettre de prendre part à la récente lutte électorale pour le renouvellement des conseils communaux.
- C’est ici que l’attitude du parti socialiste belge est intéressante à observer.
- En France, le suffrage universel n’avait paru aux fondateurs du parti ouvrier qu’une quantité négligeable, sur laquelle on ne devait pas trop compter, seule une révolution à brève échéance pouvant résoudre le formidable problème social de l’antagonisme contemporain. Aussi, ne préconisait-on les campagnes électorales qu’à titre de groupement (révolutionnaire) des ouvriers. Mais si l’idée de révolution n’a pour le tempérament et le caractère français, toujours impatient d’en finir avec les attermoiements et l’attente, rien de trop effrayant, dans ce pays de la Révolution française que tant d’insurrections ont sillonné, l’expérience a démontré cependant que les promoteurs des moyens extrêmes ne pourraient jamais compter sur un grand nombre de soldats systématiquement ralliés a priori à leur opinion.
- Cela se conçoit : les révolutions, quand elles se produisent, sont les résultats, non d’une préparation révolutionnaire, mais presque toujours d’incidents en apparence futiles, qui, tenant à une
- foule de causes impossibles à prévoir, déchaînent une explosion à l’heure où on s’y attend le moins. Alors, toutes les prévisions sont déjouées, et les plans et projets qu’on avait construits s’écroulent comme des châteaux de cartes, emportés dans la tourmente, parfois aveugle, irrésistible, et génératrice d’autant de maux et de désordres que de résultats bienfaisants.
- C’est pourqùoi les révolutionnaires sont fatalement condamnés à rester une minorité infime, tant qu’ils ne se départent pas de leur révolutionnarisme intransigeant. Au reste, l’attente révolutionnaire est malsaine pour les cerveaux qui se grisent de leurs propres colères et peuvent déterminer à tout instant des incidents sanglants de nature à causer le plus grand dommage aux intérêts de la classe ouvrière. L’anarchie s’est développée ces dernières années sous l’influence morbide de ce révolutionnarisme à outrance et tous les socialistes de bon sens, plus ou moins avancés, quelle que soit leur nuance, ne peuvent que le regretter.
- Nul doute qu’en France, le terrain révolutionnaire sur lequel une petite partie de la classe ouvrière s’est placée au début en appelant le reste à venir la seconder, n’ait arrêté dans l’œuf ce germe de groupement qui, en Belgique, a pris une grande extension. Les exagérations sont toujours funestes au parti qui les commet.
- En Belgique, au contraire, c’est sur le terrain du suffrage universel et de la liberté politique, en même temps que des revendications sociales, que le parti ouvrier s’est placé. En France, on y vient; très lentement, mais il est facile de reconnaître qu’une détente progressive se produit dans des milieux ouvriers, moins révolutionnaires et plus socialistes qu’il y a quelques années. Ils ont cependant une tactique encore bien différente de celle des ouvriers voisins, tactique qui constitue sur ceux-ci une infériorité évidente.
- Aux récentes élections communales, en effet, la Fédération des sociétés ouvrières belges ayant décidé de prendre part à la lutte électorale, une partie de l’association libérale, le groupe le plus avancé qui porte là bas le nom de radicaux et compte des hommes d’une valeur 'grande, comme les professeurs Hector Denis, Victor Arnoul, M. Degreef, etc., décidèrent en principe l’alliance avec le parti ouvrier, que celui-ci accepta. Il est à remarquer que si, dans l’Association libérale, on trouve des hommes aussi avancés que ceux que nous venons de nommer, en revanche, il en est
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- d’autres qui professent des opinions rétrogrades. Cependant, le parti ouvrier n’hésita pas à accepter cette coalition.
- En France, toutes les fois que le parti radical,ou même que des hommes politiques indépendants de tout groupement,professant des opinions socialistes avancées sans être passés par les groupements ouvriers, proposent à ces derniers une coalition d'où pourrait sortir' la victoire électorale partagée en deux, mi-partie au groupement ouvrier, mi-partie au groupe politique ou socialiste très-voisin, cette alliance est refusée. Qui n’est pas avec nous est contre nous, dit le Parti ouvrier. Cette politique intransigeante a eu pour résultat de jeter la désorganisation dans les groupes socialistes voisins du parti ouvrier et d’émietter des forces réformistes qui concourant à un but à peu près identique, eussent pu triompher sans l’intolérance de ceux qui n’admettent qu’eux-mêmes et veulent imposer de force un credo toujours étroit, à raison même de l’obligation qu’il comporte.
- Nous sommes heureux de constater que la même faute n’a pas été commise en Belgique, et le résultat obtenu vaut la peine qu’on signale aux socialistes français l’excellence de cette tactique.
- L’entrée en ligne du parti socialiste belge dans les élections, malgré la nature spéciale si défavorable du terrain, puisque la majorité des ouvriers ne peut prendre part au vote, a déterminé,en effet, un classement de partis nouveaux, dans lequel les socialistes ont conquis désormais une place qui ne oeut aller que grandissant pour le plus grand bien des réformes sociales profondes dont le triomphe des socialistes serait l’avènement.
- A. ces élections, fait grave à noter qui indique chez les classes dirigeantes belges une implacable résolution de résistance à outrance, une scission d’abord s’est opérée dans l’association libérale. Les plus doctrinaires ont refusé de pactiser avec les socialistes et leurs réclamations, en conséquence, ils ont fait presque partout une liste séparée, contre la fraction avancée de leur ligué qui portait des candidats socialistes. Mais il y a eu plus : unevéritable coalition s’est formée dans certaines villes entre catholiques et libéraux, en vue de faire échouer les socialistes. A Bruxelles, par exemple, la liste libérale-socialiste aurait battu séparément le parti libéral pur et le parti catholique, si ces deux derniers eussent présenté des candidats. Les catholiques, malgré leurs pompeuses déclamations du Congrès de Liège et l’Univer- .
- sité de Louvain,n’ont pas hésité un seul instant à se sacrifier en faveur du candidat libéral pur en ne présentant pas de candidat et même en engageant leurs fidèles à voter pour le libéral, afin de faire échouer les socialistes. El le fait qui s’est pro-duità Bruxelles s’est renouveléen mainte autre ville où libéralisme conservateur et catholicisme ont marché de pair la main dans la main.
- Malgré cette coalition passionnée, inspirée par la résistance acharnée que les dirigeants font aux légitimes revendications sociales du malheureux prolétariat belge,des ouvriers ont été élus et désormais, comme nous le disions plus haut le parti socialiste belge est,qu’on nous passe l’expression, un parti classé.
- Maintenant, qu’elle peut être son influence sur les réformes sociales urgentes à obtenir en faveur des travailleurs ?I1 est évident que cette influence peut être grande. Les socialistes français professent trop l'antagonisme des classes, qu’ils personnalisent. Or,s’il y a bien un antagonisme^ économique entre employés et employeurs, et si,dans une certaine mesure,l’Etat a une tendance irrésistible a favoriser les uns au détriment des autres, d’un autre côté, l’Etat n’est pas que cela. Si l’Etat peut le mal, il peut le bien aussi. Beaucoup des lois injustes et de privilège sont dictées, nous en convenons par des motifs égoïstes ; beaucoup sont aussi le résultat de l’ignorance et de l’aveuglement. Le Droit et la Justice 11e sont pas de vaines entités et il arrive toujours à certaines heures que les plus rebelles leur cèdent, parce que si l’homme social n’est pas foncièrement bon, il n’est pas non plus foncièrement mauvais.
- Si, en réalité, dans l’histoire des progrès sociaux on a vu se succéder les protestations éclatantes des opprimés et si les classes oppressives ont fait leurs efforts pour leur refuser satisfaction, on a vu aussi, à mesure que le progrès des lumières s’opérait, cette résistance diminuer et des améliorations considérables obtenues par la seule pression morale du Droit et de la vérité. D’ailleurs, il a toujours bien fallu que les classes dirigeantes, malgré leur tendance à l’oppression, aient secondé les efforts des classes opprimées, puisque celles-ci, en maintes circonstances n’ont pas su formuler nettement leurs revendications. A cette heure même, dans les Partis ouvriers existants, qui dirige et endoctrine l’élite de la classe ouvrière ? Des bourgeois venus à la classe ouvrière, par la seule force de l’évidence, de l’idée, de la conviction et le sacrifice fait à cette conviction. Qu’on
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- ouvre l’histoire du xix® siècle, si féconde en dévouements de toute sorte, en hommes qui ont sacrifié, non-seulement leur fortune, mais leur liberté et leur vie au service du peuple. Qu’étaient-ce ? des bourgeois désintéressés et magnanimes. Aujourd’hui-même, nous pourrions citer parmi les conseillers socialistes de Paris tel industriel qui, tous les jours, | défend le principe de la réglementation du travail, de la protection des ouvriers et de l’égalité sociale.
- Il n’est donc pas exact de dire : d’une part que le Parti ouvrier ne saurait rien obtenir de l’Etat tant que ce dernier ne sera pas exclusivement entre les mains de la classe ouvrière, car s’il fallait attendre que celle-ci fût en majorité dans le Parlement et dans les corps constitués, nous ne serions pas près d’obtenir la moindre réforme. Et cependant il y a urgence de faire des réformes. — D’autre part, il n’est pas exact, non plus, qu’une minorité pour petite qu’elle soit, ne puisse avoir une influence considérable sur une grande assemblée en y défendant les principes de justice et de droit qui doivent être à la base du socialisme.
- Dès lors, quelle que soit la conception plus ou moins avancée qu’on se fait du but social à atteindre, sur le terrain des réformes urgentes, les groupes ouvriers devraient porter tous leurs efforts et s’unir à ceux qui veulent les faire triompher.
- Le parti ouvrier belge a compris cette nécessité : on ne peut que se féliciter de son attitude, en souhaitant que les groupes socialistes français
- suivent l’exemple excellent qu'il leur donne.
- -------------------- « «+. » ---------------------
- LE MOTEUR ETHÉRIQUE de M. J. V. Keeley, de Philadelphie-
- Nous croyons devoir soumettre à nos lecteurs, en attendant confirmation, les documents suivants dont nous empruntons la traduction au Lotus.
- Compte-rendu publié par le Scientific Arena, sous la signature de l’éditeur-directeur M. A. Wilfort Hall, docteur en droit et en philosophie.
- « En réponse à une invitation spéciale, nous nous sommes « rendus à Philadelphie, pour prendre part à une série « d’expériences dirigées par M. Keeley... Nous avons profité * de l’occasion pour examiner minutieusement l’appareil. Une « trentaine de personnes étaient présentes, notamment « MM. Buchanan, Hashell et Bissel, ingénieurs en chef, bien « connus de trois de nos grandes lignes de chemin de fer...
- t La partie la plus importante de l’appareil de M. Keeley, « /appelle le libérateur. C’est dans ce libérateur et par son
- « moyen que se dégage, se vitalise et se conserve la non-« velle vapeur éthérique ou force Unter-atomique{\),
- « L’appareil entier présente une hauteur approximative « d’un mètre et pèse environ 150 livres. Il est placé sur un « socle mobile, en bois, de deux à trois pieds de haut et s’y « trouve entièrement isolé, sans aucune communication avec « le parquet, le plafond ou les murs. Aucune force ne peut « donc être amenée du dehors ; nous en sommes d’autant « plus convaincus que nous avons vu déplacer l’appareil et le « porter çà et là à travers la chambre.
- « Au-dessus du socle en bois se trouvent rangées symétri-« quement les charpentes circulaires et les autres parties du « libérateur. Il y a de nombreuses baguettes en fil d’acier, « de cinq à six centimètres de long., fixées par un bout et « libres de l’autre, de façon à pouvoir entrer en vibration « quand on les frappe, à peu prés comme les languettes d’une c boîte à musique. Autour des charpentes métalliques, se « trouvent vissés de nombreux tubes également en métal et « disposés en rayons. Chaque série ressemble ainsi à de « petits canons sortant des embrasures d’un fort circulaire.
- « Sur cette espèce de forteresse se trouve une construction c semblable, entourée d’une quarantaine de tubes résonnants, « de 14 à 16 centimètres de longueur, rangés verticalement, « et semblables en miniature à une colonnade autour d’un « vieux palais grec.
- « Une petite boîte en métal, de forme très singulière, « couronne cet étrange appareil. Cette boîte constitue le « libérateur proprement dit, et pourrait contenir un demi-« litre d’eau ou de gaz ; mais elle renferme un certain « nombre de résonnateurs.
- « Sous cet appareil, se trouve une grande plaque de € Chladni en acier, d’un diamètre approximatif de 40 centi-« mètres. Cette plaque fixée horizontalement au moyen d’une a barre métallique qui la traverse de bas en haut, semble « jouer un rôle important dans la génération ou la libération « de la force.
- « Autour de cette plaque et au-dessus, on voit plusieurs « diapasons à fourchette, solidement attachés par leurs tiges « à la charpente. Au-dessous de cette charpente et à côté du « socle est suspendu un cylindre horizontal en métal creux, « destiné à recevoir la force éthérique, déjà vitalisée et « à l’emmagasiner. Cette force arrive du libérateur au c moyen d’un tuyau flexible de cuivre... (2)
- « Pour provoquer le dégagement de la force éthérique, « M. Keeley fit résonner trois diapasons à fourchette, au
- (1) Nous reproduisons sans y rien modifier la terminologie adoptée par M. Keeley, l’exactitude la plus scrupuleuse étant de rigueur en pareille matière. De même, dans les citations relatives aux expériences, nous avons traduit mot à mot sans souci du style. (Note du traducteur.)
- (2) D’après lés dernières nouvelles M. Keeley a remplacé J ce tupu par un simple fil de platine ; preuve que la force ! éthérique n’est, pas un eraz.
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- # moyen d’un archet de violon. L’un de ces diapasons se i trouvait sur un résonnateur, à quelque distance de I’appa-« reil, avec lequel il n’avait aucune communication matérielle.
- « Pendant que les diapasons résonnaient ainsi dans ce que „ M. Keeley appelle un accord éthérique, il frappa douce-« ment avec un petit marteau sur le disque en acier, afin « d’ajouter ses effets vibratoires à ceux des diapasons. En « moins de temps que n’en demande ce récit, M. Keeley , annonça que la force éthérique était libérée, que les tubes t étaient vitalisés, et que le cylindre récepteur était chargé i d’une force au moins égale à une pression de 10.000 kilos « par centimètre carré, ce dont il allait nous convaincre à « l’instant même.
- « A quelque distance de l’appareil générateur, se trouvait « un cylindre d’acier,dont le piston était assujetti à un levier i muni d’un poids à l’autre extrémité. Le piston, dont la t surface était de cinq centimètres carrés,était placé entre les « deux extrémités du levier, de façon à ce que le poids « représentât 1500 livres.
- « M. Keeley essaya à plusieurs reprises la force accumulée, « puis ajouta un poids de 580 livres au bout du levier. Pour « soulever ce poids, sans tenir compte de celui du levier lui-« même, ci-dessus mentionné, il fallait une pression de « 18.900 livres par pouce carré sur le piston (en calculant la < différence de longueur entre les deux bras du levier et la « surfaee du piston). Ces calculs furent vérifiés par les ingé-« nieurs. Lorsque tout fut prêt, M. Keeley fit entrer la force « éthérique dans le cylindre d’acier, et le piston en sortit « brusquement, emportant le pesant levier comme un fétu de « paille. Pour nous assurer que la pression atteignait réelle-« ment 25,000 livres par pouce carré, nous nous suspen-« dîmes à l’extrémité du levier, sans pouvoir faire rentrer le « piston dans le cylindre.
- « Ayant répété plusieurs fois ces expériences, à la satis-« faction de tous les assistants, M Keeley fit fonctionner la « plus importante de ces machines, le Moteur Keeley « (Keeley’s motor), dont on a tant parlé...
- « Le Moteur Keeley se compose d’une sphère creuse en « métal poli, d’un diamètre de 75 centimètres. A l’un des « pôles est adapté un tourillon fixe, autour duquel se meut la « sphère, tandis qu’à l’autre pôle, se trouve attaché un « tourillon mobile, tournant avec elle. Au bout de ce tourillon « mobile, qui dépasse la charpente supportant la sphère, est « adaptée une poulie, d’où part une bande de cuir qui met « en mouvement des scies, un tour, etc.
- « Dans l’intérieur de la sphère se prolonge le tourillon fixe, « à l’extrémité duquel se trouvent de nombreux tubes sonores « et autres appareils vibratoires. Mais tous ces appareils sont « fixés à l’extrémité du tourillon et ne touchent pas à la « sphère rotative. Voici maintenant le mystère des mystères : « la sphère se met à tourner sur son axe avec une vélocité « terrible, aussitôt que M. Keeley fait passer la vapeur
- c éthérique par le passage ménagé à travers le tourillon fixe.
- « Comment donc cette machine se meut-elle ? Comment « cette vapeur trouve-t-elle prise sur l’intérieur poli de la c sphère?... M. Keeley lui-même explique la chose en disant c que, le gaz une fois entré dans la sphère, y forme un « tourbillon qui rase l’intérieur avec une vélocité énorme et « lui imprime un mouvement rotatoire. Il croit que cette « vapeur inter-atomique possède une telle pénétration, « qu’elle trouve prise sur la structure moléculaire de la « sphère et peut ainsi l’entraîner dans son tourbillon. Ce qu’il « y a de plus extraordinaire, dans cette expérience, c’est « qu’il n’existe pas d’issue pour la vapeur, qui paraît se « dissiper à l’intérieur de la sphère, sâns qu’il y ait besoin « d’aucun conduit d’échappement.......
- « Il est hors de doute que la machine, ainsi que la char-« pente, sont sans aucune communication avec le plancher ; « il n’existe rien qui puisse lui transmettre une force exté-« rieure quelconque. Nous avons tout examiné avec le plus « grand soin et nous n’hésitons pas à faire cette déclaration.
- « La machine marche avec une vélocité extraordinaire en « développant une très grande puissance mécanique, au et moyen de la force qui lui est communiquée par l’appareil « décrit ci-dessus....
- « La puissance de la machine a été démontrée par la mise « en mouvement du tour, de la scie, etc., etc., au moyen « d’une bande de cuir passée sur la poulie adaptée à l’un des a tourillons.
- € Deux spectateurs ont essayé d’arrêter la poulie en a appuyant de toutes leurs forces sur une planche qu’on y « avait ajustée ; ils ont échoué...
- c La confiance des adhérents qui ont encouragé M. Keeley « depuis quatorze ans et qui lui ont fourni les sommes « nécessaires pour ses expériences coûteuses, doit peser d’un « certain poids dans l’opinion du public. Des gens d’affaires, a des banquiers, des experts scientifiques, ne risquent pas « deux cent mille dollars sur une invention semblable, sans « avoir bien constaté les faits et s’être assurés de la réalité de « la découverte. Tel est précisément le cas des adhérents de « M. Keeley.»
- Voici maintemant un extrait abrégé du journal The Scientific Arena de septembre 1886. Il relate des expériences faites avec le moteur Keeley d’une force de 250 chevaux.
- « L’appareil dont il s’agit est exactement semblable à celui « dont nous avons déjà donné la description, mais la capacité « de la sphère est environ dix fois plus considérable, son « diamètre étant de un mètre vingt-cinq centimètres.
- « M. Keeley libéra d’abord la force éthérique de la façon « que nous avons décrite. Il en démontra la présence en « ouvrant la soupape d'où s’échappa la vapeur éthérique, « avec un bruit semblable à la vapeur d’eau à haute pression, « mais sans laisser de traces dans l’atmosphère.
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- < On répéta ensuite l'expérience du levier et du piston, de « façon à démontrer catégoriquement que la pression dépasse « 25,000 livres par pouce carré ; puis M. Keeley fit l’essai de « sa nouvelle machine.
- « La grande sphère en cuivre se mit en mouvement ; et la « vélocité en devint bientôt si grande, que le bâtiment entier « trembla et que tous les spectateurs coururent s’entasser « dans le coin le plus éloigné, de peur d’un accident.
- « Alors, M. Keeley modéra et augmenta plusieurs fois, à « volonté, la vélocité de la sphère et prouva par diverses « expériences que la force développée surpasse même celle « de 250 chevaux qu’il avait annoncée.
- < Il annonça qu’il comptait fixer cette machine sur une
- < plate-forme de locomotive et faire ainsi marcher un train de « Philadelphie jusqu’à New-York.»
- Le Lotus ajoute ; Pour faire pendant à ces deux comptes rendus, nous traduirons maintenant du Bristishmercan-tUe Gazette du 45 février 4887, une courte biographie de M. Keeley, qui fera connaître au lecteur la persévérance de cet homme extraordinaire.
- • M. Keeley est né en 1827, à Philadelphie ; il s’est « trouvé seul au monde et sans ressources à l’âge de seize « ans. Depuis son enfance, il fut poussé à étudier les relations « qui existent entre le son et la force ; et dès l’âge de treize « ans, il fit la première découverte qui devint le germe de ses
- < investigations postérieures.
- « De même que Newton fut conduit à la théorie de la « gravitation par la chute d’une pomme, de même que « Franklin fut amené par ses expériences avec un cerf-volant « à connaître les secrets de l’électricité atmosphérique, de « même la vibration des fenêtres et des cristaux en réponse à
- < certains accords musicaux, donna à M. Keeley la première « idée de sa grande théorie de la force vibratoire. Poursuivant « ses simples investigations, il trouva que certains accords « produisaient toujours une certaine vibration dans les objets « éloignés ; ce qui le mit sur la piste de sa grande découverte : «""c’est-à-dire de ce qu’il appelle l'accord de la masse de * tout corps matériel ; et c’est par ce moyen qu’il arrive à en a produire la désintégration. La première machine se compose « simplement d’un anneau en acier, avec trois cents pointes « du même métal, tournant dans une simple boîte.
- « Pendant plus de seize années, M. Keeley étudia sa « théorie, expérimentant dans deux milieux de densité diffé-« rente — l’air et l’eau — pour produire le changement « d’équilibre nécessaire. Mais il découvrit plus tard que l’air « seul donnait de meilleurs résultats et il parvint ainsi à une « grande simplification de son appareil...
- « Les pouvoirs extraordinaires que M. Keeley attribue à « cette nouvelle force, qui se trouve en dehors des théories « universellement acceptées sur la gravitation et la cohésion,
- « ont attiré sur l’inventeur les dénonciations vigoureuses des « hommes de science orthodoxes. Tous les inventeurs, surtout « en Amérique, ont toujours été accueillis avec la même « incrédulité. Rappelons-nous seulement Elias Howe et les t rires incrédules qui ont salué la première machine à « coudre...
- « En ce qui concerne l’utilité pratique de l’invention « M. Keeley vient de percer un trou de six mètres de profon-« deur sur un mètre cinquante de diamètre, dans le quartz « des Gatskill Mountains ; et l’opération n a duré que dix-« huit minutes.
- « L’expérience fut faite en présence de plusieurs ingénieurs « des mines ; et elle a été concluante.
- « Enfin, nous citerons, au long, le rapport de deux ingé-« nieurs experts, au sujet du Moteur Keeley. Ces honora-« blés ingénieurs occupent une haute position à Philadelphie « où ils font partie de l’Institut Franklin.
- « Ayant observé à plusieurs reprises les expériences de « M. Keeley, relatives à la production de sa force éthérique; « ayant examiné en détail l’appareil qu’il nomme libérateur, « et dont les diverses parties furent rassemblées et adaptées « immédiatement après notre examen ; ayant vu relier l’appa-« reil au récepteur et nous étant convaincus que la machine « entière ne contenait que de l’air atmosphérique à une « pression normale, nous déclarons avoir vu produire une « force, exerçant une pression de plus de 20,000 livres par « pouce carré, sans qu’il existât à cet effet d’autre agent que « la vibration de plusieurs diapasons à fourchette. 11 n’y avait « pas de communication possible entre l'appareil générateur « et une source extérieure de force. Il n’y eut pas de change-« ments thermométriques appréciables, soit au moment du « développement instantané de h force, soit au moment de sa « dissipation instantanée dans la chambre.
- « Etant forcés d’éliminer comme fadeurs, dans la produc-« tion de cette force, tous les agents connus, tels que :
- « chaleur, électricité,combustion chimique, etc., nous sommes « contraints d’en conclure que la force se développe de la « façon indiquée par M. Keeley; c’est-à-dire qu’elle résulte « de la désintégration de l’air contenu dans un appareil ; et « que ce changement produit par la vibration, détermine la « libération d’une vapeur ou d’un éther d’une extrême « ténuité.
- « Il est absurde de supposer que M Keeley emploie de « l’air comprimé ou toute autre force emmagasinée.
- « Nous avons vu, à différentes époques, les essais de « M. Keeley pour utiliser cette force comme puissance motrice a et d’après nos observations à ce sujet, nous croyons que les « obstacles qui empêchent encore son succès pratique avec les « locomotives, seront surmontés par l’inventeur.»
- « Signé : W. Barnett le Van « J.-H. Linville. »
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- La taxe sur les étrangers.— La commission de la taxe sur les étrangers s’est occupée, de la question des colporteurs marchands forains exerçant en France.
- M. Pradon, rapporteur, a démontré que, chez nous, il n’existait aucune garantie tandis que dans certains pays, la Suisse, par exemple, on a édicté des mesures qui permettent de percevoir les droits dus par ces colporteurs pour l’exercice de leur commerce, et qui, en même temps, assurent l’efficacité des mesures de police.
- A la suite de cet exposé, la commission a décidé de continuer ultérieurement l’étude de cette question et de préparer les disposition s à soumettre à la Chambre.
- La commission a reçu d’autre part, communication d’une lettre de M. Flourens, ministre des affaires étrangères, qui déclare contraire aux traités internationaux la proposition de M. Steenackers.
- Cette proposition tend à établir une taxe sur ceux qui emploient des étrangers à un titre quelconque. Le montant de la taxe serait de dix centimes par jour et par ouvrier travaillant à la journée. En ce qui concerne les domestiques, attachés à la personne, les commis et autres employés, payés au mois, à l'année ou à la commission, la taxe serait de 5 O/o des appointements, sans pouvoir être inférieure à vingt-cinq centimes par jour.
- Le ministre des affaires étrangères fait valoir contre l’adoption de cette proposition des considérations analogues à celles qui ont déjà été formulées par le gouvernement contre les propositions tendant soit à frapper d’une taxe de séjour tout étranger résidant en France, soit à frapper uniquement de cette taxe les ouvriers et employés de nationalité étrangère.
- Ces diverses propositions se heurtent à des difficultés d’ordre intérieur et diplomatique. Nous sommes liés, en effet, avec la plupart des nations européennes par des traités de commerce.
- Parmi ces traités, les uns, tels que ceux qui nous lient à l’Espagne, à l’Italie, â la Belgique, au Portugal, à la Suède et à la Norwège, nous interdisent de frapper d’aucune taxe les étrangers de ces nations.
- Les traités conclus avec l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Autriche-Hongrie, etc., et le traité de Francfort nous ont imposé la clause du traitement de la nation la plus favorisée et ,nous interdisent, en conséquence, d’établir sur les sujets anglais, autrichiens, hollandais ou allemands, des taxes dont nous ne pouvons frapper les sujets espagnols ou italiens.
- La proposition de M. Steenackers ne tend pas à l’établissement d’une taxe sur les étrangers, mais elle applique une taxe à tous ceux qui emploient des étrangers, qu’ils soient eux-mêmes Français ou étrangers,et, à ce titre, elle soulève des objections diplomatiques.
- Avant de statuer, la commission entendra M. Steenackers.
- L’extrême gauche s’est réunie. Elle a d’abord repris l’examen de la question, soulevée à la précédente séance par M. Gousset, celle de savoir s’il ne convenait pas de publier un manifeste pour faire connaître le programme du groupe.
- Cette idée a été combattue par divers membres, MM. Clé-menceau, Crémieux, Camille Dreyfus.
- » M. Clémenceau en particulier a dit que le programme de | l'extrême gauche était suffisamment connu et que ce qu’il fallait, c’était, non l’affirmer une fois de plus, mais s’efforcer d’en réaliser les parties essentielles en présentant et soutenant devant la Chambre, des projets de loi consacrant les diverses réformes démocratiques.
- Cette opinion a définitivement prévalu ; mais M. Camille Dreyfus a fait observer que l’action parlementaire ne suffisait pas, et il a demandé qu’on organisât la propagande radicale en province, jusque dans les plus petits centres, et que dans ce but on créât une commission d’organisation.
- Cette motion a été adoptée.
- Enfin le groupe a décidé, après avoir pris connaissance des pétitions qui lui avaient été adressées par des ouvriers français, d’adresser au président de la République des Etats-Unis un appel pour demander que la peine de mort prononcée contre les socialistes de Chicago ne soit pas appliquée.
- Deux dépêches identiques ont été,en conséquence,adressées au président des Etats-Unis, l’une par M. Barodet, président, au nom de l’extrême gauche, l’autre par M. Achard, comme doyen d’âge, au nom des députés de la Seine. Les signataires, « partisans de l’abolition de la peine de mort en matière politique », demandent a la vie sauve » pour les sept condamnés à mort de Chicago, « au nom de l’humanité et au nom de la solidarité qui existe entre les deux grandes républiques. »
- Les Instituteurs.— La Chambre a commencé, samedi, la discussion de l’important projet de loi sur « les dépenses ordinaires de l’instruction primaire publique et les traitements du personnel de ce service.»
- Voici en résumé l’économie de ce projet :
- Les traitements des instituteurs et des institutrices seraient augmentés, au moins dans l’avenir; les maîtres de nosécoles, fonctionnaires de l’Etat seraient payés par l’Etat.Aetuellement les revenus affectés aux dépenses obligatoires de l’instruction publique proviennent de six éléments : dons et legs, les 4 centimes spéciaux des communes,le prélèvement du cinquième sur les revenus communaux ordinaires, un prélèvement sur les quatre centimes spéciaux des départements, subventions ordinaires de l’Etat, subvention spéciale. Or, les 4 centimes communaux et les 4 centimes départementaux, ainsi que le prélèvement du cinquième seraient supprimés. Une perception de 8 centimes additionnels généraux leur est substituée, portant sur les quatre contributions directes.
- Le projet régie aussi les conditions de l’avancement des instituteurs et institutrices qui sont répartis en cinq classes. Il établit enfin une indemnité de résidence au profit de ces fonctionnaires qui exercent dans des localités où la population est dense, où les charges de la vie matérielle sont par suite fort lourdes.
- Simplification delà comptabilité publique relative à l’enseignement primaire, amélioration du sort des maîtres, tel est, en un mot, le double but du projet que la Chambre a commencé de discuter.
- La loi du 19 juillet 1875, actuellement en vigueur, avait fixé à 900 francs au minimum, à 1.200 francs au maximum le traitement des instituteurs et à 700 francs au minimum et à 900 francs au maximum le traitement des institutrices. Le projet en discussion assimile au contraire, les institutrices aux instituteurs. Ayant les mêmes fonctions pénibles, les un? et
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- les autres recevront même égalité de traitement.Les titulaires de la 5« classe toucheront 4.000 fr. ; ceux de la 4e, 1.200 ; ceux de la 3e, 1.500; ceux de la 2e, 1.800 ; ceux da la l1*, 2.000. Les stagiaires recevraient un traitement de 800 fr.
- Les indemnités de résidence seraient ainsi fixées : 100 fr. dans les localités dont la population agglomérée est de 1.000 à 3.000 habitants. 200 francs de 3.001 à 9.000, et ainsi de suite jusqu’à 800 fr. dans les communes de 100.000 habitants et au-dessus. Pour les stagiaires cette indemnité serait réduite de trois quarts.
- Il y a 36.000 communes en France; ce projet en laisse 33.000 de côté. Il met à l’écart ces 33.000 communes, sans leur demander aucune espèce d’indemnité de résidence. Ce sont toutes les communes rurales, les petites communes, les communes pauvres. Il reste 2.500 à 3.000 communes, les plus riches en même temps qne les plus populeuses, auxquelles on demande un sacrifice très minime. Les communes votent actuellement 8 millions de suppléments facultatifs ; or, le projet sur les indemnités de résidence n’entraînera pas une dépense supérieure au chiffre total de ces suppléments facultatifs.
- SUISSE
- Les élections suisses. — On télégraphie de Berne :
- Le résultat général des élections qui ont eu Heu au Conseil national ne modifie pas sensiblement la situation actuelle des partis. La plupart des députés actuels ont été réélus. H y a quelques ballottages.
- Dans le Tessin, la lutte a été ardente ; dans l’arrondissement de Lugano, deux radicaux ont été élus.
- A Genève, trois radicaux et deux démocrates, notamment M. Carteret, ont été élus.
- A Fribourg, les conservateurs l’ont emporté.
- A Berne, les candidats ouvriers ont subi un échec.
- L’opposition conservatrice a gagné quelques sièges.
- Sur les 148 élections au Conseil national, 444 donnent un résultat définitif. 98 des candidats élus appartiennent au groupe des démocrates-radicaux, 5 aux libéraux-conservateurs et au centre, et 11 au parti conservateur ultramontain.
- LA CRISE PRÉSIDENTIELLE
- ET LA RÉPUBLIQUE
- Ainsi que nous ne le pressentions que trop dans notre dernier numéro, la chambre s’est réunie et ce ne sont pas les questions sérieuses de finances, ni de protection du travail, qui ont pris le pas à l’ordre du jour. Nous pourrions citer tel projet de loi déposé depuis des années, qu’aucune commission ative n’a encore examiné, n’examinera revanche le scandale du jour, — le si les récentes aventures des indus-corations dataient de trois mois, per-rlerait plus depuis longtemps — est chambre et c’est autour de lui que
- J les stratèges parlementaires vont jouer serré, creuser des mines et contre-mines, faire donner leurs batteries.
- Nous n’en parlerions pas, les préoccupations qu’il soulève étant d’ordre trop personnel et inférieur pour mériter d’attirer l’attention, s’il ne se trouvait que cet incident, de nature purement scandaleuse, est à cette heure la grosse affaire de la session ; qu’il menace même de créer une complication politique d’où la République peut sortir sérieusement compromise, atteinte, non seulement dans son avenir, mais encore dans son existence présente, dans son existence d’aujourd’hui, sinon de demain...
- On verra quelle émotion profonde, légitime, règne dans certaines sphères politiques ; et pour peu qu'on se prenne à réfléchir : d’une part à la futilité du débat engagé, de l’autre au danger que ce débat mesquin menace de déchaîner sur la République, on retirera un enseignement précieux de cette complication lamentable... Heureux encore serions-nous, si cet enseignement se dégageait aussi pour ceux que la leçon corrigerait, et dirigerait dans une voie différente de celle qu’ils ont suivie jusqu’à ce jour.
- Voici les faits, nous en tirerons les conclusions après leur exposition rapide :
- Des révélations de la presse, vraies, ou fausses, ou exagérées, peu importe pour la leçon philosophique de l’affaire, ont signalé depuis un mois des malversations commises par de hau's fonctionnaires dans l’exercice du fisc, dans l’obtention des croix de la Légion d’Honneur qui seraient dues plutôt à l’intrigue qu’au mérite suivant les chroniqueurs attitrés des scandales.
- Gomme nous le disions dans le dernier numéro, ces faits sont d’une gravité considérable — non en raison même de leur importance spéciale, mais des vices organiques, profonds, qu’ils décèlent dans notre société contemporaine. Quelle que soit l’opinion qu’on professe en matière de distinctions honorifiques accordées à des citoyens, il est un fait hors de conteste, admis par tous, amis ou adversaires de ces distinctions : c’est qu'elles doivent être décernées au seul mérite. Leur attribution doit reposer sur des services rendus, non à tel ou tel gouvernement de rencontre qui passe, mais a la société. Il est très difficile d'obtenir une impartialité rigoureuse dans leur attribution, celle-ci étant faite par le gouvernement même, c’est-à-dire celui dont l’impartialité, dans l’ordre de choses actuel, laisse le plus à désirer,l’intrigue et le népo-
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- tisme étant aujourd’hui, si je puis m'exprimer | ainsi, irrépressibles. Cependant, la part faite aux | inégalités, aux choix arbitraires, dictés par des considérations politiques, il n’était venu à l’idée de personne, même des plus acharnés détracteurs de notre ordre social, qu’un commerce pouvait s’établir, basé sur des considérations d’intérêt matériel pures, et si un fait aussi grave était prouvé, il dénoterait que notre société contemporaine est en proie à un état morbide profond. Le trafic des distinctions honorifiques est la marque la plus sûre des civilisations décadentes. Là-dessus l’histoire répond que c’est aux pires temps historiques que ces faits se produisent. En Grèce, c’est après la défaite de la liberté, les victoires de Philippe et d’Alexandre, que la feuille de chêne est prodiguée après avoir été à Athènes, à Sparte et à Thèbes, la récompense toujours méritée du courage ou de la vertu. Il en est de même à Rome, où sous les Empereurs, la couronne de lauriers ceint le front des césarions, avant même qu’ils aient revêtu la prétexte, avant qu’ils aient atteint l’âge d’homme.
- Il convient donc d’éclairer d’une lumière crue les ombres que projette sur notre temps ta seule possibilité de faits semblables. L’indignation qui s’est emparée de tous suffirait à prouver que le mal n’est pas aussi irrémédiablement enraciné qu’on serait tenté de le croire, puisqu’on s’en indigne, que la conscience publique se soulève.
- A ces faits, d’autres non moins graves sont ajoutés. Il n’y a pas longtemps, M. Rouvier annonçait qu’on pourrait relever dans une proportion assez considérable les rentrées de nos impôts indirects toujours en déficit sur les prévisions budgétaires, rien qu’en réprimant la fraude. Le fisc actuel ne manque certes pas de moyens d’enquête, d’information, d’inquisition et de coercition. Si donc la fraude se produit sur une si large échelle, c’est qu’elle doit rencontrer dans les sphères gouvernementales un puissant appui qui la protège contre la souveraineté inquisitoriale de nos innombrables publicains modernes. A cet égard, on affirme — et le fait est assez vraisemblable,que les députés assiègent le ministère des finances de requêtes en faveur des fraudeurs. Cette circonstance est déplorable, mais en elle-même elle ne constitue qu’un fait malheureux, étant donné la situation dépendante de nos députés vis-à-vis de certains électeurs départementaux influents et les considérations matérielles auxquelles est souvent attachée leur réélection. Mais les faits de complaisance du fisc soumis ou à la veille d’être
- soumis à la chambre sont d’une nature exceptionnelle. Nos lecteurs les ont lus, ils nous dispenseront de retracer au long des incidents pénibles qu’il suffit d’indiquer. Ici, comme pour les distinctions, il s’agirait d’un trafic dû, non plus à des préoccupations électorales, mais à des préoccupations personnelles où la politique n’entre pour rien...
- Nous le répétons, tout cela est déplorable, ces incidents sont pénibles, ils attristent les honnêtes gens. Cependant, pour scandaleux qu’ils soient, même précisément à raison de leur caractère scandaleux, il convient qu’on sache à quoi s’en tenir, que justice soit faite.
- Ce sentiment à été également celui de la chambre, quand elle a décidé, en principe, la nomination d’une commission d’enquête qui serait chargée de rechercher la vérité sur les accusations de corruption étalées tout au long dans certains journaux.
- Malheureusement, — jusque là tout était bien — voici qui complique singulièrement la situation et donne à l’incident un caractère alarmant.
- C’est un réactionnaire, M. Gunéo d’Ornano, qui a proposé la nomination d’une commission d’enquête. L’extrême-gauche a voté l’enquête, malgré la nuance politique de son promoteur. Le raisonnement des radicaux et même des simples gauchers qui ont appuyé de leur vote la proposition Cunéo d’Ornano est irréprochable : Peu nous importe, disent-ils en substance, le but politique de dénigrement systématique que poursuit la Droite. De deux choses l’une : ou les administrations de la République, comme les administrations précédentes de la monarchie et de l’Empire recèlent des vices, ou nos administrations sont irréprochables. S’il y a des coupables, l’intérêt de la justice exige qu’ils soient punis, que le fer rouge soit appliqué sur la plaie de la corruption. Les monarchistes triompheront peut-être de cet étalage au grand jour de la corruption républicaine, du moins l’énergie que nous apporterons à la réprimer, à la poursuivre impitoyablement démontrera que les abus de ce genre si fréquents sous la monarchie et l’Empire, sont incompatibles avec l’existence d’un gouvernement républicain. — Ou bien, au contraire, ces abus n’existent pas et la République sera vengée du piège que les monarchistes lui tendaient. Dans les deux cas, il y a profit à ordonner l'enquête, soit pour réprimer, et aller au devant de l’accusation de complicité que la droite ne manquerait pas de formuler, soit pour laver nos
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- administrations des imputations calomnieuses qui -, continueraient à peser sur elles après comme devant.
- Nous le répétons, la majorité républicaine qui s’est groupée, indépendamment des voix de droite sur la proposition Cunéo, a raisonné fort juste et sagement agi en votant l’enquête en principe.
- Or, les membres de la commission n’étaient pas plutôt nommés, qu’aussitôt des bruits de dislocation gouvernementale ont couru. Il a été question de la démission de M. Grévy, atteint, selon quelques-uns, par ce vote dirigé contre une personne de sa famille. Aussitôt, tout le monde stupéfait de perdre la tête, de désespérer de l’avenir de la République, à la simple annonce d’une crise présidentielle.
- Nous n’avons pas à rechercher tout ce qu’il peut y avoir de bien ou mal fondé dans cette nouvelle. C’est assez quelle ait pu se produire pour mettre aussitôt les têtes à l’envers et menacer- la République d’une crise— à lui seul ce fait suffit pour montrer la triste situation que nous traversons.
- Quoi 1 lorsque la République existe depuis 16 ans, effective depuis seulement 10 ans, il est vrai, mais depuis 16 ans les vœux populaires n’ont cessé de s’affirmer en sa faveur, au point que la tentative monarchiste du 16 mai a piteusement échoué par une simple intervention du suffrage universel, malgré la puissance formidable pour le bâillonner dont disposait un gouvernement sans scrupule — Quoi ! dis je, après seize ans d’un gouvernement républicain, il suffit d’un incident de personnes comme celui-là, pour faire craindre un bouleversement politique? Que serait-ce donc, si aujourd’hui, comme en 1877, un ministère réactionnaire, ayant à sa tête un réactionnaire avéré occupait le pouvoir ?
- Lorsque les réactionnaires reprochent à la république l’instabilité de ses ministères, les républicains gouvernementaux qui ne pensent pas à préciser la différence sociale qu’il y a entre la République et la monarchie parce que jusqu’à ce jour, ils n’ont rien tenté pour différencier l’une de l’autre, invoquent en faveur de la République le calme et la tranquillité dans lesquels s’opère la transmission des pouvoirs. En monarchie, disent-ils, au xixe siècle, l’ordre repose sur le monarque et quand celui-ci vieillit, les anxiétés viennent assiéger la nation sur la possibilité d’une transmission régulière qu’on n’a encore vu opérer qu’une seule fois sous la Restauration, de Louis XVIII à Charles X. C’est le seul exemple, en effet, d’un roi de
- I France, transmettant, après 92, la couronne à son successeur légitime. On peut donc dire que la monarchie, loin d’être la stabilité, est au contraire l’instabilité, la Révolution en permanence.
- La République, au contraire, prévient les violences, assure l’ordre au sein même de l’instabilité. Un ministère doit-il céder la place à un autre, la transmission s’opère sans trouble, le plus naturellement du monde. De même pour le renouvellement présidentiel. Quand le premier magistrat de la République a cessé d’être en harmonie avec les vœux de la majorité nationale, on procède à son remplacement et tout est dit.
- Cette succession pacifique des hommes de pouvoir est assurément un grand bien. Mais d’où vient alors le désarroi qui s’est emparé tout à coup de nos hommes politiques à l'idée du départ deM. Grévy?A cette nouvelle, les hommes politiques les plus extrêmes se sont rapprochés,des pourparlers s’engagent, et dans toute la presse républicaine le mot d’ordre est le même : une crise présidentielle serait fatale à la République, La commission d’initiative nommée pour se prononcer sur l’opportunité d’une enquête lui est entièrement favorable, mais on annonce que la chambre revenant sur sa décision songe à l’empêcher, qu’une réunion des bureaux de tous les républicains provoquée par M. Glémenceau, se tiendra, au cours de laquelle seront jetées les bases d’une concentration républicaine, arrêtée la conduite à tenir pour fermer la crise funeste à la République qu’ouvrirait la démission de M. Grévy. D’autres journaux demandent qu’à cette réunion des bureaux des groupes, succède celle des groupes eux-mêmes. Bref la majorité républicaine de toutes nuances est au comble de l’indécision et du désarroi.
- Ainsi donc, voilà que sous la République se produisent les mêmes troubles, les mêmes anxiétés que sous la monarchie. La prévision du départ prochain de M. Grévy, départ, à son âge, toujours éventuel, qu’il donne sa démission ou non, reproduit les mêmes incidents que la fin prochaine d’un roi en monarchie!..
- Quel enseignement à tirer de cet état de chosesl
- M. Clémenceau alarmé aurait, assure-t-on, fait des démarches auprès de M. Jules Ferry qui aurait répondu à ses avances. Si ces deux ennemis politiques ont trouvé le temps, au milieu des intrigues de toute nature dont les fils se croisent autour d’eux, de réfléchir et de méditer sur la situation actuelle, sur les causes qui les avaient fait se com-* battre et ont amené leur rapprochement, auront-ils
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- assez de sens philosophique pour comprendre combien ce qui arrive est déplorable et surtout pour s’avouer qu’ils sont, en raison de leur influence grande, responsables en partie des difficultés existantes.
- Sous la République, comme sous la monarchie, les passions publiques n’ont été excitées que contre les personnes, jamais contre les choses. Nos parlementaires républicains n’ont même pas donné l’exemple des oppositions fécondes et salutaires qui ont toujours marqué dans les annales parlementaires de la royauté. 11 y a deux ou trois ans à peine que M. Glémenceau criait à ce M. Jules Ferry, avec lequel il se retrouve aujourd’hui: Je ne vois pas en vous des ministres, mais des accusés... Et ces hommes parlent de faire la concentration républicaine ? La concentration de quoi ? des députés, oui ; mais du peuple, qui gémit sous le même joug, en proie aux mêmes charges, à la même misère accablante, croient-ils qu’ils feront aisément la concentration de celui-ci autour de la République, si malheureusement, découragé parle spectacle de ce qui se passe, il se désintéresse delà forme gouvernementale qui ne lui a rien donné ; qui n’a soulagé aucune de ses souffrances, porté remède à aucun de ses malaises ?
- La perspective seule d’une crise présidentielle suffit à jeter le pays dans l’inquiétude et à troubler profondément la sphère législative. Il se produit donc en République le même phénomène qu’en monarchie et l’avantage que la République présen te sur celle-là disparaît !
- Hélas ! c’est que la République, jusqu’à ce jour, a été une monarchie sans monarque, une royauté sans roi. Sous la République, le parlementarisme a suivi les mêmes errements, a fait montre de la même stérilité que sous la monarchie. Voilà pourquoi une crise présidentielle peut faire douter de l’avenir et de la stabilité de la République.
- Si,à cette heure, les projets sérieux, les réformes urgentes étaient à l’ordre du jour de la Chambre, les scandales pourraient être réprimés avec vigueur sans avoir à craindre la désagrégation présidentielle ou législative. En cas de l’uiie ou de l’autre, la masse populaire plus préoccupée des résultats sociaux à atteindre que des révélations scandaleuses à apprendre, seraient pour la République une base inébranlable.
- Mais il n’y a rien à l’ordre du jour de la Chambre. Pour la quatrième ou cinquième fois, on va être réduit à voter des douzièmes provisoires, le budget ne pouvant être discuté en temps utile.
- Quelle discussion et quelles réformes attendre ensuite après cela. Donc, à l’horizon, pas de réformes, pas de programme, pas d’autre préoccupation publique possible que les préoccupations malsaines du jour...
- Il y a là un symptôme bien triste, une manifestation lamentable d’un état de choses qui ne l’est pas moins. Les monarchistes ne manqueront pas de l’exploiter contre la République. Nous voulons croire, cependant, malgré tout que celle-ci n’est pas en danger. Mais pour prévenir les troubles et les crises de la nature de celle que nous traversons, qu’on se hâte d’abandonner les stérilisantes questions de personnes pour les questions fécondes de réformes sociales.
- C’est le seul moyen de consolider la République et d’établir la paix à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur, toujours menaçant, dès qu’une complication intérieure s’élève, mettant en péril la Liberté et la République.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La liberté du travail et de toute activité humaine.
- U Etat doit encourager l’activité productive des citoyens, par de sages moyens ; mais il doit en même temps donner, par de sages institutions, les moyens d’employer et d’utiliser toutes les productions de l'activité nationale, afin d'éviter les encombrements.
- LA CONVERSION
- Nous publions ci-dessous, in-extenso, le texte complet du projet de loi présenté par le gouvernement pour la conversion.
- Sans qu’on l’avoue, l’équilibre budgétaire, cette année, tient à l’adoption de ce projet. Nous y reviendrons donc, la prétendue conversion opérée constituant purement et simplement un impôt déguisé.
- Voici le texte de ce document :
- EXPOSÉ DES MOTIFS
- Messieurs,
- En déposant le budget rectifié de l’année 1888, le gouver-I nement avait annoncé que le budget des dépenses imputées | sur ressources extraordinaires ferait l’objet de propositions spéciales qui seraient présentées aux Chambres dès leur rentrée.
- Nous avions a pourvoir aux dépenses nécessitées par le soin de notre défense nationale, sans modifier en rien l’éco-
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- nomie du bndget ordinaire, c’est-à-dire recourir soit à une augmentation d’impôts, soit à uue émission de rentes ou obligations du Trésor venant aggraver les charges du bud-get.
- C’est dans ce but que nous vous demandons l’autorisation de procéder, conformément aux dispositions du présent projet de loi, au remboursement des rentes 4 1/2 0/0 (ancien fonds), et 4 0/0 inscrites au Grand-Livre de la dette publique ou à leur conversion en rentes à 3 0/0.
- Nous estimons que, dans la situation actuelle du crédit public, cette opération lie peut avoir que des avantages.
- Tandis que notre 3 0/0 perpétuel se capitalise couramment à un taux de 3.65 à 3.70 0/0, le 4 1/20/0 ancien voit son taux de capitalisation monter à 4.36 0/0 environ. Le maintien d’un tel écart est inadmissible.
- Le juste respect des droits des rentiers n’implique pas que l’Etat paye plus qu’il ne doit. Il se rendrait coupable envers la masse des contribuables, s’il ne savait pas mettre à profit l’amélioration du crédit public pour alléger conformément aux contrats d’emprunts, les charges de la dette.
- Au moment où la politique des économies est dans les vœux de tous, l’opinion ne comprendrait pas que l’État négligeât une mesure aussi naturelle et aussi légitime. Les cours des rentes 4 1/2 0/0 et 4 0/0 indiquent, au surplus , eux-mêmes combien elle entre dans les prévisions des rentiers.
- Il ne faut pas perdre de vue, en outre, que, dans les circonstances actuel les,l’État a plus que jamais le devoir de réagir contre toutes les causes qui peuvent contribuer à fausser et à renchérir le loyer de l’argent.
- Vous savez quelle dépréciation a subie, dans ces dernières années, la propriété foncière et en particulier la propriété agricole sous l’influence de causes complexes, au premier rang desquelles il faut placer le perfectionnement des voies de communication et le développement des moyens de transport.
- S’il est résulté de cet état de choses et de l’abaissement des prix qui en a été la conséquence, de grandes facilités d’existence pour nos populations laborieuses, les inconvénients qu’il présente, d’autre part, ne peuvent être méconnus de ceux qui ont souci du relèvement de la fortune nationale et du progrès de nos institutions républicaines. Aussi l’intervention de l’État est-elle absolument justifiée lorsque, pour parer à ces inconvénients, il s’efforce de supprimer les obstacles qui s’opposent à la libre circulation des capitaux, à la diffusion du crédit,à l’abaissement du taux de l’intérêt. Il manquerait à ce devoir en laissant circuler sur le marché des titres mobiliers des rentes, que leur type condamne à des cours avilis.
- Nous vous proposons donc, messieurs, de ne pas attendre davantage pour procéder à la conversion de la rente 4 1/2 0/0 (ancien fonds), et de la rente 4 0/0 ; quant au 4 1/2 nouveau, il échappe, pendant quelques années encore, vous le savez, à tout projet de remboursement obligatoire.
- I L’opération que nous vous proposons d’autoriser se présente de la façon suivante :
- Les porteurs des rentes 4 1/2 0/0 (ancien fonds/ et 4 0/0 ont le choix entre trois situations.
- Ils peuvent :
- Soit réclamer le remboursement de leurs rentes au pair, en espèces, c’est-à-dire 100 par 4 fr. 50 de rentes 41/2 0/0, et par 4 fr. de rente 4 0/0 ;
- Soit recevoir ce remboursement en rentes nouvelles 3 0/0 calculées au cours qui sera ultérieurement fixé par décret ;
- Soit, enfin, s’assurer le maintien de leurs arrérages actuels moyennant, d’une part l’échange de leurs titres, comme dans le cas précédent, et, d’autre part, le payement du supplément de rentes 3 0/0 destiné à parfaire leur ancien revenu. Ce payement serait d’ailleurs échelonné de manière à donner aux rentiers toutes facilités pour se libérer.
- Le produit de l’opération sera supérieur au montant des crédits à ouvrir au budget extraordinaire de 1888. Le surplus restera disponible.
- Nous n’avons pas hésité à proposer la substitution de rentes
- 3 0/0 aux rentes remboursées ou converties. La création d’un fonds nouveau nous a paru devoir être écartée, le nombre et la variété des engagements du Trésor ayant été fréquemment l’objet de justes critiques. En faisant disparaître deux types de nos fonds d’État, la combinaison que nous avons l’honneur de vous soumettre réalise un progrès marqué dans le sens de l’unification de notre dette publique. Elle présente, tant au point de vue de la simplification administrative que du développement de notre crédit, des avantages manifestes.
- En conséquence nous avons l’honneur de soumettre à vos délibérations le projet de loi dont la teneur suit :
- PROJET DE LOI
- Le président de la République française.
- Décrète :
- Le projet de loi dontla teneur suit sera présenté à la Chambre des députés par le ministre des finances chargé d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion.
- Article premier. Le ministre des finances est autorisé :
- i° A inscrire au Grand Livre de la Dette publique et à aliéner au mieux des intérêts du Trésor une somme de 37,632,997 francs de rente 3 0/0 portant jouissance du l*r janvier 1888 ;
- 2° A rembourser, à raison de 100 francs par 4 fr. 50 de rente 4 1/2 0/0 ou par 4 francs de rentes 4 0/0, les rentes
- 4 1/2 0/0 (ancien fonds) et les rentes 4 0/0 inscrites au Grand Livre de la Dette publique.
- Art. 2. Dans l’attribution des rentes 3 0/0 à aliéner en exécution de l’art. 1er ci-dessus, un droit de préférence sera réservé aux détenteurs des rentes dont le remboursement est autorisé par le même article.
- Ce droit de préférence pourra être exercé par le détenteur
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- de titres de rente 4 1/2 0/0 (ancien fonds) ou de rente 4 0/0 :
- Soit jusqu’à concurrence seulement de la rente 3 0/0 à laquelle lui donne droit le taux de conversion fixé par un décret, en échange des rentes 4 1/2 0/0 ou 4 0/0 dont il est détenteur ;
- Soit, en outre, pour une somme de rente 3 0/0 égale au montant de la réduction que sa rente a subie par le fait de la conversion.
- Art. 3. Tout propriétaire de rente 41/2 0/0 (ancien fonds) ou de rente 4 0/0, qui, dans un délai de dix jours à courir de l’époque qui sera fixé dans un décret, n’aura pas demandé le remboursement efteetif, ou fait connaître son intention de souscrire l’intégalité de la rente à laquelle il a droit en vertu de l’article précédent, sera considéré comme exerçant, son droit de préférence jusqu’à concurrence de la rente à laquelle lui donne droit le taux fixé pour la conversion.
- Art. 4r Les rentes non converties continueront à porter intérêt jusqu’à la date fixée pour leur remboursement.
- Cette date ne pourra pas dépasser, pour la France, la Corse et l’Algérie, le 22 décembre 1887.
- Art. 5. Les rentes converties jouiront des intérêts à 41/2 0/0 ou 4 0/0, jusqu’au 31 décembre 1887 inclusivement.
- Art. 6. Les conditions dans lesquelles s’effectueront le remboursement et la conversion des rentes 4 1/2 0/0 /ancien fonds) et des rentes 4 0/0, la délivrance aux ayants droit, promesses de rente 3 0/0 au porteur, pour les fractions de rente non-inscriptible ou le remboursement en capital de ces mêmes fractions, et l’aliénation des rentes 3 0/0 prévue par la présente loi, seront déterminées par décrets du président de la République.
- Art. 7. En ce qui concerne les propriétaires de rente qui n’ont pas la libre et complète administration de leurs biens, l’acceptation de la conversion sera assimilée à un acte de simple administration et sera dispensée d’autorisation spéciale et de toute autre formalité judiciaire.
- Les tuteurs,curateurs et administrateurs pourront,nonobstant toute disposition contraire, et notamment par dérogation à l’article 5 de la loi du 27 février 1880, recevoir et aliéner ultérieurement sans autorisation, les promesses de rente au porteur, représentatives des fractions de franc non inscripti-bles résultant de la conversion des rentes appartenant aux incapables qu’ils représentent.
- Art. 8. Pour les rentes grevées d’usufruit, la)demande de remboursement doit être faite par le nu propriétaire et l’usufruitier conjointement. Si elle est faite par l’un d’eux seulement, le Trésor sera valablement libéré en déposant à la Caisse des dépôts et consignations le capital de la reute.
- Il en sera de même en ce qui concerne le remboursement des sommes représentant les fractions de franc non-inscripti-blès résultant de la conversion des rentes grevées d’usufruit, Si la quittance de ces sommes n’est pas donnée à la fois par le nii-nrnnriétaire et nar l'usufruitier.
- Si ce dépôt résulte du fait de l’usufruitier, celui-ci n’aura droit, jusqu’à l’emploi, qu’aux intérêts que la caisse est dans l’usage de servir ; s’il résulte du fait du nu-propriétaire, ce dernier sera tenu de bonifier à l’usufruitier la différence entre le taux des intérêts payés et celui qui serait résulté de la conversion. Toutefois, il n’est porté aucune atteinte aux stipulations particulières qui règlent les droits du nu-propriétaire et de l’usufruitier.
- Art. 9. Tous titres et expéditions à produire pour la conversion des rentes 41/2 0/0 et 4 0/0, pourvu que cette destination y soit exprimée et en tant qu’ils serviront uniquement aux opérations nécessitées par la présente loi, seront visées par timbre et enregistrés gratis.
- Art. 10. Le ministre des finances pourra passer avec la Banque de France des conventions destinées à faciliter les opérations prévues par la présente loi. Les avances faites en vertu de cette disposition devront être remboursées, au plus tard, à la date du 31 décembre 1888.
- Art. 11. Il est ouvert au ministre des finances, au titre de l’exercice 1888, un crédit de 9,408,249 fr. 25 applicable au payement d’un trimestre d’intérêt aux porteurs de rentes de 41/2 0/0 ou 4 0/0 remboursées ou converties.
- Les payements faits antérieurement au 31 décembre 1887 aux porteurs de rentes dont le remboursement aurait été demandé, seront provisoirement portés à un compte de trésorerie et régularisés ultérieurement par une imputation sur le crédit budgétaire ouvert au présent article.
- Les intérêts complémentaires payés aux porteurs de rentes remboursées ou converties, lesquels ne pourront dépasser la somme de 1,040,000 francs, seront imputés sur le produit de l’opération.
- Art. 12. Sur le produit de l’opération à l’emploi duquel il sera pourvu par la loi de finances, seront également prélevés les dépenses matérielles et les frais de toute nature, qui ne pourront excéder la somme de 4 millions.
- Art. 13. Le ministre des finances rendra compte des opérations autorisées par la présente loi, au moyen d’un rapport adressé au président de 1e République, et distribué au Sénat et à la Chambre des déput és.
- Fait à Paris, le 25 octobre 1887.
- Le Camp d’Agramant.
- Sous ce titre, M. Henry Maret publie dans le Radical un étincelant article où il résume la situation vraiment ridicule, créée par les dissensions des partis politiques actuels, en proie à de mesquines intrigues de couloirs.
- Nous croyons être agréable aux iecteurs du Devoir en le donnant ici:
- Ce qui caractérise le gâchis où nous nous trouvons, c’est que personne ne sait précisément ce dont il se compose.
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- On se souvient de la scène du Barbier, où il y a un secret que tout le monde connaît ; ici c’est le contraire, et nul n’en est.
- Notre ami Auguste Vacquerie, prouvant une fois de plus que le talent littéraire ne nuit pas à la perspicacité politique, a fait, il y a deux jours, un brillant historique des contradictions de partis qui nous ont amenés où nous sommes. Il est certain que, depuis le commencement, chacun à l’air de combattre sa propre opinion et de taper de toutes ses forces sur ses propres amis. C’est la mêlée de Don Quichotte dans l’hôtellerie.
- Tout d’abord c’est un employé supérieur de la guerre, qui est sur la sellette. Gredin de Ferron, disent ceux-ci. Pardon, disent ceux-là, l’homme n’est pas de Ferron, il est de Boulanger. C’est différent ; alors il est pur comme l’œil ; et Ferron est gredin tout de même, parce qu’il devait le laisser tranquille. Puis, voici l’affaire Wilson. Ah ! le misérable ! Et toute une troupe part en guerre, décochant contre le trop fameux gendre ses dards les plus aigus. Soudain,elle s’arrête, fait volte-face, et dit : « Cela, ce doit être un coup Ferry.» Mais, messieurs, c’est vous-mêmes. Il n’importe, nous ne savons comment cela s’est fait, mais c’est un coup Ferry.
- Puis, un droitier se lève; on vote l’enquête d’acclamation. Chose étrange, depuis six mois on dit que la Droite est l’alliée du ministère, et les votes de la Droite se rencontrent avec les votes des radicaux, et le ministère est de l’autre côté. Parbleu! le côté Ferry, comme autrefois ! Mais non, puisque le coup Ferry est avec la Droite contre l’Elysée ! Mais alors, le ministère n’est donc plus avec Ferry, et c’est donc l’Extréme-Gauche qui est ferryste ! C’est à se faire venir deux ou trois mille cheveux blancs, et à se briser le front contre la muraille !
- Ce n’est pas fini. Un homme circule, et dit : « Il ne faudrait pas faire cette enquête, qui est le coup Ferry.» Quel est cet homme? C’est Ferry. Clémenceau lui dit : « N’est-ce pas que cette enquête est dangereuse ? Elle peut faire réussir le plan d’un nommé Ferry. » Et Ferry répond : « Vous avez raison ; il n’en faut à aucun prix. » Et il va y avoir une grande réunion de tous les hommes qui sont de l’affaire pour l’empêcher de réussir.
- N’essayez pas de comprendre, vous deviendriez fou, et alors on serait capable de vous nommer député. Si l’enquête est repoussée par les ferrystes,c’est donc que ce n’était pas un coup ferryste, et alors pourquoi ne pas la faire? On vote pour Ferry contre Ferry, pour Rouvier contre Rouvier, pour Grévy contre Grévy, on appuie Cunéo qu’on insulte, Clémenceau blâme des frères siamois qui attaquaient Wilson, l’un reste contre, l’autre tourne pour ; quelques-uns insinuent qu’on pourrait peut-être faire l’enquête sans la faire, ou la faire en ne la faisant pas, ou ne la pas faire en la faisant ; de temps en temps un farceur crie : Vive Boulanger ! C’est ce
- qu’il y a de plus clair, et cependant lui-même ne sait pas pourquoi, et personne n’y comprend rien.
- « Ainsi le muletier frappait sur Sancho, Sancho sur Mari-tornes, Maritorne sur lui, et l’hôte sur Maritorne ; et tout cela si dru et si menu, qu’on eût dit qu’ils appréhendaient que le temps leur manquât.
- « Cependant don Cunéo mit l’épée à la main et attaqua vigoureusement ; Grévy, voyant la bataille mêlée, se désespérait au milieu de ses gens, leur criant qu’ils le laissaient aller ; Freppel se tuait de crier pour faire cesser le désordre, mais on ne pouvait l’entendre ; Rouvier criait les hauts cris ; Flourens était tout en larmes, et Goblet paraissait enragé , les radicaux gourmaient Clémenceau, et les ferrystes rouaient Ferry de coups ; Spuller tenait sous lui Wilson et le foulait aux pieds, et Cassagnac frappait en gros, tantôt sur l’un, tantôt sur 1 autre, pendant que Floquet ne cessait de crier au secours, de telle sorte qu’en toute l’iiôtellerie parlementaire ce n’étaient que cris, que pleurs, que hurlements, que gour-mades, coups d’épée, coups de poing, que trouble et confusion.
- « Ne v«us ai-je pas dit, messieurs, s’écria Don Quichotte, que ce château est enchanté, et que quelque légion de diables y fait sa demeure ? Pour confirmer ce queje vous dis, je veux que vous voyez de vos propres yeux que la discorde du camp d'Agramant s’est fourrée parmi nous autres ; voyez comme on combat, là pour l’épée, ici pour un cheval, d’un autre côté pour l’aigle, ailleurs pour un armet ; et qu’enfin nous combattons tous sans nous entendre, et sans distinguer les amis d’avec les ennemis Approchez donc, monsieur l’auditeur, et vous, monsieur le curé ; que l’un représente le roi d’Agra-mant, et l’autre le roi Sobrin, et tâchez de nous mettre tous en paix ; car, devant Dieu, c’est une chose trop honteuse que tant de gens de conséquence que nous sommes ici,s’entretuent pour des choses de si peu d’importance »
- Henry Maret.
- L’ESPRIT ANGLAIS
- Dans la Bourgeoisie.
- A un grand dîner, Swift est le sujet de la conversation générale ; au moment où les dames se retirent, l’une d’elles demande à sa voisine :
- — Quel est donc ce docteur Swift? Puis-je l’inviter à mes soirées ?
- — Pas précisément.
- — Ah ! tiens, et pourquoi donc ?
- — C’est parce qu’il a fait une chose, il y a quelques années, qui l’empêche absolument de paraître dans aucune société !
- — Mon Dieu ! qu’a-t-il donc fait?
- — 11 est mort il y a près de cent ans.
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- Un novice, qui assiste à une course pour la première j fois :
- — Je ne vois pas pourquoi les jockeys regardent à u n quart de seconde de plus ou de moins lorsque la course finit, puisqu’ils font presque toujours attendre le public au moins une demi-heure.
- Une Cliente (au garçon du boulanger). — Est-ce que votre pain est frais et léger ?
- Le garçon (confidentiellement). — Oh ! pour être léger, il est léger, il ne pèse que dix onces à la livre.
- Le Père. — Johnny, quel est, dans votre classe, l’écolier le plus paresseux ?
- Johnny. — Je ne sais pas.
- Le père. — Menteur ! Quand les autres sont en train d’écrire ou d’apprendre leurs leçons, quel est celui d’entre vous qui reste les bras croisés, à regarder les autres?
- Johnny. — Le professeur.
- Fitz Brown, indigné. — Monsieur, vous n’avez point tenu votre promesse !
- Robinson, complaisamment. — Oh! qu’à cela ne tienne, je puis vous en faire une autre.
- On demandait un jour à un journaliste qui avait échoué dans la carrière ;
- — Et maintenant qu’allez-vous faire?
- — Je vais faire des conférences sur le succès du journalisme.
- Oh ! chérie, murmurait, langoureusement un jeune homme, en tombant aux pieds de son adorée, devinerez-vous jamais ce qui de toutes choses est le plus près de mon cœur ?
- •Elle, avec une douceur exquise. — Oh ! c’est chose difficile ! Cependant, par le froid qu’il fait, je croirais volontiers que c’est votre gilet de flanelle.
- Elle avait l’esprit trop pratique, l’engagement fut rompu.
- Lui. — Pour l’anniversaire de votre naissance, je vais vous faire cadeau d’un bracelet. Le désirez-vo us en or ou en argent ?
- Elle. — (Silence)...
- Lui. — Eh bien!...
- Elle. — (Point de réponse encore)..,
- Lui. — Quoi 1 ne m’entendez-vous pas ? en or ou en argent ?
- Elle. — Ne savez-vous pas, mon ami, que si la parole est d’argent le silence est d’or.
- Cela doit être un métier bien ingrat que d’écrire ponr la presse, disait un jour une dame à un jeune homme.
- —- Oh ! non, répondit-il. Presque tous les écrits que j’envoie me sont retournés avec des remerciments.
- PALOMO
- (Suite)
- C’est Palomo, mon maréchal, le héros de Rézonville,ajouta Rigolot avec fierté ; c’est l’enfant du régiment.
- Viens, mon brave, viens que je te complimente !
- Le trompette s’empressa de prendre l’animal et de le hisser à la portée de son chef supérieur.
- Le maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta, caressa Palomo avec tendresse et lui donna un morceau de sucre, ce qui valut à l’ami du capitaine Vidal une nouvelle ovation de la part des soldats du régiment.
- Il avait neigé depuis deux jours. La bataille avait été rude et désastreuse. Le sol était jonché de cadavres â moitié couverts par la neige.
- L’épais manteau dont les éléments avaient couvert la contrée était sillonné de taches rougeâtres, — des taches de sang humain, — qui faisaient ressortir sa blancheur immaculée.
- L’armée française s’était retirée décimée.
- Chacun songeait avec tristesse aux événements de la veille.
- Assis près d’un grand feu de bois, on racontait avec désespoir ce qui s’était passé dans une ferme abandonnée, lorque la porte s’ouvrit avec fracas.
- « Ah ! c’est toi, mon pauvre Palomo, dit Rigolot, voyant apparaître son ami, toi aussi, tu t’es bien défendu ; la blessure que tu as à la patte l’indique, mais cette fois-ci, pas de drapeau, mon bon. Ce n’est pas fête tous les jours ; mais ne te décourage pas, demain la journée sera plus heureuse. Après la pluie, le beau temps, et le rire suit toujours les pleurs. »
- Palomo sembla ne prêter aucune attention à l’exorde du trompette ; il regardait le Parisien d’un œil attristé et voyant que celui-ci ne le comprenait pas, il se traîna d’un air suppliant, en regardant tour à tour chacun des assistants.
- « Qu’as-tu ? faim peut-être » et Rigolot lui donna un peu de pain et de lard, que le chien refusa d’un geste dédaigneux. Alors, poussant des gémissements, il prit le trompette par un bord de sa capote et se dirigea vers la porte, en l’invitant du regardé les suivre.
- « Tu veux que je sorte ?... mais pourquoi faire ? »
- Palomo poussa une plainte.
- « Mille millions de tonnerre ! je comprends : il est arrivé malheur au capitaine ! s’écria le Parisien.
- — Cela se peut, nous ne l’avons pas vu depuis hier avant le combat »
- La noble bête fit entendre un cri plus plaintif encore,
- « C’est cela ! cré nom ! Et tu viens pour que nous allions à sa recherche ? »
- L’animal l’attira de nouveau vers la porte en remuant la queue.
- a Allons-y. »
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- Après avoir attaché un morceau de toile blanche sur un bâton en guise de drapeau parlementaire, le trompette suivit Palomo, accompagné de ses camarades, qui se mirent à la recherche de leur capitaine sans souffler mot et sans regretter le feu bienfaisant.
- La queue entre les jambes,le museau bas,l’intelligente bête marchait en éclaireur.
- Arrivés sur le champ de bataille, on se mit à examiner les corps ensevelis sous la neige.
- Lorsque Palomo, qui était le chercheur le plus actif, reconnaissait un uniforme ennemi, il détournait la tête et s’éloignait I avec tristesse.
- Les recherches duraient depuis plus de deux heures, et rien n’avait été trouvé qui pût donner d’indices sur ce qu’était devenu le capitaine Vidal.
- Le froid et la fatigue ajoutaient encore au découragement des explorateurs.
- « Rien... toujours rien, tu le vois, Palomo, dit le Parisien ; le capitaine est dans une ambulance ou fait prisonnier.
- Le chien baissa tristement la tête.
- « Le froid m’a gagné jusqu’aux os ; allons, rentrons à la ferme, demain nous apprendrons peut-être quelque chose. »
- Palomo regarda le trompette d’un air de reproche et lui tourna le dos.
- « Tu te fâches ? tant pis pour toi ; cherche tout seul si tu veux.
- L’animal dévoué s’éloigna.
- « Et bien non, nom d’un petit homme ! tu me donnes du courage ; il ne sera pas dit qu’un chien a été plus ferme que Rigolot ; allons jusqu’au bout » et le Parisien invita ses compagnons à continuer les recherches.
- Palomo s’était séparé du groupe ; soudain il s’arrêta, flaira le sol, huma l’air et, marchant tout droit,se dirigea le museau sur la neige, où ses pattes enfonçaient à moitié, vers un amas de branches qui se trouvait à une trentaine de mètres plus loin.
- La brave bête s’arrêta au pied d’une sorte de monticule et se mit à flairer, puis écarta précipitamment la neige avec ses deux pattes de devant.
- Bientôt un morceau d’étoffe bleue fut découvert, puis un morceau d’étoffe rouge, puis le corps d’un officier français, l’épée à la main, la poitrine décorée de la croix de la Légion d’honneur et la tête fracassée par les balles.
- Palomo lécha le visage du mort, puis il se mit a aboyer de toutes ses forces pour appeler le trompette et les soldats vers lui.
- « Palomo l’a trouvé ! s’écria Rigolot.
- — C’est bien lui, c’est notre pauvre capitaine Vidal mort ! » José de Campos.
- (A suivre)
- Association dn Familistère de Guise Mouvement des Assurances Mutuelles.
- PENDANT LE MOIS DE SEPTEMBRE 1887.
- Assurance contre la Maladie
- Section des hommes
- Recettes................................. 2.904f20
- Dépenses............................. 1.947 20
- Excédant de recettes sur les dépenses . . . 957 »»
- Section des Dames
- Recettes............................. 577 50
- Dépenses............................. 262 50
- Excédant de recettes sur les dépepses . . . 315 » »
- Assurance des Pensions
- Recettes............................. 5.603f 29
- Dépenses :
- Pensions.................... 2.568 60
- Nécessaire à la subsistance. . . 946 75
- Allocations temporaires :
- 8 Retraites provisoires 467 »»
- Allocations statutaires aux malades .... 446 32 Allocations extra-statutaires, veuves, etc . . 255 »»
- Allocations aux familles des Réservistes 535 50 Divers, appointements, médecins pharmaciens, etc............... 341 80 5.260 97
- Excédant de recettes sur les dépenses . . . 342 32
- Caisse de Pharmacie
- Recettes............................. 518f 80
- Dépenses............................. 469 15
- Excédant de recettes sur les dépenses . . . 49 65
- RÉSUMÉ
- Montant des Recettes de septembre .... 9.603 79 » des Dépenses » ... . 7.939 82
- Excédant de recettes sur les dépenses ... 1.663 97
- ------------------------ » ♦ » ——--------------
- Etat civil du Familistère
- Semaine du 24 au 30 Octobre 1887. Naissances
- Le 25 octobre de Macaigne Lucile-Emilienne, fille de Ma-caigne Louis et de Braconnier Lucie.
- Le 26 octobre, de Prez Paul, fils de Prez Jules et de Joseph Elise.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- 868 32
- nuise. — Imo. B a ré.
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- 11" Année,Tome 11.-N'479 Le numéro hebdomadaire W c. Dimanche 13 Novembre 1887
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU a GUISE (Aisne) ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE ON S’ABONNE A PARIS 5, rue Neuve-des-Petits*Champs
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Toutes les communications le talon sert de quittance. Passage des Deux-Pavillons
- et réclamations France Union postale
- doivent être adressées à Un an ... 10 fr. » On &P r II ** S’adresser à M. LE7MARIE
- M. GODIN, Direoteur-Gérant Six mois. . . 6 i. Autres pays administrateur delà Librairie des sciences
- Fondateur du Familistère Trois mois. . 3 » Un an. . . . 13 fr. 60 psychologiques.
- BULLETIN
- SOMMAIRE
- Le Militarisme est un danger pour la paix extérieure et intérieure. — Union Lombarde de la paix et de l’arbitrage international. — Projet de création d’un Conseil ou Tribunal d’Arbitrage International préparé par un comité représentant la Société de la Paix et l’Association Internationale d’Arbitrage. — Les délégués de la Paix et le président Cleveland. — « International Arbitration Association ». — Bulletin delà paix. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Le ministre de la guerre civil. —. Un ministre civil à la guerre.— La Guerre.— Symptômes de Paix. — Le travail et les salaires en Angleterre. — Palomo. — L’esprit anglais. — Etat-civil du Familistère.
- LE MILITARISME
- est un danger pour la paix extérieure
- ET INTÉRIEURE
- La France traverse incontestablement, à l’heure qu’il est, une période critique que nous sommes impatients de voir se dénouer au plus tôt, car si elle se prolongeait, nul ne peut savoir au juste où nous nous arrêterions, quelles complications intérieures et extérieures pourraient surgir de l’état d’esprit créépardes événements récents dans une partie de l’opinion publique.
- Il existe à cette heure, dans l’opinion française, nn courant de militarisme dont il est difficile de mesurer l’étendue et la profondeur, le journalisme actuel exagérant toute chose. Mais enfin ce cou-
- DE LA PAIX
- - — il
- rant existe, on ne saurait le nier, et les circonstances dans lesquelles il est né commandent qu’on y coupe court au plus tôt.
- Nous avons insisté à maintes reprises, depuis une année surtout, durant laquelle le vent du militarisme a soufflé avec une violence inaccoutumée sur notre pays, sur les dangers sérieux que présente un tel état de choses et sur les causes qui l’ont fait naître. Nous y revenons encore aujourd’hui :
- L’inaction du parti républicain, qui n’a rien fait pour effacer par des réformes profondes les maux issus d’une société basée sur le privilège et l’inégalité; la politique de personnes, les rivalités de groupes autour des hommes, dont le spectacle est propre à provoquer les engouements les plus injustifiés ont dévoyé, d’une part, l’esprit public. Ensuite, le parti républicain a complètement renié au pouvoir les idées de paix et de justice internationale, les principes de désarmement, d’abolition des armées permanentes qui étaient jadis sa plateforme. On a continué comme par le passé à pratiquer cette politique extérieure qui s’appuie sur l’idée des forces matérielles qu’on peut mettre en avant, au lieu de s’appuyer sur les circonstances de droit qu’on peut invoquer à la veille d’un conflit.
- Nous insistons sur ce dernier point, développé par nous bien des fois.
- Quand nous demandons le ; désarmement des
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- nations continentales qu’écrase un système militaire sans précédents, nous ne demandons pas que du jour au lendemain la France empile ses fusils dans ses arsenaux, rase ses forts, vide ses casernes transformées en écoles pour les jeunes générations où l'on apprendrait la science de la vie, tandis qu’on y enseigne maintenant la science de la mort. Non ! Nous savons qu’une transformation de cette nature ne peut s’opérer sans le consentement général de tous les peuples occidentaux délibérant un traité général sur les bases du désarmement. Mais à défaut de l’application intégrale du principe, le parti républicain au pouvoir aurait pu, dans ses relations internationales affirmer la théorie ; dans ses déclarations publiques, il eut pu proclamer à la face de l’Europe armée, la nécessité d’une détente, d’une amélioration à apporter à une situation militaire lamentable, pleine de périls et de danger.
- Il y a seize ans que nous sommes en République nominale — dix ans en République effective, avec des républicains avérés au pouvoir. Depuis, en Europe, de grands progrès ont été faits par l’opinion publique, autrefois quantité négligeable pour les gouvernements monarchiques. En Angleterre, cette opinion est toute puissante ; en Italie, elle prend corps et s’affirme tous les jours avec plus de vigueur. En Allemagne, ses progrès ont été plus considérables encore. Le socialisme y gagne tous les jours plus de terrain. Or, dans toutes ses déclarations publiques, le socialisme proclame avec force le principe de la fraternité des peuples emprunté à la Révolution française. Le socialisme, par essence, est hostile aux guerres fratricides entre peuples. Révolutionnaire ou pacifique,quand il s’agit de conflits nationaux, il s’en déclare l’adversaire résolu.Soncaractère international estindé-niable. Pour qu’il ait pris en Allemagne une extension croissante, il faut donc que là aussi les idées de paix et de justice internationales aient fait des progrès considérables.
- Quels que soient les mille moyens détournés que possède un gouvernement despotique pour éluder les vœux de l’opinion publique, les mille voies par lesquelles il peut lui donner le change, cette opinion publique est une force sur laquelle on est en droit de compter, quand on a autorité pour lui parler et être écouté d’elle. Or, qui mieux que le gouvernement, pourrait faire appel à l’opinion européenne, entretenir chez elle le désir de la paix, y jeter des germes féconds de Justice internationale ? Dans une circonstance grave, quand un incident fait craindre pour la paix, alors
- que l’attention anxieuse se porte sur les gouvernants qui ont avec eux le secret terrible des décisions gouvernementales prises d’où peut sortir l’embrasement de l’Europe, quelle impression favorable ne produirait pas la déclaration solennelle d’un gouvernement affirmant qu’il est prêt à tirer l’épée pour défendre le droit violé de son pays. Mais en déplorant qu’il n’existe pas pour les peuples une justice supérieure qui réglerait leurs différends comme sont réglés les différends entre individus. Le premier gouvernement qui aura le courage d’adjurer solennellement l’Europe de déposer les armes et de ne plus s’en remettre qu’au bon droit reconnu par un tribunal arbitral des puissances pour régler tout conflit survenu entre nations, ce gouvernement sentira les peuples d’Europe tressaillir d’aise et d’espoir.
- Cette mission incombait principalement au gouvernement de la République. Représentant théoriquement le droit et la justice, aussi bien sur le terrain des relations internationales que sur celui des relations individuelles ; devant substituer, pour ce dernier, un ordre de choses puisant sa source dans le droit à celui existant antérieurement et qui puisait son origine dans l’usurpation et la conquête, la République apparaissait par excellence comme le gouvernement libérateur qui devait terrasser l’hydre de la guerre et appeler les Peuples à la pratique de la Paix. Longtemps, la France révolutionnaire était apparue comme l’archange de la Justice. Chaque fois qu’elle secouait un joug oppresseur, les peuples tressaillaient dans l’attente de la délivrance et les rois tremblaient sur leur trône chancelant. En 1830, en 1848, chaque secousse de Paris en éruption est ressentie à Vienne, à Berlin et à Turin. Les peuples opprimés proclament leur indépendance. On peut dire que si l’Italie doit son unité à la France, c’est bien moins à la France impériale qu’à la France républicaine dont l’attachement aux idées sur l’indépendance des peuples issues chez elle de la Révolution, a permis l’espoir aux nations opprimées, leur a dit de ne pas mourir et de garder au cœur l’étincelle justicière qui a déterminé l’explosion de 1839-1860.
- Hélas ! la République de 1870 n’a pas apporté aux peuples d’Europe les mêmes impressions, n’a pas fait vibrer chez eux les mêmes fibres d’espérance. La République, il est vrai, est venue au monde dans des circonstances aussi terribles qu’inoubliables. Nous étions toujours les vaillants Chevaliers du Droit, quand Victor Hugo disait aux
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- prussiens : « O Teutons à l’œil bleu! Vous êtes nos frères. » Mais la République râlait et la France près de s’éteindre, c’était la Révolution vaincue en Europe, le monde jeté dans une nuit noire, recouvert d’un ciel de plomb sans étoile. Puis, les monarchistes s’étant emparés de la direction des affaires, les principes républicains ne purent s’affirmer. Du moins pouvait-on espérer que les républicains, une fois au pouvoir, s’empresseraient de réaliser la formule célébré consacrée par le génie de nos poètes : « Les peuples sont pour nous des frères ! » que les progressions des armements diminueraient. Il n'en a rien été !
- En cette circonstance, les hommes d’Etat républicains qui se sont trouvés placés à la tête des affaires de notre pays, en reniant la tradition républicaine, en faisant survivre la tradition cauteleuse et louche des diplomates de la monarchie, n’ont pas seulement réduit le rôle éminemment glorieux de la France, ils ont encore gravement compromis la cause de la paix européenne. Ils ont continué au point de vue militaire les pratiques de l’Empire et de la Royauté. Ils ont comme ces gouvernements, développé le militarisme, accrédité et propagé cette idée malsaine et funeste : que les peuples n’ont rien à attendre de leur bon droit, tout de la force. Non que nous ne reconnaissions la parfaite légitimité des revendications de tous nos gouvernants qui ont mis tous leurs efforts à faire réserver après le traité de Francfort la situation de l’Alsace et de la Lorraine. Ces deux provinces, à nous arrachées par la Force, nous restent, indissolublement liées par le Droit. Mais la France pouvait hautement revendiquer ce droit sans alarmer les susceptibilités d’aucune nation gouvernementale, en se plaçant simplement sur le terrain des principes.
- L’occasion même en fut offerte il y a quelque temps par les propositions Royer et Frédéric Passy. Quel exemple le gouvernement républicain eut donné au monde ; quel écho cet acte eut rencontré dans le cœur des peuples de l’Europe, si, tout en gardant une neutralité prudente sur la forme même dans laquelle ces diverses propositions étaient faites, il eut affirmé du haut de la tribune française, qu’il voudrait voir fermer l’ère des conflits sanglants, des guerres meurtrières et sans merci qui sont le caractère propre des guerres modernes ? Ah ! quelque sort que les gouvernements eussent réservé à des ouvertures pareilles, la République française eut recueilli dans l’opinion ublique des pays voisins l’approbation certain e
- ! de l’élite de leur population. Or, cette approbation | n’est pas à dédaigner. Dans les temps modernes,
- ; un gouvernement pour despotique d’allures qu’il j soit, ne saurait entraîner son peuple dans une guerre formidable sans son consentement, sinon formel, au moins tacite. Gela est si vrai, qu’à la veille d’un conflit, le gouvernement provocateur s’efforce par tous les moyens d’ameuter l’opinion contre le pays menacé. Il invoque son bon droit autant que sa force, parce qu’il sait que le cynisme même tout puissant porte avec lui son indélébile flétrissure, la tâche éternelle de la blessure faite au droit. Voyez M. de Bismarck : il ne cesse de renier les paroles sanglantes qu'on lui attribue : la force prime le droit. — Qu’il les ait ou non prononcées ; que le mobile intérieur de ses actes terribles, injustifiables, ait été celui d’un patriotisme fanatique qui atténuerait son cas sans le légitimer, il a beau se débattre contre le jugement de l’histoire dont il pressent la sévérité du verdict, ce mot reste collé à son flanc comme un haillon ensanglanté et le chancelier d’airain frissonne d’épouvante, toutes les fois que cet aphorisme se retrouve sous la plume d’un publiciste ou dans la bouche d’un orateur.
- , Donc, gagner l’opinion publique en se déclarant pour la paix contre la guerre, pour la Justice rendue par des juges contre la justice aveugle décidée par des canons sur les champs de bataille, voilà la mission, comme nous l’avons dit plus haut, qui incombait à la République.
- C’est parce que le gouvernement républicain a failli à cette mission que la paix, loin d’être assurée, menace tous les jours d’être troublée. C’est parce que la République prenant modèle sur les monarchies voisines s’est bornée à multiplier les armements, à écraser le peuple français sous les charges multipliées qu’ils nécessitaient, sans se préoccuper d’assurer la paix et le triomphe de son droit par des voies plus nobles, que l’opinion publique est surrexcitée au plus haut point, qu’un courant de militarisme s’est déchaîné sur notre pays, courant qui menace à la fois notre situation intérieure et notre situation extérieure : — la paix en France et la paix en Europe.
- A force de répéter, en effet, à ce peuple français, enthousiaste, brave et fougueux par tempérament, quelle que soit la cause qu’il embrasse, que l’armée constituait son salut ; qu’en elle devait se fonder l’espoir des générations ; — à force d’attermoyer, d’ajourner les réformes social.es impatiemment attendues, le peuple s’est pris d’une fureur chauvi-
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- nique qui, étant donné notre tempérament, peut nous porter à tous les extrêmes.
- Le premier général qui lui a paru décidé et aventureux a gagné immédiatement ses suffrages. Maintenant* la partie sensée de ceux-là mêmes qui ont contribué à déchaîner cet état d’esprit s’en inquiète. Nous voulons croire que ce n’est pas trop tard. D’une part, en effet, l’armée intervenant dans les affaires publiques, c’est la ruine de la liberté en France, c’est l’avortement d’un quart de siècle, durant lequel s’étaient élaborées des forces intellectuelles qui, pour ne pas avoir abouti à un progrès social sensible, n’en existent pas moins, puissantes, irrésistibles. — De l’autre, c’est le déchaînement d’un conflit européen, car qui dit politique militaire, dit politique de guerres et de conquêtes.
- Voilà le danger dont nous menace à cette heure le courant de militarisme existant. Ce danger, nous venons de voir comment il a été amené. Il faut donc réagir. Et cela, non par des intrigues contre telle personnalité militaire en évidence et aimée du public. Il n’est pas difficile de voir, en effet, que la question de personne est secondaire. Si ce n’était celui-ci, ce serait celui-là. Ce n’est donc pas les hommes qu’il faut ruiner dans l’esprit public : c’est l’esprit public qu’il faut réformer, remettre dans la bonne voie, en rompantavec des traditions qui l’ont faussé.
- C’est pourquoi, malgré le progrès croissant du militarisme et l’approche des périls dont il est générateur, nous ne cesserons de réclamer avec plus d’insistance que par le passé le retour à la tradition républicaine dans les questions de relations internationales.
- Ce faisant, nous travaillerons au triomphe de la paix et de la liberté — indissolublement liées en France au maintien de la République.
- Union Lombarde de la paix et de l’arbitrage international
- La Société de Paix et d’Arbitrage de Guise, a reçu la lettre suivante, que nous sommes heureux de publier, car elle nous annonce la formation d’une société sœur se disposant à travailler comme la nôtre et ses coopératrices de France à l’œuvre de paix et de justice internationale que nous poursuivons:
- (Via Cervaj Milan, 43 Octobre 4887 Messieurs,
- Nous avons l’honneur de vous annoncer la fondation de notre société et de vous donner connaissance de ses statuts.
- Nous exprimons en cette occasion notre vif espoir que des rapports continus et cordiaux puissent s’établir avec les autres sociétés poursuivant la même œuvre et notamment avec la vôtre dont nous sommes heureux d’être les alliés, et nous offrons à cet objet notre appui le plus loyal à leur action, tant quelle sera dirigée vers le but suprême de la Paix et de la Fraternité entre les peuples.
- Veuillez agréer, messieurs, l’expression sincère de notre sympathie.
- Pour le Président, le secrétaire, Angelo Mazzoleni.
- Nous souhaitons longue vie et prospérité à l’Union Lombarde. L’Italie, nous en sommes convaincu, maintenant que son unité est faite, ne voudra pas rest er en arrière des autres nations dont les peuples soupirent après la paix et le peuple italien joindra ses aspirations à celles de ses frères latins qu’il renforcera de son concours.
- Donc, bonne et longue vie à l’Union Lombarde !
- Projet de création d’un Conseil ou Tribunal d’Ârbitrage International préparé par un Comité représentant la Société de la Paix et l’Association Internationale d’Arbitrage.
- Le Comité de la Société de la Paix et celui de l'Association Internationale de l'Arbitrage et de la Paix.
- 1° Considérant le désir ardent senti et exprimé dans chacune des nations du monde d’échapper autant que possible aux maux qu’entraîne la guerre, par suite de l’énorme perte d’existences humaines et de richesses qu’elle cause et du fléau de nombreuses armées ; considérant également l’obstacle que la guerre apporte à la civilisation et au développement de la morale publique, la désorganisation de i’industrie et du commerce, le désordre des finances nationales, qui en sont les conséquences inévitables.
- 2° Considérant les nombreuses occasions dans lesquelles des Etats ont soumis leurs différends au jugement d’un Arbitre ou de plusieurs — tantôt d’un souverain, tantôt d’un tribunal, tantôt d’un congrès, tantôt, comme dans l’Arbitre relatif à l’Alabama, de publicistes et de juristes, qui dans presque tous les cas ont tranché le différend avec succès, au mieux des intérêts communs;
- 3° Considérant le fait que des clauses relatives à l’Arbitrage ont été insérées dans les traités de commerce ; considérant aussi la nécessité de pourvoir à quelque organisation permanente de nature à réaliser lesdites clauses dans le cas où une provision semblable n’existerait pas déjà dans les traités, de manière à éviter le danger et les difficultés de longues négociations qui deviennent nécessaires quand il s’agit de créer une nouvelle méthode pour chaque cas imprévu qui se présente ;
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- 4° Pour ces motifs : le Comité de la Société de la Paix et celui de l’Association Internationale d’Arbitrage et de Paix, invitent tous les amis de la Paix, des divers pays, à se joindre à eux dans le but de prier les Gouvernements des différents États du monde civilisé de se concerter en vue de la Convocation d’une Commission Internationale spécialement chargée d’examiner s’il y a lieu de nommer un conseil International Permanent d’Arbitrage avec une autorité initiale ou déléguée, dans le but ci-après indiqué.
- 51 Chaque Etat nommera un certain nombre de membres, publicistes ou juristes, ou autres personnes de grande réputation et hautement considérées, afin de constituer un Conseil d’Arbitrage International.
- 6° Ce Conseil peut être tenu comme constitué aussitôt que deux Etats seront d’accord sur son organisation et qu’ils auront élu les membres devant le composer.
- 7° Dès qu’il sera dûment organisé par deux ou plusieurs États, le Conseil invitera les autres Etats à y envoyer leurs délégués.
- 8<> Le Conseil devra à la première réunion procéder à 'élection de ses secrétaires.
- 9<> Dès qu’il surgira un différend entre deux Etats, que ceux-ci soient ou ne soient pas représentés dans le Conseilles secrétaires, à la requête de deux membres du Conseil, convoqueront une réunion chargée d’examiner les mesures à prendre pour arrêter immédiatement les préparatifs de guerre déjà faits ou au moment d’être entrepris par les Etats en désaccord, et pour offrir au besoin l’aide du Conseil sous forme de Médiation ou d’Arbitrage.
- 10° Lorsque des Etats en conflit ou même en désaccord consentiront à soumettre leurs différends à l’Arbitrage,le Conseil chargera quelques-uns de ses membres et d’autres personnes spécialement déléguées par les parties de constituer[un tribunal snprème d’Arbitrage International, dont la décision devra être obligatoire pour les mêmes Etats.
- 14° En désignant les membres du Tribunal Suprême, le Conseil tieudra compte de la nature du différend et des pays dans lesquels il s’est produit. Le Tribunal se dissoudra lorsque le différend aura été réglé ou l’arbitrage abandonné.
- 12° Nul ne pourrait avoir l’intention de recourir à une force militaire pour obliger les Etats à saisir le Conseil de leurs différends ou pour contraindre les parties à se soumettre à la sentence du Conseil ou du Tribunal. L’autorité du Conseil et du Tribunal ne saurait avoir rien de matériel ; elle est entièrement morale.
- 13° Cependant, lorsque, à l’occasion d’un différend quelconque, l’action du Conseil n’aura pas été invoquée par les Etats en conflit eu même en désaccord, ce sera le devoir du Conseil d’examiner les faits de la cause, de faire un rapport sur ces faits et de l’adresser à tous les Etats qu’il représente il en usera de même [chaque fois que sa décision aura été mé-
- connue ; il devra alors communiquer auxdits Etats les faits et sa décision.
- 14° Le Conseil formulera lui-même les régies de sa propre conduite et de la procédure à suivre par le Tribunal Suprême d’Arbitrage International.Les règles adoptées dans l’Arbitrage de « l’Alabama » et celles qui ont été proposées par l’Institut de Droit International fourniront des renseignements précieux pour la rédaction dudit règlement.
- 15° On devra de préférence choisir comme siège du Conseil une ville de pays neutres comme Bruxelles ou Berne.
- 46° Les membres du Conseil pourraient être nommés pour un nombre déterminé d’années ; mais on devra pourvoir à ^élection de membres nouveaux du Conseil, chaque fois qu’une vacance se produira par suite de démission ou de décès.
- 17° Les membres du Conseil bien que désignés par les Gouvernements, n’auront aucun caractère représentatif.
- 48° Les frais d’entretien du Conseil seront également supportés par tous les Etats qui auront concouru à son organisation. Les frais nécessités par un Arbitrage seront à la charge des parties.
- 19° La préparation d’un Code de Droit International sera d’une grande utilité pour guider le Conseil et le Tribunal Suprême d’Arbitrage International ; des travaux précieux ont été faits dans ce sens par BiuntschU et Field.Le Conseil devra pousser aussi loin que possible la préparation de ce Code. Pour que ledit Code puisse avoir son effet légal, il doit être officiellement publié et adopté par le Gonseil, avec l’autorisation et au nom des Etats représentés, ainsi qu’il a été fait en 1856 pour la Déclaration faite, touchant le Droit Maritime.
- LEONE LEVI,
- of Lincoln’s Inn, Barrister-at-Law.
- Juillet, 1886.
- LES DÉLÉGUÉS DE LA PAIX
- et le Président Gleveland-
- Un mémoire a été présenté, il y a une semaine à M. Cleveland, président des États-Unis, par des délégués des sociétés de Paix, membres de la chambre des Communes. Ce mémoire portant la signature d’un tiers des membres du parlement sollicitait le président Cleveland d’intervenir pour l’établissement d’un tribunal permanent d’arbitrage anglo-américain.
- Le Standard raconte ainsi l’entrevue :
- Le comité anglais d’arbitrage et de la paix a été reçu par le président Cleveland auquel M. Andrew Carnegie les a présentés.
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- Lfî DEVOIR
- Sir Lyon Playtair représentant le Parlement Britannique s’est adressé au président dans les termes suivants : « J’ai « l’honneur de vous présenter une députation de douze mem-« bres du parlement qui désire vous soumettre comme à « l’homme le plus éminent de ce grand pays et par vous au « Congrès, un mémoire en faveur de l’établissement d’un tri-« bunal d’arbitrage pour le réglement des questions sur lequel et les diplomates n’auraient pu tomber d’accord. Ce mémoire « a été signé par 233 membres de la chambre des Communes « c’est-à-dire par plus d’un tiers des membres de cette assem-« blée. Il est l’expression sincère du vœu ardent nourri par les « travailleurs de la Grande Bretagne de perpétuer la paix et « l’amitié qui existent très-heureusement entre les deux peu-« pies frères des deux bords de l’Atlantique.Les représentants « du peuple anglais ont exprimé le même sentiment que leurs « commettants en signant ce mémoire. Quand même il n’amè-« nerait pas sur le champ ou prochainement, la conclusion « d’un traité d’arbitrage, vous reconnaîtrez, Monsieur lePré-« sident, que le mémoire est l’expression du sentiment frater-« nel que nos travailleurs nourrissent pour leurs cousins des » États-Unis. L’établissement de l’arbitrage international « marquerait un pas en avant dans l’histoire delà civilisation. « Quand des individus se querellent, la société ne leur permet « pas de vider leur différend en recourant à la violence ; elle « les renvoie devant un tribunal. Pourquoi cette pratique ne « s’étendrait-elle pas aux nations surtout lorsque,comme c’est « le cas pour l’Union américaine et l’Angleterre, les nations « sont alliées par le sang et unies par les liens de l’amitié. « Nous sommes les héritiers communs de la tradition et des « gloires de la race anglo-saxonne, qui nous a légué cet este prit de conciliation qui a tant fait pour le développement « des deux nations: L’occasion est favorable pour l’examen « de cette question, carie monde s’épouvante au nouvel aspect « que le progrès de sciences prête à la guerre, une machine « nouvelle de destruction formidable. Son augmentation coûte teuse menace les bases du crédit national, même la solvaté bilité des nations. En dix ans, le coût des armemeuts tt européens a augmenté de 25 O/O et s’est élevé à 3 0/0 de tt toute la production enropéenne. Presque seuls parmi les « autres nations, les États-Unis ont pu diminuer leur budget « de la guerre, parce qu’ils n’estiment pas nécessaire de se « préparer à la guerre avec les autres pays. C’est donc ici, « mieux qu’en Europe, que des propositions de traités d’arbi-« trages doivent être faites. En toute occurrence, nous pouvons « jeter les bases d’un pareil traité entre l’Angleterre et les « États-Unis. Ce serait un glorieux exemple donné aux autres « nations et qui ferait des deux grands pays Anglo-Saxons,les « pacificateurs du monde. C’est ce sentiment qui a déterminé « tant de membres du parlement à offrir leur coopération aux « membres du Congrès américain pour l’établissement d’un « tribunal d’arbitrage. Si nos deux nations parviennent à « réaliser ce projet, il sera glorieux pour elles d’avoir amené
- « les nations à régler les différends individuels sans violences « par une adhésion aux principes d’équité et de loi interna-« tionales. »
- Le Président Gleveland a répondu .
- « Je crois pouvoir affirmer au nom du peuple américain « qu’il désire voir mettre fin aux tueries humaines amenées « par les rivalités internationales. Je saluerai avec joie l’avé-« nement d’une pratique pacifique réglant les conflits aussi « bien qu’elle assurerait l’indépendance du territoire et pro-« tégerait l’honneur national. Ma patrie se glorifie de pouvoir « citer, dans son développement prospère, plus de victoires « pacifiques que tout autre pays. En même temps, notre « histoire démontre qu’aussi bien que quiconque, nous possède dons cet esprit patriotique qui rend terribles les guerres « modernes. »
- Ainsi qu’on le voit par cet échange de paroles, le président des États-Unis n’a pas répondu affirmativement à la proposition qui lui était faite de saisir le Congrès d’une proposition ferme.
- Cependant, il convient de tenir compte de la haute situa tion de M. Cleveland, situation qui lui impose des réserves. Il s’est montré en principe favorable à l’objet de l’adresse. Nous serions surpris, si comme on l’annonce, le Congrès était saisi d’une proposition ferme, que celui-ci n’entrât pas dans la voie pacifique que lui indique la presque majorité des membres des chambres des Communes anglaises. En tout cas le nombre important des signataires montre combien les idées de paix font leur chemin, Soit raisons économiques,soit raisons de justice, les armements actuels constituent pour l’Europe le pire des fléaux. Us sont à la fois un anachronisme sanglant dans notre civilisation moderne qui révolte les consciences, et une charge écrasante sous laquelle pioient les nations du continent.
- Un tel état de choses, hostile à nos mœurs, source de misère sociale pour les pays qu’il appauvrit, ne saurait donc se perpétuer, et l’initiative prise par les 235 députés anglais nous semble l’heureux
- augure de sa fin prochaine.
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- « International Ârbitration Association. »
- L’« International Arbitration association », dont les membres travaillent avec un infatigable dévouement à la propagation de la paix universelle, a voté les résolutions suivantes, relatives à la neutralisation du canal de Suez,dans son assemblée générale du 27 octobre 1887 :
- L’Assemblée a voté
- 1° Elle constate avec une vive satisfaction que les gouver-
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- nements Anglais et Français se sont mis d’accord pour une convention'jassurant la liberté de passage en tout temps dans le canal de Suez ; qu’aux termes de ccs arrangements, le soin d’assurer ce passage appartiendra à l’Egypte;avec faculté pour cette dernière d’appeler l’aide de la puissance suzeraine en cas de nécessité.
- 2° Le Comité ensuite se félicite que par cet arrangement les relations entre la France et la Grande Bretagne s’affirment d’une façon très satisfaisante et il prend la liberté de féliciter les deux gouvernements des résultats amenés par leurs négociations amicales ;
- 3° Le Comité constate ensuite que la nécessité de protéger cette grande voie de communication entre la Grande Bretagne et ses colonies ayant toujours été alléguée pour légitimer l’occupation de l’Egypte, cette occupation devient sans objet, depuis cet arrangement.
- 4° En conséquence le Comité demande qu’on hâte les préparatifs d’évacuation de l’Egypte par les troupes anglaises : par là disparaîtra la cause principale la plus grave du conflit entre les deux nations de l’ouest.
- 5° Le Comité étant d’avis que les intérêts de toutes les nations européennes sont engagés dans le règlement de cette question, émet le vœu que toutes les puissances non représentées à la commission de 1885 apportent leur adhésion â la Convention Franco-Anglaise.
- 6° Le Comité croit qu’il est désirable au plus haut point qu’une clause soit introduite dans l'arrangement, en vue de remettre à la décision d’arbitres indépendants le règlement de tout différend pouvant s’élever à l’avenir an sujet de ce traité.
- 7° En conséquence, il décide que l’attention du gouvernement britannique et des autres puissances doit être appelée sur l’importance de ces stipulations et qu’en communiquant à ce sujet avec le gouvernement anglais il s’appuie sur les .travaux adressés au gouvernement français par la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté (Genève).
- 8° Enfin l’Assemblée décide qu’un rapport sera fait au sujet de la reconnaissance de clauses arbitrales dans les traités internationaux, fréquemment admises depuis quelque temps par différents Etats d’Europe et d’Amérique.
- BULLETIN DE LA PAIX
- FRANGE
- M. Ch. Lemonnier vient d’écrire au nom du Comité Central de la Ligue la lettre suivante à M. Hipp. Destrem, président du Comité de Paris de la Fédération internationale de paix et d’arbitrage.
- Genève, 23 octobre 1887.
- Monsieur le Président,
- Notre Comité de Paris nous a fait savoir qu’il a l’intention d’adresser :
- Au Président de la République Française,
- Au Président du Conseil des ministres,
- Au Sénat,
- A la Chambre des députés,
- Une pétition invitant le Gouvernement français à négocier avec le Gouvernement des États-Unis d’Amérique un Traité d’arbitrage permanent.
- Ce Comité a le désir de s’entendre à ce sujet avec votre Société et avec les autres Sociétés françaises de la paix.
- Cette pensée nous paraît excellente ; nous ne doutons point que votre Société ne soit du même avis, et nous espérons qu’avec votre concours et celui des autres Sociétés françaises de la paix elle ne se réalise heureusement.
- Nsus engageons donc les membres de notre Comité de Paris et Mlle Julie Toussaint qui fait à la fois partie de ce Comité et de notre Comité Central, à se concerter avec nous.
- Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de nos sentiments de profonde considération.
- Au nom du Comité Central :
- Ch. Lemonnier.
- L’Angleterre et la France viennent de donner un bon exemple. Elles se sont mises d’accord sur trois questions qui les divisaient depuis longtemps ; l’internationalisation du Canal de Suez, l’indépendance des Nouvelles-Hébrides, le droit de protectorat que la France revendiquait sur les îles Sous-le-Vent.
- La Convention qui internationalise le Canal de Suez établit la neutralisation de cette grande voie de communication mondiale sur des bases et d’après des règles qui sont à peu de chose près celles qu’avait votées notre Congrès de 1882. La seule critique à faire de la Convention signée par MM. Flou-rens et Eggerton, mais elle est grave, c’est l’omission d’une clause stipulant que toutes les difficultés qui pourraient naître sur l’interprétation et l’exécution du traité seraient soumises à un tribunal d’arbitrage spécial. Cet oubli pourra aisément se réparer dans le protocole définitif, et nous ne doutons pas que le gouvernement anglais n’y soit tout disposé.
- Le traité qui concerne les Nouvelles-Hébrides n’a point seulement le mérite de mette fin â des contestations qui depuis longtemps entretiennent entre la France et l’Angleterre la méfiance et l’aigreur, elle assure l’indépendance d’un petit peuple, et par un précédent qui mérite d’être noté et de faire jurisprudence, elle rend pratiquement hommage au principe fondamental de l’autonomie des peuples.
- La Convention qui reconnaît le protectorat de la France sur les îles dites Sous-le-Vent est un gage d’alliance et de concorde donné par la Grande-Bretagne ; la France doit en être reconnaissante. La négociation et la conclusion de ces trois affaires font le plus grand honneur à MM. Flourens et Eggerton.
- L'Arbitre publie le compte-rendu de l’Assemblée générale tenue le 12 septembre dernier à Paris sous la présidence de M. Hipp. Destrem, parle Comité de Paris de la Fédération internationale de Varbitrage et de la paix.
- Nous empruntons au discours prononcé par M. Destrem le passage suivant auquel nous applaudissons. « Une troisième catégorie d’opposants nous disent tous les jours : Vous avez
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- tort de propager des idées de paix dans un moment où la France, pour se défendre contre des ennemis acharnés, a besoin de toute sa force et de son esprit guerrier. Vos théories pratiques tendent à énerver cet esprit et cette force.
- « L'objection serait valable, si nous défendions une paix acceptant tout, se soumettant à l’injustice et favorisant l’oppression. Oui, il y a bien une paix de ce genre, la paix des lâches et des pusillanimes ; mais celle-là, nous n’en voulons pas ! Nous voulons la paix des justes et des forts. Nous soutenons avant tout la Justice cemme seule base logique et pratique de la paix- C’est donc l’amour du Juste, la réprobation et l’horreur pour l’injuste que nous propageons avant tout. Ce sentiment-là n’énerve pas ; il élève, fortifie, rend invincible. »
- La commission de l’armée.— La commission de l’armée s’est réunie sous la présidence de M. de Mahy.
- Apres avoir entendu le ministre de la guerre, qui a développé l’exposé des motifs des différents projets qu’il a déposés, la commission a commencé la discussion générale du projet ayant pour objet l’organisation de troupes spéciales de montagne.
- Tout en admettant en principe la nécessité d’augmenter le nombre des unités chargées de défendre nos frontières montagneuses, MM. Labordère, Reille, Le Hérissé et Hanotaux ont proposé de modifier le texte du projet ministériel qui a été défendu par MM. Mérillon et Gadaud.
- La commission a décidé de passer à la discussion des articles d’un contre-projet présenté par MM. Reille et Le Hérissé.
- Ce contre-projet porte que les bataillons de chasseurs à pied pourront-être portés, au fur et à mesure des besoins, de quatre à six compagnies.
- Ces bataillons seront commandés par des chefs de bataillons ou des lieutenants-colonels.
- La tenue des bataillons qui seront affectés à la défense des régions montagneuses sera déterminée par une loi spéciale.
- Ce contre-projet diffère du projet ministériel en ce qu’il n’admet pas la spécialisation.
- Le président de la commission et les auteurs du contre-projet ont été chargés de faire part au ministre de la décision de la commission.
- ALLEMAGNE
- Les socialistes allemands ont tenu il y a quinze jours à Saint-Gall (Suisse) l’Assemblée dans laquelle leurs délégués se rassemblent chaque année. On a lu dans l’Assemblée une adresse des socialistes allemands résidant à Paris d’où nous détachons le pas&age suivant. Nous n’avons jamais douté que sur la question de l’Alsace et de la Lorraine les vues du parti socialiste allemand ne fussent entièrement conformes à celles de la Ligue :
- Les mandataires officiels du parti socialiste allemand, c’est-à-dire les députés socialistes, devraient, pour propager l’idée de la solidarité des travailleurs, formuler précisément les vues dn parti dans toutes les questions de politique internationale. En ce qui concerne les relations entre la France et l’Allemagne, le parti qui représente les couches démocratiques du peuple allemand a le devoir de répéter hautement qu’il n’a jamais approuvé l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine, et
- qu’il considère l’entente entre le peuple français comme une condition indispensable du développement progressiste et pacifique de l’Europe.
- ANGLETERRE
- L’association pour la réforme et la codification du Droit des gens a tenu à Londres il y a quelques semaines sa réunion annuelle. On y a voté sur la proposition de M. Glu net de Paris, appuyé par M. Hodgson-Pratt, la résolution suivante :
- La Conférence émet le vœu que les gouvernements donnent le plus tôt possible pour conclusion aux négations diplomatiques commencées à Paris en 1885 une convention qui, en assurant à tous les peuples le libre usage du Canal de Suez, complète cette œuvre de paix et d’intérêt universel.
- Nous apprenons avec plaisir que M. Hodgson-Pratt se dispose à faire à Vienne (Autriche) un voyage de propagande. Nous lui souhaitons le succès que mérite son admirable dévouement.
- IRLANDE
- La guerre civile— déchaînée par le bill de coercition continu. Nous avons annoncé l’arrestation de M. O’ Brien et Mandeville. Traités comme de vulgaires criminels de droit commun, ils se sont refusés énergiquement à endosser la livrée d’infamie. En conséquence, MM. O’Brien et Mandeville ne porteront pas,à Tullamore,le costume des prisonniers. Il paraît qu’on ne peut forcer un prisonnier à revêtir la livrée d’infamie ; on dépose dans sa cellule l’habillement médiocrement luxueux de la maison, et, si de bonne volonté le détenu ne l’endosse pas, on inflige au rebelle la punition du pain et de l’eau. La durée de ce régime peu réconfortant est fixée à vingt-quatre heures sur quarante-huit, c’est-à dire que tous les deux jours ees messieurs subiront une peine qui, si elle se prolonge pendant plusieurs mois, devient désagréable à la longue et nuisible à la santé.
- MM.W. O’Brien et Mandeville ont déclaré qu’ils préféraient jeûner, l’un pendant six semaines, l’autre pendant un mois ; ils ont,de plus, affirmé,qu’ils étaient très heureux de ce moyen, qui leur était offert de vaincre le crime's act.
- Huit ou dix mille membres de la Ligue nationale se sont hier, rassemblés autour de la prison de Tullamore, et les corps de musique ont donné une longue sérénade sous la fenêtre que l’on supposait devoir éclairer la chambre de M. W. O’Brien. A travers les barreaux de cette fenêtre, on a vu s’agiter par trois fois un mouchoir blanc ; mais, malgré l’insistance de la foule et ses cris, ce témoignage de reconnaissance ne s’est plus renouvelé : on a prétendu que M. O’ Brien avait été éloigné de la fenêtre par la violence. C’est probable, mais l’on n’en sait rien, puisque personne n’est maintenant autorisé à entrer dans la prison de Tullamore.
- DANEMARK
- M. Frédéric Bajer, député danois, membre de notre Comité-Central vient d’adresser au gouvernement et au peuple allemands un mémoire dans lequel il démontre la grande utilité que retireraient toutes les nations, mais surtout la nation allemande de la neutralisation du Danemark.
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- AMÉRIQUE
- Le Herald of peace en annonçant le départ de la députation chargée de porter au Président et au Congrès des États-Unis d’Amérique la pétition qui demande la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre l’Angleterre et les Etats-Unis, publie une lettre de M. John Bright à M. Jones, secrétaire de la peace Society, dans laquelle on lit :
- Le projet d’un traité d’arbitrage permanent entre les États-Unis et la Grande Bretagne est excellent et doit aboutir... Ce serait un grand pas fait en avant, et cet exemple serait certainement suivi avant peu par d’autres peuples qui échapperaient ainsi au fardeau écrasant des armements militaires. L’Angleterre et les États-Unis continueront de former deux nations distinctes, mais je les ai toujours regardées comme un seul peuple.
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- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Les vertus de l’humanité.
- L’Humanité est cette belle vertu du cœur qui nous porte à aimer tout le genre humain, et à vouloir le bonheur de toutes les sociétés et de toutes les nations.
- La Charité est la vertu quinous engage à aider, à secourir nos semblables et à vouloir pour eux ce que nous voulons pour nous-mêmes.
- La Fraternité est la vertu par laquelle nous nous comportons à l’égard des autres comme on se conduit entre frères qui s'aiment.
- Le ministre de la guerre civil
- Nous parlons ailleurs des dangers que présente le courant du militarisme régnant actuellement dans l’opinion publique française et de la faute capitale commise par le parti républicain, dont la politique d’inaction et de renonciation des principes a favorisé ce courant. Tous les esprits sensés que n’aveugle pas la passion politique ont exprimé des craintes fondées sur des faits trop réels et une réaction salutaire semble près de s’effectuer, dont le résultat positif serait de revenir aux pratiques républicaines.
- Les surexcitations césariennes qui se sont manifestées depuis un an à propos de la chûte de l’ancien ministre de la guerre ont fait revivre le souvenir de ces pratiques et appelé l'attention des républicains sérieux sur les inconvénients causés par la présence d’un militaire à la tête du ministère de la guerre.
- Théoriquement, l’armée, et c’est là une contra-
- diction qui n’a pas de nom, vit entièrement en dehors des affaires du pays, étrangère à sa politique, indifférente aux incidents journaliers qui émeuvent l’opinion. On comprend si bien, qu’une réunion formidable d’hommes en armes, dans un pays paisible où nul ne peut sortir avec une arme offensive sans encourir une contravention ; où la chasse est soumise à un permis préalable de port d’armes,constitue une anomalie, un danger perma- # nent pour la sécurité des citoyens en tant qu’indi-vidus ou membres de la collectivité sociale, qu’on soumet l’armée à une condition civique inférieure. On retire à ses membres le droit d’électorat et d’éligibilité. On les confine hors de la vie sociale, de peur qu’y prenant part leur influence ne devînt prépondérante et funeste.
- Une telle condition, je le répète, qui constitue une infériorité sociale marquée pour celui qu’on y astreint, est l’aveu le plus formel de l’incompatibilité existante entre le soldat et le citoyen, l’homme libre et celui qui ne l’est pas. On déguise cette condition sous les fleurs de rhétorique dont on couvre la fonction du soldat,poétisé à outrance, faussée dans le livre, dans le journal, dans toute notre littérature.
- Mais au fond, la conception d’une armée vivant en dehors du pays et pour lui, âme et sang de ce pays quelle est appelée à protéger et à servir tout-à-la fois, cette conception, dis-je, est purement théorique. En fait, l’armée est une force formidable, constituée en dehors de l’État, et formant un État dans l’Etat. Ce n’est que dans les rangs inférieurs, qu'une autorité de fer comprime toute manifestation possible d’indépendance ou de personnalité, tous devant être coulés dans un moule uniforme, pétris par un disciple immuable, religion du soldat dans laquelle le galon du supérieur est le. Dieu implacable qu’il faut adorer et servir.
- En haut, et par la force même des choses, une hiérarchie s’est constituée,d’autant plus puissante que se recrutant elle-même, elle puise dans son sein les éléments de sa propre vitalité, ne donnant accès aux nouveaux venus. qu’après une longue initiation, impossible à établir dans les autres fonctions. Les divers degrés de la hiérachie par lesquels il faut passer pour parvenir, dans les hauts grades, sont le mode de cette initiation lente, d’où l’esprit de corps militaire qu’on chercherait vainement ailleurs. G’est qu’ailleurs, les \ vertus exceptionnelles, les talents, le favoritisme, ! même, brisent les règles étroites, apportent dans 1 tout corps constitué,pour fermé qu’il soit au dehors,
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- un regain de vie, des préoccupations nouvelles, des éléments de transformations impossibles à faire pénétrer dans l’armée. Le favoritisme lui-même n’y peut rien. On ne peut sortir de Saint-Gyr que sous-lieutenant et aucune influence au monde, en temps de paix, ne pourrait faire sauter un ou plusieurs échellons dans la hiérarchie au protégé le mieux recommandé.
- Ce sont ces règles étroites, ces prescriptions immuables, sur lesquelles les gouvernements passent sans les atteindre.qui font la force, la solidité de la hiérarchie militaire.
- Dans ce milieu, régnent des idées, des mœurs, des principes, tout différents de ceux qui se pratiquent ailleurs. Là, le commandement est une propriété pour celui qui en est investi et des égaux seulement peuvent les juger. Ilséchappent, en effet, au principe juridique posé par la Révolution française, qui a supprimé toutes les franchises et tous les privilèges antérieurs, mais a malheureusement omis — ou plutôt — n’a pas pu supprimer ceux-là. Quand la Révolution a institué le jury criminel ; quand elle a décrété le principe du jugement par les pairs, elle a par cela même décrété un principe l’abolition des institutions de Haute Cour, des tribunaux exceptionnels, des juridictions de privilège. Or pour l’officier supérieur, la hiérarchie de ses pairs est un tribunal d’excep-lion. Le Conseil de guerre est une juridiction exceptionnelle devant laquelle officiers et soldats peuvent être accusée, mais dont la composition doit changer selon la situation occupée par l’accusé.
- Toutes ces conséquences engendrées par la force majeure des choses,nous le répétons, nos pères de la Révolution,ne les avaient pas prévues expressément ; ils les ont plutôt devinées que déduites dans leur défiance pour tout ce qui paraissait de nature à porter le désordre dans l’édifice social d’égalité et de liberté qu’ils construisaient. Delà leur politique militaire de défiance et de suspicion contre toute autorité militaire supérieure.
- L’idéal de nos pères, sous la Révolution, fut la suppression des armées permanentes, avec une forte et puissante organisation politique, dans laquelle, les citoyens élisant leurs chefs en cas d’invasion, n’abdiqueraient jamais leur personnalité d’hommes libres.Ils ne purent, pressés par une Europe contre-révolutionnaire oui avait envahi de tous côtés le sol français, jeter même les bases de cette organisation. Il fallut faire face à l’ennemi et sauver le berceau de la liberté avant tout
- Mais cette préoccupation est expriméedans tous les actes publics de cette grande époque. Quand la levée en masse fut décidée, son rapporteur, un des hommes de guerre et des organisateurs de la Révolution, Dubois-Crancé,dit nettement,en substance : Ce que nous voulons, ce n’est pas fondre les nouveaux éléments, nos jeunes conscrits, dans les anciens, — les vieux soldats, pour y apprendre la discipline et y contracter les vertus militaires ; au contraire, nous voulons fondre Iles anciens soldats parmi les conscrits, les anciens éléments dans les nouveaux, pour apprendre les vertus civiques, l’amour de la patrie et de la liberté, désappris depuis longtemps par la pratique de la discipline.
- Nos pères avaient raison.L’événement a démontré que leur crainte constante de voir l’esprit militaire tuer l’esprit révolutionnaire, selon la forte expression de Maximilien, n’était que trop fondée puisque la hiérarchie actuelle se constitua alors, malgré tous les efforts pour l’empêcher.
- Depuis, elle n’a fait que croître en nombre et en influence, en puissance et en esprit de corps. Ces progrès sont toujours un danger pour un pays libre pour une république. Pour une monarchie, en effet, le danger est moins grand. Le roi est le chef naturel de l’armée. Il n’est pas seulement le commandant en chef nominal des forces de terre et de mer, il est encore leur chef naturel ; il est au sommet de la hiérarchie et devant lui la féodalité militaire s’incline, ses prérogatives étant toujours assurées, d’ailleurs et garanties par le monarque dont l’armée est le bouclier au XIXe siècle.
- Telle est en effet, la solidarité actuelle entre la monarchie et l’armée : celle-ci garantit celle-là et en retour, en reçoit privilèges, aide et protection. Les monarchistes ont donc raison, à un certain point de vue, quand ils affirment que sous la royauté seulement, on peut donner à l’armée force et cohésion, dans le sens où ils entendent ces mots, c’est-à-dire resserrer les liens de la discipline* garantir le principe d’autorité et de despotisme qui est la base même de l’organisation militaire.
- En république, en période de liberté, cette autorité est chancelante toujours,à cause de l'influence de l’extérieur sur la caserne. On a beau cloîtrer des hommes, les tenir enfermés à l’abri de toute communication avec le milieu social, l’esprit de liberté souffle à travers les portes du quartier. De là, ainsi qu’on a pu le remarquer,la tension excessive des réglements sous la République. Ceci est
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- un fait reconnu, qu’en régime républicain,l’autorité militaire applique la loi avec plus de sévérité — parce qu’à chaque instant, elle craint de voir son pouvoir mis en discussion. En outre elle exagère l’incompatibilité d’humeur et des mœurs entre l’habitant et le soldat.
- De cette incertitude où se trouve l’autorité militaire naît chez elle la tendance à appuyer un gouvernement fort, autoritaire. Le? deux principes s’attirent naturellement. C’est pourquoi en France, dans les hauts grades, on a compté jusqu’à ce jour tant d’officiers généraux hostiles au gouvernement de la République. Ce n’est pas attachement à telle maison royale, mais plutôt sympathie naturelle pour tout ce qui présente force et stabilité. A la longue, l’état-major a fait acte d’adhésion à la République, quand il a vu que ses gouvernants étendaient son autorité, bien loin de la restreindre ou de la battre en brèche. Cependant, vienne l’occasion pour lui de se donner à un gouvernement personnel, il n’y manquera pas.
- On a révélé que sous le dernier ministère, nombre de généraux avaient fait acte d’adhésion par avance à tout ce que tenterait l’ancien ministre de la guerre. « Nous sommes prêts à tout, » auraient-ils dit. Il est vrai qu’on a interprété cette parole menaçante dans le sens d’une offensive à prendre contre l’Allemagne. Le fait seul que des généraux, prévenant les ordres, aient fait une ouverture au ministre de la guerre, suffit pour éclairer sur la nature du péril pressant qui peut, à un moment donné, être suspendu sur nos têtes.
- Ainsi que nous l’avons dit plus haut, les républicains sérieux se sont émus d’un tel état de choses. L’un d’eux, M. Sigismond Lacroix, a proposé, pour couper court au rôle politique des militaires de substituer à ceux-ci, au ministère de la guerre, un civil.
- A ce proposées journaux opportunistes ont rappelé que c’était bopinion de Gambetta. Tous ont reconnu que le ministère de la guerre occupé par un citoyen, ce serait un retour à la tradition républicaine. Hélas ! cette tradition comportait encore bien d’autres modifications à la situation actuelle.
- Cependant,pour mince que serait cette réforme, elle a son importance, et pour notre compte nous la verrions appliquée avec joie.
- Tout ce qui tiendra à diminuer dans noire pays l’importance du militarisme sera bien venu, parce qu’on augmentera par là la somme de liberté à l’intérieur et les chances de paix à l’extérieur.
- Do ministre civil à la guerre.
- M. Robinet adresse l’intéressante lettre qui suit à MM. Henry Maret et Sigismond Lacroix, députés :
- Paris, le 29 octobre 1887.
- Citoyens,
- Permettez-moi, à l’appui, ou, plus modestement, à l’occasion de la thèse si importante et si juste que vous soutenez dans le Radical : de la nécessité d'affecter le ministère de la guerre à un titulaire civil, de rappeler que j’ai présenté et soutenu cette proposition, comme article de programme politique, à peu près dans les termes suivants, à l’élection législative de 1876.
- Je disais :
- Puisque la République doit être une gestion pacifique de la société anticonquérante et antimilitaire, — et c’est là, précisément, ce qui la différencie de la monarchie, et ce qui fait sa raison d’être ; — si, substituant définitivement la science à la théologie et le travail à la guerre, elle doit surtout avoir pour but d’organiser et diiiger l’activité industrielle pour le plus grand bien de tous les hommes; il faut que son gouvernement soit purement civil, sans préoccupations célestes ni visées guerrières, mettant partout la loi humaine à la place de Dieu et du roi.
- Dans un pareil état de société^ les relations commerciales et fraternelles, entre peuples, prennent donc le pas sur les intérêts militaires, qui, au lieu de continuer à orienter la politique générale, passent au second rang et sont strictement réduits à la défense du pays.
- Par conséquent, la subordination absolue de l’élément guerrier au pouvoir civil est une conséquence forcée, un principe fondamental de l’avénement de la République, où l’armée doit être rigoureusement exclue de la direction politique et de f administration.
- Aucun militaire, officier ou soldat, en activité de service, ne doit être électeur, maire, préfet, député, sénateur, ministre, ni surtout chef du pouvoir exécutif. Tous doivent défendre la pairie ; et c’est assez ! Le ministre de la guerre y doit donc toujours être occupé par un titulaire civil.
- — Mais c’est absurde, me criait-on ; et d’ailleurs, cela est impossible !
- — Je répondais :
- Sous Louis XIV, un civil, Michel Letellier, a été ministre de la guerre de 1646 à 1666 ; Louvois son fils, un civil, de 1666 à 1691 ; sans compter leurs successeurs, et des plus capables, comme Chamillart et Voisin, tous deux civils. Sous Louis XV : Leblanc, ministre de la guerre de 1718 à 1728, civil; d’Argenson, de 1743 à 1757, civil. Sous la première République : Pache, le grand Carnot (plutôt ingénieur que soldat) tous deux civils. Sous le consulat et sous
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- l’empire, Lacuée, un civil, de 1800 à 1807, dirige la section de la guerre au conseil d’Etat et ensuite le ministère de la guerre, où il est rappelé en 1813. Enfin, pendant la guerre de 1870-1871, en province, M. de Freycinet, un civil, dirige l’administration de la guerre avec autant d’habileté que de dévouement.
- Voilà pour le côté technique de la question ; est-ce assez décisif ?
- Quant au côté politique, la démonstration est encore plus écrasante :
- On ne doit pas prendre de militaires pour chefs du pouvoir exécutif dans notre république, parce que Napoléon 1er en a profité pour se faire empereur et relever le despotisme ; et que Napoléon III, qui se bombardait soldat dans le même but, a fait comme son oncle.
- Nous ne voulons plus de Monks ni de Bonapartes !
- De par les principes et de par l’histoire, tous ceux qui sont dignes du nom de républicain, chez nous, doivent donc tenir à faire rester dans le rang tout général qui voudrait en sortir. Sur ce point, il n’y a qu’à barrer le chemin ou fermer la porte du ministère de la guerre et de la présidence de la République par une loi constitutionnelle ; quelque puissent être, du reste, les mérites de l’officier « qui ne fait pas assez de bruit ».
- Salut et fraternité.
- Dr Robinet,
- 14, rue Mayet.
- LA GUERRE
- L’amiral Aube, qui écrivait en décembre 1885 les lignes que l’on va lire,a été depuis, ministre de la marine en France. Nous voulons montrer, par la peinture même qu’il fait de la guerre, combien la guerre en elle-même est horrible. (Tant qu’il y aura des conquérants et des oppresseurs, tant qu’il y aura des hommes d’Etat pour proclamer que « la meilleure politique est celle qui se fait avec du fer et, du sang », il faudra bien qu’il y ait des défenseurs et des redresseurs. Tant que les gouvernements se régleront par la maxime qui veut que « la force prime le droit », et tant que la stupidité des peuples laissera faire ces gouvernements, il faudra bien que chez les nations libres il y ait une force pour protéger le droit, la justice, la liberté.
- Quelques semaines avant d’être appelé au ministère, l’amiral publiait dans Y Atlas colonial une étude sur les conditions nouvelles de la guerre navale. Nous détachons de cette étude les passages suivants :
- « La guerre d’escadre a vécu. La guerre navale, c’est désormais la guerre industrielle, la guerre de course. Les instruments de cette guerre sont : au nombre maximum, les torpilleurs et les canonnières de défense, unité de combat, et avec eux, les croiseurs, tous ayant une vitesse maximum,tous réduits aux dimensions qui en assurent l’autonomie et la puis-
- sance effective ; le nombre, la vitesse, l’indivisibilité sont les facteurs de la supériorité de ces instruments de guerre. Mais cette guerre de l’avenir,cette guerre industrielle, cette guerre de course à la fois offensive et défensive, n’est possible qu’à une condition : c’est que les torpilleurs et croiseurs,écumeurs sans merci des routes de l’Océan,puissent vivre,c’est-à-dire s’approvisionner et aussi trouver dans tous les parages des abris sûrs, des refuges toujours ouverts...
- . . . Cette guerre de course, cette guerre industrielle, sera une guerre sans merci, et en dépit de toutes les réclamations de l’humanitarisme etde cesdroits sans sanctions qu’on appelle les droits de la guerre, il est fatal qu’il en sera ainsi. La guerre est la négation du droit. C’est le recours à laforce. Tout est donc non seulement permis, mais légitime contre l’ennemi. C’est la loi. Cette loi doit avoir sa sanction.
- Au jour où théoriquement les droits de la guerre n’étaient pas discutés, où théoriquement les lois de la guerre s’imposaient aux esprits les plus rebelles, comment cette guerre maritime était-elle préparée ? Un navire de guerre,un corsaire ou un bâtiment de commerce sont en présence, l’un devient la prise de l’autre, une partie de l’équipage du capteur amariné sa prise ; si elle en vaut la peine, cette prise est conduite dans le port le plus voisin ; sinon, tout l’équipage passe à bord du capteur et la prise est coulée. L’humanité est sauvée, sauf aussi les droits de la guerre !
- Demain, la guerre éclate: un torpilleur autonome — deux officiers, douze hommes d’équipage — a reconnu un de ces paquebots, porteur d’une cargaison plus riche que celle des plus riches galions d’Espagne ; l’équipage, les passagers de ce paquebot s’élèvent à plusieurs centaines d’hommes ; le torpilleur ira-t-il signifier au capitaine du paquebot qu’il est là, qu’il le guette, qu’il peut le couler, et qu’en conséquence il le fait prisonnier, lui, son équipage, ses passagers ; qu’en un mot, il l’amartne platoniquement et que, comme tel, il doit se rendre dans le port le plus voisin de France ? A cette déclaration égale en sottise au chevaleresque : « A vous, messieurs les Anglais ! » de Fontenoy, le capitaine du paquebot répondrait par un obus bien pointé qui enverrait au fond le torpilleur, son équipage et son chevaleresque capitaine, et tranquillement il poursuivrait sa route, un moment interrompue. Donc le torpilleur suivra de loin, invisible, le paquebot qu’il aura reconnu, et, la nuit faite, le plus silencieusement et le plus tranquillement du monde, il enverra aux abîmes, paquebot, cargaison, équipage, passagers, et l’âme non-seulement en repos, mais pleinement satisfaite, le capitaine du torpilleur continuera sa croisière.
- Tous les cœurs sensibles que le dix-huitième siècle nous a légués peuvent gémir, tous les Congrès de la Paix peuvent tenir leurs assises humanitaires, tous les diplomates peuvent en des congrès aussi pratiques édicter de nouveaux codes des droits de la guerre, par cela seul que la guerre éclatera entre deux nations maritimes, et parce que, de même que le liones
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- lion pour déchirer sa proie surprise sans défense, le torpilleur est torpilleur pour torpiller les navires ennemis surpris sans défense, chaque nuit couvrira de ses ombres silencieuses et protectrices, chaque point de l’Océan verra s’accomplir de pareilles atrecités. D’autres peuvent protester ; pour nous, nous saluons en elles la sanction suprême de cette loi supérieure du progrès dans laquelle nous avons une foi ardente et dont le dernier terme sera T abolition de la guerre.
- Finalement, on le voit, l’amiral Aube lui-même conclut à l’abolition de la guerre. Etait-ce donc la peine de tant déclamer ? Sa conclusion est après tout la même que celle de ces pauvres Congrès de la paix dont il raille si emphatiquement les «assises humanitaires. » Nous lui ferons d’ailleurs remarquer qu’il n’est point « fatal » que l’Océan soit chaque nuit, pendant un nombre d’années, que l’amiral d’ailleurs ne détermine pas, le théâtre des « atrocités » au tableau desquelles sa plume se complaît ; la guerre disparaîtra le jour où la volonté des peuples sera qu’elle disparaisse devant l’arbitrage et la neutralisation. Que l’on construise donc des torpilleurs, mais que l’on reconnaisse que les Congrès de la paix ne sont
- point de trop. (États-Unis d’Europe) Ch. L.
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- Symptômes de Paix.
- Nous croyons devoir enregistrer les symptômes de paix qui se produisent dans les déclarations autorisées des représentants des nations, quelques instables que soient les résolutions que ceui-ci peuvent affirmer.
- D’une part, M. Crispi à Turin a déclaré que l’Italie ne souhaiterait pas l'ouverture d’hostilités internationales. Malheu-sement, M. Crispi arrivait d’Allemagne quand il a fait cette déclaration.
- N’importe ! Ces affirmations montrent que la perspective de la guerre paraît effrayante à tous, car tous se proclament — plus ou moins sincèrement — les amis de la Paix.
- Voici maintenant les déclarations de M. Kalnocky.Elles ont trait surtout à la situation faite à l’Europe en général, à l’Autriche en particulier par les affaires de la Bulgarie. En dehors en effet de la rivalité déclarée entre la France et l’Allemagne, que chaque incident menace de mettre aux prises, les Balkans sont le point vulnérable de la paix européenne ; un rien peut allumer l’incendie. Nous sommes donc heureux d’avoir à enregistrer les déclarations de l’Autriche, la nation principale, avec la Russie, intéressée dans cette affaire :
- M. de Kalnoky devant la Délégation autrichienne
- La commission des affaires étrangères de la Délégation autrichienne a siégé aujourd’hui. Le comte Léon Thun, rapporteur, a prié le comte Kalnoky de fournir à la commission quelques explications sur la politique extérieure.
- Le ministre a répondu que, si la situation avail nécessité
- des déclarations détaillées dans la précédente session, il n’en était plus de même dans la présente. La politique extérieure est clare et rassurante ; elle ne cesse de partir des mêmes principes et de poursuivre le même but.
- Les questions orientales ont subi,depuis, maintes péripéties qui n’ont, malheureusement, pas abouti à une solution. Le gouvernement n’en considère pas moins l’avenir avec une certaine confiance, et ne songe pas à modifier son attitude. On n’ignore pas qu’il existe des divergences de vue sur la question orientale. On peut néanmoins espérer un heureux résultat de l’accord des puissances à chercher une solution pacifique, qui écarte les complications européennes. Tel est aussi d’après les déclarations formelles, le vœu du cabinet russe, et cette concordance d’idées facilitera une solution pacifique.
- L’agitation exercée par la presse russe montre pourtant que la situation de l’Europe est instable ; « C’est, dit le ministre, le sentiment général et, en particulier, le nôtre ; et cette conviction nous commande de tenir prêtes nos forces militaires et de faire, dans ce but, de grands sacrifices ; ils sont pourtant minimes en comparaison de ceux que nous imposerait une guerre ; ils nous permettent de faire sentir notre influence en Europe et nous donnent l’espoir d’être assez forts pour maintenir la paix. »
- Le comte Kalnoky renouvelle les déclarations qu’il a faites à la Délégation hongroise, sur la propagande pacifique que l’entente austro-allemande a exercée en Europe. Il répète que l’Italie a adhéré à cette politique, et ajoute que l’opinion publique lui est aussi favorable en Angleterre et qu’elle peut compter sur un appui dans ce pays.
- L’influence dont il dispose en Europe donne donc au gouvernement l’espoir de prévenir le péril d’une guerre. La Délégation se montrait fort pessimiste l’an dernier et le comte Kalnoky était, dit-il, peut-être le seul optimiste dans l’assemblée. Il ne faut pas, cette année, se laisser entraîner à un extrême contraire. On ne peut garantir le maintien de la paix mais il est permis de l’espérer.
- La commission a accueilli ces déclarations avec faveur, et, à l’humanité, a donné au ministre un vote de remerciement et de confiance
- La réunion plénière de la Délégation hongroise
- Vienne, 9 novembre, 8 h. 40.
- La Délégation hongroise a tenu, hier, une séance plénière. Elle a adopté, après avoir entendu lecture des rapports, les budgets de la cour des comptes, du ministère des finances commun, du ministère de la marine et du ministère des affaires étrangères.
- Le rapport de M. Max Falk sur les affaires étrangères couvient le passage suivant :
- « Le gouvernement a réussi à maintenir la paix, tout en protégeant énergiquement les intérêts vitaux de la monarchie.
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- Par cette sage et habile conduite, le ministre des affaires . étrangères s’est acquis des droits incontestables a notre recon- j naissance. M. de Kalnoky a rempli son programme avec j autant d’habileté que d’énergie. La commission est d’avis ! qu'en présence d’une telle politique, qui a nettement cons- { cience du but poursuivi, et du sentiment si prononcé de la [ dignité du pays, les peuples de la monarchie peuvent envisager l’avenir. La commission propose donc à la Délégation J d’exprimer au ministre des affaires étrangères non-seulement j son approbation, mais aussi sa gratitude la plus entière. » J
- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- EN ANGLETERRE
- Au moment où l’on recherche de toutes paris les moyens de soulager les ouvriers sans travail, il peut être utile d’écouter le témoignage de ceux qui ont adopté le parti, assez à la mode aujourd’hui, de l’émigration. On a tant exagéré la facilité du travail et l’élévation des salaires aux colonies, qu’il n’est pas mauvais de savoir à quoi s’en tenir. Une des lettres que nous avons eues sous les yeux vient d’un homme victime des légendes qui circulent sur Queensland. Dans cette contrée où les Chinois pullulent, les ouvriers mineurs anglais n’arrivent pas à gagner 10s. (12 fr. 50) par jour. Pendant trois mois l’ouvrier dont nous parlons est resté hors de chez lui, travaillant dans les mines de Gujmpie, et le salaire le plus élevé qu’il ait touché pour cette rude besogne a été de 62 10s. (62 fr. 50) par semaine. Bien des mineurs ne voudraient pas travailler pour ce prix. 11 est ensuite allé à Brisbane, où la concurrence pour le travail était déjà si considérable que les habitants tenaient souvent des meetings pour protester contre de nouveaux envois d’émigrés.
- D’après lui, la misère est, en proportion de la population, aussi grande à Sydney qu’à Londres même. Les chinois sont seuls capables de travailler à très bas prix dans les mines, sous le climat australien.
- Il y a cinq ans un autre ouvrier alla dans la Nouvelle-Zélande pour travailler le enivre, cette industrie étant alors peu développée. Cependant, il n’eut parfois, que huit jours de travail consécutifs et dut attendre six mois pour retrouver de l’ouvrage.
- Il se fit, ensuite, bûcheron, ne gagnant que quelques schel-lings par corde de bois. Il avait un compagnon de travail, et tous deux devaient abattre les arbres, les scier et les fendre en morceaux d’une certaine taille.
- Un bon bûcheron arrive à débiter une corde et demie de bois par jour ; mais ces ouvrbrs étant encore inexpérimentés, ne coupaient que cette quantité à eux deux. Il y en a qui pensent que dans les colonies la nourriture-est comprise dans le salaire ; c’est une erreur, car ces bûcherons avaient à payer chacun environ huit schellings par semaine (dix francs) pour
- leur farine, leur viande de mouton, leur thé et leur sucre ; en outre, ils devaient préparer eux-mêmes leur cuisine.
- Ils vivaient indépendants, il est vrai, mais dans la solitude. Us essayèrent aussi de tuer des lapins, métier qui ne chôme jamais, vu la quantité innombrable de ces animaux qui infestent les fermes de l’Australie. L’hiver on procède ordinairement en répandant des graines empoisonnées sur le sol, quand l’herbe devient rare ; mais dans les autres saisons on les prend au moyen de chien ou de trappes, ce qui exige une certaine habileté. Un des ouvriers arrivait à gagner 25s. (31 fr. 25) par semaine, mais c’est un métier très rude et pas aussi agréable qu’on pourrait se le figurer. Dans la Nouvelle Zélande, les travaux de la moisson sont surtout bien payés à partir de janvier jusqu’au mois de mai : le salaire va de 8d. à 9d- (80c. à 90c.) à l’heure. La tonte des moutons est payée de 12s à 20s. (15 fr. à 25 fr.) par jour, car elle demande beaucoup d’adresse et d’expérience.
- Quant aux mines les grandes compagnies peuvent seules en entreprendre l’exploitation. D’ailleurs, dans les centres miniers, la vie est en général très chère.
- En résumé les ouvriers sans travail qui songent â émigrer, feront bien avant de s’embarquer, de se renseigner exactement sur les conditions d’existence dans le pays où ils espèrent trouver une vie plus facile qu’en Europe.
- A Northampton, un grand meeting de cordonniers a eu lieu mardi soir à l’hotel-de-ville à l’effet de considérer quand devrait prendre fin la grève des ouvriers employés à la fabrique de chaussures de MM. Gove et West. Cette grève avait pris naissance parce que les patrons n’avaient pas consenti à soumettre à des arbitres la question de classification des ouvriers de chaque spécialité. Les piqueurs ont décidé à l’unanimité de soutenir leurs camarades employés à la confection des tiges (lasters), et c’est sur ceite décision que le meeting a pris fin. L’on suppose que la grève va se généraliser.
- Les mécaniciens de Blackburn se sont mis, également, en grève mercredi dernier à la suite du renvoi des ateliers d’un de leurs camarades qui avait recueilli des souscriptions en faveur des grévistes de Bolton.
- [Suite)
- Et, se découvrant, tous se mirent à prier, pendant que le fidèle animal léchait le visage et les mains de son maître.
- Le soir, à la tombée de la nuit, on plaça le corps du vaillant officier sur un brancard couvert d’un drapeau français ; quatre sous-officiers, suivis de tout le régiment, tambours et clairons en tête, le portèrent à la tombe qui lui avait été creusée.
- Immédiatement derrière le brancard, comme l’ami le plus fidèle du mort,venait le pauvre Palomo, que sa blessure faisait boiter.
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- Le funèbre cortège se croisa avec un détachement ennemi â cheval.
- L’officier prussien fit former la haie et présenter les armes; lui-même salua respectueusement le hérosque les siens avaient enlevé à la France.
- Lorsque le capitaine Vidai eut été déposé au lieu de son dernier repos, tout le monde s’éloigna, et Palomo, resté seul, se coucha sur le sol, le museau entre ses pattes.
- Le lendemain, lorsque Rigolot vint déposer sur la tombe une couronne qu’il avait composée pour le capitaine avec l’aide de ses camarades, il trouva le pauvre Palomo qui, n’ayant pu supporter la douleur de la perte de son maître, s’était laissé mourir de chagrin près de lui.
- « Comment peut-on dire que les bêtes ne sont pas fidèles? s’écria le Parisien attendri jusqu’aux larmes.Elles le sontplus que beaucoup d’amis... et de parents ; plus surtout que les femmes : en voilà un exemple », ajouta le trompette en montrant le corps inanimé de Palomo et en essuyant une larme d’attendrissement.
- Ayant appris le fait,le maréchal de Mac-Mahon voulut visiter la tombe de l’officier. Lorsqu’on la lui désigna, le duc de Magenta s’approcha, souleva son képi et pria avec recueillement devant une croix en bois portant l’inscription suivante :
- Ci-gisent
- Le capitaine d’infanterie Louis Vidal Et son fidèle et inséparable ami Palomo Ils vécurent ensemble sur la terre Dans le sein de laquelle ils sont réunis par la mort.
- + *
- Palomo nous fait songer à une lacune existant en France et qui devrait être comblée par une mesure aussi utile qu’humanitaire.
- Pourquoi le ministre de la Guerre ne songe-t-il pas à l’établissement et à l’instruction d’une meute de chiens qui rendraient de grands services à l’armée en lui servant d’éclaireurs ?
- Cet intelligent quadrupède, l’ami le plus fidèle de l’homme, chasse et découvre bien le gibier, son ennemi ; il chasserait et découvrirait aussi bien l’homme ennemi de ses amis, si on l’y habituait.
- Exemple : l’armée allemande, chez qui le chien sert d’éclaireur et rend de signalés services au soldat et à la nation.
- C’est inutile que nous fassions ici l’éloge de la fidélité, du dévouement et du zèle de ce noble animal : tout le monde le connaît.
- Le chien peut plus facilement que l’homme s’embusquer, observer et disparaître sans être aperçu. Dans le cas où il serait pris, la trahison ou la dénonciation par la peur ou l’appât n’est pas à craindre, et, si mort s’en suivait, la perte serait moins regrettable.
- Un certain nombre d’hommes,avec les différents uniformes
- j de l’armée que l’on veut combattre, que, par des simulacres de guerre, on ferait passer pour des ennemis aux yeux de ces intelligentes bêles, les habituerait à reconnaître et, par la tactique qu’on leur aurait montrée, les ferait se méfier d’eux, donner l’ahrme, même les combattre en cas de besoin.
- Ce serait, â notre avis, un signalé progrès, un grand service rendu à l’humanitéet à la patrie, et auquel on doit sérieusement songer.
- José de Câmpos
- (Fin)
- L’ESPRIT ANGLAIS
- L’Associé d’une grande maison de commerce (à qui le personnel vient d’offrir un riche présent, au moment de son départ), s’adressant au chef des employés :
- — Je vous suis reconnaissant à tous pour le magnifique présent que vous venez de me faire, et je l’apprécie comme il le mérite.
- Le chef des employés. — Cela n’en vaut pas la peine, cher monsieur ; c’est au contraire nous qui vous sommes très reconnaissants de l’occasion que vous nous avez donné de pouvoir vous l’offrir.
- Traduction libre : Enchantés d’être débarrassés de vous !)
- — Quoi! qn'est-ce qu’il y a ? s'écrie un avocat affairé, en mettant la tête â la portière.
- — Les chevaux ont le mors aux dents, répond le cocher d’une voix étranglée.
- — Pouvez-vous les arrêter?
- — Je crains que non !
- —Eh bien ! réplique l’avocat après une judicieuse réflexion, conduisez-les de telle sorte qu’ils buttent sur quelque chose de bon marché.
- Un Avocat, interrogeant un témoin aves majesté ;
- Enfin, madame, j’ai été dans la rue où vous demeurez. Diles-moi franchement de quel côté est votre habitation.
- — De l’un et de l’autre côté de la rue.
- — Comment ? hurle l’avocat exaspéré.
- — Rien n’est plus vrai, monsieur. Lorsque vous montez, ma maison est à droite, et lorsque vous descendez elle est à gauche.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 31 Octobre au 6 Novembre 1887. Décès :
- Le 4 Novembre, de Pré Paul, âgé de 8 jours.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Buise. — lmp. Bâré.
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- OUVRAGE de M. GOD1N, Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits dts l’homme,lés garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de là souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit depropriété, la. réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
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- 4° — L'Hérédité de l’Etat ou la réforme des impôts 0 25
- 5° — Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère dp l’Intérieur ....................................0 25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de
- l’Etat, base des ressources publiques..................0 f.25
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité
- nationale............................................ 0 25
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et
- réponses...............................................0 25
- 9° — Extinction de la misère par la mutualité
- nationale..............................................O 25
- 10° — Scrutin national au bulletin de liste et
- renouvellement partiel annuel......................0 25
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- 11"Année,Tome II.—N 480 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 20Novembre 1887
- L
- DBVOm
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BÜREAD
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
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- S’adresser à M. LEYMAB1E administrateur delà Librairie des scienoes psychologiques.
- SOMMAIRE
- .4 nos lecteurs. — De la représentation et du mandat politique et social. — Exposition universelle de 1889. — Chronique parlementaire et politique.
- — Les anarchistes.— La situation en Angleterre, bataille de Trafalgar-Square. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Faits politiques et sociaux.
- — Le mouvement syndical èn France. — La grève de Bauvin-Meurchin. — Le congres national des chambres syndicales patronales. — Choux-Blanc ! — État civil du Familistère.
- A nos lecteurs.
- En présence des embarras qu’éprouvent les gouvernements pour se mettre en accord avec les besoins des sociétés modernes, nous appelons l’attention de nos lecteurs sur une série d’articles extraits d’un volume que M. Godin publiera prochainement.
- Ces articles, dont le Devoir commence aujourd’hui la publication, contiendront l’exposé d’une organisation gouvernementale, républicaine, débarrassée des défauts trop évidents du régime parlementaire.
- DE LA REPRESENTATION
- et du Mat politique et social.111
- Le gouvernement parlementaire n’est, comme tous les régimes qui l’ont précédé, qu’un mode de gouvernement transitoire qu’il faudra remplacer par un meilleur.
- Au milieu de l’obscurité philosophique et morale qui règne encore pour l’humanité dans la sphère de ses destinées, c’est sa loi de procéder par tâtonnements pour trouver la meilleure voie.
- Le régime parlementaire a été une lueur intervenue pour nous conduire à l’idée de la souveraineté du peuple et, surtout, au suffrage universel. Le régime parlementaire a donc eu son utilité ; mais en présence des résultats confus de cette déclaration de souveraineté du peuple, en présence des errements du suffrage universel, d’aucuns en sont arrivés à mettre en doutelavaleurdu mandat, la valeur du droit des citoyens de se donner des mandataires, reculant ainsi dans l’obscurité profonde et quittant la seule voie d’accès vers la lumière. Car, de deux choses l’une : Ou le peuple a le droit d’intervenir dans le réglement de ses destinées, ou il est fatalement voué au despotisme et à l’oppression.
- Or, le régime parlementaire quoiqu’on en puisse penser et dire a été la reconnaissance, plus ou moins sincère mais certainement théorique, des
- (1) Extrait d’un ouvrage inédit de M. Gedin.
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- droits du peuple à intervenir dans les affaires publiques.
- Tous les régimes gouvernementaux ont, du reste, donné matière à critique.
- Le Contrât social et l’Esprit des lois sont déjà d’un autre siècle ; mais le régime parlementaire a donné lieu de nos jours à des critiques dont il peut être bon d’examiner le fond.
- Rittinghausen, dès 1852, dans son « Traité du Gouvernement direct » considérait la représentation comme un leurre, comme une erreur et un mensonge, par conséquent comme une illégalité de droit politique naturel.
- Malgré la vigueur de ses arguments et de ses critiques concernant le gouvernement représentatif, il convient de reconnaître que s’il a eu raison quant aux vices d’organisation qui ont jusqu'ici présidé à l’exercice du régime représentatif, il s’est trompé sur le principe et la valeur du mandat représentatif.
- En prétendant que les droits du citoyen ne pouvaient être représentés, que le mandataire ne représentait que lui-même, et que la loi devait être votée directement par tous les citoyens, il est tombé dans des exagérations que l’unité future du gouvernement du monde et le besoin d’économie dans les procédés gouvernementaux rendent inacceptables.
- Si l’on peut admettre la législation directe, c’est-à-dire la sanction des lois par le peuple, dans un petit État, on ne la conçoit qu’avec d’inutiles pertes de temps ;à plus forte raison en serait-il ainsi dans une grande nation, et à plus forte raison encore dans l’unité européenne, si celle-ci était faite; et elle se fera.
- Le gouvernement qu’il importe au peuple de se donner, c’est celui qui respectera ses droits et travaillera à son bien, à son bonheur,à sa tranquillité, à sa sûreté.
- L’homme qui a de grands domaines, de grands intérêts et des droits importants, nomme des mandataires et des commis pour gérer ses biens, les administrer et faire respecter ses droits. Le peuple n’est pas moins digne de ces avantages ; il a le domaine national, désintérêts et des droits politiques et sociaux plus grands encore, pourquoi ne choisirait-il pas ses mandataires et ses commis pour faire respecter ses intérêts et ses droits ?
- J’ai posé en principe que la souveraineté du peuple ne peut s’exercer que par des mandataires, mais ceux qui nient la valeur sociale de la représentation ne feront sans doute aucune différence
- entre la représentation et le mandat social. Pourtant la représentation doit particulièrement se comprendre des intérêts territoriaux, tradition de la féodalité, tandis que le mandat social doit plus particulièrement s’appliquer à la défense des droits de l’homme ou des citoyens. Mais ce sont là des interprétations sur lesquelles on peut différer ; il n’y a donc pas trop à s’y arrêter.
- Toujours est-il que nier la valeur du mandat social, mandat par lequel les citoyens confèrent la défense de leurs droits aux personnes qu’ils jugent les plus capables de bien remplir cette mission, c’est se refuser à l’évidence des faits admis par l’humanité entière. Tous les jours les hommes se donnent entre eux des mandats pour l’accomplissement des actes les plus divers. Le mandat politique et social ne peut faire exception. Nier la valeur du mandat, c’est se raidir contre un fait universellement admis dans tous les temps et chez tous les peuples. Le mandat est dans la nature des choses humaines, des services que les hommes sont appelés à se rendre mutuellement; il est conforme aux nécessités sociales de tous ordres.
- Ce n’est pas parce qu’en politique on a jusqu’ici fait souvent mauvais usage du mandat, parce qu’on s’en est servi contre les mandants mêmes, qu’il faut douter de la valeur intrinsèque du mandat.
- La mauvaise foi n’infirme pas l’équité; l’ignorance n’infirme pas la science. Que le mandat social ait été jusqu’ici incompris ou mal interprété, qu’il ait été violé même, ce ne sont pas là des raisons pour le considérer comme inutile ou sans valeur dans la marche des choses humaines.
- Il en est toujours ainsi de l’installation des grandes innovations. A leur début les expériences sont laborieuses, les premiers essais font presque toujours douter de leur valeur la massedesindifférents ; ce n’est qu’à travers les résistances que la valeur des nouveautés s’établit. A mesure que l’usage met en évidence les défauts des procédés employés, l’art et la science les corrigent et finissent par en tirer de bons résultats. Il en est ainsi de la souveraineté du peuple, il en est ainsi du suffrage universel. Ces forces sociales, expérimentées sous le mauvais vouloir des classes dirigeantes, n’ont pu donner jusqu’ici que des résultats imparfaits ; mais, perfectionnées dans leurs mouvements et dégagées des résistances qui en paralysent les effets, elles mettraient en jeu toutes les forces vives de la nation. Le suffrage universel étant organisé comme je le propose — c’est-à-dire s’exer-
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- çant par scrutin de liste nationale avec renouvellement annuel de la moitié des élus du peuple— la souveraineté populaire entretiendrait un actif courant de vie sociale dans les pouvoirs publics. Ceux-ci s’organiseraient eux-mêmes sur des bases nouvelles, propres au bon gouvernement du pays, à la prompte confection des lois et à l’avènement des réformes nécessaires.
- Le corps législatif ainsi élu et renouvelable donnerait au peuple toute la puissance de contrôle indispensable sur ses mandataires, et à ceux-ci le désir de bien remplir leur mission, afin d’être réélus.
- Les erreurs et les préventions sur le mandat social proviennent de ce qu'en économie politique on a toujours eu tendance à ne s’occuper que des intérêts matériels de la richesse, au détriment des intérêts du peuple, des besoins et des droits des citoyens, tandis que ces besoins et ces droits sont la base même de l’économie sociale.
- Aux yeux des politiciens le pays est tout, les hommes ne sont que des instruments. C’est pourquoi on fait si peu de cas des personnes ; c’est la tradition aristocratique de la féodalité nobiliaire.
- Il n’en est pas de même en économie sociale. Le droit social s’attache aux hommes ; il considère que les choses sont faites pour les personnes et non les personnes pour les choses. C’est pourquoi dans la constitution des pouvoirs publics de l’avenir, je ne vois pas des représentants du pays mais bien des mandataires ou des commis du peuple.
- En droit social, la représentation territoriale a fini son temps ; elle est reléguée au rang des épaves aristocratiques du passé. Quand le peuple délègue mandat, ce n’est pas le pays qui est représenté, ce sont les droits mêmes des citoyens que les mandataires ou commis du peuple ont mission de défendre, de faire valoir et respecter. Ce n’est plus la terre qu’on représente, ce sont les existences humaines et sociales qu’on protège et garantit contre le malheur.
- Le progrès dans la vie de l’humanité consiste à toujours faire sortir un mieux des faits accomplis; il y a donc mieux à faire aujourd’hui que le gouvernement parlementaire; il y a à rechercher par quels procédés on fera disparaître les défauts dont les classes dirigeantes se sont complues à entacher l’exercice de la souveraineté du peuple, et à établir par quels moyens on fera surgir dans nos sociétés la justice et le respect du droit en même temps que le progrès social.
- Si le régime électoral que je propose était 1
- appliqué au corps législatif, toute simple que soit cette réforme, ce serait déjà un progrès politique considérable, mais cela ne suffirait pas pour faire disparaître les graves inconvénients, les défauts, les vices mêmes du régime parlementaire.
- Une profonde modification de ce régime ou plutôt son remplacement par le régime que j’appellerai mandataire, est indispensable pour atteindre un tel but. C’est la question que je vais examiner
- dans les pages suivantes. (à suivre).
- .--------—----------— •--------------------------------—
- Exposition universelle de 1889.
- Sous-Comité DE L’ARRONDISSEMENT DE YeRVINS.
- Les membres du Sous-Comité de l’arrondissement se sont réunis à Yervins à l’Hôtel de Ville, le Mardi huit Octobre.
- La séance s’est ouverte à 2 heures 1/2, sous la Présidence d’honneur de Monsieur le Sous-Préfet.
- Les délégués au nombre de quatorze, plusieurs s’étant fait excuser, procèdent à l’élection du bureau.
- Ont été élus :
- Président : à l’unanimité, Monsieur Godin, ancien député, fondeur, fondateur et directeur du familistère à Guise.
- Vice Présidemt : M. David, filateur à Saint-Gobert.
- Secrétaire : M. Lagasse, négociant en vannerie, à Ètréaupont.
- Monsieur Godin, Président, remercie l’Assemblée de l’honneur qu’elle lui confère.
- Il lit ensuite plusieurs circulaires de Monsieur le Directeur général sur l’organisation de l’Exposition universelle et les emplacements mis à la disposition des exposants.
- Une autre circulaire prévenant Messieurs les commerçants et industriels qui doivent exposer de vouloir bien faire leurs demandes d’admission le plus vite possible, car il est question de fixer au Ier Février 1888 l’expiration du délai pour le dépôt de celles-ci.
- Ces demandes ne constituent aucun engagement définitif : elles ont pour but de permettre aux organisateurs de l’Exposition de mesurer l’importance des emplacements qu’il faudra. Le signataire d’une demande d’admission ne sera lié que le jour où, après son admission prononcée, il sera tombé d’accord avec les Comités d’admission et d’installation sur la répartition des espaces et des dépenses.
- Les demandes d’admission devront être adressées à Monsieur le Président du Sous-Comité ou à tout autre membre qni les lui fera parvenir. Monsieur le Président après avoir engagé les membres du Sous-Comité à prêter leur concours le plus actif à l’œuvre nationale, lève la séance.
- Les exposants doivent se mettre en garde contre les propositions d’industriels (Agences Ratazzi, Limousin et Consorts.) qui parcourent Paris et les départements, leur offrant, moye*-
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- nant finances, des emplacements de faveur à l’Exposition de 1889.
- Ces personnes se prévalent du titre d’attachés au service de l’Exposition ou de leurs bons rapports avec l’Administration.
- L’Administration supérieure de l’Exposition et spécialement la D irection générale de l’Exploitation n’ont donné mandat à personne, en dehors d's membres des Comités, pour faire des démarches auprès des exposants ou des industriels susceptibles de le devenir.
- Voici les noms des membres composant le Sous-comité de l’arrondissement de Vervins :
- MM. Brueelle, Président du tribunal de Commerce, Adjoint au Maire de Vervins ;
- Coste, Vannier, à Origny en Thiérache ;
- David, Filateur, à St-Gobert ;
- Duflot, Propriétaire, agriculteur à Fontaine-les-Vervins ;
- Gallas, Maire d’Hirson ;
- Garin, Constructeur de machines agricoles, à La Vallée-aux-Bleds ;
- Godin, Ancien député, fondeur, fondateur et directeur du Familistère de Guise ;
- Gobert, Filateur, à Any Martin-Rieux ;
- Labbé, Adjoint au Maire, banquier, à Guise ; Lagasse, Vannier à Étréaupont ;
- Maréchal-Loubry, Vice-président du Conseil des Prud’hommes, à Guise ;
- Martin, Juge suppléant au Tribunal de Commerce, brasseur, à Vervins.
- Moroy, Filateur, à Sains-iRichaumont ;
- Modesse-Berquet, Conseiller général, membre de la Chambre d’agriculture, à Any Martin-Rieux ;
- Moret, Conseiller général, filateur, à La Neuville-les-Dorengt ;
- Penant-Vandelet, Président du Comice agricole, à Vervins ;
- Picot-Delorme, Président du Conseil des Prudhom-mes, à Guise ;
- Savart, Fabricant de chaussures à St-Michel ;
- Thévenin, Juge au Tribunal de Commerce, Conseiller municipal, Industriel, à Vervins ;
- Béthune, Négociant en tissus, à Ètreux.
- Chronique parlementaire et politique.
- Les chambres sont rentrées depuis tantôt un mois, et si l’on voulait établir le bilan des travaux parlementaires qui se sont eflectués depuis lors, l’historiographe le plus inventif serait en peine de dire au juste ce qu’on a fait et décidé.
- Ce n’est pourtant pas la besogne qui manque à nos parlementaires. L’année dernière, lors de la discussion tardive du budget, après un vote de douzièmes provisoires, on avait solennellement déclaré à la tribune que cette année, le budget serait discuté en temps utile. Les hommes mêmes appelés au
- ministère se trouvaient, par suite des circonstances parlementaires dans lesquelles ils avaient remplacé le cabinet défunt, dans l’obligation stricte d’apporter un budget de réformes ; de faire cesser ce défilé de budgets d’attente, selon l’expression consacrée, qui se succèdent depuis tantôt dix ans à chaque fin d’exercice. En tout cas, il avait été formellement convenu que la discussion du budget pourrait se produire cette année en temps suffisamment opportun pour permettre à la chambre de procéder à une étude sérieuse et complète de notre situation financière, seul moyen d’arriver à dénouer les difficultés inextricables qu’on signale detous côtés.
- Nous sommes au 20 novembre ; la chambre n’a plus que quelques séances de libres avant le 1er Janvier, et le rapport de la commission n’est pas encore prêt. A peine si le rapporteur est nommé à cette date. Les douzièmes provisoires seront donc encore nécessaires, la chambre n’ayant pas trouvé, jusqu’à ce jour, le temps d’aborder cette importante affaire.
- Si du moins cet ajournement avait été provoqué par l’expédition des affaires urgentes qu’il n’était pas possible de remettre ! Mais, nous le répétons, la chambre n'a rien fait.
- Les questions pressantes, accumulées dans ses cartons sont nombreuses. Il en est qui sont d’un intérêt social de premier ordre. Telles, pourrons-nous citer : la proposition sur l’Hérédité de l’Etat ; la proposition déposée par M. Camélinat tendant à ouvrir des négociations en vue de jeter les bases d’une Législation internationale du Travail ; le projet de loi déposé par le même, sur la Réglementation du Travail de la femme et de l’enfant ; le projet déposé par M. A. Boyer sur la responsabilité des patrons en matière d’accidents professionnels ; le projet déposé par M. Planteau sur les cautionnements et les loyers ; celui de M. Bovier Lapierre sur la sanction indispensable à donner aux syndicats...Etc., etc.
- J’en passe plus d’un.—
- Voilà certes du bon travail sur la planche, comme on dit ; dont l’exécution assurerait à la Chambre de longues journées de labeur fécond. Malheureusement nous craignons fort que cette législature passe avant que nos honorables se soient décidés à examiner ces divers projets, sur lesquels les opinions peuvent être divergentes et contradictoires, leur examen n’en serait pas moins très utile et de nature à faire oublier — pardonner peut-être — au parlement élu en 4885, les deux longues annéesd’inaction,de luttes stériles auxquelles il s’est livré depuis son élection.
- S’il continue la politique de faiblesse et de stérilité qu’il a suivie jusqu’à ce jour, quel pourra bien être le sort que lui réserve le scrutin national aux élections prochaines ? Il serait difficile de se prononcer d’ici-là. Mais on peut prévoir que l’êre des difficultés, loin d’être close par la politique passive adoptée, ne fera peut-être que de s’ouvrir alors.En attendant, les ;ours se passent, la misère ne cesse d’accomplir son œuvre
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- sinistre de ravages matériels et moraux sur la classe ouvrier, et de quelque côté qu’on porte sa vue, toute issue paraît fermée. Nous sommes dans une impasse.
- Est-il si difficile cependant, de faire trêve aux misérables rancunes et de se mettre résolument à l’œuvre de reconstitution sociale exigée par les nécessités de plus en plus impérieuses d’une situation sans précédents dans les annales de l’Histoire parlementaire ? Ah ! si l’on voulait ! — Ou plutôt si l’on pouvait s’arrêter à une résolution virile !
- Mais on est aussi indifférent à gauche qu’à droite. Centriez ou radicaux, il semble que tous portent un voile sur les yeux, un bandeau sur le front qui les empêche de distinguer ce qu’il y a à faire. De sorte qu’à la faiblesse incurable de gens timorés et craintifs, nos législateurs joignent une ignorance absolue des véritables bases sur lesquelles ils doivent se placer tout d’abord pour agir. De là l’abstention érigée chez eux en principe, toutes les fois qu’ils se trouvent en présence d’une décision importante à prendre.
- De cette indécision nous avons une preuve dans la récente conversion proposée par le gouvernement et acceptée par la Chambre. Ce projet tranformé en loi est même l’acte le plus important de la session en cours. Parlons-en donc, puisque sans lui, le budget ne serait pas en équilibre.
- Nous avons eu maintes fois l’occasion de parler de conversions et de dire notre sentiment à cet égard. Nous sommes, au Devoir, partisans de toute réduction opérée dans les charges qui pèsent sur la production, parce que, en définitive, ces charges, par la répercussion économique, tombent, en dernière analyse, sur les travailleurs, dont elles réduisent d’autant le salaire.
- Conversion, en langue économique de tous pays, signifie réduction du taux d’intérêt payé aux possesseurs de titres de la dette publique. C’est là une mesure parfaitement juste, admise par tous les économistes contemporains. Le taux de l’intérêt varie selon l’abondance et la disponibilité des capitaux. Nous avons expliqué dans un article sur la nature de l’intérêt, pourquoi il en est ainsi. L’intérêt ou la rente étant la différence du salaire à la valeur effective du travail, cette différence est bornée plus ou moins par l’étendue de la prélibation qui peut être faite sur les travailleurs, cette prélibation ne pouvant dépasser une moyenne au-delà de laquelle le travailleur ne pourrait reproduire son travail, par suite des faibles moyens de subsistance qui lui seraient laissés.
- Quand les capitaux sont à un faible taux, le gouvernement a le devoir de réduire celui qu’il paie à ses créanciers. D’ailleurs, une clause spéciale donne toujours à l’Etat, le droit de rembourser au pair le capital dont il réduit l’intérêt, si le possesseur du titre n’accepte pas la réduction. Le possesseur accepte presque toujours, car s’il refusait, il ne retrouverait pas
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- sur le marché de placement meilleur, à moins de risques e d’aléas multiples.
- Ces principes généraux posés — ou plutôt, rappelés — quelle est l’opération votée par la Chambre sous le nom de conversion ?
- Tout simplement une majoration dans l’évaluation du capital de la dette convertie, majoration calculée de telle façon qu’en réduisant le revenu, le nouveau total de celui-ci égale le total ci-devant.
- Actuellement, les fonds de rente que convertit le projet de loi coûtent en intérêts annuels au Trésor la somme de 37 millions 1/2 en chiffres ronds. Après la conversion,cette somme sera payée annuellement comme avant par l’État. Après la co nversion, l’État paiera en 3 O/O 37 millions 1/2 qu’il payait jusqu’à ce jour en 4 et 4 1/2. Donc ce n’est pas là une conversion. C’est une unification de titres de 4 et 4 1/2 en
- 3 O/O. De réduction de charges il n’y a pas trace.
- Le gouvernement fait cependant sonner bien haut, dans l’exposé des motifs que le Devoir a publiés, la recette de 155 millions qu’il compte réaliser. D’où provient-elle ? D’une clause d’emprunt que contient ce projet, qui n’est pas un projet de conversion, mais un emprunt déguisé,
- Voici le mécanisme subtil de cet emprunt :
- L’État convertit en 3 O/O, les titres de 4 et 4 1/2 sur le pied d’émission où ces titres furent émis. A cette heure, ces titres ont sur le marché une plus-value. Par exemple, le 4 4/2 est à 102.65 et le 4 à 100 fr.25. L’État offre aux possesseurs de ces titres, moyennant le paiement d’une somme égale en capital à la différence entre le taux d’émission et le taux du marché, de leur constituer une rente égale à la plus-value acquise. Doü la soulte de 20 francs et de 9 francs dont l’État s’offre à recevoir le versement, et en retour duquel, il paiera la rente en 3 0/0 calculée sur le taux actuel de 4 et
- 4 1/2.
- En d’autres termes, comme nous le disions plus haut, la conversion votée est rn emprunt de 155 millions adressé au public — qui versera la somme, nous n’en doutons pas, comme il aurait versé plus, si l’État avait demandé davantage.
- La chambre a consacré une longue séance à la discussion de ce projet. Les adversaires du cabinet ont longuement récriminé centre lui ; mais de contre-projet, il n’en a pas été présenté et le vote a approuvé toutes les clauses proposées par le gouvernement, parce que, personne n’ayant rien à offrir d’autre, comme nos honorables législateurs n’ignorent pas que l’équilibre du budget repose sur cette opération, ils ont dû la voter, sous peine de renverser toute l’économie du budget de 4888, qu’il n’est plus temps, à ce qu’on dit, d’examiner, vu l’heure tardive où il viendra en discussion.
- Peut-être — et même assurément — eut-il mieux valu que ce projet de conversion fut repoussé ; que les quelques dépu-
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- tés réformistes que compte la chambre s’élevassent avec vigueur contre cette nouvelle violation de la formule tant de fois promise et jamais réalisée parles nouveaux ministres : — Ni Emprunts ni Impôts. Car aucune illusion n’est permise à cet égard. M. Rouvier, ministre des finances et président du Conseil, l’auteur principal de la chûte du Cabinet Goblet, avait solennellement affirmé qu’on pouvait réduire le budget par des économies. Il avait affirmé que des économies étaient possibles. Or, les économies qu’il réalise aujourd’hui consistent simplement dans le mécanisme, très subtilement combiné d'ailleurs, d’une opération financière qui laissera au Trésor un reliquat de 150 millions en chiffres ronds — reliquat dont le budget aura à payer la rente.
- La Chambre, qui a si peu fait depuis deux ans, avait là certes une occasion d’affirmer ses intentions réformistes, si elle en a. Malheureusement, ballottée, cahotée, peut-on dire, entre les intrigues de couloir,les divisions intestines, les scandales qui éclatent de toutes parts, il semble qu’elle soit désormais frappée d’impuissance et de stérilité séniles.
- Ce vote est le seul important qu’elle ait émis. Le seul où une certaine passion ait animé les orateurs, encore, comme nous l’avons fait remarquer, cette passion avait-elle moins pour objet les résultats de la conversion, que les résultats des manœuvres parlementaires d'où devaient sortir la consolidation du cabinet pour les uns, sa chûte pour les autres.
- La loi sur les instituteurs, dont nous avons reproduit l’analyse, a été discutée devant des banquettes vides, au milieu de l’inattention générale.
- C’est dehors, sur les scandales de la dixième chambre correctionnelle que son attention fiévreuse se fixait. Nous comprenons cette émotion légitime. Même nous la louons.
- Nous traversons une période triste, semée d’incidents douloureux, féconds en réflexions amères pour le spectateur désintéressé qui assiste au défilé des révélations quotidiennes. L’émotion et même la colère qui se sont emparées de la conscience publique révoltée devaient gagner la chambre, sous peine de révéler un état de choses encore plus lamentable. Si la Chambre, en effet, ne s’était pas vivement émue des scandales et des tripotages, c’est que la défaillance serait encore plus profonde et plus générale que ne le décèlent les scandales connus. Donc, nous comprenons, dans une certaine mesure, l’affolement qui règne au Palais-Bourbon. Mais chaque député devrait dans son for intérieur tirer profit de l’état de choses actuel.
- Si des révélations scandaleuses viennent mettre àjour tout-à-coup une série d’actes plus odieux les uns que les autres, les seuls coupables ne sont pas les auteurs de ces actes. Une partie de la responsabilité incombe également à ceux qui n’ont pas prévenu les abus en les rendant impossibles.
- Oui, le parti républicain tout entier est responsable de ces faits, parce qu’il n’a rien changé au mécanisme des institu-
- tions qui les ont fait naître. Les hommes ne sont ni bons ni mauvais — ni anges ni bêtes, selon la mélancolique expression de Pascal. Us sont hommes, et comme tels exposés à faillir. Supprimer les circonstances de défaillance équivaut donc à prévenir beaucoup de mal. Si les auteurs des scandales révélés doivent être impitoyablement châtiés, il faut aussi réformer les institutions qui se sont prêtées à ces abus. Le gendarme réprime mais ne prévient pas. La correction -nelle est un instrument de répression, non un agent d’amélioration. Améliorer pour moraliser, voilà la tâche à remplir. Et cette tâche à l’accomplissement de laquelle le Devoir ne cesse d exhorter les hommes politiques, elle est immense.
- Les institutions de la monarchie ayant été conservées sous la République, quoi de plus naturel, que les mêmes faits odieux se reproduisent dans leur marche et leur fonctionnement. On a laissé en bas l’extrême misère murmurer ses conseils sinistres à l’oreille des malheureux, — en haut, toute latitude d accroître la misère d’en bas parles prélibations,par l'enrichissement de ceux qui, privilégiés déjà de la fortune, peuvent encore accroître sans coup férir cette fortune déjà immense. La tentation est donc la même aux deux extrêmes et elle se traduit par les actes de corruption que nous voyons s’étaler dans les hautes sphères gouvernementales, par la progression des délits dans les couches les plus basses.
- Comblez cette distance ; supprimez ces extrêmes et vous moraliserez partout.
- Nos hommes politiques, le Parlement, comprendront-ils l’œuvre d’assainissement, c’est-à-dire de réformes et de progrès dont les difficultés même de la situation révèlent à celui qui sait lire dans les évènements la nécessité ?
- Nous le souhaitons et nous l’espérons. Sans quoi, notre génération serait menacée dans ses espérances les plus nobles. — dans ses espérances do réaliser un ordre de justice et de bien-être dont la République a été jusqu’à ce jour la formule idéale—formule qu’il suffit de pratiquer pourvoir s’aplanir les difficultés et s’éclairer l’horizon à cette heure tristement obscurci.
- LES ANARCHISTES
- Sous ce titre, M. L. Bertrand publie dans le Peuple de Bruxelles un excellent article qui est à lire. Nous le reproduisons ci-dessous.
- Il est certain que l’exécution de Chicago ne contribuera guère à caimer les esprits exaltés, à remettre de leurs déviations malsaines les intelligences perverties par le spectacle des souffrances et des misères sociales. La façon même dont sont morts les condamnés de Chicago montre combien est profond le trouble auquel les consciences sont en proie.
- « Salut.jour béni où notre silence sera plus écla-
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- tant que le bruit de nos voix qu’on étouffe en nous étraDglant ! » Ainsi a parlé l’un des condamnés devant la potence.
- Ce sont là des paroles solennelles qui, sorties de la bouche d’un mourant trouvent de l’écho dans les consciences affligées. Toutes les doctrines bonnes ou mauvaises se purifient et grandissent par le martyre.il y avait la potence de John Brown en Amérique. Voilà qu’à celle-là s’ajoutent les potences de Chicago.
- Chose étrange et douloureuse ! Ce fait est passé oresque inaperçu, la presse l’a rapporté en fait-divers et personne n’a médité l’enseignement qui se dégage de cette quadruple exécution.
- C’est un symptôme du désarroi où nous vivons. Ce désarroi, M. Berttand le signale dans des termes qui méritent d’être reproduits:
- Nous ne sommes pas anarchiste. Nous pensons même que la théorie anarchiste est impraticable et que dans le cas où elle pourrait se réaliser, elle tournerait contre le but qu’elle se propose : le bonheur commun.
- Les anarchistes sont les adversaires de toute autorité,d’où qu’elle vienne. Pas de gouvernement, pas de pouvoir, même élu par la majorité, liberté la plus complète de l’individu,voilà le fond des idées qu’on appelle anarchistes.
- Ces idées procèdent de celles de la Révolution française. C’est au nom de la liberté que celle-ci a été faite. Il est vrai que le régime instauré en 1789 comprend aussi l’existence de l’État, d’une autorité publique, d’un pouvoir ayant ses juges et ses gendarmes, ses lois et ses parlements, toutes choses dont les anarchistes ne veulent pas.
- La liberté économique existe,il est vrai,mais cette liberté n’est favorable qu’à ceux qui possèdent. Cela a fait dire à un publiciste français, M. Dupont-White, dans un ! ouvrage écrit en 1845 : « Il s’est fait de nos jours une grande découverte, celle du peu que vaut la liberté ! » Naturellement,M. Dupont-White parlait au point de vue du bien-être général.
- Les anarchistes ne veulent pas de l’État, du gouvernement, et ils sont d’accord avec les plus grands réactionnaires qui sont adversaires de l’intervention de l’État dans le domaine économique. M. de Molinari, um économiste bourgeois, dans un de ses derniers ouvrages, se déclare partisan ries idées anarchistes en ce sens qu’ils réclament la suppression de l’État. Cet économiste fait campagne pour que tous les services publics soient supprimés et leur organisation laissée à des groupes de particuliers.
- Il est vrai que si les anarchistes sont adversaires de l’État, du gouvernement,ils sont en môme temps communistes. Nous avouons ne pas compiendre, car communisme et anarchie sont deux mots qui jurent de se trouver ensemble.
- Les anarchistes nous ont gardé rancune parce que nous
- avons écrit un jour que l’anarchie n’était possible qu’à l’état sauvage, et cependant rien ne nous semble plus exact. Dans cet état primitif, l’homme est absolument libre et tous les biens sont à tous. Malgré cela les hommes ont abandonné cet état pour vivre en société. Or, le développement de la civilisation, on ne peut le nier, tend de plus en plus à substituer faction de la société à celle de l’individu, ce qui est tout le contraire de l’anarchie. Si la société actuelle est si malade, c’est à un excès d’individualisme qu’on le doit. Et nous prétendons que lu société ne se guérira qu’en substituant l’action collective à l’action individuelle. Dans ces conditions, les anarchistes nous semblent faire fausse route.
- Et cependant l’anarchie fait des adeptes partout,, Ses partisans se recrutent parmi la jeunesse et les ouvriers les plus malheureux de la grande industrie. Il est vrai de dire que pour beaucoup de ces adeptes de l’anarchie, les anarchistes ne se distinguent des socialistes que par des tendances plus révolutionnaires.
- Dans tous les cas, il y a là des symptômes très graves qu’on ne peut méconnaître.
- A Paris, on a vu devant la cour d’assises ou les tribunaux correctionnels de jeunes anarchistes soutenir des thèses vraiment étranges ; l’assassinat, le vol étaient choses permises, pourvu que ce fût pour le bon motif,c’est-à-dire pour avancer l’heure où régnera l’anarchie.
- A Chicago, il y a trois jours, quatre hommes sont morts sur l’échafaud avec un courage héroïque. Les premiers martyrs du christianisme devaient mourir ainsi.
- La veille du jour fixé pour l’exécution, un des anarchistes s’est suicidé en allumant une cartouche de dynamite qu’il tenait entre les dents. Ce malheureux avait sacrifié sa vie croyant que sa mort apaiserait la fureur du public et sauverait ses compagnons. Voilà, certes,qui n’est pas vulgaire ! Les autres marchèrent à l’échafaud en chantant la Marseillaise et en criant : Vive l’Anarchie ! L’un d’eux, Spies, s’écria à son tour : a Voici le moment le plus heureux de notre existence ! »
- Et ces hommes sont morts pour une idée,idée qui,pour eux représentait le bonheur de l’humanité, le régne de la justice !
- Un évènement de cette importance passe presque inaperçu aujourd’hui,alors que l’on s’occupe du moindre petit scandale ! Vrai, c’est là un fait bien curieux à étudier!
- L’anarchisme est un danger que ni les persécutions ni des lois répressives ne feront disparaître. Les anarchistes, on le sait, approuvent l’emploi de tous les moyens pour combattre les institutions actuelles. Et,il faut bien le dire, si demain un anarchiste faisait sauter les députés et les sénateurs, la masse du pays le verrait avec plaisir, car pour elle, les députés, les sénateurs et toute la clique gouvernementale, c’est l’ennemi.
- Notez bien que nos gouvernants savent tout cela. Mais vous seriez bien naïf si vous croyiez qu’ils vont, pour ce motif,s'occuper du bien-être du pays. Savez-vous à quoi ils pensent ?
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- Tout simplement à faire leurs petites affaires et au nombre de décorations qu’ils vont mettre pour aller au prochain bal de la Cour ! Louis Bertrand.
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- LA SITUATION EN ANGLETERRE
- BATAILLE DE TRAFALGAR SQUARE
- La situation sociale en Angleterre se tend de plus en plus.
- Pendant que le gouvernement anglais occupe l’Irlande comme un pays conquis, que les lords londoniens propriétaires de milliers d’acres entretiennent dans la malheureuse Ile Sœur une véritable armée de constables et de polieemen chargés d’assurer manu militari la rentrée des fermages; que la police interdit les meetings ; qu’une magistrature complaisante condamne les représentants du peuple Irlandais — à Londres même, les prodromes d’une guerre sociale autrement terrible que la guerre Irlandaise accusent l’explosion d’événements prochains et graves.
- Depuis deux mois, Haymarket et Trafalgar Square sont le théâtre d’une action qui n’en est encore qu’à ses débuts mais qui, si elle se prolonge, ne peut manquer d’attirer l’attention sur l’Angleterre.
- Les manifestations des ouvriers sans travail (unemployed) coïncidant en effet avec les dernières déclarations des congrés-sistes unionistes de Swansea, marquent bien l’entrée du peuple ouvrier anglais dans la pratique socialiste à laquelle iis étaient restés étrangers jusqu’à ce jour.
- Jusqu’à ce jour, les meetings en plein air, inconnus à la classe ouvrière française, mais très communs en Angleterre, avaient eu surtout pour but et objet une question politique à l’ordre du jour. Tantôt dirigés par les tories, tantôt par les libéraux, ils présentaient un caractère politicien qui n’avait rien à voir avec les questions sociales soulevées chez nous si violemment, que le gouvernement ne croit pas devoir autoriser les réunions publiques en plein vent.
- Cette fois ce yéont des meetings sociaux que tient le peuple de Londres. Les assistants sont des ouvriers sans travail qui réclament du gouvernement une amélioration à leur sort, des remèdes contre la crise industrielle qui pèse surtout sur les ouvriers privés de travail. Les orateurs sont des socialistes qui proclament â la face de la statue de Nelson le devoir impérieux pour l’État de secourir la population travailleuse dans la détresse où elle est réduite.
- Ces meetings, avons nous dit, se tiennent depuis deux mois. A l’origine, les classes dirigeantes ne se sont pas émues outre-mesure de ces assemblées publiques, processions de déguenillés qui se rendaient ensuite aux églises, comme pour étaler leur misère sous les yeux du riche clergé anglican.
- Mais l’interdiction, depuis un mois,a fait place à la tolérance, et la répression a commencé.
- M. Waren, chef de la Police londonnienne, sous prétexte
- que les réunions obstruaient la voix publique a envoyé ses constables disperser les manifestants et se saisir des orateurs des drapeaux. En France, cette répression paraîtrait toute naturelle.il n’en est pas de même en Angleterre où la liberté de parole est entourée d’une foule de garanties manquant dans notre pays. Depuis des siècles, le peuple anglais jouit de la liberté — ou du privilège, comme on dit dans la langue anglaise encore féodale — de s’assembler comme bon lui semble, ici ou là, dans une cave ou dans la. rue, dans un champ ou sur une grand’route. Cette faculté a été consacrée solennellement, et le peuple anglais, aussi formaliste et conservateur dans son genre que ses dirigeants, dent à ses libertés.
- Donc, la mesure prise par M. Waren, blâmée par les libéraux, n'a eu d’autre effet que d’exciter un peu plus les esprits et de provoquer tous les jours des conflits entre la population et ses constables.La saisie des orateurs elle-même n’a pas eu grand résultat. Pour un orateur emprisonné, dix autres se présentaient. Pendant ce temps, le nombre des manifestants augmentait jusqu’à ce que, enfin, désireux de frapper un grand coup, on ait livré la bataille de Trafalgar Square de dimanche dernier.
- A cet égard, voici, comment s’exprime un journal modéré, peu suspect de partialité dans la circonstance :
- « Les étrangers qui jugent notre pays par la lecture de certains journaux s’imaginent que la France gouvernée par des reporters, n'est plus qu’une immense loge de concierges,-que nous sommes une nation de pipelets. Pourtant, si l’on songe à ce qui se passe chez nos voisins, il n’y a pas lieu de désespérer.
- « Depuis dix-sept ans que la France se gouverne elle-même, jamais l’ordre n’a été troublé, chez nous, comme il l’a été dimanche dernier à Londres. Il y a eu à Trafalgar-Square une véritable bataille. Les Anglais ont cru,en donnant ce nom à une place, immortaliser le souvenir de leurs victoires sur la Révolution française, qu’ils auraient mieux fait d’imiter.
- « Ils n’ont pas compris que leur plus mortel ennemi,c’était lu féodalité terrienne et l’oligarchie financière qui, en rejetant les masses populaires dans le prolétariat, amèneraient de terribles représailles. Trafalgar-Square verra peut-être la revanche de la Révolution française et l’écrasement de la féodalité anglaise. Ce qui s’est passé hier se renouvellera, maintenant que le peuple a perdu le fétichisme de la légalité.
- « Le gouvernement anglais a remporté une de ces victoires qui s’expient fatalement un jour.La police a déployé une science stratégique dont les généraux anglais n’ont pas fait preuve au Soudan. L’armée anglaise est plutôt organisée pour combattre les prolétaires que pour vaincre l’étranger. On avail mis sur pied 1,500 agents, 500 étaient en réserve ; le premier régiment des Life-Guards et le 1er bataillon desgrenadiers étaient consignés et prêts a marcher.
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- « Ce déploiement de forces avait pour but d’empêcher une j de ces manifestations, habituellement tolérées dans un pays | où l’oppression est tempérée par certaines libertés dont on était prodigue tant que le peuple ne savait pas s’en servir. Bien qu’il n’ait pas encore une organisation complète et qu’il ne soit pas armé, il a résisté hier avec acharnement aux charges de la police.
- « Sur plusieurs points, la lutte s’est engagée à coups de poings, de pieds, de bâtons et de pierre. La foule, essayant de pénétrer dans le square par plusieurs côtés, fut repoussée par les agents qui s’efforcèrent d’arracher les bannières des manifestants. La mêlée la plus sérieuse eut lieu dans Haymar-ket, où une procession avec musique et bannières fut assaillie par la force armée. Le 1er bataillon de grenadiers, en tenue de campagne, a chargé et formé le carré.
- « Les manifestants et les curieux étaient environ 400,000. La lutte, avec des péripéties diverses, dura jusqu’à la fin de la journée. A cinq heures une charge de cavalerie fut exécutée mais ce n’est qu’à sept heures que les Life-Guards purent rentrer dans leurs casernes. Un grand nombre d’arrestations eurent lieu. Plus de cent blessés furent transportés dans les hôpitaux. Les champs de bataille étaient jonchés de hampes, de bannières, de bâtons brisés, de chapeaux défoncés, de loques déchirées. Incontestablement l’ordre a triomphé. Mais le traditionnel libéralisme anglais est atteint. Il est démontré qu’il est désormais impuissant à empêcher les protestations de la misère. Le despotisme de la richesse qui s’était maintenu si longtemps,grâce à une légalité hypocrite, ne peut plus s’appuyer que sur la force. Or il ne représente que la minorité. Il ne tardera pas à disparaître. »
- Dans cette affaire, en effet, la classe dirigeante anglaise n’a pas senlement affirmé son égoïsme intraitable : elle a encore dénoncé la guerre sociale qu’elle se prépare sans doute à soutenir comme elle soutient la guerre contre l’Irlande, avec cet esprit de calcul froid systématique, ce formalisme légal qui est la caractéristique hypocrite de la tyrannie anglaise partout où celle-ci se fait sentir.
- Quel subterfuge inventera-t-elle pour atténuer la violation insolite du droit le plus sacré ? Nous ne savons, mais on peut être assuré quelle n’a pas commis cet acte sans calculer l’effet désastreux qu’une telle mesure produira sur l’opinion publique et il faut véritablement quelle n’ait pas cru qu’elle pourrait agir autrement.
- Cependant quelque énergie qu’on déploie,le peuple anglais est patient et tenace. Son opiniâtreté dépasse encore celle de l’aristocratie et on peut prédire hardiment que nous ne sommes qu’au début de l’action engagée.
- Déjà à Trafalgar Square, le nombre des arrestations s’est élevé à 400, parmi lesquelles nombres de membres du Parlement et le socialiste Bunrs. Que va-t-on faire de ces prisonniers ?
- Ah ! L’Angleterre, elle aussi, est en proie aux douleurs de
- la genèse sociale.Nous doutons quelle les apaise avec les charges de cavalerie et les casse-tète des policemen.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Réforme de l’impôt. ,
- Les richesses enlevées soit par les violences de la guerre, soit par les luttes de la concurrence industrielle et commerciale sont abusivement réparties; tout le bénéfice en revient au plus fort; le soldat et l’ouvrier sont déshérités du butin.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- ITALIE
- Le Congrès des coopérateurs italiens s’est ouvert le 6 novembre, à Milan.
- Les congressistes ont constaté le développement qu’a pris le mouvement coopératif en Italie.
- Le délégué Rabbeno — qui a assisté aux congrès coopératifs de Tours et de Bruxelles —• a donné des renseignements sur le mouvement en France et en Belgique ; il a recommandé le mode pratique des coopératives belges, toutes pourtant exclusivement socialistes, a-t-il ajouté.
- Après la première séance, les congressistes ont assisté à la pose de la première pierre d’une cité ouvrière construite, par des coopérateurs, via Sotto-cornolo, à Milan.
- BELGIQUE
- La reprise du Travail. — La Fédération des ligues et sociétés ouvrières du Centre affiliées au Parti ouvrier, vient de lancer la circulaire suivante, qui s’occupe de la situation actuelle des ouvriers mineurs et des sociétés charbonnières :
- Depuis quelques jours nous lisons dans les journaux bourgeois et financiers qu’une reprise assez sensible se manifeste dans les charbons.
- Nous apprenons que dans les bassins houillers du Borinage, de Charleroi et de Liège, les stocks de charbons diminuent de telle façon qu’avant peu ils seront complètement épuisés.
- Les renseignements que nous obtenons nous permettent d’assurer que les quelques tas de charbon qui existent dans le Centre s’écoulent rapidement.
- De tous côtés on signale le manque de matériel pour le transport des charbons, ce qui vient confirmer nos renseignements concernant la reprise des affaires.
- Non seulement les commandes affluent dans les carnets des sociétés charbonnières, mais, conséquence naturelle, les prix commencent également à hausser.
- Cela nous permet de dire que nous aurons de la besogne assurée pour nos mineurs pendant l’hiver qui va bientôt commencer.
- Si nous voyons avec plaisir que les bras seront occupés, nous devons également nous préoccuper des salaires.
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- LE DEVOIR
- Si chaque fois que les affaires déclinent et qu’une baisse se produit dans les prix, on s’empresse immédiatement de diminuer nos salaires, il nous semble logique que l;on doit les augmenter aussi lorsque l’inverse se présente, c’est-à-dire quand la hausse arrive avec de nombreuses demandes.
- Dans tous les bassins houillers nos camarades s’occupent activement de cette question ; nous vous invitons également à la discuter, le plus tôt possible, dans vos réunions.
- Dimanche 'prochain il doit y avoir assemblée générale dans un grand nombre de sociétés ouvrières ; nous vous engageons à vous occuper spécialement de cette question.
- Que toutes les sociétés qui ne sont pas convoquées pour dimanche, le fassent pour le dimanche suivant, de façon à donner une prompte solution à cette affaire.
- En attendant, agréez , citoyens, nos salutations fraternelles.
- Les secrétaires,
- A. Wart. H. Léonard.
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- LE MOUVEMENT SYNDICAL
- EN FRANCE
- Dans quelques numéros précédents, nous avons montré que le révolutionnarisme avait fait en France, un tort considérable au mouvement syndical, arrêté par l’exciusivisme ^sectaire dont certains organisateurs avaient fait montre dans leurs tentatives d’organisation de la classe ouvrière.
- Le congrès des chambres syndicales qui vient de se tenir à Montluçon confirme pleinement notre dire sur l’effet désastreux qu’a le révolutionnarisme systématique sur le groupement ouvrier.
- Nous avons rendu compte à son heure du congrès de même nature tenu l’année dernière à Lyon, congrès qui réunit les représentants de plus de 500 chambres syndicales. Nous espérions qu’il y aurait là le point de départ d’un groupement ouvrier sérieux, destiné à rallier autour de lui les forces ouvrières éparses, à donner une cohésion qui a manqué jusqu’à ce jour aux travailleurs français divisés en une foule de groupements étrangers les uns aux autres, parfois hostiles, la grande masse même, restant indifférente à toute tentative d’association corporative.
- Il faut convenir, et ce n’est pas sans regret que nous faisons cette constatation, que les mœurs politiques introduites dans une partie de notre classe ouvrière,la plus remuante, celle qui pourrait faire beaucoup pour la coordination des ouvriers en syndicats, semblent s’opposer à ce que, pour l’instant du moins, cette coordination s’effectue.
- L’excès est nuisible en tout et les opinions
- extrêmes aboutissent souvent à un résultat identique.
- Ainsi, en Angleterre, la classe ouvrière a épuisé des forces immenses à soutenir des grèves calamiteuses. La grève pour la grève, moyen souverain et infaillible, aux yeux des Trades-Unions pour maintenir les salaires ou les élever, a longtemps dominé dans l’esprit des travailleurs d’outre-Manche. L’influence libérale des sophismes économiques a été si grande jusqu’à ces derniers temps chez nos voisins, qu’ils ont cru longtemps pouvoir conquérir leur affranchissement par leur seule résistance corporative aux prétentions patronales. Le socialisme — ou l’interveDtion de l’Etat dans les rapports sociaux pour les moraliser et les soumettre à une règle de justice qui fait totalement défaut en régime de liberté absolue et de concurrence — le socialisme, disons-nous, leur apparaissait comme un leurre, un mirage décevant impossible à atteindre. Tant que l'Angleterre a pu conserver ses marchés et distancer toutes les nations rivales dans l’exportation de ses produits, la grève, la pression exercée par le look out ouvrier sur le patron a eu quelque efficacité. Encore peut-on contester ses résultats généraux et se demander, si, tout compte fait, le bien qu'en ’bnt obtenu les ouvriers a compensé les souffrances et les privations qu’à certaines heures, des corporations entières ont du supporter pour soutenir contre le patronat une lutte qui, pour être silencieuse et passive, n'en est pas moins meurtrière et désastreuse.
- 11 est à observer, en effet, que si l’économie politique a été de tout temps fort en honneur en Angleterre, cependant elle a dû baisser pavillon devant les exigences d’humanité qui, à maintes reprises, se sont affirmées pour protéger le travail de la femme et de l'enfant. L’Angleterre, le premier pays industriel du monde, a été aussi celui où l’on s’estpréoccu pé le plus tôt des ravages matériels et moraux faits par la substitution de la femme et de l’enfant à l’ouvrier adulte dans l’industrie. Dès 1803, le travail, sur ce point particulier fut réglementé. Dès 1840, des améliorations notables avaient été apportées dans la condition de cette catégorie spéciale de travailleurs. Jusqu’en 1878, date où toutes les lois antérieures ont été codifiées, il ne s’est pas passé deux années consécutives que le parlement n’ait eu à délibérer sur un bill ayant trait à la protection du travail. — Dans ia vie économique, tout se tient. Les intérêts forment une série de chaînons qui s’ébranlent dans un sens ou
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- dans l’autre, dès qu’on touche l’un d’eux. La condition des ouvriers anglais a donc été affectée par ces mesures législatives qui, tout en les concernant indirectement, n’en étaient pas moins d’un intérêt immédiat pour eux. Au reste,ce qui mieux que tout prouve le rapport de cause à effet qu’il y avait là pour la classe ouvrière, c’est que celle-ci, tout en se maintenant sur le terrain de la grève et de la non-intervention sociale pour ce qui la concernait directement, revendiqua de toutes ses forces ces mesures de protection. De 1830 à 1872, les associations corporatives anglaises n’ont cessé de prêter leur concours aux bills de réglementation. Et en effet, l’adoption de ces bills avait pour résultat de modifier leurs conditions de travail. Par exemple, sous le rapport de la durée de la journée, les nécessités industrielles d’un outillage perfectionné exigeant le concours simultané de l’homme et de l’enfant ou de la femme, la journée réduite pour ces deux derniers mettait l’industrie anglaise dans la nécessité de réduire celle du premier. Sans compter que la concurrence faite à l’homme par les bras de la femme et de l’enfant, diminuant à mesure que des règlements les mettaient à l'abri des exigences patronales, le marché du travail était moins encombré, les prétentions de l’ouvrier adulte avaient plus de chance de se faire accepter.
- Donc, si l’ouvrier anglais a pu conquérir, à la suite de grèves victorieuses,certaines améliorations, il n’est pas exact de dire, comme le disent les libéraux qui nous citent souvent les Trades-Unions anglaises en exemple, que ces conquêtes ont été obtenues sans intervention de l’Etat d’aucune sorte. En réalité, l’État est intervenu en Angleterre dans les relations du travail et du capital en protégeant le travail de la femme et de l’enianl qui concur-renciait le travail de l’ouvrier proprement dit. Et cette intervention, ayant un but de protection sociale, a eu les plus heureuses conséquences pour le sort de la classe ouvrière en général.
- Quant aux grèves, si elles ont amené parfois des résultats sensibles, c’est à la suite de souffrances souvent cruelles que la classe ouvrière avait dû s’imposer pour les soutenir. En outre, la situation économique de l’Angleterre se prêtait, si je puis ainsi dire aux progrès réalisés par la classe ouvrière, en ce sens que, nation surtout exportatrice, l’extension progressive de ses marchés permettait au patronat industriel d’accéder dans une mesure relative aux prétentions de ses ouvriers.
- Aujourd’hui que de nouveaux pays sont entrés dans la lice industrielle, repoussant les produits
- anglais pour consommer les leurs propres, disputant même les débouchés à l’Angleterre et jetant annuellement sur le marché universel une nouvelle masse de produits, l’Angleterre ralentit sa production et lqs antagonismes sociaux, résultant du vice essentiel de notre organisation économique s’aiguisent, non moins douloureux là-bas que partout ailleurs.
- De là le changement survenu dans le mode des revendications de la classe ouvrière en Angleterre. Durant ses dernières années, les nombreuses grèves qu’elle a soutenues n’ont pas eu d’autre résultat que d’appauvrir les caisses des associations.
- Impuissants à contenir la baisse des salaires, constante et progressive, les ouvriers anglais ont dû s’avouer vaincus dans l’ordre fatal de la concurrence des choses et ouvrir un nouvel horizon à leurs espérances d’affranchissement. L’horizon socialiste, dont ils avaient jusqu’ici obstinément détourné les yeux s’est alors présenté à eux et ils y sont entrés résolument, avec ce calme et cette ténacité qui sont le propre de la race Saxonne.
- En France, on ne saurait dire que la classe ouvrière ait commis la même faute que sa sœur d’oulr e-Manche. Il y a longtemps qu’elle est entrée dans l’horizon socialiste, qu’elle a vu dans une organisation plus rationnelle de la Société Je but à atteindre pour mettre fin aux misères de l’heure présente.
- La classe ouvrière française, bien loin de se placer sur le terrain purement économique cher aux anglais, s’est placée au contraire à l’opposé extrême de la concurrence économique. Elle a rejeté l’organisation sociale actuelle comme vicieuse, entachée de dol, de fraude et d’injustice à cause précisément de cette liberté absolue présidant aux relations économiques, qui livre pieds et poings liés le pauvre au riche, l’ouvrier au patron, le plus faible au plus fort.
- Dans ce pays de la Révolution française, berceau de l’idée de Droit, de la conception abstraite de la Justice, idéaliste par excellence, l’élite de la classe ouvrière a placé, au contraire des anglais, toutes ses espérances d’améliorations dans la réalisation d’un ordre de choses social d’où seraient bannis la concurrence et l'antagonisme entre les individus.
- Mais en se plaçant ainsi au pôle extrême opposé de la conception ouvrière anglaise, elle est tombée dans un excès contraire fâcheux qui l’a conduite à une impasse à peu près semblable à celle où sont réduits maintenant les travailleurs anglais.
- D’abord, son idéalisme excessif l’a détournée
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- longtemps de l’association corporative proprement dite. Révolutionnaires ou modérés, en effet, les ouvriers français marquent une inaptitude déplorable à se grouper en vue d’étudier les questions professionnelles et de travail.
- Les plus avancés, d’une part, voient dans celles-ci des questions d’ordre secondaire qui se résoudront dans la transformation immédiate de la société qu’ils poursuivent : les autres, les modérés, les négligent également, attendant du perfectionnement démocratique de la machine gouvernementale une amélioration au sort général.
- Cette direction idéale a causé un grand tort aux groupements ouvriers et a déterminé en partie l’isolement dans lequel les syndicats créés ces dernières années se sont trouvés : sans cohésion entre eux ; les uns abandonnés à leur propre initiative, ayant à lutter contre la mauvaise foi et la persécution patronales ; — les autres, en proie aux dissensions intestines amenées par le choc des deux courants révolutionnaire et politicien.
- D’un côté, les révolutionnaires, au début de leurs tentatives de groupement ouvrier, tout en faisant généralement une large place aux questions de travail, en subordonnant même tout mouvement politique et social à la question économique, ne pouvaient, comme nous l’avons dit dans notre article sur le Parti ouvrier belge, réunir un faisceau de forces considérables. Les révolutions, en effet, ne s’organisent pas. Surtout quand leurs promoteurs, se placent en dehors de toute transi-geance avec l’état de choses existant. A. i’origine, le parti ouvrier tel qu’il s’est constitué, se refusant à voir la possibilité d’une modification quelconque à introduire dans l’ordre de choses actuel, ne pouvait grouper que quelques hommes isolés ; quelques syndicats peu nombreux. Malgré son titre, il ne pouvait être qu’un parti révolutionnaire, condamné, soit à se dissoudre et à s’émietter, s'il persistait à garder l’attitude intransigeante des premiers jours,— ou à s’élargir, à se dérévolution-nariser — qu’on nous passe l’expression — pour pouvoir grouper les ouvriers en vue d’un but immédiat, tout au moins prochain à atteindre.
- En effet, on ne groupe pas des hommes pour une révolution. Il y a des heures psychologiques dans l’histoire qui permettent de réunir une poignée de combattants — en France surtout, où la tradition, le tempérament, un réel esprit de chevalerie enthousiaste prêt à tous les sacrifices, jusque et y compris celui de la vie, font du peuple français le peuple révolutionnaire par excellence. Mais il
- est de toute impossibilité de réunir la majorité ou tout au moins une forte minorité populaire et de la tenir disciplinée en vue d’une action dont seuls quelques-uns peuvent comprendre le but lointain. C’est pourquoi le parti ouvrier, ayant affirmé qu’il n’y avait rien à obtenir de l’Etat actuel, de l’intervention sociale des pouvoirs publics tels qu’ils sont aujourd’hui constitués, est resté tout d’abord une minorité infime. Plus tard il s’est départi de cette intransigeance révolutionnaire. Il a admis l’influence du suffrage universel. et c’est alors,que son action s’est augmentée.
- L’année dernière, on a pu croire que suivant l’exemple qui lui était donné par le parti ouvrier belge, où l’association corporative a eu des résultats si bienfaisants, il engagerait, lui aussi, la classe ouvrière à se grouper par syndicats, et que de ce mouvement, sortirait un réseau d’associations ouvrières fortement constituées, dans lesquelles la prédominance de l’élément ouvrier et professionnel sur l’élément politique et théorique ferait entrer la classe ouvrière française dans la voie des revendications fermes, des réformes pratiques d’une application immédiate.
- Car il n’y a pas de milieu : ou l’on veut obtenir des réformes immédiates, qu’on croit possible de réaliser, et dès lors, le langage violentées formules révolutionnaires, les sommations et les mises en demeure ne signifient rien. Ou l’on nie la possibilité des réformes par l’intervention sociale des pouvoirs publics, dès lors, les révolutionnaires extrêmes ont raison, il n’y a qu’à se croiser les bras en attendant la Révolution — ou la faire.
- Nous n’avons pas besoin d’insister pour montrer combien cette dernière hypothèse est contraire à la vérité des faits. Nous citions plus haut l’exemple de l’Angleterre où la protection sociale du travail, bien que bornée à une catégorie restreinte de travailleurs, n’a pas moins eu une influence bienfaisante sur la classe ouvrière en général.
- Or l’an dernier, au congrès des syndicats de Lyon, la protection du travail était à l’ordre du jour. Il en avait été de même au congrès interna-! tional de Paris, où les représentants des divers partis ouvriers d’Europe et d’Amérique s’étaient rencontrés et s’étaient accordés sur un ensemble de mesures internationales à revendiquer telles que : le principe d’une législation internationale du Travail, le principe d’une réduction de la durée de la journée ; celui d’un minimum de salaires,etc.
- Malheureusement, au congrès syndical de Lyon où plus de 50.0 associations ouvrières étaient repré-
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- sentées, les dissensions théoriques et les déclamations révolutionnaires empiétèrent sur les questions pratiques, de réformes immédiates.
- Qu’en est-il résulté? Que cette année, le congrès de Montluçon a réuni un nombre infime de délégués : une cinquantaine environ ; et le nombre des syndicats représentés est tombé de 500 à 150.
- Il y a là un échec grave ; un avortement malheureux d’un mouvement ouvrier qui pouvait prendre une extension considérable et marquer le point de départ de l’intervention ouvrière dans les affaires sociales du pays.
- Nous venons de voir les causes générales de cet échec. Un examen attentif des résolutions votées au congrès de Montluçon nous permettra de préciser davantage l’écueil dont les promoteurs des syndicats auront à se garer à l’avenir. Les fautes commises sont toujours réparables, quand on en dégage la leçon et qu’on sait mettre celle-ci à profit.
- LA GRÈVE DE BAUVIN-MEURCHIN
- M. Basly a communiqué aux journaux de Paris la dépêche suivante :
- Bauvin-Meurchin (Pas-de-Calais), 13 novembre, 9 heures du matin.
- Depuis trois jours, les ouvriers mineurs de Meurchin sont en grève.
- Ils demandent :
- 1° La suppression des longues coupes ;
- 2* L’établissement des retours d’air, faute desquels les ouvriers viennent d’être bloqués pendant dix heures dans les fronts de taille, à la suite d’un éboulement ;
- 3* Le renvoi de l’ingénieur.
- La Compagnie refuse de faire droit aux revendications des ouvriers: Dans une réunion tenue hier, les mineurs ont voté à l’unanimité, au scrutin secret, la continuation de la grève.
- Lamendin,
- secrétaire général du Syndicat des mineurs du Pas-de-Calais.
- A la copie de cette dépêche était jointe la lettre explicative qui suit ;
- Monsieur le directeur,
- Je crois devoir joindre quelques explications au télégramme qui précède. Dans la langue des mineurs, les « longues coupes » sont des journées de travail de quatorze à quinze héures imposées aux ouvriers pendant tout le mois de novembre. C’est ainsi que, dans le Nord et le Pas-de-Calais, on se prépare chaque année aux fêtes traditionnelles de la Sainte-Barbe.
- Il se produit alors ce fait : l’extraction augmentant, durant cette période,en raison des heures supplémentaires de travail, les compagnies, qui ne tiennent pas compte de la prolongation des journées, en profitent pour augmenter également dans les quinzaines qui suivent la tâche des ouvriers, ce qui revient à une véritable réduction de salaire.
- Le second point soulève une question capitale. Les « retours d’air » sont des galeries mettant toutes les voies en communication et aboutissant au puits d’aérage. Que ces galeries manquent comme à Meurchin, et l’on peut dire que les ouvriers sont en danger constant d’asphyxie ou d’ensevelissement.
- On comprend donc que les mineurs du Pas-de-Calais réclament le renvoi d’un ingénieur dont la négligence a failli occasionner,ces jours-ci,la mort de plusieurs d’entre eux.
- Voilà des faits dont la gravité aurait pu être révélée à M. de Hérédia, si, au lieu de banqueter avec les hauts fonctionnaires des mines du Pas-de-Calais,le ministre des travaux publics avait daigné, dans son récent voyage,voir de plus prés nos malheureuses populations du pays noir.
- Basly.
- LE CONGRÈS NATIONAL DES CHAMBRES SYNDICALES PATRONALES
- Nous donnons ci-dessous le compte-rendu de la dernière séance du Congrès national des chambres syndicales patronales tenu à Paris la semaine dernière.
- A cette séance les travaux du Congrès ont été résumés, des résolutions fermes ont été prises ; le soir, à un banquet réunissant les membres du. Congrès et de nombreux invités choisis parmi les notabilités officielles, des discours ont été échangés qui marquent le caractère et la portée des aspirations qui ont animé le Congrès.
- Ainsi qu’on pourra s’en convaincre à la lecture des détails que nous fournit le Temps sur ces deux réunions importantes, les syndiqués patronaux ne paraissent pas s’émouvoir outre-mesure de la situation actuelle. Ces messieurs trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes où ils vivent.
- C’est là un symptôme fâcheux de l’état d’esprit de nos classes dirigeantes. Nous traversons une période douloureuse, pleine de conflits sociaux ; les antagonismes s’accusent avec une acuité sans précédents. La classe ouvrière livrée sans défense
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- à la fatalité économique, se débat dans les affres de ; la misère, partagée entre les sentiments de révolte ; et la lassitude profonde provenant chez elle de déceptions de toute sorte. Les patrons syndiqués ne paraissent même pas avoir aucune idée d’une situation pareille. Ils demandent la liberté, congratulent les ministres qui les félicitent, en retour, de la prospérité de leur association. Pendant ce temps, la misère ronge les assises de l’ordre social dont ils sont les pilliers. Ils ne sentent même pas les craquements qui lézardent la bâtisse. En vérité, un pareil optimisme est inconcevable.
- Qu’on en juge, d’ailleurs .
- Dans la salle des fêtes de l’hôtel des chambres syndicales, dit le Temps, rue de Lanery, a eu lieu hier, après-midi, comme nous l’avons annoncé, la séance plénière des membres du congrès. Après une courte allocution, dans laquelle M. Muzet, président, a remercié les délégués de ’eur zèle et de leur activité, il a été procédé à la lecture des vœux émis dans les différentes sections.
- Dans la première section, l’assemblée a ratifié, outre les vœux que nous avons publiés, les deux suivants :
- 1° Que le gouvernement examine le plus tôt possible les questions relatives au renouvellement de la Banque de France.
- 2° Qu’il supprime les trésoriers-payeurs généraux et les receveurs généraux, en confiant leur service à la Banque de France.
- Par contre, les délégués ont repoussé à l’unanimité les deux propositions suivantes :
- 1° Que la Banque de France puisse escompter le papier de commerce au-dessous du taux officiel, ainsi que cela a lieu en Angleterre.
- 2° Qu’une participation dans les bénéfices de la Banque de France, au-dessus d’un minimum réservé pour les actionnaires soit attribué à l’État, cette participation devant se résoudre par une diminution des impôts du pays.
- Sauf ces deux vœux, le rapporteur, M. Chapel, a vu adopter tous les autres au milieu des applaudissements.
- Les vœux présentés par la 2e section ont été accueillis avec la même faveur, surtout ceux relatifs à la prompte exécution du Métropolitain, du canal des Deux-Mers et du chemin de fer Grand Central.
- Même succès pour les propositions présentées par la 3e section. Toutefois, aux cris de : « Pas de diplômes ! Pas de de bacheliers ! » l’assemblée a repoussé un vœu tendant à autoriser les écoles professionnelles à créer des... bacheliers ès-commerce.
- M Hayem, rapporteur de la 4e section — dont tous les i vœux ont été adoptés — a expliqué qu’on avait rejeté le projet de loi Bovier-Lapierre sur les syndicats professionnels parce quon l’avait trouvé « trop restrictif et ne visant qu’une cer-
- I taine classe de la société.» Enfin tous les vœux de la5e section ! ont été votés pour ainsi dire sans discussion.
- Avant de lever la séance, les membres du congrès ont chargé les membres du bureau de la poursuite et de l’exécution des vœux émis cette année, et ont décidé que le prochain congrès aurait lieu à Paris au mois de Novembre 1888.
- Le soir, un banquet de 300 couverts, auquel assistaient MM. Dautresme, ministre du commerce et de l’industrie ; de Hérédia, ministre des travaux publics ; Lockroy, ancien ! ministre du commerce ; Isaac, sénateur de la Guadeloupe ; Laroche-Joubert et Gastelier, députés ; Berger, directeur de l’Exposition de 1889, etc., réunissait une dernière fois, au Grand-Hôtel, les membres du congrès.
- Au dessert, M. Muzet, conseiller municipal, président de ! l’Union des chambres syndicales, a porté un toast à M. Jules Grévy, président de la Bépublique. Puis, ayant donné lecture d’une lettre d’excuse de M. Charles Floquet, président de la Chambre des députés, il a ajouté : « Nous aurions été heureux de le recevoir, comme la plus haute personnalité politique, comme le premier représentant du peuple. Nous envoyons aussi, a-t-il dit, à MM. Rouvier, Spuiler et Barbey, l’hommage de notre respectueux dévouement. » Enfin, après avoir porté la santé des notabilités présentes, M. Muzet a terminé par ces mots : « Nous réclamons le calme et la stabilité,le droit de travailler au grand soleil de la fraternité.
- Dans une allocution toute familière, M. Dautresme, ministre du commerce, a répondu en substance : « Ancien industriel et commerçant, je suis des vôtres, et il m’est agréable de me trouver dans cette réunion de toutes les chambres syndicales.
- Je sais que plusieurs d’entre vous estiment que la loi de 1884 sur nos syndicats est trop libérale : d’autres déclarent quelle ne l’est pas assez. Je ne partage aucune de ces opinions extrêmes, et je me borne à constater que cette loi est entre vos mains un puissant instrument de travail. Je vous félicite de l’usage que vous en avez fait. Cependant, parmi les vœux que vous avez exprimés, il en est que je ne puis accepter. »
- Parlant ensuite, en tant • que commissaire général, de l’Exposition de 1889, M. Dautresme invite les délégués à se rendre compte par eux-mêmes de l’avancement des travaux :
- « Vous verrez par vous-même, dit-il, que l’Exposition aura lieu en 1889. L’appui des nations étrangères ne nous manquera pas non plus : vous savez que la Belgique a organisé un grand comité, et aujourd’hui j’ai eu un entretien avec un délégué suisse m’annonçant la participation officielle de la Confédération helvétique. (Applaudissements). Mais votre concours nous est indispensable pour prouver que la France n’a rien perdu de son génie civilisateur.
- Après de courtes allocutions, très applaudies, prononcées f par M. Permezel, président de la troisième section et par M. Salomon, président de la chambre de commerce française à Milan, M. Isaac, sénateur, a bu « au commerce, à la civilisation par le travail fécond. » Enfin M. Berger a pris le dernier
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- la parole ; « Nos vœux, a-t-il dit, ont été entendus, non seulement dans nos départements, mais encore au-delà de la frontière. Il faut surtout préparer, pour 1889, l’union syndicale de toutes les nations. Je bois donc, messieurs, à votre union syndicale d’abord, et ensuite à celle de l’Exposition de 1889.
- De ces discours et de ces résolutions, il se dégage que les chambres syndicales patronales sont opposées à toute réforme, pour minime qu'elle soit.
- Elles repoussent la participation de l’Etat dans les bénéfices de la Banque de France.—Pourquoi? Serait-ce parce que l’État ne doit pas s’immiscer dans les administrations privées ? Le compte-rendu du Temps, le plus complet que nous ayons trouvé, est muet à cet égard. Nous présumons pourtant qu’il doit se cacher sous cette décision quelque sophisme d’Economie politique; celle-ci étant l’arsenal où les conservateurs de tous privilèges et de tous les abus de notre temps trouvent des armes pour les défendre.
- La Banque de France, en effet, est une institution nationale et d’État. C’est en vertu d'un privilège qu’elle tient de l'État, que cette grande administration peut escompter et mettre en circulation des billets d’État. Comment invoquer pour ses actionnaires le principe de la liberté contre l’intervention de l’Etat, quand c’est à cette intervention qu’ils doivent la fortune colossale qu’ils ont pu réaliser sur les titres de cet établissement de crédit ?
- Les chambres syndicales patronales repoussent la loi d’amendement sur les syndicats, présentée par M. Bovier-Lapierre, sous ce prétexte : que la loi est restrictive et ne vise la protection que d’une classe de la Société. Eh! mais les membres du Congrès ne représentent qu’une infime minorité de la population française ; ce qui ne les empêche pas de demander à l’Etat, en leur nom propre, c’est-à-dire privé, toute sorte de décisions les intéressant exclusivement. Les faveurs à eux accordés par l’Etat, qui jusqu’à ce jour n’a fait que cela, constitueraient sans doute des mesures d’ordre national ?
- La protection accordée à la classe ouvrière, restée jusqu’à ce jour sans défense, constituerait au contraire une inégalité !
- La logique patronale est bien imprévoyante de s’exprimer ainsi !... Mais bornons-là ces réflexions: nous reviendrons sur quelques-uns des sujets soulevés par le Congrès des patrons de la rue de Lancry,
- CHOU BLANC!
- NOUVELLE
- — Adèle, dit ce jour là Georges Murray à sa jeune femme, Marc, le fils de mon vieil ami de Marly va venir passer quelque temps avec nous, fais-lui préparer la chambre du pavillon.
- Georges était un homme de 45 à 46 ans, à la figure énergique et bienveillante.Bien que quelques poils blancs apparussent dans sa barbe noire et qu’un commencement de tonsure mordit le sommet de son crâne, il était encore fort bien conservé, même ponr remplir le rôle de mari d’une toute jeune et charmante femme.
- Ce qui lui manquait peut-être le plus, c’était l’entrain de la jeunesse, le brio des vingt-cinq ans, qui aurait certainement mieux cadré avec le tempérament assoiffé de bruits et de plaisirs mondains d’Adèle Murray.
- M. Murray avait un caractère sérieux et positif et, avant de songer au mariage, il avait voulu faire fortune dans les affaires, afin, pensait-il, d’être alors tout à sa femme et de n’avoir à lui refuser aucune des douceurs de la vie.
- Son rêve s’était réalisé,mais hélas il eut pu être le père d’Adèle ; elle avait 26 ans de moins que lui, Marc une fois installé dans la charmante propriété tourangelle de l’ami de son père,on fit de délicieuses parties ; un léger panier traîné de l’unique cheval de Georges menait le trio dans les châteaux environnants ; on parcourait les parcs, on s’arrêtait sur les bords du Cher pour collationner ; les , jours passaient gais et rapides, le ciel restait sans nuages et Marc, admirablement piloté était enthousiasmé de cette belle Touraine et ravi surtout de poursuivre ces excursions en compagnie de la jolie Mme Murray.
- Nous ne voulons pas médire de la jeune femme, mais on eût pu aisément prétendre qu’Adèle était un peu coquette. En tout bien tout honneur, du reste, sous les yeux de son mari, donc bien innocemment, sans doute, — Monsieur Marc, venez donc me donner la main pour sauter le ruisseau ; — Monsieur Marc, regardez le joli liseron ; — Monsieur Marc par ci, Monsieur Marc par là!
- Quoi d’étonnantà ce que le sémillant Monsieur Marc ne doutât nullement que, pour lui, l’invincible, le séduisant, le spirituel jeune fat de vingt-cinq ans, Mme Murray ne fut une conquête possible.
- Les fadeurs avaient été leur train, quand, pour quelques minutes, M. Murray se trouvait éloigné ; la jeune femme avait à chaque compliment de son hôte souri avec incrédulité, mais d’un petit air pas décourageant du tout.
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- Un jour, enhardi, Marc avait même été beaucoup plus j loin; ayant saisi la main de la jeune Mme Murray, il S l’avait couverte de brûlants baisers et ce n’avait été qu’a- j près une seconde, que, retirant sa main, elle avait d’un ton qui cherchait à être courroucé : Eh bien, eh bien !
- Marc, seul dans son pavillon, perdait le sommeil. Souvent, sur le point de se coucher il changeait soudain d’avis, allumait un cigare et allait le fumer dans le parc.
- Une après-midi, Adèle admira de superbes camélias qui se trouvaient à profusion daus la propriété d’un de leurs voisins. — Georges, dit-elle à son mari, j’adore les camélias. Nous n’en avons pas chez nous. — C’est vrai, dit M. Murray sans s’émouvoir, quant à moi, j’aime les fleurs belles à voir et bonnes à sentir ; rien de surprenant n’est-ce pas, à ce qu’ignorant ta prédilection pour cette plante que l’on pourrait comparer à nne femme belle et bête, je n’aie pas songé à m’en procurer, mais nous réparerons vite le malheur.
- Le lendemain de cette promenade, Marc s’était levé à l’aube. Qni eût passé sur le quai de Saint-Cyr, lequel fait face à Tours, aurait vu le jeune homme revenant de la ville, un énorme bouquet de camélias blancs à la main.
- — Rosalie, dit-il à la femme de chambre d’Adèle en lui glissant un louis,veuillez mettre ces fleurs sur la table de toilette de Madame avant qu’elle soit levée.
- La fille prit le bouquet et disparait dans les appartements.
- Elle suivait un corridor quand, soudain, interdite, elle se trouva en face de Georges qui d’habitude n’était pas levé de si bonne heure.
- Le mari regarda les fleurs, puis la femme de chambre et devina...
- — Rosalie, dit-il, donnez cela, je me charge de remettre ce bouquet à Madame,Puis prenant vingt francs dans son gousset. Tenez, voici pour vos huit jours, faites j vos paquets et partez immédiatement ; je vous excuserai auprès de ma femme de n’avoir pu lui faire vos adieux avant d’accepter l’excellente place qu’on ne manquera pas de vous offrir... ailleurs.
- Rentré chez lui Georges s’enferma avec le bouquet.
- *
- ¥ *
- —- Voyons, voyons un peu, dit il en s’essuyant le front avec son mouchoir.
- Il écarta les flenrs, saisit un petit papier et le lut.
- Nous ferons grâce au lecteur du contenu de ce billet -, ce sont toujours les mêmes ardeurs, les mêmes flammes, les mêmes amours qui ne finissent qu’avec la vie.
- — Allons, se dit Georges, en poussant un bon soupir de soulagement et en reprenant sa figure habituelle,allons il n’y a pas de mal !
- Quelques instants après il entrait dans la chambre de sa femme et lui donnait le bouquet de camélias.
- — Tiens, regarde, dit-il ; ce pauvre Marc s’est mis en frais ; on n’est pas plus galant, n’est-ce pas?
- — Oh ! le joli bouquet, répondit la jeune femme, je gronderai M. Marc d’avoir fait une telle folie.
- L’heure du déjeuner arriva, Monsieur et Mme Murray semblaient plus gais que de coutume,le temps était splendide, la porte-fenêtre de la salle à manger, ouverte sur le parc, laissait pénétrer les odeurs du parterre.
- Adèle avait remercié le jeune homme et, pour lui faire honneur, avait placé au milieu de la table les blancs camélias.
- Marc seul ne semblait pas à son aise.
- — Êtes-vous souffrant, lui demanda Adèle, vous ne mangez presque pas ?
- Au dessert, Georges, tirant un papier de sa poche, dit au jeune homme :
- Mon pauvre Marc, j’ai une nouvelle fâcheuse à vous apprendre. J’ai voulu,pour ne pas gâter le repas,attendre la fin du déjeuner. Votre père vous rappelle immédiatement à Paris,une affaire urgente... et nous qui espérions, vous garder encore ! Du reste, voici un mot qu’il m’a joint pour vous.
- Marc, tout ahuri,déploya le papier et pâlit affreusement en reconnaissant son billet doux.
- — O mon Dieu, s’écria Mme Murray avec sollicitude vous apprend-on quelque évènement :
- — Non, non, balbutia le jeune homme.
- — A proposait M. Murray, changeant la conversation, ta femme de chambre Rosalie m’a répondu avec insolence, je l’ai congédiée sur l’heure.
- — Tu as joliment bien fait, répondit Adèle âson mari.
- Potonié-Pierre.
- État-civil do Familistère.
- Semaine .du 7 au 13 Novembre 1887.
- Naissance :
- Le 10 Novembre,de Ribeau Alice Thérèse, fille de Ribeau Eugène et de Macaigne Thérèse.
- Mariages.
- Mairesse Constantin Éloi, 26 ans, mouleur au Familistère et Guerbé Lucie Marthe 22 ans blanchisseuse à Guise.
- Duclos Émile Louis Joseph ajusteur et Maillet Marie ouvrière, au familistère.
- Le Directeur Gérant : GODIN
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- U ‘Année, Tome 11.—N'481 Lt numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 27 Novembre 1887
- ÏEDEV01R
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an ... 10 fr. Six mois. . . 6 s«
- Trois mois. . 3 »
- Union postale Un an. . . 11 fr. »» Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S'ABONNE
- A PARIS
- 5, rne Neuve-des-Petits-Champ»
- Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITE
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités.
- La représentation par les supéiiorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’État sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur, vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, dçs fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat,
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à, un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions’.
- \° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et delà solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- Programme des réformes d’actualité. — Les vices du régime parlementaire. — L’enfance moralement abandonnée.— Les femmes et la politique. — Le Mouvement syndical en France. Le congrès de Montluçon. —. Aphorismes et préceptes sociaux. — Le Travail et les Salaires en Angleterre. — Les réformes fiscales à la commission du budget.— Le Porte-drapeau.
- Les vices da régime parlementaire^1
- Le premier pouvoir dans l’État, le pouvoir suprême, est celui du peuple ; c’est le pouvoir naturel et universel puisqu’il est dans chacun des membres de la nation. Ce qui lui a manqué jusqu’ici, c’est le sentiment permanent de son droit ; le jour où il aura suffisamment ce sentiment, il sera la puissance sociale, comme il l’a été dans les grands événements sociaux de la nation.Personne ne pourrait faire la loi cont re la volonté du peuple, si cette volonté était manifeste. Les tyrans ne sont forts que parce qu’ils ont des partisans contre le droit.
- C’est le droit souverain du peuple, c’est cette puissance souveraine que le despotisme et les oligarchies de toutes sortes accaparent en trompant le peuple,en lui faisant croire à un droit souverain qui n’est pas le véritable droit. C’est encore ce que le gouvernement républicain fait aujourd’hui, en maintenant le mensonge dans le suffrage universel et dans la représentation. Si, philosophiquement, on admet que tout homme est membre du corps social et citoyen,si la volonté du peuple a été proclamée et reconnue comme pouvoir suprême de l’État, cette volonté, néanmoins, a été mise de côté aussitôt que possible ; elle n’est encore nulle part en exercice ; nulle part, elle n’a reçu son application. Le suffrage universel en France n’en est qu’un semblant hypocrite et menteur. Il n’est pas pratiqué de manière à être l'expression de tous les droits humains ; d’abord, la femme en est exclue ; ensuite, il n’est pas libre, il n’est pas égal pour tous les électeurs. On a fait des lois pour empêcher le suffrage de s’éclairer, pour l’entraver dans son exercice, afin de l’obliger à se laisser conduire comme un aveugle.
- Voilà le premier mensonge social que les sociétés les plus avancées commettent encore à l’égard du suffrage universel ; à plus forte raison le droit
- (1) Extrait d’un ouvrage inédit de M. Godin. Lire le Devoir du 20 courant.
- souverain du peuple est-il méconnu et foulé aux pieds chez les nations où le suffrage universel, même mitigé, n’est pas encore inauguré.
- Le régime parlementaire est un régime bâtard sous lequel les classes qui ont ressaisi une partie des privilèges d’autrefois ont donné à l’organisation des pouvoirs des formes qui n’ont de démocratique que le nom.
- On a fait de la souveraineté du peuple un instrument.
- La souveraineté du peuple, aussitôt exprimée, est usurpée par le pouvoir exécutif qui devrait lui être soumis.
- Les députés, élus du suffrage universel, sont immédiatement les subordonnés du gouvernement quand ils devraient en êtreles guides.
- Ils sont convoqués par le gouvernement, et le gouvernement peut proroger et dissoudre la Chambre.
- Sous la République actuelle, comme sous les monarchies représentatives, la représentation nationale n’agit qu’avec l’impulsion du pouvoir exécutif. Par une étrange perversion des rôles, elle en est même arrivée à attendre de lui l’initiative des lois.
- Avec le régime représentatif parlementaire, il y a un gouvernement en-dehors des élus du peuple; soit un roi par droit de naissance ou par le fait d’une usurpation ou d’un coup d’État quelconque, soit un président élu à la place d’un roi par une assemblée précédente.
- Le chef de l’État, roi, empereur ou président de République, nomme les ministres. Ces ministres et le chef de l’État constituent le gouvernement.
- Les ministres ont l’initiative gouvernementale ; ils convoquent les députés. Ceux-ci, réunis sous la présidence du plus âgé d’entre eux, nomment un président de l’assemblée. On procède ensuite à la nomination des vice-présidents, questeurs et secrétaires; puis,l’assemblée se divise en bureaux.
- Le nombre des bureaux étant fixé — il varie de 10 à 15 — tous les membres de la Chambre sont répartis, par voie de tirage au sort, en autant de parties égales qu'il y a de bureaux. Les bureaux servent particulièrement à la nomination des commissions chargées des études législatives.
- Lorsqu’il s’agit d’élaborer un projet de loi, de faire une enquête ou une étude quelconque, les bureaux se réunissent pour nommer , chacun, un ou plusieurs membres de la commission qui doit faire ce travail. Tout député qui aspire à faire partie de cette commission expose ses vues à ses
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- collègues ;'puis le bureau procède à l’élection d’un, deux ou trois commissaires,suivant le nombre fixé par la Chambre.
- La commission ainsi nommée se réunit sur la convocation du président de la Chambre. Elle nomme son président, son vice-président et son secrétaire ; puis, elle est mise en possession des dossiers et documents qui lui sont nécessaires pour l’étude du projet de loi dont elle est saisie.
- Ainsi commencent à s’élaborer les lois sous le régime représentatif actuel. Mais, là, commencent aussi à apparaître les défauts du régime parlementaire.
- La Chambre,pouvoir élu parle peuple,n’a guère comme on le voit qu’un rôle limité à la fonction législative ; et cette fonction dans le régime parlementaire n’est même pas respectée.
- A l’imitation des gouvernements despotiques, il est adjoint au pouvoir exécutif un Conseil d’État pour l’étude des lois et, souvent, à l’aide de ce conseil, les ministres apportent à la tribune des projets de loi rivalisant avec ceux des commissions ; ils contrecarrent ainsi l’œuvre législative dévolue à la Chambre, sans que celle-ci ait même jamais eu la pensée de réclamer contre un tel abus. De sorte que le gouvernement accapare tous les droits des élus du peuple ; ceux-ci n’ont plus que le privilège de parlotter à la tribune sur les projets du gouvernement et des commissions; la Chambre ayant à prendre parti souvent contre sa propre délégation pour ne pas faire échec au ministère.
- En cet état, il n’y a plus guère de place dans l’œuvre législative que pour les avocats, débitants de discours. Les élus du peuple,n’ayant rien à faire qu’un travail vain et souvent inutile, s’habituent à l’indifférence et à la paresse II entre ainsi dans les habitudes de la Chambre de tout attendre des ministres, et même de réclamer d’eux l’initiative des projets de loi, projets dans lesquels, au nom même de la séparation des pouvoirs, iis ne devraient jamais intervenir. Carie gouvernement, au nom même de la séparation des pouvoirs qu’on invoque en la violant, ne devrait être que le simple exécuteur des décisions et des lois prises et faites en toute indépendance par les élus de la nation.
- Les plus graves inconvénients naissent de ce mépris des principes. L’indifférence que les mandataires du peuple apportent à la fonction législative fait place à l’intrigue. Les partis ne s’occupent plus que de la prépondérance qu’ils peuvent res-
- pectivement prendre dans le gouvernement ; ils cherchent dans la nomination des commissions à exclure les hommes capables des partis adverses, privant ainsi, trop souvent, les commissions de réelles capacités dont les lumières eussent été utiles.
- Le mal dont je viens de signaler la naissance dans les fausses attributions du gouvernement et la mauvaise organisation du travail des commissions s’étend de celles-ci à la Chambre.Les intrigues passent dans les conciliabules des couloirs. Elles vont leur train dans les groupes jusqu’à ce qu’elles arrivent à la tribune achever leur œuvre dissolvante.
- La tribune est difficilement accessible aux hommes froids et réfléchis; elle est surtout le partage de ceux qui parlent pour ne rien dire,ou des agents de l’esprit de parti engageant les luttes oratoires dans des vues uniquement personnelles, soit pour créer des embarras au gouvernement, renverser un ministre et prendre sa place, soit pour se faire remarquer de leurs commettants,ou pour satisfaire à quelque sentiment de vanité personnelle. Un orateur qui ne passionne pas le débat est rarement écouté. Tout cela ne permet guère aux véritables intérêts sociaux de trouver la place qui leur est due dans les préoccupations des élus du peuple.
- Les luttes parlementaires transforment souvent l’assemblée des représentants en un club où se donnent carrière les passions politiques, au lieu d’en faire le sanctuaire de la recherche du droit, de la vérité et de la justice. C’est à la tribune que s’exhalent les passions politiques qui égarent l’assemblée et lui font oublier ses devoirs. 11 ne faut donc pas être surpris de me voir supprimer la tribune dans le gouvernement dont je propose l’organisation.
- C’est un fait d’une gravité extrême que des mandataires du peuple soient des mandataires inutiles, que dis-je, fait encore plus grave, des mandataires nuisibles aux véritables intérêts de la nation. Car, si les membres d’une commission, soit 15 ou 30 députés seulement, travaillent pendant que les 470 autres passent leur temps à écouter ou à ne pas entendre quelque discours sur le travail des premiers, il arrive ceci :
- Quand les commissions ont étudié avec maturité et bien coordonné un projet de loi, la discussion devant les Chambres, souvent avec l’aide des Ministres, en bouleverse l’économie, et le projet sort des discussions parlementaires mutilé, sans harmonie et sans logique.
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- C’est le sort des grandes assemblées de produire j difficilement un travail méthodique et sérieux ; les tiraillements d’opinions diverses n’amènent que confusion et désordre.Aussi,pour accorder les opinions divergentes, les Chambres sont-elles obligées de renvoyer aux commissions le travail qu’il eût mieux valu que celles-ci fissent entièrement.
- La tribune n’est pas nécessaire au député dévoué aux intérêts du pays qui croit avoir une idée utile à introduire dans une loi, il peut être entendu par la commission chargée de l’élaboration de cette loi; il peut exposer ses vues et les discuter contradictoirement, de manière à ce que la commission s’en inspire et en tire profit, s’il y a lieu. Les bonnes idées, les idées vraies et pratiques ne nécessitent pas de longs discours pour être saisies ; l’attention et la réflexion suffisent ; les longs discours ne servent qu’à voiler des idées obscures ou des intentions étrangères au fond du débat, et qu’à embrouiller le sujet dans l’esprit des auditeurs non au courant de la question.
- A tous les points de vue, la suppression de la tribune devient nécessaire et,avec elle, ta suppression de la discussion publique ; deux choses qui n’ont qu’une réalité fictive et qu’un résultat mensonger. Car, en effet, à quoi servent les séances publiques des élus du peuple, séances dans lesquelles le plus souvent le député qui a la parole n’est entendu que des personnes placées au pied de la tribune, tant la Chambre fait du bruit. Il n’y a que les hommes doués d’une voix exceptionnelle qui puissent se faire entendre. A quoi sert de discourir en de telles circonstances,si ce n’est pour parader devant les tribunes, faire dire : Qui est celui-ci ? Est-ce un homme éloquent? et prêter à toutes sortes d’observations; tandis que les députés mal disposés pour l’orateur, crieat :
- Parlez plus haut! plus haut ! plus haut! Alors le président met en branle sa sonnette et les huissiers s’efforcent de dominer le tapage en criant : Silence! Messieurs, s’il vous plait! Résultat: la Chambre toute entière entend et comprend de moins en moins et vote au gré des meneurs des partis. Voilà comme on fait des lois sous le régime parlementaire !
- Evidemment, c’est du temps perdu de la façon la plus ennuyeuse pour la masse des députés. Aussi ne se font-ils pas faute bien souvent, pendant de tels discours, de se promener dans les dépendances du palais, ou d’aller se rafraîchir à la buvette. L’orateur,parlant cette fois devant des banquettes vides, peut être entendu des galeries.
- Le discours fini, les huissiers crient: En séance, Messieurs ! En séance ! On passe au vote ! Alors, les députés de se précipiter dans la salle, se demandant: Comment vote-t-on? Pardi, on repousse, répond un bien informé. Et voilà comment se prennent les décisions.
- Le résultat de tout cela, c’est qu’il y a à l’officiel des discours interminables que personne n’a entendus, que bien peu de personnes lisent et dont celles qui le font ne tirent aucun avantage. Je demande donc la suppression de la tribune et des discussions publiques.
- Supprimer la tribune! Y pensez-vous?
- La tribune est le rempart de nos libertés publiques !
- La tribune est la forteresse de nos droits !
- La tribune est le fondement des démocraties!
- La liberté de la tribune est la liberté de penser, car la tribune, c’est la discussion publique, et la discussion publique est la sauvegarde de la sincérité des délibérations.
- Supprimer la tribune ! dira-t-on encore, supprimer la discussion publique, c’est porter atteinte aux prérogatives de la presse, c’est porter atteinte au droit des citoyens d’entendre la discussion des lois !
- Joli droit, ma foi ! Jolies prérogatives ! jolie sauvegarde ! Pourtant, c’est avec des phrases sonores de cette sorte qu’on voudra établir la nécessité delà conservation de la tribune et des discussions publiques.
- Qu’est-ce donc que cinq cents ou mille personnes admises aux séances comparativement à la France entière? Est-ce que tout le pays a la possibilité de jouir de ce privilège? Ne voit-on pas, en cas de séances intéressant l’opinion publique, la plupart des personnes venues pour y assister, rester dans la rue, faute de place. Pourquoi ce privilège d’admission en faveur de quelques-uns? Non, la publicité des séances n’est pas un droit; c’est une faveur, et une faveur fort mal placée, lorsqu’il s’agit du sanctuaire des lois.
- La tribune et les séances publiques ont eu leur raison d’être lorsque le peuple avait besoin de reconquérir ses droits sur le despotisme de la royauté. La publicité des séances était pour les Assemblées une protection, une force contre les attentats du despotisme.
- Aujourd’hui, la tribune ne peut plus être com-! prise ainsi ; elle a fini son temps; elle est devenue ! l’instrument des oligarchies contre le peuple ; il
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- faut que le peuple supprime cet instrument mis au service du monopole.
- Quant à la presse, il pourrait lui être fait une part meilleure et plus digne que celle dont elle dispose aujourd’hui; elle serait certainement en mesure de rendre plus de réels services à la nation, si on la saisissait de tous les documents propres à éclairer l’opinion publique sur les travaux des mandataires du peuple, sur ceux des comités et de la commission de gouvernement, dont je parlerai dans le prochain article.
- Le régime parlementaire, basé sur la parole et la discussion publique, n’aboutissant qu’à l’instabilité politique, il devient indispensable de le remplacer par un autre système de gouvernement,s’appuyant sur la conception et l’étude des'réels besoins du peuple, afin d’arriver à l’obtention des réformes et des lois utiles à la nation.
- [A suivre).
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- L’ENFANCE MORALEMENT ABANDONNÉE
- Dans son examen des différents chapitres affectés aux dépenses du ministère de l’intérieur,la Commission du budget a adopté une proposition de M. Pichon, tendant à la création de quatre inspections des services de l’enfance au moyen d’un prélèvement de 15,000 fr. sur les 2,955,799 fr. d’économies réalisées. Si les Chambres trouvent des modifications à apporter au projet qui leur sera soumis, nous ne pensons pas que ces modifications doivent porter sur cette création aussi intéressante que nécessaire.
- Tout le monde a encore présent à l’esprit le mouvement général d’indignation que souleva dans le public la comparution en police correctionnelle de la direction de la colonie agricole de Porquerolles, prévenue de scandaleux abus d’autorité envers tes enfants confiés à ses soins par l’assistance publique. De pareils faits ne se seraient sans doute pas produits si une surveillance rigoureuse avait été exercée, et il importe d’en prévenir le retour.
- Mais puisque le gouvernement prend l’initiative d’une réforme depuis longtemps réclamée et digne en tous points de son libéralisme, pourquoi s’arrêterait-il en si beau chemin ? Ce n’est pas tant, en effet, par le manque de surveillance, que par les limites étroites dans lesquelles ils sont renfermés, que pêchent les services d’assistance de l’enfance abandonnée.
- Un système de lois — dont les dernières d'origine républicaine ont déjà donné d’excellents résultats — réglemente la protection à accorder aux enfants abandonnés. Ces lois peuvent être classées en quatre catégories :
- 1° Celles qui se préoccupent de préserver les jours du jeune enfant par la répression sévère de l’infanticide ;
- 2° Celles qui indiquent le moyen d’élever l’orphelin et l’en-
- fant trouvé ou abandonné, soit par son admission dans les hospices spéciaux ; soit par son envoi chez d’honnêtes familles de paysans ; en qualité de pupille de l’hospice. [On compte environ dix mille des premiers et quarante-cinq mille des autres ;
- 3° Celles qui ont trait à l’éducation correctionnelle des enfants pervertis en les arrachant d’un milieu dangereux pour les placer, après une première faute ou sur la demande de la famille, dans des colonies pénitentiaires.
- 4° Celles enfin, les plus utiles et les plus libérales, qui enjoignent de dispenser à tous l’instruction et l’éducation morale.
- Il y a là, sans doute, un pas immense fait dans la voie du progrès ; et pourtant ce n’est rien, comparativement encore.
- Grâce à la bienfaisante influence de l’instruction obligatoire, on parviendra peut-être à diminuer cette tourbe malfaisante de jeunes enfants, estimée aujourd’hui à plus de cent mille individus ; futur contingent de l’armée du crime qui infeste les grandes routes et foisonne surtout sur le pavé des grandes villes, vivant de rapines, de mendicité ou de vagabondage. Les solides enseignements moraux puisés dans les écoles détruiront pour toujours chez les meilleures natures les germes les plus mauvais ; et momentanément les empêcheront de se développer chez les médiocres. Seulement, l’heure de la classe passée, quand les caractères faibles et indécis retomberont sous les influences corruptrices de parents vicieux ou démoralisés, ne perdront-ils pas en quelques instants le fruit de toute une journée de travail ? Qui sait, même si ce réveil intellectuel qu’on leur impose n’aggravera pas le péril social lorsque, cédant aux tentations mauvaises, l’adolescent dépouillant le gamin, suivra l’exemple de son père.
- 11 semble donc que, par respect exagéré de la puissance paternelle,le législateur a trop hésité à remplacer cette puissance même, lorsqu’il en a été fait abus ou que les parents sont indignes de l’exercer par la tutelle administrative. La surveillance exercée par l’assistance publique sur le mode d’existence des jeunes détenus pendant les trois années qui suivent leur libération est, pour ainsi dire, illusoire; et sur ceux qui, n’ayant jamais été incarcérés» appartiennent néanmoins à des familles indignes, elle est nulle. Comment veut-on alors que le nettoyage moral ébauché pas l’instituteur, ne disparaisse pas rapidement sous une nouvelle couche de boue ?
- La loi anglaise a prévu ce cas, elle y a obvié au moyen d’une institution excellente que devraient méditer nos législateurs. Au sortir définitif des classes, des écoles industrielles prennent les enfants moralement abandonnés. Ces écoles, également fort répandues en Amérique, donnent l’éducation et l’apprentissage, non comme mesure répressive, mais à titre d’assistance préventive, elles sont en quelque sorte le complément de l’éducation primaire ; et au lieu de vauriens qui,
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- gangrenés par des fréquentations pernicieuses, deviennent la terreur de la société, elles font de bons ouvriers capables de gagner honorablement leur vie.
- Les femmes et la politique.
- De tout temps, la femme de par les coutumes et les lois a tenu un rang inférieur dans la société. A l’époque préhistorique elle était ce quelle est encore aujourd’hui chez les peuples sauvages, qui en font une bête de somme, destinée à procurer quelquesplaisirsquand, en cas de disette, elle n’est pasimmolée pour servir de nourriture à l’homme. Ailleurs’, elle est la reproductrice, toujours esclave, mais mieux traitée que le serviteur,ainsi que le pratiquait à l’origine le peuple hébreu chez qui elle était honorée en raison de la lignée qu’elle procurait à son maître et mari.
- Alors la famille était tout, et bientôt la réunion, le contact forcé des hommes ayant donné naissance à l’Etat,il en découla la nécessité des devoirs à remplir à l’égard de la collectivité : , à Athènes, à Rome, l’épouse fut un moment protégée par la loi, même contre son mari. A Rome surtout elle était une mère vénérée, adorée, inspirant les plus beaux sentiments, les plus belles maximes. On était alors en République. L’Empire romain changea tout cela avec sa corruption, ses débauches et, avec ses mœurs dissolues, se perdit le respect dont on entourait la fille et la mère.
- L’apparition du christianisme fut une époque de réhabilitation peu durable il est vrai ; Saint Paul eut l’audace de prêcher l’égalité de tous les êtres humains, dans le ciel il est vrai. Et saint Jérôme à son tour déclara que « ce que la loi divine prescrit à l’un des époux dans le mariage est par cela même imposé à tous les deux.»
- Ces idées ne pouvaint longtemps avoir cours, et les Pères de l’Église firent de la femme un être impur, se demandant si ell^avait une âme et affirmant la négative. L’influence de l’Eglise était telle que bientôt là femme fut mise hors la loi ; sous le moyen-âge elle eut à souffrir toutes les humiliations, et si la révolution des communes vint avec son culte professé par les troubadours et les trouvères, avec sa liberté pour la femme de disposer de ses biens et d’elle-même, le rétablissement de la royauté absolue la fit incapable, absolument à la merci de son seigneur et maître. Le divorce fut aboli, elle n’hérita plus à l’égal de ses frètes, la vie lui fut fermée. Impuissante en tout, privée de tout pouvoir, selon l’expression du docteur Thulié, elle conquit la puissance par la corruption ; elle régna parla luxure sur ces hommes dont les pères avaient été dominés par sa vertu,et parvint à diriger tout sans posséder aucun pouvoir. Ce fut le règne des audacieuses, des mai-tresses de rois dont l’influence néfaste conduisit notre pays à la débauche la plus éhontée.
- Les lois des 15 et 18 avril 1791 rétablirent l’égalité civile i
- de l’homme et de la femme, abolie quelques mois après par Napoléon Ier.La Restauration acheva l’œuvre de son devancier en rayant le divorce des lois, au grand détriment delà morale et de la justice.
- Actuellement, si le de divorce est rétabli, il n’est applicable qu’après des formalités coûteuses que la basoche a intérêt à perpétuer ; il n’est accordé que dans des conditions exceptionnelles et discutables. Quoiqu’il en soit, le premier pas est fait, et quelques efforts suffiront pour en finir avec cette question. Mais le rôle de la femme à l’heure actuelle est toujours effacé, sou évolution est impossible, sa liberté est entravée, elle est toujours sous la tutelle masculine. En se mariant, elle n’est plus rien, légalement elle est absorbée, sans existence sociale, saus autorité sur ses enfants.
- On comprend que dans de telles conditions, il paraisse que l’on fait un rêve lorsque dans un élan de générosité, de justice enthousiaste, on songe à discuter les raisons sur lesquelles s’appuie la loi civile qui refuse aux femmes des droits qu’elle accorde aux ivrognes, aux débauchés, aux paresseux, qui parce qu’ils sont hommes conservent une suprématie de tous les instants, s’étendant jusqu’au droit politique. Pourquoi la femme n’exerce-t-elle pas ce privilège ?
- La femme est-elle donc réellement indigne d’être citoyenne? Ne le dirait-on pas lorsqu’on la voit rejetée par l’Église, par le code civil et par les écoles politiques ? De par ces usages et coutumes, une moitié de l’humanité se trouve subor -donnée à l’autre ; l’homme vote pour la femme, comme pour l’enfant. L’épouse est toujours mineure et la justice se trouve protéger le plus fort, non toujours le plus moral, car sur cent crimes, sur cent vols, sur cent délits quelconques, les quatre cinquièmes sont de provenance masculine.
- En assujettissant ainsi la femme, en la désarmant pour la lutte économique et sociale, la société a-t-elle quelque avantage, surtout au moment où le développement de la raison du peuple devint le point fondamental de l’émancipation humaine? Ce peuple, les femmes le composent pour moitié ; plus on les tiendra comme si elles étaient des enfants, plus on leur faussera l’esprit, plus les ennemis du progrès seront puissants ; par la femme sans instruction ils feront échec à la marche des idées ; par la femme habituée à l’infériorité de salaire, ils amoindriront la valeur du travail de l’homme et ainsi se perpétueront l’ignorance et la misère.
- La démocratie doit considérer la femme comme ouvrière du progrès ; si elle veut s’appuyer sur le nombre, il ne faut pas laisser la moitié du genre humain sans droits, par conséquent sans mission utile, asservie à l’autre moitié. L’ignorance des femmes est la source de toutes les plaies sociales. Donc,qu’on les instruise, qu’on leur inculque les idées, les aspirations les plus élevées. L’organisation sociale est une œuvre d’ensemble, et pour la modifier, il faut que la majorité réelle,sans distinction de sexe, discute, apprécie, juge et se prononce.
- Quelle raison valable peut-on donner contre l’admission
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- des femmes aux droits que réclament les partisans de cette réforme? Une conception incomplète, un esprit inférieur? La raison fait justice de ces accusations trop répandues dans les feuilles légères; leur frivolité ? Ah bien ! parlons au moins de celle des hommes ! Sous le joug des monarques, quantité se jettent le front dans la poussière; ils se livrent pour un hochet, un blason, un plumet, un pompon, un titre. On en voit qui se chamarrent de décorations venues de tous les points du monde, qu'ils n’ont pas toujours méritées, qu’ils ont quelquefois achetées à prix d’or.D’autres prostituent leur esprit pour quelques faveurs. En République tous parlent, tous agissent, tous veulent être souverains, et quel choix sort-il de cette prérogative? Une Chambre où les incapables, les brouillons font la loi aux laborieux.
- On parle de la tenue qu’auraient les femmes au Parlement. Que ceux qui croient l’homme plus apte à siéger au Palais de la Discorde entrent un jour à la Chambre des députés ; que des tribunes ils contemplent ces rois de la France; ilsles verront grouiller, gesticuler, lorgner les spectatrices, tourner le dos à l’orateur ; ils les entendront brailler, bavarder, braire; mais ils ne verront, n’entendront rien qui leur laisse un bon souvenir, suggère un raisonnement,qui les rende fiers d’être électeurs. Un représentant du peuple peut donc souvent ne représenter que la faconde, la vanité, le paradoxe, l’ambition malsaine.
- N’étendons pas davantage ces couleurs sombres. Prouver que la femme est supérieure au jugement qu’on porte sur elle n’est pas malaisé. Qu’on lui donne une instruction véritable et l’on pourra juger, comparer. Dans l’état actuel, la gestation, l’allaitement, les nuits d’angoisse auprès de l’enfant, l’éducation des petits, tout cela ne compte pas: la mère est confinée dans le cercle familial.La liberté n’existeplus après le mariage accompli. Et nous en sommes encore à l’idéal de Manou ; « pendant son enfance une femme doit dépendre de son père, pendant sa jeunesse elle dépend dê son mari ; son mari mort, de son fils.»
- Une différence de structure, de tissu musculaire, suffit-elle pour déclarer un sexe esclave de l’autre ? Les ignorants, les idiots, les fanatiques,les bipèdes à visage d’homme et à mœurs d’animaux qui font la honte de la société, ceux-là ont de par la loi, la toute-puissance. L’artiste, l’écrivain femme, l’institutrice, la commerçante, la boutiquière, celle qui veuve sertà la fois de père et de mère aux orphelins, payant patente, contributions, passibles de toutes les peines attachées à leur profession, pouvant être déclarées en faillite, voir leur signature protestée et leurs biens saisis en cas de non-paiement, n’ont pas le droit de s’occuper des intérêts généraux de leur pays. Elles sont étrangères à la France, rangées au nombre des repris de justice, des criminels, des faillis, des chiens, des chevaux qui, eux aussi, acquittent une taxe.
- Il y a anomalie lorsqu’on voit le domestique voter alors que la femme de distinction, propriétaire, négociante, institutrice,
- ! comme nous venons de le dire, est privée de tout droit politique ou municipal. Et alors surtout qu’elle peut exercer une influence considérable sur les électeurs comme le font quelques femmes dont nous n’avons pas à citer les noms, qui,dans leurs salons, livrent des combats redoutables pour les politiciens qu’elles ne protègent pas.
- Une commerçante ne comprend pas pourquoi son vote n’est pas admis au même titre que celui de l’épicier, du charbonnier, du charcutier d’en face. L’ouvrière peut s’étonner que le candidat ne sollicite pas son suffrage aussi bien que celui de l’ivrogne, du débauché, du paresseux qu’eile a pour voisin ou pour mari. Et toute femme si légère quelle soit doit se dire que les hommes qui choisissent pour législateur, M. Wilson par exemple, ne sauraient plus mal choisir en prenant leur défenseur n’importe où.
- La frivolité qu’on reproche à la femme tient à ee qu’elle n’a aucun intérêt dans les affaires nationales. A quoi lui servirait-il d’être austère, de connaître ce dont elle n’a pas le droit de s’occuper ? Il est singulier que la France qui est en République, dont les pas en avant ne se comptent plus, considère encore la question féminine par le côté ridicule, et qu’elle se soit laissé distancer par les pays monarchiques.
- Ainsi, depuis quelques années, la revendication des droits politiques de la femme a pris un essor très-notable dans beaucoup de pays. En Angleterre,les femmes ont une part de plus en plus active aux dissertations politiques. Les princesses royales occupent une place en vue dans les réunions. Les dames de la plus haute aristocratie les imitent, et lors des élections il y a peu de circonscriptions où elles ne se mêlent à la propagande et au recrutement des votes. Il y a deux ans à peine, une proposition faite par M. Hugh Masons tendant à accorder le droit de vote aux femmes payant le chiffre d'impôts qui constitue le cens électoral pour les hommes a réuni 114 voix contre 430. Un déplacement de dix voix suffisait donc pour que le projet fût adopté. Depuis 1869 déjà, elles ont obtenule vote municipal et l’éligibilité dans les Schools booard
- Dans File d’island perdue dans les neiges et dans les glaces à l’extrémité nord-ouest de notre continent,elles ont lesuffrage municipal.Auparavant, la Croatie pratiquait le même système; depuis File de Mann, dépendant de la Grande-Bretagne dont elle n’est séparée que par quelques heures de traversée, a donné aux veuves et aux filles majeures propriétaires, en leur nom personnel de maisons ou de terre pour une valeur de quatre livres sterling (100 fr. environ) le suffrage politique et municipal, ce qui ne nuit en rien aux nécessités de la vie. Il y a mieux: les femmes ont rempli leur mission avec une sévérité qui a fait rentrer dans la vie privée les candidats véreux ou ceux qui avaient une conduite immorale. Il en est de même au Canada, ancienne colonie française, où l’on compte quatre millions d’habitants : les femmes viennent de conquérir le droit de suffrage. Les assemblées d’Australie, de la Nouvelle-Zé-i lande, dn Cap, se sont diversement occupées de cette question,
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- elbeaucoup de représentants ne cachent pas la sympathie qi’elle leur inspire.
- La Chambre italienne est saisie d’une proposition du gouvernement pour conférer aux femmes le droit de vote dans les ébctions commerciales et provinciales. Des réclamations identifies sont soutenues en Allemagne par des journaux ayant une aitorité considérable.
- Enfin, en Amérique la question est mûre. Une ligue formi-dible féminine s’est formée. Sir Henri George, le publiciste le pus influent, dont les brochures se vendent à des centaines de mile exemplaires, a entrepris une campagne où il remporte dts succès marqués en parlant du droit des femmes et il sou-ti*nt que ce droit est aussi juste, aussi indiscutable que celui derbomme, et qu’il a les mêmes bases: « qu’il puisse ou non dédaire aux hommes de s’entendre dire qu’ils sont incapables de bien légiférer sans les femmes, leur succès dans le gouver-nenent n’a pas été si brillant qu’il leur permette de dédaigner l’aile de leurs compagnes. Étant donné que le genre humain est lomposé d’hommes et de femmes, et que les deux sexes sont le complément naturel l’un de l’autre, laisser ce quicon-cerm les deux entièrement à la disposition d’un seul, n’est-ce pas miter l’individu qui voudrait marcher avec une seule j ambe 1 »
- En France, les arguments empruntés aux feuilles légères, aux faillies qui se disent graves même, aux vaudevilles, aux pièces bouffes, sont nombreux ; mais ils ne signifient pas grandchose, même celui qui s’appuie sur la force physique: tous les hommes ne sont pas des athlètes; non plus que l’autre qu’on Egite triomphalement : La femme n’étant pas militaire ne saurait être électeur. Combien d’hommes sont électeurs et éligible? sans avoir été soldats parce qu’ils ont été reconnus impropres à la carrière des armes? Il est évident que si la femme est la moitié de l’espèce humaine, si l’utilité des deux fractions est égale, si la disparition totale de l’une entraîne nécessairement l’extinction de la race, il est évident, disons-nous,que l’égalité des droits bien qu’elle ne soit ni dans les lois ni dans les mœurs, est naturelle.
- Il faut conclure, et là n’est pas le moindre embarras. Etant donnés les dispositions, les habitudes, les préjugés de nos concitoyens, nous ne désirons pas que les femmes de la génération actuelle exercent des droits politiques étendus. Mais nous croyons que ce qui est à l’heure actuelle considéré comme une utopie deviendra une réalité. Déjà des femmes ont été admises dans l’ordre de la Légion d’Honneur,d’autres ont reçu les palmes d’académie, plusieurs sociétés de secours mutuels sont administrées par les intéressées ; au Familistère où tout est pratique,les femmes sont placées sur un pied d’égalité absolue avec les hommes : l’une d’efies a fait même partie du conseil de gérance. Enfin tout récemment on a accordé aux institutrices l’éligibilité aux conseils départementaux. Ne pourraient-elles pas aussi bien délibérer sur la réforme de l’impôt et sur le
- prix du pain et de la viande ? Il n’y a qu’un pas de là au droit municipal.
- Les réformes profondes qu’il faut pressenlir seront surtout le résultat de l’instruction répandue à flots parmi les enfants du peuple. L’instruction sera le véritable levier qui porterales intelligences au niveau qu’elles doivent occuper.
- L’infériorité de la femme tient à l’état d’ignorance dans lequel les monarchies l’ont laissée. La République doit mieux faire,et si elle s’y applique,on comprendra enfin qu’une nation ne se relève que lorsque ses enfants des deux sexes sont policés,se respectent et se considèrent comme utiles et comme égaux.
- En améliorant le sort des filles, on créera des épouses capables de combattre les mauvaises habitudes qui prennent racine chez l’homme, le conduisent au cabaret, au café, au restaurant de uuit, au jeu, aux courses, dans les boudoirs de haut et bas étage selon sa situation de fortune, lui conseillent l’oisiveté,le jettent enfin dans la misère. Une bonne ménagère retient au foyer le mari dont l’esprit est faible ; elle lui fait aimer la petite famille et lui inculque des idées d’ordre et d’économie. L’industrie de la femme de ménage est respectable entre toutes, et cela bien compris, bien pratiqué, avant peu le titre de citoyenne ne sera plus un désir, mais une réalité pour le grand bien de tous, au nom de la justice et de l’humanité, car il est évident que la mère de famille ayant à choisir des représentants ne prendra pas ceux qui gaspillent les milliards, répandent dans des guerres lointaines le sang des enfants de la France, demandent des soldats comme s’il s’agissait de bestiaux. Ayant souffert pour mettre au monde et élever les êtres qui lui sont chers, elle disputera le sang de son sang. Ce sera la fin des guerres. L’être le plus faible ne sera plus chargé du poids le plus lourd. Ce sera la tâche des années qui vont suivre de proclamer les droits de la femme et la protection de l’enfant.
- A. Debarle.
- Le Mouvement syndical en France.
- LE CONGRÈS DE MONTLUÇON
- Nous disions dans le dernier numéro du Devoir que l’exclusivisme révolutionnaire était contradictoire avec une organisation syndicale ouvrière poursuivant l’obtention de réformes immédiates. Cette contradiction éclate bien vivement à la lecture des résolutions adoptées par le congrès de Montluçon, inspirées surtout par l’élément révolutionnaire du parti ouvrier français.
- Voici, en effet, ces résolutions .
- « 1° Fédération des chambres syndicales ;
- « 2° Affranchissement du travail ; interdiction du
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- « marchandage. Journée de travail réduite à huit « heures. Minimum de salaire basé sur les dé-« penses obligatoires pour l'existence, l’alimenta-« tion, le loyer, etc. Expropriation des instruments « de travail, du sol, sous-sol, de l’outillage, au « profit de la collectivité. Suppression du travail de « nuit; suppression des bureaux de placement.
- « 3° Réglementation de la production interna-« tionale et réunion d'un Congrès international « ouvrier en 1889. Création de bourses du travail. « Vœu en faveur de la paix. Vœu adressé au goûte vernement américain en faveur des anarchistes « de Chicago. Mise à l’étude d’une grève générale « en cas de nécessité. Utilité reconnue d’une révo-« lution sociale pour mettre l’ouvrier en possession « de ce qui lui revient, mais en attendant, emploi « des moyens ci-dessous comme palliatifs. »
- Telles sont les conclusions du congrès, telles que les rapporte la Voix du peuple de Marseille.
- La lecture du dernier membre de phrase indique évidemment que le Congrès n’avait pas pour seul but de provoquer une déclaration de principes collectiviste, comme il s’en est tant produit ces dernières années, mais que leurs organisateurs, fidèles à la pensée qui avait présidé à la réunion du Congrès de Lyon, entendaient provoquer un groupement de la classe ouvrière sur les bases d’un programme de réformes immédiatement applicables. En un mot, les résolutions votées au Congrès devaient écarter tout système révolutionnaire, et se borner à une énumération des desiderata considérés comme les plus propres à amener de promptes améliorations dans la situation générale de la classe ouvrière.
- Autre chose, en effet, doit être la réunion d’un syndicat ouvrier et la réunion d’un parti politique traçant les lignes de son programme.
- Un parti politique — et par ce mot, nous n’enten-tendons pas un groupe quelconque de politiciens, mais toute réunion d'hommes assemblés en vue de formuler la réalisation pratique des idées de droit et de justice sociale dont l’ensemble se dégage de la conception générale moyenne du groupe — un parti politique, dis-je, peut et même doit poser des principes généraux, tracer les grandes lignes idéales du but qu’il poursuit.
- 11 ne saurait en être de même d’un groupement ouvrier réuni en vue d’étudier surtout la question matérielle du travail.— Non que la question du travail, dans sa rémunération, dans la place qu’il doit occuper, etc., se réduise à une question purement matérielle : mais une réunion ouvrière ayant
- cet objectif principal à résoudre, ses membres doivent s’efforcer de ne pas subordonner l’énoncé ! des réformes à une théorique plus ou moins apte à rallier tous les travailleurs.
- L'important,pour le mouvement syndical ouvriei, c’est qu’il s’étende, qu’il englobe une quantité de plus en plus grande de groupes ouvriers. Or es groupes ne peuvent être agrégés les uns auc autres que si les promoteurs de l’associatioi ouvrière se placent sur un terrain commun ai plus grand nombre d’entre eux.
- Par exemple, parmi les résolutions citées plis haut, il en est de nature à servir, plus que d’autres, de trait d’union entre les diverses nuances de a classe ouvrière française.
- Ainsi, en ce qui concerne le premier paragrapie de ces résolutions : la Fédération des chambres syndicales, l'affluence des syndicats ou groujies ouvriers constitués au Congrès de Lyon indique bien que dans la classe ouvrière française, les ms, sortant de l’apathie corporative où iis sont restés confinés jusqu’à ce jour ; les autres, faisant trêve aux visées politiques et révolutionnaires restées jusqu'à présent leur point de mire principal, la nécessité de l’association syndicale s’est manifestée et tous ont compris qu’il était d’un intérêt pressant d’unir les liens relâchés de la solidarité professionnelle, au moyen des chambres syndicales ou mire mode de groupement corporatif.
- Malheureusement, comme nous l’avons déjà fait observer, si tous les groupes ouvriers reconnaissent plus ou moins la nécessité de l’association corporative, les tendances diffèrent, quand il s’agit d’indiquer dans quelle direction doit s’appliquer la force sociale obtenue par le groupement.
- En outre, le côté administratif, que les ouvriers anglais n’ont jamais eu garde de négliger, est un un peu oublié. Cependant, il ne s’agit pas de décider simplement la Fédération des syndicats existants ; cette Fédération ne peut s’établir que si un réglement administratif intervient permettant de réaliser le principe décrété. On a vu que le journal cité par nous ne mentionne aucune clause spéciale de ce travail qui a son importance!
- Mais laissons pour l’instant le côté administratif, qui recevrait une solution convenable, une fois la réunion des syndicats en fédération décidée et voulue par tous les syndicats, sans divergence d’idées sur la nature du but à poursuivre au moyen de la Fédération.
- ! C’est ici, en effet, que le terrain devient brûlant et que les inspirateurs de ce mouvement syndical
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- eussent dû se montrer prudents dans leurs efforts pour faire adopter par la masse ouvrièreleurs idées propres.
- Il y a des points sur lesquels tout le monde est d’accord.
- La majorité des délégués de Lyon,— et celle de Montluçon également, malgré la contradiction des résolutions prises — s’accorderait à proclamer l’excellence dé l’intervention de l’Etat en matière de travail. Ce point est le plus important. Si, en effet, comme nous l’avons dit, on repoussera l’instar de quelques révolutionnaires, l’intervention sociale de l’Etat, sous prétexte que la classe ouvrière n’a qu’une influence nominative et nullement effective dans la direction politique et sociale contemporaine de l’Etat, la logique commande de borner à un groupement d’ordre purement révolutionnaire le mouvement ouvrier. Plus besoin dès lors de considérer la situation actuelle du travailleur pour trouver les moyens de raméliorer. L’étude critique ne sert de rien. Au Congrès de Lyon, des orateurs ont dit, en substance : Il n’y a rien à espérer pour nous de l’ordre actuel des choses. Toute issue nous est fermée. Seule l’action révolutionnaire ouvrira une voie à nos revendications d’affranchissement. — Alors, auraient pu , répondre les autres délégués, que sommes-nous venus faire ici ? A quoi bon inscrire la question du travail à l’ordre du jour du Congrès ?
- Par une contradiction inexplicable, les résolu-lutions d’ordre réformiste telles que : la réglementation du travail, etc., furent cependant adoptées par les uns et les autres. C’était la reconnaissance implicite que quelque chose peut être obtenu par la classe ouvrière, en dehors de l’action révolutionnaire. Et en effet, l’exemple de la classe ouvrière anglaise cité dans notre dernier article sur le même sujet montre que la protection du travail par l’État peut être efficace, même par l’Etat actuel. Les ouvriers anglais ont certainement plus obtenu des lois réglementant le travail des femmes et des enfants que de l’action de la grève, qui est une action révolutionnaire dans son genre.
- Puis donc que la majorité acceptait l’intervention de l’Etat, il y avait là un terrain assez large sur lequel l’entente était facile.
- Le principe de l’intervention de l’Etat admis, les principales mesures à revendiquer se déduisent d’elles-mêmes.— C’est l’anarchie dans le système de production et de consommation actuel qui engendre les brusques sautes économiques génératrices des fléaux qui se déchaînent alors sur la
- classe ouvrière : baisse de salaires, ralentissement de la consommation, causant à son tour un ralentissement dans la production ; chômages et misère s’ensuivant avec le cortège de douleurs et de maux auxquels la classe ouvrière est alors en proie. La réglementation de la production et du salaire votée par le Congrès de Montluçon s’impose donc comme pouvant seule mettre un peu d’ordre dans le conflit des forces productives déchaînées.
- Il y a plus :1a production n’ayant plus de nos jours le caractère local qu’elle avait jadis ; le marché s’étant élargi au point de devenir mondial, universel, les'produits français, par exemple,ayant cours sur la place de Londres et y étant côtés tout comme les produits anglais, il est évident qu’une réglementation de la production et du salaire, pour être efficace,doit revêtir un caractère international. Autrement, si elle était purement locale, restreinte à un pays, pour ne pas être influée par les pays voisins, ceîni-ci devrait s’entourer d’une véritable muraille de Chine arrêtant les produits étrangers. Ce serait le retour à un état de choses disparu justement — une régression heureusement impossible, car même lorsque l’humanité recule, elle ne revient jamais sur ses propres pas. Donc la production et le salaire seront réglés internationalement. Et à ce propos, il est utile que les classes ouvrières des divers pays entretiennent des relations cordiales, suivies, étudient les moyens les plus propres à faire entrer leurs gouvernements respectifs dans la voie de la réglementation. Les Congrès ouvriers internationaux sont donc des assemblées excellentes par elles-mêmes. Elles tendent à faire disparaître les rancunes, les préjugés nationaux existant de peuple à peuple. Les Congrès internationaux peuvent même, dans une très large mesure, prévenir les conflits de guerre, car nécessairement, ils resserrent les liens de solidarité ouvrière.
- Telles sont les propositions générales qui se déduisent logiquement de la reconnaissance du principe de l’intervention sociale en matière de travail. Ces propositions ont été formulées en conclusions, on l’a vu, au Congrès de Montluçon. Elles forment, peut-on dire, la moelle, selon l’expression de Montaigne, de ce congrès. Elles en sont au moins la partie la plus substantielle. Sur elles, l’accord de la classe ouvrière serait facile ; son groupement fécond.
- Cependant, il faut reconnaître qu’à côté de ces réformes matérielles d’ordre immédiat, que la classe ouvrière tout entière ou à la presque unani-l mité, accepterait, si elles pouvaient lui être pré-
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- sentées d’une façon sensible, des questions plus hautes, touchant aux bases essentielles mêmes de l’organisation sociale actuelle se présentent. C’est sur celles-ci, que les promoteurs intelligents du mouvement syndical auraient dù se garder de lâcher la proie pour l’ombre, et d’attacher une importance exclusive à des déclarations sur lesquelles l’accord est moins facile à établir.
- Le congrès de Montluçon présente les réformes que nous venons d’énumérer comme de simples palliatifs. Evidemment, elles parent, en attendant, comme on a dit, aux besoins les plus urgents; elles ne résolvent pas la question sociale proprement dite. Le problème social contemporain, en effet, ne réside seulement pas dans la question de répartition inégale des produits — ou plutôt celle-ci n’est qu’un effet d’une cause première qui est : l’inégale répartition dans l’appropriation de la richesse.
- Les produits, touchés par la classe ouvrière sous forme de salaires sont mal répartis, parce que la classe ouvrière ne possédant pas la richesse,— les instruments de travail, l'outillage, le sol, comme a dit le congrès — les possesseurs prélèvent une rente ou dîme plus ou moins élevée qui ne permet pas à la classe ouvrière de jouir du produit intégral de son travail.
- Ici, le problème s’élargit, la question devient complexe et les solutions se présentent divergentes, selon le point de vue personnel de chacun, le remède plus radical à apporter à un tel ordre de choses comportant une réorganisation complète de la société actuelle. Mais par cela même que les solutions sont diverses, aucune d’elles ne saurait être exclusivement préconisée,sous peine de défaire l’accord syndical, possible à établir, comme nous venons de voir, sur les points de réforme déjà énumérés.
- Néanmoins, comme cette cause première, ce vice essentiel de l’organisation sociale actuelle se présente, est-ce à dire qu’on ne saurait jeter les bases d’une entente entre les divergences ? Si ; en répudiant tout sectarisme, en ne voulant pas faire tenir le problème social dans une formule.
- La question se réduisait donc à ceci : La répartition actuelle de la richesse est vicieuse; elle n’accorde pas au travail les droits qui lui sont dus. Le monopole de la richesse par l’héritage et d’autres circonstances analogues,sont autantd’obstacles à l’équité sociale. Le but auquel doivent tendre les réformes politiques et sociales doit être d’arriver à une plus juste répartition de la richesse, de donner
- des garanties au travail et aux travailleurs, de façon à leur assurer l’indépendance. Rien ne serait plus propre à atteindre ce but que l’organisation rationnelle des syndicats réglant les conditions du travail national, de manière à relever et à équilibrer les salaires et la durée du travail, entre les industries analogues, afin de faire disparaître la concurrence qui s’établit au détriment des ouvriers.
- Les organisateurs des congrès de Lyon et de Montluçon semblaient Lavoir compris ainsi: Dans leur appel aux syndicats, ils conviaient ceux-ci à venir discuter les questions de travail en dehors de toute préoccupation d’école. Il était donc implicitement reconnu que l’œuvre des congrès devrait se limiter à étudier les voies et moyens matériels et moraux les plus propres à agréger les syndicats, à les faire comprendre entre eux. On a vu que sur le terrain des réformes, un ensemble de mesures considérables pouvait être adopté en commun. On pouvait encore, à la vérité, dépasser ces mesures d’ordre transitoire et aborder la question de but final, mais il fallait une extrême prudence pour cela, et éviter de verser dans une formule exclusive: par exemple,indépendamment de ces mesures d’ordre essentiellement ouvrier, si je puis m’exprimer ainsi, on pouvait en aborder d’autres ayant un caractère plus général et plus conforme à la direction théorique du socialisme, en ce qui regarde l’organisation future de la propriété. Là, encore, on est d’accord sur un certain nombre de points importants. Ainsi, abstraction faite des formules, tout le monde reconnaît la nécessité d’entraver la progression des monopoles privés qui devront être transformés en services d’utilité publique: d'où des mesures de réglementation et de refonte dans la constitution actuelle des chemins de fer, des mines, et en général tout le domaine social aliéné. Tout le monde encore s’accorde à reconnaître la nécessité de limiter l’accaparement féodal de la richesse au moyen de l’Hérédité de l’Etat et le parti ouvrier lui-même a inscrit cette réforme dans son programme.
- C’était là une somme moyenne de revendications propre à présenter une plateforme très suffisante et très large des revendications ouvrières françaises, systèmes particuliers mis à part, puisqu’on devait s’abstenir, aux termes mêmes de la convocation, d’adopter aucune conclusion d’école formelle. Qui veut le plus, veut le moins et si les révolutionnaires, qui, en somme, n’étaient pas la majorité, avaient considéré ceci comme un simple 4 minimum,peu importe ! Ils n’en eussent pas moins
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- fait masse commune avec les autres forces ouvri- j ères ainsi ralliées. j
- Au lieu de cela,l’an dernier, les révolutionnaires I
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- a Lyon se placèrent exclusivement sur le terrain j de la révolution et ce, avec une violence de lan- j gage qui n’ajoutait rien à la force de leurs déclara-. | lions,mais désorientait complètement la majorité, j traitée souvent avec un sans-gêne par trop dédai- | gneux. 1
- Se firent-ils illusion ;à eux-mêmes? Crurent-ils • que la violence de leurs affirmations en imposait aux esprits plus calmes ? Peut-être. En tout cas, ils auraient dû être désabusés à Montluçon.
- Le nombre des syndicats, en effet, est tombé cette année de 500 à 150 et celui des délégués à 53. En même temps,l’opinion publique convaincue qu’elle avait simplement aflaire à un congrès collectiviste-révolutionnaire et sachant par avance quelles conclusions il formulerait, s’en est désintéressé. De sorte que le congrès s’est tenu obscurément. Seuls, les journaux socialistes en ont parlé et il n’a pas dépassé le public ordinaire fort restreint qui les suit.
- Plus étroitement que l’an dernier à Lyon, le congrès de Montluçon s’est placé sur le terrain de la formule de Karl Marx : expropriation de la bourgeoisie. Formule contradictoire avec toute réforme pratiqueimmédiate.Nousdoutonsque l’année prochaine les syndicats soient plus nombreux.
- C’est donc bien un avortement et nous venons d’en indiquer les causes. Ouvrira-t-ii les yeux à ceux qui ont provoqué cet échec du mouvement syndical? Nous le souhaitons vivement, car il y avait dans cette tentative de groupement des syndicats une idée féconde que l’exclusivisme théorique a stérilisé. Puissent-ils donc s’en garer l’an prochain et l’échec de ces deux dernières années aura été du moins utile à quelque chose : il aura donné une leçon dont l’enseignement peut doublement être mis à profit.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Candidature officielle.
- Les candidatures officielles sont un des plus puissants éléments de corruption des régimes parlementaires ; elles inféodent les assemblées aux pouvoirs et les préparent à sacrifier à leurs ambitions tous les intérêts du peuple. Sous les gouvernements qui font usage de la candidature officielle, les ressources publiques sont livrées en pâture aux classes dirigeantes.
- Le Trayail et les Salaires en Angleterre.
- L’Approche de l’hiver ramène invariablement la saison d’activité dans la Black Country, pays des houillières. C’est à cette époque de l’année que date ordinairement l’augmentation du salaire des mineurs, augmentation déterminée plus ou moins par l’agitation que produisent les conférences et les grèves. Ce qui préoccupe depuis si longtemps non seulement les mineurs, mais aussi les ouvriers des principales industries du nord, c’est d’abord la question de la journée de huit heures.
- A une conférence qui vient d’avoir lieu à Great-Bridge, Tipton, à laquelle étaient présents des délégués du pays de Galles, des comtés de Stafford-Shire et de Worcester-Shire, on a voté à l’unanimité: 1° Une réduction de deux heures de travail par jour; 2° l’abolition du travail du lundi; 3° et, à partir du 12 novembre courant, une augmentation de 10 0/0 du montant des salaires.
- Dans les comtés de Stafford et de Worcester, la malheureuse condition des cloutiers excite la sympathie générale, celle des patrons eux-mêmes. C’est à l’action des petits fabricants qu’est due la crise actuelle. Dans le temps favorable le salaire des ouvriers cloutiers est des plus minimes, mais la grève qui dure depuis sept semaines déjà, a sérieusement aggravé leur condition. Ils réclament un retour au tarif de 1879 et comme il ne se trouve que quelques patrons récalcitrants, il est probable que, sous peu, les concessions qu’ils demandent leur seront accordées.
- Les choses ne vont pas mieux à Northampton, et on peut s’attendre de jour en jour à une grève générale dans la cordonnerie. Il n’y a que quelques ateliers qui fonctionnent et les ouvriers de ces ateliers se cotisent, afin de venir en aide aux grévistes.
- Le personnel de la maison Smith et fils, la principale tannerie de Colne, ont cessé le travail, en raison d’une réduction de salaire qu’ont voulu leur imposer les directeurs et de l’introduction dans la fabrique de machines à vapeur, ce qui, naturellement, avait nécessité le renvoi d’un certain nombre d’ouvriers.
- Les résultats obtenus après de longs débats et de nombreuses réunions par les délégués tisserands de Bolton et Ashton, ne paraissent pas satisfaire leurs commettants, et il y a tout lieu de s’attendre à une lutte longue et pénible avant d’arriver à une solution satisfaisante.
- Lps ouvriers des docks, à Londres, se plaignent, depuis longtemps déjà, de ce que, au lieu d’avoir affaire directement à l’entrepreneur de compagnie, celui-ci a pour coutume, moyennant finance, de céder l’affaire à un tiers, ou sous-entrepreneur, et cela à leur détriment, attendu que ce sous-entrepreneur trouve son bénéfice dans ce qu’il donne en moins à l’ouvrier.
- Jeudi dernier, M. Samuel Montagu, M. P., a eu une entrevue avec le colonel Martindale (des London Docks) à ce sujet, et celui-ci a promis d’en faire part aux directeurs de la compagnie à leur prochaine réunion.
- (Courrier de Londres.)
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- LES RÉFORMES FISCALES
- A LA COMMISSION DU BUDGET
- La commission du budget a nommé comme rapporteur général M. Yves Guyot.
- L’honorable député de la Seine s’est fait depuis longtemps un nom autorisé parmi les économistes libéraux, qui le revendiquent à juste titre comme un orthodoxe pratiquant. M. Yves Guyot, en effet, représente dans Péconomie politique actuelle ce qu’on pourrait appeler l’extrême gauche libérale. Poussant la logique jusqu’à ses extrêmes conséquences, tandis que la majeure partie des économistes professe des doctrines restrictives en matière politique et le laissez-faire le plus absolu en matière économique, M. Yves Guyot, lui, est libéral en politique comme en matière économique.
- Il repousse l’intervention gouvernementale en tout: c’est là son originalité et ce qui explique son influence dans le parti radical, qui se dit volontiers socialiste.Nombre de socialistes indécis appartiennent, en effet, au parti radical, ce qui montre combien sont confuses encore les doctrines et les appréciations sur les faits sociaux modernes, puisque des hommes nourrissant dessentiments réformistes en sont encore à se laisser leurrer par les apparences du libéralisme économique.
- C’est à ce double titre d’économiste et de radical, que M. Yves Guyot doit sa nomination de rapporteur général du budget. En cette qualité, il devra sans doute soutenir les propositions générales de la commission. Mais outre qu’nn homme de la valeur et de la compétence de M. Yves Guyot exercera une influence considérable sur les résolutions de la commission, comme rapporteur, il pourra exposer en partie ses idées propres sur la situation financière et les remèdes à y apporter.
- Déjà cette influence s’est fait sentir. Le temps lui manquera pour développer ses projets de réforme, mais il pourra les indiquer et appeler l’attention de la chambre sur eux. Dans la pénurie où celle-ci se trouvera, nul doute que les projets de M. Yves Guyot, qui joint à une grande connaissance des faits économiques, un talent très-clair d’exposition et de critique, ne trouvent un accueil empressé. D’ores et déjà, certaines de ses propositions ont été adoptées par la commission, au moins en principe. Qu’adviendra-t-il, si la chambre s’engage dans cette voie ? Nous ne saurions préciser encore, tant que des projets fermes n’ont pas i été déposés. Mais nous trouvons dans le Globe, au- i
- quel M. Yves Guyot collabore, une analyse des projets généraux de la commission et des propositions de son rapporteur,que nous reproduisons pour les lecteurs du Devoir.
- Nous reviendrons prochainement sur cet exposé de la situation financière et les remèdes étranges par lesquels on compte l’améliorer.
- M. Yves Guyot, rapporteur général, nous dit le Globe, est entré dans quelques considérations sur l’ensemble du budget. Il a déclaré que, d’après ses renseignements, on devrait de toutes manières compter sur les 165 millions de la conversion.
- Il accepte les grandes lignes du budget présenté par le gouvernement ; mais il croit qu’il est indispensable que la Chambre aborde une grande réforme. C’est la seule manière de détourner l’opinion publique des tristes événements qui s’agitent. Il y aune réforme promise depuis trop longtemps pour que le parti républicain ne l’aborde pas : c’est, sinon la suppression de l’impôt, du moins la suppression de l’exercice et du droit de circulation, cause de toutes les vexations de la régie. Il a un projet tout prêt qui supprime également les droits d’entrée.
- Le projet voté, en ce moment, préparerait la suppression des octrois qui pourrait être votée dans le premier semestre prochain. Le gouvernement n’a pas encore appuyé officiellement le projet de M. Yves Guyot que parce qu’il est préoccupé des droits d’entrée. L’objection tomberait.
- Voilà ce qu’on pourrait faire immédiatement.
- Dans l’intervalle de deux budgets, la Chambre pourrait adopter une législation basée sur le système Torrens, donnant la liberté de la circulation et la sécurité aux propriétés. Alors, dans l’autre budget, on pourrait supprimer les 156 millions des droits d’enregistrement sur la transmission des immeubles à titre onéreux et les reporter sur le capital. Cette mesure donnerait une grande activité aux transmissions de la propriété et lui assurerait une plus-value. Voilà les grandes réformes fiscales que pourrait faire cette législature, d’ici l’expiration de son mandat, de manière qu’à la grandeur des programmes les électeurs n’eussent pas sujet d’opposer la maigreur des résultats.
- Au point de vue des dépenses, M. Yves Guyot croit que, dans la loi de finance, un article devrait inviter le gouvernement à substituer une nouvelle loi à la loi de 1853. Autrement la dépense deviendra plus ruineuse pour le budget. En 1879, une proposition dans ce sens a été adoptée par le Sénat. Il faudrait la faire aboutir. Quelques membres ayant dit que si on soulevait la question de l’impôt des boissons actuellement, on ne pourrait échapper aux douzièmes provisoires, M. Yves Guyot a répondu qu’on pouvait profiter de la circonstance pour faire une réforme indispensable proposée par la Chambre des Pairs sous la Restauration, rappelée dans le
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- rapport général de M. Ribot et que M. Camille Pelietan et lui se proposaient de réclamer : c’est le changement de la ; date de l’ouverture de l’exercice budgétaire.
- La France est le seul pays où cette année soit conforme au calendrier grégorien. En Angleterre, en Allemagne, elle va j du 1er avril au 31 mai ; aux États-Unis, en Italie, du lor juillet au 30 juin. Il en est de même dans toutes les républiques de l’Amérique, y compris Haïti.
- Cette délimitation de l’année est la seule manière d’avoir des budgets qui ne soient pas déposés trop longtemps avant l’exercice et qui, en même temps, puissent être discutés avant sa date d’ouverture. Les vacances sont une institution qu’on ne peut pas supprimer.il faut donc faire voter le budget avant les vacances.
- Chacun des membres de la commission s’est déclaré, en principe, partisan de ce changement.
- Pour l’année 1888, les contributions directes sont votées jusqu’au 25 décembre ; mais tous les autres services du budget ne seraient votés que jusqu’au 30 juin. Renouveau budget serait préparé et déposé aussitôt et irait du 1er juillet 1888 au 1er juillet 1889. Ce serait important que, pour l’année des élections, le budget 1889-1890 pût être voté avant le 1er juillet.
- Après divers pourparlers, le président du conseil a refusé de prendre l’initiative de cette mesure, mais la commission a décidé qu’elle serait réclamée dans la loi de finance.
- Notre situation financière
- M. Yves Guyot, rapporteur général, a donné l’état suivant de notre situation financière.
- Economies réalisées par la commission du budget 17. 000. 000.
- Situation de l’exercice 4887 au 1er novembre:
- Recettes en moins......................... 35.528.000
- Dépenses en plus......................... 26.640.000
- Différence .... 62.168.000
- • Cependant les recettes ont été supérieures à celles de 1886 de: 43,467,000.
- Dette flottante au 31 octobre 1887 : 1 milliard 15,000,000. Obligations sexennaires:
- Emises ou à émettre sur le chapitre V . 531.000.000
- Idem sur le chapitre VI............. 67.000.000
- Idem pour 1888 .................. . 85.000.000
- Total . . 783.000.000
- Sur lesquelles ont été remboursés . . 30.000.000
- Restent . . 753.000.000
- Prorogation jusqu’en 1890 de l’emprunt à la Banque fait en 1878 de : 80,000,000.
- La dette immédiatement exigible à brève échéance est donc de : 1,848,000,000.
- Il faut y ajouter les fonds de concours dont une partie cons* titue une créance des villes ou des chambres de commerce à ; l’égard de l’État. M. Yves Guyot n’a pas encore pu se procurer le chiffre exact de cette somme.
- | Le rapporteur général dit que la commission du budget doit aborder trois questions dans le budget des recettes :
- L’impôt des boissons,
- Les droits sur les successions,
- Les droits sur les sucres.
- M. Yves Guyot demande que la commission décide d’abord en principe si elle est résolue à aborder la réforme de l’impôt des boissons.
- Après une commission assez vive, la commission déclare qu’elle examinera la réforme de l’impôt des boissons.
- M. Yves Guyot exposera aujourd’hui son projet auquel seront joints ceux de M. Jamais, de M. G. Duval, de M. Salis et autres.
- M, Yves Guyot propose à la commission du budget de prendre en considération l’amendement de M. Duché. 11 relève les droits de succession selon la fortune et l’éloignement des degrés de parenté. Mais il les dégrève des charges, hypothèques, usufruits, etc.
- La commission le prend en considération.
- Le déficit qui se trouve exposé dans la situation financière ci-dessus provient des sucres pour une somme de quarante-cinq milions.
- Étant donnée cette moins-value, le chiffre de l’évaluation du gouvernement est trop fort.
- Le projet de budget se trouverait donc en déficit.
- La commission du budget est décidée à terminer le plus tôt possible ses travaux en examinant ces importantes questions. Le budget de 1888 doit être un budget de réformes.
- LE PORTE-DRAPEAU.
- (Nouvelle Serbe.)
- C’est dans une gorge sauvage des Balkans à l’heure du crépuscule.
- Un détachement turc vient de choisir le lieu du bivouac : sol couvert de la poussière rousse des aiguilles de sapin, sous un dôme de branchages emmêlés.
- Les arbres, formant clairière, s’écartent sur un espace de cent mètres environ, puis, de nouveau dressent leurs fûts énormes, étendent sur les sentiers frayés à la hache, leurs voûtes centenaires. Une herbe rude pousse aux pieds des génévriers, maigre régal pour les chevaux exténués.
- N’importe !
- Vite les fusils en faisceaux !
- Trois piquets enfoncés dans la terre à coups de maille!, la marmite suspendue, une brassée de feuilles sèches sous
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- le menu bois, et, avec une colonne de fumée, une flamme claire monte soudain.
- Une seule tente : tissée en poils de chameau, elle a les tons jaunâtres des primitifs abris des Tziganes. Dans une boule de bois, au faîte, on vient de planter un drapeau vert chargé d’un croissant: c’est le pavillon delà Sublime-Porte.
- Un grand brouhaha de voix éclate dans le silence des bois. Trente hommes parlent à la fois. On desselle les chevaux, on décharge les sacs de toile bise contenant les ustensiles indispensables et les provisions, on sort les pipes, les couvertures de peau de chèvres, pêle-mêle avec les lourdes miches de pain de maïs; on se querelle, on se pousse, on adresse des gestes de menaces à un groupe immobile.
- Sous un frêne, des seymens (gendarmes), attachent deux prisonniers serbes.
- La forêt s’illumine colorée par le soleil couchant.
- L’automne éclaircit les fourrés, teint les hêtres de pourpre, sème d’or les ormes, les peupliers et les bouleaux.
- Un jour rose, pareil aux lueurs lointaines d’un incendie, troue l’épaisseur des halliers où se querellent les oiseaux.
- Plus haut, au-dessus des chênes géants, on découvre, par une échappée, l’ossature granitique des Balkans. Partout les pentes abruptes sillonnées de lacets perpendiculaires, des crêtes boisées, des plateaux neigeux, des cimes coniques semées de plantes alpines, se dessinant sur la pâleur du ciel comme des clochers cyclopéens.
- Les soldats ont achevé de manger le pilaf (du riz mêlé d’agneau), et fument avec béatitude d’excellent tabac d’Herzégovine, les uns, étendus sur le dos, les autres accroupis sur les talons.
- Les prisonniers n’ont pas changé de place. Ils remuent péniblement les pieds pour combattre l'engourdissement.
- Un Kavass (garde) veille devant la tente.
- Des chevaux hennissent dans les fourrés.
- Quelques soldats astiquent les fusils, chantonnent à mi-voix une de ces lamentables chansons turques où l’on ne trouve ni cadence ni gaieté.
- — Détachez les prisonniers, commande une voix impérieuse !
- Et sous la portière de toile soulevée parait un officier du nizam (armée active). Le visage est dur, l’expression cauteleuse, les yeux mobiles, les lèvres pendantes, —> signe de décrépitude précoce que l’on trouve chez la généralité des turcs usés par les excès bien avant l’âge. Un cafetan malpropre, vert pistache, jeté négligemment sur les épaules, laisse entrevoir l’uniforme, le large pantalon en laine blanche, la poignée ciselée du sabre, les pistolets à la ceinture.
- Sur un signe les Kavass, font siffler les cordes qui
- -, fixent les malheureux aux troncs d’arbres, et, leur laissant j seulement les mains derrière le dos, les poussent à coups de pieds vers le supérieur.
- — Allons donc, chiens ! Dépêchons !
- L’officier s’est assis sur une roche.
- Le détachement a pris les armes, et les Turcs regardent avec des airs de mépris les deux pauvres diables, humbles, déguenillés, dont les joues creuses, les souliers boueux et déchirés racontent avec éloquence la misère et l’accablement.
- — Lequel est le coupable, demande le chef aux sey-
- mans ?
- Ils répondent à la fois, en désignant le plus jeune des prisonniers :
- — Celui-ci !
- — Approche ! ordonne l’officier.
- Le soldat obéit.
- Il paraît très-jeune malgré son teint basané et ses longues moustaches blondes, à la serbe. L’œil noir bien fendu, le nez aquilin, la taille droite quoique un peu grêle trahissent son origine.
- — Ton nom?
- — Jacques Orlo.
- — D’où es-tu ?
- — Des montagnes de Starra.
- - Ton métier?
- — Pâtre.
- — Pourquoi as-tu pris le fusil alors ?
- — Parce que j’ai entendu le tocsin. Chez nous, quand le tocsin sonne dans les villages, c’est que le Turc s'approche, et tous les pâtres deviennent soldats.
- — Tu fais partie d’un corps irrégulier?
- —• Je suis volontaire.
- — Tu sais de quel crime on t’accuse ?
- Pas de réponse. Jacques baisse la tête.
- L’officier poursuivit avec sévérité :
- — On t’a vu t’emparer, avec une rare audace, d’un de t nos étendards de guerre, briser la hampe sur ton genou, déchirer, lacérer, souiller l’étoffe... Pour ce sacrilège, le Koran prescrit la mort.
- Orlo reste immobile, le regard fixé»au loin comme s’il n’entendait pas.
- Son compagnon d’infortune, un brave blanchi sous le harnais et qui avait pris part à tous les combats sous le prince Milosh, essaya de pallier le crime en disant timidement:
- — La hampe a été brûlée, mon commandant... et... et l’étoffe aussi...
- (A suivre).
- ! Le Directeur Gérant : GODIN
- Gilise. — impt Bâté.
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- 1 l'Année, Tome 11.—W 482 Lt numéro Hebdomadaire 20 c. Dimanche 4 Décembre 1887
- REVUE DES 0UESTIONS SOCIALES
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- SOMMAIRE
- La réforme du régime parlementaire.— Le commerce de la France.— Le projet Bovier Lapierre et les syndicats.— La crise agricole devant la commission du budget.— Aphorismes et préceptes sociaux.— Faits politiques et sociaux.— La crise politique et sa solution.— Société du Familistère de Guise.— Le porte Drapeau.— Revue socialiste.— État-civil du Familistère.
- La réforme du régime parlementaire10
- Il faut, pour rompre avec les habitudes, changer leur cause ; or, la cause des malheurs passés des sociétés, c’est le despotisme monarchique, la domination de l’homme sur l’homme; c’est l’oppression de la masse par les détenteurs de la puissance. Lorsque la puissance sera réveillée dans le peuple, il faudra que cette puissance soit organisée de façon à rester au peuple même.
- Si, jusqu’ici, la souveraineté populaire n’a pu élever le pouvoir qui lui convient, c’est que par tradition on veut toujours constituer les pouvoirs d’après les modèles des gouvernements du passé. On se contente de changer les noms, sans changer les formes et, avec les mêmes formes, les mêmes habitudes demeurent. La République avec son
- (1) Extrait d’un ouvrage inédit de M. Godin. Lire Le Devoir depuis le 20 Novembre 1887.
- Président et ses ministres n’est qu’un autre modèle de monarchie par rapport au peuple.
- Le gouvernement du suffrage universel, le véritable gouvernement de la souveraineté du peuple doit différer essentiellement des gouvernements monarchiques, le peuple souverain doit rester souverain ; mais, pour qu’il en soit ainsi, il faut que le peuple en arrive à posséder la certitude que c’est par le bulletin de vote qu’il a puissance de modifier les pouvoirs publics. Le scrutin national par bulletin de liste avec renouvellement partiel annuel, en lui permettant d’exprimer sa volonté souveraine, lui donnera cette certitude. La seconde condition pour rompre avec le passé est de ne pas aliéner le pouvoir souverain du peuple.
- Sans prétendre tracer définitivement l’organisation que le législateur adoptera pour réformer les vices du régime parlementaire, j’ai à indiquer au moins comment les fonctions législatives et exécutives pourraient être établies sur des bases telles qu’elles ne laisseraient plus place aux ambitions malsaines, comment les pouvoirs publics par leur organisation seraient entraînés à respecter la souveraineté du peuple et à conduire la société dans une voie réellement démocratique et vraiment sociale.
- Certes, la réforme du régime parlementaire n’empéchera pas que les défauts actuels des hommes existent ; l’éducation, l’instruction et le progrès humain sont seuls capables de les faire disparaître avec le temps. Mais l’art de l’organisation des gouvernements peut y suppléer dans une certaine mesure, en faisant que les passions des
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- élus du peuple se heurtent le moins possible, et qu’ainsi les mandataires de la nation soient placés dans des conditions propres à consacrer leur temps aux affaires du pays, au lieu de le perdre en intrigues d’ambitions personnelles, fomentant la haine, l’envie et toutes les passions anti-sociales, les plus contraires, par conséquent, au bon accomplissement du mandat populaire.
- Le nouveau gouvernement ne répondrait donc pas aux sentiments du peuple souverain, s’il conservait les habitudes du gouvernement parlementaire. Il faudra que la Délégation nationale opère elle-même la transformation du gouvernement de cabale, d’intrigues et de parlottage que nous avons actuellement, en un gouvernement de travail, d’études et d’actions.
- Naturellement, ce sera l’œuvre du législateur même de travailler à la réorganisation du gouver-v nement, pour le mettre en harmonie avec la volonté du peuple souverain dont il tiendra son mandat.
- Or, le pouvoir qui aura reçu du peuple la puis- j sance dè constituer le gouvernement ne doit pas créer un pouvoir au-dessus de lui-même; donc, il sera le gouvernement même.
- La délégation du peuple sera le corps de gouvernement et de législation. Ainsi, les habitudes monarchiques seront effacées de nos mœurs; le peuple souverain nommera son gouvernement dans la personne de ses élus; ceux-ci ne seront plus de simples comparses devant le Gouvernement; l’exécutif deviendra ce qu’il doit être: une simple émanation de la Délégation élue par le peuple, un simple subordonné de la délégation nationale.
- Le peuple élit ses mandataires en vue de la meilleure administration possible de la chose publique, en vue du bonheur commun. Ses délégataires sont en conséquence responsables des lois à faire et du pouvoir exécutif dont ils nomment les membres. Les ministres ne doivent agir que par la volonté de la délégation populaire. Les élus de la nation sont seuls responsables à l’égard du peuple souverain. Par conséquent, les Ministres chargés de faire exécuter les lois et les décisions de la délégation nationale doivent rester complètement subordonnés à celle-ci qui, à son tour, reste subordonnée à la volonté souveraine que le peuple exprime dans le vote national annuel.
- Le gouvernement mandataire reposera donc en principe sur l’obligation pour les députés de travailler au bien social sous peine de révocation.
- ïon organisation portera les députés à l’étude, au
- travail et non aux intrigues, aux convoitises et à des discours sans but utile aux citoyens.
- Pour opérer cette réforme, pour passer à cette organisation nouvelle du gouvernement, il faudra apporter, jusque dans les mesures préparatoires, une attention qu’on a été loin d’avoir jusqu’ici pour le suffrage universel.
- Avant de faire procéder aux élections nationales, le pduvoir existant publiera des instructions électorales contenant l’indication sommaire des affaires ressortissant à chacun des ministères du gouvernement. Cette information devra être suffisante pour permettre aux candidats et aux électeurs de comprendre la nature des travaux que chaque ministère comporte.
- Les instructions électorales inviteront les candidats au mandat national à déclarer publiquement à quels travaux de gouvernement ils veulent, de préférence, se livrer parmi les ministères suivants :
- Ie Finances, solidarité et mutualité nationales,
- 2° Travail, agriculture, industrie et commerce ;
- 3° Instruction publique, écoles ;
- 4° Administration publique, intérieure ;
- 5° Affaires étrangères ;
- b° Travaux publics, chemins de fer et canaux ;
- 7° Postes et Télégraphes ;
- 8° Justice ;
- 9° Marine et colonies ;
- 10° Défense nationale.
- Pour bien comprendre les réformes que je propose, il ne faut pas perdre de vue que le peuple est le premier pouvoir de l’État, qu’en ses mains se trouve la puissance nationale, que dans l’ensemble des citoyens résident tous les droits, qu’en conséquence c’est dans la volonté du peuple que réside la souveraineté, et que c’est de l’unification des volontés de la nation que doivent sortir les pouvoirs.
- Le peuple souverain investit des citoyens du pouvoir de veiller sur ses droits, mais tout mandat ainsi conféré par le peuple est soumis à la censure populaire. Ceux que le peuple nomme, le peuple peut les révoquer.
- Aucun pouvoir, aucune fonction dans la société, ne doit donc être inamovible ; le peuple souverain conserve toujours son droit de procéder à tous les progrès qu’il juge nécessaires à son bonheur, en changeant ses mandataires ou en leur prescrivant ses volontés.
- En conséquence, les pouvoirs mêmes conférés par l’élection populaire ne sont que temporaires»
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- ils sont passibles de révision, ils doivent être annuels; car, c’est chaque année que les comptes doivent se rendre et se clore dans les bonnes gestions.
- Les mandataires du peuple, loin de se soustraire à ces régies de bonne administration et de bon gouvernement, doivent être les premiers à donner l’exemple de leur application.
- Si les pouvoirs que le peuple confère dans les élections annuelles doivent être soumis à son contrôle chaque année, toutes les autres fonctions du gouvernement doivent rester sous la même influence; par conséquent, nous devons considérer les élections annuelles comme la base des pouvoirs.
- Après chaque élection nationale, les élus du peuple se rendront au p-dais du gouvernement pour s’inscrire chacun dans le comité de gouvernement dont il aura émis le désir de faire partie. Ceux qui auraient été élus sans avoir fait leur déclaration se répartiront, suivant leurs préférences, dans les comités. La liberté de classement a pour objet de permettre aux mandataires du peuple d’utiliser leurs capacités et leurs aptitudes, au plus grand avantage de la bonne direction des affaires de l’État.
- Dans le cas où trop de candidats se porteraient dans un même comité, les membres réunis de ce comité, sous la présidence du plus âgé d’entre eux, décideraient des admissions à faire, soitparentente amiable, soit par tirage au sort ; d’abord en commençant par les membres qui auraient, avant l’élection, déclaré vouloir faire partie de ce département des affaires de l’Etat; ensuite, si le comité n’était pas au complet, en admettant ceux des autres postulants qui en tomberaient librement d’accord. Si l’accord n’était pas possible, le tirage au sort déciderait.
- Une fois formé, chaque comité de gouvernement nomme, après discussion, son président, son vice-président et ses secrétaires. Ges nominations ne sont néanmoins que préparatoires à l’installation définitive.
- Les comités étant ainsi constitués, ils étudient et discutent les attributions, les devoirs et les obligations de leurs fonctions, dans leurs ministères respectifs et dans leurs rapports de législation et de gouvernement avec la commission d’Etat et les Ministres dont il sera parlé ci-après.
- Chaque comité rédigera des procès-verbaux de ses séances. Ges documents serviront de point de départ pour dresser le Réglement général de Gouvernement.
- Dès que les membres du Comité se déclarent suffisamment éclairés sur toutes les questions de de leur ressort, chaque comité procède à une nouvelle élection. Il nomme un Président, un Président-adjoint, un vice-président et deux secrétaires. Cette nomination est faite pour une année.
- Le Président et le Président-adjoint sont, par le fait de cette élection, membres de la commission que je nommerai désormais, indifféremment, Commission supérieure de gouvernement, Commission d’Etat ou Commission présidentielle.
- Chaque comité, afin d’établir le roulement du renouvellement annuel dont je parlerai plus loin, désigne de suite par le sort auquel de ses deux membres de la Commission d’Etat sera dévolu un mandat de deux ans, l’autre ayant le mandat d’un an.
- La Commission supérieure ou Commission d’Etat se constitue à son tour ; elle a pour attributions le gouvernement de la nation. Lej président quelle nomme représente, avec l’appui de la commission d’Etat, l’autorité supérieure du Gouvernement dans la République et devant les nations étrangères.
- L’organisation de la commission supérieure et des comités de la délégation du peuple ou délégation nationale étant établie, chacun des comités procède à la nomination d’un Ministre du gouvernement.
- Avant l’élection des Ministres dans les comités, tout député peut se porter candidat à l’un des ministères, et demander à être entendu dans le comité spécial à ce ministère.
- Après l’audition des postulants, le comité procède au scrutin. Le ministre élu est, par le fait de son élection, membre de ce comité, s’il ne l’était auparavant.
- Les ministres étant des agents de gouvernement, leurs fonctions restent sous le contrôle de la délégation nationale.
- Chacun des comités ayant procédé à l’élection de son Ministre, les Ministres entrent en fonction, en vertu et sous les conditions du Réglement d’État à arrêter par les Comités et la Commission supérieure de la délégation nationale.
- La Commission d’Etat, après étude préalable faite par les comités, chacun en ce qui le concerne, coordonne le réglement du gouvernement, arrête ses propres attributions, les attributions des comités de gouvernement et celles des Ministres, ne laissant à ceux-ci, comme ministres, qu’une fonction purement exécutive, sauf leur droit d’assister aux séances dans leur comité comme mem-
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- bres de ce comité, mais au même titre que tous les autres membres.
- C’est enfin la commission d’Etat qui, s’inspirant de l’opinion et des travaux des comités, trace aux Ministres les directions à suivre dans toutes les affaires d’Etat.
- La commission présidentielle ou Commission d’Etat a la sanction des décisions souveraines, à la majorité des deux tiers des voix de ses membres Les votes pour et contre sont rendus publics.
- La commission présidentielle ou commission d’Etat a toutes les attributions de direction gouvernementale ; elle répartit les travaux aux comités : Propositions de loi, enquêtes, études, etc, etc.
- Elle contrôle les projets de lois élaborés par les comités, les amende au besoin et les leur renvoie pour nouvelle étude, lorsqu'elle y demande des modifications ; enfin, elle sanctionne les lois quelle adopte.
- La commission présidentielle appelle devant elle les ministres, quand et comme elle le juge à propos ; elle délibère devant eux, si elle le trouve convenable ; ses décisions sont souveraines.
- La commission d’Etat a la faculté de révocation des Ministres.
- En cas de révocation d’un ou plusieurs Ministres, les démissionnaires ne peuvent être réélus pendant la même législature.
- Il est procédé, dans le ou les comités, à une nouvelle élection de Ministres afin de pourvoir aux vacances. Cette élection a lieu dans la forme indiquée précédemment.
- Les comités ont pour attributions l'étude des questions de gouvernement afférentes à leurs ministères respectifs. Ils les discutent avec le Ministre, et prennent des résolutions qu'ils transmettent à la commission d’Etat; ilsélaborentles lois dont les propositions leur sont distribuées par la Commission d Etat, ainsi que les études et enquêtes qui sont de leur ressort, à moins qu'à la demande du comité chargé d’une élude, la Commission d’État ne provoque la nomination par les comités d’un comité spécial pour cette étude.
- Ainsi, le gouvernement prend son origine dans l’élection nationale; l’élection le corrige et lui donne une vie nouvelle chaque année.
- En résumé, le gouvernement, ainsi constitué, cesse d’être un gouvernement de paroles et d’intrigues; il devient un gouvernement de travail et d’actions.
- Chaque comité a pour attributions d’étudier les aff lires de son ministère, d’élaborer les lois de son
- ressort, de faire les études préparatoires qui se présentent dans son département, de nommer le ou les membres des commissions spéciales, quand celles-ci sont jugées nécessaires ; enfin, d’élire le Ministre de son département.
- La commission présidentielle gouverne ; elle a son Président pour représenter la nation, les Ministres pour agents d’exécution et de direction des travaux dans les ministères ; elle les révoque s’ils se montrent insuffisants ou infidèles dans leur fonction.
- Leprésident de chaque comité,membre de laCom-mission sùpérieure, transmet ou fait transmettre à son Comité toutes les communications, tous les documents qni sont dans ses attributions. Il préside le comité quand il le juge à propos ; il reçoit de son côté Jes travaux du comité pour les porter devant la commission supérieure et leur faire donner la suite nécessaire.
- Chacun des membres de la Commission présidentielle intervenant comme président dans le travail du comité qui l’a élu, il y a ainsi une liaison intime entre la Commission supérieure et les comités, comme entre les comités et les Ministères.
- La Délégation du peuple voit intimement toutes les directions gouvernementales dans leur fonctionnement ; les députés ne sont plus de simples comparses, ne remplissant que la fonction de machines à voter. Ils sont les membres actifs du souverain, et ils agissent en conséquence.
- (A suivre)
- LE COMMERCE DE LA FRANCE
- Nous publions ci-dessous, à titre de renseignement, les tableaux du commerce de la France avec les réflexions auxquelles la situation qu’ils révèlent dorment lieu dans le Temps. Sans doute, les conflits économiques internationaux, les droits de douane, entravent le commerce international. Mais ce n’est pas, à proprement parler de ces derniers que vit la production d’un pays. Le marché intérieur est de beaucoup plus considérable que le marché extérieur et c’est là ce que nos économistes ne veulent pas voir. D’ailleurs, tout se tient. A l’étranger, ce sont moins les droits protecteurs, que ; l’état de crise que traversent les autres pays qui diminue j leurs importations — et partout nos exportations. Partout, ’j une baisse de salaire considérable est venue ralentir la j
- consommation ; il en est résulté un renversement des impor- j
- tâtions dans tous les pays, se traduisant, naturellement, par une diminution au chiffre de l’exportation, celle ci étant \ soumise aux fluctuations de celle-là.
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- LE DEVOIR
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- Ces réserves faites,voici les chiffres officiels et les réflexions qu’ils inspirent au Temps.
- L’administration des douanes vient de publier les chiffres généraux de notre commerce extérieur, pour les dix premiers mois de l’année 1887 et la période correspondante de l’année dernière. En les rapprochant de ceux qui ont paru pour les neuf premiers mois de ces deux années, on forme le tableau suivant :
- Octobre
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation. . . 131.049.000 132.572.000
- Matières nécessaires à dustrie l’in- 149.421.000 157.678.000
- Objets fabriqués . . . . 46.315.000 45.484.000
- Autres marchandises . 11.519.000 9.767.000
- Totaux. . . 338.304.000 345.501.000
- Exportations Objets d’alimentation . . . . 70.287.000 67.589.000
- Matières nécessaires à dustrie l’in- 70.048.000 62.526.000
- Objets fabriqués . . . 138.733.000 148.442.000
- Autres marchandises . . . . 17.191.000 14.460.000
- Totaux. . . 296.259.000 293.017.000
- 11 résulte de ces chiffres que, le mois dernier, notre commerce extérieur a subi un léger ralentissement par rapport au mois d’octobre 1886. L’ensemble de nos importations et de nos exportations a rétrogradé de 638,518,000 fr. à 634,563,000 francs.
- Quelques personnes nous demandent si ces chiffres sont bien comparables. Les prix des marchandises ayant pu varier d’une année à l’autre, nous dit-on, les valeurs mises en présence ne peuvent elles pas induire à erreur? Nous avons, en maintes occasions, répondu à cette question ; cependant, puisque la situation paraît présenter un certain inconnu pour quelques-uns de nos lecteurs, nous ne devons pas hésiter à rappeler encore les explications que nous avons déjà fournies. Elles peuvent se résumer en peu de mots. Les* chiffres que nous mettons en parallèle sont absolument comparables. Les valeurs qu’ils rapprochent sont,en effet,les mêmes. La douane pour dresser ses statistiques, enregistre des quantités et non pas des valeurs. Ces quantités sont ultérieurement transformées en valeurs, suivant les bases arrêtées par une commission permanente, dite commission des valeurs. Pour l’année 1886, les chiffres publiés résultent des valeurs définitivement fixées par cette commission. Comme les calculs afférents à l’année 1887 ne pourront pas être établis avant 1888, les bases qui ont été adoptées pour 1886 sont conservées provisoirement pour 1887. Dans ces conditions,! exactitude mathématique des comparaisons est absolue.
- Le ralentissement de nos échanges extérieurs survenus le mois dernier provient exclusivement de la diminution de nos
- | importations. Celles-ci ont fléchi de 345,501,000 fr. à i 338,304,000 fr. Au contraire, nos exportations ont progressé de 293,017,000 fr. à 296.259,000 fr. En apparence, ces variations sont satisfaisantes. 11 y a lieu, cependant, de les analyser. Une réduction dans les importations est loin d’être toujours un bien, et, de même,il peut se faire qu’on n’ait pas â se réjouir d’un progrès dans les exportations. Tout dépend de ce qu’on importe en plus ou en moins.
- Or, nous remarquons que nos entrées de matières premières ont rétrogradé de 157,678,000 fr. à 149,421,000 fr., alors que nos sorties analogues se sontaccrues de 62,526,000 fr. à 70,048,000 fr. Ce double mouvement, ne nous paraît signifier rien de bon. Un pays qui se sent un avenir assuré, maintient ou plutôt même accroît ses approvisionnements en matières premières. L’espèce d’affaissement que l’on constate ne semble nullement un symptôme favorable. 11 faut bien avouer, d’ailleurs que nos industries sont mises en ce moment à de singulières épreuves. Nous ne faisons pas allusion aux côtés critiques de la situation politique ; nous avons uniquement en vue les difficultés qui proviennent des incertitudes de notre régime économique. Personne ne sait actuellement quel sera, par exemple, dans six semaines, l’état de nos relations avec l’Italie. Il se peut que, du jour au lendemain, nos exportations de produits fabriqués soient arrêtées pour ce pays. Comment veut-on, dès lors, que nos exportateurs se sentent encouragés et que nos industriels songent à développer leurs achats de matières premières ?
- Avec la tendance actuelle qui porte les gouvernements à interdire la libre entrée des produits fabriqués étrangers, il est visible que, si la France ne sait pas vigoureusement réagir contre une prohibidon qui la menace surtout, nous perdrons peu à peu nos principaux débouchés. La lutte devient de moins en moins aisée. Ainsi, en octobre dernier, nos exportations d’objets fabriqués se sont réduites à 138,733,000 fr. contre 148,457,000 fr. en octobre 1886. Si nous n’avons pas l’habileté et la sagesse de retenir les marchés dont nous avons besoin, en les liant par de bons traités de commerce, il est trop clair que nous nous apprêterons des jours bien difficiles.
- Pour toucher du doigt l’intérêt véritable du pays, il suffit d’ailleurs, de consulter les résultats généraux de nos échanges extérieurs depuis le commencement de l’exercice en cours. Le tableau suivant les résume, en donnant en regard les résultats correspondants des dix premiers mois de 1887 :
- Importations
- Objets d’alimentation. . . . Matières nécessaires à l’industrie .......... . . .
- Objets fabriqués.......
- Autres marchandises....
- ! Totaux . - . . .
- DIX PREMIERS MOIS
- 1887 ^1886
- 1.265.994.000 1.197.962.000
- 1,616.516.000 1.666.971.000 451.043.000 447.600.000
- 95.221.000 90.436.000
- 3.438.777.000 3.402.969.000
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- Exportations
- Objets d’alimentation .... 576.344.000 553.519.000
- Matières nécessaires à l’industrie .................... 581,457.000 530.481.000
- Objets fabriqués ...... 1.373.280.000 1.390.643.000
- Autres marchandises. . . . 146.834.000 131.357.000
- Totaux........... 2.677.843.000 2.606.000.000
- Comme on le voit, sur une exportation totale de 2 milliards 667.843.000 francs, la France a exporté pour 1 milliard 373,208,000 francs de produits fabriqués. C’est plus de la moitié du montant total de ses ventes au dehors.
- Elle n’a, pendant ce temps,importé que pour 451,043,000 francs d’objets fabriqués, soit, 13 0/0 environ de l’ensemble de ses importations. Celle-ci consistent principalement en objet, d’alimentation et en matières premières8 Comment,en face de tels faits, ne pas se rendre à l’évidence et ne pas convenir \ que la conservation de nos débouchés est commandée par l’intérêt national.
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- Le projet Bovier Lapierre et les Syndicats.
- Nous avons signalé,dans l’avant dernier numéro, la résolution prise à Punanimité par le congrès des chambres syndicales patronales* repoussant le projet Bovier Lapierre sur la sanction légale à donner à la loi des syndicats. Voici une adresse envoyée par la chambre syndicale des tisseurs du Rhône qui discute en l’approuvant, le projet Bovier Lapierre. Nous appelons l’attention de nos lecteurs sur ce document:
- La Chambre syndicale des tisseurs à MM. les députés du Rhône.
- Messieurs les députés,
- La Chambre syndicale des tisseurs,après avoir étudié d’une façon très approfondie la proposition de loi de M. Bovier-Lapierje, vient vous demander de faire tous vos efforts pour la faire adopter.
- Cette proposition est le complément naturel et indispensable de la loi du 21 mars 4884, c’est la sanction nécessaire pour que la loi puisse porter tous ses fruits et donner aux ouvriers l’indépendance dont ils ont besoin pour la défense de leurs intérêts. Son urgence nous paraît tellement évidente que nous nous demandons s’il est bien nécessaire de développer les raisons qui militent en sa faveur.
- L’auteur, M. Bovier-Lapierre, dit que c’est l’enquête des quarante-quatre qui la lui a suggérée.
- Les faits relatés par le rapport de cette commission sont en effet suffisants pour la motiver ; mais, s’il en est besoin,il
- est facile de les compléter par d’autres pris ailleurs que dans les charbonnages du Nord.
- Les agissements des patrons,contre-maîtres et employés de tous ordres ont empêché la formation de syndicats dans notre région : Rhône, Isère et Loire.
- Dans l’Isère, à Vizille, il existe des usines de tissage où l’on emploie beaucoup de femmes et quelques hommes ; ceux-ci fondèrent une chambre syndicale ; pour ce motif, ils furent impitoyablement congédiés et la chambre syndicale dut se dissoudre pour éviter que tous ses membres eussent à subir les mêmes rigueurs.
- A Voiron, Moirans, Bourgoin, les mêmes faits se sont produits : Dans la région de la Tour-du-Pin, où les tisseurs travaillent chez eux, les contre-maîtres ne donnaient du travail qu’à la condition, pour chaque ouvrier, de remettre son livret syndical. Dans le Rhône, à l’Arbresle, Bessonay, St-Laurent de Chamousset, Pomeharra, Tarare, les ouvriers ont eu à supporter les mêmes vexations, la même tyrannie de la part des patrons, et sont obligés d’abandonner les chambres syndicales qu’ils avaient formées et qui, depuis, ont complètement disparu. Dans la Loire, à Panissières, Charlieu, nous avons vu les faits se produire ; à Lyon même, quantité de nos secrétaires se sont vus et se voient encore refuser du travail par certains fabricants de soieries, pour la seule raison qu’ils font partie de notre chambre syndicale. Et nous ne parlons que de& tisseurs ; mais si nous voulons prendre des exemples dans d’autres industries,la liste en serait longue.
- Aussi, nous disons que le rapporteur, M. Lagrange, est absolument dans le vrai quand il affirme que presque toutes les grèves ont été motivées par la lutte systématique de •certains patrons contre cette institution. À Lyon, des grèves ont eu lieu, dans quelques spécialités du tissage, par le refus des patrons de recevoir des délégués de notre chambre syndicale, ne leur reconnaissant pas, disaient-ils, le droit de représenter leurs collègues de travail.
- L’opposition des patrons a deux motifs, dit-on :
- 1° « S’opposer au principe même de cette forme d’association. » •
- Sans vouloir relever ce qu’il y a d’étrange dans cette prétention d’annihiler un droit proclamé par la loi, nous ferons remarquer qu’en faisant cela, les patrons vont directement contre leurs intérêts et aussi contre l’intérêt national. En effet les chambres syndicales, en fournissant aux ouvriers les moyens d’étudier les questions économiques dont ils ont tant besoin et où les patrons ont beaucoup à apprendre, peuvent J rendre d’immenses services entre le capital et le travail, j 2° « S’opposer au fonctionnement des syndicats lorsque ce ! fonctionnement a pour but de s’ingérer dans les affaires des patrons.»
- Qu’appelle-t-on ingérence ?
- Est-ce le fait de faire des tarifs, de discuter la durée de la journée, de modifier des réglements vexatoires, de
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- le devoir
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- demander que leur voix soit entendue pour apprécier la valeur du travail ?
- Il nous semble que la loi de 1884 a précisément été votée pour donner ce droit aux syndicats,et ce n’est que par le res* pect de cette loi, par l’accord des deux facteurs de la production que l’on peut espérer une solution à cette question économique : une meilleure répartition des richesses sociales.
- On pose encore cette question :
- Les patrons tomberont-ils sous le coup de loi, si, par le fait que deux syndicats de la même corporation n’étant pas d’accord dans leurs réclamations, ils donnent satisfaction à l’un ?
- La réponse est facile : tant que les intéressés ne sont pas d’accord, la loi ne peut intervenir.
- On cite également cet exemple :
- Et si un syndicat demandait le renvoi des ouvriers non syndiqués ?
- Cette hypothèse n’est pas à craindre, car le syndicat qui se servirait de ce moyen d’intimidation tomberait aussi bien que les patrons sous le coup de la loi.
- Le rapporteur, M. Lagrange dit :
- « La loi a proclamé un droit, chaque citoyen doit être garanti dans l’exercice de ce droit, et quiconque essaye de s’opposer a l’exercice d’un droit, commet un acte que la loi doit réprimer ».
- Nous aussi, nous disons avec le rapporteur que la loi a proclamé un droit, droit primordial et intangible, celui de la liberté du travail.
- L’exercice de ce droit comporte la liberté complète pour l’employeur et l’employé.
- Tout ce qui porte atteinte aux droits de l’un ou de l’autre doit être réprimé.
- L’exercice de ce droit est-il égal pour l’un et pour l’autre?
- Nous disons non, lorsque l’inégalité des situations permet à l’un d’attendre l’instant très rapproché où l’impérieuse nécessité de vivre force l’autre à se mettre à sa merci.
- La loi proposée est une loi de justice et de raison, elle complète celle de 1884 et donne une sanction à cette loi qui a inauguré une nouvelle ère de liberté dans cette forme d’association dont le développement permettra de s’occuper non seulement des questions de salaires, mais de toutes les questions économiques qui doivent contribuer à l’amélioration de la situation des ouvriers et de leurs rapports avec les patrons en affermissant la République.
- Pour la Chambre syndicale des tisseurs :
- Le Président du syndicat, Sorlié.
- Le Président de l’administration,
- Romand.
- LA CRISE AGRICOLE
- devant la Commission du Budget.
- I
- Par le temps qui court, au milieu des racontars de couloirs qui se croisent et se contredisent mutuellement, l’attention publique ne se porte guère sur les travaux de la commission du budget. Celle-ci, d’ailleurs, travaille peu. Elle est désemparée et ses membres affolés par les incidents scandaleux que l’on sait se préoccupent plus anxieusement des décisions de l’Elysée que des projets économiques et financiers sur lesquels ils sont appelés à se prononcer. Cependant, on ne vit pas de crise présidentielle. Tout en reconnaissant l’importance relative d’un bon choix présidentiel, on ne saurait méconnaître que c’est surtout des actes législatifs que le pays peut et doit attendre une solution aux problèmes multiples posés par les difficultés actuelles.
- Dans le dernier numéro du Devoir, nous avons signalé la nomination de M. Yves Guÿot en qualité de rapporteur général du budget et donné, d’après le journal le Globe dont il est le collaborateur, l’analyse des vues générales qu’il compte faire adopter par le Parlement. Parmi ces vues, il en est une dont M. Yves Guyot, d’abord isolé, s’est fait le propagateur infatigable, ralliant progressivement à son opinion un public de plus en plus nombreux, jusqu’à ce que, enfin, il ait eu le loisir et la possibilité de présenter sa réforme devant le Parlement: nous voulons parler du système de YAct Torrens, qu’il se propose d’appliquer à la propriété foncière française.
- Quel serait le résultat immédiat, dans ses lignes générales, de cette réforme? Quelles modifications apporterait-elle dans le régime de la propriété, dans le monde du travail agricole spécialement, qu’elle concerne en particulier ?
- Tel est l’examen auquel nous voudrions nous livrer ici, examen d’autant plus utile à faire, que si l’attention publique est à cette heure tout entière à des questions d’un autre ordre, il est bon de prévenir son engouement possible pour une réforme d’apparence considérable et séduisante.
- * *
- Nous sommes évidemment en pleine crise sociale. Dans l’ordre de choses moral et intellectuel, ce qui se passe n’indique que trop les perturbations
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- profondes auxquelles sont en proie la conscience publique et la conscience individuelle. Les notions du Juste, du Vrai, ont été considérablement affectées dans notre génération : de là le spectacle lamentable des faiblesses et des défaillances auxquelles nous sommes condamnés d’assister.
- Dans l’ordre de choses économique, la perturbation n’est pas moins grande. Les forces productives développées par le progrès accompli durant l’espace de moins d’un siècle, n’ont pas encore été convenablement réglées. Livrées à l’impulsion anarchique, ces forces se déchaînent aveuglement sur le monde qu’elles transforment au prix de mille maux et de mille souffrances — édifiant ici des cités grandioses,merveilles de l’industrie et de l’art humains, là, faisant un désert ; sans ordre ni but, ces forces tourbillonnant sur elles-mêmes à certain moment, au point de faire regretter le temps où l’homme ne pouvait les mettre en mouvement et de faire désirer à, quelques-uns le retour aux formes sociales primitives.
- De là les conflits économiques, les crises de production, les fluctuations brusques et violentes des salaires, resserrés parfois jusqu’à l’inanition d’une foule de malheureux travailleurs,condamnés à une existence précaire au milieu des produits abondants, leur abondance même devenant la cause première de leur misère.
- Ges crises, ces fléaux, déchaînés par l’essor des forces productives mal réglées, dans la première période des perturbations économiques engendrées ne s’étaient tout d’abord déchaînés que sur le monde de l’industrie proprement dite, dans les grands centres ouvriers. Mais à cette heure, il est visible que l’effet s’en fait sentir cruellement jusque dans les campagnes les plus reculées. Les difficultés économiques ont envahi la chaumière du paysan, le toit du petit propriétaire ; les cultivateurs à leur tour ont senti l’aiguillon de la concurrence dans l’œuvre de production agricole !
- Les économistes toujours optimistes, l'ont nié en vain. La propriété foncière en Europe— ou, ce qui revient au même, la production agricole, est entrée dans une période de difficultés et de crises qui ne sont ni temporaires ni accidentelles. On aura beau nous montrer les pays concurrents de la production européenne en proie aux mêmes maux dont souffre celle-ci, le mal de l’un ne guérit pas le mal de l’autre, comme dit le bon sens populaire. Ils nous représentent la crise créée en Europe par l’abondance des produits américains et indiens sur le point de cesser, parce qu’en
- Amérique et dans l’Inde, se manifestent des signes de malaise semblables à ceux qui pèsent sur la masse des cultivateurs européens. Loin que les effets désastreux subis par les producteurs d’outremer doivent être considérés comme le symptôme de la fin prochaine de l’état de choses actuel, ils marquent au contraire le caractère constitutionnel que tend à prendre la concurrence des produits agricoles. C’est même là le signe non équivoque de la transformation en voie d’accomplissement de cette branche de la production.
- La production agricole s’industralise de plus en plus, voilà ce que signifie ce phénomène. Le marché des produits agricoles, jadis local ou borné à une région, subissait des fluctuations de prix inhérentes seulement aux perturbations atmosphériques qui déterminaient, par les rendements des récoltes, des hausses ou des baisses exactement correspondantes aux variations des récoltes locales ou régionales. Il n’en est plus de même de nos jours où les produits de la terre sonteoncurrenciés sur le marché universel par les produits des cinq parties du monde.
- En d’autres termes, l’application des procédés scientifiques à la culture — d’une part; — le rapprochement des produits agricoles de l’autre, par les voies de communication multipliées, ramènent la production agricole à la forme industrielle. La production directe des objets d’alimentation faite par le producteur jadis en grande partie en vue de sa consommation propre, tend de plus en plus à disparaître, remplacée qu’elle est par la production industrielle des produits agricoles transformés pour le producteur en moyens d’échange. C’est pourquoi, de même que les fléaux économiques déchaînés dans la production industrielle par une crise dans un pays donné ne diminuent pas l’intensité du malaise identique éprouvé par le pays voisin, — de même les difficultés éprouvées par les producteurs agricoles des Etats-Unis ou de l’Inde ne sauraient, d’aucune façon, alléger le poids du lourd fardeau qui pèse sur les producteurs agricoles de l’Europe.
- * *
- Ce fardeau, il est d’un poids dont la charge va s’alourdissant, au lieu de s’alléger. Et à mesure que les épaules ploient sous le faix, la notion véritable des faits s’obscurcit dans le cerveau des accablés. Ne voyant dans la situation actuelle que le résultat brutal, implacable de la situation, discernant mal les causes qui l’ont amenée et qui
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- tendent à perpétuer le mal au lieu de le soulager, les souffrants n’ont eu jusqu’ici qu’un idéal : jeter bas le fardeau sous lequel ils ploient, sans s’inquiéter de savoir si ce fardeau ne retomberait pas sur d’autres épaules qui ne tarderaient pas à vouloir s’en décharger à leur tour.
- En effet, depuis l’ouverture de la crise économique agricole, les cultivateurs ont réclaméàcor et à cris la protection. Nous savons bien que les meneurs de l’agitation protectionniste étaient moins des cultivateurs que des rentiers, des fermiers que des propriétaires. Nous n’ignorons pas qu’elle est la composition de la société des agriculteurs de France, qui a tant fait, dans ces cinq dernières années, pour amener le Parlement à frapper d’un droit élevé l’entrée des produits agricoles étrangers. Cependant on ne peut nier que le protectionnisme n’ait eu des partisans dévoués et nombreux dans la classe paysanne des campagnes. Les petits propriétaires aussi bien que les grands, les fermiers aussi bien que les propriétaires,ont réclamé, avec une bonne foi parfaite, les taxes votées par le Parlement. En vain, les économistes unis aux industriels et à la classe ouvrière des villes s’y sont énergiquement opposés, le courant protectionniste a été le plus fort et il a vaincu.
- Comme il fallait s’y attendre, les taxes décrétées par les Chambres ont eu tout le mauvais effet qu’on pouvait en attendre et n’ont produit aucun des bons résultats vainement espérés.
- La surélévation des droits d’importation a eu pour résultat désastreux défaire renchérir le prix du pain dans les villes et dans les campagnes, c’est-à-dire de diminuer la part de salaire notoirement insuffisante de tous les travailleurs indistinctement. Mais les petits propriétaires qu’on classe à tort en dehors de la catégorie des travailleurs n’ont rien gagné à cet état de choses. Les fermiers pas davantage.
- Les propriétaires rentiers n’ont pu que bien faiblement enrayer la baisse des fermages, laquelle ne peut s’arrêter par suite du prix exagéré que ceux-ci avaient atteint lorsque la production à bas prix des pays d’outre-mer est arrivée sur le marché européen.
- Les propriétaires cultivateurs seuls ont pu trouver une amélioration passagère dans la vente de leurs produits.
- Quant aux fermiers en déficit, renchérissement des produits ne suffit pas à les relever. Leurs fermages écrasants restant les mêmes, ils ne peuvent lutter contre des pays où la terre est presque pour
- rien et les moyens d’exploitation plus économiques. L’allègement qu’ils trouvent dans des prix un peu plus rémunérateurs s’efface devant la tendance à l’augmentation des salaires, puisque la vie des ouvriers devenue plus chère conduit inévitablement à une augmentation de la main-d’œuvre. Ils perdent donc d’un côté ce qu’ils gagnent de l’autre.
- En somme, les propriétaires seuls sont momentanément avantagés par un abaissement moins rapide du prix des fermages: mais c’est au détriment de la masse des consommateurs dont la classe laborieuse constitue la plus grande partie ; c’est sur les masses ouvrières que la protection fait peser ses ravages.
- Au total, aggravation de misère pour les uns; maintien d’un état de choses précaire pour les autres — profit pour un petit nombre : tel est le résultat général des mesures de protection prises par le Parlement pour secourir la propriété française.
- * *
- Les économistes, et parmi ceux-ci M. YvesGuyot, rapporteur général de la Commission du budget, avaient dénoncé et prédit le fait à l’avance. Ils avaient combattu le protectionnisme comme contraire aux principes de liberté économique professés par eux d’abord ; — ensuite, ils avaient accusé les protectionnistes d’enfler outre-mesure en l’assombrissant le malaise de la situation agricole.
- A leurs yeux, la propriété agricole n’étant pas encore entré dans le cycle de l’évolution centralisatrice dans laquelle sont entrées les autres propriétés, il convenait d’aider cette évolution au lieu de l’enrayer. De là les projets de nouveau Crédit foncier, les plans de mobilisation de la propriété, — enfin, les progrès accomplis dans ces derniers temps par 1 ’Act Torrens dont M. Guyot fut seul, à l’origine, à demander l’application.
- L’Act Torrens, en effet, imaginé par un anglais et mis en vigueur depuis 1858 dans les colonies anglaises, dans l’Australie méridionale d’abord, à Victoria, au Quensland, dans la Nouvelle Galles du Sud ensuite, n’est pas autre chose que la facilité donnée par une législation nouvelle de la vente foncière à la propriété, de passer de main en main sans grands frais de transmission. En un mot, YAct Torrens est un projet de mobilisation de la Propriété qui, au dire de M. Yves Guyot, permettrait d’amener à la terre les capitaux aujourd’hui entraînés vers la propriété industrielle et commerciale.
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- A en croire ces messieurs, une fois la propriété cessible et transmissible comme des valeurs immo- i bilières au porteur ou nominatives, la production prendrait un essor inouï, la concurrence améri-ricaine serait écrasée ; écrasée aussi la concurrence îndoue.
- Malheureusement, ce qu’on ne dit pas, c’est que la propriété foncière devenue mobilière suivrait la pente irrésistible sur laquelle nous voyons glisser celle-ci : elle tendrait de plus en plus à se concentrer dans quelques mains.
- La concentration de la propriété à mesure des facultés de cession et de transmission qu’on lui procure, telle est, en effet l’évolution constante suivie par la propriété.
- Nous démontrerons ceci plus amplement dans un prochain article.
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- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La guerre.
- Les décisions par la force et par les armes entre nations sont des infamies et des calamités traditionnelles du despotisme et de la tyrannie; c’est la honte de notre civilisation de suivre ces traditions barbares.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- Les révolutionnaires et la crise politique. — Un certain mouvement s’est produit à Paris parmi les groupements socialistes et révolutionnaires au sujet de la dernière crise.
- Diverses réunions ont été tenues. Dans toutes, les orateurs ont insisté pour prévenir toute dictature militaire.
- A titre de document,voici le manifeste que le parti ouvrier, dit possibiliste, a fait afficher à Paris,
- « Magistrature, police, armée, parlement, et jusqu’à la présidence de la République, tout s’écroule, tout sombre sous la dépravation et la corruption bourgeoises.
- « La République même semble s’effondrer au milieu decette pourriture.
- « Les prétendants relèvent la tête. Tel général, dont la chanson fit toute la célébrité, peut croire l’heure venue pour une restauration césarienne. Il oublie que sa popularité d’une heure est morte le jour où l’on a vu choir son épée dans toute cette fange.
- « De braves, d’énergiques citoyens redoutent un coup d’Etat. Qu’ils se rassurent. Le Parti ouvrier a groupé, discipliné, à Paris, dans sa puissante organisation, 50,000 adhérents, 50.000 combattants !
- « Dans toutes nos villes ouvrières de province, nos amis, qui ont compris qu’en cette concurrence leur devoir est de se
- tenir en communication étroite et suivie avec nous, nous prêteraient une aide précieuse et sûre.
- « Ici, nous pouvons, en quelques heures, lever notre armée, petite par le nombre, grande par la Cohésion et la résolution, et grouper autour d’elle 109.000 hommes du peuple.
- C’est plus qu’il en faut pour triompher de tous les coups d’État, sauver la République.
- « Le peuple, oui, seul le peuple des travailleurs reste debout.
- « La misère a été sa sauvegarde.
- « Qu’elle soit aussi son éducatrice.
- « Il a la dignité et la probité, qu’il ait aussi le savoir et la volonté.
- a La bourgeoisie se meurt de ses vices, qu’il se tienneprêt à recueillir la succession.
- cc Mais qu’il se défie des excitations irréfléchies ou voulues par ses ennemis.Qu’il ne prenne pas inopinément telle mesure qui, faisant aujourd’hui cesser partout le travail, provoque demain une Révolution.
- « L’entraînement généreux, mais sans prévoyance, nous exposerait à une défaite qui éloignerait de nous le terme vers lequel tendent nos efforts infatigables.
- « L’heure présente est pleine de promesses. Notre volonté calme, réfléchie, mesurée, quoique implacable, peut assurer le triomphe prochain de notre cause.
- « Travailleurs, venezà notre parti. Avec nous, instruisez-vous de vos droits et de vos devoirs ; éclairez-vous sur vos intérêts. Puisez, au contact de vos aînés en socialisme, le savoir et la volonté qui tendent toujours vers le but suprême, et bientôt, avec le pouvoir, la bourgeoisie sera contrainte d’abandonner au peuple, ou plutôt à tous, la propriété sous toutesses formes.
- « Dans la tombe de la bourgeoisie qui nous gouverne,nous enfouirons, pour jamais, les privilèges et la misère.
- « Nous établirons le règne de la justice et de l’égalité.
- « A notre pays, que l’on pourrait croire déconsidéré et sali par toute cette honte d’aujourd’hui, nous rendrons sa grandeur d’autrefois, qui l’avait à bon droit signalé comme l’avant-garde de l’Humanité, comme le tirailleur de la Révolution ! » Les Conseillers du Parti,
- J. JOFFRIN, ChABERT, FAILLET, P. BROUSSE,
- Dumay, Lavy Reties, Simon Soens.
- Le comité national,
- Aveline, J. Allemane, Berthault, P. Brousse, Chausse, T. Dalle, Delacour, Dejeante, Dumay, E. Faillet, Graillât, J. Joffrin, Lamothe, Lavy, Paulard, Picau, Prudent-Der-
- VILLIERS, RlBANNIER, S. SûENS, VAIDY.
- D’autres placards également ont été affichés sur les murs de Paris, portant, les uns, la signature des membres, du Cercle les Égaux de Montmartre ; d’autres, la signature de M. Vaillant, conseiller municipal. La police a arraché ces derniers.
- Un programme. — Mercredi à la chambre, on distribuait aux députés une déclaration — programme signé d’une vingtaine de députés. Nous croyons devoir reproduire ce document intégralement : nous reviendrons plus tard sur la signification qu’on doit attacher à cette démarche :
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- A la suite des derniers événements, une émotion légitime s’est emparée du pays tout entier ; il réclame de nous des solutions de nature à lui donner confiance.
- Grâce à notre Constitution républicaine, le transport des pouvoirs publics et la formation d’un nouveau minisière peuvent s’accomplir sans troubles, mais la solution serait incomplète si, tirant des derniers évènements les renseignements qu’ils comportent, la majorité républicaine ne prenait des résolutions d’une portée supérieure à un changement de personnes.
- Depuis deux ans nous avons pu saisir chaque jour les causes du mal qui semble diviser les républicains, qui paralyse tout progrès, déconcerte cette démocratie fidèle qui ne peut s’en expliquer les raisons et ranimer les espérances factieuses des ennemis de la République.
- La majorité républicaine serait-elle donc irrémédiablement divisée ? 11 n’en est rien.
- Morcelés en groupes, nous n’en poursuivrons pas moins le même but ; Fonder la République sur des institutions en harmonie avec le nouvel ordre social qui date de tl$9.
- Nos inspirations sont les mêmes ; nous ne différons que par un seul point conciliable à notre sens, la rapidité dans l’appréciation.
- Quelle est donc la raison de nos divisions ? C’est uniquement que les luttes personnelles des précédentes législatures se prolongent dans la législature actuelle.
- Le mal est là, uniquement là. Est-il incurable ? Nous ne le pensons pas.
- Nous croyons fermement dans (a sincérité de notre amour pour la France et de notre conviction républicaine, que l’entente est possible et facile entre les groupes. Si, écoutant les questions personnelles, on consent à délimiter la tâche à accomplir en commun pendant nos deux dernières années de législature :
- Équilibre réel du budget.
- Réforme de l’impôt des boissons.
- Loi militaire consacrant le service de trois ans.
- Loi sur la liberté d’association.
- Lois intéressant l’agriculture, le commerce et l’industrie.
- Lois concernant les travailleurs : sécurité, hygiène, assistance, épargne, mutualité, caisse de retraite, de secours, etc.
- Ne sont-ce point autant de questions sur lesquelles la majorité républicaine peut s’entendre ?
- Pour ce qui nous concerne, nous nous y déclarons prêts, prêts également à soutenir tout cabinet quels qu’en soient les membres qui s’inspirent du programme adopté par l’union des groupes.
- Depuis deux ans nous nous débattons dans des luttes terribles. Il faut en finir. Le pays qui veut l’ordre, la paix et le travail ne comprendrait pas plus longtemps que nos divisions l’emportassent sur le souci de ses véritables intérêts.
- L’heure est venue grave par les circonstances extérieures, impérieuses par les événements extérieurs. 11 faut choisir entre l’union et l’impuissance.
- Nous faisons donc appel à tous ceux qui,plaçant l’intérêt de la patrie au-dessus de leurs préférences personnelles, sont prêts à faire un suprême effort pour l’union des républicains.
- Suivent les signatures de MM. E. Delmas,
- Siegfried, Turrel, Derevoge, Lionnet, Rondeleux, Guillau-mou, Mennesson, Charles Dupuy iHauie-Loire), Marty, Ger-ville-Réache, Fernand Faure, Riotteaux, Jamais, Guibert, Boissy-d’Anglas, Hurard, Dureau de Vaulcomte, Papinaud,Le Hérissé,Dellisse.
- Les députés qui voudraient adhérer à cette déclaration, en trouveront l'original entre les mains de MM. Delmas et Siegfried.
- BELGIQUE
- La Fédération verviétoise du parti ouvrier a pris la résolution suivante dans sa dernière réunion, que nous recommandons à l’attention des lecteurs du Devoir et surtout à celle de nos travailleurs. Elle indique en effet, chez les ouvriers belges, une résolution très digne de se préparer au suffrage universel que nous ne pouvons que louer, chez ceux d’entre eux qui se disposent ainsi à être les éducateurs de leurs frères de travail :
- «La dernière lutte électorale nous ayant montré à l’évidence que nous ne devons compter à l’avenir que sur nos propres forces pour réussir dans les élections futures, le conseil fédéral a résolu d’ouvrir un cours du soir en vue de faciliter l’examen de capacité à l’électorat qui doit avoir lieu au mois d’avril prochain.
- « Get examen étant le dernier qui pourra être subi sans qu’il soit nécessaire de fournir un certificat de fréquentation de six années scolaires, le conseil engage vivement tous les ouvriers à profiter de cette occasion et à se faire inscrire nombreux pour suivre ce cours préparatoire.
- Les inscriptions das adhérents avec adresses seront reçues jusqu’au 30 courant.»
- IRLANDE
- Les habits de M. O’Brien. — Parmi les mille incidents journaliers qui marquent les phases delà guerre sociale latente déclarée entre l’Irlande et l’Angleterre, til en est un qui, malgré ses apparences comiques, montre sous un jour bien odieux le gouvernement anglais. Nous voulons parler du traitement de O’Brien en prison et de l’histoire de ses habits.
- L’Angleterre n’a pas de prison politique. Les adversaires du gouvernement ou de l’unité britannique, quand ils sont condamnés à la détention, sont considérés comme de vulgaires malfaiteurs, et traités en conséquence, assimilés aux voleurs, soumis à leur dur régime du travail forcé, revêtus du même costume. Il y a là un traitement indigne, une sorte de flétrissure gratuite infligée à des adversaires qu’on ne trouve dans aucun pays du Continent.
- M. O’Brien, lors de son entrée à la prison de Tullamore, annonça bien haut que rien ne pourrait le forcer, pas même les coups et les mauvais traitements.à endosser le costume des condamnés de droit commun. On l’a mis alors au pain et à l’eau, comptant le faire revenir sur sa décision. Mais O’Brien a tenu bon. On a eu alors recours à un subterfuge misérable. Une nuit, pendant son sommeil, ses habits lui furent enlevés * et à son réveil, M. O’Brien ne trouva à la tête de son lit que
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- les habits de galérien. Le député irlandais a renoncé alors de se lever. Il est resté au lit.
- Les journaux nous apprennent aujourd’hui qu’après avoir gardé le lit pendant une semaine, x\l. O’Brien est de nouveau sur pied, bien que M. Arthur Balfour ne lui ait pas fait rendre ses habits et que le prisonnier refuse toujours de revêtir ceux de la prison.
- Samedi dernier, à midi, tandis que le gouverneur, l’inspeo teur médical et les juges visiteurs étaient réunis, un gardien accourut bouleversé, pour leur annoncer qu’en entrant dans la cellule de M. O’Brien, il avait trouvé celui-ci non seulement debout, mais vêtu de ses propres habits.
- Le gouverneur et l’un des justices se rendirent alors auprès du prisonnier, qu’ils trouvèrent pourvu d’un magnifique habillement tout neuf. En fait d’explications, M. O’Brien s’est borné à dire qu’il était resté assez longtemps au lit, et que ces habits lui appartenaient et avaient été faits pour lui.
- Les assistants se retirèrent plongés dans une stupéfaction profonde. Leur étonnement dure encore et n’est pas plus grand que celui que procura jadis la comtesse de Nithsdale, lorsqu’elle échangea ses habits contre ceux de son mari, prisonnier à la Tour de Londres.
- On se demande si dans la circonstance présente les autorités ont fermé les yeux, ou si quelque visiteur portant un double costume n’en a pas laissé un à M. O’Brien,à la manière des clowns, dans les cirques, qui se dévêtissent aux yeux du public.
- Peut-être, dit-on, se trouve-t-il dans la prison de Tulla-more un traître, vendu au député irlandais. Cependant, si cette dernière supposition était exacte, qui empêcherait M. O’Brien de trouver qu’il a été assez longtemps enfermé et de disparaître, un beau jour, comme autrefois James Stephens?
- En tous cas, on surveille le prisonnier avec plus de soin que jamais. On va de plus rechercher si les autorités n’ont pas favorisé l’introduction de ces vêtements, et, si le fait est confirmé, on les lui laissera ; dans le cas contraire, s’il n’a pas la précaution de coucher tout habillé, il est très probable qu’on profitera encore de son sommeil pour les lui enlever.
- LA CRISE POLITIQUE
- et sa solution-
- Le Devoir s'est abstenu jusqu’à ce jour d’apprécier longuement la crise présidentielle.
- Il est très difficile, en effet, d’examiner la crise politique que nous traversons, sans se heurtera des noms de personne, à des faits d’ordre privé qui ne devraient jamais avoir aucun poids sur les faits d’ordre public. Cependant — et c’est là la caractéristique attristante de la période que nous traversons— il n’y a rien au fond de la crise présidentielle qu’une question de personnes se joignant à l’impuissance des Chambres.
- Or voilà tantôt un mois qu’elle est soulevée, i
- Voilà tantôt un mois que les colonnes des journaux charrient des torrents d’injures et d’accusations auxquelles l’indécision de certaines personnalités politiques donne tout à la fois excuse et crédit. Ne saurait-on mettre fin à ce débordement ?
- La crise politique ouverte par l’éventualité fâcheuse mais inexorable de la retraite de M. Grévy est sans précédents dans les annales de l’histoire contemporaine. Jamais la République ne s’est trouvée en proie à des dissensions plus désastreuses et la France souffre profondément d’un tel état de choses.
- S’il s’agissait, en effet, d’un différend politique ; d’un conflit survenu entre deux pouvoirs à la suite d’une divergence de vue sur tel ou tel pointde politique intérieure ou extérieure, on comprendrait dans une certaine mesure ces aüermoiements, la prolongation, disons le mot, du gâchis ^ctuel,d’où pourrait sortir une solution. Malheureusement, il faut bien le dire, et l’étranger le répète à satiété : il ne s’agit pas, dans l’espèce, dans le vote qui pas sant par dessus le ministère est allé frapper en plein visage M. le Président de la République, — il ne s’agit pas de question politique, mais de moralité, de dignité.
- Ah ! nous comprenons certes quelles douloureuses angoisses certains évènements ont pu provoquer au cœur affligé de certains hauts fonctionnaires. La République, la France, 35 millions d’hommes ne peuvent pourtant subir les effets des décourageantes péripéties du drame qui se joue depuis un mois sur la scène politique. G’est même de trop que ce drame, dont le dénouement devrait avoir lieu dans le prétoire de la justice ait pu se dérouler sur la scène politique de la Chambre et de l’Elysée.
- La dignité de la France est atteinte, en effet, de ce seul fait qu’une crise politiqueait pu naître dans notre pays à la suite des faits privés qui sont plus du gessort dujuge d’instruction que d’une majorité parlementaire. Les journaux étrangers qui répètent les racontars de nos journaux français font peine à lire. Quoi ! Voilà où nous en sommes!
- Oh ! oui ! l’étranger a ses scandales qui ne le cèdent en rien aux nôtres.
- Les journaux anglais, en général très hostiles à notre pays et dont les colonnes sont pleines de récits ironiques sur les faits et gestes des intrigants français, devraient se rappeler qu’il y a quelques mois à peine, la marine anglaise était mise en suspicion et convaincue quelques jours plus tard de malversations commises par les plus hauts fonc-
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- tionnaires de l'amirauté. La Chambre des iords a été plus d’une fois transformée en Cour de Justice pour des faits d’une gravité plus grande encore que ceux dont le Times et autres s’égaient. Si, seulement, pour ne rappeler que les incidents les plus récents, les journaux français s’étaient emparés, à l’instar des journaux anglais, des scandales de l’amirauté, scandales survenus à la suite de la mort de tant de malheureux marins tués par les canons qui éclataient aux expériences de tir, ils j auraient révélé des faits bien autrement accusateurs pour les classes dirigeantes britanniques — sans compter les scandales plus anciens — et qui datent d’hier, mis au jour par la Pall Mail Gazette.
- En Allemagne, c’est dans l’armée même que l’œuvre de corruption et de trafics honteux fut découverte l’année dernière. — En Russie, les prévarications sont à coup sûr plus grandes encore et si la presse slave ne les dénonce pas,c’est qu’elle est bâillonnée et soumise à une censure redoutable.
- Donc, l’étranger n’a pas le droit de conclure contre la moralité française, à l’examen des tristes faits découverts ces deux derniers mois.
- Mais l’Étranger est en régime monarchique — et sous ce régime, on peut dire que la corruption est l’état normal de la vie politique. Tandis qu’en République, la probité et la moralité doivent être la sauvegarde conservatrice de ce gouvernement.
- Il y a longtemps que Montesquieu l’a dit: La vertu doit être la base des démocraties. Dès que la vertu disparaît, la République est sur la pente du déclin, dans la voie qui mène la nation républicaine aux abîmes.
- C’est pourquoi la situation créée à la République actuellement peut nous conduire à des évènements d’une gravité extrême. La République est comme la femme de César ; elle doit être au dessus du soupçon. Dès que le soupçon l’assaille, elle doit se purifier. C’est même ce qui fait sa garantie et sa supériorité, en tant que gouvernement : la République étant la liberté de tout dire et de tout écrire il faut que ses fonctionnaires soient à l’abri de toute imputation—sous peine de voir s’accumuler les accusations et l’œil du public pénétrer dans îes arcanes et les replis les plus secrets de l’administration. On l’a bien vu par ce qui s’est passé et par ce qui se passe encore sous nos yeux. Les plaies sont vigoureusement mises à nu, grâce à la liberté dont nous jouissons. En monarchie, les brocarts du trône cachent les souillures, elles se dissimulent derrière les broderies. La main audacieuse de la
- j curiosité publique, soulève tous les voiles, en régi-! me républicain, et sonde tous les coins portant partout la lumière. Dès lors, dès qu’une plaie est signalée, une souillure portée à l’attention générale, cela doit disparaître sous les efforts de la conscience publique en révolte.
- Depuis que des trafics ont été dénoncés et que ces trafics ont été connus comme s’étendant aux proches du président de la République, quelque j opinion qu’on professe sur ce dernier, sa place n’est plus tenable, la crise présidentielle est ouverte. A cette heure elle devrait être déjà fermée, car il n’est pas sain que ces situations se pro-longent.Elle s’estproîongée,cependant,parce que la constitution qui nous régit touche à sa fin et qu’il faut à la République une constitution plus vraie et plus démocratique.
- Bien que,comme nous l’avons vu, les gouvernements étrangers ne puissent se prévaloir contre la France, des péripéties qu’elle traverse,néanmoins, celles-ci portent un coup considérable ànotrepays, dont la destinée est absolument liée à celle de la République compromise par ces attermoiements et ces hésitations. On semble l’avoir compris dans les sphères gouvernementales et avoir en conséquence réglé pour cette semaine le détail des dernières dispositions à prendre.
- Malheureusement, si tous s’accordent sur un point : l’impossibilité absolue qu’il y a pour M. Grévy de rester à la tête de la présidence, les divergences sont grandes sur le successeur à lui donner. Ici, les rancunes, les sympathies, les partisans et les adversaires des hommes plus ou moins en vue [sont dans un état de désarroi complet et dans les couloirs la propagande des candidatures se déchaîne sans bases ni causes de principes, avec une violence extraordinaire.
- Les lecteurs connaissent déjà l’opinion du Devoir à cet égard. Pour nous, les hommes ne valent que par les principes qu’ils professent : en politique,les actes font les hommes. En ce qui touche particulièrement la présidence de la République, nous croyons, avec le président actuel qui en montra si vivement les inconvénients dans son ; fameux amendement de 1848, que ia présidence est à supprimer. Nous pensons plus, nous estimons que la constitutioa est à refaire ; quel que soit le président qu’on nomme, la situation est inextricable ; le régime parlementaire est usé en France, et jusqu’à ce qu’un régime plus démocratique que celui qui nous gouverne soit établi, la France ne sortira d’une difficulté que pour tomber
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- dans une autre. Avec la constitution actuelle de la République quel que soitle président qu’on nomme nous ne pourrons échapper aux embarras inévitables dont la constitution qui nous régit a développé les germes en France. Un nouveau président ne fera que continuer les errements qui mènent la France à la révolution et à la ruine. Ce n’est pas un nouveau président qu’il nous faut, c’est une nouvelle constitution politique nous donnant des hommes nouveaux et les plaçant dans des conditions nouvelles propres à les amener à bien remplir leur mandat. Jamais le régime parlementaire ne nous donnera cela.
- Mais, étant donnée la situation, nous faisons des vœux pour que le congrès de Versailles fasse un effort dont nous ne le croyons pas capable, celui d’élever à la présidence un homme qui ait la puissance magique de faire de nos sénateurs des hommes pénétrés subitement de l’amour du progrès et du bonheur du peuple. Mais, hélas ! on fera ce qu’on a fait ; on épuisera les expédients jusqu’à ce que la force des événements fasse que le pays veuille en finir ; il n’y aura pas moyen d’en sortir sans constitution qui crée aux élus du peuple une situation nouvelle les mettant à la hauteur des actes à accomplir, c’est-à-dire des réformes à faire ; les mettant en état d’équilibrer le budget sans recourir aux emprunts, sans créer d’impôts, sans nuire ni aux affaires ni à l’activité des personnes, mais, au contraire, en prélevant les ressources nécessaires sur le capital des morts par voie d’hérédité de l’État dans les successions; procédé qui les mettrait en état d’amortir la dette publique et d’oser entreprendre les réformes nécessaires à notre époque. Voilà ce qu’il faut au lieu d’un président condamné d’avance à l’impuissance, ou d’une royauté qui déchirera les flancs de la nation pour s’abreuver de son sang.
- L’œuvre constitutionnelle qui pourrait nous soustraire aux malheurs des événements, le congrès ne l’accomplira pas; elle est au dessus de ses forces. Les événements que nos députés et nos sénateurs ne guideront pas, seront seuls capables d’amener dans les esprits et dans l’État le revirement nécessaire à une rénovation politique et sociale. Voilà, ce que sans être prophète, nous croyons prophétiser. Mais, combien de difficultés amassées par l’égoïsme et l’incurie des gouvernants entraveront la voie des réformes,et s’opposeront à toutes les tentatives en avant !
- SOCIÉTÉ DD FAMILISTÈRE DE GUISE
- Mouvement des Assurances Mutuelles, pendant le mois d’octobre 1887.
- Assurance contre la Maladie.
- Section des hommes
- Recettes . . 3.088 95
- Déoenses’ 1.797 30
- Excédant des recettes sur les dépenses. . 1.291 65
- Section des dames
- Recettes 593 05
- Dépenses 365 65
- Excédant des recettes sur les dépenses. . . 227 40
- Assurances des Pensions
- Recettes .'.... 5.878 99
- Dépenses :
- Pensions........................... 2.729 22
- Nécessaire à la subsistance . . 919 11
- Allocations temporaires :
- 8 retraites provi- ‘ \
- soires . . . 480 50
- Allocations statutaires aux malades . . . 131 80
- Allocations extrastatutaires, veuves, etc. . . ‘324 25 J 936 55
- Allocations aux familles des réservistes ........................... 700 »»
- Divers,appointements, médecins, pharmaciens, etc.................. 458 80
- Excédant de recettes sur les dépenses . .
- 5.743 68 . 135 31
- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des Pensions, le Conseil de Gérance, dans sa séance du 25 octobre, a prononcé la mise à la retraite de Delettre Casimir, ouvrier tourneur, demeurant chez sa fille, au Familistère.
- La pension de Delettre Casimir est fixée à 2 fr. 05 par jour; elle lui sera comptée à partir du 1er Novembre 1887.
- Caisse de Pharmacie.
- Recettes.....................• . . 519 »»
- Dépenses.................................. 436 80
- Excédant de recettes sur les dépenses . . . 82 20
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- LE PORTE-DRAPEAU.
- (Nouvelle Serbe.)
- (suite et fin)
- Un seyman lui allongea un coup de pied dans les reins.
- — Paix donc, chien ! Qui te prie d’aboyer ?
- Après une pause, l’officier reprit :
- — Tu étais porte-drapeau, m’a-t-on dit?
- — Oui, fit Jacques Orlo pendant qu’un sourire d’orgueil détendait son pauvre visage crispé.
- — Eh bien ! livre-moi ton drapeau en échange de celui que tu as outragé, et je te laisse la vie sauve.
- Le jeune homme tressaillit, une rougeur intense colora ses joues maigres.
- — Jamais, dit-il simplement.
- — Alors, tu vas mourir.
- Le petit soldat courbe le front.
- — Je m’y attendais, soupira-il.
- Encore un silence long, lugubre ; l’officier réfléchissait.
- Très-vite le soleil baissait.
- Les profondeurs de la forêt devenaient noires.
- Des écureuils, à la cime des arbres, jetaient des pommes de pin sur les soldats, et s’enfuyaient effarés.
- — Es-tu décidé, demanda enfin le turc ?
- — Non.
- Sur un signe de lui, le peloton d’exécution s’avança.
- — Je hais ton pays, dit le chef, mais tu es jeune, j’ai un fils de ton âge, tu me fais pitié..., indique-moi où tu as caché ton drapeau, révèle-moi le sort du nôtre, et je te remets une feuille de route..., tu iras à la poste aux chevaux (Menzil), tu gagneras les plaines de Widdin... Veux-tu ?Voyons, j’ajoute un ducat d’or d’Autriche... Explique-toi maintenant.
- — Si on le fouillait, proposa un garde.
- — A quoi bon, répondit l’officier avec dédain, mieux vaut le tuer ; ça ira plus vite !
- — J’ai brûlé mon drapeau Serbe, déclara Orlo d’un ton net. Les cendres en sont restées là-bas, dans la vallée, avec nos morts,.., cherchez-les !
- — Et le drapeau sacré du Prophète ?
- Jacques demeura muet. Ses yeux noirs se posaient avec une expression si singulière sur son compagnon d’armes, que celui-ci, sans trop savoir pourquoi, se sentit troublé.
- — Parleras-tu, chrétien maudit, cria le chef impatienté?
- — Non
- — En joue !
- Orlo ouvrit les lèvres.
- Les canons des fusils se relevèrent.
- — Le drapeau du Prophète, dit-il lentement d’une voix éclatante, vous voulez savoir ce que j’en ai fait? Recueil-
- lez-vous... écoutez-bien... votre drapeau sacré je l’ai donné aux porcs, ils l’ont mangé !..
- L’officier leva son épée.
- — Feu !
- Le prisonnier roula foudroyé.
- Nuit noire.
- Les Turcs dorment empaquetés dans leurs manteaux, le turban sur les yeux.
- Les feux sont éteints ; seule une torche de résine, dans un crampon de fer, achève de brûler à ras du sol, et fait de la tente une tache livide.
- Jacques Orlo semble dormir lui aussi.
- Avec cette insouciance Musulmane qui répugne à toute occupation matérielle, — au point que là-bas, au soleil d’Orient, les maisons sont vermoulues et les palais branlants, — on n’a pas enterré le cadavre.
- Couché sur le dos, la face au ciel, le petit soldat a les yeux entr’ouverts avec cette effrayante expression du mort qui regarde.
- La forêt est muette.
- Dans la clairière on distingué des formes de chevaux étendus çà et là. Une chouette, attirée par le tison qui flamboie, vole au-dessus du camp, jetant de loin en loin son cri sinistre.
- Qu’est-ce donc ?
- Une ombre rampe, s’avance, s’arrête si un gland tombe, si une branche craque.
- Encore, encore !... elle rampe toujours...
- La voilà près du cadavre, enfin, enfin!...
- L’ombre grandit, se lève.
- C’est un homme, c’est le soldat serbe, celui que l’on a oublié et qui, ses liens brisés, vient chercher quelque chose sur la poitrine de Jacques.
- Il tâtonne... Rien ! il faudra le déshabiller.
- Les membres froids déjà ont une rigidité de pierre...
- Ce sera difficile et très-long...
- N’importe ? Il le faut !
- Les Turcs ont trop fumé; ils ronflent en conscience.
- Et le vieux, courbé sur le mort, la sueur aux tempes, déboutonne la tunique, fait sortir les bras l’un après l’autre... Voici le gilet à passementerie des montagnards... C’est là peut-être. Avec ses dents, il arrache un morceau de la doublure.
- Non, rien encore... Où donc alors?
- Retenant son souffle, de ses mains tremblantes il cherche, cherche encore.
- Un dormeur a remué... Si on allait le surprendre, donner l’alarme... Se serait-il trompé?
- Pourtant, les yeux de Jacques priaient si éloquemment !
- Un frisson, tout à coup, le secoue.
- Sous la chemise de chanvre, au lieu de la poitrine gla*
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- LE DEVOIR
- cée de Jacques, ses doigts ont rencontré une étoffe de laine.
- Ah ! son cœur bat !
- Il n’ose espérer pourtant; l’obscurité l’empêche de distinguer.
- Avec la vaillance des heures suprêmes, il rampe vers la torche mourante, la ranime et vient se pencher sur son frère d’armes.
- Il réprime une exclamation de triomphe
- Cette étoffe, qiii enveloppe le fusillé comme un linceul, est rayé de bandes tricolores, avec la croix d’argent surmontée d’une couronne : c’est le drapeau serbe !
- Le vieux soldat se découvre.
- Des larmes, les premières peut-être, roulent sur ses joues.
- Jamais la vue du drapeau de la Patrie ne lui a causé pareille émotion.
- Jamais il ne l’a trouvé si beau, si grand que sur cette poitrine trouée !...
- L’étoffe, déchirée par place, est éraflée par les balles du peloton d’exécution; vers le cœur comme autour du point central d’une cible, les trous se multiplient..., des gouttes de sang ont maculé la couronne.
- De nouveau le Serbe s’agenouille, enlève le tissu roulé autour du cadavre, et place le drapeau plié sur sa poitrine à lui...
- Ensuite il rhabille Jacques avec les tendres précautions d’une mère, pose ses lèvres sur son front, et rampant toujours, gagne les fourrés.
- La forêt seule a vu, et la forêt chuchotte.
- Mais le montagnard n’a pas peur de la forêt.
- Il sait comment on écarte les ronces, comment on tourne les fondrières, comment on glisse entre les lianes pour éviter dangers et retards.
- D’ailleurs, le drapeau lui tient chaud et centuple sa vigueur.
- Des souvenirs de batailles lui reviennent en foule. Il se croit revenu au temps du prince Milosh, aux escarmouches * meurtrières, et il marche, court, vole, persuadé que Kara-Georges, le pâtre héroïque, le grand Serbe, le protège et lui dit:
- — Vieux, tu as bien fait !
- L’aube vient.
- La forêt s’éveille, des lueurs jaunes passent entre les troncs moussus.
- La clairière s’anime. Les Turcs rallument les feux, rassemblent les chevaux.
- C’est l’heure où le muezzin chante la première prière,
- Soudain, un cri strident, prolongé, répété par l’écho, arrive jusqu’au bivouac, dans le silence de ce pays désert, i
- , Là-bas, par une échappée, on distingue sur le versant j de la montagne, se profilant en sombre sur le ciel éclatant, une silhouette d’homme qui agite une étoffe bariolée quelque chose de pareil à un drapeau sans hampe.
- L’officier du nisam, coiffé d’un fez et assis sur le bord de sa tente, tirait de son tchibouk les premières bouffées odorantes. Il songeait qu’Allah était bon de faire pousser du tabac, et devant ses yeux ensommeillés des visions extatiques passaient.
- Quand un Turc fume, la terre peut trembler, l’empire ottoman lui-même, dont les années sont comptées, peut s’écrouler, il ne bougera pas.
- — Tiens ! voilà ce bandit de prisonnier qui nous nargue, dit-il avec indifférence. Imbéciles de Seymansl
- Le tchibouk s’allumait mal, il se retourna avec colère, pour en demander un autre, et par hasard son regard tomba sur le cadavre de Jacques Orlo.
- Tamisé par le feuillage, un rayon jouait sur Je visage émacié du mort, ses lèvres blanches semblaient vraiment sourire...
- — Seymans, cria le chef, emportez ce corps ! les vautours doivent avoir faim !
- Silvêre Narcy.
- REVUE SOCIALISTE
- Le dernier numéro de la Revue Socialiste contient les articles suivants : Damné par Léon Gladel ;
- Le Socialisme actuel enFrance,parGeorgesRenard.
- Les financiers de l’ancien régime d’après un livre récent par B. M.
- La République démontrée par la science sociale par Henri Aimel ;
- La conversion par A. Chirac ;
- Le matérialisme économique de Marx et le socialisme français par Gustave Rouanet ;
- Une intéressante correspondance et un bulletin très complet du Bulletin du mouvement social en France et à l’Etranger par B. Malon.
- La Revue Socialiste parait tous les mois par livraisons de 112 pages. Un an 12 fr. 6 mois 6 fr. Paris,43 rue des Petits- Carreaux.
- État-civil dn Familistère.
- Semaine du 21 au 27 Novembre 1887. Naissance :
- Le 21 novembre, de Grouselle Emilie, fille de Grouselle Arsène et de Lemaire Marthe.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Guise. — lmp, Baré.
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- l'Année, Tome 11.— N'483 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 11 Décembre 1887
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- a GUISE (Aisne) par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Tontes les communications le talon sert de quittance.
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- doivent être adressées à On an ... 10 fr. n» Un an. . . 11 fr. ï»
- M. GODIN, Directeur-Gérant Six mois. . . 6 s* Autres pays
- Fondateur du Familistère Trois mois. . 3 »> Un an. . . . 13 fr. 60
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- S’adresser à M. LEYMABIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- .a réforme du régime parlementaire.— Que font les Chambres.— La loi sur les Instituteurs.— Le Socialisme en Amérique.— Opinion d’un magistratsur la propriété.— Aphorismes et préceptes sociaux.— Faits politiques et sociaux.— La réforme de la loi devant les Syndicats.— La crise agricole devant la commission du budget.— L'Europe vaincue par l’Amérique.— Exposition universelle de 1889.— L’Esprit anglais.— État-civil du Familistère.
- La réforme du régime parlementaire ".
- (suite)
- Avec l’organisation gouvernementale exposée lans nos précédents articles,
- La tribune est supprimée ;
- Les séances dites publiques de la Chambre sont supprimées ;
- Les travaux législatifs se rédigent à tête reposée.
- Dans tous les travaux importants, tels que Propositions de lois ou autres analogues,chaque membre du comité législatif auquel est renvoyée la question, doit apporter dans son comité un avant-projet de la loi proposée rédigé en articles. Mention est faite à l’Officiel du nom des députés qui opèrent ce dépôt, et de ceux qui s’en abstiennent.
- Tout mandataire du peuple faisant partie des
- (1) Extrait d’un ouvrage inédit de M. Godin. Lire « Le Devoir » depuis le 20 Novembre 1887.
- autres comités peut intervenir également dans l’étude des lois et projets auxquels il s’intéresse en déposant, dans le comité saisi de la question, un avant-projet rédigé en articles, comme doivent le faire les membres mêmes du comité. Mention est également faite, à l’Officiel, de ce dépôt.
- Les projets des commissaires permanents et autres sont lus en séance du comité et mis en ordre au cours de la discussion, c’est-à-dire que les parties importantes de chaque projet sont retenues par le comité. Un secrétaire rapporteur est nommé pour la rédaction arrêtée en séance.
- Lorsque le rapporteur a terminé son travail, le comité se réunit pour donner au projet de loi sa forme définitive.
- Une fois rédigé et adopté par le comité, le projet est soumis à l’examen de la commission supérieure. Si celle-ci juge nécessaire d’y introduire des modifications, elle le renvoie, avec ses observations, au comité qui Ta élaboré, afin que les corrections et amendements jugés nécessaires y soient apportés. Ce n’est qu’après accord avec le comité d’élaboration que la commission supérieure sanctionne et proclame la loi ; mais il faut les deux tiers des voix des membres de la Commission pour la sanction.
- En dehors des études législatives, chaque comité se livre à l’étude des affaires courantes de son Ministère ; il donne ses avis au Ministre, lequel n’est plus réellement que l’agent exécutif des lois et décisions de la Délégation nationale.
- Au lieu que les élus du peuple soient comme maintenant subordonnés à faction des ([ministres,
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- ce sont les ministres mêmes gui sont subordonnés à la commission de gouvernement dans l’étude de toutes les questions. Ils doivent ainsi, sous peine de révocation, se montrer serviteurs vigilants et fidèles dès décisions de la Commission d’Etat.
- Cette nouvelle organisation du travail législatif obligerait chaque représentant à s’efforcer de se rendre utile. On ne verrait plus cinq cents députés passer leur temps en face d’orateurs qui, après avoir parlé toute la journée, n’ont fait qu’obscurcir et embrouiller les questions au lieu de les élucider.
- Une délégation de cent membres nommée sous le régime du scrutin de liste nationale, et du renouvellement annuel par moitié, et se répartissant le travail, comme je viens de l’indiquer, ferait plus en six mois que De font aujourd’hui les huit cents députés et sénateurs pendant une législature de quatre années.
- La délégation nationale étant renouvelable par moitié, chaque année, parle suffrage universel, il y a lieu, d’opérer, dès le commencement de la première année,le tirage au sort préparant une fois pour toutes ce renouvellement.
- Ce tirage s’opère d’abord dans chacun des comités et comprend Ministres et membres du comité, sauf le Président et le Président-adjoint, membres de la commission supérieure, auxquels dès le jour de l’entrée en fonction, il a été attribué parle sort, comme je l’ai dit précédemment, un mandat de deux ans pour l’un et d’un an pour l’autre.
- De cette façon, moitié des membres de la Commission supérieure et moitié des membres decha- 1 cun des comités restent en fonctions au moment du renouvellement partiel annuel. Le suffrage universel complète la délégation nationale, en procédant à la nomination de la moitié du nombre de ses mandataires ; la moitié restant en fonction devant être renouvelée l’année suivante.
- L’élection faite, les nouveaux membres fet les membres réélus se répartissent dans les comités, suivant leur déclaration et de la manière indiquée précédemment. Une fois les comités ainsi reconstitués, chacun d’eux procède à la nomination d’un membre de la Commission d’Etat, afin de compléter cette commission, puis chacun d’eux désigne par le vote lequel de ses deux membres délégués à la Commission d’Ètat sera président du comité et lequel sera président-adjoint. Cette désignation est faite pour un an.
- Ainsi la Commission supérieure et chacun des c mités continuent, sans interruption, leurs fonc-
- tions et sont en permanence composés, une foi s le roulement établi, moitié de membres accomplissant la deuxième et dernière année de leur mandat, moitié de membres en première année d’exercice.
- Le gouvernement étant ainsi organisé, il n’y a plus de discontinuité dans les travaux législatifs, plus d’interrègne dans le gouvernement, plus de questions ministérielles, plus d’intrigues, plus de cabales gouvernementales provoquées par la nature des institutions politiques, le gouvernement est toujours en accord avec les élus du peuple, le peuple est juge et souverain.
- Un lien naturel est établi entre les comités ministériels et la Commission d’État ; tous les travaux de gouvernement prennent un cours régulier et continu.
- Les mandataires^ du peuple ne sont plus entraînés par des ambitions malsaines ; ils sont moins accessibles aux haines des partis ; la marche des affaires publiques y gagne sous tous les rapports.
- Un tel gouvernement sera-t-il exempt de défauts? Non, il aura encore les défauts que lui communiqueront ceux qui en feront partie ; car, avant tout, les gouvernements sont ce que les font les hommes. Mais il présentera aux députés moins d’occasion de perdre leur temps et plus de causes de l’employer utilement pour le pays. Ce sera déjà un grand mérite, et comme il est notoire que nous sommes entraînés par l’influence des formes à contracter des habitudes bonnes ou mauvaises, suivant ce que les milieux nous imposent, l’obligation pour les élus du peuple de se livrer à un travail régulier et suivi leur fera contracter de meilleures habitudes que celles engendrées actuellement par une organisation gouvernementale dans laquelle on parlotte sans cesse sur tout et à propos de tout, laissant presque entièrement dans l’ombre les intérêts du peuple.
- Du nombre des Députés
- Lorsqu’on se préoccupe des prétendues difficultés pratiques du scrutin de liste nationale, à cause du nombre des députés à élire, c’est bien ici le cas de se demander si cenombre est réellement nécessaire ; si, au contraire, il n’est pas un obstacle à la bonne administration, à la bonne direction des affaires publiques et à l’élaboration des réformes utiles ?
- Que le grand nombre des députés ait sa raison d’être sous les gouvernements autoritaires, cela
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- se conçoit ; c’est un contre-poids que la nature des choses impose aux nations pour résister au despotisme monarchique, lorsque le moment s’en fait sentir.
- Mais, dans une civilisation où le gouvernement d’un seul a fini son temps, où le peuple s’est élevé au sentiment de son droit souverain, où il a conquis l’exercice du suffrage universel, afin de donner aux citoyens les plus capables et les plus intelligents le mandat de gouverner les intérêts moraux, intellectuels et matériels de la nation, le point le plus important n’est-il pas surtout de faire arriver au pouvoir les hommes véritablement capables d’embrasser tous les intérêts nationaux.
- Si l’on examine ce dont est capable un homme intelligent,travaillant avec maturité etméditation, on est en droit de rechercher pourquoi les assemblées nombreuses deviennent impuissantes à rien produire.
- L’incapacité, l’impuissance parlementaires tiennent à ce qu’un trop grand nombre de députés ne sont mus que par des sentiments de prépondérance, d’ambition ou d’intérêts individuels; aucune pensée patriotique ni sociale n’anime l’esprit de la plupart d’entre eux. Le bien du pays, en vue duquel ils ont été élus, est éclipsé chez beaucoup par le souci des intérêts personnels et l’amour des vanités mondaines.
- Il est pourtant un exemple d’assemblées qui ont fait des prodiges de législation, ce sont celles de la Révolution française.
- Pourquoi en a-t-il été ainsi ? C’est que, sous la pression des évènements, les députés du peuple étaient entraînés à s’occuper des intérêts de la nation pour la nation elle-même.
- Alors, les questions personnelles n’étaient pas en éveil. Sous la poussée des besoins publics, la plupart des députés songeaient surtout aux intérêts de la patrie. Les questions de personnes étaient secondaires pour eux ; les questions nationales absorbaient presque toute leur attention. Voilà pourquoi la Constituante et la Convention ont été si prodigieusement remarquables.
- Le secret de la réforme parlementaire consiste donc à bannir des assemblées législatives les causes qui entraînent les députés du peuple à donner à leur ambition individuelle la prépondérance sur le dévouement aux intérêts du pays.
- Il faut que l’entraînement au bien social soit permanent ; il faut que le député se sente cons-
- tamment sous le regard de ses électeurs et sous le coup des obligations que lui crée son programme.
- Pour cela, il faut que la nation française inaugure le plus vite possible le scrutin national et le renouvellement annuel comme étant les deux seuls moyens par lesquels on pourra :
- 1° Mettre le corps législatif à l’unisson des véritables besoins sociaux.
- 2° Maintenir le député dans la ,pensée constante d’accomplir ses devoirs de mandataire du peuple et de remplir le programme qui a été la cause de son élection.
- 3° Empêcher que le député ne voie dans son mandat qu’un moyen de satisfaire à ses ambitions individuelles, au lieu de servir les intérêts du pays.
- j 4° Enfin, organiser le gouvernement du peuple j pour le peuple, gouvernement de travail, d’action 1 et de réformes.
- I Avec une telle organisation gouvernementale, j’estime que cent députés seraient plus propres à constituerle gouvernement progressif d’une nation que les 500 députés et les 300 sénateurs que nous avons aujourd’hui.
- Il est bien entendu que je n’émets cette opinion qu’à titre de simple remarque, et que le scrutin de liste nationale et l’organisation gouvernementale que je propose peuvent s’appliquer tout aussi bien au nombre de cinq cents députés qu’à celui de cent, si un examen plus approfondi faisait reconnaître que le grand nombre des députés est nécessaire à line bonne marche des affaires du pays. Mais, jusqu’à ce que le contraire soit démontré, j’estime que nos législateurs pourraient être beaucoup moins nombreux qu’ils ne sont actuellement.
- Le nombre des députés étant réduit à cent ou deux cents, cela permettrait de faire à chacun d’eux, sans plus de dépenses pour l’État, une position digne des grands talents. Cette question fera l’objet de notre prochain article.
- Les ministres et les députés ayant tous une position pécuniaire semblable, il n’y aurait plus à ambitionner les ministères par esprit de convoitise ou de cupidité ; le seul désir de se rendre utile à la nation y conduirait les candidats. La scandaleuse conduite d’un certain nombre de nos députés se livrant aujourd’hui à la chasse aux portefeuilles disparaîtrait de nos mœurs, au grand bénéfice de la moralité publique et des intérêts du pays.
- (A suivre)
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- Que vont faire les Chambres
- L’élection du Président de la République est enfin faite à la satisfaction générale.
- La presse Républicaine est unanime àse féliciter de cette élection ; les appréhensions fiévreuses auxquelles elle était en proie ont fait place au calme, mais on peut se demander: Qu’y a-t-il de changé ? Nous avons un nouveau président à la place de l’ancien. Gela modifiera-t-il quelque chose dans les allures du régime parlementaire ? Va-t-il y avoir plus d’unité dans l’esprit des Chambres ? Les mêmes compétitions ne vont-elles pas se reproduire? Les mêmes difficultés ne vont-elles pas reparaître ? L’équilibre du budget sera-t-il moins difficile à établir qu’auparavant ? La création d’impôts et d’emprunts nouveaux ne sera-t-elle pas encore la cause qui acculera le gouvernement et les Chambres ?
- De nouveaux impôts de consommation seraient, pour les classes ouvrières, déjà mécontentes, une nouvelle augmentation de misère. Un impôt sur le capital ou le revenu serait une aggravation de charges sur la propriété qui trouve déjà qu’elle paye trop, puisqu’elle se dégrève par la protection.
- Les mêmes écueils,les mêmes abîmes sont donc devant nous. Nous avons toujours environ trente milliards de dettes nationales que nous augmentons tous les jours. La perspective de la guerre et les frais de la paix armée sont le fourré inextricable dans lequel une politique insensée nous a engagés ? L’esprit timoré de nos Chambres sera impuissant à nous en faire sortir.
- Il faudrait, pour entrer dans la voie propre à surmonter ces difficultés, pratiquer une politique hardie, résolue, capable d’assurer la paix et le désarmement européen ; il faudrait s’élever au-dessus des préjugés vulgaires du gouvernement, lesquels ne comprennent que la protection de la richesse ; il faudrait voir en première ligne le salut national au lieu des intérêts égoïstes de classes ; il faudrait ne plus soutenir les monopoles et les positions individuelles, au détriment des intérêts populaires. Il faudrait, enfin, s’arrêter sérieusement à cette devise : Ni impôts ni emprunts, et cessant de grossir les charges populaires qui nous poussent de plus en plus vers les abimes,prélever les ressources publiques là où elles existent réellement. Telle serait la solution du problème financier; encore faudrait-il y procéder avec intel-lirrence et mesure.
- Or, l’élection à la présidence n’a créé ni cette intelligence ni cette mesure , les Chambres demeurent sans doctrines, ne sachant où trouver le remède aux difficultés qui les assaillent, repoussant les unes après les autres les mesures qui leur sont proposées, les unes comme étant irrationnelles, les autres comme touchant aux habitudes, aux monopoles ou aux privilèges qui leur sont chers.
- On parle d’économie dans les services publics, on ne peut en faire sans désorganiser ces services mêmes.
- On parle d’impôts sur le capital et le revenu, et d’un autre côté les Chambres dégrèvent la propriété par la protection, mais en faisant payer cette protection au peuple.
- La devise : Ni impôts ni emprunts est foulée aux pieds de toutes les manières. On vient de convertir la rente ; c’est une réduction de rente, mais c’est en outre un emprunt, c’est un expédient.
- On parle de consolider la dette flottante, ce n’est pas autre chose que la régularisation d’emprunts déguisés et abusifs qui ont donné des ressources déjà englouties, mais qui n’en donneront pas pour l’avenir. Ce sera tout simplement pour l’Etat un moyen de se soustraire au remboursement d’une dette exigible. Tout cela ne constitue que de fâcheux expédients dont les effets délétères se répercutent sur l’activité nationale et causent la misère du peuple.
- La République doit sortir de ces fâcheux errements. Il appartient à l’État républicain de ne plus prélever sur le travail ni sur les classes laborieuses les revenus et les ressources qui lui sont nécessaires et de les obtenir de la richesse; et cela sans rien prendre ni rien demander à personne, mais en prélevant ce qui lui faut sur les biens délaissés par les défunts.
- Le droit d’hérédité de l’État dans les successions fournirait des ressources immédiates et considérables qui, cette fois, loin d’être l’occasion d’une charge nouvelle pour l’activité nationale puisqu’elles seraient payées par les morts, contribueraient à dégrever les vivants du fardeau de la dette publique, des impôts de consommation et des charges de guerre.
- Mais, depuis 1883, trois ou quatre fois le droit d’hérédité de l’État a été posé devant les Chambres françaises sans avoir été mis en discussion. Les majorités des Chambres actuelles peuvent-elles faire plus que par le passé ? N’ont-elles pas le
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- même esprit de conservation des abus ? Ce n’est pas l’élection d’un nouveau président qui changera leurs tendances à la conservation des monopoles.
- L’inertie que ces majorités opposent à toute réforme tient à un vice inhérent au régime parlementaire, vice qui s’est considérablement aggravé dans ces dernières années. C’est que le parlementarisme est un régime de compétitions entre les personnes,un gouvernement aux tendances féodales, c’est-à-dire un gouvernement d’oligarchie financière et, quoiqu’on fasse, le gouver-nement parlementaire restera ainsi composé ; la grande majorité des Chambres sera toujours conservatrice des abus.
- On dissoudrait et réélirait dix fois les Chambres que la majorité resterait entachée du même défaut. Pour le faire disparaître,il faut une nouvelle organisation du suffrage universel* un nouveau mode de votation, une nouvelle constitution représentative, c’est-à-dire une nouvelle organisation gouvernementale, qui nous donne au lieu du gouvernement parlementaire un gouvernement de travail et d’action. Le renouvellement de la présidence ne nous donnera pas tout cela et ne peut nous le donner. La .concentration républicaine qu’on invoque ne se fera qu’en apparence, les opinions et les partis resteront en lutte ; les mêmes tendances conservatrices se représenteront en toute occasion dans la majorité ; il n’y aura aucune réforme possible; les mêmes abus iront se perpétuant et toujours les mêmes difficultés renaîtront parce qu’il est dans l’essence des Chambres, telles quelles sont élues et constituées, de discuter et de ne rien faire.
- Il faut une autre organisation du travail législatif et gouvernemental pour arriver à la réforme des graves inconvénients qu’entraîne le régime parlementaire.
- Cette réforme est aujourd’hui indispensable non-seulement pour que les mandataires du peuple soient en état de travailler efficacement, mais aussi pour que la République cesse d’être une monarchie déguisée, et devienne un gouvernement véritablement démocratique et populaire, capable de réaliser les réformes sans lesquelles il n’y aura ni stabilité réelle dans le gouvernement, ni sécurité véritable dans le pays.
- LA LOI SUR LES INSTITUTEURS
- Si vives et poignantes quesoientles préoccupations du jour, il faut pourtant accorder quelque attention à des événements qui font moins de bruit, à des discussions moins dramatiques,
- mais peut-être plus fécondes. En attendant le budget, qui viendra décidément en retard, les députés ont achevé l’examen d’une loi utile et assez importante,la loi sur le traitement des instituteurs.
- Ce n’est pas une réforme qui passionne beaucoup l’opinion, surtout à Paris, mais c’est la réparation d’une injustice, le paiement d’une dette : les créanciers, ce sont les instituteurs, c’est-à-dire une classe de fonctionnaires à qui l’on demande beaucoup en leur donnant peu. Cela vaut bien la peine qu’on s’y arrête un moment et qu’on signale les avantages de cette amélioration à la fois modeste et tardive.
- La République a beaucoup accru le budget de l’instruction primaire et elle s’en fait honneur. Mais on se tromperait absolument si l’on concluait de cette augmentation que les maîtres de l’enfance ont tous obtenu la juste récompense de leurs efforts. On a fait assez peu pour eux,tout en faisant beaucoup pour l’enseignement. Le matériel a passé avant le personnel. On a commencé par construire, quelquefois avec luxe, mais souvent-aussi sous l’empire d’une nécessité pressante. Quand on fait une loi pour rendre obligatoire la fréquentation de l’école, il faut une école. En maint endroit, le local même manquait ou était misérablement insuffisant.
- D’ailleurs la gratuité, en débarrassant les familles de la rétribution scolaire, augmentait, le budget de l’Etat et des communes ; mais la compensation accordée aux instituteurs était parcimonieusement mesurée. En même temps,pour relever leur condition et les mettre sur un pied de complète indépendance vis-à-vis de l’Eglise, on leur enlevait certains ser -vices et bénéfices qui les avaient jusque-là aidés à vivre.
- En résumé, leur condition était restée assez précaire surtout pour les stagiaires et les maîtres adjoints, pour toute une partie du personnel condamnée à des débuts difficiles, à un noviciat mesquinement rétribué.
- La loi qu’on vient de voter a pour objet d’améliorer cette situation si peu digne d’un peuple riche et d’une démocratie qui se pique de répandre largement l’instruction. Ce n’est qu’un accompte, ou du moins l’accomplissement partiel et restreint des promesses faites au temps de la prospérité financière. La dépense totale est évaluée à 12 millions, et celle augmentation se fera progressivement en huit années. Nous sommes devenus chiches, et la réalité reste singulièrement en deçà des accroissements de budget prévus et annoncés naguère. Si modeste que soit le bienfait, il servira du moins à donner un peu plus d’aisance à des milliers de serviteurs de l’État, dont on vantait avec raison les services mais qu’on laissait végéter dans la gêne, pour ne pas dire dans la misère.
- Un autre effet de cette loi est de resserrer les liens qui rattachent les instituteurs à l’État et de les rendre plus indépendants des communes. C’est sans doute une nécessité dans cette période de transition,mais dans cette période seulement. Aussi devons-nous mentionner en nous y associant à la juste
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- réserve faite par M. Barodet : « Je déplore, a-t-il dit, la cen-« tralisation excessive à laquelle on a soumis l’enseignement. « Mais je reconnais que la loi actuelle est la conséquence foret cée de celles que les Chambres ont précédemment votées « et, pour ne pas retarder davantage la trop faible amélio-« ration qu’elle apporte à la situation des instituteurs, je vo-« terai l’ensemble du projet de loi. ))
- Il a fallu donner l’impulsion et vaincre certaines résistances, mais l’avenir appartient, en cela comme pour le reste, à la décentralisation, c’est-à-dire à la liberté.
- Le Socialisme en Amérique.
- A la suite de la convention de Syracuse où le Labor Party de Henry George s’est séparé d’une .fraction socialiste importante, celle-ci s’est constituée en Progressive Labor Party et voici le programme quelle a élaboré.
- Considérant que les différentes organisations syndicales, reconnaissant la nécessité d'une vigilance continuelle et d’une action centralisée, ont fondé une représentation corporative, connue sous le nom de Central Labor Union (Union centrale du travail);
- Considérant que ces organisations Syndicales avaient l’intention déclarée, quant à leur action, de se soutenir mutuellement dans leurs luttes politiques et économiques contre le développement d’une oligarchie capitaliste, également ennemie des ouvriers et de la liberté américaine ;
- Considérant enfin que nous sommes d’aecord avec la Central Labor Union sur les bases suivantes :
- 1° Que le sol et le sous-sol de chaque pays est le patrimoine social et commun du peuple ;
- 2° Que le travail est le seul producteur de toutes les valeurs y compris les instruments de travail au moyen desquels les forces naturelles sont utilisables par l’homme ;
- 3° Qu’en conséquence l’usage libre du sol et sour-sol et de tous les moyens de travail doit être assuré à tous, sans avoir pour cela à payer tribut aux propriétaires et aux monopoleurs ;
- 4° Que dans le présent système de la production industrielle, il ne peut pas exister d’harmonie entre le travail et le capital parce que celui-ci ou limite le développement industriel ou bien le supprime tout à fait, en annulant les droits inaliénables des masses populaires d’Amérique, les droits à la vie, à la liberté et au bien-être ;
- 5o Que l’émancipation des classes ouvrières doit être conquise par les classes ouvrières elles-mêmes, moyennant l’établissement, comme les Chevaliers du travail le demandent, d’institutions coopératives, remplaçant le travail salarié par l’introduction d’un mode de production coopérative...
- Nous avons résolu, pour maintenir le grand mouvement américain des masses contre les classes dans ses limites naturelles, de nous former, sous le nom de Progressive Labor Party, en organisation politique distincte, organisation qui, dès son début et d’une manière permanente, doit être contrôlée par les représentants accrédités des véritables organisations ouvrières, des travailleurs salariés et des producteurs de cette ville, de cet État et des États-Unis.
- Nous avons résolu, pour procurer au peuple un soulagement immédiat, par l’abolition ou la réforme des abus les plus criants, de poursuivre les revendications suivantes :
- Réduction de la journée de travail à huit heures.
- Interdiction du travail des enfants dans toutes les professions.
- Abolition du travail des femmes dans toutes les professions préjudiciables à la santé ou à la morale.
- Salaire égal à travail égal pour les travailleurs des deux sexes. Paiement chaque huitaine des salaires en argent. Pas de truck-système (paiement en nature).
- Privilège attribué au salaire sur toutes les autres créances.
- Création de lois plus justes sur la responsabilité des patrons vis-à-vis de leurs ouvriers.
- Abolition du système d’adjudication dans les prisons et pour les travaux publics.
- Réforme radicale du système des logements ouvriers.
- Suppression de la fabrication des cigares dans les logements ouvriers et de toute autre fabrication.
- Inspection sanitaire des mines, des fabriques, des logements et de tous les lieux servant au travail.
- Application sévère de la loi défendant l’importation des. ouvriers étrangers liés par contrat.
- Application rigoureuse de toutes les lois protectrices du travail actuellement existantes.
- Droit civique et suffrage égal sans distincton du sexe.
- Abrogation de toutes les lois contre les coalitions et le vagabondage (tramps) et de toute législation de classe ainsi que de tous privilèges.
- Plus de Pinkertons (agents privés armés), plus de bandits armés à la solde du capital.
- Nous avons résolu, pour accentuer la marche du progrès dans la direction indiquée par les principes ci-dessus, de poursuivre les revendications suivantes :
- Possession collective et administration collective des chemins de fer, des télégraphes, des lignes de navigation, des téléphones, de l’eau et du gaz, et de toutes les branches d’industrie constituées par concession ou constituant des fonctions publiques.
- Emission de la monnaie et des billets par leTrésor national sans l’intervention des banques.
- Comme premier pas pour rendre au peuple son héritage naturel, nous réclamons un impôt spécial sur les terres non
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- cultivées, impôt assez élevé pour entraîner leur mise en culture, ou obliger les spéculateurs à restituer à la commune la partie du sol resté en friche.
- Nous réclamons encore un impôt progressif sur les revenus dépassant 2.000 dollars (10.000 francs), impôt qui devra fortement atteindre les grandes fortunes individuelles et les profits des compagnies monopoleuses, pour réduire d’autant les charges pesant sur les ouvriers, les producteurs et les masses populaires.
- Dans le même but, nous réclamons l’affranchissement de tout impôt pour la moyenne des « home-steads », fermes, fabriques, instruments de travail et pour toute propriété de 2.000 dollars, qui est employée productivement par son propriétaire et n’est louée à personne.
- D’autre part le Socialistic Labor Party, organisé surtout dans les Etats de l’Est, vient de publier un rapport sur les progrès du Socialisme en 1886. Nous publions et analysons les principaux passages de ce rapport qui donnera aux lecteurs du Devoir une idée de mouvement social en Amérique.
- Les années 1886 et 1887 présentent en égard an mouvement ouvrier, un intérêt extraordinaire. La lutte y fut plus ardente que dans toute autre période et les socialistes y prirent la part la plus active. Ils firent surtout de l’agitation en faveur du travail de 8 heures. Après le congrès de Cincinnati, le Comité exécutif national considéra comme un de ses premiers devoirs d’entamer une action énergique pour obtenir les 8 heures et de convaincre les trade’s unions qu’il ne suffit pas d’exercer une pression économique.
- Il est absolument nécessaire pour améliorer la condition générale des ouvriers, de provoquer une agitation politique sociale. Au moyen de cette agitation, nous conquerrons des lois nouvelles concédant légalement ce qu’un moment d’enthousiasme acquiert et gagne.
- Le rapport donne une courte description du mouvement des 8 heures et des mouvements des trad’s unions en général. La condamnation des Theiss boycotters de New-York et autres persécutions établirent des relations entre le Comité exécutif et la section New-Yorkaise du Labor Party (parti socialiste du travail) et invitèrent les trades allemands à convoquer le 7 juillet 1886 un meeting général.
- Ce fut l'élan donné par ce mouvement politique qui amena cette victoire du 2 novembre 1886, à savoir : 6.800 votes réunis à New-York sur la tête d’un candidat ouvrier. A Chicago et à Milwaukee où les persécutions furent plus violentes qu’ailleurs, le Labor Party se distingua. Le rapport fait une critique des différentes sections du Labor Party dans ce pays. Il dit de l’Union Labor Party que c’est essentiellement une petite chapelle anti-monopoliste. Le United Labor Party s’est transformé à New-York sous
- l’influence personnelle de Henri George en un parti de l’impôt agraire et du libre échange.
- Les faits qui ont amené la rupture sont trop connus pour qu’on les rappelle ici :
- L’agitation avait été faite avec ardeur, verbalement et par pamphlets. Le parti avait acquis le Workmen’s advocate, autrefois l’organe du Trades Couneil de New-Haven.
- Le Comité pensa cette acquisition nécessaire afin que, l’agitation faite par le Dr Edward Aveling ayant amené la formation de nombreuses sections anglaises, on eût un organe du parti anglais. La littérature phamphlétaire prend beaucoup d’extension ; 871.000 exemplaires des douze numéros de hSocialistic Lybrary avaient été tirés et aussi 17.000 exemplaires de la Labor Library laquelle avait succédé à la première classe de publications. Un département spécial avait été constitué pour les pamphlets. En outre environ 200.000 pamphlets de toute sortes, en allemand et en anglais, avaient été distribués.
- L’agitation personnelle et verbale provoquée par le Comité national exécutif consiste principalement dans la tournée de propagande de M. Liebknecht, du Dr Ed. Aveling et de Mme Eléanor Marx-Aveling. Le rapport dit que les résultats de cette tournée, quoique palpables, ne répondirent pas à l’attente générale. Une tranquille agitation locale eut été bien plus fructueuse.
- Les relations du parti avec les congrès étrangers se sont accrues durant les deux dernières années. Les 8.000 dollars (40.000 fr.) envoyés en Allemagne pour aider à l’agitation avaient provoqué une profonde admiration pour ces camarades qui avaient tant sacrifié pour secourir leurs frères allemands. Ainsi s’était accru le sentiment de la solidarité internationale. Ces relations furent une nouvelle preuve de l’importance d’une stricte organisation centrale.
- Ce n’est pas seulement avec l’Allemagne que nous sommes entrés en relations, mais avec beaucoup d’autres pays européens.
- Les rapports qui ont été envoyés à ce Congrès montrent, qu’en égard aux intérêts communs des masses laborieuses, l’entente croit rapidement entre tous les pays.
- A quel point l’idée d’un Congrès international, qui est préconisé par l’Allemagne et par l’Angleterre, mérite-t-elle notre concours, nous laisserons à la Convention à le décider. Le but du Congrès international serait de formuler un programme général et d’obtenir l’accord sur les principes communs, de plus de se donner les uns aux autres une aide mutuelle en cas de besoin.
- A la fin de l’année 1885, il y avait 61 sections ; nous en avons maintenant 68. Des sections anglaises ont été constituées à New-York, New-Haven, Bridgeport, Boston, Philadelphie, Minneapolis, Buffalo, Providence, Clinton, Erié, Topeka, Lynn, Totedo, Winona et Worcester.
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- LE DEVOIR
- Opinion d’un magistrat sur la propriété.
- Nous publions ci-dessous,sans y changer un mot, le compte rendu bibliographique publié dans la Gazette des Tribunaux par M. F. A. Hélie, juge au tribunal civil de la Seine.
- Le livre dont il s'agit, est d'un ancien magistrat.
- N’est-pas un signe des temps que la propriélé, définie par la loi moderne avec toute la dureté du code romain trouve des critiques jusque dans le Sanctuaire, le Saint des Saints de la conservation sociale ?
- De la Propriété et des devoirs qu’elle impose, par M. Ch. LeGAY, ancien conseiller à la Cour d’appel de Rouen (1).
- Ce petit volume est gros d’idée. J’ai éprouvé en le lisant cette satisfaction si douce, devenue trop rare aujourd’hui, que donne la fraternité des opinions et des sentiments au milieu de l’anarchie actuelle des esprits et la bassesse des caractères.
- M. Legay, sur un point d’une importance capitale, redresse une théorie trop facilement admise dans la jurisprudence moderne. Nos jurisconsultes français, qui ont le sens si droit, l’esprit si juste et si équitable, ont trop négligé depuis Domat, l’étude de la philosophie et du droit naturel. Il s’agit ici du droit de propriété. Est-il vrai,ainsi que le dit notre Code civil, après le Digeste, que la propriété soit le droit de jouir et de disposer des choses d’une manière absolue ? Non, répond le droit naturel, et M. Legay en fait, à mon avis, la démonstration complète Je serais bien aise que les adversaires de nos doctrines, au lieu de se borner dédaigneusement à commenter des textes et des arrêts, veuillent bien discuter, et, s'ils peuvent, réfuter avec science et avec logique. M. Legay distingue d’abord excellemment la loi naturelle ou droit naturel de la loi positive ou droit écrit « La loi naturelle, nous dit-il, c’est « la volonté de Dieu, qui conserve l'ordre établi par sa sages-« se. » La définition est parfaite. Par conséquent, dans les lois positives, le législateur ne doit pas avoir d’autre but que de s’approcher le plus possible de cette loi naturelle, qui est le commandement de Dieu.
- Or, la propriété est de droit naturel : elle est fondée légitimement sur l’occupation qui-fournit la nourriture, et sur le travail que l’occupation exige. Mais la maxime romaine étend abusivement le droit naturel de propriété ; et la vérité est que ce droit n’existe que dans la mesure des besoins de l’occupant, et dans la mesure du travail qu'il peut donner à son occupation. En effet, dès que la propriété résulte de l’occupation et du travail, la conséquence en est qu’elle a pour limites cette occupation et ce travail. Donc,dit M. Legay, « nul n’a le droit « de s’approprier des biens superflus : quand il n’y a pas né-
- (1) Baratier. imp. Libraire à Grenoble.
- J « cessité, l’occupation n’est qu’une usurpation ; car cette j « occupation prive le pauvre des biens dont celui-ci ne peut se ! a passer pour vivre. »
- Quelle conséquence en tire M. Legay ? Une conséquence qui est bien éloignée des doctrines barbares des socialistes de nos jours. Les pauvres qui ne peuvent plus prendre part à l’occupation de la terre parce que la totalité du territoire national est occupée, ces pauvres ont un certain droit sur le superflu des occupants. Ce droit sera satisfait si les détenteurs du superflu accomplissent leur devoir envers les déshérités. Ce devoir est d’administrer leur superflu au profit de la masse. Les riches sont tenus, par une obligation stricte et positive, à s’abstenir de toute consommation qui n’est pas exigée par leurs besoins et à disposer seulement pour l’utilité générale de toute la partie de leur revenu qui excède ces besoins. La richesse est pour ainsi dire une fonction sociale. Donc, plus de cette fainéantise qui ravage aujourd’hui la classe supérieure ; plus de ce luxe de table, d’habillement, d’ameublement qui insulte à l’indigence ; plus de vagabondage international qui insulte au patriotisme. Ce sont d’odieux sophistes qui ont répandu dans une partie du public l’opinion que ces vices de la fainéantise, du luxe, du vagabondage étaient des droits acquis par la richesse. La vérité es t dans le contraire ; et cette vérité n’est pas seulement une vérité morale qu’on entend sortir pendant le carême de la bouche du prédicateur à la mode et qu’on oublie après Pâques : c'est une vérité scientifiquement démontrée.
- Je n’ai voulu donner qu’une idée sommaire du travail de M. Legay. L’auteur, après de longs services dans la magistrature, a été frappé par la loi de 1883 : il tenait dignement sa place par son intégrité et son savoir dans l’ancienne magistrature française.
- Ce volume si petit contient plus de vérités que de gros commentaires de textes et d’arrêts en dix ou vingt volumes, dont il ne restera pas une ligne dans cinquante ans. Cessons de juger le mérite des auteurs au poids de leurs œuvres, et ramenons la jurisprudence des bas-fonds où elle s’égare depuis un certain temps sur les hauteurs de la philosophie et du droit naturel, qui en sont le fondement nécessaire.
- Gazette des tribunaux du 5 octobre 1887.
- F.-A. Hélie
- juge au tribunal civil de la Seine
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Vérités religieuses.
- Vouloir, concevoir, et faire le bien des autres hommes est la voie de la perfection de soi-même.
- Vouloir, concevoir, et faire le mal de ses semblables est la voie de la dégradation et de la dévastation
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- LE DEVOIR
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- Les condamnés de Decazeville. — M. Basly, député de la Seine, a adressé la lette suivante à M. Carnot, président de la République :
- Paris, le 5 décembre 1887.
- Monsieur le président de la République.
- L’apaisement général que votre élection a causé dans Paris où une candidature de provocation menaçait d’allumer la guerre civile, s’est rapidement propagé dans les provinces. Où il y avait, hier encore, des appréhensions, des rancunes, des haines, il y a aujourd’hui de l’espérance,de la fraternité, de l’oubli.
- Depuis samedi soir,1e droit de grâce vous appartient. Vous voudrez marquer votre avènement à la magistrature suprême par un acte de pacification.
- Quatre citoyens, sur qui est retombée la responsabilité des événements qui se passèrent à Decazeville, le 26 janvier 1886, subissent, depuis bientôt deux ans, la peine qui les a frappés.
- Ils se nomment Bedel, Lescure, Blanc, Caussonnel.
- Au nom de leurs familles, qui les réclament, au nom de notre grande famille ouvrière des pays miniers, je vous demande, monsieur le président, d’é endre à ces victimes de nos discordes sociales, les grâces que vous avez résolu d’accorder.
- Ce faisant, vous affermirez le dévouement des populations industrielles de l’Aveyron à la République.
- Je vous prie d’agréer, monsieur le président, l’assurance de ma haute estime.
- E. Basly.
- Député de la Seine.
- Amnistie.— Voici d’autre part le vœu exprimé par le Conseil général des Bouches-du-Rhône.
- Le Conseil général des Bouches-du-Rhône,considérant que M. Carnot ne pourrait mieux inaugurer son gouvernement qu’en faisant proposer au Parlement, dans les formes légales, un acte humanitaire et démocratique au premier chef,a,dans sa séance d’aujourd’hui, renouvelé le vœu émis à la dernière session en faveur d’une amnistie plénière au profit des condamnés politiques. Le préfet a fait ses réserves.
- En outre, Y Intransigeant a publiées renseignements suivants relativement à la question des condamnés de Decazeville :
- La lettre de notre ami Basly au nouveau président de la République, touchant les condamnés de Decazeville, n’est pas demeurée sans écho.
- Après tous les journaux radicaux et intransigeants qui l’ont favorablement commentée et s’y sont ralliés, /tous sommes heureusement surpris de trouver une adhésion de plus suivant une feuille opportuniste du meilleur teint.
- Voici en effet de quelles réflexions le Petit Centre fait suivre la lettre du citoyen Basly :
- Nous ne sommes pas suspects de complaisance pour les auteurs ou les complices du meurtre de l’ingénieur Watrin. Nous croyons cependant que l’heure de la clémence a sonné,
- et que M. Carnot ne saurait mieux inaugurer sa présidence que par un large décret de grâce. Le Petit Centre serait heureux de voir accueillir la supplique de M. Basly.
- Ce n’est plus un parti, c’est l’opinion publique toute entière qui réclame, comme une mesure de justice autant de clémence, l’élargissement de ces malheureux.
- La fédération de 1889. — Assemblée générale du 4 décembre 1887. — Rapport de M. L. Victor Meunier, secrétaire général.
- Citoyens.
- La tâche de votre secrétaire général est de vous renseigner sur les premiers résultats acquis. Les premiers succès remportés par la Fédération de 1889. Il s’en acquittera en peu de paroles. Alors que les faits parlent, il n’est pas besoin d’autre éloquence. Née de la nécessité reconnue par vous tous de grouper en un seul faisceau, pour la défense de la répub lique, pour sa consolidation et pour son achèvement, outes les forces républicaines radicale et socialiste, la Fédération de 1889 a, dés ses débuts, reçu de la part des républicains de toute la France l’accueil le plus empressé, le plus chaleureux et le plus encourageant.
- Nous insisterons sur le mot « débuts », car la propagande faite par la Fédération de 1889 n’est pas, à proprement parler, sortie encore de la période préparatoire. Nous sommes actuellement comme ces jalonrieurs qui indiquent par des piquets inégalement espacés les points où passera la route. Nous n'avons pu encore, et nul ne s’en étonnera, que tracer l’ébauche de la vaste et puissante organisation que notre but est de créer-.Mais ces commencements constituent plus qu’une promesse’, plus qu’un encouragement. Ils valent par ce qu’ils annoncent ; ils valent aussi et déjà par ce qu’ils sont. Vous nous approuverez de placarder ici la liste, il faudrait dire : le tableau d’honneur des groupes et comités qui ont tenu à répondre les premiers à l’appel adressé en juillet dernier à tous les républicains de France :
- (Suit l’énumération des comités adhérents. Après quoi M. L. V. Meunier continue :)
- Cette liste — vrai livre d’or de la démocratie militante — est forcément incomplète. Mais pouvions-nous ici parler des groupes en formation, dont la constitution nous est annoncée de tous les côtés, et qui vont, d’un jour à l’autre grossir nos rangs, doubler et plus notre effectif ? Il nous a fallu nous borner à donner les noms des soixante-treize groupes avec lesquels nous sommes dés à présent en relations suivies, qùi ont rempli ou à peu près vis-à-vis du comité central de la Fédération, toutes les formalités exigées par les statuts.
- Ces groupes, régulièrement constitués et en plein fonction-tionnement, sont pour la plupart nombreux. Quelques-uns seulement comptent moins de quarante membres ; beaucoup dépassent le chiffre de cent membres. De sorte qu’existant depuis quelques mois à peine, la Fédération de 1889 à recueilli déjà plusieurs milliers d’adhésions, mention devant être faite des citoyens qui n’appartenant à aucun groupe,nous apportent individuellement leur précieux concours.
- En résumé, citoyens, et pour montrer les choses sous leur aspect le plus facilement saisissable, la Fédération de 1889, possède aujourd’hui des ramifications dans les départements
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- suivants : Ain, Allier, Aube, Aude, Bouches-du-Rhône, Cher, Côte-d’Or, Drôme, Gard, Haute-Garonne, Haute- j Marne,gHérault, Indre-et-Loire, Loiret,Manche, Meurthe-et- | Moselle, Nièvre, Nord, Rhône, Saône-et-Loire,Sarthe,Seine, Seine-et-Oise, Somme, Tarn, Var, Vaucluse, Vosges. Au total : vingt-huit départements.
- Ceci doit nous exciter à la persévérance.Ce très simple exposé vous prouve combien est utile, nécessaire l’œuvre que vous avez entreprise.
- La Fédération de 1889, nous le répétons, n’en est encore qu’à ses commencements ; mais, dès à présent, elle est une force avec laquelle il faudra compter, sur laquelle on peut compter. Pour les efforts futurs, une base d’opération, large et solide, existe. Ces efforts, vous les ferez, nous les ferons tous ensemble, travaillant côte à côte, soutenus, encouragés par la certitude où nous avons le droit de parvenir à un but grandiose, digne de nos ambitions. Les circonstances ne sont plus graves, mais elles sont encore difficile. Dans les événements que nous réserve l’avenir, la Fédération de 1889 peut être appelée à jouer un grand rôle. Que cette pensée nous guide ! Il importe de ne pas laisser se ralentir l’élan qui a été donné, de ne pas laisser se rouiller dans l’inaction l’outil de propagande que vous avez forgé, et qui, le cas échéant, deviendrait, aux mains des défenseurs de la République, une arme.
- Paris, ce 3 décembre 1887.
- Le secrétaire général.
- Lucien-Victor Meunier.
- L’élection des délégués sénatoriaux.—
- On sait qu’on a élu, avant-hier dimanche, les délégués des conseils municipaux dans les départements soumis, le 5 janvier prochain, au renouvellement sénatorial. Voici à ce sujet, quelques détails statistiques intéressants :
- Les départements intéressés sont au nombre de 31, dont 30 ont à renouveler les sénateurs dont le mandat arrive à expiration, et 1, celui des Hautes-Alpes, a à élire un sénateur en remplacement d’un autre décédé,
- Les 30 départements de la série sortante sont les suivants : Haute-Garonne, Gers, Gironde, Hérault, Ille-et-Vilaine, Indre, Indre-et-Loire, Isère, Jura, Landes, Loir-et-Cher, Loire, Loire (Haute-), Loire-Inférieure, Loiret, Lot, Lot-et-Garonne, Lozère, Maine-et-Loire, Manche, Marne, Mane, (Haute-), Mayenne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Morbihan, Nièvre, Nord, Oise et Constantine, plus la colonie de la Martinique.
- Le nombre de sénateurs à élire par ces 31 départements est de 82. Les membres sortants comprennent 64 républicains et 12 réactionnaires.
- Les délégués sénatoriaux élus hier dans ces 31 départements sont au nombre de 25,490.
- Le nombre des communes qui ont nommé ces délégués est de 12,423.
- On sait que depuis la mise en vigueur de la loi du 9 décembre 1884 le nombre des délégués sénatoriaux est proportionnel, dans une certaine mesure, au nombre des conseillers ; municipaux. I
- Les conseillers municipaux composés de 10 membres élisent 1 délégué.
- Ceux composés de 12 membres, 2 délégués
- — 16 3
- 21 6
- 23 9
- — 27 12
- — 30 15
- — 32 18
- — 34 21
- — 36 24
- Douze villes ont nommé dimanche 24 délégués ; ce sont : Toulouse, Bordeaux, Rennes, Saint-Étienne, Nantes, Orléans, Angers, Reims, Nancy, Lille et Roubaix.
- Quatre villes ont nommé 18 délégués; ce sont: Montpellier, Tours, Grenoble et Tourcoing.
- Deux villes ont nommé 18 délégués ; ce sont : Béziers et Lorient.
- Cinq villes ont nommé 15 délégués ; ce sont: Cette, Cherbourg, Laval, Douai et Dunkerque.
- Les autres communes se répartissent ainsi, d’après le nombre des délégués sénatoriaux qu’elles ont élus hier :
- 59 communes ont élu 12 délégués.
- 316 — 9 —
- 341 — 6 —
- 1.059 — 3 —
- 5.039 — 2 —
- 5.585 — 1 —
- ANGLETERRE
- Tué par la police.— Ceci est un épilogue de la suppression du Trafalgar Square.
- Sous ce titre, en effet, la PaII Mail Gazette annonce la mort de Hynnel, des suites descoups qu’il a reçus de plusieurs policemen, à Trafalgar-Square.
- « La cause populaire a maintenant la consécration dumar-tyre ! » dit le journal radical anglais.
- La Réforme de la loi sur les Syndicats
- Nous sommes heureux de constater que les Syndicats ouvriers se préoccupent de plus en plus de la réforme nécessaire de la loi qui régit actuellement les syndicats ouvriers.
- Dans notre dernier numéro, nous avons reproduit une adresse d’ouvriers lyonnais discutant avec beaucoup de sagacité les imperfections de la législation actuelle.
- Le Moniteur des syndicats nous donne, et nous reproduisons d’après lui les deux consultations suivantes émanant de Chambres ouvrières.
- En réponse, en effet, au questionnaire adressé aux syndicats par le ministère dn commerce et de l’industrie et relatif à la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels, la Chambre syndicale des ouvriers en bâtiment de Reims a présenté les observations suivantes que ce syndicat nous prie de faire connaître à nos lecteurs :
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- La loi sur les syndicats professionnels doit être juste et équitable pour tous, patrons et ouvriers, mais elle doit être aussi sévère que le comporte son importance, en ce qui concerne le respect qui lui est dû.
- Les ouvriers qui concourent à la richesse du pays par leur travail, leur esprit d’ordre, ne doivent pas être en état d’infériorité avec ceux qui versent leur sang pour la défense du pays.
- Par conséquent,toutes les lois qui touchent à l’organisation ouvrière doivent être, sans réserve, protectrices de leurs intérêts. S’il en était autrement, et qu’elles permissent hux patrons de s’arroger des droits qu’ils n’ont pas, elles ne feraient qu’engendrer des conflits entre eux et leurs ouvriers. C’est pourquoi nous sommes partisans de voir introduire dans la loi des articles nouveaux pour obliger les deux parties intéressées au respect de la loi.Nous approuverons donc l’amendement de M. Bovier-Lapierre sur la loi des syndicats professionnels, en attendant mieux encore.
- Le syndicat des ouvriers en bâtiment de la ville de Reims a créé une caisse de prévoyance et de réserve, et, sur l’initiative de l’un de ses membres dévoués,le citoyen Lepage, a institué des cours professionnels de l’industrie du bâtiment, qui sont très fréquentés et donnent d’excellents résultats. Le succès s’affirme tous les ans de plus en plus et démontre la nécessité de créer à Reims une école d’arts industriels, qui, d’ailleurs, est à l’état de projet, mais dont l’exécution est tous les ans reculée.Les cours de l’école professionnelle dont nous venons de parler ont été institués par la chambre patronale, de concert avec le syndicat ouvrier et sur la proposition de ce dernier.
- D’autre part, l’Union des chambres syndicales ouvrières de Bordeaux et du Sud-Ouest a, de son côté et pour le même objet, envoyé la lettre suivante à M. le ministre de commerce :
- Monsieur le ministre,
- Les Chambres syndicales ouvrières de Bordeaux qui ont reçu votre circulaire de ce mois, relatives aux modifications à apporter à la loi des syndicats professionnels, ont donné pour mission à l’Union des Chambres syndicales de Bordeaux et du Sud-Ouest, dont elles font partie, de vous signaler les imperfections qu’elles croient avoir constatées, ainsi que les lacunes quelles désirent voir réparer.
- Tout d’abord, Monsieur le Ministre, l’Union vous présente cette observation, dont le caractère est important, c’est qu’il est nécessaire de prescrire à votre administration de faire le moins possible invasion dans le domaine syndical, car ainsi on évitera de fournir aux adversaires de la loi presque un argument, dont l’influence est d’autant plus grande, que nous sommes au lendemain de cette ingérence administrative tra-cassière qui a prévalu pendant si longtemps dans les sphères gouvernementales ; que. des. renseignements de statistique
- soient demandés aux Syndicats professionnels ; mais encore sous une forme absolument facultative. Cette limite, en aucun cas, ne doit pas être dépassée.
- Notre groupe croit ensuite devoir insister pour que des mesures soient prises, faisant respecter l’application de la loi des syndicats professionnels, étant donné les nombreux exemples d’intolérance dont certains industriels du Nord, notamment, se sont rendus coupables, en mettant les ouvriers en demeure de choisir entre l’atelier et la Chambre syndicale ; aussi le projet Bovier-Lapierre a-t-il son approbation.
- Une seconde lacune est à signaler dans la loi. La justice civile est saisie de tous les faits délictueux qui ont le vol pour cause ; d’où vient donc qu’un Syndicat, en présence d’un trésorier ou d’un des membres infidèles qui s’empare des fonds qui lui sont confiés, ne puisse sur une simple plainte,et preuves fournies, placer le coupable entre les mains de la justice sans avoir à supporter toutes les charges de la poursuite ? Or, le refus d’accepter cette juste interprétation sur ce fait, a été opposé par plusieurs procureurs de la République ; alors il arrivp qu’à défaut de ressources de la part du Syndicat, la faute du coupable reste impunie, et c’est presque ainsi un encouragement au mal.
- Une clause doit, en conséquence, armer le Syndicat ainsi que les Unions contre ce prévenu. Une autre anomalie existe dans la loi, et en même temps une équivoque qui doit être dissipée. Par les mots « ester en justice » on doit croire que les Syndicats peuvent se présenter devant toutes les juridictions. Eh bien ! on a vu devant les tribunaux la défense de leurs intérêts, quand un Conseil de Prud’hommes ^celui de Bordeaux), ne tenant compte que de la juridiction qui régit les Conseils de Prud’hommes, et écartant les effets de la loi syndicale, a refusé à un Syndicat des ouvriers menuisiers de présenter la défense d’un de ses membres. Si la loi des Prud’ hommes limite le droit de l’ouvrier et du patron à se faire remplacer par un collègue, la loi syndicale du 21 mars par les mots « ester en justice » , étend ce droit aux Syndicats. Là encore,une disposition nouvelle doit dissiper toute équivoque, donnant aux mots ester en justice l’interprétation qu’ils doivent avoir.
- L’Union demande que le paragraphe 5 de l’article 6 reçoive toute l’extension qui lui a été reconnue par le législateur, qui a certainement voulu que les offres et demandes de travail puissent être exclusivement accueillis par les Chambres syndicales de chaque profession, ce qui doit entraîner la dispari -tion de ces agences de placement, qui sont une source d’abus de toute nature, et dont l’ouvrier titulaire a à supporter tous les mauvais effets.
- Enfin,dans un but de conciliation,il serait utile,pour régler les conflits promptement et éviter qu’ils s’aggravent, de créer un tribunal arbitral composé mi-partie d’ouvriers et de patrons appartenant à la même .Chambre syndicale.
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- Le juge de paix ou un personnage indépendant en serait le président ; les décisions du tribunal seraient souveraines.
- Comptant, Monsieur le Ministre, sur votre empressement à introduire ces diverses modifications dans la loi du 21 mars, TUnion vous présente ses respectueux sentiments.
- Le bureau :
- Le président, Larran ; le vice-président, Comme ; le secrétaire, G. Barthélémy ; le trésorier, Castets ; le trésorier adjoint, Bordes, le secrétaire-adjoint, Ch. Montauban.
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- La crise agricole devant la commission du budget
- II
- L’application de l’acte Torrens, si le gouvernement ouvre à la propriété foncière la porte de cette législation nouvelle, ne mettra aucunement fin à la crise agricole qui se greffe, dans la période de difficultés que nous traversons, sur la crise industrielle. Elle ne remédiera en rien à la situation des fermiers qu’écrase le prix de location des terres par rapport aux cultivateurs américains ou indous; elle ne raffermira pas davantage le propriétaire, petit ou moyen qui, exploitant lui-même, à grand peine, balance dans une année ses recettes et ses dépenses; enfin elle n’accroîtra pas les salaires des travailleurs agricoles. Même quant à ces derniers, les résultats en seront désastreux, car, ainsi que nous allons le faire voir, si le but visé par les économistes en cette circonstance était atteint, le nouvel ordre de choses créerait au contraire une situation lamentable pour l’ouvrier des champs.
- *
- * * .
- L’argumentation de ceux qui voient la solution de la crise agricole dans la mobilisation de la propriété foncière est doublement vicieuse et contradictoire.
- D’une part, en effet, ils nient l’état précaire et douloureux de l’agriculture européenne en prétendant que la concurrence des produits de l’Inde et de l’Amérique est sur le point de cesser ; que le prix des terres dans ces deux pays tend à augmenter, en Amérique surtout, où l’emblavement des terrains céréaliers reste stationnaire. — De l’autre, ils reconnaissent que le cultivateur européen, spécialement le cultivateur français doit entrer dans l’ère de l’exploitation scientifique, de la production industrielle substituée aux modes empiriques presque primitifs en usage jusqu’à ce jour. N’est-il pas évident que si, comme l’affirment les docteurs Tant-mieux de l’économie politique, la crise était d’une nature essentiellement temporaire, due à des causes purement accidentelles qui seraient sur le point de disparaître, il n’y aurait pas à transformer la production agricole ? On devrait simplement, en se résignant au
- malaise inévitable d’un état de chose douloureux mais passager, attendre que ce que les économistes ont appelé pendant la discussion sur les surtaxes la « folie américaine du blé » soit passé, le renchérissement des produits ne pouvant manquer de s’effectuer une fois les prix des marchés de Chicago et de Calcutta relevés à notre plus grande satisfaction.
- Il n’en est malheureusement pas ainsi. Les chemins de fer se multiplient dans l’Inde pour amener les blés à Calcutta, et en admettant une hausse sur le prix des terres et même de la main-d’œuvre, cette hausse sera largement compensée par l’abaissement du prix des transport dans l’intérieur des terres, jusqu’ici d’une élévation considérable. En Amérique, il en est de même et le ralentissement dans la progression de l’emblavement par suite de mécomptes nombreux éprouvés il y a deux ans par les cultivateurs américains, est due surtout à la spéculation, qui a fait subir des pertes considérables aux cultivateurs des États-Unis. Mais c’est là un accident, une crise passagère contre laquelle réagissent vigoureusement les pro* ducteurs de blé, déjà fortement constitués,en syndicats pour prévenir les brusques sautes de la Bourse.
- Au reste, et c’est là la contradition des économistes signalée, ceux-ci reconnaissent implicitement le caractère inéluctable de la transformation agricole en voie d’accomplissement, puisque la mobilisation de la propriété, ou l’application de l’acte Torrens, ce qui revient au même, a pour but de hâter cette transformation.
- Voyons donc ce qu’elle sera :
- *
- * *
- Pour soutenir la concurrence agricole de l’extérieur, le cultivateur doit tout à la fois augmenter le rendement actuel de ses terres et diminuer le coût de sa production. L’un emporte l’autre. — S’il augmentait, en effet, son rendement sans diminuer le coût de sa production, il y aurait double désavantage pour lui: d’abord, parce que, toutes choses égales, ses produits peu rémunérateurs lui imposeraient le même coût qu’aujourd’hui ; — ensuite, parce que ce prix de vente actuel, si peu rémunérateur qu’il soit, il devrait s’attendre à le voir baisser encore, par suite de l’accroissement des quantités de produits qu’il jetterait sur le marché. Donc, sous peine de voir sa situation s’aggraver, il doit diminuer son coût de production.
- Or, comment peut s’effectuer cette diminution ? De deux façons : par le perfectionnement de l’outillage ou l’abaissement des salaires — en d’autres termes, par une diminution de la main-d’œuvre employée jusqu’ici.
- Le perfectionnement de l’outillage, en permettant d’augmenter le rendement, équivaut à une diminution générale des salaires ; parce que, la somme moyenne de travail employée aujourd’hui par les procédés actuels, diminuant, la eoncur-I rence des travailleurs déterminera fatalement une baisse dans * le prix du travail. Et cette baisse sera considérable, car,
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- comme nous le faisons remarquer plus haut, les perfectionnements agricoles auront pour résultat direct d’accroître la quantité des produits disponible, par conséquent de baisser le prix de vente et la rémunération du nouveau mode de production ne pourra consister que dans un abaissement plus considérables, encore, des frais de fabrication.
- De quelque côté que l’oa se tourne, il n’y a pas d’autre effet à attendre de la transformation nécessaire à accomplir dans le système de production agricole contemporaine. Cet effet sera de provoquer une crise de travail intense, un abaissement général des salaires par suite de la diminution de la main d’œuvre. A son tour, cette crise se repercutera sur les autres branches de production déjà encombrées, dans lesquelles les nouveaux systèmes refouleront une masse d'ouvriers des champs sans travail.
- Et qu’on ne vienne pas nous dire que nos prévisions sont pessimistes ; que nous exagérons les conséquences douloureuses possibles d’une révolution agricole inéluctable. Nous n’exagérons pas. L’Angleterre qui a transformé sa production agricole durant la première partie du siècle, est là qui nous montre ce que nous pouvons attendre d’une modification générale apportée dans un système de production employant les deux tiers de la main d’œuvre d’un pays. Les grandes commotions qui ont ébranlé l’Angleterre au commencement du siècle, qui précipitèrent le terrible mouvement chartiste contre lequel l’aristocratie britannique se défendit pas le fer et le feu, fut dû autant à la transformation agricole qui se produisit alors qu’aux crises industrielles.
- En vain dira-t-on qu’il n’y a pas de comparaison à établir entre la production agricole anglaise et la production agricole française, parce qu’en France, la propriété est plus morcelée. L’objection n’est pas un seul instant recevable.
- Comment, en effet, se produira la transformation agricole par rapport à une catégorie spéciale de petits propriétaires ?
- C’est ce que nous allons voir.
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- Les défenseurs de l’Acte Torrens insistent particulièrement sur ce fait : que cette nouvelle législation ayant pour objet d’arracher la propriété foncière aux impedimenta de toute sorte qui entravent sa transmission, dés que celle-ci sera débarrassée des obstacles multipliés opposés par le législateur de 1807 à sa viabilité, les capitaux se porteront aussitôt sur la terre qu’ils délaissent aujourd’hui.
- Nous ne nions pas que la spéculation sur les terres sera dès lors rendue plus facile. Il en résultera pour les propriétaires la faculté d’emprunter commercialement, de tenter grâce aux emprunts qu’il pourra effectuer avec moins de formalités qu’aujourd’hui, la fortune par des exploitations mieux comprises.. Mais il y a deux sortes de propriété : la grande et la petite. La grande seule, par un emploi judicieux
- de capitaux pourra transformer ses systèmes arriérés de culture. Mais la petite ?
- Sur la petite propriété, les modifications de l’outillage sont bornes par I’exiguité du champ à cultiver. Lès frais de production sont aggravés par la perte de temps • Consacrée à la mise en train d’une machine, perte insignifiante, quand celte machine doit être mise en œuvre sur un espace de terrain très-étendu ; perte grande, quand elle pèse sur les résultats obtenus dans un petit carré de terrain. La petite propriété n’a donc rien à attendre d’une plus ou moins grande facilité d’emprunter que lui procurera l’acte Torrens. Ou plutôt, elle ne peut en attendre que du mal : le petit propriétaire, miné de nos jours par l’usure, rongé par l’hypothèque est cependant protégé, à raison, précisément, des formalités multiples pour contracter un emprunt. Il fait son possible pour éviter l’hypothèque et une fois endetté, ces formalités constituent pour lui une sorte de sauvegarde contre son créancier. Dans l’état de choses actuel, enchaîné à la routine, suant et’peinant sur quelques hectares de terre disséminés qu’il arrose de sa sueur quotidienne, le paysan propriétaire vit cependant encore mieux que le petit industriel de la ville, acculé tous les jours à la faillite. Les temps sont durs : le petit propriétaire y fait face par une longue accumulation de patience et une prudence excessive. C’est une vie végétative sans doute, mais uniforme, tirant de son uniformité même le secret final de son calme relatif.
- Vienne une législation qui permette à chacun, sans autre formalité, d’échanger tout ou partie de la propriété foncière contre quelques morceaux de papiers divisibles à l’infini, et l’on comptera les ruines par milliers. Déjà acculé à l’expropriation par la concurrence qui menace de l’étreindre dans ses serres impitoyables, le petit propriétaire sera alors la proie marquée d’avance des faiseurs. Et sa ruine, en le précipitant dans la classe des travailleurs non-propriétaires, encombrera d’autant celle-ci déjà surchargée. Ah ! l’agriculture, dit-on, manque de bras. On verra alors se produire une révolution économique formidable !
- Veut-on des exemples? Le duché de Salzbourg, à la suite de la création une banque de prêts — et l’acte Torrens ne serait pas autre chose que la transformation de toutes les sociétés financières actuelles en banques de prêts à l’agriculture, ses partisans le disent eux-mêmes — le duché de Salzbourg, dis-je, à la suite d’une législation spéciale se rapprochant de très prés de celle qu’on veut établir en France, vit son agriculture transformée, il y a quelques années. Mais quand on voulut s’enquérir dans quelles conditions la transformation s’était opérée, on constata que les petits et les moyens propriétaires avaient disparu, ruinés par les Compagnies financières salvatrices. La propriété foncière aisée avait été fort éprouvée elle-même,..
- Voilà ce que déchaînera l’application de l’acte Torrans en France, Un remède cent fois pire que le mal.
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- Mais on est en droit de se demander si les économistes qui préconisent celte solution, se font illusion sur les résultats quelle peut entraîner pour la masse agricole ? Nous en doutons, car voici ce que nous lisons dans un livre récemment paru d’un économiste fonctionnaire, M. Foville, chef de statistique au ministère des finances : La France économique, année 1887: « La Tunisie, dit cet honorable écrivain,comprend des terres très fertiles et, le système Torrens aidant, les Européens ne tarderont pas à en posséder une partie notable. » Que signifie cette affirmation, sinon qu’avec l’aide du système Torrens, les habitants d’un pays peuvent être dépouillés de leurs propriétés par les faiseurs des Compagnies financières? Depuis que M. Foville a écrit son livre, c’est-à-dire depuis huit mois, le système Torrens, appliqué en Tunisie par M. Gambon, sur les indications officieuses de M. Yves Guyot, a donné raison à notre auteur. Les cultivateurs tunisiens voient progressivement diminuer l’étendue de leurs possessions au profit des Compagnies financières.
- C’est là le résultat infaillible auquel il aboutira en France.
- Résumons-nous :
- La solution propagée par M. Yves Guyot à la Commission du budget influera très certainement sur le renouvellement de l’outillage agricole. Mais ce renouvellement devant avoir pour conséquence de diminuer la quantité de main-d’œuvre nécessaire aujourd’hui à la production, du même coup engendrera une lamentable baisse de salaires et la mise à pied de milliers de travailleurs privés d’ouvrage.
- Ensuite, elle précipitera la petite et la moyenne propriété dans une concurrence désastreuse fatale, la grande seule permettant d’appliquer fructueusement les procédés scientifiques et de division du travail qui lui assureront la prépondérance.
- Et pour remédier à cette série de calamités s’ajoutant à celles que nous subissons déjà, quelles mesures ultérieures propose-t-on ? Les économistes sont muets à cet égard.
- Il y a là une inconscience profonde des devoirs les plus éle vés qui incombent à nos législateurs. La crise agricole, comme la crise financière et-industrielle,n’est qu’un côté du problème économique et social que le xixe siècle est appelé à résoudre. Ce problème, il appartient aux penseurs de le voir de haut et dans son ensemble ; à nos législateurs il appartient ensuite de s’inspirer des solutions larges qui auront été trouvées.
- Déjà depuis longtemps, le Devoir a mis en avant une solution générale dont l’adoption serait le meilleur point de départ pour l’ensemble des réformes urgentes que nécessite notre organisation sociale violemment troublée.Elle s’applique autant à la solution de la crise agricole qu’à toute autre.L’Hérédité de l’État, en effet, en supprimant les impôts onéreux qui pèsent sur la consommation et l’échange, dégrèverait les produits agricoles des lourdes chargea qui pèsent sur eux
- sous toutes les formes et permettrait de défier toute concurrence extérieure. En faisant rentrer au domaine social, à la mort des personnes, les propriétés foncières, elle permettrait à l’état d'imprimer à la culture une direction scientifique irrésistible. Elle mettrait à l’abri ceux que menace, dans un avenir peu éloigné, le déchaînement de la concurrence industrielle agricole. Au lieu de susciter de nouveaux désordres économiques venant s’ajouter aux perturbations si graves dont nous sommes affligés, l’Hérédité nationale, au contraire, préviendrait les uns et ferait disparaître les autres.
- Toutes les autres mesures sont des panacées trompeuses, pires que le mal même qu’on veut guérit. Pourquoi, à la Commission du budget, l’hérédité nationale n’a-t-elle pas été préconisée par ceux qui ont signé le projet Barodet ?
- 11 y a là une indifférence inexplicable dont nous sommes profondément attristé. L’heure des réformes a sonné depuis longtemps. Il faut que les législateurs se rendent à son appel, sous peine d’entendre sonner, à force d’ajournements, le tocsin de la Révolution. Il y a longtemps que nous l’avons dit ; nous ne cessons de le répéter ; nous le répétons encore, parce que nous voudrions que ces paroles réveillassent enfin l’apathie et la paresse sociales des dirigeants : Il n’y a pas pire politique révolutionnaire que celle qui éloigne sans cesse les réformes. Réforme ou révolution, tels sont les deux termes du dilemme que nous pose la logique des événements. Nous supplions les pouvoirs publics de choisir le premier et de ne pas nous acculer au second.
- L’Europe vaincue par l’Amérique.
- Sous ce titre, M. Francis Laur publie dans la France un article des plus intéressants que nous croyons devoir placer sous les yeux des lecteurs du Devoir. Nous devons faire quelques réserves touchant les appréciations de la fin. Mais tel quel, il pose très bien une question à l’ordre du jour européen, savoir: la réduction graduelle de la consommation et des salaires en Europe.
- L’Europe, dit-il, a 117 miilards de dettes.
- L’Amérique ne doit plus rien.
- Ces deux faits sont peut-être plus gros de conséquences pour notre avenir que les hypothèses de guerre à main armée. C’est la guerre économique dès aujourd’hui déclarée, et pour des siècles, sans trêve ni merci.
- Déclarée au pauvre européen écrasé d’impôts, par le riche Yankee.— Quelle inégalité 1
- Comment se fait-il donc cependant que l’Amérique subisse une crise économique aussi intense en ce moment ?
- C’est qu’heureusement pour nous il y a là-bas une question sociale.
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- Les prix de toutes choses nécessaires à la vie ont baissé et t les salaires ont monté.
- Voilà le fait brutal.
- Expliquons-nous.
- Pour prouver si un ouvrier a une bonne ou mauvaise journée, il ne faut pas se préoccuper seulement de savoir ce qu’il reçoit par jour, mais plutôt connaître la quantité de nourriture,de chauffage, de vêtement qu’il peut se procurer avec le salaire d’un jour ou d’une année.— Pour juger si les ouvriers ont gagné ou perdu à tel ou tel changement de régime, il faut donc savoir ce que valait antérieurement, en articles de première nécessité, le prix d’une journée de travail.
- Eh bien, en Amérique, les salaires ont monté et le prix de toutes choses est descendu. On pourrait donc acheter une plus grande quantité d’objets de première nécessité, même si le salaire était resté le même qu1 autrefois — et il a augmenté.— La situation sociale est donc éminemment favorable.
- En effet comparons 1860 et 1886, au point de vue des dépenses quotidiennes d’un ouvrier, (le logemeut est trop variable et n’a pas été évalué par les statistiques officielles )
- 1860 1886
- cent. cent. 38,38 - 22,00 10,44— 3,60 6,34 - 5,04 2,60 - 1,60 4,84 — 2,50
- 62,00 34,74
- On le voit: depuis 1865, le prix des denrées a diminué presque de moitié.
- Voyons le salaire.
- Pour les ouvriers d’élite, il était en 1860 de 2 dollars 45, environ 12 fr. 50. Il est de 4 dollars 14 aujourd’hui. Il a presque doublé. Aussi ces ouvriers sont-ils regardés comme privilégiés dans le monde entier. Gela explique aussi l’émigration si facile de nos meilleurs contremaîtres. (C’est line tactique américaine du reste. )
- Les ouvriers très ordinaires, sans spécialité, sont bien moins favorisés, mais ils gagnaient 1 dollar 01 en 1860 et gagnent 1 dollar 40 aujourd’hui en moyenne, soit 7 francs par jour.
- C’est l’état social actuel de l’Amérique. Cette situation tient à ce que la classe ouvrière a su revendiquer ses droits d’une façon intelligente et pratique. Elle a réclamé une part plus grande du bien-être, dont dispose la société telle qu’elle est constituée en Amérique et on a pu le lui donner.
- Si nous luttons encore industriellement avec ce pays si favorisé, il faut bien le dire, c’est qu’en Europe la main-d’œuvre est avilie en comparaison de l’Amérique. Il s*est même produit chez nous, chose lamentable, un mouvement inverse à celui du Nouveau-Monde. Je suis sûr que la quantité de nour-
- riture, de vêtement et de chaussure que peut acheter un ouvrier français avec son salaire quotidien aujourd’hui est moindre qu’il y a quinze ans, car la journée est restée à peu près la même et le prix des articles de première nécessité a considérablement augmenté.
- L’Amérique, qui n’a pas de dette, vaincrait donc l’Europe quand elle le voudrait si l’ouvrier américain était moins exigent. Souhaitons pour lui alors—et pour nous—qu’il le soit toujours davantage.
- Mais n’est-il pas navrant de constater qne la seule chose qui maintienne notre commerce, qui permette la lutte, c’est la misère de nos classes laborieuses, c’est la faim des uns qui nourrit les autres ?
- Ah ! il y a là une iniquité sociale en même temps qu’une fatalité économique !
- Aveugles ceux qui ne voient pas que le seul moyen de faire remonter les salaires est de ne pas avoir cette dette écrasante sur les épaules.
- Exposition universelle de 1889.
- Sous ce titre les journaux de l’Aisne publient l’avis suivant :
- Le Préfet de l’Aisne a l’honneur d’informer le public qu’en vertu d’un arrêté de Monsieur le Ministre du Commerce et de l’Industrie, en date du 9 Juin 1887, il a été créé à l’Exposition Universelle de 1889 une Exposition d’Économie sociale comprenant les quinze sections ci-après :
- Section 1 — Rémunération du travail.
- « H — Participation aux bénéfices. Associations coopératives de production.
- « III — Syndicats professionnels.
- « IV — Apprentissage.
- « V — Sociétés de secours mutuels.
- « VI — Caisses de retraites et rentes viagères.
- « VU — Assurances contre les accidents et sur la vie.
- « VIII — Epargne.
- « IX — Associations coopératives de crédits.
- « XI — Habitations ouvrières.
- « XIII — Hygiène sociale.
- « XIV — Institutions créées par les patrons en faveur de leur personnel.
- « XV — Grande et petite industrie. Grande et petite culture.
- Il invite MM. les Industriels, Présidents de syndicats, Présidents des comités de direction des Sociétés coopératives de tonte nature : Médecins, Architectes etc, qui désireront prendre part à cette exposition, de s’adresser, pour être mis en possession des renseignements utiles, à MM. les Présidents des bureaux des Sous-Comités d’arrondissement :
- MM. Bonnot à Laon Sous-Comité de Laon.
- Hugues (Émile) à St Quentin d° St Quentin Godin à Guise d° Vervins
- Labarre à Soissons d° Soissons
- Charbonniez à Fère-en-Tardenois d° ChauThierry
- A Laon, le 3 Décembre 1887 Le Préfet de l’Aisne Proudhon.
- * • - -------———. ^----------------_____—-
- Subtances alimentaires . . . .
- Matières premières pour vêtements . Vêtement terminé, étoffe et façon .
- Chaussure ..........................
- Combustible ........................
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- L’ESPRIT ANGLAIS
- Cocher patient.— Voici une curieuse histoire que raconte un journal anglais, et dont il garantit l’authenticité :
- L’automne dernier, sir Draggs, pour rejoindre son yacht, qui l’attendait dans le port de Brighton, avait pris une voiture de place.
- — Attendez-moi là! dit-il au cocher.
- Et il s’embarqua.
- C’était une promenade d’essai ; mais le yacht se comportait si bien que sir Draggs se décida, séance tenante, à faire le tour du monde.
- Pendant ce temps, que faisait le cocher sur la plage de Brighton ?
- Il attendait.
- Le lendemain et les jours suivants, il ne bougea pas davantage.
- Seulement il demanda et obtint l’autorisation de construire une espèce de hangar, où il s’abrita, lui et son cheval.
- L’année s’écoula.
- Le cocher vivait là, fumant sa pipe sur le pas de sa porte, et tenant son fouet.
- Quant au cheval, toujours attelé, il engraissait à vue d’œil.
- Un matin, la vigie du port signala l’arrivée du yacht de sir William Draggs, qui après avoir fait le tour du monde, rentrait en Angleterre.
- La première personne qu’il aperçut en débarquant fut son cocher.
- Il ne manifesta, à sa vue aucune surprise.
- — AU right ! dit-il ; combien vous dois-je ?
- L’autre présenta sa note, soigneusement libellée : elle s’élevait à une quinzaine de mille francs.
- Sans sourciller, sir William Draggs tira un carnet de chèques, en remplit une feuille pour la somme réclamée, et le tendit au cocher.
- — Maintenant, dit-il, menez-moi à l’hôtel.
- Il monta dans la voiture, et quand il arriva à destination, il s’apprêtait à s’éloigner.
- Le cocher l'arrêta.
- — Et ma course ?
- — C’est juste !
- Et il lui donna deux schellings.
- Un certain M. Jour épousa, dernièrement, une demoiselle Semaine. Un de leurs amis, après des efforts inouïs, a réussi à composer le poème qui suit:
- Un jour gagné,
- Une semaine perdue.
- Mais, ne nous plaignons pas.
- Car, bientôt, nous aurons de petits Jours,
- Assez pour faire une Semaine.
- Une mauvaise Note pour le professeur.
- Georges (13 ans) et Mary (II ans) ont une discussion au sujet du genre du mot cœur. Ne pouvant pas s’accorder, ils demandent à leur père :
- — Voyons, père, doit-on dire le cœur ou la cœur?
- — Mes enfants, répond le père gravement, je suis étonné qu’aprés avoir pris des leçons de français pendant si longtemps, vous puissiez me poser une semblable question. Ce n’est ni le cœur ni la ; c’est liqueur, que vous devez dire.
- Devant le tribunal de police.
- Le juge au prévenu.— Votre déclaration est absolument contraire à celle du précédent témoin.
- Le prévenu.— Ce n’est pas étonnant, c’est un plus grand menteur que moi.
- — Papa, demandait le jeune William Kirckpatrick, qu’est-ce que c’est que les parasites ?
- — Comment tu ne sais pas que les parasites sont les habitants de Paris, toi, qui est dans la classe des grands ?
- Jones.— J’ai vu, hier soir, un prestidigitateur qui pouvait tirer deux différentes sortes de liqueurs de la même bouteille.
- Brown.— Oh! mais ce n’est rien, moi, je connais un épicier près de chez moi qui peut faire sortir trois sortes de thés de la même boîte.
- Devamt le tribunal de Police.
- Le policeman X., n° 17,822.— Mon attention, votre honneur, a été soudainement attirée par le chien avant que je l’eusse vu.
- — Comment ?
- — Par le chien, votre honneur.
- — Par le chien ?
- — Oui, votre honneur, il m’avait emporté un morceau du mollet.
- Aux Examens d’Ecole primaire.
- — Qu’est-ce que c’est qu’un corps transparent? demande l’inspecteur au jeune Smith.
- — C’est un corps à travers duquel on peut voir.
- — Bien, donnez-moi un exemple.
- — Une vitre, monsieur.
- — Bien ! et vous, Jones, donnez-moi un autre exemple.
- — Un trou de serrure, monsieur.
- Chez un libraire de Campagne.
- Le libraire, à un paysan qui vient d’acheter un dictionnaire
- — Si vous cherchez le mot couteau, il faut chercher au C, et non pas au K.
- — Ah bien ! elle est bonne celle-là, comment est-ce que je puis le savoir? Ce n’est pas la peine d’acheter un dictionnaire s’il n’y a pas de table des matières.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 28 Novembre au 4 Décembre 188 7.
- Décès
- Le 2 Décembre, de Duval Hélène, âgée de six mois. Le Directeur Gérant : GODIN
- Guise. «— lmp. Barê.
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- 11'Année, Tome 11.—N ‘ 484 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 18 Décembre 1887
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- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France Un an ... Six mois. . . Trois mois. .
- 10fr. ï» 6 ».
- 3 »»
- Union postale Un an. . . 11 fr.»» Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petits-Champs Passage des Deux-*Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Rémunération des fonctions électives.— Les chances de la paix européenne.— Aphorismes et préceptes sociaux.— L’incident Austro-Russe.— Dîner de la Paix et de la Liberté.— Allons tous à Paris en 1889.— Bulletin de la paix armée.— Encore le Désarmement.— Le Czar et M. de Bismarck.— Adresse des Amis de la Paix au Rigs-dag. — Pétition invitant le gouvernement français à négocier un traité d’arbitrage permanent entre la République française et les États-Unis d'Amérique.— Association des dames françaises.— L’amitié d’un arabe.— État-civil du Familistère.
- RÉMUNÉRATION
- DES FONCTIONS ÉLECTIVES10
- Cette question touche intimement à l’organisation démocratique de la nation et du gouvernement ; car il ne faut pas seulement avoir le droit d’élire et d’être élu, il faut, lorsque le citoyen est appelé à rendre des services publics, que cette mission ne constitue jamais pour lui une charge onéreuse qu’il ne puisse remplir quel que soit son dévouement.
- Il faut plus, il faut que l’Etat sache rémunérer les fonctions à la valeur des capacités qui doivent les occuper. Il faut donc attacher aux fonctions électives une rémunération qui dédommage les élus du suffrage universel des sacrifices qu’ils font pour remplir leur mandat-.
- (1) Extrait d’un ouvrage inédit de M. Godin. Lire le Devoir des 20 et 27 novembre ; 4 et 11 décembre 1887.
- Un seul des degrés de la représentation nationale, celui des assemblées législatives, a réalisé le progrès démocratique qui donne aux citoyens de toutes conditions accès à ces assemblées, mais il reste encore beaucoup à faire à ce sujet.
- Chose étrange, ce sont les hommes mêmes qui jouissent de cette immunité libérale qui maintiennent la loi de gratuité pour les assemblées des communes et des départements.
- Quelle étrange anomalie : reconnaître la nécessité d’accorder une indemnité aux sénateurs et députés, à raison de leurs fonctions, et trouver cette indemnité contraire aux principes lorsqu’il s’agit des autres assemblées issues du suffrage universel ! Pourquoi la raison est-elle toujours la dernière chose mise au service de la politique et de l’organisation des droits du peuple ?
- Plus que jamais les fonctions dans le gouvernement ont besoin d’être en harmonie avec les principes démocratiques. Il est bien singulier que, sur ce point, l’opinion des masses soit restée aussi arriérée que celle des classes dirigeantes, et que l’idée de la gratuité ait été préconisée de tous côtés, comme nécessaire à la représentation. Les intérêts monarchiques, s’aidant de l’ignorance du peuple sur ses véritables intérêts, expliquent pourtant la chose. Mais rien n’est plus contraire aux vrais principes de la démocratie ; rien n’est plus contraire aux idées républicaines qui supposent les fonctions librement accessibles à tous les citoyens ; rien n’est plus contraire, surtout, à ce principe fondamental d’une bonne organisation qui veut que les fonctions de gouvernement et de
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- direction soient, avant tout, confiées aux hommes j distingue^ par les qualités du cœur et de l’esprit.
- La gratuité des fonctions est entièrement l'opposé de ce système; elle exige avant tout de la fortune chez les élus du peuple. Quels que soient le mérite et l’intelligence d'un homme sans fortune, il doit se tenir à l’écart ; il ne peut se présenter au suffrage de ses concitoyens, faute de ressources suffisantes pour consacrer aux fonctions publiques le temps que celles-ci réclament.
- La gratuité des fonctions rf a sa raison d'être que dans les gouvernements monarchiques, despotiques et aristocratiques, parce que sous ces régimes les fonctions sont un moyen d’entourer le pouvoir de fonctionnaires qui lui soient favorables. L’aristocratie de la fortune ayant seule la possibilité de consacrer son temps aux affaires publiques, elle compte en échange et à titre de dédommagement sur les faveurs du prince et sur les privilèges de classes.
- Rien ne coûte plus cher, en fait de fonctions publiques,que ce qui est gratuit ou mal rémunéré. Car ce système accumule de nombreux inconvénients autour des pouvoirs ; il y amène d’abord, par droit de naissance, des incapacités; en même temps, il en écarte les hommes qui n’ont d’autres ressources que leur intelligence et leurs talents.
- Dans ces conditions, les fonctions gratuites sont un moyen déguisé d’arriver à la curée du pouvoir; c’est le gaspillage de la fortune publique opéré par ceux-là mêmes qui sont chargés de la défendre.
- Malgré les récriminations de l’ignorance et les clameurs de l’aristocratie, la Chambre des députés et le Sénat ont consacré le fait démocratique de l’indemnité.
- Mais pourquoi ce principe conforme à l’équité : tout travail mérite salaire, n'a-t-il été appliqué qu'au Sénat et à la Chambre des députés ? Pourquoi ce qu’on trouve juste et bon pour les grands corps de l’Etat n’est-il pas généralisé ? Pourquoi la même mesure ne s’étend-elle pas aux autres corps élus du suffrage universel, aux Conseils généraux, aux Gonseils d’arrondissements, aux Conseils municipaux T
- Pourquoi maintient-on, pour ces corps élus, la gratuité des fonctions,ce qui rend celles-ci inaccessibles aux citoyens sans fortune ?
- La faute en est un peu à tout le monde, mais surtout aux classes dirigeantes qui, n’écoutant que la passion insatiable des honneurs et des richesses, n’ont jusqu’ici fait usage du pouvoir que pour 1 ^ser aux classes laborieuses à peu près toutes les
- | charges,en se réservant à elles-mêmes les moyens de monopoliser les avantages sociaux et la richesse créée par les travailleurs.
- C’est par cette tendance mal définie, mais consciente, que les classes dirigeantes sont entraînées à rendre les fonctions publiques peu accessibles aux masses travailleuses.
- Au point de vue des idées et des principes démocratiques, rien ne justifie la gratuité des fonctions électives. Elle existe et se maintient parce que l’esprit aristocratique n’est pas encore extirpé de nos mœurs. Mais la raison et la logique condamnent cet état de choses et l’économie sociale en réclame la réforme.
- Après avoir rendu les maires électifs, il faut leur allouer une indemnité. Il faut allouer des jetons de présence aux conseillers municipaux,aux conseillers d’arrondissement, aux conseillers généraux. Il faut enfin que tout service public soit payé en raison de son importance.
- Dès que les qualités personnelles et la capacité seront considérées sérieusement comme devant conduire les citoyens aux pouvoirs publics et au rôle de gouvernants, on comprendra que la première condition pour atteindre ce but est d’assurer aux sujets distingués, l’équivalence au moins des avantages qu’ils pourraient se créer par eux-mêmes à l’aide de leurs talents, au milieu de l’activité féconde de l’industrie et du travail modernes. L'intérêt général de la société réclame que chacun puisse se placer suivant son mérite et sa capacité; la répartition des forces ou des hommes doit se faire avec justice et sagesse, de façon à ce que chacun soit où il a besoin d'être.
- Mais si de telles conditions sont nécessaires dans la société en général, c’est surtout dans les fonctions de l’Etat qu’il importe de voir d’abord cet ordre s’établir. Il ne faut pas moins de mérite, de connaissances et d’aptitudes pour bien conduire les affaires publiques que pour bien gérer les affaires privées.
- Qui pourrait aujourd’hui prétendre faire bien administrer et bien diriger une entreprise particulière gratuitement ? Nui doute que si des fonctionnaires venaient à le faire, le sentiment général serait qu’ils y chercheraient des dédommagements quelconques par des actes frauduleux.
- Il faut éviter qu’il en soit ainsi des fonctions publiques dévolues par le suffrage universel. Les fonctions données par le peuple doivent être rétri-1 buées aussi bien que celles données par le gou-
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- vernement. La République ne sera définitivement j démocratique qu’à cette condition.
- Je sais bien que la puissance des préjugés et de l’habitude est contre moi et qu’on dira : « Mais vous voulez obérer le budget de l’Etat, celui des départements, celui des communes déjà si pauvre souvent.» Je réponds :
- Le gaspillage, l’ignorance et l’insouciance apportées à l’emploi des ressources publiques, pour n’arriver qu’à des résultats insignifiants, coûtent bien plus que ne coûteraient des fonctionnaires raisonnablement rémunérés et qui, eux, administreraient la chose publique d’une façon profitable à tout le monde.
- Des députés payés comme les ministres éviteraient les compétitions ruineuses pour la nation. Des jetons de présence aux séances des conseils départementaux et communaux,des frais de déplacements, quand il y aurait lieu, rendraient toutes les fonctions électives accessibles à tous les citoyens. La République aurait à son service toutes les intelligences et toutes les capacités actuellement eoudamnées à l’inaction et à l’oubli, par le régime oligarchique de la République.
- Dans une véritable démocratie, les fonctions électives doivent être les mieux rétribuées, les plus honorées et dévolues aux grandes capacités, aux réels dévouements, aux vrais mérites.
- Nous entrerons ainsi à pleines voiles dans le régime démocratique qui, seul, travaillera à inaugurer le bonheur et la prospérité réelle de la France..
- Il est une de ces considérations d'une extrême gravité à laquelle je dois m’arrêter. Si la rémunération des fonctions est nécessaire à l'avènement du gouvernement démocratique, c’est à la condition qu’en ceci comme en toute chose on saura procéder avec mesure et sagesse.
- Il faudra savoir faire en sorte que les honoraires dans les fonctions publiques ne puissent être une cause'de convoitises et de rivalités,par leur disproportion entre membres d’un même corps, comme cela se produit aujourd’hui pour les émoluments d’un député comparés à ceux d’un ministre. Il n’est que trop évident que cette situation pousse à la convoitise des fonctions en raison de l’argent qu’on en tire, et que c’est là une source de désordres malheureusement trop ressentis aujourd’hui dans le gouvernement de la France.
- Beaucoup de députés aspirent à un ministère, et ils y aspirent d’autant plus vivement que la différence est plus grande entre la position pécuniaire
- i des ministres et la leur. Ce n’est pas un petit danger pour la bonne marche des affaires publiques que de confier la direction des affaires à des gens qui,parfois, s’en chargent surtout par esprit de convoitise et de cupidité, pour les émoluments qui y sont attachés. N’est-il pas certain que si les ministères ne présentaient pas une aussi notable différence d’avantages entre la position d’un ministre et celle des députés, ceux-ci ne seraient pas si empressés à provoquer les dissolutions de cabinet, et que l’entente entre les coteries pour renverser les Ministres serait moins fréquente.
- C’est, du reste, une anomalie bien singulière dans notre organisation gouvernementale que ce changement brusque de situation d’un député devenant ministre du jour au lendemain. Ce n’est pourtant pas la valeur subite de l’individu qui en est cause, puisque avec le temps les hommes même médiocres, s’ils y mettent la persévérance voulue, finissent par arriver à la fonction, à force d'intrigues et de compromissions.
- C’est là une des plus grandes plaies du gouvernement parlementaire, plaie que je voudràis voir fermer par la constitution du gouvernement mandataire. Celui-ci, réduisant le trop grand nombre des députés aux proportions nécessaires pour constituer un bon gouvernement de l’Etat, les députés et les ministres devraient avoir des situations analogues. La rémunération allouée aux députés devrait être augmentée, et celle allouée aux ministres diminuée, de manière à les ramener à une juste équivalence ; alors, les convoitises disparaîtraient et les ministères ne seraient plus occupés que par des hommes animés du sentiment du devoir à accomplir.
- Aujourd’hui, les députés subissent les traditions des régimes monarchiques ; le Tiers-État était toujours assez payé ; on était plus large pour les nobles, de même qu’on l’est aujourd’hui pour les sénateurs. En vertu de quoi ? Il n’y a aucune proportion, ni raisonnable ni raisonnée, entre les honoraires accordés aux différents membres des pouvoirs publics. Tout est dû au hasard des traditions, à la puissance des habitudes monarchiques, à la cupidité des hommes de gouvernement, lesquels n’hésitent pas à voter de grosses indemnités, espérant en profiter un jour ou l'autre.
- C’est ainsi que des aspirants à la présidence ont, à un moment donné, fait porter la subvention du Président de la République de 600.000 francs à T.200.000 francs, sans que le Président lui-même ait rien demandé !
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- La constitution du gouvernement mandataire fera disparaître ces fâcheuses influences des convoitises, et cette perversion des pouvoirs publics.
- Quelle sera la règle gouvernementale pour pondérer avec justice les rémunérations des fonctions de l’Etat ? Ce ne sera plus la tradition monarchique, mais le cours des capacités. Les fonctions de mandataire du peuple seront certainement, étant bien remplies, les plus utiles de la société ; elles devront donc offrir à leurs titulaires des avantages au moins égaux à ceux que pourraient leur offrir les administrations privées. L’Etat devra attirer vers les fonctions publiques les premiers citoyens sous le rapport de la capacité ; par conséquent, il devra attacher à ces fonctions une rémunération égale à celle que les véritables capacités gouvernementales pourraient trouver en dehors des intérêts d’Etat.
- Mais, dès que la rémunération des mandataires du peuple sera fixée, elle sera la règle pour toutes les fonctions qui pourront être confiées à ces mandataires ; il ne devra y avoir de différence que l’allocation des frais de voyage et de représentation que comporterait telle ou telle mission.
- En procédant ainsi, la convoitise des fonctions ne pourra plus s’exercer; la paix se fera plus facilement entre les ambitions individuelles ; il n’y aura plus lieu à rivalité, sinon dans le désir de bien faire.
- Les comités et la commission présidentielle de la Délégation nationale, toujours au courant des affaires de l’Etat, étudiant mûrement toutes les questions, sans Jes passions et les emportements
- du régime parlementaire, attirant l’attention des ministres sur les retards ou les erreurs d’exécution des décisions prises, se signalant mutuellement les résolutions devenues nécessaires à prendre, la commission présidentielle veillant à la direction générale, toutes les affaires s'étudiant et s’expédiant avec ponctualité, ordre et mesure, l’élaboration des lois ne restant jamais en souffrance chacune d’elles suivant son cours régulier jusqu’au jour de sa promulgation, tout cela par le travail, les soins et la direction des hommes les plus intelligents et les plus animés du désir du bien du peuple : telles seraient les conséquences du gouvernement mandataire, du gouvernement institué dans les conditions que j’indique. Gela ne vaudrait-il pas infiniment mieux que les rivalités, les compétitions, l’agitation stérile ou dissolvante de nos assemblées parlementaires.
- Pour atteindre un tel but, pour obtenir de tels résultats, c’est à la souveraineté réelle et complète de la nation qu’il faut s’en remettre ; c’est au suffrage universel national bien organisé qu’il faut confier le soin de désigner, dans ses élections annuelles, les mandataires chargés du gouvernement national. A la délégation du peuple, ensuite, de bien diviser le travail législatif et gouvernemental et d’établir les honoraires ou émoluments des élus du peuple, de façon à éviter les convoitises et les compétitions, mais aussi à faire que les hautes capacités directrices et administratives se portent candidats à la délégation nationale. Ce sont là des conditions essentielles à la réforme des vices du régime parlementaire.
- BULLETIN DE LA PAIX
- LES
- CHANGES DE LA PAIX EUROPÉENNE
- La crise politique traversée par la France à l’occasion des événements affligeants que l’on sait, a détourné l’opinion publique d’une série d'incidents qui,dans d’autres circonstances,l’eussent enfiévrée, exaltée jusqu’au délire. Nos chauvins, qui ne se sont séparés que dans ces derniers temps des politiciens français, ont obtenu ce triste résultat d’amener l'opinion française, excitée et affolée par leurs prédications militaires, à un état d’énerve-
- ment tel, qu’elle ne peut plus se fixer désormais longtemps sur aucun événement important, l’impression affolante du jour chassant l’impression non moins affolée de la veille. Gomme dans les drames de Shakespeare, l’horrible succède au monstrueux, et l’intérêt perverti de la foule demande pour se satisfaire des exhibitions de plus en plus terrifiantes, comme ces palais brûlés par l’alcool, pour lesquels l’eau-de^vie n’a plus de goût ni de saveur. Assurément, c’est un grand mal, mais comme les fortes secousses amènent de grandes réactions, il semble que là aussi, dans cette circonstance, une réaction doive se produire»
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- ]e bien sortant de l’excès du mal. La préoccupation universelle excitée par la crise politique que nous venons de traverser — si toutefois, on peut dire que nous en ayions fini — s’est détournée ce mois-ci des graves incidents qui ont agité les autres capitales de l’Europe.
- C’est peut-être un bien que l’opinion française, occupée ailleurs, n’ait pas prêté son attention passionnée aux bruits qui ont couru un instant, d’une rupture définitive survenue entre les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg.
- Pendant, en effet, que nos journaux et nos réunions populaires étaient tout à la présidence et au congrès de Versailles, à l’étranger, on commentait avec effroi les nouvelles apportées par les journaux de Vienne et de Berlin, de grands mouvements de troupes sur la frontière austro-russe.
- Des forces considérables avaient été massées par les russes sur les confins du territoire autrichien, et les journaux allemands publiaient des articles belliqueux contre leur voisin du nord, dont ils allaient jusqu’à suspecter la loyauté déplomatique. Ceci était d’autant plus grave, que ces accusations et ces excitations nationales se produisaient dans la presse notoirement officieuse, au lendemain de l’entrevue des deux Empereurs.
- Déjà, des racontars plus ou moins exacts avaient couru sur un conflit qui serait éclaté entre le czar et M. de Bismarck,celui-ci ayant, dit-on, fait usage de procédés peu diplomatiques vis-à-vis de la chancellerie moscovite. A une autre époque, une certaine partie du public français n’aurait pas manqué de témoigner hautement ses sympathies russes — car nous en sommes arrivés là, aujourd’hui; il existe en France un parti qui se dit patriote, républicain même, et qui se réclame de l’alliance russe 1
- Qu’y avait-il de vrai, au fond de ces récits contradictoires ? Il n’y a pas de fumée sans feu, dit un proverbe populaire. La vive émotion qui a régné quelque temps dans les pays étrangers a dû, eut-elle été exagérée, même systématiquement, provenir d’un sujet de craintes sérieux. On a affirmé que la cour de Vienne avait rappelé expressément l’archiduc en sa qualité de généralissime, pour pouvoir, le cas échéant, prendre telles dispositions militaires qu’il conviendrait.
- Puis, un peu d’apaisement s'est fait. Les journaux russes ont dit que les mouvements de troupes, interprétés par la presse comme le symptôme d’une prochaine ouverture des hostilités, étaient dûs simplement à des changements de garnison,
- à ce qu’on pourrait appeler des mouvements d’ordre purement administratif. Ils ont dit qu’il était ridicule de prêter à leur gouvernement l’intention d’envahir l’Autriche avec 120 ou 150 mille hommes. Bref, la situation s’est détendue, les organes des divers pays tiennent un langage moins acerbe.
- Faut-il voir là la possibilité d’un conflit international immédiat provisoirement écartée ?
- On peut se livrer à toutes les conjectures, nous ne sommes pas dans le secret des Dieux — de ces Dieux omnipotents et terribles, rois et empereurs, qui, comme les Dieux d'Homère, par jalousie des hommes et pour arrêter leur prospérité, déchaînent la guerre sur la terre, parce qu’ils savent que la guerre est le plus horrible des fléaux de l’humanité. Nous ignorons — et nous ignorerons toujours tant que se pratiqueront les manœuvres de ruses et de fraudes en honneur dans la diplomatie — nous ignorons au juste si, le mois dernier, nous avons cotoyé un abîme — si même à l’heure où nous écrivons, nous ne sommes pas sur les bords de cet abîme béant qu’on appelle la guerre, que les nations comblent avec les cadavres de leurs jeunes gens et qui, insatiable, une fois comblé, se rouvre toujours.
- Eh bien! malgré l’état poignant d’incertitude dans lequel nous plonge cette crainte incessante de voir d'un instant à l’autre surgir des conflits redoutables, en sondant les ténèbres mêmes de cette situation intenable à laquelle sont acculées les nations de l’Europe, il nous semble que la paix européenne présente des chances de durée considérables, à raison même des formidables éventualités qu’ouvrirait un conflit international.
- La question d’humanité que nous envisageons surtout, quand nous protestons contre le maintien des coutumes de barbarie primitive pratiquées pendant la guerre, n’est pour rien dans les considérations qui peuvent retenir les rois et les empereurs. Ces fils de la Force et de la puissance n’ont qu’un souci médiocre de ceux qui seront meurtris pendant la lutte et que la fauix de la bataille moissonnera le jour du combat.
- Mais une guerre, à l’heure actuelle, ne saurait se borner à une de ces actions jadis limitées à deux puissances. Aujourd’hui, quand le clairon sonnera au drapeau,de Dunkerque à Bayonne, de la Prusse poméranienne à la Prusse rhénane, de Nijni-Novgorod à Odessa, d’un bout de l’Autriche et de l’Italie à l'autre, tous les peuples devront se lever, debout, anxieux, attendant des hasards de la force
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- la destinée gui sera faite à chacun par la fatalité féroce des événements. Alors, qui peut prévoir l’avenir ? Ce que le lendemain réservera aux peuples et à leurs potentats ? Car ceux-ci pourront être entraînés dans la défaite. Rarement le boulet coupe en deux, sur les champs de bataille, ceux qui ont décrété l’affreuse boucherie. Ils n’y prennent part que de loin. En revanche, si les princes et les czars sont à l’abri des balles, ils ne sont pas à l’abri des ressentiments de leurs peuples, En 1870, Napoléon de funeste et sanglante mémoire, nous ayant conduits à l'abîme de Sedan, n’esi pas mort sur le champ de bataille. Mais le lendemain, la République était proclamée et la dynastie napoléonienne déchue — à toujours.
- La guerre présente donc des aléas terribles, même pour les rois qui la déchaînent en désespoir de cause, comptant par elle affermir leur autorité ébranlée. La guerre est un inconnu formidable dont nul œil humain ne saurait, à l’heure qu’il est sonder la noire obscurité. De là les hésitations, les criminels encouragements au chauvinisme national — puis, ces reculs subits, ces apaisements.
- Depuis trois ou quatre ans, ces oscillations sont visibles. Les nations se regardent, armées jusqu’aux dents, la main sur la garde de leur épée, prêtes à saisir — je veux dire ceux qui les commandent — la première occasion venue pour déchaîner la tempête.Puis,si l’occasion se présente comme cela s’est vu naguère, malgré les clameurs provoquées de part et d’autre par les coupables excitations de tous les jours, les chefs eux-mêmes reculent, recherchant un terrain d’entente.
- Il est clair que chacun se rendant confusément compte de l’ère sanglante que l’ouverture d’un conflit armé précéderait immédiatement, chacun hésite à assurer devant l’histoire la responsabilité de la grande tragédie à laquelle il s’est cependant préparé depuis des années.
- N’est-ce pas là un aveu implicite du lamentable état de choses auquel nous condamne cette paix armée jusqu’aux dents, qui est la constitution politique de toutes les nations de l’Europe. N’est-ce pas sa condamnation éclatante et formelle, pour tout esprit impartial sachant observer ?
- Pour nous, qui ne redoutons rien tant que ce cataclysme — une guerre européenne, nous y puisons l’espoir de voir une solution pacifique se substituer à la solution militaire que les chauvins regardent comme la seule possible, — nécessaire, même.
- Oui ! ce serait si horrible, si monstrueux, que
- î nous espérons que la perversité humaine n’ira pas jusque là.
- Les peuples européens, ayant atteint à la civilisation du xixe siècle, en sont restés, sous le rapport international, aux mœurs primitives des anciens âges, quand l’humanité pastorale, divisée en tribus hostiles, chaque territoire n’était qu’un vaste camp dont chacun convoitait sourdement et réciproquement les richesses par la défaite d’autrui. Les nations modernes, à ce point de vue, ont certainement rétrogradé depuis un siècle, car elles sont, plus militaires que jadis. Partout, ce n’es! qu’alliances offensives et défensives,suspicion et défiance ; l’Italie avec l’Allemagne, la Russie et la France, comme si les peuples, pour s’unir sous le libre azur du ciel, ne pouvaient conclure d’autres traités que des traités de guerre,ne pouvaient former d’autres projets que des projets meurtriers d’agression et d’extermination communes !
- Il y a là une condition d’existence tellement contraire à celle de la civilisation, que nous espérons, malgré les plus vifs motifs de crainte, qu’elle finira par se dénouer. Nous avons signalé les reculs subits des gouvernements despotiques, effrayés eux-mêmes à l’idée de jeter sur les tonneaux de poudre répandus à la surface de l’Europe, la torche enflammée qui déterminerait l’embrasement général. Un journal allemand signalait cette semaine une autre cause d’hésitation bien rationnelle, également.
- Il est évident que la guerre, si elle éclatait, ne serait pas limitée à deux puissances : elle deviendrait européenne. De là les alliances, les arrangements et les combinaisons prises de part et d’autre. L’Europe divisée en nations aujourd’hui, se trouverait alors divisée en deux camps uniques : l’Allemagne avec les siens, la France avec ceux qui croiraient avoir avantage à suivre sa fortune.
- Mais dans quelles conditions l’entente serait-elle possible dans les deux camps ?
- La Gazette de Voss, qui passe pour être un organe de M. de Bismarck, disait à ce propos, dans le numéro du 10 décembre : « Une bonne alliance ne se fait qu’à deux. A trois, il y a de graves inconvénients ; à quatre, elle est impossible.» La raison de cette opinion,c’est que, si l’on s’entend bien à deux, il est rare qu’à trois, il n’y ait pas une dupe. A quatre, on ne tarderait pas à en venir aux mains.
- L’organe de M. de Bismarck ne se fait pas illusion,on le voit,sur lanature fragile des engagements contractés dans des vues aussi peu recommanda-
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- Lies que les vues de conquête. Il en est des voleurs j de province comme des coupeurs de bourse : leur j probité entre eux est purement légendaire; s’ils peuvent s’entendre à deux, ils ne manquent pas de se tromper mutuellement à trois.
- C’est sans nul doute à ces causes multiples réunies, que nous avons essayé d’analyser et de grouper dans cet article qu’est dû le prolongement de la paix : c’est sur elles que reposent les chances d’un ajournement des sanglantes boucheries. Mais combien durera cet ajournement ? Jusqu’à quand se prolongera la Paix armée que nous subissons ?
- Ah ! si les peuples voulaient !— ou plutôt, si leurs gouvernements, écoutant hardiment et délibérément la voix de l’humanité voulaient! Que d’angoisses épargnées aux cœurs terrifiés par la sombre perspective des égorgements futurs toujours possibles ! Que de misères sous lesquelles ploient les peuples rongés par le budget de la guerre, ils pourraient soulager !
- C’est parce que cela est possible, parce que c’est conforme à la Justice, au droit, à la civilisation, que nous préconisons ce moyen si rationnel d’apaisement et de conciliation : le désarmement.
- Le désarmement ! Moins que jamais on y songe. Et cependant nous ne désespérons pas ! On a vu à quelles causes fragiles tiennent les chances de la Paix Européenne, fil qu’un rien peut briser. Mais la fragilité même de ce fil qu’on n’ose rompre nous fait croire qu’on reculera toujours au moment décisif, et qu’enfm arrêté par l’horreur d’une conflagration dont nul ne peut prévoir les épouvantes, pas plus les princes que les peuples, on se décidera à établir solidement la paix, non plus sur les ressources des arsenaux et des canons chargés jusqu’à la gueule, mais sur les bases inébranlables du Droit, de la Justice, de la bonne Foi réciproques, c’est-à-dire par le désarmement qui supprimerait toute cause de défiance et par l’arbitrage qui résoudrait pacifiquement toutes les difficultés.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La Richesse
- Les fortunes faites à la guerre, comme toutes les grandes fortunes, ont pour conséquence les grandes pauvretés ; car les grandes fortunes se composent des biens que les pauvres n'ont pas.
- I L’incident Austro-Russe
- Le Temps publie les renseignements suivants, au sujet de l’incident austro-russe, auquel nous avons fait allusion dans un autre article :
- Les inquiétudes que marquaient hier les journaux allemands et autrichiens sur les préparatifs militaires qu’ils accusent la Russie de faire en Pologne paraissent avoir gagné les sphères officielles de Vienne. On n’annonce en effet que le chef présomptif des armées de l’empire en cas d’entrée en campagne, l’archiduc Albert, est rentré dans la capitale et a conféré avec le comte Kalnoky et le comte Bylandt, ministre de la guerre, sous la présidence de l’empereur. On aurait, dans cette réunion, examiné les mesures par lesquelles l’Autriche doit se prémunir contre la concentration do 120,000 à 140,000 hommes autour de Varsovie. On parle de la convocation possible des Délégations, et les journaux, tout en niant qu’une démarche commune ait été tentée parles cabinets delà triple alliance auprès du gouvernement de Saint-Pétersbourg, semblent admettre que des explications ont été demandées de Vienne à M. de Giers sur les préparatifs belliqueux de la Russie.
- Aucun organe officiel de cette puissance n’a encore fourni des éclaircissements sur les faits qui donnent lieu à tout cet émoi. Nous sommes réduits aux renseignements et aux hypothèses de source autrichienne et allemande qui se trouvent résumés dans les dépêches que nous communique l’agence Havas. D’après la Gazette de Cologne, la politique du tzar même après l’entrevue de Berlin, qui serait loin d’avoir produit tous les résultats qu’on attendait, oscillerait entre deux influences, celle du parti de la paix, et celle des panslavistes qui poussent, sinon à la guerre, du moins à une démonstration belliqueuse. Ils demandent qu’on exerce une sorte de pression comminatoire sur l’Autriche, afin de l’amener à reconnaître qu’etle ne peut s’opposer plus longtemps à la solution que la Russie entend donner â la question bulgare, sans avoir à craindre, pour sa résistance, les conséquences extrêmes. Par une explication toute contraire, un correspondant de l’agence insinue que tous les bruits inquiétants de ces derniers jours seraient une manœuvre des gouvernements de Berlin et de Vienne pour faire comprendre au tzar le danger qu’il court en continuant à écouter les avis des Panslavistes. On avait cru que le passage d’Alexandre III par Berlin amènerait un changement dans ses dispositions ; on a été détrompé, déçu, et, pour arriver par force à ce qu’on a pu obtenir de bon gré, on a pris prétexte de quelques mouvements insignifiants de troupes en Pologne, pour engager contre la Russie une campagne alarmiste qui ne cessera que lorsque le tzar se sera définitivement séparé de ceux de ses conseillers qu’on croit les plus hostiles à l’Allemagne et à l’Autriche.
- Que la concentration d’un ensemble considérable de forces militaires en Pologne soit facilement et naturellement expli-
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- cable par les conditions mêmes où se trouve l’empire mosco- ; vite, une autre dépêche de Vienne le reconnaît. Cette concentration serait l’effet d’ordres donnés depuis longtemps et ne constitue qu’une mesure défensive parfaitement légitime. Par suite de l’énorme étendue de son territoire et du petit nombre de ses voies ferrées, la Russie ne pourrait effectuer sa mobilisation que beaucoup plus lentement que l’Allemagne et l’Autriche. Il est donc nécessaire que le ministre de la guerre de Saint-Pétersbourg se prémunisse contre le péril résultant de cette inégalité, en massant à la frontière le plus de troupes de couverture qu’il peut, et particuliérement de troupes aisément mobiles, comme la cavalerie, l’artillerie montée et les chasseurs à pied. Il n’y a là rien que d’ordinaire, et, s’il est vrai, comme on le télégraphie au Standard, quel’empereur d’Autriche soit animé des dispositions les plus pacifiques, il est certain qu’il ne peut prendre ombrage de précautions contre lesquelles il lui est, d’ailleurs, facile de se garder à son tour.
- Telles sont les explications que le gouvernement russe, d’après une dépêche de Vienne, s’apprête à donner au gouvernement autrichien. Mais, dans toute cette affaire, les faits matériels.sont moins importants que.l’esprit dans lequel on les commente dans la presse des deux empires du centre et que la cause même des dispositions hostiles quelle trahit.Il parait établi aujou rd’hui, et la circulaire de M. de Giers que publiait hier la Gazette de Cologne en est la preuve, si elle est authentique, que les relations entre la Russie et les puissances alliées ne sont pas devenues meilleures à la suite de l’entrevue de Berlin. Ni les révélations de M. de Bismarck sur le ténébreux complot du parti européen delà guerre, ni ses allusions transparentes à la solidarité de l’Allemagne avec l’Autriche ne paraissent pas avoir détourné le tzar des principes de sa politique d’indépendance. Il est douteux que la campagne alarmiste actuelle, qui est une campagne d’intimidation, ait cet effet ; il est probable qu’elle en aura un tout contraire.
- Dîner de la Paix et de la Liberté-
- Le dîner mensuel des amis de la Paix a réuni, le vendredi 11 novembre, sous la présidence de Mme Maguiant, un assez grand nombre de convives, heureux de se revoir et de s’entretenir des progrès de l’œuvre pacifique. Nous remarquons un jeune jurisconsulte danois, M. Amdrup de Copenhague, membre de la société pour la neutralisation du Danemark.Lié avec notre ami F. Bajer, ce membre éloquent du Folketing qui fait à la Chambre danoise et dans toutes les provinces une si vigoureuse campagne pour la paix et la liberté, M. Amdrup assisté au dernier Congrès qu’à tenu à Genève la Ligue internationale de la paix et de la liberté. Il a beaucoup voyagé en Allemagne, en Hongrie et en Serbie. Il donne à ses voisins des détails précieux sur la crise politique où le Danemark est engagé, mais il ne se croit pas encore assez maître de la lan-
- française pour parler en public, nous espérons bion l’entendre en décembre.
- Plusieurs membres constatent que, malgré le défi porté aux | peuples par la reconstitution de la nouvelle triple Alliance, l’idée d’une guerre européenne semble partout monstrueuse. MM. A. S. Morin, Destrem, Fulcran, Limouzin, repoussent au nom de la France tout projet de guerre offensive, on doit répudier, disent-ils, la théorie des frontières naturelles et les prétendues traditions historiques qui semblent être édifiées pour justifier l’ambition des conquérants. Les Français ne doivent pas oublier, qu’une notable partie de la nation, malgré son attachement à la forme républicaine, serait peut-être encore disposée à s’abandonner aux mains d’un « sauveur » qui reviendrait victorieux du champ de bataille, trop oublieuse des cruelles leçons que les événements ont données pendant le siècle qui s’achève.
- M. Eschnauer a pu constater avec une grande satisfaction, au cours d’un de ses récents voyages.les sympathies du peuple espagnol pour la France. 11 raconte les impressions que lui a laissées le sixième congrès de l’association littéraire artistique et internationale, qui s’est tenue à Madrid.
- La fin de la soirée est consacrée à la fixation de l’ordre du jour des prochaines réunions. Mlle Toussaint propose la question suivante au nom de M. Gh. Lemonnier, qui s’excuse de ne pouvoir assister au dîner et qui espère être plus heureux en décembre :
- « L’abolition du droit de guerre porte-t-elle atteinte à la souveraineté des peuples ? »
- M. S. Morin demande d’y joindre celle-ci : « Y a-t-il des frontières naturelles ? »
- A partir du mois de janvier, on traitera les sujets suivants:
- 1° « L’absence des capitaux est-elle, pour l’école phalans-térîënne, le seul obstacle à l’organisation du premier phalanstère? » proposé par M. A. S. Morin.
- 2° « Influence de l’Œuvre de la Bouchée de pain pour la destruction de la misère » proposé par M. le colonel Fulcran.
- Ce programme met à l’étude des questions de haute portée et la compétence d’un grand nombre de sociétaires donnera beaucoup d’intérêt aux prochaines réunions.
- Le prochain dîner aura lieu le vendredi 9 décembre courant.
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- Allons tous à Paris en 1889.
- Une foire « mondiale », comme disent les Américains, aura lieu en 1889 dans la splendide cité de Paris. L’occasion sera belle pour les ouvriers d’étudier les nouveaux triomphes de l’art, de la science et de l’industrie. N’oublions .point que la vigueur de l’industrie d’une nation, c’est-à-dire le pain quotidien pour des millions de créatures humaines, dépend de plus en plus de l’habileté avec laquelle cette nation se maintient au niveau des progrès que font les autres peuples dans l’invention
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- et la pratique des nouveaux procédés. Le goût, l’habileté des chefs d’industrie ne suffisent point, il faut aussi que ces qualités se développent chez les ouvriers qui deviennent de plus en plus et qui doivent devenir tout à fait les associés des patrons. Notons en passant que tout ce qui féconde et perfectionne l’intelligence et l’habileté, à la fois chez l’employeur et chez l’employé, hâte le jour où leur association sera complète. Ajoutons encore que plus les peuples se connaissent, se fréquentent et se lient par l’échange, plus l’horrible fléau de la guerre s’écarte de leur route.
- En 1867, notre Club Union organisa un comité spécial chargé de donner aux besogneux le moyen de visiter Paris et l’Exposition. Nous travaillâmes pendant cinq mois avec acharnement, et grâce à nos efforts, trois mille cinq cents visiteurs purent faire le voyage de Paris. Pour une somme modérée nous eûmes la jouissance de cabanes en bois, bien construites propres, meublées, qui formaient une sorte de camp en face des portes de l’Exposition. Elles avaient été élevées par diverses associations ouvrières françaises qui avaient envoyé des délégués à l’Exposition. Les Compagnies de chemins de fer nous firent une remise ; bref, pour trois livres sterling, tout homme put avoir : un billet d’aller et de retour, son logement pendant une semaine,l’entrée gratuite à l’Exposition et le secours d’un interprète. Deux livres sterling de plus permettaient à chaque visiteur de prendre deux repas, de se payer de temps en temps l’omnibus, voire même de rapporter un petit cadeau à sa femme. J’avoue que nous eûmes en sus bien des dépensés à payer à part ; location d’un bureau à Paris, appointement d’un agent et de commis pour recevoir et aider nos voyageurs, frais de bureaux et de correspondance, etc.,sans oublier que uous donnâmes des prix aux auteurs des meilleurs rapports qui nous furent présentés sur l’Exposition. Ces frais s’élevèrent à une somme assez ronde, fournie par nos amis. Si au lieu de 3.500 visiteurs nous en avions envoyé sept ou dix mille, nous aurions pu pourvoir à toutes ces dépenses sans rien demander à personne, un petit profit sur chaque billet eût suffi. Eh bien ! pourquoi cette fois n’enverrait-on pas 7,000 ou 10,000 hommes? 11 suffirait que dès à présent ceux qui veulent se ménager cette fête se mettent à verser chaque semaine de faibles à-comptes. Qu’on se hâte donc, que chacun de nos clubs ouvre une Caisse de Dépôt qui permette aux travailleurs de verser seulement 6 pences chaque fois qu’ils le pourront, et, s’ils veulent commencer tout de suite bien des milliers d’ouvriers verront, quand viendra l’été de 1889, qu’ils auront mis de côté plus de cinq livres sterling et que beaucoup pourront même amener leur femme.
- J’ai eu le plaisir de dire tout cela la semaine dernière aux membres de notre Union exécutive et mes paroles ont été chaleureusement accueillies. 11 a été proposé que chaque Comité de dépôt ouvert en vue de l’exposition remettrait tous les mois les sommes reçues, au bureau de l’Union qui les verserait à la banque où l’on ouvrirait un compte spécial, pendant que les
- Comités de dépôt créés dans les clubs tiendraient les comptes particuliers, délivreraient les reçus, et fixeraient par semaine une soirée pour recevoir les versements. L’Union exécutive, avec sa générosité habituelle en pareil cas, fournira sans doute des livres et tracera pour tous les dépôts des règles identiques. Dans une semaine ou deux, on arrêtera la décision définitive et, d’ici là, on portera la question à la connaissance de tous les clubs, à la ville et à la campagne, afin qu’ils désignent des Comités qui devront correspondre avec l’Union.
- Allons tous à Paris en 1889 et, à cette fin, commençons nos épargnes ! Hodgson Pratt.
- Bulletin de la paix armée.
- ALLEMAGNE
- Beautés du militarisme.— La Volkszeitung, de Berlin, on se le rappelle, avait intenté un procès pour offenses graves au prince de Bismarck qui, dans un discours, prononcé le 13 janvier au Reichstag, avait accusé certains journaux démocratiques de combattre le septennat pour des raisons financières inavouables. Le tribunal civil et la cour d’appel, devant lesquels la Volkszeitung avait porté l’affaire, s’étaient déclarés incompétents par la raison que le chancelier ayant rang de général, relevait des tribunaux militaires. La Volkszeitung s’était alors adressé à l’auditorat général, la cour militaire suprême, chargée en particulier de résoudre les questions de compétence. Le général de War-lensleben, commandant du 38 corps, vient de répondre à la Volkszeitung que la cour militaire suprême n’a pas cru devoir accueillir sa plainte, le prince de Bismarck ayant formellement déclaré dans le discours incrimimé qu’il ne soupçonnait pas les journaux qui combattaient le septennat d’obéir à des influences financières inavouables et que,par conséquent son discours ne contenait d’injures à l’adresse de la Volkszeitung, ni dans la forme ni dans le fond.
- La Post publie un nouvel article belliqueux qu’elle intitule : » De la crainte de la guerre. » Il est dit que l’Europe est trop divisée pour que les partisans de la paix puissent conserver encore l’illusion d’éviter la guerre ; que, ni en France ni en Russie il n’existe des hommes d’État capables d’enrayer le mouvement belliqueux ; enfin,qu’on a fait accroire au peuple russe que l’Allemagne est la cause de toutes les complications, et de tous les dangers.
- La Gazette de Voss, parlant du rôle que devrait jouer l’Angleterre en cas de guerre, dit qu’il n’a jamais été question de l’entrée complète de cette puissance dans la triple alliance. Une bonne alliance ne se fait qu’à deux ; à trois, il y a déjà des inconvénients ; à quatre, elle devient impossible. Le gouvernement anglais sait, au superflu, que, s’il concluait une pareille alliance, il aurait contre lui l’opinion publique en Angleterre, qui ne comprend qu’une politique de circonstance et se montre opposée à toute convention qui engagerait l’avenir. L’Angleterre ne peut donc que s’entendre avec l’Italie pour une action commune bien déterminée en cas de cer-j taines éventualités.
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- La Gazette de Voss avoue qu’elle ignore si cette entente a été conclue, mais elle croit savoir qu’elle ne serait pas mal vue en Angleterre.
- Le Conseil fédéral a approuvé le projet de loi qui modifie les côndltions du service dans la landwehr et le landsturm. La landwehr est divisée en deux classes ; la première comprend les hommes dès leur sortie de la réserve de l’armée active et leur assigne un service de cinq ans; ils passent ensuite dans la seconde classe, où ils restent jusqu’à l’âge de trente-neuf ans. Le landsturm se divise en hommes qui ont fait le service militaire et en hommes qui n’ont jamais servi, et comprènJ les hommes de trente-neuf à quarante-cinq ans.
- La seconde classe de la landwehr ne sera pas astreinte à des exercices annuels.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Il a été souvent question, en ces derniers temps, dans les journaux autrichiens et allemands de concentrationsde troupes faites par les Russes sur la frontière autrichienne.
- La Gazette de Cologne a publié aujourd’hui une étude faite sur la question par un de ses rédacteurs militaires. Suivant le collaborateur du journal rhénan, les troupes autrichiennes gardant la frontière de la Galicie orientale sont trois fois moins nombreuses que les troupes concentrées en face d’elles par les Russes.
- La Galicie orientale est occupée par le 11e corps d’armée autrichien, dont le quartier général est à Lemberg. Le 11e corps est constitué par la 11e et la 30e division d’infanterie et la lr8 division de cavalerie ; mis sur le pied de guerre, le corps d’armée comprend à peu près 26,500 hommes d’infanterie, 1,500 cavaliers, et 100 pièces de canon. 11 faut ajouter à ces troupes la 24e division d’infanterie cantonnée à Prze-myst, et la 14® brigade de cavalerie qui occupe Jaroslaw. La division d’infanterie se compose de 13,700 hommes ; la brigade de cavalerie, de 1,800 hommes. Il faut y ajouter 42 pièces de canon. Les forces qui défendent l’Autriche à l’est des Carpathes se composent donc, en somme, de 40,200 fantassins et de 6,300 cavaliers, disposant de 112 pièces de canon.
- En face de ces troupes, la Russie a concentré :
- 1 ) Le 14e corps, dont le quartier général est à Lublin : ce corps comprend la 17e division, qui occupe Siedtce, et la 18e division, qui occupe Lublin ;
- 2j Le 11e corps, dont le quartier général est à Luzk : ce corps est constitué par la 11e division, qui occupe Luzk, et par la 32e division, qui occupe Schilomir ;
- 3) Le 12e corps, dont le quartier général est â Kiew ; ce corps est composé de la 12e division cantonnée à Wesckibus-che; et de la 33e division, cantonnée à Kiew ;
- 4) La lre division de cosaques du Don, occupant Samosti ;
- 5) La 11e division de cavalerie,occupant Dubno ;
- 6j La 12e division de cavalerie, occupant Kiew ;
- 7) La 13e division de cavalerie, occupant Lublin ;
- 8) La 3e brigade Je chasseurs, occupant Tultschin.
- Ces différents corps, mis sur le pied de guerre comprennent 108,200 hommes d’infanterie, 14,300 cavaliers et 336 pièces de canon.
- BELGIQUE
- A la Chambre des représentants, un député liégois, M. Neujean,vient d’interpeller le ministre de la guerre, le général Pontus.au sujet des commandes de canons que ce dernier veut donner â la fameuse usine Krupp.
- Le résultat de cette interpellation a pour nous une importance très-grande, car il nous montre d’une façon très nette quelle serait l’attitude du gouvernement belge en cas de guerre franco-allemande.
- On se rappelle qu’au moment du vote des fortifications de la Meuse, le bruit courut, non sans raison, que le gouvernement comptait demander en Allemagne, à la maison Krupp, les canons nécessaires a l’armement de ces fortifications.
- On se souvient également que le ministre de la guerre, interrogé à ce sujet par des députés, répondit qu’aucune dépense ne serait engagée pour cet objet sans l’assentiment de la Chambre.
- Les députés insistant pour avoir une réponse plus explicite, le général Pontus leur déclara qu’il serait fait appel, pour la fourniture des canons destinés aux forts,â l’industrie nationale celle-ci étant admise à soumissionner dans les mêmes conditions que les industries étrangères.
- Cette, déclaration communiquée à la presse liégeoise, ayant été contredite par une communication ministérielle portant que la réponse du ministre avait été rendue d’une façon inexacte, l’industrie nationale s’émut et un grand meeting fut tenu à Liège. Le 23 novembre, la Lanterne rendait compte de ce meeting et des résolutions qui y furent adoptées.
- M. Neujean a rappelé que depuis quinze ans des protestations avaient été formulées plusieurs fois, dans le Parlement, contre le monopole Krupp,celui-ci ne privant pas seulement l’industrie belge d’un travail rémunérateur pour l’Etat belge,mais le déconsidérant vis-à-vis de l’étranger par l’incapacité dont elle était officiellement frappée.
- A cette double considération s’en ajoute une troisième,d’un ordre plus élevé. La sécurité du pays,a dit M. Neujean,interdit au gouvernement de demander à l’Allemagne, contre laquelle il peut avoir à défendre la neutralité du territoire,les canons nécessaires à la défense. Ce serait même au regard de certaines éventualités, « un crime de mettre ainsi cette défense dans la dépendance du puissant voisin, dont on peut redouter l’attaque, car M. Krupp ne fabriquerait et ne livrerait les canons commandés que si l’Allemagne le lui permettait et elle ne lé lui permettrait,pas le jour où elle aurait le dessein arrêté d’attaquer la France en traversant la Belgique.»
- Il serait d’ailleurs, a ajouté l’orateur, parfaitement incorrect,au point de vue des devoirs de la neutralité de demander à un des deux futurs belligérants l’armement des forts qui doivent protéger cette neutralité.
- M. Neujean a établi ensuite que l’industrie belge pouvait fabriquer les canons nécessaires, et que la fonderie royale de Liège était outillée pour leur usinage.
- L'orateur a réclamé du gouvernement des déclarations catégoriques sur ses intentions.
- Le général Pontus n’a traité qu’un point dans sa réponse à l’interpellation : celui de l’outillage belge qu’il déclare in-» suffisant.
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- Son embarras a été manifeste en ce qui concerne la première question et il n’a pas été difficile de comprendre que cet embarras était causé par des engagements pris vis-à-vis de VAllemagne.
- Il a soutenu que l’industrie belge ne pourrait fournir un acier à canon donnant toutes garanties, qu’après une longue période de tâtonnements et que la commande des canons était urgente ; il a dit qu’il pouvait admettre l’industrie nationale au concours pour les commandes de coupoles et de canons à tir rapide, mais qu’il était obligé de réserver à l’usine Krupp la fourniture des canons de place.
- Encore le Désarmement.
- Nous parlons ailleurs des incidents survenus à la frontière austro-russe, et qui ont causé une émotion si profonde dans les cercles politiques où l’on se raconte tout bas les nouvelles vraies ou fausses échappées des chancelleries. L’opinion publique, comme nous l’avons dit, préoccupée d’autre part, n’a pas prêté grande attention aux menaces de rupture que faisait présager le langage de la presse austro-aliemande.
- Il y a là un enseignement propre à dégager et qui ne laisse pas d’être inquiétant.
- Gela prouve, en effet, que dans l’état de choses présent, avec des armées formidables qu’on peut mettre sur pied, sur un ordre télégraphique de concentration et une simple circulaire ministérielle, les peuples ne sont jamais assurés de la paix j qu à tout instant le spectre de la guerre peut se dresser dans une nation réveillée en sursaut par les fanfares des clairons et le bruit assourdissant des tambours.
- C’est surtout là qu’est le danger et jamais les partisans du statu quo, les adversaires du désarmement général, ne trouveront un argument raisonnable contre cette mesure qui préviendrait tant de périls, éviterait certainement de si lamentables catastrophes.
- Les partisans du militarisme, quand on leur représente le danger que fait courir à la paix le rassemblement sous les armes de centaines de milliers d’hommes armés, préparés quotidiennement à ouvrir l’ère des batailles et des boucheries, répondent que ce mal est un bien relatif, paice qu’il prévient des maux pires. Ils vont même jusqu’à s’écrier quelquefois que la nation armée c’est la guerre ajournée, la paix prolongée. Ils répètent l’antique adage romain : Si vis pacem, para bellum. Cet adage de Rome était une supercherie pure. Les romains n’étaient pas armés pour
- su:
- maintenir la paix, mais bien porter la guerre chez les peuples tranquilles, qu’ils surprenaient'généra-' lement dans les travaux bienfaisants de la paix. 1 Rien de plus faux, de plus menteur, que c'ette parole, dans la bouche des Conquérants de l’Univers.
- Elle n’est pas plus vraie dans celle de noà chàu-vins modernes. La preuve d’ailleurs, c’est que-depuis que les armées permanentes existent, on n’a cessé de faire la guerre et loin que les forces accumulées dans les casernes et dans les arsenaux en hommes et en munitions aient jamais paru aux peuples voisins un motif pour reculer les hostilités, ' au contraire, elles ont été toujours la cause de déclarations de guerres précipitées entreprises'" le plus souvent sans l’approbation de la nation ' agressive. ;1
- Comment en serait-il autrement ? L’organisation militaire actuelle et les manœuvres diplomatiques sur lesquelles reposent les décisions qui maintiennent ou rompent les’ accords internationaux ont pour corollaire indispensable le silence et le mystère. Silence sur les mouvements de troupes, silence sur les notes échangées entre ambassadeurs. Quelle contradiction avec la conception de la politique moderne ! Théoriquement, en politique, selon à pèu près toutes les conceptions gôuver-" nementales actuelles, le gouvernement est le délégué et le mandataire du peuple. Ses actes doivent se traduire au grand jour. Le peuple étant seul souverain, rien ne lui doit être caché. Le peuple doit connaître tout ce que font ses gouvernants. Ce principe est si bien passé dans la théorique gouvernementale contemporaine, qu’excepté la-Russie, il n’y a pas de pays où le gouvernement puisse, de son autorité privée, engager un conflit.
- Toujours il lui faut le consentement de sa nation_
- ou des chambres représentatives, ce qui revient au même ; puisque les chambres tiennent un mandat-procuration de la nation qui les a nommées.Toutes les constitutions à plus forte raison les Républiques, reposent sur cette formule: la nation, par l’entremise de ses représentants, a l’initiative du droit de guerre et de paix. Même, ainsi que cela s’est vu récemment pour la France, un gouvernement assez fort ou plutôt oublieux de tous ses devoirs, au point d’engager no? armées dans une lutte lointaine sans consulter au préalable le pays et faire ratifier la déclaration de guerre déguisée, quand ce gouvernement a conclu un traité avec la nation belligérante, il a fallu la ratification des chambres représentant le pays. Jadis, dans les
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- protocoles, les parties se désignaient ainsi : — « Moi, un tel, serviteur de sa majesté Louis ou Charles, roi de France ou d’Angleterre, mon maître. » Aujourd’hui les ministres plénipotentiaires agissent au nom d’un maître qui s’appelle leur pays.
- Nous insistons sur ce point, parce qu’il est caractéristique ; parce que si la théorie gouvernemen taie était respectée, mise en pratique, les guerres seraient rarement possibles. Soit qu’une déclaration d’hostilités ne pût être légitimement et officiellement faite sans un referendum populaire, comme en Suisse, où sans un vote formel de la Chambre saisie de toutes les pièces, sous les yeux de laquelle passeraient publiquement tous les actes et instruments diplomatiques — si on ne faussait pas l’esprit des contributions modernes, pour mauvaises qu’elles soient, leur loyale pratique suffirait à nous épargner les boucheries nationales périodiques qui viennent, par intermittence, retremper la civilisation dans la barbarie, l’humanité dans l’animalité sauvage.
- Au lieu du gouvernement à ciel ouvert, des affaires générales du pays se traitant à la face du pays, que voyons nous ? Une force armée formidable préparée à la bataille, séparée du reste de la nation, souvent, même toujours, en antagonisme avec ses idées, ses mœurs et ses aspirations, sur laquelle le silence doit se faire, sur laquelle toute critique est interdite, sous peine de se voir traité de mauvais patriote ; une diplomatie tortueuse, dont les pièces sont soigneusement soustraites à la connaissance du public ; tout un corps organisé seus le nom de corps diplomatique représentant la République française, dont le soin premier est de soustraire au véritable souverain de la République que ses membres servent, les pièces de leur gestion mystérieuse.
- Cette organisation militaire et diplomatique, en contradiction formelle, absolue, avec les conceptions politiques de notre temps, est génératrice de guerres et de conflits. Et quand la guerre éclate, nul moyen de l’éviter. On dit à la France : La Patrie est en danger, l’ennemi est à la frontière. Impossible de délibérer, de juger, de formuler aucune décision mixte. Il n’y a même pas à s’enquérir des causes — qu’on ne connaît qu’après coup.L’implacable nécessité est une : Il faut que le peuple coure aux armes, vole aux frontières défendre l’intégrité du territoire.
- La guerre éclatant entre l’Autriche et la Russie, eut été très-probablement le signal d’une agres-
- sion de l’Allemagne en France. Peut-être les deux gouvernements franco-russe qu’on dit alliés,avaient-ils pris leurs mesures en conséquence. Qu’en savions-nous?Comment pouvions-nous nous prononcer, ignorants que nous étions de tout ce qui s’était passé ?
- Mais,disent les rétrogrades, les profonds hommes d’Etat, auxquels l’Etat doit aujourd’hui sa ruine imminente, le gouvernement a un devoir de préservations rigoureuses. 11 a charge d’âmes. C’est à lui qu’incombe le soin de notre sécurité. Nous ne devons pas lui demander d’étaler aux yeux de l’Europe les soins qu’il prend pour nous sauvegarder. Un gouvernement qui crierait ses mesures défensives ou offensives par-dessus les toits, serait un gouvernement de trahison. Il compromettrait le salut du pays sous prétexte de l’instruire...
- Soit, nous reconnaissons très bien la justesse de cette observation dans l’état de choses actuel. Mais que signifie ce pouvoir de préservation donné au gouvernement, qui n’en doit compte à personne ? Encore une fois, n’esl-ce pas la négation de toutes les idées de liberté et de souveraineté nationale proclamées par l’immortelle Révolution de 1789, et un état de choses qui ravit ainsi à une nation ses droits les plus sacrés, n’est-il pas un état exécrable, dont il faut se débarrasser au plus tôt ?
- Le secret des opérations militaires et diplomatiques ne garantit pas un pays de la guerre — au contraire. En revanche, il est la marque non équivoque de son asservissement. Sous prétexte de le 1 sauver, on l’enchaîne. Tous les despotes ont agi de la sorte.
- C’est pourquoi nous croyons que la propagande du désarmement, de l’arbitrage, qui serviraient si utilement la cause de la sécurité de tous, est une propagande féconde, qu’on ne doit pas cesser, dussent, quelquefois, nos réclamations répétées sur ce point se perdre dans le brouhaha des incidents et des événements du jour. Tôt ou tard, cette constitution internationale des peuples prévaudra, parce que, comme nous venons de le voir, elle est la seule qui soit en harmonie avec les idées et les besoins des constitutions politiques modernes.
- Avec les formidables armées permanentes de notre temps, il n’y a pas de trêve à la misère publique, les dépenses qu’elles occasionnent, de Pétersbourg à Lisbonne, étant la cause principale de la ruine des peuples.—Avec les armées permanentes, il n’y a pas de repos pour les nations,
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- toujours sur le qui-vive, haletantes, effarées, incessamment sur le point d’en venir aux mains.— Enfla avec les armées permanentes, il n’y a pas plus de droit et de justice à l’intérieur qu’à l’extérieur ; les conquêtes les plus précieuses du xixe siècle, les progrès les plus assurés sont perdus par elles.— Par elles, les peuples perdent le repos, la sécurité, le bien-être, la paix et la justice, à l’intérieur comme à l’extérieur.
- Nous avons foi dans la semence des idées de paix, de droit et de justice que nous jetons dans le sillon humain en défendant, hier, aujourd’hui, demain, sans cesse, toujours, le désarmement de la force, l’établissement du droit, de la Justice, de la Fraternité universelle !
- Le Czar et ffl. de Bismark.
- 11 s’est produit, raconte-t-on tout bas, lors de l’entrevue du tzar et de M. de Bismarck, une scène siuguiière. Celui-ci aurait placé sous les yeux du premier des pièces diplomatiques falsifiées ; il aurait parlé de faux rapports insidieusement glissés par une main plus ou moins mystérieuse dans les bu -reaux des deux chancelleries.
- De quelles pièces était-il question ? A propos de quelle affaire ? La diplomatie est un mystère que ne pénètre pas aisément les profanes.
- Quoiqu’il en soit, le Temps publie à ce sujet les renseignements suivants :
- Si les mystérieuses pièces diplomatiques dont M. de Bismark a dénoncé la falsification au tzar ne paraissent toujours pas, on ne nous ménage, par contre, ni les insinuations ni les révélations sur leur nature et leurs criminels auteurs. Voici le Standard qui annonce que les documents suspects ont été remis de Saint-Pétersbourg à la chancellerie allemande et que celle-ci les a classés en deux séries. La première comprend des rapports rédigés dans la forme diplomatique usuelle et parvenus au ministère russe des affaires étrangères par la voie officielle ordinaire ; la seconde consiste en des correspondances confidentielles, comme il s’en échange de cour à cour, et ces communications, d’autant plus dignes de foi en apparence qu’elles marquaient plus de franchise et d’abandon chez ceux dont elles émanaient, auraient été placées sous les yeux du tzar « par un personnage illustre, àllié à la famille impériale, et dont la coopération dans cette affaire suffirait à expliquer la violence des attaques dirigées contre la famille d’Orléans par les organes du prince de Bismarck 0 ; autant dire, sans périphrase pompeuse,'le prince Waldemar, beau-frère d’Alexandre III et gendre du duc de Chartres.
- C’est ce jeune officier de marine qui aurait fait tout le mal. En effet, concertant habilement les fausses nouvelles qu’il inventait avec le* confirmations qui parvenaient d’ailleurs aux
- bureaux de M. Giers, il transformait en certitudes les soupçons que les dépêches pseudo-officielles avaient fait naître dans l’esprit du tzar. De la sorte, l’empereur russe se trouvait forcément circonvenu et amené peu à peu soit a une politique nettement hostile à l’Allemagne, soit à des dispositions moins rigoureuses pour le prince Ferdinand de Bulgarie. C’était là l’important. Car toute cette prodigieuse intrigue internationale eût été un acte de folie désintéressée de la part des fauteurs qu’on en accuse, si elle avait dû aboutir au résultat, mince mais intelligible, de maintenir le prince Ferdinand sur son trône.
- La Gazette de Cologne parait confirmer, ce matin, les révélations du Standard, mais dans un langage si oraculaire, si pénétré des mystères qu’il dévoile à peine, qu’il est fort difficile de le tirer au clair. Ce journal émet l’opinion que le gouvernement russe n’hésite à consentir à la publication des documents falsifiés, que parce qu’il craint de désigner ainsi trop ouvertement les individus qui ont trempé dans cette affaire. Ces individus, la Gazette se refuse à les trouver dans le corps diplomatique russe, bien qu’il y ait au moins un des ambassadeurs moscovites sur lequel sa religion n’est pas édifiée. Elle estime qu’il faut chercher surtout parmi les personnalités que leur nom et leur situation mettent à l’abri des conséquences de leurs actes,et dont la faiblesse morale puisse, jusqn’à un certain point, servir d’excuse. Sans citer le célèbre aphorisme qui donne aux femmes plus de cheveux que de bon sens, la Gazette estime que certaines dames françaises qui ont pénétré, par leur mariage, dans certains cercles « russes et non russes », ont pris au complot plus de part qu’on ne pense, sans qu’il faille admettre, d’ailleurs, qu’elles se soient passé du concours de diplomates déclassés, de hauts personnages de Saint-Pétersbourg, et des affiliés aussi nombreux qu’inconnus que compte le « polonisme » et le 0 jésuitisme ».
- Il est facile de rester dans les généralités avec tous ces mots en isme ; il est facile surtout de lancer des insinuations que leur manque même d’arguments et de preuves rend impossibles à réfuter. Tous ces entrefilets nébuleux ne valent ni une citation authentique ni un fait politique incontestable. Or, les citations manquent et, quant aux faits, les événements de ces derniers jours sont suffisamment clairs, bien qu’en un tout autre sens que celui dont la presse allemande voudrait faire envisager la situation générale et les relations entre les trois empires.
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- Adresse des Amis de la Paix an Rigsdag.
- L’adresse que Ton va lire circule dans toutes les parties du Danemark et, malgré l’intensité de la crise politique actuelle, se couvre de signatures. Le bon accueil qu’elle reçoit, même des réactionnaires, est d’autant plus remarquable qu’en ce moment l’obstination du ministère qui viole 1* constitution en
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- percevant des impôts dont le Folketing a trois fois refusé le vote, la dissolution imminente du Folketing et la préparation des prochaines élections agitent profondément toute la nation.
- ADRESSE
- L’Arbitrage International est le moyen le plus efficace pour éviter la guerre, il a fait ses preuves.
- Depuis la fin du siècle dernier, l’arbitrage a terminé plus de cinquante litiges internationaux avec plus de justice et d’équité certainement que ne l’auraient fait la violence et la brutalité de la guerre.
- Bien que l’usage de l’Arbitrage devienne de plus en plus fréquent, surtout depuis qu’en 1875 il a si heureusement terminé le célèbre procès de l’Alabama, il se passera encore beaucoup de temps avant l’institution d’un Tribunal arbitral dont la juridiction soit reconnue et les arrêts exécutés par la majorité des Etats. .
- Quelque éloigné que soit le but, nous pouvons et nous .devons faire tout notre possible pour nous rapprocher. Il r.faut pas à pas nous avancer sans cesse davantage dans la voie pacifique,.
- Dès. le 18 mars 1875, le Folketing recevait une pétition qui lui demandait d’inviter le gouvernement à provoquer l'établissement d’un Tribunal d'arbitrage européen. Cette pétition appuyée par. plus de onze mille signatures fut renvoyée à une Commission sur le rapport de laquelle le gouvernement était, le 13 mai suivant, invité par un ordre du jour formel à pren -dre l’initiative de l’établissement de ce Tribnnal aussitôt que l’occasion favorable se présenterait. La Commission dans laquelle tous les partis étaient représentés était unanime et la résolution eût été certainement votée si les pouvoirs du Rigs-vdag n’avaient pris fin.
- Il peut être difficile à un petit pays tel que le Danemark de se mettre à la tête du mouvement et de prendre avec suc-
- • .. . . , V ; • ; J ; . ' ' . . .
- cès l’initiative d’un Congrès européen, mais une voie plus facile nous est ouverte, c’est de nous entendre avec d’autres petits Etats et d’abord avec nos voisins de Suède et de Norvège, en leur proposant de conclure entre les trois États un traité d’arbitrage permanent.
- Assurément les relations entre les trois États sont en ce moment si amicales qu’une guerre entre eux est tout à fait invraisemblable, mais dans le passé ils se sont fait des guerres sanglantes qui, en leur faisant un mal énorme, n’ont profité, qu’à leurs puissants voisins, et une nouvelle guerre dans l’avenir n’est pas impossible ; leur situation géographique est telle qu’ils peuvent être forcés par quelques grandes puissances européennes de prendre parti avec ou contre elles. Un traite d’arbitrage permanent conclu d’abord pour trente ans serait donc d’un grand secours aux trois Etats s’ils avaient à résister aux efforts que pourraient faire les grandes puissances pour les entraîner dans une guerre. En pareil cas, un tel traité rendrait facile le maintien de la neutralité et par conséquent assurerait l’indépendance permanente des Etats Scandinaves.
- Tel est le but que nous poursuivons. C’est pour assurer l’indépendance de notre patrie que nous invitons le Rigsdag à réclamer la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre les trois Etats duNord,et nous espérons que les propositions qui lui seront soumises à cette fin rencontreront l’unanimité qui, en 1875, accueillit la proposition moins aisément réalisable de l’établissement d’un tribunal d’arbitrage européen permanent.
- La solution du problème le plus facile sera d’ailleurs certainement un acheminement vers la solution du plus difficile. Des efforts analogues se font en d’autres pays. L’Angleterre et les Etats-Unis, par exemple, travaillent à établir entre eux un traité d’arbitrage permanent. C’est un exemple que les Etats plus petits doivent se hâter d’imiter.
- Nous donnons ci-dessous le texte d’une pétition qui se signe en ce moment à> Paris, pétition due à l’initiative du Comité de Paris de la, fédération internationale de l’arbitrage et de la paix.
- PÉTITION
- invitant ]e gouvernement français à négocier un traité d’arbitrage permanent entre la
- République française et les États-Unis d’Amérique
- A Monsieur le Ministre des Affaires étrangères Paris, le décembre 1887
- Monsieur le Ministre,
- Les soussignés viennent respectueusement demander au gouvernement de la République de se mettre en mesure de négocier entre la France et les États-Unis d’Amérique la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent. C’est une vérité vulgaire que l’état de trêve armée dans laquelle vivent les peuples d’Europe les contraint tous à faire des dépenses militaires dont l’excès toujours croissant les conduit à la banque * route.
- Militairement la France doit à tout prix entretenir un état de défense dont il n’est point en son pouvoir de fixer la limite; économiquement et financièrement elle doit assurer au travail national la sécurité indispensable pour que les forces productives du commerce, de l’agriculture et de l'industrie fassent équilibre aux charges écrasantes impérieusement imposées par la nécessité de la défense. Le devoir et l’intérêt de la France lui commandent donc d’assurer et de multiplier le plus possible. ses relations pacifiques.
- Il est un grand peuple auquel sa position géographique, la constitution qu’il s’est donnée, et surtout l’énergie avec laquelle il persévère dans le travail et dans la liberté assurent depuis un siècle le bienfait de la paix, c’est le peuple des Etats-Unis d’Amérique.
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- La France a eu le bonheur et la gloire d’aider ce peuple à j se faire libre : c’est à lui qu’elle doit naturellement s’adresser j d’abord pour ouvrir avec elle,sous la forme d’un traité d’arbitrage permanent, l’alliance pacifique que la République est disposée à conclure avec toutes les nations.
- Un traité d’arbitrage permanent n’est point une alliance offensive, ni même défensive ; il n’entraîne pour les peuples qui se liguent aucune obligation de prendre part en aucun cas aux hostilités dans lesquelles l’un ou l’autre peuvent se trouver engagés. C’est une convention purement pacifique.
- Nous ne doutons pas, M. le Ministre, que notre demande ne soit favorablement accueillie par le Gouvernement ; car nous avons eu,en la présentant,la conviction profonde de servir à la fois les intérêts de la France et ceux de l’humanité.
- Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’assurance de notre profond dévouement.
- Association des dames françaises.
- On lit dans Y Arbitre :
- S’il est vrai que la guerre est un fléau terrible, s’il est souverainement rationnel et humain de travailler comme noué lions efforçons ici, et ailleurs de le faire, de substituer à ses horreurs les pacifiques sentences de la Justice, il n’en est pas moins certain que, une fois qu’elle est déchaînée, le premier devoir du patriotisme.de l’humanité, est de travailler à panser ses innombrables blessures. Tel est le but que se propose avant tout l’Association des Dames Françaises pour les secours aux militaires en cas.de guerre et aux civils dans les calamités publiques, fondée en 1873, reconnue d’utilité publique en 1883,dont le siège actuel est Boulevard des Capucines,24.
- Elle possède des ambulances admirablement montées et pourvues par les Dames patronesses, toutes prêtes à entrer en “êàmpagne ; elle donne des cours publics et gratuits sur l’hygiène, l’art de soigner les malades et les blessés, etc,, au siège indiqué. Les dons en nature (linge surtout) y sont reçus avec reconnaissance par les dames qui s’y réunissent pour les travaux de l’Ouvroir, tous les lundis et vendredis, à 1 heure.
- Pour devenir membre de l’Association des dames françaises il suffit de verser une cotisation annuelle de 10 ou 20 fr., à volonté. Mme Delaruelle, Trésoriére, rue de Rivoli, 68, reçoit les cotisations et les dons en argent.
- A partir du 2 Décembre, les Dames Françaises ouvriront au local de la société, 24,boulevard des Capucines, les lundis et vendredis à 4 heures et demie, un cours pratique d’hygiène et de pansement pour les blessés, où sont conviées les personnes de bonne volonté.
- Le Conseil d’administration se compose actuellement de :
- Mmes ja Comtesse Foucher de Careil, présidente ; Charpentier, vice-présidente ; Wurtz, Jaurès, Lagorge,Binot ; j de MM. J. Bozérian, Dr Gruby, Dr Pruvost, l’abbé Barrallon, |
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- Ab. Lemercier,Labour, le Dr Duchaussoy, secrétaire général, Fondateur de l’Association. Les membres honoraires du Conseil sont Mmes F. de Lesseps,Hennessy,Ehrnam et MM. Mézières, de l’Académie française, Professeur Richet de l’Institut Dr Bouland.
- L’AMITIÊ D’UN ARABE
- I •
- Dans une rue étroite de Tlemcen, Ahmed-ben-Hadi se dirigeait vers une maison mauresque. Devant la porte basse il s’arrêta, il allait frapper quand deux hommes sortirent et passèrent près de lui sans le voir. De ces deux hommes, l’un, M. Duray, habitait la maison avec sa famille, l’autre, le capitaine Léon Martel était un officier des plus distingués de la colonie. Une grande amitié liait le capitaine à M. Duray.: L’Arabe ne fut pas surpris de les voir s’éloigner ensemble. Admis depuis plusieurs années dans la famille Duray, Ahmed savait que l’amitié de ces deux hommes était vieille. Ils avaient une situation bien différente, M. Duray faisait le commerce des laines et des plumes d’autruche. Il expédiait en France ces produits algériens. ;
- Ahmed lui avait sauvé la vie dans un de ses voyages, au désert, et depuis la maison hospitalière de Tlemcen était ouverte à l’Arabe.
- Celui-ci, un des chérils des Hamian, venait au moins une fois chaque année voir ses amis ; et, comme il menait une vie libre et voyageuse des riches Arabes, if faisait quelquefois de longues excursions qui le ramenaient à Tlemcen. : . : . ;
- 11 arrivait alors d’une façon inattendue et‘croisait ses jambes sur le sol en disant : ;
- — Que le bien soit avec vous !
- Il ne repartait pas sans s’assurer que la maison était prospère et joyeuse.
- Cetle fois, au moment de franchir le seuil, il se retourna du côté des deux hommes. Il les vit causer à quelques pas avec animation. ;
- Un mot parvint à son oreille.
- — A bientôt mon gendre.
- L’Arabe s’était donné la peine d’apprendre le français.
- — Son gendre ! murmura-t-il.
- M. Duray n’avait qu’une fille, et s’il appelait le capitaine son gendre, c’est qu’il la lui destinait.
- Ahmed-ben-Hadi entra d’un pas grave dans la cour intérieure de la maison.
- Entre les colonnes des galeries du premier étage une tête rieuse se pencha.
- Un peu pâle, mais d’une finesse exquise, cette blonde tète semblait railler les ardeurs du climat. Il y avâlt sur
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- le front une profusion de boucles folles et indisciplinées, \ des tons rosés montaient à la moindre émotion aux joues ; éclatantes de jeunesse. J
- Ahmed regarda la jeune fille. Alice Duray. j
- Elle quitta rapidement la galerie, descendit et traversa j la cour pour le faire entrer dans une des salles fraîches du rez-de-chaussée où se tenait sa mère.
- Les chambres d’une maison mauresque s’ouvrent sur une cour inférieure ornée d’une fontaine au milieu, d’orangers ou de grenadiers aux angles.
- L’Arabe hésita un moment avant de suivre Alice. Il voyait son père rouvrir la porte extérieure pour rentrer chez lui. Il fit un pas vers M. Duray, s’inclina profondément ; celui-ci s’empressa de lui tendre la main et de le relever, politesse à la fois arabe et française.
- Alors Ahmed lui glissa ces paroles de manière à n’ètre entendu que de lui :
- — Les jeunes femmes n’aiment point les barbes blanches !
- Cette sentence arabe en disait plus pour Ahmed que de longs discours.
- M. Duray comprit-il?
- Il jeta un regard du côté de sa fille, pendant que l’Arabe saluait Mm* Duray et acceptait un coussin pour siège.
- La conversation qui suivit n’eut aucun rapport avec les premières paroles d’Ahmed. Elle fut coupée de ces silences que les Arabes affectionnent. Au bout d’une demi-heure, Ahmed se leva en disant :
- — Je reviendrai demain.
- M. Duray l’accompagna jusqu’à la porte.
- — N’oublie pas, lui dit alors le chérif ; Les jeunes filles n’aiment pas les barbes blanches !
- A cette répétition, M. Duray fit un mouvement. Le mari qu’il destinait à sa fille, le capitaine Léon Martel, grisonnait.
- Il n’avait cependant pas la cinquantaine. A quarante-quatre ans il était leste et fort comme un jeune homme. D’une belle santé et d’un extérieur agréable, il aurait sans ses cheveux déjà gris paru moins âgé de dix ans. L’amitié aidant il devenait un parti convenable.
- A ce sujet, M. Duray ne croyait pas rencontrer d’opposition. Il avait déjà parlé de ce projet de mariage à sa fille. Elle ne s’en était point émue.
- Quand Ahmed fut parti, M. Duray rentra au salon, où sa femme et sa fille l’attendaient.
- — Nous voilà seuls, leur dit-il, j’ai à vous parler sérieusement. Le capitaine sort d’ici avec ma parole. J’ai cru pouvoir m’engager pour toi, chère enfant. Léon Martel est un charmant homme, tu le reconnais...
- — Oui mon père, c’est votre ami, dit la jeune fille non sans une pointe de malice.
- — Ge sera le tien, le meilleur de tous» un mari.
- Alice ne jugea à propos ni de rougir ni de se troubler.
- — Cher père, dit-elle, vous allez bien vite ! Comment ? j’arrive de Paris il y a trois mois à peine; j’y ai passé cinq ans, loin de vous, dans une maison d’éducation, et quand je suis heureuse ici, vous ne songez qu’à m’éloigner de nouveau ?
- — C’est pour t’assurer ton bonheur. Le capitaine a une belle fortune; il sera bientôt colonel, et je pense que tu ne retrouveras jamais un aussi beau parti.
- — Ah ! je n’y tiens pas à ce beau parti, je serais désolée de me marier en ce moment.
- — Cependant, chère Alice, je t’ai déjà entretenue de ce projet de mariage, le capitaine ne te déplaisait pas alors.
- La jeune fille se tourna vers sa mère :
- -- Maman, lui dit-elle, défends-moi un peu. Papa me fait peur avec son projet de mariage, et, tu le vois, je n’ose plus le tutoyer.
- M. Duray tendit les bras à sa fille.
- — Embrasse-moi enfant, suis-je donc si terrible !
- Elle cacha sa blonde tète dans la poitrine de sa mère.
- — Oui quand, il s’agit du capitaine, à quoi bon nous occuper de lui? Il trouble notre joie.
- — Tu me désespères. Je ne m’attendais pas à tant d’antipathie pour cet honnête et aimable Martel. Que t’a-t-il fait ?
- Elle releva sa tête, et, d’un mouvement rapide, elle se jeta au cou de son père.
- — Ce qu’il m’a fait ? il veut m’enlever à ceux que j’aime, n'est-ce point assez ?
- — C’est une grosse erreur. Le capitaine n’a pas l’intention de te séparer de nous, Il s’arrangera pour vivre où nous serons, ou pour nous emmener où il ira.
- — Cher petit père, ceci commence à être moins effrayant ; mais ne pensez-vous pas comme moi que nous avons le temps de nous entretenir de ces choses ?
- — Ce n’est pas l’avis du capitaine ; il est pressé, mais je le calmerai, pourvu que tu me permettes de lui donner de l’espoir.
- La jeune fille secoua la tête.
- {A suivre).
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 5 au 11 Décembre 1887. Naissance :
- Le 19 Décembre de Thiéfaine Hélène-Aline-Josepha, fille d3 Thiéfaine Alfred et de Silvie Aline.
- Le Directeur Gérant : GODIN
- Cuite. •*» imp> Barè.
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- 11'Année,Tome 11.— S'485 Lt, numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 25 Décembre 1887
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an ... 10 fr. »» Six mois. . . 6 s»
- Trois mois. . 3
- Union postale Un an. . . llir. d» Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Nenve-des-Petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITÉ
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandatée député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude île donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités.
- La représentation par les supéxiorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’Etat sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions'.
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 8° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6# Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière*
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- SOMMAIRE
- L a Concentration républicaine et le programme politique de gouvernement. — Statistique parlementaire. — Le travail et les solaires en Angleterre.— Faits politiques et sociaux de la semaine. — L’Extrême-Gauche et le groupe socialiste. — Associations ouvrières au Conseil municipal de Toulouse.— Discours ministériel.— Aphorismes et préceptes sociaux. — L’amitié d'un Arabe. — État civil du Familistère.—. Table alphabétique.
- La concentration républicaine
- ET LE
- !
- programme politique de gouvernement
- On parle beaucoup, depuis un certain temps, de concentration républicaine et, entre ceux-là mêmes qui préconisent cette concentration, on voit de plus en plus s’établir la divergem e républicaine. Un président de la République a été renversé, un nouveau président est sur la pente qui conduit à un nouveau changement, et tout cela pour une même cause.
- Cette cause de trouble politique est facile à concevoir. Nous sommes arrivés à une de ces périodes politiques où les pouvoirs publics sont impuissants à se mettre d’accord avec les intérêts majeurs de la société. Les opinions et les partis divisent le pouvoir au point de le paralyser presque complètement. Une conception saine de la situation et une résolution énergique seraient seules capables de mettre fin à cet état de choses. Mais pour atteindre ce but, il faudrait tout d’abord un programme de gouvernement montrant à la nation qu’on veut entrer dans la voie des réformes et des améliorations nécessaires. Or, pour dresser ce programme, il faut savoir distinguer quel doit être le caractère d.es réformes capables de résoudre les principales difficultés ; ne pas trop élargir, quant à présent, le cadre de ces réformes; mais, choisir celles qui par leur nature placeraient les directions politiques sous l’inspiration du sentiment national.
- Si l’on voulait examiner la situation actuelle des pouvoirs publics en France, sans parti-pris et sans prévention, le programme du gouvernement serait facile à établir. Il est notoire que les Chambres ne pourront tomber d’accord sur un programme d’études législatives ; il est encore notoire que dissoudrait-on les Chambres, sans aucune mesure préparatoire, celles qui reviendraient seraient placées j absolument dans la même situation. Rien ne serait I changé, parce que les difficultés tiennent autant au ^
- ' régime imposé au suffrage universel qu’à celui J imposé à la nation par la constitution actuelle, des Chambres et du gouvernement.
- Il y a une difficulté très grave, incontestablement, à sortir de ces embarras sans révolution.
- Pourtant, il appartiendrait à un gouvernement intelligent de le tenter et de préparer l’opinion publique à ce mouvement d’évolution pacifique. Mais, il faudrait que le ministère eût le sentiment des difficultés et des moyens de solution.
- Il faudrait un ministère venant dire aux Chambres : Le mode d’élection employée par le suffrage universel ne répond plus aux besoins ni aux aspirations démocratiques du pays ; il faut faire une nouvelle loi électorale, véritablement libérale, qui ait par ede-même la puissance de régénérer les pouvoirs publics ; il faut que le suffrage universel soit débarrassé de toutes les lisières dont on l’a entouré dans une pensée anti-démocratique ; il faut que le suffrage universel soit libre, qu’il soit égal pour tous, qu’il soit national et non plus local, et surtout il faut qu’il soit souverain ; il faut que le suffrage universel soit en situation de contrôler, de juger, d’approuver ou de désapprouver la gestion de ses mandataires ; pour cela, il faut que ses mandataires soient rééligibles par moitié chaque année par le collège électoral de la France entière; les Chambres ont donc à refaire la loi électorale.
- Il faut retremper le corps législatif et le gouvernement dans le peuple, mais cela ne peut se faire qu’en retrempant le suffrage universel lui-même dans la vérité et la liberté ; cela ne peut se faire que par une loi inspirée d’un véritable sentiment démocratique, et c’est peut-être sur ce terrain qu’il serait possible, en manœuvrant adroitement,d’opérer une entente législative.
- Nul doute qu’il soit difficile de faire admettre d’emblée aux représentants du pays l’idée de l’organisation démocratique du suffrage universel. Dans l’état d’impatience où sont les esprits en voyant toutes les réformes ajournées, chacun penche pour celles qu’il a étudiées. Lesunstronveront que rien n’est plus pressant que l’équilibre du budget, quoiqu’ils soient impuissants à le réaliser ; d’autres voudront des impôts sur le capital et le revenu, impôts que les Chambres ne consentiront pas à voter; d’autres pourront demander la suppression de l’hérédité en ligne collatérale et son attribution. à l’État, ce que les Chambres écarte-; ront.
- Rien n’offrirait plus de chances de succès après ! un replâtrage du budget, rien ne serait plus popu-
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- laire que l’organisation du suffrage universel dans un sens démocratique, et rien surtout ne serait aussi capable de préparer la réforme parlementaire ; car, le suffrage universel est maintenant le principe de nos institutions politiques; c’est de son bon fonctionnement que peut sortir une bonne organisation des pouvoirs publics. Tant que le suffrage universel restera faussé dans l'expression delà volonté nationale, les attributions des députés de la nation seront elles-mêmes incorrectes et abusives, et le gouvernement restera entaché des mauvaises habitudes du passé monarchique dont la France doit sortir au prix de graves convulsions, si les pouvoirs publics manquent de la sagesse nécessaire pour ouvrir une issue par l’exercice démocratique du suffrage universel.
- Si un ministère était assez dévoué aux intérêts publics pour tenter une réforme politique dans le sens que j’indique, il lui serait facile de se ménager des amis dans les Chambres pour l’aider à préparer le terrain, afin de produire le projet de réforme
- dans les conditions les plus propres à assurer son succès.
- Tout en poursuivant patiemment la réforme du suffrage universel, le gouvernement appuierait les projets tendant à la création de ressources qui ne seraient onéreuses ni pour l’État ni pour les contribuables. Car, au point de vue démocratique, il est indispensable que les ressources nouvelles dont le gouvernement a besoin ne soient demandées ni à l’agriculture, ni à l’industrie, ni au travail, ni à la consommation ; il ne faut pas non plus les prélever sur les choses ni sur la richesse dont les citoyens disposent ; ce serait entraver l’activité nationale, créer des impôts nouveaux, porter une nouvelle atteinte à la liberté des citoyens ; car ce qui s’impose est contraire à la liberté. Il faudrait, enfin, que ces ressources fussent trouvées dans les biens tombés en ligne collatérale et attribués à l’État par droit d’hérédité.
- Le gouvernement appuierait également les projets de lois en faveur du travail et des classes ouvrières, surtout celles qui auraient pour objet de mettre les syndicats ouvriers en mesure de refréner l’abaissement des salaires, en donnant à ces syndicats le pouvoir de régler la durée de la journée de travail et la moyenne des salaires dans toutes les industries ; le gouvernement veillerait à ce que ces réformes profitassent aux ouvriers, sans que ni l’industrie ni la production eussent à en souffrir.
- ’es mesures, préviendraient les grèves, et, en
- même temps,les ruines,la misère et les souffrances qui en résultent.
- Par d’autres mesures non moins nécessaires, le gouvernement ferait aborder aux Chambres l’institution de garanties nationales pour effacer le paupérisme et donner aux classes laborieuses le minimum de sécurité dont elles ont besoin, afin que tout citoyen jouisse dans une juste mesure de l’indépendance et de la liberté. Les Chambres seraient enfin appelées à organiser la solidarité nationale, de manière à ce que tout citoyen ait secours et assistance dans la maladie, dans la vieillesse, dans la détresse et le malheur.
- Un gouvernement entrant dans la voie de ces mesures de prudence conquierrait vite l’approbation de la majorité des populations, si ce n’était celle des Chambres ; il mettrait vite fin à l'inaction législative, à l’impatience et au découragement national.
- Et si la majorité des députés faisait opposition au gouvernement dans l’étude de ces propositions, si elle repoussait les améliorations demandées à la loi électorale, le gouvernement, appuyé d’une minorité compacte, serait en mesure de provoquer une dissolution de la Chambre, avec chance de voir les élections nouvelles nommer des députés animés d’un autre esprit, et disposés à la réforme du régime parlementaire imposé à la France par la Constitution monarchique qui régit la République.
- Statistique parlementaire
- Nous avons souvent, au Devoir, insisté sur la perte de temps considérable résultant des innombrables formalités parlementaires, de l’abus de la tribune, etc.
- A ce propos, M. Smith, premier lord de la trésorerie, a dit des choses curieuses dans un discours qu’il vient de prononcer à Doncaster. Après avoir exposé le programme parlementaire du gouvernement pendant la prochaine législature, fixant spécialement la réforme de l’administration locale dans un sens décentralisateur et la révision des lois sur la transmission des propriétés agraires, M. Smith a ajouté qu’avant de rien faire autre chose,il était urgent de voter la réforme de la procédure parlementaire dans le but de débrouiller le terrain de 1 ’ obstructionnisme.
- A cet effet, il a fourni des faits très intéressants de statistique parlementaire. Durant la dernière législature, la Chambre des communes a tenu séance pendant 1.453 heures. Les parnellistes et les radicaux ont parlé 7.368 fois, pendant que les unionistes, qui constituent les quatre-septièmes de la Chambre, n’ont fait usage de la parole que 4.10Q fois. Si, avec la
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- réforme, les 7.368 fois se réduisent à la moitié, M. Smith j croit que ce sera déjà là un important résultat. j
- L’observation de M. Smith est parfaitement juste, bien j qu’en cette circonstance, les obtructionnistes irlandais soient j assurés de la sympathie de la majorité de ceux- là même qui, hors de l’Angleterre, voudraient voir cesser un tel état de choses.
- M. Parnell et les siens, font, en effet, une obstruction in- . cessante aux travaux de la Chambre des Communes et ils ont pu souvent empêcher le vote d’une loi, rien que par leurs discours. Parleurs intrépides, comme on l’a vu par les chiffres plus haut, dès qu’une question menace d’être résolue, ils défilent à la tribune les uns après les autres, parlant des heures entières, sans cesse ni repos, refaisant souvent — cela se conçoit — le même discours, tenaces,lassant la patience de la chambre, par leur inépuisable faconde. On cite des cas où la prorogation de la Chambre décidée pour telle date, les Par-nellistes ayant à empêcher le vote d’une loi contre l’Irlande, ils y parvinrent en occupant la tribune des séances entières. Ayant eu soin de se faire inscrire au préalable, déposant amendements sur amendements que leurs auteurs venaient défendre, ils firent tant et si bien, que la Chambre, malgré sa volonté d’en finir,dut se séparer avant d’avoir pris une décision ferme.
- Et voilà les beautés du parlementarisme 1
- Nous comprenons l’excellent parti que Parnell et les siens tirent de ce système ; sans ressources contre l’omnipotence anglaise, il ne leur reste plus qu’un recours : celui d’empêcher le travail législatif, de mettre les bâtons dans les roues de la machine gouvernementale qui les écrase.
- Mais dans un pays, dont la Chambre est nommée par l’unanimité des votants pour travailler, des chinoiseries qui permettent l’obstruction incessante devraient avoir disparu depuis longtemps. Malheureusement, elle font partie inhérente du parlementarisme. Et le parlementarisme, c’est l’inaction, la stabilité, le piétinement sur place !
- Voilà pourquoi la réforme constitutionnelle est une réforme urgente et indispensable.
- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- EN ANGLETERRE
- Le comité parlementaire des Trade’s-Unions Congress vient d’adresser aux associations syndicales ouvrières une circulaire relative aux heures de travail supplémentaires. Il est dit que toute tentative pour augmenter le nombre normal des heures de travail trahirait les intérêts mêmes des corporations, ce qui serait, suivant la circulaire, « déloyal et contraire au patriotisme. » Toutefois il est constaté dans ce document que beaucoup d’ouvriers sont partisans des heures supplémentaires j et saisiraient avec empressement l’occasion d’ajouter quelque j chose à leur salaire d’ordinaire.
- Il est facile de comprendre qu’un père de famille ne peut résister à la tentation de gagner quelques schellings de plus. Le patron, qui ne tient pas à agrandir son établissement, si les commandes viennent à affluer, ni à envoyer ses clients chez ses concurrents, préfère augmenter le nombre des heures de travail, quoiqu’en théorie il soit pour la répartition de l’ouvrage entre les ouvriers. Quant au public, aussitôt que ses commodités se trouvent, lésées en quelque façon, il se plaint dans les journaux. Toutefois, il semble aux Trade’s-unionistes que dans l’intérêt général les heures supplémen-mentaires ne devraient pas exister dans la pratique.
- Suivant eux, il en résulte un ouvrage hâtif et défectueux, cause de mécontentement pour le public et de dommages pour le patron. De là résulte aussi l’état permanent d’inactivité d’un grand nombre de bras et l’abondance de ceux-ci constitue un danger non moins permanent pour le relèvement des salaires.
- Le comité parlementaire déclare que les Unions syndicales ouvrières peuvent, si elles le veulent, empêcher le système d’augmentation des heures de travail. Reste à savoir si cet appel sera entendu, et, au cas même où il le serait, nous pensons que les effets qui s’ensuivraient seraient l’équivalent d’une déception pour les théoriciens de cette nouvelle discipline du travail.
- En sa qualité de Labour Correspondent du Roardof Trade, M. John Burnett a publié un intéressant rapport sur l’enquête qu’il vient de faire au sujet du « Sweating System » dans le East End, et des misères sociales qui en résultent, surtout en présence de la concurrence étrangère. Telle était la condition antérieure des ouvriers étrangers qui viennent travailler dans le East-End, qu’ils se contentent pour vivre de beaucoup moins que les ouvriers anglais, et ils sont si malheureux à leur arrivée qu’ils acceptent n’importe quelle besogne à n’importe quel prix. Aussi dans le East End le prix de la main-d’œuvre est-il devenu d’un bon marché excessif, par suite de la présence de 18.000 ou 20.000 ouvriers étrangers. Comme conséquence, les ouvriers anglais sont, par suite de cette concurrence, réduits à une affreuse misère.
- On trouve, dans le rapport de M. Burnett, un grand nombre de faits qui montrent cette situation dans toute son horreur. Il nous cite, par exemple, des femmes qui travailleut dix ou onze heures par jour et ne gagnent que 4 sh. 3 d. (5 fr. 30) par semaine.
- M. Burnett résume brièvement les arguments que l’on a fait valoir contre le « Sweating System » et les remèdes qu’on a proposés pour sa suppression. Ces derniers sont très nombreux ; mais le plus pratique, selon le rapporteur, consisterait à augmenter le nombre des inspecteurs, conformément aux dispositions des « Faetory and Health Acts, » qui sont jusqu’ici considérés comme lettre morte dans la plupart des districts de Londres.
- M. Burnett pense qu’il serait possible de remplacer les
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- LE DEVOIR
- « Sweaters » par la création d’ateliers centraux. Les « Sweaters » jusqu’ici ont servi à mettre en rapport les entrepreneurs et les ouvriers et faciliter la distribution du travail ; mais cette fonction pourrait être remplie à bien meilleur marché par la création de bureaux indépendants.
- Enfin, conclut M. Burnett, le gouvernement devrait donner l’exemple, dans les travaux qu’il en teprend, car, laisser le Sweating System, qui est le pressurage à outrance de la main-d’œuvre, continuer ses ravages, serait vouloir établir la barbarie à demeure fixe en Angleterre, et semer les germes d’une épouvantable révolution sociale.
- M. Burne tt n’a pas tort de raisonner ainsi, et il faut souhaiter que ses avertissem ents soient entendus.
- Courrier de Londres.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Déclaration ministérielle. — Nous publions, à titre de document,la déclaration ministérielle faite par le nouveau Cabinet. Celle-ci se distingue des présentes par quelques articles concernant le travail. Nous l’analyserons dans le prochain numéro.
- Messieurs les députés,
- Messieurs les sénateurs,
- Le cabinet qui a l’honneur de se présenter devant vous n’a d’autre ambition que celle de continuer l’œuvre de concorde et d’entente républicaine commencée dans la journée du 3 décembre.
- Le pays a vu dans cette éclatante manifestation de tous les républicains de l’Assemblée nationale un gage assuré de la paix intérieure à laquelle il aspire et il s’est pris à espérer qu’aux agitations de la politique allait enfin succéder une ère de repos et de tranquillité, indispensable â la reprise des affaires depuis longtemps languissante.
- Pour répondre à cette attente, à cette volonté du pays, nous nous occuperons avec ardeur des questions financières, économiques, administratives, sociales et militaires, dont la solution s’impose à la sollicitude du Parlement.
- Dans l’ordre financier, nous continuerons à travailler sans relâche à rétablir l’équilibre budgétaire, momentanément troublé par une longue crise industrielle et agricole qui a sévi sur le monde entier, par l’exécution rapide des travaux nécessaires à notre industrie pour lutter contre la concurrence étrangère, par les dépenses consacrées à l’instruction de la jeunesse française,par les sacrifices que commande la défense du pays.
- De sérieuses économies ont déjà été réalisées ; nous nous efforcerons d’en réaliser encore, pour aider au rétablissement de l’équilibre budgétaire. Nous appliquerons avec fermeté les mesures adoptées par nos prédécesseurs en vue de réprimer les fraudes qui lèsent à la fois de Trésor public et le commerce J honnête. • !
- Dans le même ordre d’idées, nous étudierons avec le vif J désir de parvenir à une entente, les réformes financières pro- j posées par la commission du budget. 1
- Nous vous demanderons, en outre, de procéder, aussi rapidement que possible,à la discussion des lois déjà préparées ou en préparation,qui intéressent les diverses branches du travail national, notamment :
- La loi relative à la responsabilité en cas d’accidents dans les ateliers, usines et manufactures ;
- La règlementation du travail des enfants,des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels ;
- La caisse de secours et de retraite des ouvriers mineurs ;
- La réforme de la législation sur les faillites ;
- Le projet de loi relatif au régime des mines ;
- Les lois sur les sociétés de secours mutuels et les caisses d’épargne ;
- L’organisation de l’assistance publique dans les campagnes;
- Le développement de l’enseignement agricole ;
- La création de chambres d’agriculture ;
- L’achèvement du Code rural ;
- Et, enfin, nous vous demandons de hâter le vote de l’ensemble de nos lois militaires.
- Tels sont,messieurs les sénateurs et messieurs les députés, les travaux parlementaires auxquels nous prenons la liberté de vous convier plus spécialement ; mais,pour accomplir cette œuvre, l’union de tous les républicains est nécessaire.
- Nous sommes heureux de constater la bonne harmonie qui règne entre le gouvernement de la République et les nations étrangères.
- Désireux du maintien de la paix au dehors, nous travaillerons à l’apaisement des esprits à l’intérieur.
- Serviteurs dévoués de la République, nous assurerons sans faiblesse le respect de la Constitution républicaine et des lois.
- Nous ne nous dissimulons pas les difficultés de notre tâche, mais pour si grandes qu’elles puissent être, nous accomplirons résolument tous les devoirs qu’imposent au gouvernemen t la dignité et la prospérité de la France républicaine.
- Signé : P. Tirard,
- Président du Conseil et Ministre des Finances.
- L’Exposition de 1889. — A Lyon, au palais de la Bourse,a eu lieu la première réunion du comité départemental du Rhône pour l’Exposition universelle de 1889. M. Georges Berger, directeur général de l’exploitation y assistait.
- Après ta nomination de. la commission exécutive, M. Berger a donné de longues explications sur la classification et les groupes de l’Exposition, puis il a parlé en termes excellents de la nécessité patriotique de fêter l’anniversaire de 1789 par cette grande démonstration de notre activité industrielle et de notre puissance pacifique.
- Ensuite, M. Cambon, préfet du Rhône, a développé cette idée que, l’Exposition de 1889 étant annoncée au monde entier, le devoir de tout bon français est de seconder, dans la mesure de ses moyens, les efforts de ceux qui la préparent,et cela sans distinction d’opinions.
- Mme Boucicâut. — Les lecteurs du Devoir connaissent déjà le trait de bienfaisance sociale de Mme Boucicâut qui, par testament, a légué son immense fortune, partie aux employés de ses établissements, partie à l’assistance publique. Une proposition d’élever une statue à la généreuse donatrice ayant été faite dans la presse, Mme Deraismes a adressé aux journaux la lettre suivante :
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- LE DEVOIR
- Monsieur le directeur et ami,
- Mme Boucicaut à peine morte, l’idée de lui ériger une statue surgit spontanément et recueillit aussitôt l’adhésion publique.
- Mais voici que des protestations s’élèvent, isolées, il est vrai. Un rédacteur d’un journal du matin déclare,aujourd’hui, que ce projet de statue ne tient pas debout ; que bien d’autres ont exercé la bienfaisance, ont donné leur fortune après leur mort sans obtenir cet honneur suprême.
- Ici, la question est mal posée. 11 ne s'agit pas seulement de célébrer la femme charitable, bienfaisante, maternelle pour ceux qu’elle emploie, mais encore l’admirable organisa rice qui, par des facultés exceptionnelles et un labeur incessant, s’est placée dans un vaste cadre commercial et a appliqué,suivant la méthode expérimentale, les larges et fécondes théories des idées socialistes,en introduisant la justice dans les rapports économiques par une équitable répartition.
- Possédant au plus haut degré le sens de la solidarité humaine, elle a su réaliser de son vivant ce que nul n’a tenté jusqu’ici, hormis, dans un autre genre, M. Godin, du Familistère de Guise.
- Elle a donc aidé en quelque chose à la solution du grand problème social. Cela vaut bien une statue.
- Quelques-uns objectent aussi que la modestie de la défunte ne cherchait en récompense de ses bienfaits, ni distinctions honorifiques, ni renommée. Que la fondatrice du Bon Marché et de tant d’œuvres philanthropiques ait été modeste,c’est une qualité qu’elle a ajoutée à bien d’autres. Mais il ne nous est pas permis de l’être pour elle.Mme Boucicaut étant une figure digne de rester dans les mémoires.
- Je serai donc la première à m’inscrire si une souscription est ouverte à cet effet, ainsi que je l’espère. Et cela dans le plus bref délai.
- , Veuillez agréer, Monsieur le directeur et ami, l’expression de mes meilleurs sentiments.
- Maria Deraismes.
- ALLEMAGNE
- Les socialistes allemands. — Les socialistes avaient convoqué une réunion publique à Fribourg.
- Le publiciste Geck, d’Offenbourg, devait y prendre la parole pour exposer la situation actuelle du Parlement, ainsi que l’attitude qu’il observe vis-à-vis du parti ouvrier.
- M. Geck avait à peine commencé à parler, qnand il a été interrompu par le commissaire de police, qui a déclaré la réunion dissoute.
- Les assistants se sont séparés immédiatement après avoir porté an vivat en l’honneur de Geck.
- ITALIE
- Le traité de commerce Franco-Italien.—
- On télégraphie de Rome aux journaux de Paris :
- Le Sénat a discuté ce soir le projet de loi déjà voté par la Chambre et qui accorde au gouvernement la faculté d’appliquer à titre provisoire les conventions relatives au commerce et à la navigation qui pourront être conclus avec la France, l’Espagne et la Suisse.
- M. Crispi a déclaré qu’on ne pouvait laisser se terminer
- l’iim UK : 11 ! (i iiui m i mu ix ju.jjîilm'aie
- autres puissances pour conclure des conventions en temps opportun.
- M. Grispi déplore que les autres nations élèvent les droits de douanes ; mais du moment qu’elles le font, l’Italie ne saurait se dispenser de le faire de son côté.
- Le projet de loi est voté par 82 voix contre 4.
- RUSSIE
- Attentat contre le czar. — La tyrannie enfante la haine, l’oppression la révolution.
- Des journaux de Vienne ont annoncé, sous la foi d’une dépêche chiffrée, disent-ils, que le czar aurait été l’objet d’un attentat. Depuis,aucune dépêche n’est encore venue confirmer, soit au ministère des affaires étrangères, soit à l’ambassade de Russie, le prétendu attentat contre le tzar.
- Jt est donc vraisemblable qu’il ne s’agit que d’une mystification — ou peut-être d’une spéculation de bourse.
- A moins que la censure russe n’ait arrêté tous les. télégrammes relatifs à cette affaire, ce qui ne serait pas moins vraisemblable.
- L’Extrême-Gauche et le groupe socialiste.
- En attendant que nous analysions comme il convient le programme socialiste du nouveau groupe parlementaire qui vient de se fonder, voici comment l’apprécie M. Pelletan dans la Justice, dont un des rédacteurs, M. Millerand est signataire des propositions incriminées.
- Après avoir dit qu’on « ne supprimera pas la lutte pour la vie, mais que le progrès démocratique consiste à en égaliser les conditions et à panser les blessures », et qu’une « République dont ce ne serait pas la pensée dominante, ne serait pas une République », M. Camille Pelletan ajoute :
- Telle devrait être la conviction de tous les républicains ; telle est, je crois, celle de tous les radicaux. Une quinzaine de députés ont tenu à se dire plus particulièrement socialistes. Ils ont signé, à cet effet, un credo en quatorze articles. Ils ont assurément de sérieuses raisons pour cela. Pour ma part, j’ai lu et relu leur programme : je ne le signerais pas pour une raison très vulgaire, et dont je dois faire l’aveu : j’ai le malheur de ne pas le comprendre ; et je suis résolu à ne jamais signer des articles de foi où je n’entends rien. Je laisse les mystères au catéchisme.
- M. Camille Pelletan montre ensuite brièvement que onze des articles font partie du programme de tous les radicaux-socialistes, puis il passe aux articles qu’il déclare ne pas comprendre.
- II. — Fédération internationale des peuples.
- III. — Solution de tous différends entre nations comme entre individus.
- IV. — Transformation — dans la mesure des nécessités de la défense nationale — des armées permanentes en milices sédentaires, composées de tous les citoyens majeurs.
- s Jïiaiie d’ilcid le n°lJI. Je défie qu’on lui trouve un iens.
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- Quant aux milices sédentaires... on les promet dans la mesure de la défense nationale.
- Or, comm* la défense nationale interdit absolument d’y songer jusqu’à nouvel ordre, cela revient à dire :
- « Suppression des armées permanentes, désirée, mais reconnue impossible. '
- Autant ne rien dire du tout.
- Je ne veux pas demander aux auteurs du programme comment ils comptent concilier la suppression des congrégations religieuses avec la « liberté absolue de s’associer, de contracter..., etc. Ce serait indiscret. D’ailleurs, jusqu’ici, je cherche le socialisme. Pour le découvrir, il faut aller jusqu’aux lignes suivantes :
- Art. XII.— « Nationalisation progressive de la propriété, dont la jouissance individuelle soit accessible à tout travailleur.
- Si l’un de ceux qui s’engagent solennellement à nationaliser la propriété, veut nous dire ce qu’il entend par là, je lui promets une reconnaissance éternelle.
- Les méchants comprennent qu’on veut supprimer la propriété individuelle, pour faire jouir les travailleurs précisément de cette propriété qu’on supprimerait ; ce qui revient à dire qu’on va faire arracher les vignes pour donner duvin à tout le monde.
- Je n’en crois pas les méchants ; je sollicite une traduction. Cette formule élégante est pour moi du haut allemand. Et notez qu’on ne la signe pas impunément ! Elle est, en effet, précédée des lignes que voici :
- « Par l’adhésion au programme ci-après, les députés, soussignés deviennent membres du Groupe socialiste. Ils cesseraient d’en faire partie s’ils se mettaient en opposition avec ces principes, soit par vote, soit par écrit. »
- Si je ne craignais de multiplier les indiscrétions, je deman-. derais qui jugera si l’on « s’est mis en opposition » avec ces formules obscures et sybillines.
- Je le demande à nos amis : Comment s’y prendront-ils en parlant ou en écrivant, pour être assurés qu’ils ne se mettent pas en opposition avec « la nationalisation progressive de la propriété ? »
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- ASSOCIATIONS OUVRIERES
- AU CONSEIL MUNICIPAL DE TOULOUSE
- Le Conseil municipal de Toulouse vint d’adopter un vœu tendant à ce que les sociétés ouvrières soient admises aux adjudications.
- Le Moniteur des Syndicats rapporte ainsi qu’il suit la séance du Conseil :
- M. Besaucèle lit un rapport sur une pétition demandant l’admission gratuite des associations ouvrières aux adjudica-
- tions publiques. Il fait remarquer que, le maire étant personnellement responsable, !e conseil ne peut point donner d’ordre à ce sujet, mais exprimer un simple vœu. Voici la délibération proposée :
- « Article premier — Le conseil autorise, en principe, la suppression du cautionnement pour l’exécution des travaux communaux donnés à l’adjudication.
- « Art. 2. — La suppression du cautionnement impliquera l’augmentation de la retenue de garantie, qui, de 10 0/0, sera élevé à 15 0/0.
- « Art. 3. — Le cahier des charges de chaque entreprise déterminera les cas spéciaux et les lots pour lesquels il y aura lieu d’exiger un cautionnement.
- « Art. 4. — Le Conseil invite M. le Maire à faire appel aux associations ouvrières régulièrement constituées et à admettre ces associations dans la concession des travaux communaux donnés de gré à gré à l’adjudication restreinte (régie économique) et à l’adjudication publique. — Par association ouvrière régulièrement constituée, il faut entendre les associations constituées selon les règles prises par la loi du 24 juillet 1867 et non pas les syndicats professionnels ou autres corporations constituées en vertu des dispositions de la loi du 21 mars 1884, syndicats professionnels, par exemple, qui ont exclusivement pour objet l’étude et la défense de leurs intérêts, mais qui n’ont pas qualité pour contracter des marchés .
- « Art 5. — Lorsque la suppression du cautionnement aura été approuvée pour une entreprise, la commission désignée par l’article 89 de la loi du 5 avril 1884, s’assurera de plus que les concurrents présentent les garanties nécessaires, au point de vue de la moralité,de la stabilité et de la capacité. — En ce qui concerne, notamment,les associations ouvrières, elle examinera : d’abord la liste nominative des associés, ensuite l’acte contenant les conditions auxquelles l’association s’est formée, lequel acte contenant les conditions auxquelles l’association s’est formée, lequel acte devra stipuler la nomination d’un ou plusieurs mandataires, sans que le'nombre puisse dépasser trois, qui seront fondés de pouvoirs et munis de certificats de capacité et de moralité au moment de leur élection ; ces mandataires seront chargés de soumissionner les travaux, de les diriger sous i’autoriie des ingénieurs ou architectes, de contracter pour l’association,ne la représenter dans ses rapports avec la ville pour la réception des travaux, le réglement des comptes et l’acquittement des mandats de payement.
- « Art. 6.— Les associations ouvrières devront justifier de la création d’un fonds de réserve destiné à parer aux conséquences des accidents à leur charge et à subvenir aux besoins | des ouvriers blessés, par suite de l’exécution des travaux, J ainsi qu'à ceux des veuves et des enfants des victimes. Ce ( fonds pourra être remplacé par une assurance contractée en
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- faveur des ouvriers auprès d’une ou plusieurs compagnies d’assurances sur la vie, offrant des garanties sérieuses.
- « Art. 7.— Dans le cas ou l’acte d’association ne contiendrait pas les conditions sus-énoncées, les concurrents devront s’engager, au préalable, à les introduire dans leurs statuts par un acte additionnel, dans un délai qui sera déterminé par la concession, visé par l’article 89 de la loi du 5 avril 4884.
- « Art. 8.— Les associations ouvrières qui désireront concourir aux travaux de la ville seront tenues de déposer leurs statuts à la mairie dixjours avant l’adjudication.
- « Art. 9.— Le conseil engage M. le maire à donner le plus de publicité possible aux travaux concédés par la ville de gré à gré ou par régie économique (adjudication restreinte), afin que les associations ouvrières, étant informées de l’ouverture des travaux, puissent soumissionner ou être admises concurremment avec les entrepreneurs. »
- La pétition qu’on vient de lire fait une distinction entre les syndicats professionnels proprement 1 dits et les associations ouvrières formées en vertu de la loi de 1867. Il y a là une question importante sur laquelle nous aurons à revenir.
- Discours ministériel
- Dernièrement, les chambres syndicales patronales se sont réunies pour célébrer l’allocation des médailles accordées aux ouvriers méritants par le .Ministre.
- M. Tirard, invité à la cérémonie, a prononcé un discours important sur le rapprochement du travail et du capital. Nous croyons devoir le reproduire, nous réservant de revenir sur ses principaux passages
- Ce n’est pas un discours que je me propose de vous adresser, mais une simple et fraternelle allocution.(Très bien! très bien ! et applaudissements.
- Je me sers à dessein de cette expression, car je me souviens de mon origine. Je n’ai jamais oublié au cours de ma vie politique déjà longue, pas plus que je n’oublie au début d’une carrière nouvelle qui sera peut-être bien éphémère que je sors des entrailles de cette démocratie laborieuse dont vous faites partie et à laquelle je suis fier d’appartenir.
- Votre société, messieurs, on l’a déjà dit, et on ne saurait trop le répéter, donne un grand et salutaire exemple. Vous êtes parvenus à résoudre l’un des problèmes sociaux les plus graves et les plus diffîcilesqui s’imposent à la société moderne. Nos pères ont affranchi le travail par la grande Révolution dont nous fêterons prochainement le centenaire.
- A ce grand acte de l’affranchissement du travail a succédé un travail considérable, le problème social qui consiste à met-
- tre en harmonie les intérêts des diverses catégories de travailleurs, depuis le patron qui dirige jusqu’à l’ouvrier qui exécute.
- La solution de ce problème a suscité déjà beaucoup de polémiques et de systèmes.Des difficultés sans nombre ont surgi; il semble que la solution soit impossible à trouver, et cependant les intérêts opposés en apparence ne sont-ils pas en réalité les mêmes.
- Quand on examine les questions sans prévention, sans passion, l’on ne tarde pas à se convaincre que c’est par une entente cordiale entre les producteurs d’une même industrie que la prospérité peut en être assurée. C’est par une association étroite et légale du capital et du travail, c’est par les efforts combinés de l’intelligence qui dirige et de l’intetligence habileté qui exécute qu’il est possible de donner également satisfaction aux intéressés d’une même entreprise.
- C’est ce que vous avez si bien compris, messieurs, en récompensant les services des collaborateurs qui ont longtemps travaillé dans la même maison.
- C’est là, je le répète, un grand exemple de la concorde et de l’union qui doit régner entre les travailleurs : c’est ainsi que l’on peut assurer la prospérité des affaires bien mieux qu’en soulevant sans cesse des questions insolubles qui troublent les esprits, les irritent et les détournent des intérêts réels d’une grande nation comme la France
- Le travail est le but de la société moderne Aujourd’hui, il ne peut plus y avoir d’oisifs ; il faut que chacun apporte sa part de collaboration à l’édifice social. Toutes les conditions sont égales dans la société nouvelle créée par nos pères ; ils ont fondé la liberté et l’égalité, comme l’a rappelé votre pré. sident.
- Permettez-moi d’ajouter que vous, par l’union du travail, vous fondez la fraternité.
- M. le président faisant appel au concours du gouvernement. Je crois que par cette parole votre président a voulu dire que le gouvernement devait accorder à tous les travailleurs une égale protection et n’apporter aucune entrave aux fondations d’initiative privée destinées à régler les conditions du travail.
- Nous sommes absolument d’accord, et j’estime, d’ailleurs, qu’il n’y a plus de conquêtes à faire, car il n’y a plus aujourd’hui de privilèges d’aucune sorte. Tout le monde est appelé à prendre part aux travaux que font exécuter les communes, les départements ou l’État, et je puis vous assurer que le gouvernement est animé des intentions les plus libérales et que, bien loin d’apporter aucune entrave à l’initiative individuelle, il l’aidera de tout son pouvoir.
- Votre honorable président a fait allusion ensuite à de grands travaux. Lesquels? Car ici, messieurs, il faut nous expliquer avec une entière franchise, u’est-ce pas!
- Vous m’avez accueilli avec tant de cordialité que je veux et que je dois vous parler en toute sincérité et ne pas vous donner, selon l’expression vulgaire, de l’eau bénite de cour.
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- Depuis quelques années, l’Etat a accompli des travaux considérables, travaux nécessaires, indispensables même, pour permettre à nos industries de lutter à armes égales contre la concurrence étrangère. Lorsqu’il y a peu de temps encore, on comparaît le nombre de nos kilomètres de chemins de fer ; avec celui des nations rivales sur les marchés du monde, notre situation était de beaucoup inférieure. Aujourd’hui, grâce à la . promptitude d’exécution des constructions nouvelles, nous j avons repris le niveau. j
- Nos ports n'étaient pas outillés non plus à l’égal des ports ; j
- nous y avons remédié. !
- !
- L’instruction de la jeunesse française était insuffisante, les écoles manquaient ; nous en avons construit, nous en construirons encore et bientôt la France n’aura rien à envier sous ce rapport aux autres nations.
- Or tous ces travaux simultanément exécutés ont coûté très cher, et nos finances en ont éprouvé un trouble momentané qui commande les plus grands ménagements.
- Je vous demande pardon de faire intervenir le ministre des finances et de faire valoir des considérations d’ordre supérieur que certainement vous apprécierez tous et qui m’empêchent de répondre comme je le voudrais à l’appel que m’adressait tout â l’heure votre honorable président.
- Il ne s’agit pas, d’ailleurs, de suspendre tous les travaux, mais simplement de répartir ceux qui restent à exécuter sur un plus grand nombre d’années, de façon à permettre le prompt rétablissement de l’équilibre budgétaire. Le premier devoir d’un gouvernement est de régler les dépenses du pays sur les ressources dont il dispose.
- Voilà, messieurs, ce que je crois devoir vous dire a propos des grands travaux, de façon à ne pas vous laisser concevoir des espérances dont la réalisation serait impossible.
- Vous excuserez la franchise de mon langag.En toute chose, le mienx n’est-il pas de dire la vérité ?
- Il me reste à féliciter les collaborateurs qui sont au milieu de vous, et qui vont tout à l'heure recevoir les récompenses que mérite leur travail et leur dévouement.
- Ils ont donné et ils donnent un grand et bel exemple en se conduisant comme ils l’ont fait, en travaillant assidûment dans des maisons où quelquefois ils on fait leur apprentissage. En continuant pendant de longues années cette collaboration intime avec leur patron, ils ont démontré que cette union si désirable entre tous les travailleurs dont je parlais tout a l’heure n’est point une utopie, et qu’ils ont bien mérité de la démocratie française.
- Ce n’est pas par les haines, l’envie ou les compétitions ja- j louses qu’on parvient à grandir une nation ; ces mauvais sen- | timents l’énervent et l’abaissent, et, si humbles qu’ils soient, 1 les hommes qui savent y résister remplissent une haute et utile mission sociale.
- Us méritent, à tous égards, les récompenses que vous allez
- leur accorder, récompenses qui sont aussi honorables pour ceux qui les donnent pour ceux qui les reçoivent.
- C’est par de pareils exemples que nous arriverons dans un avenir qui n’est peut-être pas éloigné a faire disparaître des préventions, des inquiétudes causées par nos luttes politiques et qui font oublier malheureusement trop souvent, comme on le disait tout à l’heure, les grands intérêts de la nation.
- Messieurs, j’ai confiance dans l’avenir de mon pays, quand je vois ouvriers et patrons unis dans le travail, cette base fondamentale de la prospérité et de la grandeur de la patrie.
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- Élections partielles tous les ans.
- Le renouvellement partiel annuel des corps élus est dans les nécessités d’un peuple libre. Tant que cela ne sera pas inauguré dans les institutions, le peuple subira l’omnipotence et la tyrannie d’une oligarchie quelconque. Le renouvellement annuel sera la porte ouverte au gouvernement vraiment démocratique.
- L’AMITIÉ D’UN ARABE
- — C’est bien difficile, mon espoir serait de ne rien changer à ma situation, et maman, j’en suis sûre, pense comme moi.
- Mme Duray était une belle femme de trente cinq ans.
- Elle avait écouté jusque-là sans dire un mot. Paresseusement étendue sur les coussins d’un divan, elle souriait à son mari et à sa fille ; elle se souleva un peu.
- — Je vais vous mettre d’accord tous les deux, dit-elle., Certes, le capitaine ne mérite pas un refus. Si nous lu donnons notre fille, rien ne sera changé de notre chère ntimité. Ce sera un membre de plus dans la famille. Un autre mariage pourrait éloigner Alice ; elle fera donc bien d’accepter, mais il n’est pas nécessaire que ce soit tout de suite. Les mariages précipités peuvent être suivis de regrets. Laissons à cetfe enfant le loisir de consulter son cœur et d’apprécier son fiancé.
- Cette conclusion gênait M. Duray. Il ne contrariait jamais sa femme, mais il s’était engagé trop vivement avec le capitaine : il fit encore une tentative.
- — Votre ami Martel part pour la France dans quelques jours ; il a demandé un congé pour des affaires de famille, et il ne voudrait pas partir sans obtenir une promesse qui l’aiderait à supporter son absence; puis il désire faire
- paît à sa h mille de tes intentions.
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- LE DEVOIR
- — Il le doit, dit Mme Duray. Pendant ce temps Alice s’habituera à l’idée de devenir Mme Martel.
- — Mère chérie, je ferai ce que vous voudrez, cai* vous êtes le plus sûr des guides. Je n’ai jamais pensé à des choses aussi sérieuses ; je n’éprouve pas le besoin d’aimer en dehors de vous, de mon père, de ma cousine et de mon cousin Pressant.
- — Ah ! ils seront contents de ton mariage. Le colonel Pressant aime le capitaine. Quelle bonne nouvelle à lui annoncer !
- Alice soupira doucement.
- — Puisque nous serons tous heureux, dit-elle...
- — Eh, bien, reprit vivement M. Duray, je dirai à Martel qu’il peut venir recevoir de toi une parole d’espoir.
- Alice ne répondit rien. Elle se résignait en se demandant ce qu’elle pourrait bien dire au capitaine. Rien ne lui venait du cœur aux lèvres; elle sentait cependant qu’elle devait quelque chose à cet homme qui lui offrait son nom, sa fortune et sa vie, mais cela lui importait peu ! Elle aurait préféré qu’une sympathie l’entrainât vers son futur fiancé.
- Le capitaine dont elle reconnaissait ses qualités ne lui inspirait qu’un médiocre intérêt ; son âge et sa supériorité même la gênaient. Il lui semblait quelle allait se donner à un maitie au lieu d’un ami.
- Pour échapper â ses craintes instinctives, elle demanda à sa mère de l’accompagner chez Mœe Pressant. Le colonel Pressant avait pris sa retraite à Tlemcen à cause de la salubrité de cette résidence, et aussi pour se rapprocher de son cousin Duray.
- Le ménage Duray était plus jeune; M. Duray n’avait que quarante-six ans, et cela rapprochait trop l’âge de son futur gendre du sien...
- Mme Pressant et Mme Duray étaient deux amies. Alice avait prévu que sa mère ne cacherait rien à sa cousine. Elle comptait saisir l’impression que produirait sur Mme Pressant la nouvelle de son futur mariage.
- Alice appelait Mme Pressant sa tante en sa qualité de cousine germaine de sa mère.
- L’intelligente jeune fille ne la quitta pas des yeux dès que Mme Duray se mit â parler du capitaine.
- D’ailleurs la joie de Mme Pressant fut si évidente qu’il n’y avait pas de doute possible.
- Elle embrassa Alice et la fit asseoir sur ses genoux comme une enfant.
- — Ah ! mignonne, dit-elle, c’est bien à toi de faire un mariage raisonnable et de ne pas regarder à l’âge du futur. Les vieux maris rendent leurs femmes heureuses !
- Alice courba la tête. Décidément son devoir était de partager les espérances de ceux qui l’aimaient.
- II
- Malgré la joie qui régnait autour d’elle, Alice n’en trembla pas moins le lendemain quand son père vint l’avertir que M. Martel désirait la voir.
- Elle descendit au salon où le capitaine causait avec sa mère. Elle y entra accompagnée de M. Duray ; son cœur battait ; une secrète angoisse serrait sa poitrine. Plus gra* cieux que jamais, le capitaine s’inclina. II avait une façon de se relever en redressant son buste par laquelle il déployait sa taille bien prise dans l’uniforme.
- Elle ne put s’empêcher de l’admirer quand il pencha sa tête vers elle comme un homme fort, vaincu et dompté.
- Il y avait une caresse dans son regard, et sa reconnaissance éclata dans un mot...
- — Merci ! merci !
- En même temps, il cherchait à s’emparer de la main d’Alice par un geste timide.
- Celle-ci ne l’encourageait pas.
- — Tu peux serrer la main de ton fiancé, dit M. Duray à sa fille.
- Alice n’avançait point sa main.
- — Mademoiselle, balbutia le capitaine un peu gêné, je pars ce soir. Je suis heureux de votre confiance en moi, et puisque vous m’accordez votre petite main, excusez un soldat qui manque peut-être d’éloquence, mais qui vous sera dévoué jusqu’à la mort.
- — Monsieur, répondit froidement Alice, j’obéis à mon père. Il sait ce qui me convient et vous avez sa parole.
- — Mais vous, mademoiselle.,... ne me direz-vous pas si votre cœur ratifie cette parole? C’est de vous comme de vos parents que je dois et veux vous tenir. Vous m'avez traité jusqu’ici avec beaucoup d’indulgence et de bonne grâce ; j’ai la hardiesse de vous aimer, me le pardonnez-vous ?
- Il courbait encore sa grande taille.
- La jeune fille restait muette. Son père la regardait avec anxiété, car elle avait pâli et s’était rapprochée de sa mère ; elle semblait se réfugier sous sa protection.
- — Maman, murmura-t-elle.
- Mais sa voie mourait dans sa gorge, l’oppression gagnait sa poitrine ; elle se serra contre sa mère, et celle-ci la sentit chanceler.
- — Reconduis-moi dans ma chambre, dit Alice à son oreille.
- A son tour, M“e Duray pâlit et sortit en soutenant sa fille.
- Le capitaine les suivit des yeux.
- — Votre fille me déteste ! dit-il, dès qu’elles furent éloignées.
- — C’est l’émotion d’une jeune fille qu’on demande en mariage, répondit M. Duray; mais, rassurez-vous, elle es
- t
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-
-
- LE DEVOIR
- très résolue à vous attendre jusqu’à votre retour, c’est vous dire que dans trois mois le mariage aura lieu.'
- — Mon cher Duray, reprit le capitaine, j’ai grand besoin de vos affectueuses assurances. Si j’en croyais la froideur de ma fiancée je ne reviendrais pas, je demanderais mon changement, mais je crois en vous et je veux espérer.
- Camille Périer. (A suivre).
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 12 au 18 Décembre 1887.
- Naissance :
- Le 14 Décembre, de Langlois Eugénie-Julienne, fille de Langlois Julien et de Laporte Eugénie.
- TABLE ALPHABÉTIQUE ANALYTIQUE
- DU XIe VOLUME
- 1886-1887 ............................................... 1
- 1789 et aujourd’hui. . . ........................... 373
- A
- Affaire de Pagny-sur-Moselle........................... 332
- Affameurs (les)....................................... 157
- Age {Y) sans pitié..................................158,173
- Alcoolisme (l’) et la question sociale................. 427
- Alglave (M.) et l’alcool .............................. 437
- Algérie (la colonisation en)........................... 365
- Allemagne (élection, en).................., . . 71,133
- » (en).............................................. 35
- s> (organisation du parti socialiste en) . . 375
- Amérique (Europe vaincue par 1’)....................... 798
- » (le socialisme en) . ............... 117,443,790
- Amitié (f) d’un Arabe.................................. 815
- Anarchistes (les)...................................... 742
- Angleterre (Anarchistes en)...................... . 742
- » (Chevaliers du travail en) . . . . 692
- » (Erreurs de la police en).............. 551
- » (Y) et l’occupation de l’Égypte .... 684
- » (Étrangers en)......................... 501
- » (Excellente loi votée en).............. 212
- » (Questions sociales en)................ 676
- » (Situation en)......................... 741
- » (Travail et salaires en) 23,76,308, 344, 694, 734, 765.
- Aphorismes et Préceptes sociaux. 27,311,329,345.360, 372, 393, 409, 438, 457, 472, 492, 510, 520,537,552, 567. 585,599,617, 649,680, 695,715,729, 745,765,
- 778,792,807
- Appel aux peuples de l’Europe................... 163,324
- Arbitrage (Hommage au principe d’).............. 252
- » franco-anglais (Occasion d’) . . . . 82
- » (Pétition invitant le gouvernement français à négocier un traité d’) . . . 814
- Arbitrage (Projet de création d’un Conseil ou Tri-
- bunal d’)............................ . 724
- Armée (1’) et la Société moderne........................ 393
- Art (1’) et l’Utilité.................................... 1 j 9
- Assemblée générale de la Ligue de la Paix . . . 659
- Assistance sociale................................ 148
- Association des dames françaises ...... 815
- * et sanction légale......................... 593
- » ouvrière en Chine ....... 139
- Associations ouvrières (les) au Conseil municipal de
- Toulouse........................................... 824
- Aujourd’hui (1789 et)................................... 373
- Avenir des revendications patriotiques.................. 104
- Aveux officiels......................................... 153
- B
- Ballet (un) à Kiota........................ 366
- Barbarie (affreuse)............................... 391
- » légale............................................. 37
- Belgique (Congrès des sociétés coopératives en) . . 22
- » (Grève générale et le Parti ouvrier en). . 156
- » (Mouvement socialiste en)............. 279
- » (Situation en) . .................................. 197,396
- » (Socialisme en).................................... 22
- » Socialiste ............................................ 308
- Bert (Le dernier livre de Paul)......................... 109
- Bourse (nouveau coup de ).......................? 87
- Budget (Chronique du) . . . .................. 211
- » (Commission du)...................... fa 9
- » 'de 188 7).............................................. 62
- » 1» 1888)............................................. 211
- » (nouvelles du)......................................... 302
- » (Refus de) par les députés socialistes... 152
- Bulgares ( Ce que veulent les)................................ 38
- Bulgarie (La Révolution économique en) .... 541
- Bulletin de la Paix armée 39,108,253,330,392,460.520, 586,664, 727, 809
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-
-
-
- le devoir
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- c
- et le)
- Cahiers (les) électoraux et les Réformes sociales .
- Camp d’Agramant.......................
- Canal des deux mers...................
- Caserne (la) est l’école du vice. , .
- Certificat d’études (les Écoles du Familistère Chambre et Situation politique . . .
- » (Législation industrielle devant la)
- » (Projets Socialistes à la) . .
- » (Un bon point à la). . . .
- Chambres (Que vont faire les) . . .
- Chemins (les) de fer du globe . . .
- Chevaliers du travail en Angleterre » » (le Pape et les).
- Chine (Les Associations ouvrières en).
- Chirurgien (le) de l’Obélisque . . .
- Chronique du pain cher . . .
- » parlementaire et politique .
- Chou blanc ...........................
- Civilisation..........................
- Colonisation en Algérie . . . . .
- Comment nos hommes d’Etat colonisent Commerce (le) de la France 360, 420, 435, 550, Concentration républicaine (la) et le pouvoir politique
- 475 717 318 248 432,442 689 301 231 214 788 557 692 315 139 92 472 740 751 391 365 185 612, 772
- de gouvernement 819
- Concordat (la Dénonciation du)............................ 263
- Concurrence (la; du singe ...................• 263
- Congrès des coopérateurs français..................... 604,614
- » » instituteurs............................. 617
- » » mineurs de St-Étienne. ..... 131
- » » Sociétés coopératives de Carliste . . . 405
- » » » en Belgique. . . 155
- » de Tours........................, . . . 645
- » (deuxième) des syndicats................... 652
- » international rationnaliste de 1887 . . .533,566
- » national des chambres syndicales patronales 749
- » ouvrier......................................... 469
- » ouvrier des cuisiniers de France ... 230
- » (Second) de la Paix . 663
- » ’ » des sociétés coopératives italiennnes 541
- Contes et nouvelles....................................... 446
- Coopération (la) devant la Révolution sociale . . 605
- » ( » ) et la personnalité civile. . . . 677
- » ou Salariat....................................... 693
- Correspondants (à nos)................. 241, 289, 369, 417
- Courrier de Londres (le) et le Devoir..................... 123
- » (Opinion définitive du) sur le
- Familistère....................... 276
- » (Questions sociales et). . . . 70
- » * * (Résumé et épilogue.-*- Au). . 234
- Courrier de Londres (Suite et fin au). .... 42
- » (Un mot au).................... . 196
- Crédit agricole ... . 229
- Crise agricole.................................... 775,796
- » politique et sa Solution.......................... 780
- » présidentielle et la République................... 712
- Curieux réglement de comptes............................ 142
- Czar (le) et M. de Bismarck............................. 813
- D
- Drnger militaire.. . , . . ............... 522
- Danemarck (le Socialisme en)............................ 215
- Décimés........................................... 591
- Délégués (les) de la Paix et le président Cleveland . 725
- Démonstration pacifique de Nottingham .... 141
- Désarmement (Encore le)................................. 811
- » (Idée du) en France et en Italie. . . 169
- » (Projet européen de) ...... 33
- Devoir (Les Pétitions du) à la Chambre .... 170
- Diable (Plus fin que le) . . ,.................. 351
- Dieu (Idée de) dans l’histoire .... 606,621,637
- Discours ministériel.................................... 825
- Droit des femmes. .............................. . 31
- » de guerre.......................................... 35
- » général et droit particulier...................... 654
- £i
- École (1) d’Yzeure ..................................... 266
- Économie sociale (la section d") à l’Exposition . . 407
- Economies budgétaires.................................. 503
- Egypte (l’Angleterre et l’occupation de 1’) . . . 684
- Emprunts (ni), ni Impôts ..............................58,59
- Enfance (Exposition d’hygiène de T) . . . . . 500
- » (Fête de 1’) . ................................577,580
- » moralement abandonnée............................. 758
- Enfants (Protection des)................................ 431
- » (Sauvons nos)..................., . . . 204
- Engagements électoraux................................. 424
- Enseignement en France,en Europe et au Familistère 81
- » (1’) et le Familistère . . . . . 440
- » (Ligue de T).................... 157
- » (Société pour l’étude de !’)... 132
- Espérances coloniales ......... 131
- Esprit anglais . . 384, 398, 415, 639, 669,718, 735,808
- » français.......................................399,415
- Etat (Y) et les Salaires................................ 282
- » et la Sécurité publique ...... 362
- » la moralité et la santé publiques. . . . 698
- » (les grèves minières, le grisou et le contrôle
- de 1’) 188
- Etats-Unis (La production du blé aux)................... 572
- Evolution (F) sociale. . ... . . . . . 273
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-
-
-
- LE DEVOIR
- *S»
- .Exposition de 4889 ..................... 549, 617, 739, 799 j
- » d’hygiène de l’Enfance....................... 500
- » (la st dion d’économie sociale à 1’). . . 4Q7
- Exlréme (!’) gauche et le groupe socialiste . . . 823
- Facteur (le) rural..................................318,335
- Faits politiques et sociaux, 25, 58, 72, 88, 121, 135, 152, 186, 200, 217, 214, 265, 280, 295, 313, 345, 361, 377, 411, 425, 438, 473, 488, 502, 522, 537, 569, 600, 649, 680, 695, 711, 778, 792, 822.
- Familistère (Allocation d’une médaille d’honneur à
- M. Damiens, ouvrier du) . . . . 597
- » Assemblée générale des associés . 537, 598, 625
- » Assurances mutuelles (mouvement des). 720,782
- » Communication du............................ 371
- » (Ecoles du) et le Certificat d’études . . 432,487
- » (Enseignement en France,en Europe et au) 81
- * /l’Enseignement et le)...................... 440
- * (Enterrement civil au)...................... 237
- » (Examen du certificat d’Etudes au) . . 442
- » (Fête de l’Enfance au) . . . . 564, 577, 580
- » (Fête du travail au)........................ 290
- » (Jour de l’an au) . ....................... 19
- » (Nouvelles du)...........................355,563
- » (Œuvre du) à l’Étranger..................... 149
- » (Opinion définitive du Courrier de
- Londres sur le)......................... 276
- » (Société de Paix et d’Arbitrage du) . 55,97,165
- 242, 324, 385.
- Fédération américaine................................... 335
- » de 1889. ................................471,499
- » du centenaire ........ 489
- » Internationale de l’Arbitrage et de la Paix 389.487,585
- Femme (la) au paon doré..............................285,303
- » et la politique......................... 759
- » serve devant la loi..................... 312
- Femmes (Le droit des).................................... 31
- » (Proposition relative aux droits civils des) . 198
- Fête de l’Enfance...........................564, 577, 580
- » du 14 Juillet ..................................... 461
- » du Travail......................................... 290
- » répub icaine à Guise............................... 567
- » (Une) de charité . . . ....................... 126
- Fleur de thé....................... 191,205,222,239
- Forces révolutionnaires................................. 268
- Frontières naturelles................................... 590
- G
- Gaspillages militaires................................... 37
- Godin (Article de M.) dans The âge of Steel . . 65
- » » sur la réforme constitutionnelle 737,755,
- 769, SOI.
- Godin (Discours de M.) à la Fête de l’Enfance . . 580
- » b » du Travail . . . 290
- » n à la société de Paix et d’Arbi-
- trage 55, 97, 165, 242, 324, 385.
- Grève (la) de Beauvin-Meurchin............................ 749
- » Montataire........................................ 570
- » Vierzon........................................... 278
- Grèves (les) et la Concurrence ruineuse ; . . . 370
- » et salaires....................................... 354
- b minières, le grisou et le Contrôle de l’Etat 188
- Guerre civile en Irlande.................................. 648
- b (Décret de).......................................... 566
- » (Droit de)........................................ 45
- » (Jeu de la) ...................................... 78
- » (la).............................................'732
- » (la) et la paix. ................................ 248
- » (la) principale cause de la misère des peuples. 449 » sociale en Irlande...................... 142, 420, 613
- H
- Haines de nations à nations et de race à race. . . 245
- Haïti (la question) . 270
- Hérédité de l’Etat à la Chambre...................... 376,380
- » (Difficultés financières, l’extrême
- gauche et 1’)........................ 643
- » et Banque anglaise.............. 534
- » Etat de la Question............. 408
- » et parti radical................ 539
- » (origine sociale de la richesse et
- bases de 1’)......................... 497
- » Projet Barodet (critiques) . . . 674
- » (Proposition de loi sur 1’) . . . 506
- » Question de droit............... 422
- » (Vote du Budget et)............. 114
- Histoire de bonneteau......................... 443
- Homme (l’) à deux têtes....................... 462
- Houillères de Briggs et Cie.................... 429
- I
- Impasse (f) actuelle.......................
- Impôt sur,la viqpde........................
- » le revenu................... . . .
- » les loyers..........................
- » les sucres..........................
- Impôts et revenus indirects .......
- » (ni) ni Emprunts......................
- » (nouveaux projets fiscaux, nouveaux). .
- Impuissance parlementaire..................
- Incident austro-russe......................
- » de Lunéville........................
- » de Raon..........
- 358 209 .135,193 181 151 491 58,69,179 129 342 807 589 . 567
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-
-
-
- IF I FYOIB
- Ingratitude humaine...................................... 415
- Instruction (P) et la Société actuelle................... 602
- International arbitration association. 328, 584, 726
- Irlande (Barbaries propriétaires en)...................... 77
- » (Guerre civile en)................................. 648
- » ( » sociale en)......................... 142,420,613
- » (Meeting pour 1’).................................. 251
- Irlandaise (Question Gallo-)....................... 379
- Italie (Arbitrage international en)...................... 324
- » à l’Exposition Universelle........................... 600
- >. et le Saint Siège............................. 492
- J
- Japon (Une révolution au) ... ,.................... 254
- Journal (Nouveau) d’économie politique et sociale. . 128
- K
- Katkoff (Œuvre de) ...................................... 516
- L
- Laïcisation............................................. 381
- Législation (la) du travail dans les aspirations ouvrières 609
- » industrielle devant les Chambres . . 301
- » minière et la condition des ouvriers
- mineurs.......................17, 74, 90
- Lenteurs parlementaires.................................. 481
- Leroux (Anniversaire de la mort de Pierre) . . . 267
- Liberté (la) et l’organisation du travail.......... 145
- Librairie de l’Education laïque.......................... 128
- Lieutenant Gautier........................... 542, 558, 576
- Loi civile et loi religieuse............................. 138
- » des délégués mineurs .......................... 414
- » morale............................................... 573
- » Roussel dans la Creuse............................... 551
- » sur les instituteurs................................ 789
- M
- Malfaiteur (un héroïque).................................. 61
- Manifeste électoral des démocrates socialistes allemands 124
- Mariage des prêtres...................................... 154
- Médaille d’honneur (Allocation d’une) à M. Damiens,
- ouvrier du Familistère............................. 597
- Meeting dps mineurs de St-Etienne........................ 213
- » socialiste pour la Paix............................ 171
- Mesure (Une bonne) . .................................... 649
- Métropolitain (Un projet de)............................. 557
- Mettray (Les petits Martyrs de).......................... 269
- Militarisme (le) est un danger........................... 721
- Ministre (un) de la guerre civil. ...... 729,731
- Misère et incurie sociale................................ 285 *
- Monarchie et république.................................. 619
- Mortalité dans les différentes classes de la société
- anglaise. , . , . • . ...» , 679
- .831
- Moteur éthérique Kelley......................... .
- Mouvement coopératiste...........................
- » syndical en France.......................
- Muets qui parlent............................
- Musée industriel et commercial de Toulouse . .
- N
- Navigation par l’électricité.............................. 701
- Nouveaux projets fiscaux, nouveaux impôts ... 129
- O
- Œuvre de Katkoff.......................................... 516
- » de l’Association internationale pour la Paix . 516
- Origine de Fantine ....................................... 383
- Ouvriers de la sellerie militaire. ....................... 501
- » et fonctionnaires.......................... 550
- » étrangers 261
- P
- Paix (Adresse des amis de la) au Rigsdag. - . . 813
- » (Chances de la) européenne............................ 804
- » (Comment rétablir la) entre la France et
- l’Allemagne..................................... 524
- » (Dîner de la) et de la liberté................... 808
- » et fraternité (appel pacifique de 1870) ... 106
- » (la) à l’extérieur, c’est la paix à l’intérieur. . 587
- » (à la guerre, la). ................................... 248
- » (Meeting socialiste pour la) . . . . . . 171
- » sociale pour la paix internationale................... 162
- » (Symptôme de)......................................... 733
- Pape (Conseils au)........................................ 168
- » et Chevaliers du travail................... 315
- Parti ouvrier belge et réformes sociales .... 705
- Patriotes et Chauvins. ......... 513
- Pauvres (les) de Londres ................................ 4,84
- Péril militaire. . .............................. . 455
- Pétition ouvrière à la chambre des députés sur les
- syndicats............................................. 49
- Peuples (Comment on se distribue les)..................... 335
- Points noirs et perspectives’............................. 591
- Politique à l’américaine................................. 669
- > (la) coloniale et le droit de paix ou de
- guerre................................. 665
- » d’économies..................... 227
- » monarchiste et politique républicaine. 546
- Politiques (les deux)..................................... 678
- Porquerolles (te pendant de).............................. 214
- Porte-drapeau (le).................................... 767,783
- f Pratt (Lettre de M. Hodgson) ....... 668
- Presse (la) et la manifestation Boulanger .... 458
- » (le jeu déplorable de la). .......................... 43
- Prêtres (Mariage des) 154
- 708
- 182,472
- 746,751
- 575
- 192
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-
-
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- LE DEVOIR
- Projet d’assurance obligatoire . .................. 564 j
- » de loi sur les falsifications................ 486 j
- » Leone Levi................................... 661
- t
- Programme politique d’actualité. 113, 177, 225, 337, 401, 465, 529> 641, 753, 817.
- Programmes (les) électoraux et les réformes. . . 433
- Propriété (Opinion d’un magistrat sur la). . . . 792
- Protection bourgeoise et protection ouvrière . . . 202
- » • de la femme mariée........................ 133
- » des enfants................................... 431
- » et neutralité sociales........................ 561
- Q
- Question Egyptienne. ; . . ;....................... 172
- » (Position de la)......................... 305
- » sociale en Angleterre 676
- » -» (l’Alcoolisme et la).................... 427
- Questions sociales aux Etats-Unis........................ 65
- » » et le Courrier de Londres. . 70
- Quittance de loyer. . ... . . 478, 493, 510, 525
- R
- Réclamation (la) de M. Blandin- ...... 221
- Réforme administrative...............................257,309
- » de la loi sur les syndicats.................. 794
- » du régime parlementaire....................... 769,785
- Réformes économiques (Programme de) ... . 260
- » fiscales et Ja Gauche radicale .... 485
- » - » à la Commission du budget. . . 766
- » sociales (Le-parti ouvrier belge et les). . 705
- » * « ^Cahiers électoraux et) . . . . 475
- Rémunération -des fonctions électives................... 801
- Réprésentation et mandat municipal . . , . . 737
- République (Nouvelle) 556
- Résolutions du Comité de Paris..................... 461
- Responsabilité-en matière d’accidents * } . . . 218
- Révolte de Gaillon ...................................... 29
- Révolution économique en Bulgarie -.*.... 541
- Revue de la presse * . . ..................* . 140
- Revue socialiste 96,* 128, 208, 287, 336, 399, 464,544 608,704. ......
- Richesse (Origines sociales de la) et bases de l’hérédité de l’État 497
- Rien ................................................. 220
- Rouvier (Discours de M.) et la Presse............. 548
- Russie (le Paupérisme en)............................. 668
- Salaires (Grèves et) » «........................ 354
- ï> (Travail et) en Angleterre. 23, 76, 308, 341 694, 734
- Sécurité du travailleur par l’État.............. 682
- Simon (Jules) et le désarmement................. 329
- Situation 467
- Somnambule .............................. 270
- Socialisme en Amérique. ; - . . . . 117,443,790
- »- Belgique....................... 22
- »- Danemarck ..................... 215
- Société de Paix et-d’Arbitrage du Familistère 55,97,166 242,324,385
- » des amis de la Paix. ...... .102,452
- » du Familistère dé Guise................ 598
- » du Sauvetage de l’Enfance...................... 390
- » française de la Paix pour l’éducation. . . 43,168 » pour l’Étude des questions d’Enseignement
- primaire . . . ............................ 132
- Statistique parlementaire....................... 820
- Suffrage universel .. .„ . ....... 183
- Suisse (la Fédération ouvrière)...................... 259
- Surmenage, ........ 183,348,445,550
- Syndicats (deuxième Congrès de)...................... 652
- » (Encore, les) . ,................... 237
- » (Les) ouvriers .............................. 20
- » (Manifeste de la Fédération des) . . . 262
- » (Pétition ouvrière à la Chambre à propos
- de la loi sur les) ................... 49,430
- » (Projet Bovier-Lagierre et les) .... 794
- » (Réforme de la loi sur les)......... 794
- » # (Un congrès de) ........ 599
- T .
- Théories économistes et protectionnistes .... 554
- Tonkin (au) 229
- » cimetière...................................... 397
- » (Evacuation du) et de la Tunisie .... 380
- Tortue (lie'de) ..................................... 254
- Traité d’arbitrage permanent entre l’Angleterre et
- les Etats-Unis 520
- Transformation sociale (La violence dans la). . . 346
- Tunisie (Evacuation du tonkin et de la) . . . . 380
- U
- Union de la paix universelle 37
- Union lombarde de la Paix ^ . 724
- V
- S
- Saville. ........ 32,46,63,79,94,110
- Salaires (Concurrence industrielle et baisse des). . 339
- » (l’État et les)............................ 282
- » et production 297 j
- Vices du régime parlementaire................. . 755
- Violence (la) dans la Transformation sociale . . . 346
- Le Directeur Gérant : GODIN
- , . , Guise. — lmp. Barê.
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