Le Devoir
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- 12" Année. Tome 12.™ fi‘ 486 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 1er Janvier 1888
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- SOMMAIRE
- 1887-1888.— Aphorismes et préceptes sociaux.— Mouvement des assurances mutuelles au Familistère.— Le Socialisme dans les corps élus.— Faits politiques et sociaux de la semaine.— La déclaration ministérielle et les lois du travail.— Le travail et les salaires en Angleterre. — La police et les anarchistes.— Uamitié d’un arabe.— État-civil du Familistère.
- 1887-1888
- L’an dernier, à cette même date du 1er janvier, jetant un coup d’œil rétrospectif sur l’année qui venait de s’écouler, nous constations, avec un serrement de cœur douloureux,la perte de temps effectuée pendant ces douze mois qu’on eut pu si laborieusement remplir :
- « Le bilan des douze mois écoulés,disions-nous, présente une douloureuse récapitulation. Rien à l’actif des réformes sociales, des améliorations si urgentes que cette année aurait dû voir se réaliser. En revanche, le passif des fautes commises, des solutions toutes prêtes,mais indéfiniment reculées sans aucune excuse de retard, ce passif qu’on n’a rien fait pour alléger, il est aussi lourd que l’actif est petit. »
- Si l’an 1886 fut une année perdue, que dire de l’an 1887 dont nous sortons à peine !
- Hélas ! le passif de 1887 pèsera plus encore dans la balance de l’histoire que celui de 1885.
- .1886 fut la préparation de 1887. Pendant cette
- année, lentement mais sûrement, les éléments politiques et sociaux se désagrégèrent, le parlementarisme fondit pour une dissolution malsaine, dans un amalgame hétérogène et confus tous les matériaux de travail, d’activité,— toutes les résolutions encore bonnes et viriles, qui pouvaient pousser à la réalisation de quelque réforme. En 1887, éclatent les effets de ce long labeur négatif de dissolution ; l’œuvre néfaste apparaît sous le jour cru des évènements, se dégage de mille incidents journaliers ; de plus en plus envahissante, couvrant tout progressivement, jusqu’à ce que, à la suite des scandales récents de toute sorte, le chaos le plus complet eut couvert de ses ténèbres la situation politique et sociale où nous nous débattons en vain.
- Le chaos partout, voilà le bilan et l’œuvre de l’année qui vient de s’écouler.
- A la chambre, on a vu cette année les groupes s’émietter et se livrer à un chassez-croisé d’intrigues et de manœuvres de toute nature, sans qu’il soit possible de démêler dans ce concert discordant, aucune note, aucun thème, aucun but définis.
- Dans la rue, on a vu cette année le sens populaire se dépraver, se jeter dans les manifestations d’un militarisme révolutionnaire de mauvais aloi, l’opinion publique s’exalter au nom d’un général et se partager, à un moment donné, en deux camps vociférant tour à tour, les uns pour une dictature militaire qui se déguisait à peine, les autres, pour des dictatures civiles dont l’avéne-ment n’eut certainement pas présenté degaranties
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- meilleures de progrès républicain et de justice sociale.
- Pendant que l'opinion publique s’excitait ainsi dans ces deux voies contraires, mais parfaitement identiques au fond, l’orage ne cessait de gronder en Europe ; des nuages s’amoncelaient, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Le ciel obscurci de l’horizon international se zébrait à chaque instant d’éclairs sinistres, dont la fulgurence faisait craindre à tout bout de champ une tempête monstrueuse comme les champs de l’Europe centrale n’en ont peut-être pas vu encore. — Dans cette atmosphère d’orage et de secousses internationales.l’es-prit public, énervé déjà par les crises intérieures, s’exaltait encore davantage dans les questions de rivalités extérieures, grossissant souvent les incidents, exagérant la portée du plus mince événement... — Les angoisses nationales de ce côté ont été surtout pénibles et déprimantes pour l’esprit français affolé par toutes ces anxiétés.
- Pour comble, tandis que l’opinion flottait, emportée à la merci de ces bourrasques violentes, dans les sphères gouvernementales, des scandales multiples sont venus fournir encore un aliment à l’excitation publique, fouetter l’indifférence de ceux qui auraient pu rester calmes dans ce déchaînement universel.
- Et voilà dans quel chaos sans direction ni but, sur quel océan brumeux sans boussole, l’année 1887 a flotté.
- Cet état de choses est lamentable — d’autant plus lamentable, que cette année, un certain apaisement semblait s’être produit dans les conflits économiques et sociaux. L’année 1886, en effet,fut en proie à des émotions considérables causées par l’explosion d’antagonismes sociaux violents. Des grèves redoutables, au cours desquelles la haine sociale s’était manifestée de part et d’autre avec une acuité intense l’avaient troublée.
- La grève de Decazeville fut un véritable coup de tonnerre ; succédant, dans les mines, à la grève d’Anzin, elle avait pour ainsi dire, mis à nu l’état de lutte et de bataille acharnées dans lequel capital et travail, faute d’une organisation sociale rationnelle, s’exterminent, le travail toujours vaincu, hélas ! et devant passer sous les fourches crmdines de la toute-puissance économique, jusqu’à ce que des lois le protègent et le défendent. La grève de Vierzon, non moins importante que celle de Decazeville, avait mis au jour l’esprit de solidarité et de dévouement corporatif delà classe f' vrière.
- Tout ces conflits, bien d’autres encore, qu’il serait trop long d’énumérer dans cette rapide revue comparative, avaient du moins pour résultat d’appeler l’attention sur les problèmes sociaux d’exciter les recherches, de faire naître des projets de réforme.
- Faute de s’engager dans la voie des solutions indiquées par la nécessité de clore ces conflits, en 1887, c’est dans les troubles mentionnés plus haut que l’opinion s’est précipitée, troubles stériles d’où rien ne peut sortir qe la perturbation des cœurs, des intelligences.
- Oui ! pour douloureux que soient des conflits de la nature de ceux qui s’étaient produits en 1886, nous eussions mieux aimé les voir se reproduire en 1887, plutôt que d’assister au défilé des misérables querelles que nous avons vu surgir.
- Si,comme nous le demandions le premier janvier de cette année néfaste,les gouvernants, la presse, ceux qui tracent pour ainsi dire le sillon à l’opinion publique qui ne les suit qu’avec trop de docilité, se fussent appliqués à la solution des problèmes posés par les événements de 1886, nous n’eussions pas vu les incidents regrettables,quiont écœuré tant de gens ; 1887 eut été fécond.
- Au lieu de cela, l’année s’est passée à s’agiter, stérile et impuissante dans le tourbillon des nouvelles à sensation. Mais les problèmes pendants en 1886 ne sont pas résolus.Cette agitation, comme un accès de fièvre subite dans certaines maladies, a pu faire oublier un instant à la société en mal de genèse économique, ses souffrances et ses misères. Tôt ou tard, la maladie suivant son cours normal aiguillonnera de nouveau les mille membres de ce vaste organisme délabré, qui est le corps social. Alors, quand les conflits renaîtront, quand les travailleurs rependront la plate réforme des revendications qu’ils n’ont abandonnée qu’un instant à la suite des badauds at'roupés autour de la scène où se déroulaient les scandales inouïs du gouvernement, — alors, par quel remède cal-mera-t-on les souffrances qui se feront sentir à nouveau, d’autant plus intenses et plus vives ?...
- Rien n’a été fait en 1886, en prévision d’améliorer la situation,rien n'a été tenté.Et cette inaction, quand l'apaisement de ce côté était venu, est d’autantpluscoupable,qu’une politique rationnelle, une politique sociale prévoyante eut à coup sûr prévenu et empêché de se produire les incidents que tout le monde regrette, même ceux dont le manque de prévoyance les a provoqués.
- Le bilan de 1887, quand on le rapproche de
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- celui de 1886, est donc de beaucoup inférieur à celui-ci.
- Quel sera celui de l’année qui s’ouvre aujourd’hui ?
- L’année, il ne faut pas se le dissimuler, s’ouvre sous de tristes auspices. Aucune rancune n’est éteinte ; le fossé des divisions, d’autant plus profond,que la plupart de ces divisions sont sans objet, est loin de se combler. L’œuvre de désagrégation et d’émiettement, de renonciation et d’abdication du parti républicain se continuera'-t-elle, ou bien, au contraire, tentera-t-on quelque chose pour sortir du gâchis et du chaos ?
- A la fin de 1887, dans cette dernière quinzaine de décembre, une tentative louable a été faite de deux côtés à la fois. Nous voulons parler de la formation d’un groupe socialiste à la chambre et du manifeste élaboré par une partie de la majorité du Conseil municipal de Paris.— Nous publions plus loin ces deux pièces.
- Cette tentative sera-t-elle pour 1888 le point de départ d’une ère de travail succédant à l’ère de discordes que nous venons de traverser ? Ce sont les souhaits du premier janvier que formule le Devoir pour l’an qui va s’écouler et qui nous réserve encore bien des surprises sans doute.
- Puissent ces surprises ne pas démentir les vœux que nous formulons ; puissent ceux qui ont le pouvoir de faire le bien et qui le plus souvent, font tant de mal — plus par ignorance que par intention — s’atteler à un travail fécond, de paix et d’organisation. L’œuvre à accomplir est immense. Mais qu’ils ne s’effraient pas de l’immensité de la tache. Si peu qu’ils fassent, ils peuvent soulager bien des souffrances, remédier à bien des maux. Cette perspective doit suffire et les encourager à entreprendre cette œuvre au plus vite et sans délai.
- A l’œuvre donc, et que 1888 efface au plutôt les mécomptes et les déceptions de 1887 !
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La Guerre
- Plus les peuples sont barbares et méchants, plus ils sont portés à la guerre. Plus les chefs sont orgueilleux, vindicatifs et cruels, méprisant la vie et la liberté humaines, plus ils provoquent et suscitent de guerres.
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- Société du Familistère de Guise.
- Mouvement des Assurances Mutuelles pendant le mois de Novembre 1887.
- Assurance contre la Maladie.
- Section des hommes.
- Recettes ............................... 2.950fr.55
- Dépenses .............................. 1.909 45
- Excédant de recettes sur'les dépenses . 1.041 10
- Section des dames
- Recettes................................ 590 85
- Dépenses ................... . . . . 299 »
- Excédant de recettes sur les dépenses . 291 85
- Assurance des Pensions
- Recettes.........................
- Dépenses :
- Pensions....................
- Nécessaire à la subsistance . Allocations temporaires :
- 8 retraites provi- \
- soi res . . . 465fr. » j
- Allocations statu- i
- taires aux ma- f
- lades .... 12250 j
- Allocations extra- \
- statutaires, veuves, etc. . . . 23560 /
- Allocations aux familles des réservistes ......................
- Divers, appointements, médecins, sages-femmes, pharmaciens, etc....................
- 2.630 10 i 933 »
- 823 10 145 50
- 463 30 j
- 5.818fr.32
- 4.995 »
- Excédant de recettes sur les dépenses . 823 32
- Caisse de Pharmacie.
- Recettes............................... 528fr.50
- Dépenses .......................... 373 35
- Excédant de recettes sur les dépenses . 155 15
- Résumé
- Montant des recettes de Novembre . . : 9.888 22
- d° dépenses d° .... 7.576 80
- Excédant de recettes sur les dépenses . fr. 2.311 42
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- A
- LE DEVOIR
- Le Socialisme dans les Corps élus
- Programme du groupe Socialiste de la Chambre
- ' ET
- de l’autonomie socialiste de Paris.
- « La vérité est plus éclatante que le soleil », a dit le poète persan Firdoussi.
- Cette audacieuse affirmation du poète proclamant l’inéluctable triomphe final de tout ce qui est beau, grand et juste, n’est pas qu’une métaphore brillante, une simple fleur de poésie. Elle est surtout une réalité profonde qu’à chaque instant il nous est permis de constater. Oui 1 chacun peut s’assurer de l’exactitude de cette pensée, en réfléchissant aux événements qui se déroulent sous ses yeux.
- Certes, nous traversons une période douloureuse — une époque d’avortements lamentables, comme l’histoire nous en offre bien peu. Les conceptions humaines se sont singulièrement rapetissées depuis quelques années. Les hommes et les idées semblent avoir éprouvé une violente contraction qui a réduit à la fois le cœur et l’esprit, le champ d’activité et celui de la pensée. De cette contraction des hommes et des choses,la société contemporaine souffre doublement, parce que, jamais à une autre époque, elle n’eut plus besoin d’air, d’espace, d’horizons infinis. Le vieux monde agonise, se meurt. Mais comme dans la succession des êtres et des organismes — individuels ou collectifs — la mort n’est qu’une transformation, — l’œuf d’une éclosion nouvelle, un monde nouveau prêt à naître s’agite confusément dans les limbes de l’ancien. Le devoir de tous serait de s’appliquer de toutes ses forces à aider l’humanité dans cette œuvre de genèse, dans ce labeur glorieux d’enfantement. Mais l’ancien monde dispose encore de défenseurs, qui, malheureusement, compriment d’une main défaillante la coquille dont les jeunes générations font effort pour sortir. Ils font le silence sur les soupirs exhalés par ce monde mystérieux, 'se bouchant les oreilles pour ne pas entendre, comme le sage à rebours de l’Écriture. Ils font la nuit, sur toute tentative pour tâcher d’éclairer les premiers pas du nouveau-né. Qu’importe ? La vérité — qui est l’annonce de ce qui doit-être — perce tous les ténèbres ; son flambeau vainqueur, rayonnant,perce tous les voiles — la vérité est plus éclatante que le soleil — la
- f t ne se fait jamais sur elle.
- Il y a dix ans, quand le Devoir fut fondé, qu’était le socialisme ? Un souvenir. Souvenir d’une période qu’on disait et qu’on croyait peut-être définitivement passée ; souvenir d’idées soutenues autrefois, par une génération disparue, dont il restait à peine quelques survivants, épars çà et là ; qui prêchaient dans le désert — vox damans in deserto — quand ils rappelaient les idées de justice et de droit jadis proclamées par eux.
- Et aujourd’hui ? — aujourd’hui, malgré les conditions si défavorables qu’il traverse, les dérivations de toute sorte par lesquelles les hommes de l’ancien monde cherchent à dévoyer l’attention publique pour faire le vide autour du nouveau ; envers et malgré tout, le socialisme croît, progresse à vue d’œil, groupe partout des adhérents, s’infiltre dans tous les milieux, recrute les plus nobles intelligences, parle au cœur des hommes de dévouement et d’amour, se fait armée — pour être demain légion !
- C’est que l’histoire marche en dépit des hommes qui tentent de l’arrêter, la vériié perce en dépit de ceux qui voudraient l’éteindre ; et lentement, mais sûrement, le règne delà Justice s’avance.
- Certes, comme nous le disions plus haut, la période que nous traversons n’est guère favorable à l’éclosion des idées. La scène politique fait rage d’imbroglios ; on dirait que nos gouvernants s’acharnent à jouer des vaudevilles aux badauds pour détourner leur attention du socialisme qui cherche la grande voie par laquelle il pourra conduire l’humanité à la paix et au travail — au bonheur. Eh bien, dans ce milieu même si peu propice à l’étude et à la compréhension des grands problèmes sociaux, un groupe socialiste s’est formé, composé de 18 députés, qui hautement et avec fermeté tracent dans leur programme un ensemble de modifications radicales à apporter dans la constitution des sociétés modernes.
- * *
- Il y a trois ans, la chambre avait des groupes politiques — elle n’avait pas de groupe socialiste. Non que sur les divers bancs de la chambre, on ne comptât des hommes distingués, plus clairvoyants que la majeure partie des députés limitant leur action à la défense de leurs intérêts sociaux de classe ou aux stériles débats parlementaires. Ces hommes clairvoyants, animés d’excellentes intentions siégeaient ; mais ils ne s’étaient jamais affirmés nettement sur un terrain socialiste déterminé,
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- précis. Pourquoi ? Parce que toute chose est l’œuvre du teraps.Parce que rien ne se crée sans efforts. Parce que les idées socialistes, alors professées par un nombre assez restreint de penseurs, n avaient pas été suffisamment inculquées à la génération. Parce que, une idée, élaborée, ne peut s'imposer que lorsqu’elle a reçu la double confirmation des hommes et des choses.— Des hommes, qui la repoussent d’abord, la discutent ensuite, la rectifient et la corrigent souvent,pui^progressivementl’adop-tent ; — des choses, qui, au cours des événements, doivent servir d’instrument de vérification, éclairer les côtés mal compris ou mal conçus, mais qui, lorsqu’une idée est juste et bonne, lui servent de démonstration, font ressortir son évidence et proclament son exactitude.
- Nous n’avons pas à énumérer ici tous les évènements traversés ces dernières années et qui tous sont venus confirmer nos assertions,— vérifier ce qu’on pouvait jusque là traiter d’hypothèse ; proclamer l’antagonisme créé par une organisation sociale irrationnelle, dont la justice et le droit de chacun aux bienfaits de la civilisation et du progrès sont exclues. Qu’on interroge les faits : pas un qui ne soit un témoin accusateur des iniquités et des privilèges dénoncés à tant de reprises dans les colonnes du Devoir ou par les socialistes.
- C’est ainsi que peu à peu, les idées socialistes, d’abord isolées, ont vu venir à elle des hommes qui y ont trouvé la solution déjà pressentie des difficultés sociales dont ils se rendaient compte, sans pouvoir cependant préciser le remède d’une façon formelle. C'est ainsi que le socialisme a fait tâche d’huile, se répandant insensiblement, devenant une force, à mesure que se désagrégeaient, s’émiettaient et se dissolvaient les autres éléments à cette heure dans un état de confusion complet.
- * *
- On verra plus loin la plateforme adoptée par le nouveau groupe parlementaire, si toutefois on peut appliquer cet adjectif à une réunion d’hommes qui veulent qu’on fasse quelque chose ; qu’à l’extérieur, — comme à l’intérieur — les nations sorten t de l’état de paix armée écrasant sous lequel elles gémissent et consument inutilement leurs forces. Car, tant est rapide le chemin parcouru, tant les idées peuvent marcher à grands pas, lorsque les événements favorisent leur marché, c’est-à-dire lorsque les solutions s’adaptent bien aux maux dont souffre une époque : il y a quelque temps, la proposition Boyer de désarmement réu-
- î nit moins de voix dans toute la chambre que ce ! programme n’a recueilli de signatures.
- On peut différer sur certains points de détail ; — à quelle époque une idée aussi vaste que celle qui embrasse la solution du problème social comtem-porain, a-t-elle réuni tous ses adhérents dans une unique formule! Mais on ne peut que se réjouir de.l’initiative de ceux qui ont essayé de grouper sur un programme formel de réformes sociales,les députés aspirant à entreprendre cette tâche ardue, indispensable.
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- En même temps que ce fait se produisait à la Chambre, au conseil municipal de Paris, une constitution analogue s’effectuait.
- Nous publions plus loin les passages de la déclaration signée par 15 membres de l’ancien groupe autonomiste, qui se forment en groupe autonomiste-socialiste. Cette déclaration est très importante.
- D’abord, parce que ses signataires sont des hommes de notoriété, jouissant quelques uns d’une véritable autorité scientifique ou politique : tels, par exemple, M. Hovelacque, le savant professeur de l’école d’anthropologie,l’auteur des Éléments de Linguistique, qui apporte au socialisme son influence précieuse de savant ; M. Charles Longuet, gendre de Karl Marx, rédacteur à la Justice, où ses articles sont souvent en désaccord complet avec la ligne politique de MM. Clémenceau et Pelletan, directeur et rédacteur en chef de ce journal. — Ensuite, cette formation d’un groupe socialiste dans l’autonomie communale de Paris est le symptôme du départ qui se fait dans tout le parti radical entre ceux qui, instruits par l’expérience et conséquents avec les prémisses des principes républicains, veulent leurjéalisation sociale — et ceux,au contraire qui, ne voyant dans la République qu’un mode de gouvernement plus libéral que tout autre, bornent aux revendications de liberté politique pure leur conception réformiste.
- Il y a longtemps que ce départ eut dû se faire. Nous avons eu souvent l’occasion de signaler la divergence et les contradictions sans nombre auxquelles ce parti est en proie. Il s'affublait presque toujours del’épithète de socialiste et,chose étrange! il repoussait au même temps l’intervention sociale de l’Etat pour une réorganisation de rapports sociaux en vue d'y introduire les notions de droit et de justice qui en sont absents aujourd’hui. De sorte qu’il arrivait parfois que les hommes les plus
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- opposés au socialisme, comme M. Yves Guyot, qui est un économiste pur, un libéral d’une orthodoxie et d’une logique négatives à faire reculer M. de Molinari lui-même,étaient élus par les comités qui se disaient — peut-être même se croyaient, socialistes.
- Cette confusion résultant des conditions particulières dans lesquelles s’était formé le parti radical en 1876-77, à la suite de prise de possession du pouvoir par le parti républicain, n'existera plus maintenant, grâce à la formation du parti socialiste qui vientde s’effectuer simultanément àla Chambre et au Conseil municipal de Paris.
- ♦ *
- Comme il fallait s’y attendre, ce double événement n’a pas été du goût de tout le monde. On ne saurait contenter tout le monde et son père.La Justice, d’une part, la Lanterne, organe de M. Yves Guyot de l’autre, ont pris assez aigrement à partie ce qu’ils appellent les néo-groupes. Cela se conçoit. A la Chambre, c’est dans l’Extrême-gauche, que se sont recrutés les signataires du nouveau programm e et jusque dans le journal de MM. Pelletan et Clémenceau, dont M. Millerand a fait adhésion au socialisme. Au conseil municipal, M. Longuet, également rédacteur à la Justice, nous l’avons dit, a été un des promoteurs du nouveau groupe. L’autonomie communale partagée en deux aujourd’hui, fut réorganisée en 1880 par M. Yves Guyot et Sigismond Lacroix. Il est donc tout naturel que ces messieurs soient mécontents.
- De là les critiques sévères de la presse radicale.
- En vérité, ces critiques, nous les avons lues attentivement, et elles ne sont pas sérieuses. L’abolition de l’héritage en ligne collatérale, par exemple,que les auteurs du programmede la Chambre revendiquent comme un moyen d’alléger les charges qui écrasent le peuple et pour étendre le domaine social, rendre ainsi accessible à tous la propriété aujourd’hui accaparée familialepjent par voie d’héritage, — cet article où les lecteurs du Devoir reconnaîtront facilement sous une autre forme l’Hérédité de l’Etat, est traité de revendication de partayeux. Et la Lanterne s’écrie: Que l’Etat vienne dire aux parents des décédés, « c’est moi qui hérite ; » on verra comme il sera reçu.Elle rappelle l’horreur qu’avaient les campagnes en 1848 pour les partageux.— D’abord, en 1848, pas plus qu’aujourd’hui, il n’y avait de partageux. S’il y en avait eu, les paysans auraient eu raison de les combattre. Mais peut-on dénaturer de la sorte des projets de réforme ?
- i M. Pelletan, dans la Justice, lui, a plaisanté. Il a beaucoup d’esprit. Mais l’esprit ne donne pas toujours raison. Des plaisanteries ne sont pas des arguments. Les plaisanteries de M. Pelletan sont même de mauvais aloi, quand il croit embarrasser les socialistes en leur demandant ce qu’ils entendent par « instruction intégrale » pour tous.Elait-il vraiment besoin d’indiquer que les signataires de cet article entendent par là que l’instruction, aujourd’hui gratuite seulement au premier degré, doit l’être à tous les autres, afin qu’elle soit accessible à tous, afin que ceux à qui l’intelligence permettrait de cultiver brillamment le champ de la science, n’en soient pas empêchés comme aujourd’hui, faute de ressources pécuniaires ?
- * *
- En somme, les adversaires du socialisme en sont réduits, on le voit, à des équivoques. Les uns, comme la Lanterne, font appel aux passions ; en évoquant aux yeux des paysans, tout comme les réactionnaires, le spectre du partage, c’est-à-dire en travestissant la portée de nos réformes. — Les autres plaisantent...
- Ce sont là des arguments de peu de valeur et dont l’effet ne saurait empêcher les progrès du socialisme. On peut même affirmer que ces armes sont à double tranchant; elles blessent ceux qui s’en servent.La preuve d’ailleurs que le socialisme n’est pas enrayé par ces moyens de polémique, c’est qu’il progresse,il avance. Il prouve sa vitalité comme le philosophe grec prouvait le mouvement en marchant.
- Cette marche pacifique et libératrice, rien ne saurait l’arrêter. Elle est un aboulissanthistorique, puisant sa raison d’être dans sa nécessité matérielle et morale. Le socialisme,en effet, est l’application des idées de justice et d'organisation sociale issues des progrès de l’esprit humain, engendrées par des siècles d’efforts, des milliers d’années qu’a passé l’humanité à perfectionner sa vie morale et matérielle, ses moyens d’existence et ses notions du droit. Dans ces conditions, l’enlêtement sénile des partisans d’un système social caduc pourrait peut-être retarder un instant sa marche ; il ne saurait sérieusement l’enrayer. Le retard apporté à son avènement serait néfaste au possible,comme est néfaste tout mouvement rétrograde, toute j tentative de recul vers le passé. Mais il faut qu’il i arrive — il arrivera.
- j Du milieu des anxieuses menaces que nous voyons poindre à l’horizon international, des dan-
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- gers de toute sorte que présente l’état de l’Europe , entière etla désagrégation politique à l’intérieur, cette conviction nous soutient.Mais puissions-nous voir s’ouvrir l’ère de paix et de concorde sociales, sans.passer par l’ère de batailles au dehors et au dedans qu’une politique aveugle et imprévoyante semble provoquer à loisir.
- Il serait si bon d’attérir au port sans tempête ni naufrage !____________________________
- Voici le programme de l’extrême gauche dont nous parlons dans l’article ci-dessus :
- Par l’adhésion au programme ci-après, les députés soussignés deviennent membres du groupe socialiste.Ils cesseraient d’en faire partie s’ils se mettaient en opposition soit par écrit, soit par vote avec les principes suivants :
- lo Liberté individuelle, autonomie communale ;
- 2° Fédération internationale des peuples ;
- 3° Solution de tous les différends entre nations comme entre individus ;
- 4-° Transformation, dans la mesure des nécessités de la défense nationale, des armées permanentes en milices sédentaires composées de tous les citoyens majeurs.
- 5° Abolition de la peine de mort ; droit de punir limité au droit de défense sociale ;
- 6° Souveraineté du peuple garantie par le suffrage universel, organisé de façon à respecter le droit des minorités ;
- 7° Émancipation progressive de la femme ; égalité de droits pour l’enfant naturel comme pour celui issu du mariage ;
- 8° Enseignement intégral, scientifique, professionnel et militaire gratuit pour tous et à tous les degrés ;
- 9° Séparation des Eglises d’avec les administrations publiques, les écoles, établissements de bienfaisance, etc. ; suppression du budget des cultes et des congrégations religieuses ;
- 10° Liberté absolue de penser, parler, écrire, se réunir, s’associer, contracter, travailler, etc. ;
- 11° Transformation des monopoles en services publics gérés par les corporations respectives, sous le contrôle de l’administration publique.
- 12° Nationalisation progressive delà propriété, dont la jouissance individuelle soit accessible à tout travailleur.
- 13° Réforme du système social, suppression des octrois,des prestations et des contributions indirectes ; impôts progressifs sur les richesses personnelles et sur les successions, abolition de l’héritage eri ligne collatérale ;
- 14° Etablissements publics de bienfaisance, crèches, écoles, caisses de retraites et contre les accidents, etc., à la charge de la société.
- Pour le groupe :
- Le secrétaire provisoire,
- Antide Boyer.
- Ont adhéré MM.: Basly, Boyer, Brialou, Calvinhac, Camé-linat, Daumas, Franconie, Gilly, Clovis Hugues, Laguerre, Laisant, Michelin, Millerand, Planteau, Prudon, Simyan, de Susini, Théron et Wickersheimer.
- Voici les principaux passages de la déclaration du groupe autonomiste-socialiste du Conseil municipal de Paris, dont nous parlons plus haut à nos lecteurs.
- Il y a plusieurs mois, quelques conseillers municipaux appartenant au groupe de l’autonomie communale se réunissaient pour concerter une action distincte plus nette et plus énergique. Presque en même temps, ils se décidaient, non sans hésitation ni sans regret, à se séparer d’un groupe où ils comptaient des amis. Une telle résolution ne pouvait être livrée à l’arbitraire des interprétations personnelles. Les motifs en devaient être déduits publiquement. Enfin elle impliquait une déclaration de principes, de doctrines même, et l’exposé d’un plan d’action. C’est cet exposé et cette déclaration que les autonomistes-socialistes présentent aujourd’hui.
- Le nom qu’ils ont choisi est déjà un programme. Il explique d’un mot la raison déterminante de leur séparation.
- Ce n’est pas que le Conseil municipal, où le groupe de l’Autonomie communale forme la majorité, n’ait en quelques occasions émis des votes socialistes, au moins d’intention ou de tendance, ni qu’il se soit jamais montré hostile aux demandes des Sociétés ouvrières. Bien mieux, quand la grève mettait aux prises la féodalité financière et le salariat ; quand les hauts barons de l’industrie ou de la mine se flattaient de mater en quelques jours la résistance de leurs serfs ; quand ils appelaient à la rescousse la force armée de l’Etat républicain ; quand des ministres ne craignaient pas, en pleine crise économique, de favoriser la réduction des salaires ; quand ils mettaient leur hypocrite complaisance au service du capital révolté, le Conseil municipal de Paris se rangeait du côté du travail.
- Les autonomistes socialistes ne refusent donc pas de reconnaître l’esprit qui a dicté plus d’un vote de la majorité. Us en auraient d’autant moins le droit que cet esprit socialiste,ils ont plus vivement, plus constamment et avec plus de succès, contribué à le répandre parmi leurs collègues. Mais ils ont regretté que même alors, les bonnes dispositions du Conseil se fussent abritées derrière des faux-fuyants dissimulés. D’autres critiques doivent être formulées, d’autres réserves indiquées.
- Le groupe autonomiste, dans son ensemble, no présenté ni un corps ni même un embryon de doctrines économiques. A cet égard, il est d’une neutralité,sinon d’une indifférence parfaite. Aussi sa ligne de conduite a-t-elle été vacillante quand il s’est trouvé en face de problèmes qu’il n’avait pas soupçonnés et qu’il eût dû poser lui-même. Par exemple, en 18(85, lorsque se présenta pour la première fois cette .question capj-
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- taie : l’adoption d’une limite normale et uniforme de la durée du travail journalier dans les ateliers et chantiers de la Ville, ce furent les adeptes de la vieille économie politique, les partisans du « laisser-faire, laisser-passer » qui l’emportèrent.
- En se désintéressant ainsi de la question sociale, ou en ne s’y intéressant que faiblement, on laissait à d’autres un rôle que la force des choses, le mouvement des faits économiques, le développement des antagonismes et des crises, et partant, les progrès de l’esprit public devaient chaque jour agrandir. On leur abandonnait l’initiative.On se mettait à leur remorque. On leur permettait d’attribuer à leurs seuls efforts les mesures dont la majorité du Conseil eût dû revendiquer l'honneur. Enfin on déroutait l’opinion.
- La ligne politique du groupe de l’Autonomie peut paraître, à première vue, tracée avec infiniment plus de netteté, de précision et de force. Théoriquement, le projet du 6 novembre 1880 sur l’organisation communale n’a pas cessé d’être la charte par laquelle jurent les candidats et les élus. Mais on attend patiemment le jour indéterminé où le pouvoir central daignera en octroyer une parcelle à ce Paris qui, lui, réclame chaque jour plus impérieusement l’entière restitution de ses droits. Après tant d’élections décisives, on ne tire aucun parti de la victoire. Soit qu’on l’ignore ou qu’on la redoute, on laisse se perdre la force acquise dont il fallait se faire un levier....
- En résumé, les signataires de cette déclaration se sont séparés du groupe de l’Autonomie communale pour deux raisons, l’une d’ordre politique, l’autre, — la principale — d’ordre économique.
- Quant à la raison de leur réunion en un groupe distinct,elle est la conséquence même des deux autres.
- Pour eux, en effet, il s’agissait d’extraire du sien même de l’Autonomie communale un parti socialiste. Ni plus ni moins.
- N’acceptant plus le rôle sacrifié de remorqueurs, ils ne voulaient pas du rôle, encore plus humble, de remorqués. En un mot, ils prétendaient rester eux-mêmes et représenter par leurs déclarations et leurs propositions, par leurs doctrines, la Révolution politique et économique dont ils proclamaient l’urgence.
- Différant d’autres socialistes sur l’emploi des moyens, il étaient pourtant d’accord avec eux sur un point : la nécessité de constituer, en face des diverses fractions politiques représentant le capital, un parti qui représentât le travail.
- Cette donnée, sortie des entrailles de la société contemporaine, a d’assez illustres origines.
- C’est elle qui inspirait à Proudhon mourant son beau livre sur la Capacité politique des classes ouvrières.
- C’est elle qui, presque à la même heure, sous l’impulsion d’un autre grand socialiste, prenait corps et s’appelait l’Association internationale des travailleurs.
- C’est l’idée qui germait au fond du mouvement communa-listè de 1871, Aujourd’hui c’est l’idée qui peut servir de point
- de départ à la concentration socialiste, plus facile que la concentration républicaine.
- Il y a vingt-cinq ans, le grand écrivain dont le nom vient d’être cité,publiait un livre qu’il intitulait le Principe fédératif ou de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution. Les dénominations politiques changent de sens selon les temps et les lieux. De nos jours Proudhon, esprit philosophique, peu enclin à la violence, hésiterait à prendre la qualité de révolutionnaire.
- Cependant la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution est plus impérieuse que jamais.
- Rien ne le démontre mieux que les scandales qui viennent de révolter la conscience publique. Ce ne sont pas là, comme certains affectent de le croire, des accidents.
- Dans l’évolution des faits sociaux, ces accidents ont un nom. Ils sont sûrement les symptômes d’une décomposition, peut-être les signes précurseurs d’une crise rénovatrice.
- La République est, par son essence, par sa nature impersonnelle et mobile, le seul régime qui résiste à la corruption des gouvernants, le seul qui puisse en tirer une leçon salutaire.
- Au parlementarisme impuissant et discrédité, la France républicaine doit substituer un système qui, la représentant complètement, librement, dans toutes ses parties et à tous les degrés, formera la véritable base de la représentation natio-nàle. Celle-ci, réduite à sa fonction propre, r.’en aura que plus de force et de décision. Rien des solutions devant lesquelles le parlementarisme, rétrograde ou craintif, eût toujours reculé, seront acceptées par la France entière quand la pratique d’une ville comme Paris en aura démontré l’excellence. Alors l’Etat, enfin affranchi de cette puissance économique, de cette oligarchie financière créée par lui, mais dont il subit la loi, saura reprendre et couronner l’œuvre de la Révolution française.
- Paris a joué le rôle décisif dans toutes les grandes crises de notre vie nationale. C’est encore ce rôle qui lui appartiendra dans le mouvement que, à défaut de la volonté des hommes, la force des choses nous prépare. Parislesait.il n’aspire qu’à donner l’exemple. Il n’a pas l’inutile ambition de contraindre les autres à le suivre sur sa voie ; il lui suffit d’y entrer le premier.
- Signé: Bassinet, Benon,Boué, Cattiaux, Champoudry, Chassaing, Daumas, Dubois, Hovelacque, Alphonse Humbert, Levraud, Ch. Longuet, Mayer, Navarre, Patenne.
- On lit à la devanture d’un marchand de pipes :
- Pipes de caractère
- — Que voulez-vous dire avec votre enseigne ? demande un acheteur.
- — Oh ! je les appelle ainsi parce que c’est de la Bruyère !
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- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Congrès des Sociétés de secours mutuels-
- — Dans une réunion préparatoire pour l’organisation du Congrès national des sociétés de secours mutuels de 1889, tenu le 19 décembre, à Paris, le Comité d’action a été ainsi constitué :
- Président : M. Maze;, sénateur.
- ^Vice-présidents: MM. Carton et Froment
- Secrétaire général : M. le pasteur Arboux.
- Secrétaires : MM. Copoix et Colombet,
- Trésorier : M. Marquot, directeur de la maison Leclaire.
- Le Comité sera complété dans une prochaine réunion.
- Meeting ouvrier.— La corporation du bâtiment assistait dimanche à un meeting présidé par M. Basly.
- Cette réunion a eu lieu salle Rivoli, au milieu de citoyens qui avaient répondu à l’appel de leurs collègues.
- L’ordre du jour suivant a été voté à l'unanimité :
- « Les citoyens réunis salle Rivoli, le 18 décembre 1887, s’associent aux revendications des chambres syndicales du bâtiment qui cherchent par tous les moyens à faire cesser la crise du travail et déclarent s’associer au mouvement d’une cessation générale de tout travail. »
- Le rapport annuel. —Le ministère de l’intérieur vient de faire paraître le rapport annuel de statistique, concernant les sociétés de secours mutue s constituées sur le territoire de la République française au 31 décembre 1885. De ce rapport il résulte qu’à cette date il existait en France 9 sociétés reconnues comme établissements d’utilité publique, 5.744 sociétés approuvées et 2,216 sociétés autorisées, soit en tout 8,027.
- Au 31 décembre 1884, leur nombre était de 9 sociétés reconnues, 5,570 sociétés approuvées et 2,173 sociétés autorisées.
- Il y a donc une augmentation de 174 sociétés approuvées et de 43 sociétés autorisées.
- Parmi les sociétés approuvées au 31 décembre 1885 il y en avait 4,018 composées exclusivement d’hommes, 1,556 comprenant des hommes et des femmes, et 170 composées exclusivement de femmes.
- Les 2,216 sociétés autorisées se décomposaient ainsi :
- 1,815 sociétés d’hommes.
- 274 sociétés comprenant des hommes et des femmes ;
- 127 sociétés de femmes.
- L’effectif des sociétés approuvées était au 21 décembre 1884, de :
- 155,172 membres honoraires, 631,760 membres participants hommes, 130,403 femmes, 20,850 enfants, soit en tout 938,185.
- Cet effectif, au 31 décembre 1885, était de ;
- 158,383 membres honoraires, 643,612 membres participants hommes 133, 202 femmes, 21,424 enfants, soitemout 956,621.
- Il y a donc une augmentation de 18,433 membres.
- j L’effectif des sociétés autorisées était au 31 décembre 1883 j de :
- j 22,036 membres honoraires, 253, 778 membres partici-i pants hommes, 37,101 femmes, 3,893 enfants, soit en tout ! 316,808.
- Cet effectif au 31 décembre 1885 était de :
- 22,974 membres honoraires, 255,861 membres participants hommes, 38,299 femmes, 4,117 enfants soit en tout 320,751.
- JI y a donc une augmentation de 3,910 membres.
- L’avoir des sociétés reconnues était au 31 décembre 1874 de 5,430,855 fr. 39.
- Au 31 décembre 1885, il s’élevait à 5,531,567 fr.
- L’augmentation sur l’année 1884 est donc de 101,711 fr. 60.
- Au 31 décembre 1884, l’avoir des sociétés approuvées était de 96,692,417 fr. 51.
- Au 31 décembre 1885, cet avoir s’élevait à 104, 396, 358 fr. 13, soit une augmentation de 7,703,940 fr. 92 sur l’année 1884.
- Au 31 décembre 1884, les sociétés autorisées possédaient un avoir total de 26,244,468 fr. 85
- Au 31 Décembre 1885. il s’élevait à 26,981,085 fr. 87, , soit une augmentation de 736,617 fr. 02.
- L’avoir général an 31 décembre 1885, des trois catégories de sociétés de secours mutuels, se décompose ainsi :
- Sociétés reconnues............................ 5,531,567 00
- Sociétés approuvées ........................ 104,796,358 43
- Sociétées autorisées......................... 26,981,085 87
- Total
- 136,909,011 30
- Le nombre des membres de ces différentes sociétés, à la même date, était de :
- Sociétés reconnues................................... 8,765
- Sociétés approuvées................................ 776,814
- Sociétés autorisées ............................... 320,751
- Total........................ 1,106,330
- Et cette progression, sous tous les rapports s’est accentuée en 1886 et en 1887, de sorte qu’aujourd’hui le nombre des mutualistes atteint prés de 1,400,000.
- Les délai s qui précèdent répondent victorieusement aux pessimistes qui nous envoyent toujours à l’étranger pour trouver des exemples de bonne organisation.
- RUSSIE
- Persécutions.— Le Tagblatt de Vienne apprend de Saint-Pétersbourg que M. Oresie Muller, un des fondateurs de la société de bienfaisance slave et ancien professeur de l’Université de Saint-Pétersbourg, vient d’être mis en état d’arrestation. On l’accuse de fomenter des troubles parmi les étudiants de l’Université et d’avoir manifesté ses sympathies pour les nihilistes.
- M. Oreste Muller avait été révoqué, il y a quelques mois, de ses fonctions de professeur à l’Université de Saint-Pétersbourg, parce qu’il avait refusé de se conformer aux obser-j vations, relatives à son cours, que lui avait adressées le i ministère de l’instruction publique.
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- Émeutes d’étudiants. — Les étudiants de l’Université de Saint-Pétersbourg, réunis en niasse dans une des salles, ont demandé que le recteur, M. Wladislavlof, vienne entendre une requête qu’ils avaient à lui adresser.
- l e recteur se rendit à cet appel et les étudiants se mirent à réclamer le rétablissement de l’ancien réglement universitaire et la mise en liberté de leurs camarades qui avaient été arrêtés pendant ces derniers jours. Lorsque le recteur, répondant à ces réclamations, commença à donner des explications en conseillant aux étudiants de se soumettre et de ne pas troubler l’ordre, ceux-ci répondirent par des huées et des menaces.
- Le recteur se retira et avisa de la situation le préfet de la capitale, le général Gresser, qui vint à son tour parler aux étudiants. Il leur promit même de faire mettre en liberté quelques-uns de leurs camarades, mais les étudiants continuaient leurs cris et leurs menaces, et le général alors appela de fortes escouades de police, qui finirent par disperser les manifestants,
- BELGIQUE
- Meeting wallon.— Cette semaine a été tenu à Liège un grand meeting convoqué par les cercles wallons pour protester contre les tendances flamingantes.
- L’assistance comptait dix mille personnes environ. M. Dereux, président de l’Association libérale, présidait la réunion.
- Le meeting a voté l’ordre du jour suivant :
- Considérant que la loi récomment votée par la Chambre des représentants tend, au mépris de l’enseignement de l’histoire de notre nationalité, à creuser entre Flamands et Wallons, une séparation aussi injuste que fatale, qu’elle sacrifie l’élément wallon en l’écartant des fonctions d’officiers de notre armée, qu'elle brise l’égalité entre les citoyens belges, et que son principe étendu à d’autres matières aurait pour résultat inévitable une division complète entre les deux grandes portions du pays.
- Les députés wallons de toutes les provinces conjurent les Chambres de remplir la mission modératrice que leur a confiée la Constitution et de rejeter tout projet de Joi qui refléterait de semblables tendances.
- ILES SANDWICH
- D’après des nouvelles reçues d’Honolulu, une révolution serait imminente.
- Le roi, ayant mis son veto sur le bill abolissant les postes de gouverneurs, a l’intention de maintenir ses droits constitutionnels jusqu’à ce qu’une décision judiciaire soit intervenue. Le Parlement refuse ces droits au roi.
- Les indigènes sont très excités.
- ETATS-UNIS
- Les grévistes du Reading-Railvay ont déclaré que s’il n’était pas fait droit à 1 mr demande, ils deviendraient plus exigeants et étendraient la grève à toutes les branches du service, les transports postaux exceptés.
- Jusqu’à présent, aucun trouble ne s’est, produit. La société a mis les locomotives à l’abri de toute détérioration.
- ESPAGNE
- Les grèves. — La grève de Barcelone menace de s’éterniser. Des précautions militaires, nous disent les journaux officieux de la monarchie espagnole, ont été prises en vue de prévenir les troubles.
- Cependant les manifestations des grévistes sont pacifiqnes. j Deux mille ouvriers sont allés à la préfecture demander l’in-! tervention du préfet en leur faveur. Le préfet a conseillé aux j délégués de se disperser et d’éviter désormais des processions ! qui gênent la circulation et le commerce, j Les charpentiers, les maçons, les serruriers et les mécani-I ciens forment la majorité des grévistes, qui négocient avec d’autres ouvriers pour les décider à cesser les travaux.
- INDES ANGLAISES
- Aujourd’hui, dit le Temps, doit se réunir à Madras tfn grand congrès indigène qui comprendra six cents délégués de toutes les parties des Indes anglaises.
- Les principales questions qu’il aura à discuter sont : les réformes à introduire dans les conseils législatifs; les frais militaires ; le déficit du budget ; la séparation de la Birmanie de l’empire indien, etc.
- Le congrès nommera une députation qui sera chargée de porter à Londres les résolutions qui auront été votées.
- —.................. « ♦ » •--------------------
- La déclaration ministérielle
- ET LES
- LOIS DU TRAVAIL
- Il faut bien reconnaître que la nomination de M. Carnot à la présidence de la République n’a pas mis fin à la crise politique ouverte par la démission de M. Grevy. Tous les ans,aux environs du premier de l’an, il se produit dans le monde parlementaire une accalmie que les journaux appellent«trève des confiseurs. » C’est la fin de la session extraordinaire ; les chambres se prorogent pour quelques jours, jusqu’au 10 on au 15 janvier. D’un commun accord, on remet à cette date la liquidation des rancunes et des manœuvres, l’explosion des petits coups d’État parlementaires. Cette année, la trêve des confiseurs aura été devancée par celle conclue le jour de l’élection de M. Carnot. Mais pour être venue tôt, elle n’aura pas duré longtemps, car à à peine l’Élysée avait-il reçu le successeur de M. Grévy, que les hostilités éclataient, plus violentes que jamais, les divisions reparaissaient, aussi pro-| fondes que si M. Carnot n’avait pas été élu par i 613 voix, c’est-à-dire par l’unanimité du parti ré-| publicain.
- ! C’est que, si devant l’émotion qui s’est manifes-( tée dans la rue ; si devant les espérances que cette
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- émotion avait fait.concevoir aux monarchistes, il a été facile de faire face à l’ennemi commun eji portant toutes les voix républicaines sur un nom, la concentration n’était pas plutôt faite-, que les compétitions personnelles renaissaient, chacun voulant tirer à soi les bénéfices de cette union momentanée.
- D’ailleurs l’union s’était faite sur un homme.Or, sans nier que la question d’un bon choix de personnes n’ait son importance grande en politique, cependant, on ne saurait attendre d’une concentration ainsi obtenue, en dehors des principes directeurs de la ligne de conduite à suivre, qu’elle se perpétue longtemps. C’est pourquoi dès le lendemain, la crise a repris son aspect habituel, les groupes se sont déchirés de plus belle.
- Le ministère Tirard est évidemment, comme oïl l’a très-justement appelé, un ministère de comparses. Ses membres ne jouissent pas de l’autorité qui conviendrait à des membres d’un gouvernement comme celui de la République française.
- C'est justement à cause de leur teinle indécise que M. Carnot a choisi ces collaborateurs. Il a compris que s’il s’adressait à des personnalités trop en vue,celles-ci seraient parla même exposées à de plus grands périls, un choix significatif, fait dans l’un ou l’autre des groupes constitués ne pouvant manquer d’attirer au nouveau ministère une opposition plus violente des groupes mécontents.
- Le stratagème inventé par M. le président de la République ne lui a guère réussi, car les groupes et la presse avancés ne se sont pas trompés sur la pensée de M, Carnot. Ils ont parfaitement senli que le choix du cabinet actuel n’apporierait aucune modification â la politique de piétinement, suivie jusqu’à ce jour: aussi,lerninistère a-t-il du,pour éviter dès la première heure, une attaque directe sur les conséquences possibles de laquelle il n’était pas rassuré, demander le vote des douzièmes provisoires en écartant la question de confiance.
- La déclaration de M. Tirard contient cependant des promesses d’une nature intéressante et qu’il convient de signaler. Nous y voyons, en effet, un
- le rapport économique, on se bornait à des indications vagues, touchant la prospérité commerciale, le développement du travail national — mais sans préciser par quelles mesures on comptait développer le commerce et l’industrie. Or, nous l’avons montré maintes fois, la prospérité industrielle est étroitement attachée à la prospérité des travailleurs, aux conditions de salaire des ouvriers, qui sont, quoiqu’on dise, les principaux consommateurs des produits fabriqués
- Cette fois, la déclaration ministérielle contient une énumération plus formelle.
- Oh ! celte énumération est courte ; elle n’embrasse pas les questions du travail dans leur ensemble social — et nous n’hésitons pas à reconnaître qu’elle ne pouvait guère le faire. L’élaboration des réformes à apporter dans la situation actuelle du travail, contient, en effet, dans son ensemble, la solution du problème social, car cette élaboration se rattache à tous les problèmes d’ordre matériel et moral dont l’ensemble est désigné sous le mot de Question sociale. On ne pouvait donc s’attendre à ce que le nouveau ministère s’engagerait à entrer dans la voie delà solution que le xixe siècle a pour tâche de rechercher. Donc, l’énumération faite par M. le Président du Conseil est insuffisante, très incomplète.
- On rr’en doit pas moins signaler comme un symptôme du temps qu’un ministêreait cru devoir poser les questions de travail dans son programme.
- M. Tirard a annoncé, en effet, que le gouvernement demanderait à la Chambre de procéder rapidement à la discussion de projets de loi, tels que :
- « Loi relative à la responsabilité en cas d’accidents, dans les ateliers, usines et manufactures ;
- « La réglementation du travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels ;
- « La caisse de secours et de retraite des ouvriers mineurs ;
- « Le projet de loi relatif au régime des mines ;
- « L’organisation de l’assistance publique dans
- symptôme, mal défini, mais manifeste, de cette conscience vague qui commence àsourdiechez chacun,de l’importance de plus en plus grande qu’on doit accorder aux questions de travail.
- Jusqu’à ce jour, en effet, les déclarations ministérielles ont consisté en exposés métaphysiques plus ou moins heureux de questions abstruses, semés çà et là de quelque projet de loi d’ordre purement politique, c’est-à-dire secondaire. Sous
- les campagnes. »
- I Les journaux avaient annoncé que le programme I contiendrait d’autres engagemer.lsde mêmenature ! qui ne s’y trouvent, pas. Tel est le projet de loi si j important de M Bovier-Lapierre sur les syndicats, : projet que, nou n’approuvons pas entièrement,
- : car nous le considérons comme incomplet,mais dont l’adoption constituerait néanmoins un progrès sur l’état de choses actuel. Peut-être si M,
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- Bovier-Lapierre demande l’urgence, le ministère ne la combattra-t-il point?
- Quoiqu’il en soit, les réformes que nous venons de mentionner n’avaient jamais été inscrites dans un programme ministériel. La plupart d’entre elles sont d’une importance particulière : telle est celle touchant la réglementation du travail des femmes et des enfants. Nous aurions voulu que le rédacteur de ce document n'eut pas hésité à proposer la réglementation du travail des adultes, en indiquant entre autres réformes à édicter sur ce point la réduction de la journée de travail.
- L’organisation de l’assistance publique dans les campagnes est également une réforme du plus haut intérêt qu’il serait désireux de voir mener à bonne fin. Dans l’état de choses présent, en effet, l’ouvrier n’étant garanti par aucune institution protectrice contre la misère — et dans les campagne*,la misère n’est pas moins atroce que dans les villes — c’est une obligation stricte qui incombe à la société d’assurer au moins quelques ressources aux déshérités de la fortune qui, par suite d’une organisation sociale vicieuse, souffrent de la faim, hantés de tous les mauvais rêves qu’inspire la dureté du sort.
- L’adoption du projet de loi relatif au régime des mines, si elle apportait une modification sérieuse et profonde dans le mode d'exploitation actuel de ces richesses sociales distraites du domaine collectif au profit de quelques privilégiés, serait également une réforme précieuse. Malheureusement, si le gouvernement reprend le projet déposé par son prédécesseur, il n’apportera aucune modification essentielle au régime existant.
- Une loi relative à la responsabilité en cas d’accidents mettraitfin à de bien criantes injustices commises journellement envers les ouvriers de la grande industrie,qui sont désarmés et impuissants à obtenir leur subsistance, quand un accident quelconque dont ils ne sont pas responsables la plupart du temps les prive à jamais de travail.
- Si toutes ces réformes énumérées pai le ministère dans sa déclaration-programme étaient faites dans le sens que nous venons d’indiquer, elles seraient les bien venues de la classe ouvrière, à l’amelioration de laquelle se consacrerait pour la première fois l’initiative gouvernementale. Elles seraient d’une exécution prompte et facile, dès qu’elles émaneraient du gouvernement. Une trêve entre les divers groupes politiques faites sur ce terrain, serait évidemment une trêve féconde, une paix qu’on bénirait, car elle pourrait être le point
- de départ d’une série de réformes plus importantes. Mais le gouvernement poursuivra-t-il la réalisation des points indiqués dans son programme en s’inspirant systématiquement du bien-être des travailleurs. Jusqu’à ce que nous le voyons à l’œuvre,nous devons réserver notre approbation.
- En attendant, nous enregistrons avec plaisir la préoccupation sociale que semble manifester un pareil programme.
- Les feuilles radicales, n’écoutant que leurs rancunes personnelles et leurs intérêts de groupe, se sont moquées des projets de réforme exposés par M. Tirard. Elles ont reproché à la déclaration de ne pas contenir de promesses de réformes politiques.Certes des modifications politiques nombreuses sont à introduire dans le mécanisme gouvernemental dont les rouages grincent lamentablement, chaque fois qu’une forte secousse l’ébranle. Encore faudrait-il présenter des vues et les feuilles précitées se bornent à plaisanter ce que l’une d’entre elles a appelé le « Socialisme » de M. Tirard.
- Il est probable que M. Tirard, qui fut socialiste autrefois, en effet, a oublié depuis longtemps ses revendications de jadis. Mais en attendant qu’on propose mieux à la chambre,il est souverainement injuste de ne pas prendre acte des promesses faites et de méconnaître leur importance.
- La nation ne vit pas de politique. II y a longtemps qu’on dit cela aux groupes et sous-groupes qui limitent la politique à leurs intérêts de personnes. La nation ne vit que de travail. Or le travail n’est pas organisé. La nation vit par la production de ses ouvriers ; or les ouvriers sont voués à toutes les misères du hasard ; la classe ouvrière est sans défense contre les effets désastreux d’un état de choses à la fois inique et absurde.
- Organiser le travail, supprimer cet état de choses social qui voue les producteurs de toute richesse aux affres de la faim et du chômage ; qui fait sortir la famine du trop plein de la production, comme cela se voit, à chaque crise industrielle.— telle est la grande lâche que notre siècle à la mission d’accomplir.
- De cette tâche, les hommes du gouvernement ont montré jusqu’àce jour qu’ils n’en avaient guère conscience. Mais la nécessité implacable fait surgir les questions, met en relief les problèmes à résoudre et tôt ou tard, l’esprit des gouvernants eux-mêmes devra finir par s’ouvrir à cette nécessité.
- Quelle que soit la suite donnée par le cabinet aux idées énumérées plus haut, il est certain que
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- c’est là une reconnaissance tacite et formelle de la question sociale à résoudre et nous en prenons acte.
- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- EN ANGLETERRE
- De toutes parts on signale une reprise des affaires commerciales. Ainsi, le plus important marché de coton de l’Angleterre, celui de Liverpool, est en ce moment très ferme, et par suite l’industrie cotonnière du North et du Nortli-Eist Lan-cashire est dans une situation exceptionnellement bonne : de Sorte que les ouvriers trouvent assez facilement à s’employer. Dans certaines manufactures on a dû augmenter le nombre des ouvriers tisserands ; en effet, plus de mille nouveaux métiers fonctionnent depuis peu.
- L’activité des manufactures de coton anglaises est même telle que déjà l’on redoute la trop grande production, quj pourrait amener un encombrement de marchandises et une nouvelle interruption de travail.
- Pour le moment, à part quelques réclamations au sujet du salaire ou des heures supplémentaires, les ouvriers cotonniers n’ont pas à se plaindre.Le rapport trimestriel de la Burnley Weavers’ Association accuse un profit de 401 (10,025 fr.). et d’autre part la North-Past Lancashire Association soutient la grève des Gaaden Vale Mills de M. Catlow où, sur 1,100 métiers, il n’y en a seulement que 180 en plein battage.
- La marine marchande est aussi dans une situation florissante. A Swansa, le mouvement d’importation et d’exportation a dépassé de 30,000 tonnes celui de la semaine précédente.
- A Hull, le mouvement est également en augmentation sur la période correspondante de l’année dernière.
- L’industrie du fer et de l’acier est en progrès. A Barrow-in Furness les ouvriers, au grand complet, sont en pleine activité.
- A Darlington et à Sheffield la production est très active.
- Néanmoins, si elle continue encore quelque temps dans les mêmes proportions, il est à craindre, comme pour l’industrie cotonnière, qu’il ne survienne une accumulation de produits.
- Le commerce des bois de construction à Hartlepool n’a jamais été si considérable qu’à présent.
- Dans le East-End de Londres, les ouvriers des Docks dont l’association va en s’accroissant et s'affermit rapidement, réclament l’abolition du système de « sub-contract » qui enlève aux travailleurs plus de la moitié de leur salaire. Ils demandent également que le travail soit réparti plus régulièrement et que la paye soit effectuée directement au bureau. Cette association naissante a reçu des dons assez nombreux de plusieurs négociants de la Cité et de divers personnages. M. Gladstone a adressé au secrétaire de la nouvelle corporation Une lettre renfermant».» des encouragements, Bien que cette !
- sorte de générosité coûte peu à l’illustre homme d’Etat et qu’elle fasse plaisir aux ouvriers des docks, ils eussent préféré. néanmoins, un encouragement un peu moins platonique de l’idole populaire.
- (Courrier de Londres)
- La Police et les Anarchistes.
- Une vive émotion régne dans les partis socialistes européens. On vient de découvrir à Genève l’existence d’une vaste organisation de police soudoyée parle gouvernement allemand.
- Voici comment l’affaire a été connue.
- Le nommé Haupt, membre du parti socialiste allemand était soupçonné d’être un agent très actif de cette organisation suisse, où les socialistes réfugiés sont nombreux. Dans une réunion des militants eu parti, à laquelle Haupt avait été convoqué sans savoir de quoi il s’agissait, on le força par la menace à faire des aveux ; puis on le contraignit à partir de Genève pour Zurich.
- Arrivé là, on lui fit écrire une déclaration circonstanciée et signée qui, remise entre les mains des députés socialistes allemands, leur fournira des matériaux solides pour une interpellation au Reichstag. Gela fait, il fut remis aux mains de la police zuricoise, sous la prévention de complicité.d’excitation au crime.
- Il avait été chargé par Krueger, le chef de la police de Berlin, de se mêler aux réfugiés russes et de faire des rapports sur leur compte. Krueger serait même venu voir Haupt à Genève, et là, l’aurait engagé à mettre en état d’ivresse les Russes avec lesquels il pourrait se trouver et qu’il jugerait capables de participer au mouvement, afin de se glisser chez eux pour mettre la main sur ceux de leurs papiers qui lui paraîtraient dignes d’intérêt.
- Dernièrement, le Krueger lui écrivait : « Il faut qu’on trouve des indices, afin qu’on puisse prouver que le prochain attentat contre le tsar a été fomenté à Genève. »
- On voulait, évidemment, à Berlin, avoir un prétexte pour réclamer du gouvernement fédéral 1; expulsion de tous les réfugiés socialistes. L’agent Schrœder avait, paraît-il, l’ordre de déposer chez certains Russes la dynamite que l’on a découverte chez lui et qui, fabriquée dans l’usine impériale d’Op-dalen, avait été expédiée de Berlin, ainsi qu’en font foi les timbres apposés sur la caisse.
- Un dernier mot sur Haupt : il y a quelques années, il résidait en France, à Paris, et il était spécialement employé à l’espionnage militaire ; il fut, tout dernièrement, envoyé à Saint-Étienne, avec mission de se procurer à tout prix un modèle du fusil Lebel. On ignore encore s’il y a réussi.
- Nous puisons ces renseignements dans l'Intransigeant.
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- LE DEVOIR
- D’autre part, Y Agence libre a communiqué anx journaux j l’information suivante :
- L’instruction contre le mouchard prussien Haupt amène de jour en jour de nouvelles révélations sur certains agissements. Haupt a touché depuis 1880, en argent, quatorze mille marcs (17.500 fr.) d’honoraires.
- M. Krueger, le chef de la sûreté de Berlin, après avoir envoyé dans une lettre des instructions relatives aux préparatifs d’un attentat contre le tzar, s’est rendu personnellement à Genève où il a conféré avec Haupt.
- Le complice de Haupt était l’agent Schrœder, qu’on avait arrêté il y a quelque temps à Zurich.
- L’enquête poursuivie contre les deux agents a encore per- j mis de découvrir que les attentats anarchistes commis à Vienne ont été provoqués par l’agent de la police berlinoise, le nommé Kauffmann, qui, avec l’aide des fonds secrets venus de Berlin, a fourni l’argent nécessaire.
- Les deux anarchistes Stellmacher et Kanmerer ont agi de bonne foi, mais sur l’instigation de Kauffmann. On sait que tous les deux ont été exécutés à Vienne.
- A cette époque Kauffmann a reçu de M. Krueger, chef de la police de Berlin, l’ordre de changer de terrain et de porter son activité à Londres. A l'ordre écrit fut jointe la somme nécessaire.
- Ainsi, la police monarchique a la main dans les complots anarchistes. C’est elle qui tourne les têtes des faibles souffrants et leur insuffle les théories extravagantes que n’avait jamais professé, jusqu’à ce jour aucun parti révolutionnaire, pour avancé que fussent ses opinions;
- Espionner les socialistes, d’une part ; — de l’autre les désorganiser, jeter la défaveur sur leurs théories en les dénaturant, en prêchant le meurtre et l’incendie au nom du socialisme, au nom de la Révolution ; faire même passer des malheureux de la théorie à la pratique, voilà l’œuvre malsaine et basse devant laquelle ne reculent pas certains gouvernants.
- On éprouve un violent sentiment de révolte et d’indignation devant des manœuvres de cette nature. Une autorité qui a recours à des moyens semblables est bien malade. Mais l’extrémité à laquelle elle est réduite ne la justifie pas.
- On a vu l’exemple de Stellmacher.— Puisse cette leçon donner à penser à ceux qui, comme ces malheureux, peuvent se trouver exposés aux excitations violentes comme celles qui les ont conduits à la potence. On ne fonde rien sur les tentatives de la force individuelle. Les gouvernements le savent — c’est pourquoi ils soudoient des anarchistes comme Haupt et Kauffmann.
- Un vieux savant, déterminé à prendre sa bonne en flagrant délit de vol, laisse sa bourse sur la cheminée.
- — Combien y a-t-il dedans ? lui demande sa femme.
- — Tiens ! fait le savant en se frappant la tête, j’ai oublié de compter !
- L’AMITIE D’UN ARABE
- (Suite)
- Les deux hommes se serrèrent les mains et Mme Duray vint de la part d’Alice annoncer que la jeune fille avait besoin de repos, mais qu’elle chargeait sa mère de tous ses souhaits de bon voyage pour le capitaine.
- Celui-ci forcé de se contenter de ce maigre résultat, partit peu satisfait.
- Alice passa huit jours sans sortir de sa chambre, se disant souffrante et mangeant â peine, j Ahmed vint deux fois pendant ces huit jours, et, ne la voyant pas, il s’informa de sa santé avec sollicitude.
- Il allait au désert pour quelque temps, et il tenait à la voir avant son départ.
- Il questionnait adroitement M. Duray et celui-ci ne lui cachait pas que le mariage de la jeune fille et du capitaine Martel était décidé. Il riait des craintes exprimées par l’Arabe à ce sujet, semblable à ces pères qui s’imaginent donner le bonheur à leurs enfants en faisant le leur.
- — Ma fille n’aime personne, pensait-il, donc elle aimera le capitaine, parce que je le trouve parfait.
- Ahmed, à qui îl tint ou a peu près ce raisonnement, profita de la première occasion pour s’adresser à la jeune fille.
- H la rencontra dans la cuur, et son visage fatigué lui fit de la ptine.
- — Je vais vers les miens pour un peu de temps, lui dit-il, si tu avais besoin d’un ami pendant mon absence, appelle-moi, je viendrai, je te servirai comme ton esclave dévoué.
- Elle le regarda avec ses yeux étonnés, ne comprenant pas d’abord cette amitié si vive. 11 reprit, dans le langage imagé de la tente :
- — La gazelle est poursuivie par le chasseur, elle sera sauvée par Ben-Hadi. Ton père est mon ami, sa fille doit être heureuse !
- — Je te remercie, Ahmed ; mais que peux-tu pour mon bonheur?
- Alice avait adopté le tutoiement en usage avec les Arabes.
- — Rien, si tu me le défends ; tout, si tu préviens Mohamed.
- De plus en plus étonnée, Alice répondit :
- — Je ne connais pas Mohamed.
- - Tu le connaîtras, et tu peux le fier à lui, quand tu désireras me voir, tiens-toi le matiu à neuf heures sur la porte de ta maison. Mohamed sera l’homme qui passera devant toi. Tu lui remettras ce flacon. Et l’Arabe sortit de sa poche un petit flacon de benjoin .couvert de dorures.
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- — Tu peux te servir du parfum, dit-il, conserve seu- ,
- lement le flacon. I
- Alice prit en souriant ce que l’Arabe lui offrait. Elle j ne pensait pas en avoir besoin ; mais Ahmed semblait si heureux de protester de son dévouement, qu’elle n’eut pas le courage de le refuser.
- Puis il était le seul qui l’eût devinée, elle lui en avait déjà quelque reconnaissance.
- Ahmed alla jusqu’à la porte de la rue, reprit son cheval qu’il avait attaché à l’anneau hospitalier placé près de cette porte et dit à la jeune fille, en lui désignant l’animal noir comme la nuit et plein de feu.
- — Celui-là sauvera son maître et pourra te sauver !
- III
- Le jardin s’étendait derrière la maison qu’habitait à Tlemcen Mme Pressant.
- Alice allait souvent passer une partie de la journée chez sa tante et la moitié de son temps au jardin.
- Mais elle ne s’y promenait plus seule ou en compagnie de son oncle et de son cousin. Un élégant jeune homme lui donnait le bras et dans les allées mal tracées et médiocrement entretenues, M. et Pressant les suivaient en attachant un regard de complaisance sur les deux jeunes gens.
- Gabriel Ferrière fils de la sœur de M. Pressant n’était connu d’Alice que depuis quelques jours. Elle avait entendu parler de lui par son oncle ; mais Gabriel retenu â Paris auprès de sa famille, venait en Algérie pour le première fois.
- Le vieux colonel était fier de voir son neveu très beau garçon et avec cela aimable convive, un Parisien plein d’esprit. Le jeune homme amusait et intéressait prodigieusement Alice. Ce Paris qu’elle n’avait entrevu que par delà les murs de son institution, devenait bien séduisant dans les récits de M. Ferrière.
- Elle pensait qu’elle n’était qu’une exilée, elle allait s’ennuyer énormément quand le jeune homme serait parti et quelle n’entendrait plus cet écho de la patrie.
- Elle serait alors la femme du capitaine Martel, cette perspective lui semblait de jour en jour plus sombre.
- Elle échappait à cette triste préoccupation en passant le plus de temps possible chez sa tante. Mmi Pressant était ravie de cette assiduité et Gabriel l’accueillait chaque jour avec un sourire épanoui.
- Ce sourire lui aurait manqué si elle ne l’avait pas vu sur ses lèvres à son entrée dans la maison. Le jeune homme devinait toujours son arrivée. Il se tenait à la porte pour la recevoir et la fêter.
- Il se montrait si gai et si entraînant, que la jeune fille oubliait par moments le capitaine ; elle aurait voulu se persuader qu’il ne reviendrait jamais, quand son père
- reçut une lettre qui détruisait cette illusion. M. Martel protestait qu’il ferait tous ses efforts pour abréger son absence.
- Ceci navra la jeune fille. Sa douce existence allait donc bientôt finir, ses innocentes joies seraient troublées par cet homme qui réclamait sa main et exigerait son amour.
- A ce mot, elle tressaillit, l’avait—elle jamais aimé?
- — Ah! si un jeune homme comme Gabriel.... Elle arrêta ses réflexions, mais quand M. Ferrière la revit, il remarqua quelle était moins riante et moins spontanée.
- Mme Pressant elle même s’inquiéta de sa tristesse.
- Devant ces amis si chers, elle n’en cacha pas entièrement la cause.
- — Le capitaine Martel a annoncé son retour à mon père, dit Alice d’une voix grave.
- — Eh bien ! dit Mme Pressant tu devrais t’en féliciter.
- — Ma tante, je vous avoue que je trouve cela terriblement sérieux si sérieux, que j’en suis effrayée.
- Jusque-là, Gabriel avait considéré le mariage d’Alice comme un fait très simple.
- Tout à coup, avec une discrétion qui toucha la jeune fille ;
- — Je crois, dit-il à Mme Pressant, que Mlle Duray désire causer avec vous.
- Il sortit et alla se promener au jardin. Il avait besoin de se remettre et de se calmer.
- Dans la frayeur manifestée par la jeune fille, il avait saisi son aversion pour le mariage. Il avait compris que le capitaine lui déplaisait, et il en éprouvait un grand trouble.
- Il se promenait à grands pas pendant qu’Alice subissait les questions de sa tante.
- — N’en dites rien à mon père, chère tante, il serait trop contrarié ; j’épouserai le capitaine parce qu’il lui a promis ma main,
- — C’est d’une bonne fille, et puis le capitaine possède tant de qualités ! Tu finiras par l’aimer.
- — Jamais ! s’écria-t-elle.
- — Ah ! quelle explosion ! J’en suis étourdie, mais ma chère enfant, comment vas-tu t’arranger ?
- — J’obéirai.
- La résignation froide d’Alice toucha davantage Mme Pressant, que les plaintes qu’elle attendait.
- Elle n’osa pas attribuer sa manière de s’exprimer à un caprice, sans poursuivre ses questions elle se demanda si dans cette circonstance elle ne devait pas appuyer la jeune fille en engageant son frère à renoncer au capitaine.
- Mais cette ouverture lui parut très difficile avec un caractère résolu comme celui de M. Duray. D'ailleurs elle n’avait point encore la certitude qu’Alice ne se laisserait pas gagner par le mérite de M. Martel.
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- Elle redoutait de prendre une rapide initiative et se ' borna à dire à la jeune fille... j
- — N’exagérons rien, mon enfant, tu changeras peut- { être de sentiment... Dans tous les cas, je garderai ton secret jusqu’à ce que tu me demandes d’en parler.
- Alice fit un signe de découragement.
- Une circonstance imprévue devait, du reste, précipiter ses résolutions.
- Dès ce moment Gabriel se montra irritable et bizarre.
- Il ne redevenait aimable qu’en présence d’Alice, Mmc Pressant l’avait remarqué, la jeune fille de son côté était sombre, ce qui l’inquiétait davantage.
- Gabriel et Mme Pressant la regardaient parfois avec une expression d’anxiété. Tous deux semblaient attendre. Le jeune homme, plus impatient, prit le parti de se trouver sur son passage dans le jardin.
- —Excusez-moi, lui dit-il, avec votre amitié cordiale qui m’est si chère. Je me suis habitué à vos bons sourires et, depuis quelque temps, il me semble que ma présence vous devient importune. J’étais trop heureux près de vous. Vous allez donner votre vie au capitaine, je ne dois plus y occuper une place.
- — Pourquoi? dit-elle.
- Elle s’était appuyée à un arbre en disant ce mot qu’elle regretta aussitôt. Gabriel se rapprocha d’elle.
- — Pourquoi ? Parce qu’il faut que je parte.
- Je souffrirai loin de vous; mais de près... Us’interrom-pit et lui jeta un regard désolé,
- — Laissez-moi vous dire adieu... Acheva-t-il.
- M. Ferrière prit la main de la jeune fille par un geste rapide et en faisant un pas en arrière pour s’éloigner.
- Elle le retint.
- — N’achevez pas de rn accabler, dit-elle, votre société est pour moi une consolation. J’ai plus de force en me voyant entourée de sympathie, faites comme moi, que la pensée de la famille vous soutienne, notre oncle ne comprendrait pas d’ailleurs ce départ dont je serais la cause et qui ne changerait rien à ma situation.
- — Ah ! si je pouvais?... mais on ne me comprendrait pas davantage. Dois-je être le témoin de votre malheur? Certes, si vous aimiez le capitaine, s’il était l’époux de votre choix, je me soumettrais.
- — Ne parlons pas de lui, dit la jeune fille avec émotion.
- — Parlons-en au contraire, reprit Gabriel, il le faut. Bientôt il sera là entre nous.
- Alice, secouée par un frisson pâlit à cette pensée.
- — Bientôt, continua le jeune homme, vos sympathies ! ne seront plus les mêmes... j
- — Ah ! je vous jure ! protesta-t-elle. j
- — Assurez-moi qu’il vous déteste, ce fiancé qu’on vous i impose, et je me charge de vous en débarrasser. i
- ! — Mon père ne me le pardonnerait jamais ! dit-elle
- j effrayée de cette hardiesse...
- i — Vous le voyez... je dois partir.
- Alice ne s’opposait plus à ce départ, elle s’était épuisée à lutter contre cette nécessité.
- Adossée à un arbre les mains pendantes, la tête penchée, elle s’abandonnait à sa douleur ne voyant plus même le jeune homme qui s’inclinait devant elle... son corps fléchissait, et lentement s’affaissait..
- Gabriel passa son bras autour de sa taille.
- H la redressait lentement et peut-être allait-il lui promettre de ne plus la quitter jamais, quand un bruit dans les feuillages les fit frémir tous les deux.
- Ils s’écartèrent spontanément l’un de l’autre, M. Ferrière, voyant la jeune fille debout et palpitante, se hâta de s’éloigner. On marchait déjà près d’elle. 11 était trop ému pour s’occuper de la personne qui allait survenir. 11 se dirigea d’un autre côté.
- Alice étouffa un cri. Le capitaine Martel était devant elle. Il saisit parfaitement sa surprise et son embarras.
- — Est-ce que je vous dérange ? dit-il, en regardant autour d’elle d’un air soupçonneux. J’avais un si vif désir de vous voir ! votre père m’a accompagné et m’a permis de venir vous retrouver au jardin.
- Alice, par un violent effort, lui tendit la main.
- — Mon père a eu raison, dit-elle, allons le rejoindre, Monsieur.
- 11 l’examinait avec curiosité. Il la voyait rougir et pâlir dans la même minute. Il pinça ses lèvres et prit la petite main qui lui était offerte. Il la passa sous son bras et d’un air de brusque résolution :
- — Voulez-vous accepter le bras de votre fiancé, mademoiselle?
- 11 l’emmena sans cérémonie, serrant sa main comme si elle avait cherché à lui échapper. Docile et accablée, elle suivit son impulsion.
- Camille Périer. (A suivre).
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 19 au 25 Décembre 1887.
- Naissances :
- Le 22 Décembre, de Fournier Eugène Désiré, fils de Fournier Jules et de Poirette Sophie.
- Le 25 Décembre, de Macaigne Auguste Ernest, fils de Macaigne Auguste et de Buisset Eugénie.
- Décès :
- \ Le 20 Décembre de Valentin Azélia Joséphine, épouse
- | de Lardier Joseph, âgée de 48 ans.
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- ! Le Directeur Gérant : GODIN
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- Guise. — lmp. Baré.
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- 12’ Année, Tome 12— N‘ 487 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 8 Janvier1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- à GUISE (Aisne)
- Tontes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- France
- Un an ... 10 fr. »» Six mois. . . 6 >> Trois mois. . 3 »»
- Union postale Un an. . . 11 fr.»» Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petlts-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITE
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, ]a remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la hase de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Yote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour .e scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la lis'e de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des ca -didats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités.
- La représentation par les supériorités ;
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- LE DEVOIE
- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et acccessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagemeats'etant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’Etat sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur.tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage •sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.1
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Unkn représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions:
- 1° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- b° Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- Programme des réformes d’actualité. — L’Imitation de l’Etranger et la grève générale. — Constantin Pecqueur. — La politique anglaise et l’Irlande. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Les provocateurs anarchistes et les réformes sociales. — Les espions étrangers en Suisse. — L’affaire Haupt et la presse allemande. — Les crises de surabondance. La superproduction agricole.— Les nids d’hirondelles. — L’amitié d’un arabe.— ttat-civl du Familistère. —.
- L’Imitation de l’Etranger ET LA GRÈVE GÉNÉRALE.
- Les étrangers reprochent au peuple français d’être par dessus tout un peuple imitateur, à l’affût de toute nouveauté étrangère, pour laquelle il s’engoue du jour au lendemain et qu'il abandonne de même.
- Si ce reproche était fondé, notre pays serait un pauvre pays, notre peupte un peuple bien à plaindre. Dans la succession des formes diverses que revêt l’évolution historique, notre place serait petite et notre rôle bien effacé. Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire ! disait Jean Jacques au xvra® siècle. Le peuple français, lui, depuis sa formation, a une histoire,intéressante entre toutes, et cette histoire dément l’affirmation de Rousseau. Malheur, au contraire, aux peuples qui n’ont pas d’histoire, parce qu’ils n’ont pas vécu, parce qu’ils n’ont pas souffert. Les peuples dont jamais la fibre ne vibra pour le progrès humain, sont comme ces êtres inférieurs, animés d’une vie purement végétative, à peine sensibles, qui ne souffrent ni ne se réjouissent, dans les limbes obscures de leur vie seulement ébauchée. Les autres, ceux qui luttent, souffrent, combattent, vivent et impriment à l’humanité le sceau de leur pensée. Heureux, ceux-là, peuples créateurs,au génie initiatif, car ils ouvrent la marche à l’humanité et sont les pasteurs des nations !
- Sous ce rapport, la France est un pays créateur, initiateur par excellence, car tout le long de son histoire, elle a saigné la douleur des progrès noblemement tentés, pour lesquels elle a héroïquement lutté, ne marchandant ni ses fatigues ni son sang — presque toujours à l’avant-garde de 1 armée humaine. Le reproche des étrangers n’est donc pas fondé. Les peuples imitateurs sont les ! peuples serviles dont le développement n’a pas encore atteint le niveau des autres pays et que i
- leur infériorité fait les tributaires, les imitateurs des nations plus avancées.
- La vérité, c’est que la France est par excellence i le peuple assimilateur et généralisateur.L'étranger est toujours bien accueilli, chez nous, quand il apporte, soit une idée, soit une invention. Notre centre intellectuel, Paris, est aussi le centre du monde. Il n’est pas que la capitale française, il est, selon la définition de Victor Hugo, la capitale des peuples. C’est là que les idées étrangères s’affinent, se mettent en œuvre, se polissent, se corrigent et se complètent, s’utilisent — grâce à l’accueil empressé qui leur est fait. Mais de ce que Paris — et par lui Ja France, sont ouverts à tout ce qui est beau et bon, il ne s’ensuit pas que nous copions servilement l’étranger. Notre génie ne démarque rien. Il crée tout. Le jour où nous serions des copistes, nous ne serions plus la France. Quand Locke et les philosophes anglais passent en France, leurs idées s’épurent, et deviennent la base de la Révolution française — que dis-je ! la Révolution tout court, la révolution de tout le monde qui proclame les hommes libres, non seulement les Français, mais l’humanité.
- Qu’a donc imité la Révolution? Rien. Elle fut une œuvre mondiale, cependant, l’aboutissant le plus éclatant qu’on ait jamais vu jusqu’à ce jour d’une longue chaîne historique. Mais c’est à Paris seulement qu’elle pouvait naître, Paris la faisant sienne, elle devint universelle.
- Bien loin donc de repousser une idée, sous prétexte qu’elle est d’origine étrangère, continuons comme par le passé à ouvrir nos cœurs et nos intelligences à l’idée qui passe,d’où qu’elle vienne, car l’idée n’a pas de patrie— et si elle en avait une, ce serait la patrie française.
- Mais là doit s'arrêter notre assimilation — parce que plus loin, notre génie distinctif sombrerait lui-mêmè.
- Or, depuis quelques années, symptôme de décadence très-grave, que nous voulons croire passager, la tendance à copier l’étranger s’accentue, donnant en partie raisoii à nos détracteurs. Nous tendons trop à citer l'exemple du dehors pour diriger nos actions chez nous.
- C'est l’Allemagne surtout que nous avons trop en vue, surveillant ses moindres mouvements, réglant notre marche sur la^sienne. Le succès n’a pas toujours raison, nous ne devons pas l’oublier.
- Si l’Allemagne nous a vaincu en 1870,cette victoire fut dûe à des causes $i multiples, à un enchaînement de circonstances incidentes si extraordinaires
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- et si complexes, qu’on peut fort bien risquer de s’affaiblir au lieu de se fortifier, en l’imitant servilement. C’est pourtant ce que nous avons fait en matière militaire. Notre organisation a été calquée sur la sienne. Notre discipline également; c’est par elle que le militarisme nous a envahis.
- Sous le rapport des idées proprement dites, de la spéculation philosophique, son influence n’a pas été moins grande, quoiqu’elle se soit exercée en sens contraire. Nous lui avons emprunté ses défauts et rarement sa pensée.Dans quelques milieux seulement, frappés aussi par les succès, les socialistes lui ont emprunté méthodes et théories ; mais sans féconder l’une ni l’autre.
- Je le répète, c’est là un symptôme de dépérissement national contre lequel il convient de réagir. Il en est temps encore. Le mal ne remonte pas bien haut, puisqu’il est récent — il date de 18 ans à peine.
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- C’est encore à cet esprit d’imitation, rendue contagieuse par le succès, qu’il faut attribuer la résolution très importante prise par une réunion ouvrière de Paris, résolution que nous avons mentionnée aux Faits politiques et sociaux du uernier numéro du Devoir.
- Cette fois, ce n’est pas à l’Allemagne, que l’emprunt à été fait, mais à la Belgique. Il n’en vaut guère mieux pour cela.
- Au meeting présidé par M. Basly, député de la Seine, on a décidé, en effet, de s’associer à la mesure dite « grève générale », préconisée en Belgique par quelques exaltés, dissidents du parti ouvrier.
- L’idée est simple et séduisante — comme toutes les idées simples. Pas besoin de révolution, ni de bataille, pour conquérir à bref délai l’organisation sociale nouvelle après laquelle soupire le prolétariat déshérité des deux mondes. L’entente entre ouvriers suffît. Que la classe ouvrière se pénètre des quelques réformes les plus urgentes à obtenir, et qu’à un moment donné, elle signifie aux pouvoirs publics d’avoir à les décréter, sinon la classe ouvrière refusera tout travail — sur toute la surface du territoire, à une heure dite, la grève générale éclatera. Non pas comme la foudre, et dans le déchirement d’un combat meurtrier, mais paisible et calme, avec la modération résolue que donne l’assurance de la force indomptable dont on dispose.
- 'Jertes, pour un moyen radical, celui-là serait le p s radical de tous, Le jour où la classe ouvrière
- pourrait mettre en action la fable de Menenius, l’apologue des membres et de l’estomac,c’en serait fait de toute résistance dirigeante. Mais le pourrait-elle, — le peut-elle, pour qu’on déclare ainsi, comme la chose la plus simple du monde, que la classe ouvrière se jettera dans une grève générale, si satisfaction n’est pas donnée à ses légitimes revendications? Non, et cette menace est puérile, par là même indigne de toute discussion, indigne d’une assemblée populaire sérieuse.
- Se figure-t-on, la classe ouvrière française, qui n’a pu, à notre grand regret, pratiquer une entente suffisante à Lyon pour généraliser les syndicats et les grouper autour d’un centre directeur, pratiquant tout-à-coup l’association avec un zèle si grand, que d’un bout à l’autre du pays,de Bayonne à Dunkerque, de Brest à Dijon, à une heure dite, cette même classe ouvrière quitterait les chantiers, les mines, les usines, les ateliers — et cela avec un tel ensemble,que la production s’arrêterait net? Gela est enfantin.
- Cette imitation, avons-nous dit, est empruntée à la Belgique, où la question d’une grève générale a été vivement débattue. En Belgique, l’idée est moins puérile qu’en France et peut être discutée, au moins dans le sens acceptable qu’il conviendrait d’attacher à cette expression de grève générale.
- La Belgique, en effet, est un petit pays ; d’une surface très restreinte. Ce qui explique le succès qu’y ont obtenu les promoteurs de l’association ouvrière. Sans rien ôter au mérite grand de ces promoteurs, dont nous admirons le dévouement, le travail et la patience tenaces qu’ils ont mis à provoquer partout des sociétés, à les discipliner, à faire leur éducation sociale,en un mot, on peut affir mer qu’en France, ils n’auraient jamais obtenu un succès si complet — au moins dans tous les départements. On peut traverser la Belgique du nord au sud en quelques heures de chemin de fer. Du centre du pays, on embrasse le territoire, dont la population est d’ailleurs très-dense. Ce rapprochement forcé des individus a permis de relier entre eux les groupes ouvriers dispersés ailleurs, trop éloignés ; de souder les groupes aux groupes, de créer en un mot l’admirable réseau de sociétés de toutes sortes qui couvre le sol de la Belgique.
- G’est à cette circonstance de configuration et d’étendue territoriales qu’il faut attribuer la possibilité de concevoir une grève générale des ouvriers belges. Mais cette idée, raisonnable à première vue, quand on l’entend émettre dans ce pays, est
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- ridicule quand elle est approuvée dans une réunion parisienne — indépendamment de l’état d'isolement dans lequel sont plongés les ouvriers français.
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- Si l’idée ne paraît pas trop irréalisable à première vue, en Belgique, s’ensuit-il qu’elle soit pratique? C’est selon le sens qu’on attache à cette expression. Si on veut dire par là qu’à un moment donné la classe ouvrière pourra suspendre la production, cesser tout travail en tous lieux, la chose est impossible. On ne peut pas plus suspendre la production dans la vie sociale que suspendre la circulation du sang dans la vie physiologique des vertébrés.
- Comment admettre que demain, dans un mois, à n’importe quelle date, à un signal, le boulanger quitie son pétrin, le boucher son étal, l’ouvrier l’atelier, l’usine ou la manufacture et que la production s’arrête subitement ? L’ouvrier a besoin des objets d’alimentation tout comme le patron. Comment se les procurera-t-il si la grève dure seulement deux jours ?
- Mais bien que l’expression de « grève générale » n’ait pas été définie clairement par ses promoteurs qui était nt, ne l’oublions pas, des exa tés dissidents du parti ouvrier b Ige, iJ est évident qu’on a voulu dire une suspension du travail dans les principales industries du pays. Celte suspension, préparée longtemps à l’avance, faite avec calme, dans des conditions de paix et de modération qui prévinssent toute collision ou conflit matériel possible, jetterait, évidemment, la classe gouvernante dans une situation inextricable. Elle pourrait porter aux patrons un préjudice considérable dont l’annonce leur donnerait à réfléchir, avant d’opposer une fin de non-recevoir désespérante aux revendications de leurs ouvriers. Mais que de difficultés présente l’exécution de ce formidable coup ! Quelle force d’àme chez les ouvriers évitant avec soin tout ce qui pourrait paraître violence ou illégalité — partant quelle admirable éducation sociale devrait les avoir disposés... Tant de circonstances optimistes sont nécessaires que nous doutons que jamais, même réduite à ces modestes proportions, la grève puisse réussir ni amener aucun changement sensible dans la situation du prolétariat.
- En tout cas, si la chose n’est pas théoriquement impossible en Belgique, elle est impraticable de toutes façons en France, parce que les conditions générales d’organisation de la classe ouvrière y sont toutes différentes.
- Nous ne doutons pas que cette impraticabilité ne saute aux yeux même des imprudents qui ont cru pouvoir un moment reprendre l’idée à leur compte. Émise dans un pays étranger, dont la constitution économique diffère sur tant de points de la nôtre, elle ne souffre pas le moindre examen chez nous.
- Malheureusement, il suffit que dans ce pays l’idée ait fait son chemin, pour qu’en France elle trouve des adhérents. Nous n’hésitons pas à dire que c’est là de l’imitation servile dont la classe ouvrière doit se défier — tout au moins la minorité d’élite qui aspire à guider les travailleurs dans les revendications sociales — car hélas ! pour la classe ouvrière, elle est loin d’avoir acquis encore dans sa majorité la conscience des droits qui lui appartiennent comme des devoirs qui lui incombent.
- D’ailleurs, la grève ne résout rien. Elle est un pis-aller pour ceux des ouvriers que la baisse énorme des salaires réduit à cette extrémité. Jusqu’à ce jour, en France, la grève n’a pas rencontré des adhérents systématiques comme en Angleterre. Que la classe ouvrière française, continuant ses traditions, corrige ce que les pratiques antérieures pouvaient avoir de défectueux. Qu’elle ne se laisse pas emporter trop loin sur les ailes du rêve, et qu’< lie serre la réalité corps à corps, — mais qu’elle garde aussi précieusementle sentiment socialiste instinctif qui lui fait honneur dans l’histoire ; qu’elle ne s’engoue pas pour les premières idées venues de l’étranger, et cela sans réflexion ni analyse préalable.
- La grève comme solution de la question sociale est d’origine anglaise. Nous l’avons déjà montré plus d’une fois dans ces colonnes. Au contraire, la réorganisation de la société sur des bases de justice et d’équité est d’origine française. Que nos travailleurs ne perdent pas de vue ce principe affirmé *si solennellement aux beaux jours du socialisme de la première moitié de ce siècle et qu’en travaillant à cette œuvre de réorganisation qui libérera le travail, ils disent comme leurs aînés : L’ère nouvelle qui va s’ouvrir sera ouverte à tous, elle résoudra le problème dans son intégralité et par là, riches et pauvres seront intéressés à acclamer la Solution.
- Etudions ces réformes, formulons les, faisons les pénétrer dans l’opinion publique.
- Là est la voie à suivre, de ce côté est le salut.
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- CONSTANTIN PECQUEUR
- En 1836, un écrivain de force et de talent qui avait passé (pour s’y fortifier, non pour s’y fixer) par le saint-simonisme, le fourriérisme et le communisme, trouvait la première formule de la doctrine socialiste qui, depuis, est devenue si célèbre sous le nom de collectivisme.
- Cet écrivain avait nom Constantin Pecqueur. Plus théoricien que militant, il publia, de 1836 à 1850, de nombreux ouvrages, toujours riches d’idées, mais on ne le trouva mêlé aux événements qu’au moment de 1848, époque à laquelle il fut, avec François Vidal, chargé par Louis Blanc de rédiger les conclusions générales des Conférences du Luxembourg. Inutile d’ajouter que Pecqueur et Vidal élaborèrent un rapport remarquable, malheureusement enterré dans le Moniteur de l’époque.
- La notoriété ne va pas aux studieux solitaires ; aussi, bien que philosophe estimable et que socialiste de grande valeur, Pecqueur était-il complètement oublié de notre génération. Il vient de mourir à quatre-vingt six ans, à Taverny-Saint-Leu, dans un petit village des environs de Paris où il s’était retiré depuis dix ans.
- Nous visitâmes récemment ce doyen du. socialisme frànçais, et nous pûmes nous faire une idée de l’importance et de la valeur de son œuvre théorique. 11 collabora à presque tous les organes socialistes (journaux et revues) de 1831 à 1850, et il a publié en livres ou brochures, la valeur de quinze à vingt volumes, et ses œuvres inédites — plus exclusivement philosophiques — sont plus considérables encore !
- Je me hâte d’ajouter, pour les œuvres publiées, qu’il ne s’agit pas de simples compilations ou même de travaux hâtifs, mais de livres remarquables, telsque : ‘‘Les améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté” (1839) ; “De la législation et du mode d’exécution des chemins de fer” (1840) ; “Des armées dans leurs rapports avec l’industrie, la morale et la liberté” (1841); “Théorie nouvelle d’économie sociale et politique” (1842), etc., etc.
- Mais ce qui doit surtout faire classer Pecqueur, parmi les plus éminents théoriciens socialistes du dix-neuvième siècle, c’est son élaboration capitale portant pour titre: “Economie sociale des intérêts du commerce, de l’agriculture, de l’industrie et de la civilisation en général, sous l’influence des applications de la vapeur” ; Paris 1836.
- Remarquons bien cette date de 1836, car dans cet ouvrage au titre un peu long, Pecqueur forgea de toutes pièces cette idée :
- S’il est nécessaire, au nom du salut social, de sortir de l’individualisme bourgeois, fauteur de spoliation du plus grand nombre au profit de'quelques rapaces et de quelques mieux armés, bref de l’exploitation de l’homme par l'homme c’est-à-dire d’injustice, de servitude, et de misère, il ne faut pas pour
- j cela tomber dans le communisme absolu qui sacrifie la liberté J individuelle.
- J La solution est dans la socialisation graduelle des capitaux productifs, ou en d’autres termes, de la matière et des instruments de travail, devant être employés non directement par l’Etat, mais par les associations contrôlées par l'État et lui payant des redevances annuelles.
- On devrait commencer par la socialisation de la Banque de France et du crédit en général, continuer par les chemins de fer, les mines, canaux, etc. Ainsi outillé, l’Etat pourrait créditer largement les travailleurs corporativement organisés et opérer sans secousses la substitution du travail salarié par le travail associé. On suivrait en cette œuvre la piste même de la monopolisation capitaliste, organisant d’abord le travail industriel, puis le travail commercial, pour terminer par le travail agricole.
- Dans la nouvelle organisation chaque travailleur disposerait librement de la rémunération à lui attribuée pour son travail.
- C’est bien là le collectivisme économique — formulé avant Vidal, avant Louis Blanc, avant Marx, avant Lassalle, avant Colins — et le collectivisme économique complet.
- L’organisation sociale de la production, ayant pour corollaires la justice dans la répartition et la liberté de consommation, telle est, en effet, l’idée première de Pecqueur, qui s’est même bien gardé d’oublier l’observance des lois de l’évolution capitaliste.
- Ici un contraste piquant.
- La théorie nouvelle fut parfaitement ignorée du public socialiste et démocrate, jusqu’au moment (1846) où Louis Blanc lança son éloquente Organisation du travail, et même après Louis Blanc elle ne fut prise que pour une variété du communisme ; ce n’est, je crois, qu’en 4 850 que Colins lui donna son nom nouveau de collectivisme, auquel d’ailleurs on prit si peu garde qu’il n’acquéril véritablement son droit de cité qu’en 1868, lorsque César de Paepe et les congrès de Y Internationale l’eurent vulgarisé.
- Depuis, le collectivisme a fait son chemin dans le monde.
- Mais si, comme toutes les grandes choses, le collectivisme fut dédaigné du public à son origine, il fut distingué par l’Académie des sciences morales et politiques qui (le fait est aussi incroyable que vrai) attribua, en 1838, à l'Economie sociale, de Constantin Pecqueur, un prix de 1,500 francs.
- Que voulez-vous, c’était alors le temps des Sismondi, des Rossi, des Michel Chevalier, des Droz, des Eugène Buret, des | Villeneuve de Bargement, des Adolphe Blanqui ; les grandes ; I lumières de l’économisme négatif français qui étincellent dans ; 1 le Journal des économistes et fansY Économiste français et à la Société d'économie politique n’avaient pas , encore projeté leur éclat, Ou croyait encore, en 1838, qu’il ! convenait de s’occuper non seulement de la production des.
- 1 richesses, mais aussi de leur répartition.
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- Au moment où, après une longue journée bien remplie, le père oublié et méconnu du collectivisme entre dans le grand repos, qui est la récompense de ceux qui ont saigné et pleuré devant la grande douleur et la grande injustice de la vie so-eiale actuelle, et qui ont cherché, travaillé, combattu et souffert pour un meilleur avenir ; à ce moment, il était de notre devoir de saluer respectueusement ce représentant, parti à son tour d’une génération socialiste que nous oublions trop et qui fut noble et grande. . '
- (Intransigeant) ________________________B. Malon.
- La politique anglaise et l'Irlande
- Le cabinet actuel de l’Angleterre vient de prendre à l’égard de l’Irlande une mesure qui montre combien les revendications des prolétaires agricoles de ce malheureux pays sont justifiées, puisqu’un ministère conservateur se voit dans l’obligation de leur faire droit dans une certaine mesure.
- A ce propos, nous croyons qu’il sera intéressant pour les lecteurs du Devoir de connaître la conversation que M. Philippe Daryl, l’auteur des lettres sur l’Irlande parues dans le Temps, a eue avec M. Gladstone. Voici les extraits de cette conversation ayant trait aux dernières mesures du cabinet Salisbury.
- «... Ne me remerciez pas de ce que j’ai écrit de votre livre. Il m’a frappé comme une œuvre absolument consciencieuse, comme l’étude la plus sincère et la plus originale sur la question qui passionne mes dernières années ; c’est pourquoi j’ai voulu être le premier à le signaler au public britannique, quoique je sois loin, vous le savez, de partager toutes vos conclusions... Et, à propos de l’Irlande, vous connaissez la nouvelle ? a dit soudain M. Gladstone avec l’ardeur d’un chef de parti toujours en éveil sur les marches et contremarches de ses adversaires.
- — La décision du cabinet tory sur les fermages irlandais ?
- — Quoi !... vous la savez déjà !... C’est prodigieux. Je n’en ai eu la nouvelle que tout à l’heure, par dépêche.
- — C’est que les journaux de Londres n’avaient pas remarqué hier matin la note officielle, perdue dans un coin de la Dublin Gazette.Nos correspondants nous en ont aviséshier soir.
- — Eh bien ! n’est-ce pas inouï ? Quatorze pour cent de réduction sur les fermages, décrétés d’un trait de plume par !e ministère !,.. Que dites-vous de cela ?
- — Je dis que c’est la justification éclatante de votre politique, et que lord Salisbury ne pouvait rien faire de mieux pour vous ramener aux affaires... Il est vrai que la réduction lui était imposée par la force des choses...
- — Eh oui!... C’est précisément là le point !... C’est précisément ce que nos amis et moi nous soutenons, et ce qu’on ne voulait pas entendre !... Mais tout à coup sans crier gare,
- sans même consulter le Parlement, par simple mesure administrative, ôter ii 0/0 de leur revenu aux propriétaires d’Irlande !... on n’a jamais rien vu de pareil !...
- A ce moment, miss Gladstone, qui sert de secrétaire à son illustre père, est entrée dans le salon pour lui demander un renseignement, qu’il lui a donné, en l’appelant my dear (ma chère). Puis aussitôt, il est revenu à son sujet :
- — Non !.., on n’a jamais rien vu de pareil ! .. Notez que le cabinet tory n’a cessé de protester qu’il ne consentirait jamais à une réduction quelconque des fermages. C’était son cheval de bataille, le pivot de sa politique.Lord Salisbury n’a même pas craint de dire, il y a un an à peine, à la Chambre des lords, que, si jamais on se voyait obligé de reconnaître l’impossibilité de faire rentrer des fermages judiciaires (fixés par la cour arbitrale),ce serait à l’État et non point aux landlords'jde supporter la perte !...
- Ici, un éclair malicieux a passé dans le regard du vieux lutteur parlementaire :
- « ... Une de ces choses qu’il ne fait pas bon dire dans une Chambre des lords ! a-t-il ajouté en manière de parenthèse ; on y est trop disposé à vous prendre au mot !...
- «...Et les collègues de lord Salisbury avaient insisté avec plus d’énergie que lui encore sur ce point ? a repris M. Gladstone, comme s’il pensait tout spécialement à quelque transfuge du parti libéral. Plus j’y pense, et plus je suis stupéfait de la décision à laquelle le cabinet est arrivé. Pour comprendre combien elle est énorme (tremendous), il faut se rappeler que les fermages irlandais ont déjà été réduits judiciairement de 18 1/2 0/0 en moyenne. Ajoutez 14 0/0 : cela donne une réduction de 32 1/2 0/0. Un tiers du revenu des propriétaires fonciers, — ni plus, ni moins !... Et cela, je le répète, d’un trait de plume, sans loi ni discussion, par déeison administrative... Je ne crois pas qu’il y ait rien de tel dans l’histoire d’aucun pays !...
- — Le fait est que c’est une mesure révolutionnaire, s’il en fut jamais. Comment la prendront les landlords?
- — Fort mal, n’en doutez pas. S’il y a une chose sacrée pour un propriétaire,c’est son revenu.Et le cabinet tory vient de réduire de 360,000 livres sterling (9 millions de francs) le revenu des propriétaires d’Irlande. J’imagine qu’ils lui en sauront peu de gré. D’autant plus que réduction de revenu signifie réduction de capital, puisque la valeur des terres e t calculée sur le fermage. Le cabinet tory s’était déjà ah( né les tenanciers ; maintenant il se met les landlords à dos: vcus voyez ce qui lui restera !.., »
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Les blancs d’Espagne.— Philippe VII a ènvoyé, on se le rappelle, des instructions aux^ monarchistes. Aujour-1 d’hui, les légitimistes dissidents publient une sorte de mani-
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- fcste au nom de don Carlos, que la mort de son père don Juan crée roi de France suivant l’ordre royaliste légal.
- Voici le récit que nous donne le Journal de Paris, or-g ie des monarchistes intransigeants :
- Une députation légitimiste, composée de M. le général de Ca lielineau, MM. Joseph du Bourg et comte Maurice d’Au-cl né, anciens secrétaires de M. le comte de Chambord, s’est ri .due à Venise dans le courant de décembre et a été reçue par Don Carlos au palais Lorédan.
- Le 14 décembre, le général de Cathelineau a lu à M. le duc de Madrid l’adresse suivante, que nous recevons aujourd’hui seulement l’autorisaiion de rendre publique :
- » Monseigneur,
- » Au lendemain de la mort si inattendue de votre auguste père, les légitimistes de France, dont nous sommes les mandataires, viennent déposer à vos pieds leurs regrets et leurs hommages, et vous saluer comme l’héritier de leurs rois.
- » En effet, notre loi séculaire nous conduit directement à vous, Monseigneur, malgré les liens qui vous unissent à votre chère Espagne où tant de fidèles vous acclament et vous appellent.
- » L’abdication de votre auguste père vous avait fait roi d’Espagne ; sa mort vous fait roi de France.
- » Mais ce ne sont point deux couronnes à ceindre, deux trônes à occuper que la Providence vous présente, Monseigneur; c’est la Révolution, aujourd’hui maîtresse des deux pays autrefois les plus soumis à Dièu et au roi, qu’elle vous donne la mission de combattre et de vaincre, sous les ordres du Christ, votre chef et le nôtre.
- » Si vos précédentes déclarations, Monseigneur, ne nous laissent malheureusement plus guère l’espoir de vous voir revendiquer personnellement vos droits, nous avons du moins la conviction que vous considérerez comme un devoir de les affirmer et de réserver ceux des autres princes de la branche aînée des Bourbons.
- » La force et la vitalité de notre vieille loi salique seront alors de nouveau prouvées, et nous attendrons avec confiance le jour où l’œuvre admirable de restauration de la monarchie chrétienne, commencée par M. le comte de Chambord, notre regretté et bien-aimé roi, pourra être reprise par un de ses légitimes successeurs.
- Notre foi grandira, notre espérance se fortifiera, et beaucoup de royalistes égarés reviendront lutter avec nous, sous le drapeau de Jeanne d’Arc, pour la cause de Dieu, du roi et de la patrie.
- » Monseigneur,
- » Nous saluons en vous le sang de St-Louis, d’Henri IV et de Louis XIV, vos aïeux.
- » Que Dieu vous assiste, pour le bonheur de la France et de l’Espagne !
- » Vive le roi !
- » Vive le drapeau blanc 1 »
- Voici la réponse qu’a daigné faire M. le duc de Madrid à cette adresse :
- » Je vous remercie, messieurs, des hommages de dévouement et de fidélité que contient l’adresse qui vient de m’être lue, et, tout spécialement, des sentiments de condoléance que vous m’exprimez au sujet de la mort de mon bien-aimé père.
- » Je profite volontiers de l’occasion qne vous m’offrez de m’expliquer sur l’importante question dont vous venez de m’entretenir.
- » Je suis en exil...
- » Je ne veux voir dans les droits que me donne ma naissance que des devoirs à remplir.
- » Incontestablement, la loi salique règle d’une manière très précise l’ordre de succession.
- Je suis l’aîné des Bourbons, l’aîné des descendants de Louis XIV.
- » Je suis l’aîné des descendants de Philippe V, et, par conséquent, d’après la loi espagnole, le roi légitime d’Espagne.
- » Un traité,dont la plupart des articles ont été violés,défend la réunion sur une même tête des deux couronnes de France et d'Espagne.
- » J’ai dit que je n’abandonnerai pas l’Espagne; je le répète aujourd'hui.
- » Elle m’a liée à ses destinées par les flots de sang généreux qu’elle a versés sous mes yeux. Je le jure: je ne l’abandonnerai jamais.
- » Mais, devenu, par la mort de mon bien-aimé père, le chef de la Maison de Bourbon, j’ai le devoir de réserver tous les droits qui appartiennent à ma famille.
- » Ayons confiance en Dieu, source de tous droits et de toute autorité. Livrons-nous à sa Providence qui conduit les événements.
- » A l’exemple de mou oncle, M. le comte de Chambord, dont la mort a été un si grand malheur pour l’Europe et en particulier pour la France, nons ne pactisons jamais avec la Révolution qui opprime l’Eglise et ruine les États.
- » Et gardons intact le dépôt des principes qui, seuls, sauveront les peuples de la race latine, en les rendant a leurs traditions monarchiques et chrétiennes. »
- Amen !
- La statue de Danton. — La séance de samedi au conseil municipal, après avoir été suspendue à sept heures, a été reprise à neufheures du soir pour finir à minuit et demi.
- Vers la fin de cette longue séance, VI. Delhomme a présenté un rapport sur la proposition de M. Jacques et de 43 de ses collègues demandant l’érection à Paris d’une statueà Danton.
- Rappelant la proposition de M.. Stupny, qui demandait que cette statue fut érigée sur l’emplacement occupé par la chapelle dite expiatoire, le rapporteur a dit que le conseil n’avait pas voulu subordonner la réalisation de l’érection de la statue du grand révolutionnaire à une situation plus ou moins difficile qn’il est obligé de subir.
- La commissioiî, a-t-il ajouté, a fait choix comme emplacement, du terre-plein de la rue de l’école-de-médecine et du boulevard Saint-Germain, au lieu et place de la statue de Broca qui sera élevé dans la cour de l’Ecole d’anthropologie créée par l’illustre savant. (Danton habitait cour du Commerce).
- En conséquence, M. Delhomme a déposé un projet do délibération instituant un concours entre tous les sculpteurs français pour l’érection d’un monument à la mémoire de Danton et ouvrant un crédit de 60.000 francs à cet effet.
- Ce projet a été adopté.
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- Un projet de loi sur les Syndicats.— L’In- i transiyeant publie l’entre-filet suivant :
- Notre ami Basly déposera, à l’ouverture de la session ordinaire de 1888, un projet modifiant la loi Waldeck-Rousseau (du 21 mars 1884) sur les syndicats professionnels.
- Par de nombreux exemples, par des considérants fortement motivés, le député de ht Seine démontrera que la loi actuellement en vigueur a eu pour effet, non seulement d’entraver la formation de nouveaux syndicats, mais encore de ruiner et de supprimer les syndicats qui existaient avant la promulgation.
- Le projet Bas!y abolit l’article 414 et 415 du code civil, visant les coalitions,et il établit, par contre, de fortes amendes contre les patrons hostiles à la formation des syndii ats. L’article 4 de l’ancienne loi, d’après lequel « les fondateurs de tout syndicat devront déposer les statuts et les noms de ceux qui, à un titre quelconque, seront chargés de l’administration ou de la direction » est supprimé, avec juste raison.
- On sait que, d’après la loi actuelle, ce dépôt doit avoir lieu à la mairie de la localité où le syndicat est établi.
- Or, cette clause, sans grande importance à première vue, a ruiné to <s les syndicats antérieurement établis, dans les communes où la munitipalité est aux mains des industriels et des capitalistes employant un grand nombre d’ouvriers.
- Avant la loi, au Creuzot, à Mon ceau,les grands industriels de la Nièvre, les propriétaires minieis du Nord et de la Loire faisaient espionner leurs ouvriers membres des syndicats, et parvenaient avec peine à avoir des intelligences dans la place. Aujourd hui.avec l'article 4, ils sont dispensés de toute investigation : la loi est avec eux et pour eux, contre l’ouvrier.
- Il fallait absolument remédier à cet état de choses. Notre ami Basly l’a compris et son projet, u’accord avec les résolutions votées par divers congrès ouvriers, établit et garantit la liberté complète des syndicats professionnels ou fédérations de syndicats.
- ITALIE
- Les garibaldiens et M. Carnot. — A l’occasion de la nouvelle année, les anciens garibaldiens, réunis sous la présidence de M. Cavallotti, ont adressé au président de la République française un télégramme dans lequel ils alfirment à nouveau les liens qui unissent l’Italie à la France^
- ALLEMAGNE
- Offenses envers l’empereur d’Allemagne.
- — Dans son audience d’hier, le tribunal correctionnel a condamné Louise Fuchs, âgée de quatorze ans, à une semaine de prison pour offenses envers l’empereur d’Allemagne !
- La liberté en Allemagne.— La police a saisi la caisse du syndical des ébénistes.
- Le syndicat a été dissous.
- RUSSIE-AUTRICHE
- Le conflit austro-russe. — On mande de Vienne au Times que, d’après les avis de Russie, la concentration des troupes en Pologne serait terminée. Il s’y trouverait aujourd’hui un nombre d’hommes suffisant pour assurer
- la défense : quelques-uns l’évaluent même à 4QO.OOO hommes.
- Des forces sont maintenant massées en Bessarabie et le long de la frontière de la Transylvanie ; 50.000 hommes sont, parait-il, réunis près de Bender.
- Les renseignements recueillis par le correspondant viennois du Standard tendraient à confirmer ces dernières informations.
- Ils établissent toutefois que les Russes prenaient leurs précautions, depuis un an déjà, du côté de la Roumanie, et qu’ils ne font actuellement que compléter leur systèmede défense au delà du Pruth.
- Bien que considérables et suffisantes pour repousser une agression, les forces russes concentrées dans cette direction ne pourraient néanmoins constituer une armée d’invasion.
- L’opinion générale paraît être que, si les hostilités éclatent, la Roumanie, neutre en principe, serait obligée par les circonstances et, pour garantir l’inviolabilité de son territoire,de se, ranger du côté de l’Autriche.
- Une dépêche de Berlin du Daily News dit qu’on attache unegrande importance à l’arrivée du comte Pierre Schouwalof dans la capitale allemande.
- D’après le Bulletin de la Cour, le comte Pierre est chargé d’une mission spéciale. Il a été reçu hier par l’empereur et l’impératrice.
- Comme ii est, ainsi que son père l’ambassadeur, partisan déclaré d’une politique amicale mire la Russie et l’Allemagne, sa visite fait bien augurer des dispositions pacifiques du tsar.
- On fait remarquer toutefois que le comte Schouwalof a l’habitude de venir voir son frère tous les ans, et que, par conséquent, son voyage actuel pourrait bien n’avoir aucune signification politique.
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- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
- 161
- Répartition de la Richesse.
- Le Capital draine tous les profits du travail par les spéculations, l’agiotage, l’intérêt et les dividendes ; il accumule ainsi la richesse d’une façon abusive; tandis que le peuple, réduit au salaire, reçoit à peine le nécessaire pour vivre et est condamné à la misère et à la faim, dès que le travail lui est refusé.
- LES PROVOCATIONS ANARCHISTES et les réformes sociales.
- Jamais à aucune époque, si on excepte la période de 1830 à 1848, qui vit fleurir tant d’écoles socialistes, le socialisme n’avait paru autant qu’aujour-d’hui la société indispensable de demain — la transformation radicale dont l’avènement doit enfin ramener l’ordre par la justice dans notre société bouleversée par les désastreux effets de l’iniquité.
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- Et cependant, dans les classes intelligentes de la nation — je veux dire par là, dans cette minorité infime qui pense et qui médite, dont l’action et l’influence sont grandes néanmoins, parce que la pensée directe est le domaine où ces hommes très peu nombreux se meuvent; dans cette catégorie fort restreinte, le socialisme n’a pas encore beaucoup pénétré.
- Les révolutions ne se font pas par en bas, mais par en haut. La masse n’est agitée par des idées aux formules toutes puissantes sur les esprits, que lorsque ces formules ont été dégagées en haut, lorsque la pensée des initiateurs a trouvé le levier irrésistible qui peut les agiter. Si donc, à cette heure, nous voyons se manifester dans les masses un ardent désir de changement, une aspiration indéniable vers un nouvel état de choses supérieur à l’ordre existant, on peut et l’on doit se demander comment il se fait que ce mouvement d’en bas ne corresponde pas avec l’initiation d’en haut — avec la floraison de pensée qui toujours se rapporte à un renouveau d’action populaire.
- Car il serait puéril de se le dissimuler ; on peut dire à l’heure présente que le socialisme s’impose plus que les penseurs ne recherchent ses lois. Le peuple est plus socialiste, plus profondément imbu d’idées rénovatrices que, toute proportion gardée, l’élite des penseurs contemporains. Autrefois, il n’en était pas ainsi : le mouvement impulsif partant de haut ne trouvait pas dans.les couches populaires toujours un grand écho vibrant. Il y avait bien plus de penseurs socialistes de toute sorte, écrivains, savants, poètes, journalistes, orateurs, jadis, qu’aujourd’hui. Et cette pléïade d’hommes remarquables était loin de correspondre à un mouvement aussi formidable que l’agitation populaire contemporaine. Il y a donc là en apparence une contradiction, une anomalie.
- La science est moins accessible aux masses ouvrières que desformulessirnp'es correspondantes à.leurs besoins. Elles conçoivent leurs privations plus facilement que les moyens d’y remédier. Les agents provocateurs soudoyés par les réactions n’ont donc pas à s’occuper des moyens de remédier sûrement aux abus dont souffre le peuple ; leur seul rôle consiste à l’exciter à la violence pour faire sortir de la légalité les hommes plus susceptibles de s’irriter de la misère et des souffrances que de comprendre et de rechercher les moyens scientifiques de les prévenir et de les éteindre.
- Voilà pourquoi le socialisme des masses se prête facilement à des excitations ; une réaction bien
- coupable le comprend, et c’est aussi pourquoi elle pousse le peuple dans les voies de la violence, afin de compromettre ses légitimes revendications.
- Certains agents occulies d’un certain parti conservateur voient en ceci le moyen de créer un abîme plus profond entre les classes dirigeantes et la pensée socialiste ; et cela, au profit de leurs idées monarchiques. Mais, elles se trompent; en cherchant à fomenter la haine, elles pourront en récolter h s fruits ; mais elles ne parviendront pas à isoler l’idée socialiste des idées scientifiques qui s’étudient de plus en plus aujourd’hui dans la couche sociale des prolétaires.
- Pendant que les instruments conscients ou inconscients des régimes monarchiques cherchent à compromettre la pensée socialiste par des excitations malsaines, des intelligences nouvelles s’ouvrent à la lumière des réformes nécessaires, et rien n’empêchera ces réformes de venir à leur heure.
- Le défaut de direction supérieure qui semble être le lot des idées socialistes n’est qu’apparent ; la pensée 'Ociale se complète, les idées se formulent et chaque jour rapproche le moment de leur applicaaon.
- Il est pourtant ' vrai que les idées socialistes scientifiques ont beaucoup de chemin à faire pour entrer dans l’esprit des masses, en face des suggestions par lesquelles on cherche à faire accueillir à celles-ci certaines solutions superficielles,comme la bonne nouvelle d’un monde futur prêt à s'organiser.
- Ce malentendu, si l’on peut s’exprimer ainsi, entre la foule impatiente de réalisations et la minorité socialiste intelligente, est un grand 'malheur que nous devons combattre en démontrant aux masses qu’elles ne conquerront pas toutes seules, rien que par la violence et la'force que donnent le nombre et l’exaspération de la souffrance, la République sociale après laquelle elles soupirent.
- Nous voudrions qu’en présence des révélations qui se produisent ce mois-ci sur les menées de la réaction, soudoyant des agents pour maximer le révolutionnarisme déjà trop suffisant des partis socialistes,afin de les désorganiser, nous voudrions, disons-nous, que les violents comprissent que le langage de la menace, les excitations colériques font les affaires des ennemis du peuple, non celles du socialisme.
- On lira plus loin, au bas de cet article, les renseignements publiés par la Tribune de Genève sur la quantité considérable d’agents provocateurs
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- soldés en Suisse par la Russie, l’Allemagne et la France... La France ? Hélas ! oui, notre paysausH se livre à ce commerce abominable, entretient honteusement des fonctionnaires de cette catégorie.
- Ce ne sera pas l’une des iniquités les moins criantes de la République française, que d’avoir continué les manœuvres des gouvernements monarchiques déchus. Après les révélations de M. Andrieux, qui, dans ses Souvenirs d’un préfet de police, a raconté en détail, la fondation, sous son inspiration directe et avec l’argent de ses fonds secrets de la Révolution sociale, journal dans lequel écrivait Louise Michel ; après les constatations faites lors du procès de Montceau-les-Mines, où il fut prouvé que l’instigateur des attentats commis n’était autre que l’agent Brenin, — après toutes les révélations faites dans maintes circonstances, on ne saurait nier que la police n’ait entretenu de misérables personnages chargés d’une part de dévoyer la classe ouvrière, de l’autre, d’inspirer l’horreur du socialisme par les actes odieux dont ces individus étaient les auteurs directs.
- Comment dans ces circonstances, le socialisme aurait-il pu progresser rapidement, lorsqu’on le précipitait ainsi dans les voies de la violence ?— Le grand tort des socialistes, sincères a toujours été.de ne pas être éclairés par l’effet déplorable que produisaient ces violences, et de ne pas les avoir toujours repoussées comme il convenait.
- Quand du haut d’une tribune populaire tombaient des paroles de feu et de révolte, les prolétaires applaudissaient à outrance, sans trop comprendre, comme c’est toujours le cas dans une grande assemblée, où celui qui parle avec le plus de force et d’énergie est sûr de triompher. Au lieu de résister à la violence,certains socialistes essayaient de l’égaler; de là les voies révolutionnaires adoptées dans certains milieux ouvriers.
- Comprendra-t-on maintenant combien il importe de réagir contre le langage et les excitations emportés ? Ceux qui voudraient noyer le socialisme dans une réaction, poussent à l’excitation, à la colère, aux revendications par la force immédiate, Jamais, dans les réunions, les agents secrets de la police ne font entendre un langage sensé,un raisonnement modéré. Au contraire. Parle-t-on de réformes ? Ils s’élèvent contre le réformisme',proclament qu’en dehors de la lutte armée, de l’assaut à donner sans tarder aux capitalistes, il n’y a que déceptions pour le peuple qui souffre. Qu’on se rappelle les incidents survenus à Paris en 1885, lors des grands meetings tenus par les ouvriers
- sans travail. Les organisateurs présentaient une série de mesures plus ou moins efficaces, mais discutables, telles que : le vote par la chambre de 500 millions pour venir en aide à la classe ouvrière ; la reprise des travaux publics ; la limitation de la journée de travail, en attendant une législation internationale du travail. Dans ces meetings,des énergumènes traitaient d’endormeurs les partisans de ces mesures. Vous souffrez, disaient-ils au peuple, parce que vous avez faim, pa.ce que vous êtes dénués de tout, tandis que les magasins regorgent. Enfoncez les magasins ; prenez et assouvissez-vous, tout vous appartient. A la salle Lévis, un jour,deux d’entre ces excitateurs se distinguaient par leurs violences, leurs conseils de forcenés — le lendemain,on reconnut que c’étaient des agents de police. L’ordre du jour présenté par eux à la réunion concurremment avec l’ordre du jour réformiste, avait été fabriqué à la Préfecture de police ! Un jury de socialistes, d’hummes considérables, dont la parole ne saurait être révoquée en doute, s’élani con.-titué, ils acquirent la preuve matérielle de.celte intrusion policière.
- Ah ! bien coupables sont les auteurs de manœuvres semblables — doublement coupables, parce qu’ils ne réussissent que trop dans l’accomplissement de leur but infernal : d’une part, ils jettent dans le peuple des ferments de haine stérile, de l’autre, ils isolent la pensée socialiste qu’ils empêchent de pénélrer dans le milieu intellectuel où elle prendrait corps et pousserait.
- C’est à ces pratiques qu’on ne saurait flétrir avec trop d’indignation, qu’il faut attribuer l’anomalie que nous signalions plus haut, savoir : les progrès du socialisme dans la classe ouvrière, sa lenteur dans les classes lettrées où il est encore peu connu.
- Les paroles révolutionnaires prennent comme une traînée de poudre dans le monde des déshérités, parce qu’elles réveillent les sentiments de souffrance qui ne sont que trop profonds dans notre société actuelle. Mais lorsque un homme intelligent et sensé les entend, il se détourne en se disant que les hommes capables de parler ainsi sont des fous ou des criminels. S’il ne va pas plus loin,s’il ne se préoccupe pas d’avantage de creuser la cause qui fait applaudir quand même par des ouvriers raisonnables, pris individuellement, mais qui s’excitent dans une assemblée aux paroles enflammées d’un orateur passionné, cet homme considérera le socialisme comme une doctrine folle.
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- Il serait temps, grand temps, que les hommes de bon sens — et ils ne manquent pas certes! parmi les meneurs du mouvement socialiste des grands centres, comprissent enfin le tort immense fait par la violence aux idées de justice et de droit qu’ils défendent; qu’au lieu de se perdre en déclamations amphigouriques, en discours haineux, ils s'appliquassent à étudier les solutions pratiques, les réformes de nature à résoudre progressivement le problème social contemporain.
- Cette solution, la marche naturelle de l’évolution économique la rend de plus en plus indispensable. Malheureusement, le langage tenu par certains la recule au lieu de l’avancer. Bien des réformes possibles seraient aujourd’hui, sinon adoptées, du moins paraîtraient praticables à la classe ouvrière et à la minorité des gouvernants honnêtes, si on s’était efforcé de les répandre avec le calme et ia modération convenables.
- Puisse la leçon qui se dégage de l’arrestation de Haupt et Schrœder,faire comprendre aux socialistes sincères que plus les revendications se présenteront sous une forme étudiée, et plus elles auront chances de succès.
- Puissent, aussi, les gouvernants français, rougir du système déplorable employé jusqu’ici pour faire échec au socialisme, et renoncer aux agenls provocateurs. 11 y a là pour la République une question de dignité et d’honorabilité souveraines. En tout cas, mair tenant que la preuve a été fournie d’une manière éclatante, que les ennemis du peuple ont montré eux-mêmes, par leurs agissements, que loin de redouter l’anarchie, la phraséologie incendiaire, ils là provoquaient au contraire, les socialistes, croyons-nous,profiterontde l’enseignement, l’évènement ouvrira les yeux aux exaltés crédules et le socialisme entrera dans une voie dont il n’eut jamais dû s'écarter : celle du raisonnement, de l'exposition calme des faits ; des revendications fermes mais pacifiquement et courtoisement défendues, par tous les moyens que la légalité met en notre pouvoir.
- Les réformes sociales à obtenir ont tout à y gagner, partant le peuple aussi.
- LES ESPIONS ÉTRANGERS EN SUISSE
- La Tribune de Genève publie l’article suivant :
- Ce n’est un mystère pour personne que l’Allemagne, la Russie, la France et d’autres puissances entretiennent en Suisse des agents de leur police secrète destinés à tenir leurs
- I gouvernements respectifs au courant des faits et gestes de j hurs réfugiés politiques, socialistes et anarchistes en Suisse.
- Pour arriver à remplir complètement leur mission, ces agents, qu’on les appelle des mouchards ou des espions, s’arrangent de façon à pouvoir pénétrer facilement dans les milieux qu'ils sont chargés de surveiller.
- Le meilleur moyen qu’ils emploient volontiers est de se présenter eux-mêmes comme des réfugiés expulsés de leur pays pour leurs opinions politiques. Sous le couvert de la persécution apparente dont ils ont été les victimes, ils deviennent rapidement les confidents de leurs pseudo-coréligionnai-res politiques, qui se laissent facilement prendre à leur langage souvent exagéré. Ce sont ces émissaires qui d’ordinaire sont les plus violents ; non seulement ils hurlent avec les loups, mais ils se font volontiers plus royalistes que le roi. Ils ont toujours à la bouche les mots de dynamite, de pétrole ; ils proposent de mettre tout à feu et à sang, de brûler la cervelle à ces maudits bourgeois.
- Chose curieuse, iis arrivent presque toujours à leurs fins. Les véritables réfugiés, aigris par l’exil, om même parfois de la peine à se mettre à leur diapason, mais ils finissent par être entraînés eux-mêmes par leurs fougueux néophytes, et c’est souvent à ces émissaires gouvernementaux qu’il faut attribuer les excès de langage que l’on trouve dans les publications socialistes et anarchistes. Il semble qu’instruits par l’expérience, les réfugiés devraient être mis sur leurs gardes. Mais, gens en général fanatiques et illuminés, ils sont les premières victimes de ces agents provocateurs, qui n’ont pas de peine à les exciter et à les compromettre.
- Quelle altitude la Suisse peut-elle prendre vis-à-vis de ces agents ?
- Evidemment, quand elle peut mettre la main sur l’un d’eux, son devoir est de l’expulser. Un Etat souverain ne peut admettre sur son territoire l’existence d’une police exotique qui emploie des moyens pouvant compromettre l’ordre, la sécurité et la bonne réputation d un pays qui, comme le nôtre, a toujours exerce le droit d’asile, mais qui a le devoir en même temps de prendre des mesures préventives destinées à réglementer ce droit d’asile et à en limiter les abus.
- Telles sont, sans doute, les considérations qui ont guidé le Conseil fé léral et les gouvernements cantonaux dans l’affaire Haupt ; mais, bâtons-nous de le dire, il ne faut pas ajouter trop d’importance à un incident aussi vulgaire que celui de l’arrestation d’un simple agent provocateur.
- L’Affaire Ilaupl et la presse allemande.
- Le correxpondant parisien de la Gazette de Cologne écrit à ce journal :
- Les journaux radicaux s’occupent en détail des prétendues révélations sur les deux agents Schrœder et Haupt qui ont été arrêtés à Zurich et non pas à Genève comme se i’est fait télégraphier l’agence Libre.
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- Le nœud de toute cette affaire que l’on a entourée d’un tissu de mensonges, semble être celui-ci : les hocialistes aile- j mands, de concert avec les nihilistes russes, ont réussi à dé- I couvrir quelques-uns des agents que la police berlinoise en- j tretient dans les centres socialistes de Genève, Zurich, Berne, j Londres, Paris, et même de Barcelone. j
- Autrefois aussi il est arrivé que de pareils agents s’étaient compromis ; mais l’affaire était toujours videe entre les socialistes eux-mêmes. On désignait à « tous les coreligionnaires » les mouchards découverts ; ces derniers s’éclipsaient sans tambour ni trompette.
- Cette lois l’affaire a pris une autre tournure parce que l’agence Libre s’en est emparée pour accuser M. de Bismarck de menées nihilistes. Il est bien entendu que la police française entretient, elle aussi, des gens qui doivent donner des renseignements sur l’activité des sodalistes.
- Vers la fin de l’année 1878, elle a même procuré à la police allemande que!ques agents pour Genève et Londres.
- A cette époque, police française et police allemande n’étaient qu’un corps et une âme pour la surveillance des socialistes. ,
- Je ne sais pas si cet accord existe encore aujourd’hui. Ce qui frappe, tout d’abord, c’est que les dépêches de l’agence Libre ressemblent beaucoup à des rapports policiers.
- Le correspondant parisien de la Gazette de Francfort a envoyé à ce journal sur l’affaire Haupt l’appréciation suivante :
- En tant qu’il s’agit d’une conspiration allemande contre la vie du czar, les allégations de la presse panslavite chauvine sont certainement absurdes.
- Mais s’il est question de la découverte des espions qui se sont glissés parmi les socialistes, on a tout motif d’admettre que l’affaire n’est pas tout à fait dénuée de fondement.
- La Gazette de la Croix parlant de l’affaire des espions Haupt et Schrœder, s’inscrit en faux contre toute l’histoire et invoque le témoignage de l’agence Havas.
- Toutefois la Gazette rappelle que M. Krueger, le directeur de la police berlinoise, est allé, il y a quelques années, à Genève ou il a découvert nn complot contre le czar, complot dont il a envoyé un rapport à Saint-Pétersbourg.
- LES CRISES DE SURABONDANCE
- La superproduction agricole
- M. Lecouteux, publie sous ce titre, uu article qui mérite d’être signalé. L’honorable théoricien agricole soulève la question de surproduction agricole, déjà indiquée par nous dans l’examen des remèdes proposés pour la crise foncière. Nous donnons 1 article in-extenso, réservant pour un prochain numéro les commentaires qu’il comporie.
- Encore une année qui touche à sa fin, sans que la cri«e agricole qui sévit en France, depuis 1878, soit terminée, i
- Comment sortir de là ? Est-ce, comme on le dit à qui mieux mieux, par l’accroissement de rendement de nos récoltes et de no s bestiaux ?
- Tel est le problème à résoudre que l’année 1887 lègue à sa succession. Il ne suffit plus maintenant de vivre au jour le jour. Il faut, dés à présent, nous mettre résolument en face de solutions qui ne nous exposent pas à faire fausse route.
- Il faut voir si la superproduction manufacturière, qui est l’un des faits les plus considérables de notre situation économique, ne se compliquera pas bientôt d’une superproduction agricole que ne comporterait pas notre chiffre de population. On peut ne pas aimer ce genre de recherches qui troublent l’opinion publique, dans ses moments de lassitude. Il n’en est pas moins vrai que, dans un intérêt d’avenir prochain,il est utile que la parole appartienne à la prévoyance que veut assurer le lendemain. Nous avons eu des crises de disette auxquelles on nous propose de remédier par des récoltes à plus gros rendements. Quelle est la valeur de ce remède ? ne nous donnera-t-il pas d’autres maladies ? Sommes-nous menacés à bref délai des crises d’abondance qui laisseraient sans acheteurs, sans consommateurs, nos produits résultant d’une agriculture à récoltes maxima? Arriverions-nous à cette situation où l’agriculture aurait, à regretter de trop produire, de trop prendre à la lettre les conseils qui lui sont donnés de s’organiser pour récolter 20, 30, 40 hectolitres de blé par hectare, au lieu de 14 à 15 qui constituent sa moyenne de ces dernières années ?
- Je m’adresse ici aux hommes de progrès qui ne se paient pas d’illusion, aux hommes qui sont prêts à mieux faire,mais qui ont contracté l’habitude de ne pas trop s’écarter du domaine des possibilités.Et je leur dis à ceux-là : La statistique nous apprend que, par tête et par an, notre consommation française est de 193 kilogrammes de blé et que, d’autre part, nous ensemençons en moyenne, chaque année, 7 millions d’hectares en blé. Si donc nous augmentions d’un hectolitre par hectare notre rendement de blé,nous aurions une récolte supplémentaire de 7 millions d’hectolilres,ce qui porterait notre moyenne à 16 hectolitres. Il n’y a, dans cet accroissement, rien d’impossible pour nos cultivateurs, puisque l’Angleterreetd’autresnations européennes ont atteint et même dépassé le rendement moyen de 20 hectolitres sur leurs territoires respectifs.
- Mais produire, ce n’est que la moitié du problème agricole. Il faut consommer ou vendre avec bénéfice les produits du sol. Dés lors, sachant que chaque habitant de la France consomme, par an, 193 kilogrammes de blé, c’est-à-dire 193 kilogrammes de pain, il devient facile de connaître ce que nos 7 millions d’hectolitres d’augmentation nous permettraient de nourrir de consommateurs en plus que ceux d’aujourd’hui.
- Le calcul est des plus simples. Nous pourrions nourrir,en plus, une population de 2,720,207 habitants, car 7 millions d’hectolitres à 75 kilogrammes qui, divisés par 193 kilo-
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- grammes, nous donnent le chiffre de consommateurs ci-des-sus présenté (2,720,000).
- Retenons ces chiffres. Chaque hectolitre récolté en plus sur nos terres à blé alimenterait, en plus, une population de plus de deux millions et demi de consommateurs français de tout âge. Que serait-ce si notre rendement, par hectare, arrivait à 25 et 30 hectolitres, au lieu de 15 qu’il est actuellement 1 Où seraient les consommateurs ? sur quels marchés extérieurs pourrions-nous déverser notre surabondance ?
- Chercher à alimenter une nouvelle population de plus de deux millions et demi d’âmes alors que, chaque année, dans notre plus belle période d’accroissement, période de 1815 à 18i6, notre population ne s’accroissait que de deux cent mille âmes, eu vérité, ce serait compter sur des improvisations humaines qui sont du pays des chimères. Et cependant, ce facteur du rapport entre la population et la production, on le néglige dans le monde des calculateurs qui se sont lancés à corps perdu à travers les immensités de la région de l’agriculture intensive. Augmenter les rendements agricoles, c’est très bien. Encore convient-il de voir si l’accroissement des hommes correspondrait à l'accroissement des subsistances.
- Pas de malentendu. Que chacun fasse son calcul et chacun arrivera promptement à cette conviction que le maintien de 7 millions d hectares de blé, c’est-à-dire du septième de notre territoire cultivable, n’est pas possible, pour peu qu’on accroisse le rendement par hectare. Pas plus notre population que notre exportation ne motivent ce maintien. Et, comme sur notre territoire, un rendement de 15 hectolitres par hectare ne peut engendrer que de la perte, nous n’avons pas le choix, nous sommes forcés di viser des récoltes plus abondanT tes et de restreindre nos emblavures de blé, de manière à toujours proportionner l’accroissement de nos rendements à l’accroissement de notre population qui, malheureusement, ne s’augmente plus que de cent et quelques mille âmes par an.
- Notre population stationnaire qui manque de travail et qui par conséquent, ne peut consommer aulant de produits agricoles et industriels que si la prospérité était partout, dans les villes comme dans les campagnes, voilà ce qui nous arrête. Nous sommes prêts pour une grande production. Nous ne le sommes pas pour une grande consommation ni une grande exportation. Il y a superproduction, mais il y a cela de caractéristique dans notre situation économique, que la superproduction agricole est plus facile à supporter que la superproduction manufacturière qui l’a précédée et aggravée par ses importations exagérées de produits naturels. Tel est en ceci l’avantage de l’agriculture et surtout de la petite culture, elle consomme une partie de ses produits et elle crée des consommateurs de produits industriels. Voilà comment, par ses nombreuses populations rurales, notre pays a pu traverser, plus facilement que d’autres, ses crises économiques caractérisées désormais par l’état de superproduction dans toutes les branches de notre activité nationale. En ce qui
- concerne plus spécialement notre économie rurale, restons sous cette salutaire impression : la France produit trop de blé sur trop de mauvaises terres. La population croît comme un et la production du blé-pourrait croître comme vingt-sept.
- Que peut le gouvernement pour accroître la consommation et les débouchés ? Il me paraît évident que toute la politique tendant à la réduction des dépenses et à des dégrèvements d’impôts sur les matières de grande consommation serait la meilleure réponse à faire cette question. Mais l’état de paix armée permet-il d’espérer la prompte diminution de nos lourdes dépenses militaires ?.... Et, quand à une meilleure répartition de nos charges publiques, où sont les réformateurs qui aient un plan en harmonie avec le nouvel état de choses où il faut solidariser les intérêts du travail, du capital et de la consommation.
- Décidément, les crises économiques deviennent un mal européen. Pour le guérir, il ne suffit pas d’accroître les produits, il faut accroître les hommes et leur bien-être. C’est, dans toute la force du terme, un problème international cû l’agriculture a le droit de revendiquer le grand rôle.
- E. Lecouteux.
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- LES NIDS D’HIRONDELLES
- Nous trouvons dans une correspondance du Temps les renseignements qui suivent sur une des productions les plus pittoresques de l’Annam. dont la renommée un peu surfaite est parvenue jusqu’en Europe et qui réjouit plus encore, à Paris, l’imagination que le goût. L’Annam est le seul pays du monde qui fournisse aux riches tables chinoises cel te précieuse denrée. Les principaux centres de production sont les îles situées en face des provinces de Quang Nam, de Quanfi-Ngaï et des Binh-Dunh. Le plus important de tous est l’île de Cu-tao-Cham, près du port de Daï-Ch'.em, c’est-à-dire presque à la hauteur de l’embouchure de la rivière de Faï-Foo.
- C’est pendant le règne de Gia Long que furent découverts ces nids d’hirondelles appelés à devenir plus tard, pour toute la région, une source de richesses. Gia-Long avait, dit l’histoire, promis par édit une grande récompense à ceux de ses sujets qui sauraient découvrir, dans la limite de ses États,une alimentation ou une boisson capables de donner au commerce indigène une extension nouvelle. Les nids d’hirondelles, découverts dans les îles du Nam-Ngaï, furent présentés au souverain, qui, fidèle à sa promesse et à sa reconnaissance, offrit à l'auteur de la découverte de beaux titres honorifiques. Mais celui-ci avait l’esprit pratique : il repoussa les titres et obtint pour lui et ses descendants le monopole de l’exploitation de cette source de revenus. Cette famille privilégiée devait payer annuellement, et en nature, au gouvernement royal, une redevance assez considérable (80 livres environ). D’autre part, tous ses membres étaient exemptés des corvées provinciales,
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- des appels militaires et de l’impôt personnel. Ils finirent peu I à peu par former une sorte de légion de quarante à cinquante hommes, commandée par deux d’entre eux ayant le titre de quan et de doï, et s’en allèrent, fonder, tout près de Faï-Foo, un village qui existe encore actuellement et porte le nom de Yen-Xa (village des nids d’hirondelles).
- Les nids d’hirondelles :-ont le produit d’une sécrétion salivaire de ces oiseaux. Mais, au point de vue de leur valeur marchande, ils se divisent en deux catégories distinctes :
- A la première appartiennent les nids dans la confection desquels entre une certaine proportion de sang. On les appelle « yen huyuet ». Ils ne peuvent être produits, détails bizarres, que par des hirondelles affectées d’une maladie analogue à la phtisie,ce qui-occasionne des crachements de sa g; ce sont les plus recherchés ; ils ne se récoltent qu’à une seule époque de l’année, au printemps, et sont fort rares.
- Presque tous ces nids recueillis, sont vendus à des Chinois. Ceux-ci seuls,et avec eux quelques mandarins de la cour de Hué, peuvent pourvoir leur table d’un come-tible aussi coûteux. Les Chinois mangent les nids de deux façons, au sucre et au gras ; mais, dans les deux cas, la première chose a faire doit être, par un bain assez prolongé dans l’eau bouillante, de débarrasser le nid de toute substance extérieure et étrangère qui aurait pu y adhérer. On les fait cuire ensuite au bain marie soit avec du sucre, soit le plus souvent avec une volaille (généralement un pigeon) en y joignant quelques fruits de nénuphar.
- La médecine orientale se plaît à prêter aux nids d’hirondelles toute sorte de propriétés précieuses pour l’hygiène et la conservation de la santé. Elle déclare que cet aliment est souverain contre les affections de poitrine, l’asthme, les maux d’estomac et en général toutes les maladies possibles. On ne sait ce qu’il peut y avoir de vrai dans cette docte assertion. Le plus simple, sans doute, est de penser qu’ici, comme dans tous les pays du monde, la cherté d’une chose suffit pour en assurer la vogue. Décidément et l’expérience faite, nous croyons que la vanité doit jouer dans ce régal un rôle plus grand que la gourmandise.
- La récolte des nids, aux trois époques de l’année,a lieu d’une façon à la fois pittoresque et très simple. On enfonce dans les anfractuosités des rochers des bambous, qui se trouvent former ainsi les degrés d’une immense échelle. Des coolies se hissent de cette façon jusqu’au sommet, détachant avec soin, à 1 aide d’un couteau, les nids collés aux parois de roc. En bas, un doï ou un membre de la famille concessionnaire de l’exploitation les surveille d’un œil inquiet et soupçonneux, de peur qu ils ne dérobent quelques fragments du précieux produit. L’opération est d’ailleurs pleine de périls et coûte chaque année la vie de plusieurs hommes. On assure qu’une riche maison chinoise, qui a des dépôts à Hong-Kong, à Hué et dans plusieurs autres villes du littoral, et fait en ce moment | même construire à Tourane un fort bel hôtel à l’européenne, |
- I offre au gouvernement annamite une très grosse redevance annuelle en argent pour obtenir la concession de ce commerce des nids d’hirondelles.
- Les descendants de l’ancienne famille privilégiée en sont fort émus et apportent à l’appui de leurs droits, le texte même des ordonnances de GiaLong. Reste à savoir si, examinés de très près, les droits en question ont bien un caractère perpétuel ou s’ils ne laissent pas place à la possibilitéd’une mise en adjudication.
- La raison budgétaire est comme la raison d’état : elle fait faire et amnistier bien des choses.
- L’AMITIÊ D’UN ARABE
- (Suite)
- Quand elle parut au salon, avec lui, elle regarda si Gabriel ne s’y trouvait pas et n’y voyant que son père et sa tante, elle respira.
- M. Duray venait chercher sa fille. Ils sortirent aussitôt avec le capitaine pour rentrer chez eux. En franchissant le seuil de la maison, Alice s’excusa d’une foi te migraine, salua son fiancé et monta à sa chambre où elfe se jeta sur son lit en sanglotant.
- Le capitaine réclama de M. Duray un moment d’entretien, et lui raconta la fin de la conversation d’Alice et de Gabriel dans le jardin. Il l’avait entendue et s’était montré pour mettre Je jeune homme en fuite.
- — Je n’ai plus qu’à me retirer, dit-il, mais je me réserve de traiter la question â fond avec ce monsieur là.
- — Je ne l’entends pas ainsi, capitaine! s’écria M, Duray. Il partira cet imbécile ! Alice le considère comme un parent et n’a rien compris, j’en suis sûr, au discours ridicule que vous me répétez...
- — Je veux le croire, dit le capitaine, mais ce monsieur me doit une explication.
- — I! vous la donnera si vous l’exigez : mais ce jeune homme est le neveu de M. Pressant. Avant de le provoquer, je puis obtenir de lui cette explication que vous désirez et ceci ne retardera en rien votre mariage.
- Le capitaine, malgré son irritation, calcula qu’il risquait de se fâcher avec M. Pressant et avec M. Duray à la fois. 11 pensa qu’il était prudent d’épouser d’abord et de donner ensuite une leçon au prétendu cousin s’il ne se conduisait pas d’une façon réglementaire.
- Avec U fatuité naturelle aux hommes en général, il prenait la docilité d’àlice pour une sympathie inavouée à son égard. Cependant son attitude avec Gabriel lui semblait singulière et pour l’acquit de sa conscience il ajouta :
- — Si Mademoiselle Alice consent de son plein gré à ! notre mariage, il est certain qu’elle ne s’opposera pas à | ce qu’il soit célébré dans quinze jours ; dans ce cas, j’ou-
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- blierai que M. Férières s’est permis de souhaiter qu'elle i me détestât.
- — Je vous l’ai dit, Gabriel partira eu ignorant que cela , vient de vous et que vous l’avez entendu. L’honneur sera sauf et le bonheur aussi.
- — Si je vous fais ce sacrifice, mon cher ami, c’est pour ne pas troubler d’avance le bonheur de votre fille, car ceci n’est guère dans mes habitudes Seulement n’oubliez pas que le consentement de Mlle Duray doit être un consentement joyeux.
- — Soyez donc tranquille ; s’écria M. Duray, je vais m’occuper des derniers préparatifs.
- M. Martel partit assez paisiblement. Dès qu’il eut quitte la maison, M"16 Duray se précipita vers son mari. Elle ne s’était pas montré parce qu’après avoir pleuré et crié, Alice s’était roulée sur son lit dans un affreux accès de fièvre.
- — Elle a le délire ! dit-elle à son mari, elle répète les noms du capitaine et de Gabriel.
- — Ah ! Martel avait raison ! ce jeune fou a pris le cœur de ma fille! Je cours avertir un docteur et signifier à M. Pressant que Gabriel doit déguerpir au plus vite.
- Mme Duray alarmée, le pria de se modérer et de ne penser qu’à l’état de sa fille. U sortit très agité, ne trouva pas le docteur qui était le chirurgien major du régiment ; car il n’y avait pas encore de médecin civil à Tlumcen. Alors de très mauvaise humeur, il courut chez Mm* Pressant.
- Le colonel le reçut, sa femme était occupée. M. Duray eut la prudence de ne point parler de la scene du jardin, mais il dit avoir remarqué lui-même l’amour de Gabriel pour sa fille.
- — Le mal n’est pas grand peut-être encore, conclut-il, mais il est bon de le prévoir et Gabriel doit partir.
- Le colonel éclata de rire...
- — Un vieux soldat comme moi n’a pas peur du feu, dit-il, si Gabriel me ressemble, il ne partira pas. D’ailleurs, de quoi te plains-tu, cousin? que ta fille a deux prétendants au lieu d’un ? Elle choisira, voilà tout. Gabriel est riche, distingué, instruit, intelligent et jeune, de plus, mon neveu; tu serais difficile si tu n’étais pas content.
- — J’ai donné ma parole, reprit M. Duray d’un ton solennel.
- - Cela est sérieux, certainement, mais c’est Alice qui se marie, et si elle s’est laissée fiancer au capitaine, ce n’est pas de bien bon cœur. Mm* Pressant m’en a dit quelque chose. Les femmes, mon ami, sont plus clairvoyantes que nous. Crois-moi et consulte la tienne.
- — J’espérais te trouver mieux disposé, répliqua M. Duray.
- Eh bien ! s’il faut êlre franc, le capitaine n’a pas les yeux en poche non plus, recommande la prudence à Gabriel, car ma fille se marie dans quinze jours. i
- — Bon. Je raconterai tout à Gabriel, et il ne mettra plus les pieds chez toi.
- Le colonel frappait sur l’épaule de son ami familièrement. et l’on n’aurait pu dire s’il était vexé en répondant d’une façon aussi nette.
- — Gela ne t’empêchera pas d’assister au mariage, lui demanda M. Duray avec une nuance d’inquiétude.
- Le colonel rit de nouveau.
- — Certainement, mon brave! Tu deviens original, je crois.
- Quelque peu confus, M. Duray se retira et retrouva Alice dans un état déplorable. Deux personnes ne suffisaient pas à la tenir dans son lit. Le major averti, était venu, et déclarait cette crise nerveuse vraiment extraordinaire.
- Un accablement profond devait lui succéder.
- On espérait que les ressources de la jeunesse aidant, le danger serait vite conjuré.
- Trois heures après, Alice dormait d’un sommeil fiévreux, et le docteur se retirait en recommandant le calme.
- La nuit fut bonne. M. et Mma Duray qui s’étaient couchés tard, dormaient encore à neuf heures du matin, quand Alice se leva sans appeler personne. Elle s’habilla doucement, traversa la cour et ouvrit la porte extérieure de la maison.
- D’une main tremblante elle serrait sur sa poitrine le flacon donné par Ahmed.
- A peine sur le seuil de la porte, elle vit venir à elle un tureo. La tète coiffée d’un turban, les pieds aux ongles roses, posés sur des sandales et la main blanche étendue vers la jeune fille, il ne dit que deux mots:
- — Pour Ahmed.
- Elle lui donna le flacon vide. 11 se courba jusqu’à terre et disparut.
- Cette courte scène n’avait éveillé l’attention d’aucun des habitants de la maison. Alice se remit au lit. Elle était calme, mais brisée.
- Camille Perier. (A suivre).
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 26 Décembre 1887 au 1er Janvier 1888.
- Naissances :
- Le 29 décembre, de Pennelier Julien, fils de Pennelier Paul et de Jacob Juliette.
- Le 30, de Drocourt Louis, fils de Drocourt Louis et de Vandois Julia.
- Mariages
- De M. Legrand Eugène-Alcime, mécanicien, 25 ans, et de Mlle Champenois Marthe, couturière, 21 ans, domiciliée au Familistère.
- M. Andrieux Edouard-Emile-Auguste, mouleur, 25 ans au Familistère et Mlle Delecnize Louise, domestique, 24 ans.
- Le Directeur Gerant : GOD1N
- Gu/##. — lmp. Bâti.
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- 12'Année J ome 12.--N*488 Lt> numéro hebdomadaire 20 c. DlIllâllCllB 1 5 JâDVlôF 1888
- REVUE DES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franoe
- Un an ... 10 fr. »> Six mois. . . 6 i> Trois mois. . 3 »>
- Union postale Un an. . . 11 fr. *> Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, me Neuve-des-Petlts-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des scienoes psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- NÉCROLOGIE
- Sous le sentiment pénible de l'événement le plus inattendu, nous annonçons à nos lecteurs que M. Émile Godin,fils du fondateur duFamilistère, a été subitement enlevé, le 2 courant, au monde obscur de la vie terrestre pour aller au monde de la lumière, de la justice et de la vraie vie.
- Il était dans sa 47e année.
- Il laisse une femme et trois enfants de 5 à 9 ans : deux filles et un garçon.
- Les obsèques ont eu lieu à Guise, le 7 courant, au milieu d’une foule considérable.
- M. Flamant, maire de Guise, a prononcé sur la tombe un sympathique discours rappelant les principaux faits de la vie privée, industrielle et agricole de M. Émile Godin,et le montrant brusquement séparé de ses travaux, au moment où il allait en recueillir les fruits.
- SOMMAIRE
- Une initiative pour le progrès de la paix en Italie — Lettre de M. Moneta, directeur du Secolo à l'Union de la paix Lombarde. — Le déclin du Patriotisme. — Réunions de la Paix. — Discours de M. Bebel. — Aphorismes et préceptes sociaux. — Bulletin delà paix armée. — Il faut propager la paix. — La triple alliance. — Les sociétés de Sauvetage. — Ephé-mérides de la semaine. — L’amitié d’un (jarabe. — Etat-civil du Familistère.
- Une initiative pour le progrès de la paix,
- EN ITALIE
- On lira plus loin la lettre éloquente que M. Moneta, directeur du Secolo, de Milan, vient d’adresser à la Ligue de la Paix et de l’Arbitrage de Lombardie.
- L’importance et l’autorité du journal que dirige M. Moneta, une des feuilles les plus répandues de la péninsule transalpine, donnent à la proposition généreuse qu’il vient d’avoir l’honneur de soumettre à l’association lombarde, un intérêt déjà considérable. Les réponses qui ont afflué de toutes parts au Secolo, montrent que le mouvement provoqué par l’honorable publiciste italien sera fécond dans ses résultats.
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- Mais indépendamment des circonstances nombreuses et diverses qui permettent d’espérer voir aboutir le but qu’il a ouvert, savoir : faire faire un pas décisif à l’idée de paix entre les peuples ; — indépendamment des conditions excellentes de réussite dans lesquelles sa tentative se présente ; l’iniative bienfaisante du directeur du Secolo aura surtout pour résultat d’imprimer une vive impulsion à un ensemble d'idées qui n’a pas toujours, peut-être, été suffisamment dégagée dans les journaux consacrés aux idées de paix et d’arbitrage.
- M. Moneta a magistralement tracé les grandes lignes de cette œuvre intellectuelle à accomplir, œuvre à laquelle tout le passé historique convie spécialement les penseurs latins.
- Ceux qui, en effet, en France, en Italie et en général dans les nations latines, reprochent aux propagateurs des idées de paix qui voudraient voir supprimer la guerre, et pour cela, effectuer le désarmement général, de ne pas nourrir un vif amour pour leur patrie, de sacrifier le culte du pays natal à des utopies irréalisables, — ceux-là, disons-nous, de bonne ou mauvaise foi, sciemment ou inconsciemment, nous attribuent des opinions que nous n'avons jamais professées, nous prêtent des intentions que nous n’avons jamais eues.
- Bien loin de penser ni de dire qu’on doit rester indifférent au sort de sa patrie, se désintéresser des destinées de son pays dans l’évolution historique contemporaine au cours de laquelle chacun de nous est spectateur plus ou moins clairvoyant et acteur plus ou moins influent, nous pensons et nous ne cessons de répéter que tout membre du corps social, tout citoyen d’un pays a le devoir de se consacrer avec foi et dévouement au développe-de la société dont il fait partie, à la prospérité du pays dans lequel il a vu le jour.
- Mais de ce que nous reconnaissons la nécessité et le devoir patriotiques, s’ensuit-il que le même individu, assujetti par la morale à des obligations nombreuses envers son pays, ne doive rien à l’humanité ? S’ensuit-il que la règle morale qui l’as-treirat aux devoirs communs à tous les citoyens d’un pays n’astreigne pas l’ensemble des citoyens qui composent ce pays à des obligations et des rapports déterminés, lorsque ce pays, cet ensemble de citoyens, la société, se trouve en relations avec d’autres pays ? C’est comme si, au sein de la famille, on reprochait à un de ses membres de voir par delà le seuil de la maison familiale ; d'être mauvais père, mauvais fils ou mauvais époux, parce qu’il se reconnaît des devoirs étroits vis à vis les
- étrangers à sa parenté. La famille, la tribu — ou le village, la région — ou la province, la patrie — ou la nation — enfin l’humanité, telle est l’échelle graduée de droits et de devoirs que la civilisation élargit sans cesse, accroissant d’autant l’étendue et l’inflexibilité de chacun d’eux, à mesure que des obligations et des devoirs nouveaux viennent s’ajouter à ceux qui existent déjà.
- L’humanité — la fusion — non la confusion — des individus dans un milieu de plus en plus large et profond, telle est la fin sous laquelle le progrès de la civilisation nous apparaît.
- L’unité humaine est le but vers lequel nous tendons — et dans cette unité les individus, les familles, les pays et les races se fondent sans se confondre.
- L’Histoire de la civilisation n’est pas autre chose que la série des efforts progressifs tentés pour parvenir à cette unité. La guerre elle-même, ce fléau des temps modernes, aujourd’hui qu’une connais-naissance scientifique plus sûre des moyens de civilisation à mettre en œuvre a été acquise; la guerre, ce fléau des générations contemporaines, dans les temps antiques, servit d’instrument d’unité et de rapprochement, à l’insu des conquérants barbares. La civilisation gréco-latine, à l’insu des grands acteurs qui contribuèrent à la répandre par le fer et le feu, tenta cette unité que les barbares détruisirent. Et M. Moneta a raison de le rappeler: c’est une dette que nous avons contractée envers l’humanité, par le sang de nos pères, d’établir la paix sur la terre et parmi les hommes de bonne volonté, selon la parole de l’écriture.
- Et c’est pourquoi, aussi, ceux qui nous reprochent de manquer de patriotisme,font faillite, eux, au patriotisme, en reniant l’œuvre de nos aïeux dans ce qu’elle avait de grand, de juste et de civilisateur.
- Ne font-il pas faillite au patriotisme en France, en Italie et dans tous les pays où a passé le souffle de la Révolution, ceux qui, un siècle après la proclamation solennelle du nouveau droit des peuples faite par ce grand évènement, placent l’action de la force au dessus de l’action du Droit, l’action des armes au dessus de l’action intellectuelle et propagandiste qui fit de la Révolution française la Révolution du Monde,de la déclaration des droits du citoyen français le prototype sacré de la déclaration des droits de l’homme?
- Oui ! vraiment la Révolution française a inauguré un droit nouveau, a ouvert une ère nouvelle d’unité civilisatrice. Peu importe le pays qui fut le
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- berceau de ce grand avènement. Les fils directs, par le sang, des hommes qui combattirent et moururent pour le triomphe de ce nouveau droit, ne j peuvent se glorifier de la noblesse de leurs pères que s’ils se reconnaissent par là même des devoirs plus grands. A quelque nationalité donc qu’on appartienne, on peut s’incliner sans faiblesse devant ce signe des temps nouveaux.
- La base de l’unité civilisatrice moderne créée par la Révolution est celle de la paix et de la fraternité parmi les peuples. Elle substitue l’émulation à la rivalité, la persuasion à la conquête, la force morale à la force matérielle.
- La civilisation romaine, comme le proclame M. Moneta,tenta l’unité humaine par la force de l’épée, conquérant les peuples, les déclarant alliés, une fois soumis ; leur conférant le jus latium ensuite, pour plus tard, faire des peuples des associés, jouissant du jus romanum, assimilés à tous les droits de cité métropolitains. Mais ce que la puissance de l’épée avait fait, la puissance de l’épée le défit. L’invasion des barbares brisa l’unité romaine et replongea le monde dans la sauvagerie. Au moyen-âge, Rome est devenue encore le centre d’une nouvelle unité, plus forte peut-être que l’unité païenne, mais l’unité chrétienne enserrait les peuples sous un joug de fer qu’ils devaient briser tôt ou tard. C’est l’effet naturel de la croissance, que les habits de l’enfant sont trop étroits pour l’adolescent, les habits de l’adolescent trop étroits pour l’âge adulte.
- A la sombre unité chétienne disloquée, après des siècles de guerres épouvantables, de ruines amoncelées à travers lesquelles les peuples cherchent en tâtonnant dans la nuit de l’époque, la voie âpre du progrès, le sentier bordé de ronces de la civilisation, succéda au dix-huitième siècle l’idée de Droit proclamée par la Révolution, et devant mettre fin désormais aux guerres meurtrières de l’âge chrétien et de l’âge païen.
- Dans les âges précédents, en effet, il n’y a pas de Droit, à proprement parler. Chaque pays croit pouvoir, sans blesser les lois d’une morale qui n'existe pas encore, imposer au pays voisin des lois et des moeurs, une sujétion dont la force décide le bien fondé. Avec la Révolution, une règle nouvelle apparaît, féconde, tutélaire, que les apôtres de cette grande époque formulent ainsi: les peuples ont le droit d’avoir le gouvernement de leur choix, de disposer de leurs destinées. Dès lors, une barrière infranchissable se dresse devant l'oppresseur, barrière qu’il ne saurait, déplacer : la barrière du
- Droit. Que cette idée de régulation internationale soit triomphante, appliquée partout, et c’en est fait de la guerre, des batailles, des hécatombes sanglantes.
- C’est pour l’appliquer, pour l’étendre aux peuples de l’Europe que la France, pendant lus guerres de la Révolution, a laissé des lambeaux de sa chair à chacune des aspérités de ses frontières, a rougi, des torrents de son sang généreux les eaux du Rhin, de Strasbourg à Bâle. Et nous ne serions pas patriotes, parce que nous sommes restés fidèles, nous les partisans de l’alliance des peuples, à ces magnanimes principes de nos pères ! Nous ne serions pas patriotes, nous qui ne cessons de rappeler le souvenir de ces gloires françaises !!!
- Mais, dira-t-on, nos pères, entraînés par leur ardeur généreuse, se sont trompés, éblouis, qu’ils étaient par le mirage d’un avenir irréalisable—
- Eh bien ! non, cent fois non ! Nos pères ne se sont pas trompés. Ils ont lutté pour une cause juste, et sur le terrain scientifique, abstraction faite, même, des sentiments d’humanité qui militent en faveur de leur gigantesque dévouement — sur le terrain de la raison et de la science, nos pères ont vu plus haut, plus loin et avec plus de de précisions que ces prétendus esprits positifs qui nous traitent d’utopistes.
- La science, aujourd’hui, confirme les déductions spéculatives des hommes de la Révolution. Le tableau que nous offre l’histoire humaine nous montre que dans les peuples, à travers les efforts barbares, le chaos désordonné auxquels le monde était en proie, l’humanité se cherchait. L’histoire nous montre une loi d’unité, dans la série historique. Les peuples sont comme les facultés qui se développent et se subordonnent dans les organismes d’abord isolés. Durant des milliers d’années sans savoir comment, sans même avoir conscience de la fin qu'ilspoursuivaient, lespeuples tendaient à se rapprocher. Parce que telle est leur fin ! De la Révolution date la conscience de cette fin, entrevue seulement, mais que les Révolutionnaires, avec l’intuition géniale de cette époque proclamèrent un fait nécessaire. Depuis, la science historique n’a fait que confirmer laperception magnifique des hommes de la Révolution.
- En vérité, on est surpris de voir combien peu notre époque actuelle à su profiter des progrès intellectuels de ces cinquante dernières années. Dans quelques siècles d’aujourd’hui, on seraéton-| né de lire les travaux de nos savants et les annales 1 de noî calamités historiques. On sera stupéfait de
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- relever les contradictions sans nombre qui existent i entre nos théories scientifiques et leur application. ! D’une part, il n’y a pas une observation scientiii- J que, pas une découverte spéculative importante j qui ne mette en lumière ce fait éclatant; la solida- ; rite universelle à tous les degrés de la vie, l’indes- j tructibilité des progrès accomplis par l’effort pacifique et conscient. Et tandis que la science, épelant le livre de la vie, y trouve cette solidarité gravée a chaque page, les peuples se meurent sous le fardeau des charges militaires, des préparatifs de guerre.
- De nos jours, il y a divorce entre le savant et le gouvernant. Le savant formule des lois dont il ne songe pas à tirer des conclusions pratiques ; et les gouvernants pratiquent des formules dont ils ne connaissent pas la loi. De là l’avance des uns, le retard des autres. Mettre en accord la science et le gouvernement, harmoniser la théorie et la pratique, telle est l’œuvre qui est réservée à cette fin de siècle, l’œuvre qu’il doit remplir, sous peine de cataclysmes, de destruction universelle.
- Tandis que la science recherche, passant d’une observation à une autre, formulant rapidement la loi dont l’horizon s’élargit sans cesse devant ses yeux avides de lumière; derrière,la barbarie masse ses bataillons, charge ses canons jusqu’à la gueule, accumule tonnes sur tonnes de poudre. Une étincelle, et cette étincelle suffirait pour engloutir science, civilisation, beaux-arts, le fruit de milliers d’années de souffrances, de martyres et de dévouement !
- Il faut prévenir cette catastrophe irrémédiable.
- Il faut crier aux savants de jeter un peu les regards autour et au-dessous d’eux. Il faut crier aux gouvernants qu’ils sont des monstres inconscients, des enfants barbares qui, en se jouant, risquent de faire sauter le monde.
- Il faut que l’idée de paix, que les principes d’arbitrage soient démontrés, scientifiquement et juridiquement comme la conclusion forcée qu’imposent au genre humain la loi de son développement, le passé de son histoire, la prospérité de son avenir.
- Il faut que le cœur des masses s’ouvre à l’idée de la paix ; que la raison des gouvernants se rende à sa nécessité.
- Dans ce but, il y a là un vaste champ ouvert à la spéculation philosophique, aux travaux scientifi-tifiques, à l’éloquence des littérateurs, qui n’a j guère encore été défriché. La question de la paix j n'a guère été traitée dans son ensemble jusqu’à ce j jou”. i
- Provoquer les recherches, stimuler l’émulation, encourager les écrivains qui se lanceraient dans cette voie est donc une tentative dont les résultats peuvent être incalculables. Toutes les branches des connaissances humaines reçoivent des encouragements : Économie politique, histoire, législation, sciences; des prix sont fondés par des académies et par les particuliers qui récompensent le travail, défrayent le labeur. Seule, cette partie si importante de la science.humaine, est sans appui.
- C’est donc une féconde et heureuse idée qu’a eue M. Moneta, en provoquant un concours sur ce sujet, et en apportant son obole généreuse qui a déjà été et sera suivie de tant d’autres, à cette œuvre éminemment utile et bonne.
- Puisse son exemple être imité! Que partout les i sociétés de paix, en France, en Angleterre, en Allemagne, provoquent le talent, appellent les écrivains à s’associer par leurs travaux à l’œuvre de civilisation — que des concours soient ouverts : auxquels on répondra sans nul doute ; que cha- : que pays soit jaloux de rivaliser avec l’Italie dans cette lutte pacifique de la pensée — et nous aurons fait un pas de plus dans la voie de la pacification universelle.
- Lettre de M. Moneta, directeur du Secolo à l’Union de la paix Lombardè
- Voici la lettre de M. Moneta dont nous parlons dans l’article plus haut :
- Nobles amis,
- Aurons-nous la guerre au printemps ? Ce heurt formidable, qui secouerait la terre,entre les deux plus grandes puissances militaires et dont deux fois déjà en peu de mois l’Europe a été menacée, sera-t-il évité cette nouvelle année ? Quand, enfin, pourra-t-on le conjurer? Et cette accumulation immense d’ar-. mes, d’hommes, de fortifications, réunis, non pas seulement ' pour la défense,mais pour la menace vivante des voisins,qui pèse comme un cauchemar sur les populations de notre continent, — devrons-nous encore la subir et la défrayer de longues années ?
- Autant de points d’interrogation que les citoyens s’adressent, et auxquels, cependant, personne n’est en état de répondre:, d’une façon satisfaisante.
- Ceci démontre qu’il y a quelque chose de radicalement défectueux dans les rapports existants entre peuples et gouvernements, ainsi que dans l’éducation politique contemporaine.
- Si tous ceux qui croient que la guerre est un mal — et. ceux-là sont au moins les quatre cinquièmes de la population—
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- que la paix pst le besoin le plus vif et le plus indispensable des peuples, — si tous, le disaient à voix haute, avec accord, unanimes, quel tout-puissant et irrésistible plébiscite en sortirait ! et quel gouvernement oserait lui résister ?
- L’opinion publique n’a-elle-pas été proclamée la reine du monde pour mettre fin au despotisme ?
- Pourquoi donc les bons citoyens se taisent-ils sur une question qui devrait tant les préoccuper ; celle qui touche à leurs plus grands intérêts, à la tranquillité et à la prospérité des familles, à l’existence de leurs fils, à l’indépendance de la patrie, à l’honneur et à l’avenir de l’humanité?
- Ils se taisent, parce que personne ne les a appelés à se prononcer pour la guerre ou la paix, parce que les habitudes prises dans la servitude, alors que tout était laissé à l’arbitraire des gouvernants, ne se changent pas du jour au lendemain.
- A tout instant, nous nous lamentons de l’indifférence que manifeste le peuple italien pour la chose publique, de l’abandon dans lequel il laisse presque toujours ses plus fervents et plus intéressés défenseurs.
- Mais quand, aussi, après la guerre de l’unité nationale, fut-il dit à ce peuple une parole venant d’hommes convaincus, qui ne fut pas génératrice et fomentatrice de divisions — une parole élevée, exprimant les besoins des temps nouveaux, que l’idée de patrie mettait en harmonie avec l’idée d’humanité ? Une parole d’amour, de foi et de science, propre à persuader les hésitants,à encourager les timides, à exalter les généreux et de nature à réveiller un écho par delà nos monts et nos deux mers ?
- Cette parole, vous, chers amis, vous l’avez déjà sur les lèvres comme depuis longtemps vous l’aviez dans le cœur.
- C’est la paix — la paix sans restrictions mentales, la paix avec tous ses bienfaits— la paix entre les peuples que rien de de légitime ne divise,que tous les intérêts les plus sacrés concourent à unir.
- La paix est la pensée la plus antique et la plus constante de la tradition italienne.C’est la pensée de la paix qui guidait le vol de l’aigle latine jusqu’aux extrêmes confins du monde connu et qui fit des vaincus autant d’associés ; elle aussi qui civilisa les barbares établis en Italie ; qui donna à la papauté dans ses temps glorieux l’autorité devant laquelle s’inclinaient tous les rois de la terre ; elle, qui fit jaillir un rayon de soleil dans la nuit du moyen-âge avec la Trêve de Dieu. C’est la paix pour l’Italie unie et libre qui donna à Colla de Rienzi le courage de rappeler Rome à son antique vertu ; qui fit d’Alberico Gentili le précurseur de la science moderne et du droit international, de Campanella, le chevalier de la rédemption universelle...
- La Révolution italienne n’a pas démenti cette glorieuse tradition.
- Avec la Jeune Italie, la paix s’affirme par la fraternité des peuples. Mazzini, à Londres, fonde le comité central !
- de la démocratie européenne, et partout, nos exilés scellent de leurs écrits et de leur sang la nouvelle doctrine de la fraternité humaine.
- A cet idéal, le peuple en armes fut fidèle. La paix fut le vivat qui, à travers la rumeur des mousquets et de l'artillerie, domina les cris de victoire sur les barricades de 1848. C’est la pensée qui adoucit la douleur des mères, quand ses fils se détachaient d’elle pour voler au combat — parce qu’elles entrevoyaient les temps proches, où la patrie redevenue libre et unie, les femmes italiennes ne seraient plus séparées de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères...
- Penseurs et hommes d’État de toute école faisaient chorus avec le peuple.
- Charles Cattaneo mit le sceau à la gloire de l’insurrection lombarde en proclamant le principe des États-Unis d’Europe, Mamiani écrivit que la Révolution française, qui proclama le droit des peuples à se gouverner eux-mêmes, avait inauguré le nouveau droit public et le comte de Cavour, à la tribune de la chambre subalpine, annonçait que l’Italie libre serait la garantie de la paix Européenne.
- C’est donc une dette d’honneur pour notre pays, de rester fidèle à ces nobles traditions, en travaillant à écarter les obstacles qui s’opposent à l’établissement d’une paix vraie et durable.
- Il devrait être facile de l’atteindre, quand nous voyons les gouvernements eux-mêmes faire à chaque instant d'amples et solennelles déclarations pacifiques: mais combien leurs actes sont contradictoires avec leurs paroles !
- Francesco Crispi dit un jour et répétait dans une récente occasion qu’une guerre entre la France et l’Italie serait une guerre fratricide ; pourquoi donc, depuis qu’il est à la tête du gouvernemeet, les craintes d’un conflit avec notre alliée de 1859 sont-elles plus grandes ?
- Vous ne trouverez pas un penseur, pas un homme de cœur qui ne sente et ne dise que c’est une honte pour notre civilisation, de persister à s’appeler chrétienne et de continuer à remettre au hasard de la force la décision à intervenir dans les contestations entre peuples européens ; de s’attacher à trouver de nouveaux engins destructeurs, tandis que les peuples gémissent sous le poids des impôts extraordinaires qui vont toujours croissant du fait des établissements militaires.
- Il est temps d’accorder les actes avec les paroles, la politique des nations avec les besoins des peuples. L’honneur, les intérêts économiques,la morale publique et privée l’exigent.
- Ne pas bouger, quand on sait qu’à côté de nous se commet un assassinat,ce n’est pas seulement une lâcheté — c’est encore une complicité criminelle. — Et quelle lâcheté p'us grande,que celle de voir se préparer pour un avenir proch in de terribles hécatombes de nos*frères, sans se lever à temps, sans crier à l’aide pour empêcher l’attentat imminent !
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- Que tarde-t-on ?
- Attendrons-nous, peut-être, pour faire appel aux sentiments d’humanité que les colères aient ravagé les cœurs, que les armées soient en mouvement et lés épées dégainées ?
- A l’œuvre donc pour dissiper les artifices,combattre les maux, apaiser les rancunes qui divisent les peuples.
- C’est à cette œuvre de paix et de civilisation que pourra mieux contribuer votre comité de la paix et d’arbitrage, composé d’hommes de toute doctrine, représentant la vieille et la jeune génération, délégués de sociétés philanthropiques et ouvrières, etc.
- Pas de déclamations, ni d’agitation intermittente qui finissent toujours par s’accommoder avec le temps, mais un travail continu, serré, étudié et adopté d’après une méthode précise.
- Si les gouvernants sont de bonne foi, quand ils font résonner leur déclarations pacifiques, ils devraient accueillir d’un œil favorable cette œuvre de pacification et d’amour,ils chercheraient à la répandre par leurs journaux.
- Je ne suis qu’un obscur soldat du progrès humain ; mais le peu que je puis, je suis prêt à le faire pour la cause dont vous avez pris la défense, cause au dessus de laquelle il n’en est pas au monde de plus juste, de plus féconde en fruits bienfaisants.
- Et puisqu’aujourd’hui, par suite d’une généreuse disposition de notre excellent Sonzogno, en faveur de ceux qui ont travaillé vingt ans dans son établissement, je me trouve avoir qnelque argent supérieur aux besoins de mon bilan domestique, je vous l’envoie.
- C’est 500 francs, que je désire voir attribués au meilleur mémoire publié dans l’année on envoyé inédit au comité, sur cette question :
- < Indiquer les principales causes qui ont retardé et retar-« dent l’établissement d’une paix sûre et durable en Europe,
- < et les moyens propres à les surmonter dans le plus bref « délai possible. »
- Ma contribution est modeste : à d’autres la part plus importante et plus méritoire.
- Que les riches donnent des subsides ; que les orateurs se mettent en communication avec le peuple et fassent vibrer en lui la corde des sentiments généreux ; que les docteurs écrivent des traités et que les travailleurs fassent la propagande parmi leurs camarades !
- Ce sera là la façon la plus digne de célébrer le grand événement de la Révolution qui proclama les droits de l'homme et changea la face de l’Europe.
- Si la fin de notre siècle, déjà près de son coucher, ne voyait pas les principes de la Paix profondément enracinés dans le cœur des peuples et solennellement sanctionnés par un grand acte international, le courant du progrès humain s’arrêterait — Dieu sait pour combien de temps ! Le monde devrait assister angoissé,aux spectacles d’une régression bar-
- bare dans laquelle le canon et la mitraille sèmeraient de ruines les plus beaux pays de l’Europe et imposeraient honteusement leur loi de fer à la loi du droit.
- Mais espérons avec l’aide de Dieu et de tous les hommes dévoués à quelque foi qu’ils appartiennent, que cette prévision sera démentie et que le jour n’est pas loin où il y aura un peu plus de sagesse dans les gouvernements, un peu plus de détermination chez les peuples.
- Bien à vous, de cœur,
- E. T. Moneta.
- Celte lettre et l’initiative de M. Moneta ont eu un légitime retentissement dans la démocratie italienne. De toutes parts, en efïét, ont afflué les adhésions des vétérans de l’idée démocratique de paix et du principe révolutionnaire de l’alliance des peuples.— Avec les adhésions,les souscriptions dont le montant, à l’heure où nous mettons sous presse, dépasse la somme de 5.000 fr.
- Aux adhésions étaient jointes des lettres éloquentes qui nous montrent que l’initiative de Moneta n’aura pas eu seulement pour résultat de faire aboutir l’idée de concours ouverte par lui, mais encore de provoquer un vif mouvement d’agitation en faveur de la paix.
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- Le Déclin du Patriotisme.
- Sous ce titre nous publions une lettre remarquable de M. Hodgson Pratt, en 1885, au journal le Temps et que quelques journaux de la paix de ce mois reproduisent
- Paris le 13 Mai 1885 A Monsieur le Directeur du Temps.
- Monsieur,
- On a beaucoup parlé ces jours-ci au sein de plusieurs nations et même en France, du déclin du Patriotisme ; et la question mérite en effet un examen attentif de tous les amis du progrès humain. Peut-être permettez-vous à un Anglais, qui juge la question à un point de vue quelque peu différent, de soumettre ses vues à vos lecteurs.
- Je tiens à dire, tout d’abord, que l’idée d’un vrai patriotisme me parait nécessaire à chaque société constituée comme à chacun de ses membres.
- Nous devons cependant distinguer entre le vrai et le faux patriotisme, le dernier étant aussi funeste que le premier est bienfaisant.
- Laissez-moi essayer de définir l’origine de l’idée même du Patriotisme.
- Qu’est-elle, en effet, sinon le sentiment du devoir de chaque membre envers la Communauté ? Il n’y a pas de droits sans devoirs. Et tout homme qui se sent membre d’une corn-
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- munauté dont il tire certains avantages lui doit des services
- correspondants.
- Ses devoirs ne sont pas exclusivement ceux qui sont définis par la loi, comme aussi la communauté lui confère certains avantages en outre de ceux que la loi lui donne. Le bonheur moral intellectuel et social lui vient à toute heure de la communauté dans laquelle il vit. Et c’est pourquoi en retour de tous ces bienfaits, il doit à son pays des services incessants. La prospérité et le bonheur d’une communauté sont exactement proportionnés à la mesure dans laquelle ses membres remplissent leur devoir à son égard.
- La vraie théorie d’un pareil patriotisme n’a jamais été mieux exprimée que par les fondateurs delà République Suisse-lorsqu’ils ont adopté cette noble devise : « Tous pour chacun et chacun pour tous. » En d’autres termes, de môme que la société est tenue d’étendre sa sollicitude sur chacun de ses membres, de même aussi chacun de ses membres, est tenu d’étendre sa sollicitude sur la Société. Telle est la théorie du patriotisme, mot qui représente simplement l’idéal du devoir moral que je viens d’indiquer.
- Pourquoi donc une idée si noble, si nécessaire, est-elle devenue impopulaire dans une grande partie des populations modernes? Pourquoi les classes ouvrières en France et en Allemagne deviennent-elles positivement hostiles au mot Patrie ?
- Permet tez moi de répondre à ces questions :
- La cause en est dans une fausse conception du vrai patriotisme et dans ce fait que le mal et l’injustice se sont abrités sous ce noble mot.
- Dans l’antiquité, quand la guerre était universelle et constante, la défense de sa patrie était naturellement pour tout citoyen un devoir de premier ordre.
- Ce sentiment a persisté et c’est ainsi que l’idée de patrie s’est identifiée presqu’entiérement avec ce seul devoir ; c’est ainsi que le patriotisme signifie même maintenant, pour la plupart des hommes, la guerre à l’étranger, l’esprit de conquête, qui fait litière des droits des autres nations et qui a pour conséquence le gaspillage des ressources nationales en vue de l’accroissement des armées et des flottes.
- De cette absorption des forces économiques des nations résulte l’impossibilité de satisfaire aux exigences du vrai patriotisme, qui commande de mettre en première ligne le développement de l’éducation, de l’harmonie civile, du bien-être social, de la justice, de l’amélioration du sort des masses.
- Cette incurie et cette impuissance ont causé le développement rap'de du paupérisme dans la classe ouvrière.
- Le paupérisme, l’exislence précaire des travailleurs s’aggravent sans cesse, à mesure que les lumières se répandent permi eux. Le développement de l’intelligence des masses a eu pour résultat d’accroître sans cesse leur mécontentement, avec le sentiment de leur puissance.
- Le Prolétariat s’est écrié bruyamment: A quoi sert le patriotisme qui signifie la richesse et le pouvoir d’un petit nombre avec la misère de l’immense majorité? Nous répudions toute idée de devoir envers un Etat qui existe seulement au profit d’une classe. Les millions d’hommes qui meurent affamés ou sur les champs de bataille, n’ont ni devoir, ni patrie.
- Pour eux le mot patriotisme est une dérision.
- Je n’affirme pas qu’il n’y ait aucune place pour l’erreur dans cette réponse ; mais elle contient assez de vérités pour mériter une attention sérieuse.
- La constatation de la faute et le blâme seuls sont naturellement inutiles. Pour remédier à un mal, il faut en rechercher la cauge et dans la question qui nous occupe, la cause est l’immolation du bien-être de la généralité aux jalousies et aux rivalités des États, et à l’intérêt prépondérant de l’aristocratie militaire, commerciale, industrielle et financière.
- L’idée de patriotisme s’affaiblira de plus en plus, et l’existence même des sociétés sera mise en péril par des guerres civiles, jusqu’à ce que le Gouvernement soit organisé pour le peuple et par le peuple. Soyez-en certain, le vrai patriotisme à été détruit par le faux patriotisme, en d’autres termes, par l’égoïsme des classes et des individus qui ont prétendu être animés de l’amour de leur patrie, quand ils n’étaient possédés que par l’amour d’eux-mêmes.
- D’ailleurs, aucune idée abstraite comme celle du patriotisme ne peut trouver faveur quand l’aspect qu’on lui donne est contradictoire avec la Moralité Universelle. En effet, ce mot « Patriotisme » est constamment employé d’une manière immorale dans le sens de querelles et de rivalités entre Nations. Il est invariablement invoqué chaque fois qu’un gouvernement veut imposer à l’étranger ses prétentions justes ou injustes. On considère comme coupable, de la part des citoyens, la simple discussion de questions litigieuses posées entre les Cabinets, et comme une trahison, toute concession faite aux prétentions de l’adversaire. La phrase : Je suis du côté de mon pays, qu’il ait tort ou raison, est considérée comme la plus noble des devises.
- Tout au contraire, l’idée vraie de patriotisme enseignerait aux hommes à ne pas désirer que leur pays soit victorieux aux dépens de la justice, à ne reconnaître de véritable honneur que dans le respect du droit.
- Quand on saura que le Patriotisme signifie le désir de voir le droit de tous régner dans la Communauté elle-même et présider à ses relations avec les autres communautés ; que le patriotisme signifie le désir de faire de son pays le foyer de toutes les nobles idées et de tous les actes vertueux, alors, nous pourrons espérer que ce mot reprendra son empire sur les masses parce qu’il traduira l’influence de la souveraine justice sur l’humanité.
- Hodgson Pra.tt
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- Réunions de la Paix.
- Comité de Paris ; Diner mensuel. — Les
- habitués se sont réunis le 11 décembre. L’ordre du jour, qui amenait la question de savoir si l'abolition du droit de guerre par la Fédération et par l’arbitrage porte atteinte à la souveraineté, et la question des frontières naturelles, a été reporté au mois de janvier, MM. Ch. Lemonnier et Morin, qui avaient proposé ces questions, n’ayant pu assister à la réunion.
- M. Amdrup, jeune et habile jurisconsulte danois, a lu un travail très intéressant sur la situation politique du Danemark, dont l’avenir préoccupe à bon droit les amis de la paix et de la liberté. « A l’extérieur, nulle garantie contre les états voisins ; les Danois ont même cessé leurs préparatifs de guerre à outrance. L’alliance avec les autres Etats Scandinaves et la naturalisation du Danemark seraient les seules mesures qui lui permissent de ne pas être à la merci des peuples ambitieux.
- D’autre part, la constitution danoise est une arme entre les mains d’un pouvoir despotique. Il est vrai que tous les citoyens âgés de 30 ans sont électeurs et que le Folke-thing (chambre des députés) discute, en premier, le budget présenté par le gouvernement. Mais, en cas de conflit, le roi a le droit de dissoudre le Folkething et de lever les impôts jusqu’à l’époque d’une nouvelle législature. Voilà 15 ans que le roi gouverne par une série de coups d’état contre lesquels les membres de l’opposition sont impuissants ; car les habitants des villes sont opposés à toute réforme. Quant aux paysans, riches dit pauvres, ils sont éclairés, ils lisent les journaux, connaissent leurs droits ; ils se plaignent surtout de la répartition des charges du budget ; mais dispersés dans les terres, ils ne peuvent pas se concerter pour une action commune, et d’ailleurs le gouvernement entrave le plus qu’il le peut les élections toujours fixées à l’époque où la rigueur du climat rend les communications difficiles, n
- Les assistants ont beaucoup questionné M. Amdrup sur la situation de la Suède et de la Norwége ; puis M. Des-Irem a terminé la séance en récitant sa Marseillaise aux applaudissements de tous les convives.
- Le prochain Dîner de là paix aura lieu le vendredi 13 courant. Tavernier, Palais royal, Galerie de Valois, 141.
- Comité de Danemark.— M. F. Bajer, président de l’Association pour la neutralisation du Danemark fait à la dernière assemblée générale annuelle, un compte rendu très intéressant des travaux de la Société. Elle comptait déjà dix-neuf Comités ou Associations filiales, elle en compte aujour-
- d’hui vingt-trois. La proposition d’un traité d’arbitrage permanent entre les trois Etats Scandinaves, portée par M. Bajer devant la Chambre, repoussée par le parti gouvernemental, a été renvoyée par une forte majorité devant une commission que la prorogation du Parlement a empêchée de déposer son rapport. En attendant, une pétition favorable circule dans le pays et se couvre de signatures. Les journaux officieux la combattent, mais quarante feuilles libérales la publient, Lappuient et la commentent. La Société espère être bientôt en mesure de publier elle même uu journal hebdomadaire. La Société suédoise de la paix n’est pas moins active, elle publie sous la direction de M. Arnoldson, un excellent journal hebdomadaire.
- La Pennsylvania peace Society a célébré à Philadelphie, dans les premiers jours de décembre, le vingt et unième anniversaire de sa fondation. L’assistance était fort nombreuse. La présence de Mme Belva, A. Lock-wood de Washington, jurisconsulte éminent, et d’une irlandaise, Mme Marguerite Moore, vaillante auxiliaire de Parnell, ajoutait à l’intérêt que présentait la réunion. « Jusqu’ici, a dit Mme Rogers, chargée du rapport annuel, nos progrès ont été constants mais lents, aujourd’hui nous pouvons considérer notre œuvre comme fondée. La présence des frères qui viennent du dehors nous présenter la branche d’olivier en atteste le plein succès ».
- Voici la substance des déclarations et les Résolutions qui ont été votées par l’Assemblée.
- Les membres de la Société sentent plus que jamais l’importance de se dévouer à l’œuvre pacificatrice jusqu’à l’élimination de la guerre.
- Les partis politiques se fortifieront en faisant dans leurs programmes une part plus grande au principe de l’arbitrage tant à l’intérieur que dans les relations internationales.
- Le président Cleveland rendra un service immense à l’humanité en proclamant ce principe dans son prochain message, et le Congrès répondra aux aspirations du siècle en assurant par les lois la réalisation de ce principe.
- La littérature courante, et surtout les livres scolaires doivent être purgés des récits de meurtres et de batailles qui les souillent.
- La loi doit cesser d’autoriser le meurtre, fût ce d’un seul homme, sur l’échafaud ou sur les champs de bataille.
- La paix est la meilleure amie du patron et de l’ouvrier.
- La lutte irlandaise doit cesser par l’établissement d’un gouvernement national qui garantisse les droits du peuple.
- Le droit de suffrage doit être reconnu à tout Américain sans distinction de sexe.
- Le Congrès devrait voter une loi qui applique cent millions à l’établissement d’écoles d’arts et métiers.
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- Un comité dans lequel figurera Madame Belva A. Lock-wood et M. Alfred-H. Love est nommé avec mission de suivre auprès du Congrès la mise en pratique de l’arbitrage international.
- Comité de Rome.— Le Comité promoteur de l’association romaine s’est réuni sous la présidence de M. Bonghi, ancien ministre.
- M. l’avocat Facelli a annoncé l’existence en fait de l’institution naissante, et son active correspondance avec les Comités de Londres, de Paris, de Berlin, de Stuttgardt, de Francfort, de Darmstadt et de Milan. Il a exposé les nombreuses adhésions parvenues à la Société, parmi lesquelles on remar- j que celles des Sénateurs Charles Cadorna, Canonico, Corren-ti, Finali ; des députés Chimirri, de Zerbi, De Rubini, Henri Ferri, Mancini, Mozza, Pandolfi, Piancini, Seismit Doda, Spa-venta ; des professeurs Louis Ferri, Jaloia, Semeraro, Mai-neri ; du Comte Auguste Fantoni, etc.
- L’association romaine a été déclarée constituée définitivement.
- Il a été résolu ensuite, qu’on élargirait le champ de la propagande, en se maintenant dans une sphère d’action pratique, éloignée de toute utopie.
- On a passé eusuite à l’examen des diverses propositions venues des Comités étrangers et des associés nationaux.
- On doit signaler en particulier deux propositions venues du Comité de Londres. L’une concerne le conflit Italo-Abyssin, au sujet duquel la médiation anglaise serait offerte par le Conseil exécutif du comité de Londres, conformément à un rapport circonstancié, rédigé par le vice président Wood. L’autre propose la réunion d’une conférence composée d’éminents juristes de tous pays, qui aurait lieu à Rome sous la présidence de M. Mancini, pour la constitution d’un Tribunal ou Conseil Suprême d’Arbitrage international ; conférence à laquelle ont déjà accepté de prendre part d’éminents hommes d’État Anglais, Français, Espagnols et Américains.
- Sur la première proposition, une discussion a été ouverte, à laquelle ont pris part les honorables MM. Bonghi, Chimirri, Seismit Doda, Mozza, Pandolfi, Ferri, Jaloia, Semeraro et Facelli. A la suite, M. Bonhgi a été chargé de rédiger une réponse au Comité Anglais, exposant les raisons d’opportunité qui ne permettent pas d’accepter, du moins à présent, l’intervention de qui que ce soit dans le conflit qui existe entre l’Italie et l’Abyssinie.
- Sur sa seule proposition, on a décidé d’écrire à M. Mancini, l’illustre apôtre de l’Arbitrage, pour savoir s’il adhère à l’idée mise en avant par le Comité Anglais, et si dans ce cas il accepte la présidence de la Conférence internationale à convoquer ultérieurement.
- DISCOURS DE BEBEL.
- Nous regrettons de ne pouvoir reproduire en entier le discours prononcé le 30 novembre par M. Bebel, en voici les passages les plus remarquables.
- ... Depuis les grandes victoires de 1871, nous avons toujours vu les armements s’accroître. Le premier septennat, en 1874, portait l’effectif de paix à 401,000 hommes, celui de 1880 à 428,000, celui de l’année courante à 407,000. En outre, la loi de 1873 a organisé la réserve de l’armée territoriale, celle de 1881, l’instruction militaire des dispensés du service actif, et aujourd’hui on nous annonce une nouvelle organisation de la territoriale et de j sa réserve portant de nouvelles charges en cas de guerre, et cela au moment même où l’on assure que le gouvernement impérial est au mieux avec toutes les puissances et que la paix est garantie par des alliances.
- Quelle est la cause, messieurs qui nous a valu cette
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- politique ? Tout le monde sait que c’est l’annexion de l’Alsace-Lorraine, annexion que la France n’a pu oublier et qui maintient des désirs de revanche. Quand, au printemps de 1871, à la première session de ce Parlement, je me suis permis de prédire que cette annexion nous placerait dans une situation fâcheuse vis-à-vis de la Russie, quand nous l’avons regardée comme une grave faute politique et voté contre elle, on a ri de nous. Eh bien aujourd’hui, après seize ans, vous voyez bien que ce sont les effets de cette annexion de l’Alsace-Lorraine qui dominent toute la situation européenne. ( Rires à droite) Vous riez, messieurs ; je préférerais que vous me réfutiez... La prochaine guerre sera plus terrible que toutes les guerres précédentes, et elle ne sera pas terminée avant deux ou trois grandes batailles ; non, elle sera longue. Et alors, quand des millions d’hommes tiendront la campagne et s’égorgeront, quand nos frontières seront fermées, l’exportation arrêtée, quand la misère et la banqueroute seront partout ? Cette crise sera tellement épouvantable que vous-même devriez vous effrayer de ses suites. (Mouvement.) Le gouvernement de l’empire agit comme s’il voulait dire: Après nous, le déluge ! mais il devrait penser que le déluge peut se trouver aussi bien devant nous !
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
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- La Guerre
- La Guerre est la plus grande des calamités humaines, c’est la principale cause de la pauvreté et de la misère des peuples. Elle est le mal poussé à sa plus haute puissance ; par conséquent, elle est capable d’engendrer tous les autres
- maux.
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- Bulletin de la Paix armée.
- FRANCE
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- L'exposition de 1889. — Nous continuons à tenir nos lecteurs au courant des mesures destinées à assurer le triomphe de ce pacifique évènement qui a nom l’ExposiUin universelle de 1889. Tandis, en effet, que tant d’autres mesures belliqueuses sont prises partout, la France persévère à appeler les peuples en 1889 à venir célébrer la grande date qui a vu proclamer l’unité de l’espèce humaine et la fraternité des nations.
- On sait que dans une première séance la commission des beaux-arts pour l’Exposition universelle (qu’il ne faut pas confondre avec le jury des beaux-arts pour la même Exposition), a été saisie d’une proposition tendant à laire en 1889 une exposition rétrospective de l’art du dix-neuvième siècle. Avant de décider de la chose, la commission a décidé de faire d’abord examiner la question du local afin de savoir si cette exposition serait juxtaposée ou séparée de l’exposition des tableaux modernes.
- Mais sans attendre qu’une décision ait été prise, certains artistes se montrent opposés aune exposition d’art rétrospectif du dix-neuvième siècle.C’est ainsi que dans sa dernière séance la Société libre des artistes français a voté un ordre du jour que nous reproduisons à titre de document, et par lequel elle considère ce projet d’exposition rétrospective comme préjudiciable à la manifestation de l’art moderne :
- Attendu, dit cet ordre du jour, que dans leur mise en œuvre, ou bien les propositions de cette nature tendront à restreindre considérablement .es emplacements mis à la disposition de l’art contemporain, ou bien elles occasionnent de nouvelles dépenses au dé.riment du budget des beaux-arts ;
- Que, d’autre part, préoccupés des dangers qu’il y aurait à faire courir aux œuvres d’art par des déplacements ;
- Les artistes membres de la Société libre invitent leur Comité à prendre toutes les mesures pour s’opposer à ces projets ;
- Fait appel aux membres du Comité des 90 (société des artistes français), enfin à ceux du jury et des commissaires de l’Exposition universelle pour protester par tous les moyens contre l’adjonction à l’art moderne de toute exposition rétrospective.
- Adhésion royale à la Paix.— La Société française des Amis de la Paix a reçu la lettre suivante,écrite au nom de S. M. l’Empereur du Brésil :
- Paris le 18 Octobre 1887
- Monsieur le Président,
- L’empereur du Brésil m’a chargé de vous dire qu’il a reçu votre lettre du 27 de ce mois.et qu’il sera charmé de se voir inscrit au nombre des membres de la Société Française des Amis de la Paix, dont il connaît le but et le caractère sérieux et honorable.
- L’empereur espère pouvoir à son retour vous remercier de | l’intérêt et de la sympathie que vous et la Société dont vous j êtes le digne Président lui avez témoignés.
- En vous faisant cette communication, je suis heureux de vous offrir, etc. I
- (Suit la signature du Ministre plénipotentiaire du Brésil à Paris.)
- FRANGE-ITALIE
- L’incident de Florence.— Un incident s'est produit à Florence au courant de ce mois ; l’hôtel de notre consul a été violé par un fonctionnaire italien. Voici comment la Riforma rapporte les faits :
- D’abord elle rectifie les récits publiés en France, et aussi en Italie sur l’incident de Florence; voici sa version qne nous reproduisons, bien entendu, à titre de simple document :
- Le général Tunisien Hussein-Pacha étant mort à Florence le 27 juin dernier, le consulat de France, sur la demande du mandataire du bey de Tunis, qu’on affirmait être l’héritier de Hussein, fit enlever les scellés et remettre les effets du défunt a ce mandataire ; celui-ci, quelque temps après, remit les mêmes effets au consul qui les déposa à son domicile.
- Le 20 décembre dernier, sur la demande ,de personnes ayan! des droits à faire valoir sur la succession, le tribunal de Florence ordonna qu’il fût procédé à un inventaire et en chargea le juge de paix du 1er arrondissement de Florence.
- Ce magistrat se rendit le 22 décembre à la résidence du consul Je France pour se faire remettre les effets de Hussein-Pacha.
- Le consul était absent. Malgré l’opposition du chancelier, le juge de paix fit ouvrir de force la porte de la chambre destinée aux dépôts judiciaires et aux archives; il mit sous séquestre les papiers indiqués par le chancelier comme appartenant à la succession de Hussein-Pacha, et y mit ses scellés, le tout par mesure conservatoire, conformément au code de procédure civile.
- Le consul de France à Florence, l’ambassadeur à Rome ont formulé une protestation amiable contre cette manière de procéder.alléguant que l’article5 de la convention franco-italienne du 22 juillet 1862 déclare inviolables les archives consulaires. Mais la convention imposait, d’autre part,dés devoirs au consul qu’il n’a pas remplis : c’est ainsi qu il a apposé les scellés sur les effets de la succession, et qu’il a dressé inventaire sans prévenir l’autorité locale, qu’il eût dû aviser également lorsqu’il fit vendre une partie de ces effets.
- La Riforma examine ensuite la conduite du juge de paix au double point de vue de la légalité et des convenances. La descente du juge de paix au consulat n’était pas inattendue, car le consul avait été cité à comparaître devant le tribunal à propos de la demande de prétendus héritiers demandant l’accomplissement des formalités de la mise sous scellés. Le consul ne parut pas et le tribunal rendit une sentence par coutumace accueillant la demande des dits héritiers.
- L’un de ces derniers, nommé Ehmelik, requit le juge de donner suite au jugement du tribunal. Le juge de paix acquiesça à cette demande.il n’est pas douteux qu'en le faisant il restait dans les bornes d’une stricte légalité. Le chancelier ne lui déclara pas que les papiers delà succession setrouvaient dans le local des archives consulaires. En y pénétrant,le juge de paix agit conformément à la circulaire du garde des sceaux du 5 novembre 1878 sur l’abolition de l’inviolabilité des habitations des officiers consulaires.
- Au surplus,quand même le juge aurait su que les archives étaient placées en cet endroit, il n’aurait pas violé la conven-
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- tion puisqu’il n’examina et ne mit sous séquestre aucun papier des archives. D'ailleurs le local des archives ne pouvait être J considéré comme inviolable, puisqu’il contenait d’autres papiers que ceux des archives.
- Quant à la question de convenance, la Riforma dit qu’elle peut donner lieu A des jugements divers. Ce journal cruit ! savoir qu’on donnera sur ce point satisfaction à l’ambassa- j deur. M- Crispi et le comte de Moüy ont eu une conférence à ce propos.
- Comme complément à cette note, les journaux de ces derniers jours ont publié la note ci-dessous :
- L’incident de Florence est vidé. Le gouvernement italien a décidé hier que le préteur (juge de paix) qui a opéré, au consulat de France, la mise sous scellés des pièces relatives à la succession de Hussein-Pacha, sera déplacé par disgrâce.
- Cette décision a été télégraphiée par M. Crispi au général Menabrea., ambassadeur d’Italie à Paris qui a dû donner communication de la dépêche à M. Flourens.
- On assure que c’est grâce à l’intervention du roi que cette affaire a reçu une solution aussi prompte et qui donne « pleine satisfaction » à la France.
- ITALIE-ESPAGNE
- Partout la politique coloniale.—La Riforma donne des renseignements sur l’acquisition par l’Espagne d’une station dans la baie d’Assab. Elle dit qu’en arrivant au pouvoir,M. Crispi a trouvé déjà entamée par M. Depretis l’affaire relative au désir de l’Espagne de posséder un point de la côte de la mer Rouge comme station navale et dépôt de charbon. Il n’y avait pas de motifs de rompre les négociations e i égard au caractère de la demande et aux bons rapports existants entre l’Italie et l’Espagne.
- En se réglant sur ce qui s’est fait entre l’Espagne et l’Allemagne pour Fernando Po, on a conclu que le gouvernement italien concède à l’Espagne pour quinze ans, sauf à prolonger indéfiniment, à moins de dénonciation un an d’avance, un territoire dans la baie d’Assab, compris entre Rasgaribal et Rasmarcara où il y a une rade pouvant ouvrir un mouillage sûr à deux ou trois gros navires.
- Que cette concession ne diminue ni n’altère la souveraineté de l’Italie sur le territoire cédé. Que, en cas de guerre entre l’Italie et n’importe quelle autre puissance, l’Italie restera sujette à toutes les garanties admises par le droit international.
- L’Italie ne renonce pas à se servir de cette station dans un but militaire, elle se réserve d’empêcher les autres Etats de s’en servir à son détriment.
- SUISSE
- A l’Exposition universelle. — En vain, les armements formidables tiennent les peuples à distance ; les intérêts plus puissants encore les rapprochent. C’est ce que nous montre l’exemple de l’exposition de 1889, à laquelle le gouvernement suisse a décidé de prendre part, ainsi que nous 1 annonce le Temps dans les renseignements suivants que nous lui empruntons :
- Parmi les questions soumises aux Chambres fédérales dans leur dernière session figurait celle de la participation de la Suisse à l’Exposition universelle de 1889. La participation
- officielle, recommandée par le Conseil fédéral, n’a rencontré qu’une très faible opposition et a été votée à une grande majorité. Les membres du gouvernemeet ont eu soin d’expliquer que l’attitude prise à cet égard par les Etats monarchiques de l’Europe était dictée par des raisons politiques toutes particulières, qui n’existent nullement pour notre pays, et que nous pouvions nous laisser guider exclusivement par des considérations d’ordre économique, lesquelles militent absolument en faveur d’une participation officielle, comme celle qui a eu lieu en 1878. Plusieurs orateurs ont également profité de la discussion pour saluer la grande entreprise projetée à laquelle l’agriculture et l’industrie suisses doivent prendre part sans arrière-pensée, et se sont félicités de pouvoir donner ainsi,au nom de la Confédération suisse, une marque de sympathie à la République sœur qui se prépare à célébrer dignement le centenaire de 1789.
- L’arrêté adopté par l’Assemblée fédérale institue, comme en 1878, une commission centrale, un commissaire général, des commissions et des experts spéciaux. En outre, la Confédération prend à sa charge le transport des animaux et l’assurance de tous les objets exposés.Les frais officiels sont évalués à 425.000 francs.
- En exécution de cet arrêté, le Conseil fédéral a nommé commissaire général M. Vogeli-Rodmer,colonel fédéral,ancien président du comité central de l’exposition nationale suisse de 1883 Le Vorort (comité directeur) de la société commerciale et industrielle suisse, à Zurich, a été chargé de remplir les fonctions de commission centrale, à la condition de s’adjoindre, dans ce but, des délégations de la Société suisse des arts et métiers, des Sociétés centrales d’agriculture, ainsi que de la Société suisse des beaux arts.
- AUTRICHE-RUSSIE
- La Situation. — La boussole des nations semble affolée depuis quelques mois. Ainsi, depuis notre dernier numéro de la paix, dans lequel nous annoncions que la situation tendue entre la Russie et l’Autriche s’était améliorée, — cette situation s’est tendue de nouveau — puis relâchée. Le Temps, qui suit ces fluctuations dans son Bulletin jour par jour, nous apporte à ce sujet les nouvelles suivantes :
- La situation s’était rassérénée, la semaine passée, dans le nord-est de l’Europe ; elle commencerait de nouveau à se troubler s’il fallait en croire les dépêches de Vienne et les nouvelles des journaux anglais; on serait sur le point, dans les cercles officiels de la capitale autrichienne, de revenir aux craintes de guerre qui paraissaient dissipées, et cela parce qu’on soupçonnerait la Russie de continuer ses préparatifs belliqueux en Ressarabie, après les avoir interrompus en Pologne, soit parce qu’on trouverait étrange que cette puissance s’en tint à des déclarations générales sur les affaires d’Orient, et négligeât d’engager des négociations sur une base définie. On penserait à Vienne que le gouvernement de St-Pétersbourg veut, de la sorte, gagner du temps, attendre le printemps, être prêt alors à entrer en campagne et manifester à ce moment ses volontés concernant la Rulgarie, sur un ton qui donnerait à choisir à l’Autriche entre la soumission et la lutte immédiate.
- Ce sont là très probablement des vues d’un pessimisme
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- excessif, que ne confirme, en tout cas, aucun fait probant. Si j on arme en Autriche, on le fait dans le plus grand silence et , dans la mesure même que cette discrétion commande. Depuis j l’appel des réservistes du 10e corps (Moravie), aucune autre ! partie des forces de la monarchie n’a été mise sur le pied de j guerre. Le bruit court, il est vrai, d’une levée générale ; mais cette information n'a encore aucune authenticité et il faut attendre, pour connaître les intentions véritables et, selon toute apparence, pacifiques du gouvernement austro-hongrois, la rentrée du Reichsraih, devant lequel le ministère compte s'expliquer sur la convocation qu’il a faiie des soldats licenciés appartenant au corps que nous venons de nommer.
- Pendant ce temps, la presse allemande continue à engager l’Autriche à s’entendre directement avec la Russie sur la question bulgare. La Gdzette nationale de Berlin, qui prétend connaître les demandes que formulera à cet égard le gouvernement de Saint-Pétersbourg, les expose à titre de renseignement et sans paraître s’y intéresser autrement. D’après cette feuille, le tzar exigerait le départ du prince Ferdinand, et son remplacement par un souverain appartenant à la religion orthodoxe et élu par une assemblée également constituée. En outre, ce nouveau prince devrait être entouré « de garanties qui lui permettent de maintenir de bonnes relations avec la Russie », c’est-à-dire, ajoute la Gazette, que l’armée bulgare serait de nouveau placée sous le commandement d’officiers russes et recevrait un ministre de la guerre appartenant à la même nationalité. Le journal berlinois estime que ces dernières conditions seront difficilement admises par f Aulricfie, qui consentirait aisément, par contre, à ce que le trône de Sofia appartint au candidat que désignerait la Russie.
- IL FAUT PROPAGER LA PAIX.
- Les journaux français se sont émus, la semaine dernière, de la publication d’une brochure anonyme parue en Allemagne, dans laquelle, l’auteur revendiquait la Belgique, la Hollande et la Franche-Comté comme provinces allemandes par leurs origines et leur histoire.
- En vérité, il est regrettable que dans un but intéressé, ou intéressant, comme on voudra, les journaux s’attachent avec tant de persistance à traiter exclusivement les sujets les plus propres à soulever des animosités, à nourrir les rancunes, qui ne sont déjà que trop vivaces, entre deux peuples ennemis. Je sais bien qu’il n’y a peut-être, au fond de cette recherche très marquée, que le désir d’intéresser le lecteur par le compte-rendu d’extravagances comme celles de l’auteur en question. Malheureusement ces racontars ont cela de funeste: qu'ils exaltent les esprits, y répandent le levain belliqueux, font considérer comme une nécessité inéluctable la possibilité d’un grand conflit international prochain.
- C’est là le côté déplorable de la chose.
- Eh ! que nous importe, je vous prie, qu’un gallo-! phobe quelconque, enivré par la prépondérance I qu * son pays a prise dans l’hégémonie européenne,
- ; noircisse des feuilles de papier, accumule sottises | sur insanités, pour démontrer que nos populations de l’Est sont d’origine allemande? On hausse les épaules à Fouie de pareilles opinions, on n’en prend pas texte pour proclamer qu’une guerre exterminatrice décidera à brève échéance du bien fondé de nos prétentions réciproques. On n’en prend pas texte, comme le font tous les jours certains journaux français pour critiquer —avec aussi peu d’esprit que de raison — ceux qui pensent que, tout en réservant la question du Droit, le différend prolongé existant entre nous et l’Allemagne pourrait se vider autrement que par le canon.
- La brochure dont nous parlons ici, intitulée : L'Europe et les anciennes provinces occidentales de Vempire allemand a été citée par maint publiciste français en réponse à cet article du programme élaboré par le groupe ouvrier de la Chambre et contenant : La fédération internationale des peuples, le désarmement européen progressif, etc.. Utopistes, s’est-on écrié, pendant que vous pariez de paix, à l’étranger, des écrits incendiaires fomentent la guerre contre la patrie française, excitent le peuple allemand à une irruption qui peut fondre sur nous d’un moment à l’autre et menacer notre existence nationale.
- L’argument est spécieux, de nature à faire prendre le change sur la situation exacte des esprits dans les deux pays. Mais il ne prouve pas grand chose contre les prétendus utopistes, dont nous sommes, qui croient que le Droit international, violé contre nous par l’Allemagne, peut prendre une revanche pacifique, qui serait d’autant plus complète, d’autant plus féconde et durable, qu’elle ne serait pas due à la Force.
- Le tableau de ce qui se passe à cette heuremême dans les chancelleries européennes montre que les déclarations exprimées à tant de reprises par les Sociétés de paix ne sont pas des déclamations vaines et stériles et que leurs partisans ont raison de fonder sur elles quelque espoir.
- Que voyons-nous, en effet ?
- Ceci :
- Des nations armées jusqu’aux dents, qui meurent sous l’angoissante charge des armements désordonnés, auxquels la vieille Europe est en proie. Des chefs d’État, livrés à tous les appétits des convoitises barbar es, attendant l’heure propice d’ouvrir un conflit par lequel ils sentent que leur pou-
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- voir chancelant pourrait être étayé. A cet effet, ils se livrent à une foule de manœuvres équivoques, de demi-provocations qui n’ont pas d’autre but que d’exalter les passions chauvines, de monter les esprits à un tel diapason, que la guerre sorte de cet état de choses critique.
- Et cependant, personne n’ose déclarer la guerre. Lisez tous les discours de souverain, de ministre, d’hommes d'État. Tous protestent de leurs intentions pacifiques. Ce n’est pas pour hâter la guerre, disent-ils, que les arsenaux sont bondés d’engins, les casernes d’hommes, et las écuries de chevaux. Au contraire, c’est pour assurer la paix. Pas un qui ne repousse avec horreur — au moins du bout des lèvres — le rôle d’instigafeur ou de propagateur de ces conflits. Même dans les démonstrations les moins susceptibles d’interprétations diverses, quand la Russie masse ses troupes en Pologne, quand l’Allemagne garnit le Rhin de détachements dans tous les villages, on ne cesse de protester que ces opérations n’ont aucune signification menaçante.
- Pourquoi cela ?
- Parce que nous avons atteint un degré de civilisation incompatible avec les pratiques primitives de l’ancien Droit international, reposant exclusivement sur la force des armes ; parce que. dans notre époque, malgré la mauvaise foi et la cruauté des chefs d’empire pour qui le Droit et la Vie humaine sont des dogmes odieux, telle est cependant leur influence, qu’ils n’osent les violer ouvertement. De là les manœuvres, les stratagèmes, par lesquels on s’efforce d’ameuter l’opinion publique, de la fourvoyer, de la duper.
- Si l’hypocrisie est un hommage à la vertu, les déclarations pacifiques faites par les hommes d’Etat sont un hommage rendu à la paix. Ils reconnaissent implicitement que la guerre est une pratique barbare, régressive, indigne des temps modernes. Ils reconnaissent implicitement qu’elle seule peut assurer le repos des Etats, la prospérité des nationalités et des races qui doivent substituer l’émulaiion noble dans le champ du progrès à la rivalité féroce des champs de bataille.
- Prenons donc acte de cette nécessité juridique à laquelle ses ennemis eux-mêmes sont contraints de rendre un hommage public et ne nous laissons pas détourner par les provocations misérables. Il en est en politique internationale comme en politique sociale : les gouvernants ont des agents provocateurs dont les excitations n’ont pas d’autre but que de pousser aux extrêmes, d’aviver les
- J haines, de faire échec aux idées de paix. Gomme les excitateurs anarchistes proclament qu’il n’y a rien hors de la violence, les excitateurs du patriotisme crient sus aux pacifiques. Ils traitent d’en-dormeurs ceux qui parlent de revendications juridiques, d’opposer le droit imprescriptible aux faits violateurs accomplis de ce droit. Il n’y a qu’un droit, disent-ils, c’est celui de la force. Il n’y a qu’un redresseur, c’est le canon. Et ceux qui préconisent la paix à outrance font les affaires de l’ennemi.
- Eh bien, non ! Il y a quelque chose de plus puissant que la force, c’est le droit, c’est l’idée de paix. A preuve, c’est que pas un chef d’Ëtat, pas un un potentat, qui ne cherche à s’entourer des apparences du droit. Ils vont même, comme nous le disions plus haut, jusqu’à proclamer la supériorité de l’état de paix sur l’état de guerre. Ce sont ces principes de droit et de paix qu'ils nous faut invoquer. C’est par eux qu’il convient de répondre aux provocations.
- Au reste rien ne prouve que les idées exprimées par l’auteur de cette brochure soient les idées générales partagées par la majeure partie des allemands. Il y a donc tout à la fois injustice et péril à leur attribuer une importance quelles n’ont pas : injustice,parce qu’il est injuste de rendre un peuple responsable des convoitises de quelques individus; péril,parce que,à exagérer ainsi la mésintelligence déjà profonde entre deux peuples, on risque de précipiter l’opinion sur une pente dangereuse.
- Tenons-nous en donc à la propagande des idées, de droit et de paix qui sont la gloire de Dotre siècle civilisé, et chacun, dans son pays, travaillant à faire progresser ses compatriotes dans la connaissance et l’application de ces idées, travaillera véritablement à l’œuvre de gloire et de prospérité nationales, qui n’est nullement contradictoire avec l’œuvre de gloire et de prospérité de l’humanité.
- « Si vis pacem, para bellum. »
- C’est pour la paix que la triple alliance Fait redoubler les engins destructeurs, Semant ainsi la morne défiance Dans les pays des peuples producteurs. C’est pour la paix qu’elle accable l’Europe, Sous le fardeau d’impôts exorbitants.
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- C’est pour la paix que son triple horoscope Prédit l’orage à l'aube du printemps.
- C’est pour la paix que Berlin,Vienne et Rome, Se conformant à l’adage romain,
- Ont décidé d’agir comme un seul homme,. Sous le regard de l’Idole germain.
- C’est pour la paix que toujours Rome antique Mit sous le joug les peuples et les rois,
- Et répandit la haine et la panique,
- Faisant primer la force sur le droit.
- Rome rougit de sang humain la terre Foulant aux pieds les règles du devoir. Armant la paix, Rome enfanta la guerre.
- Et dans le sang se noya son pouvoir.
- En s’habillant des dépouilles des autres,
- Rome cupide indigna l’Univers.
- Le monde esclave engendra les apôtres Et des guerriers pour dompter les pervers. Alors le droit fut servi par la force !...
- Que reste-t-il de l’Empire romain ?
- Un satellite attiré par l’amorce
- Du gros vautour, pour l’avaler... demain.
- En imitant Rome la conquérante,
- Berlin et Vienne en subiront le sort,
- Sans assouvir la passion dévorante Qui les entraîne à la honte, à la mort.
- Que Berlin, Vienne acceptent l’arbitrage :
- Le monde en paix ne les maudira pas.
- Le temps n’est plus pour l’horrible carnage ; Qui le provoque apprête son trépas.
- N’oubliez plus les lois de la logique,
- Chefs orgueilleux.
- Ne bravez plus l’opinion publique ;
- C'est périlleux.
- Ile-Rousse, le 5 Janvier 1888.
- P. A. Ambrogi.
- Les Sociétés de Sauvetage
- — Le 1er janvier de chaque année amène régulièrement une série de statistiques ; toutes ne sont pas également intéressantes : on connaît aujourd’hui le nombre d’heures pendant lesquelles M. Gladstone a parlé en 1887, on a le chiffre exact des exécutions capitales, celui des suicides, etc. ; mais certaines statistiques valent que l’on s'y arrête, en ce qu’elles touchent l’humanité tout entière : parmi elles les services rendus dans l’année qni vient de s’écouler par la Société de sauvetage méritent une mention spéciale.
- La Société de sauvetage, dont la flotte se compose de 291 bateaux, a sauvé la vie à 368 personnes arrachées à la tempête ; elle a conduit au port dix navires en perdition. Un fait assez remarquable, c’est que les bateaux sont sortis plus de quatre-vingts fois inutilement, leurs secours n’étaient pas demandés et les signaux avaient été faits par erreur. Depuis sa fondation, la Société de sauvetage a à son actif 33,243 existences ; et cette Société à toutes les peines du monde à trouver les 500,000 francs qui lui sont indispensables pour renouveler une partie de ses canots qui ne présentent plus les conditions de sécurité indispensables.
- 500,000 francs ! un demi-million pour sauver 33,000 existences, quand les États contemporains en consacrent mille aux engins destructeurs,et la société ne peut pas les trouver ! Quelle contradiction lamentable.
- Epliéméridcs de la semaine
- 13 janvier 1193. — Assassinat de basseville a Rome. La théorie du catholicisme interprétée par les justices est toujours la même : « On a le droit de tuer quand c’est pour la défense de la foi. » Cette théorie mise en pratique, arme la main de Jacques Clément et de Ravaillac.
- En 1793, pendant que la Convention la Superbe jugeait un roi coupable d’avoir appelé l’étranger contre sa patrie — comme le crime le plus abominable qu’un homme pût commettre— les prêtres à Rome et dans la Vendée prêchaient publiquement l’assassinat contre les Français et les patriotes. Dans les rues de la Ville éternelle, on chantait des cantiques poussant au massacre des Français : ces chants, ces prédications, ces provocations, ne devaient pas tarder à produire leurs fruits. Avant que le grand coupable Louis XVI eût expié son crime, des misérables assassinaient à Paris Lepelletier-Saint Fargeau, et des fanatiques massacraient à Rome l’ambassadeur français Basseville.
- Basseville, ambassadeur français, n’avait pas voulu cacher les couleurs de la France et malgré les excitations de la troupe ecclésiastique, n’en continuaii pas moins à sortir avec des cocardes tricolores portées au chapeau par les cochers de la voiture de la légation.
- Le 13 janvier, Basseville se promenant en voiture, est assailli par la populace ; les cochers fouettent les chevaux et parviennent à traverser la foule parmi laquelle des moines se font remarquer par leur rage et leurs hurlements. Basseville se réfugie dans l’hôtel d’un banquier français, les forcenés l’y suivent et envahissent la maison. Le banquier n’a que le temps de sauter par la fenêtre et de se sauver par une petite rue. L’ambassadeur, rejoint par les fanatiques, est saisi, et un perruquier lui tranche le cou avec un rasoir.
- Les assassins ne furent pas inquiétés par le pape, qui n’accorda des réparations que trois ans plus tard quand Bonaparte lui fit sentir le talon de sa botte. Jean-Bernard.
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- Al
- L’AMITIE D'UN ARABE
- ( Sute)
- IV
- Mm* Duray déclarait le lendemain au capitaine que sa fille était hors d’état de songer à son futur mariage.
- Son mari se hâtait d’ajouter que son indisposition ne serait pas de longue durée.
- Ces deux assurances se contrariaient et le capitaine devina le désaccord des deux époux.
- Il eut le bon goût de ne rien remarquer.
- Pendant huit jours il s’informa, matin et soir, de la santé de son fiancée, qui ne quittait pas la chambre. 11 s’inquiéta également de Gabriel Ferière8 qui ne paraissait pas chez la jeune fille, mais qui ne parlait nullement de partir.
- Il aurait cru volontiers que les rapports des deux jeunes gens étaient brisés, mais les visites fréquentes de MmB Pressant lui inspiraient de la défiance. C’était la seule visiteuse admise dans la chambre de la malade.
- Après un long entretien avec l’excellente cousine, Alice disait aller mieux.
- An retour de M. Pressant, Gabriel l’accablait de questions, et le colonel s’écriait :
- — Ils la tueront !
- Alors, Gabriel parlait de provoquer le capitaine.
- — Ah ! si Ahmed était ici ! s’écria un jour M. Pressant.
- — Ahmed, ce grand Arabe auquel M. Duray donne le titre d’ami ?
- — Ouï, Admed qui entend l’amitié à la façon arabe c’est-à-dire d’une manière agissante. Je suis sûr que si je lui racontais l’affaire, il trouverait un moyen. Que n’es-tu l’ami d’Ahmed !
- Ceci ne persuada pas beaucoup Gabriel.
- I/Arabe s’occupait déjà à calmer l’impatience du capitaine, et cela juste au moment où M. Duray ne comprenait plus la réclusion persistante de sa fille,
- Le matin, monté sur son beau cheval noir, il tournait la forteresse du Méchouar et prenait la route de la hauteur. Il passait devant la maison du capitaine Martel, celui-ci se trouvait presque toujours près de la fenêtre ouverte. Il saluait l’Arabe et admirait son cheval.
- Ahmed ben-Hadi le maniait en maître et de manière à le faire valoir.
- Il y avait longtemps que ce superbe animal plaisait à M. Martel ; s’il l’avait osé, il aurait prié l’arabe de le lui vendre.
- Mais supposer qu’un arabe veut se défaire d’un cheval de race, ce serait l’offenser.
- Le capitaine se bornait donc à l’admire# en connaisseur. Ahmed avait lu son désir dans ses yeux.
- — Le veux-tu ? dit-il un jour 'brusquement, d’un ton qni surprit l’officier.
- — Non, tu tiens à ce cheval. Tu m’as dit qu’il avait été élevé sous ta tente comme ton fils.
- — Oui, je t’ai dit cela. Salem n’a pas son pareil à la course ; nui n’est plus docile à la voix de son maître. Salem n’a pu être dompté que par moi. Mais quel feu ! quelle ardeur ! quel trésor !
- Ces mots fouettaient le désir du capitaine.
- — Tu t’imagines que je ne suis pas assez bon cavalier pour le monter. Laisse-moi essayer un matin...
- — Tu aurais tort, Salem est trop rebelle à tout autre joug que le mien.
- — Allons donc c’est un agneau ! Est-ce que je ne m’y connais pas ! Tu tiens à ce cheval?
- — Je tiens Sidi à ton plaisir,si je pensais que tu monterais Salem sans danger, je te dirai, le voilà.
- — Est-ce bien possible? tu me le céderais ! Viens un de ces jours, demain, je ferai une promenade avec Salem, et nous traiterons du prix.
- — Je ferai comme tu le désires ; mais s’il t’arrive malheur, ce sera la volonté d'Allah.
- Léon Martel eut un geste joyeux qui rejetait au loin cette pensée.
- Ahmed le quitta et redescendit vers la maison Duray.
- Alice emportée de vive force au salon par son père, pleurait sur un divan.
- — Notre enfant est sans courage, disait celui-ci à Mme Duray, elle s’enferme, elle s’étiole. Le docteur lui a ordonné de sortir.
- — Le docteur se trompe, protesta la jeune fille, je souffre encore beaucoup.
- — Dis tout de suite que je suis un père barbare parce que je te transporte du fauteuil de ta chambre sur un divan dans ce salon.
- Mme Duray prit la parole :
- — Tu sais bien qu’elle ne peut jouir de la tranquillité qu’elle a dans sa chambre; il vient souvent du monde ici.
- — Oui, Alice verrait le capitaine, pourquoi ne le distu pas franchement! Je préférerais cela; vous ne voulez pas l’avouer, on se cache du père et du mari... Eh bien ! il faut que cela finisse: Je ne sais plus quelle mauvaise raison donner au capitaine ; si ma fille en aime un autre, qu’elle soit au moins sincère. Le capitaine ira couper la gorge à cet audacieux, un de ces malins, et tout sera dit.
- Alice tressaillit douloureusement et se dressa.
- — Mon père, ayez pitié de moi, supplia-t-fdle, degrâce accordez-moi encore quelques jours de repos et puis...
- Elle voulait dire :
- — J’épouserai le capitaine.
- Elle n’en eut pas le courage. Cependant il le fallait,
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- Ahmed ne venait pas, et son père avait raison. Le capitaine était capable de provoquer Gabriel.
- Elle se courba un peu sur le divan, et n’y tenant plus» elle se leva, traversa la cour en hâte pour ne pas éclater en sanglots.
- Elle se trouva face à face avec l’Arabe qui entrait.
- — Tu m’as appelé, je viens, dit-il.
- Du salon dont la porte était ouverte on entendait les éclats de voix de M. Duray dont sa femme subissait la colère.
- Cet homme vif et résolu n’admettait pas la douceur obs tinée de sa fille. Il aurait prétéré une lutte ouverte. Il était d’ailleurs pris entre les sollicitations de Léon Martel et la résistance d’Alice. II ne vit pas entrer l’Arabe. Celui-ci comprit la signification du visage éploré de la jeune fille.
- — Tu seras sauvée, lui dit-il bas et rapidement... C’était écrit !
- — Ahmed, que veux-tu faire ? sois prudent, mon père me maudirait !
- — La religion de la femme, c’est l’amour, jeune fille, Va vers ton bien-aimé... Si tu n’aimais personne, Ahmed te serait inutile.
- Alice rougit et baissa la tête.
- L’Arabe n’eut pas besoin d’une autre réponse.
- — Va, répéta-t-il, ce secret est le tien et le mien.
- M. Duray s’était enfin aperçu de la présence de l’Arabe dans la cour, il regardait de son côté.
- Alice s’éloigna. Ahmed entra au salon. Le maître de la maison se serait étonné de voir Ahmed revenir à Tlemcen plus tôt que d’habitude, s’il n’eût été fortement préoccupé.
- Il ne dit pas un mot à l’arabe de ses agitations de famille, et celui-ci abrégea sa visite.
- L’amitié dévouée d’Ahmed inspirait â Alice une grande confiance. Il lui semblait que cet Arabe n’était pas un homme ordinaire. Elle croyait d’ailleurs à son influence sur son père. Elle savait que M. Duray lui devait la vie ; enfin elle entrevoyait comme une chose possible l’intervention secrète d’Ahmed dans cette circonstance si grave qui devait décider de son avenir.
- Jamais l’idée de l’expédient terrible qui occupait l’esprit de l’Arabe ne serait venue à son esprit.
- Sa confiance lui donnait un grand calme. Son père prit sa tranquillité comme une resolution favorable. Il avait l’intention de l’annoncer au capitaine, quand l’ordonnance de celui-ci se présenta d’un air effaré.
- — Monsieur, dit-il, venez vite, le capitaine se meurt !
- Mme Duray, Alice étaient là.
- — Le capitaine se meurt ! répéta la jeune fille avec une indicible émotion.
- — Oui, mademoiselle Le capitaine Martel a voulu absolument moaterlechevald'Ahmed, Salemdit/e bonheur.
- , ii . '
- Ah ! en voilà du bonheur ; mon capitaine est bon cavalier, l’Arabe n’a pas osé lui refuser le cheval, mais il l’a prévenu, Dieu sait ! Le capitaine, vous le savez, n’écoute rien. Malgré nos prières, car j’étais présent, il est monté sur ce fatal bonheur.
- Ah ! c’était affreux de voir cela ; Salem piétinait, se cabrait, se dressait tout droit, et mon pauvre capitaine, malgré son adresse, est allé se broyer contre une pierre du chemin. Ahmed s’arrachait la barbe, et moi je relevais le capitaine et je pleurais.
- A ce récit, Alice eut peur de deviner.
- Elle ne soutint pas cet horrible soupçon, elle s’évanouit.
- Son père lui sut gré de sa douleur, et la laissant aux soins de sa mère, il courut auprès du mourant.
- Les premiers mots de celui-ci furent pour Alice.
- — Ah ! cher Duray, je l’aimais bien ! J’étais fou ! hasarder ma vie pour un cheval. Si j’avais cru Ahmed !
- Il fut donc bien prouvé que l’Arabe n'était pour rien dans la mort du capitaine Martel. On lui donna même des éloges pour la façon délicate dont il s’était conduit envers un officier français.
- L’Arabe d’ailleurs ne reparut pas chez M. Duray.
- Bien des événements se passèrent.
- Le capitaine mort, l’obstacle était supprimé. Il n’y avait rien de raisonnable à opposer à une union entre Mlle Alice Du ray, fille d’un colon algérien etM. Gabriel Ferière, renLier parisien et plus riche qu’elle.
- Apiès quelques hésitations, l’amitié des Pressant l’emporta et le mariage fut décidé.
- Les jeune- époux passèrent les premiers mois de leur riant ménage en Algérie. Leur famille parisienne les attendait pour l’hiver. Alice était heureuse, sans scrupule; mais parfois la pensée du capitaine Martel sacrifié peut-être, sans son consentement, lui revenait à la mémoire. Elle n’aurait pas voulu revoir Ahmed.
- Cependant il se présenta trois mois après son mariage.
- Elle le prit vivement à part.
- — Tu as tué le capitaine, à cause de moi, dit-elle.
- L’Arabe garda l’impassibilité inébranlable des hommes
- de sa race.
- — J’avais prévenu le chef français, dit-il, c’était écrit ! La fille de mon ami devait être heureuse 1
- Cela dit, il fit un signe d’adieu à Alice en lui jetant ces mots :
- — J’ai retrouvé Salem sous les tentes de ma tribu.
- Camille Périer. (/in).
- ----------------------. . ♦ » ---------------------------
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 2 au 8 Janvier 1888.
- Décès :
- Le 3*janvier, de Fournier Eugène Désiré,âgé de 13 jours.
- Le Directeur Gerant : GODIN
- Guise. — lmp. Baré.
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- 12' Année, Tome 12.-- N' 489 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 22 Janvier 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISK (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à , Madame GODIN, an Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franoe
- On an ... 10 tr. »» Six mois. . . 6 ». Trois mois. . 3 >»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »> Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 6, rue Neuve-des-Patits-Champ# Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LE7MARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- Jean - Baptiste - André GODIN
- ——---r-4-r--—
- Deuil sur deuil !
- Le Fondateur du Familistère est disparu de ce monde ! !
- Dimanche nous annoncions la mort de son fils : le journal paraissait encadré de noir et les lecteurs de cet organe de la pensée de notre vénéré directeur, en déchiraient la bande avec un frisson — 7tremblants, nous écrivaient le lendemain des abonnés,à l’idée de recevoir une nouvelle funèbre.... l’annonce du malheur irréparable qui les frappe autant que nous aujourd’hui.
- Quand de sa main émue ce père, le cœur déchiré par cet événement, écrivait la note nécrologique sur son fils parue dans le dernier numéro, rien alors ne faisait prévoir que nous serions frappés à notre tour avec la foudroyante rapidité qu’a mise à nous l’enlever la maladie à laquelle il vient de succomber.
- Ce que nous perdons par ce coup, par la fin de cette vie glorieuse toute de travail et de dévouement, chacun ne le pressent que trop déjà, à 1 angoisse qui étreint le cœur de ses collaborateurs...
- Le Devoir, qu’il dirigeait avec une sérénité de penseur inaltérable ; — le Familistère, qu’il animait de son souffle et de sa pensée toujours active, féconde et bienfaisante ; — l’humanité, que par la force de l’exemple, autant que par les lumineux enseignements de sa philosophie, il appelait à son émancipation du mai et de la misère, lui ouvrant sans cesse de nouveaux horizons de Justice et de Progrès — ne pourront mesurer que plus tard la perte immense qu’ils viennent d’éprouver. Car avec le temps encore, le vide qu’il laisse parmi nous s’élargira et plus vivement nous ressentirons tous, les regrets de son éloignement de nous, de sa parole vivifiante et forte qui ne sera plus là pour encourager les uns,éclairer les autres, nous entraîner tous à l’accomplissement de l’œuvre de bien et de vie qu'il n’a cessé de poursuivre depuis plus d’un demi-siècle.
- Nous nous inclinons devant l’Inéluctabilité des choses et la pérennité de ses décrets mystérieux qui ont marqué à ce temps le terme de la Vie d,e notre fondateur...
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- Si, désormais, il ne sera plus là corporellement j pour nous montrer la voie, pour dénoncer l’injus- J 'tice et l’iniquité que sa pensée sévère combattait Avec les armes invincibles de l'amour du Juste et de la Bonté, du moins l’exemple, le souvenir de sg. vie nous reste à jamais, impérissable ; et renseignement de cette vie, les leçons de Devoir qu’elle nous donne,resteront éternellement vivants après lui, guidant les hommes de bonne volonté, éclairant ceux qui errent, relevant ceux qui faiblissent, raffermissant ceux qui doutent, fortifiant l’âme de tous ceux qui connaîtront cette existence, vouée à l’accomplissement du Devoir.
- Le Devoir !— ce mot résume la vie du Fondateur du Familistère.
- , Le Devoir de chacun envers tous — devoirs,non seulement de Justice, mais de bonté, d’amour, de fraternité, de dévouement, telle fut la ligne directrice de tous ses actes, de toute son œuvre. Il r'pratiqua le Devoir et voulut en établir la notion indéracinable parmi les hommes. C’est par lui ’ qu’il fut guidé. Il fut son phare lumineux qui lui traça sa voie et vers lequel il adjurait tous les hommes de se tourner sans crainte, pour s’inonder de ses rayons sacrés...
- Nous ne saurions aujourd’hui, dans ces notes hâtives, dégager suffisamment, dans sa puissance -et sa beauté, l'unité de vie du Fondateur du Familistère, une dans ses moyens, une dans son ? but. Ce n’est donc qu’une ébauche, — une simple ; notice nécrologique que nous offrons, dans les lignes qui vont suivre, aux lecteurs du journal qui communiaient avec la pensée profonde de M. Godin et suivaient avec tînt de sympathie l’évolu-t tion progressive constante de cette pensée restée active jusqu'à sa dernière heure...
- I
- Godin (Jean-Baptiste-André) est né à Esqué-heries, département de l’Aisne, le 26 janvier 1817.
- Son père était un artisan ordinaire de village et rien ne pouvait faire prévoir ce jour là, que celui qui naissait occuperait au degré qu’il l’a fait, la pensée de ses contemporains.
- M. Godin fut, en effet, dans toute la force du terme le fils de ses œuvres ; s’il s’est élevé haut, c’est a lui seul qu’il doit cette élévation— élévation matérielle de la richesse par le développement des facultés industrielles créatrices qui existaient chez
- lui en germe, à l’état latent élévation intellectuelle, par ses œuvres philosophiques et sociales qui l’ont classé parmi les penseurs de son époque ; — élévation morale, enfin, à laquelle il a atteint en se consacrant à l'amélioration de l’humanité et plus spécialement à l’amélioration de la classe ouvrière, dont il était sorti et de laquelle il avait toujours gardé un souvenir attendri.
- C’est par son travail qu’il est devenu riche ; par son travail il a acquis l’instruction et les connaissances si diverses qui lui ont permis d’élaborer ses œuvres littéraires et philosophiques durables ; par son travail, enfin, — et ce n’était pas ici la tâche la moins dure, ni la moins difficile à exécuter — il a pu élargir sans cesse la sphère de son dévouement, l’horizon de son devoir...
- Son éducation fut celle que recevaient les fils d’ouvrier et de paysan au commencement de ce siècle — éducation plus pauvre que l’éducation actuelle dans les mêmes conditions, car alors, l’État ne faisait que peu ou rien pour l’instruction publique. Alors, le nombre des instituteurs était plus restreint encore qu’aujourd’hui où ils sont insuffisants. Les enfants s’entassaient dans des salles étroites, glacées en hiver, étouffantes en été, sous la direction d’un pauvre magister, paria du maire et du curé, souffreteux et misérable, qui ne sachant pas grand chose lui-même, ne pouvait donner à ses élèves que des notions rudimentaires bien incomplètes.
- Dans un chapitre in titillé mon enfance (1), le fondateur du Familistèrea rappelé lui-même ces premiers. temps de sa vie, sur lesquels l’homme arrivé aux confins de son existence aime toujours à jeter un coup-d’œil rétrospectif mélancolique. « A l’âge de huit à dix ans, dit-il, j’étais assis sur les bancs d’une école de village où 140 enfants venaient s’entasser les uns sur les autres dans une atmosphère méphitique et passer leur temps à jouer ou à recevoir la férule du maître, au lieu d’un enseignement profitable et régulier. »
- Les jeux furtifs, dans ce bourdonnement confus de ruche enfantine,— la férule,quand le bourdonnement empêchait le maître de donner la leçon, tels étaient les incidents ordinaires de la vie de l’Ecole à cette époque. Hélas ! après un siècle tantôt écoulé, si des améliorations notables ont été apportées dans la vie scolaire de notre temps, que de progrès à accomplir encore, pour faire oublier
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- cette lamentable description d’une classe primaire d’autrefois.
- Déjà l’enfant, portant en germe dans sa jeune tête les qualités et les facultés de l’homme qu’il devait être plus tard, se prenait à réfléchir en philosophe sur l’inanité de cet enseignement. Sa pensée, infantile encore, s’interrogeait déjà tout Las. « H m’arrivait souvent, raconte-t-il, de réfléchir sur l’insuffisance et. l’imperfection des méthodes d’enseignement qu’on nous appliquait. — Souvent je me disais : Si j’étais professeur, j’enseignerais mieux les élèves qu’on ne le fait ici... »
- Etrange préoccupation, dans un âge si tendre, niais qui montre que sous sa frêle enveloppe, ll’homme de l’avenir se sentait instinctivement avait l’intuition confuse des hautes destinées qui l’attendaient.
- Dois-je donc me livrer à l’enseignement, se demandait-il ?« Mais aussitôt un sentiment intime me poussait à cette autre pensée : Non, je dois me livrer à l’apprentissage des arts manuels, car, par eux, j’ai un grand exemple à donner au monde dans la sphère où j’agirai. » — « Cette idée persistante, fait remarquer notre fondateur, dans un âge aussi peu avancé, est au moins un fait singulier, surtout si l’on tient compte de l’excessive timidité qui me suivait alors dans tous mes actes, et des pénibles difficultés qu’offraient à mon tempérament, frêle et délicat, les travaux qui s’exécutaient sous mes yeux. »
- Ses camarades d’enfance racontent, en effet,qu’il était— ou paraissait timide. D’une complexion nerveuse, il aimait à s’isoler dans sa pensée, suivant d’un sourire distrait les jeux des autres enfants— qui sait ? peut-être souriait-il déjà aux créations alors à peine ébauchées de ses rêves.
- « C’est sous l’empire de l’idée, continue-t-il, que la pratique des arts manuels devait me conduire à un rôle pressenti, qu’à onze ans et demi je commençai à travailler le fer dans l’atelier de mon père et à prendre une part au dessus de mes forces, dans les travaux de la campagne, à côté de mes parents.»
- Ainsi s’écoula donc l’enfance de notre fondateur, partagée entre les travaux pénibles dans lesquels sa constitution semble s’être affermi et les pressentiments du rôle social qu’il devait conquérir dans la vie industrielle contemporaine.
- II
- C est sous l’empire de ces pressentiments, qu’à
- l’âge de 17 ans, il quitta son village natal, suivant les usages de cette époque, où les jeunes ouvriers partaient de bonne heure pour faire leur tour de France, dans le but de perfectionner leur habileté technique.
- On était alors en 183i.LaRévolution industrielle déchaînée par le machinisme, en multipliant les produits, multipliait les crises de surproduction, les chômages, aiguisant de plus en plus la misère des classes ouvrières. Les questions sociales et d’organisation économique, jusque là confinées dans le cerveau de penseurs isolés comme Fou-rier et Saint-Simon, descendaient dans les rangs du prolétariat,soumis aune décimation économique qui provoquait de toutes parts les plaintes et les vœux de réformes, rendus plus vifs par l’intensité même des douleurs ressenties.
- Le jeune compagnon, vivant de la vie de labeur et de misère auxquels les ouvriers étaient condamnés par l’anarchie industrielle, fut vivement frappé des iniquités que recélait un tel ordre de choses. « L’offre et la demande,nous dit-il, parlant de ce temps, étaient la règle économique,sans entrailles et sans cœur, qui, parfois, quand j’avais accompli un travail procurant des bénéfices exagérés au maître,ne m’accordait à moi qu’un salaire insuffisant pour subvenir à mes besoins ; et qui, d'autres fois, au contraire, pour des travaux peu favorables à l’entrepreneur, me donnait un salaire plus élevé... Je croyais à la Justice, mais nulle part je n’en voyais l’application... »
- Les journées étaient démesurément longues, le surtravail ainsi obtenu par les patrons pour faire face aux exigences de la concurrence accroissant d’autant la multiplication des produits, restreignant par conséquent d’autant, l’offre de travail qui diminuait pour tous, quand les patrons allongeaient la journée de ceux qu’ils occupaient. Triste cercle du Dante,dans lequel se meut le prolétariat moderne, condamné à mourir de faim, par suite même de ce qui devrait lui procurer toutes les jouissances — par suite de l’excès de travail !
- Le fondateur du Familistère avait gardé un vif souvenir de ces temps où il avait senti par lui-même s’enfoncer dans sa chair d’ouvrier l’airain implacable de la loi des salaires : « Tous les jours, dit-il, se renouvelait pour moi le dur labeur d’un travail qui me tenait à l’atelier depuis cinq heures
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- du matin jusqu'à huit heures du soir. — Je voyais à nu les misères de l’ouvrier et ses besoins et c’est au milieu de l’accablement que j’en éprouvais que, malgré mon peu de confiance en ma propre capacité, je me disais encore : Si un jour je m’élève au-dessus de la condition de l’ouvrier, je chercherai les moyens de lui rendre la vie plus supportable et plus douce, et de relever le travail de son abaissement. » — On sait si cette semence de généreuses résolutions, inspirées à la fois par l’expérience de douleurs vues et subies et par une haute nature morale, devaient fructifier dans la suite !
- III
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- Au bout de trois ans de cette existence pénible d’ouvrier compagnon, plus douloureuse dans les grands centres sur lesquels la grande industrie s’étendait déjà que dans les villages où les petits ateliers n’avaient pas encore été éliminées par la concurrence meurtrière, il revint à Esquehéries.
- La, il épousa une jeune fille d’artisan, de sa condition, et en 1840 il installa un petit atelier d’appareils de chauffage, atelier rudimentaire d’abord,où la part de travail la plus grande était faite par le patron,avec l’aide d’un ou deux hommes de peine. Il débuta en industrie par une innovation, en employant la fonte dans les appareils jusque là faits en tôle. Il créa des modèles nouveaux. Les essais réussirent. Alors le petit atelier prospéra, s’agrandit rapidement ; sous la multiplication des commandes, le nombre des ouvriers s’accrut ; bref, M. Godin,au bout de 6 ans, en 1846, occupait déjà une trentaine d’ouvriers.
- Il comprit que le petit village d’Esquehéries, éloigné de toute grande voie de communication, offrait par sa situation un obstacle considérable au développement de son industrie. Il transporta ses ateliers à Guise, où ils prirent le développement immense qui ont fait de l’usine du Familistère la première usine du mondé en son genre.
- Nous ne raconterons pas ici, tous les perfectionnements géniaux qui furent apportés dans la constitution et le mode de fabrication des produits de chauffage. Chez M. Godin, l’industriel était doublé d’un homme de bien social et c’est surtout ce dernier côté, celui du socialiste théoricien et militant, que nous nous attachons à mettre en
- lumière dans cette notice rapide sur le Fondateur du Familistère.
- En même temps que son industrie prospérait, qu’il améliorait et perfectionnait sa production, M. Godin s’ouvrit la vie intellectuelle, acquérant par l’étude les connaissances qu’il n’avait pu acquérir par l’instruction absolument élémentaire qu’il avait reçue dans son enfance
- Et c’est surtout, nous dit-il dans l’esquisse de sa vie déjà citée qu’il a placé en têtes de ses Solutions sociales, c’est surtout vers les questions sociales que son esprit se portait.
- Une génération socialiste remarquable florissait alors. 1830 avait été le point de départ d’un renouveau social intellectuel. Fourier, d’une part, I d’abord méconnu, borné à quelques disciples,con-l fidents isolés de sa pensée, commençait à percer I dans le public, qui voyait ses critiques sociales! rigoureusement confirmées par les faits. La désor-l ganisation anarchique de la production leur don-l nait une force qu’elles n’avaient pas eue au tempsl où il élaborait et publiait sa Théorie, parce quelesl phénomènes sociaux qu’il prévoyait ne s’étaientl pas encore déchaînés dans toutes leurs rigoureu-l ses et funestes conséquences. Saint-Simon, d’autre! part, était mort, laissant comme héritiers de sa pen-l séeune pléiade de disciples qui jetèrent en France! la semence socialiste. Bien d’autres encore, qu’ilI serait trop long d’énumérer, écrivaient, parlaient! au nom de principes,divers de forme,d'exposition,| mais uniques au fond, parce qu’ils se rapportaient! tous à une notion générale d’organisation sociale! nouvelle devant substituer la justice à l’iniquité,le! bonheur commun des hommes divisés en intérêts! antagonistes et meurtriers, à la misère sous! laquelle ployait la classe des travailleur^. I
- Monsieur Godin aborda l’étude de ces maîtres,! d’un esprit préparé par l’expérience qu’il avait de! la vie ouvrière,autant que par les généreuses aspi-l rations de son âme, dans le for intérieur de la-| quelle il s’était juré d’adoucir la vie de ses compa-l gnons de travail, si un jour il parvenait à s’élever! au dessus de leur condition. I
- Les théories et les systèmes, nous l’avons dit,! étaient divers. M. Godin les étudia tous sans sel fixer sur aucun. Sa pensée était trop pratique,pou* se laisser enserrer dans le réseau inflexible d’un* théorie exclusive — incomplète à raison même d* son exclusivisme. En attendant, il se tenait paroi* à lui-même, accomplissait la promesse qu’il s’éta® faite de rendre la vie meilleure aux ouvriers, 0*
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- introduisant dans son propre atelier des modifications importantes qui méritent d’être rapportées
- ici.
- A cette époque, le travail des ouvriers était soumis à une foule d’usages surannés, de coutumes et de réglements très compliqués, dont l’inobservation fréquente emportait des pertes.sérieuses pour les ouvriers. Ainsi, la journée de travail était divisée en périodes de trois ou quatre heures. L’ouvrier qui n’était pas présent au commencement subissait sur son salaire une réduction qui pouvait s’élever jusqu?à concurrence du salaire payé pour la période de journée manquée par lui de quelques minutes. M. Godin supprima ce mode de paiement défectueux, auquel il substitua le paiement à l’heure.
- M. Godin, d ès sa vie d’ouvrier, avait été frappé des nombreux inconvénients qu’entraine la camaraderie ouvrière du cabaret à la sortie de l’atelier, un jour de paye. L’ouvrier contemporain, séparé de son foyer où il travaillait jadis, souvent avec sa femme et ses enfants comme collaborateurs ou manœuvres, se rejette sur le cabaret. D’ailleurs^ la dépense considérable d’énergie que lui prend son travail n’étant pas compensée par une alimentation suffisante, il a recours à l’alcool, cette caisse de prêt usurière, comme l’appelle un moraliste de nos jours, caisse meurtrière où lorsque l’ouvrier débiteur ne peut solder son compte, c’est la mort, les infirmités quelquefois, la maladie toujours, qui se chargent de la rentrée. L’habitude de payer les ouvriers à la quinzaine ou en fin de semaine,favorise les habitudes mauvaises prises. Les ouvriers se réunissent ce jour là et c’est un jour à la fois de paresse musculaire et de dépense considérable. Pour y remédier, M. Godin établit des catégories échelonnées d’ouvriers,payés tantôt un jour tantôt l’autre, de façon à prévenir ces réunions malsaines et à priver l’ivrognerie de son excitant le plus dangereux, l’entrainement des camarades.
- En outre, chose qui ne se pratiquait guère à celle époque, il institua des caisses de secours mutuels, auxquelles contribuèrent les amendes pour contraventions aux règlements d’ateliers, les retenues pour malfaçon, etc. Dans les autres ateliers, ces amendes et retenues diverses grossissaient le dividende du patron. Une grève récente éclatée à Montluçon a montré à quels abus pouvaient donner lieu les règlements d’ateliers et quelle source de profits illicites pouvaient être
- pour le patron les retenues sur les salaires em-boursées par lui. M. Godin les fit verser aux caisses d’assurances. Et comme il visait.autant le relèvement moral de l’ouvrier que sa prospérité matérielle, c’est entre leurs mains qu’il en remit l'administration. Ceci, avant la révolution de février. Or on sait qu’à cette heure môme, une des principales revendications formulées par les ouvriers des grands centres industriels,consiste précisément à demander l’administration de ces caisses,qui sont , exclusivement dirigées par leurs employeurs et — naturellement — partialement administrées au profit de leur autorité.
- IV
- Mais ces réformes, quelques importantes qu’elles fussent déjà, n’étaient rien, encore, dans la pensée de M. Godin. Il visait à l’établissement de nouvelles relations entre le capital et le travail, rela-‘ tions plus équitables, dans lesquelles le travail ne serait pas exclusivement sacrifié. Déjà il avait le plan, nous dit-il, de son Familistère. Les écoles socialistes de son temps attiraient l’attention du monde sur les questions du travail et de l’industrie : « Je vis dès lors dans le principe d’association la notion de justice tant cherchée, et la solution du problème de l’équité de répartition des fruits du travail; mais mon embarras fut aussi grand devant les difficultés d’application : le milieu social n’était pas préparé.»
- Le code civil, en effet, monument de la réaction contre révolutionnaire édifié sous l’empire par les conseillers de Napoléon, n’a rien prévu pour les contrats particuliers de travail qui devraient intervenir dans les rapports sociaux, et la législation actuelle est semée de pièges et de chausses-trappes qu’il était presque impossible alors d’éviter. Il dut donc attendre des jours meilleurs.
- La Révolution de 1848, qui brilla comme un météore dans le ciel des revendications sociales, emporta avec la défaite des idées de justice et de progrès les promesses riches d’espérances qu’elle avait fait concevoir à son aurore.
- Mais M. Godin était de ceux qui ne doutent jamais de la fin inéluctable qui doit amener le triomphe de la justice. Après la proscription de décembre qui rejeta de France tant de nobles cœurs et de serviteurs dévoués des idées sociales, l'école sociétaire de Fourier fit appel aux hommes
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- de progrès et de dévouement, dans le but de recueillir une somme suffisante qui permettrait de fonder en Amérique une colonie sociétaire où seraient appliquées les principes les plus pratiques élaborés par Fourier. M. Godin a raconté lui-même comment il avait été déçu dans ses espérances de voir réaliser dans un pays libre une association fraternelle de producteurs, unis par les liens d’aspirations communes et par le stimulant ; de donner au monde l’exemple de ce que peut l’association. Il souscrivit, en effet, pour une somme importante, le tiers de ce qu’il possédait, à cette entreprise que conduisait l’un des plus brillants écrivains de l’école de Fourier,Victor Considérant. A ce propos, il a fort bien mis en lumière dans ce passage des Solutions sociales, les difficultés qui s’opposent souvent à ce que les conceptions les plus justes en théorie réussissent à être pratiquement appliquées : «Tous les hommes, dit-il, ne sont pas aptes à réaliser les plans qu’ils ont conçus et tracés. Chaque talent a ses limites et l’école sociétaire a payé la faute de n’avoir pas assez tenu compte des faits, de n’avoir pas assez mûri son opinion sur les aptitudes de ceux qui prenaient en main la direction de ces intérêts matériels dans cette entreprise.»
- La tentative avorta, en effet. « Il ne me restait plus aucun espoir prochain d’une expérience quelconque des idées sociétaires : leur dépôt était confié désormais au monde, et devait lentement faire son chemin dans le domaine de la pensée, comme toutes les autres idées sociales que la première moitié du xix* siècle a vu éclore.»
- Après cet échec, M. Godin prit la résolution de tenter lui-même l’accomplissement des essais qu’il avait mûris dans le silence de la méditation et pour la réalisation desquels son expérience industrielle lui permettrait de ne pas tomber dans les errements qui avaient amené la catastrophe du Texas.
- Cette résolution prise, il devait l’exécuter avec cette énergie patiente et calme, qui sait tout mettre à profit, tirer parti des circonstances en apparence les plus contradictoires et grâce à laquelle les hommes de décision réussissent là où d’autres échoueraient infailliblement.
- V
- C’est au mois d’avril 1859, que M. Godin jeta les fondations de son Familistère (l’aile gauche
- actuelle). En 1861, le premier bâtiment était cou-vert et habité.
- En 1862, fut commencé la pavillon central habi té trois ans après, en 1865.
- Pendant que ces magnifiques bâtiments,admiréi du monde entier, s’élevaient, les bâtiments air nexes, nourricerie, écoles, étaient établis, M.Godin faisant marcher de pair l’amélioration matérielle et i’améiioration morale de ses employés.
- Dans sa pensée, en effet, l’homme doit se perfectionner sans cesse. On pourrait appeler s; philosophie : Philosophie de la Vie.
- L’homme, selon cette philosophie, doit accomplir sa Loi. Cette Loi, c’est la Vie. Vivre en se perfectionnant, pour augmenter la somme de Biens matériels et moraux, dont l'accroissement constitue encore un moyen de perfectionnement plus efficace, tel est le circulus à travers lequel l’homme nait, se développe et meurt, les générations s’ajoutant les unes aux autres, mul tiplianl chacune pour les générations suivantes les moyens d’améliorer et de perfectionner sans cesse la Vie.
- « La vie, dit-il, dans le chapitre intitulé 1 ’llumi-nité et sa Loi — la Vie est la Loi des Lois.
- « La Loi supérieure de l’Univers, de l’Humanité et de toutes les créatures.
- « La Vie humaine est un appoint donné par l’Etre à la Vie Universelle... »
- La Vie, en effet, est un mode d'existence de l’Etre — ou si l’on veut un de ses attributs. Les attributs de l’Etre ou du «Principe universel des choses », sont: L’Esprit, la Vie, la Substance.
- « L’Esprit dirige, la Vie agit, la Substance obéit. — L’homme émerge de la substance ; la Vie est pour lui le lien éternel de la substance et de l’Esprit.» Par conséquent, l’amélio-ration et le progrès de sa Vie, doivent tendre sans cesse à développer ses facultés spirituelles, couronnement de ses facultés matérielles. Entretenir dignement celles-ci, pour permettre aux Facultés supérieures de l’Esprit de se développer et de prendre le plus grand essor possible, tel est le but que l’homme doit poursuivre.
- Il l’atteindra, en suivant la loi de son développement naturel, c’est-à-dire par le Travail. « L Travail, action naturelle de la Vie, contient en lui le principe de la Production, de la Consommation et de la Répartition. Il est l’une des Faces de la Loi.»
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- » Le Travail est saint, s’écrie-t-il, dans ce chapitre précité : Trois fois saint; par lui l’Homme et l’Humanité s’élèvent vers la pratique de la Justice, car le Travail c’est la production des choses nécessaires à la Vie, dont l’homme doit réaliser la Consommation Equitable et la Juste
- Répartition.»
- En résumé : La Vie est la loi des membres de l’Humanité. Perfectionner sa vie matérielle et morale est la fin de l’homme. Le Travail est le moyen d’atteindre cette fin, car en lui sont les instruments de production, de lui, dérivent les moyens de consommation a répartir équitablement parmi les hommes.
- En conséquence, M. Godin attachait une importance aussi grande à la bonne éducation de l’Enfance qu’à l’amélioration des ouvriers ; car l’Enfant est une matière malléable qui prend plus facilement que l’homme fait l’empreinte directrice qu'on lui donne. Dans l’Enfant, toutes les facultés, les mauvaises comme les bonnes, sont en germe, développées ensuite à l’état consistant dans l’homme adulte. On ne peut que très difficilement accroître les unes et extirper les autres dans l’homme. Cette œuvre de sélection morale et matérielle est au contraire très facile dans l’enfant. De là le souci constant qu’il prit de l’Enfance. Il s’attacha à appliquer la maxime des anciens ; Mens sana in corpore sano. A la Nourricerie et au Bambinat, les enfants furent admis pour que leur corps se fortifiât, et leur préparer l’enveloppe solide et résistante de l’esprit sain et juste qu’on leur donnerait ensuite dans les écoles,
- Nous n’insisterons pas davantage sur cette partie de la tâche de M. Godin. Les lecteurs du Devoir savent combien les établissements concernant l’Enfance sont admirablement aménagés pour leur plus grande santé physique et morale. Tous ceux qui ont visité le Familistère ont admiré l’ordonnance des dispositions prises pour nos jeunes enfants et les certificats d’Etudes et autres succès obtenus par nos écoles disent que leur éducation intellectuelle est à la hauteur de leur éducation physique.
- De cette période également — 1860-1865 — datent les principales institutions appliquées depuis. Le Fondateur du Familistère ne les essayait que pas à pas, par degrés, avec la prudence sage qui a toujours caractérisé ses innovations. D’ailleurs, on était sous l’Empire et ce régime ne se
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- prêtait guère aux réformes, même aux réformes entreprises par des particuliers, quand ces parti-culiers les donnaient en exemple au gouvernement pour tenter quelque chose en faveur de la classe ouvrière. i
- Car M. Godin était suspect à l’Empire. Parce; que M. Godin était républicain. Depuis long! temps, il avait compris que la République est 4 l’Etat politique ce qu’est l’association à l’Etat économique. Ce fut donc avec douleur qu’il vit err 1851, le coup d’Etat déchirer le serment prêté par M. Louis Napoléon Bonaparte et supprimer toutes les résistances — par les massacres, la déportation et l’exil. Lui-même faillit aller grossir les rangs de cette phalange généreuse de proscrits frappés par le desputis.me impérial. C’est à sa situation de: grand industriel qu’il dût de ne pas être inquiété!! L’Empire en frappant l’homme eut frappé son usine dont il était l’âme, c’était du même coup là désorganisation d’une industrie, la ruine d’uné* contrée. On recula devant l’énormité du crime!; Mais si M. Godin fut épargné, il ne pouvait songer à instituer sous un tel régime l’association dont if avait les grandes lignes depuis si longtemps dans: sa tête et dans son cœur. I
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- La prospérité du Familistère, existant défait, sinon légalement, ne faisait cependant que s’accroître. Son fondateur, toujours jeune, toujours vigilant comme au premier jour, faisait inventions sur inventions et sa pensée occupant également les deux domaines de l’expérimentation industrielle et des théories sociales, méditait profondément.
- Bien qu’absorbé déjà par ces énormes travaux qui eussent écrasé ure constitution moins bien douée que la sienne, il prit part aux luttes politiques des derniers temps de l’Empire.
- En 1869,il opposa la candidature Jules Favre, à la candidature officielle et le manifeste électora1 qu’il publia à cette époque remua profondément la contrée : — En 1870, au plébiscite, il lutta non moins vigoureusement contre l’hypocrite façon de consulter l’opinion nationale mise en usage par l’Empire et son intervention amena dans le pays une majorité anti-plebiscitaire. — En Juin de la même année, le parti républicain lui imposa l’obligation de combattre la candidature officielle Godelle au Conseil général en se portant contre lui, et il fut
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- élu contre son concurrent à une majorité considérable.
- Vinrent les jours sombres de l’année terrible.M. Godin fut élu président de la commission municipale de Guise. Cette commission, animée par l’é-nergieindomptable de son président, résista héroïquement aux prétentions brutales de l’ennemi victorieux et la ville de Guise est peut-être la seule ville occupée militairement par les Prussiens, qui n’ait pas payé de contribution,malgré les menaces d’incendier la cité et le Familistère, les menaces de mort mêmes qui furent faites à diverses reprises pour vaincre cette invincible obstination.
- En février 1871, M. Godin fut élu à la Chambre par le départemen t de l’Aisne. — Ce fut certainement une des périodes les plus tristes de sa vie. Non que M. Godin n’eut une place considérable à l’Assemblée élue en un jour de malheur. Sa parole était très écoutée, comme elle méritait de l’être. Travailleur infatigable, ses discours éclairaient d’un vif rayon les questions qu’il abordait et on lui marquait une grande déférence. Mais là se bornait son action. Son ardent désir défaire le bien se heurtait à l’indifférence implacable du milieu, réfractaire à toute réforme,insensible à toute adjuration, d’où qu’elle vînt. Il prononça des discours importants lors de l’Emprunt, sur la question du travail des femmes et des enfants, qu’il contribua à élaborer et à laquelle il imprima une teiDte de protection sociale marquée, etc.
- C’était un grand sacrifice qu’il faisait aux intérêts du pays en remplissant avec la conscience qu’il apportait en toutes choses son mandat de député. Eloigné de son cher Familistère, il soupirait tous les ans après l’heureux moment où il pourrait, durant les vacances, retourner à Guise au milieu d«s siens.
- En 1876, il ne se représenta pas au suffrage de ses concitoyens, pour pouvoir mieux se consacrer à l’œuvre de sa vie.
- D’ailleurs, au travail socialiste qui ne saurait aboutir à la Chambre, il avait résolu de substituer le travail de la propagande-par le livre.
- Déjà en 1871,il avait publiésonouvrageimportant : Solutions sociales. Nombre de nos lecteurs font lu et en donner ici, dans ces pages rapides, une analyse même sommaire, dépasserait le cadre que nous nous sommes tracé. Bornons-nous à rappeler qu'il posait dans ce volume les principes philosophiques généraux sur lesquels il basait ses théories
- sociales. Il montrait ensuite comment les industriels devraient s’efforcer de concilierleurs intérêts avec ceux de leurs ouvriers.il a tracé là les grandes lignes de l’Association du Familistère rédigées plus tard en contrat légal, mais appliquées en | grande partie à cette époque.
- C’est durant cette période,1871-1878, qu’il colla- ; bora activement à la petite bibliothèque démocra- j tique fondée par Victor Poupin. Cetle œuvre de i vulgarisation républicaine — et même socialiste — j consistait en petits volumes à 25 centimes.M.Godin y publia quatre petits livres : la Richesse au service du Peuple;—Les socialistes et les droits du travail;
- — La politique du travail et la politique des privi-lèges ;—La souveraineté et les droits du peuple, : qui contribuèrent efficacement à son succès. !
- Alors depuis longtemps, comme nous l’avons dit plus haut,le Familistère fonctionnait dans ses parties essentielles. Cependant l’exemple donné à ses confrères en industrie par M. Godin fut très long à se répandre. Dans le pays même, le caractère j social du Familistère en faisait une sorte d’épou-vantail pour la plupart des patrons qui voyaient ' avec les yeux envieux de l’ignorance la prospérité j d’un établissement où l’ouvrier trouvait à la fois ; des salaires plus élevés, des habitations conforta- : blés et toutes sortes d’autres commodités qu’ils ! eussent vainement cherché ailleurs.
- « Ce fut seulement en 1865, raconte M. Vansit-tard Neale, le coopérafeur anglais bien connu ; auquel on doit une excellente biographie de M. : Godin, qu’un publiciste français, M. A. Ovon, ayant visité le Familistère, né put consentir à ; laisser davantage, comme il le dit lui-même, « la lumière sous le boisseau » Il publia donc une bro-chure contenant la description du Palais social et l’exposé des conséquences intellectuelles et morales qu’un tel séjour entraînerait pour ses habitants.
- « La même année, l’Angleterre, toujours prête à relever les faits dont l’expérience a démontré : la valeur, se préoccupa largement dans ses jour- naux et revues de l’œuvre de M. Godin. M. Tito Pagliardini, professeur au collège Saint-Paul, à Londres, fut le promoteur de ce mouvement. »
- Aussitôt, une foule de publications périodiques j
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- parmi lesquelles nous citerons : The Birmingham j Journal, The social science Review, The Buulder, j The London Review, The Times, The journal of j social science, l’International, le- Courrier de l’Europe, etc., etc., publièrent des détails sur cet établissement que la France persistait à méconnaître.
- L’Amérique mettait le môme empressement à connaître cette institution, et dès 1866, le nom de M.Godin y était bien plus populaire qu’en France. Encore môme à cette heure, il est probable que son nom est plus connu du public de langue anglaise que du public de langue française, malgré la notoriété éclatante dont il a fini par jouir dans notre pays.
- La lumière, en effet, selon l’expression du publiciste qui a commencé à faire connaître le Familistère en France, ne saurait rester éternellement sous le boisseau.Tôt ou tard.elle perce l’obscurité qu’on s’efforce de faire autour de la vérité, et celle-ci resplendit,même pour ceux qui ont vainement détourné leurs yeux.
- De 1871 à 1876, forcés par l’évidence, les publicistes et les chroniqueurs furent bien obligés de révéler au public qu’il y avait à Guise un patron . différent des patrons ordinaires dans leurs relations avec leurs ouvriers et le nom de M. Godin commença à devenir populaire. Des visiteurs vinrent étudier le Familistère, et bientôt, tous les ans, à la belle saison, Guise devint le rendez-vous d’une catégorie spéciale de touristes : cette catégorie particulière de voyageurs, qui de toutes les parties du monde, voyagent pour voir et observer, qui savent voir et tirer profit de leurs observations.
- Cependant, M. Godin, professant la maxime des anciens qu’il n’y a rien de fait tant qu’il reste ! quelque chose à faire, continuait sa vie de travail industriel et intellectuel, améliorant sans cesse sa fabrication, suivant avec un intérêt minutieux le fonctionnement du mécanisme social qu’il avait institué, en notant les défectuosités, retenant les bonnes parties, incessamment à l’affût d’une perfection,d’une modification dans le sens du mieux.
- Il agrandissait aussi ses bâtiments déjà si vastes ; en 1877 il bâtissait l’aile droite du Familistère, terminée en 1879, entièrement occupée en 1880.
- Enfin, après une expérience de vingt années,au ! cours de laquelle toutes les parties de l’œuvre
- ! familistérienne s’étaient précisées dans tous j leurs détails minutieux, depuis le plus petit jus-| qu’au plus grand, il formulait en article d’association légale l’association familistérienne de fait créée longtemps auparavant.
- Les lecteurs du Devoir connaissent les termes de ces articles et les résultats obtenus par la pratique, que M Godin a inaugurée définitivement le 13 août 1880 Les bilans annuels ont été publiés par ce journal, et chaque année, on a pu assister à cette cession progressive qu’il faisait de ses ateliers, se traduisant par l’accession rapide des ouvriers dans la propriété de l’Usine, des bâtiments du Familistère et de tous les biens de l’association. (
- Nous n’insisterons donc pas davantage sur ce point.
- VIII '
- L’Association familistérienne fondée,M. Godin, qui n’oubliait jamais, dans ses conceptions pratiques, le côté théorique et propagateur à mettre en lumière, fonda ce journal pour vulgariser plus sûrement encore les idées sociales dont il s’était fait l’apôtre infatigable.
- Les lecteurs qui ont suivi notre organe ont pu constater la variété des ressources du talent et de l’intelligence de M. Godin ; l’ardeur qu’il apportait à la solution des problèmes sociaux de tout ordre. Avec le Devoir et les ouvrages qu’il a publiés depuis celte époque (1878-aujourd’hui), se précise,si on peut s’exprimer ainsi,son opinion sur chaque détail d’organisation sociale que les évènements mettent à l’ordre du jour.
- Auparavant, dans ses Solutions sociales, il avait | jetéles grandes lignes philosophiques etmorales de ses conceptions socialistes ; lignes sévères, d’une architecture monumentale où le plan de l’édifice se profile, de quelque côté qu’on l’examine, dans sa merveilleuse logique et sa puissante masse artistiquement ordonnée.
- Dans le Devoir et dans son livre sur le Gouvernement, M. Godin reprenait en détail, de la base au sommet, toutes les parties essentielles de l’édifice social, pour mettre en relief la nature de chacune d’elles, montrer leur ligne de jointure, leur enchaînement réciproque. Il montrait surtout ! comment on pourrait forger pièce à pièce l’édifice nouveau, par quelles voies et moyens on pour-
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- rait mettre en œuvre ses parties, cela pacifiquement, progressivement,sans secousses trop vives, mais sûrement.
- Solations sociales et le Gouvernement sont ses deux œuvres capitales. Le penseur utilisera toujours et mettra grandement à profit le premier ; dans le second.il trouvera également des données précieuses sur la nature du gouvernement social. Mais les hommes pratiques, d’activité sociale, trouveront surtout dans le dernier des matériaux reconstructeurs qu’ils n’auront qu'à mettre en œuvre. Son projet d’Hérédité de l’Etat, son projet de Mutualité nationale, toutes ces parties, admirablement complètes par elles-mêmes,d’un grand Tout savamment et puissamment conçu, ont été décorées et parachevées avec une précision et un soin qui défient toute critique. Elles montrent à quel degré de travail cet homme était susceptible de s’astreindre, t Car, il ne faut pas oublier que nous ne considérons ici que le philosophe, le socialiste théoricien. L’industriel était déjà écrasé par un labeur énorme, une tâche qui eut suffi à prendre tous les instants d’un homme ordinaire, même d’un homme supérieurement doué. N’importe ! Ce travailleur robuste amoncelait les travaux, paraissait se jouer dans la multiplicité de ses occupations. Il passait avec une sérénité toujours calme, d’un travail à un autre et sa pensée, interrompue de la sorte, coupée à chaque instant, était une, toujours suivie, s’adaptant merveilleusement à tous les sujets qu’il traitait, reprenant l’idée arrêtée la veille ou l’avant-yeille et la poursuivant sans fatigue et sans efforts.
- A partir de 1880, il mène de front ces trois objets : la direction du Devoir, l’élaboration et la rédaction de ses livres,l’administration du Familistère.
- Dans celle-ci, aucune de ses parties multiples ne lui échappait ; il en connaissait tous les points.
- On jugera du travail absorbant qu’il avait à faire de ce côté par ce détail: Il affectionnait particulièrement les institutions scolaires du Familistère et en général tout ce qui avait trait à l’Enfance. Nourricerie, Bambinat, Méthodes d’enseignement, matériel, il se préoccupait de tout. Il connaissait les élèves, tous les instituteurs,appréciant les travaux et le mérite de chacun,stimulant les zélés,améliorant et perfectionnant sans cesse. Toutes les innovations faites dans cette partie du
- : Familistère, il les a provoquées,suivies pas à pas, j sans jamais se lasser, notant et retenant tout ce j qui était de nature à être maintenu, amélioré ou ! rejeté. Or, si on réfléchit à ce lait : que les écoles du Familistère, dirigées de la sorte, avec cette ! sollicitude constante qui entrait dans les détails j les plus minutieux comme elle ne cessait d’envi-I sager l’ensemble, suffiraient à occuper tout le temps d’un homme d’une haute intelligence ; que | chaque branche des autres services divers,chaque branche de la fabrication nécessitaient une somme de travail aussi considérable, on se demandera; comment cet homme, a pu trouver le temps pour accomplir une tâche aussi immens e.
- Les résultats sont là, cependant, sous les yeux; des livres qui ont dû coûter dés efforts de vaste méditation ; des recherches ^scientifiques de tout ordre, un grand travail matériel d’exécution ; le Devoir, dont il surveillait scrupuleusement là rédaction, fournissant les sujets à traiter, indiquant les solutions, travaillant lui-même à ces solutions, écrivant de nombreux articles, tous marqués au coin d’une pensée élevée, d’une phir losophie large et profonde. :
- Ah ! certes, il eut raisôn, de glorifier le travail* dans les exergues qu’on suspendait aux grands arbres de mai, le jour de Fête, quand la joie et lé bonheur de ses habitants semblaient se refléter des cœurs sur les murs de l’habitation. Il avait le droit de glorifier les travailleurs, car nul ne fut travailleur plus obstiné, plus patient que lui. Depuis l’âge le plus tendre où son intelligence encore enfantine rêvait le professorat, jusqu’au dernier moment, il a travaillé toujours, sans repoà ni cesse.
- Après ces publications importantes du Gouvernement, après sa Mutualité nationale, il fit paraît tre dans le Devoir des travaux non moins importants publiés à part en brochures de propagande') qui constituaient à elles seules des études complètes sur les sujets les plus graves de notre époque. Ce sont : les études sur l’Hérédité de l’Etat ; projet déjà esquissé en toutes ses lignes générales dans le Gouvernement, mais qu’il précisa avec plus de détails encore. Cette dernière catégorie de travaux avait une importance grande à raison de l’actualité des événements sous le coup‘desquels il écrivait. Tout en s’attachant, en effet, à dégager les faits généraux résultant de l’évolution contemporaine et en les reliant solidement à sa chère théorie de la Vie, il s’appliquait à montrer par le
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- menu la confirmation de ses déductions théoriques dans les chiffres détaillés de la statistique. A.vec ces chiffres,il démontrait d’une façon irréfutable quelles charges immenses pèsent sur le travail, écrasant les prolétaires, suçant le salaire des travailleurs, réduits par le poids des impôts à un chiffre bien au-dessous du minimum nécessaire à la subsistance. Puis, il faisait voir que ces charges accablantes «étaient allées toujours croissantes, iraient, augmentant toujours, sans qu’il fut possible de les diminuer jamais.... Véritable tonneau des Üanaïdes que la classe ouvrière s’épuisait en vain' à remplir. Comme remède, il proposait l’Hérédité de l’État, qui, sans spolier personne, sans soulever les passions vives provoquées par la menace d’une liquidation générale prochaine, per-mettraità l’État de faire face aux déficits constants, tout en déchargeant les travailleurs des impôts qui les écrasent.
- C’est alors qu’il formula cette règle sociale économique : Ni Impôts, ni Emprunts,. Il avait parfaitement compris qu’à mesure que l’organisme social croît et se développe, multipliant ses fonctions et créant pour cela de nouveaux organes, les charges sociales augmentent toujours. Or, pour faire face aux nouvelles charges résultant de ce progrès organique accompli, les gouvernants n’ont su trouver qu’un remède : l’Emprunt ou l’Impôt.— L’Impôt qui vient diminuer encore la charge afférente à la part du travailleur, c’est-à-dire rogner son salaire au plus bas, puisque l’ouvrier, producteur de toutes choses est en dernière analyse celui qui fait face à toutes les dépenses — et l’emprunt, cet impôt perpétuel sous forme de rente, c’est-à-dire sous forme de prélibation gouvernementale prise toujours sur le salaire des travailleurs.
- Ni Impôts ni Emprunts ; Hérédité de l’État,subvenant aux charges sociales, accroissant les ressources dans des proportions que les financiers politiques n’ont pu encore trouver par leur combinaison, — telle devint la formule de la solution transitoire qu’il pressa les pouvoirs publics d’adopter.
- Les lecteurs du Devoir savent combien ce journal se livra à des discussions et à des démonstrations multiples, appuyées sur les faits quotidiens, qui tous venaient à intervalles réguliers confirmer les prédictions souvent mélancoliques deM.Godin, attristé profondément par l’indifférence publique à ce sujet.
- Les idées sont comme les inventions ; elles ne pénètrent dans le public que lentement, par degrés. L’humanité ne se défait pas en un jour des' habitudes prises. Les plus sourds à la vérité sont ceux qui ont longtemps appliqué des méthodes vicieuses. Aussi, que d’efforts, que d’adjurations éloquentes M.Godinfit entendre aux gouvernants. Ces adjurations paraissaient se perdre dans le désert créé autour d’elle par l’hostilité hypocrite ou latente de ses adversaires. Mais les idées justes' fructifient tôt ou tard, surtout quand un semeur de la trempe de M. Godin les cultive avec les soins’ et l’assiduité intelligente qu’il mettait a toute, chose. Nous l’avons bien vu par le sort échu aux principales idées de réforme qu’il préconisa. Il était de ceux qui, avec l’obstination sacrée de la patience,tenaces,poin suivent leur but contre vents et marée, indifférence et opposition. Il tourna et retourna tous ses projets de réforme de mille façons, les montrant sous toutes leurs faces, les présentant sous tous leurs aspeets. Bref, peu à peu, par la force de l’évidence, la vérité de ses propositions filtra jusque dans les cerveaux des plus rebelles. L’idée de l’Hérédité de l’État, d’abord considérée comme une pure utopie, comme un projet sans consistance, fut discutée. Les uns lui assignaient l’an 3000 comme l’époque possible de sa réalisation : les autres la repoussaient comme violatrice du droit de Propriété contemporain. M. Godin, sans se déconcerter ni se décourager, se remit à l’œuvre, Aux uns, il prouva que cette réforme, remise aux calendes grecques était possible immédiatement ; quelle était même indispensable ; que sans elle, on tournerait toujours dans le cercle vicieux des Impôts et des emprunts ; aux autres, il montra que le Droit de propriété évoluait dans le temps et dans l’espace, se modifiant selon les formes de civilisation qui le consacrent ; que dès lors, il n’y avait pas de règle absolue ; qu’avec le progrès social, l'intime solidarité croissante des membres de la société, la propriété était le fruit du travail personnel d’une part, le fruit du travail social de l’autre ; qu’il convenait par conséquent, de limiter au producteur la pos session de la richesse et de restituer à la société les biens qu’elle avait contribué à créer.
- Ce fut une longue et lente infiltration que celle de ces idées. Mais le travail d’assimilation humaine que fait la pensée en chacun de nous s’opère d’une façon progressive certaine.
- Ls projet d’hérédité de l’Etat fit son chemin. La formule financière ni Impôts ni Emprunts, répon
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- dant à une nécessité inéluctable, s’imposa peu à j peu. I
- Sous la législature qui a précédé la présente ; chambre, un projet d’hérédité fut déposé, hante- j ment attribué par M. Maret à M, Godin.
- A la Chambre actuelle, un projet a été déposé encore par M. Barodet, et l’origine intellectuelle de cette réforme avait sa source toujours dans M. Godin. Enfin, en décembre 1885, à la chambre divisée, avertie par un de ceS revirements électoraux dont il faut que les gouvernants tiennent compte et cherchent à dégager la signification, une même solution financière se trouva dans toutes les bouches : Ni Impôts ni Emprunts ! C’était la formule adoptée depuis six ans déjà par M. Godin.
- Hélas ! le chemin du Progrès est long. M. Godin se sera éteint sans voir appliquer cette formule reconnue cependant souveraine par tous, depuis le ministre des finances jusqu’aux bancs réactionnaires de la droite. Mais en ces derniers temps, il a eu du moins la consolation bien méritée de voir ses idées imposer pour ainsi dire aux décisions rétives leur veto impératif. On n’a pas encore pratiqué, en effet, de politique financière sans Impôts ni Emprunts. Parce que, comme tout se tenait dans ses conceptions, sa réforme de l’Hérédité de VÉtat n’étant pas adoptée, on était impuissant à trouver un mode d’application pratique d’une politique financière reconnue cependant indispensable.
- Mais cela même était un triomphe. Triomphe dont il jouissait modestement et qui était le prélude de la victoire définitive que ses idées remporteront. Nous sommes, en effet, en face de difficultés inextricables telles, que toute issue autre que la Révolution est fermée aux classes diri mantes. Elles devront accepter les solutions qu’il leur a indiquées, sous peine d’aboutir à une catastrophe incalculable, dont nul ne saurait prévoir à cette heure ia portée ni les conséquences.
- IX
- Ce n’est pas tout.
- Dans les derniers temps de sa vie, ayant derrière lui une existence si pleine, si bien remplie, il semblait que M. Godin se hâtât d’accumuler travaux sur travaux. On eut dit qu’il prévoyait déjà sa fin prochaine, malgré la robuste saut : dont il jouissait et que pour adoucir les regrets que nous inspirerait j sa perte, il voulait redoubler d’efforts, afin d’apla- ; nir devant nous les obstacles.
- Dans l'ordre des réformes sociales il avait élaboré en ces derniers temps un plan d’organisation que nos lecteurs connaissent bien, car le Devoir les en a entretenus dans presque tous ses numéros. Nous voulons parler de l’organisation des syndicats professionnels.
- Grouper les ouvriers dans des associations où, par la force du nombre et de l’entente,ils parviendraient à secouer, dans la période sociale que nous traversons, le joug des principaux inconvénients attachés au régime du salariat — tel était le problème qu’avec sa vigueur de pensée ordinaire il s’était mis à résoudre.
- Assurer aux travailleurs « la possession de leur travail », disait-il, voilà ce que la législation économique doit faire sans tarder. A cet effet,il avait rédigé un projet de loi dont l’adoption permettrait aux corporations ouvrières réunies sous l’égide de la loi,de fixer létaux des salaires.de délimiter le taux minimum du salaire nécessaire au travailleur pour vivre, lui et sa famille, taux minimum qui serait calculé sur le coût des moyens de subsistance, par contrée ou région.
- Il y a quatre ans à peine que M. Godin se consacrait à l’étude de ces rapports sociaux à établir entre patrons et ouvriers et il s’y consacrait avec cette ardeur ui paraissait chez lui exclusive de tout autre sujet. Il semblait, tant ses travaux étaient achevés dans toutes leurs parties, que chacun d’eux était sa préoccupation unique, bien que, comme nous l’avons vu, il se partageât entre tant d’occupations diverses. Les résultats obtenus de ce côté, s’ils sont moins complets que ceux auxquels il est parvenu à propos de l’H crédité de l’État, ont été plus rapides. Sous son influence, des projets de réforme de la loi des syndicats ont été présentés à la Chambre.
- Une pétition autour de laquelle il appelait la classe ouvrière à faire une agitation pacifique s’était couverte de signatures. De toutes parts les adhésions affluaient. Les chambres syndicales ouvrières demandaient des exemplaires de la pétition publiée dans ces colonnes...
- X
- Nous devons nous borner, dans cette énumération des travaux sociaux et philosophiques de M. Godin, sous peine de dépasser les limites qu nous nous sommes tracé. Au reste c’est une sim
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- pie nomenclature préliminaire. Mais telle quelle, combien grande se présente à nos yeux, la variété des tâches diverses auxquelles il s’est consacré !
- Il en est, une dont nous n’avons pas parlé encore, et qui à elle seule, constitue un travail considérable. Nous faisons allusion à l’œuvre de paix et d’arbitrage que M. Godin mena de front avec tant d’autres.
- De tout temps, M. Godin fut l’homme de la Paix dans l’acception la plus haute du mot.
- Homme de progrès et dévoué au bonheur de l’humanité, son cœur s’affligeait à la pensée désolante que les hommes parqués sur des territoires comme dans des camps retranchés, sont des ennemis implacables selon la rive du fleuve ou le versant de la montagne qu’ils habitent. Sombre perspective que celle-là ! L’Histoire n’est qu’un charnier où à chaque page de ses annales, on assiste à un spectacle barbare de tueries internationales qui font frémir. L’homme est un loup pour l’homme ; cette parole de Hobbes se réalise dans la guerre — fratricide sacrilège dont la disparition seule pourra assurer le progrès de la civilisation.
- M. Godin avait foi dans l’influence féconde et bienfaisante que peut exercer la raison humaine, montrant l’idée de justice qui conduit au bonheur. Là donc, encore, sa pensée universelle s’exerça non moins infatigable, poursuivant l’établissement de la paix, la substitution de l’arbitrage aux décisions sans sanction morale de la force.
- Rappellerai-je les enseignements incessants qu’il prodigua à ce sujet à ses contemporains ? Dans ses livres, l’idée de Paix est affirmée avec une superbe hauteur de style et de pensée ; dans le Devoir il ne cessait de diriger les investigations de ce journal du côté des solutions pacifiques. Enfin, par la parole, il adjurait les hommes de renoncer aux préjugés qui leur font voir des ennemis dans des étrangers. Jusqu’en 1887, il fit au Théâtre du Familistère des conférences mensuelles sur la Paix où sa parole respectueusement accueillie passait en revue, avec une sûreté de jugement qui ne se démentit jamais,tous les maux causés par la guerre, toutes les misères qu’elle engendre,
- N’est-ce pas elle, qui tient par sa perspective, l’Europe, à cette heure en paix, courbée ! sous le poids écrasant des charges militaires ? Il | voyait les États civilisés courir à une catastrophe, J
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- par suite de la dépense sans profit que l’outillage j et l'entretien des années permanentes nécessitent, et il eut salué avec joie le désarmement universel et l’organisation de la paix par l’arbitrage.
- Dans cette sphère encore, il rendit des services signalés par sa propagande non moins ardente que partout ailleurs, et les membres des sociétés de paix, même ceux qui se sont consacrés exclusivement, à cette œuvre, sont unanimes à reconnaître le précieux concours que son aide leur apportait.
- Il était patriote, cependant, l’homme qui, en 1870-1871,chargé de chaînes par le vainqueur,testa inflexible et calme devant leurs menaces, désarmé, n’ayant pour tout rempart contre un ennemi victorieux et insolent que le rempart de son droit, affirmé par lui avec une indomptable et suprême énerT gie qui forçait l’admiration de vainqueurs eux-mêmes ! Patriote ? oui, certes, il l’était. Et la patrie française a perdu en lui un de ses enfants les plus glorieux, dont le nom l’honore. Mais il n’était pas chauvin. Mais il était avant tout homme de Justice. Et il savait que la force ne sanctionne que rarement le Droit. C’est pourquoi il repoussait la force dans les rapports internationaux, comme on l’a éliminée dans les rapports sociaux. Le philosophe de la Vie abhorrait cette institution de mort, cette force destructive qu’on appelle l’armée et il conjurait les gouvernements européens de faire disparaître cette trace de barbarie primitive qui deshonore la civilisation moderne.
- Hélas! sur ce point, ses elïorts sembleni n’avoir pas obtenu les résultats bienfaisants obtenus sur tant d’autres. A l’heure qu’il est, l’Europe tressaille tous les jours à la rumeur des arsenaux en pleine activité. Cependant, là, encore, son action ne fut pas vaine. On sait comment,dédoublant le Devoir, il consacra tous les mois un de ses numéros à la propagande de la Paix. Cette propagande fut féconde. Notre journal répandit sous son inspiration des pétitions réclamant le désarmement général des peuples et l’organisation de la paix, et des milliers de signatures répondirent à son appel.
- Qui sait? Peut-être sera-ce à cette initiative que nous devrons la paix, si un jour, l’horizon international venant à s’obscurcir, les gouvernants se rappellent que la démocratie française veut avant tout le progrès par la Justice et que cette volonté s’est affirmée par de milliers de signatures apposées au bas de la pétition rédigée par M. Godin !
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- XI
- Il est des hommes qu’on ne peut que très imparfaitement mesurer, tant est profonde leur pensée, large l’envergure de leur intelligence. M. Godin était de ces hommes et nous n’avons pas eu la prétention de donner ici la mesure de son œuvre philosophique. Quant à son œuvre industrielle, qui fut une des premières de ce temps, qui consista à créer de toutes pièces — et sans capitaux préalables — une industrie à la te le de laquelle il a su se maintenir pendant un demi-siècle, nous n’avons pas même essayé de l’esquisser.
- Nous avons cependant l’intime conviction que ,1e lecteur faisant un retour sur la prodigieuse fécondité intellectuelle du Fondateur du Familistère, sera accablé à l’idée qu'un homme ait pu faire cela, qu’une existence ordinaire lui ait suffi pour élever un monument de cette masse imposante.
- Eh bien ! nous pouvons affirmer que si M. Godin eut vécu, il eut fait plus encore !
- M. Godin devait passer de la vie à la mort, sans transition, tomber comme le soldat frappé à son poste, — en combattant, c’est-à-dire en travaillant encore. La mort seule pouvait éteindre cette flamme'toujours rayonnante, active, dévorante...
- D’autres, ayant accompli une tâche pareille à la sienne se seraient reposés, dans leur gloire paisible de travailleur qui, ayant agi et pensé durant plus de 50 ans, ont bien mérité le repos. M. Godin ne se reposait pas. Toujours, hier, demain, après et quand même ! était sa devise.
- 11 y a huit jours, encore, sa pensée juvénile, sans une faiblesse ni une défaillance, souriait à l’espoir de terminer bientôt un livre qu’il avait sur le métier et dont il nous parlait souvent. Nos lecteurs ont lu des extraits de cet ouvrage, auquel il travaillait avec amour. Soit, en effet, qu’entraîné par sa conception il attachât à son œuvre nouvelle une importance plus grande qu’à ses œuvres passées ; soit que, par un de ces pressentiments intuitifs qui à certaines heures déchirent un coin du voile de l’avenir, il eut entrevu sa fin prochaine, c’est avec une application ardente qu’il travaillait à son nouvel ouvrage,
- Trois parties étaient terminées et la quatrième ébauchée ne nécessitait plus que ces soins de rédaction matérielle au cours desquels l’écrivain
- sent sa pensée prendre forme et comme se solidi-| fier sous sa plume. Il allait la terminer, quand la mort a fait tomber la plume de ses mains subitement défaillantes...
- Mais les vœux de ce maître-ouvrier de la pensée n’en seront pas moins exaucés. Ce livre paraîtra et le public qui accueillait avec tant de déférence les travaux de notre illustre fondateur verra encore combien cette intelligence forte, pratiquant sa doctrine du perfectionnement de la vie dans le domaine intellectuel aussi bien que dans le domaine matériel, s’améliorait et se perfectionnait, évoluant sans cesse, progressant toujours. La lecture de ces fortes pages, brûlantes de l’amour de l’humanité, toutes pleines de Tardent désir du Bien, du Beau et du Juste, fera sentir plus vivement encore la perte que nous avons faite...
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- Nous l’avons dit : Rien ne faisait pressentir cette fin, quand tout à coup, la nouvelle s’est propagée dans le Familistère, que son fondateur n’était plus!
- Nous renonçons à peindre la stupeur et l’angoisse qui ont agité le cœur de tous.
- Parti ! lui qui la veille encore, était l’âme, la vie de ce monde, embryon du monde nouveau ! Parti tout-à-coup, à la suite d’une indisposition qui paraissait d’abord très bénigne, une simple indisposition d’entrailles, dont on croyait avoir raison avec quelques laxatifs.. On ne pouvait croire à un pareil malheur. Et cependant il fallut bien se rendre à la triste réalité des choses...
- Le Familistère n’avait plus de gérant, le journal était sans directeur et le monde de la pensée venait de perdre un de ses membres les plus actifs et les plus dévoués.
- Cependant ses enseignements nous restent, précieux héritage que le Devoir recueillera pieusement pour ses lecteurs, leur donnant ainsi la pensée survivante du maître perdu.
- Il peut et il doit, en effet, survivre en chacun de nous, car il nous a donné, avec une libéralité constante de tous les instants, le meilleur de lui-même : Au Familistère, il laisse les idenfaitsde sa généreuse initiative ; et à l’humanité l’exemple glorieux d’une vie de travail consacrée toute entière au bonheur de ses frères...
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- LES FUNÉRAILLES
- «--*-—
- ! . Lu mort foudroyante du Fondateur du Familistère a été
- ! une surprise d’épouvante pour l’Europe et l’Amérique où son nom était si répandu. Aussi, tous les journaux de France et de l’Etranger ont-ils, dès le lendemain de ce lugubre évènement, annoncé la perte que venait de faire le socialisme des deux mondes consterné.
- Aussitôt ont afflué les regrets et les condolédances des innombrables frères de travail et de dévouement au service du {Droit, pour lesquels il était à la fois un aide, un exemple et un {encouragement.
- : Les obsèques avaient été fixées au jeudi 19 Janvier.
- • Dans un appartement, au premier, le corps, couché sur un lit devant lequel venaient s’incliner en pleurant les habitants du Familistère, reposa jusqu’au mardi, dans le calme serein de la mort.
- Notre tant regretté directeur semblait dormir. Pas une con-; |traction,pasun trait tirésur son visage placide etdoux, tranquille j comme à l’ordinaire. Une pâleur nacrée ivoirait seulement sa face, disant que la vie n’était plus là et que la Faux du Destin {avait accompli son œuvre.
- Deux jours durant, tous les ouvriers du Familistère sont venus contempler les traits de celui qu’ils ne verront plus, mais dont les bienfaits et les leçons resteront dans leur cœur pour attester le souvenir de son passage.
- L’extrême gauche de la chambre, à l’annonce de cette nouvelle, s’est rappelée que M. Godin fut un de ses membres dont la présence dans ses rangs l’honora et elle avait délégué trois des siens pour assister aux funérailles. C’étaient MM. Jules Gaillard, Deguyot et Prudon.
- Le parti ouvrier belge, qui ainsi que l’a très bien dit son représentant, considérait le fondateur du Familistère comme nn de ses compatriotes, avait délégué L. Bertrand avec une couronne pour venir saluer le digne représentant théorique et pratique du socialisme français.
- La Revue socialiste, que M. Godin honorait de sa collaboration, avait prié M'. Rouanet, rédacteur en chef du Devoir et également rédacteur de la Revue, de saluer au nom de la
- rédaction la tombe qui allait se fermer sur celui qui fut le digne continuateur du socialisme de sa génération.
- M. Leymarie, de Paris, était venu aussi, délégué par la Société des Etudes psychologiques.
- Nombre de journaux avaient envoyé de leurs rédacteurs. Citons parmi eux : la France, de Paris, le Petit Journal, la Tribune de Laon, le Glaneur de St Quentin, le Libéral de Vervins, nombre d’autres encore, qu’il ne nous pas été permis de voir, dans les angpisses de cette journée.
- M. Le préfet de Laon et M. le sous-préfet de Vervins, en* costumes officiels, représentaient le gouvernement aux funérailles.
- Un magnifique catafalque avait été dressé dans le pavillon central du Familistère, littéralement couvert de couronnes en fleurs naturelles ou artificielles que tous avaient eu à cœur de venir offrir à leur bienfaiteur, à leur ami ou à leur coreligionnaire .
- A deux heures, le cortège s’est formé devant le catafalque, dans l’ordre suivant :
- 4° Pompiers de la Ville et Commandant.
- 2° Enfants.
- 3° Musiqne.
- 4° Couronnes.
- 5° CorpsjO porteursen avant (3 porteurs de ( haie depom-(6 id en arrière^ chaque côté < piers et gym-
- nastes.
- 6° Porteurs de décorations.
- 7° Deuil, MM. Ganault, Moret, Tisserand et Ringuier.
- 8° Délégués de l’extrême gauche de la Chambre :
- MM. Jules Gaillard, Deguyot, Prudon.
- 9° Famille, homme et dames. Voitures de deuil.
- 10 MembresduConseildeGéranceetsurveillance.Auditeurs.
- 11° Rédaction du Devoir. Presse.
- 12° Comité des Caisses, hommes et de mesdames des conseillers de gérance.
- 13“ Délégués de Laeken.
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- 14° Adjoints. Conseil Municipal.
- 15° Commission des hospices.
- 16° Commission de l’Exposition.
- 4 7° Société Républicaine de Guise.
- 18 Bureau de la Société de Paix d’Arbitrage.
- 19° Bureau de la Libre Pensée.
- 20° Délégations, diverses. Archers, Tir, Société Mutuelle de Guise, Sociéié des Sauveteurs.
- 21° Membres de l’Association.
- 22° Public.
- Le public,c’était,outre le Familistère tout entier, c’est-à-dire 1800 personnes environ, qui suivaient, en pleurant le cortège funèbre fait à leur bienfaiteur, la ville de Guise presque toute entière. La plupart des ateliers avaient été fermés spontanément, les uns, sur l’initiative de leur patron, les autres, parce que la majeure partie des ouvriers se rendaient d’eux-mêmes sur le passage du convoi, pour se joindre à la suite si nombreuse qui suivait, grave et recueillie, notre vénéré directeur. Des villages environnants, des villes voisines, de nombreux habitants étaient venus rendre un dernier hommage au Fondateur du Familistère.
- L’espace nous fait défaut aujourd’hui pour reproduire les discours prononcés devant la tombe, Nous les publierons dans un supplément qui paraîtra mardi et sera envoyé gratuitement à tous nos abonnés.
- Pour aujourd’hui, à ces notes succinctes, écrites à la hâte, et sous le coup du douloureux évènement qui nous éprouve, nous n’avons qu’un commentaire très court à ajouter :
- Les obsèques de celui qui fut Godin ont été une glorification — une véritable apothéose.
- Là, devant sa bière, entourée par une foule émue, devant les notabilités et les représentants de toutes les classes sociales, son œuvre a commencé à apparaître sous son vrai jour — rayonnante et majestueuse — forçant l’admiration, commandant le respect, s’imposant de toute sa grandeur.
- Quel spectacle que celui qui nous a été donné autour de cette tombe !
- Sous un drap noir, un cercueil. Dans cet asile suprême le corps d’un travailleur — d’un ouvrier, d’un socialiste théorique et pratique qui sa vie durant, avait prêché aux dirigeants égoïstes l’égalité et la justice et qui, malgré tous les reculs, tous les chocs subits, n’avait jamais désespéré du triomphe final de ses idées, traitées de subversives, d’utopies même !
- A sa dernière demeure, représentants des pouvoir publics, des pouvoirs législatifs, préfet, députés, journalistes, sans acception de nuances ni de partis, l’ont respectueusement accompagné et sont venus rendre hommage à la grandeur de son œuvre, à l’élévation de ses doctrines, à la justesse de ses théories ; aux bienfaits que sa propagande a répandus à la surface du monde.
- Quel plus probant témoignage que la semence d’idées jetée à profusion par cette riche intelligence n’a pas été perdue ; qu’elle à déjà fructifiée dans les cœurs et dans les consciences.
- Aussi, le regret amer que la disparition de celui qui vient de partir nous laisse est adouci par la pensée consolante qu’il avait rempli sa tâche en même temps qu'il nous aplanissait à nous, pour l’avenir, la part qui nous reste à accomplir.
- C’est, fortifié par cette pensée, que chacun, maintenant, va reprendre son labeur, continue son œuvre, en s’inspirant de l’exemple qu’il nous a donné, en se rappelant que celui qui n’est plus fut juste, dévoué, laborieux jusqu’à la dernière heure ; et que pour bien mériter de lui, il suffira de faire tous les efforts pour tâcher de l’imiter.
- NB. - Les soins à donner au présent numéro et le défaut d’espace nous contraignent à remettre de deux jours l’envoi des discours importants prononcés sur la tombe de notre vénéré directeur.
- Ces discours paraîtront mardi, dans un supplément qui sera adressé gratuitement à tous nos abonnés.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Suit». lmp. 6arè.
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- SUPPLEMENT AU «DEVOIR»
- DU 22 JANVIER 1888
- Discours prononcés aux Funérailles de ffi. GODIN
- Nous publions ci-dessous les discours prononcés sur la tombe de notre Fondateur.
- Nous avions l’intention de publier à la suite les articles nécrologiques consacrés par les journaux de toute nuance à la vie si bien remplie de celui que nous venons de perdre. Nous y renonçons devant le nombre d’articles que, pour être justes et impartiaux envers tous, nous devrions reproduire .
- Nous nous bornons donc à adresser ici nos vifs remerciements aux journaux de tous pays qui ont consacré des lignes généreuses et émues au souvenir bienfaisant de M. Godiri. En cette circonstance, tout le monde a laissé de côté les questions d'école, de parti ou de nationalité, pour louer sans réserves l’homme de bien qui fut Godin.
- C’est pour nous une chose fortifiante que l’accord de tant d’organes divers, unanimes à admirer l’œuvre glorieuse du Fondateur.
- Encore une fois, qu’ils en reçoivent nos vifs remerciements.
- Discours de M. Bernardot
- secrétaire du Conseil de Gérance
- Le corps qui va reposer ici fut celui d’un grand homme,
- Jean Baptiste-André Godin était un génie du bien.
- En me donnant la mission de parler en son nom, le conseil de Gérance nfa fait un grand honneur que je n’oublierai de ma vie ; mais, en même temps, il m’a confié une tâche bien lourde et si .en vous adressant ces paroles, l’émotion fait trembler ma voix et l’arrête, vous tous qui êtes ici, vous tous qui avez connu et aimé celui que nous pleurons, pensez à votre propre douleur et soyez indulgents pour ma faiblesse.
- Né à Esquehéries, le 26 janvier 1817, fils d’ouvrier, bientôt ouvrier lui-même, Godin, après avoir appris l’état de serrurier, entreprenait le grand voyage habituel aux compagnons de cette époque.
- U fit comme tous son tour de France et revint s’établir dans son village natal.
- C’est là qu’il cornmen ça à créer la nouvelle industrie qui devait faire sa fortune.
- En 1846, il venait s’établir dans celte ville et l’atelier qu’il avait construit se développa rapidement pour devenir l’usine d’aujourd’hui.
- D’autres voix que la mienne vous parleront tout-â-l’heure de l’homme politique, de ses conceptions socialistes, de l’influence de ses écrits dans la marche ascendante de la pensée et de la vie humaine vers le progrès, laissez-moi vous entretenir seulement de Jean-Baptiste-André Godin au point de vue Familistérien.
- Dès son plus jeune âge, Godin s’adonnait à la lecture, il complétait seul et rapidement l’instruction très restreinte qu’il avait reçue à l’école du village.
- A force de volonté, de travail, guidé par une pensée constante : le bien de l’humanité, ses études se dirigeaient vers les questions sociales, et bientôt restreignant le temps qu’il consacrait à ses lectures, il commença à écrire et publia
- quelques brochures sur les questions sociales et sur les améliorations à apporter dans la vie de l’ouvrier.
- Depuis ce moment, il n’a plus cessé de produire et les ouvrages qu’il laisse après lui sont de véritables monuments pour la postérité.
- Comme toute la jeune et généreuse génération à laquelle il appartenait, il fut un fervent adepte de Fourier, il travailla à la création du Phalanstère et participa de son intelligence et de sa fortune dans l’œuvre entreprise par Considérant.
- Déçu dans ses espérances, voyant que les expériences tentées n’aboutissaient pas, il jugea, avec le coup d’œil sûr que vous lui avez tous connu, quelles étaient les causes qui entravaient la réussite de ses tentatives.
- 11 s’aperçut bientôt que ces expériences manquaient de bases pratiques.
- C’est alors qu’il résolut de concentrer toutes ses forces intellectuelles, morales et matérielles à la création d’une œuvre durable qui donnerait à l’ouvrier l’équivalent de la richesse.
- Dès 1859 il commença la construction du premier Familistère.
- Déiste convaincu et plein de confiance dans la marche ascendante de l’humanité, il faisait sceller dans ce premier monument les deux prières que vous connaissez tous :
- « Dieu nous soit en aide.
- « Hommes, soyez-nous favorables. »
- En contemplant de ce tertre les vastes palais qu’il a construits, où nous habitons tous,et où il habitait aussi, en voyant se développer ces grandes usines d’où sortent chaque année prés de 8.000.000 de kilogrammes de fonte, en regardant cette multitude innombrable d’hommes, de femmes et d’enfants accourus de toutes parts pour lui apporter un dernier hommage, nous pouvons dire que les vœux de Godin sont exaucés.
- « Dieu l’a aidé.
- « Les hommes nous sont favorables. »
- Et n’est-ce pas une pensée consolante que le spectacle qu’il nous est donné d’apercevoir en ce moment en jetant un regard derrière nous ?
- Là-haut, la silhouette du passé,de la tour guerrière,c’est-à-dire,le mal avec toutes ses atrocités, toujours prêt à descendre de son aire ; ici dans la vallée, l’avenir ! l’œuvre de paix et de travail, c’est-à-dire, le bien s’élevant dans la plaine pour remonter à la source de toutes lumières, de la vie universelle.
- D’ici le regard peut embrasser l’œuvre sublime de Godin, œuvre sublime par la pensée qui s’en détache.
- Ah ! certes, il a bien choisi son lieu de repos, celui que nous pleurons. Pour rester au milieu de sa grande famille et pouvoir mieux travailler pour elle, certain qu’en agissant ainsi, son action bienfaisante s’étendrait plus sûrement à l’humanité entière, il avait résolu de ne plus quitter sa demeure du Familistère, et aujourd’hui encore, inhumé dans ce jardin que lui-même a planté, il reste dans la mort au milieu des siens, nous donnant ainsi un dernier témoignage de sa constante affection.
- Ce n’est pas sans peine qu’une telle œuvre s’est accomplie, et dans notre pauvre humanité, il est plus difficile de faire le bien que le mal.
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- Godin a dû lutter de toutes façons. Il a dû renverser des obstacles que beaucoup auraient regardé comme insurmontables. Mais sa préoccupation constante, sa pensée de chaque jour était de vaincre et de répandre autour de lui le bien sans »e soucier des égoïsmes qu’il fallait briser.
- Dans cette tâche ardue où bien des hommes auraient trouvé la désespérance, il fut aidé par une âme d’élite à la hauteur de ses conceptions.
- Sa digne compagne en qui son esprit s’est incarné, restera avec nous comme le lien moral qui ne devra cesser de nous relier à la pensée du Maître.
- Aujourd’hui, l’œuvre est faite, ses destinées sont entre les mains de nous tous.
- Notre Fondateur nous laisse un livre qui doit être notre évangile.
- Les statuts qu’il a créés établissent entre les membres de cette association la solidarité dans son acception la plus large.
- Chacun de nous y trouvera la garantie vitale à laquelle il a droit de prétendre après l’accomplissement des devoirs sociaux.
- De 1859 à 1878, Godin prépara par de nombreuses conférences les hommes qui étaient autour de lui pour les amener à comprendre l’œuvre qu’il voulait fonder.
- Engagé au milieu d’une population simple, habituée à de maigres salaires et ne se doutant pas qu’il pût en être autrement, il dut lutter bien souvent contre l’ignorance, mais il ne se lassait jamais, plein d’une volonté patiente que rien ne pouvait rebutter, indulgent aux faibles, persuadé qu’une bonne et généreuse idée,lorsqu’elle est semée,fructifie avec le temps, il attendait que la masse fut prête à recueillir les fruits qu’il faisait mûrir pour elle.
- En 1878, jugeant le moment arrivé il fondait définitivement l’association du capital et du travail. Vous savez comment cela s’est fait.
- La fortune que vous l’aviez aidé à gagner, il vous la donnait :
- Contre 4.600.000 francs de bons d’apport, il vous remettait en toute propriété les palais sociaux et les usines avec le fonds de roulement nécessaire à la marche des affaires, et chaque année une partie de ces bons d’apports, transformés en bons d’épargne, passent entre vos mains de manière que sans bourse délier, avec les seuls bénéfices faits sur votre travail, qui au lieu de passer dans la caisse du patron sont récupérés par vous, vous devenez propriétaires absolus, et complètement libérés, de tout le capital social.
- N’est-ce donc pas là la solution pacifique du grand problème social :
- L’usine au travailleur.
- L'outil à l’ouvrier.
- Godin a fait plus encore, il vous a rendus propriétaires de votre habitation, et vous êtes un propriétaire qui se paye à lui-même un loyer simplement pour que chacun participe dans la mesure de sa dépense locative a l’entretien de l’habitation commune.
- Quel exemple pratique donné au monde entier.
- Mais, connaissant le cœur humain, Godin savait que pour que son exemple fût profitable, pour que des imitateurs le suivissent dans la voie si largement ouverte par lui, il était absolument nécessaire qu’il résolut ce double problème :
- Se déposséder de ses usines et de ses propriétés au profit de ses ouvriers sans prélever sur eux aucune rétribution d'usage et en même temps ne pas s’appauvrir.
- Ces deux solutions ont été trouvées et la preuve c’est que vous êtes aujourd’hui propriétaires de plus de 3.600.000 francs du capital social, et que la fortune de Godin n’a pas diminué puisqu’on peut l’évaluer à environ 6.000.000 de francs.
- C’est ici que l’homme apparaît vraiment grand. Cette fortune que son génie aidé de votre travail a réussi à constituer, il
- vous la lègue par testament, réservant seulement la part légale qu’il ne peut vous donner.
- Cette moitié de sa fortune qui est à lui, bien à lui ! il vous la donne et elle viendra encore alléger vo- charges, en vous ( permettant d’augmenter votre bien-être, î Ce n’est point ici le moment de prononcer des paroles amè-{ res ; mais quelle réponse éloquente laite à ceux qui ont essayé j vainement dans une campagne sans nom et dans une presse I innommable de troubler ses derniers jours.
- Jean Baptiste-André Godin ne pouvait échapper au sort général réservé aux novateurs de toutes les époques.
- Autrefois on les lapidait, on les torturait, et ceux que la lumière effraie parce qu’ils sont habitués à vivre dans la nuit, n’ayant plus les bûchers hypocrites du bras séculier à leur disposition, emploient la dernière arme qui leur reste, le mensonge et la calomnie, pour ne pas dire plus. Ce sont les mêmes hommes qui obligeaient Galilée à se rétracter.
- Godin était trop grand pour être atteint, il planait trop au-dessus des faiblesses humaines pour que sa quiétude pût être troublée un seul instant.
- Sa foi dans la puissance de la vérité le mettait au-dessus de toute atteinte, et cette foule immense qui entoure aujourd’hui sa tombe dans une respectueuse douleur est une preuve vivante qu’il avait raison.
- Vous tous,qui êtes venus assister à cette funèbre cérémonie, au sein de la douleur que cause aux hommes de cœur la perte d’un grand citoyen, vous remporterez d’ici une pensée consolante qui atténuera votre peine : c’est que Godin a fait de ce que l’on croyait une utopie : une réalité tangible, c’est que les hommes qu’il laisse après lui,sans pouvoir jamais l’égaler, continueront cependant son œuvre, étant fermement convaincus que le seul moyen d’honorer la mémoire qu’ils chérissent, c’est de continuer à marcher dans la voie qu’il a tracée avec tant de générosité.
- Vous l’avez tous vu à l’œuvre, ce travailleur infatigable, vous avez pu apprécier la grandeur de son âme ;
- Vous savez combien il était simple dans sa bonté ;
- Vous savez comment ce grand homme savait se faire petit pour causer avec les petits et se faire mieux comprendre.
- En sortant des travaux élevés où sa pensée l’entraînait, il venait au milieu de vous, chaque jour.
- Avec chacun de vous il s’entretenait des plus petits détails matériels.
- Tout l’intéressait. Il connaissait l’influence des petites choses dans les résultats définitifs et le moindre détail avait pour lui une importance capitale— on peut dire de lui qu’il savait tout et voyait tout et quiconque quittait sa conversation était certain de remporter un bon conseil comme marque de son passage.
- Vous l’aimez parce qu’il savait se faire aimer.
- L’amour des autres rayonnait autour'de lui.
- Pour nous qui l’approchions de si près en raison de nos fonctions, c’était toujours avec un sentimentde profonde vénération que nous nous trouvions devant ce vieillard dont le regard si ferme et si droit vous allait directement à l’âme.
- Au milieu de tousses soins matériels, en même temps que les palais sociaux s’érigeaient, donnant aux travailleurs tout le confortable possible, qu’il organisait les caisses de secours, de prévoyance et de retraite, il n’oubliait pas le bien-être moral, et en face des habitations, les écoles s’élevaient. — Gomme toutes les grandes âme», Godin adorait les enfants, et chaque j fois qu’il assistait à leurs défilés une grande et douce émotion j se peignait sur ses traits.
- ! Sa préoccupation constante était de donner à tous les i soins que réclame leur faiblesse.
- J II voulait que rien ne fut oublié tant au point de vue du con-| fortable qu’à celui des facilités à leur donner pour s’instruire. ! Avant de s'aliter, il y a quelques jours à peine, sa dernière i visite, il la faisait aux tout petits du pouponnât.
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- Au nom du Conseil, au nom de l’association tout entière, au nom de nos enfants pour qui tu as tant fait, je dis adi îu à ton corps, ô cher et bien-aitné Fondateur ! Mais ton esprit dégagé de ses liens restera parmi nous et ta sainte mémoire sera le palladium qui nous aidera à vaincre les difficultés que l’avenir pourra semer sous nos pas.
- Ton nom ne saurait cesser d’étre présent, dans tous nos cœurs et le vide immense que tu laisses après toi, nous essaierons de le combler en nous rattachant aux grands exemples que tu nous a donnés.
- Que cette voûte te soit légère; et maintenant que tu connais le grand mot de l’énigme profonde, que ton âme calme et sereine contemple une fois encore ta famille terrestre prosternée devant ce qui fut toi !
- Discours de M. Proudhon
- Préfet de l’Aisne.
- Encore nouveau dans le département de l’Aisne et n’ayant pas eu l'heureuse fortune d’être en relations avec M. Godin, je devrais, en présence de cette tombe, m’incliner et me taire, en unissant ma tristesse à la tristesse de tous.
- Mais en présence de cette foule émue, en face de cette ville en deuil, comment pourrais-je, représentant du gouvernement de la République dans l’Aisne, ne pas associer ma voix et mon cœur aux vôtres pour rendre avec vous, en présence de ce cercueil vénéré, un pieux et solennel hommage à la mémoire de ce républicain dévoué, de ce généreux citoyen, de ce grand socialiste, de ce type de l’homme de bien.
- M. le Préfet rappelle l’origine de cet homme, qui ne dut son œuvre qu’à son intelligence et à son travail et qui, après l’avoir faite aussi grande et aussi prospère, la laissait, à se mort, à ses ouvriers, ses collaborateurs et ses amis.
- Il voulut rester après sa mort, encore au milieu de ceux qu’il avait tant aimés et auxquels il avait si généreusement consacré tout le fruit d’une vie si bien remplie.
- M. Godin a pris une part active aux affaires publiques, comme maire, conseiller général, député, et membres de nombreuses commissions administratives.
- Il ne cessa d’apporter aux affaires publiques les qualités remarquables qui le distinguaient : une grande intelligence, une volonté ferme, un travail persévérant, une franchise absolue, une honnêteté parfaite; qualités grandies en lui par la bonté et la bienveillance, cette politesse du cœur.
- Le département de l’Aisne a le droit d’ètre fier d’un tel citoyen qui laisse à son pays un grand souvenir, un grand exemple et un grand enseignement.
- Discours de M. Gaillard.
- Délégué de VExtrême-gauche.
- Au nom de l’Extrême-Gauche de la Chambre des députés, j’ai le devoir de dire les regrets que nous inspire la dispari-lion du grand homme de bien qui fut Godin.
- Son nom est honoré à la Chambre bien qu’il eût cessé de participer depuis plusieurs années aux travaux parlementaires. Il est bon que de temps en temps des hommes comme lui viennent se mêler aux représentants du peuple pour que la nation ait confiance dans le bon vouloir de ses députés. Certaines idées des plus fécondes agitées au parlement sont sorties de son cerveau et de son cœur. Un projet de loi, uniquement inspiré par Godin et déposé sous la Chambre précédente vient, par exemple, d’être repris par notre ami Barodet.
- Ah 1 si on mesurait un homme à la hauteur de ses idées comme Godin paraîtrait grand ! Un orateur sacré a dit que chaque homme a une mesure égale dans la tombe. C’est vrai pour le corps; mais si nous ne contemplons que l’âme etl’es-prit, Gooin apparaît comme un homme dont les pieds touchent
- la terre et dont le cerveau atteint non pas même ce& brumes grises qui cachent le soleil, mais plus haut encore, ces régions de lumière où planent la justice et la vérité.
- Godin, Messieurs, était de ceux qui voient, qui devinent l’avenir, qui savent que bien du mal disparaîtra de la terre, que les jeux sanglants de la violence auront un terme, qu’on arrivera à les éliminer, non seulement des rapports des hommes entre eux, mais des rapports des nations entre elles et que les conflits seront tranchés un jour par l’arbitrage, par la justice, Godin servait avec un zèle incessant, par l’exemple, le journal et la conférence, cette noble cause, et en cela il servait son pays et l’humanité.
- Ces idées sont généralement raillées par les dirigeants et par la presse. Si celle-ci approfondissait cette grave question, elle ne plaisanterait pas, j’en suis sûr, ceux qui consacrent leur vie à faire la guerre à la guerre !
- A l’étranger, un effort immense est fait, en faveur non pas de la fédération, mais de l’arbitrage. Des professeurs illustres d’Edimbourg et de Moscou viennent précisément de faire paraître sur cette question de retentissants ouvrages.
- Qu’on ne s’imagine pas cependant qu’en demandant le désarmement nous prêchons l’énervement des bras et des cœurs. Non pas ! car nous savons que l’Europe n’est pas un atelier mais un camp et quelle peut devenir d’un jour à l’au-’tre un champ de bataille. Nous voulons que la patrie soitforte, mais nous voulons aussi préparer l’avènement de la justice par l’arbitrage.
- C’est à cette œuvre généreuse qu’a travaillé Godin,— et s’il sait que je la rappelle et la préconise devant sa tombe, il ne peut qu’approuver et se réjouir.
- Il était bon que cette œuvre modeste fût louée en même temps que l’œuvre grande et sacrée du Familistère. Godin nous a laissé un admirable exemple : peu d’hommes méritent d’être autant vénérés et autant pleurés que lui. (Applaudissements).
- Discours de M. Bertrand.
- au nom du parti ouvrier belge et de la Revue Socialiste Messieurs,
- Permettez à un représentant du parti ouvrier belge de venir saluer la dépouille de celui qui fut pour nous à la fois un coréligionnaire et un compatriote.
- Les socialistes de tous pays, qui veulent l’humanité une, affranchie de la guerre des classes qu’engendre la misère, affranchie des guerres internationales qu’engendrent l’ignorance et les préjugés séculaires, perdent en M. Godin un de leurs plus dévoués et plus autorisés compagnons de lutte, dans ce combat pacifique d’idées que se livrent les représentants d’hier et les représentants de demain ; les soldats du passé avec toutes ses iniquités et- ses privilèges, les soldats de l’avenir auguste qui réalisera l’égalité par la justice.
- Le parti ouvrier belge, dont M. Godin a fait connaître et a défendu à maintes reprises les justes revendications dans le Devoir, a été péniblement affecté en apprenant la mort de celui qui, depuis tantôt un demi siècle, donnait un si fortifiant exemple de dévouement.et de désintéressement socialiste à la rapacité cruelle des classes dirigeantes,
- Ses adjurations éloquentes, ses supplications généreuses en faveur des travailleurs déshérités par l’injustice criante de notre organisation sociale, n’ont pu percer le triple airain des intérêts égoïstes qui se sont bouché les oreilles pour ne pas l’entendre.
- Mais ses enseignements ne seront pas perdus ; l’exemple qu’il a donné est une semence féconde de justice qui fructifiera.
- Nous nous pressons aujourd’hui, émus, et recormaissaate
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- autour de ce cercueil ; demain fortifiés par son souvenir, par \ sa pensée socialiste qu'il a élaborée et admirablement prati- ! quée, nous reprendrons notre tâche avec plus de constance que jamais.
- Dans l’éternelle et inéluctable transformation des êtres et des choses, les hommes passent mais l’idée reste et le progrès suit son cours. Le soldat du progrès qui repose là, dans cette bière, peut reposer en paix ; il a rempli sa tâche. A nous d’accomplir la nôtre en continuant son œuvre. Cette œuvre, elle sera continuée vaillamment jusqu’à ce qu’enfin son idéal soit réalisé et conquis, jusqu’à ce que la paix et l’Egalité régnent parmi les hommes.
- Un mot encore : La Revue socialiste que M. Godin honorait de sa collaboration et à laquelle je collabore moi-même, avait délégué un de ses rédacteurs, M. Rouanet rédacteur en chef du Devoir, pour adresser une parole d’adiemau nom de Benoît Malon, son directeur, et de la rédaction tout entière, au fondateur du Familistère. M. Rouanet empêché par une indisposition, m’a prié de le suppléer.
- C’est donc tout à la fois au nom du parti ouvrier belge et de la Revue socialiste, c’est-à-dire au nom du socialisme belge et du socialisme français, que je salue, le cœur serré, la dépouille du penseur et du théoricien autant que du socialiste pratiquant que la mort vient de nous ravir !
- Discours de M. Van Gelderen
- au nom de l’Usine de Laeken.
- Messieurs,
- Au nom de tous les travailleurs de l’usine de Laeken je viens dire un éternel adieu à notre regretté bienfaiteur M. Godin.
- Sur le point de voir chez nous à Laeken comme ici à Guise, couronner sa vie de sacrifice et d’amour, par notre mutuel bonheur, la mort vient de nous l’enlever ; de plus éloquents que moi ont trouvé des paroles pour dépeindre notre désespoir et notre chagrin, car nous venons de 'perdre non seulement un ami, un frère, mais aussi notre père dévoué qui a tout sacrifié pour notre bien-être et notre émancipation.
- Je dis donc, à cet esprit vénéré et sublime, au nom de tous mes camarades :
- M. Godin, cher père,mille fois pleuré,emportez les regrets des travailleurs de Laeken et recevez dans une vie meilleure la récompense de vos bienfaits.
- Discours de M. Flamant
- Maire de Guise.
- Messieurs,
- Au nom de la Municipalité de la ville de Guise, et au nom du Conseil municipal, j’ai le pénible et douloureux honneur d’apporter un large tribut d’hommages et de regrets à Monsieur Godin, tondateur du Familistère, cet homme extraordinaire et exceptionnel, ce champion du bien, du travail et de l’honneur, qui vient d’être enlevé par une mort aussi rapide que foudroyante à l'affection de sa femme dévouée, de ses petits enfants, de sa famille, de ses nombreux ouvriers, et d’adresser à celui qui n’est plus le dernier adieu de ses collègues.
- La vie industrielle de M. Godin vient de vous être retracée d’une façon remarquable et aussi complète que possible ; une voix très autorisée vous fera entendre dans quelques instants l’éloge de l’homme politique ; quant à moi, je vous parlerai exclusivement de M. Godin qui a rempli pendant plusieurs années les fonctions de maire de Guise, et de M. Godin qui a été très longtemps conseiller municipal.
- M. Godin a été nommé président de la Commission munici- ! pale le vingt-deux septembre mil huit cent soixante-dix, quel- >
- ques jours après l’effroyable catastrophe de Sedan, suivie ! malheureusement d’autres désastres épouvantables qui ont amené la perte d’une partie de notre pays. Pendant tonte la période néfaste de la guerre, et surtout à partir du quatre janvier mil huit cent soixante et onze, où notre ville a été occupée par un ennemi victorieux et implacable, M. Godin a rempli sa mission avec la plus grande dignité, un calme et une froideur imperturbables et un courage aussi noble que fier ; il sut résister énergiquement aux exigences incroyables des vainqueurs, préserver la ville de beaucoup de malheurs, et faire face à tous les périls de son affreuse situation. En présence du danger, son énergie ne s’est jamais démentie. Il n’eut ni un instant de faiblesse, ni une heure de découragement même pendant cette nuit terrible où fait prisonnier par les Prussiens il pouvait s’attendre d’un moment à l’autre à être fusillé.
- M. Godin fut ensuite nommé maire au mois de mai mil huit cent soixante et onze et conserva ses fonctions jusqu’au mois de février mil huit cent soixante quatorze ; pendant ces trois années, aussi bien que pendant les vingt-huit années consécutives où il a siégé au conseil municipal, M. Godin s’est occupé en homme compétent de toutes les questions intéressant notre ville spécialement des questions de l'instruction publique qui ont toujours été une de ses principales préoccupations ; il nous a toujours apporté son concours précieux et son expérience, avec un zèle et une assiduité qui n’ont jamais failli.
- Depuis bientôt quatre années que j’ai l’honneur de remplir les fonctions ingrates et difficiles de maire, je n’ai eu qu’à me louer de l’urbanité et de la courtoisie de M. Godin, soit dans les séances du Conseil municipal, soit dans les nombreuses réunions de commissions auxquelles il assistait. Je lui adresse ici le dernier hommage de ma sincère reconnaissance. Si nous n’avons pas toujours été d’accord sur toutes les questions qui ont été discutées, si j’ai combattu certains projets que M. Godin nous a présentés, }e ne l’ai fait qu’avec la conviction profonde que ces projets étaient plutôt préjuciables qu’utiles aux intérêts de la ville que j’administrais.
- Par arrêté de M. le Préfet de l’Aisne en date du trente et un décembre dernier M. Godin avait été nommé membre de la commission administrative de l’hospice en remplacement du regretté M.'Parmentier; l’installation de M. Godin dans ses fonctions a eu lieu le quatorze janvier, et ce jour là la commission administrative à l’unanimité, a conféré à M. Godin les fonctions de vice-président et d’ordonnateur. Tout en ayant appris à l’ouverture de notre séance que M. Godin était sérieusement malade nous ne pouvions pas supposer que quelques heures après, la mort viendrait nous l’enlever,et qu’il ne pourrait pas remplir les fonctions délicates auxquelles nous l’avions appelé.
- Laissons se fermer cette tombe devant laquelle l’amertume de nos regrets demeure impuissante pour lui ravir la proie quelle réclame ; subissons avec résignation l’arrêt fatal qui .nous enlève un excellent citoyen, et un dévoué collègue; inclinons-nous une dernière fois devant ce qui reste de ce cœur loyal que la mort vient de nous ravir.
- Les hommes comme M. Godin sont rares ; on les pleure, on ne les oublie pas.
- Adieu, M. Godin ; encore une fois adieu au nom de la Municipalité et du Conseil municipal de la ville de Guise.
- Discours de M. Turquet
- Député de l'Aisne.
- Messieurs,
- Au nom de la députation de ce département, et au nom des populations républicaines qui l’ont élue, je viens rendre un dernier hommage à celui qui fut, pendant quelques ! années, notre collègue éminent et, jusqu’à son dernier souf-* fie, un vaillant et dévoué serviteur de la démocratie.
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- Dés 1869, Godin s’était mis à la tête de l’armée libérale de l’arrondissement de Vervins.
- Tandis que Malézieux dans le Saint-Quentinois et de Billancourt dans l'arrondissement rie Château-Thierry enlevaient aux candidats officiels de l’empire leur siège de député, que Leroux, dans l’arrondissement de Laon, n’échouait que de 300 voix, — Godin menait ici la campagne avec Jules Favre, avec celui qui devait être son collègue à l’Assemblée nationale et qui à l’honneur de parler sur cette tombe.
- Aussi, lorsque vint la funeste guerre de 1870, lorsque les malheurs fondirent sur la patrie, menaçant de l’écraser, on se rappela les paroles prophétiques de Godin. II n’avait cessé de répéter : « Malheur aux. nations qui s’abandonnent, malheur aux peuples qui se complaisent dans l’engourdissement du despotisme : leur réveil peut être terrible ».
- Vous savez ce que fut le réveil de la France. Elle eut à subir la plus terrible des invasions. Godin était parmi les bons et courageux citoyens qui prirent à tâche de s’opposer aux violences et aux exactions ds l’envahisseur. Il montra qu’il avait toutes les vaillances. De même qu’il avait résisté sans défaillir aux prétentions et aux tracasseries d’un gouvernement j despotique, il fit tête à l’ennemi. Quand les Prussiens l’arrêtèrent, il n’eut pas un moment de crainte et opposa à leurs violences sa calme et sereine fermeté.
- L’armistice conclu,la guerre finie,le département de l’Aisne s’honora en nommant Godin son représentant à l’Assemblée nationale.
- Je me rappelle encore les exemples qu’il nous donna, qu’il donna à la minorité républicaine et à l’Assemblée tout entière. Je me rappelle avec quelle attention, quel recueillement, je pourrais dire quelle unanime sympathie il était écouté lorsqu’il prenait la parole avec une compétence et une autorité exceptionnelles dans les questions qui intéressent le travail et les travailleurs. Il imposait le respect et l’estime même à ses adversaires politiques.
- J’ai gardé le souvenir d’une mémorable séance de l’Assemblée nationale où Godin prit la parole. Il s’agissait du paiement de notre rançon de cinq milliards. La discussion touchait à son terme quand Godin prit la parole et dans un discours de plus de deux heures, au milieu d’un silence absolu, il exposa un système nouveau et ingénieux d’emprunt.L’heure pressait ; il fallut adopter tel quel le projet du gouvernement. Mais M. Thiers, qui n’avait pas été un des auditeurs les moins attentifs de Godin,me disait que,s’il avait eu le temps, il eut volontiers fait l’expérience proposée par notre collègue.
- Lors des élections de 1876, Godin, un peu/léçu dans ses expériences de réformes, ne voulut pas accepter une nouvelle candidature. Il me délégua l’honneur de représenter le parti républicain dans cette circonscription. 11 quitta la vie publique pour se consacrer à ses études et à ses méditations, pour achever cette œuvre admirable du Familistère, qui sera l’honneur comme elle a été la constante préoccupation de sa vie.
- Je remplis un devoir en saluant une dernière fois, an nom de la démocratie républicaine de l’Aisne, celui qui fut un de ses représentants et un de ses plus dévoués serviteurs.
- Et nous, mes chers collègues, n’oublions jamais l’exemple que Godin nous a donné. Inspirons-nous de ces idées. Imitons-le, autant qu’il est en nous ; ce sera le meilleur moyen de respecter et de chérir sa mémoire.
- Discours de M. E. Carlier.
- ai£ nom de la société de propagande républicaine.
- Messieurs,
- Si jamais citoyen mérita, au moment de la mort, l’estime et - considération de ses concitoyens, c’est assurément M. »odin. C'est seulement sur sa tombe qu’il nous est permis
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- d’approfondir le vide immense qu’il va laisser parmi nous. La Société de propagande républicaine du canton de Guise perd un de ses membres les plus dévoués : en son nom, au nom de la République, au nom de la démocratie, j’adresse à l'illustre citoyen qui vient de descendre dans l’éternité, l’éternel adieu... La tombe du fils était à peine refermée, que déjà s’ouvrait la tombe du père : une mort implacable est venue pour ainsi dire les ensevelir dans un même linceul. L’émotion causée par de tels coups a été considérable, et vous êtes accourus apporter, dans celte cérémonie si simple, et si grandiose pourtant, le témoignage de votre sympathie ; vous avez voulu décerner à M. Godin 1 hommage attendri de votre reconnaissance, apporter à sa veuve éplorée, à sa famille si cruellement éprouvée, tout l’adoucissement que dans d’aussi pénibles circonstances, les hommes peuvent procurer à une douleur aussi poignante.
- Au milieu de ce deuil immense, si nous jetons un regard sur l’existence de M. Godin, nous trouvons une bien grande consolation dans l’admiration de son œuvre : nous le voyons émergeant rie cette tombe, montrant auxgénérations l’exemple de ce que peuvent donner l’intelligence, la volonté, la persévérance. Né à Esquehéries le 26 janvier 1817, fils d’un serrurier dont il partagea quelque temps les travaux, Jean-Baptiste-André Godin sentit de bonne heure se développer son génie industriel ; il pensa bientôt à substituer la fonte de fer à la tôle, dans les appareils de chauffage. En 1846, il créa à Guise cette nouvelle industrie, à laquelle il ne cessa d’apporter tous les perfectionnements. L’usine fondée par M. Godin est aujourd’hui la plus importante de France, et peut-être du monde entier. Arrivé à la fortune, au comble de la gloire industrielle, Monsieur Godin songe à l’amélioration morale et matérielle de ses collaborateurs, de ses ouvriers. En 1859, il construit le Familistère, véritable palais social où les ouvriers trouvent tous les éléments du bien-être ; il fonde peu de temps après des écoles, un théâtre.
- L’œuvre industrielle est achevée, l’existence des ouvriers est assurée,. Monsieur Godin veut mettre sa vaste intelligence au service de son pays et de l’humanité. Il se préoccupe des grandes questions politiques et sociales, et avec sa sûreté de vue, avec ses conceptions larges, il indique la solution des problèmes sociaux relatifs aux rapports du Capital et du Travail. Il donna un corps, une réalité à des questions considérées avant lui, comme des chimères, des utopies ; il devient le défenseur convaincu du socialisme pratique. C’est dans l’association qu’il voit la solution du problème social, c’est dans l’harmonie du Capital et du Travail qu’il voit le progrès et l’émancipation du prolétariat. 11 fera du travailleur un capitaliste par l’association ; c'est par l’association qu’il espère remplacer le salariat. Monsieur Godin ne se contente pas d’exposer cette théorie, il la met bientôt en pratique, dans une sphère relativement modeste ; il fonde l’association du Familistère de Guise qui lui survivra, comme pour montrer au monde étonné, le chemin de la pacification sociale et de la prospérité.
- Républicain de conviction, défenseur ardent de la démocratie, philanthrope, bienfaiteur des pauvres, Monsieur Godin ne pouvait manquer de devenir le chef du parti républicain, dans iVcité qui enfanta Camille Desmoulins ; le canton de Guise, 1’envoÿa dès l'année 1870, siéger au conseil général où il j acquit bientôt une influence considérable, et où il continua de I siéger jusqu’en 1883. Personne n’a oublié sa noble conduite S pendant l’année terrible ; l’admiration et la reconnaissance du | peuple lui valurent, en 1871, l’honneur de siéger, comme | député de l’Aisne, à l’Assemblée nationale. Les idées géné-I reuses de M. Godin ne trouvèrent guère d’écho dans l’As-i semblée réactionnaire ; il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il perdait son temps à parler de socialisme, de fraternité, de solidarité ; découragé, il ne se représenta plus aux élections
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- pas préparé aux grandes réformes, c’est alors qu’il créa un journal le Devoir, dans le but de répandre ses idées, de propager ses doctrines. Néanmoins, il ne se désintéressait j pas des luttes électorales, et nous nous rappelons tout le rôle ! important qu’il joua lors des élections législatives de 1885. j Membre de la société de propagande d’instruction républicaine, j Monsieur Godin venait souvent faire des conférences, sur les ; grandes questions politiques, économiques et sociales.
- En récompense de tant de services rendus à son pays, Monsieur Godin avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur, et Ton peut dire que jamais les insignes de l’honneur ne brillèrent sur la poitrine d’un meilleur citoyen.
- Je m’incline respectueusement devant la tombe qui va vous recevoir, Jean Baptiste-André Godin.
- Dormez en paix, au sein de l’éternité, cher ami, vénéré citoyen : votre souvenir vivra parmi nous tant que nous vivrons; votre exemple nous inspirera, et nous aidera à continuer votre œuvre.
- Au nom de la société de propagande républicaine, adieu... adieu...
- Discours de M. Paradis, Conseiller général au nom de la délégation cantonale pour l’instruction primaire Messieurs,
- • Au nom de la délégation cantonale.permettez-moi de venir rendre un dernier témoignage d’estime et de regrets à M. Jean-Baptiste-André Godin, qui fut notre président pendant plusieurs années.
- Des voix plus éloquentes que la mienne vous ont retracé la vie de M. Godin et les bienfaits qu’il a répandus autour de lui pendant sa longue carrière. Elles vous ont dit tout le bien-être matériel qu’il introduisit au milieu des populations ouvrières qni l’environnaient et qu’il regardait comme sa famille.
- Je laisserai de côté cette sollicitude toute paternelle avec laquelle il prenait l’enfant à sa naissance pour le conduire, pour ainsi dire par la main, jusqu’à l’âge de puberté. Je ne vous parleiai. que du bien-être intellectuel qu’il chercha à introduire dans le Familistère. Il me suffit pour cela de voir les belles écoles qu’il a élevées pour l’instruction de la jeunesse. Tout le monde le sait, M. Godin fut le fils de ses œuvres, et lui, qui fut obligé d’acquérir par lui-même ces vastes connaissances qui plus tard devaient faire de lui un génie de premier ordre, il a pu apprécier combien il est malheureux de ne pas recevoir dans sa jeunesse les premiers éléments des sciences usuelles et combien l’homme instruit est au-dessus de l’ignorant.Aussi poursuivit-il avec toute l’ardeur qu’il apportait dans toutes les actions de sa vie ces projets. Aucune peine, aucun sacrifice ne lui coûta ; ce n’est qu’a-près avoir visité les établissements les plus renommés de cette époque par leur installation et leur confort, qu’il se décida. Il s’appliqua à réunir chez lui tout ce qui était le plus utile et le plus propre de faire de ses écoles des établissements supérieurs par l’aménagement et la commodité. Car c’était l’essence même de sa nature, dans toutes les entreprises, de vouloir surpasser ceux qui l’avaient précédé.
- Aidé du concours et des conseils éclairés de celle qui fut plus lard la compagne de sa vie, il créa des écoles qui furent longtemps sans rivales. Tout y était organisé pour le bien-être physique et moral de l’enfance : l’aération convenable, le chauffage ingénieux, la lumière distribuée de manière à ménager la vue la plus sensible, les tables et les pupitres coordonnés de façon à donner satisfaction à la bonne tenue des élèves ; en un mot les classes munies de tous les appareils nécessaires à renseignement. Ajoutez à cela des prolesseurs bien choisis et bien rétribués, et vous aurez une idée de ce
- que furent les écoles du Familistère dès leur création. Les méthodes nouvelles de renseignement étaient expérimentées, et apres des essais comparatifs, M. Godin choisissait celles qu’il croyait pouvoir donner les meilleurs résultats. Plus lard, voulant avoir un critérium plus juste de la force des études, il se rallia à l’enseignement universitaire, en prenant des maîtres parmi les jeunes gens diplômés et soumettant ses classes à l'inspection académique. Puis il présenta ses élèves au certificat d études, et, dans les deux dernières années, ii eut la douce jouissance de voir autant de jeunes gens inscrits pour concourir, autant d’admis au certificat.
- G est ainsi Messieurs, que plus de deux cents enfants recevaient chaque année {'enseignement primaire ; c’est ainsi que M. Godin versa sur la tête de ses travailleurs les bienfaits de 1 instruction. G est le plus beau fleuron qui ait pu couronner l’œuvre du génie de M. Godin, et qui sera sa plus belle recommandation à la reconnaissance de la postérité. L’administration supérieure ne pouvait rester insensible à cette œuvre humanitaire par excellence,aussi lui avait-elle décerné les palmes académiques.
- Pour nous, ses collègues, qui l’avons connu, qui avons pu apprécier sa compétence et son mérite, nous croyons payer notre dette en venant rendre un dernier hommage à celui qui fut un des membres les plus distingués de la délégation cantonale.
- Puisse ce concert unanime de regrets adoucir la douleur de ses nombreux amis,et qu’ils puisent une légère consolation dans la pensée que M.Godin emporte dans la tombe la reconnaissance de toute une génération qu’il a élevée et l’estime de ses concitoyens.
- Discours de M. Ganault.
- exécuteur testamentaire
- Messieurs,
- Avant de quitter cette tombe où le père d’une grande famille ouvrière va dormir son dernier sommeil, j’ai pour mission d’adresser aux uns une parole de remerciement, aux autres un mot de consolation et de confiance en l’avenir.
- La présence à cette solennelle cérémonie des représentants à divers titres du gouvernement, du département et de la ville de Guise a montré les sentiments d’estime au milieu desquels vient de s’éteindre la grande personnalité d’André Godin.
- L’hommage rendu à l’ancien représentant du peuple, au conseiller général, à l’ancien maire se lie si intimement à l’œuvre sociale dans laquelle le grand industriel a trouvé le couronnement de sa carrière, qu’on ne saurait coutester à ces hauts témoignages de sympathie la valeur d’une consécration et d’un apaisement pour des idées qui furent longtemps et ardemment contestées.
- Recevez donc Messieurs, vous qui vous êtes faits les éloquents interprètes de la bienveillance des pouvoirs publics et des autorités locales pour la mémoire d’André Gxdin, et vous Messieurs qui avez apporté de si loin près de cetie tombe les témoignages de la plus sincère admiration poui le philanthrope et pour le penseur, les remerciements que sa famille et ses enfants adoptifs vous adressent par ma voix.
- Mais c’est aussi, c’est surtout à ceux qui vont rester ici les continuateurs de l’œuvre d’apaisement social si puissamment organisée, en cinquante années de travail incessant, par notre vaillant ami, à ceux qui vont devenir comme les gardiens de son tombeau, comme propagateurs de la foi dont il était animée, qu’il faut que je m’adresse.
- A vous tous donc, grands et petits, travailleurs du corps ou de la pensée qui dès aujourd’hui pouvez être fiers d’avoir été les coopérateurs à un titre quelconque d’André Godin, je
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- dois dire, an moment où nous nous éloignons de cette tombe, confiance, courage, persévérance.
- En vous quittant, le chef de votre grande famille paraît avoir prévu et préparé tout ce qui pouvait assurer la perpétuité de l’œuvre commune et maintenir la prospérité autour de ce vaste établissement qui fait aujourd’hui l’admiration du monde industriel.
- Pour que dans cinquante ans d’ici les enfants élevés dans ce Familistère, avec toutes les ressources que le progrès met au service de l’enseignement, puissent célébrer au foyer paternel l’anniversaire du jour où votre puissante association fut fondée, qu’avez-vous à désirer?
- De l’argent ? vous avez en mains un capital qui suffirait à dix industriels pour jeter les fondements d’une grande for- 1 tune ; une bonne organisation administrative,une scrupuleuse ; comptabilité, des directeurs expérimentés, une clientèle déjà acquise, vous avez tout cela !
- Que pourrait-il donc vous manquer à vous qui avez été élevés avec l’habitude de l’association et de cette vie commune qui exige chaque jour des concessions réciproques?
- Soyez donc et .restez tous confiants en l’avenir sous la seule condition de conserver entre vous l’union et la discipline associées à l’amour et à la loyauté du travail.
- Grâce à la continuation de cette action commune,au dévouement absolu de chacun aux intérêts de tous, vous assurerez la sécurité et la prospérité de l’avenir pour vos familles et pour vos descendants !
- Je salue donc en vous les continuateurs de celui dont la dépouille mortelle ensevelie dans ce petit coin de Une va le transformer en sanctuaire où la sainteté du travail aura son culte.
- Élèves, disciples, associés d’André Godin, tenez toujours vos cœurs à la hauteur du sien ; restez toujours pénétrés de ces principes de mutualité et de solidarité qu’il a semés dans l’esprit et dans tous les cœurs des plus anciens d’entre vous comme de vos plus jeunes enfants, et revenez souvent, si jamais la souffrance ou le doute jetaient quelque trouble dans vos esprits, venez près du monument qui va s’élever sur cette tombe. Évoquez le souvenir de celui dont chaque jour fut consacré au travail, et vous vous éloignerez d’ici réconfortés par le grand exemple d’une vie toute d’honneur et d’abnégation et par la confiance dans le succès des œuvres humaines guidées par un noble cœur et par un grand dévouement.
- Discours de M. Doyen
- administrateur-Gérant du journal le Devoir.
- Mesdames,Messieurs,il ne me reste que bien peu de choses à dire, après les éloquents discours que vous venez d’entendre ; l’émotion profonde que je ressens, jointe à mon manque d’expérience dans l’art d’exprimer sa pensée, feront peut-être défaillir mon courage mais l’importance du devoir qui m’incombe soutiendra ma volonté je l’espére pour vous faire connaître notre éminent bienfaiteur M. Godin, comme penseur et surtout comme philosophe spiritualiste.
- Godin dés sa jeunesse fut un chercheur, un penseur infatigable Vivant dans le monde des effets, comme il le disait, il voulut, de bonne heure, connaître le monde des causes. Il étudia avec la fermeté, la passion, l’énergie qu’il mettait dans tous ses travaux, les œuvres des hommes célèbres qui se sont occupés de ces questions abstraites. Swedembourg l’illustre voyant était son auteur préféré ; André Pezanni, Jean Rey-naud, Allan Kardec, Flammarion, furent lus et commentés ! par lui. Nous n’hésitons pas à dire ici qu’il puisa dans ces j études sérieuses un profond amour de l’humanité. Dés lors le ' principal but de sa vie était découvert : On vient de vous dire } avec quel succès, il a pu l’atteindre. »
- Il eut à soutenir contre le mauvais vouloir des uns et l’égoïsme des autres des luttes terribles. Il eut à combattre comme tous les novateurs toutes les réactions coalisées contre son œuvre ; il triompha de tous ces obstacles, surtout en s’inspirant des principes de morale supérieure qui découlent naturellement des études philosophiques et religieuses auxquelles il s’adonna avec un grand nombre d’hommes d’élites de son siècle, parmi lesquels je citerai seulement notre grand poète national Victor Ilugo.
- Godin croyait à l’existence du Grand inconnu que nous appelons Dieu ! Ses longues et fortes études métaphysiques lui avaient permis d’affirmer dans les remarquables ouvrages qu’il a publiés, dans les conférences si intéressantes qu’il nous faisait et jusque dans ses actes, l’existence de deux principes ou plutôt d’une même substance universelle à différents degrés de matérialisation.
- 11 croyait avec la plupart des philosophes de tous les âges de l’humanité et de toutes les contrées de la terre que la nature est triple dans ses manifestations; que la matière éternelle qui remplit l’immensité se trouve dans deux états différends : l’état actif et l’état passif, lesquels par leur union produisent l’état neutre, le ternaire qui est la loi suprême de l’univers.
- Ce corps fluidioque qui sert d’enveloppe à notre moi intellectuel et que les Kabalistes 'appelaient le corps astral, St-Paul le corps spirituelles spirites le périsprit, Godin le nommait la substance et le principe spirituel qui anime et vivifie tout dans l’univers était nommé par lui la vie.
- 11 croyait comme nous que le miracle ne peut exister : que tous les phénomènes qui nous semblent extraordinaires sont le résultat d’une loi immuable et éternelle encore imparfaitement connue du plus grand nombre.
- Il savait et enseignait, que dans la nature rien ne meurt mais que tout se transforme sans cesse pour progresser toujours, La mort n’est qu’un mot !
- Intelligence supérieure, il était initié à toutes les sciences métaphysiques, dont la connaissance permet à l’homme de soulever un coin du voile épais qui nous cache l’auguste vérité.
- A l’aide des méthodes et des procédés que la science psychologique met aux mains du chercheur de bonne foi, il avait pu plonger ses regards émerveillés dans les splendeurs du monde spirituel et y découvrir des horizons immenses et nouveaux pleins de lumineuses clartés !
- Oui God.n le grand chercheur, le fécond semeur d’idées dignes de sa haute intelligence a voulu savoir d’où nous venons et où nous allons et il a su, parce qu’il a étudié et cherché avec méthode et intelligence.
- S’élevant au-dessus du fanatisme des différentes sectes qui toutes se croient en possession de la vérité, il pensait que toutes les croyances ont eu leur raison d’être et leur utilité, tout marchant au même but par des voies différentes. Les matérialistes n’ont vu qu’un côté de la nature et leurs observations sont justes. Les spiritualistes ont contemplé l’autre face et leurs déductions sont rationnelles.
- La vérité se trouve dans la réunion des observations faites par les uns et par les autres qui ne sont que les différents aspects d’une seule et même vérité.
- "Âu nom de la société spirite du Familistère dont il fut le président, je salue l’esprit supérieure qui vient d’entrer dans la lumière ; je glorifie l’habitant des mondes éthérés de l’espace infinie, je dis au revoir au philosophe éminent, au grand penseur, que depuis de longues années de collaboration nous avons appris à connaître et à respecter.
- Oui M. Godin nous savons que nous vous retrouverons dans la vie spirituelle, c’est pourquoi nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir, au revoir sur un globe plus parfait 1 au revoir M. Godin 1
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- Discours de M. Sarrazin
- Secrétaire de la Société de la Paix
- Mesdames, Messieurs,
- L’illustre défunt dont nous déplorons la perte cruelle, en présence de cette foule immense recueillie, attristée, était le fondateur de la société de paix et d’arbitrage International créée au Familistère. C’est à titre de secrétaire de cette société, que m’incombe la pénible tâche de prendre la parole dans cette douloureuse circonstance. Quoique ma mission doive se borner à retracer très-sommairement une seule des faces de ce multiple génie : son grand amour de la paix universelle, je me sens impuissant à trouver des traits dignes de son âme passionnée du bien, de son héroïque persévérance. C’est que ma faiblesse naturelle se trouve encore augmentée de la crainte de voir mes forces paralysées par une légitime émotion. Monsieur Godin n’était pas seulement pour tous le grand philantrope, le penseur éminent, l’écrivain distingué, le socialiste convaincu, le père de ses ouvriers, il était en particulier pour moi, un bienfaiteur rempli d’une extrême bienveillance, d’une douce bonté, dont le souvenir ne me quittera plus.
- Que sa veuve éplorée, la collaboratrice infatigable de ses immenses travaux me permette en même temps que je dépose sur cette tombe le juste tribut de mes cuisants regrets, de lui offrir l’hommage respectueux de mon attachement inaltérable.
- je dois vous montrer à quelles imposantes hauteurs Monsieur Godin s’était élevé par ses ardentes convictions. Jugez-en par l’extrait suivant de l’une de ses œuvres principales, et vous comprendrez mieux, en présence de ce style qui atteint le sublime combien la tâche que j’entreprends se trouve au dessus de mes forces :
- « Nous étions alors en 1854 : l’horizon de la paix s’as-« sombrissait sur la Crimée et, bientôt, l’Europe put com-« prendre que l’esprit de Guerre couvait encore dans son « sein des malheurs futurs pour les nations.
- « Je ne sais sous quel empire des lointains frémissements «c du carnage et du sang versé, je vis se dresser devant moi a l’esprit de Guerre, comme étant le spectre hideux duquel « est sorti le mal dans l’Humanité.
- « Je vis la Guerre, génie de la mort, luttant contre le « Travail, génie de la vie.
- « Je vis la Guerre, ruinant le Travail et dressant des obs-« tacles à la liberté des nations : le passé de l’humanité se « présentait devant moi, déroulant les horreurs de ce long « martyre du Travail sous le joug de la force et de l’igno-« rance.
- « Et la guerre, avec ses terribles conséquences, se pré-« sentait à moi,et j’embrassais tous les détails de son effroya-« ble histoire.
- « Car la guerre, c’est l’histoire de l’impunité de tous les a crimes ;
- a C’est l’histoire de toutes les monstruosités dont l’homme « est capable ;
- « C’est le côté bestial de tous les mauvais instincts surex-« cités !
- « La guerre, c’est l’histoire du vol et du pillage autorisés a sur terre et sur mer ;
- « C’est la gloire des meurtriers, des corsaires et des foret bans ;
- « C’est la course aux navires, le vol des marchandises, le « coulage bas des vaisseaux ;
- « C’est l’anéantissement du commerce et des échanges ;
- « La Guerre, c’est l’état de siège, c’est la suspension des « lois, c’est la force imposant des rançons, des réquisitions * forcées, toutes les vexations imaginables ;
- « La Guerre, c’est la dévastation, la ruine des nations ;
- « C’est le vol, le pillage, l’incendie des villages et des « villes ;
- « C’est l’histoire du sacrifice des innocents, des femmes « violées, des enfants torturés, des populations entières pas-« sées au fil de l’épée, taillées en pièces ;
- « La Guerre,c’est l’histoire de tous les meurtres horribles,
- « de toutes les violences inouïes ,
- « C’est l’histoire de tous les excès du mal dont la terre « est couverte, c’est la perversité du sens commun à sa plus « haute puissance...
- « C’est la négation violente de tous les droits de l’homme,
- « c’est le bouleversement des sociétés, l’anéantissement de « toutes les conquêtes du progrès.
- Quels nobles accents mesdames et messieurs, et comme celte révolte lyrique, peint bien les sentiments de Paix, de Progrès et de Justice dont était animé celui que nous perdons.
- Vous me pardonnerez cette longue citationqu’il ne m’était pas possible d’écourler. Ai-je besoin de me justifier de l’avoir faite ? Ces sombres tableaux que vous venez d’entendre des maux terribles qu’enfante la guerre hideuse ne nous montrent-ils pas sous un de ses grands aspects l’homme de bien, l’homme de génie que nous pleurons. Ne sentez-vous poindre sous ces vices, ces horribles peintures, son immense amour pour la Paix, la sainte Paix qu’il aimait tant, pour laquelle il a combattu sans relâche pendant plus de 40 ans. Il faut l’avoir vu de près, comme moi, pour pouvoir bien juger ce grand cœur. Si vous saviez avec quelle joie il arrivait à nos séances les mains pleines de documents nous montrant les progrès accomplis journellement par la sublime idée dont il était l’amant passionné. Son large front s’illuminait quand il nous indiquait les travaux entrepris par ses émules, ses amis de l’Univers entier, combattant le bon combat pour cette noble cause : les Hodgson Pratt, d’Angleterre, Bajer, Mademoiselle Alma, du Danemark, de la Suède, Degreef,de Lavelaye de Belgique, Ribeyro, du Portugal, Moneta,d’Italie, Lemonnier, Malon, Boyer, de notre cher pays, et en particulier le vaillant député de Vaucluse, Jules Gaillard, dont vous venez d’entendre et d’admirer l’éloquent discours.
- Vous savez qu’une des dernières pensées de M. Godin fut pour les petits enfants qu’il affectionnait tant, N’oublions pas, nous les amis de l'a Paix et de l’Arbitrage International, que ses derniers jours furent presque tout entiers consacrés à notre cause sacrée, et que le dernier numéro de son journal le Devoir y est exclusivement consacré.
- Ne quittons pas cette tombe, qui va bientôt renfermer les restes mortels de notre bien aimé Président et fondateur, sans lui témoigner notre reconnaissance par la solennelle promesse de consacrer à l’œuvre qu’il aimait passionnément, le reste de notre existence, de nos facultés, de nos forces.
- Ne nous laissons pas défaillir en voyant le vulgaire ignorant nous jeter à la face les épithètes de rêveurs, de songes xreux, d’utopistes, de fous, même ! Rappelons-leur avec fermeté que M. Godin, dans un autre ordre d’idées, a su donner un corps à un rêve longtemps qualifié d’utopie. Montrons-leur aussi les sublimes semeurs d’idées du passé, vilipendés, calomniés, proscrits, égorgés, pendus, lapidés partout, et néanmoins toujours remplacés sur la brèche où s’élabore le progrès fécond, où croit la moisson de l’avenir !
- Au revoir, grande âme, et vive la paix universelle !
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Suftfc Ihip, Buté*
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- 12' Année. Tome 12.-- N' 490 mmer« m e. Dimanche 29 Janvier 1888
- .T
- J1J
- BUREAU
- a GUIS K (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à Madame GO DIM, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de Quittance.
- France
- On an ... 10 fr. »> Six mois. . . 6 »> Trois mois. . 3 »»
- Union postale On an. . . 11 tr. »> Antres pays
- On an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- , rue Neuve-des-Petlts-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Revue rétrospective. — La dernière lettre de M. Godin. — Le-budget rectifié. — Aphorismes et préceptes sociaux.
- — Le commerce de la France. — En Angleterre. — Le Mariage des Prêtres. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Le Droit et la Loi. L'Hérédité pénale e^ l’Hérédité économique. — Une classe de travailleurs oubliés. — Les illettrés.— Une cure du docteur Bordeu.
- - Etat-civil du Familistère.
- Revue rétrospective.
- Nous reprenons avec ce numéro, notre examen hebdomadaire des faits politiques et sociaux,examen si tristement interrompu par la douloureuse catastrophe du 15 janvier et que nous devrons poursuivre désormais, hélas ! sans le concours inspirateur qui communiquait à cet organe sa force et son originalité.
- Si à certaines heures, l’évidence force les pouvoirs publics à reconnaître la justesse des doctrines que professait notre vénéré directeur, ces déclarations platoniques sont trop souvent en désaccord formel avec les actes de gouvernement qui devraient les sanctionner.
- On se rappelle que nous avons constaté, lors de sou apparition, les promesses contenues dans la déclaration ministérielle du nouveau Cabinet. Dans cette pièce, M. Tirard préconisait une poli-Dque de réformes qui seule, pourrait, selon lui,
- mettre fin aux divisions et aux luttes intestines des divers groupes du parti républicain. L’adoption d’une telle politique serait d’autant plus féconde, qu’elle est la seule praticable, au milieu des difficultés de toutes sortes que nous traversons. — Or la session législative est ouverte et... nous ne voyons rien venir de cette politique réformiste à laquelle le Devoir faisait un accueil favorable et sincère.
- Tout au contraire : jusqu’à présent le Cabinet semble résolu, à en juger par les discussions et les escarmouches préliminaires de cette quinzaine, à ne pas sortir de l’ornière dans laquelle se sont péniblement traînés ses prédécesseurs.
- Au début de la session, en effet, M. Basly a déposé un projet de conciliation qui eut déterminé un certain apaisement dans la haine et les rancunes sociales si violemment surexcitées par l’antagonisme économique de notre organisation sociale, seule responsable des batailles meurtrières que se livrent patronat et prolétariat. Il avait proposé d’amnistier cette catégorie de condamnés si intéressante, jugés pour faits de grève ou de violences à l’occasion de grèves. Dans cette classe se rangent les travailleurs de Montceau-les-Mines, si durement condamnés pour faits, on l’a appris depuis et même la vérité perça au cours du procès, provoqués par des agents déguisés en anarchistes. Ce sont ensuite les condamnés de Decazeville,ces malheureux primitifs, trop civilisés pour endurer la condition de bêtes de somme que notre société fait aux ouvriers de la mine, trop peu développés pour garder dans leurs colères revendicatrices la
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- LE DEVOIR
- mesure et le calme intelligents de grévistes, et qui, un jour, voyant rouge, affolés, fous furieux, se sont rués sur un directeur, bouc émissaire des iniquités sociales ;—semblables, en cela, au chien furieux qui mord la pierre qui le frappe.
- Dans son projet d’amnistie, M. Basly n’avait eu garde d’oublier une autre catégorie de condamnés sur lesquels l’attention publique ne se porte jamais, bien intéressants cependant, car ils sont les victimes du droit de conquête, les opprimés de la Force, envers lesquels, par une indigne parodie de Justice, les vainqueurs se sont érigés en juges. — Nous voulons parler des Arabes condamnés pour faits relatifs aux diverses insurrections survenues en Algérie depuis plus de vingt ans. Jamais la presse ne s’occupe de ces malheureux dont certains sont au bagne depuis plus de trente ans,n’ayant commis d’autre crime que celui d’un patriotisme surexcité le plus souvent par les exactions et les violences des vainqueurs.Un seul publiciste français,qui les a connus,M.Rochefort, signale de temps en temps à la France l’injustice criante commise par notre pays à l’égard de ces vaincus, traités comme des criminels. M. Basly demandait qu’ils fussent amnistiés en même temps que les ouvriers précités.
- Le gouvernement a combattu ce projet d’amnistie.
- Cette attitude du gouvernement est déplorable. Les condamnés de Decazevilleet de Montceau-les-Mines sont des pères de famille et en les frappant la loi impuissante pour la protection, si elle est toute puissante pour réprimer, a du même coup frappé leurs enfants, leurs épouses, sans pain ni abri par suite de la disparition de leur soutien naturel. En admettant la justice stricte des condamnations qui ont atteint ces malheureux, n’y a-t-il pas une iniquité criante à prolonger la souffrance de leurs enfants orphelins ?
- Ce n’est pas l’implacabilité de la répression qui effacera les haines ; c’est elle, bien plutôt qui les avivera.
- Quant aux condamnés arabes,nous sommes trop ‘profondément patriotes, quoiqu’en disent certains chauvins, pour admettre qu’il est juste de traiter des vaincus en criminels et nous déplorons que notre pays commette des actes que nous condamnons justement dans les ennemis de notre nationalité.
- La politique cruelle du gouvernement dans la question d’amnistie n’a pas été rachetée par une | politique sociale de réformes et d’améliorations, j Nous sommes bientôt au mois de février ; le budget devrait être voté depuis longtemps déjà ; or il n’est même pas discuté — ni près de l’être,le ministre des finances repoussant les projets de la Commission.
- La Commission avait apporté de nombreuses modifications à l’économie du budget de 1888. Elles ne procédaient peut-être pas également d’un esprit bien réformateur. Une cependant se rattachait aux idées de réforme depuis longtemps préconisées par le Devoir et chères a M. Godin : la Commission avait apporté quelques changements dans les droits actuellement perçus sur les successions.Oh! ces changements n’allaient pas jusqu’à reconnaître le principe de l’Hérédité de l’État d’une façon très explicite. Mais comme ce principe est virtuellement reconnu, quoique dans une mesure très restreinte, infinitésimale, si l’on peut dire, dans la loi qui les régie aujourd’hui, toute modification ayant pour but d’accroître la part de l’État doit être considéré comme un pas de fait dans cette voie.
- La Commission, d’une part, déduisait des successions, pour le droit proportionnel prélevé par l’État,le passif du défunt, qu’il est souverainement injuste de taxer. Et afin de compenser la diminution de ressources que le Trésor supporterait de ce clmf, elfe accroissait la taxe des successions plus élevées. Ce n’était que justice ; ce bout de réforme était réclamé depuis longtemps. Le ministre ne pouvait donc que s’applaudir de l’initiative prise par la Commission.
- Eh bien, pas du tout ! M. Tirard a prétendu qu’on ne pouvant improviser ainsi, du jour au lendemain, des modifications aussi considérables ; que le plan de la Commission n’était pas suffisamment élaboré...Bref, le ministre repousse le projet de la commission et voilà du même coup l’économie du budget de 1888 complètement bouleversée.
- N’est-il pas profondément attristant de constater 1 une défiance pareille pour-^tout changement apporté dans l’état de choses actuel — qu’on reconnaît cependant comme intenable, puisque malgré tous les artifices de comptabilité en usage depuis trop longtemps, la balance se solde par un ! déficit?
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- LIS DK VOIR
- Et voilà comment, le budget qui devrait être voté depuis plus de six mois est encore à établir à la fin de Janvier !
- Au reste,ce n’est malheureusement pas rien que sur ce point, que le ministère a fait montre d’une timidité excessive, pour ne pas dire d’une hostilité grande, en matière de réformes.
- A la rentrée des Chambres, un acte du Conseil municipal de Paris a été annulé, qui mérite detre rapporterai* il décèle dans le gouvernement une tendance véritablement rétrograde.
- Le Conseil municipal de Paris qui compte,outre 10 membres du parti ouvrier/un groupe nettement socialiste, avait songé à alléger dans la mesure du possible les charges qui pèsent sur la population pauvre de la capitale. C’était là une préoccupation louable.
- A cet effet, le Conseil municipal de Paris, dans rétablissement, du budget de 1888, avait décidé l’exonération.d’un certain nombre de loyers, ce qui accroissait le chiffre des indigents de G4.000 environ.
- Jusque là, la décision du Conseil était valable, ce corps élu pouvant, aux termes de la loi,exonérer les indigents de tout impôt locatif. Mais où la loi confine à l’absurde, c’est lorsqu’elle décide que l’impôt déduit sur les loyers sera reporté sur les taxes de l’octroi dans les villes d’une population donnée.
- L’octroi pèse sur les objets de consommation— non en raison de leur qualité, mais de leur quantité. La consommation du pauvre étant presque égale à celle du riche, sinon aussi bonne, c’est donc leqtremi.er qui paie la charge la plus écrasante. On a calculé que pour Paris, elle s’élève au tiers du salaire.
- Le conseil municipal,pour parer à cet inconvénient, avait jusqu’à ce jour reporté le produit de l’exonération sur les centimes additionnels.
- Le gouvernement, arguant cette fois de la loi,a cassé la délibération municipale et décidé que les nouvelles charges déduites par le Conseil, des recettes locatives,seraient portées sur les recettes de l’octroi.Je le répète,l’impôt d’octroi est l’impôt le plus onéreux au pauvre. Mieux vaut encore, quelque défavorable que lui soit l’impôt locatif, que ce dernier ne soit pas réduit, si cette réduction doit augmenter d’autant les taxes de l’octroi.
- C’est ce qu’a fort bien compris le Conseil municipal. Invité par le gouvernement à reporter les
- réductions décidées sur l'octroi, il est revenu sur sa décision première et a laissé le choix à . l’Étal.
- I Les journaux qui mènent contre Paris une | campagne de défiance et qui cherchent constam-: ment, comme jadis sous l’Empire, à exciter les ! campagnes contre la capitale, ont célébré avec | force démonstrations de joie le triomphai de la légalité. On a félicité le gouvernement «de son énergie.
- Il est possible, quoique cela soit très contestable, que le gouvernement ait eu pour lui la loi. Mais selon une antithèse célèbre,Paris avait pour lui le Droit.
- Il n’est pas bon de mettre constamment en opposition ces deux termes : la Loi et le Droit.
- Ces deux choses devraient être identiques ; la Loi ne devrait être que l’expression du Droit. Lorsque la loi pèse sur des citoyens, quand elle écrase de ses privilèges juridiques la classe des travailleurs, elle va à son propre encontre,elle est détournée de son but, qui doit être toujours la pratique pure et simple du Droit.
- Les lois vieillissent; le droit ne vieillit "pas, parce que le Droit,c’est l’expression juridique des nécessités sociales évoluant dans le temps et dans l’espace. La Loi devrait suivre cette évolution. Elle ne le fait pas toujours. Mais souvent, on les laisse se rouiller dans l’arsenal où elles dorment, recouvertes d’une couche de vétusté. Si on ne se décide pas à les supprimer tout-à-lait, on devrait avoir au moins le bon sens de les oublier.
- Le gouvernement a donc aggravé avec une dureté excessive les injustices criantes de la répartition de l’impôt — au lieu de les atténuer.
- C’est là une mauvaise politique— une politique anti-socialiste, partant anti-sociale. Anti-républicaine aussi ; car la République avait pour mission de modifier les lois injustes édictées par les gouvernements précédents.
- Le ministère en appliquant la loi dans toute sa rigueur,n’a pas seulement commis un acte répréhensible, parce qu’il est contraire aux intérêts des travailleurs, — il a encore commis un acte antirépublicain, car ce sont les travailleurs parisiens qui ont fait la République — ils Font faite pour « eux » — et pas seulement pour eux, mais pour les travailleurs de France, pour les travailleurs du monde, qui ont le droit de ne pas désespérer de ses bienfaits.
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- LE DEV 01B
- La dernière lettre de M. Godin
- Le Secolo du 21 janvier a publié en italien une chaleureuse lettre que M. Godin lui adressait.
- Gomme le fait justement remarquer notre confrère, c’était bien la dernière lettre écrite par notre Directeur. Elle est datée du 13, et le 15 la catastrophe irréparable éclatait.
- Nous reproduisons cette lettre-ci dessous, dernières lignes tracées d’une main encore sûre et qui témoignent que la mort seule a pu arrêter le Fondateur du Familistère dans son œuvre de vie et de dévouement.
- Son dernier mot et son dernier acte ont été une parole de paix et un acte de générosité. C’est par là qu’il avait commencé — par là qu’il devait finir.
- Guise, 13 janvier 1888
- A Monsieur Moneta,
- Mon cher Confrère.
- « Le Devoir » de cette semaine vous fera voir comment la perte de mon fils a pu être cause que votre proposition n’ait pas été immédiatement remarquée ici ; je répare ce retard en lui donnant la piaee.qu’eile mérite dans le Bulletin de la paix du numéro du « Devoir » de dimanche prochain.
- Mais je ne veux pas m'en tenir à cela, je veux m’associer à la sage souscription que vous avez ouverte, en m’inscrivaut en mon nom pour une somme de cent francs et pour pareille somme au nom des membres de la « Société de la paix du Familistère. » Je vous remets à cette fin la somme de deux cents francs dans cette lettre.
- C’est une sage pensée que celle que vous avez eue d'appeler les écrivains dévoués au bien des peuples à consacrer leur talent à la démonstration des malheurs que la guerre cause aux nations et des avantages que la paix, assurée et stable, leur procurerait.
- Le désarmement européen, l’arbitrage comme mode de solution des différends entre nations, l’organisation de la paix sont les conditions néces -saires à la prospérité des Etats et au bonheur des peuples.
- Vous avez donc, par votre proposition, fait œuvre éminemment utile ; et il serait heureux que votre exemple fût suivi dans tous les Etats de l’Europe, afin que chaque peuple eût dans sa langue, un plaidoyer montrant la grandeur des abîmes de la guerre, faisant ressortir l’absurdité de la conduite de nos gouvernants, lesquels consomment la ruine de l’Europe, en entretenant et augmentant sans cesse les dépenses des armements, «cv tenaat constamment suspendues sur nos têtes
- les menaces de guerre, en attendant le jour où le cataclysme fondra sur les populations paisibles de l’Europe.
- Quel aveuglementconduit les nations! Comment ne pas reconnaître que la guerre est aujourd’hui la principale cause des embarras des gouvernements européens ; et que le désarmement général, en rendant leurs ressources disponibles, leur permettrait de travailler au bonheur des peuples au lieu de travailler à leur ruine.
- Tant que l’esprit de guerre détournera l’attention européenne de l’étude des questions qui intéressent le véritable bonheur des peuples,il ne pourra y avoir aucune réforme sociale sérieuse ni durable.
- Les réformes mômes les plus sages seront sans effet appréciable, tant que le sort des nations sera laissé à la merci de la sottise, de la méchanceté et de l’ambition humaines,
- Veuillez donc agréer, mon cher confrère, vous qui combattez pour la bonne cause, l’assurance de mes sentiments dévoués.
- Godin
- Le Budget rectifié.
- Le ministre des finances a déposé samedi à la chambre un « 2e projet de loi (rectifié) portant fixation du budget général des recettes et des dépenses de l’exercice 1888.»
- En voici les dispositions générales :
- Ce deuxième projet maintient les 69,141,640 fr. d’économies qu’avait réalisées M. Rouvier dans son premier budget rectifié, en date du 15 juillet dernier.
- 11 y ajoute 6,735.023 fr. d’économies nouvelles, ce qui porte l’ensemble des économies réalisées,par rapport au budget de 1887, à 75,876,663 fr., et abaisse l’ensemble des crédits demandés pour l’exercice 1888 à 2 936.721 123 fr., en tenant compte de deux crédits nouveaux, montant ensemble à 1.698.048 fr. et provenant de l’application des lois postérieures au dépôt du premier budget rectifié.
- Pour les recettes, le nouveau projet modifie sur plusieurs points les propositions primitives et celles de la commission du budget.
- Celle-ci propose, on le sait, de créer 170 millions environ d’impôts nouveaux (52.700.000 fr. sur l’alcool, 68 millions de licences sur les débitants de boissons, 54.250.000 fr. d’impôts sur les successions) ; en revanche, elle dégrève les vins de 153 millions, et réduit de 30 millions l’évaluation des sucres.
- Le projet du gouvernement constate que le projet de la commission, en ce qui concerne les boissons, aurait des conséquences préjudiciables au Trésor.
- « La paiement de l'impôt à la production entraîne la libé-
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- LE DEVOIR
- ration de l’alcool .c’est-à-dire la suppression de la surveillance à la vente et à la circulation. Ce ne serait possible que si l’on parvenait à saisir tout l'alcool à sa source. Mais, à moins de placer des agents à poste fixe, près de chaque producteur, un tel problème ne sera jamais résolu.
- On constate, en France, 250 distillateurs industriels, 3,000 bouilleurs de profession, et jusqu’à 500.000 bouilleurs de cru. La surveillance exigerait une armée de fonctionnaires.
- Les réformes que le gouvernement propose sont les suivantes :
- « Liberté rendue au commerce de détail par la suppression de l’exercice des débits de boissons;
- » Simplification du mode de perception;
- » Remaniement des tarifs dans le sens d’une meilleure répartition de l’impôt, et de l’abaissement des taxes trop élevées ;
- » Suppression de la limite qui sépare les ventes en gros et les ventes en détail ;
- » Réglementation libérale du transport des petites quantités de boissons. »
- Au point de vue du budget de 1888, ces modifications auront pour conséquences de ramener de 384,672.100 fr. à 378.900.000 fr. les recettes prévues par le premier budget rectifié pour les vins, cidres et alcools.
- C’est une moins-value de 5,772.000 francs.
- Le projet propose de la compenser par une majoration du prix des licences, qui donnerait 16.240.000 francs.
- De sorte qu’on aurait une ressource nouvelle de 10.467.900 francs.
- D’autre part, le gouvernement compte qu’une « perception mieux assurée de l’impôt sur les vins de raisins secs » produira 2 millions.
- Quant aux sucres, le projet estime que le mécompte prévu par la commission est excessif. On peut prévoir une moins-value de 25 millions. Le gouvernement laisse de côté le projet d’un impôt nouveau sur les successions, une commission spéciale ajant été saisie de la question soulevée par la commission du budget. On s’adressera aux sucres eux-mêmes.
- « Nous exigeons des fabriques l’abandon d’une faible partie des bénéfices inespérés que leur procure le régime actuel.»
- Une somme de 14 à 15 millions sera recouvrée ainsi ; mais en ne compte que sur‘Il millions. Avec le produit de la redevance imposée aux fabricants de sucre, en exécution de la loi du 4 juillet 1887, ori aura, en tout, 12 millions 1/2.
- En somme, on gagne 24.987.440 fr. d’un côté et l’on perd 30.098.767 fr. de l’autre. Diminution nette ; 5,111,327 fr.
- Les nouvelles évaluations de recettes ressortent ainsi à 2-996.958.654 fr., en excédent de 237.531 fr. sur les dépenses prévues.
- Tirard va être contraint de remanier ce projet par suite dejjtbandon du droit sur les sucres.
- . «
- APHORISMES ET PRÉCEPTES SOCIAUX
- 169
- Liberté du suffrage
- Vox populi, vox Dei. Cela est vrai, mais pour que la voix du peuple soit la voix de Dieu, il faut qu elle soit éclairée de la lumière de la conscience et de la liberté.
- Pour que le suffrage soit éclairé, il faut que la liberté complète des candidatures et la liberté rom-plète des informations sur les candidats soie tu organisées ; il faut que le concours et l'examen aient précédé l’élection et que le mérite et la valeur des candidats soient mis en lumière.
- La liberté dans l’élection n’existe pas si le citoyen n’a pas la faculté de voter pour qui bon lui semble, avec la certitude que son vote sera utilementrecensé; le scrutin de liste national seul peut donner cet avantage.
- LE COMMERCE DE LA FRANCE
- EN DÉCEMBRE 1887
- Le tableau suivant résume les mouvements de notre
- commerce extérieur pendant le mois de décembre des
- années 1886 et 1887 :
- DÉCEMBRE
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation . 185.527.000 185.039.000
- Matièresnécessaires à l’in-
- dustrie . . . . . 209.200.000 186.408.000
- Objets fabriqués . . . 56.844.000 56.679.000
- Autres marchandises . 13.641.000 13.624.000
- Totaux . . . 465.212.000 441.750.000
- Exportations
- Objets d’alimentalion . 72.046.000 77.955.000
- Matières nécessaires à Fin-
- dustrie 77.140.000 89.141.000
- Objets fabriqués . . . 163.670.000 136.528.000
- Autres marchandises . 14.822.000 H. 169.000
- Totaux . . 327.678.000 314.793.000
- Ces résultats sont très satisfaisants. L’ensemble de nos échanges qui n’avait été que de 756 millions 1/2, eu décembre 1886, s’est élevé, le mois dernier, à 792 millions, progressant ainsi de 36 millions 1/2.
- Nos exportations se sont Avancées de 315 mjllfo^ 4
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- LK DK VOIR
- 327 millions 1/2. Nos ventes d’objets fabriqués ont gagné 27 millions ; les sorties des marchandises diverses se sont accrues de 3 millions. Par contre, nos ventes de matières nécessaires à l’industrie ont perdu 12 millions, et les exportations d’objets d’alimentation ont rétrogradé de 6 millions environ.
- L’activité industrielle indiquée par la progression de nos exportations d’objets manufacturés a nécessité naturellement un renouvellement du stock de nos matières premières : c’est ainsi que les importations de matières nécessaires à l’industrie sont passées de 186 millions à 209 millions.
- Les autres branches de notre commerce d’importation ne présentent pas de variations sensibles.
- Voici, d’une part, les chiffres afférents à notre commerce pendant les années 1886-1887 :
- ANNÉES
- Importations 1887 1886
- Objets d’alimentation . Matièresoécessairesal’in- 1.600.387.000 1.523.456.000
- dustrie .... 1.998 836 000 1.023.484.000
- Objets fabriqués . 552.091 000 546.175.000
- Autres marchandises 119.458.000 115.027.000
- Totaux . . 4.270.772 000 3.208.142.000
- Exportations
- Objets d’alimentation . Matières nécessaires^ l’in- 721.175.000 716.895.000
- dustrie .... 717.387 000 675.564.000
- Objets fabriqués . 1.693.567.000 -1.686.204.000
- Autres marchandises . 187 615.000 170.132.000
- Totaux 3.310.774.000 3.248 795.000
- Toutefois.pour apprécier l’importance réelle des mouvements accusés par ces chiffres, il est bon d’attendre la publication du Bulletin mensuel, dans lequel l’administration des douanes donne les statistiques complètes des importations et exportations par nature de marchandises.
- EN- ANGLETERRE
- Le Prolétaire publie une correspondance d’Angleterre que nous croyons devoir reproduire ci-dessous :
- «' Le mouvement socialiste a accompli un grand pas. Ce mouvement n’est plus isolé. Il y a quelques années, les socia-libtes-* seuls avaient soulevé la question des ouvriers sans travail. Dans un pays comme l’Angleterre la théorie pure ne peut pas acquérir une grande popularité. Il faut des résultats aeqtsis, pratiques, immédiats. Aussi les socialistes ont-ils su
- l’idée d’agiter la question des ouvriers sans travail. Pourquoi étaient-ils sans travail? Cette question facilite l'explication du mouvement économique actuel : concentration des capitaux l’écrasement de la main-d’œuvre par la machine, subdivision du travail, production collective avec l’anomdie du bénéfice individuel.
- « Maintenant pour le remède :
- « L’industriel organisé dans le but d’assurer le profit aux capitalistes ayant produit la misère du travailleur, il faut que la communauté et non pas l’individu organise le travail. De là la demande adressée à toutes les autorités d’organiser de suite des travaux d’utilité publique afin de donner de la besogne aux ouvriers sans travail. C’est donc une question immédiate et pratique : soulager les misères du jour ; c’est aussi une initiative conçue pour préparer le terrain afin de réaliser pas à pas le socialisme. Naturellement, avec l’augmentation de la population et le retour de plus en plus fréquent des crises commerciales, les ouvriers, une fois groupés par les autorités publiques pour l’exécution des travaux d’utilité publique, ne pourront jamais rentrer dans les rangs de l’industrie privée. 11 n’y aura jamais de place pour eux. Ce que les administrations, les municipalités ou le gouvernement auront entrepris pour faire face à la crise actuelle devra continuer. Le succès augmentera la demande, le désir de voir développer cette mélhode. On s’habituera, peu à peu, à voir le gouvernement faire de plus en plus et les électeurs voyant leurs intérêts, leurs moyens même d’existence en jeu, surveilleront les élections avec beaucoup plus d’attention, d’ardeur et d’intelligence.
- « Voilà un des moyens,— si ces messieurs des classes privilégiées veulent bien nous le permettre, — par L quel on espère amener tout pacifiquement la Révolution sociale.
- « Ce désir d’aider les ouvriers sans travail, éveille de nombreuses sympathies parmi des personnes qui ne sont pas socialistes et qui ne comprennent ni le socialisme ni la portée soeiaisle de cette agitation.
- « Grâce à ceci, nous avons réussi à créer des clubs, des associations, des personnalités et des foules qui ont livre bataille pour notre programme, c'est-à-dire pour notre proposition, sans nous appartenir. Naturellement, on leur a donné un bon coup d épaule, mais enfin, cette fois-ci nous n’avons pas été les seuls à souffrir.
- « Les derniers événements ont donc établi ce fait de la plus haute importance ; le Parti socialiste n’est plus isolé, il peut, à l’occasion, trouver des alliés, soit parmi les radicaux sincères ou bien parmi les Irlandais. Par exemple, la fameuse bataille du 13 novembre dernier, a eu liiu, non pas à cause d un meeting socialiste, mais en conséquence d’une démonstration, pour protester contre l’emprisonnement du député irlandais O Brien.Une grande partie des hommes arrêtés pour avoir essayé de tenir ce meeting, malgré l’interdiction de la
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- LE DEVOIR
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- police, sont, soit des radicaux ou des gens étrangers à toute
- organisation.
- « Les deux prisonniers les plus importants sontM. Cunningham Graham et notre camarade John Burns. Hier et aujourd’hui les deux vont comparaître devant les assises centrales du Old Bailey, à Newgate.
- « M. Graham est propriétaire écossais, possédant 10.000 acres, qui lui donnent un revenu de 200.000 lrancs par an. Il est probable qu’il sera un jour pair, car il est l’héritier de deux Earloms, titre équivalent à celui de comte. Bras sous bras, avec notre camarade Burns, mécanicien de son état, ce jeune aristocrate s’est jeté contre la police pour maintenir le droit de réunion dans Trafalgar-Square... »
- Gomme renseignement complémentaire sur le procès de Graham et Burns, nous devons ajouter que depuis que cette jettre a paru, ces deux citoyens ont été condamnés.
- La décision du tribunal de Londres est d’une importance capitale. Elle tranche, d’une façon négative la question du droit de réunion, respecté jusqu’à ce jour en Angleterre. Et comme, le droit de réunion laissé à la merci de l’appréciation juridique, l’arsenal de la législation anglaise contient une foule de lois féodales restrictives, abolies par le fait de leur non-exécution pendant des années, mais théoriquement toujours en vigueur, on peut en conclure que le droit de manifestation sur la voie publique, séculaire en Angleterre, vient de subir un échec très giave.
- C’est ce que constate le Temps, non sans une pointe de satisfaction. L’organe bourgeois semble se réjouir que la liberté du meeting, toujours énergiquemtnt violée en Fiance, soit réprimée en Angleterre, vers laquelle on se tournait en France, quand on protestait contre les restrictions apportées à ce droit par notre gouvernement.
- Mais il convient de rappeler que si depuis longtemps le droit de manifestation était respecté en Angleterre, il a subi cependant plus d’un échec en diverses circonstances et la ténacité anglaise est venue à bout de le faire respecter. Rien ne prouve donc que la liberté n’aura pas sa revanche.
- En attendant, cette victoire de l’autoritarisme gouvernemental est déplorable ; — déplorable est également l’adhésion ,que lui fait un journal républicain français.
- Mais le Temps ne s’arrête pas là. MM. Graham et Burns ayant été condamnés à six semaines de prison, le journal français trouve encore cette condamnation légère, malgré le régime cruel auquel ces détenus politiques seront astreints. L’Angleterre, en effet, et c’est une honte pour elle, n’a pas de prison politique. Ses prisonniers politiques sont condamnés au régime des détenus de droit commun, qui est très dur. Un travail rebutant et exténuant ; une nourriture malsaine et insuffisante infiniment plus mauvaise que celle de nos prison-niers, tel est le régime auquel l’Angleterre soumet ses dissidents politiques ; tel est le régime que subissent à cetteheure ' ks sept ou huit députés irlandais emprisonnés. Et un journal «
- français trouve cela parfait ! Et un journal français, qui se dit républicain ose traiter de,ridicules les protestations de M. O’Brien !
- Nous déplorons profondément l’approbation d’actes pareils, qui soulèverait la conscience publique en France et qui, chez le journaliste en question, dénote une lamentable perversion de sens moral
- Le Mariage des Prêtres.
- La cour de cassation va juger, d’ici à quelques jours, une vieille question qui, depuis longtemps, fournit un sujet de controverse aux conférences des jeunes avocats stagiaires. C’est celle du mariage des prêtres catholiques. Jusqu’à présent la jurisprudence de la Cour suprême a nié la validité de cette sorte de mariages. Elle est même devenue de plus en plus rigoureuse. En 1833, en 1847, la cour de cassation avait jugé que l’engagement dans les Ordres constitue ce qu’on appelle, dans la langue du droit, un simple « empêchement prohibitif », c’est-à-dire que l’officier de l’Etat-civil peut et doit refuser de procéder à la célébration du mariage, mais que celui-ci, une fois fait, n’est pas entâché de nullité. En 1878, on est allé plus loin. La cour de cassation a décidé que l’empêchement n’est pas seulement prohibitif, qu’il est seulement « dirimant », ou, en d’autres termes, que le mariage est entièrement nul.
- Cette fois, dit le Journal des débats, le problème ne se pose pas tout à fait dans les mêmes conditions que par ie passé. En 1836. en 1847, en 1878, la décision attaquée devant la cour suprême était un arrêt de la Cour d’appel déclarant illégal ou nul un mariage contracté par un prêtre. C’était donc le partisan de la validité du mariage qui formait le pourvoi. Jamais ce pourvoi n’est parvenu jusqu’à là chambre civile. Toujours la chambre des requêtes l’a arrêté au passage en le rejetant. Dans l’espèce actuelle, la situation est tout autre. L’arrêt attaqué n’est plus un arrêt qui annule le mariage, mais un arrêt qui le consacre. Cet arrêt a été rendu par la Cour d’Amiens, le 30 janvier 1887. Il est déféré à la Cour de cassation par les adversaires, non par les partisans du mariage contesté. Dès lors, il ne pouvait pas dépendre de la chambre des requêtes d’interdire au pourvoi l’accès de la Chambre civile, puisque, en le rejetant, elle aurait donné gain de cause au défenseur de la validité du mariage, et renoncé à sa jurisprudence de 1878. Pour rester fidèle à ses traditions, il fallait que, cette fois, elle admît le recours. C’est ce qu’elle a fait L’affaire vient ainsi devant la Chambre civile, qui n’avait jamais eu à se prononcer sur la question. On attend avec quelque curiosité dans le monde du palais, Ja décision qu’elle va prendre.
- Pour notre part, nous n'avons jamais considéré la queslion comme douteuse, et même nous n’avons jamais compris qu’on la posât. Il n’y a pas, dans nos l#is civiles, un seul mot qui,
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- permetie d’interdire le mariage à uns personne engagée dans les Ordres sacrés. Les articles 6 et 26 de la loi de Germinal an X se référent, il est vrai, à des « régies consacrées parles canons reçus en France ». Mais il s’agit là de la discipline intérieure de 1 Eglise catholique et l’orateur même du gouver- j nerneni consulaire, en prés* niant au corps législatif la loi de Germinal, s’exprimait sur ce point dans les termes les plus précis : « Le mariage des ministres du culte, disait-il, n’est,
- » pas nul aux yeux des lois politiques et civiles, et lesenfants » qui naîtraient seraient légitimes ; mais, dans le for intérieur » et dans l’ordre religieux, ils s’exposeraient aux peines spi—
- « rituelles prononcées par les lois canonrques. Ils continue-» raient à jouir de leurs droits de cité et de famille : mais » ils seraient tenus de s’abstenir de l’exercice du sacerdoce.» C’e4 l’évidence même. L’engagement de célibat perpétuel n’esi pas plus un empêchement au mariage ou un cas de nullité de mariage que le serait la différence de religion, ou la parenté au gré prohibé par l’Eglise. 11 a fallu, pour embrouiller un problème anssi simple et lui donner une autre solution que celle qu’il comporte, y mêler des considérations, des préjugés ou des passions dont un tribunal impartial n’a pas à prendre souci.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Elections législatives. — Neuf sièges de députés sont actuellement vacants :
- L’un, dans la Côte-d’Or par suite de l’élection de M. Sadi j Carnot, comme président de la République ; „ 1
- Deux, par suite de décès, l’un dans la Loire, où il y a lieu j de pourvoir au remplacement de M. Duché, républicain ; l’autre dans le Maine-et-Loire, où il s’agit de remplacer j M. Chevalier, réactionnaire ; j
- Six, enfin par suite d’élections de députés au Sénat, un j dans les Hautes-Alpes, celui de M. Chaix ; un dans la Loire, celui de M. Raymond, deux dans le Loiret, ceux de MM. j Cochery et Fousset, un dans la Marne, celui de M. Margaine; et un dans la Haute-Marne, celui de M. Bizot de Fontenay.
- Dans la Marne, on annonce que la candidature a été offerte à M. Bourgeois, préfet de police, qui l’a acceptée.
- M. Bourgeois conservera ses fonctions de préfet de police jusqu’au jour de l’élection.
- Les élections pour les neuf sièges de déoutés actuellement vacants, auront lieu le même jour, probablement le 19 février prochain.
- Le monument de la Révolution. — Les délégués de l’Association des architectes diplômés ont été reçus par le ministre des beaux-arts, auquel ils ont remis la lettre que nous publions ci-dessous,
- Le ministre a fait le meilleur accueil à la demande qu’elle contient et qui intéresse tous les artistes français :
- Monsieur le ministre.
- Au mois de novembre 1886,M. Goblet,ministre des beaux-arts, fil annoncer que le monument destiné à perpétuer le souvenir de la Révolution française allait être mis au concours.
- Au mois de février suivant, M. Benhelot, ministre des beaux-arts, institua une commission chargée d élaborer les conditions du programme.
- Au mois de juillet dernier, la Chambre des députés a voté les crédits nécessaires.
- Les architectes soussignés, diplômés par le gouvernement, considérant qu’un délai de dix-huit mois seulement nous sépare du 14- juillet 1889, ont l’honneur, monsieur le ministre, de vous demander l’ouverture très prochaine de ce concours depuis longtemps décidé et impatiemment attendu.
- Persuadés que le gouvernement voudra lui donner un éclat exceptionnel, ils émettent également le vœu que les délais accordés aux concurrents soient suffisamment longs afin de permettre anx artistes Je la nation tout entière d y prendre une large part et de produire des œuvres sérieuses et dignes de la plus glorieuse date de notre histoire.
- Veuillez agréer, etc., etc.
- (Suivent les signatures.)
- ALLEMAGNE
- Les syndicats berlinois. — Une quarantaine de mandataires des syndicats berlinois voi t comparaître prochainement devant les tribunaux de Berlin pour des faits relatifs à la grande grève des maçons à laquelle près de quinze mille de ceux-ci prirent part en 1885.
- Les magistrats bismarkiens prétendent que cette grève fut organisée par les differents syndicats de l’industrie du bâtiment et ils traduisent les représentants de ces syndicats à leur barre pour atteinte portée à la liberté du travail. Plusieurs des inculpés ont été expulsés de Berlin en vertu de la loi sur les socialistes.
- Au cas où les juges condamneraient ces représentants des syndicats, on se demande ce qui restera du dioit d’association en Allemagne. Les associations corporatives étant les seules autorisées, il est certain q e si la justice les empêche de taire œuvre de solidarité, elle les anéantit.
- Persécutions. — Signalons, en terminant, le dépôt qui a eu lieu au Reichstag de la nouvelle loi contre les socialistes. La peine du bannissement s’y trouve édictée contre les personnes qui prenuraient une part active aux agitations illégales et, dans l’exposé des motifs, cette mesure de rigueur est justifiée par ce bizarre considérant, que les socialistes, ne reconnaissant pas la légitimité de l’Etat moderne, n’ont pas le droit d’en être reconnus membres et de jouir ainsi des droits civiques qu’ils s’efforcent de détruire ; d'auire part, on a reconnu, en appliquant l’ancienne loi, qu’en expulsant les socialistes, non de tout l’empire, mais seulement de la commune où ils habitaient, on ne faisait que leur permettre de porter ailleurs leurs doctrines.
- « Tout espoir, dit à son exorde l’exposé des motifs, de voir naître parmi les socialistes un parti «le réformateurs qui se placent sur le terrain de l’ordre et de F acceptation des grandes institutions actuelles a dû être abandonné.» Il est douteux que 1 la nouvelle loi le fasse revivre.
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- BELGIQUE j
- Les mécaniciens métallurgistes de Brux- ! elles.— Voici la communication très importante que cette 1 association adresse aux journaux belges, et que nous trouvons dans le Peuple de Bruxelles :
- Dans sa séance extr aordinaire du 15 courant, rassemblée de l’Association générale des mécaniciens et métallurgistes a voté à l'unanimité l’amnistie pour tous les membres en retard de payement : tourneurs, ajusteurs, forgerons, etc. Tous pourront comme par le passé faire partie de l1 Association, en payant un droit d’entrée égal à celui des nouveaux membres.
- La Fédération métallurgique ayant acquis une importance capitale par les réso.utions du dernier congrès, l’Association a voulu donner à tous les métallurgistes la facilité de jouir des bienfaits qu’elle ne peut manquer de leur procurer par l’union et l’entente des corporations du pays d’abord, et celles de l’étranger ensuite.
- L’Association espère que ton appel sera entendu. Trêve donc à toutes les petites divisions, qu’on mette de côté toutes les questions personnelles pour ne penser qu’à l’intérêt de tous et marcher ensemble à la réalisation de son programme, dont un des principaux points ; la réglementation des heures de travail, est appelée à remédier à la crise qui dure déjà depuis 13 à H ans, d’abord en empêchant la concurrence déloyale que se font certains industriels en diminuant te prix de la journée de travail et en augmentant le nombre d’heures de labeur.
- Les gouvernants ne voulant rien faire, c’est aux ouvriers d’agir, et pour réussir il faut l'Association forte, puissante, dans chaque commune, la fédération de tous les groupements ouvriers du pays et l’entente internationale ensuite.
- ANGLETERRE
- La guerre sociale.— Il n’y a pas à s’y méprendre : l’Angleterre et l’Irlande sont en pleine guerre sociale. Le Parlement de Londres n’a pas, il eit vrai, décrété l’état de siège, et la guerre sociale est encore circonscrite dans les préioires des tribunaux, les hostilités se bornant à des charges de police contre la population. La lutte n’en est pas moins très-vive et n’en revêt qu’un caractère de ténacité plus indomptable de part et d’autre,
- M. W O’Brien est sorti de la prison de Tullamore ; sa place a été immédiatement prise par M. P. O’Brien,également m-mbre de la Chambre des communes. M. W. O’Brien a été libéré un peu avant l’expiration de sa peine : celte mesure a été prise par M. Balfour pour supprimer l’ovaiion que l’on se préparait à faire à sa victime.. Ajoutons tout de suite que la victime est en parfaite santé, bien qu’elle ait annoncé qu’elle s’attendait a mourir en prison, et que l’ovation que désirait éviter VI. Balfour a eu lieu à Dublin, où, < e 1 hôtel Impérial, M. W. O’ Brien a adressé un long discours àses partisans. On annonce que M. W. O’Brien sera de nouveau arrêté et décrété d’une autre accusation, en vertu du crime’s. act ; mats ce bruit est sans fondement, et je pense que, malgré tout, M. W. O’Brien ne tient pas à subir une seconde incarcération pendant trois mois. .
- La Question agraire en Ecosse — L’Angleterre qui n’est pas près d’en finir avec l’Irlande que toutes les lois de coercition ne sauraient réprimer,parce que les Irlandais affamés par la conquête revendiquent le droit imprescriptible à la vie, ne tardera pas à voir se généraliser dans son sein la question agraire bornée d’abord à la seule Ile Sœur.
- Voici, en effet, les renseignements que nous apporte le Temps, peu suspect de sympathie pour les opprimés de n’importe quel pays :
- Depuis quelques années, l’Ecosse a sa question agraire comme l’Irlande, et dans le premier de ces pays comme dans le second il a fallu que les paysans tentent de se faire justice eux-mêmes de vive force pour que l’op.nion et les autorités s’occupent de leurs griefs. 11 y a longtemps que les habitants de l’archipel occidental de l’Ecosse, de Skye surtout et de Lewis, se plaignent d’être réduits à la famine ou forcés d’émigrer par la condition que leur font les grands propriétaires dont ils dépendent. La population de ces îles est de pur sang gaélique, parle un dialecte celtique, conserve avec la ténacité de sa race ses anciennes coutumes, et porte au sol rocheux qu’elle cultive un attachement passionné. C’est ce sol même qu’on lui ôte peu à peu. Comme il est ingrat, comme il est épuisé par toutes les générations qui lui ont demandé leur subsistance, comme les landlovds ne peuvent en tirer que de minces fermages, ils ont trouvé plus avantageux, soit d’en transformer la plus grande partie .en pâturages et d’y faire pour leur compte l’élève du bétail, soit de le laisser en jachère et d’y créer des chasses qui se louent un bon prix.De la sorte, les fermes dont le bail expire sont ôtées une à une aux agriculteurs, qui se trouvent forcés d’essayer de vivre du produit de leur pêche et n’y parviennent pas. Ils sont refoulés peu à peu sur la lisière de la côte ; et quand ils demandent qu’on leur loue à des conditions équitables des champs neufs et assez étendus pour que l’exploitation en soit rémunératrice, quand ils font purter leurs griefs devant la Chambre des communes par une délégation, on leur répond que leur misère est telle qu’on ne peut risquer de les prendre pour tenanciers.
- Placés ainsi entre le parti d’émigrer en Australie et en Tasmanie, comme les y pousse un comité de secours fondé par une Ecossaise, Mme Gordon Bai'lie, ou de mourir littéralement de faim dans leur pairie, les fermiers des Hébrides se sont révoltés. Us ont envahi les chasses qu’on a établies près de leurs villages et se sont mis à exterminer le gibier qui en fait la richesse. Ils ont attaqué les étables où on élève le bétail et ont détruit les enclos qui entourent les prairies. On a envoyé une canonnière et des soldats pour rétablir l’ordre ; on en est venu aux mains sur plusieurs points ; des constables et des paysans ont éié grièvement blessés ; quelques-uns de ces derniers ont été arrêtés et mis en jugement devant la cour d Edimbourg Mais leur misère était si évidente, la situation qui leur est faite si fâcheuse, que leurs juges ont profité d’une irrégularité qui s’étnit glissée daus l’acie d’accusation pour ! les acquitter. C’était au commencement de cette semaine ; depuis, les troubles ont repris de plus belle, et actuellement encore l’ordre n’est pas rétabli, et il ne se passe pas de jour où les paysans de Lewis ne se portent à quelque nouvelle attaque contre les fermes de bétail qui leur prennent toutes leurs terres.
- i Leur détermination est prise ; il faudra que pour eux,
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- comme pour les tenanciers irlandais, le Par ement anglais fasse plier, dans une certaine mesure, la loi devant l’équité. S’il faut en croire une déclaration que l’on piété à M. Parnell, le chef des nationalistes a l’intention, dans la prochaine session, de renoncer à sa tactique obstructionniste, de concentrer ses efforts sur l’agitation électorale et de laisser à la Chambre le temps de légiférer sur les affaires communes du Royaume-Uni, dans l’espoir que ce sera là le plus sûr moyen de brouiller les conservateurs avec leurs alliés unionistes. Le cabinet aura ainsi le loisir et l’occasion de s’occuper de la question agraire dans les Hébrides, à moins que le projet de loi sur l’extension de l'autonomie des comtés ne prenne tout le temps et qu’on ne laisse ainsi devenir chronique et plus dangereuse la situation qui s’est produite dans les îles du Sud-Ouest et qui menace de gagner de proche en proche tout le nord et le centre du pays au-delà de la Tweed, où la misère de la population des campagnes est causée, de même, par la manière dont les landlords disposent de leurs propriétés.
- Le Droit et la Loi
- L’Hérédité pénale et l’Hérédité économique.
- Dans un autre article, à l’occasion d’une délibération du Conseil municipal de Paris nous disons qu’il n’est pas bon de mettre en opposition la Loi avec le Droit.
- Malheureusement c’est le vice essentiel de notre organisation sociale que ces deux termes, synonymes d’origine et de signification philosophique, sont irréductiblement antagoniques entre eux, quand ils ne font qu’exprimer une seule et même chose.
- Qu’est-ce que la Loi, en effet ? C’est le Droit codifié. C’est le droit mis en pratique, matérialisé, si nous pouvons ainsi parler. La Loi formule le Droit : cet axiome de jurisprudence contient à la fois la critique positive et négative de la Loi.
- Gomme il a bien fallu se rendre à l’évidence des faits, on a dû dédoubler la notion de Droit, pour pouvoir concilier le fait avec l’idée. Mais on n’a, qu’accusé d’une façon encore plus sensible la contradiction. On a dit : le Droit légal et le Droit naturel.
- A l’origine de cette distinction, par «droit légal» on a voulu dire la sanction des rapports sociaux ; et par «droit naturel», la notion de rapports comportant une sanction idéale qui ne se trouvait pas dans la loi.
- Mais à mesure que l’horizon moral et intellectuel de l’humanité s’est élargi ; à mesure que se sont agrandies les notions de droits et de devoirs entre les hommes, on a bien été obligé de recon-
- naître que le « Droit naturel », non seulement se distingue du « Droit légal », parce que le Législateur a omis de définir certains rapports qu’il était cependant nécessaire de soumettre à une sanction au moins idéale, puisqu’il n’en existait pas d'autre — mais qu'encore le Droit naturel se trouve en maintes circonstances contradictoire avec le « Droit légal ».
- C’est surtout dans la répression pénale, que les deux conceptions se trouv nt en antagonisme et la discussion à la chambre de la proposition d’amnistie déposé par M. Basly en a fourni un exemple navrant.
- Rappelons les faits :
- Des hommes ont été condamnés il y a deux ans à Decazevilie, pour avoir pris une part active aux troubles regrettables et surtout à la catastrophe irréparable dans laquelle périt si malheureusement un directeur.
- La loi a frappé ces hommes comme coupables, et nous n’avons pas à examiner s’ils devaient bénéficier plus ou moins de circonstances très-atténuantes. Cela ne fait rien à notre sujet. Us ont été frappés, la loi s’est appesantie sur eux, au nom du droit social de préservation ou de répression, peu importe.
- Mais, ainsi que nous le disons dans notre premier article, ces hommes n’ont pas été les seules victimes réclamées par la loi. En les frappant,celle-ci a atteint du même coup tous ceux, proches parents, dont ils étaient les soutiens naturels.
- Et ici, la philosophie interroge la loi et lui dit : De quel droit frappes-tu ces orphelins ? Pourquoi ces innocents bébés roses dont la pensée à peine ébauchée, entourée encore de limbes et de ténèbres n’a pu concevoir le mal — pourquoi ces petits anges qui se pendaient hier insouciants au sein de leur mère, les frappes-tu dans leur vie ? Le père en prison, la mère ne p^ut subvenir que difficilement à ses propres besoins. Sans doute, la mère est toute amour et toute bonté. Elle fera tâche double et se fondra, s’il le faut, pour que ses enfants vivent, — leur donnant une seconde vie — la sienne, pour conserver celle qu’ils tiennent déjà d’elle. Mais de quel droit la loi impose-t-elle ces tortures à ces innocents ?
- Tel est. le point d’interrogation que la philosophie pose à la loi, auquel le Philosophe presse le Juge de répondre.
- Et que répondent-ils? Rien ! La Loi et le Juge baissent la tête, s’avouant impuissants...
- Autrefois, ils auraient pu répondre en toute su-
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- rêlé de conscience, que le Droit et la Loi étaient J d’accords pour condamner le père coupable et les ; enfants innocents — parce qu’alors, la notion du droit et ia notion de la loi étaient les mêmes.
- L’hérédité pénale est la base de l’ancien Droit. Dans la Bible, quand Jéovah prononce la malédi-tion contre celui qui a enfreint ses commandements, la malédiction s’étend jusqu’aux petits enfants des petits enfants du coupable. Sois maudit sept fois septante-sept fois dans ta génération, dit Iaveh quelque part,dans le texte hébreu. Adam et Eve sont maudits, pour leur faute, non seulement dans leur vie, mais dans leur postérité la plus reculée...
- Quand la loi, frappant jadis les pères, atteignait les fils,c’était la Justice— selon les idées du temps les fils, chair du père, ayant péché par lui. Lrs légats de Rome, en réprimant la sorcellerie, la réprimaient jusque dans les petits enfants. De même que le fils d’un esclave naissait esclave, selon le droit romain, selun le droit ecclésiastique le fils de sorcier était digne du bûcher dans le ventre de sa mère...
- Tout cela, je le répète, c’est l’ancien Droit, aux termes duquel, l’hérédité pénale s’appliquait dans toute sa rigueur.
- Avec la civilisation et le progrès, de nouveaux rapports de Justice sont nés ; un nouveau Droit, plus humain, meilleur, parce que plus doux, est sorti lentement du ténébreux chaos de ces monstruosités et l’hérédité pénale a été abolie — progressivement, jusqu’à ce que le principe se soit affirmé dans son intégrité, ain i formulé : Chacun n’est responsable que de ses propres fautes.— Le dernier vestige de celte hérédité fut la note d’infamie attachée aux descendants de suppliciés. Cette note d’infamie ne fut supprimée que dans les temps modernes.
- Aujourd’hui, le fils n’est pas responsable des actes du père ; tel est le Droit contemporain.
- Mais le Droit a marché plus vite que la législation — ou plutôt en cette question comme en tant d’autres, les principes juridiques n’ont qu’une valeur toute relative, constamment démentis qu’ils sont par les faits économiques.
- Dans l’ordre économique, le droit moderne est encore à appliquer. En vain le droit proclame-t-il, par exemple, l’égalité. Par sui'e de l’inégalité des conditions, l’égalité politique etjuridique est violée à chaque instant dans ses conditions essentielles, C’est qu’il n’y a pas d’égalité, là où l’on applique une régie uniforme à des cas multiples et |
- J différents ; là où des homme-, profondément iné-, gaux d’éducation et de fortune, sont astreints à de mêmes règles fixes.
- De même pour la question pénale : La cour d’assises de l’Aveyron, en condamnant Lescure, n’entendait pas condamner sa femme et ses enfants. Mais l’hérédité économique entraîne forcément pour les malheureux l'hérédité pénale. Le père en prison, privé de toute ressource, les enfants supportent,par hérédité, les conséquences de ce dénu-men 1.
- Au cours de la séance que nous signalons ici, M. Gaillard, député de Vaucluse et qui défendit Lescure à la barre de la cour d’assises de Rodez, a adressé à la Chambre un appel ému en faveur des enfants de son ancien client.Il a supplié le parlement de leur rendre leur père. C’est alors que M. te duc de la Rochefoucauld, un de nos plus grands propriétaires fonciers, s’est écrié : qu’on me les confie ! je me charge de leur éducation.— Et il a voté contre l’amnistie....
- La Chambre a applaudi M.de Larochefoueauld et nous-mêmcjs,ne considérant, que le résultat immédiat de son acte de charité, nous ne pouvons que l’applaudir. Mais la charité du député royaliste ne résoud pas la question. Les enfants de Lescure à l’abri du besoin,grâce a la générosité du richissime député, combien d’autres, tout aussi intéressants, ont droit à ne pas mourir de faim par la faute de leur père.
- Nous disons ont droit ; parce que vivre est un droit sacré. Parce que, en venant au monde, tout homme a e droit de vivre et de se développer. Ce droit, il n’est pas assuré ; nos institutions actuelles, par l’hérédité individuelle, perpétuent la richesse dans une classe, la misère dans l’autre ; les uns viennent au monde avec le superflu, les autres sont réduits à une vie précaire faite de privations et de faim.Quand le père vient à leur manquer, c’est pis encore.
- C’est l’hérédité économique, qui entraîne fatalement l’hérédité pénale et l’hérédité de la misère. Les lois qui la consacrent sont donc des lois injustes, contre lesquelles proteste le droit de ceux dont l’existence n’est pas assurée.
- L’Hérédité de l’État mettrait fin à un tel ordre de choses ; elle assurerait à tous le développement et l’égalité du point de départ ; elle concilierait le droit et la loi, effaçant à jamais les derniers vestiges du Droit ancien, la malédiction des races sous laquelle, dans notre régime actuel, vit écra ! sée la classe des travailleurs.
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- Puiss8-t-on le comprendre et substituer à bref délai le droit à la charité — appelée à disparaître pour faire place à la Fraternité, couronnement de l’édifice social futur.
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- Une classe de travailleurs oubliés.
- Puisque Y Émancipation a été fondée pour défendre les droits des travailleurs et des salariés, je veux ici plaider la cause d’une classe particulière de travailleurs et de salariés : — classe nombreuse, car ses membres se comptent par millions ; — classe misérable, car pour obtenir de quoi ne pas mourir de faim, ils sont assujettis au travail le plus dur, à la chaîne et sous le fouet ;— classe qui a d’autant plus besoin de protection qu’elle est incapable de se défendre elle-même, n’ayant pas assez d’esprit pour se mettre en grève et ayant trop bonne âme pour faire une révolution ; je veux parler des animaux, et en particulier des animaux domestiques.
- Il semble que les travailleurs-hommes devraient avoir certains sentiments de confraternité pour les travailleurs-animaux, ces humbles compagnons de leurs travaux et de leurs peines. Mais non ! et on pourrait croire au contraire qu’ils cherchent à se veoger sur eux de l’injustice du sort. Dans notre région du midi, peut-être plus que dans toute autre, on est dur pour les animaux, et dans cette ville même on sait bien que les courses de taureaux constituent le divertissement populaire par excellence et que le sang des taureaux et des chevaux confondu dans l’arène est comme la monnaie avec laquelle s’achètent les suffrages des électeurs.
- Hé bien ! il faut avoir le courage de dire qu’aussi longtemps que de semblables mœurs régneront,il n’y a pas lieu d’espérer que les hommes réussissent à se faire une idée claire de ce que c’est que la justice, ni bien moins encore qu’ils parviennent à la réaliser dans leurs relations sociales.
- Et qu’on ne hausse pas ici les épaules en disant que autre est la justice vis à vis de nos semblables, autre est la justice vis à vis des animaux. La justice est une, au contraire, une pour tous, Tout être en ce monde, par cela seul qu’il sent, qu’il souffre, qu’il travaille, a des droits et des droits qui sont sacrés. A plus forte raison quand il s’agit de ces êtres qui font vraiment partie intégrante de la famille, puisqu’ils sont les amis de la maison et les hôtes du foyer.
- Nos langues modernes ont un beau mot qui était inconnu aux anciens, ou que du moins ils ne prenaient point dans le même sens, c’est le mot d’HUMANrrÉ. Le sens d’abord étroitement circonscrit, s’est peu à peu élargi, et l’élarghsement progressit de ce terme marque et mesure le développement de l’idée de justice en ce monde ; on y a fait rentrer successivement tous ceux qui d’abord avaient été laissés en dehors, l’esclave qui n’était qu’une chose, l’étranger dont le nom était synonyme d’ennemi, la femme qui n’était qu’un instrument de reproduction ou de plaisir. Mais il y a encore un pas à faire,et
- si paradoxale à première vue que paraisse une semblable affirmation, il faut affirmer que les animaux aussi font partie de l’humanité.
- Les savants se font forts de nous démontrer que les animaux sont nos frères dans le sens littéral du mot ou tout au moins nos cousins germains, en ce sens que nous descendons, eux et nous, d’un ancêtre commun et que par conséquent le même sang coule dans nos veines.A vrai dire, cette voix du sang n’a pas l’air d’inspirer à nos savants des sentiments très tendres ; elle ne les empêche pas,en tout cas, de soumettre leurs infortunés cousins à d’abominables tortures pour chercher, sous prétexte de vivisection,ce qu’ils ont dans le ventre. Je ne suis pas bien sûr d'ailleurs que celte doctrine soit parfaitement établie ; je ne sais pas trop si les animaux sont nos frères par les lois de l’hérédité et par le fait d’une commune origine ; mais ce que je sais bien, — et cela me suffit, — c’est qu’ils sont nos frères par le fait d’une association indestructible dans le travail et dans la peine, par la solidarité de la lutte en commun pour le pain quotidien.
- Que les hommes descendent ou non des animaux, toujours est-il qu’avant que l’homme parût sur cette terre, les animaux y étaient déjà. Dans la grande famille des créatures vivantes, ils sont nos aînés ; sans leur aide,jamais nous ne nous serions tirés d’affaire; ils se seraient fort bien passé de nous,mais nous nous n’aurions pu nous passer d’eux.Sans le cheval et le chien qui lui ont permis d’atteindre le gibier ou de garder les troupeaux,sans le bœuf qui lui a permis de labourer la terre et l’a acheminé ainsi par l’agriculture à la civilisation, jamais sans doute l’homme n’aurait pu franchir les premières étapes du progrès : il serait encore à cutte heure dans l’affreux dénuement de ces indigènes Australiens qui se nourrissent de terre et peut-être au dessous même de ces vers animaux qui lui ont fait la courte echelle et qu’il regarde aujourd’hui avec un orgueil de parvenu.
- Ce sont eux qui, de leur chair, nous ontiourni les premiers aliments, de leur peau ou de leur laine, nos premiers vêtements, de Durs os ou de leurs cornes, nos premières armes. Encore à cette heure, le meilleur de ce que nous avons, c’est à eux que nous l’empruntons. Faibles, frileux et nus, nous leur avons pris leur toison pour nous vêtir, leur fourrure pour nous réchauffer,leur soie pour nous parer ; misérables va-nu-pieds que nous étions, nous leur avons pris leur cuir pour nous faire des chaussures ! Nous les avons dépouillés de tout ce qu’ils portent sur eux, comme des voleurs embusqués au coin d’un bois, pour nous le mettre sur le corps. Nous leur devons tout, ils ne nous doivent rien.
- Voilà pourquoi,si la réciprocité des services rendus n’est pas un vain mot, les animaux ont droit à notre pitié : — et ce n’est point assez dire : ils ont droit à notre justice : — et ce n’est point encore assez : ils ont droit à notre respect.
- Pour protéger les faibles contre les abus de la force, on ne connaît jusqu’ici que deux moyens : l’intervention du législa-
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- teur ou l’association des faibles entre eux.— Quant au législateur, il s’est décidé à intervenir en faveur de ces faibles dont nous parlons ici quoique d’une façon bien timide. La loi dite Grammont qui punit les mauvais traitements envers les animaux de peines légères, quoique souvent raillée, n’en restera pas moins un des titres d'honneur du xixe siècle et elle suffira peut-être, au regard de la postérité, pour racheter bien des défaillances.— Quant à l’association, les animaux ne pouvant y recourir pour leur propre compte et ne pratiquant pas encore les associations professionnelles,c’est à leurs amis qu’il appartenait d’en créer une destinée à les protéger : c’est ce qu’ils ont fait en effet et c’est ainsi qu’est née la Société protectrice des ammaita?,aulre sujet de raillerie pour les esprits bornés. Peu importe ! Elle représente une grande idée. Je ne nie pas qu’en mainte occasion elle ne prête à rire par ses médailles décernées à telle vieilledemoiselle pour avoir fondé une maison de refuge pour les chiens perclus de rhumatismes et les petits chats orphelins — ou à tel pompier qui dans un incendie a fait le sauvetage d’un chat sur le point d’être asphyxié — ou à tel employé du service des égouts pour avoir retiré de l’eau un serin en train de se noyer... tout cela est fort drôle sans doute, mais mieux vaut encore rire de temps en temps de quelques traits d’une bonté un peu puérile, que d’avoir à pleurer, comme on aurait occasion de le faire dix fois par jour, en face de certains actes de. brutalité stupide.
- Je sais bien quelle est l’objection qu’on ne manque pas de faire. On dit : il y a bien assez à faire pour les hommes qui souffrent, sans aller s’occuper d’abord des animaux ! — Vous vous imaginez pent-être que ceux qui vous tiennent ce langage sont des philanthropes qui ne vivent que pour s’occuper de leur prochain et qui ne sauraient détourner une minute de leur temps, ou une obole de leur bourse au profit d’une pauvre bête? — Ah! bien oui : ce sont pour la plupart, des gens qui ne font pas plus de cas de leur semblable que d’un chien, ce qui leur permet, en toute sûreté de conscience, de ne pas plus s’occuper des uns que des autres. Qu’on laisse donc de côté ce pitoyable sophisme ! Il faut dire au contraire ,que si l’on apprenait, par exemple, aux enfants à aimer les animaux, ce serait le meilleur moyen de leur apprendre à aimer plus tard les faibles et les déshérités. Hé sans doute, notre premier devoir est d’aimer notre semblable. Qui songe à le nier? Mais notre semblable n’est pas déjà si aimable, ni si spirituel ! Et voilà pourquoi le meilleur moyen de s’exercer à aimer les hommes, c’est encore de commencer par aimer les bêtes.
- )VÉmâncipation) Charles Gide.
- LES ILLETTRÉS
- « Frappé des inconvénients qui résultent de la présence dans les conseils municipaux de conseillers ne sachant ni lire ni écrire, le sieur Libos, à Aynac (Lot), demande que l’obliga-
- tion de savoir lire et écrire soit inscrite dans la loi municipale.» — Ainsi s’exprime le rapport fait sur la pétition ri0 1060, au nom de la quatorzième commission des pétitions par M.André Folliet,député de la Haute Savoie. La quatorzième commission n’a pas estimé que suite pouvait être donné actuellement à cette pétition. Elle a émis celte phrase mélancolique: « D’ailleurs, les motifs qui existent en faveur de l’obligation de savoir lire et écrire imposée aux conseillers municipaux, ne peuvent-ils pas, dans une certaine mesure, s’appliquer aux électeurs eux-mêmes? »— Et cette phrase fortifiante: « Quoi qu’il en soit,il n’est pas douteux que, dans un avenir prochain le nombre des électeurs sachant lire et écrire sera assez grand pour que la démocratie de nos campagnes ne soit plus exposée à être représentée dans les conseils municipaux par des conseillers ne sachant ni lire ni écrire.»
- Ceci lu par hasard — car le rôle général des pétitions n’est pas un de ces documents qu’on a, communément, hâte de s’assimiler, il nous a pris l’envie de rechercher quel était, au point de vue de l’enseignement populaire, l’état de ce département du Lot, où réside le pétitionnaire en question. Nous avons feuilleté la plus récente publication du ministère de l’instruction publique, le résumé des états de situation de l’enseignement primaire pour l’année scolaire 1885-1886, nous avons constaté que si, au point de vue des écoles, du nombre des élèves, des instituteurs et des classes, le Lot, sans être dans une situation brillante, n’était pas non plus trop arriéré, il n’en était pas de même en ce qui concerne dans ce département l’instruction des adultes. Dans le Lot, pas un seul cours d’adultes. Dans la liste des départements classés par le degré d’instruction des conscrits, le Lot arrive soixante-seizième avec, en 1885, 428 illettrés, sur 1.749 conscrits : c’est-à-dire la moyenne de ses conscrits sachant au moins lire étant de 80,3 ü/o, chiffre sensiblement inférieur à la moyenne générale qui, en la même année a été, par toute la France,de 88,6. Si nous prenons une autre statistique, nous voyons que dans 1a liste des départements classés par le degré d’instruction des conjoints en 1883, le Lot occupe le soixante-quinziè-me rang. La moyenne des conjoints ayant signé leur acte de mariage est de 64,6 0/o, très inférieure à la moyenne générale qui a été en 1883 de 81,7. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que la députation de ce département est complètement bonapartiste.
- On sait les rapports étroits qui existent ordinairement entre le degré d’instruction d’un département et les opinions politiques de ses représentants. Quelque statistique que l’on consulte, on trouve toujours en queue de la liste le Morbihan et le Finistère, lis concourent entre eux pour la dernière place. C’est le Morbihan qui a le plus de conscrits illettrés ; c’est le Finistère où il y a le moins de conjoints ayant signé leur acte de mariage. Mais quand l’un des deux est tout à fait à la fin, on peut être sûr que l’autre est pénultième. C’est là, vous le savez, où fleurissent les Freppel, les Kersauson, les de Mun,
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- les Lamarzelle, fine fleur du cléricalisme. La réaction prospère là où les cerveaux sont laissés en friche. Ainsi des chardons qui ne viennent jamais si bien que dans des terrains vagues.
- L’expression « laissés en friche » est évidemment exagérée, et dépasse notre pensée car, dans ces départements en retard, disons-le à l’honneur de la République, on a beaucoup fait. Dans le Finistère, en 1885, 787 écoles, dont 648 publiques et 93,371 élèves. Dans le Morbihan, 599 écoles dont 470 publiques et 65,325 élèves. Mais il faut attendre que la bonne semence confiée aux sillons ait germé, poussé, fleuri. La situation des adultes est triste. Tandis que, comme nous le disions tout à l’heure,la moyenne générale des conjoints ayant signé leur acte de mariage a été, en 1883,de 81,7 pour toute la France,elle n’a été, pour le Morbihan, que de 50,9 et,pour le Finistère, de 43,9. N’est-ce pas tout à fait navrant? Pins de la moitié de ceux qui .cette année-là, se sont présentés aux mairies pour contracter mariage, ont dû, sur le registre de l’état civil, se contenter de faire « leur croix » ; symbole bien choisi d’ignorance et, par conséquent, de servitude.
- Dans ces conditions on comprend le scrupule qui a empêché la commission de la loi municipale votée le 5 avril 1884, d’insérer dans cette loi la disposition réclamée aujour l’hui par le pétitionnaire du Lot : Sont éligibles au conseil municipal tous les citoyens âgés de vingt-cinq ans accomplis, sachant-lire et écrire, etc... La commission a pensé aux difficultés que pourrait alors rencontrer la formation des conseils municipaux, surtout dans les plus petites communes de certains départements. Il n’y a qu’à travailler, à persévérer ; oui, on peut, on doit l’espérer, l’œuvre d’instruction populaire, gloire de la troisième République, sera bientôt achevée, et le> inconvénients si justement signalés par ledit pétitionnaire n’existeront plus quand il n’y aura plus, sur toute l’étendue de la France, un seul citoyen ne sachant écrire le nom de son candidat sur son bulletin de vote.
- (Rappel) Lucien-Victor Meunier.
- UNE CURE DU DOCTEUR BORDEU
- !
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- Jacqueline était rqorte ; hélas ! Oui, bien morte, sans quoi, certainement tout cela ne serait pas arrivé.
- Pauvre Jacqueline ! Elle était morte à la peine; morte de misère et d’amour, comme bien des filles du faubourg et même comme beaucoup d’autres ; car il n’y a pas, j’en demande bien pardon aux romanciers et aux dramaturges, il n’y a pas que les filles d’ouvriers qui aiment, travaillent, subissent la faim et meurent de tout cela.
- Le malheur n’a pas de privilégiées.
- Les (illes de bourgeois, de magistrats, de gentilshommes, d’artistes et de financiers ne sont pas à l’abri de cette S sinistre conscription, !
- Pauvre Jacqueline! que de dévouement dans sa vie obscure ! Cou,ime elle a bien mérité de l’amour et de l’art. Aussi, les historiens de l’art Gi4-il inscrit son nom sur leur mémento. Quand aux historiens de l’amour, ils n’en parlent pas. Ingrats ! Que de délicatesses dans ses sentiments pour celui qu’elle adorait et qu’elle adorat seul... car ce n’est pas d’elle que la Rochefoucauld aurait pu dire : « Dans leur première passion les femmes aiment leur amant ; dans les autres elles aiment l’amour. » Jacqueline n'eut qu’une passion.
- Comme elle s’appliquait à lui épargner des chagrins, des privations, et à ménager son amour-propre! Avec quelle sollicitude fraternelle, maternelle même, elle veillait sur lui sans que souvent celui-ci y prit seulement garde, l’insouciant, l’égoïste, nous ne dirons pas l’ingrat, car elle fut plus tard pour lui l’objet d’un culte ; mais il était trop tard. Elle était morte.
- Mais que lui importait à elle qu’il eut été même ingrat; elle l’aimait non pour elle, mais pour lui. Et quand les voisins de la rue du Chantre, à Paris, non loin du Louvre, lui reprochaient de se sacrifier pour un oublieux, pour un paresseux, pour un gourmand, pour un ivrogne, pour un panier percé, un viveur qui la mettrait sur la paille, sans seulement lui dire merci ! elle répondait, en haussant les épaules :
- — Eh ! vraiment s’il était parfait, s’il avait toutes les qualités, est-ce qu’il aurait besoin de moi. Je ne pourrais pas l’aimer, je n’en aurais pas le droit ! A quoi bon aimer les gens heureux !
- Le cœur de Jacqueline était tout entier d ms ce mot.
- Comment l’avait-elle connu et pourquoi l’avait-elle aimé ?
- Oh ! mon Dieu, la chose est bien simple.
- Elle demeurait au rez-de-chaussée et lui au septième étage de la maison, rue du Chantre, ainsi que nous Pavons dit. Elle le voyait sortir tous les matins pauvrement vêtu, triste, et rentrer le soir seul, ayant bu plus que de raison, se demandant parfois comment il parviendrait à gravir les cent cinquante marches qui conduisaient à son grenier. Et la bonne fille,^pjrise de compassion pour ce jeune homme au regard étrange, aux allures plus étranges encore, crut qu’il était de de,sou devoirde lui prêter l’appui de son bras. D’abord elle se contenta de se mettre dans son chemin, puis elle l’accompagna jusqu’au second étage, quelques jours après, elle monta avec lui jusqu’au quatrième, souriant à ses saillies, se ^permettant de le gronder, et se trouva un eoir à la porte du galetas où le pauvre hère avait établi son domicile.
- La clef était dans la serrure. Le locataire n’avait rien à redouter des voleurs.
- Jacqueline entra, et regarda autour d’elle.
- Sur une table boiteuse il y avait un dessin au crayon
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- avec des rehauts blancs et jaunes, d’un effet splendide. C’était un coucher de soleil. Jacqueline s’extasia. Un peu plus loin, cloué au mur et sur un grossier papier bleu, un second dessin. C’était un lever de lune, d’un sentiment de mélancolie si profond, que Jacqueline en fut tout émotionnée.
- Pendant des semaines elle se fit le guide de son voisin, de son artiste, qui un beau matin se réveilla chez elle...
- U v demeura des années, sans qu’il put se dire comment il y était entré...
- Mais à quoi bon de parler ainsi de Jacqueline puisqu’elle est morte et que ce n’est pas d’elle qu’il s’agit.
- En ce temps-là, c’était vers l’an 1764, le docteur Théophile de Bordeu jouissait d’une réputation extraordinaire et méritée du reste. Après avoir perdu sa place de médecin inspecteur de l’hôpital de la Charité, grâce aux calomnies de ses collègues en général, et de Bouvard en particulier, il avait été réintégré dans ses droits, au grand désespoir d) Thierry, qui était parvenu quelque temps avant à le Cire rayer de la liste des médecins de la faculté.
- Bordeu avait, on le voit, pu apprécier la vérité de ce proverbe dirigé contre les médecins : Nihil præter invidiam medicorum.
- Quoi qu’il en soit, Bordeu qui avait alors quarante-quatre ans révolus et à qui Dieu ne devait plus accorder que douze ans d’existence, c’est-à-dire d’études, menait assez joyeuse vie.
- Le protégé du prince de Conti était un épicurien, un épicurien décent, n’affichant pas son goût pour le plaisir, mais ne le dissimulant pas. Comme tous les personnages qui avaient de la notoriété et de la fortune, il avait subi l’influence des mœurs plus que légères de la cour de Louis XV. Il n’était pas en vain le compatriote du roi ve.t galant.
- Hâtons-nous de déclarer que bien que sa clientèle fût particulièrement composée de femmes atteintes de maladies nerveuses ; bien qu’il fût très répandu dans le beau monde des ruelles et qu’il fût doué de certains avantages physiques, il avait la réputation de faire toujours passer auprès de ses charmantes malades le médecin avant l’homme, et que c’était en dehors de leur cercle qu’il cherchait des aventures.
- Généreux, humain, bon aux pauvres comme à tous ceux qui souffraient, Bordeu avait le cœur sur la main.
- II offrait son cœur, il est vrai avec une très grande facilité, mais il offrait aussi souvent sa bourse, sans qu’il mît comme condition à l’acceptation de cette bourse, le partage de ce cœur toujours prêt à se donner.
- Un soir donc, on était en hiver, Bordeu sortait d’une maison de la place Royale et longeait les arcades en étendant que s’approchât son carrosse, ou plutôt le car- | fosse dü prince de Conti, car l’ennemi de Mme de Pom- A
- padour avait mis sa livrée à la disposition du médecin, pour le préserver des tentatives d’assassinat dont ses adversaires pouvaient se rendre coupables, quand il aperçut blottie dans un angle une jeune fille, dont les grands yeux noirs jetaient des lueurs brillantes.
- L’inconnue était plus que modestement vêtue ; elle portait le costume des ouvrières, et bien que le froid fût très grand, ce costume était de toile et les épaules n’avaient pour garantir de la bise ni mante ni fichu.
- La tète était nue et le vent faisait voler les longues boucles de cheveux bruns qui encadraient l’ovale parfait du visage.
- Bordeu n’était pas timide, et la jeune fille ne paraissait pas trop farouche. Loin de là ! car lorsqu’elle vit l’Homme venir à elle, à son tour elle fit un pas en avant. Bordeu salua. L’inconnue fit la révérence pleine de grâce. La glace était rompue.
- On échangea quelques paroles, et au bout de deux ou trois minutes, notre coureur d’aventures savait que sa rencontre s’appelait Louise, quelle était orpheline, brodeuse et sans ouvrage.
- Cependant le carrosse était avancé. Bordeu proposa à la gentille brodeuse d’y monter avec lui et d’aller souper à la Râpée.
- — Après le souper, dit-il, nous irons à mon hôtel, si vous le voulez bien, ma chère enfant.
- — Rue de Bourbon, fit la jeune fille.
- — Vous savez où je demeure, demanda le docteur tout surpris.
- — Tout le monde, et tous les pauvres connaissent la demeure du célèbre docteur Bordeu !
- — Vous savez qui je suis ?
- — Oui, monsieur et je vous attendais, ajouta la belle fille rougissante et baissant les yeux.
- Pour le coup, Bordeu, qui cependant n’était pas un fat, crut à une véritable bonne fortune, et bien d’autres eussent pensé comme lui.
- Mais l’adversaire implacable de la saignée était gentilhomme, et il traitait, en toutes circonstances, même en matière de galanterie, avec autant de courtoisie, une simple ouvrière qu’une marquise.
- L’amour et la beauté, disait-il, donnent des quartiers de noblesse à toutes les femmes.— C’était aussi l’opinion de Louis XIV.
- Donc, Bordeu, sans cesser d’être galant, empressé, enjoué dans ses propos, ne sortit pas des bornes que lui imposaient ses principes. Cette conduite lui concilia complètement les bonnes grâces de sa conquête, qui sut lui tenir tête dans une causerie à l’aventure. Cependant il parut à Bordeu que l’entretien, en se prolongeant, devenait | plus grave, presque triste. Cela ne faisait pas l’affaire de notre docteur, qui allait detnandeï à sa compagne les
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- motifs de ce changement, quand celle-ci mettant la tête à la portière, et regardant où elle se trouvait, le priait de faire arrêter le carrosse
- - Eh quoi ma belle enfant vous voulez me quitter? le souper à la Râpée rie vous sourit-il plus, ou rn i compagnie vous est-elle devenue tout à coup désagréable?
- — Oh ! non, monsieur, mais je demeure rue de Bercy, et toute réflexion faite, si l’on me voyait en carrosse à la Râpée, je serais compromise.
- Bordeu trouva le scrupule un peu tardif, mais enfin il n’était pas homme à abuser d’une situation.
- Le carrosse allait tourner l’angle de la rue Contrescarpe. Bordeu fit arrêter, descendit le premier, et offrit galamment la main à la brodeuse.
- Cette main tremblait beaucoup et était froide.
- — Voulez-vous me permettre, dit-il, de vous accompagner jusque chez vous.
- — J’allais vous en prier, monsieur.
- Singulière créature, se disait le docteur, en passant le bras de la jeune fille sous le sien.
- — Mais vous grelottez, mon enfant ; tenez, prenez mon manteau. Et sans attendre la réponse, il couvrit du chaud vêtement les épaules transies de sa compagne.
- On alla pendant quelques minutes et il sembla à Bordeu que la jeune fiile s’affaissait ; elle se traînait plutôt quelle ne marchait, et de temps en temps un long bâillement qu’elle cherchait vainement à comprimer s’échappait de sa poitrine.
- On arriva à la porte d'une allée obscure. La brodeuse prit le docteur par la main et l’attira doucement en murmurant à mi-voix: Venez, monsieur, je vous en prie.
- Bordeu fit quelque peu la grimace. La maison ressemblait plutôt à un coupe-gorge qu’à une demeure d’honnêtes gens, et il se demandait s’il n’était pas tombé dans quelque piège ; mais le docteur n’était pas accessible à la peur ; il était robuste et très disposé à ne point se laisser égorger.
- L’escalier était raide, tortueux, obscur, et sans la main de son Ariane, cet autre Thésée se serait rompu le Cou vingt fois dans ce labyrinthe parisien.
- Enfin après avoir fait gravir péniblement six étages à su conquête, Louise poussa une porte.
- — Nous sommes arrivés, dit-elle, mais restez-là, je vais battre le briquet.
- Bordeu se tint immobile et attendit que la chandelle fût allumée.
- — Entrez maintenant, fit la jeune fille d’une voix faible, puis elle s’assit ou tomba sur une chaise boiteuse et s’évanouit.
- — Pardieu, se dit le docteur, en voilà bien d’une autre ! Ma brodeuse qui se trouve mal... Mais la malheu-teuse tombe d’inanition, ajouta-t-il en interrogeant le
- pouls de la jeune fille, tout en lui faisant respirer des sels...
- Au b ml, de quelques instants, la malade revint à elle...
- — Merci, dit-elle... Merci, monsieur... cela va mieux...
- — Et cela ira mieux encore quand vous aurez mangé,s n’est-ce pas?
- — Oui... peut-être. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit.
- — Gomment, ça n’est pas de vous, et de qui donc s’il vous [fiait ? malheureuse enfant, que ne parliez-vous plus tôt... Mon domestique... Moi-même, je vous aurais procuré... Imbécile que j’étais 1 Triple sot... Me pardonnerez-vous...
- Tout en parlant ainsi, Bordeu examinait l’endroit où il se trouvait. C’était une mansarde n’ayant pour tout mobilier qu un grabat, une table vermoulue sur laquelle était posé un tambour à broder. Un tabouret dépaillé et un fourneau de terre.
- Quelle misère, se dit-il, heureusement je suis là et Bordeu mit la main au gousset.
- — Allons, bien, pas de bourse... Avec la manie de ne jamais prendre d’aigent sur moi, excepté quand je vais au jeu... Allons mon enfant, nous allons redescendre, nous retrouverons mon carrosse, et...
- — Non, monsieur vous ne sortirez pas avant...
- — Plaît-il... Je ne sortirai pas...
- — Pas avant, d’avoir vu un malade qui est là.
- — Gomment! c’est pour un malade que vous m’avez amené ici. Et, ma fille, que ne le disiez-vous tous d’abord...
- — Je n’ai pas osé...
- — Et vous m’avez fait commettre et dire des sottises dont je vous demande pardon...
- — Ne parlons plus de cela... Voulez-vous voir mon malade... Je vous en prie.
- Si je le veux !... Mais du diable si quand j’ai eu le plaisir de vous rencontrer je croyaisaller en consultation .. Voyons votre malade et voyons-le vite, car je n’en aurai pas le démenti, nous souperons ensemble... en amis.
- Emm. de Lyden. (/I suivre)
- Élat-civil du Familistère.
- Semain s dti 9 au 22 Janvier 1888.
- Décès :
- Le 14-janvier, de Masse Louise, âgée de 7 mois 1[2.
- Le 15 janvier, de Godin, Jean-Baptiste-André, fondateur du Familistère, âgé de 71 ans,
- Le 20 janvier, de Collard Adolphe-Désiré-Oswald, âgé de 3 ans et 2 mois.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Gu/se. —• /fflp.
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- |2’ Année, Tome 12.-- N" 491 Lt numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 5 Février 1888
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à Madame GO DI N, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit aubureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- On an ... 10 fr. »> Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 »»
- Union postale On an. . . 11 fr. »» Autres pays
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- OU S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petit8-Champi Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. EEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- nos Lecteurs et aux Amis du Fondateur du Familistère.
- \ A l’annonce du cruel événement qui enlevait^ notre association son fondateur, au [ Devoir son directeur et à moi, personnellement, l’âme par laquelle la mienne sem-f blait vivre, de toutes parts sont arrivés ici les témoignages de la plus vive sympathie, l de la plus profonde vénération pour l’homme illustre enlevé à notre tendresse.
- | Absorbée durant les premiers temps, et par la douleur et par les préoccupations urgentes qu’un tel événement comporte, c’est seulement aujourd’hui que je puis offrir ici à tous ceux dont j’ai reçu ces témoignages les sentiments de la plus vive gratitude et de la plus profonde reconnaissance.
- | Beaucoup de ses amis se sont préoccupés de la transmission des pouvoirs dans ) l’Association et du sort réservé au Devoir par la disparition de M. Godin. En ce qui
- Iconcerne l’association, ils trouveront réponse dans le présent numéro, au compte-rendu de l’assemblée générale extraordinaire, qui vient de nommer son ï administrateur-gérant.
- ' Quant au Devoir, j’en continuerai la direction.'Le concours dévoué de M. Rouanet,
- |notre rédacteur actuel, me facilitera cette tâche, j’en suis convaincue. Plus que Jamais, il s’inspirera de l’esprit théorique et éminemment pratique qui distinguait M- Godin dans ses propositions de réforme sociale; et les lecteurs du Devoir auront la satisfaction de retrouver un fidèle écho de la parole qu’ils aimaient à entendre. t Bu reste, la voix de M. Godin ne sera pas muette pour les lecteurs du Devoir. Les Nombreux manuscrits laissés par le fondateur du Familistère seront une mine où nous puiserons des articles sur les questions les plus diverses.
- ! Mais ce qu’il m’importe surtout de déclarer aujourd’hui à nos amis et lecteurs, P1 fous ceux qui se tiennent au courant des “faits intéressant le progrès social, et
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- surtout à ceux qui attendaient avec impatience la publication du nouvel ouvrage annoncé par mon mari— ouvrage dont le Devoir a publié des extraits dans ses numéros des 20 et 27 novembre ; 4, 11 et 18 décembre derniers; — c’est que dans la mesure du possible et avec un respect religieux, je consacrerai mes efforts à l’achèvement de cette oeuvre presque complète aujourd’hui. Mon mari y travaillait, en effet, avec un attachement inexprimable, comme si, hélas! il eut pressenti que la plume lui tomberait des mains, avant d’avoir pu réviser l’ensemble de ce volume.
- Je ne me dissimule pas combien ardue est la tâche qui m’incombe, pour faire revivre sa pensée , mais les lecteurs, ses amis, peuvent être assurés que rien ne sera négligé par moi, mon effort le plus constant devant être de recueillir tout ce que cette vaste et haute intelligence a laissé, afin qu’ap. ôs comme avant, l’humanité le bénisse de ses bienfaits.
- En attendant, que tous ceux qu’il aimait et qui de toutes parts m’ont adressé le témoignage de leur douleur et de leurs regrets — que tous reçoivent ici le tribut de ma gratitude sincère. Leurs condoléances auxquelles je n’ai pu répondre m’ont été douces et fortifiantes ; puissent-ils m'accompagner de leurs encouragements dans l’œuvre qu’il me reste à accomplir, consacrée à l'achèvement du travail de vie et de régénération de celui qui n’est plus parmi nous ! Ve GODLY.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE
- Nomination d’un Administrateur-Gérant
- L’Assemblée générale des Associés, dans sa réunion extraordinaire du 29 janvier dernier, à élu au scrutin secret, à la majorité de 86 voix sur 90 associés inscrits présentement au livre d’ordre, Madame veuve Godin, en qualité d’Administrateur-Gérant, en remplacement de son mnri.
- La Société du Familistère reste donc constituée sous le nom de son Fondateur, la nouvelle raison sociale étant : Ve GODIIV et Compagnie.
- Madame Godin, dans le discours d’acceptation qu’elle a prononcé après sa nomination, s’est appliquée à dégager les motifs conservateurs de l’ordre, de la paix, delà concorde et du travail qui ont concouru à son élection ; elle a fait voir ensuite à tous les conseillers de Gérance, surtout aux plus anciens, aux plus expérimentés, quelle part ils allaient, pour la seconder, devoir prendre à la Gérance.
- Enfin elle a indiqué la marche que suivrait dorénavant la transmission des pouvoirs dans l’association.
- « Jamais plus », a-t-elle dit, « il n’y aura de vacance de pouvoir dans notre société. Constamment, grâce aux mesures protectrices prévues aux statuts par notre vénéré et bien-aimé Fondateur, vous aurez en face de vous un Administrateur-Gérant et un Gérant désigné, tout prêt à saisir le pouvoir en cas de décès, démission ou révocation de l’Administrateur-GéranL»
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- Telles sont, en effet, les dispositions statutaires ; aussi, le Conseil de Gérance a-t-il procédé, dans sa réunion de mardi dernier à la nomination du Gérant désigné, dont le choix sera soumis le Dimanche \ 2 Février à la ratification d’une nouvelle Assemblée Générale.
- Nous ne doutons pas que le Conseiller désigné par le Conseil, M. Dequenne François-Charles, un des principaux et des plus anciens chefs de services puisqu’il compte 25 ans dans l’établissement, n’obtienne la grande majorité si ce n'est l'unanimité des voix à l'assemblée Générale ; et nous félicitons vivement les associés de la remarquable et prévoyante ligne de conduite qu’ils ont tenue en ces graves circonstances.
- SOMMAIRE
- A nos lecteurs et aux amis du Fondateur du Familistère.
- — Société du Familistère de Guise. Assemblée générale extraordinaire. Nomination d’un Administrateur-Gérant.
- — L’État et le crédit public. — Le progrès des idées neuves. — L’amnistie. — L’urgence des réformes. —
- — Notification préliminaire du Congrès international des Associations ouvrières. — Faits politiques et sociaux de la semaine.— Chronique parlementaire.— Le travail des prisons. — Une déclaration de M. Carnot. — Un roman royal.— Mouvement des assurances mutuelles. — Etat-civil du Familistère.
- L’ÉTÂT ET LE CRÉDIT PUBLIC
- A PROPOS DE LA RÉFORME de la Banque de France.
- Quand les socialistes préconisent une réforme, comme celle-ci ne peut être obtenue sans un acte de législation intervenant dans les rapports économiques pour les soumettre à des règles de justice qui font totalement défaut aujourd’hui, on ne manque jamais d’observer qu’ils en appellent encore une fois au recours de l’Etat.— Demandons-nous, par exemple, l’hérédité de l’Etat, aussitôt les orthodoxes de l’église se récrient : Toujours l’Etat! Toujours cet appel incessant à l’Etat-providence, chargé de procurer richesse et bien-être à ses membres... De même, lorsqu’on demande la création d’une législation économique réglementant la production et assurant aux faibles, à la classe ouvrière désarmée par la misère, une protection dont elle a tant besoin ; les socialistes rêvent un Etat tyrannique asservissant tous les citoyens à un despotisme administratifsans mesure, s’écrie-l.-on.
- Dans ces dernières années, comme le flot des revendications sociales monte sans que rien puisse l’arrêter, ni l’hostilité systématique des uns* ni
- l’indifférence passive des autres, cette antienne lamentable du socialisme d’Etat se répète à tout bout de champ dans les réunions solennelles où les opinions économistes tiennent le haut du pavé. M. Léon Say, encore la semaine dernière, dans un discours qui a fait le tour de la presse, n’a pas manqué d’apporter son invective contre les utopistes de la protection sociale, qui revendiquent l’intervention de l’Etat pour améliorer ou mettre fin au malaise de la situation présente.
- Nous comprendrions cette défiance excessive pour l’Etat,de la part des adversaires du socialisme, si eux-mêmes n’avaient jamais recours à lui. Mais il est loin d’en être ainsi et il suffit de parcourir le bulletin des lois pour s’assurer que les lois économiques, c’est-à-dire le vote par le parlement de décisions réglementant les rapports sociaux dans tel ou tel sens, abondent. Elles sont même plus considérables que les lois politiques proprement dites.
- C’est que l’Etat n’est pas une entité métaphysique, comme s’efforcent de le démontrer sans y parvenir ceux qui voient l’avenir de l’humanué dans la diminution croissante de ses attributions. Non ! l’Etat est l’organe social par excellence, dont on ne peut se passer, dont les fonctions se multiplient avec le progrès de la civilisation. Seulemmt cet organe fonctionne plus ou moins bien. Ses décisions favorisent tels ou tels intérêts, plus ou moins légitimes, entièrement illégitimes parfois.
- Les socialistes veulent qu’il fonctionne désormais en faveur d’intérêts légitimes, qu’il ait une action réparatrice sur les actes antérieurs qui ont pu créer, par leurs conséquences, des injustices criantes. À cet effet, ils adjurent les pouvoirs publics de donner à l’Etat une impulsion plus juste, plus conforme à l’équité.
- De cette modification à apporter dans les voies où l’Etat s’est engagé jusqu’à aujourd’hui au grand
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- préjudice de la masse des travailleurs, certains ne j veulent entendre parler.— En revanche, il n’y a | pas de jour où ils ne fassent, eux aussi, du socialisme d’Etat, pour me servir d’une expression qui fait pléonasme, car il n’y a pas de socialisme en dehors de l’intervention législative pour le bien des faibles. *
- Nous en avons une preuve éclatante dans le dépôt que viennent de faire M. Sans-Leroy et nombre de ses collègues d’un projet de résolution relatif au privilège de la Banque de France.
- La Banque de France est une institution privée qui remplit un service public dont elle a le monopole, ce qui rapporte à ses actionnairesdes sommes considérables. C’est un privilège dans toute l’acception du terme. D’ailleurs, la loi qui lui donna existence est une loi dite de privilège. Le monopole que détiennent ses actionnaires se dénomme un « privilège ».
- Nous disons qu’elle remplit un service public. La Banque de France, en effet, ne doit rien à l’initiative individuelle. Toute sa force, tout le succès colossal qu’elle a eu, son extension de plus en plus grande qui fait d’elle aujourd’hui une formidable machine économique, elle le doit à l’Etat qui l’a fondée.
- Le crédit public est l’institution sociale par excellence des temps modernes. Sans l’Etat, il n’y aurait pas de crédit, parce qu’il n’y aurait ni sanction légale, ni droit, ni justice. Des économistes rêvent de supprimer l’Etat, prétendant que le seul intérêt maintiendrait l’harmonie des rapports entre échangistes. Or il suffit de jeter un ooup-d’œil sur ce qui se passe dans le monde du crédit en dehors de la Banque de France, pour s’assurer de ce qu’il adviendrait au cas où cette théorie anarchiste serait intégralement appliquée. Des crises financières formidables, des appels au public, trompé, spolié, volé, ruiné par les compagnies anonymes de tout nom, voilà le bilan que nous présente l’état du crédit s’exerçant en dehors du contrôle et de la garantie de l’Etat. Encore ces opérations sont-elles soumises à certaines règles, peu éfroites, il est vrai, puisque les coquins trouvent le moyen de passer à travers les mailles de cette législation. Mais que serait-ce donc, si aucune de ces règles n’existait ? Quel chaos, si le premier venu avait la faculté d’offrir du papier en échange de valeurs, et si ce papier avait cours dans les transactions ?
- La vérité, c’est que le rêve des économistes — qui est un rêve d’anarchiste — ne saurait se réali-
- ser, puisqu’il ne l’est pas, là où la liberté des banques existe —- en Amérique. En Amérique, en effet, les valeurs de banque n’ont pas un cours usuel, ne s’échangent que dans le monde spécial de la finance ou à titre de placement.
- L’Etat seul, qu’on le veuille ou non, peut donner une valeur, garantir le remboursement d’une monnaie fiduciaire.
- Il s’ensuit que l’Etat peut acquérir une force puissante, un revenu considérable par ee service qu’aucun autre que lui ne saurait rendre.
- Malheureusement, celte force fui abdiquée, ce revenu fut abandonné par l’Etat, lorsque Napoléon fonda la Banque de France, émeliant des billets garantis par l’Etat. La Banque fut aliénée par lui, constituée en privilège au profit d’une société qui a retiré tous les bénéfices des opérations faites sous la garantie de l’Etat.
- Cette aliénation n’était que temporaire ; elle devait prendre fin en 1821 ; mais le privilège, avant l’expiration, fut prorogé jusqu’à 1846 ; en 1870, il fut prorogé à 1867 : enfin, en 1857, on le prorogea à 1897.
- Quel bénéfice l’Etat a-t-il retiré de ces concessions gracieuses ? Aucun. Le privilège a enrichi quatre ou cinq générations d’actionnaires dont les titres ont été successivement dédoublés et le crédit public est resté un monopole — monopole qui fait payer cher à la société les droits dont elle l’a investi. Les années les plus fructueuses pour la Banque de France ne sont pas, en effet, les années de prospérité, mais les années de détresse. On peut dire que la Banque vit de nos malheurs, et s’enfle de nos misères. Consultez les comptes-rendus année par année. Aux époques calamiteuses, années de guerre, de famine, de ruines industrielles, le dividende de la Banque de France monte à proportion des désastres qui nous frappent. Les plus gros dividendes ont été atteints par les opérations exécutées en 1870-71. Ces deux années-là, pendant que la France râlait sous l’invasion aggravée par la guerre civile, que nos coffres étaient vides, le Trésor aux abois, la Banque faisait des affaires d’or. L’ « année terrible » est la plus prospère que la Banqùe de France ait jamais traversée !
- C’est que lorsqu’une nation est secouée par une de ces convulsions formidables comme celles que nous avons éprouvées alors, chacun est frappé plus ou moins, et il n’y a pas de science économique qui tienne. L’instinct social est le plus fort. Chacun est obligé de puiser au grand réservoir de vie
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- sociale qui est l’Etat. Alors, le crédit ébranlé n’a plus qu’un asile : celqi que lui offre la garantie de l’Etat. Or comme ce crédit est constitué en monopole, ceux qui ont recours à lui doivent passer par les conditions onéreuses que lui font ses dispensateurs. Alors, ce monopole, qui remplit un service public, dont le but et le devoir sont de rétablir l’ordre ébranlé, de répandre son aide dans la nation dont les individus ont été éprouvés, alors, ce service, disons-nous, au lieu de faire fonction d’aide généreux, fait métier d’usurier et met en coupe réglée ceux qui ont besoin de lui.
- L’Etat - l'Etat lui-même ! — n’échappe pas aux Fourches-Caudines de la Banque de France. Les bénéfices réalisés par cette dernière en 1871 proviennent pour une partie des affaires que l’Etal dût traiter avec cet établissement public.
- Une situation pareille faite au pays par ce monopole n’a cessé de préoccuper depuis longtemps les hommes de progrès que révolte l’iniquité criante des privilèges. Depuis longtemps le monopole de la Banque de France est dénoncé comme un mal qu’il faut guérir. Puisque la garantie des billets de la Banque provient seulement de la garantie que lui donne l’Etat, que celui-ci garde cette garantie par devers lui. Puisque la Banque, fonctionnant sous le contrôle de l’Etat, est la dispensatrice du crédit public, que l'Etat exerçant cette fonction au profit de la collectivité tout entière, garde par devers lui cette dispensation sociale attribuée à des particuliers.
- Mais ce n’est pas sans difficulté qu’un monopole peut être détruit. Les intérêts considérables, pour contestable que soit leur légitimité, trouvent toujours des défenseurs auprès des pouvoirs publics rarement soucieux de l’intérêt générai trop souvent sacrifié aux intérêts particuliers.
- Nous en avons la preuve une fois de plus dans la campagne, commencée depuis trois ans, en faveur de la Banque de France.
- Ce privilège, avons-nous dit, expire en 1897. A cette date, si une prorogation n’est pas votée, la banque n’aura plus qu’à liquider son stock d’or et d argent contre les billets en circulation —ou plutôt, l’Etat n’aura qu’à prendre à son compte ces billets. C'est pour prévenir la lin de ce privilège qu’on s’agite dans le monde législatif, et ie dépôt de la proposition Sans-Leroy l’indique suffisamment.
- L honorable député a proposé, en effet, à la
- ambre,de nommer une commission de 33 menaces qui sera chargée d’étudier et d’établir, d’ac-
- cord avec le gouvernement, les clauses et conditions auxquelles le privilège d’émettre des billets à vue et au porteur sera continué à la Banque de France ou conféré à un nouveau concessionnaire.
- Si celte proposition était adoptée dans sa teneur actuelle, la Chambre, par la nomination de la commission, trancherait la question de principe en matière de crédit public que contient celle du renouvellement du privilège de la Banque de France. Le projet de M. Sans-Leroy suppose, en effet, que le privilège doit être maintenu— soit aux concessionnaires actuels, soit au concessionnaire éventuel.
- Or, il n’y a pas à sortir de ce dilemme : ou le crédit public, l’émission de billets à vue et au porteur sont affaires d’Etat ; ou bien au contraire, liberté pleine et entière doit être laissée à. l’initiative privée.
- Si, comme le veulent les économistes, l’Etat est incompétent en matière de crédit ; s’il ne saurait intervenir sur le marché monétaire sans y apporter les perturbations inhérentes à son intervention de quelque nature qu’elle soit, le privilège de la Banque doit expirer tout doucement et ne doit pas être renouvelé, ni à la société actuelle, ni à aucun concessionnaire.
- Mais si l’Etat est tout puissant en matière de crédit, c’est lui qui doit organiser ce crédit ; lui, qui doit garder ce levier d’une foice incalculable, non le confier en des mains individuelles qui pourront s’en servir contre lui.
- A l’heure où nous sommes, l’Etat, par suite de la politique anti-sociale suivie par les gouvernements antérieurs, gouvernements de privilèges et de monopoles, s’est laissé dépouillé de toute puissance économique. Le domaine national a été mutilé, dépecé, écartelé, au profit de la classe gouvernante. Mines, chemins de fer, canaux, transports par eau et par terre, tout a été monopolisé, concédé, au grand détriment de la collectivité spoliée. Eh bien ! le jour où l’Etat se retrouverait être le maîlre du crédit social ; le jour où l’État aurait recouvré Ja puissance de dispenser le crédit et de créer la monnaie fiduciaire, qu’il garantit aux autres ; ce jour-là, l’Etat pourra tenir tête aux formidables coalitions financières sous lesquelles il est obligé de céder aujourd’hui. Et lorsqu’il n’y a rien à faire — lorsque sans spoliation, sans risques, sans secousses, par la simple expiration d’un privilège à la veille de prendre fin, l’Etat peut reconquérir cette puissance, il l’aliénerait ?
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- Ce serait un crime de lèse-société due commettrait la Chambre, si elle s’engageait dans celte j voie.
- La proposition de M. Sans-Leroy ne doit donc pas — ne peut donc pas être adoptée dans sa teneur. Qu’on nomme une commission pour examiner ce qu’il conviendra de faire à l’expiration i i privilège actuel, soit ! mais qu’on décide d’ores et déjà qu’il convient de continuer ce privilège, c’est la une mesure téméraire contre laquelle protestent le bon sens et i’équité.
- Oui ! certes, le gouvernement a le devoir de se préoccuper de l’avenir du crédit, ensuite de la fin du monopole de la Banque de France ; — mais si on reconnaît la compétence de l’État en cette madère, encore convient-il que l’État exerce cette compétence en vue du plus grand bien de tous, non pour créer un privilège qui ne peut jamais être que le profit de quelques-uns.
- Le progrès des idées neuves.
- M. Henry Maret, auteur comme nos lecteurs savent, d’un projet de loi sur l’hérédité de l’Etat, publie dans le Radical des réflexions fort judicieuses sur le progrès certain qui attend les idées nouvelles justes, malgré les sarcasmes et les critiques acerbes dont elles sont l’objet à leur début. Les réflexions de M. Maret à ce sujet concordent tout-à-fait avec ce que le Devoir a eu maintes fois l’occasion de dire. Nous les reproduisons :
- Ce qui nous console de revenir toujours sur les mêmes sujets, c’est cette pensée, qu’il faut beaucoup de temps pour faire pénétrer une vérité dans les esprits, et aussi le spectacle des progrès, fort lents, mais très certains, de la marche de cette vérité.
- Tout d’abord on la nie, on la traite d'utopie ; le premier qui l’émet passe ou pour un fou ou pour un homme qui veut saper les bases indestructibles de la société. Puis peu à peu on s’y accoutume, on y réfléchit, on finit par trouver que ce n’est ni aussi insensé, ni aussi incendiaire qu’on l’avait pensé. La vérité alors entre en discussion ; le jour où elle sera adoptée s’entrevoit déjà.
- C’est ainsi que, lorsque nous avons déposé un projet de loi sur la suppression de l’héritage en ligne collatérale, sauf dispositions testamentaires, cette très ordinaire réforme a paru l’abomination de la désolation. Nous étions des rouges, qui rêvions de boire le sang du monde, et l’on s’écartait de nous dans les couloirs, comme de gens qui ont juré l’extermination
- et le pillage. On en avait enfermé qui certes n’en avaient pas fait autant.
- Personne ne daigna jamais discuter ledit projet; et,si on ne le fit pas brûler par la main du bourreau, c’est qu’on se contenta de le jeter dans des cabinets plus ou moins inodores, en compagnie de ce grand nombre d’imprimés, dont on a parlé à la séance de jeudi, et qui n’ont d’autre but apparent que d’alimenter les réduits à quinze centimes. Cependant, même dans ces endroits-là, on lit ; et les personnes qui consentiren tà lire firent des réflexions.
- Nous en sommes arrivés, après quelques années (ce n’est pas trop), à entendre un esprit des plus modérés, HL Frédéric Passy, déclarer qu’il entrerait volontiers dans la voie de la successibilité ab intestat. Et, comme nous, M. Frédéric Passy a indiqué son désir de voir disparaître ces héritages inconnus, inconscients, qui sont trop souvent l’objet des poursuites et des manœuvres de certaines agences interlopes.
- Et cette partie du discours de notre honorable collègue a été accueillie sans frémissements d’indignation, avec même des marques d’acquiescement.
- Voilà donc que l’on ne considère plus comme une perturbation sociale la réduction de la successibilité,et qu’on n’assimile plus au parricide la résolution d’amener dans les coffres de l’Etat un tas de fortunes, auxquelles personne n’a réellement droit, attendu que, les trois quarts du temps, leurs propriétaires nourrissaient l’antipathie la plus profonde contre ceux que la loi autorise à leur succéder.
- On commence à croire que ce n’en est pas fait de h famille, parce qu’un arrière-cousin, qui demeure à la Martinique et que je n’ai jamais vu de ma vie, n’apprendra pas un beau matin, que, digne fruit de ses labeurs, ma maison va devenir la sienne.
- On commence à s’apercevoir que le meilleur impôt est encore celui qui frappe les morts, gens de nature douce, peu enclins à réclamer ; et que, si l’on pouvait par ce moyen, qui ne fait de tort à âme qui vive, combler les déficits, tout en allégeant les charges publiques, on aurait opéré un bien immense.
- De ce qu’on est arrivé à la période où l’on peut écouler sans pâlir de pareilles monstruosités, il ne s’ensuit pas qu’on les adoptera demain matin. Il faudra évidemment encore quelque temps pour s’y accoutumer tout à fait. Mais enfin nous devons constater qu’un progrès s'est accompli, et que nous sommes en bon chemin pour arriver à ce jour où ce genre de succession étant définitivement supprimé, il n’y aura qu’une voix pour dire :
- « Faut-il tout de même qu’on ait été bête autrefois pour accepter de telles stupidités ! »
- Car, lorsque l’utopie devient vérité, c’est l’ancienne vérité i qui devient bêtise. Notre monde est fait comme ça.
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- l’amnistie
- le gouvernement ayant combattu l’urgence (j, mandée par M. Basly en faveurde sa proposition et payant fait, dans des termes qui ne montrent que trop qu’il est oppose à celte mesure, la proposition a été renvoyée a une commission.
- Cette commission vient de se prononcer pour le rejet.
- Nous déplorons cet aveuglement — et nous ne sommes pas les seuls à blâmer l’inflexibilité gouvernementale. Voici, err eiï'el, commenta ce sujet , s’exprime la France, journal modéré, peu suspect de trop de sympathie envers ceux que visait le projet de M. Basly :
- La commission d’initiative vient de repousser la proposition d’amnistie déposée par M. Basly. Elle a approuvé un rapnort de M. de Chatenay, dont toute l’argumentation se résume à dire que l’amnistie, c’est l’amnistie. M. de Lapalisse n’aurait pas trouvé mieux. Et cela au moment où tout le monde parle d’apaisement et de concentration, quand Tavénement de M. Canot fait présager un régime nouveau de conciliation et de
- justice.
- Les monarchistes raillent avec raison cette politique de rancune et de ressentiment. Ils savent qu’à chaque changement de règne les rois se montent cléments. Ils disent que la monarchie donnerait cette amnistie que nous ne pouvons et n’osons nas accorder. Si GnibnU étaiteucore là, il ferait justice de ces pusillanimité : U démontrerait que la démocrate ne doit pas être inexorab e, que >1 elle a dédaigné de punir h-s conspirateurs d.j 13 mu, ce u'est pas pour ème sans pitié envers des républicains égarés.
- * Ce qui nous humilie le plus, dans l’argumentation de M. de Chatenay, c’est qu’il refuse d’amnistier les Arabes, condamnés en 1865 et 1871, uniquement parce que les députés des colons algériens ne sont pas de cet avis. De sorte que si les colons ne nommaient pas de députés, on n’aurait aucune raison à invoquer. L’injustice est d’autant plus révoltante en ce qui concerne les indigènes, qu’ils ont été réellement amnistiés en même temps que les communalistes parisiens. Ils étaient même partis de la Nouvelle Calédonie pour rentrer en Algérie, lorsque l’intervention inhumaine des députés des colons les arrêta au port et les fit interner en Corse.
- Jamais pourtant insurrection n’a été plus justifiée que celle de ces indigènes qui protestaient, par le seul moyen dont ils pussent disposer, contre le décret qui naturalisait les israélites à I exclusion des musulmans qui venaient de verser leur sang pour nous sur les champs de bataille. Ce qu’il y a de plus j étrange, c’est fintervention contre l’amnistie des indigènes, j de M. Hubbard (Gustave-Adolphe,), le même qui à propos des j égouts de Paris, s’écriait : « La métropole n’a droit de vie et 1
- de mort sur aucune parcelle du territoire dont elle est censée être le cœur. »
- Quel dommage que la logique soit bannie du Parlement ! Pourquoi faut-il que les députés, si soucieux des intérêts de leur département, aient tant d'indifférence pour une cause aussi nationale que la réconciliation de la France avec ses quatre millions d’indigènes musulmans ?
- L’urgence des Réformes.
- Les journaux politiques font grand bruit d’une lettre adressée parM. Antoniu Proust à M.E. Arène, dans laquelle le signataire adjure la majorité républicaine de s’unir sur le terrain des réformes sociales.
- Nous croyons devoir reproduire cette lettre. La voici :
- Mon cher ami,
- «Je vous remercie d’avoir dit, dans votre article de ce matin, qu’il ne pouvait avoir de compétition entre M. Bouvier et moi. Mais puisque vous avez parlé de l’Union des gauches, je veux ajouter quelques mots.
- « Au début de la législature actuelle, après la formation préalable des groupes de l’extrême gauche et de la gauche radicale, l’union des gauches s’est constituée, faisant appel à tous les républicains pour rechercher dans quelles conditions le gouvernement de la République pouvait, au lendemain des élections d’octobre, poursuivre son œuvre de progrès. Il était dés ce moment évident que, sous peine de frapper de stérilité le régime parlementaire, la Chambre de 1885 avait le devoir d’ajourner les questions sur lesquelles l’entente ne s’était pas faite dans le corps électoral, pour aborder celles que l’on pouvait utilement discuter. J’ai fait, pour ma part, l’expérience immédiate de cette nécessité qui s’imposait à la Chambre de 1885.
- » Dans la première réunion delà première commission du budget, j’ai proposé la mise à l’ordre du jour de l’impôt sur le revenu, que nous avions dû abandonner en 1876, faute de majorité. On a discuté pendant toute une année et on n’a pas abouti. On a si peu abouti, que je n’ai pas hésité, a défaut de réforme fiscale, à demander comme expédient budgétaire la conversion de l’ancien A et de l’ancien A 1 /2, qui a été votée un an plus tard, sur l’initiative du précédent cabinet. A cette époque le 3 Septembre 1886, dans une lettre adressée au journal le Matin, je suppliais la Chambre de 1885 de renoncer à chercher une majorité sur des questions qui ne pouvaient la réunir et de faire œuvre utile. «Il ne tient, disais-je, qu’aux représentants de la France républicaine d’aborder et de résoudre les problèmes économiques et sociaux avec cette précision que l’esprit français apporte en toutes choses. Il n’est que temps de donner à l’enseignement technique la place qui lui est due dans notre système d’éducation. Voilà des années et
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- des années que les intéressés réclament ces réformes et bien d'autres de même nature. La Chambre qui aboutit en 1889 voudra-t-elle les faire? Voudra-t-elle prendre les mesures législatives qui peuvent venir en aide à l’activité sociale de la France républicaine? »
- » Depuis, cfttethèsea été fréquemment reprise. On lui a même récemment donné la forme d’une « déclaration » ou d’un « programme ». Ma conviction est que, si la chambre de 1885 qui, dans ces derniers temps, a grandement brouillé toutes choses, veut se décider à agir dans un sens pratique, elle peut employer avec fruit ses derniers jours et racheter ses erreurs. Il ne faut pour cela à ses membres que la volonté de s'unir dans l’intérêt supérieur de la République, et aussi la volonté de revenir à une politique qui n’ait pas seulement pour objet de culbuter des ministères. Ce que le pays demande, c’est un gouvernement qui pose nettement les questions. Ce qu’il attend de la Chambre,'c’est quelle seconde le gouvernement dans son œuvre et que l’union des pouvoirs publics réalise ce qui est réalisable.
- « Lorsque vous êtes venu, mon cher ami, avec plusieurs de nos collègues, me demander si j’accepterais la présidence de l’Union des gauches, je vous ai répondu : Oui, s’il s’agit de justifier le titre et l’origine de l’Union des gauches, si l’on préféré la politique de conciliation à la politique de division, si l’on veut en un mot élargir l’action républicaine au lieu de la rétrécir. Non, si l’on est décidé à laisser quelque fraction de la majorité retranchée derrière les formules irréductibles en attendant que le pays les départage.
- « Rouvier, qui a montré au pouvoir de rares qualités d’homme d’Etat, est en excellente situation pour inviter la majorité républicaine à changer sa méthode de travail et à renoncer à cet émiettement des forces qui n’a pas d’autre résultat que d’entraver le progrès et de discréditer le régime parlementaire, Aussi, vous le savez, mon cher ami, ai-je été le premier à proposer son élection, suis-je le premier aujourd’hui à en féliciter l’Union des gauches.
- « Très cordialement à vous
- ANTONIN PROUST.»
- Quel gage de politique sociale nouvelle, cette lettre d’un député très influent, présente-t-elle ? Nous sommes bien obligés de constater que c’est là une déclaration très vague, qui ne répond mal--heureusement à aucun besoin précis, ne contient aucun engagement ferme sur un point quelconque, clairement déterminé.
- « Il n’est que temps de faire une loi sur les associations », dit son auteur. Sans doute — mais dans quel sens, dans quel esprit. Et puis, pourquoi le groupe politique auquel appartient son auteur, n’a-t-il pas d’ores et déjà fait cette loi.
- Nous supposons que par là M. A. Proust veut parler d’une loi sur les syndicats professionnels
- depuis si longtemps réclamée par le Devoir. Or rien ne s’est opposé à ce que M. Rouvier, pendant son passage au ministère, fit voter celte loi, il n’a jamais adressé semblable proposition à laOhambre. Cependant, si le ministère fût venu l’apporter à la Tribune, avec les voix de l’Extrôme-Gauche et de la Gauche radicale qui lui étaient acquises. Il l’eut fait adopter presque sans débat. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?
- Mais il y a un projet de loi sur les syndicats déposé depuis longtemps déjà par M. Bovier Lapierre et dont nous avons entreteru les lecteurs du Devoir en maintes circonstances, Si le gouvernement en demandait l’urgence, on pourrait tout de suite faire une excellente loi sur cette matière...
- Que de choses ne pourrait-on pas faire, qu’on ne fait pas, auxquelles les hommes d’Etat ne songent que lorsqu’ils sont descendus du pouvoir!
- En somme, de cette lettre, il résulte ceci : c’est que tout le monde reconnaît, comme nous, l’urgence des réformes à opérer.
- Avec nous tout le monde reconnaît que la société actuelle nécessite un lemaniement profond dans ses parties essentielles. Les questions sociales devraient désormais prendre le pas sur les questions politiques ou de personnes. Malheureusement, cette reconnaissance est toute platonique et les hommes d’État oublient facilement le jour où ils sont au pouvoir les préoccupations économiques de la veille.
- Il n’y a cependant qu’à vouloir, croyons-nous. Puisque tout le monde est d’accord,qu’on se mette ài’œuvre!
- Il est temps, dit M. Antonin Proust, oui, il est temps — encore. Mais si on laisse passer l’heure propice, l’histoire qui n’attend pas répondra à ceux qui remettent la réforme toujours au lendemain : il est trop tard !
- NOTIFICATION PRÉLIMINAIRE
- DU
- CONGRÈS INTERNATIONAL
- des Associations ouvrières
- Aux membres des Bureaux des Associations ou-vrières,
- Le vingtième Congrès annuel des Associations ouvrières (.Annual Brades Unions Congress), réuni à Swansea, Pays de Galles, le mois de septembre dernier, a voté la proposition suivante :
- Le Congrès constate avec beaucoup de plaisir l’accroisse-
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- ment de l’entente cordiale entre les travailleurs britanniques : et continentaux. Il charge le Comité parlementaire d'organiser un Congrès international qui doit se réunir à Londres l’année prochaine, ayant pour but de réaliser une action collective sur les questions qni concernent directement les intérêts des travailleurs.
- Conformément à cette résolution, le Comité parlementaire après un examen attentif de la question, a décidé qu’un Congrès international aurait lieu à Londres, au mois de novembre 1888. On a résolu que les délégués seraient nommés par le Congrès annuel britannique, qui se réunira le mois de septembre prochain, de sorte que les délégués anglais au Congrès international y représenteront la totalité des Associations anglaises, plutôt que des Associations isolées.
- Le Congrès parlementaire a donc l’honneur d’inviter les Associations de travailleurs organisées sur le continent à nommer les délégués de les représenter au Congrès international de novembre 1888.
- Chaque délégué au Congrès international doit se conformer aux conditions suivantes, selon l’article 3 du réglement du Congrès britannique :
- « Le Congrès sera composé exclusivement de délégués dû -ment élus par de véritables Associations de travailleurs, ou par des conseils d’association du même ordre (bona fidej « Tradcs Societies and T rades Councils and simi-lar bodies », quelque soit leur nom actuel
- » Chaque délégué doit être membre effectif de l’Association qu’il représente.
- » Les frais de délégation seront payés par cette Association et non pas par de simples particuliers ni par des Associations étrangères aux Trades-Unions. »
- Le but de ces conditions est de garantir que chaque délégué soit un ouvrier, actuel ou ancien , ayant lui-même travaillé au métier qu’il représente au Congrès, et que tous les frais de déplacement (y inclus les dépenses personnelles) soient remboursés par les fonds de l’Association qui lui fournit son mandat au Congrès et non par le délégué lui même, ni par des cotisations extérieures.
- Une circulaire définitive indiquera des détails plus précis.
- Le comité :
- W. Crawford, président ; Geo. Shipton, vice-président ;
- H. Slatter, trésorier ; T. Birtwisle, J, Mawdsley,
- E. Harford, J.- M. Jack, J. Inglis, G.-D. Kelley,
- W. Inskip, Hy. Broadhurst secrétaire.
- ----------------——^------------------------------------
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- L’exposition de 1889.— On a fort peu parlé jusqu’ici d’une partie de l’Exposition à laquelle on peut prédire un véritable succès de nouveauté et d’originalité. C’est celle | qui sera installée sur l’esplanade des Invalides. Elle compren- 1
- dra l’exposition d’économie sociale, l’exposition militaire, l’exposition d’hygiène et l’exposition des colonies françaises.
- L'exposition d’économie sociale occupera, devant l’hôtel des Invalides, une superficie de 6,400 mètres. Le bâtiment comprendra une bibliothèque, une salle de jeux avec ses dépendances, une salle de conférences, de nombreuses galeries,etc. Dans le jardin, seront édifiées des maisons modèles, représentant les différents types des habitations ouvrières dans divers pays.
- Les visiteurs descendant de cette exposition vers la Seine traverseront l’exposition militaire, installée de la façon la plus pittoresque dans un camp retranché avec remparts, gazonnés et front de bandière. Un bâtiment central contiendra une exposition de tous les uniformes de l’armée française, depuis Louis XIV jusqu’à nos jours, tous portés par des mannequins disposés par groupes. Puis viendront l’exposition d'hygiène, l’exposition des ambulances militaires et, enfin, l’exposition des colonies françaises qui s’annonce comme devant être particulièrement brillante.
- Au centre, d’abord, le palais des colonies, où seront réunies les différentes expositions partielles de chaque groupe colonial, puis, aux alentours, un échantillon des habitations, de la végétation de nos possessions coloniales, des mœurs de leurs habitants, car on fera venir des indigènes qui se livreront à leurs occupations accoutumées. Il y aura un village sénégalais avec la tour de Saldé et un blockhaus, des villages pahouin (Gabon), alfourou (Congo), tahïiien, des cases canaques entourant la demeure d’un chef et formant village à côté de fa demeure d’un colon concessionnaire.
- Pour l’Inde, ce sera une pagode hindoue et la merveilleuse pagode d’Angkor avec l’allée des Sphinx qui y mène ; pour ies Antilles, une maison créole à un étage avec sa véranda et ses comptoirs de dégustation ; pour l’indo-Chine, un palais cochinchinois et un palais cambodgien. A citer encore un village tonkinois avec sa pagode et ses miradors ; des lacs artificiels, etc, etc.
- Deux grandes serres recevront les plantes américaines et africaines, qui seront les hôtes du Muséum en attendant la date de mai 1889, et formeront une magnifique exposition florale. Puis ce seront les palais de l’Algérie et de la Tunisie avec leur architecture mauresque, et, sous les quinconees,les annexes à l’exposition d’agriculture.
- La commission de contrôle et de finances s’est réunie, hier, sous la présidence de M. Dautresme, ministre du commerce.
- Après avoir admis l’ouverture du crédit nécessaire à l’exonération des frais d’installation en faveur des exposants ouvriers, elle a décidé d’ouvrir un crédit de 600.000 francs pour le palais des expositions des produits alimentaires.
- Le ministre du commerce saisit ensuite la commission d’une demande formée par les artistes et tendant à modifier le cahier des charges eu ce qui concerne la mention des œuvres d’art au catalogue. Les artistes demandent une augmentation du nombre de lignes qui leur a été accordé.
- Le ministre a informé la commission qu’il remettrait un rapport au président de la Bépublique sur l’état d’avancement des travaux.
- M. Christophe demande à la commission de prendre une | décision pour clore la souscription de la Société de garantie,
- 1 et pour exiger le versement des 50 francs par action.
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- LE DEVOIR
- La commission adopte les dates du 1er mars pour la clôture de la souscription et du 1er avril pour le versement.
- M. de Bouteiller donne connaissance d’une pétition déposée au conseil municipal de Paris au sujet des conditions du travail dans les chantiers de l’Exposition.
- Les pétitionnaires demandent qu’on veille à l’application de la loi interdisant le marchandage et limitant à 10 0/0, au maximum, le nombre des ouvriers étrangers.
- M. Alphand répond que le nombre des ouvriers étrangers employés aux travaux de l’Exposition est très restreint et n’atteint pas même le chiffre admis par M. de Bouteiller lui -même Quant au marchange, on a tort de le confondre le plus souvent avec les sous-traités, lesquels sont très utiles aux ouvriers, qui n’ont pas les mêmes ressources que les entrepreneurs.
- Sur la proposition de MM. Clerc et Magnin, l’ordre du jour pur et simple est adopté.
- ALLEMAGNE
- Discours de M. Singer au Reichstag —
- Vous avez appris, messieurs, par les journaux, les événements qui se sont passés en Suisse, où j’ai dû me rendre avec mon ami Bebel, pour procéder à une enquête supplémentaire.
- Nous avons constaté que, cette fois, il ne s’agit pas de quelques sous-ordres, mais des hauts fonctionnaires de la police, tels que M. le directeur Krueger et M. le conseiller Hacke.
- Ce sont eux, dont l’activité a eu pour bot de provoquer des crimes anarchistes. Ces policiers, loin de prendre à tâche la surveillance des socialistes, ont tout fait pour organiser des crimes et pour justifier ainsi l’existence de la loi contre les socialistes.
- A Zurich,iiya un nommé Charles Sehrœder,agent de la police berlinoise, que M. Krueger lüi-rnême a fait entrer dans le service. Ce Sehrœder était en relations avec un nommé Kauffmann, qui est également payé par la police berlinoise et qui est le complice de l’assassin Stel Imac lier.
- Sehrœder a reçu désappointements mensuels de200 marks, qui, depuis un an et demi, ont été portés à 250 marks.
- Si vous faites le compte de ce qn’ou dépense pour des employés de ce genre, vous trouverez avec moi, sans doute, que c’est un argent qu’on pourrait mieux employer.
- La tâche de ce Sehrœder était de se familiariser avec toute la littérature socialiste et anarchiste, de faire des rapports sur les mouvements anarchistes et socialistes en Suisse, de dénoncer tous les partisans de celte tendance.
- On pourrait admettre la nécessité de pareils employés. On a besoin d’espions, mais on les méprise. Au point de vue des gouvernements, on pourrait justifier ces procédés en alléguant que les agents n’ont à rapoot ter que strictement ce qu’ils voient. Mais voilà qu’on a trouvé chez l’agent Sehrœder une caisse de dynamite qui provient d’une usine royale située dans le district de Dusseldord (Ecoutez ! écoutez !) Je vous présente ici une douille de cartouche prise dans la caisse de dynamite de Sehrœder.(Sensation vive et prolongée.)
- Sehrœder a recours à une excuse employée par les filous, et dit que c’est un inconnu qui lui a apporté cette caisse. Mais il est constaté, par les témoins, que Sclnœder était depuis longtemps en possession de la caisse.
- Ce Sehrœder riait en relations avec les anarchistes Stellma-cher, Ëngel, Kniuerer, etc., avec Schwab a New-York; mais i’entretieu des relations avec ces gens n’a pas suffi pour obtenir ce que l’on a ordonné à Berlin.
- Sehrœder devait aller plus loin : c’est lui qui avait convoqué en 1883, en Suisse, une conférence d’anarchistes dan laquelle il a concerté avec les assistants les crimes qui ont été commis depuis à Stuttgard, Vienne et Heilbronn. Pensez donc, messieurs, un policier prussien préside à une conspiration où l’on a concerté et résolu tous ces crimes !
- Mais ce n’est pas tout : pendant la grève des Serruriers à Zurich, ce même Schrœaer, en compagnie d’un nommé Wustenberger, a lancé des bombes de dynamite.
- Une lettre, qu’on a saisie chez Sehrœder, a comme signature l’adresse : Berlin Kaiser in Auyustartrasse 12.
- Qui donc demeure dans cette maison ? G est M. Krueger, directeur de la police.
- M. Singer a parié ensuite de l’agent Haupt, qui a résidé à Genève, et dont la spécialité était de s’occuper des affaires russes. 11 est acquis que M. Krueger est venu plusieurs fois à Genève où il a conféré avec Haupt.
- Le chef de. la police de Zurich, M. Fischer, a constaté que Haupt était tout d’abord espion allemand, en France. En 1881, il a pris domicile à Genève.
- En 1884,il a reçu dans cette ville la visite des deux hauts fonctionnaires de police de Berlin, M. le directeur Krueger et M. le conseiller Hacke.
- Tous les deux lui dirent qu’ils n’étaient pas satisfaits de ses services et lui recommandèrent de se remuer davantage.
- Peu de temps avant que le bruit de l’attentat comre le tzar ait eu lieu, Krueger était, a Genève er a du :
- Vous savez que le pr .aa.,n attentaf contre le tzar sera dirigé de Genève. Je :e ,.x à- ess is des rapports détaillés.
- Une pareille abusion est a^ez teibg b e pour un agent fort zélé.
- On a cherché à atténuer ces faits, mais les aveux réitérés de Haupt n’ont fait que confirmer tout ce dont il est accusé.
- Sur la demande de l’orateur, le chef de la police de Zurich, M. Fischer, a confirmé tous les détails en. répondant aux questions qa’on lui avait adressées à ce sujet.
- Il est prouvé jusqu’à l’évidence que la préfecture de police de Berlin est le centre d’une bande internationale policière dont le but est de provoquer partout à l’étranger des crimes et des troubles.
- Le journal anarchiste la Freiheit a été, à partir de 1882, payé et entretenu à l’étranger par le policier Sehrœder, et avec l’argent de la police.
- Son principal but était de provoquer à des crimes à l’étranger, et de compromettre ainsi les réfugiés socialistes.
- L’orateur, parlant ensuite de la loi exceptionnelle, dit qu’il est honteux que de pareilles lois existent en Allemagne.
- Le président rappelle l’orateur à l’ordre.
- M. Singer termine par ces paroles : « Je ne puis que vous rappeler comme avis ces paroles d’un doge vénitien condamné à mort : « Ma défense, dit-il aux juges, est votre accusa-« tion, la cause de mon prétendu crime c’est votre histoire. »
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- Chronique parlementaire
- La chambre a commencé la discussion du budget. Non sans peine — non sans que l’heure véritablement tardive à laquelle vient cette discussion n’ait soulevé de nombreuses récriminations. Nous sommes en février, en effet ; et cette loi de budget, si importante, dans laquelle devraient être introduites toutes les réformes économiques qu’on attend en vain d’une chambre républicaine, va être l’objet d’un examen à la vapeur. Comment en serait-il autrement ? Le parlement a voté deux douzièmes provisoires seulement. Est-il possible que dans une quinzaine de séances la chambre vote les innombrables chapitres dont chacun d’eux mériterait une discussion détaillée et approfondie ? Certainement non ; même les articles défilant à la tribune sans grandes contestations,le budget ne pourra pas être adopté à la chambre et au sénat avant le milieu du mois de mars. Donc, nécessité de voter encore des douzièmes provisoires... Comme cela nous inspire une belle idée de notre situation financière !
- A ce propos, le jour de l’ouverture delà discussion, une proposition fut faite qui mérite d’être signalée. M. Freppel, évêque d’Angers, proposait qu’on votât des douzièmes provisoires jusqu’au 30 juin et que changeant notre système d’exercice, l’année financière partît du 1er Juillet au 30 juin. De cette façon, disait-il, adoptant comme base des dépenses et des recettes le budget de 1887 jusqu'à cette date, le budget actuel deviendrait le budget de 1889. Le parlement aurait tout loisir de l’examiner et d’y introduire telles réformes qu’il jugerait convenables.
- La proposition de M. Freppel n’était autre.que le système proposé par la Commission du budget qui, en effet, a émis l’opinion de faire dater nos budgets du 1er juillet. Mais la Commission ne le propose que pour l’an prochain. Peut-être si la proposition fût partie des bancs de la gauche, la chambre l’eut-elle adoptée ? M. de Jouvencel, de l’extréme-gaucbe formula en son nom une proposition analogue. Mais alors se dressa l’inévitable hostilité ministérielle, faite de passivité, de crainte et d’effroi à l’idée d’un changement quelconque. La réforme qu’on nous propose, dit M. Tirard, n’est pas suffisamment élaborée. Une proposition de cette importance ne se peut adopter au pied levé. Nos services rfy sont pas préparés. — Et comme toujours, la ^chambre cédant à moitié devant ces considérations, M. de Jouvencel, pour éviter l’échec qui était réservé sans doute à sa motion, la retira.
- Toujours cette objection, inévitable, éternelle, la même, faite à n’importe quel projet de modification : — La Réforme n’est pas mûre, attendons. — Or il est à remarquer que ce changement, d’ailleurs bénin et sans grande importance économique ou sociale, a été introduit depuis plus de vingt ans dans les budgets étrangers. Cette même proposition de changer notre mode de comptabilité a été faite pour la première fois... sous la Restauration. Si elle n’est pas mûre,
- c’est que les fiuits sont bien longs à mûrir sous l a coupole du Palals-Rourbon !
- La discussion générale du budget des recettes est le champ clos oû tous les ans, se livrent à une joûte oratoire, les spécialistes, ainsi dénommés, on ne saurait trop dire pourquoi. D’ailleurs, de ces interminables discours sur l’ensemble de notre politique financière, rien de précis, de net, à retenir. La bataille se livre entre la gauche et la droite et c’est moins une lutte de principes en matière de finances qu’une lutte de principes en matière de direction politique et administrative proprement dite.
- Cependant, une leçon se dégage de cette discussion, pour celui qui assiste à ce débat. La voici :
- D’une part, la droite reproche au parti républicain de gaspiller les finances publiques, de mettre le pays dans le déficit, de creuser de plus en plus profond le gouffre des manquants qu’on est impuissant à combler.— Le fait du déficit est exact. Cet argument qui revient toujours dans la bouche des orateurs de la droite est un argument a.d hominem, la constatation d’une situation véritablement déplorable.
- La gauche répond à la droite : que si les finances de la République sont en déficit, la responsabilité en remonte, non à la République, mais aux gouvernements antérieurs qui ont préparé la situation financière actuelle. Est-ce que la République n’a pas dû prendre en charge la dette antérieure et la situation véritablement peu brillante laissée par l’Empire ? En outre, nous traversons à cette heure une crise mondiale de promotion et ce n’est pas la Répubfque qui est responsable de cette crise. Elle y fait face de son mieux. Comment les monarchistes y feraient-ils face, s’ils étaient au pouvoir ? Pourraient-ils commander à la fatalité inéluctable des évènements ?...
- Il est évident que les uns et les autres ont raison — abstraction faite des arguments de fort mauvaise foi, employés de part et d’autre par chacun à l’appui de sa thèse favorite. La Droite a raison de reprocher à la République l’état lamentable de nos finances. La gauche a raison également de dire que la République a dû prendre les charges que lui a léguées la monarchie et que si celle-ci gouvernait, les choses n’en iraient peut-être que plus mal.
- Mais que conclure ? — C’est que tout le monde s’accorde à reconnaître le malaise que nous éprouvons. Tout le monde s’accorde à reconnaître que nous traversons une période douloureuse, pleine de misères pour la classe ouvrière, misères qui se traduisent par une diminution progressive de sa capacité contributive. — Et que propose-t-on ? Rien ! Les monarchistes disent aux républicains : Vous ne laites rien ! — A quoi les républicains se bornent à répondre : Vous ne feriez pas davantage.
- C’est évident. Mais la République a été instituée pour faire plus que lâ monarchie. Mais la République a la mission
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- de redresser l’état de choses créé par les gouvernements antérieurs et les républicains qui se Kvendiquent des cHarges que la monarchie fait peser sur la classe ouvrière pour maintenir cette constitution sociale de prix i.éges, qui sue l’iniquité par tous les pores, faillissent à tous les devoirs, renient toutes les obligations qui leur incombent.
- Cependant, nous ne cesserons de le répéter — nous répétons tous les jours la même chose, parce que c’est toujours la même chose, selon le mot d’A. Karr — il devient de plus en plus urgent de mettre un terme au gâchis financier. Ce n’est pas en contestant l’étendue de ce gâchis, en cherchant à en atténuer la gravité, qu’on y remédiera.
- Déjà, à diverses reprises, le pays s’est prononcé pour le changement à apporter dans une situation inextricable. C’est lui qui a fait monter aux lèvres de la majorité parlementaire cette formule, arborée par le Devoir depuis de longues années déjà : NI IMPOTS NI EMPRUNTS.
- Il semble que la majorité, au lendemain des élections de 1885, qui se sont prononcées si sévèrement contre toute politique coloniale et toute aggravation d’impôts ou d’Emprunts, il semble, dis-je, que la majorité fut subitement éclairée alors sur l’imminence de la catastrophe à laquelle on court, et que reculant devant l’abîme elle comprit qu’il fallait enrayer. Mais cet enthousiasme fut de courte durée. On n’eut pas plutôt pris la résolution d’améliorer, qu’on laissa les choses aller à veau-l’eau et elles ont empiré depuis, loin de s’améliorer.
- Nos gouvernants veulent-ils prendre à leur compte le mot de Louis XV : Après nous le déluge ? Cette semaine, M. Singer, député socialiste, a prononcé une parole profonde au Reichstag :— Messieurs,a-t-il dit à la majorité bismarckienne qui s’efforce de comprimer le socialisme sans souci de ce qui pourrait advenir, le jour où la misère sociale arborerait un tout autre drapeau, Messieurs, les classes dirigeantes caduques se disent : après nous le déluge ! sans songer que le déluge peut se déchaîner non pas après, mais avant.
- Cette parole peut s’appliquer de tous points à nos gouvernants français. Malheureusement, non moins aveugles que les gouvernants allemands, sitôt qu’ils se trouvent en présence d’un projet de réforme, pour minime, qu’il soit, ils reculent effarés. Et le flot des douleurs humaines monte, monte toujours!... ___________
- Si les séances de la chambre n’ont pas présenté grand intérêt quant à ce qui s’y est dit sur le budget, deux propositions y ont été faites que nous ne devons pas passer sous silence.
- M. Basly a déposé un projet de crédit de 100.000 francs pour avances à faire aux ouvriers des mines de Terre Noire, la Voulte et Bessèges.
- Arrêtons-nous un instant sur cet incident : La semaine dernière, comme le Devoir s’imprimait,et trop tard pour que nous pussions en parler, on annonçait^ qu’une grève venait
- d’éclater dans ces bassins' ho"iIiers. Or ce n'éiait pas une grève, mais bien une réclamation légitime de salai res, faite par les ouvriers, qui n’avaient rien touché depuis le mois de novembre.
- C’est, en effet, un système généralement en u âge dans les mines, de laisser toujours l’ouvrier en compte avec la compagnie. De là une condition servile faite h l’ouvrier .mineur, qui réduit celui-ci à un état très voisin de l’état de serf — sans exagération — qu’on en juge :
- Les compagnies ont un économat, lieu où se vendent‘tous les objets de consommations nécessaires à l’entretien de leurs j travailleurs. Ceux-ci puisent à l’économat pour leurs besoins, sur un carnet que l’administration du magasin transmet à la comptabilité de la mine. Quand il n’y a pas d’économat, ce ! sont des magasins privés attitrés, ce qui revient au même. L’ouvrier ne touche donc presque jamais d’argent.A Bessèges, rapporte M. Fournière, qui fut condamné lors de la dernière grève survenue dans ce bassin, des ouvriers m’ont affirmé n’avoir jamais eu en leur possession un louis de dix francs. L’ouvrier mange, boit, don et travaille, absolument comme l’esclave antique, au jour le jour,entretenu par la compagnie, ne sachant jamais au juste quel est son compte, prévenu seulement quand l’Economat l’avertit que son crédit sera bientôt épuisé. Nous disons son crédit. C’est une expression impropre; car c’est l’ouvrier qui fait crédit à la Compagnie, puisque celle-ci a toujours des mois en avance.
- A Bessèges, à Terre-Noire et à la Voulte, l’arriéré des salaires remontait au mois de décembre dernier !
- Et le gouvernement laisse faire ! Car il y a déjà longtemps que cette situation se prolongeait. Depuis longtemps, les députés socialistes avaient demandé au ministre des Travaux publics de mettre fin à ces abus. Il pouvait et devait d’autant plus les prévenir, que les mines, concédées à des privilégiés, sont une propriété domaniale de l’Etat, ainsi que nous avons eu souvent occasion de le dire dans ces colonnes. Comment le gouvernement a-t-il laissé se prolonger un ordre de choses semblable ? Au nom de la liberté ? Mais est-ce-que la liberté existe pour cette malheureuse catégorie de travailleurs que la compagnie privilégiée peut affamer du jour au lendemain en mettant à pied les réclamants, ou en remplaçant les ouvriers de la région par des ouvriers étrangers ?
- Coïncidence qui montre quelle aveugle partialité contre les travailleurs anime tous nos ministres quels qu’ils soient : Le mois dernier, un syndicat de mineurs s’était péniblement constitué à Bessèges. La municipalité, composée naturellement des agents de la compagnie, a prétendu que la formalité du dépôt exigée par la loi de 1884 n’avait pas été faite. Sur quoi, le procureur de la République a poursuivi les organisateurs du syndicat, qui malgré leurs protestations, se sont vus condamnés devant le tribunal d’Alais pour contravention à la loi de 1884.
- Quand les patrons désorganisent les syndicats en menaçant
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- dé renvoi quiconque fera partie d’une chambre syndicale,ainsi que cela s’est vu à Yierzon, à Lyon, à Amin, etc., le parquet se déclare désarmé par la loi. Mais qu’une simple formalité soit oubliée par des ouvriers peu au courant des démarches à faire, vile, on instrumente contre eux et les tribunaux inflexibles condamnent.
- La malédiction des anciens pèse donc bien fatale,sur la tête des méchants que Jupiter aveugle, pour les conduire plus sûrement à leur ruine ! - Quos vult perdere Jupiter dementat.
- A quelques voix de majorité seulement, la Chambre a adopté l’urgence sur la proposition Basly !
- Cette faible majorité en dit long sur les sentiments sociaux de la Chambre !
- La seconde proposi'ion intéressante est celle de M.Mérillon, député de Bordeaux, sur le renouvellement partiel de la Chambre.
- Aux termes de ce projet, les députés seraient désormais nommés pour six ans, renouvelables par moitié tous les 3 ans.Ces dispositions s’écartent considérablement de celles préconisées par le Devoir. Mais en somme, si elles étaient adoptées, ce serait un pas de fait dans la voie de la réforme parlementaire, poursuivie avec tant de persistance par le Fondateur de ce journal. Aussi, suivrons-nous avec intérêt les vissicitudes qui l’attendent. Car hélas ! il ne suffit pas qu’une loi soit reconnue nécessaire. On l’a vu par le rapide coup-d’œil jeté sur la chronique parlementaire de cette semaine, l’immobilité semble être la caractéristique de nos assemblées.
- Malheureusement, l’immobilité des hommes n’arrête pas l’aiguille au cadran de l’histoire. Les événements, dans l’évolution du perpétuel devenir humain, marchent, se précipitent... Puissions-nous ne pas nous laisser devancer par eux!
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- Le Travail des prisons.
- Au cour1? du vote de ce budget, une importante question viendra devant la Chambre : celle du travail des [irisons.
- Le rapportour du budget pénitentiaire est justement M. Millerand, le jeune et éloquent député de la Seine, qui s’est fait inscrire au groupe socialiste, malgré les quolibets qui ont ••ccceilli son programme, ne lemen't et résolument réformiste.
- La question du travail des prisons, sans être bien grosse, n’est pas moins d’un intérêt palpitant P°ur les ouvriers auxquels fait concurrence le travail des détenus.
- Depuis deux ou trois ans, elle est l’objet de l’attention en France et en Amérique. Comme nous soyons qu’elle est de nature a intéresser nos lec-
- teurs, car de sa solution dépend le sort de bien d’ouvriers, nous croyons devoir placer sous leurs yeux un article publié par M. Millerand dans la Justice, lequel article est l’analyse très exacte d’une étude publiée par M. G. Rouanet, rédacteur du Devoir, dans la Revue socialiste de janvier 1888.
- Voici cet article :
- Au moment même où nous examinions ici cette grave question, elle était l’objet d’une étude de M. Gustave Rouanet dans la Revue Socialiste. Bien que l’auteur y apprécie d’une manière trop bienveillante les efforts du rapporteur du budget des prisons, il nous sera permis de la citer ici,pour en extraire une partie des intéressants renseignements et des vues suggestives qu’elle contient.
- L’auteur y discute d’une façon très complète et très précise les arguments mis en avant par les économistes pour prétendre que le travail des prisons est sans influence sur le marché libre.
- A les en croire, en effet, le travail des détenus ne serait qu’une transformation. Si, disent les docteurs du laissez-faire, laissez-passer, les prisonniers étaient demeurés en liberté,ils n’en auraient pas moins été des producteurs dont la main-d’œuvre eût fait à celle des autres ouvriers la même conçutrence dont ceux-ci se plaignent aujourd'hui.
- De plus, continuent les disciples de J.-B. Say, les travailleurs libres ne sauraient sérieusement soutenir que cette concurrence devienne déloyale, par le seul fait qu’au lieu de se manifester à l’air libre, elle s’exerce entre les quatre murs d’une maison centrale. L’administration, cette mère prévoyante, a soin en effet de fixer les tarifs de si équitable façon que le revient de la main-d’œuvre en prison est précisément équivalent à son coût dans les ateliers libres.
- En admettant — ce qui est inexact— que tous les détenus, devenus par leur emprisonnement concurrents des ouvriers libres, l’auraient été, même s’ils n’avaient pas été incarcérés, il n’en est pas moins fantaisite d’alléguer que ce changement n’ait aucune influence sur la situation des producteurs libres.
- D’abord, une grande partie des prisonniers .étaient, avant leur détention, des agriculteurs. On les fait passer du travail agricole à l’industriel. Premier phénomène, dont il est facile d’entrevoir les conséquences. Ce n’est pas le seul.
- Même dans le cas où le détenu se livre, en prison, au même métier qui l’occupait en liberté, il ne s’en produit pas moins un second effet très digne de fixer l’attention. Supposez qu’un cordonnier qui faisait avant son internement, des souliers à Paris, soit envoyé en confectionner dans la maison centrale de Landerneau. Il n’en résulte aucun trouble dans la production parisienne, mais si en même temps que de Paris, de cinquante autres points de la France on dirige des détenus sur la maison centrale de Landerneau pour y former un atelier de chaussures, qui doivent être vendues sur la place, U
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- peut s’en suivre à Landerneau, un trouble accusé, dans « les conditions locales de salaire et de travail. »
- 11 n’est pas indifférent qu’un nombre donné d’artisans d’un même métier soient dispersés sur la surface du pays,ou groupés au contraire en un lieu déterminé. La théorie est ingénieuse qui veut que les forces économiques soient en équilibre constant sur le marché d’un pays, comme les molécules d’un liquide dans un vase clos. Mais elle reçoit de la pratique de fâcheux et répétés démentis. Il suffit pour s’en assurer de parcourir d’un coup-d’œil les faits et les chiffres, cités par M. Rouanet.
- En Amérique d’abord. Le directeur du Bureau du Travail, à Washington, donne dans un rapport récemment publié, les renseignements les plus intéressants sur ce point. Près de 26,000 individus sont employés dans l’industrie des barils et caisses pour viandes, aux Etats-Unis. 11 n’y a que 667 prisonniers qui y soient occupés. La proportion, on le voit, est insignifiante. Si les théories des économistes sont justes, le travail libre ne devrait en rien être affecté de cette concurrence si peu considérable. Voilà la théorie.
- Voici les faits. A Chicago, il y a moins de 200 détenus qui travaillent dans cette branche d’industr ie. En dix ans, de 1875 à 1885, ils ont élevé le nombre des pièces qu’ils vendaient de 207,466 à 745,261. Dans la même période, les 36 principales maisons libres qui se livraient à cette fabrication dans cette ville, ont augmenté le nombre de leurs produits de 120,464 pièces en 1875 à 155,OoO seulement en 1885. La comparaison est instructive. Ajoutons que la concurrence pénitentiaire, si faible en apparence, a réduit de près de moitié le nombre des ateliers libres et fait baisser de près du tiers le taux des salaires de leurs ouvriers.
- Ce n’est pas seulement aux États-Unis que les faits donnent aux théories des économistes un si net démenti. Il en va de même en France. Les congrès ouvriers n’ont cessé de retentir des plaintes des ouvriers libres contre la concurrence pénitentiaire. Ce ne sont pas des lamentations sans cause. Ces deux chiffres, cités à la tribune par notre collègue M. Dupuy, et rappelés par M. Rouanet, le démontrent jusqu’à l’évidence : il y a, dans notre pays, 3 ou 4,000 vanniers libres et 1,600 prisonniers, — la proportion, on le voit, est de plus du tiers, — employés à leur faire concurrence. On conçoit que les travailleurs libres réclament hautement contre le maintien d’un pareil état de choses.
- Il faut citer aussi le cas, signalé déjà dans la discussion de 1849, par M. Marcel Barthe, où l’entrepreneur fait des détenus, qu’il exploite, les instruments de lutte contre une industrie locale : « Une prison, disait M. BartheC devient entre ses mains une fabrique privilégiée contre laquelle toute concurrence devient impossible. »
- Quant à la prétention, émise par l’administration, de réta— blii l’équilibre entre l’entrepreneur et les industriels libres par les conditions que fixe le cahier des charges * elle ne soutient
- pas l’examen. Un coup-d’œil jeté sur certains tarifs en vigueur, que nous avons rappelés ailleurs, le démontre.
- M. G. Rouanet, une fois établis de la sorte les dangers économiques du travail des prisons, cherche le moyen de les prévenir.
- Voici les conclusions qu’il formule :
- « L’administration pénitentiaire ne doit faire fabriquer aux » détenus que des produits d’une fabrication et d’une consom-» mation générales, en ayant soin de répartir travail et produits » à la surface du marché. »
- Si l’on adopte cette règle de conduite, le rédacteur de la Revue Socialiste estime « que la concurrence se répartira, ses effets s’insensibiliseront et le travailleur libre ne sera plus affamé par le travailleur détenu. »
- Nous ferons sur cette proposition une simple remarque. Elle suppose que l’Etat serait non seulement fabricant, mais commerçant. Il vendrait les produits qu’il aurait fait confectionner. On n’aperçoit pas, en effet, comment il pourrait, sans cela, assurer leur répartition sur la surface du marché.
- Or, nous ne dissimulons pas que la seule tentative de substituer progressivement la régie directe à l’entreprise, rencontrera de très sérieuses difficultés. Il n’est question pourtant, dans cette hypothèse que de l’Etat fabricant pour lui même les produits dont il a besoin, délivré par suite des soucis de commerçant qui doit se créer une clientèle et trouver à ses articles un écoulement.
- Mais l’organisation administrative, telle qu’elle existe, donne si peu de jeu à l’initiative individuelle, elle est si complètement dénuée de stimulants, que .les nécessités d’une grande industrie y sont constamment arrêtées par des obstacles de toute nature. Il sera indispensable de la modifier, de lui donner plus de souplesse, si l’on veut que l’expérience de la régie rende les heureux effets qu’on est en droit d’en espérer.
- Ces simples observations expliquent la réserve que nous avons dû formuler devant la conclusion de M. Gustave Rouanet. Elle n’en fournit pas moins dés aujourd’hui, même avec l’organisation actuelle, une indication très intéressante, dont l’administration pénitentiaire peut et doit faire son profit.
- A. Millerand.
- M. Rouanet a complété ses conclusions de la Revue, d’un caractère surtout théorique, par la lettre suivante, parue dans la Justice du 28 janvier.
- Familistère de Guise, 26 janvier 1888.
- Mon cher confrère,
- Je lis aujourd’hui seulement,dans la Tribune de l’Aisne, l’article d’une bienveillance excessive consacré par vous à mon étude sur le travail des prisons, parue dans la Revue socialiste de janvier 1888.
- Voulez-vous me permettre d’ajouter un mot aux conclusions que j’ai formulées et que je suis heureux de vous voir accueillir favorablement ?
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- L’analyse impartiale des faits économiques engendrés par \ la production pénitentiaire révèle que cette t induction, accumulée par niasses sur des points isolés du marché, y provoque des perturbations profondes, résultant précisément de ce fait d’accumulation sur une surface restreinte.
- Dès lors, la solution est toute indiquée : fabriquer des produits d’une fabrication et d’une consommation générales, en ayant soin de répartir travail et produits à la surface du marché, telle est la réforme qui s’impose.— Et, pour cela, l’administration doit, au préalable, comme vous l’avez si bien démontré dans voire ra <><’', se s- h-‘i- **r aux entrepreneurs dans la : production pénbontiaiie!
- Daos votre r-icle, vous pâ/a’ssez craindre que l’administration, peu disposée déjà à moailier 1 ordre de choses actuel, n’oppose à cette solution une fin de non-recevoir tirée de ce que celle-ci ferait de l’Etat un producteur dans toute l’acception du mot — fabriquant et vendant des produits.
- Je ne me dissimule pas, avec vous, que l’administration, réfractaire, par intérêt de repos, à toute réforme de nature à étendre ses attributions, s’efforcera de faire valoir les difficultés chimériques de cette transformation cependant indispensable.
- Pourtant l’administration ne s’exposerait pas à de bien grands soucis, si on lient compte des observations suivantes :
- 1° D’abord, on peut étendre les pénitenriers agricoles au lieu de les ie&treimlre — vous l’avez démontré avec beaucoup de force dans votre rapport. Ici, la concurrence du travail est moins sensib e que dans l’iidustrie. Cette extension diminuerait déjà la su mue des travaux industriels à diriger
- 2° Ensuite,i État consomme certains produits d’une fabrication assez considérable pour lui permettre d’utiliser une partie de la main-d’œiivre des prisonniers sans trop concurrencer le travail fibre. A cet effet, on devrait tenir compte des règles économiques posées plus haut, repartir la diminution des travaux exécutés par l’industrie,de façon à ne pas frapper es centres de production actuels par un déplacement subit et trop grand de la main-d’œuvre.
- 3° Enfin, si l’administration, qui a seule tous les éléments d’information désirables, jugeait que malgré ces précautions la concurrence du travail des prisonniers n’est pas assez atténuée — et je suis porté à croire qu’il en serait ainsi — elle emploierait ce qui resterait de main-d’œuvre disponible à la confection des produits destinés à la consommation privée. —
- De ce fait, son rôle de producteur réduit à ces proportions minimes, elle n’assumerait pas une charge bien compliquée. Maint entrepreneur général, adjudicataire d’un grand nombre d établissements pénitentiaires, a plus de tracas aujourd’hui que n’en aurait l’administration dirigeant ie travail des prison-mers dans les conditions ci-dessus. j
- En résumé, la solution du problème soulevé par la concur- J ^ertee du travail des prisons est entierrnikrit du ressort de i 1 Etat. L’Etat affecte le marché des produits et des salaires I
- par le travail de ses détenus, — il doit remédier aux maux dont il est l’auteur .
- Malheureusement nos administrations publiques sont imbues de traditions routinières chères* à leur paresse et d’idées économiques complètement fausses sur le rôle de l’Etat en matière d’intervention sociale. Or la réforme que nous préconisons tous deux, mon cher confrère, facile à accomplir si l’administration s’y intéressait, risque fort de se heurter à son hostilité passive.
- Puisse la Chambre, par un vote significatif conforme aux conclusions-de votie rapport, lui imprimer une direction meilleure. Ce n’est là qu’une réforme bien mince, mais comme je l’ai dit ailleurs, elle calmerait bien des maux, elle soulagerait bien des misères !
- Eu attendant, recevez mes remerciements pour le zèle et l’activité que vous déployez en faveur de cette question et agréez, en même temps, l’expression de mes sentiments cordiaux.
- Gustave Rouanet.
- Rédacteur en chef du Devoir, rédacteur à la Revue socialiste.
- Une déclaration de M. Carnot.
- La Lanterne publie le récit suivant d’une déclaration faite par le Président de la République à un député :
- Je regrette beaucoup les bruits qu’on fait courir relativement à la dissolution de la Chambre. Je n’ai jamais eu les intentions qu’on me prête; je veux, avant tout, me renfermer dans un rôle constitutionnel, je ne prendrai jamais une initiative de cette nature.
- Le député lui fit alors observer qu’il était regrettable que ce fût le Siècle qui poursuivit la campagne de la dissolution, alors qu’on pouvait supposer qu’un membre de sa famille devait exercer une influence prépondérante sur le journal.
- Le président de la République contesta celte influence en termes très nets et il répéta sa déclaration.
- — C’est à tort qu’on suppose la moindre relation entre mes opinions et la politique de ce journal.
- Je veux la pratique sincère de la Constitution.
- — Mais on vous a reproché, répondit le député, d’avoir pris, comme premier ministre, un homme qui a fait la propagande la plus passionnée pour la candidature do M. Jules Ferry à la présidence de la République et qui, par conséquent, représente certainement non la majorité, mais la minorité de la Chambre, puisque vous êtes à l’Elysée.
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- — Il est vrai, reprit M. Sadi Carnot, que j’ai un peu tâtonné dans le choix du premier cabinet que j’ai eu à former.
- » Nous étions dans une période difficile où je ne voyais pas bien le ministère qui se dégageait de la situation. Mais, désormais, je me conformerai, de la manière la plus stricte aux volontés de la Chambre. Je suivrai rigoureusement les indications de la majorité. ,
- Un roman royal
- Sous ce titre : « Un roman royal », le Daily Têlégraph publie sur le prochain mariage du prince Oscar de Suède quelques renseignements que nous avons lieu de croire exacts.
- La princesse royale de Suède avait parmi ses demoiselles d’honneur une jeune fille d’une grande beauté, Mlle Munck. Son père, ancien colonel de l’armée suédoise, lui avait laissé un nom très noble et très respecté, mais peu de biens. Toutefois les partis ne lui manquèrent pas ; mais elle était difficile : une seule fois son cœur fut touché et le mariage décidé.
- Les apprêts en étaient faits, le trousseau commandé et le jour fixé, quand tout à coup, elle se rétracta: elle s’était aperçue que son fiancé, un jeune officier de cavalerie, ne lui avait pas donné tout son cœur. Elle quitta la cour pendant plusieurs mois ; quand elle revint, elle était aussi belle qu’auparavant, mais avec un voile de mélancolie qui augmentait encore son charme. Cependant le second fils du roi, le prince Oscar, grand voyageur et marin distingué, qui jusque-là avait peu paru à la cour, y fut de passage. Mais cette fois il y demeura plus que de contume et fréquenta d’avantage le cercle de sa belle sœur, la princesse royale ; on sut même après qu’il y était amoureux que l’objet de sa passion était Mlle Munck, et qu’il était question entre eux de mariage.
- La loi suédoise veut que tout prince qui fait une mésail-liance perde ses titres et ses droits au trône. Mlle Munck repoussait par délicatesse la main qu’on lui offrait ; on sut la persuader. La reine, la mère du prince, résista quelque peu, mais fut bientôt du parti des jeunes gens . Le roi seul se refusait à tout accommodement ; on lui fit entendre que le prince royal avait deux fils qui assuraient la succession ; ta reine plaida la cause du jeune prince. Elle réussit enfin ; le roi a donné son consentement et le mariage va se faire. La cérémonie aura lieu en Angleterre où la reine passera quelques mois pour sa santé.
- Les époux reviendront aussitôt après en Suède ; le prince perdra son titre de duc de Gotha, sa liste civile, son logement dans un des palais royaux, et ne sera plus que « prince Ber-nadotte, officier de la marine suédoise » ; mais son "amour lui suffit ; il s’établira dans le sud du royaume, loin de Stockholm et de la cour.
- Mouvement des Assurances mutuelles
- PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1887. Assurance contre la maladie.
- Section des hommes
- Recettes...................... 3.460 »»
- Dépenses...................... 2.579 45
- Excédent de recettes sur les dépenses 880 55
- Section des dames
- Recettes....................... 621 95
- Dépenses....................... 385 80
- Excédent de recettes sur les dépenses 236 15
- Assurance des pensions.
- Recettes...................... 6.181 15
- Dépenses :
- Pensions . ....
- Nécessaire à la subsistance Allocations temporaires :
- 8 retraites provisoires 480 50 Allocations statutaires aux malades . 89 »» Allocations extra-statutaires, veuves, etc . 373 55 Divers, appointements, médecins, pharmaciens, etc.
- Excédent de recettes sur les dépenses 998 28
- Caisse de pharmacie.
- Recettes .............................. 530 80
- Dépenses............................... 608 12
- Excédent de dépenses sur les recettes 77 32
- Résumé.
- Montant des recettes de décembre . 10.793 90
- » des dépenses » . 8.756 24
- Excédent de recettes sur les dépenses 2.037 66
- Sur la proposition du comité de l’assurance des pensions, le Conseil de Gérance, dans sa séance du 31 janvier, a mis provisoirement à la retraite, Vitoux Virgile, meuleur, demeurant à Guise.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 23 au 29 Janvier 1888. Décès :
- Le 25 Janvier, de Delvigne Alida Sidonie, âgée de 3 mois.
- 2.577 65 /
- 1.068 201
- | 943 05 !
- 593 97 \ 5>18o2 87
- Le Gérant : A. DOYEN.
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- 12* Année, Tome 12.-OÎ492 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 12 Février 1888
- BUREAU a GUISE (Aisne) Toutes les communications ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, ON S’ABONNE A PARIS
- de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance. 5, rue Neuve-des-Petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- et réclamations doivent être adressées à France Un an ... 10 tr. t» Union postale Un an. . . 11 Ir. »> S’adresser à M. LEYMAR1E
- Madame GODIN, au Familistère Six mois. . . 6 i» Trois mois. . 3 *» Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60 administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- L’État et le minimum de salaires. — Les conditions du travail à l’exposition universelle. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Chronique parlementaire. — Programme de réformes. — La situation à Bessèges. — Tableaux de Misère. — Un exemple de solidarité ouvrière en Belgique. — Une cure du docteur Bordeu. — État-civil du Familistère.
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- L'Etat et le minimum de salaires.
- On trouvera plus loin les détails d’une discussion soulevée à la commission de l’Exposition dite des 43, et relative au prix de la journée de travail.
- Nos lecteurs connaissent sur ce point l’opinion du Devoir. Elle est celle de son fondateur, qui, dans tous ses ouvrages, n’a cessé de revendiquer l’établissement d’un minimum de salaires.
- A cette heure, dans tous les pays de l’Europe occidentale, les classes ouvrières revendiquent cette fixation du prix de la journée de travail, établie de telle sorte qu’elle prévienne l’avilissement de la main-d’œuvre, déprimée par la concurrence meurtrière que se font les travailleurs eux-mêmes sur le marché.
- Mais si cette idée est entrée peu à peu dans les intelligences ouvrières, les intelligences gouvernantes, plus réfractaires à la compréhension des nécessités sociales, la repoussent obstinément. Et
- ce, toujours au nom du même principe de la liberté du travail, par les arguments de cette métaphysique abstraite qui ne voit dans la société que desindividus isolés, sans rapportsavec l’époque ou le milieu.
- Si du moins, comme nous ne cessons de le dire et comme les faits nous forcent à le répéter — si du moins on pratiquait partout et toujours cette théorie individualiste de l’isolement social, nos adversaires auraient un semblant de raison à préconiser l’abstention de tout pouvoir public, la liberté absolue des contrats. Mais il en est, dans la pratique, de la théorie abstentionniste, comme de la jument de Roland, qui avait toutes les qualités précieuses et un seul défaut, mais grave, un vice rédhibitoire : elle était morte ! De même la théorie économiste — ou individualiste — on la prêche aux ouvriers, on démontre savamment au prolétariat qu’il a tort de désirer un changement dans l’ordre de choses actuel, parce que ce qui est estbien et ne saurait être autrement. Comment les ouvriers ajouteraient-ils foi à tous ces arguments? S’ils n’ont pas toujours l’esprit suffisamment exercé à la dialectique pour réfuter les belles démonstrations des docteurs Tant-Mieux, un peu de bon sens leur suffit pour qu’en examinant ce qui se passe autour d’eux, ils aperçoivent aussitôt partout la main du pouvoir social, qui réglemente, fixe^ intervient, en un mot. Pas pour eux — mais c’est précisément parce que cette intervention n’est pas en leur faveur, qu’ils la revendiquent.
- Quand les pouvoirs publics, par exemple, — Etat, département ou commune, peu importe —
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- font faire des travaux, comment établissent-ils le devis des dépenses à eflectuer ? De deux façons : ou les pouvoirs publics s’arrêtent à l’organisation directe des services qui leur sont nécessaires, et alors, pour calculer le coût de cette organisation ils supputent le nombre d’employés ou de travailleurs qu’elle nécessitera, en fixant leur rémunération sur la base d’un salaire moyen convenable ; — ou bien, au contraire, ils s’en remettent à un entrepreneur du soin de fournir lui-même à cette organisation, qu’il ordonnera sur les devis établis à l’avance, et alors, toujours, quand même, les pouvoirs publics sont dans l’obligation de calculer le taux du salaire, le coût du travail, qui est le principal élément de la dépense. Dans un cas comme dans l’autre, il y a fixation des salaires par l’Etat.
- Jusque-là, c’est fort bien, nos individualistes à outrance admettent ces prémisses. Seulement, ils commencent par déclarer que les pouvoirs publics sont astreints à n’user que du second moyen pour la production des services indispensables, à ne produire que par l’intermédiaire d’un chef d’entreprise. Cet intermédiaire coûte cher : dans son devis, l’État doit prévoir un large bénéfice, sous forme de rémunération de direction, d’intérêt pour les avances qu’il fait, etc. Soit, cependant ; admettons que l’État, au lieu de garder par devers lui la direction, ce qui lui permettrait d’économiser à notre profit général les bénéfices de l’entreprise, se décide pour la concession : ainsi que nous l’avons vu plus haut, le prix du travail, le taux des salaires n’en est pas moins l’élément principal du coût de la production et l’État doit l’établir pour que ses prévisions de dépenses soient exactes.
- C’est ce qu’il fait. Il y a dans toutes nos administrations de travaux publics des devis appelés séries de prix, où sont inscrits les prix de la main-d’œuvre, variant selon les lieux et les circonstances, c’est-à-dire selon les prix des subsistances, qui sont la base de l’établissement des prix du salaire. Par exemple, la série des prix de la ville de Paris est remaniée tous les ans et le taux du salaire y est supérieur à celui des villes de province — parce que les subsistances, par suite des écrasantes charges d’octroi qui les grèvent y sont plus chères.
- Les prévisions ainsi établies dans un cahier des charges où la part est faite pour tout: matière première, main-d’œuvre de l’entrepreneur, dépenses imprévues (marge laissée aux aléas possibles) qu’arrive-t-il ?
- Déjà, on le voit, par la rubrique i bénéfices de
- l’entrepreneur, généralement déguisée sous celle de rémunération du chef de l’entreprise, en réalité l’Etat protège plus l’entrepreneur que l’ouvrier, puisque la rémunération de celui-ci ne constitue qu’un minimum moyen.
- Eh bien ! on trouve que cette différence n’est pas encore suffisante : on veut que l’entrepreneur ait toute liberté de fixer à sa guise, arbitrairement, les salaires, c’est-à-dire de les diminuer?
- Liberté du travail ! dit-on. Si l’entrepreneur trouve à meilleur marché des bras qui s’offrent à faire avec un rabais les travaux qu’il a à exécuter, laissez-lui cette latitude — vous n’avez pas à intervenir, vous, pouvoir social, dans le contrat passé entre le patron et l’ouvrier. Que si l’ouvrier demande un prix de journée supérieur, qu’il puisse l’obtenir. S’il consent à travailler pour un prix inférieur, de quel droit déchireriez-vous ce contrat, passé en toute liberté de part et d’autre?
- Nous savons ce que c’est que la liberté de contrat entre le patron et l’ouvrier : — le patron d’une part, qui a des ressources, qui peut débattre les prix, parce qu’il peut attendre, parce qu’il sait que le travail abonde sur le marché, que les bras y sont plus considérables que la demande — et l’ouvrier de l’autre, pressé par la misère, par la faim des siens. Le travail est un frein, disait M. Guizot, voulant dire par là que l’ouvrier n’ayant pour toute ressource que l’offre de ses bras, et leur rémunération étant toujours inférieure à leur production réelle, l’ouvrier, dans le système du salariat, est condamné au servage — au frein.— Invoquer donc parité de liberté entre le patron et l’ouvrier dans le contrat de travail serait une plaisanterie amère, si ce n’était déjà un sophisme odieux !
- Mais dans l’espèce que nous analysons, il ne s’agit pas de liberté de contrat entre patrons et ouvriers. — Le patron est lié par un contrat antérieur, contrat qu’il ne peut violer sans commettre un acte d’immoralité — que son co-contractant ne peut le laisser violer sans se rendre complice à son tour d’immoralité pareille.
- Nous voulons parler du cahier des charges, de la série des prix établie par l’Etat, sur laquelle celui-ci a basé le coût de sa production et que l’entrepreneur a acceptée.
- Cette série doit être appliquée sous peine d’immoralité pour les deux parties contractantes : l’Etat et l’entrepreneur. Celui-ci, en acceptant le cahier des charges, où le taux des salaires estspé* cilié, a accepté ce taux. S’il l’abaisse» il commet un
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- acte malhonnête — qui n’est peut-être pas prévu par la loi, mais que l’Etat doit réprimer, parce que la morale ne s’accommode pas de ces marchés où l’une des deux parties est d’avance ré solue à s’affranchir des clauses luiimposant des obligations, pour ne retenir que celles qui lui profitent.
- Que si l’Etat laisse violer le contrat, l’immoralité de ce chef est encore plus grande. Alors, c’est l’État qui est le spoliateur des travailleurs, c’est lui qui leur dérobe, pour en faire profiter un particulier, un privilégié, la part de salaire retranchée, la somme inférieure au prix de la série.
- Et voilà où aboutit, dans la pratique, cette belle théorie de l’abstention des pouvoirs publics dans la fixation du taux des salaires, lorsqu’il s'agit de travaux exécutés pour le compte de l’Etat : à faire I intervenir celui-ci au profit d’un tiers pour retrancher une part dessalairesindispensablesàfouvrier.
- ; De telles pratiques sont monstrueuses : elles ne j s’en produisent pas moins dans toutes les entreprises publiques. Au point qu’il rfest pas rare que la main-d’œuvre ouvrière soit meilleur marché sur les chantiers publics que sur les chantiers privés.
- Voici généralement comment on procède :
- Le concessionnaire de travaux importants n’est le plus souvent qu’un spéculateur. Il accepte les : conditions fixées, soumissionne souvent au-dessous des prix du bordereau, puis une fois investi des travaux, il en offre leur exécution à un sous-adjudicataire, moyennant la somme de... qu’il embourse directement. Celui-ci, à son tour, divise les travaux à faire par spécialité et en offre l’entreprise à des entrepreneurs spéciaux — par exemple: la maçonnerie à un maître-maçon ; la menuiserie à un entrepreneur menuisier, etc. Bien entendu, il s’alloue une rémunération de ce chef. Parfois, il n’est pas rare que ceux-ci subdivisent à leur tour, par spécialités, les travaux qu’ils ont à exécuter, la menuiserie, la ferrure, comprenant des travaux spéciaux distincts. Toujours une somme est prélevée â chaque nouvelle adjudication, de sorte qu’en An de compte, les salaires tombent à 30, 40 et 50 pour cent au-dessous du prix alloué au premier adjudicataire.
- Et l’État laisse faire ! Et l’administration assiste, impassible, à ce partage du salaire entre spécula-teurs qui sans rien produire, commencent par s’al-louer le fruit du travail d’autrui 1
- En France ce système porte le nom de « marchandage ». Le 4 mars 1848, un décret, non abrogé, hu gouvernement provisoire interdit formellement e marchandage. Mais si, comme nous le disions l
- , dans le dernier numéro, on est implacable pourdes organisateurs de syndicats ayant oublié de remplir une formalité prescrite par la loi, — on est d’une mansuétude grande, lorsqu’il s’agit d’appliquer les lois de protection ouvrière. Le décret de 1848, en fait, est quotidiennement violé, sans quemagis-trats ni parquet s’en émeuvent. Le marchandage fleurit donc de plus belle, au grand détriment de la classe ouvrière.
- En Angleterre, cet état de choses porte un nom caractéristique. On l’appelle le « sweating System», le système qui fait suer. M. Burnett, directeur du bureau du travail au Board of trade (ministère du commerce) a publié sur les abus en résultant un long rapport dans lequel il propose comme remède à cet intolérable état de choses : une législation réduisant les heures de travail, afin qye le travail aux pièces ne puisse être déprécié : l’exécution par le gouvernement de ses propres travaux ; un service d’inspection fortement organisé pour faire respecter la loi.
- Ces propositions diverses formulées par un anglais, auraient certainement pour résultat d’empêcher la dépression des salaires. La somme considérable des travaux que l’Etat exécute, si elle était effectuée dans des conditions de salaires sor-tables pour les travailleurs, influerait sur les salaires du travail libre. Toujours une certaine répercussion se produit d’une catégorie de travailleurs sur fautre. En ce qui concerne les ouvriers employés aux travaux publics, la fixation d’un salaire convenable est donc rigoureusement indispensable, sous peine d’iniquité criante.
- Mais là ne doit pas s’arrêter la prévoyance sociale. Il est de toute justice que tout membre de la collectivité humaine puise dans le milieu social les éléments de vie auxquels il a droit, en sa qualité d’être vivant, dont la vie est la loi — la fin. En puisant au sein de la collectivité de quoi vivre, se développer, perfectionner ses moyens matériels et moraux d’existence, l’individu n’épuise pas le milieu social : au contraire, car la vie est une succession de phénomènes d’intégration et de désintégration. Pluslemilien social donne aux individus et plus les individus pourront enrichir la collectivité, en lui rendant ce qu’ils ont pris d’elle. La collectivité s’anémie des privations subies par ses membres ; et si à d’autres membres la pléthore de substance se manifeste, il n’y a pas pour cela compensation, mais au contraire, perturbation. L’énergie et la santé sont le résultat de l’équilibre et cet équilibre ne peut être obtenu qu’a la condition que
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- la circulation s’opérera égale dans toutes les parties de l’organisme social.
- C’est la fonction de l'Êtat, de régulariser cette circulation, à l’heure présente inégale, accumulant la richesse à un pôle, la misère à l’autre, d’où la pléthore sociale sur un point,l’anémie sur un autre.
- La première mesure comme remède à cet état de choses est la fixation d’un minimum de salaires, qui permette à. tout individu de vivre convenablement lui et les siens d’un travail raisonnable, non exténuant. Car la dépression de la main-d’œuvre a pour double résultat : d’être funeste à ceux qui trouvent dans un travail très dur des moyens d’existence insuffisants et de leur imposer ensuite des travaux en disproportion avec la somme de dépense musculaire compatible avec l’organisme humain ; d’ou la condition doublement défavorable au développement des individus.
- Cette fixation des salaires, que le Fondateur du Devoir n’a cessé de réclamer, elle fait partie aujourd’hui de tous les programmes ouvriers. Les parlements qui cherchent à établir un programme de réformes ont là de quoi exercer leur activité, car cette réforme, si elle était décidée, provoquerait toutes les approbations et pas une seule opposition dans les rangs de la majorité des électeurs, composée de la classe ouvrière.
- En attendant que l’Etat, qui a le strict devoir de faire respecter ses contrats, l’impose à ses entrepreneurs, ou, comme le demande M. Burnett en Angleterre, qu’il exécute ses travaux lui-même, qu’en aucun cas, le salaire ne descende au-dessous des moyens indispensables de subsistance !
- LES CONDITIONS DU TRAVAIL à l’Exposition Universelle
- Voici la discussion à laquelle nous faisons allusion dans l’article précédent.
- Une discussion assez vive — dont le compte rendu transmis aux journaux ne donne qu’une idée fort incomplète — s’est engagée à la dernière séance de la commission des quarante-trois au sujet des conditions du travail sur les chantiers de l’Exposition.
- M. de Bouteiller, conseiller municipal etmembrede la commission, avait reçu mandat du bureau de transmettre à qui de droit une pétition adressée au Conseil municipal et émanant de la corporation des charpentiers. Cette pétition relatait un certain nombre de faits plus ou moins scandaleux et démontrait d’une manière irréfutable l’exploitation dont les ouvriers sont l’objet de la part de certains adjudicataires des travaux de l’Ex-
- position. Les signataires signalaient principalement la violation delà loi contre le marchandage, la réduction des salaires bien au-dessous des prix de la série officielle, enfin la présence sur plusieurs chantiers d’un nombre considérable d’ouvriers étrangers.
- C’est ainsi que, dès l’ouverture des chantiers de l’Exposition, l’entrepreneur des palissades de l’avenue de La Bourdonnais qui avait obtenu l’adjudication à raison de 65 centimes par po. teau, rétrocédait ce travail à deux sous-traitants, au prix de 55 centimes. j
- A la tour Eiffel, les ouvriers charpentiers ne sont payés J que 60 â 70 centimes l’heure, alors que le prix de la Série est | de 90 centimes et malgré les dangers très sérieux auxquels ils sont exposés. En outre, de nombreux ouvriers étrangers, naturellement plus accommodants y ont été embauchés.
- Enfin, au palais des Beaux-Arts et au palais des Arts libéraux les travaux ont passé successivement entre les mains de trois ou quatre sous-traitants, qui ayant chacun à prélever leurs bénéfices, en arrivent, pour se rattraper, à ne payer les ouvriers que 50 ou 60 centimes l’heure au lieu de 90 centimes.
- Le décret-loi du 4 mars 1848, toujours en vigueur -—quoi qu’on en dise — est pourtant formel. L’article 2 est ainsi conçu :
- « L’exploitation des ouvriers par des sous-entrepreneurs ou marchandage est abolie.
- « II est bien entendu que les associations d’ouvriers qui n’ont point pour objet l’exploitation des ouvriers, les uns par les autres, ne sont pas considérées comme marchandage. »
- Sur ce point, il n’y avait et il n’y a donc pour donner satisfaction anx pétitionnaires qu’à appliquer la loi.
- En ce qui concerne les ouvriers étrangers, il semblait qu’il n’y eut qu’à observer sur les chantiers de l’Exposition la mesure, d’ailleurs fort large, adoptée parles travaux de la ville de Paris et fixant à 10 0/0 le maximum des ouvriers étrangers pouvant être admis sur un même chantier.
- Dans le cas particulier de la tour Eiffel, il est vraiment inouï que la subvention de i .500,000 francs allouée sur le budget de l’Exposition serve à rémunérer des étrangers aux dépens de nos nationaux et que les salaires y soient abaissés plus que partout ailleurs.
- C’est une singulière façon pour M. Eiffel de reconnaître le privilège exorbitant qui lui a été accordé.
- En terminant, M. de Bouteiller a rappelé que lors des négociations engagées avec le Conseil municipal au sujet de h subvention de la ville de Paris, M. Lockroy avait pris l'efl-gagement que les ouvriers de l’Exposition « seraient bien pa' yés » et il demande à la commission de se joindre à lui pour obtenir de son successeur la réalisation de cette promesse Dans re but et comme conclusion de la pétition des ouvriers charpentiers, il dépose en son nom et au nom de ses collègues MM. Mayer et Guichard la proposition suivante :
- La Commission émet l’avis :
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- j lo Que dans tous les travaux de l’Exposition le décret du I mars 1848 abolissant le marchandage soit appliqué ;
- » 2° Que dans les cahiers des charges et contrats à inter-venir, il soit inséré une clause limitant le nombre des ouvriers
- étrangers à 10 0/0. »
- M. le directeur des travaux a répondu qu’il convenait de distinguer entre le marchandage proprement dit, visé par le décret précité, et les sous-traitants, dont le rôle a toujours été reconnu parfaitement légitime et n’a rien de contraire à la loi ; qu’en ce qui touche les ouvriers étrangers, le nombre en a été exagéré, mais que d’ailleurs il veillera à empêcher tout abus.
- Après une réplique de M. de Bouteiller, qui s’est efforcé de démontrer le bien-fondé de la pétition, l’ordre du jour pur et simple a été proposé par plusieurs membres de la commission et voté.
- Mais la question ne saurait évidemment en demeurer là, et il importe quelle soit l’objet d’un débat approfondi dans une assemblée offrant plus de garanties aux travailleurs et en même temps mieux armée pour faire prévaloir ses décisions.
- On ne supprime pas des revendications aussi légitimes en enterrant une proposition. On ne fait que les rendre plus pressantes et plus énergiques.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- L’Alcoolisme en France. — La consommation de l'alcool est très inégale dans notre pays. Dans toute la zone du Midi et dans une partie du Centre, on n’en consomme presque pas. Dans le Nord et l’Ouest, au contraire, la consommation de l’alcool est énorme.
- Ainsi, le minimum de l’usage des boissons alcooliques se présente dans les quatre départements suivants : le Gers, les Landes, la Savoie et la Haute-Savoie.On n’y absorbe par an que 0,5 à 1 litre d’alcool, en moyenne, par tête. Des départements méridionaux, où la population urbaine est considérable, comme l’Hérault, ne consomment, en moyenne par habitant, que 2 litres à 2 litre 1/2. Au contraire, dans l’Eure-et-Loir, la Manche, la Marne, la Seine-et-Oise, on atteint une consommation de 6 à 7 litres par tête.On passe à 7 à 8 litres par tête dans l’Oise et le Pas-de-Calais ; à 8 et 9 litres dans l’Aisne, le Calvados et l’Eure ; 9 litres 8 dans la Somme ; enfin, à 13 litres 2 dans la Seine-Inférieure. A Rouen la consommation de l’alcool par habitant est de 16 litres 6.
- Si l’on tient compte des enfants, des femmes,qui, en général, font un moindre usage de cette boisson, enfin, des gens sobres, on arrive à cette conclusion que beaucoup d’hommes à Rouen doivent consommer 50, 60 et même 80 litres d’alcool par an.
- Le décret de 1851, qui exigeait, pour l’ouverture des cabarets, l’autorisation préfectorale, a été, comme on le sait, aboli en 1880. L’effet de cette mesure a été foudroyant. Dans les cinq années qui ont suivi cette abrogation, le nombre des
- débits a augmenté d’environ 40,000, tandis que dans les sept années de 1873 à 1880, il s’était accru seulement de 8,000. La liberté absolue a ainsi sextuplé l’augmentation du nombre des débits de boissons.
- Voici, pour la France, Paris excepté,la marche des débits, année par année :
- En 1829, 297,812 débits ; en 1845, 331,057 ; en 1852, 240,320 ; en 1869 365,875 ; en 1873, 348,599 ; en 1874,
- 342,980 ; en 1875, 342,622 ; en 1876, 346,598 ; en 1877
- 343,139 ; en 1878, 350,697 ; en 1879, 354,852 ; en 1880
- 356,863 ; en 1881, 367,823 ; en 1882, 372,587 ; en 1883
- 377,514 ; en 1884, 380,855 ; en 1885, 395,703.
- On estime qu’à Paris il y a 26,600 débits, soit, pour toute la France, 422,300, c’est-à-dire 1 pour 90 habitants.
- BELGIQUE
- Les Socialistes hors de la loi. — Sous ce titre, le journal le Peuple proteste vivement contre les manœuvres du ministère, qui cherche, par des dispositions de loi équivoques, à expulser les socialistes des conseils de prud’hommes.
- L’article 9 du projet de loi pendant devant le parlement belge est en effet, ainsi conçu :
- « Toute condamnation à une peine criminelle ou à une peine d’emprisonnement, dépassant six mois, emporte privation du droit de faire partie d’un conseil de prud’hommes.»
- C’est-à-dire, ajoute avec raison notre confrère, que les ouvriers qui seront condamnés à six mois de prison pour délit politique ne pourront plus jamais, au grand jamais, être élus membres du conseil des prud’hommes.
- La préméditation caractéristique de cet équivoque ressort principalement du passage suivant de l’exposé des motifs, ou le chevalier de Moreau, ministre de l’Agriculture,de l’Industrie et des travaux publics, laisse entrevoir clairement le but qu’il poursuit :
- « L’attention du Gouvernement devait se porter aussi sur les dispositions légales qui règlent actuellement la formation des collèges électoraux pour l’élection des prud’hommes, et tout d’abord sur celles qui déterminent les causes d’indignité dont lajdéchéance de l’électorat et de l’éligibilité est la conséquence...
- « Soustraire autant que possible l’élection des prud'hommes aux influences dont la source est dans la propagande qui se fait au profit des doctrines politiques ou sociales, cest sauvegarder le caractère même de l'institution.»
- AMÉRIQUE
- Un gouvernement dynamiteur. — Après avoir décrit la monstrueuse invention pyrotechnique d’un ca-< non pneumatique envoyant des projectiles chargés de dynamite, le Courrier de Londres fait suivre cette description des réflexions suivantes, auxquelles tout homme de cœur s’associera :
- C’est, selon nous, un crime d’une atrocité spéciale que d’employer un agent destructeur d’une puissance aussi terrible pour coucher dans la poussière des bataillons entiers. Dans, les temps modernes, la guerre avait des lois, et le grand objectif était était d’épargner, autant que possible, les effusions inutiles de sang. Mais depuis Sadowa, et sous l’in-
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- LE DEVOIR
- fluence militaire triomphante de l’Allemagne et du caporalisme prussienf les choses ont changé de face et l’on revient à pas de géants vers les jours les plus effroyables de la barbarie, vers cette sombre et proche époque, contemporaine de l’invasion des Huns.
- Demain, à la veille des hostilités, on s’interrogera pour savoir si dans la vieille Europe il existe encore un code qui s’appelle le « droit des gens. »
- Les dynamitards de Chicago, pendus récemment, ont emporté certainement avec eux la réprobation universelle du monde civilisé.
- Aujourd’hui, cependant, à la honte de l’humanité,l’exemple des dynamitards de Chicago est à la veille d’être imité, mais sur une échelle beaucoup plus vaste, et c’est le gouvernement américain qui a le triste courage d'ouvrir la série. En effet, ce gouvernement vient, le premier, d’ordonner la construction, à Philadelphie, d’un canon pneumatique à projectiles chargés de dynamite. Cet engin infernal pourra envoyer aune distance de six kilomètres et demi un obus renfermant 600 livres de cette substance foudroyante, dont la puissance de destruction est encore dépassée par celle de la mélinite.
- Quand un gouvernement qui professe de marcher à la tête de la civilisation, adopte de pareilles armes, ne pourrait-on pas dire qu’il dépasse tous les meurtres qui peuvent être commis par les anarchistes ou les socialistes dévoyés ?
- BRÉSIL
- L’esclavage au Brésil. — D’après le tableau dressé par M. Yievia Sonto, et en le modifiant à l’aide des publications officielles récemment parues, on peut estimer aux chiffres suivants la population esclave du Brésil :
- Provinces du Sud : Rio de Janeiro et la capitale, 221,000 esclaves ; Sao Paulo, 121,000 ; Rio Grande do Sul,19,000 ; Santa Catharina, 7,000 ; Parana, 6,000 ; — total,374,000.
- Provinces du Centre : Minas Geraes, 223,000 ; Bahia, 104,000 ; Espirito Santo, 14,000 ; Goyaz, 5,000 ; Matto Grosso, 3,000 ; — total, 349,000.
- Provinces du Nord : Pernambuco, 64,000 ; Maranhao, 43,000 ; Alagoas, 20,000 ; Sergipe, 18,000 ; Para, 14,000 Parahyba, 13,000 ; Pianhy, 12,000 ; Rio Grande do Norte, 6,000 ; — total 190,000. Total général, 913,000 esclaves.
- On peut donc calculer qu’au Brésil, l’élément esclave relativement à l’élément libre est dans la proportion de 1 à 14.
- « Naturellement, dit à ce propos un journal, les difficultés de la solution du problème de l’abolition de l’esclavage varient selon les diverses zones du pays.
- « Dans le Nord la diminution de la valeur de l’esclave facilitera l’abolition.
- « Dansle centre, les régions septentrionales mettront toujours un obstacle à la substitution du travailleur esclave par le colon avec contrat onéreux. Les conditions sont identiques pour la province de Rio de Janeiro, où l’esclavage restera à l’état permanent. Le climat de cette province ne se prête pas au séjour d’immigrants venant des zones tempérées.
- « Dans les autres provinces du Sud, l’arrivée d’immigrants finira par faire disparaître l’élément esclave à bref délai. »
- On va peut-être encore nous traiter d’utopistes, mais nous J ne comprenons pas en quoi la cherté ou le bon marché de la main-d’œuvre peuvent influer sur l’abolition de l’esclavage.
- Cette abolition est de droit. Le maître qui entretient un
- esclave est un criminel, au xix° siècle ; et le problème n’est j pas de nature économique, mais bien de nature de Justice.
- Nous avons reproduit les réflexions du journal précité, pour montrer à quel degré d’aberration morale peuvent tomber encore, au xixe siècle, des journalistes européens.
- ITALIE
- L’émigration. — Le Courrier de Londres publie à ce propos une correspondance d’Italie que nous croyons devoir placer sous les yeux de nos lecteurs, les renseignements qu’elle contient éclairent vivement la situation économique de ce p'ays :
- Le gouvernement a présenté son projet de loi sur l’émigration. Comme on pouvait s’y attendre, il contient des prescriptions relatives aux sociétés de transport et aux ernbaucheurs d’émigrants. Les abus qui odt donné lieu à cette loi ne sont pas nouveaux et sont bien connus de tout le monde. Les recruteurs d’émigrants réussissent dans leurs opérations, simplement en promettant plus de beurre que de pain. Ils s’adressent, d’ailleurs, à des populations dont la position ne peut plus empirer. Qu’ont à perdre, en effet, à s’expatrier les paysans de la Lombardie ou des Abruzzes, qui arrivent à gagner cinquante ou soixante centimes par jour, pendant une partie de l’année seulement ? Tout invraisemblables que soient ces chiffres, ils n’en sont pas moins l’expression exacte d’une triste vérité. Dans les campagnes de la province de Molise, par exemple, ces serfs de la glèbe, car on ne peut guère les appeler autrement, n’ont que des salaires absolument dérisoires, et en général ne retirent de la terre qu’ils cultivent, bien mal c’est vrai, que ce que la faim leur fait dérober à l’œil vigilant du maître, qui est lui même, neuf fois sur dix, dans la même situation par rapport aux usuriers qui le dévorent.
- Les agents d’émigration ont naturellement beau jeu pour faire écouter leurs fallacieuses promesses, et comme ils touchent une prime, soit des compagnies de transport, soit des agences américaines, pour chaque émigrant qu’ils amènent,il s’ensuit qu’ils se font peu de scrupule de dépeindre la République argentine comme le paradis terrestre où les alouettes pleuvent toutes rôties.
- Les mesures indiquées dans le projet de loi n’auront d’effet qu’en ce qu’elles permettront d’amoindrir l’action des agences d’émigration. Quant à influer sur l’émigration en elle-même cela n’est guère possible, car la plupart des émigrants ne partent pas directement des ports italiens, mais vont s’embarquer à Marseille, et quelquefois à Barcelone, et même dans quelque port de la Manche ou de l’Atlantique.
- L’Emigration pour les deux Amériques ne comprend, du reste, que la plus faible partie des Italiens qui quittent le sol natal. Il y en a, disent les statistiques officielles, deux cent cinquante mille en France et presqu’autant dans le rest3 de l’Europe, ou dans l’Afrique septentrionale, Et c’est, surtout, cette seconde émigration qui est nuisible à l’Italie, car les émigrants français, par exemple, se fixent en France pour | toujours, à moins qu’ils n’exercent les professions de terras-i siers, de manœuvres et autres métiers infimes et peu payés,
- ; que les Français n’acceptent guère. Caris les deux cas,comme i ce sont seulement des adultes, c’est-à-dire des producteurs,
- ! qui s’expatrient, il y a là pour l’Italie une grande perte de
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- force vive. Mais le remède ? Il viendra, peut-être, tout naturellement, et ce ne peut être autre chose que l’importation des capitaux étrangers. ______ ________
- Chronique parlementaire
- Suite de la discussion du budget. — Que la question budgétaire est la question sociale. — Que les services de l’Etat sont à compléter, non à restreindre. — L’Incident Vigneau. -Réforme à apporter dans la pratique de l’Instruction. — Le ministère de la marine et les chantiers de l’Etat. — Dépôt d’un projet de loi modifiant le Code Civil (art. Contrat de louage).
- La joûte oratoire se continue à la Chambre entre M. Tirard, les membres de la commission du budget et les adversaires des projets de cette dernière.
- Toute la presse proteste contre ces tournois de paroles, vides de faits et d’idées, de données précises, de réformes déterminées.
- Avec la presse nous sommes bien obligé de constater qu’on en sait autant, après avoir écouté les interminables discours dévidés à cette occasion, qu’avant. Cependant, les discussions générales auraient leur utilité,si les orateurs apportaient à la tribune des idées fécondes. La pratique n’est, en tout, que l’application au détail de quelques principes généraux sur lesquels force est de se mettre d’accord, pour pouvoir concerter ensuite une action pratique sérieuse. Nous ne faisons donc pas fl des considérations générales et d’ensemble auxquelles donne lieu tous les ans l’examen de notre situation ' financière. Malheureusement, ces considérations se traînent dans l’ornière banale des redites, les orateurs ne cherchent pas à s’élever d’un vigoureux coup-d’aile au dessus des mesquines rancunes politiques, pour jeter un véritable coup d’œil d’en- . semble sur la situation budgétaire actuelle, reflet de la véritable situation sociale du pays.
- M. Godin l'a dit bien des fois,— nos lecteurs l’ont entendu le répéter sans cesse, avec cette persistance jamais découragée qu’il mettait à marteler, si je puis ainsi dire, les vérités acquises — la situation budgétaire est la résultante fatale, logique,de la situation économique du pays. C’est le travail, source de toute production, qui est la grande base budgétaire, que le Parlement sent trembler sous lui ; — parce que le travail, exténué, accablé par la crise mondiale qui rend plus aigues encore les misères découlant des imperfections de notre système social, ne peut plus faire face aux charges dont le budget l’accable. Le malaise financier,c’est
- le malaise social. La solution du problème budgétaire, c’est la solution de la question sociale. Les travailleurs sont à bout de forces ; leur capacité contributive, réduite à sa plus simple expression, est impuissante à fournir aux besoins de l’Etat, dont les services augmentant, à mesure que l’organisme social progresse, exigent des ressources de plus en plus considérables. Puis, donc, qu’il en est ainsi, l’examen de notre situation budgétaire devrait présenter une étude approfondie des conditions de notre état social actuel ; on devrait s’enquérir du mode de fonctionnement de chaque organe; tâcher de sonder les causes de perturbations'qui le troublent et le révolutionnent. Alors, quel intérêt n’ofïrirait pas une discussion étudiée et sincère sur un sujet aussi vaste !
- Au lieu de cela, que voyons-nous ? des disputes sur des pointes d’aiguille. M. Ribot, par exemple, paraphrase ce qu’ont dit les précédents orateurs : Tout va mal, se sont écriés les orateurs de Droite. L’exposé de la situation n’est pas sincère. — Et M. Ribot de dire : la situation est difficile, pour en sortir, le budget doit être présenté d’une façon claire et sincère.— Pardon ! a répondu M. Tirard, ministre des finances ; je conviens qu'il y a des remaniements à faire, des modifications à introduire, dans les rouages de notre mécanisme budgétaire. Mais les modifications ne doivent être introduites qu’avec une prudence extrême. — En effet, paraphrase M. Ribot, « les réformes ne s’improvisent pas ; elles sont l’œuvre du temps et de la nécessité.»
- Gomme on est bien éclairé, après cette discussion !
- Du côté de la Commission du budget, le thème, pourœtre différent déformé, n’en est pas moins le -même au fond. La commission veut opérer des réformes, dit-elle. Et comment s’y prendra-t-on ? En restreignant les dépenses d’une part, en améliorant les services de l’autre, de façon que le rendement de l’impôt soit supérieur, sans que pour cela la base, l’assiette de l’impôt subisse grand changement.
- Sans doute, nons ne nions pas que des réformes d’ordre administratif ne soient possibles, utiles mêmes, en grand nombre. Qu’on ne puisse faucher cà et là bien des chapitres parasites. Et après ? — Aura-t-on exonéré les travailleurs des charges qui, rognant d’autant leurs salaires insuffisants, restreignent leur consommation, ralentissent la production et engendrent parla les manquants budgétaires ?
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- f.E DEVOIR
- Je sais bien qu’aux yeux de certains, l’Etat est le gouffre, cause première du déficit, qui prend j tout et ne rend rien. Sms doute, rien que pour la 1 rente, cet impôt pei pétuel accumulé par Timoré-voyance gouvernementale,— et pour le budget de la guerre, cette dépense improductive par excellence — plus de deux milliards sont tous les ans prélevés sur la production générale — ou la consommation, comme on voudra. Mais même la rente amortie, le budget de la guerre diminué et les autres atténués — nous faisons la part grande, on le voit — même après tout cela, aurez-vous résolu le problème ? — Non, car cet Etat, auquel vous reprochez sa consommation parasitaire, il est loin d’être organisé selon les besoins des générations actuelles. Des services autrement coûteux — quoique infiniment plus productifs que les services existants — sont à créer. Croyez-vous, en effet, l’enseignement public organisé, quand la majeure partie, la presque unanimité des enfants ne reçoit qu’une instruction primaire élémentaire et que seul, le privilège de la richesse donne droit à l’accession scientifique ? Croyez-vous l’assistance sociale suffisamment organisée, quand votre assistance se borne à quelques hôpitaux disséminés çà et là, où l’on ne reçoit que les mourants, les valides n’ayant pas, dans les périodes de chômage, d’autre asile que la rue ou le grand chemin, quand l’excès de la misère les chasse même des taudis où ils passent leurs jours de bien-être relatifs ?
- Ah ? vraiment, l'Etat, les services sociaux coûtent cher, trouvez-vous, aujourd’hui ; que serait-ce si ces services fonctionnaient comme ils le devraient?
- Au lieu d’envisager hardiment ces questions primordiales, la Commission, par l’organe de M. Yves Guyot, s’est bornée à des remaniements dans les services, à des modifications dans Je système de régie en vigueur. Les critiques que fait M. Yves Guyot de l’inquisition administrative, bien qu’empreintes de cet esprit nihiliste, foncièrement antiadministratif qui distingue les économistes libéraux comme lui, ont sur bien des points leur raison d’être. Mais on conviendra que la bataille livrée à la chambre autour de ses projets n’est guère en rapport avec leur importance véritable. Nous disions plus haut qu’on disputait surtout sur des pointes d’aiguilles : de part et d’autre, on manie
- des massues pour écraser une mouche !
- Y *
- Le Devoir est*toujours resté étranger aux questions de personne et bien que les scandales survenus en haut lieu doivent être considérés comme
- des symptômes politiques et sociaux qu’il convient d’étudier abstraction faite des individus, nousnYn avons entretenu nos lecteurs que d’une façon toujours très sommaire. Ainsi continuerons-nous à l’avenir.
- Une fois encore, ces incidents sont venus à la tribune de la chambre pendant la semaine qui vient de s’écouler et si nous les mentionnons,c’est qu’ils se rattachent à une question importante: celle des bornes imposées à l’accusation dans l'instruction des délits.
- Nos lecteurs connaissent les faits : Un juge d’instruction ayant recouru à un stratagème, à la suite duquel il acquit la conviction delà culpabilité d’un accusé de haute marque qu’il était sur le point de faire arrêter, ce magistrat s’est vu déférer à la cour de cassation pour avoir dépassé les bornes de son mandat et commis un acte abusif incompatible avec sa dignité de Juge.
- La droite a interpellé le ministère à ce sujet, prétendant que la poursuite dirigée contre le juge d’instruction constituait un acte dépréssion immorale sur la magistrature, en faveur d’un coupable qu’on voulait sauver.
- Le ministre de la Justice a nié le fait — naturellement, tout mauvais cas est niable — et soutenu que la mesure prise contre M. Vigneau l’avait été à raison du subterfuge indigne employé par celui-ci pour arriver à la connaissance de la vérité.
- De la harangue apologétique de M. le ministre de la Justice, nous ne retenons que ce fait : c’est que l’accusé, livré à cette heure pieds et poings liés au parquet, est, neuf fois sur dix, mis dans l’impossibilité de prouver son innocence, et ce, sous prétexte qu’il pourrait parfois tromper le magistrat instructeur.
- Il est à regretter que la mesure prise contre M. Vigneau intéresse un personnage politique comme le gendre de l’ex-président de la République, car dans ce cas, les magistrats instructeurs pourront voir dans la censure qui a frappé le premier, un acte de complaisance politique, non une invitation à se montrer plus humains envers les accusés. Mais si, M. Wilson devait être la cause indirecte d’un adoucissement apporté dans le traitement des prévenus, nous lui pardonnerions tous les torts qu’il a causés au pays par les révélations de ses scandales vrais ou faux.
- L’accusé, en effet, ne trouve pas dans le juge un magistrat qui cherche la vérité, mais un ennemi qui se croit tenu d’honneur à le convaincre de culpabilité. De là une lutte poignante, atroce,entre
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- l’accusé et le juge d’instruction ; celui-ci armé de pied en cap, pouvant dresser à l’accusé tous les pièges, user contre lui de tous les subterfuges. L’accusé est seul, désarmé, n’ayant pour lui qu’une mémoire souvent imparfaite, accablé par l’isolement, par la cellule, en proie, qu’il soit coupable ou innocent, à une terreur qui ne lui laisse même pas la liberté de ses facultés ! Et s’il n’a pas peur, — si, fort de son innocence, ce qui est rare, car tout accusé, même et surtout l’innocent, tremble à l’idée d’être reconnu coupable, — il proteste et se débat, le Juge ne recule pas toujours devant l’intimidation, la pratique de manœuvres odieuses. N’a-t-on pas vu, récemment, un juge, prenant une jeune fille à bout de larmes et de protestations,lui faire avouer un crime d’infanticide, qu’elle n’avait pas commis, puisqu’elle accoucha en prison quatre mois après cet aveu ? Le procédé usité par M. Vigneau contre M.Wilson est peu de chose,en comparaison de ceux mis en usage pour arracher à une infortunée de pareils aveux.
- Quoiqu’il en soit, si ce procédé est incorrect, combien plus apparait barbare le système de la prévention actuellement en vigueur. Un magistrat, M. E. Mouton, dans un livre récent, disait avec raison qu’il y a là de quoi rougir pour notre civilisation.
- Si donc la censure infligée à M. Vigneau doit être le point de départ d’un changement considérable dans nos mœurs judiciaires, on ne peut que s’en réjouir, tout en regrettant que ce ne soit pas à propos d’un vagabond ou d’un malheureux, qu’on l’ait infligée.
- Sinon... si elle ne doit rien changer à l’ordre de choses actuel... c’est bien triste et le mal est encore plus profond qu’on ne saurait l'imaginer.
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- La discussion du ministère de la marine a donné lieu à d’intéressantes observations sur l’organisation des chantiers de l’État.
- Bornons-nous à constater que l’an dernier, nous avons protesté contre le dépeuplement des arsenaux au profit de l’industrie privée. Nous n’avions pas tort, car outre le déplacement de travail et la perturbation que cette mesure jeta dans une partie de la population ouvrière, il en est résulté de graves inconvénients pour la bonne exécution de nos travaux.
- La question est importante et mérite qu’on 1 étudie ; nous y reviendrons dans le prochain numéro.
- A signaler encore, dans la semaine parlementaire qui vient de s’écouler, le dépôt d’une proposition de loi relative « au contrat de louage » et apportant quelques modifications — trop peu importantes, hélas !— aux dispositions du code civil en ce qui concerne les rapports économiques entre patrons et ouvriers.
- Là aussi, git un problème intéressant ; nous en reparlerons prochainement.
- Programme de Réformes.
- Nous nous bornons à reproduire, in-extenso, le document suivant, que nous apprécierons plus amplement dans un prochain numéro.
- « Chargés de conférer sur la déclaration signée par 183 » députés et qui a pour objet d’établir, entre tous les groupes » républicains, une entente profitable aux intérêts immédiats » du pays et a l’union des républicains, les délégués des t> groupes de gauche se sont mis d’accord sur les points suivants :
- 1° 11 ne peut être question de formuler un programme commun qui porterait atteinte à l’indépendance des députés.
- 2e II y a lieu par contre, pour traverser utilement et dans la concorde les dix-huit derniers mois de législature, d’arrêter un ordre du jour limité aux questions sur lesquelles une majorité républicaine est possible.
- 3° Un certain nombre de ces questions sont actuellement soumises au Sénat. A leur retour devant la Chambre, elles devront rentrer virtuellement et en première ligne dans l’ordre du jour de la majorité républicaine.
- En voici le détail :
- SÉNAT
- Proposition de loi ayant pour objet de régler les rapports des Compagnies de chemins de fer avec leurs agents commissionnés.
- Proposition de loi ayant pour objet d’étendre à certains travaux des villes les dispositions de la loi du 21 juin 4865 sur les associations syndicales.
- Proposition de loi concernant la répression des fraudes dans le commerce des engrais.
- Projet de loi portant modification des articles 105 et 108 du Code de commerce.
- Proposition de loi ayant pour but d’assurer, à titre de récompense nationale, des pensions viagères aux survivants des blessés de février 1848 et à leurs ascendants, veuves et orphelins.
- Projet de loi sur les incompatibilités parlementaires.
- Proposition de loi ayant pour objet de modifier le Code de justice militaire pour l’armée de terre.
- Projet de loi portant modification à l’article 9 de la loi du 23 mars 1855, sur l’hypothèque légale de la femme.
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- LE DEVOIR
- Proposition de loi sur les prud’hommes commerciaux.
- Proposition de loi ayant pour objet d’abroger les dispositions relatives aux livrets d’ouvriers.
- Proposition de loi relative aux délégués mineurs.
- Projet de loi organique militaire, concernant le recrutement et les sous-officiers ('titre Ier et II).
- Proposition de loi tendant à régler les rapports des communes avec l’Etat, relativement à l’administration des forêts communales.
- Projetée loi sur les dépenses ordinaires de l’instruction primaire publique et les traitements du personnel de ce service.
- CHAMBRE DES BÉPUTÉS
- En ce qui concerne les questions soumises à la Chambre des députés, leur état d’avancement diffère : les unes sont à l’état de rapport sur le fond ; d’autres à l’état de rapports sommaires ; quelques-unes enfin sont encore à soumettre aux bureaux.
- Il y a donc lieu de les diviser en deux catégories et de dresser l’ordre du jour projeté, non pas seulement d’après l’importance même des questions, non pas seulement d’après leur degré d’avancement dans les travaux parlementaires.
- Dans cet ordre d’idées, les délégués des groupes républicains ont l’honneur de proposer à leurs groupes respectifs l’ordre du jour suivant :
- 4re Catégorie
- Projets de lois à l’état de rapport sur le fond
- Budget de 1888. — Code d’instruction criminelle. — Protection des syndicats professionnels. — Restitution à certaines catégories de condamnés de leurs droits civiques. — Responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes. — Chambres consultatives d’agriculture.
- Compte de liquidation, lre partie. — Caisses d’épargne. — Travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels. — Loi sur la nationalité. — Impôt sur le capital assuré.
- Budgets définitifs de 1876-1877-1878. — Convention de commerce avec la Chine.— Modification de l’article 617 du Code de commerce.— Caisses des ouvriers mineurs.— Procédure des saisies-arrêts. — Législation sur les protêts. — Législations sur les faillites. — Préliminaires de conciliation. — Organisation de l’administration de la santé publique et des services de l’hygiène.
- 2e catégorie
- Projets de lois à l’état de rapports sommaires, ou a l’examen des commissions, ou à soumettre aux bureaux.
- Réforme de l’impôt des boissons. — Monopole des inhumations. — Liberté d’association. - Création d’un Crédit ] agricole. — Création d’un ministère des colonies et des pro- j tectorats. — Organisation de l’arbitrage. — Loi sur la chasse.
- Assainissement des logements insalubres. — Protection des ouvriers fdurée de travail, hygiène, sécurité, salubrité). Sociétés de secours mutuels. — Suppression de la prestation. — Compte de liquidation, 2e partie.
- Protection des enfants abandonnés. — Enseignement technique. — Enseignement primaire agricole. — Dessins et mo. dèles industriels. — Marques de fabrique et de commerce.
- Droits de douane. — Droit sur le sel employé à la pêche de la morue ; taxe sur la vanille ; droit fixe sur les graines oléagineuses ; droit sur les riz décortiqués et blanchis ; droit sur les mélasses étrangères ; surtaxe sur les cafés, cacaos, etc ; importations d’alcools étrangers ; droits sur certaines boîtes de fer blanc ; droits sur les farines étrangères, seigle, orge et avoine ; droits sur les seigles, orges, sarrazins, maïs et riz ; suppression du droit d’entrée sur l’acide phosphorique.
- La commission émet, à titre spécial, le vœu que le gouvernement hâte, de tous ses efforts, la solution de la loi organique militaire, et qu’il présente, le plus promptement possible, un objet de loi sur les associations.
- Si l’ordre du jour qui précède est loyalement appliqué sans autre intercalation que les projets de loi d’intérêt local, ou les interpellations dont la majorité républicaine ralliée autour de cet ordre du jour reconnaîtrait l’impérieuse nécessité, il est permis de compter sur une fin de législature pacifique et féconde, digne prologue des fêtes du centenaire et des élections de 1889.
- La situation à Bessèges
- Dans un précédent numéro, nous avons parlé de la situation faite aux ouvriers mineurs de Bessè-ges, La Youlte et Terre Noire.
- Cette situation se complique, car à Bessèges, un grand nombre d’ouvriers avaient versé leurs épargnes à la Compagnie.
- Que va-t-il en advenir ?
- Le Temps publie à ce sujet les renseignements suivants :
- Vendredi soir, un millier de déposants, qui ont versé dans les caisses de l’ancienne compagnie des fonderies et forges de Terre-Noire une somme de 2,144,486 fr. 20 représentant leurs épargnes, ont décidé d’adresser aux ministres de la justice et du commerce une pétition en vue de se faire rembourser intégralemeut le montant de leurs dépôts.
- La réunion a été très orageuse, les esprits étant très surexcités ; les ouvriers ont pris la résolution d’employer, au besoin, les moyens violents pour empêcher l’entrée en fonctions d’une nouvelle société, s’ils n’étaient pas complètement désintéressés.
- Samedi soir, à huit heures, s’est tenu une autre réunion, celle des ouvriers blessés, aujourd’hui infirmes, auxquels s’é-
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- taient joints les veuves et enfants des travailleurs morts à la ] suite d’accidents.
- Ils ont adressé aux ministres de la justice et des travaux publics la pétition suivante :
- « Si, dans le nombre de ceux que vient d’atteindre le désastre industriel de la Compagnie des fonderies et forges de Terre-Noire, la Voulte et Bessèges, il existe des situations dignes d’intérêt, c’est certainement la position qui va être faite aux victimes d’accidents dans les mines et usines, aujourd’hui devenus infirmes et incapables de gagner leur vie. Us sont exposés à mendier leur pain, si l'intervention de l’Etat ne leur fait pas obtenir du tribunal de commerce de Lyon, la liquidation en cours, un capital quelconque ou une pension viagère garantie par des dépôts à la Caisse des consignations.
- « Au nombre des soussignés qui s’adressent à votre bienveillante sollicitude, se trouvent encore des veuves et des orphelins dont le chef de famille a succombé, victime d’un accident de travail.
- « Ne sont-ce pas là, messieurs, des situations qui doivent être vraiment privilégiées? Tous, d’un commun accord, émus de la triste position dans laquelle ils ‘vont se trouver, prennent respectueusement la liberté d’intéresser les pouvoirs publics en leur faveur. Pour nous tous, dont la plupart sont occupés par charité dans les établissements de la Compagnie, c’est la misère noire avec ses conséquences si le gouvernement de la République n’intervient pas au plus tôt.
- « Intéressez-vous à nous, messieurs les ministres, prenez notre sort en pitié. Votre rôle, dans la circonstance, présente la plus noble des missions. 11 consiste à vous faire l’écho de nos plaintes, à taire garantir notre existence, que des infirmités incurables ne nous permettent plus d’assurer par le travail.
- « La plupart d’entre nous sont encore jeunes ; il est déjà bien pénible pour eux de se voir classer au nombre des infirmes et former dans la société une classe d’impuissants. Ils attendent de votre bienveillante sympathie l’attention dont ils sont dignes et la protection que l’homme fort et puissant doit à tout être faible en agissant en vue de nos intérêts. »
- Hier à Bessèges, la journée a été calme ; cependant la population est assez surexcitée pour qu’on ait cru nécessaire de donner ordre aux troupes de se préparer. Le sous-directeur de la Compagnie est parti pour Lyon afin d’exposer aux administrateurs la situation de Bessèges.
- A Castine, aucun incident. Les grévistes demandent le payement de leurs salaires.
- Un événement douloureux cause une grande émotion à Robiac, localité voisine de Bessèges. Le sieur Dumas, qui avait placé quelques milliers de francs dans les caisses de la Compagnie, désespéré de la perte de ses économies, a profité de l’absence de sa femme pour tenter de tuer ses deux enfants en leur plongeant la tête dans un chaudron d’eau. Dumas s’est pendu ensuite ; mais on a pu le ramener à la vie, ainsi qu’un de ses enfants.
- Le préfet du Gard et le sous-préfet d’Alais sont à Bessèges.
- Le journal annonce que les troupes se préparen t. A quoi ? Va-t-on réprimer d’abord ces malheureux, avant de les spolier ?
- Nous voulons croire qu’en cette circonstance, le gouvernement, dont la responsabilité est grave,en toute cette affaire, réparera ses torts en rendant justice à cette population affolée, qu’il lui appartenait de ne pas réduire à l’extrémité où a été réduit le malheureux père de famille dont il est parlé plus haut.
- Tableaux de Misère
- A gauche, à droite, au centre, de toutes parts, tout n’est que confusion, récriminations — personne ne peut se mettre d’accord sur ce qu’il convient de faire. Réglementera-t-on les boissons? Supprimera-t-on le privilège des bouilleurs de cru ? Grande perplexité! .... Il faut supprimer la misère !
- Il faut faire courir un air pur dans les bas-fonds de notre civilisation moderne.
- Voici ce que raconte de Paris, la capitale de la richesse, cette ville du luxe, la Babylone des plaisirs, la royale bacchante au front couronné de pampres et de lauriers, un témoin oculaire, M. Victor Meunier, rédacteur du Rippel .— Il s’agit d’une rafle de police dans le quartier Maubuée, au centre de Paris, à deux pas des boulevards, à>un kilomètre de la chambre :
- Une rafle ! Ce mot vous donne froid ! Il a quelque chose de triste et de repoussant à la fois. C’est une véritable razzia. Des agents pénètrent dans les hôtels, se font ouvrir les portes, surprennent dans leur sommeil souvent d’honnêtes, mais pauvres travailleurs, et quelquefois mettent la main sur un filou de profession.
- Tout individu paraît suspect ; ses papiers lui sont demandés; aux hommes, pour peu qu’ils soient jeunes, on lance l’épithète d’Alphonse, et aux filles le mot de prostituée est immédiatement appliqué. Que d’erreurs cruelles, que de sanglots étouffés par l’homme ou la femme honnête que le besoin a poussé dans ces endroits-là, et quelle délicatesse, quelle observation un magistrat doit apporter quand il fait une de ces descentes.
- La nuit dernière, M. Duranton, commissaire du quai de Gesvres avait été chargé par M. Bourgeois, préfet de police, de faire une rafle dans le quartier Saint-Merri.
- Mardi soir, e poste était plein d’agents en bourgeois, Deux inspecteurs de la sûreté prenaient quelques notes et dressaient l’itinéraire de la tournée.
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- 11 est neuf heures et demie.— C’est le moment de partir, dit le magistrat. On sort. Ils sont une vingtaine environ, marchant par groupes éloignés les uns des autres. En route, M. Duranton donne l’ordre à quelques gardiens de la paix de le suivre à distance. On arrive ainsi rue des Lombards, sans avoir éveillé la curiosité des passants, devant une maison meublée. Au rez-de-chaussée est un débit dont la pâle clarté du gaz jette sur quelques déguenillés qui y sont attablés de tristes et lugubres reflets.
- — Vos papiers, prononce M. Duranton.
- Comme les malheureux n’en ont pas, on les emmène, et, immédiatement mis entre les mains d’agents, ils sont dirigés sur le poste de la mairie du 4° arrondissement.
- Le commissaire poursuit sa visite. Il monte dans les chambres accompagné du logeur qui, tout en maugréant, tient à la main une lanterne sourde et est obligé, avec son passe-partout, d’ouvrir toutes les portes sur la demande de M. Duranton.
- Rue Maubuée. La police s’arrête en face d’un hôtel garni.
- Le bruit s’est répandu dans le quartier qu’une descente a lieu, et de tous côtés on voit des gens courir, entrer. Ils vont prévenir les logeurs et leurs locataires.
- La ronde continue : Voici, plus loin, une étrange maison. L’escalier est étroit et obscur. Les marches sont glissantes et la rampe en fer est humide et gluante. A tout instant on manque de tomber, et à chaque étage cet escalier devient extérieur et tourne sur lui-même. La neige tombe partout. Les portes des chambres ne ferment pas et le vent, la pluie ou la neige pénètrent à travers les vitres cassées.
- Dans une chambre longue et respirant une odeur infecte, sont rangés de petits lits de fer sur lesquels se trouvent une paillasse et une couverture. Cela coûte cinquante, quarante, vingt-cinq centimes pour y passer la nuit. On appelle cela une chambrée.
- Quand au milieu de l’obscurité apparaît la lumière et que dans la pièce pénètrent plusieurs personnes, les dormeurs se retournent dans leurs lits, inquiets et comme furieux d’avoir été dérangés dans leur rêve — oubli de leur misère. Le com-saire s’approche de chacun d’eux, s’enquiert de son état-civil, visite sa paillasse et arrête tout ce qui lui semble suspect.
- Mais la plupart du temps, il reçoit cette réponse: « Je suis sans travail, je n’ai pas de domicile, et je couche ici pour quelques sous. »
- La ronde continue. Ici c’est une fille, horrible, vieille et grêlée, qui est avec un gamin. Là c’est une femme qui s’est couchée sous le lit.
- Un peu plus loin, ce sont d’immondes promiscuités et des accouplements horribles.
- Rue de Venise, un pauvre vieillard infirme et tout nu vient ouvrir. j
- — Excusez-moi, dit-il, je suis si malheureux que je n’ai j plus de linge.
- Rue Brise-Miche, une femme, porteuse aux Halles, se réveille en sursaut.
- — Sortez, s’écrie-t-elle, en proie à une indicible frayeur. Vous venez m’assassiner. Vous êtes des misérables.
- — Je suis commissaire de police, répond M. Duranton.
- — Oh ! alors, pardonnez-moi.
- — C’est bien, dormez tranquille.
- Cette femme est très honnête, et c’est le manque de travail qui l’a envoyée dans ce garni.
- La rafle se termine par l’arrestation de quarante-sept individus, rue Saint-Martin, dans un établissement connu sous le nom du Petit Château-Rouge.
- Les consommations y sont d’un bon marché étonnant. Pour dix centimes, payables d’avance, on a droit à un café et du cognac.
- Un écriteau, dont voici la copie textuelle, est placé bien en évidence ;
- « Les personnes qui désirent manger sr fond cuisine. w
- Tout le monde dort au moment où la police fait irruption. Ils sont tous déguenillés, en loques ; et sans chaussures pour la plupart, ayant leurs pieds entourés dans de vieux linges.
- Ils se lèvent automatiquement, se rangent sans prononcer un mot, deux par deux, se mettant ainsi volontairement à la disposition des agents qui les conduisent au poste comme un troupeau de moutons.
- A deux heures du matin, M. Duranton a fini sa ronde. II se rend alors au poste de police et procède à l’interrogatoire sommaire des personnes arrêtées, lesquels sont au nombre de 82 II en met plus de la moitié en liberté, et parmi ceux qu’il a gardés, il n’a trouvé qu’un seul malfaiteur. Tous les autres sont sans travail, sans asile et meurent de misère. 11 n’ose pas les renvoyer tous, car par le temps qu’il fait il considère comme un devoir de les faire passer la nuit au poste, où ils pourront manger.
- — Avez-vous de l'argent? dit-il à l’un d’eux.
- — Oh ! oui, répond celui-ci, avec un certain contentement.
- — Combien ?
- — Deux sous.
- Cette somme paraissait énorme à ce malheureux et ceux qui étaient autour de lui le regardaient avec envie car ils n’en avaient pas autant.
- Mais en somme, pour mettre la main sur un unique malfaiteur, il aura fallu réveiller, secouer sur leur grabat, emmener la nuit au poste une quantité de malheureux à qui l’on ne peut reprocher que leur misère, et qui, semble-t-il, devraient avoir, comme tout le monde, le droit d’occuper en paix le pauvre lit qu’ils ont payé. Avouons que, quelque tact que puisse y mettre le fonctionnaire qui en est chargé (et M. Duranton est, nous dit-on, un magistrat qui sait être pitoyable aux pauvres gens) de pareilles expéditions sont bien
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- affreuses, et il est terrible que les lois ou les réglements sur la surveillance des garnis n’aient pas trouvé de moyens moins barbares. Ces moyens il serait urgent de les chercher.
- Attendez ! ce n’est pas tout :
- De cette cohue lamentable, M. Meunier prend une douloureuse victime, dont il va nous dire l’histoire simplement.
- Écoutez et tremblez ; car une civilisation où des faits comme celui-là se produisent, amasse sur sa tête la colère vengeresse de l’histoire:
- Décor : la vaste salle du poste de police : plafond enfumé soutenu par des pilliers de fonte ; le sol fangeux de neige fondue ; la lumière des becs de gaz éclaire, crue, les loques des misérables. Derrière son bureau, le commissaire procède à un interrogatoire rapide ; à côté de lui son secrétaire écrit.
- Des agents de la sûreté, et des sergents de ville circulent. Dans le fond les arrêtés, la plupart vieux, vagabonds déguenillés à têtes grises, aux membres frissonnants. Une dizaine de femmes, de navrantes faces plombées, marbrées de tâches hectiques, une hébétude dans le regard ; parvenues au dernier degré de l’abaissement.
- Toutes, en avançant, à l’appel de leur nom, exhibent précipitamment « leur carte ».— Je suis en règle, monsieur le commissaire.
- Une n’a point ce va.de mecum indispensable. On la regarde. Elle est encore toute jeune. Trente ans à peine. Elle aurait pu être jolie peut-être ; mais dégradée, flétrie, tombée. De mise pourtant simple, décente. Sa voix, basse et rauque, a encore par moments des impressions douces. Ses yeux sont baissés.
- Le dialogue s’engage.— Mais quand on vous a arrêtée, vous racoliez. Voyons ! voyons ! avouez-le : vous racoliez.— La femme a eu une minute d’hésitation ; on a presque vu monter à ses lèvres une instinctive dénégation ; mais la conscience de l’inutilité de tout cela a assombri son front ; son silence est un acquiescement.
- — Comment se fait-il que vous ne soyez pas en règle ? Vous avez été pourtant déjà arrêtée? Eh bien ? — On m’a relâchée, dit la femme.— Pourquoi? — Parce que j’ai deux enfants.— Quel âge ont-ils vos enfants?.— L’un a deux ans, l’autre un.— Oü sont-ils ? — Chez moi.— Qui en prend soin?— Personne.— Vous n’avez pas de famille, pas d’amant.— Non, personne.
- Les mots tombent un â un, lourds dans le silence qui est devenu profond.
- Le commissaire interroge du regard les agents de la sûreté.
- Ceux-ci confirment. Lors de la première arrestation de la femme, ils se sont rendus à son domiçile ; ils ont vu les enfants.
- Un silence.
- ; — Pourquoi faites-vous ce métier-là ? reprend le commis-
- ! saire ; pourquoi ne travaillez-vous pas ?
- : La femme a relevé la tête ; sa mince robe noire est secouée
- | d’un haussement d’épaules, tragique.
- | Elle dit d’une voix creuse : — « Est-ce qu’en travaillant je pourrrais gagner assez pour nourrir mes deux enfants ? »
- Personne n'a rien répondu. Le commissaire a dit seulement : Bien, bien, allez-vous asseoir ; nous verrons cela tout à l’heure.
- — Peut-être sentait-il, lui, le terrible homme de police, toute-puissance devant laquelle se courbe épouvantée la population des ténèbres, l’émotion le gagner. Je saisirai cette occasion de rendre justice aux manières de M. Duranton ; trop souvent nous autres journalistes républicains avons dû nous élever contre les abus commis par les policiers ; nulle brutalité dans les paroles de M. Duranton, plutôt au contraire, une pitié vraie, cachée sous une bonne humeur qui parfois amène aux dents des plus désespérés un sourire ; cet homme évidemment, pense plus aux devoirs que lui impose son autorité qu’aux droits qu’elle lui confère.
- Il a expédié quelques autres des « emballés » ; puis il est revenu à la femme. Assise dans l’ombre, muette, elle pleure ; elle n’avait point pleuré pendant l’interrogatoire ; nulle ostentation chez elle, nul effort pour émouvoir la commisération ; une résignation écrasée.
- Il l’a regardé un instant, puis a dit : Allez-vous-en.
- Elle s’est dirigée vers la porte, passant entre les sergents de ville, a gagné, de son pas lent, le seuil, et s’est perdue dans la nuit.
- Que voulez-vous faire. Si elle n’était pas rentrée, les enfants peut-être seraient morts. Ils n’ont qu’elle. Qu’elle retourne près d’eux. Bien ; mais demain? Demain sans doute, elle sera arrêtée de nouveau, car elle va continuer son horrible métier; il faut bien que la mère se prostitue pour que les enfants mangent. Alors quoi?
- M. Meunier termine sur ce point d’interrogation formidable.
- Hélas ! comprendra-t-on qu’il est temps de résoudre le problème de la misère et que chaque jour de perdu, chaque instant qui n’est pas consacré à cette œuvre de régénération urgente est un crime commis par nous ?....
- Un exemple de solidarité ouvrière
- EN BELGIQUE
- L’exemple nous vient de Belgique,où depuis trois ans, la classe ouvrière, malgré les circonstances matérielles les plus déplorables, semble prendre à tâche de montrer à l’Europe la voie à suivre, dans
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- laquelle elle-même s’est engagée si résolument par la création du Woruit, et des innombrables sociétés coopératives, toutes socialistes, qui pullulent dans le pays. C’est le Peuple qui le rapporte :
- On s’occupe beaucoup depuis quelques mois dans le monde ouvrier de la création de syndicats. De toutes parts des sociétés corporatives se forment, d’autres se réorganisent, Les travailleurs commencent partout à comprendre que sans union entre les ouvriers d’une même profession, il n’y a possibilité ni d’obtenir une amélioration des conditions du travail, ni de défendre le salaire.
- Une chambre syndicale bruxelloise, celle descigariers, qui date de vingt ans et est affiliée au Parti ouvrier dés la fondation de celui-ci, fournit en ce moment la preuve des ressources que les travailleurs peuvent trouver en eux, si pénible que soit cependant leur situation.
- Les cigariers ne sont certes pas les favorisés parmi les travailleurs, jamais les salaires n’ont été fort élevés et on peut dire qu’ils appartiennent à la fraction la plus pauvre du prolétariat. Depuis vingt ans, ces déshérités luttent opiniâtrement de eoncert avec leurs camarades d’Anvers, et, sans leur énergie, leur salaire déjà si minime aurait encore été réduit d’un quart ou d’un cinquième.
- Que d’obstacles ces vaillants ont rencontré ! Ici c’était l’industrie que les patrons transportaient en province afin d’obtenir la main d’œuvre à un franc cinquante ou deux francs par jour ; là c’était la fabrication de cigares dans les moules, procédé inférieur au travail à la main, mais moins coûteux que lui ; ailleurs c’était l’introduction de la femme dans l’industrie cigarière, et on sait que dans les conditions économiques actuelles, pour une production égale, la femme touche un salaire inférieur ; c’était encore la concurrence faite au cigare par la cigarette, devenue de plus en plus à la mode ; enfin, c’était la crise industrielle qui, entravant la circulation de l’argent, diminuait la consommation et conséquemment la fabrication des cigares.
- Ne se rebutant jamais, les pauvres cigariers n’ont épargné ni labeur ni argent pour la défense de leur salaire et pour l’organisation de leur compagnon des autres localités, qui leur faisaient une concurrence désastreuse. Les syndicats anversois et bruxellois ont dépensé environ cent mille francs à soutenir des cigariers gantois, grammontois, liégeois, bataillant contre les patrons qui les payaient insuffisamment. On comprend ce qu’une somme pareille représente de privations et de sacrifices pour des ouvriers peu payés et réduits déjà à une portion plus que congrue.
- Aujourd’hui encore les cigariers bruxellois ayant à lutter contre l’hostilité sourde de certains patrons et contre la désastreuse concurrence des cigares faits à la main et au moule dans les manufactures de province, se con-
- duisent d’une manière qui peut servir d’exemple aux travailleurs et aux autres corporations.
- Sur environ deux cent cinquante cigariers, un cinquième est sans besogne. Les quatre autres cinquièmes gagnent, au maximum, quinze à dix-huit francs par semaine. Sur ce maigre gain, ils viennent de décider unanimement , qu’ils prélèveraient chacun un franc tous les samedis pour venir en aide à ceux des leurs qui chôment. En ? outre, si besoin est, cette cotisation hebdomadaire sera portée à un franc cinquante. Les Anversois, de leur côté, envoient actuellement à leurs camarades de Bruxelles, vingt-cinq centimes par semaine et par membre. Cette ; cotisation sera doublée s’il le faut. Mais ce n’est pas tout, t Afin de diminuer les charges de leur caisse de chômage, les cigariers ont ouvert l’atelier coopératif et corporatif 1 dont nous avons parlé il y a quelque temps. Une partie | des ouvriers sans travail peuvent ainsi s’occuper, et au lieu de toucher deux francs par jour ils gagnent deux | francs vingt-cinq centimes. n
- Où en seraient ces mêmes cigariers si à l’exemple de ( tant d’ouvriers d’autres industries, ayant plus de ressources qu’eux s’ils ne s’étaient pas organisés ?
- La présence dans les rangs du Parti ouvrier des associations cigarières indique aussi que les cigariers ont compris que les syndicats doivent avoir pour but non seule- ; ment la défense du salaire, mais aussi la reprise pour la j! collectivité des instruments du travail, possédés aujour- j d’hui par une classe vivant au détriment des laborieux. !
- Ce disant, Bordeu tendit franchement sa main ouverte à la brodeuse émue. Celle-ci la prit et la pressa cordialement.
- — Venez, monsieur... Ah! l’on m’avait bien dit que vous étiez un honnête homme ! et un brave homme !
- — Mais je m’en flatte, quoi qu'en disent Thiéry et Bouxard, qui ont prétendu que j’étais un voleur et que je dérobais les bijoux de mes clientes...
- — Quelle indignité !
- — C’est comme ça, mon enfant... entre médecins... c’est-à-dire entre certains médecins.
- Cependant la gentille brodeuse avait conduit Bordeu hors de son logis et l’avait fait entrer dans une mansarde contiguë à la sienne et tout aussi pauvre d’ameublement.
- Sur un misérable lit de sangle, à peine couvert par une couverture trouée et des vêtements de femme, ceux de Louise, sans doute, était étendu un homme au teint cadavérique, au visage amaigri.
- De sa bouche entr’ouverte s’échappait une respiration sifflante, oppressée. Une toux sèche, opiniâtre, le tenait constamment éveillé, et quand il essayait de se relever
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- un peu pour moins souffrir, il retombait bientôt épuisé par cet effort.
- Tenez, monsieur, fit la jeune fille en s’empressant je soutenir la tête de son cher malade. Voyez comme il souffre... Mais ça ne sera rien, n’est-il pas vrai ?
- Et baissant la voix, elle ajouta à l’oreille du docteur :
- __ H a faim aussi ; plus faim que moi... Venez-lui en aide.
- Bordeu examinait le sujet avec attention, l’auscultait, le palpait, le forçait à respirer.
- — Bien ! dit-il avec une satisfaction visible, ce n’est qu’un gros rhume, qui ressemble un peu à une bronchite... Mais nous allons guérir tout ça, vous et moi. Soyez tranquille... Où trouverai-je ce qu’il faut pour écrire, continua le docteur en regardant sur la table encombrée de papiers.
- — Tiens, pas d'encrier ! mais des crayons, des couleurs, puis des esquisses... Ah ça ! mais c’est, un artiste votre voisin, et même un artiste de talent...
- j - Oui, monsieur n’est-ce-pas. Je ne m’y connais guère, mais j’ai bien vu que c’était un grand peintre.
- — Un coucher de soleil... un effet de lune... et puis encore un coucher de soleil et un autre effet de lune... C’est donc l’amant de la lune... Vous devez être jalouse [de la lune, mon enfant.
- i — Mathurin n’est pas mon amant, répondit la jeune fille, et je n’ai pas le droit d’être jalouse, pas même de la lune...
- — Allons, bon ! j’ai encore dit une bêtise... Que voulez-vous, entre une belle fille et un jeune homme je vois toujours un peu, sinon beaucoup d’amour...
- : — Et vous avez raison, monsieur.
- —* Ah ! à la bonne heure, voilà de la franchise... Vous l’aimez...
- — De tout mon cœur..,
- — Et lui vous aime-t-il... M. Mathurin?
- — Je n’en sais rien !
- — Par exemple ! Je voudrais bien voir qu’il ne vous aimât pas !... Mais je perds mon temps à bavarder au lieu
- ^ a§iï*..Tenez, voilà mon ordonnance avec un mot
- pour mon apothicaire.
- i — Merci ! Ah ! merci, monsieur, j'y cours.
- ; — Attendez donc ! Vos médicaments, c’est bien, mais Iles aliments c’est encore mieux... Voici un billet pour
- *aynal.
- — Qui ça, M. Raynal ?
- M. Raynal, c’est le traiteur de la Râpée. Je lui tonne l’ordte de vous apporter tous les jours un dîner... î)our votre malade...
- Que vous êtes bon !...
- ^ G est entendu, je suis bon... Mon carrosse doit être , votre porte* Dites de ma part à Jean, c’est mon domes-
- tique, qu’il aille chez Raynal et nous rapporte à souper, car je veux souper. Pendant ce temps je vais examiner encore M. Mathurin.
- Louise descendit en toute hâte et aussi vite que le lui permettait sa faiblesse.
- — Voyons, mignonne, comptez-moi votre histoire et l’histoire de vos amours, lui dit Bordeu quand elle fut de retour.
- — Elle est bien simple. Je suis orpheline et je brode quand je puis. Un soir, il y a de cela une quinzaine de jours, j’ai entendu des gémissements qui partaient de la chambre voisine... Quelqu’un souffrait. Mon devoir était de voir de quoi il s’agissait.
- — Vous êtes une bonne et brave enfant ; après ?
- — Après ? J’ai vu ce jeune homme avec la fièvre ; il sortait de l’hôpital ; il était malheureux malade et seul... Je me suis mise à le soigner... La broderie n’allait pas, j’ai vendu ce que je pouvais vendre, et quand je n’ai plus eu rien à vendre j’ai demandé à crédit.
- — Et l’on vous a refusé.
- — Naturellement.
- — Ah ! vous trouvez ça naturel.
- — Alors le mal empirait, il fallait un médecin... Mais les médecins, n’en a pas qui veut !... 11 m’est venu à la pensée de m’adressera vous... J’ai demandé votre adresse... Onmel’adonnée... Jesuis alléechez vous,vous étiez absent, votre nièce m’a affirmé que je vous trouverais place Royale. J’ai couru, je vous ai rencontré, vous êtes venu., et voilà... Maintenant vous savez tout.
- — Tout?...
- — Absolument tout, répondit la brodeuse en regardant bien en face son interlocuteur...
- — Eh bien, ma chère petite, vous êtes tout simplement un ange... Mais comme les anges de votre nature vivent autrement que ceux qui sont au ciel, voici le souper, à table !
- Jean arrivait en effet avec un panier Je provisions et une fiole prise chez l’apothicaire.
- — Et lui, monsieur, dit Louise en dressant le couvert.
- — Lui va prendre la potion que voici... Ce sera son souper pour ce soir... Allons le servir.
- Quelques instants après, M. Mathurin reposait, pendant que le docteur et la brodeuse se réconfortaient.
- Bordeu venait d’avaler, avec tout le respect que réclamait la circonstance, un verre de bordeaux : c’était son vin de prédilection, et Raynal ne l’avait pas oublié. Quand il se frappa le front en sautant sur sa chaise, ce qui faillit faire renverser la table et le souper.
- - Qu’avez-vous, monsieur, fit Louise effrayée ?
- — Il y a que je connais votre peintre.
- — Ah ! bien vrai ?
- •— Voilà une heure que je cherche, que je me creuse
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- l’esprit pour deviner cette énigme... Je me disais, mais i ce nom de Mathurin ne m’est pas inconnu; mais ces ; levers de lune et ces couchers de soleil je les ai déjà vus, | ceux-là ou d’autres de leur famille... J’y suis, maintenant, j votre voisin, c'est...
- — C’est...
- — Mathurin Lantara! le protégé de M. de Caylus.
- — Ah! M. de Caylus le protège; alors il est sauvé ! J’irai demain...
- — Où ça ?
- — Mais chez M de Caylus pour le prier de prendre chez lui un malheureux ; il sera mieux soigné qu’ici, ajouta-t-elle en poussant un gros soupir que lui arrachait la perspective du départ de son ami.
- — D’abord, mon enfant, Mathurin ne sera soigné nulle part qu’ici et que par vous ; ensuite Lantara n’ira pas chez M. Caylus.
- — Pourquoi £
- — Parce qu’il y a déjà demeuré et qu’il a quitté bon gîte, bonne table et le reste pour le cabaret, le grand air et pour Jacqueline...
- — Pour Jacqueline... fit la brodeuse devenue pâle.
- — Oh ! ne soyez pas jalouse, mon enfant, Jacqueline est morte, morte de son amour !...
- — Elle est bien heureuse, murmura la brodeuse, et une larme qu’elle n’essaya pas de retenir coula sur sa joue...
- Bordeu fut profondément ému et trouva que le moment était venu de se retirer.
- — Mon enfant, lui dit-il, en lui prenant paternellement la main, venez demain à l’hôtel, nous aviserons à sauver votre Mathurin. Vous avez en moi un ami qui vous trouvera des broderies à faire.
- C’était en effet Benjamin-Mathurin Lantara, dont la brodeuse de la rue de Bercy s’était faite la garde malade, et que Bordeu, comme il le lui avait promis, sauva de la mort.
- Qu’advint-il de cette cure et comment la brodeuse fut-elle récompensée de son dévouement ?
- Eh ! mon Dieu ! il advint que, comme toujours, Lantara se laissa aimer. Tant qu’il ne put pas sortir il fut fidèle à sa nouvelle amie ; mais dès qu’il put reprendre ses habitudes il retourna au cabaret ; il alla comme par le passé, comme du temps de Jacqueline, chez le cafetier Talbot pour prendre son repas qu’il payait d’un dessin.
- II recommença sa vie aventureuse, insouciante, sa vie de buveur, d’ivrogne même.
- Un soir, Louise ne le vit pas rentrer, elle l’attendit toute la nuit, mais vainement... Ce n’était pas la première fois qu’il inquiétait ainsi sa jeune et belle amie, qui s’épuisait à travailler , mais d’ordinaire il revenait le lendemain ou le jour suivant.
- Cette fois la semaine se passa, puis la quinzaine, puis le mois.
- Il ne revint plus.
- A son tour, la pauvre Louise se mit au lit ; ses voisins, qui avaient entendu parler souvent du docteur Bordeu comme on parle d’un père, le firent prévenir, il accourut,
- — Eh bien ! lui dit-il... Il est parti ?
- — Oui, répondit-elle... Et moi je vais aller retrouver Jacqueline ; nous parlerons de lui...
- — Vous, mon enfant, vous allez venir chez moi, et je vous guérirai et vous vivrez heureuse.
- Bon gré mal gré, il fallut que l’amoureuse de Lantara se résignât et le soir même elle était installéeau domicile du médecin inspecteur de l’hospice de la charité.
- — Vous étiez brodeuse, lui dit-il quand elle fut rétablie, vous serez lingère, lingère du docteur Bordeu, et vous aurez de la besogne, je vous l’assure.
- Elle se laissa faire et eut cent fois raison.
- Pensa-t-elle encore à l’ingrat Lantara? c’est probable,
- Les femmes se souviennent bien plus de ceux qu’elles ont aimés, et qui les ont fait souffrir, que de ceux qui les ont adorées et qu’elles ont torturés.
- Quant à Lantara, on sait qu’il mourut à l’hôpital, et ce ne fut pas le souvenir de la jolie brodeuse qui l’y vint visiter, ce fut celui de Jacqueline, la joyeuse fruitière de la rue du Chantre ; car l’histoire l’affirme, il n’oublia jamais sa première amie.
- Pour cela il sera beaucoup pardonné à l’artiste bohème, à l’amoureux de la forêt de Fontainebleau.
- Il garda, parait-il, jusqu’à la dernière heure un tableau, une vue de sa forêt bien-aimée, faite de mémoire pendant la maladie de la pauvre fille, et il lui arrivait parfois à dire à ceux qui le visitaient, même à celle qui avait suo cédé à la généreuse fruitière dans sa tâche d’amour et à dévouement:
- — Ecoutez ! n’entendez-vous pas chanter Jacqueliw dans ce paysage !
- Et la brodeuse de murmurer en soupirant :
- — Jacqueline est bien heureuse !
- (Fin) Emm. de Lyden.
- État-civil du Familistère.
- Semaine dn 30 Janvier au 4 février 1888. Naissance :
- Le 31 janvier, d’un enfant mort-né de Desgagny Eugé® et de Holot Louise.
- Décès :
- Le 2 février, de Boinet Georgette Gustarie,âgée de 9 m® Le Gérant : A. DOYEN.
- Gui se. — lmp. B&rè.
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- 12’ Année, Tome 12.-- N‘ 493 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 19 Février 1888
- DEVOIR
- BEVUE DES OlIESTIONS SOCIALES
- BUREAU a GUISE (Aisne) ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE ON S’ABONNE A PARIS 5, rue Neuve-des-Petits-Champs
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Toutes les communications le talon sert de quittance. Passage des Deux-Pavillons
- et réclamations France Union postale
- doivent être adressées à Un an ... 10 tr. »» S’adresser à M. LEYMARIE
- Madame GODIN, Six mois. . . 6 »> Autres pays administrateur delà Librairie des sciences
- an Familistère Trois mois. . 3 ï» Un an. . . . 13 fr. 60 | psychologiques.
- ASSEMBLEE GENERALE EXTRAORDINAIRE
- Séance du
- Présidence de
- 12 Février 1888, à 2 h. de l’après-midi
- Madame Yeuve GODIN, Administratrice-Gérante
- L’Assemblée a ratifié d’abord, par le v.ote à bulletin secret, à la majorité de 80 voix sur 88 votants, la
- Nomination de M. Dequenne François-Charles en qualité de gérant désigné.
- Ce fonctionnaire, en vertu des prescriptions de l’article 76 des statuts est là pour remplacer l’ad-ministrateur-gérant en cas de décès, démission, révocation ou retraite de celui-ci. Le pouvoir administratif est donc complètement et définitivement constitué dans la société du Familistère.
- A l’occasion de sa nomination, M. Dequenne a prononcé le discours suivant :
- « Mesdames et Messieurs,
- « Appelé par la confiance du Conseil de Gérance et par la « vôtre à la fonction de Gérant désigné, il est de mon devoir « d’accepter et de vous remercier.
- Le gérant désigné a un rôle tout passif ; il n’est là que « pour remplacer l’Administrateur-Gérant en cas de décès,de « démission, de révocation ou de retraite ; la première de ® ces éventualités est sans doute encore bien éloignée de nous, « espérons-le pour notre bonheur et notre tranquillité à tous ;
- « quant aux autres, il dépendra de nous, de notre sagesse
- qu’elles ne se produisent pas.
- « L’influence que j’ai pu acquérir parmi vous, je l’em-« ploierai à faire mon possible pour maintenir entre nous tous « l’union et la concorde. Soyons unis,Mesdames et Messieurs, « n’oublions jamais que l’union fait la force, que l’ordre avec « une discipline sage et raisonnée sont indispensables à la « bonne marche et à la prospérité d’un établissement ou « d’une société quels qu’ils soient.
- « Que tous, sans distinction, participants, sociétaires et « associés, ouvriers et employés des Familistère et des usines « de Guise et de Laeken, nous nous serrions autour de la « femme supérieure que nous avons choisie pour succéder à « son mari dans les fonctions d’Administrateur-Gérant, afin « de lui faciliter la tâche qu’elle a bien voulu accepter ; et « l’œuvre que Monsieur Godin nous a léguée prospérera et « grandira dans nos mains ; elle sera continuée par nos « enfants et nos petits-enfants, qui y trouveront, comme « nous, la tranquilité, l’aisance et le bonheur. #
- L’Assemblée a couvert de ses applaudissements les dernières paroles de l’orateur.
- Elle est passée ensuite à la question de
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- Fondation d’un lit à l’hospice de Guise, question que M. Pernin a exposée en ces termes :
- « Mesdames et Messieurs,
- « Vous savez tous, que Monsieur Godin avait été nommé « par M. le Préfet, membre de la Commission Administra-« tive de l’hospice de Guise, le 1er janvier de cette année.
- « Dans la séance d'installation qui eut lieu le 14 janvier, « M. Godin, déjà gravement malade, ne put se rendre à « cette séance ; il me chargea de bien vouloir l’excuser « auprès de ses nouveaux collègues.
- « Dans cette même séance, les membres de la commission « administrative de l’hospice présidée par M. le Maire de la « Ville de Guise, reconnaissant en la personne de M. Godin « un administrateur dévoué et du plus haut mérite, l’avaient « à l'unanimité nommé vice-Président et Ordonnateur, c’est-« à-dire Directeur de l’hospice.
- « La mort implacable ne lui a pas permis de connaître sa « nomination, par conséquent, de prendre la direction de « l’hospice, direction qu’il eut été heureux d’accepter ; car « vous savez avec quel zèle et quel dévouement, il se consa-« crait à tout ce qui touchait aux affaires communales et « publiques.
- « En présence de ces douloureux événements, Madame « Godin, notre Administratrice-Gérante, et le Conseil de « Gérance à l’unanimité ont émis le vœu, qu’en signe de « reconnaissance et pour perpétuer la mémoire de notre cher « et regretté fondateur, Monsieur Godin, la société du Fami-(( listère fasse don de la somme de 10 mille francs nécessaire « pour la fondation d’un lit à l’hospice de Guise. Cette « somme de 10 mille francs serait prélevée sur le legs que « M. Godin a fait à l’association.
- « Madame Godin et le Conseil de Gérance sont convaincus « que vous voudrez bien vous associer à eux, et que vous « approuverez, par un vote unanime, la conduite qui les a « guidés dans cet acte généreux. »
- L’assemblée applaudit et vote à Punanimité, la fondation demandée.
- IJn extrait du procès-verbal de la délibération touchant le vote doit être remis à M. le Maire de Guise pour l’informer officiellement de la décision prise par l’Assemblée générale.
- Les troisième et quatrième questions portées à l’ordre du jour concernaient : l’une, la ratification des secours exceptionnels distribués aux indigents à l’occasion des obsèques M. Godin, (distributions qui ont été, cela va sans dire, ratifiées à l’unanimité desvotants); l’autre l’organisation de distributions temporaires de secours aux indigents inscrits au bureau de bienfaisance de Guise. *— Sur ce point,
- encore, les propositions soumises à l’assemblée ont été votées par elle à l’unanimité.
- Enfin, Madame la présidente a donné la parole à M. Tasserit, membre du Conseil de Surveillance, lequel s’est exprimé ainsi :
- « Mesdames et Messieurs,
- € Délégué par le Conseil de Surveillance pour prendre la « parole devant vous, c’est un très grand honneur que m’ont « fait mes collègues, mais c’est aussi une bien lourde tâche « et dans une circonstance aussi grave, aussi solennelle, cc accordez-moi je vous prie, toute votre indulgence.
- « Les associés qui se trouvent dans cette enceinte et dont « nous sommes les reconnaissants mandataires, approuveront « certainement notre conduite. Ils àpplaudiront à notre ini-« tiative.
- « Les premiers jours de cette année, ont été bien terribles « pour nous.
- « L’association toute entière a subi de rudes épreuves.
- « Oui, chers Amis ! celui qui depuis si longtemps veillait « sur nous avec tant de sollicitude, celui dont notre bien-être « était la seule préoccupation, notre satisfaction le seul désir, « notre ami le plus sincère et le plus dévoué, est parti.
- « Nous ne le verrons plus ici. Il ne nous parlera plus des « projets accomplis. Nous ne l’entendrons plus nous faire cc part de ses joies et de ses espérances.
- « M. Godin, l’homme illustre ! le génie bienfaisant ! lui « qui nous a fait ce que nous sommes, lui qui a tant cherché, « tant travaillé, pour allumer dans nos cœurs la flamme qui « y brille aujourd’hui, pour rassurer nos cœurs craintifs,pour « nous convaincre.— Non ! Dieu ne le récompensera jamais « assez de ce qu’il a fait pour les travailleurs, ses frères.
- « Quand il était parmi nous, nous étions sans inquiétude, « nous n’avions aucun souci du lendemain.— Ne pourvoyait-« il pas à tout ?
- « Nous nous reposions entièrement sur lui, nous étions « pleins de confiance en son œil ferme et vigilant, comme si « en lui la vie ne devait pas tarir un jour.
- « Aujourd’hui qu'il nous a quittés, qu’il n’est plus là pour « nous guider, unissons-nous devant le danger, mettons* « nous tous sérieusement au travail.
- « Ah î nous sentons bien qu’il faudra toute notre énergie, « tout notre courage, pour mener à bien l’œuvre qu’il nous « a laissée ; mais nous savons que cela n'est pas au-dessus de « nos forces.
- « L’œuvre vivra : Il le faut ! notre salut en dépend.
- « Déjà, constatons avec quel remarquable ensemble nous « marchons la main dans la main — Avec quelle union nous « voulons entrer dans le champ de l’avenir. Nous ne nous « sommes point demandé qui devait succéder à notre regretté « Fondateur.
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- « Qui pouvions-nous trouver de plus digne que sa sympa-« thique et génért3use compagne ?
- « Celle qui, comme lui, s’est donnée tant de peines pour « l’édification de cette œuvre, pour notre bonheur à tous.
- 4 Oui, Madame Godin vous ferez de votre mieux pour « remplacer auprès de nous l’ami que nous avons perdu.
- c Nous connaissons,Madame,les ressources de votre esprit, u et nous savons que, depuis longtemps, votre dévouement « nous est acquis.
- i Comptez sur le nôtre, Madame. Comptez sur le dévoue-« ment de tous les membres de cette Assemblée. — Nous « ferons tous nos efforts pour alléger le lourd fardeau que « nous venons de vous confier.
- « Vous, messieurs les Conseillers de Gérance, qui par vos « fonctions serez constamment en contact avec notre adminis-« tratrice, c’est surtout sur vous que nous comptons pour lui « faciliter sa tâche.
- « Les capacités et la compétence que nous aimons à recon-i naître en vous ne lui feront point défaut. Elle lui seront .« d’un précieux concours.
- I « L’Assemblée générale est persuadée que vous ne faillirez k< pas à votre devoir et que si sa mission est de veiller aux k intérêts de l’association, elle ne trouvera aucun de ses v membres désertant la bonne cause.— Qu’ils travaillent tous p; dans l’intérêt commun.
- ' « Nous serons une armée puissante bien disciplinée, fer-
- [mement résolue, et en laquelle vous pouvez avoir toute confiance ; car notre seul désir est de vivre en paix et de travailler comme nous en a si vaillamment montré le \ chemin le Fondateur de l’Association du Familistère. »
- : Après ce discours vigoureusement applaudi par l’assistance, Madame Godin a pris la parole en ces termes ?
- Mesdames, Messieurs,
- « Au récent témoignage de sympathie et de confiance que vous m’avez donné en m’appelant à la Gérance, est venue se joindre une adresse de félicitations signée de 647 travailleurs’ de l’établissement, puis, aujourd’hui, le discours de M. le Délégué du Conseil de Surveillance.
- « Je suis profondément touchée de tous ces gages de ‘ ^onfiance et d’espoir, concernant la part que je puis prendre ' a la direction de nos affaires communes, et n’en ressens | plus vivement le désir de faire tout le possible pour ^ atteindre à ce que vous attendez de moi.
- " J ai déjà eu l’honneur, dans notre réunion du 29 janvier, de vous indiquer la voie que j’entendais suivre.
- « Depuis, aidée de M. Tisserant, un des plus anciens « amis de mon mari et son principal conseil dans la rédaction « de nos statuts, j’ai cherché les moyens pratiques d’agencer « les choses de façon à ce que l’association souffrit le moins « posssible de la disparition de M. Godin, et à ce que je « fusse efficacement secondée dans l’œuvre de la Gérance.
- « Je ne pouvais chercher ce concours près du Conseil tout « entier sans risquer de faire passer en discussions un temps « considérable.
- « J’ai donc dû m’adresser spécialement à ceux d’entre les « conseillers dont les fonctions embrassent l’ensemble des « services pour leur déléguer la partie de mes attributions « qu’il me paraissait utile de faire exercer par d’autres que « moi.
- « Le meilleur moyen de vous mettre au courant des réso-« lutions intervenues à cet égard est de vous donner lecture « du procès-verbal les consignant, procès-verbal dont le <r résumé sera communiqué par voie d’affiche à tous les trace vailleurs de l’association. »
- Madame Godin a donné lecture de la pièce annoncée exposant la nature et les limites du mandat qu’elle a conféré à MM. André directeur commercial, Dequenne directeur de la fabrication et Pernin directeur du matériel et des constructions, afin de trouver en eux l’aide et le concours pratiques qui lui sont indispensables pour accomplir la fonction de Gérante.
- « Ces dispositions, mes amis, » a-t-elle dit en terminant,
- auront pour conséquence, je l’espère, de pourvoir le mieux « possible au remplacement du Fondateur de notre assois: dation.
- « Sous la direction de ce personnel ancien et expérimenté « aux services duquel vous êtes depuis longtemps accoutumés « se prépareront, pour l’avenir, des générations nouvelles, « qui, à leur tour, acquerront sous vos yeux l’ancienneté et « l’expérience auxquels vous accordez à juste titre votre « confiance.
- « Comme l’a dit si bien M. Tasserit : Marchons la main « dans la main, entrons unis et résolus dans le champ « de l’avenir et que le fondateur du Familistère se réjouisse « en voyant son œuvre donner, grâce à nos efforts, tous les « fruits bienfaisants qu’elle comporte pour l’organisation des « garanties de la vie et Fémancipation des travailleurs. »
- L’Assemblée a accueilli ces paroles par des applaudissements, puis, la séance a été levée.
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- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- Assemblée générale extraordinaire.— La paix et M. de Bismarck.— Discours de M. de Bismarck.— Traité Austro-Allemand. — M. de Bismarck et M. Teisserenc de Bort.— La mort de M. Godin.— Bulletin de la paix armée.— Les dispositions des divers peuples européens au point de vue de l’esprit de Paix et de l’esprit de Guerre.— Union Lombarde de la Paix et de l’Arbitrage.— Affolement.— Le serment d’un étudiant.— Nécrologie.— Avis.— Numéros de propagande.
- LA PAIX ET M. DE BISMARCK.
- L’événement de ce mois a été incontestablement le discours prononcé par M. de Bismarck.
- Ce discours était attendu avec une impatience fébrile par la monde entier, mis en émoi par la publication du traité austro-allemand.
- Nos lecteurs trouveront plus loin le texte de cette alliance défensive, conclue en 1879 entre les deux empereurs d’Allemagne et d’Autriche,auxquels est venu se joindre dans les derniers temps — et ce, au mépris des traditions, dans un but exclusif de conservation dynastique, le roi d’Italie.
- Publié brusquement,sans avertissement préalable et alors que la Russie concentre des troupes sur sa frontière polonaise, cette divulgation d’un traité célé avec soin jusqu’à ce jour, a paru, sinon une menace, tout au moins l’indice d’un état de choses très tendu, pouvant donner lieu d’un instant à l’autre, à une brisure dont les conséquences incalculables se développeraient foudroyantes et terribles sur le monde épouvanté.
- C’est donc avec anxiété que les nations continentales tendaient une oreille frémissante du côté de Berlin, attendant les déclarations sybillines de celui qui concentre aujourd’hui les préoccupations du monde civilisé.
- Triste constatation à faire, en vérité, à cette fin de siècle, que le repos du monde tienne aux décisions d’un homme !
- Un journal a dit que la nouvelle harangue du chancelier d’Outre-Rhin était un air de paix,chanté sur un clairon. Cette image antithétique peint assez bien, en effet, le caractère orgueilleux des déclarations hautaines que M. de Bismarck jetait du haut de la tribune, avec un accent de souve-
- raine autorité, parlant toujours à la première per. sonne, comme s’il personnifiait l’Allemagne toute entière, incarnée en lui.
- Mais le fond de son discours se résume dans et mot magique, qu’il lui a suffi de prononcer pour faire respirer d’aise l’Europe : la Paix. Il a affirmé que tous ces armements formidables, pour la dé. pense desquels il saigne l’Allemagne aux quatre membres,lui prenant à la fois son or,'ses fils et se; libertés, n’avaient pas d’autre but que d’assurer li sécurité extérieure des frontières en présentant front de bataille terrifiant,à quiconque serait tenté de jeter l’Europe dans des complications.
- Naturellement, on s’est demandé si ces déclj rations pacifiques sont sincères et plus d’un em douté.
- Nous qui jugeons les choses sans parti-pris,nou efforçant d’échapper aux opinions systématique! aux jugements préconçus, nous disons rPeut-êta Qui sait?
- M. de Bismarck poursuit depuis plus de trenl ans un but sur lequel il n'a cessé d’avoir les yen et l’esprit constamment fixés. Il est allé à ce bo décidé à l'atteindre par tous les moyens,per fasi nefas, à l’abri de tout scrupule, de toute faibless de cœur et de conscience, solidement trempésdi le premier jour et prêts à tous les expédients.Aii cela, joignant à la constance indomptable, ç le fit marcher plus de vingt ans dans le même ci min, sans se plaindre ni des détours de la route, des difficultés et des obstacles dont elle ét semée, une habileté qui lui permit de mettret semblant de droit de son côté, toutes les fois qi les hostilités s’ouvraient. Exemple, en 1870 :cei regrettable n’est que trop patent. Les Franc furent les agresseurs. L’impéritie criminelle Napoléon III nous jeta, dans une guerre prépaî de longue main par M. de Bismarck, en nousdf nant le rôle de provocateurs.De sorte que led» celier.qui, depuis longtemps avait préparé tous pays de langue allemande à ce heurt colossal,1 derrière lui l’Allemagne entière, armée pouf fendre sa ligne du Rhin que nous paraissions' loir lui ravir.
- De ce soulèvement allemand, semblable àCl de 1813, que M. de Bismarck, avec une pa^1 consommée avait préparé et que Napoléon DU
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- LE DEVOIR
- voqua, sortit avec nos défaites, l’hégémonie allemande — l’Unité germaine, rêvée depuis trois siècles par tous les penseurs de Ja Germanie, vainement poursuivie, jamais atteinte.
- A.u point de vue du droit des peuples,cette unité allemande n’est pas injuste. Les différents pays, membres d’une unité ethnique,parents parle sang, par la langue, par la communauté de traditions et d’aspirations,ont le droit incontestable de chercher à s'unir, à fondre leurs intérêts économiques et politiques dans une hégémonie que tout nous démontre devoir être le prélude de la grande hégémonie universelle.Le développement historique de l’humanité nous enseigne qu’il y a là un progrès, et nous ne devons pas nous opposer à sa marche inéluctable.
- Malheureusement, M. de Bismarck, en 1871, ne se borna pas à faire l’unité allemande. Il commit uncrimede lèse-nation,en démembrant la France, de sorte qu’au lieu de pouvoir se reposer désormais sur son œuvre parachevée, ayant atteint le but de sa vie,réalisé son idéal; par le fait même de l’annexion violente de l’Alsace et de la Lorraine,il a eu à craindre à toute minute, la revanche, lente parfois, mais toujours revendicatrice du Droit. Et voila pourquoi, sans cesse, toujours, il montre la France inapaisée, aux Allemands. Voilà pourquoi les arsenaux s’agrandissent démesurément, pourquoi les canons, les fusils, les casernes se multiplient sur le sol de l’Allemagne et des pays continentaux de toute l’Europe, condamnés à suivre les progrès à rebours réalisés par M. de Moltke,ce génie de la destruction.
- Ah ! si M. de Bismarck,comme l’a dit M.Castelar dans un récent et splendide discours, n’eut pas attaché au flanc de son pays et du nôtre cette plaie toujours saignante de l'Alsace et de la Lorraine, il pourrait maintenant couler ses jours paisibles,dans une vieillesse heureuse et respectée, — on oublierait peut-être les moyens peu scrupuleux, antérieurement mis en œuvre... Mais l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine pèse sur la politique allemande de tout le poids du crime dans la politique de Macbeth.Le « grand» chancelier a beau,comme Macbeth, assurer sa force et sa puissance, le spectre de Banco ne le quitte pas, et toujours sur le qui-vive, comme Macbeth,il fait appel à la force, Semblant de voir s’écrouler sa toute-puissance, son rêve d’hégémonie...
- Be là ces brusques accès de violence, dans la Politique internationale, ses rodomontades et ses sarcasmes à notre adresse. Il semble qu’il ait
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- besoin de raviver sa haine, pour étouffer en lui la peur — qui sait?... peut être le remords !
- Mais quand cette haine s’avive,s’exaspère même, elle recule devant l’extrémité d’une guerre d’extermination. Et cela se conçoit : son œuvre est chancelante, il est vrai. L’hégémonie allemande s’est opérée au profit de la Prusse,donnant encore une fois raison à ce proverbe d’origine germanique : travailler pour le roi de Prusse, ce qu’ont fait à bien de reprises, depuis depuis deux siècles, les petits États germains. L’effacement, l’oppression même, auxquels ces petits États ont été condamnés par la suprématie des Hohenzollern,pourraient susciter un jour de graves difficultés et porter grandement atteinte à l’unité ainsi obtenue. Mais combien plus les hasards d’une guerre comme celle qui résulterait d’hostilités entre la France et l’Allemagne, risqueraient ils de mettre en miettes cet Empire de date récente !
- La guerre, en effet, comporte bien des surprises et la victoire est inconstante. Nous le savons plus que personne, nous qui avions fait avec elle un pacte qu’elle n’a pas tenu, hélas I M. de Bismarck lésait aussi,lui.Il n’ignore pas que la défaite serait un écroulement, d’autant plus grand que sa chute serait plus profonde !
- On peut donc croire, jusqu’à un certain point, qu’il hésite à courir les hasards menaçants d’une lutte armée. Ainsi s’expliqueraient les déclarations rassurantes qu’il a faites. La hauteur même avec laquelle il s’est exprimé, nous parait marquer mieux ses intentions pacifiques.
- C’est la première fois que le chancelier de fer s’exprime avec cette fierté ! Avant, il parlait au Reichstag avec une morgue cavalière et une arrogance insupportables. Cette fois, son langage a été digne. Il a comme adressé un appel à son pays, et cet appel ne manque pas de grandeur ni de poésie. Sa péroraison,au cours de laquelle il a dit: « Nous autres Allemands, nous ne craignons que Dieu », si elle rappelle le vainqueur qui fut impitoyable, n’en a pas moins un caractère grandiose et solennel.
- A ce propos, même, nous ne pouvons que souhaiter de voir se renouveler ailleurs des déclarations faites dans cette forme. M. de Bismarck en parlant au Reichstag le langage que les journaux ont rapporté, s’est écarté des traditions diplomatiques de prudence et d’ambiguïté que nous reprochons si souvent à nos gouvernants.
- Lors de la proposition Passy-Boyer,nous disions que les ministres d’initiative, faisant entendre un
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- LE DEVOIR
- langage élevé el fort, acquéraient tout de suite dans le pays et en Europe un ascendant énorme. Le discours de M. de Bismarck présente un peu cette forme énergique et fière que nous voudrions voir aux discours de nos ministres — mais développant, bien entendu, des principes radicalement opposés à ceux du chancelier.
- Si, par exemple, huit jours après le discours de Berlin,un de nos ministres fut monté à la tribune, et là, dans cette belle langue française qui prête encore mieux à la solennité énergique que la langue allemande, il eut affirmé que la paix doit être l’idéal de tout gouvernement ; que sans rien abdiquer des devoirs de revendication que le passé lui confère,parce que la France ne saurait laisser prescrire le droit sans faillir, celle-ci veut sincèrement la paix, — si ensuite, énumérant les maux causés par l’extension des armements que M.de Bismarck affirme indispensables pour le maintien de la paix, le ministre eut fait un appel à l’Europe pour sortir de cet état de paix armée, de barbarie latente qui nous écrase — quelle réponse magnifique, victorieuse, aux hères déclarations teutonnes. Nous ne craignons que Dieu, a dit M. de Bismarck. Il y a longtemps que nos ancêtres ont dit qu’ils ne craignaient qu’une seule chose— que le ciel ne tombât sur leurs têtes !
- Quoi qu’il en soit, notre impression, après la lecture de ce discours est que M. de Bismarck recule devant une déclaration d’hostilités prochaine. Son discours nous paraît animé d’un bout à l’autre d’intentions pacifiques qui, sincères ou non, sont un hommage-solennel rendu à l’idée de paix. Sans donc nourrir une confiance trop grande dans ses paroles,on peut raisonnablement espérer que l’imminence d’une catastrophe est au moins reculée, et c’est à nos yeux,déjà, un grand résultat acquis.
- Discours de 1. de Bismarck.
- Voici quelques extraits de ce discours ; nous avons noté, à titre de document historique, les passages les plus saillants.
- « Je n’ajoute pas foi aux assertions de la presse russe, mais j’ai une confiance absolue dans la parole de l’empereur Alexandre.
- « Au fond, la situation n’est pas autre qu’en 1879. Je reconnais que la concentration de troupes russes à la frontière peut paraître de nature à provoquer certaines appréhensions. Mais je ne vois aucune raison, aucun prétexte à une guerre russe ou européenne. La Russie n’a aucun intérêt à conquérir des provinces prussiennes ou autrichiennes.
- « Ma confiance va même si loin que je dis que même une guerre avec la France n’entraînerait pas encore comme consé-quence nécessaire une guerre avec la Russie ; ce serait préci, sèment le contraire.
- « Familiarisé depuis nombre d’années avec la politique étrangère, je pnis me former mon jugement. Je crois que je cabinet russe a l’intention, lors de la prochaine crise euro, péenne, de faire entendre d’une façon plus intense la voix de la Russie. C’est pourquoi il voudrait pousser ses forces mili. taires le plus loin possible vers l’ouest.
- » Peut-être la Russie compte-t-elle sur une évolution prochaine de la question d’Orient pour intervenir immédiate, ment avec une énergie plus grande. On veut, peut-être rendre les exigences diplomatiques plus efficaces en leur donnant pour appui une armée prête à entrer en campagne.
- » Quant à nous, nous ne venons, en tout cas, qu’eu seconde ligne dans la question orientale. »
- Les trois empires
- Le prince de Bismarck jette un regard rétrospectif sur les relations de la Prusse et de la Russie, depuis 1848; il fait remarquer combien de fois la situation vis-à-vis de la Russie a pris un air menaçant, et que toujours le calme et l’honnêteté des ministres prussiens ont évité les conséquences funestes d’une situation menaçante dout n’avait pas idée à l’étranger.
- a Dès 1869, dit-il, l’état de choses était tel que tout le monde me pressa de prendre les armes. J’ai attendu tranquillement qu’on vint nous attaquer. Je crois que j’ai bien fait.
- » Malgré tous les symptômes de la tempête, il s’est opéré une certaine accalmie grâce aux relations plus intimes entre les trois empereurs. Mais alors, comme aujourd’hui, nous étions tenus à augmenter et à organiser nos forces de façons être là, éventuellement comme une nation puissante, en mesure de faire valoir, par ses propres forces, sa puissance, et de défendre son prestige, sa dignité et son territoire.
- « Pour cela, aucun sacrifice ne peut ni ne doit nous être trop lourd. Les tendances belliqueuses de la France et deli Russie nous contraignent à nous défendre. Les brochets de France et de Russie nous obligent à nous faire carpes (sic), Nous sommes en mesure, comme pas une autre nation, d’opposer à nos adversaires une puissante résistance.
- » Nos relations avec la Russie n’ont pas été altérées par nos succès de 1866. La Prusse s’était montrée constamment empressée à l’égard de la Russie et elle a rendu à la Russie maint service en échange duquel elle était en droit de den# der la gratitude qu’elle a, du reste, obtenue. La Prusse a,* toute époque, cherché à entretenir de bonnes relations aW la Russie, bien que la Russie nous ait abandonnés à Olmutë
- L’Alliance avec l’Autriche.
- « Moi-même, en ma qualité d’ambassadeur en Russie, j& travaillé à ces bonnes relations et j’ai récolté le fruit de * efforts. Ces relations traditionnelles ont été constamment^
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- ma part l’objet d’une prédilection spéciale. Néanmoins, les aentiments amicaux de la Russie se sont refroidis.
- » Je dis cela pour faire comprendre pourquoi nous avons conclu l’alliance avec l’Autriche. Nous avons repoussé les demandes que la Russie nous adressait avant la dernière guerre d’Orient. La Russie s’est alors armée inutilement vers l’Autriche. Puis, est venue la guerre. Nous avons été heure^ que l’orage ne nous atteignit pas.
- » Au congrès, dont je n’ai obtenu qu’à grand’peine la réunion, je me suis efforcé de donner satisfaction à tous les intérêts russes, etde satisfaire tous les désirs de la Russie. Je croyais véritablement avoir mérité la reconnaissance de la Russie. Mais je ne pouvais ni ne voulais m’aliéner l’Autriche. Si je l’avais fait, nous aurions été isolés en Europe, et nous nous serions trouvés absolument sous la dépendance de la Russie.
- » On a voulu voir dans la publication du traité d’afliance un ultimatum et une menace. Elle ne renferme rien de tel. Le traité est l’expression de la communauté d’intérêts des deux parties contractantes. C’est ce que le monde devait apprendre.
- Le traité avec l’Italie.
- « Mais ce n’est pas ce traité seul, celui conclu avec l’Italie aussi est uniquement l’expression des intérêts communs, des tendances communes; il a pour but de parer à des dangers communs, de nous faire prendre en commun la défense du maintien de la paix.
- # L’Autriche a suivi cette politique sensée en 1870, en résistant aux avances de la France, et en prenant parti pour l’Allemagne. Elle est notre alliée naturelle dans les dangers qui nous menacent de la part de la Russie et de la France. Mais nous n’avons rien à craindre de la haine de la Russie.
- « Ce n’est pas par la haine qu’on fait des guerres,sans cela la France devrait être en guerre continuelle avec nous, avec l’Angleterre et avec VItalie, 'parce qiïelle hait toutes ces nations.
- L’armée allemande.
- « La puissance que nous possédons empêchera, il faut l’espérer, l’opinion publique de notre pays de devenir nerveuse et calmera la Bourse et la presse. Renforcer cette puissance, telle est notre tâche. Il va de soi qu’il faut que nous ayons les meilleures armes pour nos pères de famille.
- « Nous pouvons, avec les lois qui vous sont actuellement soumises, porter sur chacune de nos frontières un million de bons soldats, derrière lesquels se trouvent nos réserves.
- » Et qu’on ne dise pas : Les autres le peuvent aussi. Us ne le peuvent précisément pas. Nous avons, en effet, les ressources nécessaires non seulement pour former une armée énorme, mais aussi pour la pourvoir d’officiers.
- » Nous avons un corps d’officiers comme n’en a aucune puissance. Si nous entreprenons une guerre, il faut que ce
- soit une guerre nationale faite avec l’assentiment de tous, comme en 1870. Si nous sommes attaqués, alors éclatera la fureur allemande contre laquelle nul ne peut tenir, — furor teutonicus.
- » Ni la conscience que nous avons de notre force, ni notre espoir de la victoire ne sauraient nous empêcher ni ne nous empêcheront de poursuivre les efforts que nous avons faits jusqu’ici en faveur de la paix. Nous ne nous laissons pas effrayer par les menaces.
- » J’espère que nous resterons en paix avec nos voisins, notamment avec la Russie, qui n’a aucune raison de faire la guerre. Les histoires d’espionnage avec la France n’entrent pas en ligne de compte. Pour des vétilles, personne n’entreprend une guerre : en pareil cas, l’homme raisonnable cède.
- » Nous avons essayé de maintenir les anciennes relations avec la Russie, mais nous ne courons après personne.
- m A propos de la Bulgarie, nous avons été absolument conséquents avec nous-mêmes. La Russie a donc tout lieu de reconnaître l’attitude loyale de l’Allemagne dans la question bulgare. Le jour où la Russie nous demandera de soutenir auprès du sultan ses revendications conformes aux décisions du Congrès de Berlin relativement à la Bulgarie, je n’hésiterai pas à le faire.
- La confiance en Dieu.
- « Nous nous reposons sur la puissance de notre armée. Si nous n’en avons pas besoin, tant mieux. Mais il nous faut agir comme si nous devions en avoir besoin.
- r Les m enaces ne nous effrayent pas. Celles de la presse sont d’une absurdité qui n’a pas de nom, et elles ne sauraient provoquer aucune action de notre part.
- » Nous Allemands, nous craignons Dieu, mais rien autre chose en ce monde. La crainte de Dieu nous fait souhaiter la paix. Mais quiconque la rompra malgré ce désir se convaincra que l’amour belliqueux de la patrie, qui, en 1813, a appelé sous les drapeaux la population tout entière de la Prusse, est le bien commun de toute la nation allemande, et que l’agresseur, quel qu’il soit, de cette nation, la trouvera unanime dans la ferme croyance que Dieu est avec nous. » (Applaudissements frénétiques).
- Traité Austro-Allemand
- Voici le texte du traité austro-allemand conclu en 1879 entre les deux empereurs d’Allemagne et d’Autriche.
- « Considérant que Leurs Majestés l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie et l’empereur d'Allemagne et roi de Prusse doivent estimer comme leur devoir inéluctable de souverains de veiller en toutes circonstances à la sécurité de leurs empires et à la tranquillité de leurs peuples :
- » Considérant que les deux monarques seront à même, par une alliance solide des deux empires, dans le genre de celle
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- qui existait précédemment, d’accomplir plus facilement et plus efficacement ce devoir ;
- » Considérant enfin qu’un accord intime entre l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne ne peut menacer personne, mais est plutôt de nature à consolider la paix européenne créée par les stipulations du traité de Berlin ;
- » Leurs Majestés l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie et l’empereur d’Allemagne, se promettant solennellement de ne jamais donner une tendance agressive quelconque à leur accord purement défensif, ont résolu de conclure une alliance de paix et de protection réciproque ;
- » Dans ce but, Leurs Majestés ont nommé comme leurs plénipotentiaires ;
- » Pour Sa Majesté l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie son conseiller intime réel le ministre de la maison impériale et des affaires étrangères, le feld-maréchal lieutenant Julius, comte Andrassy, etc ;
- » Pour Sa Majesté l’empereur d’Allemagne,son ambassadeur et plénipotentiaire extraordinaire, le lieutenant-général prince Henri Vil Reuss, etc.;
- y> Qui tous deux se sont mis en rapport aujourd’hui à Vienne, et, après échange de leurs pouvoirs dûment reconnus bons et suffisants, ont arrêté ce qui suit :
- » Article 1er. Si, contrairement à ce qu’il y a lieu d’espérer, et contrairement au sincère désir des deux hautes parties contractantes, l’un des deux empires venait à être attaqué par la Russie, les deux hautes parties contractantes sont tenues de se prêter réciproquement secours avec la totalité de la puissance militaire de leur empire, et, par suite, de ne conclure la paix que conjointement et d’accord.
- » Art. 2. Si l’une des deux hautes parties contractantes venait à être attaquée par une autre puissance, l’autre haute partie contractante s’engage, par le présent acte, non seulement à ne pas soutenir l’agresseur contre son haut allié,mais, tout au moins, à observer une neutralité bienveillante à l’égard de la partie contractante.
- » Si toutefois, dans le cas précité, la puissance attaquante était soutenue par la Russie, soit sous forme de coopération active, soit par des mesures militaires qui menaceraient la puissance attaquée, alors l'obligation d’assistance réciproque avec toutes les forces militaires, obligation stipulée dans l’article premier de ce traité, entrerait immédiatement en vigueur et les opérations de guerre des deux hautes parties contractantes seraient aussi dans cette circonstance conduites conjointement jusqu’à la conclusion de la paix.
- » Art. 3 Ce traité, en conformité de son caractère pacifique et pour éviter toute fausse interprétation, sera tenu secret par toutes les hautes parties contractantes.
- » 11 ne pourrait être communiqué à une troisième puissance qu’à la connaissance des deux parties et après entente spéciale entre elles.
- » Vu les dispositions exprimées par l’empereur Alexandre à
- l’entrevue d’Alexandiowno, les deux parties contractantes nourrissent l’espoir que les préparatifs de la Russie ne deviendront pas, en réalité, menaçants pour elles ; pour cette raison il n’y a actuellement aucun motif à communication.
- » Mais si, contre toute attente, cet espoir était rendu vain, les deux parties contractantes reconnaîtraient comme un devoir de loyauté d’informer au moins confidentiellement l’empereur Alexandre quelles devront considérer comme dirigée contre elles deux toute attaque dirigée contre l’une d’entre elles.
- » En foi de quoi les plénipotentiaires ont signé de leur propre main ce traité et y ont apposé leurs sceaux.
- » Fait à Vienne, le 7 octobre 1879.
- » signé : Andrassy.
- » Prince Henry VII Reuss. »
- M. de Bismarck et 1. Teisserenc de Bort.
- Le correspondant parisien du Times écrit à ce journal, à l’occasion du discours prononcé lundi,au Reichstag, par le chancelier allemand :
- Dans son discours, qui est admirable au point de vue de la fierté nationale allemande, le prince de Bismarck va peut-être trop loin quand il dit,pour gagne r le tsar,qu’au Congrès de Berlin il était le quatrième plénipotentiaire de la Russie. Chacun sait qu’au Congrès de Berlin le chancelier,était avant tout un plénipotenliaire austro-hongrois, qu’il travaillait principalement pour l’Autriche, afin de faciliter à cette puissance l’annexion actuelle de la Bosnie et de l’Herzégovine ; et qu’à partir de ce moment il conçut le projet de se rendre populaire à Vienne et de signer un traité d’alliance avec l’Autriche. Mois on doit admettre qu’aprés la signature de ce traité, qui a été renouvelé lorsque le comte Kalnoky reçut la décoration de l’Aigle noir et qui expire en octobre 1891, il n’a jamais songé à tromper le monde. Lorsqu’il alla à Vienne il se rendit chez l’ambassadeur de France, M. Teisserenc de Bort, et eut avec ce dernier une conversation qui dura deux heures et demie, et au cours de laquelle il s’efforça de rassu. rer son interlocuteur.
- Le prince Reuss, qui l’accompagnait, dut attendre au dehors, et il vérifia sur sa montre la durée de l’entrevue.
- Le prince de Bismarck s’exprima comme suit :
- « Nous venons de signer une convention avec l’Autriche, mais vous pouvez dire à votre gouvernement (je dis cela et vous pouvez me croire) qu’elle n’est pas dirigée contre la France, mais contre la Russie, qui, si elle est mécontente de nous parce que nous avons restreint le traité de San-Stefano et surtout parce que l’Autriche n’a pas voulu faire la guerre, a tiré un si beau profit du traité de Berlin. Vous serez peut-être surpris si je vous dis que mon cœur éprouve de vives sympathies pour la France. En effet, il pourrait difficilement en être autrement. J’ai virtuellement commencé ma carrière
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- diplomatique en France. J’ai appartenu au Jockey-Club, à Paris, et j’y avais beaucoup d’amis.Quand survint la question du Luxembourg et que l’on désirait profiter de la circonstance pour faire la guerre à la France, j’ai insisté pour donner ma démission. J’ai fait la guerre à la France, c’est vrai, et nous avons été vainqueurs, mais c’est elle qui nous a attaqués. Je l’ai combattue de mon mieux, car vous devez comprendre que je suis Allemand avant tout, et que nos sympathies pour la France ne viennent qu’en second lieu.
- a Or,que me suis-je efforcé de faire depuis ? De consolider ce que j’avais fait. Tous ces États, qui hier encore étaient une fédération, ont besoin de se sentir forts et nous de le paraître pour conserver leur cohésion. A la veille de la guerre de • la guerre de 1870, nous ne savions pas de quel côté serait la victoire, et la France, pendant cette guerre, a accompli des prodiges de valeur. Pensez-vous que, après que j’ai tant gagné, le tout sera risqué sur un coup de dés? Or, qu’est-ce qu’une guerre ou une bataille, sinon un coup de dés? Croyez-vous que je vais risquer ainsi l’œuvre de toute ma vie ? Non. Par conséquent vous pouvez être certain que je ne songerai pas à entraîner la France dans une nouvelle guerre avec nous. On dit que je suis brusque. C’est parce que je dis la vérité, bien que les gens s’obstinent à ne pas me croire. Si d’ailleurs cette guerre n’avait pas été prolongée, je ne dis pas que nous aurions laissé Strasbourg, non ! Strasbourg, jamais ! mais nous nous en serions tenus là. Vous pouvez me croire, car on me dit bçusque parce que je dis ce qui est vrai. Je n’ai rien fait contre vous, mais seulement contre la Russie. L'empereur François-Joseph, d’ailleurs, n’aurait donné son assentiment à rien qui fût contre la France.
- « Vous pouvez voir aussi la différence que je fais entre la France et l’Italie. Aussitôt arrivé ici, j’ai résolu de vous voir, et je vous ai fait une visite ; au lieu que je serai obligé de quitter Vienne sans rendre'au Comte de Robilant la sienne: car, cette Italie, qui est encore à peine une nation, prétend déjà à faire une grande figure, réclame Trieste, et ne tarderait pas à nous causer de grands embarras si nous la laissions laire. Maintenant, toutefois, que notre entente avec l’Autriche est connue, les irrédentistes ne tarderont pas à se faire, autrement nous mettrions l’Italie dans l’embarras. Je vous dis tout cela pour vous montrer que j’ai les meilleures intentions vis-à-vis de la France, et pour vous prouver que je n’ai rien fait contre vous.
- Il y a sans doute une exagération grande dans ces assurances données à la France par M. de Bismarck. Cependant n’est-il pas probable, ainsi que nous le disons dans notre article, que M. de Bismarck hésite à jouer aux dés l’unité allemande Péniblement conquise, à risquer son œuvre dans nne bataille dont nul ne peut prévoir les conséquences ?
- La Mort de M. G-odin
- devant les Sociétés de la Paix à l’Étranger.
- Madame Godin et le bureau de la Société de paix et d’arbitrage du Familistère ont reçu communication des adresses suivantes :
- International arbitration and peace association de Londres.
- Résolution adoptée à la séance du 2 février 1888.
- La mort de M. Godin.— Lecomitéa appris avec une profonde douleur la perte que le monde civilisé vient de faire par la mort de M. Godin.
- Comme directeur et fondateur du Familistère, considéré par tous les réformateurs sociaux, l’entreprise la plus remarquable qui ait jamais mérité le succès dans aucun pays et à aucune époque ; comme penseur fécond et original dans les questions relatives au problème du travail et du capital; enfin, comme éditeur du journal le Devoir, consacré à la défense de la paix internationale — M. Godin a rendu d’immenses services au genre humain.
- Ayant débuté dans la vie en humble travailleur, il unissait au plus haut degré les facultés créatrices du génie, aux capacités pratiques propres à la réalisation des projets, à leur ordonnancement détaillé et par-dessus tout, il possédait l’enthousiasme d’un véritable serviteur de l’humanité.
- C’est ainsi qu’il put créer une association industrielle, une grande manufacture, dont il assura le succès en pratiquant la justice envers tous ses collaborateurs, garantissant leur vieillesse contre les infirmités, donnant à tous et à leurs familles pendant leur vie, le confort et l’agréable, presque inconnus aux ouvriers du monde contemporain. Il en fit des patrons, des associés à son entreprise avec toutes les conséquences morales qui devaient découler de ce principe d’association.
- En un mot, M. Godin a donné un magnifique exemple, il a montré le chemin de la paix sociale reposant sur ses véritables assises, celles de la justice et de l’équité.
- Dans les dernières années de sa vie, il consacra son énergie et sa force toujours jeunes à la propagation de ces mêmes principes dans l’ordre des relations internationales.
- Il fit de son journal le Devoir l’organe de la paix et de l’arbitrage parmi les peuples ; il y collabora dans des articles remarquables par leur vigueur et leur haute impartialité dans les questions ayant trait au bien-être des nations.
- Par ce journal aussi, il prit l’initiative d’un mouvement pétitionnaire en France en faveur du désarmement, de l’arbitrage et de la paix. Il exerça par là une influence considérable, appelant l’attention sur ce sujet, et instruisant l’opinion.
- I En reconnaissance de tout cela, le comité exprime son jj profond chagrin de la perte que vient de faire le monde civilisé I dans la mort de cet ouvrier de réforme ; il désire exprimer à
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- ses collaborateurs français, à la France, en général, la sympathie des membres de l’association.
- Le comité assure à ses amis de France que le nom de M. Godin restera dans le souvenir de tous les hommes de progrès comme celui d’un homme de la plus éminente valeur, dont toute la vie d’action et de pensée bienfaisantes est une gloire durable pour la nation qui lui a donné le jour.
- Union lombarde de la. Paix et de VArbitrage. A Madame Godin.
- Milan, 26 janvier 1888.
- Madame,
- Notre société se préparait à témoigner à M. Godin sa profonde reconnaissance pour le concours qu’il venait de lui offrir et les nobles paroles dont il l’a accompagné, lorsqu’elle a été douloureusement frappée par la nouvelle de sa perte.
- Suivant une résolution qui était dans la pensée de tous, nous vous avons exprimé nos plus sincères regrets. Nous ne pouvons maintenant nous empêcher de vous répéter combien nous partageons votre deuil et de vous assurer, vous madame, dont nous connaissons l’âme virile et les vertus humanitaires qui vous rendent le digne continuateur de l’œuvre de l’illustre défunt, que sa mémoire sera toujours présente à notre esprit et nous soutiendra pour poursuivre sans relâche le but d’entente fraternelle entre tous les peuples.
- Nous avons l’honneur, madame, de vous présenter nos hommages les plus respectueux. Le Président,
- Le Secrétaire, Francesco Vigano.
- Av. Angelo Mazzoleni député au parlement italien.
- Au Comité de la Société de Paix et d’Arbitrage du Familistère de Guise.
- Milan, 26 janvier 1888.
- Messieurs,
- C’est avec la plus profonde douleur que nous avons appris la mort de l’illustre philanthrope M. Godin, et en même temps qu’à sa digne épouse, nous exprimons à votre société nos sincères regrets pour la perte irréparable qu’elle et l’humanité toute entière viennent de faire.
- Nous vous témoignons en même temps, notre bien vive reconnaissance pour le témoignage de fraternité et de sympathie que vous avez bien voulu nous donner par votre splendide donation.
- Dans la vénération de la mémoire de l’illustre défunt, nos deux sociétés, liées maintenant, par des rapports si intimes poursuivront l’œuvre de sa pensée, digne de son âme, l’entente fraternelle entre tous les peuples.
- Veuillez, messieurs, agréer l’assurance de notre dévouement. Le Président,
- Le Secrétaire, Francesco Vigano.
- Av. Angelo Mazzoleni député au parlement italien.
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- BULLLETIN DE LA PAIX ARMÉE
- FRANCE
- La Ligue de la Paix — a adressé la lettre suivante àM.M. Flourens et lord Salisbury, ministres des affaires étrangères en France et en Angleterre.
- Genève, 16 janvier 1888.
- Messieurs les Ministres des Affaires étrangères de France
- et d’Angleterre.
- Messieurs,
- Vous êtes heureusement parvenus, après une longue négociation, à vous mettre entièrement d’accord sur les termes d’une Convention internationale destinée à garantir en tout temps la neutralisation et le libre usage du canal de Suez et la plupart des Puissances auxquelles vous avez communiqué cette Convention omt déjà envoyé leur adhésion.
- Bien que la nécessité de faire aboutir vos négociations vous ait amenés à laisser à l’écart deux grandes questions qui sont en quelque sorte complémentaires de celle que vous avez résolue, la Neutralisation de la Mer Rouge, et la Neutralisation de l’Egypte elle même, tous les amis de la paix par la liberté doivent applaudir à votre œuvre et se féliciter de votre succès.
- L’accord de la Grande-Bretagne et de la République Française sur une question si délicate et de si haute importance est un gage considérable donné à l’établissement de cette paix internationale à laquelle aspirent tous les peuples.
- Permettez-nous, cependant, de relever dans la Convention une lacune regrettable.Nulle part on n’y trouve la trace d’une clause d’arbitrage qui renvoie à la décision souveraine d’un Tribunal spécial permanent, élu par les signataires, le jugement des difficultés qui peuvent toujours s’élever sur l’exécution d’un traité.
- Or cette clause fortifierait singulièrement les dispositions déjà prises dans les articles 9,10 et 11 de la Convention puisque, signée et garantie par toutes les parties, elle ajouterait pour celle qui serait tentée de l’enfreindre, à la honte de manquer à la parole donnée, l’impossibilité de faire face à la plus grande force exécutive et juridique qui fût au monde.
- Le besoin de substituer aux garanties précaires et sanglantes de l’état de guerre actuel des garanties juridiques et pacifiques, devient si pressant et tellement universel, que nous sommes persuadés, Messieurs, que si vous proposiez aux autres Puissances d’introduire la clause d’arbitrage dans la belle Convention que vous avez conclue, aucune ne ferait difficulté de l’accepter. Ce serait un service immense rendu à la cause de la paix.
- Veuillez agréer, Messieurs, nos cordiales et respectueuses félicitations.
- Ch. Lemonnier, Président.
- BELGIQUE
- Contre l’Impôt du sang.— Sous ce titre, ,l« journaux socialistes belges publient de chaleureuses protestations contre le service militaire, des manifestations nombreuses s’organisent un peu partout, à l’occasion du tirage au sort.
- Voici quelques unes de ces protestations, prisent sans choit' — elles donneront une idée de l’importance du mouvement:
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- Le comité de la Ligue ouvrière de Fayt vient de lancer un manifeste aux miliciens de la levée de 1888 qui se termine ainsi :
- « Vous serez pendant 3 ou 4 ans emprisonnés dans des casernes ou vous perdrez complètement votre qualité d’homme pour devenir un numéro, une machine que vos maîtres feront mouvoir à leur gré.
- « Pourquoi faut-il que le pauvre seul soit appelé à défendre la patrie et les richesses du pays ? lui, qui ne possède rien. Si la patrie a besoin de défenseurs, que tous, riches comme pauvres soient tenus de la défendre et alorsle temps de service sera considérablement diminué.
- « Qu’on le réduise d’ailleurs au temps strictement nécessaire, à l’apprentissage du maniement des armes ; que cette instruction soit donnée comme en Suisse là où habite le soldat, afin que celui-ci puisse en même temps travailler.
- « 11 nous faut donc avec tous les hommes de progrès protester énergiquement contre cette loi, pour hâter l’heure de son abrogation. A cet effet, une protestation sera remise au commissaire d’arrondissement le jour du tirage au sort à Manage, nous espérons que tous vous vous ferez un devoir de la signer. »
- La fédération des lignes ouvrières du bassin du Centre, vient de lancer la circulaire suivante :
- Citoyen secrétaire,
- « Conformément à la décision prise en assemblée fédérale du 8 janvier 1888, les groupes ou ligues ouvrières, sont tenus d’organiser, si possible, un mouvement de protestation contre l’impôt du sang, le jour du tirage au sort des miliciens.
- o A cet effet,les ligues ouvrières participeront à la manifestation organisée pour ce jour au lieu du tirage. Les secrétaires transcriront une protestation écrite, qui sera signée par les miliciens du lieu, et remis aux commissaires d’arrondissement le jour et à l’heure du tirage au sort.
- « Le drapeau rouge sera porté par les miliciens et,si possible, y joindre le concours de la musique.
- « Espérant,citoyen, que vous apporterez tout votre dévouement au succès de la cause, nous vous prions d’agréer nos salutations fraternelles.
- Les Secrétaires,
- H. Léonard. A. Wart.
- Les groupes qui sont Affiliés au Parti ouvrier sont priés d’envoyer le nom de leur secrétaire aux secrétaires de la Fédération, au siège social : Boulangerie coopérative de Joli-mont.
- . ***
- A l’occasion du tirage au sort qui a eu lieu le 6 février, un grand meeting a été organisé par la Jeune Garde socialiste de La Hestre, le dimanche 5 février, à 7 heures du soir.
- Ordre du jour : L’impôt du sang ; organisation ouvrière et suffrage universel.
- Entrée : 25 centimes par personne. Chaque entrée donne droit à un volume de propagande choisi dans la bibliothèque populaire du parti ouvrier.
- *
- ¥ *
- La jeune Garde socialiste de Louvain a décidé qu’un grand meeting contre l’impôt du sang sera tenu le dimanche 29 courant.
- On le voit : c’est le parti ouvrier qui dirige le mouvement, et il prend une extension de plus en plus grande.
- ANGLETERRE
- Discours de lord Salisbury.— A la Chambre des lords, lord Salisbury répondant à lord Granville, à propos de l’adresse, s’est exprimé en ces termes au sujet de la politique générale :
- Au sujet du maintien de la paix ou d’une déclaration de guerre, la situation politique et précise de ceux que l’opinion publique considère comme devant être les combattants a été décrite de main de maître.
- « Je ne veux pas, dit lord Salisbury, gâter le tableau en cherchant à y ajouter quelque trait. »
- Le seul danger pour l’Angleterre dans le sud-est de l’Europe, ne pourrait naître que d’une aventure ou d’une action illégale de bf Russie.
- Le gouvernement anglais a reçu les assurances les plus catégoriques que la Russie n’a en vue aucune action semblable et quelle s’en abstiendra avec soin.
- Je suis aussi d’accord que la parole du czar est absolument sûre dans les négociations relatives à l’Afghanistan : l’action de la Russie est non seulement empreinte d’un esprit de conciliation, mais revêt un caractère d’éminente franchise.
- Dans cette situation, je crois pouvoir, à l’exemple du prince de Bismarck, attacher une grande valeur aux assurances du czar et conserver la ferme conviction qu'il usera de tout son pouvoir en faveur du maintien de la paix.
- ALLEMAGNE
- Discours du prince Guillaume. — Le petit fils de Guillaume, héritier présomptif du Kronprinz si dangereusement malade à San Remo, a prononcé lui aussi son petit speech et voici le texte de son allocution:
- « Lorsque je parcourais à cheval la Marche de Brandebourg, pendant les dernières manœuvres, les champs florissants et les établissements industriels en pleine activit m’ont montré clairement quelle est la vraie cause de la prospérité des populations et de la fécondité de leurs travaux.
- « Je sais très bien que, dans le grand public, notamment à l’étranger, on m’attribue des tendances belliqueuses, irréfléchies, et la soif d’une vaine gloire. Dieu me garde d’une légèreté aussi criminelle !
- « Je répudie de pareilles accusations avec indignation. Néanmoins, Messieurs, je suis soldat, et je sais que tous les Brandebourgeois sont des soldats.
- # C’est pourquoi je vous demande la permission de terminer en répétant les paroles que notre grand chancelier à adressées le 6 février au Reichstag, quand, ce jour-là, il nous a montré la représentation du peuple marchant la main dans la main avec le gouvernement, en appliquant spécialement ses paroles à la Marche de Brandebourg : « Nous autres Brandebourgeois nous ne craignons que Dieu, et nulle autre chose au monde! »
- En somme, c’est une paraphrase — assez piètre, du mot de M. de Bismarck.
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- LE DEVOIR
- LES
- Dispositions des divers peuples européens
- AU POINT DE VUE de 1 Esprit de Paix et de l’Esprit de Guerre.
- Sous ce titre, M. Hippolyte Destrem passe en revue, dans Y Arbitre, les diverses manifestations de l’esprit public en Europe.
- Nous croyons devoir reproduire cet intéressant ensemble d’observations, qui, malgré l’état de tension dans lequel se trouve l’Europe à cette heure, sont de nature à rassurer les amis de la Paix.
- Le voici :
- Le monde, en vertu de la puissance des progrès acquis, est poussé vers une Unité future par un puissant Esprit pacifique, qui a pour pôles Paris et Londres, ou, si l’on veut, Londres et Paris.
- L'esprit public de la France, sous l’ascendant de l'immense travail philosophique qui s’est accompli en elle depuis le seizième siècle, depuis Rabelais, Montaigne et Henri IV, depuis Descartes et Fénélon jusqu’aux grandes écoles sociologiques du XIXe siècle, en passant par Montesquieu, Voltaire, Turgot et la Révolution Française, est acquis sans conteste à l'idée de la Paix et de l’Unité Universelle. Par ses institutions, et par la politique nécessaire qui en résulte, la France assume comme un devoir obligatoire pour elle, l’Initiation du monde a la Paix par le Droit. Cela bien entendu, sans préjudice du concours des autres peuples à la même tâche, qui est une carrière ouverte à tous.
- Précisément parce que ce rôle du Droit, initiateur à la paix, a eu son grand représentant dans la France, celle-ci est devenue un objectif de haine, d’hostilité et de calomnies pour les hommes du principe opposé. Ils l’ont déclaré eux-mêmes sans détour, lorsqu’ils ont déclaré la maxime de la Force primant le Droit, et qu’ils ont conformé tous leurs actes à cette maxime, avec une brutalité de logique, une féiocité d’action, et un cynisme de paroles, tout à fait en rapport avec l’exécrable principe ouvertement proclamé par eux.
- Voilà ce que nous avons voulu dire, quand nous avons posé comme fil conducteur dans le labyrinthe des faits intéressant la paix et la guerre, ce point de vue : qu’il existe en Europe deux pôles, deux courants ; le pôle de la Paix universelle ayant son pivot à Paris-Londres ; le pôle de la Guerre prétendue fatale ayant son siège néfaste à Berlin, jusqu’au jour où s’élèvera le souffle puissant qui le fera disparaître, — sans guerre, et par la seule puissance de la conscience humaine enfin soulevée, et des intérêts poussés à bout.
- Gela posé, notre rôle, comme organe, comme agent actif du mouvement pacifique, est tout tracé.
- Nous avons à suivre, à la lumière de notre principe, les faits qui s'accomplissent ; et à déterminer si leur évolution annonce un progrès ou un recul de l’ascendant pacifique.
- C'est ce que nous examinons comme il suit, en constatant les dispositions des diverses puissances, manifestées par les faits les plus récents.
- DISPOSITIONS DE L’ANGLETERRE
- De ce chef, nous nous bornons à citer la nomination de lord Lytton au poste d’Ambassadeur d’Angleterre à Paris, et le discours qu’il a prononcé à sa réception par le Président de la République.
- Discours de lord Lytton Monsieur le Président.
- « La reine, mon auguste souveraine, m’a fait l’insigne honneur de m’accréditer en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire près le gouvernement de la République française.
- « Je suis d'autant plus sensible à cet honneur qu’il me permet de rentrer dans un pays où j’ai déjà rempli des fonctions diplomatiques et où j’ai pu nouer des relations d’amitié dont je n'ai jamais cessé de conserver le plus agréable souvenir.
- cr Les ordres de la reine me prescrivent, Monsieur le Président, de ne rien épargner pour maintenir et consolider les bonnes relations qui existent déjà, depuis tant d’années, entre les gouvernements de la France et de la Grande-Bretagne. Je consacrerai tous mes efforts à atteindre ce but, et le devoir qui m’incombe ne manquera pas de trouver un puissant appui dans les sympathies personnelles que je ressens pour la nation française.
- « J’ai en outre, monsieur le président de la République, la conviction que votre bienveillance m’aidera à remplir la haute mission que mon auguste souveraine a daigné me confier.
- a En remettant entre les mains de Votre Excellence les lettres qui m’accréditent en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, je suis fort heureux, monsieur le Président, de profiter de cette circonstance pour vous réitérer, de la part de S. M. la reine et de son gouvernement, leurs félicitations les plus cordiales sur le choix par lequel vos concitoyens vous ont appelé à présider aux hautes destinées de la France.
- « Je ne voudrais pas terminer sans rendre hommage à t mon éminent et si regretté lord Lyons, qui était entouré de tant d’estime et de confiance en France, et dont la perte a été vivement ressentie par S. M. la reine et par son gouvernement. »
- Il ne faudrait pas prendre le discours qui précède pour une banale courtoisie ; les termes en sont trop accentués pour cela. C’est bien un système de relations sympathiques qui est ! caractérisé par la démarche de lord Lytton ; réponse écla-' tante à ceux qui prétendaient que la politique du Foreign t Office avait un dessous de cartes bismarkien.
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- DISPOSITIONS DE L’ESPAGNE
- De son côté, M. Léon y Castillo, nommé récemment ambassadeur d’Espagne à Paris, a inauguré sa mission, en adressant au Président de la République l’allocution suivante :
- « S. M. la Reine Régente m’a chargé d’exprimer les vœux qu’Elle fait pour la prospérité de la nation française, et pour le bonheur de l’homme d’État qui exerce la plus haute magistrature du pays. S. M. la Reine me charge également de maintenir et de resserrer les liens d’amitié qui existent entre la France et l’Espagne ; et cette mission élevée, si conforme aux sentiments, aux traditions et aux intérêts des deux pays, est aussi une mission que je remplis avec la plus profonde et la plus intime satisfaction. Car j’éprouve la plus vive sympathie envers cette noble nation, dont le génie, l’action généreuse et la pensée féconde ont tant contribué au progrès de l’humanité. »
- Voilà qui est clair, élevé, grand et profondément sympathique. C’est la meilleure réponse à ceux qui, ne connaissant ni l’esprit très éclairé des Espagnols, parfaitement fixés sur les avantages immenses des sympathies françaises pour leur pays,— ni l’intelligence politique de la reine régente, se sont imaginé que le gouvernement espagnol irait se fourrer dans le guêpier de la triple alliance. Rien de pareil n’existe.
- DISPOSITIONS DE L’iTALIE
- Les adhésions, peu nombreuses, et assez froides d’ailleurs, que M. Crispi avait recueillies lorsqu’il a annoncé son adhésion au traité de-la triple alliance, loin de s’accroître depuis lors ont absolument reculé. Evidemment cette adhésion a été un moment d’erreur, que les hommes clairvoyants, si nombreux en Italie, regrettent de plus en plus, tout en évitant de s’expliquer. Il est clair pour tout le monde que, dans ce traité, les co-signataires de M. de Bismarck ont lait son jeu et non pas le leur. C’est un marché de dupes. Or quand ce point de vue apparaît, on s’arrange fort bien pour que les traités deviennent lettre morte dans les mains de celui qui les a obtenus par surprise. Ce sera certainement, un vrai billet à la. Châtre, que l’Italie, nouvelle Ninon de Lenclos, et comme celle-ci grande et spirituelle coquette, aura délivré au lourd cuirassier de Varzin.
- DISPOSITIONS DE LA RUSSIE
- Elles sont manifestées par la lettre suivante que le Czar a adressée au gouverneur de Moscou, et qui, en réalité, a été écrite en vue de l’Europe :
- « Prince Vladimir Andrévitch, il m’est agréable cette fois encore d’entendre dans vos félicitations du nouvel an la voix de Moscou et les souhaits qui viennent du cœur de la Russie. Je ne doute pas de la sincérité du sentiment russe qui les a inspirés ; et je suis persuadé qu’à la date d’aujourd’hui toute la Russie prie avec moi le Tout-Puissant de diriger nos efforts en vue de l’affermissement de l’ordre basé sur la foi et
- la justice, et en vue de l’accroissement de la prospérité de la nation.
- « Tous mes désirs tendent à ce but, et je suis fermement persuadé que la Paix qui nous est accordée par la Providence permettra, dans l’année courante et dans les suivantes, de consacrer toutes les forces de l’État et tous les efforts de ses fidèles et féaux enfants à l’œuvre du développement intérieur.
- « Je suis à tout jamais votre invariablement bienveillant ».
- Alexandre.
- Le dernier paragraphe de cette lettre est de la plus haute signification comme volonté arrêtée d’une politique pacifique. C’est la meilleure réponse aux faussetés des journaux bismarckiens, sur la prétendue attitude provocatrice de la Russie, dont le tort, inexpiable à leurs yeux, a été de répudier avec indignation les odieux complots de leur patron, contre la nation française, sa dignité, sa force, et presque son existence.
- dispositions de l’autriche-hongrie
- Même observation que pour l’Italie. Toutes les excitations parties de Berlin, après avoir agité pendant quelque temps les esprits dans la monarchie de Hapsbourg, se fondent comme la neige au soleil, devant le calme des deux souverains de Vienne et de Pétersbourg et devant les faits qui se déroulent Le bismarkianisme aura beau souffler le feu, le feu ne s’allumera pas. On protoeolisera sur la question bulgare, mais personne n’aura la folie d’en faire un prétexte d’agression.
- dispositions des états secondaires
- Sont absolument et résolument acquis à l’état pacifique :
- La Suisse, la Hollande, le Danemark, la Suède, la Nor-wéger le Portugal, la Grèce, la Turquie.
- Dans la Belgique et dans la Roumanie, le gouvernement est travaillé par les intrigues prussiennes ; mais ces deux nations veulent la Paix ; il faudrait, pour les entraîner dans le courant opposé, les violenter ou Les surprendre. dispositions de l’allemagne
- Pendant que les esprits dans toutes les autres nations, s’orientent de plus en plus vers l’avenir pacifique, les déplorables influences qui gouvernent l’Allemagne la poussent de plus en plus dans une voie, qui, si elle pouvait prévaloir, serait le plein recul vers la barbarie et le vandalisme.
- L’expérience, loin de corriger le système bismarckien, ne fait que le précipiter de plus en plus, par les résistances d’un orgueil insensé, dans la voie qui mène les peuples aux abîmes. L’oppression en Alsace-Lorraine dépasse toutes les proportions que l’on a vues.
- Dans toute l’Allemagne, le procédé des Tartares, le militarisme universel, va s’étendre à tons les âges de la virilité. Il ne lui reste plus qu’à englober la vieillesse masculine et le sexe féminin. Et comme preuve de l’absurdité du principe de guerre, même dans ses victoires, le Kaiser déclare au Reichstag, que toutes ces mesures qu’on ne décrète qu’aux
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- jours de la Patrie en danger, sont indispensables, parce qu’aprés ses succès militaires, l’Allemagne est plus que jamais entourée de périls 1 C’était bien la peine défaire tuer 300.000 hommes en 1870 !
- Restonscalmesdevanttantd’aberrations. Parleurs monstrueux excès, les ennemis du principe pacifique en servent puissamment la cause, sans le vouloir et sans le savoir.
- Union lombarde de la Paix et de l’Arbitrage
- Nous avons, dans le dernier numéro du Devoir, reproduit l’éîoquent appel de notre confrère Moneta, appel auquel notre fondateur s’est rallié avec l’enthousiasme pour le bien qui lui fut propre jusqu’à sa dernière heure.
- A sa dernière réunion, YUnion Lombarde, nous dit un procès-verbal qu’on nous communique, en applaudissant à l’initiative de M. Moneta, a délibéré d’ouvrir un concours public pour traiter le sujet en question, en élevant le prix à 1000 francs.
- Ce prix sera décerné à l’auteur du meilleur mémoire publié pendant l’année, ou envoyé inédit au Comité de l’Union, qui dans la séance du 22 Janvier a arrêté les conditions suivantes :
- I. Les mémoires imprimés, ainsi que les manuscrits inédits, devront être rédigés en italien ou en français.
- II. Les mémoires manuscrits pourront être marqués d’un épigraphe, qu’on aura soin de répéter sur un bulletin cacheté, contenant le prénom, le nom et le domicile de l’auteur. Cela dans le cas où l’aspirant aimerait mieux de garder le secret sur son mémoire.
- III. L’auteur du mémoire couronné en aura la propriété littéraire, mais sera tenu à se soumettre à la condition suivante : si son ouvrage n’est pas imprimé et qu’il veuille le publier, il devra le faire précéder du jugement de la Commission, dans le délai de six mois après la notification dudit jugement. Il sera tenu à en présenter trois exemplaires à la Présidence de l’Union.
- IV. Les mémoires écrits rejetés au concours, seront rendus à leurs auteurs dans le délai de six mois après le rapport de la Commission.
- V. Le rapport de la Commission sera publié, par les soins et aux frais de l’Union, dans les deux langues : italienne et française ; la traduction doit être approuvée par la Commission et par la Présidence de l’Union.
- VI. Sont admis au concours les citoyens de tous les pays, les membres de la Commission d’examen et ceux du Comité, exclus.
- VII. Le délai arrêté pour l’envoi des ouvrages imprimés et.écrits expire le 31 décembre 1888.
- VIII. Les mémoires imprimés, ainsi que les [manuscrits*
- devront être expédiés au secrétaire de l’Union Lombarde, M. l’avocat Angelo Mazzoleni, via Cerva N° 42, Milan.
- Le Président Prof. Francesco Vigano.
- Le Secrétaire Avv. A. Mazzoleni.
- La Présidence de YUnione se réserve de publier en son temps les noms des membres composant la Commission d’examen.
- AFFOLEMENT
- Le Radical publie les réflexions très sensées qui suivent :
- Une singulière et dangereuse monomanie sévit depuis peu de temps chez nous et tend à fausser tout ce qu’il y a de brave et de généreux dans l’esprit français. Après dix-sept ans de haine implacable vouée à l’Allemand, nous voyons aujourd’hui l’exagération même de cette haine engendrer, par un phénomène étrange, uu sentiment indigne d’un peuple tel que le nôtre : la peur du prussien poussée jusqu’à l’affolement.
- Quel état d’esprit maladif, quelle hallucination persistante tendent, depuis plusieurs mois, à nous montrer à tout propos les fantômes de nos ennemis ?
- La France entière semble en proie' à la plus dangereuse des monomanies : le délire de la persécution. Partout nous voyons des espions prussiens.
- On se croirait revenu au triste temps du siège de Paris quand la foule armée envahissait les maisons où brillaient des lumières et accusait de connivence avec l’ennemi quiconque déplaçait chez soi, après la nuit tombée, une bougie pâlotte, dont les moindres mouvements passaient pour porter aux assiégeants, à dix kilomètres à travers le brouillard, les détails de nos préparatifs militaires.
- Ces erreurs, excusables chez une population surexcitée par des désastres successifs, ne le sont plus maintenant.
- Et pourtant !... Un homme blond, aux yeux de faïence, s’assied sur le même banc où causent le militaire et sa payse, c’est qu’il cherche à surprendre dans la conversation les secrets de la mobilisation que le militaire connaît mieux que personne.
- Ce même homme blond passe-t-il deux fois devant une caserne, c’est qu’il étudie nos fortifications.
- Hier encore on a fait grand bruit à propos d’un chiffonnier bavarois, pour quelques débris de cuivre et autres fragments de cartouches ramassés, après le tir, dans le camp Saint— Maur.
- On s’est indigné parce qne ce malheureux était autorisé, lui et son fils, âgé de douze ans, à aller, après le repas des soldats, prendre les restes de soupe, chose grave qui pouvait lui révéler les secrets de notre alimentation militaire.
- Nous n’avons pas raconté cette ridicule histoire* dont le
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- retentissement dénote chez nous un déplorable état psycholo-gique.
- La surexcitation que produisent de semblables événements est un symptôme fâcheux ; ce n’est pas du patriotisme, c’est plutôt le contraire.
- C’est à ceux qui ont l’honneur de parler à la foule à calmer ses entraînements ; c’est à nous à réagir contre les impressions démoralisatrices qui l’assaillent et à l’inviter à réserver ses colères pour des circonstances plus graves et pour des ennemis plus sérieux que les chiffonniers du camp de Saint-Maur.
- Toute attitude finirait par donner à l’étranger une triste idée de notre bon sens — et même de notre bravoure.
- LE SERMENT D’UN ÉTUDIANT
- (CONTE DE NOËL)
- I
- La petite ville de X..., — ne la nommons pas pour éviter toute personnalité, — possède un percepteur des contributions directes et cet honorable fonctionnaire est un de mes amis.
- Son bureau ouvre à neuf heures et ferme à quatre heures toute l’année, c’est dire que les soirées sont longues en province.
- En été il y a pour se distraire les promenades sur les quatre routes qui traversent la localité ; puis la chasse ou la pèche en temps permis ; en hiver, c’est une autre affaire : quand s’allument — à défaut de la lune — les becs de gaz municipaux, chacun se prend à souhaiter que neuf heures sonnent bien vite pour aller dormir jusqu’au lendemain matin, faire son tour de cadran, comme on dit, et les jours succèdent aux jours, les mois aux semaines, sans que rien vienne troubler cette harmonie soporifique et ennuyeuse , mais de ce côté, il n'y a rien à innover ; les bonnes gens de province se sont ennuyées dans le passé, ils s’ennuient dans le présent, et, très probablement, ils s’ennuieront longtemps encore dans l’avenir.
- Depuis cinq ans que mon ami Henri Bersac habite son paisible chef-lieu de canton, il a essayé par tous les moyens possibles de réagir contre cette apathie proverbiale ; mis au courant des us et coutumes de ses impôts il s’est dit, à son tour qu’il fallait à tout prix leur imposer un réveil volontaire ou forcé.— Comment s’y est-il pris ? — Dame, grâce à une pointe de diplomatie ; — îalleyrand a fait école, et, sans jeter une ombre, même %ère, sur l’œuvre éclatante du maître, il y a de ses elèves qui s’en tirent à merveille.
- Notre malin percepteur, après quelques mois de séjour, connaissant à fond son personnel officiel et officieux, §e ^manda quel moyen employer pour écraser la tête de ce Reptile affreux qu’on nomme l’ennui ?
- — Son bon génie lui souffla cette réponse à l’oreille: Sers-toi des passions.
- — Très bien ; mais quelle était la passion dominante du canton ?
- Le jeu.
- Comme Archimède à Syracuse, Henri Bersac avait trouvé !
- Du premier octobre au dernier dimanche de carême, depuis cinq années, et plusieurs fois par semaine, les gros bonnets de l’endroit se réunissent donc chez le percepteur et, de sept à dix heures, se livrent avec une furia toute française aux multiples hasards du valet noir ; le perdant met un sou sous le chandelier; c’est la punition.
- Ne riez pas, lecteur, en apprenant le chiffre de l’enjeu: un million n’est qu’un sou multiplié un certain nombre de fois.
- Mais comment employer ce sou ?
- Voilà ce que se demandèrent dès le premier soir, les chevaliers du valet noir ; l’un voulait empocher purement et simplement ; — c’était pratique — la majorité, pourtant, pencha d’un autre côté ; — un second parla de remettre le total de l’hiver entre les mains du bureau de bienfaisanee ; chacun fit la grimace, et, le plus philanthrope déclara aussitôt que l’aumône encourageant la paresse, il n’y avait pas lieu de s’arrêter à cette idée ; un troisième proposa de créer une cagnotte et de s’en servir pour un colossal réveillon chaque année.— Tout le monde applaudit.
- Il y a un an, je recevais un télégramme ainsi conçu : « C’est lundi notre réveillon ; je t’attends comme tu me « l’as promis, aux vacances dernières ; ne manque pas.
- « Ton ami,
- « H. Bersac. »
- A l’heure dite j’arrivais à X...
- II
- Le festin commença vers une heure du matin ; pour tout le monde, les convives n’auraient pas voulu entamer le premier morceau avant la fin de la messe de minuit ; c’est un usage, et, en province, les usages ont force de loi.
- Ce repas fut pantagruélique et plein d’entrain ; la cave de l’amphitryon, très variée et fort estimée, complétait le menu ; j’ai rarement vu dans un dîner de vingt couverts, plus de gaieté, de bon aloi, et surtout plus de franche cordialité.
- Le café fut servi non dans un salon à part comme l’exigent les lois de l’étiquette contemporaine, mais à l’ancienne manière, c’est-à-dire dans la salle même du festin.
- — En attendant le lever de l’aurore — et l’aurore est bien tardive le vingt-cinq décembre — les uns causèrent politique, les autres de la troupe de théâtre en tournée dans le canton ; les enragés du Valet noir se mirent
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- bravement à leur jeu favori ; pour moi, j’allai fumer un cigare dans le petit bureau contigu à la pièce principale ; mon ami Bersac m’y rejoignit aussitôt :
- — Eh bien, me dit-il, comment trouves-tu notre réveillon ?
- — Et les convives ?
- — Charmants ; de plus, tes vins sont exquis.
- — E’Iatteur !
- — Allons bon, voilà la récompense de ma sincérité.
- — C’est que tu dis cela comme si tu sous-entendais quelque chose ?
- — Mais, il y a effectivement un sous-entendu.
- — Voyons, ne me fais pas languir.
- — Le plus sympathique de tes convives est, à mon avis, le docteur Chambrey !
- — C’est un charmeur, tout le monde te le dira, et, tu
- sais, vox populi....
- — Merci pour le reste.
- — L’excellent docteur est l’âme de nos réunions, le joueur le plus intrépide, mais aussi le plus consciencieux que je connaisse ; quand il s’absente, nos soirées sont ternes, nos parties sont sans entrain, il perd comme il gagne, le plus indifféremment du monde ; nous l’avons surnommé : Caton l’ancien.
- — Très bien ; mais pourquoi ton honorable convive, même au dessert, ne boit-il que de l’eau ?
- — Ah ! voilà la grande question que j’attendais.
- — Est-elle indiscrète ?
- — Je pourrais te répéter, comme le fait le docteur lui-même, lorsque cette question lui est posée : « Parce que c’est son goût » ; mais comme tu ne te contenterais pas de cette réponse, je vais t’en donner une autre, à une condition, toutefois ?
- — Laquelle?
- — Cette histoire renfermant un drame de famille des plus émouvants, que tout, le monde ignore, tu n’en parleras à personne tant que mon cher voisin vivra.
- — Soit.
- — Je commence:
- Sophronyme Loudier. [A suivre)
- NÉCROLOGIE
- MORT DE ÜVr. E.I3ST GrUIER
- Député de l’Aisne,
- l’un des exécuteurs testamentaires de M. Godin.
- M. Ringuier, choisi avec M.Ganault, par M. Godin comme exécuteur de ses dispositions testamentaires est mort subitement à Paris, mardi,de retour d’un voyage à Guise où il était venu, appelé par les soins que la mission de confiance posthume de M. Godin lui avait légués.
- Rien à son départ d’ici, ne pouvait faire prévoir cette fin si brusque.
- | Arrivé à Paris à 10 heures du soir, il prit un fiacre à fi gare du Nord pour se faire reconduire à sou domicile, 33,rue
- I de Varennes.
- (
- | Arrivé à cet endroit, quand le cocher ouvrit la portière, \\ constata que son voyageur ne donnait plus signe de vie... M, Ringuier était mort, foudroyé par une attaque d’apoplexie.
- 11 était né à Soissons en 1825.
- En 1851, il protesta avec la génération républicaine de cette époque contre le crime du 2 décembre.
- En 1870, il organisa une compagnie d’artilleurs volontaires pour défendre le sol de son pays. Blessé à la défense de Soissons et cité deux fois à l’ordre du jour, il fut décoré en 1871, pour sa brillante conduite pendant la guerre.
- Il était conseiller général du canton de Braisne depuisj 1871. En 1881, il fut élu député de l’arrondissement de Soissons. En 1885, il fut réélu au scrutin de liste, député de l’Aisne. Il siégeait à l’Union des gauches.
- Travailleur modeste et dévoué, fuyant l’éclat, aimanta remplir son devoir simplement, sans faste, ni bruit, il appartenait à cette catégorie d’hohimes précieux qui se dépensent sans compter ni se mettre en évidence et dont on peut dire, comme des anciens Romains, qu’ils ont vécu. Car vivre, c’est travailler faire le bien. M. Godin connaissait et appréciait à i haut degré ce travailleur, au commerce sùr, à l’amitié fidèle, à la bonne volonté toujours active.
- Le Devoiry dans cette circonstance, s’associe aux universels regrets qu’excitera la disparition de ce vaillant honnête homme et il envoie à sa famille et à ses amis personnels et politiques l’expression attristée de ses condoléances.
- AVIS
- Le journal a Le Devoir » est envoyé gratuite ment à titre d’essai.
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- NUMÉROS DE PROPAGANDE
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- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Ber à.
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- Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 26 Février 1888
- 12- Année, Tome 12.-- N' 494
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à
- France
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- Madame GODIN, an Familistère
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- A PARIS
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- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Au groupe socialiste de la Chambre. — Réfectoire populaire en Belgique. — La Liberté et les agents de l'Etat. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Chronique parlementaire. La chute des cabinets. — Contradictions sociales et économiques. — Le serment d'un étudiant. — Bibliographie. — Exposition universelle de 1889.
- -Etat-civil du Familistère.
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- AU GROUPE SOCIALISTE
- DE LA CHAMBRE
- C’est avec une satisfaction sans réserves, que le Devoir annonçait, il y a quelque temps, la formation d’un groupe socialiste à la Chambre, auquel il souhaita une cordiale bienvenue.
- Le programme élaboré par les honorables représentants qui avaient piis l’initiative de ce groupement était nettement socialiste, quoiqu’un peu « confusionnaire » dans sa forme, pour nous servir du terme employé par M. B. Malon dans la Revue socialiste Mais les défauts de forme ou d’expression étaient amplement rachetés par les qualités du fond — et nous l’avons approuvé, heureux de voir enfin se constituer un groupe parlementaire, formé en dehors des misérables compétitions de personnes qui sont la préoccupation presque dominante des autres groupes, — ouvert à tous les hommes de bonne volonté qui veulent travailler à l’amélioration des douleurs sociales, à la régularisation des phénomènes économiques et à l’élaboration des réformes transitoires urgentes que réclame impérieusement notre état social actuel.
- A la Chambre — et dans le monde politique en général — le désordre est aussi grand dans les idées que dans les faits. Les hazards de la vie parlementaire, les incidents journaliers des luttes politiques étroites et sans grandeur qui se livrent dans le pays depuis une vingtaine d’années, ont groupé les hommes le plus souvent à l’encontre des idées, de sorte que les opinions les plus contradictoires se mêlent et se confondent dans des groupes où les directions théoriques les plus opposées se font mutuellement échec. On voit, par exemple, siéger sur les bancs de l’extrême-gauche,groupe d’opposition qui se croit très avancé, des économistes orthodoxes du libé-
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- ralisme le plus pur,comme M. Yves Guyot — à côté de radicaux qui, de très bonne foi, se disent et se croient, en effet, socialistes — comme M. Barodet. L'anarchie intellectuelle est si complète,que ces noms, portés indistinctement par les mêmes eomités, sont sortis de même, ensemble, du scrutin de 1885 ; et aujourd’hui, encore,ils se mêlent dans les scrutins législatifs.
- Gomment s’étonner ensuite que les législatures soient stériles ? Pourrait-il sortir rien de précis d’une pareille confusion ?
- La formation d'un groupe parlementaire offrant un centre de ralliement aux bonnes volontés de ceux qui se débattent dansle labyrinthe des programmes négatifs ou contradictoires, était donc de tous points désirable. A cet effet, il fallait poser les bases solides d’un groupement en affirmant nettement les grandes lignes du socialisme, ses données directrices, en même temps que préciser les réformes d’ordre transitoire qui se|dégagent de sa théorique, quand un phénomène social appelle le concours législatif, pour la prévention ou la répression d’un accident économique grave.
- Cette tâche était heureusement facile à exécuter.
- De nos jours, en effet, le socialisme tend à se constituer rapidement en un corps de doctrines homogène — débarrassé qu’il est des systèmes personnels, des panacées puériles et de tous les impedimenta utopiques qui entravaient jadis sa marche, quand,à son début, toutes ces boutures parasitaires se greffant sur les synthèses des grands maîtres encore incomplètes, elles obstruaient les voies de leur évolution naturelle.
- Il existe bien encore, çà et là,quelques rares chapelles particulières, s’excommuniant réciproquement au nom de l’orthodoxie que chacune d’elles prétend posséder en propre ; des milieux divers plus ou moins hostiles l’un à l’autre et qui s’intitulent volontiers écoles. Au fond les desiderata sont communs,la méthode critique est la même et toute la violence de leurs polémiques souvent furieuses s’exerce sur des pointes d’aiguille. Les prétendues divergences de principes sont petites et ne servent ici qu’à masquer des inimitiés regrettables de personnes. L’exclusivisme dont on fait preuve dans ces milieux est cependant chose très fâcheuse. Certains s’attri- i huent le monopole du socialisme formulé par eux en credo qu’il faut réciter selon la formule, sous peine de rester à la porte, convaincu d’hérésie et atteint d’excommunication majeure. Les idées ainsi emprisonnées dans des clans jaloux ont peine à s’étendre au dehors.
- La formation d’un groupe socialiste parlementaire n’en était que plus indispensable,à cause de cela ; et malgré la prétention de ces chapelles à posséder seules la formule de la bonne i parole nouvelle,il était facile d’élaborer un programme à la fois général et précis— enfermant dans ses grandes lignes les desiderata du socialisme contemporain et traçant, pour ainsi parler, la voie des mesures progressivesfqui, suivant de près la marche
- naturelle de l’évolution sociale, conduisent, graduellement, \ la réalisation positive de ces desiderata.
- C’est ce que MM. Boyer, Planteau, etc., les promoteurs du programme que nous avons publié, ont fait d’une façon très suffisante.
- *
- Le programme socialiste de la Chambre comprend, en effet, des indications d’ordre général et particulier.
- Les indications générales formulent l’aboutissant politique et économique de la civilisation contemporaine,savoir : régularisation progressive des rouages économiques de fi société, prenant en main l’administration de la production et de la répartition, abandonnées à cette heure à des intérêts antagoniques et inégaux, l’inégalité de conditions et de forces subordonnant fatalement la catégorie des citoyens formant l’immense majorité à la catégorie très restreinte des privilégiés. A la production effectuée pour le profit des privilégiés qui la dirigent; à la répartition arbitrairement effectuée encore par eux sans autre règle que la loi de l’offre et de la demande — c’est-â-dire par la loi du plus fort, doit se substituer la coopération graduelle et volontaire de tous dans l’œuvre commune de vie sociale, soustraite par là aux violences que la fatalité d’une concurrence sans frein déchaîne périodiquement sur le monde. En d’autres termes, on doit réaliser la Justice dans l’ordre social, cette justice devant être déterminée par la connaissance des lois sociologiques auxquelles toute conception juridique doit se rapporter.
- Voilà pour la théorique générale.
- Dans le détail des applications diverses que celle-ci comporte, les rédacteurs du programme socialiste avaient égale-! ment établi des points de repère précis. En attendant la réalisation positive et complète des desiderata formulés plus haut, il y a à prendre tout un ensemble de mesures protectrices envers les souffrants des iniquités sociales. L’ouvrier est livré pieds et poings liés â la merci patronale ; le travail est sans défense contre les accidents de toute nature qui l’assaillent : chômage, concurrence nationale et étrangère qui fait baisser son prix sur le marché ; crises périodiques ; impôts croissants qui l’écrasent, etc. La protection du travail sous toutes ses formes doit donc être l’objet d’une intervention législative constante. D’autant plus que, en dépit des belles théories abstentionnistes de l’État en matière sociale, il ne se passe pas de jour que la Chambre ne discute des projets de loi intéressant directement le travail.Sous prétexte que l’Etat doit rester neutre, aucune clause de garantie en faveur du travail n’est insérée dans ces lois, tournant ainsi fatalement au préjudice des travailleurs. Le programme socialiste parlementaire contient une série de réformes et d’améliorations partielles dont l’application constituerait tout de suite un soulagement considérable dans la situation des déshérités — et ce soulagent ! serait d’autant plus profond et durable,qu’il aurait été obtefiû
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- pacifiquement, sans heurts ni secousses, dont l’ébranlement est toujours funeste même à ceux en faveur de qui ils se produisent.
- Nous venons de mentionner la théorie de la neutralité de l’État, derrière laquelle s'abritent les théoriciens et les apologistes du statu quo.La question de l’Etat est,on peut dire,la pierre de touche socialiste. S’oppose-t-on à une réforme sous prétexte que son obtention ne saurait se conquérir sans faire intervenir la collectivité dans les rapports sociaux, on peut à priori en déduire que cet adversaire est également l’adversaire de toute réforme sociale et passer outre à ses objections.
- Tels sont, en raccourci, les points principaux que le programme contre lequel on s’est élevé de tous côtés met très bien enlumière.Qu’on trouve que ces points ne sontpas ordonnés dans une suite régulière,ces critiques sont sans grande importance comme les défauts qu’on relève. C’est dans l’application qu’il convient d’en suivre le développement normal. L'application, en effet, — le parti pratique qu’on tire des prémisses posées, voilà ce qui importe surtout...
- Or, ici, nous trouvons la pratique bien faible ; le groupe socialiste parlementaire aurait pu faire ou tenter beaucoup plus qu’il n’a fait. .
- On doit la vérité même à ses ennemis. A plus forte raison, la doit-on à ses amis. Nous considérons les députés qui composent ce groupe comme nos amis, du seul fait de la communauté d’idées et d'aspirations vers un même idéal de justice qui nous unit ; en outre, nous comptons nombre d’amis personnels parmi eux...Raison de plus pour que nous leur adressions sans ambages, mais avec toute la réserve et la courtoisie dues à la bonne foi, les observations que nous suggère l’attitude législative qu’ils ont eue depuis la publication de leur programme.
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- Il y a à peine un mois et demi que la Chambre a repris ses travaux et durant ce court espace de temps, les incidents les plus variés, d’ordre économique, se sont produits. L’intervention socialiste a été moins que discrète— presque nulle. M. Basly a déposé une proposition, adoptée en partie, en faveur des ouvriers de Bessèges, La Voulte et Terre Noire, en proie à la misère par suite de la dissipation des caisses de retraite et de secours par les compagnies exploitantes ; — M. Laur a posé une question au gouvernement sur l’accaparement du cuivre par un syndicat de spéculateurs qui tombent évidemment sous le coup de l’article 419 du code pénal — et c’est tout.
- Que de circonstances, cependant,dans lesquelles leur intervention eut du déblayer la tribune des sophismes et des redites ^ toute sorte qu’y apportent tous les jours les orateirrs de tous les partis !
- Je sais bien que nombre de projets de loi importants ont été déposés par les socialistes ; mais ils dorment dans les cartons de^ commissions ; et si le socialisme ne peut s’affirmer dans kémycicle parlementaire avant le jour où ces projets verront
- . le feu de la rampe, il risque d’attendre longtemps. Cesprojets ! divers, dont certains remontent à l’origine de la législature, i sont assurés de ne jamais voir le jour. La Chambre sera dis-I soute ou prorogée, avant qu’ils aient traversé la filière des I innombrables commissions par lesquels ils doivent passer, j C’est donc dans les incidents quotidiens de la vie parlementaire, toutes les fois qu’une question importante se présente, que les députés socialistes doivent prendre la parole, et sans trop se préoccuper des personnalités que le résultat final du scrutin met en jeu, opposer une solution socialiste aux solutions empiriques, anti-sociales, journaliérement adoptées.
- Quand on jette un coup d’œil sur l’ordre du jour des questions successivement traitées à la Chambre depuis sa rentrée, on est surpris de la quantité des discussions qu’un groupe socialiste eut pu soulever, sans sortir du sommaire de la séance. Questions générales et particulières, les occasions ont abondé pour eux de prononcer à la face du pays des paroles fortes et puissantes comme l’enceinte du Palais-Bourbon est déshabituée d’en entendre depuis longtemps.
- Un jour, le député-poète Clovis Hugues disait — je ne me rappelle pas exactement si c’est à la Chambre ou dans une réunion :— A la Chambre nous parlons au peuple par les fenêtres du Journal officiel. L’image est exacte. Si on ajoute qu’il peut être utile de parler même à ce milieu — plus ignorant, peut-être, qu’adversaire irréconciliable des idées nouvelles,on comprendra combien précieuse pourrait être l’action des députés socialistes s’exerçant sans relâche et se multipliant sans découragement.
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- On a discuté le budget. A droite, à gauche, au centre, des députés ont débité d’interminables rapsodies au cours de la discussion générale ; les opinions les plus baroques ont été exposées, patiemment entendues, discutées dans de longues séances, — une seule n’a pris aucune part à cette joute oratoire. C’est l’opinion socialiste. J'imagine cependant que le socialisme a bien son mot à dire dans une discussion générale du budget. Si même cette discussion générale est si terne, si ennuyeuse, c'est que ceux qui y prennent part n’y apportent pas une seule idée neuve. Ils se débattent, impuissants, dans des discours stériles, sous une situation qui les écrase et dont ils ne perçoivent pas les causes réelles ;— les partis se renvoient mutuellement la responsabilité de cette situation, qu’aucun n’a créée en propre (elle est l’œuvre du temps); mais de solution, de perspective de sortie, aucun n’en présente. Ce qui n’est pas étonnant. Seul, le fiat lux socialiste peut permettre de se reconnaître au milieu des ténèbres amoncelées par le déchaînement des perturbations économiques au comble du chaos. Il appartenait aux socialistes d’apporter le flambeau de leur pénétrante critique dans ces ténèbres, de démêler ce chaos ; démontrer comment la question budgétaire est une : face de la question sociale ; de faire ressortir les contradic-
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- tions insolubles de l’ordre social actuel par les contradictions 1 financières non moins insolubles du budget... Par cette criti- l que, serait apparu, dans sa rigoureuse exactitude,le processus de la capitation budgétaire moderne,qui pèse sur la production ouvrière et qui, ayant épuisé le maximum de capacité contributive des travailleurs, ne peut plus faire face aux charges croissantes nécessitées par le développement naturel et progressif des services publics. La solution se fût dégagée impérieuse et éclatante d’une semblable critique et je prie MM. les députés socialistes de croire que celui d’entre eux qui eût assumé la tâche, bien lourde mais méritoire, de l’exposer, celui-là on l’eût écouté avec un intérêt autrement puissant que les critiques brillantes mais superficielles de M. Pelletan ou tout autre orateur possédant l’oreille de la Chambre.
- J’ai pris la discussion générale du budget comme exemple des circonstance s dans lesquelles l’intervention socialiste peut et doit s’exercer. S’il me fallait énumérer toutes celles qu’ils ont laissé passer, j’allongerais indéfiniment cet article.
- Qu’il me suffise de citer les plus notoires :
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- La large discussion de la politique coloniale n’a donné lieu à aucune observation de leur part. N’y avait-il cependant rien à dire,après les discours de l’Extrême-Grauehe,au point de vue scientifique élevé qui, dans les questions de cette nature, doit inspirer la critique socialiste ? La politique coloniale en Extrême-Orient n’est pas seulement une politique de débouchés commerciaux profitable à une catégorie de citoyens très restreinte, partant nuisible à la masse de la collectivité — elle est encore une politique de la dernière imprudence, car elle met en contact les races aryennes industrielles de l’occident avec les races jaunes et de ce contact peut surgir un formidable conflit — militaire et économique — à l’incalculable portée. Le socialisme a signalé, le premier, le danger de ce rapprochement, dans l’état de choses présent. Les barbares de l’Extrême-Orient n’ont même pas besoin pour nous envahir de recourir aux procédés exterminateurs de la guerre — leur concurrence économique aux travailleurs européens, à laquelle les capitalistes d’Occident ont déjà songé pour refréner les revendications des ouvriers d’Europe, suffirait pour produire graduellement un cataclysme social dont la pensée la plus audacieuse ne saurait calculer l’étendue... Orateurs de droite, de gauche ou d’extrême-gauche ne sauraient appesantir une pensée absente sur ces graves problèmes. Il appartient aux socialistes qui les premiers l’ont vu, de le mettre en lumière.— Et ils se taisent !
- La discussion du budget de la marine a donné lieu à de tristes constatations. Suivant la théorie favorite des économistes, l’État ne saurait fabriquer les produits nécessaires à sa consommation. C’est en vertu de ce principe qu’on a désorganisé nos arsenaux, perturbé notre population ouvrière des villes maritimes, chassée des chantiers, pourquoi ? Pour 1
- remettre à des entrepreneurs la construction de navire; où l’on emploie des rivets en plomb, — où l’on bouelij avec de la céruse d’énormes trous qui se transforme, ront en voie d’eau, la première fois que ces vaisseaux pren-i dront la mer. — Quelle magnifique occasion pour les socia-i listes de rappeler l’Etat à l’observation des vrais principe; économiques, ceux dont la pratique, sans désorganiser leîj ateliers publics ni déplacer des masses énormes de travailj comme on l’a fait depuis deux ou trois ans, permettraient! en même temps de compter sur une construction sérieusement! et honnêtement faite.
- Et lorsque la Chambre a repoussé le crédit de 41,000 fr,, qui eut permis de construire dans les chantiers de Cherbourg des abris pour les ouvriers, exposés à toutes les intempéries! des saisons, en proie à une foule de maladies contractées par| suite de la mauvaise disposition des locaux — est-ce qu’ui| député socialiste n’eut pas dû caractériser une économit! pareille ?
- Je m’arrête. Cette énumération est déjà trop longue, -i Encore un mot cependant :
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- ¥ * !
- Le Devoir a parlé de la proposition Sans-Leroy, tendant! à nommer une Commission d’enquête qui étudierait les nouvelles bases sur lesquelles l’État doit renouveler ou concéder à tout autre le privilège de la Banque de France. Nous) nous sommes élevé contre l’exclusivisme de cette proposition,) qui, d’avance, tranche la question de principe et ne laisse pas| place, si elle est votée, pour une organisation du crédit natio-j nal en dehors du privilège, du monopole abandonné par l’Etat| à des particuliers. Le ministère Tirard, prétendant que nomination d’une telle commission empiéterait sur les préro-i gatives du gouvernement qui, seul, doit apporter à la! Chambre le texte des traités ou des conventions arrêtées pai les soins de l’administration, a combattu l’urgence demandé; par M. Sans-Leroy. Le groupe socialiste avait commis déjà un; omission grave en ne complétant pas le projet exclusif de M, Sans-Leroy, par un amendement stipulant que la Commission! d’enquête proposée pourrait étudier telle solution et combi-, naison qui lui paraîtrait la meilleure. En tout cas, comme! nous le disions dans l’avant-dernier numéro, la Chambre ne pouvait, au pied levé, trancher une question de fond aussi grosse que celle de savoir si la Banque de France continuera ou non d’être un monopole public concédé en privilège.Eh bien! non seulement les socialistes de la Chambre n’ont rien trouvé à ajouter ni à reprendre dans la solution de M. Sans-Leroy,) mais ils ont fait pis : ils en ont voté l’urgence !
- Fort heureusement, M. Tirard a eu gain de cause dans & , prétention, l’urgence a été repoussée et... cela permettra aut socialistes fourvoyés dans cette question de réparer plus tard! ( leur erreur de la semaine dernière.
- Ce vote n’en est pas moins aussi déplorable qu'inexplicable , Quoi ! Voilà plus de quarante ans que le socialisme protêt :
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- contre la monopolisation du crédit national, et des socialistes déclarent qu’il y a urgence à réformer l’état de choses pré- j sent en... reconstituant ce monopole! ! En cette circonstance, i nos députés ont sans doute déposé dans l’urne un bulletin d’opposition contre le ministère, plutôt qu’un projet d’approbation du projet Sans-Leroy. N’empêche que ce projet adopté,
- ]a question de fond eut été tranchée en faveur du monopole.
- * *
- Les critiques que nous formulons ici nous sont dictées par le souci de voir le nouveau groupe parlementaire occuper à la Chambre le rôle honorable qui lui revient et qui peut être des plus brillants, s’il suit les données de son programme. C’est parce que nous avons à cœur de le voir tenir les promesses [pleines d’espérances que sa formation nous a inspirées, que nous critiquons son inaction. Cette inaction est d’autant plus regrettable, qu’au dehors, ceux qui prétendent pouvoir seuls représenter, à l’exclusion de tous autres, les idées socialistes — comme le conseil de régence de la Banque de France prétend que lui seul peut régir la circulation monétaire et fiduciaire— y trouveront une arme pour l’attaquer et le discréditer.
- C’est donc avec l’espoir de ne pas avoir prêché dans le désert que nous avons rappelé en commençant les principales lignes du programme accepté par les honorables députés qui Font signé ;— que nous avons insisté sur leurs votes contradictoires et le silence malheureusement regrettable gardé par eux dans des circonstances où leur intervention eut été si précieuse. Nous attendons, plein de confiance, l’instant où nous pourrons les féliciter de leur action énergique : nous serons alors amplement dédommagé, espérons-le, des regrets que nous avons dû leur exprimer aujourd’hui.
- Réfectoire populaire en Belgique
- Tel est le titre d’un établissement de secours dont M.Louis Bertrand, rédacteur du Peuple, a proposé l’institution à Bruxelles. L’originalité de cet établissement consisterait en ce
- !lue> à la différence de ceux qui existent en France, tels que 1 Bouchée de Pain, les refuges, asiles de nuit etc., et qui ous sont organisés par des sociétés composées de notabilités sociales, le réfectoire de Bruxelles serait organisé par les pociétés coopératives populaires. Œuvre émanée de l’initiative populaire, elle n’aurait pas le caractère d’aumône dégradante IU1 s attache ordinairement aux secours distribués d’une main ndifférente par les privilégiés de la fortune.
- Au surplus, voici un article consacré par M. Louis Bertrand 'a question et qui, en même temps qu’il renseigne sur le chemin )arcouru par cette idée généreuse, donne les grandes lignes le 1 organisation à établir.
- ! (( L idée émise par nous,il y a huit jours,pour venir en aide f x ^Iheureux, a été bien accueillie non seulement dans les groupes ouvriers et dans la presse, au concours desquels nous r°ns fed appel, mais dans le public en général.
- « Il ne pouvait en être autrement.
- « Nous avons reçu un grand nombre de lettres de personnes appartenant à des sociétés philanthropiques,ainsi que des membres des cercles du Denier des Écoles, nous félicitant pour l’œuvre entreprise et nous offrant leur concours afin d’assurer sa réussite.
- « Quand la première fois nousavons fait cet appel,nous avons déclaré qu’il ne s’agissait pas d’une œuvre socialiste ou politi-tique, mais simplement humanitaire.
- « Notre appel s’adresse donc à tous les gens de cœur, sans distinction d’opinion politique ou de croyance religieuse. Nous tenons à le répéter ici, puisque certains journaux semblent craindre le contraire.
- « Seulement, sans repousser le concours de personne, nous pensons que les associations ouvrières sont surtout à même de diriger une institution de ce genre.
- « Car il est bien entendu que nous pensons que l’ouvrier qui a faim a le droit de réclamer à manger à la société. Il est impossible 'que, dans des états qui se prétendent civilisés, on puisse dire à ceux qui ne demandent qu’à vivre en travaillant : « Nous ne pouvons rien pour vous, nous ne vous devons rien.»
- « Ce serait de la barbarie et il n’en peut être ainsi.
- « Par conséquent, pour ôter à l’œuvre delà bouchée de pain le caractère d’aumône, nous pensons que des ouvriers seuls pourraient utilement la prendre en mains.
- « Il en a déjà été ainsi, lors de l’élan de charité qui se produisit il y a trois ans, en faveur des ouvriers sans travail.C’est l’Association générale ouvrière — appartenant au Parti ouvrier — qui fut chargée de répartir les secours recueillis, et elle l’a fait de façon à mériter les félicitations de tous.
- « Nous pensons qu’il peut encore en être de même.
- « Pour le réfectoire populaire, d’ailleurs, des abus ne sont pas à craindre. Il ne s’agit pas ici, en effet, de distribution de secours en argent ou en bons qui donnent lieu à des abus. Non, il n’est question que de donner une demi-livre de pain et un bol de café à ceux qui ont faim.
- « Encore une fois,ce sera une œuvre humanitaire et de bonne fraternité et pas autre chose. De cette façon personne n’aura un prétexte pour refuser son concours, ni les particuliers, ni les administrations publiques auxquelles des subsides seront demandés.»
- M. Bertrand a grandement raison de compter sur le zèle et le dévouement des coopératives ouvrières. Grâce aux exemples multipliés d’abnégation et de sacrifice que les promoteurs du mouvement ouvrier ont donnés dans ce pays à leurs camarades de travail, nul doute que le réfectoire populaire dirigé et administré par les coopératives ne devienne une institution modèle.
- En terminant, nous exprimons le vœu que les sociétés coopératives françaises prêtent une attention plus grande aux sociétés de même nature fonctionnant en Belgique. Dans les sociétés coopératives françaises, sous prétexte de rester sur le terrain exclusivement pacifique et pratique, on se cantonne un peu trop dans l’ordre de choses purement administratif. L’horizon social reste borné au seuil de la boutique ou du
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- magasin. Sans doute, le primo vivere — d’abord s’efforcer de faire de bonnes affaires — est la première des nécessités. Mais on peut faire d’excellentes affaires, tout en reconnaissant que la question sociale ne gît pas dans l’amélioration apportée à la situation des coopérateurs par les quelques sous de bénéfice qu’ils réalisent dans leur société. Malheureusement, encore une fois, en France, on semble limiter le problème social et à sa solution à cet objet et il est arrivé maintes fois,d’entendre des coopérateurs — de très bonne foi d’ailleurs, engager leurs co-associés à se défier des utopies/vaines du socialisme. En Belgique, les coopératives sont socialistes. Le plus grand nombre d’entre elles sont adhérentes au Parti ouvrier.
- En sont-elles moins prospères — et ce, malgré les entraves de toutes sortes que leur suscite un gouvernement qui voit dans ses organisateurs ses pires ennemis?
- Bien au contraire : Le Voruit, la Maison du Peuple, Y Eurêka, se sont développées avec un succès que nos coopérateurs français n’ont pas surpassé, — si toutefois, même, ce dont je doute, elles l’ont atteint.
- C’est que loin qu’un ensemble de convictions politiques et sociales ardentes puisse être un obstacle à l’entente entre les hommes, au dévouement, il en est un puissant agent.
- On n’a jamais rien fondé de grand et. de durable que sur les idées. C’est parce que les coopératives belges sont un foyer d’idées socialistes, qu’elles prospèrent.
- Une fois de plus, le Devoir adresse ses encouragements et ses félicitations aux dévoués inspirateurs du mouvement coopératif socialiste belge et fait des vœux pour le succès du Réfectoire populaire.
- La Liberté et les agents de l’Etat-
- Le ministre des travaux publics vient d’adresser aux préfets et aux ingénieurs en chef des mines et des ponts et chaussées une circulaire que nous reproduisons plus bas.
- Ici, encore, comme lors du congrès des Instituteurs, le pouvoir central s’oppose à ce que les employés de l’État së livrent à aucune action tendant à apporter une modification quelconque dans le régime auquel ils sont astreints.
- Les employés des ponts et chaussées,comme les instituteurs, prétendant avoir à se plaindre de la situation qui leur est faite,du mode d’organisation qui les régit, s’étaient réunis et avaient procédé à une étude de cette organisation. Par la circulaire ci-dessous, M. le Ministre des travaux publics trouve ces réunions séditieuses.
- La voici :
- Monsieur le Préfet,
- Je suis informé que des congrès ont été ou doivent être organisés dans certaines villes par des conducteurs et em-
- ployés des ponts et chaussées et par des gardes-mines. Ces réunions ont pour but de former des comités départementaux devant correspondre avec un comité central constitué à Paris et d’organiser une campagne destinée notamment à amener les pouvoirs publics à réviser la loi du 9 juin 1853 sur les pensions civiles, et à substituer aux règlements actuels du corps des ponts et chaussées un projet de réorganisation élaboré par le comité central.
- Le Ministre des travaux publics est le ^défenseur naturel des intérêts des fonctionnaires et agents de tout ordre placés sous sa haute direction, et il est toujours disposé à chercher les moyens d’améliorer leur situation dans la mesure du possible ; mais le gouvernement ne saurait, sans abdiquer sa légitime autorité, admettre que les agents d’une administration publique établissent une fédération destinée à opposer un pouvoir plus ou moins occulte au pouvoir légal.
- En poursuivant ce but, en ouvrant une discussion sur des questions qui sont essentiellement du domaine administratif et gouvernemental, les agents des ponts et chaussées ét des mines oublieraient les principes les plus rudimentaires de la discipline. Tolérer de semblables agissements serait introduire l’anarchie dans les rapports entre le personnel et l’administration.
- C’est en vain, M. le Préfet, que les promoteurs de l’agita' tion que je signale à votre attention invoqueraient les statuts de la Société des conducteurs et des gardes-mines, lesquels autorisent l’existence d’un comité central à Paris et de conseils départementaux.
- Aux termes de l’article premier des statuts, cette Société a pour but de consolider entre ses membres les sentiments de confraternité et de camaraderie, de développer leur instruction scientifique, pratique et administrative, de former un fonds de secours en faveur des veuves et des orphelins des sociétaires.
- Il s’agit donc d’une association exclusivement scientifique et d’assistance mutuelle et, d’après les articles 15, 21, 22 et 23, le comité central et les comités départementaux n’ont d’autre mission que d’administrer la Société. Ils sortiraient donc de leurs attributions en se faisant les instigateurs ou les instruments d’un mouvement de propagande en vue de ques-tions dont la solution n’appartient qu’aux pouvoirs publics.
- Si des assemblées de ce genre devaient se tenir dans voir* département, je vous serais obligé de m’en aviser immédiatement. Je n’hésiterais pas alors à prendre les mesures disciplinaires que comporterait ce manquement grave à ü* instructions.
- J’interdis donc, M. le Préfet,de la manière la plus formel tout congrès ou toute réunion de fonctionnaires et agents d* ponts et chaussées et des mines ayant un objet contraire-programme délimité par l’article premier des statuts su* visés.
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- j’adresse un exemplaire de la présente circulaire à MM. les ingénieurs en chef et je les prie d’en donner connaissance à tous leurs subordonnés.
- Recevez etc.
- Le Ministre des travaux publics Émile Loubet.
- pas un conservateur — et par ce mot, je veux ^ire quiconque, réactionnaire ou républicain, est opposé à une transformation générale de la société actuelle — pas un conservateur, disons-nous, qui ne donne une approbation pleine et entière à cette circulaire et à l’esprit qui l’a dictée...
- Or que demain, sur un point important, pour un genre de production qu’il est indispensable de transformer en service public, un socialiste réclame cette transformation à l’État ; qu’il demande la reprise des monopoles concédés, tels que la Banque de'France, les chemins de fer, etc., aussitôt ces mômes conservateurs, qui n’admettent pas qu’un fonctionnaire, qu’un employé de l’État, puisse professer une opinion personnelle en matière administrative — aussitôt,dis-je, à commencer par M. Loubet lui-même, tous s’écrieront : — Encore l’intervention de l’État ! On veut faire de l’État le grand régulateur de la vie sociale ! Les socialistes en en appelant à lui,montrent bien que leur idéal de société, c’est la tyrannie. Car l’État, c’est la tyrannie, l’autorité écrasante, l’omnipotence... etc., etc.
- Eh! oui, certes,l’État, tel que vous le concevez, et tel que vous en réalisez la notion dans la pratique, c’est bien, en effet, la tyrannie la plus insupportable, le formalisme le plus méticuleux, que le communisme grossier des premiers âges ait jamais appliqué. Mais pourquoi donc ne pas vous départir de cette tyrannie odieuse, pourquoi étouffer sous votre prépotence ministérielle toute “vie, toute initiative, dans votre administration ? Vous vous dites libéraux et vous n’admettez pas que les membres d’un service comme celui des ponts et chaussées, puissent formuler leur dési-derata, indiquer au ministère les points faibles ou vicieux de leur organisation.
- Evidemment, une hiérarchie sociale constituée sur des bases semblables, qui ferait de tous les citoyens des fonctionnaires,de ces fonctionnaires des automates auxquels serait interdit toute initiative — que dis-je! toute opinion, tout examen de sa fonction ! — sans doute une telle hiérarchie sociale serait, sinon pas pire, au moins tout aussi 1 Mauvaise que la hiérarchie administrative actu- « eHe. Mais cette dernière est la violation flagrante l
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- ! indéniable, de tout droit moderne ; — elle est incompatible avec les principes mêmes de notre constitution, puisque les fonctionnaires étant citoyens,ils ont le droit incontestable d’initiative et d’examen sur la marche des services publics.
- On leur retire l’exercice de cette initiative et de cet examen là où ils pourraient le mieux l’exercer, sur des matières qu’ils connaissent très bien, et l’on crie ensuite, contre les socialistes à la tyrannie de l’État.
- Tyrannie de l’État? Non. Tyrannie des gouvernants qui considèrent les fonctionnaires inférieurs comme des auxiliaires automatiques auxquels penser est défendu ; — comme dans l’armée, il est défendu de « causer politique » et de lire des journaux !
- Mais nous le répétons : cette tyrannie n’est pas d’essence gouvernementale. Bien loin même de contribuer à l’ordre et à la marche des services, elle l’entrave. On ne peut donc que protester vigoureusement contre ceux qui Texercent.
- C’est pourquoi, en cette circonstance, ainsi que lorsqu’il s’est agi des instituteurs, le Devoir s’élève contre les pratiques autant absurdes quTni-ques du ministre des travaux publics.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANGE
- Le traitement des ouvriers. — La commission d’initiative a pris en considération une proposition de M. Basly, tendant à déclarer incessible et insaisissable le traitement des ouvriers et des employés ne dépassant pas 150 francs par mois.
- BELGIQUE
- * Société coopérative. — Parmi les plus belles installations coopératives du pays,lisons-nous dans le Peuple, on peut justement compter le local que la société Eurêka,, composée de verriers, a inauguré il y a quelques semaines à Jumet, près de Charleroi.
- Trois grands fours allemands, du système de ceux placés à Gand, Jolimont et Verviers, fonctionnent quotidiennement. Indépendamment des vastes magasins à farine, il y a là une salle de réunion qui est une des plus grandes du bassin de Charleroi : elle a plus de cinq cents mètres carrés de surface.
- L’Eurêka fabrique environ seize mille kilogrammes de pains chaque semaine.
- ALLEMAGNE
- Un jugement qui a lieu de surprendre,étant données les persécutions incessantes auxquelles les Alsaciens sont en butte, c’est le suivant :
- Le chant de la Marseillaise avait été considéré jusqu’à
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- présent, tout comme le cri de : « Vive la France ! » comme une manifestation séditieuse. Il y a quelque temps, le sieur Fousmaquer, aubergiste à Vergaville, arrondissement de Château-Salins, s’était laissé aller à entonner le chant national dans sa propre salle de débit. Traduit devant le tribunal des èchevins de Dieuze sous l'accusation d’avoir commis un acte de désordre grave, il avait été acquitté de ce chef. Le ministère public ayant interjeté appel de ce jugement, l’affaire a été jugée à nouveau, ce matin,par la Chambre correctionnelle du tribunal civil de Metz.
- Considérant que l’acte commis par M. Fousmaquer n’a pas été de nature à troubler la tranquillité, la paix et l’ordre publics, le tribunal a purement et simplement confirmé la sentence des premiers juges.
- La Marseillaise n’est pas une chanson séditieuse !
- Ce serait à croire presque que, comme au temps du Meunier sans souci, il y a des juges à Berlin.
- Discours de Bebel. — Au cours de la discussion de la loi contre les socialistes, M. Bebel a prononcé un important discours dont nous donnons l’analyse ci-dessous :
- Les véritables motifs de la loi contre les socialistes, il faut les chercher, dit-il, dans les attentats qui ont été dirigés, en 1878, contre l’empereur par Hœdcl et Nobiling. Ces crimes, on les a mis au compte du parti socialiste, et, malgré les protestations du parti, on a refusé jusqu’à ce jour de lui donner satisfaction, bien que la Gazette de Cologne ait formellement déclaré que les socialistes sont innocents du crime qu’on leur a imputé. Hœdel a été expulsé, à Leipzig, du parti socialiste, parce qu’il était, au point de vue moral, tombé au plus bas degré de l’abjection. Il a passé ensuite précisément dans le camp des ennemis des socialistes, est venu à Berlin, s’est enrôlé dans le parti des socialistes chrétiens, dirigé par le prédicateur Stœcker, et y a resté jusqu’au moment où il a commis l’attentat. Un ami intime du pasteur Stœcker a déclaré que JNobiling se rattachait également au parti dirigé par ce pasteur.
- Aujourd’hui, on parle moins des prétendus attentats commis par les socialistes, on les accuse vaguement de tendre à renverser l’ordre existant. On reconnaît qu’il y a quelque chose de fondé dans nos tendances, mais on s’abstient de nous dire ce qu’on reconnaît comme étant fondé. Nous voulons, je le déclare hautement, oui, nous voulons modifier l’état social, et, si c’est là une tendance révolutionnaire, j’accepte le terme. Mais tous les mouvements politiques, sociaux, religieux sont essentiellement des mouvements révolutionnaires. Le christianisme, auquel vous vous rattachez, a été à son origine un mouvement révolutionnaire, et ce n’est que parce qu’il prêchait l’égalité, la fraternité et le devoir de l’assistance mutuelle qu’il s’est répandu dans l’empire romain. Le mouvement a été même tellement intense qu’un empereur romain a cru devoir se mettre à sa tête. Aurons-nous jamais en Allemagne un empereur socialiste ? (Hilarité). Je ne le sais pas ; ce qui est certain, c’est que le succès du socialisme a forcé le régime impérial en Allemagne à prendre le masque du socialisme d’Etat.
- Le vice-président Buhl— Je ne puis permettre à l’orateur de dire que le régime impérial allemand est forcé de prendre un masque socialiste. Je le rappelle à l’ordre. j
- M. Bebel continuant.— Le mouvement socialiste, qu’un
- intime de Bismarck, M. Lothaire Bûcher, a favorisé, et au. quel on a permis à Liebknecht de coopérer dans l’officieuse Gazette de l’Allemagne du Nord, a gagné depuis tous les pays. Nous voulons le répandre de plus en plus, et nous nous soucions fort peu de savoir si c’est M. de Bismarck ou un autre homme d’Etat qui nous gouverne. C’est l’état social que nous voulons changer, et ce changement nous avons le droit de l’amener, même par une révolution. La révolution deviendrait inutile si le gouvernement extirpait les causes qui amènent le mécontentement des masses. Au lieu de cela, il nous combat par des lois d’exception proposées par le parti national-libéral ou soutenues par lui, alors que le droit commun, ]es lois sur les associations et sur la presse suffiraient pour combattre les excès auxquels quelques-uns de nos partisans pourraient se livrer.
- L’orateur compare la situation qui est faite à la démocratie sociale dans les différents pays de l’Europe, et il déclare qne nulle part on ne procède contre elle avec autant de rigueur qu’en Allemagne. Il arrive ainsi à faire allusion à la Commune de Paris et il dit : « La Commune en France a été une révolution violente qui est venue à un moment tout à fait inopportun et pourtant la France, cinq ans après, a fait un acte de générosité unique dans l’histoire du monde en amnistiant les communards, et je vois qu’elle ne s’est jamais repentie de cet acte de générosité. Quelle figure l’Allemagne fait-elle en présence d’une telle générosité ? »
- L’Allemagne combat le socialisme avec une rigueur extrême ; elle interdit ce qui est permis partout ailleurs. Et, pour le combattre et le surveiller, elle paye des milliers d’agents secrets, et elle tait ainsi des dépenses tout à fait en disproportion avec les résultats qu’elle obtient.
- M. Bebel, parlant des révélations récentes qui ont été faites sur l’espionnage, déclare que le commissaire de police Fischer, de Zurich, n’a nullement outrepassé ses devoirs. Il a simplement confirmé officiellement ce que lui, l’orateur, et M. Singer avaient appris d’autre part ; et il a par là contribué à la révélation d’agissements corrupteurs. L’orateur rappelle que, lors d’une enquête sur les agissements de M. Antoine, la Gazette de ïAllemagne du Nord a publié une lettre saisie au cours d’une perquisition domiciliaire faite chez le député alsacien.
- ’ Il maintient ses assertions concernant les agissements des agents de la police allemande en Suisse, et il ajoute qu’un grand mécontentement règne contre eux dans ce pays. Sans la loi contre les socialistes, tout cela ne serait pas possible ; et malgré toutes ses mesures, le gouvernement n’a rien obtenu et n’a rien découvert qui justifiât la loi. Celle-ci est contraire à la morale, et tout homme qui défend la morale doit se prononcer contre la loi.
- SUISSE
- Les suites du discours de M. Singer. -
- Nous avons donné ici, dans un précédent numéro, le texte du discours prononcé au Reichstag par M. Singer, député socialiste, au sujet des agents provocateurs entretenus en Suisse par M. de Bismarck. — On se rappelle qu’à cette occasion, l’honorable M Fischer reçut un questionnaire de MM. Bebel et Singer relatif aux constatâtes faites par la police zurichoise,
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- questionnaire auquel M. Fischer répondit affirmativement sur î tous les points.
- M. de Puttkamer irrité,fit entendre à la tribune du Reichs-tog des paroles menaçantes envers la Suisse—s’étonnant,dit-il, qu’un fonctionnaire se soit mis bénévolement à la disposition de deux simples particuliers et ait répondu à leurs questionnaires. Pour un ministre prussien, deux députés sont de simples particuliers, sans autorité ni considération, et on le fait bien voir par la facilité avec laquelle les députés socialistes allemands sont jetés en prison.
- Le Conseil fédéral de Berne, à la suite de cet incident, a adressé une demande d’explication au gouvernement cantonal de Zurich et voici le texte de la réponse de ce dernier :
- « Le conseil d’Etat,après avoir pris connaissance d’un rapport du président du département (cantonal) de justice et de police, décide que la lettre suivante sera envoyée au Conseil fédéral :
- « En réponse à votre communication concernant l’incident survenu dans le Reichstag allemand, nous portons à votre connaissance que le capitaine de police Fischer a, dans son rapport du 2 février dernier, confirmé de nouveau avoir fait aux deux députés au Reichstag la déclaration qui a été communiquée par eux à cette Assemblée ; nous vous transmettons ce rapport afin que vous soyez renseignés sur la question ainsi que sur la manière dont l’avait comprise le fonctionnaire dont il s’agit par ses propres explications.
- « 11 nous semble que M.Fischer n’a guère eu l’idée exacte de la portée de son action au moment même où elle a eu lieu.
- Il se trompe aussi dans la question de compétence, et nous n’hésitons pas à déclarer que, même si le Code de procédure zurichois était applicable en ce cas, on n’y pourrait trouver aucun article qui pût autoriser M. Fischer à faire à MM. Singer et Bebel des communications relatives à une procédure non close encore.
- « Le conseil d’Etat aurait formulé un blâme à l’égard de M. Fischer, si le président du département de justice et police ne l’eût déjà fait. Nous ne nous considérons pas, jusqu’à nouvel ordre, comme engagés à prendre d’autres mesures, M. Fischer ayant sans nul doute agi de bonne foi. »
- Cette affaire des émissaires et agents provocateurs de la police allemande est loin d’être terminée ; d’autres expulsions sont imminentes et il y aura en outre une série de procès assez curieux.
- Les assertions de MM. Bebel et Singer feront encore bien du bruit. M. Bebel a accusé le prédécesseur du capitaine Fischer d’avoir émargé à la caisse noire de Prusse ; il a dit, en outre, que les policiers prussiens venaient fréquemment en Suisse et qu’ils régalaient leurs collègues. Les amis du prédécesseur de Fischer veulent faire un procès à M. Bebel, il faut qu’il donne des preuves ; le personnage accusé par lui est un nommé Bollier, qui est actuellement quelque part aux Etats-Unis.
- Ce n’est pas tout : voici maintenant que les socialistes maltraités par M. de Puttkamer lui intentent un procès. Le vice-président du ministère prussien a dit : qu’une bande de coquins (eine Bande Strolche) a violé les domiciles de Schrœder et Haupt. Or, les amis socialistes qui ont fait la Perquisition au domicile de l’agent de la police prussienne ont
- agi avec le consentement de celui-ci. Que vont faire les tribunaux zuricois nantis d'une plainte régulière ?
- ANGLETERRE
- L’Angleterre et la Triple alliance. — La
- question de la nature exacte des relations de l’Angleterre avec la triple alliance a fait l’objet d’une nouvelle interpellation à la Chambre des communes. C’est encore M. Labou-chére qui a pris cette initiative. 11 a demandé au gouvernement s’il avait connaissance d’informations publiées récemment sur un accord qui serait conclu entre l’Italie, l’Autriche et la Grande-Bretagne pour la protection des côtes des deux premiers de ces Etats, si cet arrangement a fait l’objet d’une correspondance diplomatique, si cette correspondance sera soumise au Parlement. Sir J. Fergusson a répondu avec son laconisme habituel que l’Angleterre n’était liée par aucune convention secréte engageant son action militaire ou navale. Il a dit encore, sans qu’on puisse bien saisir le sens de ses paroles, que « le gouvernement, selon l’usage constant, doit refuser la communication de la correspondance échangée avec différents Etats de l’Europe, en raison du caractère de la situation actuelle ». Puis, M. Labouchère ayant demandé s’il n’y avait entre l’Italie et l’Angleterre aucune sorte d’entente, même sans engagement d’action militaire ou navale, sir J. Fergusson a refusé de répondre, et la discussion de l’adresse a été reprise.
- Assurément la déclaration du sous-secrétaire pour les affaires étrangères est aussi claire qu’on peut le désirer. 11 est aujourd’hui établi officiellement que l’Angleterre n’a conclu avec les Etats de la ligue de la paix aucun traité qui l’oblige dès maintenant à intervenir dans une guerre européenne au cas de certaines éventualités définies. Mais un engagement absolu de ce genre est-il le seul qu’on puisse prendre, et n’y a-t-il qu’un traité qui puisse formuler un accord entre nations ? Ne peut-on imaginer un échange de simples dépêches qui auraient un caractère contractuel, l’Angleterre exposant les lignes générales de sa politique et indiquant les modifications dans le statu quo actuel qui pourraient la porter à une action militaire, tandis que l’Italie, par exemple, ou l’Autriche prendraient acte de ces déclarations et constateraient quelles pourraient donner lieu à une action commune? Une correspondance pareille ne pourrait en effet, comme l’a dit sir J. Fergusson, être communiquée à la Chambre sans inconvénients. Elle constituerait bien, d’autre part, un pacte presque aussi solide qu’une entente formelle. Tout en pouvant être nié dans les termes mêmes dont la Chambre des communes a dû se contenter, un accord de ce genre expliquerait et le langage récent du Standard et du Morning Post et l’allusion de M. de Bismarck aux « autres » puissances dont la ligue de la paix s’est assuré le concours, et le toast récent de l’amiral Hewett à Gênes, qui a fait allusion à un avenir dans lequel les flottes anglaises et italiennes auraient à combattre ensemble, et nombre d’articles enfin de la presse allemande et autrichienne qui, depuis l’automne passé, parlent de la Grande-Bretagne comme d’une puissance amie snr laquelle on peut compter à Berlin et à Vienne. Le Times avoue presque l’entente déguisée que nous supposons. Il affirme, en s’élevant contre un plan de politique étrangère que lord R. Churchill serait allé exposer à Saint-Pétersbourg, que l’An-
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- gleterre est aussi intéressée à l’indépendance de la Bulgarie que l’Autriche, au maintien de l’équilibre méditerranéen que l’Italie, qu ainsi un accord peut exister entre elle et ces deux puissances sur les points où leurs intérêts sont communs.C’est là en effet ce qu’on peut croire et ce que sir J. Fergusson s’est bien gardé de démentir.
- La Chambre des Communes a continué hier le débat qu'elle engage toutes les années sur la question irlandaise lors de la discussion de l’adresse. Les partisans du gouvernement tiennent à y faire insérer un paragraphe constatant que le nombre des crimes a diminué en Irlande par suite de l’application des lois de coercition, et qu’il faut donc continuer à sévir. Les nationalistes et les libéraux prétendent au contraire, que les crimes agraires ont décru parce que, grâce aux efforts de l’opposition, la condition des fermiers s’est améliorée, et qu’il faut donc leur venir davantage en aide. Les orateurs s’escriment sur ces deux thèses depuis plusieurs séances. La discussion d’hier n’en a pas fait avancer la démonstration d’un pas, et il en sera probablement de même de celle de demain.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La chûte des cabinets.
- Quand ces lignes paraîtront, le ministère sera sans doute défunt. On annonce, en effet, à l’heure où nous écrivons (jeudi), que c’est aujourd’hui que la Chambre doit retirer à M. Tirard le crédit et la procuration dont M. Carnot l’avait investi le lendemain de sa nomination en qualité de Président de la République.
- Nous aurons donc une crise ministérielle de plus. Y gagnerons-nous quelque chose ? Je veux dire le pays verra-t-il décroître le chiffre de ses impôts, le montant de sa dette publique d’un centime ? Les ouvriers seront-ils garantis davantage contre les misères du chômage et l’avilissement des salaires ? Du tout. Les impôts seront après se qu’ils étaient avant et la vie ouvrière tout aussi misérable, aussi précaire que si M. Tirard était ministre.
- Je me trompe, cependant : les fonds secrets étant diminués de 800,000 francs, cela fera une économie de 0, 02 centimes par tête et par an.
- En plaisantant l’économie à laquelle la Chambre va se livrer et que M. Tirard se refuse à effectuer, nous ne soutenons pas pour cela l’usage des fonds secrets ni ne méconnaissons la question de haute moralité qu’il y a dans cette opposition du parti républicain à ce que le ministre puisse disposer de sommes occultes dépensées en subventions trop
- malhonnêtes pour être avouées. Mais, précisément parce que la commission du budget s’attache à une simple réduction de crédit, elle ne résout pas la question. Que le ministre de l’intérieur dispose de 2 millions de fonds secrets ou de 1.200 mille francs seulement, la moralité de l’affaire est la même. Il est souverainement immoral qu’un ministre de la République dispose d’une caisse occulte dans laquelle viennent puiser des personnages louches qu’on ne saurait reconnaître comme fonctionnaires. Hélas ! nous ne savons que trop à quoi servent ces fonds. En Fr ance comme en Allemagne, la caisse de la police sert à entretenir des révolutionnaires à tous crins pour qui les simples communards, effroi des bourgeois et des petits enfants, sont d’affreux réactionnaires. Nous ne saurions oublier que c’est sur ces fonds secrets que M. Andrieux subventionnait la Révolution sociale, journal anarchiste dont on condamnait le rédacteur d’une main, tandis que de l’autre, on donnait au directeur de quoi faire vivre sa feuille.
- De deux choses l’une : où la Chambre entend résoudre la question de moralité, supprimer un abus qui n’a que trop duré sous la République ; alors, il convient de ne pas laisser dépenser un centime qui ne soit contrôlé et il faut retrancher à jamais le crédit des fonds secrets du chapitre du ministère de l’Intérieur ; — ou bien, les groupes politiques ont conspiré la chûte du ministère actuel et dans ce cas, pourquoi choisir comme cheval de bataille, pour partir en guerre contre le ministère, une économie de 800,000 francs ?
- N’avait-on pas d’autre sujet de récriminations qu’on soit contraint de faire flèche d’un si futile motif ?
- * +
- Chose étrange ! le ministère tombera sans rime Di raison sur une réduction de crédits de 800,000 francs, quand ses adversaires ont devant eux un budget de plus de 3 milliards à éplucher !
- Cette opposition systématique aux hommes, cette indifférence de provoquer les débats sérieux, de nature à apporter des changements importants dans la situation si difficile que nous traversons, est véritablement lamentable.
- Ainsi, depuis que la discussion du budget est ouverte, le ministère a été battu deux ou trois fois sur des questions de la plus haute gravité. Personne n’a considéré ces défaites comme entraînant la retraite du cabinet.
- On a repoussé les crédits du Tonkin et ce vote
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- n’a amené que la chûte de M. Félix Faure, sous-secrétaire d’Etat aux colonies. L’incident auquel ces crédits ont donné lieu à la Chambre mérite qu’on s’y arrête, car c’est à la suite d’une série de révélations faites par M. de Lannessan que le vote s’est produit.
- Nous avons eu l’occasion de le dire maintes fois dans ces colonnes : Nous considérons l’expédition du Tonkin comme un véritable crime national. La France n’a aucun droit de possession sur ce pays. C’est un crime de lèse-humanilé, sous prétexte qu’on se croit d’une race supérieure, d*envahir un pays et d’y régner par le fer et le feu. Les exécutions qu’on commet là-bas de nos ennemis pris les armes à la main et traités de rebelles sont une honte pour la civilisation française. L'expédition du Tonkin n’est même pas excusable au point de vue des intérêts français, attendu que seule une catégorie de citoyens en profite : les favoris du gouvernement qui y sont envoyés à titre de fonctionnaires et quelques rares commerçants également favorisés.
- M. de Lannessan, qui revient du Tonkin, a mis vivement en lumière ces derniers faits. Il a fait le compte desfonctionnairespayés des 40,60 et 100,000 francs par an ; et pour donner au lecteur une idée de la proportion dans laquelle ces dépenses pèsent sur le budget des colonies, il suffira de citer ce détail : sur un budget de 90 millions, 3 millions seulement sont employés aux travaux publics, c’est-à-dire au service le plus important, le plus indispensable, car dans une colonie, les voies de transport, routes, canaux, chemins de fer, etc., sont lame même de tout développement économique. 3 millions aux travaux publics — et 87 millions de frais d’entretien de toute sorte !
- La Chambre écoutait avec la plus vive attention les explications que lui fournissait M. de Lannessan. On s’attendait que le gouvernement, éclairé par cette attitude, comprendrait qu’il devrait s’engager dans une voie de réformes. M. Félix Faure se borna à ergoter sur quelques chiffres de détail, acceptant, disait-il, une réduction de cent mille francs.
- Prise d’un bon mouvement, la Chambre, qui ne nous a pas encore habitué à de telles aubaines, se partagea, quand on en vint auvote, en deux parties de votants égales. C’était le refus des crédits— 1 évacuation du Tonkin, la fin de la politique coloniale !
- Hélas ! ces bons mouvements durent peu chez elle. M. Tirard allait se retirer, quand M- Floquet,
- interprétant le vote contre les crédits comme un vote d’économies,non d’évacuation,on put rouvrir le scrutin et...le ministère attrapa au vol8 pauvres voix de majorité !
- Il n’en avait pas moins été battu au scrutin précédent. Mais il paraît que cela ne tire pas à conséquence,lorsqu’il s’agit d’une politique d’économies et de réformes comme celles qui sont à exécuter au Tonkin.
- C’est donc sur la question des fonds secrets que très probablement il s’effondrera. Comme nous le disons plus haut, ni nous ni personne n’y gagnerons rien.Mais la Chambre aura disloqué un Cabinet de plus.
- Nous le répétons, une pratique parlementaire semblable est de tous points regrettable. C’est le piétinement, le cercle vicieux,dont on ne sort pas. Parce que pour en sortir, ce ne sont pas les hommes qu’il faut changer, mais les choses. Il faut réformer. Pour réformer, il faut apporter des modifications importantes aux rouages de notre vie sociale.il faut protéger le travail,réaliser la Justice, secourir les faibles, en attendant que faction des réformes opérées supprime les inégalités actuelles causes essentielles des maux dont on souffre. Ces maux, les crises ministérielles ne les soulagent point.
- Le moindre grain de mil ferait cent fois mieux l’affaire des travailleurs.
- Contradictions sociales et économiques.
- M. Siebecker- décrit ainsi l’exténuant travail auquel on livre les enfants dans les verreries :
- Regardons ce premier groupe. Un petit garçon accourt, venant du fourneau, portant un long tube de verre au bout duquel se trouve une boule incandescente.il place ce tube — qu’on appelle une canne — sur les deux tablettes. Aussitôt l’ouvrier pose la main gauche à plat sur le milieu de la canne sa droite tient une palette de bois.
- — Souffle, dit-il.
- Et un enfant assis à l’extrémité libre du tube appuie sa bouche contre le tube pendant que l’homme, d’une main, fait rouler la canne et de l’autre suit avec la palette les sinuosités de la matière en feu qui grossit ientement comme une bulle de savon. Le verre prend peu à peu une forme parfaitement sphéroïdale sous les caresses de la palette dont le bois noircit, fume et semble sur le point de s'enflammer.
- L’enfant souffle toujours.
- Aussitôt la forme arrêtée, un autre petit arrive, reprend la canne pour la porter dans un autre four, pendant que le premier en place une nouvelle sur les tablettes.
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- Le petit souffleur, immobile sur son banc, souffle toujours. Après celle-ci, une autre, après cette autre, encore une autre.
- La chaleur de la salle, capable d’endormir un serpent des contrées tropicales, n’est pas suffisante, il faut qu’il respire l’air enflammé qui vient de ce tube.
- Et qu’on ne vienne pas m’objecter la longueur de la canne, le refroidissement progressif du fer... ceci, cela... non ! J’ai posé ma main à la place où s’appuie celle de l’ouvrier pour imprimer le mouvement de rotation, et ma peau, moins habituée que la sienne, n’a pu supporter pendant une minute ce contact brûlant.
- Que doit-ce être lorsque cette température arrive dans la petite poitrine d’un enfant de onze ans ?
- Car il a onze ans, ce souffleur immobile dont les bras, les jambes, la tête, la langue restent immobiles,et dont les poumons seuls travaillent dans cet enfer !
- La sueur coule de son front, sa chemise est trempée, sur sa joue gauche il reçoit le rayonnement de l’une des bouches d’un fourneau et la peau est cuite de ce côté.
- Celui-là m’a paru le martyr entre ces petits martyrs de l’industrie.
- Voilà certes qui est épouvantable et le cœur saigne au tableau d’une iniquité semblable — la plus grande de toutes,car elle est commise sur un enfant et la fatalité industrielle s’exerçant sur l’enfant est une double atteinte socialeœlle blesse le droit du faible et le droit de l’homme.
- Mais qu’au xixe siècle,alors que l’enfant devrait jouer,insouciant et joyeux,partagéentre l’étude et ' les bruyants plaisirs de son âge,il soit soumis,livré nu et sans défense à un torturant travail de cette nature, cela ne prouve-t-il pas aux plus endurcis, aux plus sceptiques,que notre constitution sociale permettant une telle chose, est à réformer ?
- Hélas ! on s’apitoye sur ces misères, on est blessé quand par hazard on se trouve en face d’un spectacle comme celui que décrit M. Siebecker. Mais que fait-on pour le faire disparaître ? Rien ! M. Siebecker, lui-même, quand les socialistes crient anathème à la société coupable de perpétuer des attentats comme celui qu’il nous raconte, crie : haro sur les socialistes. Et cependant, un ordre de choses pareil peut-il se maintenir longtemps? Non ; tout le monde en convient : une explosion se prépare d’autant plus formidable qu’on se sera plus efforcé de maintenir comprimées les forces captives imprudemment accumulées...
- On parle du progrès naturel, de la marche pro- j gressive des choses. Certes, le monde n’est pas
- stable ; il se meut sans cesse. Mais à cette heure, est-ce qu’il se meut dans le sens du progrès ? et si, au lieu de poursuivre son mouvement ascen-tionnel,la civilisation glisse sur un terrain incliné qui la conduit aux abîmes?...
- Par exemple, pour les pauvres petits êtres cités plus haut, les journaux annoncent qu’ils vont être désormais soustraits à l’asphyxiant et mortel labeur auquel ils sont soumis aujourd’hui :
- « Un ingénieur anglais vient, nous dit M. V. Meunier, dans le Rappel, d’inventer un procédé pour fabriquer automatiquement les bouteilles de verre. Si la chose est exacte, si, comme on le dit
- — et nous ne faisons nulle difficulté de le croire
- — l’application de ce procédé permet, tout en obtenant de meilleurs produits, d’abaisser dans de très considérables proportions le prix de revient c’est une véritable révolution dans l’industrie du verre, c’est la suppression du «soufflage humain», c’est-à-dire la disparition d’une des plus meurtrières professions qui soient.»
- Fort bien : les enfants ne seront plus condamnés au « soufflage »; — mais ce sera bien pis. En supprimant le soufflage, devenu trop coûteux, on supprime du même coup le travail qui les faisait vivre. Car ces enfants,que leurs parents envoient à la verrerie,à l’âge où la société leur doit tout,— l’entretien physique et moral — parce qu’ils ne sont pas encore des hommes — les enfants, à ce terrible métier gagnent leur vie. C’est pour soutenir cette vie lamentable, faite de tant de souffrances, qu’ils doivent s’époumonner à souffler dans les tubes meurtriers où leur souffle s’exhale comme un râle. Ils vivent cependant — si toutefois cela peut s’appeler vivre. Et iis vivent ainsi, parce qu’ils ne sauraient vivre autrement.
- Que deviendront-ils, du jour où la machine de l’ingénieur anglais les remplacera ? du jour où la verrerie pourra se passer d’eux? J’entends d’ici les économistes s’écrier:ils iront travailler ailleurs... Vraiment, est-ce que vous croyez que si leurs pères avaient le choix du travail, ils les emploieraient de la sorte ? Non ; ils n’iront pas ailleurs, parce que la place est prise partout, encombrée partout. Ils obstrueront d’autant le marché du travail des enfants — ce marché où le travail se vend en herbe, parce qu’il abonde. Et le plus net des résultats sera de rendre un peu plus aigue la misère que le « soufflage » soulageait.
- Voilà, dans notre civilisation actuelle, à quel prix s’achète le progrès industriel !
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- LE SERMENT D’UN ÉTUDIANT
- (CONTE DE NOËL)
- III
- Le docteur Etienne Chambrey est né dans une petite ville de Seine-et-Oise non éloignée de Pontoise. 11 était l’aîné de trois enfants, et son père, modeste juge de paix du canton, joignait avec peine les deux bouts, tant ses charges de famille étaient grandes.
- L’enfant commença son éducation sous la tutelle paternelle ; plus tard il entra au collège de son arrondissement et s’y distingua sous le rapport des études ; vif, ardent même, le jeune homme plaisait par sa franche allure et ses sentiments généreux et chevaleresques ; son baccalauréat passé, il alla habiter Paris pour y suivre les cours de l’École de médecine, et revint, presque chaque dimanche, se retremper à la vie de famille.
- Depuis qu’Étienne était étudiant, une gêne, plus grande encore qu’auparavant, régnait dans la maison du juge de paix; ses deux filles, afin de pouvoir permettre à leur frère de mener à bonne fin ses études commencées, avaient dû supprimer d’un trait de plume le chapitre de la toilette ou pour mieux dire tout superflu.
- — Songe bien, lui avait dit son père au moment de son départ, que je me saigne à blanc pour t’aider à faire ta position, et que tes sœurs elles-mêmes en souffriront ; je ne puis inscrire que cent cinquante francs par mois à ton budget; mais avec un peu d’efforts et une conduite régulière, surtout un garçon intelligent se tire toujours d’affaire ; travaille sérieusement et tout ira bien.
- Le jeune homme promit tout ce qu’on voulut.
- Sa première année, à Paris, se passa de la façon la plus heureuse ; tous les dimanches, ainsi que nous l’avons dit, l’étudiant revint au logis paternel, et, ces jours-là, entouré de sa mère si dévouée et de tous les siens, il vivait de la vie saine et fortifiante de la famille, la meilleure de toutes.
- Une autre année s’écoula sans amener de changement notable dans l’existence du jeune homme ; une remarque à faire, cependant, c’est que ses visites à ses parents peu a peu devinrent moins fréquentes, son extérieur plus guindé, sa conversation moins communicative ; une certaine gêne semblait parfois paralyser ses élans généreux d autrefois ; il n’y avait pas à en douter, Étienne Cham-brey n’était plus le même, son caractère avait subi un notable changement.
- Sa mère fut la première à s’en apercevoir. D’abord elle crut s’ètre trompée : quoi son cher Étienne ne serait plus 1 enfant de son cœur ? — Elle avait mal vu ; c’était une s°tte lubie qui lui passait par la tête ; quant à son fils, il n avait rien fait qui pût donner naissance à la moindre
- | suspicion à son égard. Certes, sa manière d’être s’était i modifiée, c’était incontestable ; mais la cause en était, peut-être, dans un malaise dont il ne voulait parler, de peur de semer l’inquiétude dans l’esprit de ses parents ; et puis, il y avait les études, les nuits passées à la recherche de la science, la fatigue éprouvée ; tout cela influe grandement suc un caractère de vingt ans.— Comme toujours, un bandeau épais couvrait les yeux maternels ; quelle est la mère assez cruelle pour soupçonner son enfant !
- Etienne Chambrey, cependant, justifiait ces soupçons ; le contact des jeunes débauchés, qu’il appelait depuis quelque temps ses amis lui avait été fatal ; l’étudiant en moins de six mois, avait franchi la distance qui sépare l’homme austère du désœuvré ; la brasserie avait remplacé l’école ; aux veillées studieuses avaient succédé les nuits pleines de fièvre dans les bals dn quartier latin et les orgies avec les drôlesses que le trottoir parisien supporte. Étienne avait approché ses lèvres à la coupe des plaisirs faciles ; mal à l’aise alors, dans l’atmosphère sereine de la maison paternelle, il n’y venait plus sans effort.
- Pauvre jeune fou !
- IV
- Un soir de Noël, la famille tout entière — moins un — était réunie autour du foyer brûlant.— Six heures venaient de sonner ; depuis longtemps déjà la nuit était venue ; au dehors, le froid était vif et piquant ; les visages étaient inquiets et le silence complet régnait dans l’appartement.
- — Allons, mets le couvert, femme, dit M. Chambrey, en étouffant un soupir plein d’amertume, il ne viendra plus ; c’est la première fois qu’il aura passé la Noël loin de nous.
- — Il ne peut tarder d’arriver, répartit l’excellente mère ; peut-être a-t-il manqué le train, il va prendre le suivant.
- Le juge de paix hocha la tête négativement.
- — Non, ajouta-t-il, l’empêchement est tout autre ; Étienne nous évite ; notre intérieur lui pèse aujourd’hui ; ne t'aperçois-tu pas, lorsqu’à de rares intervalles il nous fait l’honneur de nous visiter, que son regard semble fuir le nôtre ?
- — Pourquoi supposer un tel mobile à ton enfant ?
- — Parce qu’il m’en donne le sujet. Voilà un bon mois qu’il n’a paru ici, il n’y vient, du reste, que pour toucher sa rente mensuelle ; si celle-ci pouvait lui parvenir par une autre voie, il est probable que nous ne le verrions jamais.
- La mère essuya une larme avec le revers de sa main , et ne répondit rien.
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- 442
- LE DEVOIR
- — Bien certainement, continua le magistrat, il se passe j' dans l’existence de ce garçon-là quelque chose d’insolite, j d’anormal, que je n’ose pas approfondir ; puissent mes pressentiments être faux !
- Les deux jeunes filles, sur un signe de leur mère, mirent une nappe de toile blanche sur la table, placèrent les assiettes et les verres, sans oublier le couvert.de l’absent, et l’on se mit à table.
- A peine avait-on entamé le potage que la porte s’ouvrit brusquement, Étienne parut à l’entrée.
- — Ah ! le voilà, s’écria Mme Chambrey toute joyeuse.
- — Viens donc vite t'asseoir, ajoutèrent ses sœurs, nous avons mis ton couvert.
- — Je n’ai pas faim, balbutia l’étudiant, sans même adresser le salut d’usage à sa famille.
- — Tu es vraiment en retard,continua M. Chambrey en regardant son fils ?
- Étienne répondit à son père par un sourire hébété qu’il essayait de rendre ironique.
- — Tu n’ es pas comme à l’ordinaire, qu’as-iu donc ce soir, poursuivit d’une voix sévère le chef de famille, ton sourire frise l’irrévérence, le sais-tu ?
- Etienne éclata de rire, et se laissa tomber sur une chaise.
- — Grand Dieu ! il est ivre, murmura Mme Chambrey, en joignant les mains avec effroi ; est-il possible de voir mon fils dans un état pareil !
- M. Chambrey se leva vivement et s’avança vers Etienne, pour s’assurer du fait.
- — N’approche pas, cria celui-ci d’une voix avinée, en repoussant son père de la main, je n’aime pas les inqui-' siteurs, moi.
- — Que dis-tu là, malheureux ! répliqua M. Chambrey, au comble de la stupeur.
- — Je dis que j’ai assez de vos sermons et que je viens pour tout autre chose que pour les entendre.
- — Et pourquoi viens-tu donc, répartit le juge de paix avec une colère contenue ?
- — Pour avoir de l’argent.
- — Aujourd’hui ?
- — Ce soir; à l’instant ; j’ai rendez-vqus à neuf heures, avec des camarades, et cet argent je le leur dois.
- — Tu as des dettes ?
- — De jeu ; les plus sacrées de toutes !
- — Oh ! mon enfant, que dis-tu là, murmura Mme Chambrey, pâle comme un cadavre et prête à tomber en défaillance.
- Sophronyme Loudier. {A suivre)
- BIBLIOGRAPHIE
- Une visite au Familistère par L. Bertrand ; 1 v. in-16 avec un beau portrait de M. Godin. Prix, 0f30. (1)
- Sous ce titre, M. Bertrand raconte avec une minutieuse exactitude et un rendu impressionniste très vivant la visite qu’iJ fit au Familistère l’automne dernier, avec M. Anseele, du Vouruit de Gand.
- M. Louis Bertrand est, quoique jeune encore, un des vétérans du parti ouvrier belge qu’il a grandement contribué à fonder sur les bases solides où il prospère à cette heure.C’est dire que le Familistère ne pouvait qu’exciter sa vive sympathie.
- « Une misère toujours plus grande,nous dit-il,et à mesure « que celle-ci augmente, les masses se remuent, s’agitent ; « le désordre, les manifestations de la faim, les revendica-« fions sociales jgrandissent et deviennent universelles. — « Que faire contre cela ? — Les gouvernants ont une tâche « toute tracée pour améliorer cet état de choses et protéger « les faibles contre les cruautés du régime capitaliste. Mais € au lieu d’entrer dans cette voie bienfaisante et pacificatrice « les gouvernants n’ont qu’un objectif : s’armer pour écraser « par la force les désespérés de la faim, les victimes des « progrès de la richesse.
- « Non seulement les gouvernants ne font rien pour chance ger cet état de choses ; mais ils se refusent encore, s’ils « ne le font à contre-cœur, de légiférer pour protéger les « femmes et les enfants, qui sont de plus en plus entrâmes « dans l’engrenage de la grande industrie.
- « Et, cependant l’œuvre de M. Godin, le fondateur du Face milistère de Guise, est une preuve vivante, palpable, de « la facilité et de la possibilité de mesures transitoires capa-« blés de nous conduire, pacifiquement,, sans révolution vio-<c lente, du régime du salariat à celui de l’association du cc travail et du capital,en attendant l’élimination de l’élément « capitaliste de la production. »
- Ainsi qu’on peut le voir par ces quelques lignes, M. Bertrand voit dans le Familistère une œuvre, à la fois privée et sociale ; digne de fixer l’attention de tous les avantages particuliers que M. Godin a fait à ses associés, devenus ses copropriétaires et par la voie sociale, qu’à titre d’essai expérimental,M. Godin a voulu tracer à la société actuelle.Aussi la brochure dont nous parlons ici est très intéressante, par l’abrégé très complet qu’elle contient des principales dispositions de la constitution familistérienne et par le récit attachant des impressions personnelles que le fonctionnement de notre association a fait sur le visiteur.
- Un portrait réussi de M. Godin ouvre ce modeste volume, dont la lecture sera faite par tous avec profit.
- Le résumé de l’Histoire des Pionniers de Rochdale extrait de l’ouvrage de M. Holyake et traduit de l’Anglais par Madame Marie Moret Veuve Godin, vient d’être traduit en flamand par la célèbre société Vooruit, Gand, Belgique.
- M, Anseele, l’administrateur bien connu de la Société Vooruit, et l’un des chefs du mouvement coopératif à Gand, est l’auteur de cette traduction. Nous pensons que nos lecteurs liront avec intérêt l’extrait suivant d’une lettre qu’il écrivait à M. Godin, en lui envoyant deux exemplaires de la traduction flamande des Pionniers de Rochdale :
- « Cette brochure », disait-il « dont le premier tirage s’élève « à 4.000 exemplaires a été distribuée gratuitement aux 2.700 « familles du Vooruit comme étrennes et les 1300 restants « seront vendues à 20 centimes.
- « J’espère beaucoup de l’effet moral de cette lecture qui
- (1) En vente : à Bruxelles, aux messageries de la Presse belge, 16 rue du Persil ; — à Paris, aux bureaux de la Revue Socialiste, 8 rue des martyrs ; — à Guise, à la Librairie du Familistère.
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- LE DEVOIR
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- « m’a enthousiasmé. Déjà les compagnons qui l’ont lu, ont été ; « frappés comme moi de l’analogie qui existe entre la lutte « des pionniers etcelle du Vooruit. Comme le store de Rochdale,
- « le Vooruit fut fondé par des tisserands réformateurs; comme « eux, nous avions dés l’abord un but plus haut et plus hardi « que celui de simples coopérateurs, et nous agissons plutôt « par l'amour pour notre classe, pour son affranchissement,
- « et pour la civilisation toute entière que pour amasser quel-« ques dividendes et pour acheter du pain à bon marché.
- « Ah ! nous nous garderons bien de tomber dans les mêmes a erreurs que celles où les Pionniers ont perdu toute influence « morale et réformatrice. — Le principe chéri dominera tou-« jours l’iutérêt personnel.
- « Et pourquoi se laisser entraîner à trahir sa cause, pour « quelques misérables pièces d’or ? Quest-ce que la vie, sans « but élevé ? Et quel but élevé que le nôtre ! Aider à l’édu-« cation des masses. Relever des millions de malheureux qui « rampent dans la misère, dans la superstition et dans la peur;
- « donner l’espoir de jours heureux à ces désespérés de la vie « et leur montrer quel levier puissant de progrès et de réforme « réside en eux bien qu’ils n’en soupçonnent pas l’existence—
- « Quel beau travail !
- « Ah, avoir une famille à soi, la nourrir et la bien élever,
- « c’est une belle et digne chose, mais n’est ce pas aussi beau « de rehausser le moral de la famille humaine, de porter plus « haut son front, ses pensées et son idéal, défaire monter le « niveau de la civilisation, et d’épargner à notre espèce tous « les maux, tous les crimes qui dérivent de notre état social « actuel si inhumain et si barbare... !
- Comprenant ainsi le problème social, M. Anseele traite toutes les questions qui s’y rapportent avec un génie particulièrement pratique.
- Aussi la couverture même de sa brochure des Pionniers de Rochdale est-elle traitée d’une façon digne de notice.
- « Compagnons» y est-il dit « lisez cette brochure avec attention.
- « Lisez-la jusqu’à ce que vous ayez assez de courage pour surpasser les Pionniers,
- « Soyons aussi persévérants qu’eux,
- Luttons avec la même énergie pour le triomphe de nos idées ! »
- Le 38e numéro de la Revue Socialiste vient de paraître.
- SOMMAIRE
- Le Communisme anarchiste, par Louis Bertrand. — L’Intégral, Eugène Fournière. — La Participation aux Bénéfices, P. Boilley. — L'Académie et le Socialisme, A. Desmoulins.— L’Évolution du Mariage et de la FarmUe,E.Raiga.— L'Accaparement du cuivre et l’Article kl9 du Gode Pénaf,B.Malon. — Un Appel en faveur de la Paix, E. T.Moneta.— André Godin, B. Malon.— Correspondance, Tufferd,Aimel. —Le Mouvement social en France et à l’Etranger, G. Rouanet. — Société républicaine d’Economie sociale. — Revue des Livres, A. Chirac. — A nos lecteurs.
- ABONNEMENTS
- (Le prix de l’abonnement est payable d’avance) FR4NCE : Trois mois, 3 francs. — Six mois, 6 francs.— Un an, 12 franes. ETRANGER : Trois mois, 3f 50. — Six roois, 7 francs. — Un an, 14 francs.
- On peut s’abonner sans frais dans tous les bureaux de poste de France et d’Algérie.
- Les mandats doivent être adressées au nom de M. R. Simon ou de M. L. Fermond.
- Le Numéro : 1 franc, pour la France.
- 8, Rue des Martyrs, PARIS
- MINISTÈRE DES TRAVAUX PUBLICS
- EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889
- ARRÊTÉ
- Le Ministre des Travaux publics,
- Sur le rapport du Directeur des Chemins de fer,
- Vu les lois, ordonnances et décrets portant concession des chemins de fer ; ensemble les cahiers des charges y annexés ;
- Vu les tarifs généraux et spéciaux actuellement en vigueur;
- Vu les propositions des compagnies concessionnaires,
- ARRETE :
- Article premier.— Le tarif ci-après sera appliqué, sur les chemins de fer d’intérêt général, au transport des produits de toute nature destinés à l’Exposition universelle qui doit avoir lieu à Paris en 1889.
- § 1er.
- Transports sur les chemins de fer
- (a) Produits de toute nature (animaux, objets d’art et valeurs exceptés)
- Les produits de toute nature (animaux, objets d’art et valeurs exceptés), les voitures et le matériel roulant pouvant circuler sur les voies des chemins de fer français, à destination de l’Exposition universelle de 1889 à Paris, seront transportés par les Compagnies à moitié prix des tarifs généraux et spéciaux autres que ceux des expositions et concours ordinaires.
- Le prix réduit ne devra, dans aucun cas, descendre au-dessous de quatre centimes par tonne et par kilomètre ; mais il est bien entendu que ce prix de quatre centimes ne sera pas appliqué d’office et que la perception aura lieu d’après les tarifs ordinaires (généraux ou spéciaux) toutes les fois que les taxes de ces tarifs seront plus avantageuses pour l’expéditeur.
- Les conditions des tarifs généraux et spéciaux seront applicables aux transports à destination de l’Exposition universelle. Ces transports seront passibles des frais accessoires dont la perception est autorisée par l’Administration, ainsi que du droit ordinaire d’enregistrement et du prix du timbre dû au Trésor.
- Il ne sera pas admis de voyageurs dans les voitures transportées aux conditions du présent tarif.
- (b) Animaux.
- Les animaux destinés à l’Exposition universelle seront transportés aux prix pleins des tarifs généraux à l’aller et ramenés gratuitement au point de départ.
- Le transport aura lieu, quant à la responsabilité, aux conditions des tarifs spéciaux.
- Pour jouir de la gratuité au retour les expéditeurs devront présenter ;
- 1° Le récépissé constatant qu’ils ont payé à l’aller le tarif plein ;
- 2° Le bulletin d’admission, à l’Exposition, des animaux à réexpédier.
- L’expéditeur aura toujours, d’ailleurs, la faculté de demander l’application de tous autres tarifs qui lui paraîtraient plus avantageux.
- (c) Objets d’art, valeurs et masses indivisibles.
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- LE DEVOIR
- Le transport des objets d’art et valeurs et celui des masses indivisibles (autres que wagons, machines et tenders roulant sur la voie) pesant plus de 10,000 kilogrammes, ainsi que des objets dont les dimensions excédent celles du matériel, seront effectués aux prix et conditions des tarifs ordinaires en vigueur sur chaque réseau.
- Il en sera de même des locomotives, tenders et wagons ne pouvant circuler sur la voie des chemins de fer français.
- §2.
- Transports dans Paris.
- Le transport dans Paris des objets destinés à l’Exposition universelle pourra être fait soit par les exposants ou leurs agents, soit par les Compagnies de chemins de fer.
- Dans le premier cas, les colis seront adressés ou dirigés sur les gares des diverses lignes dans Paris et enlevés par les destinataires désignés par les exposants.
- Dans le second cas, le transport sera fait par les Compagnies, aux prix et conditions suivants, qui comprendront les frais de chargement et de déchargement, avec emploi de la grue s’il y a lieu :
- Les colis pesant isolément moins de 1,200 kilogrammes seront conduits par camions ;
- Les colis pesant isolément 1,200 kilogrammes et au-dessus seront conduits par les chemins de fer de ceinture, rive droite et rive gauche de la Seine ;
- Les parties d’un même tout, telles que les pièces d’une machine, lorsqu’elles pèseront les unes plus, les autres moins de 1,200 kilogrammes, seront réunies dans une même expédition et conduites à l’Exposition par les chemins de fer;
- Les wagons complets en provenance de l’étranger et plombés en douane pourront être amenés par les chemins de ceinture et seront remis sur les voies de l’Exposition aux destinataires ou à leurs délégués, lesquels auront à pourvoir au déchargement et à la distribution du contenu de ces wagons ;
- Le prix du transport dans Paris, lorsqu’il aura été effectué par les Compagnies, sera de 10 francs par tonne ;
- La perception aura lieu par fraction indivisible de 10 kilogrammes, avec un minimum de perception de 1 franc.
- Les colis transportés par camions seront déchargés sur les voies macadamisées de l’Exposition, aussi prés possible du local affecté à chaque exposant, qui en prendra livraison en ce point ; le surplus des déplacements auxquels les colis pourront être soumis demeurera à la charge des exposants ;
- Lorsque l’emploi des grues sera nécessaire, le déchargement et la livraison auront lieu à la grue la plus rapprochée du lieu de la destination définitive du colis.
- Les wagonsTion plombés amenés par les chemins de ceinture et l’embranchement du Champ-de-Mars seront conduits par les voies spéciales de l’Exposition jusqu’au point le plus rapproché de leur destination, puis déchargés au moyen des grues roulantes dont l’administration de l’Exposition pourra disposer ; à défaut de grues roulantes disponibles, le déchargement sera fait à la grue fixe la plus voisine.
- § 3.
- Conditions d’application
- 1° Pour jouir des tarifs indiqués ci-dessus, chaque exposant devra présenter à la gare de départ les pièces justificatives
- constatant l’admission de ses produits à l’Exposition univer-selle.
- ; 2° Les Compagnies ne répondront pas des avaries de route
- ; provenant de défauts d’emballage ou de mauvais conditionnement des colis.
- 3" Tous les transports auront lieu en port payé au départ, y compris, si la Marchandise est adressée à l’exposition, le prix du camionnage ; au retour, les transports auront lieu en port dû. Toutefois, en ce qui concerne les expéditions en provenance de l’Algérie et de la Tunisie, les Compagnies exploitant les réseaux de ces deux pays pourront, à leur gré, livrer ces expéditions en port dû ou en port payé aux entreprises maritimes chargées d’en continuer le transport et sans que, dans le cas de livraison en port dû il en résulte pour elles aucune responsabilité pour les au-delà.
- 4° Tous les envois à l’Exposition seront adressés au nom des exposants destinataires et seront reçus par ces derniers ou, à leur défaut, par les délégués qu’ils auront accrédités pour donner quittance au moment de la livraison.
- Outre cette adresse, l’administration de l’Exposition fournira aux exposants expéditeurs d’autres étiquettes indiquant l’enceinte, la section et la classe auxquels chaque envoi sera destiné. Des modèles de ces étiquettes, à coller en double sur chaque colis, seront remis aux différentes Compagnies de chemins de fer.
- 5° Si le destinataire ou son agent n’est pas présent pour recevoir les colis à leur arrivée dans l’enceinte de l’Exposition, les Compagnies remporteront immédiatement les dits colis, soit dans leurs gares, soit dans un magasin public ; elles percevront, pour cette opération, les frais ordinaires de camionnage et de magasinage.
- 6° Après la clôture de l’Exposition, la réexpédition de tous les objets exposés aura lieu aux conditions du présent tarif, pourvu, toutefois, que cette réexpédition soit eflectuée dans un délai de six mois à partir du jour de la fermeture de VExposition. Il est bien entendu, d’ailleurs, que les exposants auront le droit de faire, par eux mêmes ou par leurs agents, le transport dans Paris des objets exposés.
- Art. 2.— Le présent arrêté sera notifié au Ministre du Commerce et de l’Industrie, Commissaire général de l’Exposition, et aux Compagnies de chemins de fer.
- Les préfets, les fonctionnaires et agents du contrôle sont chargés d’en surveiller l’exécution.
- Paris, le 6 janvier 1888.
- Émile LOUBET.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 6 au 12 février 1888. Naissance :
- Le 8 février, de Merda Hortense, fille de Merda Alfred et de Potart Clémentine.
- Décès :
- Le 9 février, de Sarrazin Louis Joseph, âgé de 39 ans.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. B&ré,
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- 12' Année, Tome 12.-- N' 495 Le numéro hebdomadaire W c. Dimanche 4 Mars 1888
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- SOMMAIRE
- La propriété des caisses ouvrières de retraite et de secours. — Le travail et les salaires en Angleterre. — La protection des ouvriers au conseil municipal de Paris. — Projet de Décret de la commission des associations ouvrières. — Mouvement des assurances mutuelles. — Le travail des enfants dans les différents pays.— Rattazzi l-e.— Faits politiques et sociaux de la semaine. — La question pénitentiaire à la Chambre. — L’assurance obligatoire en Allemagne. — Comment on civilise au Tonkin. — Le serment d’un étudiant. — Les curiosités de la science. — Etat-civil du Familistère. —Librairie du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
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- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du familistère.
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- La propriété des Caisses ouvrières de retraite et de secours
- Nous l’avons dit bien des fois et nous ne saurions trop le répéter : La République a pour mission, non de donner en spectacle au monde des tournois parlementaires etdes crises ministérielles, mais bien d’élaborer des lois sociales justes et réparatrices qui effacent les iniquités de toute nature accumulés par les gouvernements qui l’ont précédée.C’est là sa seule raison d’être et si,malgré toutes ses défaillances, ses renonciations et les déceptions qu’elle nous a fait subir, nous n’étions pas convaincu que sa forme politique est la seule qui se prête à la réalisation d’une forme sociale supérieure, nous nous désintéresserions absolument de toute politique. A quoi bon ? Que nous importeraient les noms des hommes au pouvoir,si ce pouvoir devait être, dans l’avenir comme par le passé, un pouvoir oppresseur, violateur du Droit et de la Justice ? Mais la République est fatalement poussée par les prémisses de ses principes en dehors de la voie suivie jusqu’à ce jour. Fatalement, la forme républicaine est appelée à servir de base et de support aux grandes transformations sociales dont est gros le présent et que verra certainement éclore un avenir plus ou moins prochain.
- Il faut que les rétrogrades et les hommes du statu quo en prennent leur parti. Le progrès ne s’arrête point. L’histoire se poursuit à travers tous les âges, sans que jamais aucun pouvoir soit assez fort pour écrire le mot Fin au bas du feuillet qu’il
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à madame GO U IN, an Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an Six mois. , Trois mois,
- 10 fr. 6 3
- Union postale Un an. . . 11 fr. >» Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rne Neuve-des-Petits-Champi Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
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- LE DEVOIR
- vient de retourner. Fermez le livre, si vous ne reculez pas devant cette extrémité ; d’autres le rouvriront, mais le perpétuel devenir humain ne s’arrêtera pas pour cela. Vous avez proclamé que les hommes sont libres et égaux.Que chacun d’eux est une partie intégrale de la souveraineté sociale. En un mot, vous avez proclamé la République politique.La République socialeestauboutde celle-ci.L’une ne va pas sans l’autre. Le peuple proclamé souverain en théorie, devra exercer sa souveraineté dans l'ordre des faits. C’est l’ordre inéluctable contre lequel aucun sophisme ne saurait prévaloir.
- En vérité, nous avons besoin d’affirmer souvent cette marche progressive des choses, quand nous voyons ce qui se passe quotidiennement dans les chambres, où l’on parle et l’on légifère au nom de la République, tout en rééditant et appliquant les pires lois de la monarchie. L’espérance que nous fondons sur la réalisation finale de nos principes nous console de la façon dont un parlement républicain entend la mission républicaine qu’il a à poursuivre.
- Les conceptions républicaines de certains de nos législateurs sont telles que n’était le nom connu de celui qui les émet, on pourrait hésiter à se prononcer sur la nuance politique à laquelle il appartient.
- Par exemple, nous avons lu, dans le Journal officiel une très-intéressante discussion du sénat sur « la proposition de loi ayant pour objet de régler « les rapports des compagnies de chemins de fer « avec leurs agents commissionnés. » — L’intérêt de ce projet de loi est multiple :
- D’abord, il a pour objet de régler des rapports économiques entre employeurs et employés, entre patrons et ouvriers. Le législateur admet, par le seul fait de son intervention directe, le devoir de législation sociale qui lui incombe en matière de travail. Dès que cette mission législative est reconnue à l’autorité sociale, celle-ci est responsable des rapports existants entre les compagnies et leurs salariés. C’est elle qui est responsable de la situation faite à ces derniers et ceux-ci ont toujours un recours au pouvoir social en ce cas.— L’importance de ce point est capitale et si nous insistons en passant, c’est parce que l’initiative prise ici par le sénat montre qu’on a beau reléguer dans le coin des utopies et des systèmes les revendications socialistes, celles-ci sont à tel point imprescriptible, que le sénat lui-même est forcé de reconnaî-
- tre implicitement leur bien fondé, en édictant une loi de la nature de celle en discussion précitée.
- Ce projet offrait un autre intérêt: la question des caisses de retraite et de la propriété absolue des ouvriers aux fonds de ces caisses, y avait été introduite par la Commission, dans le paragraphe 4 de l’article 1er, ainsi conçu: « Si le contrat de louage « implique Ja participation à une caisse de retrai-« tes, la rupture du contrat entraîne de plein droit, « et à quelque époque que ce soit, la liquidation de « la portion de rente acquise à l’employé, soit à « raison des retenues opérées sur son salaire, soit « en raison des versements effectués en premier « par le patron. »
- Ce paragraphe emprunte un intérêt palpitant aux circonstances d’actualité créée par la liquidation de la société minière et métallurgique de Bes-sèges, La Voulte et Terrenoire, On sait, en effet, que cette compagnie avait une caisse de retraite et de secours, alimentée par les versements ouvriers. Aujourd’hui, cette compagnie est à la veille d’être mise en faillite ; un liquidateur judiciaire a été nommé et, quand on a ouvert la caisse on devaient se trouver les économies ouvrières... la caisse était vide ! Ces dépôts sacrés avaient été dissipés. Jusqu’au dernier moment, la compagnie versait aux écoles congréganistes une subvention de 200.000 francs par an. Très exacte dans le paiement de cette subvention,elle avait dissipé jusqu’au dernier sou les deux millions de milliers d’ouvriers qui les avaient pourtant bien gagnés !
- Si on eut fait droit aux réclamations légitimes des ouvriers, qui revendiquent, depuis de longues années, la gestion de leurs caisses,les malheureux estropiés de Bessègesne seraient pas sans ressources, et l’infortuné Dumas, de Robiac, n’eut pas été réduità l’extrémité folle d’étouffer ses deux enfants, avant de se pendre lui même de désespoir à l’annonce de sa ruine.
- Le lendemain du jour où l’épouvantable incident de Bessèges s’est produit, un gouvernement juste eut déposé sur le champ un projet de loi affirmant la propriété ouvrière inaliénable des caisses — puisqu’il peut se trouver encore, sous le régime de propriété absolue qui nous régit, des gens qui contestent la propriété des versements effectués soit directement par l’ouvrier, soit par le patron au nom de l’ouvrier.
- La commission sénatoriale qui a examiné le projet de loi précilé doit être hautement approuvée, d’avoir songé à inscrire dans le texte élaboré par
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- elle ce paragraphe 4, dont nous venons de donner ; de bataille; pour une discussion de crédit où il s’a-
- l© conl^^u*
- gh bien ! savez-vous quelle a élé l’attitude du gouvernement? M. Loubet, ministre des travaux publics en a demandé la suppression ! — Et alors, le gouvernement combat'ant cetle mesure de jus-tice si stricte, hélas ! — car elle est bien minime— c’6St un sénateur de la droite qui l’a défendue, M. paris — avec un sénateur de rextrême-gauche,M.
- Tolain.
- Quelle triste interversion des rôles et que penser d’hommes politiques qui, lors de leur arrivée au pouvoir, déclarent vouloir faire des lois pour protéger le travail et s’élèvent ensuite contre l’adoption de mesures semblables ! Car, les lecteurs du Devoir ne l’ont sans doute pas oublié: le ministère Tirard, dans sa déclaration ministérielle, avait formulé des promesses positives à cet égard, énuméré un certain nombre de projets de loi, où se trouve inscrite précisément cette question des caisses de retraite. Aujourd’hui elle se produit, d’une façon incidente.il est vrai,et un ministre qui a signé la déclaration de M. Tirard la repousse ! Ce fait en dit long sur la confiance qu’on peut fonder dans les hommes politiques réunis par les hasards d’une crise ministérielle. Il éclaire en même temps d’un jour singulier les coalitions et les crises politiques. Un ministère a cessé de plaire, on va le renverser. Pourquoi ? Pour une foule de motifs et de prétextes qui * tiennent des pages entières du Journal officiel dans les discours de l’opposition. Mais de tous les griefs énumérés, soyez convaincu que pas un ne vise une question vivante comme celle du travail. Le ministère renversé, de nouveaux se réunissent et signent une déclaration col-
- lective où il est parlé dans des termes vagues et incohérents de réformes économiques ; de protection à accorder au travail... Pure simagrée. Tout cela ne dit rien. Que demain un membre du Parlement, abstraction faite de toute opinion politique, propose d’insérer dans une loi uneclausefavorable au travail, et ce même ministre, qui aujourd’hui Parle de protéger les travailleurs, la repoussera.Et COmme les ministres passent avec une rapidité 'ertigiueuse, ne croyez pas qu’il puisse être ren-Versé sur une question semblable.D’ailleurs maint republicain votera comme lui. Mais pas une voix °qnente ne s’élèvera pour le rappeler au respect ^ ses engagements, au Droit, 4 la Justice. Non. e* leaders ne prennent pas la parole sur un sujet Sl coince importance. Leurs plus beaux mouve-n s oratoires sont réservés pour un autre champ
- I gira d’une réduction de 50.000 francs.
- ; Et l’on s’étonne que les ouvriers s'impatientent; j que par instants, ils se laissent aller à des rnouve-| ments de colère ! Vraiment, quand on réfléchit sans parti pris à tout ce qui se passe, on ne peut qu’admirer leur calme et reconnaître combien il importe de leu? ménage? au P^1S tôt la place qui leur est due.
- Revenons au projet de loi :
- M. Loubet donnait pour argum ont à son opposition au paragraphe 4 que si la mesiAfe était appliquée aux employés de chemin de fer, ies employés de l’État seraient invités à ouvrir conti'^6 gouvernement une même revendication.
- Et pourquoi pas? Qu’est-ce, en définitive,-dans Je cas qui nous occupe que le versement effectué par le patron ou l’ouvrier à une caisse de retraite pour ce dernier? C’est la distraction d’une partie du salaire du travailleur que le patron,dans un but de prévoyance en faveur de celui-ci, lui retient. Ce versement, en effet, qu’il soit fait par le patron ou l’ouvrier est toujours constitué sur le salaire de celui-ci. Que le patron alloue à ses ouvriers un salaire de 5 fr. 10, ou un salaire de 5 francs, en versant 10 centimes pour lui à sa caisse,c’est toujours son salaire qui fournit le fonds — comme s on travail produit le reste.
- Eh! que fait-on de ce droit de propriété tant vanté? Ce salaire de l’ouvrier, vous le laissez saisir; quand pour un motif ou pour un autre,manque de travail, chômage, etc., il est renvoyé de l’usine ou de la Compagnie ? Mais le bon sens ne vous dit donc pas, à défaut de sympathie pour la classe ouvrière, que c’est là une véritable spoliation dont l’ouvrier est victime ?
- Il y a longtemps, d’ailleurs, que cette spoliation est signalée dans les chemins de fer et que les employés ont proteste contre les renvois dont ils sont victimes, à la veilles d’avoir leur retraite. M. le ministre des travaux publics de la République ne craint pas d’affirmer qu’il est inutile d’insérer dans une loi des clauses de nature à empêcher ces actes inqualifiables-Comm ent les compagnies,les grands ateliers observeraient-ils une réserve quelconque, quand ils se voient ap puyés par l’autorité d’un ministre de la Républiqu e ?
- Ajoutons qu’après une longue discussion, un amendement de M. Pa.ris, modifiant très légèrement le sens du paragraphe reproduit plus haut, a été adopté.
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- LE DEVOIR
- Si les républicains actuellement au pouvoir persistent dans cette politique anti-sociale, monar- ( chique,on peut direqu’ils accumulent pour l’avenir d’incompressibles explosions. Qu’ils y songent, et puissent-ils s’arrêter à temps dans la voie déplorable où ils sont engagés car elle conduit droit aux abîmes.
- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- EN ANGLETERRE
- La quiétude règne en ce moment d’une manière générale parmi les classes ouvrières, grâce à la reprise des affaires dont nous avons déjà été à même, à cette place et dans d’autres parties du journal, de constater les résultats satisfaisants et leur heureuse influence sur l’esprit de fa population laborieuse. L’industrie du fer est en pleine activité, et cette activité ne peut tendre encore qu’à se développer. L’abondance des ordres a déjà provoqué la hausse des prix principalement pour les spécialités d’exploitation.
- Dans les aciéries du South Staffordsbhire la situation ouvrière n’a pas atteint le même degré d’amélioration : il est vrai que la main - d’œuvre n’y a pas comme dans d’autres centres industriels, l’unité d’organisation. A l’effet d’y remédier, une nouvelle Société nationale est en voie de formation.
- Un léger différend qui s’était élevé dans les aciéries du North East (Middlesborough) est à la veille d’être aplani : l’esprit de conciliation a repris ses droits.
- Dans les charbonnages du Nord, et principalement dans les districts de Fife et Glackmanan les houilleurs ont décidé de ne pas se soumettre à une réduction momentanée de 10 0/0 demandée par les directions pour permettre l’écoulement du surplus de l’extraction disponible : le mineur préfère cesser de descendre dans les puits pendant une quinzaine.
- Dans les bassins houilliersdu West Yorkshire les délégués des trente mille ouvriers qui les exploitent ont tenu une réunion importante. Il s’agissait pour eux de profiter du moment de reprise pour agiter de nouveau la question de la journée de huit heures et de la limitation d’extraction. Rien n’a encore transpiré des résolutions adoptées par les délégués.
- Les luttes qui ont régné si longtemps entre les patrons et les ouvriers dans les petites industries du fer du Midland viennent de se terminer en faveur de ces derniers. Les forgerons en chaînes ont fini eux-mêmes par avoir raison de la résistance obstinée des patrons. On se souvient que la conduite de ceux-ci à l’égard de la main-d’œuvre avait soulevé dans tout le Royaume-Uni une réprobation générale.
- Malheureusement, il reste une ombre sur cette éclaircie. A Greenwich et à Deptford il règne une misère désolante parmi les ouvriers des docks. En présence de l’inertie des administrions paroissiales, les magistrats de police out pris l’initia- I
- tive d’un appel au public en faveur de tant d’infortunes. ce | appel chaleureux a été entendu ; mais du travail vaudrait mieux pendant la saison d’hiver toujours terrible aux pauvres
- (Courrier de Londres
- LA PROTECTION DES OUVRIERS
- au conseil municipal de Paris
- L’importance des travaux que la ville de Paris exécute tous les ans donne un grand intérêt à toutes les discussions d’ordre économique et de protection ouvrières agitées au sein du conseil municipal de la Capitale.
- Voici donc le projet de délibération que M. Ch. Longuet doit soumettre à la première délibération du conseil, touchant les prescriptions à faire observer sur les chantiers communaux.
- Le Conseil,
- Vu les délibérations du Conseil relatives aux conditions du travail dans les chantiers et ateliers de la Ville en date du..,;
- Vu la délibération.du 27 juillet 1887, par laquelle l’Administration est invitée à introduire dans les cahiers des charges qu’elle soumettra au Conseil les clauses de nature à assurer l’exécution des précédentes délibérations ;
- Vu les pétitions du Conseil d’administration des chambres syndicales (patronales) de l’industrie et du bâtiment, en date du 6 mai et du 16 novembre 1887 ;
- Vu la lettre de M. le ministre de l’intérieur à M. le préfet de la Seine, en date du 29 juillet 1887 ;
- Considérant que les délibérations susvisées ont été prises après de longs débats, après un examen minutieux et plusieurs fois renouvelé des questions pendantes ;
- Considérant que rien n’est venu modifier ni les circonstances, ni les opinions du Conseil ; que, tout au contraire, il a exprimé à plusieurs reprises hautement son désir de voir les conditions nouvelles respectées par l’Administration préfectorale ;
- Considérant enfin que la lettre ministérielle invoque à tort la liberté du travail et de l’industrie qui n’est pas en cause;
- Considérant qu’il y a lieu d’indiquer les voies et moyens propres à assurer dès maintenant l’exécution des délibérations susvisées,
- Délibère :
- L’Administration est invitée à insérer dans les cahiers des charges des travaux à exécuter pour le compte de la Ville ^ Paris les clauses suivantes :
- Ouvriers étrangers.
- Article premier. — L’entrepreneur adjudicataire ne pourrl occuper plus d’un dixième d’ouvriers étrangers.
- I Art. 2. — Avant de commencer les travaux* il devra r*'
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- LE DEVOIR
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- juettre à l’ingénieur en chef du service intéressé, en double
- édition dont une destinée au préfet de la Seine, la liste nominative de tous les ouvriers qu’il aura embauchés pour l’exécution de ces travaux.
- Cette liste contiendra l’état civil de chaque ouvrier, d’après la déclaration écrite et signée qu’il aura remise à l’entrepreneur.
- Toute mutation ou modification apportée à ladite liste devra être immédiatement signalée à l’ingénieur en chef.
- Art. 3. — Toute déclaration de nationalité fausse entraînera l'exclusion de son auteur des chantiers de la ville de Paris. Si la complicité ou la complaisance de l’entrepreneur sont constatées, une retenue à déterminer dans le cahier des charges lui sera infligée par arrêté préfectoral.
- Durée du travoÀl.
- Article premier. — La durée maxima de la journée de travail avec la fixation d’un jour de repos par semaine, sera insérée dans le devis spécial à l’opération.
- Art. 2. — Tout ouvrier qui, en dehors des cas exceptionnels où la nécessité des heures supplémentaires aura été reconnue, aura accepté de prolonger son travail au delà de la limite adoptée par le conseil, sera immédiatement renvoyée sur l’ordre de l’ingénieur en chef.
- Pour ce fait, l’entrepreneur sera passible d’une retenue à déterminer dans le cahier des charges, laquelle ne pourra lui être infligée que par arrêté préfectoral.
- Salaire des ouvriers
- Article premier. — Le prix de l’heure pour chaque corps d’état employé à l’exécution des travaux sera inséré dans le détail estimatif.
- Art. 2. — Tout ouvrier qui aura accepté ou reçu de l’entrepreneur un salaire inférieur au tarif fixé, sera immédiatement renvoyé sur l’ordre de l’ingénieur en chef des travaux.
- Pour ce fait, l’entrepreneur sera passible d’une retenue à déterminer dans le cahier des charges, laquelle ne pourra lui être infligée que par ordre préfectoral.
- Art. 3. — Les articles précédents relatifs aux ouvriers étrangers, aux heures de travail et aux salaires seront affichés dans les chantiers, de manière à ce que chaque ouvrier puisse en prendre connaissance.
- Lecture en sera faite par les soins de l’entrepreneur aux ouvriers qui lui auront déclaré ne pas savoir lire.
- Dispositions générales.
- Article premier. — Les commissions sont invitées à ne présenter les projets de délibérations relatifs à l’exécution de travaux qu’après avoir vérifié l’inscription dans le cahier des Marges des conditions déterminées par le Conseil.
- Art. 2. — Au cas où la Commission ne ferait pas elle-mê-^ cette inscription omise par l’Administration, le cahier des Marges serait soumis à la vérification de la Commission du lravail avant d’être présenté à l’adoption du Conseil.
- PROJET DE DÉCRET
- de la Commission des Associations ouvrières
- PROJET DE LOI portant modification de la loi du lor décembre 1874, présenté au nom de M, CARNOT, président de la République Française, par M. Sarrien, ministre de l'intérieur, et par M. Tirard, président du conseil, ministre des finances.
- EXPOSÉ DES MOTIFS Messieurs,
- Un certain nombre d’associations ouvrières se sont constituées sous forme de sociétés à capital variable, conformément au titre 111 de la loi du 24 juillet 4867. Elles tombent, dès lors, sous l’application de la loi du 29 juin 1872 relative à l’impôt sur le revenu, sauf une exception introduite par la loj du 1er décembre 1875, à l’égard de laquelle quelques explications sont nécessaires.
- Les dispositions de la loi de 1867 relatives à la variabilité du capital ne créent pas, de toutes pièces, un régime spécial, mais elles déduisent, pour les diverses espèces de sociétés, les conséquences delà faculté accordée d’accroître le capital social par l’accession de nouveaux associés ou l’augmentation des versements et de le réduire par suite de la retraite des membres ou de la reprise totale ou partielle des apports. De là, les sociétés à capital variable peuvent être des sociétés soit civiles, soit en nom collectif, soit en commandite par intérêts ou par actions, soit anonymes.
- La taxe de 3 0/o sur le revenu est applicable d’une manière générale, aux parts dans les sociétés civiles, aux parts d’intérêts dans les sociétés en commandite simple, aux actions dans les sociétés en commandite par actions et les sociétés anonymes, puisque la loi interprétative du 1er décembre 1875 déclare exemptes les parts des sociétés en nom collectif dans les sociétés de ce nom et les sociétés en commandite. De plus et par mesure spéciale, « aux sociétés de toute nature « dite de coopération, formées exclusivement entre des ouvri-« ers et artisans au moyen de leurs cotisations périodiques », cette loi exonère de l’impôt toute part d’intérêt dans ces sociétés et n’y laisse soumis que les revenus des actions dans les sociétés ouvrières existant sous forme de sociétés en commandite par actions ou anonymes. C’est du moins l’interprétation donnée par l’administration des finances, d’après le texte même de' la loi et la jurisprudence. C’est contre cette mesure fiscale que s’élèvent les associations ouvrières, en se basant sur le caractère spécial que revêt dans les sociétés ouvrières la participation des associés en qualité d’actionnaires, et qu ne se retrouve pas dans les sociétés ordinaires.
- Quand il s’agit de ces dernières, l’actionnaire pst une personne quelconque qui reste le plus souvent étrangère aux œuvres de la Société, lui demande seulement la rémunér ation du capital quelle lui apporte et rien que cela.
- La souscription ou l’achat des actions est donc exclusivemen
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- LE DEVOIR
- un placement et c’est à titre que les lois fiscales de 1872 et 1875 frappent très justement les revenus de ces actions. Dans les sociétés ouvrières, au contraire, l’actionnaire est un collaborateur qui coopère activement, et d’une manière permanente, aux entreprises de la société ; le nom usuel de sociétés coopératives, donné à ces associations, l’indique suffisamment. Or, l’apport de ces actionnaires constitue pour eux un instrument de travail, au moyen duquel s’exerce leur activité professionnelle. Ce point de vue avait été relevé dans l’exposé des motifs du projet de loi, qui devint, après modification, la loi de 1872, en ces termes : « L’article 8 laisse en dehors de la « taxe les revenus produits par les sociétés en nom collectif, « coopératives on autres, dans lesquelles le bénéfice réalisé « n’est le plus souvent que le prix du travail et de l’intelli-« gence des associés qui, en outre, engagent dans ces entre-« prises leur fortune entière, leur crédit et même leur hon-« neur. » C’est également la distinction faite dans le capital d’une société entre les capitaux de placement et ceux qui sont directement mis en œuvre par les apporteurs, qui a motivé la différence, établie d’une manière formelle, dans l’application de l’impôt sur le revenu, par la loi de 1875, entre les parts de commandite et les actions, d’un côté, et les parts des commandités et associés en nom collectif, de l’autre.
- Le principe sur lequel repose cette diversité de traitement est logique et équitable. Le législateur n’a pas voulu frapper les instruments de travail, quelque forme qu’ils affectassent, capitaux ou autres, car il aurait abouti à diminuer les torces productives de la nation . Or, s’il est démontré que la possession d’actions dans une société coopérative ouvrière, malgré son nom, n’est pas une forme de placement, mais représente, une condition nécessaire de l’accession des ouvriers dans les associations coopératives, il paraît nécessaire de la comprendre dans les exemptions de taxe introduites par l’article 2 de la loi de 1875 en faveur des sociétés exclusivement ouvrières. La moins-value fiscale est peu importante, les sociétés coopératives par actions sont peu nombreuses, leur capital peu élevé, leurs revenus modiques. En fût-il autrement d’ailleurs, la logique des principes et une juste appréciation da l’intérêt de l’État et de celui des associations ouvrières devraient conduire à modifier la loi de 1875 dans le sens de l’exonération de la taxe sur le revenu au profit des actions des sociétés de coopération formées exclusivement entre des ouvriers ou artisans.
- C’est pourquoi le gouvernement a l’honneur de soumettre à vos délibérations le projet de loi suivant :
- PROJET DE LOI
- Article unique.— L’article 2 de la loi du lor décembre 1875 est rédigé ainsi qu’il suit :
- « La même exception s’applique aux parts d’intérêt et actions dans les Sociétés de toute nature, dites de coopération, formées exclusivement entre des ouvriers ou artisans au moyen de leurs cotisations périodiques. »
- Mouvement des Assurances Mutuelles.
- PENDANT LE MOIS DE JANVIER 1888.
- Assurance contre la maladie.
- Sections des hommes
- Recettes................................. 3.002 4q
- Dépenses................................. 2.910 65
- Excédant de recettes sur les dépenses . 91 75
- Sections des dames
- Recettes........................... 598 35
- Dépenses................................... 375 25
- Excédant de recettes sur les dépenses . 223 lo
- Assurance des pensions.
- Recettes................................. 5.804 »»
- Dépenses:
- Pensions..................... 2.717 77
- Nécessaire à la subsistance 1.115 »»
- Allocations temporaires :
- 8 retraites provisoires 480 501 A1 locations statutaires I
- aux malades . . 135 50 ]
- Alloc ations extra-statu- \
- taires , veuves, orphe- [
- lins etc. . . . 266 25 j 882 25
- Allocations aux familles des
- réservistes 60 )) ))
- Divers, appointements, méde-
- cins, pharmaciens, etc. . 305. 23 5.080 25
- Excédant de recettes sol* les dépenses . 723 75
- Caisse de pharmacie.
- Recettes.............................. 529 »»
- Dépenses............................. . 546 09
- Excédant de dépenses sur les recettes . 17 09
- Résumé.
- L’association du Familistère a dépensé en secours à ses membres pendant le mois de janvier 1888.
- Assurance contre la maladie, dames . 375 23
- » » hommes . 2.910 65
- Pensions......................... 2.717 1'
- Nécessaire à la subsistance . . . . 1.115 ^
- Pensions provisoires, secours aux veuves
- et orphelins.................... 942 25
- Dépenses, divers, appointements, méde
- cins etc. .......................... 305^J3
- Total des dépenses du mois . . 8.366
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- Le travail des enfants dans les différents pays
- Au moment où l’on discute partout la réglementation du travail des enfants, il est intéressant de parler de ce qui existe actuellement, à cet égard, dans les différents pays d’Europe.
- Le VolksblzLtt (Tribune du peuplej, de Berlin, s’élève avec force contre le peu de protection que l’Etat accorde à l’enfance, devant la tendance fatale de l’industrie contemporaine à employer de plus en plus le travail des enfants de plus en plus jeunes.
- Sur quatorze états européens, sept ont fixé la limite d’âge du travail des enfants, de 10 à 13 ans, trois seulement, la Suisse, l’Angleterre et l’Autriche, ont élevé cette limite à 14 ans.
- En France, la limite est 12 ans, mais une foule d’exceptions la font souvent descendre à 10 ans. Ainsi l’âge de 10 ans est obligatoire pour l’emploi d’enfants dans les industries de la toile, du papier et du verre, et le travail de nuit est permis aux enfants de 12 ans dans les industries du papier, du sucre et du verre.
- Le minimum d’âge en Angleterre est de 14 ans ; le travail de nuit interdit.
- En Allemagne, la iimite est fixée à 12 ans ; le travail de nuit est interdit, et la journée de six heures doit être suivie de 3 heures d’enseignement.
- En Hongrie, le travail d’enfants de 10 à 12 ans, n’est toléré qu’avec une autorisation légale et pour des journées de travail de 8 heures seulement, permettant la fréquentation quotidienne de l’école. Le journal allemand dénonce, avec raison, cette obligation de l’enseignement après une journée de travail de 8 heures pour des enfants de 10 à 12 ans comme une hypocrisie ou un excès.
- En Danemark, l’école est obligatoire aussi aux enfants qui travaillent, et leur journée ne peut dépasser 6 heures 1/2. La Suède a fixé pour les «enfants une journée de 6 heures. Le travail de nuit est, dans ces deux états, interdit aux enfants.
- L’Espagne a fixé la limite dcâge à 10 ans, mais jusqu’à l’âge de 13 ans pour les garçons, de 14 ans pour les filles, la journée de travail ne doit pas excéder 5 heures.
- L’Italie permet le travail des enfants à partir de 9 ans, avec cette restriction qu’un certificat du médecin est necessaire, attestant la santé de l’enfant et sa capacité au travail qu’on lui destine.
- RATTAZZi iERE
- la connaissez, la vertueuse indignation des ennemis de 'a ^publique devant les scandales de l’affaire Rattazzi-Wilson. l's n en reviennent pas de la profondeur d’immoralité où le rég>me actuel a fait tomber la France ! C’est une chose qu’on l
- n’avait pas vue, qu’on n’avait pas prévue, qu’on n’avait pas rêvée, le trafic des influences ! Ah ! ce n’est pas sous la monarchie...
- Et voici qu’un journal, pas un journal républicain, le Figaro, les interrompt pour raconter un procès qui s’est jugé sous la monarchie.
- Il y avait sous Louis XVIII une femme qui se faisait appeler la baronne de Campestre et qui s’appelait en réalité la veuve Benoit. Elle était bien excusable d’avoir changé de nom, le Benoît ayant été, de son vivant, condamné pour vol par la cour criminelle de Toulouse ; elle avait eu elle-même, l’année suivante, des difficultés avec la même cour, sous prétexte d’un vol qualifié ; mais d’abord elle avait été acquittée, faute de preuves, et puis c’était sous l’Empire, les deux invasions avaient passé là-dessus, et la veuve Benoît avait disparu sous la baronne de Campestre. Nous la retrouvons, vers 1820, en relations, non plus avec la cour de Toulouse, mais avec la cour des Tuileries.
- On l’admirait. Un personnage haut placé lui écrivait : — « Il est bien fâcheux que vous ne soyez pas un homme ; avec les talents dont vous êtes douée, vous seriez, par Je temps qui court, parvenue au ministère. » Elle avait ses Thibaudin.— « Je suis horriblement seul », lui écrivait un ministre d’État, « ah ! de grâce, venez me consoler. Je baise tendrement vos belles mains. » Un autre ministre l’appelait « mon ange ». Elle était en correspondance affectueuse avec MM. de Monta-livet, Daru, Decdzes, de Richelieu, de Villèle, de Feltre, de Bellune, de Corvetto,Roy, de S^rre,Macdonald, de Lauriston, etc. Elle avait son Wilson ; Mme du Cayla.
- Une maîtresse du roi vaut bien comme influence un gendre du président de la République, et le moment était autrement favorable aux marchés qu’un régime où ils ont toujours sur eux l’œil inquiétant de la presse.
- Ce moment est très justement noté par M. Jules Richard. Le roi était rongé de mendiants retour d’émigration.Le trésor particulier de l’empereur,sur lequel il avait mis la main,avait à peine suffi à leur première soif. Ils n’étaient pas faciles à désaltérer. Un gentilhomme qui avait obtenu une perception touchait les fonds, mais refusait de les verser à la trésorerie générale.
- Je suis chargé de percevoir, je perçois, on n’a rien à me demander de plus, disait-il ; le roi ne peut pas me reprendre d’une main ce qu’il me donne de l’autre.
- On ne put lui faire entendre raison qu’en le destituant.
- Il n’y eut bientôt plus assez de place pour les quémandeurs. Il fallut de forts auxiliaires pour en arracher une, et « bientôt le métier d’entremetteur devint un des plus honorés sde la cour et de la ville.Recevoir vingt mille écus d'épingles sur une recette générale qu’on avait fait accorder était chose admise. On ne se cachait point d’avoir prélevé cent mille francs sur une fourniture de fourrages. Madame de Campestre prit deux
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- cent mille francs statr une fourniture de chevaux et les réclama par devant la justice.»
- La grande « marchande d’influence » était naturellement Mme du Cayla. Par exemple, lorsqu’on augmenta le nombre des agents de change, le roi lui fit cadeau de plusieurs des nouvelles charges. Elle ne pouvait décemment opérer elle-même. Mme de Campestre fut l’intermédiaire de son commerce.
- Ce fut l’instant de sa gloire. Tous les jours, elle recevait des lettres à cachets ministériels apportées chez elle avec fracas par des cavaliers en grosses bottes » ; on la voyait entrer avec ses clients dans les hautes administrations ; les Tuileries lui étaient toutes grandes ouvertes ; elle avait des audiences particulières du roi...
- Et le 12 janvier 1826, elle était jugée par le tribunal correctionnel de la Seine.
- Comment s’était fait cette chûte du royal Palais au tribunal infamant? De la façon la plus simple: Louis XVIII était mort. Alors Mme du Cayla n’avait plus été la favorite, au contraire. La favorite de la favorite était tombée avec elle, la baronne de Campestre était redevenue la veuve Benoît, et l’influence s’était appelée de l’escroquerie.
- L’ « ange consolateur » des ministres d’État fut condamné à deux ans de prison.
- Eh bien, monarchistes, dites donc encore que c’est la République qui a inventé le commerce d’influences ! La Rattazzi n’est qu’une Benoît II, et une Benoit bien petite auprès de la première, car je n’ai vu nulle part qu’elle ait été reçue en audience particulière ou publique par M. Grévy. Vos rois étaient moins difficiles. Auguste Vacquerie.
- Faits politiques et sociaux de la semaine-
- FRANCE
- Le vote sur les fonds secrets. — Nous avons signalé dans notre dernier numéro pour en consigner les résultats, la bataille qui devait se livrer sur le fond secret.
- La crise ministérielle, nous dit le Rappel, qui paraissait devoir se produire sur ce vote a été écartée. Dès l’ouverture de la séance, ce résultat pouvait être prévu. L’attitude des groupes permettait, en effet, de constater qu’au scrutin il y aurait des abstentions en assez’grand nombre parmi ceux qui, à l’origine s’étaient déclarés contre le cabinet.
- La droite, en particulier, n’a pas été unanime comme on le croyait. Dans la réunion qu’elle a tenue avant la séance, ce n’est qu’a la majorité qu’on a décidé de voter contre le cabinet dans l’affaire des fonds secrets. Soixante-dix membres environ étaient présents, et, sur ce nombre, vingt-six ont déclaré qu’ils s’abstiendraient.
- D’autre part on annonçait qu’un certain nombre de membres de l’extrême-gauche s’abstiendraient et que plusieurs membres de la gauche radicale voteraient des fonds secrets. A partir de ce moment, le succès du cabinet a pu être considéré comme assuré.
- ALSACE-LORRAINE
- Encore la marseillaise. — Dans un précédent numéro, nous avons signalé un arrêt rendu à propos de la Marseillaise. Le Temps nous signale encore le fait suivant :
- Les tribunaux de l’Alsace-Lorraine et la cour suprême de Leipzig sont depuis quelque temps en désaccord sur la loi qu’il faut appliquer au délit commis par les habitants de la province en criant : « Vive la France !» ou en chantant la Marseillaise. Le 17 novembre dernier, la cour de Leipsig avait cassé un jugement rendu par un tribunal alsacien, qui avait appliqué au délit en question la loi française sur les cris séditieux ; elle avait déclaré que cette loi était tombée en désuétude et qu’il fallait appliquer aux cris séditieux l’article du Code pénal allemand relatif au tapage et aux scandales publics.
- Le tribunal de Strasbourg n’avait tenu nul compte de la décision de ia cour de Leipsig et avait continué à appliquer la loi française.
- ! Un laboureur de Haguenau, condamné en vertu de cette loi par ledit tribunal s’est pourvu en cassation, et la cour de Leipzig, dans son audience du 20 février a du s’occuper de nouveau de la question. Dans sa décision, la cour déclare persister dans l’opinion qu’elle a émise le 17 novembre dernier, d’après laquelle la loi française est tombée en désuétude et est remplacée par le titre du Code pénal allemand sur la résistance contre l’autorité publique. Mais comme il n’y est pas question de cris séditieux, ceux-ci ne peuvent être considérés que comme un scandale public et punis comme tel.
- ANGLETERRE
- Lord Randolph Churchill a assisté hier à une réunion organisée par la Société unioniste d’Oxford, et au cours de laquelle on a discuté l’opportunité de la création à Dublin d’un Parlement, dans le but de donner satisfaction aux aspirations des Irlandais.
- Lord Randolph Churchill a combattu ce projet en demandant quel était le peuple irlandais qui réclamait un Parlement à Dublin ? A sa connaissance, deux millions d’Irlandais étaient opposés à la création d'un pareil Parlement.
- Lundi a eu lieu à Londres le banquet annuel des chambres syndiquées. Parmi l’assistrmce se trouvait M Georges Berger directeur de l’exploitation à l’exposition universelle de 1889.
- Sir Bernhard Samuelson qui présidait a porté un toast au succès de l’Exposition de Paris.
- « Bien que le gouvernement anglais, a-t-il dit, ne participe pas officiellement à l’Exposition de 1889, celle-ci a toute ses sympathies, et le commerce anglais devra organiser une manifestation digne du pays. »
- Sir B. Samuelson a parlé ensuite de la longue amitié de la France et de la Grande-Bretagne ; il croit pouvoir dire que l’Angleterre ne peut pas être prospère si la France ne l’est aussi. La France est un des meilleurs clients de l’Angleterre, c’est donc un devoir de maintenir les rapports amicaux des deux pays.
- M. Georges Berger a répondu que la France a réservé à l’Angleterre une place à l’Exposition digne d’elle et de ses produits. Il a terminé en priant les chambres de commerce de prêter un appui cordial à cette grande manifestation industrielle.
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- la question pénitentiaire
- A LA CHAMBRE
- Je transcris d’un compte-rendu de la chambre, le morceau suivant, que je cite textuellement :
- « Le temps presse. Le budget se vote avec une lenteur « désespérante.Hier, on a perdu un temps précieux à discourir sur le budget des prisons. Après le discours si remarquable de Millerand, il n’y avait plus rien à dire. Néanmoins, il a fallu que des bavards vinssent exposer leurs idées particulières sur le régime pénitentiaire.C’est le cas de MM.Delisse et Dupuy. La Chambre ne lésa pas écoutés ; elle a eu raison.
- Je ne nomme pas le journal — qu’il me suffise de dire qu’il est d’une nuance très avancée et favorable aux idées socialistes.
- Or, sait-on de quoi ont parlé les deux honorables députés que la chambre n’a pas écoutés et dont le journaliste résume le discours en disant qu’ils sont des bavards ? De la question pénitentiaire, traitée par chacun d’eux à un point de vue particulier — et j’ajouterai, compétent.
- Car il y a une question pénitentiaire, — un problème moral et économique de la plus haute importance, qu’il convient de résoudre sans délai!
- Ce problème, M. Millerand, député de la Seine et rapporteur du budget pénitentiaire l’a posé dans son rapport avec beaucoup d’élévation, dans des termes généreux et à la suite de travaux louables Dour aboutir à une solution pratique.— Le journaliste que nous avons cité plus haut, et qui est un ami de M. Millerand, sans quoi, il l’eut traité de bavard comme les autres, a donc eu raison de rendre hommage au talent du jeune député de Paris.
- Voici donc de quoi il s’agit :
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- Le problème moral d’abord : — Jusqu’à ces derniers temps, la répression des crimes et délits n’avait pas soulevé d’autres controverses que les controverses juridiques touchant l'application purement formaliste des articles du code pénal et du code d’instruction criminelle. La loi définit telle et telle action un délit, elle frappe le délinquant, celui qui a commis cette action — et c’est tout. Le délinquant est un coupable qui tombe sur le coup de la loi, en vertu de prescriptions arrêtées et cataloguées.
- Mais la philosophie sociale contemporaine ne pouvait manquer de creuser plus profondément le phénomène de la criminalité, de l’analyser, pour en reconnaître les éléments et mieux appliquer
- ensuite les remèdes que ces découvertes inspireraient.
- Il y a eu, dans une année, tant de crimes commis : le ministère public les a recherchés, le juge les a constatés et la loi a frappé leurs auteurs.Voilà tout ce que l’on sait au Palais de Justice.
- Le philosophe, lui, n’a pas tardé à voir qu’il y avait autre chose. La criminalité, en effet, a des rapports étroits avec d’autres phénomènes économiques, climatériques, etc. — Par exemple, les années de misère, de crise, les délits contre la propriété augmentent. — Telle catégorie de délits se commet plus fréquemment dans une région où il se fait une forte consommation d’alcool.— Telle autre varie avec les oscillations de la température.
- La connexion de la criminalité avec les conditions et les circonstances diverses du milieu est indéniable. L’homme est le produit de son milieu. Même quand il réagit sur ce milieu par un acte puissant, bon ou mauvais, vertueux ou scélérat, toujours une forte partie de son action est le résultat des énergies et des forces qu’il a puisées dans le milieu qu’il révolutionne — par réaction. L’éducation, la position sociale, sont autant de causes diverses déterminantes. L’enfant élevé dans le ruisseau, sans gîte ni protecteur, est prédestiné au mai, comme un autre, par l’excellence du milieu où il se développera est prédestiné au bien. Sans doute, l’un et l’autre pourront, dans une certaine mesure, dévier de la ligne directrice, échapper à l’impulsion originaire ; le premier pourra devenir un homme de bien, le second un scélérat. Mais c’est l’exception. Encore,en cherchant bien,trouverait-on pour celui qui, prédestiné à bien faire, s’est dépravé,des causes ambiantes de dépression morale; de même que le premier, n’a souvent échappé au mal que grâce à des circonstances heureuses qui sont venues modifier la direction morale première.
- Dès qu’il est reconnu que la criminalité a sa source, non seulement dans l’intérieur du coupable mais encore et surtout dans le milieu, la question pénitentiaire change d’aspect: La loi a surtout pour devoir de préserver la société des coups du criminel et de guérir ceiui-ci, car c’est un malade. La répression pénale devient alors une tentative de guérison morale qui doit s’effectuer: à l’extérieur, dans le milieu,par la suppression des causes démoralisantes qui font les malfaiteurs ; chez l’individu par un traitement moral approprié à leur état.— Sans doute,il y a des scélérats endurcis,incurables. ; Est-ce une raison pour que la société, qui a été I bien des fois la cause du mal, les abandonne
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- LE DEVOIR
- à eux-mêmes ? Est-ce que dans les hôpitaux le médecin abandonne l’agonisant? Tant qu’il peut soutenir le rayon tremblant de la vie près de s’éteindre, il le fait. Ainsi doit-on faire dans la prison, hôpital des malades moraux.
- M. Millerand, dans son rapport et dans son dis-cours,avait parfaitement posé le problème et indiqué la solution. Mais d’une façon générale. Par exemple, au lieu que la prison soit pour le condamné un asile de guérison, elle est souvent un lieu de perdition où ceux qui sont entrés sains se contaminent au contact du vice. La cause principale de cette contagion du délit, et du crime, c’est la promiscuité à laquelle les condamnés sont astreints dans nos prisons de France en ruines.
- M. Herbette, le directeur des prisons, avait répondu par des protestations vagues au discours de M. Millerand, disant que les conseils généraux sont responsables de cet état de choses. M. Delisse, reprenant ce point de la question a prononcé un discours plein de faits et de documents du plus haut intérêt, demandant que l’administration pénitentiaire nesebornâtpasà des déclarations platoniques.
- Par ce qu’on a lu plus haut, on voit que la chambre ne l’a pas écouté !
- Très intéressant, également est le point traité parM. Dupuy, député de l’Aisne.
- Il s’agit du travail des prisons : nos lecteurs ont pu voir par un article de M.Millerand, publié dans ces colonnes et qui ne faisait qu’analyser un travail plus long du rédacteur du Devoir, que la question est pressante. Le travail des prisons fait une concurrence acharnée au travail libre, dans certaines industries. Celle des vanniers,par exemple,occupe en France 4.000 ouvriers, dont 2.800 dans le seul département de l’Aisne que M. Dupuy représente. Or la main d’œuvre des prisons occupe à elle seule 1.600 ouvriers à cette industrie. La vannerie est un travail facile, très bien organisé dans les prisons où, par la division, on arrive à créer des ouvriers en quelques jours. On pense quelle concurrence nne telle surabondance de bras doit causer aux ouvriers vanniers. La baisse des salaires est si grande, que dans l’Aisne, un ouvrier vannier ne peut gagner plus de soixante à quatre vingt centimes par jour.
- Et ce n’est pas seulement la vannerie, plus spécialement représentée par M. Dupuy, qui souffre d'un tel état de choses : ce sont tous les ouvriers qui éprouvent la concurrence du travail des déte-
- nus. A Rouen, les brossiers ont vu leurs salaires diminuer de 60 0/o- Dans d’autres villes, la prison a monopolisé pour ainsi dire toute la production, en fournissant tout le travail nécessaire — à plus bas prix, naturellement.
- Si du moins ces prisonniers travaillaient au compte de l’État ! Mais point. Les bénéfices réalisés dans les prisons par l’écrasement du travail libre, le sont au compte d’entrepreneurs qui tous édifient des fortunes scandaleuses avec les profits prélevés sur la main d’œuvre des prisonniers. Ici la question économique, comme il arrive toujours, se double d’une haute question morale. Il est souverainement immoral que la société exploite des prisonniers au compte de tiers dont la fortune est, ainsi, faite des souffrances endurées par les ouvriers libres. M. Millerand, dans son rapport, a dit qu’il y avait incompatibilité entre toute amélioration morale des prisonniers et leur subordination à des entrepreneurs qui n’ont en vue que leur profit.
- M. Dupuy a exposé cela plus abondamment,dans un discours plein de détails, de faits écrasants,que M.Millerand ne pouvait analyser dans son discours très substantiel, mais général.
- Ce n’est pas la première fois,remarquez bien que la question du travail des prisons se pose. Depuis plus de cinquante ans elle est à l’ordre du jour.En 1848, elle était si pressante, qu’un des premiers actes du gouvernement provisoire fut de supprimer le travail des prisonniers; décision regrettable,car, il ne s’agit pas d’enlever le travail aux détenus, il leur est nécessaire; mais bien de le rendre inoffensif pour le travail libre. Rétabli en Janvier 1849, depuis, les ouvriers libres n’ont cessé de protester contre ses effets désastreux. Dans tous les congrès, dans toutes les assemblées ouvrières,des vœux ont toujours été émis à ce sujet.
- L’année dernière, M. Dupuy avait déjà traité la question avec beaucoup de sens et de force.Il avait presque obtenu du ministre de la guerre qu’au lieu d’employer les détenus à la fabrication des produits de l’industrie ordinaire, une partie serait occupée à la fabrication des objets militaires dont il se fait une grande consommation. De cette façon, la concurrence eut été moins rude et les salaires des ouvriers libres moins affectés.
- Il existe à la Chambre une commission chargée d’étudier le problème et d’élaborer une solution satisfaisante. Mais voilà des années que cette commission a été créée. Qu’a-t-elle fait ? Rien. Qu’a-t-elle empêché? Egalement rien.
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- En 1887, bien loin que l’administration pénitentiaire soit entrée dans la voie que lui indiquait M. Tupuy et que réclame la misère de milliers d’ouvriers affamés par 1a, concurrence des prisons,elle a renouvelé tous les marchés avec les syndicats d’entrepreneurs. De sorte que pour longtemps encore, si la Chambre n’y met ordre, des ouvriers vanniers seront réduits au salaire de 0,60 ou 0,80 par jour. N’est-ce pas lamentable?
- Voilà les faits que M. Dupuy a essayé de mettre en lumière.
- Et la Chambre ne l’a pas écouté !
- Et le rédacteur d’un journal avancé le traite de bavard ! !
- Voilà où nous en sommes, l’esprit politique général qui règne à laChambre, dans la presse,c’est-à-dire dans les milieux où les solutions importantes doivent être adoptées, pour être ensuite décrétées.
- * *
- Ah! si M. Dupuy avait interpellé le ministre à propos d’aiguilles, de rien; comme on l’aurait écouté ! Le journal précité ne tarirait pas d’éloges. Mais il ne s’agit que de questions de salaires ; d’ouvriers décimés par la mauvaise organisation d’un service administratif. Cela ne passionne pas. Qu’on vote — et qu’on se taise. Les discours ralentissent la discussion du budget et la discussion du budget arrête la chute du ministère. On ne peut pas renverser un ministère à moitié budget. Donc aux urnes ! Et prochainement, la Chambre se laissera émouvoir par des questions plus passionnantes que les plaintes des ouvriers vanniers et brossiers.
- Une bonne crise ministérielle la mettra sens dessus dessous.
- Triste ! triste !
- L'Assurance obligatoire en Allemagne.
- L’assurance contre les accidents et contre la maladie était déjà obligatoire pour les ouvriers allemands. Une mesure plus importante encore,et qui mérite de ne point passer inaperçue, est celle qui vient de prendre force de loi en Allemagne sous le titre deAlters und invaliden-Versicherung der Ar-beiter (assurance des ouvriers contre la vieillesse et l’incapacité de travail). Elle s’applique à douze millions d’individus au bas mot. Son objet est de couvrir toutes.les causes d’incapacité permanente de travail qui ne se trouvaient pas comprises dans loi antérieure, loi d’essai dont les effets ont conduit au développement actuel du principe.
- Sont désormais soumis à l’assurance obligatoire ou, si l’on veut, à la retenue d’une part de salaire, en vue d’une pension de retraite proportionnelle :
- U Toutes personnes de l’un et de l’autre sexe employées à titre d’ouvriers, d’auxiliaires, de journaliers, d’apprentis, de serviteurs, soit dans un atelier ou une manufacture, soit au foyer d’une famille ;
- 2° Tous employés, aides et apprentis de commerce dont le salaire annuel n’excède pas 2.000 marcs (2.500 francs).
- 3° Les équipages et auxiliaires de tout ordre des navires de commerce.
- Le conseil de l’Empire est investi du pouvoir d’étendre les obligations et les bénéfices de l’assurance aux petits chefs d’industrie indépendants, travaillant à domicile.
- Sont exceptés de ces provisions, les fonctionnaires de l’État ou des communes ayant droit à une pension de retraite supérieure à 120 marks (150 francs.)
- Les retenues opérées sur les salaires sont destinées à constituer le fonds d’une pension de retraite payable par douzième, chaque mois et d’avance. Seront admissibles à la pension de retraite les ouvriers qui auront atteint leur soixante-dizième année, ou qui seront frappés d’une incapacité de travail permanente et prouvée. Trente années de retenue dans le premier cas et cinq années dans le second suffiront pour donner droit à la retraite. L’année sera considérée comme composée de 300 jours de travail.
- Qnant à la prime d’assurance elle sera payée : un tiers par l’État, un tiers par l’employé,un tiers par le patron. Il est à remarquer, à ce propos, que le principe de la part contributive de l’Etat dans la prime d’assurance, plusieurs fois repoussé par le Reichstag,a fini par triompher dans la loi nouvelle. Le taux de la prime d’assurance sera calculé de telle sorte que les frais d’administration,les versements à effectuer au fonds de réserve et les deux tiers de la somme des pensions à payer par la compagnie d’assurance soient toujours couverts par les recettes.
- Chaque district d'assurance aura son taux uniforme. La prime des femmes sera égale aux 2/3 de celle des hommes. La pension de retraite sera de 120 marcs pour les hommes et des 2/3 pour les femmes. En cas d’incapacité de travail et de retraite prématurée, cette pension sera augmentée de 4 marcs par année de travail soumise à la retenue, au-dessus du minimum de quinze années.La pen-
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- sion ne pourra, dans aucun cas, excéder 250 marcs (312 francs) ; elle courra du jour où l’assuré aura contracté son incapacité de travail ou atteint l’âge de soixante-dix ans révolus. Au cas où l’assuré serait à la charge de la commune au moment où il entre en jouissanco de sa pension, cette pension sera versée à la caisse communale jusqu’au jour où ses secours s’arrêteront.
- Toute l’organisation de cet immense système d’assurances sur la vie est remise aux mains des corps spéciaux déjà chargés d’appliquer la loi sur l’assurance contre les accidents.
- Gomment on civilise an Tonkin
- Les correspondances du Tonkin nous apportent le récit d’une sextuple exécution qui a eu lieu au mois de décembre.
- Il s’agit de six rebelles très redoutés, parmi lesquels étaient l’ancien lanh-binh (mandarin supérieur de la guerre) de Nam-Dinh, et ses deux frères : ces hommes amenés à Nam-Dinh, le 7 décembre, jugés le 9, furent exécutés le lendemain tous les six à la fois.
- Un rédacteur de Y Avenir du Tonkin, donne le récit suivant de cette exécution :
- « Sur la place du marché de Doi-ehe, le long du canal,six piquets sont plantés à terre ; à quelques mètres en avant, s’élèvent six longs bambous, ayant à leur pied prêts à être hissés au sommet, des paniers dans le genre de ceux qui servent à transporter les volailles. Ces paniers sont destinés à recevoir les têtes qui, suivant la loi annamite,resteront exposées pendant trois jours.
- » A quatre heures moins le quart, les miliciens entourent la place du Marché et le cortège ne tarde pas à être signalé.
- » Les condamnés, les mains attachées derrière ' le dos, marchent à grands pas ; ils mâchent le bétel ; nulle trace d’émotion sur leur visage. Un seul des rebelles chancelle comme un homme ivre.
- » Ils s’agenouillent devant les piquets et la toilette corn-' mence. Leurs chignons sont refaits avec soin. On les débarrasse de leur crépon, puis on leur met les épaules à nu et les bourreaux ont soin de mouiller les nuques avec un petit linge afin que les coupe-coupe ne risquent pas de glisser.
- » Les exécuteurs se placent à côté des patients et attendent le moment d’agir en maniant leurs armes. On rattache plus solidement quelques mains, on enfonce à l’aide d’un maillet un piquet trop haut, un aide rentre une mèche qui dérange l’harmonie de la coiffure d’un des condamnés.
- » Le lanh-binh, depuis qu’il est agenouillé, n’a pas fait un mouvement, il porte la tête en avant et tend le cou comme ; s’il défiait la mort ; un de ses frères placé à côté de lui 1
- regarde de droite et de gauche et échange quelques paroles avec son bourreau.
- « Pendant ce temps, la foule s’amasse, des femmes et des enfants sont au premier rang ; des chiens aboient après les condamnés et viennent les flairer, on les chasse à coups de cadouille.
- Un des aides embouche le porte-voix et crie la sentence. Il dit qu’on va leur couper la tête, me glisse à l’oreille un boy placé derrière moi.
- » Enfin le signal est donné,le sang coule à gros bouillons, mais une seule tête est abattue du premier coup, les autres sont frappées à tour de bras maladroitement ou sciées afin d’achever de les détacher du tronc; c’est une vraie boucherie. Un coupe-coupe est tordu et trois des bourreaux se sauvent abandonnant leur besogne qui est terminée par les autres.
- » Les têtes sont alors jetées â dix pas devant le public comme des boules, et les bourreaux essuient leurs mains ensanglantées aux cai-quans des cadavres.
- » Nous nous approchons pour examiner la tête du lanh-binh qui a bien reçu une douzaine de coups avant de tomber.
- » Une large entaille qui a séparé la colonne vertébrale, puis la section a continué en biais mettant à jour le larynx ; les yeux sont ouverts, la bouche s’ouvre et se ferme.
- » Des coolies ramassent les têtes, les placent dans les paniers et les hissent comme des lanternes en haut des bambous; des femmes jettent de la cendre sur les larges flaques de sang dans lesquelles on peut voir les fragments d’os; les corps sont ensuite roulés et ficelés dans des nattes, puis embarqués dans un sampon qui doit les transporter de l’autre côté du canal où ils seront enterrés. La foule s’écoule et il ne reste bientôt plus sur la place que les six têtes suspendues dont le sang s’égoutte encore.
- » Sept condamnés aux travaux forcés avaient été amenés dans le cortège pour assister â l’exécution. Ces hommes avaient été placés derrière les condamnés, la cangue au cou et accroupis sur leurs talons. Ce spectacle ne paraissait pas leur produire la moindre émotion ni même exciter leur curiosité.
- Et au récit de ces horreurs, de ces crimes, les journaux français se taisent — ou plutôt,ils racontent la chose pour l’effet du « pittoresque. »
- Le Devoir proteste hautement contre ces meurtres odieux, contre cette politique odieuse de cannibales— pire encore, car du moins les sauvages ne profanent pas la justice,quand après la victoire ils tuent leurs prisonniers, ils les tuent au nomdu droit du vainqueur sans aucun simulacre de juge* ment.
- Les juges du Tonkin qui condamnent à mort leurs prisonniers ne sont pas des juges, mais des bourreaux.
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- le serment d’un Etudiant
- (CONTE DE NOËL)
- — Allons bon, des pleurnicheries maintenant, cela manquait au tableau ; vous savez, ça ne mord plus vos berquinades, je suis un homme, que diable ! et j’entends, dorénavant, agir en homme. Nous avons fait cette nuit un réveillon magnifique, j’ai joué et j’ai perdu huit cents francs ; donc il faut les payer.
- — Huit cents francs !... s’écria la pauvre mère.
- — Que mon père va me donner avant que je sorte, d’ici ; car, je le répète une dette de jeu c’est sacré.
- — Je n’ai pas d’argent, tu le sais bien, répondit avec animation M. Chambrey.
- — Trouves-en, il m’en faut, te dis-je ; allons, la main à la poche...
- — Misérable ! s’écria le père outragé et marchant sur son fils.
- — Oh ! mon ami, grâce pour l’ingrat, supplia la mère, épouvantée de la tournure que prenait cette scène, et, se plaçant devant son mari : ne fais pas attention aux injures dé ce malheureux, il n’a plus sa raison !
- — Père, calme-toi, criaient les jeunes filles, toutes tremblantes, en l’entourant de leur bras.
- Mme Chambrey se cramponna après Etienne pourl’ar-raeher de l’appartement ; ce fut peine inutile, le mauvais fils éloigna brutalement sa mère et revint vers l’auteur de ses jours, l’œil en feu et le geste menaçant ; perdant tout respect, tout sentiment filial, le criminel, la main en avant, repoussa violemment son père.
- Oh! moment épouvantable !.. le père et le fils luttèrent comme deux ennemis mortels ; la table fut renversée et la vaisselle brisée ; des râlements de bêtes fauves étreignaient la gorge de l’indigne agresseur, la colère décuplait ses forces, il ressemblait à un lion déchirant sa proie.
- Les cris des trois pauvres femmes s’entremêlaient plus aigus à mesure que la lutte augmentait ; non, jamais scène plus horrible ne frappa les regards humains.
- Epuisé, haletant, M. Chambrey sentit ses forces faillir; en vain essaya-t-il encore de tenir tête à son monstrueux assaillant, qui ne cessait de lui crier : de l’argent !... Ses forces l’abandonnèrent, il tomba lourdement sur le sol, privé de connaissance, et, tombant, sa tête frappant un débris de carafe cassée, laissa échapper un flot de sang.
- A cette vue, Etienne recula, les yeux égarés, la face livide, comme un homme qui s’éveille au milieu d’un S(,nge affreux ; il regarda autour de lui sans avoir cons-cience des personnes ou des objets, .puis ramenant son regard sur M. Chambrey, étendu à ses pieds et privé de
- sentiment :
- j — Mon père, cria-t-il, éperdu, frissonnant ; mon bon I père....qu’ai-je fait? infâme que je suis!... Malédic-
- tion !... Oh ! mon Dieu, pardonnez-moi !
- Etienne n’était plus ivre ; la raison était revenue ; le crime seul subsistait !
- II souleva son père dans ses bras, l’appelant à voix haute, étanchant le sang qui coulait de sa blessure ; aidé par sa mère et ses sœurs, il parvint à transporter le blessé sur son lit, lui fit respirer des sels, et, le sentit enfin se ranimer sous ses baisers.
- Une minute plus tard, M. Chambrey ouvrit les yeux ; tout son monde l’entourait; ses lèvres balbutièrent quelques mots inintelligibles, puis se refermèrent ; un instant après, il promena son regard autour de lui :
- — Etienne, murmura-t-il d’une voix faible.
- — Mon père, répondit l’étudiant, et tombant à genoux devant sa victime, pleurant amèrement, mon bon père, ne me maudis pas, je me repens, pardonne-moi !...
- Une larme brilla dans les yeux du blessé , il étendit la main dans la direction de son fils, le releva et l’attirant sur son cœur :
- — Je te pardonne, mon enfant, dit-il, et je prie Dieu qu’il oublie comme moi-même ta mauvaise action.
- Mme Chambrey et les jeunes filles sanglotaient.
- La blessure, qui n’avait rien de dangereux, fut pansée aussitôt ; Mme Chambrey proposa d’aller chercher un médecin ; mais son mari s’y refusa :
- — Non, dit-il, personne ne doit savoir ce qui vient de se passer ici.
- Etienne, du reste, quoique violemment agité, remplaça aisément le docteur, il fut convenu que, pour tout le monde, M. Chambrey protesterait une chute ; de cette façon, la faute grave du coupable resterait ignorée.
- — Après un instant de repos, le père appela de nouveau son fils.
- — Avec cette clé, lui dit-il, ouvre mon secrétaire.
- Etienne obéit.
- — Prends le portefeuille qne tu vois sous ces papiers, et donne-le moi.
- Recevant l’objet des mains de son fils, M. Chambrey l’ouvrit, en tira cinq billets de banque de cent francs et les remettant à l’étudiant :
- — Voilà tout ce que je possède, dit-il ; je conservais cette somme pour un cas d’absolue nécessité, mais, puisque tu as fait des dettes, il faut les payer.
- — Oh ! torture !..., s’écria Etienne.
- — Demain ta mère te remettra sa montre d’or et la mienne ; tu vendras les deux pour compléter les trois cents francs qu’il te faut encore.
- — Vendre vos bijoux ?... Oh i non je serais un lâche, , tout plutôt qu’un tel sacrifice de votre part.
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- — Tu l’as dit, des dettes de jeu sont sacrées, fais donc comme je veux.
- — Votre bonté m’écrase, comment reconnaitrais-je jamais tout ce que je vous dois !
- — En devenant un homme de bien.
- — Oh ! mon père, mon digne et vénérable père, je vous le jure ?...
- Cette soirée de Noël s’acheva tristement sans doule, mais du moins la colère avait fui, la vengeance était morte, le pardon et l’amour remplissaient tous les cœurs.
- v '(
- Etienne Chambrey, continua mon a:ni Bersac, fut tout autre à partir de ce jour. Le lendemain, il désintéressait ses créanciers et dans la même nuit quittait Paris. Résolu à mener une vie nouvelle, il avait obtenu de son père d’aller terminer ses études à Montpellier.— Deux années plus tard il recevait son titre de docteur et revenait se fixer à X...
- Pour fêter son retour dans sa famille, celle-ci invita plusieurs amis à partager un repas donné en son honneur. Ses deux sœurs mariées avantageusement dans les environs, se trouvaient naturellement de la partie ainsi que leurs maris ; Mme Chambrey, heureuse et fière, embrassait son fils avec effusion ; l’excellent juge de paix, moins expansif, mais tout aussi joyeux que sa femme, regardait complaisamment Etienne, tout en veillant aux derniers apprêts du festin.
- Ai-je besoin de le dire, le dîner fut charmant ; chacun chanta les louanges du fils dévoué, du travailleur infatigable et du lauréat. Etienne, embarrassé de tous ces compliments, remerciait ; mais à mesure qu’ils se traduisaient, on voyait son visage, d’impassible qu’il était alors, prendre un air de tristesse inexplicable.
- Au dessert, un des convives se leva en tenant son verre plein à la main :
- — Je porte un toast, dit-il, au docteur Chambrey, au modèle des fils et des frères, je bois à l’habile praticien qui sera l’honneur de la Faculté, ainsi que l’ont dit publiquement ses examinateurs, îl y a huit jours à peine ; je bois au futur bienfaiteur de nos populations rurales !
- Les applaudissements éclatèrent de toutes parts ; tout le monde se leva ; les verres s’entrechoquèrent et leur tintement argentin se mêlant au bruit des voix, formait la plus délicieuse des musiques.
- — Comment, s’écria tout à coup M. Chambrey en regardant son fils, tu trinques avec de l’eau ?
- — Oui, mon père, répondit doucement le jeune docteur.
- — De l’eau ? répétèrent les convives surpris ?
- — Voyez plutôt :
- Le verre d’Étienne était effectivement rempli de l’incolore liqueur.
- — Il n’a point goûté au vin pendant le dîner, s’écria sa sœur aînée, je l’ai remarqué.
- Tous les yeux braqués sur Étienne semblaient demander une explication.
- — Que voyez-vous là d’extraordinaire, répartit en souriant le héros de la fête, j’aime cette boisson, préférablement à toute autre, est-il défendu d’en user ?
- — Ta, ta, ta, l’eau ne vaut pas le bon vin ; d’ailleurs on ne trinque pas avec de l’eau.
- . —Étienne, reprit M. Chambrey, jette le contenu de ton verre et goûte-moi ce Saint-Émilion.
- — Impossible, mon père. . ,
- — Impossible, répéta le juge de paix visiblement intrigué ?
- — J’ai fait serment de ne plus boire de vin.
- — Tu veux rire ?
- -- Je parle sérieusement.
- — Comment, tu ne bois maintenant que de l’eau ?
- — Oui.
- — Depuis quand ?
- — Il y aura trois ans le soir de Noël prochain.
- M. Chambrey poussa un profond soupir étouffé aussitôt ; s’élançant vers son fils, il le pressa tendrement dans ses bras, ne trouvant que ces seuls mots pour exprimer ce qu’il ressentait : Oh ! mon cher enfant !... quoi, tu y songes encore !...
- — Père, j’y songerai toujours !
- La plupart des invités regardaient cette scène tout intime sans la comprendre ; ceux qui avaient gardé le souvenir de la date rappelée, rendaient intérieurement grâce à Dieu, d’avoir changé les peines en joies, le mai en bien.
- Le dîner s’acheva comme il avait commencé, c’est-à-dire au milieu de l’allégresse générale ; de l’incident, il n’en fut plus question.
- VI
- Tu sais, maintenant, ajouta le percepteur des contributions directes pourquoi le plus sympathique convive de notre réveillon, comme tu l’appelles, ne boit que de l’eau •
- Pour finir, un mot encore : il est bien entendu que tu garderas, jusqu’à la mort très éloignée de mon bon docteur, cette histoire secrète ; après lui je te rends ta liberté.
- — C’est dit.
- Il y a huit jours, Henri Bersac m’envoyait la dépêche suivante :
- « Un malheur : Étienne Chambrey vient de mourir « d’une angine laryngée, gagnée au chevet d’un malade.— « Désolation générale. »
- Dégagé de ma promesse, j’ai pensé que cet épisode de
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- la vie d’un homme estimé et regretté de tout un pays, j serait lu avec intérêt, et, comme le jour de Noël a exercé une influence si grande sur sa destinée, le lecteur trouvera très naturel que j’aie présenté mon récit sous la forme d’un conte de Noël.
- SOPHRONYME LOUDIER. (Fin)
- Les curiosités de la science. L’intelligence des poissons.
- Les animaux sont-ils intelligents, ou bien faut-il ne leur •accorder que l’instinct ? Voilà une question intéressante mais complexe qui a divisé et divise encore les philosophes et les physiologistes en deux camps. De part et d’autre, on a fourni des arguments sérieux et irréfutables ;
- Sans vouloir entrer en quoi que ce soit dans la mêlée, où d’ailleurs nous ne tarderions pas à être engloutis, nous ne pouvons manquer d’attirer l’attention de nos lecteurs sur cette question si controversée. Le bel ouvrage de M. Romanes, l'Intelligence des Animaux, que vient de publier la librairie Alcan nous en fournit l’occasion.
- Les animaux en apparence les plus inférieurs au point de vue intellectuel, n’en sont pas moins doués, il faut bien le reconnaître, d’un certain instinct, que nous devons l’avouer ressemble fort à de l’intelligence... surtout lorsqu’on les étudie de près.
- Les poissons nous en fournissent un exemple : D’après M. Romanes, il est avéré qu’on observe chez les poissons des manifestations de peur, d’instincts belliqueux, de sentiments sociaux, sexués et maternels, de colère, de jalousie, d’enjouement et, de curiosité, c’est-à-dire un genre d’émotions analogues à celui des fourmis, et présentant tous les caractères qui distinguent la psychologie d'un enfant de quatre mois.
- 11 nous a été donné d’observer nous-même quelques-uns de ces instincts que nous avons relevés et consignés dans notre traité manuel de pisciculture d’eau douce.
- En ce qui concerne l’intelligence générale, Mr Romanes fait remarquer combien les poissons deviennent circonspects dans les eaux soumises à une pèche active. Et ce qui prouve que l’observation et par conséquent, un degré considérable d’intelligence sont impliqués dans ce résultat, c’est que les jeunes truites sont beaucoup mieux sur leurs gardes que leurs aînées, bien plus, beaucoup de poissons quittent leurs repaires si on les dérange. D’autre part, la carpe, selon Kirby, s’enfonce dans la vase pour éviter le filet qui glisse au dessus d’elle, ou bien si le fond est dur, elle se tire d’affaire en bondissant.
- Laeépède raconte que les poissons qui peuplaient depuis plusieurs années un bassin des Tuileries accouraient à l’appel de leurs noms. C’était sans doute au son de voix plutôt qu’aux ^ets articulés qu’ils répondaient, car le même auteur nous aPPrend que, dans certaines parties de l’Allemagne, des ( truites, des carpes et des tanches, venaient chercher leur P tore au sou d’une cloche, et d’autres observateurs ont cons- 1
- taté le même fait dans d’autres localités ; citons entre autres, Sir Joseph Ranco qui se servait d’une coche pour appeller ses poissons.
- La colère se manifeste chez plusieurs espèces de poissons d’une manière très marquée; et tout particuliérement chez les épinoches, quand leur territoire se trouve envahi. Ces animaux sont doués d’un curieux instinct qui les pousse à s’approprier une certaine partie du réservoir, à attaquer avec furie quiconque à l’audace d’en passer la frontière imaginaire. En pareille circonstance, je les ai vus changer de couleur sur toute leur longueur, rapporte M. Romanes et s’élancer sur l’intrus avec des mouvements qui respiraient la colère et la rage. Sans doute, ici comme ailleurs, il est impossible de déterminer jusqu’à quel point l’expressjon apparente d’une émotion est due à l’existence réelle de l’état mental qui, pour nous, constitue cette émotion ; nous nous en rapportons simplement au guide le plus sûr que nous ayons.
- Comme preuve de curiosité, il suffit de rappeler l’empresse -ment avec lequel les poissons viennent inspecter tout objet insolite. Les pécheurs le savent si bien qu’ils mettent souvent cette disposition à profit en attirant le poisson avec une lanterne le long des rochers pour le percer de leur lance.
- Cette pèche au feu, est d’ailleurs souvent appliquée par les braconniers des eaux pour s’emparer des truites dans les ruisseaux.
- Albert Làrbalétrier
- Professeur à l’école d’agriculture du Pas-de-Calais.
- La Science en famille
- La Science en famille. — paraissant deux fois par mois, 10 francs par an, administration,72 rue d’Assas, Paris.
- Sommaire du n° 30.
- Claude Lavergne — Navigation aérienne : le vol à voile ' Robert Guérin. — Les bateaux en papier, Hector Etévé — La Chaleur dans les appartements. — Les fontaines végétales : E Huche.— L’intelligence des poissons : Albert Larbalétrier. — La photographie céleste ; G Vallet. — La photographie pratique pour restaurer les clichés jaunis ;; pour enlever le voile jaune ; positifs sur verres, développements ; pour empêcher les épreuves photographiques de s’enrouler. — A travers la science. — Petites nouvelles. — La science pratique : recettes et procédés. — Bulletin météréo-logique de janvier 1888 : Jacques Léotard. — Revue des livres — Récréation.
- État-civil do Familistère.
- Semaine du 20 au 26 février 1888. Naissance :
- Le 23 février, de Froissart Maurice, fils de Froissart Firmiu et de Yandervausven Mathilde.
- Le Gérant : À. DOYEN.
- Guise. — lmp. Barê.
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- LIBRAIRIE Dü FAMILISTÈRE - GÜISE (Aisne)
- OUVRAGE de M. GOD1N, Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits db l'homme,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur.....................................« . . 8 fr.
- Solations sociales. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°.......................................................................10 fr.
- Edition in-18°......................................................................5 fr.
- Mutualité sociale et Association du Capital et du Travail ou extinction du paupérisme
- nr la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux
- méfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association..................5 fr.
- Sans la vue. . ,......................................,.................................4 fr.
- Mutualité Nationale contre la Misère Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés
- broehurein-80, extraite du volume « Le Gouvernement »........................................1 fr. 5G
- Les quatre ouvrages ci-dessus se trouvent également : Librairie Guillaumin etCie,i4,rue Richelieu, Paris
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- Les Socialistes et les Droits du travail . . 0,40 cent. ] La politique du travail et la Politique des privilèges. 0,40 La Richesse au service du peuple .... 0,40 cent, j La Souveraineté et les Droits du peuple .... 0,40
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- M, E. T. Craig-, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit parMmeGomN née Marie Moret. ...................................................0.75 cent.
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- . . 4 fr. »» A partir du 4me volume, année 1880, chaque
- .............. 7 50 volume se vend..................10 fr. ï»
- volumes (années 1881, 1882 et 1884) ne se vendent qu’avec la collection entière. Tous les autres volumes se vendent séparément.
- Les 1er et 2me volumes, chacun
- Le 3me volume...............
- Les 5me, 6me et 8me
- ETUDES SOCIALES, Brochures de T6 pages in-4 sur deux colonnes
- — Le Familistère, avec vues du Palais social
- et de ses dépendances.................................Of. 40
- 2° — La réforme électorale et la révision consti -
- tutionnelle.......................................0 25
- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
- européen..........................................0 25
- 4° — L'Hérédité de l’Etat ou la réforme des impôts 0 25
- 5°_—Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère dp l’Intérieur „ ........................O 25
- 0 f.25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de
- l’Etat, base des ressources publiques.............
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité
- nationale.............................................0 25
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et
- réponses..............................................0 25
- 9° — Extinction de la misère par la mutualité
- nationale.............................................0 25
- 10° — Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel.........................0 2a
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- 12” Année, Tome 12.-- N‘ 496 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 11 Mars 1688
- M?0
- 1IËS OUEST» SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit aubureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an Six mois. , Trois mois,
- 10ir. i» 6 »»
- Union postale Un an. . . llfr. jj Autres pays
- Un an., . . . 13fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petlts-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M, LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- L'Etat et les caisses de retraite, de secours, etc. — La caisse d’épargne postale..— Le Socialisme et son Fantôme.— Le relèvement des détenues. — La réforme parlementaire. — Séquestrations. — Petite chronique scientifique. — Les sociétés secrètes sous Louis-Philippe. — Le Dîner des amis de la Paix de Paris. — Marthe.— Etat-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
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- L’ÉTAT ET LES CAISSES DE RETRAITE, DE SECOURS, ETC.
- Nous avons consacré un article à ce sujet si intéressant, dans notre dernier numéro, à propos du projet de loi sur les employés de chemins de fer discuté au sénat.
- Nos lecteurs se rappellent que la commission avait introduit dans l’économie de cette loi nouvelle un principe important qu’on peut brièvement formuler comme suit :
- Les fonds versés dans une caisse (de secours, de retraite, d’épargne, etc.), soit directement par les ouvrier s,soit par le patron au nom de ses ouvriers, restent la propriété exclusive des ouvriers.
- L’adoption de ce principe entraîne pour conséquence l'inaliénabilité des fonds de caisses, livrées jusqu’à ce jour à l’arbitraire patronal,abandonnées souvent aux risques et aux aléas du patron peu scrupuleux tenté, dans une heure de gêne, de disposer de ces fonds, dont il a l’administration, comme des siens propres. — Le cas s’est présenté pour Bessèges, la Voulte, Terre-Noire et nombre d’autres entreprises qui, moins importantes, ont. subi des échecs moins éclatants.
- Nous ne pouvions qu’approuver ce principe et son inscription dans une loi faite pour régler les rapports économiques entre les compagnies de chemins de fer et leurs employés. Par contre, on ne peut que blâmer l’attitude du minisire des travaux publics, qui l’a combattue et a tout fait pour déterminer son rejet.
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- Heureusement, — en cette circonstance du moins — il en est de la politique ministérielle comme de la toile de Pénélope. Un jour suffît à détruire l'œuvre du travail de la veille.Si l'on peut s’affliger de voir sans cesse remanier les meilleures choses défaites le lendemain, cette politique du revenez-y toujours a ses bons côtés, lorsqu’il s’agit de revenir sur une chose mauvaise. Il est toujours bon d’effacer les traces des mesures inconséquentes, hâtivement prises et nuisibles en elles-mêmes.
- En même temps, donc, que le ministre des travaux publics combattait la réglementation légale des caisses ouvrières et refusait de les garantir dans un projet de loi, une commission extra-parlementaire nommée par le ministre de l’intérieur élaborait un projet de loi aux termes duquel les épargnes ouvrières devrontêtre placées désormais sous la protection de l’État. A cet effet, il serait créé, selon les conclusions de la commission officielle, une caisse générale de prévoyance industrielle, commerciale et agricole.La nouvelle caisse, fonctionnant sous la direction et l’administration directe de l’État, recevra tous les fonds d’épargne collective aujourd’hui épars et les capitalisera au compte des bénéficiaires. Gérés par la caisse des dépôts et consignations, les fonds aujourd’hui mis constamment en danger par les aléas de la vie industrielle, seraient désormais à l’abri de tout risque, leur sécurité étant garantie parla gestion administrative.
- Tel est, grosso modo, le plan élaboré par la commission extra-parlementaire dite des associations ouvrières. Le Conseil des ministres l’a adopté et le projet, formulé en loi, va être déposé au parlement, si à l’heure ou nous écrivons, ce dépôt n'est pas déjà fait.
- Comme il fallait s’y attendre,la réforme, car c’en c’est une, a soulevé de nombreuses protestations dans le monde économiste. A l'Economiste français, les collaborateurs de M. Paul Leroy-Beaulieu, combattent de toutes leurs forces cette extension graduelle des attributions sociales de l’État.
- Parmi ceux qui s’élèvent avec le plus de vigueur contre le projet de caisse en question,nous devons signaler M. Coste, rédacteur du Globe et du Soir, qui, à l’appui de son opposition, invoque l’autorité du Fondateur du Familistère,dans un article d’une certaine étendue paru dans le Soir.
- Il est vraiment déconcertant, dit-il, de se heurter à tout un cflfvArt d’éloges officieux et de plaider contre les intéressés
- eux-mêmes qui se déclarent satisfaits. Malgré tout, mon ins„ tinct d’économiste me pousse à dénoncer ce « bloc enfariné» de M. Sarrien. Des exemples démonstratifs me semblent prouver sa nuisance.
- Quelle fut la conduite d’Edme-Jean Leclaire, le premier initiateur de la participation aux bénéfices ? Elle consista simplement, en dehors des participations individuelles payées en argent, à attribuer 25 0/0 des bénéfices de son entreprise à la société de prévoyance et de secours mutuels organisée entre ses ouvriers, et à déclarer que cette Société de prévoyance serait désormais la commanditaire de l’Entreprise de peinture, ainsi les fonds de l’Epargne collective restaient engagés dans l’industrie dont ils étaient issus.
- Et Godin, le créateur du familistère de Guise, qu'imagina-t-il pour rattacher les ouvriers à son établissement ? Il attribua 50 OjO de ses bénéfices au capital et au travail, et les répartit au marc le franc entre ces deux éléments producteurs,l’un représenté par le total des intérêts, Vautre par le total des appointements et salaires touchés pendant l’exercice, Les dividendes du travail furent payés en titres d’épargne venant en augmentation du capital social.
- Dans les deux cas,la participation aux bénéfices se doublait de l’avantage considérable d’associer, directement ou indirectement, les ouvriers et les employés à l’entreprise qui les occupait. En même temps que l’industrie voyait s’accroître ses moyens d’action, 1 es ou v rierslui apportaient .individuellement ou collectivement, une sorte de cautionnement progressif de leur bon travail. Us entraient peu à peu dans l’association.
- Si nous avions à chercher des arguments en faveur de l’intervention de l’Etat pour le cas qui nous occupe, ce ne serait pas seulement dans les ouvrages de M. Godin, qui,toute sa vie,a demandé à l’Etat d’intervenir dans les rapports sociaux et de les régler- conformément aux principes de justice distributive à cette heure reconnus, mais bien surtout dans son œuvre,que M.Coste invoque aujourd’hui contre la réforme plus haut exposée.
- II y a, en effet, une erreur considérable à confondre la participation aux bénéfices telle que M-Godin l’a établie et l’exercice des caisses d’épargne de secours ou de retraite. Les fonds de ces dernières ne constituent pas un capital industriel proprement dit. Us sont le fruit d’épargnes faites sur le salaire,soit par les ouvriers, soit par les patrons, au compte de leurs ouvriers. En aucun cas, sauf au Familistère, ces caisses ne résultent d’une parti' cipation aux bénéfices, d’une association égalitaire
- i entre travailleurs devenus administrateurs-action-
- I naires de leurs ateliers. Ces caisses ne procède^
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- pas d’une épargne collective, mais bien de l’épargne individuelle. Dès lors, elles ne sauraient cou-rjr les aléas de la fortune industrielle, dont elles partag iraient ainsi les risques, sans profiter de ses avantages.
- On peut déplorer un tel état de choses ; constater comme le fait M. Goste que le système de production mis en usage par M. Godin est de beaucoup, infiniment supérieur au système du salariat et souhaiter que son exemple soit adopté, s’étende le plus possible, — mais on ne saurait inférer de ce qui se passe au Familistère une règle de liberté économique pour les entreprises dont la constitution sociale est toute différente. Ici, en effet, les certificats d’épargne sont des titres de propriété; leurs possesseurs sont des propriétaires actionnaires dans toute l’acception du mot ; ils gèrent eux-mêmes, suivant un mode déterminé parles statuts de l’association, les biens collectifs dont ils sont tout à la fois les possesseurs légaux au sens du code et les ouvriers exploitants.
- Toute autre est la situation légale — et sociale — des'ouvriers travaillant dans un atelier ordinaire. Là,leur épargne est prélevée,non sur les bénéfices de l’entreprise, mais sur leurs salaires. Ils sont des salariés, non des associés. De là une distinction formelle à établir dans la gestion des caisses qu’ils alimentent de leur petite épargne quotidienne. Cette épargne ne participant pas aux avantages, ne doit pas participer aux risques. Elle reste sacrée, inviolable. Elle constitue un dépôt laissé jusqu’à ce jour entre les mains du patron, présumé offirir une garantie suffisante. Le dépôt doit rester intact. C’est parce que des violations de dépôt se sont produites, que les intéressés en ont appelé à l’État et que celui-ci consent à les prendre à sa charge. Sans doute, c’est une charge pour l’État. Celui-ci supporte bien d’autres charges, inutiles le plus souvent pour le bien de laclasse ouvrière. Félicitons-le donc d’accepter une fois des obligations dont l’accomplissement préservera la classe ouvrière des catastrophes comme celle qui a plongé 25.000 familles dans la désolation à Bessèges, à la Voulte et à Terre-Noire.
- Le projet de caisse que nous défendons ici et contre lequel M. Goste semble invoquer l’autorité éé M. Godin —bien à tort, car aujourd’hui que M. Godin n’est plus là on ne saurait contester le caractère de propriétaire aux ouvriers de l’association famiiistérienne restés en possession de tout le Matériel, de l’usine.des bâtiments, etc, — ce projet
- | de caisse,disons-nous, répond à tous les vœux des | associations ouvrières interrogées par la commission extra-parlementaire qui l’a élaboré.
- Le Moniteur des Syndicats, avec lequel nous ne sommes pas toujours en communion d’idées, publie à ce sujet un article critique de celui de M. Coste des plus vigoureux. En voici les principaux passages.
- Laissez faire l’incapacité ou la spéculation qui dévorent l’épargne populaire confiée à leur garde !
- Laissez passer, sans vous émouvoir,la ruine et la misère des ouvriers économes!
- Poussé, dit-il,« par son instinct d’économiste», M. Adolphe Coste, dans le journal le Soir, du 28 février, proteste violemment contre le projet de loi que viennent de présenter MM. Tirard, président du conseil, ministre des finances ; Sarrien, ministre de l’intérieur, et Dautresme, ministre du commerce et de l’industrie, pour la création, dans les bureaux et par les soins de la Caisse des dépôts et consignations, d’une Caisse de la Prévoyance industrielle, commerciale et agricole, destinée à recevoir les épargnes collectives provenant de la coopération, de la participation aux bénéfices, de retenue sur les salaires ou subventions patronales.
- Ces épargnes sont l’avoir des caisses de retraites privées ; elles constituent la fortune éventuelle de familles ouvrières dont le nombre se compte par centaines de mille.Tant qu’elles restent mêlées à l’actif social d’un patron ou d’une Compagnie elles sont menacées par des chances mauvaises. Il s’agit de les protéger. On veut permettre aux chefs d’industrie de placer ce dépôt sacré hors de la bagarre des affaires, de même qu’on établit des refuges dans un carrefour pour offrir aux piétons troublés par le va-et-vient des voitures un moyen de n’être pas écrasés.
- Ces refuges déplaisaient à M. Adolphe Coste. Laissez faire les cochers ivres ou imprudents ! Laissez passer les fiacres et les omnibus sur le corps des myopes et des boiteux.
- Un désastre immense vient d’éclater à nos yeux ; l’exposé des motifs du projet de loi y fait allusion. Les établissements industriels de Terre-Noire, la Voulte et Bessèges, houillières et usines métallurgiques, dépositaires des épargnes de leur nombreux personnel, ont cessé tout à coup de payer les salaires des hommes valides et les pensions des infirmes et des blessés. On s’inquiète, on s’interroge, on regarde... et l’on s’aperçoit que la caisse est à peu près vide.Dans le même coffre-fort cohabitaient les millions des actionnaires, gage 1 naturel des créanciers,et les épargnes accumulées des mineurs et des forgerons. Aucune cloison ne les séparait. Cette, union funeste a perdu la petite épargne, entraînée avec l’énorme coffre et son contenu dans le gouffre de la faillite. C’est M. Adolphe Coste lui-même qui nous le raconte dans son article. 11 reconnaît que « la catastrophe de Bessèges a englouti le
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- fonds de retraite de 3 millions de francs appartenant à 25,000 familles ouvrières. » Nous ne pouvons vérifier ces chiffres, mais nous les avons retrouvés dans le journal Les Coopérateurs français du 24 février.Dans la séance de la Chambre des députés du 11 février, il a été dit que, depuis le 1er janvier seulement, il était dû, comme arrérages, 20,000 francs par la Caisse de secours, 25,000 francs par la Caisse de retraites, plus 20,000 par la Caisse d’épargne, car il y a là une caisse d’épargne privée ! Les familles se désolent, livrées ou désespoir. Tout un peuple laborieux s’agite, partagé entre l’indignation et la douleur.L’exaspération grandit, des troubles sont à craindre. Victimes d’un monstrueux accident financier, les ouvriers vont perdre la tête. Puisque la loi ne peut rien pour eux,ils vont au moins chercher à se venger sur quelqu’un ou sur quelque chose.
- Laissez faire, laissez passer.
- Laissez faire l’émeute ? Non. Laissez passer les gendarmes? Oui.
- M. Coste ne va pas sans doute jusqu’à dire que l’État n’est pas responsable du maintien de la tranquilité publique.
- Le gouvernement s’est ému. A-t-il eu tort ?
- Nous ne sommes pas de ceux qui voudraient se livrer, pieds et poings liés à l’État. Chacun son métier : celui de l’État n’est pas d’empiéter sur la liberté des citoyens, mais il est seul en mesure de faire certaines besognes d’intérêt général et de rendre certains services qui dépassent les forces de l’initiative privée.
- L’économie politique la plus étroite le reconnaît en principe. Elle ne dira jamais de laisser faire la guerre civile ou de laisser passer l’invasion. Tous ses adeptes devraient reconnaître que, pour le dépôt des épargnes, l’État seul (nous parlons de l’État français) est capable de donner à tous le maximum de sécurité dont nous avons besoin.
- Dans la question qui nous occupe, l’accord s’est donc fait de lui-même entre les ouvriers et les patrons, entre la démocratie et la bourgeoisie.Sans acception de partis,tout le monde semble d’accord, en principe, sauf la discussion des détails, pour donner ici un bon point à la République, car l’excellente intention des auteurs du projet ne peut être mise en doute. Tout le monde d'accord ? Pas du tout. Il y a dans la grande et savante corporation des économistes, une petite église intolérante, irritable et inféconde qui a protesté, proteste et protestera indéfiniment. Sans vouloir distinguer entre les divers cas, elle nous répète à satiété, comme le Tarte à la crème de Molière, sa formule banale, Laissez faire,laissez passer, non moins sempiternelle, que la Caisse des Dépôts et Consignations, ainsi qualifiée par M. Coste, dans l’article auquel nous essayons de répondre.
- M. Coste oppose Leclaire et Godin aux partisans du projet pari e que ces deux grands promoteurs de la participation qV jadis ont été parfois maltraités par les économistes) ont
- admis leur personnel à la copropriété de l’usine ou de l’entreprise. Pour M. Coste, c’est là l’idéal. Nous lui ferons remarquer que, si le placement industriel des produits de la participation est souvent une excellente chose, mieux vaut, dans d’autres maisons, mettre à l’abri de tout hasard quelconque, ce que les ouvriers ont gagné.
- Laissez faire! dira quelque amoureux transi de la liberté illimitée. Comment ? Laisser faire les conseils d’administration qui se sont moqués de la ioi de 1867 sur les sociétés et de la prétendue surveillance de l’Etat ? Laisser passer en Belgique les caissiers qui filent avec la caisse des épargnes populaires? Non aucun économiste sérieux ne le soutiendra.
- Quand il s’agit de sauvegarder la petite épargne, notre législation française admet des mesures préventives, et cette exception au droit commun est bien justifiée. Cherchez à vous représenter la scène suivante : Dans une salle d’aspect lugubre, des gens ruinés pleurent en silence autour d’une de ces gigantesques armoires de fer,deux fois blindées et cuirassées, et munies de magnifiques ferrures à secret, comme on en voit dans d’opulents bureaux. Celle-ci, hélas ! est ouverte et vide. On n’entend que des soupirs étouffés,mais tout à coup résonne dans le lointain un bruit cadencé de bottes. Le bruit, lentement, se rapprochent les malheureux voient enfin apparaître majestueux et superbes, les célèbres carabiniers d’Offenbach. Ils sont arrivés, mais trop tard, toujours trop tard !
- Les journaux ont parlé, à propos de Bessèges, du suicide d’un ouvrier à la suite de la perte de ses épargnes.
- Un autre ouvrier, nommé Roussel, dit le Petit Journal du 10 février, avait versé 5,000 francs le 10 janvier, dans la Caisse d’épargne de la Compagnie de Bessèges. Un propriétaire du pays avait vendu son bien pour placer dans cette même caisse, à 5, 5 1/2, 6 0/0, une somme de 14,000 fr.. c’est-à-dire tout ce qu’il possédait.
- Autre exemple. La Compagnie des carrières et usines de chaux de Saint-Victor-la-Coste, dans le département du Gard a été déclarée en faillite le 10 octobre 1884, à la fois par le tribunal d’Üzès et par le tribunal de la Seine. Il n’existait là ni caisse de retraite, ni société de prévoyance, mais l’usine devait des salaires arriérés.Un bon et honnête ouvrier,nommé Pugnère, marié depuis trois mois, avait laissé 300 fr.de salaires dans la caisse de la Compagnie de Saint-Victor et 100 fr. dans celle d’une carrière de phosphate, qui ne pouvait les lui rendre. Désespéré, il s’était pendu. Le Figaro du 3 novembre 1884 a annoncé ce suicide.
- Qu’on vienne donc maintenant,comme le fait M.Coste, nous parler de moyennes, nous dire qu’après tout, à BesSêges, il ne s’agit que d’environ 120 fr. de perte par famille ! Ce serait déjà terrible, mais on ne traite pas ces matières avec des totaux et une division. Il faut s’occuper ici des individus, et non d’une masse confuse. Or, si quelques-uns peuvent endurer l’épreuve, la plupart en souffrent beaucoup et d’autres efl meurent.
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- Ne nous arrêtons pas davantage à cette réfutation déjà trop longue et disons à nos lecteurs, pour finir comme nous avons commencé :
- Laissez faire, encouragez même ceux qui soutiendront et voteront, au profit de tous, la loi projetée.
- On ne saurait mieux dire que dans celte réfutation entraînante de notre confrère, dont nous sommes heureux de reproduire la pressante argumentation en faveur du projet de loi.
- ________:----------—i gain* --------------------------
- La Caisse d'épargne postale
- La cour des comptes, dans son rapport annuel présenté au président de la République et récemment distribué, a examiné à fond les modes d’opération et les procédés de comptabilité et de contrôle de la caisse d’épargne postale ; elle a conclu en déclarant ces procédés (surtout au moyen de timbres mobiles pour contrôle dits « timbres-épargne » ) insuffisants comme contrôle, dangereux pour la responsabilité des agents des postes honnêtes, et faciles aux fraudes des agents infidèles, et en recommandant le système simple, bien moins coûteux, précis et sûr de la caisse d’épargne postale d’Angleterre.
- Ce système, éprouvé par une expérience de vingt-six ans, est en effet remarquable par ses bons effets pour la correction et la sûreté des opérations. D’après les rapports de missions et autres ouvrages spéciaux de M. de Malarce, qui, dans ces matières administratives, est souvent cité, même dans les Blue Books officiels anglais, comme une éminente autorité et dont les conseils ont été partout recherchés pour l’amélioration des caisses postales, en Italie, en Hollande, en Autriche, etc., comme en France, nons voyons que du 1er septembre 1861, date de la fondation de la Post-office Saving-Bank, jusqu’au 31 décembre 1883, soit dans le cours déplus de vingt-trois ans, les postmasters (receveurs des postes) du Royaume-Uni, agissant comme agents de la caisse d’épargne postale, ont manié, en dépôts reçus ou remboursés une somme totale de sept milliards trois cents quatre-vingt-cinq millions de francs. Et pour ce maniement énorme de fonds, fait en millions de petites opérations et dans plus de huit mille bureaux, quel a été le total des pertes par erreurs et fraudes ? 5,684 liv. st., soit un demi-penny (cinq centimes) par 100 K st. (2,500 francs), c’est à dire cinquante millième, c est à dire bien moins qu’on ne passe à un caissier dans les banques pour les petites erreurs inévitables dans le maniement des espèces. Comment s’obtient cette précision, cette sûreté ?
- Par deux procédés bien simples, empruntés d’ailleurs aux Pratiques habituelles des meilleures maisons de banque.
- On sait que chaque jour tout receveur des postes envoie au directeur général des postes, à Londres, l’état des dépôts reCus la veille, avec les numéros des livrets et les noms des déposants. Après avoir reçu ces bordereaux et fait inscrire les
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- dépôts dans le grand livre des comptes courants au compte de chaque déposant, le postmaster général expédie à tout déposant, à l’adresse voulue par ce client (voire à une poste restante déterminée, si le client le désire pour le secret), un avis que la somme déposée tel jour, à tel bureau, a été portée à l’avoir du compte de l’intéressé. Cet avis est imprimé sur une feuille formant enveloppe et ne laissant écrire à la main que cinq mots et l’adresse.
- Ainsi l’administration centrale, dépositaire, est mise en rapport direct et immédiat avec le déposant. S’il y avait eu la moindre erreur ou fraude de la part de l’agent receveur, elle serait aussitôt reconnue: et cela tient en respect les fraudeurs qui ne s’exposent guère que quand ils croient avoir quelque chance d’échapper.
- Chaque livret porteur la couverture, et en belle évidence, une note disant au déposant que, dans-le cas où il n’aurait pas reçu dans les dix jours de tout dépôt l’avis que ce dépôt est inscrit à son avoir dans son compte courant, il doit réclamer par lettre non affranchie adressée au directeur général des postes. Cela donne une grande sécurité au déposant, qui se sent en rapport direct avec l’Etat, et non plus seulement avec des agents intermédiaires.
- Cette mesure parfaitement salutaire, se double d’ailleurs par la confrontation annuelle des livrets avec le grand-livre lors du règlement des intérêts, formalité qui se pratique déjà en France comme en Angleterre, dans les caisses d’épargne ordinaires comme dans la caisse postale, et que le public comprend et le seconde très bien.
- Donc, plus de ces petites figurines, timbres mobiles de contrôle, qui contrôlent si mal que, quand on constate chez un receveur des manquants (dit le rapport de la cour des comptes), l’administration n’ose pas poursuivre, et ne sachant s’il y a accident innocent ou fraude coupable, elle transige ; c’est-à-dire qu’à tout hasard et à l’aveugle elle condamne le receveur à payer une faible partie des manquants, et met le reste au compte des pertes de la caisse postale ; par là si le receveur a fraudé, on régularise son vol au prix d’une sorte de petite amende, et si le receveur est vraiment victime d’un accident, on le frappe d’une peine pécuniaire et aussi d’une flétrissure, puisqu’il reste en suspicion de vol.
- Donc, plus de ces petites figurines si faciles à se perdre, à se détruire et qui sont pourtant pour tous les receveurs des postes de véritables papiers-valeurs valant cent francs, deux cents francs et même jusqu’à cinq cents francs.
- La cour des comptes avec sa discrétion, cite seulement quelques exemples des pratiques des fraudeurs, afin de ne pas divulguer les moyens trop faciles de fraude qu’offre ce procédé de timbres mobiles de contrôle : mais elle en dit assez pour motiver la condamnation de ce système de contrôle, qui du reste,avait déjà été repoussé en Angleterre par l’administration en 1858, lors de la grande enquête, pour assurer le contrôle des caisses d’épargne ; et en France, en 1866, alors que la
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- loi des finances du 6 juillet 1865 avait autorisé le ministre des finances à employer des timbres mobiles pour contrôler certaines opérations de l’administration du Timbre (les visas pour timbre des effets de commerce français, supérieurs à 10,000 francs).
- Le Socialisme et son Fantôme.
- Qu’est-ce que le socialisme? Que veut-il ? Quel est son but ?
- A ces trois questions qui n’en font qu’une, je réponds :
- Le mot socialisme est un nom nouveau appliqué à une chose aussi ancienne que l’esprit humain, que la raison humaine. Il représente la création progressive de la conscience au sein des sociétés humaines et la revendication au bénéfice de tous les membres du corps social (de tous, entendez-vous bien ?), des droits éternels et imprescriptibles de l’humanité terrestre en face de toutes les oppressions, de toutes les misères, de toutes les usurpations et de toutes les iniquités.
- On voit que, ainsi compris, le socialisme, même considéré i uniquement dans ses revendications actuelles qui sont l’extinction du paupérisme héréditaire ou prolétariat et la socialisation du patrimoine commun de l’humanité, avec l’élévation et l’amélioration progressive des masses populaires, le socialisme, dis-je, n’est que l’expression la plus pure et la plus haute du sentiment religieux et tout particulièrement de la pensée évangélique.
- Dans cette donnée, le socialisme peut être considéré comme une phase de la vie de l’humanité destinée à remplacer la civilisation actuelle, mêlée encore de tant de barbarie, comme cette civilisation est venue remplacer les civilisations ethniques inférieures du passé et les âges de barbarie et de sauvagerie qui ont précédé.
- La phase du socialisme est déjà ouverte et tout se prépare pour l’ordre nouveau. La France avec son état chaotique plus apparent que réel, y est entrée visiblement depuis 1871. Mais le socialisme n’est pas seulement en France. Il est partout sinon en acte du moins à l’état latent. Les gouvernements en font eux-mêmes lorsqu’ils le combattent,et le corps tout entier de l’humanité terrestre tressaille à la fois de douleur et d’espoir, sous son étreinte.
- Le socialisme d’ailleurs, qui vient abolir la guerre et la conquête n’a pas besoin de révolution violente pour s’étendre dans le monde.
- Sa puissance est toute dans l’idée, et l’idée est incompressible, inextinguible, immortelle, quand elle a pénétré dans les âmes. L’idée qui contient en germe tout le Socialisme de l’avenir peut se résumer en cinq mots et forme une phrase qui est à la portée des simples d’esprit comme des plus savants. Cette phrase n’est qu’un cri, celui que poussaient, au moyen-âge, les malheureux paysans les Jacques, écrasés sous les pieds des chevaux des barons bardés de fer qui les massa-
- craient, ne pouvant les nourrir, « Sommes hommes comme vous ! » Oui, ils criaient ainsi les pauvres en ren-dant l’âme !!
- Apprendre aux troupeaux humains à être des hommes,leur en reconnaître tous les droits, leur enseigner à en remplir tons les devoirs, voilà l’œuvre sociale par excellence, et cette œuvre indiquée par la triple formule de la Révolution Française, Liberté, Égalité, Fraternité, et complétée en 1830 par le mot Solidarité, a été admirablement définie dans son point de départ par Saint-Simon lorsqu’à son lit de mort il donnait à ses disciples,avec son Nouveau Christianisme cette inscription à mettre sur le drapeau du Socialisme naissant : «Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but Vamélioration physique et effective, intellectuelle et morale des classes les plus nombreuses et les plus pauvres.»
- Etendez cette loi des sociétés politiques à tout le genre hu-[ main et vous comprendrez ce qu’est le socialisme, ce qu’il fut dans le passé et ce qu’il apporte dans le monde.
- Le socialisme se propose donc la fin des guerres, des invasions et des usurpations internationales. Il a pour but l’ordre, la paix, l’harmonie, mais il ne peut atteindre cet idéal qu’en le faisant passer dans les âmes populaires, ce qui ne peut se faire qu’en instruisant îes hommes, de façon à amener chacun d’eux à vouloir réaliser l’idéal de justice distributive, de liberté pondérée, d’égalité fraternelle et de solidarité sociale, qui n’est encore que dans la raison consciente des meilleurs et des plus avancés.
- Un tel but évidemment sera long à atteindre. Ce serait évidemment moins long qu’on ne croit, si ceux qui en sont là de leur développement pouvaient s’entendre pour y travailler !
- En tout cas, le Socialisme ne se réalisera que progressivement, et il faudra des siècles sans doute pour que l’idéal des plus avancés se généralise assez pour embrasser tous ies hommes dans une commune solidarité sociale ; mais chaque pas que l’on fera dans cette voie n’en sera pas moins une conquête et une réalisation partielle de la sainte harmonie des rapports au sein de la famille humaine et un progrès dans la construction du corps de notre humanité terrestre.
- Voilà ce qu’est le Socialisme. 11 est cela où il n’est rien, rien qu’un fantôme fait d’un tas d’appétits chimériques, de mauvaises passions, d’envies malsaines des bonnes places, (ôte-toi de là que je m’y mette !) et aussi de projets chimériques qui menacent la paix sociale, la sécurité des États, et tendent, par leurs attaques aveugles, à la destruction des richesses acquises par les générations antérieures,richesses de tout genre, littéraires, philosophiques et morales, richesses qui pour être aux mains d’un petit nombre n’en sont pas moins l’honneur et la gloire du genre humain, le patrimoine commun de l’humanité et serviront à racheter les masses de h servitude du travail manuel abrutissant, de l’ignorance du vice et de toutes les misères qui les accablent, lorsqu’on von-
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- jra sincèrement et au grand bénéfice même de ceux qui les accaparent sottement, criminellement, les socialiser, les universaliser et les voir servir au nom de la solidarité cociale, au rachat, au salut, à l’élévation de toute la famille humaine,et même de tout le monde matériel terrestre animal, végétal et planétaire 1
- Eh bien ! ce spectre, ce fantôme, qui s’affuble ou, qu’on affuble faussement, mensongèrement, du nom de Socialisme et qu’on oppose à l’âme de l'humanité, arrivée à se posséder dans sa raison autonome et dans sa souveraineté collective, comme on a opposé l’idée de Satan à l’idée de Dieu, l’esprit des ténèbres à l’esprit de lumière et de vérité, il y a des puissances en ce monde qui ont intérêt à s’en servir en affectant de les confondre avec le vrai socialisme afin de faire peur de celui-ci en le montrant dans ce qui n’en est que le vain et mensonger fantôme.
- Ce spectre qui a bien en effet tout ce qu’il faut pour faire peur aux gens et qui s’y applique bêtement est signalé par les habiles exploiteurs de la crédulité humaipe, comme étant le socialisme et portant avec soi la destruction, l’anarchie, le nihilisme et la Révolution en permanence.
- Et comme la France a été la source de la Révolution qui en 1789, a balayé chez elle l’ancien régime et ébranlé les trônes des rois, on feint de croire qu’elle est le foyer de tous les éléments de désordre et de conflagration qui menacent aujourd’hui la paix du monde.
- De là à vouloir éteindre ce foyer, il n’y a qu’un pas.
- Ce pas on l’a fait, et déjà la sainte alliance est formée contre notre République accusée de réchauffer dans son sein le monstre humanitaire...
- Voilà ce que je crois avoir lu entre les lignes du discours de M. de Bismarck. Peut-être me suis-je trompé ! Je le souhaite pour la France d’abord, pour M. de Bismarck ensuite et enfin pour tous ceux qui fontinnocemment le jeu de ce grand politique en brandissant à Paris, sous le nom et l’étiquette du socialisme, le spectre impuissant et démodé de la terreur de 93 et des procédés révolutionnaires !
- Ch. Fauvety,
- (Religion laïque.)
- LE RELÈVEMENT DES DÉTENUES
- L œuvre des libérés de Saint-Lazare, actuellement dirigée par Bogelot, a tenu le 29 janvier dernier, son Assemblée générale annuelle. Au cours de la séance, Mme Emilie de Morsier a prononcé un remarquable discours auquel nous empruntons les deux faits suivants, que nous livrons Sans commentaires à l’appréciation de nos lecteurs.
- A vingt-trois ou vingt-quatre ans, Louise X. se trouvait «lie et mère.
- L homme n était pas sans conscience, car le jeune couple ait régulariser son union. Mais le destin ni la loi ne comp-
- tent avec les intentions. La mort survint, et l’enfant demeura en ce monde, sans père reconnu»
- Un camarade du mort se chargea de l’enterrement ; il vint en aide à la jeune mère, lui donna quelque argent et s’occupa de placer l’enfant.
- Dans ce premier moment de désespoir, lorsque la femme, jeune encore, se voit seule avec une lourde tâche, le cœur est bien faible et s’ouvre facilemeut à des consolations qui n’ont pas toujours leur source dans la sagesse et la raison ; aussi un second enfant vint au monde, également sans état-civil.
- Le père ne s’était pas demandé sans doute, s’il se sentait à la hauteur de son devoir. Deux enfants pour débuter en ménage ! La charge lui parut lourde ; on ne parla plus de mariage et l’argent se fit rare.
- « Que vais-je devenir ? Comment faire ? pleurait la pauvre mère.
- « Tu feras comme tu voudras, » répondit le père.
- Avez-vous jamais songé à la puissance fatale d’une parole ? Des mots, lancés au hasard, sous l’impulsion d’un égoïsme inconscient, ou dirigés par une intention cruelle, vont s’incruster dans un autre cerveau en y laissant des traces, peut-être ineffaçables, puis en sortiront un jour transformés en action. Parfois on ne sait jusqu’où il faut remonter pour trouver l’origine d’une faute, et le seul coupable n’est pas toujours celui qui a commis l’ac4e.
- « Oh ! reprit la jeune femme d’une voix étouffée, c’est mal ce que tu dis là tu verras, je ferai un mauvais coup. »
- Seule elle doit suffire aux dépenses. La nourrice menace de rendre les enfants ; on lui doit 30 francs ! Et dans le cerveau affolé de la jeune mère se martellent les fatales paroles : Tu feras ce que tu voudras ! « Renvoyez les enfants, » écrit-elle à la nourrice.
- Vous représentez-vous ce retour, vous mères qui m’écoutez ?
- Les voilà auprès d’elle, les pauvres chérubins, et ce soir ce ne seront pas des mains mercenaires qui poseront ces petites têtes sur 1 oreiller. Mais là près du lit, voici le dernier achat qu’elle a fait avec ce qui lui restait d’argent.... du charbon.
- Les enfants s’endorment paisiblement. La mère se couche auprès d’eux. Que doit-il se passer dans cette tête ?
- Le lendemain on frappe violemment à la porte ; celle qui avaitcrus endormir pourtoujours,entend,s’éveille.se souvient...
- On entre : tout se découvre. Un enfant était moit, l’autre respirait encore.
- L’histoire suivit alors le cours habituel : le commissaire de police, le Dépôt, Saint-Lazare.
- Gela se passait l’élé dernier ; notre directrice était absente pour les intérêts de l’Œuvre.
- L’affaire vint aux assises, et hasard étrange— j’aime mieux dire Providence mystérieuse — l’un des jurés se trouvait être membre de l’Œuvre des Libérées. Cette situation le saisit. Il faut un acquittement se dit-il, et il parle à ses collègues. Mais, circonstance aggravante, la nourrice avait fait une déposition
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- fâcheuse contre cette femme qui était une mauvaise mère. Vous comprenez : elle lui devait 30 francs ! Comment messieurs les jurés n’ont-ils pas fait ce rapprochement d’idées dans leur esprit ? Je crois que des femmes auraient compris.
- Vous n’ignorez pas, Mesdames, et Messieurs, que des assassins peu intéressants sont acquittés tous les jours. Mais une malheureuse qui ne peut pas; nourrir ses enfants et qui, poussée par le désespoir et par un cruel abandon, se décide à quitter le monde avec eux, mérite, parait-il, cinq ans de prison !
- Je veux croire que les jurés eurent des remords, car ils rédigèrent un recours en grâce en faveur de la condamnée, et firent une quête qui rapporta 100 fr.
- Mm<5Bogelot vit la jeune femme dans la prison : elle était très calme et très digne.
- La conversation s’engagea ; la prisonnière, d’abord très fort réservée finit par tout raconter.
- « Eh bien, mon enfant, dit la directrice, puisque vous avez reçu un secours inespéré, il vous faut payer votre dette.»
- « Oh ! Madame 1 payer cette femme, c’est elle qui est cause que je suis ici, que mon amant ne m’épousera pas (le jeune homme avait promis le mariage si elle était acquittée) et que mon enfant restera au Enfants-Assistés. Oh 1 non jamais elle n’aura rien ; c’est une mauvaise femme.»
- « Mon enfant, ses torts ne changent rien à la chose, il faut payer ce que vous devez. Mais calmez-vous, je ne veux pas vous tourmenter. J’irai voir votre enfant et je vous en donnerai des nouvelles. Voici ma carte ; en la regardant souvenez-vous de moi, et dites-vous que vous me rendrez bien heureuse si vous voulez suivre mon conseil. »
- Mais l’enfant n’était plus aux Enfants-Assistés, et lorsque la directrice retourna à Saint-Lazare, la prisonnière était partie pour une maison centrale.
- Mme Bogelot ne se tint pas pour battue, elle ne connaît pas le découragement.
- Elle écrivit au directeur de la maison de Clermont. Celui-ci,un homme de cœur, se montra tout prêt à s’associer à cette bonne œuvre ; il vit la prisonnière. Lorsque celle-ci apprit que la dame de Saint-Lazare ne l’avait pas oubliée, son cœur s’attendrit enfin et elle dit au directeur : « Prenez 30 fr. sur mon argent qui est au greffe pour les envoyer à la nourrice, mais je veux que cela passe par cette dame, afin qu’elle sache que moi aussi je me souviens. »
- La cure morale tentée par Mrae Bogelot se trouvait aidée par les circonstances. A la suite de ce bon mouvemeut de la prisonnière, une lettre arriva du Ministère disant que la peine était remise de trois ans.
- Cela ne suffit pas encore à notre directrice.
- Elle vit le jeune homme qui était plus léger que mauvais. Il comptait bien épouser Louise à sa sortie de prison. C’est lui qui était allé prendre l’enfant à la rue Denfert et s’en était
- chargé : « C’est assez que la mère souffre », dit-il, « quan(j c’est moi qui suis le coupable. »
- « Eh ! bien, répondit Mme Bogelot, ce n’est pas à sa sortie de prison qu’il faut l’épouser, c’est tout de suite, »
- Et la chose fut ainsi décidée. Sous peu de jours le mariage sera célébré dans la prison. La directrice des Libérées de Saint-Lazare et le directeur de la maison de Clermont tien, dront lieu de parents, et qui sait si une nouvelle grâce ^ Ministère ne viendra pas rendre ce couple à une vie normale fortifiée et élevée par l’épreuve et le repentir.
- Tant qu’il faudra des prisons dans notre triste société puisse-t-il s’y passer souvent des faits de ce genre 1 ils pro. duiront sur les détenus un meilleur effet moral que les puni, tions les plus sévères.
- Vous savez que cette année l’Œuvre a inauguré un service de visites au Dépôt qui, bien souvent, en obtenant des ordonnances de non-lieu, empêche la justice de faire peser injustement sur une destinée la fatalité d’un casier judiciaire,
- Notre directrice et sa secrétaire peuvent donc tous les jours et à toute heure, se rendre au Dépôt, traverser les couloirs, ouvrir les guichets des portes, et offrir leurs services aux' malheureuses détenues.
- Quelquefois elles sont repoussées avec des paroles grossières ou haineuses, et il faut avoir bien enraciné au fond du cœur l’amour de l’humanité pour ne pas se laisser rebuter. V a-t-il quelque chose de plus douloureux pour un cœur qui, tout vibrant de sympathie, s’approche d’un autre cœur, que d’être brutalemeut repoussé ?
- Et pourtant, c’est parfois du fond de ces natures de femme, qui semblent complêtemeut perverties, que peut jaillir une étincelle de vie morale réveillée et attisée par l’amour.
- J’ai entendu des hommes, que je sais être bons cependant, dire en parlant des femmes que l’on entasse au Dépôt : «Apart quelques rares exceptions, ce ne sont que des ordures qu’il faut balayer.»
- Croyez-vous, Messieurs, qu’il se ferait beaucoup de bien dans les œuvres de relèvement, si nous abordions les femmes avec cette idée dans le cerveau et ce mépris dans le cœur? Si vous vouliez vous donner la peine d’étudier l’histoire de l’une de ces âmes depuis le jour où elle est entrée dans ce monde jusqu’à celui où elle en sort par la porte de la prison ou de l’hôpital,vous verriez que si cette âme est devenue de la boue, c’est peut-être parce que l’homme a jeté sur elle quelque peu ou beaucoup, de sa propre fange...
- Mais ce n’est pas de cela dont il est question ici.
- L’autre jour, au Dépôt, les Sœurs disaient à ces dames « Il n’y a rien pour vous aujourd’hui.»
- « Ah! fait la directrice, personne à consoler ni à aider1! C’est bien étrange ! » Je crois qu’il lui semblait que l’air lui manquait, tant la souffrance humaine était devenue son élément naturel.
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- C’est égal, je ne sais quelle inspiration lui vint. « Voyons ici », dit-elle à sa secrétaire.
- Elle ouvre le guichet. Une femme lui répond avec indifférence : il n’y avait rien à faire pour elle, en effet. Mais du fond de la cellule partent des cris étouffés, et une femme, le visage convulsionné, les yeux gonflés et hagards, s’avance et crie : « Oh, madame, c’est moi qu’il faut aider ' »
- Voici ce que notre directrice put comprendre au milieu de ses sanglots :
- Son mari est voyageur de commerce ; il est en ce moment à cent lieues de Paris. Elle vit avec ses deux filles à Fontainebleau, où elle possède une exploitation de grès. Ce genre de vie ne lui convient guère, avec un mari toujours absent. Aussi elle remet son fonds à un individu qui la paye avec des valeurs pour 1.000 francs, puis prend possession de sa cabane et vend le mobilier.
- Lorsqu’elle veut réaliser les valeurs, on lui dit qu’elles ne valent rien.Elle court à Paris chez un agréé ; celui-ci l’envoie chez le commissaire de police pour obtenir l’adresse de son acheteur. Le commissaire est absent ; elle ne trouve qu’un jeune homme de vingt ans. La pauvre femme raconte sa mésaventure ; elle s’emporte à cette idée : « Oh le coquin ! il faudra bien que je le trouve ; je crois que si je le voyais, je le tuerais !
- « Vous le tueriez, Madame? s’écrie le blanc-bec, tout heureux de jouer un rôle, eh bien, moi, je vous arrête pour menace de mort sous condition. « On la traîne au poste, puis au dépôt. Comprenez-vous l’état dans lequel se trouve cette malheureuse? Elle vient à Paris chercher de l’aide, on la prend et on la jette dans le gouffre.Et ses filles qui l’attendent, qui la croient morte peut-être ! Mais il y a de quoi devenir folle ! Sans cette visite de Mme Bogelot, que serait-elle devenue ?
- Vite ces dames courent chez de directeur, qui les envoie au parquet. Il n’y a pas de temps à perdre si on veut empêcher l’affaire de tomber dans l’instruction, ce qui serait huit ou dix jours de prévention peut-être. Les juges ne sont jamais pressés.
- Je dois dire que tout le monde y mit de la bonne volonté, car le nom de notre œuvre est aujourd’hui un talisman qui ouvre magiquement les portes de l’administration. Le téléphone joue, les garçons de bureau courent. Au bout de vingt minutes d’enquête, l’ordre de la mise en liberté arrive.
- Lajoie de cette malheureuse ne peut se peindre.Trois jours plus tard, notre directrice recevait la lettre la plus touchante de cette femme avec les remerciements de ses filles.
- Le mariage de la détenue de Clermont,que Mme de Morsier annonçait comme prochain, a eu lieu. Le directeur de la prison et son fils ont servi de témoins à la prisonnière. Celle-ci avait reçu l’autorisation de sortir pour se rendre à la mairie, puis à l’église. On est rentré dîner à la prison, Mme Bogelot était présente.
- Mais ce n’est pas tout. Très prochainement la prisonnière sera mise en liberté conditionnelle, grâce aux démarches de Mme Bogelot, qui en a reçu du ministère la promesse formelle.
- Voyez le résultat :
- A l’heure actuelle, le père, le mari, vit seul dans une modeste chambre ; la mère,nouvelle épouse, est en prison ; l’enfant est confié aux soins mercenaires d’une nourrice. Dans quelques semaines, l’homme, la femme, l’enfant retiré de nourrice, seront réunis : un nouveau foyer familial sera constitué.
- Et c’est l’Œuvre des Libérées qui aura accompli ce miracle!
- De tels faits sont éloquents ; ils donnent une idée, non seulement'du dévouement qui anime l’éminente directrice de l’Œuvre, madame Bogelot,mais de l’esprit qui anime l’Œuvre elle-même.
- B appelons que le siège des Libérées de Saint Lazare est actuellement fixé, à Paris, 28, place Dauphine
- Jeanne Mercœur.
- LA
- REFORME PARLEMENTAIRE
- Dans l’ouvrage que, sur le soir do sa vie, notre fondateur préparait avec tant de sollicitude et de hâte, et dont le Devoir a publié des extraits à diverses reprises, notre tant regretté directeur s’élevait vigoureusement contre les pratiques parlementaires auxquelles il attribuait une bonne partie des difficultés de tou tes sortes qui entravent l’œuvre de réformes à accomplir.
- Un point surtout lui tenait à cœur : voir disparaître ces combats oratoires, ces joûtes trompe-l’œil où l’on parle des heures durant pour la galerie, au grand détriment des affaires, et la bonne expédition des projets de loi et des travaux.
- Sans doute, il est bon que le public connaisse les raisons qui, de part et d’autre, déterminent les résolutions prises ; mais la Chambre se résout-elle vraiment sur les discours qu’elle entend, ou bien au contraire, le siège de chacun est-il déjà fait, et alors les discours sont inutiles, oiseux, ils font perdre un temps considérable ? Quelle que soit la nature des effets que peut produire une interminable harangue prononcée du haut de la tribune, on peut au moins contester son efficacité. Si elle ne détermine pas hic et nunc, un mouvement, un courant d’idées, elle est inutile ; — que si, au contraire, l’artilicieuse parole de l’orateur séduit les ' esprits , si ceux-ci captivés se laissent prendre aux î adjurations toujours plus émouvantes qu’émues de
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- celui qui parle, quelle garantie a-t-on, alors, contre les entraînements, les surprises, ces mille sophismes prestigieux dont le geste, la voix habilement calculés font des arguments irrésistibles. Dans ces votes enlevés triomphalement par l’orateur entraînant, que compte le Droit, que compte la Justice ? L’art de bien dire n‘est pas inséparable de celui de dire faux ; au contraire. Ceux-là qui ont le plus de sang froid commotionnent le mieux une assemblée et le plus souvent, c’est dans une mauvaise cause que l'avocat se surpasse. L’éloquence et la sincérité sont deux qualités trop distinctes pour être confondues ; le plus éloquent n’est pas souvent le plus sincère. C’est pourtant le plus éloquent qui produit l’impression la plus vibrante sur son auditoire, devant lequel l’homme sincère anonne, se trouble et argumente fort mal, quelque pénétré qu’il soit de son sujet.— Qui ne voit donc que nos habitudes parlementaires dans lesquelles le talent de la tribune tient une trop grande place, prêtent aux abus les plus,graves.
- Nous serions tenté de croire cependant que les discours, loin de précipiter les solutions, les ralentissent au contraire, à voir ce qui se passe à la Chambre, depuis que le budget est en discussion.
- C’est que l’éloquence est devenue aujourd’hui un art inférieur. De notre temps, pour convaincre, il ne faut pas seulement des images, des métaphores, un langage doré, mais encore et surtout des faits; — des chiffres, des démonstrations. A l’origine, aux débuts de l’humanité, l’éloquence et la poésie sont une force incomparable, dans les mains des esprits d’élite qui les manient. La première langue des peuples fut rythmée — et chantée. L'éloquence ne se distinguait pas de la poésie : l'une et l’autre étaient un chant, dont les ondulations harmonieuses, tantôt douces, tantôt vibrantes, avaient des effets merveilleux sur ces natures encore neuves, qu’elles-disposaient, suivant l’accent et la cadence de la mélopée, à l’action ou au repos, à l’héroïsme ou à la volupté. Le chant s’adresse aux sens et non à l’intelligence. De là la complication de cet art, à mesure que le développement social a compliqué nos facultés cérébrales. L’avocat de cour d’assises qui fait pleurer le jury ; M. Lenté, qui fait sangloter M. Wilson et sanglote lui-même, pris en réaction par le courant érnolif que sa voix a créé dans l’auditoire, sont les derniers survivants de cet art primitif perfectionné jusqu’au sublime. Mais là s'arrête ou devrait s’arrêter son action sur la vie sociale. Celle-ci ne doit pas être déterminée par un
- état pathologique préalable que fait naître l’éloquence chez ceux qui vont délibérer sur une question où les vérités d’ordre abstrait se mêlant aux faits concrets, nécessitent une grande intensité d'attention et mettent en jeu nos facultés d’analyse les pîusfines. Pour traiter les questions d'affaires, l’ordre, Ja méthode et la précision sont indispensables dans le discours.; sans quoi l’argumentation est sans force, l’attention de l’auditeur, dispersée sur les faits analytiques, ne saisit pas l’ensemble.
- Mais alors, le discours par excellence, c’est, non le discours parlé, mais le discours écrit. La meilleure discussion d’une question, c’est celle dont on lit les arguments pour et contre, l'esprit et les yeux pouvant à chaque instant comparer les opinions divergentes, le cerveau méditer à loisir sur la véracité des faits allégués et la logique des conclusions que les deux parties adverses en tirent.
- Dans ce cas, un rapport est préférable à un discours ; on connaît mieux ce qui se dit à la Chambre en lisant le Journal officiel qui rapporte in-extenso les discours des députés, qu’en allant écouter ces discours.
- L’éloquence parlementaire est comme un feu d’artifice : Sous l’étincelle, la flamme jaillit, dessinant dans ses contours coloriés mille dessins d’une agréable et éblouissante fantaisie. Cela flamboie, puis les contours des dessins palissent, quelques fusées partent çà et là et le feu s’éteint, ne laissant dans l’esprit que flammèches fumantes — cendre et fumée. Les anciens, qui passaient leur vie à parler de tout, en Grèce et à Rome, sur la place publique, avaient déjà compris l’inanité de leur rhétorique artificieuse. Verba volant, scripta ma-nent, disaient-ils.
- On peut en dire autant de l’éloquence parlementaire que nous voyons se déployer avec une ampleur démesurée depuis tantôt deux mois que le budget est sur la sellette. Les paroles aux paroles succèdent, seuls, les actes restent, les lois que le Président de la Chambre certifie de son paraphe. Le reste du vent, fumée !
- Tout le monde a son tour, dans cette lice; car tous y viennent, les uns après les autres, recommander à leurs collègues d’être brefs, de se hâter, de considérer qu’on discute encore au mois de Mars le budget de 1888, quand on devrait déjà songer au budget de 1889. Et ces recommandations d’une longueur désespérante, ralentissent encore la besogne. L’autre jour, un député a proposé de limiter à une demi-heure le temps laissé à chaque orateur qui prendrait la parole. C’était pour gagner
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- du temps ; or on a perdu une heure et demie à j discuter cette notion. Finalement, elle fut rejetée | gUr cette observation que son auteur avait dépassé j ]a limite qu’il s’était assignée lui-même. — N’est-ce pas plaisant — si toutefois, on peut rire d’un état de choses dont la prolongation se traduit par de douloureux effets sur la classe ouvrière, pour laquelle, pendant ce temps, on ne fait rien.
- Quoiqu’il en soit, ceci prouve que nos honorables ont une vague appréhension des abus qu’engendre l’usage immodéré de la tribune. Il serait vraiment temps d’y remédier et M. Godin, sous ce rapport comme sur tant d’autres, frappait juste, quand il souhaitait substituer les travaux de grandes commissions spéciales préparant les lois, aux longues délibérations publiques actuelles.
- Il est à remarquer que ce remaniemeut de notre mécanisme parlementaire, qui n’était pas une idée neuve chez lui, car il l’a formulée succinctement dans ses plus anciens ouvrages, a pris presque corps à l’assemblée sous forme d’un projet déposé par M. Henry Maret. L’honorable député de la Seine, qu’on ne voit guère à la tribune, mais dont l’activité, pour être discrète n’en est pas moins toujours en éveil, s’est inspiré plus d’une fois des projets du fondateur du Familistère, sans se les approprier, hélas! car il les a singulièrement atténués. Il est vrai qu’il peut, à bon droit, redouter l’accueil qu’une chambre comme celles que nous avons eues jusqu’à ce jour lui ferait. Supprimer le parlementarisme ! Il y a des gens qui se figurent que ce serait la fin du monde, le jour où un projet de toi ne passerait plus par la filière delà commission d’initiative, laquelle fait un rapport sommaire, après lequel rapport une commission estnommée, chargée d’examiner le projet. Si ce dernier n a pas subi l’outrage de la question préalable devant la commission d’initiative, que la Commission spéciale ne le repousse pas, il vient en première délibération devant l’assemblée où il doit subir les mutilations des amendements qui 1 attendent au coin de chaque alinéa. Puis, s’il franchit victorieusement tous ces fossés et chausse-trapes disposés pour l’arrêter, on recommence en partie la filière pour procéder à la délibération en deuxième lecture. Enfin, tous ces degrés franchis un à un il est renvoyé au sénat — où le chassez-croLé recommence !
- Quelle économie de temps la simplification de ces rouages, combinée avec la réforme légitime des abus de la tribune, n’apporterait-elle pas dans la confection des lois !
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- Nous avons parlé du budget : la Commission, cette année, avait décidé plusieurs réformes d’une importance plus ou moins grande. Eh bien ! grâce aux beautés de nos pratiques parlementaires, pas une ne viendra en discussion. Que si l’une d’entre elles était cependant portée à la tribune par son ou ses auteurs, soyez convaincu qu’après une quantité de discours fort longs, elle ne sera pas adoptée.
- Cette pauvre réforme proposée sur les successions — un sujet qui tenait fort au cœur de notre regre'lé directeur, qui lui avait consacré tant et de si savantes études — cette réforme anodine, qui se borne à supprimer le passif dans l’évaluation des droits à percevoir par le trésor, reportant, dans une proportion progressive les manquants de ce chef sur les autres successions, nous devons attendre des mois pour la voir discutée.— Trois ou quatre projets sont d’ailleurs pendants à cet égard ; la proposition Maret, qui tout en atténuant presque à zéro, le projet d’hérédité nationale préconisé par M. Godin, est celui qui se rapproche le plus, en principe, de la proposition tant de fois développée ici ; — le projet Laguerre, Tony Révillon ; le projet Barodet, analysé et critiqué dans ces colonnes ;
- — le projet Saba'tier,également analysé par nous;
- — enfin la réforme de la Commission. —Cet amalgame de projets — pour ne pas dire cette confusion,n’est pas faite pour nous déplaire.Au contraire: elle prouve que l’idée de percevoir sur la fortune des morts de quoi faire vivre les vivants a fait son chemin dans le monde parlementaire où l’on n’aurait pu la présenter il y a dix ans avec quelque chance de la voir prendre en considération. Mais si ces projets divers, d’ici la législature prochaine, voient le feu de la rampe, comme on dit en style de couloirs, et viennent en discussion, que sortira-t-il de tout cela? Quelle amélioration pratique pour
- | le peuple qui attend de l’initiative législative un adoucissement à sa situation matérielle ?
- On fera des discours, et ce sera tout. Résultat total : zéro — de la fumée, du vent !
- Comprendra-ton, enfin, qu’il est temps de mettre un terme à ce flux inépuisable de paroles oiseuses ?
- Le parlement est stérile.Tout le monde convient de ce fait, tous, pour une raison ou pour une autre conviennent qu’on y parle beaucoup, mais qu’on y agit peu. Verba volant, scripta manent.W ne se dégage rien, il ne reste rien des sessions parlementai res, même lorsqu’elles ont deux séances, I l’une le matin, l’autre le soir, comme cela se voit ! depuis le commencement de la semaine.
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- Qu’on réforme donc au plutôt le parlementarisme, qu’on réfrène les intempérances de la tribune — afin qu’on parle moins et qu’on agisse davantage. ____________________________________________
- SÉQUESTRATIONS
- Un fait grave s’est produit le mois dernier à Grenoble (Isère).
- Une jeune fille d’une honorable famille des environs possédant une fortune personnelle de 300,000 francs, a été l’objet d’une tentative de séquestration de la part des sœurs du couvent Sainte-Marie à Grenoble.
- Voici les détails que publient les journaux sur cette grave affaire :
- La jeune fille avait été invitée à venir assister, comme ancienne pensionnaire, à la prise de voile de l’une de ses amies et se rendit au couvent, où les sœurs réussirent à la retenir.
- Après huit jours d’une cruelle absence, un ami de la famille prévint la sœur de la séquestrée et se rendit avec elle au couvent.
- La supérieure déclara alors que le désir de la jeune fille, était de prononcer ses vœux et retusa formellement de la laisser voir.
- Bref, M. X..., pharmacien à Grenoble, dut employer la violence pour arracher la jeune fille des mains des religieuses.
- Pendant cette scène, les cloches du couvent sur l’ordre de la supérieure, se mirent à sonner le glas funèbre.
- La malheureuse jeune fille dut s’échapper avec ses libérateurs, à peine vêtue et tête nue.
- Elle a déclaré que, sans cette heureuse intervention, elle elle ne serait jamais sortie du couvent, où elle était retenue prisonnière.
- Tout le parti clérical de la ville, ayant à sa tête l’évêque Fava, font tous leurs efforts pour atténuer cet odieux attentat; il serait cependant à souhaiter que la justice lit enfin son devoir, car ses actes sont beaucoup trop fréquents, et il serait temps d’y mettre bon ordre.
- Le code pénal a prévu les cas de séquestration arbitraire et les punit sévèrement : il édicte la peine des travaux forcés à temps. Si la séquestration a duré plus d’un mois, le code (art. 322) ordonne la peine des travaux forcés à perpétuité.
- Eh bien, nos divers parquets sont, presque toujours, d’une indulgence inexplicable, peu faite pour inspirer aux masses, le respect de la justice : ils ferment très volontiers les yeux et se bouchent les oreilles pour ne pas entendre les clameurs de l’opinion publique.
- 11 est deux sortes d’établissements que l’on ne poursuit jamais pour le crime de séquestration volontaire : les couvents et les maisons de prostitution.
- Je regrette d’être obligé de faire ce rapprochement, mais les faits sont là palpables, indéniables.
- ; Qu’une pauvre fille introduite par surprise dans une maison de débauche, essaie de protester, elle en sera pour sa peine • vainement elle se plaindra aux inspecteurs de police, vainement elle sollicitera leur appui, en appellera à leur intervention, les agents lui répondront : «Ça ne nous regarde pas ! » La même protection couvre les rapts et les actes de séquestration commis par les religieuses. Qu’on me cite une seule supérieure de couvent condamnée aux travaux forcés, ou seulement à quelques jours de prison, pour s'être rendue coupable de l’un ou l’autre de ces crimes si fréquemment répétés ! Non ces saintes femmes jouissent de la même impunité que les tenancières des maisons publiques ! j Vous verrez que les sœurs de Sainte-Marie de Grenoble ne I seront l’objet d’aucuue poursuite, i Les religieuses sont au dessus de la loi.
- ! (Le Droit des Femmes)
- Petite chronique scientifique.
- Le Papier-Bois pour Tentures.— Depuis plus de trente ans, on. emploie, en Amérique, pour la décoration des plafonds et des murs du papier à tapisserie, dont l’un des côtés est en bois.
- Suivant le Moniteur universel, auquel nous empruntons ces détails, la fabrication de cet article a été sensiblement modifiée récemment, et tend à s’introduire sur une large échelle en Europe.
- Les papiers en bois pour tentures sont fabriqués avec différentes essences, sciées très minces à l’aide de machines.
- On enduit ce bois d’une matière collante, et on l’applique sur une feuille de papier.
- Au moyen du cylindrage, on obtient une feuille qui est à peine plus épaisse que le papier peint ordinaire et dont l’emploi est très facile.
- Le papier que l’on colle au dos empêche le bois de se fendre. Il oflre un avantage sur l’ancien emploi des feuilles de placage, attendu qu’il empêche le bois de travailler et de casser. On l’applique aux murs du côté du papier, à l’aide d’une colle très légère.
- Le nom de ce produit papier-bois, peut faire supposer qu’il n’a que l’utilité du papier et du cuir pour tapisserie, c’est une erreur, car, avec le papier-bois américain, on obtient les mêmes effets plastiques qu’avec le bois massif pour placage.
- Des expériences faites de la vapeur à des températures très élevées ont donné les meilleurs résultats.
- On humecte le bois et le papier que l’on veut employer, i avec une éponge, jusqu’à ce qu’il se produise un gonflement I régulier.
- j On y passe ensuite une colle pareille à celle que l’on emploie pour tapisser et l’on fixe au mur, d’une façon très unie, au moyen de papier mat n° 1/2 ou 1.
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- Il faut avoir soin de lessiver préalablement le mur avec de peau chaude et de polir à la pierre ponce, afin d’enlever toutes les aspérités.
- Les surfaces planes supportent bien le papier mat.
- Il faut également adapter les bandes de papier sous les jointures et de minces bandelettes de mousseline pour les bois forts.
- Ce papier-bois peut être verni et poli, comme le bois ordinaire. On recommande de faire trois couches pour les couleurs claires qu’il faut frotter soigneusement, et de prendre de la cire dissoute dans de la térébenthine et du vernis du Japon pour le séchage.
- Pour les bois foncés, on emploie de la benzine et de la craie. On frotte avec des chiffons, de l’huile à polir ou avec de la gomme laque.
- Les sociétés secrètes sous Louis-Philippe
- Les personnes familières avec l’histoire de la révolution de 1848 n’ont pas oublié, sans doute, le nom du sergent Sébastien Commissaire, deux fois élu, dans le bas-Rhin et dans le Rhône, aux élections de mai 1849. Cet ancien représentant, qui avait disparu depuis longtemps de la scène politique, vient de donner signe de vie par la publication de deux volumes intitulés : Mémoires et souvenirs. Ces mémoires, pour n’être point ceux d’un homme ayant joué un grand rôle politique et social, n’en sont pas moins très intéressants ; car, outre qu’ils nous initient à nombre de particularités de la vie des ouvriers — Commissaire était ouvrier tisseur à Lyon avant son entrée au régiment — ils font connaître l’état des esprits dans les dernières années de la monarchie de Louis Philippe, notamment dans les milieux populaires, où l’action des sociétés secrétes se marquait très sensiblement. Ces sociétés étaient nombreuses à Lyon vers 1844. M. Commissaire mentionne entre autres celle des Icariens, laquelle formait plusieurs groupes, dont le plus important se réunisssait rue Sainte-Rose, à la Croix-Rousse. Ces réunions étaient composées d’hommes, de femmes et d’enfants. Les soirées s’y passaient agréablement. On y récitait des fables, on y chantait des chansons politico-socialistes, on y discutait toute sorte de questions politiques et sociales, et, afin de donner quelques récréations aux dames et aux enfants, qui ne se plaisaient que médiocrement aux hautes spéculations économiques, on terminait la soirée en jouant aux jeux innocents. Ces ^unions étant extra-légales, il était convenu que, toutes |es fois que la police se présenterait, on se mettrait aux Jeux innocents. Ainsi fut fait et le commissaire de police, qui venait assez fréquemment visiter la réunion, y fut toujours pris.
- La division ne tarda pas à se mettre parmi les Icariens.
- Les uns voulaient établir le nouvel état social par la violence ; les autres, ainsi que leur chef Cabet, attendaient tout de la propagande pacifique. Les révolutionnaires appelaient les pacifiques des endormeurs, et les pacifiques appelaient leurs adversaires des brouillons, dont les doctrines devaient aboutir au néant. N’est-ce pas exactement la même chose qui se passe, aujourd’hui, entre les diverses fractions du parti socialiste à Paris, entre.les possibilistes et les violents ? L’histoire des sectes révolutionnaires et uu éternel recommencement.
- Cabet vint à Lyon pour essayer de rétablir la concorde entre les adeptes, mais il ne put y réussir. Les divisions persistèrent entre les partisans de l’action révolutionnaire et immédiate et les partisans des moyens pacifiques. A la suite du voyage de Cabet, de nouvelles sociétés secrètes vinrent s’ajouter à celles qui existaient déjà à Lyon. Au reste, elles se ressemblaient presque toutes, les règlements ou statuts étant généralement copiés les uns sur les autres. Les affiliés se reconnaissaient entre eux à l’aide de signes conventionnels et d’un mot de passe changés de temps en temps. 11 y avait dans chaque société des épreuves destinées à faire juger de la valeur morale des individus.
- Les mouchards, dit M. Commissaire, étaient ceux qui, généralement, subissaient le mi eux ces épreuves, et les menaces de mort qu’on leur faisait, le jour de leur réception, pour le cas où ils trahiraient les secrets de la société, ne Jes empêchaient nullement de dénoncer, chaque fois que besoin était, leurs coaffiliés. 11 y a même eu des sociétés secrètes exclusivement organisées et dirigées par des hommes appartenant à la police. Vaines précautions qui n’ont pas empêché la monarchie de juillet d’être emportée par la tempête révolutionnaire.
- Commissaire, malgré ses idées avancées, n’était pas partisan des sociétés secrètes, qu’il considérait comme étant le plus souvent des souricières où la police pouvait faire des arrestations quand elle le jugeait à propos. Malgré ses répugnances, il se trouva cependant affilié à une de ces sociétés et cela un peu malgré lui, en même temps que son ami Germain Vallier — ce dernier est mort sénateur du Rhône en juin 1883.— On les avait invités l’un et l’autre à assister à une réunion très importante et dont ils ignoraient l’objet. Une fois arrivés, on les fit asseoir au milieu de la salle où se trouvait une centaine d’individus, et le président se mit à leur adresser une foule de questions sur la politique et le socialisme. Ils comprirent alors qu’ils étaient au sein d’une société secrète. Leurs réponses ayant été satisfaisantes, ils furent proclamés membres par acclamation. Un dès articles du réglement prescrivait le tutoiement entre tous les membres de l’association, ce qui ne laissa pas de gêner au premier abord les néophytes, obligés, sous peine d’amende, à tuto-
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- yer des gens qu’ils ne connaissaient pas et dont quelques - ; uns, purteurs de grandes barbes blanches, avaient un air très vénérable. Cette société à laquelle se trouvèrent ainsi affiliés à l’improviste MM- Commissaire et Vallier, | a exercé une certaine action à Lyon pendant les dernières j années du règne de Louis-Philippe. |
- En dehors de ce qui concerne les sociétés secrètes, les J Mémoires donnent des détails très curieux, et dont quel- j ques-uns sont entièrement inédits, sur la manifestation j insurrectionnelle du 13 juin 1849 et sur le procès de j Versailles qui s’ensuivit. Dans son récit, Commissaire j juge avec beaucoup de bon sens les fautes commises par les chefs de la Montagne, Ledru-Rollin et Michel de Bourges, dans cette déplorable échauffourée qui eut de si graves conséquences pour les représentants qui y furent mêlés et pour la République elle-même. C’est à Michel de Bourges, surtout, qu’incombe la plus grande responsabilité dans les événements du 13 juin. C’est lui qui, dans la réunion des membres de la montagne tenue dans les bureaux de la Démocratie pacifique, fit prévaloir, grâce à ses grandes qualités oratoires, et cela malgré les sentiments de la majorité des assistants, l’emploi des moyens violents. « Si Michel, dit Commissaire, ne fût pas venu à la réunion on se fût abstenu de parler, il est probable que tout se serait borné, le 13 juin, à une manifestation pacifique. »
- Au procès de Versailles, l’influence de Michel de Bourges fut également très pernicieuse. C’est lui qui fit décider que les accusés ne se défendraient pas, ce qui rendait leur condamnation inévitable. Crémieux et d’autres défenseurs étaient d’une opinion contraire ; ils pensaient qu’il fallait se défendre. « Il faut parler, disait M. Crémieux; se taire est un mauvais système ; celui qui parle a quelque chance d’être écouté. 11 faut parler, toujours parler 1 il faut mourir la parole à la main. » L’image est assurément un peu risquée, mais au fond Crémieux avait raison contre Michel de Bourges, ainsi que le prouva l’événement, car, sur cinq accusés qui se défendirent, quatre furent acquittés, tandis que tous les autres furent condamnés aux peines les plus sévères, et le malheureux sergent Commissaire, notamment eut à expier par dix ans de la plus dure détention, à Doullens, à Belle-Isle-en-mer, à Corte, l’honneur d’avoir été, pendant quelques semaines,
- le représentant des électeurs du Bas-Rhin.
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- Le Dîner des amis de la Paix
- DE PARIS
- Les habitués se sont réunis sous la présidence de Mme Griess-Traut. M. M. A. S. Morin et Philippe ont traité à la satisfaction générale, la question des frontières
- naturelles. M, Morin n’admet pas que l’occupation d’un pays par un conquérant constitue pour celui-ci un droit imprescriptible. Il serait injuste, par exemple, que la France prétendit reculer ses limites jusqu’au Rhin parce que l’ancienne Gaule était boinée par ce fleuve. L’annexion forcée de la Belgique, de la Hollande et du Luxembourg, soit à la France soit à l’Allemagne, qui obligerait ces peuples à vivre malgré eux sous les mêmes lois, ne serait donc aucument justifiée. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est tellement inaliénable que,malgré les remaniements arbitraires opérés souvent en Europe pour satisfaire l’ambition des rois, personne n’a soutenu en 1826 et en 1827 qu’il y eût prescription à l’égard de la Grèce soulevée contre les Turcs, sous prétexte qu’elle était subjugée depuis quatre siècles ; personne aujourd’hui, sinon les conquérants, ne conteste aux Alsaciens-Lorrains le droit de disposer d’eux-mêmes. En résumé, le chauvinisme, c’est-à-dire l’amour de la gloire purement militaire, le mépris des peuples voisins, est un sentiment propre aux nations qui vivent sous un régime despotique, et que les conquérants contribuent d’ailleurs à faire naître et à développer ; mais l’amour de la patrie est incompatible avec la prétendue théorie des frontières naturelles, et tout citoyen d’un état libre sera d’avis que les peuples doivent avoir le droit de se constituer et de se régir eux-mêmes. M. Philippe, sans combattre précisément l’opinion de M. Morin, s’est plu à lui fournir par plusieurs questions spirituellement faites, l’occasion de la développer. On les a écoutés tous les deux avec grand plaisir.
- Mme Griess-Traut a prié M. Delmas de donner sur les Syndicats agricoles dont il s’occupe spécialement quelques détails.
- M. Delmas a fourni des renseignements précieux sur les avantages très grands que les petits cultivateurs retirent de ces associations pour l’achat des engrais, des semences et ponr la location des instruments de culture perfectionnés.
- Mme Griess-Traut propose à M. Delmas de faire circuler parmi ces syndicats la Pétition en faveur de la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la République française et les Etats-Unis d’Amérique. Mais M. Delmas secoue la tête, il ne croit pas pouvoir obtenir de signatures. La masse des cultivateurs ne voient encore dans l’Association qu’un moyen d’améliorer immédiatement leur condition matérielle. Un membre fait remarquer que dans la Sarthe, la pétition a déjà réuni plus de 300 signatures. Séance tenante, la Présidente invite les assistants qui n’ont pu le faire encore à signer la Pétition qui ne tardera pas à circuler sous l’influence des cinq Sociétés de la paix qui se sunt mises d’accord pour l’émettre et la propager.Un grand nombre de membres s’empressent de déférer à cette invitation. On se sépare à 10 h. 1/2 après avoir mis à l’étude pour les réunions suivantes, cette question: Quel est l’avenir des doctrines phalanstériennes.
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- MARTHE
- Nouvelle par Mme Destriché.
- C’était en décembre, par une sombre soirée, on veillait chez Blotté. Le vent hurlait, la neige tombait. Nous étions là une douzaine serrés autour du foyer ; de temps à autre le grésillon cliquetait.
- — Qui raconte une histoire demande Jubin ?
- — Voyons, une histoire, continue la petite Hélène.
- — Soit ! répond la mère Jublotle.J’en sais une vraie,et vous connaissez la personne.
- — Qui donc, fait-on avec curiosité ?
- — Marthe Elliot.
- — Cette bonne vieille de 85 ans.
- Tout comme une autre, son histoire à elle c’est sa vîe.
- — C’est un bon cœur, s’écria lacompagnie et qui a élevé les enfants de la Nanette comme une vraie mère, racontez nous cela.
- Pour lors Jublotte commença ainsi :
- — Vous pensez bien que je ne vous dirai pas une nouvelle comme celle des livres, non, je suis une simple paysanne sachant un peu lire, une miette écrire, c’est donc le récit d’une paysanne que vous allez entendre. Pauvre Marthe ! elle a eu une triste jeunesse, elle a mangé plus de son que de fleur de farine. Il y a 75 ans, elle vivait misérablement, elle huitième, dans une méchante hutte sur le bord de la forêt, vrai trou de blairaux, à moitié enfoncé dans la terre. Un large trou dans la toiture laisse passer la fumée ; des lits de mousse entre quatre planches où les enfants s’entassaient ; ma grand mère me racontait qu’un jour la mère de Marthe étant accouché de sa sixième, elle fut lui porter une bouteille de vin : la pauvre femme était dans un lit sans draps, ses hardes servant de couverture, et le petit, qui n’avait pas vécu était couché à côté dans un vieux coffre, une bougie, brûlait près du petit mort. Ni bois, ni feu, ni provisions, la misère toute nue. Sur la planche, un peu de pain fait d’orge, d’avoine et de blé mêlés, produit des glanes de ce petit monde. Un madrier servait de table, des trous creusés dedans formaient des sortes de gamelles, où les enfants mangeaient des pommes de terre écrasées dans du lait caillé.
- — Tout comme nos petits porcs, exclama Justine.
- — Dans ce temps là continua la Jublotte, le paysan n’était pas riche, et malgré que la révolution eut rendu sa condition meilleure, l’empereur 1 ui arrachait son argent et ses enfants, pour manger l’un et faire tuer les autres aux quatre coins de l’Europe. Le père Elliot, bûchait le bois dans les coupes de la forêt ; la mère, comme vous le pensez bien, ne chômait pas d’ouvrage à la maison ; laver
- ceci, rapiécer cela; tous ses enfants grouillaient autour d’elle ; vrai nid de mulot que cette cabane. Le bois mort leur fournissait le chauffage ; 2 chèvres et un petit jardin grand comme un drap étaient toute leur fortune; par malheur les sangliers, que les chasseurs conservaient pour leur plaisir, culbutaient leur maigre enclos, et ces pauvres gens étaient forcés de passer les nuits en tappant sur un chaudron pour effrayer ces mauvaises bêtes ; il en était de même sur toute la lisière des bois ; et on le voit encore aujourd’hui ; on peut sans doute recourir à la justice, mais c’est marchandise chère ; c’est affaire de riche, et nous autres nous sommes pauvres.
- Pendant un rude hiver où des gens avaient disputé leur vie à la misère, un fermier veuf assez aisé qui restait avec deux jeunes enfants, voyant combien Marthe était soigneuse pour ses frères et sœurs, vint trouver le père Elliot.
- J’ai besoin d’une servante, lui dit-il, à seule fin d’élever mes pauvres petits ; Marthe est travailleuse, raisonnable, honnête, elle ferait bien mon affaire ; je la nourrirai, l’habillerai des nippes de la défunte ; quand elle sera en âge, nous causerons des gages.
- La misère est chez nous répliqua le bonhomme, une bouche de moins à nourrir, c’est une bouchée de plus pour les autres ; c’est entendu. Et voilà comme Marthe entra en service chez Giret vers l’année 1807. C’était une enfant courageuse, dure au mal, un brave cœur lui battait dans la poitrine ; et qui prit au sérieux son rôle de mère ; c’était curieux de la voir toute penchée les reins courbé, Ta petite Nanette sur ses bras, pendant que Pierre un peu plus grand la tenait par le coin de son tablier; jamais elle ne les aurait laissés approcher de la mare ou d’aucun danger ; à l’herbe, aux champs, partout ils la suivaient comme les canards suivent la couveuse ; personne n’aurait su mieux les amuser : un brin de paille devenant musique, ou moulin, un vieux sabot carrosse, ou bateau, selon la circonstance, une feuille d’iris représentant un sabre, tandis qu'elle fabriquait un arc et ployait un brin de châtaignier dont sa jarretière faisait la corde. Elle inventait mille choses. Aussi Giret avait contentement de voir l’amitié qu’elle portait à ses enfants ; aussi à la St Jean, époque de la louée il lui donnait une livre de laine pour se tricoter des chaussons, ou une aune de toile pour faire une devantière ; c’était là le plus clair de ses gages. Devers ses 18 ans, Marthe fut recherchée par un bon gars, Jean Héros, le pocheton du moulin ; le dimanche il ne manquait pas de venir garder les vaches avec elle, jouant avec Nanette et le petit Pierre, qui avaient pour lors une dizaine d’années. L’amour, comme bien vous songez, se mit de la partie, de vrai, ils se convenaient, honnêtes, travailleurs, ayant leurs bras pour toute fortune ; ils ne devaient compter que sur eux-mêmes.
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- LE DEVOIR
- Durant la semaine, Jean trouvait moyen de passer à la ragié, où habitait Marthe. De 100 pas on entendait claquer le fouet à manche court, orné d’une touffe de laine rouge pour lors la jeune fille grimpait sur le talus pour l’apercevoir de plus loin ; le cœur lui battait rudement, quand au détour du chemin, elle voyait défiler le mulet chargé de ses deux poches, puis Finot le chien du meunier, et enfin Jean, son bonnet bleu penché sur l’oreille ; dans ce temps les meuniers portaient leur blé en somme, les chemins défoncés ne permettaient que difficilement le passage de la charrette ; on se disait deux mots d’amitié, Marthe se penchait au-dessus de la haie, Jean se haussait sur la pointe de ses sabots et un baiser retentissant coquait sur la joue de la jeune vachère ; puis le mulet repartait suivi du chien, et du gars qui retournait plus d’une fois la tète en sifflant un air de danse. Cela dura 2 ans, car avant de s’établir, il fallait gagner quelques sous pour acheler un lit. La Elliote aimait de plus en plus son promis, qui n’avait d’yeux que pour elle.
- Le dimanche des rameaux, Jean vint la voir, il était quasi malade, ses jambes tremblaient, la tête lui faisait mal ; ils s’assirent proche le feu, la jeune fille étant inquiète de le voir soucieux.
- — Ça n’est rien lui dit-il.
- — Faut te soigner mon Jean, va trouver le médecin, je le veux, pense donc ami, je n’ai que toi au monde.
- — Si je mourais répondit le jeune homme,prendrais-tu un autre amoureux ?
- — Jamais répliqua Marthe, on ne peut aimer deux fois comme je t’aime, va, si tu mourrais, tu enterrerais mon amitié avec toi.
- Jean l’embrassa puis se sentant plus mal il s’en alla. Au bout de 2 jours, Marthe inquiète de ne pas le voir, se rendit chez ses parents, le pauvre gars était au plus mal ; pendant 15 jours elle ne le quitta ni jour ni nuit, oubliant la fatigue. A la fin de la deuxième semaine on le portait en terre.
- Pauvre fille ! son chagrin fut terrible, son triste cœur saignait en dedans, sans son amitié pour Nanette et Pierre elle eut succombé à la peine ; mais ce fut fini pour le plaisir et la, gaité ; 5 ans se passèrent, et une douce tristesse remplaça le déchirement du premier instant. Elle s’attacha à la maison, rien ne lui coûtait pour tout mettre en ordre et soigner ses chers petits, comme elle le disait. Ce qu’elle ne pouvait terminer le jour elle passait la nuit pour l’achever. Giret qui voyait tout cela en fut vivement touché ; un soir qu’ils causaient tous les deux dans le coin de i’âtre des affaires, de la famille, car vous songez bien que rien ne lui était caché, il lui dit :
- — Marthe, grâce à toi mes enfants sont élevés,instruits, bons travailleurs, honnêtes, et tout ça par ton entendement à toutes choses ; c’est toi qui entretient l’aisance dans la t
- maison, c’est justice que tu en profites ; je n’ai qu’un moyen de reconnaître toutes tes honnêtetés veux-tu être ma femme, la mère de mes enfants.
- — Oh ! le maître! exclama la Elliote toute émotionnée,
- je...
- — Écoute moi avant de te prononcer ma fille ; je ne peux trouver une meilleure ménagère que toi, une plus sage plus aimante, plus vraie mère pour les petits. Il est vrai que tu es trop jeune pour moi, mais ton malheur t’a vieillie avant l’âge, je ne suis pas jaloux du pauvre Jean va, j’ai plus de confiance dans ta jeunesse que dans la vieillesse d’aucune.
- — Merci Baptiste,lui dit-elle familièrement les larmes S dans les yeux, je n’oublierai jamais cette marque d’estime, mais je ne peux oublier mon pauvre cher Jean, je lui resterai fidèle.
- — Va ma fille,ça ne serait pas lui manquer de parole,je ne serais pour toi qu’un père ; mais songe que la critique j peut te faire tort, le monde est méchant, réfléchis.
- — La fille le regarda de ces beaux yeux si francs :
- — Les méchants diront ce qu’ils voudront sur une pauvre fille,je ne faillirai pas à mon devoir,je ne vous épouserai pas Baptiste ; j’ai donné ma parole, et elle baisa sa bague d’argent, gage de ses fiançailles ;
- — Quand mes enfants partiront pour le mariage,je resterai seul, isolé ;
- — Je ne vous abandonnerai pas, je ne quitterai pas votre maison, où j’ai reçu bon traitement et marques d’amitié ; laissons dire le monde, marchons selon notre conscience.
- — Tu peux en aimer un autre.
- | — Jamais, fit-elle énergiquement, mon cœur est trop
- étroit pour deux amitiés comme celle que j’avais pour Jean.
- Giret soupira, mais il vit bien qu’il n’y avait rien à espérer. Après un moment de silence il reprit :
- — Ma pauvre enfant,quel sera ton avenir, tu n’as rien, il faut au moins fixer tes gages.
- Mm" Destriché (A suivre)
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 27 février au A Mars 1888
- Naissance :
- Le 29 février, de Lermoyeux Victor, fils de Lermoyeux Léandre et de Noizet Julia.
- Décès
- Le 2 Mars, de Lermoyeux Victor, âgé de 3 jours.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Barê.
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- 12' Année. Tome12._- j' 497 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 18 Mars 1888
- EYUE DES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- On an ... 10 tr. »» Six mois. . . 6 »• Trois mois. . 3 »»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »» Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- S, rue Neuve-des-Petlts-Champ* Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- L’avenir de la Paix.— Guillaume Ie".— La situation en Allemagne. — Le nouvel empereur et sa ligne de conduite. — La1* paix et la libération de VAlsace-Lorraire. — Gloire et Massacre. — Œuvre internationale d’éducation.— Le Progrès des Idées de paix en Italie. — La société théoso-phique. — Marthe. — Bibhograpqie. — Etat-civil
- du Familistère.— Librairie du Familistère. -
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMEROS DE PROPAGANDE
- L’administration dn Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de 75 centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- L'AVENIR DE LA PAIX
- L’Empereur Guillaume Ier d’Allemagne n’est plus. Il s’est éteint,presque centenaire, après avoir réalisé l’œuvre d’hégémonie que vainement,depuis des siècle?, la race saxonne, la dernière venue sur le champ de la civilisation occidentale, s’efforcait d’accomplir.
- Que sont les hommes, dans le drame historique du progrès, que comptent-ils,# dans cette marche tragique de l’humanité à travers les incidents, les conflits et les révolutions générales qui marquent ses étapes ? Ont-ils une action prédominante sur leur temps? Sont-ils, réellement, ce qu’ils paraissent être, des ordonnateurs implacables qui arrêtent et règlent dans leurs détails les incidents et les péripéties du drame où nous les voyons remplir un rôle surhumain ?
- Autant de questions que soulève cette mort,inopinée,quoique attendue et même escomptée depuis longtemps. L’avenir est muet et on se penche vers lui, interrogeant le sphinx qui ne daigne répondre.
- Malgré tout, malgré les apparences contraires, qui semblent investir les Napoléon, les Frédéric, les César et les Alexandre d’une toute-puissance quasi-divine par les gigantesques proportions de leur action personnelle sur les événements de leur
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- temps,nous ne croyons pas à cette toute-puissance prédestinée et nous pensons bien plutôt qu’ils sont les exécuteurs inconscients des œuvres écrites déjà dans le passé, que la pointe de leur épée burine dans l’époque où ils vivent.
- Le présent et l’avenir ne sont que le prolongement indéfini du passé. C’est donc dans le passé que gît en germe la série des faits qui se dérouleront sur le canevas de la civilisation. L’humanité sera ce quelle s’est efforcée d’être.Contre la direction évolutive imprimée à sa marche,que peuvent des hommes, à la merci du grain de sable dont parle Pascal ? Sans doute, quand l’humanité vagit encore, incertaine sur ses destinées, au berceau des sociétés, les natures exceptionnelles qu’elle produit peuvent hâter plus ou moins, accélérer ou ralentir sa marche progressive. Mais celle-ci est j déterminée par une force plus qu’humaine, par la ' poussée irrésistible des faits survenus contenant en germe la production des faits à venir et les hommes qui ont laissé sur les pages de l’histoire l’empreinte de leur nom fatidique n’ont été que les soldats suggestionnés de ces faits appelés à s’accomplir quand même.
- Qu’on aille au fond des grandes commotions politiques, sociales ou internationales que ces « grands » hommes, pour nous servir du terme consacré, ont provoquées, et qu’on compare le but qu’ils poursuivaient avec celui qu’ils ont atteint ; on sera surpris de découvrir que rarement le résultat acquis est conforme aux visées personnelles de ses auteurs, mais qu’il est dans la donnée des faits déterminés par la nécessité de l’époque et du milieu où ces hommes exceptionnels vécurent. Alexandre ne fît que terminer le grand duel gréco-asiatique, suspendu après la victoire des Grecs à Platée et à Salamine. Il est assez difficile de connaître aujourd’hui les pensées secrètes que pouvait nourrir ce jeune audacieux qui débuta comme un héros et finit comme un fou. Mais à coup sûr, il s’expliquait peu l’atlrait invincible de cette Asie mystérieuse vers laquelle les Grecs étaient irrésistiblement poussés, comme en témoignent les légendes de l’époque homérique.
- Et César, Charlemagne, Napoléon, — quelle œuvre personnelle accomplirent-ils? Aucune qui ne fut contenue dans les données de la nécessité historique inflexible de leur époque. — De sorte qu’en comparant les résultats aux moyens mis en œuvre, on se demande si vraiment les effroyables commotions que ces hommes ont provoquées, ont eu l’importance que l’histoire leur accorde. Sans
- i doute, le monde a été piétiné sous les pieds des chevaux, la terre s’est engraissée de cadavres par milliers, par millions, par milliards et puis ? Cette semence de sang était-elle indispensable? — Non, et l’œuvre progressive se fut accomplie quand même par des voies moins désastreuses, si l’humanité en avait eu conscience.
- Ces possibilités historiques consolent l’âme que désole le spectacle renaissant à travers les siècles des grandes tueries humaines. A mesure que nous avançons, un coin du voile se déchire ; l’Isis mystérieuse nous apparaît de moins en moins confuse. La conscience générale se fortifie et à mesure diminue l’importance attribuée jadis à ces hommes dits « providentiels » qui ont semé de tombeaux la route de la civilisation.
- | Mais on ne saurait se dissimuler, mallieureuse-' ment, qu’il reste encore fort à faire, pour libérer l’humanité des étreintes meurtrières des vieilles coutumes, de la toute-puissance autocratique dont j sont investis, dans notre siècle d’aspirations fraternelles et solidaires les derniers survivants des autocrates prédestinés.
- Guillaume est mort, et à peine parti le vieux souverain sous le règne duquel s’est accomplie l’hégémonie allemande, voilà que de toutes parts une angoisse s’empare des cœurs. Maintenant que n’est plus là cet homme, qu’on considérait à tort ou à raison comme opposé à la guerre, que va-t-il advenir ? — Son fils, le Kronprinz, dont les journaux prédisent la mort imminente depuis des mois, ceint sur son front meurtri par la maladie la Couronne de fer de Frédéric Barberousse. Oa le dit libéral, ouvert à la pitié ; il hésiterait, assure-t-on, devant la responsabilité de donner le signal d’un conflit international qui plongerait l’Europe dans la lutte la plus épouvantable peut-être,que le monde occidentalaitjamais subie.Maiscetempereur mourant, qu’on dit pacifique, a un fils qui ne partage pas, paraît-iî, l’humanisme de son père. Ce fils est infirme et on le représente comme animé de l’inquiétude maladive, de l’esprit aventureux et despotique dont sont affligés les êtres souffrants, incomplets. On le dit gallophobe. Si, comme tout le fait prévoir, les jours du nouvel empereur Frédéric III sont comptés, c’est à ce bouillant jeune homme de 26 an", impatient de se donner auprès de ses sujets un lustre qui lui manque par les qualités du corps — et sans doute de l’esprit — c’est à ce malade, en un mot, que sera confié le sort de ; quarante millions d’hommes. — C’est lui, qui as-I sumera la lourde charge d’assurer cette œuvre
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- d'hégémonie que l’Allemagne a mis plus de trois cents ans à conquérir.
- Nous nous sommes déjà expliqué ici, à diverses reprises, sur celte question d’unité, réalisée par les armes et qui eut dû se produire pacifiquement, parce que l’iinitication des peuples de même langue et de même origine ethnique, est une chose juste, naturelle par elle-même. C’est parce queM. de Bismarck nous a enlevé l’Alsace et la Lorraine, provinces françaises qui protestent encore contre leur annexion,que le Droit a été violé, qu’un fossé profond a été creusé entre l’Allemagne et nous. L’Alsace et la Lorraine déclarées territoire neutre, l’unité allemande ne serait pas compromise pour cela et cette unité que certains, en France, voient d’un œil de colère, apparaîtrait alors aux plus exaltés comme un fait très légitime dont notre pays n’aurait pas à prendre ombrage.
- On sait comment, le roi de Prusse qui vient de s’éteindre ayant été proclamé empereur, l’unité allemande s’est faite au profit de la Prusse et aux dépens des autres provinces. Tant que le vieux Guillaume vivait,il en imposait aux particularités, aux sentiments d’autonomie, encore vivaces en Bavière, en Saxe, indomptables dans les pays annexés tels que Schleswig-Holstein, la Pologne poméranienne, etc. Quand le jeune prince Guillaume, à la mort du nouvel empereur, qu’on nous représente comme prochaine et inéluctable à bref délai — montera sur le trône, quelle sera son attitude ? Quel degré de confiance inspirera-t-il aux anciens États confédérés, à cette heure presque annexés par la Prusse? Autant de points noirs sur l’horizon international de l’Europe.
- D’aucuns semblent se réjouir de la menace de dislocation qui pèse sur l’empire allemand. Qu’on y prenne garde : si cette menace est sérieuse, le jeune empereur n’hésiterait pas sans doute à faire une diversion, au moyen de la guerre, par laquelle d espérerait maintenir en faisceau les parties branlantes de son Empire. Dans ce cas,le conflit international dont nous voudrions voir reculer indéfl-
- Q1ment l’échéance se déchaînerait encore plus tôt.
- Oa redoute son avènement, à cause de l’influ-ence grande qu’aurait sur lui M. de Bismarck. Mieux vaut parfois un sage ennemi qu’un imprudent ami. Or si M. de Bismarck est notre ennemi,
- S1 nous avons le droit de qualifier ainsi cet homme dui a taillé un quartier de chair dans le corps de n°tre patrie, on ne saurait lui refuser un grand esprit politique, de la prévision et du jugement. M. ’
- i de Bismarck neserait pas l’homme habile que l’on 1 sait, s’il était prêt à remettre encore au sort des batailles l’avenir de son œuvre qu’il a si péniblement édifiée. A notre sens donc, le Chancelier de fer qui éprouve déjà tant de difficultés à germaniser l’Alsace et la Lorraine, ne doit pas tenir à risquer la perte de l’Empire allemand, pour démembrer à nouveau la France, car, en cas de victoire possible (mais la défaite doit entrer dans ses prévisions), il ne saurait songer à annexer une nouvelle province française.
- Ce n’est donc pas l’influence de M. de Bismarck qui nous préoccupe, si le prince Guillaume doit monter sur le trône; c’est l’ordre de choses lui-même, en vertu duquel,le repos du monde dépend du bon plaisir d’une tête couronnée. L’ordre de choses qui fait que si demain un jeune homme de 26 ans donne libre cours à ses instincts féodaux, c’en sera fait de la paix,l’ère des carnages s’ouvrira pour l’Europe...
- C’est là une situation intolérable, incompatible avec les progrès réalisés dans les idées sur les droits des peuples.
- Et à raison même de cette incompatibilité,nous espérons que l’affreux conflit dont nous sommes menacés ne se produira pas. Parce que, comme nous le disions plus haut, la part individuelle et militaire des hommes dans l’évolution historique tend à diminuer pour laisser une place de plus en plus grande à l’initiative pacifique et collective.
- En un mot, la paix universelle est la tendance historique actuelle.Cette tendance, dans une faible mesure et au prix des plus grands sacrifices, on peut la faire dévier, peut-être. Ce qu’il en coûterait de sang et de ruines à notre civilisation actuelle, on frémit rien qu’à y penser. Puisse donc l’avenir nous épargner ce cataclysme !...
- GUILLAUME Ier
- Nous extrayons du Temps l'article suivant, qui résume avec assez d’impartialité, croyons-nous, la vie et l’œuvre de l’empereur qui vient de s’éteindre.
- Deux fortunes politiques également prodigieuses ont marqué le commencement et la fin du dix-neuvième siècle. L’une a été la fortune d’un homme, l’autre la fortune d’un peuple 11 y a quelque chose d’infiniment plus personnel dans les destinées de Napoléon que dans celles du souverain qui vient d’expirer ; c’est le génie qui fit la gloire de l’un, et personne, assurément, ne se servira de ce mot pour caractériser les mérites de Guillaume 1er. C’est» en ïevanche, la sagesse des conseils qui
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- a élevé le nouvel empire, comme c’est la démence du conquérant qui a ruiné l’autre. La vérité est que le parallèle ici ne pourrait se poursuivre qu’en accusant des contrastes. Le seul point de ressemblance est dans la grandeur des événements auxquels resteront attachés les noms des deux hommes. Un de nos poètes, après avoir énuméré en quelques beaux vers les exploits de celui qui avait commencé par être lieutenant d’ariillerie et qui avait fait et défait des royaumes, ne peut s’empêcher de s’écrier : « Quel rêve ! et ce fut son destin ! » Mais, n’est-ce pas aussi un lève que l’histoire de ce prince qui avait plus de soixante ans lorsqu’il devint roi, qui alors passa pour un homme assez ordinaire, une sorte de caporal uniquement occupé de détails militaires techniques, qui héritait d’un trône déshonoré par les émeutes de 1848 et par l’échec d’Oirriütz, et qui a fait avec succès trois guerres, quia battu l’Autriche et la France, qui a ajouté à ses États héréditaires les duchés de l’Elbe, le Hanovre, la Hesse électorale, le duché de Nassau, qui a mis fin à l’ancienne confédération germanique et y a substitué un empire prussien d’Allemagne, qui a détruit l'équilibre européen et fait de Berlin le centre politique du vieux, monde, qui a résisté à toutes les tentations de compromettre cette fortune par de nouvelles aventures, et qui meurt aujourd’hui laissant un trésor militaire considérable et trois millions d’hommes organisés pour la défense des conquêtes accomplies, rassasié de jours, l’idole d’un peuple enivré de se trouver si grand alors que, hier encore, il était si peu de chose ?
- On n’est point suspect de vouloir diminuer l’éclat de ces prospérités parce qu’on se demande si elles seront aussi durables qu’elles ont été prestigieuses. La question est trop imposée par les lois mêmes de l’histoire pour qu’on puisse s’interdire de la soulever. Tout changement considérable dans les conditions d’existence des États est fatalement une cause de longs troubles, de réactions profondes. Une œuvre politique comme celle à laquelle restera attaché le nom de Guillaume Ier n’est jamais qu’un provisoire auquel la durée peut seule donner la consécration du définitif. Qui le sait mieux, du reste, que l’habile ministre dont tous les efforts, depuis dix-sept ans, ont pour but de maintenir l’état politique et territorial de l’Europe tel qu’il a été fixé en 1871 ? Il y a réussi jusqu’ici, non pas toutefois sans que ses calculs aient été trompés sur deux points importants : la Russie, que l’on croyait liée à l’Allemagne par1 des liens de famille et de tradition, s’en est affranchie, et la France, qu’on s’était flatté d’avoir affaiblie pour cinquante ans n’a eu besoin que de quinze années pour reprendre son rang de puissance militaire. Si l’Allemagne n’est pas menacée par l’indépendance de ces puissances, au moins est-elle obligée d’y reconnaitre un antagonisme latent, un élément d’inconnu, une source de préoccupation. C’est une mine chargée dont il faut sans cesse empêcher l’étincelle d’approcher. Ce souci se confond d’ailleurs avec un autre. Un établissement militaire tel que celui de l’Allemagne n’est-il
- pas de nature à épuiser un peuple ? L’État qui le supporte peut-il le supporter indéfiniment ? La tension n’est-elle pas trop forte, le poids dont le militarisme pèse sur le bien-être national n’est-il pas trop lourd ? En un mot, l’Allemagne peut-elle rester longtemps encore sous les armes sans être tentée de provoquer elle-même les événements quelle semble aujourd’hui vouloir à tout prix prévenir ?
- Mais il est une considération qui nous paraît devoir tenir plus de place encore que celles-là dans les pensées de qui, conque, en ce moment solennel, interroge l’avenir de l’Aile-magne. L’empereur Guillaume et son conseiller ne l’ont, croyons-r.ous, jamais connu : il y a pour leur œuvre un ennemi plus redoutable que les rivalités des autres Etats ; c’est le courant à la fois subtil et irrésistible des idées qui, depuis un siècle, ont changé la face de l’Europe, et qui paraissent destinées à transformer plus profondément et plus généralement encore les conditions de la vie des nations. Plus la Prusse et l’Allemagne avec elle ont con&ervé de l’ancien état de choses, plus elles restent fidèles pour l'heure à la notion monarchique par opposition aux institutions constitutionnelles, plus elle;- nous semblent fatalement condamnées à céder à leur tour à la mystérieuse puissance de l’innovaiion. Il est impossible que le libéralisme, que le parlementarisme, si l’on aime mieux se servir de ce mot, ne finisse point par entamer le caractère autocratique que conserve encore, chez nos voisins, le pouvoir de la couronne. L’Allemagne ne saurait éviter à la longue un régime qui s’est établi dans tout le reste de l’Europe. Et l’on sait ce que le parlementarisme entraîne à sa suite ; la démocratie entrera tout entière par la brèche qu’il aura faite. Le Reichstag n’est-il pas déjà élu au suffrage universel ? Que disons-nous ? Le socialisme n’esl-il pas, en Allemagne, dès aujourd’hui, une force politique plus effective que dans aucun autre pays de l’Europe ? En ce moment, devant ce cercueil qui va se fermer, le penseur est dominé par la grandeur des événements qui ont illustré le règne du défunt ; mais qui sait si plus tard, dans l’histoire, ces événements ne paraîtront pas une simple phase dans une révolu* lution bien autrement vaste et mémorable ?
- La situation en Allemagne Le parti de la guerre- — Les Socialistes
- i Deux partis absolument distincts se sont déjà formés, nous dit la France. Le parti de l’opposition est encouragé paf l’assurance où il se trouve de l’avènement prochain du prince
- ' Guillaume.
- j La proclamation a affirmé la scission. La presse commence déjà une discussion virulente sur les diverses parties de la proclamation. Elle l’attaque surtout à propos des principes de tolérance religieuse qu’elle affirme.
- 1 Les conservateurs sont très embarrassés. Ils attend
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- l’attitude que le chancelier va prendre. Tout le monde est d’accord pour reconnaître que la maladie sert ce dernier à point pour ajourner toute décision. Les remaniements ministériels que je vous annonçais sont aujourd’hui certains.
- Il règne certain trouble dans le monde politique, les libéraux affichent leurs espérances. Si l’empereur Frédéric III conserve le chancelier, je puis vous assurer que l’immense majorité de la nation l’approuvera.
- Mais il est à craindre que le nouveau régne ne soit de courte durée. Et si le prince Guillaume succédait à son père, la situation deviendrait très difficile ; car il est certain qu’il suivrait une politique réprouvée par la majorité des Allemands.
- Alors le mécontentement général pourrait amener une véritable révolution dans T Empire. Cet avenir préoccupe fort le chancelier.
- Le projet de convoquer 150.000 ouvriers aux obsèques de l’empereur Guillaume est vivement combattu par les socialistes.
- La Gazette populaire dit à ce sujet :
- « Nous n’approuverons jamais le socialisme d’Etat du prince de Bismarck, qui croit faussement, par ses projets, mettre la main sur la volonté du peuple, sur la vraie démocratie.
- « Mais nous désavouons encore plus celte convocation des ouvriers qui refuseront d'ailleurs, nous l'espérons bien, de se prêter à une manifestation que les amis du chancelier désirent et provoquent dans un but facile à comprendre. Quant aux socialistes, pas un seul ne répondra à l’invitation des journaux officieux. »
- Dans une réunion socialiste, tenue dans une salle de la Sonnenstrasse, on a discuté la conduite à tenir dans les circonstances nouvelles que traverse l’Allemagne.
- Voici quelques paroles d’un orateur.
- « Les socialistes ne peuvent pas regretter le souverain défunt, qui les a laissés à la merci du chancelier de fer. Nous devons profiter des avantages que donne la situation présente ; mais, devant les intentions pacifiques du nouvel empereur, nous attendrons avant de prendre une attitude militante. »
- On a distribué ces jours derniers une proclamation socialiste qui conseille le calme, en attendant que les intentions de l’empereur Frédéric au sujet du parti soient connues.
- On annonce toutefois des manifestations socialistes à Augs-bourg, à Nuremberg, à Cassel et à Dresde.
- D'après ces renseignements que nous extrayons de la France, il résulte que les socialistes sont décidés à prendre telle ligne de conduite que leur inspirera l’attitude du nouvel empereur.— Démocrates, autant que socialises, ils ne sautaient évidemment nourrir un grand enthousiasme pour un empereur quel qu’il soit. Mais partisans de la paix interuatio-na!e, ils sauraient gré au nouveau souverain d’une altitude pacifique.
- LE NOUVEL EMPEREUR
- ET SA LIGNE DE CONDUITE
- Le nouvel empereur d’Allemagne vient d’adresser à M. de Bismarck une sorte de programme de gouvernement que nous croyons devoir reproduire in extenso.
- On remarquera dans ce document, d’une part, le passage relatif aux difficultés économiques créées par les inégalités sociales et ce que le souverain appelle « le mauvais exemple de vie à outrance » donné par quelques-uns ; — ensuite l’endroit où il se dit « indifférent à l’éclat des grandes actions « qui apportent la gloire ». — Le premier est une reconnaissance implicite de la question sociale. Malheureusement, le nouvel empereur n’a pas de solution — ne peut pas en avoir, car la seule compatible avec les nécessilés sociales de l’heure présente réside dans la suppression des privilèges et des inégalités. — Quant à la guerre, elle est formellement condamnée dans le passage par nous souligné.
- Puisse cette assertion du nouvel arbitre de Ja paix européenne, ne pas être démentie par les événements.
- « Mon cher prince,
- « En inaugurant mon règne, c’est pour moi un besoin de m’adresser à vous, le premier serviteur de mon père, qui repose maintenant en paix dans le sein du Seigneur, à vous qui l’avez si fidèlement servi durant tant d’années.
- <r Vous avez éœ le fidèle et courageux conseiller qui a dirigé sa politique et en a assuré le succès. Je vous dois, moi et ma maison, une grande reconnaissance. Vous avez donc le droit de savoir avant tous quels sont les points de*vue d’après lesquels devra se régler la conduite de mon gouvernement.
- LES DROITS RECIPROQUES
- « Les réglements établis par la Constitution et par le droit, pour l’empire et pour la Prusse, doivent d’abord être consolidés dans le respect et dans les mœurs de la nation. I! faut donc éviter, autant que possible, les ébranlements qu’occasionnent les changements fréquents de l’Institution de l’Etat et des lois.
- «L’accomplissement des tâches qui incomberont au gouvernement impérial devra laisser intactes les bases solides sur lesquelles l’Etat prussien a jusqu’à présent reposé en sécuri'é. Pour l’empire, les droits constitutionnels de tous les gouvernements confédérés devront être scrupuleusement respectés, de même en ce qui concerne les droits du Reichstag. Mais il convient d’exiger du Reichstag et des gouvernements un semblable respect à l’égard des droits de l’empereur.
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- « Il ne faut pas perdre de vue que ces droits réciproques ne doivent avoir pour objet que le développement de la prospérité-publique, laquelle reste ila loi suprême ; et l’on doit constamment tenir compte dans la plus cpmpléte mesure, des besoins nationaux qui viennent à se produire, à s’affirmer nettement.
- l’armée
- « La plus nécessaire et la plus sûre garantie pour le tranquille accomplissement de cette mission est, à mon avis, dans la conservation non affaiblie des forces défensives du pays de mon armée éprouvée, de la marine aujourd’hui florissante et à laquelle l’acquisition de nos possessions d’outre-mer impose de graves devoirs.
- Armée et marine devront toujours être tenues, sous le rapport de l’instruction militaire et de l’organisation, à cette hauteur qui a fait leur gloire et qui assure leurs qualités dans l’avenir.
- FIDÉLITÉ A LA CONSTITUTION
- « Je suis résolu à gouverner et l’empire et la Prusse en observant religieusement les dispositions de la constitution impériale et royale. Ces dispositions ont été établies, par mes prédécesseurs sur le trône, avec la sage connaissance des incontestables besoins et des obligations si difficiles de la vie sociale et politique. 11 convient qu elles soient de toutes parts respectées pour que leur force et leur action bienfaisante puissent se manifester.
- « Je veux que le principe de tolérance religieuse, que de -puis des siècles ma maison a tenu pour sacré, continue d’être une protection pour tous mes sujets, à quelque famille religieuse, à quelque confession qu’ils appartiennent. Chacun d’eux est également près de mon cœur : tous n’ont-ils pas également, aux jours du danger, prouvé leur absolu dévouement?
- SOCIALISME D’ETAT
- « D’accord avec ce que pensait mon impérial père,j’appuierai chaudement tous les efforts de nature à favoriser la prospérité économique des différentes classes de la société, à concilier les intérêts rivaux, à atténuer autant que faire se peut les défectuosités inévitables. Néanmoins, je ne veux pas éveiller cette espérance qu’il soit possible de mettre un terme à tous les maux de la société, au moyen de l’intervention de l’Etat.
- Je considère que la question des soins à donner à l’éducation de la jeunesse est intimement liée aux questions sociales. Une éducation plus haute doit être rendue accessible à des couches de plus en plus étendues, mais on devra éviter qu’une demi instruction ne vienne à créer de graves dangers, qu’elle ne fasœ naître des prétentions d’existence que les forces économiques de la nation ne sauraient satisfaire.
- Il faut également éviter qu’à force de chercher exclusivement à accroitre l’instruction on en vienne à négliger la mission éducatrice. Une race élevée dans les principes sains de la
- crainte de Dieu et dans des mœurs simples pourra seule posséder assez de force de résistance pour surmonter les danger qu’à notre époque d’ardente agitation économique les exemples de vie à outrance donnés par quelques-uns font courir à la collectivité.
- POLITIQUE DECONOMIE
- « C’est ma volonté qu’aucune occasion ne soit négligée dans le service public, de travailler à réagir contre la tentation de faire des dépenses exagérées. Mon examen impartial est assuré à tous les projets de réformes financières, si la vieille économie prussienne ne permet pas d’éviter le recours à de nouvelles charges ou d’amener un allégement des exigences actuelles.
- « Je tiens pour très louable l’autonomie administrative accordée dans l’Etat à des associations grandes ou petites. Toutefois je pose en question si le droit île prélever des taxes, accordé à ces associations, droit qu’elles exercent sans tenir compte suffisamment des charges imposées en même temps par l’empire et par chaque Etat, n’a pas pour effet de créer un fardeau hors de proportion avec les moyens. De même il convient d’examiner si on ne pourrait pas introduire dans sa hiérarchie administrative une simplification qui, en diminuant le nombre des fonctionnaires, permettrait une augmentation des traitements.
- CONCLUSION
- « Si nous parvenions à asseoir fortement les bases de la vie politique et sociale,j’éprouverais ensuite une satisfaction particulière à pouvoir donner son plein épanouissement à la floraison déjà si richement établie dans tout l’empire, de la science et de l’art allemands.
- « Pour la réalisation de ces intentions, je compte sur le dévouement dont vous avez donné tant do preuves et sur le concours de votre expérience consommée.
- a Puisse-t-il ainsi m’être donné, grâce à la collaboration unanime des organes de l’empire, à l’activité dévouée de la représentation populaire et celle de toutes les autorités, grâce à la coopération confiante de toutes les classes de la population, puisse-t-il m’être donné de conduire, dans un développement pacifique, l’Allemagne et la Prusse à de nouveaux honneurs ! Indifférent à l’éclat des grandes actions qui apportent la gloire, je serai satisfait si, plus tard, on dit de mon règne qu’il a été bienfaisant pour mon peuple, utile à mon pays, et une bénédiction pour l’empire.
- « Berlin, 12 mars.
- « Votre affectionné,
- Frédéric. »
- L’Empereur a adressé en outre une proclamation à l’Empire qui contient, sous une autre formel mais moins précise, tout ce qui est dit ici. C’est pourquoi nous ne la reproduisons pas.
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- U PAIX ET LA LIBERATION
- DE L'ALSACE-LORRAINE
- Nous signalions récemment les nombreux projets de loi déposés à la Chambre, inspirés de la pensée rte M. Godin. Si les idées que depuis dix ans, cette revue défend sans se lasser, font des progrès à l’intérieur de notre pays et forcent enfin l’attention des législateurs, nous avons la satisfaction de constater leurs progrès non moins rapides,dans un autre ordre de faits. Nous voulons parler de la paix et de l'arbitrage, que nous désirerions tant voir appliqués dans les relations internationales, comme nous désirerions tant également voir succéder la paix et l’harmonie aux conflits de toute nature qui divisent le monde économique au sein de chaque pays.
- Les deux se tienuent et réaliseraient dans la vie des peuples le progrès le plus considérable que l’humanité ait jamais accomplie. Le jour où la guerre brutale — guerre militaire ou guerre économique, aussi désastreuses l’une que l'autre — sera rayée de l’évolution humaine ; le jour où tous les efforts associés seront exclusivement dirigés vers le perfectionnement matériel, intellectuel et moral de tous les humains sans distinction, — ce jour-là on pourra dire que s’ouvrira vraiment une ère nouvelle d’affranchissement pour le monde, livré jusqu’à ce jour à l’esclavage de la guerre.
- Il semble malheureusement, à voir ce qui se passe aux frontières et dans les assemblées; à en tendre ce qui se dit dans les chancelleries et dans les Parlements, que ce beau rêve ne soit pas près de prendre corps. El pourtant ! si on voulait !... Ou plutôt, car les hommes, individuellement, ne sont guère responsables, — si on savait !
- On ne sait pas!— Et c’est pourquoi nous ne nous lassons pas de prêcher la paix ; d’affirmer que la Constitution définitive de l’humanilé, ce n’est par l’armée où on apprend à tuer, mais l’école où l’on apprend à vivre, l’atelier où l'on fournit les moyens de la vie — l’association égalitaire, où le droit à la vie sera sanctionné par la pratique des idées de justice et de solidarité à peine formulées aujourd’hui.
- Là dessus, ou doute de l’avenir et les doctes docteurs du passé, de la tradition, vous disent gravement : » On ne refait pas l'humanité. La guerre a été de tout temps son stimulant le plus puissant, elle n’est pas près de pouvoir s’en passer, Rêve! que le désarmement. » — D’autres, plus l
- acharnés, quoique non moins inconscients, s’en vont disant que nous manquons de patriotisme. Que conseiller la paix, alors que la France saigne | encore et saignera toujours tant que ne sera pas | réparée la douloureuse amputation de l’Alsace et | de la Lorraine, équivaut à sanctionner l’abus de la Force commis par M. de Bismarck.
- Eh bien, non! L’humanité, à mesure qu’elle prend conscience de son développement, que de nouvelles notions de justice et de fraternité se propagent l’humanité, dis-je, devient de moins en moins guerrière, redoute de plus en plus les conflits meurtriers des champs de bataille. Quant à l’Alsace-Lorraine, une bataille les a perdues,— s’il est possible qu’une bataille les regagne il est non moins possible qu’un échec élargisse encore la déchirure qui nous a été faite.
- Il est inexact de dire que la guerre est la constitution normale de l’humanité,et au moins téméraire d’affirmer que seule, une guerre mettant l’Europe aux prises nous rendra l’Alsace el la Lorraine.
- En adjurant les gouvernants de faire leur possible pour éviter la guerre, nous pensons qu’on n’a pas besoin d’abdiquer pour cela les justes revendications en faveur des provinces germanisées par la violence, mais restées elles-mêmes par le cœur. Il est impossible, en effet, étant donné l'admirable fidélité de l’Alsace et de la Lorraine, que tôt ou tard nos compatriotes n’échappent pas au joug allemand qu’ils repoussent de toute l’énergie de leur constance indomptable. Si même cette nécessité qui s’impose déjà à l’Allemagne, de se libérer de l’Alsace-Lorraine soit par leur neutralisation, soit par une cession amiable, avait été démontrée dans la presse et dans les livres ; si l’esprit public en avait été entretenu, nul doute qu’à cette heure l’idée de paix et de revanche pacifique, par la force des choses nous eut épargné bien des angoisses et des crises de toute nature.
- En 1870,quand l’assemblée de Bordeaux délibérait sur le traité de Paix qui a mutilé la France, Victor Hugo disait : — « Si l’œuvre violente à « laquelle on donne en ce moment le nom de traité « s’accomplit, si cette paix inexorable se conclut, « c’en est fait du repos de l’Europe, l’immense « insomnie du monde va commencer. — L’Allerna-« gne se dit qu’elle aura deux provinces de plus. « Jamais ! jamais ! Prendre n’est pas posséder. Pos-« session suppose consentement. Est-ce que Ja « Turquie possédait Athènes ? Est-ce que l'Autriche « possédait Venise ? La conquête est la rapine,
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- rien de plus. Elle est un fait, soit ; le droit ne « sort pas de ce fait. L’Alsace et la Lorraine veu-« lent rester France, elles resteront France malgré « tout. » —
- Le poète était prophète. L’Alsace et la Lorraine sont restées France, et l’Allemagne qui les tient est tenue par elles. Il n’y aura de paix pour l’Allemagne,que lorsqu’elle sera libérée de cette étreinte. Voilà pourquoi nous croyons que sans la guerre, ces deux tilles françaises pourront ou réintégrer le foyerma ternel, ou être déclarées territoire neutre.
- Cette opinion que les Ligues de la Paix avaient été à peu près seules à soutenir jusqu’ici, voilà qu’elle vient d’être exprimée dans un magnifique discours prononcé au Gortez par Castelar, et l’idée d’une cession amiable faite par l’Allemagne à France n’a pas soulevé chez nos voisins des réclamations unanimes.
- Le rayonnement de Castelar, formulé dans cette langue magistrale dont le célèbre orateur a le secret est celui-ci : L’Alsace et la Lorraine ne sauraient être germanisées ; tôt ou tard, donc, l’Allemagne sera contrainte de céder ces deux provinces, car un empire ne peut vivre composé de parties hétérogènes qui ne veulent pas se laisser assimiler. La Hongrie libérée de l’Autriche, la Vénétie et la Lombardie victorieuses enfin de l’ennemi séculaire qui les avait annexées, sont des faits de même ordre que la libération future de l’Alsace-Lorraine — ils sont inéluctables. Ne vaudrait-il pas mieux aller au devant d’une libération sanglante qui coûterait peut-être tant de sang et de larmes ? Et l’homme d’État espagnol propose un projet d’Union douanière franco-allemande qui, selon lui, pourrait utilement sanctionner la paix désormais assurée entre les deux peuples ennemis.
- Des journaux allemands ont déclaré le projet de M. Castelar acceptable. De nombreuses adhésions lui sont parvenues d'outre-Rhin. C’est là pour nous une satisfaction bien douce, car c’est un commencement de réalisation des idées que nous défendons. Le projet du célèbre républicain espagnol ne peut que fortifier notre œuvre de propagande de paix et de solidarité internationale. Si l’on n’arrive pas à la cession amiable on peut du moins espérer obtenir amiablement la neutralisation de l’Alsace-Lorraine. C’est aussi un encouragement à persister dans la ligne que M. Godin avait tracée à cette question redoutable, sur laquelle, comme sur le reste, nous en sommes fermement convaincu, l’avenir lui donnera raison.
- GLOIRE ET MASSACRE
- Depuis de longs mois, les grandes nations s’observent d’un œil soupçonneux et chacune d’elles semble guetter son adversaire pour le prendre au collet avant que celui-ci ait pu terminer ses dispositions défensives.
- On ne se demande plus : « Aurons-nous la guerre ? » On se dit : « Est-ce au printemps que doivent commencer les effroyables scènes de carnage ? »
- En attendant, les gouvernements achèvent la ruine des
- peuples par l’aggravation continuelle des charges de la paix armée.
- La Russie a un budgetde la guerre annuel de 1,014,139,986 fr.; la France, 1,007/231,000 fr. ; l’Allemagne, 914,245,023 fr. ; l’Angleterre, 599,310,014 fr. ; l’Italie, 382,924,629fr.; l’Autriche, 326,361,626 fr.; la Hollande, 69,952,994 fr. ; et notre pays, 45,624,000 fr.
- Les différents états du monde dit civilisé dépensent 7,248,762,000 fr. par an. Que de misères on pourrait soulager avec de pareilles sommes ! Huit millions de familles ouvrières pourraient vivre pendant toute l’année avec l’argent gaspillé pour les armées.
- Il est évident qu’une pareille situation ne peut durer et qu’un dénouement sanglant ne tardera pas à se produire.
- Du nord au sud de l’Europe et de l’est à l’ouest, des millions d’hommes, l’arme au pied, attendent l’ordre de se jeter les uns sur les autres.
- Qu’un potentat fasse un signe, et la tuerie commence.
- Etrange civilisation que celle du xixe siècle ! Il semble que
- nous soyons retournés aux temps les plus néfastes de la barbarie.
- Demandez à ces millions d’hommes pourquoi ils se haïssent, Ils ne pourront vous le dire.
- Un être — qui devrait être leur égal d’après les lois de la nature, mais que l’on considère comme un être supérieur, parce que des lois politiques ou sa volonté propre font placé à la tête d’un état, — un être a dit à ces hommes : « Mon ambition, ma soif de pouvoir, l'honneur de la patrie exigent que des flots de sang inondent nos campagnes. »
- Et ces millions de volonté ont subi le joug de cette seule volonté, parce qu’elle est abritée sous un crâne couronné.
- Qu’un malheureux poussé par la misère commette un meurtre, et la société le supprime sans pitié ou le jette dans un bagne.
- Mais qu’un autocrate quelconque ordonne une tuerie générale de peuples entiers, et la société civilisée — loin de h mettre dans l’impossibilité d’accomplir son immense massacre — lui laisse sa couronne, lui donne de nouvelles provinces, le glorifie si la victoire échoit aux armées qu’il a lancées au carnage.
- Par quelle abberration mentale les peuples considèrent -üs le meurtre d’un homme comme un forfait punissable de la
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- pendaison et le massacre en grand comme une belle action ? f Comment sont-ils tombés à une pareille ignominie ?
- La réponse est simple. Les potentats ont su donner le change à l’opinion publique, fausser le moral des nations, provoquer et entretenir la haine des races, éiever entre les peuples des barrières contre lesquelles on les excite à se ruer.
- Et voilà pourquoi les massacres sur les champs de bataille sont devenus des actes glorieux, un sacrifice offert sur le saint autel de la patrie !
- Hélas ! que l’on décore du mot bravoure la rage qui pousse les guerriers à s’entre-égorger ; que l’on nomme patriotisme la haine mutuelle que se vouent les peuples... le drapeau qui flotte sur les bataillons mène à la boucherie des troupeaux d’esclaves qui croient marcher à la gloire et d’où ils reviendront les fers plus étroitement rivés aux pieds.
- Le jour où les rois, mettant sur le corps des citoyens un habit vert, jaune ou rouge, leur ont donné une arme pour marcher à la conquête d une province, ce jour-là les rois ont afi'ublé les peuples de la livrée de servitude et leur ont mis au cou le collier qui les retient à la chaîne. Aucun de ces peuples n’a eu le courage de briser le glaive qu’on lui mettait entre les mains pour s’en servir contre eux-mêmec, aucun d’eux n’a osé détruire l'iustrumeni de son piopre esclavage et qui les maintiendra longtemps encore sous le joug des autocrates.
- Les rois savent que les luttes entre les races maintiennent leur tyrannie et ils ne renonceront que fort difficilement à la guerre.
- Mais qui osera tirer le premier coup de feu ?
- (L'Avant Garde) A. Delporte.
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- Œuvre internationale d’Éducation.
- Le Devoir, à diverses reprises, a entretenu ses lecteurs de cette œuvre éminemment pacifique, proche parente de nos ligues de la Paix, dont la réussite ne peut manquer,croyons-nous,de rendre les plus grands services à la paix internationale. Nous recevons aujourd’hui la circulaire-appel suivante, que nous nous empressons d’insérer :
- Aux membres du corps enseignant et plus spécialement aux Instituteurs !
- D’une façon générale :
- A tous les amis de l’instruction et de l’éducation !
- L’avenir des jeunes générations est en vos mains.
- Nous venons vous demander d’être nos collaborateurs dans une œuvre aussi patriotique qu’humanitaire.
- Son but est : l’unité internationale des principes pédagogiques.
- Son moyen de réalisation est la constitution d’un Conseil permanent et international d’éducation.
- L’adhésion de chacun de vous à ces efforts a la plus grande importance.
- Le fléau de la guerre qui pousse les masses humaines à s’entretuer est la conséquence la plus palpable de ce manque d’unité internationale. Il vous appartient de réagir énergiquement contre ces tristes relations de peuple à peuple et de puiser dans votre amour pour l’enfance et la jeunesse la force nécessaire pour amener dans tout le domaine de l’éducation celte unité tant désirable.
- Il ne faut pas que ce patriotisme qui de nos jours grossit d’une façon effroyable les budgets militaires, ait presque seul la parole, même lorsqu’il s’agit de l’éducation de l’enfant.
- C’est par le patriotisme ainsi compris, c’est par cette adoration de la force brutale, que les vrais principes d’éducation patriotiques et pacifiques sont étouffés. Beaucoup de manuels scolaires (par exemple les traités d’histoire), beaucoup d’instituteurs restent fidèles à la vieille routine qui consiste à maintenir les oppositions de races et de nations, et par suite l’esprit guerrier.
- Un tel état de choses ne saurait durer.
- Il ne faut pas que les canons ne tranchent plus longtemps les questions internationales.
- Lorsque tous se taisent, nous, instituteurs, éducateurs, amis de l’enfance, nous nous sentons appelés à vous parler, à vous, instituteurs, éducateurs, amis de l’enfance.
- C’est, uniquement sous l’empire de ces considérations purement patriotiques et humanitaires, que nous avons constitué notre comité provisoire et que nous venons faire appel à votre collaboration.
- Nous n’agissons pas comme partisans d’un parti quelconque à tendances arrêtées, religieuses, politiques, philosophiques.
- Le lien unique mais solide qui nous unit, est le désir de travailler en commun sur le terrain pédagogique mieux qu’on ne l’a fait jusqu’ici, — pour le bien de l’enfant dans tous les pays.
- Le conseil permanent et international d’éducation dont nous vous proposons la formation, se composera d’un nombre à fixer de délégués ; sa lâche sera la suivante ; examiner et discuter des questions pédagogiques et publier dans des procès-verbaux imprimés le résumé de ces discussions et les conclusions adoptées. — Faire en sorte que, dans un esprit de rapprochement mutuel les nations apprennent à mieux se connaître, telle sera la tendance qui présidera à touslesactes du conseil.
- Les membres du conseil seront choisis parmi les adhérents que leur mérite et leur dévouement désigneront à ce choix. Ce choix sera fait par les gouvernements de chaque pays sur une liste de noms présentée par les adhérents eux-mêmes, et sans que cette nomination force le candidat à représenter les 1 vues de son gouvernement.
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- Les travaux du conseil seront d’autant plus fructueux que plus nombreux seront dans chaque pays ceux qui aideront à former la délégation des membres du conseil. C’est pourquoi — nous le répétons — l’adhésion de chacun a la plus grande importance.
- Les noms des nouveaux adhérents seront publiés dans notre journal de correspondance (rédigé provisoirement en français en allemand et en anglais). A l’heure actuelle nous comptons déjà plusieurs centaines d’adhérents en treize pays ; de plus, quelques administrations scolaires sesont déclarées favorables à notre entreprise. — Nous ne cessons de chercher à entrer en relations avec les pays où il n’y a pas encore d’adhérents.
- Cet appel paraît simultanément en sept langues.
- Il suffit d’une simple déclaration d’adhésion adressée à l’un de nous ou directement à notre secrétaire M. Herm. Molken-boer à Bonn s. Rh. 1888.
- Les membres du comité provisoire pour lu fondation du Conseil permanent international d'éducation.
- United States of América
- Thomas W. Bicknkll. Hon. Am, LLD, rédacteur et éditeur des journaux Education ; le Journal d'Education ; YInstituteur américain.— Ancien président de l’Association nationale des États-Unis pour l’Éducation.— Ancien Commissioner d’Education, État de Rhode-Island ; ancien président de l’Institut d’Éducation américain ; ancien président du Conseil national d’Éducation ; Président de la Chau-tauqua Teachers’ Reading Union. Boston. Mass.
- REvd Henry S. Clubb. Pasteur, Eglise du Christ et Ecoles du Dimanche ; Vice-président de l’Union universelle pour la paix. Philadelphia Pa., 2915, Fairhill Street.
- Belgique.
- E. Martin. Instituteur, Ecole primaire. Bruxelles, 30, rue Ribeaucourt, Molenbeek St. Jean.
- Van der Noot. Instituteur, Ecole primaire. Bruxelles, 137, rue de Mérode.
- Danemark
- J. Hansen. Instituteur et membre du Folketing. Kjobenhavn.
- Fru E. Minet. Vice-Inspectrice d’Ecole communale, membre du comité de la section de Copenhague, de l’association danoise pour la paix. Oehlenschlaegersgaade, 57, Kjobenhavn V.
- N. J. Norlund. Instituteur, Homme de lettres ; membre de la direction centrale de l’association danoise pour la paix. Schacksgade 11, Kjobenhavn K.
- R. P. Rasmussen. Lieutenant, directeur d’un cours. Blegdamavejen 26, Kjobenhavn N.
- Froken Rasmine Vinter. Institutrice. Ryesgrades Skole, Kjobenhavn 0.
- Deutschland
- J. J. Alexandre. Instituteur. Strassburg i/Els.
- Frau M. Fischer Lette. Gotha, Uelleberstrasse 20. Guido Sauerbrei. Rédacteur du Journal scolaire général de Thuringe et de la Gazette populaire de Thuringe. Géra. (Reuss j/L).
- Erhard Schultz. Pasteur. Jena.
- France
- Fabre des Essarts. Rédacteur au Ministère de l’Instruction publique. Paris, 78, rue Demours.
- Fourés (René). Attaché au Ministère de l’Instruction publique. Paris, 18, rue Brézin.
- Michelis di Rienzi. Rédacteur du journal : la Pensée Nouvelle. Paris, 2, Impasse de Saxe.
- Mme Millière (Louise) née Fourés. Directrice d’École communale. Paris, 79, rue des Partants.
- Vincent. Inspecteur primaire. Paris, 6, rue Stanislas.
- Great-Britain and Ireland.
- George Joseph Knight. Albion International College. Membre du Conseil de la Société internationale pour la paix et de la Société internationale des ouvriers pour l’arbitrage ; Secrétaire hon. de la Société for promoting industrial villages. Larndon N. E. Thorley House Powerscroft Road Clapton Park.
- Mrs Elizth Mary Southey. Secrétaire hon. de l’association des femmes pour la paix et l’arbitrage. Eorest Hill. London, Rosenthal Dacre’s Road.
- W. A. Spafford. M. A. Cambridge.— Directeur d’Ecole normale. Dariington, Training College.
- Nederland
- J. H. Eggelte Pz. Directeur d’Ecole primaire publique de 1° classe. Amsterdam, Alexanderplein 3.
- B. M. Kool van Kasteel. Instituteur en retraite. Loenen a/d. Vecht.
- H. G. Roodhüysen. Directeur d’école primaire en retraite. Amsterdam, Keizersgracht b/d. Beerenstraat.
- C. van der Zeyde. Instituteur. Zaandam.
- Oesterreich-Ungarn.
- Friedrich Klein. Maître au gymnase. Bistritz. Sieben-biirgen.
- S verge.
- Emill Hammarlund. Rédacteur du Journal suédois des Instituteurs. Stockholm.
- Edvard Wavrinsky. Chef de l’Ordre des Bons Templiers en Suède (Ordens-Templar) ; Fondateur et ancien directeur de l’Institut pour les ouvriers à Goteborg. Stockholm.
- Schweiz.— Suisse
- G. Gàttjker. Instituteur de l'Ecole municipale a m Schanzengraben ; administrateur de la chambre de Pes-
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- tallozzi (chambre et musée). Zurich, Stadt. Schule am Schan-
- zengraben.
- B. Huber. Instituteur. Enge, Zurich.
- Herm. Molkenboer. Secrétaire du comité provisoire pour la fondation du Conseil Permanent et International d’Éducation. Bonn a/Rh., Belderbcrg 1.
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- Le progrès des Idées de paix en Italie.
- LA CONFÉRENCE DE MILAN
- Nous avons déjà, à plusieurs reprises, entretenu les lecteurs du Devoir des progrès considérables faits par les idées de paix en Italie. De nombreuses sociétés analogues à celle de Londres, de Genève, de Paris, du Familistère, etc., ont été fondées à Rome, à Milan et des hommes considérables par leur autorité, et leur talent, y ont adhéré.
- Ces progrès sont d’autant plus précieux pour nous, que l’Italie traverse à celLe heure, une véritable crise nationale dont les conséquences peuvent la jeter dans des aventures militaires qu’il est difficile de prévoir. Car à nos yeux, la politique bismarckienne inaugurée ' par le roi Humbert et soutenue par les Robilant, Crispi et autres démocrates retournés, constitue pour l’Italie une crise nationale de la plus haute gravité. L’Italie est une nation celto-latine ; piétinée depuis des siècles par les germains, toutes ses aspirations, toute sa vie nationale, en un mot, ont tendu sans cesse vers la libération de l’élément saxon ; ses mœurs, ses traditions, la poussent vers l’ouest,vers la France, sa sœur consanguine, sa parente par les origine? ethniques, et la communauté de génie et de penser. L’Italie a les mêmes origines que la France. De l’océan aux Apennins, de Rennes à Florence, un même sang gaulois coule dans les veines, légèrement mêlé de sang latino-étrusque. La même civilisation grecque, par Marseille et par Naples, fut la mère intellectuelle de l’unité gallo-romaine qui marqua les derniers jours du monde païen, détruit par la réaction christiano-saxonne. La Révolution française, en reprenant les traditions gréco-romaines a pour fin la reconstitution de cette unité — plus large, plus humaine, à laquelle ûos pères de 89 et 93 appelaient les nations du continent européen,— slaves et germains compris, — en prenant pour devise : — Guerre aux tyrans, paix aux peuples. —
- Depuis 89, l’Italie patriote, l’Italie consciente de ses destinées et marchant à leur accomplissement malgré et contre la domination étrangère^ évolué
- dans l’orbite de la France révolutionnaire. C’est par ia Révolution française, en s’inspirant du nouveau Droit international qu’elle a dunné au monde, que Mazzini et Garibaldi, ces deux grandes figures héroïques de l’Italie contemporaine ont fait celle-ci ce qu’elle est devenue — l’Italie royaume, en attendant qu’elle soit l’Italie république et une. Car l’Italie telle que l’a prise la maison de Savoie, l’Italie actuelle, n’est pas encore l’Italie libre et une de Mazzini. L’Autriche n’a pas retiré sa griffe de toutes les provinces prises et pas un italien patriote qui encore ne tende avec tristesse son oreille attentive du côté du Tyrol, où des frères italiens gémissent toujours sous le joug abhorré des tedeschi-austriani. La politique italienne, par toutes cesraisons,doit donc êtreune politique française — sous peine d’être anti-nationale. Mais la politique française est une politique fatalement, par essence, destructive de tout despotisme, quels que soient d’ailleurs les hommes qui la dirigent. Depuis 1789, tous les gouvernements français sont révolutionnaires et illégitimes, a dit Proudhon. Et en effet,Napoléon,Louis Philippe,la 2e république; le second Empire et la République actuelle sont, ou furent, à leur insu, souvent contre leur propre gré, des gouvernements révolutionnaires, illégitimes, que les monarchies européennes considéraient encore— comme entachés de l’ineffaçable empreinte que 1789-93 ont marquée à jamais sur le front de notre nation. C’est pourquoi la Pologne espérait en Napoléon qui la trahit et en fut puni par le désastre de Moscou et la perte de son empire. C’est pourquoi, la Restauration, gouvernement légitime, gouvernement reconnu par l’Europe, fut anti-français. 1830 et 1848 furent le signal du réveil des nationalités opprimées et l’Italie sous le second empire, s’affranchit par nous. Depuis 1870-71,la France affaiblie a perdu de son influence tutélaire, mais aussi, comme elle est la conscience du droit, depuis qu’elle est vaincue, il n’y a plus de conscience publique en Europe.
- C’est parce que la France est cela, — une nation dont la prospérité est indissolublement liée à l'affranchissement de tous les opprimés, peuples ou individus, que la dynastie italienne se sépare de nous. Elle veut entrer dans le concert monarchique de l’Europe centrale. La maison de Savoie a été révolu tionnaire et populaire, juste ce qu’il fallait pour assurer sa domination sur l’Italie. Maintenant qu’elle croit son pouvoir désormais assuré, elle rentre dans la triple alliance et foulant aux pieds toute pudeur et tout respect pour cette
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- Italie que l'Autriche essaya vainement de germaniser jadis,elle tend une main amie à son ennemie séculaire ; elle entre dans une coalition dont la pointe de l’épée est dirigée contre le cœur de la France.
- Mais si la dynastie savoisienne a pu oublier; si pour l’œuvre anti-nationale en voie d’accomplissement, elle a trouvé des instruments dociles, des apostats de la démocratie, le peuple italien lui, se souvient.
- De 14 un mouvement très vif contre la politique de M. Grispi et en faveur de la paix dont la prolongation mettrait toutes choses à leur place et assurerait le triomphe final du Droit.
- Tandis, donc, que le gouvernement du Q lirinal affirme ses sympathies allemandes et son antipathie française dont le résultat peut déterminer un embrasement de l’Europe et précipite.” le conflit franco-allemand, l’Italie démocratique et libérale— les vrais patriotes qui n’ont jamais reculé devant les prises d’armes libératrices qui ont marqué l’époque de 1820 à 1860, veulent l'alliance française et la paix.
- Dans un numéro précédent, nous avons traduit pour les lecteurs du Devoir la belle lettre de l’éminent M. Moneta, rédacteur en chef du Secolo, en faveur de la paix. Ce démocrate fidèle aux principes jadis défendus en commun et délaissés par les hommes d'État italiens actuels, proposait, on se le rappelle, de décerner un prix a l’auteur du meilleur mémoire couronné par la Ligue de la Paix de Milan, et à cet effet, il versait la somme de cinq cents francs. En même temps par la propagande de son journal,un des plus répandus d’Ilalie,il adjurait tous les hommes de cœur de se mettre en travers de la politique belliqueuse du gouvernementde Humbert.Nos lecteurs sesouviennent également de la belle lettre,la dernière que M.Godin ait écrite,par laquelle notre vénéré directeur, envoyant 200 fr. à l’œuvre entreprise par M. Moneta, se joignait de cœur et d’idée à cette propagande pacifique pour le droit et la justice internationale.
- L’initiative de M. Moneta a été féconde et la propagande du Secolo efficace, car les dernières nouvelles d’Italie nous font savoir que les sociétés de la paix prennent une extension de plus en plus grande. Celle de Milan, surtout, qui a sa tête le vénérable Francesco Vigano, un vieil ami de M. Godin, Aug. Mozzoieni, ancien député au parlement italien, redouble d’ardeur et de dévouement dans sa propagande incessante.
- Le dernier numéro du Secolo nous apporte le
- compte-rendu d’une première conférence faite sous ses auspices à Milan — conférence qui n’est que le début d’une série de réunions où des notabilités italiennes se disposent à traiter sous ses faces différentes la question de la paix.
- Cette conférence, ouverture d*un véritable cours de sociologie-historique, à ce que nous pouvons en juger par la lecture du Secolo, a eu lieu devant un public choisi de plus de 1200 personnes, sous la présidence de M. Aug, Mozzoieni. Le conférencier, M. Sinigalglia, a fait un exposé magistral de l’évolution historique, montrant comment la paix universelle est au bout de celte évolution, est son aboutissant naturel, préparé dans la période moderne par la génération des penseurs qui se succèdent de Dante à Victor Hugo.
- Une partie de cette magnifique leçon nous a principalement ému: C’est celle où le conférencier, dans un langage d’une élévation de pensée remarquable a fait voir les destinées de l’Italie et de la France indissolublement liées pour l’œuvre de paix et de civilisation universelle, du jour où le sang et la langue gallo-romains se sont mêlées.
- a Au delà des Alpes, lisons nous, est une terre bénie à laquelle la nature a prodigué ses sourires; qu’habitent des hommes pleins d’ardeur pour le progrès, à l’intelligence large, à la flamme généreuse, au cœur impétueux...
- « Quand les fortes légions de Rome occupèrent la Provence et la Gaule, le sang italique et la langue latine se mêlèrent à la langue et au sang de ces Provençaux et de ces Français... Plus tard, l’Europe était plongée dans les ténèbres épaisses de la barbarie et de l’ignorance. De la cour française de Charlemagne, sortit, florissante d’une nouvelle jeunesse, la culture latine, apportant au monde un écho de la civilisation perdue depuis six siècles avec les vieilles écoles de la science antique... »
- C’est ensuite Abélard et Arnaud de Brescia, l’un en France, l’autre en Italie, qui secouent le joug de la tyrannie théocratique, au profit de la pensée. Et à la Renaissance ? C’est la France et l’Ilalie, qui, nations sœurs font surgir de la poussière des siècles la civilisation gréco-latine, sa pensée et son génie. Enlin la Révolution française proclame l’égalité des individus, la liberté des peuples et pour cette dernière, le sang français se mêle à nouveau au sang italien sur les champs de bataille de Solférino et Magenta.
- Et à cette heure, s’est écrié, l’éloquent orateur, on voudrait susciter la guerre entre ces deux peu-
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- pies ! « Mais pour Dieu ! poussons donc un cri de > paix, qui couvre les cris de guerre et les deux grands peuples latins marcheront unis, dans la voie de l’amour, qui est celle de la civilisation »
- Les applaudissements enthousiastes qui ont accueilli ces paroles, la nombreuse assistance qui a acclamé l’orateur nous sont un sûr garant des sentiments de fraternité du peuple italien et de la résistance à laquelle se heurterait son gouvernement, s’il persistait dans sa politique belliqueuse.
- Aussi,sommes-nous heureux d’avoir a enregistrer cette manifestation pacifique et remercions-nous avec gratitude f Union Lombarde pour la paix et l’Arbitrage de Milan, qui l’a provoquée.
- Oui ! la France et l’Italie sont sœurs et une guerre entre ces deux nations serait un double fraticide.
- La paix et la justice entre les peuples sont l’œuvre éminemment hurmine que le xixc siècle a la mission de réaliser. De cette œuvre de réalisation pacifique, la France et l’Italie unies seront à la fois les instruments et les initiateurs.
- P. S.— Cet article était écrit, quand nous avons reçu un numéro du Secolo relatant une seconde conférence faite à Milan sous les auspices de l’Union Lombarde par M. Moneta, l’éminent directeur de cette vaillante feuille démocratique.
- Le sujet de cette conférence était : L’Utopie de Mazzini, la mort de l’empereur Guillaume et la Paix.
- Inutile de dire que le succès du conférencier a été grand — et légitime, car il a tracé avec une ampleur philosophique remarquable l’idéal politique de Mazzini,mis en parallèle avec la politique anti-nationale de Crispi et de ses collaborateurs actuels. Le défaut d’espace ne nous permet malheureusement pas de reproduire son intéressante harangue, même par fragments. Nous nous bornons donc à la signaler, comme une preuve de plus de l’infatigable propagande pacifique de nos coreligionnaires de Milan,que nous félicitons cordialement de leur activité féconde.
- LA SOCIÉTÉ THÉOSOPHIQUE
- Des renseignements nous ayant été demandés par un certain nombre de nos lecteurs sur le but et l’organisation de la société théosophique, nous publions, à titre de documents, les informations suivantes :
- La Société théosophique a pris naissance à New-York en 1875, et peu après, a transporté son siège à Bombay, puis à ^<tyar (Madras), dans les Indes anglaises. *
- C’est là que son centre s’est développé au contact intellectuel de deux grandes civilisations, celle de l’antique Orient et celle du moderne Occident.
- Bientôt elle s’est étendue de tous côtés ; des milliers d’adhérents se sont groupés autour d’elle dans des branches locales. Aujourd’hui, après douze ans d’existence, la Société théosophique compte environ cent cinquante branches ou Sociétés locales, réparties dans le monde entier.
- Son but est triple :
- 1° Propager le principe de la fraternité universelle parmi tous les hommes, sans distinction de race, de croyance ou de couleur ;
- 2° Favoriser l'étude des littératures, des religions et des sciences propres aux Aryens et aux autres races orientales ;
- 3° Etudier les lois inconnues de la nature et les pouvoirs psychiques de l'homme.
- I.— Idée générale de la théosophie.
- Il n’y a dans le monde qu’une vérité, comme il n’y a qu’une religion, une science, une philosophie.
- Mais la vérité prend des apparences diverses suivant les époques, suivant les climats et suivant les races.
- La théosophie a pour but de consacrer le respect de cette vérité, qui est la base fondamenlale de l’univers, et de déterminer en même temps son adaptation spéciale à chaque groupe humain.
- De là une société centrale et des branches locales.
- II. — Religion.
- Le nom de Théosophie exprime l'idée d’une philosophie divine. Il faut comprendre une telle qualification dans un , triple sens :
- 1° La Théosophie se place au-dessus de la compétition des intérêts matériels, ne voulant asseoir son influence que sur la persuasion et sur l’empire de la vérité dans les âmes.
- 3° Elle tire sa doctrine d’une source humaine, mais inaccessible a i vulgaire.
- 3° L’évolution vers ces hautes sphères s’effectue plus ou moins lentement et péniblement par l’effort quotidien et continu de tous les êtres. La Théosophie guide et soutient cet effort individuel, pour le rendre plus rapide, plus facile et plus lécond.
- III. — Science.
- La science arrivera par la Théosophie à se fondre dans la foi.
- Ceux qui n’ont aucune croyance, ceux qui n’ont que des croyances superficielles, ceux qui ont des croyances spéciales, (c’est-à-dire les adeptes des diverses religions), que tous viennent à la Théosophie !
- Ceux qui ne croient qu’aux propriétés organiques, périssables comme les organes, comprendront qu’ils n’ont étudié ! qu’un côté de l’homme; ils feront alors l’expérience de ce que
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- donne de calme, de force et de clarté, la croyance judicieuse, à l’individualité de l’esprit et à sa survivance éternelle.
- Ceux dont la pensée est encore flottante entre les doctrines et les dogmes, rencontreront la fermeté et la certitude qu’ils ont en vain cherchées. !
- Ceux dont l’àme est déjà ouverte aux aspirations suprater-restres reconnaîtront dans la Théosophie toutes leurs pensées; | ils y trouveront une lumière de plus, la lumière qui chasse la ; dernière ombre, qui dissipe toute confusion, en éclairant chaque objet sous son véritable jour et à son propre plan.
- IV.— Socialisme.
- La Théosophie est un terrain commun, sur lequel peuvent se rencontrer aussi tous ceux que préoccupe le problème social. Quelle est la voie qui mène à la solution ? La Théosophie montre clairement la voie qu’il faut choisir ; et personne ne peut rester indifférent devant une si grave question.
- Le problème social sera résolu peu à peu par la Fraternité par POrganisation et par la Tempérance.
- La Fraternité s’étendra par la contagion de l’exemple donné ; car ce souffle sublime s’accroît chaque jour. La Théosophie lui assurera une base plus solide que dans le passé, en appuyant le sentiment sur la raison, c’est-à-dire en donnant une démonstration rigoureuse et scientifique de Pidentité d’origine et de destinée chez tous les hommes-
- L’Organisation se fera par la science ; et la science sera universellement féconde, quand elle aura puisé dans ce grand courant de solidarité la force d’être sincère et désintéressée en même temps que de relier l’homme à Dieu.
- La science est la fleur, la Tempérance sera le fruit. C’est quand l’esprit aura pris son essor, que la suprématie sensuelle sera vaincue. Alors seulement l’homme sera heureux quelle que soit sa position sociale : il est content de son sort, parce qu’il sait se diriger lui-même vers la clarté supérieure où l’appelle sa destinée.
- V
- Telle est la Théosophie : un agent moteur de l’humain vers le divin.
- Et c’est parce qu’elle connaît les lois de l’invisible qu’elle dit à l’homme : « Sois pour l’homme un Frère ! »
- IWW/WV\
- L’ISIS
- EXTRAIT des Statuts et Réglements de l’Isis
- 1° L’Isis est une branche française de la société théosoplii-que d’Adyar. On peut en faire partie sans être membre de la I Société mère; j
- 2° L’Isis a son siégea Paris. Elle est administrée par un ' Bureau composé de : un président, un vice-président, deux secrétaires, un trésorier, deux délégués de la Société mère j d’Adyar ; 1
- 3° Elle est composée de membres titulaires, de membres associés et de membres d’honneur ;
- 4° Les membres titulaires sont nommés par le Bureau, qui les choisit lui-même parmi les membres associés. Ils paient une cotisation de 25 fr. par an, plus la cotisation annuelle de la Société mère, qui est de 2 fr. 50. Ils reçoivent gratuitement le Lotus, grande revue théosophique mensuelle, organe de l’Isis.
- En même temps qu’ils sont nommés membres titulaires de l’Isis, ils deviennent, s’ils ne l’étaient déjà, membres de la Société théosophique d’Adyar. Dans celle-ci, il y a un droit d’entrée de 25 francs ; la première cotisation à l’Isis compte pour ce droit d’entrée, quand il n’a pas été acquitté antérieurement ;
- 5° Les membres associés sont présentés par deux membres, agréés par le Bureau et admis par l’a>semblêe générale. Ils paient une cotisation de 5 francs par an ;
- S’ils veulent en même temps avoir le titre de membres de la Société théosophique d Adyar, ils doivent se faire présenter spécialement dans ce but, payer le droit d’entrée et la cotisation annuelle ;
- 6° Les Membres d’honneur sont choisis par le Bureau. Ils ne doivent aucune cotisation ; ils ont voix délibérative aux séances où ils assistent.
- 7° Le Bureau, les membres titulaires et les membres d’honneur se réunissent sur convocation spéciale du président;
- Il y a chaque mois une assemblée générale de tous les membres ;
- Le Bureau organise, suivant les circonstances, des réunions publiques dans lesquelles, aux membres de la Société, s’ajoutent des invités.
- Siège.— Le siège de l’Isis est provisoirement 22, rue de la Tour-d’Auvergne, chez M. F. Gaboriau, directeur du Lotus.
- Toutes les personnes qui désirent adhérer à la Société sont priées de s’y adresser.
- Quelques-unes des publications théoso-phiques recommandées
- The Theosophist, revue mensuelle publiée à Adyar éMadras). Abonnement, 25 francs.
- Lucifer, revue mensuelle dirigée par H. P. Blavatsky et Mabel Collins. Londres. Abonnement, 15 francs.
- Le Lotus, revue des hautes études philosophiques. Abonnement, 12 francs pour la France.
- Isis Unveiled, by H. P. Blavatsky, 2 vol.
- Esoteric Buddhisme, by A. P. Sinnett.
- Le Monde occulte, traduction d'Oceult World de A. P> Sinnett. 3 fr. 50.
- La Mission des Juifs, par Saint-Yves d’Alveydre. 2t) francs.
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- LE DEVOIR
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- Le Bouddhisme, traduit du Buddhist catechism de H.S. Olcoot. 1 fr. 50.
- La Science occulte, par L. Dramard. 1 fr.
- Traité élémentaire de Science occulte, par Papus. (Publication de 17sis). 3 fr. 50.
- Lumière sur le sentier, (traité de sagesse orientale), traduction de Light on the path, édition américaine. 1 fr. 25. Librairie G. Carré, 58, rue Saint-André-des-Arts, Paris.
- MARTHE
- Nouvelle par Mme Destriché.
- (Suite)
- — Des gages, des gages ! fit-elle en souriant, des gages, il n’en sera jamais question entre nous, est-ce que vous me remerciez ?
- — Oh non ! mais je peux mourir.
- — Et les enfants ! Allons maître, vous leur croyez bien mauvais cœur.
- — Eux-mêmes peuvent tomber dans la misère.
- — Eh bien ! nous la partagerons, allez je sais ce que c’est que la faim ! bien des fois je me suis couché avec, c’est une vieille connaissance que je ne crains pas.
- La conversation en resta là Un autre jour Baptiste lui dit encore : ma volonté est que tu aies une part d’enfant dans ma succession. Mon héritage n’est pas gros, mais tu auras toujours un morceau de pain ; d’ici peu je ferai mes arrangements.
- — N’y songez pas, répliqua la jeune fille profondément touchée de cette marque d’affection, j’ai de bons gros bras, du courage et ne suis pas rétive au travail.
- A la suite de cette conversation le bonhomme ne pensa plus à se marier, mais il ne songea pas davantage à régler ses affaires ; de sorte que l’hiver suivant quand il fut em porté par une pleurésie, la Elliote se trouva avec rien. Heureusement que le tuteur des enfants, beau frère du défunt, dit à ses neveux.
- — Mes amis, vous avez bien perdu, heureusement Marthe vous reste ; votre père avait l’intention de lui donner quelque chose, elle vous a élevé sans jamais recevoir son dù. Les jeunes gens sautèrent au cou de leur amie et force lui fut d’accepter cent écus.
- — Ne refusez pas ce petit présent, lui dit le tuteur, °n ne sait ce qui peut arriver et mon pauvre frère dirait que nous avons mal agi si vous restiez sans ressource.
- — Soit! répliqua la Elliote, mais les petits n’y perdront Ileri» oc sont mes héritiers.
- Une fois que leur notaire eut tout arrangé, les Giret Estèrent avec une petite aisance que Marthe augmenta Par sa bonne administration. Les vaches bien soignées donnèrent de bons produits, les blés bien sarclés de bons
- rendements, rien n’était négligé, et tout vendu précisé—
- ! ment au bon moment.
- | Le temps passa ; Narxette épousa Rigot un rude pio-1 cheur, mais un peu bamboche. Pierre se maria au loin,
- | prit une ferme, et se fixa dans une autre contrée, tout en ! conservant la même amitié à sa vieille amie, il n’avait occasion de la voir que de loin en loin.
- Marthe resla avec Nanette dont la petite santé avait bien besoin de soins, elle eut d'abord 2 garçons, puis une fille; elle ne se remit pas de cette dernière couche, la pauvre chère âme s’étendant au soleil comme un lézard, l’hiver restant au coin du feu comme un grésillon. Toute la besogne retombait sur Marthe, car Rigot de son côté chagriné de la maladie de- sa femme ne sortait plus du cabaret, noyant sa peine dans le vin.
- Mme De-triché (A suivre.)
- Le 39e numéro de la Revue socialiste vient de paraître . SOMMAIRE
- Le Revenant, Léon Cladel.— Guillaume Weitling et l’agitation communiste, Sébastien Seiler.— La Vie des Sociétés, B. Maîon.— L’Intégral, Eugène Four-nière.— Le Privilège de la Banque, de France, Gustave Bouanet.—La participation aux bénéfices (suite et fin), P. B-illey.— La prostitution des filles mineures, Louis Fiaux.— Correspondance, Mma Godin ; E. Moneta.— Mélanges et Documents, Dr Robinet.— Revue des livres,B. M. ; A. Chirac.
- ABONNEMENTS
- (Le prix de l’abonnement est payable d’avance) FRANCE : Trois mois, 3 francs.— Six mois, 6 francs.— Un an, 12 francs. ÉTRANGER : Trois mois, 3 fr. 50.— Six mois, 7 francs.— Un an, 14 francs.
- On peut s’abonner sans frais dans tous les bureaux de poste de France et d’Algérie.
- Les mandats doivent être adressés au nom de M. R. Simon ou de M. L. Fermond.
- Le Numéro : 1 franc, pour la France.
- 8, Rue des Martyrs, PARIS
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 5 au 11 Mars 1888
- Naissance :
- Le 8 mars, de Hennpquin Charles Hippolyte,füs de Henne-quin Hippolyte et de Baillet Emma.
- Décès
- Le 5 mars 1888, de Leclaire Jules, âgé de 55 ans et 5 mois.
- Le 10 mars, de Hennequin Charles Hippolyte, âgé de 2 jours.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Cuit*. — lmp. Baré.
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- LIBRAIRIE DD FAMILISTERE - GUISE (Aisne)
- OUVRAGE de M. GODIN. Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits l’homme,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle cons-titution du droit depropriété, la réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à-la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur.....................................8 fr.
- Solutions sociales. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°........................................ . ....................10 fr.
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- Mutualité sociale et Association du Capital et du Travail ou extinction du paupérisme
- par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association......5 fr.
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- Mutualité Nationale contre la Misère Pétitionet propositionde loi à la Chambre des députés
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- Les quatre ouvrages ci-dessus se trouvent également -.Librairie Guillaumin etCie,i4,?’ue Richelieu, Paris
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- Les Socialistes et les droits du travail . . 0,40 cent. J La politique du travail et la Politique des privilèges. 0,40 La Richesse au service du peuple .... 0,40 cent. J La Souveraineté et les Droits du peuple . . . . 0,40
- OUVRAGES RECOMMANDÉS AuX COOPÉRATEURS
- Histoire de l’association agricole de fialahine (Irlande). Résumé des documents de
- M, E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Mme Godin née MarieMoret...............................................0.75cent,
- Histoire des e^uitoMes pionniers de Rochdole. de g. j. rolyoke. Résumé traduit de
- l’anglais, par Mme Godin née Marie Moret. .................................0,75 cent.
- ROMAN SOCIALISTE
- La Fille de son Père. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de
- M. M.. vol. broché.........................................................3 fr.
- La nremière édition de ce roman publiée parM. John Jewett, l’éditeur de « la Case de l’oncle Tom», I eut un grand succès en Amérique. Ce Roman est aux questions sociales qui agitent le monde civilisé, ce J que « la Case de l’Oncle Tom» fut à la question de l’esclavage.
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- volume se vend....................10 fr. nq
- et 8me volumes (années 1881, 1882 et’1884) ne se vendent qu’avec la collection entière. Tous les autres volumes se vendent séparément.
- Les 1er et 2me volumes, chacun Le 3me volume Les 5me, 6me
- ETUDES SOCIALES, Brochures de 16 pages in-4 sur deux colonnes
- — Le Familistère, avec vues du Palais social
- et de ses dépendances..............................Of. 40
- 2° — La réforme électorale et la révision consti -
- lutionnelle........................................0 25
- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
- européen...........................................0 25
- 4° — L’Hérédité de l’Etat ou la réforme des impôts 0 25
- 5° — Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin â l’Enquête extra-parlementaire au Ministère dp l’Intérieur . ........................O 25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de l'Etat, base des ressources publiques. ....
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité .
- nationale.........................................0
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et réponses
- 0 f.®
- o n
- 9° — Extinction de la misère par la mutualité nationale..........................................0 -5I
- 10° — Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel.................
- o n
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- 12' Année, Tome 12.-- N' 498 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 25 Mars 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- *
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les oommualoations et réclamations doivent être adressées à Madame GO DI H, au Familistère
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- Six mois. . . 6 »» Antres pays administrateur delà Librairie des sclenees
- Trois mois. . 3 »» Un an. . . . 13 fr. 60 psychologiques.
- SOMMAIRE
- La question Boulanger, ses causes et ses conséquences possibles.— Notes et documents officiels sur la question Boulanger.— La Presse et la Mise en disponibilité du général Boulanger. — Programme du groupe socialiste. — Les caisses de retraite et de prévoyance. — Installation d’une Société coopérative. — La ville la plus froide de la terre. — Marthe. — Bibliographie. La vie des Sociétés: — État-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de ^ centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Fdmilistère.
- " --1-----1. . . . -——=-—--
- LA QUESTION BOULANGER, ses causes et ses conséquences possibles
- C’est un signe des temps que des noms propres deviennent une signification et représentent exclusivement une cause ou un parti.
- Jusqu’à ce jour, nous nous étions abstenu d’entretenir les lecteurs du Devoir des faits et gestes de cette personnalité militaire à laquelle certains journaux radicaux se disant socialistes consacraient les faveurs d’un reportage incessant et minutieux. Mais à cette heure, la question Boulanger se pose pressante, menaçante, même. Comme il y a des Jéromistes, il y a des boulangistes et un intérêt majeur exige la prompte solution du problème d’avenir gouvernemental posé par ce point d’interrogation : Qu’est le boulangisme ?
- Le hasard se plaît à de singuliers rapprochements. Au prochain scrutin, dans le département des Bouches-du-Rhône,deux candidatures lesplus opposées vont se trouver en présence : la candidature plébiscitaire du général Boulanger et la candidature jacobine-révolutionnaire de Félix Pyat. On peut ne pas approuver tous les actes de ce dernier ; mais on ne saurait contester l’unité de sa vie qui fait de cet homme une des grandes figures de l’ancien parti républicain auquel il a appartenu. En 1870, dans des articles vibrants publiés par le Rappel et qui secouaient la conscience publique engourdie, il disait du plébiscite : « Plébiscite est Piébiscide. Plébisciter u» komme, «'tel plékisü*-
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- LE DEVOIR
- der un peuple. » Alors le parti républicain tout entier, sans distinction de nuances, applaudissait.
- Aujourd’hui, il sera donné à Félix Pyat, violemment attaqué par les modérés à raison de son jacobinisme révolutionnaire, d’avoir pour adversaire, une candidature plébiscitaire que des radicaux patronent et que, même, des socialistes soutiennent !
- Quelle étrange temps que le nôtre où l’on voit se produire des anomalies semblables !
- Les lecteurs du Devoir trouveront plus loin tous les documents publiés à l’occasion de la mise en non-activité du générai Boulanger. Il se peut que ces documents soient des pièces insignifiantes, qu’on oubliera demain, si enfin s’apaise le vent de folie césarienne qui souffle sur notre pays et si l’aventure boulangiste se finit comme elle a commencé, par une mascarade. Mais si l’aventure tourne au tragique, si les ridicules et grotesques prétentions de ce général qui n’a même pas à son actif le prestige des batailles gagnées, ne sont pas repoussées par le bon sens populaire à cette heure affolé, ces documents pourront présenter le plus haut intérêt. Ils montreront comment, selon l’ex' pression deHmry Maret, les peuples se ruent à la servitude.
- En attendant, nous assistons, douloureusement navré, au spectacle que nous offre la propagande insensée du Comité dit de Protestation nationale ; et au spectacle non moins lamentable qui nous est donné par le parti républicain appelé à réagir contre les conséquences de l’engouement public. Il est visible, en effet, que cet engouement n’a pas d’autres causes que les fautes (le mot est bien doux) du parti républicain. Car c’est dans ces fautes, dans les déceptions amères dont le peuple a été abreuvé, qu’il faut aller chercher les causes de la popularité sans exemple du général Boulanger.
- Cela était fatal. Tôt ou lard les masses suivent leur impulsion irrésistible, et cette impulsion les pousse, quand elles sont mécontentes, à confier leurs destinées à celui qui promet d’améliorer leur sort. La foule est césarienne d’instinct, quand elle a longtemps patienté après l’exécution de promesses qui n’ont pas été tenues.
- La République, nous ne cesserons de le rappeler, devait être le gouvernement de la Justice. Elle devait mettre fin aux souffrances sociales, redresser les iniquités, affirmer l’égalité économique qui est l’essence même de son principe. Au lieu de cela, qu’avons-nous vu ? Des hommes qui en arrivant au pouvoir, reniaient leur programme de la veille.
- Des législateurs et des ministères se sont succédé.
- ; Qu’onl-ils changé ? Rien. Tout le vieil édifice vermoulu de la société monarchique a été conservé intact. Les paysans et les ouvriers de la campagne ont vainement, comme les ouvriers parisiens de 1848, ouvert à la République un long crédit de misères et de souffrances. Jamais il n’est venu à l’idée de la majorité des républicains qu’il était temps de payer la dette sacrée contractée. Jamais on n’a paru comprendre, dans les hautes sphères du pouvoir, que le peuple souffrait pendant qu’eux se partageaient les bénéfices du changement politique survenu. Que si parfois, ils entendaient parler, de loin, des revendications sociales formulées au sein des classes ouvrières, ils en semblaient surpris. Ils invoquaient leur passé et trouvaient étrange que le pays ayant à sa tête des républicains authentiques, il ne fût pas satisfait. Ils n’ont, cessé de rééditer le mot célèbre d’un membre du gouvernement provisoire. En juin 1848, celui-ci disait avec indignation, à des insurgés faits prisonniers : « Mais c’est nous qui sommes au pouvoir, des républicains ; un tel, un tel... Que vous faut-il donc ? » « Du pain ! » répondirent les insurgés. Trois mois après, le peuple se figurant qu’il aurait du pain avec Louis-Napoléon, on l’acclamait comme on acclame aujourd’hui Boulanger, six mois après il était président de la République, comme on veut faire toujours pour le général Boulanger, et enfin, deux ans plus tard empereur. Le peuple.au lieu de pain, eut des balles, la déportation et l’Empire !
- La période actuelle reproduit les mêmes incidents. Ce n’est pas dans la population des grandes villes que le général est acclamé,mais surtout dans les campagnes. D’où le danger pressant de cette popularité équivoque, d’un caractère césarien bien net. Les paysans, les ouvriers de petites villes, comme tous les gens simples, en sont restés à la plainte naïve du paysan de l’ancien régime : « Ah ! si le roi savait ça ! » — Pour eux, une autorité suprême doit être douée d’une omnipotence et d’une bienfaisance quasi-divines. Ils sont venus à la République, attendant d’elle les bienfaits que devait répandre sur eux ce gouvernement qu’on leur représentait comme un gouvernement réparateur de l’injustice et de l’iniquité, et de beaucoup supérieur aux autres gouvernements. Ils y sont venus, avec entrain, enthousiasme, même ; et si les républicains avaient voulu, ils avaient dans la majorité ainsi conquise un appui solide avec lequel ils eussent pu faire de grandes choses. Le peuple a attendu longtemps. A la fin, il a manifesté son méconteu*
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- tement à sa façon, en donnant un chiffre de voix menaçant aux conservateurs en 1885. C’était un avertissement salutaire, dont les républicains eussent dû faire leur projet. Il n’en a rien été. La cham-jjre s’est montrée divisée,la majorité impuissante et malveillante pour toute réforme. C’est alors que des journaux inconsidérés,obéissant à des intérêts de parti — tous les journaux radicaux sans exception ; et combien s’en repentent ! — se sont mis à chanter les louanges du jeune général, à vanter son activité dévorante, le radicalisme de ses opinions. On se rappelle les incidents de son ministère, ce duel avec Lareinty,dans lequel Clémenceau était son témoin, — mille autres circonstances inventées à plaisir pour piquer et exciter au plus haut degré l’intérêt public. Un service de presse habilement fait, soigneusement entretenu, portait d’une extrémité de la France à l’autre le plus petit acte du général.— Ajoutez à cela que le parti radical,dont la responsabilité est grande en cette affaire, voyant dans Boulanger un instrument de popularité, excitait encore la propagande chauvinique. Cette popularité,d’abord factice,créée autour de ce nouveau venu,était d’autant plus blâmable, que son passé paraissait rien moins que de nature à rassurer les véritables patriotes. Deux ans auparavant, le général Boulanger était le très humble serviteur de « monseigneur le duc d’Aumale », par l’influence duquel il avait reçu de l’avancement. On produisit contre lui des lettres du plus plat servilisme monarchique. Il les renia. La preuve fournie qu’il avait bien écrit ces lettres eut dû le tuer. Les radicaux le sauvèrent. Les monarchistes n’étaient que des calomniateurs et Boulanger devint une victime 1
- C’est ainsi que peu à peu son nom pénétra les couches populaires ; qu’il devint le signe de ralliement des républicains mécontents,l’espoir desfoules simples toujours disposées à incarner dans un homme leurs revendications.
- A. cette heure, la popularité du général est entré dans la phase critique. Jusqu’à ces derniers temps, il s’était tenu dans une certaine réserve expectante, profitant du bruit énorme fait autour de son nom. Sans doute, il est assez difficile de croire qu’il ne fût pas un peu mêlé à la réclamé bruyante qu’on lui faisait. On écrivait sa vie, et comme l’histoire de sa vie ne saurait contenir des détails historiques bien attrayants, puisque son passé est d’hier,qu’il n’a à son actif aucune grande Pierre, ces publications contenaient des détails Puérils trop intimes,pour qu’il n’en ait pasfournilui-
- même la matière. Cependant, toutes ses manœu-j vres, qui pénétraient dans le gros du public, ne s’étaient pas encore affirmées sur le terrain politique. La punition de 30 jours d’arrêts qui le frappa avait été subie avec une résignation apparente. Mais aujourd’hui, à la suite d’une désobéissance formelle aux ordres du ministre de la guerre,voilà que tout à coup ses amis présentent sa candidature comme une protestation solennelle et nationale.
- Les inventeurs de cette candidature affirment,.il est vrai, que le général Boulanger se tient en dehors de leurs résolutions ; que son nom est un drapeau, autour duquel il convie tous les Français de se rallier. Malheureusement,lorsqu’il s’agit de définir la signification précise de ce drapeau et de déterminer la situation prise par le général Boulanger, les partisans même ne s'entendent plus.
- On lira plus loin le manifeste électoral publié sous sou nom. Il y est dit que la France ne veut pas de dictature. Or, M. Laur, député de la Loire dans un article à l’adresse de M. Camille Pelletan, adversaire de cette candidature étrange affirme qu’il faut, un homme à la tête d’une nation ; que depuis longtemps, l’homme est resté introuvable, d’où le piétinement et la stérilité politique de la France. Aujourd’hui, oet homme est tout trouvé ; c’est le général Boulanger. Et à Marseille, il a achevé de préciser, en s’écriant que la France devait,comme toutes les nations étrangères, avoir un sobre à sa tête.
- Donc,au sein même du comité qui proteste contre la pensée de toute dictature, des députés n’hésitent pas à affirmer le caractère dictatorial de la manifestation boulangiste.
- Les manifestations de la Cocarde et de M. Georges Thiébaud, — la première soutenant que la France doit désormais déléguer sa souveraineté à un commis responsable, le second, candidat conservateur dans les Ardennes en 1885,— complètent encore la marque plébiscitaire de ce mouvement d’opinion publique. Aussi tous les journaux bonapartistes, sans distinction, proclament-ils que Je courant populaire est un courant d’opinion impérialiste au premier chef ; ils se rallient à lui ; ils préconisent le plébisciste sur le nom du général Boulanger. On lira plus loin des extraits de la presse bonapartiste, signés des représentants les plus autorisés de l’Impérialisme, — ils ne laissent aucun doute sur la situation.
- Et pour résister à cet entraînement napoléonien de 1848, quelle résistance peut opposer le go»ver-
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- nement actuel de la République Française? — Hélas ! nous l’avons vu ; le boulangisme est l’expression du mécontentement populaire, légitime dans ses causes,inconsidéré dans sa manifestation. Il n’y aurait qu’un seul moyen pour le parti républicain, de combattre la popularité du général de Clermont-Ferrand ; ce moyen serait de se rendre populaire à son tour. S’il était l’intégrité, le désintéressement, le dévouement aux intérêts du plus grand nombre,c’en serait bientôt fait de cette personnalité bruyante, dont le prestige est fait de potinages et de cancans de reporters. L’extrême-gauche, qui semble avoir une vague conscience du péril que nous courons, malgré la pâleur de son manifeste, l’a dit : des réformes sérieuses et profondes auraient bientôt raison des ovations qui accueillent Paulus sur les scènes où il apparaît grimé en général Boulanger. Une chanson qui fait fureur à cette heure et dont le refrain est caractéristique,
- Il faudra bien manger
- On ne se pass’ra pas d’Boulanger
- dit assez ce qu’il faudrait faire. Malheureusement, nos gouvernants sont-ils à la hauteur de la tâche qui leur incombe ? — Nous n'osons pas répondre à ce point d’interrogation, tant la chambre et le gouvernement nous paraissent au dessous des circonstances.
- Maintenant, qu*adviendra-t-il du mouvement boulangiste ?
- S’il grandit, il est évident, qu’il peut nous conduire à un désastre. L’impérialisme ressaisissant les masses, c’est la dictature militaire, avec la guerre au bout. Car ce général dont le café concert a été jusqu’à ce jour le champ de bataille inoffensif, éprouvera le besoin, s’étant fait proclamer le plus insigne, de justifier l’engouement populaire. Et alors, pour la France victorieuse ou vaincue, c’est un abîme qui s’ouvre devant les méditations du penseur affligé.
- Néanmoins, il suffit que les conséquences possibles del’équivoque lamentable créée par la popularité de M. Boulanger apparaissent ce qu’elles sont, pour que, à notre avis, les républicains sincères qui se sont laissés trainer à sa remorque s’arrêtent à temps. Dans le parti républicain,on devient unanime à réagir contre le militarisme. C’est un peu tard, mais mieux vaut tard que jamais. Il est probable,et c’est ce que les prochains scrutins nous montreront, qu’on se fait illusion sur l’intensité du courant. Ce murant existe, réel, mais il n’est pas organisé en-
- core. Son organisation doit venir du parti réac. tionnaire, et celui-ci, tout en se réjouissant de ia tournure prise par les événements, n’ose pas en. core l’approuver hautement et se mettre à sa tête, Les républicains égarés à sa suite comprendront enfin eux-mêmes le danger, et le jour où la réac-tion voudra s’en emparer, des fortes divisions se produiront au sein de ce parti hétérogène. Alors, les républicains, éclairés par le péril, se rendront sans doute à la nécessité des réformes...
- D’ici là, c'est avec un navrement douloureux que nous assisterons aux incidents du nouvel élément politique introduit dans notre pays. Plébiscite, dirons-nous avec Félix Pyat, c’est plébiscide. Mais nous ne nous découragerons pas un seul instant dans l’œuvre de propagande pacifique que notre fondateur a léguée à cette revue, parce que nous sommes convaincus que c’est de la réalisation delà Justice poursuivie par lui, que naîtra la paix politique, nationale et universelle.
- Notes et documents officiels
- SUR LA QUESTION BOULANGER
- Voici, tout d’abord, extrait du Journal Officiel, le rapport de M. Logerot, prononçant la mise en non-activité.
- RAPPORT
- AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
- Paris, le 14 mars 1888.
- Monsieur le président,
- J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que dans le courant de février dernier, M. le général Boulanger,commandant le 13e corps d’armée,étant venu à Paris sans autorisation, je l’invitai, aussitôt que ce fait parvint à ma connaissance, par lettre du 19 du même mois, à rejoindre immédiatement son poste à Clermont-Ferrand.
- Le lendemain 20, je confirmai à cet officier général, par lettre adressée à Clermont-Ferrand, l’ordre que je lui avais donné la veille et je lui rappelai que « les commandants de corps d’armée ne peuvent quitter le territoire de leur commandement sans une autorisation ministérielle ».
- Le 25 février, M. le général Boulanger m’écrivit pour me demander l’autorisation de se rendre à Paris pendant quatre jours. Je lui répondis le 27 que sa présence à Paris à ce m°' ment pouvant donner lieu à des commentaires fâcheux, je pouvais lui accorder la permission qu’il demandait.
- Je rappellerai qu’à cette époque la candidature de M. Ie général Boulanger ayant été présentée dans plusieurs départements, je l’avais invité, par lettre du 22, à me faire connaître si c’était avec son assentiment que son nom était mis en
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- avant pour un siège à. la Chambre des députés ; le 23, M. le ’néral Boulanger m’avait répondu qu’il était complètement étranger à ce qui se passait relativement à l’élection législative du dimanche suivant.
- En réponse à une nouvelle demande que m’adressait M. le énéral Boulanger, le 28 février, par télégramme, pour obte-Dir l’autorisation de venir à Paris, je lui confirmai les termes de ma lettre du 27, en ajoutant que les raisons qui m’avaient obligé à lui refuser la permission demandée n’avaient rien perdu de leur valeur.
- Malgré ces ordres formels, M. le général Boulanger est venu trois fois à Paris : le 24 février, le 2 et le 10 mars : ces deux dernières fois sous un déguisement (portant des lunettes foncées et affectant de boiter).
- Le 12 au matin, je recevais de M. le général Boulanger une lettre, qu’il datait du 9, de Clermont-Ferrand* mais qui ue parlait de cette localité que le 11, et par laquelle il me demandait une permission pour se rendre à Paris.
- De l’ensemble de ces faits il résulte que M. le général Boulanger est venu trois fois à Paris sans autorisation et après avoir reçu l’ordre formel de ne pas quitter son poste.
- Ces manquements à la discipline sont d’autant plus graves qu’ils émanent d’un officier général, dont la mission est de faire respecter les réglements dans l’étendue du haut commandement qui lui est confié.
- M. le général Boulanger ayant déjà été l’objet au mois d’octobre dernier, pour faute contre la discipline, d’une mesure rigoureuse qui semble être restée sans effet, j’ai l’honneur de vous proposer de placer cet officier général dans la position de non-activité par retrait d’emploi.
- Si vous approuvez ces conclusions, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien revêtir le présent rapport de votre haute approbation.
- Veuillez agréer, monsieur le président, l’assurance de mon respectueux dévouement.
- Le ministre de la guerre, Général Logerot.
- Approuvé :
- Le président de la, République, Carnot.
- Voici la proclamation du Comité de protestation
- nationale :
- ÉLECTEURS,
- V l’intérieur,le Gouvernement a montré toute son impuis-Sance ; à l’extérieur, il a montré toute sa platitude.
- he Parlement,dirigé par des ministres sans énergie patriote, n’a fait aboutir aucune réforme républicaine.
- L’égalité devant le service militaire, après quatre législa-tures> est encore un vain mot.
- hamesure violenteet anti-nationale qui frappe le général Bou-'anger vous permet de protester contre cette politique néfaste.
- La France réprouoe toutes les dictatures.ll ne s’agit pas de porter un homme au pouvoir, mais bien d’affirmer, sur le nom d un soldat républicain et patriote, l’existence même de la nation.
- Le nom du général Boulanger signifie :
- Libertés publiques ;
- Réformes démocratiques a l’intérieur ;
- Dignité a Vextérieur.
- Quand il était ministre, le général Boulanger a dit : « Si je poussais à la guerre, je serais un fou ; si je ne m’y préparais pas, je serais un misérable. »
- Il a traduit ainsi la pensée de tous les Français.
- ÉLECTEURS,
- Dimanche prochain, vous êtes appelés à manifester vos volontés.
- Vous affirmerez vos sentiments de patriotes en votant pour le général Boulanger.
- Ce document a été signé par neuf députés : MM.
- , Boué, Brugeiile, Chevillon, de Susini, Deguyot, Laur, Laisant, Laguerre et Le Hérissé.
- MM. de Susini, Laur, Laguerre et Laisant, font parti du groupe socialiste de la Chambre.
- Ce dernier est en majorité opposé à la manifestation plébiscitaire, car voici le contre-manifeste qu’il a fait paraître :
- « Les députés soussignés, membres du groupe socialiste, dédirent qu’il leur paraît profondément regrettable que le bruit fait autour du nom d’un soldat vienne encore augmenter les divisions du parti républicain.
- Convaincus que le triomphe d’un homme serait le recul de l’idée socialiste, ils protestent contre toute manœuvre plébiscitaire, de quel côté qu’elle vienne, et affirment qu’un gouvernement résolument réformateur pourra seul mettre fin à cette agitation.
- Enfin l’extrême-gauche, à la presque unanimité a publié le contre-manifeste suivant.
- Les députés soussignés, membres de l’extrême gauche,protestent contre la manifestation électorale proposée sur le nom du général Boulanger.
- Dévoués à deux pensées : refaire la patrie,fonder la République sur des réformes démocratiques ;
- Décidés à continuer sans défaillance la lutte contre des résistances qui énervent les esprits et irritent l’opinion ;
- Nous pressons les électeurs de corriger leur œuvre ; nous demandons des mandats précis, des hommes plus résolus.
- Nous nous conformons ainsi au principe fondamental de la République: l’obéissance à la volonté de la nation assurés par ses délégués.
- Les suffrages portés sur un général qui refuse de déposer î l’épée constitueraient un véritable plébiscite. Avec les répu-
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- JL
- blicains de tous les temps, nous détestons le plébiscite : c’est l’abdication d’un peuple libre.
- La Révolution a fondé nos libertés et sauvé notre territoire en obligeant les soldats les plus glorieux, au lendemain de victoires immortelles, à se courber devant les lois. En ce temps-là, les généraux se taisaient.
- L’intrusion des chefs militaires dans la politique n’est pas seulement une menace pour les institutions d’un pays libre ; elle désarme encore, en les divisant,nos forces devant l’étranger. Elle a toujours eu la suppression de nos droits pour résultat et de la défaite pour châtiment.
- En conséquence, nous adjurons tous les bons citoyens de se refuser à une manifestation dangereuse, au nom des traditions et des principes de la démocratie, dans l’intérêt de la République et de la patrie.
- LA PRESSE
- ET LA
- Mise ea disponibilité du général Boulanger
- Journaux radicaux-socialistes
- La justice.— Voici un passage de l’article du rédacteur en chef, M. Camille Pelletan, député des Bouches-du-Rhône:
- « On criait dans les rues un journal disant qu'il était temps d’établir la dictature d’un homme en France. On distribuait le portrait de cet homme avec cette profession de foi politique. Et cet homme était soldat ; il commandait un de nos corps d’armée ; il n’a pas trouvé un mot pour dégager son nom de ces monstruosités ? Nous avions le droit d’attendre qu’il trouvât un moyen de faire savoir que ces énormités lui inspiraient une profonde indignation. Cela n’a pas été fait. Dans les élections partielles des manifestations illégales avaient été organisées sur son nom. Il ne les désavouait pas avant. 11 les répudiait mal après. Aucun homme de bonne foi ne peut nier qu’il n’y ait eu là des complaisances significatives.
- « Ces complaisances, de la part d’un soldat, soumis à la discipline militaire, sont de nature à jeter un profond désarroi dans les esprits.
- « Elles créent une équivoque qu’une République ne peut pas laisser se . prolonger indéfiniment. Il était impossible que le même général fût longtemps désigné publiquement comme le soldat destiné à confisquer nos libertés (si absurde que fût cette désignation) et comme le commandant d’un des corps d’armée de la République. Il fallait donc le mettre en mesure d’opter, entre sa situation officielle, et sa complaisance évidente pour certains excès de zèle.»
- le rappel.— « Le général Boulanger étant ministre delà guerre, prononça cette phrase qui fut applaudie par tous les républicains :
- « Tant que je serai chef, l’armée n’aura pas à être juge, •lie n’aura qu’à obéir. »
- « C’étaient là de bonnes paroles. Celui qui les a prononcées les avait oubliées ; on les lui rappelle. Oui, l’armée d0j( obéir à son chef. Oui, les commandants de corps doivent obéir au ministre fie la guerre. Oui, il est intolérable qn Ull général mette son épée au-dessus de la loi. Oui, il est temps d’apprendre à ceux qui l’ignorent que nous sommes en France et non en Espagne, et que c’est dans l’ère des réformes que nous voulons entrer et non dans l’ère des pronuncia-mientos. »
- Auguste vacquerie.
- Cri du peuple.— « Que les patriotes, les républicains, leS socialistes n’oublient pas les leçons du passé.
- « L’enthousiasme pour le général Bonaparte fit le premier empire qui vécut par le régime du sabre, l’étranglement de la liberté,*le bâillonnement de la tribune, de la presse et amena l’invasion jusqu’à Paris.
- L’enthousiasme pour le prince président fit le second empire, régime de fer et de honte qui se termina par Sedan, par l’in-vasion jusqu’au delà de la Loire.
- John labusquière
- « Lorsqu’un tourlourou « tire une bordée » çomme on dit. et ne couche pas à la caserne, on lui octroie trente jours de prison, et le général n’hésite pas à doubler la punition.
- « Le général Boulanger a été mis en non-activité par retrait d’emploi, pour avoir quitté le territoire de son commandement sans autorisation.
- « Je vois mal avec quels arguments, au point de vue militaire, l’on pourrait attaquer la mesure qui atteint le généra! Boulanger.
- « Une armée dans laquelle les petits seuls seraient assujettis à la discipline, alors que les grands y échappaient, serait un véritable bagne. »
- Victor merouck
- Journaux républicains
- L’événement.— « Tant va la cruche à l’eau... Ce qui arrive au général Boulanger devait arriver. Ses légèretés et se» insubordinations ont suffi pour le compromettre. (M n’accuse que lui-même de la mesure qui le frappe! Ce® mesure, il l’a provoquée, il l’a voulue, il l’a méritée ! La rue elle-même, si elle pouvait être juge, ne l’absoudrait pas.»
- Le national.— « Commandant une brigade en provint chargé d’une mission diplomatique aux Etats-Unis, commandant le corps d’armée d’occupation de Tunisie, il était déjà le général de la réclame, le soldat de la lettre imprimée. Je®1 souviens d’avoir vu arriver bien souvent au journal où jecrl vais alors un cavalier ou un planton porteur de plis oû tant* on trouvait la carte du général Boulanger annonçant la presse son arrivée à Paris, tantôt même une note t0111 rédigée à insérer. Cette simple préoccupation de tenir j ! presse et le publie au courant de ses moindres mouvem^
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- alors qu'il n’était rien ou presque rien, peint bien le caractère de l’homme.
- « Débarquait-il de Valence, ou de New-York, ou de Tunis!... Vite, un mot aux journaux ! Que personne n’en ignore ! Et la presse, bonne enfant, se hâtait d’encourager cette importante nouvelle. Et c’est ainsi, peut-être, qu’à force de savoir faire parler de lui, le général Boulanger est monté d’étoile en
- étoile. »
- Mot d’ordre.— « Que restait-il à faire au ministre de la guerre n’ayant pu obtenir d’un subordonné le respect de son
- autorité?
- Fermer les yeux et ne point sévir?
- Ce n’était pas possible. M. le général Boulanger le sait : un ministre de la guerre ne saurait supporter que ces ordres soient discutés, à plus forte raison violés.
- Paris.— M. Thiébaud a contesté quelques-unes des citations que nous avions faites de ces précédents articles. Il prétendait qu’elles étaient tronquées, et, par conséquent, sans valeur. Mais à celte question que je lui ai posée :
- — Avez-vous écrit cette phrase :
- « La providence fait pousser dans les forêts mystérieuses et profondes de robustes baliveaux pour emmancher de nouveau le balai de 1854 » ?
- M. Thiébaud a répondu :
- — Oui.
- Ch. Laurent
- Voltaire.— Pour tous les républicains vraiment indépendant des passions de la Chambre, qu’elles soient favorables ou hostiles au général, il ne doit avoir qu’un sentiment qui sera demain celui du pays tout entier. C’est que la discipline militaire est égale pour tous et que le soldat qu’elle atteint, fût-il général, doit non seulement s’y soumettre, mais prier ses amis de ne pas même tenter de le soustraire à la commune loi. Et c’est ce que devraient faire tous les républicains qui ont à cœur la sécurité de la patrie et de la République.
- L’estafette.— Les républicains qui ont étudié notre histoire trouveront que le gouvernement à eu raison. La tradition de la Révolution est là pour nous rappeler qu’il faut toujours placer le pouvoir civil au-dessus du pouvoir militaire, que le soldat est fait pour exécuter et que la direction appartient à l’université des citoyens représentés par leurs députés et par les ministres auxquels les députés accordent confiance.
- Il y a péril pour un Etat démocratique toutes les fois qu’on perd de vue ce principe et qu’une autorité autre que celle du pouvoir central commence à grandir.
- Le général Boulanger, et ce sont ses meilleurs amis qui le constatent, a compromis son avenir, diminué sa valeur, et rabaissé son caractère à partir du jour où, oubliant qu’il était I un soldat, il a voulu jouer un rôle politique et a permis à n importe quels industriels de se servir de son nom. Il s’est mis dans une situation fausse à dater du moment où il a fait >
- fi de la discipline qu’il était obligé d’appliquer et de subir comme le dernier des fantassins.
- Le petit national.— Un jour l’Empereur Guillaume, en lisant le rapport quotidien du ministre de la guerre qui mentionnait une faute légère, dont un des plus brillants officiers supérieurs du grand état-major s’était rendu coupable, écrit en marge :
- « Le colonel Verdy-Duvervoy sera envoyé comme commandant de la forteresse de Kœnigsberg, et y restera pendant un an. »
- Le lendemain le feld-maréchal de Moltke vint trouver l’empereur et le supplia de modifier la résolution qu’il avait prise.
- — Pourquoi ? demanda le souverain.
- — Sire, parce que Verdy m’est indispensable à l’état-major.
- — Monsieur le feld-maréchal, quand un officier est indispensable à un état-major, c’est que l’organisation de cet état-major est défectueuse. Ce n’est heureusement pas le cas du vôtre. Vous vous figurerez que ce colonel a été tué pendant la campagne de France et tout sera dit.
- Le vieux de Moltke s’inclina et tout fut dit.
- La république française.— Ces défis, cette désobéissance systématique appelaient une répression sévère ; M. le général Logerot n’a point hésité à faire son devoir; tout son devoir ; le chef de l’Etat, le petit-fils du grand citoyen qui fut l’un des fondateurs de l’armée française, n’a point hésité à l’approuver.
- l’echo de paris. — Comme représentant l’autorité civile, le ministère a eu raison de frapper un général cherchant à jouer dans un pays de suffrage universel, un rôle interdit à un soldat. C’est la tradition de la Révolution dans ce qu’elle a de plus sacré. C’est la base la plus certaine de notre état démocratique, et si on l’oubliait encore une fois, les destinées de la République et de la France seraient bientôt menacées.
- Le siècle. — Nous voyons M. le général Boulanger, transgressant les ordres du ministre de la guerre, venir à Paris déguisé en conspirateur d’opérette, portant des lunettes foncées et affectant de boiter.
- Tel Emile Olivier venant en cachette à Compiègne voir le César qu’il avait flétri et dissimulant son visage sous un énorme cache-nez, son regard sous des lunettes vertes.
- Journaux plébiscitaires boulangistes
- La cocarde. — Les ministres de M. Carnot s’imaginent peut-être que, semblables à leurs congénères du Capitole, ils ont sauvé la Rome parlementaire. Us n’ont fait qu’attester une fois de plus leur bêtise, et si les députés n’étaient pas aussi rondeleux qu’ils sont ils les mettraient à leur tour en retrait d’emploi pour les punir d’avoir fourni au boulangisme l’occasion de se manifester et d’avoir rendu plus certain et plus proche l’événement qu’ils redoutent tant.
- Quant aux manifestations boulangistes, elles ne font que commencer. Le suffrage universel, sans consulter pas plus les
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- domestiques de M Ferry que le général relégué, saura bien exprimer sa volonté assez haut pour qu’on l’entende, jusqu’à la manifestation suprême que nous attendons avec patience et confiance.
- Journaux plébiscitaires bonapartistes
- Le petit caporal.— Et l’on arrivera à ce résultat bizarre, mais rationnel, qu’en cherchant à démonétiser leur cauchemar Boulanger, Tirard et les autres complices de Wilson finiront par créer un courant qui ramènera la France au bercail césa-rien, c’est-à-dire directement ou indirectement à l’Empire.
- Et l’on veut que nous ne soyons pas Boulangistes !
- Mais nous le sommes au point que, si Boulanger n’existait pas, il nous aurait fallu l’inventer, comme disait Voltaire en parlant « du nommé Dieu » >
- Ct Blanc.
- Le Petit Caporal est l’organe du prince Napoléon.
- L’autorité.— Estime que, si le général Boulanger sait se taire, il sera l’occasion du réveil de l’idée plébiscitaire.
- L’Autorité est le journal de M. Paul de Cassagnac.
- Le pays.— Aujourd’hui le parti dont le général Boulanger sera le chef naturel, qu’il le veuille ou non, se composera donc de tous ceux qui ont quelque souci de l’honneur et de l’indépendance nationale, de tous ceux qui placent la patrie française au-dessus de leurs préférences personnelles, de tous ceux enfin qu’indigne et que dégoûte l’insupportable domination du Parlement. Qu’il dise un mot, qu’il fasse un geste, et nos paysans démocrates le suivront, accepteront, confiants, rassurés, une république régénérée par ses vaillantes mains !
- Robert Mitcheli.
- Le figaro.— Voici ce que dit, dans le Figaro, M. Georges Thiébaud, l’instigateur de la candidature Boulanger :
- « La mise en retrait d’emploi du général Boulanger signée Carnot, avec ses conséquences disciplinaires,c’est l’internement au fort de Ham du successeur de M. Carnot.»
- L’interné du fort de Ham s’est appelé plus tard : l’homme de Sedan, Napoléon III.
- Programme du groupe socialiste
- Le groupe socialiste de la Chambre a fait distribuer hier le document suivant :
- En se constituant au sein même de la représentation nationale, le groupe socialiste n’a pu évidemment se donner pour mission de faire accomplir par le Parlement la totalité des réformes sociales que la nation aurait le droit d’exiger un siècle après la Révolution et la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen.
- Il s’est proposé un but plus modeste.
- Poser enfin, d’une façon sérieuse et sincère, celle des questions sociales dont la légitimité semble aujourd’hui le
- moins contestable, mettre à l’étude celle de ces questions dont la réalisation semble le plus immédiatement possible, en hâter la solution, de façon à donner d’abord une première satisfaction aux légitimes aspirations des déshérités de la société et à préparer ensuite des réformes plus larges : telle est la mission que s’est donnée le groupe socialiste.
- La société actuelle se compose de deux éléments bien distincts , d’un côté, une minorité de privilégiés détenant toutes les forces productrices, sans les mettre en œuvre par elle -même, et n’en recueillant pas moins tous les bénéfices ; de l’autre, la grande masse des travailleurs,mettant tout en œuvre, sans recueillir autre chose cependant qu’un salaire dérisoire et insuffisant pour le bien-être présent comme pour le bien-être à venir.
- La conscience sociale peut-elle être satisfaite d’un tel état de choses ? Le sentiment élevé de la justice peut-il s’en accommoder?
- Évidemment, non 1
- A une détestable situation, produite, à travers les siècles, par les abus de la force, il faut absolument des remèdes.
- De là, le grand mouvement socialiste, soulevé,depuis quelques années, on peut le dire, dans le monde entier ; la nécessité de taire pénétrer ce mouvement dans le Parlement lui -même. — De là, la formation d’un groupe socialiste à la Chambre des députés, et enfin le programme qu’il a dû adopter : programme évidemment fort incomplet, mais qui entend simplement marquer un premier pas dans la voie longue et difficile que la démocratie égalitaire doit parcourir.
- L’un des principaux buts à atteindre est d’assurer dorénavant à tous, sans distinction, la libre et paisible possession des instruments de travail, de quelque nature qu’on les suppose; d’en garantir à tous le libre usage ; d’en assurer à tous l’intégralité des fruits, à condition que tous les mettent en œuvre par eux-mêmes, et, moyennant certaines charges, les moins onéreuses possible, au profit de la sécurité générale et des grands services d’utilité publique.
- Pour atteindre ce but, il sera nécessaire de remettre aux mains des travailleurs, organisés en associations sous le contrôle de l’État, la gestion de ces grands services publics : mines, chemins de fer, etc., exploités au profit quasi-exclusif d’un petit nombre de privilégiés.
- Tel est l’objet de la fin de l’article 13 et des articles 11 et 42 du programme du groupe, ainsi conçus :
- Fin de l’article 13 : Abolition de l’héritage en ligne collatérale (et non de l’héritage en ligne directe, ni du droit de tester, comme on semble avoir voulu le comprendre).
- Art. 11. Transformation des monopoles en services publics, gérés par les corporations respectives sous le contrôle de l’administration publique.
- Art. 12. Nationalisation progressive de la propriété, dont la jouissance soit accessible à tout travailleur.— G’est-à-dire, t ai cas d’hérédité collatérale, retour à la société des instru-
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- jpents de travail privés, à charge par celle-ci d’en donner l’usage aux conditions les moins onéreuses aux plus aptes à s'en servir par et pour eux-mêmes, moyennant les charges, ci-dessus indiquées.
- Ici, on le voit, il ne s’agit aucunement de déposséder ceux qui — comme le petit paysan— détiennent actuellement des instruments de travail, suffisant à peine à leur activité personnelle, et les font valoir par eux-mêmes et pour eux,mais, au contraire, de faire bénéficier le vrai travailleur d’un revenu indûment acquis aujourd’hui à d’autres qui oppriment et vivent à ses dépens.
- C’est là le but général à atteindre.
- Mais, pour y arriver, ne faut-il pas une préparation ? Ne faut-il pas que le travailleur soit apte à tirer le plus grand parti possible des forces qui lui seront ainsi progressivement mises entre les mains ?Ne faut-il pas que toutes ses facultés soient à la hauteur du grand rôle qu’il sera appelé à remplir désormais dans la société.
- Ainsi s’explique l’article 8 du programme : Enseignement intégral,scientifique et professionnel (il sera question de l’enseignement militaire plus loin) gratuit pour tous et à tous les degrés, selon les aptitudes de chacun.
- Et puisqu’il s’agit de justice et d’égalité sociale entre tous, doit-on continuer plus longtemps à faire une situation inférieure, comme on l’a fait jusqu’ici, à la femme et à l’enfant naturel, dans la société ? Pourquoi la femme et l’enfant naturel ne jouiraient-ils point des mêmes droits que l’homme et que l’enfant légitime ?
- De là, l’article 1 du programme : Emancipation progressive de la femme ; égalité de droits pour les enfants naturels, comme pour ceux issus du mariage.
- Mais ce n’est pas tout.
- Ces premières réformes obtenues, il faut en garantir le libre exercice, la sincérité, la sécurité, en un mot, la paisible conservation ; et c’est là l’objet des autres articles du programme du groupe socialiste.
- Pour la libre pratique de l’ordre de choses nouveau, le groupe socialiste juge indispensable de meilleures garanties de la liberté individuelle, et l’obtention enfin de l’autonomie communale complète. (Article premier du programme.)
- Il juge également indispensables : la souveraineté absolue du peuple, garantie par le suffrage universel, organisé de façon à respecter le droit des minorités,le mandat contractuel, la sanction des délibérations touchant à la Constitution par le vote populaire ; la rétribution de toutes les fonctions électives et l’abolition du cumul. (Art. 6 du programme.)
- Enfin. il juge non moins indispensable la liberté absolue de penser, parler, écrire, se réunir, s’associer, contracter, travailler, etc., en d’autres termes, la faculté de tout faire Pour la sauvegarde individuelle ou commune. (Art. 10 du Programme.)
- Pour la sincérité de l’ordre de choses nouveau, il faut y
- soumettre tous ceux qui, de prés ou de loin, s’y voudraient soustraire par la conservation d’un privilège ou d’une immunité quelconque. Et c’est pourquoi le Groupe socialiste a prévu : la séparation des Églises d’avec les administrations publiques,écoles, établissemînis de bienfaisance, etc., la suppression du budget des cultes et des congrégations religieuses (art. 9 du programme); une réforme du système fiscal ; la suppression des octrois, des prestations et des contributions indirectes ; l’établissement d’impôts progressifs sur les richesses personnelles et sur les successions. (Art. 13 du programme.)
- Eufin, pour la sécurité et la conservation de l’ordre de choses nouveau,le groupe socialiste estime qu’il est temps d’en finir*, sinon immédiatement, du moins progressivement, avec les querelles violentes de peuple à peuple, uniquement suscitées par la fantaisie ou l’intérêt des gouvernants. Néanmoins, il se rend compte des obligations défensives que l’état actuel de l'Europe impose à la France. Aussi prévoit-il (article 4 du programme) une transformation progressive, dans la mesure des nécessités de la défense nationale, des armées permanentes en milices sédimentaires, composées de tous les citoyens majeurs et préparés d’avance par l’instruction militaire donnée dès le jeune âge. — Telle est la raison de l’article 3, prévoyant la solution de tous différends entre nations, comme entre individus par l’arbitrage; et,dans un autre ordre d’idées, de l’article 14, prévoyant la création d’établissements publics de bienfaisance, crèches, écoles, caisses de retraite et contre le» accidents, etc., à la charge de la société.
- Et tous devant ainsi trouver toutes garanties d’existence et de sécurité au sein de cette société, à peine est il besoin de justifier l’article 5 du programme prévoyant à son tour l’abolition de la peine de mort et les bornes mises au droit de punir par les nécessités de la défense sociale.
- Tel est l’ensemble du programme du groupe socialiste ; telle est la véritable logique.
- Puisse-t-il se réaliser dans notre pays, entraîner l’adhésion des autres nations, et permettre enfin l’accomplissement du vœu de son article 2 : la Fédération internationale des peuples,digne couronnement des efforts de l’Humanité vers l’idéal de la Vérité de Justice.
- PROGRAMME
- 1. Liberté individuelle ; autonomie communale.
- 2. Fédération internationale des peuples.
- 3. Solution de tous différends entre nations, comme entre individus, par l’arbitrage.
- 4. Transformation progressive, dans la mesure des nécessités de la défense nationale, des armées permanentes, en milices sédentaires composées de tous les citoyens majeurs.
- 5. Abolition de la peine de mort ; droit de punir limité au droit de la défense sociale.
- 6. Souveraineté du peuple garantie par le suffrage univer-
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- sel, organisé de façon à respecter le droit des minorités ; mandat contractuel. Sanction des délibérations touchant la Constitution par le vote populaire. Rétribution de toutes les fonctions électives et l’abolition du cumul.
- 7. Émancipation progressive de la femme. Egalité de droits pour les enfants naturels comme pour ceux issus du mariage.
- 8. Enseignement intégral (scientifique, professionnel et militaire) gratuit pour tous et à tous les degrés.
- 9. Séparation des Églises d’avec les administrations publiques, les écoles et établissements de bienfaisance etc. Suppression du budget des cultes et des congrégations religieuses.
- 40. Liberté absolue de penser, parler, écrire, se réunir, s’associer, contracter, travailler, etc.
- 44. Transformation des monopoles en services publics, gérés par les corporations respectives sous le contrôle de l’administration publique.
- 12. Nationalisation progressive de la propriété, dont la jouissance individuelle soit accessible à tout travailleur.
- 13. Réforme du système fiscal. — Suppression des octrois, des prestations et des contributions indirectes. — Impôts progressifs sur les richesses personnelles et sur les successions. — Abolition de l’héritage en ligne collatérale.
- 44. Établissements publics de bienfaisance, crèches,écoles, caisses de retraite et contre les accidents, etc., à la charge de la société.
- Basly, Boyer, Brialou, Calvinhac, Caméli-nat, Daumas, Franconie, Gilly, Hugues (Clovis), Laguerre,Laisant,Laur,Michelin, Millerand, Planteau, Prudon,Saint-Ferréol, Simyan, de Susini, Théron.
- Les caisses de retraite et de prévoyance
- Voici le projet de loi sur les caisses de retraite, dont nous avons parlé dans l’avant dernier numéro.
- PROJET DE LOI portant création d’une Caisse générale de la prévoyance industrielle, commerciale et agricole, présenté au nom de M. CARNOT, président de la République française, par MM. Tirard, président du conseil, ministre des finances ; Sarrien, ministre de l’intérieur, et Dautresme, ministre du commerce et de l’industrie.
- EXPOSÉ DES MOTIFS
- Messieurs,
- Un certain nombre de maisons industrielles ou commerciales qui ont établi chez elles, en faveur de leur personnel d’ouvriers et d’employés,des institutions de prévoyance, gardent les fonds provenant de ce chef et les font valoir au profit des intéressés. Les associations coopératives ouvrières de production sont dans le même cas. D’autre part, l’article 6 de la loi du 21 mars
- 1884 sur les syndicats professionnels permet à ces syndicats d’instituer, parmi leurs membres et en leur faveur, des caisses de secours et de retraite.
- Les chefs des principales maisons où existent ces institutions de prévoyance se sont préoccupés des risques encourus par les fonds qu’ils détiennent lorsqu’ils sont engagés dans les affaires industrielles ou commerciales.D’un autre côté,les bénéficiaires peuvent craindre que leur avoir soit compromis dans les chances mauvaises de ce genre d’emploi. 11 y a donc lieu, pour assurer la sécurité de ce patrimoine des travailleurs et pour dégager la responsabilité de ceux qui l’entourent, surtout après de récents désastres, de créer une caisse d'État, où ces fonds seraient déposés d’une manière incessible et insaisissable au moyen d’un placement en rentes sur l’Etat ou en valeurs de tout repos.
- En conséquence, nous avons l’honneur de déposer sur le bureau de la Chambre des députés le projet de loi suivant.
- PROJET DE LOI
- Article 1er. — Il est créé, sous la garantie de l’Etat, une Caisse destinée à recevoir en dépôt facultatif, et à employer les fonds appartenant à un titre quelconque, coopération, participation aux bénéfices, dons volontaires, subventions ou autrement, à des institutions libres de prévoyance fondées par les sociétés ou des individualités commerciales, industrielles ou agricoles en faveur de leurs associés, employés et ouvriers.
- Pourront également y être versées les sommes dépendant des caisses spéciales de secours mutuels ou de retraites que l’art. 6 de la loi du 21 mars 4884 a autorisé les syndicats professionnels à constituer entre leurs membres.
- Les déposants doivent être Français et jouir de leurs droit* civils et civiques.
- Art. 2.— Cet établissement prend le titre de Caisse générale de la prévoyance industrielle, commerciale et agricole.
- Il sera géré par la Caisse des Dépôts et Consignations.
- Art. 3.— Pour être admis à faire des versements, les déposants doivent soumettre préalablement à l’examen de la Commission supérieure créée conformément à l’art. 4 ci-après le règlement de l’institution dont ils produisent une copie certifiée. Ce règlement doit contenir notamment une clause relative à la désignation de deux personnes, au moins, chargées de retirer les fonds, le cas échéant, et d’en donner décharge.
- Art. 4.— La Commission supérieure chargée de l’examen de toutes les questions qui concernent la Caisse générale de prévoyance se compose de :
- 2 sénateurs,
- 2 députés,
- 2 conseillers d’Etat,
- 3 industriels, commerçants ou agriculteurs.
- Ces membres sont nommés pour trois ans, par décret rendu sur la proposition du ministre de l’intérieur.
- Font, en outre, partie de droit de la Commission :
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- Le gouverneur du Crédit foncier de France,
- Le président de la Chambre de commerce de Paris,
- Le directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations,
- Le directeur de l’Assistance publique au ministère de l’intérieur,
- Le directeur du commerce intérieur au ministère du commerce,
- Le directeur de l’agriculture au ministère de l’agriculture,
- Le directeur du mouvement général des fonds au ministère des finances,
- La Commission élit son président; elle choisit un secrétaire, ayant voix consultative seulement, parmi les chefs de bureau du ministère de l’intérieur ou parmi les maîtres de requêtes et auditeurs au Conseil d'Etat.
- La Commission présente chaque année au Président de la République, sur la situation morale et matérielle de la Caisse, un rapport qui est distribué au Sénat et à la Chambre des députés.
- Art. 5. — Un compte spécial est ouvert au nom de chaque déposant.
- Les revenus des valeurs provenant de l’emploi dont il va être parlé sont portés à ce compte au fur et à mesure de chaque encaissement.
- Art. 6. Les fonds versés par chaque déposant sont employés en tout ou en partie, conformément à sa demanue, en rentes ou valeurs sur l’Etat, ou garanties par l'Etat, ou autres valeurs admises par la Banque de France en garantie de ses avances.
- Art. 7.— Les institutions libres de prévoyance, dont les statuts auront été agréés seront considérées comme jouissant de la personnalité civile en ce qui concerne seulement la gestion des fonds qu’elles auront déposés dans la Caisse générale de prévoyance.
- Elles peuvent ester en justice pour cet objet spécial par leurs représentants légaux.
- Art. 8. — Le retrait partiel ou total des fonds et titres déposés à la Caisse générale de prévoyance s’opère par les mandataires désignés en l’article 3.
- Si, par suite de décès, liquidation, dissolution, faillite ou toute autre cause, le retrait ne peut avoir lieu conformément aux statuts, il est procédé, par le président du tribunal civil du domicile du siège social ou de l’établissement, et sur la requête présentée au nom de tout intéressé, à la nomination d’administrateurs ou liquidateurs de l’institution de prévoyance.
- Des fonds ou valeurs peuvent également être mis à la disposition directe des intéressés sur la désignation formelle des délégués statuaires ou des administrateurs et liquidateurs nommés par justice.
- Tous ces retraits doivent être opérés, dans le délai de quinze jours, à partir du jour de la demande adressée à la direction générale de la Caisse des Dépôts et Consignations,
- appuyée des pièces justificatives des droits ou qualité des réclamants.
- Art. 9.— Toute personne qui aura détourné àson profit ou pour un usage autre que celui de l’institution, tout ou partie des fonds retirés, sera punie d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 1.000 francs à 10.000 francs, sans préjudice de l’application des dispositions du Code pénal, d’après lesquelles des peines plus fortes seraient encourues à raison de la qualification ^que le fait pourrait recevoir.
- L’arlicle 463 du Code pénal sera appl,cable aux délits prévus par la présente loi.
- Art. 10.— Les actes, pièces et documents quelconques, exclusivement relatifs à l’exécution de la présente loi, seront délivrés gratuitement, dispensés des droits de timbre et enregistrés gratis.
- Art. 11.— Un réglement d’administration publique déterminera les mesures propres à assurer l’exécution de la présente loi et notamment :
- 1° Les attributions et le mode de fonctionnement de la Commission supérieure ;
- 2° La marche à suivre pour l’instruction des demandes d’approbation qui seront soumises à cette Commission ;
- 38 Les formalités administratives à remplir pour les versements, achats et reventes de valeurs et les retraits de fonds ;
- 4° Le mode et les conditions de la rémunération de la Caisse de prévoyance, à raison de sa gestion.
- Installation d’une Société coopérative.
- Nous empruntons à L'Émancipation, de Nimes, l’intéressante lettre qui suit, persuadé que nos lecteurs la verront avec plaisir :
- Montpellier, 8 mars 1888.
- Mon cher Directeur,
- Vous me demandez à la place de mon article habituel, de vous envoyer le récit des tribulations que subit la Prévoyance montpelliérainec>. Je crains que cette histoire qui est en effet fort divertissante pour ceux qui en sont les témoins, sinon pour ceux qui en sont les victimes, ne perde beaucoup de sa saveur une fois imprimée et ne paraisse de loin assez vulgaire. Cependant ne-fût ce que pour l’instruction et l’édification de ceux que vos lecteurs qui voudraient fonder chez eux des sociétés coopératives, je vais vous en raconter quelques épisodes.
- Le premier procédé dont on a usé à notre égard a été de nous « boycotter», absolument comme si nous étions des land-lords irlandais. Tous les fournisseurs chez iesquels la Société s’approvisionnait ou avec lesquels ellle se trouvait en rapport d’affaires, ont été mis en demeure de rompre foute relation avec elle. Et ceux qui n’ont pas consenti à céder devant, cette sommation, — il en est deux ou trois qui ont eu ce courage, * — ont été eux-mêmes mis en quarantaine.
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- A la suite de la conférence dont vous avez bien voulu rendre compte dans votre dernier numéro, le> épiciers et bouchers de Montpellier, non pas les petits, mais les gros ont cherché à organiser une conférence contradictoire. N’ayant pas, parait-il, trouvé dans leurs rangs un orateur qui pût les satisfaire, ils ont demandé à un avocat du barreau de Montpellier, de vouloir bien plaider leus cause, comme un simple' procès. L’honorable avocat a senti sans doute, qu’il y aurait quelque ridicule à venir plaider devant un tribunal composé de ses propres clients, et il a décliné cet honneur. Us ne se sont pas découragés et ont envoyé un délégué à Paris avec la mission expresse de ramener coûte que coûte un conférencier. On prétend qu’ils ont souscrit 1,000 francs, d’aucuns disent même 2,000, pour le faire venir. C’est un beau prix et j’en suis presque en regrets de n’avoir pas songé de m offrir moi-même pour faire cette conférence contradictoire.
- Mais il est trop tard maintenant ; en effet, ils ont trouvé et ramené le conférencier cherché. C’est un avocat encore, l’honorable M. Comby, avocat consultant du syndicat des bouchers de Paris. Il parait que ce voyage à la recherche d’un conférencier n’a pas laissé que d’êtie assez laborieux. Le délégué s’est adressé d’abord à M. Frédéric Passy. Je vous laisse à penser si l’honorable président d’honneur du Congrès coopératif de Tours, le coopérateur par occasion de Y Emancipation, a été surpris eu se voyant invité à venir faire une conférence contre les sociétés coopératives ! Il a offert à son interlocuteur d’en faire une pour et a commencé à la lui faire tout de suite. . . . mais le délégué s’est eufui et ne s’est arrêté que dans les bras de Fhonorable avocat consultant des bouchers de Paris. C’est demain qu’il doit donner sa conférence.
- Mais les ressentiments des épiciers et bouchers sont peu de de chose à côté des colères des cuisinières. Sur les marchés, sur les places publiques, dans les magasins, partout en un mot où l’on fait danser l’anse du panier, il se forme des rassemblements tumultueux. La paix est désormais bannie du foyer domestique, les maîtresses de maison n’osent plus entrer dans leurs cuisines. Il ne se passe pas de jour oû quelque cuisinière, en voyant apparaitre le livret à couverture bleue qui est le signe diabolique et bien connu de la coopération, ne prenne une attaque de nerfs ;on la relève, on la frictionne, on lui fait respirer des sels, et d’ordinaire on finit par lui faire prendre l’air... en la mettant à la porte. Quelquefois cependant il arrive que dans cette lutte, c’est la maitresse de maison qui a le dessous ; elle capitule alors et serre le livret bleu dans quelque coin en attendant des jours meilleurs. Tout les exaspère dans cette invention du magasin coopératif, non pas seulement de la suppresion d’un sou par franc (car même celles à qui les maîtresses de maison offrent de le donner ne sont pas pour cela réconciliées avec celte institution), mais J aussi l’obligation d’apporter son carnet, l’humiliation (c’est ; ainsi du moins qu’elles l’appellent) de voir inscrite sur le ‘
- carnet la dépense exacte, la suppression du marchandage,etc. j Elle ont menacé de faire grève. Une grève générale des cui-| sinières ne serait pas un fait sans conséquences ! C’est surtout sur votre serviteur parait-il, qu’elles fout retomber leurs griefs, probablement à cause de sa conférence. Dans ma conférence cependant je ne les ai pas insultées ; j’ai dit au contraire : « Nous respectons les cuisinières ; c’est précisément parce que nous les respectons, que nous ne voulons pas les acheter. Quelle meilleure preuve de respect pourrions-nous leur donner ? » Toujours est-il que depuis deux mois, si vous voulez me permettre des détails aussi familiers, nous voyons partir de notre maison, chaque semaine, une nouvelle cuisinière.
- Dans une revue qui doit être jouée ce printemps sur le théâtre, l’auteur amis à profit, paraît-ii, cette situation qui est en effet, très digne d’un opéra-boufe. Dans le 1er acte, on doit voir M. Gide poursuivi par l’armée des cuisinières, et obligé de se réfugier dans le cercle des Etudiants qui lui donnent asile. Au 2e acte, l’honorable professeur, abandonné par toute cuisinière, en est réduit à faire lui-même sa cuisine, et vit exclusivement de boites le conserves prises à la Coopérative. On ne m’a pas dit ce qu’il y aurait au 3e acte : peut-être y verra-t-on le dévouement récompensé.
- La presse a observé dans cette querelle une prudente neutralité : le petit commerce à Montpellier est très nombreux en effet, beaucoup trop nombreux, et a une influence considérable dans les élections : â la veille d u renouvellement des conseils municipaux, il est doue prudent de les ménager. Cette neutralité, cependant, a été plutôt bienveillante, si ce n’est pourtant de la part d’un petit journal d’annonces que personne ne lit d’ailleurs (il est rédigé, paraît-il, par un ancien ténor) et qui déclarait par exemple : ( que M. Gide verrait d’un œil sec disparaître tous les commerçants de notre ville, et avec eux tous les ouvriers et employés entraînés à leur suite, et qu’il assisterait de gaieté de cœur à cette monstrueuse hécatombe. ! »
- Heureusement toutes ces petites misères ne nuisent en rien au développement de la Prévoyance montpelliéraine et la servent au contraire en lui faisant une réclame inespérée. La première conférence a eu pour résultat de nous donner plus de deux cents adhérents de plus ; nous voilà à près de 700, avec un chiffre de ventes de mille francs par jour en moyenne. Je ne doute pas que la conférence contradictoire de maître Comby ne nous aide à atteiudre le chiffre de 1.000 sociétaires.
- Veuillez agréer, etc.
- Charles Gide.
- 10 mars 1888.
- P. S. — La conférence a eu lieu hier soir devant une salle comble, la foule ayant été attirée par le mot de contradictoire qui figurait sur les cartes d’entrée, bien que la conférence ne fut nullement contradictoire. Le conférencier, parait-il s'est efforcé de démontrer : 1° Que les tendances des socié-
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- tés coopératives, et les miennes en particulier, étaient tout à fait socialistes et collectivistes; 2° que nous voulions ressusciter les corporations de l’ancien régime et supprimer les droits conquis par la révolution de 1789. — J’ai vivement regretté de n’avoir pu assister à cette conférence pour savoir de quelle façon l’orateur avait pu concilier ces deux reproches contradictoires ; aucun des auditeurs n’a pu me l’expliquer bien clairement, nuis je prétends que l’orateur ne me l’aurait pas expliqué d’avantage.
- La ville la plus froide de la terre
- La ville la plus froide de 1a terre paraît être Werchojansk en Sibérie. En décembre 1871, le thermomètre est descendu à 65° au-dessous du zéro, et le 3-15 janvier 1883 il a atteint 68° !
- Voici quelques-uns des effets produits par ce froid excessif.
- Une triple fourrure de renne suffit à peine pour vous couvrir de façon à empêcher le sang de geler. Chaque mouvement respiratoire cause une sensation douloureuse, insupportable au gosier et aux poumons.
- La vapeur exhalée gèle instantanément et se transforme en menues aiguilles de glace, dont le frottement les unes contre les autres produit un petit bruit semblable à celui du velours ou celui d’une soie épaisse qui se déchire. Lors d’une excuraion dans ces parages, toute une caravane se trouva enveloppée d’un nuage bleuâtre, formé par l’haleine des hommes et des animaux. Un corbeau qui passa en volant lentement à travers l’air glacial laissa derrière lui une longue traînée de matière vaporeuse.
- MARTHE
- Nouvelle par Mme Destriché.
- (Suite et Fin)
- La Elliotte qui avait du bon sens gros comme elle avait appris à lire, à écrire, à calculer; elle résolut de faire l’école aux trois petits enfants. Us mirent souvent sa patience à une rude épreuve, mais elle était infatigable, elle ne se contentait pas de montrer sèchement, sans se préoccuper si les enfants avaient compris, non, elle cherchait les moyens de leur graver les choses par des comparaisons à leur portée. Elle avait découvert les leçons de choses avant qu’on les eut employées. La pauvre Nanette s’affaiblissait de plus en plus; Marthe se multipliait, les deux gars commençaient à bêcher,àsercler ,1a petite gardant les vaches, etquand une journée se trouvait chez les voisins, la Elliotte ne la refusait pas. Sans son courage,le ménage aurait eu bien de la peine à se soutenir et plus d’un remède, et un peu de viande, furent payés de cette façon.
- Le soir, elle tricotait pour la famille. Au printemps Nanette s’éteignait doucement ; et Marthe resta avec les deux enfants; ils étaient vigoureux,à l’exception de Lucien, le cadet,qui tenait de sa mère, mais son courage remplaçait la force ; il travaillait dans la forêt à l’abattage des bois. Julien, Laine, s’occupait d’agriculture, pendant que i
- Louise,la dernière,taisait la besogne de la maison; ce qui j permettait à la Elliote d’aller en journée.
- I Julien,devenu un bon gars,prit de l’amour pour la fille
- à Luros, une jolie brune, on peut le dire, vous l’avez connue, vous père Etienne, on dit même que vous y avez songé dans le temps.
- — Les mauvaises langues, j’étais trop vieux 1...
- — Hem î hem ! fit en riant la Jussomme, m’est avis que les guignes étaient trop haut placés.
- Luros, continua la conteuse, avait de la fortune, et désirait un gendre riche, aussi voyait-il Julien avec peine rechercher Marie ; tous les gars du pays l’enviaient, et le dimanche elle ne manquait pas de danseurs. Le pauvre Lucien, lui aussi, avait pris grande amitié pour elle, les deux frères avaient l’air d’ignorer leur sentiment mutuel. Ce qu’il y a de certain, c’est que Julien ne s’en est jamais douté. Lucien cachait son amour, comme un trésor, au plus profond de son cœur ; il savait bien que Marie préférait son frère ; puis dans les réunions, où il y avait de la jeunesse, nulle ne faisait attention à lui chétif.
- Julien fort travailleur, beau garçon, plaisait fort à la jeune fille. Un soir, il lui dit ses espérances, et lui demanda si de son côté elle l’aimait.
- — Vous le savez bien, Julien, répliqua-t-elle, je ne vous ai pas caphé ma préférence, mais mon père veut un gendre qui ait de l’argent.
- — J’en gagnerai, puis mon parrain, un vieux et riche garçon, m’a promis de me coucher sur son testament.
- — Mon père ne se contentera pas d’espérances ; mais je vous attendrai, d’aujourd’hui je vous regarde comme mon promis. Une sorte de cri étouffé les fil tressaillir ; Julien regarda derrière lui où se trouvait un bois, mais il était tmp occupé de ses propres affaires pour penser à autre chose.
- Je n’étais pas loin de là, et je vis passer le pauvre Lucien, blanc comme un linge, de grosses larmes coulaient sur ses joues. Il ne me reconnut pas, et je me gardai bien de lui parler.
- Le pauvre enfant n’était de fait guère plaisant pour une jeunesse, petit, jaune, un peu contrefait, il n’avait pour lui que ces yeux si doux qui semblaient vous dire « pitié ! » Mais à l’âge de Marie, on ne regarde pas au fond des choses. Il n’y avait que moi qui connaissais la peine de Lucien et la cause de la maladie qui le minait ; jamais il ne lui échappait une plainte, au contraire il riait tristement et aimait son frère. Marthe dont la vue baissait, ne s’apercevait de rien ; elle voyait bien que le gars toussait et ne mangeait guère, mais il lui répondait en plaisantant et les choses en restaient là. Le tirage arriva, Julien tomba au sort, il fit promettre à sa bonne amie de ne pas l’oublier et chargea son frère de lui rappeler leurs promesses. Vous jugez de la tristesse de ce
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- bon cœur ; s’il recevait une lettre du régiment, vite il la portait à Marie ; on aurait dit qu’il allait à la mort ; il s’arrêtait, s’appuyait à un arbre, pleurait, mais toujours sa volonté avait le dessus, et quand il arrivait, nul ne pouvait se douter du déchirement qu’il éprouvait. Ses lettres à son frère ne parlaient que de l’amitié que la Luros lui portait, de sa fidélité et de son désir de le revoir, jamais un mot ne put lui faire comprendre la vérité. Moi seule savais le courage de ce brave enfant, qui souffrait en dedans de lui-même. Enfin Julien revint du régiment, c’était un joli homme avec sa moustache bien cirée.
- La Marie pinçait ses 22 ans ; il était temps de songer à la noce ; mais le père Luros faisait le difficile, disant que le gars n’avait pas une assez grosse dot. Lucien voyait le chagrin de son frère. Ils avaient un oncle, le fameux parrain, qui les aimait bien, il résolut d’aller le trouver. Ce bon cœur partit un matin, sans rien dire à personne, et se rendit chez son oncle qui le reçut bien amicalement après avoir demandé des nouvelles de la famille ; il s’informa si les gars songeaient à se marier. Lucien lui dit que Julien, y pensait, qu’il avait unebonne amie, mais que le père lui refusait le trouvant trop pauvre.
- — Si un millier de francs peut aider â la chose, répliqua le bonhomme je compte vous donner cela à chacun mes neveux.
- — Tenez, mon oncle, répliqua Lucien, voulez-vous me rendre bien heureux ?
- — Parle, mon gars.
- — C’est de réunir ce que vous m’offrez et de le donner à mon frère, voyez-vous, mon parrain, je ne me marierai jamais...
- — Allons donc ! à ton âge on n’est sûr de rien.
- — Pardonnez-moi, fit-il avec un sourire triste, ma santé me le défend, et le médecin même me l’a commandé.
- Il mentait le pauvre cher innocent, mais son bon cœur le poussait.
- — Mon seul bonheur est de voir Julien à son contentement ; avec cette dot Luros consentira, et moi je serai heureux de leur joie.
- — Donc, mon filleul, répliqua l’oncle, si c’est ainsi je ferai ce que tu me demandes, mais réfléchis bien, je ne pourrais rien faire pour toi.
- — C’est tout réfléchi, répondit Lucien dont la voix tremblait un peu. Car on ne fait pas abandon de son bonheur sans que le cœur saigne ; et quoiqu’il ait du courage, il y a un dur moment à passer.
- — Pour lors,mon neveu, tu peux annoncer la nouvelle à Luros ; c’est au fond un bon diable, il a raison de penser au solide, les enfants ne vivent pas comme les petits oiseaux.
- Lucien partit ; je mentirais si je vous disais qu’il revenait gaiement, non, il pleura toutes les larmes de ses yeux, il marchait lentement à seule fin de prolonger le moment où le sacrifice serait accompli. Enfin malgré tout le temps passé en vous conduisant au bonheur ou a ce malheur! il ne pleurait plus, ses yeux brillaient et une sorte de tâche rouge empourprait ses joues pâles; il arriva chez Luros a l’heure du souper.
- — Salut à la compagnie, dit-il.
- — Bonjour, dit le père se méfiant de cette démarche.
- — Je viens vous demander la main de Marie pour mon frère.
- — Tu sais, répliqua le vieux, que c’est mon désir, mais qu’est-ce qu’apportera Julien ? Le ménage ne vit pas de rien, je donne 1500 francs à ma fille.
- — Mon frère en apportera 2.000.
- — Hem ! fit Luros en tressautant, 2 000, c’est un beau denier, où donc a-t-il trouvé cette somme ?
- — C’est mon oncle qui le dote, il nous veut du bien.
- — Allons, Marie, s’écria le père tout joyeux, remue-toi donc, fais souper ton futur beau-frère, le porteur de bonnes nouvelles.
- Des verres, des bouteilles et la soupe furent servis, on trinqua, les mains de Lucien ne tremblèrent pas.
- Après cette première épreuve il se rendit chez lui, il instruisit Julien de tout ce qui s’était passé.
- Le jeune homme fut si heureux que quasi sans remercier Lucien il courut chez sa future.
- Le pauvre enfant soupira sans se plaindre, Julien n’avait rien vu, son bonheur lui bouchait les yeux.
- Le mariage fut fixé à six mois. C’était une terrible épreuve pour Lucien d’y assister, son mal augmentait, sa santé déclinait, et malgré cela, il doublait son travail pour s’étourdir. Dès la pointe du jour, il portait sa hache passée sur le cou, pour abattre des arbres. Plusieurs fois ses camarades lui avaient dit :
- — Il t’arrivera malheur, tu es trop imprudent. Mais lui riait tristement.
- — La perte serait petite, leur disait-il, mais non, la ! mort ne veut pas de moi.
- Des fois son frère et Marie l’invitaient à venir avec eux, il les remerciait sous un prétexte ou sous un autre.
- Huit jours avant la noce, il était parti plus triste que de coutume. Arrivé à la forêt, il se mit en train d’abattre un magnifique chêne ; les coups de hache se succédaient rapidement ; les copeaux jaillissaient et l’outil jetait des éclairs sinistres.
- ! — Prends garde, lui cria un camarade,l’arbre s’ébranle.
- Mais lui continua de frapper comme s’il n’eut pas entendu. Le chêne s’agite, se penche comme hésitant, un craquement éclate, suivi d’un gémissement ; un sorte de souffle S immense, suivi d’un bruit sourd annonce la chûte du
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- géant. Mais un cri a retenti, la pâleur est sur toutes les figures. Le roi de la forêt à broyé le pauvre Lucien !
- 11 est vivant encore, mais la mort est écrite sur son visage... un brancard est formé à la hâte, on l’étend dessus et le triste cortège arrive à la ferme. Marthe le coucha, pendant que Julien courait chercher un médecin. Quand ils furent seuls, le mourant dit à sa vieille amie :
- — Approche-toi, j’ai peine à parler, dit-il, ne pleure pas, ma chère vieille, la mort vaut mieux que le désespoir, quand on est dans la terre, on ne souffre plus, il pousse des fleurs sur les tombes; tu viendras les cueillir ; n’est-ce pas, ça sera comme l’esprit de ton pauvre Lucien qui te sourira.
- Il disait ces choses comme dans un rêve, puis il ajouta :
- — Tout est bien ainsi, je serais mort chaque jour de la voir à un autre.
- Marthe avait compris, elle pleura. Son secret, pauvre cher enfant venait de lui échapper avec son dernier souffle î
- Il y a bien des années que cela est passé, Marthe entretient la tombe de Lucien, et chaque dimanche elle en rapporte pieusement une petite fleur ou un peu d’herbe.
- Julien et Marie n’ont jamais su cela, ils vivent heureux sans se douter qu’en passant ils ont écrasé un pauvre cœur.
- Leur fils a maintenant 10 ans, Marthe a voulu qu’il s'appelle Lucien et malgré ses 85 ans, elle espère assister à son mariage et baiser son premier enfant.
- Pauvre Lucien !
- Mme Destriché (Fin.)
- BIBLIOGRAPHIE
- La France vraie.— Mission des Français ; 1 vol. 7fr. 50. Editeur,Calmann Lévy, 3, rue Auber, Paris.
- La science sociale vient de s’enrichir d’un livre extrêmement remarquable, que les événements politiques des derniers mois de l’année 1887 ont empêché d’être apprécié à l’heure de sa publication, mais dont les idées seront assurément reprises et commentées par tons ceux qui cherchent sincèrement, la solution des problèmes contemporains. Ce livre, intituléLa France vraie ! palpite d’un patriotisme réconfortant ; composé avec une rare recherche au point de vue historique, il répond par une analyse des faits aux besoins les plus rationnels de notre époque.
- La préface, pleine de cœur.contient entre autres alinéas, la magnifique péroraison que voici :
- «Oui,en ce moment même,la France travaille sous l’œil de
- * Dieu, porte le poids de la dette publique, paye les budgets,
- 1 Prodigue son or comme son sang. Elle cultive les champs,
- « reboise les montagnes, endigue et canalise les fleuves,
- 1 selecte et multiplie les pspèces animales et végétales, dis -
- * Pu*e le blé la vigne et l’olivier aux fléaux et à la concurrence ‘ des autres peuples. Elle se lève avant l’aube comme l’étoile
- du matin, allume ses hauts fourneaux, met en mouvement j
- * l0us ks membres de fer de ses industries et de ses métiers. Jour et nuit, elle sillonne son sol de locomotives et de trains, 1
- « elle laboure toutes les mers du soc de ses navires, commerce « et échange avec tous les peuples de toutes couleurs et de « tous climats. Sous la blouse et sous le frac, elle est en tra-« vail comme la ruche cosmique à travers toutes ses cités et « tous ses hameaux jusque dans les derniers replis de son sol « métropolitain et colonial.
- « Et voilà, Paris en tête, la France vraie, dans son troi-« siême pouvoir social. »
- Quant à l’esprit de l’ouvrage, il est conçu d’après cette formule admirablement développée par l’auteur : « Nos études « sur l’économie sociale.dit-il,nous semblent une mission d’uti-« lité, pour combler une lacune dans la pensée moderne. »
- Le mode d’organisation que préconise M. deStYves, repose sur la création d’un grand collège économique, établi et divisé par sections consultatives auprès des pouvoirs publics ; c’est ain>i que cette Faculté d’un nouvel ordre (qui s’impose aux autres : l’ordre social) compterait les sections de : Finance, Agriculture, Industrie, Commerce, Main-d’œuvre; lesquelles représentées par des compétences professionnelles, feraient l’office de Commissions permanentes consultatives prés des titulaires des différents départements ministériels.
- 11 y a sur cette question de compétence, une bien jolie page que nous reproduisons : « Un jour viendra où la force invin— « cible de tons ces intérêts matériels, moraux, intellectuels « cherchera et trouvera sa Loi d’union et de sauvegarde dans « l’organisme électoral et législatif. Comment se dira-t-on « alors, nous qui avons passé pour le peuple le plus intelligent * du monde, avons-nous pu mettre cent ans à rendre à notre « démocratie, et par elle à toute l'Humanité, cette organisation « rationnelle, cette forme mngistrale, si nettement indiquée, « si sagement expérimentée dans notre propre tradition ?
- « Comment avons-nous été tout un siècle avec un fonction-« nement électoral et législatif de l’âge de pierre ou de 1 âge « de bronze, annulant pêle-mêle l’exceptionnelle valeur des « choses, la valeur des hommes et forçant ces derniers, en c dépit d’eux-mêmes, à sabrer à grands coups de majorité pas-« sionnelle tous les intérêts d’un grand peuple tel que le « nôtre?
- « Comment ! on a voté pendant cent ans sur l’Instruction « publique, sur les Cultes, sur la Presse, sans considérer « l’Instruction publique et les diplômés, les Cultes et les fidé-« les, la Presse et les lecteurs, comme corps électoraux, sans « leur demander de s’étudier eux-mêmes, d’apporter leurs « cahiers d’étude, sans entendre leurs représentants les plus « autorisés, sans que ceux-ci formassent un collège électoral « librement élu près du Pouvoir législatif.
- « Comment! on a voté des lois sur la Magistrature, la « Marine, des Traités de paix, des Crédits de guerre, et la « Magistrature, l’Armée, la Marine, la Diplomatie, en activité « ou en retraite n’ont point été considérées comme l’état-major « d’un Collège électoral populaire; on ne les a même point « invitées à demander aux compétences de leurs hiérarchies « respectives et à l’Electorat tout entier les cahiers de leur « expérience.
- « Comment ! pendant tout un siècle ou l’Economie s’est c assez développée pour montrer par les faits qu’elle constitue « à elle seule un Pouvoir social on l’a traitée en abstraction ; « on a voté des lois de finance et des budgets, des créations « de chemin de fer, des tarifs de transport, des traités de « commerce intéressant les agriculteurs, les commerçants, les « industriels, les artisans,et la Finance,l’Agriculture, l’Indus-« trie, le Commerce, la Main-d’œuvre, n’ont oas même été « invitées à élire professionnellement des Commissions qui « pu Usent aider le législateur ! »
- Toute la partie du Livre que nous citons, ayant comme sous-litre Pro Patriâ,e&t traitée avec cette largeur de vues et cette franchise de jugement; l'esprit indépendant de l’auteur, s’harmonise avec le raisonnement du citoyen dévoué aux intérêts généraux ; et puisque nous adressons ces lignes à l’un
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- des principaux facteurs de la pensée humaine : Le Journal, nous ne saurions mieux terminer la notice qu'en donnant l’opinion de M. de St Yves sur le rôle que pourrait remplir la Presse à notre époque : C’est en relevant les fonctions sociales « et non en les abaissant qu’on rend aux hommes leur propre « hauteur. La fonction intellectuelle est la plus haute; la « première de tomes dans la hiérarchie des organes qui consti-« tuent la vie des Êtres collectifs, mais ici comme ailleurs il « est plus facile de critiquer que de porter secours, et la « désorganisation de la pensée dans les journalistes, n’est « point une cause, c’est un effet de celle des mœurs publier ques, à commencer par les classes majeures, les plus res-« ponsables devant Dieu.
- « Leur égoïsme, leur isolement du vrai peuple, voilà la « cause première. Ce sont elles qui représentent les sommets « sociaux,or, que demandent-elles aux écrivains? des rensei-« gnements? non; mais des amusements.
- « Tout ce qui se dépense anarchiquement en fait de talent « employé en littérature de scandales, polémiques, où pour la « moindre nuance ou dissemblance d’appréciation, on ne trou-« ve plus d’injure» assez violentes dans le dictionnaire, tout ce « gaspillage effréné suffirait, mieux dirigé et avec un peu «d’organisation, à faire noblement la fortune et la gloire « intellectuelles d’un grand peuple. Il n’y a là qu’une ques-« tion de convertibilité de forces. Au point de vue moral, il « n’y a pas d’écrivain de valeur qui ne se sente supérieur aux « conditions actuelles du métier; mais comment faire? et le « public suivrait-il ?
- « Et ce n’est pas seulement l’écrivain qui se pose ce point « d’interrogation, tou les arts en sont là aujourd’hui. Il faut « oser et réagir; au lieu de vous donner au public, reprenez-« vous donc de lui tout entiers; esprit et âme, jusqu’à la der-« nière parcelle de votre conscience ; face à face avec la « France vraie, pensez et travaillez pour elle. Osez dans tou-« tes les manifestations de la pensée ce qu’ont osé les Berlioz « et tant d’autres ; osez la trouée lumineuse, du fond du vrai « Paris assiégé par un Babylonisme idiot, et ce même public « s’éveillant en sursaut, n’aura pas assez de couronnes pour « vous fêter !
- Nous n’ajouterons qu’un mot : Il faut lire « La France vraie. »
- REVUE DES SOCIÉTÉS!1)
- Recueil mensuel de jurisprudence, doctrine, législation, sous la direction de M. A. Yavasseur, avocat à la cour d’appel de Paris, auteur du Traité des Sociétés civiles et commerciales, avec le concours de MM. Alglave, professeur à la Faculté de droit de Paris ; Arnault, professeur à la Faculté de droit de Toulouse ; Barbier, premier président de la Cour de cassation ; Baudelnt, ancien président du tribunal de commerce de la Seine ; Baudoin, procureur général près la Cour d’appel de Limoges ; Humbert, vice-président du Sénat, ancien ministre de la justice; Larombière, président de la cour de cassation, membre de l’Institut, avec la collaboration de jurisconsultes et d’économistes français et étrangers.
- La Revue des Sociétés paraît depuis six ans. Trois parties principales sont consacrées à la jurisprudence, à la doctrine, à la législation. Les décisions judiciaires (première partie) concernent les questions de Sociétés de toute nature ; une revue des jugements du Tribunal de commerce de la Seine, une revue de jurisprudence financière, et une revue de jurisprudence fiscale forment un ensemble spécial de décisions qui s’adressent aux agents de change, banquiers, coulissiers, changeurs. Les Sociétés commerciales industrielles, financières,
- comme les Sociétés civiles trouveront dans ce recueil la solution judiciaire de toutes les difficultés si nombreuses que l’application de la loi du 24 juillet 1867 a fait naître. Un Bulle-tin important précède la jurisprudence ; il signale et commente sous une forme attrayante les faits d’a< lualité relatifs aux associations ; questions d’assurances, questions économiques et financières, procès intéressants par les points de droit qu’ils soulèvent et par leurs résultats et leur portée pratique y sont l’objet d’une critique pleine de sens, s’appuyant sur une science profonde de la matière. Des articles de variétés, qui offrent le plus vif intérêt par les renseignements généralement inédits qu’ils contiennent, une chronique de faits divers et des articles de bibliographie complètent le recueil.
- La nomenclature des matières traitées en indique la variété et l’importance :
- 1° Questions de sociétés. — Sociétés anonymes, en commandite, en nom collectif, à capital variable, en participation ; Sociétés commerciales et civiles ; Sociétés minières ; Sociétés de secours mutuels; Sociétés immobilières; Sociétés coopératives, de secours mutuels ; Sociétés étrangères ; Syndicats de travaux, Syndicats professionnels. — Actions, obligations, parts de fondateur, titres divers, valeurs mobilières, valeur à lots, intérêts, dividendes, coupons; émission, cession, négociation, rachat des titres. —Constitution de société ; apports ; capital social ; versements; libération des titres ; appel de fonds. — Fusion, nullité, dissolution, liquidation, faillite des Sociétés. — Fondateurs, administrateurs, commissaires de surveillance, commissaires vérificateurs, conseil d’administration, conseil de surveillance,directeurs, gérants, leur responsabilité. — Associés, action individuelle et sociale ; actif et passif ; bilans : inventaires, créanciers sociaux — Actionnaires, obligataires, souscripteurs, cessionnaires ; porteurs, créanciers sociaux. — Concession,rachat de chemins de fer.
- 2° Questions d’assurances. — Sociétés d’assurances, cession du portefeuille, réassurance, fusion, prime, risques, etc.
- 3° Questions économiques, ouvrières, sociales. — Sociétés coopératives, Sociétés de secours mutuels, syndicats professionnels, responsabilité des accidents du travail, impôt sur le revenu, etc.
- 3° Questions fiscales. — Impôt sur le revenu des valeurs mobilières ; mutations : droits de transmission, de transfert ; enregistrement, timbre ; taxes diverses.
- 4° Questions financières ; questions de Banque et de Bourse. — Ag<mt de change ; banquier ; coulissier ; changeur ; Sociétés financières ; opérations de banque et de Bourse; émission, négociation, hausse ou baisse factice des titres ; responsabilité des intermédiaires ; jeux de Bourse, marchés à terme, reports ; titres au porteur perdus volés ou détruits,opposition ; participations financières, syndicats financiers ; transfert ; usages de la Bourse.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 12 au 18 Mars 1888. Naissance ;
- Le 16 Mars, de Carpentier Angèle Marie Geor-gi tte, fille de Carpentier Georges et de Burlet Angèle.
- Le Gérant : À. DOYEN.
- (\) Marchai et Billard, éditeurs, 27, place Dauphine à Paris. Abonnement annuel, 15 francs.
- Gutte. — lmp, Bari,
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- 12’ Année, Tome 12.-- N’ 499 Le numéro hebdomadaire 30 c. Dimanche l,r Avril 1888
- BUREAU
- a GUISE! (Aisne)
- Toutes les communications
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à
- Franoe
- Un an ... 10 tr. »»
- Union postais Un an. . . llfr. »»
- Madame GODIN, ' au Familistère
- Six mois. . . 6 >• Trois mots. . 3 »»
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- S’adresser à M, LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Les caisses des ouvriers mineurs. — Le travail et les salaires. La société des Compositeurs-Typographes de Londres. — Fortune et Solidarité,
- — Faits politiques et sociaux de la semaine.
- — Chronique de la semaine. — Le socialisme ouvrier et l’œuvre de Godin. — Le point de vue scientifique de l’état après la mort. — Peintres illustres. Quentin Matsys.— État-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de 75 centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- LES CAISSES
- DES OUVRIERS MINEURS
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- La chambre vient d’adopter, en première délibération, un projet de loi bien intéressant,dont la discussion, malheureusement, a fait trop peu de bruit dans l'opinion publique. Mais les journaux ne se préoccupent que peu ou point des questions vitales, de premier ordre, comme celles du travail. Leurs colonnes sont pleines de cancans ayant trait à tout et à rien ; elles sont muettes lorsque des intérêts aussi considérables que ceux de 200.000 mineurs, s’agitent à la chambre. Et ces journaux accusent ensuite les pouvoirs publics d’impuissance ! Sans doute, ceux-ci font bien peu de chose. Mais à qui la faute si ce n’est aux organes de l’opposition qui, pour un projet aussi important que celui de la création de caisses de prévoyance pour toute une industrie, enregistrent à peine le compte-rendu de la discussion à laquelle cette création de caisses donne lieu ?
- Combien, cependant, les améliorations à réaliser dans la condition des ouvriers mineurs, sont plus intéressantes par elles-mêmes que les mille récits fantaisistes égarés autour de la question Boulanger ou de l’affaire Wilson !
- Mais toutes nos récriminations n’y feront rien. La presse est ce qu’elle est, il faut la subir telle que dix années de défaillances politiques continuelles nous l’ont faite...
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- Le projet de loi en question a été adopté assez rapidement, après trois séances seulement consacrées à son examen. Il Luit dire que la commission qui l’a élaboré avait eu tout le temps nécessaire pour cela, car voilà des années qu’il était devant le Parlement. Nombre d’enquêtes et de contre-enquêtes ont eu lieu ; les délégués des syndicats de mineurs ont été entendus à diverses reprises et ce n’est qu’après de longs tâtonnements,des interruptions de travail bien longues, que la loi est venue enfin en discussion. En trois séances, la chambre l’a adoptée. La hâte qu’elle a mise à son adoption doit-elle être considérée comme le symptôme de viriles résolutions de conduite, d’ordre, de travail et d’application, inspirées à nos législateurs par les manifestations non équivoques du mécontentement public ? Peut-être. Dans ce cas, nous nous sentons pris d’indulgence pour la confusion qui s’est produite dans la discussion. Car la discussion a été bien confuse,souvent désordonnée.
- La faute en est à la commission, qui avait confondu dans son travail une foule de questions et apporté pour chacune d’elles des solutions générales qui peuvent être fournies d’autre part dans les commissions ayant à résoudre des questions connexes.
- Ce projet de création de caisses de prévoyance pour les ouvriers mineurs soulève, en effet, deux problèmes distincts, comme il suffit de s’en convaincre par la lecture de l’article Ier, qui renferme la substance et l’esprit de la loi.
- Cet article Ier est ainsi conçu :
- « Il est établi au profit des employés et ouvriers des exploitation houillières des caisses de prévoyance pour les garantir contre les risques résultant des maladies, des accidents et de la vieillesse. »
- . Dans cette rédaction, dont nous soulignons à dessein le dernier membre de phrase, celui relatif aux risques, deux choses sont confondues : l’accident d’une part, de l’autre, la vieillesse et la maladie.
- La vieillesse n’est pas un risque, comme le dit le projet de loi. C'est la fin normale du travailleur à laquelle tous n’atteignent pas, hélas ! La vieillesse est chose naturelle, prévue pour chacun. De même la maladie. Toutes deux sont indépendantes, parce qu’elles ne sont pas le fait de l’imprévoyance industrielle ou de la mauvaise organisation du tra- 1
- vail. On ne saurait les éliminer de la vie du travailleur.
- Les accidents, au contraire, sont des faits anormaux ; ils constituent un risque aléatoire qu’on ne saurait déterminer avec précision. Leurs causes résident dans les conditions de l’organisation industrielle. En améliorant ces dernières, en édictant des mesures de réglementation salutaires, avec une sanction précise, on éliminera progressivement les accidents dont les travailleurs sont victimes.
- Un projet de loi sur les accidents est déposé depuis longtemps à la chambre. Une commission spéciale a élaboré un projet ferme qui doit venir prochainement en discussion. Ce projet s’étend à tous les ouvriers de l’industrie. Pourquoi donc, la commission des mires a-t-elle introduit dans la nature des prévisions sociales auxquelles les caisses devront faire face, la prévision des accidents ? Cette dernière fait double emploi, puisqu’elle doit être l’objet d’une législation spéciale et complète.
- ¥ ¥
- Outre la confusion, créée comme je l’ai dit plus haut par l’extension des nouvelles caisses à la prévision des accidents, confusion qui a donné lieu aux réserves faites par le rapporteur du projet de loi spécial sur cette matière, le projet de caisses, tel qu’il a été adopté en première lecture, a provoqué des divergences d’idées considérables qui se reproduiront à la deuxième délibération, car les auteurs de nombreux amendements se sont entendus avec la commission pour les représenter alors.
- Avant de dire notre sentiment particulier sur la question, nous allons rapidement analyser pour les lecteurs du Devoir les grandes lignes des projets contradictoires présentés, après quoi, dans un prochain numéro, nous étudierons la solution qui nous paraîtra la plus rationnelle, la plus conforme à l’équité et de nature à donner les meilleurs résultats.
- Voici, comment l’article 2 du projet énumère les sources auxquelles les caisses projetées s’alimenteront :
- « Art. 2. — Ces caisses de prévoyance sont alimentées par :
- « 1° Une retenue obligatoire de 5 0/0 sur le « salaire de tous les ouvriers sans exception.
- « 2° Une allocation obligatoire de chaque com-i « pagnie d’exploitation, égale à la retenue versée 1 a par les ouvriers ;
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- « 3° Une retenue obligatoire de 10 0/0 sur les re «devances aux propriétaires tréfonciers.
- a 40 Les sommes allouées par l’État sur les «fonds de subvention aux sociétés de secours « mutuels ;
- « 5° Les dons et legs ;
- « 6° Le produit des amendes. «
- Les produits mentionnés aux quatre derniers paragraphes sont d’une importance minime ; la redevance des propriétaires tréfonciers est peu élevée, et la plupart des compagnies sont propriétaires du fonds et du tréfonds ; le produit des subventions aux caisses des mutuelles est insignifiant; celui des dons et legs est aléatoire et mentionné seulement pour la forme ; quant au produit des amendes, tout le monde s’accorde pour qu’il soit réduit au minimum possible.
- La source du revenu des caisses résidera donc à peu près exclusivement dans le produit des versements effectués par parties égales par les ouvriers et les Compagnies.
- Faisons enfin remarquer que le projet de la commission adopté crée une caisse spéciale par Compagnie, afférente à chaque exploitation,comme on a pu le voir par la lecture des deux articles ci-dessus.
- * *
- Le contre-projet présenté le premier est celui de M.Basly,qui l'a retiré en se réservant de le reprendre en deuxième délibération.
- Voici l’article Ier de ce contre-projet, qui marque d’une façon sensible la différence d’organisation des caisses projetées. Cette différence est essentielle :
- « Art. Ier. — Il est établi :
- « 1° Une caisse de retraite comprenant toutes les « exploitations de mines du territoire français et « ayant pour but de servir des pensions de retraite « à tous les ouvriers mineurs tant de fond que du "jour
- « 2° Des caisses de secours instituées au siège de « chaque exploitation minière et ayant pour objet
- * d’assurer des secours aux ouvriers en cas d’acci-
- * dents ou de maladies... »
- Dans les courtes observations faites par M. Basly eQ fort bons termes, le député ouvrier a déclaré du’il abandonnerait la partie de l’amendement aYant trait aux accidents. « Enfin d’éviter une lon-
- * gue discussion, lisons-nous à l'Officiel, et tenant 1 surtout compte du projet de loi sur les accidents 9 concernant les ouvriers, projet qui doit prochai-5 bernent venir en délibération, je me réserverai,
- * c°name plusieurs de mes collègues et d’accord
- « avec la commission,de discuter mon contre-pro-« jet dans la deuxième délibération,par cette bonne « raison que je ne crois pas qu'il soit juste d’opérer « une retenue de 5 0/0 sur le salaire des ouvriers « mineurs qui, jointe à un versement égal fait par « les compagnies, déchargerait celles-ci de la res-« ponsabilité des accidents.— Le rapport de M. « Duché laisse aux patrons la responsabilité des « accidents, alors que celui de ia commission met « les mêmes accidents à la charge des caisses de « secours. »
- Ce qui distingue donc le projet de M. Basly de celui de la commission, c’est que, tandis que la dernière crée autant de caisses qu’il ya de compagnies exploitantes, M. Basly lui, réunit toutes ces caisses en une seule. Une même caisse pour toute l’industrie minière. A ce point de vue, ce projet nous paraîtrait bien mieux conçu que celui de la commission, si un troisième, qui sera repris également lors de la deuxième délibération, ne nous semblait de beaucoup supérieur aux deux précités.
- Nous voulons parler du contre-projet de M. Émile Brousse, qui consacre le principe de la participation aux bénéfices.
- Il est ainsi conçu ;
- « Les ouvriers mineurs participeront aux béné-« fices des exploitations par le prélèvement annuel « d’une somme représentant de 10 à 15 0/0 des bé-« néfices nets.
- « Ce prélèvement sera opéré par une commission « composée de deux délégués des ouvriers, deux « délégués des concessionnaires, et un délégué de « l’Etat, président.
- « Le produit de cette participation sera versé, « partie dans une caisse centrale de retraites administrée par l'Etat, partie dans des caisses de « secours instituées dans chaque bassin et régies « par les ouvriers.
- « Tous les ouvriers mineurs de France bénéflcie-« ront solidairement de ces deux institutions, sui-« vant les prescriptions d’un réglement d’adminis-« tration publique et sous le contrôle de l’Etat... »
- Aux avantages d’une caisse centrale, ce projet joint celui de consacrer d’une façon légale le principe de la participation aux bénéfices.
- Chose étrange ! Un participationniste, aux éminentes qualités duquel nous rendons hommage, malgré la divergence profonde d’opinions politiques qui nous séparent,M.Laroche-Joubert qui,en succédant à son père sur les bancs de la Chambre, y a apporté les mêmes idées de participation, — M. Laroche-Joubert, disons-nous, s’est montré
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- hostile au projet de M; Brousse, invoquant pour raison qu’on ne devait pas décréter l’obligation en fait de participation économique.—Dans le prochain numéro, nous examinerons si l’objection de M. Laroche-Joubert peut s’appliquer au cas des exploitations minières. Pour l’instant,nous bornons là cet exposé déjà long.
- Des amendements divers, mais de pure forme, très peu importants, avaient été présentés.Tel, par exemple, celui de M. Freppel, tendant à réduire la quotité du versement à 4 0/0 des salaires pour les ouvriers et pour les compagnies.il est juste cependant de mentionner celui de M. Laroche-Joubert. L’honorable député d’Angoulè'me proposait un versement unique par les Compagnies s’élevant à 8 0/0 des salaires payés. Son amendement à été repoussé.
- En résumé,la question des caisses de mineurs se pose ainsi dans l’ordre où nous l’avons exposée :
- 1° Créer des caisses de retraite et de secours auprès de chaque compagnie,alimentées partie par les compagnies, partie par les ouvriers, pour secourir les ouvriers malades ou victimes d’un accident, servir des pensions de retraite aux ouvriers ayant atteint une limite d’àge déterminée. (Projet de la Commission, adopté en première lecture.)
- 2° Créer une caisse centrale administrée par l’Etat et servant des pensions de retraite aux ouvriers arrivés à la limite d’âge ; — des caisses spéciales par exploitation, destinées à secourir les ouvriers malades. (Projet de M. Basly.)
- 3e Enfin : prélever de 40 à 15 0/0 sur les bénéfices nets de toutes les exploitations houillères, le produit devant servir à constituer des caisses de retraite et de secours contre la maladie et les accidents. (Projet de M. Brousse.)
- Il nous reste à déterminer maintenant quel projet nous paraît Je meilleur.G’est ce que nous ferons dans le prochain numéro.
- LE TRAVAIL ET LES SALAIRES
- LA SOCIÉTÉ DES COMPOSITEURS Typographes de Londres.
- Le législateur anglais a protégé le travail des femmes et des enfants, en le réglementant, par de sages lois ; mais il a laissé les hommes s’organiser ouvertement eux-mêmes en puissantes
- tance, n’étant autorisées à s’établir que comme sociétés de bienfaisance, ou sociétés de secours mutuel.
- Ce principe de l’association a lait de grands progrès en Angleterre, où il puise sa force même dans la prospérité d( l’industrie. L’ouvrier anglais essentiellement pratique, i reconnu bien vite les bienfaits de cette solidarité, qui lui donne une autorité sérieuse dans ses réclamations et une certaine indépendance à laquelle il n’aurait jamais pu prétendre, isolé Abuse-t-il des droits étendus mis en son pouvoir ? Non., car b prospérité de ces associations montre que leur marche ascen-dante a suivi une voie de sagesse et de modération. L’ouvrier anglais sort rarement de la légalité ; il sait demander pai$j. blement et sait attendre patiemment ; voilà sa grande force et sa supériorité sur les camarades du Continent.
- Nous prenons pour type aujourd’hui l’une des associations londonniennes les plus prospères et les plus intelligemment dirigées : la Société des compositeurs typographes.
- Fondée en 1848, avec 1,100 membres, elle en a aujour-d’hu 7,025. Dans le quarantième rapport qui vient d’être pu. blié, ce mois-ci, pour clôturer l’année financière 1887, son secrétaire, M. Drummond, expose avec beaucoup de clarté la opérations et la situation financière de cette société. Nous en extrayons quelques chiffres éloquents :
- En recettes, les cotisations proprement dites ont atteint LU, 313 10s 3d. (282,837 fr. 80).
- En dépenses, les allocations aux sociétaires sans travailst sont élevés à L4,743 10s. 10d., se répartissant sur 1,49 membres ; le montant des pensions divisé entre 94 membres, est de L1,164 13s. Il a été alloué comme frais d’émigrationt 25 membres/pour la plupart à destination de New-York et de l’Australie) L177.
- Les allocations pour grèves ou cessations de travail ont été de L743 4s. Durant les quarante années d’existence de la sfr ciété, six années seulement ont dépassé ce chiffre : 1861 1870, 1872, 1879, 1885 et 1886 ; les autres années sont* beauconp inférieures.
- Le montant des traitements attribués au personnel, très r» treint, est de L516 5s., atteignant quatre pour cent des ceü sations encaissées.
- Les fonds de réserve de la Société s’élevaient au 31 déc® bre 1887, à la somme considérable de L20,201 15sJ» (505,044 fr. 55), en augmentation de L2, 594 8s st-l’année précédente.
- Nous ajouterons maintenant quelques mots sur les avanta-ges que cette intéressante société offre à ses adhérents.
- La cotisation est de 8 pence (80 centimes) par semais l’encaissement de ces 80 centimes hebdomadaires, qui à M de l’année forment un total de près de 300,000 ffa[1(’ s’opère des plus régulièrement et d’une façon toute
- associations, pour l’établissement et la défense des salaires, basées sur les bénéfices du capital. Dans tous les pays du Continent, ces mêmes associations ouvrières existent de fait, mais elles ne s’organisent que secrètement à l’état de résis-
- nique.
- ' En effet, dans chaque maison où se trouvent des adbé^ * un compositeur est désigné par ses camarades pour retff
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- LE DEVOIR
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- fonctions de comptable ; c’est ce dernier qui centralise les trations, en tient une comptabilité régulière et en opère le versement chaque mois au siège social.
- gn cas de chômage, et si la société ne peut procurer du travail, il est alloué au sociétaire pendant une certaine période somme de lo fr. par semaine, la somme totale ne devant as dépasser 240 fr. par an. En cas dégrève, cette allocation est élevée à 31fr. 25 pendant six mois.
- U n’est rien alloué pour le chômage provenant de la maladie
- ou incapacité de travail.
- Un sociétaire qui émigre de l’Angleterre reçoit une subvention atteignant jusqu’à 250 fr. Cependant ce qui peut paraître contraire à l’interprétation de ses règlements, ces dernières années, le comité de la Société a refusé toute subvention à ceux doses membres qui se dirigeaient sur le Continent.
- Les pensions de vieillesse varient de 5 fr. à 12 fr, 50 par
- semaine.
- U est remis aux héritiers des sociétaires décédés une allocation pouvant s’élever à 375 fr.
- Fortune et Solidarité-
- M. Bord, fabricant de pianos, qui dès 1864 a établi chez lui la participation, vient de mourir à l’âge de soixante-quinze ans.
- 11 lègue à ses ouvriers et à tout son personnel une somme importante. Ainsi se tsouve imité l’exemple de Mme Boucicaut, le M. Godin, de M. Leclaire.
- M. Borda chargé son exécuteur testamentaire de distribuer i tout le personnel de l’établissement une somme de 1000 fr, lour chacun à tous ceux qui ont travaillé au moins cinq ans :hez lui ; 1,300 francs à qui a six ans de présence ; 1,600 fr i qui a sept ans, et ainsi de suite une augmentation de 300 rancspar année au delà de cinq années.
- Ges legs comporte, dit-on, une valeur de 500.000 francs à listribuer.
- Nous sommes heureux d’enregistrer ce nouvel acte de solicité d’un riche industriel, reconnaissant que la fortune dont a joui, lui est venue, non pas seulement de ses qualités per-^nnelles, mais bien aussi par le travail de ses ouvrières et }Haborateurs de toute fonciion.
- baus cette maison, sise rue des Poissonniers, à la Chapelle 'participation a été établi comme nous l’avons dit, en 1864, la suite d’une grève et en vue d’établir la paix industrielle, b’' la participation futétablie, par la méthode la plus simple la plus correcte et sans restriction, au profit de tous les ailleurs, avec distribution annuelle et intégrale des divi— în<les révélés par l’inventaire.
- bord fit établir h chiffre exact de sa fortune industrielle 1 v"e des engagements qu’il allait contracter avec son per-lr'nfil entier.
- ^ la fin de la première année, et suivant contrat tacite, il J
- fit un prélèvement de 10 0/0 sur les bénéfices pour se couvrir de ses risques et l’intérêt de son capital. Ce prélèvement constitue le salaire du capital. Le reste était divisé par le salaire additionné de tout le personnel au salaire du capital, ce qui constituait pour M. Bord, un deuxième prélèvement fait cette fois en commun avec ses ouvriers et employés.
- Cette formule de partage produisit pour tous, ouvriers et patrons, les meilleurs résultats. Le dividende atteignit plusieurs fois de 20 à 24 0/0 du salaire.
- Nous savons que, dans ces dernières années, le résultat fut moins brillant, à cause de la concurrence étrangère, mais nous souhaitons que la participation reste installée dans cet établissement Elle en fera renaître la prospérité s’il en est besoin, comme elle l’entretient partout quand elle est franchement établie. (Moniteur des Syndicats.)
- Faits politiques et sociaux de la semaine-
- FRANCE
- Élections.— Les élections de dimanche dernier empruntaient une importance considérable à la propagande violente faite en faveur de la candidature de M. Boulanger. Bien que le comité dit de protestation nationale eut annoncé au dernier moment que la candidature était retirée, ses agents n’avaient pas moins continué leur œuvre de propagande, distribuant partout et à foison bulletins et circulaires.
- Dans les Bouches-du-Rhône, où M. Laur avait préconisé jusqu’à la dernière heure cette candidature, la situation était particuliérement grave. Le scrutin du 25 mars était un scrutin de ballottage. Si les électeurs avancés se laissaient entraîner à voter sur le nom de Boulanger, le candidat réactionnaire arrivait bon premier.
- Il n’en a rien été, car voici les résultats obtenus : M. Félix Pyat a été élu par 40,204 voix. M. Henry Fouquier, candidat opportuniste de la dernière heure n’a obtenu que 12.440 suffrages. Les royalistes se sont groupés sur M. Hervé au nombre de 23,638. Quant au général Boulanger, il n’obtenait qu’un chiffre de voix dérisoire : 983
- Dans le département de l’Aisne, les résultats ont été contraires. Là, en effet, le général Boulanger a distancé tous ses concurrents, emportant du premier coup 45,089 voix. Le candidat radical vient immédiatement après, avec 26,088 ; le candidat réactionnaire, 24,670 et le candidat socialiste, 2,380 seulement.
- Ce résultat est particuliérement curieux à décomposer. Tous les partis ont perdu environ la moitié de voix ordinairement recueillies et se sont portés sur le général Boulanger : tous ! Les républicains perdent 20.000 voix environ ; autant les réactionnaires, et les révolutionnaires au nombre de 4 ou 5,000, se sont groupés sur le général.
- Le Conseil d’enquête.— Le Journal officiel a publié la pièce suivante :
- Paris, le 27 mars 18 8,
- Monsieur le président,
- J’ai eu l’honneur de vous adresser, le 20 mars 1888, un
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- LE DEVOIR
- rapport tendant à faire comparaître devant un Conseil d’enquête spécial, pour fautes graves contre la discipline, M. Boulanger (Georges-Ernest-Jean-Marie,/, général de division en non-activité par retrait d’emploi.
- Mes conclusions ayant reçu votre approbation, j’ai, confor • mément aux articles 5, 10, 12 et 13 de la loi du 19 mai 1839 et à l’article 7 de la loi du 4 août 1839, prescrit la comparution de cet officier général devant un conseil d’en-quéte spécial, composé suivant les formes voulues par, le décret du 29 juin 1878.
- Ce Conseil s’est réuni, le 26 mars 1888, à l’École militaire à Paris, sous la présidence de M. le général de division Février, commandant le 6° corps d’armée, membre du conseil supérieur de la guerre.
- Il a fait comparaître devant lui l’officier général, objet de l’enquête et l’a entendu dans ses explications sur les faits qui lui étaient reprochés.
- Ces explications données et les membres du Conseil se jugeant suffisamment éclairés, M. le général de division président a, conformément au décret du 29 juin 1878, posé aux membres du Conseil la question de savoir si M. le général de division en non-activité Boulanger était dans le cas d’être mis en réforme pour fautes graves contre la discipline.
- La réponse a été : Oui, à l’unanimité.
- En présence de cet avis, et les opérations du Conseil ayant été régulières, j’ai l’honneur, monsieur le président, de vous proposer de décider que M. le général de division Boulanger (Georges-Ernest-Jean-Marie) sera, par application des dispositions des lois précitées du 19 mai 1834 et du 4 août 1839, rayé des cadres de l’armée à la date de la signature du présent rapport et rendu cà la vie civile.
- Toutefois, M. Boulanger, ayant plus de trente ans de service, a des droits acquis à la pension de retraite (loi du 11 avril 1831, art. 1er) et ne peut, dés lors, d’après la loi du 19 mai 1834 (art. 9), être mis dans la position de réforme.
- Cette loi dispose, en effet, que la « réforme est la position de l’officier sans emploi qui, n’étant pas susceptible d’être rappelé à l’activité, n’a pas de droits acquis à la pension de retraite ».
- En conséquence, et suivant une décision du conseil d’État, statuant au contentieux, en date du 21 décembre 1877, M. le général Boulanger, en non activité par retrait d’emploi, doit être admis, d’office, à la retraite.
- Ces conclusions étant conformes aux lois, réglement et avis sus-visés, je vous prie, monsieur le président, de vouloir bien revêtir le présent rapport de votre haute approbation.
- Veuillez agréer, monsieur le président, l’hommage de mon respectueux dévouement.
- Le ministre de la guerre, Général Logerot.
- Approuvé :
- Le président de la République.
- Carnot.
- Incident Franco-Italien.— Depuis deux jours, les journaux italiens s’occupent d’un prétendu incident maritime qui se serait produit dans les eaux de Nice dans la soirée de vendredi.
- Les informations de source italienne sont absolument ines actes.
- Nos confrères italiens prétendent que l’escadre française sur les ordres de l’amiral Amet, aurait tiré deux coups d( canon sur un navire marchand italien, le Solferino.
- Le Solfeiàno naviguait dans les eaux françaises sans villon. C'est alors que, d’après les récits italiens, l’escadre aurait envoyé un boulet sur le navire marchand.
- Ce dernier aurait hissé son pavillon et salué trois fois l’es> cadre française.
- Un second boulet, ayant passé à deux encablures de la broue du Solferino, fut la réponse à cette politesse iij. lienne.
- Voici ce qui s’est passé, d’après les renseignements officiels parvenus an ministère de la marine.
- Aussitôt que la nouvelle de l’incident a été connue rui Royale, le ministre a télégraphié à l’amiral Amet.
- La réponse du commandant de l’escadre est arrivée ci matin.
- Vendredi soir, l’escadre française faisait des manœuvres ci tirait à boulet dans les eaux de Nice.
- Le Solferino fut aperçu, naviguant du côté du buté tir. L’amiral Amet donna aussitôt les ordres nécessaires pom que le tir fut suspendu.
- Il est donc absolument impossible qu’un ou deux boulets aient été envoyés sur le Solfèrino.
- Les lettres administratives non affranchies. — Ou sait qu’actuellement les administrations publiques, quand elles répondent à une personne qui s’es: adressée à elles, n’affranchissent pas leurs lettres. La personne en question doit payer trente et quelquefois soixant; centimes.
- Aux termes du projet que la commission vient d’adopter, les lettres des administrations publiques à un particulier sera;
- ! toujours taxées à 15 centimes, quoi qu’en soit le poids.
- Un Congrès ouvrier.— Nous recevons, avec prière de l'insérer l’appel suivant adressé aux association;
- ! ouvrières des départements de l’Aisne, du Nord, du Pas-de-j Calais et de la Somme.
- Sur la demande de la majorité des Sociétés adhérentes, l< Comité d’organisation du Congrès régional organisé en vueé l’étude des lois concernant les Conseils de Prud'hommes, i décidé que la date du Congrès qui, primitivement avait ttt fixée aux 1er et 2 Avril, serait reculée aux Dimanche 20* Lundi 21 Mai (Fête de la Pentecôte).
- Les Associations qui n’ont pas encore envoyé leur adhesiw sont priées de le faire dans le plus bref délai, en spec* fiant les questions qu’elles désirent voir figurer à l’ordre « jour. ,,
- Adresser toutes les Communications, au siège du Com1 Rue de la vieille-Comédie, 25.
- ANGLETERRE
- Présidents du Congrès coopératif ^ Dewsbury.— Nos lecteurs apprendront avec le 1 grand plaisir que notre ami M. Vansittart Neale,le vénéra
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- secrétaire général de l’Union coopérative de la Grande-Bretagne a accepté la présidence d’honneur du Congrès de Dewsbury et prononcera en conséquence le discours d’ouverture. Le marquis de Ripou et M. Jean Cave, présideront le deuxième et troisième jour.
- IRLANDE
- Troubles en Irlande.— On télégraphie de Dublin que des désordres sérieux ont eu lieu àYoughal, où le député O’Brien voulut prendie la parole, dans une réunion de fermiers qu’une proclamation du vice-roi avait interdite.
- Dès que M. O’Brien ouvrit la bouche, la police lui intima l’ordre de se taire. Sur son refus, le magistrat Plunkett ordonna à la troupe et à la police de disperser la foule Les soldats durent charger à la baïonnette et la police avec ses bâtons.
- Plusieurs personnes ont été blessées. M. Plunkett a reçu une balafre à la figure.
- Les manifestants ont été dispersés.
- ALLEMAGNE
- Les socialistes.— La suppression de la Heesische Bürgerzeitung,journal socialiste du grand-duché, a provoqué des désordres. La police a arrêté huit manifestants.'
- Le comité socialiste de Darmstadt a décidé de prendre des mesures énergiques dans l’intérêt du parti. Puisque le gouvernement interdit la fondation d’un journal socialiste, le comité se concertera avec plusieurs comûés socialistes des autres provinces et celui de Zurich, pour une distribution régulière de proclamations, de brochures et de journaux socialistes ne tombant pas sous la défense du gouvernement ducal.
- Dans la matinée d’hier, une vingtaine de socialistes sortant d’une brasserie de la Ilesstrasse, ont fait une manilestation contre le prince Guillaume, en criant : « A bas le Kron-prinz ! »
- PORTUGAL
- Le Théâtre Baquet, à Oporto, vient d’être complètement détruit par un incendie, qui s’est produit vers la fin de la représentation. Le nombre des morts est considérable ; quatre-vingt ont déjà été retrouvés.
- Comme toujours, ce sont les spectateurs des galeries supérieures qui ont le plus souffert. Comme toujours aussi, ils ont trouvé les portes de sortie fermées, et sont morts en bas, les uns sur les autres, écrasés et asphyxiés. L’incendie est dû à un accident arrivé à un bec de gaz.
- Quand donc les directeurs de théâtres se résoudront-ils à adopter l’éclairage électrique ? Le sort de l’Opéra-Comique, à Paris, et du théâtre d’Exeter, en Angleterre, aurait partout dû servir d’avertissement. Il est plus que jamais nécessaire que les gouvernements veillent à ce que cette condition soit remplie dans tous les théâtres et lieux de réunions publics; elle est indispensable pour assurer la sécurité des spectateurs.
- TUNISIE
- La Tunisie et l’Exposition universelle. —
- Depuis son arrivée à Paris M. Massicault s’est occupé d’activer les préparatifs de l’Exposition tunisienne qui occupera, comme on le sait, un vaste emplacement sur l’Esplanade des Invalides, entre l’Algérie et les colonies françaises.
- La construction du Palais tunisien, qui a été confiée après concours, à M. Saladin, architecte diplômé par le gouvernement, va commencer.
- Les motifs de l’entrée principale ont été empruntés au Bardo, au Dar el Bey et à la mosquée de Sidi-Bou-Arouy de Tunis.
- La grande mosquée du Ruouan et les monuments les plus célébrés de la Régence sont également reproduits avec tout leur caractère de saisissante originalité.
- Une série de constructions représentant les maisons si curieuses des oasis de Djerid, les boutiques et les souks-voûtes de Tunis et des villes du Sabel peuplées de marchands et d’artisans tunisiens, travaillant sous les yeux du public, sera l’une des plus merveilleuses attractions de l’Exposition universelle de 1889.
- Une petite école d’enfants d’Arabes sera installée au bout de cette avenue aussi animée que pittoresque.
- Avec ces restaurants, ces cafés et ces concerts, l’exposition tunisienne réalisera un rêve des « Mille et une nuits.»
- Ce sera l’évocation de l’orientalisme sur les bords de la Seine dans ce qu’il a de plus chatoyant et de plusenchanteur.
- Dans un récent voyage en Tunisie, M. Charles Panson, commissaire général de l’exposition tunisienne, a reçu du bey la promesse que son gouvernement ne négligera rien pour lui donner le plus vif éclat et pour en assurer le complet succès.
- CHRONIQUE DE LA SEMAINE
- C’est, encore l’affaire Boulanger qui, durant ces huit jours, a défrayé les polémiques de tous les journaux. Nous avons dit ailleurs, dans un article consacré1 spécialement aux caisses des ouvriers mineurs, que les journaux sérieux devraient bien consacrer un peu de leurs colonnes aux affaires importantes,dont la solution intéresse certainement autant que le compte-rendu de telle réunion bruyante ou de telle conciliabule politique. Mais allez donc faire entendre raison à des directeurs de feuilles qui affolent le public par les inventions les plus insensées et dont le tirage suit la progression constante de l’émotion populaire qu’ils provoquent!
- Ainsi, le lendemain du jour où la chambre adopte, en première délibération, le projet de loi instituant des caisses de relraite, une autre question, moins importante, à coup sûr, intéressante, néanmoins, à plus d’un titre, est venue en discus-
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- sion. Il s’agissait des alcools.Un journal dont toute la première page est consacrée exclusivement à la commission d’enquête, consacre uné\ dizaine de lignes au compte-rendu de la chambre. Sur ces dix lignes, six au moins expriment la déception que la séance a causée au rédacteur. « On s’attendait à une interpellation, dit-il. Mais la séance a été d’un vide désespérant. La grosse affaire sera-t-elle pour demain ?» — La grosse affaire, c’est l’interpellation, une discussion — sinon une dispute violente et haineuse pour ou contre Boulanger. Voilà ce qui préoccupe les précepteurs de l’opinion, les hommes qui ont la grave et sévère responsabilité de parler à la foule !
- Heureusement, nous en aurons bientôt fini avec cette émotion malsaine d’un plébiscite électoral dont on nous menaçait. M. Boulanger, jugé par ses pairs, a été rendu à la vie civile. Le voilà donc devenu électeur, éligible. On peut l’élire et l’envoyer à la chambre. Gomme sa présence dans les couloirs du Palais-Bourbon ne changera pas un iota à la situation, le peuple se désabusera. Il comprendra que les réformes ne s’obtiennent pis sans une invitation formelle des intéressés, c’est-à-dire de la masse électorale ; que l’enthousiasme pour un homme ne saurait tenir lieu de programme ; et revenu à une appréciation plus saine,il recherchera le moyen d’assurer l’exécution des modifications propres à améliorer son sort,en nommant des députés auxquels ils donnent un programme et un mandat bien déterminés.
- L’extrême-gauche l’avait dit dans son manifeste, un peu pâle : « que le peuple donne des mandats précis. » — Tout est là, en effet.
- Cependant, il ne s’en suit pas que les députés déjà nommés doivent se considérer comme délivrés du soin de travailler. Le peuple ne peut pas tout prévoir dans ses cahiers électoraux. C’est au député qu’incombe la tâche la plus considérable. Le peuple lui, manifeste ses tendances, ses vœux, d’une façon toujours générale, sans trop arrêter les lignes ni les détails de l’œuvre à accomplir. Il importe donc que la chambre se convainque du devoir étroit de réforme et d’amélioration que les électeurs lui ont imposé et qu’elle travaille en conséquence.
- Cette semaine, elle a bien mérité du pays. Elle a voté une loi importante ; consacré une séance à la Question du Panama, dont nous ne saurions parler ici, à cause de la nature des intérêts privés quelle renfermé ; voté divers projets d’organisa-
- tion militaire, et à cette heure, elle se dispose à introduire une modification dans la législation qui régit les délitsd’audience. D’autres sont pendantes. Qu’elle continue dans cette voie, elle trouvera la popularité dont parlait M. Clémenceaa et qu’il lui est si facile de conquérir.
- Ah ! si les hommes d’État voulaient être populaires ! ce serait si facile ! Il suffirait de faire du bien. Améliorer, faire du bien, voilà la source de la popularité.
- k
- + +
- Nous venons de parler incidemment des délits d’audience.Depuis quelque temps,nous suivons assez régulièrement la chronique des tribunaux. Non pour nous délecter des assassinats épouvantables que les journaux bien informés tiennent à honneur de raconter par le menu sans nous faire grâce d’un incident — non ! cette lecture nous répugne et nous croyons qu’il y a là pour le public une nourriture intellectuelle éminemment malsaine. Le goût de ces lectures est une marque de dépravation morale. Les journaux qui l’entretiennent commettent une œuvre mauvaise. L’homme est imitateur — du mal autant que du bien. La littérature de meurtres, d’assassinats, a inspiré plus d’un crime.
- Ce que nous suivons, dans la chronique des tribunaux, ce sont les menus faits : vol, escroquerie, etc., qui peignent sur le vif, le vice humain, moyen; permettant de saisir l’influence exercée par les institutions sociales sur la moralité individuelle. Que de menus faits navrants, dont la signification échappe le plus souvent au rédacteur du compte-rendu, mais que le penseur affligé saisit et commente douloureusement !
- Depuis quelque temps, une sorte de délits se multiplie: c’est celle d’outrages envers les juges. Il ne se passe pas de semaines que les journaux n’enregistrent plusieurs de ces délits. On condamne un pauvre diable, repris de justice, le plus souvent ; flétri à jamais par une vie de paresse, de misère, passée dans les prisons, où il a laissé tout sentiment d’honneur, de dignité individuelle, de conscience morale. La condamnation prononcée, le président ajoute — c’est la formule sacramentelle: Avez-vous quelque chose à dire? Le condamné répond par une grossièreté à l’adresse des juges.— Aussitôt,séance tenante,on le fait rasseoir, et, les juges, la face chaude encore de l’outrage, prononcent une seconde condamnation qui varie de deux à cinq ans de prison.
- \ Ce délit s’est multiplié, ces dernières années, et
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- il y a là, sans doute,un fait d’imitation. Cependant celles tristes réflexions n’inspire pas à celui qui va au fond des choses, la nostalgie de la prison révélée par ces provocations persistantes des malheureux à surexciter la sévérité des juges.
- Car beaucoup interrogés après, avouent qu’ils u’ont pas d’autre mobile que celui de se faire infliger une condaiIinal'‘on a P,us d’une année de prison, parce que, à ce taux, disent-ils, ils iront dans une maison centrale, où ils seront mieux qu’en liberté ; à l’abri du froid et de la faim.
- Parfois, il arrive qu’un accusé, aigri par une longue prévention pour un mince délit, se laisse emporter à des paroles vives. Le juge frappe sans pitié. Or il y a dans cette répression immédiate d’un délit par les juges même centre qui le délit a été commis, quelque chose qui froisse le sentiment de la justice. Un axiome de droit dit qu’on ne saurait être juge et partie à la fois. Eh bien ! le juge, dans ce cas est partie ; il venge sa propre offense. Le législateur a compris qu’il y avait lieu d’adoucir la rigueur de la législation sur ce point ; qu’il convenait de soustraire le coupable à la juridiction directe du juge offensé et on va réformer sur ce point le Gode pénal.
- C’est une réforme minime sans doute. La criminalité et les délits ont leur source partie dans l’imperfection humaine, partie dans les institutions sociales. L’homme est un être sociable par nature et s’il devient criminel, c’est-à-dire insociable au sens juridique du mot, c’est souvent, que des circonstances défavorables du milieu ont déterminé en lui une déformation morale. Il faut donc modifier, améliorer le milieu pour réduire à son minimum la criminalité. Cependant,l’adoucissement des peines a eu jusqu’ici pour résultat d’améliorer l’homme. Ceci est un fait patent, démontré par l’évolution juridique. Ce qu’un ancien magistrat. M. Eugène Mouton, dans un livre récent, appelle « la folie de la répression » a presque toujours eu pour conséquence de déterminer ce qu’il appelle la «folie de ladélinquence. # Il y a comme une sorte de suggestion dans les prescriptions pénales d’une sévérité outrée, qui porte les hommes d’une moralité inférieure à commettre les délits objet d’une répression exceptionnelle. L’adoucissement de la Pénalité infligée aux délits d’audience est donc une bonne chose et pour minimes qui doivent en etre les résultats, le législateur doit l’édicter.
- ir
- * *
- Malheureusement, cette diminution de peines
- qui es! la caractéristique juridique de notre époque ne semble pas être bien comprise de tous, car deux assemblées importantes viennent de prendre des décisions regrettables, aggravant la pénalité existante sur deux sujets bien différents.
- Nous devons en toucher deux mots dans cette chronique de la semaine, nous proposant de revenir plus longuement sur l’un d’eux.
- C’est du Sénat et de l’Académie de médecine que nous voulons parler.
- D’une part, le Sénat, sous prétexte que la loi sur la presse de 1881 présente quelques lacunes,a voté une loi de répression qui emprunte ses principales dispositions aux pires lois sur la matière de 1825 et de 1837.
- Sous ces termes vagues « excitation au désordre, à l’incendie,à l’assassinat, à la mort des citoyens», il renforce l’article 23 d’une foule de circonstances de droit qui permettraient à un gouvernement réacteur de déporter sûrement les journalistes et même de les guillotiner. En vain, le gouvernement, par l’organe de M. Sarrien, ministre de l’Intérieur et de M. Failléres, ministre de la Justice, a-t-il fait toucher du doigt au rapporteur le caractère détestable des principes du projet, le Sénat l’a adopté à une assez forte majorité. Il est vrai que la chambre la repoussera sans doute. Mais le Sénat, qui n’est déjà pas encodeur de sainteté dans l’opinion, a perdu là l’occasion de faire oublier son existence. Heureusement pour lui, les journaux que vise plus particulièrement la loi étaient tout à l’affaire Boulanger; de sorte que cette loi dont les dispositions pourraient valoir à plusieurs d’entre eux un certain nombre d’années de prison, avec la déportation et même la peine de mort au bout, est passée inaperçue de ceux qu’elle vise ?
- Le fait serait plaisant, si ce n’était pas là, de la part de nos sénateurs une fort mauvaise plaisanterie à laquelle nous espérons que la Chambre mettra ordre.
- * ¥
- L’autre décision malheureuse, prise par l’Académie de médecine, concerne la prostitution. C’est une question délicate etd’une importance extrême. Nous ne pouvons que la signaler à ce*te fin de chronique, nous promettant d'y revenir bientôt.
- L’Académie a longuement discuté le problème de prophyllaxie que comporte la question de la prostitution et les mesures de législation à prendre dans ce but. Comme médecins, les membres de l'Académie sont assurément compétents. A eux re-
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- vient le droit de poser des conclusions en matière d’hygiène publique. Mais le problème est double : Si d’une part on doit chercher à restreindre à leur minimum d’intensité les maladies contagieuses dont la prostitution est le véhicule, — de l’autre, il importe de ne pas établir au xixe siècle une catégorie de parias, de créatures sans droits, placées hors la loi commune, maudites et réprouvées dans toute la force du terme.
- Or c’est ce que fait la réglementation actuelle, réglementation arbitraire, qu’aucune loi, aucun principe juridique ne consacre. A cette réglementation l’Académie propose de substituer une législation renforçant encore, légalement, les dispositions absurdes, barbares existantes.La provocation à la débauche, la sollicitation de la femme deviendrait un délit légal. Fort bien ; mais la provocation de l’homme ?
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- L’infériorité juridique de la femme est une survivance des sociétés primitives dans lesquelles la femme étant la chose possédée de l'homme, elle est soumise à tous les caprices et toutes les fantaisies de son maître. C’est là un fait de survivance qui doit disparaître. « La condition des femmes est le « critérium du développement d’un peuple, dit le « savant dr Letourneau, dans sa Sociologie; le sort « de la femme dans l’humanité est d’autant plus « dur que l’homme est plus bestial et la graduelle « émancipation de la femme s’effectue au fur et à « mesure des progrès de la civilisation. »
- La réglementation de la prostitution, dans laquelle le délit commis par deux individus n’est punissable que pour l’un des deux, constitue une de ces inégalités choquantes (abstraction faite des causes sociales de la prostitution) qui révoltent la conscience. Jadis, l’adultère n’élait puni que sur la femme. Chez les peuples où la répression de l’adultère atteignait Phomme marié, ce n’est pas l’offense commise par l’homme envers sa femme légitime qui était punie, mais bien l’offense au mari de la femme adultère,celle-ci étant une chose, une propriété. Progressivement, ces distinctions se sont atténuées, si elles n’ont pas complètement disparu. Le délit d’adultère, par exemple, est réprimé sur les deux coupables. Il doit en être de même pour les délits que l’Académie propose de spécifier et qui, à cette heure, ne sont visés que par une réglementation arbitraire par laquelle plus de 200.000 femmes au moins sont régies.
- LE SOCIALISME OUVRIER
- ET L'ŒUVRE DE GODlf)
- Sous ce titre, M. Fauvety, l’éminent directeur de la Religion laïque, publie dans cette dernière revue une lettre et une réponse sur l’œuvre philosopha que et sociale de notre vénéré directeur.
- Nous avons cru qu’un extrait considérable ^ ces deux appréciations intéresseraient les lecteurs du Devoir.
- Nous publions donc la plus grande partie de la lettre de M. Prud’homme, qui a donné lieu à la réponse de M. Fauvety, avec cette dernière :
- LETTRE DE M. C.-L. PRUD’HOMME DU HAVRE A M. FAUVETY.
- C’est la confusion établie, à dèssein ou inconsciemment en toutes choses par les hommes de savoir, et de talent qui jette le trouble dans l’esprit des hommes qui ne savent pas, au point de rendre impossible dans la vie pratique, la réalisation des meilleures et des plus nobles pensées.
- « Vénéré Maître,
- » Maintes fois déjà, j’ai eu le désir de vous envoyer quelques réfléxions sur de légères divergences qui existent dans nos divers modes d’appréciation. Je ne mets pas en doute qu’il y a, dans chacun de nous, un semblable dévouement, et une égale bonne volonté. Mais il existe une différence de point de vue dans nos manières d’envisager les choses qu’il importerait de faire cesser pour le plus grand avantage de la cause sacrée que nous avons la prétention de servir et à laquelle, à notre vif regret, il nous arrive parfois d’étre plutôt nuisibles.
- » Aujourd’hui, cher Monsieur, à l’occasion d’un article inséré dans le numéro 50 de votre savante Revue, ayant trait à la mort de l’éminent directeur-fondateur du Familistère de Guise, si mal compris de la plupart des socialistes, permettez moi de vous dire ce qui a valu au fondateur, la grande indifférence dont vous vous plaignez.
- » Cette indifférence, j’oserais presque dire ce dédain, delà part des socialistes, ou plutôt des hommes qui aspirent an socialisme, provient de ce qu’ils se sont intuitivement rendu compte que ce mode de société ne pent se généraliser au sein du régime individualiste moderne, et que, pourobtenir de cette œuvre des résultats vraiment utiles pour tous, une transformation totale de nos mœurs, de nos lois et des institutions civiles qui régissent le pays serait nécessaire.
- » En effet, le Socialisme ne peut être mis en pratique, que dans une société majeure ou démocratique et pas autrement, d pour essayer de nous rendre plus clair, nous osons affn’®er que la république démocratique et sociale ne peut vivre ou dehors des principes de fraternité, d’égalité, de solidarité, &
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- liberté (ou d’indépendance) et d’unité chrétienne évangélique, mis en pratique dans les Sociétés. (LeChristianisme, n’a bien entendu, rien de commun avec le Catholicisme romain, qui, lui, n’est que la religion des vices et des passions mondaines).
- » Il est évident, que, dans les conditions actuelles, il serait impossible, à n’importe quel socialiste, de faire plus et mieux que ce qui a été fait par l’éminent Directeur Fondateur du Familistère et sa digne et remarquable épouse ; —
- » Il est donc juste, de rendre hommage à l’honorable philanthrope, qui a su faire plus que de l’individualisme à la deuxième puissance, puisqu’il s’est élevé jusqu’à la participation avec ses ouvriers. Participation arbitraire, il est vrai ; mais quand même il les aurait gratifiés de tous les bénéfices de l’exploitation, l’état de choses en eût-il été moint vicieux au point de vue des principes?— En outre, M. et Mme Godin, ont pris soin de l’enfance. — Ils ont donc réalisé un progrès énorme comparativement à ce qui s’est fait partout ailleurs. Mais, delà au socialisme, il reste un pas considérable à franchir.
- b Quoiqu’il en soit, il y a motif pour reconnaître que l’œuvre du familistère est considérable. On n’a qu'à comparer les associations entre travailleurs, pour prouver leur infériorité en présence de cette création.
- b Cependant, admettons, pour un instant, que tous les établissements fonctionnent sur les bases du Familistère, on apercevra de suite la terrible concurrence, déjà si redoutable pour les travailleurs, prendre des proportions gigantesques.
- » Nous périclitons, non point par défaut de production, mais par manque d’écoulement des produits.
- » Nous ne manquons pas d’arguments à opposer à ceux qui veulent trouver un surcroît d’écoulement des produits dans l’abaissement des salaires, dans l’emploi des machines et dans la suppression des bras ; — toutes choses ruineuses moralement et matériellement pour les exploités.
- « Voici notre conclusion : L’organisation du Familistère est un acheminement vers la constitution de la commune autonome et, pour atteindre ce résultat complet, il eût suffi de lui adjoindre les quelques habitants, les industries,le petit commerce et les champs qui environnent ce vaste établissement ; mais, cela eût-il eu lieu, que le problème serait encore loin d’être résolu. Il faudrait, pour arriver à la constitution sociale et économique de la nation française, qui deviendrait alors un familistère à la cinquième puissance, pour les nations occidentales. 1° Que toutes les communes de France se constituassent en communes autonomes sur tout son territoire.— 2° Que toutes ces communes fussent établies sur les principes moraux du vrai Christianisme démocratique. — 3° Qu’elles fussent régies par les mêmes principes de fraternité, d’égalité, de solidarité, de mutualité, de liberté et d’unité.— 4° Que toutes ces communes s’organisassent en cantons,en départements, en provinces, et que la direction de la nation ou de l’État, composée de délégués cantonaux, départementaux, provinciaux,
- devînt le grand pondérateur appelé, d’un côté, à répartir le v mouvement, la vie, le bien-être, parmi tous les éléments appartenant à la nation et, de l’autre, à servir d intermédiaire dans tous les cas où le besoin le réclamerait.
- « Voilà, grosso-modo, la marche progressive du vrai socialisme républicain démocratique et chrétien.— Il est inutile d’en chercher un autre, que le veuillent ou non les soi-disant socialistes qui n’ont encore rien compris au socialisme .
- « N’oublions pas que le bien-être individuel, collectif et universel, ne sera jamais que relatif avec l’état moral de l’homme et des Sociétés : on n’a pas le gouvernement que l’on veut, on a le gouvernement que l’on mérite. ;
- <r Quant à l’honorable M. Godin et à sa digne et vertueuse épouse, s’ils ne sont restés que des individualistes de fait, cela n’est dû qu’aux circonstances et aux temps actuels.— Nous les croyons socialistes de cœur.— En leur rendant cet hommage, nous exprimons la conviction que Madame Marie Moret, veuve du grand philanthrope Godin,femme de cœur et de dévouement, remplirait parfaitement le rôle de mère communale et même de mère nationale.
- « L’Etat, ainsi que la Commune,.,., etc., etc., dans l’avenir, devant avoir, à leur tête, un père et une mère chargés de la sauvegarde des intérêts généraux.
- « Vous comprendrez aisément, cher Monsieur Fauvety, les motifs qui ne m’ont pas permis de laisser passer, sans protestation, les éloges que vous donnez à la mémoire de l’éminent Directeur-Fondateur du Familistère de Guise, comme socialiste, — le Familistère n’étant, en définitive, qu’une exploitation individualiste aussi admirable quelle peut l’être.— Un mot vous rendra compte de ce fait : Pendant la vie de M. Godin, le Familistère avait un seul patron ; -- son Directeur.— Par suite de ses dispositions testamentaires, tous les membres de l’établissement deviennent patrons à leur tour.— C’est évidemment très avantageux pour eux et très généreux de la part du savant économe ; mais, au point de vue général, où est le progrès ?...et, que deviendrait dès demain ces 1800 volon-
- tés, si elles n’avaient la foi ardente d’une femme de cœur pour les pondérer ?
- « Recevez, je vous prie, cher et vénéré frère en humanité, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
- G. L. Prud’homme.
- « Havre, le Ier février 1888. »
- RÉPONSE
- J’ignore quelles sont les divergences qui peuvent exister entre nous, mais si, comme je le crois, mon brave coreligionnaire est d’accord avec moi sur les principes et le but à atteindre, nous ne pouvons différer que sur la méthode.
- La méthode est de première importance pour passer de l’idée au fait, de la théorie à la pratique. Or, h méthode est ! ce qui a le plus manqué à toutes les écoles socialistes et,
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- tout particulièrement, au parti ouvrier. C’est à celui-là que M. Prud’homme me paraît se rattacher. Je l’en félicite, parce que c’est le plus intéressant et le plus accessible aux sentiments généreux, mais c’est aussi le plus difficile à satisfaire. Pourquoi cela ? Parce que c’est le parti de l’absolu, du tout ou rien, et qu’ignorant les lois du devenir, du développement, de l’évolution progressive, il se refuse aux tempéraments, aux concessions, aux ménagements qu’exige la préparation des milieux, en vue d’un idéal donné ou d’un but à atteindre.
- Heureusement, il y a deux hommes dans M. Prud’homme. Il y a le poursuivant de l'absolu et l’homme d’expérience qui voit les faits et en tient compte. C’est le poursuivant de l’absolu (de son absolu à lui), qui parle lorsqu'il se refuse à voir dans le Familistère et dans toute l’œuvre de M. Godin, le caractère socialiste. Mais d’une autre part, au risque de se contredire, la logique des faits l’oblige à reconnaître que c< l’organisation du Familistère estun acheminement vers la constitution sociale autonome, etc. (1).
- On pourrait, à la rigueur, se contenter de la concession. « Un acheminement », c’est quelque chose, c’est beaucoup. Un premier pas pour sortir de l’ordre ancien et entrer dans l’ordre nouveau : Ce serait déjà énorme ? Il conviendrait cependant d’ajouter qu’il y a là un modèle d’organisation bon à suivre, en même temps qu’un progrès au profit des ouvriers, de cette classe de travailleurs déshérités qui, nés sans patrimoine, trouvent, dans l’usine et dans l’association économique du familistère, non seulement le travail permanent qui assure le pain quotidien, mais les moyens d’acquérir une part de capital avec co-propriété de l’instrument de travail, en même temps que les garanties qui manquent dans notre société si insolidaire, pour les cas d’accidents et de maladie, retraites pour la vieillesse, etc. Mais ce qui caractérise surtout l’œuvre du Familistère, c’est le relèvement de la vie de famille et l’éducation morale et intellectuelle donnée à tous les enfants. Songez donc ! Tous les ouvriers pourront vivre honnêtement de leur travail quotidien entourés de leur famille ! Avoir une compagne à soi, des enfants, qui grandiront sous vos yeux, et dont on fera, pour peu que vous y aidiez par vos exemples, de braves garçons et d’honnêtes filles ! Est-ce donc peu de choses, cela,et n’est-ce pas ce qu’il y a de plus instant à faire pour fonder l’ordre nouveau !
- (1) Je ne puis écrire ce mot « autonome » sans protester contre le mauvais emploi qu’on en fait lorsqu’on l’applique à la commune. Le mot autonome, fait de deux mots grecs (autos et nomos), qui veulent dire faire sa loi, être sa loi a soi-même, ne saurait convenir à la commune moderne. Voyez-vous nos 36,000 communes de France ayant chacune sa souveraineté (car l’autonomie n’est pas autre chose) et son indépendance ! Paris, dont on voudrait ainsi faire la tête de la France, aurait décapité la France le jour ou ce crime s’accomplirait. Paris jouerait alors le rôle de la Rome antique. Un municipe condamné à absorber, en les dominant, tous les autres municipes. Ce serait criminel si te n’était absurde et mpossible.
- Je rencontre ici la plus grande erreur du socialisme ouvrier : C’est de'croire qu’on aura une société nouvelle avant d’avoir fait des hommes nouveaux. J’entends des hommes et des femmes. Pour cela, il faut commencer par les enfants. C’est pourquoi le socialisme ouvrier a tort de se faire illusion. Ce n’est pas pour la génération présente que nous travaillons, c’est pour les générations futures. Posteri, posteri, vestra res agitur ! Tout au plus pourrons-nous obtenir quelques palliatifs pour adoucir le sort des pères, comme l’institution généralisée des caisses de retraite pour la vieillesse, une organisation générale des secours pour les malades et de soins pour les jeunes enfants, et aussi ce que la République a osé entreprendre sur une échelle, bien vaste pour ses ressources actuelles, mais encore bien insuffisante, la distribution de l’instruction primaire à tous les enfants du pays ! Ce progrès, dû à la démocratie républicaine, est à peu près le seul bénéfice que l’on ait su tirer jusqu’ici du suffrage universel. Mais à lui tout seul, il est considérable. Chaque homme futur, chaque membre de notre société nationale se trouve ainsi mis en possession de l’outil, de l’instrument indispensable à son développement mental,car un homme, dans un milieu civilisé comme le nôtre peut s’instruire lui-même et se créer un capital intellectuel impérissable, lorsqu’il a appris, dès son enfance, à lire,écrire, compter et à se servir de sa raison. Malheureusement ce dernier point est trop négligé dans les écoles. Ce qu’on enseigne le moins à nos enfants et à nos adolescents des deux sexes, c’est à se gouverner et à se conduire dans la vie comme des êtres raisonnables et conscients. Quand ils sortent de l’école, ils sont peut-être en état d’apprendre un métier, ils ne sont point armés pour la lutte de l’existence. Dépourvus de philosophiez de religion, ignorants du but de la vie, ils se trouvent livrés, dans le désert du monde, à tous les entraînements de leurs penchants, de leurs passions et à tous les pièges, à toutes les tentations d’un milieu corrupteur et corrompu, où il semble que la ruse et la force seules,sont appelées à triompher et où trop souvent, surtout quand on est pauvre, il faut se résoudre à être dupe ou fripon, sans qu’il y ait moyen d’échapper au dilemme. On leur enseigne bien, sans doute,un peu de morale, mais la morale sans une sanction idéale ou effective, la morale sans un but d’ordre universel, la morale sans autre raison de vivre, sans autre but donné à la vie de ce monde que la jouissance, le plaisir, la recherche du bonheur, est absolument stérile, impuissante, inefficace. On ne fera jamais des êtres moraux et une société harmonique avec des gens qui se figurent qu’ils ne sont au monde que pour s’amuser et s’enrichir, eux et leurs petits ! Nous en sommes là, pour l’instruction secondaire comme pour l’instruction primaire, avec cette différence, en faveur de celle-ci, qu’au moins, si elle ne moralise pas les âmes, elle ne fausse pas les esprits et n’avachit pas les caractères, en dévirilisant les tempéraments, comme fait l’enseignement des collèges, avec ces amas indigestes de notions inutiles, défaits, de phénomènes, de dates et de mots,
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- dont on bourre la tête des jeunes gens, sans leur donner le moindre fil pour diriger leur pensée, au milieu de ce fatras scientiste,et se conduire dans la vie. On croit leur avoir tout appris, et ils ne savent rien. Savoir, c'est comprendre. Eh bien, ils n’ont pas compris. Leur cerveau contient peut-être des trésors de science. La raison seule y fait défaut. C’est toujours l’histoire du singe montrant la. lanterne rnagique aux autres animaux :
- Il n’avait oublié qu’un point,
- C’était d’éclairer sa lanterne.
- (La fin au prochain numéro.)
- Le point de vue scientifique
- DE L'ÉTAT APRÈS LA MORT
- PAR LE Dr CHARLES DU PREL.
- (Extrait et transcrit librement du Sphinx.)
- Nous empruntons au « Lotus » revue des hautes études théosophiques ( 58, rue St André des Arts Paris, ) le remarquable travail qui suit et que nous croyons de nature à intéresser nos lecteurs.
- I
- L’apparence et la vérité différent souvent entre elles au point de s’opposer complètement l’une à l’autre. Le soleil semble tourner autour de la terre, mais en réalité, le contraire a lieu. A la mort nous paraissons mourir et le monde semble persister; mais en réalité, nous restons, et ce monde, que nous connaissons, c’est-à-dire l’image du monde conditionnée par l’organisation de nos sens,disparaît.
- Des erreurs graves doivent s’être glissées dans notre mode d’étudier le problème de l’âme, dont ne dépend pas seulement la question de savoir si elle est immortelle, mais aussi de savoir de quelle manière elle l’est. Nous aurions depuis longtemps déjà trouvé la solution de ces questions, si nous l’avions cherchée avec la méthode propre ; or la solution la plus simple serait certainement celle qui répondrait au si et au comment de l’immortalité.
- La mort anéantit l’homme extérieur, corporel, cela est hors de doute : ou a donc considéré de tout temps l’immortalité comme une permanence de l’âme ; et ce que celle-ci est, l’auto-conscience nous le révèle. Or nous rencontrons constamment à travers toute la philosophie la supposition erronée que l’âme se retrouve avec tout son contenu dans l’autoconscience. Cela est une simple pétition de principe ; nous n’aurons, pour nous en rendre compte, qu’à réfléchir à ce fait que l’autoconscience est un produit du développement biologique et qu’en tout cas nous ne pouvons pas affirmer que ce processus soit arrivé à son entière efflorescence.
- Je commence donc ces recherches par une proposition tirée de ma Philosophie de la Mystique : l’autoconscience
- n’épuise pas son objet. L’âme et la conscience ne sont pas des termes controvertibles; chacune d’elles a une étendue inégale; l’âme embrasse des faits que la conscience ne constate pas.
- Il nous reste à étudier jusqu’à quel point et dans quelle direction.
- Si l’on avait remplacé ce préjugé dont je parle par une conception claire de notre substance intime, on aurait pu facilement et depuis longtemps constater ce qui suit : notre pensée, notre sensibilité et notre volonté contiennent des parties constitutives inconscientes dont le résultat empirique seul nous est connu et est objet de notre autoconscience, sans qu’il se manifeste dans celle-ci quelque chose des fonctions de l’âme qui les ont produites. Au sujet de l’âme, on aurait dû se demander ce que nous sommes pendant la vie, et il en aurait découlé naturellement la réponse à la question : quel est notre état après la mort? La conception exacte de notre être intime une fois établie et les changements que la mort opère en nous une fois constatés, on obtient notre état futur par une simple soustraction. Pour les matérialistes rien ne reste après celte soustraction, parce qu’ils partent d’une fausse conception de l’âme ; pour les spiritualistes, quelque chose de positif reste après la soustraction, mais eux aussi partent d’une conception incomplète de l’âme et ne peuvent en conséquence repousser les attaques de leurs adversaires.
- Etudions d’abord la question : que sommes-nous actuellement ? Notre autoconscience contient la pensée, la sensibilité, et la volonté. On ne peut admettre que la pensée et la sensibilité puissent par elles-mêmes survivre à la mort ; cela nous conduirait à la représentation inconcevable des purs esprits. Mais aussitôt que par contre, nous accentuons la volonté, la solution exacte nous apparait subitement. La volonté, qui passe à l’acte, présuppose un organisme qui est mis en mouvement.
- Dans quelle relation se trouve cet organisme avec la volonté? Ce qui peut se dire de tout le règne animal peut aussi se dire de l’homme : l’organisme et l’âme correspondent l’un avec l’autre. L’animal n’a pas d’instinct, pas de passion qui soit en contradiction avec l’organisme ; celui-ci est de nature telle qu’il sert d’instrument aux instincts et aux passions. La volonté et l’organisme sont dans le rapport le plus intime, les organes sont affectés à la volonté. Cette dernière et l’organisme ne sont pas étrangers l’un à l’autre, ils ne se combinent pas ensemble par un hasard de l’ordre cosmique, comme cela pourrait advenir dans la transmission pythagoricienne des âmes : ils croisent intimement ensemble. Une considéiation superficielle de cette relation nous amène à la conception matérialiste, pour laquelle une volonté donnée est la conséquence ou l’effet d’une organisation donnée. Mais nous reconnaissons, par un examen plus approfondi, que la volonté, qui trouve si exactement les instruments dont sa nature a besoin, les a elle-même créés et que, par conséquent, l’âme est le principe organisateur. C’est la grande vérité que Schopenhauer a constatée : la volonté est l’essence se trouvant à la base de tout organisme. La
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- même volonté qui projette la trompe de l’éléphant est la même qui l’a produite. Quand le veau cherche à frapper avec ses cornes qui ne sont pas encore sorties, il est clair que cette volonté de frapper a, elle aussi, formé l’instrument apte à ; frapper.
- La volonté est donc la chose essentielle dans l’homme. Schopenhauer l’a démontré. Mais il n’a pas démontré, premièrement, que cette substance de l’homme coïncide avec la substance de la nature; deuxièmement, que cette volonté est aveugle. Elle n’est aveugle que du point de vue de notre autoconscience, qui n’illumine pas les fonctions organisatrices de l’âme. La volonté n’est pas toute l’âme, mais une seule de ses fonctions ; c’esf pourquoi les conceptions de Schopenhauer doivent être modifiées ainsi : la chose essentielle dans l’homme est son âme individuelle pensante, sensible et organisatrice.
- Sidoncnotre âme organisatrice dépasse notre autoconscience, cela sera également vrai de notre âme pensante ; ou du moins ce qui pour une fonction de l’âme est un fait, sera dès lors très vraisemblable pour les autres fonctions. Nous en trouvons la preuve empirique dans ces facultés psychologiques transcendantes, que nous apprenons à connaître dans le somnambulisme. J’ai démontré dans la Philosophie de la mystique comment, dans cet état, l’âme organisatrice devient elle aussi l’objet de l’autoconscience, et ce fait doit nécessairement entraîner avec lui les phénomènes remarquables de l’introvision intérieure (ou clairvoyance) et des presciptions thérapeutiques somnambuliques.
- De ce que la formation de notre organisme dans le sein de la mère et les fonctions organiques pendant la vie ne sont pas éclairées par notre autoconscience, on s’est hâté de conclure qu’elles sont en elles-mêmes inconscientes ; on les a ramenées à des lois naturelles extérieures et l’on a séparé très arbitrairement la physiologie de l’homme de sa psychologie. Dans cette présupposition fausse que l’âme n’a rien à faire avec la physiologie, c’est-à-dire directement avec l’organisme, on est arrivé à la conception purement spiritualiste, qui ne peut aboutir à des preuves en faveur de l’immortalité de l’âme : preuves qui sautent aux yeux aussitôt que nous constatons dans l’âme un principe organisateur, car nous avons aussitôt pour ces fonctions psychologiques trancendantes un soutien nécessaire, qui est le corps astral, puisque, au moyen de celui-ci l’âme peut toujours faire usage de sa fonction organisatrice.
- Il restera, dès lors, à démontrer seulement que les principes organisateur et pensant sont une seule et même chose.
- Nous avons déjà établi cette démonstration en deux directions différentes. Dans la Philosophie de la Mystique nous avons constaté que pendant le somnambulisme la pensée prend part aux fonctions organiques, en sorte que ces dernières deviennent conscientes d’elles-raêmes. Dans la Doctrine monistique de l’âme, par contre, nous avons montré que le principe organisateur prend part à la pensée, car lesanalo- ; gies de ces deux fonctions qui se manifestent dans la mesure i
- d’or et dans la projection des organes peuvent s’expliquer seulement ainsi.
- Nous avons donc deux séries de faits qui prouvent toutes deux que l’âme s'étend plus loin que notre autoconscience, et que les principes organisateur et pensant sont identiques. L’homme qui semble composé d’après le mode dualistique, n’est explicable en réalité que par le mode monistique.
- Le matérialisme et le spiritualisme sont, par là même, réfutés ; la mort ne peut signifier l’anéantissement de l’individualité dans le sens matérialiste, car elle n’anéantit que le produit de l’âme organisatrice, mais non le producteur. D’autre part, la mort ne peut pas non plus signifier la séparation de l’âme d’avec le corps dans le sens spiritualiste, car pourquoi la fonction pensante de l’âme devrait-elle subsister et la fonction organisatrice périr ?
- Nous avons ainsi tontes les parties constitutives nécessaires pour une doctrine de l’immortalité, et la caractéristique de l’état futur en reçoit déjà une certaine lumière. Kant dit : «Nous ne savons pas même exactement ce que l’homme est réellement à présent, bien que la conscience et les sens devraient nous instruire sur ce point ; par conséquent nous pourrons deviner encore moins ce qu’il sera un jour. (1). » *
- Par ces paroles, Kant indique que nous aurons un point d’appui solide pour le problème de l’état futur, quand nous aurons répondu d’abord à la question préliminaire : que sommes-nous pendant la vie ? Marchons donc plus avant dans cette direction.
- A suivre.
- PEINTRES ILLUSTRES
- QUENTIN MATSYS
- i
- — Allons, ferme, mes enfants ! pas de relâche ! Il s’agit de déployer tous vos talents. Le vieil orfèvre-joaillier Jacob Krukker nous a défiés de confectionner une caisse telle qu’il la désire, c’est-à-dire une vraie citadelle de fer qui puisse braver les malignes entreprises des larrons, et, quoiqu’il ne mette pas à cette œuvre le prix qu’elle eût valu pour un chrétien, je n’en veux pas moins que ladite caisse soit achevée comme un coffret deprince, afin que Jacob Krukker soit obligé de reconnaître qu'il n’est point, dans les Flandres, de maître forgeron comparable à Abraham Liederke, ni de compagnons tels que Claude Kluyt, Pierre Ricaert et Guillaume Bawr.
- Le personnage qui venait de prononcer cette harangue était un gros homme taillé en cyclope et à peu près aussi laid que Polyphème. Son visage échauffé par l’ardeur de la forge, offrait une surface ronge cramoisi, traversée par
- (1) Kant, Histoire naturelle du ciel — conclusion.
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- des raies de noir expliquées assez par l’épaisse fumée, qUi en ce lieu, était condensée en un nuage perpétuel... Quant aux trois ouvriers qu’il avait nommés, ils avaient uue ressemblance exacte avec le patron, et franchement, à ]a vue de ces hommes habitués à marteler le fer et à respirer les vapeurs brûlantes d’une fournaise, on se fût cru au sein des entrailles de la terre, dans les cavernes de l’Etna, où l’imagination des peuples antiques avait placé les ateliers de Vulcain.
- Cependant maître Liederke, en adressant un éloge collectif à Claude, Pierre et Guillaume, semblait avoir omis à dessein un quatrième compagnon, jeune homme à la figure intelligente, au front d’une pâleur mâte qui se dessinait en lignes correctes sous des cheveux noirs lustrés, aux reflets presque bleuâtres. Celui ci avait écouté le patron en souriant avec une espèce d’indifférence vague ou plutôt de tristesse maladive. 11 posa son marteau contre l’enclume et dit en croisant ses bras d’un air découragé :
- — Excusez-moi, maître, si je me plains de votre silence à mon égard. A coup sûr, je ne réclame pas d’éloges et je me souviens d’avoir lu en une chronique ce que disait le roi de France Louis XI : « Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage le suivent de près. » Mais c’est justement parce que l’orgueil est étranger à mon cœur, que je crains de vous avoir donné quelque sujet de mécontentement : ne vous faites pas faute de me chapitrer, si j’ai failli en quoi que ce soit.
- — Par sainte Gudule ! s’écria Claude Kluyt, le plaisant de la troupe, quelle langue dorée il vous a, ce Quentin Matsys !... Ce luron-là est du bois dont on fait les bourgmestres. Ah ! mais, c’est qu’il sait lire et écrire couramment. Aux heures des repas, il vous a plus souvent une Bible dans les mains qu’une tranche de lard sur son pain. Et pourtant, quelle différence, mille arquebuses !
- — Paix là ! dit Liederke. Tu parles comme un vagabond qui aurait passé trois jours consécutifs à boire du genièvre. Respecte celui qui a su, tout en étant un bon artisan, devenir un docte clerc.
- — Oh ! maître, murmura le jeune homme, je suis bien loin...
- — Je te connais et je t’estime, Quentin, et tout à l’heure Je te répondrai. Claude, apprends, mon garçon, que le bras doit respecter la tête. A qui avons-nous dû ces des-Slns ln§énieux de fïeurs, de rinceaux, de spirales qui nous ont permis de forger la cage mirifique du puits de la Place juxta la cathédrale ? A Quentin. Non, mon cher, je ne touhIiais pas... mais j’avais à cœur de te prouver mon ainitié eu te demandant quelle peut être la cause de ta 'fistesse...
- la tristesse, moi !
- Ne cherche pas à me tromper. Je ne suis pas ton
- maître seulement, mais ton second père. Depuis un certain temps, je t’ai observé; souvent je,; te vois distrait, souvent ton regard se fixe en l’air sans pouvoir se détacher de ce qui l’attire. C’est du rêve ou de l’ennui. Est-ce que tu t’ennuies ici mon garçon? Est-ce que le métier te semble trop dur? Ne me dissimule rien. Je suis trop rond, et j’aime la rondeur. Je ne veux point de paille dans le fer ni de pli dans le cœur.
- — Je vous remercie, maître, répondit modestement Quentin. Le ciel m’est témoin que je ne songe aucunement à vous tromper, et que je mets ma joie à vous complaire. Aussi, lorsque j’ai fait les dessins que vous venez de rappeler, ma plus grande satisfaction a été d’avoir pu vous rendre service ; car mes compagnons sont bien plus robustes que moi et bien plus habiles à façonner le métal, mais ils ne savent pas se setvir du crayon. Pour ce qui est des peines que vous me supposez, elles sont ima ginaires, ou plutôt ce sont celles de ma position en ce monde. A mon âge, je suis déjà seul ; mes pauvres parents ne sont plus pour moi qu’un souvenir, comme ces vieux portraits à demi effacés qu’on cherche à refaire dans sa mémoire. Ne vous étonnez donc point si, n’ayant personne qui m’aime, ni frère ni sœur, je me sens quelquefois un peu triste.
- — J’entends, mon garçon. Eh bien ! tu te marieras, et tu auras une forge à ton tour.
- Quentin secoua la tête avec incrédulité, mais sans prononcer un mot, tandis que les trois compagnons échangeaient entre eux un sourire moqueur, et que le brave Liederke, qui ne s’était pas aperçu de ce manège, ôtait son tablier de cuir, secouait de dessus ses habits la limaille de fer, prenait son feutre garni d’une vieille ganse et disait, après avoir accompli cette toilette sommaire :
- — Il faut que j’aille faire dans Anvers une tournée pour la récolte des ducats. Je vous laisse, mes enfants, donner le dernier coup de marteau au coffre de Jacob Krukker. Tâchez de le porter chez lui avant la nuit. Car, passé le coucher du soleil, notre homme n’ouvre plus, quand même l’empereur d’Allemagne frapperait à son huis.
- Au moment où Liederke mettait le pied dans la rue, il s’arrêta, pour saluer, d’un grand coup de chapeau, une jeune fille qui, escortée de sa duègne, s’acheminait vers l’église voisine. La jeune fille rendit le salut en rougissant un peu, et en dirigeant à travers son voile, attaché à l’espagnole, un regard furtif sur l’atelier, au seuil duquel se tenaient les compagnons.
- Quentin se laissa tomber sur un escabeau et pencha sa tête vers la terre. Aussitôt un coup vigoureux appliqué sur l’épaule, le fit tressaillir en le tirant de cette espèce de léthargie.
- — Qu’est-ce?... Eh bien, à l’ouvrage !
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- Des rires sonores répondirent à cette exclamation. [ Alors Claude qui n'était pas fâché de tirer une petite ) revanche de la mercuriale du patron, dit au rêveur :
- — Par le diable ! ee n’est plus aux nuages que tu accroches tes yeux , mais ça revient au même. Maître Liederke ne t’a point deviné ; mais moi, Claude Kluyt, je parierais cent florins — si je les avais, que je connais la cause de ton mal. Et je ne suis pas le seul à la connaître. Notre voisin, le peintre Van Hoëf, dont tu as été un peu l’élève, possède un bijou de fille qui s’appelle mam’zelle Gertrude. Elle vient de passer, et ça t’a fièrement troublé.
- Là-dessus, les rires recommencèrent. Quentin s’était hâté de quitter son escabeau et, pour se donner une contenante, il prit un linge imbibé d’huile, et se mit à frotter et à polir le coffre destiné à maitre Krukker. Mais le coup était porté par la découverte de Claude.
- — Pardieu, dit brusquement Pierre Ricaert, le camarade n’est pas dégoûté... Depuis quand l’oison aspire-t-il à voler dans les mêmes parages que l’aigle ? Sais-tu bien ce que c’est que notre voisin ?
- — Un peintre illustre, répondit le jeune homme ; mais maitre Liederke l’a attesté, moi je suis un forgeron assez adroit.
- — Parbleu ! nous le savons bien. Si tu crois que nous ne te rendons pas justice ! si tu crois que nous ne t’aimons pas ! C’est précisément parce que nous t’aimons qu’il nous est pénible de te voir te mettre dans l’embarras. Tu dis que Van Hoëf est un fameux peintre... Sais-tu qu’il est riche comme un banquier d’Amsterdam ?
- — Riche... je puis le devenir.
- — En attendant, tu es pauvre. Va, la demoiselle n’a pas été élevée pour toi.
- Ces paroles avaient frappé Quentin d’une sorte d’anéantissement. Son secret découvert, ses illusions ébranlées, c’étaient de rudes assauts pour un cœur qui, depuis six mois, nourrissait une seule et même pensée. Cependant, rendu à l’énergie par ce désespoir où l’on puise des forces extrêmes, il se releva avec dignité.
- — Compagnons, dit-il, Dieu m’est témoin que si j’ai gardé le silence vis-à-vis de vous, ce n’était pas par manque d’amitié ; mais je n’avais pas attendu vos observations pour comprendre que mes sentiments étaient déraisonnables. Maintenant je redeviens homme. J’ai deux démarches à tenter, et, quel qu’en puisse être le résultat, je les tenterai.
- — Deux démarches !... répétèrent les forgerons stupéfaits.
- — Oui, après la besogne. J’aurai du courage, vous verrez. Achevons de polir la caisse et laissez-moi vous accompagner chez maître Krukker pour lui présenter ce
- solide coffre-fort qu’il voudrait déjà posséder. J’ai absolu, ment besoin de lui parler.
- — Toi ?... s’écria Claude, encore un secret !
- — C’est possible ; mais pour celui-là, je vous supp]je mes amis,de ne point chercher à le deviner.
- Cette prière mit fin à l’entretien, et les marteaux <je Claude Kluyt et de Guillaume Bawr recommencèrent à retentir en cadence, tandis que Quentin et Pierre Ricaert donnaient à la caisse le fini précieux qui devait en faire un véritable chef-d’œuvre. Trois heures après, les co®. pagnons mettaient la cheville au loquet de la porte, puj8 .s’acheminaient vers Huyverterstraat, où ils s’arrêtèrent devant une maison très noire, dont les fenêtres étroites ne recevaient qu’un jour avare, tant la poussière s’y était incrustée aux vitres. L’huis était bas, cintré, protégé par une armure de fer, sans compter les verrous du dedans et une serrure digne de figurer aux prisons d’État. Au-dessus du marteau, que les ouvriers firent jouer rudement, s’ouvrait un guichet par lequel on pouvait voiries visiteurs.
- Après un bon demi-quart d’heure, un pas lourd ébranla les marches vermoulues d’un escalier en bois de chêne à épaisse rampe. Le guichet s’entr’ouvrit, un œil y parut; l’inspection étant satisfaisante, les deux tours de la serrure jouèrent, les verrous grincèrent, la porte céda. Les compagnons, accueillis par un simple: «Ah ! très bien!» furent invités à monter le meuble et à le sceller dans une muraille, sans doute la plus solide de la maison.
- Entre cette place et le mur opposé s’étalait une vitrine remplie d’objets précieux : burettes, calices, croix incrustées de pierres fines, colliers d’ambre ou de perles, médailles grecques, bracelets massifs, bagues montées à jour, brocarts d’or et d’argent, damas ciselés, assemblage de tout ce que l’imagination d’un homme fastueux peut rêver de plus rare et de plus splendide. En outre, sur une table de forme oblonpue, à côté de balances à peser l’or, d’innombrables pièces de métal avaient ruisselé dans les sébiles toutes gonflées de cette pluie si universellement aimée.
- Alfred des Essarts. (A suivre)
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 19 au 25 Mars 1888.
- Naissances :
- Le 23 mars.de Maillet Andréa Adolphine,fille de Maillet Jp! et de Rabelte Rosa. .
- Le 25 Mars, de Maire Héléna, fille de Maire Adolphe et ®
- Goffroy Léonie.
- Décès .
- Le 19 Mars, de Hédin Fernande Gélina, âgée de 10 ans®
- un mois.________________________________________
- Le Gérant : A. DOYEN. _____.
- Guise. — lmp. Bari,
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- 12* Année. Tome 12. - 8' 500 ht numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 8 Avril 188&
- LE DEVOIR
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an ... 10 fr. »» Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 o»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »» Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- S, rue Neuve-des-Petlts-Champt Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITÉ
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.,
- Fonder cetle organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, P°ur autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des Maires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités.
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Celte organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et accessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui faillir aient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les dépulés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’Etat sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- Même droit proportionnel sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui.
- Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires ; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur des classes laborieuses et pauvres, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Election de Chambres syndicales professionnelles régionales par le suffrage universel des syndicats de la région.
- Election dans chaque espèce de Chambres syndicales d’un comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Unicn représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions:
- i° Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- 2° Régularisation et équilibre des salaires dans les industries en concurrence ;
- 3° Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- 4° Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires et sur le droit d‘e libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ;
- 5° Prohibition complète des produits des industries étrangères refusant l’entente syndicale ;
- 6° Aboli lion de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires;
- 7° Organisation de la mutualité nationale et de la solidarité ouvrière.
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- SOMMAIRE
- Chronique de ia semaine. Ministère et Révision. — Déclaration ministérielle. — La Révision. — Le socialisme ouvrier et l’œuvre de Godin.— France et Italie. — Les caisses de retraite des ouvriers mineurs. — Le point de vue scientifique de l’état après la mort. — Peintres illustres. Quentin Matsys.
- AVIS
- le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d'abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de 75 centimes les dix exemplaires.,
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- CHRONIQUE DE U SEMAINE
- Ministère et Révision
- Le ministère n’est plus, et à l’heure où nous écrivons, nous ignorons quel sera son successeur définitif.
- Pauvre ministère Tirard ! Il s’est éteint tout doucement, sans que personne prévit sa lin si brusque.
- On savait, on répétait, depuis le jour de son avènement, qu’il constituait ce qu’on appelait par euphémisme un «ministère d’attente. » On s’attendait à chaque instant à le voir trépasser sur la première motion d’ordre venue ; mais on n’était Pas fixé encore sur la nature pathologique du cas Parlementaire qui l’emporterait ; de sorte que depuis quaire mois, ce ministère a eu des périodes loisir qui ont fait défaut à bien d’autres.
- Ou Pavait dit mort-né à sa naissance et par
- instants, M. Tirard avait affirmé sa vitalité assez crânement, quand on s’était permis de douter de son existence probable à la Chambre. C'est même ce qui faisait sa force. Sa faiblesse élait un élément de durée. Que lui a-t-il manqué pour faire mentir les pronostics fâcheux, dérouter les héritiers qui convoitaient sa succession ?
- Il lui a manqué ce qui a manqué à de plus forts et mieux appuyés que lui dans le Parlement et dans l’opinion publique : l’initiative réformatrice. Cette initiative faute de laquelle les cabinets précédents sont tombés ; faute de laquelle lous les autres cabinets s’effondreront.
- Les lecteurs du Devoir se rappellent avec quelle incrédulité on apprit que M. Carnot allait former un cabinet exclusivement composé d’éléments neutres. Le nouveau président, comme s’il fut né à la vie politique de la veille, semblait vouloir tâter les pouls de l’opinion et l’opinion répondit que franchement
- Elle ne s’attendait guère
- A voir Tirard dans cette affaire.
- Au Devoir, nous avons pour principe de juger les hommes d’État sur des motifs tout différends de ceux qui ont cours dans les cercles politiques. Pour ces derniers, un ministre appartient à tel groupe, il est catalogué dans une série déterminée et dès lors jaugé ; on n'y revient plus. Nous, peu nous importe à quelle catégorie politique appartient un nouveau ministre. La première chose sur laquelle nous nous informons,c’est celle de savoir, non s’il a fait partie de tel conciliabule, mais bien quelles sont ses idées sur le monde économique contemporain ; ce qu’il pense du mouvement social actuel ; des nécessités de l’heure présente. Faites-moi de la bonne politique, je vous ferai des bonnes finances, disait le baron Louis. Nous disons : faites un peu de socialisme vous ferez sûrement de la bonne politique — parce que c’est la meilleure.
- Dans la déclaration ministérielle lue devant le Parlement, le ministère s’annonça modestement comme plus spécialement préoccupé de résoudre les questions de travail ; il dit qu’il donnerait le pas aux problèmes économiques dont la solution s’impose.
- Ce n’était pas la première fois que nous entendions ce langage. Nous n’en rîmes pas cependant, comme dans certaine presse avancée. Nous attendions de voir ces messieurs à l’œuvre... Hélas! c’était plutôt une contenance que se donnait le cabinet, qu’un plan de réformes qu’il traçait.
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- Quatre mois se sont écoulés en effet, depuis lors. Mis par sa fragilité même à l’abri des violents coups de vent parlementaires qui déracinent les cabinets en chêne, il pouvait employer les loisirs que lui laissait la Chambre à pousser la discussion, sinon l’adoption, des projets pendants sur les questions économiques. Nous n’avons rien vu de tout cela. Le budget a trainé en longueur sans qu’aucune réforme sensible ait été opérée. Dans certaines discussions, les ministres, au lieu de se ranger du côté de la protection du travail, se rangeaient au contraire du côté des immobiles, de ceux pour qui toute innovation est marqué du sceau réprobant de la nouveauté ! N’avons-nous pas vu au Sénat, dans une discussion analysée ici-même, M. Loubet, ministre des travaux publics, plus réactionnaire que certains orateurs de la droite monarchique,sou tenir contre M.Paris l’aliénabilité au profit des patrons, des fonds d’épargne ouvriers ? — En dehors de cette intervention déplorable, ce ministère n’a jamais eu à se prononcer sur une question de réformes sociales, celles-ci ayant été indéfiniment ajournées par lui. Dès lors, nous avons compris que tout était à recommencer, selon l’expression d’e Barbés, et qu’encore une fois nous avions pris nos illusions pour des espérances fondées.
- Maintenant qu’il n’est plus, nous avons autre chose â faire qu’à récriminer. Le passé est la leçon du présent et de l’avenir. Ce passé n'intéresse plus qu’à titre d’enseignement. Nous laisserons donc, comme dit l’Écriture, « les morts enterrer leurs morts » et nous tournant vers les vivants, nous leur dirons : Et puis, qu’allez-vous faire ?
- Le cabinet a été renversé sur une question très importante : celle de la révision. Nous reproduisons un peu plus loin la proposition de l’Exlrême-Gau< he dont la déclaration d’urgence a réuni une majorité anti-ministérielle: il convient de signaler combien il importe de ne pas se payer de mots, et d’envisager la situation en face.
- Le 25 février et le 25 mars, un mouvement d’opinion publique très accentué s’est produit, visant le parlementarisme mis en cause, accusé d'impuissance et de stérilité. Ce mouvement, exprimé par les masses d’une façon bien inconsidérée à notre sens, ne doit pas moins fixer l’attention des politiques clairvoyants. Peu importe, pour sa légitimité, la nature de l’acte par lequel ce
- mouvement s’est manifesté ; il suffit qu’il se soit produit, pour qu'on en tienne compte.
- Certains organes se scandalisent, à l’idée d’un mouvement révisionniste appuyé par des républicains, sous prétexte que la révision a été revend!, quée dans des manifestes d’une teinte césarienne. Mais n’est-ce pas précisément parce que le peuple a pu confondre les deux termes, qu’il est urgent d’aller au devant des vœux des masses, en écartant de celles-ci tout ce qui serait de nature à les fourvoyer ? On doit étudier la question du parlementarisme et la résoudre sans se préoccuper de ceux qui s’en font un tremplin. Il fut toujours regrettable de lutter contre un courant populaire, parce que tôt ou tard, celui-ci l’emporte. Il est même d’autant plus violent et subversif qu’il a été plus comprimé. Les masses ont une puissance d’expansion incompressible. Comme toutes les forces naturelles, volcan ou vapeur, les forces d’action populaires sont éminemment utilisables— perturbatrices quand elles sont mal dirigées, fécondes et bienfaisantes, facteur puissant de progrès,quand elles convergent vers un but d’amélioration politique et sociale.
- Ap rès tout,dans cette hostilité manifestée contre le parlementarisme,l’instinct populaire peut s’égarer dans la forme de ses manifestations, il ne s’égare pas quant au fond— et les républicains qui veulent conserver la machine parlementaire actuelle ont totalement oublié les traditions et les programmes du parti républicain. La république doit être un régime essentiellement populaire— et le parlementarisme est d’origine, même d’essence féodale Un pouvoir ayant l’initiative des lois, line chambre basse et une chambre haute, supposent trois corps constitués et distincts dans la nation,se faisant mutuellement équilibre : une royauté, une aristocratie et le peuple. C’est d’Apgleterre que nous vient l’institution. Elle s’est établie en France à la suite de la Révolution, quand une réaction furieuse soufflait sur les institutions véritablement républicaines que notre grande convention avait essayé de fonder. Le Directoire, les cinq-ceDts et le conseil des anciens sont en France le premier essai des institutions anglaises ; l’histoire est h pour nous dire quelle fut leur impuissance. Le Directoire faisait le lit de la monarchie et c'est paf dégoût et lassitude que le peuple se jeta dans les bras de Napoléon Ier. Celui-ci abattu, le parlement tarisme triompha avec la Restauration ; s'épanouit sous le gouvernement de Juillet. Toujours le parti républicain le battit en brèche, répudia l'autoriW
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- arbitraire de la royauté, du pouvoir exécutif, et roclama que la souveraineté résidant dans le !eUple> ü ne devait pas exister d’autre pouvoir que celui de ses délégués, les autres corps politiques devant lui être subordonnés.
- gst-il nécessaire de rappeler dans quelles conditions fut votée la constitution actuelle ? L'Assemblée de malheur méditait le retour de la royauté ; ayant confisqué la République avec les réformes populaires dont celle-ci est génératrice, elle conspirait le rétablissement du roi et le maintien des privilèges. Désespérant d’établir la royauté, elle voulut du moins lui donner pour cadre des institutions parlementaires ; —de là la constitution de laquelle il faudrait changer si peu de chose pour en faire une constitution de forme royale, parce qu'elle est déjà une constitution de fond monarchique. Mettez, en effet, un roi à la place du président et les chambres actuelles ; assemblée ou Sénat peuvent fonctionner après comme devant, sous la direction de ministres responsables, le roi étant président à vie et en dehors des atteintes du Parlement. Les libertés de presse, de réunion,etc., seraient abrogées — mais un seul passage serait changé dans la constitution, celui où il est parlé des formalités à remplir pour l’élection du président.
- On comprend que les monarchistes aient inventé une constitution semblable, calquée sur celle de l’Angleterre, reposant sur l’équilibre stable de la royauté, de l’aristocratie (en France on dirait bourgeoisie) et du peuple ; mais que des républicains prétendent la conserver, cela ne se conçoit pas !
- On nie sa stérilité, et on cite l’Angleterre à l’appui. Sans doute — mais en Angleterre il y a une royauté et en France,cette royauté est absente. L’immobilisme de cette machine est d’ailleurs sa raison d’être, puisque c’est dans l’utopie de l’équilibre entre pouvoirs distincts et ennemis que réside son essence. Jamais, à proprement parler, fin France, le parlementarisme ne s’acclimatera — Parce que nous sommes un pays républicain. Royauté, aristocratie et peuple sont incompatibles sur notre sol. Le jour où le parlementarisme ne serait plus une fiction, où le sénat et le pouvoir exécutif représenteraient effectivement ce qu’ils sont en princi pe, des corps privilégiés, distincts delà démocratie,— ce jour là, de deux choses lune: ou la démocratie serait annihilée par ses deux rivaux, ou ses deux rivaux devraient dispa-raRre. Chaque fois que le parlementarisme a été
- appliqué intégralement, la démocratie (le peuple) a été subordonné et dès lors, celle-ci, incarnée dans le parti républicain n’a cherché qu’une chose: précipiter du pouvoir les deux usurpateurs : royauté et privilégiés. 1830,1848 et la victoire pacifique remportée sur le 16 mai sont des dates à l’enseignement inoubliable.
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- Nous ne craignons donc pas la révision. Nous la croyons indispensable. Ce serait un retour pur et simple au programme politique républicain depuis trop longtemps tombé dans l’oubli.
- Le nouveau ministère envisagera-t-il la situation en face et ira-t-il au devant des exigences qu’elle comporte? C’est ce dont on ne pourra juger qu’après que nous l’aurons vu à l’œuvre. D’ores et déjà, cependant, on peut s’étonner de certaines tergiversations. A l’heure où nous écrivons, il n’est pas complètement constitué et nous assistons à un chassez croisé d’hommes politiques bien regrettable. On annonce, par exemple, que M. Lockroy est au commerce et à l’industrie ; le lendemain, M. Lockroy passe à l’instruction publique et c’est M. Pierre Legrand, du Nord, qui prend le portefeuille du commerce. Or, M. Legrand est protectionniste, tandis que M. Lockroy est libre— échangiste. Que signifie celte permutation ? N’attache-t-on aucune importance aux opinions économiques et se borne-t-on,dans la composition d’un ministère qu’on dit devoir être plus durable que les autres, à satisfaire les intérêts de groupe ?
- 1 Alors, on peut prédire à ceux qui se bercent de l’espérance qu’un ministère bariolée aura une durée considérable qu’ils nourrissent là une pure illusion.
- Les circonstances sont graves et difficiles. Pour y faire face, il faut des hommes résolus à travailler, à donner au pays les réformes après lesquelles il soupire. Si l’on se borne à faire l’équilibre au sein des groupes parlementaires comme le parlementarisme fait l’équilibre entre des pouvoirs antagoniques, on tournera dans le même cercle vicieux,on # éprouvera la même impuissance que le parlementarisme lui-même, et on ne calmera pasi’agitalion du pays.
- Si, au contraire,le ministère est composé d’hommes énergiques, ayant l’oreille ouverte aux manifestations du dehors comme aux incitalions du dedans ; comprenant et voulant ce qu’il faut faire, on peut leur prédire une carrière politique glorieuse et longue — plus que glorieuse, bienfai-
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- santé. Et la reconnaissance publique leur sera conquise.
- Attendons pour voir ce qui sera résolu. Le sort des hommes d’Etat est dans leurs propres mains.
- Déclaration ministérielle
- Le ministère est enfin constitué et voici le texte de la déclaration ministérielle qui a été lue, aux deux Chambres par M. Charles Floquet, président du conseil :
- Messieurs,
- Le ministère qui se présente devant vous fait appel à toutes les fractions de l’opinion républicaine.
- Les hommes qui le composent servent depuis longtemps la République. La démocratie connaît leurs noms et ils osent croire qu’elle a confiance en eux. Ils espèrent que le Parlement ne leur refusera pas son concours dans des circonstances qui exigent impérieusement l’union de tous les républicains.
- En confiant la direction du cabinet à celui qui depuis trois ans a présidé les débats de la Chambre des députés et s’est ainsi habitué à l’impartialité, le président de la République a voulu montrer que le même esprit inspirerait les actes de son gouvernement.
- Mais ce n’est pas, hâtons-nous de le dire, dans l’immobilité encore moins dans un retour en arrière que le pays veut et que nous comprenons la conciliation des républicains ; c’est dans la marche en avant, dans le développement régulier de nos institutions que des agitations passagères et superficielles ne sauraient entraver.
- Le gouvernement, qui n’a peur d’aucune réforme sérieusement élaborée, ne demande qu’à se placer à la tête de la majorité républicaine pour la guider dans cette voie, établir dans ses rangs la discipline volontaire et assurer ainsi la réalisation des espérances que la nation a mis dans la République.
- Mais la liberté qui ne procède pas par les voies de la dictature ne peut promettre des transformations subites. Elle a besoin, pour accomplir son œuvre, de l’assentiment journalier des pouvoirs publics et réclame des discussions qui, si elles ralentissent parfois le succès, le rendent plus sûr et plus durable.
- La question de la révision de la Constitution qui vient de se poser devant la Chambre, est une de celles qui commandent le plus de calme etde réflexion. Ceux des membres du cabinet qui s’en sont montrés le plus énergiquement partisans, ne voudraient pas qu’une œuvre de celte importance, destinée à mettre notre organisation politique en complète harmonie avec les principes républicains, fût entreprise dans des conditions de nature à la compromettre.
- Le gouvernement vous demandera de s’en rapporter à lui du soin d’indiquer le moment favorable et de préparer l’entente nécessaire entre les deux Assemblées.
- Le président de la Chambre vous disait naguère : Ce qui est
- vrai, c’est qu’aujour.Chili, et cela n’est pas naturel, les pr0, blêmes touchant à la procédure politique intéressent rnoins vivement la nation que les questions qui atteignent au fond même de ses grandes affaires, à ses finances publiques, à son industrie, à son commerce, au sort de ses travailleurs, à son état militaire, à sa situation internationale. » Et toute la ma. jorité adhérait à ces paroles.
- Une série de lois touchant à ces grandes questions sont inscrites à votre ordre du jour ; nous vous demandons d’opérer entre elles un classement par ordre d’urgence.
- Le gouvernement en suivra avec une attention soutenue la discussion et appuiera toujours les solutions les plus conformes aux intérêts démocratiques.
- Il vous soumettra un projet de loi sur les associations préliminaire indispensable, selon lui, pour le législateur comme pour le pays, du règlement définitif des rapports entre les Églises et l’Etat. Ainsi se poursuivra l’œuvre de sécularisation inaugurée par la Révolution française et réprise par la troisième République.
- Les questions financières sont au premier rang de vos préoccupations. Nous espérons mettre l’une et l’autre chambre à même d’examiner avec maturité le dernier budget de la législature et d’y introduire d’importantes réformes, notamment celles qui concernent le régime des boissons et des droits de succession.
- Nous demanderons au Sénat de discuter, dès la rentrée, les lois militaires votées par la Chambre. Il est permis d’espérer une solution d’autant plus rapide que le ministre chargé de les défendre devant cette Assemblée a présidé la commission qui vient d’en terminer l’examen.
- La nouvelle organisation de nos forces nationales, en augmentant nos moyens de défense ne nous permet pas seulement | d’assurer le respect qui nous est dû ; elle est une garantie j pour le maintien de la paix à laquelle nous restons sincèrement attachés.
- Nous préparerons ainsi à l’intérieur et au dehors les conditions propices à la célébration solennelle du glorieux Centenaire de 1789, à laquelle la France a convié les savants, les industriels et les travailleurs du monde entier.
- LA REVISION
- Voici le texte du projet de révision de la Constitution déposé à la Chambre par M. Camille Pelletan, au nom^ l’Extrême-Gauche et sur laquelle le ministère a été renverse:
- Fidèle à des convictions anciennes et à des engagements réitérés, nous vous demandons de voter la révision des lo|s constitutionnelles.
- , On a maintes fois développé les raisons de principe f condamnent la Constitution imposée en 1875 aux répuW1' i cains à titre de compromis par des monarchistes. Quand
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- invoquions ces raisons, nos contradicteurs nous reprochaient j d’obéir à des préoccupations exclusivement doctrinales.
- L’expérience a prouvé une fois de plus que les principes et i ja démocratie ne sont pas des dogmes abstraits, étrangers aux réalités pratiques, et qu’on ne les viole pas impunément.
- Il faudrait avoir oublié notre histoire pour ignorer que les rouages de la Constitution ont été agencés dans le dessein de contenir les volontés du suffrage universel et d’opposer aux réformes démocratiques toutes les lenteurs et tous les obstacles.
- Il faudrait fermer l’oreille aux cris devenus pressants de l’opinion pour ignorer que l’ajournement perpétuel des réformes et la stérilité de l’action parlementaire sont les premières causes du trouble profond jeté dans les esprits.
- En face du suffrage national conquis en 4848, on a placé le suffrage restreint eu lui donnant des pouvoirs supérieurs, et l’on a vu les tendances et les mœurs du suffrage restreint s’imposer peu à peu aux représentants du suffrage universel.
- Comme pour préserver la législation que quatre-vingts ans de réaction nous avaient léguée, on nous a soumis toutes les réformes à d’interminables voyages entre les élus des deux suffrages ; heureuses celles qui n’y perdent pas de longs mois, comme la réforme du service militaire, si impatiemment attendue, si universellement promise. Supprimez, pat la pensée, le suffrage restreint, cette réforme serait déjà devenue la loi du pays. Seriez-vous ainsi accusés de n’avoir rien fait ?
- Enfin, on a voulu donner à un magistrat électif le rôle d’un souverain constitutionnel. On n’y a pas réussi, et on a vu s’il était sage d’ôter au pouvoir républicain le caractère impersonnel qu’il doit toujours conserver.
- Aujourd’hui, ces violations de principes se traduisent non plus seulement par de graves inconvénients, mais par des dangers. Le pays voit avorter tous les efforts de ses élus, et c’est le crédit de la Chambre qui en souffre. L’opinion publique à la tentation d’imputer au régime de discussion les résultats des institutions et di s habitudes qui l’ont faussé.
- Nous ne voyons que trop les funestes enchaînements auxquels conduit un pareil spectacle. Il est temps d’aviser,si l’on ne veut pas laisser au vieil esprit plébiscitaire la force que lui donnent contre nos libertés démocratiques des vices orléanistes.
- Hâtons-nous d’apporter à la situation les véiitables remèdes. C’est le seul moyen d’empêcher qu’on ne les cherche dans de j mortelles erreurs. La révision a toujours été un des premiers désirs d’une majorité républicaine ; elle est devenue sa première sauvegarde.
- En conséquence, nous demandons à la Chambre d’adopter la résolution suivante :
- Article unique.
- Il y a lieu de réviser les lois constitutionnelles.
- Ont signé : <
- M. Tony Révillon, Desmons, Lafont, S. Pichon, Camille
- Dreyfus, Camille Pelleian, Eugène Farcy, Simyan, Pajot,
- Pressât, Salis, Mesureur, Maillard, Mathé (Seine), Labor-
- dère, G. Perin, Préveraud, Bourneville, Clémenceau, Chantagrel, Ducoudray, Mathé (Allier,!, Camélinat, Barré, Émile Brousse, Calvinhae, Boullay, Prudhon, Charles Lefèvre (Seine-et-Marne), H. de Laeretelle, Ranson, Jules Lasbaysses, Gustave Hubbard, Barodet, Vilar, Qaniel Lamazière, Hervieu, Remoiville, Vernhes, Millerand, Gal-tier, de Saint-Ferréol, Basly, Déandreis,Vernière, Ménard-Dorian, Dutailly, René Laffon, Roret, Gaillard, Lacôte, Sigismond-Lacroix, Camille Gousset, Montaut (Seine-et-Marne), Yves Guyot, Brelay, Saint-Martin, Leporché, Crémieux, Périllier, Frédéric Humbert, Colfavru, docteur Labrousse, de Lanessan, Daumas, Ch. Beauquier, Borie, Frébault, Magnien, Charonnat, Peytral, Dubois, Ernest Lefèvre, Théron, Henry Maret, Alfred Maret, Dellestable, Clovis Hugues, Cernesson, Abeille, Lesage, Andrieux, Gautier, Turquet, Blatin, Loranchet, Benjamin Raspail, Camille Raspail, Brialou, Duguyot, Trystram, Hérisson.
- LE SOCIALISME OUVRIER
- ET L'ŒUVRE DE GODIN
- (Suite et fin)
- Qu’il me soit permis de faire remarquer que c’est là une première règle de la méthode, en même temps qu’une indispensable condition de succès. Cette règle peut se résumer ainsi : « Ne jamais perdre de vue ni le but ni les principes, mais ne chercher h réaliser l’idéal que relativement au milieu. » C’est donc ce milieu qu’il s’agit de préparer en vue du but idéal à atteindre. Comment faire,si ce n’est par l’éducation,l’enseignement,la propagande, et au prix de toutes les luttes qui peuvent en résulter ! Il y faut le temps et la peine et le sacrifice. Le progrès, le mieux-être, ne s’acquiert qu’à ce prix,et plus l’idéal est beau,grand, élevé, sublime, utile à tous, plus il coûtera de temps, de peine et de sacrifices, même sanglants ! Du moins, il en fut ainsi dans le passé. Qu’on se reporte seulement à cent ans en arrière, et qu’on voie ce que le simple remplacement de l’ancien régime de droit divin, par la souveraineté du peuple, nous a coûté en France ! Et ce n’est pas fini, car rien n’est fini, tant qu’on n’a pas organisé l’ordre social (politique, économique et religieux), afférent aux principes du régime nouveau ! Que serait-ce si on voulait regarder plus loin dans le passé et remonter jusqu’à la fondation du Christianisme et considérer ce que celte conception religieuse de la vie humanitaire a<demandé de douleurs et de sang et de larmes. Que de crimes commis contre l’humanité, dont l’idéal chrétien prétendait faire un seul corps spirituel, animé d’une seule âme, à la fois divine et humaine, personnifiée en Jésus-Christ. Et quand on pense que ce long « moyen âge », phase d’enfance et de barbarie de l’être social, n’est pas encore terminé,
- ; et que ce qu’il y a de vrai dans la fable de Christ (le mot est
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- d’un pape, Léon X !) n’est pas encore connu des érudits, des savants, et serait peut-être encore, toujours, si on en croit quelques-uns, au dessus de la portée des foulesl!!...
- J’arrêterais ici ce coup-d’œil jeté sur l’œuvre sociale de Godin, si cette œuvre s’était bornée au familistère et à l’heureux essai d’association du capital et du travail, dont il a donné au monde l’exemple et le modèle. Mais Godin n’était pas seulement un organisateur éminent et un administrateur hors ligne. C’était aussi un penseur et un publiciste. Or, ce penseur n’a pas eu une idée, une pensée, une théorie qui ne lui fût inspirée par son amour pour l’humanité souffrante et ce publiciste n’a pas publié une ligne qui n’eût pour but l’amélioration du sort des classes populaires. Ah ! c’est bien de lui qu’on peut dire ce que Béranger avait chanté jadis d’un autre ami du peuple (Manuel) :
- « Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui ! »
- Le premier ouvrage de Godin, publié en 1871, sous ce titres « Solutions sociales », est curieux à lire. Il contient des aperçus philosophiques aussi simples que justes et des vues originales, bonnes, la plupart à utiliser. Car c’est la caractéristique de cet éminent esprit d’être toujours utilitaire, même quand il voyage dans l’Idéal. Mais c’est dans son journal Le Devoir (commencé il y a aujourd’hui dix ans, le 3 mars 1878, et continué hebdomadairement, après sa mort, par sa digne compagne) et surtout dans son volume sur « Le Gouvernement et le vrai Socialisme », que Godin a donné sa mesure comme réformateur social et l’un des Pères du socialisme futur.C’est dans ce volume que se trouve l’idée de « l’hérédité de l’État », qui,à elle seule, contient toute une révolution économique et représente le collectivisme dans ce qu’il y a de plus équitable, de plus organique et de plus aisé à introduire dans notre organisation sociale. Il faut que le socialisme militant soit bien dépourvu de science économique et de sens pratique, pour ne pas s’être approprié le projet Godin sur la matière, et ne pas en avoir fait le levier de sa propagande et le premier objectif de ses revendications.
- Les premiers socialistes, les disciples de St-Simon, avaient été plus hardis que tous ces révolutionnaires en détrempe qui ne savent que crier contre le capital, injurier et faire peur aux bourgeois. Les Saint-Simonniens avaient tout d’abord, vers 1825, dans leurs premières prédications, ni la légitimité de l’héritage et en voulaient la suppression. Godin ne va pas si loin. Il ne nie rien, laisse entière la liberté de tester,reconnaît, avec le Code civil, le droit présomptif des enfants à l’héritage de leur ascendants, mais revendique pour l'État, qui représente le domaine commun de l’humanité, la part de la collectivité sociale dans toute succession, lui attribue toute succession a b intestat et un prélèvement sur tous les héritages,prélèvement dont le chiffre serait progressivement croissant avec l’importance de la succession.
- L’impôt progressif sur les successions n’est pas chose nou-
- velle. Il a été employé dans le passé et a fait, de nos jours l’objet de nombreux projets de loi, toujours enterrés ou repoussés par nos assemblées. Ce qui est nouveau et appartient au fondateur du familistère, c’est de l’avoir conçu comme devant servir à la fondation et à l’entretien du domaine collectif de la Société nationale. L’État seul pouvant représenter cette collectivité, c’est bien aux mains de l’État qu’est confiée la gérance du domaine commun. Dans une démocratie de suffrage universel, l’État, c’est l’ensemble de la Nation, s’affirmant dans ses représentants librement choisis pour formuler la volonté nationale. 11 est donc, au moins théoriquement, le défenseur des intérêts généraux et le gouvernement, en comprenant, sous ce terme, les pouvoirs législatif, exécutif, administratif et judiciaire, en est l’expression concrète. Les hommes changent, les formes du gouvernement peuvent changer aussi, mais l’État ne change pas et il y a toujours un gouvernement qui le personnifie. La mission de ce gouvernement est de défendre constamment les intérêts généraux contre les usurpations des intérêts particuliers et de faire converger toutes les forces éparses du pays à la vie de l’organisme national, au maintien de son unité intégrale et au développement de sa puissance, dans les limites de la justice et des droits internationaux des autres peuples. Mais, ce qui n’est que trop certain, c’est que là où Vindividualisme, soit personnel, soit familial, règne seul, on le voit livrer de tels assauts à l’intérêt général et à la chose publique, plus ou moins bien représentée par un personuel gouvernemental, souvent complice et intéressé aux dilapidations, qu’il n’y a pas d’exemple, depuis un siècle, qu’on ait pu vivre vingt ans, en France, sans une révolution populaire, suivie presque toujours d’un Coup d’État ou de quelque cataclysme national, comme furent les invasions de 1814, 1815 et 1870,véritables châtiments infligés aux peuples pour les crimes et les sottises de leur gouvernement — car les peuples, qu’ils aient un seul chef ou qu’ils en aient huit cents, sont toujours responsables des actes de ceux qui les gouvernent, « quiqnid délirant reges, plectuntur Achivi. »
- FRANCE « ITALIE
- Jamais le vieux dicton : Que celui qui ne sait pas avoir raison n’a jamais complètement raison, quel que soit d’ailleurs son bon droit, ne fut de plus navrante application qu’à ce qui se passe en ce moment entre la France et l’Italie.
- Le traité de commerce qui reliait les deux pays a été déchiré ; on lui a substitué des tarifs de guerre qui seront onéreux aux deux peuples. El de cette rupture, toute du fait du gouvernement italien, la France porte la responsabilité de l’autre côté des Alpes.
- Nous n’avions jusqu’ici que l’hostilité des gouvernants de la Péninsule, nous allons avoir peut-être T hostilité des popula-
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- [ions Reconnaissons, d’ailleurs, que [ affaire a été habilement Æenée par M. Crispi, qui n’est pas un gallophobe enragé, comme on le dit à tort, mais simplement l’obéissant, ministre | du roi Humbert, l’homme le plus antil'rançais et le plus prus-sophile de son royaume.
- je reviendiai sur l’orientation toute bismarckienne de la politique du Quirinal depuis 1880 ; pour cette fois, je m’en tiendrai à l'historique succint de la rupture commerciale.
- Le traité franco-italien était le noyau de la prospérité économique de l’Italie. Avec toutes les autres nations, la balance du commerce se résolvait en un excédent d’importations ; avec la France seule,elle marquait un excèdent de cent quatre-vingts millions d’exportation italienne. Et cette exportation (qui faisait la richesse notamment de la Lomb irdie et du Piémont pour les vers à soie, de la Sicile pour les vins et le soufre),s’accroissait toujours et rapidement. Dans ces conditions, il semble qu’au Quirinal et au palais Braschi on n’aurait dû avoir qu’un but : le renouvellement du traité de 1881. Il en eût été ainsi, si cette solidarité économique avec la France n’eût gêné la politique bismarckienne en honneur dans les hautes sphères italiennes.
- En effet, on avait eu beau, avec le renégat Mancini et l’aus-tromane Robilant, mettre l'Italie militaire à la discrétion de la Prusse, on ne pouvait espérer entraîner le peuple, tant que la France resterait le principal débouché de l’Italie. Robilant dénonça donc le traité, pendant qu’il concluait avec l’Autriche un autre traité, onéreux pour son pays, celui-là.
- Ce double contre-sens fut vivement critiqué par la presse indépendante italienne et notamment par le Secolo, dont on ne saurait trop louer la clairvoyance en toute cette campagne. Les choses en étant là, le Parlement fiançais, bien inspiré, vota une prorogation de six mois, dans l’espoir que le traité pourrait ainsi être renouvelé ; mais le Parlement italien ne voulut voter qu’une prurogation de deux mois. Grave symptôme que la rupture était voulue par le gouvernement, italien ; mais tout espoir n’était pas perdu, car il était évident que cette rupture serait mal vue par le peuple et pourrait coûter la vie à un ministère. Mais, comme le chat de La Fontaine, les gens du Quirinal « savent plus d’un tour. »
- Dès ce moment ils manœuvrèrent de façon à mettre toutes les apparences contre le gouvernement français. On fit surgir à point l’incident de Florence, pour bien exciter les susceptibilités françaises.Notre incohérente presse tomba dans le piège et se déchaîna contre Crispi et contre la politique italienne. Le fin ministre, qui a une presse disciplinée, donna pour mot d’ordre à sa Riforrna et à tous les journaux ministériels de relever et de commenter, en les envenimant, toutes les intempérances antiitaliermes ou simplement anticrispiennes des journaux français, même les plus ignorés. Ce fui fait. Le Secolo dénonça le piège ; c’est à peine si la presse française y prit garde.
- ^ce moment l’inénarrable Flourens fit son entrée belliqueuse >
- à Briançon, Jamais acte de ministre ne fut plus maladroit; les meneurs de la campagne antifrançaise ne pouvaient croire à une telle bonne fortune. Naturellement ils en profitèrent, et le sentiment national italien, qui nous était encore généralement favorable, devint hésitant. On se demanda si la France ne méditait pas réellement une agression contre l’Italie.Le but ainsi atteint, le ministère fit le bon apôtre. Pendant que les Luzzatti, les Branca et les Elena faisaient des conditions inacceptables, on se déclara assoiffé de bonnes relations politiques et commerciales avec la France.
- Il eût fallu jouer serré pour contraindre M. Crispi ou à signer un traité acceptable ou à assumer la responsabilité de la rupture. Ah bien, oui ! M. Floui ens était tout à son élection. A son retour, il n’imagina rien de mieux que de faire mettre à l’ordre du jour du Parlement français des tarifs défensifs, de sorte qu’on eut l’air, bien qu’on eût été très conciliant, d’avoir pris l’initiative des taiifs de guerre. Cependant un vote sage de la Chambre avait tout préservé ; mais l’intervention bête et coupable du Sénat a mis de nouveau les apparences contre nous.
- M. Crispi, en riant dans sa barbe, a ainsi pu dire, à Monte-citorio, qu’il ne voulait ni froissement, ni dissentiment avec la France, mais que celle-ci venant de voter des tarifs de guerre contre les produits italiens, il fallait bi< n se défendre. Entre temps, par les cent voix de sa presse officieuse, il fait dire que D’Italie est enfin affranchie de la dépendance économique de la France, et que l’on sortira fortifié de cette épreuve, virilement supportée, qu’on est d'ailleurs prêt à tout.
- Que répond la presse française ?
- Elle en est encore à rhétoriser sur la gallophobie de M. Crispi.
- Comme c’est nouveau et profond !
- Qu’on y prenne garde cependant ! Jamais coup plus fort n’avait été porté aux sympathies françaises en Italie.Le peuple italien, qui va souffrir de la rupture, ne se dira pas que c’est à la politique prussienne du Quirinal, successivement servie par les Mancini, les Robilant et les Crispi, qu’il doit la désastreuse rupture; il s’en prendra de ses misères à ce qu’un officieux appelait la Francia odiosa.
- Et ainsi l’Italie sera décidément entrée dans la clientèle allemande, à la disposition de M. de Bismarck.
- Il est temps encore de réparer le mal. Crispi démonté par le formidable mouvement en faveur de la prix et de la liberté qui se forme contre lui, vient de faire faire des contreproposi-tions acceptables. Si le gouvernement français fait agir intelligemment et si les protectionnistes du Sénat et de la Chambre ne mettent pas criminellement les intérêts particuliers au-dessus des grands intérêts de la Patrie, un nouveau traité de commerce sera conclu avec l’Italie et nous aurons encore la sympathie du peuple italien, ce qui n’est pas à dédaigner en des temps si troublés. B. Malon.
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- LES CAISSES DE RETRAITE des ouvriers mineurs (<>
- II
- Au cours de l’exposé des divers projets de loi que nous avons fait dans notre dernier numéro, nous avons vu que la Commission avait confondu deux choses distinctes : les accidents,qui sont le résultat anormal d'une organisation industrielle défectueuse — et la vieillesse, qui est la lin naturelle de la vie.
- L’acoident doit être graduellement é iminé par une réglementation bienfaisante des conditions du travail : la non exécution des dispositions légales emportant pour l’industriel qui les viole la responsabilité des accidents.
- La vieillesse, au contraire, ne saurait être éliminée ; la déperdition constante des forces dépensées au cours du travail,entraîne tôt ou tard un affaiblissement général de l’individu.Dès que l’ouvrier devient inapte à continuer le travail, dans l’organisation actuelle, il est condamné à une misère effroyable,à la mort lente par la faim,les privations de toute nature.C’est pour mettre un terme à cette chose révoltante,qu’on se dispose à créer des caisses de retraite devant assurer aux invalides du travail le droit à l’existence que l'individualisme social régnant ne leur reconnaît pas à cette heure.
- La vieillesse et les accidents doivent donc être séparés, à notre sens ; les caisses de retraite ne doivent pas avoir d’autre objectif que de venir en aide à la première. Quant aux accidents, la loi spéciale en préparation, sur le point de venir à la Chambre, les réglera d’une façon générale. Il n’y a pas lieu de compliquer inutilement la loi sur les caisses des retraites de cette réglementation particulière; on se créerait, en agissant autrement, une source de difficultés et d’interprétations juridiques contradictoires pour l’avenir. A l’avance,on ferait une loi d’exception et ces sortes de lois ont toujours l’inconvénient très grave de provoquer les subtilités avocassières. Or si les lois doivent être claires et précises,c’est surtout en matière sociale, lorsqu’il s’agit de prêter aide à la classe ouvrière, laquelle n’est plus protégée, dès que les lois qui la concernent sont embrouillées et nécessitent une juridiction trop lente ou trop coûteuse.
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- La question des accidents écartée, le problème
- des caisses de retraite se simplifie. C’est déjà un point imporiant d’obtenu. Mais ici, les objections abondent. Au cours de la discussion, nous avons vu maint député s’élever indirectement contre leur institution légale,sous le prétexte singulier,assurément, que des compagnies ont déjà créé pour leurs ouvriers des institutions de prévoyance. Ces institutions privées, la nouvelle loi les réglemente, les légalise, les place sous son contrô e. A quoi bon intervenir encore, disent-ils, dans bjs relations sociales entre ouvriers et patrons? Laissez l’initiative individuelle se développer librement.
- A cela on peut répondre que.s’il est vrai,dans une mesure très relative, que certaines compagnies ont institué des caisses de retraite, celles-ci ne fonctionnent pas à la sati>faction entière des ouvriers, puisqu’il n’y a peut-être pas d’industrie où les rapports sociaux soient plus tendus; or la tension des rapports économiques est partout et toujours l’indice d’une situation mauvaise.D’ailleurs, l’exemple récent de ce qui s’est produit dans les mines de Bességes, La Voulte et Terrenoire, indique suffisamment l’urgence quil y a à préserver les fonds sacrés de l’éparne ouvrière de catastrophes semblables. D’une façon plus générale encore, en se plaçant sur le terrain de la Justice sociale stricte, on peut répondre à ces fanatiques du laissez-faire et du laissez-passer que l’intervention législative dans les rapports sociaux n’est qu’un acte de simple réparation partielle accomplie par la collectivité envers la classe ouvrière.Maisdans l’espèce,comme on dit au Palais,étant donnée la nature particulière de l’industrie qu’il s’agit de réglementer, il y a un argument qui prime tous les autres et répond péremptoirement à toutes les objections de non-interventionnistes :
- On ne saurait dénier à la Législation le droit absolu de réglementer l’industrie minière, celle-ci étant une industrie d’origine sociale, la propriété des mines rèsultantde concessions faites à des particuliers parla collectivité.
- Les propriétaires exploitants de mines tiennent en effet leur droit de propriété des lois combinées de 1791 et 1810. C’est un acte législatif qui lésa créés — et on refuserait aujourd’hui à la législation le droit de se réviser ! Mais alors autant affirmer que le monde ne tourne pas ; que que l’immobilisme est la loi des êtres organisés. Alors, à quoi bon des législateurs, pourquoi une chambre, des assemblées délibérantes, un suffrage universel permettant à la collectivité de formuler l’ensemble des désiderata que les assemblées précisent en les
- (1 ) V. le Devoir du 25 mars.
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- rédigeant sous forme de lois, toute loi nouvelle abrogeant certaines dispositions des lois anciennes?
- La loi de 1810, disait M. de Clerq à la chambre (l’honorable M. de Clerq est admistrateur d’une importante société houillère du Pas-de-Calais),con-sacre le droit de propriété usuel en matière de propriété minière. Ceci est déjà très contestable. Nous le nions môme et les lecteurs duDeuozr trouveront dans la collection de ce recueil (1) une étude probante, croyons-nous, à ce sujet. Le droit d’user et de disposer absolument de la chose possédée — le jus utendi et abutendi du code romain — constitue le droit usuel de propriété.Or les concessionnaires de mines nejouissent pas de cette disposition absolue ; la loi de 1810, notamment, contient une foule de dispositions contradictoires avec la possession in re, revendiquée par les adversaires de toute réglementation.Mais la loi de 1810 aurait-elle fait un abandon absolu — ce qu’elle n’a pas fait — du domaine éminent de l’Etat,, celui-ci aurait toujours un droi t de révision puisant sa source et sa légitimité dans le même principe social qui est à la base de la propriété minière et dont l’édiction est trop récente pour être coustcstée.
- En résumé, le législateur se trouve ici en préset ce d’une industrie d’une nature spéciale ; d’origine sociale, selon l’expression de Mirabeau qui prit une part si grande à la loi de 1791, complétée par celle de 1810. Il peut réglementer à s;a guise, le droit de réglementation n’étant limité que par le but même qu’il doit se proposer: l’utilité sociale, à la fois son but et sa sanction légitime.
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- Ce principe posé, l’utilité sociale d’assurer à la classe ouvrière des mines le droit à une vieillesse tranquille mise hors de toute contestation possible, il est facile dedéterminer les meilleures conditions propres à assurer aux invalides du travai l le droit à l’existence que la société actuelle ne le ur reconnaît pas.
- Tout d’abord, on a vu que, d’une part,, le projet adopté en première délibération institue autant de caisses qu’il y a de concessions. Au contraire, le contre-projet Basly institue une caisse centrale dans laquelle les versements effectués : se confondront. Gomme ces versements seront les mêmes pour chaque ouvrier,l’unification des cai sses aurait pour conséquences immédiate de simpli fier singulièrement leur administration. A ce point de vue
- seulement, abstraclion faite des autres avantages, le contre-projet de M. Basly nous paraît préférable à celui de la commission.
- Reste la question du versement. Gomment sera-t-il effectué ?
- Le projetde la commission porte que les ouvriers verseront une somme équivalente à o 0/0 de leurs salaires ; même versement serait effectué par les compagnies.
- Ici se pose une difficulté. Il est constaté par les chiffres mêmes que les compagnies ont publiés que le taux des salaires payés dans les concessions houillères est déjà très peu élevé. Le salaire de l’ouvrier mineur représente strictement ce qui lui est nécessaire pour vivre. Le plus souvent même, sa paye est insuffisante. Les nombreuses grèves qui depuis cinquante ans éclatent dans les bassins miniers ont mis ce fait en évidence.Or le versement prescrit par la loi projetée abaisserait encore ce salaire de 5 0/0.C’est là une proportion relativement considérable pour un budget ouvrier. M. de Glerq et d’autres orateurs compétents l’ont reconnu implicitement à la chambre,et c’est pourquoi ils proposaient qu’on réduisit le versement à40/0 au lieu de 5.
- D’autre part, si on prélève sur le salaire actuel du travailleur le capital de retraite, est-il exact de dire que la loi est une loi de reforme sociale ? Elle ne changera rien à l'ordre de choses existant. Eh ! diront certains : l’ouvrier devrait économiser une retraite pour ses vieux jours. C’est parce que la prévoyance lui fait défaut, que l’Etat se met en son lieu et place. Seulement, l’État se borne à lui imposer une prévoyance forcée en opérant une retenue sur son travail. Sans cloute, l’ouvrier n’économise pas.Mais peut-il économiser? Toute la question est la. Que peut économiser un ménage dont le chef de famille touche de 900 à 1000 francs par an, moyenne des salaires payés dans les bassins du Nord.Ce qu’on appelle l’imprévoyance des prolétaires n’est pas une cause mais un effet, une résultante. La grande majorité des ouvriers ne reçoit qu’un salaire insuffisant, par suite de l’injuste répartition des produits du travail. Si, exceptionnellement, quelques uns d’entre eux touchent un salaire un peu plus élevé, abais-i sant par là-même la moyenne de la masse, leur | imprévoyance est le résultat des conditions de vie 1 et d’éducation générales faites à la classe ouvrière. En somme, on a paru oublier, dans les études préalables qui ont déterminé l’élaboration des projets de loi présentés,que le problème à résoudre
- (1) Devoir, tome XI, p. 17, 74 et 90.
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- consiste surtout dans une répartition plus équitable des fruits du travail. La loi sur les caisses de retraite doit, dans une mesure relative, s’efforcer d’atteindre ce but améliorateur ; si elle ne le fait pas, ses bases sont mauvaises.
- Or, par ce mécanisme des versements elle ne le fait pas. D'une part, l’ouvrier verra son salaire diminué de 5 0/0 ; de l’autre, la compagnie exploitante versera 50/0 des salaires par elle payé. Mais on compte sans la répercussion économique qui rend illu-oires et inefticaces tant de projets d’amélioration. Nous avons souvent traité ce sujet dans ces colonnes. Si on frappe la compagnie patronale d’un impôt de 5 0/0, celle-ci s’efforcera de récupérer cet impôt en diminuant ses prix de revient et comme le salaire en est le facteur principal, c’est le salaire, en lin de compte, qui pourvoira à l’alimentation des caisses. — Et nous le répétons : ce salaire est notoirement insuffisant.
- Tout autre est le contre-projet de M. Emile Brousse. L’honorable député propose qu’on prélève sur les bénéfices nets de la Compagnie une somme de 10 à 15 0/0, dont le montant constituera le capital de retraite. Ce contre-projet consacre donc la participation aux bénéfices, dans une mesure fort restreinte, il est vrai. — M. Laroche-JouberL, qui continue à la Chambre et dans ses usines d’Angoulême les traditions partioipation-nistes de ;-on père, s’est élevé contre ce projet de participation i Légataire, prétendant que pour que la participation ait des résultats bienfaisants, elle doit s’exercer librement. Il serait trop long de . discuter théoriquement ce point. Bornons-nous à faire observer que, quelle que soit l’opinion à laquelle on se range, on ne saurait admettre pour les mines la prétention de M. Laroche-Joubert, à cause de la nature particulière de cette industrie dont nous avons parlé plus haut. La chose est à discuter, lorsqu’il s’agit de participation dans une industrie libre indépendante. Mais l’industrie minière est une industrie réglementée par la loi. Les objections que pouraient faire des industriels ordinaires tombent donc, dans ce cas. Que demain le législateur décide que la redevance actuelle payée par les concessionnaires de mines s’élèvera à 10 ou 15 0/0 des bénéfices nets et que cette redevance sera censacrée à retraiter les ouvriers mineurs suivant un âge précisé, qu’opposera-t-on j à cela ? On a vu plus haut que le droit de propriété absolu est insoutenable pour ce genre de propriété.
- Nous n’hésitons pas, par conséquent à donner au contre-projet de M. Brousse la préférence sur tous les autres.
- Néanmoins,ce serait une illusion, croyons-nous, d’attendre de ce mode de constitution des caisses de retraite la solution même partielle du problème économique, en ce qui concerne les caisses des ouvriers mineurs. Le phénomène de la répercussion se produira là comme ailleurs— plus lentement, mais il se produira. Les compagnies seront naturellement incitées à diminuer leur prix de revient pour augmenter la part des bénéfices ; comme la prélibaiion en faveur des caisses ne sera que de 10 à 15 0/0, il en résultera que toute économie faite sur le salaire se traduira par un bénéfice de 90 à 85 0/0 sur l’economie réalisée. Les compagnies auront donc un intérêt direct à opérer ces économies.
- Gomment faire pour que les fonds des caisses ne soient pas prélevés sur le travail ?
- Ici nous touchons au vice capital de l’organisation économique tant de fois dénoncé par nous. Le capital (Bst maître et seigneur du travail. Il prélève sur le travailleur une dîme qu’il est bien difficile de défendre contre sa souveraineté, sans une intervention directe dans le contrat du salaire. Tant quiB la réglementation sociale ne s’étend pas au salaire, il y a une tendance invincible à faire supporter à celui-ci les réductions opérées d’autre part. S’agit-it d’impôts, ce n’est pas au compte du capital que la comptabilité industrielle porte la nouvelle taxe; c’est au chapitre du prix de revient, dans lequel le salaire estcompris,que la taxe pèse, surchargeant d’autant le salaire.
- Donc,l’organisation des caisses,leur alimentation par un prélèvement sur les bénéfices nets des compagnies exploitantes, devraient se combiner avec une réforme que M. Godin a souvent préconisée ; nous voulons parler du minimum des salaires.
- Pour éviter que les compagnies augmentent les bénéfices nets,en vue de récupérer le prélèvement de 10 à 15 0/0, par une diminution des salaires, il conviendrait d’établir un minimum pour ceux-ci.
- La réforme des caisses entraîne donc celle du minimum des salaires.
- C’est ainsi que les réformes se touchent et s’enchaînent, l’une appelant l’autre.
- Le comprendra-t-on à la chambre? On ne saurait se prononcer, tant que M. Émile Brousse n’aura pas développé son contre-projet. En attendant, ce dernier est de beaucoup préférable. Il est celui
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- LE DEVOIR
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- par lequel la répercussion s’opérerait le plus lenle-xnent et à ce titre, nous souhaitons de le voir aboutir.
- Le point de vue scientifique
- DE L’ÉTAT APRÈS LA MORT
- PAR LE Dr CHARLES DH PREL.
- (Emprunté au Lotus)
- II
- Puisque l’âme dépasse notre autoconscience, nous devons distinguer entre notre personne — en tant que contenu de l’au-toconscience — et notre sujet, ou âme qui la dépasse ; et nous devrions attribuer à cette dernière non seulement la faculté organisatrice, mais aussi les phénomènes expérimentaux plus rares, que nous fournit la psychologie transcendante. La différence entre la personne et le sujet est donc très importante ; il y a plus, elle est même d’une portée difficile à déterminer.
- Nous ne sommes donc plongés qu’avec une partie de noire être dans l’ordre terrestre des choses ; ou, pour parler plus exactement, dans cet ordre de choses est placé le produit seul de l’âme : le corps qui est exposé aux influences du monde extérieur et particulièrement le cerveau, qui reçoit par ses organes sensibles les impressions du monde externe. Maig comme les fonctions psychologiques transcendantes de l’âme se manifestent déjà pendant cette vie, quoique exceptionnellement, il faut que la personne terrestre et le sujet transcendant soient nécessairement parallèles ; la vie terrestre et la vie transcendante ne se suivent pas,à dire vrai: elles sont contemporaines ou simultanées.
- Pour éclaircir ce qui vient d’être dit, supposons que nos cinq sens soient isolés les uns des autres, que les impressions reçues par eux n’aboutissent pas à une conscience commune,mais que chaque sens ait sa conscience séparée, nous n’aurions certes pas le droit de parler d’une personne ; il y en aurait cinq. Le sujet homme serait donc composé de cinq personnes.il y a plus : chacune de ces cinq personnes vivrait dans un autre monde, car ce que l’œil voit n’a pas la moindre ressemblance avec ce que l’oreille entend, ce que la main touche, etc., etc. Nous aurions ainsi cinq personnes et cinq mondes.Et cependant il faudrait dire de ces personnes et de ces mondes qu’ils coïncident dans l’espace, ce qui, en réalité, devient manifeste aus-sitôt qu’à la place des consciences isolées de chaque sens particulier se trouve une conscience commune pour tous les sens.
- L est pourquoi notre personne est une, malgré la pluralité des
- sens, et le monde est un, malgré sa différenciation pour chaque sens.
- Dans le fait, nos cinq personnes terrestres sont donc fondues an une unité, mais à un degré supérieur le rapport de sépara-tloa ex*ste en réalité. Le sujet transcendant se trouvant en 4
- i dehors de la conscience terrestre, doit être distingué de la personnalité terrestre, qui, quoique unifiée, est au fond quintuple ; on distinguera de même le monde sensible,dans lequel vit notre personne terrestre, du monde du sujet transcendant. Le mode transcenant de perception et le mode sensible ne coulent pas dans une conscience unique ; notre sujet se dédouble donc eu deux personnes. Mais les modes de perception sont eux aussi totalement différents ; nous avons donc aussi deux mondes, quoique coïncidant ensemble au point de vue de l’espace. Ces deux personnes et ces deux mondes sont contemporains ou simultanés.
- Or la mort anéantit la personnalité terrestre seule avec son mode sensible de connaître ; notre image sensible du monde disparaîtra donc. Mais en tant qu'êtres transcendants, nous restons ; c’est-à-dire nous ne sommes pas transportés dans un au-delà séparé au point de vue de l’espace, mais nous restons d’abord certainement dans le même lieu. L’au-delà n’est un au-delà que pour la limite de la sensibiliié.
- La question : que sommes-nous pendant la vie ? est résolue par ce qui précède autant que l’exige le problème de l’immortalité. Nous avons dans la vie la simultanéité des deux personnes de notre sujet, quoique coïncidentes ensemble au point de vue de l’espace. La séparation d’un monde de l’autre et d’une personne de l’autre ne repose que sur l’isolement de la conscience sensible d’avec la conscience Iranscendante.Mais comme la mort ne peut mettre de côté que la personnalité terrestre, il s’ensuit dès lors par soustraction que le sujet transcendant reste: par là se trouve prouvé le fait que l'immortalité est réelle. Quant au mode de cette dernière il ne peut être autre que celui qui se révèle déjà dans le somnanbulisme. Avec cette différence que nous devons attribuer au moi transcendant comme facultés normales, sans doute élevées à un plus haut degré, celles qui se manifestent déjà comme facultés
- anormales, pendant la vie terrestre. Il nous sera certainement
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- impossible de démontrer l’immortalité, si nous faisons dater l’existence de l’homme de sa naissance, et si nous croyons que son être se trouve contenu tout entier dans sa conscience. Car nous ne pouvons refuser au matérialisme que la connaissance sensible dépend de l’appareil organique cérébral, et d’autre part nous ne pouvons soutenir qu’à la mort nous devions acquérir un genre tout nouveau de connaissance. Nous ne pouvons devenir immortels par un nouvel état ne se manifestant qu’à la mort.
- Quelque chose seulement de déjà présent, quoique latent, peut survivre à la mort.Ce quelque chose de latent pour notre conscience est le sujet transcendant, en tant qu’âme organisatrice et pensante. L’âme, en tant qu’organisatrice, précédé le corps et lui survit. La préexistence et la postexistence sont donc les conséquences nécessaires des faits empiriques considérés dans la doctrine monistique de l’âme,tandis que la nature pensante de ce principe organisateur ressort des faits de la psychologie transcendante. Les deux genres d’existence, celui
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- dans lequel l'ânie n’a pas encore revêtu le corps terrestre et celui dans lequel elle s’en est dépouillée, sont différents de l’existence terrestre, qui se trouve entre les deux. Pendant cette dernière nous sommes limités à la conscience sensible ; il s’ensuit nécessairement que nous entrons dans cetle existence privés de réminiscence, de même que les somnambules se réveillent de l’existence transcendante sans souvenir aucun. L’existence transcendante peut être aussi peu conquise par la mort qu’elle peut être perdue par la naissance ; elle doit bien plutôt être présente intégralement pendant la vie terrestre et à ses côtés, bien que, pour notre conscience sensible, elle se dissimule.
- Deux propositions importantes pour notre problème sont donc acquises : 1° nous ne sommes pas plongés avec tout notre être dans l’existence terrestre ; notre autoconscience pendant cette dernière, est limitée par notre forme sensible ; le sujet transcendant demeure pour nous inconnu pendant l’état normal ; 2° ce sujet ne peut être anéanti par cette immersion partielle dans l’existence terrestre ; on doit donc admettre la simultanéité des deux personnes pendant la durée de la vie terrestre; l’au-delà n’est pas devant nous,mais nous y sommes déjà plongés.
- Ces conclusions logiques sont confirmées par les faits de la Mystique ; la force organisatrice de l’âme est présente dans la préexistence,autrement elle n’aboutirait pas à la naissance terrestre ; elle est présente pendant la vie terrestre, comme le phénomène de l’apparition du double le prouve ; enfin elle est présente après la mort,ce dont les Lits innombrables de matérialisation et d’apparition spectrales viennent témoigner. De même un mode transcendant de connaissance doit exister avant la naissance, car la raison terrestre ne peut provenir de l’absence de raison. Ce mode est en outre présent pendant notre vie terrestre par exemple, dans la vue à distance, non limitée par le corps, propre aux somnambules, aussi bien au point de vue de l’espace que du temps. Ce même mode reste enfin à la mort, ce qui résulte du parallélisme entre les facultés des somnambules et celles des soi-disant esprits.
- La raison humaine peut arriver à la certitude dans la connaissance par des conclusions déductives logiques provenant d’une proposition incontestable placée au commencement du raisonnement, et par des conclusions inductives provenant des faits de la nature. Quand on atteint les mêmes résil ats par les deux méthodes, on obtient le plus haut degré de certitude. Or, j’ai mis au commencement de mes recherches antérieures certains faits naturels,particuliérement la projection des organes du docteur Kapp, d’où proviennent par voie déductive les faits de la mystique ; les doubles, les spectres et les matérialisations (1).Si par contre nous mettons ces faits expérimentaux I au commencement, la doctrine monistique de l’âme et la
- (1) « Matérialisations d’esprits » langage spirite (N.de laD.)
- capacité organisatrice de celle-ci en découleront par voie inductive.
- Comparons maintenant ce haut degré de certitude avec celui provenant d’un domaine entièrement différent.
- Lorsque Kant expliqua la genèse du système solaire, il mit en avant une proposition contestable: l’existence des nébuleuses cosmiques. Alors, l’existence de ces formations était encore contestable : on les prenait pour des masses d’étoiles, qui ne paraissaient des formations consistantes qu’à cause de leur grande distance. L’hypothèse de Kant fut toutefois adoptée par la science, parce que de cette proposition,alors encore contestable, pouvait se déduire la constitution particulière du système solaire : la rotation du corps central, le mouvement analogue des planètes, les anneaux de Saturne,etc. Depuis on a prouvé par l’analyse spectrale l’existence des nébuleuses cosmiques réelles, pas seulement optiques. Et au moyen des phénomènes de ces nébuleuses comme aussi d’autres faits du système solaire connus depuis, on peut démontrer aujourd'hui inductivement l’hypothèse de Kant. Or, ma solution du problème humain part de faits naturels incontestables ; et une série de conséquences logiques, dont chacune est prouvée à son tour par un fait inductif tiré de l’expérience en sort déductivement. L’opposition que c'Hte hypothè-e rencontre ne provient donc nullement d’un défaut dans la méthode logique, mais simplement du contraste avec nos habitudes mentales, contraste si grand qu’il nous fait nier les faits eux-mêmes, quand ceux-ci ne s’adaptent pas à nos systèmes, qui sont la formule intellectuelle des habitudes mentales de chacun.
- (A suivre).
- PEINTRES ILLUSTRES
- QUENTIN MATSYS
- (Suite)
- Jacob Krukker se tint constamment debout entre ces richesses et les artisans qu’il couvait dans son regard subtil et méfiant. Au reste il n’était pas seul à faire bonne garde autour de son trésor. A deux pas de lui, sa femme Nicole, assise dans un grand fauteuil qui avait bien vu trois générations, paraissait feuilleter un gros livre à enluminures ; mais, en réalité, c’était aux étrangers que son attention était vouée, et jamais argus ne remplit plus ponctuellement sa tâche.
- L’opération du scellement étant achevée, et Krukker ayant fait jouer tous les ressorts de la machine à serrer les ducats, il ne restait plus aux ouvriers qu’à se retirer. De gratification, pas l’ombre. Aussi Claude, Pierre et j Guillaume se tournèrent-ils vers la porte sans rien j demander. Quant à Matsys, il était demeuré immobile.
- | — Eh bien, dit le joaillier, qu’attend-il donc celui-ci?
- i Pourquoi ne suit-il pas ses camarades ?
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- LE DEVOIR
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- — Excusez-moi, monsieur, dit Quentin, j’ai une communication à vous faire.
- — En vérité? reprit Jacob. Je ne suppose point, mon jeune ami, que vous soyez un de ces gentilshommes qui 0I)t besoin de se munir de bijoux pour accompagner leurs revenus en fouillant à ma modeste escarcelle.
- — Vous me jugez bien, monsieur, répondit fièrement Matsys, je n’ai nulle envie d’emprunter, et, quant à acheter des parures de prix, il faut laisser cela aux opulents bourgeois, aux sénateurs et autres gens de haut parage.
- — En ce cas, mon ami, obligez-moi, de vouloir bien descendre. Vous me faites perdre du temps sans motif; or, le temps...
- — Pardon, monsieur, il faut que je vous parle ici, à l’instant même et sans témoins.
- L’avare et sa femme échangèrent un regard empreint de trouble et de méfiance.
- — Qu’est-ce que c’est ? dit aigrement dame Nicole, ne pouvez-vous obéir, mon garçon, dés que le maître de céans vous invite à sortir?
- — Madame, répondit Quentin d’un ton plein de dignité, souvenez-vous de Jeanne Marie.
- — Jeanne-Marie ! répéta Nicole avec une espèce de tremblement nerveux.
- Et, de nouveau son regard fauve rencontra celui de son mari, comme si leurs deux consciences avaient quelque chose à démêler ensemble.
- Nicole, ayant interrogé d’un coup d’œil rapide et scrutateur le visage pâle de Quentin, frémit et murmura à l’oreille de son mari quelques mots en langue allemande.
- — Oui, oui, balbutia ce dernier, il y a de la ressemblance. Allons jeune homme, asseyez-vous sur ce tabouret. Vous autres, vous pouvez partir.
- Le vieillard revint, après avoir reconduit les artisans et verrouillé sur eux la porte. Pendant ce temps, Nicole et Quentin, livrés chacun à leurs pensées, avaient gardé le silence. Ce fut maître Krukker qui rompit la glace.
- — Voyons, dit-il, allons au fait. Qu’y a-t-il de commun entre vous et... la personne que vous avez nommée?
- Le front du jeune homme se couvrit d’une rougeur d’indignation.
- — Ce qu’il y a de commun, monsieur 1...Il y ace qui sur la terre, est le plus sacré, car c’est l’émanation directe de Dieu : c’est le souffle ineffable d’en haut; c’est la source du respect, de la confiance et du bonheur... li y a ie nom de mère et le titre de fils. Jeanne-Marie, veuve d un batelier de l’Escaut, est morte, il y a dix ans, dans
- pauvreté et la douleur. Elle s’affligeait surtout de lais-®er après elle un orphelin ; elle me légua pour unique
- len Ce,te croix portée par elle et qui n’a plus quitté ma P°hrine. A son lit de mort, elle me fit une révélation, Qlils je la gardai pour moi, et, sans songer qu’il y avait
- peut-être une fortune sous ce secret enfoui au plus profond de mon cœur, je ne cherchai qu’à vivre par mon travail.
- — Vous vous êtes fait forgeron !... lui dit dédaigneusement dame Nicole.
- — C'est vrai, ma tante, c’est vrai, mais on n’a ni le droit ni le temps de choisir quand la faim presse. J’avais erré de Berghes à Malines et à Louvain : j’arrivai à Anvers, où j’entrai d’abord à la Bourse. Là, confondu dans la foule qui encombrait la grande cour et se pressait jusque sous les galeries couvertes, j’étudiai les physionomies avec cette crainte sagace que donne la misère. J’en remarquai une dont la cordialité m’attira. Je suivis maître Liederke jusqu’à sa boutique, où je pénétrai sans hésiter. Le forgeron sourit avec bienveillance et me dit : « Est-ce que tu voudrais, par hasard manier le marteau ? — Pourquoi pas? répondis-je. Je n’ai plus de famille, et il faut que je gagne le pain de la vie. » Le marché fut conclu, et voilà comment votre neveu est devenu un simple artisan. Mais il songeait à sa mère et, la nuit, il lisait pour s’instruire. J’ose donc dire que vous n’auriez pas à rougir de lui.
- — Je suis charmé, dit Krukker, après un moment de silence, d’apprendre que vous vous êtes si bien tiré du chemin de traverse. Courage mon ami; la bénédiction du ciel ne vous manquera pas. Mais si, en nous rappelant tout à coup les liens de parenté qui nous unissent, vous avez espéré trouver ici quelque bonne aubaine, détrompez-vous. Les temps sont durs, et jamais on n’a trop d’argent pour les nécessités du négoce.
- — Arrêtez ! s’écria le jeune homme.Vous me forceriez de vous rappeler que la modeste dot de ma mère fut laissée dans vos mains et que jamais elle n’en est sortie.
- Le joaillier se dressa sur son fauteuil, et d’un geste brusque fit tomber sa balance à or. Tout son corps tremblait.
- — Voyez, dit vivement Nicole, quelle agitation vous causez à mon pauvre mari ! N’avez-vous pas honte de tenir ici des propos calomnieux ?
- — Madame, répondit Quentin, c’est au fond de votre cœur que vous jugerez ma conduite, et votre cœur vous dira si j’ai calomnié. Mais rassurez-vous, je ne réclame rien, je n’ai besoin de rien.
- Krukker respira.
- — Pardon reprit son neveu, j’ai à vous demander quelque chose.
- Le front de Krukker se rembrunit visiblement.
- — Si ce n’est pas trop... murmura Nicole, cherchant un compromis.
- — J’aime une belle fille, belle, bonne, mais malheureusement, riche.
- — Malheureusement !... répétèrent les deux époux d’un air d’incrédulité.
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- LE DEVOIR
- — Oui, car c’est un obstacle déplus à ce que mes vœux soient exaucés. J'aime la fille du peintre Yan Hoëf, chez qui j’ai étudié le dessin pendant quelques mois.
- — Van Iïcëf !... s’écria Jacob ; une de mes pratiques !
- — Je le sais, mon oncle ; aussi vous sera-t-il aisé de me seconder.
- — En quoi, je vous prie?
- — En apprenant à M. Van H"ëf que je suis votre neveu et en vous portant garant de ma conduite.
- — Mais s’il s’imaginait que nous pouvons contribuer à ce mariage par des sacrifices d’argent?
- — Je ne lui en laisserai point la pensée.
- — Eh bien, mon garçon présentez votre requête; nous l’appuierons de toutes nos forces.
- — Ah ! mon oncle, que vous êtes bon !
- Et Matsys embrassa avec ardeur le vieillard, à la peau parcheminée et froide comme le marbre.
- — Je ne vous retiens pas, dit Krukker; vousavez hâte, je gage, de frapper à la porte de M. Van Hoëf.
- — Certes oui, répondit Quentin, qui prit congé du digne couple et se retira précipitamment, l’âme remplie de ces illusions qui, à vingt ans, peuplent la vie.
- A peine l’usurier fut-il remonté près de sa femme, qu’il dit vivement:
- — Mon chapeau ! mon manteau ! ma canne !
- — Où allez-vous ! demanda Nicole, inquiète.
- — Belle question ! chez M. Van H >ëf ! Peste ! il n’est que temps. Notre drôle pourrait s’autoriser de nous pour conter son affaire et se présenter comme notre héritier, c’est déjà Irop que devoir à avouer un neveu forgeron... Forgeron ! Quelle flétrissure!... S’il s’avise jamais de revenir, ne manque pas de lui dire, à travers le guichet, que je suis sorti et ne rentrerai pas de la journée.
- II
- Au moment où Quentin, après avoir revêtu son plus beau justaucorps, se dirigeait vers la demeure de M. Van Hoëf, celui-ci, sa pipe à la main, reconduisait Jacob qui venait de lui faire visite. Tout en descendant l’escalier, l’orfèvre résumait avec autant de chaleur que de précision les arguments qu’il avait déjà longuement développés.
- — Ainsi, disait-il, c’est bien entendu ; vous m’avez compris, n’est-ce pas ? Je me suis suffisamment expliqué?
- — Oui, oui, répondit le peintre en souriant et le poussant un peu vers la porte.
- L’avare fit volte- face et s’arrêta.
- — Dieu me garde, reprit-il, de vouloir exercer sur vous une influence que rien ne justifierait. A coup sûr, monsieur Van Hoëf, vous êtes maître de vos actions et personne n’a à vous dicter votre conduite.
- — En ce cas, ne vous en préoccupez pas tant, mon cher ami.
- — Seulement, qu’il soit parfaitement établi que si ce jeune homme, honnête, du reste, et un peu mon allié, s’autorise de sa parenté avec moi pour vous demander votre fille en mariage, ce ne sera pas moi qui l’aurai encouragé à cette démarche présomptueuse ; qu’au contraire, je l’en ai fortement dissuadé, et qu’il n’a pas à attendre de moi un florin pour appuyer ses prétentions absurdes.
- — Je ne crois pas, en effet, que vous soyez homme à lui prodiguer les largesses.
- — Eh ! le pourrais-je, juste ciel ! avec toutes les charges qui pèsent sur moi !... Tenez que vous disais-je?... J’aperçois mon gaillard à l’angle de la rue... Sûrement il vient ici... Est-ce que vous allez le recevoir?
- — Pourquoi pas?... Je n’ai jamais fermé ma porte à personne.
- — Moi, je tourne d’un autre côté. J’aime mieux éviter les explications, car elles prennent du temps et elles aigrissent, l’esprit.
- Maître Jacob Krukker releva soigneusement le pan de son manteau pour s’en couvrir le visage, comme si un avare pouvait jamais réussir à cacher son identité, trahi qu’il e-t inévitablement par ce maintien craintif, ce pas inégal, ce regard inquiet, traduction visible d’une pensée sordide. Quentin n’eut donc pas de peine à le reconnaître. « Il m’avait précédé, pensa-t-il. Sera-ce un avantage pour moi?... N’importe, je ne reculerai pas. » Le jeune homme frappa à l’huis qui, trois minutes auparavant, s’était refermé sur maître Krukker ; au bout de quelques instants la servante vint ouvrir.
- Van Hoëf avait déjà repris sa place de repos entre son large poêle et sa table de chêne où s’étalaient un pot de bière, un vase de faïence émaillée bourré de tabac, des feuilles de papier et des crayons. Gertrude, installée près de lui sur une chaise basse, dossier de bois noir sculpte, brodait un bel ouvrage de tapisserie destiné à être offert à la cathédrale. De temps à autre, entre deux bouffés de fumée, l’artiste adressait à sa fille quelques paroles auxquelles elle répondait avec une grâce et une cordialité charmantes.
- Avez-vous étulié parfois, dans les chefs-d’œuvre des Mieris, des Terburg, des Metsu, des Gérard Dow, ces natures fraîches et calmes de Flamandes avec leurs cheveux blonds relevés et ornés de perles, leurs bras arrondis, leur corsage de velours cramoisi garni d’un tour de dentelle, leur jupe de soie et leurs mules à talons? Telle était Gertrude, le véritable diamant de la maison du peintre.
- Alfred des Essarts. (A suivre)
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Gui"" —
- In”). Bari.
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- 12* Année, Tome 12.-- N' 501 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 15 Avril 1888
- V C nnFMD
- liË DËVUIn
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- SOMMAIRE
- La Politique et les affaires. — Une coupable mystification. — Le prochain Congrès ouvrier international en Angleterre.— A nos Camarades les Socialistes de tous les pays. — Critérium de morale. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Le point de vue scientifique de l'état après la mort.—Hommes et Choses. Profils présidentiels. — Peintres illustres. Quentin Matsys.— Société du Familistère. Mouvement des assurances mutuelles.
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- NUMÉROS DE PROPAGANDE
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- Adresser les demandes à la Librairie du
- Familistère.
- LA
- ET LES AFFAIRES
- Que nous réserve le nouveau Cabinet? La presse radicale l’a accueilli avec une faveur marquée,sans réserves, sauf un ou deux journaux boulangistes, pour lesquels il ne saurait exister de Cabinet sans la présence du général, proclamé le sauveur indispensable. Si la presse radicale fonde de grandes espérances sur le ministère Floquet, en revanche, les journaux d’ordinaire d’une grande modération de langage, tels que le Temps, la République française, attaquent M. Floquet et ses collaborateurs avec une virulence de plume excessive. Ah ! les modérés vont bien quand ils se mettent en colère. On a bien raison de dire que les moutons enragés sont terribles. « Ce Cabinet ne mérite qu’un nom : celui de ministère de désunion et de guerre intestine.» Ainsi s’exprime le Temps. Les Débats, d’une nuance politique encore plus modérée,dépassent la violence du Temps :« L’existence même de ce Cabinet, fait courir des périls à la chose publique; le combattre, le renverser,c’est faire œuvre de préservation et de salut ; son entreprise est malfaisante ; ses prétentions sont insolentes et sa tyrannie intolérable ; ceux qui le soutiennent ne représentent que le désordre et l’anarchie ; enfin M. Floquet, président du Conseil, c’est le malheur, la honte et la ruine qui, d’un momen t à l’autre, peuvent fondre sur la patrie. » On conviendra que, sauf la forme du style, jamais journal avancé n’a plus lestement exécuté un ministère que la feuille académique précitée.
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- LE DEVOIR
- Ainsi, toujours l'éternelle histoire : Ote-toi de là que je m’y mette. Les partis politiques dits « modérés » ont jusqu’à ce jour occupé le pouvoir et nous avons encore présente à la mémoire la belle indignation qui les prenait,lorsque la fraction plus avancée de la Chambre renversait un Cabinet. Alors, l’instabilité ministérielle était un crime de lése-nation. Aujourd'hui, que la direction politique est dans des mains nouvelles, les partisans jusqu’au bout de la stabilité gouvernementale vilipendent le gouvernement et avant qu’il ait agi, avant qu’il ait même donné signe de vie par un acte considérable, ils posent en principe l’inexorable nécessité de le renverser. Question de personnes. Hier, il fallait suivre le gouvernement — parce que la vie sociale du pays s’énerve dans les changements permanents de ministère: le ministère,alors c’étaient les modérés.— Aujourd’hui, il faut renverser les nouveaux ministres — tout de suite sans retard, sans cesse ni délai, demain, aujourd’hui, tout à l’heure — les radicaux sont ministres !
- Dans ces compétitions de personnes et de groupes, où la direction gouvernementale ne compte que par les hommes qui la donnent, que deviennent les intérêts du pays? quelle espérance peut-on avoir d’amener nos hommes d’État, le personnel dirigeant de la Chambre et de la presse, à s’entendre sur le terrain des améliorations politiques et sociales que le pays réclame avec une intensité de résolution croissante et, ajouterons-nous, d’une façon si inquiétante ?
- Hélas ! dans ces compétitions mesquines, les grands intérêts sociaux sont oubliés, méconnus, dédaignés, sacrifiés sans pitié, avec indifférence, et la roue de la vie tourne sans trêve, broyant les souffrants qui geignent et dont on n’entend même pas les sanglots de douleur et de misère.
- Au Devoir, nous n’avons jamais jugé l’avènement d’un ministère sur les hommes qui le composaient, mais bien sur les idées qu’ils représentaient. Même lorsque, quoi que peu enclins à appliquer les idées que nous préconisons,les hommes du gouvernement appliquaient une mesure bienfaisante,nous n’avons pas manqué de l’applaudir et de la signaler,en faisant abstraction des sentiments personnels que pouvait nous inspirer la politique général du ministère.
- Pourquoi les modérés ne font-ils pas la même chose ? La modération, c’est la tolérance, l’esprit conciliant s’efforçant d’accorder les choses contraires par les côtés qui les rapprochent. La vérité
- est peut-être une ; elle se manifeste toujours diverse, sous des faces mul tiples, dont aucune n’^t la Vérité même, pleine et entière. C’est de lasym thèse de ces aspects divers et parfois contradic. toires, qu’elle se dégage. Malheureusement, en politique, ces considérations sont mises de côté' la mauvaise foi aidant l’intérêt de personne, c’est le bmn général qui en souffre et comum* toute faute entraîne son châtiment,tô ou tard, eecx-la qui ont placé leurs intérêts au-dessus des intérêts d’autrui se voient à leur tour effacés, éliminés, du poste qu’ils auraient eu tout loisir de conserver.
- Le Cabinet actuel, éclairé par l’expérience de ceux qui l’ont.précédé, comprendra-t-i! la leçon et s’attachera-t-il à garder le pouvoir par le seul moyen qui le rende dnrable : en faisant le bien? — Nous l’avons dit à maintes reprises, nous ne cesserons de le répéter,Si les Cabinets se succèdent avec tant de rapidité ; si le pouvoir e-t instable, la faute en est, non à ceux qui font de l’oppo-ilion, mais bien à ceux qui détiennent l’autorité gouvernementale. Tout-puissants pour faire le bien, ils sont condamnés à subir le châtiment de leurs fautes par la chûte même du pouvoir.Qu’ils répondent aux vœux et aux besoins du pays; qu’ils se distinguent de leurs prédécesseurs par un esprit réformiste résolu, non seulement ils conserveront toute leur autorité, mais encore cette autorité leur sera concédée sans lutte ni tracas
- Sans doute, de temps à autre, ils pourront avoir à essuyer les boutades violentes de modérés comme le Journal des Débats, aux yeux duquel l’idée de modifier les hases de la République actuelle constitue un crime capital. Mais qu’importe le maigre concert de quelques voix discordantes ? Il se perdra dans le concert formidable des bénédictions de la foule.On méprise la foule.En dernier ressort, c’est elle qui a le dernier mot. Bien mieux vaudrait aller au devant de ses desiderata que de se les laisser arracher.
- * *
- Si le ministère Floquet tient compte des aspirations populaires et au lieu de les butter, s’efforce de les satisfaire dans la mesure de ce qui est juste et nécessaire, nous ne croyons pas avoir besoin d’être prophète,pour lui prédire une vie aussi Ion* gue que prospère. Mais les satisfera-t-il ?
- Tout est là.
- Malheureusement, la déclaration ministérielle que le Devoir a publiée ne répond guère à ce que nous attendions. Déjà, nous avons manifesté n°fcrô surprise,quand nous avons vu M.Floquet travaille1.
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- . concentrer la majorité républicaine en demandant la collaboration d’hommes de principes divers, qu’il casait indifféremment dans n’importe quel ministère : par exemple,déplaçant M.Lockroy du ministère du commerce pour le mettre à l’instruction publique.
- Nous attendions dans sa déclaration,une indication ferme de politique économique à poursuivre, d’améliorations — aussi sages et aussi prudentes qu’on voudra — à réaliser. Il faut bien convenir qu’elle ne contient rien de tout cela. L’honorable président du Conseil dit que le pays est surtout attaché à une bonne politique d'affaires.G’est vrai.
- Le malaise existant dans la situation actuelle est d’ordre économique, social, plus que politique. C’est donc sur les affaires générales que doit se concentrer l’activité gouvernementale.
- Mais quelles affaires ?
- C’est ici que la question devient délicate et que les hommes d’Éiat réformateurs doivent s’armer de résolution. \
- Jusqu’à ce jour, tous les ministères ont parlé d’affaires. Tous les Cabinets modérés ont ambitionné le litre de Cabinet d'affaires. Mais il y a affaires et affaires.
- Tous les jours, le Parlement vote des lois d’ordre économique.Une fois, il fixe le tarif dédouané à l’entrée des marchandises étrangères; une autre fois,il décide l’exécution de tel travail, creusement d’un port, réparation d’un canal, construction d’un monument. Ou bien, c’est la fixation d’un impôt,la loi de finances qu’il élabore. Dans l’élaboration de ces lois, des intérêts divers se contredisent, se combattent. Il ne suffit pas de décréter, de montrer de l’activité : encore faut-il que ces décrets, que cette activité aient un résultat fécond, donnent
- des fruits bienfaisants.Jusqu’à ce jour,et c’est pourquoi le malaise social va en empirant,les lois dites d’affaires ont été votées avec la préoccupation exclusive de sauvegarder des intérêts représentés par une minorité. Par exemple, s’agit-il d’une loi relative à l'introduction des fontes, des filés, ce sont les grands industriels qu’on consulte ; s’agit-il du blé, de la viande, on fait appel aux grands propriétaires. Mais les producteurs de fonte, de filés, du blé, de viande, ne sont pas les seuls intéressés aux lois qui régissent ces divers produits : il Y u les ouvriers qui les produisent, la masse ouvrière encore, qui, pour la plus grande part les oonsomme... Ceux-là,on ne les a jamais consultés. Par une fiction détestable, on feint de croire que es intérêts des uns et des autres sont solidaires.
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- Les grands propriétaires ont fait voter les surtaxes au nom des paysans. C’est pour leurs ouvriers, les journaliers, les petits fermiers, quils ont réclamé et obtenu un surélèvement du prix du pain.Les lecteurs du Devoir se rappellent comment le député Jaurès releva ces prétentions au moins étranges. « Les grands propriétaires, dit-il, font comme les nourrices ; elles mangent de bons morceaux pour le petit. »
- Une politique républicaine d’affaires, n admettrait pas que dans une société comme la nôtre,une catégorie infime de citoye.es se disent et se prétendent les nourriciers de la clause ouvrière,quand en réalité, celle-ci est le réservoiV'’ de toute production, partant de toute vie sociale.
- Une politique républicaine d’affajrés, en un mot, doit avoir pour but de protéger la cfasse ou,vr^re et d’aborder la solution du problème social pendant. C’est là ce que le pays attend, c’est pour cela qu’il s’intéresse aux affaires ; c’est pour cela que les compétitions de groupes et de personnes, la concentration de l’Union des Gauches avec la Gauche radicale ou de la Gauche radicale avec l’extrême gauche lui importent peu — parce que le résultat de ces combinaisons, d’où toute œuvre sociale importante est exclue, ne peut rien pour améliorer son sort.
- Nous attendions que la déclaration du nouveau Cabinet nous donnerait une indication dans ce sens. Elle ne l’a pas fait.
- C’est une faute, car si M. Floquet a pensé désarmer par là ses adversaires, il peut voir par les extraits précités du Temps et du Journal des Débats, qu’il n’a pas réussi. En revanche, il a jeté le doute et l’incertitude chez ceux qui, comme nous,
- auraient vu avec joie l’avènement d’un Cabinet réformateur.
- Nous ne nous désespérons pas cependant, estimant qu’il convient encore d’attendre avant de se prononcer.M.Floquet n’a pas promis grand chose ; il peut se faire néanmoins que comprenant l’urgence du problème social,il en aborde la solution. Ce serait pour lui et pour nous la meilleure politique d’affaires à suivre. Si malheureusement il suit l’autre, celle qu’on appelle la politique tout court, il est à redouter que nous n’ayons encore à
- assister à un nouveau défilé de déclarations ministérielles.
- Puisse-t-il donc écarter la politique tout court et faire des affaires, comme on dit dans la langue barbare du parlementarisme, améliorer et réformerai acquerra par là la force que donne l’accomplissement du devoir bien rempli.
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- UNE COUPABLE MYSTIFICATION
- Vendredi, à Paris, on a apposé à Montmartre et aux abords du Louvre, un certain nombre d’affiches sur papier blanc (couleur réservée aux communications officielles) et portautles mentions : « Ministère «le la Marine. Imprimerie nationale. »
- Aux termes de cet avis, les anciens marins, ou ouvriers de la marine actuellement à Paris sans ouvrage et sans emploi,étaient invités à se rendre au Ministère de la Marine où des secours étaient mis à leur disposition.
- Il en est résulté que vendredi,dans la journée, et hier matin de nombreux individus dans le cas indiqué se présentaient au Ministère de la rue Royale, où ils apprenaient qu'ils avaient été victimes d’une mystification, que l’affiche était l’œuvre d’un faussaire et qu’ils n’avaient rien à toucher.
- La même manœuvre a été renouvelée la nuit suivante : d’autres affiches blanches furent placardées clandestinement vers deux heures du matin, sur les murs de Paris. En voici le texte :
- RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
- LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ
- Ministère des Travaux publics
- AVIS
- « Le gouvernement de la République, justement ému de la crise qui sévit actuellement sur un grand nombre de travailleurs et, sur l’avis du Ministre des Travaux publics, a décidé la création de chantiers nationaux.
- » Les ouvriers de tous métiers, arts ou industrie, peuvent s’y embaucher, en attendant la reprise des grands travaux que le gouvernement se propose de faire exécuter dans le courant de l’année 1888.
- »Les bureaux d’embauchage seront ouverts le samedi 7 avril, de dix heures du matin à 4 heures du soir, place de la Concorde, bureaux annexes du Ministère de la Marine.
- » Les anciens militaires sont invités à se munir d’un livret individuel.
- » Le Ministre des Travaux publics,
- » Deluns-Montaud. »
- Cet avis était sur papier blanc ; de plus, il portait cette indication : « Imprimerie nationale ».
- Avertie de cet affichage dans les premières heures de la matinée, la Préfecture a pris immédiatement des mesures : 1° pour faire lacérer les placards trompeurs; 2° pour prévenir toute tentative de désordre sur la place de la Concorde et dans la rue Royale. Beaucoup d’ouvriers en effet, avaient pu lire les affiches avant quelles fussent enlevées , et il était à craindrequede nombreux rassemblements n’eussent lieu devant le Ministère de la Marine.
- Dés huit heures du matin,des escouades de gardiens de la paix du huitième arrondissement, sous la conduite de l’officier de paix, M. Debeury.et des agents de la Sûreté sont venus se j masser sur la place. 1
- Les craintes que l’on avait eues relativement à des rassemblements n’étaient pas vaines.
- A huit heures et demie, un groupe de cent cinquante ouvriers environ, venant par la rue de Rivoli, est arrivé et s’est arrêté en face du Ministère.
- M. Debeury s’est approché des ouvriers et a déclaré que la convocation était fausse ; qu’ils n’avaient qu’à se retirer tranquillement ; que d’ailleurs le lieu du rendez-vous donné sur convocation, dans les bâtimems annexes du Ministère, n’existe pas, puisqu’il n’y a pas de bâtiment annexe du Ministère de la Marine.
- Les ouvriers n’ont pas fait d’observation et se sont retirés lentement. Leur attitude était des plus calmes; aucun cri n’a été poussé, aucune violence commise. Ils se sont dispersés de divers côtés.
- Il en a été de même des autres groupes qui se sont présentés. Il en est arrivé même dans l’après-midi, car le faux avis avait été affiché non seulement dans Paris, mais encore dans la banlieue.
- C’était pitié de voir la mine attristée de ces pauvres gens, /venus des communes suburbaines avec leurs pelles et leurs pioches, en compagnie de leurs femmes et de leurs enfants.
- Une enquête a été ouverte.
- On assure que la police est sur la trace de plusieurs individus de nationalité étrangère dont les allures suspectes ont éveillé l’attention de la police et qui paraissent être les auteurs de ces odieuses mystifications.
- Les affiches placardées ont dû venir de l’étranger. Elles ne portaient pas la signature de l’imprimeur exigée par la loi.
- LE
- Prochain Congrès ouvrier international
- EN ANGLETERRE
- A maintes reprises, nous avons insisté, dans ces colonnes, sur l’admirable esprit d’association corporatif que déploient les ouvriers anglais, en même temps que l’étroitesse trop grande de vues sociales dans laquelle ils se renferment. Nous n’avons pas marchandé les louanges à l’un, ni les critiques à l’autre. Nous avons maintes fois établi an parallèle entre les facultés d’associaiiou dont fait montre la classe ouvrière anglaise et la capacité très imparfaite de la classe ouvrière française sur ce point-Nos ouvriers, en effet, ne sont pas près de posséder l’organisation construite de toutes pièces,qui couvre le sol de l’Angleterre industrielle et qui, dans une certaine mesure, a tant aidé les ouvriers de ce pays à supporter les conséquences économiques d’une j centralisation croissante dans l’évolution de Tins-! trument de travail.
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- Mais si les ouvriers français n’ont jamais pu créer des organisations de résistance puissantes, en revanche, ils possèdent des vues sociales d’ensemble, nourrissent des aspirations d’affranchissement social, autrement supérieures que celles des ouvriers anglais.
- 11 serait trop long d’indiquer ici, indépendamment de la différence ethnique qui fait des peuples anglais et français deux peuples si distincts et si disparates, les causes d’origine historique qui ont déterminé la dillérenciation profonde constatée à cette heure entre les deux. C’est un fait sur les causes duquel on peut discuter, mais dont on ne saurait contester l’existence : la classe ouvrière anglaise a au degré le plus vif l’esprit d’association et de solidarité corporative; — elle n’a qu’une notion très incomplète de l’association comprise en tant que fin supérieure du développement social contemporain. Elle n’étend pas en dehors d’une catégorie déterminée d’individus l’effort d’association ; elle ne pratique pas, en un mot, la solidarité sociale. En France, au contraire, les facultés d’association sont très bornées. Les ouvriers marquent une indifférence grande pour l’étude patiente et laborieuse des meilleures conditions de travail limitées aune profession donnée.L’embrigadementleurrépu-goe.il leur est difficile d’élaborer de minutieux règlements et encore plus difficile d’en observer strictement les dispositions. Sans doute, par la force des choses, ils sont amenés à se grouper sur le terrain du travail, pour déff ndre leurs salaires contre les baisses précipitées, .les chômages meurtriers, la concurrence grandissante. Même quand celte obligation leur apparaît, ils s’organisent fiévreusement, avec une hâte et une énergie rares. Mais si l’effort est vif, il n’est pas soutenu. On se lasse vite, sans motifs, Je plus souvent, par pure fatigue. Certains économistes grands admirateurs de i’Angieterre économique, aussi bien ouvrière qu’inaustrielle, accusent, de ce fait, nos compatriotes d’inconséquence et proclament la supériorité des ouvriers anglais. Cela est injuste. Car si les ouvriers français ne déploient pas longtemps un esprit de résistance corporative solide, en revanche, ils professent des sentiments de solidarité générale peu communs en Angleterre. Ils sont anli-particulanstes au premier chef. Le seuil de la corporation ne cache pas à leurs Yeux, qUi voient de plus haut et de plus loin que nos voisins d’Outre-Manche, le vaste horizon des progrès sociaux et politiques à accomplir. Ils ont à Uû haut degré le sentiment de la fraternité et cher-cheut avec beaucoup de résolution à le faire triorn-
- , pher. L’ouvrier français est naturellement égalitaire, tandis que l’ouvrier anglais a conservé dans ses mœurs quelque chose de féodal. L’évolution industrielle a déterminé chez ces derniers le groupement fédératif des corporations, d’où la Fédération des Trade’s-Unions. Mais ils ont conservé des habitudes d’hiérarchie difficiles à déraciner chez eux. L’homme de peine, par exemple, ne se croit pas l’égal du mécanicien et celui-ci se croit supérieur à l’homme de peine. En France, point de ces distinctions. Nous sommes le pays du Droit et de l’Egalité abstractives. Ce que nos ouvriers veulent, c’est l’affranchissement social de leur classe à tous les degrés ; c’est le progrès humain bienfaisant à tous, exécuté par tous au moyen de ce qui constitue l’expression de la collectivité, le centre pensant et agissant de l’organisme social : De là les conquêtes réalisées sur le terrain du Droit en France,— les conquêtes économiques réalisées sur le terrain des conditions du travail en Angleterre. De là le caractère socialiste des revendications populaires françaises, le caractère d’individualisme corporatif, affecté par les revendications purement économiques des ouvriers anglais. On dit les uns pratiques, les autres idéalistes. Si les ouvriers anglais avaient l’idéalisme français, ils auraient déjà transformé complètement leurs institutions politiques et commencé la transformation de leurs rapports sociaux.— De même, si les ouvriers français joignaient le sens pratique à leur idéalisme enthousiaste qui a suscité parmi eux tant et de si nobles dévouements, ils auraient déjà conquis en fait l’égalité sociale qu’ils ont proclamée en droit.
- Toutes les récriminations dans un sens ou dans l'autre, contre l’une ou l’autre des irrésistibles tendances des deux peuples sont superffues. Elles ne changent rien à un état de choses qu’on peut appeler organique.
- Est-ce à dire, cependant, que cet état de choses doive se prolonger longtemps encore ? Nous ne le pensons pas. L’idéalisme et le sens pratique sont deux facultés qui ne s’excluent pas ; elles se complètent. Nous sommes donc convaincus que le progrès des idées, les enseignements de la philosophie sociale d’une part ; — les nécessités économiques de l’évolution industrielle de l’autre, briseront, les premiers, l’étroite enveloppe du corporatisme anglais qu’en même temps, la seconde développera l’esprit pratique de groupement corporatif chez les ouvriers français.
- Les peuples tendent à l’unité de civilisation. L’unité humaine est la fin de la période historique
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- actuelle. A cette unilé, chaque peuple concourt en développant les facultés qui lui sont propres et en s’assimilant mutuellement les résultats acquis par des moyens différents.
- Déjà, cette marche unitaire du progrès a commencé. Les grandes découvertes industrielles, l’électricité, la vapeur, le journal, en rapprochant les hommes, les unifient. Les avantages matériels d’une nation profitent à sa voisine et réciproquement, celle-ci s’imprègne des idées socialistes de l’autre.
- Depuis quelques années, un rapprochement continu entre ouvriers anglais et français s’opère, profitable à tous les deux. Les ouvriers anglais apprennent * à penser et les ouvriers français apprennent à s’organiser. Les premiers commencent à sentir que la résistance individuelle des cor-porations aux dures nécessités de la concurrence économique est inefficace, si elle est isolée ; les seconds comprendront qu’il ne suffit pas de nourrir un idéal de justice et de solidarité humaine, qu’il convient encore de le réaliser par les moyens pratiques, par l’organisation puissante de la classe ouvrière, pratiquant la solidarité corporative en vue d’arriver à établir la solidarité sociale. Jusqu’à ce jour, les Trade’s-Unions elles-mêmes bornaient leur aclion fédérale, sur le marché du travail, au continent britannique. Au contact des ouvriers français, fortement imbus des théories socialistes, ils ont fini par comprendre que cette action serait sans résultats positifs, si une forte action parallèle ne s’effectuait pas dans les autres pays.
- Ce n’a pas été sans peine. Nous avons signalé ici même la résistance des ouvriers anglais présents à la Conférence internationale. Ils se défendaient d’avoir recours à l’Etat pour protéger législativement le travail. Mais dès l’instant où ils reconnaissaient la solidarité économique entre ouvriers de tous pays, force leur était bien de reconnaître aussi la nécessité pour les pays où l’organisation corporative est encore embryonnaire (en France, par exemple), de recourir à l’État pour garantir légalement des conditions de salaire et de travail déterminées.
- Cet enseignement mutuel a abouti à la convocation d’un congrès international qui va se tenir prochainement en Angleterre. Il a été décidé au congrès trade’s-unioniste de Swansea, malgré les résistances du comité parlementaire. Malheureusement, les tenants de la vieille méthode ont pu fixer des conditions d’admission qui, si elles ne soulèvent pas d’opposition sérieuse en Angleterre, pro-
- voquent des difficultés très graves dans d’autres pays.
- Lesdélégués qui seront admisau Congrès devront être régulièrement mandatés par une association ouvrière dont ils feront partie et qui subviendra à tous leurs frais de voyage ; on n’admettrait pas des délégués subventionnés par des pouvoirs publics, municipalités ou autres.
- Eq Angleterre, où toutes les professions sont, associées et ont en caisse des sommes relativement considérables, la réalisation de ces clauses est facile. Il ne saurait en être de même là où l’organisation corporative est très restreinte : en France, par exemple. Nos chambres syndicales françaises tout animées des meilleurs senlimenls, composées de l’élite de la classe ouvrière et très influentes qu’elles sont, ne comptent qu’un nombre très restreint d’adhérents; leurs ressources sont modiques. Les frais de voyage et de séjour en Angleterre 1er , obéreraient.Beaucoup d’entre elles ne pourront les fournir. Dès lors, n’est-il pas naturel que les ouvriers s’adressent aux pouvoirs publics, ià oii ces pouvoirs leur sont favorables ? Qu’ils frappent à la porte des conseils municipaux, là où le conseil municipal est socialiste ou bien disposé pour la classe ouvrière ? A diverses reprises, le conseil municipal de Paris a voté des subventions de ce genre et les délégués des corporations librement choisis n’ont pour cela rien abdiqué de leur indépendance.
- Ce n'est pas tout : il est des pays où l’organisation corporative de la classe ouvrière est sévèrement interdite: tels sont l’Allemagne et l’Autriche. Là, les ouvriers se sont constitués, on peut dire,eu parti politique et les représentants réguliers de la classe ouvrière sont les députés et les publicistes qui, au prix de peines sévères, élaborent et soutiennent les revendications populaires. N’est-il pas naturel, logique, d’admettre ces représentants volontaires de la classe ouvrière dans un congrès ? Les députés allemands, par exemple, représentent 800.000 ouvriers germains. Aux termes des clauses d’admission, ils ne sauraient faire partie du congrès prochain. Ce sont là des restrictions malheureuses, que rien ne justifie. Que pour représenter une profession au sein d’une réunion discutant des questions techniques de salaire et de travail L condition d’ouvrier soit indisqensable, nous l’admettons. Mais que dans un congrès qui a pour but d’échanger des considérations sur le prob éme social du travail en généraljde jeter les bases d’une législation internationale du travail, on préjuge11
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- ^avance que les ouvriers seuls ont qualité pour se prononcer, compétence pour apprécier et résoudre jeS difficultés complexes que soulève le problème, nous ne saurions l’admettre.
- A. la suite de la publication de ces conditions, le parti ouvrier allemand demanda qu’en raison des lois exceptionnelles qui régissent l’Allemagne, le parti ouvrier allemand pût se faire représenter à ce congrès. Les ouvriers français de leur côté, demandèrent qu’on biffât la clause touchant les frais de voyage et les subventions municipales. Il fut donné gain de cause aux Français, mais les Allemands échouèrent dans leurs négociations avec le Comité organisateur du Congrès.
- Cela est déplorable.D’autant plus déplorable,que les Allemands, froissés de celte exclusion, ont publié un manifeste de protestation contre leur élimination en engageant les autres pays à ne pas envoyer de délégués en Angleterre.
- Cette dernière partie du manifeste est blâmable. Si, en effet,par suite d’un esprit particulariste trop grand on tient en dehors du prochain congrès ouvrier l’Allemagne, ce n’est pas une raison pour que les autres pays, la France, l’Amérique, ne s’y fassent pas représenter. Au contraire : on constate, depuis les rapprochements qui ont eu lieu entre l’Angleterre et les‘divers peuples, une tendance socialiste fortement accentuée dans les Trades Unions. Cette t» ndance n’a pas été suffisante pour élargir les clauses d’admission; raison de plus pour que les pays à principes plus ouverts y envoient des mandataires. Ils auront parla l’occasion de faire au sein des Traues Unions une propagande socialiste efficace.
- Les socialistes anglais formés en fédération ont frubi le même sort que les socialistes allemands ; on ne les admet pas. Mais loin de décourager l'ouverture du congrès et l’envoi de délégués, ils les approuvent. On lira au bas de cet article une circulaire de la Fédération socialiste de Londres, Qui fait appel aux ouvriers socialistes des autres Pays, les engageant à se rendre au congrès. Nous avons eu l’occasion d’entendre à Paris, dans une réunion d’ouvriers socialistes allemands, M. Hynd-111 an, le savant historien socialiste anglais et il a v'igoureusement critique l’intempestif manifeste des députés du Reichstag.
- Au cours de cette reunion importante,à laquelle assistait une délégation du bureau de la Bourse du Travail de Paris, un délégué français a fait une j Proposition qu’il serait désirable de voir adoptée. ! ^ a proposé que les corporations françaises deman- *
- dassent aux organisateurs anglais des conditions d’admission moins rigoureuses pour les allemands. Les ouvriers d’Allemagne,en effet,d’après l’exposé que des ouvriers allemands ont fait à cette réunion, sont dans l’impossibilité matérielle d’envoyer des délégués ; d’abord il n’y a plus, à proprement parler, d’associations syndicales dans l’empire germanique et les membres peu nombreux de celles que le gouvernement tolère s’exposeraient à des poursuites criminelles, s’ils adhéraient au congrès international. Il serait digne de la classe ouvrière française que celle-ci se fit l’intermédiaire conciliant entre les anglais et les allemands. Ce serait dans ses traditions, les ouvriers français ayant toujours montré un grand esprit de solidarité internationale.
- Quoiqu'il en soit, et quand même ce congrès s’ouvrirait dans les conditions fixées d’ores et déjà, il marquera, croyons-nous, dans l’évolation socialiste des Trades-Unions que nous suivons au Devoir avec le plus vif intérêt. Nous souhaitons qu’il soit fructueux également pour la classe ouvrière française. Que si, au contact mutuel, les anglais élargissent leur horizon matériel, que les Français,sans rétrécir leur horizon idéal, y puisent un enseignement matériel et profitent ensuite des leçons d’organisation pratique que l’Angleterre leur aura données.
- Voici l’appel auquel il est fait allusion dans l’article plus haut :
- A nos Camarades les Socialistes de tous les pays
- Nos amis, alliés et camarades de la Social-Démocrate du Reichstag allemand, ont récemment lancé un Manifeste aux ouvriers de toutes les nations au sujet du futur Congrès international corporatif qui doit se réunir à Londres au mois de novembre prochain. Le Comité parlementaire des Trades-Unions anglaises ayant, selon la coutume qu’ils ont établie pour plus de vingt années,refusé d’admettre d’autres délégués hors les membres des Trades-Unions, représentant des Trades-Unions, nos camarades du' Reichstag allemand demandent avec instances aux classes ouvrières de tous les pays de ne pas prendre part au Congrès en question.
- Nous regrettons qu’avant d’avoir pris sur eux la responsabilité de se mettre en travers d’un mouvement qui promettait de bons résultats, nos amis allemands n’aient pas songé à nous consulter. Nous sommes des défenseurs militants de la démocratie socialiste en Angleterre. Nous l’avons prouvé p «r notre dévouement à la cause, par les risques auxquels nous nous sommes exposés et les sacrifices que nous avons faits.
- Aussi, c’est en grande masse, grâce à nos efforts, que les
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- chefs des Trades-Unionnistes anglais ont été poussés en avant et forcés de convoquer ce Congrès international des Chambres syndicales ouvrières. Étant sur la brèche, c’est-à-dire en Angleterre même, nous sommes assurément plus capables de juger quelle est la meilleurs tactique à suivre dans l’intérêt de la cause en Angleterre que les groupes de autres pays, quelles que soient leur habileté et leur énergie.
- Nous sommes tout à fait d’accord que l’attitude du Comité parlementaire des Trades-Unions « n’est pas digne d’une organisation qui prétend représenter les travailleurs et prétend tenir à cœur les intérêts de leur classe. » Nous ajoutons à titre de renseignements pour nos amis allemands, qu’il y a des membres du Comité parlementaire qui ont fait leur possible pour empêcher ce Congrès international corporatif d’avoir lieu, et ils seraient enchantés si le Congrès ne devait pas réussir. La section Sociale Démocrate du Reichstag allemand, en suppliant les classes ouvrières de toute l’Europe de ne pas prendre part au Congrès de Londres, fait inconsciemment la besogne de ces traîtres à la cause des travailleurs.
- Il v a maintenant plusieurs années que nous cherchons à convertir les Trades-Unionnistes anglais au socialisme, et nous avons envisagé le futur Congrès comme une occasion unique pour implanter nos doctrines au centre du camp ennemi. Nous invitons donc et avec instance nos camarades de toutes les nations d’exercer toute leur influence sur les Chambres syndicales ouvrières de leurs pays respectifs afin que ces dernières envoient des représentants au Congrès anglais. Il faut que les Trades-Unionistes anglais apprennent par l’exemple des travailleurs du continent que, dans les conditions normales, c’est précisément les meilleurs Trades-Unionistes qui sont les plus sincères socialistes.
- La Fédération Social Democrat de l’Angleterre n’étant pas une Société technique de corps de métiers, mais une association formant un parti politique et socialiste, ne peut pas elle-même, comme Fédération, participer au Congrès international des Trades-Unions, pas plus que les députés du Rebhstag allemand, qui représentent le parti politique des Social-Dèmocrates de l’Allemagne. Nous devons tous les deux nous abstenir, nous ranger de côté ; mais assurément nous devons aussi aider, par tous les moyens que nous possédons, ceux qui, sur un terrain qui n’est pas le nôtre luttent, cependant, pour notre cause, pour nos principes.
- Il est essentiel, pour assurer le succès de notre œuvre de propagande socialiste en Angleterre, que les travailleurs de l’Europe fassent, à l’occasion de ce Congrès, une imposante démonstration. Dans ce but il faudrait envoyer à Londres, des délégations qui, par leur nombre, la variété des pays et des métiers qu’ils représentent, produiraient une profonde impression sur les Trades-Unionnistes de ce pays.
- Les délégués étrangers, en maintenant avec constance et d’une façon sérieuse, scientifique (sans phrases creuses et déclamations violentes, mais avec la force de la sincérité qui
- provient de la conviction et des connaissances approfondies] des solutions socialistes aux problèmes soumis à la discussion auront accompli une grande œuvre de propagande et d’éducation.
- Us feront disparaître les préjugés contre les ouvriers du continent, engendrés dans l’esprit des travailleurs anglais par notre presse capitaliste, et ils nous aideront, d’une manière très efficace, à vaincre la résistance réactionnaire que nous opposent certains Trades-Unionistes de ce pays.
- Nous faisons appel à nos amis socialistes du monde entier, mais tout spécialement à nos camarades allemands, et noos leur demandons de nous aider dans cette grande œuvre. { mesure que les chefs des Trades-Unions anglais semblent de moins en moins dignes à nos amis de l’étranger, il devient de plus en plus nécessaire que nos amis de tous les pays viennent nous aider à propager parmi la grande masse des Trades Unionistes,une connaissance réelle des principes du socialisme,
- CRITERIUM DE MORALE
- Le bien étant défini ce qui est utile à la vie humaine, ce qui contribue à son progrès ;
- Et le mal étant défini ce qui est nuisible à la vie humaine, ce qui est contraire à son progrès ;
- Le bien et le mat deviennent appréciables dans les actes de la vie sociale et politique, comme dms ceux de la vie civile et privée. *
- J.-B. André 30D1N, fondateur du Familistère.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Circulaire de M. de Freycinet — M. de Frey-I cinet, le nouveau minisire de la guerre, vient d’adresser la circulaire suivante aux généraux commandants de corps d’armée.
- Mon cher général,
- Appelé par la confiance du président de la République» diriger le minis'ère de la guerre, je sens tout le prix de 1 honneur qui m’est fait et je mesure l’étendue des devoirs qui nain' combent.
- En arrivant auprès de vous, je n’ai qu’une pensée : justifier l’innovation accomplie en ma personne, par un dévouemen1 sam bornes à l’armée et un souci vigilant de ses intérêts le» plus chers. Je n’en connais pas de plus grand pour elle, q«,! d’être tenue soigneusement en dehors de la politique et des questions qui s’agitent entre les partis.
- Tant que je serai à votre tête, l’armée dans tous ses rangL sera exclusivement l’armée de la France, l’armée du devoir-gardienne des institutions républicaines et des lois.
- Je demanderai,aux divers degrés de la hiérarchie, i’exemp{ et l’application d’une discipline rigoureuse,inspirée par la jugllC* et la sollicitude pour les inférieurs. L’autorité ne doit pas seU
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- LE DEVOIR
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- lement être obéie, mais elle doit être aimée et respectée. Ces principes sont les vôtres ; ils animeront tous ceux qui relèvent de votre commandement.
- Je sais combien vous apporterez de patriotisme dans votre haute mission; je compte absolument sur vous pour m’aider à atteindre le but qui m’a été assigné. De votre côté, comptez absolument sur moi pour soutenir vos droits et fortifier votre action. Devant les Chambres comme devant l'opinion, ma responsabilité couvrira toujours la vôtre, et votre légitime autorité peut s’exercer sans préoccupation d’aucune sorte.
- Travaillons ensemble à perfectionner chaque jour davantage notre organisme militaire. Les efforts déjà faits nous obligent à en faire de nouveaux ; le chimp du progrès s’étend à mesure qu’on le parcourt. Franchissons notre étape et pressons le pas pour n’être devancés par personne dans celte route où toutes les nations cherchent les conditions de leur sécurité et de leur indépendance.
- Recevez, mon cher général, l’assurance de ma haute considération .
- C. de Freycinet.
- L’Exposition de sauvetage et d’hygiène.
- — Un Congrès international de sauvetage, coïncidant avec l’Exposition de sauvetage doit s’ouvrir prochainement. Il s’occupera des questions d’hygiène avec un soin tout particulier.
- Voici comment sera composé le Comité organisateur pour l’hygiène, par présidents des sociétés dont les noms suivent :
- Sanitary Institute de la Grande-Bretagne (Londres).
- National health Society (Londres).
- Société russe d hygiène (Saint-Pétersbourg).
- Société suédoise d’hygiène (Stockholm).
- Société italienne d’hygiéne (Milan).
- Société espagnole d hygiène (Madrid).
- Société française d’hygiène (Paris).
- Ce comité organisaieur fera appel à toutes les sociétés similaires des deux mondes. Chacune d elles fera choix d’une question à traiter en séance générale, et désignera celui de ses membres qui sera chargé de faire une conférence sur le sujet d’hygiéne préalablement adopté par ses collègues. On suivra, selon toute probabilité, les pratiques ordinaires des Congrès d'hygiène. Le temps du Congrès étant limité, l’on procédera au tirage au sort des conférences, et toutes celles que le sort n’aura point favorisées et qui ne pourront être publiquemenî traitées seront rédigées et publiées dans le compte-rendu général des travaux du Congrès.
- L’Exposition aura 47 groupes, partagés en 98 classes. Citons aujourd hui les groupes :
- I. Sauvetage maritime et fluvial.
- II. Assistance aux montés et aux blessés.
- III. Hygiène du vêtement.
- IV. Hygiène de l’habitation.
- V. Alimentation hygiénique.
- VI. Hygiène de l’enlance.
- VII. École et internat.
- VIII. Hygiène militaire.
- IX. Application des sciences à l’hygiène et au sauvetage.
- X. Gymnastique.
- Les autres groupes forment l’annexe française des principaux articles d’exportation.
- Les adhésions arrivent nombreuses, et de divers pays. Parmi les objets exposés dans le rez-de-chaussée, on verra des embarcations à moteurs électriques, des bateaux de sauvetage de toutes nations, des bateaux de plaisance, des chevaux mécaniques, et que sais-je encore?
- Les Conseils généraux. — Ouverture de la session de Pâques —Durée de la session — Petite statistique. — Lundi s’est ouverte dans toute la France la session de Pâques des Conseils généraux.
- Légalement, cette session peut durer quinze jouts, quoiqu’elle soit la moins importante des deux que ces assemblées départementales ont chaque année.
- Les Chambres, selon l’usage, se sont séparées rette année avant la session des conseils, autant pour permettre à ceux de leurs membres qui font partie de ces assemblées de s’y rendre que pour prendre leurs vacances propres.
- Il convient de remarquer que les ,cas de cumul du mandat législatif ou sénatorial avec le mandat de conseiller général vont diminuant progressivement d’une année à l’autre.
- Le personnel des candidats s’est accru en même temps que les circonstances locales qui avaient rendu ce cumul nécessaire disparais-aient peu à peu.
- Aujourd’hui, il y a encore 239 députés et 129 sénateurs qui sont membres des conseils généraux.
- Les 239 députés se partagent en 147 républicains et 92 réactionnaires.
- Les l’29 sénateurs comprennent 107 républicains et 22 réactionnaires.
- Il y a quelques années les deux tiers des députés et des sénateurs étaient investis du mandat de conseiller général.
- On voit que la diminution est très sensible.
- Deux des membres du cabinet Floquet seulement sont conseillers généraux : M. Goblet, dans la Somme, et M. Pierre Legrand, dans le Nord.
- Sur les quatre-vingt-dix conseils généraux existant en France, — l’Algérie comprise, — soixante-seize ont une majorité républicaine,treize une majorité réactionnaire et un est partagé également entre républicains et réactionnaires, celui de Tarn-et-Garonne.
- Les treize conseils à majorité réactionnaire sont ceux des départements suivants : Charente, Côtes-du-Nord,Eure, Gers, Indre, Loire-Inférieure, Maine-et-Loire,Mayenne, Morbihan, Nièvre, Orne, Sarthe et Vendée.
- Les voyageurs de commerce.— La chambre syndicale des voyageurs et représentants de commerce du département de la Seine a tenu sa deuxième assemblée générale au siège du syndicat central, 457, rue Montmartre.
- Les statuts ont été définitivement adoptés et le bureau a été élu ; il se compose comme suit :
- M. Vesque, président; Opportun, Dubray, Roland, vice-présidents ; Duponchel, secrétaire général ; Delcroix, secrétaire adjoint; Naudin, trésorier; Grivois, aichiviste. Quatre syndics complètent le conseil.
- Le mouvement économique qu’annonce la formation ; de cette chambre syndicale se fait également sentir en dro-vince. A Tours, à Bordeaux, des syndicats sont entièrement fondés; dans tous les grands centres, ils sont en formation.
- Les voyageurs de commerce sentent le besoin de s’unir
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- pour lutter contre la crise économique que nous subissons. Un syndicat central formé par la délégation de toutes les chambres syndicales sera chargé de présenter auprès de qui de droit les revendications de la corporation, ainsi que de l’étude et de la défense des intérêts corporatifs
- Les adhésions au syndicat du département de la Seine sont ' reçues au siège social, 49, rue de Rivoli, à Paris.
- Le départ du baron de Mohrenheim. — Une nouvelle inexacte.— L’agence Havas communique la note suivante :
- Nous sommes autorisé à démentir de la façon la plus catégorique la nouvelle donnée par certains journaux concernant le départ de Paris de l’embassadeur de Russie, qui serait motivé, selon l’assertion de ces journaux, par la formation du nouveau cabinet.
- M. le baron de Mohrenheim quittera Paris dans trois ou quatre semaines pour se rendre à Cannes, afin d’y présenter ses hommages aux grandes-duchesses Marie Pawlovna et Anastasie Mikhaïlovna ; mais son absence de Paris ne durera pas plus de quatre ou cinq jours.
- Élections. — Les élections qui viennent d’avoir lieu nous ont fait assister à un spectacle vraiment doutourenx. Partout, le courant césarien s’affirme, audacieusement entretenu par des hommes d’opinions ab olument opposées. Ainsi, dans la Dordogne, où le général Boulanger a été élu, ce sont les bonapartistes militants qui ont prôné la candidature Boulanger. L’Echo de la Dordogne, organp de E. Lokueyssie, rédacteur en chef du Pays, a déclaré avoir l’approbation du général Boulanger. Le journal l’Intransigeant ayant dit que le général restait étranger à toute la campagne impérialiste menée sur son nom par M. Thiébaud, qui est comme on sait, conservateur, le journal de la Dordogne a répondu que non seulement M Boulanger avait pris connaissance en l’approuvant de la circulaire Thiébaud, mais qu’encore il avait ajouté de sa main une phrase qu’il a citée.
- En somme, si dans l’Aude et l’Aisne, deux députés républicains ont été nommés, les voix obtenues par l'impérialisme dans ces mêmes départements, l’élection de la Dordogne, sont bien faites pour contrister les amis de la paix et du progrès social, inséparable du progrès politique. Or le courant populaire qui se manifeste ne peut être qu’un recul politique désastreux, s’il grandit. Aux dirigeants de l’enrayer, en s’empressant de taire l’œuvre républicaine dont le défaut d’exécution l’a provoqué.
- ALGÉRIE
- Les criquets. — Le gouverneur général vient d’adresser aux préfets de l’Algérie une circulation dans laquelle il fait connaître, d’après l’avis d’une commission spéciale, les mesures à prendre pour essayer d’arrêter l’invasion des criquets que l’on redoute tant pour ce printemps.
- Au lieu de détruire les œufs, ainsi qu’on s’était attaché à le faire jusqu’à ce jour,on arrêtera les criquets dès qu’ils commenceront leur marche vers le nord. Le procédé, imité de celui , qui fournit d’excellents résultats dans l’île de Chypre, consiste 1 à employer des bandes de toiles tendues verticalement et munies à leur partie supérieure d’une partie glissante ; les (
- criquets ne peuvent franchir cet obstacle, allongent le pied et vont se perdre dans des fosses creusées sur divers points convenablement choisis.
- Le gouverneur général va faire construire 1,000 appareils de 50 métrés chacun, représentant une longueur de 50 kilomètres, et le service des forêts doit fournir les piquets nécessaires pour fixer ces engins. Les préfets sont invités à faire organiser, dès maintenant, dans les communes menacées, les chantiers qui devront se mettre au travail dès que les criquets auront commencé leur migration. En terminant sa circulaire, le gouverneur général fait un pressant appel à tous les concours, afin, dit-il, de sauver des populations entières de la ruine et de préserver le pays d’une crise redoutable.
- RUSSIE
- On écrit de Saint-Pétersbourg à la Gazette de Francfort :
- « Il y a quelques jours, un étudiant se promenait dans la rue Grande-Morskaïa quand il fut accosté par un inivdidu habillé en civil qui se mit à marcher à côté de lui. L’étudiant l’invita à s’éloigner et à le laisser tranquille, mais l’autre continuait son chemin. Alors l’étudiant sortit de sa poche un revolver et fit feu sur l’importun, qui cependant ne fut pas atteint. Il tira un deuxième coup de revolver sur un agent de police qui était accouru au bruit de la détonation et blessa l’agent. On réussit à s’emparer de l’étudiant et on le conduisit au poste de police.
- « Il paraît que c’était un jeune homme soupçonné d’appartenir au groupe révolutionnaire et que l’individu qui l’avait accosté était un agent de la police secrète chargé de le surveiller.
- « L’incident en question a eu lieu à l’heure même où le Czar a l’habitude, tous les jours, de faire sa promenade dans la rue Grande-Morskaïa. »
- ALLEMAGNE
- La démission de M. de Bismarck.— La
- Go,zette de Cologne a publié hier, dans son édition du soir, un télégramme de Berlin, d’après lequel un vif émoi régnerait dans les cercles diplomatiques de cette ville, à cause de la retraite possible et très prochaine du prince de Bismarck Cette détermination serait la conséquence d’un projet de mariage entre Alexandre de Battenberg et la princesse Victoria de Prusse, fille de l’empereur Frédéric III.
- Le prince Alexandre aurait l’intention de venir à Berlin pour faire sa demande Pn mariage, et la reine d’Angleterre qui, en quittant Florence, se rendra à Postdam, appuierait cette demande.
- « Les cercles dans lesquels ces bruits ont trouvé créance, ajoute la dépêche de la Gazette de Cologne, sont trop sérieux pour qu’il soit possible de ne pas y attacher d’importance. Jusqu’à ce que la question bulgare ait trouvé sa solution devant toutes les grandes puissances, le mariage projeté ne peut-être envisagé qu’au point de vue politique, et l’union dont on parle pour la fille de l’empereur d’Allemagne est, parsui’e, une impossibilité. La politique allemande a pour base d’éviter tout ce qui pourrait donner le moindre prétexte à des soupçons contre elle.
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- ( yis-à*vis de la question bulgare, l’Allemagne doit,d’après j les déclarations du prince de Bismark au Reichstag, rester empiètement désintéressée tant que, seule, la Bulgarie est en J cause; Par ce m°yen seulement,elle p ut continer à commander la pleine confiance des gouvernements.
- 8 Cette confiance serait détruite d’un coup si l’adversaire le olus détesté du tzar devenait le gendre de l’empereur. v K Alexandre de Battenberg ne saurait, comme patriote allemand accomplir un acte qui, plus que tout autre,serait préjudiciable à la patrie allemande. Son caractère est trop élevé rjour qu’on puisse admettre qu’il brigue une union qui priverait forcément le peuple allemand du chancelier de l’empire. »
- La dépêche dit, en terminant, que la population berlinoise tout entière est vivement émue et prend résolument position en faveur du chancelier.
- Le correspondant du Times à Berlin télégraphie que ses informations particulières coïncident entièrement avec la dépêche de la Gazette de Cologne relative aux bruits de démission du prince de Bismarck. L’Allemagne, dit-il, passe en ce moment par une « crise de chancellerie » bien plus sérieuse qu’aucune de celles qui l’ont troublée pendant le régne précédent. Les vœux de l’empereur Frédéric et la volonté du chancelier sont gravement en conflit et le sujet du dissentiment est l’avenir de la princesse Victoria.
- Le correspondant anglais croit que, comme on l’a dit, la visite de la reine Victoria à Pots(,am aurait en efM pour objet le mariage de la princesse avec Alexandre de Battenberg,mais il ajoute que le départ de la reine dépendra des décisions qui vont être prises à Berlin,
- Dans son article de fond le Times expose que si le prince i a quitté son trône de Bulgarie, c’était précisément pour garder sa liberté en vue de l’alliance dont il est question en ce moment.
- Il a donc tous les droits de ne consulter que ses propres inclinations. L'impératrice et sa fille ne voient également dans le mariage qu’une question exclusivement personnelle. Mais, d’autre part, dit le Times, il est aisé de comprendre que le prince de Bismarck peut faire valoir dp très puissants arguments contre cette union. Il considère sans doute que le prince Alexandre ne peut, par un simple effet de sa volonté, perdre l’importance qu’il a acquise et revenir a la condition de simple particulier, qu’en Allemagne enfin on a l’idée qu’un Batten-berg n’est pas l’époux qui convient à la fille de l’empereur.
- Toutefois, l’emperpur est meilleur juge que qui ce soit et l’on est autorisé à supposer que le chancelier n’insisterait pas beaucoup sur ce point. Mais il est d’autres considérations, de bien plus haute importance : le prince Alexandre a le malheur d’être en butte à l’implacale ressentiment du tzar et, toutes questions de haœe politique mises à part, il est notoire qu’il n’y a pas de plus sûr moyen d irriter le souverain russe que de témoigner quelque faveur à son cousin. Il s’en suit qu’une alliance du prince, même à litre de simple particulier, avec la maison d’Allemagne, amènerait une forte tension dans les rapports des deux cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin, rapports qui reposent surtout sur des considérations dynastiques.
- Le Times fait enfin remarquer que rien ne garantit qu’a-près son mariage le prince voudrait continuer à rester le personnage obscur qu’il est actuellement.
- D'après d’autres informations berlinoises, l’une des causes de l’évolution du nouvel empereur serait le toast récemment porté par le Krouprinz Guillaume au prince de Bismark.
- Ce toast ayant fait l’objet de nombreux commentaires peu bienveillants, la Gazette de l’Allemagne du Nord se dit autorisée à rectifier de la façon suivante le texte donné par les journaux :
- Dans les quarante dernières années, auxquelles il vient d’être fait allusion, il n’y en a pis eu d’aussi sérieusement difficile que la présente. L’empereur Guillaume, que vous avez servi fidèlement pendant vingt-sept ans, est mort.
- La nation acclame avec enthousiasme le souverain qui est le co-fondateur de la grandeur de la patrie.
- Votre Aitesse et nous tous, nous le servirons avec la vieille fidélité allemande. Pour em doyer une image militaire, je compare notre situation actuelle à celle d’un régiment qui marche à l’assaut après avoir perdu son colonel. Celui qui le suit dans le commandement marche fièrement en avant, bien qu’il soit gr'êvement blessé. Tous les regards sont tournés vers le drapeau que le porte drapeau lient haut.
- C’est ainsi que Votre Altesse tient la bannière de l’empire.. Puissipz-vous encore longtemps, de concert avec l’empereur, bien-aimé et respecté, tenir haut la bann ère de l’empire !
- Que Dieu bénisse et protège l'empereur et Votre Altesse.
- Autre version !
- On ne peut nier les profondes divergences-qui ont éclaté entre l’empereur et le chancelier tant au point de vue intérieur qu’extérieur.
- A la cour l’irritation contre M. de Bismarck est grande. L’empereur est dans un état nerveux qui inquiète les médecins ; cet état est produit par les vives contrariétés qu’il éprouve,car on ne se gêne plus dans les cercles militaires et conservateurs pour afficher des sentiments de révolte contre les volontés de l’empereur. Le chancelier n’a pas voulu que l’amnistie s’étende aux délits commis en Alsace-Lorraine. Il fait élaborer en ce moment un projet par le prince de Hohenlohe qui contiendra de grandes restrictions.
- Le prince Guillaume a de nouveau rompu ses relations avec l’empereur à la suite d’une lettre que le souverain lui a adressée pour blâmer son discours. On peut s’attendre avant peu à des événements importants.
- On mande en dernière heure à l’agence Havas :
- La Gazette nationale fait observer, à propos du projet de mariage de la princesse Victoria avec le prince Alexandre de Bitienberg, qu’évidemment ce projet devait ètie examiné au point de vue de la poli ique européenne, et que le chancelier de l’Empire devait s’y opposer. « Vu que chez nous, dit ce journal, le souverain est le premier directeur de l’État, les relations de famille delà dynastie ne sont jamais indifférentes. A plus forte raison, on ne peut songera établir une nouvelle relation de famille de la dynastie, qui serait une entrave pour la politique allemande, dans la grave situation de l’Europe en raison de laquelle le Reichstag vient d’accorder 700,000 hommes et 300 millions.
- « On méconnaîtrait la situation de notre maison souveraine, si l’on croyait que les effets d’un tel sacrifice pourraient être amoindris en considération de désirs personnels comme ceux I d’un mariage.Le refus de l’empereur était certain, du moment
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- où Ton faisait ressortir le côté politique du projet, en sorte que le chancelier n’a pas eu à songer à la retraite. »
- DANEMARK
- Une amnistie.— A l’occasion du 70u anniversaire de sa naissance, le roi vient de proclamer une amnistie comprenant les condamnés politiques et de faire suspendre toutes poursuites pour délits politiques et de presse.
- ESPAGNE
- Le suffrage universel. - Les nouvelles de Madrid annoncent que le gouvernement aurait l’intention de présenter aux Chambres, avant la clôture de la session, un projet de loi établissant le suffrage universel.
- Le ministre de l’intérieur serait résolu à mettre ce projet à l’étude quand la discussion du budget serait sur le point d’être terminée.
- Le conseil municipal de Paris à Barcelone.— La colonie française de Barcelone, qui est assez nombreuse, a accueilli avec enthousiasme la décision que la municipa ité de Barcelone vient de prendre à l’unanimité en invitant le conseil municipal de Paris à visiter l’exposition universelle qui doil être inaugurée bientôt dans la capitule de la Catalogne.
- Le 5 a eu lieu un grand banquet à l’occasion de l’inauguration du nouvel et magnifique Grand-Ilôte! international, dont nous parlerons prochainement.
- Outre les autorités, ies notabilités de toute sorte et les délégations de la presse de tous les pays, la presse parisienne était repré entée par la France, le Rappel, le Mot d'Ordre, Ylntransigeant, le Monde illustré, Y Événement, le XIXe Siècle.
- M Enrique de Alba a salué tous ces journaux au nom de la presse espagnole.
- Lorsque l’inauguration de cette exposition sera un fait accompli, nous nous ferons un devoir de tenir nos lecteurs au courant de tout ce qui s’y rattachera.
- IRLANDE
- Troubles en Irlande.— La force publique avait été renforcée considérablement sur tous les points de l'Irlande où des meetings devaient avoir lieu dimanche. On y avait envoyé surtout de la cavalerie.
- Malgré ce déploiement de force armée, des tentatives ont été faites partout pour tenir des réunions publiques.
- A Kibrush, les députés John Redmon et Crilly avaient commencé à prononcer des discours devant une nombreuse assistance, lorsque la police et la troupe ont chargé, à différentes reprises, la foule et ont réussi à la disperser, non sans avoir blessé de nombreuses personnes, parmi lesquelles plusieurs députés.
- Il en a été de même à Kanturk et à Macroom, où les meetings étaient présides par les députés Healy, Flytin et Tanner.
- Là aussi, la police a chargé. Le député Tanner a été mis en état d’arrestation, mais il a été relâché dans la soirée.
- A Ennis, les députés Michael Davitt et John O’Gonnor ont essayé de haranguer la foule. La cavalerie et la police chargé- ‘
- rent, mais rencontrèrent une résistance énergique. Plusieurs soldats et policemen furent blessés. Dans la foule, il y a eu également un nombre corsidérable de blessés.
- Le nombre des personnes arrêtées est très grand.
- Dans plusieurs localités, les nationalistes ont déjoué la vigilance de la police et ont tenu des meetings.
- Le point de vue scientifique
- DE L’ÉTAT APRÈS LA MORT
- PAR LE Dr CHARLES DU PREL.
- (Emprunté au Lotus)
- III
- Après avoir démontré l’existence de l’immortalité par voie déductive et inductive, il nous reste maintenant à traiter du mode de cette immortalité.
- On est bien peu avancé quand on a établi l’analogie de l’Etat après la mort avec celui d’avant la naissance, puisque nous ne savons rien de ce dernier. Au contraire la chose s’éclaircit quand nous réfléchissons à la simultanéité de l’homme transcendant et de l’homme terrestre. La conscience transcendante est, à vrai dire, isolée de la conscience terrestre par le cerveau et par la limite de la sensibilité, mais cet isolement ne peut être complet parce que cette limite est mobile au point de vue biologique et l’est par conséquent au point de vue individuel.
- Dans les états de suspension du mode sensible de l’existence nous voyons éclater le mode transcendant, quoiqu’il ne se manifeste pas dans toute sa pureté. La conclusion tirée du mode de connaissance et d’activité somnambulique s’appliquant au mode après la mort, est donc parfaitement légitime.
- L’apôtre Paul s’exprime conformément à la simultanéité des deux personnes de notre sujet, lorsqu’il s’écrie : nous cheminons (déjà ici bas) sur la terre, dans le ciel (1). N’est-il pas dès lors très vraisemblable que noire être transcendant puisse devenir exceptionnellement l’objet de l’expérience? Nous ne pouvons pas nous différencier en deux moitiés totalement séparées ; car ce qui les sépare est une limite mobile. Or, le trait caractéristique des fonctions transcendantes serait l’impossibilité de les faire dériver des conditions corporelles; elles ne deviennent objet de l’expérience qu’avec la suppression du mode d’existence terrestre. Mais en vertu de la simultanéité des deux moitiés de notre être, nous pouvons conclure de ses fonctions celles que nous aurons après la mort. La naissance terrestre n’est pas une mort transcendante, la mort terrestre n’est pas une naissance transcendante ; la naissance et la mort concernent notre être corporel seul ; l’être transcendant n’en est pas affecté. Il doit être essentiel-
- (1) Épître aux Phil., 3, 20.
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- lenient après la mort, qui ne change rien en lui, le même qu’il apparaît exceptionnellement pendant la vie.
- Fichte, le jeune, dit : a Une description déterminée à l'avance et un tableau de nos états futurs est chose impos-sible et même absurde, parce que tous les points de comparaison, dont nous pourrions le doter, sont visiblement et certainement empruntés aux modes actuels de notre* conscience sensible que la mort nous ravit précisément, et qui pour cela même n’ont rien de commun avec notre mode futur de perception. C’est pourquoi nous ne pouvons déterminer nos états futurs que par une conception négative, un dépouillement entier de notre sensibilité (1). » Cela est exact, les fonctions futures ne peuvent être expliquées ; la vue à distance, par exemple n’est pas au fond une expression entièrement adéquate. Ces fonctions, en réalité, ne peuvent être déterminées que par leur côté négatit, comme la cessation de la sensibilité, la séparation du corps ; mais cela ne nous empêche pas de leur chercher des analogies dans la vie actuelle, quelque inexplicables qu’elles soient elles mêmes.
- Ces analogies nous sont aussi fournies par les conditions négatives de l’entrée en scène de l’activité transcendante qui consiste précisément dans la disparition de la sensibilité. C’est pourquoi on a appelé de tout temps le sommeil un frère de la mort, et il l’est en effet en tant que c’est dans le sommeil par la rétrogradation de la limite de la sensibilité que nous voyons apparaître les premières manifestations des fonctions transcendantes. Leur plus haute manifestation apparaît dans l’extase, dont la condition négative, l’anesthésie est aussi la principale, puisque l’extatique, au point de vue corporel, ressemble à un mort.
- Il n’y a pas d’autre méthode pour conclure, au sujet de l’état futur, quels sont dans l’état présent les traces déjà ébauchées de ce même état futur.
- Ce procédé est tout à fait légitime, parce que ces traces, à cause de leur indépendance du corps, semblent très propres à être attribuées à la vie future, car elfes n’acquièrent une signification et un sens qu’en les considérant comme susceptibles de gagner en intensité après la mort ; et parce qu’il n’y a pas de raison pour négliger entièrement ces traits si en harmonie avec une vie future. Admettre un troisième mode h existence, que l’on acquérerait après la mort, ne pourrait être que l’œuvre de l’imagination.
- En réalité, tous ceux qui ont étudié la psychologie trans-cendante se sont servis spontanément de tous ces faits pour en arriver à notre état futur. Ainsi Plutarque quand il appelle k S0mibeil « les petits mystères de la mort ».
- Cette sentance, dont l’ouvrage de Splittgerber (2) peut être considéré comme le développement, s’applique en réalité
- (1) Fichle, Anthropologie, 361.
- (â) Schlafund Tod, Sommeil et mort.
- déjà au sommeil ordinaire, mais surtout au sommeil somnambulique. Elle acquiert une importance spéciale particulièrement dans la bouche de Plutarque, qui, comme grand prêtre de Delphes, pouvait observer le somnambulisme chez les femmes prophètes. Le poète latin, Aurelius Prudentius Cle-mens, qui semble avoir connu, lui aussi, très exactement le somnambuli.-me, en concluait l’état futur; « Doutez-vous que l’àme puisse jeter un coup d’œil pénélrant sur les objets cachés au corps, puisque souvent, quand un sommeil bienfaisant ferme nos yeux, l’âme, pleine de vie, en dirigeant ses regards par la simple force de sa volonté sur les plaines et les mers, peut voir des choses et des lieux éloignés? Puisque l’âme a pendant la vie un regard si étendu, que sera-ce quand elle aura laissé dans le tombeau sa dépouille mortelle ? (1) »
- (A suivre).
- HOMMES ET CHOSES
- PROFILS PRÉSIDENTIELS
- Un nouveau piésident vient de monter au fauteuil du PaUis-Bourbon. Depuis l’Assemblée de Bordeaux, c’est le huitième. Les Chambres en ont connu de plus anguleux, M. Buffet entre autres ; elles n’en ont pas connu, elles n’en connaîtront jamais de plus mince; c’est un pur profil. De face, il n’existe pour ainsi dire pas.
- Le 19 avril prochain, quand il défilera pour la première fois entre les deux haies de soldats qui présentent les armes, l’officier de service commandera certainement de « serrer les rangs » — par politesse. Et les deux filles de militaires le sentiront passer comme un coupe-papier entre les feuillets d’un livre tout neuf. Parvenu devant le tambour de velours vert qui précède la salle des séances, le coupe-papier s’inclinera selon I’us;ige, à droite et à gauche, et il recevra le salut militaire des deux lames de sabres nus qui font escorte au président. La scène sera mince, mais curieuse comme des salutations qui précèdent une passe d’arme ; il ne faudrait pas passer la main en travers, on se ferait couper.
- M. Méline est donc le huitième président, et encore est-il un peu président d’âge, puisque Clémenceau, comme Rolla, a eu le tort « de venir trop tard, dans un monde trop vieux». Huit présidents, c’est déjà un album présentable, une galerie de portraits que M. Méline peut montrer comme Ruy Gomez dans Hernani.
- ¥ ¥
- A la première page, c’est le portrait de M. Jules Grévy, qui fut le premier président de l’Assemblée nationale à Bordeaux. On était tout près de la Révolution du 4 Septembre.
- (1) Aurelius Prudentius, De integritate animæ.
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- On avait conservé encore l'habitude de langage, les appellations qui sont usitées au commencement de toutes les révolutions. Si vous ouvriez le Journal officiel de l’époque, vous trouveriez dans le compte-rendu d’une des premières séances de l’Assemblée de Bordeaux, une lettre de M. Henry Brisson à M. Jules Grévy, commençant par ces mots :
- « Citoyen prési lent. » D’autre part, M. Grévy présidait toujours en redingote ; il n’eut.pas d’autre tenue présidentielle jusqu’au 24 mai 1873. L’habit noir des présidents et la cravate blanche n’ont fait leur apparition qu’avec M. Buffet. Depuis M. Buffet, la tenue de soirée a été constamment de rigueur au fauteuil, comme à l’orchestre des anciens Italiens.
- Mais en 1871, c’était l’époque où la simple redingote boutonnée jusqu’au menton était pour M. Grévy la sévère manifestation d’une vie austère et sans joie. L'homme avait l’allure grave avec, sur les lèvres rasées, le fin sourire d’un épicurien, calme et heureux de conserver jusqu’au bout la cendre blanche de son cigare.
- M. Buffet, qui lui succéda, ouvrit l’ére des présidents de combat. Anguleux et louche, il avait inventé ce qu’il appelait «l’impartialité vraie ». Et,chaque fois qu’il faisait appel à ce nouveau genre d’impartialité, il serrait les dents et donnait un grand coup sur la sonnette. On pouvait être sûr, alors, qu’il venait de prêter les mains à un mauvais coup. Juché sur le meuble d’acajou vulgaire d’où il émergeait à mi-corps, Camille Pelletan le comparait au fameux joueur d’orgue qui, pendant l’assassinat de Fualdès, jouait sous les fenêtres pour couvrir les cris de la victime.
- * +
- Après M. Buffet, c’est le duc d’Audiffred-Pasquier qui monta au fauteuil. Il était petit et rageur, — naturellement. D’ailleurs extrêmement vulgaire. Sa présidence ne fut qu’un interrègne dont personne n’a gardé le souvenir. Il en profita pour solliciter auprès de « l’Accadémie française » l’honneur de travailler lui aussi au Dictionnaire dans les caves du palais qui se trouve au bout du pont des Arts. La lettre de demande avec les deux « c » authentiques, se trouve encore entre les mains de M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, qui la laisse voir, sous verre, deux lois par semaine, le mardi et le vendredi. Je dois dire, à l’éloge de l’Académie, qu’elle s’empressa de recevoir un duc aussi dépourvu d’orthographe. Je ne connais rien qui honore plus l’illustre compagnie. C’est à la fois indulgent pour le duc et ironique pour l’Académie. Il y a beaucoup d’autres clergés littéraire qui ont la prétention d’être libres,et où l’on se montre moins souvent spirituel.
- 7
- L’arrivée de Gambetta au fauteuil fut un événement.
- Je passe aux diverses fortunes de ce fauteuil aux bras dorés, qui contenait à peine le large dos de Gambetta et qui aujourd’hui va prendre des airs de sofa pour le rable étroit de M. Méline. Pendant quatre ans ce fauteuil fut tout à la fois
- fauteuil et tribune, parce que celui qui le remplissait était tout à U fois prési lent et tribun. Tantôt solennel et emphati-que, avec le règlement en mtin, tantôt végément et envahis-sant parce qu’il ne pouvoit résister à l’envie d’intervenir dans les débats, Gambetta fit de ce fauteuil le meuble maitre-jacques de l’Assemblée. U lui servait tour à tour à diriger et à interrompre les discussions. Soit qu’il parlât pour lui-même, soit qu’il soulflât l’orateur à la tribune, soit encore qu’il décidât volontairement des votes les plus douteux, il remplissait de toute sa personne tous les étages de cette estrade parlementaire, de cet échafaudage d’acajou qui se présente comme une pièce montée, où l’on distingue, à différentes hauteurs, des scribes, des sténographes, un orateur, un verre d’eau sucrée, des secrétaires et un président. Et je ne parle pas des jours où Gambetta, pris d’un besoin irrésistible d’intervenir plus directement, se demandait à lui-même la parole, se la donnait, quittait le fauteuil, faisait le tour du petit monument et venait se planter en personne à la tribune. L’Homme-Orchestre.
- + *
- Avec M. Brisson vinrent les jours de pénitence, d’abstinence et de contrition, les scènes lacrymatoires, les petites fêtes funèbres. Son sourire était juste trois fois plus triste que le sanglot des autres hommes à cause du son qu’il rendait. A certaines heures, on sentait passer dans l’atmosphère parlementaire, des battements d’ailes sinistres, comme si la tiiste nuit avait donné la volée à toute sa vo ière. On put se croire aux approches de l’an mil, où les poules refusaient de boire. Quand le président traversait entre deux officiers la salle des Pas-Perdus, on saluait avec respect et l’on s’apprêtait à recueillir quelques dernières paroles, en attendant le bruit de la fusillade derrière le mur.
- Ceci n’est bien entendu qu’une impression que nous rappelons ici, et qui ne porte nullement atteinte au caractère de l’homme dont nous parlons.
- Quand vint M. Floquet* avec sa chevelure «poudrée à frimas », le fauteuil se remit à sourire comme au sortir de l’hiver. Ce fut une révélation. L’homme qui jusqu’à ce jour avait paru tendu, avec une moue hautaine sur la lèvre, se décida et fit preuve d’une familiarité charmante pleine d’aisance et d’esprit. M. Floquef fut certainement le président modèle. La répartie lui venait tout de suite et sans effort. Elle était toujours topique, et se tenait naturellement au-dessus des polémiques,des débats,et des passions du rez-de-chaussée.
- La dernière photographie qu’on vient de glisser dans l’album présidentiel, c’est le profil de M. Méline.
- Le discours d’installa ion n’a manqué ni de grâce, ni d'adresse. La victoire trouve presque toujours des mots heureux. Attendons que M. Meline se dessine, — très pf<>' blablement à la pointe sèche.
- Zapeck.
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- PEINTRES ILLUSTRES
- QUENTIN MATSYS .
- (Suite)
- La servante écarta discrètement la tapisserie qui masquait la porte et annonça qu’un visiteur demandait à être introduit auprès de monsieur.
- Certain d’avance de son fait, l’artiste crut devoir prendre le ton brusque, et répondit assez haut pour être entendu de l’antichambre :
- — Qu’est-ce, Simonne ? Vous savez que je n’aime pas à être dérangé à cette heure-ci. Quel est ce visiteur ?
- — Une ancienne connaissance, M. Quentin Matsys.
- — Ah ! ah ! un garçon qui ne dessinait pas trop mal, pour un forgeron. Faites-le entrer.
- Quentin parut, le visage coloré par l’émotion. A peine osait-il avancer, et ses salutations multipliées décelaient son embarras. A l’aspect du jeune homme, Gertrude rougit et, confuse, baissa la tête. Tout intimidé qu’il était, Quentin s’aperçut de ce mouvement et il en conçut un favorable augure.
- — Bonsoir, mon garçon, dit Van Hoëf. A quel motif dois-je attribuer votre visite ?
- Et comme il hésitait de répondre, l’artiste ajouta :
- — Seriez-vous devenu muet, par aventure?
- C’en était fait, il fallait parler ; mais la présence de Gertrude était un obstacle à la franchise de la déclaration.
- — Monsieur, dit Matsys, l’objet qui m’amène est très délicat, et je ne puis le communiquer qu’à vous seul.
- — Ah ! ah ! ma fille est de trop. Gertrude, ma chère enfant, passe dans ta chambre.
- Gertrude s’inclina avec soumission, salua l’étranger et sortit. .
- — Nous voilà seuls, dit le peintre, expliquez-vous sans retard.
- Quentin balbutia quelques mots.
- — Tenez, interrompit Van Hoëf, je vais vous épargner le reste. Votre visite m’avait été annoncée par un de vos parents (assez peu favorablement, il est vrai); mais je n’écoute pas les propos et, en toutes choses, je juge volontiers par moi même.
- — Ah ! monsieur, je ne sollicite que votre indulgence tboi qui ai eu la témérité...
- — D’avoir des yeux pour ma Gertrude, je le sais.
- — Moi qui ose venir vous demander sa main !
- ~~ Très bien ; c’était prévu.
- — Croyez, monsieur, que je me suis combattu longtemps.
- Oui, mais sans avoir le désir de vous vaincre.
- "" Eh bien, monsieur, excusez un modeste artisan qui
- espérait avoir auprès de vous l’appui de son oncle maître Krukker.
- Le peintre aspira fortement la fumée de sa pipe, se leva et dit en prenant une pose majestueuse :
- — Un autre que moi, vu la différence de rang et de fortune, eût pu s’offenser de la proposition que vous venez de me faire et la considérer comme une mauvaise plaisanterie. Mais non, vous avez parlé sérieusement, vous êtes un honnête garçon, et votre démarche a été inspirée par un beau sentiment.
- — O ciel ! s’écria Quentin, joignant les mains avec ferveur, vous me permettriez d’espérer?...
- — Halte-là ! ne travestissez pas mon langage. J’ai commencé par vous exprimer mon estime, afin de vous consoler. Quant à vous accorder ma Gertrude, c’est autre chose. D’abord, vous êtes un forgeron — habile, il se peut — mais au demeurant, vous n’êtes qu’un forgeron. Ensuite, vous êtes dénué de fortune, et jusqu’ici votre fer ne s’est pas changé en or. Enfin, et voilà la considération principale, jamais je ne marierai Gertrude qu’à un peintre. J’en ai fait le serment, un serment irrévocable. Désolé d’avoir à vous refu-er. Bien le bonjour, mon cher ami. Simonne, reconduisez monsieur.
- Opposer la moindre résistance à une déclaration aussi péremptoire, c’eût été folie. Quentin le sentit et, sans prononcer un mot, il s’éloigna de cette maison où il était venu chercher le bonheur et d’où il emportait le désespoir.
- Ses trois compagnons impatients de connaître son sort, amendaient dans la rue.
- — Eh bien ?... dirent-ils en le voyant incapable de leur répondre autrement que par des sanglots.
- Quentin s’élança vers eux. Son morne silence leur révélait son échec.
- III
- L’atteinte portée aux espérances de Quentin avait été trop brusque, trop profonde pour ne pas réagir dangereusement sur la santé du jeune homme. Cloué dans sou lit par la fièvre, il semblait indifférent au mal qui le consumait. Une idée fixe occupait seule son âme qui tirait de la faiblesse du corps une activité surnaturelle.
- Ses compagnons se relayaient auprès de lui avec tout le dévouement de l’amitié fraternelle. A peine cependant paraissait-il les remarquer. Jamais une parole ne s’échappait de ses lèvres.
- Lorsque Quentin fut convalescent, il dit à ses amis :
- — J’ai besoin de me distraire dans cette chambre d ou il m’est défendu de sortir encore. Ne pourriez-vous me procurer du papier et des crayons ?
- — C’est facile.
- — Et des couleurs ?
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- LE DEVOIR
- m
- — Vraiment ? dit Claude en haussant légèrement les épaules. Eh bien ! soit, des couleurs. La commissionnera bientôt faite.
- !
- Deux mois après avait lieu la grande procession du premier dimanche qui suit la fête de l’Assomption. Les six confréries : de la Circoncision, de Sainte-Croix, de la chapelle Notre-Dame, du Saint-Sacrement, de Saint-Antoine et de Saint-Roch ; les six confréries des armes ; les trois confréries de Rhétorique ; les vingt-sept métiers de la ville, tous avec leurs bannières et enseignes, formaient un brillant cortège où l’on voyait marcher les magistrats accompagnés de leurs officiers. C’était à la fois une solennité émouvante pour le cœur et un spectacle éblouissant pour les yeux, tant était immense la foule accourue de Malines, de Bruxelles, de Louvain, de Gand et même des îles de la Zélande. Plus d’un en cette occurrence, remarqua une bannière qui offrait un rare éclat de coloris. A ceux qui l’admiraient, Claude Kluyt, le porteur de la bannière, disait avec complaisance :
- — C’est l’œuvre de notre compagnon Quentin Matsys, un simple forgeron comme nous !
- Et maître Liederke ajoutait, d’un ton d’importance mêlé de bonhomie :
- — Oui, Quentin Matsys, que j’ai recueilli presque enfant, et à qui j’ai enseigné mon métier . Vous voyez qu’il a bien profité de mes soins.
- Mais le jeune forgeron ne devait plus reprendre son lourd marleau, et quand Liederke l’engagea à revenir à l’atelier, Quentin lui répondit, d’un accent de fermeté respectueuse :
- — Il m’en coûte de vous affliger, vous que j’ai toujours considéré comme un père. Dieu m’est témoin que, sans une circonstance impérieuse, je ne vous eusse jamais quitté. Mais une vocation irrésistible s’est révélée en moL je me sens entraîné vers la peinture par une de ces passions que nous subissons avec charme et que nous ne pourrions combattre sans être terrassés dans la lutte. L’artisan d’hier aspire à devenir, lui aussi, un peintre, et s’il est vrai qu’on ait remarqué cette bannière, mon premier essai...
- — Ah ! malheureux garçon !... Oui, sans doute, on a fait attention à ta bannière, avec ça que tu n'y avais pas ménagé le rouge et le bleu. Mais de là à devenir un vrai peintre, il y a loin, et j’ai peur que tu ne sois trop ambitieux.
- — Ambitieux ! répéta Quentin ; non, je ne le suis pas. Du moins, mon ambition ne serait pas de celles qui agitent ordinairement le cœur des hommes.
- {A suivre)
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- Mouvement des Assurances Mutuelles.
- PENDANT LE MOIS DE FÉVRIER 1888.
- Assurance contre la maladie.
- f' Section des hommes
- Recettes 2.868 35
- Dépenses 2.941 35
- Déficit en février . . 73 00
- Section des dames
- Recettes 601 15
- Dépenses 585 05
- Boni en février . . . 16 10
- Assurance des pensions.
- Recettes 5.759 65
- Dépenses:
- Pensions...................
- Nécessaire à la subsistance Allocations temporaires :
- 9 retraites provisoires 522 »» Allocations statutaires aux malades . . 98 05
- Allocations extra-statutaires, veuves, orphe-
- 2.542
- 1.048
- 43
- 90
- lins etc. . . . 340 75 j 960 80
- Allocations aux familles des
- réservistes 154 90
- Divers, appointements, méde-
- cins, pharmaciens, etc. . . 277 80
- Excédant de recettes sur les dépenses .
- Caisse de pharmacie.
- Recettes............................
- Dépenses ...........................
- Excédant de dépenses sur les recettes
- Résumé.
- Montant des recettes de février . . .
- » des dépenses » ...
- Excédant des recettes sur les dépenses .
- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des Pen'-sions, le Conseil de Gérance dans sa séance du 27 mars, a prononcé la mise à la retraite de :
- MM. Chanoine père, ouvrier modeleur Dorge Auguste, cireur Julliard père, jardinier
- Et a accordé une retraite provisoire à Tardier Louis, manœuvre de Fonderie.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- 4.983 93
- 775 72
- 530 55
- 609 91
- 79 36
- 9.759 70
- 9.120 24
- 639 46
- Guise. — imr>.
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- |2’ Année, Tome 12.-- N' 502 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 22 Avril 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Tontes les communication?
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- France
- On an ... 10 tr. » Six mois. . . 6 »» Trois mois. . 3 »»
- Union postale Un an. . . 11 Ir. »» Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 6, rne Neuve-des-Petits-Champa Passage des Deux-Pavillons
- S'adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- Désarmons!— Organisation internationale de la paix. — Mort de Louis Dramart. — La délégation des Sociétés Anglaises de la Paix aux États-Unis. — La France et l’Italie. Un entretien avec M. Crispi. — Associations des Jeunes Amis de la Paix de Nîmes — Nouvelles de la Paix. — Le Patriotisme et la Révolution. — M. Frédéric Passy à Nîmes.— La vieille Europe et les Etats-Unis. — Le point de vue scientifique de l’état après la mort. — Une nouvelle Mode en Amérique. — Ouvrage recommandé.— Nécrologie.— Etat-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quit-tence d'abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de ^ centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du ^Mdilislère.
- DESARMONS I
- Dans le dernier numéro du Devoir, consacré à l’examen de la situation politique et sociale du pays,nous disions que l’existence du nouveau cabinet est attachée à la ligne réformiste dans laquelle il s’engagera. S’il s’engage résolument dans la voie des grandes améliorations sociales; s’il tente avec énergie de faire droit, dans la mesure du possible, au légitime mécontentement des masses exprimé d’une façon si redoutable pour l’avenir de la France, non seulement il vivra ; non seulement il apaisera les colères déchaînées — mais encore il sauvera peut-être le monde d’une catastrophe militaire sans exemple dans les annales de l’histoire.
- Les questions de paix et de guerre sont, en effet, étroitement liées aux questions de réformes. Celles-ci, pour être efficaces, pour aboutir à un résultat important, doivent s’appuyer sur le désarmement général, sur la suppression du coûteux budget de la guerre, dont le poids écrase de plus en plus les capacités contributives en tout pays.
- Ce n’est pas par l’émondage des broutilles inutiles du budget, par la simplification de quelques rouages administratifs trop compliqués, que se résoudront les multiples difficultés auxquelles on est en nroie depuis longtemps. Ce qu’il faudrait.
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- ce qu'un cabinet composé d’hommes forts, systématiquement résolus à faire le bien devraient exécuter, c’est :
- 1° D’une part, une transformation radicale du mode de perception fiscale, par l'allègement des charges pesant aujourd’hui sur le travail, et la taxation de la richesse. Quoiqu'on fasse et qu’on dise, si on n’en arrive pas là, si le fisc social continue à dépouiller le travail par les impôts indirects et la répercussion économique inévitable, au lieu de s’adresser à la richesse, toujours les commissions du budget se trouveront devant un déficit apparent ou caché; et toujours, dans le pays, s'agitera la population, en proie aux mauvais conseils de la misère qui, surexcitée par les meneurs sans scrupule, se précipitera, affolée, dans les extrêmes les plus opposés, dans la dictature ou l’anarchie.
- 2° D’autre part, le désarmement général, avec l’hérédité de l’État, est le complément naturel et indiqué, le moyen assuré de la transformation indispensable.
- Je sais bien qu'aux yeux de beaucoup le désarmement apparaît comme une utopie pure ; comme un idéal dont la réalisation ne saurait être atteinte de sitôt. Mais le monde marche ; les idées de paix, hier partagées par une minoritéinfime de penseurs généreux, font leur chemin et à cette heure, dans la presse scientifique des Deux-Mondes, dans tous les cercles pensants des nationalités américano-européennes, un même vœu s’élève, formulé cette fois, par l’élite intellectuelle de tous les pays ; il faut supprimer la guerre !
- On lira plus loin les remarquables adhésions qui viennent de toutes parts aux idées de paix, naguère restreintes à un si petit nombre d’hommes; n’est-ce pas une preuve du progrès intellectuel accompli; n’est-ce pas le symptôme que nous sommes bien près de toucher au but civilisateur que nous nous sommes assignés — si nous ne pouvons pas l’atteindre encore ?
- C’est que, nous l’avons dit à maintes reprises dans ces colonnes et ces répétitions sont forcées— c’est que les événements imposent des solutions qu’il est bien difficile de reculer, lorsque leur implacable nécessité apparaît évidente aux yeux de ceux qui, jusqu’à ce jour, les repoussaient.
- Ces événements, qui précipitent le monde dans la voie pacificatrice de l’association internationale substituée à la lutte entre peuples, c’est la perspective épouvantable des maux indescriptibles qu’une catastrophe militaire serait susceptible d’amener. h’ïmagination recule devant les conséquences
- naturelles d’un bouleversement pareil. Les désastres de 1870-1871 ne seraient rien, à côté des cataclysmes de toute nature déchaînés par un conflit mettant aux prises les grandes nations continentales de l’Europe. De là l’extension prise par les idées de paix.
- Ajoutons que les travaux philosophiques entrepris d’autre part dans un but de science pure et de haute spéculation intellectuelle, sont venus confirmer les conclusions par nous émises au cours de ces dernières années.
- La guerre, disions-nous sans cesse, replonge la civilisation dans la barbarie; elle fait rétrograder l’humanité jusqu’au stade delà bestialité et engendre les courants de régression qui, aux heures décisives de l’histoire, déterminent ces reculs subits, ces défaites lamentables dans lesquelles se noient, avec les conceptions nouvelles de Droit et de Justice acquises, tous les progrès matériels et sociaux péniblement conquis. La guerre est donc souverainement inhumaine, puisque c’est presque toujours par elle que le monde subit les grands chocs dépressifs, les reculades profondes, après lesquels, de nouveau, il doit geindre et souffrir, pour reprendre la marche en avant, la voie éternelle du progrès.
- La philosophie sociale de ces vingt dernières années, au lieu de réduire à Déant nos généreuses protestations contre la guerre, les a confirmées. Tous les travaux scientifiques de quelque valeur qui ont vu le jour ont abouti à notre conclusion. Quelle est, à cette heure, l’idée dominante dans le monde scientifique,sur la caractéristique des trans-* formations successives par lesquelles l’humanité s’améliore, se modifiant sans cesse dans le sens du mieux ? Tous, Darwiniens ou idéalistes, sont d’accord sur ce point : que la civilisation est caractérisée par le mode de lutte en usage dans un temps et dans un milieu donnés. A l’origine, la lutte pour l’existence est bestiale, sauvage, sans conscience ni règle ; la guerre de tous contre tous est la loi commune ; à peine si dans les sociétés naissantes s’ébauche une vague conception de Droit ; à peine si dans la famille des relations sociales ne reposant pas sur le fait exclusif de la force tempèrent le3 excès de celle-ci. A mesure que l’animal sociable se fait homme ; à mesure qu’il s’élève, prenant conscience de l’univers, des êtres qui l’entourent et des devoirs de relations que le milieu lui imp°se’ la guerre s’adoucit, la concurrence meurtrie1’6 s’atténue jusqu’à ce que, enfin, il acquière la notion supérieure d’un état social des peuplesôt
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- rïes individus régis, non plus par la force, mais par je Droit. Les philosophes darwiniens, dont l’influence semble prépondérante à l’heure présente, ont repris pour caractériser ce fait universel, la division déjà faite par le philosophe français, Auguste Qomle, il y a cinquante ans; ils ont divisé l’histoire du monde en deux grandes périodes, deux ères distinctes : l’une, inférieure, l’autre supérieure. La première a été nommée l’époque militaire, la seconde, l’époque industrielle. La civilisation marche de la période militaire à la période industrielle, _ ou si l’on préfère, pour être plus clair, le monde va de la Guerre à la Paix, de la Force au Droit.
- Cette évolution progressive ne saurait plus aujourd’hui faire doute pour personne. Ceux qui seraient tentés de la contester, devraient se rendre à son évidente réalité, rien que par l’examen des causes qui troublent et agitent s; profondément notre époque de transition. N’est-il pas certain, en effet, que si cette époque pleine de larmes et de douleurs sociales est si troublée, le malaise économique est dû en grande partie au militarisme, aux charges écrasantes des budgets de la guerre qui, en tous pays, oppriment la classe ouvrière, la ruinent et lui soufflent ces conseils désespérés, ces agitations malsaines comme celles à laquelle nous assistons en France ?
- Eh bien ! cela étant, et cela est, une tâche d’une incalculable portée est réservée aux gouvernements soucieux de calmer les passions surexcitées, en atteignant le mal dans ses sources vives, en faisant disparaître les causes de l’agitation et du malaise.
- Désarmer, réaliser l’état industriel qui est lafin de l’évolution en cours, telle est la tâche qui leur incombe.
- Comme nous le disions en commençant, il semble que l’heure soit propice. Le moment paraît veau. De toutes parts éclatent des protestations de paix. Les écrivains qui reflètent toujours les aspirations de leur époque sont entrés dans le courant pacificateur. Que faut-il pour que les aspirations se réalisent et que ce qui était hier l’idéal, devienne aujourd’hui la réalité ? Simplement qu’un gouvernement entre dans ces vues et donne l’exemple.
- Oui ! nous avons la conviction fermement arrêtée lue tel est l’état économique créé par la paix aruiée que nous subissons,que,si un gouvernement Prenait l’initiative de provoquer le désarmement, Ses propositions auraient chance d’aboutir.
- Pour cette initiative, le gouvernement français j ^us paraît naturellement indiqué. La situation Présente est pleine de périls. L’agitation impéria-
- j liste à laquelle la France s’est abandonnée dans ces | derniers temps montre que l’état social de nos : classes ouvrières est encore plus douloureux que ce que nous l’avions cru. Nous avons eu l’occasion de le dire en étudiant la signification de ces tendances impérialistes : le peuple est un grand con-créteur. L’abstraction n’est pas sa qualité souveraine ; loin de là. Les faits, voilà le domaine dans lequel son entendement s’exerce. Ces faits, il ne sait pas établir le mode de relations existant entre eux et par conséquent il les rattache toujours, dans leurs causes, à une action humaine déterminée, avec une logique très simpliste, parfois enfantine. De même fait-il, lorsqu’il a sentiment de la nécessité de remédier à leurs conséquences désastreuses : il croit que le remède consiste dans le choix des hommes — d’un seul homme même, dans lequel il incarne ses revendications et ses espé- , rances. C’est avec une violence inouïe que le courant actuel se déchaîne ; et cette violence,. il ne faut pas l’attribuer à autre chose qu’à l’état de souffrance aiguë traversée par nos masses. Pour les éclairer, les faire revenir de leur dangereuse erreur qui menace à cette heure la liberté, une seule chose est possible : il faut adoucir les souffrances, atténuer les maux sociaux, et cela, pas demain, mais tout de suite. Le désarmement général, en allégeant le budget de la guerre de centaines de millions, en rendant à la consommation productive l’immense consommation improductive de nos casernes, apporterait une amélioration immédiate, un soulagement réel et direct, que le peuple sentirait.
- Voilà pourquoi, à raison des difficultés si grandes de notre civilisation intérieure, le gouvernement français nous apparaît comme le gouvernement désigné par la nécessité pour provoquer celte réforme, éminemment pratique, d’une portée si grande.
- Pourquoi le cabinet ne suivrait-il pas le courant d’opinion qui, à cette heure, entraîne les esprits d’élite vers la paix ? Pourquoi, dans une déclaration solennelle, ne proposerait-il pas aux cabinets européens une entente conciliante pour réduire dans de fortes proportions les effectifs d’hommes présents sous les armes ?
- Je le répète, dans les pays étrangers, la situation économique n’est pas moins douloureuse qu’en France. Le malaise ne se manifeste pas comme dans notre pays, mais les progrès du socialisme en Allemagne, la guerre agraire en Angleterre et en Italie, disent assez que les masses populaires sont
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- à bout de sacrifices et de patience. Le jour où, par une déclaration retentissante, le cabinet français proposerait d’alléger le sort des peuples, un immense soupir de satisfaction serait poussé en Europe. Les peuples attendraient la fin delà guerre avec joie et les gouvernements devraient céder devant les injonctions des masses auxquelles on ne pourrait plus, comme M. de Bismarck fa fait tant de fois, donner pour prétexte des armements la nécessité de se sauvegarder contre les incitations belliqueuses de la France.
- Le cabinet Floquet s’est formé au milieu de circonstances bien difficiles : il est évident que les tendances impérialistes s’accusent de plus en plus. Si elles s’exaspèrent, nous marchons à une catastrophe internationale épouvantable. Nui doute à notre sens qu’un projet de désarmement n’amenât, en même temps que la paix à l’extérieur, le calme à l’intérieur.
- Si nos hommes d’État ont conscience du danger que nous courons et sont résolus à le combattre, ils ne peuvent le faire efficacement qu’en réformant et améliorant l’ordre de choses actuel. Le désarmement général, combiné avec la réforme de l’hérédité de l’État, permettrait d’atteindre ce but.
- ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA PAIX
- II ne faut pas perdre de vue que, quand les puissances européennes seraient fédérées entre elles, ce ne serait encore qu’un point bien resserré de la surface du globe, et qu’en dehors de nous, il y a d’autres peuples chez lesquels l’amour de la paix ne naîtra pas aussi vite. Il faut donc que la civilisation reste en garde contre la barbarie ; mais elle doit le faire en toute vérité, équité et justice, sans jamais perdre de vue que sa mission est de travailler à l’avancement des peuples et a leur progrès, et non à leur asservissement ni à leur destruction.
- J.-B. André G0D1N, fondateur du Familistère.
- Mort de Louis DRAMÂRT
- Voici comment s’exprime la religion socialiste et humanitaire de l’avenir,par la voix d’un vrai poète vaticinateur de l’ordre nouveau :
- Et, le jour de sa mort, l’Adepte aux mèches blanches Crut entendre sa voix qui cbantait dans les branches, Comme un vol de ramiers sonores et plaintifs.
- Et cette voix disait aux hommes attentifs :
- « Souvenez-vous que tous, par des nœuds de mystère,
- « Vous ôtes comme moi rattachés à la terre ;
- « Chaque être est un lambeau du grand être divin :
- « Pierre, vous êtes Jean ; aimez-le donc sans fin,
- « Aimez tout ce qui vit. L’égoïsme est un leurre :
- « C’est notre âme qui souffre en tout homme qui pleure. « Le monde est solidaire, amis, faites le bien.
- « Guérir le mal d’autrui, c’est apaiser le sien.
- « Soyez bons, soyez doux aux animau^, aux choses,
- « C’est un peu notre chair qui saigne dans les roses,
- « Et notre espoir qui chante au sein des rameaux verts. « Aimez tout l’univers, étant tout l’Univers !
- « Et les choses auront, pour vos faces meurtries,
- « Des consolations très douces, attendries, a Les brises baiseront vos cheveux, les vergers,
- « Timidement avec des grâces de bergers,
- « Vous donneront des fruits; et toute la nature,
- « Quand votre âme fuira vers l’étoile future « Où l’homme juste et bou doit un jour refleurir,
- « Sanglottera d’amour en vous sentant mourir. »
- Ces vers splendides que nous empruntons au dernier numéro du Lotus sont de M. Jean Rameau. Ils ne sau-raient être mieux placés que sur la tombe de ce collabo-teur du Lotus qui vient de mourir, à l’âge de 39 ans, dans la plénitude de ses facultés intellectuelles.
- M. L. Marie Dramard, était à la fois socialiste et théo-sophe, c’était un homme de cœur et fort instruit. Il aimait le peuple, les pauvres, les petits II cherchait le vrai; il voulait la justice pour tous et travaillait avec un désintéressement absolu pour l’humanité. Puisse-t-il revenir bientôt sur la terre pour y continuer l’œuvre commencée. On a bien besoin ici d’âmes comme la sienne, pour fonder l’œuvre nouveau. Nous le saluons dans ce passage de la vie céleste, qu’on appelle la mort et qui n’est qu’une phase de repos et de recueillement nécessaire pour l’œuvre future. Qu’il y soit béni dans ses pensées et dans ses œuvres !
- Ch. Fauvety.
- (La Religion Laïque.)
- La Délégation des Sociétés Anglaises de la Paix aux États-Unis
- Nous avons,des premiers,entretenu les lecteurs du Devoif de la délégation envoyée aux Etats-Unis pour proposer la conclusion d’un traité de paix entre les États-Unis et l’Angleterre.
- Les États-Unis publient les renseignements complémentaires suivants :
- Les journaux américains et les journaux anglais nous ont donné des détails intéressants sur la Délégation que les Sociétés anglaises de la paix ont envoyée il y a quelques temps aux États-Unis d’Amérique,pour proposeraux citoyens de la grande République de lier les deux peuples par un traité d’arbitrage permanent. Cette voie de traités d’arbitrage permanent eSj celle que notre Ligue indiquait dés 1872 comme étant le vrat
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- LE DEVOIR
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- chemin pour passer progressivement, mais efficacement, de l’état de guerre à l’état juridique.
- D’Initiative du mouvement qui vient d’aboutir si heureuse-ment à l’envoi d’une proposition signée par plus de deux cent trente membres du Parlement et portée par une députation dans laquelle figuraient, Al. Cremer en tête, un grand nombre d’ouvriers qui sont en même temps députés à la Chambre des s Communes, fait le plus grand honneur à la Worhmen’s peace Association.
- La délégation même n’est arrivée en Amérique que dans les premiers jours de novembre, mais la Peace Society avait eu la bonne idée d’envoyer pour ainsi dire en éclaireur, M. Williams Jones, son secrétaire, avec mission de préparer les esprits et d’ouvrir les voies. Dés le 23 septembre dernier, plus de cinq semaines avant l’arrivée delà délégation,M.Jones était reçu à Washington par le président Cleveland et lui présentait des lettres d’introduction de la part de M. John Bright, de M.Jolin Greeluaf Whithier, le poète Quaker de la Nouvelle-Angleterre, et AI. George W. Childs, propriétaire du Public Ledger de Philadelphie. M. Cleveland fit très bon accueil, mais il déclara sincèrement qu’il était personnellement resté à peu près étranger au mouvement pacificateur dont ses prédécesseurs Grant, Garfield, Bayes, Arthur avaient entretenu la tradition. Il ajouta qu’il était d’ailleurs tout disposé à favoriser tout ce qui pouvait abolir la guerre et substituer l’arbitrage à la force brutale.
- Il va sans dire que toutes les Sociétés de la paix accueillirent M. Jones avec enthousiasme, que VAmerican peace Society de Boston qui,depuis soixante ans,réclame l’établissement d’un Comité international, que la Universal peace union de Philadelphie et toutes les branches qui se rattachent au grand mouvement conduit par elle, furent des premières à faire tous les efforts pour assurer le succès de la campagne qui allait s’ouvrir. M. Jones déploya une énergie admirable ; en quelques semaines, Chicago, Cincinnati, Baltimore, Richmond, Boston, Nashville, Philadelphie, Lynn, New-York, purent entendre et applaudir sa parole. Partout la foule se pressait, partout l’enceinte des temples et des grandes Halles américaines se trouvaient trop étroites, partout les hommes les plus éminents, magistrats, sénateurs, même des gouverneurs d’Etats se pressaient pour l’applaudir et le féliciter. Les femmes de toute condition n’étaient ni moins nombreuses, ni moins enthousiastes, et les journaux de tous les partis portaient au loin, en les multipliant, les paroles du missionnaire de la paix.
- C’est que AI. Jones a vu de près les horreurs de la guerre, d y a été mêlé. Témoin des massacres qui couvrirent de sang la Bulgarie, témoin des scènes les plus émouvantes de la guerre franco-allemande, spectateur de la terrible bataille de Gravelotte, il retrace avec une éloquence saisissante les tableaux épouvantables qui revivent dans sa mémoire. En Amérique sa parole réveillait, chez les plus âgés de ses audi- I
- teurs, les souvenirs plus anciens de la guerre de sécession, sans qu’il eût besoin d’y faire d’autre allusion que de rappeler, au milieu des applaudissements, la mémorable sen'ence du ! tribunal arbitral institué à Genève pour juger le procès de | l’Alabama. On peut dire que AI. Jones a remué toute l’Amérique, et, lorsqu’à la fin de cette merveilleuse tournée, il reparut à la Maison Blanche, devant le président Cleveland, il put alfirmer avec une conviction profonde et joyeuse que parmi tant de milliers de citoyens devant lesquels il avait en tant de meetings porté la parole, il n’avait rencontré aucun dissentiment que la semence qu’il avait répandue était certainement tombée partout sur un bon terrain et que le peuple des États-Unis lui paraissait encore mieux préparé que le peuple anglais à reconnaître que le temps est venu où le principe de l’arbitrage international permanent doit prendre, entre les deux peuples, la place occupée par la guerre.
- Quelques jours après, la Délégation elle-même était introduite par AI. Andrew Carnegie auprès du Président Cleveland et, Sir Lyon Playfair, son chef, en lui présentant les douze membres du Parlement anglais qui en font partie, déclarait soumettre au Président et par lui au Congrès, un Mémoire signé par 235 membres de la Chambre des Communes pro -posant « l’établissement d’un Tribunal d’arbitrage pour régler entre les deux nations les questions sur lesquelles les diplomates n’auraient pu s’accorder.»
- Le président répondait « qu’il croyait pouvoir affirmer au nom du peuple américain, le désir de voir mettre fin aux tueries humaines amenées par les rivalités internationales. »
- LA FRANCE ET L’ITALIE
- Un entretien avec M. Crispi.
- Nous avons insisté,à diverses reprises, sur l’œuvre de propagande pacifique si activement menée par nos amis des Sociétés de la Paix italiennes.
- Les incidents diplomatiques qui ont marqué dans ces derniers temps la politique franco-italienne avaient pu nous taire craindre des complications entre ces deux peuples,aussi,c’est d’un œil anxieux que nous suivons tout ce qui se fait et se dit en Italie.
- Deux courants parfaitement distincts se révèlent : le courant allemand, dans lequel s’est jeté la dynastie piémontaise et le courant démocratique favorable à la France. Ce courant démocratique, les divers ministres réactionnaires qui se sont succédé ont tenté de l’endiguer et ils n’y ont que trop réussi, lors du différend relatif à la conclusion du traité de commerce.La résistance énergique du Secolo à la politique bismarckienne
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- de M. Crispi, a cependant en partie effacé la mauvaise impression produite sur le peuple italien par les déclarations parfois intempestives de la presse française.
- Aujourd’hui, M. Crispi sent le terrain'lui manquer sous les pieds. Ceci nous paraît résulter des explications très importantes qu’il a données dans un interview à un journaliste français.
- Nous le reproduisons ci-dessous :
- — J’ai fait, dit M. Crispi en me tendant la main, une grande exception en votre faveur, et cela parce que vous ne m'avez pas caché votre qualité de correspondant du Figaro. Je suis toujours en défiance depuis mon voyage d’Allemagne pendant lequel un journaliste a tellement mal interprété ma pensée que j’ai dû le désavouer.
- Dernièrement, un visiteur français, ne m’ayant pas dit sa qualité de journaliste, m’a fait parler et a commis bien des erreurs.
- — Vous n’ignorez pas, monsieur le Ministre, que vous passez pour un gallophobe.
- — Moi ! je ne sais vraiment qui a pu donner origine à cette qualification. J’ai pu, dans certaines circonstances de ma vie, avoir de l’humeur contre les gouvernements français : mais jamais de haine contre la France. J’ai été élevé et j’ai vécu dans des principes trop démocratiques pour qu’il ait pu se trouver dans mon coeur un sentiment d’hostilité.
- Je connais le courant qui existe en France contre nous, mais ce n’est qu’un courant de surface, et non de fond, les peuples ne sont pas responsables de ceux qui les gouvernent, ceci sans aucune allusion présente.
- Et ce que je dis de me s sentiments, je peux le dire du pays tout entier. Nous ne sommes pas vos ennemis.
- — Mais cependant, monsieur le ministre, et la triple alliance ?
- — Ah ! nous y voilà. D’abord ce n’est pas moi qui l’ai faite. On me reproche éternellement mon voyage à Friedrichsruhe. Et cependant rien n’était plus simple.
- » Arrivé au pouvoir,j’ai trouvé un fait accompli, une alliance de l’Italie avec l’Allemagne et l’Autriche, mais une alliance peut-être mal définie.
- » On reprochait à l’Italie d’avoir la situation d’un joueur qui parie dans une partie, mais n’a pas droit de donner son avis. J’ai voulu non seulement voir le jeu, mais y prendre part, donner mon conseil, et au besoin tenir les cartes.
- » C’est pour cela que j’ai fait le voyage d’Allemagne, et aujourd’hui, dans la triple alliance, l'Italie joue un rôle.
- » Et ce rôle est la garantie de la France, car c’est une alliance pour la paix et non pour la guerre.
- Les trois puissances se défendront en cas d’atta-que. Mais, si l’une d’elles voulait attaquer la France, l’Italie, aujourd’hui, pourrait s’interposer et élever la voix en faveur du droit. Croyez bien continua-t-il avec plus de force, que tous mes efforts tendent à la conservation de la paix.
- D’ailleurs, une guerre avec la France est une impossibilité. D’abord; parce que en Italie, bien qu’en France vous disiez le contraire, on aime le Français, on sympathise avec lui, vous pouvez en juger par vous-même.
- — Cependant, monsieur le ministre, l’élection la conduite du général Boulanger peuvent diminuer votre confiance dans la paix, surtout si, par hasard,il venait à saisir les rênes du gouvernement français.
- — Non, du tout, le général Boulanger ne m’impressionne en aucune façon Je ne le connais pas. Mais je suis persuadé que, s’il arrivait au pouvoir il se garderait bien de déclarer la guerre. Ce serait une pure folie, et s’il a des défauts,ce que j’ignore, il doit avoir, comme vous l’avez tous en France, un grand amour pour son pays, et ce sentiment patriotique réprimera toute autre pensée téméraire.
- D’ailleurs, il y a autre chose que le sentiment, qui rend la guerre impossible entre nos deux nations. C’est notre voisinage immédiat. Nous sommes en contact continuel, nous vous connaissons, et j’espère que bientôt vous nous connaîtrez plus intimement et vous nous estimerez mieux.
- — Mais cependant, monsieur le ministre, nous sommes au moins en guerre de tarifs ?
- — Guerre n’est pas le mot, mais j’avoue que nous sommes en lutte. Depuis la dénonciation du traité de commerce,depuis que les négociations ont été entamées,nous ayons fait concessions sur concessions.
- — Oui, mais nous désirons revenir au traité de 1881. Accepteriez-vous de renouveler tel quel ledit traité ?
- — Non, mais à très peu de chose près, et nous avons tout le désir et toute la bonne volonté pour un arrangement.
- L’Italie souffre certainement de cet état de choses. Mais n’en souffrez-vous pas aussi,vous ? Les pertes que nous faisons font-elles disparaître celles que vous éprouvez ?
- La situation entre les deux pays n’est pas b même. Nos pertes se répartissent sur les produit agricoles, sur les matières premières, qui, quelle que soit notre souffrance, ne disparaîtront jamais, puisque c’est J.e sol qui nous les donne. La terre peut rester improductive, mais le fond reste.
- Chez vous, au contraire, ce sont vos industries qui paient les frais de la guerre. Et les industrie3 peuvent disparaître sans laisser de trace.
- Vos objets manufacturés étaient certes appréciés par nous.Mais ils ne sont pas nécessaire15 à l’existence. Et maintenant vous faites le jeu ^
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- vos ennemis les Allemands, les Autrichiens, qui jjqs iunondent de leurs produits.Quand un cjurant «e dirige avec tant d'impétuosité, il devient bien difficile de changer son cours.
- Réfléchissez à ce côté grave de la question : c'est aue si vous attendez encore deux ou trois ans, il nous sera impossible de concéder ce que nous concéderions aujourd’hui, parce que vous nous aurez forcés à créer des industries pour remplacer les vôtres ; nous seions alors obligés, à notre tour, de protéger nos établissements nouveaux, et en cela vous semblez nous aider de toutes vos forces en expulsant les ouvriers italiens que nous serons trop heureux de recevoir, puisqu’ils auront pénétré le secret de vos industries.
- Mais j’espère que nous n’en, arriverons pas là et que nous deviendrons amis aussi au point de vue économique. La politique n’est entrée absolument pour rien dans la question commerciale, croyez-le bien.
- L’heure s’avançait, je m’apprêtais à sortir. Le ministre me regarda bien en face et me serrant la main avec force :
- « Dites bien par la grande voie de votre journal, dites bien aux Français qu’il n’est pas vrai qu’il existe chez nous un sentiment de haine et d’hostilité. Non, bien au contraire,il n’y a que de la sympathie de race, d’habitudes et de voisinage. On ne nous connaît pas ; nous sommes si jeunes encore! Mais nous sommes un peuple de bons enfants. » (Et il appuya sur ce mot qu’il dit en français).
- » Que l’on nous traite de bons enfants, que l’on nous connaisse tels que nous sommes.Nous aimons la France. Nous ne voulons pas oublier ce qu’elle a été pour nous et surtout dites bien haut combien est loin de notre cœur et de notre pensée l’idée de faire la guerre à la France. »
- Ces assurances de paix sont évidemment le résultat de l’active propagande pacifique poursuivie par nos coreligionnaires italiens, qu’on ne saurait trop louer de leur constance et de leur dévouement
- à la cause de la Paix et de la Justice.
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- Associations des Jeunes Amis de la Paix DE NIMES
- Fondée le 6 avril 1887 par quelques jeunes gens, l’Association des jeunes amis de la Paix fit promptement d’utiles recrues et songea à s’assurer l’aide de protecteurs éclairés et influents, dont le nom seul fût une recommandation. Parmi les personnes qui nous ont répondu favorablement,nous devons en premier lieu remercier M. Frédéric Passy, qui a bien voulu accepter le titre de Président d’honneur que lui offrait notre Association. L’adhésion d’un économiste, qui s’est fait dans la défense des intérêts de la Paix Internationale et de la Liberté j
- î commerciale une réputation méritée, nous a été des plus utiles j et des plus précieuses. Les mêmes remerciments sont dûs à | M. Jules Simon, sénateur, et à tous les hommes distingués j (sans oublier les dames) qui sont venus grossir le nombre de nos membres honoraires. Accordons une mention spéciale à M. Charles Lemonnier, le vénérable président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, àM. Hermann Mol-kenbœr et à M. Frédéric Bajer.
- A l’heure actuelle, l’Association compte 200 membres honoraires, 40 membres correspondants et 15 membres actifs. Comme on le voit, le nombre de nos membres actifs est très restreint,aussi le recrutement de nouveaux membres actifs est-il notre principale préocupation.
- Que nous aimerions à voir beaucoup de jeunes gens venir à nous et s’enrôler sous la sainte bannière de la Paix !
- Le recrutement de nouveaux adhérents et la propagation des idées pacifiques, tels ont été les mobiles qui nous ont poussés à publier un appel Programme. Déjà, nous en avons eu la preuve, notre publication a fait réfléchir plusieurs personnes sur l’horreur et l’inutilité de la guerre.
- La propagande étant la condition essentielle pour la prospérité de notre association, nous serions heureux de pouvoir envoyer notre appel à tous ceux qui nous le demanderont.
- Au nom de l’Association,
- Le Membre du Bureau,
- Ch. Tournelle.
- NOUVELLES DE LA PAIX
- FRANCE
- La Société française des Amis de la paix a tenu le 23 mars dernier, sa séance annuelle sous la présidence de M. F. Passy. Après M. Passy, qui a très bien relevé les progrès considérables que fait en tous pays la cause de la paix, MM. Jules Simon et J. Gaillard ont pris la parole.M. Gaillard s’est attaché à montrer par de nombreuses citations l’énormité des destructions d’hommes et de richesses que fait la guerre. M. J. Simon, avec l’éloquence qui lui est familière, s’est surtout attaché à faire voir que par l’extrême facilité des communications qu’elle a établies entre les peuples qui la couvrent, l’Europe est admirablement disposée pour établir une société pacifique de nations. En regard du mode d’annexion pacifique par lequel s’accroissent encore tous les jours les États-Unis, il a fait ressortir que jusqu’ici, la conquête, c’est-à-dire la violence, est restée le mode d’annexion pratiqué en Europe, il a conclu que la concurrence commerciale et industrielle qui va croissant entre toutes les parties du globe tend inévitablement à créer en face des États-Unis d’Amérique des États-Unis d’Europe. — M. Passy a lait savoir que la pétition des cinq sociétés françaises de la paix qui demandent au gouvernement de négocier un Traité d’arbitrage permanent entre la République française et les États-Unis et qui, nos lecteurs le savent déjà, a reçu à cette heure prés de L200 signatures, dont 112 signatures de députés,
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- étant déposée sur le bureau et offerte à la signature des assistants.
- Les États-Unis d’Europe publient les renseignements suivants sur le progrès des idées de paix en France et en Suisse :
- Notre Section suisse se développe rapidement ; elle a déjà recruté de nombreuses et importantes adhésions. Elle s’est mise en relation avec de nombreux journaux qui ont reproduit son beau Manifeste, et elle vient d’adresser à M. Moneta, une lettre éloquente.
- Tous nos Comités de France s’occupent activement défaire circuler et signer la pétition.
- Notre Comité de la Sarthe, à lui seul, a recueilli déjà plus de quatre cents signatures. «Les cultivateurs, nous écrit la présidente, Mme Destriché, se montrent très empressés à signer et, proportion gardée, fournissent plus d’adhésions que les citadins. La campagne sent tout le bien qu’elle a de la paix, et la réclame.»
- Notre Comité de Paris a tenu sa dernière séance le mardi 1er février. Il s’est fait rendre un compte approximatif des progrès de la pétition. Quarante-neuf exemplaires en tout ont été remis en mains sûres. Sept cent cinquante signatures au moins ont déjà été recueillies par les diverses Sociétés. A la Chambre des députés où M. Barodet l’a présentée à ses collègues, cent onze députés ont déjà signé. On signe la pétition à la Chambre des députés, on va la signer au Sénat, on la signe sur les Halles ; les principaux journaux de Paris l’annoncent. Le Comité s’est ensuite entretenu des mesures à prendre par les Sociétés françaises de la paix pour préparer la tenue d'un Congrès universel de la paix en 1889 ; il a décidé qu’il serait fait sur ce point des ouvertures auxquelles il a été déjà répondu favorablement. Il est probable qu’un Comité spécial, formé par les représentants des cinq Comités qui font circuler la pétition, sera créé pour suivre cette question.
- Notre Comité de Grenoble multiplie ses conférences et voit peu à peu croître le nombre de ses adhérents,il a recueilli une centaine de signatures pour la pétition.
- Comité de Grenoble.— Séance du 17 février. — M. Michel Revon, président.
- M. Simon a la parole pour faire l’analyse de l’idée de souveraineté. L’orateur s’attache surtout à prouver que la signature d’un contrat fédératif n’y porte aucunement atteinte. Il rappelle ce grand principe de la Déclaration des droits de l’homme : quelaliberté de chacun n’est légitime qu’autant qu’elle ne nuit point à autrui, et il applique ce principe aux rapports des peuples entre eux, pour en conclure la négation du droit de guerre.
- Sur la proposition du président, le Comité met à l’ordre du jour de ses travaux une étude approfondie de l’œuvre de Godin, soit comme bienfaiteur des classes ouvrières, soit comme ami de la paix. M. Gariod étudiera cette question dans une prochaine séance.
- M. Barodet, qui a signé et qui a présenté à ses collègues de la Chambre française la pétition que cinq Sociétés françaises font circuler en faveur de la négociation d’un traité d’arbitrage entre la République française et les États-Unis d’Amérique, a déjà recueilli cent onze signatures.
- DANEMARK
- Notre sympathique ami, M. Frédéric Bajer, membre Parlement danois, nous écrit que « le 27 mars dernier, ja chambre a discuté la pétition touchant un traité permanent d'arbitrage entre les trois Etals Scandinaves, adressée par l’association pour la neutralisation du Danemark. Cette pétition était revêtue de 5231 signatures.
- La clôture de la session s’approchant, nous écrit notre éminent correspondant, j’ai dû être court. La Chambre a accepté ma proposition par laquelle « elle donne son adhésion au vœu exprimé, avec l’espoir de voir adhérer les autres puissances, sans la coopération desquelles il ne saurait se réaliser.»
- D’autre part, on nous écrit de Copenhague que la Société Scandinave pour Vamélioration du sort des femmes tiendra les 14, 15 et 16 juillet prochain, dans cette ville, un Congrès dont le programme porte les questions suivantes ; 1» le droit électoral des femmes ; 2° les femmes et la paix ; 3° la situation des ouvrières ; 4° les Écoles communales pour les filles et les garçons. Mm8 Frédéric Bajer est un des chefs de ce mouvement qui s’étend au Danemark, à la Suède, à la Norwège et à la Finlande.
- SUISSE
- Tous les amis de la paix et de la liberté applaudiront à la proposition suivante faite, il y a déjà quelques semaines, par M. Fontaine-Borgel de Genève, à la Commission d’étude de l’arbitrage international :
- 1“ Solliciter l’intervention de la Grande Loge suisse Alpi-na, à sa prochaine réunion,aux fins d’obtenir des Obédiences maçonniques du globe leur opinion sur les moyens les plus rationnels et les plus rapides pour faire liquider, par voie d'arbitrage, tous conflits internationaux.
- 2® Prier le Comité-Directeur de Y A Ipina, une fois cette * opinion émise, d’examiner la question de savoir si l’Alpins. peut obtenir l’appui des Hautes autorités fédérales suisses, pour soumettre aux diverses Puissances les moyens de pacification proposés par l’Ordre maçonnique.
- ITALIE
- La démocratie italienne ne sacrifie point la liberté à la paix. Le 10 mars, anniversaire de la mort de Mazzini, h député E. Pantano est venu faire à Milan la commémoration éloquente du patriote qui, pendant plus de cinquante ans, a souffert l’exil, la prison, la persécution pour la sainte cause de la liberté des peuples et la libération de l’Italie. L’orateur mettant en regard la doctrine de Mazzini et la polifique du gouvernement, a qualifié d’un mot la triple alliance. C’est, a-t-il dit,la guerre des despotes contre les peuples. Un véritable ouragan d’applaudissements a, malgré la police, salué ces paroles courageuses.
- Le Comité directeur des Associations ouvrières italiennes unies vient d’adresser à tous les compagnons ouvriers d’Italie un appel dont voici le début :
- « Il est temps que le peuple ouvrier d’Italie déclare ses sentiments en face des conditions détestables auxquelles es ; réduite la patrie, et des horribles calamités qui peuvent l»
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- menacer. En conséquence, la Commission directrice des Sociétés unies,convaincue d’être l’interprète exacte des Associations populaires italiennes et de tous les patriotes qui ont conscience de la responsabilité qui pèse sur chacun d'eux, affirme hautement que l’Italie du peuple proteste de toutes ses forces contre l’éventualité d’une guerre avec la France, guerre qui serait la page la plus coupable que jamais un peuple civilisé aurait pu écrire dans son histoire.»
- M. Hippolyte Pederzolli a fait le dimanche à Milan, une très belle Conférence en faveur de la Paix, dont nous regrettons de ne pouvoir même donner une analyse complète. « J’appartiens, a-t-il dit, à cette famille de penseurs qui, avec Cattaneo et Mazzini veulent la paix, mais par la liberté et pour la justice, et qui affirment le droit des diverses familles ethnologiques à se régir souverainement chacune suivant leur volonté propre. Pour moi le patriotisme n’est point l’antique haine d’un peuple pour un autre peuple, mais l’émulation pour le bien dans une Confédération qui laisse à chacun son autonomie.»
- Le Patriotisme et la Révolution
- 11 est incontestable qu’à cette heure, comme nous le disons dans un autre article, la France traverse une crise profonde, redoutable, dont le dénouement n’est pas sans nous effrayer. Si nous étions comme certains pessimistes,qui triomphent des événements malheureux depuis longtemps par eux prévus, nous pourrions, nous aussi, nous écrier avec dédain : Nous l’avons dit ! Depuis dix ans, en effet, sous l’inspiration de la pensée de notre fondateur, qui présidait — comme il préside encore— à la rédaction de ce journal, le Devoir n’a cessé de prémunir les classes dirigeantes contre le danger de maintenir dans les foules les préjugés chauvins, le culte de la Force militaire. Depuis dix ans, nous n’avons cessé de répéter que le militarisme est incompatible avec la République; que liberté et autorité militaire sont deux principes antagonistes etinconciliables. Le parti républicain, aveuglé, est resté sourd à nos supplications. ïl a exalté dans l’esprit des masses Je culte du galon et du panache ; l’espoir de la revanche par la guerre; à cette heure, il récolte ce qu’il a semé : le chauvinisme qu’il a répandu partout a eu pour consé: quent de faire germer, croître et s’épanouir la forme politique habituelle sous laquelle il se manifeste, l’impérialisme.
- Mais nous avons autre chose à faire qu’à récriminer. S’il est juste et moral défaire lapait des responsabilités de chacun, il est indispensable de ne pas se borner à crier contre les fauteurs de ce mal, s’ils étaient inconscients et' de bonne foi ; il
- faut encore chercher le remède, afin de détourner si possible, les malheurs qui sont à la veille de fondre sur la pairie.
- Les lecteurs du Devoir nous rendront cette justice : que si un nom est aujourd’hui .-ur toutes les lèvres et vole comme une traînée de poudre d’une frontière à l’autre ; dans la mesure modeste et restreinte de notre publicité, nous n’y avons aucunement contribué. La presse, en effet, est en partie la grande coupable dans cette aventure dont les péripéties se déroulent avec une rapidité parfois déconcertante. C’est le journal, qui, suivant sa détestable coutume de s’accrocher à tout homme en vue, de détailler ses faits et gestes, de raconter par le menu, comment il boit, mange, s’habille et fume sa cigarette ou son cigare, a, pendant plus de deux ans, ressassé les oreilles de ses millions de lecteurs, du même nom ; a imprimé dans tous les cerveaux les mêmes lettres fatidiques ; de sorte qu’aujourd’hui, l’imagerie populaire aidant, c’est comme une suggestion invincible, une hypnotisation énervante, les traits du sauveur sont devant tous h’s yeux, son nom dans toutes les bouches. Le Devoir s’est bien gardé, même tout en déplorant cette invasion pathologique de l’esprit public, d’imiterses confrères.Aussi bien,dans ces colonnes, nous remuons des idées, que nous analysons ou élaborons de notre mieux — peu nous importent les noms. — Voyons donc, sans parti pris, ce que signifie le courant populaire en voie de se déchaîner et quelles digues on devrait lui opposer, pour éviter la catastrophe qui nous menace,si ce courant se changeait en torrent impétueux, détruisant tout sur son passage.
- Le courant populaire actuel est composé de deux affluents d’abord distincts,dont les eaux se mêlent aujourd’hui, bien que, par leur nature spéciale à chacune, elles dussent rester séparées.Dans l’irrésistible poussée des masses à laquelle nous assistons, deux tendances se révèlent : le patriotisme chauvin et les revendications sociales.
- Nous disons : le patriotisme chauvin, parce que ce qualificatif est nécessaire pour dissiper les équivoques que ce mot de patriotisme fait naître. Que de fois n’a-t-on pas reproché aux partisans de la Paix universelle de ne pas être des patriotes, parce qu’ils sont les ennemis de la guerre, parce qu’ils réprouvent les horreurs et les carnages du champ de bataille. Patriotes, cependant, est-il nécessaire de le répéter, nous le sommes. Nous n’ignorons pas que les peuples, les nations sont des organismes, des individus collectifs, soumis
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- aux mêmes lois de développement et de conserva- ] tion qui régissent les individus proprement dits. Comme tels, donc,ils ont le devoir de se préserver de toute atteinte, de défendre leur vie si elle est menacée par un voisin turbulent, tout comme chacun de nous a le devoir de se défendre contre une agression brutale d’où qu’elle vienne. Mais précisément, parce que nous voyons dans les nationalités des individualités collectives ; précisément parce que nous voyons qu'elles doivent être soumises, dans leurs relations, à des règles de droit et de justice qui les sauvegarde contre la Force, pour tout cela nous sommes des patriotes. Nous voulons que le droit des peuples soit respecté par chacun comme le droit des individus. Dès qu’un peuple est attaqué injustement, le Droit est violé et la conscience prescrit à chacun de porter secours à l’opprimé contre l’oppresseur. Telles sont les règles du patriotisme ; elles -s’appliquent non seulement aux citoyens faisant partie de la collectivité nationale molestée, mais encore aux citoyens de toutes les collectivités, aux citoyens de tous les pays qui ont un intérêt direct à ce que le Droit de chacun soit mis au-dessus de toute atteinte. De là l’organisation supérieure des peuples en Fédération de nationalités que nous demandons, afin que le Droit des nationalités ail une sanction; afin que les peuples sortent de fétat individualiste dans lequel ils sont restés jusqu’à ce jour et que le Droit soit désormais la règle de leurs actions individuelles, comme il commence à le devenir au sein de chaque peuple où l’association a été substituée à l’individualisme, le Droit à la Force et à la Guerre. Cette organisation fédérative aurait pour base le contrat, avec l'arbitrage pour règle juridique. En demandant rétablissement de l’arbitrage international, nous faisons du patriotisme éclairé et conscient, un patriotisme puisant sa légitimité, non plus dans la Force, mais dans le Droit.
- Le patriotisme chauvin, au contraire, méconnaît toute sanction de Droit et de Justice. Pour le chauvin,la Patrie est je ne sais quelle idole auguste qu’on doit forcer tous les peuples de la terre à adorer. Le chauvin ne sait pas, ne veut pas savoir quelle est la source des devoirs que la conservation nationale impose à tout citoyen, cù ce devoir commence, où ce devoir finit. Il est, sans limites, indéterminé dans le temps et dans l’espace. Le chauvin considère tous les autres peuples comme inférieurs à son pays. La supériorité de ce dernier, il est prêt toujours à en faire la démonstration par
- | le fait, c'est-à-dire par les armes. Pour le chauvin, il n’y a pas de gloire comparable à celle d’une grande victoire. Le progrès des institutions, des arts, des lettres,de l’industrie, tout cela disparaît devant l’éclat d’un champ de bataille fameux. Peu lui importe que la France soit esclave et menée à coups de sabre à l'intérieur, pourvu qu’à l’extérieur, elle mène les autres peuples tambour battant, prenne des villes, inflige des traités humiliants. —
- Le chauvinisme, naturellement, est le parent direct du militarisme. La profession des armes, réputée noble jusque dans ces dernières années, parce qu'il a fallu des milliers de siècles pour adoucir les mœurs et substituer le droit social à la force du sabre, entretient chez chaque soldat, principalement dans le corps des officiers,ces idées belliqueuses.Cela se conçoit facilement : la fonction fait l’organe. Une fois élevé pour exercer telle fonction, l’homme désire qu’elle ait la prépondérance. C’est pourquoi l’aristocratie militaire a toujours désiré ia guerre — la guerre contre n’importe qui, pour n’importe quoi— la guerre seulement, parce qu’avec elle, les rangs s’éclaircissent, l’avancement est plus rapide et la considération plus grande.
- Depuis 1871, la blessure de l’Alsace-Lorraine saignait au cœur des Français; l’avènement à la politique d’un soldat ne pouvait manquer de surrexciterles souvenirs douloureux,de provoquer, d’exaspérer même le sentiment patriotique. C’est ce qui est arrivé et nous assistons à un véritable torrent de chauvinisme qui menace de tout envahir.
- Mais à ce courant chauvin, se mêle, comme je fai dit, contre les hommes d’aujourd’hui, l’exaspération causé par l’attente vaine des réformes, le désespoir que les déceptions de la République ont excité dans les masses. On ne fait rien ! tel est le cri général, universel. Alors, on complète l’expression du mécontentement public en l’exprimant sous cette double forme : un homme qui fera respecter la France et réformera les abus.
- Ah ! ceux qui ont trouvé cette formule savaient bien qu’ils ne frappaient pas en vain à la porte du peuple français en lui présentant comme le sézatne oriental ces deux mots: Patrie, Réformes! Le peuple a répondu, et à cette heure dans la campagne, chauvinisme et socialisme, inconscients tous les deux, fraternissent ensemble.
- Le virus a même gagné des milieux intelligents. Ainsi, dans une adresse envoyée dans le Nord à la ! dernière heure,«.par la colonie des républicains
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- socialistes français résidant à Bruxelles, nous lisons que le peuple doit vouloir une France forte et respectée,jouissant de tous les bienfaits sociaux contenus en principe dans l’immortelle déclaration des Droits de l’Homme !
- La Révolution invoquée à l’appui de l’impérialisme qui ravage nos campagnes! Certes, nos pères de 93 n’eussent jamais pensé qu’un jour viendrait où on invoquerait leurs formules de Justice et de Droit dans des circonstances pareilles à celles que nous traversons.
- Eh bien ! Pour qui se donne la peine de réfléchir sur l’inconséquence de semblables manifestations, il y a là une indication précieuse, dont se dégage un enseignement utile, une leçon profitable.
- Pour que des hommes se revendiquant des principes de 89-93 en soient arrivés à se laisser entraîner par le courant patriotique au point de placer leurs espérances de progrès dans un militaire, il faut que la tradition révolutionnaire ait été bien dénaturée, faussée, ces dernières années. Et en effet, depuis 1871, les traditions de nos pères ont été délaissées par le parti républicain actuel, oublieux de l’horreur que les républicains de 92 nourrissaient pour tout ce qui touche à l’armée, parce que, disaient-ils, quiconque a commandé à des soldats est impropre à commander à des citoyens. « L’armée est incompatible avec la liberté », disait Robespierre, adversaire de la guerre en 1791.—« L’esprit des camps, disait-il encore, tuera l’esprit révolutionnaire. » On sait si sa prophétie se réalisa, malheureusement. Aussi, éclairé par l’expérience, après Brumaire, le parti républicain ne cessa d’être un parti anti-militariste. Il l’était encore en 1871, au lendemain des désastres sans nom qui mutilèrent notre patrie. Etils avaient raison, car une fois de plus, l’expérience venait de démontrer que les armées permanentes ne sont pas la sauvegarde de l’unité nationale. En 1793, les ennemis foulaient notre sol, ils furent chassés par la Convention nationale, maîtresse souveraine de l’armée,devant laquelle s’inclinaient humbles et soumis les généraux les plus fiers. En 1814, en 1815 et en 1870, il n’y eut pas d’assemblée souveraine pour imposer à nos généraux le pacte que la Convention avait conclu « avec la victoire ou avec la mort. » La France défaite dût passer par les fourches caudines du vainqueur. C’était là, certes, une expérience de plus, et concluante, cette fois. Les républicains, au lieu de suivre la tradition, la ! désertèrent et le militarisme s’infiltra peu à peu j dans notre pays. 1
- Aujourd’hui, il fait explosion; explosion partout : chez les républicains avancés comme chez les autres. A cela, il n’y a qu’un remède : revenons à la tradition — au patriotisme de la Révolution. Que le parti républicain se replonge dans l’enseignement de ce passé si fécond, qui réalisa des progrès que nous n’avons pas su retenir ni reconquérir.
- Jadis, patriote et révolutionnaire étaient deux termes identiques ; mais ces patriotes n’étaient pas chauvins, encore moins admettaient-ils que les destinées de la patrie française pussent dépendre de l’épée d’un soldat; encore moins admettaient-ils que le peuple dût attendre le remède à sus maux de la main d’un général.
- Pour chasser de l’esprit des masses ces idées malsaines de chauvinisme associées à des idées de réformes justes dans leurs tendances, inconsidérées dans leur manifestation, nos gouvernants peuvent tout. Qu’ils exécutent, d’une part, les améliorations qu’exige l’état social actuel ; la masse souffrante verra que, point n’est besoin d’un soldat pour accomplir cette œuvre. Qu’ensuite ils reprennent en matière militaire les traditions du patriotisme de la Révolution ; qu'ils proposent le désarmement général auquel les nations de l’Europe sont acculées : ce faisant, ils épargneront peut-êlre à la France la guerre civile et la guerre internationale — la première ne pouvant être que le prélude de la seconde.
- M. Frédéric Passy à Nîmes.
- Sons le titre de Guerre et Civilisation, M. Frédéric Passy vient de donner à Nîmes samedi soir, 7 avril, une magnifique conférence au Casino, où pendant plus de deux heures il a développé avec une conviction et une puissance entraînante l’idée de l’arbitrage international.
- Nous ne pouvons que reproduire quelques-unes des idées de l’éminent orateur,en insistant de préférence sur ses conclusions.
- » La guerre est l’ennemie de la vie, du travail et de la liberté. Et cependant, à certaines heures, dans la sphère de la défense légitime elle est une nécessité.
- Nous ne glorifions jamais la guerre pour la guerre ; nous savons que les lauriers décernés aux libérateurs du pays se changent en couronne ou en diadème qui vient ceindre la tête d’un dictateur ou d’un usurpateur. Mais du moment où la guerre sort du caractère de légitime défense, elle met le pied sur le terrain de la barbarie. C’est elle qui a imprimé à l’humanité ce stigmate de l’esclavage qui a été pendant plusieurs
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- siècles la seule organisation du travail alors qu’elle en était la négation.
- La guerre trouble le présent et l’avenir, jette le pays dans des aventures qui n’ont souvent d’autre but que le salut d’une dynastie ; elle n’est plus (un mal local, mais un fléau „ international. Aussi c’est le cri du genre humain tout entier qui devrait se faire entendre pour dire à la guerre : « Tu iras jusque là et tu n’iras pas plus loin ».
- Voici le mal ; en voici les conséquences. L’effectif de l’armée, qui était de 203 mille hommes est actuellement de 523 mille ; 2 millions 300 mille pour la réserve et 3 millions 750 mille pour la territoriale : soit 6 millions 50 mille combattants. La science a armé les peuples de moyens de destruction, dont le moindre effet est de coûter 5,000 ou 6,000 francs pour tirer un seul coup de leur épouvantable boulet ou obus ; et l’on peut dire qu’on ne sait si dans une rencontre de leurs énormes masses jetées les unes sur les autres, on ne verrait pas les armées fauchées, comme des épis fauchés par la tempête et la grêle ! et que nul ne pourrait dire ce qui resterait du monde civilisé, des arts, des bibliothèques, de l’industrie et de la population elle-même ; et que les générations à venir pourraient venir étudier ces ruines et dire comme sur celles de Babylone : « Ici fui l’Europe! ici est un désert !»
- Quel sera le remède? 11 faut recourir à l’arbitrage international qui répandra parmi les peuples des habitudes de justice, d’équité et de bon sens qui sont ies plus sûrs préservatifs des calamités que nous redoutons.
- Mais voici l’objection. L’arbitrage ! chimère, utopie ! Les arrangements amiables ! Impossibilités, choses irréalisables !
- Savez-vous bien qu’on pourrait donner une longue liste des arbitrages et des médiations efficaces? De plus, la plupart des difficultés s’arrangent sans qu’on ait besoin non seulement de recourir aux armes, mais même de recourir à la médiation : elles s’arrangent dans les chancelleries, par le télégraphe. Exemples : l’affaire de l’Alabama et des Carolines.
- Et à la suite de ces graves événements, une pétition couverte de milliers de signatures força le gouvernement de la Grande-Bretagne à voter que la reine était invitée à entrer en négociation pour généralisçr le système d’arbitrage. Depuis, les parlements d’Italie, de Suède, du Danemarck, de la Belgique ont voté des dispositions analogues. Les Etats-Unis ont déclaré qu’il serait désirable qu’une commission permanente de trois juges examinât toutes les réclamations des autres puissances avec les États-Unis.
- A tout instant, à toute heure, l’arbitrage s’exerce, tantôt officiellement, tantôt d’une façon occulte, si bien que je conclus en disant que les procédés amiables sont eu train de prendre pied non seulement dans les documents officiels de la diploma- j tie, mais qu’ils deviennent la règle des temps modernes. Vous ; voyez par là quel chemin a fait, non seulement dans l’opinion publique, mais dans les faits, cette idée de substitution des
- procédés de justice et d’équité aux procédés de violence et de hasard.
- Nous demandons que les individus collectifs qui s’appellent les nations soient obligés, comme les individus, de ne pas se taire justice eux-mêmes. N’y va-t-il pas de l’intérêt et de l’existence peut être de l’agglomération européenne? N’est-il pas possible d’entrevoir une juridiction suprême à laquelle les peuples feraient appel quand ils auraient difficulté l’un avec l’autre; et qui à mesure qu’elle aurait applani une difficulté, prendrait plus de puissance, de crédit, d’autorité, si bien que la force deviendrait inutile avec le temps. U y aurait peut-être d’abord une force internationale destinée à donner une sanction aux décisions de ce tribunal international ; puis il en serait comme il en est dans les Chambres d’arbitrage qui ont ,ieu en Angleterre et en Belgique, entre particuliers et patrons, et contre lesquelles personne ne songe à en appeler.
- 11 en sera ainsi, à une condition : C’est que ceux qui partagent nos craintes, nos désirs, nos espérances, notre confiance dans la puissance souveraine de l’opinion, ne négligent rien pour faire masse, pour faire nombre, pour rendre ces idées de plus en plus impérieuses et dominantes ; afin que, comme le disait le grand orateur espagnol, Castelar, il y ait partout une opinion européenne qui soit une opinion de raison, de justice, d’équité, et de paix ; et que ces deux sociétés, qui comme les enfants d’isaac, Esau et Jacob, se disputent dans le sein de leur mère, l'humanité, cessent de se disputer; et que la société d’autrefois, barbare et cruelle, devienne la société d’aujourd’hui et de demain, qui est la société du travail et delà justice.
- On dit la force prime le droit. U faut que la force de l’opinion, au lieu d’opprimer le droit, le soutienne, le rende triomphant et irrésistible ; et que l'humanité, que les nations, qui ne soupirent qu’après la paix et le travail, cessent de consacrer le plus pur de leur sang et de leur or dans des préparatifs qui,au lieu d’éloigner la foudre, comme les paratonnerres, l’attirent et précipitent les peuples dans des cataclysmes effrayants.
- Th. Tholozan (L’Émancipation)
- LA VIEILLE EUROPE ET LES ÉTATS-UNIS
- La Contemporary Review cherche à prévoir les conséquences possibles, pour ne pas dire probables, du régime des armements à outrance sous lequel l’Europe contemporaine s’essouffle et s’apauvrit. Une de ces conséquences pourrait bien être, d’après elle, le déplacement définitif, au profit du nouveau monde, de Taxe de la civilisation et des grandes affaires.
- Les nations européennes pourront, en effet, croître plus ou moins vite en population, en richesse et en instruction, ou au contraire rétrograder, selon
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- que la fortune de la guerre les favorisera ou que le : poids d'un militarisme écrasant les conduira plus ! ou moins vite à la banqueroute. Mais, quelle que soit leur destinée individuelle, elles ne sauraient bien longtemps tenir tête aux Etats-Unis, pour peu que la prospérité de la grande République américaine suive seulement pendant un demi-siècle la progression des vingt dernières années. Sa population égalera alors celle de l’Europe, en admettant qu’elle ne la dépasse pas; et quant à sa richesse, nul ne peut dire quelle en sera la limite.
- Pour se rendre compte des formidables avantages que les Etats-Unis possèdent dans cette lutte pour la vie, il suffit (en laissant de côté les autres éléments du problème) de comparer leur budget militaire à celui des trois grandes puissances occidentales, la Fiance, l’Angleterre et l’Allemagne.
- En France, nous trouvons annuellement inscrits aux budgets de la guerre et de la marine 912 millions et demi de francs, ou 24 fr. 40 par tête d’habitant ; en Angleterre, 792 millions, ou'21 fr. par tête ; en Allemagne (1886), 565 millions, ou 12 fr. 20 par tète. Les Etats-Unis n’entretiennent qu’une armée de 27.000 hommes et ne dépensent de ce chef que 250 millions par an, à peine 4 fr. 50 par tête.
- En regard de ces 27,000 hommes, qu’on mette les 1,124,000 soldats tenus sous les drapeaux, en temps de paix, par les trois puissances susdites : on reconnaîtra que, de ce chef, elles sacrifient annuellement le 1/8 de leur puissance productive.
- Encore cette évaluation est-elle bien au-dessous de la vérité, si l’on considère que les hommes ainsi enlevés aux travaux de la paix sont tous dans la fleur de ffur force et à l’âge où se contractent les habitudes décisives. La perte de revenu qui résulte d’un tel état de choses, énorme en elle-même, devient effrayante quand on la considère comme facteur dans la lutte industrielle avec les Etats-Unis.
- Considérons maintenant la question vitale de la Dette nationale. Alors que les États-Unis, en dix ans, ont amorti deux millards 650 millions de leur dette, et dans une autre décade l’auront réduite à
- tes huit principales nations de l’Europe devaient en 1880 près de cent milliards, et cette épouvantante dette n’a pas sensiblement diminué. Rien qu’en servtee d’intérêts (pour ne rien dire du capital) elle représente au bas mot quatre ou cinq milliards par an> à prélever sur le travail de ces huits nations, ^teis pour rendre la comparaison plus saisissante, Prenons seulement la France et l’Angleterre, dont
- I la population réunie excède à peine d’un quart | celle des Etats-Unis.
- La France et l’Angleterre payent tous les ans un milliard 57 millions pour l’intérêt de leur dette et un milliard 705 millions pour leur armée et leur flotte ; elles entretiennent sous les drapeaux730,000 hommes valides et, en évaluant seulement à 500 fr. par an le travail possible de chacun de ces hommes, cela représente encore une perte sèche de 365 millions; de telle sorte qu’on ne peut pas évaluer à moins de trois milliards 107 milllions les charges annuelles résultant, pour les deux nations seulement, des services de la dette, de la guerre et de la marine.
- Eh bien, en dépit d’un énorme amortissement, les États-Unis ne dépensent actuellement, pour ces trois services que 762 millions et demi.
- C’est-à-dire que le coût du régime militaire, pour la France et l’Angleterre seules, se chiffre annuellement par une différence de 2 millards 345 millions à l’avantage du système américain 1... Si l’on compte par tête, on trouve que ce régime coûte à la France et à l’Angleterre 53fr. 75 par habitant, ou 268 fr. 75 par famille de cinq personnes, alors que la dépense des Etats-Unis n’est pas de 13 francs par tête et de 65 francs par famille !... Ajoutons que les États-Unis pourraient bien plus aisément porter l’écrasant fardeau qui pèse sur les contribuables anglais et français, accablés en outre de leurs charges locales.
- Scientifiquement il est impossible qu’une telle inégalité ne se traduise pas, dans la lutte industrielle, par ses conséquences logiques. Si l’état des choses ne change pas à bref délai, il faut donc s’attendre à une décadence rapide- des nations européennes, dans leur puissance productrice et dans leur prospérité, comparées à celles des Etats-Unis. On ne pourrait prévenir une telle décadence qu’en trouvant le moyen immédiat de faire croître la population et la richesse de l’Europe aussi rapidement que la population et la richesse des États-Unis. Or, non seulement ce moyen n’existe pas, mais la dureté même des conditions queleprésent régime militaire fait peser sur le vieux monde pousse d’innombrables émigrants à le quitter, et une forte proportion de ces émigrants vient ajouter son travail aux autres éléments de prospérité de la République américaine. Si les peuples européens cherchaient de propos délibéré à se ruiner à son profil, ils n’agiraient donc pas autrement qu’ils ne le font.
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- Le point de vne scientifique
- DE L'ÉTAT APRÈS LA MORT
- PAR LE Dr CHARLES DU PREL.
- (Emprunté au Lotus)
- IV
- Pour arriver de suite à l’époque moderne, Schelling a, lui aussi, reconnu la haute signification du somnambulisme pour la question de l’immortalité.Il dit que dans le sommeil éveillé, une élévation spirituelle et une délivrance partielle de l’âme du corps est possible, comme cela n’a jamais lieu dans l’état normal, et que de cette libération de la puissance du corps extérieur découle cette insensibilité complète à la douleur et ce sentiment délicieux qui comble souvent de la plus haute volupté ceux qui souffraient auparavant. Puisque cet état est déjà possible dans la vie terrestre, puisque chez les somnambules tout revèle la conscience la plus élevée,comme si tout leur être était concentré en un seul foyer, unissant en lui-même le passé, le présent et l’avenir ; puisque, bien loin de perdre le souvenir, le passé comme l’avenir s’illumine souvent pour eux d’une façon remarquable, ne s’ensuit-il pas, — demande Schelling, — que l’essence spirituelle de notre corporéité, qui nous suit à la mort,était déjà présente en nous antérieurement ; que cette essence n’apparait pas alors pour la première fois, mais est simplement délivrée et qu’elle se révèle dans toute son originalité, aussitôt que les sens et les liens de la vie ne l’enchaînent plus au monde extérieur (1) ?
- 11 dit plus loin que l’état après la mort est plus réel que l’état terrestre ; parce,que dans celte vie l’accidentel se trouvant mêlé à l’essentiel, ce dernier en est, par là même, affaibli. Il appelle déjà du nom même de clairvoyance cet état interne futur.
- Quand l’esprit est délivré de ce qu’il y a d’accidentel dans la vie terrestre, il n’est plus que vie et force ; le méchant est encore plus méchant, et le bon est encore meilleur (2). Son élève, le conseiller aulique, Beckers, qui a, lui aussi, fait des expériences personnelles dans ce domaine, aboutit aux mêmes vues (3). L’expérience d’un état appelé avec raison supérieur est donnée par les phénomènes magnétiques. Notre état,après la mort, peut être comparé avec ce dernier, qui serait une clairvoyance non interrompue : « Pendant longtemps encore, il pourra nous être difficile d’expliquer ces phénomènes. Mais n’est-ce pas déjà une acquisition précieuse de savoir que cette délivrance relative de l’âme d’avec le corps est parfaitement possible,et qu’un sentiment si marqué de plaisir et de béatitude s’y trouve lié, sentiment tel que nous n’en éprouvons jamais
- (1 ) Schelling, 1, 9, 66, 67.
- (2) Schelling, 1, 7, 477.
- (3) La double vie spirituelle.
- de semblable, ni dans les états ordinaires de la veille, ni dans ceux du sommeil. Et ne faut-il pas, en outre, faire entrer ici fortement en ligne de compte l’expérience incontestable que c’est précisément dans les états du plus pur somnambulisme que se révèle de la façon la plus intime, la plus inébranlable, la conviction de la permanence personnelle après la mort, comme elle ne se manifeste jamais dans la pleine conscience ordinaire ?
- Il y a plus, on ne peut, selon nous, citer un seul exemple de négation ou de doute au sujet de cette permanence, qui se soit manifesté même pendant les extases les plus troublées et les plus maladives ? Aussi qu’y a-t-il de plus raisonnable que l’analogie entre ces manifestations et l’état après la mort ? Si déjà alors, malgré l’affranchissement imparfait du monde extérieur, l’intimité de la conscience se révèle à un si haut degré, l’action de la mort sur cette conscience ne devrait-elle pas être, elle aussi, plus recueillante que dispersante, plus intensive qu’extensive (Schelling, 1, 9, 67). Fit cette intimité la plus puissante de la conscience ne devrait-elle pas être précisément l’état dans lequel les meilleurs passent après la mort? (Schelling, 1, 9, 70) (1). »
- En effet, nous devons donner la plus grande importance aux révélations des somnambules. Car si la simple description de ces états nous conduit déjà à la conclusion que la psychologie transcendante est celle de la vie future, la circonstance que la conviction de l’immortalité est plus forte précisément chez les somnambules qui ont expérimenté cet état en eux-mêmes, doit nous fortifier encore plus dans la croyance qu’on peut comparer les états les plus purs du somnambulisme avec notre état futur.
- J’ai déjà, dans la Philosophie de la mystique, proposé l’expérience de plonger dans l’état somnambulique le matérialiste le plus convaincu pour obtenir de lui-même la confession de son erreur. Je ne doute nullement de la réussite de l’expérience ; mais celle-ci n’aurait de force démonstrative qu’en éliminant toute possibilité d’un transfert de la pensée. Et si l’on rendait attentif notre homme aux opinions contraires exposées dans ses œuvres, il parlerait probablement de son aller ego, de son moi terrestre, d’une façon peu respectueuse, comme s’il s’agissait d’une troisième personne !
- Nous ne devons certainement pas pour cela attribuer une valeur excessive aux états somnambuliques et à la preuve analogique relativement à l’état futur. Pendant la vie terrestre les facultés sensibles sont les plus fortes et dominent les transcendantes. Or, l’état dominant est aussi toujours le plus élevé.
- Mais considérées en elles-mêmes à l’état de développement et affranchies du corps, les facultés transcendantes sont certainement les plus hautes. Féchner, qui, malgré ses
- (1) Beckers, la Doctrine de l’immortalité selon Schellingi 75.
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- grands services rendus aux sciences naturelles,ce qui pourrait excuser chez lui une certaine partialité, n’a cependant jamais ! nié les limites de ces sciences, dit au sujet du somnambulisme : i « Comme la nature n’élève pas facilement de murs de séparation, nous pouvons penser que, déjà même à présent, se manifestent des états beaucoup plus semblables à ceux de la vie future que les états normaux, sans pourtant jamais devenir les états de la vie future aussi longtemps que celle-ci n’a pas commencé. D’autant plus que nous avons actuellement déjà quelque chose en nous qui a seulement besoin d’être élevé, agrandi et affranchi pour donner notre vie future. Nous pourrons aller chercher et trouver ces points de rapprochement dans les cas où, par des circonstances spéciales, aux dépens de la lucidité de la vie sensible externe, la vie spirituelle interne s’éveille à un degré extraordinaire et devient capable de fonctions anormales ; surtout quand ces circonstances pour produire la mort n’ont besoin que d’être intensifiées ». A l’objection quotidienne que ces manifestations sont maladives, objection reposant sur une confusion entre l’idée de cause et celle de condition, il répond par ces mots : or Ces cas sont réels. Ils restent certainement toujours anormaux dans nos conditions ordinaires, et le caractère maladif qu’ils présentent dans la vie actuelle ne doit point nous empêcher de reconnaître qu’ils ont des rapports avec la vie future. Si un poussin, dans l’œuf, pouvait ouvrir les yeux ou les oreilles et voir rayonner à travers la coquille quelque chose de la lumière extérieure, ou entendre quelque son, ce phénomène serait, lui aussi, morbide pour le poussin et ne conviendrait pas à son développement dans l’œuf ; mais cet état n’est cependant pas maladif,quand, après son passage réel à travers la coquille, il se meut librement dans le régne de la lumière et des sons... La mort endort ou élimine entièrement le corps matériel et réveille entièrement le corps astral ; tandis que le somnambulisme n’endort qu’en partie le corps matériel et n’éveille qu’en partie le corps astral ; nous avons ainsi un système qui, par son côté éveillé, appartient moitié à la vie présente, moitié à la vie future, mais en réalité n’appartient à aucune des deux entièrement. En conséquence, il ne peut certainement pas accomplir dans leur totalité les fonctions qui appartiennent à toutes les deux. Cela ne fait pas de doute pour ce qui concerne la vie actuelle, mais cela expliquerait aussi comment les fonctions appartenant en propre à la vie future ne peuvent s’exercer que d’une façon obscure, incomplète et troublée. Le somnambule lucide ne peut plus 86 mouvoir aisément dans la vie actuelle ; il ne voit pas certaines choses que d’autres voient ; il voit maintes choses lue les autres ne voient pas ; il voit et sent plusieurs choses autrement que les autres ne les voient pas et ne les sentent, j Parce qu’un certain mode de voir et de sentir se fait déjà jour j dans la vie présente, mode qui n’est plus du tout l’objet de la v'e présente.
- Mais inverse est également vrai : de même que sous I
- maints rapports, il ne se trouve pas à son aise dans l’état présent, de même il ne se trouve pas encore à son aise dans l’au-delà. Il considère encore tout plus ou moins avec les lunettes de la vie présente ; il voit encore tout plus ou moins avec nos vues étroites, qui n’ont plus de vérité pour l’au-delà ou acquièrent une tout autre signification. Les images de la vie présente se mêlent et s’embrouillent d’autant plus facilement avec les réalités de la vie future, que pour celle-ci les réminiscences et les fantaisies offrent toujours une signification plus réelle qu’ici-bas, quoiqu’elles n’obtiendront une consistance réelle dans la vie future que dans la mesure où elles seront compatibles avec celles des autres esprits.
- Nous sommes pour ainsi dire avec un pied seulement dans l’étrier du cheval, qui nous portera un jour à travers un nouveau monde, et, situés un peu plus haut, nous voyons ainsi aussi un peu plus loin que dans l’état et dans la marche ordinaire, mais cette dernière est entravée et la nouvelle n’a pas encore commencé (1).
- On doit donc faire un choix au sein de ce mélange des deux états pendant le somnambulisme pour reconnaître ce qui se trouve être une propriété transcendante. A cet état appartient tout ce qui relativement au mode de pensée et d’action se montre être indépendant de l’organisme corporel et pour ce motif ne peut être atteint par la dissolution de l’organisme : ces faits seraient la vue et l’action à distance. Si ces capacités adhéraient à l’organisme elles devraient, comme les capacités normales, s’éteindre peu à peu à mesure que la mort s’approche. Mais il arrive précisément le contraire, c’est pourquoi ces facultés ne doivent se développer entièrement que quand le corps, agissant comme un obstacle seulement, aura été entièrement mis de côté. Nous nous trouvons à la mort de nouveau dans l’ancienne possession que nous avions avant l’incarnation et que, vu la simultanéité des deux moitiés de notre être, nous n’abandonnons pas pendant cette incarnation-ci, mais que nous avions perdue seulement pour la conscience terrestre.
- (A suivre).
- Une nouvelle Mode en Amehique. — Une nouvelle mode a commencé à s’implanter en Amérique, et il est probable qu’elle contribuera à augmenter encore la réputation des dentistes du Nouveau-Monde. Voici comment elle a pris naissance.
- Il y a quelque temps, une actrice très connue pour sa beauté et son extravagance, vint trouver un des plus célèbres dentistes de New-York et lui demanda s’il pouvait enchâsser un diamant dans l’une de ses dents.
- L’artiste, qui n’avait jamais exécuté ni reçu une telle commande, réfléchit quelques minutes. Saisissant l’occasion qui se présentait à lui d’accroître ses revenus en même temps que n popularité, répondit que l’opération n’était pas impossible.
- L’actrice enchantée, tira aussitôt d’un écrin un magnifique
- (I) Fechner, Zenda-Avesta, 114» 26, 217.
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- NÉCROLOGIE
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- diamaut aux facettes éblouissantes et le remit au dentiste, qui la convoqua pour le lendemain.
- Voici comment celui-ci s’y prit pour contenter'sa bizarre cliente. Il enchâssa le diamant dans la partie supérieure d’une fausse dent, dont, la racine était replacée par un petit pivot en forme de vis.
- Quant l’actrice revint, il la fit asseoir sur le fauteuil à bascule si connu, lui enleva les deux tiers d’une incisive et y vissa la fausse dent.
- La jolie Mlle X... lui laissa à peine le temps d’achever, tant elle était impatiente de constater l’effet que produissait le nouveau charme qu’elle venait d’ajouter à ceux que lui avait déjà prodigués la nature.
- Le dentiste, lui, s’est fait payer cher, mais Mlle X... y a encore gagné. Elle est devenue sur-le-champ la coqueluche des Américains, en extase devant cette bouche gracieuse, qui sourit et lance des étincelles. Les directeurs de théâtre lui font des offres extravagantes, et le public des ovations qui dépassent de cent coudées, celles dont on gratifiait jadis Washington.
- Les dames de la haute société n’ont point voulu rester en arrière. Elles se sont fait poser des dents-diamants et partout où elles vont, à la promenade ou dans les soirées, elles ont soin de garder leur bouche constamment entrouverte, pour laisser admirer l’éclat de leur denture. Où la folie féminine s’arrêtera-t-elle ?
- (Le Courrier de Londres.)
- OUVRAGE RECOMMANDÉ
- Le minimum de salaire et les adjudications de travaux publics, par Louis Bertrand, rapporteur de la section de la législation ouvrière de la fédération bruxelloise, brochure en vente à 25 centimes. Imprimerie veuve Monnom, 26, rue de-l’industrie, Bruxelles.
- Cette brochure nourrie de faits,écrite d’un style vif et précis, montre le chemin déjà accompli en Belgique par la question du minimum de salaire.
- Admise en principe dans une des communes de l’agglomération bruxelloise, la question a, en outre, été discutée dans cinq conseils municipaux.
- (( Il est impossible », dit l’auteur dans ses conclusions « que le principe admis comme règle pour les appointements des employés de l’État ou des communes, appointements qui sont à l’abri des fluctuations des marchés du travail, de la marche des affaires, de la prétendue loi de l’offre et de la demande enfin, ne soit pas admis également pour les salaires des ouvriers.
- « L’expérience qui se fait actuellement depuis un an à Saint-Josse-ten-Noode, aidera beaucoup à élucider cette question qui, pour bien des gens encore, est obscure. Devant ce fait, bien des préjugés tomberont d’eux-mêmes, et il ne sera plus possible alors d’invoquer des raisons qui viendront se briser en mille pièces devant des résultats tangibles. »
- L’association du Familistère vient de perdre un de ses collaborateurs, M. Philip, employé modeste et dévoué qui s’était fait aimer de tous, par ses qualités de cœur et d’esprit.
- M. Philip est mort jeudi, 12 courant, à Paris, où il était allé pour consulter un médecin spécialiste sur la cruelle maladie qui le minait depuis un an.
- La Société de la Libre pensée de Guise, dont M. Philip était un des fondateurs,avait délégué M. Doyen, gérant du Devoir, pour la représenter à ses obsèques purement civiles, qui ont eu lieu le samedi 14 courant au cimetière de Pantin.
- M. Doyen a prononcé sur la tombe un discours que nous regrettons ne pouvoir reproduire faute de place.
- M. Philip était un ardent partisan de la cause de la paix et de l’arbitrage international.
- Le 40e numéro de la Revue socialiste vient de paraître. SOMMAIRE
- La Philosophie positive d’Auguste Comte, H, Aimel.
- — De la répartition du travail dans la société future, F. Tufferd.— L'Intégral (suite), E. Fourniêre.
- — La Marine marchande, Yves Marcas. — Louis Dramard, B. Malon. — Le congrès féminin de Washington, E. Potonié-Pierre.— Mélanges et documents, J. Daumas.— Le mouvement social en France et à l’Étranger, G. Rouanet.— Société républicaine d’économie sociale.— Congrès international d’Économie sociale de 1889.— Livres et Divers.
- 8, Rue des Martyrs, Paris. Abonnements : (Le prix de l’abonnement est payable d’avance). France : Trois mois, 3 francs.— Six mois, 6 francs.— Un an 12 francs. Étranger : Trois mois, 3 fr. 50.— Six mois, 7 francs.— Un an, 14 francs. On peut s’abonner sans frais dans tous les bureaux de poste de France et d’Algérie. Les mandats doivent être adressés au nom deM, R. Simon ou de M. L. Fermond.
- Le numéro : 1 franc, pour la France.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 9 au 15 Avril 1888. Naissances :
- Le 9 Avril, d’un enfant mort-né, de Hutin Théophile, et de Fouconnier Marie.
- Le 13 Avril, de Allart Paul-Ernest, fils de Allart Alfred) et de Mahieux Marie.
- Décès
- Le 15 Avril, de Léguiller Georgette, âgée de 2 ans.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guiae. — firm. finrê,
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- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Tontes les communicationf et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
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- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Us nouvelles déclarations Ministérielles. — Domaine commun et propriété - individuelle. — L’association du capital et du travail au Conseil général de la Côte-d’Or. — Encore le minimun des salaires. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Le nouvel exercice financier. — Les déclarations de M. Floquet au Sénat.— La neige. — Le point de vue scientifique de l’état après la mort.— Peintres illustres. Quentin Matsys.— Les hommes d’aujourd'hui. — Etat-civil du Familistère.
- AVIS
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- Les nouvelles déclarations Ministérielles
- Ainsi qu’il fallait s’y attendre, la reprise de la session a présentée un intérêt considérable, emprunté aux incidents politiques électoraux de ces derniers jours.
- Nous nous sommes expliqué, au Devoir, sur la nature de ces incidents, leurs causes originelles et leur signification véritable. A cette heure, le vent d’impérialisme qui souffle aux quatre coins de notre malheureux pays est la résultante d’une irrésistible poussée populaire vers les améliorations politiques et sociales tant de foispromises et vainement attendues. Cette poussée, inconsidérée, déplorable par les conséquences désastreuses qu’elle peut entraîner, est parfaitement juste et légitime dans ses causes.Ce n’est pas en étudiant les derniers scrutins qu’on peut dégager le caractère exact de l’élection du Nord, car l’unanimité électorale ne résulte pas ici du mot d’ordre donné par des chefs de parti adverses qui se seraient coalisés pour faire sortir le même nom de l’urne. Non, ici, les chefs ordinaires, les meneurs habituels des intrigues électorales ne sont pour rien dans le résultat. Débordés par l’enthousiasme de la foule, de la grande masse anonyme, ils ont pu approuver son vote confusion-naire parce que ce vote crée une agitation équivoque dans laquelle chacun d’eux espère trouver les éléments d’un succès politique prochain pour son parti ; mais au fond, les meneurs n’ont rien fait, rien prévu. Les bonapartistes et les royalistes du Nord auraient pu se déclarer — je parle des chefs — contre l’élude dimanche dernier,les chiffres du
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- scrutin n’eussent que très peu différé de çe qu’ils ont été. Tant il y a de spontanéité entraînante dans ce mouvement. Dès lors,la signification du scrutin diffère complètement des scrutins précédents. Les indications qu’il fournit sont vagues, diffuses,incohérentes, contradictoires, même, en apparence.Ce qui est clair, ce qui ressort évidemment des longues acclamations qui ont accueilli unecandidature s’annonçant comme devant supprimer le parlementarisme et mettre fin au piétinement sur place du parti républicain, c’est que le peuple souffre ; qu’il rend responsable de son malaise les hommes qui le gouvernent ; qu’il veut sortir de la situation sinon créée, au moins entretenue longuement par eux, sans grands efforts tentés pour la modifier.
- Dès lors, nous ne cessons de le répéter,quelques fastidieuses que soient ces répétitions forcées: pour éviter que l’agitation populaire se déchaîne encore plus violente ; pour éviter surtout, étant donné le caractère plébiscitaire, impérial revêtu par les manifestations populaires,que celles-ci ne tournent à la défaite de la République et de la liberté, les gouvernants, animés de sentiments sincèrement républicains doivent aller au devant des revendications et leur faire droit.
- Mais, diront certains, ces revendications, le peuple ne les formule pas ; comme la foule romaine dont parle Tacite, elle se rue avec frénésie à la servitude, ouvrant une ère de despotisme et d’abaissement, en croyant ouvrir une ère de progrès et de liberté. Le peuple, répondront-nous à ceux-là, ne sait pas ; c’est pourquoi il acclame un homme. Aux gouvernants de savoir pour lui ; de faire honnêtement métier de législateurs. Si le peuple savait, il y a longtemps qu’il aurait réalisé les réformes que ses mandataires n’ont pas voulu ou su accomplir. C’est parce que l’homme élevé aujourd’hui sur le pavois laisse entendre qu’il se consacrerais exclusivement à améliorer le bien-être des masses, que cet homme reçoit les acclamations frémissantes des foules. Les gouvernants ont le pouvoir ; qu’ils exécutent ces réformes ; qu’ils prennent l’initiative de satisfaire aux besoins légitimes de ceux qui souffrent et les mêmes acclamations les accueilleront.
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- C’est en prévision de la ligne politique et sociale dans laquelle le nouveau ministère, né à peine d’hier, s’engagerait, que la reprise de la session présentait un intérêt exceptionnel. Nous l’avons déjà dit, le ministère actuel, comme tous les minis-
- tères passés et futurs se heurtera toujours aux mêmes difficultés, tant que ces difficultés n'auronf pas été vaincues,écartées,par la politique de réfors mes qui les résoudra.
- La déclaration ministérielle lue le lendemain de la formation du cabinet était vague et confuse. L’accueil qui lui fut fait par les prétendus républicains modérés n’en fut pas moins hostile.Des jour-naux au langage ordinairement grave et étudié manifestèrent cette hostilité avec une violence d’expression inaccoutumée. Le Temps et le Jour« na.1 des Débats, entre autres. Depuis, le parti dit opportuniste baissa de ton. Le flot montant de l’impérialisme disait assez combien étaient futiles ces emportements séniles d’une fraction républicaine criant contre les réformes, quand l’agitation populaire protestait précisément contre les ajournements indéfinis que cette même fraction, au pouvoir jusqu’à ce jour,avait apportés dans l’œuvre de réformes à accomplir. Car c’est aux gouvernants antérieurs qu’on doit faire remonter la responsabilité des événements actuels. Le mécontentement populaire est leur œuvre. Et lorsqu’un cabinet se constitue pour faire face aux dangers d’une situation pleine de périls, les auteurs de ces périls protesteraient contre toute politique qui ne serait pas exactement la leur ! Le parti dit opportuniste a compris la fausseté d’une pareille altitude et depuis que nous avons signalé le langage virulent du Temps et des Débats, une accalmie s’est faite. Les journaux modérés ont mis une sourdine à leur opposition.
- Cependant, c’est avec une certaine anxiété que les républicains désireux de voir l’agitation se calmer et la chambre se remettre au travail, attendaient la reprise.
- On connaît maintenant l’attitude du cabinet,puisque le discours de M. Floquet a été affiché sur tous les murs de la France.
- Malheureusement, M. Floquet a prononcé deux discours au cours de la même séance,deux discours auxquels on a fait sans distinction l’honneur de l’affichage. Eh ! bien ces deux discours diffèrent profondément d’allures, je dirai presque de signification.
- Dans le premier, M. le président du Conseil, admirablement inspiré, n’a pas craint de dire que le gouvernement devait aller à gaucho, c’est-à-dir^ j vers une politique de réformes et de progrès. C’est la première fois que des affirmations aussi nettes, aussi catégoriques, tombaient de la bouche offl*
- > cielle d’un chef de ministère ; et à lire cette Prâ'
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- jpiére partie des déclarations ministérielles, on se sent réconforté.
- QUi ! il faut aller à gauche, si l’on veut dire par ]à qU’iI faut réformer ; si l’on veut dire par là que loin de butter de front les revendications populai-reS) il faut au contraire faire droitaux réclamations légitimes de la masse. La force populaire s’exerce dans une confusion aveugle ; elle se déchaîne souvent sans ordre, ni but précis, avec des soubresauts. Souvent, aussi, cmte force va contre le but qu’elle se propose, à cause, précisément, de son i défaut de rectitude et, disons le mot : de conscience. Mais quelle que soit la forme sous laquelle le peuple manifeste son mécontentement, quelque formule qu’il donne à ses desiderata, le penseur perspicace est lorcé de reconnaître qu’il y a, au fond de toute poussée plébeïenne, à la fois un sens exact des nécessités du moment et un noble idéal de justice dont la plèbe poursuit la réalisation. j C’est pourquoi tous les gouvernements qui ont ! prétendu barrer le passage aux tentatives de réali- i salions populaires ont eu à s’en repentir. Au xixe ' siècle, en France, les chutes de tous les gouvernements ont eu la même cause : la résistance — depuis la chute des jacobins au 9 thermidor, jusqu’à la chute des conservateurs, après le 16 mai.
- Donc, il ne faut pas s’effrayer de l’agitation populaire : il faut au contraire la considérer de sang froid, pour en connaître bien exactement les mobiles et dégager les solutions qu’elle comporte.
- C’est ce que M. Gh. Floquet avait admirablement saisi et exprimé dans sou premier discours.
- Malheureusement, comme nous Favons dit, il en a prononcé deux. Et le second a été une restriction sur le premier ; une diminution de celui-ci.
- C’est le propre du parlementarisme,contre lequel b peuple s’insurge, à coups de bulletins de vote, i embrouiller les situations les plus nettes, d’obs-’urcir les choses les plus claires. Les manœuvres Parlementaires sont la pierre d’achoppement des meilleures volontés. Malgré les chaleureux applaudissements qui avaient accueilli les très fermes déclarations de M. Floquet, un député très fin, qui 1 da spécialité de brouiller les cartes, a mis le prési-dsnt du conseil dans l’obligation de s’expliquer hic t^unc sur ce qu’il comptait faire immédiatement n Ce qui touche la révision.
- ^ piège était visible. On provoquait M. Floquet aQs l’espoir qu’il lui échapperait une parole impru-
- 6lîte de nature à rallier contre lui les opportunes.
- Getle parole imprudente que certains attendaient, M. Floquet ne l’a pas dite. 11 avait éventé le piège. Mais sa réponse ne se ressent pas moins des incertitudes auxquelles il devait être en proie ; elle est hésitante. Le gouvernement attendra, dit-il en substance, avant de déposer un projet de révision, que la révision ne soit pis un piège tendu au pays par les monarchistes.
- Sans doute, les monarchistes n’ont pas cessé de demander la révision de la Constitution de 4875, avec la secrète pensée que cette révision tournerait contre la République. Et lorsque les républicains demandent qu’on modifie une constitution républicaine élaborée par des monarchistes, c’est un résultat contraire qu’ils poursuivent. Mais si les monarchistes persistent à demander la révision, serons-nous, par cela même, condamnés à l’ajourner indéfiniment ? Alors, c’en est fait de toutes les réformes ; pas une n’aboutira, s’il suffît que les adversaires de la République s’y rallient pour que, sans désemparer, les républicains aussitôt s’y opposent.
- La position prise par le ministère dans cette seconde partie de la séance de jeudi est donc fausse, illogique, de nature à entretenir la défiance dans le pays contre la chambre. Mais c’est le vice, répé-tons-le, du système parlementaire, de créer des difficultés à tout bout de champ.M.Floquet,pressé de s’expliquer et craignant de s'aliéner le centre, a répondu de façon à rallier celui-ci. De là cette formule creuse, atténuation des déclarations énergiques faites quelques instants avant.
- Et maintenant que conclure ? Notre conclusion est la même qu’il y a quinze jours, lorsque nous commentions la déclaration première. Il convient d’attendre les actes, pour se prononcer définitivement.
- Il faut attendre ! C’est encore là notre fiche d’espérance à nous qui considérons les choses avec plus de confiance dans le succès final que beaucoup.
- Malheureusement la masse est moins patiente, une fois qu’elle s’est éprise et qu’elle est entrée en mouvement. La masse souffre, et comme on dit, la misère n’attend pas. Que nos nouveaux ministres ne la laissent donc pas attendre trop longtemps. Qu’ils prêtent l’oreille aux bruits intérieurs de cet océan qui s’appelle le Peuple. Qu’ils tâchent de percevoir de quel côté xient le grain, pour prévenir l’orage.
- Le danger n’est pas pressant, à notre avis : mais à condition qu’on s’attachera à le prévenir d’ores et déjà ; mais à la condition qu’on fera quelque
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- chose — sinon, le péril est proche. Qu'on aille à lui — il reculera. Si on ne bouge pas de place, il sera bientôt sur ces ministres, comme il a été sur les autres. Cette fois, ce n’est peut-être pas sur un cabinet qu’il se déchaînera, mais sur nous tous,sur le pays tout entier.
- Caveant consules !
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- DOMAINE COMMUN & PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE
- On a beaucoup discuté sur le droit de premier occupant. Ce droit nest légitime qu’en ce qui concerne la plus value créée par le travail de l’homme sur la terre ou la matière dont il fait usage. Jamais ce droit ne peut s’étendre avec justice à la terre même, ni à rien de ce qui est Vœuvre du principe des choses, ou le fruit du travail de la nature. Ce que la vie a fait, ce que la nature produit chaque jour pour tous les hommes ne peut être justement affecté aux seuls besoins de quelques-uns sans compensation; c’est le domaine commun de la société.
- J.-B. André G0D1N, fondateur du Familistère.
- L’association du capital et du travail au Conseil Général de la Côte d’Or.
- Nous empruntons au Petit Dijonnais l’intéressante information qui suit:
- Au cours de la session d’Avril du Conseil Général de la Côte d’Or, sous la présidence de M. Magnin, M. Marchand, l’un des Conseillers, a prononcé le discours suivant :
- Messieurs,
- Le nouveau ministère parait vouloir diriger l’action gouvernementale vers les réformes sérieuses.
- Le moment est donc exceptionnellement favorable, pour présenter le vœu que j’avais formulé devant le Conseil dans une de nos sessions dernières (22 avril 1887) et qui pouvait se résumer sous ce titre : « Association du capital et du travail. »
- Le Conseil me pardonnera de relire le texte de ma proposition qu’il a peut-être oubliée :
- Messieurs,
- « Je ne veux point préconiser le socialisme d’Etat; mais « dans les questions sociales, l’Etat a un devoir de tuteur et « d’instigateur ; il doit susciter les réformes, les encourager, « offrir même des spécimens. Il doit rendre le sort de « l’ouvrier moins précaire, et travailler à faire cesser l’anta-« gonisme entre celui-ci et le patron. Les grèves qui ne sont r< rœ le résultat de ce sentiment mal défini et inconscient,
- « démontrent assez qu’il y a dans cet ordre d’idées des problé. « mes à résoudre. »
- Vous pourriez croire, Messieurs, que ceci a été écrit par quelques socialistes de 1848, car c’est la question sociale en quelques lignes.
- C’est la première fois peut-être qu’elle a été ainsi posée devant le pays, simplement et hardiment et d’une manière pour ainsi dire officielle.
- En effet, ce sont là, Messieurs, les paroles mêmes d’un ministre; du président du Conseil des Ministres, deM.de Freycinet, dans son discours de Bordeaux.
- Le lieutenant de Gambetta dans l’œuvre de la défense nationale de 1870-71, l’ingénieur remarquable, qui est aussi un véritable homme d’Etat, M. de Freycinet, a montré dans ces quelques paroles, la portée de son intelligence vive et pénétrante.
- 11 a devancé par ces mots dont le sens est précis, tous les ministres qui se sont succédé depuis 1848, et a laissé en arrière tous les politiciens qui n’osent s’attaquer qu’aux choses secondaires ; qui ne veulent pas mettre le doigt sur la plaie; qui n’osent pas reconnaître que le mal social v ent surtout de cet antagonisme perpétuel entre deux grandes forces qu’il faut concilier absolument.
- Il serait facile de développer cette question sur laquel'e on a tant écrit depuis un demi-siècle ;mais je veux être bref, et je suis certain d’être en ce moment devant vous, le représentant des désirs et des espérances des élecleurs qui m’ont fait l’honneur de m’envoyer siéger parmi vous.
- Car ce ne sont pas seulement des affaires que les populations nous demandent; ellesveulentaussiquenous regardionsde temps en temps de plus haut et plus loin, afin de préparer l’avenir et de ne pas nous laisser prévenir par les événements,
- En conséquence, je demande instamment au Conseil, la résolution suivante que, peut-être, M. de Freycinet, vous demanderait lui-même s’il était président de cette assemblée :
- « Le Conseil :
- « Considérant que les questions sociales prennent chaque jour plus d’importance, et qu’il est urgent de s’occuper enfin delà solution quelles réclament ;
- « Considérant que l’Etat a, vis-à-vis des populations, un devoir de tuteur et d’instigateur, qu’il doit susciter les réformes, les encourager, offrir même des spécimens dé volution ;
- « Considérant que le mal social, à l’intérieur, réside surtout dans l’antagonisme du capital et du travail ;
- « Emet le vœu que le gouvernement de la République veuille bien s’occuper de la solution pratique de ce problème, en fondant quelques spécimens d’organismes industriels, de proportions réduites, qui auront pour base essentielle l’association du capital et du travail.
- c< Dijon, le 22 avril 1887.
- « Signé : Marchand.
- « Signé î Bouvrey» Bidault, Coqueugniot et Baudain. »
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- Telle est la proposition que j’ai eu l’honneur de vous présenter, il y a bientôt un an.
- Aujourd’hui, M. de Freycinet fait de nouveau partie du ministère. 11 faut espérer qu’on voudra enfin faire un pas en avant vers ce qui importe le plus aux classes ouvrières.
- Faute de chercher le mal où il est, c’est-à-dire, dans l’antagonisme des intérêts, on se borne à des mesures, bonnes sans cloute en elles-mêmes, mais qui ne sont en quelque sorte que la monnaie du problème à résoudre.
- L’initiative privée d’un homme éminent, d’un simple ouvrier dont tous les travailleurs ont à déplorer la mort récente, le fondateur du palais industriel de Guise, permet d’entrer d’un pas assuré dans l’organisation des établissements nouveaux qui, sans effort et sans secousse, serait le point de départ d’une véritable révolution pacifique, et servirait de base pour l’avenir à ce désidératum de tous les gens de bien : « La répartition équitable des produits du travail. »
- Cette étude est renvoyée à la commission des demandes et vœux.
- Nous félicitons cordialem nt M. Marchand, de son initiative et souhaitons qu’il trouve des imitateurs.
- Rappelons en cette occasion que M. Marchand, colonel de génie en retraite, est auteur d’un remarquable roman : l’Utopiste.
- Nous avons déjà signalé cet ouvrage à l’attention do nos lecteurs; mais on ne saurait trop revenir sur un aussi bon travail.
- L'Utopiste est en vente au prix de 3 francs 50 chez Plon et Gie 10 rue de la Garancière, Paris.
- Encore le minimum des salaires
- L’homme ne vit pas que de pain, dit Jésus dans ['Evangile. Parole vraie et juste, s’il en fut. Le contraire n’est pas moins vrai, ni moins juste. L’homme ne vit pas que de chansons, de chauvinisme et d’agitation politique.
- Notre fondateur disait que la loi de la Vie réside dans ces deux termes opposés : Production et Consommation, reliés par un troisième : la Répartition,
- Pendant que les députés conférencient dans le Dord, au midi, aux quatre points cardinaux de la P^aee, semant l’agitation et la violence contre le Parlementarisme,secouant le peuple de sa torpeur, celui-ci n’en continue pas moins de produire, ravaillant après et pendant comme devant. Il faille même peut-être plus difficilement, car
- 6 agitations de la nature de celles que nous tra-Versons ont pour conséquence immédiate de semer
- la défiance dans les affaires. On n est pas sûr du lendemain ; les transactions s’arrêtent, la circulation des produits se ralentit, les commandes baissent, partant la quantité de travail disponible diminue, entraînant à sa suite le chômage avec ses misères poignantes, la baisse des salaires avec les innombrables privations qu’amène ^réduction d’un minimum déjà insuffisant.
- Si le peuple savait et si les gouvernants voulaient !
- Si le peuple savait, il s’attacherait surtout à revendiquer son droit à la vie, qu’aucune loi ne lui reconnaît encore ; il s’attacherait à formuler des revendications économiques pratiques, immédiatement réalisables, qui tout de suite amélioreraient sa situation économique et morale. Il ne se laisserait pas prendre aux phrases redondantes, aux déclamations oratoires d’avocats criant : à bas les bavards ! Il se dirait, comme les bêtes de la fontaine : Le moindre grain de mil ferait bien mieux mon affaire — et ce grain de mil que nul ne songe à lui mettre sous la dent,il se l’assurerait lui-même, en donnant à ses élus des mandais précis et déterminés, sans équivoques ni ambages.
- D’autres parts, si les gouvernants voulaient !... Ils ont le levier tout puissant de la force par excellence : l’autorité législative. L’exercice de cette autorité législative ne saurait fonctionner, sans apporter dans la constitution sociale du pays des résultats considérables — en bien ou en mal. Car telle est l’essence du pouvoir législatif, qu’il ne peut être exercé d’une façon indifférente, dans un sens ou dans l’autre, sans produire aussitôt des résultats opposés : bienfaisants de ce côté, néfastes de l’autre. Si donc les gouvernants voulaient, ils réaliseraient dans la loi les formules de justice et d’égalité dont nos pères nous ont laissé la tâche d’application. Ils inscriraient le Droit à la vie dans la loi, pierre angulaire de l’œuvre de réparation sociale à accomplir. Ils soulageraient la misère et, ‘selon l’expression de Victor Hugo, arriveraient à supprimer tous les mendiants, depuis ceux qui demandent l’aumône, jusqu’à ceux qui demandent un trône — ou la dictature.
- Mais Je peuple ne sait que d’une façon très imparfaite ; quant aux gouvernants, ils semblent frappé de cécité. Quos vult perdere Jupiter dementat.
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- En attendant que le peuple sache, que les gouvernants soient animés de meilleures volontés qu’ils ne l’ont été jusqu'à ce jour, comme ainsi que je l’ai dit plus haut, on ne vit pas que de refrains,
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- les questions de travail s’agitent aufond de la grande agitation actuelle.
- Oh ! bien obscurément. Car l’attention n’est pas portée aux questions de salaires. Mais les intéressés aux prises avec les besoins journaliers de la vie sont bien forcés de se préoccuper ‘de la quantité de pain que les arrangements économiques entre patrons et ouvriers laissent à la disposition de ceux-ci.
- Au cours de ce mois donc, c’est-à-dire, depuis l’installation du nouveau cabinet, la question du minimum des salaires a été soulevée par les chambres syndicales patronales de Paris.
- Ce n'est pas pour la première fois que cet objet suscite des protestations de part etd’autre.L’exemple du conseil municipal de Paris est malheureusement trop peu suivi en province, où les assemblées communales se préoccupent davantage d’assurer les services publics à bas prix que de s’enquérir de la façon dont les ouvriers employés au fonctionnement de ces services sont payés. La question vaudrait cependant la peine d’être résolue dans le sens que le conseil de la capitale s’efforce de faire prévaloir. Le budget des communes pare, en effet, à des quantités considérables de travaux de toute nature. Si les assemblées communales se préoccupaient d’améliorer la situation de leurs chantiers, un progrès immense serait réalisé par là. D’une part, des centaines de mille ouvriers recevraient un salaires plus élevé et de ce fait, le résultat bienfaisant d’un minimum des salaires serait immédiat. Mais la mesure communale ci-dessus atteindrait une importance économique encore plus grande, par la répercussion qu’elle exercerait sur les salaires de l’industrie libre. Toute hausse de salaires survenue dans plusieurs industries partielles ne larde pas à provoquer une surélévation correspondantes dans les ate iers ou chantiers voisins. C’est ce que le conseil municipal de Paris a compris, en établissant une série de prix, aux termes de laquelle les ouvriers doivent être payés à un prix fixe, considéré comme minimum de salaires.
- A vrai dire, ces prix ont été rarement observés. Les travaux de Paris, en effet, s’élevant à plusieurs centaines de millions par an, sont exécutés sous la haute direction administrative d’un Directeur relevant de la Préfecture et du ministère de l’Intérieur. Or la Direction des travaux, suivant les détestables préjugés économiques en honneur dans nos administrations supérieures, n’admet pas que le Conseil puisse intervenir dans la fixation des
- prix entre ouvriers et patrons. Comme toujours on met en avant la prétendue liberté économique, les inviolables principes du « laissez faire » «laissez passer» traditionnels.
- Mais le conseil parisien n’en persiste pas moins à soutenir ses prix et souvent, des conflits ont éclaté entre l’assemblée communale et l’administration à ce sujet.
- Est-il besoin de dire que l’administration, dans sa résistance à toute fixation de salaires, reçoit l’approbation empressée des chambres syndicales patronales ? L’approbation des patrons dans ces circonstances, va de soi. Mais les patrons prétendent défendre par là les intérêts des ouvriers!
- Leur argumentation peut se résumer de la façon suivante :
- 1° Au point de vue théorique, abstrait, fixer le minimum du prix de journée auquel l’ouvrier sera employé est porter atteinte à sa liberté.L’ouvrier est réputé majeur et libre de ses actes. On ne saurait donc lui refuser le droit de vendre son travail au prix qu’il lui convient.
- 2° Réglementer le prix de la journée sur les chantiers municipaux,lorsqu'il n’est l'objet d’aucune restriction dans l’industrie libre, constitue un privilège pour les ouvriers municipaux.
- 3° Enfin, le travail,comme toute autre marchandise obéit à des lois de statique et d’équilibre économiques déterminés par la pression de l’offre sur la demande ou réciproquement,par la pression de la demande sur l’offre.
- Cette argumentation est tout à la fois futile et déloyale. Elle dénote chez ceux qui l’étayent de longues considérations scientifiques ou une ignorance extrême ou une mauvaise foi égale.
- 1° En fixant un minimum de salaires, le conseil municipal ne porte aucunement atteinte à la liberté des ouvriers, puisqu’il va au contraire au devant d’un vœu unaniment formulé par les travailleurs conscients, qui ne demandent pas mieux que de voir élever le prix minimum de leurs salaires.-Que si certains ouvriers consentaient à travailler pour un prix inférieur, le tarif minimum fixe sauvegarde seulement les autre ouvriers contre la concurrence meurtrière déchaînée sur le marche du travail par l’abondance des bras. Si le nombre des bras était celui strictement nécessaire pour les besoins du marché, pas un ouvrier ne travaillerait à un salaire inférieur. La concurrence seule detoi-mine cette âpre lutte engagée entre travailleur3’ qui se ravissent mutuellement le travail en abais sant les prix au-dessous de la limite minima des
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- moyens de subsistance. La réglementation du prix travail protège donc les ouvriers contre les conséquences désastreuses de leurs propres efforts, au lieu de les asservir.
- 2» Il est parfaitement exact que la réglementation du travail dans l’industrie libre devrait faire l’objet d’une législation économique générale. Il est de toute justice qu’on étende aux ouvriers des chantiers ou ateliers ordinaires le minimum de salaires garanti aux ouvriers des travaux publics. Mais est-ce à dire que, parce que cette législation n’existe pas encore, on doive enlever à la nombreuse catégorie d’ouvriers qu’elle protège la réglementation municipale ? C’est comme si on disait qu’on doit déchaîner la concurrence dans les emplois administratifs du gouvernement, sous prétexte que cette concurrence existe dans les administrations particulières.
- 3° Enfin, on reproche aux assemblées communales qui veulent déterminer le prix du travail de violer la loi de l’offre et de la demande, en tarifant la marchandise travail. L’objection est puérile. Abstraction faite de tout ce que nous avons dit plus haut, ici, la fixation décrétée s’impose. Gomment, en effet, l’administration qui a des travaux à faire exécuter, les évaluerait-elle, si elle ne déterminait le prix et Iq qualité des matériaux qui devront y être employés. La loi de l’offre et de la demande régit le prix du bois, par exemple. Cependant, l’administration n’en fixe pas moins, dans le bordereau des charges imposées à l’entrepreneur, le prix auquel ce bois sera acheté. Non seulement elle évalue le prix, mais encore la qualité. Un devis de travaux prescrit qu’on devra employer tel sapin pour les ouvrages d’ouverture, tel bois de cèdre, etc. Demêmeellealedroit — elle devoir—de déterminer à l’avance la qualité du travail qui sera employé. Puisque les économistes font du travail une marchandise ordinaire sans se préoccuper si son détenteur peut la céder à tel prix ou à tel autre, lorsqu’un cahier de charges fixe que l’entrepreneur ne devra employer dans tel ouvrage Que tel travail — à 60 ou 80, ou 90 centimes l’h-ure — le travail consommé par l’entrepreneur doit être une marchandise conforme : Si, au lieu de fournir du travail à 60 centimes l’entrepreneur no fournit que du travail à 0f50, il frustre l’admi-ûistration de 0f10 centimes par heure et par ouvrier.
- * *
- Ou voit par ce court résumé de la question ! couibien sont injustes les prétentions patronales
- , et surtout combien il importe que Je litige soulevé | reçoive une solution satisfaisante, c’est-à-dire que le gouvernement laisse au conseil municipal de Paris la liberté d’initiative qu’il lui a jusqu’à ce jour refusée à cet égard.
- En somme les travaux publics ne sont pas exécutés pour procurer des bénéfices extravagants aux entrepreneurs. S’il est au contraire un champ d’action économique d’où l’exploitation de l’ouvrier doive être bannie, c’est celui des travaux publics. Le gouvernement se doit donc d'entrer dans les vues socialistes des édiles parisiens.
- Cet acquiescement du pouvoir exécutif au principe de la protection du travail est d’autant plus désirable, que, comme nous l’avons dit, le budget des travaux de Paris s’élève à plusieurs centaines de millions. Il y a donc, de ce chef, des résultats importants à atteindre. D’un autre côté, il serait désireux de voir les assemblées communales de province imiter sans exception l’exemple socialiste qui lui est donné par la capitale.
- A l’heure où nous parlons, les chambres syndicales patronales sont en pourparlers avec MM. Alphand, directeur des travaux de Paris et M. Floquet, ministre de l’Intérieur, qui décide en dernier ressort.
- Nous espérons que M.Floquet ne se bornera pas à écouter les doléances des patrons ; qu’il voudra connaître les avis des principaux intéressés, c’est-à-dire des ouvriers.
- Qu’il marche hardiment dans la voie de protection du travail et l’énigme plébiscitaire dont il a parlé à la chambre se dénouera d’elle-mème ; les travailleurs se serreront autour d’une République progressive, réformatrice, décidée à résoudre pacifiquement le problème social.
- Faits politiques et sociaux de la semainq.
- FRANCE
- La révision à la Chambre. — Les bureaux de la Chambre ont nommé la commission chargée d’examiner les propositions de révision de la Constitution. L’importance de la question en elle-même et les circonstances dans lesquelles elle se présente avaient déterminé le plus grand nombre de députés à se rendre à la convocation. Depuis longtemps on n’avait constaté la présence d’un aussi grand nombre de membres dans les bureaux. Quatre cents députés environ ont pris part à la délibération des bureaux.
- Les ministres députés : MM. Floquet, Goblet, Peytral, Lockroy, Viette, Deluns-Montaud et Pierre Legrand s’étaient systématiquement abstenus de se rendre dans leurs bureaux respectifs.
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- LE DEVOIR
- La délibération a dépassé le délai d’une heure qui avait été fixé, et le président de la Chambre a dû retarder l’ouverture de la séance publique jusqu’à deux heures et demie, pour laisser le temps aux bureaux de terminer leur discussion.
- La commission de révision comprend dix membres républicains et un réactionnaire. Au point de vue de la question môme de la révision, elle se partage ainsi :
- 5 membres de l’extrême gauche partisans de la révision, mais décidés à marcher d’accord avec le cabinet pour le choix du moment où la révision devra être faite.
- 4 membres républicains opposés à la révision : MM. Baïhaut,
- Confier, Fernand Faure de l’union des gauches, et BernarJ-Lavergne, indépendant.
- Enfin un boulangiste, M. Michelin, et un royaliste, M. le duc de la Rochefoucauld.
- Il y a fieu de remarquer que l’accord conclu entre les bou-langistes et les adversaires de la République et manifesté jusqu’ici dans les élections et une partie de la presse, s’est continué dans la Chambre. Dans le 1er bureau, M. Michelin, a obtenu sur 19 suffrages 17 voix réactionnaires. Dans le 7e bureau, M. de la Rochefoucauld a joint aux voix de ses coré-ligionnàires politiques, celles des quelques boulangistes que compte ce bureau.
- Voici comment les voix se sont réparties dans les bureaux;
- der bureau. — M. Michelin, élu au 3e tour par 19 voix contre M. Wickersheimer, partisan de la révision, d’accord avec le ministère, et 7 à M. Marmonier, opposé à la révision.
- 2e bureau. — M. Achard, partisan de la révision, d’accord avec le ministère, élu au 3e tour par 19 voix contre 18à M. Andrieux, partisan de la révision boulangiste et 4 à M. Madier de Montjau, opposé actuellement à la révision.
- 3e bureau. — M. Deandreais, partisan de larevision, d’accord avec le ministère, élu au troisième tour par 16 voix, contre 14 à M. de Kergariou, royaliste.
- 4e bureau. — M. Labordière, partisan de la révision, d’accord avec le ministère, élu par 21 voix contre 18 à M. de Mun, royaliste.
- 5e bureau. — M. Baïhaut, opposé à la révision, élu au troisième tour par 22 voix contre 12 à M. delà Ferrière, réactionnaire, et 3 bulletins blancs.
- 6e bureau. — M. Mesureur, partisan de la révision, d’accord avec le ministère, élu par 21 voix, contre 15 â M. Douville-Maillefeu qui est opposé actuellement à la révision-
- 7e bureau. — M. de la Rochefoucauld, royaliste, élu au troisième tour par 17 voix contre 12 à M. Dreyfus, partisan de ]a révision, d’accord avec le ministère, 7 àM. Ganault, opposé à h révision, et 2 bulletins blancs.
- 8e bureau. — M. Fernand Faure, opposé à la révision, élu par 25 voix contre 10 à M. René Laffon, partisan de la révision avec le ministère.
- 9e bureau. — M. Tony Revillon, partisan de la révision, d’accord avec le ministère, élu par 17 voix contre 14 à M. Lombard, opposé à la révision.
- 10e bureau. - M. Bernard Lavergne, opposé à la révision, élu par 18 voix contre 17 à M. Mathé (Allier), partisan de la révision, d’accord avec le ministère.
- 1 Ie bureau. — M. Cordier, opposé à la révision, élu au troisième tour par 16 voix contre 11, à M. Camille Pelletan, partisan de la révision, d’accord avec le ministère.
- I Conseil général des Bouches-du-Rhône.-^.
- | A la dernière session du Conseil général des Bouches-du, j Rhône, M. Gras, conseiller socialiste, a déposé le vœu suivant-j Considérant que la situation économique du pays s’aggraye de plus en plus, et devient intolérable :
- Que la crise est générale et quelle atteint non seulement le travailleur des villes, mais aussi ceux des champs ;
- Considérant qu’il est du devoir des représentants du prolétariat de faire connaître aux gouvernants cet état lamentableet de leur indiquer les règles à suivre.
- Le conseil émet le vœu que le sol, les instruments du travail les matières premières et les banques deviennent propriété nationale et que toutes les forces productives soient socialisées,
- ALLEMAGNE
- Les cordonniers de Berlin. — Nous recevons l’appel suivant ;
- Ouvriers de France,
- Les cordonniers de Berlin ont décidé de se mettre en grève générale après Pâques. Les conditions de travail qui leur sont imposés sont si mauvaises qu’il est impossible de continuer à les subir.
- Pour atteindre une paie de 7 ou 10 marks par semaine (8fr. 75 ou 12 fr 50), il faut travailler 14 à 18 heures par jour. De là dans beaucoup de familles une misère atroce.
- Nous entamons donc la lutte. Mais dans celte lutte, nous avons besoin de l’appui de toute la classe ouvrière et nous nous adressons, plein d’espoir, aux travailleurs de tous les pays, avec prière de prendre intérêt à notre position.
- Nous les invitons à empêcher l’arrivée d’ouvriers nouveaux et à donner à cet appel la plus grande publicité possible.
- H. Krause.
- Berlin S. W., Alexendrinen Slrasse, 116.
- BELGIQUE
- 3e Congrès annuel. — Le Comité exécutif de la Fédération adresse un chaleureux appel à tous les groupes métallurgiques de Belgique et de l’étranger, et les invite à se faire représenter par un ou plusieurs délégués au troisième congrès annuel qui se tiendra à Bruxelles, les 20 et 21 mai prochain (Pentecôte).
- Il .es prie de bien vouloir lui transmettre, pour le 26 avril courant, au plus lard, les questions qu’ils désirent voir figurer à l’ordre du jour, lequel doit être communiqué aux groupes le 1er mai.
- Pour plus amples renseignements et pour les conditions d’admission, s’adresser au secrétaire-trésorier, 6, rue d’idalie. lxelles (Belgique).
- Au nom du comité exécutif :
- J. Dexhorez, Secrétaire-trésorier.
- ITALIE
- Protestation de la paix. — M. Félix Pyat ayant adressé un chaleureux appel à la démocratie italienne, voici réponse que lui envoient quatre sociétés de Parme :
- « Citoyen, ,
- » Nous vous sommes reconnaissants des hautes paroles
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- paix que vous — dédaigneux des préjugés et des misérables haines, avec le seul but de servir à la cause du peuple—avez-adressées à la démocratie italienne. Au nom de la démocratie de Gênes nous vous remercions de toute notre âme !
- » Malgré les despotes, connus ou masqués, qui cherchent à diviser les peuples par le mensonge, l’idée sub ime de la fraternité ne pourra pas être ternie par des intrigues, et les socialistes connaissent la route qui les mènera à ce but sanctifié par l’exil des penseurs et par le sang des martyrs.
- » Nous vous prions, citoyen, d’interpréter nos sentiments auprès de nos frères de France, et dites aux Français que la haine n’est pas dans nos cœurs. Nous, de la ville qui a vu naître Giuseppe Mazzini, l’apôtre de la fraternité des peuples.
- » Circolo Mazzini. — Sociéta repuclic^na Liberta e savoro. —NucleoVosgi. —Societa Fornai e Pastai.
- » Pour les quatre associations réunies :
- » Cesare Camattini. — Amerigo Onifri. »
- La société de secours mutuels et d’instruction entre les ouvrières de Gênes vous remercie pour vos nobles paroles et souhaite à la France un avenir meilleur.
- Lavinia Dentone.
- D'autre part, on mande de Gênes à l’Agence Libre :
- L’association ouvrière de cette ville a tenu une réunion importante à laquelle assistaient les principaux membres de la démocratie génoise.
- On a voté un ordre du jour tendant à dissiper les malentendus qui existent entre la France et l’ilalie et qui brisent l’activité intellectuelle et économique.
- Cet ordre du jour fait ensuite appel à la démocratie italienne en l’invitant à faire une manifestation collective pour provoquer des explications entre la démocratie française et la démocratie italienne et s’entendre pour conclure un pacte.
- Un comité permanent a été élu avec pouvoirs illimités.
- Le nouvel exercice financier.
- Le projet tendant à reporter du 1er janvier au 1er juillet la date de l’ouverture de l’année financière n’a pas encore été déposé sur le bureau de la chambre, — M. Peytral désirant auparavant conférer avec M. Peschart d’Ambly, conseiller référendaire à la cour des comptes, — et déjà il a à" subir les attaques très vives des ennemis de toute amélioration et de tout progrès.
- A les entendre, rien ne serait plus préjudiciable aux intérêts de la République, et selen eux, cette réforme deviendrait le point de départ d’erreurs et de calomnies sur la position de nos finances. Pour Quoi ! Ils ne le disent pas, mais ils sont très affirmatifs.
- Nous avons — nous l’avouons sans détour — cherché en vain les inconvédients pouvant résulter de la méthode nouvelle préconisée par M. Peytral. Nous n’avons trouvé que des motifs, excellents en
- faveur de son adoption. Nos lecteurs nous permettront de leur en signaler quelques-uns.
- ; Tout d’abord, il yalieu de remarquer que si lenou-| veau système était mis en vigueur, il faudrait voter ; un demi budget pour la période comprise entre le | 1er janvier 1889 et le Ier juillet de la même année. Or, ce demi-budget ne pourrait être que l’addition des six derniers mois du budget de 1888 : là-dessus il ne saurait y avoir aucune discussion. C’est justement ce qui fait le désespoir d’une demi-douzaine d’enragés modérés et Tunique motif de l’accueil qu’ils font à la proposition gouvernementale avant même son apparition.
- En effet, ils ont observé, comme tout le monde qu'avec la chambre actuelle, les occasions les plus favorables à la chute des ministères se rencontraient pendant la discussion du budget. A cetteépoque, et sous le couvert des intentions les plus louables, les prétextes les plus saugrenus sont employés et les coalitions les plus étranges sont expliqué es. On comprend, dans ces conditions, que les enragés dont nous parlons voient avec un effroi douloureux et comique un cabinet n’ayant à disculer le budget qu’en avril 1889. Cela lui donne de longs jours à vivre et cela ne fait pas l'affaire des braves gens qui parlent sans cesse de stabilité ministérielle quand ils sont au pouvoir, mais qui deviennent des démoliseurs à outrance quand leurs adversaires en ont gravi les échelons à leur place.
- Le cabinet Floquetest arrivé aux affaires avec l’intention bien arrêtée de faire des réformes et d’apporter des économies dans le budget. Malheureusement, installé le 3 avril, les Chambres rentrent quinze jour plus tard. Pour que le budget soit voté en temps utile, c’est-à-dire pour permettre aux Chambres de l’étudier, de le discuter et de le voter avant le 1er janvier, il devrait être déposé à l’heure actuelle. Or, îe temps matériel de confectionner quoi que ce soit manquait, à plus forte raison quand on a l’intention d’étudier en détail une réforme sérieuse.
- Chaque année, d’ailleurs, la même chose se produit, et le ministre des finances bâcle — qu’on nous passe le mot — un budget mal digéré et ne contenant aucune amélioration.
- Tout le monde était d’accord pour déplorer un pareil étal de choses, mais il n’était jamais venu à | l’esprit des grands financiers opportunistes de pro-| poser la méthode à la fois très simple et très sage ! de M. Peytral ; de là leur colère. N’est-il pas monstrueux, en effet, qu’un radical ait une idée pratique?
- On sait qu’une des pius grosses difficultés de la
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- préparation du budget consiste dans une évaluation exacte des recettes. C’est la pierre d’achoppement contre laquelle viennent se heurter les plus habiles financiers. On se rappelle, par exemple, le retentissant échec de M. Léon Say pour le bud get de 1883. L’honorable ministre des finances, abandonnant la méthode classique suivie depuis la Restauration et qui consiste à prendre pour base d’évaluation les résultats connus des douze derniers mois qui précèdent la préparation du budget, calcula les recettes de 1883 d'après les recettes de 1881, augmentées de la plus-value moyenne des impôts indirects pendant les trois dernières années.
- En agissant ainsi, Léon Say voulait corriger un procédé dont il avait reconnu les mauvais résultats ; seulement le remède était pire que le mal, et on se hâta de revenir à l’ancien système.
- Il est hors de doute que, pour ne pas avoir de mécompte et pour se rapprocher le plus possible de la vérité en matière d’évaluation financière, il faut que le budget soit présenté à la date la plus rapprochée possible de celfe où ses prévisions devront se réaliser. La proposition du cabinet Floquet résout ce problème, et c’est là un de ses côtés les plus séduisants.
- Il est encore une dernière consi dération que nous voulons soumettre à nos lecteurs. Le budget n’est jamais déposé avant le lo mai, et la commission du budget, nommée, huit ou quinze jours plus tard, ne commence à fonct onner qu’en juin. A la fin de juillet, les Chambres se séparent pour revenir en novembre. C’est donc dans l’espace de deux mois que le budget doit être discuté à la chambre et au Sénat, si l’on veut éviter les douzièmes provisoires.
- En réalité on a choisi jusqu’ici une session de deux mois, pour accomplir un des actes les plus compliqués du mandat législatif, alors qu’on a devant soi, de janvier à juillet, pour faire la même besogne et donner aux deux Chambres tout le loisir d’étudier en détail les réformes à y introduire.
- Avec le système actuel, le Sénat doit purement et simplement, ou peut s’en faut, enregistrer les décisions de la Chambre, et la Chambre se trouve dans la nécessité d’adopter les modifications apportées par le Sénat, alors mêmes qu’elles sont souvent le plus contraires à son opinion. I
- Quoi qu’il en soit la méthode préconisés par le : cabinet Floquet est rationnelle ; elle a l’approba- ! tion d’nn financier de valeur, dont les modérés ne nieront pas la compétence et qui ne passe pas pour un révolutionnaire. 1
- L’honorable M. Ribot, c’est de lui que nous vou-I Ions parler, s’exprimait, en effet, ainsi dans son ' rapport sur le budget général des dépenses et des ! recettes pour l’exercice 1883 : i « En Angleterre, de même que dans presque ! toute l’Europe, le budget n’est pas préparé douze I ou quinze mois à l’avance ; il n’est présenté et voté qu’en cours d’exercice. Sans aller jusque-là, rfy aurait-il pas un progrès à réaliser en ce sens, dans notre pratique financière? Ne pourrait-on pas reprendre une proposition qui fut autrefois votée par la Chambre des députés de la Restauration et qui n’échoua devant la Chambre des pairs que par des considérations politiques? « L’innova-« tion proposée consistait à fixer au 1er juillet l’ou-« verture de l’année financière, de manière à « permettre aux Chambres, réunies au commence-« ment de janvier, de voter avant leur séparation « le projet du budget qui aurait été mis ensuite à « exécution sans aucun retard. Nous recomman-« dons cette idée à l’attention de M. le ministre « des finances. »
- Les Déclarations de M. Flopet
- AU SENAT
- A un autre endroit, nous avons signalé le discours important prononcé par M. Floquet devant la Chambre, discours que nous n'avons pas cru devoir reproduire, puisqu'il a été affiché sur tous les murs du pays.
- Samedi, au Sénat, M. Floquet a été interpellé à nouveau par M. Trarieux.
- Ses réponses méritent, croyons-nous, d’être placées sous les yeux des lecteurs du Devoir ; elles ont été fermes, plus catégoriques peut-être qu’à la Chambre. L’honorable président du conseil n’avait, en effet, pour justifier son programme réformiste, qu’à invoquer les vieilles doctrines du parti républicain qui compte encore des représentants sur les bancs de la haute assemblée.
- Au surplus, voici le discours en réponse à M. Trarieux :
- Après avoir rendu hommage au talent de son interpellateur, M. Floquet déclare d’abord que ses exnlications seront, comme le demande M. Trarieux, très nettes et très claires. « Et j’espère, ajoute-t-il, qu’elles ne blesseront pas le Sénat. »
- Mon programme, messieurs, mais il est sur ces bancs 1
- A droite.— Comment cela ?
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- M. le Président du conseil.— Parmi les hommes que je vois assis devant moi, sur ces bancs, les uns u’ont-ils pas été les contemporains de nos luttes passées, les autres n’ont-ils pas été nos professeurs et nos maîtres ?
- N’est-ce pas à leur école et dans leurs livres que nous avons appris ce programme démocratique dont nous allons essayer de réaliser quelques faibles parties ?
- N’est-ce pas là que nous avons trouvé la solution des problèmes qui nous sont posés et qui, dans leurs discours, leurs écrits, leurs votes, ont tous été résolus par eux au temps de nos luttes contre l'empire et au temps de l’Assemblée nationale de 1871 ?
- Voilà le sens de mes déclarations.
- L’honorable M. Trarieux nous a demandé de préciser ce que nous entendions par le mot de révision.
- Le jour où nous proposerons la révision, nous aurons à demander au Sénat et à la Chambre de se mettre d’accord sur les points de la Constitution de 1875 qui nous paraîtrontdevoir être révisés.
- Vous nous dites que nous ne caractérisons la révision par aucune épithète. Je n’ai pas besoin de dire que nous ne voulons ni de la révision monarchique, ni des enigmes plébiscitaires que depuis quelque temps, on se plait à agiter devant nous.
- La révision que nous voulons est une révision démocratique.
- Les idées qui sont les nôtres, elles ont été développées à l’Assemblée nationale par les orateurs les plus autorisés du parti républicain.
- Parmi les articles de la constitution de 1875, n’en est-il pas plusieurs qui y ont été introduits après coup et malgré la majorité des voies républicaines.
- C’est sur ces points que vous serez appelés à statuer. Ce sont ces réformes sur lesquelles le Sénat sera appelé à statuer.
- A droite et au centre.— Qu’est-ce que cela veut dire ?
- M. le Président du conseil.— Vous ne trouvez pas cela clair ?
- Sur les mêmes bancs.— Non ! Non !
- M. le Président du conseil.— Je m’étonne que vous ne trouviez pas claires ces deux propositions, à savoir que la révision ne peut être faite que par l’accord des deux Chambres, et que dans la loi de 1875 il y a des imperfections qui ont été dès longtemps signalées par les meilleurs républicains.
- A droite et au centre.— Lesquelles ?
- M. le Président du conseil.— Je n’entrerai pas aujourd’hui dans les détails.
- Je vous fais un million d’excuses, mais si vous voulez que j’entre dans les détails, mieux vaut alors me demander de déposer un projet de révision ? Est-ce que vous voulez ?
- En ce cas, vous seriez plus pressés que la Chambre des députés...
- Répondant aux autres questions posées, M. Floquet poursuit :
- On m’a demandé ce que je pensais de notre organisation judiciaire et si je croyais qu’elle lût la perfection même.
- Aucunement ; il est incontestable qu’elle demande de nombreuses réformes, mais peut-on dire de ces réformes qu’elles constituent un bouleversement ?
- On m’a demandé aussi si nous entendions troubler la paix religieuse en faisant un nouveau règlement des rapports de l’Église et de l’État.
- Quand nous vous proposerons ces réformes, si nous devons vous les proposer.,.
- Vous riez. Mais pourquoi ? Quel est celui d’entre vous qui puisse nier que ces graves questions existent et qu’un jour ou l’autre elles devront aboutir...
- Ce que je puis affirmer, c’est que jamais, lorsque nous vous proposerons ce règlement, nous ne porterons atteinte à la paix religieuse et à la liberté de conscience.
- On m’a demandé si j’avais l’intention de livrer aux mains de la municipalité parisienne, l’armée de Paris et la police ?
- M. Trarieux — Je n’ai pas parlé de l’armée.
- M. le Président du conseil.— Je veux parler de la force armée de la police. Je suis bien à mon aise pour parler dê cette question.
- J’ai eu l’honneur d’être membre et président du conseil municipal de Paris, puis préfet de la Seine. Si l’on en avait la patience et le courage, on poui-, rait relire tous mes discours.
- On n’y trouverait rien qui ne fût conforme aux paroles que j’ai prononcées lorsque, étant préfet de la Seine, j’ai déclaré que le respect de la légalité nationale doit être la prenrère règle de l'autorité municipale de Paris.
- Je crois qu’il faut donner au conseil municipal un pouvoir exécutif plus grand, mais je ne crois pas qu’il faille lui livrer la police de la ville de Paris.
- M. Halgan.— Et la question du Sénat ?
- M. le Président du conseil. — Messieurs, vous me permettrez de ne pas aborder cette question. Cependant je crois devoir vous déclarer que, lorsque j’aurai à provoquer le règlement de cette question, c’est ici, au Sénat même et par respect pour lui, que j'apporterai d’abord ce projet de loi.
- D’ailleurs, messieurs, cette question a déjà été traitée et une modification profonde a failli être adoptée.
- Il n’y a donc là rien de bien impossible à réaliser.
- Je crois avoir répondu à toutes les questions avec netteté. Toutefois, avant de descendre de cette tribune, le Sénat me permettra de m’expliquer sur ma situation personnelle.
- ! Le Sénat me croira quand je lui dirai que ce J n’est pas de gaieté de cœur que j'ai abandonné la
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- situation dans laquelle j’avais eu le bonheur de conquérir la confiance même de ceux qui n’étaient pas mes amis.
- Et je puis dire aussi que depuis que j’occupe le poste auquel M. le Président de la République m’a appelé, je n’y éprouve point grande satisfaction en dehors de celle qu’on éprouve à remplir avec sincérité et dévouement son devoir envers son pays.
- Or, certaines personnes croient que pour lutter contre les difficultés actuelles il faut se replier sur soi-même. Je crois, moi, au contraire, qu’il faut, non pas rester en place, mais marcher en avant, et développer notre énergie démocratique.
- Oui, messieurs, autour de ces hommes qui s’agitent pour nous ravir ces libertés, ces conquêtes de la Révolution pour lesquelles nous avons tous combattu, il y a une foule qui croit sincèrement arriver par eux au progrès.
- Eh bien ! notre tâche est de marcher en avant et de montrer que par le libre jeu de ses discus ions, des transactions parlementaires, nous pourrons mieux que les autres donner satisfaction à ces aspirations.
- Il faut enlever cette masse inconsciente a ceux qui l’attirent à eux.
- Quand la démocratie aura repris confiance en nous, nous aurons facilement raison du reste.
- Au dictateurs en per.-pective, il faut qu’on se décide à opposer les nobles et sérieuses réalisations du programme républicain de 1789, que ceux qui siègent ici ont proposé et soutenu aux grandes époques de leur vie politique,
- M. Léon Renault réplique au président du conseil. Tout en rendant hommage à la valeur et à la sincérité de ce dernier, l’honorable sénateur des Alpes-Maritimes constate que ses explications « n’ont éclairé aucun des points » sur lesquels il a été interrogé. Tout reste dans l’obscurité, dit-il.
- Les interpellateurs ont déposé un ordre du jour ainsi conçu :
- Le Sénat, résolu à maintenir la stabilité des institutions parlementaires et à ne donner son concours qu’à une politique d’ordre et de paix sociale, passe à l’ordre du jour.
- Mais c’est l’ordre du jour pur et simple, réclamé par le général Campenon et accepté par le gouvernement, qui est accepté par 135 voix contre 105 sur 241 votants.
- Lâ NEIGE.
- — « D’où viens-tu, neige si pure et si blanche ?
- — Je viens de la montagne où roule l’avalanche,
- Et dont le front perce les deux.
- Je trouvais mon séjour triste et froid, ces hauts lieux
- Etant de tous les vents la patrie éternelle.
- Je priai l’aquilon, qui ine prit sous son aile,
- 1 De me porter au sein d’une grande cité,
- ! Ah ! j'arrive... » Elle tombe au milieu de la ville,
- Se fond sur les pavés et devient fange vile.
- Des champs, ô jeune fille! aime l’obscurité, ,
- Les cités à ton âge offriront plus d’un piège ;
- Là, tu perdras, comme la neige,
- Ta candeur et ta pureté.
- Lachambeaudie.
- Le peint de vue scientifique
- DE L’ETAT APRÈS LA MORT
- PAR LE Dr CHARLES DU PREL.
- (Emprunté au Lotus)
- V
- La parenté du somnambulisme avec la mort ne frappe pas seulement l’observateur extérieur, ou magnétiseur, mais aussi l’observateur intérieur ou somnambule. Or, si les capacités transcendantes n’indiquent pas déjà pendant le somnambulisme un affaiblissement mais au contraire une plus grande intensité de i’indvidualiié, ne doit-il pas en être encore bien plus ainsi à la mort? Sous ce rapport il suffira d’accentuer la simple augmentation de la faculté du souvenir chez les somnambules. Le sentiment de la personnalité n’est pas concevable sans le souvenir ; si au lieu d’être conservées et collectionnées dans la mémoire, nos sensations successives étaient isolées atomiquement notre individualité serait elle-même atomisée. La plus grande intensité du souvenir est donc con-temporairement une plus grande intensité de l'individualité ; nous sommes par là assurés de ne pas nous dissoudre pan-théistiquement dans le tout par la mort.
- Toutes les tentatives faites jusqu’à présent pour démontrer l’immortalité personnelle associée avec le souvenir n’ont pu résister à la critique.
- Un seul chemin nous reste ouvert ; il consiste à montrer que nos facultés indépendantes des conditions corporelles augmentent d’intensité même pendant les maladies et à l’approche de la mort. Ne devront-elles pas pour ce motif se développer encore plus librement après la mort ? De cette manière, la même recherche nous dira tout à la fois si nous sommes immortels, et comment nous le sommes.
- Ces facultés embrassent aussi le domaine de la volonté se manilestant dès l’abord comme volonté organisatrise, et faisant en conséquence apparaître le corps comme le produit de lame. La science moderne avait pris l'âme en dégoût parce que celle-ci ne lui paraissait concevable que sur une base dualistique, ce qui répugne aux tendances monisliques légitimes de la science même.
- ' Mais si en plus de la pensée l’on attribue à l’âme la faculté organisatrice (base de toute volonté devant passer à l’acte)
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- ]a définition monistique de i’hoimne n’est plus en péril ; elle j devient possible à un haut degré. Le corps et la conscience j dérivent alors d'une base unique qui est le sujet transcendant, par contre, le monisme matérialisme n’en est pas un en réalité, car son affirmation n’acquiert quelque vraisemblance qu’en relégant dans le domaine des fables tous les faits de la psychologie transcendante.
- Si l’au-delà n’est que l’eau-delà de la limite de notre sensibilité (et cela serait le cas si môme une quatrième dimension de l’espace devait exister) on peut prévoir aussi comment, par le fait de la mobilité de cette limite déjà pendant la vie éveillée, peuvent se révéler les tout premiers indices de ces facultés transcendantes.
- Tel est en effet le cas, aussi bien à propos de la faculté pensante qu’à propos de la faculté organisatrice de l’âme ; c’est pourquoi dans la définition de la vie future il faudra étudier ces manifestations. Relativement à la faculté de connaître nous mentionnerons ici les pressentiments. Considérés en eux-mêmes, ils paraissent être une vue à distance affaiblie.
- On pourrait alors admettre que, pendant la veille, une vue à distance à demi réussie, est seule possible. Celle-ci, au lieu de devenir une vision vraie, resterait fixée dans la sphère du sentiment comme un simple pressentiment indistinct. Cepen • dant la chose semble se comporter autrement. L’affaiblisse • ment ne nous paraît pas provenir de la demi -réussite de la vision, mais se montrer après, quand une vision à distance, réalisée complètement dans un rêve, s’obscurcit lors de son passage dans la conscience éveillée ; ou bien encore se perd entièrement, en tant que vision, laissant une trace obscure dans la sphère du sentiment.
- La vie du sommeil parait plus propre à fournir une entière vision à distance que la vie éveillée une demi-vision seulement ; en outre ces pressentiments sont souvent associés avec le souvenir d’un rêve antérieur, et ce souvenir imparfait, qui plus souvent même fait entièrement défaut, explique très bien cet affaiblissement. Je me réserve de traiter plus tard ce sujet dans une brochure à part et je ne veux mentionner ici brièvement qu’un cas très récent relatif à la catastrophe du Roi de Bavière et qui mérite d’être conservé : quelques jours avant que le Dr de Güdden se rendît à Hohenschwangan près du Roi Louis Ier (on n’avait pas eu Jusqu’alors l’idée de l’emmener au château de Berg, ce qui ne fut résolu que plus tard), le docteur arriva tout troublé au déjeuner, et raconta à sa femme que pendant la nuit entière il avait été poursuivi par un rêve, où il se voyait combattant avec un homme dans l’eau. La veuve du docteur de Güdden en fit part à la délégation de la société anthropologique de Munich qui vint lui présenter ses condoléances. Le professeur qui avait fait partie de la délégation, en donna cornrnu-mcation à la Société et, comme je l’ai appris d’un des assis— îants’ 011 Pe,it considérer ce fait comme des mieux établisi est ici passablement évident que le docteur de Güdden eut I
- I un rêve, une vision à distance complète, dont l’effet puissant | sur la sensibilité rendit possible, même après le réveil, la conservation de ce souvenir, sauf que la personnalité du roi devint malheureusement indistincte sous la forme d’un homme en général. Si l’affaiblissement eût encore progressé et sj le souvenir de la vision se fût entièrement perdu, l’excitation dans la sphère de la sensibilité eût été transmise, lors du réveil, comme une sombre angoisse avant un événement futur indéterminé ; or c’est là précisément le contenu de la plus part des pressentiments.
- Quoiqu’on ne puisse décider, à propos des pressentiments, s’il tirent leur origine de la vie éveillée, on ne peut en douter, par contre, lorsqu’il s’agit de la lecture de la pensée. Celle-ci ne peut-être conçue qu’en apparence comme une vision active dans l’âme d’autrui ; au fond elle ne peut être qu’une réaction passive de notre âme se passant d’une manière quelconque, même matérielle, vis-à-vis de la pensée étrangère ; c’est-à-dire que la lecture de la pensée n’est, à proprement parler, qu’un transfert de la pensée. Ceci nous indique comment le transfert de la pensée est la langue des esprits.
- De même tous les cas de rapport avec les choses du monde extérieur, en tant que ce npport dépasse la sphère d’action des sens normaux, appartiennent à l’état transcendant. De faibles traces s’en montrent déjà même pendant la veille ; par exemple dans les idiosyncrasies. Les sensitifs sont influencés par les plantes et les métaux autrement que l’homme normal, parce que le plus souvent il ne ressent aucun effet du contact de ces derniers, ou pour mieux dire, parce que chez lui cette action n’est pas assez forte pour dépasser le seuil de la sensibilité. Il y a toujours un diagnostic sensitif des choses, dans tous les cas de ces soi-disant rapports magnétiques, qui peut se manifester affaibli déjà même pendant la veille, soit qu’il s’agisse de pierres, de métaux, de plantes, d’un corps étranger, ou d’une psyché étrangère, comme dans la lecture de la pensée. L’homme normal ne reçoit par ses sens que la connaissance de certaines propriétés des choses,jlpnü’essence intime se révèle d’avantage aux sensitifs, qui lisent plus ou moins dans leur cœur. C’est pourquoi, en tant qu’esprits, nous devons être soumis à de tout autres influences de la matière qu’en tant qu’hommes vivants.
- Nous rencontrons aussi, et déjà pendant la veille, des traces de la fonctions organisatrice de l’âme, qui ne se rapportent pas seulement à l’entielieo du processus vital en général, mais aussi au choix de la nourriture, à la réparation des accidents organiques, par exemple dans l’instinct de nutrition des animaux, dans les idiosyncrasies de la nourriture pendant la grossesse, et dans la force médicatrice de la nature. La volonté transcendante seule dépasse ici le seuil de la sensibilité ; la connaissance du but reste au-dessous du seuil ; mais dans le somnambulisme on voit clairement que ces manifestations instinctives sont liées à une connaissance ; i c’est pourquoi elles peuvent n’étre que relativement incons-
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- cientes dans la veille. Quand nous serons une fois en possession d’une méthode autopsychique (et les dernières découvertes dans le domaine de l’hypnotisme autorisent cette espérance) nous nous rapprocherons par là de l’état transdescendant. Car nous ne pouvons admettre que cette faculté soit inutile dans l’avenir. Si le sujet transcendant n’est pas un esprit pur, et si le monde transcendant n’est pas à proprement parler immatériel, il s’agit alors pour nous d’entretenir, même dans cette vie, l'équilibre entre les relations intérieures de l’organisme et les relations extérieurs du monde transcendant, avec cette différence qu’un être dominant volontairement les changements qui se manifestent dans son organisme astral (comme l’hypnotisé ne peut le faire que d’une manière approximative) peut rétablir l’équilibre troublé et être en conséquence son propre médecin. Et nous autres hommes nous avons toutes les raisons possibles d’envier aux esprits cette indépendance aussi longtemps que l’art médical terrestre, se composant de sciences auxiliaires seulement, rend si peu de service.
- C’est ainsi que, déjà pendant la veille, nous observons plusieurs facultés transcendantes à l’état embryonnaire. Or, on pourrait admettre que celles-ci sont en nous comme des germes et que la faiblesse de leurs traces ne dépend pas du seuil de la sensibilité, mais de ce qu’elles sont imparfaites en elles-mêmes. D’après cette théorie, nous transporterions, après la mort, dans la vie future seulement, ces germes de facultés transcendantes, au lieu de les voir se développer maintenant. Mais supposé même que cette opinion fût exacte, la question de l’immortalité n’en serait pas modifiée. La nature serait entièrement infidèle à sa loi d’économie, si elle détruisait un être susceptible à un si haut degré de se perfectionner dans son échelle d’ascension individuelle. Cesfacultés devraient survivre à la mort même à l’état embryonnaire ; à vrai dire, nous n’entrerions pas dans la vie future développés, mais néanmoins capables de développement, si ce n’est que le point de départ de notre progrès transcendant serait à un degré inférieur.Mais, en fait, l’association de l’âme avec un corps grossièrement matériel est cause que ces facultés ne se manifestent pas autrement que comme des germes et qu’elles paraissent plus ou moins sans but et sans importance. Elles ne sont des embryons que pour la conscience sensible ; consi * dérées en elles-mêmes, elles doivent posséder le plus haut degré atteint dans l’expérience actuelle ; notre développement transcendant commence donc par un degré beaucoup plus élevé que le somnambulisme.
- Ce n’est pas en tant que posesseurs de dispositions embryonnaires que nous sommes déjà transcendants pendant cette vie, mais bien à un titre de beaucoup supérieur. Plus ces facultés doivent être la propriété originaire de notre âme et plus il sera juste de dire que nous ne plongeons pas entièrement avec tout notre être dans l’ordre des choses terrestres. Nous retombons toujours sur cette proposition que notre conscience n’épuise pas notre être tout entier, proposition qui
- | est le ceterum senseo de la Mystique, soit dans sa forme ! métaphysique soit dans sa forme transcendante psycholo-j gique. Appliquée à notre vie future, cette proposition nous enseigne que nous survivrons à la mort avec cette partie de notre être qui n’était pas plongée dans le monde terrestre ; mais notre sujet transcendant surgira de la vie terrestre, enrichi de toutes les facultés qui sont devenues notre vraie propriété par l’expérience de la vie, c’est-à-dire en parlant au point de vue terrestre, se sont consolidées comme des tendances inconscientes. La terre est donc pour les esprits une pépinière destinée à favoriser leur développement. Heureux ceux qui utilisent cette pépinière dans l’intérêt de leur sujet transcendant et pas seulement dans celui de leur personne terrestre phénomale et transitoire.
- (A suivre)
- QUENTIN MATSYS
- (Suite)
- — Allons, le voilà qui fait des phrases !... Ce que c’est que d’avoir tant lu !... Tiens, Matsys, tu as raison de renoncer à la forge. Pour se plaire dans notre métier, i| faut être de la trempe des Ricaert, des Kluyt et des Bawr. Et cependant...
- Ici Liederke devint pensif et même triste.
- — Qu’avez-vous, bonté du ciel? demanda Quentin.
- — Écoute garçon, répondit le brave homme, il ne faut pas te gêner avec moi. La peinture, ça ne rapporte d’argent qu’aux plus fameux, et encore on en a vu qui avaient faim quelque fois. Dis donc, si tu avais faim, j’espère que tu ne t’adresserais pas à d’autres que moi ?
- Quentin sentit ses yeux se mouiller des douces larmes de l’affection et de la gratitude, et il pressa les mains de Liederke en s’écriant :
- — Oh ! ce n’est pas la crainte de la pauvreté qui me préoccupe. Je ne songe qu’à une chose : c’est à regagner le temps perdu. A l’âge où d’autres sont déjà célèbres, j’ai tout à faire.
- — Alors, comment espères-tu réussir ?
- — Je l’ignore... mais je réussirai.
- A la suite de cette conversation, Quentin se retira â l’autre extrémité de la ville, loin de tout bruit, de toute société. Pas une minute qu’il ne consacrât au travail le plus assidu. La nature, l’observation, l’étude des procédés de quelques grands maîtres, tels étaient les moyens qu’il combinait pour arriver à dominer les difficultés de l’art. Bientôt ce ne fut plus assez, à ses yeux, d'avoir triomphé de ces difficultés, d’unir à un dessin correct un coloris toujours frais et solide. Il voulut, tant pour la composition que pour l’expression, n’avoir pas de supérieur. S’il était
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- obligé de s’avouer combien ses prétentions étaient témé- ^ raires, il se disait : « N’est-ce pis une entreprise bien t autrement hardie que d’aspirer à obtenir par le talent la j femme incomparable qui a été refusée à ma prière ?... »
- Et il continuait de peindre.
- IV
- [Ju an s’écoula. Au bout de ce temps, Quentin Matsys hasarda de se produire hardiment aux yeux de toute la ville. Déjà il avait fait courir quelques petites toiles non signées, au sujet desquelles s’était émue la curiosité des amateurs. Il osa davantage; il s’entendit avec le chapitre j de la cathédrale et fil répandre la nouvelle qu’à un jour donné un tableau du Christ au tombeau, œuvre d'un artiste encore inconnu, serait exposé aux regards du public dans une des dépendances de ce vaste temple.
- Ce jour là, ce que la ville d’Anvers, cité impériale, si florissante alors par son commerce avec le monde entier, comptait de protecteurs de l’art, de peintres distingués, vint comme à un signal se presser dans l’enceinte sacrée.
- — Amirable 1 admirable ! tel fut le cri qui s’échappa de toutes les bouches.
- Van R ëf n’avait pas été des derniers à courir à cette exposition, et personne ne témoigna plus d’enthousiasme que lui.
- — C’est une bonne page, messieurs, disait-il avec l’autorité de son âge et de son talent. J’ignore lequel d’entre nous pourrait en faire autant. En vérité, je resterais deux heures devant ce tableau sans me lasser.
- — Voici le moment, pensa Quentin, ivre de joie. Oh ! s’il était possible que je tinsse la victoire !...
- Sans s’arrêter à jouir davantage de ce triomple anonyme,
- U se précipita hors de l’église afin de mettre à profit l’absence de Van Iloëf.
- Sous le portail même il rencontra Krukker qui cherchait à percer la foule p >ur satisfaire sa curiosité et se donner un plaisir gratuit. Le vieil avare saisit vivement Quentin par le collet de son manteau.
- — Ah! je vous tiens ! s’écria-t-il ; ce n’est pas malheureux... Il m’est arrivé aux oreilles d’étranges rumeurs. Vous avez déserté votre officine de forgeron pour vous jeter dans les beaux-arts !... Comme s’il ne valait pas mieux être un bon artisan qu’un peintre médiocre, un barbouilleur !...
- — De grâce, dit Quentin, permettez-moi de continuer mon chemin. Je suis très pressé.
- — Vous imaginez-vous, par hasard,que je ne le suis pas, ttmi qui n’ai pas encore joui de la vue du chef-d’œuvre bouveau et qui ai entendu accorder à cette toile des élo-§es unanimes !... Mais avant que je vous laisse prendre Votre vol, monsieur l’étourneau, veuillez m’écouter. Vous ! avez repoussé du pied votre gagne-pain ; j’ignore où vous Couverez désormais des moyens d’existence, mais soyez
- I certain que ce n’est pas moi qui seconderai vos goûts de ! fainéantise.
- | En achevant cette mercuriale, maître Krukker lâcha le collet du manteau. Le jeune homme ne s’amusa ik s à faire une réponse inutile, à donner une justification qui eût compromis son secret. Il se contenta de saluer très poliment l’avare et reprit sa course. Eu quelques bonds il fut arrivé chez Van Hoëf.
- A sa vue Simonne recula de surprise.
- — Voulez-vous, dit Quentin, me permettre d’attendre j votre maître dans son atelier?
- — Mais... je ne sais si je dois...
- — Je vous en supplie. J’ai absolument besoin de causer avec lui.
- Gertrude avait entendu et reconnu la voix de Quentin.
- — Vous! s’écria-t-elle, au moment où l’artiste arrivait sur le pallier.
- — Mademoisélle, dit-il d’un ton de vivacité mêlé de respect, ne vous étonnez point de ma visite. Il y a un an, votre père me déclara qu’il ne prendrait" pour gendre qu’un peintre. Je me retirai, emportant la détermination de me transformer. J’ai rejeté le marteau, désormais trop lourd pour ma main ; j’ai demandé au travail opiniâtre de combler la lacune des années ; en un mot, j’ai accepté courageusement une lutte presque impossible. Je crois avoir réussi cependant, puisque, à cette heure même, toute la ville d’Anvers assiège les portes de la cathédrale pour contempler mon Christ au tombeau.
- — Quoi ! murmura Gertrude, stupéfaite mais heureuse, cette œuvre...
- — Est Je moi... ou plutôt de vous! C’est vous qui m’avez fait ce que je suis. C’est pour vous mériter que j’ai travaillé sans relâche. O Gertrude, Gertrude, ayez pitié de moi !
- Il avait pris et couvrait de,lamies les blanches mains de la jeune fille.
- Elle le regarda avec une compassion ineffable.
- — Ami, dit-elle, je serais bien .dure et bien ingrate, si je ne vous avouais que j’étais loin de vous avoir oublié. Peu m’importe votre première condition : vous êtes un si honnête homme !
- — Gertrude ! Gertrude !
- — Mais j’ai été élevée dans l’obéissance ; et, quoiqu’il advienne, je n’aurai jamais d’autre volonté que celle de mon père.
- — Ah ! je n’aurai donc que lui à fléchir !... s’écria le jeune peintre ; eh bien ! le ciel rn’inspirera.
- Et, s’emparant de la palette et des pinceaux de Van Hoëf, il exécuta, avec une merveilleuse précision, une j grosse mouche sur le bras d’une madone que le maître avait presque achevée.
- A peine avait-il fini, qu’on einteùdit plusieurs person-
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- nés gravir l’escalier. Quentin se jeta derrière un grand rideau de toile verte qui servait à abriter des esquisses et des plâtres.
- C’était bien bien Van Hoëf. Il amenait deux personnages auxquels il paraissait témoigner beaucoup de considération. A la suite de la compagnie venait Jacob Krukker, qui écoutait curieusement les discouts de ces étrangers.
- — Quel honneur pour moi, disait Van Hoëf, de recevoir dans mon humble logis l’illustre Erasme et le célèbre Albert Durer !... Je serais ravi d’avoir votre jugement sur ma Vierge.
- Albert Durer répondit, d’un ton de cordialité parfaite :
- — L’échantillon que nous venons de voir, à la cathédrale, suffirait à me donner la plus haute idée des pein-res d’Anvers.
- — Il est certain, dit Van Hoëf, que c’est un morceau distingué, et je cherche en vain le nom du confrère qui a pu l’exécuter. Mais voici ma toile.
- — Sublime ! sublime ! s’écria Krukker.,
- Apercevant la mouche posée sans façon sur le bras de
- sa madone. Van Hoëf souffla pour la chasser. L’insecte ne bougea pas, vous le pensez bien. L’artiste souffla plus fort : mais n’ayant pu réussir à éloigner l’animal importun, il se pencha et reconnut la vérité.
- — Qu’est-ce que cela?... dit-il vivement à Gertrude.
- La jeune fille répondit avec calme :
- — Mon père, trouvez-vous que celui qui a peint cette mouche soit habile ?
- — Comment donc !... mais certainement oui, puisque j’y ai été trompé.
- — Eh bien, mon père, c’est Carliste qui a fait le tableau que vous admiriez tout à l’heure à Notre-Dame.
- — Est-il possible !
- — Et cet artiste se nomme Quentin Matsys.
- Au cri poussé par Van H«'ëf, le jeune homme sortit de sa cachette. Il se précipita aux pieds du vieillard.
- — Maître, dif-il d’une voix suppliante, veuillez vous rappeler vos paroles et reciormahre que je suis le peintre rêvé par vous pour votre gendre. J’ai rempli ma tâche, j’invoque la récompense.
- Van Hoëf semblait avoir envie de résister. Mais Erasme et Albert Durer, charmés de l’incident, plaidèrent la cause de l’ex-forgeron, fit le consentement fut accordé.
- — Ami, dit Albert Durer, crois-en ma prédiction : tu as le bonheur, tu auras la gloire.
- — J’accepte votre prophétie dit modestement Quentin; mais dès à présent je possède un bien qui vaut mieux que a gloire, et il me suffit.
- Cependant maître Krukker qui avait gardé un silence prudent, lâcha la bride à son enthousiasme en voyant j que le jeune homme n’aurait jamais besoin de ses florins. J
- — Quentin s’écria-t-il. mon cher Quentin, embrasse- l
- moi !... Messieurs, j’ai la satisfaction d’ètre l’oncle de cet artiste qui illustrera notre famille. Ah ! que le ciel soit loué!... Je puis me reposer en paix, j’ai marié mon neveu !... Dis donc, j’espère que tu ne comptes pas sur un très riche cadeau de noces. Les temps sont durs...
- — Soyez tranquille, mon oncle, répondit Matsys en sou riant; c’est moi qui veux vous faire un cadeau.
- — Ah bah !
- — Oui, votre portrait et celui de ma tante. Je vous réunirai sur la môme toile, vous qui ôtes inséparables et avez une si parfaite similitude de goûts.
- L’avare ne se possédait pas de joie.
- — Et tu nous donneras cette précieuse peinture?...
- — Avec le cadre, par-dessus le marché.
- — Généreux garçon !... Décidément M. Van Hoëf a raison, M. Erasme a raison, M. Durer a raison : tu seras un grand homme !
- (Fin) Alfred les Essarts.
- LES HOMMES D’AUJOURD’HUI
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- Acollas, Colfavru, Mm® Gagneur, Général Faidherbe, Paul Bert, Hippolyte Maze, Maurice Rouvier, Victor Duruy, F-Coppée, Coquelin cadet, Émile Augier, A. Pumas, fils,Frédéric Passy etc., etc.
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- État-civil du Familistère.
- Semaine du 16 au 22 Avril 1888.
- Décès
- Le 18 Avril, de Léguiller Georgina-Louisa, âgée de 2 ans.
- Le Gérant : A. DOYEN._______________
- Guise. — Imo. Barê.
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- )2’ Année. Tome 12
- N' 504 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 6 Mai 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Tontes les communication?
- et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit aubureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Union postale
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, rne Nenve-des-Petlts-Champ» Passage des Deux-Pavillons
- Un an ... 10 Ir. »» Six mois. . . 6 >> Trois mois. . 3 j>
- Un an. . . 11 fr. »» Antres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Là situation des Travailleurs et les Crises Politiques.— Droit social et Législation.— La Chambre.— Le parti national et son manifeste.— Faits politiques et sociaux de la semaine.— Ligue de l’Enseignement.— Congrès des Coopérateurs Anglais.— Coopération et socialisme.— Le point de vue scientifique de l’état après la mort.— Un drame intime.— La science en famille.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quit-a^ce d'abonnement.
- NUMEROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie ranco des numéros de propagande de ^que tirage hebdomadaire au prix de * intimes les dix exemplaires.
- ^dresser les demandes à la Librairie du lisière.
- La Situation des Travailleurs
- ET LES
- CRISES POLITIQUES
- Si nous avions besoin encore d’une démonstration éclatante, pour nous convaincre que les crises d’agitation purement politiques sont moins utiles que nuisibles au développement social, celle que nous traversons nous la fournirait.
- Qu’on parcoure toute la presse quotidienne sans distinction de nuances, depuis la feuille la plus révolutionnaire jusqu’à l’organe le plus modéré : qu’y verra-t-on ? Un déchaînement de colères, de polémiques injurieuses pour ou contre un individu. — Pendant ce temps, que deviennent les travailleurs ; que fait la grande masse souffrante qui s’agite dans un sens ou dans l’autre, suivant l’une ou l’autre des deux directions violentes qu’on cherche à lui imprimer ?— Pendant que les cœurs s’enfiévrent de passion et de haine, que les malédictions de la foule en délire montent au ciel mêlées aux acclamations enthousiastes, la misère continue son œuvre sinistre ; la machine sociale tourne sans répit, entassant, ici les ruines, déchaînant là les désespoirs, et l’agitation politique semble n’être qu’en entr’acte, un intermède joyeux habilement combiné pour faire prendre le change à tous, aux désespérés et aux misérables.
- A cette heure, en effet, tout s’efface devant la question palpitante du jour ; tout bruit, toute plainte qui n’apportent pas à l’écho le même nom pq vivat, m purent, ‘a’èteigjipnt dans le bro^-
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- haha formidable de l’agitation politique présente.
- Et pourtant, il y a des douleurs poignantes à guérir ; des misères pressantes à soulager...
- Nous avons entretenu déjà les lecteurs du Devoir de la catastrophe des mines de Bessèges, La Vouite et Terrenôire, dont l’opinion publique s’était vivement émue, lorsque éclata la nouvelle terrifiante que toute une population laborieuse allait se trouver réduite à la dernière extrémité, par suite de la gérance infidèle des fonds de caisse et de secours engloutis par la Compagnie minière.
- A l’heure qu’il est, ces trois localités considérables sont plongées dans la morne stupeur de ceux que frappe le destin aveugle. Le travail est arrêté; les caisses ne fonctionnent plus et les malades gisent sans secours sur les grabats, au milieu de la famille consternée qui attend, farouche, impuissante, l’œuvre de mort qui plane sur les toits ouvriers. Les vieux travailleurs invalides, més par l’âge ou victimes d’accidents qui les ont mis désormais dans l’impossibilité de travailler, ne touchent plus l’allocation mensuelle pour laquelle de longues années durant, ils avaient,sou par sou, économisé les millions disparus. Et la mort lente, faite d’une faim continue, de privations de toute nature, les guette. Ils la sentent venir, désarmés, sans aucun moyen de résistance possible.
- Pas de travail, plus de vie. Le gouvernement lui-même s’était ému d’une situation semblable, puisqu’il avait avancé la somme de cent mille francs pour venir en aide aux administrateurs de caisses sans ressources. Et depuis, qu’a-t-on fait?
- Les ateliers métallurgiques de la Compagnie en faillite avait sollicité une commande du gouvernement, afin que le travail ne fût pas entièrement suspendu. Car il est à remarquer que l’exploitation des mines et des fonderies s’accomplissait dans des conditions normales ; les embarras financiers proviennent, tout le monde est unanime à le reconnaître, non des pertes subies dans la fabri-cacion, mais des combinaisons financières. La société des mines et des Forges en question étant une société anonyme, la responsabilité des directeurs est nulle. C’est ainsi, avec notre belle législation sur les Sociétés anonymes ; qu’un petit industrie],qu’un modeste négociant, qu’un ouvrier ayant réalisé quelques économies et les ayant placées dans un petit commerce qu’il s’efforce de faire fructifier par ses soins personnels viennent à faire faillite, leur responsabilité est pleine et entière ; des syndics, toute l’armée des huissiers,
- des experts assiégera leur maison mise en interdit par le malheur qui, le plus souvent, fond sur eux en aveugle. Une société anonyme,lancée dans une série de combinaisons plus ou moins licites vient-elle à suspendre ses paiements, la responsabilité est limitée au capital souscrit. Que dis-je? La responsabilité est nulle, car le capital peut être dévoré dix fois, ses fondateurs n’en commueront pas moins, comme par le passé, à brasser des affaires, selon le terme consacré.
- Dans la catastrophe de Bessèges,le cas de responsabilité se complique de la dissipation des caisses de secours et de retraites, alimentées, depuis la fondation de la compagnie, par lessalaires ouvriers. Mais ici, le capital souscrit (capital-action) peut-être dévoré, entièrement englouti, l’exploitation reste et elle est un gage suffisant des créanciers— à condition, bien entendu, que ces créanciers consentent à attendre que les résultats de la fabrication ou de l’extraction les indemnisent. Malheureusement, les ouvriers ne peuvent pas attendre. Ils peuvent d’autant moins attendre, que la liquidation traîne en longueur. Il serait trop long d’indiquer ici le mécanisme de ces sortes d’opérations, frites de telle façon que l’entreprise se traînant misérable,au milieu de difficultés inouïes, elle est ensuite rachetée à vil prix, par des spéculateurs aux affûts des affaires de ce genre. Bornons-nous à faire observer que voilà déjà six mois que la catastrophe dont nous parlons a éclaté. Et depuis, quelles mesures a-t-on prises pour assurer la marche et le fonctionnement des ateliers, des puits, des commandes, etc. ? S’il est une circonstance dans laquelle l’Etal devrait intervenir aussitôt, c’est bien lorsqu’il s’agit de ruines pareilles. D’abord, l’État est directement intéressé à assurer l’extraction des mines et le fonctionnement des ateliers y attenant, parce qu’il en est le propriétaire domanial. La mine, en effet, nous l'avons dit et prouvé maintes fois dans ces colonnes, est une propriété d’une nature toute particulière. Qu’on soit partisan ou non du régime des concessions actuelles,un point est hors de conteste, celui-ci : que ce droit de propriété ne réside chez les concessionnaires qu’à titre social. — « C’es^ l’utilité sociale, disait Mirabeau, qui nous détermine à constituer la propriété des mines en régime de concessions. » Eh bien ! dès qu’une Compagnie se trouve dans l’impossibilité de continuer l’exploitation normale des gisements houib j liers à elle concédés, l’État n’a-t-il pas le devoir i d'intervenir pour assurer l’extraction? Ce devoir--
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- D0U? ne disons pas seulement ce droit — ne
- urait être révoqué en doute par personne ; — il est strict, impérieux. D’une part, son accomplissent préserverait de la ruine possible une source naturelle de richesses et de produits — de l’autre, il rendrait à la production les milliers d’ouvriers inoccupés ou insuffisamment occupés qui attendent la liquidation.
- Donc, exploitation immédiate sous la direction des ingénieurs de l’État, et accélération rapide de la liquidation, voilà ce que l’Etat avait le devoir de faire.
- Ensuite, pour les caisses de retraite et de secours, les fonds dissipés ayant été amassés sur les cotisations et retenues de salaires, il est incontestable que les créances des caisses constituent des créances privilégiées. L’État assurant le fonctionnement des travaux et le remboursement des caisses, la population de Bessèges, La Voulte et Terre Noire ne traverserait pas les lamentables atïres d’angoisse qu'elle subit depuis plus de six mois.
- Mais qui s’inquiète, au milieu des passions déchaînées par l'agitation insensée que nous traversons, des mineurs et des métallurgistes de tel ou tel endroit. L’attention est fixée ailleurs ; elle est toute aux manifestations boulangistes ou anti-boulangistes. Aut Cesa,r, aut nihil ! En dehors de lui, il n’y a plus rien. Et le gouvernement lui-même favorise, inconsciemment, nous le savons, ces remous, flux et reflux de l'opinion.
- Dans notre dernier numéro, nous parlions du conflit survenu entre le conseil municipal de Paris et les chambres syndicales patronales au sujet du minimum de salaires. Les dernières avaient eu une entrevue avec M. Floquet, président du Conseil,ministre de l’intérieur, juge en dernier ressort des décisions du conseil municipal. On se rappelle que les patrons protestaient contre toute fixation de la journée de travail, non seulement, disaient-ds. au nom de leurs intérêts patronaux, mais eucore au nom des intérêts ouvriers. Nous affirmons que c’était interpréter à contre sens les desiderata de la classe ouvrière ; nous ne nous Rompions pas, car une délégation nommée dans me importante réunion de syndicats ouvriers est allée protester auprès de M. le Ministre de l’Inté-rieur contre les assertions des délégués patronaux, fct affirmer qu’ils sont partisans de la réglementa-Hoo du travail, de la fixation de la journée, ainsi JIUe de la fixation du prix de l’heure. M. Floquet
- s a reçus avec bienveillance. En se retirant, ces
- délégués ont témoigné de l’attachement que la classe ouvrière parisienne ne cesse de porter à la République, affirmant que si elle éiait mise en péril, tous se lèveraient pour la défendre, lis ont ajouté qu’en retour, le gouvernement de la République se devait de sauvegarder les intérêts de la classe ouvrière.
- À peine si les journaux ont consenti à insérer en troisième page, aux faits divers,le récit de cette importante entrevue. Ah ! s’il se fût agi d’un interview du général Boulanger !
- Cette rélégation à l’arrière plan des questions vitales du travail étouffées par l’agitation politique qui prime toute autre considération dans les esprits, montre bien, comme nous le disions en commençant, combien des crises de cette nature sont funestes. Dès l’instant que la crise actuelle ne met pas en lumière les solutions primordiales du problème du travail, rien de fécond ne saurait en sortir.
- Et néanmoins les travailleurs se passionnent pour elle ! C’est l’inconséquence naturelle de l’esprit irréfléchi qui domine les masses. Elles ne peuvent concentrer vivement leur attention sur un vaste plan d’ensemble et de synthèse sociale. A Lyon, deux corporations sont en grève; à Rennes, depuis trois mois, la corporation des chapeliers est en grève également ; un congrès important de mineurs a été tenu à Carmaux ; un congrès ouvrier va se tenir en Belgique ; un autre, international, celui-là, sera tenu prochainement en Angleterre. A peine si nous avons pu trouver dans les journaux quelques lignes insignifiantes sur ces faits sociaux d’un intérêt si grand.
- Ah ! que le peuple est aveugle de se précipiter ainsi, dans les crises politiques, toujours aventureuses, parce que rien de fécond n’en sort. Mais si le peuple est aveugle, les gouvernants, tous ceux qui ont une action sur la foule, soit par l’autorité de leurs fonctions,soit par l’autorité de leur parole ou de leur plume, ont le devoir del’éclairer. Et, je le répète, en terminant cet examen, c’est en améliorant sa situation qu’on l’éclairera.
- Nos institutions actuelles sont battues en brèche; la Chambre est dépopularisée et, vraiment, elle a tout fait pour s’attirer l’impopularité qui l’accable. Seul, le ministère a fait naître des espérances. A lui il appartiendrait de les réaliser. Un ministère énergique serait fort, car les fractions rétrogrades ou modérées de la chambre se rendent à sa discrétion. Qu’il prenne donc en main la révision, qu’il procède à des réformes, qu’il oppose agitation à
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- agitation, l'agitation féconde à l’agitation stérile, le travail au bruit.
- S’il ne le fait pas, quelle que soit l’excellence de ses intentions, il assumera une responsabilité bien lourde, dans l’œuvre de dissolution et de destruction en voie d’accomplissement.
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- DROIT SOCIAL ET LÉGISLATION.
- Le droit social est dans l’essence de la nature humaine elle-même, et non au-dehors. C’est pourquoi toute convention et toute législation contraires aux droits naturels de l’homme sont illégitimes et sans valeur réelle, car elles sont contraires aux fins de la nature.
- J.-B. André G0D1N, fondateur du Familistère.
- LA CHAMBRE
- II est certain que nous traversons en ce moment une véritable crise politique. Il y a une formidable levée de boucliers contre les grands pouvoirs de l’Ëtat.
- Hatons-nous de reconnaître que cette manifestation hostile d’un courant d’opinion n’a rien d’ins-constitutionnel, quant a présent, et ne paraît pas devoir sortir de la légalité. Gela nous permet sinon de l’apprécier avec toute la rigueur d’une méthode scientifique, nous n’avons pas cette prétention, du moins de fixer avec tout le sang-froid désirable l’impression ressentie.
- Des trois rouages qui composent la machine gouvernementale, Chambre, Sénat, Présidence de la République, celui contre lequel l’opinion publique semble réagir avec le plus de force, c’est la Chambre. Le suffrage universel se retournerait donc contre le seul pouvoir issu directement de lui.
- Si le mouvement se généralisait la situation pourrait être considérée comme très-grave, étant données les aspirations anti-républicaines de la plupart de ceux qui y sont entrés.
- C’est d’abord une légère poussée contre un ministère coupable de punition envers un général indiscipliné; puis contre la Chambre, malgré les gages qu’elle donne, en renversant le ministère décrié. Déjà on jette le discrédit sur le parlementarisme. Bientôt on montera à l’assaut de la République elle-même.
- Loin de nous la pensée de considérer comme indissolublement unis le sort du parlementarisme et delà République; l’illusion de voir entre un Cabinet et la Chambre, une solidarité que démentent constamment les faits, de vouloir entre le réprime parlementaire et la Démocratie,une solida-
- rité qui serait mortelle pour cette dernière, si elle se prolongeait.
- Aussi, par la juxtaposition de ces divers termes n’avons-nous fait qu’indiquer la marche d’un courant populaire qui va grossissant et auquel ses premières ambitions ne suffisent plus.
- La République n’est certes pas en danger. Elle a pour elle ses institutions : le suffrage universel, la liberté de la presse, ces deux soupapes de sûreté, grâce auxquelles le mécontentement peut s’épau-cher en manifestations légales sans porter atteinte à l’existence de la République.
- Elle a pour elle non seulement la division, mais aussi l’impuissance de ses ennemis, réduits à lui emprunter ses formules et jusqu’à la forme de ses institutions.
- Quant au régime parlementaire, dont M. Godin, dans son livre Le Gouvernement, a peint d’une manière saisissante les défauts et l’impuissance,nous sommes bien forcés de reconnaître avec le vénéré fondateur du Familistère, qu’un certain temps d’épreuves et de difficultés nous sépare du jour où il cédera la place à un gouvernement plus conforme aux besoins d’une démocratie.
- Des solutions contradictoires sont vaguement entrevues; des jalons sont posés, mais en des sens bien trop divers pour qu'il soit possible de s’engager sûrement dans une voie quelconque.
- Examinons la répercussion sur la Chambre de cette poussée de l’opinion qui se manifeste surtout contre elle.
- il est difficile, à cette heure, d’évaluer la force de la coalition. Cette force alimentée par le suffrage universel est évidemment variable.
- Quant aux éléments dont elle se compose, ils sont d’origine et de tendances très diverses.
- Le cri de guerre est dissolution.
- Quels que soient les griefs que l’on ait contre la Chambre actuelle, en présence des visées dangereuses pour la République du gros des troupes coalisées, il est à désirer qu’elle arrive au terme de son mandat.
- 11 est bon, d’une façon générale, que dans notre démocratie, si mal organisée qu’elle soit, les institutions fonctionnent librement et régulièrement,et que les modifications, lorsqu’elles sont reconnues nécessaires, n’y soient apportées que d’une main sûre et selon les formes consenties.
- Sans vouloir justifier cette Chambre, il est permis de se demander si on ne lui fait porter que le poids de ses propres fautes, ou si elle n’est pas le bouc émissaire chargé des iniquités du parlementarisme .
- Il n’y a cependant entre elle et celles qui l’ont précédée qu’une différence d’ordre chronologique ; la même qui distingue Louis XVI de ses devanciers.
- La Chambre est impuissante.
- Voyez combien le reproche est grave adressé paf
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- ,,le^eur à l’élu auquel il a délégué sa souveraineté toute entière dans un pays de centralisation exces-
- slg6h bien ! à l’encontre de cette croyance générale , la puissance de la Chambre, quiconque a vu fonctionner de près le parlement reste absolument convaincu de la quasi-irresponsabililé de cette collectivité légiférante. _ J ^ ^
- P,a bonne volonté, l’esprit de méthode et de suite même, se brisent contre les obstacles accumulés car la Constitution.
- v Isfous verrons tout à l’heure ce que la Chambre aurait dû faire, ce qu’elle doit faire, sous peine d’entraîner dans son impopularité la République elle-même.
- Et le corps électoral? N’a-t-il pas une part de responsabilité dans l’état de choses contre lequel il proteste?
- Ee suffrage universel n est pas réellement universel puisque les femmes en sont exclues. Qu’a-t-on fait jusqu’à présent pour corriger ce vice fondamental, exclusif de toute justice, et contraire à l'intérêt général ?
- Même sur l’étroite base actuelle, même avec les imperfections légales du mode de suffrage actuel, dont le Devoir plus que personne a fait la sévère et persévérante critique, Le corps électoral pouriait-il se rendre le témoignage d’avoir fait tout ce qu il devait faire, en ce qui concerne et le choix de ses mandataires, et la mission qui leur est confiée.
- La Chambre n’aurait-elle pas le droit de se retourner vers ses électeurs et de leur dire : sur quelle réforme à accomplir m’avez-vous doté d’une majorité ?
- Si la responsabilité doit se partager dans une certaine mesure entre les élus et les électeurs, il faut que les uns et les autres, travaillent de concert à faire cesser un état de choses préjudiciable à leurs intérêts réciproques, au progrès et à la sécurité de nos institutions.
- Cette oeavre peut être accomplie sans secousses, sans que l’harmonie nécessaire entre la représentation nationale et le pays reste plus longtemps troublée.
- Nous avons exprimé la conviction que la République n’était pas en danger, et que le parlementarisme avait encore de longs, hélas ! sinon de beaux jours devant lui. Il n’est pas besoin de montrer les barrières légales qui s’opposent à une séparation anticipée de la Chambre. Quant aux autres il dépend, de la Chambre et du pays de les fortifier c°utre toute tentative.
- La ministère disparu a été remplacé par un autre qui inspire toute confiance à la majorité rePublicaine.
- Ses premiers pas dans l’arêne parlementaire ont [. e ^es triomphes tels que jamais Chambre n’en ® pareils à un ministère quelconque, est le principe de la séparation des églises et
- de l’État accepté par la Chambre. C’est victoire plus étonnante que le principe de la révision accepté par le Sénat.
- C’est en face du péril né de l’exploitation par toutes les oppositions et par tous les mécontentements et par toutes les oppositions de la rancune d’un brillant officier sevré du portefeuille ministériel, la consécration éclatante du ministère civil de la guerre.
- Ce n’est pas tout. A côté de l’esprit de courageuse décision dont il a fait preuve dans les occasions où il jouait son existence, le Cabinet actuel apporte dans son oeuvre quotidienne une activité et une méthode dont nous étions déshabitués. Que la Chambre s’en inspire à son tour, et elle reprendra dans la faveur de l’opinion publique la part qu’elle n’aurait pas dû laisser entamer. Elle se trouve en présence d’un stock considérable de projets de lois dont la plupart sont conformes aux aspirations des classes laborieuses.Qu’elle se hâte. Elle n’a pas une faute à commettre,pas une minute à perdre.
- N’est-ce pas une chose étrange et significative que l’empressement de tous les partis à réclamer des réformes ?
- Il en est une sur laquelle tout le mondé, sans exception est d’accord. Constamment poursuivie par la fraction avancée du parti républicain de la Chambre, elle est acceptée par la fraction modérée, consentie par le Sénat.Personne n’en conteste le principe et c’est à peine si de rares divergences se produisent sur son opportunité.
- Un nouveau parti vient de naître qui a subitement conquis la faveur d’une notable partie du corps électoral rieu qu’en l’inscrivant sur son drapeau vierge de toute autre formule. Les anciens partis réactionnaires, peu coutumiers de revendications de ce genre, la réclament bruyamment.
- C’est la révision.
- Depuis le gouvernement jusqu’aux adversaires les plus ardents delà République, tout le monde la veut.
- Il faut la faire.
- Il faut la faire vite, afin que les ennemis de la République n’en exploitent pas, contre elle,l’ajournement. Il faut la faire démocratique afin que leurs espérances soient à jamais déjouées.
- Il est temps d’aviser disait l’exposé des motifs du projet de révision déposé à la Chambre par M. C. Pelletan et sur lequel le précédent ministère a été renversé, il est temps d’aviser si l’on ne veut pas laisser au vieil esprit plébiscitaire la force que lui donnent contre nos libertés démocratiques des vices orléanistes.
- Mais il n’est pas nécessaire que la vie politique d’une grande nation soit suspendue par l’attente de la réparation de notre machine constituiion-nelle.
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- Il faut que électeurs et élus tout le monde se mette à l’œuvre.
- Il y a une réforme que les premiers peuvent dicter impérieusement, et que les autres peuvent accomplir sur l’heure, sans crainte du veto ; c’est la réforme de l’organisation du suffrage universel sur la base du renouvellement partiel annuel.
- Le Devoir n’a jamais cessé et ne cessera jamais de la réclamer, car c’est surtout delà mauvaise organisation du suffrage universel que vient le mal dont la République souffre.
- Le parti national et son manifeste
- Les lecteurs du Devoir ont lu dans les journaux du commencement de la semaine le texte de deux discours importants, prononcés,l’un,par M.Naquet, sénateur de Vaucluse, l’autre par M. Boulanger, député du Nord, le second répondant à un toast porté par le premier.
- Nos lecteurs ont pu se convaincre de la réserve dans laquelle nous avons cru devoir nous tenir, au milieu des incidents de personnes déchaînés ces derniers jours.Nous nous sommes efforcé de déterminer les causes d’un mouvement populaire qui s’affirmait avec tant de force, et tout en reconnaissant sa légitimité, nous avons combattu de notre mieux ses manifestations inconséquentes,que nous croyons dangereuses pour le repos du pays, l’avenir de la liberté et de la République. Mais nous ne sommes pas entré dans les polémiques injurieuses qui, de part et d’autre, ont défrayé la presse de ce mois.
- Cette fois nous nous trouvons, non plus en présence de racontars démentis ou confirmés,de potins de couloirs, mais bien de deux discours programmes, ayant une importance grande, à raison de la situation de leurs auteurs et des circonstances étranges que nous traversons.Nous voudrions examiner la nature de ce programme et voir s’il répond effectivement aux impérieuses nécessités de l’heure présente.
- * *
- Le discours de M. Boulanger, c’est une remarque préliminaire à faire, est sobre de détails précis, de considérations philosophiques générales.En revanche, celui de M. Naquet, se tient à la fois dans les généralisations élevées de la philosophie politique, en même temps qu’il précise un peu plus le terrain sur lequel se placera désormais le parti nouveau qui se forme autour de l’ex-général Boulanger. 1 Faut-il le dire ? Nous eussions mieux aimé voir le chef de ce nouveau parti aborder ces questions de [
- détails et de principes. Mais M. Naquet les ayaD[ posées, avec la précision scientifique qui distingae le savant sénateur de Vaucluse et le discours q6 M. Boulanger étant une réponse conlirmative, 0ri peut considérer l’un et l’autre comme intimement 'liés et solidaires,comme animés de la même pensée maîtresse.
- Donc, en résumé, que veulent M. Naquet et M Boulanger ?
- Réviser la constitution, supprimer le parlementarisme, avec ses chinoiseries formalistes, ses règles surannées, qui empêchent toute modifia, tion, toute réforme d’aboutir. Voilà ce qu’à dit M Naquet, ce qu’a répété après lui M. Boulanger.Rien de plus naturel, et sur ce point, ce n’est pas nous qui contredirons les deux orateurs sur l’imperfection du mécanisme législatif que nous avons dénoncé tant de fois dans ces colonnes. Avec eux nous croyons que la constitution de 1875, élaborée et votée par une Assembée Nationale dont la majorité était composée de monarchistes, doit être révisée au plutôt. Avec eux, nous croyons que cette constitution a été bien funeste au développement de la République ; que c’est plus malgré elle que par elle, que la République s’est maintenue en France. Avec eux, nous croyons que le peuple désire une modification des lois constitutionnelles, Mais dans quel sens et pour obtenir quel résultat!
- C’est ici que la question, naguère si claire, s’obscurcit.
- M. Naquet prétend que la venue de M. le général Boulanger a produit un déclassement des anciens partis ; que par là, l’ex-commandant du corps d’armée de Clermont a jeté les bases d’un parti national. Il affirme que ce fut là la pensée mère deM. Gambetta : « Là où personne n’a réussi jusqu’à ce » jour, vous, vous réussirez ; j’en ai le ferme » espoir, » dit-il à M. Boulanger... L’espoir est bien hardi,car s’il est une chose qu’on ne saurait refuser à Gambetta, c’est une puissance et une fertilité de moyens incomparables.
- Mais d’abord, comment sera constitué ce part national dont M. le général Boulanger serait le chef et l’inspirateur? De tous,indistinctement,selon M.Naquet, puisqu’il n’y aura plus désormais de
- partis monarchistes. M. Naquet, en effet, fond parti monarchiste dans le parti républicain QUJ devient ainsi le grand parti national rêvé. « Vou> amènerez à la République, dit-il, non seulem^
- ' certains de vos amis qui en étaient éloignés,ma13
- indirectement et par voie de conséquence,
- [ ennemis eux-mêmes, obligés, eux aussi, P°
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- pouvoir vous combattre, de s’unir sur le seul terrain où la lutte soit pour eux possible, le terrain
- républicain. »
- La conséquence dont parle ici M. Naquet nous cemble singulièrement inconséquente et l’union rïes monarchistes autour de M. Boulanger, sur le terrain républicain, nous paraît fort équivoque.
- * +
- Est-ce, en effet, la nature de la constitution actuelle, qui a, jusqu’à ce jour, éloigné les monarchistes de faire adhésion à la République ? Étant données les imperfections nombreuses qu’on reproche à très juste titre à celte constitution, nous sommes portés à croire- que non. Au contraire, même, si quelque chose avait pu détacher les monarchistes de leur parti, il nous paraît que ce serait bien plutôt la constitution qui est leur œuvre et dont eux-mêmes nous ont doté.
- 11 faut donc chercher autre part la cause de l’hostilité que les adversaires de la République lui témoignent. Et elle n’est pas difficile à découvrir.
- Les monarchistes se disent — et sont bien — conservateurs. Ils sont les adversaires de tout changement dans l’ordre de choses social actuel — abstraction faite de la forme politique républicaine. Les monarchistes professent, en matière de philosophie sociale, des opinions absolument rétrogrades. Leur conception de la Justice et des rapports économiques est une conception arriérée, rétrograde. Ils considèrent la société comme composée d’éléments divers et distincts caractérisés par la situation sociale que chacun de ces éléments a su acquérir, et ils ne veulent pas qu’on mette fin à un ordre de choses pareil. Les monarchistes sont les représentants d’une politique sociale d’inégalités et de privilèges, imposant aux uns toutes les charges, aux autres toutes les jouissances sans aucune obligation en retour. Ils veulent revenir à un gouvernement qui consacre et maintienne énergiquement les privilèges et les monopoles existants.Voilà pourquoi ils sont les adversaires systématiques de la République. Quelles que soient les déceptions que ses partisans aient éprouvées, la République, malgré ses défaillances, ses déviations accomplies j par ceux qui ont voulu la détourner de son but — est une promesse de justice et d’égalité. Nous 1 avons dit bien des fois et on ne saurait trop insis-ter là-dessus : la République actuelle, même telle qu on l’altère et la dénature, est,par ses principes, Prémisse naturelle d’une organisation sociale medleure, qui effacera le vestige des iniquités que 1 la monarchie nous a légués. t
- C’est parce que la République est cela et ne peut pas être autre chose, que les monarchistes ne sont pas venus à elle.
- Si donc M. Naquet se berce de l’espoir que M. le général Boulanger deviendra le chef d’un parti national auquel se rallieront les monarchistes, acclamant la République sur son nom,la formation de ce parti national est à nos yeux plutôt une menace qu’une espérance, pour les réformes d’ordre social que le peuple tout entier revendique, en s’insurgeant à coups de bulletins de vote,contre le parlementarisme.
- Les espérances populaires seraient donc encore unefoisàlaveille d’être déçues, dans ce mouvement révisionniste vers lequel il s’est élancé avec une impétuosité qu’on ne lui avait pas vu déployer depuis de longues années.
- Cette déception apparaît encore plus clairement quand on lit le discours du général Boulanger.
- * *
- M. Boulanger veut, nous dit-il, une République « ouverte, où tous seront admis, sans que nous « ayons à demander à qui que ce soit,d’où il vient. « La seule chose que nous ayons le droit l’exiger, « et que nous sommes résolus à exiger de ceux « qui entendent marcher avec nous, c’est que,sans « rien abandonner de leurs offactions personnel-« les {???) ils se placent résolument comme nous, « sur le terrain de la République,le seul sur lequel « puisse se constituer véritablement un parti natio-« nal, recruté dans tous les partis actuels,indistinc-« tement. »
- Mais, encore une fois,que feront ces néo-républicains que, sans rien renier de leurs affections personnelles, on invite à se placer sur le terrain de la République ? Quel ensemble de réformes réaliseront-ils?
- C’est ce que M. Boulanger ne dit pas: ou plutôt il le dit trop bien. Il n’est pas pour cela besoin de programme !...
- « Quant aux programmes,continue-t-il,j’en pense « ce qu’en pensait autrefois le patriote dont les ! « opportunistes ont fait un demi-dieu. Je pense « qu’il est impossible de continuer à multiplier à « l’infini les questions, sauf à n’en résoudre jamais « aucune, et qu’il faut aborder les problèmes poii-t tiques les uns après les autres,en procédant scien-« tiliquement. » —- Ou cela ne dit rien, ou cela dit trop. Les problèmes politiques iiennentaux problè-1 mes sociaux ; tous s’enchaînent rigoureusement et i on ne saurait procéder à la solution de l’un, sans
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- songer aux conséquences immédiates qu’elle entraîne pour la solution de l’autre. Ce fut la grande erreur de Gambetta, qui le paralysa et nous conduisit au gâchis actuel, de croire qu’il n’y avait pas « une question sociale », mais des « questions sociales. » Car au fond, M. Boulanger ne fait que rééditer la phrase fameuse du discours de Nantes :
- « Il n’y a pas de question sociale ; il y a des questions
- sociales. »
- Ces deux affirmations de son discours sont graves : d’une part, il veut rallier à lui tous les anciens partis indistinctement — et nous avons vu l’abîme qui sépare les monarchistes des républicains ; — de l’autre, il ne veut pas multiplier les programmes à l’infini !! et il s’abrite ici derrière l’autorité de Gambetta, en paraphrasant de ce dernier un discours qui marque précisément comme le point de départ de sa carrière politique rétrograde. M. Boulanger commence par où Gambetta finit. Et cela est si vrai,qu’il dit que « nous ne pouvons ni ne devons » aborder (actuellement) les problèmes politiques et sociaux qui s’imposentà la pensée de tous. Il faut d’abord faire la Révision.
- Que la Révision soit indispensable,ce n’est certes pas nous qui le nierons. Mais la révision politique n’est pas tout : pour que le peuple puisse se prononcer en toute connaissance de cause sur les hommes qui entretiennent'l’agifation révisionniste, encore ces hommes devraient-ils lui dire,au moins quelles sont leurs vues sur le problème social ; indiquer quelle connexion ils voient entre le problème social proprement dit et le problème politique.
- C’est ce qu’on nous dit pas.
- Nous avons le droit de nous alarmer de cette lacune. D’autant plus qu’on l’a déjà vu, par les citations et les remarques plus haut faites, si les chefs du nouveau parti national sont muets en matière de socialisme,ils ne sont que trop explicites dans leur appel aux conservateurs.
- *
- * *
- Et maintenant devant ce manifeste, que penseront les masses si violemment secouées ? Pour peu qu’elle réfléchissent, elles s’apercevront sans nul doute que le programme Naquet-Boulanger ne répond â aucune des douloureuses nécessités de l’heure présente.
- Mais réfléchiront-elles ?
- Elles sont l’X, l’inconnu formidable qu’aucune prévision humaine ne saurait maintenant dégager.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Les Chambres syndicales du bâtime^ chez M. Floquet. — Les citoyens Desfarges, Boulé Raymond et Ponchet, délégués par les Chambres syndicales ouvrières des corporations du bâtiment, ont été reçus par JJ Floquet, président du conseil des ministres.
- La délégation a entretenu M. le ministre de l’intérieur des votes du Conseil municipal, relatifs aux conditions du travail à appliquer dans les chantiers de la Ville. Après avoir exposé que la démarche faite en ce moment auprès de M. le ministre président du conseil, lui indiquait nettement que les corporations ouvrières du bâtiment comptaient absolument sur seB intervention favorable pour, par une mesure aussi ferme qlle juste, faire cesser une fois pour toute, les hostilités aveugles de quelques-uns des entrepreneurs qui sont actuellement le dernier et seul obstacle à l’application complète dans les tra vaux de la Ville des conditions du travail votées par le Conseil municipal, alors que les arguments favorables abondent et parmi eux une foule sont sans réplique, tellement qu aujourd’hui le Conseil municipal et l’administration sont absolument d’accord pour l’applicatiou de ces réformes, que dans ces conditions, monsieur le président du conseil, ayant l’autorité nécessaire pour trancher la question, les corporations ouvrières du bâtiment comptaient absolûment sur le gouvernement, et tout particuliérement sur M. le président du conseil pour faire droit à des revendications unanimement approuvées, sauf par quelques personnalités ennemies de toutes réformes.
- M. le président du conseil des ministres a répondu que les corporations ouvrières pouvaient absolument compter sur son appui pour leur donner leur satisfaction au plus tôt.
- Les délégués :
- Boulé — Desfarges — Raimond — Ponchet.
- Conseil supérieur de l’instruction publique. — Vendredi a eu lieu au ministère de l’instruction publique, le dépouillement des votes du scrutin du 21 avril pour le renouvellement intégral du conseil supérieur de l’instruction publique.
- La séance a été ouverte à dix heures et demie, sous la présidence de M. Gréard, vice-recteur de l’académie de Paris.
- Les votes à dépouiller étaient ceux des électeurs des différentes Facultés de province qui ont été appelés à prendre part au scrutin.
- Voici les résultats du scrutin :
- Institut'. MM. Jules Simon, Jules Girard, Faye, Delaborde et Beaussire, élus ;
- Collège de France : MM. Berthelot et Renan, élus;
- Muséum : M. Frémy, élu ;
- Facultés de théologie protestante : M. Bois, élu ;
- Facultés de droit : M. Acarias, élu ; un ballottage ;
- Facultés de médecine : MM. Brouardel et GauLard, élus;
- Ecole supérieure de pharmacie : M. Planchon,élu,
- Faculté des sciences : Deux ballottages ;
- Faculté des lettres : MM. Bayet et Jeannet, élus ;
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- Ecole normale supérieure : MM. Boissier et Debray, élus ;
- Ecole de Cluny : M. Thirion, élu ;
- Ecole des chartes : M. de Bazières, élu ;
- Ecoles des langues : M. Schaper, élu ;
- Ecole polytechnique : M. Mercadier, élu ;
- Ecole des beaux-arts : M. Delaborde, élu ; Conservatoire des arts-et-métiers : M. Laussédat, élu ;
- Institut agronomique : M. Risler, élu ;
- Lycées (Agrégés de grammaire) : M. Edon, élu ; Agrégé des lettres : M. Merlet, élu ; agrégés de philosophie : M. Rabier, élu ; agrégés d’histoire : Jolliffier, élu ; agrégés de mathématiques, un ballottage ; agrégés des langues vivantes, un ballottage ; agrégés de l’enseignement spécial : M. Combe, élu.
- Collèges communaux: (lettres): un ballottage; sciences; un ballottage.
- Enseignement primaire : MM. Compayré, Lénient, Dupuy élus et trois ballottages.
- Les élections pour les sièges du conseil supérieur de l’enseignement primaire qui sont en ballottage sont fixées au , samedi 5 mai. Le dépouillement aura lieu le vendredi suivant. 11 mai.
- Ajoutons que le conseil supérieur de l’instruction publique se compose de cinquante-huit membres, dont quatre, appartenant â l’enseignement libre, sont nommés directement par le ministre.
- Le conseil est renouvelé tous les quatre ans, mais les membres sortant sont rééligibles.
- L’exposition de 1889. L’hymne de 1889 —
- Le concours ouvert pour les paroles du poème lyrique : Quatre-Vingt-Neuf, chant séculaire, pour chœur, soli et orchestre, qui sera mis en musique pour être exécuté lors de la distribution des récompenses de l’Exposition universelle de 1889, ayant été clos le 31 mars 1888, le jury,institué par l’arrêté ministériel du 17 octobre 1887 pour jugerce concours s’est réuni au Conservatoire de musique, sous la présidence de M. Théodore de Banville.
- Cent soixante et onze poèmes avaient été déposés.
- Le jury a décerné à l’unanimité des membres présents ;
- Le premier prix au poème inscrit sous le numéro 84 et portant pour épigraphe : Anne, ma sœur Annepne vois-tu rien venir ?
- 2° Le deuxième prix au poème inscrit sous le numéro 135 et portant pour épigraphe ; Une pensée dominait tout (Michelet, la Révolution).
- L’auteur du poème inscrit sous le numéro 84 est M. Louis-Gabriel-Charles Vicaire, né à Belfort, le 24 janvier 1848.
- L’auteur du poème inscrit sous le numéro 135, est à M. Claude-Louis-Georges-Couturier, né à Batignolles (Seine), le 2 août 1858.
- En conséquence et conformément au réglement du concours inséré au Journal officiel du 29 janvier dernier, est attribuée à M. Claude Couturier.
- Le concours pour la composition de la musique du poème ajant obtenu le lar prix sera ultérieurement ouvert.
- Manifeste du Comte de Paris. — Les journaux publient une lettre qu’ils qualifient de très importante. La voici :
- Depuis que le comte de Paris est de retour en Angleterre,il a reçu un grand nombre d’hommes politiques avec lesquels il s’est entretenu de la situation actuelle. Nous publions ici les paroles qu’il vient d’adresser à quelques-uns d’entre eux sur les questions qui absorbent aujourd’hui l'attention publique :
- « La crise est grave. Il faut l’envisager de sang-froid, car elle était inévitable. Je l’avais annoncée l’année dernière dans mes instructions aux représentants du parti monarchiste. Les événements m’ont donné raison. Les dissensions intestines frappent d’impuissance le gouvernement de la République. Prodigue et persécuteur à l’intérieur, il est sans crédit et sans force en Europe. Le radicalisme au pouvoir menace d’achever la désorganisation du pays.
- « Les récentes et éclatantes manifestations du suffrage universel sont le cri de la France, lasse d’un tel régime et aspirant à la délivrance. Ce mouvement est h conséquence naturelle etîogique des violences, des scandales quiont révolté la conscience publique, de l’abus du régime parlementaire entre les mains d’un parti despotique; et rien n’est plus juste que de réclamer, avecla dissolution d’une Chambre discréditée, la Révision d’une Constitution qui ne laisse plus àla nation le droit de disposer librement de ses destinées.Les monarchistes n’ont pas attendu la crise actuelle pour demander cette révision. Je l’ai inscrite moi-même sur leur programme. Je le leur rappelle aujourd’hui.
- « Mais,mon devoir, est également de le dire, ce mouvement s’épuiserait inutilement ou conduirait la France aux plus grands périls si elle croyait qu’un nom seul, quel qui soit, peut être une solution. Et c’est une solution qu’il lui faut. Pour la lui donner, tous les conservateurs doivent demander la révision non à des Assemblées divisées, dans lesquelles ils sont en minorité, mais au pays lui-même loyalement consulté.
- « A l’heure décisive, il comprendra que cette solution doit être la monarchie telle que je l’ai définie, et au rétablissement de laquelle je consacre tous mes efforts. Seul ce gouvernement stable peut, sans confisquer les libertés publiques, assurer à notre démocratie laborieuse la sécurité dont elle a besoin, élever le pouvoir au-dessus des assemblées et des partis, et garantir ainsi à la France l’ordre à l’intérieur, la paix à l’extérieur. Ce jour-là, la monarchie acceptée par tous les bons citoyens, quelles qu’aient été auparavant leurs préférences, fera appel au dévouement de chacun, pour travailler, avec l’aide de Dieu au relèvement de la patrie. »
- Les députés de la Seine.— Les députés de la Seine, réunis la semaine dernière au Palais-Bourbon, ont approuvé le texte de la déclaration suivante, qui leur a été soumise par M.Anatole de La Forge.
- « En présence des tentatives plébiscitaires audacieusement faites sur le nom du général Boulanger, les députés de la Seine ne peuvent garder le silence.Ils ont le devoir d’exprimer franchement et publiquement leur façon de penser. Dans toute lutte politique, pas un patriote n’a le droit de rester neutre.
- « C’est pourquoi les soussignés, républicains élus de Paris et * du département de la Seine, défenseurs résolus des libertés
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- publiques tiennent à déclarer qu’ils sont décidés à combattre toute velléité césarienne, de quelque nom qu’elle se serve.
- « Ce que nous voulons c’est le maintien de la République, qui, seule, fera passer dans les lois, les institutions et les mœurs, les principes delà Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, cette grande charte démocratique de la Révolution française qui n’admet ni sauveur, ni protecteur, ni dictateur.
- Signé : Achard, Allain-Targé, Barodet, Brelay, Brialou, Bourneville, Basly, Gamélinat, Germain Casse, de Douville-Maillefeu, Camille Dreyfus, Frebault, de Heredia, Labordére, Sigisinond Lacroix, Lafont, de La Forge, de Lanessan, Lefèvre, Maillard, Mathe, Mesureur, Millerand, Frédéric Passy, Pichon, Benjamin Raspail, Tony Revillon, Roque de Fillol, Yves Guyot.
- Ont refusé de signer : M.VL Faisant. — Loekroy—Michelin. — Gaulier. — Delattre. — Farcy.
- Sont malades : MM. Villeneuve. — Forest. — Hude.
- Grise ouvrière à Terrenoire, la Voulte et Bessèges. — Une réunion privée de la commission des liquidateurs et des créanciers délégués s’est tenue au siège social de la Compagnie de la Voulte, Terrenoire et Bessèges, 2, rue d’Enghien, à Lyon.
- Sur les cinq créanciers délégués, deux seulement étaient présents. On aurait beaucoup remarqué l’absence inexplicable d’un des plus considérables et des plus influents.
- Il semble résulter de la discussion à laquelle on s’est livré, que le système de la temporisation prévaudra.
- Les partisans de ce mode allèguent qu’avant de fonder une nouvelle société, ainsi qu’il a été proposé, il faut étudier la question, déblayer le terrain et procéder à l’épuration du personnel.
- Les adversaires de la temporisation allèguent, de leur côté, que ce système est on ne peut plus funeste et que tous les intéressés en pâtissent.
- Ils disent que les clients, voyant qu’il ne se fait rien vont diminuer les commandes et que l’on sera obligé de cessé le travail.
- Si,ajoutent-ils,l’on veut continuer à toute force de travailler dans les conditions actuelles c’est à bref délai la faillite.
- N’y aurait il pas un calcul de la part de quelques personnages voulant acheter les actions à quelque vil prix et tromper ainsi toutes les espérances ?
- Il est probable que d’ici un mois une réunion générale de tous les intéressés sera provoquée par les partisans de la fondation d'une nouvelle société.
- Comme on le voit, la situation devient de plus en plus grave ; c’est la faillite qui s’annonce à brève échéance, c’est la ruine pour tous les ouvriers ; c’est plus, c’pst la mhère.
- Les capitalistes, non contents d’avoir déjà pris les épargnes des ouvriers, les ont conduits à la ruine.
- Cette crise ouvrière, qui dure depuis déjà quatre mois, pourrait bien ne pas se terminer comme on le croyait.
- Bessèges,
- 25 ouvriers ont été congédiés hier. La Compagnie doit recevoir une rentrée de fonds assez importante. Une com-
- mande faite par une société de chemins de Ut Algériens ayant été acceptée, le paiement sera effectué sous peu.
- Lyon.
- On annonce que la société va . faire connaître son état définitif au 31 décembre 1887. Les lenteurs de l’administration et la pénurie de la comptabilité ont fait tant qu’aujourd’hui on ne sait pas quelle est exactement la situation de la Compagnie.
- Pas de nouvelles commandes.et très peu d’argent. Le tout va de mal en pis, et sous peu une nouvelle et dernière crise éclatera. On apprend également que M. Eu verte doit entreprendre un nouveau voyage à Paris, vers la fin du mois. Les liquidateurs sont toujours à Lyon d’où ils dirigent les affaires. MM. Mue et Astier, ingénieurs, iront à Bessèges et à Lalle dans quelques jours.
- Une grève de mineurs.— Les mineurs de Saint-Étienne se sont mis en grève.Leur nombre est de 300 environ.
- Le puits numéro 6, appelé puits de la Loire, est sans ouvriers. C’est le centre de la grève.
- ITALIE
- Le député Cavalotti,malgré le vote unanime de la Chambre qui a refusé sa démission,n’a pas voulu revenir sur sa décision. Il est absolument logique, en faisant respecter le droit d’interpellation et en faisant ses électeurs juges entre lui et la Chambre.
- On commente fort la décision par laquelle M. Crispi a placé un colonel de carabiniers à la tète de la police de Rome.
- Cela va donner lieu à une interpellation à la Chambre.
- Tous les journ mx reconnaissent que le voyage du roi de Suède à Rome avait un but politique que prouvent suffisamment ses longues entrevues avec M. Crispi.
- On télégraphie de Massaouah à Rome que le Négus a chargé deux de ses lieutenants de se mettre en rapport avec le commandant en chef des troupes italiennes, en vue de la négociation d’un traité de paix. A Rome, on espère que les préliminaires de paix seront signés mardi prochain.
- L’escadre italienne dans les mers de l’Amérique du Sud a reçu ordre de revenir sans retard, le gouvernement italien ayant décidé de concentrer toutes ses forces navales dans la Méditerranée.
- On se demande ici ce que signifie cette mesure extraordinaire.
- ALLEMAGNE
- Le gouvernement prussien, d’accord avec les gouvernements de Bade, de Wurtemberg, et de Bavière, a décidé d’établir le long de la frontière suisse, de Bâle à Lindau, un cordon d’agents de police politique.
- ROUMANIE
- La révolution agraire.— C’est en effet, une véritable révolution agraire, qui vient d’éclater en Roumanie, Les paysans se soulèvent de toutes parts, réclamant la terre. Voici les nouvelles successives publiées par l’agence Havas a cet égard :
- On nous télégraphie de Bucharest,
- Les paysans révoltés menaçent la ville même de Bucharest.
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- Les villages des alentours sont, dans un état d’effervescence extraordinaire.
- A Branisti, la gare a été assiégée et le capitaine qui commandait les forces locales, pris et garotté. Des troupes ont été vainement envoyées sur les lieux. Plus de 200 paysans, qui venaient à Bucharest pour demander des terres,ont été arrêtés à la barrière.
- Le mouvement a été réprimé sur divers points.Sur d’autres il continue. Les troupes ont, en plusieurs circonstances, fait usage de leurs armes. Il y a eu un certain nombre de morts et de blessés.
- L’agitation persiste surtout dans les régions du Nord, de l’Est et du Sud, ainsi qu’aux environs de Bucharest.
- Le nombre des paysans amenés à Bucharest pour y être internés devient chaque jour plus considérable.
- Hier, une trentaine de fermiers, échappés à la fureur des paysans, se sont présentés à la Chambre. M. Rosetti a de nouveau déclaré que le gouvernement sévirait contre les insurgés avec la plus grande rigueur. Un député socialiste, M. Mortzun a défendu les paysans et a longuement parlé des exactions des fermiers.
- Les fermiers, qui assistaient à la séance ont couvert la voix de l’orateur de leurs clameurs, et sont descendus dans l’hémicycle pour faire un mauvais parti à M. Moitzun. L’enceinte a dû être évacuée et la séance prorogée.
- M. Ferbinzi, le préfet d’Urziceni, où les troubles ont commencé, sera mis en jugement pour avoir toléré que les paysans réquisitionnent les terres en jachère.
- Le gouvernement austro-hongrois s’est décidé à prendre des mesures contre le mouvement insurrectionnel et à renforcer les garnisons de Transylvanie et de Bukovine, de peur que l’agitation ne se propage parmi les Roumains de ces deux provinces.
- Brasso,
- Des bandes de paysans roumains ont coupé les fils télégraphiques reliant la province avec Bucharest. Les agents des autorités roumaines ont été séquestrés par les paysans.
- Le gouvernement ne peut pas compter sur l’armée territoriale, et même dans l’armée active, des velléités de défection se font jour. On a dû appeler à Bucharest les troupes de la Moldavie et de la petite Valachie.
- Plusieurs rencontres sanglantes ont eu lieu entre des bandes de paysans et les troupes.
- La marche des paysans vers la capitale continue.
- AUTRICHE
- La misère dans la Gisleithanie. — M. René Lavallée vient de lire à l’Académie des sciences morales et politiques un mémoire intitulé: Une enquête autrichienne sur la condition de la classe ouvrière dans la Cisleithanie.
- L’exemple le plus saisissant du degré de misère qui sévit dans cette région est celui-ci : dans un certain village de Bohême, les femmes tâchent de se faire emprisonner en volant du bois dans les forêts, afin de pouvoir manger dans la prison.
- Le gouvernement, pour remède à cet état de choses a fixé a onze heures la durée maxima de la journée du travail, — rçuand les prolétaires trouvent du travail. D’ailleurs, les excep-
- tions à cette loi dérisoire sont très nombreuses : tout est laissé à l’arbitraire du ministre du commerce.
- Vienne.— Suivant des nouvelles de source sûre de Bucharest, et contrairement aux affirmationsdesjournaux officieux roumains, l’agitation dans les campagnes, au lieu de s’apaiser, tend à s’accroître.
- Elle prend le caractèie d’une révolution agraire. Les paysans demandent des terres, chaque jour on apprend qu’une nouvelle révolte a eu lieu. Des troupes sont envoyées de tous côtés.
- On assure qu’à Branesti, non loin de Bucharest, les soldats ont tiré sur les paysans dont plusieurs oni été tués ou blessés.
- Le nombre des paysans amenés à Bucharest pour y être internés devient chaque jour plus considérable.
- On ne connaît pas exactement la cause première des soulèvements, chaque parti politique en rejetant la responsabilité sur ses adversaires. Il faut attendre les résultats de l’enquête j udiciaire pour se prononcer.
- Le gouvernement interdit l’envoi de dépêches relatives aux événements.
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- LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT
- M. JEAN MACÉ A LYON
- Avec le printemps commencent les réunions où l’on s’est donné rendez-vous de points variés du territoire ; les congrès, les concours, les assemblées des savants, les diners d’anciens camarades de collège. 11 est vrai que le printemps s’estjusqu’à présent, rappelé trop discrètement à notre souvenir et que les excursions un peu lointaines offrent encore un attrait tempéré. Mais le calendrier affirme que nous sommes depuis un mois dans la saison printanière et, comme la date de ces réunions doit être naturellement arrêtée quelque temps à l’avance, la série a commencé quand même. C’est tant pis si la saison se livre à des fantaisies paradoxales ; on a compté sur une température probable. Le choix du moment est, d’ailleurs, moins libre encore quand, parmi les personnes convoquées, il s’en trouve qui touchent plus ou moins immédiatement au monde de renseignement. Il faut tirer parti des vacances de Pâques : or, cette année, si la sève est en retard, Pâques est venu de bonne heure.
- Parmi les congrès déjà ouverts, la ville de Lyon a vu celui de la Ligue de l’enseignement. Il s’est tenu sous la présidence de M. Jean Macé, qui est le fondateur de l’institution : personne ne saurait lui en disputer le mérite. Le souvenir se porte tout seul aux commencements de cette entreprise. C’était en 1866 ; on ne faisait pas de congrès en ce temps-là. La Ligue, ce fut tout d’abord M. Macé tout seul; il envoyait des circulaires pour demander des adhésions ; on adhérait à la cause de l'enseignement populaire. Le chiffre de ja cotisation à joindre à l’adhésion était facultatif; il n’y avait ni comité imposant, ni programme bien précis, ni siège socia-bien en vue ; on recevait des listes et on les renvoyait plus ou
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- moins remplies et accompagnées de souscriptions volontaires dans un petit village d’Alsace, à Beblenheim. Les premières réponses vinrent une à une et l’on voyait s’y mêler en proportions à peu près égales les noms de citoyens appartenant aux professions libérales et ceux de travailleurs à peu près illettrés, mais qui avaient senti avec une vivacité particulière les disgrâces du défaut ou de l’insuffisance de l’instruction première. On hésitait un peu, tant l’objet proposé semblait indéterminé, et l’on se demandait si l’argent recueilli ne serait pas absorbé par l’impression des listes de souscripteurs.Ces listes commencèrent pourtant à se remplir. Dans les départements de l’Est, notamment, le nombre des ligueurs devint considérable, et ce fut à Metz que se fonda le premier cercle important de la Ligue vivant de ses propres ressources, ayant même son bulletin particulier. Les œuvres variaient suivant les besoins du pays et les goûts des correspondants ; on fondait des bibliothèques populaires, on créait des cours du soir pour les ouvriers de l’industrie; en 1870, on organisa un grand pétitionnement pour l’instruction obligatoire et gratuite, et l’on était en train d’obienir une manifestation imposante quand la guerre vint tout interrompre. Il n’y avait guère d’organisation visible, méthodique, pour coordonner tous ces efforts. On était même obligé d’éviter une trop grande précision ; car, en matière d’associations, l’empire avait la jurispru lenee menaçante et la tolérance intermittente.
- Ce fut là l’âge héroïque de la Ligue, et il s’est prolongé depuis la guerre jusqu’après l’échec de la tentative du 15 Mai. La Ligue provoqua notamment, avec un succès marqué, la fondation d’un grand nombre de bibliothèques populaires et, avec plus de difficulté, celle d’un certain nombre d’écoles laïques libres. Ces fondations avaient de grands mérites en un temps où l’on ne se sentait guère à l’abri des mouvements de réaction politique-et religieuse : elles conservaient leur indépendance ; elles restaient aux mains des sociétaires, qui pouvaient bien, dans une commune, mettre à profit les subventions ou même l’hospitalité d’une administration bienveillante mais qui, un jour de revers, conservaient la direction de leur œuvre. En ce qui concerne les bibliothèques, notamment, le 16 Mai se montra fort embarrassé de la multiplication des bibliothèques populaires ; il n’osa ni les interdire, ni les supprimer, mais une circulaire de M. de Cumont s’efforça de les étouffer sous un tel amas de formalités, que, faute d’y pouvoir satisfaire, beaucoup prirent le parti de suspendre leur œuvre ; seulement les bibliothèques restèrent intactes, et on les retrouva l’orage passé.
- La Ligue a aujourd’hui une existence paisible; elle s’assouplit à tous les besoins, aide les bibliothèques dans leurs achats, fournit du matériel aux écoles, pousse à l’éducation militaire de la jsunesse, sert d’intermédiaire entre les sociétés d’instruction et les contérenciers de bonne volonté ; elle rend des services positifs que peuvent chaque jour apprécier toutes les personnes préoccupées de l’éducation populaire. Son action
- est généralement moins frappante depuis que les pouvoirs publics ont apporté plus de zèle à la ditfusion de l’enseignement primaire. En bien des endroits où le concours de la Ligue aidait à vivoter péniblement une école privée, le besoin qui l'avait, fait naître a été plus largement satisfait par la création d’une ou même de plusieurs écoles publiques. Dans telle commune où l’on avait désespéré de créer une bibliothèque populaire passable, la bonne volonté d’une municipalité nouvelle et le concours du pouvoir central ont créé une bibliothèque communale et gratuite qui a coupé court aux autres projets. La Ligue n’apparaît plus guère que comme un auxiliaire d’un mouvement devenu officiel, mais ce n’est pas moins un auxiliaire utile, et l’on comprend bien que M. Macé tienne à lui conserver son caractère en disant : « Nous sommes le camp de l’initiative privée.» Ce n’est pas seulement parce qu’il a le juste orgueil de l’œuvre accomplie; ce n’est pas seulement parce qu’il ne faut pas rester à la merci d’une réaction même locale, même passagère; c’est parce que l’initiative privée, lors même qu’elle s’exerce dans la même direction que l’action gouvernementale, conserve sa vertu propre. Pour n’en citer qu’un exemple, on verra très bien, si on parcourt nos campagnes, de deux communes voisines, l’une se contenter d’une bibliothèque populaire payante, mais très prospère et dont les sociétaires sont assidus, ne voulant pas avoir versé pour rien leur très faible cotisation, l’autre posséder une bibliothèque communale où tous les habitants peuvent puiser gratuitement, mais où ils ne jettent même pis les yeux. Tout cela est affaire de mœurs, d’organisation ; cela tient parfois à l’activité d’une ou deux personnes ; mais l’initiative n’a pas seulement le mérite de soulager le budget, elle sait aussi parfois utiliser au mieux les ressources et les forces.
- (Le Temps).
- Congrès des Coopérateurs Anglais
- Le 21e congrès des délégués des sociétés coopératives delà Grande-Bretagne et d’Irlande se tiendra dans la salle industrielle de Dewsbury les 21, 22 et 23 mai 1888.
- Le samedi 19 aura lieu l’ouverture de l’exposition des industries coopératives de production,
- Les deux principales questions à l’ordre du jour sont les suivantes :
- 1° Organisation à établir pour la vente des produits des sociétés de production par le magasin de gros (Wholesale )
- 2° Les manufactures coopératives de production doivent-elles dépendre du Magasin de gros ? Dans quelles conditions ?
- Nous rappelons que ce congrès doit s’ouvrir sous la présidence de notre vénéré ami, M. Ed. Vansittart Neale.
- M. Hughes, G. J. Holyoake, E. Vansittart Neale et Lord Ripon,dans une circulaire adressée à toutes les sociétés coopératives de la Grande-Bretagne, engagent les coopérateurs à ne nommer que des délégués dont ils connaîtront bien les vues
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- sur les questions à l’ordre du jour du Congrès de Dewsbury. Ils font la même recommandation pour le choix des adminis- ( trateurs du Magasin de gros. j
- Ces signataires voudraient que, après le payement des inté- | rêts au capital, le versement au fonds de réserve, le payement j d’un dividende représentant les bénéfices d’achats faits en gros, les bénéfices restants soient distribués entre les ouvriers employés dans les industries du Magasin de gros (Fabriques de drap, de savons, de biscuits, de chaussures;.
- Le chiffre des affaires du Wholesale (magasin de gros),s'est élevé, dans le dernier trimestre finissant le 24 mars à 34.000 000,soit en augmentation de 2.500.000 fr. sur le trimestre correspondant de l’année dernière.
- Dans une grande conférence à Edimbourg le 22 mars, sous le patronage des coopérateurs de cette ville,le Révérend John Glass a expliqué que le but de la coopération, d’après John Stuart Mill, était de répartir le produit du travail entre tous.
- Si le mouvement coopératif s’arrêtait à la consommation,la loi de l’offre et de la demande aurait bien vite absorbé la loi de la distribution équitable des bénéfices, et il en résulterait que le mouvement coopératif aurait été sans effet. Les coopérateurs ont à choisir : ou de renier leur cause et d’agir comme des capitalistes, ou de poursuivre leur route et d’arriver progressivement à une répartition plus étendue du capital et à l’organisation des garanties de la vie pour tous.
- COOPÉRATION ET SOCIALISME
- Dimanche 13 courant, M. Charles Gide donnera une conférence à Paris, salle Borel, 56, rue du rendez-vous, à 2 heures après-midi. Il traitera de la Coopération et du Socialisme.
- M. de Boyve, un des directeurs du mouvement pour la fédération des sociétés coopératives en France, ouvrira la conférence en parlant du mouvement coopératif a Nîmes et du congrès des coopérateurs qui va avoir lieu en Angleterre.
- Le point de vue scientifique
- de l'état après la mort
- PAR LE Dr CHARLES DU PREL.
- (Emprunté au Lotus)
- VI
- Quand nous comparons l’état transcendant avec l’état ter—
- restre, nous ne pouvons considérer la mort que comme un gain.
- Aussi deux questions d’autant plus graves se dressent à ce ujet. 1° R s’agit d’abord de savoir comment nous arrivons à anger volontairement l’état meilleur de la préexistence avec
- un état inférieur ; 2° Si cet échange a lieu une fois seulement ou si la réincarnation se réalise.
- Plus nous envisageons d’une manière pessimiste la vie terrestre, plus nous sommes certains que l’incarnation est une fonction de l’âme organisatrice, c’est-à-dire un acte- volontaire, et plus aussi devient difficile ce dernier problème.
- Plus la naissance volontaire dans un monde plein de douleur est énigmatique, plus aussi la répétition de cet acte volontaire ou la réincarnation doit paraître énigmatique. Les deux problèmes se tiennent et on les résout tous les deux par les mêmes considérations.
- La forme la plus ancienne de la réincarnation est la transmigration des âmes, et il est notoire que celle-ci se présentait de la façon suivante ; c’est-à-dire que l’âme pouvait renaître même comme animal sur la terre dans des circonstances données et selon l’usage qu’elle avait fait de la vie terrestre.
- Cette doctrine est tellement contraire à la conception moderne qu’il paraît inutile d’insister sur ce point. Nous ne prendrons en considération que la renaissance de l’homme en tant qu’homme. Quelque obscure que puisse apparaître la finalité du monde intelligible, nous devons cependant considérer comme lois fondamentales de toutFordrecosmiqueTévolution et la conservation de la force, qui sont les plus hauts points de vue de généralisation basés sur les manifestations terrestres.
- Au point de vue métaphysique, on pourrait donc considérer les naissances terrestres dans leur processus biologique, comme une série de réincarnations ; on pourrait même concéder la possibilité d’une rétrogradation biologique, en envisageant la réincarnation rétrograde comme un retour au type primordial ; en tout cas on devrait admettre que la nature ne fait pas de sauts et que tout développement s’accomplit d’une manière graduelle et continue.
- De la transmigration des âmes est sortie la palingénésie.
- Pythagore, du moins, l’a présentée comme la destinée de son propre moi.
- Mercure, dont il tut fils sous le nom d’Athalides, lui avait même promis la réminiscence comme trait d’union de ces existences successives. Il fut ensuite un pécheur de l’ile de Delos, nommée Pyrrhus; plus tard Euphorbe (1), Troyen qui mourut dans un combat singulier avec Ménélas ; dans sa quatrième renaissance, il s’appela Hermotime, et dans la cinquième seulement, il devint le célèbre sage de Samos II reconnut dans le temple de Delphes le bouclier qu’il avait porté étant Euphorbe et que Ménélas avait consacré à Minerve après la chûte de Troie (2). La religion hindoue, elle aussi, mettait à la place de la transmigration des âmes, la doctrine ésotérique et la palingénésie.
- (1) Illias, XVII, 59.
- (2) Aulus Gallius et II — Diog. Laertius, VIII, 8. Philostratus, Vita Apoll. 11. Marx Tyrius, diss. XXV11I. Ovide, Mètam., XV, 60. Horace, Od., 1, 28, ad Archysons. Cicéron De Offic., I, Jambilicus VitaPyth.
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- Apollonius interrogé par Jarchas sur ce qu’il avait été dans son existence antérieure, expliqua par l’obscurité de cette vie son manque de réminiscence, à quoi Jarchas lui rappela qu'il avait rté pilote, ce qu’Apollonius admit (1) . Chez les Gaulois, j les drui les affirmaient que l’âme se revêtait d’un corps nouveau f non pas sur cette terre, mais dans un monde supérieur. j
- Au point de vue purement logique, on ne peut rien objecter j à la réincarnation. L’âme peut faire un usage réitéré de sa faculté organisatrice, et nous qui ne savons pas comment et pourquoi l’incarnation a lieu, nous ne pouvons par cela même d’ores et déjà rejeter la réincarnation. Au point de vue logique, la conception druidique, elle aussi, est parfaitement admissible. L’âme pourrait s’approprier sur chaque planète le degré correspondant de densité proportionnelle, comme cela arrive dans les « matérialisations » où nous observons des degrés très différents de densité.
- Le principe d’utilité peut s’harmoniser avec la réincarnation. La renaissance ne pourrait être qu’avantageuse, si les dispositions organique et spirituelle se consolident pendant la vie,si notre sujet transcendant recueille les fruits de nos efforts, si enfin personne ne peut prétendre à propos de soi-même et moins encore à propos de la moyenne des hommes que le but à atteindre dansl’existence sur la terre a été réellement obtenu. Que le trait d’union àe la réminiscence n’existe pas entre les existences successives et que par là la valeur pédagogique de celles-ci soit perdue, c’est une objection qui ne tient pas ; car si nous oublions les événements précédents, nous conservons cependant les tendances acquises qui en proviennent.
- On ne peut conclure cependant de tout ce qui précède, que le progrès ait lieu exclusivement dans l’existence corporelle et qu’il ne soit pas possible dans le domaine de la sphère transcendante. Cette conception erronée est celle de la religion bouddhiste ; celle-ci nous condamné à une série innombrable d’existences et précipite chaque fois notre être tout entier dans l’engrenage terrestre. Hippolyte Rivail, l’élève de Pestalozzi, qui écrivit sous le nom d’Allan Kardec, parce que, dans une . existence précédente, il avait porté ce nom comme paysan breton, a renouvelé la conception bouddhiste et est devenu ainsi le fondateur de l’école spirite française. Ce bouddhisme fait de l’exception la règle en plaçant dans l’existence terrestre le centre de gravité. Nous sommes d’abord, essentiellement, des êtres transcendants et nous le restons même pendant la vie terrestre. Les facultés transcendantes s’y manifestant, seraient stérilisées pour toute la période delà renaissance si l’existence transcendante ne s’entrelaçait pas avec la corporelle. Dans la conception bouddhiste, la simultanéité des deux personnes de notre sujet n’est pas assez accentuée ; elle laisse le sujet s’éparpiller sans résidu dans une série indéfinie de personnes. Pendant toute la durée de cette période, le sujet transcendant disparaît ; il n'existerait que comme un collier de perles,
- où viendraient se ranger les existences particulières. A chaque renaissance, l’âme se replongerait tout entière dans son mode de manifestation terrestre.
- La religion bouddhiste a, il est vrai, ce mérite, d’avoir trouvé le mot ésotérique de Palingénésie pour indiquer la transmigration ésotérique des âmes ; mais elle ne fournit aucun document à la solution du problème formulé plus haut, d’après leaael l’être transcendant peut être poussé à se jeter volontairement dans le tourbillon des renaissances qui se succèdent sans intervalle. Si le sujet transcendant est plongé chaque fois tout entier dans la forme terrestre, l’héritier conscient des acquisitions terrestres manque d’autant plus que le trait d’union de la réminiscence entre les existences manque complètement. On ne peut se passer de ce point de • la réminiscence qu’en admettant la simultanéité de nos deux personnes ; nous avons seulement alors un sujet qui coordonne sa vie pour son avantage transcendant, le plus souvent aux dépens de la personne terrestre ; un sujet qui sciemment entre en possession de l’héritage terrestre et domine du haut de son objectivité toute notre manière d’être terrestre (1).
- La conception bouddhiste est au fond purement ésotérique. Une doctrine ésotérique devrait être tout autre, et elle ressort aisément de deux considérations résolvant toutes deux notre problème ; savoir : comment le sujet transcendant peut-il se déterminer à échanger son existence relativement béatifique avec celle de notre vallée de larmes.
- Nous savons, il est vrai, que le sujet transcendaut a de tous autres intérêts que la personne terrestre (ce qui se voit déjà dans notre somnambulisme) et qu’il s’ordonne à soi-même la vie pour son avantage transcendant. Toujours est-il que les motifs d’abstention de celte autoprescription, qui ressortent du pessimisme, doivent être assez affaiblis pour rendre explicable une naissance volontaire.
- Dans ce but on peut prendre deux points en considération :
- 4° Le sujet qui s’incarne se plonge avec une seule partie de son être dans la forme terrestre et reste en même temps transcendant.
- 2° La vie terrestre n’est qu’un moment, pour la vie transcendante, moment espacé par la mesure physiologique du temps.
- La première proposition n’a plus besoin d’éclaircissements. Nous avons pendant la vie déjà des facultés mystiques et nous sommes par là même déjà simultanément transcendants, ce qui s’applique aussi bien à chaque incarnation particulière qu’à l’incarnation en général.
- Quant à la seconde proposition, j’ai démontré dans ma philosophie de la mystique par l’exemple des rêves dramatiques que la mesure physiologique normale du temps que nous employons pour connaître, ne s’applique pas au sujet transcen-
- (I ) Le bouddhisme ésotérique donne la solution de tqus ces problèmes ; M. du Prel n’a pas l’air de s’en douter. (F. K. G.)
- (1) Philostratus, Vita ApolL, III, 25.
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- dant. Dans ces rêves une condensation de représentation a lieu | au moyen de laquelle, et pendant un temps minime, se déroule une série si longue de représentations que quand réveillés nous voulons leur appliquer la mesure physiologique normale du temps (qui est ici de nouveau à sa place), nous croyons avoir rêvé pendant des semaiues et des mois, tandis que nous savons pertinemment qu’il ne s’agissait que d’un moment.
- La durée de la vie terrestre n’est donc pas un argument qui puisse nous empêcher de nous la prescrire à nous-mêmes; car elle n’est conditionnée par la mesure physiologique que comme par un microscope du temps qui n’a pas de valeur pour notre sujet qui ordonne.
- Quant à l’avantage transcendant de la vie nous ajoutons ces deux considérations, alors seulement l’incarnation volontaire dans le monde du mal devient entièrement explicable et la doctrine bouddhiste comparée avec cette doctrine ésotérique parait tout à fait ésotérique.
- Dr Alfredo, Jorge, Rinaldo.
- UN DRAME INTIME
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- Tout était fantaisie, mais luxueux, dans ce délicieux petit hôtel édifié dans un jour de folies de millionnaire, près du lac de Saint-James, dans cet aristocratique Bois de Boulogne qui, bien plus que Hyde Park, le Prater, les Lindem et la Fuente CasteJlana, le Prado et le Buen Retiro de Madrid, est le rendez-vous du high-life des deux mondes.
- Un poète l’avait rêvé aux pieds de son idole, un banquier l’avait payé du prix de sa ruine ; peu importe qui l’avait bâti et, à force de millions, y enfouissant la pierre, le marbre et le bronze, les merveilles de l’art et les chefs-d’œuvre du génie humain, y avait englouti une fortune.
- Le poète évanoui, le banquier submergé, l’architecte disparu, l’hôtel avait été vendu à un homme heureux, qui, l’ayant remarqué, en avait fait l’acquisition pourl’of-frir. à une petite filleule qui, à la veille d’un mariage, cherchait un nid pour y cacher ses amours.
- Le nid tapissé, meublé, tout capitonné et tendu d’étoffes chatoyantes, rempli d’objets coûteux et de bibelots rares, avait encore doublé de prix depuis que la jeunesse folle y resplendissait et que le bonheur rêvé s’y blottissait, à l’abri du vent de misère qui flétrit tout ce qu’il approche et des talousies des méchants qui tuent tout ce qu-’ils effleurent.
- Le soleil y était convié, éclairant de sa lumière d’or 1 °asis parfumée pleine de fleurs et de sourires, et la musique radieuse y faisait du matin au soir entendre ses accords enchanteurs. Le beau Roger de Bréval, un privi-%ié de ce monde, épousait dans quelques jours sa cou-
- 81ne Automne de Saint-Prix, la filleule de l’homme heureux.
- Rien ne pouvait faire difficulté à ce mariage ; les grands-parents étaient consentants, et le parrain richissime, ne comptant pour rien les parchemins jaunis, les titres nobiliaires dont la fiancée était pourvue et son hôtel fantaisiste qu’il avait payé comptant, avait glissé comme épingles deux millions dans la corbeillle.
- Ils étaient jeunes, beaux, riches et ils étaient fous l’un de l'autre, les plus sceptiques d’enlre les hommes affirmant leur amour et jurant leur bonheur.
- Et cependant ils étaient là tous les deux perdus au fond de l’hôtel fermé et silencieux, caressés au dehors par le regard envieux de la foule, dissimulés derrière les tentures de soie blanches à crépines d’or d’un boudoir de satin incarnat, à la pourpre éclatante, n’ayant qu’une fenêtre ouverte sur le bois et pour tout meuble un divan bas et une immense glace de Venise enfouie dans la peluche qui leur renvoyait leur image.
- Ils s’adoraient et ils pleuraient.
- Us pleuraient... de joie alors? non, d’une terreur profonde.
- — Je te jure que ce ne sera rien, disait Roger affolé.
- — Mais je te presse dans mes bras, je te regarde, je te sens, je t’entends et je ne te vois pas !js’écriait Antonine.
- — Tu n’as jamais eu la vue très bonne.
- —J’ai vu flamber le Vésuve à dix lieues en mer.
- — Notre barque sillonnait les flots, traînant derrière elle un paquet d’écume comme un lingot d’argent, nous avancions sur le volcan enflammé et menaçant, nous longions Sorrente et nous avions sur la tête le ciel de la campagne de Naples.
- — Et j’étais dans tes bras.
- Elle y tomba, sanglotant.
- — Tu y seras toujours.
- — Oh ! jure-le-moi, jure-le à mes pieds ! si tu allais profiter de ce que je ne te vois plus pour t’éloigner de moi ?
- — Nous nous marions dans huit jours, mon adorée.
- — Huit jours, que c’est long ! Si j’allais ne plus voir du tout ?
- — Folie !...
- — Qu’ont dit les docteurs que tu as appelés ?
- — Je te l’ai répété cent fois, que ce n’était rien, une fatigue momentanée du nerf optique, fatigue qui disparaîtra avec le repos, affaire de temps.
- — Et où me suis-je fatiguée ? je n’ai jamais regardé que toi ; et qu’ont-ils ordonné, tes grands médecins?
- — Oh ! un traitement, très simple, rien surtout qui doive t’enlaidir ou te faire souffrir.
- — Que dit ma mère ?
- — Elle est comme les médecins, sans inquiétude.
- — Eh bien, moi aussi alors ! dit l’enfant, qui prit un air enjoué pour paraître rassurée.
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- Mais ce fut plus fort qu’elle, elle enveloppa de ses , deux bras la tête de son fiancé, et laissant rouler la sienne sur son épaule, ses pleurs redoublèrent.
- — Pardonne-moi, dit-elle, j’ai beau répéter tout ce que tu m’as dit, je vois tout noir et en noir autour de moi !
- — Encore quelques jours et tout s’éclairera.
- Elle sourit tristement.
- — Pour la noce.
- II.
- Tous les soirs, le salon plein de lumière resplendissait sous l’éclat des diamants et des folies luxueuses du trousseau et de la corbeille, et, tous les soirs aussi, il arrivait, lui, le fiancé attendu, le bien-aimé espéré, et tombait à genoux devant l’adorée, qui avait passé sa journée à l’attendre dans la tiédeur du boudoir obscur, car les médecins lui défendaient déjà la grande lumière du soleil, et lui tendait ses deux mains désespérées.
- Mystère effroyable et impuissance de la science tant vantée : à mesure que le bonheur grandissait, prenait corps, s’irradiait dans la pénombre éclaircie, à mesure que l’instant approchait, la vue de la jeune fille baissait.
- On avait beau faire, chercher à se dissimuler la vérité, employer, presque à son insu, certains remèdes soi-disant infaillibles, la nuit, à chaque heure nouvelle, projetait autour d’elle son ombre plus noire, le jour baissait davantage et les étoiles- du ciel scintillaient d’un éclat moins vif devant sa prunelle obscurcie.
- Le salon pouvait se remplir d’étoffes soyeuses et de flots de dentelle, éblouir les visiteurs par ses coffrets de vieil argent à fermeture d’or ciselé autrefois par un Ben-venuto Cellini, recueillis dans la galerie des Médicis ou se réveillant, sous le ciseau d’un Froment-Meurice, pleins de saphirs et d’émeraudes, rivalisant avec les colliers de perles et les aigrettes de diamant, toutes ces richesses, pour la belle jeune fille frappée debout au milieu de son rêve, prenaient une couleur terne et s’éteignaient sous son regard comme, à la nuit tombante, s’enveloppe dans le brouillard l’écharpe pourpre d’un coucher de soleil.
- III
- Dans cette ombre s’épaisissant il y eut cependant une clarté soudaine, une heure unique où l’œil s’élargissant, la prunelle s’éclairant d’une lueur chaude, elle vit autour d’elle, l’emportant dans un tourbillon de fête, tout un monde épanoui.
- Elle vit l’autel ruisselant d’or, le prêtre imposant et solennel dans sa chasuble étoilée ; repoussant son prie-Dieu de velours, elle sentit le moelleux du tapis sur lequel elle plia le genou ; le parfum de l’encens et des fleurs lui monta à la tête ; elle le vit, lui, le fiancé superbe, le mari adoré qui la prit dans ses bras et la guida au milieu de cette foule empressée, s’effaçant sur son passage avec respect et effroyable mélancolie.
- Mais, le lendemain, la nuit s’alourdit ou plutôt le jour ne se leva plus, si ce n’est une lueur indécise comme un rayon de lune disputé à un crépuscule d’hiver.
- Elle était aveugle.
- Oh ! oui, bien aveugle : un matin, elle ne vit absolument plus rien. Trois grands spécialistes nouveaux furent convoqués au seuil de cette chambre noire qui soulevait sa pierre tumulaire, et elle retomba dans la nuit. Il s’agissait d’un mal incurable. Demandez au savant le nom scientifique, ils vous le diront, mais il effraye notre plume, qui pourrait l’écorcher en le retraçmt. Bref, ces grands médecins ne pouvaient rien que prêcher la patience et la résignation. La lumière était éteinte, et la lampe brisée.
- Incurable, cela suffit.— A quoi bon, disait toute la famille, une opération douloureuse qui ne pouvait avoir pour résultat que de faire souffrir la pauvre créature et fermer à jamais ses beaux yeux qui, sous leur suaire de marbre, avaient conservé leur beauté, leur douceur et leur éclat ?
- — A quoi bon ? répétait Antonine à l’oreille de son mari ; je te connais si bien, je t’aime tant, que malgré qu’un lourd rideau m’enveloppe, il ne me cache rien de toi et, lorsque je te parle, je te vois devant moi.
- Et tout horrible instrument de chirurgie fut mis de côté, comme toute goutte empoisonnée brûlant comme un fer rouge.
- Ils vécurent dans l’ombre de leur amour, et se réchauffèrent à son feu intérieur. Ils ne se quittaient point d’un instant, et sans qu’elle le vit, sans se parler quelquefois, ils se comprenaient, tant ils étaient faits l’un pour l’autre.
- Eugène Moret. (A suivre.)
- LA SCIENCE EN FAMILLE.
- Revue illustrée de vulgarisation scientifique directeur Ch/Mendel.
- Rédaction et administration 72 rue d’Assas, Paris France. 1 an 8 francs. Union postale 10 francs.
- Sommaire du N° 33 fer Avril 1888.
- Pierre Belon : A. B.— Les pluies de sang : Hector Etévé.— La photographie sans lumière: Victor Laporte.— Lesmétamorphoses d’un grain de blé: Maurice Griveau.— Les allumoires électriques : comment on peut les construire soi-même.— Nouveau générateur à gaz hydrogène pur pour le gonflement des ballons : A. Lachàmbre.— A travers la science.— La Photographie pratique : Antolin Bonlade.— Photographie pratique : Y. R.— Revue des livres.— La science pratique. Ephémérides Astronomiques d’Avril 1888 : G. Vallet. Communications diverses: à propos de l’assielte magique A. Perchenet.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Gix-o*. — hTr-'
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- Lt numéro hebdomadaire 20 c.
- |2' Année. Tome 12.-- N’ 505
- Dimanche 13 Mai 1888
- LE DEVOIR
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- BUREAU
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- Tontes les communloattonr et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, an Familistère
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- S, rue Neuve-des-Petits-Champ» Passage des Deux-Pavillons
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- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- L’Évacuation de Massaouah et du Tonkin.— La Paix armée.
- — Une page d’histoire. — Les Progrès de la Paix en Italie. — Conséquences de la guerre. — Nouvelles du Familistère. Erection d’un mausolée et d’une statue à M. Godin. — La Fête du travail. — Proposition de résolution tendant à l’amélioration du droit international et à la conclusion d’un traité d’arbitrage avec les États-Unis.
- — Groupe Clermontois des Amis de la Paix. L’opinion d’un Bersaglier sur l’expédition de Massaouah. — Un drame intime. — Société du Familistère. Mouvement des assurances mutuelles. — État-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de 75 centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- L'Évacuation de Massaouah et du Tonkin.
- Il vient de s’ouvrir, au Parlement de Rome, un débat solennel, dont nous ignorons encore l’issue, à l’heure où nous écrivons ces lignes. Mais quel que soit le résultat de Tinterpellalion à laquelle M. Crispi répond, on peut dire que la cause est jugée ; l’opinion est faite, et même, quele ministère italien soit condamné ou indemne, un acte de justice et de réparation est déjà commencé.
- Les lecteurs du Devoir auront compris que nous voulons parler de l’affaire de Massaouah, si semblable par tant de points à l’affaire du Tonkin.
- Comme pour le Tonkin, en effet, le ministère italien a engagé son pays dans une conquête coloniale sans son assentiment. Ce n’était tout d’abord qu’une affaire insignifiante, une simple promenade maritime, qu’on faisait effectuer par des soldats envoyés sur la côte africaine pour affirmer la dignité du pavillon italien. Puis, l'expédition prit des proportions considérables. Un premier traité fut conclu, donnant accès aux Italiens sur la côte. Mais il en est des traités conclus avec les peuples dits barbares,comme des commandements de Dieu récités du matin au soir par les croyants de toute religion. On s’accommode avec eux, non seulement sur tout ce qu’ils disent, mais encore à propos de tout ce qu'ils ne disent pa«.
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- C’est, assurément, l’un des côtés caractéristiques j des procédés mis en usage par les peuples civilisés, j que ces violations constantes des traités et de la I parole donnée. En occident,en Europe, quand une convention a été conclue entre deux nations, les termes de cette convention sont la base des relations d’État à État.On les interprète plus ou moins subtilement, on se livre à leur égard à des discussions plus ou moins casuistiques. Cependant,quand une nation est résolue à violer l’engagement contracté, quelle que soit l’avidité avec laquelle elle recherche des prétextes plausibles, tousses efforts tendent à mettre le Droit de son côté. On s’efforce de faire naître des difficultés par des moyens obscurs, cachés, parce qu’on ne veut pas ouvertement renier la signature mise au bas d’un traité. Ainsi se passent les choses en pays civilisé. Elle se passent autrement quand une nation européenne a conclu un traité avec,un de ces pays dits barbares, parce qu’ils ne sont pas encore admis dans le concert diplomatique où se règlent à l’aveugle les destinées du monde. Là, on ne prend pas de subterfuges ni de faux-fuyants. Le peuple supérieur croit-il avoir un intérêt immédiat à rompre,à peine s’il dénonce le pacte passé. Des canons et des soldats sont mandés sur les lieux et la parole esta la poudre.C’est elle la Thémis brutale qui juge en dernier ressort. Que les peuples ainsi molestés ne prétendent pas invoquer le texte des conventions ; ils ne font pas partie du fameux concert ; ils sont hors le Droit et ne sauraient l’invoquer.Iln’existe pas de droits pour les peuples inférieurs. Ego nominor leo, ainsi dit le peuple supérieur, c’est-à-dire le peuple le plus fort. Donc, au nom de la civilisation, la barbarie n’a qu’à s’incliner, que si elle résiste on lui fait bien sentir quelle distance nous sépare.
- A Massouah, au Tonkin, a Madagascar, à Tunis, aux Comores, que ce soient les Allemands, les Français, les Italiens ou les Anglais, la nationalité importe peu, le procédé reste le même : on comprend sans peine que ces procédés civilisateurs préviennent fort peu les barbares en faveur de notre supériorité. Ils refusent d’autant plus de s’incliner devant nous, que nous ne différons d’eux en rien, pas même sous Je rapport de la férocité. Car c’est là le châtiment des peuples civilisés violateurs du Droit, en s’imposant par la force à des peuples vaincus, ils sont condamnés à perdre les qualités natives de la civilisation. C’est la revanche fatale du vaincu sur le vainqueur.
- Donc, l’Italie, comme l’Angleterre en Birmanie, comme la France au Tonkin, ne fut guère retenue
- dans ses projets de conquête par le traité conclu avec le souverain de l’Abyssinie. Une fois installée sur la côte africaine, elle poussa toujours plus avant,jusqu’àce qu’un jour Abyssins et Italiens en vinssent aux mains.
- Nous disons : l’Italie ; c’est plutôt le gouvernement du roi Humbert, que nous devrions dire, car les Italiens clairvoyants prévirent les conséquences extrêmes vers lesquelles le roi et le ministre,poussaient leur pays, et ils ne cessèrent de protester contre la guerre coloniale. Leurs prévisions ne se réalisèrent que trop. Bientôt, les conséquences de la politique coloniale apparurent dans tout leur jour, et alors, ce ne fut plus la protestation isolée de quelques citoyens qui s'opposa à l’expédition africaine, mais tout le pays, l’opinion publique en général.
- Gomme c’était déjà arrivé en France, les détachements en partance pour Massouah se succédaient, et comme en France, toujours ceux qui revenaient, pâles, baves, décharnés, minés par la fièvre,le tempérament épuisé parle séjour malsain de la côte, ceux-là, prévenaient contre l’enthousiasme des chauvins partisans de la continuation d’une expédition ruineuse qui semait la désolation et le deuil dans les familles italiennes.
- Il y a deux ans que les choses étaient dans cet état ; deux ans que l’opinion publique réclamait le repatriement des soldats campés dans la plaine brûlante qui s'étend de Massaouah à Sahati. Que s’est-il passé là-bas ? Quelles conventions secrètes sont intervenues entre le ministère de M. Grispi et le négus abyssin? On ne sait— on ne peut savoir, les gouvernements tenant leur politique profondément secrète. Quoiqu’il en soit, on se trouvait à la veille d’en venir aux mains. Le roi Jean s’avançait sur Sahati à la tête d’une armée formidable. La supériorité militaire des Italiens serait-elle venue à bout de la supériorité numérique de leurs adversaires? La qualité l’eut-elle emporté sur la quantité ? Les journaux ministériels, naturellement, se montraient rassurés ; les autres l’étaient moins et se montraient fort perplexes. Tout à coup, comme on s'attendait à l’annonce d’un désastre, on reçut des nouvelles de propositions de paix. Le roi Jean demandait la paix, des pourparlersétaient engagés et...il se retirait devant les Italiens avec son armée de cent mille hommes.
- On s’est livré à une foule de conjectures sur cet événement. D’aucuns ont rappelé la façon dont les Anglais avaient réduit Arabi Pacha et insinué que les Italiens se sentant perdus, avaient acheté la
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- paix, en même temps que renoncé à la poursuite j’une entreprise impralicable.
- Quoiqu’il en soit, le ministre italien a décidé le repati'iemenl de la plus grande partie des soldats campés à Sahati et Massaouah, où l’insolation fail de cruels ravages dans les rangs. En même temps que cette décision était prise, une interpellation était adressée à la Chambre à M. Cri-spi. Comme nous l’avons dit en commençant, nous ignorons à l’heure où nous écrivons ces lignes quel en sera le résultat. Quel qu’il soit, le ministère est d’ores et déjà condamné, puisque, pour faire face aux réclamations grandissantes de l’opinion publique,on se dispose à abandonner une expédition commencée. C’est pour cela qu’il y a là, pour nous, Français, un exemple à suivre.
- Nous prévoyons fort bien toutes les objections qu’on va nous opposer : Nous sommes au Tonkin en vertu de droits que des traités conclus avec la chancellerie chinoise nous ont acquis ; y renoncer se rail un aveu d’impuissance, un acte de déshonneur pour le drapeau français, amené devant les Barbares.
- Toutes ces considérations no résistent pas à une minute d’examen.
- Il y a deux ordres de points à observer: le point de droit et le point de fait D abord le Droit : Un peuple n’a-t-il pas à tenir compte, dans sa conduite, des principes généraux de justice internationale admis généralement à notre époque ? Et quelle perspective de luttes sans issues n’ouvrirait pas devantnosyeux,cette prétention émise par les patriotes de tout pays, qu’nne fois un crime international commis, une violation du droit des gens accomplie, pour l’honneur du drapeau, on ne saurait venir à résipiscence, effacer par un acte de justice réparative l’iniquité ? Ce aest pas en France, qu’on peut soutenir une telle théorie patriotique ; sur ce sol français démembré ! on la protestation du Droit n’est pas encore éteinte ot reste debout malgré le temps, qui n’efface pas 6 souvenir de la spoliation commise. Non! Un Peuple s’honore en faisant amende de ses fautes, en réparant l’iniquité â laquelle il s’est laissé entraîner. Et n’est-ce pas une iniquité flagrante, Priante, qu’une expédition entreprise comme celle du Tonkin, sans déclaration de guerre préalable, Sans même l’assentiment, du pays ? On a souvent (ht que le peuple français avait un vif sentiment he la Justice. Il est certain qu’il y a eu un vif Mouvement de Justice révoltée dans l’opposition dolente que le pays a faite à la politique coloniale >
- j de M. Jules Ferry. Cette politique poursuivie mal-[ gré les protestations du pays a même été, en ! partie, la cause de la crise gouvernementale que j nous traversons aujourd’hui. Elle a mécontenté 1 au suprême degré les masses ; les élections de 1885 se sont faites sur la question du Tonkin. L’expédition du Tonkin a désorganisé nos finances, précipité la crise de la misère,qui a déchaîné à son tour, la crise politique. Donc au point de vue du Droit, le sentiment national ne s’est pas trompé; il a déjà prononcé la condamnation de la politique de conquêtes, et ceux qui persistent à vouloir garder la prise faite font violence tout à la fois au Droit et au sentiment National.
- Le point de fait n’est pas moins décisif. — Que sommes-nous aller faire au Tonkin : réveiller à coups de canon la civilisation chinoise de sa torpeur séculaire; ressuscitera la vie active, à la lutte militaire qu’elle avait désappris,une population qui compte près d’un quart de la population du globe. Quelle folie lamentable ! sans doute, nous avons fait bon marché depuis trente ans de l’infanterie chinoise. Nos salves de mousqueterie la dispersent aisément. Mais les Chinois sont des centaines de millions, ils ont atteint une forme sociale très avancée, distincte de la nôtre, mais ayant sa valeur propre.Iis ne sont plus guerriers, l’isolement dans lequel ils se sont tenus volontairement depuis des siècles ne leur ayant pas permis de cultiver les qualités militaires très développées dans l’Europe occidentale. Seulement, ne seront-ils pas forcés par l’état de choses que nous leur créons, poussés par nos agressions incessantes, à se tourner du côté du métier des armes, délaissé depuis plus de de deux mille ans pour la culture intensive de leurs terres fertiles? El alors, qruel épouvantable choc, si, ayant à choisir entre la- servitude pacilique ou la liberté conquise par les armes, la race chinoise se rue à l’assaut de la civilisation européenne. L’esprit frémit à cette pensée. Quatre cent millions d’hommes se levant pouir la liberté.... Refléchissent-ils bien au cataclysme que cette conflagration peut déchaîner,les patriotes qui répètent après M. Jules Ferry : la Chine est une quantité négligeable ?
- Ceci est le côté militaire de la question de fait. Elle ouvre une formidable éventualité devant laquelle le clairvoyant recule éperdu, frappé de terreur. Il y a un autre danger, plus terrible encore. La Chine est le pays où la population est la plus dense de la terre. De là un développement •agricole et industriel très perfectionné. La produc-
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- tion n’est pas entrée dans la voie de la division parcellaire. Presque partout, l’agriculture se confond encore avec l’industrie. Mais les aptitudes industrielles des Chinois sont affirmées par tous les hommes compétents qui ont parcouru et observé ce pays où la main d’œuvre regorge. Or, c’est dans un te! milieu, qui demain peut jeter des centaines de millions de bras sur le marché du travail ; dans ce pays où sont répandus à profusion le travailleur et la matière première, qu’on va chercher des débouchés. Mais malheureux, le jour où les Chinois se répandront hors de leur pays ; c’en est fait de l’industrie européenne ; ils l’écraseront comme un fétu de paille. La concurrence, la grande industrie, que vous voulez déchaîner chez eux comme elle l’est déjà chez nous, seraient l’arrêt de mort de la race blanche... Le danger économique est mille lois plus menaçant que le péril militaire et personne ne songe à le conjurer.
- Si, nous avons pensé au problème ethnique que soulève le contact de la race blanche et de la race jaune. Et c’est pourquoi nous disons : laissez les Chinois à leurs mœurs traditionnelles ; à leur culture paisible. Ne remuez pas cette fourmilière d’hommes; ne l’exaspérez pas en vous implantant chez eux à coups de canon. Le Tonkinest un pays chinois. Jamais il n’acceptera la suprématie française. Mais ce n’est pas le marché de la Chine que par lui nous ouvrons au commerce européen; c’est le marché européen que nous ouvrons à la production chinoise. Malheur à nous, si les Chinois, sortant de leur torpeur, l’envahissent !
- Ainsi, au point de vue du Droit et du Fait, notre politique coloniale en Extrême-Orient court des dangers autrement grands que ceux de la politique italienne à Massouah.
- Pour les conjurer, il n’y a qu’un moyen. L’opinion publique française, avec un sentiment très réel du Droit et des nécessités économiques, a condamné la politique du Tonkin. Que notre gouvernement imite le gouvernement italien ; qu’il exécute le jugement rendu par l’opinion — qu’il évacue le Tonkin.
- Il donnerait un grand exemple de modération et de justice — un gage inappréciable à la Paix européenne.
- LA PAIX ARMEE
- Les parlements de Vienne et de Pesth viennent d’adopter presque simultanément le projet de loi relatif à l’appel des réserves de l’armée.Ce résultat
- n’élait pas douteux. Aussi n’est-ce pas le fait de l’adoption du projet de loi qui nous paraît intéressant, mais plutôt les explications que le ministre commun de la guerre a cru devoir fournir aux députés de la Chambre hongroise avant le passage au vote.
- Le ministre a déclaré sans ambages que la loi sur l'appel des réserves n’était pas une mesure provisoire,mais une charge nouvelle qui pèsera defaçon durable sur la population.
- Plusieurs députés ont essayé d’obtenir duminis-tre de la guerre la promesse que cette exigence serait la dernière.
- « Je ne puis malheureusement pas vous le pro-« mettre, a dit avec une entière franchise le comte « Wellersheimb. Il est au contraire fort possible « que ce ne soit pas la dernière demande qui sera « présentée au Parlement par le ministre de la « guerre. Nous ne pouvons pas répondre de l’ave-« nir. » — Et c’est alors que l’honorable ministre, développant clairement sa pensée, a exprimé ses regrets de la situation que les événements ont faite à l’Europe. «On avait généralement admis jusqu’ici, « a-t-il dit, qu’il n’y avait que deux états de choses « possibles dans la vie des peuples : la paix ou la « guerre. Or, malheureusement, ce n’est pas exact. « Le continent européen est en ce moment dans « une situation qui n’est ni la paix ni la guerre. « C’est la paix, si l’on veut, en ce sens qu’il n’y a <l pas de sang versé , mais cette paix repose sur «des millions de baïonnettes et nous impose à « tous des sacrifices considérables. Le continent « tout entier est armé jusqu’aux dents. L’Autriche-« Hongrie était en arrière de tous les peuples qui « l’entourent. C’est cet état de choses regrettable,
- « extraordinaire, que nous n’avons pas créé, mais « dont nous sommes bien forcés de tenir compte,
- « qui est l'explication de la présente loi. »
- * *
- M.de Freycinet,ministre de la guerre a assistera semaine dernière,au camp de Châlons à des expériences de tir.
- Les expériences consistaient en ceci : deux coupoles mobiles cuirassées, construites spécialement
- pour l’essai et fortement trempées, sont battues par des projectiles lancés au moyen de la mélinite. En quelques instants, les coupoles sont, pour ainsi dire, désagrégées ; les plaques métalliques dont elles sont composées ne se brisent pas, mais s® détachent du gros œuvre, comme un livre # s’effeuille.
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- Ainsi ies revêtements métalliques les mieux trempé13 et les plus épais ne peuvent résister à la puissance formidable des projectiles lancés au moyen de la mélinile. Or un grand nombre de nos forts de la frontière de l’Est ont de ces revêtements métalliques et sont pourvus de coupoles cuirassées.
- Il faudra donc changer tout cela; car les appareils de destruction que nous possédons aujourd’hui, nos voisins les auront probablement demain, s’ils n’eD ont pas de plus redoutables encore.
- Conséquence : la réfection complète de travaux de défense qui ont englouti des sommes considérables.
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- L’Allemagne ne reste pas en arrière. Les expériences tentées depuis six mois par l’amirauté allemande sur le nouveau canon cuirassé deKrupp, le canon pneumatique de Zalmski, et le bateau torpilleur sous-marin, viennent d’aboutir.
- Le canon cuirassé a pour but de réduire à un minimum les embrasures pratiquées dans les revêtements cuirassés et à éviter le recul des pièces, que les revêtements sont destinés à protéger.
- Le canon Zalmski est un canon à air comprimé qui peut lancer des obus chargés de dynamite ou de toute autre substance explosible. Ces obus éclatent dans l’eau et causent des dommages considérables..
- L’explosion de l’obus est déterminée de la façon suivante :
- Deux circuits électriques sont établis dans l’obus, la force motrice élant formée de petites batteries de chlorure d’argent. Chacun de ces circuits lorsqu’il est fermé et complet, fait passer un courant au travers d’une fusée détonnante placée à la tête de l’obus. Le courant brise un petit morceau de fil de platine lequel soutenait la composition détonante ; celle-ci,sous l’influence du courant, produit 1 explosion de la charge. Les deux circuits sont conservés ouverts et incomplets jusqu’au moment décisif : le premier a un vide en tête de l’obus,vide qui ne peut-être rempli qu’au moment où toute la charge est portée en avant, ce qui ne peut arriver que quand le projectile est arrêté par un corps dur ; le second circuit est complet, mais la batterie est seche, et par suite il n’y a pas de courant.
- Ce n’est que quand l’eau, pénétrant dans l’obus Par un trou, humecte le tissu de laine et de coton Placé dans les cellules de la batte rie,que le courant est formé et détermine l’explosion de la charge, ^ans les expériences décisives qui viennent
- d’être faites, deux coups de "canon tirés à 1900 mètres, ont complètement détruit un vieux navire.
- Détail à noter: un seul homme suffit pour ouvrir la culasse et la refermer après y avoir introduit le projectile.
- On voit que les données de l’économie ne trouvent pas moins que les raffinements de la science leur application dans l’art de tuer et de détruire.
- Quelques mots sur le torpilleur sous-marin,compléteront cette intéressante énumération.
- Ce haleau peut descendre avec sécurité jusqu’à 13 mètres sous l’eau.Trois hommes d’équipage suffisent à toutes les manœuvres.Il porte à l’avant deux torpilles mobiles qui sont lancées mécaniquement.
- Le résultat des diverses expériences sera d’amener une révolution complète dans les marines du globe.
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- Ainsi donc partout on perfectionne les armements, on renforce l’outillage des places fortes. Partout on augmente les effectifs.
- L’objet de notre loi militaire actuellement soumise aux délibérations du Sénat,est défaire entrer dans notre armée tous les hommes valides de 20 à 45 ans, afin, que la France soit en mesure, disait en substance M. de Freycinet dans son dernier discours, de mettre un million d’hommes en face du million d’hommes que l’Allemagne croit nécessaire de placer à la frontière.
- Et tout le monde se défend d’avoir créé cet état de choses dont tout le monde souffre.
- Tous les journaux annoncent aujourd’hui que les forteresses du quadrilatère russe ont été mises en état de résister à une agression simultanée de l’Allemagne et de l’Autriche,que les troupes russes se concentrent en Pologne,que les magasins regorgent d’approvisionnements et de munitions et que l’administration déploie une activité dévorante.Mesures défensives, mesures de précaution contre une attaque possible de l’Autriche,réplique la Russie.
- On a lu plus haut les déclarations du ministre Austro-Hongrois. Elles ne diffèrent, en rien du langage tenu par M, Grispi en réponse aune interpellation et des propos prêtés au généralissime russe Gourko par un de nos confrères.
- Eh bien ! si ies nations continuent à s’observer avec la même méfiance, il arrivera un moment où pas une d’elles ne sera en mesure de subvenir aux sacrifices demandés par cette méfiance réciproque.
- Il y a plus d’un an, M.de Moltke déclarait devant le Reichstag que l’accroissement constant des
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- dépenses militaires finirait par rendre la situation intolérable.
- Depuis, les charges militaires de toutes sortes n’ont fait que s’accroître,et avec elles les risques de guerre. Il arrivera, en effet, un moment où les nations, succombant sous le poids formidable des armements, finiront par ne plus distinguer entre les maux de la guerre et ceux d’une pareille paix, et livreront leur existence au hasard des batailles.
- Ou bien il s’établira une telle disproportion entre les dépenses et les recettes dans tous les pays de l’Europe que la ruine deviendra inévitable.
- La paix armée nous conduira sûrement à l’un de ces désastres suprêmes : la banqueroute, la guerre.
- Il n’y a qu'un moyen d'éviter cette fataleet brève échéance, et ce moyen donne à la fois satisfaction aux besoins moraux et aux intérêts matériels de l’humanité: C’est,nous ne saurions trop le répéter, le désarmement.
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- Les autorités du canton suisse d'Unterwalden viennent de faire savoir aux habitants de ce pays que le prélèvement des impôts n’aura pas lieu cette année,parce que les dépenses peu vent être couvertes avec les fonds actuellement en caisse.
- On peut rapproch r ce faitde la réduction récemment opérée de la dette des Etats-Unis.
- Inutile de rappeler que la Suisse et, les E!,ats-Unis sont deux pays exempts du fléau du militarisme.
- M.
- UNE PAGE D’HISTOIRE
- Sous ce titre M. Frédéric Passy, nous a adressé l’article suivant, que nombre de journaux parisiens ont publié :
- « On disait autrefois que l’histoire était la leçon des rois. Ils n’en ont pas toujours profité ; c’est probablement leur faute. Est-elle devenue la leçon des peuples et leur sera-t-elle plus profitable ? L’avenir le dira. A tout hasard, il est peut-être permis de lui emprunter quelques enseignements, on jugera si le récit suivant peut en être un. On ne l’accusera pas d'avoir été imaginé à plaisir ; la chose se passa, il y a cinq siècles et demi, et l'on peut en lire les détails dans l’histoire de Florence de Machiavel, qui n’avait jamais entendu parler dé la République française et des polémiques qui la divisent.
- « C’était en 1342. Les Fiorentinsavaient été fort mal traités dans une guerre avec leurs voisins, les
- Pisans ; ils gardaient un souvenir amer de leur défaite et désiraient ardemment une revanche. Dans ces sentiments, ils crurent devoir s’adresser au roi de Naples, Rffbert, à qui fis supposaient peu de sympathie pour l’orgueilleuse République de Pise, et lui demandèrent des secours. Le roi de Naples préféra leur envoyer des conseils ; il ies engagea entre autres à recourir à l’un de ses parents, le duc d’Athènes, qui serait, assurait-il pour peu qu'on lui en fournît l’occasion, un grand général devant lequel ne tiendrait pas longtemps la jactance de leurs ennemis. Les Florentins, gens légers, dit Machiavel, faciles à l'enthousiasme non moins que prompts au découragement, prêtèrent l’oreille à ces ouvertures et, comme le duc d’Athènes ne manquait pas d’habileté, qu’il avait grand air, savait promettre beaucoup et n’épargnait pas l’argent à ceux qui faisaient son éloge, il ne tarda pas à avoir un parti et à devenir l’idole du peuple
- qui demandait qu’on lui confiât le salut de la patrie.
- « Il y eut même de très-honnêtes gens, de vrais patriotes, ennemis de tout despotisme qui se déclarèrent ses partisans, convaincus qu’un soldat qui se disait l’ami du peuple et le défenseur des libertés publiques ne pouvait être sans injustic3 soupçonné d’aspirer à la dictature. Bref, sous l’influence de sentiments divers, le duc d’Athènes devint,pour une partie de la population florentine, l'homme de la situation, l’homme nécessaire, l’homme providentiel. Le Sénat,représentant légal de la République, résistait ou hésitait. Un jour, après diverses manifestations qui avaient plus ou moins agité la ville, la foule des partisans du duc se réunit sur une place voisine, la place de la Discorde, et, profitant de ce que les questeurs du Sénat avaient omis de fortifier un des murs qui entourait le Palais, elle pénétra dans la salle des séances et proclama le duc d’Athènes, chef du gouvernement avec un pouvoir absolu, déclaré par lui indispensable au maintien des libertés publiques, pour un an d’abord, à vie ensuite.
- « Le premier acte du futur vainqueur des Pisans fut de conclure avec la République de Pise un traité de paix perpétuelle ; le second, de faire venir du dehors des mercenaires qu’avec l’argent des Florentins il paya pour tenir en servitude les Florentins ; le troisième et les autres d’opprimer, d’expulser et de supprimer sans trêve ni merci tous ceux qui avaient fait obstacle à son élévation ou portaient ombrage à son pouvoir, et de gorger de biens et d’honneurs les amis dévoués et clair-
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- voyants qui avaient eu foi dans son étoile. Cela ne dura pas longtemps. Au bout de quelques mois, le dictateur, écrasé sous le poids de ses fautes, de j gg§ crimes et de ses hontes, était renversé, et quelques-uns de ceux qui avaient le plus contribué à son élévation n'étaient pas les moins ardents à l’accabler. Mais le mal fait par son détestable régne ne disparaissait pas avec lui ; les villes alliées ou tributaires de Florence avaient profité des discordes et des embarras de la métropole pour se séparer d’elle; les impôts n’étaient plus payés, l’activité du commerce et de l’industrie était arrêtée ; les troubles, les violences et les proscriptions étaient devenus le régime ordinaire de l’Etat. Et Florence, affaiblie, ruinée et déchirée par les factions, paya par de longues souffrances et de cruelles humiliations la faiblesse qu’elle avait eue de croire aux promesses mensongères d’un ambitieux et de s’abandonner à un prétendu sauveur.
- « C’est à la suite de ce récit qu’on peut lire, ainsi que je l’ai dit, au troisième livre de l’iiistoire de Florence, que Machiavel fait sur le caractère de ses concitoyens cette triste réflexion : « Le peuple n’a jamais su ni jouir de la liberté, ni supporter les misères de la servitude.
- «Comme c’est de l’histoire ancienne et non de l’histoire contemporaine que j’ai voulu faire, je ne dis pas un mot de plus.
- « Frédéric Passy
- « > « Membre de l’Institut,
- « Député de la Seine. »
- M. Frédéric Passy aurait pu intituler cette charmante page une leçon d’histoire,car c’estbien de l’histoire contemporaine qu’il a faite, tout en écrivant une page d’histoire ancienne.
- Mais si l’histoire est la leçon des peuples, comme elle est aussi celle des rois, c*‘ n’est pas seulement dans ses résultats, qu’il convient de l’étudier; il faut encore l’observer dans les causes qui ont amené ces résultats désastreux.
- Pourquoi, en effet, le duc d’Athènes put-il engouer si rapidement Ja population de Florence au point d’en faire la complice quasi-unanime de &adictature ? Parce que déjà les gouvernants de la République avaient disposé un milieu propice à la dictature. L’histoire de cette période ressemble étonnamment à celle d’une autre époque de mécontentement populaire légitime, aboutissant à une Popularité étrange, à laquelle rien ne résiste, won en juge :
- Florence, à l’époque dont M. Passy retrace l’histoire, était gouvernée par une oligarchie avide et turbulente. Depuis 1320, les bourgeois de Florence, forts de leurs richesses, jouissaient d’un pouvoir sans limites — qu’ils exerçaient à leur profit exclusif. Depuis 1320, ils avaient soutenu des guerres nombreuses contre Gherardino Spinola, Jean de Bohème et Mastino délia Scala. En 1340, un duodécemvirat s’était formé, composé des plus riches florentins ; à eux douze, ils avaient attiré toute l’autorité, malgré la constitution démocratique et les principes de liberté qui étaient à la base de la République.
- « Ce n’est pas qu’ils eussent changé les lois constitutionnelles, ou les magistratures de l’Etat, dit Sismonde de Sismondi (Histoire des Républiques italiennes, tome III) ; mais ils avaient mis ces dernières dans leur dépendance ; ils s’étaient assurés que le tirage au sort ne tomberait jamais que sur eux, sur leurs amis ou leurs créatures. » — Ainsi maîtres de l’Etat, ils s'engraissaient des dépouilles de la patrie, et c’est pourquoi on les désignait du nom caractéristique depopolani grassi.
- Vilani,le chroniqueur autorisédeFlorenceraconte qu’ils dilapidaient les deniers de la République : les collecteurs d’impôts, qui étaient à peu près ce que sont aujourd’hui nos payeurs généraux, devaient passer à leur caisse,avant de verser leurs recouvrements au Trésor. Il rapporte des histoires de pots-de-vin deshonorantes pour les premiers personnages de l’Etat : c’est ainsi qu’ayant conclu avec Mastino un traité pour l’achat de la souverai-•neté de Lucqnes, ils avaient gardé par devers eux la somme respectable de cinquante mille florins. Le peuple murmurait de toutes ces exactions. On traitait les mécontents d’anarchistes ; on leur jetait l’épithète injurieuse de ciompi— un mot qui devait faire fortune et être illustré,comme celui de gueux et celui de sans culottes par ceux qu’on croyait flétrir de ce sobriquet méprisant.
- Cependant la peste, ce choléra du moyen-âge, ravagea Florence ; deux années consécutives de mauvaises récoltes avaient préparé l’œuvre du choléra par la misère. 15000 personnes moururent, raconte Vilani, pas une famille ouvrière ne fut épargnée! Le peuple s’exaspérait de ses malheurs, qu’aggravait encore la tyrannie des oligarques qui le pillaient. La capitulation de JLucques, amenée par l’impéritie de Malatesta fit déborder le vase et attribuer le droit de haute justice à Gauthier de Brienne, duc d’Athènes.
- C’en était fait, des lors de la liberté de Florence.
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- Si l’histoire est la leçon des peuples, elle doit être aussi celles des gouvernants. Les mêmes causes amènent toujours les mêmes effets : c’est une bana-lité ressassée. Mais la faute en est-elle bien tout entière au peuple ? Machiavel le traite d’inconstant. Hélas ! il est surtout ignorant — et mal gouverné. Jamais le duc d’Athènes ne fut arrivé au pouvoir, si les Ricci et les Ruccellai n’avaient traliqué des dignités et des deniers de l’Etat.
- Si même il se fut trouvé quelqu’un d’influent, énergiquement honnête parmi les oligarques pour refréner la cupidité, faire respecter la justice et réformer les abus, le peuple l’eut acclamé et il eut sauvé la République... Gustave Rouanet.
- Les Progrès de la Paix en Italie
- Nous ne saurions assez félciiter nos coreligionnaires italiens de l’ardeur et du dévouement qu’ils déploient pour la propagation des idées de paix.
- Tandis qu’au parlement, les démocrates autorisés soutiennent l’idée du développement pacifique de l’Italie, au dehors, des voix éloquentes sèment la bonne parole fraternelle à tous les vents populaires. M. Moneta surtout, l’éminent directeur du Secolo, est infatiguable et ne cesse, par la plume dans son journal, par la parole devant des auditoires nombreux, de démontrer avec sa chaleur communicative, le devoir de paix et de solidarité qui s’impose â la génération actuelle.
- Le mois dernier, encore, il a pris la parole à Pavie, devant un public choisi d’étudiants, pour lesquels principalement était faite la conférence :
- « J’appartiens, leur a-t-il dit en substance,à une génération dont une bonne partie de la jeunesse croyait que la foi dans l’idéal devait trouver sa confirmation dans les faits généraux. Cette jeunesse étail obsédée par l’idée de délivrer la patrie.
- « Alors,on n’avait pas grand temps pour l’étude; mais on nourrissaitunculte sincère pour la science et l’espérance qu’une fois la tyrannie vaincue, la science aurait dans la société la large part de direction qui lui appartient dans un temps et dans un pays de haute civilisation. C’est pourquoi nos tyrans la détestaient et la redoutaient.
- « Quand François Ier d’Autriche, le geôlier du Spielberg,vint pour la première fois en Lombardie (la Sainte Alliance venait de livrer à l’Autriche ia Vénétie et la Lombardie), l’astronome Oriani décrivait à l’empereur les progrès faits dans les sciences physiques et morales. Le tyran lui coupa
- la parole disant : t Je n’ai pas besoin d’étudiants « savants, mais obéissants et dévots. »
- « Aujourd’hui, un prince ne saurait tenir un pareil langage et s’il redoutait la science,il devrait au moins feindre de l’estimer.
- « A son point de vue, cependant, François pr n’avait pas tout-à-fait tort. Il savait bien que la grande Révolution Française qui fit trembler tant de trônes, avait été préparée par Voltaire,D’Alem-bert, Helvétius, Dupuy, Montesquieu, les encyclopédistes,Rousseau, etportée en triomphe par leurs disciples. Il savait bien que,quoique vaincue, cette révolution était immortelle parce qu’elle avait semé des germes indestructibles. »
- L’orateur fait ensuite un éloquent tableau de cette jeunesse enthousiaste, qui prépara l'affranchissement de la patrie en lisant,arden te et recueillie,les écrits patriotiques, les romans de Guerrazzi, les poésies de Giusti, de Berchet, de Gabriel Rosetti; les publications de la nouvelle école démocratique et sociale française, comme les soldats de Cromwell lisaient la bible avant que de combattre.
- « Ainsi que jadis la cité était trop étroite, continue-t-il, de même aujourd’hui les nations ne veulent plus rester enserrésdansuncercle; les barrières qui séparent les peuples sont considérées comme un vestige du passé et rappellent les jalousies et les haines des époques antérieures ; parce qu’un des caractères du progrès c’est la tendance à réunir progressivement un plus grand nombre d’hommes* et de peuples.
- a Celte tendance porte les peuples à mieux se connaître et à considérer la guerre comme un vestige de la barbarie.
- « Herbert Spencer écrivant sur la guerre, a dit que celle-ci avait donné tout ce qu’elle pouvait donner. « La guerre qui a répandu sur la terre les races les plus fortes et les plus intelligentes, constitua un grand bienfait ; ce qu’il reste à faire maintenant, c’est de hâter le progrès,d’accroître la civilisation industrielle aux dépens de la Barbarie. L’évolution sociale, qui devait s’accomplir par le conflit des nations, la lutte des unes contre les autres, est accumplié ; à cette heure, on ne peut plus en attendre davantage. Pour le progrès humain, une seule chose est désirable, c’est fu’on refrène l’antagonisme entre pays et qu’on diminue ces armements formidables qui sont aujourd’hui la cause et l’effet de toutes les discordes. »
- « Dans les paroles du maître de la sociologie moderne, ditM. Moneta, est indiqué le caractère
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- du développement de la civilisation actuelle. Mais le progrès ne tombe pas, comme la manne, du ciel ; il est le prix du peuple qu’anime une forte et noble passion et qui travaille à son propre perfectionnement.
- « Le progrès est irrésistible ; mais il trouve un frein, des obstacles et c’est pourquoi il faut lutter ardemment, avec foi et constance, parce que, en même temps que le progrès avance et que la science change la face du monde, nous voyons s’accumuler les armées et les armements, inventer des machines de destruction, courir la menace, ressuciler les vieilles haines qu’on croyait éteintes depuis longtemps, adopter tous les moyens propres à creuser un abîme entre les peuples, et invoquer comme au temps d’Attila, le fléau de la guerre, pour purifier notre temps... »
- L’orateur fait appel aux jeunes gens, à ceux qui ont le cœur ardent, la main prompte, le sens de la justice non contaminé par le scepticisme, à ceux dont l’Europe attend la parole de salut, le drapeau de la pacification. Le premier peuple qui arborera ce drapeau sera suivi et acclamé par tous les autres.
- A tous, répugne le système barbare de la paix armée qui fait de la haine un des facteurs de la politique des gouvernements et gaspille en temps de paix, la richesse des nations.
- « A la politique du passé, politique de déficit et de corruption, il faut substituer une politique de bon sens qui fasse de la loi morale sa première base. Et la loi morale— comme l’arbre son fruit— porte avec elle la Paix. La Paix est le support de l’évoluti#n historique, le règne de la science substitué à celui de la forcp, le principe de la fin des haines sociales, parce que la Paix trouvera le temps et la sérénité nécessaires pour étudier les questions qui intéressent le plus la vie humaine. »
- « Reine de l’amour, s’écrie à la fin M. Moneta, reine de la concorde et de l’abondance,qut ls cœurs ne palpiteraient pour toi ! Quel foyer ne t’ouvrirait son seuil ! Quelle cité ne voudrait célébrer tes triomphes joyeux ! Quel peuple ne s’empresserait de te placer sur un trône, pour pouvoir sous tes auspices, épeler la ioi de l’ordre social nouveau !
- « Voilà, ô jeunes gens, la g'oire qui vous attend. E’est là votre voie.Parcourez-là hardiment, animés d’une volonté forte, soutenus, par la pensée d’être les dignes successeurs des prêtres du droit, les fidèles interprètes de cette religion de justice et d’amour qui doit conduire l’humanité à la consommation de ses destinées !
- «C’est ainsi,que vous illustrerez la Patrie et votre nom passera béni aux générations futures. »
- Nous n’avons pas besoin de dire quels chaleureux applaudissements accueillirent cette magnifique péroraison au souffle d’une éloquence toute italienne.
- Le surlendemain du jour où M. Moneta électrisait de sa parole ardente la jeunesse de Pavie,une réunion importante se tenait à Milan, sous la présidence de notre vénérable ami,Francesco Vigano, dans laquelle M. Brancaccio faisait une intéressante conférence sur ce thème : Les raisons de la Paix.
- La vraie philosophie, dit-il en substance, est celle qui dégage le vrai de l’examen des faits.
- Examinant les faits, il voit l’idée de paix faire des progrès rapides dans toute l’Europe.
- « C’est une idée vraie, que celle de la paix ; avec le temps, elle battra comme un vent impétueux les abords de tous les parlements et alors la voix du peuple sera la voix de Dieu.
- L’idée est vie, harmonie, loi, ordre. C’est l’idée qui hante tous les êtres et les fait travailler à leur perfectionnement. Toute idée tend à s’incarner, à se réaliser. Ce fut l’idée du Christ,qui établit son règne.Tout étaitcontre lui,mais son idée triompha.
- L’idée, c’est la liberté, la justice et l’indépendance. C’est l’idée qui suscita les héros et les martyrs, Mazzini et Garibaldi.
- La paix est l’harmonie sereine de la vie ; elle crée les belles œuvres d’art, de l’industrie ; elle anime la science ; elle n’est pas seulement nécessaire aux hommes, mais encore aux institutions. La paix est naturelle. Il en est qui disent que la guerre est une nécessité et il ne nous resterait plus dès lors, comme aux Turcs, que le fatalisme comme consolation suprême.
- La guerre paralyse les arts, les sciences, l’indrs-trie, elle est génératrice d’épidémie, de cherté, de mi>ère ; aux vainqueurs, elle impose la tyrannie, aux vaincus la servitude.
- Quelles sont les causes de la paixet delà guerre? EUrs se résument en deux mots: le bien et le mal. La guerre estle’mal, la paix est le bien...
- L’orateur recherche ensuite les causes intimes qui dans la conscience de l’homme, permettent de déchaîner la guerre, et il conclut : — « Soyons dignes, relevons la conscience humaine et la Paix sera un fait accompli.»
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- CONSÉQUENCES DE LA GUERRE.
- La guerre ne fait pas seulement verser inutilement le sang humain, mais elle soutire la vie intelligente des nations, en absorbant la vie politique et sociale d'abord dans les préoccupations de l’attaque et de la défense, ensuite dans la réparation des ruines qu’elle a amoncelées.
- J.-B. André GOD1N, fondateur dm Familistère.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- ÉRECTION D’UN MAUSOLÉE ET D’UNE STATUE
- À 3VC. GODIN
- L'assemblée générale des membres associés de la Société du Familistère a tenu, le 29 avril dernier, une réunion extraordinaire, dans laquelle elle a pris diverses déterminations parmi lesquelles deux sont de nature à intéresser nos lecteurs.
- D'abord M. Pernin, directeur des constructions, a proposé l’agrandissement des ateliers de l’usine de Laeken, dans les termes suivants :
- « Mesdames et Messieurs,
- « Dans sa séance du 16 courant sur la proposition de Madame Godin, notre administratrice Gérante et de la Com-mission administrative, le Conseil de Gérance, ayant décidé à Tunanimité l’agrandissement de notre usine de Laeken, m’a fait l’honneur de me déléguer pour vous exposer quels sont les nouveaux travaux qu’il y a lieu de faire, et soumettre à votre approbation les dépenses nécessaires à leur exécution.
- « L’état général de nos affaires est satisfaisant Les nouveaux modèles que nous mettons continuellement en vente, les perfectionnements que nous apportons sans cesse dans les appareils de chauffage, et les bons rapports que nous entretenons avec nos nombreux clients, sont autant de causes qui font augmenter le chiffre de nos affaires.
- « En raison de cet accroissement continu et de la mise en fabrication d’un grand nombre de modèles nouveaux, nous nous trouvons aujourd’hui, faute de place disponible, dans l’impossibilité d’augmenter le nombre des mouleurs et par suite de pouvoir donner satisfaction à notre clientèle de Belgique et de Hollande.
- « Pour les mêmes raisons que ci-dessus, les magasins pour les produits fabriqués se trouvent trop petits.
- <( Les halles destinées à recevoir les matières premières, telles que : Coke, charbon, sable séché, etc, sout aussi trop petites.
- « Tous les châssis nécessaires à la fabrication, étant déposés
- j au dehors, sans être couverts, se trouvant exposés aux intem-I péries, ne peuvent que se détruire rapidement.
- « Pour remédier à cet état de choses, nous avons étudié sur place, les moyens pratiques et économiques de faire face aux | besoins présents.
- « Le nornbie des ouvriers mouleurs, actuellement employés à l’usine de Laeken est de 93. L’agrandissement que nous vous proposons permettra d’augmenter ce nombre de 56, ce qui portera le total à 154 tables pour mouleurs.
- Nous pensons qu’avec ce nombre déjà respectable, nous pourrons attendre avec confiance des temps encore meilleurs.
- « Les nouveaux travaux que nous vous proposons donc d’effectuer et que nous vous demandons d’approuver consistent en:
- « 1° Agrandissement des halles de fon lerie avec chemins de fer et plateaux tournants ;
- 2° Agrandissement des halles pour magasin des produits fabriqués.
- 3° Construction de halles destinées à couvrir tous les châssis nécessaires à la fabrication.
- « La dépense totale à faire pour l’édification de tons ces travaux nécessaires à l’agrandissement projeté se monterait à la somme de 45 à 50 mille francs.
- « G’est avec confiance que nous venons vous demander de bien vouloir approuver ces dépenses, et de nous autoriser à procéder immédiatement à l’exécution de ces travaux. »
- L’assemblée, à la presque unanimité, a voté l’adoption des conclusions de M. Pernin.
- Ensuite,ce dernier sur l’invitation de Mme Vve Godin, qui occupait la présidence, a donné les renseignements qui suivent sur l’état d’avancement du Familistère en construction à Laeken.
- Mesdames et Messieurs,
- «Nous avons le plaisir de saisir cette occasion poifr vous dire quelques mots concernant le Familistère de Laeken.
- « Ce familistère est en bonne voie d’exécution, il sera totalement achevé le 1er Juillet prochain, et nous pensons que l’on pourra commencer à l’habiter dans le courant du mois d’Octo-bre de cette année.
- « Construit sur le même type que ceux de Guise, très bien situé sur le quai du Canal de Bruxelles, touchant à l’usine même, il est appelé à rendre de très grands services à nos travailleurs ; car une des grandes difficultés pour la Direction était celle de se procurer les ouvriers nécessaires à notre fabrication.
- « Nous espérons Jonc que les travailleurs ayant à Laeken ! des logements sains avec tout le confortable désiré, en même | temps que la possibilité de donner l’instruction à leurs enfants,
- | ce sera là autant de causes qui,bien certainement,faciliteront le recrutement du personnel.
- I » Pour compléter le Familistère, il nous reste à construire les Écoles et la buanderie.
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- « Les plans sont terminés, et ont été, par mes soins, remis à notre Architecte de Bruxelles.
- « Nous espérons que sous peu on va pouvoir commencer les travaux de manière à ce qu’ils soient terminés avant l’hiver prochain, afin que les habitants du Familistère trouvent dés leur entrée toutes les commodités pour les usages communs ainsi que toutes les facilités pour l’instruction de leurs enfants.»
- Madame la présidente a donné ensuite la parole à M. Dequenne François-Charles, le Gérant désigné.
- Celui-ci s’est exprimé ainsi:
- Mesdames et Messieurs,
- « Après avis favorable donné à l’unanimité par le « Conseil de Gérance, Madame l’administratrice-« Gérante, d’accord avec le conseil, a décidé de « porter à l’ordre du jour de l’assemblée générale « d’aujourd’hui la proposition suivante :
- « En témoignage de reconnaissance et pour ho-« norer et perpétuer la mémoire de M. Godin, le « regretté fondateur et bienfaiteur de l'œuvre fa-« milistérienne, un monument serait érigé sur la « tombe où repose sa dépouille mortelle.
- « Une statue serait élevée à cet homme de bien, « à ce grand philanthrope, sur la place du Familis-« tère.
- « La dépense à faire, pour la construction de ces « deux monuments, s’élèverait à une somme appro-« ximative de 100.000 francs.
- « Vous avez donc, Mesdames et Messieurs, à vo-« ter sur cette proposition que nous avons l’hon-« neur de vous soumettre. »
- L’assemblée dans un vote empressé et unanime s’est associée de tout cœur aux conclusions de M. Dequenne.
- Oui, il l’a bien mérité ! avait inscrit l’un des associés sur son bulletin de vote.
- Le reste de la séance a été consacré à l’examen des questions d’affaires intéressant spécialement l’association.
- Ce qu’on ne saurait trop signaler, c’est l’esprit de paix, de travail et d’union qui anime tous les membres de l’association. Là Je capital est réellement mis au service du travail ; chacun de ces hommes, relevé dans sa dignité, se sent chez soi.
- Le Fondateur qui a préparé, avec tant de vigilance et au prix de tant de peines cette situation hoit,aujourd’hui,en contempler en esprit le déve-l°ppement avec bonheur.
- LA FÊTE DU TRAVAIL
- Tous les ans, le premier Dimanche de Mai, l’Association du Familistère célèbre le travail dans une fête solennelle instituée par M. Godin et que nous avons maintes fois décrite à nos lecteurs.
- Cette année, l’association veuve de son fondateur ne s est, en signe de deuil, livrée à aucune réjouissance publique. Les bals, jeux, etc-, ont été supprimés.
- Les récompenses statutaires allouées chaque année aux services exceptionnels seront, comme d’habitude, ajoutées en fin d’exercice à la part de bénéfices de chacun des titulaires. La liste de ces récompenses sera dressée et publiée au mois de septembre prochain, à l’époque habituelle de la fête de 1 Enfance, laquelle fête ne donnera également lieu cette année qu à ia distribution de prix aux élèves1, sans réjouissances publiques.
- La perte cruelle subie par l’association du Familistère dans la personne de son fondateur est ressentie dans le monde entier. Des milliers d’articles nécrologiques et de lettres de condoléances nous en ont apporté la preuve.
- Et c’est le cas de donner ici la lettre que
- The Workmen’s peace Association and International arbitration League vient d’adresser à Madame veuve Jean-Baptiste-* André GODIN, touchant la mort de son mari.
- Voici cette lettre :
- « Londres, 12 avril 1888.
- « Chère Madame,
- « Le Comité de V Association des travailleurs pour « la paix et l’arbitrage international a résolu, à l’u-« nanimité de ses membres,de vous exprimer, dans « la mesure du possible, l’extrême regret et la pro-« fonde douleur ressentis par l’Association à l’occa-« sion du décès inattendu de M. Godin et la sym-« pathie qu’elle éprouve pour vous dans la grande « perte qui vous frappe.
- « Notre association se rend compte que les ouvriers « du monde entier ont perdu un ami dans la per-« sonne du Fondateur du Familistère, et qqie cette « douleur doit être ressentie non-seulement par la « génération actuelle mais par les enfants de cette « génération.
- « Les chefs d’industrie et capitalistes ont perdu * en M.Godin un grand modèle,cdr il leiirmontrait
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- LE DEVOIR
- « la voie du parfait accomplissement de leurs dent voirs.
- « En outre, tous ceux qui, comme nous, croient « aux bienfaits de la paix et de l’arbitrage interna- j « tional ne peuvent que déplorer qu'un des meilleurs « et des plus nobles champions de cette cause soit « disparu de nos rangs, et qu'il ait prononcé ses « dernières paroles de paix au genre humain.
- « Malgré ces trop brèves et imparfaites expres-cr sions de nos sentiments, croyez-nous, chère Ma-ut dame, sincèrement à vous.
- Signé :
- « Th. Burt, Président « Howard Evans, Président du Comité « Benjamin Britten, trésorier « W. Cremer, secrétaire
- Madame veuve André GOD1N envoie ici ses vils remerciements à the Workmen's peace Association pour la précieuse sympathie dont cette lettre témoigne, et elle rappelle aux amis du fondateur du Familistère que la parole de M. GODIN se fera encore entendre,puisqu’il a laissé de nombreux manuscrits et en particulier un volume presque prêt à l’impression et que Madame Godin fera paraître aussitôt qu’il va lui être possible de se remettre à cette tâche sacrée pour elle depu-blier les œuvres posthumes de son mari.
- PROPOSITION DE RÉSOLUTION
- »
- Tendant a Vamélioration du droit international et à la conclusion d'un traité d’arbitrage avec les États-Unis,
- PRESENTEE
- Par MM. Frédéric Passy, J. Gaillard (Vaucluse), Lalande, Montaut (Seine-et-Marne), Fernand Faure. Lyonnais, Yves Guyot, Jacquemart, Sigismond Lacroix, Blatin, Joui dan, Guillaumou, A. de la Fo>ge, Henry Maret, Turigny, Rivière, Hubbard, Fnbault, Barodet, Gagneur, Beauqmer, Achard, G. Gaillard .(Puy-de-Dôme), Lafont (Seine;, Lefè-vre-Pontalis, Camille Sabatier, Lefebvre (Srine-et-Marne), Louis Million (Rhône) Legludic (Allier), Mû-hou, Malhé (Seine), Gustave Rivet, Bovier-Laj ierre, S dis, Sarlat, Camille Cousset, Dellestable, Maillard, Laeote, Cemesson, Antide Boyer, Vacher, Roret, de Thou, de Douville-Mail-lefeu, etc.
- Députés.
- EXPOSÉ DES MOTIFS Messieurs,
- L’an dernier, dans la séance du 21 janvier (1), vous étiez saisis, au nom d’un certain nombre d’entre nous, d’une proposition tendant à inviter le Gouvernement, comme y ont
- été invités, en diverses circonstances, par leurs parlements respectifs, plusieurs des gouvernements de l'Europe et de l’Amérique,
- A profiter de toutes les occasions favorables pour entrer en négociations avec les autres gouvernements à l’effet d’améliorer, par de nouvelles conventions relatives à l’emploi des procédés amiables de médiation et d’arbitrage, l’état encore imparfait des relations internationales et du droit qui les régit, et de développer, dans l’intérêt commun de toutes les nations, les garanties déjà contenues dans les déclarations et les actes des Cabinets, des Parlements et de la diplomatie.
- Lît Commission d'initiative, tout en reniant pleine justice aux sentiments qui avaient inspiré cette proposition, en s’y associant même quand au fond, et en ne cachant pas qu’elle eût aimé à la voir adopter par tous les parlements du monde civilisé, crut devoir conclure provisoirement (et jusqu’à ce que les circonstances fussent plus propices), à un ajournement que des raisons de prudence lui paraissaient alors conseiller.
- Les signataires, bien que d’un avis absolument opposé, bien que convaincus que les circonstances même qu’on leur objectait, et qui avaient été pour eux l’une des raisons déterminantes de leur initiative, fussent de nature à commander l’adoption unanime de la résolution qu’ils sollicitaient, ne crurent pas devoir insister. Et dans la crainte de paraître susciter au Gouvernement des embarras qui lui auraient été reprochés, ils firent, à l’esprit de paix et de conciliation qui les animait, le sacrifice de ne point réclamer, comme ils l'auraient pu, la mise immédiate de la prise en considération à l’ordre du jour. Mais ce fut à la condition que leur droit demeurerait entier, et qu’ils resteraient libres, lorsqu’ils le jugeraient à propos, de revenir devant la Chambre.
- Le moment de le faire leur paraît arrivé, et il ne leur serait pas possible,sans manquer à ce qu’ils considèrent comme leur devoir envers la patrie et envers l’humanité, de prolonger davantage un silence, qu’ils seraient bientôt seuls à garder. Depuis un an, en effet,les réclamations que soulèvent l’état des relations internationales et la perspective des dangers qui en résultent n’ont fait que s’accroître, dans tous les pays et sous toutes les formes, avec une énergie et une intensité qui ne permettent plus l’inaction. Le vénérable doyen d’âge de cette Chambre, comme celui dont le Sénat et la France déplorent la perte, s’en sont faits, à l’ouverture de , cette session même, avec l’approbation de tous, les organes j autorisés. La grande voix d’Emilio Castelar, en les formulant î devant les Cortès espagnoles, en a fait retentir l’écho dans ! toute l’Europe. Et l’un des membres de cette Chambre, l’ho-* norable M. Freppel, après en avoir porté, lui aussi, l’expression à la tribune, a, dans une lettre qui n’a pas eu moins de retentissement, fait appel, en vue de. «faire prévaloir les solutions pacifiques, à cette opinion générale avec laquelle les gouvernements seront bien obligés de compter ».
- (1) Document 1461.
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- D’autre part, des démarches dont la signifieaiion et le j caractère énrnemment pratiques ne sauraient échapper à i personne, sont faites simultanément — dans le but de donner i à ces solutions pacifiques, par un accord formel et durable, une sanction immédiate et une consécration définitive — en Amérique, en Angleterre et en France. Non seulement des lills nombreux ont été déposés, dans les deux Chambres du congrès des États-Unis, à l’effet de provoquer, entre tous les États des deux Amériques du Nord et du Sud, la conclusion d’un traité permanent et universel d’arbitrage, leur assurant à tous, dans tous leurs différends, le bienfait d’une haute juridiction commune ; mais une députation du Parlement britannique, chargée d’un message signé par plus de 230 membres de ce Parlement, est allée inviter en leur nom le Président des États-Unis à s’occuper de la conclusion d’un pareil traité entre la République qu’il dirige et la Grande-Bretagne. Des invitations analogues partaient à la même heure du Congrès même des États-Unis. Et il y a quelques jours, un membre du Sénat, M. Alison, vient d’étendre, par une proposition formelle, cette ouverture à notre pays en demandant qu’un crédit de 80.000 dollars fût voté pour les frais de négociation d’un traité permanent d’arbitrage entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France.Bien que toute spontanée de sa part, on peut dire que cette proposition de l’honorable sénateur ne fait que répondre à une initiative analogue de la part de cette Chambre ; car plus de cent de ses membres avaient, il y a plusieurs semaines déjà, appuyé de leurs signatures une pétition adressée à M. le Ministre des Affaires étrangères pour le prier de négocier avec les États-Unis, en attendant qu’il fût possible de s’entendre pour le môme objet avec d’autres puissances, un traité général d’arbitrage entre les deux Républiques.
- En conséquence, nous croyons devoir renouveler, de la façon la plus pressante, l’invitation que nous adressions l’an dernier au Gouvernement de ne rien négliger pour améliorer, par des négociations avec les autres Gouvernements, l’état du droit international en y introduisant de plus en plus par des stipulations formelles, le recours déjà maintes fois éprouvé et sanctionné aux procédé1, de médiation et d’arbitrage.
- Nous insistons tout particulièrement sur la nécessité pour le Gouvernement fiançais, de se mettre à cet effet, dès maintenant, en rapport avec le gouvernement de Washing'on, de façon à conclure entre les États-Unis et la France un traité qui, en resserrant les liens d’amitié de ces deux grandes Républiques, serait à la fois pour elles un inappréciable bienfait, et pour l’humanité entière un progrès et un exemple.
- PROPOSITION DE RÉSOLUTION
- La Chambre, attentive à tout ce qui peut contribuer à ( a,1croître les garanties de paix et de sécurité dont le monde ! a besoin ;
- Frappée des progrès déjà réalisés dans ce but tant par l’em- -
- ploi des procédés amiables de médiation et d’arbitrage, que par la consécra'ion do plus en dIus formelle donnée à ces procédés par les déclarations et par les actes des cabinets, des parlements et de la diplomatie ;
- Touchée notamment du mouvement qui s’est produit simultanément en Amérique et en Europe en faveur d’un traité général et permanent d’arbitrage entre la République des États-Unis et la République Française ;
- Et convaincue de l’importance que pourrait avoir, non seulement pour les deux pays, mais pour le reste du monde, la réalisation d’une telle convint on ;
- Invite le Gouvernement à ne négliger aucune occasion de favoriser, par ses conseils ou par son exemple, l’amélioration du droit international et la substitution des solutions pacifiques aux solutions hasardeuses de la force ;
- Et exprime tout particulièrement le désir de voir la République Française et la République des États-Unis s’entendre pour faire entrer définitivement, dans la pratique des nations civilisées, en l’adoptant pour leurs relations réciproques, ce grand principe de justice et d’humanité.
- ANNEXES
- PETITION
- Invitant le Gouvernement Français à négocier un
- traité d’arbitrage permanent entre la République
- Française et les États-Unis d’Amérique.
- A Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères.
- Décembre 1887.
- Monsieur le Ministre,
- Les soussignés viennent respectueusement demander au Gouvernement de la République de se mettre en mesure de négocier, entre la France et les États-Unis d’Amérique, la conclusion d’un traité d’atbitage permanent.
- C’est une vérité vulgaire que l’état de trêve armée dans lequel vivent les peuples de l’Europe les contraint à faire des dépenses militaires dont l’excès toujours croissant les conduit à la banqueroute.
- Militairement, la France doit à tout prix entretenir un état de défense dont il n’est point en son pouvoir de fixer la limite ; économiquement et financièrement, elle doit assurer au travail national la sécurité indispensable pour que les forces productives du commerce, de l’agriculture et de l’industrie fassent équilibre aux charges écrasantes impérieusement imposées par la nécessité de la défense.Son devoir et son intérêt lui commandent donc de multiplier le plus possible ses relations pacifiques.
- Il est un grand peuple auquel sa position géographique, fa constitution qu’il s’est donnée et surtout l’énergie avec laquelle il persévère dans le travail et dans la liberté, assurent depuis un siècle le bienfait de la paix, c’est le peuple des Etats-Unis d’Amérique. La France a eu le bonheur et la gloire d’aider
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- ce peuple à se faire libre : c’est à lui qu’elle doit naturellement s’adresser d’abord pour lui demander d’ouvrir, sous la : forme d’un traité d’arbitrage permanent, l’alliance pacifique ; que la République est disposée à conclure avec toutes les j
- nations. !
- I
- Un traité d’arbitrage permanent n’est point une alliance j offensive ni même défensive ; il n’entraîne pour les peuples qui se liguent aucune obligation de prendre part, en aucun cas, aux hostilités dans lesquelles l’un ou l’autre peuvent se trouver engagés. C’est une convention purement pacifique.
- Nous ne doutons pas, Monsieur le Ministre, que notre demande ne soit favorablement accueillie par le Gouvernement; car nous avons eu, en la présentant, la conviction profonde de servir à la fois les intérêts de la France et ceux de 1 humanité.
- Veuillez agréer. Monsieur le Ministre, l’assurance de notre profond dévouement.
- Comité de Paris de la Fédération internationale de la Paix et de l’Aibitrage :
- Le Président, Le Secrétaire général,
- Signé : Hippolyte Destrem. Signé : A. Dès-moulins Comité de Paris de la Ligue internationale
- de la Paix et de la Liberté :
- Signé : L. Guébrier, J. Toussaint,
- Délégués Signé : Ch. Lemonnier.
- Société française des Amis de la Paix :
- Le Président, Le Secrétaire Général, Signé : Frédéric Passy. Signé : Jules Levallois. Société de la Paix du Famifis- Société d’Aide fraternelle tère de Guise : et d’Études sociales :
- Signé : Henry Maret. Signé : Fallût.
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- Groupe clermontois des Amis de la paix
- Réunion extraordinaire clu 29 Avril 1888*. — (Extrait du procès-verbal des délibérations). — Les membres du groupe clermontois des Amis de la Paix présents à la réunion du 29 avril 1888, après avoir pris connaissance de la déclaration ministérielle du 19 du présent mois et des intentions à la fois pacifiques et réformatrices formulées dans cette déclaration, et confirmées par le président de la République dans ses récents discours aux habitants de Limoges, Agen, etc., prennent acte de ces déclarations et, convaincus de la loyauté de leurs auteurs, les en félicitent ;
- Expriment la confiance que le gouvernement ne négligera aucune occasion d’introduire dans les usages internationaux, la pratique de l’arbitrage, seul moyen capable de permettre la diminution graduelle des charges écrasantes que le système de la paix armée fait peser sur les travailleurs, tout en assurant la sécurité indispensable à la prospérité du commerce et de l’industrie et à la réalisation des réformes d’ordre intérieur, depuis si longtemps réclamées par l’opinion publique, et ayant pour but l’amélioration de la situation matérielle et morale du plus grand nombre.
- Des copies du présent ordre du jour de confiance seront adressées par les soins du bureau :
- 1° A M. Carnot, président de la République ;
- 2° A M. Floquet, président du conseil des ministres;
- 3° A chacun des neuf députés et des quatre sénateurs du département du Puy de-Dôme pour les engager à y conformer leurs votes.
- L’opinion d’nn Bersaglier sur l’expédition de Massaouah
- Le correspondant militaire du Secolo, de Milan, près l’armée italienne d’Abyssinie, conte à ses lecteurs qu’en cherchant un peu d’ombre au camp de Sahati, il a vu un jeune bersaglier assis au pied d’un acacia et très occupé à écrire au crayon sur une sorte de carnet. En m’approchant, je vis que ce carnet était un aîminich de deux sous, et que mon soldat y traçait simplement des marques en regard de certaines Jates. J’entrai en causerie avec lui et je lui demandai ce qu'il faisait là.
- — Je compte combien Je jours j’ai déjà passés en ce maudit pays, et combien de jours j’ai encore à y rester, me répondit-il.
- La première marque était au 22 novembre ; tous les jours suivants, jusqu’au9 décembre, avaient une croix, et en marge on lisait: Au camp d’Olumlo. Du iO décembre au 31 janvier, des barres ; et en note : Plaine des Singes. Du 1er au 15 février, le mot Sahati, Sahati, Sahati, répété chaque jour. Ce petit almanach était plus éloquent qu’on ne pourrait dire, continue le correspondant du Secolo, et donnait en ces quelques mots le résumé de la triste campagne d’Abyssinie.
- — Pourquoi ces calculs ? demandai-je au bersaglier.
- — Oh c’est histoire de passer le temps. On s’ennuie tellement ici ! C’est toujours une consolation de compter les jours et de se dire : encore un, encore un d’abattu et qui nous rapproche du mois de mars. Car c’est en mars, n’est-ce pas, que les réguliers, sinon les volontaires doivent être rapatriés?1
- — Qui vous a dit cela ?
- — Tout le monde. Le caporal qui est mon pays, me l’a assuré, et le sergent a encore entendu les officiers hier soir à diner... Le bataillon n’en est pas fâché, je vous jure... Quant à moi', je compte les jours. Penser que dans deux mois nous serons chez nous !...
- — Et si c’était une illusion, mon pauvre ami?
- — Oh c’est impossible, les transports sont tout prêts pour nous ramener.
- — Comment pouvez-vous admettre que le gouvernement puisse avoir envoyé tant de troupes, et à si grands frais, simplement pour vous faire passer quelques semaines à Olumlo, au camp des Singes, ou à Sahati, et puis vous rappeler.
- Le pauvre garçon baissa les yeux et dit d’une voix altérée:
- — Je n’en sais rien.
- — Voudriez-vous donc qu’on dise que vous avez peur des Abyssins, et que l’Italie soit déshonorée ? repris-je.
- — Les Abyssins ! répliqua le soldat avec un rire amer. Il*
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- ne sont pas ici, ni près d’ici !... Si vraiment nous sommes venus pour les combattre, c’est dans leur pays qu’il faudrait aller les chercher ; il n’est personne au bataillon qui n’en fi\t bien aise. Mais si c’est pour mener ici cette vie inactive, il vaudrait bien mieux rentrer en Italie. Car nous sommes diablement mal à Sahati, plus mal encore qu’à Ülumlo ou dans la plaine des Singes.
- —. Vraiment ? Contez-moi donc cela.
- — Depuis le mois de novembre, nous campons sous la tente, exposés aux pluies, aux vents et à ce soleil terrible, travaillant comme des chevaux à construire des Torts, des routes, des retranchements. Jamais de ma vie je n’avais porté de pierres; je ne fais autre cho>e depuis trois mois. Que ne nous fait-on pas faire ailleurs ? Tous les métiers, excepté celui de soldat, car nous n’avons pas encore brûlé une amorce... Et quelle nourriture !... Du biscuit gâté, de la viande aussi dure que cuir, des conserves rances et qu’il est impossible de manger. Le vin même était si mauvais qu’on a dû le jeter pour nous donner de l’eau anisée. Il y a déjà quatre morts au bataillon, et tous les jours le nombre de malades augmente. Ce n’est pas étonnant 1 Nous sommes entassés, par six, sous une petite tente et perpétuellement en proie à la soif. Avant-hier, après avoir transporté des pierres toute la journée, je n’en pouvais plus: je suis allé sans permission remplir mon bidon au puits: porté au rapport et puni !... Si seulement cette eau était bonne ! Mais on ne peut la boire sans être malade... •
- — Et vos officiers, en êtes-vous contents ?
- — Oh ! les officiers, dit le bersaglier en baissant la voix et en regardant prudemment autour de lui, il y en a de toute sorte !... Les uns sont bons, les autres mauvais. Les uns soutiennent leurs hommes, les autres les maltraitent et les punissent pour des riens... Notre colonel est très aimé; il n’y a pas un de nous qui ne se fit couper en morceaux pour lui. Mais parmi les autres... basta, je ne veux pas dire de mal de personne! Toujours est il que la vie est dure, en Afrique, pour le soldat. Si nous devons rester ici indéfiniment, sans avancer, sans voir l’ennemi, sans venger la mort de nos pauvres camarades, A quoi bon ?... Mieux vaudrait cent fois rentrer en Italie... ! »
- UN DRAME INTIME
- (suite)
- Le même coupé les conduisait au Rois, d’où ils reve-n&ient lentement, et le soir, au théâtre ou au fond d’une ^°oe, Antonine assistait ravie à l’audition d’un opéra ou a 1* représentation d'une grande comédie de l’époque.
- Ses autres facultés s’étaient affinées, à un point que L*ut s expliquait pour elle dans un mot, une intonation voix et jusque dans le frisson ou la rumeur de la L'ule, .Elle riait et pleurait, avec l’auditoire, des choses
- qu’elle ne voyait pas, mais qu’elle comprenait comme si elle avait joui de toutes ses facultés.
- Puis Roger était là, et, son mari à ses côtés, il lui semblait qu'elle n'était pas aveugle. Ne suffisait-il pas d’un mot murmuré par lui à son oreille, d’une simple pression de main, pour que tout ce qui se passait autour d’elle lui fût révélé ?
- Aussi, chose extraordinaire, dans cet inexorable malheur frappant cette toute jeune femme dans le début de la vie et dans l’ivresse des joies mondaines, il n’y avait pas presque de regrets.
- Elle acceptait son lot, si terrible qu’il fût.
- Qu’avait-elle à réclamer ? que pouvait-elle espérer de plus? N’était-elle pas aimée, aimée par celui qu’elle avait tant désiré, dont elle avait peut-être un jour désespéré, et qui lui avait donné la plus grande preuve de tendresse qu’un homme puisse donner à une femme?
- Qui sait — oh ! égoïsme de l’amour — si par instant elle ne se félicitait pas de son malheur, si, dans sa mélancolie noire, elle ne trouvait pas une ivresse secrète et ne se disait pas :
- — Si je n’étais pas si chétive, isolée, abandonnée, privée de tout appui, m’aurait-il tant aimée !
- IV
- Un jour sonna où elle n’aima pas moins, plus peut-être, mais d’une façon toutautre : la jeune fille, devenueépouse, se transforma encore : elle était mère.
- Mère! elle allait être mère :son visage se bouleversa,elle pénétra par la pensée au fond d’elle et eut des tressaillements singuliers.
- — Roger, tu l’aimeras bien, tu le verras, toi. Tu le verras !
- Ce fut son idée fixe : Roger le verrait, bonheur inouï... mais elle !...
- Les nuits devinrent longues, et, la tête sur l’oreiller, elle pleura.
- Ce nouveau bonheur auquel elle avait cru s’évanouissait, sa résignation s’écroulait. Être mère et ne point voir son enfant, ce devait être là quelque chose d’horrible. Pourquoi Dieu lui envoyait-il ce présent luneste, puisque la jouissance lui en était défendue? Un jour, elle se dit : « Je voudrais qu’il ne vécût pas ; » mais bientôt la mère reprit le dessus, elle se défendit contre elle-même, elle n’eut plus qu’une pensée âpre et tenace : donner la vie et mourir.
- V
- Ce fut une ivresse, une folie, une joie délirante, coupée par un sanglot et presque aussitôt brisée par un profond désespoir.
- L’enfant venu, car il vint, solide et fort, beau comme 8a mère, les yeux bientôt grands ouverts, les deux mains
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- tremblantes, en avant, cherchant déjà comme un appui. La mère ne le vit pas, mais elle l’entendit ; ses cris d’angoisse, qu’elle ne sut pas toujours étouffer, eurent un écho troublant dans sa poitrine oppres-me. On lui déclara qu’il était beau, et elle le crut. Avant tout, il fallait qu’il vécut et il vivrait ; mais pour elle, cette vie même, elle le sentait bien, aurait éternellement sa blessure saignante.
- Le voir ! oh ! le voir!... Qu’était-ce donc que cette science menteuse dont on parlait tant et qui ne pouvait rien pour elle, jeune, belle, et riche ?
- La nuit elle s’éveillait eu.sursaut, l’enveloppait dans ses bras, et, à la lueur do la veilleuse mourante, plongeait ses yeux clairs et vide? dans les siens, essayant de le voir, criant ce nom de Marcelle quelle lui avait donné, l’éveillant de ses baisers, le reposant assoupi de ses caresses, mais chaque fois laissant retomber sa tête endolorie et fermant ses yeux éteints.
- Oui, c’était la nuit, la nuit toujours.
- Le matin, quand elle était plus calme, elle faisait asseoir son mari auprès d’elle, et, l’enfant sur ses genoux, elle lui disait :
- — Raconte-moi comment il est.
- Et, anxieuse, elle l’écoutait, redisant les paroles après lui, les ponctuant d’exclamations,de sourires, de sanglots, et revenant toujours à son idée première :
- — Je veux le voir.
- VI
- Le voir, pauvre femme !...
- Roger fit appel de nouveau à tous les oculistes, les plus grands, les plus célèbres ; il provoqua des réunions, des consultations. Il y eut, au chevet de l’aveugle, des princes de la science et des empiriques. Les uns arrivaient, précédés par une réputation européenne, les autres par une rumeur confuse. Il en vint de Londres, de Bruxelles, de Munich, de Saint-Pétersbourg,de New-York. Cinquante mille francs furent dépensés, cent mille peut-être : l’argent coûtait si peu dans cette maison où les millions dansaient dans la nuit.
- Un monceau d’or pour une lueur, un jet de lumière...
- Être pauvre, vêtue de haillons, mais voir !
- Et les femmes qui l * regardaient passer couchée au fond de son landau brillant, enveloppée de fourrures de prix, enviaient son sort et la jalousaient.
- Les folles, les insensées !
- Avec toutes, les plus maltraitées, les plus accablées, elle eut changé, elle, jetant à leurs pieds ses colliers, ses épingles et ses bracelets, descendant de son landau et marchant à pied pour regarder en face la lumière et se nourrir de la vue de l’être né de ses entrailles.
- (A suivre).
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- Moavemant des Assurances Mutuelles.
- PENDANT LE MOIS DE MARS 1888. Assurance contre la maladie.
- Recettes Section des hommes . . fr. 3.452 n
- Dépenses . . 2.530 30
- Boni en mars 921 70
- Recettes . . Section des dames 623 80
- Dépenses . . 629 75
- Déficit en mars 5 95
- Assurance des pensions.
- Recettes.....................
- Dépenses:
- Pensions..................
- Nécessaire à la subsistance Allocations temporaires :
- 9 retraites provisoires 511 70 Allocations statutaires aux malades . . 94 30
- Allocations extra-statutaires, veuves, orphelins, etc. . . . 304 »»
- Allocations aux familles des
- réservistes ...............
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, etc.
- Boni en mars ............................ 781 55
- Caisse de pharmacie.
- Recettes........................fr. 536 75
- Dépenses................................. 653 52
- Déficit en mars.................... 116 77
- Résumé.
- Montant des recettes de mars . . fr. 10.847 72
- » des dépenses » ... 9.267 19
- Excédant des recettes sur les dépenses . 1.5*0
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 30 Avril au 6 Mai 1888. Naissance :
- Le 3 Mai, de Allard André Gaston, fils de Allard Eugène et de Lebas Marie.
- Décès
- Le 6 Mai, de Dupont Marcel, âgé de 3 ans et 3 mois.
- * Le Gérant : A. DOYEN.
- . . fr. 6.235 17
- 2.729 77 1.194 65
- 910 »»
- 185 50
- 433 70 5.453 62
- Guiap. lmp. Barl.
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- (2* Année^ Tome 12 - S* 506 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 20 Mai 1888
- DEVOIR
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à . Madame GODIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Union postale
- France
- On an ... 10 fr. » Six mole. . . 6 »* Trois mois. . 3 »>
- Un an. . . 11 fr.» Antres pays
- On an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- S, rne Neuve-des-Petlts-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La Papauté et la Justice sociale. — Les élections municipales.— La Grève patronale de Pantin. — Qui doit Gouverner ? — La loi sur les accidents. - L’exercice financier. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Exposition universelle de 1889. — L'inauguration de la Bastille. — Le congrès de Washington.— Congrès international contre la vivisection. — Uu drame intime. — La terre aux Paysans. — Etat-civil du Familistère.
- AVIS
- be journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quit-hnce d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie ^nco des numéros de propagande de jfraque tirage hebdomadaire au prix de ü centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du ^üistère.
- La Papauté et la Justice sociale.
- La forme gouvernementale républicaine, avons-nous dit souvent, est la base indispensable sur laquelle doit s’étayer l’œuvre de progrès et de justice dont le xixe siècle poursuit l’édification. Toute autre conception gouvernementale se rattache, en effet, à un ensemble d’idées religieuses et philosophiques incompatible avec le développement moderne. Monarchie, empire, consulat, peu importe de quel nom s’affublerait une réaction triomphante ; elle serait en opposition avec les traditions politiques et philosophiques issues de la Révolution ; dès lors, elle tendrait à aggraver l’ordre de choses actuel.
- Toute régression survenue dans le domaine politique entraîne fatalement une régression dans le domaine économique, c'est-à-dire dans l’ordre social tout entier. C’est pourquoi, en général, les tenants de l’inégalité sociale sont irrémédiablement hostiles à la République et surtout aux traditions républicaines qu’ils sont parvenus à fausser sur tant de points. Si les masses étaient suffisamment éclairées pour juger sainement les divergences d’opinion qui séparent même les républicains dits conservateurs, des conservateurs de toute nuance monarchique, nul doute' qu’ils se rallieraient à ces républicains contre les monarchistes, quelques plaintes légitimes qu’ils soient fondés à porter contre eux.
- Car tout recul dans l’ordre politique, équivaut à une somme de progrès social perdue, puisque les
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- luttes qu’on est ensuite obligé de soutenir pour reprendre la marche en avant interrompue, pourraient être utilement employées au progrès économique délaissé. Sous ce rapport, la France a fait une expérience bien coûteuse de 1851 à 1870. Que de modifications profondes n’aurions-nous pas pu apporter dans notre organisation sociale, si toute pensee de Justice et de progrès n’eut été subordonnée, et conséquemment neutralisée,au renversement du despotisme politique impérial.
- Ceux qui ont traversé ou étudié de près cette période de haines généreuses contenues, de sombres désespoirs cachés, le savent,et c’est pourquoi ils s’alarment si fort de toute tentative ayant pour but de rallier les débris des régimes disparus, dans je ne sais quelle combinaison politique sans principes définis ni but avoué.Si cette combinaison réussissait, sa réalisation nous éloignerait encore plus complètement des traditions républicaines, des idées de justice, d’égalité, d’affranchissement économique et religieux que la Révolution nous a léguées.
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- Il faudrait être aveugle, aveugle volontaire,pour se faire illusion sur les tendances anti-égalitaires de ceux qui ont combattu jusqu’à ce jour la République. Cet aveuglement, les gouvernants républicains l’ont montré, depuis qu’ils sont au pouvoir, en ménageant, comme ils l’ont fait, l’organisation religieuse dont la République avait pour devoir de préparer l’élimination graduelle et progressive. Encore, de tous les partis conservateurs, le parti religieux est-il celui qui a mis le plus d’affectation à se prétendre le dépositaire des principes d’ordre sociale et de régularisation politique.
- Il a même tenté de fonder en France un parti de revendications sociales ayant à leurs bases une conception sociale théologique qui, sous le rapport critique, présente une analogie des plus intéressantes avec la critique socialiste contemporaine. Des hommes éminents, animés de convictions ardentes, lui ont prêté le concours de leur science et d’une bonne volonté pleine d’abnégation et de sacrifice. Il nous suffira de citer : Rudolph, Meyer, en Allemagne ; et en France en France même, MM. Lœsevitz, La Tour du Pin Chambly, et une partie des initiateurs des cercles catho-lques.
- Toujours ces hommes de bien ont vu leurs généreuses tentatives entravées, déformées par l’esprit " religieux conservateur dans ce qu’il a de plus contraire au progrès.
- En Irlande, pays profondément catholique,pje sement attaché au catholicisme par toutes les d’une croyance ardente et d’un patriotisme indc% table, le parti religieux avait un instant souten-les justes revendications sociales et nationales^ leurs fidèles. Un véritable clergé national s’éta;' constitué, ne faisant qu’un avec les espérant d’affranchissement de ce malheureux pays, courbi depuis plus de trois siècles sous le joug d’une coj. quête qui a, tout-à-la fois, usurpé la liberté et le ^ d’une nation, réduite dans la totalité de ses me®, bres à l’état de nation serve, colonne.
- Il faut voir dans les Études sur l’Irlande publié^ par M. Philippe Daryl, quel esprit de résista^, invincible anime les Irlandais, nos freres pari* sang, car ils sont Celtes comme nous et à traveq les générations qui se sont succédé, le patriotisme celtique, protestation vivante du Droit conta l’Usurpation de la Force, ne s’est pas démenti u« seul instant.
- Cet esprit patriotique était soutenu par le clergi irlandais. En Irlande, le clergé n’est pas subventionné par l’État.’ Il vit des cotisations libremeoi versées par les croyants. De là une communioi étroite entre le prêtre et le paysan. Il doit en êtn ainsi d’ailleurs : le jour où le prêtre irlandais reconnaîtrait la suprématie de l’Angleterre, sanctionnerait l’usurpation du sol commise par let landlords, le paysan ne le distinguerait plus do anglicans et le traiterait de suppôt du diable,
- Eh bien ! à l’heure où nous écrivons, le Pape jugeant dans son Infaillibilité souveraine, vient de condamner la résistance irlandaise !
- Voici,en effet,la circulaire adressée aux évêque* d’Irlande qui leur notifie la décision du Pape àeet égard :
- A diverses reprises, le Siège apostolique a donné a lande, pour laquelle il a constamment professé une bien** lance toute spéciale, des avertissements et des cou.*-appropriés aux circonstances, sur la manière de défendre ^ droits sans porter atteinte à la justice et à la tranquill^f blique. Notre Saint-Père Léon XIII, dans la crainte de1 le véritable sentiment de ce qui est juste et charitable turé par l’espèce de guerre appelée « plan de camp1?0-pratiquée par le peuple irlandais dans les différends e# landlords et les tenanciers, ainsi que par l'espèce d social appelé « boycotting »,motivé par les mêmes diner^ a ordonné à la suprême Congrégation de l’Inquisition miner sérieusement et soigneusement cette affaire.
- En conséquence, la question suivante a été soumit EE. les cardinaux de la congrégation : « Peut-il être F , dans les contestations entre propriétaires territo
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- tenanciers en Irlande, de faire usage des procédés connus sous ie nom de « plan de campagne » et de '< boycotting » ? Après en avoir longuement et mûrement délibéré, Leurs Éminences ont répondu négativement, et cette décision a été confirmée parle Saint-Père, le mercredi 18 du présent mois. La justice de cette décision sera facilement reconnue par tous ceux qui s’appliquent à considérer qu’un fermage fixé par consentement mutuel ne saurait être, sans violation de contrat, diminué à la seule demande du tenancier, surtout quand il y a des tribunaux désignés pour régler les contestations de ce genre,et qui réduisent dans de justes limites, les fermages injustes, après avoir pris en considération les causes qui ont diminué la valeur des terres.
- Il ne saurait non plus être permis que des redevances soient obtenues des fermiers par extorsion et déposées entre les mains de personnes inconnues, au préjudice des propriétaires territoriaux. Enfin, il est contraire à la justice et à la charité de persécuter, par un interdit social, ceux qui consentent à payer les redevances qu’ils ont acceptées ou ceux qui, ainsi qu’ils en ont le droit., prennent à bail des fermes vacantes. Il est par conséquent du devoir de votre seigneurie d’exhorter prudemment, mais fermement, le clergé ainsi que les laïques de ne pas transgresser les préceptes de la charité chrétienne et de la justice,en s’efforçant de remédier à leur triste condition.
- En d’autres termes, la Papauté sanctionne l’occupation de l’Irlande par l’Angleterre ; elle sanctionne l’expropriation par la conquête qui fut faite de ce pays par le fer et ie feu ; elle prescrit aux Irlandais l’obéissance aux landlords; elle emprunte le langage des Économistes libéraux pour faire respecter ce quelle appelle les « contrats et les engagements mutuellement consentis. »
- Pour faire comprendre l’émotion que cette circulaire a dû produire en Irlande, il faut dire que le « plan de campagne » et le « boycottage » que le bref papal interdit, ont été discutés par la Land-League ; que partout les prêtres sont les secrétaires de la Landleague. Dans quelques paroisses où les prêtres n’ont pas voulu s’associer aux démonstrations nationales, les églises furent abandonnées par les fidèles et les prê très réduits à s’expatrier ou à faire amende patriotique honorable, les catholiques ne versant plus un sou pour les frais du culte ni pour leur entretien.
- .Quant à la question même qui fait ie fond du litige condamné par le Pape, il nous suffira pour montrer le changement radical que l’obéissance au bref papal amènerait dans la conduite ecclésiastique en Irlande, de mettre en regard des prescriptions plus haut citées les adjurations éloquentes i prononcées par Monseigneur Bagshawer,évêque de Nottingham, au cours d’un de ses mandements :
- « Il est évident peur tout le monde qu’une grande accumu-
- lation de terres et de richesses donne à celui qui les possède le pouvoir d’obliger les pauvres gens, poussés par la dure nécessité et contraints avant tout d’échapper à la faim, à travailler pour lui aux conditions qu’il lui plait d’imposer, que au fur et à mesure que ces richesses s’accumulent dans un plus petit nombre de mains, ces conditions tendent à devenir plus dures et plus insupportables, parce que le propriétaire ou le patron peut se réserver une part de plus en plus grande dans les profits du fermier ;... et que ces procédés peuvent être pratiqués indéfiniment, jusqu’à ce que des multitudes d’individus périssent, tandis qu’un petit nombre se sera immensément enrichi... » — L’économie politique, disait-il encore, prétend (avec Léon XIII) que c’est un principe élémentaire que le capital et le pouvoir d’accumulation doivent être complètement libres.. Le christianisme, au contraire, nous apprend que ces principes sont faux et ne sont que les prétentions égoïstes des faiseurs d’argent ; que les pauvres et les déshérités ne sont pas réellement libres dans leurs contrats, mais qu’ils ont besoin de protection contre les extorsions des riches. (1) »
- Ainsi s’exprimait, en 1885, un évêque catholique en Irlande. Aujourd’hui, le pape sanctifie « la contrainte par la faim » et revêt le manteau de l’Économie politique pour étouffer dans ses replis la lamentation de Justice que pousse la terre éplorée d’Irlande, depuis que le pied rapace du landlord pèse sur elle.
- Et qu’on le remarque bien : ce n’est pas la première fois que la papauté abandonne ainsi les vaincus ; elle a déjà livré les Polonais à la Russie et à l’Autriche. Récemment encore, après avoir soutenu les Polonais de Posnanie contre le Chancelier de fer, avec lequel, comme on sait, elle avait engagé une lutte acharnée au sujet de congrégations non autorisées, du jour où M. de Bismarck le voulut, la papauté fit cause commune avec lui et condamna les tendances patriotes et anti-germaniques des Posnaniens. Elle condamna ces malheureux polonais, alors que la persécution germanique pesait sur eux avec le plus de violence, lorsque fut décrétée, il y a deux ans, l’expropriation en masse des paysans, chassés de leurs terres patrimoniales et remplacés par des colons allemands.
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- Qu’attendre, je le demande, de partis conservateurs si ouvertement hostiles à tout progrès social, applaudissant à toutes les usurpations de la Force, n’afïirmant leurs principes de stabilité et de conservation que pour maintenir les attentats commis, sanctionnés et consacrés par eux ?
- (1) Pitié pour les Pauvres, mandement épiscopal, de Monseigneur Bagdshawe, publié par l'Association catholique de Juillet 1885, p. 12.
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- Nous avons pris pour exemple le rôle joué par la papauté, dans cette question palpitante de l’Irlande.Nous aurions pu tout aussi bien invoquer l’exemple des autres nuances conservatrices: leurs tendances à s’incliner devant le fait d’injustice accompli n’est pas moindre ni moins éclatante.
- La France ne saurait donc rien attendre d’eux ; ni pour le progrès politique, ni pour le progrès social qu’elle a mission de propager.
- Revenons donc bien vite à la tradition salutaire, à la conception républicaine de la justice entre les peuples et les hommes : car c'est là qu’est le salut; c’est là que réside la solution des difficultés inextricables de l’heure présente — l’affermissement de la France et de la République, de la Justice et de l’Egalité.
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- LES
- ELECTIONS MUNICIPALES
- Deux faits sont principalement à signaler dans les élections pour le renouvellement des conseils municipaux de France : l’empressement des électeurs à venir voter, le succès de la République.
- Le premier souligne l’importance du second.
- Ajoutons que les élections ont eu lieu avec une parfaite régularité partout, sauf dans quelques localités du midi et de la Corse, où les passions locales ont amené des incidents fâcheux, quelques-uns particulièrement graves. Mais ces incidents, vu leur extrême rareté, ne sauraient entacher l’ensemble de cette vaste opération électorale.
- Et cependant n’avait-on pas lieu de craindre que le résultat des élections, sinon l’opération elle-même, ne se ressentît de l’état de division des esprits, des efforts d’une propagande qui ne laisse passer aucune occasion d’appeler le corps électoral à se prononcer entre les vagues projets de régénération politique et sociale conçus par un général improvisé réformateur, et le personnel et les actes de la République actuelle ?
- Ces craintes étaient vaines. Non seulement les élections sont en grande majorité républicaines, mais elles marquent un pas en avant dans la voie du progrès démocratique.
- Les positions respectives des adversaires et des partisans de la République restent à peu près les mêmes ; mais ces derniers ont fortifié les leurs.
- Les élections des 6 et 13 mai ont condamné la politique du piétinement sur place, et affirmé la volonté du oavs de voir réaliser des réformes»
- Elles ont surtout réduit à néant les espérances des réactionnaires.
- Que nous sommes loin du prétendu dégoût des populations pour la République dont les élections municipales devaient être, au dire des monarchistes, l’éclatante manifestation ! Le terrain semblait pourtant bien propice aux entreprises réactionnaires.
- N’est-il pas facile, en effet, d’exploiter contre le gouvernement établi les inconvénients multiples d’une concentration excessive, et les adversaires de la République tenus à l’écart de l’administration s’interdisent-ils cette agréable occupation ?
- N’est-on pas,en outre, plus aisément porté, dans les communes rurales, à juger un gouvernement d’après la façon d’agir du préfet, des agents et des diverses branches de l’administration, sans oublier celle du fisc, que d’après les tendances de sa politique générale ?
- Il y a là, en dehors delà question de droit, un argument en faveur de l’extension des franchises communales.
- Les communes sont la base des institutions fondées sur le bulletin de vote.
- Les conseils municipaux nomment les délégu4s sénatoriaux. Les conseils municipaux nomment aussi leurs maires, qui sont les représentants de l’État dans la commune.
- L’empressement des électeurs autour des urnes, les violences même qui ont malheureusement troublé les élections sur quelques points, témoignent de l’importance que les citoyens attachent à ces diverses attributions.
- Par la délégation sénatoriale, les communes exercent une grande part d’influence sur la direction générale du gouvernement. Par la nomination des maires elles font, à leur gré, dans une certaine mesure bénéficier les affaires communales de l’action gouvernementale. Gela est incontestable.
- Mais il y a une troisième considération qui ne manque pas d’importance.
- Une loi récente permet à tout citoyen d’assister aux séances du conseil municipal de sa commune. Chacun peut ainsi se rendre un compte exact et journalier de la marche des affaires municipales, du zèle, de l’intelligence et de la capacité de ses mandataires.
- L’exercice de ce droit a eu certainement cetts conséquence précieuse de mettre les électeurs à même d’apprécier les avantages d’un gouvernement de contrôle et de libre discussion.
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- On ne saurait élever contre l’esprit de dictature une plus solide barrière que cet attachement à la patrie basé sur l’intelligence des droits et des intérêts communaux.
- Trouverait-on aujourd’hui beaucoup de citoyens disposés àabandonner entreles mains d’un homme, sans responsabilité, ni contrôle, la question des affaires de la commune ?
- Pourquoi ce qui est impossible lorsqu’il s’agit de la cité, serait-il possible s’il s’agissait de la patrie?
- Si les intérêts municipaux ne peuvent que gagner à cette incessaute vigilance, combien plus seront-ils sauvegardés lorsque conformément à nos incessantes revendications, une légitime indemnité ouvrira toute grande aux travailleurs la porte des conseils, lorsque les concours généraux, organisés à teus les degrés de la hiérarchie sociale fourniront à la démocratie une base sûie d’appréciation des hommes. M.
- La Grève patronale de Pantin.
- * Nous n’avons cessé de dire, au cours de l’agitation politique tumultueuse que nous venons de traverser : ce qui importe, à l’heure présente, la question urgente par excellence, c’est de s’attaquer aux problèmes du travail. Les ouvriers ne vivent pas de politique. Sous l’impulsion d’une presse naturellement portée à grossir et exagérer les mouvements politiques qu’elle exploite, la classe ouvrière peut se laisser aller à oublier les questions vitales : la réalité, notre grande maîtresse à tous,ne saurait tarder à les ramener sur le terrain douloureux des nécessités immédiates.
- La grève de Pan tin,qui plonge, à l’heure où nous écrivons, toute une population dans l’inactivité et suspend une branche importante de la production nationale, a rappelé brusquement ouvriers et dirigeants au sentiment de cette réalité, si imprudemment oubliée de part et d’autre.
- Nous disons la « grève » de Pantin : ce mot est impropre, car les trois ou quatre mille ouvriers de Seine et Seine-et-Oise qui, samedi, se sont vus brusquement fermer au nez la porte de leurs ateliers, ne sont pas des grévistes. La suspension du travail décrétée dans le bassin de la Seine ne l’a pas été par les ouvriers ; ce sont les patrons qui ont pris cette résolution grave. Les Anglais ont une expression particulière pour désigner ces sortes de conflits : ils appellent les grèves patronales des lock-out : littéralement : fermer la porte, mise à L& porte.
- En Angleterre, pays classique de la concurrence, des batailles économiques meurtrières et sans merci, déchaînées depuis tantôt un siècle, ces conflits ne sont pas rares. Ils sont dans les traditions de la race et conformes à leur conception particulière de la vie sociale : une lutte incessante de tous contre tous — omnes contra omnes. La conception sociale française est toute différente. On n’admet pas cette permanence d’antagonismes, aboutissant au triomphe de la force aveugle, à la sanction du Droit des plus forts. Aussi, le lock-out de Pantin a-t-il vivement ému l’opinion publique. Gomme le siège de la grève est à deux pas de la capitale, les journaux ont envoyé des reporters sur les lieux et la situation nous est parfaitement connue.
- Résumons rapidement Lhistorique qui a été fait, nous en tirerons ensuite les conclusions quj s’en dégagent.
- Les ouvriers d’une verrerie de Pantin se plaignaient d’un de leurs contre-maîtres qui, à leurs dires, les molestait sans raison, se montrait grossier envers eux, etc. Ils décidèrent de demander son renvoi. A cel effet, ils se réunirent et demandèrent à leur patron la révocation de ce contremaître. Le patron s’y refusa, déclarant qu’il entendait rester maître chez lui. Irrités par cette réponse, les ouvriers cessèrent le travail, annonçant qu’ils ne le reprendraient que lorsque satisfaction leur aurait été donnée. Pour soutenir leur grève, ils firent appel à la solidarité ouvrière des verriers de la région. Ceux-ci, constitués en chambre syndicale, décidèrent de verser à la caisse de leur syndicat une cotisation régulière pour venir en aide à leurs frères de travail. Inde iræ. Informés du fait, lés patrons de toutes les verreries de la région (Seine et Seine-et-Oise) s’assemblèrent à leur tour et, dans une résolution que la presse a publiée, ils décidèrent de faire cesser tout travail dans leurs ateliers, si les ouvriers de l’usine en grève ne reprenaient pas le leur. Ils ne voulaient pas, disaient-ils, que les salaires payés à leurs ouvriers servissent à alimenter la mutinerie d’ouvriers grévistes. En conséquence, iis fixèrent une date, passée laquelle, ils éteindraient ou bloqueraient leurs fours, si les grévistes n’étaient pas venus à résipiscence.
- Les patrons verriers de la région où le conflit a ainsi éclaté occupent environ 3.000 ouvriers. C’est donc 3.000 ménages que le lock-out patronal affame.
- Comme il fallait s’y attendre, au fond dudiffé-
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- rend, il y a autre chose que le renvoi du contremaître ; au moins les patrons n’invoquent-ils pas le seul maintien de l’employé. Ici, comme dans tous les conflits survenus en ces derniers temps, les patrons visent surtout à désorganiser la chambre syndicale ouvrière.Le renvoi du contre-maître, disent-ils, n’est qu’un prétexte. En réalité, les ouvriers ont résolu de mettre le patronat à leur discrétion. C’est dans ce but qu’ils se sont réunis en syndicat. La grève provoquée par la dureté d’un contre-maître n’est qu’un prélude, une tentative préliminaire faite dans le but de tâter le terrain, d’essayer leurs forces. Une foisqu’ilsauraient obtenu un premier avantage sur ce point, ils poursuivraient leur guerre contre le patronat sur un autre. Si nous cédons pour le contre-maître, demain, nous devrons céder pour une augmentation de salaires, qui est au bout du mouvement ouvrier commencé.
- Tel est le machiavélisme ouvrier qu’au dire des patrons, ils entendent combattre sans merci, en se coalisant et se solidarisant étroitement contre leurs travailleurs ; — parce que, terminent-ils chaque déclaration, ils veulent rester les maîtres.
- Rester les maîtres I Cette prétention à laquelle résistent ouvertement les ouvriers est suffisamment grave en elle-même, sans qu’il soit besoin de faire intervenir je ne sais quelle conspiration latente, ourdie par les ouvriers dans le but de réduire les patrons en esclavage. Laissons donc de côté les éléments fantaisistes étrangers au conflit. Tout ce qu’on peut déduire des craintes plus ou moins sincères manifestées par le patronat, c’est qu’il redoute la constitution de la classe ouvrière en syndicat.
- Ainsi circonscrite sur son vrai terrain, la question est grave.
- Que veulent, en effet, par là, les patrons ? Ils veulent fixer à leur gré le taux des salaires en traitant individuellement avec chaque ouvrier ; réglementer également à leur gré leurs ateliers. Or la réglementation des ateliers a donné lieu, depuis une vingtaine d’années,à des plaintes nombreuses de la part des travailleurs. Dans certaines industries, tout un ensemble de réglements a été élaboré, souvent entraînant pour les ouvriers une pénalité pécuniaire considérable : le système d’amendes, de retenues, constitue dans de grandes industries une véritable législation, avec une sanction parfaitement déterminée — et, ajouterons-nous, appliquée rudement. Cette législation est élaborée par le patron seul ; il en délègue l’appli-
- cation à des agents investis de son autorité, dont les jugements sont sans appel.
- C’est contre cette double prétention que les ouvriers protestent.
- D’une part, ils tendent à se constituer en syndicats, pour mieux discuter le taux de leurs salaires, abandonnés, jusqu’à ce jour, à l’impulsion individuelle de chaque ouvrier, réduit par son isolement à accepter les conditions que lui fait le patron. Cette organisation collective de la classe ouvrière en syndicat est un mouvement caractéristique à notre époque. Depuis longtemps, en Angleterre, l’organisation est faite. En France, elle est loin d’avoir obtenu la cohésion des Trades-Unions anglaises ; mais il y a une énergique tendance vers ce but, que les patrons combattent avec acharnement. Il suffit de se rappeler les grèves de ces dernières années pour s’en convaincre : À Anzin, à Vierzon, partout où des syndicats se sont constitués, le patronat a cherché à les désorganiser. La résistance, parfois héroïque, des ouvriers,qui ont, dans ces circonstances, fait montre d’un grand-esprit de solidarité, dit assez que Je courant syndical se poursuivra, malgré l’hostilité des patrons. Et cela se conçoit. A l’heure qu’il est, les patrons eux-mêmes sont des personnes collectives pour la plupart. Avec le développement de la grande industrie, le propriétaire d’un grand atelier est devenu une puissance, une force économique considérable. L’ouvrier isolé, ne saurait traiter avec elle dans des conditions d'égalité. On dit que l’ouvrier peut débattre individuellement le taux de. son salaire. Comme l’a montré M. Godin dans les articles consacrés à la question des syndicats, cette liberté est purement illusoire. Peut-on mettre en parallèle la force de résistance de l’ouvrier isolé et celle du patron ? Le patron peut attendre : l’ouvrier point. Organisés en syndicats, la force individuelle de chaque ouvrier se multiplie par la force de cohésion que donne l’association. Encore même, les forces ouvrières individuelles ainsi unies, ne balancent-elles pas la force que donnent au patron les ressources dont il dispose. Mais, enfin, le syndicat créé une force collective et la nécessité pour la classe ouvrière d’accroître sa force de résistance par l’association est si évidente, qu’elle a été admise par nos gouvernants. C’est de la reconnaissance de cette nécessité qu’est sortie la loi — insuffisante, sur les syndicats. Cette loi, malheureusement sans sanction, la politique patronale est de placer les ouvriers dans l’impossibilité d’exercer les droits qu’elle confère.
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- jjous insistons sur ce point, parce que M. Lozé, e préfet de police, ayant essayé de s’interposer arbitre entre les ouvriers et les patrons, ceux-ci on t déela-ré formellement qu’ils ne voulaient «traiter avec la chambre syndicale de leurs ouvriers- « Nous voulons traiter avec nos ouvriers directement, disent-ils, non avec un intermédiaire comme la chambre syndicale, que nous ne recon-
- naissons pas. »
- La loi reconnaît cependant la chambre syndi-cale. C’est en vertu de la loi de 1884, que le syndicat existe, qu’il est une collectivité légale. La sanction à apporter aux violations de la loi de 1884, cette sanction que nous avons tant de fois revendiquée au Devoir, s’impose donc plus vivement que jamais. Le lock-out de Pantin, où se manifeste si clairement l’hostilité préméditée, arrêtée, du patronat contre l’organisation de la classe ouvrière en syndicats, met à l’ordre du jour l’urgence de compléter une loi dont on peut de la sorte arrêter les effets bienfaisants.
- Cette grève met une question non moins importante à l’ordre du jour : celle qui a donné lieu aux réclamations ouvrières : la réglementation des
- ateliers.
- Les patrons veulent être maîtres chez eux, disent-ils. Fort bien : mais il s’agit d’examiner si cette prétention ne va pas contre les principes généraux de justice qui sont à‘ la base de la civilisation moderne.
- Ce n’est pas la première fois, que dans l’histoire s’affiche cette prétention émise par les classes dirigeantes, d’édicter chez elles des lois particulières, ayant pour sanction le jugement sans appel des maîtres. Jusqu’en 1789, ces prétentions se sont traduites par les juridictions féodales, le droit, que s’arrogeaient les seigneurs, de haute et basse justice sur leurs terres. «Maître chez moi,» telle était alors la devise. La Révolution de 1789 proclama des principes de justice incompatibles avec cet état de choses : elle affirma que la justice était d’origine sociale, non privée ; que, comme tous les pouvoirs sociaux, elle puisait sa source et sa légitimité dans la souveraineté nationale. En conséquence, elle abolit toutes les juridictions privées. Le propriétaire ne fut plus maître sur sa terre. Les reglements édictés jadis,avec tout un système d’a-mendes, de corvées, tout fut supprimé — la justice sociale pouvant seule connaître des contestations soulevées, et ces contestations ne pouvant naître désormais que sur un point de droit prévu par la loi
- générale, non par une loi particulière quelconque.
- Les juridictions d’ordre privé, supprimées par la Révolution, se sont reconstituées peu à peu dans la grande industrie. De véritables codes, énumérant un ensemble de prescriptions extra-légales, ont été élaborés, auxquels l’ouvrier moderne doit se soumettre, sans qu’il lui soit possible de le discuter. Il y a là un abus flagrant, une usurpation de souveraineté, du droit de justice, auxquels l’autorité sociale ne saurait rester indifférente.
- A côlé donc de Ja sanction à donner à la loi de de 1884 pour faire respecter l’organisation des syndicats, la grève patronale de Pantin met à l’ordre du jour la question des juridictions privées, des réglements d’atelier à contrôler, etc.
- C’est le patronat lui-même qui appelle l’intervention sociale sur ce point. Nous nous permettons de le signaler aux députés soucieux des réformes sociales.
- L’organisation du travail réside, en effet, dans l’organisation des rapports économiques entre patrons et ouvriers. Ce qui se passe à Pantin montre qu’il importe de réformer au plutôt ces rapports, que la classe ouvrière ne peut subir plus longtemps.
- Nous croyons que si le gouvernement prenait l’initiative de faire quelque chose en ce sens, il pourrait beaucoup améliorer la situation tendue de l’heure présente ; ce faisant, il ramènerait la masse populaire de la voie malsaine dans laquelle elle s’est si malheureusement engagée. Déjà, le conseil municipal de Paris, qu’on est heureux de voir .intervenir en toute occurrence semblable, a voté un subside de 10.000 francs.
- Le procédé le plus efficace pour rallier les populations à la République, consiste à faire de la politique sincèrement républicaine, et celle du conseil de la capitale que nous indiquons ici, compléterait l’œuvre de justice égale pour tous entreprise j ar nos pères de l’immortelle Révolution. Elle serait essentiellement républicaine — et partant, populaire.
- OUI DOIT GOUVERNER?
- Le parfait gouvernement des intérêts humains est la mission la plus élevée que l'homme puisse remplir sur la terre. Il est donc conforme à ta raison que les hommes les plus recommandables soient appelés à cette mission, puisque en leur absen e le gouvernement n’est que désordre et source de malheurs pour les peuples.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
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- La loi sur les accidents-
- La Chambre a inscrit, ainsi qu’on le sait, en tête de son ordre du jour la discussion delà loi concernant la responsabilité dont les ouvriers sont victimes dans leur travail. Cette loi avait fait l’objet d’un rapport, que M.Duché, député de la Loire,avait soumis à la Chambre le 28 novembre 1887. A la suite du décès de M. Duché, M. Ricard député de la Seine-Inférieure a été chargé des fonctions de rapporteur.
- L’honorable député de la Seine-Inférieure n’a introduit dans le rapport de M.Duchéque de légères modiflca lions.
- La loi que la Chambre va être appelée à discuter développe et détermine les conséquences contenues dans le principe de la responsabilité de droit commun telle qu’elle est inscrite au code civil. On a reconnu que dans certaines entreprises et dans certaines conditions de la production industrielle, la responsabilité découlant en fait des choses dont le chef d’entreprise a la garde peut et doit enf rainer juridiquement, en cas d’accident, une indemnité nécessairement à la charge du chef d’entreprise et en faveur de l’ouvrier blessé. 1
- On a déterminé cette indemnité en prenant pour base le salaire de la victime.
- Lorsque l’accident aura occasionné une incapacité absolue de travail, la victime aura droit à une pension viagère qui ne pourra pas être inférieure au tiers du salaire moyen annuel, ni supérieure aux deux tiers de ce salaire. Cette pension ne pourra, en aucun cas, être moindre de 400 francs par an pour les hommes,ni de 250 francs pour les femmes.
- Si l’accident n'a occasionné qu’une incapacité partielle de travail, la pension attribuée à la victime par les dispositions précédentes sera diminuée dans la proportion de capacité de travail restante.
- Si l’accident a été suivi de mort, l’indemnité comprendra : 1° Vingt fois le salaire quotidien de la victime à titre de frais funéraires. 2° Une rente au profit des ayants-droits de la victime.
- La loi institue une procédure nouvelle ayant pour objet : 1° de déterminer les circonstances et les conséquences des accidents au moyen d’une enquête immédiate et obligatoire; 2® de régler par voie de conciliation s’il est possible,par une rapide décision judiciaire, s’il faut en venir là, les différends qui peuvent naître des accidents.
- Enfin la loi constitue une organisation nouvelle de l’assurance mutuelle au moyen de syndicats
- librement formés par les chefs d’entreprise. Cett organisation nouvelle est complétée par une assu rance qui serait confiée sous la garantie de l’Êtat à la caisse créée par la loi du 11 juillet 1868.
- L’Exercice financier.
- Dans un précédent numéro, nous avons parlé de l’innovation que le cabinet se proposait d’intro-duire dans l’exercice financier.
- Le projet de loi présenté par M. P ytral, ministre des finances, relativement au changement du
- point de départ de l’année financière, a été distribué
- samedi aux membres du Parlement.
- Aux termes de ce projet, à partir de 1889, Je budget de l’État serait voté pour l’année financière qui commence le 1er juillet et se termine le 30 juin.
- Il ne serait rien innové en ce qui touche le mode d’assiette et de perception des contributions directes et des taxes y assimilées, lesquelles continueraient d’êlre établies et recouvrées à partir du 1er janvier de chaque année, conformément aux lois actuellement en vigueur.
- Les contributions directes et les taxes y assimilées seraient établies chaque année en vertu d’une loi spéciale, distincte de la loi du budget général de l’État.
- Cette solution aurait pour effet de ne nécessiter aucun remaniement dans les époques des sossions tenues par les Conseils généraux et les Conseils d’arrondissement. L,a loi des contributions directes devenue indépendante de la loi du budget général serait votée par la Chambre avant la prorogation du mois d’août.
- Les recettes et les dépenses des départements cesseraient d’être comprises dans le budget de l’État.
- Les dépenses des départements seraient ordonnancées par les préfets. Ces derniers, toutefois, ne pourraient disposer des crédits que dans la limite des autorisations données par les ministres compétents.
- Une disposition transitoire du projet de M.Peytral stipule qu’il sera établi un budget semestriel pour la période transitoire du 1er janvier au 30 juin 1889.
- Dans l’exposé des motifs, M. Peytral fait remarquer, au sujet de l’établissement de ce budget trimestriel, que deux solutions se présentaient : ou prolonger pour une période de six mois le budget voté pour l’exercice 1888, ou préparer un budget pour le premier semestre de 1889.
- La première aurait eu l’inconvénient de mainte-
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- nir, pour une période supplémentaire de six mois, les évaluations adoptées dans le budget de 1888 qui, sur plusieurs points, eussent été inexactes.
- Le ministre des finances a préféré la seconde .qui permettra d’as igner aux recettes et aux dépenses de la période transitoire des évaluations plus voisines de la réalité.
- En somme, le changement des dates de l’année financière réaliserait ce double avantage de présenter aux Chambres un budget établi sur des données plus précises, et d’en permettre l’étude complète et ininterrompue.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Le vote du conseil municipal de Paris en faveur des verriers : — Le Conseil municipal de Paris a voté une allocation de 10000 francs en faveur des ouvriers verriers privés de travail par la coaliiion patronale qui a décidé la fermeture de leurs usines. On sait que le ministre de l'Intérieur doit approuver ce vote, pour qu’il soit exécutoire. Avant de prendre une décision, M. Floquet, considérant que dans des cas analogues — notamment pour les grèves de Decazeviile, Vierzon et Cholet — des solutions contradictoires ont été a ioptées par les ministères précédents, a chargé le directeur de l’alministration départementale et communale au ministère de l’intérieur de lui présenter un rapport sur la question.
- Comme il fallait s’y attendre, les journaux modérés exhortent le ministère à annuler ce vote. Nous voulons croire que le gouvernement laissera librement s’exprimer l’intérét que porte le Conseil à toute une corporation ouvrière victime d’un lock-out désastreux.
- Propositions diverses. — On annonce comme devant être incessamment déposés sur le bureau de la Chambre par le gouvernement :
- 1° Le projet de loi relatif au droit d’association élaboré par MM. Floquet et Ferronillat et qui fixe le régime des associations civiles et religieuses ;
- 2° Le projet de loi relatif au Métropolitain. Le nouveau projet, élaboré par M. Deluns-Montaud, ne comporte aucune garantie d’intérêt de la part de l’Etat. Des négociations sont actuellement engagées avec les grandes compagnies et vont être engagés incessamment avec le Conseil municipal de Paris pour leur demander leur concours dans les conditions du nouveau projet, comme par le passé ;
- 3e Un proiet de loi portant ouverture d’un crédit de 25,000 francs pour organiser le concours eu vue de la reconstruction de l’Opéra Comique ;
- 4° Un projet de loi portant ouverture d’un crédit de 600,000 francs pour le parachèvement du nouvel Hôtel des Postes, qui sera décidément inauguré cet été.
- 5° Le projet du budget du premier semestre de 1889 ou le Projet de budget pour l’année entière (1889), suivant que les i
- Chambres auront adopté ou repoussé le projet de loi, déjà présenté | ar M. Peytral, et qui a pour objet de reporter désormais du 1er janvier au 1er juillet le point de départ de l’année financière.
- La loi sur les accidents. — La Commission relative à la responsabilité des accidents dont 1rs ouvriers sont victimes, a repris ses séances pour terminer ses travaux en prévision du cas où la Chambre serait disposée à discuter dès la rentrée la loi élaborée en 1887.
- On sait que cette loi se trouve comprise pn tête du projet d’onlie du jour établi par MM, Hanotaux, Jamais, Jaurès et Millerand.
- FRANCE ET ITALIE
- Le meeting franco-italien à Marseille. — Le député italien Cavalloiti a piis l’initiative d’un meeting franco italien.
- Ce meeting sera tenu à Marseille le 27 mai. MM. Anatole de la Forge, Delattre, députés de la Seine et les députés italiens Cavallotti, Giovanni, Bovio, Panlano, Eltorre Ferreri, Costa, Antonio Malfi, Pellegrini,Ménotti Garibaldi et le général Stefano Canzio y assisteront ;
- Tous les cercles politiques de Marseille vont nommer des délégués afin d’aller recevoir la députation italienne.
- On attache une grande importance au meeting en raison des circonstances graves actuelles.
- Un pèlerinage est organisé à Marseille pour aller visiter le tombeau de Garibaldi dans l’île de Caprera.
- Ligue franco-italienne. — On nous communique l’appel suivant :
- Convaincus que l’union fraternelle entre la France et l’Italie importe au progrès de l’humanité, et que l’hostilité entre deux grandes nations qni ont une commune mission à remplir serait un crime de lèse-civilisation ;
- Vu les excitations coupables tendant à diviser ces deux nations qui n’ont aucune raison de se haïr ;
- Des patriotes français et des patriotes italiens ont pris l’initiative de constituer une « Ligue Franco-Italienne » dans le but de réagir par une propagande active, en deçà comme au delà des Alpes, contre les fauteurs de discorde entre deux peuples qui sont liés par la communauté de races aussi bien que par celle des intérêts et des aspirations.
- Des voix autorisées, telles que celles de l’illustre Renan, de MM. Cavallotti, Rovio, Panlano Ferrari, Piancini, Villa, Toscanelli, Chiaves, Bonghi, membres du pailement italien ; de M. le sénateur Tullo Massarani, Aurelio Saffi, etc., se sont déjà élevées pour protester contre celles qui cherchent à susciter des inimitiés entre la France et ritalie,dont l’alliance a été scellée sur les champs de bataille de Lombardie et de la Bourgogne, en luttant contre leurs ennemis séculaires.
- Pour le Comité d’initiative :
- Douvjlle-Maillefeu, député de la Seine ; A.-S. Morin, ancien conseiller municipal de Paris ; Raqüeni, publiciste ; E. Carnisoi, ancien président de la Lyre italienne.
- Les adhésions à la « Ligue franco-italienne » sont reçues au journal l’Étendard, 141, rue Montmartre.
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- Samedi a en lieu une réunion des négociants et armateurs de la colonie italienne provoquée par le comité de la presse italienne, en faveur des traités de commerce et de navigation entre l’Italie et la France.
- Cette réunion a voté, après discussion, et à la presque unanimité, l’ordre du jour suivant :
- La colonie italienne de Marseille, en présence des pertes résultant de la rupture des traités de commerce et de navigation entre la France et l’Italie, en communion d’idées avec le comité italien institué à Paris, exprime le vœu que, tout en sauvegardant la dignité et les intérêts de l’Italie, un nouveau traité de commerce et de navigation intervienne le plus tôt possible entre les deux nations, et prie son bureau de faire connaître au gouvernement italien, par l’entremise de scs représentants en France les vœux de la colonie de Marseille.
- ESPAGNE
- Exposition de Barcelone. — Voici le programme des fêtes qui auront heu à Barcelone à l’occasion de l’Exposition universelle :
- Mai 17 : Réception de la cour royale ;
- — 18 : Visite aux établissements publics ;
- — 19 : Courses de chevaux ;
- — 20 : Inauguration de l’Exposition ;
- — 21 : Régales ;
- — 22 : Excursion aux environs de la ville ;
- — 23 : Revue des troupes ;
- — 24 : Visite aux casernes ;
- — 25 : et suivants : Voyage à Montserrat ;
- — 30 : Procession de la Fête-Dieu ;
- — 31 : Inauguration du monument élevé à la mémoire de
- Christophe Colomb ;
- Juin 1er : Revue navale et simulacre de combat.
- VENEZUELA
- Conflit entre le Venezuela et l’Angleterre. — Les journaux anglais annoncent que les représentants du Venezuela près des puissances européennes viennent de recevoir de Caracas la circulaire suivante :
- Le président de la République se fait un devoir d’informer ceux de ses représentants qui ne sont pas suffisamment renseignés sur le conflit entre le Venezuela et l’Angleterre, que le Venezuela est résolu — et se trouve assez fort à cet effet— de s’opposer par les armes aux réclamations injustes de l’Angleterre. Dans ce conflit il sera guidé, comme jusqu’à présent, uniquement par les principes de modération et de prudence autant que possible ; mais, au delà de cette possibilité, le gouvernement, appuyé par l’opinion publique, saura défendre ses droits et son territoire avec toutes les ressources du pays.
- AUTRICHE
- L’annexion de la Roumanie à l’Autriche. Troubles agraires. — Le Nord,dans un long article, s’occupe des bruits qui courent et d’après lesquels certains hommes politiques au pouvoir,seraient partisans d’une combinaison basée sur l’annexion de la Roumanie à l’Autriche.
- L’organe russe fait observer que ce projet,quoique étrange, est néanmoins authentique.
- La Russie ne saurait consentir à un semblable remaniement.
- Le Nord relève ensuite les nombreux obstacles qui s’opposeraient à cette combinaison, qui aurait contre elle la majorité des Roumains, plusieurs grands Etats et la Russie, qui ne tiennent pas à voir l’Autriche se dilater jusqu’à l’éclatement.
- Les hommes d’Etat autrichiens eux-mêmes ne veulent pas couver les petits Etats des Balkans, jusqu’à ce que ceux-ci volent de leurs propres ailes.
- Il suffira, ajoute le Nord, que cette étrange combinaison ait été produite au grand jour, pour qu’elle s’évanouisse comme une bulle de savon.
- On a signalé, pendant les fêtes de la Pâque russe, des troubles agraires à Iflov. Une certaine agitation régne aussi à Costesti.
- ALLEMAGNE
- Troubles à Berlin. — Les socialistes allemands. — La police ayant dissous une grande réunion des cordonniers grévistes à Berlin, ces derniers, au nombre de deux mille, ont fait une manifestation en parcourant la place Kottbus et la Dresdener strasse, en poussant des cris séditieux. Une foule énorme s’est ralliée à cette manifestation. Les sergents de ville n’ont pas osé intervenir.
- Dans la banlieue de Berlin, la police a opéré plusieurs perquisitions chez les socialistes. Les agents ont confisqué les sommes provenant d’une quête faite au profit des familles de deux ouvriers malades.
- SUISSE
- Incident hispano-Suisse. — Depuis plusieurs années la conlédération suisse était en instances auprès du gouvernement espagnol pour faire liquider la solde arriérée des anciens régiments suisses.
- * Toutes les réclamations étant demeurées sans résultat, le Conseil fédéral s’est décidé à employer les voies juridiques et à poursuivre le fisc espagnol comme un simple débiteur.
- Ces poursuites ont eu pour effet le paiement de 383,000 francs, solde arriérée de deux régiments.
- IRLANDE
- Une réunion d’évêques irlandais a eu lieu à Cloniffe. Une résolution a été adoptée, tendant à déclarer que le bref du Pape sur les affaires d’Irlande doit être accueilli avec le plus grand respeci, mais que néanmoins les évêques irlandais se croient obligés d’adresser au Saint Siège quelques observations à ce sujet.
- M. Walsh, archevêque de Dublin, a déclaré que le bref du Pape ne porterait aucune atteinte ni au mouvement nationaliste ni à la Ligue nationale. Léon Xlll ne désire pas assurer le succès du grand mouvement constitutionnel irlandais, mais ce mouvement n’en triomphera pas moins.
- Dublin,
- M. Dillon, député irlandais, a été condamné à six mois de prison pour avoir prononcé un discours en faveur du plan de campagne de M. O’Brien.
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- EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889.
- INSTITUTION D’UN PRIX
- Une lettre vient d’être adressée à M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie, commissaire général de l’Exposition universelle de 1889, pour mettre à sa disposition une somme de 100.000 fr., destinée à l’œuvre qui, dans quelque genre que ce soit, sera reconnue, par un jury spécial comme la plus intéressante au point de vue de l’humanité, parmi celles qui figureront à l’Exposition universelle de 1889. Cette somme serait divisée en deux parts : 1° 50,000 fr. à l’exposant titulaire de l’œuvre récompensée; 2° 50,000 fr. aux collaborateurs et ouvriers qui auront concouru à la préparation comme à l’exécution de la dite œuvre. (Le Globe)
- L'inauguration de la Bastille
- Inaugurer la Bastille, cela peut paraître un anachronisme.
- H n’en est rien cependant, car c’est de la reconstitution de la Bastille qu’il s’agit. C’est en effet, mercredi dernier qu’a eu lieu l’inauguration officielle, à laquelle ont assisté plusieurs ministres,des députés,des sénateurs,des membres de l’Institut, le Conseil municipal, etc.
- Cette reconstitution dont nous avons déjà eu l’occasion de parler et qui est d’une vérité scrupuleuse, est assurément l’une des œuvres les plus remarquables qui aient été mises au jour depuis longtemps. On y retrouve, non seulement, la célèbre prison de l’État avec son aspect extérieur et des dimensions parfaites, mais encore une partie du faubourg avoisinant avec ses maisons si originales et si caractéristiques. Pour que l’imitation fût plus parfaite, on a donné à tous les bâtiments la patine du temps,et on y a installé les diverses industries qui s’y trouvaient.
- Il n’est pas jusqu’aux costumes qui n’aient été adoptés par toute la population qui a fait élection de domicile dans ce quartier, lia fois si ancien et si nouveau. C’est, comme on le voit, une véritable résurrection 1
- On sait que l’ouverture a eu lieu par une fête de charité présidée par les députés de la Seine et dont le programme a été très brillant. Cette fête r’e»t continuée jusqu’à onze heures du soir, l’électricité ayant été spécialement installée,et venant,dans des lanternes du temps.jeter son éclat sur ce saisissant décor montant aussi réunis le style archaïque des ornements du siècle dernier et le confort de l’époque moderne.
- Avant de parler de cette fê e, disons quelques mots encore de la restitution historique que nous ont donnée MM. Perrus-son et Colibert. On sait que c’est ce dernier qui est l’architecte de l’œuvre ; ancien collaborateur de Viollet-le-Duc. il s’est Centré à la fois artiste de talent et architecte distingué. Il a Prouvé en outre la parfaite connaissance qu’il a de l’architec- j lure dix-huitième siècle. !
- Éa partie décorative est due à M. Menessier, un jeune pein- ‘
- tre, qui a fait ses preuves, comme décorateur, sur beaucoup de nos grandes scènes artistiques. Il s’est surtout attaché à rendre, avec un soin scrupuleux, l’aspect et la tonalité des bâtiments, si bien que l’on peut dire que l’illusion est parfaite.
- La salle des Fêtes, qui est de style gothique, avec piliers, arcades et corbeaux de pierre, avec ses murs peints de tons polichromes, ses plafonds aux poutres apparentes et semés de fleurs de lis, ses drapeaux, ses bannières, ses oriflammes, ses lustres de fer forgé disposés à l’électricité et exécutés par Lebrun-Tardieu, est à elle seule un chef-d’œuvre de restitution historique.
- Quant au caveau qui se trouve dans les sous-sols de la Bazinière, il est reconstitué exactement.
- On y voit deux vieux prisonniers, libérés en 1789: le vieux Tavernier, qui y était depuis vingt-huit années et qui est devenu fou en voyant le jour, puis Pujade, qui y était interné depuis deux années seulement.
- Dans cette même tour, un escalier conduit à la plate-forme du monument, d’où l’on aperçoit le panorama splendide de Paris avec l’Exposition au premier plan. Dans la tour qui lui fait le pendant — à droite du pont-levis, qui s’abat sur des douves remplies d’eau — se trouve un escalier pour la descente de la plate-forme.
- Cet escalier a cinq paliers et, à chacun de ces paliers, se tronvent des cellules ; ce sont celles du duc de Richelieu, de Latude, du Masque de fer, du cardinal de la Ballue (dans sa cage de fer), de Pellisson avec son araignée.
- Dans la salle des Fêtes, un théâtre a été disposé où l’on jouera les pièces du temps. C’est Charles de Sivry. le délicat artiste qui a la direction de toute la partie artistique. On verra notamment Janot ou les Battus payent l’amende de Carmontelle, le tableau vivant de Grètry, les Deux Chasseurs et la Laitière d’Anseaume et Duni, Énée et La-vinie, de Colasse. Les costumes (comme ceux du personnel du faubourg : gardes françaises, artisans, etc.), ont été dessinés par MM. Godard, Lepère et Nicolle.
- Les attractions originales de la rue viendront se joindre à celles, plus délicates, du théâtre ; tous les types populaires défileront devant le public.
- En outre, l’église Sainte-Marie a été transformée intérieurement en un superbe panorama dû à M. de Saint Génois, qui y a exposé en outre une collection intéressante de lettres de cachets, d’autographes de Latude, etc., etc.
- Dickson nous a restitué le.baquet de Mesmer: les industries diverses ont apporté leur outillage du temps, avec les productions du siècle dernier.
- Enfin, dans la vacherie, avec les pâturages et les bestiaux, l’hostellerie du Lion d’or, le cabaret des enfants de Bacchus et la taverne de messire Gruber, dont les jardins rappellent ceux de Le Nôtre, on trouve tout ce qui est nécessaire à l’existence.
- Voilà plus qn’il n’en faut, n’est-il pas vrai, pour assurer le
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- succès de cette œuvre de restitution si intéressante. Nous n’a- . vons pas tout dit, pourtant ; mais il faut bien réserver la place de l’imprévu.
- On conçoit, dés lors, que M. Floquet, président du conseil des ministres, ait donné son patronage à la fête de bienfaisance de mercredi et que cette dernière ait eu lieu sous la présidence des députés de la Seine.
- Voici l'allocution que M. Floquet a prononcé au Cercle d'inauguration :
- Mesdames, messieurs,
- On était jadis entraîné à la B istille par des lettres de cachet, aujoard lui j’ai été amené ici par une aimable surprise. Je croyais visiter des cachots, et l’on m’a fait entrer immédiatement dans une salle de festin pleine de convives qui comptent dans les arts, dans les lettres, dans la presse, et de femmes gracieuses qui ornent cette &ssembïêe(Applaudissements.) C’est une surprise pour moi, non pas de voir de jolies femmes â Paris, mais de les trouver réunies à la Bastille. (Rires et Applaudissements.)
- Je ne veux prononcer qu’un mot. Je ne puis parler pd tique, car on aurait peut-être l’indiscrétion de donner quelque importance à des compliments de sincère cordialité que j’adresse à ceux qui m’entourent, et je n’ai pas eu le temps de réfléchir à ce que je ne voudrais pas vous dire.
- Tout ce que je puis affirmer, sans crainte d’être démenti par l’événement, aux représentants de la presse qui sont ici, aux hommes de liberté que nous sommes tous, c’est que, si l’art a reconstitué, avec la précision que nous admirons, la vieille Bastille, nul ne sera jamais assez fort pour rétablir dans la France libre la prison que renversa 1789 : nous sommes hostiles à toutes les restaurations. (Nouveaux applaudissements.)
- Nous ne voulons rien relever de ce que nos pères ont abattu. Ils ont renversé les idoles de quinze siècles ; aucun de nous n’est prêt à s’incliner devant des idoles de quinze jours. (Plusieurs salves d'applaudissements, acclamations prolongées.)
- On lit dans le journal (le droit des femmes) :
- Le congrès de Washington
- A propos du grand Congrès féminin qui vient d’être tenu à Washington, et sur lequel nous aurons certainement à revenir, Jean Frollo, du Petit Parisien, vient de publier un article qui nous touche de trop près pour que nous le passions sous silence.
- Après un court préambule relatif à l’organisation du Congrès américain, Jean Frollo poursuit en ces termes :
- Mais ce n’est pas à l’Amérique que revient l’honneur d’avoir organisé le premier Congrès international pour l’amélioration du sort des femmes ; cet honneur appartient à la France.
- Jusqu’à présent, aux États-Unis, comme en Angleterre et en divers autres pays, il n’a été tenu que des Congrès exclusivement nationaux : chacun travaillait chez soi et pour soi.
- Le premier Congrès international a eu lieu à Paris, en 1878, l’année de l’Exposition. Ouvert le 25 juillet, il a été clos le 9 août suivant. Il tenait ses séances dans une des salles du Grand-Orient de France, rue Cadet.
- Le nombre d?s personnes des deux sexes qui y ont pris part s’élevait à 220, dont 167 Français ou Françaises et 53 étrangers.
- Voici, par ordre alphabétique,la liste des pays représentés, avec le nombre des membtes appartenant à chaque nation :
- Allemagne (Alsace-Lorraine), 1. — Angleterre, 12.— Amérique, 16. — Belgique, 1. — Brésil,!.— France, 167. — Italie, 8 (dont deux dames spécialement déléguées par le gouvernement italien). — Hollande, 2. — Pologne, 1. — Roumanie, 1.— Plus 11 adhérents non présents, qui se répartissent ainsi : Angleterre, 3 ; Italie, 1 ; France 6 ; Suisse, 1.
- Parmi les Italiens venus en France tout exprès, se trouvait un membre du Parlement, le sympathique docteur Bertani, décédé il y a dix huit mois environ; un autre député du même pays, M. Salvator Morelli, n’avait pu quitter Rome pour raison de santé.
- La France, pour sa part, comptait deux sénateurs, dix députés et cinq membres du Conseil municipal de Paris.
- On voit que ce Congrès, dont les travaux ont d’ailleurs été publiés, avait une importance sérieuse.
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- * *
- Le programme était divisé en cinq sections.
- La première section — section historique — avait pour tâche de rechercher l’importance et le caractère des diverses revendications formulées, en France et ailleurs, soit par les femmes, soit en leur nom ; elle devait rechercher, en outre, quelle a été la part d’influence desfemmes,soit dans la marche civilisatrice de l’humanité, soit dans les réactions qui ont attardé le monde ; elle devait dire quelles œuvres utiles ont su produire les femmes dans les arts, dans les lettres, dans les sciences ; en quel pays et à quelles époques leur action — bonne ou mauvaise — s’est fait le plus vivement sentir.
- La seconde section — section pédagogique — était chargée d’examiner avec soin les divers systèmes d’éducation employés, soit dans les familles, soit dans les institutions de tout ordre, a l’égard des jeunes filles ; — il n’y avait alors ni lycées, m collèges féminins, ni même aucune institution spéciale d’enseignement supérieur.
- La troisième section — section économique — devalt | étudier l’état du travail et du salaire des femmes dans les 1 différents pays et suivre le développement des questions | ouvrières.
- ! A la quatrième section — section de morale — incombait
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- particuliérement la tâche délicate de rechercher les causes principales de la prostitution et les moyens d’en arrêter le ! développement. i
- Enfin, la cinquième section — section de législation — avait pour mission d’étudier les diverses lois civiles, commerciales, pénales, politiques, qui, tant en France que dans les autres pays, consacrent directement ou indirectement l’infériorité de la femme vis-à-vis de l’homme ; elle devait surtout porter son examen sur les lois qui régissent le mariage, exagèrent la puissance maritale, atténuent dans la famille, l’influence et l’autorité de la mère ; mais elle devait également s'occuper de la question du divorce, dont l’opinion publique venait d’être saisie, et de la recherche de la paternité.
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- Parmi les membres de la Commission d’initiative figuraient MM. Victor Schœlcher et Eugène Pelletan, sénateurs; Laisant Codet,Tiersot et Boudeville,députés ; Georges Martin,membre du Conseil municipal de Paris, aujourd’hui sénateur ; de Hérédia, également alors membre du Conseil municipal, actuellement député, ancien ministre des Travaux publics ; Léon Richer, publiciste, — promoteur et organisateur du Congrès ; — Mlle Maria Deraismes, Mme Feresse-Deraisme, sa sœur, et Mme Caroline de Barrau, connue pour ses œuvres de charité sociale ; M. Mauro-Machi, député italien ; la comtesse Maria Malliani de Travers, de Bergatne (Italie) et Mme Marie Go^gg, de Genève (Suisse).
- L’espace me manquerait s’il me fallait simplement analyser les vœux et résolutions votés par le Congrès au cours des dix séances tenues par lui du 29 juillet au 9 août indus. Les Commissions se réunissaient le matin ; leur travail achevé, elles nommaient un rapporteur chargé de soumettre leurs propositions à l’assemblée. Les séances publiques ouvraient généralement à trois heures, les rapports étaient lus, on discutait, puis on votait.
- J’ai sous les yeux le compte-rendu de toutes les séances, je puis dire que les débats y ont été sérieux et approfondis.
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- Plusieurs des vœux émis par cette assemblée ont déjà reçu complète satisfaction, ce qui prouve en faveur de leur réelle °Pportunilé.
- Le Congrès réclamait, pour les jeunes filles, un enseigne-®ent identique à celui que recevaient les garçons; c’est fait : flous avons des lycées et des collèges féminins.
- L demandait que les femmes fussent admises à suivre les cours des Facultés de l’État et puissent exercer les professions P°ur lesquelles elles justifieraient des connaissances suffisantes: Aujourd'hui les femmes passent leurs examens aux divers Accalauréats, peuvent recevoir le diplôme de docteur et exercer a Médecine.
- N sollicitait l’abolition des lois restrictives du droit de réu-111011 et d’association : ces lois sont abolies.
- 11 émettait le vœu qu’il se fondât, autour des prisons de femmes, des œuvres laïques pour venir en aide aux prisonnières : deux œuvres de ce genre existent, l’une est dirigée par Mme Bogelot, l’autre par M. Bérenger, sénateur de la Drôme.
- Il demandait que l’ensemble de la législation civile fût révisé dans le sens de l’égalité entre les deux sexes : une loi ayant pour but l’égalité civile de l’homme et de la femme est en ce moment pendante devant la Chambre.
- Il réclamait le rétablissement du divorce : le divorce est rétabli.
- En somme, la plupart de ses vœux on reçu satisfaction pleine et entière, — en France tout au moins.
- Cette imposante manifestation n’a donc pas été inutile.
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- C’est bieifen effet, — comme le dit plus haut Jean Frollo, — à notre directeur et ami, M. Léon Richer, que revient l’initiative et l’honneur du premier Congrès féministe international C’est lui qui a tout préparé, tout organisé, et Ton voit que ce Congrès a porté ses fruits. M. Léon Richer disait avec raison que les progrès accomplis dans un pays profilent à tous : ils sont un argument dont on peut se servir, un exemple que Ton peut invoquer ; ils démontrent que les prétendus dangers dont ms adversaires essaient <te faire un épouvantail, ne reposent sur rien de sérieux ; ils apportent, en un mot, ce qu’on appelle la preuve « par le fait ».
- M. Léon Richer, en invitant les femmes de tous les pays du monde à prendre part au Congrès de Paris, était donc sagement inspiré lorsque,pour vaincre les hésitations possibles, il proclamait que, sur ce terrain, toutes les nations civilisées sont solidaires.
- Les dames américaines l’ont compris à leur tour , nous ne pouvons que les en féliciter.
- A ce propos, le chroniqueur du Petit Parisien rappelle sommairement comment la question des droits de la femme a pris naissance sur la terre du Nouveau-Monde.
- Il écrit :
- Avant de terminer, je crois nécessaire de dire quelques mots de la façon dont s’est propagé, en Amérique, le mouvement féministe.
- En 1828, une Anglaise de grande distinction, MmeFrances Wright, fit une tournée de conférences dans lesquelles elle traitait de questions politiques et sociales : elle eut contre elle tout le monde, à commencer par les femmes, qui trouvaient sa conduite « déplacée. »
- Huit ans plus tard, en 1836, une autre dame, d’origine polonaise, Mme Ernestine Rose, fit plus, elle donna des con , férences sur « les droits des femmes. »
- ! L’opinion avait marché, et vingt ans après les conférences . | de Mme Frances Wright,douze ans après celles de Mme Rose, le 19 juillet 1848, une première grande Assemblée fut tenue
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- à Seneca-Falls, au cœur de l'État de New-York. Cette Assemblée, due à l'initiative de Mmes Lucretia Mottet Elisabeth Cady-Stanton, dura deux jours seulement ; elle fut close le 20 juillet au soir.
- Depuis cette époque, le mouvement n’a fait que s’étendre. De nombreuses Sociétés ont été fondées par les dames américaines, et des journaux spéciaux soutiennent leurs revendications. A l’heure actuelle, par exemple, les femmes exercent le droit de vote dans deux États, et elles siègent dans les jurys criminels au même litre que les hommes.
- Dans ces conditions, tout porte à penser que le Congrès international provoqué par Mme Cady-Stanton aura, dans le monde entier, un grand retentissement.
- Telle est aussi notre conviction bien profonde.il est impossible qu’une manifestation de cette importance demeure sans résultats.
- Des réformes ont été la suite et la conséquence logique des travaux du Congrès de Paris ; d’autres réformes découleront nécessairement — en Amérique, tout au moins, — du Congrès de Washington.
- A l’heure où nous traçons ces lignes, le Congrès américain à clos ses séances. Nous attendons impatiemment les nouvelles qui nous ont été promises.
- Jeanne Mercœur.
- CONGRÈS INTERNATIONAL
- CONTRE LA VIVISECTION
- La philosophie contemporaine n’affirme pas seulement le droit des hommes ; elle s’efforce encore de déterminer les droits de tous. A cet égard, il y a beaucoup à faire, car ces frères inférieurs qu’on appelle les animaux et auxquels nous tenons dans l’échelle des êtres, sont traités quelquefois par l’homme avec une cruauté révoltante.
- Nous applaudissons donc de tout cœur à la résolution suivante, prise au Congrès international contre la vivisection:
- RÉSOLUTION
- I. — Cette Assemblée étant plus que jamais convaincue que soumettre les animaux vivants aux tortures de la Vivisection constitue un inexcusable abus de la force de l’homme, que cette pratique est contraire à la morale, renouvelle ici l’expression de sa détermination de persévérer à éclairer l'opinion publique, et d’obtenir l’abolition de cette pratique.
- Proposée par le Révérend Verner White.
- Appuyée par M. Serle.
- II. — L’éternel argument des vivisecteurs au sujet de certaines découvertes comme celles de la circulation du sang et du traitement de l’anévrisme, arguments depuis longtemps réfutés, et les efforts désespérés des vivisecteurs pour se sou-'
- tenir entre eux par les expériences et les théories de M. Pas, teur, si rapidement tombées en discrédit, démontrent la patl, vreté des preuves à l’appui de l’utilité de la vivisection et donne raison à cette Assemblée qui refuse de croire à cette utilité,et insiste pour les études chimiques et autres méthodes ne soulevant aucune objection, comme les vrais et légitimes moyens dont les hommes du monde médical doivent se contenter pour l’exercice de leur profession.
- Proposée par le Révérend S. P. Wright.
- Appuyée par le Révérend J. Baird.
- III. — Les lois présentes à l’égard des punitions pour le mal fait aux animaux sont en désaccord avec elles-mêmes,car si les plus faibles cruautés sont punies par la loi,la vivisection qui comporte les plus grandes cruautés est permise et spécialement autorisée ; ce Congrès en appelle au Ministre del’In-térienr pour faire tout son possible afin d’obtenir l’amendement de la loi, ainsi que pour protéger les animaux contre la vivisection ; et en attendant de porter son attention sur la défectueuse surveillance de l’acte 39 et 40,ch. 77 et de rendre cette surveillance aussi efficace et aussi complète que possible.
- Proposée par l’honorable M. Carterel Hill.
- Appuyée par le Major général Grant.
- IV. — Le Congrès prend donc la résolution d’agir immédiatement en vue d’un projet de loi pour l’abolition de la vivisection, en le confiant plus tard à M. R. T. Reid, M. P, renommé à la Chambre des Communes pour la prochaine session, le Congrès s’engageant lui-même à employer tous les efforts possibles en pétitionnant ou autrement afin d’assurer la présentation du projet de loi au parlement.
- Proposée par M. Byran.
- ( Appuyée par le Révérend Chulleigb.
- UN DRAME INTIME
- {suite)
- Chimère ! L’avis des savants consultés, les vrais, fut qu’il n’y avait rien à espérer, qu’il ne fallait surtout rien tenter.
- — Vous avez raison, dit Roger, vous avez raison, jeIe sais bien, moi aussi. Comme vous, j’ai étudié dans le* livres et ils m’ont répondu, comme les savants d’hier d ceux d’aujourd’hui : «Rien à faire. »
- — Sans doute, ajoutèrent ces derniers, dans
- siècles, alors que tous les progrès possibles se seront rea lisés, il en sera de même encore, jamais les morts d* ressusciteront. Ici nous avons la paralysie complète nerf optique, par conséquent plus de foyer; par COIlire’ plus de lumière. ^
- Roger répétait : «Plus de foyer, » par contre lumière ; c’est logique, irréfutable, » et alors même <1
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- accentuait le plus sa pensée, il surgissait en lui une arrière-pensée.
- — Je tenterai quelque chose, se disait-il.
- Lui ? mais il n’était pas médecin, il n’avait pas le droit d’essayer un effort dans un domaine qui lui était inconnu et fermé. Cette prétention ne faisait que plus éclater son ignorance. Tenter, projet absurde et qui le poursuivait cependant avec d’autant plus d’obstination que,comme un lis qui se penche sous une pluie d’orage et.se relève plus flétri sous le vent qui le frappe, il voyait tous les jours sa bien-aimée s’affaiblir et se courber sur cette terre, qui attire à elle tous les lis brisés et toutes les créatures étiolées !
- Une après-midi d’hiver où le temps était si bas qu’on n’y voyait pas, dans le boudoir de satin pourpre où, la tête de l’aveugle couchée sur son épaule, il passait souvent de longues heures, il retint l’adorée créature auprès de lui et chercha à l’intéresser par le récit de quelque histoire mondaine, rappelant à sa mémoire certains noms parisiens qu’elle avait beaucoup connus autrefois, et dont l’image mal estampée passait encore devant ses yeux éteints.
- La conversation tombait, une chaleur tiède remplissait la pièce et la lampe baissée, posée sur la cheminée de marbre blanc recouverte de peluche èt brûlant silencieuse sous son globe dépoli, ne jetait, sur les meubles soyeux et capitonnés, qu’une lueur discrète et indécise.
- Roger bientôt ne parla presque plus, comme s’il eût peur que l’éclat de sa voix troublât la sérénité de l’air ambiant. Seulement il se rapprocha de la toute jeune femme, lui renversa doucement la tête sur les coussins et lui prit les deux mains.
- — On dirait que tu souffres ? dit-il.
- — Un peu, répondit celle-ci ; il me semble que ma respiration n’est plus libre, que je suis comme oppressée.
- — Ce ne sera rien, dit il, je crois savoir : mais si tu dormais un peu?
- — Dormir : à quoi bon?... les nuits sont déjà assez longues.
- — Les jours le sont davantage quand on souffre : dors, je t’en prie.
- — Quelle idée !
- Et déjà il lui semblait que, malgré sa résistance instinctive, sa tète s’alourdissait, ses paupières s’affaiblisaient.
- — Que se passe-t-il donc? demanda-t-elle avec inquiétude, se raidissant, essayant de se lever et en constatant l’impuissance.
- Elle eut un frisson qui la secoua, un cri qui s’étrangla dans sa gorge, et Roger, mit un doigt sur: son front.
- — Repose, lui dit-il d’une voix si basse, qu’elle seule eût pu l’entendre, mais impérative et ferme, demain nous causerons.
- — Demain ?...
- Mais déjà elle s’était assoupie.
- Le soir, dînant auprès de son mari, elle lui disait :
- — C’est incroyable ce que je ressens ce soir, je suis lasse comme si je revenais d’un grand voyage et que 1a nuit s’épaissît autour de moi. ,
- Roger tressaillit.
- — Nous le referons ce voyage, pensa-t-il, et nous en rapporterons la lumière.
- Vil
- Ils le refirent le lendemain, le surlendemain, tous les jours, et en revinrent chaque fois plus solides et plus forts. Antonine retrouvait la santé, sinon la vue, la sérénité de l’âme, sinon la résignation ; Roger, l’espoir qui l’avait autrefois abandonné, la foi, la foi ardente qui était la seule arme qui fût en sa possession.
- Il avait fait une longue étude de tous les bouquins écrits depuis l’antiquité et il n’y avait rien appris ; il avait demandé alors à la science de Mesmer, de Deleuze, de Puységur et de Dupotet les secrets de ses résultats merveilleux et incompréhensibles.
- Magnétisme, somnambulisme : charlatanisme ! lui avaient soufflé les savants modernes.
- — Alors, où est la vérité? leur avait-il demandé.
- — L’hypnotisme, lui avait-il été répondu, par Charcot et ses disciples.
- — Oui, s’était-il dit, les autres étaient des simples, des ignorants; on a ajouté: des charlatans. Ceux-là sont de grands docteurs, des chaires leur sont confiées, ils sont à la tête des hôpitaux, ils parlent au nom de la Faculté, et deux cents malades leur passent tous les matins sous les yeux ; j’ai une garantie ; mais Dupotet et Charcot, magnétisme ou hypnotisme, pour moi c’est la même chose. Le résultat plus ou moins étrange, extraordinaire, incroyable, dérive de la même loi. Tout est là : la suggestion !
- L’homme est une force qui s’ignore. Penser, imposer à un autre cette pensée, nourrir le cerveau de cet autre de sa propre moelle intellectuelle et lui souffler la volonté et le pouvoir d’agir, c’est un nouveau monde qui s’ouvre.
- Fait indéniable.
- Les médecins vous disent aujourd’hui: Les phénomènes de l’hypnotisme sont entrés dans le domaine des faits courants. A l’aide des agents physiques répandus dans la nature, nous produisons à volonté la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme, tous les états hypnotiques imaginables, les contractions de tous les muscles et la rigidité cadavérique ; nous développons une force musculaire sans égale, une mimique qui implore, des voix mélodieuses, des extases enchanteresses, des fureurs qui oppressent, descoléres qui terrifient et une précision de mémoire,
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- une justesse et une richesse d’expressions qui bouleversent l’esprit humain.
- — Le sujet étant donné, il est donc possible de déve- ;
- lopper en lui, par un simple eff >rt de volonté, sa sensibi- i lilé et d'affiner ses organes au point de les doubler elles ' tripler d’inter^sité ? demanda Roger. j
- — Incontestablement, lui fut-il répondu. i
- La somnambule ne voit pas des yeux, mais du front, !
- affirment les anciens magnétiseurs. i
- Nous nous connaissons cinq sens, disent-ils. Eh bien ! j nous en possédons en réalité six. Nous en avons découvert | un sixième à l’état embryonnaire, le sens de la seconde vue, qui, s’il était développé, nous permettrait, dans l’état ordinaire, de voir au dedans des corps et à travers les murailles, à des distances énormes.
- Ce sens étant resté latent dans la nature, que faut-il pour qu’il soit développé ! Ceci simplement :
- » Que le sujet soit placé dans un état particulier provoqué par une influence étrangère assez forte pour s’imposer à lui et le dominer en doublant sa puissance de vision.
- Que disent aujourd’hui les médecins ?
- Tout être hypnotisable est double, et ordinaire dans l’état de veille, il devient souvent un être supérieur dans le sommeil provoqué.
- » Dans ce sorn neil spécial, dont la cause première réside en lui et dont les causes secondes, déterminantes, sont dans le monde ambiant, vivant ou inerte, le système nerveux de l’hypnotisé est excitable, impressionnable à l’excès ou absolument inerte. Ces états si differents, si opposés, ne sont que des degrés d'un même état, et cette interprétation est établie par les expériences et les procédés scientifiques à la portée de tous; ces détails si différents sont rendus manifestes dans l’état de somnambulisme et de catalepsie où toutes les facultés de l’intelligence et les propriétés du système musculaire peuvent atteindre l’apogée.
- » Un homme faible est devenu fort. Il est fort, mais soumis : le colosse a un maître, celui qui lui a insufflé une vie nouvelle.
- » 11 lui dira : Tu ne parleras plus et il ne parle plus ; tu ne marcheras plus et il reste cloué sur place, tu n’en-tendras plus et, le canon grondant à son oreille, il ne l’entendrait pas ; il lui paralyse l’ouïe, la vue,* l’odorat, le goût, le toucher, lui fera voir rouge ce qui est vert, prendre un goût pour un autre, d’un geste le foudroiera et le couchera inerte à ses pieds. »
- Roger avait lu le récit de ces expériences, il avait voulu y assister et il les avait vues, réussissant généralement et sur vingt sujets différents.
- Il avait entendu raconter des faits plus singuliers : un médecin agissait sur un hypnotique d’une telle façon
- qu’il en faisait instantanément un être double, divisant son hémi-phère cérébral en deux parties : l’une agissant sous le coup d’une pensée gaie et l’autre se trouvant subitement en proie à une hallucination poignante.
- — Gomment, arriva à se dire Roger, si de tels faits sont possibles, si un homme peut dire à un autre : Vois sans le secours de tes yeux, à distance aussi loin qu’il me plaît, et simplement parce que je le veux, un ami de tous les jours, de toutes les heures, ne quittant pas l’infortuné d’une seconde, ne peut-il espérer rallumer dans ce front la lampe éteinte et lui crier avec succès : Vois !
- Mystère ?... non... Il n’en est pas dans ce monde. Magie noire ou magie blanche, cabale, science occulte, spiritisme, folie.
- Nos plus grands savants sont des ignorants dans la théorie ; d’ailleurs, je ne suis pas un savant, moi. Est-ce un fait? oui. C’est à moi de m’en approprier l’exécution. Le reste ne m’importe pas.
- Et Roger, ne se rebutant pas, etudiant, consultant, ne perdit plus une minute. Il se mit à l’œuvre et eut un objectif qu’il poursuivit avec obstination, avec obstination mais avec douceur, tous les jours sans faiblir dans sa volonté, mais ne livrant rien au hasard, sans précipitation, sans secousse, ni brusquerie.
- Eugène Moret. (A suivre)
- La Terre aux Paysans
- 16, rue Thévenot, Paris
- Six mois . . . 3 francs. | Un an . . . 6 francs.
- Sommaire du numéro du ier mai 1888.
- Ligue agraire.— La petite Propriété et l’Individualisme (Suite).— Troubles agraires en Roumanie.— La Statistique agricole de la France de 1882 — Les Français à l’étranger et les Etrangers en France.— Tableaux de la Propriété dans les Départements, V.— Culture potagère et maraîchère: Le Crambé maritime.
- État-civil dn Familistère.
- Semaine du 7 au 13 Mai 1888.
- Naissances :
- Le 8 Mai, de Macaigne Georges Auguste, fils de Macaigne Émile et de Tableau Léonie.
- Le 11 Mai, de Noël ^Ifred Léon, fils de Noël Gustave et de Compère Denise.
- Décès
- Le 41 Mai, de Drocourt Louis Eugène, âgé de 4 mois.
- Le Gerant : A. DOYEN.
- Hui se. — lmp. Barê.
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- 12' Année. Tome 12.-- N' 507 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 27 Mai 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES 01IESTI0NS SOCIALES
- se
- BUREAC
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communication? et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, an Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
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- ON S’ABONNE
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- S, rue Neuve-des-Petits-Champi Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La Propriété et l’Ordre social. — La loi sur les accidents. — Un Plan de Travail parlementaire. — Mouvement de la coopération. — Principe et direction individuelle. — Abolition de l’Esclavage. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Le projet sur les Associations. — Erreurs judiciaires. — Un drame intime.— Sommaire de la « Revue socialiste]). — Etat-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de 7S centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- LA PROPRIÉTÉ
- ET L’ORDRE SOCIAL
- Dans le dernier numéro du Devoir, analysant les éléments du conflit survenu à Pantin entre ouvriers et patrons, nous exprimions l’espoir que le gouvernement de M. Floquet, comprenant la haute gravité de ce lock-out, s'affirmerait par quelque acte de nature à rassurer les populations ouvrières sur l’intérêt que la République leur porte.
- Jusqu’ici, les gouvernants toutes les fois qu’ils ont eu à intervenir dans des incidents de cette nature, ont malheureusement fait montre de préférence en faveur de ceux qui ont le moins besoin de protection sociale, ...en faveur des patrons.
- Dans le département du Nord, par exemple, les mineurs d’Anzin se sont associés énergiquement au mouvement anti-parlementaire et là, les récriminations contre les divers partis qui se sont succédé au pouvoir, ont trouvé de l’écho dans ces populations ouvrières dont les syndicats avaient été désorganisés sous l’action des patrons sans que le gouvernement intervînt pour faire respecter la loi sur les syndicats. C’est en partie de cet état de choses lamentable, qu’est sortie cette agitation. On pouvait donc espérer que le ministère actuel, qui avait déclaré au début de la session, qu’il convient de gouverner à gauche, saisirait cette occasion pour affirmer les sympathies gouvernementales en faveur des ouvriers. Au point de vue purement politique, le résultat eut été excellent — et il eut satisfait à la Justice et an Droit.
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- Eh bien! c’est le contraire qui a eu lieu : legou- j vernement a annulé le vote du Conseil municipal j de Paris en faveur des ouvriers privés de travail, sous prétexte que l’approbation de ce vote ferait intervenir l’État dans un conflit économique.
- Sans doute, le Conseil municipal ayant modifié les termes de sa délibération et voté un crédit,non plus en faveur des « ouvriers », mais pour venir en aide aux familles nécessiteuses de ces ouvriers, le ministère a vu là un acte de bienfaisance, de charité pure, n’engageant pas l’intervention de l’Etat, et il a approuvé la délibération.
- Or, voilà précisément où git la gravité de la décision ministérielle. C’est dans cette déclaration formelle de non-intervention sociale, que réside pour nous sa gravité.
- M. Floquet affirme qu’il est sympathique à la classe ouvrière, mais qu’il ne saurait intervenir en tant que ministre daas les conflits.C’est la doctrine de la charité,non de la solidarité — du Droit social. M. Floquet, à son avènement, a promis son concours à la classe ouvrière. Comment peut se traduire ce concours? Par la charité ? Oui, répondent les catholiques, les monarchistes. L’Etat n’a pas le droit d’intervenir,pour défaire ce que la décision providentielle,qui a fait des riches et des pauvres, a fondé. Les pauvres doivent se résigner et les riches obéir aux commandements du Décalogue, qui leur prescrivent de secourir les malheureux.
- La doctrine de la charité est religieuse et essentiellement monarchique. — La doctrine du Droit est sociale et essentiellement républicaine.
- M. Floquet, en refusant d’intervenir dans un conflit économique, mais en se montrant disposé à secourir les « nécessiteux », selon l’expression de la seconde délibération que le conseil municipal de Paris a dû adopter, professe une doctrine éco nomique monarchique.
- Gomment espérer, hélas ! qu’une législation réformatrice sortira de ces prémisses, équivalant à la célèbre formule des économistes : laissez-faire, laissez-passer, que le ministère entend observer?
- M. le Ministre, en effet, a invoqué le principe de la liberté du Travail. Mais qui ne voit qu’ici, la liberté du Travail est violée dans la personne des ouvriers, quand un règlement abusif les met aux prises avec des agents qui les molestent? Qui ne voit qu’en cette circonstance, les ouvriers sont violentés dans leurs personnes mêmes, puisque le travail leur est interdit.
- Nous l’avons dit cent fois dans ces colonnes : la
- j politique économique républicaine doit être une | politique de justice réparative. C’est ce que le peuple revendique, dans l’agitation malheureusement illogique et décevante à laquelle il se livre. Les gouvernants ne lui rendront confiance qu’en s’engageant résolûment dans la voie des réparations sociales que la justice exige. Et pour cela, pour procéder à ces mesures de réparation, force est bien au gouvernement d’intervenir. Sans quoi, quelle serait la raison d’être supérieure de la République ?
- + *
- Intervenir directement, par voie de réglementation exécutive dans les conflits économiques, c’est bien. Les prévenir par voie législative, est encore mieux.
- C’est ce qu’a tenté de faire M. Félix Pyat, par sa proposicion, dont nous publions l’exposé au bas de cet article. Voici l’économie générale de cette proposition : — Quand l’atelier d’une grande industrie sera fermé par le patron, mettant en danger par ce lock-out l’ordre social, le gouvernement expropriera le propriétaire, dûment indemnisé et l’atelier sera remis aux ouvriers associés, qui paieront la rente du prix de rachat à l’État.
- La droite,qui a bondi de colère à l’énoncé de ces dispositions, ayant demandé l’avis du gouvernement, le ministre a répondu : « Je ne puis croire que ce soit sérieusement qu’on me demande l’avis du gouvernement. » — L’interruption du ministre de l’Intérieur voulait dire évidemment qu’il ne saurait être soupçonné d’appuyer un pareil projet.
- Qu’a-t-il donc de subversif?
- Le droit de propriété contemporain, quelque définition qu’on en dorme, quand on discute sa légitimité,est défendu, en dernière argumentation, par un motif d’utilité sociale.
- Dès qu’un intérêt social supérieur est en antagonisme avec le droit de propriété, notre code lui-même, décide quô le droit social prime le droit propriétaire. C’est sur ces bases juridiques que repose le droit d’expropriation prévu par la loi.
- Comment pourrait-il en être autrement? Le jus utendi et abutendi, exercé sans restriction, nous conduirait fatalement à l’oppression la plus épouvantable,la plus dure qu’on ait jamais vue,des possédants sur les non-possédants. Aussi, l’histoire ne fait-elle mention, à aucune époque des annales humaines, d’un droit de propriété imprescriptible, absolu. Partout, à côté de la jouissance et de la libre disposition,la collectivité a conservé un droit
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- domanial permettant de prévenir les résultats désastreux d’un caprice de propriétaire.
- Se figure-t-on, dans notre temps de grande propreté et de grande industrie, des propriétaires décidant tout-à-coup de ne pas utiliser les richesses naturel les du sol ou les instruments de travail accumulés par les générations antérieures, et de parleur vouloir arbitraire, suspendant toute production ? Est ce que l’État n’aurait pas le devoir, l’obligation immédiate d’intervenir.
- Devrions-nous nous laisser affamer? Qu’il plaise à cinq ou six grands propriétaires d’une même région, possédant chacun des milliers d’hectares, de laisser leurs terres en friche, est-ce que l’État n’a pas le devoir de réprimer cet abus du droit de propriété?
- Remarquez que nous nous plaçons ici sur le terrain purement légal de la jurisprudence existante. Nous faisons entièrement abstraction de nos conceptions paiticulières de justice sociale en matière de propriété.
- Eh bien ! même à ce point de vué exclusivement légal, le code répond par la faculté du droit d’expropriation dont l’État a été investi pour prévenir ces abus.
- Or, c’est ce qui se passe à Pantin et dans les départements de Seine et Seine-et-Oiae, où la production a été suspendue. Il est évident qu’il y a là abus. Que dit la proposition Pyat? Que dans ce cas, la libre disposition de ces richesses, neutralisées par la volonté patronale, seront mises en œuvre par l’Étit,celui-ci payant à leurs détenteurs actuels le prix de leur valeur correspondante.
- Que la proposition soit plus ou moins efficace, il importe peu.Ce que nous considérons surtout dans cette affaire, c’est la question de principe ; le droit supérieur de l’Etat de ne pas laisser stériliser des instruments de travail, quand des milliers de travailleurs meurent de faim faute de pouvoir les utiliser.
- Et le gouvernement répond à la mise en demeure ^ ta droite par l’interruption ironique rapportée Plus haut: «Est-ce sérieusement que vous me demandez mon opinion sur la proposition?»
- Utte phrase en dit long sur le recul di s idées. républicaines en matière sociale. — M. Félix Pyat 1 un des derniers survivants du parti républi-Ca'Q de 1830-1848.11 est étranger au socialisme con-terr>porain. C’est un jacobin, procédant théorique-^ent de la Révolution à laquelle il est attaché par souvenirs de ses années de jeunesse. Sa pro-P0îJidon a été rejetée à la presque unanimité par la
- Chambre actuelle. Sur les bancs de la Chambre de 1848, toute la Montagne l’eut votée. Et cependant, que de fois,dans les discours officiels, ne rappelle-t-on pas la mémoire de cette génération républicaine ? Or,lorsqu’un de ces vieux lutteurs disparus paraît tout-à-coup à la tribune, son langage est incompris — tant les idées républicaines professées jadis comptent peu de partisans aujourd'hui, parmi ceux-là même qui se croient les continuateurs de la seconde République.
- Ah ! ceux-là s’ils ont échoué du moins savaient-ils que la liberté n’est qu’un vain mot pour les faibles, sans protection sociale tutélaire qui la leur garantisse. Ils comprenaient, les enseignements de 89-94 le leur avait appris, que la liberté de travail opprimée chez les ouvriers devait être entourée d’une barrière législative protectrice, sans laquelle cette liberté est illusoire.
- Et nos contemporains trouvent ces idées trop avancées! Elles datent d’un siècle,de la Révolution, dont on va célébrer le centenaire, qui en décrétant le droit de propriété,l’assujettit à l’ordre social.
- Le droit de propriété a survécu,fortifié de toutes parts : mais l’ordre social a disparu ; de là l’anarchie économique présente.
- De cette anarchie, il faut sortir sans retard sous peine de voir se multiplier les conflits, les luttes, finalement une anarchie nouvelle, dans laquelle •sombrerait le peu que nous avons conservé des conquêtes de la Révolution.
- Voici la motion faite par M. Félix Pyat à la Chambre. Comme on pourra s’en convaincre, les interruptions partaient surtout delà Droite.
- Félix Pyat. — Messieurs, j’ai l’honneur de présenter une proposition de loi, dont je vous demande de vouloir bien déclarer l’urgence.
- M. le Président.— Veuillez nous en donner lecture.
- Félix Pyat. — Messieurs, les ouvriers verriers de MM. Vidié, à Pantin, maltraités par un employé belge de la maison, ont demandé le renvoi de cet employé, et n’ayant pu obtenir justice, ont fait grève.
- Les maîtres verriers des départements de la Seine et de Seine-et-Oise, pour empêcher leurs ouvriers de soutenir les grévistes de la maison Vidié, se sont fait indignement solidaires de leurs confrères en famine ; ils ont fait grève eux-mêmes ; et par cette coalition injustifiable et inqualifiable (Exclamations à droite), ils ont éteint tous leurs fours, de sorte que trois mille ouvriers sont maintenant inoccupés. C’est une souffrance et un danger.
- Le Conseil municipal de Paris, en votant 10.000 fr. aux victimes de cette étrange coalition, n’a pu que les secourir ;
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- mais il me semble que vous pouvez plus et mieux. 11 ne faut pas que trois mille ouvriers réduits au désespoir puissent aller à l’émeute, à la dictature ou à l'émigration. (Interruptions.)
- L’honorable et intelligent ministre de l’instruction, que je suis heureux de voir au ministère des réformes, quand il n’était que simple conseiller à l’Hôtel de Ville, a fait un excellent rapport qui montrait l’article de Paris emporté dans toute l’Europe par l’exode de nos meilleurs ouvriers. Prenons donc, à défaut du pouvoir judiciaire, une mesure législative efficace et prompte pour assurer le travail parisien, le commerce national et le repos public.
- M. le comte de Douville-Maillefeu.— Très bien !
- Félix Pyat. — Dans le cas présent, qu’on peut dire de force majeure, l’exposé des motifs du projet proposé ne saurait être long. Nécessité fait loi. C’est le besoin de 3.000 familles sans ressources ; c’est le cri de 10.000 bouches sans pain.
- Et le motif de l’urgence, que je demande, sera plus bref encore : c’est l’urgence de la faim.
- Considérant donc que 3.000 ouvriers de deux départements de la France, la plupart pères de famille sont, par la volonté de leurs maîtres, privés de tout travail et livrés aux conseils de la misère, et que l’industrie verrière de Paris chôme ainsi au seul profit de la concurrence étrangère...
- Plusieurs membres à l'extrême gauche. — Très bien J
- Félix Pyat. — Considérant que le nombre des ouvriers, l’importance de l’industrie et l’agitation politique font de cette crise économique une grave question d’humanité, d’intérêt et d’ordre social à laquelle une Chambre républicaine et française ne peut être indifférente,j’ai l’honneur de vous soumettre le projet de loi suivan t :
- « Art. Ier. — Il y a lieu d’expropriation pour cause d’utilité publique... (Bruyantes exclamations).
- M. Cunéo d’Ornano. — De la Chambre des députés. (On rit).
- Félix Pyat.— ...à l’égard de toute usine fermée par la volonté du maître. (Nouvelles exclamations).
- M. Cunéo d’Ornano. — 11 y en a qui en seraient très-heureux.
- Félix Pyat. — Ah ! la question du maïs pour le bétail vous importe,mais la question du pain pour l’homme ne vous importe pas !
- M. Fairé. — Adopter votre système, ce serait une singulière façon de liquider les mauvaises affaires.
- Félix Pyat. — « Art. 2.— Après sommation de rouvrir non suivie d’effet, une enquête et une estimation seront faites à bref délai, dans les formes prescrites pour l'expropriation.
- « Art. 3.— Une somme équivalente au prix de l’estimation sera soldée par l’État au maître exproprié ; et, l’usine,
- avec un fonds de roulement pour l’exploitation, sera remise aux ouvriers associés qui payeront à l’Etat l’intérêt de ses avances, au taux le plus bas de la rente publique.»
- A droite. — Les ruraux payeront.
- Félix Pyat. — « Art. 4.— Sur le produit et avant tout dividende, seront prélevés d’abord le salaire de l’ouvrier,pms l’intérêt dû à l’État, et enfin un fonds de réserve pour l’exploitation de l’usine et l’amortissement de la dette en vue de soutenir d’autres ouvriers mis par leurs maîtres dans le même besoin. » (Bruit.)
- ----------------- . « ♦ « ------------------—_ __
- La loi sur les accidents.
- Ce qui marque bien l’état d’incohérence et d’anarchie sociales dans lequel nous a plongés le développement de la grande industrie, entraînant avec lui,faute des garanties sociales nécessaires, la périodicité des chômages, l’intermittence des grèves et la continuité de la misère pour les classes ouvrières,c’est la nécessité reconnue,même par les conservateurs, de garantir les travailleurs contre les accidents.
- Il existe cependant des lois sous ce nom, et lorsque les socialistes peignent les douloureuses extrémités des ouvriers victimes d’un accident,on ne manque pas de les accuser d’exagération. Nous exagérons si peu, qu’on a reconnu à la chambre l’urgence de remanier les lois existantes sur ce point. Ou ees lois sont incomplètes, ou leur application est d’une difficulté telle, que les ouvriers sont contraints de renoncer à en revendiquer les effets. Si on songe qu’il en est de même, dans une foule de circonstances où les rapports d’ouvrierà patron devraient être réglementés avec précision, les droits et les obligations de l’un et de l’autre clairement délimités, on comprendra notre insistance à réclamer une législation du travail.
- La loi actuellement en discussion à la chambre -et que celle-ci parait vouloir élaborer rapidement remonte à plusieurs années. Le projet primitif d'où la commission a tiré l’ensemble des dispositions présentées à l’approbation de la chambre, remonte au commencement de la législature précédente : soit tantôt six ans que cette œuvre est au métier. La Chambre la votera dans trois ou quatre jours de discussion. N’y a-t-il pas là uD abus parlementaire déplorable et la confirmatiou des plaintes que nous n’avons cessé d’expri®er touchant l’imperfection du mécanisme parlent' taire, qui ne permet jamais d’aboutir; qui lais-®
- , traîner en longueur les affaires les plus urgeo105'
- Nos institutions ont été empruntées à la GraD
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- Bretagne. Le parlementarisme est d’origine anglaise. Eh bien! tandis que tous les ans, nos voisins d’outre-manche apportent des modifications nombreuses dans leur législation du travail ; tandis que tous les six mois, on amende, abrège oU simplifie des bills de l’année précédente, en France, il faut quelquefois dix ans pour aboutir au vole d’une loi souvent insigniliante. La loi de 1841 sur le travail des femmes et des enfants, ne prit pas moins de 8 ans ; cette loi ne fut jamais appliquée, à cause des lacunes trop nombreuses qu’elle renfermait. Dès 1847, on songeait à la refondre et eQ 1818, au mois de février, deux ou trois jours avant la Révolution, une commission ad hoc présentait un rapport à la chambre des Pairs. La question ne fut reprise qu’en 1854 ; mais elle ne fit pas un pas de plus. On se borna à projeter rédiction de quelques réglements d’administration qui, d’ailleurs, ne furent jamais rédigés. On alla ainsi jusqu’à 1864. A cette époque, le conseil d’État fut saisi d’un projet ferme dont des commissions spéciales s’occupèrent jusqu’à 1870 ; à la veille de la déclaration de la guerre, M. Plichon, le ministre du temps,présenta les conclusions de ces longs travaux préparatoires dans un projet que les événements politiques et militaires de l’année terrible lirent délaisser. En 1871, M, Ambroise Joubert reprit ce projet, et il ne fut volé qu’en 1874, pour être appliqué en 1875 Encore l’application de cette dernière loi ne remonte-t-elle qu’à 1878. Soit plus de trente ans, employés à confectionner une loi de détail, dont les imperfections sont si grandes, que depuis 1880, des projets sont à l’étude sur ce même sujet, que les législatures se transmettent fidèlement !!
- Gomment, dans des conditions de travail pareilles, l’œuvre parlementaire ne serait-elle pas fatalement condamnée à la stérilité ? Mais revenons à la loi en discussion :
- 11 y a donc six ans, que la question est à l’étude, fes commissions diverses qui se sont succédé ont-j eHes mis du moins ce temps à profit ? Elles l’ont S1peu mis à profit, qu’à la discussion on s’est aPerçu que le projet ne tenait pas debout et qu’il a sufti de l’intervention d’un membre de la droite Pour le réduire à néant.
- Que devait, en effet, rechercher la commission ? "A-poser d’abord des principes juridiques géné-rauL sur lesquels s’édifierait l’œuvre de haute Pr°lection sociale à accomplir.
- Lus accidents survenus aux ouvriers dans l’exercée leur travail ne constituent pas des aléas !
- évaluables, parce qu’ici, il ne s’agit plus de supputer des moyennes, comme pour les cas de maladies, de vieillesse qui se manifestent»dans le courant de la vie humaine avec une moyenne de régularité normale. Non. Les accidents de travail menacent la vie, et dès lors, dn doit s’appliquer à les prévenir, autant qu’à réparer leurs effets désastreux. Ici, la rég'ementation doit être à la fois : préventive, répressive et réparatrice.
- Préventive, parce que nos lois proclament l’inviolabilité physique de la personne humaine et qu’il convient de lui accorder le maximum de garantie susceptible. Répressive, parce que toute atteinte portée aux personnes est réputée à -priori attentat criminel par le Gode. Celui-ci détermine ensuite des degrés de culpabilité nombreux ; il y a l’homicide par imprudence,l’homicide involontaire, etc. Mais à priori, tout accident dans lequel un homme est mort ou blessé, ressort de la justice criminelle, qui doit s’enquérir immédiatement des causes qui ont pu amener la blessure ou la mort de la victime ; des circonstances dans lesquelles l’incident s’est produit,et des auteurs responsables qui ont pu les déterminer. — Puis, la responsabilité criminelle établie, la collectivité ayant, par l’organe de la justice, délimité le degré de culpabilité ou d’innocence révélé par l’enquête, elle détermine le dommage subi.
- Mais il y a deux ordres de faits bien distincts : le premier est d’ordre pénal, criminel. Lès qu’un ouvrier a été victime d’un accident, la justice sociale doit intervenir pour fixer les causes et apprécier le degré de culpabilité ou d’innocence de ceux qui condamnent ou entourent la victime. Ceci est élémentaire. La réparation, qui peut être indépendante du degré de culpabilité ou d’innocence reconnu, est ensuite fixée, à titre réparateur — ou compensateur plutôt. Parce qu’on ne saurait réparer un dommage comme celui causé par la mort ou la perte d’un membre ; mais on peut et l’on doit compenser, soit la victime, si elle survit à la catastrophe, soit la famille de la victime, que sa mort réduit à la misère.
- Tels sont les principes juridiques qui découlent logiquement de l’examen des principes sociaux qui sont à la base des sociétés modernes. Ils sont le corollaire naturel de cet adage de droit proclamé, à son éternel honneur,par la Révolution française: La Justice n’est pas d’ordre privé, mais d’ordre social.— En d’autres termes, la société tout en lière se trouvant lésée par l’accident survenu à l’un quelconque de ses membres, c’est à la société, non
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- à l’individu seul, qu’il appartient de poursuivre les auteurs de l’accident.
- Or le projet de la commission applique aux acci- ! dents « les dispositions de droit commun telles qu’elles sont inscrites au Code civil, en matière de responsabilité. » Nous citons une phrase de l’exposé des motifs. Eh bien ! c’est là qu’est l’erreur. Le code civil règle les contrais entre individus, ' les clauses et conditions fixées librement par chacune des parties, et en assure l’exécution. Il ne saurait être invoqué en matière d’accident ; parce que nul contrat ne saurait prévenir l’accident— et que s’il le prévenait, il serait « immoral ». La clause y relative constituerait ce que le code appelle lui-même une clause « contraire aux bonnes mœurs et à l’ordre public. »
- Toutes les fois qu’un accident se produit, il doit y avoir enquête judiciaire, voilà la règle qui découle des principes de Justice sociale proclamés par la Révolution et auxquels les dispositions du ' code civil sont trop souvent une dérogation.—Sur ce premier point, donc, l’œuvre de la commission est mauvaise.
- Ce défaut est capital : Malheureusement, le projet en discussion contient bien d’autres lacunes.
- Il ne définit pas suffisamment ce qu’il faut entendre par « accident » et laisse ensuite flotter la responsabilité qu’il faudrait fixer d’une façon très claire et très précise, pour couper court aux interprétations juridiques qui ne manqueront pas de se produire. M. Basly, très compétenten ces matières, a signalé une foule de cas où des ouvriers victimes d’un accident se trouveraient sans secours, si le projet de la commission était adopté. Et chose étrange ! la commission a reconnu le bien fondé des critiques du député ouvrier, puisque, par l’organe de son rapporteur, elle a déclaré qu’elle n’était pas éloignée d’admettre ses distinctions.
- Sous bénéfice de cette promesse, M. Basly a retiré son contre-projet qu’il présentera à la deuxième lecture sous forme d’amendement, <jt il faut espérer que la Commission et la Chambre s’y rallieront.
- Mais pourquoi ne pas avoir mûrement étudié les difficultés plus tôt ? Depuis plus de six ans que la loi est à l’étude, on avait le loisir, nous semble-t-il, de peser les difficultés !
- Les incertitudes de la commission ont eu pour conséquence le vote d’une addition désastreuse qui réduirait la loi à néant, si on ne revenait sur le scrutin de samedi. La commission, en effet, non seulement avait mal défini la catégorie d’ou-
- vriers appelés à être protégés par la loi, mai$ encore elle avait considérablement restreint ce-tie catégorie. Divers membres ont demandé étendît la protection sociale au plus grand nombre d’ouvriers possible, Alors, un membre de la droite surenchérissant encore, a demandé eue la loi s’ap! pliquâtà tous les ouvriers sans distinction. Lapr0. position a été votée ! Et par là l’inapplicabilité de la loi.
- Qu’» ntend-on, en effet, par ouvrier et patron? A quelle sorte de rapports économiques réponuent ces deux teimes placés en relations parallèles dans la loi ? On ne le dit pas et en croyant étendre la loi, on l’annule.
- Un exemple montre combien il serait difficile d’appliquer la loi selon le prinefi e de généralité adopté par la Chambre :
- Je suis locataire. J’ai des laisses ou des planches à faire poser dans mes appartements; j’appelle le premier ouvrier disponible venu, peu importe sa profession, étant donnée la nature d’ouvrage à exécuter. L’ouvrier prend mal ses dispositions, il tombe, se . luxe ou même se casse une jambe.., Serai-je considéré comme patron de l’ouvrier à qui vient de survenir cet accident ?
- Définissons les termes! s’écriait Voltaire, ce génie de bon sens. Les définitions précises sont indispensables en matière de législation. Malheureusement, surtout lorsqu’il s’agit de législation du travail, on se heurte, à la Chambre, à des confusions de mot déplorables, malgré le temps trop long que prennent les commissions pour élaborer leurs travaux.
- Espérons donc qu’en deuxième lecture,revenant à une conception juridique plus logique de la solution qui s’impose, la Chambre votera une loi claire et précise, ne laissant aucune place à l’équivoque et tranchant enfin le problème important que soulève la question des accidents industriels.
- Nous y reviendrons, au reste, prochainement.
- P. S. Depuis que cet article a été écrit, et au moment de mettre en page, le projet est revenu devant la Chambre Celle-ci a rapporté le vote désaveux étendant la loi à tous les ouvriers et M. Floquet à fait une déclaration de principes excellentes.
- La loi actuelle, a-t-il dit, en substance, n’est pas une l» d’assistance sociale, mais une loi de justice. Elle a pour but d’affirmer la responsabilité des patrons en matière d’accidents-Ce que la législation n’avait pas fait jusqu’à ce jour.
- A l’heure où nous mettons en page, la discussion contint-
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- Un Plan de Travail Parlementaire.
- La Chambre a repris le cours de ses travaux interrompus par les élections municipales. Il y a lieu d’espérer que les députés auront mis à profit les observations faites pendant les vacances sur l’état d’esprit de leurs commettants.
- Les élections pour le renouvellement des conseils municipaux ont prouvé que la confiance du pays dans la République restait entière; mais la Chambre ne saurait se prévaloir de ce verdict.
- Il ne faut pas, en effet, oublier que dans la plupart des localités, où les réactionnaires n’ont pas conservé ou conquis la majorité, c’est la nécessité d’une politique de réformes qui est affirmée contre la politique d’immobilité. Or cette dernière politique n’a pas cessé d’être celle de la Chambre actuelle.
- Les agitations stériles de cette Chambre ont eu pour résultat de fatiguer, de décourager l’opinion, de rendre possible le mouvement plébiscitaire qui se produit aujourd’hui.
- Frappé des dangers de cette situation, un groupe de jeunes députés appartenant à toutes les nuances de la majorité républicaine a pris l’initiative d’un projet de résolution aux termes duquel la Chambre consacrerait désormais deux jours par semaine, le lundi et le mardi, à la discussion des propositions relatives aux ouvriers de l’industrie ou de l’agriculture, qui sont l’objet de rapports distribués, et qui sont en conséquence, prêles à être mises en délibération.
- Voici la fin de l’exposé des motifs qui précède ce projet de résolution :
- On ne saurait le contester, messieurs, la crise que traverse en ce moment le régime parlementaire tient en grande partie à la marche parfois trop lente du travail législatif.
- Le triomphe definitif des institutions républicaines a fait naître d’immenses espérances dans la démocratie.
- Il faudrait craindre que des espérances trop longtemps tenues en suspens, ne vinssent à se changer en désillusion et en découragement. Le régime républicain doit rendre au peuple en progrès pacifiques, en améliorations intelligentes, ce que le peuple lui confie de sa force et de sa souveraine autorité.
- Il faut que le travailleur des villes comme le travailleur des campagnes se sente protégé,défendu, assisté par ce gouvernement qu’il soutient de ses votes. Il ne faut pas qu’il s’habiiue à entendre dire que rien d’efficace ni de prompt ne se fait dans ce Pays que par la volonté d’un seul.
- Il serait bon, en un mot, messieurs, que, dans le choix des dernières discussions qui occuperont la présente Chambre avant le centenaire de 1789, on Sentù passer le souffle de travail large et fécond ÇuUît accomplir si vite de si grandes choses par
- ceux dont nous allons célébrer l’anniversaire.
- Même à l’heure présente, une pareille œuvre peut encore être tentée, si on sait la limiter avec soin et l’aborder résolument. L’ensemble des projets relatifs à l’amélioration du sort des classes laborieuses offre précisément un champ tout prêta votre activité. L’initiative gouvernementale et l’initiative individuelle s’y sont exercées et l’ont remué profondément.
- Peut-être pourrait-on regretter que ce travail n’ait pas toujours élé dirigé par un esprit de méthode et de suite, et que tous ces projets de loi ne soient pas rattachés les uns aux autres dans un plan préalablement conçu.
- Mais, d’autre part, on peut dire que, tels quels, ils sont sortis de l’expérience journalière et du sentiment de la réalité ; qu’ainsl ils répondent plus exactement aux besoins particuliers de notre époque et de notre état social.
- Quoiqu’il en soit, il y a un avantage évident à profiter du travail actuellement accompli. Vouloir reprendre en sous œuvre les matériaux déjà accumulés et les refondre dans un tout mieux ordonné, conduirait à de nouvelles lenteurs qui, à l’heure présente, rendraient le succès absolument impossible.
- Nous avons d’ailleurs pensé que la méthode de travail que nous allons avoir l’honneurde soumettre à votre approbation, tout en ménageant un temps précieux, aurait, en ouire, l’avantage de relier les unes aux autres, par un même fil continu, les diverses propositions qui se rapportent à un ordre d'idées justement digne de toute votre attention.
- Suit le projet de résolution et l’énumération des diverses propositions dont il est question.
- Ce sont celles qui concernent :
- 1° Les accidents dont les ouvriers sont victimes ;
- 2° La protection des' enfants et filles mineures dans les manufactures ; l’hygiène et la sécurité du travail dans les mines, ateliers, etc. ;
- 3° Les caisses de retraites des ouvriers mineurs ;
- 4U Les sociétés de secours mutuels ;
- 5° L’arbitrage et les prud'hommes commerciaux;
- 6° La meilleure répartition de l’impôt direct ;
- 7° La suppression ou la transformation des prestations en nature
- 8° La partie du Gode rural concernant l’engagement des ouvriers agricoles.
- A l’heure où nous écrivons, les négociations poursuivies par le Président de la Chambre auprès des différents groupes de la majorité républicaine en vue d’aboutir à l’adoption de ce projet, ne sont pas encore terminées ; mais la discussion du projet sur les accidents dont les ouvriers sont victimes, est pendante devant la Chambre.
- C’est l’acceptation en fait du plan de travail parlementaire proposé par MM. Millerand, Hanotaux, Jamais, Jaurès et Poincarré.
- Souhaitons que la Chambre persiste dans cette voie de travail utile, hors de laquelle il n’y a pour elle que des dangers, et peut-être une fin pitoyable.
- M.
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- Mouvement de la coopération
- Nous lisons dans VEmancipation de Nîmes, les renseignements qui suivent concernant le Mouvement de la coopération en France et à l’étranger.
- Dimanche, 13 courant, une conférence organisée à Paris par un groupe de sociétés coopératives et présidée parM. Audéoud de Bercy, le premier orateur, M. de Boyve, s’est exprimé en ces termes :
- Je ne vais abuser de votre attention que pendant quelques instants ; car vous avez à entendre mon éloquent ami et collaborateur M. Gide,professeur d’économie politique à Montpellier, vice-président de la Société coopérative, La Prévoyance Mont-pelliéraine, ancien président d’honneur du congrès coopératif de Lyon, qui va vous démontrer comment la coopération de consommation peut conduire à l’émancipation sociale des travailleurs.
- J’ai tout d’abord à m’acquitter d’une mission : c’est de vous présenter les salutations fraternelles des coopérateurs de Mmes; te sont des ouvriers qui acceptent sans distinction de classes ou d'opinions tous ceux qui, sans arriére pensée, sont disposés à marcher avec eux dans la voie du progrès. L'union qui règne parmi nous étonne tous les étrangers qui viennent nous visiter ; cette union fait notre force, elle est le résultat de notre société d’études économiques et sociales où les membres des différentes sociétés coopératives viennent discuter entre eux les questions d’intêrêt général. Depuis que res réunions existent, jamais une parole blessante n'a été prononcé parmi nous ; c’est un exemple frappant de la puissance de la coopération bien comprise pour développer entre les hommes des sentiments de solidarité et de fraternité.
- Nous désirerions à Nîmes, et vous devez le désirer aussi, voir les 600 sociétés coopératives de consommation de France unies entre elles et marcher ensemble vers un but commun : l'amélioration sociale et progressive du plus grand nombre.
- C’est ce qui existe en grande partie en Angleterre ; l’Union coopérative compte 1.253 sociétés y compris 2 magasins de gros avec 900.000,coopérateurs ; elle possède un capital de 75 millions avec lesquels les chefs du mouvement coopératif voudraient former des Sociétés coopératives de production.
- Les magasins de gros font 130 millions d’affaires par an et possèdent des manufactures de drap, de chaussures, de biscuits, de savon, mais ils ne donnent à leurs ouvriers qu’un simple salaire, et les bénéfices sont distribués anx Sociétés coopératives au prorata de leurs achats.
- C’est contre cstte organisation que protestent les coopérateurs les plus intelligents tels que Vansiltart Neale,Holyoake,Hughes, lord Ripon. Ils voudraient que, après le prélèvement d'une certaine somme pour le compte de réserve, d’une part équitable pour les sociétés de consommation, le restant des bénéfices lût distribué entre les ouvriers qui ont contribué à les former.
- Cette question va être tranchée au Congrès qui va avoir lieu dans quelques jours à Dewsbury, et si les coopérateurs anglais se prononcent pour la transformation du vieux système du salariat, l’Union coopérative de la Grande-Bretagne attirera à elle tous les Trade-Unions (syndicats ouvriers) qui jusqu’à présent se sont tenus à l'écart du mouvement coopératif.
- Ces quelques indications vont me permettre de vous faire connaître en connaissance de cause le rapport que je vais avoir
- l’honneur de présenter au congrès de Dewsbury, et si vous l’approuvez je serai heureux de le dire aux coopérateurs anglais.
- RAPPORT DE M. DE BOYVE rédacteur en chef de I’Émancipation qui sera présenté au congres de Dewsbury.
- 11 y a longtemps que je suis avec attention votre mouvement coopératif et me réjouis chaque fois que je puis assister à vos congrès. Je m’y sens attiré par l’admiration que j’éprouve pour votre Union coopérative, par l’amitié que je ressens pour vos chefs les plus aimés, Vansittart Neale et Hmyoake, et enfin par le désir de profiter de leur expérience et de la vôtre.
- J’ai admiré plus d’une fois, la liberté q û règne dans votre Union, le respect de ses membres pour tous ceux que le suffrage appelle à les diriger, le dévouement modeste de ceux-ci, car je n’ai jamais rencontré chez vos doyens d’autre ambition que celle d’employer leurs dernières années au service d’une cause, pour laquelle ils ont tout sacrifié. J’ai admiré cet esprit de vérité qui fait, de votre union coopérative, une maison de verre, cet esprit d’égalité qui n’admet d’autre direction que celle des majorités, cet esprit de solidarité source de votre force, cet esprit parlementaire, résumé de tous les autres, qui rend vos Gongrès si féconds en résultats et votre Union coopérative si unie et si puissante.
- S’il y a beaucoup à apprendre dans vos congrès pour un français, il y a aussi beaucoup à apprendre dans vos ouvrages coopératifs et j’espère les voir bientôt traduits et mis à la portée de nos travailleurs. Ils leur apprendront que l’instruction économique et sociale doit être la base de toute institution coopérative, et que cette instruction a été la seule cause du succès des pionniers de Rochdale. Hommes du peuple, cardeurs de laine, tisserands, ouvriers serruriers, mécaniciens, ils voulaient s’instruire et dans ce but, ils se réunissaient tous les soirs, après leur journée de travail. Ces pionniers ne songeaient pas seulement à eux-mêmes, mais encore à toute la classe ouvrière à laquelle ils appartenaient et dont ils voulaient l’émancipation sociale.
- Ces grands citoyens, en s’élevant au dessus des intérêts matériels et des questions personnelles, en repoussant tout sentiment égoïste pour ne rechercher que le relèvement social de leur classe, devaient accomplir de grandes choses et, si leur idéal n’est pas encore atteint, les travailleurs de tous pays savent maintenant le chemin à suivre pour l’atteindre.
- S’il y a beaucoup à apprendre chez vous pour un français, nous pouvons vous offrir en France, un vaste champ d’expériences coopératives ; les idées ne manquent pas dans notre pays. C’est peut-être leur abondance qui fait que les affaires vont souvent si mal ! Chacun a les siennes et veut les faire adopter ; je ne veux pas vous énumérer les miennes, ni celles de mes amis, mais vous rappeler qu’en dehors de nos institutions coopératives de production, telles que le Familistère de Guise, la maison Leclaire et les autres sociétés parisiennes, nous avons des industries modèles où la participation des ouvriers aux bénéfices de leur travail est appliquée dans toute sa largeur avec le plus grand succès.
- Nous devons en partie ces résultats à une société présidée par M. Charles Robert, qui a pour but de faciliter l’étude des différentes méthodes de participation et dont les administrateurs,
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- conséquents avec leurs principes, mettent leurs idées en pratique. Les excellents citoyens cherchent à concilier les intérêts du capital et ceux du tiavail et, pour y ai river plus vite, ont fondé un Bulletin qui parait 4 fois par an ; nous voudrions le voir traduit dans toutes les langues et mis entre les mains de tous les coopérateurs. Il deviendra un excellent organe de notre alliance coopérative internationale en indiquant, aux coopérateurs de tous pays, la meilleure voie à suivre pour améliorer le système du salariat actuel.
- Vous allez, dans ce congrès, vous prononcer sur cette grave question de la participation, et le moment est solennel? Du vote que vous allez donner, va dépendre le sort de la coopération, non seulement en Angleterre, mais peut-être aussi en France.
- Le mouvement coopératif doit-il s’arrêter à la consommation ou doit-i, poursuivre sa marche en avant pour arriver, en passant par la participation, à la coopération de production ? Voulez-vous démontrer aux travailleurs que leurs aspirations peuvent être réalisées sans révolution et par des moyens équitables et légitimes, ou voulez-vous leur faire croire que la violence seule peut être utile au relèvement de leur état social ?
- Votre Magasin de gros va-t-il continuer à agir comme le capitaliste le plus vulgaire, ou va-t-il mettre en pratique les principes des premiers pionniers de Rochdale ?
- La coopération doit-elle être repoussée par tous les ouvriers qui recherchent leur émancipation sociale, ou doit-elle rallier à elle tous les membres des Trade Unions en Angleterre et les soldats les plus intelligents de l’armée révolutionnaire en Europe ?
- La coopération doit-elle conduire à la transformation progressive du salariat, ainsi que le faisait pressentir au congrès de Lyon, mon éloquent ami M. Gide, ou doit-elle conserver notre vieux système iudustriel,. si peu équitable?
- Aujourd’hui, plus que jamais, je vois combien les intérêts des eoopérateurs de tous les pays sont solidaires, puisque de votre vote sortiront des conséquences qui se feront sentir dans tout le monde coopératif.
- J’ai pris la liberté de vous parler à cœur ouvert ; excusez-moi, nous sommes de vieux amis ; je dois ajouter, qu’au congrès de Tours, nous avons invité vos délégués, M. et Mlle Holyoake, M. Vansittart Neale à prendre part à toutes nos délibérations ; je n’ai pas leur expérience, miisj'ai leur fui dans l’avenir de la coopération ; ce sont eux qui me l’ont donnée.
- Notre alliance coopérative internationale n’est encore pour beaucoup que sur le papier, mais elle existe en fait, car nos intéiêts sont communs ; cimentons-là par des visites fréquentes, nous verrons de plus en plus la nécessité d’unir nos forces pour le relèvement social et pacifique de la classe des travailleurs et le moment viendra bientôt, je l’espère, où le titre de coopérateur servira de passeport auprès des coopérateurs de tous les points du globe. C’est alors seulement que régnera sur le monde la paix sociale et internationale(ylpp2au(fos$em.en£s)
- *
- * *
- M. de Boyve remercie l’assemblée ; il considère que ces témoignages de sympathie sont un gage de l’entente qui doit bientôt se produire entre toutes les sociétés coopératives,entente qui sera définitive, il l’espère, au grand congrès international de 1889.
- M. Audéoud donne la parole à M. Gide.
- DISCOURS DE M. GIDE
- COOPÉRATION ET SOCIALISME
- Après avoir énuméré rapidement les divers avantages pratiques que présentent les sociétés coopératives de consommation : garanties contre les falsifications de denrées, réforme de l’habitude funeste d’acheter à crédit, accroissement de revenu pour l’ouvrier et surtout constitution d’une épargne qui nVxige aucune privation ni aucun sacrifice, — M. Gide déclaré que ces avantages matériels si grands qu’ils soient, n’ont jamais suffi, quand ils ont été seuls, pour créer un grand mouvement coopératiste. « C’est l’honneur, en effet, delà nature humaine, de ne se passionner que pour ce qui dépasse les intérêts pratiques et de ne donner son cœur et sa foi que là où elle voit un idéal. »
- Cet idéal existe dans la coopération. Tous ceux qui ont fait campagne pour elle ont cru voir en elle une forme particulière d’organisation industrielle supérieure à celle qui existe aujourd'hui et destinée à la remplacer progressivement : la substitution du travail associé au régime du travail salarié.
- Cette prévision, quoique souvent traitée d’utopique, ne se fonde pas sur des raisons sentimentales, mais sur des données parfaitement scientifiques : elle représente même l’hypothèse la plus vraisemblable que l’on puisse former aujourd’hui sur | l’avenir des sociétés humaines.
- La science humaine a démontré que l’association est la loi la plus universelle de la nature : étoiles du ciel, atomes des corps, cellules qui constituent les êtres vivants, tout est soumis à sa loi, et la science a démontré de plus que Je degré plus ou moins élevé qu’un être occupe sur l’échelle de la vie dépend précisément du degré plus ou moins élevé d’association qui caractérise les individualités qui le composent. La personne de chacun de nous — y compris ceux là même qui parlent de l’illusion coopérative, — n’est qu’une immense association coopérative de millions et de milliards d’individualités trop petites pour être viables à l’œil nu.
- A plus juste raison est-il vrai de dire que les sociétés humaines sont soumises à la même loi et que leur progrès dépend de la mesure dans laquelle elles peuvent réaliser l’association. Nous voyons de nos jours <e phénomène de l’association se manifester avec une ampleur extraordinaire. La solidarité économique relie par d'invisibles fils les hommes de tous les pays et recouvre « comme d’un filet » le globe tout entier : toutes les formes de l’activité humaine sont représentées par que que association.
- Toutefois l’association, sous la forme la plus habituelle qui lui est donnée aujourd’hui, celle de la société par actions, est encore fort imparfaite. Elle ne remplit pas les conditions voulues de l’association naturelle et normale, car il y a au contraire conflit permanent entre les actionnaires et les travailleurs, « étrange association où les uns n’apportent que leurs rancunes, et où personne n’apporte son cœur ! » Aussi, bien loin de voir comme la plupart des économistes, dans la société par actions la forme de l’avenir, M. Gide pense que cette forme est destinée à être remplacée par la forme coopérative qui est caractérisée « par les affinités naturelles qui existent entre tous les associés, par la réciprocité des services rendus, et par le concours volontaire et joyeux des bonnes volontés. »
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- L’orateur montre alors que c’est ainsi que la coopération est comprime dans divers pays, notamment aux États-Unis par l’ordre des Chevaliers du travail, et il cite à l’appui rertai's passages du programme de cetle célèbre association. Il fait remarquer que les bénéfices des sociétés coopératives fondées par les Chevaliers du travail ne sont pas distribués aux membres de ces sociétés, mais réservés, au moins en partie au profit de l’Ordre tout entier pour servir à constituer de nouvelles associations coopératives.
- M. Gide constate qu’en France l’idée coopérative n’a pas réussi, comme aux États-Unis ou en Angleterre, à rallier un grand parti ouvrier. Et pourtant la Fiance a été la première à entrer dans la voie coopérative ; le nombre même de ces associations est aujourd’hui assez respectable, mais « ce qui fait la vie même de la coopération, c’est-à dire la fui, fait défaut. i>
- L’orateur recherche alors les causes qui ont fait avorter le mouvement coopératif en France et en signale trois :
- 1e L’esprit de division, divisions politiques et religieuses, division surtout entre bourgeois et ouvriers. Il montre cependant, par l’exemple des sociétés de Nîmes,que cet obstacle pourrait être surmonté.
- 2° L’influence du socialisme et en particulier du collectivisme qui depuis le Congrès ouvrier de Marseille, en 1879. a détourné le parti ouvrier de la coopération, en représentant la coopération comme une idée essentiellement bourgeoise. M. Gide déclare qu’entre les coopérateurs et le collectivisme il y a, en.effet, deux différences essentielles: la première, c’est que les coopérateurs ne veulent pas abolir la propriété individuelle, même des instruments de production, mais tout au contraire, permettre à l’ouvrier d’arriver à la propriété des instruments de production ; la seconde, c’est que 'es coopérateurs, sans repousser abseiûment l'intervention de l'Etat, ne veulent pas lui confier le soin de créer un ordre social nouveau; ils ne veulent pas d’une association universelle qui serait contrainte et forcée. Mais cela n’em jêche pas les socialistes et les coopérateurs de poursuivre, en attendant, la réalisation d’un programme commun, celui du travail associé.
- 3° La foi dans la révolution, qui fait croire à la classe ouvrière qu’il y a là pour elle un moyen d’émancipation plus prompt et plus sûr que la coopération. M. Gide démontre (et ce passage de sa conférence en particulier a soulevé de vifs applaudissements) qu’en supposant même la Révolution triomphante, si la classe ouvrière n’était pas en mesure de remplacer, sur l’henre, la classe bourgeoise dans la direction économique de la société, la Révolution ne servirait à rien. Il est donc indispensable que la classe ouvrière acquière « ces capacités techniques et ces hantes facultés morales » qui sont indispensables au rôle qu’elle veut jouer, et c’est seulement en apprenant à faire elle-même ses affaires dans des associations coopératives de consommation, de production ou de crédit, qu’elie peut s’y préparer.
- M. Gide pense que les syndicats ouvriers, qui jusqu’à ce jour ont rendu peu de services à la classe ouvrière, pourraient lui en rendre de très grands et se donner à eux-mêmes une nouvelle vie, en prenant la direction du mouvement coopératif comme le font les Chevaliers du travail aux Etats-Unis et comme voulait le faire le parti ouvrier, en France, au Congrès de Lyon, de 1878.
- L’orafeur termine en déclarant que « c’est un crime sans doute, que de leurrer la classe ouvrière de promesses irréalisables, mais que c’est un devoir aussi de montrer le but à tous ceux qui sont aux prises avec les labeurs et les aspérités du chemin et qui s’ils ne voyaient pas, au dessus de leur tête le sommet, sentiraient leur forces et leur courage s’user dans une ascension sans fin. »
- Nous regrettons de ne pas pouvoir donner in-extenso cette magnifique conférence qui a été couverte d’applaudissements.
- ün fait à M Gide une véritable ovation, il est entouré et chacun s’empresse de venir lui serrer la main.
- On lui demande avec insisiance l’impression de son discours qui serait distribué à toutes les sociétés coopératives et qui aiderait puissamment à l’union si désirée.
- Un banquet offert à MM. Gide et de Boyve termine cette journée. Au dessert on décide de remplacer les toasts par une discussion générale sur les voies et moyens d’arriver à une entente entre toutes les sociétés coopératives. On se sépare à onze heures du soir avec la conviction qu’un grand pas a été fait dans la voie de la conciliation.
- PRINCIPE DE DIRECTION INDIVIDUELLE
- L'homme porte en lui-même le principe en vertu duquel il si gouverne. Et ce principe est celui de ses affections.
- Deux lignes principales en résultent :
- La première consiste pour l’être a se laisser guider par l’amour de soi et par la recherche de ses satisfactions propres, sans préoccupation ni respect du bien d’autrui ; c’est l'état d’égoïsme et d'ignorance.
- La seconde consiste pour l’homme à rechercher son bien propre, en même temps que le bien de tous ceux qui l'entourent, en vue du prog rès de la vie sociale et de la vie universelle ; c’est l’état de fraternité et de progrès.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
- ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
- L'Angleterre a aboli la traife en 1808 ; l’Amérique du Nord a aboli l’esclavage en 1883 ; l’Espagne l’a supprimé dans ses colonies en 1869. L’esclavage n’existait plus dans le monde que sur les terres du Brésil ; il y a trois jours, le Brésil l’a supprimé.
- Maintenant il n’y a sous le ciel que des hommes libres. L’honneur de cette initiative généreuse appartient à la Révolution française.
- Déjà, dans la séance du 11 août 1788, l’Assemblée constituante avait voté par acclamation un decret ainsi conçu :
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- « — Art. I. L’Assemblée nationale détruit entièrement le régime teodal Elle décrète que tous les droits et les devoirs, tant féodaux que censuels, ceux qui tiennent à la main-morte reede ou personnels et à la servitude personnelle sont abolis sans indemnité. Tous les autres droits sont déclarés rachetables, et le prix et le mode de rachat seront tixés par l'Assemblée nationale. »
- C'était la France nouvelle avec tous ses citoyens égaux. ,
- Mais l’esclavage subsistait encore, et les négriers pou\aienL en toute sûreté s’approvisionner de noirs le loDg des côtes africaines, pour aller les revendre aux coions européens en Amérique ou dans les îies.
- Cependant le grand mouvement philosophique du dix-huitième siècle commença l'affranchissement des hommes de couleur. Quand les savants et les naturalistes eurent établi que les nègres étaient des hommes, il devint difficile de les traiter en esclaves. Joignez à cette conviction par deux et deux font quatre l’enthousiaste ardeur propre aux législateurs de la Révolution, et vous comprendrez que la Convention ne pouvait pas s’en tenir à l’œuvre de l’Assemblée constituante. Les constituants recherchaient la vérité et la justice avec la logique de leurs esprits nourris de grandes leçons. Les conventionnels étaient comme eux épris de justice, mais ils s’abandonnaient plus volontiers aux généreux entraînements du cœur.
- A la séance du 15 pluviôse an II, les trois députés de Saint-Domingue font leur entrée dans la salle des séances.
- Des applaudissements plusieurs fois répétés les accueillent.
- Lacroix (d’Eure-et-Loir) demande pour eux l’accoladefralernelledu président de la Convention.
- Les trois députés de Saint-Domingue s’avancent vers le président qui les embrasse, au milieu des acclamations enthousiastes dont retentit la salle toute entière.
- C’est le lendemain,'à la séance du 16 pluviôse, qu’un de ces trois députés fait le récit dvs événements qui se sont déroulés dans l’île. Les nègres, dit-il, se sont dévoués pour la cause déjà France, et, pour prix de leurs services, ils demandent la liberté.
- Levasseur (de la Sarlhe) rappelle à ses collègues la déclaration des Droits de l’homme, et demande l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire de la République, la liberté pour tous les hurnmes sans distinction de couleurs.
- — Président, s’écrie Lacroix, ne souffre pas que la Convention se déshonore par une plus longue discussion !
- La salle entière se lève par acclamation.
- Et la Convention donne alors un spectacle dont nous ne pouvons nous faire qu'une faible idée.
- , I/enthou^iasme, l’émolion, fardent amour du bien,
- ! toutes les nobles passions humaines tknnmit ces j ci b yens debout, vibrants, les yeux humides, la i poitrine gonflée comme au grand jour de la Fédération, dans la joie et dans le soleil du champ de Mars.
- Une citoyenne de couleur, ditle Moniteur, assiste à la séance, au premier banc de l’amphithéâtre. Le conventionnel (jambon la désigne à. tous les yeux ; elle pleuie d’attendrissement, la salle applaudit. On admet cette citoyenne aux honne rs de la séance en reconnaissance de ses vertus civiques.
- Alors la grande voix de Danton se fait, entendre pour finir dignement cette séance célèbre :
- « Nous proclamons aujourd’hui à la face de l’univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce decret, — nous proclamons la liberté universelle ! »
- Et, sur le champ le ministre de la marine est tenu de faire partir des avisos pour porter aux colonies l’heureuse nouvelle de leur affranchissement.
- Aujourd’hui, c’est un fait accompli. Les semences jetées par la Convention ont germé, et le centenaire de laRévolution sera salué dans tout l’univers.
- Ah ! si, dans l’évocation de ses grands jours, nous pouvions reprendre un peu de l’âme de nos aïeux ! La bataille pour les idées justes, pour les idées généreuses, nous soulèverait au-dessus des personnalités mesquines, des ambitions de rencontre, et nous reunirait tous, citoyens patriotes, avec le mépris des idoles, dans fardent amour de la liberté !
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- Les étrangers à l’Exposition de 1889.—
- M. Georges Berger, directeur général de l’Exposition de 1889, a réuni pour la première fois, avenue de la Bourdonnais, les présidents, commissaires généraux ou délégués, présents à Paris, des nations qui participeront au grand concours pacifique international qui aura lieu l’année prochaine à Paris.
- Cette réunion avait pour but de présenter l’un à l’autre les représentants des peuples qui vont se trouver rapprochés au Champ de Mars, dans le grand tournoi industriel et artistique de 1889.
- Le lord maire de Londres, M. de Kayser, a fait exprès le voyage pour assister à cette réunion, à laquelle se trouvaient les représentants de la Suisse, des Pays-Bas, de P Autriche-Hongrie, du Japon, de la Serbie, de I Égypte, du Maroc, de j la Grèce, du Mexique, des diverses républiques, de l’Amérique i du Sud et de l’Amérique centrale.
- ! M. Carlier député, commissaire général de la Belgique et les représentants des délégations et commissions de la Russie, de l’Italie, de l’Espagne, de la Norwège et des Etats-Unis,
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- LE DEVOIR
- ont manifesté leur regret de ne pas pouvoir se trouver à Paris.
- M. Georges Berger a fait, dans une courte allocution, le résumé des travaux accomplis jusqu’à ce jour et de ceux qui restent à faire. Il a affirmé qu’il était certain de pouvoir livrer au mois de juillet prochain, aux nations étrangères, les emplacements qui leur ont été réservés, et il a terminé en disant que l’Exposition universelle de 1889 sera ouverte à l’époque fixée et qu’elle dépassera, en grandeur et en éclat, tout ce qu’on a vu jusqu’à ce jour.
- Chacun des membres des Commissions étrangères a pris ensuite la parole et donné 1rs meilleurs renseignements sur la façon dont l’Exposition avait été partout accueillie. Tous ont assuré qu’un grand mouvement d’opinion s’était produit à ce sujet et qu’ils partageaient l’opinion du directeur général en ce qui concerne le succès de l’Exposition de 1889.
- Cette réunion a eu un caractère de grande cordialité, elle produira les meilleurs effets dans l’intérêt général.
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- * *
- M. Peytral, ministre des finances vient de soumettre à l’examen de ses collègues un projet qui substitue une véritable réforme de la comptabilité des ministères.
- Actuellement,chaque ministre est complètement indépendant du ministre des finances, non seulement pour l’emploi des crédits qui lui sont alloués par le Parlement, mais pour le mode d’établissement de la comptabilité de son département. Le ministre des finances n’a aucun moyen de contrôler cette comptabilité, et, au moment où il dresse chaque année son projet de budget, il ne possède que des notions fort incomplètes sur les engagements de dépenses contractées par les divers départements ministériels.
- Par son projet, M. Peytral rattache directement la comptabilité de chaque ministère à la direction de la comptabilité publique au ministère des finances.
- Le directeur de la comptabilité de chaque ministère sera nommé — par des règles à détei miner ultérieurement — à la suite d’un accord à établir entre son ministre respectif et le ministre des finances.
- De la sorte, à tout instant, le ministre des finances connaîtra l’état exact des dépenses de chacun des autres ministères et des engagements de dépenses et pourra toujours établir le budget général en parfaite connaissance de cause.
- Les expropriations.— M. Cernesson vient de déposer sur le bureau de la Chambre une proportion tendant à modifier la loi du 3 mai 1841, sur l’expropriation pour cause d’utilité publique. Celte loi, dit M. Cernesson, a rendu d’incontestables services, mais elle présente des imperfections qu’il importe de faire disparaître. Le jury, ne paraît pas avoir actuellement des moyens suffisants d’information. Et trop souvent des allocations hors de proportion avec toute équité ont été accordées aux expropriés.
- La ville de Paris, en particulier, a subi les contre-coups de délibérations de jurys qui se sont laissés aller à des entraînements dont les résultats ont été désastreux pour les finances municipales. Plusieurs fois le Conseil municipal s’est demandé si, dans ces conditions, les travaux d’édilité même les plus urgents pourraient être continués. La modification de la loi en ce qui concerne le fonctionnement du jury, ne s’impose pas
- moins pour les départements que pour Paris On se rappelle, en effet, que la Chambre a eu, au cours d une interpellation sur l’administration du département de la Corse; l’occasion de connaître certains faits d’expropriation qui n’étaient point à l’abri de graves critiques.
- La proposition de loi présentée par M. Cernesson maintient toutes les formalités préliminaires à la prise de possession.les règles à suivre pour la sauvegarde des droits, tant des mineurs que des tiers et de tous autres ayants droit pour le paiement des indemnités, la levée des hypothèques,etc., elle ne s’occupe que de la question du réglement des indemnités.
- Une innovation principale consiste à remplacer le magistrat directeur du j ury par un tribunal de cinq membres désigné sous le nom de Cour des expropriations.
- Cette Cour a d’abord toutes les attributions du magistrat directeur du jury. En outre,elle fonctionne en matière d’expro priation comme la Cour d’assises au criminel.
- La Cour dirige tous les travaux préliminaires de l’expropriation ; elle recueille, fait recueillir et rechercher tous les éléments d’information qui peuvent éclairer le jury. A cet effet, avant même que le jury ne soit convoqué, elle fait procéder à une expertise judiciaire par des experts dûment choisis par elle, parmi les plus expérimentés, dans le but de déterminer de la manière la plus exacte possible, la valeur de la chose expropriée ou du dommage causé à telle industrie ou à telle maison de commerce dont l’éviction est rendue nécessaire par l’opéra ion d’utilité publique qui a eu lieu.
- La Cour se trouve ainsi en présence de trois éléments d’information au lieu de deux, savoir : t'offre, la demande et f évaluation des experts.
- Si l’évaluation des experts est acceptée par les deux parties, l’affaire est terminée sans l’assistance du jury.La cour en donne acte.
- Dans ce cas, qui sera plus fréquent qu’on ne le croit, ii y a une simplification manifeste.
- Si l’évaluation des experts n’est pas acceptée, la cour convoque le jury d expropriation devant lequel les débats ont lieu comme cela se passe actuellement ; mais trois questions seulement sont posées au jury qui n’a à répondre que par « oui » ou par « non ».
- Les trois questions consistent à répondre affirmativement ou négativement sur le point de savoir si l’estimation des experts est conforme, inférieure ou supérieure à la valeur de la chose expropriée.
- Suivant la réponse faite par le jury, la cour fait l’application en déterminant le chiffre à allouer.
- Pour évite’r le retour des abus signalés, le cas de suspicion légitime peut être soulevé et le règlement de l’expropriation peut être renvoyé à la cour d’un autre département.
- HOLLANDE
- Interpellation sur les grèves.— Mardi, à la seconde Chambre des États généraux, le député socialiste Domela Nieuwenhuys, a interpellé le gouvernement sur les grèves dans les loin bières du Nord.
- Le ministère de la justice a répondu que le gouvernement s’occupait déjà des mesures à prendre pour régler les rapports entre patrons et ouvriers, et qu’il espère pouvoir soumettre bientôt aux Chambres un projet de loi à cet effet.
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- Le ministre a ajouté qu’il a ordonné une enquête sur les circonstances dans lesquelles s’est produite la grève des tourbières.
- M. Uomela Nieuwenhuys s’est déclaré satisfait de la réponse du ministre, qui prouve que le gouvernement est disposé à ne pas rester dans l’inaction.
- BRESIL
- L’abolition de l’esclavage au Brésil.—L'abolition immédiate et sans condition de l’esclavage votée par la Chambre des députés du Brésil vient d’être également votée par le Sénat.
- ' RUSSIE
- Le chemin de fer russe de l’Asie centrale est entièrement terminé. Le dernier tronçon allant jusqu’à Samarkand va être inauguré et le général Annenkot qui en a tracé le plan et dirigé la construction, a invité à celte cérémonie un grcupe de nota-bl tés parisiennes et quelques sportsmen anglais qui se proposent d’organiser de grandes chasses sur les plateaux du Turkestan.
- Ces voyageurs au nombre desquels se trouve le vicomte Melchior de Vogué, pourront voir le train-caserne dans lequel étaient cantonnés les pionniers de la nouvelle voie,un ensemble d’énormes wagons à deux étages, capitonnés, meublés, pourvus d’appartements de luxe pour les officiers et qui, avançant à mesure que la ligne progressait, ont permis d’en pousser les travaux avec une rapidité sans exemple ; ils passeront par Mery,l’oasis des Akhol-Tekkès,auxquels Skobelef infligea une si sanglante défaite ; ils traverseront l’Amou-Daria ; ils constateront qu’une gare, une vraie gare avec un buffet, existe à Bokhara ; ils débarqueront enfin à Simarkand, conduits par une locomotive de dernier modèle, dans cette capitale légendaire dontles Mille et une Nuits nous décrivent si magnifiquement les mystérieuses richesses, ville de magie et de rêve, dont les princesses et les sorciers remplissent de leurs aventures toutes les fables orientales.
- Des trains vont y conduire, deux fois par semaine, nous dit-on, et avec wagons de première classe ; les indicateurs et les guides vont inscrire ce nom sur leur table des matières ; on pourra s’y rendre comme on va à New-York et à Chicago. Ce n’est pas la moindre merveille de celles que nous dit de Samarkand le conteur arabe, et qui sait quel étrange monstre on va faire dms les bazars de l’Asie centrale de ces voitures mues par le feu et roulant d’elles-mêmes à travers les steppes que les Turkomans appellent déjà le train du diable ?
- Le projet sur les Associations.
- Voici les dispositions essentielles du projet de loi relatif aux associations que M. Fioquet doit prochainement déposer sur le bureau de la chambre :
- Ce projet comprend 28 articles. Il supprime l’article 291 du code pénal qui interdit les associations de plus de vh'gt personnes. Désormais les associations d’un nombre de membres quelconque pourront se former librement, bes fondateurs devront faire une déclaration à la sous-
- préfecture de l’arrondissement dans lequel est le siège de l’association.
- Les associations pourront posséder l’immeuble et les cotisations nécessaires à l’accomplissement de leur but ; mais les biens de l’association ne pourront jamais être productifs de revenus et les immeubles ne pourront servir en aucun cas à l’usage personnel des membres de l’association.
- La personnalité civile ne pourra être accordée à une association quelconque que par une loi. L’as«ociation ainsi reconnue d’utilité publique ne pourra acquérir, aliéner, et, d’une manière générale, faire un acte quelconque d’échange, de cession, qu’en vertu d’une autorisation donnée par le conseil d’Etat.
- Des dispositions prévoient les cas d’infraction à la loi. Outre les pénalités que les délinquants peuvent encourir, la dissolution de l’association pourra être prononcée ; mais c’est aux tribunaux de droit commun — et non à l’administration — qu’est réservé le droit de prononcer cette dissolution.
- Cette règle ne souffre qu’une exception; en ce qui concerne les associations déjendant d’une association étrangère. En ce cas le droit de dissolution appartiendra au gouvernement.
- Des dispositions très sévères empèchent'la formation des biens de mainmorte. Outre celles que nous avons citées plus haut et en vertu desquelles une association ne pourra conquétir la personnalité civile que par une loi, et le droit d’acquérir ou d’aliéner que par une décision du conseil d’Etat, le projet prescrit la nullité absolue de tous actes qui seraient faits eu infraction à ces dispositions.
- Des mesures rigoureuses prévoient, d’autre part, le cas des personnes interposées.
- Signalons également une disposition qui établit le droit de chaque associé de se retirer à tout instant de l’Association sans être tenu par une disposition quelconque des statuts.
- Ces dispositions s’appliquent à toutes les associations, sauf les congrégations religieuses qui, pour le moment, restent placées sous la législation existante, tant que les rapports des Eglises et de l’Etat n’auront pas été modifiés.
- Le jour où la séparation des Eglises et de l’Etat serait effectuée, les dispositions du projet de loi que nous venons d’analyser deviendraient applicables aux congrégations.
- Le projet porte expressément que les dispositions sur les associations qu’il édicte s’appliquent dès aujourd'hui aux cultes non reconnus par l’Etat.
- Les adhérents de ces cultes non reconnus pourront donc ouvrir des temples ou chapelles et leur association posséder les immeubles dans lesquels ces temples seront 1 installés.
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- Mais rien n’est changé en ce qui concerne les cultes reconnus, qui resteront soumis à la législation existante tant qu’elle ne sera pas abrogée.
- ERREURS JUDICIAIRES
- Les journaux signalent une erreur judiciaire dont a été victime un commissionnaire en marchandises de Voreppe.dans l’Isère. Gela nous rappelle qu'une proposition d’indemnité aux victimes d’erreurs judiciaires avait été déposée à la Chambre des députés pendant la précédente législature.
- Il serait temps de reprendre cette proposition et de la faire aboutir. Ainsi serait remis en pleine lumière de discussion notre Code d’instruction criminelle et nous verrions s’il n’y a pas, dans ce fouillis d’articles, quelque chose à supprimer pour la sécurité des citoyens et pour une meilleure répartition de la justice.
- La magistrature française n’aime pas à être prise en défaut; à force de parler du sacerdoce qu’elle exerce, elle finit par prendre son rôle au-dessus de la nature humaine et prétend volontiers à l’infaillibilité. Et cependant que d’erreurs ! que de victimes ! que de martyrs !
- Sans invoquer celles de ces erreurs qui sont devenues célèbres parce que de grands noms se sont attachés à la réhabilitation du condamné, ou parce que le théâtre y a trouvé une source sûre d’émotions, Latly Tollendal, Calas avec Voltaire, Lesurques avec Jules Favre, nous trouverions dans la Gazette des Tribunaux de ces dernières années un certain nombre de malheureux renvoyés du bagne après la constatation de leur innocence et traînant une vie misérable, souffrant de la flétrissure du contact qu’ils ont subi, baissant la tête, fa/ouches comme s’ils étaient honteux !
- Un crime vient d’être commis. Un soir, sur une route déserte, un homme est trouvé mort, assassiné et dépouillé. Cet homme vivait en mauvaise intelligence avec un voisin. La justice fait une enquête; une lettre anonyme arrive au parquet dans laquelle on signale que le voisin était absent de son domicile à l’heure de l’assassinat. Le malheureux est arrêté, mis au secret. L’instruction commence. Alors vient la série des témoins et se produit cette maladie des imaginations chercheuses et accusatrices ; les amis eux-mêmes se prennent à douter, et, lâches devant l’opinion qui court comme une traînée de poudre,ils n'osent plus dire leur pensée, manifester leur estime pour celui que tout le monde accuse.
- Que devient le pauvre diable ? Le juge d’instruction le presse de questions, l'étourdit de paroles, fait une interprétation terrible de ses gestes et de ses actes,finit par le confondre en l’invi'anl aux aveux sur un ton paternel.
- L’instruction close, c’est la Cour d’assises : la culpabilité est acquise et la condamnation est proche.
- Au jour des débats, l’accusé arrive entre deux gendarmes ; ! la prévention et le désespoir l’ont écrasé ; les grandes vitres ;
- d’en haut laissent tomber dans la salle un jour blanc qui i l’éblouit ; une foule chuchotte et le rrgarde ; il ne pressent pas là un seul ami ; devant ses yeux, il ne distingue qu’une masse confuse de têtes ; c’est le jury. Les magistrats sont rouges, prennent un air grave, un front sévère.On commence, on l’interpelle.
- 11 n’y a pas un président d’assises qui ne s’efforce de démontrer à ceux qui l’écoutent que le prévenu est un misérable absolument coupable.
- On écoute l’avocat, avec un sourire d’incrédnlité.
- Et le verdict remet aux gendarmes un condamné hébété, inerte, comme frappé d’inconscience.
- Il est au bagne depuis dix ans quand tout à coup, à la minute suprême, un mourant avoue son crime.
- Alors on dit au forçat innocent : « On s’est trompé, c’est bien malheureux ; vos juges le regretteront certainement; nous vous rendons la liberié : »
- Et que voulez-vous qu’il en fasse de celte liberté ; si vous ne le réhabilitez pas effectivement et si vous n’expiez pas la faute que vous avez commise lorsque vous l’avez frappé ?
- Quand vous retranchez un homme de la société, vous y mettez toute la pmipe qui peut frapper les imaginations ; quand vous ramenez à la société un innocent injustement frappé, pourquoi n’y mettriez-vous pas toute la gran leur que mérite l’importance du cœur humain que vous avez à plaisir torturé et brisé?
- Tony Révillon.
- UN DRAME INTIME
- (Fin'-
- Il se rappela une récente anecdote qui l’encouragea tout en le déconcertant. Elle était racontée par un médecin : « 11 y a cinq ans, je fus appelé chez une grande cantatrice de Paris qui venait d’être soudainement atteinte d’une affection incurable du larynx ; il lui était impossible de chanter et sa carrière était perdue. La pauvre femme croyait au magnétisme et, sachant ma ferveur à cet égard, me supplia de l’endormir.
- » J’y consentis, la mis dans un état de somnambulisme complet, et, aussitôt, lui ordonnai de chanter le grand air qu’elle venait de créer au théâtre.
- » Elle s’exécuta sans effort. Sa voix s’éleva nette, franche, semblant se dégager victorieusement des entraves qui l'étranglaient depuis plusieurs semaines. On écoutait ému, haletant.
- » A un moment, elle hésita avant de lancer une note élevée. Je lui murmurai ; « Entendez les bravos de la » salle, voyez les fleurs qui tombent, chantez !... » Son visage aux paupières fermées, se transfigura dans une expression de bonheur indicible, et la note éclata triomphante et sonore. Un frisson nous secoua tous. Je la fis
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- chanter encore. Dans la romance de Mignon, sa b .die figure rayonna d’une mélancolie séraphique, son chant ! nous parut une mélopée céleste.
- » Il fallut la réveiller. Alors ses traits se convulsèrent. Effrayée, craintive, elle me demanda comme au sortir d’un cauchemar : » Mais que m’avez-vous donc fait ? »
- » Je voulus voir si l’action magnétique persistait encore à l’état de veille. Hélas ! le charme était rompu. La pauvre fille essaya de crier une note ; elle eut un geste navrant et pleura. Nous pleurions tous.
- » Maintenant, elle est morte... »
- — Je ne romprai pas le charme, se dit Roger, et Antoine verra et ne mourra pas.
- L’instrument dont il jouait était fragile, il s’agiss it avant tout de ne pas le briser.
- Son objectif n’était pas d’arriver à un coup d’éclat, de faire quelque bruit, de donner des séances publiques, de remuer la presse, d’étonner et de passionner les foules, — mais dans l’ombre, mystérieusement, simplement, qu’Antonine, en dehors d’un miracle de la science ophtalmologique, par un subterfuge quelconque, le développement du sens de la double vue, l’acuité de ses facultés affinées, sa sensibilité devenue exquise, la vibration de tout son être, la puissance seule peut-être de sa volonté surexcitée, vît comme si les organes de la vue fussent chez elle sains et parfaits.
- Endormie alors? endormie d’abord, somnambulisme éveillée après, hypnotisme.
- Quand le magnétiseur arrive à être maître absolu de son sujet, et quelquefois du premier coup, il méprise les attouchements, la puissance du regard, les passer iluidiques, les manifestations du geste et de la pensée ; ils veut, voilà tout, et ne compte plus même la distance comme un obstacle. Il a plus à se méfier de sa puissance qu’à douter de ses efforts. Il transforme l’et .t de sommeil en état de veille et conserve sa domination.
- Roger n’ignorait rien de ces phénomènes, et, toutes les après-midi, il reprenait la série de ses expériences et Antonine dormait ; il avait garde alors de l’interrompre dans son repos, et de l’interroger, de crainte, en activant le travail de son cerveau, de développer trop vite sa clairvoyance, de l’effrayer, de la surexciter ou de la fatiguer, et il ne prolongeait les séances qu’avec lenteur.
- Mais peu à peu l’enfant devenait plus forte et plus lucide. Elle parlait sans gêne, sans contrainte et sans paraître se rendre compte qu’il y avait quelque chose de changé dans son état.
- Ees délicieux moments qu’ils passèrent ainsi, assis l’un Pres de l’autre, la main dans la main, le médecin près de j s°n malade, Roger étonnant Antonine par ses allures ^zarres, se* allées et venues mystérieuses, ses caresses graves et à la fois enfantines, mais ne comprenant pas,ne I
- cherchant pas même à comprendre, tant elle était confiante et que tout ce qui venait de lui était d’avance parfait.
- Un jour, il lui demanda :
- — Gomment te trouves-tu ?
- — Mais bien ; n’es-tu pas là toujours ?
- — N'éprouves-tu rien d’extraordinaire ?
- — Extraordinaire, non, mais comme une sorte de bien-être.
- — N’as-tu pas déjà éprouvé la même chose ?
- — Oui, depuis quelques jours.
- — A quoi attribues-tu cet état ?
- — A ta présence.
- — Non cherche, cherche, appuya-t-il.
- Pour la première fois elle recevait un ordre; elle s’y soumit aussitôt et parut réfléchir.
- — Ah ! s’écria-t-elle, tu m’endors.
- — Ce doit être, dit-il en riant, puisque tu rêves.
- — Je dors, mais je ne rêve pas, répondit-elle sérieusement.
- — Non, dit Roger, tu ne dors pas plus que tu ne rêves ; la preuve est que tu parles et que tu vas te lever...
- Elle se leva sans mot dire.
- — Que tu vas marcher...
- Elle marcha.
- — Que tu vas fe tourner de mon côté et me voir.
- — Oh ! fit- elle, secouant la tête, pourquoi te moquer?... veille ou «ommeil, c’est toujours la nuit pour moi, tu sais bien que je ne vois pas.
- Roger tressaillit et un éclair de joie transfigura son visage. Il l’endormait depuis plusieurs semaines, mais il lui défendait la lucidité et la clairvoyance. Or, s’il réussissait dans la défense, tout indiquait qu’il aurait le même succès dans un effort de volonté contraire, puisque l’état de somnambulisme dans lequel elle se trouvait exigeait qu’elle vît, les paupières closes.
- — Tu verras si tu veux, dit-il.
- Antonine pâlit et courut dans la pièce sans se heurter aux meubles.
- — Mais on dirait, dit-elle, Roger, je ne deviens pas folle, on dirait que je perçois la lumière ; où est ma fille, dis-le moi, que je la serre dans mes bras, avant de la perdre peut-être pour toujours !
- — Tu ne la perdras pas, tu la retrouves, au contraire. Cherche-la, cours au-devant, d’elle : moi, je l’entends.
- — Oh ! moi aussi !
- Antonine s’élança, ouvrit une porte sans lâlonnement, sans effort, souleva une portière, traversa une autre pièce | et courut à un berceau dont elle tira les rideaux, et, poussant un cri, de ses deux bras enleva un enfant qu’elle tint serré contre sa poitrine et ses lèvres.
- I — Ma fille ! ma fille !...
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- LE DEVOIR
- Roger la suivait derrière, inquiet, anxieux, et la joie l’envahissant.
- — Je la vois ! s’écriait Antonine ; qu’elle est belle ! Je te jure, je la vois !
- Et se retournant, elle aperçut Roger, et tombant dans ses bras :
- — Oh, toi aussi ! dit-elle, toi aussi !
- VIII
- La lampe, ce soir-là, la lampe mystérieuse envoyée du ciel ou des arcanes de la science, fut éteinte, mais tous les jours, et tous les jours un peu plus longtemps, Roger la ralluma.
- Un soir, dans l’état de veille, il lui dit :
- — Sou viens-toi.
- Et ce fut pour elle une révélation.
- Sa vie se passait en deux états et en deux parties. Elle se rappela que si la pierre du tombeau l’enveloppait à certaines heures, il y en avait d’autres où elle se soulevait et où elle voyait clairement, nettement comme tout le monde.
- Eveillée, elle put dire :
- — Voilà comme elle est, ma fille; en ce moment, je ne la vois pas, car je suis aveugle, mais ma pensée se dégage avec une telle netteté qu’il me semble encore la voir.
- Le cœur est insatiable.
- — Je ne veux plus dire il me semble, je veux la voir toujours.
- — J’y songe, dit Roger.
- Deux mois après, il n’y avait plus de différence entre son état de veille et son état de sommeil proprement dit; il ne l’endormait plus et ne se servait du magnétisme que comme un moyen de traitement dont il avait pu pour elle apprécier le mérite et la nécessité, mais il ne la quittait pas d’un instant, la tenant rigoureusement rivée sous l’effort de sa pensée par l’effet d’un hypnotisme constant.
- Elle vivait comme tout le monde, libre, indépendante, parlant, agissant, voyant; personne en dehors de celles qui n’étaient pas instruites par elle, ne se doutait qu’elle fût privée de la vue, élevant son enfant, le sortant, le portant, refusant même avec ostentation de le confier à des mains étrangères, tellement son amour maternel paraissait avoir pris des proportions excessives et celui qu’elle avait voué à son mari dépasser la note générale.
- A ceux qui, jaloux, lui en faisaient doucement le reproche, elle répondait en riant : Je l’aime en aveugle.
- — Alors, depuis que vous ne l’êtes plus?
- — Si, disait-elle en hochant la tête, je le suis toujours, car il arrive parfois que, comme si une lampe à laquelle on ménage l’huile m'éclairait, ma vue baisse tout d’un coup et que les ténèbres m’envahissent; mais cela ne dure qu’un instant, ce n’est qu’une halte, une suspension dans mon bonheur retrouvé : je ppux supposer que j’ha-
- bite un pays où les couchers de soleil sont plus fréquents et plus instantanés que dans le nôtre. Alors je n’ai qu’un signe à faire, Roger comprend, et, avec la lumière ramène en moi la vie et la sérénité.
- — Pauvre femme, entendit-elle un jour dire à quelques pas d’elle, elle voit, bien qu’il soit de notoriété qu’elle est aveugle ; elle voit, bien que cela soit extraordinaire ; il faut le croire, puisqu’elle agit sans guide, mais elle est bien malheureuse, elle ne s’appartient plus, elle est à un autre, elle est à lui ; c’est une esclave qui mar-c e sous l’œil d’un maître absolu et autoritaire.
- — C’est vrai, se dit Antonine, ces gens-là ont raison, j’obéis à mon mari comme la créature obéit au Dieu qui s’impose à elle au nom de son bonheur. Je suis bien forcée de me tenir dans sa route et sous son regard, puisque loin de lui je m’égarerais et je tomberais. Il m’a donné les yeux de son âme par lesquels je vois, mais il est devenu mon tout, sans lequel je ne puis être. Il est mon maître et je suis son esclave, mais j’en suis fière et heureuse. Que ne fait-il son joug plus dur et plus lourd ! Obéir est le repos des faibles ; se soumettre, la volupté de ceux qui aiment.
- Eugène Moret. {Fin)
- Le 41* numéro de la Revue socialiste vient de paraître. SOMMAIRE
- La propriété primitive dans les Townships écossais, E. de Laveleve.— La politique positive d'Auguste Comte, H. Âimel.— Le Bilan du Christianisme et du Judaïsme, A. Regnard.— La question de h prostitution devant VAcadémie de Médecine, L. Fiaux.— Physiologie du boulangisme, B. Malon, E. Fournière.— Solidarités séculaires. Les Caractéristiques, A. Chirac..— La situation politique à. ' VExtérieur, Ch. Fauvety.— Une lettre sur le Droit de Propriété, L. Morosti.— Le Mouvement socialen France et à l’Étranger, G. Rouanet.— Revue des Livres, B. Malon, G. Rouanet.
- 8, Rue des Martyrs, Paris. Abonnements: (Le prix de l’abonnement est payable d’avance). France : Tois mois, 3 francs.— Six m»>is, 6 francs.— Un an, 12 francs. Etran* ger: Trois mois, 3fr. 50.— Six mois, 7 francs.— Un an, 14 francs. On peut s’abonner sans frais dans tous les bureaux de poste de France et d’Algérie. Les mandats doivent être adressés au nom de M. R. Simon.
- Le numéro : 1 franc, pour la France.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 14 au 20 Mai 1888.
- Décès
- Le 15 Mai, de Legrand Etienne Maximin, âgé de iO mois.
- Le 16 Mai, de Sarrazin Zulma, âgée de 10 mois.
- Le 30 Mai, de Macaigne Georges Auguste, âgé de H jours. _
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Cuise. — lmp. Baré.
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- 12‘ Année, Tome 12.-- N' 508 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 3 Juin 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAC
- a GUISE (Aisne)
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- SOMMAIRE
- La Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.— Le Plan de travail parlementaire. — La Question des successions. — Ligue française pour le relèvement de la Moralité publique. — But des efforts humains.— Exposition universelle de 1889.— Faits politiques et sociaux de la semaine.-— Juges... Quoique coupables. — Les roses du Soudan. — Le Rebouteur de Henri IV.— Revue des Sociétés.— Etat-civil du Familistère.
- AVIS
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- La Société des Droits de l'Homme
- ET DU CITOYEN
- Les lecteurs du Devoir connaissent déjà la fondation de cette société, votée dans une réunion privée convoquée sur l’initiative de MM. Ranc, Joflrin et Glémenceau.
- Nous voudrions indiquer ici rapidement les observations que nous suggèrent la composition et le but avéré de cette société.
- *
- * *
- Les initiateurs ont entendu la composer de toutes les fractions du parti républicain, réunies pour la circonstance périlleuse que l’agitation césarienne vient de créer à la République.
- La pensée est louable, nous dirons même qu’elle est féconde et susceptible, si on la réalise, des résultats les plus heureux. Mais il faut s’entendre sur la signification exacte de ce projet : Alliance de toutes les fractions républicaines. Depuis dix-huit ans que la République a été proclamée, le parti républicain s’est émietté à l’infini. Dans son sein, des partis nouveaux se sont constitués, divergents d’idées, opposés de but. Dans cet émiettement, la signification, précise autrefois, du mot République, a perdu de sa précision politique et sociale. La République, jusqu’à 1870, comportait une forme d’organisation politique et sociale nouvelle, dont la conception philosophique supérieure à toutes les autres conceptions conservatrices faisait la raison d’être. Sans doute, dans ce parti républicain, de la Droite à l’Extrême-Gauche5
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- des plus avancés aux plus modérés, il y avait des divergences, des manières de voir très-différentes. Malgré cela, le parti républicain était un. Il y avait dans son sein des nuances, non pas des partis contradictoires, antagoniques.
- Sous l’influence d’événements dissolvants qu’il serait trop long d’énumérer ici, le parti républicain a perdu de plus en plus son caractère révolutionnaire, réformateur. La guerre et les événements de 1871 en l’éloignant du pouvoir conquis par une révolution,modifièrent peu à peu son intransigeance politique et sociale ; puis à mesure que par les voies et moyens ordinaires, ils se rapprochaient du pouvoir, une décoloration s’opérait — qu’on nous passe l’expression, les plus proches du gouvernement sentant fondre leurs opinions et leurs conceptions idéales de Justice et de Droit, dans l’atmosphère spéciale qu’on respire autour du gouvernement — atmosphère lourde, énervante, qui paralyse les mieux trempés, les volontés et les cœurs, pour peu qu’on se laisse aller un instant sans réagir à l’influence désastreuse de ce milieu social.
- Graduellement, mais presque entièrement, à tous les degrés de l’opinion républicaine, cette énervation a gagné, de sorte que lorsque les républicains dits de la « veille » sont parvenus au pouvoir, ils étaient si bien — ou si mal — modifiés, qu’on s’est trouvé sous un régime républicaip de nom, mais coulé dans un moule absolument monarchique ou conservateur. Les républicains ont chaussé purement et simplement les souliers de leurs devanciers, ont battu les mêmes sentiers frayés par eux, ne se sont pas distingués, en un mot, dans l’exercice du pouvoir, des conservateurs. Constitution, pratiques gouvernementales, organisation politique, rapports économiques, rien n’a été changé. On a vécu sous les mêmes lois avec des hommes nouveaux appliquant ces lois et voilà tout.
- C’est de cet état de choses lamentable que sont issus les partis révolutionnaires actuels — partis exclusifs, poussés à la violence par la colère qu’excitaient en eux les regrets du temps perdu, les efforts vainement tentés, la dépense inutile d’hommes, de courage et de dévouement stérilisés.
- A l’ancien parti républicain, les partis révolutionnaires se sontopposés avec beaucoup d’énergie; mais les uns et les autres étaient atteints du même vice originel. Les uns èt les autres se plaçaient en dehors du véritable terrain sur lequel la tradition
- républicaine avait jusque-là lutté pour le progrès du Droit et de la Justice.
- La tradition républicaine, en effet, et ceci est un point important sur lequel on ne saurait trop insister, est fille de la Révolution française. La Révolution française elle-même est la manifestation la plus éclatante du génie français, Force donc est de se conformer aux traditions de cette grande époque, parce que les efforts peuvent semer seulement sur ce terrain propice. A preuve, les progrès si rapides obtenus au début de la période révolutionnaire et la force qu’ultérieurement le parti républicain puisait dans les souvenirs et les exemples fortifiants de son histoire.
- Le parti républicain, en arrivant au pouvoir, se dérévolutionnarisa, dans le sens historique du mot. Il perdit la conception fraternitaire, égalitaire, profondément humaine de la Révolution. Les partis socialistes le suivirent à leur tour dans cette voie funeste, quoique dans une direction opposée. Eux aussi s’écartèrent de l’immortelle révolution, pour se vouer à un néo-révolutionnarisme violent, sans attaches, ni passé dans le pays. Delà leur isolement — isolement si grand que malgré les progrès incontestables faits par le socialisme en France, leur nombre ne s’est point accru.
- Cependant, sous la poussée des nécessités sociales de notre époque, avec le progrès des idées socialistes, qui se manifeste par l’intérêt de plus en plus grand porté aux questions sociales, par la reconnaissance presque unanime qu’il y a là un champ d’action fécond à ensemencer de réformes urgentes, un grand nombre de républicains se sont orientés du côté des améliorations économiques. Sans doute, ils ne sont pas constitués assez puissamment pour former un grand parti. Les uns viennent, désabusés, du parti républicain proprement dit, dont ils ont reconnu la faiblesse réformatrice ; les autres des partis révolutionnaires, dont ils ont reconnu le caractère impratique des moyens d’action mis en œuvre. Ils ne sont pas encore soudés entre eux, si l’on peut ainsi s’exprimer. Néanmoins, ils se sont affirmés dans les élections en nommant un certain nombre de députés de leur nuance, qui ont formé le groupe socialiste de la Chambre, improprement appelé le groupe ouvrier.
- Ceux-là, sont l’élite de la masse ; les ouvriers et bourgeois intelligents qui ont pu faire un choix motivé en dehors des partis existants. Mais la grande masse, la majorité ? Celle-là, flotte, hésitante. déçue par la politique républicaine du statu
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- qU0, effrayée par le révolutionnarisme des partis
- extrêmes.
- C’est elle qui fait le fond de la poussée césarienne, cümposé d'éléments multiples, contradictoires même, mais caractérisée par un fait général : le mécontentement;.
- Contre cette poussée formidable, dont l’aveuglement peut être funeste à la République et l’emporter, MM. Ranc, Glémenceau et Joffrin, ont fondé la société des Droits des l’homme, dont nous reproduisons plus bas la Déclaration.
- Le but de la société sera-t-il atteint ? Refoulera-t-elle le danger césarien ?
- D’abord, s’il convient d’envisager les choses avec sang-froid et de ne pas se faire illusion sur les périls que nous pouvons courir en nous les dissimulant, il importe non moins de ne pas en exagérer la gravité.
- Oui, il y a péril pour une nation toutes les fois que les masses sont violemment surexcitées, sans un noble idéal de justice et de droit à réaliser. Ges situations révolutionnaires, au sens mauvais du mot, sont les pires qu’un pays traverse, parce que rien de grand ni de beau ne peut en sortir. Les causes qui les produisent, on les connaît ; elles sont toujours les mêmes, celles que nous avons analysées plus haut. Elles se résument en trois mots : déception, misère, désespérance. Le tout, additionné, enfante l’affolement et se dénoue par la dictature— une sorte de léthargie morbide, d’épuisement, succédant à une action fiévreuse désordonnée.
- La, Société des Droits de l'Homme pourra-t-elle ordonner cette force irrésistible ? endiguer ce courant dans une voie salutaire? Déjà, des hommes qui ne se sont pas beaucoup épargnés depuis une dizaine d’années se sont rapprochés et ont mis leur main dans la main. C’est là certes un grand résultat par lui-même. Il ne suffit pas. Encore faut-il que ces hommes présentent à l’opinion Publique un ensemble d'idées et de réformes propres à faire revenir celle-ci de son affolement.
- Malheureusement, c’est par là que pêche la déclaration des principes de la société : elle est négative, vague et contradictoire.
- D’une part, elle dit qu’il « est nécessaire de lettre un terme à l’aventure boulangiste. » Ceci est une négation pure. « L’entente durera autant Çue le péril ». Mais sur quel terrain ? Sur le terrain révisionniste ? Encore faut-il indiquer ce qu’on ^visera et comment on révisera. On annonce bien,
- est vrai, qu’on veut « reprendre à son point d’arrêt
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- le mouvement national de la Révolution. » Mais si le péril boulangiste disparaissait demain, la société n’aurait-eile plus sa raison d’êLre ?
- Le passage relatif à la continuation du mouvement révolutionnaire se borne à indiquer la « réalisation progressive de toutes les réformes constitutionnelles, politiques et sociales. » Ceci n’est pas explicite, car les gouvernants qui se sont succédé au pouvoir et auxquels on doit l’aventure que la société a précisément pour but de combattre, ont souvent employé ces formules générales et il n’en est rien sorti jusqu’à ce jour.
- Il eut fallu préciser, rester moins dans les généralités et accentuer la mission réformatrice de la société.
- A ces observations, déjà graves, s’en ajoutent d’autres, soulevées par sa composition même.
- C’est dans une réunion privée, dont lesmembres avaient été convoqués par lettres personnelles, que la société a reçu sa première forme. Il était difficile qu’en cette occurrence, des omissions n’eussent pas été commises. Nombre d’hommes politiques n’avaient pas été convoqués, dont la présence eut été désirable. La majorité était presque exclusivement composée de révolutionnaires possibilistes et radicaux — les autres fractions socialistes étaient très-faiblement représentées. D’autres ne l’étaient même pas du tout.
- Le comité exécutif, dont la liste avait été arrêtée à l’avance, reflète les mêmes omissions... Il est presque exclusivement composé de radicaux et de membres du parti ouvrier. L’opinion socialiste, représentée à la Chambre par un groupe de 12 députés (les 6 députés boulangistes mis à part), au conseil municipal par le groupe dont le Devoir a publié le programme au mois de décembre dernier, ne compte pas un seul membre dans ce comité. Si ces exclusions devaient durer, elles seraient injustifiables et déjà elles ont soulevé de vives protestations.
- Personnellement, nous avions été convoqué et nous assistions à la réunion. Nous avons voté la déclaration, les statuts et même la composition du comité — mais à titre purement provisoire et sans croire que notre adhésion comportait un engagement ultérieur, au cas où la suite des actes de la société ne nous donnerait pas satisfaction. M. Clemenceau, en effet, a insisté sur le caractère provisoire des résolutions présentées. Il était nécessaire que les initiateurs de la société présentassent quelque chose de ferme : mais d’autre part, on ne pouvait, au pied Jevé, discuter une déclaration
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- dont on entendait la lecture pour la première fois. On ne pouvait pas davantage improviser une liste de trente-un noms. Tout a été adopté en bloc — à l’unanimité moins deux ou trois voix.
- Les journaux qui semblent considérer comme définitifs le plan d’action politique de la société et la composition du comité ont donc fait erreur. L’un et l’autre sont essentiellement provisoires.
- Pour nous, la déclaration est insuffisante et doit être amendée dans un sens socialiste ; la composition du comité doit être amendée dans le même sens et représenter toute l’opinion socialiste.
- Sans ces deux améliorations, la société, négative dans son but, contradictoire dans ses moyens, ne serait pas viable.
- Gustave Rouanet.
- Voici, à titre de document, la déclaration dont il est parlé plus haut :
- Appartenant aux fractions diverses de la grande famille républicaine, nous croyons qu’une entente entre tous ceux qui sont demeurés fidèles à la République est nécessaire pour mettre un terme à l’aventure boulangiste, si humiliante pour notre pays. L’entente durera autant que le péril.
- Au saut dans l’inconnu où l’on veut entraîner la France, nous opposons le développement régulier de la République.
- Nous sommes acquis à la politique révisionniste ; mais nous voulons l’application sincère de cette politique, et non l’exploitation qu’en veut faire un général qui se pose en prétendant et qui recrute ses adhérents dans tous les partis.
- Fils de la Révolution française, admirateurs non d’une seule période de cette Révolution, mais de toute cette marche en avant d’un peuple libre qui posa tous les problèmes et qui les eût tous résolûs s’il n’eût été arrêté, nous sommes déterminés à user de tous les moyens pour empêcher la réaction césarienne de ramener notre pays en arriére pour la troisième fois.
- La ré dsion est nécessaire : la révision républicaine, non la révision bonapartiste réclamée comme expédient par les initiateurs du nouveau plébiscite, afin d’aboutir à l’installation d’un pouvoir personnel.
- Mais la révision seule ne peut suffire. R faut reprendre à son point d’arrêt le mouvement national de la Révolution française et en devenir les continuateurs. Il faut sanvegarder les libertés individuelles et les libertés publiques, libertés de propagande, de presse, de réunion, d’association, garanties par la forme républicaine.
- Il faut poursuivre le développement intégral de la République, c’est-à-dire la réalisation progressive de toutes les réformes constitutionnelles, politiques, sociales, qu’elle contient. Aux tentatives de dictature qui nons menacent* il faut
- opposer la revendication des Droits de l’Homme et du Citoyen, proclamés par la Révolution.
- Tel est notre but.
- Nous trouvons l’instrument pour l’atteindre dans notre tradition républicaine, dans la renaissance des grandes associations politiques, qui, en groupant toutes les forces démocratiques de Paris et des départements, furent le stimulant des assemblées de la Révolution.
- Nous fondons la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.
- Elle a pour objet la défense de la République, par la lutte sans merci contre toute entreprise de réaction ou de dictature.
- LES TRENTE-ET-ÜN
- Voici les noms des trente-et-un membres qui composent le comité :
- Allemane, Avrial, Boysset, Paul Brousse, Golfavru, Cha-bert, Chautemps, Clémenceau, Darlot, Fournière, Anatole de La Forge, Gaillard (Vaucluse), Joffrin, Labordére, René Laffon, Sigismond Lacroix, Ch. Laurent, Lavy, Ernest Lefèvre, Lissagaray, Henry Maret, Félix Mathé, Paulard, Pelletan, S. Pichon, Ranc, T. Revillon, Victor Simond, Schœlcher, Paul Strauss et Thomson.
- Le Plan de travail parlementaire.
- Dans le précédent numéro du Devoir,nous avons exposé le plan de travail parlementaire élaboré sur l’initiative d’un groupe de députés appartenant aux diverses fractions politiques de la Chambre.
- Malheureusement, les initiatives parlementaires se heurtent toujours, dans l'exécution, aux formalités innombrables dont un règlement hérissé d’articles contradictoires a parsemé la filière législative. Nous avons maintes fois protesté dans ces colonnes contre ces formalités et les lenteurs qu’elles entraînent. Nos lecteurs se rappellent, sans doute, la vigoureuse critique de M. Godin,à ce sujet,dans la partie du livre consacrée aux vices et aux abus du parlementarisme,que le Devoir a publiée. Nous avons une fois de plus l’exemple, la preuve par le fait, du bien fondé de ces critiques.
- Depuis, en effet, que MM. Hanotaux, Millerand, Jamais et Poincarré ont déposé leur projet, quantité de réunions ont eu lieu, pour décider la suite qu’il conviendrait de lui donner. La chose est pourtant toute simple et semblait devoir être tranchée sans difficulté. C’est une question d’ordre du jour. La Chambre n’avait qu’à décider si, oui ou non, elle entendait consacrer deux jours Par semaine à la discussion des projets de loi sociaux-Personnellement, chaque député, pris à part, con*
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- vient que la machine parlementaire marche avec une lenteur désespérante; que les travaux les plus sérieux n'aboutissent pas, parce qu’ils sont arrêtés par les longueurs d'une procédure interminable. On pouvait donc croire que la proposition ne rencontrerait pas une seule opposition. Il n’y avait qu’à la voter, par assis et levé...
- Eh bien! pas du tout! On l’a envoyée à une commission qui devra statuer; — c’est-à-dire faire un rapport, présenter ce rapport à l’adoption de la Chambre.
- Quand ce rapport sera-t-il prêt ? Lorsque la Chambre devra peut-être se proroger. En attendant,le président de la Chambre visite les groupes; on s’interroge, on discute, et le temps s’écoule ! N’est-ce pas un spectacle profondément triste,que ces parlottagas stériles, même lorsque les députés sont unanimes sur l'opportunité d’une mesure urgente à prendre. Comment s’étonner ensuite que les projets prêtant à une vive discussion ne puissent être portés à la tribune en temps utile?
- Nous espérons qu'on sentira le ridicule d’une telle situation, et que la Chambre, passant par dessus les formalités du règlement, se hâtera d’aborder l’exécution du plan de travail qui lui est proposé !
- * +
- Ce plan de travail contient, ainsi que le lecteur aura pu s’en convaincre,des projets de loi d’importance diverse. Les accidents,le travail des femmes et des enfants, l’organisation des syndicats, des conseils de prud’hommes, d’arbitrage, etc., sont autant de questions urgentes qu’il faudrait résoudre au plus tôt.
- Il eu est d’autres que nous aurions voulu voir portées à l’ordre du jour et aborder immédiatement.Au nombre de celles-là sont les propositions diverses déposées depuis longtemps déjà sur l'hérédité de l’État.
- Cette réforme, chère à M. Godin, qui en a développé les grandes lignes dans ses livres et dans les colonnes de cette revue, est non seulement la plus urgente, mais encore la plus considérable,par les résultats immédiats qu’elle ne saurait manquer de produire.
- ba cause des inégalités économiques—et partant de l’inégalité sociale en général, réside surtout dans l’accumulation des richesses entre les mains d’une minorité qui se transmet celles-ci par voie d’héritage. Cette accumulation a pour conséquence de priver la grande masse des travailleurs dQ 1 instrument de travail indispensable, qu’elle
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- ne saurait mettre en oeuvre, dans notre organisation sociale sans passer par les dures conditions du salariat,le détenteur des richesses n'en permettant la fructification qu'à ce prix onéreux.
- Le principe de cet ordre de choses est insoutenable, car il viole l’équité. 11 ne repose même pas, ainsi qu’on se plaît à le dire sans raison, sur le droit de propriété, puisque à la mort du détenteur des richesses sociales, celles-ci sont sans possesseur. En admettant dans son intégrité le droit propriétaire, on ne saurait étendre l'effet de ce droit au-delà de la mort. La collectivité, à la mort de chacun, rentrant en possession des richesses qu’elle a aidé à produire, le droit de propriété n’est nullement violé. Au contraire, il est étendu à tous, car alors,les membres de la collectivité pour-raientjouir à leur tour, de la propriété, la mettre en œuvre et la multiplier à l’infini.
- Et quelles vastes conséquences n’auraient pas une réforme semblable. Le budget, exsangue aujourd’hui et toujours en déficit,trouverait immédiatement des ressources assurées; les travailleurs, soumis au régime du salariat, s’associeraient et transformeraient aussitôt leur situation économique améliorée.
- Tout cela, pacifiquement, sans secousses, par le jeu naturel des phénomènes économiques que déterminerait l’adoption de l’Hérédité de l’État.
- Les projets déposés à la Chambre ne sont que partiels, si nous pouvons ainsi dire. Ils reconnaissent en principe la légitimité de l’hérédité nationale, mais ne la posent pas expressément. Cependant, comme de l’adoption formelle d’un principe naît fatalement, tôt ou tard, sa réalisation, nous attachons à ces projets une importance grande. C’est pourquoi nous aurions voulu les voir tous figurer à l’ordre du jour présenté par MM.Hanotaux, Millerand, etc.
- * •*
- Un autre projet, également important a été déposé, il y a déjà de longs mois. A notre sens, il eut mérité de figurer sur la liste précitée : nous voulons parler du projet tendant à la création d’un ministère de Travail et dù à l’initiative de M. Raspail.
- Ministère du Travail? quel beau titre!
- Il ne dit rien à l’intelligence ni au cœur de la génération actuelle.Les survivants de 1848 et ceux • qui ont étudié au point de vue socialiste les efforts tentés alors en vue d’amener une modification profonde dans les rapports politiques et sociaux.se rappellent que la création d’un ministère duTravail
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- apparaissait en février comme le premier pas fait vers l’organisation de la production et du socialisme.
- Quand Louis Blanc fut porté sur les épaules populaires sur les marches de l’Hôtel de Ville, la proposition la plus importante qu’il présenta au gouvernement provisoire fut la création d’un ministère du Travail. Dans sa pensée,ce ministère devait être la cheville maîtresse de la réorganisation économique à effectuer. Malheureusement,au sein même du gouvernement provisoire, il était en minorité. Tout puissant dans la rue jusqu'en mai, au sein du gouvernement il se heurtait à la sourde hostilité des autres gouvernants qui l’avaient pris plutôt pour bouclier contre les emportements possibles du peuple déçu,que comme collaborateur actif à l’œuvre gouvernementale. Au lieu donc de créer cet organe de la Révolution de février, on institua la commission de Luxembourg. C’était, comme l’a très bien dit Louis Blanc depuis, favoriser dans la classe ouvrière l’éclosion de toutes les espérances, avec la redoutable certitude de les décevoir ensuite, puisqu’au lieu d’un ministère, pouvoir exécutif agissant,on se bornait à créer une commission sans ressources effectives ni champ d’action défini.
- Cette création d’un ministère de travail a été reprise par M. Raspail qui a déposé en 1886 le projet de résolution suivant :
- « La Chambre invite le gouvernement à créer un « nouveau ministère qui prendra le titre de : Mi-« nistère du Travail,et qui aura pour attributions:
- « 1° La Législation du Travail ;
- « 2° L’organisation du Travail ;
- « 3° La colonisation de l’Algérie et de la Tunisie;
- « 4° Enfin, toutes les questions se rattachant au travail des villes et des campagnes :
- « Syndicats, — associations ouvrières,—conseils « de prud’hommes, — caisses de retraite pour la « vieillesse,— de secours mutuels,— des invalides « du Travail.»
- Nous reviendrons sur cette organisation ministérielle. Bornons-nous à faire remarquer sommairement aujourd’hui qu’elle répond au besoin profond d’organisation économique presque unanimement reconnu.
- Qui ne voit,en effet,à la simple lecture du projet, que si toute une législation sociale est à élaborer, l’application de cette législation nécessite forcément la création d’un organe politique, d’un ensemble de services administratifs, tant pour surveiller l’application des lois que suppléer aux
- lacunes qu’elles peuvent contenir? Jusqu’à ce jour, le travail est resté livré aux combinaisons de pur hasard réalisées par le choc des concurrences individuelles, d'où l’anarchie des rapports économiques. Cet état de choses est le point de départ primitif de tous les organismes, dont les diverses parties ne se relient pas entre elles par la coordi-naüon et la division des fonctions. Pour que ces parties s'organisent, se coordonnent, il est nécessaire qu’un système central les relie.La production est anarchique; pour qu’elle atteigne la forme supérieure que comporte son développement, il faut créer de nouveaux organes sociaux, tout comme on a créé un organe pour l’administration de la justice, laissée dans les premiers temps à la sanction individuelle,pour le commerce,la guerre, etc.
- Les éléments du problème social, sans la connaissance parfaite desquels la solution présente des difficultés insurmontabh s,doivent être classés pour ensuite dégager la loi de leur combinaison. Aujourd’hui, ces éléments sont dispersés : la statistique se fait dans deux ou trois ministères, et chaque administration fournit des renseignements contradictoires.il faut simplifier ces rouages,unifier l’impulsion, coordonner les efforts.C’est cette unité et cette coordination qu’un ministère du Travail réaliserait. Voilà pourquoi nous aurions été heureux de voir figurer sa création au nombre des projets pour lesquels l’urgence a été réclamée.
- *
- * *
- Nonobstant ces réserves, que nous devions faire, il est à désirer, comme nous l’avons dit plus haut, que la Chambre s’affranchisse enfin des lenteurs et des formalités qui s’opposent depuis tantôt un mois à l’adoption d’une résolution de travail efficace.
- En se livrant à une étude approfondie des projets soumis à l’ordre du jour et en les convertissant en lois,elle peut accomplir une œuvre grande de justice et de salut républicain.
- LA QUESTION DES SUCCESSIONS
- L’article 755 du Code civil est ainsi conçu :
- « Les parents au delà du douzième degré ne succèdent pas. «A défaut des parents au degré successible dans une ligne, les parents de l’autre ligne succèdent pour le tout. »
- D’autre part, il est dit dans l’article 768 :
- « A défaut de conjoint survivant, la succession est acquise à l’Etat :
- Ceci posé, il est nécessaire de rappeler que l’honorable M’
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- Sabatier déposa l’année dernière une proposition ayant pour jjUt de modifier le degré de successibilité a b intestat en réduisant au cinquième degré la dévolution spécifiée par l’article 755 et en modifiant l’attribution indiquée par l’article 768.
- La commission parlementaire chargée de l’examen de cette proposition n’a pas hésité — ainsi que le constate son honorable rapporteur M. Javal — à s’engager dans la voie indiquée par M. Sabatier,malgré les objections de deux de ses membres.
- La minorité de la commission fait remarquer que le projet porte atteinte au principe de la co-propriété familiale : elle ajoute que personne ne se plaint de la législation actuelle. Enfin elle craint que l’adoption du projet ne soit une étape vers le socialisme d’Etat.
- Après avoir ainsi résumé les objections présentées contre la proposition de M. Sabatier,le rapporteur emprunte sa réponse aux arguments présentés devant la Société d’Economie politique, dans une intéressante discussion qui a rempli la séance du 5 avril dernier, et tout particulièrement au discours de M. Villey, professeur à la Faculté de droit de Caen.
- 1. Il est évident que l’adoption de la proposition serait une source de recettes qu’il est malheureusement impossible de chiffrer, mais s’élevant à un nombre respectable de millions. Ce n’est là qu’un côté secondaire de la question.
- 2. La proposition donnerait au conjoint survivant ou à l’enfant naturel un rang bien meilleur, au lieu de le reléguer au delà des parents du douzième degré.
- 3. Beaucoup de procès en nullité de testament et beaucoup d’autres, soulevés par des agences interlopes, dont le métier est de rechercher des héritiers pour les successions en souffrance, disparaîtraient aussitôt.
- 4. Les moralistes verront disparaître avec plaisir ces successions inattendues dont l’effet ne peut être que pernicieux, en donnant l’exemple de richesse acquise sans travail, comme à la loterie.
- Il est à présumer qu’à la longue, cette habitude salutaire s’étendrait même à ceux qui laissent des héritiers d’un degré inférieur à celui indiqué par la loi dont nous vous proposons l’adoption.
- Le rapporteur ajoute :
- Plusieurs membres de la commission sont persuadés que la modification proposée à l’article 755 est un premier pas dans le retour à la liberté de tester, ou tout au moins une protestation contre l’habitude de laisser le Gode se substituer à l’expression de la volonté humaine.
- Après de longues discussions la majorité de la commission a pensé qu’il convenait de substituer le sixième degré au douzième. M. Sabatier, on l’a vu plus haut, demandait que la succession fût acquise à l’Etat à défaut des parents au delà du cinquième degré. Dans le système de la commission ies cousins issus de germains continueraient donc à succéder en l’absence de dispositions testamentaires.
- Finalement voici le texte de loi que propose la Commission:
- Article unique.
- L’article 755 du Gode civil est ainsi modifié :
- « Les parents au-delà du sixième degré ne succèdent pas. A défaut des parents au degré successible dans une ligne, les parents de l’autre ligne, suceèdent pour le tout. »
- L’article 768 est ainsi modifié :
- « A défaut de parents au degré successible, de conjoint survivant ou d’enfant naturel,la succession est acquise à l’Etat, à charge pour lui d’attribuer et remettre aux communes le tiers de la valeur des biens immobiliers situés sur leur territoire. K
- LIGUE FRANÇAISE
- POUR LE
- RELÈVEMENT DE LA MORALITÉ PUBLIQUE
- Nous empruntons à l’excellent journal le Di^oit des femmes, dirigé par M. Léon Richer, les renseignements suivants :
- Nous venons de recevoir le compte-rendu des travaux de la « Ligue française pour le relèvement de la moralité publique » dont le comité parisien est présidé par M. le docteur Monod et a pour secrétaire général M. le Pasteur Fallot. Ce compte-rendu embrasse une période de quatre années : juillet 1884 à juillet 1887.
- Les travaux de cette Ligue nous intéressent d’autant plus quelle repose sur les principes de justice et d’égalité que nous défendons ici depuis bientôt vingt ans.
- Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Au début cette Ligue, reflet de la Fédération britannique, n’avait en vue que l’abolition de la prostitution réglementée.
- « La Ligue française, lisons-nous dans le compte-rendu, durant les trois premières années, n’a guère eu d’autre mot d’ordre que celui de la Fédération britannique, générale et continentale. Nous revendiquons maintenant le droit d’agir à notre gré et en conformant notre Œuvre aux nécessités de la situation qui nous est faite en France» Il est donc de toute justice que nous expliquions- à nos amis les causes qui militent en faveur d’un élargissement de notre activité. »
- En Angleterre, la lutte a pris fin. Grâce à l’énergie des membres de la Fédération, et particulièrement de son honorable présidente, M1"' Joséphine Butler, la loi qui réglementait la prostitution a été abolie. Mais les dames anglaises ne redoutaient pas de se montrer, de parler, d’agir. Elles ont eu le courage de poursuivre leur œuvre, sans se préoccuper des critiques, jusqu’à victoire complète.
- « Sur le Continent, dit l’auteur du compte-rendu, la question revêt un tout autre aspect. Les résultats directs obtenus par la Fédération sont infimes ; ses résultats indirects, au contraire, les efforts qu’elle a déterminés, les associations et
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- LE DEVOIR
- les œuvres qu’elle a aidé à fonder, sont considérables. D’un [ côté, on n’a à peu près aucune victoire à signaler ; de l’autre, ! on peut affirmer sans exagération que l’on a réussi à poser avec éclat la question de la femme là où personne ne songeait à l’agiter : et on l’a si bien imposée à l’opinion publique que, pour s’en débarrasser, il faudra .se résigner à l’étudier et à | la résoudre. »
- Ainsi, d’après M. le pasteur Fallût, auteur du long rapport que j’analyse en ce moment, le succès de la Fédération britannique vient de ce que, en Angleterre, la grande cause des femmes est mûre depuis longtemps, et son insuccès, en France, doit être attribué aux résistances que rencontre encore l’œuvre d’affranchissement des femmes poursuivie avec ardeur, depuis quelques années, par un certain nombre dissociations spéciales.
- Pour avoir chance de réussir, il paraissait donc indispensable que la Ligue française pour le relèvement de la moralité publique entrât à son tour dans le mouvement et élargît son programme. Les membres éminents qui la dirigent ne tardèrent pas à comprendre « qu’il devait exister une certaine relation entre la situation faite aux plus misérables créatures (les prostituées) et la condition que nos institutions assignent à la femme en général ».
- « Oserait-on, poursuit l’honorable rapporteur, piétiner de la sorte sur quelques femmes, si la femme occupait vraiment la place qui lui est due ?
- Et il ajoute :
- « Formuler ainsi le problème, c’était le résoudre. Après avoir tourné et retourné la question sous toutes ses faces, nous avons été forcés de reconnaître que la réglementation n’était, en somme, qu’une des formes de l’assujettissement de la femme, une des plus odieuses, mais non pas la seule. Elle nous est apparue comme une des conséquences de la situation abaissée faite à toutes les femmes, comme un corollaire du droit de famille en vigueur parmi nous, et non plus comme une monstrueuse anomalie. »
- Pour notre part, nous n’avons jamais compris la question autrement ; la preuve en est dans le programme de notre Ligue.
- Mais il ne suffisait pas de penser de la sorte à Paris, il fallait savoir quel serait l’avis des comités régionaux des départements. Eh ! bien,— nous avons eu déjà l’occasion de l’annoncer, — les comités nationaux ont accepté sans hésitation le nouveau programme et se sont prononcés pour la revendication des droits civils de la femme.
- « En demandant les droits civils, écrit M. Fallot, nous ne demandons rien d’exorbitant. S’il y a un droit que puisse revendiquer raisonnablement chaque créature, c’est celui de faire son devoir. Nous accomplissons ici-bas notre devoir, lorsque nous réalisons la destinée qui nous est assignée, en faisant valoir nos aptitudes le mieux possible et pour le plus grand bien de l’ensemble ».
- L’auteur du rapport s’étend ensuite sur la situation d’infé, riorité, d’assujettissement et d’asservissement imposée aux femmes par nos lois. Il la montre, dans le mariage, sujette de l’homme, impuissante à sauvegarder les intérêts de ]a famille, à protéger ses enfants. C’est une revue complète des iniquités du Code civil. Il dénonce avec indignation les dispositions outrageantes pour les femmes, pour les mères, dont il est rempli. Il proteste contre l’article 340 qui interdit la recherche de la paternité.
- « Dès l’âge de 13 ans, écrit-il, la jeune fille est responsable de son honneur. A partir de cet âge elle est censée séduire et non être séduite. L’homme peut avoir pour lui son expérience, la richesse, l’adresse. . La jeune fille peut être pauvre ; elle est sûrement ignorante... Tant pis pour elle ! Le code réserve son mépris à la victime et sa protection au criminel. »
- Mais ce n’est pas tout :
- « La séduction, la corruption, peuvent avoir des suites. La victime en est seule responsable, le principal coupable peut se retirer la tête haute,; la recherche de la paternité est interdite. On ne s’aperçoit pas que cette interdiction est la prime la plus forte et la plus honteuse que l'on puisse donner à la débauche ; c’est une façon de proclamer que l’homme vicieux ne court aucun risque, qu’il ne supportera la conséquence d’aucun de ses acles, qu’on ne lui rappellera aucun engagement, que tous les mensonges lui sont permis, qu’il peut commettre toutes les infamies sous laprotedion même de la loi ».
- Pour M. Fallot et ses amis, la subordination de lu femme dans toutes les conditions de la vie est donc la principale cause de ses chûtes. Est-ce qu’elle n’est pas infériorisée même devant le travail ? Est-ce qu’elle est rétribuée comme l’homme ?
- La Ligue française pour le releoemenl de la moralité publique n’a pas hésité ; elle a élargi le programme restreint de la Fédération britannique et est entrée courageusement dans la voie des revendications ouverte, il y a vingt ans, par nous et nos amis. C’est un concours puissant qui nous arrive, d’autant plus puissant que cette Ligue a de nombreuses ramifications en province et qu’elle y organise, chaque année, des conférences qui ne peuvent que faire avancer la cause de justice que nous défendons.
- Citons particulièrement le comité régional de Marseille» présidé par M. Schlœsing, l’un des plus nombreux et des plus actifs ; puis le Comité de Lyon et celui de Saint-Etienne, devenus également fort importants.
- Le compte-rendu de M. Fallût constate que, dans les départements, comme à Paris, la presse s’est montrée favorable aux principes d’égalité formulés par la Ligue. Il cite spécialement' A Saint-Étienne, la Loire républicaine ; à Lyon, le Lyo11 républicain ; à Montauban, le Républicain de Tarn Garonne ; à Marseille, lo Sémaphore et le Petit pr°~
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- vençal. Ce dernier journal a dit : « La dégradation de la femme retombe sur le peuple qui la provoque et la maintient.»
- C’est presque la répétition de cette parole de Gide : « Partout où l’homme a dégradé la femme, il s’est dégradé lui-même ; partout où il a méconnu les droits de la femme, il a perdu lui-même ses droits. »
- Non seulement nous nous associons de cœur aux efforts de îa Ligue française pour le Relèvement de la moralité publique ; mais, ce qui vaut mieux, nous nous y associons effectivement, ainsi que veut bien le rappeler M. Fallût dans un article qui fait suite au compte-rendu, et que nous publions ci-dessous.
- Georges Bath.
- Annexe du compte-rendu de M. Fallot :
- M. Léon Richer et notre Ligue.
- Il serait injuste de ne point consacrer quelques lignes de ce compte-rendu à un homme qui a eu le mérite de poser le premier avec vigueur et avec suite la- question que nous agitons aujourd’hui.
- M. L. Richer a consacré toute sa vie à la revendication des droits civils pour la femme ; l’isolement des débuts ne l’a point effrayé ; il n’a reculé devant aucun obstacle ; fatigué mainte-naut par l’âge et la maladie, il reste encore sur la brèche.
- Par ses brochures et ses livres, il s’est adressé tour à tour au grand public et aux juristes. Son journal, Le Droit des Femmes, défend ses principes, dénonce les mille faits quotidiens qui sont la conséquence fatale de Finiquité érigée en loi. Enfin, la Société qu’il a fondée, la Ligue française pour le Droit des Femmes, essaie de faire passer ses idées du domaine de la théorie dans celui de îa pratique.
- M. L. Richer a contribué pour beaucoup au rétablissement du divorce, à la création d’écoles supérieures, lycées et collèges pour les jeunes filles, à l’admission des femmes à l’examen des facultés. Il a préparé un projet de loi auquel il est parvenu à intéresser un certain nombre de députés. Ce projet de loi a été malheureusement fort réduit ; il ne s’occupe plus que de la femme non mariée, et non de la femme en général. Mais tel qu’il est, il marque un progrès considérable. Il a été récemment déposé devant la Chambre des députés.
- M. L. Richer a toujours encouragé nos efforts ; il a suivi nos luttes avec une sympathie que l’on comprend ; il a vu en nous des alliés et non des rivaux.
- Les deux Ligues sœurs ont décidé, il y a un an, qu’un membre de la Ligue française pour le Droit des Femmes serait délégué pour assister aux délibérations de notre comité parisien, et qu’un de nos membres assisterait aux séances du comité fondé par nos amis.
- T. Fallût.
- BUT DES EFFORTS HUMAINS
- Notre activité, notre travail, notre exist nce ont pour fin le progrès de la vie. Nous sommes des agents et des ouvriers de la vie. A tous les degrés de nos devoirs nous concourons à la vie. Nous progressons dans la vie parfaite, dès que nos actions servent au progrès et au bien de la vie humaine. Nous marchons au contraire vers la vie imparfaite, dès que nos actions sont nuisibles à la vie humaine. Toujours notre existence et nos œuvres servent à des degrés divers au mouvement de la vie ; aussi la valeur des actions de l’homme se mesure-t-elle a leur utilité dans la vie.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
- EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889
- Sous ce titre nous trouvons dans l’Émancipation de Nîmes, les renseignements suivants :
- Dans une importante séance tenue le 25 avril, sous la présidence de M. Léon Say, en présence de M. G. Berger, directeur général de l’exploitation, la Commission d’organisation du groupe de l’Économie sociale a définitivement approuvé les plans et projets relatifs à l’installation de ce groupe sur les 6.400 mètres qui lui sont affectés à l’Esplanade des Invalides.Les travaux vont commencer sans retard, contrairement à ce qui a été décidé pour les autres parties de l’Exposition. L’installation du groupe de l’Économie sociale est absolument internationale,de telle sorte que, dans cet étroit espace,seront réunies et classées les institutions ouvrières du monde entier y compris le Japon. Les Chevaliers du Travail (Knights of Labor) des Etats-Unis se préparent à envoyer leur demande d'admission. Nous savons aussi que plusieurs coopérateurs anglais sont déjà disposés à prendre une part active à cette solennité, M. Thomson d’Huddersfield notamment dont la fabrique coopérative doit être citée comme un modèle.Apprenant que M. de Boyve, membre de la section IX du groupe,va se rendre à Dewsbury pour prendre part au Congrès coopératif où se réuniront les associations de consommation et de production et les Trades-Union*s elles-mêmes, la commission d’organisation du groupe de l’Économie sociale l’a chargé officiellement, pour que l’exposition puisse montrer à tous l’exemple si justement célèbre des pionniers de Rochdale et de leurs successeurs,de faire appel au concours des puissantes sociétés anglaises, qui s’apprêtent en ce moment, à affirmer de nouveau et à faire prévaloir, sous la présidence de M. Vansittart Neale, les grands principes de la coopération.
- Ch. Robert.
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- D’autre part, un de nos correspondants nous écrit :
- On sait que la partie principale de l’Exposition d’Économie sociale doit se composer d’une galerie subdivisée en 15 sections. Les exposants trouveront dans la galerie des emplacements tout préparés pour les objets et documents qu’ils désireront présenter dans les différentes sections du groupe de l’économie sociale.
- En outre des pavillons sont réservés à ceux d’entre eux qui voudront donner plus.de relief à leur exposition par une installation particulière à lenrs frais.
- Dans sa dernière assemblée générale, la société de participation aux bénéfices a pensé qu’une exposition d’ensemble des maisons qui pratiquent la participation était de nature à frapper les yeux, à éveiller l’intérêt du visiteur et à faciliter l’étude du système. Elle s’est donc prononcée pour l’exposition collective dans un pavillon des institutions fondées par les membres de la société.
- La société aura elle-même sa place dans ce pavillon pour l’exposition de ses travaux comprenant des tableaux statistiques et graphiques, la collection du Bulletin de participation et un ensemble de dossiers relatifs aux applications de la participation aux bénéfices.
- L’assemblée a, en outre, décidé d’organiser pour 1889 un congrès spécial de la Participation.
- Enfin, nous lisons dans Le Moniteur des Syndicats ouvriers ce qui suit :
- LES COOPÉRATEURS ANGLAIS
- A L’EXPOSITION D’ÉCONOMIE SOCIALE
- Dans sa séance du 25 avril dernier, la Commission supérieure d’organisation du groupe de l’Économie sociale à l’Exposition universelle de 1889, composée des présidents des quinze sections du groupe, a chargé M. de Boyve, de Nîmes, membre du Comité de la section des associations coopératives de consommation, qui allait se rendre en Angleterre pour assister au grand Congrès annuel de Dewsbury, présidé par M. Edw. Vansittart Neale, d’inviter en son nom les coopérateurs anglais à prendre part à Imposition d’Économie sociale. Cet appel devait être adressé en même temps aux associations coopératives de production,aux maisons,telles que la fabrique de lainages d’Huddersfield, qui pratiquent la participation aux bénéfices, aux sociétés qui s’occupent de maisons ouvrières, en un mot à toutes les institutions représentées au Congrès de Dewsbury.
- Le moment était bien choisi ; car, sortant cette année du cercle plus restreint des questions relatives à la consommation, le Congrès avait mis à son ordre du jour la question de savoir si les fabriques et usines créées par les puissantes sociétés de
- consommation ne doivent pas se conformer au principe coopératif en accordant à leurs employés et ouvriers une participation aux bénéfices. La mission confiée à M. de Boyve a été couronnée d’un plein succès. Le Central cooperative Board, après en avoir délibéré pendant les séances du Congrès ouvert le dimanche 20 mai,a pris la résolution suivante:
- » 11 est résolu que le Comité international, composé de » MM. G.-J. Holyoake, J.-W. Mitchell, M. Neil et A. » Scotton, avec M. E. Vansittart Neale, membre de droit,est » investi des pouvoirs nécessaires pour entrer en communi-» cations et en négociations avec les représentants du groupe » de l’Économie sociale à la grande Exposition qui doit avoir » lieu à Paris, afin d’y produire tous les documeuts et infor-» mations de nature à faire connaître le mouvement et les » progrès de l’action coopérative dans la Grande-Bretagne,en » joignant,s’il est possible, aux documents d’économie sociale » ainsi présentés, une Exposition d’échantillons des objets » manufacturés par les "associations anglaises coopératives de » production, »
- Nous reviendrons 3sur cette question en raison de la part que l’Association du Familistère a été, elle aussi, invitée à prendre dans l’Exposition d’Économie sociale.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- FRANCE
- La révision.— Voici le texte de la proposition de résolution relative à la révision de la Constitution,présenté par M. Wickersheimer, député, t Exposé des motifs
- Messieurs, toute Constitution qui ne prévoit pas l’époque où elle pourra être révisée d’une façon en quelque sorte automatique — c’est-à-dire sans qu’il soit nécessaire de consulter les pouvoirs publics — finit par devenir une source de troubles dans le pays.
- On comprend, en effet, que, en supposant qu’elle lût parfaite, eu égard à l’époque où elle a été instituée, cette perfection paraîtra moindre par la suite,à mesure que le rapportées institutions avec les mœurs se sera modifié. Il arrive donc un moment où une partie de la nation sent énergiquement le besoin de changer la Constitution, tandis que le restant se refuse, non moins énergiquement, au changement....
- D’où la nécessité, dans une Constitution sage, de prévoir que la révision sera de droit à des intervalles fixes. Chaque parti prendra ainsi ses positions à l’avance et la discussion s’engagera pacifiquement sur des bases connues et sur les indications préalables de l’opinion publique, qui aura le temps de se manifester régulièrement.
- Il paraît évident que, de même que les assemblées législa-! tives sont renouvelées à des intervalles fixes, de même les assemblées chargées de révision devront se réunir périodiquement. Il importe,d’ailleurs, à la sûreté et à la tranquillité de
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- l’État, que ces intervalles ne soient ni trop éloignés, ni trop rapprochés....
- Les partisans de la révision ne veulent pas de Congrès,parce que le Congrès continuerait l’usurpation de l’Assemblée de Versailles; les adversaires de la révision n’en veulent pas davantage. Cet accord de tous les partis sur un point unique peut nous donner lasolution que nous cherchons ; les Chambres déclareraient,conformément à la Constitution actuelle, qu’il y a lieu à révision et adopteraient,en principe, la nomination d’une Constituante dans un délai à fixer par l’Assemblée nationale, qui se réunirait incontinent à Versailles, avec le seul mandat de fixer la date de la réunion d’une constituante.
- 11 me parait évident que les Chambres devant se séparer peu après l’ouverture de l’Exposition universelle, pendant laquelle le monde des affaires et du travail exige le chômage de la politique, et ayant d’ici là deux budgets à discuter, qu’il est difficile de réunir une Constituante avant cette date. On pourrait alors décider qu’elle sera élue le 14 octobre 1889,et, pour éviter au pays l’agitation de nouvelles élections, que, par exception, cette Assemblée, exercera le pouvoir législatif après avoir fait une Constitution...
- C’est sous le bénéfice de ces observations que j’ai l’honneur de soumettre à la Chambre la proposition de résolution suivante :
- Proposition de résolution
- Article premier.— La Chambre décide qu’il y a lieu de ré-viser les lois constitutionnelles.
- Art. 2.— Les Chambres se réuniront en Assemblée nationale à Versailles, avant le 14 juillet prochain.
- La réforme des droits de succession.— On
- se rappelle que la dernière commission du budget avait proposé à la Chambre une modification de notre régime fiscal relativement aux droits de succession. Il s’agissait de distraire du passif des successions les dettes authentiques et de frapper seulement l’actif de droits fiscaux. La commission du budget, pour compenser la perte que le Trésor devait subir du fait de cette innovation,proposait une majoration des droits qui frappent les successions collatérales.
- Ce système souleva les objections de M. Tirard,qui demanda à étudier de nouveau la question. Finalement, la proposition de la commission du budget fut rejetée. Mais M. Tirard avait institué une commission extraparlementaire chargée de lui présenter un nouveau projet sur cette question. Ce nouveau projet,qui diffère d’ailleurs fort peu du projet de la commission du budget, fut distribué à la Chambre postérieurement après la dernière crise ministérielle,maisaunom de l’ancien ministre des finances.
- M. Peytral l’accepte pour base.
- La Chambre a été appelé hier à élire une commission chargée de l’examiner.
- Voici les noms des membres élus : Sarrien,Bernard (Doubsi, Lorois, Bizzarelli, Millerand, Maurice Faure, Houdaile,Durand, Dubois, Bernier.
- Le troisième bureau a ajourné la nomination de son commissaire.
- Tous les commissaires sont favorables au principe du projet de loi.
- La proposition Hanotaux.— La Chambre a nommé la commission chargée d’examiner la proposition de résolution de M. Hanotaux portant que la Chambre consacrera jusqu’à la fin de la législature, deux séances par semaine à l’examen des questions intéressant les ouvriers des villes et des campagnes.
- Ont été élus : MM. Guyot-Dessaigne, Hanotaux, Viger, Michou, Compayré, Colfavru, Poincarré, Mesureur, Gomot, Antonin, Dubost et Bovier-Lapierre.
- Tous ces membres sont favorables à la proposition, à l’exception de M. Michou.
- La suppression des octrois.— Une commission chargée d’examiner la proposition de M. Yves Guyot relative à la suppression facultative des octrois a été également nommée.
- Sur les onze membres élus, neuf sont favorables à la proposition. Ce sont : MM. Fernand Faure, Imbert, Yves Guyot, Mathé (Seine), Lyonnais, de Hérédia, René Laffont, Camélinat, Barré. Deux sont hostiles : MM. Ribot et Mérillon.
- Le programme des Droites.— Les journaux monarchistes ont reçu communication du procès-verbal suivant :
- La délégation des Droites, composée pour le groupe de l’Appel au peuple de MM. Jolibois,Berger et Léon Chevreau; pour la Droite de MM. le duc de Doudeauville, le comte de Maillé, et le comte de Mun ; pour l’union des Droites de MM. le baron de Mackau, de Cassagnac et Jacques Piou,s’est réunie aujourd'hui.
- Elle a décidé de poursuivre sans relâche, devant le Parlement et le pays, la dissolution de la Chambre, afin d’arriver, par la révision des lois constitutionnelles, à la consultation directe de la nation.
- Elle a convoqué la réunion plénière des Droites, à l’effet de lui soumettre le programme des mesures arrêtées pour atteindre le but.
- Le plan de travail parlementaire.— La
- Chambre a nommé hier dans ses bureaux la commission chargée d’examiner la proposition de résolution de M. Hanotaux portant que la Chambre consacrera jusqu’à la fin de la législature deux séances par semaine — le lundi et le mardi — à l’examen des questions intéressant les ouvriers des villes et des campagnes.
- Ont été élus : MM. Guyot-Dessaigne, Hanotaux, Viger, Michou, Compayré, Colfavru, Poincarré, Mesureur, Gomot, Antonin Dubost et Bovier-Lapierre.
- Tous ces membres sont favorables à la proposition, à l’exception de M. Michou.
- Rappelons que M. Hanotaux et ses collègues proposent la liste de propositions suivante :
- 1° La responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans le travail ;
- 2° La protection du travail dans les manufactures, ateliers, chantiers, etc. ,
- 3° Les caisses de retraites des ouvriers mineurs, etc. ;
- 4° Les sociétés de secours mutuels ;
- 5° Le projet de code rural ;
- 6° La suppression ou transformation de la prestation ;
- 7° La taxe de séjour sur les ouvriers étrangers ou sur les industriels qui les emploient ;
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- 8° L’arbitrage,— organisation des conseils de prud’hommes, — appels des jugements des conseils de prud’hommes, — prud’hommes commerciaux ;
- 9° Une meilleure répartition de l’impôt direct.
- La commission d’initiative qui a eu tout d’abord à examiner sommairement cette proposition a cru devoir signaler en outre les projets et propositions relatifs :
- 1° À la législation des faillites ;
- 2° A la suppression de l’exercice chez les débitants de boissons ;
- 3° A l’organisation de l'hygiène et de la santé publiques ;
- 4° Aux piojets relatifs au préliminaire de conciliation et à a compétence des juges de paix.
- 5° A la sécurité des personnes sur les chemins de fer.
- Au Sénat.—Le sénat qui a repris dès la rentrée et poursuit sans désemparer la discussion du projet de loi sur le recrutement qu’il avait abordé quelques jours avant les vacances, a voté ces jours derniers l’article 40 qui est un des plus importants de la loi.
- Cet article porte que tout français propre au service fait partie : de l’armée active pendant trois ans, de la réserve pendant six ans et demi, de la territoriale pendant six ans, et de la réserve territoriale pendant neuf ans et demi, soit en tout vingt-cinq ans de service.
- Comme il n’est pas probable que le sénat se déjuge en deuxième lecture; comme il est certain d’autre part que la Chambre acceptera l’article 40 tel qu’il a été voté parle Sénat.
- On peut considérer comme définitivement acquis, le principe du service actif de trois ans, et de la durée totale du service militaire de vingt-cinq.
- ALSACE-LORRAINE
- Un arrêté ministériel applicable à partir du 31 mai, impose la nécessité de produire un passeport à tous les voyageurs désireux de se rendre en Allemagne en passant parla frontière franco-allemande, et la nécessité d’avoir un permis de séjour à tous français désireux de s’arrêter quelque temps dans la province d’Alsace-Lorraine.
- Cet arrêté sera complété par des ordonnances de police qui auront pour but d’empêther les voyageurs d’en éluder les dispositions.
- Le considérant dont on a fait précéder l’arrêté est à signaler.
- Le voici :
- En vertu des lois du 2 octobre 1.795 (10 ventôse an IV de la République) et du 19 octobre 1797 (28 ventôse an VI),ainsi que de l’ordonnance du 2 avril 1814, les dispositions suivantes ont été prises... »
- Ainsi on a trouvé spirituel d’employer une arme forgée, en j d’autres temps, en France, pour rendre plus difficiles aujour- I d’hui les relations des Alsaciens-Lorrains avec la France. On J ne s’est pas aperçu qu’en agissant ainsi, on semble considérer j encore les Alsaciens-Lorrains comme Français. j
- 11 va sans dire que la plupart des journaux officieux consi- ; dorent cette mesure comme excellente et propre à réagireffica-ccment contre l’agitation anti-allemande.
- Mais cette opinion ne rencontre pas que des partisans même parmi les journaux dévoués à l’Empire. j
- Le Post, journal allemand qui paraît à Strasbourg, s’ex- 1 prime ainsi au sujet des nouvelles mesures :
- On ne saurait nier que les intérêts du commerce et de l’industrie ne souffrent cruellement de toute entrave apportée aux relations entre les deux pays sur la frontière. Le commerce alsacien, le petit commerce comme le grand, sont exposés à de si grands sacrifices dans les temps difficiles que nous traversons qu’ils ont le droit de demander que le gouvernement tienne le plus de compte possible de leurs intérêts. Les relations particulières demandent également à être traitées avec les plus grands égards, quand elles n’ont aucun rapport avec l’agitation politique. Mais en dépit de tout cela, les plaintes que soulèvent la surveillance exercée sur la frontière se répètent sans cesse.
- Dans un autre article le même journal dit que « les Allemands immigrés en Alsace sont d’accord avec les habitants indigènes pour regretter une mesure dont les effets seront funestes au commerce et à l’industrie, sans compter que les ennuis qui en résulteront pour ceux qui entretiennent des relations de famille avec le dehors seront extrêmement sensibles. »
- La Gazette de Francfort dit que les mesures prises par le gouvernement allemand « appellent des représailles de la part de la France » et que « finalement la situation sur la frontière deviendra intolérable et impossible.
- Le correspondant strasbourgeois de la Gazette de Voss, qui parait à Berlin, apprécie ainsi qu’il suit les nouvelles mesures prises par le gouvernement allemand :
- Il va sans dire que le gouvernement doit surveiller de près les agitations politiques hostiles à l’Allemagne. Mais on pourrait combattre ces agitations par d’autres moyens que ceux qu’on emploie. On le ferait surtout en cherchant à donner des satisfactions à la population, car par là on enlèverait à l’agitation tout terrain favorable.
- Les prescriptions relatives au passeport produisent leurs effets avant même qu’elles soient mises en vigueur. On lit, en effet, dans le Journal d’Alsace :
- Aujourd’hui déjà les maîtres d’hôtel affirment que le courant des voyageurs est presque entièrement arrêté, chacun craignant d’avoir à subir des désagréments à la frontière.
- IRLANDE
- Les membres catholiques du conseil municipal de Dublin, réunis sous la présidence du lord-maire, ont adopté une résolution par laquelle ils adhérent à la protestation des membres irlandais du Parlement contre les récentes déclarations du Pape.
- ANGLETERRE
- Tout le monde fort heureusement ne pense pas, en Angleterre, comme le général Wolselsy, le promoteur du caporalisme anglais, qui est un des adversaires les plus acharnés du projet d’un tunnel sous la Manche.
- La Balloon Society, dans sa dernière séance a adopté un ordre du jour proposé par M. Lewis Appleton déclarant que le percement d’un tunnel entre la France et l’Angleterre est devenu absolument nécessaire dans l’intérêt du commerce, car il permettrait à l’Angleterre d’être en relations directes avec les chemins de fer européens et ie lutter favorablement avec les ports étrangers qui possèdent maintenant les moyens de transporter, sans décharger, des marchandises de toutes les parties du continent.
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- Répondant au lord-maire de Birmingham, qui lui avait fait parvenir une résolution votée dans un meeting tendant à la nomination d’une commission royale chargée de défendre les intérêts anglais à l’Exposition de 1889, lord Salisbury a déclaré que, cette Exposition coïncidant avec le centenaire de Révolution française, le gouvernement britannique ne croyait pas utile de participer à la célébration de cet événement politique.
- PERSE
- Le shah vient de promulguer un édit garantissant une sécurité absolue à tous les Persans, pour leurs biens et leurs personnes, et promettant l’application loyale des lois civiles et religieuses. Cet édit sera lu dans toutes les mosquées et copie en sera communiquée à toutes les légations étrangères. Toutes les classes de la population se montrent satisfaites; on s’attend à voir le commerce prendre une extension considérable.
- TONKIN
- Le ministère de la marine communique la note suivante :
- Un télégramme récent du gouverneur général de l’Indo— Chine annonce que, le 19 avril, la colonne du commandant Bose qui opérait vers Doney-Banc, dans le massif montagneux entre le fleuve Rouge et la rivière Noire, a enlevé un poste Muong, après une lutte des plus vives,dans laquelle nous avons eu neuf tués et seize blessés, parmi lesquels le capitaine de Nugent, qui a succombé depuis à ses blessures.
- La colonne n’a pas poussé plus loin sa reconnaissance et s’est bornée à occuper la position voisine de Phu-yen-Ghan, qni était l’un de ses objectifs.
- AUTRICHE
- Les réponses des deux ministres à la Chambre hongroise, au sujet de la participation de la Hongrie à l'Exposition de Paris, faites d’accord avec le gouvernement de Vienne,mettent fin aux tentatives qui ont été faites à Vienne, à Prague et à Pesih, par des particuliers, en vue de se rendre à Paris ; mais dans certains groupes de la Chambre, on a blâmé les paroles du premier ministre ayant trait à la situation en France, paroles qui ne devaient pas être prononcées à la tribune,et qui sont de nature à nuire aux relations des deux pays.
- Comme conséquence des déclarations ministérielles, on annonce que Szechenyi enverra prochainement anx chambres de commerce hongroises une circulaire dans le sens de ses déclarations. On dit que le gouvernement de Vienne en fera autant pour l’Autriche.
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- JUGES . . QUOIQUE COUPABLES
- Il y a deux mois, un fait grave — qui cependant est passé presque inaperçu — s’est produit dans le département de la Haute-Vienne.
- Voici en quels termes l’annonçait un journal :
- Limoges, 7 février.— Lundi, à la session de? assises de Limoges, le président Bozon a déclaré que le juré Doucet, '
- notaire à Bussière-Poitevine, était dispensé de prendre rang, en raison de poursuites criminelles exercées contre lui.
- M. Doucet avait, en effet, été arrêté la veille à Bellac, au moment où il allait visiter son ancienne bonne inculpée d’infanticide et écrouée depuis un mois à la prison de cette ville. Cette bonne, qui devait comparaître hier devant le jury, avait dénoncé son ancien maître comme étant son complice, et le juge d'instruction, après enquête minutieuse, avait pris la détermination de faire arrêter celui-ci.
- Cela, comme on le voit, était raconté brièvement, sèchement, sans réflexion ni commentaire.
- Et pourtant ?
- Si je n’ai pas dit tout de suite ce que je pensais de cet incident, en apparence d'intérêt fort secondaire, c’est que le temps m’a manqué. Mais j’y viens.
- Supposez que ce Doucet n’ait pas été dénoncé par sa bonne et arrêté, il serait arrivé ceci : le séducteur de la malheureuse fille, accusée d’infanticide eût pris place parmi les jurés chargés de rendre le verdict, et peut-être lui, ce complice, eût été fe premier à dire : «Oui, l’accusée est coupable ! »
- C’est peu probable, objectera-t-on ; l’accusée, au contraire eût trouvé en lui un défenseur, il eût été le premier à supplier ses collègues de se montrer indulgents.
- Eh ! bien, cela n’est pas certain du tout.Et j’en donne pour preuve le fait suivant.
- C’est également d’un notaire qu’il s’agit.
- L’histoire remonte au mois d’août 1879. Mais qu’importe la date !
- Lisez donc, — et méditez.
- Félicie R...., fille d’honnêtes paysans, était en service chez M. C..., notaire à X... (encore un notaire !) On crut s’apercevoir qu’elle était enceinte. Elle nia, et, en effet, un jour, après une indisposition momentanée, elle reparut svelte, et seulement un peu pâle.
- Les bavardages circulèrent ; l’indisposition de Félicie parut louche, si louche que la police fut avertie. Le commissaire vint, accompagné d’un médecin, qui constata un accouchement récent. On chercha l’enfant et on le découvrit — où on les découvre la plupart du temps — dans les lieux d’aisances.
- La recherche de la paternité étant interdite par la loi que les hommes ont faite, on ne s’informa du père que pour savoir si Félicie avait un complice de son infanticide. Elle prit tout sur elle, et refusa bravement de nommer personne.
- Elle fut arrêtée, jugée et condamnée à mort.
- Jusqu’ici c’est une histoire vulgaire et qui ne vaudrait pas la peine d’être racontée. Mais l’intérêt va commencer.
- Parmi les jurés, il y avait justement le notaire chez qui Félicie était en service.
- Dans la salle où,après les plaidoiries etles résumés du président des assises, le jury s’était retiré pour délibérer, le notaire avait commencé par admettre des circonstances atténuantes. Mais un autre juré, qui avait contre lui je ne sais
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- quelle rancune, lui ayant demandé en souriant si ce ne serait pas lui par hasard, qui serait le père, le notaire avait rougi et s’était hâté de rétracter son premier avis et de voter la mort.
- Les autres voix furent recueillies.Un moment après le coup de sonnette annonça au public que le sort de l’accusée était résolu ; il y eut une rumeur, puis un silence de tombe ; l’accusée, que l’on avait emmenée, rentra, puis les juges, puis les jurés ; tous les yeux se fixèrent anxieux sur le chef du jury,et l’ennemi du notaire fut seul à remarquer que le maître de Félicie R... baissait la tête et était horriblement pâle.
- Le chef du jury lut l’arrêt.
- A cette question :
- — L’accusée est-elle coupable ?
- La réponse était :
- — Oui, à l’unanimité.
- Félicie poussa un cri :
- — A l’unanimité ? interrogea-t-elle.
- Et elle regarda fixement le notaire.
- Le chef du jury reprit :
- — A l’unanimité.
- Eh bien ! dit-elle, quand on m’a demandé si j’avais un complice, j’ai dit que non, j’ai menti ! J’ai même fait mieux, car ce n’est pas moi qui ai tué l’enfant, c’est son père. Et ça ne lui suffit pas, voilà qu’il tue la mère, à présent !
- Les gendarmes voulaient la faire taire, mais le président et le procureur général, avides d’un coupable de plus, firent signe qu’on la laissât parler.
- — Dites-donc, vous, les bourgeois ! ça ne suffit pas de
- nous faire des enfants, et de nous les tuer de peur qu’ils ne vous nuisent dans votre ménage et dans votre réputation ! Il faut encore que vous soyez nos juges et que vous nous condamniez ! Et puis, vous iriez être vertueux chez vous, et faire de la morale à vos filles ! Pas de ça, mon bonhomme. Ah ! c’est à l’unanimité ? Eh ! bien je suivrai le petit, — mais tu me suivras ! Monsieur le président, je ne suis que complice : voici l’assassin ! *
- Et son geste irrité désigna le notaire.
- Le notaire fut arrêté et condamné à son tour. Mais on prit en considération qu’il était père de famille, ami de l’ordre et assidu aux offices du dimanche (l’hypocrite !) et il eut, lui, des circonstances atténuantes.
- Faire beaucoup avec de si faibles ressources.Mais qu’on n’oublie pas que l’objectif de l’Œuvre est moins de distribuer des aumônes, souvent inefficaces, que de chercher par des conseils, des courses, des démarches personnelles, à remettre les libérées sur la bonne voie de l’honnêteté, du travail et du devoir.
- En agissant comme elle le fait, l’Œuvre des Libérées de Saint-Lazare estime que, dans la limite de ses moyens et dans la spécialité qu’elle a choisie,elle travaille utilement à la cause générale des droits de la femme, et qu’elle est en union complète de sentiments avec tous les membres du Congrès qui
- réclament pour la femme le titre de compagne et d’égale de l’homme, au nom du progrès, de la justice et de l’humanité.
- Isabelle Bogelot.
- (Le droit des femmes.)
- Les roses du Soudan
- D’après une feuille du matin, Nice, la ville des Roses, serait sur le point de se voir dépossédée de son titre de gloire. Le paquebot Yang-tse, des Messageries maritimes, arrivé dernièrement à Marseille, venant de l’Jndo-Chine avait dans son chargement, quatorze mètres cubes de boutons de roses, provenant du Soudan, d’où ils ont été apportés à Port-Saïd à dos de chameaux. Ces boutons de roses ont été, paraît-il, expédiés à des distilleries de Nice et de Grasses. Si seulement nos colonies africaines ou asiatiques, pouvaient nous en fournir autant, nous pourrions arriver à moins regretter les sacrifices de toutes sortes que leur possession nous coûte chaque jour.
- (Le Jardin)
- LK REBOUTEUR DE HENRI UV
- I
- Le 12 octobre 1608, vers cinq heures de l’après-midi, un cavalier arrivait à franc étrier à l’un des guichets du Louvre. 11 entra dans la cour intérieure du palais, abandonna son cheval à l’un des gardes accouru à sa rencontre, et monta précipitamment dans les appartements.
- — Mort du diable ! où courez-vous si vite, M. de Bassompierre ? lui demanda un capitaine des gardes avec lequel il se croisait devant le cabinet du premier ministre.
- — Chez la reine, M. de Praslin, répondit le jeune homme.
- — Un malheur serait-il arrivé ?
- — Un accident seulement, et qui n’aura, il faut l’espérer, aucun résultat fâcheux : le roi, poursuivant un chevreuil, est tombé de cheval et s’est fait très mal à la nuque ; il ressent, actuellement, une violente douleur et ne peut tourner la tête.
- — Le cas serait-il grave ?
- — Non ; avec quelques frictions sur la partie malade, la guérison sera prompte ; maintenant, comme il est urgent de faire préparer au plus vite la chambre de Sa Majesté, je vais chez la reine.
- Aussitôt après, M. de Bassompierre faisait demander à Marie de Médicis la faveur d’une audience, et était introduit dans ses appartements.
- — Vous ici, monsieur? dit la reine ; seul, sans le roi? N’étiez-vous pas de la partie de chasse ?
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- — J’ai eu cet honneur, madame, jusqua trois heures de l’après-midi.
- — Et le roi s’est blessé avec son arme, vous venez me l’annoncer? Parlez, je meurs d’anxiété.
- — Le roi a fait une chùte de cheval et s’est un peu luxé le cou, voilà tout.
- — O mon Dieu ! mais c’est dangereux, peut-être ; je veux partir sur-le-champ pour Saint-Germain : madame de Montmorency, vous m’accompagnerez ; prévenez les médecins ; deux vont me suivre ; partons sans retard.
- — Que la reine veuille bien se rassurer, reprit Bassompierre, le roi ne court aucun danger ; le duc d’Epernon le ramène dans son carrosse; avant une demi-heure, le royal cortège sera ici.
- — Vous me l’assurez, monsieur de Bassompierre?
- — Je l’affirme à Votre Majesté.
- Sur un signe de la reine, le jeune gentilhomme salua profondément et sortit.
- Marie de Médicis fit appeler son secrétaire des commandements et lui donna les ordres nécessaires pour faire préparer la chambre du roi ; les quatres médecins appelés eu toute hâte, se tinrent prêts à donner une première consultation ; un grand feu de bois fut allumé dans la vaste cheminée de la chambre de Henri IV, et son lit mis en état de le recevoir ; le personnel du palais, l’air effaré et la mine anxieuse, courait en tous sens, racontant, commentant, amplifiant l’accident, pendant que les médecins allant, venant, gesticulant, causaient en latin — et quel latin ! — des soins à donner â leur illustre client. Combien de fois les verbes sa.igna.re, purgare, clyste-rium administrare, revinrent-ils dans la conversation ; il serait difficile de le dire, même approximativement.
- Tout à coup, un grand bruit se fit au dehors ; c’était la voiture du roi qui rentrait au Louvre.
- D’Epernon en descendit le premier ; Henri IV mit pied à terre à son tour, appuya sa main sur l’épaule du duc : les autres courtisans marchèrent à deux pas en arrière.
- Un joyeux murmure s’éleva parmi les gens du palais en apercevant sain et sauf le Béarnais, murmure aussitôt réprimé cependant, en remarquant son air fatigué, souffrant, et sa pâleur extrême ; en voyant surtout que son cou, raide et tendu, l’obligeait à garder la tête inclinée à gauche plus que de raison.
- La reine vint au-devant de lui toute tremblante :
- — Sire, dites-moi que rien de grave n’est à craindre ? s écria-t-elle enjoignant les mains.
- — Ventre saint-gris ! j’y compte bien, répondit Henri de Navarre en s’efforçant de sourire ; ma tâche n’est pas encore terminée.
- ~~ Vous souffrez beaucoup ?
- Je l’avoue.
- —• Vos «DDartements sont prêts et vos médecins sont là.
- — Ah ! combien je te plains Henriot, si tes médecins sont là, répéta le fou du roi qui arrivait sur ces entrefaites ; tu n’es pas hors de leurs mains, va ! j —Chicot, tu auras une vilaine fin, repartit le roi;
- { médire de ces doctes personnages porte malheur.
- — Alors, tu ne t’en es pas privé aujourd’hui, mon fils, puisque tu reviens en si triste état.
- — Allons, mon cher d’Epernon, laissons Chicot à ses boutades et continuez-moi vos bons offices jusqu’à ma chambre ; une fois au lit, je vous rendrai votre liberté.
- — Je suis à toute heure au service de mon souverain.
- Le roi suivi de ses courtisans, gagna sa chambre, les congédia à l’entrée, et se laissa déshabiller par deux chambellans ; lorsqu’il fut couché, là reine entra, suivie des médecins de la cour.
- — Sire, voici vos docteurs qui viennent se mettre à votre disposition, dit Marie de Médicis.
- — Ah ? messieurs, repartit le roi, remettez, s’il vous plaît, à demain votre consultation ; ce soir, elle pourrait être longue et j’ai, présentement, la meilleure envie de dormir.
- — Votre Majesté veut-elle seulement nous permettre d’examiner le siège du mal, sedes mali, comme dit Hippocrate, et de lui apporter quelque soulagement?
- — Opérez vite alors.
- Le médecin en titre fit un signe à ses confrères et s’approcha du lit ; les autres marchèrent deux pas en avant et l’entourèrent.
- Les médecins promenèrent leurs regards sur le cou du roi ; le premier posa très délicatement son doigt sur la peau du monarque, ce qui, malgré la précaution, arracha au patient un aïe ! douloureux.
- — Nervi condensi sunt, ajouta le disciple d’Esculape en regardant ses confrères.
- — Lenimenta, lenimenta, répétèrent les autres, en se rengorgeant avec fatuité.
- — Laissez donc là votre latin d’antichambre, repartit le roi, et parlez en français; si j’ai les nerfs du cou tendus, ordonnez des émollients et laissez-moi reposer ; le repos est le meilleur des remèdes ; bonsoir, messieurs.
- Marie de Médicis elle-même, sur l’invitation de Henri, rentra dans ses appartements ; les chambellans furent seul chargés de veiller le roi de France ; malgré sa fatigue de la journée et ses souffrances du moment, dix minutes plus tard Henri IV paraissait dormir.
- II
- Ce matin-là ainsi que nous venons de le voir, une grande partie de chasse avait eu lieu dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye.
- j Le duc de Bouillon, Villeroy, Brulare de Puisieux, comte de Berny, Montbazon, Lavardin, La Force, de
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- Luyues, le duc d’Epernon et plu-ieurs autres gentilhomtnes avaient été invités à accompagner sa Majesté.
- Jusqu’à deux heures de l'après-midi, tout s’était passé le plus agréablement du monde. Après une longue battue en forêt, Henri IV et ses invités étaient rentrés, vers midi, au château, à peine achevé, où un copieux déjeuner les attendait. Une heure après, la chasse avait regagné le plus épais du bois, se livrant avec ardeur à ses exploits cynégétiques, lorsque le roi avait fait la chûte que nous savons.
- Cet accident, sans gravité apparente, arrivait bien mal à propos; depuis longtemps déjà, la cour se promettait de célébrer magnifiquement la Toussaint, et voilà qu’à la veille de cette grande fête, le roi prenait le lit. Quinze jours restaient, il est vrai, pour atteindre la date chrétienne, mais Henri de Navarre serait-il rétabli ; nul ne le savait.
- Ce jour de la Toussaint, de l’ati 1608, ne devait pas seulement être une fête religieuse, mais encore une journée mémorable au point de vue politique. L’ambassadeur des Pays-Bas, avec lequel on avait ébauché, ces derniers mois, un traité de commerce, devait y apposer sa signature dans la matinée; après le dîner, une réception superbe lui était réservée ; le duc de Sully avait recommandé qu’elle fut splendide.
- Le lendemain de l’accident, neuf heures allaient sonner lorsque le roi s’éveilla.
- Contrairement à ses prévisions, il avait mal dormi ; une douleur lancinante, qu’il ressentait derrière le cou, l’avait tenu presque constamment éveillé, de plus une fièvre ardente le dévorait.
- De temps à autre, les officiers du palais attachés à sa personne lui avaient offert leurs soins les plus empressés ; mais Henri les avaient renvoyés sansaccepter leurs services.
- A neuf heures donc, les princes et le surintendant des finances, apprenant que Sa Majesté était réveillée, allèrent avertir la reine ; Marie de Médicis et Sully entrèrent aussitôt dans la chambre du roi.
- — Comment avez-vous passé la nuit, sire ? demanda la reine.
- Aussi mal que possible; répondit Henri, je ressens au cou une vive douleur qui m’empêche absolument de remuer la tête ; mes médecins sont-ils ici ?
- — Ils attendent que Votre majesté les fassent appeler, ajouta Sully.
- — Qu’ils entrent.
- Les quatre médecins arrivèrent près du lit.
- — Mes amis, leur dit le Béarnais, j’attends de vous que vous me guérissiez le plus promptement possible : à quatre que vous êtes ici, c’est bien le diable si vous ne pouvez trouver un remède efficace ; je liens essentiellement, vous l’entendez, à présider, frais et dispos, la fête
- que je donnerai le premier novembre à l’ambassade de la Hollande ; il vous reste donc une quinzaine pour mener à bien cette cure ; et, si elle vous fait honneur, comme je l’espère, elle rendra en outre un réel service à la patrie.
- Les médecins examinèrent de nouveau la partie malade et se consultèrent gravement ; un cataplasme fut reconnu nécessaire ; le premier docteur rédigea l’ordonnance ; un second se chargea de veiller à sa préparation ; un troisième de l’appliquer; chacun réclama sa part et s’occupa aussitôt d’apporter quelque adoucissement à l’état de l’auguste malade.
- [A suivre) Sophronyme Loudier.
- REVUE DES SOCIÉTÉS"’
- La Revue des sociétés que nous avons déjà signalée à nos lecteurs et dont le rédacteur en chef est M. A. Vavasseur, — le célèbre avocat à la cour d’appel de Paris, — à commencé dans son bulletin du mois dernier une Étude due précisément à M. Vavasseur, sur le Familistère de Guise.
- Nous nous proposons quand ce travail sera complet d’en entretenir à nouveau nos lecteurs.
- Signalons en attendant, les matières contenues dans le dernier numéro de cette intéressante publication.
- Sommaire du numéro de mai 1888 [Cf année.) — Bulletin : L'alliance du capital et du travail. Le Familistère de Guise. M. Godin et Fourier. Deux systèmes de répartition dv produit : l'ouvrier actionnaire. Statuts sous l’invocation divine. Le Congrès international d'Anvers et le projet de loi sur la lettre de change. L’Europe divisée sur la question de provision. La Compagnie des Omnibus et les monopoles. Économistes et socialistes. Nouveaux monopoles en projet. L’éclairage électrique. Paris, Urles-Lux. — Jurisprudence. — Doctrine : IL Assurance sur la vie et la Rente viagère.— Législation.— Chronique.— Bibliographie.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 21 au 27 Mai 1888. Naissance :
- Le 22 Mai,d’un enfant mort-né de Pennelier Célestin et de Strasbil Palmyre.
- Décès
- Le 22 Mai, de Franqueville Maurice, âgé de 8 mois.
- Le 25 Mai, de Démoulin Joseph Jules, âgé de 70 ans.
- Le 26 Mai, de Ribeau Alice Thérésa, âgée de 8 mois.
- (i) Marchai et Billard, éditeurs, place Dauphine, 27, Paris. — Abonnement annuel, 15 fr. —
- ____________Le Gérant : A. DOYEN.___________________
- Cuise. — lmp. Baré.
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- 12’ Année, Tome 12.-- N‘ 509 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 10 Juin 1888
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Toutes les communication?
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de Quittance.
- et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- France
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- , rue Neove-des-Petits-Champ i Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- La France républicaine et sa politique extérieure.
- — L’Incident Austro-Français. — La Civilisation est en baisse ! —La France et l’Alsace-Lorraine.
- — Organisation Internationale de la Paix. — Société de Paix et d’Arbitrage international du Familistère de Guise. — Une fonction à créer.— Proposition d’Arbitrage entre l’Italie et l’Abyssinie. — L’idée de paix en Italie. — Le Meeting Franco-Italien. 'Bulletin de la Paix Armée. — Vient de paraître, recueil officiel des résolutions votées par les 21 congrès tenus de 1861 à 1881 par la ligue internationale de la Paix et de laLiberté.
- — Le Coin des Poètes. — La Bible en Japonais.
- — Les oranges d’Australie. — Errata. — État-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de 75 centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- LA FRANCE REPUBLICAINE
- ET SA POLITIQUE EXTÉRIEURE
- Le mois qui vient de s’écouler a été marqué par un incident très-grave, qui a profondément ému la presse et l’opinion françaises et qui, s’il ne saurait être le point de départ de complications immédiates, est tout au moins le symptôme d’un état de choses trés-tendu : nous voulons parler de l’incident Tisza.
- Les lecteurs du Devoir connaissent déjà sans doute, pour les avoir lues dans les journaux quotidiens, les paroles profondément offensantes pour la dignité de notre pays, prononcées parle ministre hongrois, en réponse à ceux qui lui demandaient de s’expliquer au sujet de l’Exposition universelle de 1889. Le ministre austro-hongrois a déclaré qu’il ne saurait encourager les industriels de son pays à aller exposer dans une ville aussi troublée que Paris, au sein d’une nation comme la nôtre, où la propriété étrangère pouvait ne pas être en complète sécurité.
- A ces mots, fait qu’on n’a pas suffisamment mis en lumière, toute l’Extrême-Gauche de la Chambre protesta bruyamment contre l’insulte gratuite adressée à la France. Un député cria même ces paroles méprisantes à l’adresse de M» Tisza : —
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- « C’est M. de Bismarck qui vous fait parler ainsi?...» — M. Tisza les aggrava en répondant : — « M. de Bismarck est le plus grand homme d’État de ce siècle. »
- Un incident de cette nature affirme évidemment l’étroite communion de vues de plus en plus grande entre l’Allemagne et l’Autriche. Il marque que ces deux pays poursuivent une politique commune et qu’ils ont établi leur alliance sur des bases fortement cimentées.
- Ons’estémuen France,etonne pouvait pasne pas s’émouvoir de paroles aussi humiliantes que celles que M. Tisza nous jetait, en proférant contre nous l'accusation d’être un pays où les étrangers ne sauraient jouir du calme et de la sécurité ordinaires. Finalement, l’incident a été porté à la Chambre, où M. Goblet, notre ministre des Affaires étrangères, a été amené à exposer la politique générale extérieure de la France.
- Ce discours que nous reproduisons plus loin, à titre de document historique, est remarquable à plus d’un titre. — D’abord, c’est la première fois, depuis de longues années, qu’un incident de politique extérieure est porté devant la Chambre et qu’un ministre français prononce du haut de la tribune, à la face de l’Europe qui l’écôute, des déclarations graves et solennelles destinées à indiquer le but de politique extérieure poursuivie par notre pays. Tandis que M. de Bismarck, à diverses reprises, s’attachait à exposer devant le Reichstag en un langage qu’on ne saurait, certes, taxer de vulgaire ni de banal, les lignes générales de la politique allemande, nos ministres français évitaient avec le plus grand soin d’aborder ce sujet palpitant. C’était là, nous l’avons dit maintes fois dans ces colonnes, une pratique déplorable, la politique extérieure d’un pays ayant tout à gagner à ce que ses représentants, sur ce point comme sur tout le reste, se tiennent en communication étroite avec le pays qu’ils gouvernent.
- Ensuite, le discours de M. Goblet respire une certaine force de calme et de dignité tout-à-fait réconfortante. Il affirme que la France veut la paix, que le gouvernement français est animé d’intentions pacifiques et que nul ne saurait suspecter ces intentions. Le tout, dit dans un langage élevé, concis, sans redondance. La Chambre toute entière a écouté avec recueillement et applaudi avec transport le ministre des Affaires étrangères. Un instant 1 es haines de groupes et de personnes se soûl
- assoupies et c’est de l’unanimité de la Chambre républicaine que M. Goblet a reçu les applaudissements chaleureux. Quant à la droite, elle s’est tue et n’a pas dit mot. Ni signe d’approbation ni signe d’improbation. Elle a cru devoir s’abstenir dans cette manifestation ; nous dirons tout-à-l’heure pourquoi.
- Dans la presse, l’unanimité des éloges n’a pas été moindre. Les journaux républicains les plus opposés se sont accordés à reconnaître la correction de M. le Ministre en cette circonstance, à louer sa fermeté, le calme de ses déclarations...
- Eh bien ! tout en reconnaissant, nous aussi, la bonne impression qu’a dû produire ce discours, nous sommes forcés de déclarer que. nous eussions voulu entendre M. le Ministre tenir un langage plus pressant, développer, à l’appui de l’idée de paix, des considérations différentes de celles qu’il a présentées.
- Expliquons-nous :
- *
- * --H *
- Il y a une politique internationale républicaine et une politique internationale conservatrice. On ne saurait isoler la politique extérieure de la politique intérieure. Il y a nécessairement corrélation entre les deux ; et les traditions de l’une ou de l’autre sont tout-à-fait différentes. Aussi, ne saurait-on s’étonner du silence gardé par la Droite, pendant que M. Goblet parlait la semaine dernière.
- A quel propos, en effet, M. Tisza a-t-il prononcé les paroles qui ont si vivement ému l’opinion publique, non seulement en France, mais encore en Europe ? A propos de l’Exposition universelle, coïncidant avec la célébration du centenaire de 1789. Qu’on le veuille ou non, l’Exposition universelle sera la glorification de la Révolution française. Il n’est pas possible qu’il en soit autrement. Gomment, arrivés à ce grand anniversaire, les peuples ne tressailliraient-ils pas, au souvenir glorieux qu’il évoque ? Or, si la Révolution est le plus grand souvenir de l’histoire moderne capable d’émouvoir les peuples, elle est aussi la date funeste, néfaste, pour ceux qui exècrent l’œuvre d’émancipation et d’affranchissement accomplie. Et il y a une solidarité étroite entre les uns ou les autres dans tous les pays ; solidarité entre ceux qui bénissent la Révolution comme entre ceux qui la maudissent. C’est la Révolution elle-même qui, à son début, posa les bases de cette solidarité en appelant les
- peuples à la liberté, en réponse aux actes nombreux
- de solidarité par lesquels les rois elles oppresseur^ de tous pays proclamaient leur communauté dfin*
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- térêts et s’appelaient réciproquement à l’assaut de la liberté.
- plus lard, le grand mouvement commencé s’accentua; avec des alternatives de succès et de revers pour les uns et pour les autres. La grande épopée révolutionnaire qui va de 1792 à 1799 lut le triomphe de l’idée libératrice dans laquelle était venu se fondre le principe de nationalités, proclamé également par la Révolution.De 1800 à 1815, dans la tourmente impériale, une confusion déplorable s’établit, mais en 1815, sur les ruines de la France écrasée, les deux principes se retrouvèrent en présence : le principe royaliste et de l’oppression des peuples triomphant, celui de la Révolution vaincu, écrasé, mais indomptable. C’est pour l’empêcher de se relever, pour l’écraser à tout jamais, à tout jamais assurer la stabilité des trônes et le servage des nationalités conquises, — l'Italie, la Pologne, la Hongrie, le Tyrol et la Dalmatie — que les conservateurs fondèrent la Sainte-Alliance. La Sainte Alliance fut l'expression pratique, la réalisation des données conservatrices générales en matière de politique européenne. Bien que dirigée contre la France en particulier, la France, où l’esprit d’émancipation des peuples, souffle sans repos ni trêve, les conservateurs français y adhérèrent avec enthousiasme. Tous ceux qui maudissaient l’œuvre de la Révolution ou qui redoutaient de voir cette œuvre reprise par ses continuateurs, espéraient en la Sainte-Alliance pour arrêter l’essor révolutionnaire français et sauvegarder l’ordre de choses politique et social dont elle était l’épée de défense naturelle. De là le caractère toujours anti français de toute politique extérieure conservatrice. Qu’ils le veuillent ou non, les conservateurs français sont condamnés à représenter au sein de notre pays le parti de l’étranger, parce que la France livrée à elle-même, la France républicaine, révolutionnaire, est le point de mire des conservateurs étrangers, l’objet de leur haine implacable.
- Mais à la Sainte-Alliance des rois et des conservateurs de tout pays, la tradition révolutionnaire toujours féconde, même vaincue, opposa la Sainte-Alliance des peuples.
- Peuples formons une Sainte-Alliance
- Et donnons-nous la main
- chante Béranger, le poète de la conscience popu-iMre française sous la Restauration. Cette Sainte-AlHance des peuples, ayant pour foyer et gardien fidèle la France delà Révolution, elle s'affirme
- tout le cours du xixe siècle avec une force et une énergie irrésistibles. Il suffît qu’en 1830 la France pousse un rugissement, pour qu’aussitôt, tous les peuples opprimés tressaillent, que les nationalités rivées aux chaînes de la Sainte-Alliance royale se lèvent : l’Italie contre l’Autriche, la Pologne contre la Russie, les unes et lés autres électrisées aux chants de liberté que l’écho leur apporte du pays de la « doulce » France, comme l’appelaient les poètes du Moyen-Age. En 1848, le gouvernement conservateur de Louis Philippe n’est pas plutôt renversé et la France maîtresse de ses destinées que de Lisbonne à Moscou, un grand soupir de soulagement est poussé; les peuples courbés sous le joug des rois entrevoient l’aurore de la République et les nations opprimées par l’étranger, entrevoient leur indépendance nationale : à Rome, à Milan, à Pesth, à Francfort, à Berlin, partout tonne la Marseillaise, à laquelle répond, de Paris, comme un écho, le refrain de Pierre Dupont :
- Les peuples sont pour nous des frères
- Et les tyrans des ennemis.
- Si irrésistible est le courant révolutionnaire français, que Napoléon III, après l’avoir enrayé, remonté même, par le grand crime international qui porte d'ans l’histoire le nom d'Expédition de jRome,fut contraint de le suivre pour se maintenir. Les guerres de Crimée et de l’Indépendance italienne n’ont pas d’autre source : c’est le génie français qui entraîne l’Empereur à sauvegarder malgré lui la Turquie contre la Russie et à délivrer l’Italie de la domination autrichienne. La constitution de la Nationalité prussienne, préface de l’hégémonie allemande,a son origine dans la même pensée. On sait que ce fui l’opposition qui, de 1864 à 1869, défendit obstinément le principe des nationalités auquel l’Empire se rallia d’une façon malheureusement confuse et maladroite, et sans prendre les précautions qu’eut nécessité une politique extérieure de cette nature.
- Il serait donc puéril de croire qu’il n’y a aucune différence dans la conduite à tenir vis-à-vis les nations étrangères, selon que la France est en république ou en monarchie.
- La France de 89, de 1848, est un objet d’exécration pour les autocrates, de bénédiction pour les peuples.
- Un gouvernement républicain patriotique est donc tenu,dans sa politique extérieure^ obéir à des mobiles différents d’un ministère monarchique.Lui seul peut soutenir efficacement l’idée de paix entre
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- nations — parce que lui seul peut s’appuyer sur la sympathie des nations.
- Le progrès des idées de Droit, en matière internationale, a fait de grands progrès en Europe depuis une trentaine d’années. La preuve en est que les Chancelleries s’appuient sans cesse sur des considérations de Droit dans leurs décisions.Vraies ou fausses, par le seul fait qu’on les invoque, ces considérations démontrent que les Empires ne sauraient se fonder sur l’idée absolue de la force. Le gouvernement, donc,qui invoquera avec le plus d’éclat, le respect des droits des peuples, pèsera par là sur les gouvernements ennemis en s’adressant à la sympathie de ces peuples, dont l’action respective sur leurs gouvernants pourra, à un moment donné, arrêter l’ouverture d’un conflit imminent.
- Quelle magnifique occasion avait là M.Goblet,de rappeler que la commémoration de l’anniversaire de 1789, loin d’apparaître aux yeux des peuples de l’Europe comme une menace, devait leur apparaître au contraire, comme un gage de paix et de conciliation internationales.
- L'hostilité des paroles du ministre hongrois s’adressait surtout à la Révolution ; la glorification de la Révolution au point de vue international était la réponse naturelle, tout indiquée, qu’un ministre républicain devait faire. Elle eut été, du même coup, la glorification de la France républicaine et pacifique ; l’idée de paix eut été mieux affirmée et les déclarations du ministre eussent réveillé chez les peuples voisins les sentiments de sympathie qu’ils nourrissent à l’état latent et que les gouvernants cherchent à étouffer par tous les moyens, la calomnie de nos intentions présentes et la calomnie de notre passé.
- C’est ce passé qui a fait notre grandeur ; c’est lui encore qui nous sauvera.
- Puissent les ministres républicains,se convaincre de ces vérités ; elles sont une force qu’on ne peut négliger et que les ennemis de la France, c’est-à-dire de la Paix, du Progrès et du Droit, ne négligent pas, eux ; car ils s’efforcent de nous isoler et de nous pousser à un conflit où dans notre défaite seulement possible, sombrerait l’avenir de la Paix et de la Liberté européennes.
- Voici le discours de M. Goblet, dont il est parlé dans notre article :
- Messieurs,
- Je comprends l’émotion qui s’est emparée de l’honorable orateur lorsqu’il a éonnu l’incident de la chambre hongroise.
- émotion que la Chambre et la France ont partagée. Je m’empresse de dire que le gouvernement n’a pas attendu jusqu’à aujourd’hui pour s’y associer, et pour prendre les mesures que l’incident pouvait comporter. Il ne faut pas en exagérer l’importance, ainsi que le reconnaissait il y a un instant, l’honorable M. Gerville-Réache, et je demande la permission de la circonscrire tout de suite très-exactement.
- Je n’ai pas à revenir sur les considérations qui ont déterminé les gouvernements qui nous ont précédés à décider qu’une exposition internationale aurait lieu en 1889. Lorsque cette résolution a été prise, nous n’avons pas pu nous dissimuler qu’elle pourrait soulever des objections de la part de certains gouvernements étrangers. Les gouvernements étrangers ont le droit d’ignorer ou d’oublier que la date de 1889 ne rappelle que des souvenirs de liberté, de justice, d’émancipation et de progrès social. (Vifs applaudissements.)
- Aussi, messieurs, n’avons-nous pas insisté pour vaincre les scrupules qui ont pu nous être opposés. Nous sommes aujourd’hui, comme nous l’étions au premier jour, prêts à accueillir avec reconnaissance toutes les adhésions qui nous seront apportées ; il y en a dès à présent de nombreuses et je puis vous affirmer que, quelles que soient les hésitations de la dernière heure, l’Expositien de 1889 aura son plein succès. (Très bien ! très bien ! et applaudissements.) Mais aussi nous ne gardons aucun mauvais vouloir à ceux qui croient devoir s’abstenir.
- Quant à l’Autriche-Hongrie, voici exactement, messieurs, au sujet de l’Exposition de 1889, ce qui s’est passé.
- L’année dernière, M. Tisza, le président du conseil du ministère hongrois, avait déclaré que, bien que le gouvernement ne s’associât officiellement, en aucune mesure, à l’Exposition de 1889, il accorderait sa protection aux industriels hongrois qui voudraient individuellement exposer. Depuis cette époque, et tout dernièrement, il s’était fondé à Paris un comité austro-hongrois dont les éléments ont été empruntés à une chambre de commerce austro-hongroise, qui fonctionne depuis un certain temps à Paris et qui est parfaitement reconnue par le gouvernement autrichien.
- Ce comité lui-même s’est fait inscrire et reconnaître au consulat autrichien. Il est entré en rapport avec le directeur de notre Exposition, et c’est au moment où ce comité venait ainsi de se former dans les conditions les plus régulières, «
- où, de toutes parts, des offres et des adhésions nous arrivaient
- des diverses parties de l’empire austro-hongrois, c’est à ce moment-là, dis-je, que le gouvernement a cru devoir changer
- opinion.
- Il en avait le droit. Je m’empresse de reconnaître que mvernement hongrois avait incontestablement le droit ivenir sur son sentiment de l’année dernière, et de déclarer n’il n’encouragerait pas les industriels à venir à not^ xposition. Nous pouvions le regretter, nous n’avions roit de nous en plaindre ; il avait même lé droit *-* 1
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- jUsque-là — d’ajouter que non seulement il n’encouragerait pas les industriels hongrois à figurer à notre Exposition, mais que si quelques-uns d’entre eux lui demandaient conseil, il les en détournerait.
- Mais à mon sens, et au votre, je crois, comme au-sens de l'honorable M. Gerville-Réache, le chef du ministère hongrois ne pouvait pas donner, pour justifier cette opinion, les deux motifs qui ont été donnés et sur lesquels tout à l’heure votre attention a été appelée, — deux motifs qui, en soi, me paraissent inacceptables et au sujet desquels les expressions employées ont évidemment dépassé la pensée de l’orateur. (Très bien ! très bien !)
- Le président du conseil hongrois ne pouvait pas dire que les événements étaient tels qu’ils donnassent à craindre qu’au moment de l’Exposition de 1889 la paix fut troublée entre son pays et le nôtre, car s’il sait que son pays — et j’en suis convaincu — ne nourrit aucune pensée agressive contre la France, il sait tout aussi bien qu’aucun soupçon de ce genre ne peut être dirigé contre notre pays.(Vive adhésion et applaudissements.)
- 11 ne pouvait pas dire surtout que la France traverse à certains moments un état d’agitation tel que le gouvernement français ne pourrait pas répondre de protéger suffisamment les intérêts et même le drapeau hongrois.Ce sont là des appréciations alarmantes d’une part, d’autre part des jugements injustes, et j’ai le droit de dire blessants, dans une certaine mesure (Très bien ! très bien ! à ganche et au centre), que nous ne devions pas attendre d’un gouvernement aussi correct que l’est le gouvernement austro-hongrois... (Nouvelles marques d’approbation) d’un gouvernement qui entretient avec nous des relations amicales, que nous ne devions pas attendre surtout de cette partie de l’empire pour laquelle nous n’avons jamais témoigné que les sympathies les plus chaleureuses (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs), et qui, je dois le déclarer, y a jusqu’à présent répondu par les sentiments d’une paifaite réciprocité. (Très bien ! très bien !)
- Quoi qu’il en soit, ces paroles ont été prononcées; elles sont regrettables. Bien que, comme le faisait tout à l’heure très justement remarquer M. Gerville-Réache, M. Tisza ne soit pas chargé de la direction des affaires étrangères de l’empire , austro-hongrois, il n’en est pas moins vrai qu’elles étaient de nature à nous étonner, quelles ne pouvaient pas passer inaperçues de notre part, alors que rien, absolument rien, je l’affirme à la Chambre, dans l’attitude du gouvernement français, n’était de nature, je ne dis pas à les justifier, mais à les expliquer.
- Dès que ces paroles ont été portées à notre connaissance par les rapports officiels, j’ai invité notre ambassadeur à Vienne à en saisir le ministre commun des affaires étrangères, le comte Kalnocky, de la haute courtoisie duquel nous n’avons jamais eu qu’à nous louer.
- Je dois dire que, dès la première entrevue, M. le comte
- Kalnocky a exprimé son vifregret.de l'impression qu’avait produite en France un incident aussi fâcheux qu’imprévu. 11 a déclaré que, comme ministre des affaires étrangères, ayant seul qualité pour diriger la politique internationale de la monarchie, il regrettait cette impression pénible, qu’il ne pouvait que donner l’assurance que ni le gouvernement ni lui n’avaient pu avoir l’intention d’offenser en quoi que ce soit la France, qui est une nation amie, et il a insisté sur ce que les longues et bonnes relations qu’il entretenait avec le gouvernement français, et dont il désirait sincèrement la continuation, étaient le gage de ses sentiments.
- Depuis cette déclaration, M. lé comte Kalnocky s’est mis en rapport avec M. Tisza, et je suis informé qu’il a communiqué à notre ambassadeur une lettre par laquelle M. Tisza déclarait qu’il ne pouvait que s’associer aux sentiments exprimés par M. le comte Kalnocky. (Mouvements divers), et que ses paroles n’avaient été inspirées par aucun sentiment d’hostilité à notre égard. Quel est le Hongrois, ajoutait-il, qui pourrait dire ou faire quelque chose de blessant pour la France ? (Mouvements divers.)
- Messieurs, telles sont les déclarations qui ont été faites à notre ambassadenr, et, pour ma part, j’estime que, si comme, je n’en doute pas et comme l’affirment M. le comte Kalnocky et M. Tisza, il est dans la pensée du gouvernement austro-hongrois de continuer avec la France les excellentes relations qu’il a eues jusqu’à présent, il sera bien facile à M. Tisza de dissiper les dernières traces qu’auraient pu laisser ses paroles.. (Très bien ! très bien !)
- Mais, messieurs, je ne croirais pas répondre suffisamment à votre attente et même à la portée de la question, quelque sommaire qu’elle soit, qui m’a été adressée tout à l’heure, si je ne profitais de cette occasion pour m’expliquer en quelques mots, — en très peu de mots, messieurs, — sur la situation générale extérieure, de la France et sur notre politique. (Très bien î très bien! et applaudissements.— Parlez !)
- Je ne m’arrêterai pas à répéter ici que cette politique est absolument pacifique ; j’estime que personne dans le monde n’en peut douter sincèrement. (Approbation générale).
- La France veut la paix. Tandis qu’autour d’elle tant de nations s’agitent, cherchent et nouent des alliances dont le but serait de répondre à un acte d’agression de notre part, la France seule est calme et impassible. (Vifs applaudissements.)
- Elle ne recherche pas d’aventures: la France s’occupe de ses affaires intérieures, également éloignée de toute pensée offensive et de tout sentiment de défaillance. (Nouveaux applaudissements) pour le surplus, se contentant de surveiller les événements et de se préparer à faire face à toutes les éventualités. (Très bien ! très bien ! et applaudissements.)
- Messieurs, est-ce que cette Exposition même, dont je viens de rappeler et de définir le caractère, est-ce que cette Exposition, dont nous voyons tous les jours grandir, se développer les travaux,publiquement et au grand jour, cette Exposition à
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- laquelle nous avons convié les industriels du monde entier, est-ce qu’elle n’est pas le meilleur témoignage que nous puissions donner de nos intentions pacifiques... (Applaudissements) de notre ferme espérance que la paix ne sera pas troublée et de notre volonté quelle ne le soit pas par notre faute? (Nouveaux applaudissements.)
- Et s’il y a un fait patent, indiscutable, n’est-ce pas que jamais, dans aucun pays ni à aucune époque, l’ordre n’a été assuré comme il l’est dans notre pays? (Très bien! très bien!)
- C’était assurément une prévision bien extraordinaire que celle qui faisait penser à M. Tisza que si un drapeau hongrois était confié à notre hospitalité,il pouvait être exposé à quelque outrage. Les Hongrois ont bien vu que ce n’est pas en France que ces choses se passent. (Très bien ! très bien ! et applaudissements.)
- Ainsi, messieurs, nons poursuivons dans la paix le développement régulier du régime que nous avons voulu fonder, comme nous continuons de travailler incessamment au progrès moral et matériel de la nation, sans nous laisser émouvoir par des agitations intérieures auxquelles l’étranger aurait tort d’attacher trop d’importance, car elles ne peuvent avoir de fondement sérieux dans ce pays de bon sens, si facile à gouverner, où l’on n’a jamais fait de révolution que quand les gouvernements y ont contraint (Très bien ! très bien ! à gauche), et où le peuple, dès aujourd’hui, — bien des démonstrations récentes nous le prouvent, est plus profondément attaché que nous n’avons l’air de le savoir nous-mêmes à ses libres institutions. (Applaudissements à gauche.)
- Ne nous laissons pas davantage troubler par les bruits plus ou moins alarmants du dehors, par des articles de journaux, par des incidents qui éclatent d’une façon absolument imprévue ; la France veut vivre en paix avec tous les peuples; la France accueille avec reconnaissance tous les témoignages de sympathie qui lui viennent, et j’ai le droit de dire que dans une démonstration récente, absolument pacifique, — je veux parler de celle de Barcelone,— elle a en reçu de plus d’un côté. (Très bien ! très bien ! — Applaudissements.)
- Si cependant quelque Etat voisin, dans la limite de son droit, croit devoir édicter des mesures plus ou moins dommageables à nos intérêts, nous supportons sans réclamations inutiles ce qui ne dépend pas de nous d’empêcher, nous réservant de prendre,nous aussi,quand il nous paraîtra utile et dans la limite de notre droit,les mesures conformes à nos intérêts... (Applaudissements répétés) décidés aussi à assurer toujours le respect de notre dignité nationale.
- Voiià, messieurs, toute notre politique étrangère. Elle ne menace et ne provoque personne ; elle est parfaitement simple et claire, pacifique et digne. Elle répond, j’en suis convaincu, j’en ai la pleine confiance, aux véritables sentiments de la Chambre et du pays. (Triple salve d’applaudissements à gauche et au centre.)
- M. le Président. — L’incident est clos.
- L’Incident Austro-Français.
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- Nous donnons, ci-dessous, les principaux incidents qui out marqué le contlit austro-français provoqué par les paroles de M. Tisza.
- Les lecteurs verront par ce court résumé, combien nous avons raison de compter surJa sympathie des peuples à l’extérieur, même lorsque les gouvernants nous sont ouvertement hostiles.
- Voici, d’abord, l'origine du conflit : Une commission hongroise s’était constituée,pour participer à l’exposition de 1889 ; le ministère, consulté au préalable, avait promis son concours. A la suite de lenteurs interminables, apportées dans l’octroi de ce concours réclamé par la Commission, un député de l’opposition interpella M. Tisza. C’est en répondant a l’interpellation de M. Helfi, que le ministre de la Hongrie a dit qu’il ne saurait encourager les industriels à se rendre à l’exposition universel!o, vu l’état troublé de la France. Dans les conditions, dit-il en substance, où se trouve ce pays, les industriels qui assisteront à l’exposition risquent de ne pas trouver la sécurité nécessaire pour leurs produits et de provoquer des incidents fâcheux, tels que la violation du drapeau hongrois.
- L’extrême-gauche de la Chambre hongroise protesta vivement, au cours de la séance même, contre ces paroles, et hors séance, voici la protestation qu’elle rédigea et communiqua aux journaux français :
- « Le parti de l’indépendance a été très étonné de la conduite du ministre du commerce à l’égard des citoyens qui avaient l’intention de prendre part à l’Exposition de 1889.
- « Les membres de ce parti ont entendu avec indignation la réponse de M. Szecher.y et celle de M. Tisza à l’interpellation que M. Helfi a déposée en notre nom.
- « Non seulement les paroles ministérielles trahissent des sentiments réactionnaires qui ne conviennent pas aux ministres d’un État libre et constitutionnel et sont incompatibles avec les intérêts de l’industrie hongroise, mais encore elles sont de nature à blesser les sentiments de la nation française avec laquelle nous sommes en relation d’amitié.
- «Bien que les principes du parti de l’indépendance aient pour base la monarchie constitutionnelle et que ce parti désire maintenir l’alliance avec l’Allemagne,il considère comme nécessaire de condamner de la façon la plus énergique la conduite du ministre du commerce et les paroles de M. Tisza.
- « Les membres du parti de l’indépendance font les vœux les plus sincères pour le succès de l’Exposition du Centenaire de 4789, époque bienfaisante pour l’humanité et qu’ils ne confondent pas avec la période qui a suivi.
- « Ils souhaitent que la République française marche dans la voie de la paix intérieure et extérieure'
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- « Les membres du parti de l’indépendance ne doutent pas que leurs sentiments soient ceux de la nation hongroise toute entière.»
- D’autre part,les membres de la colonie hongroise résidant à Paris ont adressé aux journaux la protestation suivante :
- « La colonie hongroise de Paris proteste énergiquement contre les paroles prononcées devant la Chambre hongroise par M. Tisza et déclare les paroles prononcées comme inqualifiables et contraires aux vœux des Hongrois, qui sont animés des meilleurs sentiments envers la France chevaleresque. Vive la France !
- « Mayer, 13, rue Blondel, M. Kivi, J. Gru-jeski, Joseph Muck, 67, avenue de la République (Grand-Montrouge), Kle-mentis, F. Berthoty, Jean Farkarpt, 21, rue du Roule,Burian,Gyorgy, Mattedesz Louis Ujzil, François Fuzessy, Michez Dannen, Homth Jesst, Henri Galitzeus-tein, Englander, Riedl, Baathey, D. Eisney, Matiko Wiimos.»
- De son côté, le gouvernement français a invité M. Decrais,notre ambassadeur à Vienne, à demander à M. Kalnocky, ministre autrichien du gouvernement hongrois, des explications sur le langage tenu par M. Tisza. Le comte Kalnocky s’est empressé de déclarer que les paroles du ministre précité ne devaient pas être considérées comme une provocation préméditée à l’adresse de la France et que M.Tisza le dirait formellement dans une déclaration à la tribune.
- Cet'e déclaration a été faite, en réponse à une interpellation déposée pour la circonstance, et sur laquelle l’Agence Havas nous apporte les renseignements suivants :
- « A la suite des déclarations de M. Goblet, MM. Pasmandy, Apponyi et Ugroq interpellent, à la Chambre des députés, M. Tisza président du Conseil, pour savoir de quelle nature sont les explications fournies par lui à M. de Kalnocky.
- «M.Tisza dit qu’il répondra ultérieurement d’une façon détaillée ; il fait pour le moment la déclaration suivante, qui est reproduite ici textuellement :
- « Je n’ai pas eu l’intention d’offenser le moins du monde et je n’ai pas non plus offensé récemment une nation avec laquelle nous vivons en paix et voulons, comme jed’ai fait ressortir même dans cette circonstance-là, continuer de vivre en paix ; je n’ai pas non plus cette intention aujourd’hui, je ne l’aurai pas en répondant aux interpellations, et Je ne l’ai, du reste, jamais eue. » (Vifs applaudissements sur tous les bancs).
- Tous les signataires des interpellations ont exprimé, au milieu des applaudissements, leurs chaleureuses sympathies pour la nation française.
- Voici le texte de l’interpellation de M. le comte Apponyi:
- « Considérant que, d’après les déclarations du ministre des Affaires étrangères de France, M. le Président du conseil a donné à M. le ministre des Affaires étrangères, à Vienne, certains éclaircissements concernant sa réponse à l’interpellation de M. llelfy, et considérant en outre que ces éclaircissements se rattachent à une déclaration qui a été faite à la Chambre des députés et dont la Chambre des députés a pris connaissance, je demande si M. le président du conseil est disposé à faire connaître la teneur de ces éclaircissements à la Chambre. »
- L’interpellation de M. Pazmandy est ainsi conçue :
- « Les explications que M. le comte de Kalnocky a données au gouvernement français sont-elles en harmonie avec les propres déclarations du président du conseil des ministres de Hongrie ?
- « Les journaux ont-ils publié un renseignement exact en annonçant que les explications données par M. de Kalnocky à M.Decrais étaient basées suides communications de M. le Président du conseil de Hongrie ?
- « Ce dernier ministre trouve-t-il compatible avec les.intérêts de la Hongrie que, abstraction faite de certaines phases de la politique extérieure, on porte atteinte, pour quelque motif que ce soit, aux sympathies immuables et durables de la nation hongroise ?»
- L’interpellation de M. Ugron a uniquement trait à une question de droit politique ; elle se rapporte à la déclaration de M.de Kalnocky d’après laquelle cet homme d’État a, lui seul, autorité pour diriger ia politique extérieure de l’Autriche-Hongrie.
- Pendant la période préliminaire des explications, la presse austro-hongroise s’est montrée trés-hos-tile à la France. Cette hostilité s’explique par ce fait : que la liberté de la presse existant dans l’empire austro-hongrois ne permet pas aux journaux populaires, affranchis de l’inspiration gouvernementale, d’expriiger toute leur indignation. Voici, cependant, un extrait d’un article publié par YEgyertetes sous ce titre : La honte de la servitude:
- « Que pourrions-nous dire pour notre justification? Nous mourons de honte. La noble nation mad-gyare est représentée par un gouvernement qui renie les plus belles traditions nationales, qui nous déshofiore et qui détruit notre bonne réputation.,
- (( Beaucoup de Français ont fait devant leurs nationaux l’éloge de nos qualités ; maintenant, iis peuvent admirer dans l’attitude du gouvernement hongrois les traits des véritables serfs et le caractère du laquais insolent.
- « Le monde saura-t-il faire une différence entre la nation et son gouvernement, entre les valets et les hommes libres ? Nous l’espérons. La nation ne tardera pas à faire entendre la véritable expression de ses sentiments.»
- Ainsi, dans cet incident, si la France s’est attirée les paroles malveillantes d’un ministre, en revan-
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- che, le peuple hongrois n’oublie pas la sympathie séculaire qui nous unit à la Hongrie.
- La France est en butte à la haine des gouvernements et à l’amour des peuples. De cette haine et de ces sympathies elle peut être fière, car elle y trouvera son salut, avec le salut de la paix, du Droit et de la Justice, dont notre pays est le défenseur né.
- La Civilisation est en baisse!
- La Chambre italienne discute la nécessité de mettre en état de défense les principaux ports de la Péninsule.
- Devra-t-on fortifier Naples et Païenne ? Serait-ce un bien ou un mal ?
- Si on les laisse ouvertes, dit un député, elles pourront compter sur la civilisation et sur le droit des gens.
- Une voix : la civilisation est en baisse.
- Personne ne proteste contre ce cri d’un pessimisme que le spectacle auquel nous assistons depuis trop longtemps en Europe est loin de démentir.
- * +
- Ces jours derniers, dans l’assemblée générale de l’union des femmes de France pour les secours aux blessés militaires, M. Jules Simon faisait un saisissant tableau des malheurs d’une guerre qu’il croit, hélas ! presque inévitable et des misères de la paix armée que nous nous imposons.
- « Voilà dix-sept ans, disait-il, que dans toute l’Europe on prépare la guerre ; voilà dix-sept ans qu’on en souffre, car il ne faut pas croire que les malheurs de la guerre commencent avec elle : ils commencent avec la prévision de la guerre, et la ruine la devance ! Quand elle viendra il y aura des amoncellements de cadavres et des malheurs devant lesquels la pensée recule effrayée; mais avant qu’elle soit venue, nous avons des ruines aussi,nous avons 800 millions de dépense annuelle rien que pour la France, le tiers de notre budget j eté dans ce gouffre,et toute notre jeunesse entassée dans les casernes, pour oublierce que nous avions mis vingt années à lui apprendre, »
- * *
- Tous les Etats européens pressent leurs armements et leurs préparatifs en vue d’éventualités indéterminées mais inquiétantes.
- Le militarisme gagne tout le monde, tous les pays, même ceux qui jusqu’à ce jour pouvaient passer pour les moins susceptibles d’être gagnés par le fléau.
- | Un article de journal intitulé « La patrie en dan. I ger » a mis l’Angleterre sens dessus dessous. Un parti militaire est né, qui a insisté avec tant de persévérance auprès du ‘gouvernement que celui, ci a fini par leur accorder la demande d’un crédit de 37 millions et demi, tant pour la défense des colonies que pour celle de l’Empire en général. Et voilà l’Angleterre dans le mouvement !
- Il est toutefois probable que la proposition d’introduire dans ce pays la conscription obligatoire ne sera pas prise en considération. Ce qui,en effet, caractérise principalement le service, en Angleterre, c’est son caractère facultatif. Tous nos exploits guerriers, disait un journal anglais, sont associés dans l’imagination nationale à l’idée du service volontaire. On perdrait plus en qualité qu’on ne gagnerait en quantité par un changement qui détruirait l’appel facultatif.
- Mais, qu’il s’agisse d’une modification à introduire dans le mode de recensement de l’armée,ou d’un développement du régime actuel, il n’en est pas moins vrai que l’Angleterre, rompant avec l’état de choses auquel elle doit sa prospérité commerciale et industrielle,va suivre le continent dans la voie des armements indéfinis.
- C’est une véritable course au clocher.
- * *
- N’est-ce pas une course au clocher que cet étalage de forces navales éclipsant à Barcelone l’exposition industrielle qui lui sert d’occasion. C’est le triomphe de la machine de guerre sur l’instrument de travail et de paix, de la mort sur la vie ; source de mortels ressentiments bien plus certes que d’émulation féconde.
- Arrêtons ici cette excursion dans les événements de ces derniers temps. Certes nous pourrions faire une ample moisson défaits susceptibles de prendre place dans ce bulletin de la paix. Les bords du Rhin, de la Yistule et du Danube nous en fourniraient au delà de toute mesure.
- Ici deux décrets : l’un arrête la circulation des marchandises, des aliments de première nécessite, du blé; l’autre arrête la circulation des voyageurs. Là un propos imprudent ou calculé fait passer un vent de guerre sur le monde et l’Europe en fris' sonne encore.
- L’exposition de Barcelone a bien reflété la pense®» la préoccupation dominante de l’Europe.
- La science se consacre de plus en plus à l’art de tuer les hommes. On forme les peuples pour ^ i lutte sanglante comme on dresse une meute..-
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- Mais comme la lumière des phares dans la nuit, des symptômes rassurants apparaissent çà et là.La France, qu’on représente comme un brandon de discorde, travaille sans relâche au succès de son exposition, la meilleure preuve de ses intentions pacifiques.
- La sympathie des peuples à défaut de celle des monarques la soutient dans ses efforts.
- Les amis de la paix dans tous les pays, activent leur propagande, multiplient les tentatives pour faire passer dans les faits leur idéal.
- Courage donc, et ne nous lassons pas de faire la guerre à la guerre.
- M.
- La France et l’Alsace Lorraine.
- Nous avons signalé, dans un précédent numéro, les mesures vexatoires prises par le gouvernement allemand sur la frontière d’Alsace-Lorraine. M. de Bismarck veut évidemment empêcher tout rapport entre les Alsaciens-Lorrains et les Français.
- Voici, à titre de document, le texte d’un imprimé que l’ambassade d’Allemagne distribue aux personnes qui veulent traverser la frontière :
- AMBASSADE D’ALLEMAGNE A PARIS 78, rue de Lille
- Tout étranger arrivant en Alsace-Lorraine par la frontière française, qu’il ne soit que de passage ou qu’il veuille y séjourner, devra être porteur d’un passeport émanant de son gouvernement ou d’un agent diplomatique ou consulaire de son pays,et muni du visa de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Ce visa n’est valable que pour un an.
- Les frais sont de 12 fr. 50.
- En outre, tout Français qui séjournera plus de vingt-quatre heures dans une commune de l’Alsace-Lorraine, quelle que soit la frontière par laquelle il sera entré, devra faire une déclaration de résidence dans les vingt-quatre heures, soit au maire de la commune, soit, pour les villes de Metz, de Strasbourg et de Mulhouse, au directeur de police, en justifiant de son identité par un passeport également muni du visa de l’ambassade d’Allemagne à Paris.
- Ces passeports tiennent lieu d’un permis de séjour de huit semaines, sauf des cas exceptionnels. Les huit semaines écoulées, une prolongation peut être demandée au président du district.
- L’ambassade d’Allemagne ne peut viser les passeports des Français voulant se rendre en Alsace-Lorraine ou simplement traverser ce pays qu’après s’être informée auprès des autorités de ce pays si rien ne s’y oppose.
- Cette formalité cause nécessairement un certain retard.
- Aux Français qui présenteraient à l'ambassade un permis de séjour qu’ils se seraient eux-mêmes procuré, le visa est généralement délivré aussitôt.
- Bureau des passeports ouvert de dix heures à midi et de une heure et demie à trois heures.
- Dans les exemplaires de ce document qui sont distribués à la rue de Lille, les mots : «ou simplement traverser ces pays» sont effacés. En effet, d’après les renseignements que nous avons recueillis à l’ambassade d’Allemagne, le visa du passeport sera accordé immédiatement aux Français qui comptent seulement traverser l’Alsace-Lorraine. Si ces personnes, par suite d’un incident quelconque, se trouvaient arrêtées en route dans les pays annexés,elles auraient immédiatement à demander un permis de séjour provisoire aux autorités locales.
- L’ambassade d’Allemagne compte publier prochainement un avis indiquant les renseignements et les références qui seraient de nature à abréger l’enquête qui doit précéder le visa des passeports des Français comptant demeurer en Alsace-Lorraine. Ce visa est accordé immédiatement aux étrangers seulement.
- Tant de précautions et de défiance minutieuses prouvent que, selon le mot de Victor Hugo, si la Force a pu s’emparer du territoire annexé, elle ne s’emparera jamais du cœur des habitants.
- Cette mesure des passeports est d’ailleurs, en Allemagne même, l’objet de vives critiques. Ce ne sont pas seulement les Alsaciens qui sont privés de tout rapport avec la France, ce sont encore les commerçants et voyageurs allemands que ces formalités entravent et qui protestent en conséquence.
- A la Chambre française, samedi, M. Laur a proposé d’user de représailles et d’établir, nous aussi, une zone frontière, où les Allemands ne pourraient pas pénétrer. Il a demandé l’urgence pour sa proposition, qui a été repoussée par 509 voix sur 516 votants, soit à la presque unanimité.
- Voici la déclaration de M. Goblet à ce sujet :
- Je demande à la Chambre, au nom du gouvernement, de repousser l’urgence (Très bien ! très bien !) ; je croyais même qu’une proposition pareille n’avait pas lieu de se produire. J’ai dit, il y a deux jours, ce que le gouvernement français pensait. Ce qui vient d’être allégué au sujet du visa est inexact. Le visa a toujours été donné en France et dans tous les pays par le représentant de la nation intéressée.
- Quant à des mesures à prendre du genre de celles dont a parlé M. Laur, j’ai dit dans quelles conditions le gouvernement pourrait être appelé à y recourir.
- Jusqu’à présent, la République a tenu â honneur de laisser sa frontière largement ouverte (Applaudissements), et à part quelques faits particuliers qu’aucun pays ne peut prévenir, la Chambre sait de quelle liberté et quelle sécurité les étrangers.
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- LR DEVOIE
- de quelque nationalité qu’ils soient, jouissent dans notre pays. (Vifs applaudissements.) Le jour où nous devrions diminuer ces facilités, le gouvernement saurait prendre l’initiative.
- Aujourd’hui, je demande à M. Laur et aux signataires de la proposition de vouloir bien la retirer et, s’ils la maintiennent, je demanderai à la Chambre de repousser l’urgence et de vous en remettre au gouvernement comme au gardien et au digne gardien de l’honneur et de l’intérêt de la France. (Vifs applaudissements.— Aux voix !)
- On ne peut qu’applaudirauxparoles deM.Goblet. Ce sera, en effet, l’honneur de la France, d’être une nation ouverte de toutes parts aux étrangers. Gardons-nous de fermer la frontière à ceux qui viennent chez nous — ils en sortent meilleurs.
- Quant à la représaille que M. Laur croyait exercer par la création de celte zone, elle est illusoire, puisque c’est contre les Alsaciens qu’elle s’exercait, l’Alsace et la Lorraine bordant notre frontière allemande jusqu’au Luxembourg.
- ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA PAIX
- L'aversion pour la guerre et le désir de la paix sont assez entrés dans l’opinion publique pour que Vidée de Vorganisation de la paix trouve dans l'opinion un réel appui, le jour où elle sera officiellement posée.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
- Société de Paix et d'Ârbitrage international dn Familistère de Guise.
- Réunion extraordinaire des 9 et 17 Mai 1858.
- Présidence de M. Bernardot, vice-président, Assesseurs : MM. Locqueneux, Olivier, Secrétaire-Trésorier : M. Sarrazin.
- Ce dernier rend compte de la situation financière, qui est la suivante :
- Les cotisations étant encaissées jusqu’à la date du 31 décembre 1887,l’avoir se monter à la somme de : 637f55.
- Et la société se compose à ce jour de 222 membres.
- M. Bernardot donne lecture de lacorrespondance relative à la participation projetée de la Société au congrès de la Paix qui aura lieu à Paris à l’exposition universelle de 1889, et donne toutes les expîL cations que comporte la question. L’assemblée décide de remettre sa décision à la réunion pro- !
- chaîne, M. Bernardot prononce ensuite l’allocution suivante :
- Messieurs,
- Depuis longtemps, divers événements nous ont empêché de nous réunir régulièrement et,aujourd’hui,nous venons faire appel à la bonne volonté de tous les membres de notre société de la Paix. Vous avez pris connaissance de l’ordre du jour qui a été affiché.
- Tout à l’heure vous aurez à renouveler les membres de votre bureau dont les mandats sont expirés.
- Vous aurez à remplacer notre Président, Monsieur Godin, que la mort est venue nous enlever d’une façon si terrible et si soudaine.
- Deux raisons essentielles nous engagent à insister près de vous pour maintenir l’existence de notre société de Paix et d’Arbiirage.
- D'abord la raison humanitaire et ensuite les Familistériens doivent considérer comme un devoir de continuer à maintenir le legs social que nous a laissé notre Fondateur,M. Godin.
- Eu disant que la Société de la Paix est un legs social, je lui donne son véritable nom, car cette question de paix et d’arbitrage international est intimement liée à la question de progrès dans l’émancipation des classes travailleuses.
- En fondant au Familistère une société de Paix et d’Arbi-trage qu’il reliait aux autres sociétés de même nom et de même but qui sont répandues sur toute la surface du globe et auxquelles appartiennent les esprits les plus généreux et les plus ardents dans la voie ascensionnelle du génie humain,M. Godin mettait, pour ainsi dire le sceau à l’œuvre de régénération sociale qu’il a créée dans ce petit coin dn département de l’Aisne et dont l’exemple se propageant deviendra un jour le pivot autour duquel rayonneront toutes les réformes socialistes de l’avenir.
- Oui,Messieurs,on peut affirmer sans crainte que la question de paix et d’arbitrage est au premier chef une question d’affranchissement social ; elle est le corollaire indispensable des institutions où le travail ayant conquis la place d’honneur qui lui est dûe reçoit la juste rémunération de sa force et de son activité.
- Si les peuples voulaient ou pouvaient se rendre compte de l’importance que les sociétés de Paix peuvent être appelées à prendre dans les organisations nationales, si les peuples comprenaient la puissance que peut leur donner l’établissement de la solidarité entre les nations en faisant table rase de toute les vains préjugés de gloire sanglante.qui n’ont jamais profiter qu’aux oppresseurs de nos libertés, ce serait par millions d’adhérents que nous verrions ces peuples se grouper pour éteindre à jamais le fléau de la guerre et le reléguer pour toujours avec la barbarie et l’ignorance des siècles passés.
- Les peuples acquerraient ainsi rapidement la conscience de la force que donne une cause juste soutenue par le nombre, et ils pourraient alors imposer à leurs gouvernants ce désar-
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- mement général qui serait la fin de nos crises industrielles et commerciales qui, tout en ruinant chacun de nous en détail, conduisent les nations à la banqueroute.
- Avec l’établissement définitif de la Paix,avec l’établissement de tribunaux internationaux ayant la force voulue, (force qui leur serait donnée par la volonté même des populations) pour régler les différends entre les nations,le calme renaîtrait dans les esprits ; plus d’inquiétude pour l’avenir. Toutes les activités, toutes les intelligences se tourneraient vers les questions vitales de nos sociétés, pourraient étudier ces questions et donner à la liberté toute l’extension que l'humanité réclame depuis tant de siècles et pour laquelle tant de sang a été versé dans le passé.
- Avec la paix assurée, avec le libre développement que prendrait le travail, avec le développement des esprits qui en serait la conséquence ; ne pouvant plus être abusé par les idées de vieilles gloires destructives, n’ayant plus à craindre de se laisser entraîner par la faconde des ambitieux ou des traîneurs de sabré qui rêvent de coups d’État, le peuple comprendrait que la vraie vie sociale possible est dans la répartition équitable des charges et de la fortune produit du travail.
- La paix assurée, le désarmement général opéré,c’est l’avènement inévitable de la justice, c’est la destruction à bref délai de tous les privilèges que le sabre a toujours protégés— par réciprocité.
- En nous associant à son œuvre de paix et d’humanilé,notre Fondateur nous a mis sur la voie du progrès, nous devons continuer à marcher dans cette route large qu’il nous a tracée et construite avec tant de générosité.
- La Société de Paix et d’Arbitrage du Familistère poursuivra donc sa tâche si modeste qu’elle soit, et nous espérons que dans l’avenir aidée par les sociétés sœurs,l’utopie d’aujourd’hui sera la vérité de demain.
- Dans la séance du 17 Mai, ont été élus :
- Président : M. Bernardot, en remplacement du regretté M. Godin ;
- Vice-Président : M. Locqueneux, instituteur au Familistère ;
- Assesseurs aides-secrétaires : M. Demolon instituteur au Familistère, et M. Olivier, ouvrier, associé.
- Secrétaire-Trésorier: M. Sirrazin.
- L’Assemblée décide ensuite, à l’unanimité, que la Société de Paix du Familistère accepte l’offre qui lui est faite de se joindre aux antres sociétés sœurs pour participer au Congrès universel de la Paix qui se tiendra à l’exposition du centenaire de 1889.
- M. Bernardot, en termes chaleureux, remercie l’assemblée du grand honneur quelle lui fait en l’appelant à succéder à M. Godin, et il promet son concours le plus actif et le plus dévoué à l’œuvre
- de la Paix. Il termine par la lecture d’un chapitre du livre d’EuGÈNE Nus, infitulé « NOS BÊTISES». Avec l’esprit qu’on lui connaît, l’auteur critique les préjugés humains et en démontre les conséquences malheureuses au point de vue non-seulement de l’organisation sociale, mais encore des relations entre les peuples.
- Voici ce chapitre qui nous paraît de nature à intéresser nos lecteurs :
- UNE FONCTION A CRÉER
- Cette boutade de l’oncle Jacques répondant à son frère qui lui reproche de n’avoir pas choisi une carrière parmi les nombreuses fonctions,civilisées ou barbares,que la société moderne offre à l’activité de ses enfants : — « Je suis inspecteur des bêtises humaines » r- apporte à l’esprit des aperçus qui pourraient être féconds.
- Pourquoi un gouvernement bien intentionné ne créerait-il pas, en dehors de ses diverses administrations, un corps de fonctionnaires spéciaux uniquement préposé au redressement du sens commun et de la vulgaire raison dans les relations publiques et privées ? Certes, selon la parole de Jacques, un tel emploi ne serait pas une sinécure; mais il y a,Dieu merci, des travailleurs en France, même hors des bureaux officiels.
- On peut espérer que les peuples voisins poussés par ce besoin d’imitation que l’homme et le singe tiennent sans doute de leur ancêtre commun —voyez Darwin,— s’empresseraient de s’adapter une institution analogue, et i’on pourrait alors établir des congrès internationaux, sorte d’exposition univer-verselles des bêtises particulières à chaque race et de celles qui leur sont communes.Les insanités des vieux temps étiquetées dans les vitrines de l’histoire formeraient le musée rétrospectif.
- Nul doute qu’un grand bien ne soit produit par cette étude comparée des défectuosités mentales de notre espèce dans les temps anciens et le siècle présent. 11 y a là le germe d’une science nouvelle qui dépasserait de cent coudées l’économie politique de nos jours, d’une science à la fois analytique et curative, qui ne se bornerait pas à constater les faits et adiré « laissez passer ! » mais qui saperait des idées saugrenues, des coutumes insensées,des traditions stupides, et parviendrait immanquablement à constituer enfin l’unité humaine rêvée par tous les bons esprits ; les hommes, les races, les peuples n’étant jamais divisés que par leurs bêtises.
- Supposons la junte suprême d’un congrès de ce genre adressant au ministre des affaires étrangères de tous les pays un rapport conçu en ces termes :
- Excellence,
- « Le congrès des bêtises,toutes sections réunies, après avoir entendu et discuté le rapport du comité j des absurdités cosmopolites, à l’honneur de vous * faire part du résultat de ses travaux.
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- « La grande sottise des peuples provient généralement de l’insuffisance intellectuelle et morale de ceux qui les gouvernent.Cette vérité fondamentale est établie irréfutable par des documents de la plus haute antiquité.
- « Sans remonter à l’origine des sociétés qui se perd dans la nuit des âges, on peut conclure des faits connus qu’à part de rares exceptions, le gouvernement à toujours appartenu à ceux qui eurent le pouvoir de s’en emparer,c’est-à-dire aux plus grands tueurs d’hommes et aux plus effrontés pillards. Ces aptitudes ne permettant pas à leurs possesseurs d’inculquer aux populations qu’ils gouvernaient d’autres sentiments que ceux du meurtre et de la rapine, conformément à cette loi reconnue par toutes les écoles philosophiques: — nul ne peut donner que ce qu’il a, — ils se livrèrent exclusivement, chacun dans sa contrée, à la fabrication de héros semblables à eux-mêmes, et, pour utiliser ce produit propre surtout à l’exportation, ils s’appliquèrent à vivre le plus possible en mauvaise intelligence avec leurs voisins.
- « L’élevage des héros demandant des soins tout particuliers dès la plus tendre jeunesse, il fut enjoint aux parents de donner à leurs enfants mâles de petits guerriers de plomb, de petits sabres, de petits plumets et de petites culottes de soldats.On y adjoignit des petis fusils et des petits canons, quand la poudre fut inventée. Les maîtres d’école reçurent l’ordre d’enseigner aux jeunes élèves que leur devoir le plus sacré était de tomber à plate couture sur les peuplades limitrophes, chaque fois qu’ils en trouveraient l’occasion, en ayant soin,autant que possible de donner la préférence aux plus faibles.Les historiens furent invités à établir par doit et avoir, pour les générations futures, le compte des coups donnés et reçus par leurs pères, afm d’exciter l’émulation du dernier descendant et de perpétuer le souvenir irritant des taloches distribuées aux ancêtres avec tous les accessoires usités en pareil cas. Enfin, pour convaincre chaque nation qu’elle était parfaitement en droit de saccager, de piller, de violer et d’exterminer toutes les autres, ses organes les plus accrédités lui répétèrent à l’envi qu’elle était le set de la terre, la quintessence de son espèce,et qu’au-delà du fleuve ou de la montagne qui lui servait de frontière, les habitants du globe n’étaient pas dignes de délier les cordons de ses brodequins.
- « Les religions vinrent brocher sur le tout en superposant à ces sentiments purement humains l’autorité de la parole divine. Chaque peuple eut
- son bon Dieu particulier, bon pour lui seul et mauvais pour les autres.Quand les gouvernements ne trouvaient absolument aucune raison de se brouiller, c’étaient les dieux qui se chamaillaient et les adeptes de tel ou tel culte se mettaient pieusement en devoir de dévaster, piller, violer et massacrer les partisans des dogmes voisins, de la même façon exactement que s’il se fut agi des choses terrestres. Le pouvoir religieux vint ainsi compléter l’œuvre du pouvoir laïque, mariant l’héroïsme sacré à l’héroïsme profane. Souvent même les deux n’en firent qu’un, les prêtres se faisant rois ou les rois se faisant prêtres, et distribuant à leurs sujets, concurremment avec les petits sabres, les petits plumets et les petites culottes, de petits bons dieux en or, en argent, en ivoire, en os, en bois ou en terre cuite destinés à semer la zizanie entre les peuples, et à entretenir dans les âmes le feu sacré de l’aversion réciproque, du glorieux carnage et de la sainte dévastation. Il est juste de dire que les plus célèbres républiques n’agirent pas autrement que les monarchies, et quand une religion d’amour et de paix eût enfin été prêchée aux hommes, ce fut la même chose entièrement.
- « On comprend qu’à la suite des âges et de la longue transmission des facultés héréditaires, ces aptitudes, que nous appelerons de combativité pour leur donner un nom décent, aient pris une telle place dans l’organisme humain,qu’elles soient devenues, en quelque sorte, le cachet de sa véritable nature. Une grande indulgence doit donc être acquise à tous les forcenés, quels qu’ils puissent être, prêtres ou laïques,gouvernés ou gouvernants, qui ne songent encore aujourd’hui qu’à l’emploi des moyens furieux pour faire triompher leurs intérêts, leurs principes ou leurs chimères, et l’on ne saurait s’étonner de cette déclaration faite naguère à une tribune chrétienne par le plus âgé des capitaines de nos jours: que le sabre est le plus bel ornement de l’homme, le canon la meilleure des raisons imaginables, l’art de tuer le seul qui corresponde aux nobles aspirations de l’âme, et que la suprême honnêteté consiste à prendre les provinces et les pendules de son prochain.
- « Le congrès des bêtises, tout en constatant que ces aberrations étaient inévitables, vu les fâcheux antécédents du genre humain, estime toutefois qu’il serait temps d’y mettre un terme.
- <c Depuis l’invention des caisses d'épargne les peuples commencent à comprendre que deux et deux font quatre et que, deux ôtés de quatre, il ne reste
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- que deux.Us ont fini par s’apercevoir que la poudre s’en va en fumée, et que tous ces gaillards qui piétinent sur les récoltes en se tirant des coups de fusil, seraient plus utiles auxbiens de la terre, s’ils aidaient à faire les semailles et à ramasser la moisson. Le paysan, devenu propriétaire, tient à cueillir ses épinards lui-même,et à n’en plus éparpiller la graine sur les épaules des officiers supérieurs. Les temps semblent donc venus, quoique les vieux guerriers puissent dire, d’extirper enfin pour toujours des diverses constitutions nationales,ce virus rabique du sang et cette âcreté des humeurs transmis par les aïeux.
- « Le congrès estime qu’il suffirait pour cela d’un simple comptable possédant les notions de l’arithmétique courante. Il s’agirait d’étaler clairement aux yeux des populations le budget de leurs recettes et de leurs dépenses ; d'établir pour les plus glorieuses, le prix de revient d’une victoire, et de calculer le nombre de socs de charrue et autres ustensiles de première nécessité qu’on pour rait construire à bas prix en envoyant à la forge nos millions de sabre, d’épées, de baïonnettes et de canons de fusil. Les bureaux de la guerre de toutes les contrées réunies pourraient faire aisément ce calcul. Ceux des travaux publics,de l’agriculture et des diverses branches de l’enseignement populaire, détermineraient, non moins facilement, le nombre de routes, de canaux, de défrichements et d’écoles, dont l’Europe pourrait se couvrir peu à peu avec les quatorze milliards et demi que l’état, dit de paix armée, coûte annuellement à cette partie du monde, et les savants de tous les pays n’usant plus leurs veilles à inventer tour à tour des blindages contre les boulets, et des boulets contre les blindages, chercheraient quelque chose de mieux que ces découvertes de Pénélope, et finiraient par employer à des ouvrages sérieux les fonderies des gouvernements.
- « Telles sont, Excellence, les humbles réflexions que le Congrès des bêtises à l’honneur de vous soumettre sur le point des aberrations commîmes à toutes les contrées qu’il lui a paru d’abord urgent de signaler aux puissances. D’autres sottises également générales, mais qui n’ont pas l’importance de celles-là, dont elles dérivent du reste presque toutes, feront l’objet de nos délibérations ultérieures.
- « Daignez, Excellence, agréer, etc...
- « Le Comité Supérieur »
- (suivent les signatures... illisibles)
- PROPOSITION D’ARBITRAGE
- ENTRE L’ITALIE & L’ABYSSINIE
- M. Mazzoleni, secrétaire de la Ligue lombarde pour la paix et l’Arbitrage international,a reçu de la Ligue de la Paix de Londres, une lettre recommandant la proposition faite par M. Wylde, lequel s’offre à s’interposer pour arriver à un arrangement pacifique entre l’Italie et l’Abyssinie.
- M. Wylde connaît bien l’Abyssinie et ses habitants par une longue expérience que ses voyages dans ce pays lui ont acquise. Il a longuement étudié la nature des rapports entre l'Italie et l’Abyssinie et il offre ses services pour traiter avec le roi Jean sur les bases suivantes :
- Le roi Jean reconnaîtra la souveraineté de l’Italie sur toute la côte de Annesky Bay à Massa-ouha, au nord, jusqu’à Letka.
- La ligne frontière devra partir des pieds des collines en comprenant la péninsule de Gebbel Godden qui ont des montagnes hautes de 2.000 pieds, où l’on peut établir des postes d’été.
- Le commerce serait régulier entre les deux pays, laissant au roi Jean toute liberté d’importer des armes et munitions de guerre.
- Sans se nuire et en liberté réciproque, Abyssins et Italiens pourraient ainsi vivre en bons voisins.
- L’Italie n’aggraverait pas ses frais, les produits de la douane devant suffire à l’administration delà colonie, et sa garnison serait établie sur le pied de paix.
- M. Wylde croit,en somme,que l’on peut obtenir la paix et l’alliance avec l’Abyssinie en renonçant aux postes occupés par les Italiens, en se bornant à la côte et réservant à ceux-ci tous droits douaniers. (Secolo de Milan).
- L’idée de paix en Italie
- La situation et l’intérêt des peuples.— Ce
- sujet fut magistralement développé le 15 mai dernier dans une conférence sur la paix faite à Milan par M. Ambrogio Présda.
- « Dans tous les Etats européens, dit-il au début, il pèse sur les peuples des causes mystérieuses d’oppression qui précipite leur sort malgré eux ; quelque chose comme le fatum de Grecs. Cette chose c’est la politique. »
- Parcourant ensuite l’histoire, de la Révolution française de nos jours, et s’arrêtant sur la situation actuelle de l’Europe, il prouve, faits en main, que la politique suivie jusqu’à ce jour par les gouvernants a été une politique de réaction, toujours contraire à l’intérêt des peuples; une politique occulte de
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- mensonges, manipulée par les diplomates au profit exclusif de quelques-uns. Et il démontre alors, toujours en s’appuyant sur l'histoire, qu’une telle politique, nonobstant l’appui de baïonnettes, est génératrice de révolutions,
- Ce qu’il convient d’opposer à un tel état de choses, c’est que les peuples, conscients de leurs véiitables intérêts, s’unissent pour imposer à leurs gouvernements une politique basée sur les principes de la fraternité et de la Justice. L’arbitrage international est le moyen efficace pour effectuer ce résultat.
- Voici sa conclusion ;
- « Honneur à Milan qui, en fondant la ligue lombarde pour* l’arbitrage, a démontré encore une fois que si elle fut puissante pour propager l’idée de bataille et de guerre pour la patrie, elle n’est pas moins puissante pour propager les nobles idées de paix et de justice. »
- Inutile d’ajouter, pensons-nous, que ces éloquentes paroles furent couvertes d’applaudissements.
- Conférence sur l’arbitrage à Pavie.— Dans le même numéro du Secolo où nous trouvons ces renseignements sur la propagande des idées de paix chez nos voisins transalpins, nous trouvons le compte rendu d’une intéressante conférence faite le 13, sur le même sujet,à Pavie par l’avocat Alesina.
- M. Alesina estime que l’institution arbitrale est conforme à la nature humaine, à l’histoire, à la science et à la pratique.
- Il soutient la nécessité d’une codification et d’un tribunal international d’arbitrage permanent, remplaçant la paix armée actuelle qui paralyse toutes les forces morales et économiques des nations.
- Là,encore,le conférencier obtint un grand et légitime succès, prouvant une fois de plus combien cette idée d’un tribunal d’arbitrage répond partout à la nécessité de la situation présente.
- Le Meeting1 France-Italien
- Dimanche, 27 mai, un grand meeting franco-italien devait se tenir à Marseille, auquel devaient assister de nombreux députés des deux pays.
- 11 s’est tenu effectivement, et plus de 4.000 personnes ont applaudi indistinctement les éloquents discours prononcés en français et en italien par les délégués des deux pays. Malheureusement, il n’a pas eu tout l’éclat qu’il aurait pu avoir, si des manœuvres n’étaient venues jeter le doute et la crainte dans l’esprit des députés des deux parlements qui devaient siéger à Marseille.
- Quelques jours avant, en effet, certaines personnalités que nous nous abstiendrons de nommer, ont informé les députés Italiens et les députés Français qu’une collision se produirait sûrement à Marseille entre ouvriers des ports appartenant à l’Italie et à la France ; qu’en conséquence, il était de toute nécessité de s’abstenir, la convocation d’une immense réunion
- des ouvriers des deux nationalités ne pouvant manquer d’amener des désordres déplorables.
- Informé trop tard, le comité organisateur de Marseille a eu beau affirmer aux députés et aux notabilités politiques sur lesquels on comptait, que tout se passerait dans le plus grand calme, presque tous ont cru devoir s’abstenir. De sorte que c’est à peine si à la dernière heure, à la bâte, les députés des Bouches du Rhône ont pu se rendre au rendez-vous. Parmi les Italiens, se trouvaient seulement les délégués du parti ouvrier de Milan qui n'ont pas cru devoir ajouter foi aux renseignements alarmants.
- Ils ont eu raison’ car Marseillais et Italiens ont fraternisé cordialement et ont applaudi avec chaleur aux éloquente adjurations de paix et de solidarité entre les peuples de Félix Pyat, Clovis Hughes, Luzzari etc.
- Mais l’idée d’une réunion plus imposante a été reprise et celte fois, éclairés sur les véritables sentiments de la population Marseillaise aussi bien que sur ceux de la population Italienne, Français et Italiens affirmeront avec plus d’éclat encore leur amour de la paix et de la liberté.
- Voici, en effet, la lettre adressée à un député français par un groupe de députés italiens :
- « Mes chers collègues,
- « Nous vous devons une parole de sincère remerciement pour la dépêche du 24 courant.
- « Nous sommes profondément convaincus que la cause du progrès et de la liberté en Europe est intimement liée au maintien de la concorde entre le peuple français et le peuple italien.
- « C’est avec une profonde douleur que,pour des raisons que vous connaissez autant que nous, nous avons dû nous abstenir de nous rendre à Marseille, ; et pourtant, vons savez avec quelle joie nous avons salué l’initiative prise par vous d’une nouvelle réunion franco-italienne.
- « Tout acte solennel de solidarité entre les deux peuples ne pourra qu’e::ercer sur les événements qui menacent l’Europe une influence sensible au profit de la civilisation.
- « Quant à nous, aussitôt que vous nous aurez communiqué ce que vous proposez de faire pour compléter votre initiative, nous nous empresseron: de convoquer nos collègues de l’ex-tréme-Gauche et d’autres représentants du parti démocratique pour concourir de notre côté ,de la meilleure manière possible, à la réalisation d’une pensée qui ne peut que répondre pleinement aux intentions communes de la démocratie des deux côtés des Alpes.
- « Nous sommes prêts, le cas échéant, à envoyer quelqu’un des nôtres à Paris pour prendre avec vous les arrangements opportuns ; veuillez faire connaître à vos collègues signataires de la dépêche du 24 courant les sentiments qu’ils nous inspirent, et agréez, pour eux, comme pour vous, nos salutations fraternelles.
- « Signé : Achille Majocchi, E. Pantano, E. Ferrari, Andrea Costa, A. Maffi, Villanova, députés au Parlement italien.»
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- LE DEVOIR
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- BULLETIN DE LA PAIX ARMÉE FRANGE
- La Ligue internationale de la paix et de la liberté.— Le congrès de la Ligne internationale de la paix et de la liberté aura lieu cette année à Neuchâtel, dans les premiers juurs de septembre.
- Sont inscrites au programme de ce congrès, les questions suivantes :
- 1° Le droit de guerre
- 2° Congrès universel de la paix à Paris en 1889 pendant l’Exposition ;
- 3° La paix par l’éducation.
- La Ligue de la paix.— M. Frédéric Passy, député de la Seine, a présenté ce matin au ministre des affaires étrangères une délégation de la Ligue de la paix.
- Les délégués ont remis entre les mains de M. Goblet une pétition dermndant au gouvernement de vouloir bien prendre l’initiative d’un congrès destiné à l'aire prévaloir le principe de l’arbitrage pour régler les différends entre les nations.
- * *
- M. Pardoux, secrétaire général de la Société des Amis de la Paix de Clermont-Ferrand (France), a fait remettre à M. Beauquier, député, pour la faire valoir auprès de la Chambre, une pétition de cette Société en faveur de l’arbitrage international. Nous applaudissons ; il faut grossir le dossier de la paix, mais surtout celui de la paix par la liberté.
- (Les Etats-Unis d’Europe).
- Le gouvernement français et l’Arbitrage.
- — Le gouvernement français vient de signer avec la République de l’Equateur un traité de commerce contenant pour l’a première fois, croyons-nous dans un traité de ce genre, une clause d’arbitrage.
- A ce propos un journal suggère l’idée de proposer à Fltalie d’introduire une clause analogue dans le traité de commerce qui est toujours en préparation.
- Ce serait, dit-il, le meilleur moyen de faire tomber les défiances qui arrêtent encore la conclusion du traité et d’amener entre les deux peuples un rapprochement désirable à tous les points de vue.
- Personne ne verrait avec plus de plaisir que nous donner suite à cette idée.
- Nous n’avons pas, en effet, à préjuger la Réponse que pourrait faire à une proposition de ce genre l’Italie liée par la triple °u quadruple alliance. Mais le gouvernement français donnerait la meilleure preuve de ses sentiments pacifiques en prenant i initiative d’une proposition d’arbitrage.
- ITALIE
- M. Félix Cavalotti, l’éloquent défenseur des idées de paix, *IUl avait donné sa démission de député afin de provoquer, Par une nouvelle consultation électorale, une protestation
- ^ontre la politique du gouvernement italien, vient d’être réélu a Mnan.
- Les électeurs de Milan viennent de condamner une fois de P us la pQipjque des expéditions lointaines, et la politique de Æe1CS coûtre ftalüre *Italie avec l’Allemagne contre la
- ANGLETERRE
- Le tunnel sous la Manche.—Nous avons parlé dans le dernier numéro du Devoir de la résolution adoptée par le meeting réuni dernièrement à Saint-James-Hall en laveur du tunnel sous la Manche.
- Cette résolution ayant été envoyée à M. Gladstone, celui-ci a répondu qu’il n’était en aucune façon effrayé par le projet de tunnel et que cette crainte partagée par quelques personnes n’était pas à l’honneur du pays.
- Lord Derby, également consulté, a répondu que, personnellement, il était partisan du projet, mais qu’il croyait la panique trop forte actuellement pour permettre en ce moment toute tentative de construction d’un tunnel.
- Projet d’un pont sur la Manche.— Le gouvernement auglais ne voulant point entendre parler d’un tunnel sous-marin entre la France et l’Angleterre, les ingénieurs du Creusot viennent de présenter un nouveau projet pour relier les deux pays. De concert avec M. Hersent, ancien président de la Société des Ingénieurs Civils, ils voudraient jeter un pont sur la Manche.
- Le pont, long de 30 kilomètres, s’élèvera de 50 mètres,au-dessus du niveau de la mer, afin de permettre le passage aux grands vaisseaux ; il sera supporté par 60 piles de fonte plongeant dans la mer.
- Le tablier du pont pourra contenir 4 voies ferrées,une route pour les piétons et une autre pour les voitures. On pourra donc sans crainte du mal de mer, passer la Manche en express, en omnibus ou en vélocipède.
- Les auteurs du projet espèrent pouvoir établir les piles de fonte à l’aide de cloches à plongeur, la profondeur moyenne de la Manche étant à Douvres et Calais de 40 mètres.Le pont coûterait 800 millions de francs et pèserait 2 millions de tonnes : il serait terminé dans 6 ans.
- Le projet sera soumis à un comité international, et une fois accepté, la concession demandée aux gouvernements des deux pays. La compagnie chargée de la construction du pont ne demanderait aucune subvention.
- (Le Courrier de Londres).
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- VIENT DE PARAITRE
- RECUEIL OFFICIEL DES RÉSOLUTIONS VOTEES PAR LES 21
- CONGRÈS TENUS DE 1867 A 1887 PAR LA LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ.
- En publiant le Recueil officiel des Résolutions votées parles vingt et un Congrès qu’elle a tenus depuis sa fondation, la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté fait elle-même année par année, l’histoire de ses travaux. Cette histoire commence à Genève le 12 septembre 1857, dans le Palais électoral, sous la présidence Je Garibaldi; elle se poursuit à Berne en 1868 ; à Lausanne en 1869, sous la présidence de Victor Hugo ; à Bâle en juillet 1870, avant la guerre ; à Lausanne en 1871, après la guerre et la Commune ; à Lugano en 1872 ; elle se continue les années suivantes à Genève où s’est tenue, en septembre dernier, dans la salle de l’Alabama, le
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- LE DEVOIR
- Congrès de 1887, dont la principale Résolution a été reproduite en ces ternies par {'International arbitration and ; peace Association de Londres : « Le problème de la paix européenne, résolu par l’institution d’une juridiction interna- i tionale basée sur des fédérations d’État. »
- Cette publication est un avant-coureur du Congrès universel que les Sociétés de la paix des deux mondes se mettent en mesure de tenir à Paris en 1889,et ses éditeurs espèrent que ceux qui se préoccupent en tout pays de la grosse question du désarmement, lui feront le bon accueil qu’elle mérite.
- Prix : 1 fr.
- Paris, Fischbacher, 33, rue de Seine.
- Genève, Stapelmohr, Corraterie.
- Bureau de la Ligue, 1, quai des Bergues,
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- Le Coin des Poètes-
- Sonnet Monosyllabique.
- Sort
- Frêle,
- Quelle Mort î
- Fort
- Belle,
- Elle Dort.
- Rose
- Close,
- La
- Brise L a Prise
- Jules Lacroix.
- LA BIBLE EN JAPONAIS
- Le premier exemplaire de la traduction japonaise de la Bible vient de paraître à Tokio. Cette traduction présentait de nombreuses difficultés : beaucoup d’animaux, d’oiseaux, d’insectes, d’arbres dont parlent les Livres saints n’existent pas au Japon, et il a fallu trouver des équivalents, ce qui n’a pas toujours été facile.
- Les frais de traduction et d’impression ont été supportés, pour l’Ancien Testament, par la Société biblique d’Ecosse, et, pour le Nouveau Testament,par la société biblique américaine, dont un des membres, le docteur Hepburn, a surveillé et dirigé les travaux des traducteurs.
- LES ORANGES D AUSTRALIE
- On a fait dernièrement une tentative qui paraît avoir réussi, pour importer les oranges d’Australie en Angleterre.
- Un savant de Sidney a constaté que les oranges se conservent indéfiniment quand on les emballe dans la sciure de bois ou qu’on les enveloppe de papier imprégné d’une préparation antiseptique.
- Ce qui fait surtout l’intérêt de cet essai, c’est que, les saisons étant renversées dans l’hémisphère sud, les oranges d'Australie mûrissent précisément à l’époque où celles des Açores, d'Espagne, de Portugal et des côtes de la Méditerranée ont cessé de donner. (Le GlobeJ
- ERRATA
- Par une erreur à Uimprimerie, treize lignes étrangères ont été mises à la fin de Varticle intitulé:
- Juges... quoique coupables inséré dans notre dernier numéro.
- Après les mots : et il eut, lui, des circonstances atténuantes, cet article eût dû se terminer comme suit :
- Il tne semble que toute réflexion serait superflue.
- On dira que je cite une exception ; je le reconnais. I! ne manquerait plus que des scandales de cette nature devinssent fréquents. Merci ! Voilà deux fois qu’ils se présentent, et je trouve que c’est déjà trop.
- Je dis deux fois, car il s’en est fallu de bien peu que le notaire Doucet n’ait été mis en situation de suivre l’exemple de son ancien, le notaire C...
- Si la recherche de la paternité n’était pas interdite, si les mères naturelles n’étaient pas conspuées, si la maternité ne les déshonorait pas, de pareils faits ne se produiraient plus et l’on verrait — chose souhaitable — diminuer considérablement le nombre annuel des infanticides.
- Je prie ceux qui font les lois de vouloir bien réfléchir à cela. Léon Richer.
- (Le droit des femmes)
- État-civil dn Familistère.
- Semaine du 28 Mai au 3 Juin 1888. Naissances :
- Le 30 mai, de Cottenest Gaston, fils de Cottenest Fidéli et de Ribeau Léonie.
- Le 2 Juin, de Lardier Charles, Henri Prosper, fils de Lardier Prosper et de Hennequin Marie.
- Décès
- Le 31 mai, de Couppé Constant, âgé de 39 ans.
- Le 1er Juin, de Mismaque Jules Auguste, âgé de 60 ans.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guhe, —> imo. Banê.
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- 12’ Année. Tome 12.-- N* 510 Le numéro hebdomadaire 20 e. Dimanche 17 Jnin 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES DUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communication? et réclamations doivent être adressées & Madame GOD1N, an Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franoe
- Un an ... 10 fr. »» Six mois. . . 6 » Trois mois. . 3 »»
- Union postale Un an. . . llfr. »> Autres pays
- Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5, me Neuve-des-Petlts-Champ ( Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- A nos Correspondants. —* Vingtième congrès des Sociétés de V Union coopérative de la Grande-Bretagne à Dewsbury. — L’amour d’autrui, base de la morale. — Chronique de la semaine. — L’union douanière franco-allemande. — Ancien et nouveau monde. — Les premiers échos de la Révolution française au-delà du Rhin.— Œuvre des libérées de Saint-Lazare. — Autriche. Nor-wège. — Correspondance Suisse. — Mouvement contre la vaccine en France. — Le Rebouteur de Henri IV.— La Science en famille.— Mouvement des assurances mutuelles au Familistère. — Librairie du Familistère.
- ------------* • ♦ » -------------
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d'abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de ^ centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- A nos Correspondants
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère nous étant demandés presque en permanence, nous donnons les indications suivantes pour répondre aux désirs de nos correspondants.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord ; la ville est reliée à St Quentin par un embranchement spécial. Les billets sont délivrés à Paris directement pour Guise et vice-versâ.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant. Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié; Et
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- si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les classes d’École primaire et pour les cours supérieurs.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de porte aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela, s’adresser à l’Économat du Familistère.
- Le meilleur moyen de faire utilement et fructueusement une visite à l’association est d’étudier par avance la description et l’organisation des choses, soit dans les ouvrages de M. Godin. soit au moins dans l’étude sociale : «Ze Familistère» (en vente à la librairie du Familistère : 0fr40 cent.)
- Ainsi préparé, le visiteur peut préciser de suite ce qu’il désire voir, et ne risque point de s’en aller sans avoir examiné peut-être ce qui l’aurait le plus intéressé.
- VINGTIÈME CONGRÈS
- DÉS
- SOCIÉTÉS DE L’UNION COOPÉRATIVE
- De la Grande-Bretagne à Dewsbury.
- Nous empruntons au journal Le Globe le compte rendu suivant du congrès de Dewsbury, nous réservant de revenir plus tard sur quelques-uns des faits de ce congrès, particulièrement sur le discours de notre vénéré ami M. Ed. Vansittart Neale, discours que nous désirerions vivement pouvoir donner in-extenso.
- RÉUNION DU BUREAU CENTRAL
- (Samedi 21 mai 1888).
- L’Union coopérative de la Grande-Bretagne est divisée en six sections (nous dirions fédérations régionales), ces sections nomment, selon leur importance, un certain nombre de délégués qui, tous ensemble forment le Bureau central chargé de diriger l’Union pendant l’intervalle des Congrès.Ce bureau se réunit avant les Congrès pour entendre la lecture du rapport du secrétaire général chargé de centraliser et de résumer les rapports des différents comités.
- Exposition des Sociétés coopératives de production
- Vingt-six Sociétés de production ont envoyé leurs produits qui sont rangés avec beaucoup de goût dans une grande salle décorée à cet effet, des inscriptions sur les bienfaits de l’Association couvrent les murs. A quatre heures a lieu l’ouverture de l’Exposition, sous la présidence de M. Wood président d’une des Sociétés du Yorkshire : il a à ses côtés le maire et la mairesse de Dewsbury. Le président s’empresse de passer la parole au maire, celui-ci s’étend sur les bienfaits de la coopération qui a changé la position de beaucoup d’ouvriers en les habituant â l’épargne, en leur donnant l’habitude des affaires ; la coopération est destinée à faire bien davantage encore, ajoute-t-il, si on en juge par les résultats déjà obtenus par les Sociétés de production, que l’on peut considérer comme représentant la deuxième phase du mouvement coopératif.
- Cette profession de foi du maire n’étonnera pas quand on saura que la ville de Dewsbury a 30,000 habitants et que la Société coopérative de Dewsbury a 5,878 membres ; si on évalue à quatre le nombre des membres ds chaqne famille on arrive au chiffre de 23,000 coopérateurs. Cette Société possède un véritable palais ; la salle de conférences, décorée avec le plus grand luxe, peut contenir 3,000 personnes. Cette association a été fondée en 1837 avec 74 membres possédant environ 400 fr. ; son capital s’élève aujourd’hui à trois millions environ, les bénéfices sont en moyenne de 15 0/0.
- DIMANCHE
- La journée de dimanche est consacrée à des services religieux ; les prédicateurs parlentdans leurs sermons de la question sociale au point de vue chrétien.
- LUNDI 23 MAI
- La salle de conférences de la Société de Dewsbury est comble, on compte 650 délégués et le bureau a lancé environ 1,700 invitations â des personnes sympathiques aux questions ouvrières ; sur l’estrade se trouvent plusieurs dames, le marquis de Ripon, MM. Vansittart Neale, Holyoake, les membres du Bureau central, le président du conseil d’administration de gros, M. de Boyve. délégué de la Fédération des Sociétés
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- coopératives françaises, M. Saint Marc Girardin, de Paris, invité du Bureau central.
- M, Neale, président d’honneur, au moment où il prend place au fauteuil,est accueilli par une salve d’applaudissements.
- Il explique le but du congrès qui a pour mission de faire faire un pas en avant au mouvement coopératif ; il s’agit de voter sur ce principe : que le producteur a droit aux bénéfices de son travail et le résultat de ce vote sera d’engager le magasin de gros à mettre ce principe en pratique dans ses différentes industries. Il entre dans d’intéressantes considérations sur les lois de la nature qui obligent les plantes et les animaux à s’éliminer : c’est le combat pour la vie.
- Gomme animal, l’homme est soumis à cette loi,mais,comme être doué de raison, il doit se mouvoir dans un sens contraire.
- Aussitôt qu’un groupe d’hommes se forme, on voit surgir des lois pour empêcher la violence,pouf protéger la propriété, pour assurer le respect des contrats, pour régler les difficultés par la voie de l’arbitrage. Quand les hommes sont encore à l’état sauvage,c’est la force qui prime le droit, tous nos efforts doivent tendre à rectifier cette loi brutale. Il dit que le développement des machines a amené un grand changement dans l’ordre économique ; les sociétés coopératives ont fait disparaître le conflit entre le consommateur et le distributeur, elles ont indiqué aux travailleurs comment ils pouvaient se créer un capital avec l’accumulation des bénéfices de la consommation. L’accumulation de ces capitaux leur permettra de s’emparer de l’industrie et alors le conflit entre le capital et le travail aura cessé. Comme exemple de ce qui peut être.fait dans cette voie,M. Vansittart Neale cite le Familistère de Guise.
- Abordant la question de la participation des ouvriers au bénéfice, il démontre l’efficacité de ce système. Il voudrait que les bénéfices soient capitalisés de manière à rendre les ouvriers actionnaires dans l’industrie où dis sont employés ; ils pourraient ainsi participer aux pertes.Il fait un appel au Wholesale pour l’engager à établir ses industries sur les vrais principes coopératifs et à soutenir avec ses capitaux les sociétés de production. Il termine en disant que dans toutes les parties du Monde, en France, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, aux Etats-Unis, les échos répètent le mot « participation », on l’entend aussi à Huddersfield où fonctionne l’industrie de M. Thompson. Devons-nous rester sourds à ces appels? Devons-nous marcher à la tête des émancipateurs,des travailleurs, ces vrais sauveurs de la Société? Il espère que quelque Holyoake de l’avenir pourra dire en parlant des coopérateurs de la Grande-Bretagne : ils ont moralisé le système de la distribution et de l’échange, ils ont moralise la production.
- Après le brillant discours de M. Neale, la parole est donnée aM. de Boyve, délégué des Sociétés coopératives françaises.
- Après les compliments d’usage, M. de Boyve, rend compte
- °e qui a été fait en France dans la voie de la participation; *1 Parle de la société présidée par M. Charles Robert qui fait
- une active propagande en faveur d’une meilleure organisation du salariat. Il espère que les coopérateurs anglais ne s'arrêteront pas à la coopération de consommation ; ils voudront démontrer à tous les coopérateurs que la coopération peut conduire à l’émancipation sociale des travailleurs en leur donnant les capitaux et l’instruction nécessaires pour aborder la production et recevoir le produit net de leur travail.
- Le secrétaire, M.Gray, lit une lettre de Mme Fales, délégué des Etats-Unis, qui s’excuse de ne pouvoir assister au Congrès et un très-intéressant rapport du délégué italien, M. Ugo Rabbeno, sur les progrès de la coopération en Italie.
- après-midi
- M. Hodgson Pratt, représentant des Cercles Ouvriers, dit quelques mots sur l’Exposition française d’économie sociale de 1889, il croit quelle sera une excèllente école d’instruction mutuelle.
- M. Slatter, délégué des Trade-Unions, dit qu’il est socialiste, mais qu’il est opposé aux mesures violentes , il croit que la coopération bien comprise peut rendre les plus grands services à la classe ouvrière, surtout dans sa sphère la plus élevée : la production.
- M. Kelly,deuxième délégué,dit qu’il vient avec un message de paix ; les Trade-Unionistes regrettent la manière avec laquelle on a traité les coopérateurs à leur dernier Congrès. Il espère que les deux groupes pourront s’entendre et poursuivre un but commun.
- RÉSUMÉ DE LA 2e JOURNÉE.— MARDI
- Deux rapports servent de base à la discussion ; la question posée est celle-ci : Quels sont les liens qui doivent exister entre les Magasins de gros (Wholesales) et les Sociétés de production ?
- Le premier rapport conclut en faveur de la liberté ; le deuxième à l’obligation pour les Magasins de gros,de patronner les Sociétés de production et d’acheter leurs produits.
- La deuxième question à l’ordre du jour est celle-ci .* Quelle organisation doit-on établir dans les manufactures qui dépendent du magasin de gros ?
- Deux rapports sont encore lus ; le premier conclut à la participation des ouvriers dans les bénéfices, le deuxième à créer une sorte de fédération des sociétés de production indépendantes.
- Après lecture des quatre rapports, on décide de renvoyer la discussion à mercredi.
- Le rapport du Bureau central est ensuite lu et discuté. Le paragraphe qui paraît attirer plus particulièrement l’attention des délégués est celui sur l’instruction ; les coopérateurs considèrent cette branche de leur union comme la plus importante.
- La présidente de l’association de propagande coopérative des femmes rend compte de ses travaux.
- On arrive à la statistique, le nombre des Sociétés coopéra-
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- LE DEVOIR
- tives est de 1.432, il était de i .400 en 1886,et le chiffre des coopérateurs s’élève à 945,619, il était de 911,797 en 1886. Le chiffre des ventes a augmenté dans la même proportion.
- La séance a été présidée par M. le marquis de Ripon qui, dans son discours, fait allusion au rapport du délégué de la Fédération française, ponr engager les coopérateurs à émettre un vœu en faveur de la participation. Le marquis de Ripon préside h séance d’une façon tout à fait remarquabte.
- M. Saint-Marc Girardin, de Paris, qui a suivi avec intérêt les réunions du congrès, est invité par le bureau central à proposer un vote de remerciements à lord Ripon :
- Venu ici, dit-il, pour prendre une leçon de coopération,j’en emporte un grand enseignement moral et social.Votre réunion offre en effet un spectacle bien digne d’être médité par la démocratie de tous les pays, mais surtout par la démocratie de notre pays, la démocratie française. Vous, Messieurs les délégués d’associations ouvrières, vous êtes venus pour délibérer en commun sur les grands intérêts que vous représentez, et vous le faites avec une compétence qui vous fait le plus grand honneur.
- Vous, monsieur le marquis,en venant présider cette réunion vous avez apporté à vos honorables représentants des intérêts ouvriers le concours de vos lumières et de votre expérience, vous en avez donné ainsi une preuve vivante de cette harmonie sociale, de cette concorde nationale qui fait la force et la grandeur de la libre Angleterre.
- J’ai l’honneur, au nom de mon compatriote M. de Boyve et en mon nom, de proposer un vote de remerciements à M. le marquis de Ripon. Ce speech dit en français et traduit parM. Acland, est accueilli par de vifs applaudissements. La séance est levée.
- Exposition d’économie sociale de 1889
- Le soir grande réunion du Conseil central nouvellement élu qui décide, sur la demande de M. de Boyve, délégué à cet effet par le Comité d’organisation de l’Exposition d’économie sociale de 1889, que l’Union coopérative de la Grande-Bretagne prendra part à cette exposition. Le Comité coopératif international, composé de MM. Holyoake, Mitchell, directeur dn magasin de gros, Neil, Scotton et V. Neale, créé au dernier congrès, est chargé de centraliser tous les rapports graphiques qui lui seront envoyés pour cette exposition et de correspondre avec le Comité organisateur de Paris.
- MERCREDI
- Discussion des rapports. Les opinions paraissent être partagées. Deux propositions sont présentées, l’une invite à donner au capital, au travail et à la consommation une part dans les bénéfices, chaque fois que l’on jugera que cela est équitable. C’est la liberté. L’autre proposition déclare que Y équité exige qu’une part de bénéfices doit être donnée aux i ouvriers et que le minimum doit être la moitié. Ces bénéfices devront être placés dans l’industrie où les ouvriers sont *
- employés et servir à leur créer un capital-action. Les signataires de cette proposition: MM. Holyoake, Hughes, Vansiltart Neale, marquis de Ripon, Sedley Taylor, demandent que la formation d’une Union fédérale soit fondée sur ces principes.
- L’organisation de cette fédération figurerait à l’ordre du jour du prochain congrès.
- Ils invitent ensuite les magasins de gros à adopter ces principes dans leurs industries.
- La discussion est très-animée, beaucoup de délégués y prennent part. Chaque oratpur ne peut disposer que de dix minutes. Les dix minutes écoulées, le président, la montre sous les yeux, fait entendre la sonnette et l’orateur se rassied, il arrive souvent qu’il rfa eu le temps que d’exposer une partie de ses observations.
- M. Hodgson Pratt, dit que la coopération de consommation est seulement le premier échelon sur l'échelle sociale qui doit conduire à la réconciliation du capital et du travail.
- C’est en gravissant ses échelons que l’on rendra le socialisme impuissant.
- M. Sedley Taylor fait ressortir combien la coopération a pris d’extension, et rappelle les paroles prononcées par M. Gladstone il y a trente ans : « Si on m’avait annoncé, il y a quelques années, les progrès obtenus aujourd’hui par la coopération j’aurais déclaré que c’était de l’utopie. »
- Après une discussion de plusieurs heures, le président Cave annonce que, par suite d’un compromis, les auteurs de deux propositions se sont entendus sur la rédaction suivante :
- « Les bénéfices d’une Société de production, coopérative ou non, pour être distribués avec équité, devront être divisés entre le capital, le travail et la consommation. Le bureau central est invité à étudier la meilleure manière de mettre ces principes en pratique dans le magasin de gros et à préparer un rapport sur cette question pour le prochain Congrès. »
- M. Swallow de Leeds propose l’amendement suivant: « Le Congrès émet le vœu que toute industrie coopérative fondée par des ouvriers ou patronnée par le magasin de gros ou dépendante d’une Société de consommation soit organisée sur des bases équitables, de manière à faire participer aux bénéfices et aux pertes les travailleurs, les capitalistes et les consommateurs. Le Congrès invite donc le magasin de gros et les Sociétés de consommation, à adopter les principes ci-dessus mentionnés et â communiquer au bureau central tous les progrès qui seront réalisés dans cette voie. »
- Le vote a eu lieu à mains levées, mais il est impossible au bureau de constater de quel côté se trouve la majorité.
- On a recours au scrutin, 220 voix se prononcent pour le projet et 233 voix pour l’amendement.
- Ce résultat est accueilli par des vivats et des applaudissements.
- i Comme coopérateurs français, nous nous réjouissons de ce vote qui démontre que, par la coopération on peut arriver ^ pacifiquement k toutes les améliorations sociales,
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- C’est aussi un encouragement donné à notre Fédération coopérative nationale qui, le jour où les 600 Sociétés coopératives de France seront venues à elle, marchera de pair avec YUnion coopérative de la Grande-Bretagne.
- Nous espérons donc que, dans un sentiment de solidarité, les Sociétés françaises se feront un devoir de répondre à l’appel qui leur sera fait par le trésorier, au nom de li Fédération nationale,dont le siège est à Paris en envoyant leur cotisation.
- De Boyve.
- L'AMOUR D’AUTRUI, BASE DE LA MORALE
- Aimer les autres hommes comme soi-même,c’est aimer la société, la patrie, l’humanité ; cest professer pour la vie humaine le plus grand respect ; c’est aimer que tout serve au plus grand bien de l’espèce; c’est concevoir la sagesse des lois de l’ordre universel ; c’est penser que l’être humain est placé sur terre en vertu de lois générales que nous devons apprendre à connaître, à respecter et à pratiquer ; c’est croire au grand problème du progrès de la vie humaine que le Créateur nous a donné à résoudre, en nous conviant tous à la recherche des lois de la fraternité sociale.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- CHRONIQUE DE LA SEMAINE
- Le programme Boulanger. — La loi sur les accidents. — La loi sur le travail des femmes et des enfants.— L’entrepreneur et le bureau de la Chambre des députés devant le Conseil de prud’hommes.
- Il y a déjà longtemps,quand l’agitation politique faite autour du nom de M. le général Boulanger nous força à entretenir les lecteurs du Devoir des faits et gestes du nouveau parti qui se constituait autour de lui, nous disions qu’il y avait dans cette agitation le symptôme d’un état d’esprit fâcheux, quelle que dût être, d’ailleurs, la fin de son aventure, qu’elle se terminât par une tragédie ou par une comédie.
- L’élu du Nord a pris position à la Chambre par la lecture d’une sorte de programme constitutionnel que nos lecteurs ont dû connaître déjà par ta presse quotidienne. Le défaut d’espace ne nous a pas permis de consacrer un article à l’examen de ce programme dans le numéro de la paix. Nous uous bornerons à constater aujourd’hui la stupéfaction que ce « mémoire », selon l’expression de
- M. Clémenceau, a provoqué chez tous — chez ses amis comme chez ses ennemis.
- Le programme de M. Boulanger se résume, en eiïet, en deux lignes : il faut renforcer le pouvoir exécutif, à cet effet l’appuyer sur le peuple et lui donner la haute main sur le pouvoir législatif.
- Sans doute, nous nous attendions à ce que M. le général Boulanger n’apporterait pas à la tribune de la Chambre,le jour où il y paraîtrait pour la première fois, des conceptions politiques très élevées. S’il eut nourri de telles conceptions, il les eut exprimées au cours de la violente campagne menée par lui contré le gouvernement ; au cours de la campagne électorale dans le Nord, alors que de toutes parts on lui demandait d’affirmer nettement son but et les réformes qu’il entendait faire prévaloir. S’il s’était tû alors, se bornant à des réponses évasives et même contradictoires, c’est qu’il n’était pas encore fixé lui-même sur le caractère réformateur qu’il donnerait à son élection. D’où la plateforme adoptée : Dissolution et Révision, deux mots qui ne veulent rien dire,si l’on ne précise pas le genre de révision qu’on poursuit. Ainsi jugions-nous alors, et concluions-nous qu’il n’y avait là rien dont put sortir une action réformatrice vigoureuse.
- Les idées que M. le général Boulanger a développées à la tribune ne font que confirmer nos prévisions ; nous étions même au-dessous de la réalité, puisque M. Boulanger, non seulement ne propose rien de meilleur que ce qui existe, mais encore menace d’aggraver l’état de choses existant.
- Réduire, en effet, la Chambre, expression de la souveraineté populaire, au simple rôle de Corps consultatif, puisque dans le projet de constitution que nous connaissons, le chef du pouvoir pourrait s’opposer à la promulgation des lois que les députés auraient élaborées ; nous ramener à un siècle en arrière, au droit de veto institué en 1789, pendant cette période de transition où la France n’avait pas encore secoué le joug de la royauté ni conquis le suffrage universel,—voilà tout ce que M.Boulanger propose comme remède efficace à la crise politique que nous traversons.
- Et les réformes sociales devant découler de la révision de la Constitution ? Les nouveaux droits sociaux qu’une Constitution républicaine réformée devrait assurer? De cela, pas un mot.
- En vérité, c’est trop et pas assez tout à la fois.
- Trop, car pour aboutir au gouvernement direct du peuple par le peuple, il ne faut pas renforcer l’autorité déjà exorbitante des ministres et du chef
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- du pouvoir exécutif, sous peine de rendre tout à fait illusoire l’exercice de la souveraineté populaire. Le peuple donc, auquel on propose de restreindre sa souveraineté, comprendra qu’au fond de ce mouvement,il y a une menace de dictature, c’est-à-dire de pouvoir personnel, d’amoindrissement de ses droits, et il ne peut manquer de se défier d’une révision qu’on lui présente sous ces auspices.
- D’un autre côté, le mouvement révisionniste qui s’est affirmé sur le nom de M.le général Boulanger est déterminé par les besoins pressants de réformes. Le peuple est fatigué des attermoiements et des ajournements.il réclame l’accomplissement exigible des promesses faites. Un instant, M. Boulanger avait paru vouloir se faire l’auxiliaire du mécontentement social. Or cette attitude, déjà fort équivoque au début, il n’a pas tardé à l’abandonner et dans le discours programme lu à la Chambre, ce point essentiel a été complètement laissé de côté. De sorte que sa révision, dénuée de toute portée sociale, bornée à une restriction des prérogatives exercées aujourd’hui par les représentants du peuple,n’apparaît plus que comme un moyen poli-tibue d’aboutir au rétablissement du pouvoir personnel.
- Nul doute, pensons-nous, que cette attitude nouvelle et bien définie, qui consiste à poursuivre l'établissement d’une constitution sous le régime de laquelle le peuple n’aurait qu’un droit purement nominal de referendum, n’éclaircisse la situation et ne permette aux masses si déplorablement entraînées, de se ressaisir.
- * *
- Le mot du résultat final de cette agitation fut dit par M.Basly au cours de la séance où M.Boulanger prit la parole : — « Vous nous faites perdre une journée, lui dit-il, qu’on eut employée à discuter la loi sur le travail des femmes et des enfants. »
- L’observation était exacte. Il n’y a d’utile que ce qui tend à assurer la protection sociale des travailleurs.
- Il semble que la Chambre, avertie par l’explosion de mécontentement dont la popularité de M. Boulanger a été la manifestation, comprenne que là est le salut, car depuis sa rentrée, elle poursuit avec beaucoup de constance la discussion des lois de travail.
- Nous avons mentionné à son heure la loi sur les accidents. Le projet de la commission a été adopté en première lecture. On ne peut se prononcer -
- d’ores et déjà sur ce que sera définitivement cette loi, car il a été convenu de part et d’autre qu’on abrégerait la discussion, pour la reprendre avec plus d’ampleur lors de la seconde délibération. Cependant, dès aujourd’hui, on peut signaler un défaut capital dans son économie, — un article qui, s’il n’était pas supprimé, abrogerait tous les bons effets que le législateur attend de la nouvelle réglementation.
- Nous voulons parler de l’article 22.
- La loi reconnaît aux victimes de tout accident une indemnité dite professionnelle, sorte de prime contre les risques inéluctables du travail. Nous avons dit déjà ce que nous pensions de cette théorie : nous trouvons mauvais qu’on assimile à des cas d’incendie ou de destruction du matériel les accidents des travailleurs. En dehors de l’indemnité professionnelle la nouvelle loi établit la responsabilité personnelle du patron, que l’ouvrier peut poursuivre, quand il juge que c’est lui la cause directe ou indirecte de l’accident survenu, par suite des mauvaises dispositions de travail qu’il aura fait prendre. La nouvelle loi accorde donc à l’ouvrier, avec le droit de poursuivre, l’assistance judiciaire. Mais par une inconséquence qui constitue une véritable dérogation aux principes juridiques ordinaires, l’article 22 prescrit que si la décision des juges déboute l’ouvrier, celui-ci devra payer sur le montant de son indemnité les frais dépensés par le patron dans le procès. C’est placer l’ouvrier dans l’impossibilité' de poursuivre le patron, arrêté qu’il sera toujours par la crainte de voir intervenir une décision le déboutant de ses revendications, décision qui équivaut pour lui à la perte d’une partie de l’indemnité déjà assurée.
- Nous comprenons que la Chambre veuille limiter les procès. Nous voudrions même qu’il ne pût pas y avoir procès.Que lorsque un accident se produit, la loi assure à la victime une protection efficace et que la société seule, par l’organe de ses représentants judiciaires règle, avec le patron l’indemnité,
- sans que l’ouvrier ait à intervenir contradictoirement
- avec le patron. Mais si on laisse une porte ouverte aux plaideurs,porte qu’il eût fallu fermer soigneusement,au moins qu’on ne viole pas les règles juridiques ordinaires au détriment des ouvriers. Or,il est de règle juridique que les frais de juridiction, d’avocats, etc, quand l’assistance judiciaire intervient en faveur d’un indigent, ne sauraient tomber à la charge de ce dernier.Voilà la règle. Elle est violée par les dispositions de l’article 22, qui place les
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- ouvriers poursuivants en suspicion formelle de revendications illégitimes.
- M. Lyonnais s’était efforcé de faire disparaître cette innovation dangereuse. Nous la signalons, avec l’espoir qu’elle disparaîtra en seconde lecture.
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- Après la loi sur les accidents, la Chambre est passée à la discussion de la loi sur le travail des femmes et des enfants.
- La loi de 1874 est totalement insuffisante. Cette loi ne prévient que l’abus de l’exploitation infantile et ne remédie en rien aux conditions désastreuses de travail faites à la femme. Le projet élaboré par la commission dont M. Wadington est rapporteur étend à la femme la protection accordée jusqu’à ce jour à l’enfant seulement.
- Comme il fallait s’y attendre, les économistes libéraux se sont élevés avec vigueur contre tout projet de réglementation du travail même appliquée à ceux qui, comme la femme, ne sauraient défendre efficacement leurs intérêts économiques. Au nom de l’égalité des deux sexes, M. Yves Guyot a combattu la protection. Il n’a pas été difficile à MM. Wadington et Camélinat de réfuter ce libéralisme économique, qui n’est, comme a dit ce dernier et comme l’a répété après lui M. Clé-menceau, que la liberté de l’esclavage.
- La discussion continue, à l’heure où nous écrivons ces lignes; nous ne saurions donc, étant donnée la multiplicité des opinions qui se manifestent sur la matière à la chambre, prévoir ce que sera la nouvelle loi. Nous nous bornerons à faire observer que la France est un pays de grande industrie et comme tel, elle a un intérêt pressant à sauvegarder la vitalité des générations que l’industrialisme atteint dans ses deux sources vives : la femme et l’enfant. L’Angleterre a réglementé le travail de la femme depuis 1842. En France, la question est pendante depuis 1848. Ne serait-il pas temps qu’elle aboutît enfin ? La vie morale et économique de la femme est engagée sur ce point. Celle de l’époux ne l’est pas moins. La femme, avec le développement du machinisme qui a permis son emploi, est devenue la concurrente des ouvriers, et le prétendu supplément de salaire qu’elle rapporte à la maison ne représente qu’une partie du salaire supérieur qui serait acquis au travail, sans sa concurrence désastreuse. Voilà Pourquoi il faut la protéger énergiquement, sous peine de précipiter encore la baisse des salaires et diminuer par là la somme générale des moyens
- de subsistance des travailleurs. Au point de vue moral comme au point de vue économique, il importe d’intervenir au plutôt.
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- La question du travail a également présenté la semaine dernière un incident intéressant. — Nous voulons parler de l’assignation devant le conseil des prud’hommes du bureau de la Chambre des députés, représenté par MM. Méline et Madier Montjeau, — de l’entrepreneur des travaux de la Chambre, M. Desplanque.
- On a récemment exécuté des réparations au Palais Bourbon et les prix avaient été fixés sur la série adoptée par le conseil municipal en 1882. Les ouvriers n’ont pas été payés au taux fixé par le cahier des charges. L’entrepreneur avait chargé un tâcheron de l’exécution des travaux et celui-ci, naturellement, avait prélevé son bénéfice de sous-entrepreneur. Sur l’initiative de la Chambre syndicale, 17 ouvriers ravaleurs ont cité le bureau de la Chambre et l’entrepreneur, réclamant en rappel de salaires le paiement intégral des prix acceptés par l’entrepreneur dans le contrat d’entreprise.
- Le Conseil des prud’hommes, rappelant les célèbres décrets non abrogés des 2 et 21 mars 1848, interdisant le marchandage d’une façon absolue, a condamné l’entrepreneur à payer aux ouvriers le prix de l’heure de travail porté à la série. M. Desplanque se dispose à en appeler de ce jugement.
- Quel que soit le résultat final, il est déplorable que le bureau de la Chambre n’ait pas prévu le cas, c’est-à-dire, comme nous avons eu l’occasion de le dire à maintes reprises, exigé le paiement des ouvriers conformément au bordereau de prix arrêté.
- L’nnion douanière franco-allemande
- On reproche souvent aux amis de la Paix de prendre leurs désirs pour des réalités et de voir avec les yeux que l’optimisme aveugle, le progrès des idées de paix et de justice entre les peuples, de les exagérer inconsciemment. Il est si vrai que nos idées font un progrès constant et s’étendent à un nombre d’intelligences de plus en plus grand que voici l’article publié par un journal peu suspect de tendances cosmopolites : le XIXe siècle.
- Sous ce titre ; Y Union douanière franco-allemande ce journal publie les réflexions et renseignements suivants ;
- Pour une idée audacieuse, c’est une idée andacieuse, que de constituer une union douanière, un syndicat d’intérêts entre les deux grandes nations qui semblent toujours à la veille
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- de donner une seconde et plus tragique édition au drame sanglant qui, depuis dix-huit ans, les divise.
- Aux yeux de Lien des gens, cela paraîtrait une utopie, une folie, sinon même un crime. Quiconque, en tout cas, il y a quinze ou ' vingt mois seulement, se fût aventuré à en parler tout haut eut été à peu près certain de se voir conspué de la belle façon, traimé aux gémonies, dénoncé comme traître à l’indignation populaire.
- Le fait est que pour quiconque ne réfléchit pas et se laisse emporter aux entraînements aveugles d’une tradition faite de colères et de haines fermentées, il y a là de quoi effaroucher au premier abord, le patriotisme exaspéré.
- C’est que, comme nous sommes un peuple nerveux, chez lequel le sentiment prédomine, nous nous imaginerons presque fatalement que les initiateurs du projet d’une union douanière franco-allemande ont dû, eux aussi, obéir à un sentiment et s’inspirer de considérations d’« humanitairerie» fraterni-taire véritablement hors de saison. Or, rien n’est plus faux.
- Portée, par exemple, contre M. le comte de Leusse, ancien député français, qui vient de consacrer à cette irritante question une suggestive brochure,datée,hélas! de Reischoffen, ou contre l’éminent professeur de droit à la faculté de Rennes, M. Émile Worms, qui a repris, développé et commenté l’idée de M. de Leusse avec sa science profonde et sa subtile pénétration de juriconsulte et d’économiste, l’accusation se tromperait absolument de route.
- Loin d’être des sentimentalistes, en effet, MM. de Leusse et Émile Worms ne se préoccupent, pour ainsi dire, que du côté strictement utilitaire.
- Ils ne veulent qu’une chose : remédier à une crise économique devenue ruineuse et intolérable aussi bien pour l’Allemagne que pour la France, et protéger les deux pays contre la concurrence américaine.
- Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on songe des deux côtés du Rhin, à constituer entre les deux grandes nations rivales un modus vivendi, une sorte de zolverein ou de coalition douanière leur permettant de travailler parallèlement sans se nuire et de dicter leurs lois au reste du monde.
- Dés 1835, des tentatives avaient été faites dans ce but, et elles auraient abouti sans l’intolérance protectionniste du gouvernement de Louis-Philippe. En 1853, en 1860, en 1862, ces tentatives furent reprises également sans succès. Puis vint l’année terrible avec son cortège de désastres, de malentendus et de rancunes. A la place du zolverein franc-allemand révé par les esprits clairvoyants, nous avons eu l’article U du traité de Francfort, dont les funestes effets ne doivent pas comme on a généralement tort de le croire, cesser pour nous à échéance fixe.
- Une gnerre nouvelle peut seule, en l’état le déchirer ou... le rendre encore plus terrible pour nous. Devant cette fatalité qui remet au hasard des batailles, les destinées de deux grands peuples, MM. Worms et de Leusse se sont demandé s’il ne
- serait pas possible à la fois d’éviter une conflagration épouvantable et de mettre un terme au « Sedan industriel » quj pèse si lourdement sur notre commerce sans profit pour la prospérité de l’Allemagne, rongée vive par le chancre du militarisme. Ce moyen, à leurs yeux, c’est une réconciliation définitive, complétée par une alliance économique
- Nous sommes arrivés, en vérité, à une époque où l’intérêt commercial, sous quelque forme qu’il se manifeste, est devenu le maître véritable, absolu, de la vie des peuples, où il doit primer toutes leurs tendances,toutes leurs antipathies et leurs sympathies spontanées, et tous leurs instincts, toutes leurs volontés. Il est certain que mettre fin à la rivalité féroce de la France et de l’Allemagne, à la lutte industrielle et commerciale que se livrent ces deux sœurs ennemies, sans avantage sérieux pour l’Allemagne victorieuse et au grand détriment de la France vaincue, ce serait leur assurer, en même temps qu’au reste du monde, les bienfaits de la paix, de la sécurité, du travail, du progrès et de la civilisation. Simple question d’intérêt ! Or, l’intérêt qui tantôt sépare des amis intimes, tantôt rapproche des ennemis implacables, pourrait bien, à ce qu’il semble, produire sur les peuplesle même effet quesur les individus et réaliser ce miracle d’amener la France et l’Allemagne à passer l’éponge sur le passé et à se tendre la main.
- Comme on le voit, pas d’ombre de sentimentalisme là-dedans !
- Après M. de Siegfried, maire du Havre, et député français qui, dans un discours retentissant, plaidait naguère éloquemment cette cause, qui n’est peut-être paradoxale qu’en apparence, voici M. Lalande, député alsacien au Reischtag qui, dans une lettre au Journal d'Alsace soutient à son tour à grand renfort de chiffres et d’arguments politiques, la nécessité, l’urgence de la création d’une union douanière franco-allemande qui, tout en groupant et en identifiant en quelque sorte les intérêts des deux peuples réconciliés pourrait peu à peu recevoir dans son sein d’autres puissances européennes également atteintes par la crise.
- Cette confédération commerciale tendrait d’autant plus à se généraliser que chaque pays d’Europe finira par s’apercevoir peu à peu que la guerre de tarifs ne constitue,en fin de compte, qu’une mauvaise politique économique, et qu’un autre danger chaque jour plus imminent et plus redoutable menace de plus en plus la production et le commerce du vieux continent. Ce danger, c’est l’envahissement de l’Europe par les produits des trois Amériques.
- Méditez plutôt ces paroles significatives, que prononçait naguère M. Mac Adoo, député au Congrès de Washington poui l’État de New-Jersey.
- Il faut que l’Amérique du Nord s’allie à l’Amérique Centrale et à l’Amérique Méridionale, afin de constituer un vaste marché qui comptera dans peu d’années cent cinquante ou deux cents millions de consommateurs et pourra exclure, au point de vue commercial, l’influence et l’ingérence de n importe
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- quelle nation européenne. Ce sera répondre aux unions douanières de l’Europe, que l’observation etl’expérience m’ont démontré devenir sous peu un marché fermé à nos produits.
- Puisque nos gouvernants, hypnotisés par la politique pure et le bizantinisme parlementaire, n’ont pas su se réaliser, quand la chose était possible et facile, la constitution de cette union douanière méditerranéenne que l’Association gréco-latine réclame depuis vingt ans avec plus de zèle et d’éloquence que de succès, l’heure est peut-être bien choisie au moment où, d’une part, le percement de l’isthme de Panama va précipiter l’invasion des produits transatlantiques, et où, d’autre part,un empereur d’humeur libérale et pacifique règne à Berlin, pour remettre sur le tapis, l’idée â'unzolverein franco-allemand. Tout arrive, en vérité, et l’histoire fourmille de changements à vue plus extraordinaires encore.
- La restitution de l'Alsace-Lorraine.
- Il est vrai qu’il subsiste toujours une pierre d’achoppement contre laquelle viendront se briser fatalement et sans merci tous ces beaux projets de réconciliation, d’apaisement et de fraternité.
- Cette pierre d’achoppement, c’est l’Alsace-Lorraine.
- Mais il va de soi que h restitution de Metz et de Strasbourg devrait être la condition préalable et sine quâ non de la combinaison.
- C’est ce qu’ont déjà formellement dit l’Espagnol don Emilio Castelar et l’évèque français Freppel, dans les curieuses lettres qu’ils échangèrent, il y a quelques mois et qui ont fait le tour de la presse du monde entier.
- M. de Leusse n’en parle pas expressément, peut-être parce que la chose va de soi ; mais M. Émile Worms met, avec une grande éloquence et une grande netteté, les points sur les i.
- N’est-ce là qu’un beau rêve ? Nul ne le sait, en définitive, et l’on n’a pas oublié que nombreux étaient les Français qui s’étaient candidement imaginé que l’un des premiers actes de l’empereur Frédéric allait précisément être la rétrocession — ou tout au moins la neutralisation — des deux provinces conquises.
- Somme toute, les Allemands peuvent se consulter à ce propos et se demander si l’annexion qu’ils ont faite a servi ou pourra servir à maintenir ou à augmenter leur fortune politique et économique.
- L’expérience a répondu, comme elle continuera à répondre, négativement. Cette barrière qui s’oppose à l’union de deux peuples, alliés naturels, comme le disait M. de Lesseps, à son retour de Berlin, n’est en somme que bien peu de chose, si l’on se place au point de vue de l’existence même et de 1 avenir des deux nationalités.
- N’est-c© qu’un beau rêve ?
- On dit, en tout cas, que cette idée, — qu’il est aujourd’hui permis de formuler et de discuter sans être décrétée d’anathème, — a vivement frappé l’empereur Frédéric.On dit encore que
- des personnages considérables d’Outre-Rhin s’apprêtent à organiser un grand congrès international pour en conférer...
- Si l’initiative des négociations venait de Berlin, il n’yaurait plus, il faut bien le dire, notre dignité nationale étant sauve, à désespérer du succès final.
- Au gouvernement de l’empereur Frédéric III de voir lequel vaut mieux pour l’humanité, que Strasbourg demeure la clef militaire de l’Allemagne transformée en un camp retranché vaste comme un empire, ou qu’elle devienne le grand foyer commercial, le pôle d’attraction économique de l’Europe pacifiée.
- Ancien et nouveau monde
- Dans'une étude de la Contemporary Review, ce journal cherche à prévoir les conséquences du régime des armements à outrance auquel l’Europe contemporaine est soumise. Une de ces conséquences pourrait bien être,d’après elle, le déplacement définitif, au profit du nouveau monde, de l’axe des grandes affaires.
- Les nations européennes pourront, en effet, croître plus ou moins vite en population, en richesse et en instruction, ou au contraire rétrograder, selon que la fortune de la guerre les favorisera ou que le poids d’un militarisme écrasant les conduira plus ou moins vite à la banqueroute.
- Mais quelle que soit leur destinée individuelle, elles ne sauraient bien longtemps tenir tête aux États-Unis, pour peu que la prospérité de cette nation suive seulement pendant un demi-siècle la progression des vingt dernières années. Sa population égalera alors celle de l’Europe, en admettant qu’elle ne la dépasse pas ; et, quant à sa richesse, nul ne peut dire quelle en sera la limite.
- Pour se rendre compte des formidables avantages que les États-Unis possèdent dans cette lutte pour la vie, il suffit par exemple de comparer leur budget militaire à celui des trois grandes puissances occidentales, la France. l’Angleterre et l’Allemagne.
- En France, nons trouvons annuellement inscrits aux budgets de la guerre et de la marine 912 millions et demi de fr. ou 24 fr. 40 par tête d’habitant ; en Angleterre, 792 millions, ou 21 fr. par tête; en Allemagne(1886),565 millions ou 12 fr. 20 par tête. Les États-Unis n’entretiennent qu’une armée de 27,000 hommes et ne dépensent de ce chef que 250 millions par an, à peine 4 fr. 50 par tête.
- En regard de ces 27,000 hommes, qu’on mette les 1,224,000 soldats sous les drapeaux, en temps de paix par les trois puissances susdites : on reconnaîtra que de ce chef, elles sacrifient annuellement le 1 /8 de leur puissance productive. Encore cette évaluation est-elle bien au-dessous de la vérité, et si l’on considère que les hommes ainsi enlevés aux travaux de la paix sont tous dans la fleur de leur force et à l’âge où se contractent les habitudes décisives. La perte de
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- revenu qui résulte d’un pareil état de choses, énorme en j elle-même, devient effrayante quand on la considère comme j facteur dans la lutte industrielle avec les Etats-Unis.
- Considérons maintenant la question de la Dette nationale. Alors que les États-Unis, en dix ans, ont amorti 2 milliards . 650 millions de leur dette, et dans une autre décade l’auront réduite à zéro, les huit principales nations de l’Europe devaient en 1880, près de cent milliards, et cette épouvantable dette n’a pas sensiblement diminué. Rien qu’en service d’intérêts (pour ne rien dire du capital), elle représente au bas mot quatre ou cinq milliards par an à prélever sur le travail de ces huit nations. Mais, pour rendre la comparaison plus saisissante, prenons seulement la France et l’Angleterre, dont la population réunie excède à peine d’un quart celle des Etats-Unis.
- La France et l’Angleterre payent tous les ans 1 milliard 37 millions pour l’intérêt de leur dette et un milliard 705 millions pour leur armée et leur flotte ; elles entretiennent sous les drapeaux 730,000 hommes valides, et, en évaluant seulement à 500 francs par an, le travail possible de chacun de ces hommes, cela représente encore une perte sèche de 365 millions ; de telle sorte qu’on ne peut pas élever à moins de trois milliards 167 millions les charges annuelles résultant pour les deux nations seulement, des services de 1a- dette, de la guerre et de la marine.
- En dépit d’nn énorme amortissement, les États-Unis, au contraire, ne dépensent actuellement, pour ces trois services, que 762 millions et demi.
- C’est-à-dire que le coût du régime militaire pour la France et l’Angleterre seules se chiffre annuellement par une différence de 2 milliards 345 millions à l’avantage du système
- américain !..... Si l’on compte par tête, on trouve que ce
- régime coûte à la France et à l’Angleterre 53 fr.75 par habitant, ou 265 fr. par famille de cinq personnes, alors que la dépense des États-Unis n’est pas de 13 fr. par tête, et de 65 fr. par famille ! Ajoutons que les Etats-Unis pourraient bien plus aisément porter l’écrasant fardeau qui pèse sur les contribuables anglais et français, accablés en outre de leurs charges locales.
- Logiquement, il est Impossible qu’une telle inégalité ne se produise pas, dans la lutte industrielle, par des conséquences.
- Si l’état des choses ne change pas à bref délai, il faut donc s’attendre à une décadence rapide des nations européennes, dans leur puissance productive et dans leur prospérité comparées à celle des États-Unis.
- On ne pourrait prévenir une telle décadence qu’en trouvant le moyen immédiat de faire croître la population de l’Europe aussi rapidement que la population et la richesse des Etats-Unis.
- Or, non seulement on ne fait rien pour arriver à ce résul- j tat, mais la dureté même des conditions que le présent régime militaire fait peser sur le vieux monde pousse d’innombrables
- | émigrants à le quitter, et une forte proportion de ces émigrants | vient ajouter son travail aux autres éléments de prospérité de la grande nation américaine.
- Telles sont les réflexions de la Contemporary Review.
- Les premiers échos
- de la Révolution française au delà du Rhin.
- Quelques jours avant sa mort, M. Carnot père, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, s’était fait inscrire pour la lecture d’un mémoire que M. le président de la République a envoyé à M. Jules Simon, secrétaire perpétuel qui en a donné communication à l’académie dans une de ses dernières séances.
- M. Carnot rapporte que, dans sa jeunesse, voyageant dans l’Europe centrale, il a été frappé de l’influence que la Révolution française a exercée sur la littérature et la philosophie de l’Allemagne. Le fait s’explique par la généralité du malaise que causaient les vieilles institutions ; on songeait, aussi bien à l’étranger qu’en France, à des réformes désirées et devenues nécessaires.
- La prise de la Bastille fut moins un événement particulier qu’un phénomène de cette inquiétude universelle, un symbole exprimant l’écroulement de l’ancien ordre de choses et inaugurant une ère nouvelle, dont la France prenait la glorieuse initiative, et que les peuples, en Allemagne, en Amérique, en Italie, partout où la liberté avait poussé les moindres racines, acclamèrent avec un réel enthousiasme.
- Les étrangers de haute valeur intellectuelle accoururent nombreux chez nous pour juger des progrès de la Révolution.
- Poètes, romanciers, historiens, publicistes, hommes d’Ëtat, applaudirent, en Allemagne, au généreux mouvement dont nous donnions l’exemple. Parmi eux, M. Carnot cite : Klops-tock, Wieland, Daniel Schubert, Yoss, Gœthe, Schiller, Emmanuel Kant, Henri Campe, Guillaume de Humboldt, Fichte, Forster, Bürger, Beethoven, Schlabendorf. Goethe se montrait réservé dans son admiration, tout en constatant qu’un nouveau monde social surgissait ; pour Kant, il se déclarait émerveillé de cette aurore ; Bürger poussait l’enthousiasme au point d’entrer en fureur contre nos soldats, qui s’étaient laissés vaincre, à Tournai par ses compatriotes et avaient assassiné Dillon, leur général.
- Toutes les âmes d’élite, conclut M. Carnot, ont acclamé en Allemagne les idées de 1789.Quant au peuple, il ne leur était pas hostile ; l’hostilité venait des souverains.
- Ce n’est que plus tard, et à la suite des excès de la Terreur, qu’une réaction se produisit de l’autre côté du Rhin contre la France, réection qui s’accentua fortement lors des guerres de 1 conquête de l’Empire, et surtout à cause des abus de la force - qui eurent lieu en Prusse, après 1807.
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- Œuvre des libérées de Saint-Lazare
- Mémoire présenté au Congrès de Washington par Mme Isabelle Bogelot.
- Mesdames, Messieurs,
- Si l’homme, après avoir commis une faute et en avoir subi la peine, éprouve, à sa sortie de prison, de grandes difficultés pour reprendre sa place dans la société, la femme qui se trouve dans la même situation en a de si grandes, qu’elles équivalent presque à une impossibilité absolue de se relever.
- Il semble que le monde exige de la femme, moins protégée cependant que l’homme, une sorte d’impeccabilité complète,et se refuse à la reprendre après une chute ou une défaillance.
- Cette iniquité choquante est de presque tous les pays. En France, à Paris, elle s’accroît encore de ce que la prison de Saint-Lazare,la seule qui reçoive actuellement les femmes, réunit, tout à la fois, sinon mélangées, du moins dans les mêmes murs, les jeunes filles en correction paternelle, les prévenues,les condamnées et les prostituées qui contreviennent aux réglements sur les mœurs. Il en résulte que le public confond les femmes sortant de* Saint-Lazare avec les prostituées, les enveloppe du même mépris, et y trouve une excuse commode pour se refuser à les secourir. Les malheureuses prisonnières sentent elles-mêmes si bien l’horreur de cette situation, qu’elles redoutent moins la prison que l’heure où on les mettra en liberté pour les replonger dans le mépris générai et dans des difficultés d’existence qu’elles pressentent insurmontables.
- C’est l’immense pitié pour un être qui préférera parfois l’emprisonnement à la liberté et même redoutera cette dernière comme une souffrance pire que la prison elle-même, qui a donné naissance à l’Œuvre des Libérées de Saint-Lazare.
- Préserver la femme en danger de se perdre et fournir aux Libérées, sans distinction de culte ou de nationalité, le moyen de se relever.
- Tel est le programme de l’Œuvre.
- La directrice générale, à qui l’administration a donné l’entrée à la prison, s’y rend chaque semaine une ou plusieurs fois. Elle voit les prisonnières qui se réclament d’elle, les encourage, les console, et s'enquiert de leurs besoins pour le jour de leur sortie. (1)
- L’une, venue de la campagne pour se mettre en service à la ville, y a commis quelque délit,et,revenue de ses illusions, voudrait bien retourner auprès de sa famille qui la repousse. La directrice écrit alors aux parents pour les fléchir, au curé, au pasteur ou au maire, intercédant pour sa protégée. On offre de payer le retour de l’enfant coupable, et souvent on réussit.
- (1) Pour les divers cas de sauvetage ou de préservation, ire les Bulletins de l’Œuvre qui paraissent chaque année.
- Une autre sera réconciliée de la même manière avec un mari, des enfants, des anciens maîtres. A telle autre, on cherche du travail, une place. On donne surtout beaucoup de vêtements destinés à remplacer les loques sous lesquelles la libérée se verrait tout d’abord repoussée. Enfin, quelquefois, on donne un peu d’argent,le moins souvent possible; l’argent de l’aumône profitant rarement si on ne peut en surveiller strictement l’emploi.
- La plupart du temps, grâce à l’entrée à la prison, la directrice peut, soit personnellement, soit avec l’aide des dames patronnesses,prendre ses mesures à temps pour que le secours voulu soit prêt à l’heure de la sortie de prison. 11 importe,en effet, de ne pas laisser abandonnées à elles seules, un jour, même une heure, ces malheureuses, qui, affolées, seraient de suite une proie sûre que guette la débauche ou le crime.
- Mais malgré tout le bon vouloir qu’on y déploie, il arrive parfois qu’on ne peut réussir à donner l’aide promisequ’après la sortie de prison.
- Pour remédier à ce grave inconvénient, madame Bogelot fit, il y a quelques années,adopter par le Conseil l’idée qu’elle lui soumit de créer, pour ces cas spéciaux, des asiles tempo -raires d’une grande simplicité.
- . On loua, aux portes de Paris, à Billancourt, un, puis deux petits pavillons, où, sous la garde d’une ouvrière,brave femme de ménage, on reçoit les libérées ou leurs enfants (six ou huit au plus) dans chaque asile, pendant les quelques jours nécessaires.
- La gardienne n’a pas d’autres gages que son logement^ son çhauffage et le remboursement des frais de nourriture des pensionnaires qu’elle surveille (1).
- Dans ce petit milieu modeste et travailleur, souvent semblable à celui qu’elles ont eu et auraient du conserver, les femmes libérées vivent dans une sorte de convalescence morale, où leur énergie se retrempe, énergie déprimée ou qui a disparu, soit par leur faute, soit par leur manque d’éducation ou leur séjour en prison.
- On n’impose aux femmes aucune règle de travail, on ne leur demande que de participer au ménage commun jusqu’au jour où,avec l’aide de l’Œuvre,elles seront placées à nouveau elles-mêmes, dans des emplois répondant à leurs aptitudes.
- Elles retrouvent dans ces intérieurs bienfaisants la force nécessaire pour reprendre le courant interrompu d’une vie régulière et honnête.
- L’Œuvre compte près de vingt années d’existence. Elle a fait déjà beaucoup de bien et ne peut qu’en faire davantage, lorsque, Saint-Lazare étant déclassée comme prison unique de femmes, une grande iniquité sociale aura disparu.
- Saint-Lazare cessant, on l’annonce du moins, de recevoir le mélange des prostituées et des prisonnières, pour
- (1) Voir la brochure sur le Patronage, par G. Bogelot, Georges Carré, éditeur, 58, rue Saint-André-des-Arts.
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- ne conserver que les prostituées, l’Œuvre qui porte ce nom sera dans l’obligation de modifier son titre ; mais le secours à donner aux libérées continuant à être nécessaire, elle persévérera, sous un nouveau titre, à remplir comme par le passé, la mission qu’elle s’est donnée.
- L’Œuvre des Libérées compte aujourd’hui près de 600 adhérents. Elle possède un capital de réserve de 50.000 fr. environ, et s’alimente, en outre, au moyen de subventions allouées par les services publics et les cotisations de ses membres.
- Ses services comprennent, outre les deux asiles dont nous avons parlé plus baut, un secrétariat, 28, place Dauphine, à Paris, où une secrétaire, payée (b seule personne dont les services ne soient pas gratuits), reçoit les femmes qui viennent s’y présenter et se réclamer de l’Œuvre. C’est là que, plusieurs fois par semaine, la directrice et les dames patron-nesses se réunissent pour aviser aux démarches à faire, et que le Conseil d’administration vient entendre le rapport du travail fait dans le mois, afin de prendre les décisions qui ont une certaine importance.
- Si on regarde la somme d’argent dépensée chaque année par l’Œuvre, moins de 15.000 fr., on s’étonnera qu’on puisse faire beaucoup avec de si faibles ressources. Mais qu’on n’oublie pas que l’objectif de l’Œuvre est moins de distribuer des aumônes, souvent inefficaces, que de chercher par des conseils, des courses, des démarches personnelles, à remettre les libérés sur la bonne voie de l’honnêteté, du travail et du devoir.
- En agissant comme elle le fait, l’Œuvre des Libérées de Saint-Lazare estime que, dans la limite de ses moyens et dans la spécialité qu’elle a choisie, elle travaille utilement à la cause générale des droits de la femme, est quelle est en union complète de sentiments avec tous les membres du Congrès qui réclament pour la femme le titre de compagne et d’égale de l’homme, au nom du progrès, de la justice et de l’humanité.
- Isabelle Bogelot.
- (Le droit des femmes).
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- AUTRICHE
- Le correspondant viennois du Times annonce que le comte de Kalnoky a invité les ambassadeurs d’Autriche-Hongrie à Londres, Rome, Paris, Madrid et la Haye,à appeler l’attention des consuls autrichiens dans ces pays, sur la traite étendue des jeunes filles d’origine autrichienne. Se basant sur des données indiquant d’une façon certaine qu’il est procédé à un commerce régulier de jeunes filles, qui sont souvent attirées sous de faux prétextes, le ministre des affaires étrangères prie les consuls d’Autriche-Hongrie d’exercer une surveillance très-active et de venir en aide aux jeunes filles ainsi mystifiées, joutes les fois que cela leur est possible.
- A l’avenir, le gouvernement autrichien ne délivrera des
- passeports pour l’étranger aux jeunes filles qu’après avoir pris d’amples renseignements.
- (Le droit des femmes).
- NORWÈGE
- Le gouvernement vient d’abolir,en Norwége, la prostitution publique. La réglementation est désormais, remplacée par la répression.
- Cette mesure a été prise sur les instances de la Société de Mêralité publique, et à l’occasion d’une pétition adressée à la législature par huit mille dames de Christiania.
- CORRESPONDANCE SUISSE
- Existe-t-il un peuple plus soucieux du bien-être des ouvriers que le peuple suisse ?
- Non seulement la Confédération fait des lois protectrices et en met de nouvelles à l’étude, mais encore les gouvernements cantonaux, dans le cercle de leur compétence, suppléent à ce que la Confédération ne fait pas.
- Voici, par exemple, un résumé de la loi adoptée par le grand Conseil de Bâle. Bâle est un canton essentiellement industriel. Les fabriques grandes et petites y couvrent le sol.
- La loi pour la protection des ouvrières adoptée par le Grand Conseil de Bâle-Ville, sera appliquée à tous les ateliers non soumis aux prescriptions de la loi fédérale sur les fabriques et occupant trois ouvrières ou plus. Les ateliers, tels que ceux des modistes et des tailleuses, où travaillent des jeunes filles de moins de dix-huit ans à titred’ouvrières ou d'apprenties devront également se soumettre aux dispositions de cette loi.
- La durée normale du travail a été fixée à onze heures pour les jours ouvrables et à dix heures pour les samedis et veilles de fêtes. A midi, il doit y avoir une interruption d’au moins une heure. Le travail du dimanche est interdit.
- Le département de l’intérieur pourra, par exception et dans des cas extraordinaires, autoriser l’ouverture de l’atelier jusqu’à onze heures du soir au plus tard. Si cette prolongation de travail est demandée pour plus de deux semaines, c’est le Conseil d’État seul qui sera compétent pour en donner l’autorisation.
- II est entendu néanmoins que les jeunes filles de moins de dix-huit ans et les personnes enceintes ne peuvent être employées à aucun travail passé huit heures du soir. Les autres ouvrières recevront une gratification spéciale pour tout travail exécuté en dehors de la durée normale du travail. Les femmes sur le point d’accoucher ne devront pas être occupées deux semaines avant leurs couches et six semaines après.
- Les locaux servant d’ateliers seront soumis à la surveillance de la commission d’hygiène.
- Il ne pourra être opéré de retenue sur le salaire pour le
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- travail mal fait que dans le cas où le dommage aurait été causé intentionnellement ou par suite d’une négligence grossière.
- Le montant des amendes prononcées ne devra jamais dépasser la moitié du salaire journalier.
- (Le Moniteur des Syndicats ouvriers),
- Mouvement contre la Vaccine en France.— Un congrès d’antivaccinateurs se réunira à Paris au mois de septembre prochain. Il existe, en effet, une doctrine médicale opposée à la vaccination en particulier et généralement à toute transmission de virus plus ou moins atténué.
- Le public, lui, fera bien d’assister, juge impassible, aux débats de cette Académie improvisée, de compter les coups et se déclarer absolument de l’avis du vainqueur.
- Nous nous bornerons quant à nous, à donner sur ce congrès, les quelques indications suivantes :
- Les antivaccinateurs se proposent de démontrer :
- Que l’inoculation vaccinale est sans efficacité pour préserver de la petite vérole ;
- Que la diminution des épidémies de cette nature tient non pas à la propagation de la vaccine, mais seulement à l’amélioration de l’hygiène publique ;
- Que les statistiques publiées à cet égard sont entachées d’erreur ;
- Et enfin que le vaccin Jennerien n’est autre chose qu’un véritable virus syphilitique plus ou moins atténué.
- Les antivaccinateurs ne font pas grâce au vaccin recueilli directement sur la génisse, et ôtent, à cet égard, toute espérance aux personnes qui pensaient préserver leurs enfants ou elles-mêmes de contagions douloureuses en évitant de se'faire inoculer du vaccin humain.
- Un assez grand nombre de médecins étrangers, assisteront à ce congrès qui mérite assurément l’attention, ne dût-il servir qu’à faire étudier avec plus de soin la grave question des inoculations.
- Que les partisans de la vaccine et ses opposants fourbissent leurs meilleures armes. Les résultats de la bataille profiteront heureusement au public.
- (Le Courrier de Londres)
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- LE REBOUTEUR DE HENRI IV
- (suite)
- Les médecins congédiés, le roi de France fit asseoir la reine près de son lit et s’entretint avec le premier ministre.
- N’est-ce pas un véritable guignon, mon cher Rosny, fit-il en poussant un profond soupir, que j’aie fait cette cbûte, et cela précisément au moment où j’avais tant besoin d’avoir la tête libre et le pied leste 1
- | Avec quelques jours de repos, sire, et les bons soins de vos médecins, vous serez rétabli avant l’époque souhaitée.
- — Mes médecins ! Sois franc, Sully, est-ce que tu as foi dans leurs ordonnances ?
- — Elles guérissent quelquefois.
- — Grâce au dieu hasard, n’est-ce pas?
- Le surintendant des finances se contenta de sourire, mais ne répondit pas.
- — J’attache, vois-tu, une importance extraordinaire à la signature de ce traité de commerce avec la Hollande ; c’est un débouché sérieux pour nos produits, et rien ne doit être négligé pour sa réussite.
- — Sire, il sera signé, j’en réponds, et l’Autriche qui ne pourra l’empêcher, se morfondra de dépit.
- — Ainsi soit-il, repartit le roi en riant.
- Après avoir conféré plus d’une heure avec son souverain sur les nouvelles parvenues des différentes cours de l’Europe, Sully regagna son cabinet de travail.
- Dans la matinée les médecins revinrent, appliquèrent le cataplasme sur le cou du roi, et se répandirent ensuite dans Paris pour annoncer, à qui voulait les entendre, que, grâce à leur science, Henri IV éprouvait déjà un notable soulagement.
- Il n’en était rien.
- Cette nouvelle causa une joie véritable à la population parisienne; le Béarnais était adoré de ses sujets. Pendant cette journée, au contraire, et même les jours suivants, le mal ne fit qu’empirer ; la tête du monarque toujours inclinée à gauche, ne pouvait parvenir à reprendre sa position normale ; impatient, agité, fiévreux, Henri eût fait pendre ses médecins en place de Grève, si un profond sentiment de commisération pour eux ne l’eût retenu.
- On était au vingt octobre, et nulle amélioration n’était prévue. La Toussaint arrivait à grands pas ; la fête de la cour de France, si pompeusement annoncée, allait être réduite à néant, et peut-être le traité compromis ; tout cela pour une simple douleur au col, ou, plutôt parce que ces maudits empiriques, attachés à la personne du roi, ne parvenaient pas à le guérir.
- Dans cette après-midi du 20 octobre, le duc de Sully fit demander à Henri IV la permission de l’entretenir un instant avec un des principaux industriels de Paris, Barthélemy Laffémas, homme d’une grande réputation commerciale, et que le surintendant consultait souvent.
- Le roi, qui connaissait de longue date le notable commerçant de sa bonne ville, donna l’ordre de le faire entrer; inutile de dire que le futur traité avec la Hollande fit tous les frais de l’entretien.
- — Ah ! digne monsieur Laffémas, s’écria le Béarnais, que vous êtes donc heureux de pouvoir vaquer aux affaires !
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- Quant à moi, voilà huit jours que je me morfonds sur ce ce lit, et je ne sais quand je sortirai !...
- — Les médecins de Votre Majesté ne peuvent-ils vaincre le mal ? demanda le négociant.
- — Les malheureux n’y entendent rien ; du matin au soir, dans la pièce voisine, ils se disputent en français et en latin, à propos de ce malaise, que chacun nomme d’une appellation différente. Notez bien que je ne souffre que dans cette partie du cou; pour moi, c’est un effort, un nerf endolori ; mais allez en faire convenir ces prétendus savants ; si vous y parvenez, je consens à perdre ma couronne !
- — Si j’osais, je proposerais à Votre Majesté non un médecin, mais un homme extrêmement adroit à guérir ces sortes de maux.
- — Vive Dieu ! osez, Laffémas, osez sans crainte ; je le couvrirai d’or, cet homme, s’il me remet sur pied d’ici à quarante-huit heures.
- — Ce temps est trop court, sire, le paysan dont je parle résidant à cent lieues de Paris ; dans un de mes derniers voyages en Lorraine, j’ai eu recours à ses services et je m’en suis fort bien trouvé.
- — Où habite-t il ?
- — Le Val d’Ajol.
- — Vous l’appelez ? demanda Sully.
- — Antoine Fleurot.
- — Et il n’est pas médecin ? reprit le roi.
- — Il n’a aucune prétention à l’être.
- — Et il guérit ?
- Souvent ; pour les membres cassés, les entorses, les efforts, il jouit d’une réputation justement acquise.
- — Alors, reprit l’intendant, d’un air passablement dédaigneux, c’est un rebouteur ?
- — On lui donne cette qualification d’un bout des Vosges à l’autre. '
- — Eh bien ! repartit Henri IV, je veux qu’on m’amène ce rebouteur. Combien de temps lui faut-il pour être à Paris ?
- — Six jours, si les chevaux trottent bien !
- — Laffémas, rendez-moi ce service ; puisque vous connaissez le personnage, partez sur-le-champ et ne revenez qu’avec lui ; une de mes voitures sera, dans une heure, à votre disposition ; marchez jour et nuit ; prenez aux relais les meilleurs chevaux ; de gré ou de force amenez-moi cet homme ; je vous attends mort ou vif dans six jours.
- — Mais, sire, hasarda le duc de Sully, il serait bon, peut-être de consulter la reine ?
- — Je lui en parlerai tout-à-l’heure. Allez, cher monsieur Laffémas, et revenez vite.
- Le notable commerçant salua respeclueussment et sor-
- tit ; une heure après, le carrosse du roi, qui l’emportait roulait sur la grande route.
- III
- Barthélemy Laffémas avait à peine quitté la chambre royale, que Marie de Médicis, déjà informée de ce qui venait de se passer, entra chez le roi.
- — Qu’ai-je appris, sire, dit-elle d’un air désolé, vous allez confier le soin de votre guérison à un charlatan, à un rebouteur ?
- — Il le faut bien, ma mie, repartit le Béarnais, puisque la fine fleur de mes médecins ne parvient pas à me remettre sur pied.
- — Ces messieurs vont voir la chose de fort mauvais œil.
- — Je n’en ai souci, vraiment.
- — Et s’ils se démettent de leurs fonctions à la cour ?
- — La perte sera vite réparée, les concurrents abondent.
- — M. de Sully n’a, lui-même, aucune confiance dans le résultat que vous a fait entrevoir ce marchand de Paris.
- — Mon brave Sully, qui est un huguenot, ne croit à rien, tandis que moi...
- — Vous qui êtes bon catholique, ajouta la reine en souriant, vous croyez à tout.
- — Vous l’avez dit, madame, je crois à tout, même à l’ignorance d© mes médecins, même à l’habileté de certains rebouteurs. Laffémas d’ailleurs, est un homme intelligent et loyal ; il a eu recours, m’a-t-il dit à l’homme qu’il m’a proposé, et il n’a eu qu’à s’en louer ; pourquoi ne me guérirait-il pas comme le plus simple des mortels?
- Qu’une chambre lui soit préparée dans ce palais ; que personne ne le moleste, surtout, lorsqu’il sera ici, sinon j’en ferais se repentir le coupable.
- La reine voyant chez son mari une décision bien prise, n’insista pas.
- Ainsi quelle le pensait, les médecins de la cour, apprenant le prompt départ de Barthélemy Laffémas et le but de son voyage, jetèrent des hauts cris — entre eux, s’entend.— Quoi était-il possible que sa Majesté méconnût de la sorte leur savoir, et qu’il eût recours à un ignorant, un imbécile, un rustre, un rebouteur ! Le roi voulait guérir vite, mais commande-t-on au mal? N’est-ce pas agir sagement et d’après toutes les règles, en se pressant lentement et avec méthode. Les émollients ont-ils l’habitude d’exercer une action soudaine, et, dans le cas présent, pouvait-on ne pas recourir aux émollients ! Non. Gallien comme Hippocrate n’auraient osé soutenir cette thèse, et les médecins du monde entier la faire prévaloir.
- Un rebouteur !... Y eut-il jamais, sur la machine ronde, être plus méprisable ?... Un faquin assez effronté pour | remettre bras et jambes, quand des savants illustres, par-| lant le latin comme Cicéron et le grec comme Homère, n’y pouvaient souvent parvenir ; c’était à se voiler la face!
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- Eh bien, on allait l’attendre de pied ferme, cet intrus; la santé du roi est le salut du royaume exigeaient qu’on ne le perdit pas de vue un instant, qu’il fût surveillé jusque dans son sommeil ; car s’il réussissait, cela ne pouvait être que par des machinations diaboliques, il n’en fallait pas douter. Sully, au surplus, voyait de très-mauvais œil cet appel insensé ; la reine, également, était pleine de défiance quant au résultat ; rien n’était donc perdu, mais il fallait agir el dévoiler à la face de tous les sortilèges de ce mécréant : d’abord, le faire parler ; puis assister en corps à sa consultation ; prendre note, secrètement, de son ordonnance, celle-ci pouvant servir plus tard, et lui témoigner, enfin, quoi qu’il arrive, le plus profond mépris.
- Tout cela fut réglé d’un commun accord ; pour la première fois, les médecins de Henri IV se trouvèrent du même avis ; il est vrai que ce n’était pas pour un traitement à suivre.
- Dans l’entourage de Marie de Médicis, les préoccupations n’étaient pas moindres ; si les médecins les plus renommés de l’époque ne pouvaient guérir instantanément le roi, que pouvait-on attendre d’un grossier paysan des Vosges! Telle était la question que chacun s’adressait.
- Et tous les courtisans de lever les bras au ciel en prenant un air inquiet et attristé. Des cuisines au comble du palais on ne parlait plus que d'Antoine Fleurot, un inconnu la veille encore, et devenu tout à coup célèbre ; tout le monde se promettait, in petto, de le voir, de l’interroger et aussi de l’acclamer s’il réussissait : car, même à la cour de Henri de Navarre, les médecins étaient loin d’être en odeur de sainteté ; leur morgue et leur suffisance leur suscitaient bien des ennemis.
- Le roi, lui, continuait à recevoir la visite de ses docteurs, chaque matin ; il se prêtait à leur diagnostic, se soumettait consciencieusement à leurs cataplasmes, et, à cette question : « Votre majesté va-t-elle mieux? » il répondait par ce monosyllabe : « Non ! »
- L’état du roi, en effet, était le même depuis sa chûte ; la tension nerveuse du cou était aussi forte que le premier jour ; c’était à désespérer de pouvoir présider la fête offerte à l’ambassadeur de Hollande, et cinq jours seulement restaient ; Henri quatre ne savait plus maîtriser son impatience, disons le mot : sa colère , le Béarnais était furieux !
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- COLLECTION Dü (( DEVOIR », ORGANE DE L’ASSOCIATION DL FAMILISTÈRE
- Les 1er et 2me volumes, chacun ... 4 fr. »» A partir du 4me volume, année 1880, chaque
- Le 3me volume...................... 7 50 volume se vend.....................10 fr. »»
- Les 5me, 6me et 8me volumes (années 1881, 1882 et 1884) ne se vendent qu’avec la coliection entière.
- Tous les autres volumes se vendent séparément.
- ETUDES SOCIALES, Brochures de 16 pages m-4 sur deux colonnes
- 1° — Le Familistère, avec vues du Palais social
- et de ses dépendances..............................Of. 40
- 2° — La réforme électorale et la révision consti -
- tutionnelle ............................................0 25
- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
- européen...........................................0 25
- 4° — L'Hérédité de l’Etat qji la réforme des impôts 0 25
- 5° — Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère de l'Intérieur.....................................0 25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de l'Etat, base des ressources publiques 0 f.25
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité nationale 0 25
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et réponses ...... 0 25
- 9° — Extinction de la misère par la mutualité nationale 0 25
- 10° — Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel 0 25
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- 12‘ AnnéefFome 12 -- N' 511
- Lt numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 24 Juin 1888
- QUESTIONS SOCIALE
- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tîntes les communication? et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
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- OH S’AB ON ME
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petits-Champ« Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La, mort de l’Empereur d’Allemagne.— Les Proclamations de Guillaume IL — Les Fêtes de Bologne. — La Paix sociale. — M. Floquet au conseil supérieur de l’assistance publique. — L’habitation unitaire.— La Protection du travail des ouvriers adultes. — Le Maintien du travail de nuit pour les femmes.— Les Sociétés ouvrières et les adjudications de l’État. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — La France et l’Italie. — Le Rebouteur de Henri IV. — Nouvelles du Familistère.— Etat-civil du Familistère.
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- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
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- NUMÉROS DE PROPAGANDE
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- La mort de l'Empereur d'Allemagne
- L’empereur Frédéric vient de s’éteindre au château de Friederichskron, après un règne de cent jours, qui n’a été qu’une longue agonie de trois mois.
- Aussitôt que cette nouvelle a ôté connue, la mort « officielle », suivant une expression typique adoptée par les marchands de journaux parisiens, toutes les préoccupations habituelles se sont effacées. Dans les Parlements, dans les journaux,dans les cercles politiques, une seule et même question, grosse d’incertitudes, s’est posée : — Maintenant qu'est terminée la douloureuse agonie de l’empereur pacifique; que celui qui a dit qu’il n’ambitionnait pas la gloire des lauriers cueillis ensanglantés sur les champs de bataille, n’est ptus,quelle énigme nous réserve l’avenir ouvert devant le nouvel Empereur Guillaume II ?
- Car nous en sommes encore là, à cette lin du xixe siècle : cent ans après la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, en pleine civilisation industrielle florissante ; quand il semble que l’homme s’est définitivement emparé du champ infini des forces naturelles qu’il peut explorer dans tous les sens, pour faire servir ses trésors et ses richesses au développement et à la perfection graduelle de la vie humaine, — dans un état de choses pareil, nous en sommes encore à trembler pour l’avenir de la civilisation, parce qu’un homme disparaît et que sa fin est l’avènement d’un jeune homme dont on redoute les imnrudences.
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- Quel triste aveu, de la nécessité qui s’impose de mettre partout les institutions politiques et sociales en harmonie avec les possibilités économiques de bien-être, de paix et de calme, de progrès et de justice supérieurs, que notre époque est en pouvoir de réaliser ! Quoi, parce que la mort s’est abattu sur la maison des Hohenzollern, parce que le fils de Guillaume Ier n’est plus, rongé par un mal incurable qui,malgré la lutte obstinée de médecins veillant et combattant nuit et jour, n’en poursuivait pas moins,silencieux,son œuvre de destruction implacable, — le monde est menacé de perturbations, de cataclysmes, lorsque, à chaque seconde du pendule, des milliers d’autres êtres sont emportés, sans que le monde tressaille ni s’afflige de pertes si multiples?
- Cela est ainsi pourtant.Dès que la nouvelle a été confirmée, on s’est interrogé de toutes parts...
- Nous croyons cependant exagérée l’incertitude, sinon l’angoisse, qui perce dans les déclarations publiques. Nous croyons qu’on grossit, involontairement ou non, la perspective, déjà suffisamment assombrie, que crée l’ouverture de la succession du dernier empereur d’Allemagne.
- Certes, il était un élément de paix indéniable, un facteur de conciliation important. Si même il eut pu gouverner,au sens propre du mot,nul doute que durant les cent jours de son règne,la situation eût été plus rassurante qu’elle ne l’a été. Mais il resta tout le temps cloué par l’épouvantable maladie qui dépensait la plus grande partie de ses forces, ne lui permettait pas de faire prévaloir ses vues particulières. En outre, le personnel du vieil empereur l’entourait, fort des immenses services rendus à la cause de l’Unité allemande, d’un passé déjà entré dans le domaine de l’histoire nationale allemande. Contre ces hommes, les sentiments libéraux de Frédéric III parlèrent haut quelquefois. Quelques instants avant sa mort, encore, il imposait au chancelier la retraite de M.de Putkammer. M. de Putkammer, on s’en souvient au Devoir, fut l’organisateur des dynamiteurs de Genève et de Zurich ; récemment, encore, en réponse à l’interpellation de Babel, il soutenait au Reichstag la légitimité des provocations policières. Au ministère de l’intérieur qu’il occupait,il était l’exécuteur des œuvres de répression du- chancelier de fer. C’est lui qui maniait, d’une main sûre, ne reculant devant aucune nécessité,l’immense machine administrative de pression électorale. Non seulement l’empereur défunt l’avait contraint à donner sa démission, mais encore il avait manifesté énergi-
- quement son désir que les élections fussent libres sur toute l’étendue de l’empire.
- Si on songe à l’état de l’Empereur, quand il donnait ses ordres in extremis, aux intrigues qu’il devait déjouer et qui n’ont pas cessé de s’agiter à son chevet jusqu’à la dernière heure de sa vie, on ne peut que conjecturer en faveur de ses sentiments libéraux. Il y a bien, comme une ombre jetée sur ce tableau de son activité,les persécutions exercées contre nos malheureux compatriotes de l’Alsace et de la Lorraine; la mesure récente des passeports, qui semble vouloir établir entre h France et l’Allemagne une infranchissable muraille de Chine. Mais il faut tenir compte de l’impossibilité où il se trouvait, d’inaugurer brusquement du jour au lendemain,une politique d’apaisement et de douceur. Peut-être, sans la cruelle maladie qui paralysait sa volonté, eut-il compris que la politique de la concorde et de la bienveillance porte toujours des fruits moins amers que la politique du despotisme et de l’autorité brutale ?
- Quoiqu’il en soit, il est un point sur lequel Frédéric III semble qu’il aurait tenu les promesses de son avènement : c’est celui de la politique internationale.
- Son fils, assure-t-on,contraste étrangement avec les idées générales de son père. On assure qu’il est entièrement l’élève docile formé par M. de Bismarck, coulé dans le moule de sa pensée.
- Frédéric III était libéral ; il comprenait, dans une certaine mesure, que le courant de l’évolution historique entraîne nos générations humaines vers un état de choses où l’homme tend de plus en plus à s’affranchir des vieilles tutelles politiques et royales qui ont pesé sur lui jusqu’à ce jour. Peut-être, même, poussait-il à l’extrême ce libéralisme, ainsi en témoigne au moins le passage de sa proclamation relatif au rôle économique de l’Etat, qu’il repoussait. — Son fils, le jeune empereur, lui, professe,au contraire,dit-on, des opinions féodales etmilitaires.il méprise les garanties que les peuples revendiquent dans tous les pays de royauté contre l’autorité absolue vers laquelle penchent naturellement les souverains. Il croit à la toute-puissance de la Force, dans laquelle il place comme son maître l’origine du Droit. On lui prête un mot, à propos du suffrage universel qui, s’il est vrai,ferait présager des difficultés prochaines et des compétitions graves entre lui et son peuple. On assure qu’il aurait tenu dans une conversation le propos suivant : « Le suffrage universel est le gouvene-* ment des ânes allemands par les singes alla-
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- niands. » Ces dispositions personnelles à l’égard d’une institution qui pénètre depuis un demi-siècle chez tous les peuples de l’Europe, même dans les pays de gouvernement royal, ne doivent pas laisser que d’inquiéter les libéraux et progressistes allemands.
- Enfin, surtout, on prête au nouvel empereur une haine profonde de la France. — Jusqu’à ce jour, il a vécu — intellectuellement et matériellement — de la vie du soldat. Il a affecté sans cesse des allures militaires, déclarant bien haut qu’il ne voyait pas de fonction au monde préférable à celle de soldat.
- Dans un pareil état de culture intellectuelle, on comprend qu’il puisse détester l’esprit français. L’esprit français, en effet, n’est nullement militaire, quoi qu’on dise. La France est le pays du Droit,non le pays de la Force. Si elle a traversé des périodes de chauvinisme comme le premier Empire ; — si elle s’est enivrée, elle aussi, à la fumée âcre qui s’exhale en buée sanglante des champs de bataille meurtriers, elle a expié ces ivresses passagères et malsaines par son dévouement au Droit et ses glorieux martyres subis pour la cause de la Justice. Et c’est parce que, depuis des siècles, elle est le boulevard imprenable des grandes idées de la civilisation, que les hommes du passé, les hommes de despotisme la vouent à l’exécration,la poursuivent de leur haine séculaire.
- Est-ce à dire, cependant, que l’avènement au trône impérial d’Allemagne d’un ennemi du nom français, doive être considéré comme le signal des catastrophes prochaines déchaînées ? Nous ne le pensons pas.
- Sans doute, quand un conflit surgit entre deux peuples,les dispositions plus ou moins belliqueuses des chefs peuvent entraîner des conséquences incalculables. La volonté d’un roi jetée dans le plateau de la balance des événements a souvent déterminé des oscillations fatales. Mais plus nous allons, et moins ces volontés souveraines sont décisives. Que le jeune Guillaume déteste le suffrage universel et la France, qui la première en a donné l’exemple au monde, il n’en sera pas moins obligé de compter avec lui. Or le suffrage universel, c’est-à-dire la représentation des aspirations générales des peuples ne sont rien moins que militaires. Les nations modernes soupirent après des institutions sociales améliorant chez toutes la situation économique des classes laborieuses, non après les combats meurtriers, les grands chocs de Pmiple à peuple qui ne font que les aggraver. Et '
- ce courant est tellement irrésistible, que sans lui, | la guerre se fût déjà déchaînée en Europe depuis ; 1871. M. de Bismarck, qui pour professer des opi-| nions rétrogrades n’en est pas moins un esprit clairvoyant, se rend compte de eet état de choses. Il sait que l’autorité despotique est fragile, pour grande et étendue qu’elle paraisse ; qu’en réalité, un roi, un chancelier, ne peut conduire 40 millions d’hommes comme un troupeau. On peut les égarer, les tromper, les précipiter dans une entreprise insensée, faire naître en eux des pensées d’ambition affolantes, non les contraindre et les diriger avec la régularité d’un caporal commandantuneescouade.il est donc au moins téméraire, croyons-nous, de vouloir porter déjà des pronostics pessimistes sur la situation faite à l’Europe par l’avènement du nouvel Empereur.
- En Allemagne, on paraît craindre des complications intérieures sérieuses. Déjà, l’avènement de Frédéric III avait ouvert la voie aux récriminations autonomistes contre l’absorption de l’Allemagne par la monarchie prussienne. La maladie de l’Empereur défunt ; l’annonce de la politique libérale qu’il paraissait décidé à suivre, les avaient, sinon apaisées, mais ajournées. Nul doute qu’elles ne s’exhalent plus violentes, si, comme tout le fait présager, le nouveau règne doit continuer celle politique d’absorption et d’unité despotique. Si donc quelqu’un peut redouter d’avoir perdu à l’avènement du Kronprinz Guillaume, c’est moins la France que l’Allemagne.
- Pour nous, notre ligne de conduite est toute tracée : nous devons poursuivre, à l’intérieur les réformes politiques et sociales dont l’urgence est manifeste ; nous efforcer d’améliorer et perfectionner la république en nous efforçant d’améliorer les conditions économiques des classes laborieuses; — à l’extérieur, nous devons montrer une attitude conciliante et digne.
- Nous réaliserons de la sorte la paix internationale et sociale, condition indispensable du progrès que la France ne doit jamais cesser de se donner pour but de ses efforts.
- Les Proclamations de Guillaume II.
- A la marine.
- Le rescrit que l’empereur Guillaume II adresse à la marine, pour annoncer que, par suite de la mort de l’empereur Frédéric III, il prend le commandement en chef, est ainsi conçu :
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- J’adresse mes premières paroles à la marine dans un moment vraiment bien grave. Je viens à peine de quitter le deuil de mon grand-père inoubliable, l’empereur Guillaume qui, l’an dernier encore, à Kiel, exprimait sa vive satisfaction au sujet du développement de la marine, que déjà les drapeaux s’inclinent devant le cercueil de mon père bien-aimé, qui s’intéressait si vivement aux progrès de la marine. Mais les grandes douleurs fortifient l’esprit et le cœur de l’homme ; c’est pourquoi nous envisageons l’avenir avec confiance, en ayant devant les yeux les portraits de mon grand-père et de mon père.
- La marine sait que je suis très-heureux de lui appartenir par un lien extérieur et que j’éprouve pour elle, comme pour mon bien-aimé frère Henri, un intérêt des plus vifs. J’ai appris à connaître son dévouement et son sentiment du devoir.
- Celui qui vit dans la marine sait que chacun est prêt à sacrifier sa vie pour l’honneur du drapeau allemand. C’est pourquoi je puis garantir que, dans les moments graves, nous serons certainement unis et que, dans les jours heureux comme dans les jours malheureux, nous serons toujours disposés à verser notre sang pour sauvegarder l’honneur du drapeau allemand et la gloire de la patrie allemande.
- Dieu bénira nos efforts.
- Guillaume.
- Dans un autre rescrit l’empereur fixe la date de la prestation de serment du chef de l’amirauté, des officiers et des autres fonctionnaires de la marine.
- A l’armée
- Voici le texte de l’ordre du jour adre*ssé par l’empereur Guillaume II à son armée :
- Alors que l’armée vient de quitter le deuil de son empereur et roi, mon vénéré grand-père, Guillaume Ier, dont le souvenir impérissable restera gravé dans tous les cœurs, elle éprouve aujourd’hui une nouvelle perte cruelle en la personne de mon très-cher et bien-aimé père, l’empereur et roi Frédéric III, qui est décédé ce matin à onze heures cinq minutes.
- C’est à une époque de deuil vraiment grave que la volonté de Dieu me place à la tête de l’armée, et c’est le cœur profondément ému que j’adresse les premières paroles à mon armée. Mais la confiance avec laquelle je prends la place à laquelle la volonté divine m’appelle est absolue et inébranlable, car je connais la force du sentiment de l’honneur et du devoir que mes glorieux aïeux ont implanté dans l’armée et je sais jusqu’à quel point ce sentiment s’est maintenu à travers tous les temps.
- Dans l’armée, la solide et inébranlable obéissance au chef suprême est un héritage qui se transmet de père en fils, de génération en génération. Je vous exhorte à contempler mon gnnd-père, que vous avez tous devant les yeux, à contem-
- pler l’image du chef d’armée glorieux et vénérable, qui ne saurait être plus belle ni mieux parler au cœur, et mon père chéri, qui avait déjà acquis comme prince héréditaire une place d’honneur dans les annales de l’armée, et une longue série de glorieux ancêtres, dont les noms brillent dans l’histoire et dont le cœur était rempli d’amour pour l’armée.
- Nous appartenons l’un à l’autre, moi et l’armée; nous sommes nés l’un pour l’autre, et nous resterons unis par un lien indissoluble, soit que nous ayons, par la volonté de Dieu, la paix ou la tempête.
- Vous allez maintenant me prêter le serment de fidélité et d’obéissance, et je vous promets de toujours me rappeler que les regards de nos ancêtres me contemplent de l’autre monde et que j’aurai un jour à leur rendre compte de la gloire et de l’honneur de l’armée.
- Château de Friedrichskrone, le lo juin 1888.
- Guillaume.
- Enfin, voici le texte de la proclamation adressée au peuple prussien après les funérailles ue Frédéric III.
- A mon peuple.
- Un décret de Dieu nous a imposé de nouveau le deuil le plus cruel. La tombe s’est à peine refermée sur la dépouille mortelle de l’empereur, mon inoubliable grand-père, et l’empereur, mon bien-aimé père, vient à son tour d’être appelé de ce monde à la paix éternelle.
- L’héroïque énergie, procédant de la soumission chrétienne avec laquelle il a su, malgré ses souffrances, être à la hauteur de ses devoirs royaux,semblait permettre d’espérer qu’il serait conservé plus longtemps à la patrie. Dieu en a disposé autrement.
- Il n’a été accordé au royal martyr, dont le cœur battait pour tout ce qui est grand et beau, qu’un petit nombre de mois pour montrer aussi sur le trône les nobles qualités de l’esprit et du cœur qui lui ont gagné l’estime de son peuple.
- Aussi longtemps qu’il battra des cœurs allemands, on pensera avec reconnaissance aux vertus qui le paraient, aux victoires qu'il a remportées autrefois sur les champs de bataille; et une gloire ineffaçable éclairera dans l’histoire de la patrie sa figure chevaleresque.
- Appelé à monter sur le trône de mes ancêtres, j’ai pris en main le gouvernement en portant mes regards vers le Roi de tous les rois et j’ai fait la promesse à Dieu d’ètre pour mon peuple, à l’exemple de mes ancêtres, un prince juste et doux, de pratiquer la piété et la crainte de Dieu, de défendre la paix, de poursuivre le bien-être du pays, de porter secours aux pauvres et aux malheureux, d’être un gardien fidèle du droit.
- Quand je demande à Dieu de m’accorder la force nécessaire pour remplir ces devoirs royaux qui me sont imposés de par sa volonté, je m’y sens porté par la confiance que j’ai dans le
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- peuple prussien, confiance que confirme en moi un regard en arrière sur notre histoire.Dans les bons comme dans les mauvais jours, le peuple de Prusse est toujours demeuré fidèle à son roi.
- Cette fidélité dont, dans tous les temps difficiles et au milieu de tous les dangers, la solidité s’est montrée inébranlable vis-à-vis de mes ancêtres, je compte aussi sur elle, parce que j’ai conscience d’y répondre de tout mon cœur comme prince fidèle d’un peuple fidèle, tous deux également dévoués à la patrie commune.C’est sur cette conscience de la réciprocité d’amour qui m’unit à mon peuple que je fonde l’espoir que Dieu m’accordera la force et la sagesse nécessaires pour m’acquitter de mes devoirs royaux pour le bien de la patrie.
- Potsdam, le 18 Juin 1888. %r
- Guillaume.
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- LES FÊTES DE BOLOGNE
- Bologne vient de célébrer par des fêtes imposantes le huitième centenaire de son Université.
- Les corps savants et les universités des divers pays s’étaient fait représenter par des professeurs et des étudiants.
- M. Gaston Boissier, de l’Académie française, représentait officiellement la France. L’association générale des étudiants des facultés et écoles supérieures de Paris avait délégué cinq de ses membres.
- Le professeur et les étudiants français ont reçu à Bologne le plus chaleureux accueil.
- Les étudiants allemands ont courtoisement salué de l’épée le drapeau de la France, et les étudiants italiens, dans leur enthousiasme, ont dételé la voiture de leurs hôtes, et porté nos compatriotes en triomphe.
- Il convient, en effet, de ne pas oublier que pendant sept siècles les meilleurs rapports n’ont pas cessé d’exister entre les deux plus anciennes universités du.monde, celle de Bologne et celle de Paris. Il y avait entre elles un échange continu de professeurs et d’élèves. Aussi M. Boissier dans son adresse à l'université de Bologne a-t-il pu dire :
- « Nous partageons avee vous le privilège d’élever la jeunesse. Dans les pays les plus lointains, les pères qui voulaient faire de leurs enfants des gens instruits et les préparer aux plus hautes fonctions de l’État ou de l’Église, leur disaient : « Va-t-en à Paris ou à Bologne.»
- Après avoir rappelé que cette rivalité de gloire n’était pas exclusive de la sympathie; que les nôtres trouvaient à Bologne un accueil si bienveillant, '
- tant d’empressement chez les citoyens, tant de bonne volonté chez les professeurs,qu’ils pouvaient se croire aisément chez eux, le savant professeur ajoutait :
- c C’est du reste une des gloires des universités au moyen-âge que les nations,qui se combattaient ailleurs, y vivaient en paix. Dans toutes on parlait la même langue, on suivait les mêmes méthodes. Les haines de caste et de parti, les rivalités nationales,paraissaient s’effacer devant la communauté des études.Tous ceux qui avaient lu Aristote ou Pierre Lombard et qui savaient construire un syllogisme, d’un bout de l’Europe à l’autre se regardaient comme concitoyens.»
- Les délégués des étudiants français, saisissant l’occasion qui leur était offerte de témoigner leur sympathie pour l’Italie, rappelaient dans une adresse à leurs camarades de Bologne,qu’ils étaient les uns et les autres les enfants de deux nations dont les génies fraternels ont bien servi l’humanité.
- De son côté, le recteur de l’Université de Bologne, adressant des paroles d’adieu aux professeurs dans un discours en latin,les invitait « à faire tous des vœux pour l’apaisement des différends entre les peuples et pour la cessation de cette intolérable rivalité, que, depuis longtemps,on nomme la paix et qui menace toute l’Europe. »
- Il terminait en exprimant le désir « que la seule lutte qui existe entre les peuples soit celle qui a la vertu et la science pour but. »
- Dans la soirée du même jour eut lieu le banquet des étudiants. La plus franche cordialité ne cessa de régner parmi les convives de nationalités diverses.
- L’envoi de deux télégrammes fut voté d’acclamation. Us ont été expédiés aussitôt, l’un, au président de la République française affirmant la solidarité de l’Italie et de la France ; l’autre à l’empereur d’Allemagne lui portant les vœux faits pour le rétablissement de sa santé.
- Ces télégrammes étaient arrivés à destination avant même, peut-être, que les étudiants eussent quitté la salle où avaient lieu ces fraternelles agapes.
- Combien de temps aurait-il fallu à ces adresses pour se rendre sur les bords de la Seine et de la Sprée, au siècle de Pierre Lombard le Vénérable ?
- Aujourd’hui le rêve d’une langue unique n’est pas encore réalisé, si tant est qu’il doive l’être un jour ; mais les œuvres des plus grands génies sont traduites dans toutes les langues, et Aristote est à la portée de la main du plus humble. Des millions
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- de volumes sortent chaque jour des presses du monde entier. Que nous sommes loin du jour où, de la première presse informe, sortirent péniblement ces mots : fiat lux !
- La lumière est répandue à torrents. N’importe qui peut mettre un syllogisme sur ses trois pieds. Ou bien on fait de la logique comme M. Jourdain faisait de la prose et sans n’avoir peut-être jamais lu Hobbes, on est persuadé, comme ce maître raisonneur, que « pour bien raisonner, on a moins besoin de préceptes que de pratique, et qu’on apprend beaucoup plus vite la vraie logique en s’occupant de démonstrations mathématiques qu’en perdant son temps à lire les préceptes syllogistiques des logiciens, à peu près comme les petits enfants apprennent à marcher en marchant beaucoup, et non par des leçons expresses. »
- La communion universelle se fait par la presse, le télégraphe, le téléphone, la vapeur, l’échange des produits, l’incessante et rapide migration des hommes. Notre globe est une immense ruche...
- Combien de temps, demandions-nous tout à l’heure, eut-il fallu à l’expression de la pensée humaine pour aller de Bologne aux bords de la Sprée, lorsque vivait le maître de sentences Pierre Lombard ?
- Bien plus de temps assurément qu’il n’en faudrait aujourd’hui pour arracher cinq millions d’hommes à la ferme, à l’atelier, à la manufacture, aux sciences et aux arts, joncher le sol de cinq cent mille cadavres et faire, pour plus d’un siècle, de la grande ruche un épouvantable lieu de désolation.
- M.
- LS PSIX SOCIALE"1
- Un nouveau journal,organe de la ligue nationale contre l’athéisme, vient de paraître sous ce titre : La paix sociale.
- Nous en détachons l’article suivant :
- paris, 31 mai 1888.
- PROGRAMME
- La Paix Sociale, qui paraît aujourd’hui pour la première fois, sera l’organe de la Ligue nationale contre l’athéisme. Cette association, à peine née depuis deux ans, a pris, dans ce court espace de
- (1) Bureaux : 31 rue de Richelieu, Paris. Abonnements annuels, France et Colonies 5 fr.; Union postale 8 fr.
- temps, un développement qui dépasse les espérances de ses fondateurs. De tous les rangs de la société, des plus humbles comme des plus élevés, lui sont venus des coopérateurs, des adhérents.des auxiliaires décidés à concourir à son œuvre par tous les moyens en leur pouvoir. Et cependant elle n’a pu encore se faire connaître que par ses statuts, son manifeste et un petit nombre de conférences, séparées les unes des autres par de longs intervalles. Elle a pensé que pour étendre son action et en assurer la durée, un organe de publicité, un journal lui était nécessaire, et elle lui a donné l’existence.
- Le nom que porte ce journal en explique suffisamment l’esprit et le but. A aucune époque de notre histoire,depuis la grande Révolution de 1789 dont on se prépare à célébrer le centième anniversaire, les esprits en France n’ont été plus troublés, plus agités, plus divisés qu’à l'heure présente. On ne trouvera ni en politique, ni en économie politique, ni en morale, ni en littérature,ni en matière d’art, d’administration, de philosophie spéculative et même d’histoire, une seule idée, une seule conviction sur laquelle un certain nombre d’intelligences soient absolument d’accord. Une telle situation ne pourrait se prolonger sans aboutir aux plus grandes catastrophes, sans amener, dans un temps heureusement encore très-éloigné, la dissolution même de la société française. Nous avons conçu l’ambition d’y porter remède ou tout au moins d’y mettre obstacle en relevant tous les grands principes, toutes les grandes croyances d'où dépendent le progrès des individus dans la voie du bien et du vrai et la paix intérieure des sociétés.
- Il serait téméraire d’énumérer ici ou de définir en quelques mots ces principes. Tout le monde les connaît, même ceux qui les rejettent ou qui les nient. Nous dirons seulement qu’en nous efforçant de les relever, nous ne nous bornerons pas à les prêcher, c’est-à-dire à les exposer et à les développer de notre mieux dans leurs applications et leurs conséquences. La polémique tiendra une grande place dans notre journal. Nous attaquerons de toutes nos forces, nous combattrons par tous les arguments en notre pouvoir les œuvres et les doctrines qui nous paraîtront malfaisantes,propres seulement à propager l’erreur, à exciter la passion et les bas instincts de la nature humaine. Nous offrirons donc à nos lecteurs une revue critique des lettres, des arts,des livres de science et d’édu-j cation et de la critique elle-même. A la politique et I à l’administration nous ne toucherons que si elles-
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- mêmes elles mettent directement en péril la cause qui nous est chère, la cause de la morale,du spiritualisme et des idées religieuses. C’est dire que* nous serons condamnés à parler souvent du Conseil municipal de Paris.
- Dans un temps où grâce à la vapeur et à l’électricité, tous les pays du monde civilisé sont en constante communication les uns avec les autres,il nous sera impossible de ne pas tenir compte de ce qui se fait à l’étranger pour nous ou contre nous, c’est-à-dire en faveur ou en haine de l’œuvre que nous poursuivons.
- Quelques-uns de ceux qui liront ces lignes souriront peut-être en comparant la grandeur de notre but à la médiocrité des moyens par lesquels nous avons l’espérance de l’atteindre ; mais nous avons pensé que la modestie n’a jamais nui à aucune entreprise sérieuse et que les petits commencements sont quelquefois ceux qui aboutissent à de grands résultats. D’ailleurs, nous comptons sur l’utilité de notre tâche et sur la bonne volonté de ceux qui nous savent gré de l’entreprendre.
- Ad. Franck.
- MANIFESTE
- Nous ne sommes ni une église ni une école. Il n’entre point dans nos intentions de vous faire assister à des dissertations métaphysiques et à des controverses de théologie. Notre but est essentiellement pratique,dans la plus large et la plus généreuse acception du mot. Le seul intérêt qui nous tienne au cœur, et en vue duquel nous combattons l’athéisme et l’irréligion, c’est celui de la société, et pas même de la société en général, mais de la société française telle que nous la voyons encore aujourd’hui, telle que l'offrent à nos yeux les deux ou trois générations de notre temps.
- Ce qu’il y a de particulier à notre pays, dans les limites où nous venons de le circonscrire, c’est qu’il n’y a plus aucun principe qui s’y tienne debout. Depuis le sommet jusqu’à la base, tout s’y trouve mis en question, tout est matière de contradiction et d’incertitude. Passez en revue les différentes sphères de l’activité intellectuelle : la morale, la politique, l’économie politique, la philosophie, la législation, l’art, la littérature, vous les verrez en proie à la même maladie. Les faits eux-mêmes n’exercent plus l’autorité qu’une certaine école, l’école positiviste, leur attribue.Les utopies, si ardentes au siècle dernier et dans la moitié du
- ’ siècle présent, ne représentent plus guère que des | appétits ou des ambitions personnelles.
- Un tel état des esprits est le plus grand péril qu’une nation puisse courir, car il ne tend à rien moins qu’à la dissoudre dans un délai plus ou moins prochain. C’est pour conjurer ce danger, que, nous aidant de toutes les forces vives de la société, de toutes les croyances religieuses, de toutes les opinions nobles et élevées, de toutes les convictions avouables, de tous les dévouements charitables et patriotiques,nous essayons de relever dans les âmes et dans les consciences, l’idée de Dieu,la première de toutes les idées, la plus nécessaire à toute organisation sociale, la plus propre à servir de ciment entre les individus et les groupes particuliers dont une nation se compose.
- Sans les entraîner sur le terrain de la discussion philosophique, nous pouvons cependant faire remarquer à ceux qui nous feront l’honneur de nous écouter ou de nous lire, que sans l’idée de Dieu,nous De pouvons croire à rien de ce que nous sommes obligés de concevoir comme éternel, universel et immuable. Sans l’idée de Dieu, nous ne pouvons croire ni à la vérité, ni à la justice, ni au devoir, ni au droit, ni à la beauté dans les œuvres de la nature ni de l’art ; car toutes ces choses cessent d’exister ou ne sont plus que de vains noms, si elles peuvent changer suivant les temps, suivantes lieux,suivant les fantaisies des hommes. Il faut en dire autant de la liberté. Il n’y a de liberté en nous que s’il y a au-dessus de nous une puissance absolument maîtresse d’elle-même,dont la raison et l’amour sont les seules lois.
- Que tous ceux qui partagent cette conviction se hâtent de venir à nous,leur concours sera d’autant plus efficace qu’il se fera moins attendre.
- COMITÉ CENTRAL DE DIRECTION :
- Président d'Honneur : M. Jules Simon, sénateur, de l’Académie française. 1
- Président : M. Ad. Franck, de l’Institut.
- Vice-présidents : M. Rousse, de l’Académie française ; M. Waddington, de l’Institut ; M. G. Monod, docteur ; M. d’Arrentiére, avocat.
- Secrétaire Général : M. Eugène Billard, avocat. Secrétaires des Séances:MM. P. Marguerie; G. Basset;
- W. Hausser.
- Trésorier : De Jean.
- Directeur-Fondateur : F. Martin-Ginouvier.
- COMMISSION DES FINANCES :
- MM. Lallemand, avocat ; Paul Baiilet; le baron Turckheim.
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- COMMISSION DES PUBLICATIONS :
- MM. H. Destrem, homme de lettres ; Oscar Noirot, homme de lettres; Iluiard,conseiller municipal de Pont-sur-Yonne.
- COMMISSION DES CONFÉRENCES :
- MM. Léon De Rosny, professeur de langues orientales ; Béraud, professeur ; Bouhin.
- MEMBRES HONORAIRES :
- M. De Marcère, sénateur, ancien ministre ; M. de Rémnsat, sénateur; M. De Pressensé, sénateur; M. Gustave Denis, sénateur ; M. F. Passy, député, membre de l’Institut; M, Lefêvre-Pontalis, député ; M. Georges Berry, conseiller municipal de Paris ; M. Lerolle, conseiller municipal de Paris; M. le duc de Broglie, de l’Académie française, ancien ministre ; M.Victor Duruy, de l’Académie française, ancien ministre ; M. Xavier Marmier, de l’Académie française ; M. Francisque Bouillier, de l’Institut ; M. Charles Levêque, de l’Institut; M. Rosseeuw-Saint-Hilaire, de l’Institut ; M. le comte de Franqueville, de l’Institut ; M. Alphonse De Rothschild, de l’Institut ; M. l’abbé A. Harnois ; M.le pasteur Arbousse-Bastide ; M. Zadoc Kahn, grand rabbin ; M. Garbonnel ; Mme Berton-Samson.
- MEMBRES HONORAIRES ÉTRANGERS :
- Sa Majesté Dom Pedro d’Alcantara, empereur du Brésil, membre associé étranger de l’Institut de France ; M. Tho-nissen, membre associé étranger de l’Institut, ministre de l’Intérieur et de l’Instruction publique en Belgique ; M. César Cantu, membre associé étranger de l’Institut, directeur des Archives de Milan ; le général Tcheng-Ki-Tong, chargé d’affaires de Chine.
- M. Floquet au conseil supérieur de l’assistance publique
- On sait que par décret en date du 14 avril, un conseil supérieur de l’assistance publique a été constitué pour aider de ses lumières la nouvelle direction de l’Assistance publique créée l’an dernier au ministère de l’intérieur.
- Au début de la première séance de ce conseil,M. Floquet a prononcé un discours dont voici les principaux passages :
- En ouvrant votre première session, laissez-moi vous rappeler que vous descendez de la Révolution française,et que votre œuvre doit être un effort persévérant pour réaliser enfin les pensées qu’elle avait conçues, pour mettre à exécution le testament qu’elle a laissé.
- Dès les premiers jours de sa réunion si longtemps attendue, la Constituante de 1789 déclarait que l’organisation de l’Assistance était un de ses premiers devoirs, l’un des premiers articles de son mandat national.Elle nommait aussitôt le grand
- comité chargé d’une étude d’ensemble sur l’extinction de la mendicité et sur les secours publics. Son président, la Roche. foucauld-Liancourt, qui était de cette pléiade d’aristocrates disposés à la réforme sociale, portait en séance publique l’exposé des principes du comité. — On y lisait ces maximes qu’aujourd’hui encore il est bon de mettre en lumière : « Jusqu’ici l’assistance n’a été regardée que comme un bienfait ; elle est un devoir, mais ce devoir ne peut être rempli que lorsque les secours accordés par la société sont dirigés vers l’utilité générale. Si celui qui existe a le droit de dire à la société : « Faites-moi vivre, » la société a également le droit de lui dire : « Donne-moi ton travail. »
- C’est la doctrine même qui passa dans la Déclaration des droits de l’homme : « Les secours publics sont une dette sacrée. »
- Les travaux de ce grand comité qui résument, sur la question de l’assistance, les vues de la Révolution française nous étonnent encore par la hauteur des vues et, on peut le dire, par la perfection des moyens. (1)
- Le comité de l’Assemblée nationale proposait de s’occuper successivement et séparément de l’enfant, de l’homme fait, du vieillard ; de l’enfant pour lui assurer la vie d’abord,l’éducation ensuite ; de l’homme fait pour lui donner le pain quand il est valide, lui rendre la santé quand il est malade, lui garantir l’existence paisible quand il est infirme; du vieillard pour préserver ses derniers jours du besoin.
- Malheureusement les nécessités cruelles de la défense nationale arrêtèrent la réalisation de ces grands projets.
- Plus tard les entreprises guerrières de l’Empire, les préoccupations étroites des dynasties en concurrence détournèrent trop souvent de ces grands objets l’attention des législateurs et des politiques.
- Lorsque l’esprit de la Révolution reparut un moment en 1848, une nouvelle tentative fut faite pour donner un élan nouveau au grand principe de la solidarité sociale et établir une organisation générale de ce qu’on appelait les secours publics. Depuis lors, aucune loi contenant des solutions d’ensemble, un système complet d’assistance publique, n’a été volée. C’est peu à peu, par morceaux, qu’a été créée la législation actuelle.
- Après avoir signalé les imperfections et les lacunes de cette législation, M. Floquet a terminé son discours par ces mots :
- Le but que doit se proposer un gouvernement dévoué à la démocratie est de mettre en pratique les principes desolidarité sociale consacrés par la Révolution française, et d’arriver enfin à une organisation de l’assistance publique telle que le vrai besoin soit toujours secouru, sans que jamais l’impre-j voyance ou la paresse reçoive un encouragement.
- | (1) Les travaux de ce comité ont été publiés par le Devoir
- • (voir le Devoir, tomeX*).
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- Ce sont là de belles paroles, et d’excellentes intentions. Nous ne saurions trop nous féliciter de voir le gouvernement de notre pays proclamer hautement le droit de tous au nécessaire, et corroborer ses paroles par des actes.
- Le ministre reconnaît que les services rendus par les bureaux de bienfaisance, par les hospices, les hôpitaux, les asiles d’aliénés, les œuvres pour les enfants assistés, sont insuffisants,malgré l’aide que leur donne la bienfaisance.
- Il faut, suivant lui, et notre opinion est conforme à la sienne, maintenir le principe de l’assistance communale, et faire intervenir au besoin l’assistance départementale, et en dernier ressort, celle de 1 État.
- C’est pour permettre à certaines communes trop faibles, trop pauvres pour suffire à leurs services de secours, de s’associer entre elles ou de s’allier à des communes plus puissantes, mieux pourvues, que le gouvernement a déposé, ces jours-ci, le projet sur les syndicats des communes.
- La question des ressources est la plus délicate en cette matière. L’institution des syndicats de communes rendra évidemment les plus grands services. Mais, comme nous l’avons maintes fois établi dans le Devoir, il est incontestable que les ressources provenant des impôts actuels,sollicitées par tant de besoins divers, seraient insuffisantes pour permettre une organisation complète de la mutualité nationale.
- C’est pourquoi le Fondateur du Familistère, partant de ce principe que tout être humain a droit à une part du, fond commun de la nature, impute les ressources nécessaires aux faibles sur l’hérédité nationale,qui est le légitime retour d’une partie des biens privés au fond commun de la nature.
- L’HABITATION UNITAIRE
- Rien n'est plus propre que l'habitation unitaire pour démontrer à quelles ressources, à quels bienfaits, les hommes pourront atteindre, le jour où ils auront acquis lanotiondubon gouvernement de Vin-tèrêtgénéral, le jour où ils se seront élevés au-dessus des vues étroites de l’intérêt personnel, pour embrasser les intérêts sociaux dans leur ensemble et les coordonner, de façon à ce que le mécanisme social 'Mette utilement en jeu toutes les forces, et fasse à chacun la place qui lui est due.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- LA PROTECTION DU TRAVAIL
- DES OUVRIERS ADULTES
- La Chambre discutait le projet de loi sur le travail des femmes et des enfants, dont nous aurons l’occasion dereparlerplusamplement,quand inopinément, un amendement de M.Martin Nadaud a posé devant elle la question de la réglementation du travail des ouvriers adultes.— Peut-être l’amendement de M. Nadaud eut-il gagné à être réservé pour un projet de loi spécial ? Le projet en discussion ne visant que la réglementation du travail des femmes et des enfants, il n’était pas opportun de greffer dessus une réglementation d’ordre différent. Cependant la question étant posée, nous eussions aimé voir la Chambre se ranger du côté de la protection sociale du travail et affirmer ainsi son souci des classes laborieuses.
- Il n’en a rien été, et à une majorité assez considérable, la Chambre a repoussé l’amendement Martin Nadaud.
- Les arguments invoqués contre la limitation de la journée de travail sont de deux ordres : l’un théorique, l’autre pratique. Nous allons les examiner rapidement tous deux, on verra quelles notions sociales, fausses et incomplètes régnent dans les milieux politiques, que presse cependant la solution urgente du problème économique contemporain.
- * *
- D’abord, les économistes ont invoqué le principe de la liberté de l’ouvrier. Imposer à l’ouvrier, personne majeure et civile, une limite quelconque, passée laquelle il ne pourra plus mettre en œuvre sa force et son activité, c’est attenter à sa liberté, lui ravir les généreux bienfaits de la Révolution française, le placer sous la tutelle humiliante de la loi. Liberté du travail! Laissez-faire, laissez-passer — l’éternelle formule !
- Une telle argumentation suppose, tout d’abord, qu’il y a égalité, non seulement de droit, mais de pouvoir, entre le capitaliste et l’ouvrier, l’entrepreneur et le salarié, — ou, si l’on préfère, entre le capital et le travail. Or l’hypothèse à priori que Travail et Capital sont égaux en pouvoir économique est-elle exacte ? Il faudrait n’avoir jamais observé ce qui se passe autour de soi, ne rien connaître de révolution économique duxix* siècle, pour faire une affirmation si manifestement inexacte. La vérité est que le capital et le travail sont inégaux, le premier pouvant attend, e pour contracter, s'il ne veut pas accepter les conditions
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- du second, tandis que celui-ci, qui n’existe qu’à l’état de force potentielle, doit subir les conditions que lui offre le premier. Il n’y a donc pas égalité de force ni de résistance entre les deux. Le capitaliste peut garder son capital intact et ne pas le mettre en œuvre, si les offres du travail ne lui conviennent pas ; l’ouvrier, au contraire, ne peut pas attendre, pressé qu’il est par la faim. Ensuite, le capital inerte se conserve intact; il n’y a pas perte de force productive, puisque la force de production est le travail. Au contraire, tout le temps durant lequel l’ouvrier est privé d’exercer ses facultés actives constitue pour lui une perte irréparable de travail qu’il ne saurait retrouver ensuite à son service. Un exemple fera saisir cette différence importante :
- Supposons un entrepreneur ayant un capital de 100.000 francs ; et vingt ouvriers, dont la force de travail moyenne est de 5 francs par jour. L’économie politique libérale, confondant à dessein les 20 ouvriers avec le capitaliste, en fait deux personnes égales, libres toutes les deux. Le capitaliste, dit-elle, a un capital de 100.000 francs, mais l'ouvrier, lui, a le capital de ses bras.— Fort bien.— Mais si le capital de 100.000 francs reste inactif pendant un an, l’année suivante, ce capital égalera le capital de l’année précédente. L’ouvrier, au contraire, qui resterait inoccupé pendant un an, perdrait irrémédiablement la valeur de la force-travail incorporée dans son activité musculaire qu’il n’aurait pas pu dépenser. Jamais, il ne pourrait retrouver ia valeur perdue par son inactivité forcée.
- De là, la nécessité pour lui de subir les conditions de salaire que lui fait le patron.
- Mais, dit l’économie politique, il est libre de ne pas les subir ; aucune loi n’intervenant entre les deux, il n’est pas contraint. Non, mais il y a les laits économiques, aveugles, implacables, autrement inéluctables que les lois politiques ; celles-ci, on peut les violer, les premières sont inviolables. Un fait est un fait. Or le fait qui domine tout est celui-ci : l’offre de travail excède la demande. Le machinisme, d’une part, en réduisant la quantité de travail disponible exécuté par ia machine, permet au capital de dicter des conditions onéreuses au travail.— En outre, ces conditions onéreuses ayant pour conséquence de réduire la force de consommation ouvrière, cette réduction augmente d’autant l’excédant de l’offre de travail sur la demande — parce que l’engorgement périodique de la production crée un surplus de force-travail inutilisable.
- Alors, les ouvriers, en trop grand nombre, se font une concurrence acharnée, déprécient ]es prix, allongent la journée de travail : c’est à qui pourra jouir de la faveur de travailler, et ravir cette faveur à l’ouvrier voisin. La liberté du travail dans ces conditions, fait se ruer les ouvriers sur ies ouvriers ; les met en lutte les uns contre les autres, le hasard des circonstances choisissant seul les élus, au détriment des « pas de chance » réduits à se morfondre a la porte de l’usine.
- Limiter la durée de la journée de travail équivaut donc à régulariser la répartition du travail, de façon que tous aient leur part naturelle, la proportion disponible. Il y a un haut intérêt de moralité et d’ordre publics à agir ainsi, car la substitution de la paix et de l’accord à la lutte et à la concurrence est une mesure à la fois moralisatrice et génératrice de bien-être. Il n’y a ni liberté, ni sécurité, ni moralité, dans ia concurrence déchaînée par l’ordre de choses actuel, dont les économistes préconisent le maintien en s’opposant à toute intervention de la loi dans la répartition, et la Chambre en donnant raison aux économistes a pris une résolution déplorable.
- * *
- Le second argument, d’ordre plus pratique que théorique,invoqué, consiste dans ce raisonnement: — Limiter la durée de la journée de travail n’améliorerait aucunement la situation des classes ouvrières, parce que cette limitation serait funeste à l’industrie. L’industrie française lutte déjà péniblement contre l’industrie étrangère. Réduire la journée de travail équivaut à une augmentation du prix de la journée, à une hausse dans le prix des salaires, hausse qui écraserait notre industrie déjà durement éprouvée far la crise que nous ’ traversons depuis tantôt six ans.
- Sans entrer dans des considérations bien longues, il était facile de répondre à ces objections d’ordre industriel par la démonstration de fait qu’apporte, à l’appui de la limitation du travail, l’exemple de ce qui se passe dans les pays où les journées sont considérablement réduites. N’est-il pas évident, en effet, que si la prospérité d'une industrie est en raison directe des bas salaires et des longues journées, nous devons trouver une industrie florissante là où les salaires sont très-bas, et une industrie décrépite, là où les salaires sont élevés? Sinon, l’argumentation des adversaires de la limitation du travail est entièrement fausse.
- Eh bien ! c’est le contraire de ce qu’avancent les partisans de la liberté absolue du travail, que
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- l’examen économique des peuples nous révèle, j Loin que la prospérité industrielle d’un pays soit j en raison directe des bas salaires et des longues j journées, cette prospérité est en raison inverse. j
- Le commerce extérieur de l’Angleterre est près j du double du commerce français extérieur. Comme l’industrie française, l’industrie anglaise a traversé une longue crise dont elle se ressent encore à l’heure qu’il est ; mais personne ne saurait soutenir sérieusement qu’elle soit à la veille d’être écrasée par la concurrence française. La journée de travail y est cependant moins longue qu’en France et les salaires y sont plus élevés — nominalement et effectivement. Je dis effectivement, parce qu’en Angleterre, il ne s’est pas produit Ja hausse des objets de consommation qui, en France, neutralise presque complètement les hausses purement nominales de salaires. L’argumentation de la réduction des heures de travail est donc en défaut ici — que dis-je, elle est absolument contredite, formellement démentie par les faits.
- En Suisse, même conclusion contradictoire. La Suisse est le pays d’Europe dont l’industrie est la mieux organisée. Sa production, par tête d’habitant vient en première ligne. Elle jouit cependant d’une législation du travail réglementant non seulement les enfants et les femmes, mais encore les ouvriers adultes. Ainsi, pour ne citer qu’un seul point de cette réglementation, le travail de nuit est consi-sidéré en Suisse comme anormal et est formellement interdit par la loi. Les ateliers à feu continu doivent avoir obtenu une autorisation spéciale et ils sont l’objet d’une surveillance três-stricte. La durée normale de la journée dé travail est inférieure à la durée normale de la journée française. Encore une fois, l’argumentation des non-interventionnistes est refutée par les faits.
- Si de Suisse, nous passons en Amérique, même phénomène contradictoire. La durée normale de la journée en Amérique est de 9 heures. Les salaires y sont beaucoup plus élevés qu’en France où la durée moyenne de la journée est entre 11 et 12 heures. Les adversaires de la réduction oseraient-ils bien affirmer que l’industrie américaine est moins prospère que l’industrie française ? — Nous n’insistons pas.
- Mais en Amérique, nous trouvons d’autres éléments précieux de comparaison entre le travail de l’ouvrier français et le travail de l’ouvrier américain, que nous allons rapidement résumer.
- En Amérique, les États les plus industriels sont ceux de Massachusetts et New-Jersey. Dans un
- rapport très-intéressant de M. V. Delahaye, délégué à l’exposition d’Amsterdam, que le Ministère du
- Commerce a publié en 1886, voici ce que nous relevons :
- Dans New-Jersey et Massachusetts, la durée normale de la journée de travail est de 8 heures et demie et 9 heures. La production moyenne par ouvrier est, dans le premier (8 heures et demie de travail) de 13.505 francs par an, dans le second, (9 heures de travail] cette production descend à 9.136 francs. Soit une production ouvrière moyenne de 11.320 francs par an, pour une durée de journée moyenne de 8 h. 3/4.
- En France, des calculs semblables ont été établis pour des ateliers parisiens, établissements Cail, société générale des téléphones, etc. Ils donnent les résultats suivants ; pour 12 heures de travail par jour, la production ouvrière par an est de 4.000 francs seulement ; — dans les ateliers où la journée est de 10 heures, la production s’élève à 5.695 francs.—Soit,pour une différence de 4 heures et de 3 heures, une plus-value de 100 % au profit des courtes journées.
- Ceci n’est rien encore : — les ouvriers américains, travaillant 8 h. 3/4, tandis que les ouvriers français travaillent 11 et 12 heures par jour, sont payés près du double des ouvriers français; et le bénéfice des entrepreneurs ou capitalistes est près de trois fois des bénéfices obtenus par les entrepreneurs ou capitalistes français.
- Donc : à journée de travail réduite et à salaires élevés, accroissement de production et de bénéfices — voilà ce que les faits démontrent irréfutablement. C’est le contraire de ce que les économistes ont affirmé à la Chambre.
- J’ajouterai qu’il y a une considération morale venant appuyer les preuves matérielles ci-dessus.
- * *
- La réduction de la journée de travail n’aurait pas seulement pour conséquence l’amélioration économique des travailleurs ; elle aiderait puissamment à leur amélioration morale et intellectuelle.
- Les longues journées dépriment l’intelligence, abrutissent le malheureux dont la pensée est rivée au travail fatigant. Elles ne lui laissent aucun loisir qu’il pourrait mettre à profit pour cultiver ses facultés spirituelles, c’est pourquoi nous sommes profondément attristé du rejet de l’amen-| dement Nadaud.
- 1 En le repoussant, la Chambre a commis une mauvaise action.
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- Le Maintien du travail de nuit
- POUR LES FEMMES !
- La semaine qui vient de s’écouler est une [ semaine de déceptions. j
- Nous parlons ailleurs du rejet par la Chambre j d’un amendement de M. Nadaud, sur la réglementation du travail des ouvriers adultes. La Chambre a fait pis encore : elle a, par une série de votes négatifs, à peu près complètement démantelé le projet de loi que la commission avait élaboré sur le travail des femmes et des enfants.
- Nous nous proposions d’attendre la fin de la discussion en cours, pour étudier l’œuvre de la Chambre. Inutile, à présent : cette œuvre est mort-née, anéantie d’avance.
- Depuis un demi-siècle, les pays de grande industrie jouissent d’une législation protectrice du travail des femmes et des enfants : ces deux facteurs de toute force matérielle et morale des géné» rations futures, la femme et l’enfant, sont protégés par des lois et des règlements très-étendus. En France, la femme a été livrée sans défense à l’épuisement matériel et moral des ateliers, sans que, depuis 1840. il se soit trouvé un parlement suffisamment soucieux de l’hygiène et de la moralité publiques, pour mettre fin à cet ordre de choses déplorable. On croyait cette fois que la Chambre actuelle, pénétrée de l’urgence qu’il y a à résoudre cette question, s’efforcerait de fermer l’oreille aux sophismes de l’économie politique et aux intérêts des industriels, toujours en émoi. Déjà, une première fois, elle avait repoussé un amendement de M. Yves Guyot effaçant du projet qui lui est présenté l’extension de la loi aux femmes.— Samedi, à la majorité de 283 voix contre 227, elle a adopté un amendement de M. Yves Guyot exceptant les femmes des dispositions protectrices de la loi contre le travail de nuit.
- L’interdiction du travail de nuit aux femmes était le point le plus important de la loi. Toutes les législations économiques, anglaise, suisse, américaine, la consacrent ; le travail de nuit est la cause la plus générale de l’épuisement des forces féminines, une des sources principales de l’immoralité publique ; il désorganise le foyer, la famille, rend l’époux étranger à l’épouse, celle-ci aux enfants. La Chambre l’a maintenu.
- — Vous venez de porter un coup terrible à votre loi, a crié M. Camélinat désespéré, à l’annonce de ce vote décevant. !
- Nous souhaitons qu’il ne soit pas mortel — qUe la Chambre se ravise; mais s’il est maintenu en seconde délibération, on peut dire que la loi non. velle est sans objet et pas besoin n’était de consacrer quinze jours à sa discussion.
- On a limité, en effet, le travail des femmes à 11 heures et celui des enfants à 10 heures. Ce sera tout le bénéfice de cette discussion déplorable.
- La Chambre a vraiment bien choisi son heure, pour faire une fois de plus la démonstration de son impuissance !
- Aux deux séances précédentes, la Chambre avait dû s’ajourner, n’étant pas en nombre, pour nommer un secrétaire; ce jour-là, le quorum a été atteint et l'assiduité exceptionnelle et forcée de ses membres a eu pour résultat ce vote sans nom. C’est avec un sentiment de tristesse profonde que nous l’enregistrons.
- Les Sociétés ouvrières
- ET LES ADJUDICATIONS DE L’ÉTAT
- Ces jours derniers, a été promulgué au Journal officiel, un décret qui a pour but de faciliter aux Sociétés ouvrières l’accession aux adjudications faites par l’État. Ce décret, rendu en Conseil d’État, conformément aux propositions de la commission instituée au ministère de l’intérieur, est ainsi conçu ;
- Article 1er. — Les adjudications et marchés de gré à gré passés au nom de l’Etat sont autant que possible divisés eu plusieurs lots, selon l’importance des travaux ou des fournitures ou en tenant compte de la nature des professions intéressées.
- Dans le cas où tous les lots ne seraient pas adjugés, l’administration aura la faculté soit de traiter à l’amiable pour les lots non adjugés, soit de remettre en adjudication l’ensemble de l’entreprise ou les lots non adjugés en les groupant s’il y a lieu.
- Art. 2. — Les sociétés d’ouvriers français, constituées dans l’une des formes prévues par l’article 19 du Code de commerce ou par la loi du 24 juillet 1867, peuvent soumissionner, dans les conditions ci-après déterminées, les travaux ou fournitures faisant l'objet des adjudications de l’État.
- Des marchés de gré à gré peuvent également être passés avec ces sociétés pour les travaux ou fournitures dont la dépense n’excède pas vingt mille francs.
- Art. 3. — Pour être admises à soumissionner, soit par voie d’adjudication publique, soit par voie de marché de gré à gré, les entreprises de travaux publics ou de fournitures, les sociétés devront préalablement produire :
- l8 La liste nominative de leurs membres ;
- 2® L’acte de société ;
- 3° Des certificats de capacité délivrés aux gérants, admiws*
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- orateurs, ou autres associés spécialement délégués pour diriger j l'exécution des travaux ou fournitures qui font l’objet du marché et assister aux opérations destinées à constater les quantités d’ouvrages effectués et de fournitures livrées.
- Les sociétés indiqueront, en outre, le nombre minimum des sociétaires qu’elles s’engagent à employer à l’exécution du marché.
- En cas d’adjudication, les pièces justificatives exigées par le présent article seront produites dix jours au moins avant celui Je 1 adjudication.
- Art. 4. — Les sociétés d’ouvriers sont dispensés de fournir un cautionnement, lorsqne le montant prévu des travaux ou fournitures faisant l’objet du marché ne dépasse pas 50.000 fr.
- Art. 5. — A égalité de rabais entre une soumission d’entrepreneur ou fournisseur et une soumission de société d’ouvriers, cette dernière sera préférée.
- Dans le cas ou plusieurs sociétés d’ouvriers offriraient le même rabais, il sera procédé à une nouvelle réadjudication entre ces sociétés sur de nouvelles soumissions.
- Si les sociétés se refusaient à faire de nouvelles offres, ou si les nouveaux rabais ne différaient pas, le sort en déciderait.
- Art. 6. — Des acomptes sur les ouvrages exécutés ou les fournitures livrées sont payés tous les quinze jours aux sociétés d’ouvriers, sauf les retenues prévues par le cahier des charges.
- Art. 7.— Les sociétés d’ouvriers sont soumises aux clauses et conditions générales imposées aux entrepreneurs de travaux ou fournitures par les différents départements ministériels, en tout ce qu’elles n’ont pas de contraire au présent décret.
- Art. 8. — Les dispositions du présent décret ne sont pas applicables aux marchés ou adjudications qui concernent les travaux ou fournitures de la guerre ou de la marine, lorsque l’application de ces dispositions paraîtra au ministre préjudiciable aux intérêts du service.
- Faits politiques et sociaux de la semaine.
- ANGLETERRE
- Réforme de la loi sur les sociétés anonymes.-- La Chambre des lords a voté en première lecture, un bill ayant pour objet d’amender la loi sur les compagnies anonymes. Le bill établit un système d’enregistrement provisoire et des garanties concernant le versement d’une partie du ^pital, le nombre des* actionnaires ; il stipule aussi que entrepreneurs des compagnies auront un inté-dans Vaffaire. Le bill fixe en outre des règles pour la Publicité à donner aux statuts de ces compagnies.
- ÉTATS-UNIS
- Progrès de l’Arbitrage.— On mande de Was-%)ton que M. Cleveland, président des États-Unis,a approuvé ^ projet de loi voté par le Congrès et l’autorisant à réunir une COnférence de représentants du Mexique et de tous les États
- j de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud, dans le but de resserrer les liens de sympathies et d’intérêt existant entre les différentes républiques du continent, de concert avec l’empire du Brésil. La conférence, d’après les prévisions du projet, aura à s’occuper de rechercher et de poser les bases d’un tribunal arbitral permanent ayant pour mission de régler pacifiquement les différends qui pourraient s’élever entre les puissances engagées ; et aussi d’établir entre elles des relations de commerce plus étroites que par le passé,au moyen de traités de réciprocité en harmonie avec les besoins,les productions et les conditions économiques de chacune d’elles.
- Le Sénat a adopté une résolution ayant pour objet de faciliter le réglement des différends entre les États-Unis et les autres nations au moyen de l’arbitrage.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Les délégations austro-hongroises.— La
- délégation hongroise et la délégation autrichienne se sont réunies la semaine dernière, pour examiner le budget commun de l’Autriche-Hongrie.
- Le budget comporte une augmentation des dépenses de l’armée et de la marine d*environ 100 millions de francs.
- L’exposé des motifs du projet contient le passage suivant :
- «Quoique tous les cabinets européens soient unanimes à désirer que la paix soit maintenue,de puissants motifs les obligent à considérer le perfectionnement de leurs forces militaires comme la plus sûre garantie de la paix. »
- Cette note domine tout le débat. Tous ceux qui ont autorité pour parler,les représentants de l’Etal et les représentants de la nation, invoquent la paix, et chacun d’eux semble plutôt craindre le pire que d’espérer le mieux.Et cependant les charges sont lourdes, si lourdes qu’il serait à désirer que les sacrifices demandés cette année fussent les derniers. C’est le cri des populations en détresse, et ce cri ne perd rien de sa force impérieuse en prenant dans la bouche des présidents de délégations la forme respectueuse d’une adresse au chef de l’État.
- « Nous avons prouvé dernièrement ditM.Smolka, président de la délégation autrichienne, que, lorsqu’il s’agit du bien de l'État,nous sommes prêts à de grands sacrifices; que lapreuve donnée nous permette de former ici le vœu qu’à l’avenir la nécessité de tels sacrifices pour l’armée ne se fasse plus sentir et que les sommes consacrées aux dépenses militaires servent au développemens de nos intérêts matériels et administratifs.»
- De son côté, le président de la délégation hongroise, M. L. Tisza, a adressé à l’empereur les paroles suivantes :
- « Depuis vingt et un ans, jamais les Délégations n’ont senti plus lourdement que cette année la responsabilité attachée à leurs devoirs. Les besoins toujours croissants de l’État, les coups qui ont frappé notre pays au printemps, nous font une obligation de ne pas perdre de vue, dans l’examen des projets présentés par le gouvernement,la situation Financière de
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- l’État. » Et un peu plus loin. « Il est à regretter que, sous le coup des circonstances extérieures actuelles, la monarchie ait à prendre des mesures contraires à la prospérité financière de l’Etat.
- L’empereur a répondu :
- « Les relations de la monarchie avec les puissances étrangères n’ont pas cessé d’avoir un caractère absolument amical et les bienfaits de la paix ont été conservés à l’Europe. Si, malgré cela, mon gouvernement, dans son souci légitime de la sécurité de nos frontières et des exigences de nos forces défensives, a dû vous demander d’importants crédits, la cause en est dans la persistante incertitude de la situation politique de l’Europe et dans l’incessant accroissement de la puissance militaire de tous les autres Etats.
- « En examinant consciencieusement les propositions que vous soumettra à ce sujet mon ministre de la guerre, vous ne laisserez pas de voir qu’en élaborant ces propositions, on a tenu compte, autant que possible, de la situation financière de la monarchie.»
- « 11 faut reconnaître,a dit,à son tour M. de Kalnoky,qu’aucune des causes d’inquiétudes qu’on pouvait concevoir pour le maintien de la paix n’a cessé d'exister, et, d’autre part, malgré l’apaisement général qui s’est produit dans les esprits, il est à noter que de profondes divergences continuent à séparer non pas tant les divers gouvernements que les diverses nations. Il faut donc armer, armer encore, armer toujours. »
- — -------------------- « ♦ «— -------------------------
- LA FRANCE & L’ITALIE
- On vient de procéder au siège de la Chambre de Commerce italienne, à Paris, à la distribution des récompenses décernées aux exposants français de l’exposition de photographie de Florence.
- M. Negri, consul général d’Italie a souhaité la bienvenue aux exposants français en déclarant que la colonie italienne avait profité de cette circonstance pour manifester sa sympathie envers la grande nation amie, la France.
- M. Magagna, président de la Chambre de Commerce, a prononcé ensuite un discours dont nous détachons ce qui suit :
- « Nous traversons des moments difficiles pour nos rapports internationaux, et je ne m’appesantirai pas sur cet état de choses aussi préjudiciable aux deux peuples, que tout devrait faire vivre en bonne amitié.
- » Nous pouvons dire que, de notre côté, nous avons fait ce qu’il était humainement possible de faire pour chercher à adoucir les rapports et amener la bonne entente, et notre tâche est de continuer dans cette voie. C’est même dans le but d’affirmer et de consacrer cette solidarité des deux pays que l’idée nous est venue de donner à la distribution de ces récompenses une plus grande importance que ne l’exigerait à la rigueur le fait en lui même, afiu que l’on sache bien que nous ne sommes
- ; les ennemis de personne, comme à tort une certaine presse le | crie dans ses colonnes tous les jours.
- » En voulez-vous une preuve ? Lisez le compte-rendu des fêtes qu’on a offertes aux étudiants français à Bologne il y a quelques jours seulement.
- « Veuillez bien vous faire nos interprètes auprès de vos concitoyens et bien vous convaincre vous-mêmes que l’Italie est l’amie naturelle de la France. Je souhaite, au nom de mes compatriotes, qu’a l’occasion de la prochaine Exposition de 1889, leur concours prouve une fois de plus à la France la sympathie de ses voisins d’au delà des Alpes.»
- ------- mu ir .... ...........—
- LE REBOUTEUR DE HENRI L
- [suite)
- IV
- Le 26 octobre, vers sept heures du soir, le carrosse royal, parti six jours auparavant, s’arrêta à la grille du Louvre.
- Barthélemy Laffémas mit la tète à la portière ; les gardes se rangèrent aussitôt.
- Le carrosse arriva sous le vestibule du palais, entouré de tous les gens de service ; le notable industriel mit pied à terre et tendit la main à son compagnon de voyage.
- Celui-ci sauta lestement du véhicule et regarda, de son œil clair, les curieux accourus sur son passage.
- — Nous sommes au Louvre, lui dit Laffémas, suivez-moi.
- Antoine Fleurot se laissa conduire par le négociant ; le comte de Praslin vint les recevoir au bas du grand escalier.
- — Voulez-vous faire informer Sa Majesté que je suis de retour, lui dit le commerçant, et que je lui amène la personne qu’elle attend.
- Un secrétaire des commandements se dirigea aussitôt vers la chambre du roi.
- Marie de Médicis,le surintendant et la cour apprenaient en même temps la nouvelle ; les médecins, l’œil presque menaçant, accoururent les premiers et dévisagèrent insolemment le rebouteur.
- Antoine Fleurot était, à cette époque, un homme de quarante ans, d’une taille au-dessus de la moyenne, la physionomie énergique, le regard expressif, et ne paraissant nullement intimidé de se trouver en si noble compagnie. Vêtu d’une longue veste de droguet et d’un pantalon de même étoffe, il tenait d’une main son chapeau de montagnard et de l’autre son bâton de voyage.
- Le secrétaire des commandements revint près de Barthélemy Laffémas :
- — Sa Majesté vous attend, dit-il.
- Le négociant et Antoine Fleurot, conduits par un offi*
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- cier du palais, furent introduits dans la chambre du roi ; ja reine s’y trouvait avec Sully.
- — Ah ! mon ami Laffémas, que vous avez tardé à revenir ! s’écria Henri de Navarre ; vous le voyez, j’en suis au même point que le jour de votre départ.
- — Sire, j’ai l’insigne honneur de présenter à Votre Majesté l’homme qui doit la guérir.
- — C’est toi, reprit le roi, en regardant le paysan, qu1 fait des cures si merveilleuses, m’a-t-on dit ?
- — Je fais ce que je peux, sire.
- Laffémas t’a-t-il raconté comment l’accident m’est arrivé ?
- — J’en connais les moindres détails.
- — Et que penses-tu que ce soit ?
- — Avant de répondre, que Votre Majesté me permette de voir son cou.
- — Vois, mon ami, et surtout vois bien ; n’hésite pas à me toucher ; sur ce point je te donne carte blanche ; ce n’est pas le roi de France à qui tu as affaire, mais un malade qui vent être guéri au plus vite ; opère donc hardiment.
- Antoine Fleurot déposa son chapeau sur un fauteuil et son bâton dans un coin de l’appartement, il s’approcha du lit, abaissa la couverture jusqu’aux épaules du roi, enleva les cataplasmes qui lui entouraient le cou, et pendant cinq minutes, examina attentivement le mal.
- Les assistants le regardaient faire en silence.
- — Eh bien ? demanda Henri IV.
- — Ce n’est rien, sire, répondit Antoine Fleurot, en ramenant la couverture sous le cou du monarque, demain, vous serez debout,
- — Demain, dis-tu ? s’écria le roi tout joyeux.
- — Je l’affirme, à Votre Majesté ; vous avez un torticolis simplement.
- — Et vous vous faites fort d’en débarrasser le roi, en un jour, reprit Marie de Médicis, d’un air visiblement incrédule-, tandis que ses médecins n’ont pu le faire en douze V
- — Madame, je demande dix minutes'et le roi sera guéri.
- Sully hocha la tête de gauche à droite puis de droite à gauche en signe de dénégation.
- —•Ventre saint gris! s’il en est ainsi, répartit le Béarnais, je te donne deux mille écus et te proclame le Premier médecin de mon royaume.
- ~~ Je ne suis pas médecin, sire, mais un pauvre rebouteur.
- — Soit l tu seras alors le premier des rebouteurs et tu berceras en France tant qu’il te plaira.
- " J’en remercie Votre Majesté à l’avance ; demain ^0nc je vous ferai ma visite à dix heures du matin, si J0US ny voyez aucun inconvénient. Une longue table en 18 C0lflnie en recèlent sans doute les cuisines du palais
- i me sera nécessaire ; un tapis jeté dessus fera l’affaire, et c’est tout.
- — La table sera ici à l’heure dite.
- — Dans ce cas, sire, je vous souhaite le bonsoir.
- Antoine Fleurot, suivi par Barthélemy Laffémas, se dirigea vers la porte ; tous deux s’inclinèrent et sortirent.
- — Eh bien ? madame, dit Henri de Navarre à Marie de Médicis, que pensez-vous de ce brave homme ?
- — Je vous dirai ma pensée après la guérison, répondit la reine.
- — Ce paysan semble ne douter de rien, ajouta Sully ; on dirait vraiment, tant son aisance est grande, qu’il a vécu toute sa vie à la cour.
- — Traitez-le bien, répondit le roi, et donnez les ordres nécessaires pour que la table qu’il demande soit ici à neuf heures.
- — Votre rebouteur, sire, sera traité comme un ambassadeur ; quant à la table, je me demande ce qu’il veut en faire ?
- — Sa première ordonnance est au moins étrange, répartit Sully en souriant ; vos médecins choisissent de préférence des émollients, et lui réclame un corps dur, une table en bois ; j’y perds mon latin.
- — Vous le retrouverez demain, mon cher Sully, dit le roi ; puisque je dois me retrouver frais et dispos, je vous aiderai de grand cœur à le chercher.
- — Bonne nuit, sire.
- — Adieu, ma chère Marie ; adieu, Sully.
- La reine et le surintendant quittèrent l’appartement.
- V
- Le lendemain dès neuf heures du matin, la cour tout entière était sur pied.
- Après avoir diné au Louvre, en tête-à-tête avec Barthélemy Laffémas, Antoine Fleurot avait été conduit à sa chambre avec un cérémonial auquel le modeste rebouteur des Vosges était loin d’être accoutumé.
- Fatigué par trois longues journées de voyage, il s’endormit profondément et ne s’éveilla, le lendemain qu’au jour naissant, c’est-à dire vers huit heures.
- Laffémas ayant promis de venir le retrouver à neuf heures, et lui-même n’ayant rien à faire pendant les soixante minutes qui le séparaient de cet intervalle, le rebouteur se prit à réfléchir, et revit passer devant lui les derniers jours qui venaient de marquer son existence.
- Trois ans auparavant, appelé à Remiremont, près d’un voyageur souffrant d’une entorse, il l’avait guéri. Ce voyageur avait nom Barthélemy Laffémas. Ce dernier, qu’il n’avait pas revu depuis lors, mais qui avait gardé bonne mémoire de son guérisseur,n’avait cru mieux faire, comme nous l’avons vu, que de l’indiquer au roi.
- «' Au moment où, revenant d’Epinal il rentrait dans sa
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- cour du Val-d’Ajol, il avait trouvé le carrosse royal à sa porte et Lafféraas l'attendant avec impatience.
- Une heure après, tous deux se mettaient en route pour Paris.
- Mis au courant pendant le voyage, de la délicate mission qu’il avait à remplir, Antoine Fleurot n’en parut nullement effrayé : Henri IV était un homme de chair et d’os comme n’importe lequel de ses sujets, et l’habileté du rebouteur, à remettre les membres détériorés par un accident, était passée en proverbe à plus de vingt lieues à la ronde. Fleurot n’avait donc aucun souci quant au succès de sa royale cure. C’était des ennemis de plus qu’il allait se créer dans les médecins de la cour et dans ceux de Paris, qui auraient vent de sa venue ; mais il en comptait tant déjà à son actif, que cent de plus ou de moins ne tiraient pas à conséquence.
- En revanche la faveur du roi de France était chose précieuse ; avec elle c’était bien des ennemis en moins ; qui oserait désormais lui susciter des querelles et le menacer pour exercice illégal de la médecine, quand il ' dirait : « J’ai guéri Henri IV » ? — Personne.
- — C’était donc avec plaisir qu’Antoine Fleurot s’était mis en route.
- Neuf heures venaient de sonner lorsque Barthélemy Laffémas entra dans sa chambre.
- — Comment avez-vous dormi, Antoine? demanda-t il au rebouteur.
- — Parfaitement.
- — Vous sentez-vous en train de faire des merveilles, ce matin ?
- — Je me reconnais capable de remettre les bras et les jambes de toute la cour de France, si ceux qui la composent les avaient cassés.
- — La table, demandée par vous, intrigue fortement les médecins du roi ou pour mieux dire tout le personnel du palais.
- Antoine Fleurot haussa les épaules.
- — Qu’en voulez-vous faire ? demanda le négociant.
- — C’est encore mon secret ; je vous le dirai l’opération terminée, si le roi m’y autorise.
- — La reine, le duc de Sully, beaucoup de gentilshommes et les inévitables médecins de sa Majesté, demandent à assister à votre consultation.
- — Je resterai seul avec le roi.
- — La reine n’y consentira pas.
- — Alors je prendrai aussitôt le chemin des Vosges.
- Un officier de service frappa à la porte.
- — Entrez, répondit Laffémas.
- — Sa Majesté vous attend, dit-il au rebouteur.
- — Je vous suis, ajouta Fleurot. Un instant après, il j était introduit dans la chambre du roi ; Barthélemy I
- Laffémas l’attendit dans l’appartement où il se trouvait au moment de son départ.
- La chambre de Henri de Navarre était littéralement pleine de curieux. La reine un peu surexcitée, se tenait prés du lit; Sully tournait Je dos â la cheminée ; les officiers du palais et les médecins entouraient la table.
- Le rebouteur regarda tout ce monde en fronçant le sourcil.
- — Je suis à ta disposition, mon ami, lui dit le roi.
- — Je demanderai à Votre Majesté de faire retirer sa cour, répondit Antoine Fleurot, je commencerai lorsque nous serons seuls.
- — Comment ! s’écria la reine, il faut sortir d’ici, de cette chambre ? je n’en ferai rien ; mon devoir est de veiller sur le roi. S’il n’y a rien de diabolique dans vos manœuvres, vousnedevez pas craindre d’exercer en public?
- — Je prie madame la reine de me pardonner mon insistance, reprit respectueusement Antoine Fleurot; mais il faut que je sois en tète-à-tête avec le roi.
- Un sourd murmure se fit entendre parmi tous les assistants ; cet entêtement du rebouteur dérangeait bien des combinaisons et laissait de nombreux calculs inachevés, peut-être même des problèmes sans solution.
- (A suivre) Sophronyme Loudier.
- Les membres Associés de la société du Familistère sont convoqués en Assemblée générale, dimanche 1er juillet, à 5 heures du soir, au théâtre. Le Devoir publiera le procès-verbal de cette réunion.
- Ordre du jour :
- 1° Participation de la Société du Familistère à l’Exposition d’Economie sociale en 1889 dans les conditions proposées par M. Charles Robert, président du Comité de cette Exposition.
- 2° Modification à l’art. 3 des statuts pour insérer à perpétuité le nom de Godin dans la dénomination sociale.
- 3° Démission de Mm8 Godin administratrice-gérante et compte de sa gestion et de celle de ses délégués.
- 4° Acceptation de la démission de Mme Godin et décharge ou quitus à celle-ci et à ses délégués.
- 5° Installation de M. Dequenne, gérant désigné, en qualité d’Administrateur-Gérant.
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- État-civil du Familistère.
- Semaine du 4 au 10 Juin 1888. Naissances :
- Le 7 Juin, de Brancourt Jeanne-Lucienne,fille de Brancourt Arthur et de Lenglet Estelle.
- Le 9 Juin, de Anstel Henri-Charles, fils de Anstel Charles et de Labelle Isabelle.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Bari.
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- 12’ Année. Tome 12,-- N'512 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 1er Juillet 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BOREAU a GUISE (Aisne) ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris,
- de timbres-poste ou de mandats de poste, dont
- Tontes les communication? le talon sert de quittance.
- et réclamations . France Onlon postale
- doivent être adressées à On an ... 10 tr. »» On an. . . 11 fr. »»
- Madame GODIN, Six mois. . . 6 »> Antres pays
- au Familistère Trois mois. . 3 »» On an. . . . 13 fr. 60
- ON S'ABONNE
- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petlts-Champ i Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LE YM ASIE administrateur delà Librairie des scienoes psychologiques.
- SOMMAIRE
- Le Budget de 1889 et les réformes promises. — Le plan de travail parlementaire. — Bureaux de statistique du travail. — Le Budget de 1889. — La liberté.—L’Autorité maritale.—Faits sociaux.
- — Création d’un asile ouvroir pour les femmes.
- — Un faussaire.— Le Congrès ouvrier de Paris.
- — Le Volapuck en Russie. — La Vivisection en Angleterre. — Les Bâteaux en papier. — Le Rebouteur de Henri IV.— Névralgies faciales.— Revue socialiste.— La société nouvelle.— Contre l’encombrement des herbes. — La création du monde expliquée par les Iroquois. — Etat-civil du Familistère.
- -------------. ♦ ♦ » .--------------
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d'abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de ^ centimes les dix exemplaires.
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- LE BUDGET DE 1889 ET LES RÉFORMES PROMISES
- Nous publions, un peu plus loin, l’analyse du projet de budget pour l’exercice 1889, que M. le ministre des finances vient de faire distribuer aux députés. Ce budget a causé une déception profonde àceuxquicomptaient que le cabinet actuel comprendrait l’urgence qu’il y a à cesser le piétinement sur place, cause des perturbations politiques qui ont déchaîné la crise actuelle, et que le budget de 1889 apporterait quelque amélioration notable dans notre situation‘financière.
- On était d’autant plus fondé à espérer, sinon un remaniement complet, du moins quelques modifications dans l’économie générale de notre mécanisme fiscal, que le ministère des finances est occupé à cette heure par l’ancien président de la Commission du Budget. Étant président de la commission, M. Peytral avait fait grand bruit de deux propositions rejetées par la Chambre, savoir: l’une touchant le régime des boissons, l’autre les successions. On attendait donc avec une certaine impatience le ministère actuel à l’œuvre sur ce point. On avait annoncé formellement pour 1889 des changements considérables dans l’assiette de l’impôt. C’était, si je puis employer ce terme d’argot théâtral, le clou de la session.
- Eh bien! le projet présenté par M. Peytral n’apporte rien — absolument rien de nouveau. C’est le même cadre, les mêmes rubrique*, presque les mêmes chiffres que le budget de 1888, voté le
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- 30 mars, c’est-à-dire trois mois après la clôture de l'exercice 1887. Dans les milieux politiques sympathiques au cabinet,mais dans l’attente de réformes profondes de nature à éclaircir la situation politique, la déception a été grande. Toujours les mêmes errements, a-t-on répété pour la centième fois. Lés ministères se succèdent et se ressemblent !...
- Il faut dire, cependant, à la décharge de M. Peytral, qu’il peut trouver une excuse ou une apparence d’excuse, dans ce fait : que le Sénat a repoussé son projet de changement de l’année financière. On sait, nous l’avons relaté, lorsque la proposition en fut faite en son temps, que le ministre proposait de faire partir désormais l’ouverture de l’année financière du 1er juillet. Les exercices ouverts à cette date seraient clos au 30 juin. Cette modification de pure forme aurait eu un avantage pratique incontestable. Depuis cinq ou six ans, les budgets sont votés à la hâte et bâclés de même. « Bâclés » est le mot, il est passé dans le langage parlementaire courant. Si encore le vote avait lieu en temps utile ! Mais malgré la superficialité de l’examen auquel on se livre, le plus souvent, il n’est pas voté au premier janvier, de sorte que le ministre des tinances, contraint d’attendre le vote définitif pour établir sur le budget en cours le budget postérieur, ne peut pas introduire des modifications bien nombreuses et surtout bien étudiées dans les projets ainsi arrêtés. Afin de mettre désormais un terme à ce fâcheux état de choses, M. Peytral proposait d’étendre l’exercice financier encours jusqu’au 30 juin de l’année prochaine. Les dépenses et les recettes du 1er janvier au 30 juin 1889 eussent été calculées sur les six mois de 1888 et le 1er juillet 1889, les chambres eussent voté le budget de 1890.
- Grâce à cet arrangement, disait-on, le ministère aura tout le loisir nécessaire pour l’établissement d’un budget sérieux de réformes. Déposé longtemps avant la clôture de l’exercice en cours, la Chambre et le Sénat pourrontl'étudierlonguement, non plus au galop,comme cela se pratique aujourd’hui, talonnés par l’échéance du 31 décembre. On supprimera le régime toujours déplorable des douzièmes provisoires.
- La Chambre avait adopté l’idée de M. Peytral et voté son projet de modification. Au Sénat, il a été repoussé a une immense majorité par un simple vote à mains levées.
- Il y £vait là sans doute, de la part de la Chambre Haute, autant, sinon plus, un vote de défiance
- j systématique à l’adresse du cabinet que parti pris i de conservatisme en matière de comptabilité. Car | la réforme était d’ordre purement comptable. j Cependant, le rapporteur que la commission sénatoriale avait chargé d’exécuter l’innovation ministérielle, M. Léon Say, a prononcé des paroles qui méritent d’être retenues, malgré leur caractère agressif à l’égard du cabinet actuel.
- M.Léon Say est un ancien ministre des finances. C’est même l’un de nos spécialistes les plus en vue sur cette matière. Malheureusement,sa compétence financière ne l’a pas empêché de jeter les revenus publics de notre pays dans un désarroi profond ; de ce chef, sa responsabilité est grande ; et dans l’opinion, il jouit d’une estime médiocre. C’est lui qui fit adopter en 1879 le système d’évaluation basé sur les plus values des cinq années précédentes et c’est à lui qu'on reproche l’accroissement démesuré de nos dépenses, avec les mécomptes qu’elles ont amenés à leur suite, les prévisions budgétaires de M. Léon Say étant de tous points d’une fausseté manifeste.
- Bien loin de se croire tenu à une certaine réserve par ce passé financier peu brillant, M. Léon Say s’est montré très-agressif contre le cabinet, auquel il a dit en substance : — Nous repoussons l’innovation que vous nous proposez, à cause, précisément, des intentions réformistes que vous paraissez nourrir. Il n’y a rien à toucher au budget et toutes vos prétendues réformes ne sont que des leurres politiques à l’aide desquels vous entretenez dans l’opinion publique des illusions dangereuses, des espérances irréalisables. Vos réformes n’en sont pas. S’il était vrai, ainsi que vous le prétendez, que vous ayez déjà mûri des projets de modifications importantes pour le budget prochain, M. le ministre des finances est l’ancien président de la Commission du Budget, les réformes qu’il tient toutes prêtes consistent sans doute dans celles qu’il avait introduites au budget de 1888 et que le Parlement a repoussées ; aujourd'hui qu’il est au pouvoir, il n’a qu’à représenter devant le Parlement ce budget de l’ancienne commission qui est son œuvre, nous verrons alors la réponse que nous aurons à lui faire.
- Malgré la violence et le caractère agressif de cette fin de non recevoir dédaigneuse, nous ne pouvons nous empêcher d’avouer qu’il y a quelque chose de fondé dans les paroles de M | Léon Say. Si le cabinet croit pouvoir apporter au I Parlement des propositions considérables dont»
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- l’adoption aurait pour conséquence d’améliorer nos nuances, pourquoi réserver ces propositions pour des discussions en dehors de la grande discussion du budget ? Lors de la discussion du budget de 1888, ces propositions avaient été intercalées dans la loi des finances. Pourquoi M. le ministre des finances n’imiterait-il pas l’ancien président de la Commission, maintenant que les deux n’en font qu’un ?
- Ensuite, ces propositions constitueront-elles véritablement une amélioration importante de notre régime fiscal ? Au Devoir,nous ne le pensons pas, et pour d’autres motifs que ceux de M. Léon Say, nous partageons son opinion, sur l’inanité des projets caressés par le ministère.
- Il y a déjà longtemps que M. Godin l’a dit et l’on sait si sur ce point les événements lui ont donné raison. Il faut que l’amélioration apportée à la perception des impôts qui écrasent la classe ouvrière, se traduise en dehors de tout impôt et de tout emprunt nouveau, par un dégrèvement des impôts qui pèsent à cette heure sur les travailleurs. Un dégrèvement progressif, qui ira s’accroissant toujours, jusqu’à ce qu’enfin le mode fiscal employé jusqu’ici soit définitivement relégué au rang des choses du passé.
- Le moyen de réaliser ce vaste changement dans la source des recettes budgétaires, il l’a donné à maintes reprises avec preuves d’efficacité pratique à l’appui, dans ces colonnes, dans ses livres, dans les nombreuses publications spéciales consacrées à ce grave sujet. Malheureusement, les vérités les plus simples sont les plus difficiles à se répandre. Cependant,sa constance avait été récompensée sur un point. Des élections de 1885 était sortie la confirmation de sa formule dont la marche naturelle des événements proclamait l’inéluctable nécessité: Ni Impôts, ni Emprunts. Cette formule fut un instant la plateforme du parti républicain et le terrain de conciliation sur lequel les diverses fractions essayèrent un rapprochement. C’était la Période dite de concentration. Mais il eut fallu aPporter dans cette concentration d’autres idées Qu’un plan purement négatif, il eut fallu, en un mot, compléter la formule par la réforme qui en était le corollaire, l’Hérédité de l’état.
- ^vec l’Hérédfté de l’État, tout en faisant face aux charges de nos dépenses budgétaires, on Pouvait réduire progressivement la part des travailleurs, alléger le fardeau écrasant sous lequel Js halètent, régulariser notre situation financière, tout en mettant de l’ordre et de l’équité là où
- | sont déchaînées à cette heure l’anarchie et l’injustice, on avait l’instrument des réformes par excellence, qui eut permis de procéder, parallèlement, dans tout le champ de l’activité sociale, aux améliorations depuis si longtemps reconnues urgentes.
- Nous le répétons, encore une fois— tout cela était possible — tout cela l’est encore.
- C’est parce que confinés dans la pratique routinière usitée jusqu’à ce jour, nos gouvernants n’ont pas su ou voulu s’abstraire des préjugés de cette routine, que le mal est allé en empirant, que la situation financière s’est aggravée. On a cherché à y remédier par des voies de recettes nouvelles, et là encore, on a battu les sentiers déjà frayés. Ôn a emprunté, surchargé les impôts existants. Une politique financière semblable n’était pas de nature à remédier aux maux trop évidents que tout le monde s’était accordé à constater. Au contraire. Elle n’a donc fait que précipiter la débâcle,entraînant comme contre-coup à sa suite le mécontentement des masses.
- Quand ce mécontentement s’est traduit, d’une façon si déplorable,par la bruyante popularité d’un soldat, on a pu croire que le parti républicain, éclairé par l’expérience si cruelle qu’il venait de faire, la mettrait à profit et que l'avenir ne nous ferait pas assister à la succession des mêmes fautes. Mais il semble que l’histoire de notre malheureux pays ne puisse pas sortir d’un redoutable cercle vicieux dans lequel il serait enfermé. Les exercices financiers se succèdent avec les lois des finances tous d’une identité désespérante.
- On verra par l’analyse que nous donnons plus bas du plan de budget de 1889, que les recours et les expédients financiers par nous critiqués les années précédentes sont absolument les mêmes. Mêmes chinoiseries de comptabilité. On transporte un chiffre d’ici là, on remplit arbitrairement les colonnes, en ayant soin de faire concorder les totaux et le ministre présente le tout aux chambres en disant : Voici un budget sincère !
- Quant aux projets touchant le régime des boissons, si M. Peytral croit, comme le lui a dit M. Léon Say, que la France retrouvera le calme au lendemain de son adoption, il se trompe singulièrement et l’avenir se chargera de lui ôter cette illusion.
- 11 en est de même pour le projet des successions. Sans doute, dans l’ordre de choses actuel, il est équitable que le passif d’une succession en soit déduit, et ne paye pas les droits du fisc comme
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- l’actif. Mais de bonne foi, s’imagine-t-on que c’est là la cause interne du malaise auquel notre pays est en proie ?
- Non! la cause est plus profonde et plus générale. Elle gît dans les organes mêmes de notre civilisation ; pénétrant tous nos rapports sociaux et entravant par là la marche paisible de l’évolution. C’est cette cause interne qu’il faut extirper ; l’injustice latente qui est à la base même de la Société qui, si on ne la supprime pas, déterminera une catastrophe sociale...
- On pourrait et l’on devrait s’efforcer de prévenir cette catastrophe par une transformation progressive des conditions de notre organisation économique ; le budget serait un instrument excellent de modification. Mais pour cela, il ne faudrait pas que tous les budgets se suivissent comme ils le font, se ressemblant tous. Il faudrait qu’ils se marquassent par un changement radical.
- Ce n’est pas encore cette année, qu’on nous apportera ce changement, car les réformes promises par le ministère à son début ne sont pas du tout tenues dans le projet que nous avons sous les yeux.
- Le plan de travail parlementaire
- Nous avons déjà insisté, dans un de nos précédents numéros, sur les inconvénients de la procédure parlementaire qui ne permet que rarement à un projet quelconque d’arriver à la discussion en temps utile ; nous citions comme exemple le plan de travail parlementaire élaboré par MM. Hanotaux, Millerand, etc.
- A l’heure où nous écrivons ces lignes,la question est loin d’être résolue.
- Oa se souvient que pour abréger les inutiles transferts de commission en commission des projets de loi sociaux pendant devant la Chambre, un groupe de députés avait proposé de consacrer une partie des séances du parlement à la discussion de ces projets énumérés dans une résolution que la chambre devait adopter au préalable. Cette résolution ne paraissait pas présenter des difficultés sérieuses d’adoption. Tout le monde convient que la législature présente n’a encore presque rien fait ; qu’elle doit se hâter, si elle veut laisser derrière elle une œuvre, trace de son travail durant la période de 1885-1889. Que ne décide-t-on pas de consacrer un certain nombre de séances par semaine à ce travail ? D’autant plus que les commissions sont saisies de projets auxquels elles
- ont travaillé des années durant. Ce travail va-t-il être perdu ? Tout sera-t-il à recommencer à la législature de 1889 ?
- Telle est la question posée et qu’on devrait se hâter de résoudre.
- Malheureusement, il semble que la résolution de travailler soit aussi difficile à prendre qu’à exécuter, car depuis deux mois, le projet roule dans les couloirs, sans pouvoir être présenté à la tribune.
- Cette semaine, on a distribué aux députés un nouveau texte de ce projet, tel que la commission l’a arrêté, et voici l’énumération des sujets qui seraient traités par la Chambre sans désemparer, la séance du samedi seule étant consacrée à la discussion des autres projets, et demandés d’urgence :
- 1° Projets et propositions de loi concernant la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail. — M. Ricard, rapporteur.
- 2° Ensemble des propositions concernant le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels. — M. Waddington, rapporteur.
- 3° Proposition de loi tendant à rendre à diverses catégories de condamnés, leur droit de vote et d’éligibilité à l’expiration ou à la remise de leur peine. — M. J. Piou, rapportenr.
- 4° Chambres d’agriculture. — M. Boysset, rapporteur.
- 5e Caisse des retraites des ouvriers mineurs et carriers.— M. Audiffred, rapporteur.
- 6° Proposition de lois sur la législation des faillites. — M. Laroze, rapporteur.
- 7° Taxe de séjour sur les ouvriers étrangers ou sur les industriels qui les emploient. — M. Pradon, rapporteur.
- 8° Projet de loi sur la nationalité, — M. Antonin Dubost, rapporteur.
- 9° Suppression ou transformation de la prestation. — M. Gillet, rapporteur.
- 10° Sociétés de secours mutuels. —
- Al® Ensemble des propositions concernant l’hygiène et la sécurité du travail dans les usines, ateliers, etc,
- 12° Projet de loi sur les conseils de prud’hommes.
- 13° Proposition de loi sur les conseils d’appel des jugements des conseils de prud’hommes.
- 14° Proposition de loi sur les prud’hommes commerciàux. 15° Projets de loi sur l’arbitrage.
- 16° Proposition de loi ayant pour objet de réprimer les atteintes portées à l’exercice des droits reconnus par la loi du 21 mars 1884 aux syndicats professionnels. — M. Lagrange rapporteur.
- 47° Enseignement agricole.
- 48° Proposition de loi relative aux préliminaires de conciliation. — M. Sabatier, rapporteur.
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- 10° Projet de loi relatif à la compétence des juges de paix. __ M. Labussière, rapporteur. i
- 20° Projet de code rural. — M. Boreau-Lajanadie, rap- j
- porteur. j
- 21° Crédit agricole. — M. de Jouvencel, rapporteur de la commission d’initiative.
- 22° Proposition relative à la sécurité des personnes sur les chemins de fer. — M. Wirckersheimer, rapporteur.
- ?3° Organisation de la représentation commerciale. — M. Renard, rapporteur.
- Si on rapproche celte énumération de celle déjà publiée, on verra qu’elle a subi des additions nombreuses. Le projet précédent ne comportait que neuf articles ; la proposition nouvelle en contient 23.
- On peut dire qu’ils sont d’inégale importance. Cependant,quand on les examine un à un,on ne peut s’empêcher de reconnaître l’urgence qu’ils présentent tous et la nécessité de résoudre à bref délai le problème que chacun d’eux soulève.
- Cette multiplicité de solutions que le législateur soucieux du progrès social devrait s’efforcer de réaliser à bref délai, montre combien profond et général est le besoin d’une refonte de notre organisation économique et de nos rapports sociaux. Sans doute, cette organisation est complexe ; ces rapports sont divers ; il n’en est pas moins indispensable de les améliorer tous.
- Par exemple, la question du crédit agricole, ajoutée à la liste des projets que le Devoir a déjà publiés, soulève toutes les questions générales de propriété foncière, de répartition terrienne. Les éléments de la solation sont multiples ; parce que au crédit agricole s’ajoute la théorie du crédit en général; ses effets sur la mobilisation des valeurs, les conséquences de cette mobilisation dans l’ordre social, etc, etc.
- Personnellement, nous redoutons toute modifi* cation apportée dans la propriété foncière par la voie du crédit. Tous les projets de crédit agricole se réduisent en somme à une application plus ou moins complète de VAct Torrens et. la législation appliquée en Australie et dans les colonies anglaises a eu partout pour résultat, en mobilisant les valeurs foncières, de les centraliser. L’application de 1 ’Act Torrens sera la préface pure et simple de la centralisation terrienne, corollaire naturel de la concentration industrielle.
- Néanmoins, il est nécessaire que cette question soit discutée. Depuis des années, la promesse d’un crédit agricole a été faite par le parti républicain
- aux campagnes que dévore l’usure de l’hypothèque. C’est une illusion, à notre avis. On remédiera à l’usure par le crédit normal ; mais le régime de l’hypothèque disparu, rien ne prémunira le petit propriélaire besogneux contre les emprunts qui se multiplieront et ne tarderont pas à laisser bien loin derrière eux les effets désastreux de l’hypothèque. — N’importe ! illusion ou réalité, la question mérite d’être solennellement débattue ; qu’elle soit vidée une bonne fois. On ne peut donc qu’être satisfait de la voir figurer au plan de travail revu et étendu par la commission.
- On peut en dire autant pour les autres projets.
- Nous regrettons cependant de ne pas voir prise en considération urgente la proposition de créer un ministère du Travail que M.Raspail a déposée il y a longtemps déjà. Ainsi que nous le disions dans un numéro précédent, l’État ne peut remplir les devoirs de protection sociale qui lui incombent, qu’à la condition d’avoir un organe approprié aux nouvelles fonctions, et cet organe indispensable, est un ministère consacré aux choses du travail. Nous avons eu souvent l’occasion de parler ici même du Bureau du travail institué en Amérique, à Washington, sous la direction si compétente de M. Carrol D. Vright. Ce bureau a déjà rendu de signalés services par les soins qu’il a mis, depuis qu’il existe, à s’enquérir des phénomènes économiques intéressant particulièrement les Travailleurs. Depuis trois ans qu’il fonctionne, il a publié trois Rapports volumineux, abondants en renseignements de toute nature. Le premier, sur la crise industrielle en Amérique et en Europe, a été fort remarqué, et le ministère des finances français en a publié des passages considérables dans le Bulletin de statistique et de Législation comparée. Le second, relatif au travail des prisons, a élé cité à la chambre par les orateurs qui ont traité celle question palpitante. Le troisième, en cours de publication seulement, traite de la question des grèves.
- Eh bien 1 le gouvernement américain n’a pas trouvé suffisamment étendues les fonctions du Bureau du Travail et il vient de décider la création d’un ministère du Travail. Quand on songe que le titre même et le but de ce ministère sont d’origine française; que dès 1848,les socialistes demandaient > à cor et à cris cette institution,il est profondément j triste de voir les pays étrangers réaliser nos idéec-; premières, avant même que la France les ai. | adoptées.
- * Nous espérons que revenant sur la liste dÿ;
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- arrêtée, on joindra la proposition Raspail à celles énumérées plus haut.
- Mais il ne suffit pas de proposer un plan de travail parlementaire. Encore faut-il l’exécuter. Or, pour l'exécuter, il convient, une fois pour toutes, que la Chambre décide qu’elle se mettra à l’œuvre. Voilà plus de deux mois que la résolution est en suspens. Nous supplions le Parlement de ne pas attendre davantage et de se mettre courageusement à la tâche.
- Bureaux de statistique du travail
- Il existe aux États-Unis des bureaux de statistique du travail ; leur but est de fournir des renseignements sur la situation des classes ouvrières au point de vue industriel, commercial, hygiénique et d’indiquer les meilleurs moyens de relever leur position sociale.
- Chaque bureau, dirigé par un commissaire, nommé par le Gouverneur de l’État avec le consentement du Sénat, a le pouvoir d’envoyer des circulaires, d’appeler des témoins et de leur faire prêter serment, de recueillir enfin tous les renseignements nécessaires à la mission qui lui est confiée.
- Les rapports des différents bureaux de statistique sont ensuite envoyés au Congrès qui nomme une commission spéciale pour les examiner. Ces bureaux rendent les plus grands services et permettent aux représentants de la nation de connaître les aspirations des travailleurs, ainsi que la situation dans laquelle se trouvent les cbefs d’industries et les commerçants vis-à-vis de leurs employés.
- Ils contribuent à faire connaître l’état social du pays et les moyens de remédier à temps à tous les abus. Les bureaux ne s’adressent pas seulement à une seule classe de citoyens, aux représentants d’un seul groupe : on n’aurait que des renseignements incomplets, mais à tous cenx qui sont au courant des questions ouvrières et industrielles ou qui s’y intéressent.
- Nous venons de recevoir le rapport annuel du bureau de statistique de l’État du Connecticut : le commissaire, M. Hochtkiss, dans l’introduction, dit qu’un mécontentement assez général existe parmi les ouvriers ; il ajoute que l’influence des agitateurs sociaux est nulle. La plupart des travailleurs, ajoute-t-il, sont convaincus qu’ils ne reçoivent pas une rémunération équitable de leur travail. Ils ne se plaignant pas de ce que leurs salaires soient inférieurs à ceux des années antérieures, ils savent au contraire qu’ils sont plus élevés ; mais ils se plaignent de ce que les progrès de la science ayant développé la production d’une façon extraordinaire et ayant multiplié les besoins de chaque individu, leurs salaires n’aient pas progressé proportionnellement. Us peuvent vivre aussi bien, peut-être mieux que leurs pères, il y a cinquante ans ; mais pourquoi les obligerait-on à vivre comme eux ? Les autres classes trouveraient fort pénible d’en revenir au genre de vie
- de leurs ancêtres. Si beaucoup d’ouvriers américains reconnaissent que l’élévation des salaires amènerait inévitablement l’élévation du prix des objets manufacturés, d’autres au contraire prétendent que leurs patrons pourraient leur donner un salaire plus élevé tout en réalisant des bénéfices considérables
- Il y a done, dit le commissaire de l’Etat du Connecticut malentendu entre les employeurs et les employés.
- C’est ce qui a déterminé le bureau à porter ses études sur les trois questions suivantes : Quelles sont les causes de mécontentement dans la.classe ouvrière ? Quel en est le degré d’intensité?—Comment peut-on y remédier?
- Ces questions ont été adressées à cinq personnages différents, avec prière d’y répondre en toute liberté : à un capitaliste et manufacturier, à un des chefs de l’ordre des chevaliers du travail, à un représentant du groupe des travailleurs des champs et de la ville, à un membre du parti socialiste radical, et à un magistrat, ancien membre de la Chambre des députés.
- Ces rapports forts intéressants méritent d’être lus et médités : ils renferment d’excellents enseignements à tous les points de vue: nous regrettons que le format de notre journal ne nous permette pas de les analyser.
- Nous nous contenterons de donner brièvement les conclusions du cinquième rapporteur.
- Il est d’avis que l’instruction économique et sociale doit être largement répandue afin de faire comprendre à tous la différence entre le possible et l’impossible.
- 11 veut une forte propagande en faveur des idées coopératives et demande qu’on publie des éditions populaires des œuvres de Holyoake, Vansittart Neale et Acland, sur la Coopération.
- Il rappelle cette phrase de John Stuart Mill : « De tous les systèmes préconisés pour relever la position des travailleurs au point de vue matériel, moral et intellectuel, aucun ne peut donner plus d’avantages que le mouvement coopératif actuel ; je l’ai prévu quand il a pris naissance, et son succès dépasse toutes mes prévisions et je suis chaque année de plus en plus convaincu du rôle considérable qu’il est appelé à jouer dans l’industrie de notre pays aussi bien que dans celle des pays voisins.»
- Le rapporteur engage les ouvriers américains à lire encore les ouvrages de Sedley Taylor sarla participation des ouvriers aux bénéfices ; la participation devant servir de transition entre la coopération de consommation et la coopération de production.
- 11 engage enfin le Congrès à encourager la participation, en exemptant les patrons de toute imposition sur leurs bénéfices chaque fois qu’ils ne dépasseraient pas une certaine limite.
- Les bureaux de statistique du travail rendent les plus grands services au peuple américain ; l’expérience est là
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- pour le démontrer ; pourquoi n’en organiserait-on pas en France.
- Ils permettraient de faire la lumière, dans chaque département, sur toutes les choses mauvaises ; ils feraient disparaître bien des malentendus que l’ignorance, la mauvaise foi ou la passion font souvent éternellement durer , ils permettraient à tous les groupes d’exposer leurs griefs fondés ou non,et dans ce dernier cas, l’impossibilité de les justifier serait leur meilleure réfutation.
- La difficulté serait dans le choix d’un commissaire d’une honnêteté à toute épreuve, sans ambition personnelle et sans parti pris ; à première vue le Conseil des Prud’hommes nous paraît le corps le plus capable de choisir le citoyen le plus digne de ces délicates fonctions.
- La commission d’organisation de l’exposition d’Économie sociale ne pourrait-elle pas étudier cette question ?
- DE BoYVE.
- ( UÈ mancipation).
- LE BUDGET DE 1889
- Voici l’analyse du projet du budget de 1889, dont il est question dans notre article plus haut :
- Au début de l’exposé des motifs, le ministre rappelle que « deux causes indépendantes de la volonté du gouvernement » ont retardé jusqu’à ce jour la présentation du budget de 1889 : d’une part, le budget de 1888, qui devait servir de point de comparaison, n’a été définitivement voté que le 30 mars dernier ; d’autre part, la nécessité s’imposait d’attendre que le Parlement eût délibéré sur le projet de loi relatif au changement du point de départ de l’exercice financier, projet qui, comme on le sait, après avoir été adopté par la Chambre a été refusé par le Sénat.
- L’exposé continue en ces termes :
- « L’époque avancée de l’année à laquelle nous nous sommes ainsi trouvés obligés de vous soumettre la loi de finances ne nous a pas permis d’y introduire les réformes fiscales qu’annonçait la déclaration du 3 avril dernier et dont nous nous réservons, d’ailleurs, de saisir à bref délai les chambres par des projets de loi spéciaux. Le budget que nous vous présentons ne forme aucune innovation et ne saurait différer dans ses grandes lignes de conduite de celui de l’exercice antérieur.»
- Le ministre indique, après cette entrée en matière, d’après quelles règles ont été calculées les dépenses et les recettes.
- Les recettes sont basées, d’après la règle adoptée pour les derniers budgets sur les recouvrements effectifs de 1887. 11 n y a donc aucune majoration dans les prévisions. Si des plits-'alues se produisent dans le rendement des impôts et revenus ^directs, comme cela est à peu près certain, elles viendront améliorer la situation du Trésor.
- Mais s’il n’escompte pas de plus-values normales, le minis-tre tient compte dans son projet de 35 millions de recettes
- nouvelles dues, jusqu’à concurrence de 12 millions et 1/2, à j la plus-value qui sera la conséquence de l’Exposition de 1889 et, jusqu’à coucurrence de 22 millions 1/2, à l’application des lois nouvelles.
- Voici comment le ministre calcule la plus-value due à l’Ex-
- position de 1889 :
- Douanes (marchandises diverses) .... 1.000.000
- Postes et télégraphes........................ 1.300.000
- Contributions indirectes :
- Boissons..................................... 3.000.000
- Sucres....................................... 1.000.000
- Chemins de fer............................... 6.200.000
- Total 12.500.000
- Il est utile de faire remarquer qu’en 1878 la plus-value résultant de l’Exposition avait été de 10 millions.
- Les 22,500,000 francs d’autres ressources nouvelles proviennent de l’application des lois récemment votées qui ont établi des surtaxes sur les céréales et les bestiaux importés de l’étranger, de la loi sur les sucres et des dispositions des lois de finances qui ont établi un timbre sur les quittances pour-arrérages des rentes viagères de la vieillesse, une surtaxe sur les huiles lourdes et un droit d’inspection sur les viandes abattues importées de l’étranger.
- En ce qui concerne les dépenses « il a été posé en principe qu’elles devraient être renfermées aussi strictement que possible dans les limites des crédits votés pour 1878 » .
- On a dégagé des crédits demandés pour les dépenses qui ne doivent pas se reproduire en 1889 et dont le total s’élève à 14,812,799 francs.
- Par contre on a dû ajouter :
- 1° Les dépenses résultant non-seulement de lois nouvelles définitivement votées, mais encore de celles adoptées par la Chambre et dont l’application doit être prévue au cours de l’exercice 1889, soit 26,520,574 t 2U Les accroissements de crédits indispensables pour éviter des crédits supplémentaires en cours d’exercice ; '
- 3° Les sommes nécessaires à la participation des divers ministères à l’Exposition universelle, soit 3,968,000 francs.
- Les dépenses dues à l’application de lois nouvelles et dont le total s’élève à 26,520,574 francs, comme nous ve ons de le dire, se répartissent ainsi entre les divers ministères :
- Guerre................................. 10.787.000 fr.
- Marine................................. 1.096.000
- Finances................................... 3.435.881
- Travaux publics............................ 5.585.000
- Commerce................................... 1.326.365
- Colonies .................................. 1.326.365
- Instruction publique....................... 2.226.000
- Intérieur.................................... 305.074
- Justice...................................... 58.300
- Pour la guerre ce supplément de dépenses est dû à la réo -
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- ganisation de l’infanterie et à la création des nouveaux régiments de cavalerie.
- Pour les travaux publics, il y a trois millions de plus dus aux compagnies de chemins de fer en exécution des conventions de 1883.
- Pour les colonies, il y a 709,000 francs pour la relégation des récidivistes et 1 million pour le Chemin de fer de la Réunion.
- Pour la Marine, l’augmentation est due à une subvention de la caisse des invalides.
- Nous n’entrons pas dans le détail des autres causes d’augmentation.
- En dernière analyse, le budget de 1889 tel que l’a préparé
- M. Peytral se présente ainsi ;
- Recettes........................... 3.011,392.675 fr.
- Dépenses.............................. 3.010.358.652
- Excédent..................... 1.034.023 fr.
- Comparé avec le Dudget voté pour 1888, le projet de budget de 1889, laisse apparaître 34, 837,875 francs de dépenses nouvelles.
- Le projet est complété par le budget extraordinaire que le ministre des finances présente en même temps que le budget ordinaire.
- Ce budget s’élève à 192,952,260 francs, dont 178,654,260 francs pour la guerre et 14,298,000 francs pour la marine.
- Pour l’alimenter, M. Peytral propose d’employer :
- 1° 59,246,882 francs, formant le reliquat du produit de la conversion de l’ancien 4 1/2 o/O, effectuée l’année dernière ;
- 2° 40.000.000 provenant des annulations sur les 105.000. 000 affectés au budget extraordinaire de 1888, et qui avaient été prélevés sur l’emprunt de 500.000.000 de la même année;
- 30 93, 705.365 fr. prélevés sur la dette flottante.
- Le ministre s’explique assez longuement au sujet de ce prélèvement de près de 94 millions sur la dette flottante.
- 11 fait observer d’une part qu’il n’était pas possible de recourir, comme on l’avait fait pour les précédents budgets, à une émission d’obligations à court terme parce que la création de pareils titres suppose l’existence d’une ressource permettant de les rembourser,
- Or, le crédit affecté à l’amortissement des obligations sex-ennaires, après avoir figuré pour 100 millions dans nos budgets antérieurs, a décru graduellement et a fini par être ramené à 14 millions au budget de 1888. Il a dû disparaître du budget de 1889.
- Le ministre déclare que dans sa pensée les obligations à court terme doivent être exclusivement réservées au service des avances remboursables faites aux compagnies de chemins de fer à titre de garantie d’intérêt, avances qui, pour 1887, s’élèveront à 86 millions.
- L’exposé dos motifs ajoute :
- «D’un autre côté, on ne pouvait recourir à une émission
- publique de rentes 3 O/O,ou 3 O/O amortissable, pour réaliser une somme qui n’atteint pas 94 millions, et dont l’intégralité sera loin d’être effectivement dépensée, dans la première par-tie de l’exercice, c’est-à-dire dans le couraut de 1889. »
- C’est sous l’empire de ces considérations que M. Peytral a jugé préférable de demander ces 94 millions à ladelte flottante Le ministre déclare, d’ailleurs, que la situation actuelle de la dette flottante permet de recourir sans danger à cette combinaison.
- En effet, sur les 400 millions de bons du Trésor que la loi de finances autorise le ministre à émettre, il n’y en avait, au Ie* janvier 1888, en circulation que jusqu’à concurrence de 16,045,800 fr. A la date du 1er mai dernier, cette somme s’élevait à 64 millions ; mais ce fait n’a rien d’anormal, il est constant à cette époque de l’année.
- Au 1er mai 1887 le chiffre des bons du Trésor en circulation s’élevait à 74 millions et de cette date à la fin de décembre il est retombé à 16 millions. La circulation actuelle s’abaissera certainement à des limites pareilles.
- Les autres comptes qui constituent la dette flottante représentent les dépôts permanents: aussi, d’après M. Peytral,la dette flottante peut-elle, sans devenir un sujet de sérieuses préoccupations, avancer au budget extraordinaire de la guerre 94 millions, payables partie en 1889, partie en 1890.
- LA LIBERTE
- La liberté humaine ne comporte aucun reglement ; elle est ou nest pas.
- Soumettre la liberté à un système quelconque, c’est l’anéantir. Il faut donc que l’organisation sociale se prête à toutes les tendances, à toutes les aspirations légitimes de l’individu.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- L’Âutorité maritale
- La Conférence des avocats, présidée par M8 Durier, bâtonnier, a discuté tout dernièrement la question suivante.
- « Les tribunaux peuvent-ils, au refus du mari, autoriser la femme à publier une œuvre littéraire ou à faire représenter une œuvre dramatique.
- La conférence, après avoir entendu Mes Canoville et Ernest Hecht pour l'affirmative, MeS de Lallemand et Delzous pour la négative et Me Eugène Godefroy, comme ministère public, a adopté la négative.
- On sait combien sont exorbitants les droits que la loi confère au mari sur les actes et les volontés de sa femme. P°ur toutes choses, il faut à l’épouse une autorisation de son « s*1 gneur et maitre »,et cette autorisation est toujours révoca
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- Donc, une femme mariée ne peut publier une œuvre littéraire — cette œuvre fût-elle remarquable et dût-elle enrichir le ménage — sans la permission du mari, qui peut être un ignare et un incapable.
- Heureusement la loi, à côté du mal, a placé le remède, remède coûteux devant lequel la femme recule d’autant plus souvent qu’il a pour conséquence de jeter la désunion entre les époux. Ce remède, c’est l’appel aux tribunaux.
- Lorsqu’une femme se voit refuser par son mari une autorisation qui lui est nécessaire pour l’accomplissement d’un acte qui lui tient au cœur, elle s’adresse au tribunal qui accorde ou refuse l’autorisation demandée.
- Nous serions curieux de savoir sur quels arguments la Conférence des avocats a pu s’appuyer pour décider que les juges n’ont pas le droit d’autoriser une femme auteur à publier une œuvre littéraire, si le mari s’y oppose.
- S’il s’agit d’un livre immoral, il va de soi que le tribunal donnera raison au mari.
- Mais ce n’est pas ce que disent les jeunes avocats de la Conférence ; ils déclarent que le tribunal n’a pas le droit, dans aucun cas, de substituer, en l’espèce, son autorisation à l’autorisation maritale.
- Nous protestons de toutes nos forces contre une semblable jurisprudence.
- Il est vrai que les décisions de la conférence de MM. les avocats ne font pas loi, mais elles sont inquiétantes pour l’avenir, en ce sens que beaucoup de ceux qui prennent part à ces sortes de discussions, seront magistrats un jour.
- Ah ! la belle et intelligente magistrature qu’on nous prépare 1
- Cela prouve qu’il faut nous hâter de reviser le code.
- L. R.
- (Le Droit des Femmes)
- FAITS SOCIAUX
- ‘ANGLETERRE
- La Chambre des lords vient de repousser par acclamation en seconde lecture, le bill accordant le droit de suffrage aux femmes anglaises. Sans doute, cette réforme a pu encore une fois, paraître un peu prématurée aux membres de la Chambre haute, mais son succès n’en est pas moins facile à prévoir. La proposition, représentée périodiquement,réunit chaque année un nombre de voix de plus en plus considérable.
- ALLEMAGNE
- La question du surmenage intellectuel dans l’éducation des jeunes filles vient d’être tranchée en Prusse,dans le sens d’une diminution considérable du travail qui leur était imposé jus-
- qu’ici dans les écoles publiques. Il n’y aura plus d’examens ^publics. Les élèves n’auront de devoirs à faire à la maison que pour un temps évalué, au maximum, à une heure par jour pour les classes inférieures, à une heure et demie pour les classes moyennes, et deux heures pour les classes supérieures, les jours de fête et les dimanches exceptés bien entendu. Les pensums sont interdits ainsi que tout travail entre la classe du matin et celle de l’après-midi. Point de devoirs,même volontaires pendant les vacances. Les élèves auront le moins possible à apprendre par cœur et surtout pas d’histoire profane, biblique ou littéraire. Il est interdit aux maîtres de donner à leurs élèves des cartes à dessiner chez elles. Les travaux manuels, les leçons de dessin, de calligraphie ne devront jamais être accompagnés d’exercices de conversation dans une langue étrangère ou de lecture à haute voix. On devra faire en sorte que les élèves aient à porter le moins possible de leur domicile à l’école, des livres ou des cahiers trop lourds.
- AMÉRIQUE
- Une correspondance des États-Unis adressée à un journal de Paris nous fournit les curieux détails qui suivent sur une ville du Kansas administrée par des femmes :
- La ville d’Oskaloosa, chef lieu du comté de Jefferson, a 2,000 habitants, plusieurs écoles publiques, trois banques, deux lignes de chemins de fer,des églises à en revendre — et pour tous les goûts, — enfin, c’est une communauté bien constituée, très-active, très-industrieuse et surtout très-économe.
- Mais ses administrateurs municipaux, fainéants de la plus belle eau, la grugeaient à qui mieux mieux, la surchargeaient de taxes, et ne faisaient absolument rien de ce qui concernait leur mission.
- Si bien que, sans rien dire à l’avance si ce n’est deux ou trois jours avant les élections municipales les habitants de la ville se dirent :
- « Ah ! les hommes ne veulent rien faire , eh bien ! nous prendrons des femmes! »
- Et toute la liste féminine, maire, adjoints, et conseillers municipaux, passa au jour voulu comme une lettre à la poste, au grand émoi des administrateurs du sexe fort qui ne s’attendaient guère à un pareil coup de balai.
- Bien entendu, on n’a choisi que dps femmes mariées,mères de famille, et d'uue respectabilité qui s’impose à tous.
- La mairesse, Madame Lowman, avoue quarante-cinq ans.
- C’est une femme d’affaires et qui ne plaisante pas avec le devoir, ayant été directrice d’une des principales écoles d’Oskaloosa pendant vingt ans.
- La plus jeune des Conseillères Mrae Mittie-Golden, n’a que vingt-trois ans.
- (Le droit des femmes).
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- LE DEVOIR
- Création d'un asile onvroir pour les femmes.
- Le Conseil municipal de Paris a voté le jeudi 3 mai, à Vunanimité, une somme de 310,000 francs pour la construction d’un asile ouvroir pour les femmes. Le projet de cette fondation avait été présenté par M. Cattiaux, au nom de la cinquième commission. L'asile sera situé dans le XlXme arrondissement, rue Fessart et est appelé à rendre les plus grands services à la nombreuse population de cette partie de la capitale. Le but de cet établissement est d’offrir, non seulement une hospitalité de quelques jours aux femmes sans asile, mais encore de leur procurer du travail. La durée du séjour de l’asile ouvroir ne devra pas durer plus de 3 mois. 11 sera aménagé de façon à pouvoir recevoir 200 femmes et comprendra plusieurs bâtiments (réfectoires, dortoirs, ateliers, etc...) La dépense pour chaque femme sera d’environ 0 fr. 90 par jour.
- (Le Progrès médical)
- ---- —II »---------------------------
- UN FAUSSAIRE
- L’émission récente de faux billets de 500 francs, donne de l’actualité au récit de circonstances réellement curieuses dans lesquelles fut arrêté, il y a quelques années, en Amérique, un nommé Becker, qui peut être considéré comme le plus audacieux et le plus habile des contrefacteurs dont la Banque de France ait jamais eu à déjouer les tentatives.
- Un détail suffira à faire comprendre à quel point notre grand établissement financier estime et redoute à la fois l’habileté du burin de ce Becker. Quand, sa condamnation purgée, il sortit de prison, la banque lui offrit d’entrer à son service avec des appointements annuels de 15.000 francs. Becker refusa. Il a préféré retourner à New-York, où il exerce actuellement la profession de peintre en bâtiment.
- On s’est même demandé un instant si les faux billets dont l’inondation nous a un instant menacés n’étaient pas son œuvre. Mais on est assez vite revenu de cette supposition. D’abord, les planches dont il se servait autrefois et tout son attirail ont été saisis au moment de son arrestation et complètement détruits ; ce n’est donc pas sur ses plaques qu’ont été tirés les faux billets actuellement en circulation, et ensuite — affirme l’administration de la Banque — Becker est surveillé par la police de New-York avec une vigilance si attentive qu’on ne le perd pas un instant de vue et que sa vie est connue pour ainsi dire heure par heure.
- * *
- Quelque rassurante que semble cette affirmation, il faudrait, je crois, ne pas s’y fier d’une façon trop absolue : Becker est, en effet, un gaillard d’une rouerie tellement exceptionnelle qu’avec lui il faut être dix fois sûr de son fait pour ne pas s’exposer à quelque déception.
- L’histoire de sa première entreprise remonte à 1881.Becker avait savamment monté son affaire. Ce n’était pas un de ces petits contrefacteurs sans sou ni maille, logé en un taudis, mal pourvu, outillé de bric et de broc et attendant le pain du jour du faux billet hâtivement gravé. Il s’était adressé à des capitalistes sérieux avec lesquels il avait formé une association et qui lui fournissait largement toutes les ressources nécessaires pour qu’il travaillât à loisir et mit ses planches au dernier degré de perfection.
- Tout ce qui devait lui servir, toutes les matières nécessaires à son travail : encre, papier, produits chimiques, était acheté au loin par l’entremise de gens honorables, de façon que l’attention ne pût être attirée sur lui. Des complices fort experts devaient écouler les billets fabriqués dans les principales villes d’Europe et d’Amérique ; en outre, le placement ne devait pas s’en faire peu à peu, — à quoi bon courir le risque de se faire prendre pour un modeste gain, puisqu’on avait le temps? — mais d’un seul coup. Une véritable émission. Vingt-cinq millions lancés d’un seul bloc sur le marché universel.
- De cette façon, les billets une fois en circulation, Becker disparaissait. La police eût bien arrêté de ci de là quelques complices nantis de faux billets, mais les Investigations se fussent bientôt noyées dans la masse des porteurs de bonne foi. Impossible de remonter jusqu’à l’auteur principal.
- Le tout était donc de ne pas se faire prendre sur le fait : pour s’assurer à cet égard toute sécurité, Becker avait loué une maison dans un faubourg de New-York appelé Brooklyn, séparé de la grande ville par un étroit bras de mer et qui forme à lui seul un centre fort important, car il ne compte pas moins de 500.000 habitants.
- La maison, bâtie au milieu d’un terrain vague,était pourvue d’une espèce de coupole de verre d’où l’on pouvait voir dans toutes les directions ; on était ainsi prémuni contre toutes les surprises. Becker avait, en outre, eu soin d’enfermer tout son outillage dans une seule chambre et il avait arrangé les choses de telle façon qu’il pût en moins d’une minute jeter le papier et les billets déjà fabriqués dans un brasier toujours allumé, les plaques et planches gravées dans un récipient d’acide nitrique, toujours prêt, placé juste au-dessous de son établi et où les traces de son travail eussent été instantanément détruites.
- * *
- Le faussaire vivait là depuis quelque temps avec sa femme, son beau-père, sa sœur et son beau-frère, tous, bien entendu, au courant de la nature de ses travaux, — et personne au dehors ne le soupçonnait, la Banque de France moins encore que quiconque, quand au printemps de 1881, un policier, appelé John Boland, fut mis par le hasard sur les traces de l’affaire : il fit part de sa découverte à ses chefs qui prévinrent le Consulat français et bientôt des ordres arrivèrent de Paris, chargeant les agents Moonez et Boland de poursuivre l’affaire.
- La police de New-York, réorganisée depuis 1863, est fort
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- habile ; en une seule année, son service de la Sûreté, qui ne comprend pas plus de cinquante agents, a recouvré et restitué aux propriétaires des objets volés pour plus de deux millions et demi de Irancs. Quand il s’agit d’une affaire importante, on s’adresse parfois à des agences de policiers privés qui sont comme les auxiliaires de la police publique : c’était précisément à une agence de cette nature que la Banque de France avait confié ses intérêts.
- Dans ce cas, le rôle des agents est d’autant plus délicat que l’Amérique est un pays où la liberté individuelle est entourée des garanties les plus sérieuses et où le domicile des citoyens est un asile sacré, dans lequel on ne peut pénétrer sans encourir de graves responsabilités : aussi les agents ne s’y hasardent-ils que quand les preuves de culpabilité surabondent.
- « «
- La retraite de Becker connue, restait à la forcer. On organisa d’abord une surveillance autour de la maison ; on suivit Becker chaque fois qu’il sortit. Tout cela n’amena aucun résultat. Mooney et Boland louèrent alors à côté de chez Becker une petite maison dans laquelle vint, peu après, s’installer une femme qui ouvrit un « boarding-house », c’est-à-dire une de ces « pensions bourgeoises » comme il en existe tant en Amérique, et où de nombreux employés, petits commis, même des ouvriers trouvent à modeste prix le vivre et le coucher. La logeuse n’était, bien eniendu, qu’un agent de Mooney et Boland.
- La maison fut bientôt remplie de policiers, qui se firent embaucher dans les fabriques des environs et qui, sans paraître s’occuper d'autre chose que de leur travail, exercèrent-hâtive-ment leur surveillance, tandis que la logeuse s’efforcait de mille manières, par des offres de service, par des conversations ébauchées au seuil des portes, en passant, d’entrer en relation avec ses voisins.
- Longtemps elle y perdit ses prévenances et ses sourires; un jour enfin, une de ses ruses réussit. La logeuse raconta à Mme Becker qu’elle venait de faire emplette d’un tapis superbe qu’on était en train de poser chez elle. Elle fit une description émerveillée de la beauté du tissu, de la richesse des couleurs. Mais surtout ce qui 1’enth.ousiasmait, c’était le bon marché. Une vrai occasion ! Jamais elle n’avait rencontré si bonne aubaine et marchand si accommodant, et voyant que son interlocutrice s’intéressait à ses bavardages, elle ajouta d’un air bon enfant :
- — Venez donc voir ça !
- En Amérique, les tapis sont d’un usage constant, même dans les intérieurs les plus modestes. Justement Mme Becker avait envie de renouveler les siens. Tentée par l’occasion qui s’offrait, elle entra sans défiance et vit, en effet, un ouvrier occupé à poser un tapis magnifique. Elle l’interrogea,s’informa des prix. Un peu plus d’un dollar le mètre : c’était pour rien ! Vite, elle en commanda un pareil pour que cette bonne affaire
- ne lui échappât pas, insista pour que l’ouvrier vînt tout de suite prendre chez elle les mesures nécessaires.
- Celui-ci se fit un peu prier ; il pouvait aussi bien revenir demain; il n’aimait pas interrompre son ouvrage... mais puisque cela faisait plaisir à ces dames...
- Il alla, gravit les escaliers, mesura les parquets, prit toutes ses dispositions pour le travail projeté et, sans en avoir l’air, observa tout et grava dans son esprit le plan exact delà maison. Une seule porte ne s’était pas ouverte devant lui : celle de la fameuse chambre où Becker travaillait. Mais le plus important était fait: on savait où s’accomplissait le mystérieux travail, quelle porte il faudrait enfoncer, où il fallait aller tout droit pour se procurer les pièces à conviction.
- x ***
- On attendit encore quelque temps pour risquer l’opération afin que les soupçons de Becker, s’il en avait conçu, se dissipassent. Un beau jour, des terrassiers, des arpenteurs, des géomètres envahirent le voisinage. On traçait la voie d’un chemin de fer qui devait passer à travers le clos de Becker, — mais le travail n’en était pas encore là ; les opérations avaient commencé à un kilomètre de la maison et les ouvriers avançaient peu à peu.
- La méfiance de Becker ne s’était pas éveillée et il passait souvent quelques instants à regarder de son perron les travailleurs.
- Le moment d’agir venu, une escouade de police fut cachée dans le voisinage et un chariot tenu tout prêt à un mille de là pour emporter les objets saisis. Puis, Mooney se présenta à la porte de la maison. Dès que Becker le vit, il comprit tout, gravit les escaliers et se précipita dans la chambre. Mais Mooney, qui s’était rapidement débarrassé de tous les membres de la famille pendus à ses basques, y arriva presque en même temps que lui. Sans s’arrêter aux menaces de Becker, il fit, d’un coup d’épaule, sauter la porte, et mettant vivement un revolver sur le front du contrefacteur, l’obligea à se rendre.
- Tout fut saisi encore presque intact. Les billets fabriqués étaient merveilleux d’imitation. Becker fut condamné à six ans et demi de prison. Il en est sorti récemment et, comme je l’ai dit, vit à New-York, exerçant le métier de peintre en bâtiment. Il semble avoir renoncé pour jamais aux séductions du faux monnayage. Mais qui sait? le diable est bien malin — et Becker aussi.
- Le Congrès ouvrier de Paris
- La Fédération des travailleurs socialistes de France (possi-bilistes) vient de tenir a Paris, un congrès dont les séances n’ont pas duré moins de huit jours.
- Voici les résolutions finales qui ont été adoptées, avec la division par catégories de sujets, telles que M. Alleraane, rapporteur, les a présentés :
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- De l’impôt
- Considérant que l’organisation économique actuelle permet à la bourgeoisie, quelle que soit la forme que l’on donne à l’impôt, de le faire peser exclusivement sur les travailleurs;
- Qu’il convient cependant, en attendant la socialisation des forces productives et la fin de la propriété individuelle de prendre les mesures qui peuvent aider à cette transformation ;
- Le Congrès décide :
- 1° La suppression des octrois et de tout impôt sur les objets de consommation.
- 2° L’établissement d’un impôt fortement progressif sur le revenu à partir de 4,000 francs et sur les héritages à partir de 6,000 francs.
- 3° L’abolition de l’héritage en ligne collatérale.
- Services gratuits et services onéreux
- Considérant que la démarcation entre les services gratuits et les services onéreux ne peut s’établir qu’en faisant la part des premiers sacrifices, de l’expérience à acquérir et du développement desdits services;
- Que par suite de ce développement, il vient une heure où le coût du contrôle n’est plus en proportion avee son utilité, et où sa suppression est devenue nécessaire ;
- Qu’ainsi qu’il a été fait pour le parcours des rues, des routes, le passage des fleuves, l’éclairage, les plantations, les bancs de repos dans les promenades publiques, l’instruction, etc., qui sont livrés gratuitement, il en sera de même de tout ce qui a rapport à l’existence et aux divers besoins intellectuels et moraux, de l’individu et de la collectivité;
- Le Congrès décide :
- Les travailleurs doivent poursuivre la généralisation des services publics et celle de leur gratuité, èar, ce double but étant atteint, il en sera fait de la misère et de l’ignorance.
- Entreprises privées
- devant rentrer dans l’ordre des Services publics.
- Considérant que l’action des prolétaires doit surtout s’exercer contre tous les monopoles et que ceux existant dans la commune, le département ou la nation doivent être au plus tôt transformés en Services publics ;
- Que, d’autre part, il faut aviser à fourbir aux travailleurs les objets de première nécessité au prix de revient :
- Le Congrès décide ;
- Les communes, les départements et l’État feront rentrer dans l’ordre des services publics tous les monopoles : transports, éclairage et eaux, etc., etc.
- Seront également fondés des greniers, minoteries, boucheries, boulangeries, magasins de produits coloniaux, pharmacies, bazars ; organisés les services de l’habitation, de l’habillement, de l’instruction intégrale (scientifique, morale et professionnellej-de la solidarité, etc., etc.
- Consommation et production
- Considérant que le premier soin de la société doit être de veiller à la conservation de ses membres et à leur développement physique, moral et intellectuel ;
- Que ces garanties ne peuvent être obtenues qu’en assurant à tous les choses nécessaires à l’existence ;
- Le Congrès décide :
- Dans l’ordre industriel, il sera établi chantiers et ateliers qui devront être exploités directement par la commune ou l’État ou mis provisoirement en régie entre les mains de syndicats ouvriers ;
- Ce mode nouveau remplacera les entreprises privées ou les administrations communales et gouvernementales dans lesquelles le népotisme et le sinécurisme se sont déreloppés au point de devenir un danger public ;
- Dans l’ordre agricole, seront créés des groupes communaux socialistes exploitant en commun et possédant un outillage aratoire perfectionné. Les biens appartenant auxdites communes associées serviront d’embryon à l’organisation nouvelle ;
- Chacun de ses milieux sera doté d’une école agronomique, d’un champ d’expériences, d’une bibliothèque, d’un musée ;
- Semences, engrais, bestiaux seront fournis à tous les cultivateurs de chaque rayon agricole à prix de revient et sous la responsabilité du comité socialiste local. Ces fraternels procédés dissiperont les préventions du travailleur des champs contre le socialisme et, avant qu’il soit longtemps, ils seront les premiers à reconnaître le bien fondé de nos desiderata et à demander que disparaissent bornes et haies, que cesse enfin le morcellement du sol de la République.
- La production industrielle et agricole étant ainsi assurée, le département et l’État devront, aidés en cela par les travaux de la statistique, organiser la consommation de façon à ce que les besoins de chacun soient satisfaits.
- Halles et Marchés.
- Considérant qu’il convient de mettre un terme aux privilèges, dénis de justice, fraudes et atteintes contre la santé publique dont nos Halles et Marchés nous offrent l’exemple ;
- Le Congrès déçide :
- Les conseils municipaux pour les départements, les préfectures de police de la Seine et le Conseil municipal pour Paris doivent supprimer, en commençant par l’institution des facteurs, toutes les concessions et privilèges ;
- Un service public d’alimentation devra remplacer l’organisation actuelle. Pour Paris et les grandes villes, en dehors de l’approvisionnement central, on ouvrira, en se basant sur la population, des comptoirs d’alimentation qui devront livrer leurs produits à prix de revient.
- Assistance Publique
- Considérant que l’organisation actuelle de l’Assistance publique, en même temps qu’elle est une atteinte à la dignité
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- humaine, est impuissante à soulager les souffrances provoquées par un ordre économique monstrueux ;
- Qu’il convient de sauvegarder la liberté et la dignité des déshérités, en môme tèmps que d’assurer un juste repos aux vieillards, aux invalides du travail, comme les soins nécessaires aux malades et aux enfants ;
- Considérant que le service des hôpitaux ne doit plus être un champ d’études ou d’expériences pour former des praticiens à la classe possédante et payante ;
- Le Congrès décide :
- Il sera créé, aux lieu et place de l’Assistance publique, un j vaste service dit de « Solidarité sociale ».
- Il aura pour mission de pourvoir à l’entretien et à l’éducation des enfants, de veiller sur les vieillards, les infirmes et les invalides du travail, à la bonne tenue des hospices, hôpitaux, maisons de retraite, etc., afin que ceux qui ont participé à la création de la richesse publique ne se voient pas contraints à se transformer en mendiants, ou à mourir de faim s’ils ont à cœur de demeurer dignes.
- Il devra comprendre ces trois phases de l’incapacité humaine : Enfance, maladie, vieillesse.
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- LE VOLAPUGK EN IVUSSIE
- On sait qu’à Saint-Pétersbourg aucun livre ou journal ne peut être mis en vente sans le visa de la censure.
- A Saint-Pétersbourg il y a des volapukistes, mais ils ne pouvaient pas, jusqu’à présent, avoir des livres en volapuck, parce qu’aucun des censeurs ne parlait cette langue. Cette lacune vient d’être comblée ; on a adjoint à la censure un volapukiste sûr, et les produits de la littérature volapuke vont pouvoir circuler.
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- La Vivisection en Angleterre
- Pour se livrer, dans le Royaume-Uni,à la vivisection, il faut une permission spéciale et il n’y a en Angleterre et en Écosse, que 82 personnes munies de celte autorisation, dont 64 seulement en profitent.
- Si tout le monde ne peut pas vivisecter, on ne peut,d’autre part, vivisecter que dans 26 bâtiments spécialement consacrés à ces opérations : 9 à Londres, 9 dans les provinces et 8 en Écosse. 1.220 expériences ont été faites en 1887, sur lesquelles 582 ont été pratiquées sans anesthésie. 237 étaient physiologiques, 703 pathologiques et 280 thérapeutiques. On na compté que 71 opérations douloureuses pour les sujets,et, comme on ne peut mettre à mort les animaux, dans une opération chirurgicale, qu’avec une licence particulière, elles sont très-rares. L’inspecteur qui y assiste doit être convaincu que ; 1 utilité de cette opération est incontestable !
- 32 lapins, 24 grenouilles, 12 veaux, 2 vaches et un chat °ut subi la vivisection douloureuse. En Irlande, on ne compte
- que quatre vivisecteurs patentés, et ils n’ont pratiqué que onze opérations sur des animaux, tous anesthésiés. On remarquera que les chiens sont affranchis de la vivisection ; une loi défend même de leur couper la queue ou les oreilles; les chevaux jouissent du même privilège.
- Les bateaux en papier
- Dans un des derniers numéros de la Science en Famille, vous avez pu lire un article qui traitait du papier moderne, de son importance et de ses usages.
- Le papier, y était-il dit, souffre tout,se laisse accommoder aux sauces les plus diverses. On en fait jusqu’à des bateaux ! Oui, des bateaux qui vont sur l’eau, et qui vont très bien.
- Et n’allez pas croire qu’on fasse seulement en papier de tout petits bateaux de courses. Non pas. On construit bel et bien des bateaux d’assez grandes dimensions, à condition toutefois de les consolider par des membrures en bois.
- Les Américains qui ont eu les premiers l’idée des embarcations en papier, en ont construit une qui mesure 12m 80 de long, sur lm 81 de large ; 42 personnes peuvent y prendre place.
- Tout récemment une chaloupe à vapeur de 5ra 78 de long naviguait avec succès sur l’Hudson, avec une vitesse de 16 kilomètres à l’heure.
- Jusqu’ici pourtant l’usage des bateaux en papier ne s’est guère répandu. Gela tient probablement à ce que leur prix est un peu plus élevé que celui des bateaux en bois. Mais sans aucun doute on arrivera à faire mieux. On trouvera des procédés plus simples et moins dispendieux,et, un jour ou l’autre le papier supplantera le bois dans les constructions navales.
- * Voici d’ailleurs en quels termes le « Bulletin des fabricants de papier » décrit la fabrication de ces bateaux.
- La construction de ces bateaux en papier s’exécute avec du papier manille ordinaire de bonne qualité, en longs rouleaux, dont on superpose habituellement, cinq feuilles formant ensemble une épaisseur de lm 6, excepté dans certaines parties où l’on ajoute des renforts d’une ou deux bandes.
- Un modèle de bateau, en vraie grandeur est construit avec du bois de pin ; l’avant est en deux pièces que l’on peut séparer. Le modèle étant placé sur un grand châssis, avec le fond en haut, on pose d’abord suivant la longueur, une bande étroite de papier, puis une seconde à l’endroit où la quille devra se fixer. On ajoute ensuite, successivement, une, deux, trois, quatre ou cinq feuilles que l’on applique soigneusement sur le modèle. Aussitôt qu’une feuille a été posée, on l’enduit de gomme laque, puis de colle forte pour faire bien adhérer la feuille suivante.
- Le modèle ainsi recouvert de papier est introduit dans une étuve ou l’on entretient pendant 5 jours une température d’environ 60° centigrades qui donne an papier collé la consis-
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- tance d’une masse solide. On dévisse alors et on enlève les pièces de bois mobiles qui forment l’avant du modèle ; il est dès lors facile d’ôter la carapace de papier qui se détache du modèle comme la peau d’une pêche se sépare de son fruit.
- Cela fait, on adapte une quille à l’extérieur du bateau ; on donne à l’intérieur et à l’extérieur plusieurs couches de vernis à la gomme laque, puis on ajoute une tringle en bois formant le plat bord, et la coque se trouve prête à recevoir ses installations telles que bancs et supports d’avirons.
- Hector Etévé
- (La Science en famille du 16 février 1888.)
- LE REBOUTEUR DE HENRI IV
- (Suite et fin)
- V
- Le duc de Sully prit la parole.
- — On ne traite pas le roi de France avec le même sans-gêne que le dernier de ses sujets,dit-il d’un air à moitié fâché ; lui seul commande ici, et tout le monde obéit.
- — J’ai un très-profond respect pour Sa Majesté, répliqua avec le plus grand calme le rèbouteur ; mais puisque le roi m’a donné, hier, carte blanche, et m’a autorisé à ne voir en lui qu’un malade ordinaire qui veut guérir au plus vite, je désire rester seul pour mener à bien cette guérison.
- Henri de Navarre qui avait éc'outé cette conversation en silence, souleva, comme il put, sa tête de dessus l’oreiller et s’appuya de sa main droite sur la cariatide qui ornait la tète du lit :
- — Alors, c’est indispensable que tout le monde s’en aille, demanda-t-il à Antoine Fleurot.
- — Vous l’avez dit, sire.
- — Même la reine ?
- — Même madame la reine.
- — Dans ce cas, messieurs, ajouta le roi, regagnez donc vos appartements et laissez Fleurot agir comme il l’entendra. Quant à vous, ma mie, dit-il à Marie de Médicis, restez dans mon cabinet de travail, je vous ferai appeler la première pour vous annoncer la bonne nouvelle.
- Les courtisans sortirent l’oreille basse et vouant le rebouteur à tous les dieux infernaux, dont il était l’agent, certainement. Les médecins levaient les bras au ciel,, simulant un véritable désespoir, mais très-Vexés, au fond, de ne pouvoir surprendre la manière d’opérer de ce suppôt de Satan ; car il y avait du sortilège sous roche, c’était certain, indiscutable, hors de contestation.
- La reine, grave et majestueuse, sortit la dernière, en lançant un regard furibond sur le paysan vosgien.
- Le roi et le rebouteur étaient seuls.
- VI
- — Eh bien ! Fleurot, reprit Henri de Navarre, lorsque la porte se fut refermée, es-tu satisfait maintenant?
- — Je remercie sincèrement Votre Majesté de m’avoir donné gain de cause.
- — Sais-tu que lu es exigeant ?
- — Mon devoir était de l’être.
- — En ce moment ma cour doit se moquer du Béarnais et dire que le véritable roi de France, c’est toi.
- — Votre Majesté verra tout à l’heure que je ne pouvais agir autrement.
- — Comment tu ne pouvais me guérir en présence des officiers du palais, de mes médecins et même de la reine?
- Quelques instants encore, sire, et vous connaîtrez ma réponse.
- — Ah ça ! monsieur le rebouteur, est-ce qu’il y aurait réellement de la magie dans votre manière de guérir les gens ? Je vous préviens que le diable et moi nous sommes brouillés à mort depuis ma conversion.
- — Le malin n’est pour rien dans tout cela, et votre torticolis va disparaître par des moyens fort naturels, quoique non prévus.
- — Alors, que faut-il que je fasse?
- — Levez-vous, sire, et passez votre haut-de-chausses; si vous daignez me le permettre, je vous aiderai.
- — Henri IV, non sans effort, sortit du lit et, soutenu par Fleurot, parvint à revêtir le haut-de-chausses.
- — Maintenant, ajouta le rebouteur, je vais prier Votre Majesté de s’étendre de tout sou long sur cette table.
- — Que dis-tu, repartit le roi, vivement intrigué, me coucher sur cette table ?
- — Oui, sire.
- — Sur le dos ?
- — Sur le ventre.
- — En vérité, mon ami, tu te moques de moi.
- — Dieu m’en garde !
- — Tu ne plaisantes pas !
- — Je parle sérieusement.
- Le roi resta dix secondes dans l’indécision ; il ne savait i s’il devait se conformer à l’invitation, ou chasser de sa présence son étrange médecin.
- — Croyez-moi, sire, votre guérison est à ce prix, ajouta Antoine Fleurot, qui avait compris la pensée du roi.
- — Allons, murmura Henri IV, il ne sera pas dit que j’aurai rien négligé pour me trouver après demain en présence de l’ambassadeur de Hollande ; un coup de main, Fleurot.
- Le robuste paysan souleva le roi et l’aida à s’étendre sur la table apportée une heure auparavant.
- Malgré toutes les précautions, Henri éprouva une cuisante douleur dans le cou, qui lui fit jeter des cris aigus;
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- LE DEVOIR
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- enfin, étendu de tout son long, comme l’avait demandé Antoine Fleurot, et le visage tourné vers le sol, il attendit. Comment narrer ce qui va suivre ?
- A peine le roi avait-il pris place sur la table, que le rebouteur, levant vivement la main droite jusqu’au-dessus de sa tête, la laissa retomber de tout son poids sur la partie la plus proéminente que le corps du monarque présentait à sa vue.
- — Vive Dieu ! cria Henri IV, rouge de colère, et sautant d’un bond de la table sur le parquet, tu paieras cher ton audace, coquin !
- Le roi menaçant s’avançait furieux sur le rebouteur.
- — Sire, dit froidement Antoine Fleurot, vous êtes guéri !
- — Guéri ? répéta Henri de Navarre, en s’apercevant qu’il remuait la tète librement.
- — L’effort que Votre Majesté vient de faire, en se tournant vers moi, a suffi.
- Mais oui... je n’éprouve plus de douleur, reprit le roi, croyant à peine à cette bonne fortune, et ne cessant de tourner la tête dans toutes les directions... c’est ma foi vrai !
- N’en pouvant plus douter, le Béarnais partit d’un grand éclat de rire :
- — Ah je comprends tout, maintenant, dit-il. Non, vraiment, je ne souffre plus, c’est fini, bien fini. Ah ! ah ! ah ! Ventre saint gris ! Fleurot, tu fais bien les choses.
- —- Que Votre Majesté me pardonne d’avoir osé porter la main sur elle ?...
- — De grand cœur, mon ami, quoique lu aies la main rude...
- — 11 le fallait, sire, et vous reconnaissez, n’est-ce pas, que je ne pouvais opérer devant témoins.
- — Je crois bien : j’eusse été pour ma vie couvert de ridicule et peut-être forcé d’abdiquer. Garde le secret, tout au moins jusqu’à ma mort.
- — Je vous le jure, sire.
- Le roi frappa deux coups sur un timbre d’argent et jeta un manteau de soie sur ses épaules.
- Un officier de service parut sur le pas de la porte.
- — Dites à la reine de venir, et annoncez à la cour que je suis radicalement guéri.
- Marie de Médicis, suivie presque aussitôt des médecins, •les gentilshommes du palais et de Barthélemy Laffémas, arriva chez le roi.
- — Quoi ! je vous trouve debout, sire ?
- — Et n’ayant plus aucun mal, grâce à cet homme, Madame.
- Les courtisans et la reine elle-même n’en revenaient Pas de leur surprise.
- Mes chers amis, dit le roi en souriant, je ne souffre Plus ; celui que vous appeliez le rebouteur mérite toute u1* bienveillance, et je la lui assure devant vous. A par-
- tir d’aujourd’hui je veux qu’il exerce dans tout le royaume, lui et ses descendants, s’ils suivent la même carrière, sans qu’aucune entrave soitapportéeàcetexercice. Qui oserait enfreindre mes ordres, continua Henri IV en se tournant vers ses médecins, serait puni sévèrement.
- Le roi ayant fait signe de la main, les courtisans s’éloignèrent, fortement impressionnés de ce résultat inattendu et du langage du souverain.
- — Mon cher duc, ajouta Henri, en s'adressant à Sully, avant la fin de cette journée, veuillez, je vous prie, faire compter deux mille écus à Fleurot, et vous, Laffémas, recevoir tous mes remerciements ; je vous dois la santé.
- — Quel jour veux-tu partir ?demanda Henri de Navarre au rebouteur. ,
- — Demain matin, sire.
- Le carrosse qui t’a amené ici te reconduira au Val d’Ajol. Si jamais tu as besoin de recourir au roi de France, n’hésite pas à le faire, et tu le trouveras disposé à t’accorder aide et protection.
- — Votre Majesté me comble.
- — Je dois bien quelque faveur à celui qui a su me guérir ; car cette guérison va assurer peut-être des jours prospères au commerce français. Adieu, Fleurot, pense quelquefois à Henri de Navarre.
- Le roi présenta sa main au paysan qui s’inclina et la baisa.
- Accompagné de Barthélemy Laffémas, il sortit aussitôt de la chambre de Henri IV et même du Louvre, sur l’avis de ce dernier, pour ne plus y rentrer.
- Le jour de la Toussaint 1608, à deux heures de l’après-midi, S. M. le roi de France recevait, entouré de toute sa cour, l’ambassadeur de Hollande ; dans la soirée, le traité de commerce fut signé ; la fête qui suivit éclipsa toutes ses devancières ; Henri IV, transporté, radieux, — et complètement guéri, — trouvait un mot aimable pour chacun et dominait de toute sa haute valeur politique la foule des courtisans qui l’entouraient.
- A cette heure-là même le carrosse royal arrivait au Val d’Ajol et déposait à sa porte le rebouteur de Sa Majesté.
- (Fin) Sophronyme Loudier.
- NÉVRALGIES FACIALES
- M. le docteur de Coninck, de Ledeberg-lez-Gand, écrit à un journal belge :
- « Personne, je pense, n’a encore signalé jusqu’ici l’effet surprenant que le chlorhydrate de cocaïne exerce sur la névralgie faciale. Si dans ce cas et en général dans le cas de toute douleur céphalique, ayant son siège dans le voisinage de la région temporale, on applique une solution au centième seulement de Chlorydrate de cocaïne, sur le fond du conduit auditif, au moyen d’un petit pinceau, d’un compte-gouttes ou
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- d’une autre façon quelconque, la douleur quelque intense qu’elle soit disparait instantanément.
- « Get effet tantôt est définitif, tantôt il ne se maintient que pendant quelques heures.Pour la faire de nouveau disparaître; on n’a qu’à recommencer la même application. Depuis un mois que j’institue ce traitement, je n’ai jamais manqué d’obtenir le succès le plus merveilleux.
- « Le Chlorhydrate de cocaïne ainsi appliqué du moins ne me semble pas donner le même résultat, quand il s’agit du trijumeau ou d’une de ses branches. Peut-être existe-t-il pour ce nerf un autre endroit d’application.
- € J’engage tous les confrères à faire l’expérience dont je viens de parler et j’ai la conviction qu’ils ne tarderont pas de proclamer avec moi que le chlorhydrate de cocaïne est la plus belle découverte du siècle ! Malheureusement, je crains que la simplicité de son application ne diminue encore considérablement la clientèle du médecin. »
- Le 42e numéro de la Revue Socialiste vient de paraître. SOMMAIRE
- Les Inégalités agraires, Toubeau.— L’Avenir de la Coopération, Ch. Gide.— La Politique positive d’Auguste Comte, (suite) H. Aimel.— L’Intégral, E. Fournière.'— Les Radicaux Socialistes, Camescasse. — École de Sociologie, Marie Bonnevial.— Germinal au théâtre, Corbinelli. — Revue philosophique, Albert Regnard.— Revue du mouvement social, G. Rouanet.— Revue de la presse, B. Malon.— Revue des livres, G. Rouanet, B. Malon.
- 8, Rue des Martyrs, Paris. Abonnements : (Le prix de l’abonnement est payable d'avance). France : Trois mois, 3 francs.— Six mois, 6 francs.— Un an, 12 francs. Etranger : Trois mois, 3 fr. 50.— Six mois, 7 francs.— Un an, 14 francs. On peut s’abonner sans frais dans tous les bureaux de poste de France et d’Algérie. Les mandats doivent être adressés au nom de M. R. Simon.
- Le numéro : 1 franc, pour la France.
- LA SOCIÉTÉ NOUVELLE
- Revue internationale, sociologie, arts, sciences, lettres. Administration, 26, rue de l’Industrie à Bruxelles (Belgique) 1 an : 10 francs.
- Sommaire du N° de Mai 1888
- Étude sur la propriété. Le collectivisme par Ag. de Potter. — Physiologie du boulangisme par A. Fournière.— La peine de mort par A. Monségur.— Littérature Norvégienne. Joyeuse Noël, traduction de G. Rahlenbeck par Alex. L. Kielland.— Chronique artistique par Eug. Demolder.— Chronique musicale par Henry Manbel.—• Chronique des livres. Les poètes par G. Rodenbach. Prose par G. Brouez.— Études littéraires : le théâtre social. Le male, par Arthur
- James.— Bulletin du mouvement social : Angleterre, Hollande, Allemagne, Suisse, Italie, parC. dePAEPE.— Le mois. Le mensonge électoral. Max Nordau. Le théâtre libre. Toute la Lyre. Livres et revue. Paraissant tous les mois.
- Contre l’Encombrement des Herbes.— Un moyen très-simple d’empêcher l’herbe de pousser dans une cour consiste à y répandre du tan.
- On peut également procéder de cette autre façon ; on commence par arracher l’herbe avec un couteau ou un crochet quelconque,puis on verse entre les pavés du goudron de houille.
- Après cette opération, la cour reste pendant de très-longs mois débarassés des mauvaises herbes.
- (Hygiène Pratique.)
- La Création du Monde expliquée par les Iroquois. — Au commencement, une eau profonde couvrait toute la terre. L’air était rempli d’oiseaux et les eaux étaient peuplées de toutes les bêtes aquatiques connues. Un jour, on vit quelque chose qui, du ciel, descendait sur la mer. C’était une femme d’une incomparable beauté. De grands canards s’assemblèrent aussitôt en conseil etrésolûrentde voler au-devant de cette merveilleuse créature, afin qu’elle ne se noyât pas dans sa chûte. Ils s’enlevèrent donc et, formant un appui avec leurs ailes, reçûrent la mère de tous les hommes.
- Où la déposer ? Les canards se fatiguaient,lorsque, du sein des eaux, sortit une tortue grande comme une île, qui s’offrit à porter â son tour un si charmant fardeau. Bientôt, sur cette carapace, la femme mit au monde deux jumeaux; l’un l’esprit du bien, auquel on doit le maïs, les fruits et le tabac ; l’autre l’esprit du mal, auquel on doit les moustiques, les poux et la vermine.
- C’est chaque fois que la terre fatiguée s’étire les membres, que l’on ressent des secousses de tremblement de terre.
- La légende iroquoise,comme on le voit,n’est pas compliquée.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 18 au 24 Juin 1888. Naissances :
- Le 21 juin, de Lecrux Lucie Eugénie, fille de Lecrux Eugène et de Commun Aurélie.
- Le 23 juin, de Vinchon Maurice Jean-Baptiste, fils de Yinchon Gustave et de Dirson Aldegonde.
- Le 23 juin, de Blancanot Maurice, fils de Blancanot Constant et de Routier Preuve.
- Décès :
- Le 23 juin, de Bidoux Julie, âgée d’un an.
- Le Gerant : A. DOYEN. .
- Cuise. — lmp. Baré,
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- 12’ Année, Tome 12.-- N' 513 Le numéro hebdomadaire 20 c: Dimanche 8 Juillet 1888
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à Madame GOUIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- On an ... 10 tr. »» Six mois. . . 6 >» Trois mois. . 3 »»
- Union postale Un an. . . 11 fr. »» Antres pays
- Un an. ... 13 fr. 60
- SOMMAIRE
- Société du Familistère de Guise. Assemblée générale extraordinaire. — La Guerre et l’opinion publique. — La Situation parlementaire. — Faits politiques et sociaux.— Projet de loi sur la liberté d’association. — Un Berceau. — Mouvement des Assurances Mutuelles au Familistère.
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- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuite-ment à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration dn Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
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- A PARIS
- 5, rue Neuve-des-Petlts-Champi Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- Société dn Familistère de Guise
- Assemblée générale extraordinaire.
- SÉANCE DU 1er JUILLET 1888 A 5 h. DU SOIR
- Présidence de Mme Ve GODIN Administratrice-Gérante.
- ORDRE DU JOUR :
- 10 Participation de la Société du Familistère a VExposition d’économie sociale en 1889, dans les conditions proposées par M. Charles Robert,président du Comité de cette Exposition.
- 2° Modification à l'article 3 des statuts pour insérer à perpétuité le nom de Godin dans la dénomination sociale.
- 3° Démission de Mme Godin, administratrice-Gérante et compte de sa gestion et de celle de ses délégués.
- 4° Acceptation de la démission de Mme Godin et décharge ou quitus à celle-ci et à ses délégués.
- 5® Installation de M. Dequenne, gérant désigné, en qualité d’Administrateur-Gérant.
- Présents ou représentés :
- 86 associés comme en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- MM. Dominique Lefèvre, Mathieu Eugène,Bourgeois Benjamin, usant de la faculté prescrite article 70 des statuts se font représenter à la présente assemblée le 1er par M. Walton, le 2me par M. Champenois, le 3me par M. Piponnier.
- Mme la présidente signale qu’en vertu de ces
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- délégations chacun des membres sus-énoncés aura deux voix à émettre ; les lettres de délégation sont annexées au proces-verbal.
- Absents : MM. Hennequin Joseph, Louis Albert, Louis Léon Jules.
- Madame Ve Godin, Administratrice-Gérante, présidente du Conseil de Gérance, préside l’assemblée aux termes des articles 65 et 82 des statuts.
- Le bureau est composé des Conseillers de Gérance ayant qualité d’associés savoir : MM. Alizart, Bernardot, Bourdanchon,Dequenne, Don-neaud, Pernin,Piponnier, Quent, Rousselle,Sékuto-wictz et Seret.
- M. Piponnier, secrétaire du Conseil de Gérance, fait fonction de secrétaire de l’Assemblée.
- Après l’appel nominal, Mme la présidente déclare la séance ouverte. Elle constate que toutes les formalités statutaires pour la convocation ont été remplies à Guise et à Laeken.
- Elle signale que la majorité requise pour décider sur les questions à l’ordre du jour est, d’après les prescriptions de l’article 68 des statuts, des 2/3 des membres présents ou représentés. Le nombre de ces membres étant aujourd’hui de 86, la majorité requise est donc de 58.
- L’ordre du jour est abordé.
- Mme la présidente exposé comme suit la
- lre Question. — Participation de la Société du Familistère à l’exposition d’économie sociale en 1889, dans les conditions proposées par M. Charles Robert, président du Comité de cette exposition.
- Mesdames et Messieurs,
- La première question que nous avons l’honneur de vous soumettre a été évoquée par le Conseil de Surveillance.
- Il s’agit de la participation de la Société du Familistère à l'Exposition d’Économie sociale, au centenaire de 1889.
- Je vous dois d’abord l’exposé de la situation :
- Nos statuts sont muets sur le point de savoir à qui incombe de décider sur la participation de notre Société aux Expositions.
- Nous n’avons donc pour nous guider que les précédents ouverts par notre Fondateur, lui-même, M. Godin.
- Or, notre Société a depuis 1880,participé à diverses expositions et la question a été chaque fois résolue en Conseil de l’industrie puis, à l’occasion, ratifiée en Conseil de Gérance. Pas une seule fois,jusqu’ici,elle n’avait été soumise à l’assemblée générale.
- Concernant spécialement l’Exposition de 1889, voici ce qui s’est passé :
- Vous savez tous que, dés 1887, le Gouvernement français, dé^rant célébrer de la façon la plus grandiose le centenaire
- de la Révolution, a dès lors commencé les démarches voulues pour que les citoyens de bonne volonté se missent en mesure de se rendre à son appel.
- Les nombreux comités d’organisation entre lesquels devait se répartir le travail furent créés, et M. Godin, tout désigné par ses écrits et surtout par la fondation de la Société du Familistère pour faire partie du groupe d’Ex,position d’Eco-nomie sociale, reçut dés le 14 Juin 1887, la lettre suivante :
- RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
- Ministère du Commerce et de l’Industrie.
- Monsieur Godin, fondateur du Familistère de Guise,
- J’ai l’honneur de vous informer que, par arrêté en date du 9 Juin, je vous ai nommé membre des Comités d’admission de l’Exposition d’Économie sociale (Section N° 11) à l’Exposition universelle de 1889.
- Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plüs distinguée,
- Le Ministre du Commerce et de l’Industrie Commissaire Général
- P. le Ministre et par a ut™
- Le Chef du Cabinet (Signé :) David Dautresme.
- Vous comprenez tous qu’une telle nomination acceptée par M. Godin comportait pour lui l’engagement de participer aussi largement que possible à l’Exposition d’Economie sociale dont il devenait un des organisateurs.
- Peu après se constituait le comité départemental de la même Exposition d’Économie sociale et M. Godin en était nommé Président.
- La même année,c’est-à-dire en 1887,au mois de Novembre, notre Conseil de l’Industrie, sous la présidence de M. Bour-danehon,. se livrait à un premier examen de la question de participation de notre Société à l’exposition de 1889, et le 6 Décembre suivant, dans une séance présidée par M. Dequenne, le même Conseil inscrivait ce qui suit au registre de ses procès-verbaux :
- » Le Conseil décide que la Société participera à l’Exposi-» tion et nomme une Commission composée de MM.Bernardot, » Dequenne, Pernin, Piponnier et Sekutowictz, qui seront » chargés de prendre toutes les dispositions pour mener a * bien cette affaire. »
- Naturellement,cette commission se livra surtout à l'examen du côté industriel de l’Exposition, laissant à M.Godin,membre du comité général et départemental, le soin de régler, quand le moment en serait venu, ce qui serait à faire pour l’Exposition d’Économie sociale.
- Malheureusement, six semaines plus tard, la mort venait empêcher M. Godin de donner suite à ses projets à l’égard de cette Exposition.
- Les choses en étaient là quand nous reçûmes de Paris la lettre suivante t
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- Paris, le 28 Avril 1888. Madame Veuve Godin,
- Administratrice-Gérante de l’association coopérative Ve Godin et G1*' au Familistère de Guise.
- Madame,
- La plupart des maisons françaises qui pratiquent la participation aux bénéfices dont le regretté M. Godin a été depuis tant d’années l’éminent promoteur, se concertent en ce moment dans le but d’organiser pour 1889 dans le groupe de l’Économie sociale à l’Esplanade des Invalides une exposition collective de leurs institutions ouvrières.
- Cette exposition collective aura lieu dans un pavillon spécial qui va être construit aux frais de ces maisons sous la direction de M. Gaston Trélat, architecte, professeur à l’école spéciale d’architecture, sur un terrain dont l’emplacement a été concédé à ces maisons par la commission d’organisation dans sa séance du 25 avril courant.
- Le groupe de l’Économie sociale qui sera international couvrira dans l’Esplanade des Invalides 6.400 mètres de terrain où les institutions et les habitations ouvrières de tous les pays du monde seront représentées par des documents, des modèles et des plans en relief.
- Comme Président de la Section II du groupe (participation aux bénéfices et associations coopératives de production) et aussi comme Président de la Société de participation aux bénéfices dont M.Godin était membre,je viens vous demander Madame, si l’association du Familistère serait disposée à se joindre à nous.
- Dans la salle, vaste et unique que contiendra le pavillon projeté, une grande table placée au milieu pourrait recevoir le plan en relief du Familistère de Guise. Français, Anglais et Américains viendraient en foule admirer là l’œuvre célèbre de M. Godin. Sur des panneaux, à côté du buste de cet ami de l’humanité,pourraient être placés des tableaux graphiques destinés à rendre visibles aux yeux de tous l’organisation et les résultats du Familistère. Un extrait du testament généreux de M. Godin pourrait être placé, avec les livres dont il est l’auteur, sur une tablette à la disposition du public.
- La papeterie coopérative d’Angoulême, la maison Chaix, l’ancienne maison Goffinon et Barbas, la fonderie en caractères Tuleu, l’entreprise de serrurerie Paul Moutier, la maison Leclaire (qui aura son exposition principale dans un autre endroit) et beaucoup d’autres prendront part à cette exposition collective dans des proportions plus ou moins larges.
- La dépense totale doit s’élever à environ 15.000 fr. Elle sera réduite autant que possible car les travaux seront faits par des maisons participantes au prix de revient.
- Je vous serai très-reconnaissant, Madame, de vouloir bien We faire savoir :
- 1“ Si vous adhérez en principe à ce projet d’exposition
- collective ?
- 2" Pour quel chiffre l’association du Familistère consenti-rait à y prendre part. Les œuvres de M. Godin pouvant et de\ant y tenir une grande place, l’association de Guise se chargerait-elle du cinquième de la dépense, soit 3.000 fr.?
- ^ Y a urgence car les travaux d’installation à la charge de administration de l’exposition pour lesquels un crédit de •000 fr. a été affecté à notre groupe vont commencer. Ces tra\aux comprennent une grande et large galerie oü les 15 Secfions du groupe seront réunies.
- Nous avons pensé que le succès des idées coopératives ne peut que gagner si leurs représentants se concertent pour un effort commun dans un bâtiment qui serait leur propriété.
- Veuillez me faire l’honneur de m’adresser s’il est possible une prompte réponse.La Commission d’organisation se réunit mercredi prochain au Champ de Mars et je serais heureux de pouvoir lui faire connaître votre adhésion. Cette Commission a délégué M. de Boyve pour inviter les sociétés anglaises du Congrès de Dewsbury à exposer dans notre groupe. M. Van-sittart Neale sera certainement de cet avis.
- Veuillez agréer, Madame, l’hommage de ma respectueuse considération,
- Signé : Charles Robert.
- Comme vous le voyez, il n’y avait pas une minute à perdre pour envoyer la réponse demandée.
- En hâte je réunis le Conseil de Gérance et lui soumis la question. Le Conseil sous l’empire des précédents ouverts par M. Godin, considérant qu’il y allait de l’honneur même de l’association interpellée directement par les agents officiels de l’exposition, de répondre :
- « Oui, nous sommes disposés à faire, sinon tout ce qu’eut fait M. Godin, au moins ce qui sera digue à la fois de son souvenir et de nous mêmes »,vota à Vunanimité l’adoption de la proposition de M. Charles Robert.
- L’un des conseillers alla jusqu’à exprimer l’avis qu’agir autrement serait déserter notre cause, celle de l’émancipation du travail et des travailleurs.
- M.Pernin fut alors délégué par le Conseil pour voir à organiser les choses dans les conditions les mieux comprises et les plus sagement économiques.
- Il résulta des études de M. Pernin que le plan en relief des palais sociaux et de l’usine de Guise ne pouvaient être établis d’une façon convenable à moins de 6.000 francs ; ce qui joint aux premiers 3.000 francs demandés par M. Charles Robert portait déjà à 9.000 francs les dépenses pour l’exposition d’Economie sociale.D’après les évaluations du Conseil,on pouvait compter trois autres mille francs pour les tableaux graphiques, les réponses au questionnaire, les frais d’installation, etc... Total 12.000 francs environ.
- Le Conseil s’en rapportant à la compétence de M. Pernin en ce qui touchait le plan en relief, ratifia ses conclusions et autorisa M. Pernin à faire procéder anx études préparatoires. Ce fut alors que je reçus du Conseil de Surveillance la lettre suivante :
- Guise, Familistère, le 8 Juin 1888. t Madame Godin
- Administratrice-Gérante de la Société du Familistère de Guise.
- Madame,
- En notre qualité de membres du Conseil de Surveillance nous croyons devoir vous soumettre une réflexion qui nous est venue au sujet du vote du Conseil de Gérance relatif aux frais à faire pour l’exposition d’Economie sociale. Nous craignons que cette dépense extraordinaire qui s’élèvera, dit-on à environ quinze mille francs, ne rentre dans la catégorie de pelles qui doivent être autorisées par l’Assemblée générale
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- des Associés, et nous venons en conséquence vous demander J si vous ne croyez pas bon de couvrir votre responsabilité et j la nôtre en demandant l’approbation de la dite assemblée.
- Nous vous prions d’agréer, Madame, nos salutations les plus respectueuses.
- Les membres du Conseil de Surveillance, (Signé :) Lamy, Proix, Tasserit.
- Je viens de vous faire l’historique de la question, vous avez vu comment le Conseil n’avait pour se guider dans cette matière que les précédents ouverts par M. Godin, lui-même.
- J’ajoute que l’expression : dépense extraordinaire employée par le Conseil de Surveillance semble indiquer que le Conseil a visé le paragraphe de l’article 61 des statuts qui dit que l’assemblée générale émet son avis sur diverses questions spéciales, puis sur ;
- « Toutes dépenses importantes en dehors des opérations ordinaires de l’association dépassant les sommes produites par les prélèvements prescrits art. 121. »
- Or, si l’exposition d’Economie sociale peut être considérée comme en dehors des opérations ordinaires de l’association, elle est loin, dans tous les cas, de dépasser les sommes produites par les prélèvements prescrits art. 127 des statuts.
- Nous n’avions donc aucun motif de faire application de ce paragraphe.
- Néanmoins, comme il peut être utile, en effet, que dans l’avenir les questions de participation à des Expositions analogues à celle d’Economie sociale, questions qui sont de première importance pour l’amélioration du sort de tous les travailleurs,soient soumises aux Assemblées générales ; que le sujet est repris pour la première fois depuis la mort du Fondateur, le Conseil de Gérance et moi en qualité d’Administrateur-Gérant, avons résolu de soumettre à votre ratification ce qui a été fait pour l’Exposition d’Economie sociale de 1889, conformément au désir du Conseil de Surveillance que,du reste, nous félicitons ici de son initiative.
- Si vous trouvez la question suffisamment élucidée ainsi, j’aurai l’honneur, Mesdames et Messieurs, de vous inviter â ratifier par oui ou non, au bulletin secret, les votes du Conseil de Gérance touchant la participation de la Société du Familistère à l’Exposition d’Economie sociale,au centenaire de 1889, dans les conditions mentionnées par les lettres de M. Charles Robert.
- Personne ne demandant la parole, Madame la présidente invite l’Assemblée à passer au vote.
- Résultat du scrutin : Votants 86.
- Oui 78 voix.
- Non 7 voix.
- Bulletin blanc 1.
- En conséquence, la participation de la Société du Familistère à l’Exposition d’économie sociale de 1889, dans les conditions susdites, est ratifiée par l’assemblée.
- Reprenant la parole, Madame la présidente s’exprime ainsi :
- Mesdames et Messieurs,
- Dans la lettre de M. Charles Robert que je vous ai lue tout à l’heure, il est question de la part que pourraient prendre à l’Exposition d’Economie sociale les coopérateurs anglais et, spécialement, il est dit que M. Vansittart Neale, secrétaire général de la fédération des sociétés coopératives anglaises, sera certainement d’un avis favorable. En effet, les coopérateurs anglais ont acquiescé à l’idée de participer à l’Exposition d’Economie sociale,comme vous avez pu le lire dans le Devoir du 17 Juin.
- Mais je reviens à M. Neale.
- M. Neale était, vous le savez tous, un des meilleurs amis de M. Godin. Vous l’avez vu, sept fois au moins, venir ici parmi nous, bravant à plus de 70 ans les fatigues d’un long voyage et, tous, vous connaissez ce grand et digne vieillard dont l’aspect proclame si hautement la valeur morale.
- Eh 1 bien, j’ai reçu de M. Neale une communication qui yous intéresse, qui nous intéresse tous, et dont je vais vous donner connaissance, sans toutefois vous appeler en quoi que ce soit à délibérer sur elle ni à répondre aujourd’hui, puisqu’elle m’est arrivée trop tard pour être portée à temps â l’ordre du jour de la présente assemblée.
- Mais vous comprendrez que je ne puisse différer de vous en faire part, quand vous saurez qu’elle m’est adressée en ma qualité d’administratrice Gérante, qualité que je vais résigner aujourd’hui.
- Voici ce dont il s’agit.
- Les coopérateurs fédérés d’Angleterre ont ouvert leur 20e congrès annuel à Dewsbury le 21 du mois de mai dernier. Dans la séance du 2e jour, M. Hodgson Pratt un autre ami de M. Godin et de nous tous, et un des apôtres de la paix internationale, a proposé au Congrès une résolution que le Congrès a voté à l’unanimité et qui est ainsi conçue:
- « Le congrès décide d’envoyer â Madame Godin, Adminis-« tratrice Gérante de la société du Familistère de Guise,et aux « membres associés de cette société,un message de sympathie
- fraternelle à propos de la perte que les travailleurs du Fann-
- « listère et leurs collègues de tous les pays ont subie par la
- « mort de cet illustre capitaine de l’industrie : Jean Baptiste « André Godin.
- « Le congrès exprime, en outre, son ferme espoir que l«s « principes de l’équité ont été si solidement établis d ans l’orge « nisation de la société du Familistère que le succès penua‘
- « neat de cette fondation en est assuré. »
- M. Ed. Vansittart Neale, secrétaire général du bureau central, fut chargé par le congrès de nous envoyer cetté R^s0 lution.
- En attendant, elle fut publiée dans le journal « The coop® rative News » du 26 Mai ; et je la communiquai à W
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- époque au Conseil de Gérance. Mais j’attendais qu’elle me fût notifiée officiellement pour vous en faire part.
- le 27 juin, c’est-à-dire il y a trois jours, M. Neale m’envoya cette notification par la lettre suivante:
- « Chère Madame Godin,
- « Je vous prie de m’excuser de ne vous avoir point jusqu’ici a envoyé l’annonce officielle de la Résolution votée au Congrès «de Rewsbury concernant M.Godin,Résolution que j’avais été « chargé de communiquer à votre Association.
- « A vous très sincèrement *
- E. Yansittart Neale.
- Suit le texte anglais de la résolution dont je viens de vous donner lecture.
- Je suis certaine, mes amis, d’être l’écho de vos sentiments en ajoutant que si nous ne pouvons pas aujourd’hui délibérer sur la question ni répondre à nos amis en leur disant ce que nous espérons de l’avenir, nous ne leur sommes pas moins reconnaissants de leur attention et surtout du sentiment si fraternel et si vrai qui leur fait comprendre que le décès de M. Godin est une perte pour les travailleurs de tous les pays.
- (.Applaudissements)
- 2me Question. — Modification à l'article 3 des statuts pour insérer à perpétuité le nom de Godin dans la dénomination sociale.
- Mme la Présidente donne lecture à l’assemblée de la pétition suivante, signée par 86 associés.
- Guise Familistère, 26 mai 1888,
- Au Conseil de Gérance de la Société du Familistère de Guise,
- Messieurs les Conseillers,
- Nous, soussignés, membres associés de la Société du Familistère de Guise, venons avec l’assentiment de l'Adminis-trateur-Gérant, conformément aux prescriptions de l’art. 138 des statuts, vous prier de soumettre à la délibération d’une prochaine assemblée générale des associés, la question suivante :
- Considérant qu’il est de la plus grande importance pour l’association à tous les points de vue, de conserver, dans sa dénomination sociale, le nom de Godin son immortel fondateur;
- Que ce nom a jusqu’ici figuré dans la raison sociale ; mais que celle-ci devant légalement changer avec les noms des Administrateurs-Gérants qui se succéderont dans la société, il faut inscrire ailleurs le nom de Godin qui est à la fois notre titre de gloire et de recommandation au point de vue de ,l’émancipation sociale, et notre richesse au point de vue industriel et commercial ;
- Par ces motifs, nous proposons que l’art. 3 des statuts soit désormais rédigé comme suit :
- Article 3.
- L’association entre travailleurs et capitalistes fondée au Familistère de Guise par l’initiative de M. Godin prend la dénomination de :
- Maison Godin
- Société du Familistère de Guise. etc, le reste comme au volume des statuts.
- Veuillez agréer, Messieurs les Conseillers, l’expression de nos meilleurs sentiments.
- Signé :
- Tasserit, Beaurain, Berlemont, Gardez, Grandin, Fleury, Olivier, Larmoyeux Florus., Lamy, Tardier, Quent Victor, Poquet, Dassonvilie, Nicolas Joseph, Dirson J.-B., Jumeaux Victor, L. Wallon, Petithomme, de Roo, Evens Jean, Gras Prosper, Point, Moyat, J. Lefèvre, Alizard, Poulain F, A, Bocheux, A. Pernin, Liénard, F. Bourdanchon, Défontaine B, Piponnier, Painvin, H. Seret, G. Liénard, L. Rousselle, A. Migrenne, Quent Aimé, E. Allart, Louis Albert, Mathieu, M. Allart, Proix Martial, Cartigny Jules, Fanielle Arsène, J. Legrand, Blancaneaux G., Louis Eugène, Sarrazin, L. Léguiller, Proix Emile, Maillard, Proix Pascal, Roppé, Ed. Louis fils, Blanquin, Dupont Fontaine, Lhote Henri, Henne-quin, Blancaneaux Adonis, Lecail Alphonse, Nicolas Jules, Baquet, Jumeaux Eugène, Lavabre Armand, Louis Léon, Grosche, Lefèvre, Champenois Aimé, Laporte, Dequenne, Masset, Nicolas Célinie, A. Doyen, V0 Roger, Sékutowictz, Cochet, Legrand Clémence, Bernardot, Venet, Bourbier, Donneaud, Godériaux Elie fils, M. Godin, Dequenne père.
- Madame la présidente ajoute :
- La question fondamentale,celle de conserver le nom Godin, est suffisamment posée par cette pétition pour qu’il n’y ait pas à insister. Néanmoins, Mesdames et Messieurs, je dois vous dire ceci. Quand le document que je viens de vous lire a été présenté au Conseil de Gérance, un des Conseillers a fait la judicieuse observation que nous devions insérer à l’art. 3 les mots : Ancienne Maison Godin et non ceux de : Maison Godin ; Et M. Tisserant, un de nos principaux conseils, comme vous le savez, dans tout ce qui a trait au pacte social, abondant pleinement dans le sens de ce Conseiller, m’a écrit :
- « Vous, cessant d’être administratrice de la Société du Familistère, il faut pour être dans la vérité dire : Ancienne Maison Godin, s’exprimer autrement serait illogique. »
- La discussion est ouverte sur la proposition.
- L’Assemblée après examen procède au vote, elle décide à bulletin secret, à la majorité de 84 voix que les mots « Ancienne maison Godin » seront désormais insérés dans la dénomination sociale de la Société du Familistère de Guise, article 3 des statuts.
- 3me Question. — Démission de Madame Godin, Administratrice-Gérante et compte de sa gestion et de celle de ses délégués.
- Mme la Présidente se lève et prononce le discours suivant :
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- Mesdames et Messieurs,
- Vous m’avez fait l’honneur,il y a cinq mois, de me confier le poste d’Administratrice-Gérante de notre société. Bien que je n’eusse jamais envisagé qu’un tel poste pût m’échoir et que mon mari m’eût confié par son testament une autre tâche, celle de publier .es manuscrits, j’ai accepté la Gérance parce qu’en face de la foudroyante disparition du Fondateur de notre société et des démarches qui étaient faites prés de moi, il m’a paru indispensable de servir d’instrument d’union entre vous tous, et de laisser le temps apporter la transition voulue entre la Gérance de mon mari et celle de ses successeurs.
- Pour répondre aux obligations d’une charge que je ne pouvais porter seule, j’ai, vous le savez, délégué partie de mes pouvoirs à MM. André, Dequenne et Pernin.
- La Gérance a été e::ercée, depuis le jour de mon entrée en fonction jusque maintenant, en si parfait accord avec la volonté de la grande majorité d’entre vous, que pas une seule fois mes délégués ni moi n’avons eu à user du pouvoir que me donnaient les statuts d'agir, sous ma responsabilité, contre l’avis des assemblées ou conseils. Je puis le proclamer hautement : tous les actes qui, statutairement, devaient être soumis aux avis ou décisions des Conseils ou Assemblées ont été régulièrement proposés à ces corps et pas une seule fois, je le répète, mes délégués ni moi, n’avons passé outre à l’avis des Assemblées ou Conseils. J’en prends à témoins, en ce moment, et vous même Assemblée générale, et le Conseil de Gérance et de Surveillance ici rassemblés.
- Tout le personnel, sans exceplion, a de son côté fait tout le possible pour la bonne marche des choses ; aussi, grâce aux efforts, au zèle, au dévouement de chacun et de tous, les choses ont-elles suivi leur cours normal et marché de façon à nous permettre aujourd’hui d’envisager l’avenir en toute sécurité.
- Dans mon discours d’acceptation de la gérance je vous disais : « Tant que je ne serai point troublée dans le calme « et la sérénité d’esprit dont j’ai besoin pour faire la besogne « spéciale que mon mari m’a confiée ; (celle de publier ses a manuscrits), vous pouvez compter que je ne donnerai pas « ma démission.»
- Or, mes amis, ce calme, cette sérénité d’esprit qu’à ma très grande satisfaction je vois régner aujourd’hui dans nos rangs, je ne les ai pas eus un seul instant depuis que je suis à la Gérance.
- Non pas qu’il y ait eu de la faute de qui que ce soit ; car j’ai trouvé, je le répète, chez tous sans exception la meilleure volonté, le dévouement, l’abnégation même de la part de ceux qui ont pu avoir à souffrir de dispositions que la force des choses obligeait de prendre. C’est donc uniquement à ce fait principal que la nature ne m’a point bâtie pour les affaires et que j’ai une autre œuvre à accomplir, qu’est due ma retraite.
- Mon mari connaissait bien cette absence complète chez moi d’aptitudes pour les opérations de la nature de celles qui
- incombent au Gérant de notre société ; aussi ne m’avait-il pas confié la Gérance et ne l’eussé-je pas acceptée, ménie pour un court délai et secondée comme je l’ai été, sans h force des circonstances où nous nous sommes trouvés.
- Un des côtés de ma nomination intéressant pour la société toute entière était celui de conserver dans notre dénomination sociale le nom de Godin, connu universellement et à tant de titres.
- Mais ce nom, mes amis, nous venons de l’inscrire définiti, vement dans le titie de la Société, indépendamment du nom du Gérant.
- Ce point, si important étant réglé, je reviens àl’anomaliede ma situation en qualité de gérante. Cette anomalie, supportable pour un temps, mais qu’il ne serait pas possible de maintenir indéfiniment sans préjudice pour la bonne administration même de la société, consiste en ceci :
- La fonction de Gérant en raison des travaux et de la responsabilité qu’elle comporte donne droit pour le titulaire à des avantages spéciaux. C’est très bien quand le travail, la responsabilité et la rémunération vont ensemble.
- Mais si dans la phase exceptionnelle que nous venons de traverser, j’ai eu à prendre ma part de soins, il n’en serait guère de même à l’avenir pour les travaux courants de la Gérance. Je me trouverais donc dans une position où les avantages pécuniaires et la responsabilité me reviendraient tout entiers, tandis que la plus grande somme des travaux inhérents à ma fonction seraient faits par d’autres que moi.
- Vous, surtout, qni êtes des travailleurs, vous comprendrez qu’une telle anomalie ne pourrait qu’engendrer de très-mauvais fruits.
- Travail, rétribution et responsabilité doivent marcher de pair, et cela dans l’intérêt des travailleurs au moins autant que des administrateurs.
- En démissionnant aujourd’hui au profit de votre gérant désigné, M. Dequenne, je ne changerai rien à la marche des choses, puisque, déjà, en sa qualité de Gérant désigné, M. Dequenne a été et est le point de ralliement de toutes les bonnes volontés. Je ferai simplement disparaître l’anomalie qu’il ne me semble pas possible de maintenir plus longtemps dans l’intérêt même de notre société, et je rentrerai dans le seul rôle qui me convienne : celui de secrétaire de mon mari, aujourd’hui celui de metteur en ordre de ses œuvres posthumes.
- M. Dequenne dont vous avez tous, depuis de longues années, expérimenté les qualités inébranlables, la bienveil*-lance, la prudence, l’activité; M. Dequenne, contre lavis duquel je n’eusse pas agi dans mes fonctions de Gérante, vu sa profonde connaissance des affaires non-seulement industrielles, mais aussi économiques et sociales, M. Dequenne, enfin, à qui vous avez confié le poste de Gérant désigné, nie remplacera avec tout avantage, les faits me le prouvent chaque jour, au poste de la Gérance.
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- j’ai donc, Mesdames et Messieurs, l’honneur de vous déclarer que je résigne ici nies pouvoirs d’Administratrice-Gérante de la Société du Familistère de Guise aux mains de M. Dequenne François-Charles, actuellement Gérant désigné, nomination qu’il a acceptée le 12 février dernier, et pour laquelle la publicité légale a été faite le 23 du même mois. M. Dequenne ayant alors accepté éventuellement la Gérance devient donc, à partir de maintenant, Administrateur-Gérant en mon lieu et place, conformément à l’art. 76 des statuts, par conséquent, les pouvoirs quej’avais délégués à MM. André, Dequenne et Pernîn cessent de plein droit avec la fonction que je viens de résigner.
- Avec M. Dequenne, vous le savez, le pacte statutaire recevra son application loyale et ferme, les volontés du Fondateur de notre association seront religieusement observées, et toutes les mesures propres à développer et assurer le bien général trouveront en lui un énergique soutien.
- La Gérance s’exercera directement et il n’y aura de changé que notre raison sociale qui devient à partir de maintenant : Dequenne et Cie.
- Cette modification entraîne une publicité légale dont le soin revient désormais à notre nouvel Administrateur-Gérant, selon les prescriptions de l’art. 142 des statuts. En même temps sera publiée la modification que vous venez de faire à. Part. 3 des statuts et qui maintient à notre société le nom de son fondateur, Godin.
- Vous remerciant une nouvelle fois, Mesdames et Messieurs, de Phonneur que vous m’avez fait et de la confiance que vous m’avez témoignée en m’appelant à exercer la fonction de Gérante pendant la période transitoire entre la Gérance de mon mari et celle de ses successeurs, je cède la parole, et la place à M. Dequenne.
- M. Tasserit, rapporteur du Conseil de Surveillance, demande la parole et s'exprime en ces termes :
- Madame,
- Ce n’est pas sans regret que nous vous voyons abandonner la fonction d’Administratrice-Gérante de notre société, mais puisque votre décision est irrévocable nous n’insisterons pas.
- Bien que nous eussions souhaité de tout notre cœur vous T°ir rester au poste que nous vous avions confié en reconnaissance du concours dévoué et intelligent que vous avez apporté au Fondateur dans l’édification de son œuvre, nous ne voudrions pas que cette récompense fût pour vous une cause d obsession qui pourrait nuire à votre santé.
- Nous faisons abnégation de nos préférences pour rendre à ;otre esprit le repos et le calme qui lui sont indispensables P°ur exécuter les derniers vœux de notre cher et regretté Fondateur, et vous permettre de publier les manuscrits qu’il 'vous a laissés.
- Espérons que M. Godin trouvera des imitateurs qui, comme
- lui, procureront aux classes laborieuses le bien-être, l’aisance et les bienfaits que l’association donne à tous ses membres.
- Vous venez de nous dire, Madame, que durant votre gestion, tout le personnel placé sous vos ordres a fait son devoir.
- Personne ici ne peut se soustraire à cette obligation, la Société a le droit de l’exiger de chacun de ses membres.
- Celui à qui échoit l’honneur de vous succéder mérite notre confiance à tous les points de vue.
- M. Dequenne n’est pas un inconnu pour nous et nous ne le sommes point pour lui. Beaucoup d’entre nous ont travaillé sous son habile et intelligente direction. Nous avons pu, tous, apprécier son caractère loyal et conciliant. L’activité qu’il a toujours déployée dans nos ateliers, la compétence dont il fait preuve à chaque instant dans les questions administratives, la bienveillance qu’il a toujours montrée envers nous sont autant de précieuses garanties pour l’avenir.
- Nous sommes fermement convaincus qu’il réalisera les espérances que nous mettons en lui, et que sa gestion sera féconde.
- L’association aura en lui un soutien puissant et énergique, ainsi qu’un vaillant défenseur.
- 11 peut être persuadé qu’il trouvera constamment parmi nous le respect, l’obéissance, la soumission qui lui sont dus et nécessaires pour accomplir sa mission. Il peut compter aussi sur notre dévouement le plus absolu, chaque fois qu’il s’agira de la sécurité et des intérêts de l’association.
- Je ne puis terminer, Madame, sans vous prier d’accepter les respectueux remerciements et les témoignages d’affection que je suis heureux de vous offrir, au nom du Conseil de Surveillance et de tous les membres de cette assemblée.
- Et, afin de vous prouver quels^sont les sentiments qui nous animent à votre égard, j’ai l’honneur de proposer à la dite assemblée, en reconnaissance de l’esprit de justice et d’équité que vous avez montré pour remplir votre mandat d’Adminis-trateur-Gérant de la Société, de voter la résolution suivante :
- L’assemblée déclare reconnaître que Madame Godin, dans sa gestion d’Administratrice-Gérante a, comme elle l'a dit dans son discours de démission, marché en si parfait accord avec la volonté générale que pas une seule fois elle ni ses délégués: MM. André, Dequenne et Pernin n’ont usé du pouvoir que les statuts donnent au Gérant d’agir sous sa propre responsabilité, contre l’avis des Conseils et Assemblées.
- L’assemblée reconnaît, en outre, que toutes les questions qui, statutairement, doivent être soumises aux avis ou délibérations des Conseils et Assemblées ont élé régulièrement proposées à ces différents corps durant la gestion de Madame Godin, et que pas une seule fois il n’a été passé outre, ni par elle ni par ses délégués, à l’avis des Assemblées ou Conseils.
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- En conséquence, l’Assemblée accepte la démission que donne Mm0 Godin de ses fonctions d’Administratrice-Gérante, lui donne pleine et entière décharge de la gestion quelle a exercée à ce titre du 29 Janvier dernier jusqu’à ce jour et des résultats de cette gestion, la décharge elle et ses délégués de toute responsabilité, et la remercie du dévouement avec lequel elle s’est consacrée au soin des intérêts de la Société du Familistère de Guise.
- Mme la Présidente invite l’assemblée à voter à bulletin secret, par oui ou par non, sur l’adoption de la Résolution proposée par le Conseil de surveillance.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- Votants, 85.
- Pour l’adoption, 81 voix
- Bulletins blancs, 4
- En conséquence, la démission de Madame Godin est acceptée et Quitus lui est donné de sa gestion ainsi qu’à ses trois délégués,MM. André,Dequenne, etPernin,dont te mandat cesse de plein droit avec la fonction résignée par Madame Godin.
- 5n>e Question. — Installation de M. Dequenne, Gérant désigné,en qualité d'Administrateur-gérant.
- Mme la Présidente donne la parole à M.Dequenne, lequel prononce le discours suivant :
- Mesdames et Messieurs
- Vous venez d’entendre Madame Godin ; mue par des scrupules exagérés peut-être et pour des raisons dont elle est la meilleure appréciatrice, elle se retire à notre grand regret ; nous l’avions cependant assurée de nos concours dévoués et désintéressés sur lesquels elle aurait pu toujours compter.
- Espérons que ni elle ni nous n’aurons à regretter plus tard sa détermination.
- Nous n’en conserverons pas moins son souvenir dans nos cœurs et son nom sera intimement lié dans notre pensée à celui de l’homme illustre auprès de qui elle a vécu et dont elle a partagé les travaux.
- Madame Godin ne nous quittera pas d’ailleurs, elle restera avec nous comme habitante du Familistère et comme membre du conseil de gérance, dans les réunions duquel elle pourra nous faire profiter de ses conseils et de l’expérience qu’elle a acquise par sa collaboration à l’œuvre de Monsieur Godin.
- Qu’elle reçoive ici l’expression sincère de notre gratitude et de notre reconnaissance pour le dévouement et l’abnégation dont elle a fait preuve pendant la période transitoire que nous venons de traverser.
- Quant à moi, Mesdames et Messieurs, je ne me dissimule pas les difficultés de la tâche qui m’incombe ; il ne me sera possible de bien la remplir qu’avec le bon vouloir et le con-
- cours de tous ; j’y compte, car l’avenir de notre association en dépend et l’intérêt de chacun est en jeu.
- Je n’ai pas cherché la situation qui m’est faite, les circonstances me l’imposent, votre confiance m’y appelle, il est de mon devoir de l’accepter avec ses responsabilités et ses conséquences ; la refuser serait déserter une belle cause : celle des travailleurs.
- Peu de chose sera changé dans la direction administrative de la société : le changement consistera seulement dans la présence et la direction dans les ateliers et partout d’un administrateur gérant qui verra par lui-même, pourra se rendre compte et juger en connaissance de cause.
- Je ferai mon possible pour marcher d’accord avec tous les membres du conseil de gérance dont je ne doute pas d'obtenir l’aide et le bon vouloir nécessaires à la bonne marche et à la prospérité de notre association ; je compte sur leur dévouement à la cause des travailleurs et à l’œuvre sociale à l’édification de laquelle certains d’entr’eux ont collaboré et dont ils doivent tous être les meilleurs et les plus fermes soutiens.
- Je compte aussi et surtout sur l’appui et le concours dévoué de tous les travailleurs de l’association : associés, sociétaires et participants ; ils savent que l’union et la concorde sont nécessaires à la bonne marche d’un établissement, que l’ordre avec une discipline juste, impartiale et égale pour tous sont indispensables à sa prospérité.
- En ce temps de progrès social et d’aspiration à la justice et à l’égalité pour tous, il est nécessaire que dans une association de travailleurs comme la nôtre, les chefs donnent l’exemple de l’exactitude et de l’activité au travail, car s’il est juste que les aptitudes et les capacités soient rétribuées selon leurs valeurs et leur mérites, il est juste aussi que dans une société ouvrière les supérieurs prêchent d’exemple et paient de leurs personnes.
- Vous me connaissez, mon passé vous répond de l’avenir ; vous savez que vous pouvez compter sur moi comme je sais que je puis compter sur vous ; je n’ai jamais oublié et je n’oublierai jamais que je suis sorti, comme vous tous d’ailleurs et aussi comme notre regretté fondateur, des rangs de la classe ouvrière ; que j’ai vécu avec vous et partagé vos travaux depuis un grand nombre d’années; et si je puis être fier à juste titre et sans présomption d’être devenu votre administrateur-gérant, vous pouvez l’être aussi d’avoir à votre tête un travailleur, un de vos pareils. (Applaudissements)
- Au point de vue de l’œuvre sociale familistérienne, je me ;onsidérerai comme un chef de famille dont le devoir est de ravailler au bien-être et au bonheur des siens ; non pas Ie lonheur qui consiste dans les jouissances matérielles qu il est lifficile sinon impossible à des travailleurs d’obtenir, car ’aut compter avec les luttes pour la vie et la concurrence ndustrielle, mais un bonheur relatif, consistant dans le conten ment de soi-même qui ferait dire à chacun : je suis content
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- de mon sort, je suis heureux autant que peut l’être l’homme obligé de travailler pour vivre.
- Si la Providence m’accorde encore des années d’existence et si j’ai le bonheur de mener à bien la lâche qui m’est dévolue, la seule récompense que j’ambilionnerai sera de pouvoir me dire et vous entendre dire que j’ai bien rempli ma mission ; et lorsque l’âge sera venu de me retirer pour céder la place à un plus jeune, plus actif et sans doute plus capable, je le ferai avec la conscience d’un homme qui peut se dire qu’il a travaillé au bien de ses semblables et qu’il a bien accompli son devoir. (Vifs applaudissements)
- En conséquence,M.Dequenne, entre en exercice comme Administrateur-Gérant et, par suite de ce changement de Gérant comme de la modification statutaire à l’article 3 énoncée plus haut, la dénomination sociale est à l’avenir ainsi conçue :
- Ancienne Maison Godin Société du Familistère de Guise Association coopérative du Capital et du Travail Sous la raison sociale : Dequenne et Cie
- L’ordre du jour étant épuisé, Madame la Présidente invite le secrétaire à lire le procès-verbal, afin de permettre les rectifications s’il y a lieu.
- Le procès-verbal est adopté.
- La Séance est levée.
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- LA GUERRE ET L’OPINION PUBLIQUE
- Nul n’entreprend aujourd’hui de faire l’apologie de la guerre ; elle a perdu ses chantres et ses poètes; elle n’a plus que des partisans intéressés ; il ne lui reste d’autre cause que celle des ambitions ou des vues malsaines ; elle n’a même plus le penchant public pour opinion et pour appui. Tout le monde sait et comprend que la paix est indispensable à la stabilité du travail et au bonheur des peuples ; que pour asseoir des institutions sérieuses en faveur des classes laborieuses, il faut avant tout assurer la sûreté et la stabilité de ces institutions.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- La situation parlementaire
- Le moment n’est pas encore venu de porter un jugement définitif sur la Chambre élue en 1885. Elle a encore quelques mois d’existence devant elle, et'ce n’est pas à propos de quelques incidents récents qu'il conviendrait d'entreprendre la critique rigoureuse de ses actes.
- Néanmoins, bien que nous ne nous soyons pas
- imposé la tâche de suivre pas à pas la marche des travaux de cette Assemblée, qui, au point de vue des questions qui préoccupent le Devoir, lait trop souvent l’école buissonnière,il convient de signaler ceux de ses actes qui attestent des tendances conformes aux nôtres, et de marquer, d’autre part, les particularités dans lesquelles nous voyons des avant-coureurs d’un changement de situation.
- Un article du règlement de la Chambre exige la présence de la moitié plus un du nombre total de ses membres pour qu’un vote soit valable. Il s’agit ici du fameux Quorum, qui révéla bruyamment son existence au monde lors du premier congrès tenu à Versailles à l’occasion de la révision de la constitution, et partagea, à cette époque, la vogue de la non moins fameuse question préalable.
- Il faut reconnaître que le Quorum serait un obstacle à la validité de la plupart des votes, si les députés présents ne rendaient pas à leurs confrères absents le service de voter pour eux. Mais cetle complaisance, fâcheuse à plus d'un égard, n’a pas l’occasion de se manifester dans le cas où le scrutin a lieu à la tribune par appel nominal. C’est alors que le quorum apparaît. Il est ou n’est pas atteint.
- Un député a eu l’idée de demander l’application aux votes de la commission du budget de cette disposition qui ne vise que les votes de la chambre.
- La proposition était bien anodine. Elle a cependant donné lieu à une vive discussion. Un député a même déclaré qu’il ne voyait dans cette proposition qu’une tentative pour organiser sinon l’obstruction, du moins la stérilité. Telle n’était certes pas l’intention de l’honorable promoteur de cette idée ; mais il est probable qu’appliquée dans toute sa rigueur, la proposition serait à peu près aussi inexécutable qu’une décision portant que la revue du 14 juillet aura lieu dans la lune. Et c’est pour cela quelle a été qualifiée de puérile par le président du conseil. Cependant, si l’on considère qu’il a suffi de l’intervention du ministre pour passionner cet insignifiant débat, on ne saurait mettre en doute qu’il n’y ait dans ce fait, comme dans le vote qui a donné tort au représentant du gouvernement, l’indice d’un état d’esprit qui mérite une certaine attention, surtout, si on le rapproche de cet autre fait que, deux jours auparavant, la Chambre avait décidé, contrairement au secret désir du gouvernement que la commission du budget ne serait pas nommée au scrutin de
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- liste, ainsi que cela avait eu lieu l'année dernière, par dérogation à la règle constamment suivie jusqu'alors.
- Était-ce marque d’hostilité contre le cabinet ? Ou bien simple jeu d’assemblée qui s’essaie à ses divertissements politiques ordinaires après quelques semaines de laborieuse gestation de réformes?
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- Il y a environ un mois,une sorte de flux d’intentions généreuses envahit les hautes sphères du pouvoir. La Chambre et le Gouvernement rivalisèrent de zèle. De nombreux projets de loi concernant la classe des travailleurs furent déposés, et ceux qui avaient été soumis à l’examen des commissions furent discutés à la tribune. Tout contribuait à faire naître ce mouvement de féconde activité, que nous saluâmes avec joie, et à en favoriser le développement : l’imminence du renouvellement de la Chambre, la nécessité bien comprise de répondre par des actes au reproche d’impuissance, et, coïncidant avec cette bonne volonté, la présence d’un ministère, plus apte qu’aucun, semble-t- il, grâce à un concours particulier de circonstances que nous allons rappeler, à mener à bonne fin, l’œuvre entreprise, et à tirer le meilleur parti de la capacité réformatrice de la Chambre actuelle.
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- En 1880, M. Charles Floquet, alors député de Paris,faisait à Elbeuf une conférence dans laquelle il exposait un plan de réformes : développement des associations ouvrières, légalisation des syndicats, crédit au travail parla création de banques populaires, fixation légale des heures de travail, création d’écoles professionnelles et d’une caisse nationale de retraites, loi sur la responsabilité des patrons en matière d’accidents, sans oublier les travailleurs agricoles, réforme hypothécaire, admission des groupes ouvriers aux adjudications publiques.
- M. Floquet était alors le président du groupe le plus nombreux et le plus influent de la Chambre, l’Union républicaine, aussi peut-on considérer le programme qu’il développait à Elbeuf,après l’avoir exposé au Hâvre quelque temps auparavant, comme le programme socialiste du parti républicain, les cahiers ouvriers de 1880, pour employer l’expression de l’orateur, qui faisait dériver toutes les réformes accomplies ou à accomplir de la Révolution de 1789. |
- La déclaration socialiste du président actuel du
- conseil des ministres avait lieu quelques jours avant la réunion du Congrès du Hâvre.On sait que ce congrès consacra définitivement la scission survenue l’année précédente, au Congrès de Marseille, entre les ouvriers collectivistes révolutionnaires et les ouvriers socialistes réformistes. Les deux courants suivirent leur pente : le premier s’isolant, fuyant les contacts, pour ne pasémietter sa force évitant les mélanges d’éléments étrangers pour ne pas atténuer sa vigueur ; l’autre se perdant dans les méandres du parlementarisme, et disparaissant sous les couches profondes de l'indifférence bourgeoise, lorsqu’il ne.se relevait pas dans un élan d’initiative propre.
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- L’élaboration des réformes sociales a été lente. Prenons, pour exemple, celle qui est relative à l’admission des groupes ouvriers aux adjudications publiques.
- Un décret des 15-19 juillet 1848 admettait les associations ouvrières à l’adjudication des travaux de l'État, sans obligation de cautionnement ; mais paralysé par des formalités d’administration le décret resta lettre morte. Survint le coup d’État, et les associations disparurent. L’idée fut reprise en 1882, croyons-nous par M. Floquet, alors préfet de la Seine, et l’année suivante par M. Waldeck Rousseau, ministre de l’intérieur.
- Ce dernier, par décret en date du 20 mars 1883, institua une grande commission chargée de rechercher le moyen de faciliter aux associations ouvrières reconstituées sur la base de la loi du 24 juillet 1867, leur admission aux adjudications et soumissions des travaux d’Etat.
- L’enquête eut lieu. Elle fut même rapidement conduite, étant donnés le nombre des déposants, l’importance et le développement des dispositions. L’ensemble de ses travaux est un document des plus considérables pour notre histoire économique et sociale.
- Or, c’est dans le courant du mois dernier seulement,que le journal officiel a publié le décret, qui, par le lotissement des travaux,par la dispense du cautionnement pour les entreprises au-dessous de 50.000 francs, et par la préférence accordée, à égalité de prix, aux associalions sur les entrepreneurs, permet enfin aux sociétés ouvrières, de participer aux marchés de l’Etat, et fait entrer pour la première fois dans les faits la pensée des Constituants de 1848.
- Pourquoi cette longue incubation d’une réforme
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- qui pouvait être, comme elle l’a été, résolue par un j simple décret ? !
- Et même s’il s’agit de mesures qui exigent la garantie que donnent les formalités parlementaires, et la sanction du vote des représentants de la nation, qui donc se refuserait à reconnaître combien molle et rare a été jusqu’à ce jour l’impulsion gouvernementale, combien lente et indécise l'action parlementaire.
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- Les cahiers ouvriers de 1880 n'ont été entamés que dans une bien minime proportion, eu égard au temps écoulé depuis cette époque, et c’est M. Floquet qui a eu le mérite de la mise en œuvre de la plupart des réformes qu’ils renferment.
- Il eut été éminemment désirable que sous l'égide d’un gouvernement résolûment réformateur la Chambre pût venir à bout de l’entreprise, en réalité fort modeste, dans laquelle elle s’était engagée, peut-être moins dans le but d’accomplir une œuvre utile que pour échapper aux conséquences désastreuses pour elle de son inaction.
- Nous l’avons dit, l’occasion était bonne, et les circonstances favorables.En présence d’un danger, peut-être exagéré, mais réel,un grand apaisement s’était tait dans les esprits. Toutes les fractions progressistes du parti républicain avaient fait un pacte d’alliance contre les ennemis de la République. Le parti ouvrier, sans perdre de vue le but constamment poursuivi par lui sur le terrain économique, sortait de la neutralité, plus hostile que bienveillante, dans laquelle il s’était toujours tenu vis à vis des autres nuances du parti républicain, rentrait, pour ainsi dire, dans les rangs et signait le nouveau contrat politique. Les républicains immobilistes, cause première du péril, imposaient plus que jamais silence à leurs rancunes, et gardaient une prudente réserve.
- Le danger n'a pas encore complètement disparu et déjà les intrigues renaissent. Le parti dont l’incurie et les fautes ont compromis nos finances et jeté le discrédit sur nos institutions, relève la tête. Il y a une place forte : le sénat. C’est de là qu’est partie la déclaration de guerre au ministère. La proposition la plus contestable y donne lieu à des votes unanimes de blâme. Le sénat déclare avec une étrange franchise que les réformes du ministère lui font peur, et qu’il ne veut ni le ministère ni les réformes. Et il le prouve.
- Le virus parlementaire regagne la Chambre qui semble déjà lasse de sa courte étape dans la voie ûu travail sérieux.
- Nous avons signalé au début de cet article deux ou trois incidents significatifs.Ajoutons que samedi dernier la chambre avait à nommer la commission chargée d’examiner lebudget du prochain exercice.
- Non seulement aucun des membres de la nouvelle commission n’accepte le projet tel qu’il est présenté, ce qui ne surprendra pas nos lecteurs, mais encore, ce qui est beaucoup plus grave, la majorité des commissaires est hostile à la politique générale du gouvernement. Or, il ne faut pas oublier que la plupart des nombreux cabinets qui se sont succédé depuis l’établissement de la République, sont tombés sur la question du budget.
- Aussi ne saurions-nous fonder de grandes espérances sur la durée du ministère actuel,et voyons-nous avec tristesse renaître dans le parlement des compétitions personnelles sur lesquelles nous n’insistons pas, et dont nous ne parlerions même pas ici, si elles n’étaient pas la principale cause du continuel avortement des réformes et de la mauvaise gestion des affaires. J. Pascaly.
- ..................................... ...............
- Faits politiques et sociaux.
- FRANCE
- La commission du budget.— La chambre a nommé samedi dans ses bureaux la commission du budget de 1889.
- Sur 33 membres le groupe de l’Union des gauches en compte 17, ce qui assure la majorité aux opportunistes. On se souvient que dans la commission précédente, la majorité appartenait aux radicaux.
- La commission comprend, en outre, 3 membres indépendants qui par leurs affinités se rattachent à l’Union des gauches, 9 membres de la gauche radicale et 4 membres de l’extrêtne-gauche.
- Dans la discussion qui a précédé les élections dans les bureaux, les opportunistes se sont déclarés adversaires absolus du projet de M. Peytral.
- Ils ont relevé surtout trois objections principales : 1° la suppression de l’amortissement, 2* l'imputation d’une partie des dépenses de guerre sur la dette flottante, 3° l’absence d’économies.
- Les opportunistes se sont fait une spécialité de ce dernier reproche depuis qu’ils ne sont plus au pouvoir.
- Le projet ne rencontre d’opposition de la part de la minorité radicale que sur certains points seulement.
- Un certain nombre de commissaires radicaux ont formulé des critiques contre le projet gouvernemental,mais ont déclaré nettement qu’il fallait travailler à l’améliorer par une entente 1 cordiale avec le ministre.
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- Il importe de * dire aussi que quelques membres modérés, notamment M.M. Sarrien et Baïhaut anciens ministres ont déclaré qu’ils ne voulaient pas faire de la question budgétaire une question politique et se servir de la commission du budget comme d’un levier pour renverser le ministère, suivant l’expression de l’un d’eux. Ils veulent s’efforcer d’améliorer le budget d’accord avec le gouvernement.
- SUISSE
- Le Conseil national, à Berne, avait été saisi d’une proposition tendant à retirer au gouvernement le pouvoir de prononcer les expulsions, pour le transférer aux tribunaux.
- La proposition a été repoussée par 150 voix sur 159 votants.
- Il convient de dire que le gouvernement helvétique avait précédemment annoncé la mise à l’étude d’un projet relatif aux dispositions pénales à prendre contre les agents provocateurs.
- Quant à l’expulsion d’un citoyen suisse par voie administrative le seul précédent est le cas de M. Mermillod, qui en 1873, avait illégalement pris le titre et les fonctions d’évêque, délit contre lequel la législation ne fournissait aucune arme.
- ANGLETERRE
- Le rejet du projet de tunnel sous la Manche.— Le 27 juin la chambre des communes a repoussé par 305 voix contre 165 le projet d’un tunnel sous la Manche.
- On connait les arguments des adversaires du projet.
- La position insulaire de l’Angleterre lui a donné une supériorité énorme dans le passé et lui donnera sans doute cette même supériorité dans l’avenir. Elle a écarté la nécessité de ce fléau : la conscription, et la possibilité de cet autre fléau : l’invasion.
- Au point de vue des avantages commerciaux l’agrandissement des ports serait un meilleur moyen que le tunnel de développer les communications avec le continent.
- Telle est la thèse qui a été soutenue par les orateurs du gouvernement.
- Les partisans du bill ont tourné en ridicule les. objections tirées du point de vue militaire, et fait ressortir les avantages considérables que le commerce retirerait de la construction du tunnel.
- M. Gladstone a pris la parole en faveur du bill.Il a rappelé que la nomination d’une commission commune ayant pour objet l’étude et la construction du tunnel n’avait été que suspendue en 1884 par suite de conditions financières défavorables.
- Il a fait ensuite justice des sentiments de méfiance à l’égard de la France exprimés par le ministre M. Ilicks Beach.
- M. Gladstone a conclu en disant qu’il espère que le pays, qui n’a jamais été opposé au projet, lui est aujourd’hui favorable et qu’il y a désormais chance de le voir aboutir.
- Ajoutons que les expériences faites sur la côte anglaise jusqu’à deux milles au large, c’est-à-dire sur un dixiéme de la longueur du tunnel, ont démontré lapossibilité du percement.
- Il ne reste plus que des préjugés à vaincre. Ce n’est pas la plus mince des difficultés. Espérons, nous aussi, qu’elle sera surmontée comme les autres.
- La loi de coercition.— La semaine dernière a eu lieu la discussion d’une motion de M. John Morley, invitant le gouvernement à déclarer « la mise en pratique et l’application de la loi de coercition nuisibles au prestige de la loi, propres à aliéner le peuple irlandais et contraires aux véritables intérêts du Royaume-Uni.»
- En attaquant avec énergie la politique irlandaise du gouvernement, le lieutenant de M. Gladstone ne faisait pas peser la responsabilité des actes qu’il incriminait sur le seul secrétaire en chef pour l’Irlande, mais sur le cabinet tout entier et sur la majorité qui le soutient.
- Aussi le gouvernement avait-il fait un pressant appel à tous ses partisans, en leur déclarant qu’il n’avait pas trop de toutes ses forces pour résister à l’opposition encouragée par les succès électoraux. Il avait conjuré la gauche conservatrice de subordonner ses opinions sur les questions accessoires à la grande question de l’union nationale et du maintien du cabinet, donnant à prévoir que ce dernier, s’il était affaibli par des défections partielles, se verrait forcé d’en appeler au pays.
- II faut croire que cette argumentation a parte, a dû avoir une certaine influence sur un certain nombre de partisans du cabinet, car les raisons invoquées par le gouvernement au cours du débat, pour justifier les mesures prises contre l’Irlande, et la façon dont elles sont appliquées, ne tenaient pas debout. Le cabinet a eu gain de cause par 93 voix de majorité sur 639 votants.
- Il n’y a pas lieu de se réjouir d’un succès aussi relatif, car jusqu’à ce jour il n’avait jamais obtenu moins de 130 ou 120 voix de majorité dans les questions relatives à l’Irlande.
- Quoiqu’il en soit, l’effet voulu par les auteurs de la proposition a été obtenu. L’opinion publique est édifiée. Les prochaines élections générales amèneront la fin de la désastreuse politique suivie en Irlande.
- On vient de distribuer à la chambre des députés le projet de loi suivant qui est de nature à intéresser tous nos lecteurs :
- PROJET DE LOI
- sur la liberté d’association
- EXPOSÉ DES MOTIFS Messieurs,
- En vous soumettant aujourd’hui le projet de loi qui tend à réaliser en France la liberté d’association, le Gouvernement ne fait que tenir l’engagement qu’il a pris lorsqu’il s’est présenté pour la première fois devant les Chambres.
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- Nous ne nous attarderons pas à discuter ici la légitimité du droit d’association, ni à faire ressortir les vices delà législation qui régit actuellement la matière. A instituer un pareil débat, on risquerait de ne plus rencontrer de contradicteurs.
- Il y a longtemps, en effet, que cette législation étrange, qui limite un droit naturel par un chiffre arbitraire, qui permet aux citoyens de s’associer librement lorsqu’ils sont au nombre de vingt, mais qui, lorsqu’ils sont au nombre de vingt-et-un, les soumet indistinctement à l’autorisation administrative, quels que soient l’objet qu’ils poursuivent et les moyens qu’ils emploient, il y a longtemps, disons-nous, que cette législation n’est plus défendue par personne. Tous les partis en réclament à l’envi l’abrogation. L’administration hésite à l’appliquer et les poursuites sont devenues rares. Et s’il est vrai, comme on l’a dit souvent, qu’une réforme, pour être légitime et durable, a besoin d’être préparée dans les esprits et d’ètre acceptée par l’opinion, il n’y a jamais eu de réforme plus mûre que celle que nous vous proposons aujourd’hui d’accomplir.
- Nous estimons qu’il est urgent d’établir la liberté d’association, non seulement parce qu’elle consacre un droit inhérent à la nature humaine, mais aussi parce que l’exercice régulier et permanent de ce droit par l’ensemble des citoyens est une condition de vie pour un régime fondé sur la souveraineté nationale.
- Que, sous la monarchie, tempérée ou non, le Gouvernement, ne considérant comme légitime et bienfaisante que sa propre activité, cherche à comprimer et à éteindre l’activité des citoyens, cela peut se concevoir. Mais si le Gouvernement de la République voulait entraver le groupement des actions individuelles, au lieu d’en tirer sa force, il tomberait dans la plus singulière et même dans la plus dangereuse des contradictions. Le Gouvernement du pays par le pays, qui suppose la participation constante de chacun à la vie publique, ne peut exister, se développer et prendre une marche régulière que si cette participation est éclairée. Or, y a-t-il un meilleur apprentissage de la vie publique que la pratique du droit d’association, qui habitue précisément les citoyens à ne pas séparer le bien de chacun du bien de tous ? On a déploré souvent et avec raison l’apathie du peuple français en matière politique et la facilité avec laquelle, à de certains moments et pendant des périodes plus ou moins longues, il semble se désintéresser de la chose publique. Dans cet abandon fréquent de soi-même, faut-il voir une preuve d’égoïsme, de frivolité ou de pusillanimité ? Non, ]1 y a en France des trésors de vaillance, d’activité et de dévouement. Qu’il surgisse une de ces crises qui mettent en jeu les libertés pnbliques et les conquêtes de la société moderne, °u bien menacent l’indépendance du territoire, et l’on verra Ce peuple s’unir dans une même pensée et agir dans un même but. Mais dès que le péril est conjuré, le faisceau se rompt, les bonnes volontés se dispersent, l’activité et la vigilance font place à l’inertie et à la quiétude.
- Cela ne vient-il pas, pour la plus grande part, de ce que le droit d’association, sauf à de rares et courts intervalles, a manqué à ce pays? L’activité commune des citoyens n’ayant pu être alimentée, des mœurs saines et viriles n’ont pu que difficilement s’établir. Il y a pour la République, à reconnaître et à garantir la liberté d’association, en même temps qu’un principe à appliquer et un intérêt vital à satisfaire, un devoir d’éducation civique à remplir.
- Pour accomplir cette œuvre nécessaire, il s’est produit de nombreuses et honorables tentatives. Si elles n’ont pu aboutir jusqu’à ce jour, c’est que, si tout le monde est d’accord sur la légitimité du droit d’association, des divergences se sont élevées sur la façon de l’appliquer. Delà des difficultés que nous avons dû envisager à notre tour. Sans nous en dissimuler la gravité, nous croyons, après un sérieux examen, qu’il suffit, pour les surmonter, d’en saisir levéritable caractère.
- Le dissentiment porte principalement sur la question des congrégations religieuses. On s’est divisé sur le point de savoir si la loi à établir embrasserait toutes les associations, ou si elle s’appliquerait uniquement aux associations laïques, en laissant vivre les lois qui régissent actuellement les congrégations reconnues et prohibent les congrégations non reconnues. Nous nous prononçons, quant à nous, pour une législation unique et la loi que nous vous proposons n’est pas seulement une loi de liberté, mais une loi d’égalité.
- Nous ne méconnaissons certes pas les différences qui séparent les congrégations des associations ordinaires. La simple association n’a aucun caractère de perpétuité et peut toujours se dissoudre ; elle n’a pas d’existence en dehors de celle de ses membres, qui conservent d’ailleurs leur individualité et vivent de leur vie propre. 11 est, au contraire, de l’essence même d’une congrégation d’avoir une personnalité distincte de celle de ses membres, à laquelle elle survit ; les personnes qui la composent vivent en commun ; elles perdent leur liberté avec leur individualité et s’absorbent dans la congrégation elle-même. Cette pérennité des congrégations est pour elle une cause de force ; en leur permettant d’acquérir toujours sans jamais rien rendre, elle accumule entre leurs mains, ayec la suite des temps, d’immenses richesses qui deviennent la source d’une irrésistible puissance. Si cette puissance est, sans contre-poids aucun, à la disposition d’un chef unique, si de plus elle se met au service d’intérêts qui sont en opposition avec ceux de la société civile, elle peut engendrer, tant sous le rapport économique que sous le rapport politique, de graves dangers [our l’État. Ces raisons ont amené de bons esprits à penser que l’État ne saurait, sans imprévoyance, traiter les congrégations comme des associations ordinaires et abandonner vis-à-vis d’elles tout droit de surveillance, de tutelle et d’intervention.
- Nous ne nous associons pas à ces conclusions. Le péril assurément ne saurait être nié. Mais pour prévenir un mal, il faut en analyser les causes. Il faut examiner, en ce qui con«
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- cerne les congrégations, si les inconvénients qu’elles présentent tiennent à leur existence même, ou s’ils ne résultent pas plutôt de certaines conditions particulières, qui, tout importantes qu’elles sont, n’ont pas, juridiquement du moins, un caractère essentiel.
- D’où provient donc le danger des congrégations? Rèside-t-il dans les vœux perpétuels que les congréganistes prononcent ? Mais si nos lois ne reconnaissent pas ces vœux et leur refusent toute sanction, elles ne les prohibent pas non plus. Considérés uniquement comme des résolutions individuelles ne pouvant s’exécuter que par la volonté plus ou moins ferme, plus ou moins soutenue, de ceux qui les prennent, ils n’ont absolument rien d’illicite. Il est permis à tout le monde de ne pas se marier, ou de rester pauvre, ou d’accepter la direction de son semblable. A cet égard la loi, sans pénétrer dans le for intérieur, se contente d’assurer la liberté de chacun. Si l’on tient pour une garantie insuffisante le fait que les vœux perpétuels n’ont pas de valeur légale, rien n’empêche de stipuler, par une disposition expresse que les membres d’une association ont à tout instant le droit de s’en retirer. C’est une disposition de ce genre que nous avons inscrite dans notre projet (art. 7). Elle nous paraît de nature à prévenir tous les abus.
- Les congrégations constituent-elles un danger parce qu’elles peuvent recevoir leur impulsion de l’étranger? Mais ce danger, qui est réel, peut ne pas leur être particulier et ne justifie pas, par conséquent, une mise hors du droit commun. 11 est aussi facile que légitime d’armer le Gouvernement contre des entreprises qui, venant du dehors, peuvent échapper à l’action répressive des lois françaises. Nous n’avons pas à hésiter, quant à nous, à donner au Président de la République le droit de dissoudre, par décret rendu en Conseil des Ministres, les associations qui seraient sous la dépendance d’associations résidant à l’étranger. Ce droit, dont le Gouvernement usera sous sa responsabilité, n’aura qu’à s’exercer rarement et dans des conjectures graves. Mais il laut et il suffit qu’il existe.
- En réalité, le véritable danger que créent les congrégations, c’est la reconstitution et le développement des biens de mainmorte. Une association, en s’abstrayant de la personnalité de ses membres, devient impérissable. Si elle a la faculté de posséder, elle acquerra constamment et sa fortune, sans cesse grandissante, sera pour toujours soustraite à la circulation.
- 11 y a une limite aux fortunes des particuliers : la mort exerce sur elles son œuvre incessante de décomposition. Il n’y a pas de limite à la fortune des êtres moraux. De là une menace pour la richesse publique et une cause de trouble pour l’État.
- C’est pourquoi, dit-on, il faut mettre nne barrière à l’augmentation des biens ainsi frappés d’immobilité et soumettre les congrégations à la nécessité d’une autorisation préalable du Gouvernement.
- Nous pensons qu’en raisonnant ainsi, on confond l’existence
- même de l’agrégation et ce qu’on appelle la capacité civile, c’est-à-dire la faculté qu’elle peut avoir ou ne pas avoir de constituer une personnalité distincte de celle de ses membres et ayant, comme eux,mais en dehors d’eux, le droit d’acquérir et de posséder. Nous n’ignorons pas que, sous l’empire de la législation actuelle, l’acte des pouvoirs publics, loi ou décret, qui donne aux congrégations le droit à l’existence, leur confère, implicitement la capacité civile. Et s’il s’agissait aujourd’hui de supprimer simplement la nécessité de l’autorisation préalable tout en liant la capacité civile à l’existence même des associations, nous repousserions, comme funeste, une mesure de ce genre. Mais la capacité civile n’est pas une conséquence nécessaire de l’existence légale. Il convient d’établir au contraire une distinction très-nette entre le droit d’exister, qui est primordial, et le droit à la personnalité civile, qui est contingent et accessoire. C’est grâce à cette distinction, applicable à toutes espèces d’associations, qu’il devient possible de leur assurer la liberté de vivre sans compromettre les bases sur lesquelles repose la société moderne. C’est dans cette distinction, en un mot, que gît la solution du problème à résoudre.
- La liberté d’association est de droit naturel : le pouvoir qui y porte atteinte sort de son rôle et commet une usurpation. La personnalité civile, au contraire, ne résulte pas de la nature des choses ; c’est une abstraction juridique, une fiction légale et, précisément parce que c’est une fiction, elle n’a aucune existence réelle pouvant donner naissance à des droits propres. L’être nouveau qu’elle introduit,dans la société ne reçoit sa vie que de la loi elle-même. La loi seule peut donc le créer et, le créant, régler les conditions de son existence.
- Ainsi, liberté entière pour les associations d’exister et d’accomplir leur œuvre ; — intervention de la loi pour leur conférer la capacité civile et en déterminer la limite: — tels sont les principes dont l’application nous paraît de nature à sauvegarder tous les droits, ceux des particuliers aussi bien que ceux de l’État. Ce sont ces principes qui ont inspiré notre projet de loi.
- Les dispositions en ont, en effet, pour objet d’assurer aux associations nne liberté entière, mais en même temps d’établir, en ce qui concerne la capacité civile, les garanties les plus sérieuses.
- En vertu de l’article 1er, toutes les associations de personnes, quel que soit leur but, pourront désormais se constituer librement et sans autorisation. Nous disons : associations de personnes, par opposition aux sociétés de biens, civiles ou commerciales qui resteront régies par la législation actuellement en vigueur. Aux fondateurs de l’association, nous demandons une déclaration, dont les conditions sont réglées par les articles 2. 3, 4 et 5. Il nous semble, en effet, que la société a intérêt à connaître les centres d’activité qui se forment dans ! son sein. La pleine liberté appelle la pleine lumière. Cette ' déclaration ne restreint pas plus la liberté d’association que
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- les déclarations d’état civil ne restreignent la liberté individuelle. Elle est d’ailleurs nécessaire pour permettre à l’autorité de maintenir dans les limites tracées par la loi, le droit de posséder certains immeubles et certaines valeurs qui, ainsi qu’on le verra plus loin, est accordé même aux associations ne jouissant pas de la personnalité civile.
- Une fois la formalité de la déclaration remplie, l’association échappe complètement à l’action préventive de l’autorité. Il n’est apporté qu’une seule dérogation à cette règle: elle s’applique au cas où les associés vivent en commun. Lorsqu’il y a cohabitation, les représentants de l’administration peuvent, aux termes de l’article 6, exiger la communication de la liste complète des membres et visiter les lieux où les associés résident. La vie en commun n’est pas, en effet, de l’essence de l'association. Elle enlève ceux qui s’y livrent à leur milieu naturel, au foyer inviolable de la famille, et les place dans une situation exceptionnelle, qui justifie la surveillance de l’autorité publique. C’est un droit d’inspection que nous créons d’ailleurs et non un droit de répression. Eu cas d’infraction aux lois, ce sont les tribunaux qui jugeront.
- (A suivre)
- UN BERCEAU
- 11 n’y a pas un demi-siècle, il surgit tout à coup aux environs de Paris un petit animal absolument inconnu des naturalistes. De quelle contrée lointaine avait-il émigré? De quelle famille éteinte venait-il recueillir l’héritage ? On l’ignore. La Terre n’est-elle pas comme une vaste ménagerie où les espèces grandissent ou s’étiolent, s’acclimatent, se perdent, se succèdent, disparaissent.
- A ce curieux étranger la science donna le nom de Surmulot, bien qu’il diffère du mulot, son parent assez éloigné. Le dos robuste et puissamment arqué, la queue longue et l’œil brillant, de grandes moustaches, la griffe rapide et la dent meurtrière, je ne sais quel air intrépide et décidé. Un étonnant courage qu’il pousse jusqu’à la témérité, une insouciance superbe de la force et du nombre de l’ennemi. S’il succombe, c’est toujours les armes à la patte en sauvant l’honneur du drapeau. Mais cette petite bête a une autre vertu que sa vaillance, c’est son dévouement maternel.
- Un merveilleux instinct avertit la «c surmulote » du jour, en pourrait dire de l’heure qu’elle mettra ses petits au wionde. Ce mystérieux avertissement, elle le reçoit d’une façon invariable trois jours avant sa délivrance. C’est alors un grand remue-ménage dans le terrier, dans la Raison, une alerte et une joie communes dans la tribu. Toutes les mères accourent en trottinant : les voix ont j Parlé, les temps sont venus ! c’est une pieuse et charmante I
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- croisade, la croisade de la maternité. Il s’agit de préparer le berceau d’un enfant.
- Aidée de ses voisines, la surmulote prend hardiment la bannière des travailleurs et construit un berceau pour les nouveau-nés. Si l’heure presse, si les matériaux sont rares, si des obstacles surgissent, le père arrive et s’associe avec un sérieux imperturbable à la besogne maternelle. Il est moins rapide sans doute et moins adroit que les surmulotes qui, peut-être, ont souri dans leur barbe de sa gravité comique et de sa touchante gaucherie. Qu’importe ! on lui sait gré de sa bonne volonté, on lui fait place, on rend justice à ses efforts paternels. N’est-il pas le père ? n’est-il pas l’époux ?
- On se figurerait difficilement l’activité joyeuse et l’effarement curieux qui président à l’installation du berceau ; les dents coupent, rongent, liment ; les griffes entament, les patient remuent comme les baguettes d’un tambour, les longues queues s’agitent, les corps bondissent, les tètes se balancent, les regards brillent, les oreilles écoutent comme si déjà elles entendaient les petits...
- On s’excite, on se pousse, on se bâte, on travaille, on se démène avec un acharnement nouveau. A mesure que les heures s’écoulent, que le temps fuit, que la besogne avance, grandit l’entrain des travailleurs. On semble calculer, réfléchir et on se hâte encore. Les pattes et les mâchoires se multiplient, les corps palpitent, les dents et les griffes font merveille. Toute la tribu gemble grisée de vif-argent. L’émotion est au comble. Est-ce que le monde va périr? Non ! c’est un petit monde qui va naître.
- C’est dans trois jours, c’est demain, c’est aujourd’hui. Oui ! c’est aujourd’hui. La nature a fixé l’heure et la mère ne se trompe jamais. Le berceau est fini, le lit est prêt, les petits surmulots viennent au monde.
- On les attendait...
- Les observations de ce fait étrange ont été souvent répétées. L’avertissement secret est toujours venu à son heure, et jamais la grande pendule ne s’est trouvée avancer ou retarder.
- Bien mieux, des surmulots ont été plusieurs fois mis en cage dans un but d’observation maternelle. Le meme prodige s’est toujours reproduit avec une ponctualité merveilleuse.
- Trois jours avant que l’heure de sa délivrance eût sonné, la mère recevait avec une miraculeuse exactitude le secret avertissement.
- Aussitôt toutes les bêtes en semblaient instruites et se mettaient au travail : grande rumeur dans la tribu, vive inquiétude dans la cage. Une prison n’est pas un champ. Où trouver des matériaux ? Un berceau ne se fait pas avec de bonnes intentions. Il faut des branchettes, des tiges, des copeaux, des feuilles, des brindilles, que sais-je, moi ! Demandez-le à la mère...
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- Dans la cage, rien. Quelle désolation ! et pourtant, c’est 1 dans trois jours, après demain, ce sera demain.
- Comment faire ?
- Tout à coup une lueur d’espérance se glisse dans la prison, l’illumine, la remplit tout entière. Une pensée suprême agite les esprits, fait battre les cœurs. Personne n’a rien dit et tout le monde s’est compris.
- Comme une seule bête, les surmulots se précipitent sur le plancher de leur cage, coupant, taillant, rongeant, déchirant, amoncelant les copeaux et les brindilles, tordant, cassant, emportant, entassant, disposant en couches distinctes et séparées ces débris de leur cachot, ces épaves de leur captivité d’où va naître l’avenir de la race, un berceau !
- Avec ce je ne sais quoi de féérique et d’emporté, l'admirable ouvrage touche à sa fin. Encore quelques coups de griffes, de tète, de patte, de dent, et de cette cage exécrée jaillira le triomphe — comme autrefois des débris de la Bastille monta la liberté !
- Mais, ici, ce n’est pas d’une révolution qu’il s’agit, i c’est d’un baptême.
- Soudain des cris perçants jettent l’épouvante dans le camp des travailleurs. Regard fixe et patte en l’air, bouche ouverte et queue pendante, tout s’arrête. Qu’est-ce donc ?
- La surmulote vient de mettre ses petits au monde. Et, résultat maudit de la captivité, le berceau n’est pas achevé.
- Oh ! alors ce n’est plus de l’entrain, c’est de la rage. Ce n’est plus un travail, c’est une admirable improvisation. On ne s’excite plus, on termine. On ne se hâte pas, c’est fini.
- Etendue sur sa couche arrachée, pièce par pièce, aux murs de son cachot, la surmulute caresse avec amoùr ses nouveau-nés. Et le papa surmulot dresse l’oreille, allonge la patte, fait le gros dos, agite sa longue queue frémissante d’orgueil et de bonheur comme « s’il avait tout fait. »
- Plus douce et plus justifiée est la fierté de la mère.
- Malgré les grilles et les verrous, elle a rempli sa tâche. Ses petits ont un berceau.
- Elle a le droit d’être fort satisfaite. Mais regardez-la bien. Au sein de son bonheur maternel, elle a l’air de s’étonner et de s’accuser elle-même.
- Oubliant qu’elle élait prisonnière de l’homme expérimentant sur ses instincts et ses efforts maternels, elle se demande peut-être avec une naïveté touchante comment il se fait que, pour la première fois, elle ait pu se trouver en retard et se laisser surprendre par l’heure invariable qu’en toutes choses l’horloge de la nature sonne dans les mondes.
- Fulb ert-Dumonteil .
- Une nouvelle invention aéronautique vient d’être faite. L’auteur est un Berlinois, nommé Ernest von Wechmar. L’appareil consiste en une machine volante de forme assez disgracieuse, supportée par des ailes de trente pieds de long et de deux pieds de large. Elle repose sur des coussins remplis d’air.
- L’inventeur assure que, grâce à cette machine, on pourra faire concurrence aux oiseaux avec la plus grande facilité. Nous voulons bien croire l’ingénieur M. von Wechmar sur parole, mais nous hésiterons, jusqu’à nouvel ordre, à faire nous-mêmes l’essai de son procédé.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- Mouvement des Assurances Mutuelles
- PENDANT LE MOIS DE MAI 1888.
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- Section des hommes
- Recettes........................fr. 3.262 20
- Dépenses.................................. 1.704 »»
- Boni en mai................. 1558 20
- Section des dames
- Recettes........................fr. 609 45
- Dépenses............................ 43510
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- Assurance des pensions.
- Recettes........................fr 6.105 87
- Dépenses:.......................
- Pensions.................fr. 2.849 521
- Nécessaire à la subsistance » 1.013»»
- Allocations temporaires : j
- 9 retraites provisoires fr. 553, 35 \ I
- Allocations statutaires I (
- aux malades . . » 68. 65 / /
- Allocations extra-sta- [ l
- tutaires, veuves, orphe- \ \
- lins etc . ... . » 673. 25 j1295. 25 j
- Divers, appointements, méde-
- cins, pharmaciens etc . » 263. 82 1 5.421 59
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- Caisse de pharmacie Recettes ....... fr. Dépenses Déficit en mai. . . fr. 541 45 682 73 141 28
- Résumé Montant des recettes de mai fr. 10.518 97
- » des dépenses » fr. 8.243 42
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- Guise. — lmp. Baré.
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- 12' Année, Tome 12.-- N' 514 Le numéro hebdomadaire 20 c.
- Dimanche 15 Juillet 188S
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- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- BUREAU
- a GUISE (Aisne)
- Tontes les communications et réclamations doivent être adressées à Madame GODIN, au Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
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- Six mois. , Trois mois,
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- ON S’ABONNE
- A PARIS
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- Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur delà librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Les garanties de la vie pour tous les travailleurs. — U Interpellation. — Chronique politique de la semaine. — Projet de loi sur la liberté d’association. — La Société du Familistère jugée par M. Vavasseur.— Les Chevaliers du travail. — Monsieur, Madame et Bébé. — Société du Familistère, convocation en Assemblée générale. — État-civil. — Librairie du Familistère.
- AVIS
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- LES GARANTIES DE LA VIE POUR TOUS LES TRAVAILLEURS
- Tous les systèmes d’organisation sociale sont susceptibles de défauts s’ils n’ont pour objet la solidarité et la pratique du bien entre tous les hommes.
- Parmi les économistes, les uns vantent, par exemple, la petite propriété et la petite culture ; d’autres vantent la grande culture et la grande propriété ; des socialistes vantent la communauté des biens et la communauté d’exploitation. Si l’on y fait attention, on trouve des exemples de tous ces systèmes d’exploitation et partout,avec chacun dieux, on trouve des exploitations plus ou moins bien conduites, plus ou moins prospères, mais présentant dans leur sein des pauvres et des malheureux.
- L’Italie est le pays de la petite propriété; chaque paysan italien a son lopin de terre et sa vache, et il vit avec cela dans une pauvreté, qui n’a d’égale que celle du paysan d’Irlande, pays où existe la grande propriété.
- Dans les pays de montagne, certains villages ont de vastes terrains communaux, des bois, des prairies ; et avec cela les paysans vivent dans la pauvreté et ne peuvent s’élever à l’aisance.
- Tous les systèmes d’agencement des intérêts sont impuissants par eux-mêmes à donner aux hommes le bonheur, si ceux-ci ne sont dirigés par la pensée supérieure de la réalisation du bien de la vie humaine.
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- A ce point de vue, des sociologues préoccupés du progrès de la vie humaine et du bonheur des sociétés ont reconnu qu'en principe il n’est qu’un mode d’organisation capable de donner satisfac- | tion aux aspirations de la pensée humaine vers la perfection sociale, c’est celui qui comportera la mutualité et la solidarité de tous les intérêts et de toutes les personnes dans la société. — Mais il ne suffit pas que ce principe soit proclamé, il faut que les cœurs et les intelligences s’élèvent suffisamment à l’amour du bien pour le mettre en pratique.
- La mutualité et la solidarité entre les hommes supposent un régime d’association savamment organisé et bien conduit. Or, on ne fera jamais que les choses se conduisent toutes seules ; il faut que l’intelligence et la bonne volonté humaines soient à la hauteur de l’œuvre à accomplir.
- Un des premiers progrès à réaliser c’est la constitution de la mutualité nationale, mais l’exposé seul d’une telle proposition effraiera les personnes insensibles aux souffrances et aux misères de leurs semblables ; elles craindront que le peuple ne se livre à la paresse une fois qu’on aura assuré à tout membre de corps social les moyens d’existence. Elles ne prendront pas en considération que, déjà, ces garanties sont données à une certaine partie de la société, par habitude et dans l’intérêt de la sécurité publique ; sur ce point, la routine les portera à trouver tout naturel qu'on nourrisse et entretienne gratuitement les voleurs et les malfaiteurs de tous ordres ; mais les familles qui n’ont fait aucune action répréhensible et que le malheur accable, oh ! celles-là il n’y a pas à s’en occuper ; elles peuvent périr de faim, de froid et de misère ; la société n’a aucune obligation à leur égard. Il faut être un malfaiteur pour avoir droit à la générosité sociale, pour avoir droit au nécessaire à la subsistance.
- Combien de temps encore durera cette aberration sociale? combien de temps mettra-t-on à reconnaître qu’un honnête travailleur dans le besoin est plus digne des égards de la société que ne le sont les filous, les pickpockets, les voleurs et les brigands?
- Combien faudra-t-il de temps pour reconnaître que le travailleur utile qui tombe dans le besoin est mille fois plus digne de l’attention sociale que tous les vauriens que la société prend à sa charge? En présence de vérités si évidentes qu’il semble banal de les produire, nos législateurs sans initiait •« sans idées, se contentent de suivre la routine,
- de laisser les choses comme elles sont, et de qualifier de perturbateurs les hommes qui demandent des réformes dans ces inconséquences et ces dénis de justice sociale. Ils se retranchent derrière ce faux fuyant : les ressources font défaut, où les trouver ? Comment organiser les choses pour parer à ces inconvénients sociaux ? Et si, tout en leur fournissant les moyens de parer à ces inconvénients, on leur propose une autre réforme dans des abus aussi grands, la répartition de la richesse par exemple ; si on leur propose la réforme du droit d’héritage tel qu’il est institué et par lequel les successions dans les familles se font au profit de personnes qui, le plus souvent, n’ont en rien concouru à l’édification des richesses, n'ont rien fait pour les mériter et, dans la plupart des cas, pourraient s’en passer,— tandis que l’ouvrier qui a été l’artisan de ces fortunes est dans le besoin et privé de tout droit à ces héritages — ; eh bien, devant l’anomalie et l’injustice qui font que l’honnête ouvrier est moins protégé que le voleur, si l’on fait remarquer que par le moyen d’une réforme dans nos lois sur l’héritage on pourrait instituer la mutualité nationale et garantir à l’honnête homme une protection sociale au moins équivalente à celle accordée aux malfaiteurs, vite, les gens crient à l’impossible,et s’indignent contre une telle proposition comme si c’était une chose subversive de l’ordre public.
- J’ai pourtant à répondre que ces garanties de la vie, je les ai établies au profit de trois à quatre mille personnes ; que j’en ai fait l’expérience, qu’elles fonctionnent depuis 25 à 30 ans et que toujours elles ont donné les plus heureux résultats.
- Quelle indifférence coupable, quelle incurie, nos députés et nos sénateurs mettent à tout ce qui peut améliorer le sort du pauvre et de l’ouvrier ! Pourquoi cette apathie législative qui nous conduira à des catastrophes sociales, lorsqu’il serait si facile d’organiser la mutualité nationale, d’empêcher ainsi la concurrence dépréciative des salaires et des produits, et de maintenir par conséquent aux ouvriers le salaire nécessaire pour leur permettre d’acheter et de consommer les produits que le travail met au jour.
- Les ressources nécessaires à l’organisation de la mutualité nationale peuvent être fournies par l’institution du droit d’hérédité de l’État sur une part de toutes les grandes fortunes. C’est ce que je me suis efforcé de démontrer dans mes divers écrits sur la matière.
- Le droit d’hérédité de l’État n’atteint personne
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- Di dans ses moyens d’existence, ni dans ses biens, ni dans sa liberté d’action ; au contraire, il affranchit tout ; il laisse l'industrie, le travail, le commerce fonctionner sans entrave et en toute liberté; toutes choses sont accessibles au progrès humain.
- Aujourd’hui les impôts s’opposent, au contraire, à ce qu’on tire de beaucoup de choses l’ombre même des avantages qu’elles produiraient pour l’aisance du peuple, si les impôts étaient supprimés. Les exploiteurs des peuples ont seuls intérêt au maintien des impôts.
- L’impôt ruine la France et affame le peuple ; il faut progressivement supprimer tous les impôts et les remplacer par le droit partiel d’hérédité de l’État sur les fortunes délaissées à la mort par les citoyens.
- Bien organisé le droit d’hérédité de l’État peut donner beaucoup plus que toutes les ressources nécessaires pour faire le bonheur du peuple.
- J.-B.-André GOD1N,
- (Œuvres posthumes)
- L’INTERPELLATION
- Plus de nuages. Un ciel serein. L’orage qui, sous forme d’interpellation, menaçait le gouvernement, s'est transformé en bienfaisante ondée.Plus dispos,fortifié,plus maître de lui et de la situation, le ministère peut travailler en paix à l’accomplissement de ses projets,
- fa journée du 3 juillet a été bonne pour lui, excellente pour la République.
- Le point de départ de cette interpellation était le déplacement d’un substitut qui, chargé de faire procéder à l’arrestation d’un maire condamné à un m°is de prison pour fraudes électorales, avait usé d’une rigueur intempestive, en ordonnant l’incar-eération du condamné, malgré le mauvais état de ^nté de ce dernier, mauvais état dûment constaté Par les médecins commis, à cet effet, par le subs-dtut lui-même. ,
- On reprochait, en outre, au gouvernement de maintenir en fonctions ce maire frappé par la loi, et le préfet de son département coupable d’avoir VlsUé le prisonnier et de lui avoir offert, circonstance aggravante, une cigarette.
- On ministre de l’intérieur mis en cause oppose à Cetle mince accusation la longue et honorable Arrière du préfet en question.
- n°e qui concerne le maire, il s’associe à la
- légitime indignation provoquée par les fraudes dont il est l’auteur, mais le ministre est désarmé par la loi qui ne lui permet pas de frapper un individu deux fois pour le même délit. En effet, la condamnation du maire de Carcassonne était antérieure à sa réélection comme conseiller municipal et comme maire.
- Pourquoi donc M. Flou rens avait-il porté son interpellation à la tribune? Les diplomates ont des profondeurs insondables.
- Comme nous l’avions fait pressentir, il y avait une conspiration dans l’air. Telle était également l’opinion du gouvernement.
- Le substitut soi-disant mal mené, le préfet qu’il faut révoquer,la pureté électorale qu’il faut sauvegarder, tout cela cache une accusation plus générale, dit M. Floquet. On cherche à deshonorer le gouvernement avant de le tuer.
- Alors l’interpellation est retournée, le gouvernement somme ses adversaires d’articuler leurs griefs.Le débat prend de l’ampleur. Il ne s’agit plus d’une vétille administrative, il s’agit de l’existence même du gouvernement.
- « Il faut,» dit le président du conseil, «il faut que vous choisissiez entre un gouvernement qui ne veut s’appuyer que sur les républicains, qui, vis-à-vis de ceux qui sont en face de moi,ne se souvient pas des luttes du passé, luttes où, pour ma part, je n’ai jamais manqué de la courtoisie que je dois à tous les républicains, et qui, vis-à-vis de ceux qui réclament les réformes depuis si longtemps demandées, croit avoir le droit de leur demander la patience et les transactions sans lesquelles les réformes ne peuvent aboutir, vous avez à choisir entre ce gouvernement et un autre qui, partant du milieu de l’assemblée, aille jusqu’à l’extrémité opposée.
- «Si on veut une majorité ainsi composée, non pas pour renverser un ministère, ce qui est toujours facile, mais pour le faire durer au profit de la République, eh bien ! il faut le dire.
- « C’est à vous, à vous seuls qu’il appartient de donner et de retirer l’autorité légale. Quant à nous, nous ne vouIods pas d’une autorité dégradée, qui ne serait acceptée que par des résignations à brève échéance.
- '« Nous considérons qu’un tel pouvoir ne serait bon ni pour maintenir l’ordre républicain, ni pour conquérir les réformes démocratiques auxquelles nous sommes attachés du fond de notre cœur. »
- Le nouvernement obtient un ordre du jour de
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- confiance qui le venge du blâme que le Sénat lui avait infligé sur la même question.
- Il y a plus. D’excellents esprits ont toujours pensé qu’il était possible,dans la chambre actuelle, de réunir sous un gouvernement résolu à s’orienter à gauche une majorité réformatrice. Exprimer encore, à l’heure où nous sommes,un pareil désir, c’est peut-être, objectera-t-on, faire preuve d’une certaine candeur. À cela, on ne peut que répondre avec la vieille sagesse des nations : mieux vaut tard que jamais.
- Ce désir aura-t-il enfin reçu satisfaction ? Ce résultat aura-t-il été atteint ? La démarcation est-elle nettement établie entre cette majorité réformatrice et la fraction du parti républicain obstinément décidée à maintenir le statu quo dans le domaine politique et social ?
- Cette classification nouvelle est-elle justifiée par le vote de la chambre et les divers mobiles qui l’ont inspiré?
- Il est permis de le croire lorsqu’on voit les organes autorisés de la fraction réfractaire au cabinet exprimer, non pas le regret que leur opinion sur les incidents de Carcassonne, (si tant est qu’ils se soient réellement préoccupés de ces incidents;, n’ait pas prévalu devant la chambre, mais la crainte que le gouvernement persévère dans la voie des réformes.
- C’est une véritable explosion de méfiance rageuse et l’exaspération de quelques-uns va si loin, qu’ils ne rêvent rien moins que la liquidation du radicalisme et de l’opportunisme coupables, l’un d’avoir soutenu le gouvernement, l’autre de ne pas l’avoir renversé.
- Quoiqu’il en soit, et que nous assistions ou non à la formation d’une majorité de gouvernement, le ministère a cette fois du champ devant lui.
- Si nous sommes heureux de faire cette constatation, ce n’est certes pas que nous fassions consister notre principale préoccupation à désirer au pouvoir la présence de certains hommes de préférence à celle de certains autres ; mais nous ne saurions voir avec plaisir le jeu déjà si compliqué de notre machine parlementaire entravé, arrêté à chaque instant pour la plus futile cause.
- Nous ne nous préoccupons que des réformes. Nous voulons les voir aboutir. Le gouvernement, l’opinion publique et la chambre sont favorables aux réformes. Profitons de ces bonnes dispositions.
- J. Pascaly.
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- Chronique politique de la semaine-
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- La loi sur les accidents.— La chambre,après avoir adopté ea Ie lecture la loi sur le travail des femmes et des mineurs dans les manufactures, a repris en 2e délibération la loi sur les accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail.
- Le Devoir a naguère formulé quelques critiques sur un certain nombre de dispositions de cette loi. Depuis lors, d’importantes modifications ont été introduites en 2e lecture.L’article 1er a été profondément remanié. Le nombre des catégories d’ouvriers appelés à bénéficier de la loi a été restreint dans une large mesure.
- Nous ne pouvons, en ce moment, apprécier, comme il convient, une loi qui soulève les plus intéressants problèmes, notamment la question primordiale de la mutualité nationale, et dont la discussion n’est d’ailleurs pas encore terminée.
- Signalons le rejet sur l’article 9 d’un amendement de M. M. Boyer et Ferroul proposant la substitution du conseil des prudhommes au juge de paix pour le règlement des contestations relatives aux indemnités temporaires.
- Nous le regrettons. Le conseil des prudhommes présente toutes les garanties de compétence en pareil cas. De plus cette magistrature élective est éminemment économique, et notre plus grand désir serait d’en voir étendre le principe et les attributions.
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- Les droits civils des femmes.— La chambre vient de prendre en considération la proposition de loi de M. Ernest Lefèvre et quelques-uns de ses collègues, relative aux droits civils des femmes.
- Cette proposition fut déposée le 17 février de l’année dernière.
- Le Devoir en a publié le texte et l’exposé des motifs dans son numéro du 27 mars 1887.
- Nous rappelons succinctement que cette proposition vise : 1° l’abrogation de toutes les dispositions légales qui excluent les femmes du droit de servir de témoins dans les actes publies authentiques ou privés ; 2° l’abolition de toute distinction de sexe, en ce qui concerne l’exercice, soit de la tutelle, soit de la subrogée-tutelle, soit de la curatelle. »
- Les articles du code civil qui seraient modifiés par cette loi sont les suivants : Articles 37, 402, 403, 404 et 442.
- Au mois de janvier 1886, M. Colfavru, député de Seine-et«Oise, déposait,au nom de la commission d’initiative chargée d’examiner le projet,un rapport favorable à la prise en consi dération.
- Quelque temps après, le promoteur de cette réforme, Léon Richer rappelait dans sa revue le Droit des fem^eS que la chambre n’avait plus que dix-huit mois d’existence,
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- que si * par malchance, la proposition de loi n’était pas votée i avant la fin de cette législature, elle deviendrait caduque, et , qUe tout ce long travail serait alors perdu. !
- Aujourd’hui la Chambre n’a plus qu’un an à vivre, un an j dont il faut retrancher de longs mois de vacances. Nul doute j que M. Richer ne fasse un nouvel et pressant appel aux signataires de la proposition, et aux députés favorables à la cause des femmes. Nous joignons d’avance nos instances aux siennes.
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- Les enfants naturels.—Le Sénat continue l'examen en seconde lecture de la loi sur le recrutement de l’armée.
- Au cours du débat sur les articles relatifs aux dépenses, une thèse en complète opposition avec tous nos sentiments d’égalité, d’humanité et de justice a été soutenue à la tribune.
- Aux termes de l’article 29 sont dispensés du service actif en temps de paix après un an de présence sous les drapeaux : l’aîné d’orphelins, le fils unique ou aîné d'une veuve, l’aîné de sept enfants, etc.
- Le dernier paragraphe de cet article reproduction,quant au sens,d’une disposition votée par la chambre,porte que l’article est également applicable aux enfants naturels par le père ou par la mère.
- C’est ce paragraphe qu’un sénateur du Finistère, M. Le Guen est venu combattre avec tout ce que la casuistique cléricale peut mettre, de lieux-communs au service d’un étroit esprit de réaction.
- « Vous êtes impitoyable pour l’enfant, » s’est écrié M. de Pressensé qui n’est cependant pas suspect de poursuivre le relâchement des liens de la famille. M. Le Guen s’inspire évidemment de la vieille loi mosaïque : l’homme et la femme ne doivent faire œuvre de chair qu’en mariage seulement.Mais c’est le code qui lui fournit ses anathénes contre l’enfant coupable du crime d’être né hors de la famille légale.Le code qui multiplie les formalités autour du mariage, au point de le rendre impraticable pour beaucoup ; le code qui laisse à la femme mariée moins de droits qu’à la fille mineure.
- M. Berthelot a exposé en termes concis les devoirs de la société vis-à-vis des enfants dits naturels.Les mœurs,du reste, ont déjà en partie corrigé ce que le code peut avoir de monstrueux à leur égard, et la jurisprudence elle-même pourrait fournir aux législateurs assez courageux pour prendre en mains la cause de l’égalité de tous les enfants devant la loi, les éléments d’une réfection équitable du code.
- Le Sénat, renonçant à son texte sans toutefois accepter celui de M. Le Guen, a écarté les enfants naturels de la dispense de droit, et décidé qu’il pourrait leur être fait application de l’article 30, qui admet au bénéfice de la dispense les soutiens indispensables de famille.
- Lette solution bâtarde n’est pas faite pour désarmer ceux 'lui revendiquent pour tous l’égalité et la justice.
- Quant au Devoir, il ne perdra jamais de vue celte partie du programme de M. Godin :
- Légitimité de tous les enfants devant la loi comme devant la vie, puissance suprême qui les fait naître.
- Abrogation de cette monstruosité morale, qui, dans notre code civil, déclare bâtards les enfants de l’amour, et souvent légitimes les enfants de l’adultère.
- Le renouvellement partiel.— La Chambre va être saisie très prochainement de la question du renouvellement partiel.
- Depuis assez longtemps déjà, plusieurs propositions émanées de l’initiative parlementaire, tendant toutes à renouveler la Chambre partiellement, sont déposées. Ges propositions ont été renvoyées à l’examen d’une commission de vingt-deux membres qui a longuement délibéré. Cette commission a arrêté ses conclusions et a chargé M. Folliet, député de la Haute-Savoie, des fonctions de rapporteur.
- M. Folliet va déposer son rapport, de manière que la question du renouvellement partiel puisse être discutée en même temps que celle de la réforme du mode de scrutin, à laquelle elle est intimement liée, et qui sera certainement soulevée au cours de la prochaine session d’automne.
- Voici les conclusions de la commission, telles qu’elles seront enregistrées dans le rapport de iVl. Folliet.
- La commission a décidé de substituer le renouvellement partiel de la Chambre au renouvellement intégral qui est actuellement pratiqué.
- Elle propose de prendre le système qui est appliqué aux conseils généraux, depuis le 10 août 1871, c’est à dire le renouvellement par moitié tous les trois ans.
- Les députés de chaque série auraient donc un mandat de six années, à l’exception de ceux de la série qui serait soumise pour la première fois au renouvellement, et qui, pour celte fois seulement, ne siégerait que trois années.
- La commission a dû prévoir, pour le partage des départements en deux séries, le cas où le scrutin de liste seraitmain-teriu et celui où le scrutin d’arrondissement serait rétabli. Suivant la décision qui sera prise par la Chambre au sujet du mode de scrutin, on adoptera l’un ou l’autre système de répartition des départements.
- En cas de maintien du scrutin de liste, les départements seront partagés en deux séries, comprenant un département sur deux par région, de manière que chaque région participe au renouvellement partiel.
- En cas de rétablissement du scrutin d’arrondissement, la moitié des arrondissements de chaque département sera soumise au renouvellement partiel. Dans l’un comme dans l’autre cas, c’est le tirage au sort qui désignera l’ordre dans lequel les deux séries seront soumises au renouvellement partiel, et cet ordre sera désormais respecté invariablement.
- Nous sommes d’accord avec M. Folliet sur la question du
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- renouvellement par moitié de la Chambre ; mais nous différons d’avis sur la durée du mandat qui serait de six ans selon lui, qui devrait être de deux ans selon le projet préconisé par le Devoir.
- Néanmoins, nous désirons que la Chambre mette le plus vite possible à son ordre du jour les conclusions du rapport. Toutes les opinions pourront se produire dans la discussion, et il en sortira, peut-être, un projet acceptable.
- Le Congrès national de la mutualité.—
- Le comité d’organisation du congrès national de la Mutualité, qui doit se tenir en 1889 à Paris, s’est réuni, sous la présidence de M. le sénateur Hippolyte Maze, et a arrêté le texte de trois questions qui seront soumises au congrès :
- 1° Quelles sont les garanties fondamentales que doivent présenter à leurs adhérents toutes les Sociétés de secours mutuels et les unions entre Sociétés ?
- 2° Est-il désirable qu’on laisse subsister la division des Sociétés de secours mutuels en sociétés libres, autorisées et approuvées ?
- 3° Le système du livret individuel est-il le meilleur en matière de retraite, et y a-t-il lieu de l’appliquer dans les Sociétés de secours mutuels ?
- Le comité fait appel à toutes les Sociétés de prévoyance de France; les adhésions doivent être adressées à M. Arboux, secrétaire général, boulevard de Strasbourg, 61.
- ALLEMAGNE
- Les assurances ouvrières.— Au moment où la Chambre française s’occupe de garantir les ouvriers contre les risques des accidents, le conseil fédéral allemand vient de publier un projet de loi qui traite la même question et une question connexe : l’assurance des ouvriers frappés d’incapacité de travail, et pensionnement des ouvriers âgés.
- Ce projet ne date pas d’aujourd’hui. 11 devait concourir à un ensemble d’institutions de prévoyance et de secours en faveur des ouvriers.
- L’élaboration des lois qui règlent ces questions a été longue et laborieuse. Deux seulement ont été édictées : celle qui établit l’institution obligatoire et le fonctionnement des caisses de secours en cas de maladie, et celle qui rend obligatoire l’assurance des ouvriers contre les accidents survenus dans leur travail.
- La première de ces lois a été votée le 15 juin 1883 après trois ans de discussion. Elle ne comporte pas moins de 88 articles, dont chacun est lui-même divisé en un grand nombre de paragraphes, et elle règle minutieusement l’institution et le fonctionnement des caisses d’assurances et les obligations de ceux qui y sont soumis.
- L’autre loi est du 6 juillet 1884,elle prescrit et organise la mutualité obligatoire des patrons au point de vue des indemnités i accorder aux ouvriers victimes d’accidents survenus au cours de leur travail.
- La loi qui va être soumise par le conseil fédéral aux délibérations du Reichstag, ne comprend pas moins de 144 articles, Elle stipule que le capital de l’assurance des ouvriers invalides et âgés sera fourni par tiers, par l’État, par les travailleurs par les patrons.
- Ceux-ci auront,à cet effet, à verser au Trésor, obligatoirement,26 centimes 1/4 par semaine pour chaque ouvrier qu’ils emploient et 17 centimes 1/2 pour chaque ouvrière.
- La moitié de cette contribution pourra être retenue sur le salaire. Après cinq ans de ces versements les ouvriers,frappés d’incapacité de travail, — après trente ans et à leur soixante-onzième année, les ouvriers valides, — auront droit à une pension annuelle de 150 francs, qui sera de 100 francs pour les femmes. C’est à dire que réduits à l’impuissance ou parvenus à un âge avancé les ouvriers et ouvrières n’auront pour vivre que 12 fr. 50 et 8 fr. 50 par mois.
- 11 est probable que le projet de loi du conseil fédéral sera dans le Reichstag vivement combattu comme insuffisant.
- PROJET DE LOI
- sur la liberté d’association (L
- (suite)
- Nous avons dû nous demander si les étrangers jouiront du bénéfice de la liberté d’association. On a proposé quelquefois de prohiber les associations formées entre Français et étrangers ou de les soumettre tout au moins à l’obligation d’une autorisation administrative. D’autres fois, au contraire, on a voulu accorder aux étrangersle droit d’association dans toute sa plénitude. Nous croyons que, dans une matière aussi délicate, il fautse garder aussi bien d’une quié' tudetro? confiantequedecraintes trop ombrageuses. D’une part, l’interdiction absolue aux étrangers du droit de s’associer, outre quelle exposerait nos concitoyens établis dans d’autres pays à des repréailles dommageables pour nos intérêts, atteindrait souvent la liberté des Français eux-mêmes. Il y a en France beaucoup de sociétés composées en grande majorité de citoyens français, mais comptant parmi leurs membres des étrangers dont le concours leur est utile. Sera-ce une raison pour leur refuser les avantages du droit commun ? Parce qu’une association consacrée, par exemple, au développement des beaux-arts aura reçu dans son sein un artiste étranger, devra-t-elle disparaître ou solliciter l’autorisation administrative ? Mais, d’autre part, il serait souverainement imprudent de laisser, à la faveur du droit d’association, s’organiser sur notre territoire des entreprises qui pouf' raient influer sur la prospérité économique de notre pays et parfois menacer sa sécurité.
- Lire le Devoir du 8 juillet 1888.
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- Nous inspirant donc de la pensée générale qui a présidé à J’élaboration de notre projet de loi, nous n’avons voulu adopter d’autres restrictions que celles qui seraient justifiées par le péril même. Nous n’avons vu aucun inconvénient à permettre l’admission de membres étrangers dans les associations dirigées par des Français, à la condition toutefois que l’autorité aura le droit, quand elle le jugera nécessaire, de requérir l'exclusion de ceux de ces étrangers dont l’action sera devenue dangereuse (article 16). De cette façon, le danger sera évité, mais l’association ne sera pas atteinte.
- Quant aux associations composées exclusivement d’étrangers ou dirigées par des étrangers, elles ne pourront se constituer qu’avec l’autorisation, toujours révocable, du Gouvernement. Nous rappelons d’ailleurs, qu’en vertu de l’article 17 dont nous avons déjà indiqué les dispositions, lorsqu’une association établie en France dépend d’une autre association ayant son siège à l’étranger, la dissolution peut en être prononcée par décret du Président de la République.
- Nous n’avons pas jugé nécessaire de prévoir le cas dissociations qui poursuivraient un but illicite. Nous avons voulu, à cet égard, éviter des mesures préventives qui deviendraient aisément arbitraires ; le droit commun suffit. Si les membres d’une association commettent une violation de la loi, ils seront poursuivis devant les tribunaux.
- Mais il peut arriver que l’association commette elle-même Finfraction, qu’elle en soit l’instrument et que, sans elle, l’infraction n’aurait pas pu se perpétrer. Il ne suffirait pas, en ce cas, de poursuivre les membres coupables. Nous avons donc réservé aux tribunaux qui prononceront la condamnation le droit de dissoudre l’association elle-même (article 20).
- Lorsqu’une association a, par l’accomplissement des formalités prescrites, acquis l’existence légale, elle peut fonctionner librement. Ses membres peuvent se réunir, mettre en commun leur activité, leurs connaissances et leurs talents pour atteindre l’objet qu’ils se proposent et employer dans le même but leurs cotisations. Nous leur permettons même de recevoir et d’utiliser des souscriptions et de transformer les cotisations en une somme une fois donnée ; il y a, en effet, des sociétés qui n’ont pas recours au système de la cotisation et la loi ne doit pas leur créer * d’entraves.
- Mais seront-ce là tous les droits de l’association ? Sera-t-elle obligée d’épuiser ses ressources à mesure qu’elle se tas sera procurées? Si elle fait des économies, devra-t-elta les laisser improductives et s’interdire de les placer, au risque d’être impuissante, pendant les années qui anront été moins fructueuses que d’autres? Lui sera-t-il défendu de consacrer, dans un but de prévoyance, l’excédent de ses ressources à l’acquisition de l’immeuble qui
- lui est indispensable pour remplir sa mission ? Si elle a des actes d’administration à faire, ou à débattre des intérêts devant la justice, devra-t-elle faire intervenir individuellement tous ses membres ? Il n’y a aucun doute, nous répondra-t-on ; le droit d’ester en justice, d’acquérir et de posséder suppose la capacité civile et n’appartient pas aux sociétés simplement déclarées. Mais que redoute-t-on dans la capacité civile ? La possibilité pour les agrégations qui en sont pourvues d’accumuler des richesses. Mais la capacité civile comporte plusieurs facultés, qui n’ont pas toutes pour effet de procurer des richesses. Telle est, par exemple, la faculté d’ester en justice. Quel inconvénient y a-t il, par une sorte de démembrement de la personnalité civile, à reconnaître aux associations simplement déclarées les droits dont l’exercice ne saurait amener l’acquisition de biens productifs de revenus et ne constitue par conséquent aucun danger ? Nous voulons faire une loi libérale et non une loi de défiance ; nous ne tenons pas seulement à garantir la liberté des associations, mais nous avons à cœur de faciliter leur tâche, parce que nous considérons leur rôle comme salutaire ; nous estimons donc que les interdictions doivent être proportion nées au péril et que, si elles le dépassaient, elles ne seraient plus légitimes.
- C’est mus par ces considérations que nous autorisons l’association simplement déclarée à contracter et à ester en justice sous le nom de son représentant, qui l’engagera valablement. Elle ne sera donc plus obligée de recourir à un fidéicommissaire ou de réunir les signatures de tous ses membres (article 8).
- C’est pour les mêmes raisons que nous lui permettons de placer les économies provenant de ressources légalement acquises en rentes sur l’État ou en valeurs nominatives garanties par l’État. Nous exigeons le titre nominatif, pour prévenir les fraudes et rendre les vérifications plus faciles.
- C’est encore dans le même ordre d’idées que nous accordons à l’association la faculté très-importante d’acquérir, avec les mêmes ressources, les immeubles strictement nécessaires pour le but qu’elle se propose. Elle pourra ainsi posséder, sous son nom et sans recourir à des artifices juridiques, l’immeuble où elle a son siège et ceux qui seront les instruments de son activité. Une société de tir, par exemple, pourra posséder un stand, une société agricole des champs d’expériences. Nous ne croyons pas que des abus puissent se produire et qu’il soit possible de se tromper sur le caractère des immeubles que l’association sera à même de posséder. Mais, pour plus de sûreté et afin que la démarcation entre la possession permise et la possession illégale soit d’une netteté parfaite, nous avons stipulé que les immeubles ne pourront pas être productifs de revenus, ni être affectés
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- à l’usage personnel des associés. Pour emprunter le langage du droit administratif, l’association pourra avoir un domaine public, elle ne pourra pas avoir de domaine privé.
- Ce système, qui crée une sorte de capacité civile restreinte et étroitement limitée, n’est pas nouveau. Il a déjà été mis en pratique par la loi sur les Syndicats professionnels. Nous avions d’ailleurs, pour l’adopter, une raison décisive. Notre loi doit, comme nous l'avons dit aux Chambres, préparer la séparation des Églises et de l’État. Or, le jour où cette grande réforme sera accomplie, il faudra bien, sous peine de violer le droit des consciences, que les associations religieuses formées par les fidèles puissent subvenir aux besoins du culte dont l’Etat a aujourd’hui la charge. Ces associations devront donc être à même d’acquérir librement, et sans avoir à demander à l’Etat la personnalité civile,-les immeubles nécessaires à la célébration du culte. En vertu d’une disposition de la loi (article 15), ce droit appartiendra immédiatement aux associations ayant pour but l’exercice d’un culte non entretenu par l’État. Ainsi se trouveront abrogées les lois de police qui régissent actuellement les cultes non reconnus et les obligent à se munir d’une autorisation administrative. Quant aux cultes reconnus, ils resteront, jusqu’à nouvel ordre, soumis à la législation actuelle ; mais ils retrouveront la liberté avec le droit commun, lorsque le lien qui les unit à l’Etat aura été définitivement tranché.
- En élargissant ainsi les limites dans lesquelles l’association simplement déclarée peut se mouvoir, le législateur a le droit de veiller à ce qu’elle respecte ces limites et quelle ne puisse pas, par des combinaisons qui seraient une fraude à la loi, dégénérer en une société de lucre.
- Nous avons pris à cet égard les précautions les plus rigoureuses. Par l’article 8, paragraphe 3, nous interdisons à l’association simplement déclarée de faire partie d’aucune société de gains ou de pertes, et, en dehors des cas que nous nous avons spécifiés, d’acquérir et de recevoir des libéralités, soit sous son nom, soit par personnes interposées. Les articles 12, 13 et 14 organisent la sanction répressive. Les acquisitions irrégulièrement faites sont nulles de plein droit. Nous réservons le droit de poursuivre cette nullité, non seulement aux intéressés, y compris les donateurs et les vendeurs, mais même au ministère public, qui, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, pourra intervenir en cas de négligence ou de connivence des intéressés eux-mêmes. C’est là une première garantie. Nous en créons une seconde en attribuant à l’État, dans un but d’assistance, les biens, objets de la fraude, qui ont été acquis à titre onéreux, — les biens acquis à titre gratuit devant naturellement faire retour aux ayants-droit. De plus, en frappant de pénalités, outre les représentants de l’association, les personnes interpo-
- sées qui ont été leurs auxiliaires, nous décourageons bien des complaisances. Enfin, le droit pour les tribunaux de prononcer en cas de récidive, complètent l’ensemble des mesures à l’aide desquelles nous avons voulu prévenir ou réprimer toute violation de la loi.
- Les associations qui, pour agrandir leurs moyens d’action et assurer la durée de leurs œuvres, trouveront trop étroit le cadre tracé aux associations simplement déclarées devront demander la personnalité civile. Après ce que nous avons dit plus haut, nous n’avons ni à établir que l’octroi de la capacité civile doit être entouré de garanties minutieuses, ni à démontrer pourquoi elle ne peut être conférée que par une loi. L’article 9 de notre projet pose les règles dont le législateur aura à s’inspirer. Il devra fonder ses décisions, non pas sur l’intérêt particulier des associations ou de leurs membres, mais sur l’intérêt général. Il n’accordera, en conséquence, la personnalité civile qu’aux établissements ayant un caractère d’utilité publique. Les Chambres ne seront d’ailleurs saisies qu’après une instruction préalable dont les formes auront été déterminées par un réglement d’administration publique. Cette instruction, en éclairant et en facilitant la décision du Parlement, la rendra plus rapide. La loi, quand cela sera utile et possible, pourra fixer la quotité des biens que l’association reconnue d’utilité publique sera à même de posséder. Enfin, le législateur pourra retirer le bénéfice de la personnalité civile, lorsqu’il' en aura été mésusé. Ce sera là un cas peu fréquent, mais qu’il importe de prévoir.
- L’association investie par la loi de la personnalité civile sera habile à acquérir et à posséder, mais la faculté qu’elle aura obtenue ne pourra pas s’exercer de plein droit. L’association devra, toutes les fois qu’elle en voudra faire usage, s’y faire autoriser par un décret rendu en Conseil d’État. L’autorisation ne pourra être accordée que dans la mesure où l’utilité de l’établissement reconnu le rend nécessaire. Ces dispositions, qui font l’objet de l’article 10, seront un frein puissant à l’accroissement des biens de mainmorte. Elles sont d’ailleurs empruntées à la législation actuelle, de même que celle qui fait l’objet de l’article 11 et qui a la même portée. Si l’association munie de la personnalité civile acquiert des biens sans y avoir été spécialement autorisée, elle rentrera dans le cas des associations simplement déclarées ; elle courra les mêmes risques et s’exposera aux mêmes peines.
- Nous avons dû nous préoccuper de la situation des congrégations non reconnues qui existent actuellement et possèdent des biens mobiliers et immobiliers. Bien que ces associations se trouvent dans une situation irrégulière, dont il serait juste de faire peser sur elle les conséquences, nous avous tenu à leur accorder un large délai pour se mettre en règle. Elles devront, dans les six mois qui SU1‘
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- vront la promulgation de la loi, solliciter le bénéfice de la personnalité civile. Si elles laissent pisser ce délai, ou si leur demande est rejetée, les biens qu’elles possèdent seront restitués aux ayants-droit, et à défaut de réclamations de la part de ces derniers dans un délai de cinq ans, dévolus à l’Etat (art. 22).
- Nous avons adopté pour l'avenir les mêmes règles en qui concerne la. liquidation des biens appartenant aux associations reconnues qui se dissoudraient, soit spontanément, soit en vertu d’une décision judiciaire, ou bien se seraient vu retirer le privilège de la personnalité civile. Que si l’on prétendait que les biens non réclamés par les ayants-droit devraient être, non pas attribués à l’État, mais partagés entre les associés, nous répondrions que les membres dont l'association se compose au moment de la liquidation peuvent n’y être entrés qu’après l’acquisition des biens. Au surplus, ces biens appartiennent non aux associés, mais à l’être moral qui est constitué par la personnalité civile. Si cet être moral disparait, il est équitable de rendre ses biens aux ayants-droit des donateurs, les conditions de la donation ne se trouvant plus remplies; mais, s’il n’y a pas de réclamations de la part de ces derniers, les biens sont vacants et, aux termes du Gode civil, appartiennent à l’Etat. Il nous a paru d’ailleurs convenable de décider que les ressources ainsi dévolues à l’Etat seront consacrées à des œuvres d’assistance ou de prévoyance.
- Aux dispositions que notre loi contient, nous avons donné des sanctions pénales, auxquelles l’article 463 du G. P. est applicable (art. 18, 19 et 21). Nous avons enfin énuméré, d’une manière aussi complète que possible, les lois antérieures que nous entendons abroger. Nous comprenons dans cette énumération les lois concernant les associations en général, celles qui s’appliquent aux congrégations et celles qui visent les sociétés secrètes et l’Association internationale des travailleurs.
- Telle est, messieurs, l’économie du projet de loi que nous proposons à vos délibérations. Il a été inspiré par l’esprit de liberté, et ne sacrifie aucun des droits essentiels de l’Etat. Nous ne repousserons d’ailleurs aucune des améliorations que la sagesse des Chambres pourra y apporter. L’essentiel, c’est que le droit d’association qui, en 1848, a été compris au nombre des droits garantis par la Constitution, ne reste pas, au bout de quarante ans, proscrit de nos codes. C’est l’honneur des Chambres républicaines qui se sont succédé depuis 1877, d’avoir fondé en France la liberté politique. Mais cette œuvre capitale présente une lacune. La liberté de la presse, la liberté de réunion existent ; la liberté d’association n’existe pas encore. Il appartient aux Chambres actuelles, en comblant cette lacune, d’achever l’œuvre des assemblées qui les ont précédées. (A suivre)
- LA SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- jugée par M. VAVASSEUR,
- Avocat à la cour d’appel de Paris Auteur du «Traité des sociétés civiles et commerciales»
- Nous avions promis à nos lecteurs de les entretenir de l’étude publiée par M. Vavasseur sur la Société du Familistère, quand cette étude serait achevée.
- Le moment est venu de tenir notre promesse, en reproduisant les deux articles parus à notre sujet dans la Revue des Sociétés.
- Monsieur A. Vavasseur s’exprime ainsi :
- I
- Nous parlions dernièrement de la solidarité du capital et du travail, impuissants l’un sans l’autre à rien produire ; mais solidarité ne signifie pas nécessairement alliance, surtout alliance cordiale ; aussi lorsqu’il s’agit de répartir le bénéfice obtenu en commun, la guerre s’allume, et trop souvent l’un a la part du lion, l’autre étant réduit à la portion congrue.
- Depuis l’avènement de la grande industrie, le débat s’envenime ; car il rfy a plus deux hommes en présence, un ouvrier et un patron ; celui-ci a disparu dans la société anonyme, être impersonnel et sans âme, aux yeux duquel l’ouvrier n’est plus qu’un instrument, auxiliaire et serf de la machine. Tel est le thème habituel et facile des revendications socialistes.
- En théorie, l’accusation peut se soutenir ; cet organisme anonyme est, par nature, insensible et implacable ; mais heureusement il est mû et dirigé par des hommes, à nous semblables, ayant comme nous des sentiments humains, et l’ayant souvent prouvé, tantôt par des subventions aux caisses de secours, tantôt même par des participations dans les bénéfices.
- C’est un réel progrès dans nos mœurs industrielles, on ne saurait le nier sans injustice. Toutefois, subventions et participations ont un défaut commun, c’est d’être volontairement concédées ; aux yeux du peuple travailleur, ce sont des chartes octroyées par le bon plaisir, et il veut une constitution soumise à son agrément ; il est en dehors du contrat social et il demande à y entrer. En un mot, il veut être associé ; à ce prix seulement sera réalisée l’alliance du capital et du travail.
- Il s'est trouvé, en France, un homme qui a osé tenter cette grande expérience, et qui vient de mourir, avec la consolation 'suprême d’y avoir réussi, c’est M. Godin, le fondateur du Familistère de Guise.
- Dans ce mot même, il y a comme un indice de la pensée-mère de l’œuvre, car il évpille le souvenir du Phalanstère de Fourier, dont peut-être M. Godin fut un disciple. Mais celui-ci, à l’idée de phalange humaine, embryon de la société
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- future, a préféré l’idée plus touchante de famille, modifiant d’ailleurs la chose avec le mot, en expurgeant les fantaisies, les « passions mécanisantes, » même cette jolie « papillonne », si bien trouvée pour nommer l’amour du changement qui est au fond de tant de cerveaux.
- Fourier répartissait les bénéfices acquis, par douzièmes, entre les trois facteurs de la production : il en donnait 5 au travail, 4 au capital et 3 au talent. C’était une proportion arbitraire ; et M. Godin en a cherché une autre rigoureusement logique et mathématique, basée sur l’assimilation du salaire du travail à l’intérêt du capital ; l’homme est un capital vivant, producteur de salaires, de même que le capital argent est producteur d’intérêts ; le bénéfice est donc réparti proportionnellement au montant des salaires et intérêts payés pendant l’année ; et à Guise, ce mode de répartition donne huit fois plus au travail qu’au capital. Il est prélevé toutefois 25 O/o au profit du talent, personnifié dans l’administrateur gérant qui a 4 O/o et dans les membres des divers conseils qui se partagent les 21 O/o de surplus.
- Les parts des bénéfices sont représentées par des titres qui donnent un droit dans la copropriété sociale ; et les travailleurs, employés et ouvriers, sont ainsi devenus successivement propriétaires de la plus grande part du fonds social.
- N’oublions pas ces institutions de mutualité qui fonctionnent pour les sociétaires à tous les âges de la vie, ce qu’on appelle la Nourricerie, le Pouponnât, le Bambinat, des écoles, un théâtre, tout cela dans un établissement unique, grandiose, où la plupart peuvent être logés. C’est le palais du Familistère et le triomphe de l’association.
- %
- Pour concevoir et organiser une telle entreprise, il ne fallait pas seulement, chose déjà rare, un homme d’abnégation, mais un homme de foi. Et Je fondateur du Familistère avait foi à tout ce qui est grand et noble, à la justice, à l’humanité, à Dieu même, tout démodé qu’il soit selon certains beaux esprits, blasés pius que sceptiques. En tête des statuts, il y a une déclaration de principes qui les ferait sourire de pitié, et qui débute par cette invocation, fort belle à notre avis : « Pour « rendre hommage à Dieu, Etre suprême, source et principe « universel de la vie ; pour glorifier la vie elle-même, et pour « servir à l’avènement de la justice parmi les hommes, les « présents statuts sont établis, etc. »
- 11 y a, dans cet esprit, un côté mystique et religieux, mais aussi et parallèlement, un grand sens de la réalité qui en assure l’équilibre. L’homme fort est, dit-on, celui chez qui l’imagination et la raison sont unies dans une exacte pondération. On n’est pas éloigné de croire que le fondateur du Familistère a été cet homme, lorsqu’on a parcouru l’ensemble des statuts, divisés en deux parties, dont l’une est consacrée à l’affirmation du principe philosophique et l’autre à l’établis-
- sement des règles juridiques qui doivent en rester la fidèle application.
- Pour formuler ces règles, il ne fallait pas seulement subir les exigences d’une législation qui n’avait rien prévu de pareil (1), mais rechercher, sur un terrain neuf, comment on établirait les assises de cette alliance offerte par le capital au travail. De nouveaux rapports allaient naître entre l’ancien propriétaire et ceux qu’il élevait à son niveau ; quelle part devait-on faire à l’autorité nécessaire pour la direction? quelle part au contrôle ? Là, se dressait ce problème, fondamental dans toute association rationnelle, comment concilier avec le bien social la liberté individuelle de chacun des associés? Puis, ces nouveaux venus, salariés d’hier, devrait-on les admettre tous à la fois, sans un choix, sans un noviciat, et parmi eux n’y aurait-il pas de distinction, de.classification à établir ?
- Nous dirons comment le fondateur a résolu toutes ces questions; il y a là un curieux sujet d’observation et d’étude, non pas seulement pour les jurisconsultes de profession,mais pour tous ceux qui ne se désintéressent pas de la philosophie sociale, même aussi et surtout pour les politiciens qui pourront y puiser les règles de conduite, applicables aussi bien au Gouvernement des États qu’à celui des associations privées.
- Il
- Les statuts du Familistère de Guise, ne contiennent pas moins de 142 articles, avec un Règlement général qui ea a 103. Mais il faut dire, à la décharge du Fondateur, qu’il s’agissait d’une conception nouvelle, originale,et devant avoir à ses yeux une bien autre importance que celle d’une simple association privée, puisqu’elle devait offrir au monde « un exemple pratique de la possibilité de l’harmonie sociale » par la réconciliation du capital et du travail ; pour cet homme de foi sincère, c’était le type de la Société de l’avenir, la première monade de l’humanité nouvelle. Aussi, dans cet amas un peu touffu de règles statutaires,souffle—î-il comme un vent généreux de concorde, de fraternité et même de liberté qui déguise et adoucit singulièrement, pour chaque individu, la tyrannie habituelle du lien social.
- Il y avait pourtant une grave difficulté juridique, c’était de faire cadrer avec notre loi positive cette œuvre d’aspiration vers l’idéal. Le Fondateur y a réussi,à notre avis, en se plaçant sous le régime de la commandite simple, qui a échappé jusqu’ici à la manie réglementaire ; car elle ne comporte que ces deux règles essentielles: un gérant, maître de l’affaire mais responsable ; et des bailleurs de fonds, armés du droit de contrôle et de conseil mais ne pouvant s’immiscer dans
- la gestion, nayant conséquemment que voix consultative.
- : (1) Le Rédacteur en chef de la Revue des Sociétés a eu
- l’honneur de collaborer à la rédaction de ces statuts.
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- C'est, dira-t-on, la monarchie ancienne, avec un Conseil donnant des avis, et un Parlement des remontrances.
- Non, car le Roi était irresponsable, inamovible, et ses descendants comme lui à perpétuité. Le seul contrepoids c’était, ce fut la Révolution.
- Ici, le Gérant est révocable, ce qui est le caractère essentiel du mandat démocratique. Il peut être déposé par l’assemblée générale, qui statue souverainement sans appel ; et l’assemblée générale, c’est le suffrage universel en exercice, car elle est composée de tous les associés et chacun n’a droit qu’à une voix. La révocation doit être motivée bien entendu, mais les cas prévus sont nombreux et il suffit pour l’encourir d’avoir négligé de réunir les Conseils ou assemblées de l’association, ou de tenir les procès-verbaux de leurs avis.
- C’est qu’aux yeux du Fondateur, ce n’est pas là une infraction minime.Il s’est défié de l’omnipotence du Gérant,quoique ce fut lui-même, et il l’a obligé, il s’est obligé de consulter, dans nombre de cas nettement spécifiés, tantôt l’assemblée générale, tantôt le Conseil de Gérance,les Conseils du Familistère ou de l’industrie, et les avis exprimés sont obligatoires > pour lui. C’est la garantie constitutionnelle contre l’abus possible du pouvoir personnel.
- Comment, dira-t-on, concilier de telles restrictions avec notre loi de la commandite qui, en défendant aux commanditaires l’immixtion, leur impose par là même l’inaction ? Ici, il a bien fallu faire une concession à la loi, et les statuts s'inclinant devant la jurisprudence,ont décidé que, vis-à-vis des tiers, le Gérant demeurerait libre d'agir, mais sous sa responsabilité.
- Quelle merveilleuse abnégation de la part de ce fondateur, qui, autant que la loi le lui permet, s’efforce de diminuer son autorité, pour la subordonner à celle de ces affranchis d’hier, dont il fait ses égaux ! Quelle confiance dans la sagesse, dans la raison, immanentes en l’être humain ! Quelle foi en notre humanité, tant décriée et au sein de laquelle il cherche et trouve des hommes dignes de participer avec lui à l’édification de la nouvelle cité sociale ! Là, est en partie le secret de son succès ; ces collaborateurs d’élite il a su les faire surgir par des noviciats, par des concours, par l’élection. Il y a une série d’épreuves si habilement ordonnées quelles pourraient servir de modèle dans toute association grande ou petite, politique ou privée.
- Ajoutons, pour être complet, que M. Godin s’était réservé la Gérance pendant sa vie ; mais la royauté viagère de Romulus n’a pas nui à la prospérité de la ville qu’il fondait. Le Familistère qui, lui aussi, marche à la conquête d un monde, saura profiter de cette forte impulsion originelle. Sera-ce à l’abri de la même constitution? ou le spectre de la révision, qui trouble aujourd’hui tant de cerveaux, va-t-il pénétrer dans la place, sous prétexte de la fortifier mais au risque de la détruire? RL avertite numen.
- LES CHEVALIERS Dü TRAVAIL
- UN PLÉBISCITE ÉCONOMIQUE
- Le journal officiel de YOrdre des Chevaliers du Travail nous apporte un avis spécial du maître ouvrier général, T.-V. Povvderly, adressé aux dix mille assemblées locales de l’Ordre. Get avis est susceptible de renverser bien des fausses idées sur le rôle des Knigths of Labor, ces boucs émissaires de toutes les grèves possibles et de tous les crimes antisociaux de l’Amérique.
- Nous appelons l’attention des travailleurs et des patrons sur ce plébiscite économique. Nous regrettons de ne pouvoir donner tous les considérants qui ont amené le Conseil exécutif, ou plutôt, le maître ouvrier général, à suggérer à ses centaines de mille compagnons, une ligne de conduite tout à fait inattendue pour beaucoup d’entre nous. Les lecteurs habituels du Moniteur des Syndicats ouvriers seront moins surpris, nous en sommes certains.
- M. T.-V. Powderly, dans son avis spécial, très longuement motivé, blâme énergiquement la tendance aux grèves qui s’accentue de plus en plus en Amérique, il veut faire comprendre aux membres de l’Association, que la grève est une ruine ; il prouve par des chiffres que l’augmentation obtenue ou non, l’ouvrier est toujours lésé à la fin, qu’il perd le goût du travail méthodique, qu’il remplit son esprit de fausses idées dont il se nourrit et qui le détournent du droit chemin, qu’il serait préférable de s’entendre toujours avec le patron et, qu’en tous les cas, l’ouvrier devrait toujours être libre d’accepter ou non la réduction proposée par le patron, sans être poursuivi par les membres de l’Association ou Corporation ouvrière qui lui enjoignent d’avoir à imiter les compagnons et à cesser tout travail si la rémunération n’est pas uniforme, les femmes et les enfants ne s’en plaindraient pas.
- Il propose d’établir un sysême d’éducation populaire, c’est-à-dire d’avoir des conférenciers qui iraient de centre minier en centre ouvrier y porter la parole de paix et de conciliation, taire comprendre aux ouvriers leur véritable intérêt, les adjurer de renoncer aux grèves. Il leur demande un vote de confiance en leur proposant les questions suivantes :
- 1<> L’assemblée croit-elle qu’il faille commencer la campagne pour l’éducation populaire ?
- 2° Croyez-vous que nous devions envoyer de suite des frères compétents pour prêcher les sentiments de l’Ordre ?
- 3° Le maître ouvrier général peut-il prélever une somme de 15 O/O sur le capital pour défrayer des dépenses nécessaires ?
- 4° Le maître ouvrier général sera-t-il soutenu pour faire respecter la discipline dans tous les départements de l’Ordre des Chevaliers du Travail ?
- Que tous ceux qui veulent s’immiscer dans cette affaire
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- veuillent bien répondre par oui ou par non selon leur désir, et adresser l’enveloppe à l’adresse ci-dessous :
- T. 7. POWDERLY,
- SPECIAL ADVICI Scranton
- Avis spécial. PENNA
- Ne pas oublier Avis spécial. Si la majorité n’entre pas dans les sentiments du maître ouvrier général, il est prêt à se retirer , il rentrera dans les rangs comme un simple membre pour travailler au bonheur de tous. Il remercie encore tous ceux qui lui ont témoigné tant de sympathie dans sa dernière maladie.
- Réponse prompte. Salut fraternel.
- POWDERLY.
- Maintenant voici une autre manifestation du Maître ouvrier général’, déterminée sûrement par les mêmes préoccupations relatives aux grèves etparticulièrementcelledesmineurs.
- Nous retraduisons ceci librement, à l’aide d’une plume amie de la Berliner Wolks tribune, qui a emprunté l’article au journal officiel des Knighs of Labor.
- Ému de la longueur de la grève, de son importance, par le nombre des intéressés, car 25, OÜO familles ont enduré les privations que le manque de salaires impose, le chef des Chevaliers du Travail se demande comment il se peut faire qu’une Compagnie de quelques capitalistes ou même qu’un seul homme qui est désigné sous le nom de M. Pardée, vieil arrogant, à barbe blanche, puisse ainsi décréter misère et mort contre ceux qui lui gagnent des millions en temps calme. Le propriétaire des mines est présenté de la façon la plus dramatique qui soit possible !
- On montre cet homme debout à l’ouverture du puits, affolé de possession de richesses et d’avarice, se parlant à lui-même dans un langage en rapport avec sa situation d’esprit :
- « Ceci m’appartient, la grève est déclarée, le charbon restera sous terre.
- « La grève peut épuiser la patience de ses adhérents, mais elle n’épuisera pas mes moyens de résistance, ma fortune est bien au-dessus des ressources des grévistes, je les attends, le charbon restera sous terre.
- « Les malheureux gèleront de froid, les trains de chemins de fer resteront en gare, les usines chômeront, patrons et ouvriers se ruineront, mais je serai te maître et le charbon restera J sous terre. j
- « Ce puits et le charbon qui est au fond sont à moi ; je j garde tout, parce que c’est à moi, et que je ne veux endurer ! ja loi que de plus riche que moi ; le charbon est à moi, il res- j tera sous terre et périra qui ne pourra durer. j
- « Qu’hiver et misère fassent leur besogne de mort ; le charbon est à moi, il restera sous terre.»
- En présence d’une situation aussi tendue que la révèle le langage de ce démon de la richesse, quand les millions sont
- en lutte avec les centimes, quand le résultat probable est la perte de la bataille, le chef des Chevaliers du Travail, M. Powderly, se demande comment il peut se faire que la Terre qui est à tous, soit accaparée par un seul ; comment ce propriétaire unique du bien de tous peut imposer sa loi à ceux qui ont creusé le puits d’où les millions lui sont venus, millions qui lui permettent de décider que ses mineurs gagneront moins parce que lui veut gagner plus.
- Alors M. Powderly se demande encore si l’État a été sage de concéder à un homme une partie du domaine public, pour que cet homme use et abuse ainsi d’un privilège, contrairement à l’intérêt public ? La réponse ne pouvant être douteuse, le grand-maître ouvrier réclame, comme nous l’avons fait en France, la mine pour les mineurs, à l’exclusion des exploiteurs à outrance, comme ce M. Pardée au langage satanique.
- Les États-Unis ont aboli l’esclavage noir,mais il nous semble que l’esclavage blanc va grand train, et que, si le fouet du planteur, ne cingle plus les reins des travailleurs, la faim, le froid, les mauvais traitements sont, là-bas, le lot des ouvriers américains comme celui de simples ouvriers européens, ce qui ne console ni les uns, ni les autres.
- Tant pis pour eux et tant pis pour nous.
- Mais il y a un remède à ces misères, et il y aura une fin. C’est l’union, c’est la solidarité, par l’association du travail et du capital ; c’est le partage des profits pour le plus grand bien de tous et de la paix sociale.,
- Abel Davaud.
- (Le Moniteur des Syndicats ouvriers),
- Monsieur était du plus beau noir avec un bec d’un jaune vif.
- C’était un merle,comme son signalement vous l’a sans doute révélé : un merle de forte taille,à poitrine charnue et rebondie qui aurait pu figurer avec honneur en qualité de pigeon « à la bourguignote » sur la note de n’importe quel aubergiste mor-vandiau.
- Il avait dû connaître les horreurs de la servitude, car ce n’était certainement pas dans son bosquet natal qu'il avai^ appris à siffler: « J’ai du bon tabac, » « Marie, trempe ton pain, » et « Malbrough s’en va-t’en guerre. »
- Cette dernière mélodie n’était pas sans causer quelque embarras au virtuose, mais « Marie, trempe ton pain » était pour lui une sorte de fanfare triomphale qu’il entonnait dans les occasions décisives, et avec quel brio ! quelle maestria ! sol, sol, si ! sol, sol ; sol, sol, si ! sol, sol ; fa, sol la !,.mn fa dièse, s’il vous plaît, et toujours très-pur.
- Madame était svelte et mignonne, vive, fantasque, habile a fouiller le terreau de son bec brun, afin d’y trouver des friandises pour Bébé.
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- Quant à ce dernier, seul survivant d’une unique couvée rendue tardive par la prolongation des froids, c’était bien le plus affreux vaurien qu’on pût imaginer : effronté, pillard, gourmand, tapageur comme les moineaux dont il faisait sa société ordinaire.
- On n’avait pas besoin de le voir courir à la recherche des limaces pour savoir où il était, il aurait fallu être sourd pour ne point l’entendre glapir ses incessants tchia ! tcliia ! tchia !
- Or, justement au-dessous de ma fenêtre s’étendait une treille d’un chasselas merveilleux, dont j’avais fait venir le plant de Thomery même.
- Ma treille commençait à donner des fruits, et quels fruits ! Si l’automne ratifiait les promesses faites par l’été,je comptais bien qu’ils me vaudraient la médaille d’or à l’exposition cantonale ; aussi je les soignais ! un avare n’eût pas mieux veillé sur son trésor.
- D’autres que moi guettaient avec impatience l’apparition des premiers signes de maturité dans le beau chasselas, c’était la famille Merle.
- Monsieur,Madame et Bébé avaient fait de la treille le théâtre constant de leurs ébats : le matin, ils y procédaient à leur toilette tout en butinant, sous les pampres, des chenilles et des colimaçons dont je n’étais pas fâché d’être débarrassé d’une manière ou d’une autre; dans la journée, ils s’abritaient dessous pendant la trop grande chaleur, et ne regagnaient qu’au crépuscule l’abri qu’ils s’étaient choisi sous le massif de rhododendrons, non loin du sorbier sur lequel Bébé était éclos à la lumière, seul de trois jolis œufs couvés avec amour.
- C’était probablement parce qu’il était fils unique et que sa famille n’avait pas de parents dans le voisinage qu’il n’avait pas pris parti et tiré de son côté au sortir du nid, suivant la coutume établie chez les merles; toujours est-il qu’il ne quittait pas madame sa mère, laquelle se tenait sans cesse aux côtés de son époux, et que tous les trois avaient élu domicile dans ma treille.
- Comment éloigner les pillards?
- Il y avait dans le grenier un buste d’Apollon dont mon père m’avait fait présent jadis, lorsque j’avais commencé à dessiner la bosse ; le dieu du jour et de la poésie me parut très propre à faire un épouvantail, surtout en l’agrémentant d’un bout de costume.
- Je descendis donc mon Apollon, devenu camus par la suite des temps, je l’installai bien en vue, sous la treille, et je le coiffai d’un vieux bonnet à poils un peu rongé des mites,autour duquel j’avais attaché une frange de cordons, de lacets et de bouts de papier de toutes couleurs qui voltigeaient au moindre souffle de brise.
- Avec sa face pâle de bonhomme de plâtre, son nez cassé, sa fantastique coiffure, Apollon, ce type le plus parfait de la beauté humaine, — à ce que disait mon professeur de dessin, — était devenu aussi hideux qu’un chef Peau-Rouge paré de s°tî costume de guerre.
- Très satisfait du résultat de mon industrie, je remontai bien vite m’embusquer derrière les vitres de ma fenêtre, afin de surveiller les mouvements de l’ennemi.
- L’or du soleil apparaissait à peine derrière le voile rose de l’aurore, que les affreux tchia ! tchia! tchia ! de Bébé m’annoncèrent le réveil de la famille.
- Tous trois étaient au milieu de la pelouse,occupés à planter mon gazon les racines en l’air, exercice agréable par lequel ils commençaient, en général, leur journée de déprédations.
- De la pelouse ils passèrent dans une corbeille de géraniums qu’ils piétinèrent consciencieusement,puis dans l’allée,où je les vis trottiner gaiement vers la treille avec de petits hochements de queue vifs, saccadés et tout à fait spirituels.
- Monsieur marchait en tête ainsi que l’y obligeaient sa dignité et ses devoirs de chef de famille.
- II ouvrit les ailes, tendit les jarrets et s’enleva pour aller se percher sur la treille. A mi-chemin, quelque chose d’inaccoutumé vint éveiller sa défiance naturelle ; il s’arrêta dans son élan.
- Qu’est-ce que cela ? avait-il l’air de dire en voletant à distance, les yeux fixés sur Apollon-Galibi.
- Au coup de sifflet qu’il lança, Madame battit en retraite vers la pelouse, poussant son fils devant elle. Elle tournait autour du cher rejeton avec des battements d’ailes rapides, des regards effrayés et de furtifs tchi, tchi, tchi, destinés,sans doute, à instruire l’enfançon des dangers qu’il pouvait courir en s’envolant à l’étourdie sur la treille.
- Bébé comprit: il resta coi, un peu effaré de l’effarement de sa mère,et cessa même ses tchia ! tchia ! pour un moment.
- Papa Merle, se décidant à fuir, rejoignit sa famille sur la pelouse.
- Une conversation à voix basse s’engagea entre Monsieur et Madame ; le dialogue me parut pouvoir être traduit ainsi — ou à peu prés :
- Madame. — Bébé a envie de raisin.
- Monsieur. — U y a, lâ-bas, un être effroyable qui garde les grappes mûres.
- Madame. — 11 n’est peut-être pas aussi dangereux qu’il en a l’air.
- Monsieur. — Il est sage de se défier de ce qu’on ne connaît pas ; je n’ai jamais rien vu de pareil.
- Madame. — On pourrait toujours aller s’assurer des intentions de ce gardien.
- Monsieur. — Brr ?
- Madame. — Ah. ! si j’étais un merle au lieu d’être une faible merlette !
- Bébé. — J’veux du raisin, j’veux du raisin I J’en veux, moi, na !
- Madame. — Ton père est trop poltron, mon chéri. Tais-toi, il ne faut pas faire honte à papa.
- Tout en refusant d’exposer sa précieuse personne, Monsieur ne cessait de guigner, du coin de l’œil, du côté de l’épouvan-
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- tail. La brise était tombée,la frange ne remuait plus et l'Apollon demeurait impassible.
- Sentant le courage rentrer en son cœur, papa Merle alla, d'une seule envolée, se percher juste au-dessus de l’ennemi, et de là, explora tranquillement du regard le dessous de la treille à travers les interstices des feuilles derrière lesquelles il avait soin de se dissimuler.
- Rien ne bougea ; papa Merle, enhardi, glissa son bec entre deux feuilles ; Apollon restait immobile, la tête suivit le bec, le cou suivit la tête ; le bonhomme de plâtre ne s’inquiéta pas davantage.
- — Hum ! fit Monsieur dans son langage, il parait plus laid que méchant ! faisons lui une niche, pour voir ! et il secoua de toute sa force le sarment sur lequel il était perché.
- La rosée qui couvrait encore les pampres, à cette heure matinale, tomba en fines gouttelettes sur l’épouvantail qui ne tressaillit même pas. — Sol, sol, si! sol,sol;sol, sol, si ! sol, sol; fa, sol, la ! la, ré ! ré, si ! sifflota Monsieur sotto voce.
- « Marie, trempe ton pain ! » papa Merle avait reconnu l’artifice ; il triomphait.
- Madame expliqua à Bébé que papa étant content,elle croyait pouvoir supposer que lui, Bébé, aurait du raisin.
- Monsieur quitta son poste d’observation sur le dessus de la treille,alla faire un bout de conversation avec sa femme et son fils, puis les quitta de nouveau pour se livrer à de nouvelles tentatives de liaison a ,ec le personnage inconnu dont la présence l’étonnait encore un peu, mais ne l’effrayait plus guère.
- Il s’arrêta sur l’extrême bord de la treille, penché en équilibre, presque la tête en bas, considérant l’épouvantail tantôt de l’œil droit, tantôt de l’œil gauche, avec de petits coups de sifflet malicieux.
- Presque complètement rassuré, il pénétra sous la treille et se mit à décrire autour du bonnet à poils des cercles de plus en plus rapprochés, puis s’arrêta à peu de distance pour jeter aux échos son chant du matin.
- Je commençais à me croire battu, j’eus bientôt la certitude de ma défaite en voyant papa Merle perché sur la tête même de l’Apollon, où son bec jaune d’or se détachait seul sur la noire fourrure de l’ourson.11 chantait à plein gosier son hymme de triomphe : « Marie, trempe ton pain ! »
- Quand il l’eut achevé, il battit des ailes et appela Madame et son fils par de sonores tchia ! tchia !
- Tous deux accoururent : la famille se moqua gentiment de l’impuissauce du farouche bonhomme ; Bébé, l’effronté gamin, poussa même l’insolence jnsqu’à lui faire un pied de nez à sa manière. L’odieuse balafre ne fit qu’augmenter l’aspect lamentable du dieu du jour ; c’était navrant ! La gaité de Bébé s’en augmenta, Madame paraissait pleine d’admiration pour l’audacieuse conduite de son fils et papa Merle, en oiseau pratique, picotait les raisins transparents pour s’assurer qu’ils étaient suffisamment mûrs
- — Qu’auriez-vous fait à ma place ?
- Eh bien ! non, je fus lâche ! Je laissai piller mon chasselas jusqu’à la dernière grappe, jusqu’au dernier grain.
- Cela n’empêcha pas d'avoir la première médaille ; mais ce fut avec une corbeille de chasselas que j’avais fait venir clandestinement de Thomery, de chez mon cousin Casimir Lucote. Gela ne lui faisait rien à cet homme ; il n’exposait pas dans notre canton, et puis.il avait exigé de son raisin un prix égal à la valeur de la médaille.
- Après la vendange, l’hiver ne se fait pas attendre : quelle résolution allait prendre la famille Merle dés que les frimas seraient venus ?
- Partirait-elle seule ou en compagnie de ses cousines les grives ? Resterait-elle, comme restent quelques merles, pour souffrir le froid et la faim, sans oser se mêler aux bandes de moineaux, pour mourir peut-être ?
- Au fond du cœur, je désirais la voir rester. Monsieur était plus ventru, Madame plus mignonne que jamais ; Bébé débarrassé de la livrée de l’enfance, était aussi beau que son père ; il commençait à s'essayer au chant,en sifflant discrètement les chansons de papa Merle. C’étaient des amis que j’allais perdre et pour toujours, sans doute, car il n’était pas probable qu’ils revinssent au printemps suivant, malgré les charmes de ma treille.
- Au lieu de chercher, comme autrefois, les moyens de les éloigner, je songeais à ceux de les retenir.
- Si papa Merle avait noblement fui la cage plus ou moins dorée dans laquelle il avait été enfermé aux jours de sa jeunesse, il n’en avait pas moins conservé quelques-uns des vices de l’esclavage ; il aimait la paresse, le bien-être, surtout la bonne chère.
- Il suffit, dit-on, de flatter les passions des hommes pour se les asservir ; supposant que le moyen pourrait également réussir auprès des oiseaux, je fis tous les matins une traînée de chènevis, de sarrazin, de menus morceaux de pain depuis le massif de rhododendrons jusqu’à une cage d’osier,sans porte, que j’avais dissimulée sous un amas de feuilles,dans le coin le mieux exposé de la treille.
- Il va sans dire que la cage contenait toujours une abondante provision de mets délicats : grains de raisin, figues, olives fraîches, vermisseaux, colimaçons, tout ce dont je pouvais m’aviser en consultant les auteurs les plus autorisés parmi ceux qui ont étudié de près les mœurs des oiseaux en général et celles des merles en particulier.
- Peu à peu, je fis ma traînée plus courte et plus clairsemée, puis je la supprimai tout à fait. Je pus constater alors que le garde-manger préparé par mes soins était assez familier à la famille merle pour qu’elle s’y rendît tous les jours sans hésitation,
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- Je n’avais jamais craint, du reste d’effrayer papa ni maman j Merle avec la vieille cage ; je les avais vus plus d’une fois rendre visite â un couple de tourterelles qui s’étaient établies dans un panier oublié sous un massif et y avaient élevé en paix plusieurs couvées. Les merles ne dédaignaient pas la nourriture des tourterelles, et, quand le panier était vide, Bébé se pelotonnait avec plaisir dans le matelas de mousse qui le garnissait.
- Les derniers visiteurs d’été et d’automne étaient partis ; il ne restait plus dans le jardin que les moineaux et quelques rouges-gorges ; les massifs, dépouillés de feuilles, n’offraient plus un abri suffisant à la famille Merle, qui prit l’habitude de se réfugier, pour la nuit, dans la cage où l’on pouvait dormir, perchés sur un bâtonnet et la tête sous l’aile, sans craindre la pluie ni le vent.
- Un matin qu’il avait gelé dur et qu’une bise glaciale soufflait sur le pays, je vis les pauvres oiselets blottis sur leur perchoir, tout ébouriffés, les pattes noyées dans les plumes, l’œil vacillant et se serrant les uns contre les autres pour se réchauffer. Pris de pitié, je m’approchai bien doucement, je m’emparai de la cage et je l’emportai avec des précautions infinies.
- Ma présence dans le jardin était si familière aux oiseaux qu’ils se laissèrent transporter sans trop s’effaroucher. Je les déposai triomphalement sur une console, à côté d’une jardinière pleine de fleurs.
- Ils n’étaient pas là depuis un quart d’heure, que papa Merle et son fils, pénétrés d’une chaleur agréable,se mirent à siffler en duo, pendant que maman Merle s’aventurait avec de petites mines discrètes jusque sur le seuil de la cage.
- [A suivre) Édouard Labesse.
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- LOYAUTÉ
- Dans sa jeunesse, le sénateur Schœlcher revenait un jour de Belgique avec sa mère. La vieille dame avait acheté de fort belles dentelles à Malines. Arrivés à la frontière, Schœlcher lui dit : « N’oubliez pas, ma mère, de déclarer vos dentelles à la douane. — Par exemple ! il me faudrait payer des droits énormes. — Mais ces droits vous les devez. — Je les dois ! A qui ? Pourquoi ? — Parce qu’il y a, ma mère, une loi sur l’importation qui frappe d’un impôt.... — Est-ce que c’est woi qui l’ai faite cette loi ? Est-ce qu’on m’a demandé mon avis pour la faire ? Je la trouve absurde, inique, oppressive ; et je ne comprendspas qu’un libéral comme vous approuve une Pareille loi. Je m’y soustrais !— Mais c’est de la contrebande, Ma mère, et la contrebande est une fraude.— Assez! répondre assez sèchement, vous n’avez pas, j’imagine, la prétention ^ M’apprendre ce que j’ai à faire. »
- N se tut, mais quand à l’inspection des bagages le douanier ^'demanda s’il avait quelque chose à déclarer : « Oui, Mon-Sleur> répondit-il, avec calme, Madame a des dentelles qui Vivent, je crois, payer entrée. » La stupéfaction et la colère
- de sa mère on les comprend, mais il lui fallut céder. A mesure quelle déroulait ses bandes de Malines, et. tout en payant ses droits, elle lui lançait des regards irrités et des reproches sourds qu’il essuyait avec son flegme imperturbable, mais qui se changeaient bientôt en orgueil. Quelle est la femme qui ne serait pas fière d’avoir pour fils un si honnête homme !...
- Ernest Legouvé (L’Ecole maternelle)
- Naïveté campagnarde.
- Une jeune servante irlandaise, qui avait accompagné sa maîtresse dans une excursion en Suisse, racontait ses impressions à quelques curieuses amies :
- — Il n’y avait que des montagne s devant moi, disait-elle, qui m’ont empêché de voir quoi que ce soit.
- Société du Familistère de Guise
- Assemblée générale extraordinaire.
- DU 17 JUILLET 1888 A 7h. t/2 DU SOIR ORDRE DU JOUR
- 1° Décision à prendre concernant les deux maisons de la rue Landrecies, provenant de la succession de M. Godin, dont l’association est restée propriétaire.
- 2° Décision à prendre au sujet d’un supplément de 1300 francs à ajouter à la somme de 10000 francs volée par l’Assemblée Générale du 12 février dernier pour lafondalion d’un lit à l’hospice de Guise.
- 3° Ratification au bulletin secret, par oui ou par non, de la nomination, par le Conseil de Gérance de M. Pernin Antoine à la qualité de Gérant désigné ; cette nomination a été faite à la majorité de 7 voix contre 5 données à M. Quent.
- 4° Réponse au message de sympathiefralernelle des coopérateurs anglais proposée par le Conseil de Gérance à l’Assemblée générale.
- Etat-civil du Familistère.
- Du 25 Juin au 7 Juillet 1888.
- Naissances :
- Le 2 Juillet, de Roha Alfred, fils de Roha Alfred et de Hainingue Marie.
- Le 6 Juillet, d’un enfant mort-né, de Henry Alcide et de Ducrot Marie.
- Décès :
- Le 29 Juin, de Teiniêre Zoé-Stéphanie, épouse de Louis Albert, âgée de 27 ans et 10 mois.
- Le 1er Juillet, de Léguilier Alfred-Camille, âgé de un an.
- Le 3 Juillet, de Pré Anna, âgée de d=ux mois.
- Le Gérant :A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE - GUISE (Aisne)
- OUVRAGE de M. GODIN, Fondateur du Familistère
- Le Gouvernement,
- ce qu'il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme,les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit depropriété, la réforme des impôts, l’instruction publique,première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
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- par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs a participer aux
- bénéfices de la production.
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- l’anglais, par Mme Godin née Marie Moret. . .................................0,75 cent.
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- M. M.. vol. broché..................................................3 fr. 50.
- La première édition de ce roman publiée par M. John Jewett, l’éditeur de « la Case de l’oncle Tom», eut un grand succès en Amérique. Ce Roman est aux questions sociales qui agitent le monde civilisé, ce que « la Case cle l’Oncle Tom» fut à la question de l’esclavage.
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- Le 3me volume...................... 7 50 volume se vend......................10 fr. n
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- 1° — Le Familistère, avec vues du Palais social
- et de ses dépendances..............................Of. 40
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- lutionnelie........................................0 25
- 3° — L’arbitrage international et le désarmement
- européen...........................................0 25
- 4° — L'Hérédité de l’Etat ou la réforme des impôts 0 25
- 5° — Associations ouvrières. Déposition de M.
- Godin à l’Enquête extra-parlementaire au Ministère de l’Intérieur „ . ............................O 25
- 6° — Ni impôts, ni emprunts. L’hérédité de
- l'Etat, base des ressources publiques.................0 1.25
- 7° — Travail et consommation par l’hérédité
- nationale.............................................0 2a
- 8° — L’hérédité nationale, objections, questions et
- réponses..............................................0 25
- 9° — Extinction de la misère par la mutualité
- nationale.............................................0
- 10°'— Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel......................0 ^
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- j 2* Année, Tome I2.-- W' 515 Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 22 Juillet 1888
- BUREAU A GUISE (Aisne) ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soità celui de Paris,
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- Tontes les communications le talon sert de quittance.
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- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- La fêle nationale. — A propos de duels. — Bulletin de la paix armée. — Le traité d’arbitrage avec les États-Unis.— L’Angleterre et le Venezuela.— Congrès annuel de la société anglaise de la Paix et de l’Arbitrage. — Paix et conciliation politiques. — La Ligue du Progrès social. — La Coopération et la paix. — Ce que sera la future guerre. — Les alliances princières. — Enseignement public du principe de l’Arbitrage.— Société de Paix et d’Arbitrage international du Familistère de Guise. — Skobeleff et les Amis de la Paix. — Monsieur, Madame et Bébé. — Familistère de Guise.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de 75 centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- Lt FETE NATIONALE
- On a célébré en France,et partout où flottent les trois couleurs, la grande fête nationale du 14 juillet.
- Le gouvernement avait eu l’heureuse idée d’offrir, à cette occasion, l’hospitalité de Paris aux maires des chefs-lieux de canton.
- Ceux-ci avaient répondu en foule à son appel et, le soir du 14 juillet, à la même place où, 98 ans auparavant, jour pour jour, les délégués de la France, étaient venus se confondre dans un même élan d’espérance et de foi, de patriotisme et de fraternité,un banquet réunissait,sous la présidence du chef de l’État entouré des membres du gouvernement, les représentants des principales communes de France.
- Autour d’eux se dressaient les grandioses constructions qui doivent recevoir, l’année prochaine, les produits industriels et artistiques du monde entier. C’est là que la France a donné rendez-vous au monde. Alors sera célébrée, en même temps que le centenaire de la grande Révolution qui proclama les droits de l’homme et du citoyen,la grande fête universelle du travail.
- Pourrait-on s’étonner de ne pas y rencontrer les monarques et leurs représentants. Ne proclame-
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- ront-ils pas eux-mêmes par leur abstention, tout j ce qu’a d’anormal leur existence dans un monde civilisé assoiffé de liberté, de travail et de paix.
- Les maires ont certainement trouvé dans le discours du président de la République, une traduction éloquente et précise des sentiments éprouvés par eux pendant leur séjour à Paris.
- Ils diront à ceux qu’ils représentent, avec quel dédain pour les provocations, et quel calme, ce Paris, qu’on représente en proie à une éternelle agitation, célèbre la fête nationale, et comment il honore ceux qui ont été les fidèles serviteurs de la France, qu’il s’agisse de Gambetta, héros delà défense nationale, ou d’Étienne Marcel, plus grand encore pour avoir pressenti et préparé l’unité morale de la France, que pour avoir sauvegardé les libertés communales de Paris, ou du sergent Bobillot,dont le monument évoque les douloureux souvenirs de la coupable aventure du Tonkin, et, à un autre point de vue, éveille comme une sorte de sentiment d’égalité démocratique dans les honneurs rendus,en un pays où les statues de généraux pullulent.
- Et nous sommes certains que, comme le leur a dit M. Carnot, ils emporteront de leur visite le sentiment profond que les destinées de Ja France sont intimement liées à celles de la République.
- J. P.
- DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
- Messieurs,
- Le gouvernement de la République vous a conviés à venir célébrer la fête nationale du 14 juillet par une manifestation de concorde et d’union. [Applaudissements).
- Entouré des membres du Parlement, des représentants de la Ville de Paris, des chefs de la magistrature, de l’armée et des grandes administrations publiques, il a voulu souhaiter la bienvenue aux nouveaux élus du suffrage universel,à ceux que le vote indépendant des Conseils municipaux vient de placer à la tête des principales communes de France. (Nouveaux applaudissements).
- Vous avez, Messieurs, avec empressement, repondu à notre appel et, de tous nos départements, vous êtes venus apporter ici une éclatante affirmation de l’unité nationale,de la solidarité des vffles et des campagnes, du dévouement de tous à la patrie commune et à la République. [Vifs applaudissements).
- Au nom du gouvernement, je vous remercie, avec l’émotion qu’un pareil spectacle inspire à tout cœur patriote.
- La fête qui nous réunit,Messieurs,couronne deux
- | belles journées, qui laisseront dans vos mémoires un ineffaçable souvenir.
- Hier, vous aviez sous les yeux ce speclacle touchant et grandiose de la glorification d’un grand citoyen qui n’a pas désespéré de son pays accablé par la fortune (applaudissements prolongés). L’acclamation populaire vous a rappelé cet immense élan qui emportait naguère, aux funérailles de Gambetta, la France entière, personnifiant, dans le puissant tribun, la défense du sol et de l’honneur national. (Applaudissements).
- Aujourd’hui, Messieurs, vos cœurs français ont battu d’une patriotique émotion,à l’aspect de notre armée- si forte, si disciplinée, si confiante dans des chefs dignes d’elles, animée des seuls sentiments de l’honneur et du devoir. [Nouveaux applaudissements). Vous avez ressenti tout ce que cette fleur de notre jeunesse, pénétrée de sa haute mission, doit inspirer de confiance et de sécurité à un pays qui veut résolument, au dedans, le calme et le respect de la loi, au dehors, la paix et l'estime du monde. [Applaudissements répétés).
- Ce soir enfin, vous venez de parcourir un merveilleux chantier où s’élèvent comme par enchantement, les constructions élégantes et hardies qui doivent, dans quelques mois, abriter l’Exposition universelle.
- Ces vastes travées que nous inaugurons aujourd’hui par une fête de solidarité nationale,cette tour gigantesque qui semble croître à vue d’œil sous l’effort de la science de nos ingénieurs, tout se prépare pour le rendez-vous que la France a donné à l’art et à l’industrie de l’univers. (Applaudissements).
- Tout sera prêt à l’heure dite ; et sur ce théâtre immense, que vous avez pu embrasser du regard, s'ouvriront, l’année prochaine, ces grandes assises du travail qui commandent la concorde entre les citoyens et les bons rapports entre les peuples. [Applaudissements).
- Vous emporterez, Messieurs, des souvenirs réconfortants de votre visite à la généreuse Cité républicaine, qui vous réservait un accueil fraternel. (Applaudissements).
- Vous avez trouvé en elle ce foyer toujours actif de la civilisation répandant au loin sa vivifiante lumière. Vous avez vu cette patrie du goût, fertile en toutes les productions du génie, chaque jour plus belle, chaque jour plus animée, et mettant à profit le calme et la paix dont elle n’a cessé de jouir sous l’égide de la République. [Applaudissements répétés).
- Vous direz à vos concitoyens que vous avez rencontré ici des cœurs battant à l’unisson des vôtres, ayant vos aspirations et vos espérances ; des fils de la Révolution française, résolus à défendre l’héritage des libertés léguées par nos pères ; de fermes républicains qui demandent le progrès au dévelop-I pement régulier des institutions de la France ; qui
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- savent garder le plus parfait sang-froid en face des agitations des partis, au dehors ou au dedans de D0S frontières, et ne se laissent pas plus séduire par de fallacieuses promesses qu’émouvoir par de bruyantes entreprises. (Applaudissements chaleureux et prolongés).
- Vous emporterez de votre visite, Messieurs, le sentiment profond que les destinées de la France sont indissolublement liées à celles de la République et qu’un siècle après la Révolution, un gouvernement ne peut avoir d'autre assise que la volonté nationale. (Nouveaux applaudissements prolongés).
- Ici même, sur ce Champ de Mars, aujourd’hui transformé en un champ de travail, la France entière, il y a quatre-vingt-dix-huit ans, s’est trouvée un jour réunie comme dans une fraternelle étreinte pour proclamer la solidarité nationale.
- Les mêmes sentiments vous animent,Messieurs, et,en appelant ici les représentants quenos communes ont honorés de leur confiance et de leurs libres suffrages, c’est à ces sentiments que le gouvernement faisait appel. (Applaudissements unanimes).
- Rien ne saurait, plus que leur éclatante manifestation, réjouir des Français et fortifier la patrie.
- A la fraternité française !
- Ce discours, dont presque chaque phrase a été soulignée parles applaudissements les plus chaleureux s’est terminé au milieu d’un enthousiasme général et a été salué par les cris unanimes de :
- « Vive Carnot, vive la République ! »
- ------------------- » ♦ » --------—------—
- A PROPOS DE DUELS
- Le duel Floquet-Boulanger a ravivé dans la presse et dans le public les controverses habituelles sur les duels, en général, sur les duels politiques en particulier.
- La persistance de cette pratique des combats singuliers étonne et afflige les esprits raisonnables. Il semble que le bon sens devrait trancher la plupart des différends ; les tribunaux, les autres. Dans le cas qui a motivé la rencontre entre MM. Floquet et Boulanger, l’opinion publique aurait dû frapper l’offenseur d’un jugement tel que les plus difficiles, en matière d’honneur, n’y eussent rien trouvé à redire.
- L’offense avait été publique. Elle est à l’officiel. Elle fait partie des débats politiques de l’assemblée souveraine. Quel meilleur juge que l’opinion publiée pouvait-on invoquer ?
- L’opinion publique ! C’est elle-même qui exige Çne les particuliers vident en champ clos leurs Querelles. On est déshonoré lorsqu’on reçoit une °ffense. Il faut bien le croire, puisqu’alors une
- ' réparation est jugée nécessaire. Et quelle réparation ? Une réparation par les a*rmes. Une tige d’acier, une balle de plomb, ont cette singulière propriété de réparer l’honneur endommagé. La balle atteint, le fer transperce indifféremment l’offenseur ou l’offensé : l’honneur n’en est pas moins réparé ou satisfait.
- Quand le sang coule, l’honneur est satisfait, Parfois une blessure unique suffit à sa satisfaction. Dans les duels à l’épée, on convient le plus souvent que le duel cessera au premier sang. D’autres fois l’honneur est plus difficile : il exige que l’un des adversaires soit mis dans l’impossibilité absolue de continuer le combat.
- On reste déshonoré, lorsque, ayant reçu un outrage, on ne laisse pas au hasard des armes le soin de le venger sur votre personne ou sur celle de votre adversaire.
- On est ridicule, si le duel n’a pas donné de résultats, lisez : si le sang n’a pas coulé ; ridicule encore, aux yeux de beaucoup, si, offenseur ou offensé, on ne rapporte du combat qu’une blessure insignifiante. On est odieux, si l’issue du duel a été fatale pour l’adversaire.
- On est trop sollicité par la crainte du ridicule pour hésiter devant le risque de l’odieux. Alors l’opinion publique punit l’obéissance à ses décrets, comme elle en eût puni l’infraction.
- Des capricieuses exigences de l’opinion publique, les gens d’honneur ont fait un code où tout est prévu, jusqu’à la façon de tuer et de mourir, selon les règles de la bienséance.
- Eh bien ! à notre humble avis, les gens d’honneur se font de l’honneur et de l’opinion publique une idée erronée. L’opinion publique prendrait sans doute bien vite son parti de la disparition des duels, si les gens qui tiennent avec raison à conserver leur honneur immaculé voulaient bien s’apercevoir enfin de la vanité de l’opération qui consiste à le laver dans le sang.
- L’homme, objecte-t-on, qui, dans certains cas, ne proposerait pas ou refuserait un duel passerait pour un lâche, eût-il cent fois raison.
- Eh ! quoi ? Les ouvriers manquent-ils de courage, par hasard ? N’ont-ils pas sur l’honneur les sentiments les plus éprouvés. Est-ce que les ouvriers se battent en duel ? Et cependant, ils ont presque tous, eux, passé par la caserne où l’on s’aligne, par ordre, pour la moindre vétille, où lé maniement des armes est durant des années entières, de longues années, la seule occupation manuelle, et le
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- point d’honneur, la dominante de toutes les conceptions morales.
- En réalité, le préjugé du duel n’a d’empire que sur une infime portion de la société. C’est un legs des époques barbares admiratrices de la force brutale. L’aristocratie de fer a disparu. L’aristocratie d’argent conserve certaines de sestraditions comme un luxe. Les duels ont succédé aux tournois. Les témoins ont avantageusement remplacé le public. Il ne nous est pas fait grâce du moindre détail, et la curiosité est amplement satisfaite.
- La presse est une intermédiaire obligeante.
- Moins d’une demi journée après la rencontre de MM. Boulanger et Floquet, on n’eût peut-être pas trouvé un seul Français qui ignorât l’issue du combat. Et cela ne tient pas uniquement à la notoriété des deux adversaires, car la presse ne met pas moins d’empressement à nous tenir au courant des moindres circonstances qui ont accompagné, précédé ou suivi le duel de MM. Pierre et Paul.
- Le préjugé du duel disparaîtra lentement d’une société qui met la guerre au rang des nécessités inéluctables, et conserve la peine de mort dans ses institutions; mais il disparaîtra. On ne peut songer à remettre en vigueur contre les amateurs de duels la législation draconienne de Richelieu. Il serait même parfaitement inutile d’aggraver les pénalités qui frappent actuellement des hommes qu’une passion quelconque met aux prises. Mais il ne serait pas impossible de stimuler les efforts trop mollement tentés par les témoins dans le sens de la conciliation, en appliquant à ces derniers des dispositions pénales plus rigoureuses.
- Il faut reconnaître cependant que, depuis quelques années, bien des différends ont été tranchés par une sentence arbitrale. C’est là une excellente pratique qui ne doit pas rester à l’état d’exception.
- L’arbitrage doit devenir la règle, qu’il s’agisse de conflits privés ou de conflits internationaux.
- J. Pascaly.
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- Bulletin de la paix armée
- Les obus à la mélinite.— Le docteur Poncet, directeur des études au Val-de-Grâce, a fait de très intéressantes expériences sur les obus chargés à la mélinite.
- Chacun de ces projectiles fournit,paraît-il, cinq ou six cents éclats de toutes grosseurs, irréguliers et tranchants, et eu outre une nuée de petits projectiles gros comme des petits pois.
- Les obus d’acier à la charge pleine de mélinite donnent même des éclats tellement tranchants qu’on peut les comparer à un couteau. Leur vitesse est si grande qu’on les retrouve
- à 300 mètres en arriére du point d’explosion et à 900 mètres en avant. Ils sont brûlants à un tel degré qu’on ne peut les tenir à la main peu après l’explosion.
- Au pied de chute ou à faible distance, tout sera détruit : hommes et chevaux seront criblés, tatoués. A plus grande distance, on observera des plaies plus ou moins étendues.
- L’explosion qui a eu lieu le 10 mars 1887, à l’arsenal de Belfort, explosion dans laquelle dix-sept artilleurs furent tués ou blessés, a malheureusement permis les études les plus complètes ; et le médecin Tachard,qui a soigné les victimes de cet accident,a donné une relation très intéressante de ces blessures. Il a insisté sur la multiplicité, la profondeur, la gravité des plaies produites par des fragments de petit volume, et la production de tatouages par des parcelles de fonte réduites aux dimensions d’un grain de sable et pouvant néanmoins pénétrer à 10 ou 15 centimètres dans les tissus.
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- Le projectile du fusil nouveau modèle.—
- est pourvu d’une enveloppe résistante. Deux médecins de l’armée, MM. Chauvel et Nimier se sont livrés à des expériences intéressantes en vue de constater les effets de ce projectile sur les différents tissus du corps humain (tendons, muscles, nerfs, os, viscères). M.Larrey annonce que ces expériences montrent que le projectile à enveloppe résistante ne produit pas les vastes blessures et les grands délabrements de l’ancienne balle. Il en résulte quelque chose de consolant au point de vue humanitaire : c’est qu’en assurant rigoureusement l’antiseptie le chirurgien peut espérer réduire la mortalité des blessés dans de notables proportions.
- Il paraît que des expériences ont été faites, d’autre part, avec le fusil dit Lebel. Mais c’est à tort qu’on y a mêlé l’Académie de médecine, qui ne s’est pas encore occupée de la question.
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- Engin de guerre qui ne tue ni ne blesse.—
- Il est reconnu, dit l’électricien E. Weston, l’inventeur de cette nouvelle arme, que le nitrite d’amyle produit très promptement l’insensibilité chez les hommes qui le respirent, et ne leur fait aucun mai.L’effet est celui d’une paralysie temporaire.
- Cette substance, dft-il, est abondante et à bon marché. Je propose l’emploi d’obus ainsi chargés chimiquement.On n’aura plus besoin de percer les cuirasses des bâtiments ennemis. Quelques gallons de nitrite d’amyle répandus sur le pont d’un bâtiment, rendraient tout l’équipage inerte. Le plus puissant cuirassé serait encore plus vulnérable qu’un léger croiseur, parce que ses ventilateurs lui transmettraient dans ses parties intérieures de fortes quantités d’air saturé de cet anesthésique.
- L’odeur s’en répandrait rapidement dans tout le bâtiment. L’équipage étant ainsi frappé d’inertie pour une heure ou deux, il n’y aurait plus qu’à prendre le bâtiment à la remorque pour le conduire en lieu sûr.Les capteurs le ventileraient et rappel' leraient leurs prisonniers à la vie.
- {Etats-Unis d’Europe).
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- La loi militaire.— Le sénat a terminé la semaine dernière la discussion du projet de loi relatif au recrutement militaire.
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- La loi va revenir à la chambre qui repousssera certainement la plupart des modifications que le sénat a fait subir au projet voté par elle, notamment en ce qui concerne les dispenses.La discussion ne pourra en être reprise qu’après les vacances, le sénat renoncera peut-être à quelques-unes de ses disposi- ! fions, et la chambre consentira à conserver les autres. Mais il devient douteux que l’année 4889 puisse voir l’application de cette loi.
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- Les déclarations pacifiques du président du conseil.— Nous détachons du discours prononcé dernièrement à Marseille par M. Floquet le passage suivant :
- Ce que nous voulons, je tiens, à le dire, —ce que nous voulons, c’est la paix.Je ne puis pas le dire dans un lieu où cette pensée soit plus sûre d’être accueillie que dans cette ville de Marseille, qui est le domaine même de la paix, qui est Je centre du grand commerce national, qui est l’intermédiaire du grand commerce international, où toute la prospérité est fondée sur la paix, où tous les malheurs peuvent venir de la guerre. (Vifs applaudissements).
- J’affirme ici avec vous que la France désire, veut et maintiendra la paix aussi longtemps qu’elle le pourra. (Applaudissements.)
- Jamais nous n’avons provoqué personne.Nous sommes restés patients, résignés,dans la fermeté conforme à la dignité nationale. Nous avons été fidèles à tous nos engagements et à tous les traités quelques durs qu’ils aient été pour nous. Ainsi, nous avons donné de notre amour de la paix des gages suffisants et un témoignage qui ne peut tromper que ceux qui auraient intérêt à se tromper. (Applaudissements).
- Non seulement nous avons donné ces témoignages de notre amour pour la paix, de notre volonté de la maintenir, mais apparemment ce n’est pas à un moment où la nation semble surtout animée du désir de perfectionner ses institutions intérieures et de donner au gouvernement de la République un développement plus libéral et plus démocratique encore, ce n’est pas à ce moment qu’on peut nous supposer de bonne foi des arrière-pensées belliqueuses. (Applaudissements.)
- Ce n’est pas non plus au moment où nous préparons avec ardeur cette Exposition universelle, à laquelle s’attachent tant d’espérances et pour laquelle une longue paix est nécessaire, ce n’est pas non plus à ce moment que notre volonté peut-être suspectée.
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- La ligue franco-italienne.—Le maire de Milan, M. le sénateur Negri, a adressé la lettre suivante à M. Ra-queni, organisateur de la ligue franco-italienne :
- « Je remercie bien vivement le comité franco-italien des nobles paroles qu’il adresse à la ville de Milan. Vous affirmez la nécessité de l’alliance entre la France et l’Italie.Continuez, messieurs, à élever vos voix éloquentes pour imposer silence aux déplorables rancunes qui naissent de l’ignorance et de I erreur, et qui se nourrissent de mauvaises passions et de grossiers préjugés.
- « Puisse la mémoire des grands exploits accomplis et du Sang généreux versé sur les champs de bataille de l’indépendance italienne rendre impossible pour toujours aux deux na-bons l’idée d’une lutte qui serait coupable et fratricide.
- « Agréez,Monsieur, l’expression de toute ma considération.
- <( sénateur, maire de Milan : Negri. »
- Une convention internationale.— Le gouvernement français vient d’adhérer à un projet formulé par la Belgique et ayant trait à la création, à Bruxelles, d’un bureau international pour la traduction et la publication de tous les tarifs de douane. Ces tarifs seront publiés en langue française, aux frais communs des Etats adhérents qui sont, jusqu’à présent, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Autriche, l’Espagne, la France, le Mexique, le Portugal, la Roumanie et la Suisse.
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- L'Association internationale de la Faix et de l’Arbitrage international etla Turquie.
- — L’association internationale d’arbitrage et de paix vient d’adresser à Saïd-Pacha, ministre des affaires étrangères de Turquie, une lettre dans laquelle l’association appelle son attention sur les souffrances qu’ont à endurer les Arméniens dans les provinces turques où ils se trouvent en contact avec les Kurdes et les Cireassiens, et prie le ministre d’insister auprès de la Porte pour qu’elle n’apporte plus de retard au règlement de la question arménienne conformément aux stipulations du traité de Berlin.
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- Le troisième Congrès international de navigation intérieure se tiendra à Francfort-sur-le-Mein au mois d’août 1888. Le ministère des Travaux publics de France a nommé comme délégués les inspecteurs généraux : Voisin-Bey, Fargue, Gauckler et Carlier ; les ingénieurs en chef des ponts et chaussées : Boulé, Holtz, Quinette de Roche-rnont, Hirsch, Bousset, Berlatier de Mas, Cahen, Girardon, Denys. Le ministère de l’agriculture y envoie M. Léon Philippe, directeur de l’hydraulique agricole.
- La Société de statistique de Paris, la Société de géographie commerciale de Paris, la Chambre syndicale de la marine y seront représentées.
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- L’Arbitrage au moyen-âge.— 11 existait autrefois en Normandie, à Caen et à Rouen, des corporations d’assistance mutuelle, vulgairement appelées des Charités. Ces corporations, très bien organisées, avaient leurs biens, leurs administrateurs (prévôts et échevins) et leurs statuts. L’assistance que les frères se prêtaient entre eux ne se bornait pas aux funérailles et aux accidents survenus dans le cours de la vie, tels que : infirmités, maladies, incendies, dénuement, etc., elle s’étendait aussi au règlement à l’amiable, par l’intermédiaire des susdits prévôts et échevins, des différends qui pouvaient naître entre les membres de l’association.
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- La dette de l’Europe.— La dette de l’Europe est de 120 milliards, dont 100 milliards représentent les anciennes guerres et les armements.
- Le service de ces 100 milliards de dette militaire exige par an 4 milliards et demi, auxquels s’ajoutent 3 milliards et demie pour les budgets do la guerre et de la marine.
- I Donc l’Europe prélève de ce chef;sur les revenus de chaque exercice, avant de songer aux œuvres fécondes, la somme 1 effroyable de 8 milliards.
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- Sauvages ! — Chez les Todas, nation pacifique, tout différend est réglé par l’arbitrage ou par les décisions d’un conseil composé de cinq membres.
- Les Bodos et les Dhimats, populations aimables, sont étrangers à tout régime militaire et vivent librement sous la protection des lois.
- Voilà des peuples, que dans notre orgueil, nous qualifions de sauvages.
- ITALIE
- La peine de mort.— L’abolition de la peine de mort est un fait accompli dans la plupart des petits États et des États moyens ; mais ce but n’a pas encore été atteint dans les grands États, sauf l’Italie où il va l’être. Il y avait lieu de croire, en effet, que parmi les grands États, l’Italie serait celui où l’abolition de la peine de mort devait rencontrer le moins de résistance, d’abord parce qu’elle n’avait plus qu’à passer de l’abolition de fait à l’abolition de droit. N’était-elle pas d’ailleurs la patrie de Beccaria ? Enfin, au point de vue judiciaire, l’imification pénale, qui était pour l’Italie un impérieux besoin, ne pouvait se réaliser que par la suppression de droit de l’échafaud.
- Le nouveau code pénal italien, présenté par M. Zanardelli, ministre de la justice, réalisera cette unification pénale par l’abolition de droit de la peine de mort. Toutefois, les abolitionnistes italiens ne se dissimulent pas que leur espérance n’est pas à l’abri de l’appréhension que quelque crise ministérielle ne vienne encore empêcher M. Zanardelli d’achever son œuvre. On pourrait réfuter cet obstacle si la commission chargée de l’élaboration du nouveau code pénal était composée de membres éclairés, inamovibles jusqu’aux termes de leurs travaux, fixé pour la date obligatoire de la promulgation, qui tombe au mois de mars 1889.
- Le traité d'arbitrage avec les États-Unis-
- Nous avons publié dernièrement la pétition émanée des différentes sociétés pacifiques, et demandant au ministre des affaires étrangères de négocier un traité d’arbitrage avec les États-Unis, pétition appuyée de 112 signatures de députés.
- La commission d’initiative parlementaire, à laquelle le document a été renvoyé, a déposé son rapport.
- Les conclusions de ce rapport sont entièrement favorables à l’objet de la pétition. En voici les termes :
- « Il y a peu de mois, de l’autre côté de l’Atlantique, un honorable sénateur des Etats-Unis, M. Alisson, homme de grandes notoriété et considération dans le nouveau monde, a proposé au Sénat américain de voter un crédit de 80.000 dollars, à l’effet de payer les frais préliminaires à la négociation d’un traité permanent d’arbitrage entre les Etats-Unis, l’Angleterre et la France. C’est en vue
- de répondre à cette ouverture de la grande république américaine que M. Fréd.Passy, notre honorable collègue,et plusieurs autres de nos collègues, ont placé devant la Chambre, à la date du 24 avril dernier, une proposition de loi tendant à la conclusion d’un traité de cette nature entre la République française et la République des Etats-Unis. Après avoir entendu notre collègue dans l’exposé de ses éclaircissements et en avoir mûrement délibéré, votre comité d’initiative parlementaire a l’honneur messieurs, de vous proposer de prendre ce projet de loi en considération. »
- Le Courrier de Londres qui reproduit ces conclusions les fait suivre des réflexions suivantes, auxquelles nous nous associons bien volontiers :
- Ce résultat est, à coup sûr, hautement satisfaisant. S’il n’est qu’un prpmier pas dans la voie d’un système de pacification générale et durable, il est important, et aucun ami du progrès véritable ne pourra faire autrement que s’en réjouir. L’exemple donné par deux grandes républiques, la plus jeune au vieux monde, et la plus puissante au nouveau, devrait donner à réfléchir à toutes les monarchies et les piquer d’une émulation plus noble que celle inspirée par l’amonr des lauriers militaires. Souhaitons de voir bientôt la monarchique Angleterre, dont l’adhésion est demandée, joindre ses mains généreuses à celles de ces deux nations amies et, en consacrant d’une façon définitive, par sa participation à leurs efforts, l’effacement de toute rancune ou de toute prévention surannée, contribuer avec elles à la réalisation de cette paix générale qu’un désolant scepticisme considère depuis trop longtemps comme une pure chimère.
- Ajoutons que la proposition soumise, conformément à la procédure parlementaire, aux bureaux de la Chambre, y a reçu l’accueil le plus favorable.
- Interwievé à ce sujet par un de nos confrères, l’honorable M. Frédéric Passy lui a fait les intéressantes déclarations qui suivent :
- « La France est en retard sur les autres nations dans la voie de l’arbitrage. En Angleterre, cette idée tant raillée au début, ne compte pas moins de soixante mille adhérents, chiffre qui est loin d’être atteint chez nous.
- Même, nous ignorons en France les importants travaux auxquels se livrent des hommes studieux et compétents, tels que M. Lorimer, pour l’Angleterre, et le comte Kamarowsky, professeur de droit international à l’université de Moscou.
- En Hollande, dit M. Passy, un chambellan du roi Guillaume III,M. le comte de Hompesch,est un des plus ardents partisans de cette réforme. En Belgique, M. Constant de Vos,a réussi à fonder une société où de sérieuses études sont faites dans ce sens. En Italie, tandis qu’un Comité de la Paix se
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- constituait à Rome, sur l’appel du journal la Mena-çero, réagissant contre la gallophobie ambiante, l’Union lombarde mettait en concours, sur l’initiative de M. Moneta, la question de l’arbitrage et des moyens d’arriver à la pacification du monde, et offrait à cet effet un prix de 1.000 francs. Enfin, en Espagne, Emilio Castelar, dans un de ces magnifiques discours dont le grand orateur républicain a le secret, proclamait également les mêmes principes.
- La question est maintenant mûre pour tous les bons esprits.
- M. Passy a terminé en rappelant que des bills nombreux ont été déposés dans les deux Chambres du Congrès des Etats-Unis, à l’effet de provoquer, entre tous les États des deux Amériques du Nord et du Sud, la conclusion d’un traité permanent et universel d’arbitrage leur assurant à tous, dans tous leurs différends,les bienfaits d’une haute juridiction commune ; enfin,une députation du Parlement britannique, chargée d’un Message signé par plus de deux cent trente membres de ce Parlement, est allée en leur nom inviter le président des Etats-Unis à s’occuper de la conclusion d’un pareil traité entre la République qu’il dirige et la Grande-Bretagne. »
- L'ANGLETERRE ET LE VENEZUELA
- La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté adressait, le 3 juin dernier, la lettre suivante à lord Salisbury :
- Genève, 3 Juin 1888,
- Monsieur le ministre,
- Un conflit s’est élevé entre la Grande-Bretagne et la république de Venezuela. Il s’agit dans ce conflit d’un territoire situé sur le confrn de la Guyane anglaise dont le Venezuela prétend avoir eu de tout temps la possession et sur lequel les agents de l’Angleterre réclament juridiction.
- Le Venezuela aurait offert de soumettre la question à des arbitres, l’Angleterre aurait refusé de constituer un tribunal et, sur ce refus, la République de Venezuela en aurait appelé aux États-Unis d’Amérique.
- Nous avons sous les yeux, publié par la Revue sud américaine, le compte-rendu de la séance du 1er mars dernier, où un député, MM. Adoo, a introduit la question devant le congrès, et demande communication de la correspondance échangée entre le Venezuela, l’Angleterre et les Etats-Unis.
- Quelle est l’importance du territoire contesté ? Est-il exact qu’il soit aurifère et que sa richesse n’ait point d’égale même dans les contrées les plus favorisées ? Quels sont les faits et les raisons sur lesquels s’appuient les prétentions opposées ?
- Nous ne sommes point assez complètement édifiés pour nous prononcer sur le fond de la question et nous ne voulons en ce moment,retenir qu’un seul point : Est-il vrai que le gouvernement du Venezuela ait demandé l’arbitrage et que la Grande Bretagne l’ait refusée ?
- Quoi, l’Angleterre qui a si glorieusement, il y a quinze ans, accepté l’arbitrage, dans la célèbre affaire de l’Alabama et si 1
- loyalement exécuté la sentence qui l’a condamnée, l’Angleterre qui, en 1880, donnait le grand exemple de faire justice aux Boèrs et de conclure la paix avec eux au moment même où ce petit peuple venait d’obtenir un avantage marqué sur les troupes anglaises, refuserait aujourd’hui l’arbitrage à la petite république du Venezuela !
- Cela n’est pas ou doit être hautement expliqué. II n’y a pas dix mois qu’une députation anglaise traversait l’océan pour porter au président Cleveland, signée de 200 membres du parlement,une adresse qui propose aux États-Unis d’Amérique un traité d’arbitrage permanent entre les deux peuples. La grande Bretagne peut-elle permettre que l’on puisse dire qu’elle veut bien l’arbitrage avec les forts,mais qu’elle le refuse au faible ?
- Au moment où tous les peuples soupirent après le désarmement, lorsque partout le travail des penseurs est de rechercher comment la fédération et l’arbitrage peuvent substituer progressivement l’état juridique à l’état de guerre, ce serait un scandale universel que de voirie gouvernement anglais donner le spectacle d’une telle contradiction.
- C’est pourquoi, monsieur le ministre, notre ligue prend la liberté de s’adresser à votre loyauté et de vous prier de fournir à l’Europe et au monde une explication nécessaire.
- Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l’assurance de nos sentiments de profonde considération.
- Au nom du comité central :
- Ch. Lemonnier, président.
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- Congrès annuel de la société anglaise de la Paix et de l’Arbitrage
- La société anglaise de la Paix et de l’Arbitrage a tenu à Londres,le 25 juin, son congrès annuel.
- L’éclat de ce Congrès a dépassé celui des années précédentes. On y voyait en effet, en dehors des délégués des sociétés anglaises de la paix et de l’arbitrage, des représentants du mouvement en faveur de la paix venus du continent.
- L’Assemblée était présidée par le cardinal Manning, archevêque catholique, bien que la majeure partie des délégués appartinssent à la religion anglicane.
- Il y a. là une nouvelle preuve que, lorsqu’il s’agit de questions ayant un caractère social et humanitaire, les anglais ne font aucune distinction entre les partis politiques ou religieux ; et c’est ainsi qu’avec la persévérance qui leur est propre, ils réussissent à faire triompher les causes les plus utiles à l’humanité si hérissées de difficultés qu’elles soient.
- Parmi les sociétés étrangères qui ont pris part à ce congrès, iJ convient de mentionner l’Union Lombarde pour la paix et l’arbitrage international qui était représentée par M. Moneta,l’infatigable directeur du Secolô’.
- C’est à ce journal que nous empruntons les détails°qûi suivent sur le meeting du 25 juin.
- Ce meeting comptera dans l’histoire des sociéf^VJlfui
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- auront contribué à provoquer parmi les hommes le dégoût des massacres légaux que nous devons aux insanités des diplomates, et aux ambitions des monarques.
- Il y avait là un public jeune, robuste, convaincu, déterminé, un public qui était venu se passionner pour une noble cause, et participer aux travaux d’une association qui poursuit, par dessus le préjugé national, la réalisation d’un idéal hautement humanitaire : la fraternité entre les peuples.
- Ici, point de partis imbus des haines de classe ; le catholique ne se sent pas gêné par le voisinage de l’athée, le tory par celui du Whig, du radical ou du socialiste.
- Et dans la partie féminine de l'auditoire, que de beautés aristocratiques. Elles aussi sont fatiguées des guerres, dégoûtées des carnages. C’est la paix, les bénédictions, l’amour qu’il leur faut. Elles ne sont plus engouées des balafres rapportées de la guerre; et n’ont plus de larmes pour ceux qui meurent en tuant sans haine et sans motifs. Elles gardent leurs sympathies pour la jeunesse qui recherche les grandioses victoires du problème social.
- Le cardinal Manning, qui présidait, a trouvé malgré son grand âge, des paroles vibrantes.
- « En ce moment, a-t-il dit, les nations sont dominées par le terrible militarisme.
- « Il y a en Europe 12 ou 15 millions d’hommes prêts à s’entregorger. Aussi,l’effort tenté dans le but d’empêcher la guerre est méritoire et digne de tout notre respect. »
- M. Hodgson Pratt, président du comité exécutif, a fait le compte-rendu des travaux de l’année. Les recettes s’élèvent à 769 livres sterling, somme plus que suffisante pour les besoins de l’association.M, Hodgson Pratt ajoute au milieu des applaudissements, que dans tous les pays, on trouve la parole de paix, « qu’aucune nation ne veut la guerre ».
- L’orateur a fourni ensuite de nombreux renseignements sur les liuits sociétés établies sur le continent et spécialement sur la propagande faite par M. Moneta et l’Union Lombarde.
- En Allemagne, continue M. Hodgson Pratt, le principe de l’arbitrage,grâce aux conférences,attire et fixe l’attention du public et de la presse. A Buda-Pesth, une société s’est fondée sous les auspices de personnages importants. Cette société a fait tous ses efforts pour amener le gouvernent à reconnaître l’Exposition française de 1889,pour faire inscrire la clause d’arbitrage dans la convention relative au canal de Suez, dans le traité de commerce avec l’Espagne et dans le traité relatif à la pèche. De concert avec d’autres sociétés européennes, elle a adressé aux gouvernements des grandes puissances une note les invitant à réunir un congrès pour examiner l’article 13 du traité de Berlin relatif à la nomination du prince de Bulgarie et mettre fin à une crise dangereuse.
- Un accueil enthousiaste a été fait par l’Assemblée à M Moneta. Les applaudissements saluent l’appel de son nom et son discours est à plusieurs reprises interrompu par les cris de : Vive Moneta, vive le Secolo.
- « Je regrette vivement de ne pas parler votre langue, dit l’honorable directeur du Secolo, mais lorsque vos éloquents orateurs parlaient, bien que je ne comprisse pas un mot de leurs discours, je retrouvais dans l’accent de leur voix l’écho de mes propres sentiments. Nos langues sont différentes, mais nos âmes sont sœurs. Notre foi est la même ; nos espérances sont communes ; notre but est identique.
- « Bien que le français que je parle ait l’accent italien, je suis heureux cependant de pouvoir m’exprimer dans la langue d’une nation qui est comme un trait d’union entre l’Italie et l’Angleterre. J’en suis heureux parce que c’est dans les œuvres des écrivains de cette grande nation que, pendant notre servitude politique, nous avons lu les pages les plus éloquentes sur la fraternité des peuples. Non, messieurs, quoiqu’en dise une certaine presse.nous n’oublions pas le sang que la France a versé en 1859 sur les champs de Magenta et de Solférino.»
- M. Moneta parle ensuite de la venue de M. Pratt à Milan, du réveil de l’Union Lombarde, et rend hommage à l’Angleterre d’où partit le grand mouvement de protestation contre la guerre entre nations civilisées.
- 11 termine son discours par ces mots :
- « 11 ne suffit donc pas de maudire la guerre, et de nous lamenter avec ceux qui sont voués au massacre, il faut que l’élite de la nation,évêques, pasteurs, présidents, sénateurs, députés, etc, etc, unissent leurs efforts pour empêcher les carnages.
- «Il faut,enfin,trouver le moyen de supprimerles rivalités et les haines avec la force irrésistible de l’amour. »
- A signaler dans l’assistance lord Thuilow, les députés Burt, Richart, Picton, le docteur Clifford, le professeur de Laveleye, Madame Fawett, miss Giovanna Gobden, et autres personnages connus. Plusieurs orateurs ont pris en outre la parole, notamment M. Wilfrid Blunt, qui plaida la cause d’Arabi Pacha, dans le patriotisme duquel il a confiance. M. Wilfrid Blunt s’est fait le défenseur attitré du célèbre Pacha. C’est lui qui paya même les frais du procès d’Arabi.
- Miss Pepper Corn fut la seule femme qui prit la parole dans la journée. Mais, bien quelle soit arrivée à lâge mûr, Miss Pepper Corn est un admirable orateur.
- Le meeting a duré trois heures, et s’est terminé au milieu des applaudissements.
- Encore une bonne journée pour la cause de la paix.
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- PAIX ET CONCILIATION POLITIQUES
- Les partis politiques n’ont aujourd’hui qu’un seul moyen d’arriver à la paix et à la conciliation générales, c’est de se convertir à la doctrine de la souveraineté du peuple et de s’inspirer de l’amour du bien national, au lieu de s'abandonner à la défense d’un intérêt de caste et de privilège.
- La République est la forme de gouvernement impersonnel, anonyme, qui ouvre les portes à cette entente de tous les hommes de bien chez qui le sentiment du juste et du vrai est au-dessus des intérêts si périssables des coteries politiques.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- La Ligne du Progrès social.
- Les disciples de Foncier viennent de fonder un journal : La Rénovation, destiné à propager les idées de l’école sociétaire. Le numéro deux contient le programme que ce nouvel organe socialiste est appelé à défendre. Les idées de M. Destrem, le directeur de la Rénovation, ont beaucoup d’analogie avec celles que depuis dix ans, le Devoir s’efforce de faire pénétrer dans les cerveaux. Le 15e article du programme de la Rénovation est ainsi libellé : Établissement de l’impôt progressif sur les successions.
- Pourquoi ne pas demander, ainsi que l’a fait avec tant de talent, notre regretté directeur, l’hérédité de l’État? Cela nous semble et plus conforme aux idées de Fourier ce grand penseur, et infiniment plus efficace au point de vue de la rénovation sociale,et de l’émancipation des classes laborieuses, en permettant l’établissement de la mutualité nationale.
- Le programme signé par M. Destrem, demande également VÉtablissement de l’impôt progressif sur le revenu. L’expérience faite dans les autres pays où cet impôt existe,prouve qu’il est loin de produire tous les résultats que l’on en attendait. L’income-tax, en Angleterre, comme tous les impôts du reste, retombe toujours sur les travailleurs. Si le propriétaire paie un impôt sur le revenu, il augmente d’autant le loyer de ses immeubles et c’est, en réalité, toujours le pauvre qui, proportionnellement, supporte la plus forte partie des charges publiques, quand,au point de vue de lajus-tice sociale,c’est le contraire qui devrait avoir lieu.
- Quoiqu’on dise et quoiqu’on fasse, nous sommes persuadé qu'il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver un système donnant d’aussi bons résultats que celui de l’hérédité de l’État, élaboré et défendu avec tant de talent par M. Godin, soit dans le Devoir, soit dans les différentes brochures qu’il a publiées à cet effet.
- Nous engageons vivement la rédaction de la Rénovation à étudier ces ouvrages et à s’en inspirer. L’idéal n’est pas seulement de pouvoir arriver à percevoir les impôts à moins de frais, mais de ne pas en percevoir du tout, et de faire enfin disparaîtra de nos lois cette entrave à la liberté et au progrès; et cela n’est possible que par l’hérédité de l’Etat.
- Voici,à titre de document, le programme du nouvel organe socialiste auquel nous souhaitons longue vie ; les combattants pour la bonne cause n'étant jamais assez nombreux. D.
- Rénovation économique de la France au vingtième siècle. Institutions qui n’existent pas dans l’ordre social actuel.
- 1° Le droit au travail, — réalisé régulièrement par la Colonisation pacifique à l'intérieur et à l’extérieur.-— Action convergente à cet effet, de trois facteurs associés : l’Etat, les travailleurs salariés et participants, les compagnies commanditaires.— Cahier de charges assurant aux travailleurs la propriété des terres colonisées, après remboursement des Compagnies en capitaux, intérêts et primes.
- 2° Les Factoreries générales, communales et cantonales, instruments des échanges, dans un ordre absolu de vérité, de loyauté, de stricte économie, pour tous les producteurs et tous les'consommateurs.
- 3° L’Association nationale contre la mévente et le non-écoulement des produits, établissant l’équilibre entre la production et la consommation, prévenant les encombrements et les pléthores, et préservant ainsi les producteurs de tout ordre, contre leur principale chance de ruine.
- 40 Institution des Agences financières communales, cantonales, et des banques de prêt d’honneur, dans le double but : — de faire pénétrer le crédit à la base de la production tant rurale qu’industrielle; et de sauvegarder l’épargne contre les manœuvres et les faux calculs qui, dans l’état actuel des choses, en dévorent tous les ans la moitié.
- 5° Indemnités budgétaires aux agriculteurs sinistrés par la grêle, les inondations, les gelées, l’épizootie.
- 6° Article de la constitution sanctionnant les contrats de fermages comme reconnus par la loi jusqu’en Î925 ou 1930 inclusivement, et cessant d’être reconnus à partir de cette époque.
- 7° Lois organiques favorisant dans la mesure du possible des sociétés anonymes, pour élever des maisons modestes et saines avec jardins, qui, moyennant une annuité de 4 0/o plus la prime d’amortissement, deviendront, au bout de 20 ans,
- S la propriété de leurs locataires.
- I 8° Éaculté pour la société de créer des éta-1 blissements producteurs communaux, quand l’in-
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- dustrie privée tiendra trop élevé le prix de ses i produits, ou tendra, par des coalitions, soit à des surélévations des prix de vente, soit à un abaissement abusif des salaires.
- 9° Lois et mesures gouvernementales favorisant, par entente avec les chefs de la production, Tac-cession des salariés à la participation des bénéfices, et à l’acquisition graduelle des parts de propriété dans les fonds producteurs, suivant l’ingénieux système du Familistère de Guise, sauf modifications de détail.
- 10° Institution des retraites professionnelles pour les producteurs des deux sexes âgés de 70 ans, ou frappés d’une incapacité de travail prématurée.
- 11° Extension aux veuves chargées de famille et dépourvues de moyens d'existence du bénéfice des retraites professionnelles.
- 12° Institution des pupilles de la patrie, pour faire remplacer par la société la famille qui manque aux enfants abandonnés, orphelins, issus deparents indignes, ou indirectement atteints par le divorce de leurs parents. Travaux professionnels, jusqu’à la majorité, reposant sur l’agriculture et l’industrie combinées, faisant face aux frais de l’institution. Complément des frais, s’il y a lieu, réparti sur la masse des célibataires. Essai d’application à ces travaux du principe sociétaire et sériaire formulé par Fourier.
- 13° Division de la minorité en trois âges, et droits progressifs d’une catégorie à l’autre : Enfance, Adolescence, Semi-majorité.
- 14® Nécessité pour être électeur et éligible de justifier d’une profession privée ou administrative, manuelle ou intellectuelle quelconque, contribuant à la richesse et à la grandeur de la société ; ladite disposition applicable seulement à ceux qui entreront en majorité après la promulgation de la Constitution.
- 15° Établissement de Vimpôt progressif sur les successions, base efficace entre toutes pour l’union des classes et la durée de la paix sociale. Calculer cet impôt de manière à lui faire produire une somme suffisante pour remplacer immédiatement les droits d’octroi, les impôts sur les chemins de fer, et ceux qui grèvent directement la production et la circulation de la richesse, ainsi que l'administration de la justice.
- 16° Entente entre l’État et les Compagnies de de chemins de fer, pour la réduction des tarifs aux plus bas prix, facilités par la suppression des impôts qui grèvent aujourd’hui ces entreprises.
- 17° Établissement de l’impôt progressif sur le revenu, par voie d’expérimentation graduelle et progressive, commençant par une taxe très faible, et se développant insensiblement, de telle sorte qu’après les habitudes fixées, cet impôt, le plus économique dans sa perception, puisse tenir lieu de presque tous les autres, à la satisfaction de tous.
- 18® Principe de la future unité européenne intro-
- i duit dans la Constitution, et Organisation de la diplomatie française sur les errements nécessaires pour amener, par des négociations continues, la réalisation de cette Unité, établissant la paix générale et permanente.
- 19° Mesures préparatoires prises par l’armée pour arriver progressivement à la transformation des armées destructives en armées industrielles et créatrices.
- 20° Liberté absolue pour exposer, défendre et propager toutes théories, doctrines et enseignements, sur toutes matières scientifiques, artistiques, littéraires, religieuses, philosophiques, économiques et politiques.
- 21® Par contre, Création du corps militant des publicistes, pour propager les vérités reconnues, et réfuter, dans des publications mises à la portée de tous, les erreurs et les sophismes que propagent si souvent l’ignorance, les préjugés ou la mauvaise foi des intérêts inavouables.
- 22° Institution des tribunaux d’honneur,prononçant des avertissements ou des radiations des listes électorales, contre ceux qui ont manqué à l’honneur professionnel, aux devoirs de la famille, ou qui ont contracté des vices abrutissants. Les mêmes tribunaux seraient appelés à concilier et trancher les questions d'offenses personnelles, de manière à supprimer les duels.
- 23° Organisation de la profession médicale élevée au rang d’office public ; s’exerçant par groupe de médecins communaux ou cantonaux, remplissant sans honoraires leurs fonctions rétribuées par la commune ou le canton; développant les habitudes d’hygiène et les soins préventifs dans toutes les familles, dressant dans chaque commune la statistique pathologique et hygiénique du pays ; et correspondant, pour tous les grands intérêts de la science et du développement physique des populations, avec le grand conseil supérieur de thérapeutique et d’hygiène nationales.
- 24° Garantir contre les révocations arbitraires les fonctionnaires et employés de tout ordre.Assurer la propriété de l’emploi civil selon des garanties analogues à celles qui régissent le grade militaire.
- 25° Institution d'un ministère du progrès intellectuel et scientifique, pour organiser, en soldant les dépenses sur les fonds nationaux, toutes les expériences, missions et recherches, qui, sur toute la surface du globe, feront progresser les sciences astronomique, physique, chimique, géologique, ethnographique, historique, psychologique et sociologique, dont l’étendue et les dépenses surpassent les forces de chaque investigation privée.
- 26® Institution de l'hospitalité nationale ayant pour grand maître le chef de l'Etat, engageant, par une série d’invitations privées, les illustrations du monde entier à se réunir à Paris en des congrès : et des fêtes durant deux mois chaque année, p°ul
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- échanger leurs idées, leurs relations et leurs connaissances.
- Voilà une esquisse, encore incomplète, mais pour le moment suffisante, de la Rénovation économique à réaliser au XXe Siècle français. Je laisse de côté la Rénovation morale, plus importante encore, qui forme une autre branche de la Sociologie, et la Rénovation politique sur laquelle nous nous expliquerons bientôt.
- Hippolyte Destrem.
- La Coopération et la Paix.
- Nous ne sommes pas seulement des travailleurs, pliant, assouplissant, façonnant la matière brute avec des bras intelligents; nous sommes encore et avant tout des travailleurs de l’idée. Le premier article du catéchisme de la coopération est celui-ci : Unir toutes les forces en vue du bien.
- La coopération réunit les faibles isolés, les rend forts par le lien puissant de l'association ; elle applique ce grand principe de justice, que chacun doit toucher en entier le fruit de son labeur, en détruisant les intermédiaires qui vivent aux dépens des plus misérables.
- Elle rachète le travailleur, lui donne la dignité, l’indépendance, mais elle n’arrête pas là son action bienfaisante. Elle a désormais formé, dans l’ancien et le nouveau monde, des armées fidèles à un principe : le principe de l’aide réciproque, de la fraternité et de la paix. Ces armées ont le devoir de descendre au milieu des discordes politiques qui menacent l’existence des États et de calmer par le raisonnement les esprits aigris et irrités.
- Il a été jeté les bases d’une confédération internationale de coopérateurs. La première de ces bases est l’obligation de coopérer au maintien de la paix, d’organiser des forces pour i combattre la guerre. J
- Ecrire contre la guerre est devenu un lieu commun. Mars et Bellone ont perdu leur cause devant le tribunal de l’opinion publique. La guerre est devenue vieille et horrible. Ceux même qui la font, versent des flots d’encre pour jeter sur l’adversaire la responsabilité des flots de sang qu’ils versent.
- Qu’est aujourd’hui une bataille ? Deux masses armées se ruent l’une contre l’autre. Elles mettent en œuvre tous les moyens de destruction. Puis, quand l’une des deux est restée maîtresse du terrain, alors sur le champ de bataille semé de membres palpitants, courent, volent sur les ailes de la pitié, des hommes généreux qui portent le brassard à la croix rouge.
- Us s’élancent, jusque sous le feu du canon, pour arracher les blessés à la mort et cherchenbpar des soins empressés,à porter remède aux maux causés par les combattants.
- Etrange contradiction : on estropie, on tue, on s’efforce de foire le plus de mal possible et en même temps on se prépare a S(mlager, à panser les victimes inconnues que va frapper la t mitraille. 1
- On secourt les blessés sans distinction d’uniforme. « Ils sont tous frères ! », dit-on sur les champs de bataille.
- « Ils sont tous frères ! » mais, pour reconnaître et pour proclamer la fraternité humaine, était-il donc nécessaire que des milliers de morts couvrissent la campagne ? que d’autres milliers d’hommes gisent mutilés sur les lits d’hôpital ?
- Ce sont là des signes précurseurs de la fin de la guerre, la compassion pour les victimes, sanctionnée par les traités et devenue officielle ; voilà la condamnation des combats sanglants. »
- La guerre a trouvé aussi un ennemi. Cet ennemi c’est le travail. La guerre coûte des milliards et qui les fournit, ces milliards ? Le travail, cette source de toute richesse dans les Etats.
- Aujourd’hui, les travailleurs qui apprennent de mieux en mieux à faire leurs comptes, en voyant les milliards qui leur coûtent tant d’efforts à gagner engloutis par les machines de guerre, par les armements excessifs, interviennent par leur parole et par leur veto. Ces travailleurs sont aujourd’hui électeurs, dans presque tous les pays, et dans les programmes électoraux qu’ils tracent se trouve, toujours, la paix en première ligne.
- En un seul cas la guerre est la condition de la vie : c’est quand un peuple chasse un oppresseur ou repousse une agression. Hors de là,il n’y a point de guerre juste, point de guerre nécessaire. La qualifier de nécessaire,c’est déclarer nécessaire le crime.
- (Extrait d’un article de l’avocat Carlo Romussi dans la Coopérazione Italiana.)
- E. Benoit-Germain.
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- Ce que sera la future guerre.
- Nous extrayons les passages suivants d’un article publié par M. Jules Simon dans le journal le Matin :•
- Supposez que, demain, la guerre soit déclarée. Aussitôt la vie s’arrête partout. Le fils part, s’il a vingt ans, les deux fils ; tous les fils partent à la fois. Si l’un d’eux est au séminaire pour se faire prêtre, il part. S’il est soutien de famille, fils aîné de veuve, il part. La mère, heureuse ce matin, est mendiante ce soir. Sans intervalle. Il ne reste que des femmes,dans les maisons riches,et quelques vieillards, si on ne les réclame pas pour un service civil. Le cocher part, le cuisinier ; c’est une exode de tous les hommes valides. H n’y aura plus de bouchers dans la commune, ni de boulangers. On ferait bien d’habituer les femmes à faire du pain ; ce n’est pas difficile ; elles en font en Angleterre. Sans cette précaution, elles se verront,dès le second jour de la mobilisation,dans l’impossibilité de donner du pain à leurs enfants. Les magasins, ceux du moins qui ne sont pas tenus par des femmes, les banques, tout sera fermé. La vie sera suspendue partout. Il faudra vivre sur ses économies, car on ne fera plus de recettes. Nulle exception dans la loi pour les pharmaciens
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- et les médecins. Ils seront réquisitionnés comme les ; autres. Ce sera affaire aux femmes de ne pas accoucher, et aux enfants de ne pas avoir le croup dans ces lugubres semaines.
- On ne languira pas longtemps dans l’attente des nouvelles et dans l’incertitude de sa destinée. En huit jours, le paysan, le négociant, l’artiste, l’ouvrier sera transporté à deux cent lieues de chez lui, habillé en soldai muni de sabre, de fusii et de cartouches, enrôlé dans une compagnie ; et tout de suite, en arrivant, sans avoir le temps de respirer après cette course effrénée,il recevra le commandement dfcse coucher aplat ventre pour laisser passer une volée de boulets, de se relever pour faire feu, de recevoir ou de donner la mort, Dès le lendemain de ce premier choc, le sol sera au loin dévasté sur un espace de plusieurs lieues, la terre sera jonchée de cadavres avec le cortège, ordinaire de corbeaux croassant et tourbillonnant au-dessus de leur proie. Les loups aussi accourront.Deux cent mille blessés occuperont les lits des hôpitaux et reflueront dans les maisons particulières transformées en ambulances. Ceux qui ne trouveront pas de place mourront sur les chemins. Des armées de prisonniers seront emmenées dans les provinces lointaines pour languir et mourir. Elles y porteront la peste.
- Au milieu de ces bouleversements et de ces épouvante-ments, on préparera la seconde bataille.
- A moi, les blessés qui peuvent encore tenir debout ! A moi, les enfants au-dessous de vingt ans, les hommes au-dessus de quarante-cinq ! 11 ne nous reste que six balles ? Eh bien ! après le sixième coup, nous compterons sur nos baïonnettes. Demain, le pain manquera ; mais demain, nous serons morts. Voilà encore de la mélinite pour un dernier incendie. Que les usines flambent ! Que les ponts s’écroulent ! Adieu, livres et tableaux, chefs-d’œuvre des arts, monuments de la pensée ! Ah ! il avait fallu trois siècles pour amasser ces merveilles : il ne faudra que trois minutes pour les détruire. Sommes-nous vainqueurs ou vaincus ? Nous le saurons demain, quand les généraux sauront s’il leur reste une armée, si leurs ordres, à de telles distances, ont été compris ou reçus, si le fusil allemaud a porté aussi loin que le fusil français. Mais vainqueurs ou vaincus, nous sommes perdus sans ressources, par notre défaite ou par notre victoire. La mort est dans toutes les familles ; la ruine est chez tous les peuples.
- On nous promet, en guise de consolation, que tout sera ; décidé en peu de temps. L’Europe tiendra ce langage aux vaincus : « Vous qui n’avez plus d’armée, vous n’avez plus le droit d’être un peuple. On va se partager vos richesses d’abord, et ensuite votre territoire. On vous ôtera vos lois, vos traditions, votre religion, votre langue. La besogne des diplomates ira aussi vite que celle des généraux. » Non pas? Le monde ne se guérit pas si vite de deux cent mille morts et de quatre cent mille blessés. L’Europe n’est plus qu’un charnier et un hôpital ; elle sera visitée par la peste et la famine. Il faudra des années et des années pour refaire des roules, des maisons, des usines ; pour recommencer le travail et la civilisation. Il faudra peut-être des siècles pour apaiser les âmes. Vingt
- ans après,on s’apercevra que les hommes manquent pour le recrutement.Le boulet qui emporte les pères supprime les enfants.
- Mais tout cela n’est rien ! Ce qu’il faut redouter surtout, c’est le lendemain.
- C’est en vain que les peuples civilisés du vieux monde rêvaient de rentrer chez eux après ces grandes tueries pour y pleurer en paix leur défaite ou leur victoire. Songez, civilisés, que la France et l’Allemagne, à elles seules, ont tenu sur pied cinq millions d’hommes ; que la Russie, l’Autriche, l’Italie et les petits peuples en ont levé davantage ; que ces douze millions d’hommes occupés uniquement,pendant plusieurs semaines,à s’entretuer ont fait à grands frais des voyages énormes ; qu’ils ont dépensé par jour vingt-cinq millions pour leur nourriture, et bien davantage en armes, munitions et projectiles ; qu’il a fallu les équiper et les habiller d’abord, et ensuite les soigner et les panser ; que les trésors de tous les peuples sont engloutis ; que le travail à chômé, faute de bras, pendant la guerre ; que tous les magasins sont vides, tous les ateliers détruits, toutes les terres incultes ou dévastées. Vous n’avez plus ni hommes, ni argent, ni outils pour recommencer le travail,ni matières premières. Il n’y a plus de blé de semence ; il n’y a plus rien. Vous êtes une proie toute faite pour les barbares. Vous leur avez appris la guerre ; vous leur avez donné vos armes ; vous avez préparé les chemins devant eux.ïis ne sont pas, comme vous, décimés et épuisés ; ils sont courageux, infatigables, innombrables ; ils ont la richesse, que vous n’avez plus. C’est leur tour ! La domination change de main une fois de plus. Us arrivent par voies rapides et en bandes énormes du fond de l’Asie et des déserts inconnus de l’Afrique. Sous leur main, le vieux monde va devenir nouveau, et lutter d’activité avec l’Amérique. On se souviendra vaguement,dans l’avenir,de ces anciens peuples qui ont dépensé tant de génie, tant de trésors et tant de sang pour se détruire eux-môines et pour s’abîmer dans le néant. Quelque Champollion ou quelque Maspéro en découvrira les vestiges. *
- LES ALLIANCES PRINCIÊRES
- Si les alliances princières étaient le gage des alliances internationales,lapaixseraitpour longtemps assurée en Europe.
- Malheureusement, l’histoire passée nous interdit de faire un axiome de cette supposition, et l’histoire contemporaine ne dément certainement pas son aînée sur ce point.
- Lorsqu’on jette les yeux sur les tableaux généalogiques des familles régnantes de l’Europe, on arrive bien vite à se convaincre que toutes ces familles ne font qu’une en réalité.
- Le prince de Galles, par exemple, a dix-sepfc beaux-frères ou belles-sœurs, seize oncles ou tantes, cinquante-sept cousins ou cousines et cinquante-huit neveux ou nièces.
- Avec sa mère, sa femme et ses cinq enfants, sa famille se compose de cent cinquante-trois membres, et on arriverait bien certainement au double de ce chiffre si les recherches ’ n’étaient pas restreintes aux parentés absolument directes.
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- Le prince de Galles est allié aux familles suivantes dont les chefs occupent en ce moment des trônes en Europe : Prusse, Russie, Danemark, Suède et Norwège, Grèce, Belgique Autriche, Bavière, Hesse, Waldeck et Pyrmont, Mecklembourg Saxe-Cobourg et Gotha, Saxe-Meiningen, Bade, Anhalt et Bulgarie à la famille impériale duBrésil,à la famille d’Orléans et à la famille de Hanovre, soit à 17 familles régnantes, et à deux familles souveraines n’occupant pas de trône en ce moment.
- Or, le nombre total des souverains actuels de l’Europe est seulement de quarante y compris le pape.
- En voici la liste d’après la date de leur avènement :
- Victoria, reine de la Grande-Bretagne ; Ernest II, duc de Saxe-Cobourg et Gotha ; George-Victor, prince de Waldeck ; François-Joseph Ier, empereur d’Autriche ; Guillaume III, roi des Pays-Bas ; Frédéric, grand duc de Bade ; Pierre, grand duc d’Oldenbourg ; Charles-Alexhndre, grand duc de Saxe-Weimar; Ernest, duc de Saxe-Altenbourg; Charles III,prince de Monaco ; Jean II, prince de Liechtenstein ; Henri XXII, prince Reuss, ligne ainée (Greiz) : Nicolas, prince de Monténégro ; Frédéric-Guillaume, grand duc de Mecklembourg-Strélitz ; Adolphe, prince de Schaumbourg-Lippe ; Louis Ier, roi de Portugal ; Georges Ier, roi des Hellènes ; Christian IX roi de Danemark ; Charles Ier, roi de Wurtemberg ; Léopold II, roi des Belges ; Charles, roi de Roumanie ; Georges II, duc de Saxe-Meiningen ; Henri XIV, prince Reuss, ligne cadette (SchleizJ ; Milan Ier, roi de Serbie ; George, prince de Schwarzbourg-Rudolfstadt ; Frédéric, duc d’Anhalt;Oscar II, roi de Suède ; Albert, roi de Saxe ; Waldemar, prince de Lippe-Detmold ; Abdul-Hamid, grand sultan ; Louis IV, grand duc de Hesse ; Humbert 1er, roi d’Italie ; Léon XU1, pape ; Charles, prince de Schwazbourg-Sonershausen ; Alexandre lit, empereur de Russie ; Frédéric-François III, grand-duc de Mecklembourg-Schwérin ; Alexandre III, roi d’Espagne ; Othon Ier, roi de Bavière ; Ferdinand, prince de Bulgarie ; Guillaume II, empereur d’Allemagne.
- Enseignement public du principe de l’arbitrage.
- Depuis longtemps M. Alfred Love et ses amis de la Universal peace Union, notamment M. Josiah Leeds, de Philadelphie, qui a beaucoup écrit sur ce sujet, demandaient que le principe, la procédure et la pratique de Parbitrage fassent l’objet d’un enseignement spécial dans les écoles et dans les collèges.
- Le dernier numéro du Peace Maher nous apprend que leurs conseils ont été entendus. L’honneur de ce progrès revient à M. Edward Magill, président du Conseil d’administration du Collège de Swarth-uiore,fondé et dirigé par les Amis de Pensylvanie. M. Magill a trouvé dans l’un des professeurs de ce collège, M. William Penn Holconb, chargé du Lours d’Histoire et de Politique, un collaborateur dévoué qui s’est offert à introduire immédiatement ce nouvel enseignement dans ses cours de Droit international. Cette branche d’enseignement figure iüaintenant dans les programmes du Collège sous e t^re de l'Élément de droit international, appli-^tion spéciale k la paix et l’arbitrage.
- De tous les moyens de répandre les grands principes de paix et de fraternité humaine, ajoute notre confrère, aucun ne peut être plus efficace assurément que de faire de ces principes l’objet d’un enseignement spécial pour la nouvelle génération. Cette innovation doit très heureusement accélérer le mouvement pacifique qui marquera la fin du dix-neuvième siècle. D’autres établissements d’enseignement publics imiteront certainement le Collège de Swarthmore et l’on verra commencer le déclin des écoles militaires. Déjà un des protecteurs du Collège d’Haverford (Pensylvanie) en apprenant ce qui se fait à Swarthmore s’est écrié : Il faut en faire autant chez nous.
- (États-Unis d’Europe).
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- Société de Paixetd’Ârbitrap international dn Familistère de Guise
- Réunion mensuelle du Jeudi 12 Juillet 1888.
- Présidence de M. BERNARDOT.
- Sont présents au bureau :
- MM. Locqueneux, vice-président,
- » Démoion et Olivier, assesseurs,
- « Sarrazin, Secrétaire-Trésorier.
- M. Bernardot communique une lettre remarquable qu’il a reçue de l’association des jeunes amis de la Paix, de Nîmes, l’invitant, ainsi que les membres du bureau, à faire partie de leur société à titre de membres honoraires. Il est convenu qu’une lettre de remerciement et d’adhésion leur sera adressée sans retard.
- M. Bernardot donne ensuite lecture de divers articles pour montrer l’importance plus grande que prennent chaque jour les idées de paix et d’arbitrage soutenues par les sociétés de la paix.
- Il cite la ligue Franco-Italienne, en voie de formation pour resserrer et rendre indissolubles les liens d’amitié entre l’Italie et la France, ligue dont font déjà partie un grand nombre d’hommes éminents des deux pays.
- Il signale également le grand meeting franco-italien organisé à Marseille le 27 juin et qui a pleinement réussi, malgré les obstacles de toutes sortes qui lui ont été opposés.
- Enfin, dans un autre ordre d’idées, il appelle l’attention sur le plan d’une union douanière destinée à unir les peuples méditerranéens, union conçue par M. Gromier, un éminent économiste, très-versé dans les questions commerciales et maritimes.
- Il donne un extrait du Daily News du 26 juin dernier relatif au meeting annuel de la société d’arbitrage international présidée par M. Hodgson Prattje vaillant apôtre de la Paix. Il en ressort la constatation consolante, réconfortante,que chaque jour de nouvelles sociétés de paix se forment sur le continent, unissant leurs efforts à ceux de leurs aînées. Il signale en particulier celles de Rome, de Milan, cette dernière surtout très-importante que son fondateur M. Moneta, un publiciste éminent, soutient de l’immense publicité et de l’influence de son journal, le Secolo.
- Il mentionne le Rapport annuel de la Grande Société anglaise de la Paix dont le siège se trouve 47, New Broad Street à Londres, Il ressort de cette publication que, pendant l’année,
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- 360 meetings ou lectures concernant la paix ont eu lieu par j les soins de cette société, qu’elle a publié, en outre, une toule ! de brochures et de journaux.
- M.Bernardot rappelle les démarches faites à New-York par de nombreuses sociétés de paix anglaises, ainsi que par un grand nombre des membres du parlement, à l'effet d’obtenir du Président des États-Unis, M. Cléveland, la conclusion d’un traité d'arbitrage permanent devant trancher par voie pacifique toutes les difficultés qui pourraient survenir. Il montre l’accueil très-bienveillant fait par l’éminent Président à ces ouvertures humanitaires dont il s’est déclaré partisan.
- Continuant ses intéressantes et instructives citations, M. Bernardot donne lecture de la préface du recueil officiel des résolutions votées par les vingt et un premiers congrès de la « Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté. »
- Notre Président fait remarquer avec quelle énergie, quelle persévérance et quel esprit de suite cette très-remarquable société poursuit l’avènement des idées de paix, d’arbitrage, de justice, de saines réformes humanitaires, depuis 20 ans, sans jamais se décourager un instant.
- Nous devons,dit-il, la prendre pour exemple et nous inspirant,en outre, de celui qui nous a été légué par notre regretté Président, M. Godin, nous encourager réciproquement à continuer la lutte pour le bon combat dans les limites tracées par nos forces, par nos moyens, par notre intelligence aidés du puissant et inaltérable amour de la sainte cause de l’humanité.
- Cette cause, que soutiennent les Amis de la Paix, est intimement liée avec celle du bonheur des peuples, ainsi que M. Bernardot l’a rappelé dans une de nos précédentes séances. Tant que les peuples, au lieu de vivre fraternellement se combattront les uns les autres, nous ne pouvons espérer que de faibles et passagères améliorations dans le bien-être du peuple, la plus grande partie des ressources des nations étant dévorées en armements ruineux non seulement pour le présent, mais aussi pour l’avenir. Donc guerre à la guerre !
- Lecture est ensuite donnée d’un remarquable article de M. Lucien Victor Meunier, article publié dans le « Rappel » du 10 juillet sous la Rubrique « Les squelettes de Leipsick. »
- Puis la séance se termine par la lecture d’un article humoristique intitulé: « Les idées de Mme Floréal », dû à la plume de Mme Potonié-Pierre et reproduit dans le numéro de juin dernier du journal « La citoyenne,» créé pour la revendication des droits des femmes.
- * La séance est levée à 9 heures 20.
- Le Secrétaire Trésorier,
- Sarrazin.
- Le « Courrier de Londres » publie d’après le « Messager de la Paix et de l’Arbitrage», l’article suivant qui présente le général Skobeleff sous un aspect que ne lui soupçonnent certainement pas la plupart des parisiens qui vont à l’hippodrome, attirés par une fastueuse mise en scène, aussi bien que mus par une inconsciente sympathie pour la Russie, applaudir l’apothéose du héros de Plewna :
- Skobeleff et les Amis de la Paix
- Le général Skobeleff a été certainement l’un des capitaines les plus éminents du dix-neuvième siècle. Sa biographie, écrite par une admiratrice enthousiaste, Mme Novikoff, une de ses compatriotes, porte comme titre Skobeleff et la Cause Slave. Le livre signé 0. K, a paru à Londres chez M. Long-mans. Cet ouvrage contient quelques détails aussi intéressants qu’instructifs pour les amis de la paix.
- Un incident, par exemple, que l’auteur cite comme un trait de bonne discipline militaire, nous semble mettre au contraire
- en lumière la cruauté et l’injustice de ce qu’on est convenu d’appeler la loi martiale. C’était au cours d’une campagne. Skobeleff venait examiner avec soin le mécanisme du fusil d’un soldat. Il se porte ensuite vers un autre soldat placé en sentinelle. “ Faites-moi voir votre fusil, lui dit-il’’. L’homme s’incline en répondant « Excellence, je ne le puis » « Cependant, il me faut voir s’il est en bon état,» répond Skobeleff. « Excellence, je ne le puis, » répliqua encore la sentinelle. L.e général sourit et passa outre. Quelqu’un, témoin de l’incident, demanda à Skobeleff, quelques moments après, ce qui serait arrivé si le soldat avait remis son arme au général. « On l’aurait fusillé — répondit froidement Skobeleff— pour désobéissance à un ordre antérieur. »
- Dans quelle perplexité terrible une telle façon d’agir ne doit-elle pas jeter l’esprit d’un simple fantassin ! Et combien sauvage et brutale serait l’application du châtiment suprême, ou même celle d’une peine quelconque vis-à-vis d’un malheureux soldat dont le seul tort eût été de ne pouvoir distinguer entre un ordre général et une simple demande verbale. Tout ce que Mme Novikoff voit néanmoins dans ce honteux aveu de Skobeleff, c’est « un petit trait brutal de la discipline qu’il faisait observer pendant toutes ses campagnes.
- Et, cependant, en Russie, aussi bien qne dans d'autres pays, les fantassins de la vie desquels leurs gouvernements et leurs généraux font si bon marché, ont parfois une âme élevée et un tempérament de martyr. C’est ce que l’auteur fait encore remarquer. “ Il est indifférent aux Russes de mourir pour l’amour de leurs frères opprimés. Cette insouciance est notre vie, elle est une part de notre âme. ’’ Et c’est vrai. Aussi bien dans la population civile du vaste empire russe, il y a nombre d’hommes et de femmes héroïques d’une abnégation extraordinaire.Ils méritent donc un autre sort que celui d’être, en bloc, les victimes du despotisme militaire et d’être en quelque sorte les espions sacrifiés de cette partie belliqueuse que conduisent tranquillement, loin de tout danger,des diplomates sans cœur et sans pitié.
- Skobeleff, on le sait, loin d’être lâche, était d’une bravoure exagérée, et toujours prêt à se jeter au devant du danger. Ainsi, à Plevna, il conduisit assaut sur assaut contre les terribles batteries de l’ennemi, et ce fut à cette bataille que les Russes perdirent 7,000 hommes sur une force totale de 30,000.
- Voici ce que rapporte un témoin oculaire qui, en compagnie de Skobeleff, visita, à Shenova, le théâtre de la lutte : “ Ici plusieurs centaines de gens avaient été enterrées à la hâte, mais la pluie et la neige ayant défoncé la terre molle, les loups et les chiens avait dévoré les corps de ces infortunés. Tout le sol de la redoute était jonché d’un horrible mélange d’os humains. Des vertèbres, des humérus, des tibias, des fémurs enchevêtrés de la façon la plus étrange, blanchissaient, mêlés aux crânes, sous le soleil et à la pluie. Le général Skobeleff et moi nous regardions ce charnier : ‘‘ Voila la gloire ’’ me dit-il. Oui, lui répondis-je, mais après tout, général...
- Il y a plus de gloire à sécher une seule larme
- Qu’à faire couler des mers de sang !...
- « Vous avez raison », répliqua-t-il. »
- Skobeleff était d’un caractère franc et ouvert. U sympathisait peu avec les diplomates corrects et réservés. C’est ainsi
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- qu’il exprimait très sommairement son opinion sur le conflit possible en Asie, entre les Russes et les Anglais : « Ce n’est que de la « blague », selon moi.»
- Et il n’était pas moins catégorique en stigmatisant ouvertement le côté hideux de la guerre. Suivant son biographe, SkobelelF avait coutume de dire : « Je déleste la guerre ; elle est tout ce qu’il y a de plus révoltant, d’odieux et d’atroce. Nul crime plus monstrueux, plus répugnant et plus terrible que de faire la guerre sans nécessité absolue ! C’est seulement en dernier recours, comme un argument suprême, qu’une pareille mesure peut se justifier».
- Skobeleff était un exemple vivant de la démoralisation causée par la vie militaire. Il se sépara, en effet, de sa femme, en faisant remarquer que le « mariage absorbe trop l’homme». Il ne fut cependant pas toujours un ascète, et son biographe a couvert d’un voile discret les circonstances qui accompagnèrent sa mort soudaine à Moscou. Mr Archibald Forbes nous rapporte ailleurs, et à ce sujet, quelques insinuations de nature à faire réfléchir.
- Malgré tout, il était capable d’apprécier les femmes vertueuses. Dans un de ses voyages aux pays danubiens, il fit la rencontre d’une dame anglaise appartenant à la secte des Quakers, et qui avait une fille mariée dans la ville même où il avait son quartier général. Cette dame avait coutume de le chapitrer sur les horreurs de la guerre. Ses reproches firent sur Skobeleff une impression considérable, et il éprouvait une profonde admiration pour la fidélité que sa « sermonneuse » gardait à ses principes.
- 11 en conserva une grande estime pour les Quakeresses qu’il déclarait « d’adorables créatures». Il préférait les vieilles dames américaines aux jeunes, mais il avait une aversion spéciale pour « l’aristocratique dame anglaise, hautaine et pincée, qui mange ses mots et s’étrangle avec ses R».
- Il n’ignorait ni l’existence ni l’objet de la Société des Amis de la Paix. Il dit un jour, au cours d’une conversation avec un journaliste anglais : « Ne publiez rien de ceci ou je serai traité de barbare par la Société des Amis de la Paix. Mais je maintiens en principe qu’en Asie la durée de la paix est en proportion directe du carnage que vous aurez fait dans les rangs ennemis. Plus vous les aurez frappés durement, plus ils se tiendront longtemps en repos dans la nuit. Nous avons tué près de 20.000 Turcomans à Geok Tépé. Pendant la poursuite, après l’assaut, nous en tuâmes 8.000 des deux sexes. J’ai fait compter les victimes. C’est une leçon que les survivants n’oublieront pas de si tôt. »
- De tels mots, de tels laits montrent une fois de plus les influences néfastes de la guerre et sa tendance à faire des brutes de tous les hommes qui, comme Skobeleff, peuvent avoir eu dans une certaine mesure une appréciation exacte de ce qui est juste et humain.
- Un Fléau d’un nouveau genre se répand dans les Avirons de San Francisco. Il s’agit de l’invasion du pays Par de formidables bandes de lapins. Pour se faire une 1(^e de leur invasion, il suffira de savoir que 4 à 5,000 ces rongeurs sont détruits dans chaque chasse à courre qui s’organise.
- HOHl'R, IHADAME ET BÉBÉ
- (suite et fin)
- N’étant pas enfermés, ils ne se sentaient pas captifs, et vécurent là, paisiblement, jusqu’au jour où la douceur de la température permit de les remettre dans le jardin.
- Ils avaient si bien pris l’habitude de dormir sur le bâtonnet de leur cage, qu’ils continuèrent à s’y percher le soir, au lieu de retourner à leur ancien domicile, dans le massif de rhododendrons.
- Le printemps ramena les petits chanteurs emplumés ; c’était tous les jours quelque nouvel arrivant : loriot, verdier, fauvette, pinson, bouvreuil, chardonneret, rouge-queue, linotte, bergeronnette, rossignol, grives chanteuses remontant par couples vers le Nord, et toujours point de merles.
- Depuis que ses parents s’occupaient à bâtir un nouveau nid, Bébé était dans un isolement qui faisait peine à voir.
- Il s’était bien lié d’amitié avec deux grives, qui, retenues sans doute par l’aspect engageant de mes cerises, faisaient mine de s’installer dans mon jardin pour la saison ; mais l’amitié ne remplace pas les douces joies de la famille, et c’étaient ces joies-là dont le pauvre Bébé semblait devoir être à jamais privé.
- Un beau jour, les grives disparurent ; je leur souhaitai bon voyage, tout en m’étonnant que des voleurs de cette espèce fussent partis juste à l’heure du pillage. Où étaient-elles allées ? Je l’ignore encore ; pas bien loin, sans doute, car elles ne tardèrent pas à revenir, accompagnées, cette fois, d’une jeune et jolie merlette, avec laquelle elles se promenaient sur la pelouse en caquetant gaiement.
- Papa Merle se montra le premier sur la pelouse pour savoir d’où venait tout ce caquet au milieu duquel il lui sem blait distinguer une voix étrangère. Maman Merle, qui n’était pas moins curieuse, s'approcha à son tour et, après une courte conversation, elle appela Bébé, auquel la nouvelle venue fut présentée avec force trémoussements, battements d’ailes, clins d’yeux et coups de gosier.
- La compagnie s’envola bientôt faire le festin des fiançailles dans mes cerisiers, et, de ce jour, Bébé ne dormit plus seul dans la vieille cage sous la treille : la jolie petite merlette y sommeillait à ses côtés.
- Des gazouillements affairés et joyeux partis d’une haie d’aubépine m’annoncèrent, peu de temps après, que Bébé et sa compagne travaillaient à leur premier nid.
- C’était une grosse affaire pour ces constructeurs inexpérimentés ; la coupe de torchis entremêlé de brindilles dans laquelle ils devaient abriter leurs petits leur donna beaucoup de peine à édifier ; encore aurait-on pu lui reprocher son manque de régularité. Heureusement, le berceau fut achevé à temps ; Mme. Bébé y déposa quatre jolis œufs et se mit à couver avec assiduité, encouragée dans sa tâche par les chants joyeux et tendres du jeune père.
- Au bout de quelques semaines, les petits annoncèrent leur éclosion par de faibles piaulements. Les merlots ne démentaient
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- pas leur race, ils étaient doués d'un si robuste appétit que Bébé et sa merlette n’arrêtaient pas de courir aux provisions et de remplir les quatre becs béants au bord du nid.
- Je ne pouvais m’empêclier de penser que l’énorme quantité de vers, d’insectes, de limaces dont les jeunes affamés me débarrassaient alors, pouvait bien leur faire pardonner d’avance les dégâts qu’ils commettraient plus tard dans les treilles et le verger. Je commençais à voir dans le merle un oiseau calomnié qui, s’il n’est pas utile, est tout au moins indifférent au forestier comme au jardinier.
- Je parle de l’espèce, bien entendu, car l’indifférence ne pouvait exister lorsqu’il s’agisssait de la jolie famille dont les faits et gestes m’intéressaient tant.
- On avait quitté le nid, les jeunes criaient : tchia ! tchia ! tchia ! tout le jour durant, en épluchant les corbeilles et les plates-bandes ; Bébé leur avait appris le chemin de la vieille cage, où tous s’endormaient côte à côte le soir.
- Que vous dirai-je ? Si j’avais tremblé, l’année précédente, à l’idée de voir partir Monsieur, Madame et Bébé, je redoutais bien plus, alors, le départ du dernier et de ses enfants.
- Une nuit, j’ai enlevé furtivement le vieux panier, je l’ai accroché au mur du vestibule et j’y ai mis une porte.
- Rassurez-vous, je n’ai pas complètement abusé de la confiance des innocents oiseaux : leur porte n’est obstinément close qu’au temps de la chasse et de l’émigration ; hors de là, elle s’ouvre pour leur permettre d’aller s’ébattre au soleil.
- J’ai entrepris de doter Bébé d’autant de talents qu’en possède son père. Dans cette intention, je me suis d’abord évertué à siffler une foule de jolies mélodies, mais j’ai été forcé de reconnaître mon manque d’aptitudes ; je n’ai jamais pu attraper un air. J’ai essayé du flageolet, il. a fallu y renoncer aussi ; ma femme prétendait que cet instrument lui rappelait trop le cabaret du village, les jours de foire; j’ai fini par me décider à faire l’acquisition d’une serinette.
- Tous les soirs, dans l’ombre, quand Bébé et ses fils sont alignés sur le perchoir comme autant de boules soyeuses, je tourne la manivelle avec acharnement, je tourne, je tourne et Bébé étudie, accompagné des tchia ! tchia ! aigus, mais charmants, de sa jeune lignée.
- Un des petits est atteint d’albinisme, cela n’est pas rare chez cette espèce d’oiseaux ; mais le vrai merle blanc de la famille, c’est encore Bébé, qui phrase à ravir ses chansons et s’est appris, tout seul, à m’appeler par mon nom, un nom pas commun : Zéphirin.
- A l’automne prochain, il sifflera «Marie, trempe ton pain ))! plus triomphalement encore que son père, en picorant les raisins de ma treille,— s’il réussit, toutefois, à les attaquer à travers le filet dont j’ai recouvert les belles grappes pendantes ; car il faut songer à tout et ne point sacrifier la vigne pour le plaisir d’entendre siffler les merles.
- Édouard Labessë.
- On lit dans l’Emancipation de Nîmes :
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- C’était avec un vif regret que nous avions appris, il y a déjà quelques mois, l’intention de Mme Godin de refuser la gérance du Familistère de Guise pour se consacrer à la publication des œuvres de son mari.
- Le Devoir du 8 juillet nous annonce que la démission de Mme Godin est un fait accompli ; elle continuera à habiter le Familistère mais ne sera plus que membre du Conseil de Gérance.
- La décision était irrévocable, aussi les membres du Familistère en s’y soumettant ont tenu à donner à la femme du Fondateur du Familistère un témoignage de leur affection, en votant un ordre du jour exprimant leur reconnaissance pour la manière; équitable et intelligente avec laquelle elle a rempli ses fonctions d’administratrice-gérante.
- Préalablement l’assemblée générale avait voté une somme de 12.000 francs pour la participation du Familistère à l’Exposition d’économie sociale de 1889. Cette somme sera employée à faire faire le plan en relief des palais sociaux — à établir des graphiques— à illustrer les rapports et aux frais d’installation.
- Nous nous réjouissons de cette décision ; le Familistère de Guise est une institution qui, plus que toute autre, a sa place à l’Exposition de 1889 : elle démontrera comment l’ouvrier peut arriver à son émancipation sociale. Le Familistère est à l’étranger une de nos gloires sociales et il y a peu de grandes associations ouvrières en Angleterre, en Italie ou même en Russie, où le nom du fondateur, M. Godin, ne soit connu et respecté.
- L’installation de M.Dequenne comme administrateur-gérant a été faite au milieu des plus vifs applaudissements ; nous croyons en effet que l’assemblée générale ne pouvait faire un meilleur choix ; les paroles prononcées par M. Dequennesont là pour l’attester.
- « Si la Providence, a-t-il dit, m’accorde encore des années » d’existence et si j’ai le bonheur de mener à bien la lâche 5> qui m’est dévolue, la seule récompense que j’ambitionnerai » sera de pouvoir me dire et vous entendre dire que j’ai bien » rempli ma mission. »
- Nons connaissons de réputation la loyauté de M. Dequenne et nous souhaitons longue vie et prospérité au Familistère de Guise.
- De Boyve.
- Nous sommes très sensibles aux bonnes paroles de nos amis de Nîmes,et les en remercions vivement-
- État-civil dn Familistère.
- Du 9 au 15 Juillet 1888.
- Décès :
- Le 15 Juillet, de Hamel Auguste, âgé de 38 ans.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — Ifnp, Baré.
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- Tome 12. -- N' 516 ___. Dimanche 29 Juillet 1888
- À
- S
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OZDJISr, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- et réclamations s’adresser ù
- Madame Marie GOBIN
- ABONNEMENTS peyables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit ù celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- à
- au Familistère
- Guise (Aisne)
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- on s’ajsonnk également A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 5, rue Neuve des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- Le Capital et les questions sociales. — Le centenaire de la Révolution du Dauphiné. — 1/oyages des chefs d’Etat.— Le régime républicain.— Faits politiques et sociaux. — L’exposition coopérative de Crystal Palace. — Congrès Scandinave pour la cause de la femme. — Projet de loi sur la liberté d’association. — M. Tourasse et la société d’éducation et d’instruction populaires des Basses-Pyrénées. — Société du Familistère de Guise. — Un souvenir sans Que ni Qui.— Variété. — Sommaire de la Revue socialiste. — La Science en famille. — Service
- militaire. — État-civil du Familistère.
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- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
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- Adresser les demandes à la Librairie du Damilistère.
- 3LIEÏ CAPITAL
- ET LES QUESTIONS SOCIALES
- Devant les difficultés qui s’amoncellent dans les nations civilisées, j’ai cherché et montré dans mes divers ouvrages par quels procédés les puissances sociales pourraient,aujourd’hui, placer les sociétés sur une base de justice qui les mette en possession d’un gouvernement capable d’agir suivant les droits inhérents à la nature humaine, droits dont la civilisation actuelle doit assurer l’exercice.
- Ne voulant pas fournir aux adversaires du socialisme l’occasion de répéter leur objection si connue : « Vous montrez le mal et n’indiquez pas de remède, >> j’ai soigneusement exposé le remède en discutant le mal.
- Mais, tant que les réformes ne seront pas instituées, besoin est de répéter aux peuples que les abus sociaux sont bien plusl’œuvre desinstilutions mauvaises en elles-mêmes que des individus ; qu’ils tiennent surtout à l’état imparfait de nos connaissances sociologiques et, principalement, à l’égoïsme lequel domine encore si puissamment la nature humaine.
- C’est donc à tort que certains auteurs rejettent aujourd’hui toute la responsabilité des maux sociaux sur la classe qu’ils appellent capitaliste. Ce n’est pas à une classe qu’il faut s’en prendre; car, si l’on ne faisait que déplacer les personnes, mettre à la place des classes ‘dirigeantes les mei/-
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- leurs mêmes d’entre les classes dirigées, rien ne serait changé. Telle est la puissance des institutions que les opprimés d’hier seraient les oppresseurs et les exploiteurs de demain. C’est là un fait dont il faut bien se rendre compte.
- Ce qui, de tout temps, a causé les difficultés sociales et la pauvreté du peuple,c’est le monopole de la richesse,sous n’importe quelle forme celle-ci existe. On a donc, dans ces dernières années, attaché une trop grande importance à l’analyse du capital ; on est tombé dans des arguties, des subtilités qui, au lieu d’éclairer les problèmes sociaux, n’ont fait que les obscurcir.
- La tendance de notre époque à circonscrire tous les intérêts humains dans des considérations matérialistes a fait des réformes sociales des questions de doit et avoir.
- On néglige toute considération d’union,d’accord, de fraternité, d’harmonie et de bonheur social. Le côté moral et affectif de la nature humaine ne se discute guère ; on ne voit pius, on ne discute plus qu8 la richesse et la pauvreté, comme si la science des destinées humaines était circonscrite en ces deux termes.
- Karl Marx, en particulier, a beaucoup contribué à mettre en vogue cette aridité dans les études sociales, et, après lui, l’école allemande qui suit ses travaux a donné à son prétendu socialisme la sécheresse d’un problème d’arithmétique.
- Méconnaissant les enseignements de l’histoire, de soi-disant socialistes ne voient le mal que dans la forme capitaliste ; et ceux qui se mettent à leur suite se persuadent que la propagande contre le capital, que la destruction du capital, est le moyen par excellence de salut social.
- Ils oublient qu’avant la constitution du régime capitaliste, le régime de la richesse constituée en fiefs par privilèges sur l’exploitation du sol était infiniment plus terrible, plus vexatoire, plus oppressif que ne l’est de nos jours celui de la richesse constituée en capital.
- C’est une erreur regrettable que de croire que le capital soit par lui-même la cause des difficultés sociales éprouvées à notre époque.
- Le capital aujourd’hui n’est pas plus cause de la misère des masses que ne l’était la terre,autrefois.
- La misère et les souffrances des paysans étaient dues à l’absence de garanties concernant la paisible possession des fruits de leur travail; b en est exactement de même aujourd’hui.
- Si certains côtés de la question sociale peuvent être posés par A + Bmes côtés n’en sont pas moins
- très secondaires. La partie importante de la question sociale, c’est la partie philosophique et morale ; c’est celle qui parle au cœur, celle qui excite à l’amour entre les hommes, celle qui ouvre les^ voies de la fraternité et du dévouement. La partie économique fera des révolutionnaires pressés de jouir, mais qui, une fois satisfaits, oublieront vite leurs frères souffrants encore.
- C’est donc une grave erreur que de s'attacher outre mesure à la question du capital ; c’est replonger inconsciemment la question sociale dans le giron des économistes, c’est s’occuper des choses avant de s’occuper des hommes, tandis qu’on devrait avant tout et par dessus tout s’occuper des institutions nécessaires aux hommes.
- La question sociale a pour objet le bonheur de tous, et elle doit approprier toutes choses en vue d’atteindre à ce but.
- S’il rfen était ainsi, quel serait le mérite des études sociales? Elles serviraient de marche-pied aux ambitieux et laisseraient le peuple en proie à la souffrance et à la misère.
- La question sociale n’est pas nouvelle,elle existe depuis le commencement du monde.De tout temps la masse du peuple a eu intérêt à voir la société se constituer sur les bases de la justice et de façon à répartir équitablement les avantages sociaux. Voilà l’œuvre que l’humanité poursuit à travers les âges.
- Voir dans la constitution du capital la cause unique des misères sociales est une profonde erreur. C’est faire preuve d’ignorance des vérités sociales élémentaires. De tout temps, avant que le mot capital fut inventé, l’exploitation des masses par les puissants a existé. L’exploitation de l’homme par l’homme a toujours été la conséquence de la domination despotique imposée par la force.
- Dans le sens large du mot,capitaliser c’est accumuler; c’est amasser des richesses, c’est posséder aujourd’hui plus qu’hier ; mais vouloir établir que l’exploitation capitaliste du travail des masses constitue, à elle seule, une cause d’oppression et d’asservissement des masses laborieuses, c’est ne pas connaître l’histoire du genre humain, ne pas voir qu’antérieurement à toute richesse et à tout capitafil y a des causes d’exploitation de l’homme par l’homme.
- Ne pas reconnaître que ces causes sont inhérentes à l’imperfection des sociétés mêmes,comme à l’imperfection morale des individus, c’est ignorer
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- ]es vérités sociales les plus élémentaires. L’exploitation capitaliste n’est pas une cause, elle n’est qU’Un moyen. Enlevez ce moyen à la cupidité humaine, elle le remplacera vite par un autre, si (jesinstitutions sociales n’y font obstacle.
- Aussi, lorsque les sociologues économistes envisagent le problème social d’une façon aussi étroite et aussi simpliste, les voit-on tirer des conclusions fort diverses suivant les situations qui les impressionnent.
- Karl Marx est frappé des conséquences que le développement industriel produit en Angleterre sur les masses ouvrières ; il porte en Allemagne son traité du « Capital » dans lequel il discute à perte de vue les questions d’industrie, de transformation de la matière, de travail, de salaire, de marchandise, d’échange, de plus-value, de valeur, de force ouvrière, de transformation de toutes choses en capital ; toutes questions que quelques pages d’une bonne comptabilité rendent plus clairement et d'une façon plus compréhensible ; mais Karl Marx n’en voit pas moins dans le capital la cause principale de tous les maux de la société. Henry Georges, aux États-Unis, est frappé, lui, de l’influence qu’exerce sur son pays l’accaparement de la propriété terrienne. Il écrit son livre :
- « Progress and Poverty » dans lequel il présente l’accaparement de la propriété foncière comme la chose à faire disparaître, pour que la société soit sauvée. Opérer la socialisation du sol, rendre le revenu de la terre à l’Etat est, pour lui, la solution de Sous les maux.
- Il y a du bon, il y a du vrai dans toutes ces études ; mais elles restreignent le problème social :vdes proportions trop étroites. On pourrait faire dans toutes les phases sociales de notre humanité des études semblables qui montreraient que de Phases sociales différentes sont sorties des effets analogues; d’où il faut conclure que l'exploitation ^l’homme par l’homme a sa cause dans Fhomme Iûeme, et que les formes qu’elle revêt, selon la institution des intérêts à toutes les époques, sont ^conséquence de l’imperfection intellectuelle et Morale des peuples.
- Toutes les formes sociales et politiques ont servi ariiGe passé, plus que de nos jours encore, à ^Primer et à exploiter la grande masse des ^naesau profit de quelques-uns. Sous tous les jdmés, ja paissance a accaparé la richesse ; les richesses ont eu pour origine l’appropria-^oîente par la guerre et la conquête ; ensuite
- est venue l'exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire l’accaparement des produits du travail. Mais,si cela a toujours eu lieu, c’est parce que l’ignorance, l’égoïsme humain et l’imperfection des institutions sociales font toujours rendu possible.
- Dans l’antiquité, les peuples s’enrichissaient de la dépouille d’autres peuples; le propriétaire d’esclaves était d’autant plus riche qu’il avait plus d’esclaves,parce qu’il pouvait tirer d’un plus grand nombre une plus grande quantité de travail. Si du travail de dix esclaves il tirait un profit lui permettant d’acheter dix autres esclaves, il avait doublé son capital,puisqu’il avait doublé ses moyens de production et de richesse.
- La transformation du travail servile en travail salarié et libre a été un progrès considérable; mais l’exploitation pour être indirecte n’en existe pas moins; carie travail rendu libre est resté sans garanties;ce sont ces garanties qu’il faut constituer aujourd’hui.
- La question sociale n’est pas dans le capital ; elle est dans l’injuste répartition des biens de ce monde; et, surtout, dans le monopole successoral de la richesse, comme je l’ai démontré dans mes divers écrits sur l’organisation ‘ du droit d'Hérédité nationale.
- Que la richesse, fruit du travail et du génie,n’ait pas de mesure aux mains desonauleur,qu’elle soit sans limite et sans entraves d’aucune sorte ; il n’y a à cela aucun danger social, puisqu’en de telles conditions la fortune et la richesse sont, an contraire, une cause importante de prospérité nationale, étant tirées de découvertes ou de grandes œuvres profitables à l’humanité.
- La solution du problème, c’est que les grandes fortunes enfantées parles rares capacités,les grands talents ne tombent pas en monopole perpétuel aux mains d’une lignée désintéressée à suivre les traces de ses devanciers. C’est que les travailleurs, ceux qui ont aidé, qui ont coopéré aux travaux, aux œuvres de ces génies de l’humanité aient leur part des avantages delà fortune créée au moyën de leur collaboration; c’est, enfin, qu’au nom du droit naturel et du droit social des travailleurs, l’État intervienne comme héritier dans les succcessions et prélève sur les grandes fortunes de quoi constituer les garanties de la vie pour tous les citoyens.
- J.-B.-André GODIN.
- (Œuvres posthumes)
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- LE CENTENAIRE DE LA RÉVOLUTION
- DU DAUPHINÉ
- Le 21 Juillet 1888 s’accomplissait à Vizille le premier acte de la Révolution française.
- Les représentants des municipalités dauphinoises décidèrent le refus de tout impôt non voté par les États généraux.
- Le centenaire de cette date mémorable vient d'être célébré par des fêtes auxquelles la présence du président de la République, du président du Conseil des ministres, de plusieurs membres du gouvernement, a donné le plus vif éclat.
- Détail curieux, par une sorte de précursion dans l’ère nouvelle qui allait s’ouvrir, le château de Vizille, où les États du Dauphiné proclamèrentles grands principes dont s’inspirèrent un an plus tard les États généraux de France, avait été lui-même, dans sa destination l’objet d’une révolution.
- L’antique demeure d’une série de connétables, de maréchaux et de généraux était finalement devenue la propriété d’un négociant de Grenoble, Claude Périer, qui l’avait transformée en manufacture.
- Dans la séance du 21 Juillet, les trois ordres ne se bornèrent pas à affirmer le droit delà nation de consentir l’impôt voté par les députés nommés à cet effet; ils proclamèrent en outre : l’égalité de représentation entre le tiers-état et les deux premiers ordres réunis, le clergé et la noblesse ; enfin la solidarité des provinces entre elles, base et lien du royaume.
- Notons encore parmi les décisions prises, celle qui concerne l’application de l’éligibilité à toutes les fonctions publiques, et celle qui remplace les corvées par une imposition sur les trois ordres.
- Les vœux des représentants du Dauphiné reçurent du gouvernement une satisfaction immédiate.
- En effet, un arrêt du conseil, rendu le 2 août 1 788, douze jours après l’assemblée de Vizille,convoquait les trois ordres de la province à Romans; eî le 8 août, un autre arrêt du conseil fixait au 1er mai 1789, la réunion des Etats généraux.
- Ainsi les États du Dauphiné, devançant l’œuvre do la grande Constituante,ont formulé les réformes que celle-ci devait réaliser. Un des « arrêtés » de cotte assemblée, cèlui que nous avons mentionné le premier, a pris place dans le droit public européen.
- Dans toutes les nations soumises au régime
- i constitutionnel, les impôts sont votés par ies représentants du peuple.
- 11 était bon de rappeler ce glorieux anniversaire qui est comme la préface du grand Centenaire de l’immortelle Révolution.
- J. P.
- VOYAGES DE CHEFS D’ÉTAT
- FRANCE
- Le 18 juillet, M. Carnot, président de la Répu. blique, part pour Grenoble, où il va assister au centenaire de la Révolution de Dauphiné.
- 11 traverse la Savoie, s’arrête à Chambéry, où par l’intermédiaire de leurs élus, les populations assurent le chef de l’État de leur attachement pro-fond à la France et à la République.
- 11 arrive le 20 à Grenoble où l’accueil le plus enthousiaste lui est fait ainsi qu’aux membres du gouvernement qui l’accompagnent.
- Vizille est le point culminant du voyage présidentiel. C’est là que doit être inauguré le monument commémoratif des États de Dauphiné. Quatorze kilomètres séparent Grenoble de Vizille,, Sur tout le parcours une haie, non de troupes, mais j de populations. M. Carnot doit s’arrêter à plusieurs reprises pour recevoir les hommages de diverses communes. Partout des arcs-de-triomphe. Partout des fleurs. Partout des cris : vive la République!
- A Vizille, le propriétaire du château où se tinrent, malgré la défense du roi, les États généraux de Dauphiné, M. Casimir Périer, député de l’Aube, l’arrière petit-fils de Claude Périer, le petit fils de Casimir Périer, le grand ministre de Louis Phi-i lippe, prononce les paroles suivantes :
- | «L’avenir est à la société telle que la Révolution l’a faite ; l’avenir est à la République qui, dans l’ordre politique, est la consécration définitive de l’œuvre entreprise par nos pères. Pacifique, parce qu’elle respecte l’indépendance et la liberté des peuples, libérale parce qu’elle vit de discussion et de lumière, tolérante parce que son ambition doit être de réunir tous les enfants de la patrie,la République résume tou t ce que la France a conque assure tout ce qu’elle veut conserver, promet tout ce qu’elle a le droit d’obtenir. »
- Puis le voyage continue. La caravane préside11 tielle arrive à Romans, passe à Valence ; et part sur le passage du chef de l’État et des membres u gouvernement, des milliers de citoyens libie*
- ! poussent les cris; Vive Carnot, Vive la Républiqu6
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- ALLEMAGNE
- Le 18 juillet, le yacht impérial le Hohenzollern, portant l’empereur Guillaume, escorté par l’escadre allemande, s’avance au-devant de la flotte russe c0Iïlprenant 40 bâtiments de guerre escortant le yacht sur lequel se trouve l’empereur Alexandre.
- ¥ *
- Les Socialistes allemands
- Les socialistes préparent une histoire de leur parti depuis le jour où la loi de répression a été votée par le Reichstag, et ils se proposent de la publier au 21 octobre prochain: ce jour-là sera précisément le 10e anniversaire de l’adoption de la loi de répression.
- Lins leur compte-rendu, qui sera distribué à tous les membres du Reichtag, les socialistes tenteront de prouver que les effets de la répression sont absolument nuis et n’entravent en rien le développement du mouvement révolutionnaire.
- Le chiffre des voix recueillies par les candidats démocrates-socialistes est de 1871 à 1887, monté de 124.655 voix à 763.128 voix. A Berlin, il s’est élevé de 2.058 à 94.529.
- La caisse destinée à payer les frais de l’élection au Reichstag de membres du parti contient actuellement 8.400 marcs. De tous ces faits et d’autres semblables, qui seront exposés dans le compterendu annoncé, les socialistes concluent qu’ils peuvent envisager leur avenir en Allemagne avec confiance.
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- RUSSIE
- L’entrevue des déux empereurs a lieu à Péterhof. Pour tout public, des troupes; pour toute manifestation, des revues de troupes. Le bruit des canons remplace les acclamations. Tant à Péterhof qu’à Pétersbourg, l’accueil fait à l’empereur Guillaume tp allait, disait-on, porter des paroles de paix à la Lussie est glacial, toutes les dépêches sont una-aimes sur ce point.
- Les Nihilistes russes
- Le programme des fêtes est des plus brillants, ^ars à tout instant il est modifié. On redoute à ^instant, et jusqu’au dernier moment, des ten-tahves de la part des nihilistes. J. P.
- LE RÉGIME RÉPUBLICAIN-
- La République, par son principe moderne, laisse la souveraineté au peuple, à gui seul elle appartient : si le peuple se donne des chefs incapables, il peut les changer dès que cette incapacité est reconnue ; de sorte que la mauvaise administration dont le pays peut souffrir n’étant que temporaire, les inconvénients de cette administration sont réparables, et le peuple n’a plus à s’en prendre qu’à lui-même si ses affaires sont mal administrées. Il n’y a plus de révolution nécessaire dans la rue, c’est dans les esprits qu’il faut qu’une évolution se fasse ; c’est le sentiment public qui doit lui-même porter au pouvoir des hommes comprenant mieux les intérêts du pays.
- J.-B.-André GOD1N, Fondateur du Familistère.
- FRANGE
- La Législation sur les Prud’hommes —
- La commission de la Chambre chargée de la révision de la législation sur les prud’hommes a adopté entièrement le projet de loi sur le même objet que M. Lockroy avait déposé eu 1886 comme ministre du commerce.
- Elle y a joint un titre entièrement nouveau, qui comporte une innovation intéressante : la création de conseils de conciliation et d’arbitrage entre les syndicats professionnels régulièrement organisés.
- Le gouvernement accepte cette création, sous réserve de la rédaction des dispositions de ce titre.
- Le rapporteur, M. Lyonnais, député de la Seine-Inférieure, déposera son rapport à la rentrée.
- Les Sociétés coopératives et de participation.— Le ministre de l’intérieur vient de déposer sur le bureau de la Chambre un projet de loi relatif aux sociétés coopératives et aux sociétés en participation entre ouvriers et patrons.
- Ce projet a pour but de faciliter la formation, le développement et l’extension des sociétés ouvrières de ces deux catégories, en faisant disparaître certaines entraves que la loi de 1867 sur les sociétés contient.
- Nous reviendrons sur le projet.
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- Congrès ouvrier.— On assure qu’une réunion du troisième congrès des syndicats ouvriers, pour faire suite aux deux premiers congrès qui ont eu lieu à Lyon en 1886 et h
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- Montluçon en 1887, doit se tenir à Bordeaux vers la fin d’octobre.
- Un comité d’organisation, siégeant rue de la Boétie, 4, concentrera les propositions ou adhésions des autres syndicats de France sur les questions à soumettre aux délibérations du nouveau congrès.
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- Une nouvelle proposition de révision. —
- M. Bourgeois, député du Jura, a déposé sur le bureau de la Chambre une proposition de révision de la Constitution qui est assez singulière.
- M. Bourgeois propose de supprimer le Sénat et de laisser subsister tous les articles des lois constitutionnnelles qui ne supposent pas l’existence du Sénat. Dans les autres, partout où il est fait mention du concours de la Chambre et du Sénat, on supprimerait la mention « du Sénat ».
- La façon dont M. Bourgeois fait disparaître le Sénat mérite d’être signalée.
- Le Sénat serait invité à choisir un certain nombre de ses membres qui constitueraient à l’avenir un « conseil de législation », divisé en sections correspondant respectivement aux divers départements ministériels.
- Aucune loi ne pourrait être promulguée sans l’examen préalable de ce conseil de législation.
- Le Sénat procéderait à la nomination du conseil de législation dans le mois qui précéderait l’expiration des pouvoirs de la Chambre actuelle. Il serait dissous de plein droit le jour où la nouvelle Chambre entrerait en fonctions.
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- La clôture de la session.— La clôture de la session ordinaire de 1888 a eu lieu le 18 courant. Au cours de ses deux dernières séances, la Chambre a entendu le développement d’une question relative à la Cochinchine. Il résulte des explications apportées à la tribune par M. Constans, ancien gouverneur de ce pays, et par le sous-secrétaire d’État aux colonies, que les jeux de hasard constituent à peu près l’unique source de revenus des monarques soumis à notre protectorat.
- Sur cette question était venue se greffer une interpellation.
- Cette interpellation aurait fait connaître le mauvais état sanitaire des troupes et de la population du Tonkin, la nécessité d’améliorer les casernements ; la crise commerciale de plus en plus aiguë, atteignant même,ce qui est grave, les Chinois et les indigènes ; la rentrée difficile d’impôts trop lourds, la situation administrative pitoyable.
- La discussion de l’interpellation a été renvoyée après les vacances.
- Aux termes de la Constitution, la lecture du décret de clôture a eu lieu au Sénat en même temps qu’à la Chambre.
- L’exposition d’économie sociale. — Quelque économistes viennent d’adresser au ministre du commerce une lettre pour lui demander de créer dans l’Exposition d’éco» nomie sociale un 16° groupe ayant pour titre :
- L'intervention économique des pouvoirs publia
- Les exposants ne seraient plus ici des établissements parti, culiers, mais les divers États ou les différentes régions d’un même État.
- Chacun d’eux montrerait, par des textes imprimés, par des documents manuscrits, par des tableaux de statistique, par .des graphiques, par des modèles, les lois et règlements édictés par les pouvoirs publics, les institutions créées ou subventionnées par eux dans le but de compléter l’initiative privée, de la régler,de se substituer à elle ou même de la combattre, ainsi que les résultats obtenus à l’aide de ces institutions ou de ces lois.
- Un comité spécial serait chargé d’examiner, d’analyser, de résumer les documents produits dans ce seizième groupe,
- Rappelons que les 15 sections dont l’exposition d’économie sociale se compose actuellement sont les suivantes :
- 1° Rémunération du travail; 2° participation aux bénéfices: associations coopératives de production ; 3° syndicats professionnels ; 4“ apprentissage ; 5° sociétés de secours mutuels; 6° caisse de retraite et rentes viagères ; 1° assurances contre les accidents et sur la vie ; 8° épargne ; 9° associations coopératives de consommation ; 10° associations coopératives de crédit; 11° habitations ouvrières; 12° cercles d’ouvriers; récréations et jeux; 13° hygiène sociale; 14° institutions diverses créées par les chefs d’exploitation en faveur de leur personnel; 15° grande et petite industrie, grande et petite culture.
- ALSACE-LORRAINE
- La germanisation de l’Alsace-Lorraine
- se poursuit par tous les moyens.
- L’autorité scolaire ayant interdit aux instituteurs-d’enseigner le français ou ayant du moins restreint cet enseignement, des particuliers se sont mis par-ci par-là à profiter de cette situation et ont donné l’enseignement prohibé. Le président de la Basse-Alsace le leur a interdit. Bien plus, les instituteurs ont reçu l’ordre de défendre à leurs élèves de suivre des leçons particulières de français et de dénoncer aux inspecteurs ceux d’entre eux qui ne se soumettraient pas à cette défense.
- ALLEMAGNE
- La Conférence des sucres. — L'Allen^ vient d’adhérer au projet de convention pour l’abolition primes.
- Elle a reconnu non seulement que le régime des pn était en contradiction avec les bons principes d’économie P
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- tique, mais encore que son abolition constituerait un grand pas vers l’établissement d’une base permanente pour de cordiales relations commerciales entre les différents Etats et qu’on obtiendrait ainsi un des gages de paix les plus sûrs.
- L’adhésion de la Hollande et de l’Espagne avec leurs colonies a déjà été annoncée ; la Russie a donné son consente ment il y a plusieurs semaines.
- 11 n’est pas douteux que la convention ne soit officiellement acceptée le mois prochain. Toutefois, comme il s’écoule toujours un certain temps entre la signature d’un traité et sa ratification, les puissances qui n’auraient pas encore approuvé les conclusions de la majorité pourront s’y rallier dans cet intervalle.
- AUSTRALIE
- La Question des Chinois.— Une grande agitation paraît régner en Australie ; l’opinion publique est montée contre les Chinois. Les uns veulent les expulser jusqu’au dernier ; d’autres se bornent à interdire de nouvelles introductions de Chinois et à soumettre à des mesures de surveillance rigoureuse ceux qui habitent déjà le pays. Il est arrivé dernièrement trois bateaux chargés de Chinois. La population s’oppose à leur débarquement.
- Les délégués des colonies australiennes ont décidé de demander au gouvernement central de s’employer pour amener la Chine à souscrire à un traité garantissant les colonies anglaises contre l’infiltration de ses nationaux.
- Cette demande met le gouvernement anglais dans un grand embarras ; car elle le place dans l’alternative de mécontenter les colonies, à un moment où il cherche à les fédérer pour la défense commune, ou de froisser la Chine qui pourrait user de représailles.
- En attendant les législatures coloniales australiennes vont être saisies de la question, et il ne faudrait pas être surpris d’entendre parler de séparation, si la métropole ne tient pas compte de leurs revendications.
- L’attitude prise par différents pays vis-à-vis de l’immigration de ses nationaux a vivement ému la Chine. Il ne faut pas oublier que la Chine s’est longtemps renfermée dans un exclusivisme tel qu’on a jugé à propos de la forcer,à coups de canons, à ouvrir ses ports aux navires et aux commerçants de l’Europe. Aujourd’hui, on lui fait un reproche de la tendance contraire.
- La Chine veut que ses sujets soient traités dans tous les pays sur le même pied que les autres étrangers. Que les nations européennes en fassent leur meâ cuipâ. Mais vraiment on ne saurait donner tort aux Chinois.
- ANGLETERRE
- On a affiché hier à Londres l’ordonnance suivante de sir Charles Warren, chef de la police municipale.: j
- Désormais, aucun meeting ne sera autorisé et personne ne
- pourra adresser de discours au public à Trafaigar square et dans les rues et avenues qui y aboutissent. Aucune procession ne pourra passer par les rues et avenues se dirigeant vers Trafaigar square. Cette ordonnance doit rester en vigueur jusqu’à nouvel ordre.
- ITALIE
- La Chambre a terminé la discussion de la réforme communale et provinciale et l’ensemble de la loi a été adopté par 269 voix contre 92.
- Après ce vote la session parlementaire a été close . et la Chambre ne se réunira de nouveau qu’au mois de novembre. La loi communale et municipale a été envoyée au Sénat qui l’examinera incessamment.
- Dans la discussion qui a eu lieu devant la Chambre, nous signalerons les trois points suivants qui nous ont paru mériter l’attention ;
- 1° Le rejet à un très petit nombre de voix, du droit électoral des femmes en matière communale et provinciale ;
- 2° L’adoption d’une disposition qui étend le privilège de la nationalité aux populations considérées comme géographiquement italiennes ;
- 3° L’adoption par 173 voix contre 136 d’un amendement établissant, en matière d’élections communales, la représentation des minorités qui existe pour le recrutement de la Chambre.
- Lorsque le conseil auquel il s’agira de pourvoir, sera de plus de cinq membres, chaque électeur aura le droit d’inscrire sur son bulletin un nombre de noms égal aux quatre cinquièmes des conseillers à élire.
- ESPAGNE
- Les membres du comité zorrilliste de Valence ont lancé un manifeste dans lequel ils déclarent qu’ils se séparent de M, Ruiz Zorilla.
- Iis veulent, disent-ils, la démocratie selon la Constitution de 1869, mais en respectant la législation actuelle. .
- RUSSIE
- Le contingent de l’armée russe.— Un ukase impérial fixe le contingent de cette année à250 000 hommes. Le contingent de l’année dernière m’était que de 235.000.
- Un autre ukase augmente la durée du service dans l’armée active et dans l’armée territoriale. Les hommes incorporés en vertu du tirage au sort serviront désormais pendant dix-huit ans ; ils en passeront cinq dans l’armée acthe. Les volontaires et les jeunes gens ayant passé l’examen des établissements d’instruction supérieure jouiront de certains privilèges.
- L’armée territoriale est composée de tous les hommes valides, jusqu’à quarante-trois ans, qui ne sont pas incorporés dans l’armée active ; ils forment deux classes, dont la pre-i niière constitue les cadres de l’armée territoriale, et dont la
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- seconde est appelée, de temps en temps, pour faire des manœuvres de campagne pendant une courte période. La seconde classe de l’armée territoriale est convoquée par une proclamation de l’empereur.
- DANEMARK
- Les vœux des associations ouvrières.—
- Le ministre-président, M. Estrup, a reçu dernièrement une délégation des associations ouvrières de Copenhague et de ses environs, qui lui a remis une adresse demandant que le Parlement soit saisi d’une série de réformes ayant pour but d’améliorer la situation de la classe ouvrière, telles que : l’assurance contre les accidents de travail ; la création d’asiles pour les vieillards et infirmes ; des mesures contre la falsification des produits alimentaires ; le réglement des rapports entre patrons et ouvriers, etc.
- Le ministre a déclaré au délégué que le gouvernement s’occupe déjà d’élaborer les projets de réformes que réclament les associations ouvrières, qu’il les présentera sous peu au Parlement et qu’il espère aboutir à cet égard à une entente, avec les deux Chambres.
- AFRIQUE AUSTRALE
- Le Natal advertiser annonce que de Volksraad du Transvaal a voté une somme de 75.000 francs pour la représentation de cet état à l’Exposition universelle de 1889.
- Nous empruntons à V Emancipation de Nîmes, l’article suivant.
- Toute idée a besoin de se manifester au-dehors ; toute conviction veut sortir de l’âme pour s’affirmer et se répandre ; tout succès n’est complet que par la consécration d’une grande publicité. La coopération, encore militante chez nous, est entrée en Angleterre dans ta période triomphante, au moins en ce qui concerne les sociétés de consommation. Quant à la production, un combat est engagé depuis longtemps au sein des congrès coopératifs anglais entre le régime du salaire pur et simple et celui de la participation aux bénéfices. Au congrès de Dewsbury, ce dernier système a remporté une éclatante victoire.
- C’est pour lui faire produire tous ses fruits que la coopération anglaise organise en ce moment une grande manifestation destinée à glorifier les résultats obtenus et à concentrer sur eux, par tous les moyens possibles d’attraction, l’attention, souvent difficile à fixer, de cette multitude affairée ou distraite dont l’approbation ou le blâme constitue ce qu’on est convenu d’appeler l’opinion publique.
- Du 18 au 25 août prochain, une fêle coopérative nationale aura lieu au Crystal Palace, près de Londres. Elle sera présidée par M. G.-J. Holyoake, l’un des chefs les plus autorisés du grand mouvement de progrès social qui i
- se poursuit en Angleterre. Cette fête, à laquelle se rattache une exposition, est inspirée par des vues générales que résume le paragraphe suivant du programme adressé par le comité organisateur aux coopérateurs de tous les pays :
- « Convaincus comme nous le gommes, disent les promoteurs de cette œuvre, que les véritables intérêts du travailleur sont identiques dans tous les pays civilisés, que les mêmes causes qui tendent à améliorer ou à abaisser sa condition économique, dans un pays quelconque, réagissent dans un sens favorable ou nuisible sur le sort des producteurs dans les autres pays, nous ne croyons pas que la Fête du Travail doive être limitée à notre pays ; et nous aimons à espérer que l’invitation fraternelle que nous vous adressons sera accueillie favorablement par ceux qui tendent avec nous vers un but commun. Nous ne désirons pas imposer de restrictions et nous étendons cette invitation à toutes les Sociétés coopérati ves organisées en vue de la production, dans lesquelles il est érigé en principe que le travailleur a le droit d’avoir une part dans les bénéfices résultant du fruit de son travail, et une voix dans la direction de l’entreprise à laquelle il est associé. »
- Les délégués des coopérateurs anglais qui sont aujourd’hui au nombre de près d'un million, ont, en effet, à une grande majorité, dans une mémorable séance du congrès de Dewsbury, déclaré vouloir, pour les fabriques qui dépendent de leurs magasins de gros : 1° Que la participation aux bénéfices et non aux pertes soit accordée aux ouvriers ; 2° Que le produit de cette participation soit employé en actions de la fabrique, et qu’ainsi, comme actionnaires, les ouvriers participant à la fois aux bénéfices et aux pertes, aient voix délibérative dans les assemblées comme tout actionnaire quelconque.
- Les produits des fabriques et des associations ainsi organisées seront doublement intéressants, par leur valeur intrinsèque, et à cause des conditions dans lesquelles ils ont été créés. Objets manufacturés, marchandises diverses, tissus, vêtements, chaussures, dessins, légumes, fruits et miel. Tout ce qui paraîtra dans cette belle exposition portera en quelque sorte l’estampille de la participation aux bénéfices et de la coopération.
- L’appel adressé à cette occasion, par les représentants des principales associations de l’Angleterre aux autres coopérateurs est très chaleureux. On leur demande de prendre part à une exposition des produits des sociétés coopératives qui aura lieu pendant la durée de la fête. L’appel ainsi fait par l’Angleterre au concours des autres peuples est signé par des hommes dont plusieurs sont bien connus des lecteurs de VE mancipation. On y trouve les noms de MM. Vansiltart Neale, secrétaire général du Central coopérative Board ; Edward Owen Greening, Henry Rowley, Arthur Knafchbull Connell, Edvv. W. Greening et À.-J, Bail, chargé de la correspondance avec les sociétés étrangères.
- M. Edw. Owen Greening, secrétaire honoraire de la société appelée Labour association créée pour propager la coopération de production et la participation aux bénéfices, qui étudie en ce moment avec la Commission dor-
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- ganisation de l’exposition française d’économie sociale de 1889, les conditions dans lesquelles les coopérateurs anglais pourraient y prendre part, a bien voulu m’adresser les programmes et documents relatifs au festival coopératif anglais de 1888. Son appel cordial a été aussitôt porté à la connaissance des associations ouvrières
- françaises.
- Le Moniteur des syndicats ouvriers a reproduit pappel des coopérateurs anglais. La société Leclaire y a déjà répondu. M. Villard, ancien conseiller municipal de paris, président de la Chambre consultative des associations ouvrières a manifesté l’intention de proposer à cette chambre de concourir à l’exposition de Crystal Palace.
- M. Villard a été le fondateur de Ja Société centrale du travail professionnel dont le programme ressemble à celui de l’exposition anglaise, car ses statuts parlent à la fois d’expositions industrielles, de musées commerciaux, de bibliothèques techniques, de collections, de conférences et de congrès.
- Puisque malgré le court délai qui nous sépare de l’ouverture de l’exposition anglaise, il y a tout lieu d’espérer que la coopération française y sera représentée, nous croyons devoir donner à nos lecteurs, quelques détails sur ce Festival des fleurs et du travail.
- Il y aura beaucoup de fleurs ,en effet,et d’autres produits agricoles et horticoles exposés par des associations coopératives de jardiniers ;
- Il y aura des spécimens de l’habileté exceptionnelle des ouvriers de telle ou telle profession, du travail des femmes et des enfants;
- Il y aura des collections artistiques et scientifiques, des modèles d’habitations ouvrières, et des' exercices gymnastiques ;
- D’éloquents orateurs se feront entendre dans de nombreuses conférences et dans de grands meetings ;
- Une section musicale prépare des chœurs où quatre mille voix s’uniront ;
- Enfin, la Société royale pour empêcher la cruauté envers les animaux décernera un prix et un diplôme à l’auteur du meilleur traité sur ce sujet appartenant à une société coopérative.
- Il y aura d’ailleurs beaucoup de récompenses; 500 livres sterling et des médailles seront distribuées aux exposants vainqueurs.
- L’admission est gratuite ; les associations ouvrières exposantes anglaises ou étrangères, n’ont rien à payer Pour l’emplacement qu’on leur accorde dans les magnifiques salles du palais de Cristal; elles n’ont à supporter que les frais de transport et d’installation.
- Les sociétés coopératives franciises -de consommation et Production qui voudront prendre part à cette exposition S1 intéressante uù leurs œuvres seront certainement remarquées devront,en conséquence,écrire immédiatement a M. Bail, 10 Southwell gardens, South Kensing-ton London, S, W. pour faire connaître d’avance la Nature des produits qu’elles se proposent d’expédier et
- esPace dont elles auront besoin.
- Charles Robert.
- La Société du Familistère, invitée à prendre part à ^Exposition de Crystal Palace, a répondu le 13 courant à ses amis d’Angleterre, en les remerciant de leur bon souvenir et leur envoyant ses vifs sentiments de sympathie ; mais en ajoutant quelle ne pouvait que décliner l'offre qui lui était faite ; d’abord, parce qu’en deuil de son fondateur elle ne se livre cette année à aucune fête; ensuite parce quelle ne pourrait préparer d’ici au 20 août une Exposition digne à la fois et des coopérâteurs anglais et d’elle-même ; enfin, parce que ses préparatifs pour l’Exposition de 1889 lui occasionnent déjà un surcroît considérable de travaux.
- CONGRÈS SCANDINAVE
- pour la cause de la Femme.
- Nous recevons, avec prière d’insérer, l’adresse suivante :
- ADRESSE
- au Congrès des femmes Scandinaves.
- Mesdames et chères sœurs,
- La Société pour Vamélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits
- Adresse son fraternel salut au Congrès des femmes Scandinaves à Copenhague. Elle regrette vivement de ne pouvoir se faire représenter à ce Congrès dont le programme a sa pleine adhésion. En effet, le suffrage des femmes qui y figure en première ligne, est appelé à devenir, sous peu, une réalité que le désarroi politique et la nullité parlementaire du suffrage universel masculin font pressentir. Déjà le progrès intellectuel des femmes, leur immixtion forcée, sur le terrain brûlant de l’économie politique, font une nécessité de ce droit, pour la femme. Droit que la société moderne ne peut méconnaître plus longtemps sous p'eine de rétrogradation !
- La politique semi-puerrière, semi-cléricale, a fait son temps. La science, la mécanique, ont détrôné la force brutale. Et la gloire des champs de bataille est vue sous un autre aspect qui appelle les hommes à un emploi de leurs forces et de leurs talents, plus fructueux que la destruction. D’un autre côté, les superstitions et les terreurs de l’enfer qui, durant de longs siècles, ont obscurci les cerveaux humains, ceux des femmes surtout, se dissipent peu à peu, sous l’influence vivifiante de la lumière, que répand, dans toutes les classes de la société, l’expansion de l’instruction.
- La question n° 2 cle votre programme : de la guerre et de la paix, de leurs conséquences sur le sort des femmes. - Cette question a suggéré de nombreuses et terrifiantes statistiques qui ontéclairé d’un jour lugubre, les misères et les horreurs de ce crime légalisé... Mais, nous ne saurions nous dispenser de nous appesantir sur cette brûlante et
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- douloureuse question, qui affecte la femme du poids ] commun des souffrances morales et physiques, : auxquelles s’ajoute pour notre sexe le poids des j plus cruels outrages! L’histoire témoigne suffisamment de l’ardent patriotisme des femmes encourageant leurs époux et leurs fils à verser leur sang pour la patrie bien aimée ! ! Mais le temps des luttes sanglantes n’est plus. Aujourd’hui, s’ouvre iine ère nouvelle devant les nations, l’ère pacifique et féconde — des arbitrages — dont l’action bienfaisante a épargné à notre génération, des flots de sang en réglant pacifiquement, entre les gouvernements, de graves et nombreux différends...— C/est à nous, femmes, mères et gardiennes de la famille et du foyer, qu’incombe la tâche sacrée de faire pénétrer cette lumineuse méthode dans l’esprit de nos enfants et dans les mœurs de notre génération.
- Votre troisième question : La situation des ouvrières, navrante par les souffrances qu’elle rappelle à l’esprit — est le problème complexe dont la solution s’impose impérieusement, à notre époque. Une grande part des difficultés contre lesquelles les femmes ont à lutter, doit être attribuée à l’isohment et à l’insolidarité dans lesquelles leur éducation.et leurs devoirs domestiques les ont placées jusqu’ici.— Situation aggravée par une instruction technique généralement insuffisante. Cependant, pour si grandes qu’elles soient, ces difficultés peuvent dans une certaine mesure, être atténuées — par « V Union qui fait la force » ainsi que vous le dites dans votre appel. C’est à l’union en partie, qu’il faut demander le remède à un état de choses devenu intolérable.
- La puissance féconde de la mutualité, de la solidarité, qui multipliant les plus minimes épargnes, crée des liens corporatifs a, seule, le pouvoir magique d’atténuer les souffrances des heures de chômage et de la vieillesse. De meilleurs temps, il n’en faut douter, attendent le travail réhabilité et relevé de l’antique malédiction : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! — Non ! le travail, nécessité suprême de l’existence de l’homme sur la terre — a droit au bonheur !
- Nous abordoris votre 4e question : l’École mixte, c’est-i-dire la réunion des deux sexes dans la même école. Cette question mérite une attention particulière, par ses conséquences' pédagogiques et sociales à la fois. Car, séparer les sexes dans le bas âge, c’est non seulement priver l’enseignement de son plus précieux élément d’émulation, mais encore imprimer des idées lausses à la jeunesse et préluder à l’isolement'ultérieur des sexes... L’habitude de cette séparation contractée à l’école dès le bas-âge a de douloureux retentissements dans la famille... Les unions étant forcément livrées au hasard.
- Dix-sept mille écoles mixtes fréquentées par 600.000 enfants des deux sexes existent encore sur le territoire de la France. ( Statistique du 1
- j ministère de l’instruction publique 1883 ). Le parti : qui, dans tous les pays, a maintenu jusqu’à ces der-j niers temps les femmes dans l’ignorance, voit de mauvais œil des écoles où l’on distribue aux deux sexes le même enseignement. De là des suggestions aussi inexactes que regrettables. Car il est évident que si les imputations « d’immorales » portées contre les écoles mixtes étaient exactes, les nombreux inspecteurs qui visitent ces écoles et les parents plus intéressés encore à la moralité de leurs enfants, eussent fait entendre des plaintes et retiré leurs enfants de ces écoles mixtes qui, ailleurs, ont donné les meilleurs résultats, particulièrement en Suisse, où toutes les écoles communales sont mixtes.
- Paris, 20 juin 1888.
- La Présidente,
- Les deux Vice-présidentes, Maria Deraisme. Louise David, Griéss-Traut.
- *
- * +
- M. Frédéric Bajer, député au Parlement danois, nous informe que lui et Madame Norlund ont proposé au Congrès la résolution suivante qui a été votée à l'unanimité :
- La cause de la paix et la cause de la femme ayant pour but commun cle substituer le droit à h force, l'Assemblée déclare que la cause de la paix doit être aussi celle de la femme.
- Parmi les journaux étrangers spécialement représentés au Congrès, on cite II Secolo de Milan et la Citoyenne, de Paris.
- Le Devoir, grâce aux bons soins de M. Bajer, figurait au rang des organes défenseurs de la cause de la paix intérnationale. Il est non moins sympathique à la cause des femmes.
- Le Congrès a réuni un très grand nombre de partisans et a eu un grand succès. -
- PROJET DE LOI
- sur la liberté d'association (É
- (suite)
- Article premier.— Toutes associations de personnes ayant pour but de s’occuper d’objets littéraires, scientifiques, politiques, religieux ou autres, peuvent se former sans autorisation préalable.
- Art, 2.— Avant tout acte, les fondateurs doivent faire une déclaration énonçant :
- 1° L’objet et le nom de l’association ;
- 2° Les noms, âge, profession et domicile des fondateurs et spécialement de ceux qui doivent représenter l’association comme président,directeur, administrateur ou sous toute autre dénomination ;
- 8° Le siège de l’association ; ________________
- (1) Lire le Devoir des 8 et 15 juillet 1888.
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- m
- 4° Les noms, âge, nationalité, profession et domicile des étrangers qui en font partie.
- Us sont tenus, en outre, de déposer les statuts de l'association.
- Art. 3. — La déclaration est faite à Paris aux mairies, et dans les départements à la sous-préfecture de l’arrondissement où l’association a son siège.
- Elle peut être faite par lettre recommandée.
- Il est délivré récépissé de la déclaration et du dépôt des statuts.
- Art. -4. — Toute association qui, sous le nom de groupe, section, succursale ou sous toute antre dénomination, dépend d’une association déjà constituée, est tenue de remplir les formalités prescrites par les articles 2 et 3. Elle doit indiquer en outre, le nom et le siège de l’association à laquelle elle se rattache.
- Art. 5. — Toute modification aux statuts d’une association, tout changement dans le personnel des administrateurs et toute admission de membres étrangers doivent être déclarés dans les mêmes formes que ci-dessus.
- Art. 6. — Lorsque les membres d’une association vivent ou habitent en commun, la liste complète des associés avec l’indication de leurs noms, âge, nationalité, qualités et domicile, doit se trouver au siège de l’association et être communiquée à toute réquisition aux délégués des autorités administratives, lesquels peuvent, en outre, visiter les lieux où les associations résident.
- Art. 7. — Tout membre d’une association peut s’en retirer à tout instant nonobstant toute clause contraire.
- Art. 8. — L’association régulièrement constituée peut,sous le nom de ses représentants, ester en justice et faire des actes de pure administration.
- Elle peut, sans autorisation, employer pour l’objet en vue duquel elle a été fondée les souscriptions qu’elle a reçues, les cotisations de ses membres ou les sommes à l’aide desquelles elles ont été rédimées.Elle peut placer ses économies en rentes nominatives sur l’État ou en valeurs nominatives garanties par l’État. Elle peut, en outre, acquérir sans autorisation des immeubles strictement nécessaires pour le but qu'elle se propose. Ces immeubles ne peuvent pas être productifs de revenus ni être affectés à l’usage personnel des associés.
- Mais, en dehors de ces cas, l’association ne peut acquérir des valeurs mobilières ou des propriétés immobilières, ni sous son nom, ni par des personnes interposées. Elle ne peut faire partie d’aucune société de gains et de pertes. Elle est incapable de recevoir des libéralités.
- Art. 9.— Une association ne peut acquérir la personnalité civile qu’en vertu d’une loi.
- Cette loi ne peut être rendue qu’en faveur d’établissements déterminés, consacrés à des œuvres d’utilité publique,et après une instruction dont les formes seront déterminées par un règlement d’administration publique.
- La loi qui confère la personnalité civile peut fixer la quotité des biens meubles et immeubles que l'établissement reconnu d’utilité publique est à même de posséder.
- Le bénéfice de la personnalité civile peut toujours être retiré par une loi.
- Art. 10. — Lorsqu’une association a reçu la personnalité civile, elle peut ester en justice et contracter en son nom.Eile
- peut être autorisée, par des décrets rendus en la forme de réglements d’ad.dnistration publique et dans la mesure où l’utilité de l’établissement reconnu le - rend nécessaire, à acquérir, à aliéner ou à échanger des immeubles, à transiger, à accepter des biens meubles et immeubles ou des ventes données parades entre vifs ou par actes de dernière volonté.
- Ait. 11. — Nul ne peut disposer par testament en faveur d’une association autrement qu’à titre particulier ni consentir à son profit de donation avec réserve d’usufruit.
- Art. 12. — Toute acquisition à titre gratuit ou onéreux faite par une association simplement déclarée, au mépris des dispositions de l'article 10, soit directement, soit au moyen de personnes interposées, soit au moyen de l’adjonction d’une convention de société ou par toute autre voie indirecte, est nulle de plein droit. Il en est de même lorsqu’une association jouissant de la personnalité civile a acquis des biens sans y avoir été autorisée par un décret.
- Art. 13. — La nullité des dispositions ou acquisitions faites en fraude de la loi peut être poursuivie devant les tribunaux civils par toute personne intéressée, même par les donateurs ou vendeurs et par le minislère public. Les biens faisant l’objet des actes annulés font retour aux ayants-droit.
- S’il s’agit de biens acquis à titre onéreux, ces biens ou leur valeur, si le vendeur en offre le remboursement,sont attribués à l’État, qui les consacrera à des œuvres d’assistance ou de prévoyance.
- Art. 14. — Dans les cas prévus par les deux articles précédents, le tribunal peut condamner les représentants de l’association et toute personne interposée qui a acquis, en fraude de la loi, pour le compte de l’association, des immeubles ou des valeurs mobilières, à une amende de 500 fr. à 1.000 fr.
- Il peut, en outre, prononcer la dissolution de l’association. Il la prononce nécessairement en cas de récidive.
- Art. 15. — Les dispositions de la présente loi sont applicables aux associations ayant pour but l’exercice d’un culte non reconnu et non entretenu par l’Etat.
- Art. 16. — Nulle association composée exclusivement d’étrangers ou comptant des étrangers parmi ses administrateurs, directeurs ou représentants, ne peut se former qu’avec l’autorisation du gouvernement et sous les conditions indiquées par lui. Cette autorisation est toujours révocable.
- Lorsqu’une association administrée par des Français renferme des membres étrangers, le Préfet du département où elle a son siège peut requérir, à toute époque, l’exclusion d’un ou plusieurs de ses membres.
- Art. 17. — Lorsqu’une association, établie en France, dépend d’une association ayant son siège à l’étranger, la dissolution peut en être prononcée par décret du président de la République rendu en conseil des ministres.
- Art. 18.—Adéfaut de la déclaration prescrite par les articles 2, 3, 4 et 5, ou de l’autorisation prévue par l’article 16, les personnes qui ont pris part aux actes ou réunions d’une association sont passibles d’une amende de 200 à 500 fr., et, en cas de récidive, d’un emprisonnement d’un mois à trois mois.
- Sont passibles d’une amende de 500 à 1.000 francs et, en cas de récidive, d’un emprisonnement de un mois à six mois : les fondateurs de l’association qui n’ont pas fait la déclaration prescrite par les articles 2 et 3, ou qui n'ont fait qu’une
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- déclaration incomplète, ou encore ont changé sans nouvelle déclaration l’objet de l’association ;
- Ceux qui, dans le cas prévu par l’article 6, se sont opposés à l’introduction des délégués de l’administration ou ne leur ont pas communiqué la liste tenue à jour prescrite parcet article;
- Ceux qui,dans les cas prévus par l’article 16 ont formé une association non autorisée ou ont enfreint les conditions auxquelles l’autorisation a été subordonnée, ou enfin ont maintenu dans l’association des étrangers dont l’expulsion a été requise, et les étrangers qui ont pris part aux actes ou aux réunions d’une association d’où ils ont été exclus.
- Le jugement peut, en cas de récidive, prononcer la dissolution de l’association. Il la prononce nécessairement, et sans qu’il y ait récidive, en cas de violation des dispositions de l'article 16.
- Art. 19. — Sont passibles d’une amende de 500 à 2,000 francs et d’un emprisonnement de six mois à deux ans, ou de l’une des deux peines seulement, les fondateurs et directeurs qui ont reconstitué, sous son nom ou sous un nom différent, une association dont la dissolution a été prononcée.
- Art. 20. — En cas de crime, délit ou contravention par une association, les auteurs ou complices sont poursuivis conformément aux lois, et le tribunal peut prononcer la dissolution de l’Association. Il la prononce nécessairement en cas de récidive ou en cas de condamnation pour crime ou pour infraction aux dispositions des articles 4!0 et 411 du Gode pénal.
- Art. 21. — L’article 462 du Go le pénal est applicable à la présente loi.
- Art. 22. — Toute association actuellement existante qui possède des biens mobiliers ou immobiliers, et qui ne jouit pas du bénéfice de la personnalité civile, est tenue de se pourvoir dans le délai de six mois, afin d’obtenir, s’il y a lieu, ce privilège.
- Passé ce délai ou en cas de rejet de la demande, les biens meubles ou immeubles sont restitués aux ayants-droit et à défaut de réclamation de la part de ces derniers, dans uu délai de cinq années,considérés comme biens sans maitre et dévolus à l’Etat, qui les consacre à des œuvres d’assistance ou de bienfaisance.
- Art. 23. — En cas de dissolution, volontaire ou prononcée par les tribunaux, des associations simplement déclarées, les contestations qui s’élèvent, relativement à la liquidation sont jugées selon les principes de droit commun en matièie de sociétés.
- En cas de dissolution d’une association ayant reçu la personnalité civile ou en cas de retrait de la personnalité civile par une loi, il sera procédé comme il est dit à l’article 22, paragraphe 2.
- Toutefois,les associations qui continuent à fonctionner après que la personnalité civile leur a été retirée peuvent, avant toute restitution, retenir les valeurs mobilières provenant de revenus strictement nécessaires pour le but de l’association, ainsi qu’il est dit à l’article 8.
- Art. 24. — Sont abrogés les articles 291, 292 et 293 du Code pénal et l’article 294 du même Gode,sauf en ce qui concerne l’exercice des cultes reconnus et entretenus par l’Etat ; la loi du 10 avril 1834, l’article 13 du décret du 28 juillet 1848, la loi du 14 mars 1872, ainsi que toutes les dispositions contraires à la présente loi.
- Nous empruntons le travail suivant à la Revue des Institutions de Prévoyance, persuadés que nos lecteurs le liront avec plaisir :
- M. TO TJ R AS SE
- ET LA
- Société d’éducation et d’instruction populaires
- des Basses-Pyrénées
- I
- Tout le monde a entendu parler de Pierre Tourasse, ce philanthrope original et hardi, qui, pour répandre ses idées et ses convictions, imagina un jour d’abonner tous les instituteurs de France à la Gazette du village.
- | Ce qu’on sait moins, c’est le rôle que cet homme a joué dans le département des Basses-Pyrénées où il s’était fixé, où il a suscité de nombreuses œuvres d’éducation populaire pratiquent assuré leur développement par les plus généreuses dispositions.
- Donnons d’abord sur M. Tourasse quelques détails biographiques.
- Né à Paris, le 17 Août 1816, il perdit son père tout jeune encore et vécut depuis lors auprès de sa mère. Elève de la pension Savouré, il fit de bonnes études, eut de nombreux succès au lycée Louis-le-Grand, au concours général, et fut reçu bachelier ès-sciences en 1836; esprit réfléchi, il était déjà si raisonnable à la pension que ses condisciples l’avaient surnommé Socrate ; concentré, taciturne, il se mêlait peu à leurs jeux ; une grave infirmité, la surdité, lui était survenu à l’âge de 15 ans.
- Après un voyage en Italie, il revint vivre tantôt à Paris tantôt à la campagne, mais toujours près de la capitale qui offrait de grands attraits à sa vive intelligence.
- Bien que sa mère fût riche, comme elle était sévère pour son fils, il dut satisfaire ses penchants généreux et studieux en faisant de « l’horticulture en chambre » et de la « philanthropie sur le papier. »
- En 1868, à la mort de sa mère, devenu maître d’une fortune assez importante déjà, il la grossit rapidement par d’heureuses spéculations 'il était un des gros actionnaires du chemin de fer du Nord et du Canal de Suez) et, en 1870, il venait se fixer à Pau, possesseur d’environ deux millions.
- Il y acheta un terrain de 20 hectares, y construisit une villa à la fois simple et confortable, planta un parc, auprès duquel il forma de vastes enclos pour ses pépinières et ses cultures d’arbres verts ; et là vivant dans une retraite presque absolue31 se livra aux seules jouissances que sa santé pouvait lui permettre : les expériences d’arboriculture, les œuvres d’éducation populaire (instruction et prévoyance), et la propagande en faveur de la République, qui lui semblait le seul gouvernement possible du pays.
- Ayant mis à rente viagère la plus grande partie de sa fortune, il dépensa pour ses œuvres près de deux millions en 10 années.
- Si nous laissons de côté ses travaux horticoles qui ont abouti à une ingénieuse méthode de taille des racines,permet-| tant aux arbres de semis de fructifier dès l’âge de deux ans, et à la production de quelques variétés nouvelles de lauriers
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- et de poiriers, nous pouvons résumer en quelques mots ses expériences sociales, après avoir indiqué les principes qui dirigeaient sa conduite.
- Prévoyance, association, étaient ses idées dominantes, et ses axiomes favoris étaient ceux-ci :
- — Pour combattre efficacement la misère, assez parlé... il faut agir 1
- — Substituer peu à peu les institutions de prévoyance aux œuvres de charité.
- — Améliorer le sort du plus grand nombre par le développement de l’instruction et de l’éducation populaires et, notamment, par l’enseignement pratique de la prévoyance.
- — Sans négliger d’agir sur les hommes faits, s’adresser principalement aux enfants et à leurs maîtres.
- — Propager la mutualité, l’assurance, l’association, par l’action surtout.
- — Créer des sociétés cantonales, afin que tous puissent en bénéficier.
- Maintenant qu’a faitM. Tourasse dans les Basses-Pyrénées, terrain limité qu’il avait choisi pour champ de ses expériences?
- Il prit pour point de départ les caisses d’épargne scolaires ; en se chargeant des frais de registres et d’imprimés,en offrant des primes aux élèves déposants et aux maîtres, il parvint, en , quatre années à établir 600 caisses, dont 500 fonctionnent encore régulièrement.
- Voici l’ingénieux système de récompenses qu’il avait imaginé: désireux de faire naître et d’enrichir les bibliothèques scolaires et de propager les livrets de caisses de retraites, il dotait chaque année les bibliothèques des écoles possédant caisse d’épargne, d’autant de livres de un ou deux francs qu’il y avait d’enfants ayant épargné dans l’année un franc, deux francs ou davantage.
- Chaque volume porte le nom de l’enfant qui l’a gagné et lui est remis pendant les vacances, mais il est la propriété de la bibliothèque scolaire.
- A l’élève épargnant le plus laborieux et à celui dont la famille a le plus de mérite à envoyer ses enfants à l’école, M. Tourasse donnait, en outre, un livret de Caisse des retraites de 10 francs.
- Enfin, le maître avait droit, pour lui-même ou pour un de ses enfants, à un livret de la même somme.
- Plus de 3,000 livrets ont été ainsi distribués et les bibliothèques scolaires de 300 communes ont reçu chaque année de quatre à cinq mille volumes.
- M. Tourassse, a également encouragé, par des primes importantes,la création des musées scolaires et l’enseignement du dessin et du mesurage pratiques.
- Afin d’entretenir l’émulation parmi les maîtres et de leur fournir les moyens de développer leurs connaissances, il a établi des concours d’instituteurs et a doté chaque canton d’une bibliothèque pédagogique. Ces bibliothèques, contenant les ouvrages les plus utiles au maître, sont rattachées à une bibliothèque centrale complémentaire où figurent les ouvrages dont les maîtres ont moins souvent besoin et qu’ils peuvent consulter à loisir.
- Voilà pour les écoles et les maîtres.
- Pour les adultes, l’éminent philanthrope a conçu et exécuté un plan de bibliothèques cantonales qui, s’il était appliqué à toute la France, aurait cet immense avantage sur les bibliothèques communales existantes, de mettre immédiatement un 1
- riche choix de livres à la disposition de tout Français désireux de s'instruire.
- Offrant aux quarante cantons des Basses-Pyrénées une subvention de 10 centimes par habitant du canton tout entier, à la condition que le Conseil municipal du chef-lieu (ou un groupe de souscripteurs,) réunirait une subvention de 10 centimes par habitant du chef-lieu seulement,^. Tourasse a pu, en moins de deux années, créer dans tout le départe-meet de belles bibliothèques où la lecture est gratuite. Les communes environnantes n’ont qu’à voter leurs 10 centimes par habitant pour y participer et, en attendant, un particulier peut y abonner sa famille moyennant une cotisation annuelle de 2 francs.
- Si le ministère de l’Instruction publique,au lieu d’éparpiller ses subventions en faveur des bibliothèques communales, les concentrait sur des bibliothèques cantonales ainsi conçues, en quelques années toute la France serait pourvue des livres nécessaires à l'éducation du peuple. Car on peut dire aujourd’hui qu’un homme sans livre est comme un ouvrier sans outils.
- M. Tourasse voulait appliquer aux sociétés de secours mutuels le même principe :
- « Pour que tout Français, écrivait-il, puisse jouir du bienfait de ces sociétés, il faut qu’elles soient cantonales. » La commune rurale, le plus souvent n’a pas une population suffisante pour comporter une sociétémutuelle qui puisse vivre.
- Et comme les sociétés de secours mutuels ont fait leurs preuves, il voulait en faire le pivot des autres institutions de prévoyance.
- Voici en quels termes il formulait sa pensée à cet égard :
- « La vie de tout homme est menacée de mille maux, mais ces maux sont plus nombreux et plus graves pour ceux qui n’ont d’autres moyens d’existence que leur travail de chaque jour.
- « Accidents, maladie, chômage, les frappent à Tim-proviste et ils doivent compter avec la vieillesse à moins de mort prématurée qui constitue pour leur famille un malheur plus grand encore.
- « Le travailleur doit prévoir ces maux et chercher à se prémunir contre leurs conséquences funestes par l’épargne et l’association.
- « Il est quatre assurances que nous appellerons primordiales individuelles, parce qu’elles s’appliquent à tout être humain, abstraction faite des liens de la famille, ce sont:
- « La Caisse d’épargne, contre le chômage ;
- cr La Société de Secours mutuels, contre la maladie ,
- « La Caisse des retraites pour la vieillesse ;
- « La Caisse d’assurances en cas d’accidents ;
- « Pour les personnes mariées, une cinquième que nous qualifierons de sociale ou de familiale, est également nécessaire, afin que le chef de famille, en cas de mort prématurée, ne laisse pas sa femme et ses enfants exposés à la misère ; c’est :
- « L’assurance en cas de décès.
- « Si la caisse d’épargne et la société de secours mutuels sont bien connues et assez suivies,il n’en est pas de même des trois autres assurances. La plupart des intéressés ignorent leur existence et les bienfaits qu’ils pourraient en retirer.
- « Aussi sommes-nous persuadés qu’il conviendrait de prendre la société de secours mutuels comme
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- centre d'action et d’ij rattacher le.s quatre autres assurances, par un lien qui, pour être plutôt moral que matériel, ne doit pas moins en exercer dans un avenir prochain, une influence décisive et irrésistible. »
- Joignant l'exemple aux paroles, M. Tourasse allait offrir 80.000 francs de subvention aux cantons des Basses-Pyrénées qui voudraient essayer de constituer des Sociétés cantonales d’assistance mutuelle contre la maladie, intermédiaires de leurs membres auprès des caisses d’assurances de l’Etat. De plus, et pour populariser la caisse nationale des retraites, il demandait aux Chambres de voter « que tout enfant naissant « en France serait doté par l’État d’un livret de Caisse des « retraites de 5 francs, afin d’apprendre pratiquement la « prévoyance ».
- Enfin, pour répandre ses idées, M. Tourasse avait fondé un Bulletin Mensuel d’éducation populaire qu’il distribuait gratuitement à deux mille personnes choisies dans le département et en France.
- La mort a arrêté sa main bienfaisante, mais elle ne l’a point surpris ; par testament il avait chargé son collaborateur et ami, M. Piche, de poursuivre son œuvre et de l’achever s’il était possible. Voici le texte de ce testament, daté du 3 avril 1879 :
- Moi, Pierre Louis Tourasse, propriétaire à Pau, ai fait mon testament, ainsi qu’il suit :
- Je donne tous mes biens meubles et immeubles à M. Albert Piche,avocat, ancien conseiller de préfecture,demeurant à Pau;
- A la condition d’employer aux œuvres suivantes, dans le département des Basses-Pyrénées en l’espace de 5 ans :
- 1° 60,000 francs pour compléter l’œuvre des caisses d’épargne scolaires, celles des bibliothèques scolaires et pour organiser celle des musées scolaires ;
- 2° 40,000 francs pour compléter l’œuvre des bibliothèques cantonales ;
- 3° 60,000 francs pour compléter l’œuvre des sociétés de secours mutuels ;
- 4° 4-0,000 francs pour organiser l’œuvre des caisses scolaires (caisse des écoles).
- Suivent des legs particuliers.
- De telles dispositions n’ont pas besoin d’être commentées ; elles honorent au plus haut point celui qui les a prises ; elles le rangent parmi les bienfaiteurs les plus clairvoyants de l’humanité. Nous dirons bientôt comment on s’est efforcé de réaliser les intentions de M. Tourasse.
- Albert Piche.
- [A suivre)
- Société du Familistère de Guise
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE DU 17 JUILLET
- Présidence de M. Dequenne, Administrateur-Gérant EXTRAIT DU PROCÈS-VERBAL
- « Madame Godin nous a donné connaissance, dans la dernière réunion de l’Assemblée générale, du message de sympathie fraternelle adressé par les coopérateurs fédérés d’Angleterre à Madame Godin, Administratrice-Gérante, et aux membres associés de la Société du Familistère de Guise, à propos de la perte que les travailleurs du Familistère et de tous les pays ont subie par la mort de M. Godin.
- En réponse ,à ce message, et pour affirmer notre volonté de continuer et mener à bien l’œuvre du grand novateur dont nous déplorons la perte, nous vous proposons d’adresser aux coopérateurs anglais la réponse suivante :
- « Les membres associés de la Maison Godin, Société du Familistère de Guise, réunis en Assemblée Générale, remercient cordialement les coopérateurs anglais de leur message de sympathie fraternelle touchant la mort de l’ouvrier de génie, Jean-Baptiste André Godin qui, au prix de tant de travaux, de courage et de persévérance, soutenu par le plus infatigable amour de l’humanité, a su, malgré toutes les entraves, réaliser une Société où, pour la première fois, le capital est réellement mis au service des travailleurs, donnant ainsi un exemple qui intéresse les ouvriers du monde entier, comme l’ont bien compris les coopérateurs anglais, en s’associant à la douleur causée par le décès de Jean-Baptiste André Godin.
- « Les Associés du Familistère de Guise sont heureux d’ajouter que leurs collègues d’Angleterre ont raison de croire que les principes de l’équité établis au Familistère maintiendront le succès de l’œuvre.
- « Attachés à une fondation modèle dont ils comprennent toute la portée pour l’émancipation des autres travailleurs, les membres de la Société du Familistère de Guise soutiendront de tous leurs efforts l’œuvre de Godin, afin d’en démontrer irréfutablement la valeur sociale et de justifier ainsi le dévouement inébranlable du Fondateur et la confiance que, conjointement avec les chefs du mouvement coopératif anglais, les Neale, les Hodgson Pratt et tant d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, il avait dans le bon sens,l’amour du travail, l’intelligence et la générosité des masses ouvrières. »
- Le vote par main levée est demandé.
- Il est procédé au scrutin avec épreuve et contre épreuve et, à Vunanimité, l’Assemblée décide que la réponse proposée par le Conseil sera adressée aux eoopérateuis anglais.
- *
- * %
- Réponse au message de sympathie fraternelle des coopérateurs anglais, proposé par le Conseil de Gérance, j
- Monsieur le Président prend la parole et s’exprime ainsi : *
- L’Assemblée ratifie ensuite à la majorité de 67 voix sur 88 votants la nomination de M. Pernin Antoine à la qualité de Gérant désigné.
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- Un souvenir sans QUE ni QUI
- Au bon temps où j’étais étudiant, j’avais pour répétiteur de droit un grand diable de brave homme, demeuré lui-même étudiant, en dépit de son diplôme de docteur et de ses dix lustres, bohème résigné, pauvre par goût, se sentant le maître de l’univers dès l’instant où une pièce de deux francs lestait une de ses poches. Jamais il n’eut devant lui plus de sept heures d’existence assurée, jamais non plus il n’en désira davantage.
- Ce n’étart pas un professeur pour moi, mais un camarade, un égal. On ne se gênait pas. Plus de deux fois par semaine, j'étais encore couché à l’heure de la répétition, je la recevais dans mon lit. Je crois même avoir souvenance de ne m’être pas toujours trouvé seul. Peu importait. Ni surpris, ni curieux, mon répétiteur sublime fonctionnait, sans jamais me réclamer le cachet du second élève.
- Prodigue de son temps, jamais il ne tirait sa montre pour savoir si l’heure était révolue. C’eut été d’ailleurs chose difficile pour lui, car sa montre mesurant un mètre de diamètre, était scellée dans le fronton delà Sorbonne. Il me poursuivait, Mourlon ou Ortolan à la main. La leçon durait tout le temps de ma toilette. Midi sonnait. Je l’emmenais déjeuner avec moi, — avec nous — chez Blin, rue Monsieur-)e-Prince, à vingt-cinq sous (soit trois francs d’aujourd’hui). Au dessert, je lui donnais un cigare et son cachet, deux francs. Souvent j’y ajoutais une vieille culotte ou une cravate, un gilet ou un chapeau. Puis, hautain comme un Rohan, il descendait la rue Racine, la bouche décorée de mon cigare d’un sou ( soit trois sous aujourd’hui) et l’on se séparait.
- Grâce à lui, sans avoir beaucoup travaillé, je passai de brillants examens. Le brave homme ne savait pas s’il devait pleurer la perte d’un élève ou se réjouir de sa victoire de professeur. Son admirable caractère opta pour le second sentiment. Au sortir de l’école, où il était venu assister à mon snpplice, nous nous embrassâmes, attendris, sur le pavé ‘de cette solennelle place du Panthéon encadrée par deux églises, «ne mairie, un lycée, une faculté et une bibliothèque.
- Je le recommandai à mes amis et condisciples, puis le tourbillon de la vie m’emporta loin de lui.
- Six années plus tard, je le rencontrai dans le jardin du Luxembourg, il tenait sur le bras un bébé jouffu.
- — Ah, ah, lui-dis-je, vous voilà grand père, mes compliments.
- Je l’avais connu veuf, et père, en effet, d’un beau gaillard, s!rgent aux zouaves de la garde.
- ~~ Ce bébé, me répondit-il, est le mien, c’est mon propre ^s> je me suis remarié. Ce n’est pas tout. Mon fils, l’autre, ^gnand, s’est marié, lui aussi. Ce n’est pas tout. Nous avons eP°usé les deux sœurs, lui l’aînée, moi la jeune. On était heureux de moi, parole d’honneur. En deux mots voici le r°man : ma femme était servante ; un petit héritage lui ayant
- permis de se meubler, elle abandonna le service et brigua la place de concierge vacante à propos dans la maison de ses maîtres. Son plan était de rendre la monnaie des tracasseries et des humiliations dont l’avait accablée son ex-maîtresse, une mégère mal enrichie, écrivant artichot et déclarant l’instruction avoir toujours été le godet de ses sourcils. Il lui fallait donc un homme. Pas de mari, pas de loge.
- J’étais là, dans une mansarde, même maison. Elle me distingua, demanda ma main — mon seul bien au soleil, avec mon nez —je la lui accordai. Ne trouvant à ma future aucun vice rédhibitoire, ni aucun acte récognitif à signer, je sortis de mon état de viduité. Nous nous unîmes.
- Je suis concierge, excellente condition pour recevoir mes lettres exactement, et, entre deux coups de balai,je collabore à un vaste recueil de jurisprudence destiné à enfoncer leDalloz. j
- Voici maintenant le roman de mon fils, du. premier ; la sœur de ma femme, plus âgée mais plus jolie, est, de plus, un fin cordon bleu. Elle fit un jour à la maison, en honneur de mon fils, redevenu opticien, un plat de pommes au beurre, vous connaissez cela : on dépose sur une tranche de pain frais, une rondelle de pomme désossée, on imbibe le tout de beurre et de sucre et l’on met le tout à rissoler au four de campagne. Mon gredin n’y résista pas, il s’assura la possession de l’auteur par un mariage en bonne et due forme.
- Ce n’est pas tout. Lui aussi a un fils. Vous apercevez ici le casse-tête de notre généalogie : je suis le grand père de mon neveu, ma belle sœur est ma bru, mon second petit-fils est le neveu de ma femme, mon premier petit-fils est le frère de son onde, mon fils est l’aîné de sa tante, etc., etc.
- Mais, pardon, il est six heures, je vous laisse. Je vais être en retard et ma lemme me cognera, car elle cogne ma femme. Sévices et injures graves ! Oui, elle me giffle en m’appelant « grand flandrin », je l’appelle à mon tour « fleur de picrate », et nous nous embrassons. Allons, au revoir.
- Et Diogène s’éloigna, en courant du côté de l’Odéon, où l’on jouait ce soir-là le philosophe sans le savoir,
- Jean Alesson
- VARIÉTÉ
- Le Jardin ZooJogique d’Acclimatation de Paris, continuant la série de ses Exhibitions ethnographiques, présente actuellement à ses visiteurs, une caravane du plus haut intérêt, composée de quatorze Hottentots (7 hommes, 5 femmes et 2 enfants).
- Par ces exhibitions ethnographiques, dont le jardin Zoologique d’Acclimatation a comme le monopole, le public apprend à connaître les types les plus divers et les plus rares de l’espèce humaine.
- Après les Nubiens, nous avons successivement vu défiler, au Jardin d’Acclimatation, les Esquimaux du Pôle, les Fué-giens de la Terre de Feu, les Gauchos des Pampas, les Arau-cans de l’Amérique Occidentale, les Galibis des grands bois de la Guyane, les Kalmoucks des steppes Caspiennes, les Peaux-Rouges des Prairies du Missouri, les Lapons des régions gla-
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- LE DEVOIR
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- cées de l’Europe septentrionale, les Cynghalais de l’île féérique de Ceylan, les Achantis de l’Afrique équatoriale.
- Les nouveaux venus sont originaires de l’Afrique australe, j
- Le nom de Hottentots est donné à tous les indigènes de la partie méridionale de l’Afrique, située à l’Est et dans le Nord de la Cafrerie. Il vient, dit-on, d’un mot que les naturels prononcent souvent dans leur langue, mais ils se connaissent entre eux sous le nom de Quaiquœ.
- Le territoire occupé par la colonie anglaise du Cap, a été, pied à pied, enlevé aux Hottentots. Le nombre de ces naturels diminue de jour en jour, et les quelques familles qui ont su conserver encore leur indépendance, vivent réfugiées aux environs de Graaf-Reynet. Elles sont pauvres et misérables. Le sort des esclaves est encore préférable au leur, car leur vie n’est qu’une longue série de privations.
- Les Hottentots ont la coutume de ne jamais se marier en dehors de leurs Ivraals ou villages, de sorte que chaque famille forme comme une horde séparée. Avant longtemps, la misère aidant, les Hottentots libres auront complètement disparu.
- Le type des Hottentots est un des plus dégradés de l’espèce humaine. Les traits du visage sont très caractéristiques. La face est large en haut, presque pointue en bas, les pommettes très saillantes, les mâchoires étroites. Le nez est aplati, la bouche démesurément grande, la chevelure laineuse et courte. La couleur de la peau est d’un jaune caractéristique.
- Les hommes n’ont que peu de barbe; leurs membres sont grêles, l’ensemble de leur structure n’annonce pas la force.
- Les femmes sont ordinairement petites et délicates, leurs seins sont longs et pendants. L’ampleur particulière de leurs fesses est absolument remarquable. Le moulage existant dans les collections anthropologiques du Muséum d’histoire naturelle de Paris, et représentant la femme désignée communément sous le nom de Vénus hottentote, montre quelles singulièr es proportions peuvent prendre les parties charnues J dans les femmes de cette race. J
- Les hommes vêtus d’un baudrier de peau, ont de plus une ! sorte de pagne attaché sur les reins ; ils ajoutent à ce costume rudimentaire, des bracelets de cuivre ou de graines.
- Les femmes sont nues jusqu’à la ceinture ; leur coquetterie est grande ; leur cou et leur poitrine sont généralement couverts de colliers de verroterie. Elles portent un petit tablier, et, sur les reins, une peau qui descend jusqu’aux mollets.
- Les Hottentots se servent de l’arc. Leurs flèches sont généralement empoisonnées.
- Ces populations n’adorent point de dieux; elles ont une sorte de culte pour leurs saints, c’est-à-dire pour ceux d’entre eux qui se distinguent par leurs vertus.
- Comme tous les sauvages, ces indigènes n’ont pas la notion du temps et ne connaissent généralement pas leur âge.
- Les Hottentots camperont au Jardin zoologique d’Acclima-tation jusqu’au 30 septembre 1888. Ils ne peuvent manquer d’exciter au plus haut point, la curiosité des Parisiens.
- Le 43e numéro de la Revue Socialiste vient de paraître. SOMMAIRE
- Pamphlets socialistes de Lassalle. Lettre ouverte, F. Lassalle.— Les Inégalités agraires, Toubeau.— Une classe de travailleurs oubliés, Ch. Gide.— Les lois sociales au Parlement, G. Rouanet.— Aryens
- et Sémites, A. Regnard.— Ecole de Sociologie Marie Bonnevial.— Revue clu Mouvement social B. Malon.— Reçue de la presse, R. Malon.— Livres E. Fournière, B. Malon: etc. ’
- 8, Rue des Martyrs, Paris. Abonnements : (Le prix fj0 l’abonnement est payable d’avance). France : Trois mois 3 francs. — Six mois, 6 francs.— Un an, 12 francs. Etra^I ger : Trois mois, 3 fr. 50.— Six mois, 7 francs.— Un an 14 francs. On peut s’abonner sans frais dans tous les bureaux de poste de France et d’Algérie. Les mandats doivent être adressés au nom de M. R. Simon.
- Le numéro : 1 franc, pour la France.
- LA SCIENCE EN FAMILLE
- Revue illustrée de Vulgarisation scientifique 3° ANNÉE
- Un an : France 8 fr. ; Etranger 10 fr.
- Cette publication,tirée avec soin sur beau papier teinté avec gravures et lettres ornées, forme à la fin de l’année un magnifique volume de bibliothèque de 450 pages.
- Sommaire du dernier numéro.
- Où est Stanley. — Les chiens de guerre. — Révolution des corps célestes autour d’un centre d’attraction : causerie d’astronomie pratique.— Les baromètres de la nature.-L’auxanoscope de M. Trouvé. — Sur la force nécessaire pour soutenir un corps dans l’air. — Conseil aux photogra-phes.— La médecine delà famille.— Récréations.— Revue des livres.— A travers la science.
- Envoi de numéros spécimens contre 0 fr. 25
- PARIS. — 12, Rue d’Assas 12 — PARIS.
- En vente chez les principaux libraires et dans les gares.
- Service militaire
- AVIS
- Les anciens engagés conditionnels d’un an appelés en 1883, 1884 et 1885 qui ont obtenu les notes « Très-Bien » et « Bien » à la fin de leur année de volontariat sont autorisés à concourir pour le grade de Sous-lieutenant de réserve ou assimilé.
- Les engagés conditionnels appartenant à l’arme de la cavalerie ne pourront concourir que pour l’artillerie.
- Les engagés conditionnels appelés en 1881, 1882 et 1883 qui, pour une cause quelconque, n’ont pas encore pris parta un concours pour le grade d’officier de réserve ou ont échoué aux examens, sont autorisés à prendre part au prochain concours.
- Pour les pièces à fournir et la date des examens, les candidats s'adresseront soit à la gendarmerie locale, soit au Général commandant la Subdivision de St-Quentin.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 16 au 22 Juillet 1888. Naissances
- Le 16 juillet, de Gaspard Gaston, fils de Gaspard Camille et de Magnier Louise.
- Le 19 juillet, de Devillers Berthe, fille de Devillers Eugène et de Poulain‘Zoé.
- ____________Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise, — lmp. Baré.
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- Tome 12. N‘ 517 , Dimanche 5 Août 1888
- Le ds^qsh
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ C3-OJDI3ST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
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- Madame Marie GODIN
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- Antres pays
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- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques, rue Neuve des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- La législation des associations ouvrières. — Procédés d’administration coloniale. — Faits politiques et sociaux.
- — L’Immigration en France.— Congrès de la tuberculose.
- — Projet de loi sur les Syndicats de communes. — Le Suffrage universel.— M. Tourasse et la Société d’éducation et d’instruction populaires des Basses-Pyrénées. — Projet de loi sur les Sociétés coopératives de production et sur le contrat de participation aux bénéfices.— L’Union du travail des femmes. — Madame Théophile. — Bibliographie. — Le spiritisme à Reims. — Revue des Institutions de prévoyance. — Service militaire.— État-civil du Familistère.
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- LA LÉGISLATION
- DES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES
- La législation en ce qui concerne les associations est encore, à l’heure actuelle, remplie d’obscurités.
- En 1883, M. Godin, dans sa déposition devant la commission extra-parlementaire d’enquête sur les associations ouvrières, s’exprimait ainsi :
- « L’expérience que j’ai acquise en fait de contrats de société m’a fait désirer que la France arrivât à réaliser le plus tôt possible la liberté d'asso -dation. On a fait des lois pour éviter les abus et l’on est tombé, par la réglementation à outrance, dans l’abus le plus grave, celui de contrecarrer le développement des associations.
- « Aujourd’hui,on ne peut fonder une association sans être obligé de se faire légiste, d’étudier les textes des lois. Vous ne pouvez vous imaginer, Messieurs, ce qu’il ma fallu d’efforts, de peines pour démêler les dispositions, quelquefois contradictoires, des lois sur les sociétés, sur les associations, pour me reconnaître au milieu de tous ces textes, afin de ne pas fonder une société qui pût être dissoute au lendemain de sa création.
- « Les lois de l’empire m’ont empêché de réaliser mes idées. Après avoir fait partie de l’Assemblée nationale où je n’avais plus le temps de m’occuper de mon œuvre, je suis rentré dans mes foyers pour étudier l’achèvement de mes projets. Eh bien ! à ce moment, lorsque j’ai recherché, dans les lois, quelle forme je devais adopter pour associer mes ouvriers à mon industrie, il m’était impossible de
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- trouver un fil conducteur. Partout je rencontrais des obstacles,des difficultés.Je ne savais comment m’y prendre, légalement, pour asseoir mon association coopérative du travail et du capital, sans prêter aux illégalités pour vice de forme.
- «Il semble qu’une œuvre bonne et utile à la société ne devrait pas être entravée par la loi ; malheureusement il n’en est pas ainsi. La loi de 1867 oppose des difficultés sans nombre à la constitution des associations en faveur de la classe ouvrière.»
- Nous avons cité, sans y changer un seul mot, toute cette partie de la déposition de M. Godin, parce qu’elle permet de comprendre àquelle longue série d’efforts a du se livrer le fondateur du Familistère pour créer,en dépit d’une législation hostile, l’association à laquelle la reconnaissance de ses anciens ouvriers devenus ses associés,vient d’attacher définitivement son nom.
- Il nous a été donné d’assister au couronnement de l’œuvre ; de voir le plein fonctionnement de l’association la plus considérable et la plus complète quiaitété réalisée jusqu’à ce jour.Nous avons aussi, à une autre époque, vu dô près l’éclosion d’une société coopérative de consommation, qui,si humble qu’elle fût, aura cependant sa place dans l’histoire de la coopération française; car cette minuscule société, unie à deux autres, ses cadettes de la même ville,prit,un j our, l’initiative de la réunion du congrès des sociétés coopératives de consommation, qui devait réaliser la fédération nationale, puis internationale, de toutes les sociétés de ce genre.
- Eh bien S la même législation hérissait les difficultés, épaississait les broussailles de ses labyrinthes devant la Solidarité de Nîmes,comme devant le Familistère de Guise. Elle opposait am recrutement des centimes de l’une, aussi bien qu’à l’utile emploi des millions de l’autre,la même résistance.
- Revenant devant la commission d’enquête sur les difficultés légales qu’il a rencontrées pour constituer son association, M. Godin ajoutait :
- « Je n’ai pu y parvenir, qu’en adoptant la forme de la commandite simple, qui laisse à peu près la liberté des contrats. Je vous avoue que je me suis souvent trouvé fort embarrassé en face des textes de lois multiples.
- «Si je n'avais pas rencontré d'obstacles, si j’avais pu réaliser sans peine ma pensée,peut-être aurais-je fait mieux. Pour échapper aux difficultés créées par la multiplicité dès lois, j’ai dû consulter des avocats qui, à leur tour, étaient aussi embarrassés que moi. »
- Le fondateur du Familistère concluait ainsi t
- « L’absence d’une loi simple,réelle, précise,constitue un véritable malheur public, surtout à l’égard des classes ouvrières. 11 est nécessaire d’avoir une telle loi, qui donne, avant toutes choses aux ouvriers et aux patrons, la liberté de créer telles associations qu’ils voudront et fasse reposer le principe d’association sur les conventions des parties, conventions toujours modifiables. »
- Le projet de loi sur les sociétés coopératives de production et le contrat de participation aux bénéfices, que M. Charles Floquet,président du conseil, a déposé sur le bureau de la chambre deux ou trois jours avant la clôture ordinaire, ne donnera sans doute pas entière satisfaction à ce vœu, mais il débarrasse la loi de 1867 de quelques-unes de ses entraves.
- Ce projet, qui sera distribué au parlement dès l’ouverture de la session extraordinaire, est sorti des délibérations de la commission extra-parlementaire instituée par arrêté du 20 mars 1883, et devant laquelle M. Godin prononçait les paroles que nous venons de citer.
- Cette commission, on se le rappelle, avait pour mandat d’étudier l’association coopérative de production et la participation aux bénéfices au point de vue des travaux de l’État.
- Nous avons publié dernièrement le décret qui facilite aux associations ouvrières l’admission aux adjudications des travaux de l’État.
- Les dispositions du projet de loi qui complète l’œuvre de la commission, se réfèrent à quatre sujets différents :
- 1* Refonte du titre III de la loi du 24 juillet 1867 sur les sociétés à capital variable;
- 2° Révision de l’article 2 de la loi du 16 décembre 1875 concernant l’impôt sur le revenu ;
- 3° Modification à l’article 1690 du code de commerce concernant le transport des créances ;
- 4° Dispositions relatives au contrat de participation.
- Le projet prévoit deux catégories de sociétés coopératives, l’une à capital variable, l’autre à capital fixe. Pour la position de la question sur laquelle nous aurons à revenir plus tard, on nous permettra de placer sous les yeux des lecteurs du Devoir le résumé, que nous avons publié ailleurs, des dispositions contenues dans le projet.
- Dans le premier titre de la loi projetée les dispositions générales ont été réunies.
- D’après ces dispositions, le capital initial 5ul pour les sociétés à capital variable ne peut actuellement dépasser 200,000 francs est élevé à 300,000
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- francs. Le gouvernement estime qu’il ne convient j a3 d'aller plus loin. Il fait observer que l’expé- j rlence clés années précédentes fait craindre la j spéculation,et qu’il faut d’autant plusse garder des j gros capitaux que la loi n’impose qu’un versement j ^ dixième. Les augmentations ne pourront être j décidées que d’année en année, et chacune des augmentations ne pourra être supérieure à 200,000 francs. Pour éviter l’accroissement fictif du capital, aucune augmentation n’aura lieu qu’aprés libéra-lion complète des actions précédemment émises, dfin d’économiser les frais qui grèvenflourdement à leur naissance des sociétés peu fortunées, la déclaration constatant la souscription et le versement pourra être faite sous seing privé.
- On restreindrait également dans un but d’économie les conditions de publicité.
- Les actions resteront nominatives et le minimum de l’action est maintenu à 50 francs. Le premier versement est du dixième, soit 5 francs. De plus la société peut être formée de sept membres seulement ; le capital initial sera alors de 35 francs.
- La loi projetée simplifie les dispositions de la loi de 1867, sur la tenue des assemblées générales. Dans la pensée du gouvernement, les sociétés coopératives par leur caractère même réclament, au point de vue fiscal, un régime particulier. Elles n’ont pour ainsi dire qu’un capital-main-d’œuvre; le capital-espèces y est à l’état d’éclosion. Pour en ménager la formation et la consolidalion, le gouvernement propose de soustraire à l'impôt toute association coopérative dont le capital représentera moins de 2000 francs par associé.Enfin,pour faciliter la création des sociétés ouvrières, la loi projetée dispense du timbre et de l’enregistrement les actes destinés à la constitution et à la dissolution des sociétés coopératives.
- Le titre II de la nouvelle loi est relatif aux sociétés à capital variable.
- Deux modifications essentielles sont apportées à la loi de 1867.
- A. l’avenir, les sociétés coopératives à capital variable ne pourront être formées pour une durée supérieure à cinq années. Le contrat pourra être renouvelé; mais les membres qui feront partie de 'a société, les tiers qui seront en rapport avec elle auront qu’elle est temporaire : la situation sera ^si plus nette et plus précise.
- D après la loi de 1867, l’associé qui est exclu a le r°it de réclamer sa part, mais il reste soumis tendant cinq ans aux obligations existant au ^ftientdesa retraite. Cette disposition prête à 1
- toutes les incertitudes. Comment doit être calculée la part de l’associé ? A quel moment est-elle payable ? Comment reconnaître les obligations au moment de la retraite ? La nouvelle loi fait disparaître sur ce point la responsabilité de l’associé qui se retire. Au surplus, l’associé qui cesse de faire partie de la société a droit de recevoir à l’expiration de l’année sociale, pendant laquelle il la quitte, sa part telle qu’elle résulte de l’inventaire dressé à ce moment.
- Le titre III du projet de M. Floquet concerne les sociétés à capital fixe.
- Ce titre contient des dispositions nouvelles et importantes. Pour mieux assurer le crédit des associations coopératives, il était opportun,déclare le gouvernement, de les autoriser, tout en conservant les avantages particuliers que leur concédera la loi nouvelle, à s’assurer un capital fixe. La société coopérative acquiert ainsi un caractère mixte, composé de main-d’œuvre et de capital. Le capital lui-même peut avoir une double fonction. Tantôt il est réuni à la main-d’œuvre et l'associé a alors les droits d’un actionnaire dans une société anonyme ; tantôt il est séparé et l’associé n’a que les droits d’un commanditaire. Cette combinaison est sortie des enseignements de la pratique ; c’est dans les dépositions des membres de la chambre des associations qu’elle a pris corps. La nouvelle loi fixe, conformément aux indications de la chambre des associations, les droits des associés qui cessent de prendre part aux travaux.
- La loi projetée autorise,en outre, dès la création de la société, l’adjonction d’adhérents commanditaires. C’est un pas de plus vers la constitution de fortes associations coopératives.
- Le titre IV est relatif au transport des créances. L’article 1690 du code de commerce exige, en cas de transport de créance, que l’acceptation du débiteur cédé soit constatée par acte authentique ou par la signification du transport.
- L’une ou l’autre de ces formalités est coûteuse. Pour éviter les frais de la signification et ceux de l’acte notarié, la nouvelle loi stipule que les actes portant cession totale ou partielle des créances qui appartiennent à une association coopérative pourront être faits dans la forme sous seing privé. Bien plus, un article de la nouvelle loi oblige le débiteur à fournir son acceptation ; si celui-ci refuse, la signification aura lieu à ses frais. On accorde, enfin, aux sociétés coopératives une atténuation de droits d’enregistrement pour tous les actes relatifs aux transports de créances.
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- Le titre V concerne la participation aux bénéfices. D’après la nouvelle loi, tout commerçant, industriel ou agriculteur, toute société commerciale, industrielle ou agricole, peut admettre ses employés ou ouvriers à participer aux bénéfices de l’entreprise, sans que cet engagement entraîne pour les participants aucune responsabilité en cas de perte.
- En acceptant la participation, les intéressés peuvent renoncer expressément à tout contrôle et à toute vérification. Dans le cas où il n’y a pas renonciation le contrôle et la vérification peuvent être réglés par les dispositions de la convention.
- Dans le cas où il n’y a ni renonciation, ni règlementation du contrôle, la vérification annuelle des comptes est faite par un expert,amiablement choisi ou, en cas de désaccord, désigné par le président du tribunal de commerce.
- Le gouvernement fait observer qu’il n’a pas « la pensée d’apporter une solution définitive à la grande question du travail. »
- Il a seulement la conviction que les dispositions de la loi projetée, or en laissant un champ plus ouvert aux libres initiatives, amélioreront la condition sociale des travailleurs et contribueront aux progrès économiques de la France. »
- Nous donnons plus loin le texte deceprojet de loi.
- J. Pascaly.
- Procédés d'administration coloniale.
- Nous nous sommes souvent élevés contre les procédés de la politique coloniale. Nous avons souvent flétri, au nom de l’humanité, au nom du droit des peuples à conserver leur indépendance, la conquête toujours accompagnée d’un lamentable cortège de massacres, de deuils, de ruines, de misères, et d’épidémies.
- Nous ne reviendrons pas en ce moment sur les conséquences inéluctables de la colonisation par la violence. Nous venons simplement signaler à nos lecteurs un fait qui démontre à quels gaspillages peut donner lieu l’incurie gouvernementale, alors même que la conquête, étant depuis longtemps achevée, il semble que l’esprit d’ordre et d’économie devrait s’appliquer sans relâche, à en réparer les désastres.
- Il s’agit ici des continuels déplacements de fonctionnaires coloniaux.
- En dehors des inconvénients nombreux qui résultent pour la bonne administration d’une colonie du remplacement d’un fonctionnaire à peine dégrossi par un fonctionnaire frais émoulu, ces mutations perpétuelles coûtent fort cher aux contribuables.
- Qu’on en juge par ce fait :
- Un administrateur colonial est envoyé de l’Inde j Mayotte, en passant par la France, puis de Mayotte en Cochinchine ; accompagné de sa femme, de cinq enfants et d’un domestique, ce fonctionnaire a naturellement voyagé aux frais de l’État, et ces déplacements ont coûté sans compter la solde des membres de la famille, qu[ sont des agents de l’État, la somme de 48,864 francs' à savoir, 23,932 francs pour le voyage de l’Inde à Mayotte et 24,932 francs pour celui de Mayotte à Saïgon. Le budget de la métropole paye une moitié de la dépense, l’autre est au compte du budget local de la Cochinchine, Mais c’est toujours l’argent des contribuables de France ou d’Asie qui solde la note.
- L’exemple que nous venons de citer est tout à faii récent. En voici un autre qui, pour dater d’une dizaine d’années, n’en n’est pas moins instructif :
- Un officier du commissariat colonial en service à la Martinique, ayant obtenu un congé de convalescence, viem en France avec sa famille, composée de huit à dix personnes. Le congé expiré, cet administrateur part par la voie des États-Unis pour Tahiti, toujours accompagné des siens A peine installé à Tahiti, il est promu au grade supérieui et*tiésigné pour la Cochinchine. Il se rembarque avec sa smala, retraverse la moitié de l’Océan Pacifique, l’Amérique du Nord, l’Océan Atlantique, débarque au Havre, « repose en France et reprend, enfin, à Marseille le paquebot de flndo-Chiiie qui le dépose à destination. Un an de voyage et plus de 80,000 francs de frais pour ces pérégrinations d’un modeste fonctionnaire 1
- Lorsqu’un gouvernement se paie le luxe (c’est bien ic le cas d’employer cette expression vulgaire) d’une colonie il prétend travailler à la prospérité et de la colonie etdeli nation qu’il représente.
- On voit par les exemples ci-dessus que ce double bu est loin d’être atteint, et que métropole et colonie ni cessent pas de pâtir lorsque les fonctionnaires ont suif les troupes sur le territoire conquis.
- Faits politiques et sociaux.
- FRANCE
- La grève des terrassiers de la Seine. —Le
- ouvriers terrassiers de Paris et de la banlieue se sont mise grève. La cause de la grève est la non-acceptation par un cet tain nombre d’entrepreneurs des prix de série rendus appta blés sur les chantiers de la Ville par une délibération du couse municipal, en date du 2 avril dernier. Le salaire des ouvrier terrassiers avait été fixé à 60 centimes l’heure. Pendant u certain temps, les ouvriers ont travaillé au tarif de 40 eU; centimes, mais dernièrement ils ont trouvé les prix insuffisanl et ont quitté le travail. Le nombre des grévistes qui était du millier au commencement de la semaine dernière s’est ékf vers la fin de la semaine à cinq mille environ. De nombre^ réunions ont été tenues, les revendications ont été formula Le conseil municipal de Paris saisi d’une demande de secour de 20,000 francs a refusé de voter le crédit.
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- Les grévistes circulent dans les rues de la ville par bandes de deux ou trois cents. D’autres se rendent dans les chantiers 0Ù le travail n’est pas arreté, débauchent les ouvriers et enlèvent leurs outils. Des réunions ont lieu chaque jour à la Bourse du travail.
- * *
- La grève des mineurs de Saint-Étienne.—
- Un millier d’ouvriers mineurs ont abandonné le travail dans le département de la Loire. Ils réclament pour les piqueurs un salaire minimum de six francs par jour, pour les boiseurs 4 fr75 au Heu de 4 fr 25,pour les rouleurs 4 fr 25 au lieu de 3 fr75.
- Les grévistes demandent,en outre,la réduction à huit heures de la journée de travail.
- * *
- L’Internationale. -- Dans une de ses dernières séances la Société des droits de l'homme et du citoyen a adopté les conclusions d’un rapport tendant à l’abrogation de ja loi sur l’Internationale.
- * *
- Exposition d’hygiène et de sauvetage. —
- Une expositiou d’hygiène et de sauvetage est depuis quelques jours installée au palais de l’Industrie à Paris.
- Cette exposition a été organisée par la Société française de sauvetage dans le but de vulgariser, suivant son programme, les moyens d’assistance aux noyés, aux inondés, aux incendiés, et aux victimes des épidémies, de propager les principes et les procédés de nature à sauvegarder l’existence des personnes menacées et d’étudier les causes des sinistres et des épidémies, ainsi que les moyens à prendre pour en diminuer le nombre.
- Le clou de l’exposition est un immense bassin de 120 mètres de long sur 30 mètres de large,qui occupe tout le centre de la grande nef du Palais ; sa profondeur est de lm35 et sa capacité de 5150 mètres cubes.
- D’intéressantes expériences de sauvetage ont lieu dans ce bassin.
- ALSACE-LORRAINE
- Les mesures de prohibition n’atteignent pas uniquement les pays qu’elles visent. Si encore elles n’avaient de contre-coup que sur les nations qui les appliquent, ce ne serait que justice. Malheureusement tout le monde en souffre. Les mesures prises par le gouvernement français contre les produits italiens,
- ont leur répercussion sur un pays déjà bien éprouvé : l’Alsace-Lorraine.
- De n’était pas assez, pour cette province infortunée, d’être Avenue l’enjeu d’une horrible guerre, après en avoir été le •héâtre. Naguère l’Allemagne, par l’application des décrets relatifs aux passeports, portait un coup sensible à sa prospérité, auj°urd hui c’est la France qui lui fait supporter, dans une Ceilaine mesurées conséquences de la guerre de tarifs engage avec un autre pays. i
- On sait qu’à l’expiration du traité de commerce franco-italien la douane française, afin d’empêcher que les marchandises italiennes n’arrivent en France sous fausse désignation d’origine, s’est mise à exiger des certificats d’origine.
- En fait, le douane française se contentait des certificats de la douane allemande. Ce n’est que pour les grands envois que les négociants se munissaient de certificats d’origine délivrés par la chambre de commerce ou par la mairie.
- Aujourd’hui, la marchandise expédiée en France doit être accompagnée d’un certificat d’origine délivré ou visé par un consulat français.
- Or, en Alsace-Lorraine, il n’y a pas d’agence consulaire française.Il faudra donc s’adresser à Mannheim ou à Francfort. Mais certaines expéditions, — les pâtés qu’on commande par dépêche, la charcuterie, la viande fraîche, etc.,— ne peuvent supporter ces délais. Le commerce local strasbourgeois est donc profondément atteint par la mesure que vient de prendre la douane française.
- NORWÈGE
- Le programme du parti ouvrier norwé-gien.— Le parti ouvrier norwégien,qui, a pour chef l’éminent écrivain Biœrnsterne Biœrsnson, vient de publier un programme dans lequel il réclame le suffrage universel, l’exemption de tous droits de douane pour les objets de première nécessité, et l’impôt progressif sur le revenu qui permettrait de supprimer petit à petit les contributions indirectes.
- ÉTATS-UNIS
- L’Immigration.— Une enquête a été ordonnée par le Congrès au sujet de l’immigration des pauvres.
- 11 a été prouvé par différents agents de paquebots que l'on pousse par des moyens immoraux à l’immigration, et qu’un grand nombre d’agents étrangers vendent des billets de passage et touchent sur ces billets de larges commissions.
- Ces billets sont expédiés d’Amérique en Europe par milliers.
- Mais ce qu’il y a de plus grave,c’est que certaines compagnies de paquebots,par esprit de rivalité avec d’autres compagnies, poussent à l’immigration.
- C’est grâce à elles et aux efforts des agents étrangers que l’immigration augmente dans des proportions inquiétantes et qu’un nombre incalculable d’Italiens surtout, venant de Marseille, de Palerme, de Gênes et de Naples envahissent ce pays.
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- L’IMMIGRATION EN FRANCE
- La question des étrangers résidant en France devient chaque jour d’une actualité plus brûlante par suite des questions de politique extérieure et même de politique intérieure qui s’y trouvent étroitement mêlées.
- Voyons donc quelle est chez nous la force du courant d’immigration.
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- LE DEVOIE
- Voici ce que nous apprennent les statistiques officielles : en 1866 on comptait chez nous 635, 495 étrangers contre 37,412,028 Français, ce qui était pour les premiers relativement aux seconds, une proportion de 17 0/0. Dans le recensement de 1872, alors que la guerre avait fait rentrer en Allemagne la plupart des résidents germaniques, et que nos malheurs n’étaient guère de nature à encourager l’immigration, le nombre des étrangers montait néanmoins à 730,844 en regard de 35,362,253 Français, soit une proportion de 2,03 0/0; mais celle-ci devait rapidement s’accroître.Ainsi nos recensements successifs accusent : 803,754 étrangers contre 36, 104,034 Français, soit une proportion de 2,17 0/0 en 1876 ; on trouve 1,001,090 étrangers pour 37,404,200 Français en 1881, ou 2,68 0/0 des premiers ; enfin, le recensement de 1886 donne 1, 115,214 étrangers contre 37,103,689 Français,c’est-à-dire une proportion de 3 0/0. Notons en passant que le ministère du commerce trouve ce dernier chiffre au-dessous delà réalité, et évalue le nombre des étrangers, résidant actuellement en France à 1,126,533.
- Or, pour combattre cette immigration dont les chiffres ci-dessus constatent le mouvement progressif, le Parlement est saisi de quatre propositions de loi concourant toutes au mêmes but, quoique par des procédés variés: la première de M. Thieslé, pour soumettre à une taxe de séjour les employés et ouvriers de nationalité étrangère exerçant leur profession en France ; la seconde, de M, Pally.pour introduire dans les marchés de travaux publics que passent l’État, les départements ou les communes une clause stipulant que les entrepreneurs ne pourront employer que des ouvriers français; la troisième, de M. Prudon et plusieurs de ses collègues, pour l’établisement d’une taxe de séjour sur les étrangers ; la quatrième de M. Steenackers, plus ingénieuse et plus subtile, pour ceux qui emploient des étrangers.
- Congrès de la tuberculose
- Le congrès pour l’étude de la tuberculose tenait, il y a quelques jours, ses séances dans l’amphithéâtre de la Faculté de médecine. Arriver dans la mesure du possible et par une étude de pathologie comparée, établie sur l’homme et nos animaux domestiques, à déterminer avec précision l’origine, les conditions, la marche et, s’il est possible, le traitement de la tuberculose, telle est l’idée primordiale de l’œuvre à laquelle le professeur Verneuil a attaché son nom.
- Cette étude doit naturellement conduire à la connaissance des moyens thérapeutiques rationnels et les plus propres à combattre ou même à détruire le fléau qui fait chaque jour tant de victimes parmi nous, qui ravage nos
- troupeaux et décourage les efforts les plus persévérants de l’élevage en France.
- Notices, instructions, recherches et expériences de labo, ratoire, installations de sanatoria spéciaux, rien n’a é|j négligé pour attaquer le problème. Les dévouements ont afflué de tous côtés ; de fructueuses souscriptions ont attesté l’intérêt que prenait le grand public à ce mouv(i, ment humanitaire et économique.
- Une fois de plus, comme l’a fait remarquer M. Verneuil dans son discours d’ouverture, une collaboration scientj. fique s’est établie entre médecins et vétérinaires.
- C’est M. Chauveau, membre de l’institut, professeur au Muséum, ancien directeur de l’école vétérinaire de Lyon, qui préside le congrès.
- 1 Le congrès s’est mis immédiatement à l’œuvre.
- I Le programme comportait l’étude des points suivants:
- Des races humaines et des espèces animales envisagées au point de vue de leur aptitude à la tuberculose.
- Voies d’introduction et de propagation du virus dans l'économie.
- Diagnostic précoce de la maladie chez l’homme et chez les animaux.
- L’hérédité, la contagion, les mesures d’hygiène, les divers traitements seront étudiés dans une série de séances qui promettent d’être très chargées, car plus de deux cents orateurs sont inscrits à l'ordre du jour,
- La séance de vendredi a présenté, au point de vue de l’hygiène publique, une importance considérable. Presque tous les orateurs qui ont pris la parole sur la question de l’alimentation par les viandes provenant d’animaux tuberculeux ont été d’avis de leur suppression absolue. Tous, sans exception, étant d’accord qu’il y a un immense danger à en faire usage, et que la viande des animaux phtisiques est pour l’espèce humaine une source de contagion dont on avait jusqu’alors méconnu l’importance,
- Ce sont ces faits scientifiques qui ont servi de base à la décision du congrès, proposée par son président, M. Chauveau, de l’Institut, votée à l’unanimité moins trois voix et qui peut se résumer ainsi :
- « La contagion à l’homme par l’usage alimentaire de la viande et du lait étant maintenant indéniable, le bureau du congrès essaiera d’obtenir des pouvoirs publics la saisie totale des viandes de tout les animaux qui présenteraient a l’abattage des lésions de tuberculose, quels qu’en soient le siege et l’étendue. Une indemnité serait accordée aux U0' priétaires des viandes saisies. »
- Dès le lendemain, sur la proposition de M. Viette-j ministre de l’agriculture, le président de la FLépublique ! a signé en conseil des ministres un décret dont les disp0' sitions ajoutent à la nomenclature des maladies conta
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- gieuses (police sanitaire des animaux) le charbon symptomatique ou emphysémateux et la tuberculose, dans l’espèce bovine, le rouget et la pneumo-entérite infectieuse dans l’espèce porcine.
- Ce décret permettra au ministre de l’agriculture d’appliquer aux épizooties ci-dessus dénommées les prescriptions de la loi du 21 juillet 1881.
- On voit avec quelle sollicitude le gouvernement de la République, tenant compte des indications formelles de la science, se préoccupe du bien-être des populations ouvrières.
- PROJET DE LOI
- sur les Syndicats de communes
- PRÉSENTÉ AU NOM DE M. CARNOT, Président de la République française, par M. FLOQUET,
- Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.
- EXPOSÉ DES MOTIFS Messieurs,
- L’unité administrative en France, la commune ou communauté d’habitants, est la base même de notre organisation nationale. Le développement progressif de l’esprit public par la politique municipale a pour point de départ, au sortir de l’ancien régime, les lois des 14 et 22 décembre 1789, qui divisèrent le territoire en 44.000 municipalités.
- Les bienfaits de cette création sont toujours évidents. Cependant, le législateur de 1789 n’avait pas entrepris la tâche, peut-être impossible, de délimiter à nouveau des circonscriptions consacrées par le temps, de fixer un minimum de sol ou d’habitants au-dessous duquel l’association communale ne pourrait prospérer ; il maintint aux municipalités les limites des anciens bourgs et paroisses, tracées le plus souvent par des intérêts particuliers ; des villages à peine peuplés furent donc, au même titre que les grandes cités, appelés à l'existence politique et à la personnalité civile et l’on compte encore aujourd’hui 17.090 communes au-dessous de 500 âmes, 4.328 qui n’ont pas 200 habitants. Ces communes sont évidemment trop faibles pour vivre, pour agir et résister; les ressources trop disséminées s’usent sans produire et le mouvement national perd une partie de ses forces.
- C’est pour remédier à ce mal que depuis la Constitution du 25 fructidor, an III, de nombreuses tentatives ont été faites pour donner aux populations rurales une organisation intermédiaire entre la commune trop petite et le département trop etendu et qu’on a cherché à douer d’une vie propre nne communauté plus forte, le canton.
- Aucune de ces tentatives n’a pu aboutir : ou bien ton créait un organisme trop puissant qui blessait
- profondément l’esprit municipal en absorbant les communes au profit de cette division territoriale absolument factice, improvisée par le législateur de 1789 comme une sorte de sectionnement électoral pour la nomination des administrations de district et formée arbitrairement de surfaces d’environ quatre lieues carrées (Loi du 22 décembre 1789) ; — ou bien l’on poussait le goût de la décentralisation jusqu’à décentraliser le département lui-même au grand détriment de notre système politique ; — ou bien encore on se contentait d’une apparence, en réunissant an chef-lieu de canton une assemblée sans attributions, reflet affaibli des conseils d’arrondissement.
- Le gouvernement pense cependant que le problème posé depuis un siècle n’est pas insoluble ; mais il lui semble que c’est progressivement, sans qu’un brusque changement s’impose, sans dépouiller . les communes de leurs droits, par des essais limités dus à l’initiative locale elle-même, par des réformes partielles servant de moyens d’observation et d’instruments d’expérience, qu’il sera possible d’arriver au développement définitif de cette organisation intercommunale sur laquelle la démocratie fonde de légitimes espérances, mais qui ne pourra subsister que si son utilité s’est révélée par des résultats et s’est ainsi fait reconnaître des populations intéressées.
- C’est dans cet esprit qu’a été préparé Je projet de loi que nous avons l’honneur de soumettre à vos délibérations.
- I
- Il est inutile de présenter ici le tableau des nombreux systèmes d’organisation cantonale qui ont été proposés depuis la constitution de l’an III jusqu’au projet de loi présenté par M. Goblet, en 1882. L’exposé des motifs de ce dernier projet contient à cet égard un historique complet auquel il est facile de se reporter.
- Nous nous bornerons à mettre en lumière les idées générales de ces systèmes et à rechercher les raisons pour lesquelles aucun d’eux n’a réussi à prendre place dans nos lois.
- Lorsqu’on jette un regard d’ensemble sur ces divers projets, on reconnaît qu’ils peuvent se classer en deux groupes distincts, répondant à deux points de vue presque opposés.
- Les uns n’organisent au canton qu’une assemblée purement consultative destinée soit à remplacer, soit même à doubler les conseils d’arrondissement. A ce groupe appartiennent le projet de la Commission parlementaire de 1837, qui autorisait les maires du canton à se réunir annuellement « dans une assemblée qui donnerait son avis sur les intérêts communs du canton et sur les différents objets que les lois spéciales lui conféreraient » ; le projet du Conseil d’État de 1850 qui supprimait les Conseils d’arrondissement et créait des Conseils cantonaux à attributions consultatives ; celui de 1869, etc..........................................
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- Les autres, au contraire, font du canton une unité administrative complète qui prend rang entre le département et la commune, a comme eux un budget, une assemblée jouissant du pouvoir délibératif et connaissant de tous les besoins de la circonscription, qui possède, en un mot, la personnalité civile, administrative et financière la plus étendue. C’est à cet ordre d’idées que se rattachent de plus ou moins près, le projet de la Commission de l’Assemblée législative de 1851, celui delà Commission extra-parlementaire de 1870,1a proposition de loi de M. Waddington en 1871, enfin et surtout le projet de loi déposé par M. Goblet, au nom du Gouvernement en 1882.
- On devine aisément les raisons qui ont fait échouer les projets qui ne donnent aux Conseils cantonaux que des attributions consultatives. Une Assemblée sans budget, une unité admistrative sans personnalité civile, n’exislent pas en réalité. Tel est déjà le cas des Conseils d’arrondissement ; à quoi bon créer un nouveau rouage qui n’exercera pas plus d’action, ne rendra pas plus de services et ne sera qu’un obstacle de plus dans la marche des affaires ?
- Il en est tout autrement des projets qui donnent au canton la personnalité civile et veulent en faire, dans notre système politique et administratif, un organe vivant et vigoureux. Les causes de leurs échecs renouvelés doivent être plus attentivement analysées.
- Nous laisserons de côté certaines objections générales faites par les gouvernements monarchiques, la crainte de troubler ce qu’un orateur de 1837 appelait la belle harmonie et les belles proportions de notre système administratif, la résistance opposée jusqu’en 1870 à ce qu’on considérait comme un dangereux essai de décentralisation. Ces critiques sont sans valeur pour notre démocratie républicaine.
- Une autre crainte a été exprimée, que nous considérons comme très fondée : il ne faut pas, a-t-on dit, porter atteinte à l’individualité des communes. Nous pensons en effet que tout projet d’organisation du canton qui pourrait avoir pour effet l’affaiblissement des « franchises communales » doit être absolument écarté. La commune est la pierre fondamentale de notre édifice politique. La grande œuvre de la Constituante doit être respectée. Mais, pour éviter tout péril, il suffirait de déterminer exactement les attributions respectives du canton et de la commune et de ne donner au premier que les services pour l’organisation desquels le groupe communal est actuellement sans forces et sans ressources. On n’aurait ainsi porté aucune atteinte à l’indépendance locale, et l’on aurait donné satisfaction aux besoins d’intérêt général que l’on a en vue.
- Là n’est donc pas à nos yeux le défaut des divers projets sur l’organisation cantonale et la cause de leur insuccès.
- Quelles que soient leurs différences de détail tous ces projets ont un caractère commun ; ils ont tous pour objet l’introduction dans notre système administratif d’un rouage nouveau, créé d’office par la volonté du législateur, s’étendant à tout le territoire, s’imposant à tous les citoyens et empruntant aux départements et aux communes une partie de leurs attributions pour donner à la vie cantonale les éléments de sa formation.
- Or, ce rouage, créé de toutes pièces, à quel emploi va-t-il servir? Quels sont les intérêts auxquels il va donner satisfaction ? En physiologie, la fonction crée l’organe ; en politique, il en doit être de même. Quelle est la fonction qui nécessite cet organe et qui lui donnera à la fois la vie et la raison de subsister ?
- M. de Rémusat a dit avec beaucoup de force : « Les intérêts cantonaux n’existant pas, il est sage de ne point appeler les citoyens à délibérer quand ils n’ont rien à discuter ensemble. »
- Les auteurs des divers projets que nous avons rappelés ne paraissent pas avoir suffisamment répondu à cette objection. Iis ont senti que certains services pouvaient être organisés par le canton,mais ils ne les ont pas déterminés avec netteté. Ils ont arrêté l’organisation, sans qu’on vît bien à quoi elle serait utile. Ils ont fait le cadre sans avoir achevé le tableau. En outre, ils ne se sont pas demandé si les populations qu’ils en voulaient doter désiraient ces services, avaient conscience de leur nécessité. Et leurs efforts, si dignes d’éloges, ont échoué devant l’indifférence des intéressés eux-mêmes. Chacun a dit : à quoi bon?
- Il y a plus. On a pu considérer qu’à certains points de vue, et malgré les intentions excellentes i de leurs auteurs, les projets d’organisation cantonale n’étaient pas œuvre de liberté et de progrès : les circonscriptions cantonales actuelles ne sont souvent que des expressions géographiques ; les communes qu’elles renferment n’ont pas toujours les mêmes affinités, les mêmes besoins; le chef-lieu de canton peut n’être £>as le véritable centre d'attraction, le foyer de la vie de cette région. Souvent même deux communes du même canton ont de justes prétentions au rang de chef-lieu ; cette situation existe depuis la loi du 8 pluviôse, an IX, partout où deux cantons ont été réunis pour en diminuer le nombre.
- D’autre part, il serait facile de citer des cas où une agglomération parfaitement homogène (par exemple un centre industriel) s’est formée et développée sur les deux rives d’un cours d’eau, et où les deux moitiés de cette agglomération appartiennent à deux communes, à deux cantons, à deux arrondissements. L’on pourrait montrer également des hospices fondés pour desservir des communes appartenant à plusieurs cantons. Cependant on dicte aux communes leur grou-l pement, on en fixe les limites aux limites de
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- ce canton, le chef-lieu est désigné à l’avance ; elles j entrent ainsi, d’ofïîce, sans réserve possible, dans ! une association imposée, quelles que soient leur importance, leur richesse, leur population, qu’elles aient ou non déjà pourvu, chez elles, aux besoins que l’on a en vue, qu’elles aient, en un mot, intérêt ou non à s’associer. Et une fois entrées dans cette association, elles s’y trouveront nécessairement soumises aux décisions d’une majorité dont elles diffèrent peut-être absolument par le tempérament, les mœurs, les opinions.
- (ri suivre).
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- LE SUFFRAGE UNIVERSEL
- Le suffrage universel est en principe une des formes par lesquelles s'exerce la souveraineté du peuple. Cette souveraineté pourrait certainement s’exprimer de bien d’autres manières, mais le suffrage universel n'en est pas moins la consécration élémentaire du droit supérieur de la volonté de tous sur la volonté d’un seul ou de quelques-uns.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- M. TOURASSE
- ET LÀ
- Société d’éducation et d’instruction populaires
- des Basses-Pyrénées
- (deuxième article,)
- Nous fonderons une société d’éducation et d’instruction primaire pour les Basses-Pyrénées. Aussitôt que possible je veux réaliser ce projet ; je serai certain, de la sorte, de ne pas laisser des œuvres incomplètes.
- ('Lettre de P. L. Tourasse à M. Wauthier).
- — Légataire de Tourasse, quel emploi devais-je faire des 200.000 francs qu’il me prescrivait d’employer de manière à concilier le respect absolu de son testament avec l’esprit de prévoyance qui l’animait ?
- La solution du problème n’était pas aisée à trouver.
- Si Tourasse avait dit : Je laisse la somme de .. à la charge de donner, tant à telle œuvre, tant à telle autre, comme l’ont cru quelques personnes,notre rôle aurait été bien simple ; mais en nous prescrivant de compléter certaines œuvres et d’en organiser certaines autres, Tardent philanthrope nous imposait une tâche plus délicate et de plus longue haleine, puisqu’il en fixait lui-même le terme à cinq ans.
- Comme, d’autre part, depuis la rédaction de son testament (avril 1879) jusqu’au jour de sa mort (15 Novembre 1882), notre éminent ami avait lui-même donné la plus vive impulsion à diverses créations, je devais suivre dans la mesure du possible, la voie tracée.
- j La réflexion et même quelques premières expériences me J montrèrent bien vite que si j’employais en dons la totalité des fonds disponibles, j’habituerais les œuvres par nous créées, à recevoir la manne d’en haut, sans faire d’efforts correspondants pour la mériter, puisqu’au bout de cinq ans, brusquement sevrées de cette nourriture abondante, ces œuvres souffriraient et dépériraient rapidement, surtout dans un pays où l’initiative est rare grâce à l’action même du climat.
- Aussi, décidai-je de faire deux parts de la succession, Tune employée à fonds perdus à la continuation des œuvres déjà entreprises ; l’autre consacrée à l’organisation d’une Société d’éducation populaire, qui créerait un lien moral entre ces œuvres et les encouragerait.
- J’exposai ces vues en février 1884, je présentai un plan d’ensemble qui obtint l’assentiment général, j’eus le bonheur de le réaliser dans le délai fixé.
- D’un côté, par des distributions d’imprimés,de livres, d’instruments, de livrets de caisses des retraites, de primes et de subventions,je suscitai ou j’entretins la vie des caisses d’épargne, des bibliothèques, des musées scolaires ; j’encourageai les bibliothèques cantonales d’adultes, les bibliothèques et les cercles pédagogiques, les caisses des écoles et les sociétés de secours mutuels, en même temps que, par la propagande du Bulletin d’éducation, je continuais à semer largement les idées de prévoyance si chères à mon regretté maître. D’autre part, je parvenais à fonder la Société d’éducation dont Tourasse souhaitait vivement la création, mais que les circonstances ne nous avaient pas permis d’organiser pendant sa vie.
- Le 22 août 1884, j’obtenais l’adhésion des sénateurs,députés, conseillers généraux républicains du département ; les statuts, préparés sur le modèle de ceux de l’association française pour l’avancement des sciences, étaient votés en assemblées générale des premiers adhérents le 13 avril 1885 et la Société entrait immédiatement en fonctions.
- Ces statuts sont fort simples, voici le texte de l’art. 1er.
- Art. 1er. — La Société a pour but de favoriser le progrès et la diffusion de l’éducation populaire dans le département des Basses-Pyrénées.
- A cet effet, elle exerce son action par des réunions, des conférences, concours, expositions, publications, ainsi que par des dons ou subventions et autres encouragements aux œuvres ou sociétés locales dont elle provoque la formation ou dont elle approuve le fonctionnement et le caractère.
- Elle s’efforcera surtout défaire naître,dans le département, des Cercles cantonaux qui, groupant les hommes de bonne volonté, chercheront à réaliser autour d’eux le progrès social le plus opportun par des institutions cantonales ouvertes à tous: sociétés d’épargne,de secours mutuels, de retraite, caisses des écoles, bibliothèques,musées cantonaux,associations agricoles, etc , etc.
- Elle ne s’immisce, en aucune façon, dans le fonctionnement ni dans Taiministration de ces œuvres.
- Établir un lien moral entre les œuvres d’éducation populaire et de prévoyance déjà anciennes ou créées par Tourasse, les soutenir par des instructions ou des renseignements, sans intervenir dans leur gestion intérieure ; encourager par des subventions importantes celles qui répondent le mieux aux intentions du fondateur et de la nouvelle société sa continuatrice, susciter la vie cantonale, développer l’esprit d’initiative privée; ' grouper les hommes libéraux du département pour réaliser,
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- en chaque lieu,le progrès le plus opportun ; fédérer ces groupes, publier les résultats par eux obtenus, seconder généreusement leurs efforts, tout en respectant leur indépendance, tel est le caractère spécial de la société d’éducation, tel est le but quelle se propose.
- Citons encore les articles 2, 3 et 4 des statuts qui caractérisent l’esprit de l’association.
- Art. 2.— La Société demeure étrangère aux controverses politiques ou religieuses.
- Art. 3. — Elle fait appel au concours de tous ceux qui pensent que le progrès de l’éducation populaire, en matière de morale, d’économie sociale, d’institutions de prévoyance,d’instruction générale ainsi que d’hygiène, d’agriculture, de commerce et d’industrie, est une des conditions nécessaires de la grandeur et de la prospérité d’une république démocratique.
- Art. 4. — Font partie de la Société toutes les personnes admises par le comité d’administration qui adhèrent aux statuts et qui versent annuellement une cotisation de cinq francs au moins.
- Les admissions doivent être ratifiées en assemblée générale.
- Inutile de citer le reste qui concerne l’organisation intérieure. La Société a, naturellement,un comité d’administration (de 15 membres pris, cinq au chef-lieu de département, et deux dans chaque arrondissement), un bureau exécutif {'avec président, secrétaire, trésorier) et une assemblée générale annuelle.
- Des règles minutieuses s’appliquent au placement des fonds en valeurs de tout repos, dont les titres sont inscrits au nom de la société, à la modification possible des statuts et même à {a dissolution de la Société (1).
- Voyons maintenant où nous en sommes après trois années d’existence.
- 225 personnes, parmi lesquelles figurent toutes les notabilités libérales du département se sont fait inscrire. L’art. 6 déclare membres perpétuels les personnes ou les institutions qui donnent ou pour lesquelles on donne une somme de deux cents trancs ; profitant de cette clause, nous avons pu faire inscrire comme membres perpétuels toutes les œuvres fondées ou encouragées par le généreux philanthrope, c’est-à-dire :
- 1° Les 36 bibliothèques cantonales d’adultes ;
- 2“ Les 36 bibliothèques cantonales pédagogiques :
- 3° La bibliothèque centrale destinée à les compléter ;
- 4° 200 sociétés de secours mutuels ;
- 5° 100 caisses des écoles ;
- 6° Une cinquantaine de musées scolaires, reliés au musée pédagogique départemental.
- 7° Quelques œuvres,sociétés ou personnes qui avaient collaboré aux créations de Pierre Tourasse.
- Ainsi, nous avons donné à la Société un capital de 94.000 fr., dont le revenu de 3.300 fr., joint aux cotisations des sociétaires, sera perpétuellement employé à récompenser les institutions et associations qui se seront le plus distinguées par leur vitalité, ou à susciter des créations analogues dans le département.
- (1) La société envoie franco un exemplaire de ses statuts à toute personne qui en fait la demande. S’adresser à M. Piche à Pau, Basses-Pyrénées.
- En fait, durant ces trois années, la Société a déjà distribué 11.000 fr. de récompenses à plus de 120 sociétés différentes, en primes variant de 20 à 300 francs,suivant l’importance des communes ou des œuvres.
- Continuant la publication du Bulletin fondé par Tourasse pour la diffusion de ses idées et l’exécution de ses œuvres, la Société a envoyé gratuitement sa revue mensuelle à 2.000 personnes choisies (1).
- Enfin, son président a répondu à toutes les demandes de renseignements, d’avis ou conseils qui lui sont sans cesse adressées.
- On conçoit combien peut être efficace,dans un département, l’action d’une semblable société, surtout si elle vivifie l’union des œuvres par l’union des intelligences et des cœurs ;
- Que ses membres créent dans leur circonscription, des cercles cantonaux, du type imaginé par M. Georges Lafargue,en réunissant autour d’eux leurs amis du canton, ainsi que cela a déjà été fait à Garlin et à Lunéville ; que les cercles pédago-, giques viennent développer les bibliothèques pédagogiques et toutes les œuvres annexes de l’instruction primaire, telles que caisses d’épargne,bibliothèques et musées scolaires;
- Que les caisses des écoles communales soient soutenues par des sociétés cantonales du sou des écoles;
- Que les sociétés de secours mutuels, animées d’un esprit libéral, s’unissent en syndicat départemental ;
- Que la jeunesse patriotique se groupe en sociétés de gymnastique et de tir, en sections de club alpin ou d’excursionnistes, en orphéons et en fanfares ;
- Que les curieux et les chercheurs combinent leurs efforts dans les sociétés savantes Iccales ; nous aurons ainsi un ensemble d’associations libres fécondant le pays et préparant l’avenir.
- Ce mouvement que Tourasse a pu provoquer à lui seul dans un département, peut être étendu, généralisé dans toute la France.
- 11 suffit pour cela d’associer ses efforts.
- Si tout le monde a plus d’esprit que Voltaire, tout le monde est plus riche et plus puissant que Pierre Tourasse ; nous avons, du reste, la conviction que si l’exemple de générosité donné par notre maître était plus connu, il serait imité.
- Suivant le caractère des départements et les dispositions des hommes, qu’on fonde ici des cercles cantonaux qui se fédéreront en société départementale,là des sociétés départementales qui susciteront des institutions cantonales ; il s’agit seulement d’appliquer partout, avec une entière liberté de méthode, le principe d’union morale entre les groupes pour fortifier et élargir leur action ; nous voulons cette union pour l’organisation des institutions et le développement de l’instruction générale : nous la croyons éminemment féconde.Seulement comme le disait Tourasse : Assez parlé... il faut agir ! Hommes de bonne volonté, mettez-vous à l’œuvre et souvenez-vous que J’union fait la force.
- À. Piche
- (1) Aujourd’hui le prix d’abonnement est fixé à 1 fr. par an, prix coûtant.
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- Voici le projet de loi dont il est parlé dans notre 1 premier article :
- PROJET DE LOI
- SUR
- les Sociétés coopératives de production
- et sur le contrat de participation aux bénéfices.
- TITRE I.
- Dispositions générales.
- Article premier.— Les Associations coopératives de travail et de production peuvent être formées par acte notarié ou par acte sous-seing privé fait en double original, quel que soit le nombre de leurs membres.
- Art. 2.— Lesdites associations sont à capital fixe ou à capital variable. Elles sont gérées par un ou plusieurs administrateurs nommés à temps, révocables, salariés ou gratuits, pris uniquement parmi les associés.
- Ces administrateurs peuvent choisir parmi eux un directeur ou, si les statuts le permettent, se substituer un mandataire étranger à l’association, lequel sera chargé de la direction. ’
- Art. 3.— Les Associations coopératives de travail et de production ne peuvent être composées de moins de 7 membres.
- Art. 4.— Le capital social ne peut être porté par les statuts constitutifs de l’Association au-dessus de 300.000 fr.
- Il peut être augmenté par les versements successifs des associés, ou d’associés nouveaux, à la suite de délibérations de l’assemblée générale prises d’année en année. Chacune des augmentations ne pourra être supérieure à 200,000 francs, réalisables en une ou plusieurs fois.
- Il n’est procédé à aucun accroissement du capital avant la libération complète des actions précédemment émises.
- La Société n’est définitivement constituée qu’après le versement du dixième.
- Art. 5.— Dans le cas où la Société doit comprendre d’autres associés que les associés fondateurs, la souscription du capital social et le versement du dixième de ce capital, sont constatés par une déclaration signée des fondateurs. Cette déclaration est déposée par eux sur le bureau de la première Assemblée générale.
- Art. 6.— Lorsqu’un associé fait un apport qui ne consiste pas en espèces, ou stipule à son profit des avantages particuliers, la première Assemblée générale nomme des commissaires à l’effet d’apprécier la valeur de l’apport ou les causes des avantages stipulés. La Société ne peut être définitivement constituée qu’après l’approbation de l’apport ou des avantages donnés par une autre Assemblée générale après une nouvelle convocation.
- Cette nouvelle Assemblée générale doit être convoquée, à un intervalle de huit jours au moins, pour statuer sur le rapport des commissaires.
- Art. 7.— Les délibérations des Assemblées générales prévues aux articles 5 et 6 sont prises cà la majorité des associés présents. Cette majorité doit comprendre le quart des associés, et représenter le quart du capital social en numéraire.
- Les associés qui ont fait l’apport ou stipulé des avantages Particuliers n’ont pas voix délibérative.
- A défaut d’approbation, l’Association reste sans effet à l’égard de toutes les parties.
- Art. 8.—L’Association est définitivement constituée par le dépôt fait au greffe du Tribunal de Commerce du siège social, de l’un des doubles de l’acte de Société, s’il est sous seing privé, ou d’une expédition, s’il est notarié ; doivent être annexés, s’il y a lieu, à l’un de ces doubles, ou à l’expédition elle-même, savoir :
- 1° Les déclarations certifiées par les membres fondateurs et sous leur responsabilité, de la souscription de l'entier capital social et du versement par chaque associé, du dixiéme au moins des actions par lui souscrites ;
- 2° Les copies certifiées par les gérants ou administrateurs, des délibérations des Assemblées générales constatant que les prescriptions des articles 5 et 6 ont été remplies.
- Certificat du dépôt de ces pièces est délivré par le greffier du Tribunal de Commerce. Il doit faire connaître la durée de la Société et reproduire les articles des statuts relatifs à la nature et à l’étendue des pouvoirs des gérants et administrateurs.
- Ce certificat fait foi de son contenu vis-à-vis des tiers.
- Art. 9.— Les actes authentiques ou sous-seings privés portant augmentation du capital social ne sont pas assujettis à la formalité du dépôt.
- Art. 10.— Les actions sont nominatives, même après leur entière libération, elles ne peuvent être inférieures à 50 fr.
- Elles ne sont négociables qu’après la constitution définitive de l’Association, c’est-à-dire après la constatation du dépôt prescrit par l’article 8.
- La négociation a lieu exclusivement par voie de transfert sur les registres de l’Association. Les statuts peuvent autoriser le Conseil d’administration ou l’Assemblée générale, soit à s’opposer au transfert, soit à exercer au nom et pour le compte d’un associé un droit de préemption au prix fixé parle dernier inventaire.
- Art. 11.— Il est tenu au moins une fois par an une Assemblée générale, qui délibère sur l’approbation du bilan et des comptes présentés par les gérants ou administrateurs. Le Commissaire de surveillance présente un rapport sur la situation active et passive de l’Association pendant l’exercice écoulé.
- Art. 12.— Dans toutes les Assemblées générales, les délibérations sont prises à la majorité des voix.
- Il est tenu une feuille de présence qui contiendra les noms et les domiciles des associés et le nombre d’actions dont chacun est porteur.
- L’associé, quel que soit le nombre des actions par lui souscrites, n’a pas droit à plus de cinq voix.
- Toutes les Assemblées générales, autres que celles indiquées dans les articles 5 et 6 ci-de;sus, doivent comprendre au moins la moitié de tous les associés.
- Si 1 Assemblée ne réunit pas ce nombre, il en est convoqué une dans le délai de huit jours francs, après envoi, à chaque associé, d’une lettre recommandée indiquant les résolutions prises dans la première Assemblée.
- La nouvelle Assemblée délibère valablement, quel que soit le nombre des associés présents.
- Art. 13.— Les Assemblées qui ont à délibérer sur des modifications aux statuts, sur des propositions de prorogation
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- ou de dissolution de la Société, ne peuvent, en aucun cas, délibérer si elles ne comprennent la moitié des membres.
- Un extrait de toute délibération portant sur les objets ci-dessus spécifiés, est déposé au greffe du Tribunal de commerce dans la huitaine de sa date, à peine de nullité de l’Assemblée.
- Art. 14.— L'Association est valablement représentée en justice par son gérant ou ses administrateurs.
- Art. 15.— L'Association n'est point dissoute par la mort, la retraite, l’interdiction, la faillite ou la déconfiture de l’un des associés ; elle continue de plein droit entre les autres associés.
- Art. 16.— Les prescriptions édictées par les articles 3,4, 5, 6, 7, 8 et 10 de la présente loi sont observées sous peine de nullité de l’Association.
- Art. 17.— Les Sociétés coopératives sont tenues de se conformer, pour leurs écritures et leurs lettres missives, aux prescriptions des articles 8 et suivants du Gode de Commerce.
- Art. 18.— Les Associations coopératives sont dispensées de payer l’impôt sur le revenu ou la distribution de dividendes aux associés, tant que le capital de ces sociétés, divisé par le nombre des associés, ne représente pas une somme de deux mille francs.
- Art. 19.— Les actes destinés à la constitution et à la dissolution des Sociétés coopératives, sont dispensés du timbre et de l’enregistrement..
- TITRÉ II
- Des Sociétés à capital variable.
- Art. 20.— Les Sociétés coopératives à capital variable ne peuvent être formées pour une durée supérieure à cinq années.
- Art. 21.— Le capital social est susceptible de diminution par suite de la démission, de l’exclusion ou du décès d’un ou plusieurs associés. Cette diminution ne peut dépasser les neuf dixièmes du capital social.
- Art. 22.— Dans tous les actes, factures, annexes, publications et autres documents imprimés ou autographes la dénomination sociale doit toujours être précédée ou suivie immédiatement de ces mots, écrits lisiblement et en toutes lettres: Association coopérative à capital variable, et de l’énonciation du capital social au dernier inventaire.
- Toute contravention à ces dispositions est punie d’une amende de 50 francs.
- Art. 23.— Chaque associé peut se retirer de l’Association en se conformant d’ailleurs aux réglements de ladite Association ou aux usages de sa profession.
- L’Assemblée générale constituée, conformément à l’article 12, a le droit de décider,à la majorité des deux tiers des présents,que l’un ou plusieurs des associés cessent de faire partie de l’Association.
- L’associé qui cesse de faire partie de la Société a droit de recevoir à l’expiration de l’année sociale,pendant laquelle ilia quitte, sa part telle qu’elle résulte de l’inventaire dressé à ce moment.
- TITRE III
- Des Sociétés à capital fixe.
- Art. 24.— Dans les Sociétés coopératives à capital fixe, jes associés qui, pour quelque cause que ce soit, cessent de prendre part aux travaux de la Société, restent titulaires de
- leurs actions tant que celles-ci n’ont pas été l’objet d’un transfert régulier.
- Ils n’assistent plus aux assemblées et ne peuvent être nommés administrateurs. Us ont, chaque année, après la confection de l’inventaire, le droit de vérifier les livres, la Caisse, le Portefeuille et les valeurs de la Société, et de demander la dissolution en cas de perte des trois quarts du capital social.
- S’ils sont plus de cinq, ils ne peuvent exercer leurs droits que par trois délégués qui les représentent même en justice, s’il y a lieu.
- Art. 25.— Dans toute association coopérative à capital fixe, les statuts peuvent admettre à souscrire une portion déterminée du capital des associés qui ne prennent aucune part personnelle aux travaux de la Société. Les statuts déterminent si ces membres jouissent de tous les droits reconnus aux associés, ou seulement de ceux prévus à l’article 24 en faveur des membres qui cessent de participer aux travaux de la Société.
- TITRE IV
- Transport de créances.
- Art. 26.— Peuvent être faits dans la forme sous-seing privé les actes contenant par une Association coopérative cession totale ou partielle des créances qui lui appartiennent.
- La signature du représentant de la Société apposée au bas de l’acte sous-seing privé doit être légalisée par le maire du domicile social.
- Art. 27.— Le cessionnaire est régulièrement saisi des dites sommes parle fait seul de l’acceptation du transport consentie p ir le débiteur, soit à la suite dudit acte,soit au moyen d’une lettre recommandée, soit par acte séparé et sous seing privé.
- Si le débiteur cédé refuse son acceptation, il lui est fait alors, mais à ses frais,la signification exigée-par l’article 1690 du Code civil.
- Art. 28. — Lors de l’acceptation ou à la suite delà signification, le débiteur cédé est tenu, sous sa responsabilité, de déclarer s’il n’a encore reçu aucune signification de transport, saisie ou opposition et d’en faire connaître le montant.
- Art. 29.— Le transport produit effet vis-à-vis du débiteur cédé nonobstant toutes oppositions, saisies, faillites ou autres actes survenus postérieurement à la date certaine de l’acceptation ou à celle de la signification, à moins de défense \ formelle fondée sur la nullité ou l’irrégularité de l’acte de cession.
- II y a une concurrence entre les acceptations, les significations et les oppositions ayant une même date certaine.
- Art. 30.— Les droits d’enregistrement sont fixés : pour les actes de transport, à cinq francs par mille francs, le droit ne pouvant être moindre de cinq francs ; pour les actes d’acceptation,pour les actes de désistement de l'effet du transport, pour les actes ou certificats constatant le dépôt au greffe du Tribunal de commerce des pièces statutaires, à la somme fixe de trois bancs.
- TITRE V
- De la participation.
- Art. 31.— Tout commerçant, industriel ou agriculteur,
- | toute société commerciale, industrielle ou agricole peut admettre ses employés ou ouvriers à participer aux bénéfices
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- de l’entreprise sans que cet engagement entraîne pour les participants aucune responsabilité en cas de perte.
- Art. 32.— En acceptant la participation, les intéressés peuvent renoncer expressément à tout contrôle et à toute vérification.
- Dans le cas où il n’y a pas renonciation,le contrôle et cette vérification pouvant être réglés par les dispositions particulières de la convention.
- Dans le cas où il n’y a ni renonciation, ni réglementation du contrôle, la vérification annuelle des comptes est faite par un expert, aimablement choisi,ou en cas de désaccord,désigné par le président du Tribunal de commerce.
- Art. 33.— Au cas où, d’après les statuts, tout ou partie du bénéfice annuel distribué,est conservé dans l’établissement et donne droit à une nouvelle part du bénéfice,les participants, à moins de stipulations contraires, n’auront d’autre droit de vérification que celui prévu à l’article 32, paragraphe 1er.
- Ils pourront même renoncer à cette vérification conformément au 1er paragraphe du même article.
- Dispositions additionnelles.
- Art. 34.— Un réglement d’administration publique fixera les tarifs des frais et honoraires dus aux officiers publics ou ministériels, à raison des actes dressés en exécution de la présente loi.
- Art. 35.— Sont abrogés le titre III, et les articles 58,61 et 62 de la loi du 24 juillet 1867, en tout ce qui a trait aux Associations coopératives de travail et de production.
- On lit dans « Le Droit des femmes :
- L’Union du travail des Femmes
- Une femme de cœur, Mme Louise Koppe, directrice de la revue tri-mensuelle intitulée La femme et l'Enfant, vient de fonder une association dont nous nous proposions depuis longtemps d’entretenir nos lectrices : l’Union du travail des femmes.
- Ses efforts ont été couronnés de succès.
- Le premier magasin d’exposition et de vente a été inauguré le 21 mai dernier,à Levallois-Perret,40 bis,rue de Gourcelles.
- Voici les renseignements que publiait, à ce propos, le Rappel :
- Venir en aide à la femme, l’arracher à l’exploitation dont elle est victime dans les rares industries qui lui sont encore ouvertes en lui procurant du travail et des emplois, en lui assurant un salaire suffisant, tel est le but de cette œuvre, à laquelle les plus chaleureuses adhésions, les encouragements de tous ceux qui s’intéressent à l’amélioration du sort de la femme ont été acquis dès le premier jour.
- Ainsi que nous l’expliquait la fondatrice, Mme Louise Koppe, l’Union du travail des femmes est une institution Purement philanthropique, excluant par conséquent tout esprit mercantile. Ses expositions, ses comptoirs n’ont d’autre mission que de mettre l’ouvrière en relation avec une clientèle : <}ue, seule et sans appui, elle attend le plus souvent en vain, i
- 11 lui sera donné de pouvoir placer sous les yeux'desacheteurs et des acheteuses des échantillons de son savoir-faire, de se charger des commandes qu’on voudra bien lui confier, sans avoir à subir l’intermédiaire onéreux qui, sous le nom d’entrepreneur, spécule à la fois sur celle qu’il occupe et sur le client. Une retenue des plus minimes est faite sur les commandes ou ventes effectuées par l’entremise des comptoirs, afin de payer les frais de garde et d’exposition.
- La première maison ouverte à Levallois-Perret,d’un ameublement très simple, confient, disposés avec goût dans de coquettes vitrines, de fort jolis chapeaux, des motifs de passementeries, des fleurs, des appliques en dentelles à la main qui sont de véritables merveilles ; des faïences peintes, des aquarelles, des pastels, des trousseaux d’enfants, des fleurs surtout admirables de vérité, etc., etc., le tout œuvre d’habiles ouvrières et d’artistes aux doigts de fée. Signalons aussi deux curieuses inventions féminines : un jeu d'arithmétique assez semblable au jeu de dames et une balance automatique servant à compter des millièmes de gramme.
- Cette première tentative — dont le succès ne saurait faire doute, étant donné que plusieurs hautes et élégantes dames ont résolu de mettre à la mode les visites fructueuses au premier comptoir de l’Union ainsi qu’à ceux qui seront bientôt ouverts—mérite d’être appuyée. Aussi nous aimons à croire quele conseil municipal de Paris, dont le patronage a été sollicité ainsi que celui de Levallois, siège du nouveau comptoir, permettront à Mme Louise Koppe et à ses dévoués collaborateurs et collaboratrices de pouvoir continuer leur œuvre en toute sécurité.
- Nous espérons en outre, sûrs en cela de répondre à l’un des vœux les plus chers de l’Union, quelle aura sa place marquée à l’Exposition universelle de 1889, dans la section d’économie sociale par exemple, et ce que nous avons vu hier suffit pour prédire qu’elle l’occupera brillamment.
- Nous partageons complètement l’avis de notre confrère du Rappel, et nous adressons à Mme Louise Koppe nos plus sincères félicitations. J. M.
- MADAME THÉOPHILE
- Madame Théophile est une chatte rousse à poitrail blanc, à nez rose et à prunelles bleues, ainsi nommée parce qu’elle vivait avec nous dans une intimité tout à fait conjugale, dormant sur le pied de notre lit, rêvant sur le bras de notre fauteuil, pendant que nous écrivions, descendant au jardin pour nous suivre dans nos promenades, assistant à nos repas et interceptant parfois le morceau que nous portions de notre assiette à notre bouche. Cette délicieuse bête adorait les parfums. Le patchouli, le vétiver des cachemires la jetaient dans des | extases. Elle avait aussi le goût de la musique. Grimpée 1 sur une pile de partitions, elle écoutait attentivement, et
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- avec des signes visibles de plaisir, les cantatrices qui venaient s’essayer au piano du critique. Mais les notes aiguës la rendaient nerveuse et, au la d’en haut, elle ne manquait jamais de fermer avec sa patte la bouche de la chanteuse. C’est une expérience qu’on s’amusait à faire et qui ne manquait jamais. 11 était impossible de tromper sur la note cette chatte dilettante.
- Un jour, un de nos amis partant pour quelques jours, nous confia son perroquet pour en avoir soin tant que durerait son absence. L’oiseau se sentant dépaysé, était monté à l’aide de son bec jusqu’au haut de son perchoir et roulait autour de lui, d’un air passablement effaré, ses yeux semblables à des clous de fauteuil, en fronçant les membranes blanches qui lui servaient de paupières.
- Madame Théophile n’avait jamais vu de perroquet ; et cet animal,nouveau pour elle, lui causait une surprise évidente. Aussi immobile qû’un chat embaumé d’Égypte dans son lacis de bandelettes, elle regardait l’oiseau avec un air de méditation profonde, rassemblant toutes les notions d’histoire naturelle qu’elle avait pu recueillir sur les toits, dans la cour et le jardin.
- L’ombre de ses pensées passait par ses prunelles changeantes, et nous pûmes y lire ce résumé de son examen : « Décidément, c’est un poulet vert. » Ce résultat acquis, la chatte sauta à bas de la table où elle avait établi son observatoire et alla se raser dans un coin de la chambre, le ventre à terre, la tête basse, le ressort de l’échine tendu, comme la panthère noire du tableau de Gérome guettant les gazelles qui vont se désaltérer au lac. Le perroquet suivait les mouvements de la chatte avec une inquiétude fébrile,il hérissait ses plumes, faisait bruire sa chaîne, levait une de ses pattes en agitant ses doigts et repassait son bec sur le bord de la mangeoire. Son instinct lui révélait un ennemi méditant quelque mauvais coup. Quant aux yeux de la chatte, fixés sur l’oiseau avec une intensité fascinatrice, ils disaient dans un langage que le perroquet entendait fort bien, et qui n’avait rien d’ambigu : « Quoique vert, ce poulet doit être bon à manger. » Nous suivions cette scène avec intérêt, prêt à intervenir quand besoin serait. Madame Théophile s’était insensiblement rapprochée : son nez rose frémissait, elle fermait à demi les yeux, sortait et rentrait ses griffes contractiles. De petits frissons lui couraient sur l’échine comme à un gourmet qui va se mettre à table devant une poularde truffée ; elle se délectait à l’idée du repas succulent et rare qu’elle allait faire. Ce mets exotique chatouillait sa sensualité. Tout à coup, son dos s’arrondit comme un arc qu’on tend, et un bond d’une vigueur élastique la fit tomber juste sur le perchoir. Le perroquet d’une voix de basse grave et profonde, comme celle de M. Joseph Prudhomme, cria soudain: U As-tu déjeuné, Jacquot^ y> Cette phrase
- causa une indicible épouvante à la chatte qui fit un saut en arrière. Une fanfare de trompette, une pile de vaisselle se brisant à terre, un coup de pistolet tiré à ses oreilles n’eussent pas causé à l’animal félin une plus vertigineuse terreur. Toutes ses idées ornithologiques étaient renversées. « Et de quoi ? — De rôti de roi. » continua le perroquet.
- La physionomie de la chatte exprima clairement :
- « Ce n’est pas un oiseau, c’est un monsieur, il parle.» « Quand j’ai bu du vin clairet,
- « Tout tourne, tout tourne au cabaret. » chanta l’oiseau avec des éclats de voix assourdissants, car il avait compris que l’effroi causé par sa parole était son meilleur moyen de défense. La chatte nous jeta un regard plein d’interrogation, et notre réponse ne la satisfaisant pas, elle alla se blottir sous le lit, d’où il fut impossible de la faire sortir de la journée. Le lendemain, Madame Théophile, un peu rassurée, essaya une nouvelle tentative repoussée de même. Elle se le tint pour dit, acceptant l’oiseau pour un homme.
- Théophile Gautier (1811-1872) Ménagerie intime
- BIBLIOGRAPHIE
- Le logement de l’ouvrier et du pauvre en Belgique, par Louis Bertrand ; (1) tel est le titre d’une brochure très intéressante, que nous venons de parcourir. Ce livre est précédé d’une longue préface du docteur de Paepe, socialiste belge bien connu de nos lecteurs. Le docteur parle surtout de l’hygiène des habitations. « De prime abord,dit-il, » la question parait facile à résoudre, mais il n’en est plus de » même, quand on la creuse en tenant compte de tous les » éléments, en l’examinant successivement sous toutes ses » faces, et dans toutes ses phases. On ne tarde pas à » voir alors, que la question d’hygiène des habitations » ouvrières, tient à la question de l’habitat humain en général, » de la localité, du climat, du sol, etc.; que d’autre part il ;> faut y tenir compte des conditions générales de la société, » du moment, de l’évolution sociale,ce qui fait rentrer dans » la question un nouvel élément, l’élément historique ; que » l’hygiène, ensuite, ne peut être entendu dans le sens étroit » de santé purement physique ou corporelle, mais doit com-» prendre l’hygiène intellectuelle et morale ; qu’enfm, l’hy~ » giène des habitations s’appuie sur des données nombreuses,
- » variées,complexes,fournies par tout l’ensemble des sciences » de la nature, depuis la minéralogie et la botanique, qui » nous renseignent sur les propriétés des matériaux de cons-» truction,jusqu’à la physiologie humaine et à la psychologie.
- (1) Un vol. 3 50 en vente chez l’auteur, 16 rue du Persil à Bruxelles et à la Revue socialiste, 8 rue des Martyrs à Paris.
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- » qui peuvent seules nous éclairer sur les conditions néces-» saires, pour que l’habitation, donne satisfaction aux besoins s organiques les plus humbles et les plus élémentaires,comme » aux fonctions les plus élevées de l’esprit et du cœur ; ou, » pour parler un langage plus rigoureusement scientifique,
- des facultés mentales et affectives, — A vrai dire, être bien » logé, c’est encore être bien nourri ; l’alimentation étant » tout ce qui pénètre dans le sang pour reconstituer nos tissus » et renouveler les forces de l’organisme, il est bien permis » de dire que le premier et le plus nécessaire des aliments, » c’est l’oxygène, qui pénètre dans le torrent de la circulation U sanguine, par le poumon et par la peau et va ainsi vivifier » le sang. Brillât Savarin, a dit, si je ne me trompe, « dis-» moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es ? » je crois » que l’on pourrait dire avec autant de raison : « Dis-moi » comment tu es logé, et je te dirai ce que tu vaux comme » homme, comme santé, comme vigueur et comme force de » travail ? »
- » Le manque de logements sains et confortables, est donc » bien une des manifestations les plus pénibles du paupérisme. » La question de l’habitation, est donc bien un des aspects )) les plus menaçants du système social. »
- On le comprendra mieux encore après avoir parcouru le livre de M. Bertrand ; l'auteur passe en revue tout ce qui a été fait et écrit au sujet de la question de l’habitation des travailleurs, surtout en Belgique.
- Il décrit d’une manière saisissante, et avec l’accent indigné d’un ami de l’humanité, les logements ouvriers qu’il a visités dans différentes localités.
- » A Bruxelles surtout, dit-il, souvent à proximité des bou-» levtris et des rues larges et bien aérées, il y a des taudis » infects, où certes les riches ne voudraient pas loger leurs y> chiens, ni leurs chevaux. »
- La science aidée par la statistique, prouve par de nombreux exemples, qu’en temps ordinaire, mais surtout pendant les épidémies, la mortalité est dix fois plus considérable dans certains quartiers pauvres que dans les quartiers riches. Ces chiffres ne sont-ils pas effrayants pour quiconque a quelque souci de la vie humaine, et ceux qui font de la réforme des habitations malsaines de l’ouvrier, leur préoccupation principale, n’ont-ils pas droit au beau titre de bienfaiteurs de l’humanité ?
- Le chapitre 1er de l’ouvrage de M. Bertrand donne,suivant 1 enquête ordonnée par le gouvernement belge, des détails navrants sur la situation des travailleurs de ce pays, et 1 état déplorable des bâtiments habités par ces parias.
- Pour faire connaître à nos lecteurs l’importance sociale de 1 ouvrage de M. Bertrand,nous citerons les titres de quelques-uns *los chapitres de son livre : Les mesures proposées pour remédier à Vétat misérable des habitations ouvrières.— Ce qui a été fait en Belgique.— L’en-tyuete de la commission du travail. — La question
- des logements ouvriers en Angleterre, aux Etats-Unis, en France, en Allemagne. — Résultats obtenus.— Ce qu'il faudrait faire, etc.
- L’ouvrage de M. Bertrand mérite de fixer sérieusement l’attention de tous ceux qui se préoccupent de la gravité toujours plus grande du problème social. Ce livre est écrit dans un style clair, concis, élégant. L’auteur,pour appuyer la thèse humanitaire qu’il défend, donne des chiffres officiels, cite des faits, souvent navrants, mais toujours pleins d’enseignements.
- Cette question si importante des logements ouvriers n’est pas neuve, elle a été, dans ce siècle-ci surtout, la principale préoccupation des penseurs d’élite,qui se sont préoccupés des questions sociales. Fourier en avait fait la base de son système de rénovation. Après lui, notre regretté fondateur,M. Godin, s’est surtout préoccupé de cette question, au point de vue pratique : avant de fonder l’association, il a édifié le Familistère, pour y loger convenablement ses ouvriers, devenus plus tard ses co-associés. MM. Dolfus à Mulhouse, Van Markenen Hollande, et plusieurs autres, en Europe et en Amérique,ont également construit des logements modèles pour les travailleurs de leurs usines. Dans l’ouvrage Solutions sociales, édité en 1871, M. Godin s’occupe surtout de la réforme de l’habitation et de la juste répartition des fruits du travail : « L’habitation,» dit cet homme de bien, ce réformateur éminent,« est un des premiers élémenis du bonheur de l’homme, » et malgré cela plie est restée jusqu’ici étrangère aux vues
- * d’ensemble de la science, et à la plupart des progrès que » les arts actuels peuvent introduire dans son édification. Les » maisons disparates de nos villages,placées sans ordre, sans » alignement, sans aucune préoccupation de l’hygiène ni de » la salubrité, sont plus souvent un lieu de tortures, un sujet » de dégradations physiques et morales des individus, qu’un
- * lieu de tranquillité et de repos. » Et plus loin : « Toute » tentative de réforme dans le travail sera impuissante et » insuffisante, si une réforme architecturale ne crée,au profit » des classes ouvrières, le milieu habitable propre à la satis-» faction de leurs besoins et aux jouissances de la vie sociale » dont toute créature humaine doit être mise en possession. » M. Godin ajoute quelques pages au-dessous : « Ce n’est pas » seulement le logement à bon marché qu’il faut créer, ce » qu’il faut édifier, surtout, c’est le logement de la véritable » économie domestiqne, c’est l’atelier du bien-être et du » bonheur humain, c’est le Palais social enfin qu’il faut » ériger au Travail,pour élever les classes ouvrières au degré » de dignité et de bien-être auquel elles aspirent, et pour » donner à l’usage et à l’emploi de la Richesse, créée par le » Travail, une direction conforme aux lois primordiales de » Conservation, de Progrès et d’Harmonie de la Vie humaine.
- L’habitation et son régime constituent donc une des parties > essentielles du bien-être, et des satisfactions de l’existence. » Ils marquent le degré de sociabilité auquel la créature
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- » humaine a su s’élever. » C’est parce que M. Godin était bien convaincu de l’importance de la réforme des logements, trop exigiis et trop malsains des travailleurs,qu’il a commencé la série de ses réformes humanitaires par la construction du Familistère, premier Palais élevé au Travail.
- L’auteur de la brochure que nous analysons, n’a peut-être pas mis suffisamment en relief l’œuvre immense de M.Godin, offerte en exemple à tous ceux qui veulent sérieusement travailler à l’amélioration du sort des travailleurs.
- Nous terminerons ce rapide examen, par la citation que fait M. Bertrand de ces vers de notre grand Victor Hugo, qui fut un penseur émérite, un poète puissant et un grand ami de l’humanité, et à ce titre, lui aussi a déploré le mauvais état des habitations servant de refuge au véritable producteur de la richesse ; il dit. dans les Châtiments, en parlant des logements des ouvriers tisseurs de Lille :
- ....Là, n’ayant pas de lit, la mère malheureuse Met ses petits enfants dans un trou qu’elle creuse, Tremblants comme l’oiseau Hélas ! ces innocents au regard de colombe Trouvent, en arrivant sur là terre, une tombe En place d’un berceau !
- Nous engageons vivement les lecteurs du Devoir à lire, avec toute l’attention qu’il mérite, le remarquable ouvrage de notre confrère ; c’est une œuvre socialiste, un livre utile qui les intéressera, nous en sommes persuadés.
- D.
- Le spiritisme à Reims
- Les spirites de Reims viennent de s’établir en société. Leurs statuts, soumis à l’approbation du gouvernement, ont été reconnus et autorisés par le préfet de Châlons. Nens avons reçu un exemplaire de ces statuts, modestement intitulés Règlement. Nous aimons à signaler la sagesse qui a présidé à leur rédaction, et le sentiment de véritable fraternité qui y domine. En même temps qu’ils règlent l’ordre et la tenue des séances, dans lesquelles toutes questions politiques, de controverses religieuses et d’économie sociale sont rigoureusement interdites, et qui ne doivent avoir pour objet Rue l’étude des phénomènes relatifs aux manifestations spirites et leur application aux sciences morales, physiques, historiques, et psychologiques, ils s’occupent de l’assistance morale à prêter aux mourants et des devoirs à rendre aux morts par la société, devoirs qui ont un caractère purement laïque, sans le secours d’aucun clergé, et absolument gratuit.
- Nos félicitations les plus sincères aux spirites de Reims.
- (Le Moniteur spirite et magnétique)
- Revue des Institutions de prévoyance.—
- Directeur : M. Hippolyte Maze, sénateur.— Sommaire du numéro d'avril 1888.
- I. Les Prévoyants de l’Avenir et M. Joseph Bertrand (de l’Académie des sciences), par M. Hippolyte Maze.— IL La Caisse de prévoyance de la compagnie d’assurances générales, par M. Alfred de Courey.— III. La Caisse générale de
- retraites des sapeurs-pompiers de France et d’Algérie, parM. Prosper de Lafitte.— IV. Variations du taux d’intérêt à la Caisse nationale des retraites, par M. Paul Matrat.
- V. Mouvement de la Prévoyance en France et à l’Etranger.— France.— Assemblée générale de l’Union du commerce (Seine).— La société de secours mutuels des Ternes (Paris).— Association amicale des postes et télégraphes.— Situation de la Fraternelle de Nantes ; rapport de M. Lesseur.— Dispensaire et bibliothèque des Sociétés de secours mutuels d’Angers.— Caisse de réassurance de la ville de Toulon.— Assemblée générale de la Société de secours mutuels d’Yerres (Seine-et-Oise).— Situation de la Société de secours mutuels de Vaucresson (S.-et-O.).— Situation de la Société générale pour le patronage des libérés.— Société d’apprentissage des jeunes orphelins de la Seine.— Commission supérieure du travail des enfants et des filles mineures employées dans l’industrie.— Création d’un conseil supérieur de l’assistance publique.— Les sociétés de secours mutuels et les Caisses de retraite à l’Exposition de 1889.— Opérations de la caisse nationale d’épargne en mars 1888.— Opérations de la Caisse nationale des retraites du 16 mars au 16 avril 1888.— Étranger.— Autriche-Hongrie.— Enquête de MM. Schneider et de Vogelsang sur la situation des ouvriers de l’industrie.— Belgique.— Le projet de loi sur les maisons ouvrières.— Italie.— Le projet de loi sur les Caisses d’épargne.
- VI. Correspondance.
- VII. Actes officiels.— Documents divers.
- On s’abonne à la librairie Berger-Levrault et Cie, 5, rue des Beaux-Arts, et dans tous les bureaux de poste. Un an : France et Algérie, 15 fr.— Union postale, 16 fr. 50 c. -
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- SERVICE MILITAIRE
- AVIS
- Le Ministre de la Guerre a décidé, par mesure transitoire, que les anciens engagés conditionnels ayant obtenu la note « Très-Bien » ou celle « Bien », ainsi que les sous-officiers de réserve et de l’armée territoriale, seraient autorisés à concourir pour l’emploi d’officier d’administration de réserve ou de l’armée territoriale du service des subsistances.
- Les conditions d’admission sont : posséder une bonne instruction primaire et des connaissances pratiques sur les professions de boucher, boulanger, grainetier ou comptable.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 22 au 29 Juillet 1888 | Décès
- i Le 28 Juillet 1888, de Lardier Louis Henri, âgé de 2 mois.
- ! Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Basé.
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- Tome 12. - N‘ 518
- _______Dimanche 12 Août 1888
- LE D EVOÏR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÊ G-OXDI3ST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
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- s’abonne également
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
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- 10ir. a» 6 »» 3 »»
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- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
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- SOMMAIRE
- Solutions partielles. — La réforme de l’enseignement secondaire. — Faits politiques et sociaux. — La mine aux mineurs. — La caisse générale de prévoyance industrielle et agricole.— Usurpation de la souveraineté. — Projet de loi sur les syndicats de communes. — 25e Anniversaire de la Fédération Libre des Sociétés de secours mutuels de Bruxelles et ses faubourgs. — Un collège de cuisine. — Le Telautograph. — Électricité.— Les grandes fortunes du Globe. — Trois cœurs d’or. — Les Écoles du Familistère. — Nécrologie. — Appel aux poètes. — État-civil du Familistère.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
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- SOLUTIONS PARTIELLES
- La crise ouvrière qui sévit,depuis quelquesjours sur la capitale,aura eu ce résultat d’appeler l’attention du public sur la question toujours pendante, et souvent brûlante, des rapports entre le capilal et le travail, sur la situation précaire des classes laborieuses dans notre société et le peu de garanties qu’elles trouvent dans la législation,sur le rôle de l’initiative privée, des collectivités et de l’État, sur la question sociale, en un mot.
- Tout d’abord, en ce qui concerne la catégorie spéciale d’ouvriers, dont la grève provoque l’émotion générale, et suscite des polémiques passionnées,et quelle que soit l’issue du conflit engagé,on peut, dès à présent, considérer comme avantageuse pour eux l’expérience qu’ils viennent de tenter un peu à la légère, puisqu’elle leur aura permis de s’entendre et de fonder une corporation consciente de ses intérêts.
- 11 a fallu à ces travailleurs, pour soutenir si longtemps une grève à laquelle des concours trop vite escomptés ont fait défaut, une discipline aussi forte que librement acceptée, et avec cela, une organisation, qui, pour avoir été improvisée, n’en a pas moins fonctionné à la satisfaction des intéressés; nous voulons parler du sectionnement par quartier, pour la distribution des secours, et le contrôle de l’exécution des prescriptions arrêtées en commun.
- Tout cela, c’est du bien acquis. Pourquoi les terrassiers syndiqués ne le feraient-ils pas fructi-
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- fier, et n’emploieraient-ils pas dans l’intérêt d’un travail productif cette organisation et cette discipline si onéreusement conquises ?
- Maintenant qu’ils se sont senti les coudes, il serait curieux,par expmple, de les voir former des quipes, de véritables sociétés capables de sou-ui«sionner pour certains travaux, et dès leurs •remiers pas, entrer de plein pied dans l’association de production.
- Que faut-il pour cela? Des bras. L’outillage est presque nul, et le capital n’est pas nécessaire. L’expérience est aisée ; mais le champ en est restreint à la corporation. L’exemple serait de peu de portée.
- Il faut à la généralité des autres corps de métiers des conditions bien autrement considérables pour entrer dans la voie de la production coopérative. La condition primordiale, c’est le capital.
- A chaque grève un cri s’élève : Sus au capital !
- « Si toutes les corporations se mettaient en grève,» disait aux grévistes un orateur de réunions publiques, «on verrait alors que le capital n’est rien et que le travail est tout.»
- Cette opinion est peut-être moins commune qu’on ne pense.
- Elle est excessive.Et,en effet, si, par impossible, tous les travailleurs se mettaient en grève, il est facile de prévoir ce qui arriverait :
- On verrait soudain le capital mobile disparaître et les travailleurs se croiser forcément les bras.
- La nécessité de rompre cette inaction ne tarderait pas à se faire sentir. Alors, n’est-ce pas? les travailleurs s’empareraient de l’usine, de l’atelier, etc., qui sont des capitaux inertes, à la rigueur saisissables, et feraient les plus gracieuses invites au capital fugitif, le véritable capital, plus réfractaire aux procédés brutaux, le priant de revenir bien vite mettre en mouvement les capitaux morts et les bras inoccupés.
- Sans doute le capital sous ses diverses formes resterait stérile si le travail ne venait le féconder. Le travail et le capital se doivent l’un à l’autre un mutuel appui. Ils ont droit l'un et l’autre à une égale protection des lois.
- Malheureusement, la loi n’est pas égale pour tous. Elle donne toutes les garanties à la propriété et au capital ; elle laisse le travailleur dans l’insécurité.
- Il est de bon ton,dans une partie de l’opinion,de s’indigner contre les efforts tentés depuis quelque temps en vue d’atténuer sur ce point les rigueurs et les injustices de la législation,et de qualifier ces
- tentatives d’œuvre de réaction contre la grande Révolution de 1889.
- Quelque admiration que l’on ait pour les travaux de l’immortelle assemblée qui proclama les droits de l’homme et du citoyen, on ne saurait oublier que moins de deux ans après l’admirable nuit du 10 août, cette même assemblée décréta la loi des 14-17 Juin 1791, dans laquelle se trouve cet incroyable article : « Les citoyens d’un même état et profession, les entrepreneurs ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque ne pourront lorsqu'ils se trouveront ensemble se nommer ni président, ni secrétaire,ni syndic, tenir des registres, prendre des arrêtés et délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs » ; que cette loi a inspiré les législateurs du premier empire dans la confection de celle des 16-26 février 1810 (articles 291 à 294 du code pénal) déclarant que nulle association de plus de vingt personnes ayant pour objet de se réunir pour s’occuper d’intérêts religieux, littéraires,politiques ou autres,ne pourra se former sans l’agrément du gouvernement; or ces lois, aggravées par d’autres, ont fait deux classes de citoyens opposées l’une à l’autre, et imposé la suprématie illimitée du capital sur le travail.
- L’équité exige que cet état de choses ne dure pas plus longtemps. Les bénéfices de la production sont l’œuvre du capital et du travail, il est donc juste que ces bénéfices se répartissent entre ces deux facteurs dans la proportion du concours apporté par chacun d’eux.
- Alors il n’y aura plus de conflits entre patrons et ouvriers.Les grèves n’auront plus de raison d’être.
- Il y a un courant très prononcé dans ce sens. Il est dû à la généreuse initiative d’un certain nombre de patrons mûs par des considéràtions d’équité et par l’intelligence des véritables intérêts de leur exploitation.
- Un jour viendra où les mœurs feront fléchir la loi en ce sens. La loi consacrera l’application du principe de la répartition équitable des bénéfices. Alors, l’harmonie sociale régnera.
- On a pu lire,dans notre dernier numéro, les dispositions légales proposées par le gouvernement en vue de donner une sanction plus assurée à certaines règles du contrat de participation depuis longtemps entrées dans la pratique, et de fournir aux ouvriers admis au bénéfice de la participation le moyen d’exercer, sans inquisition, leur contrôla sur les bénéfices réalisés par les patrons.
- Est-ce à dire que l’État doive réglementer a
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- j’exeès de façon à enlever aux particuliers toute initiative et toute responsabilité ? Pas le moins du ffl0nde. Mais, il n’est pas contraire à son rôle de débarrasser la législation des entraves qui s’opposent au libre jeu des initiatives,de faire disparaître les dernières traces de l’inégalité qui pèse depuis si longtemps sur les classes ouvrières.
- Personne ne peut sérieusement contester que tel soit le devoir rigoureux du gouvernement. Certains, il est vrai, lui demandent davantage.
- Ainsi, la proposition suivante a été faite à la dernière session du conseil général de la Côte d’Or :
- € Le Conseil, considérant que les questions sociales prennent chaque jour plus d’importance, et qu’il est urgent de s’occuper enfin de la solution qu’elles réclament ;
- « Considérant que l’État a,vis-à-vis des populations, un devoir de tuteur et d’instigateur, qu’il doit susciter les réformes, les encourager, offrir même des spécimens de solution ;
- « Considérant que le mal social, à l’intérieur, réside surtout dans l’antagonisme du capital et du travail ;
- « Émet le vœu que le gouvernement de là République veuille bien s’occuper de la solution pratique de ce problème, en fondant quelques spécimens d’organismes industriels, de proportions réduites, qui auront pour base essentielle Vassociation du capital et du travail. »
- Quelque apparence d’hérésie qu’il puisse avoir aux yeux des non-interventionnistes absolus, ce vœu ne demande rien que l’État ne puisse faire en toute équité.
- L’État ne pourrait-il pas, en effet, organiser coopérativement toutes les entreprises industrielles qu’il possède à tort ou à raison : fabrication des tabacs et des poudres, arsenaux, postes télégraphes, chemins de fer, etc.? Le système du Familistère serait d’une application facile à la plupart de ces entreprises.
- L’État ne pourrait-il pas également imposer à ses ^repreneurs la clause de la participation aux bénéfices ?
- Tout cela est possible, et serait d’un excellent temple.
- b y a quelques années l’antagonisme du travail etdu oapital produisit aux Etats-Unis, de graves et Profonds désordres. Le retour à cet état de choses ^otiblé est rendu possible par les habitudes
- aceaparement de certains syndicats commerciaux.
- Qu’ont fait les législateurs américains pour parer le coup, ou tout au moins atténuer la crise ?
- Us ont institué un ministère du travail, dont les fonctions consistent en ceci : recueillir et répandre tous les renseignements utiles sur tous les sujets relatifs au travail, tels que ses rapports avec le capital, l’offre et la demande de bras,le salaire des ouvriers des deux sexes,les moyens d’amélioration matérielle, intellectuelle et morale. Il n’y a rien de subversif dans un pareil programme.
- Pourquoi ne créerait-on pas en France un département ministériel analogue ?
- M. Godin assignait la première place au ministère de la mutualité nationale et du travail. Ce ministère devait avoir pour mission de poursuivre, — indépendamment de l’organisation de la mutualité nationale, et de l’organisation de la justice distributive dans la production et la répartition de la richesse, — la protection de la loi à toute forme d’association du travail et du capital qui établit la participation des travailleurs aux bénéfices, en laissant toute liberté dans la confection des statuts ; — la simplification du régime de nos lois sur les associations, sociétés et réunions de toute nature, avec la liberté pour principe et pour base la loi se donnant pour objet de caractériser et protéger l’existence et les droits de ces sociétés comme personnes civiles ; — la liberté de l’organisation et du fonctionnement des syndicats du travail, soumis, du reste, au respect du droit commun.
- , Gomme tout cela est loin d’être réalisé ! Quelle lenteur dans l’élaboration des réformes î Quelle prudence,et que de réserves dans les modifications à apporter au vieil arsenal de nos lois restrictives! Pourquoi n’attendre que des loisirs du ministère le plus occupé, celui de l’intérieur, la préparation de réformes si urgentes, que leur ajournement est une cause de troubles pour la société ?
- Qu’on fasse donc vite le ministère du travail !
- On a souvent parlé de mettre certains départements ministériels à l’abri des oscillations du parlementarisme ; si ministère dut jamais pouvoir travailler en paix, sans trêve ni relâche, c’est bien le ministère du travail. Mais nous oublions qu’il n’existe pas encore.
- D’ailleurs qu’il existe, ou non, un ministère du travail, que le gouvernement prépare ou ne prépare pas de réformes, que les barrières tombent ou restent debout, il y a quelque chose qui ne doit jamais s’arrêter? C’est l’initiative privée.
- Ce qui fait la gravité des crises,comme celle que
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- nous avons mentionnée au commencement de cet article, c’est qu’elles ont par certains côtés un caractère politique. Et par là, nous n’entendons pas faire allusion aux sollicitations des partis.
- La légitimité de leur intervention est incontestable, aussi bien que le droit des intéressés de faire à leurs conseils tel ou tel accueil.
- Le caractère politique des crises ouvrières, provient de ce fait que,dans l’ignorance trop répandue encore des conditions de l’évolution économique, on est habitué à attendre, tout ou à peu près tout, des pouvoirs publics. Les promesses électorales dont les candidats sont si prodigues ne contribuent pas peu à entretenir ces illusions.De là ce contraste d’une absolue confiance dans l’efïicacité de l’intervention de l’État,et de la désaffection continue des hommes qui occupent le pouvoir.
- Combien plus sûre, plus réconfortante est l’action de l’initiative privée. Notre devoir est de montrer ce qu’elle a déjà accompli et ce qu’elle peut encore dans le domaine économique.
- Nous nous y appliquerons dans la mesure du possible en examinant,prochainement, les dispositions du projet de loi du gouvernement relatives aux sociétés coopératives de production.
- J. Pascal y.
- LA RÉFORME
- DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
- Bonne semaine. On a instruit,en Sorbonne même, Je procès de l’enseignement secondaire actuel.
- A l’occasion de la distribution des prix du concours général, deux discours ont été prononcés ; le premier,discours d’usage, par M. Blanchet, professeur d’histoire au lycée Charlemagne, le second, non moins d’usage, par M. Lockroy, ministre de l’instruction publique.
- Mais c'est là toute la concession qu’on a faite à l’usage : une concession de forme.
- Quant au fond, nous voudrions placer sous les yeux du lecteur les deux discours, afin de leur permettre de juger si les vieilles voûtes de la Sorbonne n’ont pas dû frémir, comme il y a bientôt cent ans, les murs du Jeu de Paume de Versailles.
- Un souffle révolutionnaire a passé, un souffle avant-coureur, une promesse. On a juré qu’il y avait quelque chose à faire. On n’a pas dit quoi. Le programme viendra plus tard. M. Lockroy sera-t-il le Messie de la rénovation, n’en est-il que le précurseur ? Peu importe, la cognée est mise au pied de l’arbre.
- S’il s’agissait de la suppression immédiate ej sans phrase de langues anciennes, les amis des brillantes et fécondes littératures que nous ont léguées les Romains et les Grecs, auraient le droit d’être inquiets. Mais qu’on se rassure, il ne s’agit pas d’une suppression immédiate, et l’on peut être certain que si elle a lieu dans une mesure plus ( moins large, dans un avenir plus ou moins lointai ce ne sera pas sans phrases.
- Ce que le professeur et le grand maître de l’Uni versité n’ont pu s’empêcher de reconnaître, c’est la nécessité de mettre l’enseignement de l’Univer, sité d’accord avec les exigences de la société moderne. L’évolution scientifique s’accommode mal de l’éternelle formule des langues mortes concurrence internationale des nations exige impérieusement le concours du plus grand nombre possible de langues vivantes.
- Tant de matières se sont ajoutées depuis quel ques années aux programmes de l'enseignement qu’ii faut faire un choix : rester avec les anciens 01 aller aux modernes.
- » Plus nous irons,» a dit M. Lockroy, « plus il sers difficile à nos programmes généraux d’éducation de ne pas se régler sur le caractère de notre siècle, La loi du Progrès s’impose et le latin n’échappers pas à sa destinée... Qui s'aviserait de regretter qu’on n’entretienne plus, à grands frais de temps et d’efforts,le luxe démodé des vers latins ou tout autre vanité innocemment laborieuse ? »
- Le discours de M.Lockroy n’est pas une boutade, c’est une révolution.
- Qu’y a-t-il d’imprévu dans cette révolution quia tant de peine à s’accomplir ? Absolument rien.
- Frédéric Bastiat, l’éminent économiste, demandait, lui aussi, quel profit on pouvait ! de l’éducation latine.
- « Pour ce qui est de la propriété, « disait-il, défie qu’on en trouve dans toute l’antiquité, définition passable. Nous disons, nous : L’honafft est propriétaire de lui-même, et,par suite, du
- duits de ses facultés.Maisles Romains pouvaient-1-'
- concevoir une telle notion? Possesseurs d’esclavfr pouvaient-ils dire : « L’homme s’appartient?»
- « Méprisant le travail, pouvaient-ils dire: «L’hoff me est propriétaire du produit de ses facultés» ^
- « Or, que fait l’État ? Il nous dit : « Enseigné que vous voudrez à votre élève; mais qua^ aura vingt ans, je le ferai interroger sur les op»^ de Pythagore, de Thalès ; je lui ferai scandé vers de Plaute et s’il n’est pas assez fort
- matières pour me prouver qu’il y a consacre
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- ga jeunesse, il ne pourra être ni médecin, ni avocat, ni magistrat, ni consul, ni diplomate, ni professeur. »
- a II serait étrange que l’esprit humain ne pût se ^forcer qu’en se faussant, et ne comprendra-t-on jamais que l’avantage très problématique qu’on allègue, s’il existe, est bien chèrement acheté par je redoutable inconvénient défaire pénétrer dans l’âme de la France, avec la langue des Romains, leurs idées, leurs sentiments, leurs opinions et la caricature de leurs mœurs ? »
- Ces lignes ont été écrites il y a près de cinquante ans.
- Onne se trouve donc pas en face d’une nouveauté. En veut-on une preuve plus convaincante ? Le discours de M. Bouchet n’a été que le développement de cette phrase si topique de l’abbé Fleury:
- a II me semble que nous devons accommoder nos études à l’état présent de nos mœurs et étudier les choses qui sont d’usage dans Je monde, puisqu’on ne peut changer cet usage pour l’accommoder à l’ordre de nos études. » Ce programme date de la fin du xvne siècle. On le voit, la question est posée, et depuis longtemps. A quand la solution ?
- J. P.
- Faits politiques et sociaux.
- FRANGE
- Les grèves. — La grève des ouvriers terrassiers de la Seine poursuit son cours.
- Des réunions ont lieu tous les jours à 10 heures du matin à la bourse du travail. Il y est donné connaissance de l’état de la grève, du montant des souscriptions reçues et des propositions patronales.
- 11 a été décidé dans une de ces réunions que le travail ne serait repris que lorsque la majorité des patrons aurait accepté les conditions des grévistes.
- Ceux-ci maintiennent leurs réclamations en ce qui concerne 1 application de la série des prix de la ville et la réduction à Deuf heures de la journée de travail.
- Au début de la grève, il y avait eu des conflits isolés entre *es grévistes et les agents de l’autorité chargés de faire res-Pecter la liberté du travail.
- Mais des mesures avaient été prises pour que l’ordre ne fut Pieusement troublé nulle part, et les conflits ne se sont pas
- renouvelés.
- A la suite de la publication d’une circulaire presque aussi-retirée,du préfet de police, qui établissait une sorte de dis-ûaetion entre les délits contre les personnes et les délits con-re tas choses, et rendait indemnes ces derniers par une i
- interprétation plus généreuse qu’exacte de la loi, il y avait eu une recrudescence de tentatives faites en vue d’arrêter les chantiers qui travaillaient encore. On renversait les tombereaux, on brisait les outils, mais en ayant le plus grand soin de ne pas frapper et d’éviter les insultes et les discussions, soit avec les agents chargés du maintien de l’ordre, soit avec les travailleurs.
- L’attitude générale des terrassiers,leur calme, au milieu des excitations auxquelles ils sont en butte,leur ont conquis toutes les sympathies.
- Tout en se maintenant sur le terrain exclusivement économique, les grévistes font depuis quelques jours des efforts en vue d’obtenir l’extension de la grève à certaines corporations similaires et même à des corporations n’ayant pas le plus lointain rapport avec celle des terrassiers. C’est ainsi qu’on a vu prendre part au mouvement, dans une mesure plus ou moins grande, les garçons maçons, les charretiers, les menuisiers, les garçons limonadiers, et enfin les garçons coiffeurs.
- Les tentatives de ces derniers contre les bureaux de placement ont amené des collisions sanglantes. Des agents et des grévistes ont été blessés.
- * *
- La grève des mineurs de la compagnie de la Loirè est en partie terminée.
- * *
- Le parti ouvrier et la société des droits de l’homme et du citoyen. — La lettre suivante a été adressée au comité d’action de la Société des droits de Uhomm'e et du citoyen.
- « Aux membres de la Société des droits de Vhomme et du citoyen
- » Citoyens,
- » Au moment où l’agitation plébiscitaire parut assez puissante pour mettre en danger l’existence même de la République, nous demandâmes à notre parti l’autorisation de nous unir aux sincères républicains qui se montraient résolus à la défendre.
- » Nous obtînmes son autorisation, par un vote émis à une grande majorité, dans une réunion plénière.
- » Nous vous dîmes alors : « L’entente durera autant que le péril. »
- » Au lendemain des élections de laCharente et de l’Ardèche, notre parti estime que M. Boulanger n’est plus qu’un bonapartiste comme un autre et que le péril est conjuré. Par un nouveau vote, il nous invite à reprendre notre liberté d’action.
- » Nous obéissons. Nous quittons la Société des Droits de l*homme et du citoyen, bien résolus à vous donner notre concours entier le jour où de nouveau, la République, cet outil nécessaire à toute émancipation sociale, courrait quelque danger.
- » Salut et solidarité. »
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- Suivent les signatures des citoyens J. Joffrin, Chabert, Brousse, Savy, Paulard, Dumay, Simon Sœns, J. Allemane., etc., etc.
- Le journal, Le mot d’ordre fait suivre la publication de cette lettre des réflexions suivantes :
- Nous regrettons vivement, en ce qui nous concerne, la résolution qui vient d’être prise par le parti ouvrier. Le péril n’est pas aussi complètement conjuré que le croient les amis de M. Joflrin ; l’entente était et est encore nécessaire.
- Mais, puisqu’il y a résolution prise, il ne sert de rien de discuter ; nous tenons seulement à rendre hommage au dévouement civique, à la sincérité républicaine des représentants et des membres du parti ouvrier, qui ont mené avec nous, à côté de nous, le combat contre la réaction et la dictature.
- Nous c^ons d’ailleurs la confiance que le concours des républicains socialistes ne nous fera jamais défaut le jour où il sera nécessaire, et nous comptons que la Société des Droits de l’homme et du citoyen n’en poursuivra pas moins son œjivre de défense républicaine et de propagande démocratique.
- ANGLETERRE
- L'enquête sur les affaires d’Irlande. — A
- la suite du procès intenté au Times par un membre du parti irlandais, M. O’ Connell, en raison de la publication par le journal de lettres incriminant la conduite des nationalistes et faisant peser sur les personnages les plus en vue du parti de graves suspicions, en leur attribuant notamment une part de complicité dans le meurtre du vice-roi d’Irlande,lord Cavendisch, procès qui n’a pas apporté la moindre lumière sur ce point obscur de l’histoire de la malheureuse Irlande, M. Parnell demanda la nomination d’une commission d’enquête pour examiner l’authenticité des lettres publiées par le Times.
- Le gouvernement s’y refusa et offrit de faire nommer une commission d’enquête au sujet des accusations portées contre les députés mis en cause. C’était déplacer la question et mettre le journal accusateur hors cause.
- Bien pis, c’était s’appuyer sur des accusations non-établies, considérées pour ainsi dire, à priori, comme bien fondées, pour jeter le discrédit sur le parti nationaliste tout entier.
- L’enquête fut encore étendue :
- Le bill proposé par le gouvernement et adopté par la chambre après les plus orageux débats, n’avait plus même pour objet de faire une enquête sur la conduite de M. Parnell et sur celle de ses amis, mais sur l’agitation créée par la Land-league en Irlande, en Amérique et dans la Grande-Bretagne.
- Ainsi que l’a dit M. Parnell au cours de la discussion, le gouvernement s’efforçait de calomnier le grand mouvement irlandais pour fournir une échappatoire à son ami le Times.
- L’enquête visera une série indéfinie d’événements qui se sont passés depuis plus de dix ans. Elle sera conduite par trois juges dont voici les noms : James Hamen, Dayet, L. Smith.
- PRUSSE
- La Chambre des députés de Prusse, qui va être renouvela au mois d’octobre, est actuellement composée de la manière suivante : conservateurs, 135 ; conservateurs libéraux, 6], libéraux nationaux, 74 : libéraux allemands, 42 : centre 98. Polonais, 15 ; Danois, 2 ; Total 433.
- La majorité est donc de 217 voix, les deux partis conservateurs ont ensemble 202 membres ; il leur en manque par conséquent 15 pour avoir la majorité,
- Les conservateurs et le centre comptent en tout 233 menu bres ; ils auraient donc, en s’alliant, la majorité plus 16 voix
- Les libéraux nationaux et les conservateurs libéraux ont ensemble 141 sièges ; il leur manquerait 76 voix pour faire la majorité.
- AUTRICHE-HONGRIE
- La Gazette officielle vient de publier une ordonnance, en date du 1er août, concernant la suppression du jury pendant un an pour les causes criminelles entachées d’anarchisme, Une ordonnance semblable avait été publiée, il y a huit ans pour Vienne et deux autres villes des environs, à la suite des forfaits accompagnés de meurtres commis par les anarchistes Peuckert, Kammerer et Stellmacher.
- Cette ordonnance a été, depuis, prolongée tous les ans par le Parlement ; mais, cette année, le parti libéral a fait une violente opposition à cette mesure, et le ministère, voyant qu’il n’obtièndrait pas la majorité des deux tiers prescrite par la loi, a préféré retirer sa motion. 1
- La nouvelle ordonnance, qui s’applique à plusieurs districts de la Haute-Autriche, de la Bohême, de la Moravie, de la Styrie et de la Carynthie, a été provoquée par les grèves récentes des ouvriers de Brünn et d’autres villes manufacturières, grèves qui auraient éclaté, dit-on, à l’instigation d’un comité anarchiste, qu’on soupçonne,dit une dépêche devienne, n’être pas étranger à la grève des terrassiers de Paris.
- Néanmoins, cette mesure du gouvernement a causé une grande surprise, et on est curieux de voir si le Parlement, qui doit se réunir en automne, la sanctionnera.
- RUSSIE
- Le 900e anniversaire de la conversion de la Russie au christianisme.
- Toute la Russie vient de célébrer d’une façon imposante le neuf centième anniversaire de sa conversion au christianisme'
- Cette cérémonie a eu une solennité toute particulière» Kief, où se sont produits les principaux événements relatifs a l’introduction de la religion chrétienne en Russie, et dans l’ancienne Chersonèse, à Sébastopol, où une magnifique église a été construite à l’endroit où saint Wladimk aele baptisé.
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- Les journaux font ressortir le caractère religieux des fêtes du neuvième centenaire, qui doivent aussi intéresser vivement, hors de la Russie et du domaine de l’Église orthodoxe, tous jes amis de la civilisation religieuse et du progrès historique.
- Il y a eu a Kief une grande assemblée dans laquelle on a donné lecture de nombreuses adresses de félicitations, et en particulier d’une adresse de l’archevêque de Canterbury.
- Parmi les personnages venus des pays lointains, on remarquait deux prêtres orthodoxes du Japon, cinq prêtres grégoriens du Kourdistan, deux prêtres abyssiniens et plusieurs personnages importants du monde slave.
- Le parti panslaviste a voulu donner à la fête un caractère politico-religieux. Le gouvernement a fait tous ses efforts pour qu’elle conservât seulement son caractère religieux.
- On sait que la Russie appartient à la religion grecque dite orthodoxe. Le czar y est chef spirituel en même temps que souverain temporel. Il n’exerce pas toutefois sa papauté directement. Le pouvoir religieux est délégué au synode et au consistoire. Au tond le czar est le commandeur des croyants slaves.
- Le christianisme a été introduit en Russie par les frères moraves Méthode et Cyrille.
- La conversion et le baptême du Khan Wladimir fut le signal de la conversion générale du peuple russe. — Pareil phénomène s’était produit dans notre Gaule lors de la conversion du chef des Francs, Clovis.
- Les apôtres du christianisme ne se contentèrent pas d’importer leur doctrine en Russie, ils y apportèrent un don bien autrement précieux, l’alphabet.
- ———II ....................................
- La mine aux mineurs
- Il y a vingt mois environ, en septembre 1886, les actionnaires de Rive-de-Gier avaient renoncé à exploiter plusieurs puits. Les ouvriers demandèrent qu’on leur en fit la cession, ce qui, après de longues difficultés, leur fut accordé. Et ils se mirent à l’œuvre. Cela paraissait très hasardeux et l’on doutait quelque peu qu’ils arrivassent à un heureux résultat. Mais leur activité, leur courage, leur ingéniosité triomphèrent de tous les obstacles, et sans aucune aide du dehors, ils réussirent à perfectionner l’outillage, acquirent une machine a vapeur, établirent une pompe d’épuisement, et surent percer une galerie d’extraction, longue de cent mètres, avec V0le de chemin de fer intérieur. Ils prospéraient : tout récem-nienL Us découvraient une mine vierge. Ils créaient un nouveau chantier. C’était la richesse et peut-être la renais-sance du bassin abandonné.
- Or» que s’est-t-il produit ? La Compagnie, en constatant les Progrès accomplis, les succès des syndiqués, à été prise
- regrets ; elle s’est trouvé des droits, elle s’est adressée à
- Ricane ; bref, elle assigne en référé les braves gens qui
- ont ressuscité, pour ainsi dire, l’entreprise qui, sans eux, était à jamais condamnée et perdue. Elle les somme donc d’avoir à abandonner immédiatement les terrains si vaillamment conquis, et, au nom du tout puissant capital, les expulse, les ruine, leur prend leur pain. Il y avait pourtant contrat, engagement, paroles échangées. Çà ne compte pas. A présent que l’affaire qui ne valait rien, est devenue bonne, la Compagnie des houillères veut reprendre ce qu’elle croit être son bien et, pour cela, met en demeure les ouvriers d’avoir à vider les lieux et d’abandonner les douze puits qui ont été cédés.
- (Le Moniteur des Syndicats ouvriers)
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- LA CAISSE GÉNÉRALE
- DE PRÉVOYANCE INDUSTRIELLE & AGRICOL!'
- En dehors du projet sur les sociétés coopérative.^ de production et sur le contrat de participation que nous avons publié dans notre dernier numéro, la commission extra-parlementaire des associations ouvrières a préparé un projet « portant création d’une caisse générale de la prévoyance industrielle commerciale et agricole, »
- Ce projet de loi dont M. Floquet a l’intention de saisir la Chambre dès la reprise des travaux parlementaires, a essentiellement pour but d’assurer la sécurité des « institutions libres de prévoyance fondées par des sociétés ou individualités commerciales, industrielles ou agricoles en faveur de leurs associés employés ou ouvriers. »
- L’exposé des motifs de cet intéressant projet est ainsi conçu :
- « Un certain nombre de maisons industrielles et commerciales qui ont établi chez elles en faveur de leur personnel d’ouvriers et d’employés des institutions des prévoyance gardent les fonds provenant de ce chef et les font valoir au profit des intéressés. Les associations coopératives ouvrières de production sont dans le même cas. D’autre part, l’article 6 de la loi du 21 mars 1884, sur les syndicats professionnels, permet à ces syndicats d’instituer parmi leurs membres et en leur faveur des caisses de secours et de retraite.
- « Les chefs des principales maisons où existent ces institutions de prévoyance se sont préoccupés des risques encourus par les fonds qu’ils détiennent lorsqu’ils sont engagés dans les affaires industrielles ou commerciales. D’un autre côté, les bénéficiaiies peuvent craindre que leur avoir soit compromis dans les chances mauvaises de ce genre d’emploi. Il y a donc lieu pour assurer la sécurité de ce patrimoine des travailleurs et pour dégager la respon-
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- sabilité de ceux qui l’encourent, surtout après de récents désastres, de créer une caisse d’État où ces fonds seraient déposés d’une manière incessible et insaisissable au moyen d’un placement en rentes sur l’État ou en valeurs de tout repos. »
- Le projet de loi comprend onze articles. Aux termes de ces articles, il est créé sous la garantie de l’État une caisse destinée à recevoir en dépôt facultatif et à employer les fonds appartenant à un litre quelconque — coopération, participation aux bénéfices, dons volontaires, subventions ou autrement —, à des institutions libres de prévoyance fondées par des sociétés ou des individualités commerciales, industrielles ou agricoles en faveur de leurs associés,employés ou ouvriers. Cette caisse spéciale recevra également les sommes dépendant des caisses spéciales de secours mutuels ou de retraites, que les syndicats professionnels sont autorisés à constituer entre leurs membres.
- Les déposants devront être français et jouir de leurs droits civils et politiques.
- Çetétablissement qui prendrait le titre de « Caisse générale de la prévoyance industrielle,commerciale et agricole » serait géré par la caisse des dépôts et consignations. Il serait créé une commission supérieure pour l’examen de toutes les questions se rapportantà la caisse générale de prévoyance. Cette commission comprendrait deux sénateurs, deux députés, deux conseillers d’État, trois industriels commerçants et agriculteurs. Ces membres seraient nommés pour trois ans par décret rendu sur la proposition du ministre de l’intérieur. Feraient en outre partie de la commission : le gouverneur du crédit foncier, le président de la chambre de commerce de Paris, le directeur général de la caisse des dépôts et consignations, le directeur de l’assistance publique au ministère de l’intérieur, le directeur du commerce intérieur au ministère du commerce, le directeur du mouvement général des fonds au ministère des finances, le directeur de l’agriculture au ministère de l’agriculture. La commission élirait son président.
- Un compte spécial serait ouvert au nom de chaque déposant ; les fonds versés par chaque déposant seraient employés en tout ou en partie conformément à sa demande, en rentes ou valeurs sur l’État ou garanties par l’État, ou autres valeurs admises par la Banque de France en garantie de ses avances.
- Les institutions libres de prévoyance dont les statuts auraient été agréés seraient considérées comme jouissant de la personnalité civile, en ce qui
- concerne seulement la gestion des fonds déposés par elles dans la caisse générale de prévoyance. Elles pourraient ester en justice pour cet objet spécial par leurs représentants légaux. Le retrait partiel ou total des fonds et titres déposés à la caisse générale de prévoyance s’opérerait par les soins de deux mandataires. Si par suite de décès, liquidation, dissolution, faillite ou toute autre cause, le retrait ne pouvait avoir lieu conformément aux statuts, il serait procédé par le président du tribunal civil et sur la requête présentée au nom de tout intéressé, a la nomination d’administrateurs ou liquidateurs de l’instruction de prévoyance. Des fonds ou valeurs pourraient également être mis à la disposition directe des intéressés sur la désignation formelle des délégués statutaires ou des administrateurs et liquidateurs nommés par le tribunal.
- Toute personne qui aurait détourné à son profit ou pour un usage autre que celui de l’institution tout ou partie des fonds retirés, serait punie d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de mille francs à dix mille francs, sans préjudice de l’application des dispositions du code pénal d’après lesquelles des peines plus fortes seraient encourues à raison de la qualification que le fait pourrait recevoir.
- Les actes, pièces et documents quelconques, exclusivement relatifs à l’exécution de la nouvelle loi seraient délivrés gratuitement, dispensés des droits de timbre et enregistrés gratis. Un règlement d’administration publique déterminerait les attributions de la commission supérieure, la marche à suivre pour l’instruction des demandes d’approbation qui seraient soumises à cette commission, les formalités administratives à remplir pour les versements, achats et recettes de valeurs et les retraits de fonds, le mode et les conditions de la rémuné-tion de la caisse de prévoyance à raison de sa gestion.
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- USURPATION DE LA SOUVERAINETÉ
- I
- Les partis monarchiques sont, aujourd’hui, des partis révolutionnaires très dangereux pour leur pays dans leurs prétentions, puisqu’ils visent non-seulement à un renversement du gouvernement 1 établi, mais, ce qui est plus grave, à la violation et à l’usurpation de la souveraineté et des droit* politiques du peuple.
- J.-B.-Anorb GODIN, Fondateur du Familistère.
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- PROJET DE LOI1’
- sur les Syndicats de communes
- PRÉSENTÉ AU NOM DE M. CARNOT, Président de la République française,
- PAR M. FLOQUET,
- Président du Conseil, Ministre de l'Intérieur.
- EXPOSÉ DES MOTIFS II
- Il est certain cependant que sur bien des points du territoire on réclame l’organisation de services publics auxquels ni les départements ni les communes ne peuvent pourvoir. L’assistance publique dans les campagnes existe à peine ; les bureaux de bienfaisance manquent à plus de 20.000 communes et ne fonctionnent pas dans beaucoup d’autres; hors les villes et quelques gros bourgs, le malade ne trouve pas d’hôpital, le vieillard et l’incurable ne trouvent pas d’hospice. L’enseignement primaire supérieur, l’enseignement professionnel, industriel ou agricole sont également le privilège des agglomérations urbaines, etc., etc.
- C’est pour toutes ces œuvres d’un haut intérêt social et principalement pour les œuvres d’assistance publique que les associations communales paraissent devoir être utiles. Nos communes rurales sont trop faibles, trop mal outillées, trop pauvres. Beaucoup d’entre elles, d’ailleurs, semblent n’en avoir pas encore senti le besoin. Mais si, dans certains départements, on n’y songe point encore, dans un grand nombre d’autres, des bonnes volontés sont prêtes pour ces œuvres collectives. Ne peut-on ouvrir le champ à ces généreuses initiatives et donner à ceux qui sont prêts le droit de s’associer êt les moyens d’agir?
- A cette question, le Gouvernement croit pouvoir répondre affirmativement, Il pense qu’il n’y a aucun inconvénient administratif ou politique à autoriser la formation d’associations spontanées entre des communes limitrophes pour des œuvres déterminées d’intérêt collectif, et il a l’honneur de proposer au Parlement de reconnaître et d’organiser ces associations.
- L’idée fondamentale de ce projet n’est d’ailleurs pas nouvelle.
- Lors de la discussion de la loi du 5 avril J 884, la Chambre vota par deux fois, sur le rapport de la
- Commission, un amendement provenant de l’initiative d’un de ses membres, aux termes duquel des associations de communes pouvaient se former dans des cas spécialement déterminés ; une commission intercommunale, composée de délégués des Conseils municipaux intéressés, administrait et représentait les intérêts collectifs des communes.
- La commission du Sénat se montra tout d’abord favorable à cette institution ; elle fit seulement disparaître du projet la faculté laissée aux Conseils municipaux de s’imposer extraordinairement en vue des objets compris dans l’association.
- Malgré cette restriction, le Sénat vit dans la proposition le germe d’une organisation cantonale qui n’était pas à sa place dans la loi municipale, et, s’inspirant de la législation sur les Conseils généraux, il ne laissa passer dans la loi que le droit pour les communes de s’associer pour administrer des biens indivis, ou celui de se réunir dans des conférences intercommunales répondant aux conférences interdépartementales organisées par la loi du 10 août 1871.
- L’expérience a démontré l’insuffisance de ce système. Nous n’avons pas à rechercher ici les résultats des conférences de la loi de 1871. Il y a trop de différences entre la situation et les œuvres des départements et celles des communes. Mais, en ce qui touche ces dernières, il est certain que les conférences n’ont pas donné les résultats qu’on en avait attendus.
- La raison de cette impuissance est évidente.
- L’article 116 de la loi 1884 dit bien que les conseils municipaux « peuvent faire des conventions à l’effet d’entreprendre et de conserver à frais communs des ouvrages ou des institutions d’utilité commune», mais J’article 117 ajoute que « les décisions prises ne sont exécutoires qu’après avoir été ratifiées par tous les conseils municipaux intéressés ». Il n’existe rien, en somme, en dehors des conseils municipaux; il ne naît de leur accord aucune autorité nouvelle ayant pouvoir et responsabilité ; l’œuvre elle-même n’a pas d’existence propre. Comment pourrait-elle, dans ces conditions, offrir des garanties de développement et de durée ?
- Devant l’insuffisance de ces résultats, nous n’hésitons pas à proposer au Parlement de reprendre l’étude des associations de communes au point où elle est restée en 1884.
- III
- Il nous reste à faire rapidement connaître et à motiver les dispositions générales du projet que
- Lire le Devoir du 5 Août 1888.
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- nous avons l’honneur de soumettre à vos délibérations.
- 1° U association des communes est facultative.
- Nous avons dit plus haut pourquoi l’on a échoué dans les projets qui consistaient à créer à l’avance des associations dites cantonales, s’étendant à toutes les communes du territoire, c’est à dire à instituer d’office l'organisation cantonale. Nous ne croyons pas nécessaire de revenir sur ce point. Comme le disait un rapporteur de 1837, a il faut se méfier des institutions oiseuses car elles discréditent les institutions utiles ; il ne faut réunir des hommes que lorsqu’ils ont des droits à exercer et des attributions à remplir ».
- Nous n’imposons donc jamais l’association, nous l’autorisons, dès qu’elle veut naître; nous créons l’organe, dès que la conscience du besoin a été affirmée, et dans la limite nécessaire pour pourvoir à ce besoin. Nous donnons ainsi satisfaction à tout intérêt sérieux, en rassurant complètement les esprits qui craignent pour l’indépendance des communes.
- 2e Les objets pour lesquels une association intercommunale est formée sont déterminés par le décret de constitution.
- Nous ne pensons pas qu’il y ait utilité à créer entre le département et la commune un groupe qui leur soit comparable, qui ait, comme eux, toute la charge d’une administration générale, et qui puisse prétendre à l’existence politique.
- Nous considérons, non comme un inconvénient, mais comme un avantage, l’hypothèse d’associations intercommunales ayant, suivant les régions et les départements, des objets très divers, créées ici pour l’organisation d’un système de secours à domicile ou pour la création d’un hospice, là pour le développement de l’enseignement primaire supé*-rieur, ailleurs pour la formation et l’entretien d’un réseau de voies d’intérêt collectif, ailleurs encore pour l’institution d’un musée ou d’une bibliothèque, etc., etc. C’est à. ces expériences diverses que se formera le plus rapidement l’esprit public, et c’est en s’appliquant à des entreprises limitées que les initiatives locales se développeront et deviendront chaque jour plus énergiques, plus conscientes de leur force et plus fécondes.
- A ceux qui craindraient que de cette liberté d’action vînt à r aître quelque confusion de pouvoirs ou d’attributions, le projet de loi donne d’ailleurs une double garantie: 1° les objets sur lesquels s’exercera l’activité intercommunale sont déterminés par le décret de constitution du syndicat. Le
- Gouvernement ne pense pas qu’il soit nécessaire de limiter par la loi les objets pour lesquels les associations de communes pourront se former. Cette limitation risquerait fort d’être incomplète et d’entraver par conséquent des entreprises utiles. 2° Le décret et l’intervention du Conseil d’État suffisent ; l’association ne pourra s’occuper d’autres objets que de ceux pour lesquels les délibérations concordantes des communes intéressées l’auront formée. Tout acte par lequel le conseil intercommunal aura excédé ses attributions ainsi limitées, sera donc nul de plein droit, et tout empiètement lui sera impossible sur les pouvoirs départementaux et communaux.
- 3° Lorsqu’elle a été régulièrement créée par un décret rendu en conseil d'Etat,l'association alaper-sonnalité civile.
- Elle peut donc acquérir à titre onéreux ou à titre gratuit, ester en justice, etc... Il n’est pas besoin d’insister sur ce point, c’est la condition même de l’expérience ; c’est le seul moyen de faire vivre et se développer les institutions qui sont l’objet du projet de loi.
- 4° L’association a un budget dont Vélément principal est la contribution obligatoire des communes associées. Cette contribution est déterminée par les nécessités du fonctionnement du service commun tel que les délibérations des Conseils municipaux l’ont elles-mêmes défini, tel que le Conseil intercommunal l’a organisé. Il n’y a pas de taxe ni d’impotions intercommunales ou cantonales.
- La détermination des ressources du budget cantonal est un des points qui ont le plus profondément divisé les auteurs des divers projets sur la matière
- Dans le projet de 1870, repris plus tard par M. Waddmgton, le Conseil cantonal pouvait voter des
- centimes additionnels, mais seulement avec l’assen-
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- timent de toutes les communes du canton. Il est facile de prévoir que cet assentiment ferait généralement défaut et que la faculté donnée au Conseil cantonal resterait presque toujours lettre morte.
- D’après le projet de M. Goblet, en 1881, le budget cantonal devait être formé par un prélèvement sur les impôts établis au profit des communes. On prévoit quelles résistances, quelles protestations soulèverait, dans nos petites communes, une contribution de ce genre, levée d’office sur le budget
- municipal déjà si pauvre, et pour le fonctionnement
- d’une œuvre à laquelle elles n’auraient pas consenti et dont l’utilité serait souvent contestée par elles.
- Un autre système consiste à attribuer aux can-
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- tons une part dans un impôt d’Éfcafc. Nous avons repoussé absolument cette combinaison, non seulement parce que la situation générale de nos finances ne permettrait pas de l’adopter, mais surtout parce que, à notre avis, les intérêts locaux doivent trouver en principe, leur satisfaction dans les ressources locales et ne point toujours compter sur le concours de l’État. C’est aux populations qui profitent d’un service public à en supporter d’abord les charges. Nous n’entendons pas, bien entendu, proscrire absolument l’intervention de l’État, pas plus que celle du département, dans les œuvres d’intérêt intercommunal, mais c’est à titre exceptionnel, dans des conditions spéciales et déterminées que, suivant nous, des subventions pourraient être accordées. Ce ne doit pas être là la ressource normale du budget des associations. (à suivre)
- 25e Anniversaire de la Fédération Libre
- des Sociétés de secours mutuels de Bruxelles et ses faubourgs
- Dimanche, 1er juillet, a eu lieu une grande fête pour célébrer le 25e anniversaire de la Fédération libre des Sociétés de secours mutuels de Bruxelles et ses faubourgs.
- La Fédération libre a été fondée à Bruxelles, le l,r juillet 1873, par feu Leemans, typographe, avec une grande simplicité de rouage et le principe rigoureux de ne s’y occuper d’aucune question politique ni philosophique, et de laisser à toutes les sociétés adhérentes leur entière autonomie.
- L’idée première de Leemans fut surtout de remédier aux difficultés dans le service médical des sociétés mutuelles qui ne possédaient, généralement, qu’un seul médecin pour toute l’agglomération.
- En fédérant les sociétés de secours mutuels, l’on pouvait tout organiser et payer en commun, et augmenter aussi considérablement le nombre des médecins, en les choisissant de préférence parmi ceux qui, par leurs capacités et leur position topographique, pouvaient rendre le plus de services. Quatre sociétés répondirent favorablement à l’appel de Leemans. D’année en année, le nombre des affiliés augmenta considérablement. Elle compte aujourd’hui 60 sociétés formant un effectif d’environ 7,700 membres. Ces sociétés sont représentées chacune au comité de la Fédération par trois délégués. Ces délégués se réunissent au moins deux fois par mois.
- Chaque société participante paie annuellement 1 fr. 80 pour chacun de ses membres.
- Le service médical comprend actuellement : onze médecins altopalhes, un oculiste, un chirurgien-dentiste, un médecin spécialiste pour les maladies de la gorge, du nez et de l’oreille, et des spécialistes pour la pédicure et le massage. Les membres habitant la ville ou les faubourgs peuvent, à toat* heure de jour et de nuit, consul-
- ter un médecin à proximité de leur domicile ou de leur atelier, et se procurer, grâce aux Pharmacies populaires, toùs les médicaments dont ils peuvent avoir besoin.
- Les honoraires de la majeure partie des praticiens s’élèvent actuellement à 800 fr. l’an : les médecins habitant les faubourgs, où le nombre des sociétaires est inférieur à celui de la ville, ne reçoivent que 600 fr.
- La Fédération, après une année de travail assidu, a ouvert le 1er janvier 1882 deux pharmacies populaires et, quatre ans plus tard, quatre autres officines établies dans les principaux quartiers de la ville et des faubourgs.
- Le 1er mai 1887, on compléta cette organisation par un vaste magasin central qui représente, à l’heure qu’il est, un immense dépôt de tous les produits pharmaceutiques connus et inscrits dans la pharmacopée.
- L’installation de ces six officines et de ce grand magasin central qui a déjà été maintes fois l’objet des félicitations de la Commission médicale de la province de Brabant, a coûté à chaque membre affilié la modeste somme de 1.50 !
- Les bénéfices résultant des opérations des Pharmacies populaires sont versés annuellement en dividendes aux sociétés participantes, au prorata des achats faits par leurs membres.
- L’historique des Pharmacies populaires est curieuse et intéressante ; aussi renvoyons-nous nos lecteurs au Rapport qui a été rédigé à l’occasion de l’Exposition d’Anvers de 1885, par MM. Wets et Wormhout.
- La Fédération nationale des Sociétés de secours mutuels de Belgique a été réalisée par la Fédération libre de Bruxelles.
- Son but est d’établir des liens de confraternité entre les mutuellistes, afin de pouvoir, par une entente commune, rechercher et mettre au service de tous les moyens d’améliorer l’organisation des sociétés de secours mutuels.
- Elle est représentée par un conseil général composé de deux délégués par société, et ce conseil choisit annuellement dans son sein une commission de quinze membres.
- La cotisation est de 5 centimes par membre.
- Quoique encore au début de sa carrière, la Fédération nationale a déjà accompli d’excellente besogne. Elle a créé un organe spécial : Le Mutuelliste et la Caisse générale de réassurance ; de plus elle a fait admettre dans toutes les sociétés affiliées un service réciproque de mutation pour les mutuellistes changeant de résidence.
- Grâce à la Caisse générale de réassurance, les malades, après avoir épuisé tous leurs droits dans leur société, retrouvent de nouveaux secours.
- Le principe du service réciproque de mutation a été admis au Congrès de Liège, et nul doute qu’il ne tardera éventuellement à recevoir son entière application.
- De même que les coopérateurs ont un Vooruit, une Populaire, une Maison du Peuple, etc., de même, les mutuellistes de Bruxelles veulent avoir leur Maison mutuelle, et ils l’auront.
- Une commission spéciale est en négociation pour l’acquisition d'un local et bientôt ce sera chose faite.
- La Maison mutuelle, qui sera créée sur les mêmes
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- bases que les Pharmacies populaires, c’est-à-dire au moyen d’un certain versement prélevé sur chaque mutuel-liste,est appelée à apporter aux sociétés de secours mutuels une nouvelle et grande somme de bien-être.
- Un des premiers avantages de l’exploitation de la Maison mutw- lie sera certainement une extension du service médical gratuit en faveur des femmes et des enfants de mutuellistes. Aujourd’hui ces derniers peuvent déjà aller consulter gratuitement les médecins à leurs domiciles, mais les médecins ne se rendent encore au domicile des femmes et des enfants malades que moyennant 1 fr. par visite. Les mutuellistes veulent la gratuité complète ; ils espèrent la réaliser avec les bénéfices de la Maison mutuelle.
- UN COLLÈGE DE CUISINE
- On lit dans Le Droit des femmes :
- Il y a un mois, dans'notre numéro du 6 mai, nous reproduisions quelques lignes empruntées à un journal de Genève et relatives à l’enseignement de l’art culinaire en Suisse.
- Il paraît qu’en Allemagne cet enseignement est plus répandu encore.
- Mais c’est à l’Angleterre que revient la palme.
- Voici, en effet, ce que nous lisons dans un journal de province, le Petit Var :
- « Les Anglais n’avaient jamais, jusqu’ici, passé pour fins gourmets. Ils aimaient mieux, sur leur table, la quantité que la qualité et ce n’est pas chez eux que Briliat-Savarin a puisé les préceptes dont il a parsemé son amusante Physiologie du goût. Mais la civilisation marche, le progrès s’impose, en cuisine comme en toute autre chose, et voici que l’Angleterre propage les écoles ayant pour but de répandre à tous les degrés de la société les bienfaits de l’art culinaire.
- n Londres possède déjà plusieurs institutions de ce genre» parmi lesquelles on cite, au premier rang, celle que M. Marshall a établie dans Mortimer-Street. Elle délivre pour sa part, chaque année, mille diplômes environ, au moyen desquels leurs possesseurs se procurent des positions très avantageuses. Il n’est pas rare qu’un diplômé de l’institution Marshall trouve immédiatement, ses classes finies, une place de 2500 à 4000 francs dans une riche famille anglaise.
- « C’est Mme Marshall,une femme d’une trentaine d’années, très intelligente, très jolie, très gracieuse, qui dirige l’école fondée par son mari. Elle a appris la cuisine à Paris et à Vienne auprès des principaux « chefs )) des grands hôtels de ces deux capitales, où les (( fines bouches » abondent. Son école est un entreprise purement privée, où l’on apprend spécialement à devenir un cuisinier ou une cuisinière de bonne maison.
- « Mme Marshall est très aimée de ses élèves. Un jour, pour lui exprimer leur reconnaissance, ils lui ont tait cadeau d un magnifique collier de diamants dont elle n’oublie pas de se
- parer, lorsqu’elle se rend dans une ville de province pour donner une « leçon publique » de cuisine.
- «La réputation de l’école Marshall n’ayant pas tardé à parvenir au x oreilles du gouvernement, celui-ci ne voulut pas laisser à l’initiative privée seule le soin d’apprendre à bien manger. Il se piqua d’amour-propre et fonda « l’École d’apprentissage culinaire » officielle, de South-Kinsington.
- « Là, l’enseignement, plus simple, plus bourgeois que chez Mme Marshall, permet aux familles qui ne peuvent se payer un vrai cordon bleu, connaissant tous les raffinements de la cuisine, de manger au moins îles mets habilement préparés.
- « Après les deux écoles dont nous venons de parler, il va maintenant en exister une troisième due à la haute aristocratie. De hauts personnages ont pris l’initiative de la création d’un véritable collège, où l’enseignement sera porté à son plus haut degré. Dans une réunion convoquée par la baronne de Burdett-Gouts, il a été décidé que l’institution porterait le nom d’« Ecole d’enseignement culinaire ». D’après le plan adopté, l’école aura des proportions monumentales. Elle s’élèvera dans Buckingham-Palace sur un emplacement superbe appartenant au richissime duc de Westminster.
- « L’école Marshall n’a qu’à bien se tenir. La nouvelle école, en effet, se propose de n’offrir à son aristocratique clientèle que des sujets hors ligne, capables de donner l’appétit aux estomacs les plus revêches.
- « Allons ! avec l’émulation qui nécessairement va régner entre les professeurs de ces différentes écoles, les Anglais ne peuvent manquer d’être les gens les mieux nourris du monde. Nous ne leur souhaitons qu’une chose, c’est, selon le mot d’un gourmand célèbre, de bien digérer ce qu’ils auront si bien mangé.
- «Mais nous devons aussi nous souhaiter à nous-mêmes, Français, de considérer avec plus d’attention les progrès que fait chez nos voisins d’outre-Manche ou d’outre-Vosges l’enseignement pratique, d’en rire moins et de l’imiter davantage.
- « Nous y aurions double profit : nous donnerions à nos enfants d’utiles débouchés dans la vie sociale, et M. Francisque Sarcey et bien d’autres auraient la satisfaction de savourer enfin un Navarin aux pommes fort soigné. »
- Nous ne pouvons rester en arrière. Ne fût-ce qu’au point de vue professionnel, il est temps que nous comprenions enfin l’urgente nécessité de créer des cours de cuisine.
- Dans toutes nos écoles féminines, un cours de ce genre devrait être institué. Des connaissances culinaires sont indispensables aux jeunes filles de condition modeste, par l’excellente raison, qu’une fois mariées, il léur faudra s’occuper elles-mêmes de leur intérieur, vaquer à tous les soins de leur ménage et préparer les repas de la famille.
- 11 y a là une sérieuse question d’économie domestique.
- Jean Mercœur
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- LE TELAUTOGRAPH
- Le Telautogi'aph du professeur Elisha Gray, est bien autrement précieux que le téléphone. C’est un télégraphe écrivant aux deux extrémités de la ligne, écrivant chez celui qui reçoit la communication et y reproduisant, avec une plume ou un crayon relié dans le même circuit, les mêmes caractères que trace, avec- un crayon ou une plume également dans le même circuit, l’expéditeur de la dépêche. Dans le téléphone, on reconnaissait le timbre de voix de la personne qui parlait; dans le télautogiaph, on reconnaîtra l’écriture.
- M. Elisha Gray exposait, du reste, dernièrement, dans les termes que voici, les résultats de son invention :
- « Vous êtes, disait-il, assis dans votre bureau, à Chicago ; prenez un crayon, écrivez-moi un message, et, à mesure que votre crayon se meut, ici, un crayon se meut simultanément et forme les mêmes lettres et les mêmes mots que vous. Ce que vous écrivez à Chicago est instantanément reproduit en fac-similé. Vous pouvez écrire dans toutes les langues, user d’un code chiffré, peu importe. Un artiste peut reproduire un dessin de la même manière. Les deux crayons sont en mouvement synchronique et il n’y a pas de raison pour ne pas travailler sur un circuit de 500 milles aussi bien que sur un circuit de dix. »
- Le telautograph supplantera le téléphone dans bien des cas, car il aura de grands avantages : il ne sera pas influencé par le bruit. Il sera moins affecté par les phénomènes d’induction, et jamais sujet à erreur. Quand on veut communiquer par le « telautograph », on pousse un bouton qui appelle, soit dans un poste, soit dans le bureau de la personne avec laquelle on veut causer. L’appelant prend sa plume ou son crayon et écrit son message sur une bande de papier. Le crayon ou la plume est attachée à deux petits fils et ces fils règlent le courant qui fait agir le crayon ou la plume à l’autre extrémité, sans aucune gène pour la personne qui écrit.
- (Le Globe)
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- ÉLECTRICITÉ
- Pendant un des derniers orages on a pu constater un singulier effet produit par un coup de foudre sur le Hauenstein (Soleure.) Cinq personnes, hommes et femmes, étaient occupées à râteler le foin, à dix pas environ d’un fil télégraphique, et se trouvaient sur une seule ligne pour ce travail. Tout d’un coup, elles tombèrent à la fois sur le sol, et ne se relevèrent de cet étourdissement qu’après un court espace de temps, et toutes avec le visage convulsionné; elles n’avaient rien entendu du coup de tonnerre, mais la cause de l’accident n’était pas difficile à trouver : un coup de foudre avait frappé la ligne télégraphique.
- D’autre part, pendant le violent orage qui a sévi lundi sur la Suisse septentrionale, il s’est produit à la chute du Rhin un phénomène inattendu. La foudre est tombée sur la conduite
- électrique qui va du parc du château de Laufen aux cartouches qui sont plantées chaque jour sur les rochers de la chute pour opérer le soir l’éclairage de celle-ci par des feux de bengale. Il en est résulté que les habitants des hôtels voisins du Rhin, ont eu, dans l’après-midi, sous les yeux le merveilleux spectacle de la cataracte s’illuminant à l’improviste de lueurs magiques, au milieu du déchaînement d’une des plus sombres et violentes tempêtes que l’on puisse imaginer dans notre pays.
- (Journal de Genève).
- Les grandes fortunes du Globe.
- La Revue des Deux-Mondes classe ainsi les fortunes particulières les plus élevées en Augleterre et aux États-Unis :
- REVENU
- NOMS ET NATIONALITÉS CAPITAL ANNUEL
- Jay Gould, américain . J. W. Mackay, améri- 1.375.000.000 70.000.000
- cain 1.250 000.000 62.500.000
- Rothschild, anglais. . . C. Vanderbilt, améri- 1.000.000.000 50.000.000
- cain 625.000.000 31.250.000
- J.-P. Jones, américain. Duc de Westminster, 500.000.000 25.000.800
- anglais John J. Astor, améri- 400.000.000 20.000 000
- cain W. Stevart, améri- 250.000.000 12.500.000
- cain Gordon Benett, améri- 200.000.000 10.000.000
- cain Duc de Sutherland, 150.000.000 7.500.000
- anglais Duc de Northumber- 150.000.000 7.500.000
- land, anglais Marquis de Bute, an- 125.000.000 6.250.000
- glais 100.000.000 5 000.000
- Le Gil Blas, de son côté nomme parmi les fortunes les plus considérables de France celle de M Olry, qui possède, assure-t-on, deux millions de revenus.
- Le prince de Luxembourg dont les revenus son estimés 1.500.000 francs.
- Le duc de Trévise qui possède 1.800.000 franc de rente.
- Puis celles de MM. Lupin, Edmond Blanc Edwards, Rophaël Bischoffsheim, Chauctiard, etc.
- La haut© banque est représentée par d’immenses fortunes.
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- LE DEVOIR
- La maison de Rothschild possède un capital estimé à près de 3 milliards.
- Le baron de Hirsch dont la fortune est de
- 1.200.000.000.
- MM. Mallet frères, célèbres banquiers qui ont une fortune colossale.
- Les fortunes industrielles sont également nombreuses. Les principales sont celles de MM. Lebaudy, Say, Schneider, propriétaire des usines du Greusot, Marinoni, Richard Henneny, etc.
- TROIS CŒURS D OR
- I
- LE BIBLIOMANE
- Certain jour du mois de mars de l’année dernière, il se passa un événement inouï rue des Jeûneurs, dans la 'vieille maison d’indiennes en gros Salomon Bajolot et Cie.
- Neuf heures du matin venaient de sonner aux divers cadrans du quartier, et le haut tabouret à rond de cuir de M. Crochat, l’employé principal aux écritures, ce tabouret, sur lequel, depuis près de vingt ans, il venait quotidiennement s’asseoir avec une ponctualité exemplaire, était encore inoccupé. De mémoire de commis et de tabouret, jamais ce phénix d'exactitude ne s’était oublié à ce point. Un retard d’une demi-heure, songez donc !
- Le chef de la firme sociale, M. Bajolot neveu, gros homme d’une cinquantaine d’années, fit justement son apparition dans le magasin.A peine fut-il entré qu’il aperçut, avec la promptitude de l’œil du maître, la place vide à la tribune.
- -- Où est Crochat ? demanda-t-il aussitôt d’un ton bourru qu’il aimait à se donner.
- — Il n’est pas encore arrivé, répondit le caissier derrière son grillage.
- — Pas encore venu !
- — 11 doit être malade, monsieur, s’empressa d’ajouter le comptable pour conjurer la mauvaise humeur du patron.
- — Malade ? Il ne l’est jamais... Malade, lorsque nous sommes accablés de besogne !
- Le terrible Salomon n’eut pas le temps d’en dire davantage. Un grand corps maigre, un peu voûté, se glissa par la porte entre-bâillée.
- — Ah ! le voilà ! s’écria en chœur tout le personnel, qui n’avait pas perdu un mot des réflexions du notable commerçant.
- C’était lui, en effet, le <t père » Crochat, comme on l’appelait quelquefois, bien qu’il fût célibataire et qu’il n’eût que quarante-cinq ans. Essoufflé, rougissant ainsi qu’un écolier en \ faute, il salua rapidement tout le monde, s’inclina en passant devant M. Bajolot neveu, et courut prendre possession de son tabouret, dont le coussin de cuir sembla pousser un soupir de satisfaction.
- j — Crochat, fit Salomon d’un air mécontent, vous vous dé-| rangez donc ?
- — Oh ! par exemple, comment pouvez-vous croire protesta timidement l’accusé.
- — En voilà assez ! Je n’aime pas les bavards.
- — Excusez-moi, monsieur. J’avais oublié quelque chose chez moi... mon porte-monnaie... et j’ai dû rebrousser chemin. C’est ce qui m’a retardé.
- En balbutiant son explication, l’honnète Crochat se mit ^ rougir de plus belle ; car il ne disait là qu’une partie de la vérité.
- Le petit Furet, le loustic de la boite, à qui les airs sévères du patron n’en imposaient guère, murmura en ricanant :
- — Bah ! je parie, moi, que le père Crochat était à la recherche d’une bonne fortune.
- — Oh 1 interrompit le pauvre homme suffoqué.
- — Ma foi,' reprit Bajolot neveu, quand un vieux garçon commence à se déranger...
- — Quoi ! vous aussi, monsieur ?...
- — Qui peut savoir jusqu’où il s’aventurera, acheva le gamin, en tournant prestement sur ses talons pour retourner à son ouvrage.
- Le délinquant devint cramoisi ; mais il ne prononça pas une parole de défense.
- Si cette taquinerie à moitié sérieuse troublait tant celui qui en était l’objet, c’est qu’il avait ou croyait avoir à se reprocher, en effet, un coup de tête, une folie, quelque chose à coup sûr d’anormal dans sa paisible existence.
- — Quelle pouvait bien être la cause du dérangement de ce brave Crochat ? pensez-vous peut-être à part vous, aimables lectrices.
- Rassurez-vous : Isidore Crochat était un citoyen aussi vertueux que rangé.11 habitait, rue de Chabrol, un petit logement composé de deux pièces, situé au cinquième étage et donnant sur un bout de jardin. Il s’était installé là vers l’époque où il était entré comme employé chez M. Bajolct neveu. Nullement misanthrope, mais timide à l’excès, ayant pour ainsi dire la passion de l’obscurité, étranger absolument à tous les plaisirs parisiens, ne connaissant enfin d’autre amour que l’amour des vieux livres, innocente manie, hélas ! il n’avait jamais cessé d’être cité comme modèle aux autres locataires de l’immeuble par la digne concierge Mme Muche.
- Dans la vie limpide et tranquille de l’excellent Crochat, cette femme au menton peut-être un peu trop poilu représentait seule l’éternel féminin sous son humble enveloppe. C’était une veuve bien conservée, qui portait gaillardement ses cinquante-trois automnes. Au moral, elle passait à bon I droit pour être ce qu’on appelle une bonne femme. Quant au physique, elle n’offrait de remarquable qu’une robuste constitution, ainsi que le port et ta démarche d’un vrai gendarme, plus une petite houppe de poils roux plantés sur la narine gauche ; cette houppe, d’une variété extraordinaire d’expression,
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- était la note dominante de la physionomie de Mme Muche ; j toutes les comméres des alentours s’inclinaient devant ce genre de supériorité.
- De même que, depuis environ un quart de siècle, Isidore Crochat n’avait changé ni d’emploi ni de domicile, de même il n’avait point changé de femme de ménage. Et pourquoi se serait-il privé des services de l’obligeante portière ? Qui donc J mieux qu’elle, aurait met ité sa confiance ? Quelle autre eût été plus exacte à lui apporter, chaque matin, à sept heures et demie précises,la tasse de café au lait et le croissant traditionnel dont se composait invariablement le seul repas qu’il prît au logis ? Quelle main plus discrète et plus soigneuse eût passé le plumeau sur les tablettes de son étagère encombrées de bibelots et eût épousseté surtout les bien-aimés bouquins de sa bibliothèque ?
- Dès le principe, Mme Muche avait remarqué la ponctualité d’Isidore à lui payer ses gages et le terme, et la sainte horreur qu’il avait de n’jmporte quelle espèce de dettes. Quel moraliste dira le chemin qu’on peut taire dans le cœur d’une concierge sérieuse avec des qualités de cet ordre ?
- Donc, la susnommée avait tout d’abord voué de la considération à « son monsieur ». Puis,avec le temps,un attachement de douce créature s’était mélé à sa déférence. Et M. Crochat le lui avait largement rendu. Après dix ans, le maître et la ménagère en étaient venus à se souhaiter leur fête, modestement, à l’aide d’un bouquet pas cher ou d’un fichu dans les prix doux ; mais on ne regarde que l’intention, n’est-il pas vrai ?
- Ce fut Mme Muche qui commença, d’ailleurs. Son locataire eut beau se récrier, l’usage était établi, et devint bientôt réciproque. L’année d’ensuite, nouveau coup d’Etat. Mme Muche insinua pour la première fois une observation à M. Crochat à propos de ses folles dépenses en vieux livres, comme s’il n’en avait pas déjà le double de ce qu’il pouvait lire en revenant de sa boutique. Elle soupçonnait, fort justement, du reste, que le malheureux abandonnait aux bouquinistes tout le superflu de ses maigres appointements, au risque de ne rien mettre de côté pour les en cas de l’avenir. Elle osa se montrer inquiète. Isidore Crochat ne trouva aucune réponse à lui objecter.
- —- Ce n’est pas tout, continua-t-elle alors bravement, je suis sûre que vous vous privez souvent du nécessaire afin d’acheter qnelque volume dépareillé. Je voudrais bien surveiller vos diners à la crémerie ! Toutes les fins de mois, vous maigrissez à vue d’œil!...
- Cela fut dit d’une haleine. La petite houppe frémissait de tant d’audace.
- — Mme Muche, répondit Crochat avec embarras, vous n’ignorez pas que je suis incapable de faire des folies.
- Il se flattait un peu le digne homme. Témoin l’aventure qui retardait aujourd’hui son arrivée au bureau.
- Certes, il était parti de chez lui à l’heure voulue et n’avait vilement l’habitude de l’école buissonnière. Chaque matin,
- il résistait courageusement à la tentation des éventaires qu’il rencontrait forcément sur sa route ; il réservait pour midi son excursion journalière le long des étalages de bouquins sur le boulevard Bonne-Nouvelle ou dans les voies adjacentes. Ce n’était qu’après un déjeuner sommaire, pris à la hâte dans un établissement de bouillon de la rue de Cléry, qu’il retournait explorer ces trésors, pendant trois quarts d’heure environ, en attendant l’heure réglementaire de sa rentrée au magasin. Trois quarts d’heure, c'était bien peu ! mais comme il se rattrapait, par contre, le dimanche, quand il faisait beau, poussant alors ses pas jusqu’aux quais, la véritable patrie des amateurs. Alors quelles promenades intéressantes du Pont-Neuf au Palais-Royal ! Comme il aimait, comme il connaissait ce paysage qui a Notre-Dame et les Tuileries pour horizon ! Le malheur, c’est que Crochat n’était pas riche avec ses deux cents francs par mois, et que sa sortie favorite était, pour ainsi dire, pavée de tentations !
- C’est à quoi il songeait sûrement ce jour-là même, tout en s’acheminant du côté de sa besogne ordinaire ; car,au moment de quitter la rue d’Hauteville pour traverser le boulevard, il se retourna, jetant un dernier regard mélancolique sur une petite bibliothèque installée en plein vent, à cette place, depuis la veille, et qui évoquait sans doute en son âme le souvenir de la longue file de celles qui couvrent les parapets des quais, snr la rive gauche.
- — Après tout, se disait-il philosophiquement, à quoi me servirait de passer là une partie de la journée ? On ne fait plus se trouvailles, ou presque plus. Le métier de chercheur se gâte ; il faut trop marchander maintenant, et je ne sais pas. Ces corsaires de bouquinistes suivent les ventes publiques, reçoivent les catalogues, sont à la piste des moindres occasions, connaissent le prix des choses, à très peu d’exceptions prés. Quelle différence jadis ! comme tout dégénère !
- Ce disant, il s’engageait dans la rue Poissonnière.
- En cet instant-là, eut-il un battement de cœur ou un remords qu’il ne put étouffer, toujours est-il qu’il s’arrêta devant une boutique en désordre, celle d’un marchand de ferraille, nouvellement ouverte, où gisait pêle-mêle sur le sol, un sac de vieux papiers, de registres disloqués, de brochures en lambeaux, de volumes incomplets. Ces épaves, ces guenilles de livres avaient l’aspect navrant des choses naufragées et perdues. Cela s’échappait du sac béant, çà et là éventré, et quelques feuillets d’un ancien almanach, souillés, déchirés, misérables, s’en allaient déjà sur le trottoir comme entraînés vers l’agonie du ruisseau.
- Dans ce fouillis lamentable, un certain objet frappa cependant les yeux clairvoyants de Crochat.
- Cet objet était une reliure en veau tout usée, adhérant tant bien que mal à un volume in-12 poudreux, mais, en somme, en bon état ; et, qui s’y serait attendu ? ce volume était le Calendrier historial de Jean de Tournes : une merveille!
- Adolphe Rosay (A suivre)
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- Les Écoles du Familistère.
- Chaque année, les examens du Certificat d’Etudes j nous offrent l’occasion d’apprécier l’enseignement ! donné dans les Ecoles du Familistère.
- Sur H9 élèves qui se sont présentés dans le canton de Guise, 21, dont 10 garçons et 11 filles, appartenaient aux Ecoles du Familistère.
- Sur 101 candidats admis, il y en a eu 20 de nos écoles, soit le cinquième du nombre total.
- Voici la liste des élèves reçus avec les points et leurs numéros d’ordre :
- GARÇONS 2® Evens Léopold, 68 p. 11e Seret Charles, 61 18e Josquin Paul, 57 23e Macaigne Gust. 56 1/2 27e Delzart Wilfrid, 55 29® MagnierEdmond 541/2 38e Blondelle Edm. 51 1/2 38e Laporte Jules, 511/2 38® Point Alexis, 514/2 41e PrudhommeEd. 51
- FILLES
- 4e Létot Louise, 74 10e Lefranc Aline, 70 1/2 17e Vachée Marthe, 64 1/2 19e Maréchal Zoé, 63 1/2 21e Cartigny Hélène 61 3/4 27e Sarrazin Jeanne 58 30® Régnier Jeanne, 57 1/4 31° Vinchon Palm. 57 35° Maillard Louise, 56 1/4 36e Fanielle Alice, 56
- De plus, sept élèves ayant déjà leur Certificat d’Etudes ont obtenu la mention de dessin. Ce sont, par ordre alphabétique :
- Beaurain Fidéli.
- Berle:nont Jules.
- Blairont Charles-
- Brancourt Georges.
- Migrenne Gabrielle.
- Proix Léon.
- Tardier Jules.
- Ajoutons que ces derniers élèves ont subi l’examen oral d’une façon remarquable.
- Enfin, 10 élèves ont pris part à un concours de dessin proposé par le manuel général et ont remporté un réel succès.
- Sur 89 élèves qui concouraient dans le cours élémentaire, les 5 élèves du Familistère ont été classés les premiers avec la note maximum 10. Ce sont :
- Arnold Paul llennequin Blanche.
- Caure Jules. Maillard Louis.
- Sarrazin Georges,
- Cent quatorze élèves concouraient dans le cours moyen. Les deux élèves du Familistère arrivent avec les numéros d’ordre 9 et 40 et la même note 9 que le 4e. Ce sont Point Alexis et Lavabre Fernand.
- Sur 112 élèves qui concouraient dans le cours supérieur,deux : Grandin Jules et Tardier Jules, du
- Familistère, occupent le 3e rang avec la même note 9 que le premier.
- Le 3e de nos élèves, Défontaine Alfred, arrive 17e avec la note 7.
- Comme on le voit, ces résultats peuvent se passer de commentaires, et sont pour nous la meilleure manière de prouver que l’enseignement continue de progresser dans les écoles du Familistère.
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- NÉGROLOGIE
- Nous avons le regret d’apprendre la mort d’un des membres les plus anciens, les plus intelligents, les plus sympathiques de l’école sociétaire. A-S. Morin, avocat, publiciste, ancien membre du conseil municipal de Paris, auteur de nombreux ouvrages philosophiques, est mort laissant de nombreux amis qui le regrettent et qui conserveront toujours sa mémoire. Jusqu’à l’âge le plus avancé il ne cessa de mettre son abondante érudition, sa parole heureuse et facile au service des revendications équitables. 11 fut le défenseur de toutes les grandes causes : le droit des femmes, la paix par la justice, la libre-pensée, l’harmonie dans les relations sociales de toute nature et debout degré,
- En annonçant sa mort, tous les journaux ont constaté que c’est à lui que la cause de la crémation est redevable de son succès.
- Conformément à son désir, le corps de A-S Morin a été transporté à Milan pour être incinéré.
- COMITÉ DES CONCOURS POÉTIQUES
- DU MIDI DE LA FRANCE Anciens concours poétiques de Bordeaux
- APPEL AUX POETES
- Le Quarante-unième Concours poétique ouvert en France le 15 Août 1888, sera clos le 1er Décembre 1888. — Vingt médailles, or, argent, bronze seront décernées.
- Demander le Programme, qui est envoyé franco, à M. Evariste Carrance, Président du Comité, 6, rue du Saumon, à Agen, Lot-et-Garonne.— Affranchir.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 30 Juillet au 5 Août 1888 Naissances.
- Le 1er Août, de Lefèvre Henriette, fille de Lefèvre Eugène et de Pesant Marie.
- Le 3 Août, de Rachelet Hélène,Georgette, fille de Bacheîet Eugène et de Grançon Angéline.
- Le 5 Août, de Froment Julia, fille de Froment Jules et de Duchange Léonie.
- Décès.
- Le 30 juillet, de Lenobte Marie, Louise, épouse de Jouron Léonard, âgée de 44 ans et 2 mois.
- Le 30 juillet, de Macaigne Lucile, Emilienne, âgée de 9 mois.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baréé
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- Tome 12.- N* 519
- Dimanche 19 Août 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- GRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ OOZDIZEsT, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ON
- s’abonne également
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
- France
- On an...............10 tr. »»
- Six mois .... 6 »»
- Trois mois ... 3 t>»
- Union postale
- On an . . . . . 11 fr. » Antres pays
- On an...............13 fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 5, rue Neuve des Petits-Champs
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- Coup d’œil sur la situation. — Le Traité d’arbitrage avec les Etats-Unis. — Paix et arbitrage international. — L’incident de Massaouah. — Avis. — Chronique de la Paix. — Encore le congrès de la tuberculpse. — Les Sociétés italiennes de la paix. — Les théoriciens de la Paix Universelle. — Appel à la presse et au peuple de l’Allemagne sur la question de paix ou de guerre.— Appel adressé aux membres des sociétés de la paix.— Congrès de la ligue internationale de la paix et de la liberté.
- COUP D’ŒIL SUR LA SITUATION
- Jamais, peut-être, les aspirations pacifiques du peuple français ne furent plus vivaces,plusard entes, plus raisonnées ; jamais, certainement, elles ne s’affirmèrent avec plus de force, de netteté, de clarté.
- Le Christ a dit : Si les enfants ne parlaient pas, les pierres mêmes parleraient. Les pierres parlent. LHes parlent plus haut que les hommes qui hennent les rênes du gouvernement,plus haut que *a presse, organe de l’opinion publique et des PWis. Elles crient l’évidence.
- Tous les mensonges, toutes les calomnies qui Codent à nous représenter comme une nation lessive,viennent se briser contre les grandioses instructions du Champ de Mars, le mal nommé, 611 cotte occurrence.
- L’exposition universelle est la plus solennelle déclaration de paix qui ait été faite depuis l’année 1878.
- On a vu, sinon une provocation, du moins une maladresse blessante pour les autres puissances dans le choix de la date.
- Cependant, si l’on excepte la Russie, il n’est pas une seule nation européenne qui ne vive sous le régime inauguré par la convocation des États généraux en mai 1789.
- D’ailleurs une exposition est une solennité d’ordre essentiellement économique, et l’année 1789 ainsi que le rappelait naguère le directeur de l’Exposition ne le cède à aucune autre à ce point de vue.
- De grands progrès scientifiques et industriels marquent, en effet,cette année qui fut celle où l’on proclama la liberté économique.
- L’année 1789 a vu la création de la science électrique par Volta et Gavarni,Ies perfectionnements apportés à la machine Stephenson par Fulton, le perfectionnement du métier de Jacquard par Yaucanson, les découvertes de Philippe de Girard, et la naissance de l’aérostation.
- On semble redouter des troubles pour la commémoration de cette grande époque. Par qui la paix pourrait-elle être compromise ? Ce n’est certainement pas par la France.
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- On peut être assuré que tous ]es efforts de notre j pays tendront au maintien et à la consolidation de la paix.
- La paix sera-t-elle troublée malgré sa volonté Et le danger, si danger il doit y avoir, viendra-t-il de l’intérieur ou du dehors?
- On a fait grand bruit, dans ces derniers temps, de l’agitation à laquelle Paris était, disait-on, en proie. Une certaine presse qui avait le droit de se souvenir que le journal est une marchandise,mais qui oubliait trop, en cette circonstance,le mal qu’elle pouvait faire à son pays, et le parti qu’on pouvait tirer de ses racontars, à l’étranger, grossissait à plaisir les moindres incidents des grèves qui se sont produites, donnant à quelques manifestations bruyantes, très rares, les proportions d’une révolution politique et sociale.
- Il faut en rabattre.
- Il existe, en effet, à Paris, en ce moment, deux mouvements grévistes absolument distincts. L’un, celui des terrassiers, paveurs, etc., poursuit dans le plus grand calme un but nettement déterminé : un minimum de salaire, un maximum d’heures de travail.L’autre celui des garçons limonadiers et des garçons coiffeurs, n’a pas de but bien tracé. Le motif allégué, la suppression des bureaux de placement ne suffit pas à expliquer un mouvement de cette nature, auquel ne prennent part, d’ailleurs, que les ouvriers inoccupés.
- En réalité, il ne s’agit pas ici d’une véritable grève, mais d’une sorte d’insurrection contre une institution d’ordre absolument privé. Les bureaux de placement sont, en effet, des établissements analogues à tous les établissements commerciaux, qui font payer, comme ils l’entendent, les services qu’on leur demande. Ce sont des intermédiaires onéreux sans doute, mais il n’est pas plus obligatoire d’y avoir recours qu’à n’importe quel autre intermédiaire.
- Les grévistes de cette catégorie réussiraient-ils, — autre but poursuivi,—à faire passer de la poche des patrons dans la leur, le pourboire, cette ridicule et lourde taxe que les consommateurs s’imposent volontairement, on ne pourrait que s’èn réjouir pour eux, puisque tel est leur désir, sans toutefois avoir â constater un grand pas de fait dans la voie de la solution de la question sociale, même en ce qui les concerne spécialement, ce qu’il serait facile de démontrer.
- En tout cas, si légitimes que puissent être leurs revendications, les manifestations auxquelles elles ouf donné lieu vont à côté du but. En outre, ces 1
- 1 manifestations ont été grossies démesurément, et comme à plaisir.
- Des vitres ont été cassées, mais la révolution ne s’est pas précipitée par la brèche, et pour quelques tombereaux vidés, Paris ne ressemble pas à une ville en ruine.
- Certes, nous prenons au sérieux la moindre manifestation du mal qui travaille la société, mais nous ne pouvons pas voir les faits accomplis autrement qu’ils sont, et nous affirmons, sans crainte d’être démenti par les gens de bonne foi, qu’en dépit de quelques incidents regrettables, qui se sont produits sur certains points de Paris, la physionomie générale de la capitale n’a pas varié un seul instant.
- Les mouvements qui s’y produisent sont si peu menaçants pour la sécurité des étrangers, qu’au début de la grève des terrassiers, les travailleurs français ont solidarisé leur cause avec celle des travailleurs étrangers, estimant avec raison quë dans le monde du travail, il n’y a d’étrangers que ceux qui ne travaillent pas.
- Si la situation,en France,est restée sensiblement la même, cela ne veut pas dire qu’elle soit satisfaisante.
- Les grèves sont les indices momentanés d’un mal permanent dont notre pays n’a pas le monopole : l’insécurité des travailleurs, dans la société actuelle.
- Alors, pourquoi la France est-elle l’objet d’une méfiance toute particulière.
- Cette méfiance est comme le résultat d’un mot d’ordre, A quelles fins politiques sert-elle ? Qui le sait? Les impressions des pasteurs des peuples sont mobiles, et leurs plans sont changeants.
- Hier, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie se formaient en bataillon carré faisant face à la Russie, face à la France. Aujourd’hui, changement de front, la Russie n’inquiète plus l’Allemagne, la France reste menacée ; l’Autriche par contre se méfie.
- Nous n’avons pas l’intention de nous livrer à l’examen de ces revirements, d’en examiner les causes et d’en tirer des conclusions. Nous nous bornerons à constater que le résultat le plus sensible de l’entrevue de l’empereur d’Allemagne et du Czar, c’est une prolongation de là trêve armée.
- La trêve armée, voilà l’éternelle cause de fin' quiétude qui pèse sur la situation et du malaise général.
- Si les budgets européens sont en déficit,si révolution économique et sociale est entravée, c’est a * la trêve armée qu’on le doit.
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- Nous l’avons dit maintes fois, nous ne nous lasserons pas de le répéter.
- « U faut le dire bien haut, parce que c’est la vérüé et une vérité contestée seulement par des adversaires de mauvaise foi, la charge principale de nos finances, la selle de plomb qui alourdit le budget, ce sont les dépenses des départements de la guerre et de la marine.
- « Depuis 1 870,l'Europe n’est plus qu’un vaste camp. Au milieu des nations armées, nous vivons sur le pied de guerre. Chaque invention nouvelle, chaque perfectionnement dans l’art de la destruction, se chiffrent pour nous par des dépenses qui échappent à toutes les prévisions. Quoi qu’on ait dit, la fabrication du fusil Lebel a suivi une progression constante et ininterrompue qui n’a pas été ralentie pendant une seconde. Notre flotte est complètement transformée. Mais au prix de quels sacrifices avons-nous obtenu de pareils résultats ?... »
- Ainsi parlait tout récemment, dans le département qu’il représente à la Chambre, le ministre de l’agriculture à qui ses commettants demandaient des économies.
- Lorsque, quelques jours après la séparation des Chambres, la Commission du budget s© sépara à son tour, elle avait à peine réussi à opérer une quinzaine de millions d’économie sur les divers budgets.
- Restaient à examiner les budgets de la guerre et de la marine. Or, les deux ministres de la guerre et de la marine déclarèrent qu’ils n’acceptaient pas la moindre réduction sur leurs budgets respectifs et 1 que, plutôt que de prendre la responsabilité de diminutions qui leur seraient imposées, ils donneraient leur démission.
- La commission du budget n’a pas voulu créer en l’absence des Chambres une crise ministérielle. Elle s’est ajournée sans rien résoudre.
- R faut bien cependant que le gouvernement se Pénètre de la nécessité d’équilibrer le budget, et P°ur cela il faut trouver 400 ou 450 millions. Où éprendre, puisque tous les ministères réunis, à lexceptiou des ministères gros dépensiers : la ^erre,la marine elles travaux publics,ne peuvent fournir qu’un chiffre d’économies insignifiant ?
- Ou aura recours à de nouveaux impôts. La liste 611 est bien longue et la charge bien lourde. N’im-on s’efforcera de trouver dans le remanie-des anciens impôts et dans la création de
- a°uvelies taxes, un certain nombre de millions.Et Puis ?
- Se résignera-t-on à arrêter un minimum de dépenses pour la guerre et pour la marine?
- Les engins de guerre deviennent de plus en plus puissants. La science invente chaque jour de nouveaux explosifs. Les ouvrages de défense qui, il y a une quinzaine d’années, ont absorbé tant de millions sont tous à recommencer.
- Et lorsque de nombreux millions auront été consacrés à leur réfection; alors surgira un nouvel engin,qui nécessitera une nouvelle transformation.
- Peut-on prévoir la fin d’une pareille tâche ? Non. Pas plus qu’on ne saurait prévoir la fin des inventions et des découvertes.
- Ce qui est vrai pour la France, l’est aussi pour les autres pays de l’Europe.
- Comparons un instant la situation des États désunis de l’Europe, avec celle des États-Unis d’Amérique. Les éléments de la comparaison nous sont fournis par ce qui se passe à l’heure actuelle dans ce dernier pays.
- Aux Etats-Unis comme en Europe, la grande préoccupation publique est la situation budgétaire et cette question prime si bien toutes les autres, qu'il semble que les vieilles divisions de partis aient disparu pour faire place à une classification nouvelle basée sur les diverses conceptions provoquées par la nécessité d’équilibrer le budget.
- L’absence d’équilibre du budget est là, comme dans la vieille Europe, une cause d’inquiétude et de périls. Mais quelle différence essentielle !
- Tandis qu’en Europe on s’efforce d’obtenir cet équilibre par ladiminution des dépenses, et surtout par l’augmentation des recettes, en Amérique, on s'ingénie à trouver les moyens d’augmenter les dépenses, et surtout de diminuer les recettes. Car l’excédent va sans cesse grossissant,et l’on redoute les dangers très réels d’une phlétore du Trésor public.
- Le militarisme n’existe pas en Amérique, mais la misère y étalé ses plaies comme dans la vieille Europe. Que n’y institue-t-on l’hérédité de l'État et la mutualité nationale sur les bases proposées par M. Godin. La consommation se mettrait vite au niveau de la production, et le nouveau monde donnerait à l’ancien le magnifique exemple de la solution du problème social !
- Le travail a besoin de paix. L’union des États assure la paix, et enfante cette abondance de richesses grâce auxquelles on donnera, à tous, les garanties de la vie : travaillons à la constitution des Etats-Unis d’Europe.
- J. Pascaly.
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- LE TRAITÉ D’ARBITRAGE
- avec les États-Unis
- Une lettre de M. F. Passy
- Bien que la plupart des détails qu’elle renferme soient connus de nos lecteurs, nous croyons devoir publier tn entier la lettre que M. F. Passy vient d’écrire au directeur du journal le Matin parce qu’elle constitue un précieux document de l’histoire des efforts tentés en faveur de l’arbitrage :
- Voici cette lettre :
- Monsieur.— Le Matin, dans lequel depuis dix-huit mois M.Jules Simon poursuit contre la guerre une si admirable campagne, m’a fait,il y a trois ou quatre semaines, l’honneur de s’occuper de moi à l’occasion de la proposition de résolution tendant à la conclusion d’un traité permanent d’arbitrage avec les États-Unis d’Amérique que, de concert avec un grand nombre de mes collègues, j’ai déposée sur le bureau de la Chambre des députés.
- Cet article, en appelant l’attention sur un sujet trop souvent négligé par la presse, a été le signal de beaucoup d’autres qui, s’ils ne témoignent pas toujours d’une connaissance bien précise des faits, attestent au moins une préoccupation sérieuse et de plus en plus vive de l’opinion.
- Vous avez bien voulu, pour répondre à cette préoccupation et pour compléter par des informations certaines les premiers renseignements contenus dans vos précédents articles, m’autoriser à vous envoyer, s’il y avait lieu, quelques communications. C’est ce que je voudrais faire aujourd’hui, en indiquant, aussi exactement que possible, comment a été engagée la question, et qpel est, à l’heure qu'il est, l’état, je ne dirai point des négociations, mais tout au moins des démarches et des actes, non seulement officieux, mais parlementaires, des deux côtés de l’Atlantique. De récentes entrevues avec l’honorable M. Cremer, membre du Parlement anglais et secrétaire générale de la Société ouvrière de la paix, de Londres, et la possession des comptes rendus du Sénat des États-Unis et d’autres documents me permettent, je le crois, de le faire avec quelque compétence.
- On sait que, depuis assez longtemps déjà, à la suite des heureux résultats d’un grand nombre d’arbitrages parmi lesquels il suffit de citer ceux relatifs à l’affaire de l’Alabama et à l’affaire des Carolines, divers parlements : ceux de la Grande-Bietagne, de l’Italie, de la Belgique, des Pays-Bas, de la Suède, du Danemark et même celui de la France, en 1878,avaient émis des vœux en faveur de l’amélioration du droit international et de la régularisation des procédés amiables pour la solution des conflits entre les .différentes puissances. Des motions nombreuses avaient notamment été faites dans ce sens devant le congrès des Etats-Unis ; plusieurs présidents, parmi lesquels le général Grant, n’avait pas caché qu’ils y étaient favorables. Élles n’avaient pas été définitivement adoptées et l’on sait que le président des États-Unis, pour être en droit d’ouvrir des négociations soit politiques, soit commerciales, a besoin d’y être spécialement autorisé par un vote du Sénat rendu à la majorité des deux tiers, après un
- rapport favorable du comité des affaires étrap. gères.
- Quoique ces conditions n’eussent pas encore été remplies,la répétition des motions du môme carac-tère et l’accueil de plus en plus sympathique qu’elles rencontraient parut aux personnes animées de sentiments analogues en Angleterre une raison suffisante pour motiver de leur part des démarches auprès du gouvernement et du Sénat des États-Unis, et dans le courant de l’automne dernier, M. William Jones d’abord, au nom delà société de la Paix de Londres, dont il est le secrétaire général, puis une délégation de douze mem-bresduParlement anglais dont faisaient partie entre autres M, Cremer nommé plus haut et M. Playfair se rendirent à Washington. Ces derniers étaient porteurs d’une Adresse signée par 233 membres de la Chambre des communes et approuvée d’ailleurs par bon nombre de membres de la Chambre des lords, par laquelle ils se déclaraient prêts à soutenir et à appuyer par tous les moyens en leur pouvoir toute proposition venant du gouvernement des Etats-Unis qui tendrait à la conclusion d’un traité permanent et général d’arbitrage entre le Royaume-Uni et la République américaine. Ils se bornaient à dessein, pour ne pas compliquer la question, à nommer les deux grandes branches de la famille anglo-saxonne, mais en ajoutant et les autres nations qui voudraient suivre leur exemple, ils ne cachaient pas leur espérance de voir, une fois la voie ouverte, d’autres y entrer à leur suite.
- L’accueil fait à ces délégations par le président Gleveland et par les membres du comité des affaires étrangères, sans les engager au-delà de ce que leur permettait la constitution, fut des plus cordiaux. Us furent reçus également avec la plus grande sympathie dans la plupart des grandes villes qu’ils eurent l’occasion de visiter. Toutes les classes de la population, à peu près sans exception, se montrèrent favorables à l’idée qu’ils étaient venus soutenir, et les deux grandes associations ouvrières qui se partagent l’influence aux Etats-Unis, les Chevaliers du travail et la Fédération américaine des travailleurs, se montrèrent disposées à les appuyer de toute leur influence. La dernière, dans son assemblée générale tenue depuis le voyage des délégués anglais, s’est prononcée favorablement, à l’unanimité moins deux voix qui sont celles d’Irlandais en ce moment hostiles à l’Angleterre. La première avait eu son assemblée peu de temps avant leur arrivée et n’avait pu par conséquent s’occuper de la question ; mais M. Cremer croit pouvoir dire d’après ses conversations avec le président M. Powderly e! les autres membres influents,que ses sentiments sont les mêmes et qu’à sa prochaine assemblée, en septembre, elle se prononcera comme son émule.
- Ces constatations ne pouvaient évidemment laisser aucun doute sur les véritables dispositions de ta nation américaine à l’égard de l’arbitrage-Toutefois on pouvait et l’on devait peut-être con; sidérer comme peu probable qu’aucun acte décisif pût intervenir avant l’année prochaine. G’eSl au mois de novembre, en effet, que doit avoir ljeU l’élection présidentielle qui, pour quatre années, j modifiera ou renouvellera le gouvernement de * l grande République américaine. Il était naturel a
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- penser que, jusqu’à cette reconstitution des pou- j voir** le président et le Sénat lui-même, quelque pussent être leurs dispositions, croiraient devoir observer une certaine réserve, afin de laisser à la pouvelle administration la responsabilité en même temps que l’honneur du parti à prendre. Ce n’est pas tout à fait ce qui a eu lieu, et la question, dans ces derniers temps, a fait des pas nouveaux et importants.
- Le 12 décembre 4887, un bill, déjà précédé d’ailleurs de plusieurs autres dans le même sens, a été introduit au Sénat par M. V^ilson, de l’Etat d’Iowa, à l’effet de provoquer une entente pour l’arbitrage entre les gouvernements du nord, du centre'et du sud de l’Amérique et tous autres gouvernements que le president des Etats-Unis pourrait inviter à conférer de cette entente. Ce bill a été, après deux lectures, renvoyé au comité des affaires étrangères.
- Le 9 avril 1888, M. Allison, personnage considérable et l’un de ceux entre lesquels se sont parta-tagés les suffrages du parti républicain pour la future candidatur e à la présidence, a introduit un bill qui a été également lu deux fois et renvoyé au comité des affaires étrangères. Ce bill, qui est spécialement visé dans la proposition de résolution actuellement soumise à la Chambre des députés, avait pour objet « le maintien de la paix entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France par l’institution d’un tribunal permanent d’arbitrage.»
- Le 43 juin enfin M. Sherman, au nom du comité des afïaires étrangères, proposait une résolution invitant le président à négocier avec tout gouvernement entretenant avec les États-Unis des relations diplomatiques dans le but de résoudre pacifiquement, par l’arbitrage, tout différend qui ne pourrait être arrangé par l’action diplomatique.
- Il faisait remarquer, sur une observation du président, que cette résolution exprimait le sentiment général au sujet des bills qui réclamaient entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France l’établissement d’ün tribunal permanent d’arbitrage. Le correspondant du Daily News télégra- i phiait le 15 que le Sénat avait adopté sans discussion la résolution proposée par M. Sherman au nom du comité des affaires étrangères. Il ajoutait seulement que le sénateur Ridleberger, connu en sa qualité de champion de l’Irlande pour ses sentiments hostiles à l’Angleterre, avait demandé que la résolution fût soumise à une délibération nouvelle afin d’en distraire le règlement de l’affaire pendante avec le Canada au sujet des pêcheries, laquelle, sans cette précaution, se trouverait soustraite à l’action du Sénat.
- , Cette réserve est la seule, d’après mes informations actuelles, qui paraisse avoir été faite contre l’idée du traité d’arbitrage demandé par les bils soumis au Sénat américain et apnuyé par les députés anglais.Elle s’explique par les préventions qui existent à l’égard de l’Angleterre dans la partie irlandaise des électeurs américains. Rien de Pareil n’existe à l’égard de la France,pour laquelle on ne professe, dans toute l’étendue des Etats-duis, que des sentiments de bienveillance sans Mélange.Aussi, les personnes le mieux à même de Juger estiment-elles que c’est avec la France que ?era très prochainement et très facilement conclu e.premier traité qui fera enfin de l’arbitrage la 101 de deux grandes nations, et n’hésitent-elles .
- pas à affirmer, comme nous l’a formellement déclaré M.Cremer,que le jour où ce grand fait sera accompli,une explosion d’enthousiasme universel éclatera d’une extrémité à l’autre de la grande République américaine.
- Toujours est-il que, dès maintenant, aux États-Unis comme en France, un courant puissant et toujours croissant d’opinion réclame ce grand progrès. Le jour où,consacrant par un vote en séance publique la résolution pour laquelle le vote de ses bureaux permet de préjuger cet accueil favorable, la Chambre des députés aura, comme le Sénat des Etats-Unis, encouragé son gouvernement à entrer en négociations formelles, les choses seront, autant qu’elles pourront l’être, au même point de part et d’autre, et l’on ne saurait douter qu’une fois à ce point, le reste ne soit plus qu’une affaire de forme qui ne souffrira pas grande difficulté.
- Nous ne craignons pas de dire qu’aucun traité, depuis celui par lequel la France a assuré son appui à la République naissante des Etats-Unis, n’aura été d’aussi grande importance et aussi fécond en conséquences bienfaisantes.
- Frédéric Passy, Membre de l’Institut, député de la Seine.
- La Justice fait suivre la reproduction de cette lettre des réflexions suivantes :
- « L’idée de l’arbitrage pour le règlement des difficultés internationales — quoique vieille comme le monde — faisait encore sourire, il n’y a pas bien longtemps. Elle commence à passer cependant dans le domaine des faits.
- « Est-il possible que des efforts aussi généreux puissent rester sans résultat ? Est-il croyable qu’un exemple aussi probant que l’affaire de l’Alabama n’ouvre pas les yeux aux plus incrédules ? %
- « Ici nous applaudissons de grand cœur à la noble propagande de la Ligue de la Paix.
- « Certes, nous ne nous illusionnons pas.
- « Tant qu’il existera des gouvernements despotiques ne s’appuyant que sur la force, comprimant toutes les aspirations des peuples et cherchant à relever incessamment leur prestige par des agrandissements de territoire ; tant que les nations ne seront pas souveraines maîtresses de leurs destinées ; tant que de prétendus traités de paix réserveront entre deux articles l’impérissable levain d’une guerre nouvelle ; tant que les nationalités librement consultées ne se seront pas définitivement constituées; tant qu’il existera enfin des, peuples opprimés, la guerre pourra s’allumer encore d’un bout du monde à l’autre.
- « Mais le progrès, si lent qu’il soit, suit inexorablement sa marche. Honneur à ceux qui le précèdent,peuples et penseurs ! L’arbitrage, c’est l’idéal.Allons vers lui. Qui sait ? Le bon exemple est peut-être contagieux...
- « Et si le malheur des temps veut que cette fin de siècle soit dominée par cette sinistre parole de M. de Moltke « La paix est un rêve.Et ce n’est pas un beau rêve », faut-il pour cela désespérer de voir l’aurore d’un temps nouveau où nos fils pourront traiter la guerre d’épouvantable cauchemar?»
- Comme détail complémentaire sur. l’état delà question ajoutons que M. Cremer, député ouvrier
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- au Parlement anglais, a eu dans le courant du mois de juillet, à Paris, un entretien avec M. Goblet, ministre des affaires étrangères. Le député anglais a informé M. Goblet que la députation qui s’était rendue, l’automne dernier, aux États-Unis, avait constaté dans ce pays l’existence d’un sentiment très favorable à la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent avec la France. M. Goblet aurait répondu, suivant M. Cremer, qu’il aurait personnellement le plus grand plaisir à conclure un traité de ce genre avec les Etats-Unis,mais que la situation particulière de la France lui rendait difficile de prendre l’initiative en cette matière.
- .Une circulaire signée par onze membres de la Chambre française, parmi lesquels MM. Passy, Barodet et Yves" Guyot, a été adressée aux membres du Parlement anglais, pour les inviter à prendre part à une conférence qui devra se réunir le 31 octobre, à Paris.
- Le but de cette, conférence est de déterminer la voie à suivre pour arriver à la conclusion de traités d’arbitrage entre la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis.
- M. Clémenceau n’a pas signé la circulaire,mais il aurait néanmoins promis de prendre part à la conférence.
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Les gloires de la raison et de la justice se lèvent tandis que les gloires de la violence et de la force sont à leur déclin II est donc naturel de penser que les gouvernements peuvent s’entendre pour se fédérer, en vue de mettre fin au régime de la force et d’inaugurer le règne de la raison universelle, celui de la paix.
- J.-B.-André GODIN,
- # Fondateur du Familistère.
- L'INCIDENT DE MÀSSAOUAH
- Le littoral de l’Afrique est plein d’attrait pour les nations européennes. Chacune s’y taille à volonté le morceau qui lui plaît, à la condition de notifier le fait aux autres. L’acte de Berlin ne pousse pas l’exigence plus loin.
- Seule, ou à peu près seule parmi ses grandes sœurs d’Europe, l’Italie ne possédait pas le moindre morceau de terre africaine. Les rivages brûlés de la Mer Rouge lui souriaient. Va pour la Mer Rouge. Deux étapes : Assab, Beilul et voilà les soldats du roi Humbert à Massaouah. C’était en 1885.
- La Turquie, étonnée de voir tant de soldats italiens sur les terres de son vassal, le Khédive, proteste timidement. La France appuie très poliment la réclamation de la Porte. L’Italie s’indigne à la pensée qu’on puisse lui prêter l’intention de prendre un pouce du territoire Khédival. La Mer Rouge a ses pavillons noirs, et lTtalie, mue par un bon sentiment de confraternité internationale, n’a pas d’autre ambition que d’aider les troupes égyptiennes à désinfester les côtes. Pour donner
- une preuve immédiate de ses bonnes dispositions et du sincère désir qu’elle a de prêter main forte à l’Égypte, elle commence par désarmer les trou, pes du Khédive à Beilul, et les expulse de cette ville.
- Nouvelles protestations de la Turquie, invocation du droit international.
- LTtalie répond par l’occupation de Massaouah.
- La Turquie et l’Egypte en appellent à l’Europe! M. Mancini répond que « le gouvernement italien a entrepris là ulie mission de police et de sauvegarde des intérêts européens, que l’inaction de la Porte avait rendue nécessaire. »
- Plus tard, à une nouvelle protestation de la Turquie, le gouvernement du roi Humbert répond: « L’intention de l’Italie n’est point en cette circonstance de soulever une question de souveraineté territoriale. Notre occupation n’a été suggérée que par des exigences de sécurité aussi notoires que persistantes. »
- Suivent les événements militaires que l’on connaît et la retraite d’une partie des troupes.
- Massaouah reste occupé. M. Grispi légifère, impose des taxes, frappe d’amendes les récalcitrants, menace de les expulser, en emprisonne quelques-uns, saisit leurs marchandises, ferme leurs magasins. Les individus lésés se plaignent. Ils sont, paraît-il, au nombre de vingt trois : deux français, un suisse et vingt grecs. Ces derniers, en l’absence d’un consul de leur nationalité,jouissent de la protection du vice-consul français, le seul agent consulaire à Massaouah. Le vice-consul français en réfère à son gouvernement. Celui-ci conteste au gouvernement italien le droit d’imposer des taxes et invoque à l’appui les capitulations qui existent à Massaouah comme dans tous les pays soumis à la suzeraineté de la Porte.
- M. Crispi soutient alors que les capitulations n’ont jamais existé à Massaouah, et,dit-il,en admettant même qu’elles aient existé, « elles ont cessé d’exister depuis que lTtalie a occupé la ville et établi une administration régulière t>.
- « LTtalie », ajoute M. Crispi dans une note, «est à Massaouah en vertu d’une occupation effective et légale. »
- « L’occupation de Massaouah»,répète-t-il en terminant, « a été investie du caractère légal d’une prise de possession légitime et indiscutable. »
- Dans une note qui vient d’être remise aux Puissances, M. Goblet, ministre des Affaires étrangères
- de la République française, laissant de côté la question de la légitimité de l’occupation de Massaouah, s’attache à établir l’existence des capitulations par la présence même du vice-consul français qui tient son exsequatur du gouvernement ottoman. Il ne nie pas que les capitulations n’aient plus de raison d’être dans un pays administré par une puissance européenne, mais tous les précédents l’autorisent à dire qu’elles ne sont pas suppri'
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- jnées ipso facto et qu’il faut, pour qu’elles dispa-raissent, l’adhésion des gouvernements intéressés.
- Nous ne savons pas, » dit en terminant M. Gobiet, « ce que l’Europe pensera des théories de droit et des procédés de fait du gouvernement italien ; cependant,nous ne regrettons pas que cette situation lui ait été soumise. Si la conduite que le gouvernement italien a suivie dans cette affaire devait aboutir à la suppression pure et simple des capitulations et de nos droits antérieurs à Mas-gaouah, il ne nous resterait qu’à prendre acte de cette procédure nouvelle et du principe désormais établi que les capitulations disparaissent de plein droit, sans négociation et sans accord avec les puissances, dans les pays où s’établit une administration européenne. Nous en avons averti le Cabinet de Rome, en nous réservant d’en tirer telles conséquences que nous dictera notre intérêt dans les territoires où nous sommes établis en vertu de titres réguliers. »
- Telle est la question qui est soumise à l’Europe.
- En ce qui concerne l’Italie, cette puissance sait bien que lorsque la France a établi son protectorat à Tunis, il a fallu négocier pour arriver àl’abolition des capitulations, et encore dans une mesure qui n’est pas la même pour toutes les Puissances.
- Mais il faut savoir gré au ministre de la République d’avoir, par la franchise et la netteté de ses déclarations,écarté d’avance, auxyeux de l’Europe, tout soupçon de vouloir placer la France dans un état d’antagonisme avec l’Italie.
- Même sur ce terrain limité, l’incident de Mas-saouah ne serait pas en lui-même un casus belli. La France, toute soigneuse quelle est des intérêts des Européens dans ses colonies, n’ignore pas les difficultés et les froissements inhérents à toute prise de possession de territoire. Elle ne saurait en vouloir à sa cadette en colonisation, à sondmitatrice,—- car rien ne ressemble plus à la conquête du Tonkin que la conquête de Massaouah, — des impatiences provoquées par la lenteur de l’établissement définitif. m
- Mais l’affaire de Massaouah n’est pas un incident franco-italien. C’est une question européenne. Aux Puissances européennes de décider, puisque les peuples n’ont pas voix au chapitre. Mais déjà la conscience publique a prononcé.
- J. P.
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- AVIS
- L’abondance des matières nous oblige a renvoyer au prochain numéro la fin du « Projet de loi sur les syndicats de communes » e! la suite de notre Nouvelle « Trois cœurs d or ,
- Chronique de la Paix
- ANGLETERRE
- Traité d’arbitrage. — Voici la Résolution qui a été votée, à l’unanimité, le 25 juin dernier, par l’Assemblée annuelle de l’International arbitration ancl peace Arbitration.
- L’Assemblée décide :
- Rue tout effort tendant à réaliser des Traités d’Arbitrage entre les nations mérite le plus cordial appui ; exprime la satisfaction que lui donnent les progrès qui se sont faits, l’an dernier, par les efforts de la Workmen’s Association de Londres, vers la conclusion d’un tel traité entre la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique ;
- Autorise, en outre, le Comité exécutif de la Société à faire savoir aux Sociétés françaises de la Paix qu’il serait à désirer qu’on prît des mesures pour obtenir la conclusion d’un Traité d’Arbitrage anglo-français permanent.
- SUISSE
- Congrès de l’Institut de droit international. — On annonce pour le 3 septembre prochain la réunion annuelle de l’Institut de droit international. La réunion se. tiendra à Lausanne; l’année dernière elle a eu lieu à Heidelberg.
- L’ordre du jour de la session de Lausanne promet des délibérations sur des matières de droit international privé : conflit des lois en matière de mariage et de divorce, principes communs du conflit des lois civiles et du conflit des lois commerciales, conflit des lois relatives aux sociétés par actions, conflit des lois et unification des législations en matière d’abordages maritimes, — puis sur l’extradition, matière de droit pénal international, et sur diverses matières de droit international public ou droits des gens proprement dit, telles qne l’occupation des territoires sans maître d’après la conférence de Berlin, le droit international des chemins de fer, des télégraphes et des téléphones en cas de guerre, et cette question-ci particulièrement actuelle en quelques pays : De quelle manière et dans quelles limites les gouvernements peuvent-ils exercer le droit d’expulsion vis-à-vis des étrangers ?
- DANEMARK
- Notre vaillant collègue, M. Bajer.nous envoie ses meilleurs vœux pour le succès de notre propagande et nous informe qu’il vient de donner une série de conférences en Jutland, en faveur de la cause de la paix et de l’arbitrage. Cette cause, dit-il permettrait de fonder ici une société puissante, n’étaient la pauvreté et la misère du peuple.
- Nous nous proposons, ajoute-t-il, d’envoyer de Danemark, divers documents pour l’Exposition de 1889, « section de sociologie» faisant connaître nos principes elles progrès réalisés, mais il est probable que nous ne pourrons pas envoyer de délégués au congrès de la paix.
- La Norwège enverra sans doufe une nouvelle traduction du
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- LE DEVOIR
- livre de Kant : « La paix perpétuelle » dont l’édition nous est confiée.
- L'adoption d’un traité d’arbitrage permanent entre les trois États Scandinaves préoccupe l’attention publique, plus encore que le mouvement de la paix.
- Dans la dernière session du parlement,un vœu en faveur de ce traité a été adopté par 54 voix contre 16. Nous verrons si notre ministère fera quelque chose dans ce sens.
- L’association des femmes de Scandinavie a tenu sa réunion annuelle du 14 au 16 juillet dernier. La question d’arbitrage et de paix se trouvait dans son programme. Nous espérons intéresser les femmes de Norwège, de Finlande et de Suède à cette noble cause, et pensons avoir fait une chose utile en joignant la cause de la paix à la cause de la femme. Nous avons justement entendu à ce congrès la femme la plus éminente de toute la Scandinavie : Mme Allô Trygg qui revenait du Congrès des femmes de Washington. Elle nous a dit que la secrétaire et peut-être la présidente de ce congrès apprennent en ce moment le Danois pour venir assister au Congrès de Copenhague. Nous serions très heureux de voir les femmes de notre association suivre l’excellent exemple de leurs sœurs d’Amérique et se rendre aptes comme celles-ci à prendre part aux congrès étrangers. (Concord)
- BELGIQUE
- On prête au roi des belges le projet de proposer au cabinet de Saint-James la réunion d’une nouvelle conférence africaine chargée de délimiter définitivement la sphère ou, pour mieux dire, les limites dans lesquelles chacune des puissances intéressées, c’est-à-dire la France, l'Allemagne, fltalie, l’Angleterre, la Turquie, l’État du Congo, le Portugal et la Hollande, pourront librement exercer leur influence.
- ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE
- The américain arbitrator, le nouveau journal de la société chrétienne de paix et d’arbitrage dont le siège est à Philadelphie, a publié un numéro spécial rendant compte d’une brochure intitulée: «La guerre et l’inutilité de ce mal. » C’est la reproduction d’une conférence faite dans la réunion annuelle des Amis de la nouvelle Angleterre. On y lit que la «guerre, outre qu’elle a contre elle de nombreux arguments tirés de l’Écriture sainte, est un mal sans nécessité et qu’il faut abolir d’accord avec la saine raison et la morale. La marche continuelle du progrès humain, le développement de la vie politique, sociale,morale et religieuse pousse à l’inauguration d’institutions sociales nouvelles et à la compréhension de nouvelles vérités. Il ne suffit pas de répéter, ce que du reste personne ne conteste, savoir que le Christ et les premiers chrétiens étaient totalement opposés à la guerre ; il faut faire œuvre plus efficace en démontrant aux masses les avantages de l’arbitrage international et en mettant en regard les pertes d’hommes èt d’argent qui sont le résultat de la guerre. »
- Cette brochure contient huit pages in-quarto. Nous regret, tons vivement que l’espace nous manqne pour pouvoir en donner une anafyse plus complète.JDeux mille exemplaires ont déjà été distribués. , (Concord)
- * *
- M. Blair, sénateur républicain de New-Hampshire, a saisi le Sénat d’un projet de résolution invitant le président à ouvrir des négociations avec le cabinet de Londres en vue du règle-ment de toutes les difficultés pendantes entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, et de la conclusion d’une union politique et commerciale avec le Canada.
- Le projet a été renvoyé à la commission des affaires étrangères.
- Encore le congrès de la tuberculose'11
- Voici les résolutions adoptées à l’unanimité par le congrès, dans sa dernière séance :
- I
- Il y a lieu de placer dans les attributions du conseil d’hygiène toutes les questions relatives aux maladies contagieuses des animaux domestiques, y compris celles qui ne semblent pas, quant à présent, transmissibles à l’homme. A la vaccine, la morve, la rage, le charbon, la tuberculose pourront, en effet, s’ajouter plus tard d’autres maladies infectieuses communes exigeant une protection commune.
- II
- Il y a lieu de poursuivre par tous les moyens possibles, y compris l’indemnisation des intéressés', l’application générale du principe de la saisie et de la destruction totale pour toutes les viandes provenant d’animaux tuberculeux, quelle que soit la gravité des lésions spécifiques trouvées dans ces animaux.
- III
- Il y a lieu de rédiger des instructions simples qu’on répandrait à profusion dans les villes et dans les campagnes, et dans lesquelles on indiquerait les moyens à employer pour se mettre à l’abri des dangers d’infection tuberculeuse par l’alimentation, particulièrement avec le lait, et pour détruire les germes virulents contenus dans les crachats, linges, literie, etc., etc.
- IV
- Il y a lieu de sonmettre à une surveillance spéciale les vacheries destinées à la production industrielle du lait, pour s’assurer que les vaches ne sont pas atteintes de maladies contagieuses susceptibles de se communiquer à l’homme.
- Le congrès émet : l8 le vœu que la tuberculose soit inscrite dans les lois qui donnent lieu à Vapplic3-' tion des mesures sanitaires dans les pays étra7igers',
- (I) Lire le Devoir du 5 Août 1888.
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- 2° Le vœu que le prochain congres porte à son ordre du jour la question de l’hospitalisation.
- Il a été décidé que le prochain Congrès aurait lieu dans deux ans.
- Le soir a eu lieu le banquet de clôture du congrès. À la fin du repas, M. le Président Chauveau a prononcé un discours dont voici la péroraison :
- Ne sommes-nous pas aussi, nous, hommes de paix, atteints de cette triste folie guerrière ? Dans notre congrès, on embouche la trompette de combat. Nous parlons sans cesse de guerre, d’une guerre acharnée, sans merci, d’une guerre à mort. Oui, mais celte guerre, nous ne nous la déclarons pas entre nous. Nous campons bien sur le même champ de bataille, mais nous y sommes unis fraternellement, sous la même bannière, pour courir sus, tous ensemble, à un ennemi commun, à l'ennemi le plus redoutable de la vie humaine.
- Mes chers collègues, nous avons fait campagne avec des alliés qui nous ont apporté la plus précieuse collaboration. Je vous invite à vous joindre à moi pour un toast en leur honneur.
- A nos collègues étrangers ! A nos hôtes !
- Après ce discours, accueilli par une vigoureuse salve d’applaudissements, M. le professeur Chauveau a donné la parole à M. Monod, représentant du gouvernement.
- Le directeur de l’Assistance a terminé ainsi son allocution :
- Vous êtes la science, nous sommes l’action administrative. Nous subordonnons dans ces questions l’action administrative à la science. Nous attendons, spectateurs attentifs, tous prêts à devenir des soldats actifs, tous prêts à entrer en mouvement dès que vous nous aurez donné l’impulsion. Quand vos recherches auront définitivement abouti, quand vous nous aurez donné cette impulsion nécessaire, nous marcherons, soyez-en sûrs, et tous ensemble, chacun dans sa sphère, mais dans un sentiment commun de dévouement aux intérêts de l’humanité, nous travaillerons à combattre le fléau de la phtisie, à conserver le plus que nous pourrons de ce patrimoine humain, dont la richesse est la condition et la garantie de toute prospérité.
- Je bois au Congrès !
- Après plusieurs toasts portés par les délégués étrangers, M. le professeur Cornil a terminé cette brillante réception en prononçant un excellent discours, très documenté, et établissant, au point de vue scientifique, le dévouement commun apporté par les membres du congrès, médecins et vétérinaires, pour arriver à lutter contre la phtisie.
- —------------------• ♦ ♦ » -------------------------
- LES SOCIÉTÉS ITALIENNES
- DE LA PAIX.
- M. Moneta, le sympathique directeur du Secolo, qui avait, comme on sait, représenté les Sociétés italiennes au dernier congrès de l’arbitrage et de la paix, à Londres, a rendu compte de son mandat par une lettre publiée dans son journal.
- M. Moneta revient de Londres, plein de foi dans le triomphe définitif de la paix, plein de confiance dans la part efficace et glorieuse que pour-
- rait prendre l’Italie, dans l’œuvre de la civilisation, si son gouvernement, au lieu de se mettre à la remorque d’une puissance encore à demi despotique, restait fidèle aux enseignements des illustres maîtres qui ont nom : Santarosa, Mazzini, Mamiani, Gioberti et Gabriel Rosetti.
- Telle est l'opinion que M. Moneta a rencontrée partout en Angleterre, dans ce pays qui aime l’Italie, pour la grandeur morale et politique qui sera son lot, si elle entre décidément dans la voie de la liberté et de la fraternité des peuples.
- Ces idées ont trouvé une éclatante manifestation au congrès de l’International arbitration and peace association.
- Ce qui a frappé le plus M. Moneta, c’est le nombre considérable de femmes présentes au Congrès, non pas comme spectatrices, mais en qualité de membres actifs : on sait que le Comité.des femmes forme une section distincte très importante, de la société internationale de la paix et de l’arbitrage.
- Cette intervention de la femme dans toutes les questions de progrès moral et d’intérêt public, est un des beaux côtés du caractère anglais. Elle conserve et renforce la foi dans les fias morales de la civilisation.
- La femme, en Angleterre, n’est pas seulement la reine de la famille, elle veut être encore, hors de la maison, la collaboratrice de l’homme, dans toutes les œuvres qui ont pour objet le bien, le beau, Tutile, quand elle n’en est pas l’initiatrice. Ceux qui aspirent à avoir une place dans leur cœur, doivent faire mieux que de soupirer des vers d’amour à leurs pieds ; iis doivent prendre leur part de fatigue pour la réalisation du bien social. C’est ce qui explique pourquoi les questions de haute moralité, une fois entrées dans les préoccupations des gens sérieux, ne sont jamais abandonnées avant d’avoir reçu une solution définitive.
- Ainsi furent menées à bien, les questions de la traite des noirs et de l’abolition de l’esclavage dans les colonies, et celle du duel, qui a totalement disparu du sol anglais depuis bientôt trente ans.
- Après avoir rendu compte des travaux de l’Assemblée et fait part des nombreux témoignages de sympathie accordés à l’œuvre de la Ligue lombarde par le Congrès, le directeur du Secolo, termine ainsi son adresse :
- « Et maintenant,mes compagnons de foi,haut les pensées et les cœurs !
- < La voie dans laquelle, sans visées personnelles, sans souci des honneurs, nous nous sommes engagés, est la seule qui puisse conduire à la solution des graves problèmes qui travaillent les peuples. Dans la paix est le gage certain des futures victoires.
- « N'écoutez pas ceux qui se montrent incrédules devant nos efforts ou qui en rient.
- « Vous les connaissez.
- « Les uns sont trop imbus des idées du monde
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- ambiant, pour comprendre les aspirations et les tendances irrésistibles de la société nouvelle.
- « Les autres, qui se couvrent du manteau delà religion, pour ne pas agir, sont des sépulcres blanchis qui balbutient la lettre, mais ne comprennent pas l’esprit des lois aux noms desquelles ils parlent.
- «Les hommes politiques, qui pensent comme eux, ont trop de rapports avec les dispensateurs des honneurs et du lucre, pour que leur jeu ne soit pas désormais connu. Ils ne veulent pas aborder de front les préjugés du peuple ignorant ou instruit, parce que son appui leur est indispensable pour établir leur autorité et leur puissance.
- <1 Ils n’adorent jamais que le puissant du jour; hier Depretis, aujourd’hui Grispi, demain le premier aventurier venu.
- « Ne vous occupez-pas de ces gens-là. Le monde marchera bien sans eux, malgré eux, et, au besoin, contre eux.
- «Tournez-vous vers les grandes masses, vers le peuple des villes et de la campagne, qui ne connaît pas les honteuses compromissions. Là vous trouverez un terrain propice à la bonne semence.
- «Et lorsque, pour prix de vos efforts et de votre persévérance, le bandeau tombera des yeux du peuple, lorsque celui-ci comprendra que seul il doit être l’arbitre de son sort, et qu’il ne doit pas payer de ses deniers et de son sang les caprices de ses gouvernants, alors ceux qui se rient aujourd’hui de vous, disparaîtront comme des feuilles mortes emportées par le vent.
- « En attendant ce jour,vous me verrez toujours à vos côtés, partageant votre foi, et travaillant à l’œuvre dont vous poursuivez la réalisation.
- « Fraternellement à vous,»
- Moneta.
- Les théoriciens de la Paix Universelle.
- Sous ce titre, nous lisons dans la NOUVELLE REVUE un remarquable article de M. Ilippolyte Destrem.
- Nous ne doutons pas d’intéresser nos lecteurs en mettant sous leurs yeux la dernière partie de ce travail, ne pouvant reproduire le tout, à notre grand regret
- VI
- Henri IV était un esprit profondément indépendant, dédaigneux des préjugés et des passions de son époque, qu’il devançait de plusieurs siècles. Sa libre philosophie, analogue en plusieurs points à celle de son grand contemporain Montaigne, jointe à une profonde connaissance des hommes et des intérêts politiques de son temps, lui avaient fait accomplir une grande tâche : délivrer la France des fureurs et des guerres religieuses. Le même mobile, les mêmes ressorts, l’amenèrent à concevoir l’idée
- de la paix perpétuelle et de la liberté de conscience, à réaliser pour les seize Etats qui constituaient alors l’Europe, où la Russie et la Turquie ne comptaient encore que comme Etats asiatiques.
- Dans la pensée d’Henri IV, le libre exercice des cultes et la paix européenne devaient être le but ; la fédération devait être le moyen.
- Le pacte fédératif qu’il concevait devait unir ;
- La France, l’Espagne comprenant le Portugal, l’Angleterre, la Savoie, la Suède, le Danemark, — monarchies héréditaires ;
- L’Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la Bohême, les Etats de l’Eglise, — monarchies électives ;
- Et la Suisse, la Hollande, la Toscane, Venise et Gênes, — Etats républicains.
- Ensemble seize gouvernements, dont chacun aurait délégué deux députés à une diète européenne. Cette diète ainsi composée de 32 membres, aurait eu pour mission de maintenir partout les droits de la liberté religieuse, et de décider tous les conflits internationaux. Chaque Etat prenant l’engagement de se soumettre aux décisions de la diète, et de les exécuter en ce qui le concernait, tout élément de guerre européenne devait disparaître.
- Ce plan, l’un des plus beaux , humanitairement parlant, qu’ait jamais conçus un grand homme d’Etat, fut communiqué par le roi à son ministre Sully, qui l’adopta et s'y dévoua d’enthousiasme. Chargé de traiter avec les divers gouvernements en vue de la fédération projetée, Sully gagna, par de brillantes et rapides négociations, le consentement de la Reine Elisabeth, de la Hollande, du pape et de toutes les puissances, sauf la maison d’Autriche, à laquelle des concessions territoriales devaient être demandées, pour satisfaire à de légitimes revendications de la part de certaines nationalités.
- Pour vaincre la résistance que l’on prévoyait de ce côté, une campagne était nécessaire. Tout était prévu pour son accomplissement et son succès. Principal corps d’armée fourni par la France, qui renonçait par avance à tout agrandissement ; contingents divers delà Hollande et des Etats secondaires ; le tout sous le commandement en chef d’Henri IV ; trésors amassés par Sully,pourvoyant aux dépenses, et dispensant de toute réquisition les pays à traverser ; la France ne demandant pour prix de son initiative que l’établissement de la paix générale et de ses bienfaits pour tous les peuples ; l’entrée dans la fédération, seule condition de paix imposée à la maison d’Autriche, avec les remaniements territoriaux. Telles étaient les mesures arrêtées, et dont la mise à exécution allait suivre, lorsque Henri IV fut assassiné le 13 mai 1610.
- VII
- La mort de ce roi mit fin à l’entreprise humanitaire qu’il avait conçue, et dont il poursuivait la réalisation
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- avec l’aide de son ministre. La régente, Louis Xlll, et plus tard Richelieu, qui lui succédèrent, ignorèrent-ils son projet, ou le jugèrent-ils inexécutable ? C’est un point sur lequel il n'existe à notre connaissance aucune donnée.
- Ce qui est certain, c’est qu’aucune puissance en Europe ne reprit en sous-œuvre ce plan de gloire et de salut pour les peuples.
- Mais si les gouvernements persévérèrent dans les voies de l’ancienne politique des guerres internationales, les penseurs, les rêveurs de bien publie, mis sur la voie par les révélations de Sully, commencèrent un travail de propagande, qui est allé grandissant jusqu’à nos jours , où il s’étend de plus en plus. A partir de la mort d’Henri IV, les manifestations des esprits novateurs contre le principe de la guerre et ses calamités se succèdent à de rapides intervalles.
- En 1624, Emile Lacroix publie un livre intitulé : le Nouveau Cynée, où il propose la création d’une diète internationale permanente.
- En 1647, George Fox fonde la secte des quakers, et lui donne pour base, entre autres dogmes, la condamnation de la guerre sous toutes ses formes.
- En 1693, William Penn, animé de l’esprit des quakers, et quaker lui-même, publie son ouvrage sur la paix présente et future de l’Europe, en se référant au plan d’Henri IV.
- Vers 1700, Fénélon dans le Télémaque, La Bruyère dans ses Caractères, multiplient les protestations et les attaques généreuses contre le sang versé dans les batailles.
- En 1723 paraît le fameux livre de la Paix perpétuelle, par l’abbé de Saint-Pierre, écrit pendant les négociations du traité d’Utrecht. L’auteur y reprend en sous-œuvre le plan d’Henri IV, et s’applique à démontrer la possibilité de sa réalisation.
- Les mêmes idées sont reproduites vers la même époque, dans un projet analogue du landgrave de Hesse-Rhinfels, commenté favorablement par Leibnitz.
- En 1740, Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV,
- qualifie de guerre civile toute guerre entre les États
- *
- européens.
- En 1777, Mayer, dans son Tableau politique et littéraire de l’Europe, propose un plan de congrès européen, pour organiser la paix générale.
- En 1790, l’esprit final de la cessation des guerres est une des aspirations qui animent l’Assemblée constituante. Mirabeau, organe de cet esprit général, prononce dans la séance du 22 août ces paroles éloquentes : « Il n’est pas loin de nous, peut-être, ce moment où la Liberté, régnant sans rivale sur les deux mondes, réalisera le vœu de la philosophie, absoudra l’espèce humaine du crime de la guerre, et proclamera la paix universelle-. Alors le bon- I heur des peuples sera le seul but du législateur, la seule ^
- force des lois, la seule gloire des nations. » Sublimes paroles, dont la réalisation trop différée se fait encore attendre aujourd’hui.
- En 1795, Kant, qui, comme on le sait, suivait jour par jour, avec la plus scrupuleuse attention, les idées émises à la tribune française, écrit dans le même esprit son Essai philosophique sur la paix perpétuelle. L’article le plus remarquable, parmi ceux qu’il propose comme base de l’avenir international, est exprimé dans cette proposition : « Il faut que le droit des gens soit fondé sur une fédération d’États libres. »
- Vers 1800, Bentham, le grand publiciste anglais, vient ajouter son nom à la phalange, déjà si nombreuse, des défenseurs de la paix générale.
- En 1807, Fourier, étendant l’horizon de l'harmonie dans les relations humaines plus loin qu’aucun de ses prédécesseurs, démontre que le principe d’association indéfiniment et scientifiquement appliqué, contient en puissance la cessation de toutes les discordes politiques, économiques, internationales, et doit réaliser l’unité du genre humain sur toute la surface du globe.
- En 1814, Saint-Simon d’abord, son école ensuite, puis Pierre Leroux en 1827, proposent des plans divers pour la fédération des peuples.
- De 1825 à 1840, Béranger, dans son ode célèbre : la Sainte-Alliance des peuples, Lamartine, dans sa magnifique Marseillaise de la paix, Victor Hugo dans des écrits divers, éclairent des rayonnements de leurs poésies les vérités sur la paix et l’unité humaine, formulées par les grands sociologistes.
- En même temps, ce mouvement a son écho et son représentant en Italie, dans Cattaneo.
- En 1856, l’idée pacifique, abandonnée par les gouvernements depuis Henri IV, fait enfin son apparition, bien faible encore et restée platonique, dans la diplomatie. Le congrès de Paris, mettant fin à la guerre de Grimée, adopte une clause aux termes de laquelle les puissances qui à l’avenir entreraient en conflit, seraient tenues d’avoir recours à des médiations préalables. Cette clause ne fut qu’un hommage rendu au principe; elle n’a jamais été exécutée.
- Enfin, en 1863, le gouvernement français proposa aux puissances de se réunir en congrès européen, pour poser des bases de désarmement général et d’entente à l’effet de prévenir les guerres. Cette proposition n’eut aucun écho chez les autres gouvernements.
- VIII
- Pour compléter le tableau, il reste à exposer deux ordres de faits qui ont été la conséquence des travaux des penseurs, savoir : les applications du principe d’arbitrage,
- I et l’organisation des Sociétés de la paix.
- De 1830 jusqu’à nos jours, une foule de penseurs et
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- d’amis de l’humanité ont fait des congrès, des conférences, des journaux, des brochures et des livres, dans le sens, soit des Sociétés de la paix, soit des arbitrages. On publiera sans doute qnelque jour, quand on pourra en donner la liste complète, leurs noms honorables et honorés. Pour aujourd’hui, nous nous bornons à constater comme il suit les résultats obtenus par leur zèle et leur constante activité. Voyons d’abord ce qui concerne l’arbitrage international.
- IX
- Ce moyen de pacification est qualifié d’utopie par ceux qui ignorent l’usage fréquent,et toujours efficace qui en a été fait. Singulière utopie, qui a reçu son application juridique plus de quarante fois en ce siècle, et qui dans deux circonstances a prévenu une rupture entre deux nations. L’un de ces cas est le règlement de l’affaire dite de l'Ala-bama, où une guerre imminente entre l’Angleterre et les États-Unis fut prévenue par la décision d’un tribunal de trois membres, l’un Italien, l’autre Suisse, l’autre Brésilien, constitué à Genève du consentement des deux parties, qui condamna l’Angleterre à payer aux États-Unis 75 millions de francs d’indemnité. L’autre est l’affaire récente des Carolines, où une scission imminente entre l’Espagne et l’Allemagne a été prévenue par l’arbitrage de Léon XIII.
- Il est à remarquer que toutes les sentences d’arbitrage émises jusqu’à ce jour ont été rendues sur mémoires pour et contre, enquêtes, expertises, communications de pièces, dans les formes juridiques les plus correctes ; que l’équité des jugements n’a été critiquée pai personne ; que l’exécution par les parties en cause a été pleinement acceptée et immédiatement accomplie ; et que les meilleurs rapports s’en sont suivis entre les gouvernements, après la terminaison du litige.
- v*
- JS.
- Quant aux sociétés de la Paix, il ne nous reste plus, pour édifier complètement le lecteur sur le sujet de cette étude, qu’à lui donner l’énumération suivante de ces associations établies en Europe et en Amérique :
- France.— La Société française des Amis de la Paix, à Paris.— Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, comité à Paris, siège central à Genève.—Comité de Paris de la Fédération Internationale de l’Arbitrage et de la Paix, à Paris.— Société d’Aide fraternelle, à Paris.— Société de la Paix du Familistère de Guise, à Guise.—* Association des jeunes Amis de la Paix, à Nîmes.— Société des Amis de la Paix, a Clermont-Ferrand.— Groupes particuliers dans diverses villes de Province.— Nombreuses associations politiques à Paris, ayant inscrit la Paix perpétuelle dans le programme de leurs revendications.
- Hollande.— L’Union générale néerlandaise pour la Paix internationale, à la Haye.
- Italie.— L’Union lombarde pour la Paix,— à Milan. L’Association romaine de la Paix, à Rome.
- Autriche-Hongrie.— Le Comité magyare de la Paix,— à Buda-Pesth.
- Danemark.— Société pour la neutralisation du Danemark et la Paix, à Copenhague.
- Norwège.— Société du Nord contre la guerre, à Christiania.
- Suède.— Association internationale de l’Arbitrage et de la Paix, à Stuttgart.
- Allemagne.— Société wurtembergeoise pour l’Arbitrage et la Paix, à Stuttgart. Association francfortoise pour l’Arbitrage international, à Francfort.—Comité de Darmstadt pour l’Arbitrage international, à Darmstadt.— Comité provisoire, à Berlin.
- Grande Bretagne.— Société de la Paix, à Londres. — Association des femmes pour la Paix et l’Arbitrage, à Londres.— Société des Dames pour la Paix, à Wisbech.— Associations des ouvriers pour la Paix, à Londres.— Société de la Paix de Liverpool, à Liverpool.— Association pour la Paix des dames de Liverpool, à Liverpool.— Association de Grande-Bretagne et d’Irlande pour la Paix et l’Arbitrage international, à Londres-,
- États-Unis.— La liste des Sociétés de la Paix existant aux États-Unis comprenait, en 1886, quarante-deux associations, répandues dans toutes les grandes villes des divers États. Les deux plus anciennes sont celle de Philadelphie, fondée en 1815, et celle de Boston, fondée en 1828. Depuis 1886, le nombre de ces Sociétés s’est encore accru.
- Nous ne nous sommes astreints, dans l’énumération qui précède, à aucun ordre régulier. Disons seulement que pour le nombre des adhérents, l’activité et les ressources de la propagande, les États-Unis marchent en première ligne. L’Angleterre vient au second rang, et la France en troisième lieu.
- XI
- Nous n’entrerons pas dans de plus longs développements ; nous avions promis un exposé historique et statistique, nous^avons tenu notre promesse. Quant à prédire l’influence qu’exerceront sur l’avenir les Sociétés de la paix, que l’on travaille à multiplier partout, nous nous en rapportons aux conjectures et aux appréciations des lecteurs. Qu’il nous soit permis cependant de citer un dernier fait. Il y a trois ans, deux de nos députés, MM. Frédéric Passy et Gaillard de Vaucluse, ayant proposé à la tribune une résolution dans le sens l’arbitrage international, leur voix, couverte par des rires, demeura sans écho. En avril et mai 1888, de nouvelles propositions déposées par M. Passy et d’autres membres des Sociétés de la paix, dans un sens identique, et plus large que la précédente, ont reçu les signatures de 152 dépuiés.
- Hippolyte Destrem
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- I
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- APPEL A LA PRESSE ET AD PEUPLE DE L’ALLEMAGNE
- SUR LA QUESTION DE PAIX OU DE GUERRE
- PAR
- l’Association de l’Arbitrage de Francfort-sur-Main.
- La Société de la Paix dont émane ce document base son point de départ sur l’opinion fondamentale que toutes les Nations désirent la Paix ; mais que la presse omet souvent d’énoncer ce fait. On espère que les journaux allemands, quelles que soient du reste les opinions qu’ils professent, prendront ceci en considération, en sorte que la question de la Paix puisse ainsi être traitée sous un aspect différent de celui sous lequel elle est souvent représentée.
- Il est parfaitement naturel et compréhensible que l’agitation crée dans l’esprit public, par une guerre aussi terrible que le fut la dernière entre la France et l’Allemagne, ne soit pas encore tout à fait apaisée ; et ce fait se trouve réfléchi dans la presse. Nous sommes d’avis qu’il est temps que le passé soit enseveli, et qu’on marche graduellement vers des rapports serviables et paisibles en mettant, avant tout, fin à des discussions qui ne sont nullement dans l’intérêt de nos concitoyens. Prendre connaissance, par exemple, des rodomontades de la Ligue des Patriotes — un parti, du reste,peu nombreux et peu important — tendrait à nuire à nos bonnes relations avec la France. Même les critiques les plus sévères ne devraient pas être trop vivement ressenties, car nous devrions rendre justice aux mérites des vaincus ! Il nous paraît, pour cette raison, déplorable, qu’un grand nombre de journaux, lorsqu’ils traitent de la guerre, en parlent comme d’un danger tout à fait inévitable. Les organes même du Parti de la Paix, y compris ceux des Associations de l’Arbitrage et de la Paix, parlent souvent dans le même sens des difficultés imminentes de la situation, augmentant ainsi l’alarme des populations. Nous croyons qu’ils se trompent en agissant ainsi, quoique les armées colossales que presque chaque pays maintient sur pied de guerre,et les frais énormes qui en résultent, ne contribuent pas précisément au profit des nations et de la Paix, mais plutôt à l’accomplissement de la prophétie que la guerre ne peut manquer d’éclater bientôt après de si vastes préparations.
- Notre dernière expérience de la guerre a pris la forme d’un combat acharné ; et quel avantage en est-il résulté pour l’état général des affaires ? Il est pire qu’auparavant ! Comment donc pourrions-nous espérer que de nouvelles batailles le puissent améliorer ? 11 nous semble, au contraire, que l’état de l’Europe n’en deviendrait que plus compliqué,et que le malaise général deviendrait plus intense. Les vaincus,comme le font en ce moment les Français, diraient : « Nons sommes trop faibles ; il nous faut plus de soldats ! *
- Nous sommes convaincus que les grandes armées ne sont pas avantageuses ; mais l’expérience nous a démontré qu’on donne à cette expression, « l’amour de la Paix, « différentes significations. Si un pays comme l’Allemagne, par exemple,
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- faisait la déclaration suivante : « Nous voulons la paix ; mais il nous faut, en même temps, prendre nos précautions contre ceux qui pourraient chercher à la troubler, » cela serait parfaitement justifiable.La fièvre de guerre se calmera peu à peu, et l’Allemagne pourra se reposer alors, en ce qui concerne ses préparatiifs de défense ; quant au reste, personne ne saurait douter du désir ardent et vrai que notre pays éprouve pour la paix. Pourquoi donc, la France, sachant cela, augmente-t-elle son armée ?
- L’expression ordinaire : « Guerre franche et gaie, » est probablement la plus folle et la plus frivole qu’on se puisse imaginer, car aucun homme qui a pris part â une campagne, ne désire en voir une autre ! Et pourtant on entend répéter cette phrase étourdie. Nous ne dirons rien de cette section de la presse périodique qui regarde comme sa mission de soulever les nations les unes contre les autres, quoiqu’on puisse apercevoir les traces de son influence même dans les feuilles plus -raisonnables et plus pacifiques lorsqu’il s’y rencontre des expressions comme les suivantes : —
- « La guerre serait avantageuse au commerce et aux affaires. »
- « La guerre causerait un réveil d’industrie. »
- « Quoiqu'on en puisse dire, la guerre loin d’être un destructeur, est un grand auxiliaire. »
- Et enfin —
- « On peut regarder la guerre comme un remède salutaire.»
- Il est surprenant de rencontrer de telles observations dans les journaux qui sont lus par les classes ouvrières. Leurs rédacteurs feraient mieux d’étudier un peu l’économie politique et l’histoire ; ils y verraient que certainement le travail et l’industrie se ressentent des effets de la guerre,mais d’une façon préjudiciable tant aux amis qu’aux ennemis.Qu’attendre de bon de l’influence exercée sur les masses par des éditeurs capables de disséminer au loin de pareilles absurdités ! S’il est permis de nommer <( superstitions » les grandes lois d’économie politique qui gouvernent « l’écoulement des produits, » de telles expressions d’opinion deviennent alors possibles ! Mais les attaques les plus violentes ne sauraient toucher à ces lois !
- Les discours pacifiques de notre Chancelier ainsi que la proclamation du traité avec l’Autriche, devraient apaiser les alarmes nationales et montrer aux perturbateurs de la paix que nous sommes bien préparés contre toute attaque et que nous n’avons rien à craindre de la France.Le monde se range de jour en jour davantage à cette manière de voir ; et à en juger par certaines opinions remarquables énoncées dans la presse française, il est évident que des sentiments analogues se développent en ce pays, comme l’ont, depuis longtemps assuré, ceux qui connaissent le mieux ses habitants. Aussi longtemps que ces opinions ne furent pas populaires, les masses eurent soin de ne pas déclarer leur amour pour la paix ; mais cela ne les empêcha pas de le témoigner aux élections ! Gambetta savait à quoi s’en tenir sur ce point, et il est remarquable que Boulanger — le nouveau sauveur de sa patrie — a toujours été requis de diriger ses efforts du côté delà Paix.A cet égard toutes les nations se ressemblent. Ceux qui n’ont aucun désir de faire des conquêtes et de s’enrichir par la guerre, n’y prennent aucun intérêt, car aucun
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- homme netrouve déplaisir à être conduit à une mort possible, et ce sentiment se développe en proportion des progrès de l’éducation.
- La Revue des deux mondes a publié un article sur la j Chambre des Députés, dans lequel on lit ce qui suit : « Il n’y a pas l’ombre d’un doute que la majorité du peuple français ne penche vers la paix. Ce but, à savoir le désir de la paix, est le seul point sur lequel la voix de la nation soit unanime. Anarchistes ou Bonapartistes, tous se trouvent dans l’obligation de placer la paix dans leur programme électoral. »
- C’est ce qui a été démontré à toutes les élections ; et on en trouve une preuve additionnelle dans la sympathie exprimée pour feu notre Empereur et le titre de Représentant de la Paix qui lui fut donné à San Remo. Les sentiments de la bienveillance nationale envers lui se manifestèrent encore clairement lors de son accession au trône, et le journal français, La Liberté, offrit à l’Empereur Frédéric, dans un article, le tribut de ses chaudes félicitations, ainsi que celui de ses condoléances, louant ses opinions libérales comme ami de la Paix et ennemi des aventuriers militaires.
- De telles marques de sympathie, accordées par une nation entière, est la meilleure preuve de l’amour de la France pour la paix.
- Les idées jadis exprimées par le Figaro, n’ont pas été énoncées pendant les quelques dernières années, mais elles sont encore mises en avant par certains représentants du peuple. Les députés Boyer et Passy ont apporté à la Chambre leurs propositions relatives au désarmement ; l’idée même d’abandonner le Tonkin ne manque pas d’adhérents. Le paysan français qui, en ce qui touche au vote, est numériquement plus fort que le citadin, ne veut plus entendre parler de guerre, et élèvera la voix à la première occasion, pour la supprimer.. Nous pensons donc que le moment est venu où l’on pourrait tirer parti de ces aspirations vers la paix, et s’en servir de manière à les rendre plus efficaces.
- Cette lâche ne peut cependant s’accomplir, sans que la presse n'adopte une autre attitude ! car lorsque les feuilles officielles ou semi-officielles prophétisent la guerre, ou la demandent à grands cris, il n’est pas surprenant de voir le monde ajouter foi à leurs déclarations. Les journaux modérés et bien conduits eux-mêmes, ne se servent pas de l’influence qu’ils exercent, comme ils devraient le faire, pour étouffer les cris de guerre. Nous croyons que de fréquentes allusions à la guerre sont pernicieuses, car les gens se font peu à peu et de plus en plus à cette idée, et finissent par se trouver dans cette disposition d’esprit où l’on se dit : « Eh bien ! puisqu’il doit en être ainsi — le plus tôt sera le mieux ! » On peut trouver dans un grand nombre de journaux des exemples d’un tel raisonnement.
- Cette manière d’écrire est non-seulement nuisible, mais porte le cachet d’un manque absolu de raison et de logique, car elle émane d’une conviction qu’une autre guerre avec la France est devenue nécessaire. Dans ce cas, l’une des nations sera battue, et la haine des vaincus pour leurs vainqueurs n’en deviendra que plus intense. Qui pourrait s’imaginer que l’Allemagne se laisserait passivement attaquer? Cela est aussi peu probable que de supposer que les Français resteraient inactifs dans des circonstances semblables. I
- Depuis la dernière guerre notre état, loin de s’améliorer, a-considérablement empiré. Rieffel a su dépeindre cette vérité d’une manière admirable dans les pages du Figaro ; et quant aux conséquences probables de cette guerre redoutée, il serait impossible de se les figurer ou de les décrire. Quel en serait le résultat ? Peut-être l’Alsace redeviendrait-elle la propriété de la France, mais au prix de sommes fabuleuses et de torrents de sang. Si les frontières des deux nations pouvaient être reculées, la source de leur inimitié finirait par s’oublier peut-être ; car il faut observer que c’est seulement en France que l’Alsace trouve un écoulement pour ses produits. Il y a longiemps que lesAlsaciens fussent devenus de meilleurs citoyens allemands, si nous n’avions pas de tarifs hostiles aux intérêts français. C’est le commerce qui unit les nations, et il est difficile de susciter des haines entre ceux qui ont entre eux des rapports intimes. Ce sont de telles considérations en effet qui ont induit la Russie à supprimer des tarifs semblables.
- Ce n’est, selon nous, qu’une politique erronée, qui peut dicter aux journaux des phrases comme les suivantes : « Nous ne désirons tromper personne sur l’état critique delà situation présente » ; « L’animosilé et les passions qui se manifestent doivent être réprimées par la force » ; « Le but, l’espoir de nos hommes d’état, est que nous nous préparions à la guerre. » Il est naturel que ceux qui ne possèdent pas un jugement éclairé et indépendant puissent, en lisant des déclarations pareilles et de pires encore, supposer que la guerre soit inévitable.
- Que dira-t-on d’un journal officiel,comme le Nemzet hongrois, qui peut s’exprimer ainsi : « 11 se peut que la guerre soit remise à demain mais il est bien certain qu’elle finira par éclater. » « On entend beaucoup parler des démarches faites par les amis de la paix, mais nous sommes obligés de reconnaître que tous les efforts ne sauraient longtemps arrêter le recours aux armes !»
- 11 est aussi blâmable d’exprimer de telles opinions,, que de désirer voir la guerre s’allumer. Il vaudrait infiniment mieux déclarer le contraire,et,comme notre chancelier l’a fait, resserrer les liens qui nous unissent à l’Autriche, à l’Italie,et peut-être à d’autres États. De telles alliances devraient méri-, ter l’approbation de toutes les personnes intelligentes et sérieuses, et si elles étaient fondées sur des bases bien définies, la guerre deviendrait chose impossible. L’Angleterre elle-même,, ne pourrait, dans le cas d’un soulèvement général, se tenir à l’écart ; mais l’union de Puissances, comme celles ci-dessus désignées, serait assez forte pour imposer silence à toute nation qui pourrait désirer le recours aux armes. C’est la manière de voir adoptée en Angleterre, dont le peuple est plus raisonnable en matière de guerre, qu’on ne l’est autre part ; et même la Pall Mal Gazette, qui n’est pas, en général, en faveur des alliances, s’exprime ainsi : « Si par hasard les Français, dans un accès de folie, s’aventuraient à marcher sur Londres, ils ne tarderaient pas à recevoir de Berlin une bonne déclaration de guerre ! » L’éditeur de ce journal, M. Stead, qui est, en ce moment, àl’étranger, affirme qu’il a trouvé de meilleures dispositions à Berlin qu’à Paris, et que, selon lui, la guerre n’a jamais été, depuis 1872,moins probable qu’elle ne l’est maintenant.La France tient davantage au maintien de la Paix, et ne pourrait rien, du reste, contre
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- des forces pareilles à celles que nous venons d’indiquer. Il ne reste donc que la Russie, et de ce côté l’aspect est de nature à inspirer une certaine inquiétude. On dit, en effet, qu’elle fait des préparatifs de guerre, et masse ses troupes le long de ses frontières. On dit que « l’état de ses affaires à l'intérieur la pousse à songer à la guerre, car il arrive souvent que l'apparat militaire est une brillante preuve de discordes intestines. » Nous doutons nous-mêmes qu’il en soit ainsi, et croyons qu’il serait difficile de prouver historiquement cette assertion. Ce n’ a certainement pas été le cas de la France dans la dernière guerre. Mais si même cela était, l’état des choses ne s’en trouverait nullement amélioré ; et il est déplus évident que l’atmosphère d’un pays est toujours moins pacifique après une guerre qu’il ne l’était auparavant. La presse française mérite de sincères louanges, pour avoir si bien su apprécier les conséquences de la guerre, et s’être efforcée de les éviter. Quant à l’économie, il est également faux et méchant de la part des journaux chauvinistes, iant en Allemagne qu’en France, de prétendre que les vaincus doivent nécessairement supporter tous les frais de la guerre, tandis que les vainqueurs se retirent du champ de bataille libres de toute responsabilité ultérieure. L’effroyable stagnation des affaires, qui a existé depuis 1873 jusqu’à une récente époque, prouve suffisamment que le contraire est le cas. Outre la perte considérable que les.vainqueurs ont éprouvée,par la mort de peut-être 100,000 vigoureux combattants, ils doivent aussi se ressentir des malheurs qui ont frappé les vaincus. Les frais de l’Allemagne,par exemple, se sont montés à plus de 3,000 millions de marks; une seconde guerre serait naturellement plus coûteuse que la précédente, et le commerce de tous les pays en souffrirait fort, car toutes les nations sont liées les unes aux autres par leurs intérêts commerciaux, et si l’une d’elle fait moins d’achats, l’autre fera naturellement moins de ventes.
- Il y a eu dans le Figaro et dans la Revue des deux Mondes quelques articles remarquables, et qui ont démontré clairement et jusqu’à l’évidence les punitions infligées par la guerre, même aux vainqueurs ; et les guerres s’éteindraient d’elles-mêmes si elles ne provoquaient des représailles. 11 est aussi dangereux que criminel de fomenter la guerre et d’y exciter, et toutes les sections intelligentes de la communauté devraient s’unir pour s’y opposer. Nons sommes persuadés que les générations futures auront peine à comprendre que deux nations aussi éclairées que la France et l’Allemagne aient pu s’exterminer mutuellement. 11 existe cependant des preuves évidentes du désir sincère que les français éprouvent pour la paix, comme on en trouve, par exemple, dans un article dû à la plume du Comte Paul de'Leusse, qui, dans sa brochure écrite dans les deux langues, propose, comme Moyens de réconciliation, un ajustement de tarifs de douane entre la France et l’Allemagne, ce qui serait assurément un grand pas vers le but.On ne l’atteindra jamais, pourtant,aussi longtemps que les journaux prêchent te réconciliation dans les fermes suivants : — «Si 1a Russie eut, il y a quelques mois, encouragé le chauvinisme parisien et les Républicains outrés, la France aurait été mise en pièces. ! »
- II y a quelque chose de fort imprudent et même de pervers dans de telles expressions. Sauf les membres de la Ligue Patriotique et quelques Jingos de Paris, personne n’y songe à la guerre. Ceci est parfaitemeht clair, et notre presse devrait
- éviter avec le plus grand soin de confondre les éjaculations de quelques têtes brûlées avec les sentiments réels des Français. C’est aux élections que l’opinion réelle du pays se manifeste, et elles ont témoigné du désir général de 1a paix ! On ne peut, d’autre part, accuser la Chambre des députés d’aucune belliqueuse propension.
- Nous concluons de tout ceci que par suite des observations contenues dans quelques journaux russes, on attache beaucoup plus d’importance qu’on ne le devrait au pouvoir militaire de 1a Russie, car elle n’est qu’un colosse aux pieds d’argile, comme elle l’a prouvé elle-même. Quel mal pourrait-elle faire à aucune puissance européenne ? Ce n’est pas sans secours du dehors quelle entreprit sa dernière guerre contre la Turquie ; et pourtant, même en courant considérable risque, réussit-elle à accomplir 1a tâche qu’elle s’était imposée ? Si elle avait à en venir aux mains, non-seulement avec 1a Turquie mais aussi en même temps avec la Bulgarie, 1a Pioumanie, et 1a Serbie, quelles en seraient les conséquences? Les généraux russes savent parfaitement à quoi s’en tenir sur 1a nature des victoires jadis remportées par leurs armées, et agiraient avec une inconcevable imprudence, s’ils commençaient des hostilités contre les Turcs, D’autre part 1a Russie n’a pas de fonds pour faire face aux frais de 1a guerre. Ses négociations pour des emprunts sont sans succès, et 1a France, quoique favorisée par elle, ne lui ouvrirait pas sa bourse. Elle devrait donc avoir recours à un emprunt forcé avant de se mettre en campagne, moyen qui offrirait de grands désavantages et qui, vu 1a pauvreté de son peuple, ne serait guère profitable. C’est là qu’en reste 1a question. De plus les capitalistes peuvent facilement rendre 1a guerre impossible, en refusant d’avancer les sommes nécessaires à son entretien. S’ilseussent toujours agi ainsi,que de malheurs eussent été détournés !
- Quant aux conséquences d’une telle guerre, qui, au dire de tous, serait 1a guerre 1a plus effroyable qu’on ait jamais vue, les rédacteurs de journaux ne savent pas les prendre en considération, et ils parlent d’une guerre avec 1a Russie, comme d’une chose sans importance. 11 y en a même qui semblent s’attendre à voir dans deux ans 1a guerre éclater avec 1a France !
- Et pourtant sur quoi se basent de telles prophéties ? Sur des articles de journaux sans signatures, sur les désirs de quelques diplomates insensés, sur des rancunes personnelles, et de 1a part d’un petit nombre de Français sur un désir ardent de représailles. N’est-il pas absurde et affreux que 1a moindre altération dans les arrangements militaires d’un pays comme des changements de garnison, des transports de bois, d’armes,de munitions, et même de produits chimiques, soient regardés comme équivalant à des trompettes guerrières appelant les soldats au combat. L’expérience devrait nous avoir enseigné que de telles rumeurs sont exagérées et souvent mal fondées.
- Ce que nous voulons, ce n’est pas viser à un idéal incertain, mais avancer dans 1a voie large et sûre qui conduit à des résultats pratiques qui ne sont pas hors de portée. Nous maintenons que chacun peut,dans sa propre sphère, contribuer à soutenir 1a cause de 1a paix, et si chacun s’acquittait de ce devoir, 1a communauté s’en trouverait beaucoup mieux.
- Il n’y a pas de doute qu’on sè soit servi de l’expression de « guerfe imminente, » plutôt comme d’une espèce de mot
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- d’ordre, ou réclame de parti, que de tout autre chose. Mais depuis que le Budget de Guerre pour sept ans et l’augmentation de l’armée ont été sanctionnés par le Reichsrath qui a volontiers accordé les subsides, il ne reste plus aucun prétexte pour de telles manœuvres. On a fait dernièrement, en Angleterre, un effort semblable ayant pour but d’obtenir de nouveaux subsides pour l’armée,en intimidant le peuple par des bruits de guerre, on n’a pas réussi. Le Ministère même n’était pas disposé à consentir à ce projet, et le peuple anglais n’a pas voulu se laisser si aisément alarmer.
- Fortifiés par les considérations que nous nous sommes efforcés d’exposer ci-dessus et par la conviction des sentiments paisibles du* peuple français, nous nous permettons d’adresser la requête suivante à nos journaux : —
- 1° Qu’ils tâchent de traiter moins souvent du sujet de la guerre et d’y faire moins d’allusions.
- 2° Qu’ils cessent de spéculer sur les probabilités de la guerre.
- 3° Qu’ils fassent connaître les sentiments paisibles qui animent l’Allemagne, en s’abstenant de chauvinisme, et de toute critique malveillante sur les autres États.
- 4° Qu’ils ferment, autant que possible, les yeux sur les attaques de journaux étrangers appartenant à d’extrêmes partis.
- 5° Qu’ils exposent au peuple les conséquences inévitables d’une guerre sanglante, et lui expliquent les obligations qui en résulteraient.
- 6° Qu’ils évitent toute expression de sentiments capables d’inspirer l’idée que la guerre est une nécessité et qu’il n’est pas possible de l’éviter.
- Francfort-sur-Main,
- Mai, 1888.
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- APPEL ADRESSÉ AUX MEMBRES DES SOCIÉTÉS DE LA PAIX
- DE LANGUE FRANÇAISE
- Nîmes, le 20 Juillet 1888.
- Chers et honorés collaborateurs,
- L’Association des jeunes Amis de la Paix, de Nîmes, a appris avec une vive satisfaction que vous vous disposiez à recevoir à Paris, à l’occasion de l’Exposition internationale de 1889, lé Congrès des Sociétés de la Paix d’Europe et d’Amérique. Il lui a paru que cette année qui va bientôt s’ouvrir et qui, en même temps qu’elle verra le rapprochement pacifique de peuples nombreux, nous rappellera les grands souvenirs de notre affranchissement; que cette année 1889 nous offrait une occasion unique de parler de paix au monde épuisé par les charges toujours croissantes du militarisme, fatigué de luttes et de divisions, et qui se demande avec épouvante si demain sonnera pour lui l’heure de l’extermination aveugle et sans merci, ou l’avénement définitif de la justice et de la fraternité internationales.
- Bien que la plus jeune et sans doute l’une des dernières venues des Sociétés de la Paix, notre Association a tenu à apporter sa part de collaboration à l’œuvre commune, et,dans ce but, elle s’est décidée à publier, avec l’approbation et le concours dévoué de son président d’honneur, M. Frédéric Passy, et de plusieurs de ses membres honoraires, un Almanach de la Paix pour i 889.
- Ce n’est pas là, d’ailleurs, le premier essai qui soit tenté dans ce genre de publications ; nous ne faisons que reprendre l’œuvre commencée en 1872 et abandonnée au bout de trois. années pour des motifs que nous ignorons, par la « Société française des Amis de la Paix ». Nous regrettons vivement que cette Société, qui compte dans son sein tant d’hommes éminents, n’ait pu se charger elle -même de publier et de répandre » l’Almanach de la Paix », ce qui aurait été sans doute et de beaucoup la meilleure solution ; mais, puisqu’elle a bien voulu, par l’organe de son président, nous confier cette tâche, nous nous efforcerons de l’accomplir jusqu’au bout, à condition, toutefois que vous consentiez, chers et honorés collaborateurs, à nous prêter votre concours. Vous le pouvez, SGit en nous envoyant des articles, — ce qui, vu l’époque avancée de la saison, demanderait à être fait le plus tôt possible — soit encore en vous engageant à nous prendre, pour les distribuer ensuite en détail, un certain nombre d’exemplaires de « l’Almanach de la Paix ». Nous ne saurions vous dire encore quel sera le prix exact de cette publication, mais dans aucun cas il ne dépassera 0 fr. 30. L’Almanach paraîtra chez Plon, Nourrit et Cle, vers le 1er Septembre 1888 ; on le trouvera, soit à la librairie Plon, 8 et 10, rue Garancière, Paris, soit chez notre trésorier-bibliothécaire, 43, rue de l’Agau, à Nîmes.
- En attendant que nous soyons en mesure de vous donner de plus amples informations, nous vous prions d’agréer, chers et honorés collaborateurs, nos respectueuses et fraternelles salutations.
- Pour l’Association des Jeunes Amis de la Paix, ' Les membres du Comité :
- L. A. Barnier, H. Bahut, J. Prudhommeaux, J. Dumas, Ch. Toureille, E. Villeméjeanne, J. Daroussin, G. Gombet de Masquard.
- Congrès de la Ligue internationale
- DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ
- Ce Congrès se tiendra à Neufchâtel (Suisse) le Dimanche 9 Septembre prochain.
- Questions à l’ordre du jour de l’Assemblée •
- 1° Le droit de guerre et le problème de la paix ;
- 2° Le Congrès universel de la Paix à Paris pendant l’Exposition de 1889 ; 3° La paix par l’éducation; 4° L’œuvre de la presse dans la propagande politique.
- Les mémoires devront être adressés, avant le 25 Août, à Genève, au siège de la Ligue, 1, quai des Bergues.
- Etat-civil du Familistère.
- Semaine du 5 au 12 Août 1888
- Naissances :
- Le 7 août, de Franqneville Yvonne Marcelle, fille de Franqueville Victor et de Louchet Félicie.
- Le 11 août, de Monneuse Hélène, fille de Monneuse Arcade et de Hamel Algie.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Gu/se. — lmp. Bâté,
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- Tome 12. -- H' 520 Dimanche 26 Août 1888
- Lh neifAï'P
- £ PïlvvIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OJDIJST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- on s’abonne également
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- et réclamations s’adresser i
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
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- Trois mois . . 3 î»
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- Autres pays
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- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 5, rue Neuve des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- La grève des terrassiers. — L’exposition de 1889. — Le traité de commerce Franco-Italien.— L’Eglise et l’Etat.— Projet de loi sur les syndicats de communes. — La politique de la république.— Faits politiques et sociaux. — Congrès des femmes du Nord. — Les plus grands Etats du monde. — Nouvelles du Familistère. — Trois cœurs d’or. — Bibliographie. — Mouvement des assurances mutuelles au Familistère. — Diamants tombés du ciel.— La science en famille.— Société industrielle de St-Quentin et de l’Aisne.— Sommaire de la Revue socialiste.
- La grève des terrassiers
- Il y a environ 550.000 ouvriers à Paris. La grève les terrassiers qui vient de prendre fin en comptait beaucoup moins de 10.000. Car ce chiffre avait été exagéré au début, et, depuis, nombre de grévistes avaient repris le travail.
- Sur la grève des terrassiers est venue se greffer, celle des menuisiers ; et, au moment où nous écrivons, celle des serruriers est imminente; si ce mouvement s’accentuait, toute l’industrie du bâti-ment pourrait se trouver atteinte et peut-être
- arrêtée.
- Mais il ne faut pas oublier que les syndicats ou groupes qui décident ne représentent qu’une faible minorité de leurs camarades. En outre, beaucoup indices nous portent à croire que la généralisa-bon de la grève, impossible en fait, ne sera pas
- Poursuivie.
- Lo mouvement est donc circonscrit. Il n’en est
- pas moins intéressant pour cela ; aussi devons-nous revenir sur la grève des terrassiers,car le problème social s’y est posé dans toute sa crudité.
- Autrefois la possession de l’outil,seul instrument de travail,donnait à l’artisan l’indépendance et une certaine autonomie.
- L’outil fait place à la machine, et tous ces avantages disparaissent. Le terrassier, lui, n’est pas atteint par cette révolution économique. La machine en bouleversant la matière lui taille de la besogne. Elle est en quelque sorte son auxiliaire. Et cependant la situation du terrassier reste précaire. Car, si utile, indispensable même qu’elle soit, sa part de collaboration n’en est pas moins infime. Son métier est un de ceux qui exige le moins de culture professionnelle. Moins concurrencé par la machine, le terrassier l’est davantage par l’homme. Et la besogne, plus abondante pour lui qu’autrefois, trouve aussi des bras pour la faire dans une proportion plus considérable encore.Il est plus désarmé qu’aucun autre, cet ouvrier, qui, à la rigueur, peut être propriétaire de son outil,devant l’impitoyable loi de l’offre et de la demande. Il a essayé d’obtenir par une suspension de travail un salaire plus élevé.
- Le droit de faire grève, conséquence naturelle de la loi de l’offre et de la demande, est incontestable. L'efficacité de l’exercice de ce droit l’est beaucoup moins.
- Dans le cas présent on a pu se demander si les tèrrassiers avaient obéi à une bonne inspiration en se mettant en grève; si leurs prétentions étaient justifiées; si le moment était bien choisi.
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- LE DEVOIR
- Les terrassiers avaient-ils commis cette erreur capitale de croire que le conseil municipal,en fixant la durée et le prix de la journée dans les chantiers de la ville, avait statué pour tous les chantiers ?
- Les économistes en paraissent convaincus, et dès lors, pour eux, la cause est entendue, la position infime occupée parles terrassiers dans l’échelle des professions, ne sollicitant pas, d’ailleurs, une plus longue attention de leur part.
- Il n'est cependant pas probable que les ouvriers aient pensé que les prix fixés pour les chantiers municipaux étaient obligatoires pour les autres chantiers.
- On s’expliquerait mieux qu’ils aient agi sous l’empire de cette considération que les conditions faites à une partie des travailleurs, par la ville, pouvaient s’étendre à la corporation tout entière.
- Pourquoi les terrassiers de Paris n’auraient-ils pas été d'avis, avec le conseil municipal et le gouvernement, qu’une journée dé travail dépassant neuf heures était excessive, et un salaire inférieur à 60 centimes l’heure insuffisant ?
- De là à formuler leurs revendications dans ce sens, et les voyant méconnues, à les appuyer par une cessation de travail, il n’y avait qu’un pas. En faisant ce pas, les terrassiers étaient restés dans la limite de leur droit.
- Voilà donc la lutte engagée. Quelques particularités la signalèrent et fournirent aux adversaires de la grève l'occasion de formuler de nouveaux griefs, entre lesquels il convient de faire un tri.
- La grève, disait-on,peut amener l’échec de l’Exposition et porter ainsi un coup funeste au prestige de la. France; et, ajoutait-on, la plus grande partie des grévistes devait être assez peu sensible à ce g nre de considération, n’étant pas français.
- On ne voit pas bien quel intérêt pouvaient bien avoir des ouvriers, même étrangers, à entraver l’œuvre de l'Exposition qui, par les travaux qui la préparent et ceux qui la suivront, leur assure pour longtemps des avantages absolument exceptionnels.
- Cette perspective n’était-elle pas faite pour ouvrir les yeux des moins perspicaces sur le rôle de meneurs ayant un intérêt particulier à faire échouer l’Exposition.
- Il est bien préférable de penser que les terrassiers avaient précisément choisi le moment où les travaux de l’Exposition, et autres travaux, battent leur plein, comme on dit, pour mettre toutes les chances de leur côté et acculer les entrepreneurs à l’impossibilité de refuser des concessions.
- En ce cas,le choix d'un pareil moment aurait été une bonne tactique, la grève étant une guerre. Au dire du directeur des travaux de la ville de Paris, cette année-ci doit être pour les terrassiers lameil-leure qu’ils aient eue depuis un quart de siècle. L’État, la Ville et les particuliers ; l'Exposition, lQ percement de voies nouvelles, les constructions qui doivent venir les border assureraient, pour 1889,cent millions de travaux aux ouvriers du bâti-ment. Raison de plus pour essayer d’obtenir des conditions plus favorables.
- Ici, l’économie politique intervient.
- En rendant les terrassements plus chers, on ne crée pas l'ouvrage on le supprime,par cette raison très simple que si les maisons deviennent trop coûteuses à construire, leur rapport ne suffira plus à payer les capitaux qu’on y enfouirait,et l’on s’arrêtera de construire.
- En maintenant d’une façon absolue leurs prétentions, les travailleurs ne feraient pas autre chose que de tuer la poule aux œufs d’or.
- Généralisons l’argument, et du même coup la question : si le capital considère qu’il ne peut pas faire travailler aux conditions qu’on lui demande, il restera chez lui, et rien ne pourra le forcer d’en sortir.
- Il attendra. La loi et les forces publiques veilleront à ce que nulle atteinte ne lui soit portée.
- Le travailleur aussi restera chez lui, mais la loi ne l’y protégeant pas contre les atteintes de la faim et de la misère, il sera bientôt obligé de sortir de son inaction. C’est là l’inégalité profonde à laquelle il faut porter remède.
- Nos institutions sont faites pour assurer l’intégrité du capital, mais pas encore pour assurer l’intégrité de l’existence humaine.
- Alors, comme cela vient de se produire dans la grève des terrassiers, l’ouvrier se rend à merci, rongeant son frein, et résolu à recommencer plus tard ses mises en demeure.
- Lesgrèves, leur cortège de misères et de violences reviendront périodiquement, jusqu’au jour où la question des rapports entre le capital et le travail aura été definitivement résolue.
- Cette question plane au-dessus des conditions particulières aux grèves actuelles. Lorsque celles-ci auront trouvé une solution plus ou moins conforme au désir des parties intéressées, i’autre question restera encore pendante.
- Chacune des grèves qui se produit n’est quun incident, une des phases de l’éternel conflit.
- Hier, c’étaient les plus humbles, les plus désar-
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- ^e's^ceux dontle salaire est le plusbas qui luttaient, j H ne s’agissait pas de règlement d’ateliers, de gains plus ou moins élevés, il s’agissait de l’existence. C’était à proximité du siège des pouvoirs publics que la lutte était engagée, de telle sorte que la grève qui est toujours un malheur public pouvait devenir une catastrophe générale.
- H y a là matière à bien des enseignements, et nous avions raison de dire que la question sociale était posée dans toute sa crudité par la grève des terrassiers.
- Dans quelle mesure les travailleurs, d’une part, et les détenteurs delà richesse,de l’autre,peuvent-ils travailler à la solution de cette question? Dans quelle mesure également les pouvoirs publics peuvent-ils intervenir ?
- Ces derniers n’ont-ils d’autre mission à accomplir que la préservation du capital, et la punition des atteintes portées soit au capital, soit à la violation de la liberté du travail ? Nous ne le pensons pas.
- Nous croyons, avec le fondateur du Familistère, que si le capital est un facteur de la richesse sociale le travail en est un autre, et que, par conséquent, ce dernier n’a pas moins que le précédent droit à des garanties sous la protection des lois ; que lorsque la richesse sert à assurer les moyens d’existence à ses possesseurs, il faut que le travail serve à assurer l’existence des travailleurs:
- D’où la nécessité de prélever sur la richesse — et l’organisation du droit d’hérédité de l’État en fournirait un moyen bien simple et bien pratique — un quantum pour constituer dans l’établissement industriel, dans la commune et dans l’État l’assurance générale des besoins de la vie, comme Pa proposé M. Godin dans sa Pétition aux Chambres, en 1883.
- Alors, le travailleur aura réellement le droit et la liberté de régler soit en face du capital, soit de concert avec lui, les conditions auxquelles il accordera son concours.
- Mais l’inauguration du droit d’hérédité de l’Etat relève des législateurs. En attendant que nous ayons obtenu d’eux cette loi par laquelle l’État en-Irera en possession des ressources nécessaires P°ur faire face à tous les besoins sociaux, en commençant par la garantie du droit de vivre, revers à ce qu’il est possible de faire, dans la limite ^l’initiative individuelle, pour l’amélioration du s°rt des travailleurs et la conciliation des intérêts eiltre le capital et le travail.
- ^°ns sommes persuadés que les intéressés pen-
- î vent,grandement,contribuer par une bonne volonté réciproque à l’apaisement des conflits.
- Il est éminemment désirable d’abord que la pratique de l’arbitrage entre de plus en plus dans les mœurs professionnelles.
- Autrefois, les travailleurs anglais, puissamment organisés pour la grève, considéraient cette dernière comme l’instrument de leur émancipation. Ils sont bien revenus de cette opinion. L’arbitrage tranche aujourd’hui la plupart des conflits. En France, la corporation qui a eu le plus souvent recours à l’expédient de la grève, la corporation des charpentiers, est restée la plus stationnaire au point de vue des salaires. La fin des grèves par l’arbitrage, telle est la première œuvre à laquelle devraient s’atteler les syndicats et groupements professionnels.
- Ils pourraient, en outre, travailler à l’amélioration des conditions de l’existence en contribuant à la création de sociétés coopératives de consommation et, plus tard, de sociétés coopératives de production. Les chefs d’industrie, de leur côté, devraient s’inspirer des sentiments de la justice dans la répartition des bénéfices de la production, et associer autant que possible le capital et le travail.
- Mais que les travailleurs s’en pénètrent bien, ce n’est qu’en fortifiant leurs moyens d’action et en se mettant légitimement en mesure de faire, eux-mêmes,œuvre d’employeurs,qu’ils prépareron t l’avènement d’un régime conforme aux besoins du travail et de l’industrie, basé sur l’équité dans la répartition des bénéfices, et sur les garanties de l’existence humaine.
- J. Pascaly.
- L’exposition de 1889
- Par arrêté du ministre du commerce et l’industrie, une seizième section est créée dans l’exposition d’économie sociale,elle prendra pour titre : «Intervention économique des pouvoirs publics», et comprendra les objets dont l’énumération sommaire est indiquée ci-dessous :
- Œuvres,institutions et établissements d’État, ayant pour objet l’amélioration physique, intellectuelle et morale des individus.
- Intervention de pouvoirs publics dans le contrat d’échange et dans le contrat de travail.
- Réglementation de la durée et du mode de travail par l’Etat ou par les municipalités.
- Fixation d’un salaire minimum pour les ouvriers, série de prix pour les travaux des villes.
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- Tarification du prix de certaines marchandises: taxe | du pain, taxe de la viande, minoteries, boulangeries et j boucheries municipales, restaurants populaires et bazars ! municipaux, pharmacies municipales, bains publics.
- Magasins municipaux pour les matières premières et pour les outils des associations ouvrières.
- Travaux publics considérés comme annexes de l’Assis-sistance publique.
- Entreprises municipales pour le transport en commun des voyageurs, pour l’éclairage des villes par le gaz ou ^électricité.
- Construction et exploitation par l’Etat des chemins de fer et des canaux.
- Bureaux de placement avec ou sans monopole, bourses du travail.
- Banques de crédit nationales ou municipales pour les ouvriers ou les associations ouvrières.
- Avances ou subventions consenties par les villes ou par l’Etat aux sociétés coopératives ou corporatives de production.
- Responsabilité des patrons en cas d’accidents, assurances facultatives ou obligatoires contre ces accidents.
- Construction d’habitations économiques faites par les municipalités ou avec leur intervention.
- Influence des lois qui règlent la transmission de la propriété, loi dite homestead pour la protection du foyer domestique.
- Hygiène publique officielle, laboratoires municipaux, régime fiscal ou légal des boissons dans ses rapports avec la liberté du travail.
- Intervention des pouvoirs publics dans les conflits entre les patrons et les ouvriers, subventions accordées aux grévistes dans les villes.
- Intervention des pouvoirs publics pour favoriser ou restreindre l’émigration ou l’immigration, taxe de séjour prélevée sur les ouvriers étrangers, naturalisation.
- Concurrence commerciale faite aux marchands sédentaires par les marchands des quatre saisons et les marchands forains.
- Sont nommés membres du comité d’admission de cette nouvelle section :
- M. Donnât (Léon), membre du conseil municipal de Paris, président ;
- M. Yves-Guyot, député de la Seine, vice-président;
- M. Burdeau (A.), député ;
- M. Faure (Fernand), député ;
- M. Saint-Martin, membre du conseil municipal de Paris ;
- M. Beurdeley (Paul), maire du huitième arrondissement de Paris ;
- M. Deloncle (François), consul, secrétaire.
- •----— wg^———•— -----------------------------
- Le traité de commerce Franco-Italien
- M. Goblet, ministre des affaires étrangères, a fait parvenir au gouvernement italien la réponse du gouvernement français, aux dernières propositions italiennes concernant le traité de commerce.
- Il résulte de cette réponse que les propositions italiennes n’ont pas paru acceptable à notre gouvernement. Déjà,à deux reprises,nous avions fait sans succès des propositions fermes, et nos représentants avaient mis le plns grand empressement à faciliter une entente.
- Le cabinet de Rome persistait à prendre pour base des négociations, le nouveau tarif général des douanes voté l’an dernier par le parlement italien. Le gouvernement français s’en tenait au contraire au traité de 1881, en quoi il ne se montrait pas moins soucieux de l’intérêt bien compris de l’Italie que du sien propre.
- En effet,depuis l’année 1881, la moyenne de nos expéditions à destination de l’Italie, a été de 1888 millions, et celle de nos achats de produits italiens de 360 millions, chiffre sensiblement égal à celui de la période antérieure de 1875 à 1880.
- La convention de 1881 paraissait donc également avantageuse aux deux parties contractantes.
- Le gouvernement français ne s’est pas refusé à étudier une modification du traité périmé.
- Il demandait seulement que les concessions faites sur un point fussent compensées par des avantages accordés sur un autre. La seule réduction consentie par le gouvernement italien portait sur les vins. La taxe de 4 francs sur les vins titrant moins de 12 degrés était réduite à 2 francs. Comme nous n’expédions en Italie que 4 millions de vins — en général des vins fins, — la concession était quelque peu illusoire, étant donné que les droits sur les tissus qui constituent à peu près le quart de nos expéditions sur les marchés de la péninsule, était porté par le nouveau tarif général italien à un taux variant de 93,50 à 150 fr. pour les marchandises les moins taxées, et de 170 fr. à 250 pour les autres.
- Les dernières propositions du cabinet de Rome laissaient encore une augmentation de 50 0/o environ sur les droits relatifs aux tissus de laine bon marché !
- Il faut bien reconnaître que nous avons porté un réel préjudice aux exportateurs de bestiaux italiens par Ie relèvement progressif des droits d’entrée sur le bétail étranger, et il n’est pas douteux que l’augmentation par notre parlement protectionniste de produits qui ne figu-ràient pas dans le traité de 1881, n’ait contribué à provoquer, de l’autre côté des Alpes, le mouvement protectionniste à la suite duquel de nombreux produits se sont vus surtaxés par application du tarif de 1887.
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- Néanmoins des concessions faites par l’Italie sur son tarif de 1887, si importantes qu’elles parussent, ii résultait en fait, une aggravation énorme des droits anciens, etlegou-vernement français ne pouvait les accepter.
- L'EGLISE ET L’ETAT
- LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE L’ÉTAT PAR LES COMMUNES
- Appel du comité. — Le Concordat. — Le système. — Réponse aux objections.
- Le comité de l’association formée pour la propagande de cette idée vient d’adresser l’appel suivant aux citoyens que cette question préoccupe :
- Un certain nombre de membres du Parlement et de citoyens appartenant à des nuances politiques diverses,ont fondé la Ligue pour la séparation des Eglises et de l’Etat par les communes, sur les considérations suivantes :
- Le Concordat
- Depuis plus de quatre-vingt-cinq ans que le Concordat existe, l’expérience l’a condamné.
- Napoléon l’avait établi pour faire du clergé un instru-mentumregni.
- Le Concordat a refait Punité de l’église catholique contre la société civile.
- Le pape, ayant seul le pouvoir de donner l’investiture aux évêques, il commande à toute l’église de France : le seul maitre qu’ils reconnaissent, est celui qui les nomme. Quant à l’Etat, sous le régime actuel, il n’est que leur payeur et leur logeur obligatoire.
- Le Concordat n’a même pas établi la paix religieuse ; le clergé, sous tous les régimes, sous la Restauration comme sous le premier Empire, sous Louis-Philippe comme sous Napoléon III,a opposé puissance à puissance au gouvernement.
- A l’égard de la République, un jour il a pu bénir hypocritement les arbres de la liberté ; en réalité, il reste irrécon-ciiiable? parce qu’elle est un gouvernement de lumière et de discussion, et que lui représente la soumission aveugle du laïque à l’infaillibilité du prêtre.
- Depuis plus de vingt ans, la séparation des Eglises et de • ^ Etat a été posée, par les hommes les plus considérables du Parti républicain comme la seule solution à la question religieuse.
- But de la Ligue
- Afin de grouper autour d’elle tous les partisans de ce prin-Clpe dans une action commune, la Ligue leur demande leur adhésion, toute réserve faite sur les moyens d’application.
- Mais à côté il y a des hommes qui pensent qu’il ne suffit plus seulement d’établir le principe,qu’il faut chercher le moyen de le mettre en pratique, sans secousses, le plus tôt possible : ceux-ci, membres titulaires de la Ligue, se rallient au projet suivant :
- Système de la Ligue
- Le Concordat est abrogé : un traité conclu avec une puissance spirituelle, non reconnue par quantité de citoyens, ne saurait avoir pour conséquence l’ingérence d’un étranger, à perpétuité, dans l’organisation intérieure de la France.
- Le budget des cultes est supprimé et devient un fonds dt. subvention aux communes.
- Il est remis aux conseils municipaux dont chacun peut fai* c de sa quote-part tel usage qu’il lui convient.
- Si un conseil municipal veut conserver au curé, aux vicaires, au culte, la somme qu’ils coûtent actuellement, il est libre : c’est affaire à lui et aux habitants de la commune.
- S’il trouve que le curé et les vicaires lui coûtent trop cher et qu’il pourrait mieux utiliser une partie de cette sorpme à des chemins, à des travaux, à des dégrèvements, il peut supprime] un vicaire, diminuer le traitement du curé.
- On ne verra plus comme aujourd’hui tant de prêtres en lutte ouverte avec le conseil municipal de leur commune ; le conseil municipal tiendra les cordons de la bourse ; et les piètres sauront qu’ils doivent remplacer leur arrogance actuelle par une attitude conciliante, s’ils ne veulent courir le risque d’être privés de leurs traitements.
- Chaque conseil municipal établira ainsi, dans sa commune, la subordination du clergé au pouvoir civil.
- D’autres conseils municipaux, plus hardis, pourront complètement supprimer les subventions aux cultes et réaliser ainsi le principe posé dans l’article 354 de la Constitution de l’an III : « Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d’un culte. »
- Dans les communes où la subvention aux. cultes sera maintenue en tout ou en partie, ce principe sera également sauvegardé.
- Les frais du culte seront prélevés partout sur les contributions directes : la part de chaque contribuable, afférente aux cultes, sera inscrite sous une rubrique distincte ; les contribuables qui voudront continuer de la payer, devront en faire la déclaration ; dans le cas contraire, ils seront dégrevés d’autant.
- Quand la moitié plus un des contribuables aura renoncé à subventionner les cultes dans une commune, la subvention totale leur sera retirée de droit.
- Quant à la forme sous laquelle pourront se constituer les associations religieuses, nous nous en référons à la loi que le gouvernement s’est engagé à faire voter par cette législature. En attendant, la loi du 21 mars 1884 sur les associations syndicales pourrait leur être applicable.
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- Prime à la séparation des Églises et de l'État
- En présence de ce projet, le prêtre ne pourra pas dire à ses ouailles : « La République vous impose un nouvel impôt parce qu’elle ne peut plus payer les prêtres. »
- Nous retournons l’objection ; car au lieu d’imposer une nouvelle charge aux contribuables, la République remet aux communes une dotation dont elles auront le libre usage.
- Les pays les plus cléricaux ne pourront pas se plaindre qu’on leur enlève leurs prêtres ; on leur remet la faculté de les conserver jusqu’à ce qu’éclairés par l’exemple, jls cessent d’éprouver les besoins religieux qu’ils tiennent aujourd’hui de leur hérédité et de leur éducation.
- Service privé
- On a dit : — « Mais si la contribution pour les cultes est facultative, pourquoi n’en serait-il pas de même pour la guerre, la marine ?...»
- Cette objection n’est qu’une plaisanterie ; la sécurité nationale est un service public ; mais vous, croyant, de quel droit venez-vous me demander à moi, libre-penseur, de contribuer à vous éviter l’enfer et à vous assurer le paradis ? Si vous croyez à l’éternité des tourments ou du bonheur, payez. Vous y avez un intérêt suffisant. C’est une affaire entre vos prêtres et vous. Ce n’est pas celle du voisin.
- On dit : « Le pays n’est pas mûr t>, et cependant il y a près d’un siècle que la séparation des Eglises et de l’Etat a été un fait accompli, et tous reconnaissent qu’elle était entrée profondément dans les mœurs quand Bonaparte fit le Concordat.
- Sans doute, les promoteurs de la Ligue désirent que cette question soit tranchée par la Chambre actuelle (1) ; si leur espoir était déçu, il faut, en tout cas, qu’elle le soit par la prochaine législature.
- Si la question n’est pas encore suffisamment mûre, il faut la faire mûrir ; et comment ? Est-ce en la négligeant, en la reléguant comme une partie abandonnée du programme républicain ? Nous croyons, au contraire, que c’est en l’agitant sous toutes ses faces, dans la presse, dans les réunions, partout, en l’examinant, non pas seulement au point de vue théorique, mais encore au point de vue pratique, que dans un bref délai nous pourrons en assurer la solution.
- Le Comité.
- Membres du bureau
- Président : M. Yves Guyot.
- Vice-présidents : MM. Jullien, Blatin, députés; Georges Martin, sénateur; Léon Donnât, conseiller municipal de Paris,
- Trésorier :M. Barbe, député.
- Secrétaire général : M. C. Jouffrault, député.
- Secrétaire : M. Armand Massip, publiciste.
- (1) Le projet de loi de MM. Yves Guyot et quelques-uns de ses collègues a été déposé sur le bureau de la Chambre au commencement de 1886. Le Devoir l’a publié dans son numéro du 16 mai de la même année.
- Membres du comité directeur
- MM. Ballue, Barbe, Barré, Bauquier, députés; Bomparq conseiller municipal de Paris ; Irénée Blanc, publiciste; Borie Brugére, Brugnot, Germain Casse, Chantagrel, députés• François Deloncle ; Dethou, de Douville-Maillefeu, CamiHe Dreyfus, Duchasseint, Ducoudray, Fernand Faure, Frébault Gaulier, Guillaumou, députés; Louis Hervé, docteur-médecin' De Hérédia, député ; Hudelo, professeur, Issaurat, professeur
- Jacquier, Laffont (Seine), Lagrange, Lefebvre (Seine-et-Marne). députés ; Dr Charles Letourneau, André Lefèvre publiciste ; Lorenchet, Leporché, Lesguiller,.Maillard, Martin Nadaud, députés; Eugène Mayer, directeur de la Lanterne' L.-V. Meunier, publiciste ; Montaut, député ; Oudinet, chef d’atelier ; Tony Révillon, Roque (de Filhol), Saint-Ferréol Saint-Martin (Vaucluse), députés ; René Saint-Martin, conseiller municipal de Paris ; Paul Sebillot, publiciste ; Sinaud architecte ; Turigny, Turrel, Vergoin, Vernière, Viger, députés.
- Le comité ajoute la note suivante :
- « Nous prions tous ceux qui désirent voir aboutir le plus tôt possible la question des Églises et de l’État de vouloir bien nous donner les noms et adresses des maires, des conseillers municipaux, des présidents des Sociétés de Libre-Pensée et enfin de tous les citoyens auxquels il y aurait quelque utilité d’adresser la brochure contenant notre proposition de loi, précédée de l’exposé des motifs, et les statuts de la Ligue pour la séparation des Églises et de l’État par les communes.
- Demander les statuts et envoyer les communications à M. Jouffrault, député, secrétaire général, 7, rue Nicole.
- PROJET DE LOI(1
- sur les Syndicats de communes
- PRÉSENTÉ AU NOM DE M. CARNOT, Président de la République française, par M. FLOQUET,
- Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.
- EXPOSÉ DES MOTIFS III
- Les règles que nous proposons pour constituée ce budget découlent des principes généraux du du projet de loi.
- A nos yeux, l’association intercommunale ne doit pas pouvoir frapper directement des impositions sur le contribuable. Elle n’est pas, en effet, comme la commune ou le département, une société politique véritable ; elle n’a pas d’attributions étendues, elle n’est qu’une société formée entre les communes pour l’exécution d’une œuvre déterminée. Le Con-
- ^ (1) Lire le Devoir des 5 et 12 août 1888.
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- geil qui la régit n’émane pas d’ailleurs du suffrage universel, il n’est qu’une sorte de Conseil d’admi-pistralion où les associés sont représentés. Pour tous ces motifs, il serait contraire aux principes fondamentaux de notre droit public, que le droit souverain de lever un impôt leur tût délégué.
- Société de droit commun, c’est à ses associés seulement, c’est-à-dire, en fait, aux communes intéressées, qu’elle peut demander les fonds nécessaires à son fonctionnement- Et si, comme nous l'avons dit, ce concours est pour les communes une dette obligatoire, il importe de remarquer que nous n’ajoutons pas de ce chef, une « dépense obligatoire » à celles qu’énuruère la loi municipale. L’obligation ici ne résulte pas d’une décision de la loi, c’est une obligation purement contractuelle, une dette de droit commun, dont le montant est déterminé par l'engagement même des communes contractantes, et l’autorité administrative n’aura à intervenir que pour vérifier, en réglant le budget, si les dépenses projetées et les sommes réclamées par suite aux communes sont bien conformes aux nécessités du service commun, défini par les délibérations qui lui auront donné naissance et par le décret qui l’aura constitué. Les communes associées s’acquitteront de leur dette au moyen de leurs ressources ordinaires ou extraordinaires disponibles ; elles pourront, en outre, y affecter cinq centimes spéciaux.
- 59 L'association est administrée par un conseil où sont représentées toutes les communes associées. Ce conseil na d’autres pouvoirs que ceux qui sont nécessaires au fonctionnement de l’œuvre commune.
- Nous n’avons pas à insister sur le fonctionnement de cette assemblée. Ce que nous avons dit du caractère de l’association explique à l’avance que les Conseils municipaux n’auront à redouter aucun empiètement dans les aliaires municipales.
- Le mode de représentation des communes dans le conseil intercommunal peut être discuté. Plusieurs des projets sur l’organisation cantonale composent cette assemblée de délégués des communes élus par les Conseils municipaux ; d’autres la forment des maires des communes.
- Nous avons pensé qu’il n’y avait lieu ni d’exclure les maires du comité intercommunal, ni de les y introduire de droit; chaque Conseil municipal élira deux délégués choisis parmi les électeurs municipaux de la commune ; le comité pourrait ne pas être assez nombreux si chaque commune n’y envoyait Çu’un seul représentant. Si cependant les commu-Des intéressées se mettaient d’accord pour une
- j représentation différente, nous ne verrions pas d© j raison pour nous y opposer.
- Plusieurs projets donnent enfin au conseiller général du canton la présidence de l’assemblée cantonale. Ne créant pas une organisation cantonale, nous n'avons pas vu de raison de donner ici un rôle au conseiller général.
- Tel est, Messieurs, dans ses dispositions générales, le projet que nous avons l'honneur de soumettre à vos délibérations.
- PROJET DE LOI
- Le Président de la République française Décrète:
- Le projet de loi dont la teneur suit sera présenté à la Chambre des Députés par le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur, qni est chargé d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion.
- Article premier.— Lorsque les conseils municipaux de deux ou plusieurs communes limitrophes d’un même département ont fait connaître, par des délibérations concordantes, leur volonté d’associer les communes qu’ils représentent, en vue d’une œuvre d’utilité intercommunale, et qu’ils auront décidé de consacrer à cette œuvre des ressources jugées suffisantes, les délibérations prises sont transmises par le Préfet au Ministre de l’Intérieur et, s’il y a lieu, un décret rendu en Censeil d’État autorise la création de l’association qui prend le nom de syndicat des communes.
- D’autres communes que celles primitivement associées peuvent être admises à faire partie de l’association. Les délibérations prises par le comité du syndicat pour les admettre sont approuvées par décret simple.
- Art 2.— Les syndicats des communes sont dés établissements publics investis de la personnalité civile.
- Les lois et règlements concernant la tutelle des communes s’appliquent au syndicat des communes.
- Art 3.— Le syndicat est administré par un comité dont les membres sont élus par les conseillers municipaux des communes intéressées.
- A moins de stipulations contraires, résultant des délibérations des communes intéressées et ratifiées par le décret d’institution, chaque commune est représentée dans le comité par deux délégués.
- Le choix du conseil municipal peut porter sur tout citoyen réunissant les conditions requises pour faire partie du conseil municipal de la commune.
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- Les délégués sont élus au scrutin secret et à la majorité absolue. Si, après deux tours de scrutin, aucun candidat n’a obtenu la majorité absolue, il ; est procédé à un troisième tour de scrutin, et l’élection a lieu à la majorité relative. En cas d’égalité de suffrages, le plus âgé est déclaré élu. •
- Le comité es l élu pour six ans, et se renouvelle par tiers tous les deux ans. La désignation des deux premières séries sortantes est faite par le sort. Les membres sortants sont indéfiniment rééligibles.
- En cas de vacance parmi les délégués par suite de décès, démission ou toute autre cause, le conseil municipal pourvoit au remplacement dans le délai d’un mois.
- Art. 4.— La commune, siège du syndicat, est déterminée par le décret d’institution.
- Le syndicat a pour receveur le receveur municipal de cette commune.
- Art. 5.— Le comité tient deux sessions ordinaires annuelles, un mois avant les sessions correspondantes du conseil général. Il peut être convoqué par son Président qui devra avertir de cette convocation le Préfet. Le Préfet devra être averti trois jours au moins avant la réunion.
- Le Président est obligé de convoquer le comité, soit sur l’invitation du Préfet, soit sur la demande de la moitié au moins des membres du comité.
- Le comité élit annuellement parmi ses membres, les membres de son bureau.
- Le Préfet et le Sous-Préfet ont entrée dans le comité et sont toujours entendus quand ils le demandent. Ils peuvent se faire représenter par un délégué.
- Art. 6.— Les conditions de validité des délibérations du comité, de l’ordre et de la tenue des séances, sont celles que fixent la loi du 7 avril 1884 pour les conseils municipaux.
- Les délibérations prises sur des objets étrangers aux attributions du comité sont nulles de plein droit : la nullité est prononcée par le Préfet.
- Art. 7.— Le syndicat peut choisir, soit parmi ses membres, soit en dehors, un ou plusieurs gérants.
- Il détermine l’étendue du mandat qu’il leur confère.
- Les décisions prises en vertu du précédent paragraphe ne sont exécutoires qu’après approbation du Préfet.
- Les gérants sont nommés pour une période déterminée. Ils peuvent être révoqués dans les formes où ils ont été nommés.
- Art. 8.— L’administration des établissements intercommunaux est soumise aux règles du droit i
- commun. Leur sont notamment applicables les lois qui fixent, pour les établissements analogues, ja ; constitution des commissions consultatives ou de surveillance, la composition ou la nomination du personnel, laformationetl’approbation des comptes, les règles d’administration intérieure et de comptabilité. Le comité'exerce à l’égard de ces établisse-ments les droits qui appartiennent aux conseils municipaux à l’égard des établissements commu-naux de même nature.
- Toutefois, si le syndicat a pour objet de secourir soit des malades, soit des vieillards ou des enfants ou des incurables, le comité pourra décider qu’une même commission administrative administrera les secours d’une part à domicile et d’autre part à l’hôpital ou à l’hospice-
- Art. 9.— Le budget du syndicat pourvoit aux dépenses de création et d’entretien des établissements ou services pour lesquels le syndicat est constitué.
- Les recettes de ce budget comprennent :
- 1° La contribution des communes associées.
- Cette contribution est obligatoire pour les dites communes pendant la durée de l’association et dans la limite des nécessités du service telle que les délibérations initiales des conseils municipaux l’ont déterminée.
- Les communes associées pourront affecter à celte dépense leurs ressources ordinaires ou extraordinaires disponibles.
- Elles sont, en outre, autorisées à voter, à cet effet, cinq centimes spéciaux.
- 2° Le revenu des biens, meubles ou immeubles de l’association ;
- 3° Les sommes qu’elle reçoit des administrations publiques, des associations, des particuliers, en échange d’un service rendu ;
- Les subventions de l’Etat, du département ou des communes ;
- 5° Le produit des dons ou legs.
- Art. 10.— Le syndicat peut organiser des services intercommunaux autres que ceux prévus au décret d’institution, lorsque les conseils municipaux des communes associées se sont mis d’accord pour ajouter ces services aux objets de l’association primitive. L’extension des attributions du syndicat doit être autorisée par un décret rendu dans la même forme que le décret d’institution.
- Art. 11.— Le syndicat est formé, soit à perp®' tuité, soit pour une durée déterminée par le décret d’institution. Il peut être dissous, soit de plelD i droit, par le consentement de tous les conseils
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- municipaux intéressés, soit par décret sur la demande motivée de la majorité desdits conseils, soit d’office par un décret rendu sur l’avis conforme du Conseil d’Etat.
- Le décret de dissolution détermine, sous la réserve des droits des tiers, les conditions où s’opère la liquidation du syndicat.
- Fait à Paris, le 5 juin 1888.
- Le Président de la République française, Signé : CARNOT.
- Par le Président de la République :
- Le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur, Signé : FLOQUET.
- LA POLITIQUE DE LA RÉPUBLIQUE
- La politique de la République ne doit être que la politique de l’intérêt national, tandis que celle de classes ou de castes privilégiées est forcément une politique de parti.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- Les travaux de l’exposition.— Dans le dernier conseil des ministres, le Ministre du Commerce a rendu compte de l’état des travaux de l’Exposition de 1889.
- Les travaux sont poussés avec activité ; ils seront terminés aux époques prévues. L’ouverture de l'Exposition à la date du 5 mai 1889 est dès à présent assurée.
- * *
- Congrès Ouvrier de Bordeaux. — Le 3e
- Congrès national des Syndicats et Groupes corporatifs ouvriers, aura lieu cette année à Bordeaux, du 28 octobre au 4 novembre.
- S’adresser pour toutes communications et renseignements, soit au secrétaire du Comité national, M. J. Dormoy, rue de la Paix, à Montluçon, soit à Bordeaux au comité organisateur, rue de la Boëtie N° 4, secrétaire Caradec.
- ITALIE
- Pour faire suite à l’histoire de Mas-saouah. — Les Italiens viennent d’éprouver un nouvel et sanglant échec dans les environs de Massaouah. Un corps de 600 bachibouzouks, commandé par des officiers italiens, et qui opérait contre Debeb, — le chef indigène qui tut un instant l’allié de 1 Italie, — a été taillé en pièces par ce même Debeb, à la tête de 410 indigènes. Les Italiens attribuent leur défaite à la défection d’uue bande d’Assaorlins qui devaient les
- appuyer. Les causes importent peu et n’atténuent pas la gravité du fait, que l’on a connu à Rome en même temps qu’un discours prononcé à Turin par le ministre de l’instruction publique, discours dans lequel ce fonctionmirese félicitait de l’état de la marine et de l’armée, et disait que,si ça coûtait cher, le pays en avait pour son argent. Tous les peuples colonisateurs ont éprouvé de ces revers de fortune, qui dépendent de circonstances fortuites, et leur puissance n’en a pas été ébranlée. L’Algérie et le Tonkin ont laissé dans nos annales, à côté de glorieux souvenirs, la trace de ces épisodes lugubres. Mais, dans les circonstances actuelles, après le rembarquement des troupes qui devaient battre le Négus, après l’annexion de Zoulah, et quand l’opiniori publique est très divisée sur la convenance et l’utilité des expéditions exotiques, ce mécompte est une véritable humiliation pour la politique, de M. Crispi. Le pays n’y perd pas beaucoup, mais le cabinet n’en sortira pas indemme.
- ir
- * *
- Pour faire suite à l’incident diplomatique de Massaouah. — Dans la note de M. Crispi relative aux capitulations de Massaouah, on lisait ce qui suit ;
- « Ce n’est d’ailleurs pas de la Turquie que nous viennent les réclamations. Après avoir un moment fait ses réserves, la Russie a acquiescé aux faits accomplis. »
- Or, aucune réponse de la Turquie n’a été encore remise par la voie diplomatique à M.Crispi. Seulement l’ambassadeur de Turquie à Rome a été averti par son gouvernement que la déclaration correspondante lui était expédiée, par valise, de Constantinople. Par cette déclaration, rédigée en termes très-dignes,la Turquie proteste,au nom du principe,mais nettement, contre les actes du gouvernement italien à Massaouah et à Zoula.
- ESPAGNE
- Le Congrès ouvrier. — Le Congrès ouvrier a approuvé les statuts de l’Union générale des ouvriers espagnols.
- Les orateurs ont proclamé la nécessité de l’union des travailleurs.
- On a décidé la création de nouvelles sociétés provinciales par corps de métiers, pour arriver à une fédération nationale qui sera chargée de s’entendre avec les sociétés étrangères.
- ANGLETERRE
- Clôture de la session. — Le Parlement anglais s’est ajourné au 6 novembre. La session qui vient d’être clôturée a eu une grande importance. Les résultats prouvent que le parti tory au pouvoir ne se fait pas scrupule de s’assimiler les principes généraux du parti libéral. Avec ce subterfuge et la précaution d’ajourner dans les bills en discussion les paragraphes vétilleux, lord Salisbury peut s’éterniser au pouvoir. C’est le triomphe de la politique des dissidents du parti Gladstone. Le cabinet vit d’équivoque, mais il vit. Il y a là une
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- façon nouvelle de manier le parlementarisme. Entre les nombreuses lois qui ont été ainsi votées, nous rappellerons celle dite du « gouvernement local », qui met à néant les fran- , chises municipales et ne laisse plus aux communes qu’un rôle I encore plus effacé que celui quelles ont en France. C’est le j triomphe de la centralisation telle que la concevait Napoléon Ier, j celle même que les publicistes anglais avaient amèrement j critiquée jusqu’à présent. Nous citerons aussi une autre loi j qui a réalisé une modification absolue dans les rapports économiques de l’État avec les Compagnies de chemins de fer, et a soumis les tarifs à l’autorité du ministre du commerce.
- *
- * «
- A citer encore la loi relative à l’enquête sur les affaires d’Irlande, dont nous avons déjà parlé.
- A ce propos, on annonce que M. Parnell se propose de poursuivre judiciairement le Times devant les tribunaux écossais. Une subtilité de la jurisprudence britannique lui permet d’user de cette juridiction. Voici comment M. Parnell a, dit-on, procédé. Il a fait une saisie-arrêt sur deux maisons écossaises dépositaires de fonds du Times. Or, lorsqu’une saisie-arrêt est pratiquée en Ecosse, le demandeur peut poursuivre devant la juridiction de ce pays toute personne, même n’habitant pas l’Écosse, sur les biens de laquelle la saisie-arrêt a été faite. L’affaire viendra le 16 octobre.
- Les députés nationalistes irlandais, T. P. O’Connoret John Redmond vont aussi, dit-on, intenter une action en diffamation contre le Times, devant le Banc de la Reine à Londres.
- ALSACE-LORRAINE
- Bravades inutiles. — Dernièrement a eu lieu, à Deutsch-Avricourt, la solennité de la remise d’un drapeau à la Société des anciens militaires.Les autorités de Strasbourg, de Saverne, de Dieuze, étaient arrivées par un train spécial. Les habitants d’Avricourt avaient reçu de la police des drapeaux avec ordre de les hisser à leur fenêtres.
- Tous les maires des villages environnants étaient venus portant leurs écharpes blanches moirées, et huit musiques militaires prêtaient leur concours à cette cérémonie.
- Dans la foule, on remarquait des gamins portant de longues perches auxquelles étaient fixés les noms des principales villes annexées.
- De nombreux militaires sont mêlés aux fonctionnaires et aux autorités, et, à une heure le défilé commence.
- Les porteurs de bannières sont en tête, puis les musiques, les autorités et la foule. Tout ce monde se dirige vers la frontière où un douanier allemand fait signe de s’arrêter.
- Un homme se détache alors du cortège, s’avance jusqu’à l’extrême frontière, et quand il touche presque le territoire français, il prononce en allemand cette phrase : « Jusqu’ici, et quand il le faudra, encore plus loin. »
- Sur la frontière française stationnaient dix personnes, que deux gendarmes prièrent poliment de circuler.
- Le cortège s’est remis en marche dans le même ordre et s’est dirigé vers le buffet de la gare d’Avricourt, où un ban-quet a réuni trois cent dix personnes.
- RUSSIE
- Un nouvel exode. — Un mouvemént assez curieux se produit, en ce moment, dans les provinces de l’ouest et du sud-est de la Russie, qui sont habitées par la grande majorité des Israélites.
- Depuis que les nouvelles lois, spécialement promulguées pour les empêcher de se soustraire au service obligatoire, s’appliquent avec plus de rigueur, et surtout depuis que l’Allemagne les expulse par milliers quand ils s’y réfugient, un profond découragement s’est emparé d’eux. Ils sentent que la lutte devient stérile et qu’il faut se soumettre à la loi commune, malgré toute leur répulsion innée pour le métier des armes.
- N’ay.ant pas réussi dans leur essai d’émigration en Amérique, où le travail leur a paru trop dur, redoutant la propagande anti-sémitique,tant en Autriche qu’en Allemagne, où du reste le service militaire n’est pas moins obligatoire qu’en Russie, n’osant trop compter comme autrefois sur 1 hospitalité de Paris, depuis qu’ils y ont créé quelques embarras, ils se sont décidés à chercher ailleurs.
- C’est à la reconstitution d’un pays israélite autonome et indépendant qu’ils se sont arrêtés, et c’est dans ce but qu’ils ont envoyé une mission spéciale en Palestine pour voir le parti qu’ils en pourraient tirer.
- Cette mission vient de rentrer après huit mois d’exploration et en émettant l’avis que toute idée d’émigration en Palestine des Juifs de Russie doit être abandonnée.
- Us motivent cette opinion par les considérants : que le sol est rebelle à toute culture, qu’étant une propriété personnelle du sultan, il ne peut être concédé que sur bail emphytéotique, et qu’enfin les Arabes qui l’occupent sont belliqueux et bien capables de résister par les armes à la velléité d’en prendre possession.
- C’est ce dernier argument, surtout, qui semble les avoir frappés le plus.
- Pendant que ceci se discute à Berditcheff, cette capitale des juifs de Russie, de Pologne et des pays avoisinants, un autre promoteur de cette même idée, le célèbre rabbin,docteur Merton-Siwert, de Chicago, la poursuit en Angleterre.
- 11 faut dite, du reste, que son avis est opposé à l’opinion émise par les envoyés de Berditcheff. Il prétend que toute la race israélite serait insuffisante pour peupler la Palestine, puisqu’elle n’occuperait qu’un sixième du pays, mais que l’entreprise, par elle-même, n’est pas impossible.
- ! Rentré depuis peu à Glasgow, il apporte avec lui les études I et les plans, voire même celui du temple de Jérusalem, qu’il j préfère reconstruire avec des dollars que d’attendre le miracle ! qui doit le faire surgir du coup, selon la légende.
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- 11 n’y a qu’un point sur lequel il soit d’accord avec les délégués de Berdi tcheff ; c’est de mettre le nouveau pays sous la sauvegarde des grandes puissances, en le déclarant indépendant et neutre comme la Suisse et la Belgique, autrement dit de n’exposer, en aucun cas, les immigrants à verser le sang pour la défense de leur nouvelle patrie.
- PERSE
- Nous avons parlé, en son temps du décret promulgé par le shah de Perse et par lequel il garantit la vie et la propriété de ses sujets contre toute atteinte, sauf celle qu’entraînerait l’application des lois religieuses et civiles.
- Une correspondance récente nous apprend que lorsque le shah a annoncé publiquement son intention de promulguer la proclamation destinée à sauvegarder les droits de ses sujets, Sa Majesté a dit qu’il fallait qu’il fût clairement stipulé que personne, en Perse,n’avait le droit de toucher à la vie ou à la propriété de quiconque. Un des courtisans ayant répliqué :
- (( Personne n’a ce droit, sauf le shah », celui-ci a répondu :
- « Pas même le shah ».
- ÉTATS-UNIS
- Le Moïse noir. — Les journaux américains racontent qu’un grand émoi règne actuellement dans le monde noir de l’Amérique. Il vient de paraître un prédicateur se donnant pour le Moïse noir qui doit sauver les nègres de l’Afrique et ramener ceux du nouveau monde dans leur ancienne patrie. Ce mahdi américain se nomme tout simplement Gilles Moos ; il habile Evansville dans l’indiana, il est âgé de soixante-deux ans, et jusqu’à la guerre de sécession, il était esclave. Bon orateur, Gilles s’est acquis une grande réputation de sagesse parmi tous les noirs des États-Unis, et comme les blancs eux-mêmes ont reconnu ses mérites, son renom s’est rapidement établi. Il conjure les noirs de se tenir prêts à s’embarquer pour aller brûler les faux dieux de l’Afrique et convertir les cannibales au christianisme ; il tonne chaque dimanche du haut de la chaire et, le télégraphe aidant,tous les prédicateurs noirs de l’Union acclament d’enthousiasme le prophète d’Evansville. Déjà, des milliers d’hommes et de femmes se dirigent vers l’indiana, et, dans le Nord, les familles noires mettent en ordre leurs affaires pour être prêtes à partir pour l’Afrique au premier signal.
- HAÏTI
- Un journal annonçait dernièrement que le général Salomon, président de la république d’Haïti, aurait été obligé de prendre la fuite et de s’embarquer à bord de la frégate anglaise le Canada. Un gouvernement provisoire, à la tête duquel se trouverait M. Boiron, aurait été-aussitôt proclamé.
- Le général Salomon qui avait été élu en 1877, réélu en j 1886, est un homme magnifique de 6 pieds 4 pouces. Ses j cheveux, blancs comme la neige, encadrent un visage noir <
- comme l’ébène mais d’un beau type caucasien. 11 est d’ailleurs fort instruit et parle plusieurs langues.
- Le président Salomon représentait certainement un grand progrès depuis le fameux Soulouque, le type du nègre despote et sanguinaire,empereur d’Haïti, le fervent admirateur et imitateur de Napoléon 111. Ce dernier a, dit-on, souvent eu le cauchemar par suite du ridicule que son émule nègre faisait innocemment rejaillir sur lui. Qui oubliera jamais, en effet,le Sénat de Soulouque, son uniforme de général français, son aristocratie militaire, le comte Bobo et le duc de la Marmelade, et surtout ses Cent-Gardes, cette mémorable garde impériale habillée par les soins d’un fournisseur français — farçeur mais indélicat — et sur les baudriers de laquelle étaient des plaques de cuivre portant la mention bien connue: Sardines à l’huile premier choix. X... et Cie, à Nantes (Loire-Inférieure).
- Depuis la Constitution de 1867, la République est gouvernée par deux chambres et possède un président élu pour sept ans, ou du moins jusqu’à ce qu’une insurrection le mette à la porte du pouvoir. Alors le feu joue un rôle important. Il faut dire, pour l’explication de l’emploi de ce procédé, que la capitale Port-au-Prince,la capitale (le la République,possédant environ 40.000 habitants, est presque entièrement construite en bois.
- Il y a quelques semaines, un incendie criminel qui ne put être éteint que grâce au secours de marins français, se déclarait à Port-au-Prince. C’était le prélude de l’insurrection qui vient de renverser le général Salomon.
- Haïti était autrefois une colonie française.
- Une partie de l’île est occupée par la République de Saint-Domingue.
- Congrès des femmes du Nord
- Nous venons de recevoir le compte-rendu de cet important Congrès et nous voyons avec un vif plaisir que nos sœurs Scandinaves ne seront pas les dernières à faire avancer le progrès de l’humanité et à saluer le beau jour qui verra, avec l’affranchissement de la femme des liens qui entravent son action, un nouvel ordre qui sera la paix, le travail récompensé et la justice.
- Cinq cents personnes ont pris part au Congrès. Les femmes ont pris une grande part dans les discussions, qu’elles ont conduites avec beaucoup d’habileté et d’éloquence. La question du suffrage des femmes a naturellement occupé la première place, et des résolutions favorables ont été prises par le Congrès, qui a fait ressortir que la femme étant égale à l’homme devant les contributions à payer et tous les devoirs de la vie j civile, ne devrait pas lui être considérée inférieure quand il j s’agit de droits à exercer.
- | La résolution suivante a été votée :
- » Le Congrès résout qu’on devra chercher à obtenir, pour
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- les femmes mariées et non mariées, le droit d’étre électrices et éligibles.
- En passant au deuxième article, celui de la paix, il proclame hautement la nécessité de remplacer la force par le droit, que la cause de la paix et celle des femmes étant indissolublement liées, le succès de l’une sera le prélude de la victoire de l’autre.
- Plusieurs autres questions ont occupé successivement les trois jours du Congrès, période bien trop courte pour approfondir les sujets si variés qui étaient inscrits sur le programme. Mais le temps a été mis à bon profit. Le principe de l’instruction mixte a reçu l’adhésion de la grande majorité, l’abstinence des boissons alcooliques a été fortement recommandée, et la question du travail a soulevé, comme tout dernièrement dans notre Chambre des députés, une discussion passionnée. Le Congrès a voté à ce sujet: \° qu’il faut défendre d’employer les enfants dans les fabriques et dans les ateliers; 2° qu’il faut limiter par la loi les heures de travail pour les hommes et pour les femmes ; 3° qu’il faut organiser des réunions de femmes exerçant le même métier, (c’est-à-dire favoriser la formation des syndicats féminins) ; 4° qu’il faut admettre la femme à chaque métier et lui donner les mêmes moyens de se perfectionner qu’à l’homme.
- Nous félicitons chaleureusement les organisateurs de ce Congrès sur le beau succès qu’ils ont obtenu. Nous-mêmes nous y puisons un grand encouragement qui nous excite à de nouveaux efforts. Ces Congrès qui se multiplient, ces réunions répétées, ces journaux féminins augmentant en nombre et en valeur chaque année, tout le mouvement féminin, si réel et si vivace aujourd’hui, doivent ouvrir les yeux au plus aveugle et nous indiquent assez que nous entrons enfin dans une ère nouvelle, et que si la fin du dix-huitième siècle a vu l’émancipation de l’homme, notre dix-neuvième siècle ne s’écoulera pas sans que la femme, sa compagne, soit admise à partager en même temps que ses devoirs, ses droits et sa liberté. (La Citoyenne).
- Les plus grands États du inonde
- Les États-Unis sont aujourd’hui l’État du monde civilisé qui a la plus grande population après la Russie. Dans vingt ans, suivant la progression actuelle des divers États, la Grande République américaine sera au premier rang : elle comptera plus de 120 millions d’habitants.
- À l’heure présente, la Russie a 105 millions d’habitants ; les États-Unis, 62 millions; l’Allemagne, 47; la France, 38; l’Autriche-Hongrie, 38; la Grande-Bretagne, 37;l’Italie, 30; l’Espagne, 17.
- Au prochain recensement décennal, en juillet 1890, les États-Unis auront 67 millions d’habitants ; en 1900, 95 et à j la troisième décade, en 1910, 124 millions. A cette dernière ; date, la Russie aura atteint 120 millions, mais elle sera devancée par les États-Unis. >
- L’accroissement des États-Unis depuis un siècle est sans égal et n’a pas de précédent dans l’histoire des peuples.
- Au premier recensement, en 1790, ce pays comptait seulement 3,929,214 habitants: dans les décades suivantes: 6 millions, 7, 9, 13, 17, 23, 31, 38 (en 1870) et 50,155,783 (en 1880).
- La progression a été en moyenne de plus de 30 0/0 par décade.
- Comme territoire, la Russie avec ses 8,138,541 milles car-rés (le mille égale 1,609 mètres), a la plus vaste étendue ; elle compte seulement 10 habitants par mille carré ; viennent ensuite les États-Unis, avec 3,602,990 milles carrés et 14 habitants par mille carré.
- Quels immenses territoires à exploiter ! surtout si l’on considère que l’Angleterre compte 289 habitants par mille carré ; l’Allemagne. 216, et la France 180.
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- NOUVELLES DD FAMILISTÈRE
- Les membres associés de la société du Familistère réunis en Assemblée générale, le 12 courant, sous la présidence de M. Dequenne,ont élu,au bulletin secret,à la majorité absolue, les personnes dont la liste suit, à la qualité d’Associés :
- Messieurs : Alavoine Marcellin,ajusteur.— Bailliot Virgile, dessinateur.— Chimot Arthur, robinetier.— Dorge Albert, ajusteur.— Flamant Léonard, mouleur.— Garbe Emile, mouleur.— Haraux Achille, employé.— Hébert Marcel,mécanicien.— IJennequin Auguste fils, contre-maître.— Locque-neux Georges, instituteur.— Maillet Jules fils, mouleur.— Poulet Alfred, modeleur.— Quent Léon, surveillant.
- *
- * *
- Quelques jours auparavant, le Conseil de Gérance, avait conféré les titres de sociétaire et de participant aux personnes désignées ci-après :
- Sociétaires.— M. Alavoine Adolphe Ernest, ajusteur.
- — Melle Alliot Eugénie, caissière.— MM. Anciaux Joseph, modeleur.— Balavoine Paul, outillage.— Buridant. Henri Auguste, employé. — Conte Adrien, employé.— Dagnicourt Alfred, mouleur.— Dassonville Eugène, ajusteur.— Degagny Eugène, ajusteur.— Delavenne Jules Edmond, mouleur.— Devillers Louis Honoré, employé.— Duplaquet Georges, aj.-mécanicien.— Dupont Auguste Alfred,ajusteur.— Fanielle Jules, ajusteur.— Mme Fanielle Jules née Rabelle, râpeuse.— MM. Favéreaux Antoni, charron.— Fournier Jules César, chargeur.— Harnache Adolphe, moulage-mécanique. — Garbe Joseph Toussaint, mouleur.— Gaspard Camille, mouleur-émailleur.— Gaudériaux André, modeleur.— Gaudériaux Léon, modeleur.— Gosse Théophile,modeleur.— Mme Hébert Cronier, aux écoles.— MM. Hutin Théophile jeune, ajusteur
- — Jamart Georges, mouleur.— Lairloup Alfred, ajusteur.
- — Lamoureux Prosper, compléteur.— Larmoyeux Léandre, ajusteur.— Mmcs Larmoyeux née Noizet Julia, noyauteuse.—
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- Lhote Louise, buanderie.— MM. Louis «Césaire, mouleur. — ! Marchand Arthur, presseur.— Méresse Jules Constant, mouleur.— Mm0 Noizet née Bleux Zélie, balayeuse.— M. Penne-lier Eugène, employé.— Mmes Poquet-Boucher, institutrice.
- — Quent Victor née Tasserit Léontine, nourricerie.— Quent Léon née Fanielle Aglaé, aux étoffes.— MM.Ribeau Eugène, ajusteur.— Sarrazin Jules Ernest, employé. — Thiéfaine Joseph, employé.— Vachée Joseph, polisseur.— Mme Vachée Marie, caissière — MM. Vercammen Louis Joseph, sculpteur. —Lorriette Paul Émile,instituteur. — Mm0s Siblat née Collet, institutrice.— Andrieux-Thiéphaine,râpeuse.— Vve Braillon-Méresse râpeuse.— MM. Caplot Josué, ajusteur.— Choquenet Timothée, meuleur.— Coze Édouard, mouleur.— Daimez Constant, ébarbeur.— Drocourt Léon, mouleur.— Duthoit Louis Alexandre, ajusteur.— Lafosse Louis, mouleur.— Lefèvre Armand, mouleur.— Macaigne François, mouleur.— Maillet Clovis, ajusteur.— Maillet-Drocourt Léonard aîné, mouleur-émailleur.— Prez Clovis, mouleur.— Mme Ribaux Jules née Gladieux, râpeuse.— MM. Romby André, mouleur.
- — Tardier François, sableur.— Venet Jules Louis, mouleur.
- Participants : MM. Allard Alfred Ernest, ajusteur.— Anstell Paul, mouleur.— Bidoux Alfred, modeleur.— Mmes Huile Élisa, éclairage.— Larive née Sarrazin Clara, service du Familistère.— Bourbier Léonie bronzeuse.— MM.Braillon Georges,mouleur.— Brugnon Alfred,menuisier.—Clin Arthur, caviste.— Delavenne Eugène, émailleur.— Derlet Alexandre, bourrelier.— Dréville Eugène Arthur, jardinier.— Melle Duchemin Léontine, râpeuse.— MM. Dupont Emile,jardinier. Favril Arsène,polisseur.— Frémont Léon Camille,instituteur.
- — Hénin Marcellin, sableur.— Hennequin Hippolyte,mouleur.
- — Hennequin Jules, mouleur.— Herbin Louis, surveillant de nuit.— Laiteau Hector, ébarbeur.— Lamoureux Armand, ébarbeur.— MelIe Lamy Irma,râpeuse.— MM.Magnier César, maçon.— Mahieux Alexis ajusteur.— MartensEugène,sculpteur.— Moneuse Arcade, polisseur.— Prudhomme Agathon, employé.— Prudhomme Alexandre, mouleur.— Mme Ribeaux née Macaigne, râpeuse.— MM, Romby Julien, émailleur.— Roy Emile, employé.— Alavoine Wilfrid, mouleur.— Beau-rain Charles Joseph, peintre.— Besançon Aimé, machiniste.
- — Besançon Optât, chauffeur.— Bordés Anatole, manœuvre. Chanoine Louis, couvreur.— Mme Dagnicourt née Ribeaux
- Marie râpeuse.— MM. Desjardins César, sableur.— Fosse Adolphe, mouleur.— Mme Hamel Ernest, rebatteuse de sable. MM. Herblot Auguste, mouleur.— Lebeau Jules, moulage-mécanique.— Lépine Auguste,service du Familistère.— Roger Paul, meuleur.— Mme Sarrazin Jules, service du Familistère.
- — M. Vallier Eugène,ébarbeur.
- * *
- Bans la même quinzaine d’août, tous les travailleurs de l’Association, associés, sociétaires et participants, invités à élire au scrutin secret, conformément aux statuts, les trois
- membres du comité de conciliation, ont appelé à ce poste ;
- Messieurs Quent Aimé, Pernin Antoine, Piponnier Antoine, tous trois Conseillers de Gérance.
- TROIS CŒURS D’OR
- (suite)
- I
- LE BIBLIOMANE
- Comment se trouvait-il en cet endroit ? Par quelle combinaison de hasards, par quelle série de vicissitudes, de catastrophes, cette perle était-elle venue échouer sur ce tas de fumier ? Qui le saura jamais ? L’aventure était, certes, invraisemblable, mais à Paris, tout arrive, même l’invraisemblable, même l’impossible.
- En un clin d’œil, le bibliomane avait apprécié sa rencontre. Il avait vu la date de l’édition — Lyon 1563, — les grandes marges, lesréglures d’un rose pâle autour des pages, la portée des feuilles de garde, sans oublier les encadrements et les culs-de-lampe. Il avait feuilleté d’un coup de pouce tout le volume, et parcouru d’un regard son contenu, le calendrier d’abord, puis les psaumes de Clément Marot avec la musique de Claude Goudimel. Bref, il avait palpé, mesuré, analysé sa découverte. Et cet inestimable butin, il le tenait précieusement du bout des doigts ; il ne fallait pas qu’il pût lui échapper.
- En fait de négociations, le diplomate le plus retors serait inférieur à l’Auvergnat. Or, notre ami Crochat n’était point diplomate. Sa surprise, son ravissement, sa gourmandise de collectionneur, il n’avait aucunement cherché à les dissimuler au marchand de bric à brac qui s’approchait.
- — Combien ce volume ? demanda-t-il d*une voix mal assurée.
- L’Auvergnat (c’en était un ! l’histoire n’y peut rien), l’Auvergnat prit son temps, examina le client d’abord, puis la marchandise qu’on appelait si élégamment un « volume ». 11 vit que le monsieur avait l’air d’un connaisseur, que le livre paraissait bien ancien. Enfin, tout pesé, tout considéré, il affecta un air entendu et dit avec le plus pur accent de Saint-Flour :
- Cha vaut chinq vrancs gomme un chou !
- Crochat rit bien in petto ; mais s’efforçant de dissimuler sa guoguenardise et de contenir sa joie.
- — Voilà cinq francs, répondit-il.
- Les cinq francs donnés bien vite, le bibliomane met le trésor sous son bras et s’apprête à s’éloigner.
- Naïf Crochat !
- — Mon mari se trompe, fait soudain une voix de l’intérieur; c’est dix francs !
- Si l’Auvergnat, en matière de finasserie commerciale, est 1 supérieur à l'humanité tout entière, celle-ci est vengée par
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- LE DEVOIR
- rAuvergnate, qui rendrait des points au plus fort des descendants des Arvernes, sur ce chapitre.
- Isidore s’était arrêté court. Il se vit en face d’une gaillarde accourue du fond de la boutique, qui lui produisit sur-le-champ 1 l’effet d’être peu sensible aux transes d’un amateur quelconque.
- — C’est cher, dix francs ! s’écria-t-il, désappointé de l’accident.
- — C’est à prendre ou à laisser.
- — Mettons huit francs, voulez-vous ?
- — Pas même neuf francs cinquante.
- Justement, comme la fripière parlait, Crcchat s'aperçut avec stupeur qu’il ne possédait pas assez d’argent sur lui pour parfaire la somme exigée. Il fallait en prendre au logis. Fâcheux contretemps !
- —Eh bien, reprit-il plein de résignation, va pour dix francs! Mais cette fois-ci, c’est convenu, n’est-ce pas ?. Je vais chercher la monnaie ici près.
- Il courut d’une traite vers sa demeure et grimpa ses cinq étages en tapinois, craignant d’être vu par Mme Muche et d’avoir à s’expliquer sur sa présence intempestive. Pour avoir fait plus vite, il prend sans l’ouvrir la petite bourse qui renferme l’argent en réserve pour les dépenses du mois. Toujours au pas de course, il regagne la rue Poissonnière, songeant à l’heure du bureau, tout en nage et talonné par la crainte de ne plus retrouver son trésor chez les brocanteurs.
- La dame du logis l’attendait. Tout autre que l’excellent Crochat eût lu sur sa physionomie qu’elle allait frapper un grand coup. Aussitôt que l’amateur de livres eût sorti sa petite bourse :
- — Ce n’est plus dix francs, fit-elle.
- — Hein !... Que dites-vous là ?
- — Ce n’est plus dix francs. Un autre acheteur est venu en votre absence ; il nous offre trente francs du volume. Comme vous avez marchandé la chose le premier, elle est à vous pour ce prix ; voyez si cela vous convient toujours.
- Isidore se récria, se débattit, s’indigna ; ses protestations ne servirent qu’à montrer davantage la convoitise ardente qui le dévorait. Le pauvre homme était réellement au désespoir. Certes, le Calendrier historial était à ses yenx un livre inestimable ; mais trente francs d’un coup, c’était bien de l’argent dépensé inutilement ! Il faudrait se priver, faire des cachotteries à cette bonne Mme Muche. C’était surtout ce dernier point noir qui l’effrayait.
- Il renonça, s’en alla tristement.
- Il espérait que le marchand ou la marchande le rappelleraient. A mesure qu’il s’éloignait, il revoyait dans sa pensée, la vieille reliure fauve; les grandes marges, enfin toutes les I séductions de son Jean de Tournes... qui n’était pas à lui. Il j n’y put tenir. Il revint et,pièce à pièce, lâcha les trente francs, j heureux qu’on ne lui eût, nas surfait sa merveille.
- Quand il eût, en# un clin d’œil, glissé sa proie sous sa redingote, Crochat se sauva comme un homme qui a fait un mauvais coup. Il prit sa course vers la maison de gros où il j travaillait, agité d’un trouble extraordinaire.Et voilà comment, ce jour-là, le modèle des employés fut en retard d’une demi-heure.
- Il avait, à peine entré, fourré son bouquin dans son pupitre, qu’il ouvrit souvent, on le devine. Toute la journée, il fut dans le ravissement de posséder un pareil trésor.Quand vint l’heure d’aller déjeuner, il le remit furtivement sous sa redingote. Au moment de sortir, comme il saluait M. Bajolot neveu, le livre glissa de sa cachette et tomba juste aux pieds du patron.
- — Qu’est-ce que cela ? fit Salomon intrigué.
- — Cela, monsieur, c’est un livre, balbutia Isidore.
- — Je le vois, certes, bien que c’est un livre.,. Crochat, ne le niez pas : vous bouquinez !
- L’employé baissa la tête.
- — Je m’en doutais, reprit le bourru bienfaisant. Vous avez toutes les passions des célibataires! Croyez-vous que je ne vous aie jamais aperçu devant les étalages des quais ?.. Méfiez-vous, Crochat, cette manie-là met son homme sur la paille : croyez-en n.on expérience. Dans mon jeune âge, j’ai failli aussi succomber à une tentation semblable. La science des médailles et des monnaies de toutes les époques m’avait empoigné. Je collectionnais les tesséres, les pieds-forts, les jetons, les coins, pièces de plaisir ou de nécessité, souvenirs historiques, médaillons commémoratifs. Jusqu’à l’approche de la quarantaine, je fus numismate.
- — Vous n’êtes pourtant pas sur la paille, monsieur Salomon, dit Isidore en essayant de sourire.
- — Qh ! moi, Mmo Bajolot m’a sauvé. Eu l’épousant, j’ai renoncé aux distractions égoïstes.
- Crochat courba le Iront de nouveau. Le marchand de toile de Mulhouse reprit sur un autre ton :
- — Et quel est-il ce bouquin, pour voir ?.. Le Calendrier historial de Jean de Tournes !... Mazette !... rien que cela!..
- — Oh ! Monsieur Bajolot, c’est une occasion.
- Le patron regardait, maniait le volume avec des coups d’œil et des façons de connaisseur.
- — Allons! acheva-t-il en remettant le précieux ouvrage aux mains de son propriétaire, vos affaires ne sont pas les miennes. Seulement, mon ami, défiez-vous de votre passion !
- L’instant d’après, Crochat respirait enfin dans la rue, serrant contre sa poitrine la merveille qu’il emportait.
- — J’ai cru, se disait-il avec terreur, que M. Salomon allait en avoir envie ! Quelle journée d’émotions, mon Dieu !
- Comme si la destinée le prenait aumot,il eut au mêmemoment une nouvelle surprise. A quelques pas devant lui, Mme Muche lui tournant le dos, examinait l’étalage d’un magasin de nouveautés. En l’apercevant, Isidore, un peu saisi, s’assura que son bouquin était bien caché. Puis, comme il ne se sentait pas la conscience assez tranquille pour aborder l’honorable pipelette,
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- LE DEVOIR
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- et comme aussi les faits et gestes de Mme Muche ne pouvaient lui être indifférents, il l’observa du coin de l’œil.
- La concierge tâtait les étoffes déballées sur des banquettes à la porte du magasin. Elle revenait avec une complaisance évidente à certaine pièce de mérinos vert oseille qui paraissait la faire rêver. Un calicot s’approcha d’elle.
- —Occasion unique, lui insinua-t-il à l’oreille.Quatre francs le mètre ; c’est pour rien.
- Mme Muche marchanda. Il était facile de voir que le besoin d’une robe vert oseille s’était fait sentir à son cœur, mais quelle ne pouvait aller jusqu’à quatre francs. Sa petite houppe en avait l’air toute défrisée.
- — Que c’est drôle, les femmes ! pensait Crochat. Ça n’a jamais assez de chiffons !... Une robe de mérinos !... Que veut-elle en faire ?
- Cependant le commis se montrant inflexible, Mme Muche se montra stoïque. Son dernier mot fut :
- — Trop cher !
- Et Crochat la vit s’éloigner.
- — Allons ! se dit-il, elle a aussi des Auvergnats dans son existence.
- Durant la soirée, tout en feuilletant son Jean de Tournes, il rumina les événements de ce jour. Et comme il se demandait encore une fois pourquoi Mme Muche paraissait tant tenir à une robe vert oseille, il se rappela que dans quelques semaines la brave femme devait assister à la première communion de sa petite nièce à Courbevoie. Sa fantaisie était expliquée.
- A dix heures et quart, quand Crochat eut soufflé sa bougie, sa dernière pensée, avant de s’endormir, fut naturellement pour son Calendrier historial :
- — Je l’ai eu, songeait-il, et Mme Muche n’a pas sa robe ! II
- LE SACRIFICE
- Deux jours tout au plus après ces grands événements, les locataires et voisins de Mme Muche voyaient la digne portière tout éplorée envoyer un commissionnaire chez le plus proche médecin.
- « Son monsieur » était tombé subitement malade.
- La veille au soir. Crochat, qui pourtant n’était point douillet, avait demandé à sa femme de ménage un bol de vin chaud. Il se plaignait de ressentir une lassitude inexplicable ; il n’avait pu dîner et éprouvait des frissons par tout le corps. Le lendemain matin, voulant se rendre à son bureau, il avait failli se trouver mal au milieu de l’escalier. Bon gré mal gré, il lui avait bien fallu remonter et se coucher.
- La pauvre Mme Muche était aux cent coups.
- — Je parie, disait-elle, qu’il sera resté exposé au grand s°leil sur les quais en face Saint-Eugène à feuilleter ses diables ta livres. Il m’aura pris là quelque chaud et froid. Les pre-miers rayons du printemps sont si pernicieux ! Tenez, les tamnies, ne m’en parlez pas ; c’est des enfants.
- Adolphe Rosay (A suivre)
- BIBLIOGRAPHIE
- A propos du livre du M.Louis Bertrand que nous avons signalé à nos lecteurs dans le Devoir du 5 courant, livre intitulé :
- Le logement de l’ouvrier et du pauvre en Belgique, nous recevons de M. le Docteur de Paepe la lettre suivante :
- « Bruxelles, (3 Août 1888,
- « Mon Cher Confrère,
- « Sous la signature D, je viens de lire dans le Devoir « un article bibliographique sur le livre de mon ami L. « Bertrand — que vous appelez je ne sais pourquoi, « une (( brochure », alors que c’est un volume de 324 « pages — Livre ayant pour titre : « Le logement de « l’ouvrier et du pauvre etc, »
- « Vous daignez parler favorablement de l’ouvrage « même — ce dont je vous remercie tant en mon nom a qu’en celui de Bertrand — mais vous nous faites aussi « le reproche de n’avoir pas mis suffisamment en relief, « dans ce livre, l’œuvre immense de M.Godin (Devoir du « 5 Août, page 512, ligne 7) Nul plus que nous n’admire « et respecte M. Godin et son œuvre. Mais peut-être l’au-« leur de cet article bibliographique ignore-il que mon am « Bertrand a consacré un autre ouvrage expressément au « Familistère de M. Godin (avec le portraitd'e ce dernier) ; <i et d’autre part on dirait aussi qu’il n’a pas remarqué « que, dans la préface du livre qu’il analyse (votre colla-« borateur D, bien entendu),j’ai consacré tout un passage « (pages L1 à LV ) à décrire et à louer l’œuvre du Fami-« listère de M. Godin, sous le seul rapport que comportait « le sujet de la préface et du livre, c’est-à-dire en tant « qu’habitation unitaire ou Palais social; et que, de plus, u j’y parle aussi du nouveau palais social que M. Godin a « fait construire à Latken. (Voir aussi nos articles nécro-« logiques sur M. Godin dans la Société Nouvelle, de i janvier, le Peuple, l’Avant-Garde etc.)
- « J’estime donc, cher Confrère, que votre reproche « n’est pas mérité et j’espère que, dans un second article, « vous voudrez bien dire à vos lecteurs que,loin de mériter « le reproche de méconnaître l’œuvre de M. Godin, nous « en parlons et on ne peut plus favorablement, dans un « travail spécial d’abord, puis dans ce livre même. Les « Socialistes Belges, qui tout en étant des collectivistes, « voire des communistes sont aussi des coopérateurs, ont « pour Godin et son œuvre une haute estime.
- « Bien à vous. »
- L’intérêt porté en Belgique à l’œuvre de M. Godin — intérêt dont cette lettre de M. le Docteur de Paepe est une nouvelle preuve — nous est assez précieux pour que nous donnions cette lettre même de M. de Paepe comme le meilleur des compléments à notre article bibliographique.
- Nous avons dans le Devoir du 26 Février dernier rendu compte de l’ouvrage de M. Louis Bertrand rappelé par M.
- | de Paepe : Une visite au Familistère, ouvrage orné | d’un portrait de M. Godin ; et c’est précisément parce que j nous savions M. Bertrand en possession de ces éléments S de la solution du problème par lequel on mettra, à la
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- porté de tous, les Equivalents de la richesse que nous avons émis l’avis — à propos de son dernier ouvrage — que peut-être il n’avait pas suffisamment mis en relief l’œuvre de M. Godin, vu la relation si directe de cette œuvre avec le sujet traité dans le volume qui nous occupe.
- Quoiqu’il en soit, nous nous félicitons d’avoir eu l’occasion de revenir sur un ouvrage des plus digues de fixer l’attention des penseurs, et nous espérons que ces explications donneront à MM. Bertrand et de Paepe la satisfaction que nous avions espéré leur offrir par notre précédent article.
- D.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- Mouvement des Assurances Mutuelles
- PENDANT LE MOIS DE JUIN 1888.
- Assurance contre la maladie.
- Section des Hommes.
- Recettes...................fr. 4.060 65
- Dépenses ...................... 1.578 64
- Boni en juin ..... 2.482 01
- Section des Dames.
- Recettes fr. 702 30
- Dépenses 726 85
- Déficit en juin .... 24 55
- Assurance des Pensions.
- Recettes...................fr. 7.034 32
- Dépenses : . .....................
- Pensions.............fr. 2.628 60
- Nécessaire à la subsistance 953. 65 Allocations temporaires :
- 9 retraites provi- \
- soires . . . fr. 535 50 j Allocations statu- I
- taires aux malades . 6 » > !
- Allocations extra- l /
- statutaires, veuves, l
- orphelins, etc. . . 364 50 I 906 » I
- Allocations aux familles 1
- des réservistes............. 280 50
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, etc.. . 761 51 5.530 26
- Boni en juin . . . . 1.504 05
- Caisse de Pharmacie.
- Recettes 551 90
- Dépenses 662 38
- Déficit en juin. .... 110 48
- Résumé
- Montant des recettes de juin. . . 12.349 17
- Montant des dépenses 8 498 13
- Excédant des recettes sur les dépenses . « ^—»—• 3.851 04
- DIAMANTS TOMBÉS DU CIEL
- Uup. météorite est tombée, en septembre 1887, dans le gouvernement de Penza, aux environs de 1a. mer Caspienne.
- Cette météorite a été étudiée par MM. Jerofcief et Lats-chinof. On y a trouvé un mélange de graphite et d’une poussière qui n'est autre chose que du diamant. Cette poudre, en effet, soumise à l’action de la chaleur, donne de l’acide caibonique. Enfin, elle raye le corindon, et il n’y a que le diamant qui entame cette pierre dure.
- C’est la première fois qu’on rencontre le diamant dans une météorite.
- La Paix sociale.
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- LA SCIENCE EN FAMILLE
- Revue illustrée de Vulgarisation scientifique 3e ANNÉE
- Un an: France 8 fr. ; Etranger 10 fr.
- Sommaire du dernier numéro.
- Bêtes et plantes curieuses : la jérose ou rose de Jéricho. — La photographie pratique : encore un mot sur l’hydroquinone. — Le suc de goudron et l’hygiène alimentaire.— La science pratique : pour s’orienter avec une montre et savoir l’heure avec une boussole.— Nouvelle arme protectrice : le centenaire.— Revue des livres.— A travers la science.— Éphé-mérides astronomiques d’août 1888.— Récréations
- PARIS — 72, Rue d’Assas 12 — PARIS
- Société industrielle de St-Quentin et de l’Aisne.
- Le Conseil d’Administration de la Société Industrielle porte à la connaissance des intéressés que les cours de l’École Professionnelle Régionale s’ouvriront le 1er octobre prochain. L’inscription des Élèves aura lieu jusqu’au 27 septembre.
- Le 44e numéro de la Revue Socialiste vient de paraître.
- Sommaire
- Le Programme des Travailleurs, F. Lassalle.—Statique sociale,U. Aimel.—Jean Meslier communiste et révolutionnaire, B. Malon.— Catéchisme socialiste, Marie Desprès. — Aryens et Sémites, A. Regnard. — Vidée nouvelle, P. Cassard.— Vabolition des octrois, Raymond.— Correspondance, G. Renoult, Louis Bridel, Rodolphe Simon. — Le Mouvement social en France et à l’Étranger, B. Malon.— La Mort d’Eudes, B. Malon.— Revue des Livres, B Malon E. Raiga, Gustave Rouanet.— Note delà Rédaction.— Note de l’Administration. ___________
- 8, Rue des Martyrs, Paris.
- Abonnements :
- France : Trois mois, 3 francs.— Six mois, 6 francs.— Un an, 12 francs. Etranger : Trois mois, 3 fr. 50. — Six mois, 7 francs.— Un an,14 francs.
- Le numéro : 1 franc, pour la France.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- Tome 12. -- N* 521 Dimanche 2 Septembre 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- GRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OUDIUST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Four toutes communications et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- France
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- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sclenoes psychologiques.
- 5, rue Neuve des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- Les conseils généraux et la réforme du suffrage. — L’organisation du travail en France.— Conseil de l’Industrie et du Travail en Belgique. — La véritable religion. — La Protection de l’Enfance.— L’émigration Italienne.— Faits politiques et sociaux. — Duels de jeunes filles. — Concours d’apprentis.— Cuisines Populaires.— Trois cœurs \
- d’Or.— Bibliographie.
- AVIS
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- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministraion fait présenter une quittance d’abonnement.
- NUMÉROS DE PROPAGANDE
- L’administration du Devoir envoie franco des numéros de propagande de chaque tirage hebdomadaire au prix de ^ centimes les dix exemplaires.
- Adresser les demandes à la Librairie du Familistère.
- Les conseils généraux
- ET LA RÉFORME DU SUFFRAGE
- La vie publique s'est réfugiée pendant quelques jours dans les assemblées départementales.
- La session d’août des conseils généraux emprunte d'ordinaire à l’absence des Chambres une certaine importance, et les circonstances difficiles, sinon graves, dans lesquelles se débat notre politique intérieure, donnent, celte année, un prix inestimable à la consultation de ces corps politiques.
- A divers points de vue, en effet, et en dépit de laloi,lesconseilsgénérauxsontdes corps politiques.
- Us émettent, en session ou hors session, des vœux concernant toutes les questions de politique générale.
- La loi de 1871 condamne ces vœux, l’administration les annule, mais ils n'en ont pas moins une certaine portée.
- Us créent parfois des courants d’opinion que les décrets d’annulation sont parfaitement impuissants à enrayer.
- Il y a d'ailleurs complète contradiction entre la rigueur anodine de la loi à ce sujet, et ses intentions à d’autres égards.
- Les lois constitutionnelles ont fait,des conseillers généraux, des électeurs sénatoriaux.
- Étant donnée la situation forcément prépondérante des conseils généraux dans le département, le Sénat serait bien plutôt le grand conseil des départements, ou des assemblées départementales
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- LK DEVOIR
- en dire autant de la Chambre des députés, depuis que l’usage s’est introduit de faire entrer de plein droit les conseillers généraux du département dans les congrès électoraux chargés de désigner et de patronner les candidats à la Chambre nommée par le suffrage universel.
- Les conseils généraux occupent en quelque sorte les avenues qui conduisent soit à la Chambre, soit au Séuat.
- Ce seul fait suffirait à expliquer l’ardeur qui pousse les membres du parlement à faire partie de ces minuscules et puissantes assemblées.
- A un point de vue plus impersonnel, il est incontestable que l’exercice du mandat de conseiller général est une excellente préparation à l’exercice du mandat de député, ou de sénateur puisque sénat il y a. On ne se fait pas une idée de la somme de ‘ravail accomplie par ces assemblées. La session u’âoût, en particulier, a une importance exception-nc e. Cette session est otdinairement consacrée au ^nouvellement des bureaux,et à l’établissement du budget. On y passe,en outre, en revue tous les ser vices du département,et on y règle les questions étudiées dans Je courant de l’année notamment dans la session d’avril.
- Les principales questions concernant l’agriculture, l’assistance publique, la voirie. Viennent ensuite des questions d’ordre inté rieur,les finances, par exemple : impositions, emprunts, etc, etc.
- * +
- Les conseils généraux se sont réunis le lendemain du jour où le suffrage universel était consulté dans trois départements. C’est à peine cependant si quelques allusions ont été faites dans les discours des nouveaux présidents, ou plutôt des présidents réélus, car la composition des bureaux est restée sensiblement la même, à la triple élection du général Boulanger.
- Le hasard qui a fait coïncider les élections législatives partielles avec la réunion des conseils généraux nous fournit ici l’occasion d’un rapprochement.
- L’ancien ministre de la guerre a engagé contre le personnel politique républicain un duel dont on ne peut prévoir l’issue.
- Avec des alternatives de succès et de revers, il poursuit la lutte, confiant dans son étoile, soutenu par toutes les forces réactionnaires coalisées avec une mince fraction du parti démocratique. Sans doute il marche à la conquête de la Chambre et ne se préoccupe pas des conseils généraux. Mais ces d "niers sont les avant-postes de la Chambre; ils
- i ont été jusqu’à ce jour des pépinières de députés.
- | Il y a concurrence. La lutte entre le personnel titulaire et le personnel postulant prendra tous les jours des proportions plus grandes.
- La gravité de la situation n’a pas échappé à la perspicacité de l’état-major républicain. C’est lui que les coups atteignent.
- Il n'a pas riposté directement; mais il prend ses mesures pour conjurer le péril.
- Il y a unanimité dans la presque totalité du parti républicain pour apprécier le rôle joué par le nouveau parti constitué par M. Boulanger ; la divergence ne porte que sur le choix des meilleurs moyens de le combattre. Cette divergence n’est que la manifestation, avivée parles agitations bou-langistes, des dissidences antérieures à cette agitation, qui partagent le parti républicain en deux camps bien tranchés.C’est ainsi que les uns voient plus que jamais, le salut dans le statu quo, c'est-à-dire, dans le maintien des institutions actuelles; les autres,dans les modifications à introduire d’urgence dans ces institutions.
- Pour fortifier les institutions existantes, un certain nombre d’hommes politiques n’ont rien trouvé de mieux que le retour au scrutin d’arrondissement pour Je recruiement de la Chambre des députés.
- Pour inaugurer l'œuvre de réforme de nos institutions,d'autres ont imaginé d’introduire le suffrage universel dans le recrutement du Sénat. La plupart des conseils généraux ont donné par leurs vœux une formule à ces deux courants d’opinions.
- Ainsi ce qui apparait tout d’abord dans les travaux de ces assemblées, c’est une préoccupation de politique générale, et cette préoccupation porte sur la réforme du suffrage.
- Le Devoir considère la réforme du suffrage comme une réforme primordiale. M. Godin a démontré maintes fois, ici, et dans ses brochures spéciales (1) comment le meilleur moyen d’arriver à renouveler notre constitution, selon l’esprit du pays et à la maintenir sans cesse en accord avec l’esprit national, était de modifier noire système électoral, en instituant le collège national avec vote par1 bulletin de liste contenant autant de noms qu’il y a de ministères, et en procédant chaque année au renouvellement de la moitié des corps j élus.
- ! Gomme lui, nous croyons que l’imperfection des
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- I (1) Voir « La Réforme électorale et la révision constitutionnelle »;— « Scrutin national par bu/m* tin de liste et renouvellement partiel annuel « Etude 1 sociales à 0 fr. 25.
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- divers modes de suffrage usités jusqu’ici est pour une forte part cause de la lenteur des progrès de pidée démocratique, et du discrédit qui pèse sur les corps élus, au grand détriment de la République. C’est dire, que nous ne croyons pas à l'efficacité des diverses modifications formulées par les conseils généraux; mais nous constatons avec satisfaction l'existence d’un mouvement qui aura pour résultat de forcer les Chambres à entreprendre la discussion de la réforme électorale.
- J. P.
- Sous ce titre a paru dans « Le Moniteur des syndicats ouvriers » une intéressante étude due à M. Abel Davaud, étude digne à tous égards de fixer l’attention des lecteurs du « Devoir », vu l’importance du sujet qui y est traité et la conformité des conclusions avec la pensée de M. Godin.
- Nous donnons donc ci-dessous la plus forte partie de ce travail :
- Babeuf, Fourier, Cabet, Louis Blanc, Auguste Comte furent des théoriciens réclamant la transformation de la société française tout d’une pièce. Leurs conceptions étaient diverses et cette diversité môme prouve contre la valeur de chaque conception particulière ; cela prouve aussi que tout système absolu est caduc,ne peut valoir etest inapplicable. Un monde ne se transforme pas subitement parce qu’il plaît à un homme plein de science et de bonne volonté de lui tracer une voie à suivre, des habitudes autres et des lois nouvelles.
- Le progrès humain est soumis comme un marcheur à des étapes qu’il ne peut doubler ou tripler sans arriver fourbu.
- Et cependant ce sont ces hommes, ces théoriciens, ces amants de l’humanité qui ont fait faire au monde le chemin parcouru. Pour n’avoir pu accepter l’organisation proposée, l’humanité ne leur en sait pas moins gré de leur ardeur à la tâche qu’ils s’étaient proposée : le bonheur du genre humain.
- Dans le temps où nous vivons et pour marcher sûrement, il faut compter avec les éléments de progrès ; il faut en économie sociale faire de l’opportunisme, dans le bon sens du mot; c’est-à-dire, ne pouvant transformer subitement les mœurs par un décret ou un coup de force, ouvrir des voies nouvelles à la société française pour une | b'^nsformation nécessaire et acceptée par tous.
- Et ils sont nombreux les hommes qui s’occupent de Marcher en avant, qui, soucieux du lendemain, de l’ave- j nir de notre pays, cherchent les progrès possibles, sacri-
- fient temps et argent au profit d’une cause qui, à n’y regarder qu’au point de vue de leur situation personnelle, n’est pas la leur. Nous, travailleurs, nous devons savoir gré à ces savants, à ces philosophes, à ces riches enfin d’intelligence et d’argent qui s’inquiètent des intérêts des travailleurs par esprit de solidarité générale.
- De même que nous glorifions les Leclaire, les Godin, les Boucicaut, les Chaix, d’avoir abandonné librement des profits qu’ils pouvaient garder pour eux-mêmes comme les gardent tant d’autres, nous devons reconnaissance pareille à tous ceux qui cherchent meilleur lendemain à la société française, par l’accession des travailleurs de tout ordre à un bien-être supérieur basé sur la justice et l’égalité dans les rapports sociaux.
- M. Th. Vil lard, par son projet de Chambres du Travail, exposé par lui dans une conférence faite au grand amphithéâtre de l’Ecole des Hautes Etudes commerciales, se met aux premiers rangs des novateurs pratiques.
- Les chambres de travail, comme les entend M. Villard, sont une amplification du rôle des chambres syndicales, par leur composition mixte de patrons et d’ouvriers, par leur caractère officiel, par leur rôle consultatif.
- (( Les industriels, les négociants peuvent faire connaître leur opinion sur les intérêts généraux du pays, par les chambres de commerce, par les chambres consultatives des arts et manufactures ; les chambres consultatives d’agriculture et les comices agricoles, composés de propriétaires petits ou grands, représentent la propriété plus que le travail ; seuls, les ouvriers n’ont aucun moyen de faire connaître leur avis sur les intérêts généraux de leur classe. »
- M. Villard l’exprime bien en disant ;
- « Presque tous les intérêts similaires, en France, sont « groupés et représentés, sauf ceux du travail. La plus « petite commune a un conseil municipal pour exprimer « ses vœux; huit millions de travailleurs n’ont pas le « moyen de faire entendre les leurs. ))
- Avant d’exposer son projet, M. Villard donne quelques chiffres qui montrent l’importance des ouvriers industriels dans la production générale.
- De ces chiffres il résulte qu’en 1884, la production du travail à Paris était, en un an, de 3 milliards 369 millions, ce qui est le quart de la production industrielle en France. Ces 3 milliards 369 millions étaient produits par 550.280 ouvriers, ce qui donne pour chaque travailleur une production moyenne de 6,123 fr. par an.
- La même statistique donne pour la France entière, comme production industrielle annuelle, 12 milliards 702 millions, répartis sur un nombre de 3 millions 827,260 travailleurs, soit 3,342 francs par chacun et par an.
- Et M. Villard ajoute :« Comparez à ces résultats, la « moyenne des profits de chaque travailleur, et vous ver-
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- « rez que le progrès est possible et logique, sans aliéner le « droit aux profits relatifs des intermédiaires, »
- M. Villard aime la comptabilité et la statistique, et cela parce que ces deux sciences donnent le moyen de mettre en ordre les choses du présent et celles du passé, en vue • d’apprendre ainsi l’histoire économique et fournir des documents à l’avenir, le passé étant de faible ressource pour constater les progrès sociaux.
- Revenant sur la comptabilité, M. Villard dit ceci : « Cette science, et je n’hésite pas à la qualifier ainsi, a toujours été tenue, je ne sais pourquoi, au troisième pour ne pas dire au dernier de tous les rangs. C'est au premier qu’il faut la placer, ex œquo avec la compétence professionnelle qui, sans elle, est toujours insuffisante, incomplète, borgne, sinon aveugle.
- « C’est par défaut de comptabilité que toutes les associations ouvrières que j’ai vu sombrer ont périclité, et c’est par la même raison que le plus souvent les œuvres commerciales ou industrielles périclitent. »
- Nous dirons, en outre, avec M. Villard :
- « Parmi les conquêtes toutes modernes de notre organisation sociale, se place au premier rang la statistique, méthode toute nouvelle, mais qui, à elle seule, est un élément considérable de progrès. Mise à la portée de tous, elle permettra de prévoir et de préparer l’avenir dans l’intérêt commun de tous les individus appelés désormais à la gestion directe de leurs intérêts. »
- Voici le plan d’organisation du travail que propose M. Th. Villard.
- Les chambres syndicales, les syndicats ouvriers et autres se créent librement et déterminent le champ de leur activité.
- Leur but est généralement la protection des intérêts de leurs membres et ceux de l’industrie à laquelle ils appartiennent. L’autorité n’a rien autre chose â se préoccuper que de savoir s’ils- se conforment à la loi du 21 mars 1884; les syndicats qui restent en dehors de cette loi ne peuvent en réclamer la protection, faute du dépôt de leurs statuts et des noms des administrateurs.
- M. Th. Villard, tout en laissant l’élection des membres de chaque chambre à leurs pairs, ouvriers et patrons, leur donne l’institution officielle par décret du président de la République, comme analogie avec les chambres de commerce.
- L’article 2 de son projet de loi dit que le décret d’institution détermine la circonscription des chambres de travail et le nombre de ses membres qui ne peut être inférieur à neuf ni dépasser vingt-et-un.
- L’article 6 dit que nul ne peut faire partie d’une chambre de travail s’il n’est Français, âgé de vingt-cinq ans au moins et s’il n’a exercé pendant cinq ans l’une des profes-
- fTf .iys fccréfijV> féos rv»»» ha" {O* •>•+»*»
- ' Art. 7.— Les membres de la chambre seront renou-| veîés par tiers tous les ans. Les membres sortants sont rééligibles.
- Article 10.— Chaque syndicat professionnel procédera à la désignation d’un nombre de candidats égala celui des membres à élire.
- Art. 11.— Plusieurs syndicats pourront se grouper | pour arrêter de concert une liste de candidats de leurs choix.
- | L’art. 12 dit : Ceux des chefs d’atelier, contremaîtres | et ouvriers, exerçant l’une des industries représentées par | la chambre de travail, qui ne seraient pas adhérents à l’un ! des syndicats désignés, nommeront au scrutin de liste le nombre de membres fixés par le décret de convocation.
- Art. 21.— Tout membre qui, sans motif légitime, aura manqué à trois convocations successives, sera considéré comme démissionnaire.
- Art. 22.— Les chambres de travail instituées par la présente loi sont reconnues comme établissements d’utilité publique et peuvent en cette qualité acquérir, recevoir, posséder et aliéner, après y avoir été dûment autorisées.
- Dans la section des attributions, nous trouvons toute l’importance qu’acquerraient les syndicats ouvriers par la délégation qu’ils donneraient aux chambres de travail que cherche à instituer M. Villard.
- Art. 23.— Les chambres de travail correspondent directement avec le ministre du commerce. Elles lui donnent communication de tous les avis qu’elles adressent à d’autres ministres et de tous les documents qu’elles publient.
- Art. 24.— Les chambres de travail présentent au gouvernement leurs vues sur les moyens d’améliorer le sort des travailleurs et d’accroître la prospérité des industries qu’elles représentent. t
- Art. 25.— Elles peuvent être consultées par le gouvernement sur toutes les questions économiques qui intéressent l’industrie et le travail.
- Art. 26.— Leur avis doit être demandé sur tous les projets de loi et de décret concernant : la création, dans la même région industrielle, de nouvelles chambres de travail.— des conseils de prud’hommes,— des écoles professionnelles, des écoles d’arts et métiers,— sur les modifications à introduire dans la législation sur le travail dans les manufactures,— les livrets d’ouvriers,— le tissage et le bobinage,— les octrois,— les règlements locaux ' en matière d’industrie,— les coalitions,— les mines,— les expositions.
- Art. 27.— Elles peuvent être appelées à administrer les établissements créés dans l’intérêt du travail.
- | Art. 28.— Les départements seront tenus de fournira.
- | leurs frais un local convenable pour la tenue des chambie8 i de travail, dans les villes où elles auront leur siège.
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- bureau et traitement du secrétaire qui ne seraient pas couvertes par les cotisations volontaires des électeurs et jes revenus, au moyen d’une contribution additionnelle au droit fixe des patentes, dont le montant sera réparti entre les patentables de la circonscription désignés à l’article 33 de la loi du 24 avril 1844.
- ]\1. Villard montre comment les commerçants alimeü-tent le budget des chambres de commerce et cite cette disposition dans un pays voisin :
- « En Italie, on n’a pas hésité à frapper d’une taxe, au « profit des chambres de commerce, le revenu des particuliers qni ne se livrent, à aucun commerce.»
- On voit par ces dispositions quel grand pas serait fait danslareprésentation effective du travail,si nos législateurs acceptaient de donner aux ouvriers des champs et des villes voix au chapitre de la législation en ce qui les concerne. Jusqu’à ce jour, et longtemps encore, malheureusement, nous chercherons parmi les savants, les avocats, les bourgeois enfin, nos représentants, qui, généralement ne représentent guère nos intérêts, faute de confiance en notre vaillance, sachant que, l’élection passée, nous attendons la manne qui ne vient jamais.
- Eh bien, voici un moyen de faire connaître directement nos intérêts et nos idées; il ne nous faut point faillir à la suggestion qui nous arrive et qu’un gouvernement monarchique voisin a traduit en fait par la loi qu’on lira ci-dessous, dont les dispositions essentielles reproduisent presque textuellement le projet de M. Villard.
- Abel Davàud.
- Conseil de l’Industrie et dn Travail
- BELGIQUE
- LOI DU 16 AOUT 1887 instituant le conseil de l’industrie et du travail.
- Article premier.— Il est institué, dans toute localité où l’utilité en est constatée, un conseil de l’industrie et du travail.
- Ce conseil a pour mission de délibérer sur les intérêts communs des patrons et des ouvriers, de prévenir et, au besoin, d'aplanir les différends qui peuvent naître entre eux.
- Art 2.— Il se divise en autant de sections qu’il y a dans la localité d’industries distinctes, réunissant les éléments nécessaires pour être utilement représentées.
- Art. 3.— Les conseils sont établis par arrêté royal, soit d’office, soit à la demande du conseil communal ou des intéressés, patrons ou ouvriers.
- L’arrêté fixe l’étendue et les limites de leur ressort et détermine le nombre et la nature de leurs sections.
- Art. 4.— Chaque section est composée, en nombre égal,
- de chefs d’industrie et d’ouvriers, tels qu’ils sont définis par la loi organique des conseils de prud’hommes. Ce nombre <st fixé par l’arrêté qui institue le conseil. Il ne peut être inférieur à six, ni excéder douze.
- | Art. 5.— I,es ouvriers choisissent parmi eux, suivant le mode et d ms les conditions fixées par la loi des prud’hommes, les délégués qui doivent les représenter dans le sein de la section.
- Ils désignent en même temps des suppléants.
- Art. 6.— Si les chefs d’industries sont en nombre plus considérable que celui qui est fixé, pour faire partie du conseil, ils désignent parmi eux ceux qui doivent les représenta Si le nombre est insuffisant, il est complété par des chef, d’industrie similaire, pris dans les localités voisines et désignés par la députation permanente.
- Dans l’un ou l’autre cas, des suppléants seront désignés.
- Art. 7.— Le mandat des chefs d’industrie et celui des ouvriers est de trois ans. Il peut être renouvelé. En cas de décès, démission, départ de la circonscription ou abandon de l’industrie, qui était exercée au moment de l’élection, les suppléants sont appelés en fonctions dans l’ordre déterminé par le nombre de voix qu’ils ont obtenues.
- Si un délégué convoqué fait défaut à trois reprises, il et, considéré comme démissionnaire.
- Art. 8.— Chaque section se réunit au moins une fois pa" an, au jour et dans le local indiqués par un arrêté de la députation permanente du conseil provincial.
- La section est, en outre, convoquée extraordinaireineri' par la députation, à la demande soit des chefs d’industrie, soit des ouvriers.
- Art. 9-.— Chaque section choisit dans son sein un président et un secrétaire. A défaut du président élu par la majorité des membres présents ou, en son absence, la section est présidée par le plus âgé des membres présents. Dans le même cas, le plus jeune remplit les fonctions de secrétaire, î Art. 10.— Lorsque les circonstances paraissent l’exiger, le gouvernement de la province, le bourgmestre ou le prési— j dent convoque, à la demande soit des chefs d’industrie, soit des ouvriers, la section de l’industrie dans laquelle un conflit s’est produit. La section recherche les moyens de conciliation qui peuvent y mettre fin. Si l’accord ne peut s’établir, la délibération est résumée dans un procès-verbal qui est rendu public.
- j Art. 14.— Le roi peut réunir le conseil de la circonscrip-j tion en assemblée plénière, pour donner son avis sur des j questions ou des projets d’intérêt général relatifs à l’industrie ! ou au travail et qu’il jugerait utile de lui soumettre.
- | Il peut aussi réunir plusieurs sections appartenant soit à la j même localité, soit à des localités différentes.
- Cette assemblée élit son président et son secrétaire A défaut de président ou de secrétaire élu par la majorité des membres présents, ou, en leur absence, le conseil est préside
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- comme il est dit à l’article 9. Il en est de même du secrétaire.
- Art. 12. — L’arrêté royal convoquant l’assemblée plénière, de même que les arrêtés du gouvernement ou de la députation permanente convoquant une section, indiquent l’ordre du jour et fixent la durée de la session. Aucun objet étranger à l’ordre du jour ne peut être mis en délibération.
- Lorsque le nombre des patrons présents n’est pas égal à celui des délégués ouvriers, le plus jeune membre de la catégorie la plus nombreuse n’a que voix consultative.
- Les séances ont lieu à buis clos, mais le conseil ou la section peut décider que les procès-verbaux des délibérations seront rendus publies.
- Art. 13.— Le gouvernement peut nommer un commissaire pour assister à l’assemblée plénière, y faire telles communications qu’il jugera utiles, et prendre part aux débats, s’il y a lieu, sur les questions soumises ou les mesures projetées.
- Art. 14.— Les communes du siège de l’institution sont tenues de fournir les locaux nécessaires à la tenue des séances du conseil ou des sections.
- Art. 15.— Une indemnité est allouée par jour de session aux membres du conseil réunis en assemblée plénière ou de plusieurs sections. Elle est fixée par la députation permanente et supportée par le budget provincial.
- Promulgons la présente loi, ordonnons quelle soit revêtue du sceau de l’État et publiée par la voie du Moniteur.
- Donné à Ostende, le 16 août 1887.
- Léopold.
- LA VÉRITABLE RELIGION
- La véritable religion, c’est Vamour de la vie humaine en tout et partout, commue étant l’œuvre supérieure de Dieu sur la terre.
- La véritable religion, c’est le dévoilement à la vie humaine s’étendant à tous les âges et à toutes les conditions.
- La véritable religion honore et vénère tout ce qui est utile à la vie humaine ; le travail qui la développe et l’embellit,la science qui l’agrandit et l’élève, sont les premiers objets de son culte.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- LA PROTECTION DE L’ENFANCE
- Le Conseil d’Ëtat vient, au rapport de M. Courcelle-Seneuil, d’adopter un projet de loi organisant la protection de l’enfance dans des conditions dont nous croyons devoir donner un bref aperçu.
- S’inspirant à la fois de la proposition Théophile Roussel et de celle de la commission réunie par M. Gazot, qui ont
- , été fondues et votées par le Sénat et sont actuellement pen-; dantes devant la Chambre,le projet prononce la, déchéance de la puissance paternelle dans l’excitation à la débauche crime ou récidive de délits commis sur un enfant par ses pères ou mère; la déchéance est alors de plein droit.
- Elle n’est que facultative dans les cas suivants: con-| damnation aux travaux forcés ou à la réclusion, double condamnation pour adultère, entretien d’une concubine au domicile conjugal, exploitation habituelle de mineurs à la débauche, outrage public à la pudeur, séquestration, suppression, exposition ou abandon d’enfants, vagabondage, etc., c’est-à-dire lorsqu’il n’y a passévice direct sur la personne de l’enfant, mais immoralité flagrante ou délaissement coupable des parents.
- Dans ces cas, l’action en déchéance est intentée, après enquête, par le ministère public devant la chambre du conseil du tribunal civil, qui prononce en audience publique, sauf appel (ou opposition en cas de défaut), et statue en même temps sur les droits de la mère,si le père seul a été reconnu indigne.
- Dans le cas de prédécès ou de déchéance de la mère, le tribunal peut organiser une tutelle ; sinon elle est exercée, dans la Seine, par le directeur de l’Assistance publique, et, dans les départements, par les commissions hospitalières ; le tribunal fixe le montant de la pension à payer par les père et mère et ascendants, ou les en exempte pour cause d’indigence. Pendant l’instance en déchéance, toute personne peut demander que l’enfant lui soit confié, en se soumettant aux obligations de la tutelle officieuse.
- Les droits des pères et mères déchus quant au consentement au mariage, à l’adoption, à l’émancipation, sont exercés par les mêmes personnes que s’ils étaient décédés.
- Enfin, le projet « prévoit la restitution de la puissance paternelle, mais exige la réhabilitation, un délai de trois ans après la déchéance, et l’intervention du tuteur, pour prévenir le scandale d’une exploitation de l’enfant devenu apte à gagner sa vie par des parents qui se sont soustraits aux charges de son entretien et de son éducation. »
- Les dispositions finales du projet visent les mineurs abandonnés. Quiconque en aura recueilli un devra le déclarer dans les trois jours à la police sous peine d’amende ; le tribunal statuera sur le demande des père et mère en remise de l’enfant, soit qu’il l’accorde, a charge d’indemniser la personne qui l’a recueilli, soit qu'il maintienne l’enfant aux mains de celle-ci, soit qui! applique aux parents la déchéance de la puissance paternelle. La demande rejelée ne pourra être renouvelée avant trois ans.
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- L'ÉMIGRATION ITALIENNE j
- jl. Brunialti étudie dans la Nuova antologia une ques-ijon qui préoccupe à bon droit tous les politiciens italiens, et qui est même présentement l’objet d’un projet de loi pendant devant les Chambres, — celle de l’émigration. Tout le monde sait que des milliers d’Italiens quittent annuellement leur pays pour aller chercher,à l’étranger,le travail et le pain qu'ils ne trouvent pas chez eux ; mais on ignore assez généralement jes chiffres de cette émigration et cela n’a rien de surprenant car le cabinet du Quirinai paraît être lui-même assez mal j renseigné à cet égard. D’après les statistiques officielles, les j chiffres de la dernière décade seraient les suivants ;
- En 1878 ................. 18.000 émigrants.
- 1879 40.000
- 1880 .................. 40.000 —
- 1881 40.000 —
- 1882 ................ 60.000 —
- 1883 .................. 68.000 -
- 1884 .................. 54.000 —
- 1885 .................. 77.000 —
- 1886 ................ 86.000 —
- 1887 ....... 150.000 -
- Ces totaux sont universellement considérés en Italie comme inférieurs à la réalité. (Il s’agit, bien entendu, des émigrants qui partent sans esprit de retour, et non point de ceux qui vont tous les ans chercher du travail dans les pays limitrophes, pour revenir périodiquement en consommer le produit chez eux). C’est ainsi que lestseuls registres des ports d'embarquement, compulsés par M. Beccari, donneraient, en 1886, 96,012 émigrants,au lieu de 86.000 indiqués par la statistique officielle; en 1887, le même auteur en trouve 121.627 dans les seuls ports de Gênes et de Naples, et il estime que le total général de l’année doit avoir dépassé de 12 à 15.000 au moins celui des tableaux officiels.
- Même à s’en tenir à ces tableaux, la déperdition annuelle de population subie de ce chef par l’Italie est énorme, puisqu’elle dépasse 100.000 têtes. Presque nulle dans les probes centrales, elle atteint son maximum dans la Basilicate qui a donné 10.642 émigrants en 1886, et 12.128 en 1887, sur 500.000 habitants : c’est une proportion de 23 pour *000, supérieure à celle de l’émigration irlandaise elle-mêffle, qui a atîpint dans cette décade une moyenne annuelle
- 17 pour 1.000. Que les choses continuent un quart de Slecle sur ce pied, et la Basilicate sera redevenue un désert.
- V, i 1
- •'“guère, le brigandage dévorait cette malheureuse province ; auJourd’hni, c’est l’émigration.
- Un tel état de choses appelle impérieusement le remède. •*ussi les médecins législatifs n’ont-ils pas manqué : depuis d n’y a pas eu de ministère italien qui n’ait proposé ^es moyens empiriques pour lutter contre le mal. Mais jus-
- qu’ici ces moyens sont restés impuissants. Le projet de loi présenté par M. Crispi sera-t-il beaucoup plus efficace ? Ce projet édicte des pénalités sévères contre les agents d’émigration, s’ils ont fait briller des promesses fallacieuses aux yeux de ceux qu’il s’agit de séduire et d’enrôler ; il exige de ces mêmes agents le dépôt d’un cautionnement ; et spécifie qu’il y aura dans chaque cas des contrats précis, conformes aux lois du pays où se transporte l’émigrant et notifiés au consul italien de ce pays.
- Ajoutons, à ce propos, que la commission chargée par le gouvernement des États de faire une enquête sur l’émigt tion a entendu un certain nombre d’émigrants italiens.
- Il résulte de leurs dépositions qu’ils ont été amenés i quitter leur pays par des promesses de salaires élevés. L(. agents qui les ont enrôlés les auraient indignement exploités ; le prix seul exigé pour le voyage l’indique. En effet, le pri; régulier du passage, de Naples à New-York, est de 115 francs, et ils ont dû payer leurs billets 250 francs.
- Si aux mesures prises dans la mère-patrie, correspondent des mesures identiques dans les pays d’immigration, il n’esî pas douteux qu’on ne parvienne à enrayer en partie le mal, ou plutôt les abus auxquels l’émigration donne lieu.
- Quant à l’émigration elle-même, elle tient à des cause7 contre lesquelles les lois répressives ne peuvent rien.
- L’émigration est une des formes de la lutte pour l’existence. Elle est parfois une nécessité lamentable.
- Un publiciste italien rappelle avec raison que l’Italie er-parmi les grandes nations de l’Europe celle dont la population est la plus dense. D’où l’état précaire des classes laborieuses, principalement dans les campagnes.
- Un des effets de l’émigration doit être l’augmentation des salaires dans la mère-patrie.
- Il est incontestable que cette augmentation de salaire donnera plus d'intensité à la crise que traversent en ce moment les propriétaires italiens.
- Aussi peut-on prévoir qu’une réaction se produira tôt ou tard parmi les classes possédantes contre la cause fondamentale de leur détresse dans la vieille Europe : le militarisme.
- Faits politiques et sociaux.
- FRANCE
- La grande session des Conseils généraux, — celle dans laquelle se votent les budgets départementaux, — est ouverte dans toute la France. D’après la loi, elle pourrait durer un mois (comme dans le département du Bhône); mais, dans la plupart des départements, elle ne dépasse pas la semaine.
- A l’occasion de cette session, un banquet a réuni, à Laon, les membres du Conseil général de l’Aisne.
- Le préfet a porté un toast au conseil.
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- M.Waddington a répondu en portant la santé du président de la République.
- Il a dit. dans son discours, qu’il était heureux de pouvoir annoncer que l’Angleterre prendra, malgré l’abstention officielle du gouvernement, une part considérable à l’Exposition universelle. Un grand élan s’est produit dans l’industrie et le commerce anglais, et la dernière manifestation qui a eu lieu sous la présidence du lord-maire a été particulièrement sympa! hique à la France.
- M. Waddington a ajouté que la République française, en conviant les nations à cette fête de l’industrie, a marqué son désir de la paix. Pour lui, il estime que la paix est assurée l'année prochaine,et que pas une nation,pas un gouvernement ne pourrait vouloir ou oser prendre la responsabilité d’une provocation à la guerre.
- « Je bois, «a dit en terminantM.Waddington,» à M. Carnot,
- qui personnifie le dévouement héréditaire à la République. »
- ♦ *
- La lettre suivante a été adressée au journal la Nation :
- Parthenay, 20 août.
- Monsieur,
- « Si graves que soient les préoccupations politiques de ces jours derniers, il ne faudrait cependant pas que la presse de Paris nous abandonnât quand nous demandons ici la répression sévère, exemplaire du commandant Lacreste, dont la cruauté a amené la mort du caporal Vallade du 114e régiment de ligne.
- c C’était un bon et brave soldat, ce caporal Vallade.II était aimé de tous. Qu’a t-ii fait? Le commandant lui reprochait, paraît-il, quelques infractions légères à la discipline. Un soir, il était rentré trop tard à la caserne.
- « Le commandant Lacreste avait condamné à courir,pendant trois heures, au pas gymnastique, et chargés en campagne, les hommes punis pour de légères infractions ; parmi ces derniers se trouvait le caporal Vallade.
- « Après deux heures d’une course insensée, par une chaleur de 40 degrés, Vallade, exténué, les pieds meurtris, tomba au pied d’un arbre.
- « Le sergent pris de compassion voulait le laisser reposer, mais le commandant Lacreste s’y opposa, en disant : « Il faut le faire marcher jusqu’à ce qu’il en crève ! »
- « Vallade demanda alors à aller satisfaire un besoin, et cinq minutes après une détonation se faisait entendre : le malheureux, désespéré, affolé, s’était tiré un coup de fusil dans la poitrine.
- «Voilà les faits; ils ont été racontés par la presse locale ; ils n’ont pas été démentis. Nous demandons justice, au nom du malheureux garçon.»
- 11 est probable qu’une enquête a déjà été ordonnée et il n’est pas douteux, que si les faits relatés dans cette lettre sont reconnus exacts, le coupable ne soit puni d’une façon exemplaire.
- Les exigences du militarisme sont assez pénibles, pour des chefs que le réglement investit d’un pouvoir parfois exor, bitant n’aggravent pas la situation des jeunes gens placés sous leurs ordres,par des brutalités qui rappellent les plus horribles temps de la barbarie.
- * *
- Les Ouvriers Parisiens à Copenhague.-,
- Trente délégués ont été désignés par les Chambres syndicales des diverses branches d’industrie du bâtiment pour aller visiter aux frais du Conseil municipal de Paris, l’exposition de Copenhague.
- Les délégués feront un rapport détaillé sur l’exposition de Copenhague, il sera communiqué officiellement au Conseil municipal.
- * *
- La Récolte du Blé. — Il est aujourd’hui certain-malheureusement que la récolte en blé de 1888 sera de i beaucoup inférieure à la moyenne ordinaire ; or,chaque année, la France est dans l’obligation de faire appel aux blés exotiques pour des quantités considérables,car la récolte française est insuffisante à alimenter notre marché; il faudra donc, cette année, avoir recours dans une proportion plus large encore I aux blés étrangers ; peut-être sera-t-on, cette fois, dans I l’obligation de demander à la Russie, à l’Inde, à l’Amérique, I 30 millions de quintaux. On comprend, dans ces conditions, I quelle efficacité désastreuse acquerrait le droit de 5 francs I établi sur chaque quintal de blé étranger. I
- Est-il possible de prélever ainsi 100 ou 150 millions sur le I pain de tous, du riche et du pauvre? et cela au lendemain I d’une crise comme celles que nous venons de traverser ? Nous I ne le croyons pas ; aussi se préoccupe-t-on déjà de demander I l’abrogation ou tout au moins la suspension du droit de 5 fr. I sur les blés exotiques, la loi de 5 francs a, d’ailleurs, prévu I le cas d’un renchérissement trop sensible du prix du pain.Une I proposition dans ce sens va être déposée dès la rentrée de li I
- Chambre. I
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- Le meurtre par abstention.—Tous les jour-1
- naux ont raconté l’incroyable fait qui vient de se passer dansl une petite station de bains de mer des environs de Dieppe. I
- Deux tout jeunes gens, employés au Casino de Pourville, I ont, assez tard dans la soirée entrepris une promenade dans I une périssoire en mauvais état. La déplorable embarcation I eau en vue du rivage, et les deux pauvres enfants poussent I des cris désespérés. Plusieurs personnes arrivent, aucune d’elles ne sait nager. On fait appel au maître baigneur.Cela1'! ci envoie promener les importuns, en leur disant que ce n est pas l’heure de son service, et que d’ailleurs lui non plus ne I ! sait pas nager. Il refuse même de livrer, aux personnes & I ; bonne volonté qui le sollicitent, la clé de son bateau. I * Un des deux jeunes gens a pu être sauvé par un emp^f I
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- survenu en dernier lieu et qui, lui, savait nager. Le cadavre de l’autre n’a pu être retiré que bien longtemps après.
- Ce triste incident a jeté une émotion bien compréhensible dans le pays.La conduite du maître baigneur inspire au Temps les réflexions suivantes auxquelles nous nous associons pleinement :
- Ce n’est pas seulement un manquement à un véritable devoir professionnel, car un maître baigneur qui dispose d’un canot de sauvetage est tenu par là d’être sauveteur de façon ou d’autre ; ce serait de la part de n’importe qui un acte abominable de couardise et d’inhumanité. Il n’y a pas de sanction légale à un pareil acte, et on n'en peut guère imaginer. Cet homme a pourtant un cadavre sur la conscience,et il n’est personne ayant le cœur bien placé qui n’aimât mieux prendre la main de beaucoup d’hommes frappés de condamnations plus ou moins flétrissantes que celle d’un misérable qui a laissé périr, sous ses yeux, un de ses semblables, par égoïsme et par peur, lorsqu’il pouvait aisément lui porter secours. On va, paraît-il, relever contre lui diverses contraventions à la police maritime. La justice peut montrer par là qu’elle s’associe à la réprobation publique ; elle ne peut atteindre la vilaine action qui l’a soulevée. On peut honorer le dévouement quand il est méritoire ; on ne peut guère le rendre obligatoire,même quand il est facile. Il y a pourtant là une véritable désertion et des plus impossibles à excuser ou même à expliquer.
- Il serait bon qu’au moins ce lamentable épisode convainquît les directeurs d’établissements de bains de la nécessité de ne confier tous les emplois qui touchent à la sécurité de la vie humaine qu’à un véritable personnel d’élite, ayant à la fois l’expérience, la vigueur et la bravoure. 11 ne serait même pas inutile qu’un contrôle supérieur fût exercé avec plus de vigilance à cet égard.
- ANGLETERRE
- M. Gladstone a reçu au château de Hawarden, une députation de Burslem, qui lui a remis un magnifique vase, en témoignage d’admiration. Une foule numbreuse accompagnait la députation.
- M. Gladstone a prononcé un discours dans lequel il a comparé l’Irlande à la Pologne, déclarant que le sort de la première lui paraissait infiniment plus injuste encore que celui de la seconde. L’ancien premier ministre a stigmatisé la conduite du gouvernement à l’égard des députés irlandais ; il a pleinement approuvé l’action intentée par M. Parnell contre le Times devant les tribunaux d’Edimbourg.
- M. Gladstone a terminé en faisant appel aux électeurs, les conjurant de contribuer par leurs votes à améliorer la situation de file sœur, d’affranchir sa population des injustices qui l’empêchent de nourrir librement, à l’égard de l’Angleterre, les sentiments d’affection qu’elle a si souvent manifestés depuis que le parti libéral a pris sa défense.
- j * *
- | A un meeting nationaliste tenu à Barrow qui est représenté | par un député unioniste, M. Gaine, il aélé donné lecture d’une lettre de Gladstone où il s’exprime en ces termes :
- La violation des engagements électoraux, le mépris des lois lorsque qu’on ne les trouve pas à sa convenance, un traitement infligé aux prisonniers politiques qui insulte à leurs sentiments et nuit à leur santé, le mépris de l’opinion irlandaise et l’audacieux refus de concéder à l’Irlande un gouvernement local, tout cela fait du système du gouvernement une calamité pour le pays.
- BELGIQUE
- On télégraphie de Bruxelles aux Débats :
- Le cardinal Lavigerie a fait sa première conférence contre l’esclavage dans l’église de Sainte-Gudule devant un auditoire très nombreux. On y remarquait le chef du cabinet, M, Ber-naert, et plusieurs ministres ; le ministre d’Autriche-Hongrie, celni de Turquie, Mme Bourée, la femme du ministre de France ; les fonctionnaires de l’État du Congo, et beaucoup d’officiers.
- Le Cardinal a affirmé que, de toutes les parties de l’Afrique, le Congo était celle où l’esclavage existe avec le pins d’intensité et le plus de cruauté. Il n’y a pas de jour, a-t-il dit, où des caravanes d’esclaves ne passent près de Sanganaki ; et il a décrit le cortège de ces malheureux qui cheminent reliés entre eux par une corde. Le prélat alu une lettre d’un missionnaire affirmant ces faits de la façon la plus formelle.
- En attaquant l'administration du Congo. Mgr Lavigerie s’est défendu de toute pensée hostile au roi. Il a dit que ses reproches s’adressaient aux catholiques belges qui n’ont pas prêté leur concours à leur souverain. Il n’y a au Congo que huit missionnaires belges dans un pays trois cents fois grand comme la Belgique.« En traversant ce matin,» a-t-il dit en terminant, «votre place royale,j’ai salué la statue de Godefroy de Bouillon. Cela me rappelait qu’il avait amené en Palestine 80, 000 hommes, avec les comtes de Flandre et de Hainaut, pour conquérir le saint tombeau. Je me suis dit qu’un tel passé obligeait. La Belgique trouvera bien cent hommes pour aller secourir en Afrique des milliers de malheureux qui meurent au miliçu des tortures les plus épouvantables. »
- Cette conférence a produit une émotion d’autant plus vive que le cardinal Lavigerie avait été reçu à Ostende, il y a quelques jours, par le roi qui lui avait témoigné les plus grandes prévenances.
- D’un autre côté, on prête à Léon XIII l’intention d’appeler sur cette question, qui intéresse à un si haut point l’humanité et la civilisation, l’attention des grandes puissances de l’Europe.
- Un congrès ouvrier à Bruxelles. — Ces
- jours derniers s’est tenu à la Louvière, un congrès organisé : par le parti de M. Defuiseaux.
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- Le congrès a décidé de publier un manifeste qui sen distribué à des milliers d’exemplaires et par lequel :
- 1° On invitera les ouvriers à faire une grève générale; 2° à organiser une grande manifestation à l’occasion d’un coup que M. Léon Defuiseaux doit faire en septembre dans le Borinage.
- A la fin de la séance, on a fait une collecte dont le produit doit être remis à un militaire, avec mission de faire de la propagande dans l’armée en faveur des idées du parti.
- Trente-quatre sociétés ouvrières étaient représentées à ce congrès.
- LUXEMBOURG
- La fanfare de Courbevoie, arrivée dimanche dernier à Luxembourg, a été l’objet d’une brillante réception de la part de la population.
- Voici le passage le plus saillant du discours adressé à la fanfare par M. Joris, venu à la gare pour souhaiter la bienvenue au nom de la municipalité :
- L’accueil qui vous sera fait dans notre cité vous dira que vous vous trouvez en pays ami. Le trop court séjour que vous ferez parmi nous vous permettra cependant d’apprécier notre petit pays, si fier et si heureux de son indépendance et de ses libertés, si attaché à ses institutions et à sa nationalité, si soucieux de remplir toutes ses obligations internationales, si désireux de conserver sa situation actuelle. Les Luxembourgeois entretiennent des relations amicales avec tous leurs voisins, mais ils n’ont cependant cessé de nourrir les plus vives sympathies pour la Fiance, pour votre belle patrie, si généreuse, si hospitalière, et, permettez-moi de vous dire, ils en ont fourni des preuves éclatantes dans les circonstances les plus difficiles; ils savent que ta France donne son hospitalité si large à des milliers de nos compatriotes, et iis lui en sont reconnaissants. Croyez moi, messieurs, les Luxembourgeois qui vont chez vous utiliser leur intelligence, leur talent et leur travail, ne se montreront jamais ingrats envers leur patrie adoptive. Ne cessez donc de les accueillir en ami.
- Soyez les bienvenus dans notre cité.
- ALLEMAGNE
- Le sixième congrès des instituteurs d’aveugles qui a eu lieu à Cologne, dans les salles du Giïtze-nieh, vient de terminer ses travaux.
- La France y était représenté par M, Guilbeau, professeur à l’Institution nationale des aveugles, du boulevard des Invalides et par M. Maurice de la Sizeranne, le directeur des journaux et de la bibliothèque des aveugles.
- Entre autres résultats importants, il faut signaler l’adoption par tous les membres du Congrès, da même système d’écriture musicale en relief, système dû à l’aveugle français, Louis Braille.
- Une curieuse expédition d’objets servant à l’enseignement et à la distraction des aveugles, cartes en relief, appareils pour
- l’écriture, modelages, etc, a été en même temps ouverte au public.
- * *
- Les réunions tenues par les socialistes de Berlin pour soutenir la candidature au Reichstag de M. Liebknecht, se multiplient. Une assemblée extraordinairement nombreuse, réunie vendredi, a adopté par acclamation une résolution portant que le député élu devra demander au Parlement l’abolition de la propriété privée et l’attribution à la collectivité de tous les moyens de production dont dispose l’humanité actuelle. C’est là l’article principal du programme dont le représentant du socialisme devra poursuivre la réalisation.
- Un orateur s’est fait applaudir avec enthousiasme en demandant la suppression de l’armée, <l institution inutile ». Comme minimum et comme acheminement vers cette solution radicale et définitive, l’orateur a réclamé la suppression du volontariat d’un an. L’assemblée a adopté sa motion.
- * ALSA.CE-LORRA.INtE
- La Société d’agriculture allemande vient de décider qu’une grande exposition agricole aura lieu à Strasbourg au mois de juin 1890.
- ITALIE
- L’incident de Massaouah.— M. Crispi vient de lancer une nouvelle note dans laquelle il maintient que lorsqu’un pays à capitulations passe, non seulement sous l’administration, mais sous la pleine souveraineté d’une puissance chrétienne, les capitulations cessent ipso facto d’y avoir empire.
- De leur côté, la Turquie et la Grèce persistent à affirmer qu’elles n’ont jamais admis les prétentions italiennes concernant les capitulations. Cette dernière prétend notamment, contrairement aux assertions du ministre des affaires d’Italie, qu’elle n’a jamais ordonné aux Grecs de Massaouah de payer la taxe municipale.
- On sait que le refus de payer les taxes a été la cause du couflit qui a provoqué les observations de la France, dont le . vice-consul avait charge des intérêts des nationaux grecs à Massaouah.
- Enfin, dans une dernière note, M. Goblet déclare que le le gouvernement français considère désormais l’incident comme définitivement clos en ce qui le regarde.
- *
- * *
- M. Crispi vient de renouveler la visite qu’il avait faite, il y a dix mois, au prince de Bismarck, j Ce qui s’est dit ou fait dans cette entrevue n’est pas | encore entré dans le domaine des faits politiques ou sociaux, j et nous renonçons à faire état des prophéties prodiguées à ce | sujet, par la presse de tous les pays. Il n’est pas toutefois 1 trop présomptueux de croire que l’incident de Massaouah ? aura fait le principal objet de l’entretien des deux compères.
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- A ce propos, il est intéressant de mentionner le conseil 1 que le journal conservateur anglais, le Standard, donne au président du conseil des ministres d'Ilalie, conseil qui est, du reste, de Shakespeare et fait partie, par conséquent, du domaine de la sagesse des nations : « Veillez sur vos paroles, de peur qu’elles ne gâtent votre fortune. »
- A citer encore dans le même article cet autre conseil qui émane directement de l’organe de lord Salisbury : Ne pas oublier que le chancelier a un talent tout particulier pour se débarrasser de ses amis gênants, lorsqu’il y voit son intérêt.
- Cet article remarquable, dit le Temps, montre que l’opinion européenne est faite sur les mérites de la dispute que M. Crispi a engagée et soutenue avec tant d’aigreur au sujet de Massaouah. On peut dire que c’est, dans le concert d’éloges qui accompagne le cortège triomphal de l’homme d’État à qui tant de raisons publiques et privées eussent interdit autrefois d’aspirer à l’amitié du tout-puissant chancelier, la noie discordante qui vient lui rappeler qu’après tout il y a encore un sentiment public européen, et qu’il forme la meilleure sauvegarde contre les plans — et les complots — qui peuvent se former dans les entrevues confidentielles de ministres dirigeants*
- *
- * *
- M. Flourens, ancien ministre des Affaires étrangères de France, publie, dans le numéro d’août de la Revue britannique, un article intitulé « Une rectification : les Italiens à Massaouah », qui contient un exposé historique des négociations relatives à Massaouah, depuis le 5 février 1885.
- Cet article corrobore, en les précisant et en les appuyant sur de nombreuses citations, les indications que nous avons succinctement données dans notre numéro du 19 août, sur la
- progression suivie par l’occupation italienne d’abord modeste, et n’ayant, semblait—il, pour unique objet que le redressement des torts, et la protection des faibles, puis franchement conquérante.
- M. Flourens critique ensuite vivement l’application de l’acte général de la conférence de Berlin au cas de Massaouah qui ne lui paraît pas rentrer dans les prévisions de cet instrument.
- Il conclut en ces termes :
- « Le plus sage est donc de prolonger le statu quo et le no dus vivendi qui ne lèse aucun principe. Sans doute, cette situation indéterminée peut amener quelques difficultés; mais, sans trop présumer de la sagesse des gouvernements français et italien, on peut espérer que ces difficultés n’abou- j liront jamais à des dissentiments diplomatiques assez graves I pour nuire à la bonne intelligence entre les deux pays voisins.» |
- EGYPTE
- Neutralisation du canal de Suez.— On sait qu’en présence de l’interprétation donnée par l’Italie à 1 article 10 de la convention relative à la neutralisation du canal de Suez, interprétation qui tendrait à établir que la 1
- Porte renonçait à son droit de souveraineté sur la mer Rouge, le gouvernement de Constantinople s’était refusé à signer cette convention jusqu’à ce que les puissances se fussent prononcées sur cette question. Les renseignements recueillis dans les cercles diplomatiques font prévoir qu’aucun gouvernement ne se rangera à l’avis de l’Italie et que la convention pourra être prochainement signée à Constantinople.
- TONKIN
- Un fait très grave vient de se passer aux environs d’Hanoï. Cette aventure nous prouve ce que vaut la prétendue pacification du Tonkin :
- 600 pirates du Bay-Say ont fait irruption, le 4 juillet, à 1 heure du matin, dans le huyen de Than-Tri, à deux heures d’Hanoï, et ont enlevé un poste de miliciens.
- Ces pirates étaient tous hablllls en ti railleurs tonkinois ou miliciens ; 300 au moins étaient armés de fusils à tir rapide. Ils avaient à leur tête trois ch :ft mon lé s cosf ui nés en officiers français.
- En moins d’une demi-heure, le logement du huyen était rasé, le poste établi dans une pagode sur un point fortifié, enlevé et brûlé. Ce poste était occupé par 20 miliciens, dont un pho-quan, chef de poste, qui a fait toute la campagne et qui a les plus brillants certificats de fous ses officiers.
- Grâce à la nuit noire, à la pluie, et grâce aussi, disent les correspondants du Tonkin, à la connivence des villages voisins qui passent pour hostiles, le tout a été fait sans que nul soit venu avertir le poste de l’arrivée d’une bande.
- Aussitôt après, les pirates ont passé le fleuve et gagné Bay-Say.
- M. Ilalais, résident d’Hanoï, est aussitôt allé faire une enquête.
- Voilà ce qui s’est passé presque aux portes d’Hanoï, sans que l’administration civile ait eu vent de cette prise d’armes.
- CHINE *
- La fille ainée du marquis de Tseng vient de se marier avec le secrétaire Wu. Suivant la mode chinoise, les cadeaux ont passé dans la rue, portés sur cent vingt tables par des coolies.
- *
- * *
- Le palais a commandé en Europe, par l’entremise d’une maison allemande, trente-six lampes et deux moteurs pour éclairer à l’électricité le palais neuf où l’impératrice va habiter dans quelques jours.
- * *
- L’ancienne mission des lazaristes est meublée et l’impératrice s’est fait jouer les orgues par un Chinois chrétien qui sait s’en servir.
- ÉTATS-UNIS
- La Chambre des représentants a approuvé le bill prohibitif, relatif à l’immigration chinoise, déjà adopté par le Sénat.
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- *
- * *
- On écrit au « Droit des femmes :»
- « La cour suprême a déclaré que la décision qui accorde aux femmes le droit de voter dans le territoire de Washington est inconstitutionnelle, le Congrès, dans la ioi organique, en laissant aux États le pouvoir de régler les conditions d’exercice du droit de vote, n’ayant pas prévu que ce droit pourrait être accordé aux femmes.
- « Cette décision cause une vive émotion dans les trois territoires où le suffrage des femmes est admis. »
- * *
- Grande nouvelle !
- Une femme, Miss Martha M. Counell a été ordonnée diacre de la congrégation de M. Keesport. Le Synode de l’église réformée presbytérienne de Pitlsburg, saisi de la question, l’a mûrement examinée.
- Après une discussion à laquelle ont pris part plusieurs révérends, une motion portant que « l’ordination d’une femme « comme diacre est en harmonie avec le nouveau testament et « la constitution de l’église apostolique a été adoptée par 93 voix contre 24. Il a été décidé, en outre, qu’un rapport sur la
- question serait rédigé et publié.
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- Duels de jeunes filles
- On a pu lira dernièrement dans tons les journaux le fait-divers suivant qui se serait passe à Cannes :
- Deux jeunes filles appartenant à des familles très connues et fort estimées s’étaient éprises d'un jeune homme, de très bonne famille également.
- Elle se Je disputaient en mariage. Brouillées à mort et désirant en finir une fois pour toutes, elles décidèrent de se battre en duel et de ne cesser le combat que lorsque l’une des deux serait mortellement blessée. On va voir qu’elles ont tenu parole.
- Le duel a eu lfceu ce matin à cinq heures. L’arme choisie était le pistolet.
- La plus jeune, âgée de dix-huit ans, a reçu une balle au bras gauche, le bras est cassé ; l’aînée, âgée de vingt-deux ans, a été blessée mortellement à la poitrine.
- Les faits de ce genre sont fort heureusement assez rares.On ne peut blâmer plus sévèrement les femmes que les hommes de recourir à un pareil moyen de vider leurs querelles ; mais on peut s’en affliger davantage.
- Dans les espèces inférieures, les combats singuliers pour des motifs identiques ne sont pas rares, parmi les mâles. Cela nous a valu un excellent tableau de Courbet, et une spirituelle fable de La Fontaine.
- Par esprit d’imitation, les hommes ont pu se livrer à un passe-temps analogue. Cette mode tend à disparaître, nous serions désolés de la voir reprendre par les femmes.Autant que personne nous
- | désirons voir disparaître les préjugés et les injus^ tices qui,dans les mœurs et dans ies codes, s’opposent à l’égalité complète de l’homme et de la femme.
- Nous sommes convaincu, que les mesures d’équité qui donneront à celle-ci dans la société | la place qui lui est dûe, auront une influence considérable sur la marche de la civilisation.
- Aussi,voyons-nous mal les femmes réaliser cette égalité désirée par les côtés que nous voudrions voir disparaître chez les hommes,et apporter dans la grande communion humaine les défauts à la disparition desquels leur présence doit le plus contribuer.
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- CONCOURS D’APPRENTIS
- Un bon exemple est donné par le Conseil des Prud’hommes et les chambres syndicales ouvrières de Nîmes.Sous le titre: Concours d’apprentis, nous en lisons l’exposé qui suit, dans le journal ['Émancipation, de Nîmes :
- Le 5 août dernier, le Conseil de Prud’hommes de Nîmes a distribué des diplômes à divers apprentis placés sous son patronage.
- Le rapport nous fait connaître que depuis -1884 cent vingt-cinq apprentis ont été inscrits sur le registre. Vingt-six ont reçu leur certificat d’apprentissage. Trente-cinq ont échappé à la surveillance, soit que leur famille ait quitté Nîmes, soit qu’ils aient renoncé au métier commencé, soit qu’ils n'aient pas voulu subir d’examen. Soixante-quatre restent inscrits. Sur ces soixante-quatre, cinquante ont passé l’examen-et trente-huit sont diplômés.
- Voici le nombre des inscrits par profession :
- 1 boisselier, 1 bourrelier, 1 coiffeur,
- 5 cordonniers, 1 couturière, 7 ébénistes,
- 2 horticulteurs, 2 mécaniciens, 5 menuisiers,
- 5 peintres, 1 pjàtrier, 1 repasseuse,
- 2 sculpteurs, 5 serruriers, 6 tailleurs.
- 3 tapmsiers, 16 tonneliers.
- Le fait le plus important qui a signalé l’année 1887-1888 est le mouvement qui s’est accentué en faveur de l’institution des concours d’apprentis au sein des chambres syndicales ouvrières. Ce fait est de nature à réjouir tous ceux que préoccupent les destinées de l’industrie. Sous l’impulsion des initiateurs de la Bourse du travail, les syndicats ouvriers s'occupent activement de l’instruction professionnelle de leurs apprentis. Iis exercent sur eux à l’atelier une incessante surveillance. Ils ies réunissent, instituent pour eux des cours pratiques,leur font subir des examens multipliés jusqu’à quatre par an. Ebénistes, mécaniciens, menuisiers, cordonniers, serruriers, tailleurs, tonneliers, lithographes se sont mis à l’œuvre avec dévouement et de la façon la plus intelligente. C’est là une transformation industrielle qui tend à reprendre au passé ce qu’il avait de bon en y introduisant les éléments de liberté seuls capables de perpétuer la vie. Nos pères ont bien fait de briser le cadre vermoulu des anciennes corporations : l’esprit d’autorité qui régnait chez elles sans partage annulait tout le bien qu’elles pouvaient accomplir. La généra-
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- tion actuelle fait mieux encore en s’efforçant de les reconstituer. Puisse-t-elle réussir dans leur organisation et savoir allier les deux principes vitaux de toute association : autorité et liberté ! L’autorité qui maintient l’organisme, la liberté qui fait circuler la sève. Nous souhaitons ardemment le succès à cette reprise intelligente et progressive des traditions interrompues, à cette jeune greffe qui s’épanouit sur üne vieille souche improductive.
- Le Conseil de Prud’hommes, heureux de voir s’accentuer un mouvement qui peut donner à l’industrie une vigoureuse impulsion et charmé de voir apprécier son œuvre,s’est montré disposé à en plier le règlement aux besoins de chaque industrie et à établir des conventions spéciales avec les syndicats de chacune d’elles. Il n’est lui-même qu’un résumé très suc-cint de chaque corps d’état. Sa charge serait trop lourde s’il lui fallait, sans aide, s’identifier avec les besoins variés de chaque métier.
- Le règlement de son institution des concours d’apprentis doit être par conséquent simple, large, général. Mais lorsque le syndicat d’une industrie vient lui dire : « L’œuvre entre-t> prise est excellente; nous voulons vous aider de toutes nos » forces; nous allons nous occuper sérieusement de nos «apprentis; nous nous chargeons des examens; seulement ,) notre métier a des exigences auxquelles nous vous prions » de plier votre règlement»; alors le Conseil de Prud’hommes accepte ce concours avec empressement et se montre tout disposé à établir avec ce syndicat des conditions spéciales.
- La première convention de cette nature a été conclue avec le syndicat ouvrier de la tonnellerie. Ces Messieurs, qui s’occupent de leurs apprentis avec beaucoup de soin et leur font subir annuellement quatre examens,ont demandé au conseil que les récompenses en espèces remises au moment de la délivrance du certificat soient données en outils, après la dernière épreuve subie par l’apprenti et au moment de la distribution des diplômes. Bien mieux encore, ils ont désiré entrer en part dans la valeur de ces récompenses. Ils ont voté une somme dans ce but et décidé même de donner un outil en encouragement aux apprentis tonneliers dont les notes ne sont pas suffisantes pour obtenir un diplôme de 3e classe. C’est là une résolution des plus louables et un généreux exemple à proposer. Le Conseil a déféré au vœu des tonneliers et il a conclu avec ce syndicat, pour régulariser la distribution des récompenses ainsi effectuée, un traité en bonne forme qui simplifie l’œuvre du Conseil en lui assurant le concours de collaborateurs dévoués. La convention a reçu exécution cette année pour la première fois.
- N’y a-t-il pas lieu, au point de vue industriel, de s’intéresser vivement à ces faits modestes en eux-mêmes, mais qui témoignent du sentiment profond de la nécessité d’une instruction professionnelle pratique et bien dirigée ? En somme,c’est l’atelier qui, pour l’ouvrier proprement dit, c’est-à-dire pour celui dont l’intelligence et la position ne supportent pas les études théoriques, c’est l’atelier qui est l’école professionnelle par excellence. Bien placer les apprentis, s’assurer par une surveillance constante, par des examens répétés que le patron n’abuse ni de leur temps, ni de leurs forces, que les progrès clans le métier comparés au tempérament, au caractère, à la capacité, au temps écoulé d’apprentissage ont lieu d’une ma-
- î'linRfi y> n ] o * ç’ + fwiti InV» loO îfmTipa Vrnrio tVni' I ° VO Ho
- récompenses, voilà les moyens pratiques de former dans chaque métier un corps d’ouvriers sérieux et connaissant bien son art ; voilà les premiers degrés de l’instruction primaire professionnelle. A l’école professionnelle de devenir l’enseignement secondaire de l’industrie, de former par ses leçons des jeunes gens capables d’être tranformésplus tard en contremaîtres; mais,tant que cet enseignement ne pourra être généralisé, il convient de diriger toute son attention sur l’apprentissage à l’atelier. C’est là ce qu’ont parfaitement compris et \ ce que mettent en pratique, sur l’initiative du Conseil de ; Prud’hommes, les Chambres syndicales ouvrières existant à j Nîmes.
- E. Benoit-Germain.
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- Cuisines Populaires
- Tout ce qui peut concourir à améliorer les conditions des classes laborieuses étant digne d’attention, nous empruntons au Journal de Genève les renseignements suivants sur les cuisines populaires établies dans un certain nombre de villes en Suisse, et dont le développement se poursuit à Genève :
- L’assemblée populaire convoquée par le comité des cuisines populaires n’était, pas très nombreuse, car le temps magnifique qu’il faisait n’était pas fait pour engager le public à s’enfermer dans la salle de l’Institut. L’assembléecomptaitcependantsoixante-quinze personnes parmi lesquelles on remarquait un certain nombre de députés ouvriers et de députés appartenant à la minorité du GrandConseil.
- M. Wintsch, qui présidait, a ouvert la séance en remerciant les assistants d’avoir répondu à l’appel du comité. Le but de l’assemblée est de populariser l’idée des cuisines populaires et les absents seront renseignés par les comptes rendus des journaux. L’orateur fait ressortir combien ces cuisines seraient utiles à la classe ouvrière? et il fait un chaleureux appel aux ouvriers eux-mêmes pour qu’ils prennent une action de trois francs, action qu’on pourra même payer par acomptes.
- Le comité a l’assurance d’être soutenu par des personnes dévouées et généreuses, mais l’ouvrier doit, lui aussi, faire son devoir. Du reste, plus la Société des cuisines populaires comptera de membres, plus elle sera assurée de la réussite.
- M. Wintsch passe ensuite la parole à M. Wyss, directeur des cuisines populaires de la Chaux-de-Fonds, qui a traité la question d’une manière simple, mais fort claire, et a su se faire vivement applaudir par les assistants.
- M. Wyss s’est félicité de voir que Genève se disposait à créer des cuisines populaires, qui ne sont | pas, il est vrai, appelées à transformer notre état j social, mais qui pose en tout cas un jalon sur la ! voie de l’amélioration du domaine social. Il ne faut ! pas, dit-il, que les cuisines populaires soient basées sur l’aumône ; il faut qu’elles aient une base essen-
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- M. Wyss dit que les cuisines populaires qui vendent au-dessous du prix coûtant et font ensuite appel à la charité publique pour couvrir leur déficit, ne profitent en général qu’à des individus peu intéressants. Il fait ensuite l’histoire de la Société qu’il dirige à la Chaux-de-Fonds. Cette Société, qui a commencé avec un capital de 240 fi\, est arrivé aujourd’hui à une prospérité extraordinaire, et quoique ses statuts lui interdisent de capitaliser ses bénéfices, elle n’en possède pas moins aujourd’hui un fonds de réserve de 25,000 fr. Grâce à un don de 20,000 fr. fait par M. Ducommun-Sandoz, elle possède un bâtiment spécial, comprenant des locaux servant de cave, de cuisine et trois salles à manger pouvant contenir 600 à 650 personnes,,
- Les locaux sont ouverts de six heures du matin à neuf heures du soir et, entre les heures ordinaires des repas, on peut toujours se faire servir des aliments froids. Il n’est pas débité de vin sans aliments solides. Chacun paie d’avance en achetant des jetons à la caisse,et le comité de la Chaux-de-Fonds a reconnu que ce système était excellent. Beaucoup d'ouvriers à tempérament léger achètent, en effet, le jour de leur paie, les jetons qui leur seront nécessaires pour leur nourriture jusqu’àlaprochaine paie. C’est un premier pas vers l’ordre et vers l’éco-mie.
- Les prix des aliments sont les suivants : soupe, un litre 15 centimes, un demi-litre 10 centimes, la ration de légumes 40, la rati >n de viande de 100 à 115 grammes 25, pain 5, vin le verre 10, quart de litre 15, demi-litre 30 centimes, litre 60 centimes.
- L’ouvrier peut donc avoir un dîner complet pour 60 centimes. Pour les aliments qui ne sont pas consommés dans les locaux des cuisines, les prix sont diminués et les rations sont plus fortes, car le comité estime qu’en agissant ainsi, il favorise les familles pauvres, bien plus intéressantes. que les hommes non mariés qui mangent dans ses locaux.
- Levin n’est jamais vendu en grande quantité,et le comité n’a jamais voulu non plus faire des menus plus complets. Pour ceux qui peuvent se payer de meilleurs repas, il y a des restaurateurs auxquels lasociéténeveut pas faire une concurrence ruineuse.
- Tous les aliments qui n’ont pas été consommés dans la journée par les clients de la cuisine populaire sont distribués le soir même aux pauvres, et la cuisine fournit de plus gratuitement la soupe aux cuisines scolaires. Il est en outre fait une distribution gratuite de jetons,et une fête avec distribution d’objets utiles est organisée chaque aimée à Noël aux frais de la société. Les aliments sont en général vendus au prix coûtant ou à peu près ; sur le vin seul, il est réalisé un bénéfice assez important, le comité estimant qu’on peut à la rigueur s’en passer.
- M. Wyss termine son exposé en faisant des vœux pour la réussite des cuisines populaires de Gen ve et en donnant d’utiies conseils a ceux qui seroût chargés de les organiser. L’orateur insiste sur - les
- inconvénients qu’il y aurait à faire appel à une subvention de l’Etat ; c’est sur l’initiative privée qu’q faut surtout compter.
- De vifs applaudissements soulignent la fin de l’exposé de M. Wyss, et M. Wintsch se fait l’interprète de l’assemblée en remerciant l’honorable conférencier. Il fait des vœux pour que des cuisine» s’installent non seulement en ville, mais encore dans la banlieue et dans les communes rurales. M. Aug. Blondel, député, remercie encore M. Wyss au nom de la commission du Grand Conseil, puis l’assemblée est levée.
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- TROIS CŒURS D’OR
- (suite)
- Ce fut bien pis quand le docteur eut reconnu les symptômes avant-coureurs d’une fièvre typhoïde, et qu’il eut griffonné une ordonnance des plus rébarbatives.
- Mme Muche, pour le coup, fut tout à fait alarmée.
- Le médecin, pressé par elle, répondit d’un air circonspect. Ses silences ponctués, ses précautions oratoires durent médiocrement rassurer la concierge, dont la physionomie, nous voulons dire la petite houppe, semblait tonte défaite.
- Le malade n’entendit pas le bout de conversation échangé entre le médecin et sa fidèle gardienne ; mais il se sentait probablement assez faible ; car lorsque Mme Muche reparut après avoir reconduit jusqu’en bas le disciple d’Esculape, lisant un sourire d’emprunt sur son visage :
- — Ma pauvre maman Muche, lui dit-il, je vais sans doute vous causer mille ennuis. Non, ne protestez pas, je le sens, je vais vous en causer. Pardonnez-moi, je ne l’ai point fait exprès, je ne sais vraiment comment c’est venu.
- — Ça ne sera rien, marmoita la bonne femme. Quelque chose comme uue pleurésie, à ce que prétend M. Groubert.
- — Ce n’est rien de contagieux, rien cfui se gagne au moins ? interrogea Isidore, craignant déjà de communiquer sa maladie à celle qui le soignait.
- — Quelle idée, monsieur Crochat !
- — Alors, tant mieux, cela me rassure. Mais en attendant, il faudrait prévenir M. Bajolot, et lui faire bien des excuses de ma part. Je l’aime beaucoup M. Bajolot, malgré ses airs un peu bourrus ; au fond, c’est la crème des hommes.
- — Eh bien ! je vais passer chez lui. Tâchez de dormir pendant ce temps. Je ferme les rideaux.
- — Mais, madame Muche, si vous m’ôtez toute clarté, je ne pourrai pas voir mes livres.
- — Voila qui n’a pas de bon sens ! s’écria la portière avec une autorité que lui donnait la gravité des circonstances. Puisqu’on vous dit qu’il faut dormir !...
- Les rideaux fermés, elle s’éloigna, non sans maintes recommandations. Crochat, monologuant, pensait que c’était
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- en vérité là une excellente créature, à qui le ciel devait bien une robe de mérinos vert oseille.
- — Elle ne l’a pas cependant, tandis que moi, se répétait-il encore, j’ai mon rarissime Jean de Tournes !
- Ici, le bibliomane reprenant le dessus, se leva, quoique assez difficilement, et alla prendre à tâtons son cher exemplaire dans une cachette, derrière d’autres livres, puis, tout frissonnant de satisfaction autant que de fièvre, le fourra sous son traversin avant de se recoucher.
- — Maintenant, se dit-il, le sommeil pourra venir.
- Il s’endormit, en effet ; des rêvasseries lourdes et pénibles, des cauchemars incohérents s’emparaient de lui. A partir de ce moment, sa maladie fut comme une succession de torpeurs et d’insomnies également douloureuses. Quand, par hasard, ses souffrances lui laissaient une minute de répit, Isidore Grochat pouvait percevoir ce qui l’entourait, il entendait le frou-frou soyeux d’une robe passant et repassant continuellement devant son lit, qui lui donnait confusément des idées de mérinos vert oseille. Alors il entrouvait les paupières et apercevait la dilligente Mme Muche, qui avait trouvé le moyen de se faire remplacer dans sa loge, et qui ne quittait plus la chambre de son malade. Elle préparait quelque tisane rafraîchissante, veillait à renouveler l’air de l’appartement sans trop le refroidir, sortait de l’armoire une taie d’oreiller, et, de son pas le moins lourd, s’approchait tout doucement du chevet du pauvre célibataire pour épier la mine de celui-ci, devenu presque son enfant.
- Souvent, il réclamait à boire. La soif était sa plus cuisante souffrance. Une fois, comme elle lui mettait une tasse de camomille entre les mains :
- — Combien vous me gâtez ! murmura-t-il.
- — Oh ! monsieur Crochat, si l’on peut dire !
- — Oui, vous me gâtez ! Je ne suis pas aveugle. Madame Muche, vous le nierez en vain, vous êtes ma providence.
- — Monsieur, je vous en prie... Vous vous fatiguez à dire des bêtises.
- — Oui, continua Crochat, c’est un cœur d’or qui bat et se cache sous votre corsage de simple... étoffe t Au fait,comment la nommez-vous, cette étoffe ?
- — C’est du linon, monsieur Crochat ; mais qu’est-ce que cela peut vous faire ?
- — De simple linon ! acheva-t-il tout haut et il reprit en lui-même :
- Une providence sur terre ! et le mérinos est trop cher peur elle !...
- Quelques jours s’écoulèrent ainsi. Le malade n’allait guère N'eux, au contraire, et le médecin é’ait de moins en moins Assurant. En vain Mme Muche passait les nuits,se multipliait toujours vaillante, et ne reculait devant aucune corvée. Isidore était tombé fort bas.
- Plusieurs fois des camarades de bureau étaient venus informer de ses nouvelles ; la garde-malade improvisée en
- avait fourni de déplorables. Un matin, M. Salomon Bajolot se présenta en personne. Il trouva la pauvre femme abattue et navrée.
- — Il a le délire, monsieur ! dit-elle.
- Bajolot neveu, plus attristé qu’il n’en voulait avoir l’air, fit quelques pas vers la couche d’Isidore.
- ~ Ne vous approchez pas davantage, reprit la concierge, vous risquerez d’attraper son mal.
- — Eh bien ! et vous donc ? dit le marchand d’indiennes.
- — Oh ! moi, c’est différent, répondit-elle avec simplicité.
- M. Bajolot n’insista pas.
- Le malheureux Crochat s’était dressé sur son séant. Les yeux grands ouverts, mais ne voyant personne, il s’écriait d’un accent bizarre :
- — Les incunables ne sont pas des elzévirs... Les palimpsestes ne sont pas des papyrus... Ce qu’il faut à la France... ce sont des Jean de Tournes... à quatre francs le mètre !...
- — Vous voyez, fit Mme Muche, il bat la campagne, le pauvre monsieur.Si ça ne fend pas l’âme 1 un si brave homme, si bon ! pas plus de malice qu’un gamin !
- Et, pour la première fois, elle fondit en larmes.
- — Oui, oui, c’était un homme estimable... pour un célibataire !
- Il prit congé brusquement, d’autant plus bourru qu’il se sentait plus remué. A ses yeux, Isidore Crochat était perdu.
- Il se trompait. — Une crise arriva.
- C’était le vingtième jour de la maladie. A la suite d’une potion énergique et d’une transpiration abondante, le vieux garçon dormait depuis près de vingt-quatre heure, et son sommeil, cette fois, paraissait calme. Mme Muche fut même effrayée de ce silence et de celte immobilité ; mais le médecin dans sa visite quotidienne, n’eût pas plutôt tâté le pouls de son client, que la brave femme avait lu dans son regard :
- — Il est sauvé ! s’écria-t-elle.
- — Je le crois, répliqua le docteur.
- Une heure après, doucement, silencieusement,sans bouger, Isidore ouvrit un œil. Il entrevit Mme Muche, assise à son chevet, l’air radieux, mais le regard humide et les mains jointes. Pourquoi les mains jointes ?...
- — Madame Muche !... murmura-t-il.
- — Il s’éveille! il me reconnaît! exclamala bonne créature... Chut ! chut ! ne parlez pas encore, lui dit-elle en se posant l’index sur la bouche.
- — Madame Muche ! 11 me semble que je reviens de loin, de bien loin même.
- — Oui, dit-elle. Mais, taisons-nous, mon pauvre monsieur, puis buvons ceci et soyons bien sage.
- Et tandis qu’il buvait à petites gorgées, longuement, elle contemplait son ressuscité.
- La nouvelle de cet heureux changement ne tarda pas à parvenir chez M. Bajolot neveu. Quand le patron reparut chez son employé principal, la concierge qui vint lui ouvrir, lui
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- parut métamorphosée ! La joie semblait cette fois avoir mis ; sur ses traits bonasses une expression presque jolie.Les traces j des veilles et des angoisses ne les enlaidissaient pas ; enfin, ! détail caractéristique, sur la narine gauche, la houppe de poils roux avait l’air de frétiller d’aise.
- — Ah ! monsieur Bajolot, dit Mme Muche en saluant le visiteur, il y a du nouveau aujourd’hui, et monsieur sera bien content de vous voir.
- '
- — Crochat est visible, madame Muche ?
- — Oui, monsieur,oui, nous sommes visible et hors d’affaire, Dieu merci ! Seulement, avant d’entr er,voudriez-vous m’écouter une seconde ? Je n’ai que deux mots à vous dire.
- — Deux mots ? Ce sera peut-être long. Allez-y tout de même, madame Muche.
- — D’abord, c’est pour vous prier de ne pas apprendre à M. Crochat quelle maladie il a eue ; il pourrait s’exagérer mes petits services, s’effrayer après coup, peut-être... Ne lui parlez que d’un chaud et froid, je vous en supplie.
- — Je lui dirai ce que vous voudrez, moi ! Ça m’est bien égal, pourvu qu’il revienne bientôt à sa besogne.
- — Il compte la reprendre lundi. Je crois que c’est un peu tôt ; mais il pourra du moins allez vous voir. En définitive, il suffit qu’il soit guéri pour le 28 courant.
- — A cause... ?
- — C’est l’anniversaire de sa naissance, monsieur Bajolot. Et c’est même à ce sujet que j’avais à vous communiquer mon second mot. Je voudrais lui faire à cette occasion un petit cadeau... pas trop ordinaire. Pour fêter son rétablissement, et pour lui faire bien plaisir, il n’y a qu’un livre. Je sais qu’il en achète quelquefois des pas chers,auxquels il tient beaucoup tout de même. Si vous pouviez, monsieur Bajolot, m’en procurer un de cette espèce, j’y mettrais le prix... jusqu’à dix francs,voire un peu plus... et je vous remercierais sincèrement!
- , Adolphe Rosay (A suivre)
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- BIBLIOGRAPHIE
- MM. Doumer et Hanotaux, députés de l’Aisne, Viger et et Rabier, députés du Loiret, M Morlot, docteur en droit, conseiller général de l’Aisne, etc., etc..., viennent de fonder un journal sous ce titre :
- LES CAUSERIES Bl-MENSUELLESl1)
- SUR
- LA POLITIQUE, LA PHILOSOPHIE, LES SCIENCES,
- LES RELIGIONS, LES ARTS ET LA LITTÉRATURE
- Ce recueil laisse à chaque auteur la responsabilité de ses idées.
- Il est créé pour mettre au courant tous ceux qui, faute de moyens ou de temps, ne peuvent connaître tout ce qui s’accomplit d’important partout ;
- Pour servir à la diffusion de l’instruction et des principes de liberté et de moralité.
- , Républicain et libéral, il reste indépendant de toute secte ! politique ou religieuse.
- 1 Chaque année deux concours avec plusieurs prix seront ouverts.
- PREMIER CONCOURS
- RÉCOMPENSES I
- 1er Prix, 40 francs.— 2e prix, 20 francs.— 3e prix, \ 0 francs.
- 4e Prix, Mention et Diplôme.
- SUJET IMPOSÉ :
- GODIN ET LE FAJlILISiÈRE DE GÜISE
- AVIS
- Le concours n’est ouvert qu’aux seuls abonnés des Causeries bi-mensuelles. Il sera clos le 31 octobre 1888. A cette date, tous les manuscrits devront être parvenus au Directeur des Causeries bi-mensuelles, M. E. BAS, à Essômes, par Château-Thierry (Aisne). Aucun manuscrit ne doit être signé, mais chacun doit porter en tête une devise. Un pli cacheté et séparé du manuscrit contiendra la même devise avec le-nom, l’adresse et la signature de l’auteur. Le tout doit parvenir franco.
- Le jugement sera rendu par la Rédaction des Causeries bi-mensuelles et publié dans le numéro du 1er décembre 1888. Le manuscrit auquel le premier prix sera accordé, sera imprimé dans le numéro du 15 décembre.— Chaque manuscrit devra avoir au moins 6 pages et au plus 8 pages de la Revue.
- Abonnements: France,lOfrancs.— Étranger, 12 francs.— A titre exceptionnel, pour la première année : France, 6fr.— Étranger, 8 francs.
- Sous le titre de
- SUZETTE
- nous avons reçu un premier Livre de lecture spécial aux jeunes filles qui correspond aux programmes de la nouvelle organisation scolaire.
- Ce n’est point une compilation encyclopédique, fondée sur un thème plus ou moins ingénieux, mais unt suite de scènes de la vie réelle qu’on lira avec plaisir, et même avec émotion, non seulement à l’école mais jusque dans la famille.
- Ce livre est dû à l’un de nos plus sympathiques écrivains, Madame Robert Hait, dont l’Académie française a couronné une œuvre récente.
- Le principal personnage du sujet est une jeune orpheline qui, auprès des siens et sous la direction d’une digne institutrice, se forme à remplacer la mère absente.
- L’auteur y a introduit, avec un tact infini, une foule de notions morales et instructives, sans craindre de jeter de temps à autre, dans son texte, quelques notes gaies. M. Laporte, dont les cours de Grammaire et de Composition sont si favorablement appréciés dans les classes, a bien voulu se charger de préparer, au point de vue pratique, un choix de devoirs et d'exercices oraux.
- Madame Robert Hait a parlé aux jeunes filles en mère et en éducatrice. Nous espérons, nous sommes convaincu que le grain semé par elle rencontrera, dans les écoles, la terre féconde où il produira au centuple.
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- * *
- Ce livre est en vente à la librairie classique Paul Delaplane, 48, rue Monsieur-le-Prince.— Il est illustré de 250 gravures ' et coûte 1 fr. 40 cartonné.
- (1) Adresser abonnements, mandats, manuscrits, etc., à M. Émile BAS, à Essômes, par Château-Thierry
- Le Gérant : A. DOYEN.
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- Tome 12.- N' 522
- Dimanche 9 Septembre 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ GrOZDIIDT, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
- Le Numéro hebdomadaire 20*c.
- on s’abonne également
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- France Un an . . . . .
- Six mois .... Trois mois . .
- 10fr. i» 6 »» 3 i»
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- Un an ..... 11 fr. » Autres pays
- Un an..............13 fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des scienoes psychologiques.
- rue Neuve des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- la gratuité de l’instruction. — Nouvelles du Familistère. Fête de /’ Enfance. — U église et l’Etat.— Faits politiques et sociaux. — Les Écoles de Commerce. — Le Plébiscite des Chevaliers du travail. — Trois cœurs d'or. — Petite chronique scientifique. — Avis.
- LA GRATUITÉ DE L’INSTRUCTION
- Serait-il vrai que l’idée de la suppression de la gratuité de l’enseignement fait tout doucement son chemin? M. Francisque Sarceyl’affirme.Peut-être l’éminent publiciste voit-il avec des yeux trop paternels le développement d’une idée qui nous paraît, à nous, étroitement circonscrite.
- M. Sarcey pose le principe que la gratuité de l'instruction primaire est une erreur ; non seulement une erreur, mais une bêtise.
- Il faut, dit-il, que l’instruction primaire soit obligatoire,parce qu’il faut que tous les français, devant être électeurs, sachent ce qui leur est nécessaire Pour remplir leurs devoirs de citoyens. Il faut aussi qu’elle soit laïque ; cette seconde obligation hérive invinciblement de la première : car du Moment que l’on impose à tous les enfants la fréquentation de la même école, sans distinction de aulte, il ya sans dire que Renseignement de cette ^°le ne doit blesser la foi ni froisser la conscience ^aucun d’eux : par cela même qu’elle est obliga-
- toire, l’école doit être neutre et par conséquent laïque.
- Cette connexité entre les deux premiers attributs de l’enseignement primaire une fois établie, M. Sarcey se demande ce que vient faire le troisième terme.
- Que l’école, dit-il, soit gratuite et largement gratuite pour ceux qui n’ont pas le moyen de la payer, à la bonne heure! Rien de mieux* Mais pourquoi l’ouvrir gratuitement aux autres ?
- — Pourquoi ? La réponse est bien simple :
- Du moment que l’on impose à tous les enfants la fréquentation de la même école, sans distinction de classe, il va sans dire que,de ce contact obligatoire, il ne doit résulter pour aucun d’eux le moindre froissement.
- Ces considérations, nous dit-on, ont pu jadis» faire de ces trois termes : gratuité, obligation, laïcité, un indissoluble faisceau, dogme sacré, véritable arche sainte. Mais elles sont aujourd’hui hors de saison ; et elles ne pèsent pas un fétu devant ce fait qu’on n’a plus le sou au ministère de l’instruction publique, que les dépenses vont toujours croissant, que les instituteurs à qui l’on fait de magnifiques promesses, sont las d’en attendre la réalisation, et qu’on ne peut les satisfaire. S’il en est ainsi, ne dissertons pas sur les mérites ou les démérites de la gratuité. Inclinons-nous devant le fait brutal qui nous fait rentrer de force dans le statu quo ante. Laissons les choses aller d’elles-mêmes. Le problème financier se résoudra tout seul.
- Les instituteurs demanderont des ressources au
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- hasard et les enfants l’instruction au même dieu.
- Nous assisterons à un exode que ne pourront arrêter ni l’obligation ni les peines disciplinaires.
- Ce n’es t pas une vieille formule qu’on aura sacrifiée, mais renseignement lui-même; car finstruction primaire ne doit pas moins à la gratuité qu’à l’obligation.
- Les promoteurs de la pétition monstre revêtue de un million 200.000 signatures, la plus formidable qui ait été soumise au gouvernement français avaient pressenti, dès 1868, la solidarité étroite qui liait ces deux termes ; gratuité, obligation. Et l’expérience a démontré qu’au point de vue de la fréquentation des écoles, la gratuité remplissait sans contrainte, le rôle de l’obligation, et aboutissait au même résultat.
- Le fait est consigné dans la déposition d’un instituteur consulté, comme ses collègues, par le journal YEcole primaire, qui, reproduisant quelques-uns des articles de M. Sarcey, et s’y associant, s'est avisé de mettre aux voix, dans sa clientèle, uniquement composée d’instituteurs, la suppression de la gratuité. Le scrutin est ouvert depuis un mois : chaque instituteur est tenu de motiver son vote, afin que l’on sache les raisons en vertu desquelles il se décide.
- A cette heure, nous apprend M. Sarcey, sur 4.758 lettres émanées toutes d’instituteurs qui ont signé le bulletin et l’ont expliqué, il n’y en a que trois qui ne se sont pas très nettement prononcés contre la gratuité de l’enseignement primaire.
- Parmi ces trois instituteurs se trouve celui dont nous invoquions plus haut le témoignage. Voici ce qu’il dit en propres termes :
- « Dans notre département si pauvre, la gratuité contribue beaucoup à la bonne fréquentation des écoles; mais, puisqu’elle existe à nos dépens, je préférerais sa suppression à son maintien. L’abnégation est un bien certainement, mais elle devient une bêtise si elle vous laisse mourir de faim. »
- Et le second :
- « En principe, je suis partisan de la gratuité ; mais s’il faut que l’application de la loi se fasse au détriment des instituteurs, comme on le voit depuis dix ans, je vote des deux mains l’abolition de cette gratuité que nous payons trop cher. »
- Et le troisième :
- « Tout en votant pour le maintien de la gratuité, je proteste énergiquement contre la situation faite au corps enseignant par les lois nouvelles, etc. »
- Ainsi que le fait remarquer avec raison M. Sarcey, les restrictions apportées à leur vote par les trois
- instituteurs qui, sur 4.758 instituteurs consultés ne se sont pas très nettement prononcés contre la gratuité de l’enseignement, en font presque des partisans de la rétribution scolaire. De telle sorte qu’il y aurait, jusqu’à présent, unanimité dans le corps enseignant contre la gratuité.
- Eh bien ! en réalité, ce n’est pas contre la gratuité que les instituteurs se sont prononcés. C’est contre le maintien de leur situation précaire.
- La consultation de l’Ecole primaire a été un véritable plébiscite sur cette question : Voulez-vous une augmentation de votre traitement ? a. l’unanimité, les instituteurs ont répondu : Oui. La question de la rétribution scolaire reste intacte.
- Est-il possible d’améliorer la condition des instituteurs ? Certainement oui.
- Car si les sommes allouées au service de l’instruction publique sont insuffisantes, on pourrait largement puiser dans les budgets d’autres services dont l’utilité est bien plus contestable,et où l’argent des contribuables s’engloutit par centaines de millions.
- Le plébiscite organisé par le journal YEcole primaire, et dont les résultats ont été analysés par M. Sarcey, n’a posé la question qu’au point de vue de l’instituteur.
- L’Ecole primaire et M. Sarcey ont oublié que le problème de la gratuité a une base bien plus étendue , qu’il intéresse le devenir intellectuel de tous les enfants, qui est l’avenir de la nation tout entière.
- Si d’après la route suivie par une avant-garde on peut déterminer celle que suivra le corps d’armée( il est permis de croire que le parti républicain ne tardera pas à entrer dans une direction absolument contraire à celle que prévoit M. Sarcey, et qu’il se produira un courant populaire non seulement hostile à la suppression de la gratuité, mais encore favorable à son extension.
- Qu’on nous permette de signaler la naissance et le développement de cette idée qui fait tout doucement son chemin.
- Prenons-nous, à notre tour, nos désirs pour des réalités ?
- Qu’on en juge.
- Il y a dix ans, en 1878, un groupe de républicains sorti des rangs les plus humbles de la société fonda à Nîmes le Sou des écoles laïques. L'administration municipale était hostile. Aussi le groupe s’adressa-t-il à l’initiative privée. Conférences souscriptions volontaires : voilà ses moyens dac* tion. Son but principal est la gratuité complète des écoles.
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- Le 1er octobre 1880, il organise au quartier Porte-d’Alais une école, où se fait immédiatement inscrire un nombre d’enfants double de celui que pouvait recevoir le local.
- Bientôt des élections municipales donnent la prépondérance à l’élément républicain, et l’école libre est incorporée aux écoles publiques.
- Dès lors le Sou des écoles laïques poursuit son œuvre : gratuité des fournitures scolaires à tous les enfants des écoles primaires.
- La loi du 28 mars 1882 établit l’obligation de l’enseignement primaire et fonde la Caisse des écoles.
- L’article 1er des statuts de la caisse des écoles dit que cette caisse a pour but de faciliter la fréquentation des classes par des récompenses, sous forme de livres utiles et de livrets de caisse d’épargne, aux élèves les plus appliqués, et par des secours aux élèves indigents ou peu aisés, soit en leur donnant les livres et fournitures de classe qu’ils ne pourraient se procurer, soit en leur distribuant des vêtements et des chaussures, et pendant l’hiver des vêtements chauds.
- Dès lors, il y a confusion, au moins pour une part, entre les services du Sou des écoles laïques e,t ceux de la Caisse des écoles, et peu d’années après les deux sociétés n’en forment qu’une.
- Mais la loi de 1882 dit (article 4) : « l’instruction est obligatoire de six ans à treize ans révolus; » et (article 6) : « Il est institué un certificat d’études primaires auquel pourront se présenterles enfants dès l’âge de 11 ans. Ceux qui à partir de cet âge auront obtenu le certificat, seront dispensés du temps de scolarité obligatoire qui leur reste à passer. » c
- A cette époque, et pour parfaire l’instruction des enfants qui avaient obtenu le certificat d’études primaires, des cours complémentaires furent créés.
- Mais comme les frais de fournitures de ces cours complémentaires étaient à la charge des parents, ^ en résultait qu’un nombre considérable de Parents, reculant devant la dépense des fournitures devenue d’autant plus lourde que les cours complémentaires étaient plus élevés, profitaient ûc la liberté laissée par la loi’de 1882 et retiraient tic l’école leurs enfants dès l’âge de onze ans, lorsqu’ils avaient obtenu le certificat d’études.
- C’est pour écarter ce grave obstacle qui surgis-Sait devant les plus intelligents et les plus précoces, que la démocratie nîmoise tout entière prit la Solution de réclamer directement de la munici-Pulité les subsides nécessaires pour alimenter, à
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- tous les degrés, les fournitures nécessaires à l’instruction populaire.
- Une réunion des groupes républicains organisés j de la ville de Nîmes, tenue dans une chambrée (cercle ouvrier) prit à l’unanimité la résolution suivante, à laquelle adhéra, aussi à l’unanimité, dans une réunion plénière, le comité de la Caisse des écoles.
- Trois délégués furent chargés de remettre à l’ad« ministration municipale cette résolution, dont voici le texte :
- Monsieur le Maire,
- « Les délégués des groupes républicains sous-indiqués, réunis en assemblée, le 2 août 1888, à la chambrée la Solidarité ont résolu, à l’unanimité, d’inviter la municipalité à voter la somme nécessaire pour assurer gratuitement les fournitures scolaires à tous les degrés de l’instruction primaire (cours complémentaires compris).
- «Ils considèrent que dans une démocratie,et sous le régime de l’instruction gratuite, la fourniture scolaire est de droit à l’enfant comme la poudre au soldat.
- «Us engagent les conseillers municipaux républicains à répudier par le vote direct des fournitures les procédés, tels que tombolas et quêtes, qui sont un moyen détourné et insuffisant pour assurer la gratuité de l’instruction populaire ;
- «Les délégués prient les municipalités de vouloir bien saisir de leur proposition le conseil municipal dans la plus prochaine session.»
- Suit la liste des groupes adhérents.
- Devant l’unanimité de l’opinion républicaine,l’administration municipale de la ville de Nîmes résolut de proposer au conseil le vote des fonds nécessaires pour les fournitures scolaires.
- — Mais, avons-nous dit au délégué qui nous communiquait ces renseignements, ne rencontrerez-vous pas dans le conseil municipal une certaine hésitation, de la résistance, des dissidences, même dans le parti républicain ?
- — Non, répondit-il, les conseillers suivront,sans exception, l’unanimité de l’opinion républicaine manifestée à deux reprises. Leur réélection est à ce prix. D’ailleurs, ils comprendront que ce vote démocratique comblera une lacu ne dans la gratuité de l’enseignement, en permettant au plus pauvre de fréquenter l’école primaire sur le même pied d’égalité que les enfants appa rtenant aux classes aisées.
- — Tous vos vœux seront alors exaucés ?
- — Non ; car ce n’est là qu*un commencement.
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- Nous nous adressons au conseil municipal, parce ( que nous sommes en présence d’une session budgétaire municipale. Ce premier succès nous facilitera Tintroduction dans le mandat de nos candidats à la prochaine élection législative de la gratuité des fournitures scolaires. Notre intérêt est le même que celui de tous nos autres concitoyens. La question'sera ainsi posée et élargie ; l’exemple, le temps et la propagande feront le reste.
- En donnant à tous les enfants les mêmes moyens de cultiver leur intelligence, nous mettrons le pays tout entier en mesure de récolter plus tard, et sur un champ bien plus étendu, les fruits qu’on est en droit d’attendre d’une démocratie nombreuse, vaillante et largement éclairée
- Nous ne pouvons, comme rédacteur du Devoir, qu’applaudir aux observations présentées par notre interlocuteur. Les brillants résultats obtenus régulièrement par les écoles du Familistère, dans les examens annuels pour l’admission au certificat d’études primaires et dans les divers concours, sont une preuve des avantages de la gratuité des fournitures scolaires, liée à l’obligatiom
- Les lecteurs du Devoir n’ignorent pas l’importance de la part faite à l’instruction dans le budget de l’association, par le fondateur du Familistère,
- J. Pascaly.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- FÊTE DE L’ENFANCE
- Tous les ans, le premier dimanche de septembre, l’association du Familistère a célébré, depuis sa fondation, la fête de l’Enfance, sous la présidence de son aimé et vénéré fondateur, Jean-Baptiste André GODIN.
- Pour la première fois, cette fête n’a pas eu la célébrité accoutumée. L’association, en deuil, a procédé simplement et sans réjouissances publiques,— comme nous l’avions annoncé dans notre numéro du 13 mai dernier, — à la distribution des jouets et bonbons aux petits enfants des Écoles maternelles, et des livres de prix aux élèves des cours élémentaire, moyen, supérieur et complémentaire.
- Cette distribution eut lieu le samedi 1er courant.
- Rappelons que les Écoles du Familistère comptent environ 590 enfants de 2 à 14 ans. Tout ce petit monde était là grave et recueilli plus que d’habitude; les aînés pleins du souvenir du Fon-
- dateur qui veillait avec tant de sollicitude à leur bien-être et à leur progrès, et dont le cœur s’émouvait si profondément, lorsqu’il les voyait ainsi rassemblés.
- Les mères avaient procédé à la toilette de leurs enfants dans la juste mesure et avec le sentiment parfait de ce que commandait la circonstance.
- La cérémonie s’est divisée en deux parties : Le matin, à 10 heures, dans la plus vaste des salles de classe maternelle, eut lieu la distribution des jouets et bonbons aux petits enfants ; puis, la remise des décorations aux élèves des cours élémentaire, moyen, supérieur et complémentaire.
- ' Ces élèves chantèrent,avec perfection, un chœur patriotique.
- Les mêmes élèves se réunirent de nouveau, l’après-midi à 4 heures, dans la salle du théâtre, pour recevoir leurs livres de prix.
- La première chose qui frappait, à l’arrivée au théâtre, était l’exposition des travaux de couture et autres, ainsi que des dessins exécutés par les élèves. Cette Exposition, remarquable à tous égards, avait lieu au foyer. La perfection des dessins, celle des divers travaux à l’aiguille et autres instruments, et l’ingéniosité des objets établis manuellement dans les écoles maternelles mêmes, tout prouve avec quel soin sont cultivées, dans les Écoles du Familistère, les facultés qui peuvent permettre, au jeune garçon comme à la jeune fille, de se rendre le plus directement et le plus efficacement utile dans la vie.
- Mais, passons à la cérémonie qui eut lieu au théâtre même. Les conseils de Gérance et de Surveillance, les membres des comités des assurances mutuelles occupaient la scène.
- M. Dequenne, Administrateur-Gérant, présidait.
- Les galeries du théâtre avaient été ouvertes aux parents des élèves, c’est-à-dire à la population des palais sociaux.
- Au milieu du recueillement de l’assistance, dominée toute-entière par le souvenir de M.Godin, — et après l’audition d’un nouveau chant des élèves,— M. Dequenne se leva et, d'un ton profondément senti, prononça l’allocution suivante :
- « Chers élèves,
- « C’est avec une émotion bien légitime que je « viens aujourd’hui présider àda cérémonie annu-« elle de votre distribution de prix.
- « La cruelle mort nous a ravi celui qui depuis « tant d’années présidait à cette fête, celui à qui i « nous-devons tant, celui qui fut notre bienfaiteur 1 « et que nous n’oublierons jamais.
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- « Sa voix plus autorisée et plus éloquente, « savait, mieux que la mienne,trouver des accents « émus qui allaient à votre cœur et pouvaient « vous émouvoir.
- « Espérons, chers amis, que la justice divine a « récompensé les vertus de cet homme de bien et « que son âme est allée recevoir, dans une vie «meilleure, la juste récompense réservée à ceux « qui ont bien vécu, à ceux qui ont travaillé au « bien de leurs semblables, et qui ont rendu des « services à l’humanité. ( Vifs applaudissements).
- « Je m’efforcerai, chers enfants, aidé par mes « collaborateurs, les membres du conseil de « Gérance et par vos maîtres et maîtresses, de « continuer l’œuvre de notre fondateur, qui avait « tant à cœur votre éducation et votre instruction, « dont l’amélioration et le progrès ont toujours été « l’objet de ses plus constantes préoccupations et « de ses soins les plus assidus.
- « En nous inspirant des exemples qu’il nous a « donnés et en marchant dans la voie qu’il nous a « tracée, nous continuerons à vous donner une « solide instruction complétée par une bonne « éducation ; vous avez un personnel de profes-«seurs à la hauteur de sa mission,il dépend de vous « d'en profiter.
- « Vos parents nous aideront aussi dans cette « tâche, car il ne suffît pas que les bons principes «et les meilleurs préceptes soient inculqués à « l’école, il faut aussi qu’ils se continuent dans la a famille.
- « Étudiez donc, mes enfants, travaillez avec « ardeur, soyez obéissants et respectueux envers a vos maîtres et maîtresses, écoutez leurs leçons, «suivez leurs conseils, c’est la meilleure récom-« pense qu’ils puissent obtenir, c’est le meilleur « dédommagement qu’ils puissent avoir des peines « et des soucis que leur donne souvent la tâche « ardue à laquelle ils se sont dévoués.
- « Le professorat est une mission difficile où « ceux#qui la remplissent recueillent souvent de « l’amertume et des déboires, compensés par le « sentiment du devoir accompli et la sérénité de « la conscience.
- « Nous avons la satisfaction de reconnaître et de « pouvoir dire que les écoles du Familistère mar-«chent bien et sont en voie de progrès : sur 21 « d’entre vous présentés aux examens d’études « primaires, 20 ont obtenu le certificat ; 7 autres, « ayant déjà leur certificat d’études, ont obtenu la « mention pour le dessin ; 10 élèves, qui ont pris « part à un concours de dessin ouvert par la direc-« tion du Manuel général de l’instruction primaire, * y ont obtenu des succès notables ; un élève du 4 cours complémentaire, le jeune Roppé, a été “présenté aux examens pour l’admission aux " écoles d’arts et métiers ; il a réussi à l’écrit, il y " a lieu d’espérer qu’il a eu le même succès à l'oral (< et qu’il sera reçu admissible aux écoles de l’État.
- « Honneur à vous, jeunes lauréats, honneur à « vos professeurs, qui ont su vous amener à ces « beaux résultats ; recevez tous ici nos félicitations, « que ces succès soient pour vous un nouvel « encouragement, qu’ils excitent votre émulation, « afin qu'ils se continuent et s’accentuent même « s’il est possible. (Applaudissements).
- « Nous allons, chers élèves, vous distribuer les € prix que certains d’entre vous ont mérités ; des «concours auxquels vous avez pris part et des « examens que vous avez subis, pour distinguer le « savoir et le mérite, il en est ressorti des plus « avancés et plus méritants; à ceux-ci nous disons: « continuez à être des élèves studieux et vous «pourrez vous maintenir aux premiers rangs; « aux moins avancés : prenez courage, appliquez-« vous au travail, vous pourrez acquérir les apti-« tudes et les facultés qui vous manquent et « arriver à un meilleur résultat.
- « A tous, chers enfants, nous vous disons :
- « Ayez des sentiments religieux.
- « Honorez et respectez vos parents.
- « Aimez-vous et aidez-vous les uns les autres.
- « Soyez bons et compatissants pour les inal-« heureux.
- « Avec ces sentiments, qui sont le fruit d’une « bonne éducation, vous deviendrez de bons et «braves travailleurs et vous pourrez être les dignes « continuateurs de l’œuvre que Monsieur Godin « nous a léguée. (Applaudissements redoublés).
- La distribution des livres eut lieu ensuite. Le nombre et la beauté de volumes, s’ils prouvaient le mérite des lauréats, prouvaient aussi la générosité des conseils de l’association et la sollicitude dont ils entourent l’Enfance; fidèles en cela comme en tout le reste à l’exemple donné par M. Godin.
- Un dernier chant exécuté, cette fois, par les plus jeunes élèves, et enlevé avec beaucoup de charme, vint clore la partie de la cérémonie concernant la population scolaire.
- * *
- Gomme nous l'avions dit, le 13 mai dernier, la proclamation des noms des travailleurs de l’Association qui s’étaient, au cours de l’exercice, distingués par des œuvres exceptionnelles,— proclamation qui se fait habituellement à la
- FÊTE DU TRAVAIL — avait été reportée, pour cette année, à l’époque de la fête de l’Enfance. Ce fut là ce qui termina la cérémonie.
- M. Dequenne, Administrateur-Gérant, prit la parole en ces termes :
- « Mesdames et Messieurs,
- <* Après le cruel événement qui vint nous frappe per au commencement de l’année, il fut décidé,
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- « en raison du deuil qui était dans nos cœurs, que « les fêtes du travail et de l’enfance de cette année, « auraient lieu sans l’apparat accoutumé ; que la « cérémonie qui a lieu à la fêle du travail, de la « proclamation des récompenses aux membres de <c l’association qui ont fait des propositions utiles, « serait jointe à celle de la distribution des prix « aux élèves des écoles, à la fête de l’enfance.
- « En conséquence de cette décision, le conseil « de gérance, après avoir examiné les propositions «utiles qui ont été faites et inscrites, depuis le « mois d’avril de l’année dernière jusqu’au mois « d’août de la présente, a jugé pouvoir accorder « les récompenses suivantes :
- A Monsieur HENNEQUIN Auguste.
- Pour un nouveau mode d’assemblage des plaques de fond des cubilots ;
- et pour un outillage servant à plier les armatures
- des noyaux pour pompes...........................
- A Monsieur PROIX Denis.
- Pour le moulage du fond séparé du fût aux calorifères de la série des Nos 110 à 119 ;
- et pour une modification aux modèles des portes
- des calorifères N08 75 à 80. . .................
- A Monsieur ANSTELLE Charles.
- Pour un nouveau système de lanternes pour
- noyaux de boutons............................. •
- A Monsieur Edmond LOUIS Fils.
- Pour un procédé de matage au plomb des contours des modèles attachés sur les formatrices ;
- et pour la suppression du perçage des trous dans les formatrices et leur remplacement par des noyaux. A Monsieur LEFÈVRE Nouvelon.
- Pour le calage des formatrices des différentes épaisseurs ;
- Pour le moyen d’éviter le déplacement des formatrices divisionnaires en marche ;
- Pour modification aux attaches du cuir du volant de la presse à la batterie N° 1 ;
- Pour l'application d’une tringle de suspension au levier de débrayage ;
- et pour un système d’accrochage des formatrices
- aux tables de la presse..........................
- A Monsieur LOUIS Albert.
- Pour un changement dans la forme des arbres des machines à pôlir les dessus, pour éviter le
- calage des disques...............................
- A Monsieur LOUIS Vital.
- Pour embrayage à la chaîne à godets de la machine à mouler ;
- Et diverses améliorations a l’outillage du moulage
- mécanique........................................
- A Monsieur GRAS Prosper.
- Pour améliorations dans le tamisage de la terre réfractaire . ..................................
- 100 fr.
- 100 fr.
- 50 fr.
- 200 fr.
- 200 fr.
- 100 fr.
- 100 fr.
- 100 fr.
- À reporter............... 950 fr.
- Report.......... 950 fr.
- A Monsieur POULAIN Alexis.
- Pour proposition à laquelle il a été donné suite et qui a été appliquée : de l’exhaussement des calorifères buffet N°s 25 à 27 avec adjonction d’un four. 200 fr.
- A Monsieur LHOTE Charles.
- Pour perfectionnement à la machine à sertir les boutons......................................50 fr.
- À Monsieur DUVAL Alfred.
- Pour modification aux réchauds à pétrole Nos 3 et 6. 100 fr.
- A Monsieur EVENS Jean
- Remplacement du bois par la fonte dans la construction des tonneaux à rouler les boutons ... 50 fr.
- ï 350 fï\
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- De vifs applaudissements accueillent cette proclamation, et la foule s’écoule en proie à la sympathique émotion qui a été le trait dominant de cette journée.
- L’ÉGLISE ET L’ÉTAT.
- Les vérités religieuses sont celles Utiles à la, vie de Vhomme comme le sont toutes les vérités scientifiques. Or, la vérité ne s’impose pas, elle convainc par son évidence ; les vérités scientifiques n’ont pas besoin d’être imposées par l’État, elles font leur chemin par la liberté : celles de la religion doivent faire de même.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- Faits politiques et sociaux.
- FRANCE
- La convention des sucres. — Les plénipotentiaires à la conférence des sucres à Londres, réunis au Foreign-Office, ont signé la convention établissant l’abolition des primes sur les sucres.
- Les puissances qui ont adhéré à la convention sont les suivantes : l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, l’Espagne, l’Iialie, les Pays-Bas et la Russie.
- Le document débute par la déclaration, que les parties contractantes, désireuses, par des engagements réciproques, d’arriver à la suppression totale des primes ouvertes ou déguisées sur l’exportation des sucres, ont résolu de conclure une convention à cet effet.
- Une déclaration, jointe à la convention, est conçue en ces termes :
- Les plénipotentiaires, réunis dans le but de signer la convention pour la suppression des primes d’exportation sur les sucres, ont proposé et approuvé la déclaration suivante :.
- Cinq mois après la signature de la convention à laquelle est
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- LE DEVOIR
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- •ointe la présente déclaration, une commission spéciale, com-Lsée de délégués de tous les États intéressés, se réunira, ^unie des instructions nécessaires, pour examiner les lois existantes ou projets de lois ayant pour objet d’appliquer la présente convention.
- ^ Cette commission fera au gouvernement anglais qui le communiquera aux autres gouvernements intéressés, un rapport spécifiant les différentes particularités des lois existantes sur la question.
- Deux mois au moins avant la réunion de la commission spéciale, les projets de lois des différents États pour la Oppression complète des primes seront communiqués aux gouvernements qui ont signé la présente déclaration.
- ® Fait à Londres, ce 30 août 1888.
- Il importe de faire remarquer que les délégués de l’Autriche-Hongrie ont fait une déclaration dont la signification n’échappera à personne. « Une convention pour la suppression des primes à l’exportation des sucres, ont-ils dit, doit comprendre tous les pays importants comme producteurs ou consommateurs de sucre.» Pour ne pas compromettre l’adoption de la conventionnés plénipotentiaires austro-hongrois ont donné leur signature, mais en réservant le droit de leur gouvernement de se retirer si, au moment où le traité sera mis à exécution, un pays grand producteur ou exportateur de sucre persiste dans son abstention. Il résulte de ces restrictions que l’adhésion de l’Autriche-Hongrie n’est pas formelle, et il semble que l’acceptation provisoire de la convention soit une simple question de déférence pour les puissances signataires.
- Le Brésil a fait les mêmes réserves ; le Danemark n’a pas admis tous les articles du projet de convention : l’acquiescement des deux puissances est donc éventuel. Les gouvernements de ces pays ont cru devoir prendre une attitude analogue à celle du gouvernement français, qui avait chargé ses représentants de se borner à adhérer au principe même de la convention. Enfin, la Suède a persisté à refuser sa signature : elle avait pris part aux travaux de la conférence, mais la Norwège ayant décliné l’invitation du gouvernement anglais, comme d’ailleurs le Portugal, la Turquie et la Roumanie, il est à présumer que le gouvernement suédois aura jugé convenable de conformer sa politique à celle du gouvernement norwégien.
- En somme, la convention n’a été appjouvée que par l’Allemagne, l’Angleterre, la Belgique, l’Espagne,l’Italie, les Pays-Bas et la Russie, et encore le traité, avant d’être exécuté, devra être étudié par les Parlements des puissances contractantes où existe le régime représentatif. Des renonciations sont possibles, sinon probables, et l’on peut se demander si ces Etats contractants pourront abandonner leur législation fiscale sur les sucres dans le cas où de grandes puissances sucrières, comme l’Autriche-Hongrie, les États-Unis et la France conquéraient à se tenir en dehors du concert des Étatsjsignatai-res-11 ne faut pas oublier non plus que l’Angleterre qui a pris 1 initiative de la conférence, ne s’est pas engagée pour toutes Ses colonies. Dans le projet de convention élaboré l’an dernier,
- ^ avait été stipulé que le traité ne serait pas applicable ipso -
- facto, aux grandes colonies anglaises telles que l’Inde, le Canada, le Cap et Natal, les six provinces de l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ces colonies ne produisent pas encore de grandes quantités de sucre, mais elles en consomment beaucoup. En tout cas, la culture de la canne tend à se développer notablement en Australie et dans l’Inde.
- Les prestations.— On sait qu’à la*demande de la commission parlementaire, le gouvernement a consulté les Conseils généraux au cours de leur session actuelle sur le projet de loi relatif aux prestations qui est actuellement soumis à la chambre.
- Cette consultation touche à son terme, et dans quelques jours on en aura les résultats complets, mais dés aujourd’hui on peut dire que dans son ensemble elle n’a pas été favorable au projet du gouvernement.
- On sait que ce projet a pour objet la transformation facultative des prestations. Actuellement, la prestation constitue une sorte d’impôt décapitation qui n’est en rien proportionnel à la faculté du contribuable.
- Le ministre de l’intérieur a eu l’idée de la transformer en une contribution pécunière.calculée suivant un taux déterminé et proportionnelle à la part de contributions directes que paye le contribuable. Le projet réserve d’ailleurs à celui-ci la faculté de ne pas se racheter ainsi et de rester soumis à la prestation en nature.
- Ce système a été presque universellement condamné par les conseillers généraux, par des motifs d’ailleurs très divers. Certaines de ces assemblées départementales désirent que les prestations soient supprimées et remplacées par une taxe d’Ëtat ; d’autres préfèrent le maintien de la législation actuelle. Les derniers, enfin, tout en reconnaissant la nécessité de modifier le régime existant, ont jugé qu’il serait imprudent, en l’état actuel de nos finances, de toucher à une organisation ancienne sans être fixé sur la nature précise du régime à y substituer.
- Le ministre de l’intérieur va collationner les vœux des 86 Conseils généraux sur la matière, et les communiquera à la commission parlementaire à l’ouverture de la session.Celle-ci, qui n’a encore pris aucune décision, aura à arrêter les conclusions qu’elle soumettra à la Chambre.
- * *
- La saccharine.— La commission d’hygiène de France avait été chargée par le Ministre du commerce de lui présenter un rapport sur la saccharine, au point de vue de l’alimentation et de l’hygiène.
- La commission a été d’avis que la saccharine ne doit pas être introduite dans l’alimentation.
- Voici, du reste, comment elle a répondu aux questions i posées par le ministre du commerce :
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- 1° La saccharine n'est pas un aliment et ne peut pas rem- j placer le sucre ;
- 2° L’emploi, dans l’alimentation, de la saccharine ou des préparations saccharinées suspend ou retarde les transformations des substances amylacées ou albumineuses dans le tube digestif ;
- 3° Ces préparations ont donc pour effet de troubler profondément les fonctions digestives. Elles sont de nature à multiplier le nombre des affections désignées sous le nom de dyspepsie ;
- 4° L’emploi de la saccharine est encore trop récent rour que les conséquences d’une alimentation dans laquelle entrerait journellement de la saccharine puissent être toutes bien déterminées ; mais, dés maintenant, il est établi que son usage a sur la digestion une influence nuisible, et nous sommes en droit de conclure que la saccharine et ses diverses préparations doivent être proscrites de l’alimentation.
- *
- # $
- La vaccination préventive du choléra asiatique.— M. Pasteur a communiqué à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine, qui lui ont fait un excellent accueil, une communication du docteur Gamaleja, chef du laboratoire antirabique d’Odessa, établissant la découverte de la vaccination du choléra asiatique.
- On se trouve donc en présence d’une véritable méthode de vaccination préventive conforme à celle que M. Pasteur a trouvée pour la rage.
- La méthode de M. Gamaleja est d’une efficacité constante pour les animaux, et il n’est pas douteux qu’avant peu elle soit d’une égale efficacité pour l’homme.
- M. Pasteur en est certain et a annoncé, en terminant, que Mi Gamaleja se propose de venir répéter à Paris ses expériences, sous les yeux des savants français, dans son laboratoire de la rue d’Ulm.
- Le savant russe se propose également de tenter la première épreuve humaine sur lui-même, puis il ira visiter les pays contaminés et combattra directement le fléau.
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- La Maladie des Pommes de terre. — M.
- Prilleux vient de découvrir un nouveau remède à employer contre la maladie des pommes de terre. Dans un hectolitre d’eau on met 6 kilos de sulfate de cuivre et 6 kilos de chaux, et on arrose les plantes malades avec ce mélange. Une expérience faite avêc le plus grand soin du 5 au 16 août, a donné les résultats suivants : 32 0/o de perte par suite de la maladie, dans les plants non traités. O O/o de perte dans les plants traités par le mélange Prilleux.
- U est indispensable de prendre la maladie au début, c’est-à-dire dès qu’on aperçoit des tâches noires sur les feuiiles.En agissant ainsi le succès est certain.
- Un nouveau lycée de jeunes filles. — La
- ville de Paris sera dotee, au mois d’octobre, d’un troisième lycée de jeunes filles. Get établissement qui sera inauguré cinq ans après le premier effet, dans la capitale, de la réforme dernièrement introduite dans l’enseignement secondaire, est établi dans des conditions de confortable d’autant plus remarquables que ses aînés, le lycée Fénelon, construit il y a cinq ans rue Saint-André-des-Arts, et le lycée Racine, rue du Rocher, en sont encore dépourvus.
- C’est à M. Vaudremer, membre de l’Institut, que revient l’honneur de celte intéressante construction scolaire, entre la rue du Ranelagh et la rue de l’Assomption, Passy-Auteuil, à laquelle une somme de deux millions— qui d’après les prévisions, ne sera pas entièrement dépensée d’ailleurs — aura été consacrée.
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- Concours pour l’agrégation des langues vivantes.— Ou sait que ces concours sont ouverts,comme les autres concours d’agrégation,aux candidats des deux sexes, Les femmes, avec leur intelligence plus souple et moins personnelle, ont-elles une aptitude plus grande pour apprendre et pour parler les langues ? Le fait est que, depuis quelques années, elles triomphent de plus en plus dans les concours de langues vivantes. Une femme a été première au dernier concours d’allemand ; il est vrai que cinq hommes, professeurs ou boursiers de Faculté, venaient après elle. Au concours d’agrégation pour la langue anglaise, qui vient de se terminer à la Sorbonne, trois femmes ont été seules admises ; ce sont Melles Scott, professeur libre à Paris ; Daujean, professeur au lycée Racine,et Smart,professeur au lycée de jeunes filles de Rouen.
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- Une dame russe, Mme Tkatcheff,qui s’était particulièrement distinguée à Arles, lors de la dernière épidémie cholérique, vient de conquérir, avec des notes excellentes, le diplôme de ; docteur en médecine de la faculté de Montpellier.Nous reviendrons sur la question.
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- Le filage de l’huile. — On vient de trouver un nouveau procédé pour opérer, en cas de tempête, le filage de l’huile à une certaine distance du bâtiment.
- Des fusées, contenant un cylindre rempli d’huile, peuvent être lancées au loin et éclatent avec la plus grande précision à l’endroit même que l’on a choisi. On peut ainsi établir dans un rayon de 4 à 500 mètres, une nappe d’huile circulaire qui forme un espace où le navire se trouve à l’abri de l’agitation de la mer.
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- Fabrication et consommation du papier* — La statistique vient d’établir qu’il existe sur la surface du
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- globe 4,000 manufactures qui fabriquent annuellement 980 millions de kilogrammes de papier.
- 300 millions de kilogrammes sont utilisés par les journaux, 191 millions par la librairie, 400 millions par le commerce, 100 millions par les services administratifs des gouvernements, 93 millions par l’industrie, 95 millions par les écoles ; le reste, soit 101 millions, est employé à la correspondance privée.
- Pour la France, la consommation annuelle du papier est de 135 millions kilogrammes ; les journaux, pour leur part, en emploient environ 20 millions.
- BELGIQUE
- Le Congrès international du droit commercial, qui tint sou premier meeting à Anvers en 1885, se réunira à Bruxelles le 30 septembre prêchain, sous la présidence du baron Lamberlon, ministre d’État et secrétaire général aux affaires étrangères. Le congrès s’est donné pour tâche l’élaboration, sur les bases adoptées lors de sa première session, d’un projet de législation concernant la lettre de change et le code maritime.
- Les adhésions au congrès, envoyées par les gouvernements étrangers et les spécialistes les plus éminents,sont on ne peut plus satisfaisantes.
- SUISSE
- Loi sur les brevets d’invention en Suisse.
- — La loi sur les brevets d’invention, qui vient d’être approu vée par le conseil des Etats de la Confédération suisse, établit que les auteurs d’inventions nouvelles, applicables à l’industrie pourront obtenir un brevet d’inventions qui aura la durée de quinze ans et qui sera transmissible par succession.Elle contient en outre les dispositions principales suivantes :
- Nul ne pourra, sans l’autorisation du propriétaire du brevet, fabriquer l’objet breveté ou en faire le commerce. Des brevets d’invention seront délivrés aux personnes non domiciliées en Suisse, à condition qu’elles soient représentées par des mandataires domiciliés en Suisse.
- Les taxes à payer pour chaque brevet sont fixées comme suit: une taxe de dépôt de 40fr. et une taxe annuelle et progressive de 20 fr. pour la première, de 30 fr. pour la deuxième et ainsi de suite jusqu’à la quinzième année, pour laquelle la taxe sera de 160 fr.
- ALLEMAGNE
- Le troisième congrès international concernant la navigation fluviale a été ouvert récemment, à Francfort-sur-le-Meiu, par le premier bourgmestre Miguel.
- Le but de ces congrès est de stimuler le développement de ïoies de communication à meilleur marché que les chemins de
- fer et plus aptes au transport des marchandises lourdes et d’une valeur restreinte, d’étudier les questions techniques et économiques d’un intérêt général, et d’amener une entente et, si possible, l’uniformité dans le type des travaux d’art et l’exploitation des voies navigables, afin d’assurer à celles-ci un caractère international.
- Près de 700 personnes assistaient au congrès de Francfort. La France y était représentée par une nombreuse délégation d’ingénieurs envoyés par le ministre des travaux publics, et dont le chef est M. Voisin*Bey ; le ministère de l’agriculture avait délégué M. Léon Philippe, directeur de l’hydraulique agricole.
- Le congrès s’est divisé en trois sections.La première a traité de l’amélioration de la navigabilité des ffeuves et du meilleur type de bateaux à employer dansla navigation intérieure; la seconde, des avantages économiques des canaux maritimes pénétrant dans l’intérieur des terres ainsi que de l’embonchure des fleuves, de leur navigabilité et de leur entretien ; la troisième s’est occupée de la réforme de la statistique et de la navigation intérieure, et de l’utilité,au point de vue agricole, de la navigabilité des fleuves et de la construction de canaux navigables. MM. Léon Philippe, directeur au ministère de l’agriculture, et de Mas, ingénieur en chef â Auxerre,avaient préparé pour la troisième section des rapports très remarquables, ainsi que M. de Sytenko, délégué du ministère des travaux publics de Russie.
- M. de Bœttieher, ministre de l’intérieur de Prusse, a prononcé le discours d’ouverture.
- M. Miquel a remercié M. de Bœttieher d’être venu prendre part aux délibérations de l’assemblée, et il a insisté sur le caractère pacifique et civilisateur de ses travaux.
- M. Voisin-Bey, délégué français, a été élu membre du bureau.
- Un banquet a réuni, le soir, les membres du congrès. M. de Bœttieher a porté à l’empereur un toast dont le ton a été très pacifique.
- Sur la proposition de M. Marchall Stevens, de Manchester, cette ville a été choisie comme lieu de réunion du congrès en 1890.
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- Élection au Reichstag.— Vendredi 30 août a eu lieu dans la sixième circonscription électorale de Berlin,l’élection d’un député au Reichstag pour remplacer le député socialiste M. Hasenclever, qui est atteint d’aliénation mentale.
- Depuis 1881, les candidats socialistes ont toujours été élus dans cette circonscription, qui est un quartier essentiellement ouvrier.
- Cette fois-ci encore, le candidat des socialistes, M. Liebk-neckt, a été élu à une écrasante majorité. Il a obtenu 26,067 voix, tandis que ses concurrents n’ont réuni, à eux trois, que 15,676 suffrages. M, Knœrke, progressiste, a obtenu 7,507 voix ; M.Fœrster, antisémite,4,322 ; M. Holtz, candidat des conservateurs coalisés, 3,847.
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- LE DEVOIR
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- Expédition dans le but de dégager Emin-Pacha.— Le Berliner Tagblatt dit qu’on a répandu à ce propos une circulaire disant que c’est le devoir de l’Allemagne de délivrer le célèbre voyageur qui est d’origine allemande, et que l’expédition qui se prépare aura en même temps pour but d’ouvrir à l’Allemagne le commerce de l’Afrique centrale. Si l’expédition réussit, on établira une route commerciale allant des hauts pays des lacs vers l’est, l’on organisera le long de la route des stations allemandes, et l’on fondera une société des lacs allemande-est-africaine. Une commission provisoire s’est formée pour poursuivre la réalisation de ce plan, et la commission a nommé un comité directeur dont font partie M. Hofmann,ancien secrétaire d’Etat en Alsace-Lorraine, l’explorateur africain Wissmann, etc.
- L’empereur Guillaume II a fait savoir au comité que toutes ses sympathies sont acquises à l’expédition et au plan qu’elle est appelée à réaliser.
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- L’armée Wurtembergeoise. — S’il faut en croire le Beobachter, de Stuttgard, les changements faits, depuis l’avènement de l’empereur Guillaume 11 dans le personnel des officiers supérieurs et des officiers généraux de l’armée wurtembergeoise, ont causé un vif mécontentement dans cette armée. Les changements en question ont eu tous pour but de placer l’armée 'wurtembergeoise « sous la tutelle des chefs prussiens, » et ils ont eu pour résultat la retraite de deux généraux de division, surtout du général Perger de Perglas, dont les hautes capacités sont reconnues de tous. On avait manifesté, à Berlin, l’intention de transférer ces généraux dans un corps d’armée prussien et de les remplacer dans le corps wurtembergeois par des généraux prussiens. Ils ont mieux aimé se retirer que d’accepter des mutations qui froissaient leur amour-propre et leur patriotisme.
- ITALIE
- Traité de commerce franco-italien. —
- Une dépêche de Rome adressée à l’agence Havas confirme la remise à M. Crispi de la réponse de la France aux dernières propositions commerciales de l’Italie et ajoute que, dans cette réponse, le gouvernement français ne croit pas pouvoir accepter encore comme suffisantes les propositions du gouvernement italien, et l’engage à en présenter de nouvelles.
- La continuation des négociations dépend désormais uniquement de l’attitude du gouvernement italien et du poiht de vue sous lequel il voudra se placer.
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- Écoles laïques italiennes à l’Étranger. —
- Les chefs des missions catholiques italiennes ayant repoussé, pour les écoles italiennes à l’étranger, le protectorat du roi *
- d’Italie et la surveillance des inspecteurs et des directeurs des écoles gouvernementales, le gouvernement italien supprimera les allocations qu’il accordait aux écoles tenues par les missionnaires. 11 instituera partout des écoles laïques.
- ANGLETERRE
- Les sociétés par actions. — Le gouvernement anglais a saisi le Parlement d’un nouveau projet de loi sur la constitution des sociétés par actions, qui impose aux fondateurs de ces sociétés diverses conditions dans le but de protéger plus efficacement le public souscripteur ou créancier.
- La création et l’enregistrement officiel d’une société devra suivre dorénavant deux phases successives.
- Quand une compagnie nouvelle se fera enregistrer conformément à la loi déjà existante, le bureau d’enregistrement délivrera un certificat provisoire valable pour trois mois. Pendant cette période, les fondateurs signataires resteront directeurs responsables de la Compagnie, chargés et responsables de la publication des prospectus, de l’émission et de la répartition des actions. La Compagnie devra être désignée dans toutes ses publications comme « Compagnie provisoirement enregistrée».
- Au bout des trois mois, pour que la Compagnie soit définitivement constituée et enregistrée comme telle, il faudra déclarer au bureau d’enregistrement, et établir au besoin : le nombre et le montant nominal des actions, le nombre d’actions demandées à la souscription, le nombre d’actions réparties ; le nombre, s’il y a lieu, des obligations émises, des demandes qui ont été faites, de leur répartition, le montant réellement payé en argent sur les actions et obligations, les noms des actionnaires et la somme versée en argent par chacun d’eux, les qualifications des membres du conseil d’administration. Enfin les statuts devront être déposés à l’appui des déclarations ci-dessus.
- Les conditions qui devront être remplies pour que la Compagnie soit définitivement constituée, sont les suivantes : souscription réelle du quart au moins du capital-actions; versement réel en argent du dixiéme au moins de l’ensemble du capital nominal ; possession réelle, par l’ensemble des membres du du conseil d’administration, du cinquième des actions souscrites, sans que chacun d’eux puisse posséder moins de dix actions.
- S’il ressort des déclarations faites, avec pièces àl’appui, que ces conditions ont été remplies, le bureau d’enregistrement délivrera le certificat de cônstitution définitive de la Compagnie ; dans le cas contraire, toutes les sommes versées par les souscripteurs devront leur être remboursées, sous la responsabilité personnelle et solidaire des directeurs.
- Aucune Compagnie ne peut, sans autorisation, augmenter son capital dans l’année de sa constitution.
- Diverses prescriptions réglementent le mode de répartition t la publication des bilans, les appels de fonds, etc.
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- La saccharine dans la fabrication de la j bière. — Le gouvernement britannique a détendu l’emploi de la saccharine dans la fabrication ou préparation de la j bière, sous peine d’une amende de 50 livres sterling pour les contraventions à cette prohibition,
- ÉGYPTE
- La situation dans le Soudan est devenue tout à coup intéressante. Au moment où le mahdi paraissait absolument maître du terrain, des ennemis se montrent de tous côtés et paraissent lui causer de sérieuses inquiétudes. L’arrivée dans leBongo, c’est-à-dire dans la région centrale de la province de Bahr-el-Gazai d’un pacha blanc, « le père des barbes », comme l’appellent les Arabes, est confirmée par tant de témoignages qu’il n’est plus permis d’en douter.
- Après avoir cru que ce personnage mystérieux était Stanley, on avait abandonné cette hypothèse pour en adopter une autre d après laquelle Emin bey, manquant de vivres et menacé par les derviches d’une attaque prochaine, aurait préféré prendre l’offensive et marcher à la rencontre de l’ennemi.
- Aujourd’hui l’on revient à l’idée que le nouveau venu ne peut être que Stanley qui, empêché par quelque obstacle inconnu d’atteindre Wadelaï, ou, ce qui est encore possible ayant donné à Emin bey rendez-vous dans le pays des Niam-Niam, marcherait vers le Nord, entraînant avec lui les populations noires contre le mahdi. 11 est homme à ne pas reculer devant l’entreprise de reconquérir le Soudan à l’Egypte et à l’Europe.
- Et voici qu’au même moment le négus d’Abyssinie, menacé par les derviches, vient de jurer par la barbe de Salomon, son ancêtre, qu’il ne posera pas les armes et ne boira ni vin ni cervoise avant de s’être emparé de Khartoum.
- Voilà le mahdisme traqué d’une belle façon, quoiqu’il ne soit pas très facile de dire ici qui est le gibier et qui est le chasseur.
- Dans peu de jours, le centre de l’Afrique peut devenir le jhéâtre d’événements très dramatiques et d’une grande impor-ance pour l’Europe. Par malheur, il n’y a pas là-bas de télégraphe pour nous renseigner jour par jour et d’heure en heure; il faut des mois avant que les bruits vagues et contradictoires, apportés de bouche en bouche par les habitants du désert, puissent arriver jusqu’à nous ; il nous faut bien davantage avant qu’ils aient pris la forme d’un témoignage plausible et la consistance d’un récit régulier. Quant à l’histoire vraie, à moins que ceux des nôtres qui sont là-bas dans une situation si pé-rilleuse ne viennent nous la raconter, il se peut fort bien que nous ne la sachions jamais.
- ÉTATS-UNIS
- Traité des pêcheries.— Le Sénat a refusé de rati-®er le traité des pêcheries entre les États -Unis et l’Angleterre.
- | Tous les démocrates,au nombre de 27,ont voté en faveur de la ratification, qui a été repoussée par les 30 voix des membres républicains.
- Dans cette séance du Sénat,M.Morgan s’est déclaré en faveur "du traité des pêcheries ; il a dit que le rejet de ce traité ferait craindre à beaucoup de gens une guerre prochaine. L’Angleterre refuserait désormais de négocier avec les États-Unis. Si le Parlement anglais agissait de même à l’égard d’un traité approuvé par le Sénat américain, celui-ci verrait dans une pareille attitude un véritable défi. L’orateur espère que Dieu écartera les calamités menaçantes Si,cependant, ces calamités se produisaient, les démocrates, a-t-il dit, donneraient leur argent et leur sang, tout comme les républicains, pour défendre le pavillon de l’Union.
- Le New-York Herald publie une dépêche de Washington d’après laquelle M. Bayard, secrétaire d’État, a fait la la déclaration suivante relativement au traité concernant les pêcheries.
- Nous revenons au traité de 1818, modifié par le modus vivendi adopté par la commission qui a élaboré le nouveau traité. Le Canada accepteraprobablement le modus vivendi comme un moyen d’atténuer le différend entre les deux pays.
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- Le président Cleveland vient d’adresser au Congrès un message dans lequel il expose que, n’ayant pas été secondé dans ses efforts pour régler par voie diplomatique le différend relatif aux pêcheries,il se trouve aujourd’hui dans la nécessité de solliciter les pouvoirs nécessaires pour mettre en pratique une politique de représailles.
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- La commission des affaires étrangères a présenté à la Chambre des représentants un projet de représailles contre le Canada. Ce projet est conforme aux propositions énoncées dans le message du président Cleveland.
- Le régime de représailles proposé consisterait principalement dans la prohibition du transit des marchandises canadiennes sur le territoire des États-Unis.
- Le Sénat a discuté le message. Au cours de la discussion, M. Gullow a émis l’opinion que, dans un avenir qui ne saurait être très éloigné, le Canada ferait partie de l’Union.
- On mande de Toronto qu’un grand meeting conservateur a été tenu mercredi à Hagersville ; les ministères des travaux publics et de la justice ont pris la parole sur le message du président des États-Unis, et ont constaté que ce document avait eu pour effet de réunir dans le même mouvement patriotique les partis politiques canadiens, qui sont bien décidés à ne pas se laisser dicter des lois par une puissance étrangère. Si, pour maintenir les rapports d’amitié avec les États-Unis, ! le Canada est disposé à faire des concessions, il faut que les [ États-Unis se montrent animés de sentiments analogues.
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- Pierre-le-Grand vient de trouver des émules en Amérique.
- Un ancien président, M. Hayes, pensant avec raison que tout homme doit avoir un métier entre les mains, vient d’envoyer son plus jeune fils dans un grand atelier de menuiserie. Lejeune homme apprend à scier le bois, en attendant qu’il puisse se construire une maison.
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- Il serait Question à Baltimore d’établir des boîtes aux lettres dans les divers omnibus et tramways. De la sorte, les lettres seraient transportées à la poste centrale en moins d’une demi-heure, et cela de tous les points de la ville.
- Nous souhaitons vivement que cette innovation soit étendue
- aux diverses grandes villes de France et d’Angleterre.
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- Les Écoles de Commerce
- Le commerce peut-il être enseigné ?
- Beaucoup de parents sont préoccupés en ce moment de ce qu’ils feront de leurs enfants à la rentrée des classes. Il y a quelques jours l’un d’eux me disait :
- — Je suis bien embarrassé de mon fils. Il est encore trop jeune pour entrer dans le commerce et je ne sais que lui faire faire pendant deux ou trois ans.
- — Mettez-le dans une école de commerce.
- — Une école de commerce ? à quoi bon ? On n’apprend le commerce que dans le commerce lui-même.
- — Mais on n’apprend aussi un métier que dans un atelier :alors vous croyez l’école centrale inutile?
- — C’est autre chose. Elle fait des ingénieurs.
- — Les écoles d’arts et métiers?
- — C’est autre chose. Elles font des contremaîtres.
- — L’école professionnelle Diderot, l’école d’horlogerie ?
- — C’est autre chose... Elles enseignent des métiers.
- — Vous croyez donc que le commerce n’est pas un métier ; qu’il n’a pas une technique dont îl est bon d’apprendre les principes et les règles: la comptabilité sous toutes ses formes, le change, les pratiques des diverses places, la connaissance des marchandises, les diverses organisations commerciales?
- Je ne sais si j'ai convaincu le père de famille, en quête de la manière dont il pourrait « tuer le temps » pour un jeune homme de 16 ou 17 ans; mais le préjugé qu’il exposait est si généralement partagé que Rouen et Lille ont laissé tomber leur école de commerce.
- M. Leautey, dans un livre très complet sur l'Enseignement commercial et les écoles de commerce fait ressortir, avec beaucoup de vigueur, l’infériorité dans laquelle nous place cette opinion à priori. Peut-être, si on cherchait bien, en trouverait-on l’origine dans l’ancien dédain des gens d’épée et de robe pour le commerçant, l’homme utile.
- M. Leautey oppose à ce dédain la préoccupation qu’apportent les Allemands à l’enseignement commercial.
- Meissen, qui compte 14,200 habitants envoie 81 élèves à son école de commerce ; Géra, 21,100 habitants, 408 élèves ; Bautzen, 17,500 habitants, 116 élèves ; Frei-berg, 25,000 habitants, 110 élèves; Zwiekau, 35,000 habitants, 138 élèves.
- Si nous additionnons ces quelques chiffres, nous obtenons 112, 800 habitants donnant à l’enseignement commercial allemand 553 élèves.
- En France, plus de 450,000 jeunes gens abordent annuellement les carrières industrielles et commerciales et les écoles de commerce n’en comptent que quelques centaines.
- Ceux qui ont jugé bon d’entrer sans préparation dans l’industrie ou le commerce subissent comme employés un apprentissage empirique et routinier, rien de plus. Devenus patrons, ils restent dans la routine qui souvent se complique de désordre. De là, des livres mal tenus, des erreurs de comptabilité qui peuvent conduire à la faillite et jusqu’à la banqueroute.
- M. Leautey cite quelques exemples des méthodes d’enseignement employées dans certaines des écoles existantes et qui prouvent leur utilité d’une manière tangible.
- En voici un emprunté au chapitre sur l’école supérieure
- de commerce et de tissage de Lyon.
- Le professeur dit à la maison de Hambourg de faire une spéculation en coton. Abandonné à lui-même l’élève se demande d’abord où il pourra acheter le coton. Il a appris dans son cours de géographie commerciale qu’il peut s’adresser pour cela à New-York et c’est ce qu’il va faire. A cet effet, il prépare, d’abord en français, un brouillon de lettre qu’il soumet au professeur du bureau. Dès que sa minute est approuvée, il la traduit en allemand, langue du pays qu’il est censé habiter et soumet ce travail au professeur d’allemand qui la corrigera au besoin. Alors seulement la lettre est copiée à la presse et envoyée. Elle a pour objet, avant d’entamer l’affaire, de demandera un commissionnaire de New-York d’indiquer, au moyen d’un compte simulé, le prix de revient d’uue qualité déterminée de coton. Le correspondant répondra en anglais, en se servant des poids et monnaies de son pays. Dans son prix de revient détaillé, il fera entrer le prix du coton en magasin, le courtage, la commission, le transport au navire, les Irais de douane, s’il y a lieu, le fret, l’assurance maritime, etc, sans qu’il soit fait omission même d’un port de lettre.
- Ainsi se présente l’occasion, suivant l’affaire traitée, et nous n’avons que l’embarras du choix pour les exemples, de faire connaître aux élèves les usages des grandes places de commerce. Quant au prix de la marchandise encore en magasin, il faut qu’il ait été relevé sur la dernière circulaire du pays d’origine, car l’élève doit apprendre de bonne heure que le commerce n’est pas du domaine de l’imagination, que tout, au contraire, doit y être précis, subordonné aux calculs minutieux, à la pratique de l’ordre méthodique comme à la connaissance des faits économiques.
- Après avoir converti en poids et en monnaie de son pays, la monnaie et les poids d’Amérique, le commerçant de Hambourg sait ce que lui coûteront les 100 kilogrammes
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- de coton, en arrivant dans le port de sa ville. Il ajoutera à cette somme les frais de douanes (s’il y a lieu), de débarquement, de quai, de transport à son magasin, de frais généraux, l’intérêt du capital engagé dans l’opération, etc., il aura définitivement le prix de revient de sa marchandise.
- En le comparant alors au prix de ce même coton relevé sur la cote du jour à Hambourg, il verra s’il y a avantage pour lui à tenter cette spéculation. Si oui, il écrit à son correspondant de lui expédier la marchandise avec facture, suivant l'usage des pays d’outre-mer, et il est censé la recevoir. 11 s’agit dès lors de s’acquitter de la somme due. C’est ici une autre partie de la science du commerce qui comporte trois branchés principales suivantes se rattachant chacune à un ensemble de connaissances théoriques et pratiques.
- La science d’acheter et de vendre.
- La science de payer et de recevoir.
- La science des comptes ou de l'enregistrement des opérations.
- Par des combinaisons aléatoires que le professeur oblige quelques-uns de ses élèves à introduire dans leurs transactions, tous apprennent les précautions dont il est prudent d’entourer les ouvertures de crédit et comment il faut se préserver des risques commerciaux.
- Même le professeur a soin d’amener une maison à faire faillite à l’occasion de quelque grosse faute. Ainsi, un élève armateur au Havre, dont le navire avait pris un chargement à New-York, avait négligé de faire assurer et navire et marchandises (celles qui n’étaient pas déjà assurées par les propriétaires et dont il était fait responsable). Le professeur a supposé que le navire avait péri en route, ce quLamêne l’armateur à déposer son bilan.
- Cette faillite donne occasion au professeur de législation d’intervenir pour les explications théoriques et conseils pratiques. Il y a nomination de syndic, appel de créanciers venant défendre chacun leurs intérêts, répartition, concordat.
- L'école de Marseille a adopté dés l’origine et maintenu la division des élèves de troisième année par comptoirs ou maison de commerce, organisation pédagogique que les écoles du Havre, de Lyon et l’Institut d’Angers n’ont pas cru devoir conserver, à cause, sans doute, des difficultés d’application qu’elle entraîne. Voici comment fonctionne ce système à l’école de Marseille, où l’on a pensé devoir le maintenir en raison de l’avantage qu’il présente de roieux rompre les jeunes gens aux exercices pratiqués et de faire naître et résoudre par eux des difficultés que la théorie pure ne saurait prévoir.
- Les élèves sont classés par comptoirs ou maisons de commerce. Les types des maisons adoptées se réduisent ^ trois :
- 1° Une maison de banque française ;
- 2° Une maison de commerce française ;
- 3° Une maison de commerce anglaise.
- La durée de l’exercice de chaque maison est de trois ^ois, de façon à établir un roulement annuel faisant pas-8er les élèves dans les trois maisons. Ces trois maisons
- fonctionnent simultanément et font entre elles des opérations de toute nature.
- L’École reçoit régulièrement des circulaires qui permettent aux élèves de se familiariser avec les usages des principales places et de se tenir au courant des variations dans le prix des marchandises et du fret, dans le cours des changes, des valeurs négociables, le taux des assurances, etc.
- Les jeunes gens formant une maison de commerce se considèrent comme associés et délibèrent sur les opérations à entreprendre. Les bureaux sont composés d’élèves forts et faibles, afin d’assurer l’égalité des progrès entre les trois maisons. Enfin, la correspondance avec la maison anglaise se fait en anglais.
- A la fin de chaque exercice de trois mois, les maisons arrêtent leurs écritures et établissent leur position par un inventaire général. Les élèves successeurs, avant de commencer leurs opérations, font de leur côté l’inventaire de la maison à laquelle ils succèdent. Cet inventaire est passé en écriture quand il est reconnu d’accord.
- Il est incontestable que cette division du Bureau commercial, adoptée aussi à l’école de Bordeaux, est excellente au point de vue de la démonstration pratique. Mais elle exige une attention soutenue, une surveillance continuelle de la part des professeurs et du répétiteur, défaut desquelles la moitié au moins des élèves ne travaillerait pas ou se bornerait aux exercices secondaires purement manuels.
- Le père de famille, dont je parlais tout-à-l’heure, croit-il encore que son fils n’a rien à apprendre dans une Ecole de commerce ?
- M. Leautey examine dans son livre l’organisation générale qu’il conviendrait de donner aux Ecoles commerciales. Je laisse cet examen à mon collègue Burdeau. Aujourd’hui, il y a des Ecoles de commerce qui existent. Je voudrais persuader à un plus grand nombre de pères de famille et de jeunes gens de s’en.servir.
- Yves Guyot
- {Le Globe)
- ---------. ♦
- LE PLEBISCITE
- des Chevaliers du travail (*)
- Nous empruntons au « Moniteur des syndicats ouvriers » les renseignements qui suivent :
- Le récollement des votes des assemblées locales de K. of. L n'est pas encore terminé. On sait déjà, d’après le journal officiel de l’ordre, que 4,000 de ces assemblées ont voté affirmativement sur les quatre questions posées par M. Powderly, le général Master Workman des Chevaliers du travail. Ces quare questions que nous avons déjà publiées sont celles-ci ;
- 1° L’assemblée croit-elle qu’il faille commencer au plus tôt l’éducation populaire, pour mettre en garde les ouvriers contre la tendance devenue trop générale d’avoir recours aux grèves V
- (I) Lire le Devoir du 15 juillet dernier.
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- LE DEVOIR
- 2° L’assemblée croit-elle que nous devions envoyer de suite des frères compétents pour prêcher les sentiments de l’Ordre? »
- 3° Le maître ouvrier général peut-il prélever 15 0/0 sur l’avoir commun pour défrayer les dépenses nécessaires ? *
- 4° Le maître ouvrier général sera-t-il soutenu à vouloir maintenir la discipline parmi les Chevaliers du travail ?
- Nous venons de dire que 4,000 groupes environ de K. of. L. avaient voté OUI sur les quatre questions. Une centaine d’assemblées ont émis des votes divergents, approuvant telle proposition, refusant la seconde ou la troisième. Quelques-unes ont voté négativement sur toutes les questions.
- A. D.
- TROIS CŒURS D’OR
- (suite)
- M. Bajolot neveu chercha une réponse un peu bourrue, n’en trouva point, se moucha et finit par dire :
- — Cela peut se faire ; j’y songerai, madame Muche. Venez me voir dans trois ou quatre jours, j’aurai peut-être votre affaire.
- L’instant d’après, il était introduit auprès du convalescent.
- Isidore était assis au coin de sa cheminée, dans un grand fauteuil, en face de sa bibliothèque. Par la croisée entr’ouverte un clair soleil pénétrait dans la chambre, s’ébattait sur les blancs rideaux du lit, sur l’édredon, sur le tapis modeste et usé, ainsi que sur le dos des bouquins où quelque vieille dorure essayait de reluire encore. Au dehors, dans le jardin, c’étaient des gazouillements d’oiseaux construisant leurs nids, et, par dessus les toits voisins, on apercevait le sommet des tours de Saint-Vincent-de-Paul.
- A la vue de son chef, le malade voulut se lever, M. Bajolot neveu l’arrêta net d’un geste presque impératif.
- — Je vous remercie, d’avoir songé à moi, Monsieur Salomon. Je suis content de vous voir, bien content.
- Un sincère plaisir se peignait, en effet, sur son visage, où déjà renaissaient les couleurs de la santé. Il ne parla pas beaucoup. Ses idées, sa langue étaient encore paresseuses ; et puis M.Bajolot, averti par Mme Muche, ne voulut pas qu’il se fatiguât à causer. Mais, sans quitter sa bergère, il fit néanmoins les honneurs de sa bibliothèque à son visiteur.
- Us étaient là les précieux bouquins, rangés en bon ordre, ayant tous quelque titre de noblesse, voire quelque glorieuse meurtrissure, ne fût-ce qu’une faute d’impression ! Us se tenaient debout avec un air de dignité, depuis les majestueux in-folio établis tout en bas, comme les assises d’un édifice, jusqu’aux formats les plus mignons.
- Le maroquin, le veau, le parchemin, le chagrin, le simple carton formaient sur les dossiers une bigarrure de tons roux, blanchâtres,café au lait, chocolat, dorés. M. Salomon faisait la
- revue des titres à demi-voix, soulignant de temps à autre les plus notables : La Vie de M. de Molière, de Grimarest, édition de 1705 ; les Considérations politiques sur les coups d’État, par Gabriel Naudé, Parisien, édition de 1679, <( à la sphère » ; la Lettre de feu M. de Balzac à M. Conrart, elzévir d’Amsterdam, daté de 1664, la bonne date; les Mémoires de Commines, de 1648 ; Y Alain Chartier, petit in-12, de 1492. etc., etc.
- — Et votre Calendrier historiaH interrogea tout à coup l’ancien numismate... Ne le verrai-je pas?
- — Mon Jean de Tournes ?... répondit le malade un tantinet troublé. Je crois que je l’ai par là... dans une poche de ma robe de chambre.
- — Dans une poche ! Vous le cachez donc ?
- — J’en conviens, monsieur Salomon ; oui je le cache, et ce n’est pas sans peine. Je ne sais comment Mme Muche ne l’a pas découvert pendant ma maladie. Si elle l’avait découvert, elle en aurait peut-être soupçonné le prix..'.11 n’est pas cher, cependant, mais ça l’aurait tourmentée.
- — Et vous avez grand peur de la tourmenter ?
- — Elle !... Oh ! monsieur Salomon, je crois bien ! Si vous saviez comme elle m’a soigné ! Cela ne peut pas assez se dire. Je serais un ingrat de l’oublier jamais, de ne pas le reconnaître de quelque façon... Et, à ce propos, il faut que je vous demande un petit renseignement.
- — Bon ! se dit M. Bajolot, c’est le jour aux consultations,
- — Ma question, reprit Isidore, aura quelque chose de ridicule ; mais vous m’excuserez, je ne connais guère que le prix des marchandises en gros, et les célibataires,cela ne sait rien de rien.
- Et, brusquement, prenant son courage à deux mains :
- — Combien peut coûter toute l’étoffe d’une robe de quatre francs le mètre ?
- M. Bajolot neveu eut un moment de stupéfaction. Cependant il comprit bien vite que Crochat avait, lui aussi, son petit présent à faire. Ainsi, ces deux bonnes âmes, le maître et la ménagère, se rencontraient dans une intention identique.
- — Mon cher, fit le commerçant en grognant un peu, je ne suis pas beaucoup plus expert que vous en ces matières. La mesure de n’importe quel vêtement dépend surtout, je crois, de la taille de la personne à laquelle il est destiné, et puis, ce dont je me souviens le mieux, c’est que le compte des fournitures et la façon grossissent singulièrement les notes que je paye pour Mme Bajolot.
- — Ah ! dit Isidore interloqué, c’est vrai, il y a en sus les fournitures et la couturière.
- — Hélas ! oui, mon pauvre Crochat... Bref, c’est fantastique le prix de revient d’une robe toute faite. Néanmoins, pour celle que vous avez en vue, je suppose que soixante-dix ou quatre-vingts francs pourraient suffire... Oui, quatre-vingts francs, ce serait assez.
- î — Quatre-vingts francs ! répéta Isidore avec accablement*
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- Salomon put lire alors sur sa physionomie une foule de j pensées tristes. Le convalescent pensait sans nul doute à l’amie j si dévouée qui l’avait soigné, veillé, réchappé de la mort, et qui ne pourrait recevoir de lui ce témoignage de gratitude : une robe de quatre-vingts francs !
- Et l’homme bourra devint rêveur à son tour, Il paraissait combiner quelque chose dans sa tête. Enfin, rompant le silence ;
- — Avec tout cela, dit-il, tout à coup, vous n’avez point sorti le fameux Calendrier historial de votre poche. Je devine ce qui vous retient. Vous avez peur que j’en ai envie.
- Crochat eut un léger frémissement.
- — J’y ai, je l’avoue, beaucoup songé à votre bouquin, depuis le jour où vous l’avez laissé tomber en ma présence. Gela a fait remonter en moi comme un regain de jeunesse. Je me revoyais à l’époque où la numismatique était mon seul amour, et je me disais que le goût des éditions rares pouvait procurer autant de jouissance que la collection de vieilles médailles. En un mot, il ne me déplairait aucunement de m’approprier votre trésor.
- Crochat devint tout à fait pâle.
- — Y tenez-vous tant que cela ; continua Salomon. Moi, il me tente, décidément. Si vous y tenez trop, n'en parlons plus, je ne veux pas vous tourmenter, après tout.
- Isidore ne trouvait rien à dire. Il pressentait une épreuve terrible ; car la possibilité d’acheter la robe vert oseille avec le prix du Jean de Tournes se présentait à son esprit. Mais se séparer du cher livre, quelle douleur !
- — Allons, allons, reprit Bajolot neveu, j’ai peut-être eu tort de lever ce lièvre. D’autant plus que je ne puis guère vous offrir du bouquin qu’une centaine de francs et il vaut certes davantage.. Nous en recauserons, si vous voulez, quand vous serez guéri, et j’espère que ce sera bientôt.
- Salomon Bajolot n’avait jamais éprouvé, comme à cette heure le besoin de s’exprimer avec douceur et ménagement, et ce, juste au moment où il faisait à l’infortuné Crochat une blessure cruelle. Au reste, il n’insista pas sur sa proposition, abrégea sa visite et partit en répétant :
- — A bientôt, au magasin !
- 11 n’y avait pas à dire, M, Crochat se trouvait en présence d'un immense sacrifice à accomplir. Que de tribulations lui causait ce livre ! Que d’émotions il lui avait déjà données ! il ne l’en aimait que davantage.
- En tête à tête avec le bouquiu en question, il se mit à le ^garder tendrement, à l’ouvrir pour la millième fois. C’était toute une scène muette. Il le parcourait avec plus d’attention 1ue jamais, le maniait avec des égards d’amoureux, examinait re®pli d’admiration, les encadrements et les culs-de-lampe si finement gravés pour l’époque. On eut dit qu’il examinait tout ^ela pour la première ou la dernière fois. Puis brusquement *1 referma le volume et le replaça dans sa cachette, craignant 'k trop attacher.
- La nuit vint. M. Crochat dormit mal. Heureusement, il était désormais à l’abri de toute rechûte. Que de reflexions tournoyèrent dans sa cervelle, tandis qu’il se retournait en tous sens sur sa couche ! La robe, le bouquin, la bourse mise à sec, dansaient une sarabande infernale dans sa pauvre tête. Non, de la vie, Isidore n’avait livré pareille bataille à lui tout seul. Enfin, vers l’aube, il s’endormit àgrand’peine.
- Quand il se réveilla, sur les dix heures, il était triste, mais plus calme. Il avait pris un parti héroïque.
- Pauvre M. Crochat il s’était décidé à se séparer de son trésor.
- Deux jours plus tard, le sacrifice était consommé.
- III
- ASSAUT DE GÉNÉROSITÉ
- Le 28 mars, pour l’anniversaire de sa naissance, M. Crochat, entièrement rétabli, s’était levé dispos et guilleret. Un rayon de printemps, gai comme lui, brillait devant sa croisée, et l’employé, plus matinal que de coutume, se disait en se trottant les mains :
- — Voici l’heure de mon chocolat. Elle va venir.,, Ce sera drôle, ce sera drôle !...
- Il alla prendre au fond de sa commode un paquet assez volumineux, souple, d’ailleurs, et dont l’enveloppe mal ficelée laissait voir une pièce d’étoffe verte. Mais comme il refermait le tiroir, il aperçut sur une des tablettes de sa bibliothèque certain volume dont l’extérieur rappelait le Jean de Tournes, et il poussa un gros soupir.
- En ce moment, des pas se firent entendre dans la pièce voisine. On frappa discrètement à la porte, Isidore n’eut que le temps de cacher son paquet derrière son dos et de toussot-ter pour se donner de l’assurance.
- — Entrez ! fit-il ensuite.
- Mme Muche parut, rouge comme une pomme d’api, la houppe en éventail, cette fois. Elle dissimulait quelque chose sous son tablier.
- Monsieur Crochat,fit-elle toute tremblante,c’est aujourd’hui votre fête.
- — Vous y avez pensé, madame Muche.
- — Je crois bien, monsieur Crochat !
- — Eh bien ! moi aussi et j’ai eu idée...
- — Je me suis permis, monsieur...
- — De vous offrir, ma bonne dame...
- Ici les deux paquets firent en même temps leur apparition.
- Il y eut un double cri :
- — La robe verte !
- — Le Jean de Tournes !
- M. Crochat et Mme Muche ouvraient de grands yeux et, béants, ne trouvaient rien â dire.
- Enfin, la concierge prit la parole d’un ton de reproche :
- — Monsieur Crochat, dit-elle vrai, vous faites des folies ! Pourquoi ce cadeau ?... Ce n’est pas ma fête à moi.
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- LE DEVOIR
- — Mais vous, madame Muche, mais vous !... Ce livre hors de prix... La voilà la véritable folie !
- — Ce livre ?... Mais il ne me coûte pas bien cher,- vraiment... le prix d’un paroissien tout au plus. C’est M. Bajolot qui me l’a vendu. Un brave homme, M. Bajulot.
- Isidore Crochat, suffoqué, ne put que balbutier :
- — Oh ! oui madame Muche'oui, c’est un brave homme... et plus brave encore que vous ne le pensez.
- L’heureux bibliomane sentait une larme lui poindre bêtement à l’œil.
- — Madame Muche, reprit-il timidement, voulez-vous me faire un plaisir ?
- — Comment donc ?
- — Permettez-moi de vous embrasser.
- — C'est bien de l’honneur, monsieur Crochat !
- Toute aise et rougissante, elle tendit sa grosse joue, — celle du côté de la houppe, — où Isidore, attendri, déposa le plus chaste des baisers. Ce fut un beau moment.
- Cependant, l’heure d’aller au bureau était venue.
- Dès qu’il aperçut M. Bajolot neveu, Crochat, le cœur débordant de reconnaissance, voulut le remercier de ce qu’il avait fait. Mais le patron, ce matin, paraissait inabordable.
- — J'achète et revends à ma guise, fit-il. Je n’aime pas qu’on se mêle de mes opérations commerciales.
- — Merci, merci quand même, monsieur Salomon.
- — A propos, reprit le bourru, je vous augmente de cinquante francs. Mais par Dieu, mon cher, ne faites plus de futiles dépenses. Réalisez plutôt des économies. Il s’en fait grand temps.
- Adolphe Rosay (Fin)
- Petite Chronique scientifique
- Des Forêts Sous-Marines.— Les dernières marées ont opéré sur les plages bretonnes, entre St-Malo et Saint-Lunaire, au voisinage de la station de Saint-Enogat, notamment au lieu dit « le Port Blanc, » le déplacement d’une masse considérable de sables sur une épaisseur de trois à quatre mètres.
- Un étrange phénomène s’est alors produit: des forêts, ensevelies depuis dix-huit ou vingt siècles,sont apparues aux regards étonnés des gens du pays.
- La baie du Mont-Saint-Michel présente une surface de plus de deux cent cinquante kilomètres carrés, envahie par la mer depuis la conquête romaine. Cet envahissement a fait de grands progrès, surtout à partir du cinquième ou du sixième siècle.
- Au onzième, dans la plus ancienne chronique de l’abbaye, il est dit que la campagne qui l’environnait « était couverte d’une épaisse forêt, éloignée de six milles de la mer et peuplée de bêtes fauves. »
- Ce serait à cette forêt, qui s’étendait aux abords de Dinan, qu’il faut rattacher les restes encore visibles des grands bois j qu’ont remplacés les sables amoncelés en ce point de notre i littoral. I
- Les restes d’une chaussée romaine allant d’Avranehes à Corseul (Côtes du-Nord) ont été relevés par les archéologues. MM. Bizoul, Toulmouche et Gaultier du Mottay ont apprécié fort exactement le point où elle passait la Rance, d’Avranehes elle se dirigeait sur Dol, à travers les grèves actuelles du Mont Saint-Michel, dans lesquelles elles disparait deux fois. M. Manet dit avoir vu le tracé de la voie dans les grèves.Reprenant la terre ferme actuelle à Roz-sur-Couesnon, cette voie passait au pied du mont Dol.
- Soit par un affaissement graduel et séculaire du sol,soit par les érosions du remous dont nous avons parlé, la mer a envahi aussi la surface qui constitue aujourd’hui la rade de Saint-Malo. Tous ces rochers aux formes bizarres qui, à marée basse, donnent à la rade l’aspect d’une ville en ruines,ont été jadis les cimes des hauteurs qui émergeaient de cette plaine.
- L’île la plus considérable, sise à l’entrée de la rade,Cezam-bre, aujourd’hui devenue un rocher désert et inhabité, a été au Moyen-Age le siège d’un monastère, et il existe encore de vieilles chartes qui parlent de l’exploitation des prairies situées entre Cezambre, Dinard et Saint-Enogat.
- Entre ce dernier point et Saint-Lunaire, la mer s'est taillé dans la terre ferme un enfoncement ensevelissant sous les sables de grands bois, dont les débris viennent de reparaître.
- La marée dernière a enlevé une hauteur considérable de sables et a mis ainsi à nu une forêt en voie de se transformer en houillère. On y reconnaît les troncs d’arbres couchés, déjà en décomposition, car ils présentent ces lamelles, ces tranches qu’offre le charbon. Il y a là de gros troncs d’arbres de 4 m. 50 de longueur, très distincts encore, quoique s’activant dans leur transformation. On vient même de loin les déterrer et les recueillir en guise de combustible.
- C'est le reste de l’antique forêt de Scilly.
- La tradition du pays place dans cet archipel de rochers semés aux environs de Cezambre, à la hauteur du littoral de Saint-Enogat à Saint-Lunaire, une ville aujourd’hui disparue sous les eaux et dont le nom seul est resté, la ville d’Ys.
- La découverte qu’on signale, due aux hasards et à la mobilité des courants, a un réel intérêt pour la science. Il serait bon qu’un géologue s’empressât de visiter cette « houillère commençante » et se rendît compte des conditions dans lesquelles s’opère la formation des bassins dans les entrailles de l’écorce terrestre. C’est, croyons-nous, la première fois que pareil phénomène s’offre à l’étude de la science moderne.
- Mais il faut se hâter ; ce que la mer a fait hier,la mer peut demain le défaire, les sables enlevés par une marée reviendront probablement apportés par les courants ordinaires et, si l’on tarde, on aura perdu une précieuse occasion d’enrichir d’observations nouvelles la géologie.— Publicateur de St-Brieuc).
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- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministraion fait présenter une quittance d’abonnement.
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- Tome 12.- N* 523
- Dimanche 16 Septembre 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- GRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OIDIILT, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
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- 5, rue Neuve des Petits-Champs
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITE
- RÉFORMES POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Eviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la base de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation du suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage delà liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus Parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des Maires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités; La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et accessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les dépulés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’Etat sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions. Même droit sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui. Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur de tous les citoyens, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans la production.
- Emancipation du travail et des travailleurs en instituant de droit l’organisation syndicale des ouvriers et patrons.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié au syndicat de la profession. Election par chacun de ces comités des délégués, membres de la Chambre syndicale professionnelle.
- Tous les patrons d’une même industrie constitués de même en syndicat.
- Election par les chambres syndicales ouvrières et patronales de délégués constituant le comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions :
- Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- Attributions des Unions : ,
- Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires, par 1 régularisation et l’équilibre des salaires dans les industries pouvant se ±al1 concurrence ;
- Entente internationale sur les règlements à adopter dans les industries simmur et poursuite, près des gouvernements, du droit de libre échange des produits industries syndiquées sur un pied de réciprocité ; comme de la prohibition comp des produits des industries refusant l’entente syndicale ; ^ ^
- Entente avec le gouvernement pour l’organisation de la mutualité nationale la solidarité des travailleurs.
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- SOMMAIRE
- programme des réformes d'actualité. — Les garanties de l'existence. — Législation internationale sur le travail dans les fabriques. — Faits politiques et sociaux. — La statue du docteur Gué pin. — Une Doctoresse à Montpellier.— Décoration de M. Rétout.— Les hottentots à Paris.— La tâche de chaque génération. — Etat-civil.
- LES GARANTIES DE L’EXISTENCE
- La Vie est la Puissance qui, par ses forces, ses facultés et ses besoins, pousse les humains à s’unir en société.
- Vivre est la loi suprême de l’homme; vivre est son premier droit ; vivre est son premier devoir.
- L’existence est ce que l’homme a de plus cher et de plus précieux ; car, c’est par elle que chacun de nous peut s’élever et progresser dans l’échelle de la vie.
- Mais l'homme, ayant primitivement tout à apprendre, ignore sa propre loi. Obligé d’interpréter les lois de la vie, il s’égare pendant de longs siècles en poursuivant son bien propre, sans comprendre que ce bien est solidaire de celui des autres ; et que c’est dans l’union avec ses semblables qu’il trouvera le bonheur et la paix.
- Égaré par l’égoïsme, il poursuit sans cesse des satisfactions individuelles que personne ne peut trouver sans amertume, tant que la lutte pour l’existence sera pratiquée entre les hommes, au lieu de l’union et de l’accord.
- La société fondée sur les principes de la vérité sera celle qui respectera, avant toute chose, les besoins fondamentaux de la nature humaine, et leur donnera satisfaction.
- Ces besoins fondamentaux et naturels sont :
- La nourriture,
- Le logement,
- Le vêtement,
- L’instruction,
- Le travail,
- La culture,
- L’industrie,
- L’échange des produits.
- Les droits individuels ont pour conséquences des devoirs sociaux. Le citoyen ayant à exercer ses droits personnels, le gouvernement a le devoir de lui en faciliter les moyens, et de le protéger I dans l’exercice de ces droits. Quant au devoir des <
- citoyens, il se trouve dans le respect des droits d’autrui.
- Le respect et la protection des droits constitue le devoir.
- Mais, en raison des défauts et des imperfections morales de la nature humaine, la protection individuelle du droit est inefficace, si elle n’a pour appui des institutions sociales.
- Le devoir consiste donc à vouloir pour les autres les biens que nous recherchons pour nous-mêmes.
- Le plus grand, le plus sacré des devoirs est dans la recherche des institutions qui peuvent assurer les droits de tous.
- Au-dessus de l’action individuelle existe l’action sociale. L’homme étant fait pour la société, l’action collective de celle-ci doit s’exercer dans le même sens que celle du citoyen. C’est là ce que la Révolution française a voulu traduire en fait ; elle a senti que les droits et les devoirs de l’Etat sont corrélatifs des droits et des devoirs des citoyens.
- Tous les penseurs qui ont médité sur ces questions ont reconnu que la société doit protéger l’existence des citoyens par dessus toute chose; car elle est le premier, le principal droit de chacun, tous les autres droits ne servant qu’à conserver, développer et perfectionner l’existence.
- Le premier devoir de la société à l’égard du citoyen est donc de lui ménager les moyens de vivre ou d’exister, de lui assurer la nourriture, le logement, le vêtement, l’instruction, l’accès à l’industrie, à la science, au travail, à la propriété.
- C’est ce qu’ont cherché les socialistes de la première moitié de ce siècle. En est-il de même de la majorité des socialistes du jour? Non, ils ont relégué au second plan toutes les questions d’ordre supérieur et d’organisation, pour ne s’attacher qu’aux questions propres à surexciter l’imagination des masses populaires, contre le capital ou la richesse.
- Pour que'la société, pour que l’État fonctionne et prospère, il lui faut une direction ; il lui faut un gouvernement ; toutes les choses humaines, à tous les degrés, sont soumises à cette loi.
- L’individu doit diriger ses actions.
- Plusieurs individus, travaillant à une même œuvre, ont besoin d’une pensée directrice qui les guide dans leur travail.
- Toute société, petite ou grande, a d’autant plus besoin de direction qu’elle embrasse des opérations plus étendues et plus multipliées. Que ce soit l’atelier, la culture, la commune, le département ou l’État, partout il faut une direction qui embrasse l’ensemble ou l’étendue des opérations en cause.
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- Mais la direction et le gouvernement des choses humaines sont l’expression du progrès des idées et des sentiments de justice qui animent les citoyens. Aussi, toutes les fonctions dans la société ont-elles tendance à reproduire le type de gouvernement que la nation se donne. Est-elle féodale? Toutes les fonctions sont à tendance servile. Est-elle monarchique ? Une sorte d’autorité royale s’organise partout, dans l’atelier, dans la fabrique, dans l’usine, dans l’administration.
- Utiliser toutes les ressources de la nation en richesses, en instruments, en moyens de production, en sciences, en capacités, en talents, en travail, pour les faire servir le plus avantageusement possible au progrès, à la sécurité et au bien-être de tous : telle sera la règle sous le véritable gouvernement du peuple par le peuple.
- Dans une société constituée d’après les principes de la justice, rien ne doit imposer la contrainte à la personne humaine,dans les actes qui ne peuvent nuire à autrui.
- Les besoins, les facultés, les aptitudes, les capacités, les talents, la science, doivent trouver leur légitime essor, sous l’influence d’une liberté complète d’initiative individuelle ou collective, sous toutes les formes.
- C’est pourquoi toute doctrine sociale exclusive qui voudrait s’imposer aux hommes est fausse en elle-même ; rien n’est vrai en doctrine sociale que ce qui respecte les besoins inhérents à la conservation, au développement et au progrès de la vie humaine.
- Constituer l’organisation politique de façon à ce ce que la société établisse la solidarité entre tous ses membres ; à ce qu’elle fasse que les richesses naturelles servent à tous ; que les fruits du travail reviennent à ceux qui les produisent ; c’est ainsi que le problème social a été posé par l’école Sociétaire et l’école Saint-Simonienne. Mais, à ces aspirations, il a manqué le coin propre à les faire entrer dans la pratique.
- Aujourd’hui que la Société du Familistère a réalisé un spécimen d’organisation de ces garanties, et que l’expérience en a prouvé la praticabilité, je propose de les introduire dans la nation, en inaugurant le droit d’hérédité de l’Etat et en constituant avec les ressources ainsi obtenues,et dans des conditions déterminées,un système de mutualité nationale donnant à tous les citoyens les garanties de l’existence.
- Mais la première chose à réaliser pour obtenir de nos législateurs l’institution de telles garanties,
- c’est la réforme de notre système électoral, c’est l’organisation de l’unité de collège avec scrutin de liste d’autant de noms qu’il y a de ministères, et renouvellement annuel de la moitié des corps élus
- J’ai déjà développé dans mes Études sociales et dans ces colonnes,(Lire le « Devoir » du 20 novembre au 18 décembre 1881. — Etudes sur la réforme constitutionnelle), la portée et les conséquences de ces propositions, et montré combien facilement nos hommes d’Etat pourraient, par leur inauguration, résoudre pacifiquement et progressivement les problèmes sociaux qui s’imposent aujourd’hui, d’une façon si grave, aux méditations de tous les gouvernants.
- J.-B. André GODIN.
- (Œuvres posthumes).
- Législation internationale sur le travail dans les fabriques
- Le 27 Juin dernier, le Conseil national de la Confédération Suisse acceptait, à l’unanimité, une motion de MM. Decurtins et Favon tendant à ce que le Conseil fédéral prît l’initiative, auprès des Etats étrangers, d’une Union appliquant des principes analogues dans les faits concernant :
- 1° Le travail des enfants et des femmes dans les fabriques.
- 2° Le repos hebdomadaire.
- 3° La journée normale de travail.
- C’est là un fait digne de fixer l’attention des lecteurs du Devoir.
- Le journal de Genève analyse comme suit le discours de M. Decurtins :
- L’orateur commence par faire remarquer à quel point les demandes de réformes économiques se sont fait timidement jour. Elles n’étaient le plus souvent que le résultat de l’étude d'une situation purement locale. Mais à mesure que l’on comprenait que ces inconvénients, en apparence restreints à un cercle étroit, étaient le résultat de lois écono-miques universelles, la tentative qui avait été faite devenait rapidement le bien commun du peuple tout entier et s’imposait à la législation. C’est bien le sort que semble avoir eu la pensée d’une législation internationale du travail des fabriques. (( Il fu^ accueilli par des sourires de pitié, de fabricant alsacien qui, entre 1850 et 1860, poussé par les sentiments d'un christianisme élevé et les pressentiments du développement actuel de l’industrie, éleva sa voix en faveur d’une réglementation internationale du travail dans les fabriques. Mais son idée n’a pas péri. »
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- II. Decurtins s’attache ensuite à démontrer que la question ouvrière est internationale (nous dirions plutôt générale), car partout les mêmes causes ont produit les mêmes effets et, partout, on a cherché à parer aux mêmes inconvénients par des dispositions législatives semblables. « L’industrie qui, dans son aspect actuel,' est le produit d’un demi-siècle de développement, nous montre aujourd’hui la lutte entre le capital et les machines d’une part et la classe ouvrière d’autre part. Mais cette lutte a eu partout le même développement et jeS mêmes inconvénients. Aux millions de manufacturiers auxquels les machines à tisser et à filer de plus en plus perfectionnées ont ôté leur gagne-pain, ont succédé quelques centaines de mille ouvriers dont le travail, grâce aux machines, est à la fois moins cher et plus facile. La statistique établit avec évidence qu’à l’augmentation des machines correspond une diminution des ouvriers, notamment une diminution rapide des travailleurs libres et indépendants. Les grandes fabriques font sentir leur influence jusque dans les hameaux les plus retirés, font concurrence au forgeron, au serrurier, au tailleur, au cordonnier et les réduisent au rapiéce-tage. L’ouvrier des campagnes lui-même, le valet de ferme, voit surgir un ennemi dans les nombreuses machines agricoles que le grand propriétaire peut se procurer à bon marché dans les usines du pays et de l’étranger. Mais l’emploi de la machine exige un capital et celui-là seul qui pos-pède ce capital peut entrer dans l’arène des luttes économiques. Le petit ouvrier est accablé par le fabricant ; le fabricant est dominé à son tour par le grand industriel, lequel devient lui-même la proie des sociétés par actions, où la coalition du capital s’accomplit dans des dimensions colossales, mettant des centaines de mille ouvriers au service d’une seule et même affaire. » En même temps, le prolétariat augmente, les machines se perfectionnant et exigeant de moins en moins un grand nombre d’ouvriers valides et intelligents ; parfois des femmes et des enfants suffisent au travail.
- Mais à mesure que le mal se développe, se développe aussi la législation protectrice des ouvriers.
- Elle débute en visant
- Le travail des enfants dans les fabriques.
- Chose curieuse, c’est l’Angleterre, la terre classique de la liberté individuelle, qui ouvre la voie et donne l’exemple.Déjà en 1802,sur la proposition de Robert Peel, une loi fut édictée pour protéger les aPprentis ; mais elle était insuffisante et, après de ligues luttes, on aboutit à celle de 1847, qui interdit d’occuper dans les fabriques des enfants au~desssous de huit ans et, pour l’industrie du tis-limite à six heures le travail des enfants de °a 13 ans. On avait senti plus vite qu’ailleurs en ^‘gleterre la nécessité de cette protection, parce 1ue l’industrie des machines y avait pris un plus rapide développement. Il ne faut pas oublier que
- 1 les maladies qui s’acquièrent dans les fabriques frappent plus rapidement les enfants et d’une façon | plus désastreuse. A côté de l’idée hygiénique qui est la base de cette protection, il y a une idée morale qui n’est plus contestée. « Même en France, dit M. Decurtins, où l’économie politique classique a encore ses représentants les plus conservateurs, la réglementation par l’État du travail des enfants dans les fabriques est reconnue chaque jour davantage. » C’est pourquoi la plupart des États civilisés n’ont toléré l’entrée des enfants dans les fabriques qu’à un âge déjà avancé : la Suisse et l’Autriche à 14 ans; l’Allemagne, la France, la Russie, la Hongrie, les Pays-Bas et la Suède/i 12 ans ; l’Espagne, le Danemark, l’Angleterre et l’Italie à 9 ans. En outre, la plupart des législations restreignent le nombre d’heures pendant lesquelles des ouvriers mineurs peuvent être employés chaque jour. « Il est dans la nature des choses, ajoute l’orateur, qu’une pensée devenue féconde pousse des racines toujours plus profondes. »
- Le travail des femmes.
- Avec le développement des machines, l’enfant n’est pas devenu le seul concurrent de l’homme.
- La femme s’est aussi jointe à l’armée des salariés des fabriques. Elle n’est pas plus capable physiquement parlant, que l’enfant des supporter des fatigues prolongées. En outre, les atteintes à sa santé se répercutent sur la santé de ses enfants à naître. La statistique a établi qu’il existe une mortalité vraiment effrayante chez les enfants des femmes employées dans les fabriques. Et que devient la famille si la gardienne du foyer domestique est obligée d’abandonner la maison? Ici M. Decurtins, dans une éloquente profession de foi politique, se sépare de certaines écoles socialistes et proclame hautement que le mariage doit être le fondement de la société. « La base de toute amélioration dans la condition des classes ouvrières est la moralisation du foyer domestique, » dit-il avec l’économiste Le Play. Malheureusement, les dispositions législatives sur le travail des femmes dans les fabriques sont encore très peu développées.
- Le repos hebdomadaire
- C’est en partie aussi en vue de cette moralisation du foyer domestique que M. Decurtins réclame le repos du Dimanche. Il ne craint pas non plus de se placer sur le terrain des besoins religieux du | peuple et il déplore que beaucoup d’États n’aient | pas encore compris la nécessité de la satisfaction j du Dimanche. Quant au point de vue hygiénique,
- ' il semble indiscutable. L’Angleterre, l’Autriche et la Suisse défendent de travailler dans les fabriques ce jour-là. En Allemagne, cette interdiction ne tardera pas à être adoptée. Elle figure sur le programme des ouvriers français.
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- La journée normale de travail
- Le travail à la machine, qui exige de l'ouvrier le même mouvement musculaire des milliers de fois par jour et une attention entière et soutenue, use facilement la vigueur du corps et de l’esprit. Le travailleur surmené devient un vieillard avant l’âge.
- C’est pourquoi les hygiénistes lesplus compétents se sont prononcés par une limitation légale de la journée de travail. L'État,pour sa propre conservation, y est aussi intéressé que l’ouvrier lui-même, puisqu’il appelle tous les citoyens, non-seulement à la défense de la patrie, mais aussi à la participation aux affaires publiques. Après avoir cité l’opinion de Léon XIII à ce sujet, M. Decurtins rappelle que c’est encore l’Angleterre qui a donné l’exemple de cette restriction de la liberté individuelle, et qu’on en reconnaît aujourd’hui dans ce pays les avantages,même pour les entrepreneurs. Les législations suisses et autrichiennes ont admis fune journée maximale de onze heures et on a fait dans ces deux Etats les mêmes expériences favorables qu’en Angleterre.
- La conclusion que l’orateur tire, de l’examen auquel il vient de se livrer, est que tous les pays civilisés ont consenti à protéger les ouvriers,et que ceux qui ont marché le plus loin dans cette voie ont prouvé, avec le plus d’évidence, que le relèvement physique et moral de la classe ouvrière qui résulte des prescriptions adoptées, est une cause de prospérité économique. Je donne textuellement le passage suivant qui indique bien le point de vue auquel M. Decurtins se place :
- « Contrairement à l’opinion qui ne considère l’Etat que comme une sorte d’agent de police supérieur, une autre manière de voir tend de plus en plus à prévaloir dans la science et dans la politique : c’est que le rôle de l’État est d’assurer à tous ses membres un développement harmonieux de leurs forces et une existence digne de l’homme. Nous nous approchons ainsi de plus en plus de l’idéal de la paix sociale, tel que l’a caractérisé un grand penseur du moyen âge : Paxhominum nihil aliud est quant ordinata concordia. »
- Quel est le fondement juridique sur lequel s’appuie l’Etat pour venir par voie législative au secours de l’ouvrier? On doit déjà présumer qu’il est compétent pour le faire, si on considère que tous les Etats européens sont entrés spontanément dans cette voie. L’ancienne école libérale ne l’admettait pas et disait que la seule loi entre patrons et ouvriers doit être le contrat librement consenti. Mais ne voit-on pas qu’il n’y a en réalité pas de libre consentement, puisque l’ouvrier ne peut choisir trop souvent qu’entre accepter le salaire qu’on lui offre, si minime soit-il ou mourir de faim? On aurait tort de se baser sur le droit romain qui admettait comme seule règle la locatio et con-ductio operarum, car Rome ne connaissait pas la
- | grande industrie telle qu’elle existe aujourd’hui. ! L’État est le protecteur des faibles et, comme tel il doit intervenir dans le travail des fabriques.
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- L’orateur arrive à sa motion elle-même et se demande ce qui justifie une réglementation internationale de la matière. A première vue, il semble j plus légitime de laisser chaque État prendre, eu matière de travail dans les fabriques, les dispositions qu’il juge nécessaire. Il n’en est rien, car l’industrie revêt partout les mêmes aspects et les lois économiques sont universelles. Il n’y a donc pas de raison pour ne pas introduire partout une disposition en vigueur dans un.seul pays où elle produit de bons effets. D’autre part, grâce à la facilité et à la rapidité des transactions, tous les États sont aujourd’hui solidaires les uns des autres; la barrière des douanes n’exerce sur le marché universel, qu’une influence relativement faible et il n’est indifférent à aucun Etat que son voisin vive sous des lois semblables aux siennes. La législation sur le travail des fabriques sera d’ailleurs constamment entravée sur le terrain purement national, parce que les fabricants reprocheront au législateur, avec quelque apparence de raison, de leur rendre la concurrence avec l’étranger plus difficile. C’est pourquoi la réglementation internationale est une condition sine quâ non du développement du droit ouvrier.
- « Mais, continue M. Decurtins, il y a un autre point que je crois devoir mentionner ici. Où est le danger principal de notre situation économique ? Evidemment dans laproduction illimitée et déréglée. L’industrie ne reste pas stationnaire. L’avenir nous tient en réserve des inventions qui exciteront encore la production et rendront beaucoup de bras disponibles. Il n’y a pas de doute aussi que l’Orient commence à se suffire à lui-même et cherche à fermer les débouchés ouverts encore au commerce européen. Comment les peuples de l’Europe éviteront-ils des crises effroyables, s’ils ne marchent la main dans la main pour rendre impossible une surproduction néfaste. Une législation internationale du travail facilitera l’entente par laquelle on évitera cette anarchie de la production.
- « Les peuples civilisés de l’Europe ne sont plus aussi éloignés les uns des autres qu’au moyen âge. Rapprochés par une civilisation semblable, par un droit commercial semblable, ils se sont déjà réunis pour réaliser en commun certains progrès. Qu’il iflo suffise de rappeler les conventions postale, monétaire, du mètre, des brevets d’invention, des marques de fabrique et des droits d’auteur. Pourqu01 une convention semblable sur le droit ouvrier ne serait-elle pas possible? »
- L’orateur termine en rappelant la mission PaC1‘
- * fique et civilisatrice qui incombe à la Suisse-
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- jtf. Favon appuie son collègue avec chaleur et recueille des applaudissements. Il déclare que la réforme de l’heure actuelle est la réforme sociale, jjous constatons en fait une diminution de la liber-ré et de l’égalité, ou moment même où elles entrent de plus en plus dans la législation. Le moment semble venu d’essayer de diminuer l’antagonisme du capital et du travail, des machines et des
- ouvriers.
- Nous ne sommes pas d’accord sur bien des cho-ses, mais tous nous sommes convaincus que toute augmentation du bien-être matériel des masses correspond à un relèvement de la moralité générale. L’orateur passe, après ce préambule, à l’examen des différents points visés par la motion. Personne ne conteste la nécessité pour l’Etat de protéger le travail de l’enfant. Il est également nécessaire de soustraire la femme à un travail excessif qui ruine sa santé et, avec elle, celle de ses enfants à naître. C’est aussi surtout au point de vue hygiénique qu’il faut se placer quant au repos hebdomadaire.
- Reste la journée normale de travail, à laquelle ouvriers et patrons sont également intéressés. La Suisse est entrée dans cette voie, mais il faut trouver un moyen de diminuer la concurrence des pays qui n’ont pas aussi pris des mesures de ce genre, concurrence qui nous ruine ; il faut pouvoir lutter à armes égales. La motion de M. Frey a échoué dans le temps ; cependant le Conseil fédéral est prêt à accueillir favorablement notre demande.
- Cela prouve que le monde a marché et que les questions sociales s’imposent presque partout dans les mêmes termes. Même si nous échouons auprès des nations étrangères, l’effort de la Suisse ne sera pas perdu. Les deux signataires de la motion n’appartiennent pas aux mêmes tendances de l’esprit ; d’un côté, l’esprit du catholicisme, de l’autre celui de la réforme. 11 nous faut utiliser les bonnes volontés où qu’elles se trouvent et chercher, en face des grands dangers sociaux, ce qui nous rapproche et non ce-^ui nous divise. M. Decurtins croit que sa motion aidera au progrès des idées catholiques, moi je crois quelle contribuera à l’émancipation de l’humanité. Unissons-nous d’abord pour accomplir l’œuvre, nous nous retrouverons pour en juger les résultats.
- M. Deucher déclare que le Conseil fédéral ne se dissimule pas l’importance de la question. Il rappelle que l’idée date de 1857 et est due à un fabricant alsacien dont le nom est presque oublié. Depuis lors, elle a gagné du terrain dans tous les pays. L’orateur donne un résumé des réponses envoyées par les différents Etats à la suite de la motion Frey. Il passe en revue l’état actuel des différentes législations sur la protection du travail.
- Il en conclut que beaucoup de pays feront de solides et nombreuses objections aux propositions de la Suisse. Le Conseil fédéral n’en accepte pas moins la motion. Il cherchera à provoquer l’étude de ces questions dans tous les pays, et il essayera ensuite d’arriver à une entente sur les points les moins controversés, en fixant un minimum d’âge ou de temps aussi haut que la législation la moins libérale. C’est un terrain sur lequel la Suisse peut et doit donner l’exemple.
- + *
- M. Decurtins rappelle qu’on a reproché aux ouvriers suisses de faire de la politique internationale. Aujourd’hui, le Conseil fédéral se déclare prêt à chercher à régler au point de vue international une question économique et il a raison.Mais qu’on cesse désormais de vouloir rendre inséparables l’idée des réformes sociales et celle de la patrie. Les lois économiques sont universelles et on ne pourra les régler efficacement que par des conventions internationales.
- En rendant compte de cette importante délibération, terminée comme nous l’avons dit par le vote, à l'unanimité, de la prise en considération du projet, le Journal de Genève dit enfin :
- La séance d’aujourd’hui marquera-t-elle une date dans l’histoire générale ? A première vue, il semble un peu naïf de vouloir attribuer à l’adoption de la motion Decurtins-Favon une très grande importance internationale. Notre pays est petit et notre parlement n’est pas au nombre de ceux dont l’Europe suive avec anxiété les débats. Cependant certains bruits qui courent semblent donner à la décision prise une signification plus vaste que noe frontières. On assure que M. Decurtins avait ce matin derrière lui les catholiques du monde entier; on assure que le projet dont il a été chargé de nantir la Confédération aurait reçu plus que l’approbation de Léon XIII. D’autre part, les cercles ouvriers s’occupent depuis longtemps de la question. Si ces bruits sont exacts, le Conseil fédéral rencontrerait dans ses démarches auprès des différents États deux partis, au moins, décidés à les bien accueillir.
- Nous faisons des vœux pour qu’il en soit ainsi ; car nous sommes de l’avis de M. Favon lorsqu’il a dit « qu’il serait injuste de ne pas accepter la coopération des catholiques même apostoliques dans l’examen des questions sociales ; » Ces questions ne se résoudront que par l’union de tous les | hommes de paix et de bonne volonté.
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- Faits politiques et sociaux.
- FRANCE
- Les Adjudications de l’État. — Le ministre de l’intérieur vient d’adresser aux préfets une circulaire relative à l’application du décret du 4 juin dernier, sur les conditions d’admission des sociétés d’ouvriers aux adjudications de l’État. Trois avantages, dit le ministre, sont offerts à ces sociétés :
- 1. Dispense du cautionnement pour les travaux ou fournitures d’une valeur inférieure à 50.000 fr. (article 4) ; 2. Droit de préférence à égalité de rabais sur une soumission d’entrepreneur ou de fournisseur (article 5) ; 3. Droit à des acomptes payables par quinzaine (article 6).
- Pour profiter de ces conditions avantageuses, les sociétés ouvrières doivent produire préalablement la liste nominative de leurs membres, leur acte de société et des certificats de capacité délivrés aux associés qui seront spécialement délégués pour diriger l’exécution de l’entreprise. Les préfets sont invités, en conséquence, à exiger l’exécutiou de ces prescriptions.
- La révision de l’évaluation des propriétés bâties. — L’administration des contributions indirectes, poursuit avec une grande activité, la révision de l’évaluation des propriétés bâties qui doit servir de base à une réforme fiscale depuis longtemps proposée, mais jusqu’ici irréalisable, en raison même de cette absence de révision de la valeur locative. Cette vaste opération a été ordonnée par la loi de finances du 8 août 1885 ; mais elle n’a pu commencer à être exécutée que l’année dernière, les crédits nécessaires n’ayant été votés que le 8 juin 4887. Malgré cela l’œuvre est très avancée : on peut considérer qu’elle est accomplie pour la moitié. Actuellement, en effet, 19,324 communes ont été parcourues par les agents des contributions directes, et le nombre des propriétés recensées et évaluées s’élève à 4,925,601, ce qui représente 51 0/0 des propriétés à recenser ou à évaluer, c’est-à-dire un peu plus de la moitié. Ce chiffre de 51 0/0 est la moyenne du degré d’avancement des travaux pour toute la France, mais ce degré varie d’un département à l’autre. En tous cas, à la fin de l’année actuelle, l’opération sera bien prés de toucher à son terme. Jusqu’ici les Chambres ont alloué, en deux fois, une somme totale de 2,800,000 francs pour en couvrir les frais. On calcule qu’ils s’élèveront à 28 centimes 1 /2 par immeuble. La Belgique, la Hollande et lTtalie,qui nous ont précédés dans cette œuvre de révision, ont dépensé beaucoup plus. Ainsi, en Belgique, la révision a coûté 70 centimes par propriété ; en Italie, 65 centimes, et en Hollande 2 fr. 50.
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- Une grève dans la Corrèze. — Les ouvriers employés à la construction du chemin de fer de Limoges à Brive se sont mis depuis quelque temps en grève.
- Le motif de la grève, on le sait, est une demande d’augmentation de salaire. D’après les grévistes, les mineurs ou terrassiers seraient payés à raison de 24 ou 25 centimes l’heure pour le travail au dehors ; ils réclament 30 à 35 centimes.
- Pour le travail souterrain, on donnerait de 25 à 30 centimes ; les grévistes en réclament de 40 à 45. Les maçons recevraient de 40 à 45 centimes et en veulent de 50 à 60. Enfin les charpentiers, payés sur le pied de 45 à 50 centimes, demandent 55 centimes.
- Ces chiffres sont contestés par les entrepreneurs dont un certain nombre consentirait, néanmoins, à payer un minimum de 10 heures de travail pour les plus courtes journées de l’hiver pendant lesquelles on ne payait,ordinairement,que neuf heures.
- La grève qui s’était maintenue pendant assez longtemps dans une allure très calme, a été troublée ces jours derniers par des incidents regrettables.
- Les grévistes ayant voulu franchir les lignes gardées par les troupes, il en est résulté des collisions, et quelques grévistes, parmi lesquels se trouvaient des femmes,ont été blessés légèrement.
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- Exposition ouvrière de 1889. — L’agitation ouvrière de ces derniers temps avait détourné l’attention de l’Exposition ouvrière internationale de 1889, que cherchent à organiser les Chambres syndicales possibilistes.
- Une importante réunion a eu lieu à la Bourse du Travail, dans le but d’arriver enfin à la réalisation de ce projet.
- L’assistance, composée des délégués de cent deux syndicats et associations de Paris, a nommé une commission de trente membres chargée de « pousser avee la plus grande activité à la réussite de l’Exposition ï. Cette commission va prochainement faire paraître un Bulletin hebdomadaire de l’Exposition ouvrière et organiser une série de conférences dans les départements.
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- Exposition d’hygiène et de sauvetage.—
- A partir du 1er septembre, ont commencé les promenades-conférences dans toute l’étendue de l’Exposition dirigées par des personnes compétentes.
- Les fameuses promenades en bateau sont de plus en plus en vogue. Ainsi, dimanche dernier, le grand bateau de sauvetage a dû être mis à la disposition du public. Il portait à la fois plus de soixante personnes et, majestueusement, il faisait sa course paternelle au milieu des embarcations qui sillonnaient le bassin.
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- La commission supérieure d'organisation a décidé que, dorénavant, les prix d’entrée des lundis et jeudis seront de 1 fr.
- La commission des fêtes et attractions a, dans une récente séance, arrêté tout un programme très varié d’attractions quotidiennes, parmi lesquelles des combats navals, des expériences de toutes sortes, des kermesses organisées par les exposants, etc., et de grandes fêtes, de jour et de nuit, qui auront lieu dans le courant d’octobre.
- Les délégués nommés par les exposants se réuniront prochainement en vue des opérations ultérieures du jury.
- ANGLETERRE
- Développement du service militaire. —
- Le commandant en chef de l’armée anglaise, le duc de Cambridge, vient de décider la création de douze brigades complémentaires de volontaires pour la défense à l’intérieur. Ces douze brigades viendront s’ajouter aux dix-neuf dont la formation a été antérieurement arrêtée.
- En conséquence, il restera maintenant très peu de troupes à former pour atteindre l’effectif complet de cette infanterie spéciale.
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- Une loi de la reine Anne. — « Nul n’est censé ignorer la loi », dit un vieil adage ; cependant, puisque les juges eux-mêmes quelquefois ne sont pas d’accord sur la législation, il est permis à un cocher de fiacre de 11e pas connaître les acts du temps heureux de la reine Anne, acts toujours en vigueur, par cette seule raison que l’on a oublié de les abroger.
- Le cocher en question réclamait 60 centimes à un jeune attaché de l’ambassade d’une grande puissance ; suivant l’usage, une citation avait été remise à l'attaché, qui ne se présenta pas au tribunal de simple police. Le magistrat, M. Biron, expliqua alors au cocher que ledit attaché n’était pas tenu de comparaître devant la justice anglaise ; sous la reine Anne, un ambassadeur de Russie ayant été arrêté, un act du Parlement avait mis pour l’avenir les ambassadeurs et leurs employés à l’abri de toute arrestation, motivée ou non. De cette loi, qui ne fait qu’étendre un peu loin le principe de l’exterritorialité, il résulte que toute personnne faisant partie d’une mission étrangère accréditée est inviolable et dispensée d’obéir aux lois du pays ou d’en respecter la justice.
- C’est égal, à la place de l’attaché militaire en question, bien des gens n’auraient pas voulu, pour 60 centimes, profiter des lois de la reine Anne.
- BELGIQUE
- Une intéressante manifestation a eu lieu tout récemment à Bruxelles. Les délégués ouvriers parisiens de retour à Copenhague se sont arrêtés dans la capitale de la Belgique, où ils ont été reçus solennellement à la gare du
- Nord aux cris de : « Vive la France ! Vive la République ! »
- De nombreuses délégations socialistes étaient venues au-devant de nos compatriotes,formant un cortège où l’on remarquait de nombreux drapeaux rouges. Ils ont été conduits à la maison du Peuple par une foule immense qui chantait la Marseillaise.
- Ce cortège était éclairé par de nombreux porteurs de lanternes et de torches. A la maison du Peuple, le citoyen A. Volders a souhaité la bienvenue aux délégués français, il leur a dit :
- «A la solidarité des rois,opposons la fraternité des peuples, Nous aimons les travailleurs de tous les pays, mais nous portons une affection spéciale à la France républicaine, qui lutte tant pour l’affranchissement des autres peuples. »
- Les citoyens de Paëpe, Bertrand, Defnet, Van der Dorpe, Delporte et Maheu parlent dans le même sens. Nos compatriotes ont répondu qu’une si belle manifestation scelle à jamais l’union des travailleurs des deux pays, prêts à marcher ensemble pour l’émancipation sociale.
- La manifestation de Bruxelles est le pendant de celle qui avait été faite aux délégués des ouvriers parisiens au moment de leur arrivée à Copenhague.
- Nous enregistrons avec plaisir les témoignages de sympathie recueillis, au cours de leur voyage,par nos compatriotes ; mais nous espérons que le récit de ces manifestations ne tiendra pas plus de place que de raison dans le compte-rendu de leur visite à l’exposition de Copenhague, et que l’exposé des observations qu’ils ont eu l’occasion d’y faire justifiera la confiance du conseil municipal de Paris qui leur a fourni, aux frais des contribuables, la subvention nécessaire à leur voyage.
- ITALIE
- Le roi Humbert dans la Romagne. - En
- attendant la visite de son puissant allié d’Allemagne, le fils de Victor Emmanuel a jugé bon de se rendre compte de la considération dont il jouit lui-même dans son propre royaume. 11 est parti pour la Romagne.
- M. Crispi devait être du voyage ; mais retenu par d’importantes occupations, il a renoncé à se joindre au cortège officiel.
- Il ne paraît pas que le roi Humbert ait reçu dans les anciens États du pape, aujourd’hui foyer de propagande républicaine, un accueil des plus enthousiastes.
- Par contre, les réclamations,les observations et les suppliques ont afflué chez le monarque en tournée, ainsi qu’en témoigne le document suivant :
- Rome, 5 septembre.
- L’agence Stéfani publie une dépêche datée de Cesena, le 2 j septembre, adressée par le roi à M. Crispi.
- Dans cette dépêche, le roi dit qu’il a toujours eu foi dans la loyauté sans bornes du généreux peuple des Romagnes ; il a la conviction que la liberté doit être la base immuable de la vie nationale de l’Italie.
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- LE DEVOIR
- Le roi signale au président du conseil la crise économique dans laquelle se débattent les populations romagnoles et comme quoi elles demandent au gouvernement d’y porter remède.
- Le roi enverra à M.Crispi les requêtes que lui ont adressées les municipalités et de nombreuses associations, afin que M. Crispi les examine avec ses collègues et lui en réfère ensuite.
- Le roi conclut en disant que le patriotisme et le savoir de M. Crispi lui faciliteront une tâche difficile, mais qu’il saura mener à bien.
- « Mettons-nous à l’œuvre, ajoute le roi, avec la ferme résolution de réussir, et nous réussirons. »
- M.Crispi a répondu le lendemain que, depuis quelque temps déjà, il étudie avec ses collègues les problèmes économiques qui préoccupent l’Italie et dont la solution fera la gloire du règne de Humbert Ier.
- Le ministère, suivant les instructions du roi, lui soumettra les mesures qu'il croira nécessaires au bien-être des populations.
- Il y a dans cet échange de dépêches une manifestation caractéristique.
- M. Crispi a-t-il envoyé à son royal maître de l’eau bénite de cour à l’usage des populations crédules, ou bien travaille-t-il sérieusement à réparer le mal que sa néfaste politique a fait à son pays.
- La dépêche du roi contient un reproche, la réponse de Crispi est un acte de contrition.
- Il est bien tard pour travailler à la solution qui doit être la gloire du roi Humbert Ier.
- PORTUGAL
- Le Portugal à l’exposition universelle de 1889. — Le ministre du commerce et de l’industrie vient d’être avisé par le gouvernement portugais que l’Association industrielle portugaise se charge d’organiser la section de ce pays à l’Exposition universelle de 1889.
- Son président, M. Mélicio, doit se mettre en rapport avec le ministre pour obtenir un emplacement au moins égal à celui que le Portugal occupait en 1878.
- Le gouvernement de Lisbonne a mis à la disposition des organisateurs une somme de 137, 000 francs.
- AFRIQUE
- Expédition à travers l'Afrique. - Un nouvel explorateur va tenter une expédition à travers l’Afrique. C’est le capitaine français, Trivier, qui vient de partir en mission pour Dakar.
- Le capitaine est muni d’une mission du ministre de l’instruction publique pour tenter la traversée de l’Afrique équatoriale de l’ouest à l’est. Le projet de M. Trivier est de remonter le Congo, de visiter Nyangoué, rechercher le déversoir du Tanganyka, probablement la Loukouga et aboutir à la côte de Zanzibar.
- Il a été pourvu à cet effet de tous les instruments astronomiques nécessaires à l’expédition. M. Trivier est accompagné seulement de M. Weisssemburger, qu’il a connu sur les bords du Parana, mais, à son arrivée à Dakar, une escorte de laptots sénégalais sera mise à sa disposition.
- AUTRICHE
- Les pourboires à Vienne. — La Presse publie une statistique très curieuse. Suivant cette feuille, les sommes dépensées chaque année à Vienne en pourboires seraient de 474, 000 fr. pour les voitures à un cheval et les fiacres, —. 289, 000 fr. pour les domestiques, — 150, 000 fr. pour les' concierges, — 300, 000 fr. pour les garçons d’hôtel, — 1,825,000 fr. pour les garçons de restaurants. — 876, 000 pour les garçons limonadiers, 100, 000 fr. pour les conducteurs de tramways. De sorte que la population de Vienne paie rait au minimum tous les ans 4,014,000 fr. pour cet impôt
- déguisé qu’on décore du nom de pourboire.
- Nous affirmons, ajoute la Presse, n’avoir cité que les chiffres les plus bas en ne prenant en considération ni les pourboires donnés aux domestiques pour courses faites, ni ceux accordés à des ouvriers supplémentaires dans les magasins, non plus que ceux remis aux facteurs de postes et télégraphes, etc., et pourtant cette somme atteint plus de quatre millions de florins.
- ARCHIPEL GREC
- Antiquités du théâtre de Délos. — M. Salomon Reinach a communiqué à l’Académie des inscriptions une étude sur les antiquités qu’il a découvertes, en 1882, au théâtre de Délos. Il a étudié tout particulièrement une inscription dédiée à Dyonisios, poète qui a remporté le prix au concours des tragédies et des drames satyriques. Il appelle l’attention sur une collection de dessins à la pointe dus aux spectateurs qui fréquentaient le théâtre. Ces dessins sont gravés avec une étonnante sûreté de main. A côté de noms propres et de dédicaces à Hermès, on voit des chiens, un bouc, une tête de Méduse, un homme nu courant, un terme barbu, etc., etc. Pour trouver des dessins comparables à ceux-là par l’observation et le rendu fidèle de la nature, il fout, dit M. Reinach, remonter jusqu’aux gravures sur os de rennes découvertes dans les cavernes de la Gaule.
- Découverte. — On vient de découvrir à Athènes un superbe bas-relief dans lequel Minerve, coiffée de son casque et appuyée sur sa lance, est représentée sous des traits tout différents de ceux qu’on lui donne habituellement.
- TONKIN
- Nomination d’un gouverneur général. —
- Au cours du dernier conseil des ministres a été décidée la nomination aux fonctions de gouverneur général de l’Indo-Chine, de M. Richaud, résident général de France en Annaui et au Tonkin.
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- Cette nomination tardive inspire au Temps les réflexions suivantes :
- Il n’est vraiment pas trop tôt : quand il s'agit d’une sous- j préfecture vacante, on se ferait scrupule de ne pas y pourvoir dans les vingt-quatre heures ; mais pour une colonie trois fois grande comme la France, qui a été si difficile à conquérir et qui reste si difficile à défendre, non contre les Chinois ou les Annamites bien entendu, mais contre les intransigeants de droite et de gauche, on trouve très naturel de l’abandonner à elle-même pendant des mois sans direction sérieuse, sans politique précise, entre les administrateurs de la veille partis on ne sait pourquoi,et ceux du lendemain qui partiront on ne sait quand. Le département français le plus riche, le plus calme, le mieux placé et le mieux organisé, ne résisterait pas longtemps à ce régime ou plutôt à cette absence de régime. | Et l’on veut qu’un territoire soustrait à l’action directe et j immédiate du pouvoir, où toute erreur administrative contient en germe un péril militaire, où les populations qu’on croit le mieux tenir échappent le plus aisément à notre influence, où le contribuable ne se distingue jamais bien du bandit, où la suite dans les vues et l’unité dans l’action seraient plus nécessaires que partout ailleurs, où toutes les fautes se payent avec de l’argent ou avec du sang, on veut qu’une possession ainsi faite puisse impunément être plus mal administrée que le dernier des départements français.
- Ces réflexions sont fort justes pour la plupart et nous nous y associons volontiers.
- Nous admettons même que pour les besoins de sa politique opportuniste à l’intérieur, notre éminent confrère ait jugé bon de lancer un coup de boutoir à gauche, et un coup de boutoir à droite, contre les adversaires de l’occupation tonkinoise ; mais nous ne comprenons pas qn’il fasse si peu de cas des Chinois ou des Annamites, alors que ses correspondances du Tonkin sont remplies du récit des méfaits de ces derniers, et delà résistance opiniâtre qu’ils opposent à notre installation.
- Il n’y a pas de journaux qui aient plus contribué que le Temps, en raison de la légitime considération dont jouit ce journal, de son attitude ordinairement très modérée et de ses relations étroites avec le parti qui se glorifie de nous avoir donné le Tonkin, à convaincre le public de l’inanité des incessants efforts tentés en vue de nous maintenir,malgré tout, sur cette tprre ingrate.
- Le Temps nous eut convaincu de la nécessité de l’évacuation de cette ruineuse et funeste colonie, si le sentiment du respect du droit des peuples, ne nous avait fait, dès le premier jour, une loi de protester contre l’occupation du Tonkin.
- ÉTATS-UNIS
- La question des Chinois.— On sait que le Con- j grès vient de voter une loi ayant pour objet, non seulement l’expulsion complète de tous les Chinois actuellement présents ; aux États-Unis,mais encore l’interdiction absolue pour ceux-ci 1
- d’y mettre les pieds, même dans le but d’y liquider la situation industrielle ou commerciale qu’ils auraient pu s’y créer.
- Cette loi, présentée par un membre du parti démocratique, a été votée même sans discussion, et sans retard portée au Sénat.
- Celui-ci, à son tour, a voté la loi par 32 voix, sans opposition, mais au pointage on s’est aperçu que par suite des absences le quorum nécessaire pour l’adoption de la loi n’était pas atteint, et le vote définitif a été ajourné.
- La question est d’autant plus intéressante qu’elle n’est pas limitée aux Etats-Unis ; elle se pose aujourd’hui en Australie, comme elle se posera demain dans toute l’Europe et dans le monde entier.
- Suivant une dépêche de Tien-sin, adressée au Tîmes, le gouvernement chinois aurait refusé de ratifier le traité relatif à l’immigration chinoise aux Etats-Unis.
- La statue du docteur Guépin
- à Pontivy, Morbihan
- Une intéressante cérémonie â eu lieu à Pontivy, à l’occasion de l’inauguration de la statue d’un de ses enfants, le docteur Guépin. M. Jules Simon présidait. Dans l’assistance on remarquait Mme veuve Guépin, qui fut la, noble collaboratrice de l’œuvre philanthropique de son mari, MM. Maze, sénateur, Léchât, ancien maire de Nantes, Paul Guieysse, Le Maguet et Léon Séché, président du comité d’initiative.
- La statue du docteur Guépin, œuvre du sculpteur Léo-fanti, est érigée sur la place Egalité, à peu de distance de la maison natale du célébré oculiste. Elle est en bronze et a, avec le piédestal,plus de six mètres de hauteur. Sur la face principale on lit :
- DOCTEUR GUÉPIN
- Aux plus déshérités le plus d'amour
- Aimer, respecter le travail, pratiquer la vertu.
- Sur la face postérieure :
- Né à Pontivy le 12 fructidor an XIII,
- Décédé à Nantes le 21 mai 1873.
- Au-dessous de la première de ces inscriptions, sur la face principale, un bas-relief représente le docteur Guépin pratiquant l’opération de la cataracte dans une chaumière bretonne. M. Jules Simon a prononcé un discours dont nous extrayons ce qui suit :
- Ange Guépin est grand à force d’être honnête, et ce n’est pas la moins bonne façon d’être grand. Entre autres mérites rares, il a celui de n’avoir jamais changé en politique. Il a passé sa vie à faire aimer la République et à aimer l’humanité...
- Ses études médicales furent brillantes et le conduisirent
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- à être le préparateur d’Orfila. La ville de Nantes venait de créer pour les ouvriers une chaire d’économie industrielle. On la proposa à Guépin, qui accepta sur-le-champ. Il pensait dès lors, et il pensa toute sa vie, qu’instruire les ouvriers est le meilleur moyen de les servir. Sa nouvelle position remplissait tous ses vœux. Il était à Nantes, dans sa chère Bretagne ; il vivait au milieu des souffrants et des déshérités ; il était maître de son programme et de son enseignement. Il conquit bien vite l’estime des savants et l’affection de ses auditeurs. Il ne tarda pas à avoir une nombreuse clientèle ; il était bon médecin, et il devint, avec le temps, un oculiste de premier ordre. Les riches le recherchaient à cause de son talent, et les pauvres, à cause de sa bonté. Il ne se contentait pas de les soigner gratuitement, il fournissait lui-même les médicaments, et avec tant de bonhomie et de simplicité, qu’on acceptait ses services comme ceux d’un frère. U lui était naturel de donner sa science, son argent et son cœur. On commençait par être son auditeur ou son malade, et bien vite on était son ami. On venait chez lui après la guérison, non pas pour le remercier, mais pour lui demander ses avis sur les affaires de la famille. On le consultait sur les questions de conscience. On se demandait dans les grandes occasions quel serait l’avis de Guépin. Il était arrivé à cette situation sans l’avoir cherchée,et sans l’avoir désirée. 11 n’avait pas couru, comme tant d’autres, après la célébrité et l’influence. Tout son secret était d’aimer les hommes...
- Guépin s’occupa aussi de philosophie. Il disait que la science, la religion et la philosophie sont trois méthodes différentes pour étudier le même problème. Son principal ouvrage philosophique s’appelle la Philosophie du socialisme.Ce socialisme n’aurait pas de succès à la salle Favié. Sa philosophie, qui se rapproche du panthéisme de Jean Reynaud, est pleine d’aspirations généreuses. Il était membre du conseil général de la Loire-Inférieure. Après 1848, le gouvernement provisoire le nomma commissaire général delà République dans la Loire-Inférieure et dans le Morbihan. Ce dernier département, presque entièrement légitimiste, était difficile à calmer. On pensa avec raison qu’il fallait confier cette tâche à un homme du pays et à un homme investi de l’estime universelle. Sa maxime était qu’il ne faut pas imposer la République, mais la faire comprendre et la faire aimer. Il réussit, puisque le Morbihan donna la majorité au général Gavaignac.
- Le gouvernement du prince-président s’empressa de le destituer ; il fallait s’y attendre. Si le gouvernement n’avait pas pris les devants, sa démission était toute prête. On ne se contenta pas de le révoquer ; on l’emprisonna. C’était dépasser la mesure, je ne dis pas du juste, cela va sans dire, mais du possible. Tout le monde réclama même les partisans du nouveau régime. Rendu à la liberté, Guépin donna sa démission de membre du conseil général. Il écrivit au préfet : « Un nouvel ordre de choses, monsieur le préfet, veut des hommes nouveaux. Je resterai le même homme imbu des vieilles idées de liberté pour tous, de large publicité, de bienveillante tolérance. Voilà, selon moi, la véritable tradition nationale. » 11 ne se
- mêla à aucun complot, ne prit part à aucune agitation resta le chef et l'espoir des libéraux du département et leur donna,dans ces temps difficiles, l’exemple de la fidélité et du courage...
- On peut dire de lui qu’il travailla et se dévoua jusqu’à la mort. Il s’éteignit le 21 mai 1873. Il était âgé de soixante-dix-sept ans.
- Il mourut dans la ferme espérance de l’éternité. Il disait comme son ami Bordillon : « La terre est un convoi en route pour l’éternité. Naître, c’est prendre place dans le train, et mourir, c’est faire escale. »...
- Après M. Jules Simon, M. Maze a prononcé quelques mots. Il a dit qu’il voulait, lui aussi, saluer la mémoire du docteur Guépin :
- Ce fut, a-t-il rappelé, un médecin éminent, un libéral ardent et impénitent, préfet aux heures les plus difficiles à Nantes en 1848, à Vannes en 1849, à Nantes encore en 1870, et surtout l’âme du parti républicain dans la Loire-Inférieure et le Morbihan pendant un demi siècle. Il a publié de nombreux et savants travaux ; il a été avec ses amis Hippolyte Carnot, Freslon et Bordillon (d’Angers) le véritable promoteur en France des congrès scientifiques • mais ce que je veux surtout rappeler ici, c’est que les classes laborieuses n’ont pas eu d’ami plus sincère et plus désintéressé.
- L’orateur a cité du docteur Guépin cette phrase, qui nous semble résumer assez bien la politique de philan-throphie et de cordialité qu’il a popularisée depuis Angers jusqu’à Brest.
- tr Notre liberté, ce n’est ni la violence, ni l’outrage, ni le droit odieux d’user et d’abuser, mais simplement le droit et la possibilité de développer ses facultés morales, intellectuelles et physiques, selon l’idéal de la nature humaine, en écoutant les besoins de son cœur, les tendances de son esprit, en calculant le parti que l’on peut tirer de son corps. »
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- On lit dans un journal de l’Hérault :
- Une Doctoresse à Montpellier
- Le 30 juillet, à la Faculté de médecine de Montpellier,Mme Alexandrine Tkatcheff, a brillamment soutenu sa thèse de doctorat intitulée : Etude sur la situation hygiénique des ouvriers en Russie. On se rappelle la part que cette vaillante doctoresse a prise à l’expédition des étudiants de notre Faculté pendant l'épidémie cholérique de 1884. Déléguée par la Faculté comme interne des hôpitaux d’Arles, où en ce moment l’épidémie sévissait avec violence,elle y a rempli,avec une abnégation admirée de tous, son rôle de médecin, et bientôt elle recevait,du Préfet des Bouches-du-Rhône,la direction du service sanitaire des salins de Giraud où venait de s’étendre l’épidémie.Seule, comme représentant du corps médical, sans pharmacie, sans aucun aide,elle organisa le service sanitaire et releva le moral de la population apeurée. Pour
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- cette expédition, madame Tkatcheff reçut du ministère de l’Intérieur, une médaille de dévouement.
- A peine rentrée à Montpellier, elle repartait de nouveau pour Naples cette lois, et à côté des professeurs Semmola et Fazzio, comme volontaire de la « Croce Bianca»,elle attaquait de nouveau le fléau qui était à ce moment dans tout son développement.
- Au retour, elle publiait un intéressant travail intitulé : Un mois à Naples pendant l’épidémie cholérique, travail remarqué qui la fit collaborateur de la Gazette des Sciences médicales.
- Le brillant écrivain, dans un style précis et clair, ému parfois et imagé, en s’appuyant sur les travaux sanitaires, nous conduit au milieu des fabriques de la Russie, nous fait assister aux travaux de ces ouvriers russes, qui n’ont de l’homme que le nom, et nous intéresse aux détails de leur salaire, de leur nourriture, de leur logement, de leur vie physique. « Votre œuvre,lui disait le professeur Bertin,est une œuvre decœur», elle nous peint une situation lamentable, terrible, dont la France ne peut avoir idée! Votre travail est un cri de détresse!
- L’argumentation de M. Bertin n’a été qu’un éloge continu ; le docte professeur a seulement regretté de ne pouvoir aborder de front la question sociale, de ne pas trouver le remède dont on était en droit d’espérer les indications !
- « Si j’avais vécu il y a 100 ans, madame, lui a dit M.Lan-negrace, ma place aurait été à la Bastille; si j’étais irlandais, je serais fénian ; si j’étais Russe, je serais des vôtres ! » Ces paroles fermes, qui ont fait courir un frisson électrique dans le nombreux auditoire,ont arraché des larmes au candidat. «La situation que vous nous dépeignez est terrible, elle dépasse la limite de ce que l’on peut croire! », a. continué le professeur. MM. Mossé et Brossé à leur tour, n’ont pas tari d’éloges ; c’était à qni rappellerait la brillante scolarité de Mme Tkatcheff, son passé de dévouement et ses travaux.
- A cette sœur de charité laïque a été conféré, avec la note bien pour la thèse et très-bien pour la soutenance, le diplôme de docteur qui va lui permettre de poursuivre son œuvre humanitaire,qu’elle accomplira avec les élans généreux de son âme de femme et ses talents de médecin qui l’ont fait déjà si vivement apprécier de ceux qui l’ont vue à l’œuvre.
- DÉCORATION DE M. RÉTOUT
- Professeur de Chimie et Physique
- Nous lisons dans le Journal de Domfront l’article suivant,que nous nous faisons un plaisir de reproduire.M.Rétout était venu il y a quelques années visiter le Familistère. 11 avait ?agné l’estime et l’affection de M. Godin.
- Nous sommes heureux d’apprendre que l’éminent professeur a reÇu,de la République, la juste récompense d’une vie consa-
- crée, toute entière, à former pour la société des hommes de dévouement et de progrès.
- Nous joignons donc nos félicitations à celles que lui adresse le journal de sa localité. A. D.
- COLLÈGE DE DOMFRONT
- Par arrêté du 12 juillet, M. le Ministre de l’Instruction publique a nommé M. Rétout officier d’académie.
- C’est avec un plaisir sincère que nous signalons cette bonne nouvelle. M. Rétout est digne de la distinction qui vient de lui être accordée ; elle ne pouvait être plus méritée.
- M. Rétout est un professeur éclairé et dévoué; une carrière déjà longue et bien remplie en est une preuve incontestable. Que de jeunes gens aidés de ses conseils ont obtenu des succès aux examens ! Que de jeunes gens lui doivent leur avenir ! Aidé d’une longue expérience et d’une sage méthode, M. Rétout se fait goûter de ses élèves, il est de ceux qui savent rendre la tâche agréable et avec lesquels le travail ne coûte pas.
- Nos jeunes collégiens, du reste, ont su dès le commencement apprécier le maître éclairé qui sait leur aplanir les difficultés de la science. Ils savent combien il leur est dévoué ; ses conseils sont écoutés avec empressement.
- M. Rétout est de plus un véritable universitaire : l’esprit de corps qui fait la force et la prospérité d’une institution, cette qualité rare, il la possède à un degré éminent.Jamais ce fonctionnaire ne laisse échapper l’occasion de défendre le corps auquel il appartient.
- Enfin M. Rétout s’est concilié la sympathie de tous ses collègues : il est depuis peu d’années au milieu de nous,mais il compte de nombreux amis.Lorsque la distinction qui récompense l’homme de talent et l’homme dévoué s’adresse aussi à quelqu’un ayant des qualités aimables, elle n’en a que plus de valeur.
- LES HOTTENTOTS A PARIS
- J’ai, au jardin d’acclimatation, sous l’uniforme de gardien à trois médailles, un bon ami, ancien « sergot », lequel,après avoir fait, trente années durant, de l’excellente police dans les rues de Paris, lance aujourd’hui son terrible « Circulez ! » au bon éléphant, au placide dromadaire, au chameau et à l’autruche qui promènent les bébés, sur leur dos, autour du jardin.
- Donc, en voyant les murs se couvrir d’affiches qui annonçaient à la population parisienne une arrivée authentique d’Hottentots, j’avais écrit à ce brave camarade.
- — Faites-moi signe, lui disais-je, quand l’instant de visiter ces étrangers vous paraîtra favorable.
- Depuis qu’on lui fit changer sa pèlerine ponr la tunique vert bouteille, mon vieux sergot a déjà offert l'hospitalité de la* pelouse à des Galibis, à des Âraucans, à des Fuégiens, à des
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- Kalmoucks, à des Esquimaux, à des Peaux-Rouges, à des La- j pons, à des Cynghalais, à des Gauchos et à des Achantis. Il est donc beaucoup mieux au courant des mœurs des peuples sauvages que feu MM. de La Harpe, Levaillant, Buffon et autres navigateurs, prosateurs et naturalistes, qui, pour bien mentir, n’avaient pas tous l’excuse de revenir de loin. Or,mon brave sergot a fait cette remarque, qui a sa valeur :
- — Quand le baromètre baisse, le sauvage se recroqueville.
- C’est vous dire suffisamment que, depuis qu’on les avait
- débarqués du Cap, les Hottentots n’offraient aux rares promeneurs en parapluie qui leur rendaient visite que l’apparence déplaisante de hérissons roulés en boule. Mais le soleil de ces derniers jours qui s’est levé tout d’un coup,comme une rampe, a réchauffé leur torpeur. Ils ont bondi sur leurs pieds, ils ont poussé le cri de guerre, balancé leurs kirris, et mon fidèle sergot m’a télégraphié :
- Venez !
- Les Parisiens riches qui ne fréquentent le Jardin d’acclimatation qu’en hiver et à la petite pointe du printemps, n’imaginent point quelle radieuse couleur de paradis terrestre prend cette grande ferme par les beaux jours d’août, quand toutes les bêtes réveillées peuvent enfin sortir des serres et, pour une heure, rêver, au bon soleil, de la liberté d’autrefois. Tout le chenil aboie aux biches lointaines ; le bataillon des flamants roses bat de l’aile au bord des bassins et,seul dans son enclos, immobile, l’œil voilé dans une flaque de soleil, le chameau blanc steppe automatiquement sur le sable avec le martèlement sec, le bruit d’un monsieur qui secoue, avant de rentrer en son logis, la poussière de ses savates.
- Les Hottentots, comme tous les sauvages qu’on a exhibés, sont installés sur cette grande pelouse autour de laquelle circule à l’ordinaire la cavalcade de l’arche de Noé. De loin,vous apercevez la triple rangée des dos fourmillants et noirs de la foule ; cela vous a l’air d’un essaim de mouches acharnées sur une reine-Claude. Il faudrait attendre une bonne heure pour approcher des grilles. Mais mon ami le sergot est prévenu : le voilà qui me fait signe ;
- — Vous arrivez au bon moment, me dit-il en m’ouvrant la porte de l’enceinte sacrée. Toute la tribu est au défilé. Tenez, sur la gauche, les voici.
- A la queue leu-leu,le long de la grille,sous les sycomores, j’aperçois une dizaine de promeneurs de formes et de couleurs insolites. Ils paradent devant les badauds. Le premier mouvement est de s’esclaffer de rire et de se récrier :
- — Je suis victime de quelque truc de panorama. Il n’est pas possible que ce soient ici des gens vivants ; les hommes, passe encore, mais les femmes ! On me les fait voir dans une boule de jardin, dans quelque glace convexe !
- Mais non ! nous ne sommes pas à la foire : le Jardin d’acclimatation est un champ d’expériences scientifiques. Ce sont là bien des Hottentots tout nus.
- — Aussi nus, du moins, dit un mauvais plaisant dans la l
- 1 foule,qu’il est possible de les exhiber sans commettre un véri-j table hottentot à la pudeur !
- I Le petit foulard de Bolbec à grands carreaux qui passe sous les aisselles des femmes et enferment leurs poitrines en poire, est un don de M. Saint-Hilaire ; mais l’espèce de pagne attaché autour des reins, qui tombe par derrière sur les jarrets, est une peau de mouton tannée à la mode authentique du pays.
- J’interroge là-dessus mon camarade le sergot :
- — Qu’est-ce qu’elles portent donc sous ce tablier de tapin, vos amies les Hottentotes ?
- — Mais, monsieur... en vous respectant... elles ne portent rien. C’est leur nature comme cela. Même que les docteurs de Paris, qui sont venus nous voir à plus de cent cinquante la semaine passée, nous ont dit qu’à cause de cette excentricité postérieure ces Hottentots, divisés en Namaquas, Karanas, Bushmen, s’appelaient généralement tous ensemble, dans les livres scientifiques, la tribu des Gros...
- Non, je ne pourrai jamais vous dire,« en vous respectant», par quel nom les cent cinquante docteurs de Paris ont désigné cette tribu joufflue.Messieurs de la Faculté, il y a des dames!
- Il faut pourtant — bien malgré moi — que je m’arrête à la description de ce profil prodigieux. Toute la Hottentote est là. C’est elle qui est providentiellement marquée du signe caractéristique de la race. L’homme, souple, très nerveux, très agile, très fin, presque grêle, ressemble pour un badaud à tous les sauvages du monde. C’est à peine si l’on remarque la petitesse particulière de son œil, la rareté de ses cheveux poussés en touffes, l’épatement prodigieux du nez soigneusement cultivé dès l’enfance par les nourrices hottentotes, qui, avec des précautions maternelles, s’asseoient sur le visage des nouveaux-nés. L’art vient ici perfectionner la nature. Et,grâce à la « stéatopygie », c’est le mot scientifique, qui afflige, ou si l’on aime mieux, embellit ces dames, quelques séances suffisent pour rendre le nez d’un Hottentot absolument invisible de plein profil.
- Vous êtes-vous jamais demandé comment s’embauchent ces malheureux sauvages que l’on nous amène avec armes et bagages des confins de la terre ? Avec les « bamboulas » que les barnums exhibent dans les cirques, on reste méfiant. Je vous ai conté autrefois comment de faux Zoulous avaient été fabriqués sur mesure, dans une boutique de Londres,avec des nègres ordinaires, un pot de couleur et des tatouages appropriés. Au Jardin d’acclimatation on a, pour se tranquilliser,le certificat d’origine apostillé par les cent cinquante docteurs de Paris. Cette tribu vient bien du pays Bushmen.
- — Mais comment diable, mon camarade, s’y est-on pris pour persuader à ces sauvages de venir voir la tour Eiffel ?
- — Demandez à l’interprète qui les a amenés, me répond le bon sergot. Le voici.
- Je me trouve en face d’un personnage d’une trentaine d an-l nées, vigoureux comme un dompteur forain, qui a le nez
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- busqué, le teint rôti, les yeux coiffés de la paupière et dans j l’ensemble la carrure d’un terrassier piémontais. Ce M.Thege j est pourtant Hambourgeois. Dans sa prime jennesse il a été ce que dans les ports de l’Océan nous appelons un « marchand d’hommes ». Il tenait un de ces cabarets qui sont les bureaux de placement des marins. En son âge de -vingt-cinq ans, le goût des voyages est venu à M. Thege. Il a fait voile pour l’Afrique méridionale.Dans ces contrées lointaines il a trafiqué un peu de tout.
- — Je suis parvenu, me dit-il en fort mauvais anglais panaché de hollandais et d’allemand, à embarquer ces gens par l’entremise de la grosse mère que vous voyez là et à qui je vous présenterai tout à l’heure, la vieille Lisbeth. Je leur ai d’abord proposé le voyage de la ville. Je les ai amenés, hésitants, jusqu’au raitway, et je les ai poussés parles reins dans les voitures. Au Cap, nous avons profité de leur ahurissement pour les mettre en bateau. Je dis « nous », car j’avais avec moi un camarade qui nous a quittés. C’est un garçon aventureux qui était parti là-bas sans le sou et qui revenait avec des diamants plein ses poches. Sitôt arrivé à Paris, il a couru vendre son trésor chez les bijoutiers, on lui a donné de l’or gros comme lui ; cela lui a fait perdre la tête : il a disparu.
- Je voulais savoir quel profit ces sauvages pouvaient bien retirer de leur tournée en Europe, et j’ai interrogé la-dessus M. Thege. Je suis sûr qu’il m’a dit la vérité, car'la vieille Lisbeth, questionnée à part, m’a indiqué les mêmes chiffres.
- — J’ai promis, m’a répondu l’interprète,une livre dix shel-lings aux femmes, et deux livres aux hommes, par mois; mais ce n’est pas la dixième partie de leurs gains.Les visiteurs leur donnent beauconp de monnaie. Lisbeth se fait dans les cinquante francs par dimanche, à tortiller son pagne. C’est une vieille femme très rouée.Elle a pris presque autant d’influence sur la compagnie, depuis que nous sommes en voyage, que Jacob, le chef.
- Jacob, c’est le grand garçon que vous voyez parader avec ce bâton léger, le « kirris », qui sert aux Hottentots à parer les cailloux et les flèches. Ce Jacob est un tireur très habile. Avec une pierre il touche à cent pas, un but de la grosseur d’un sou. On l’estime beaucoup comme chasseur dans son kraal. 11 a été l’objet, il y a quelques années,d’une distinction très enviée et que l’on confère aux hommes valeureux avec d’étranges cérémonies.Le héros qui a tué un lion,un éléphant ou un buffle, s’étend au milien de sa hutte,et tous les anciens de la tribu viennent l’arroser...
- Vous dirai-je vraiment comment les anciens de la tribu ont arrosé le malheureux Jacob ?
- Rappelez-vous la mauvaise farce que Gargantua joua jadis >aux Parisiens du haut des tours de Notre-Dame. « Il en mourut cent-six vingt, sans compter les femmes et les petits enfants.» Les guerriers hottentots sortent personnes augustes de ce baptême par immersion. On leur obéit, on ne discute plus leurs ordres. C’est ainsi qu’à Paris même l’autorité de <
- Jacob demeure incontestée : chaque malin il désigne à tour de rôle l’homme qui doit remplir pour la journée les fonctions de cuisinier. Ce maître coq se lève sur le coup de six heures,fend du bois, fait chauffer en plein air une grande marmite d’eau dans laquelle il mêle, en proportions presque égales, le café et le sel. Chacun des membres de la tribu absorbe tout près d’un litre et demi de ce mélange. C’est le fond de la nourriture. Cela ne vaut pas la bonne soupe aux termites et aux sauterelles que l’on fabrique au pays ; mais, en voyage, il faut savoir se contenter de peu.
- La régularité imposée des repas est d’ailleurs une nouveauté pour ces sauvages. Insouciants, paresseux,abrutis, les hommes comme les femmes, par le tabac et l’eau-de-vie,ils supportent à l’état libre d’interminables jeûnes. Ils se contentent de se serrer étroitement avec la courroie qui soutient leur pagne. Lorsque les ventres, à la fin, crient trop fort, on se lève en bande, on part pour la chasse, et comme le gibier abonde, on a tôt fait de mettre bas quelque grosse pièce que l’on dépèce sur place et que l’on dévore à moitié crue.
- M. Thege a vu cinq Hottentots avaler en moins d’une heure une brebis grasse, trois porcs-épics,quatre lézards et des couleuvres, sans compter les taupes et les chauves-souris.
- — Et comment vos sauvages supportent-ils le séjour de Paris?
- — Au début, monsieur, ils étaient ravis de la curiosité qu’on faisait paraître pour les voir. Ils dansaient volontiers et chantaient en claquant des mains. Maintenant, ils me demandent tous les jours: «Quand nous ramènerez-vous au pays? » Ils ont été fort inquiétés par la maladie d’un d’entre eux, qui a failli mourir d’une fluxion de poitrine. Les médecins avaient ordonné son transport à l’hôpital ; mais il a supplié avec tant de larmes qu’on ne le séparât pas de ses camarades, qu’on l’a soigné ici, dans le dortoir. Jacob disait : s’il part, nous voulons partir avec lui. Au fait, monsieur, puisque Lisbeth comprend l’anglais, interrogez-la vous-même.
- Et M. Thege appela :
- — Lisbeth ! Lisbeth !
- L’énorme commére s’approcha avec des dandinements d’autruche. Elle était coiffée d’un bonnet de poil de hyène noué en turban. Ses jambes, soigneusement frottées d’huile rance et tatouées sur le fond bistre de dessins plus clairs,semblaient un pantalon de baudruche gonflé avec un soufflet et attaché par le bas au-dessus de la cheville.
- Elle s’avança avec force révérences en montrant les deux claviers d’un râtelier superbe et, autour de ses pupilles très dilatées,les cercles de prunelles du plus surprenant bleu saphir que j’aie vu de ma vie.
- — Bonjour, Lisbeth, lui dis-je. Etes-vous contente de voir le soleil revenu ?
- — Je suis toujours contente, me répondit-elle, quand les gentlemen me donnent une pièce d’argent.
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- LE DEVOIR
- — Je vous en donnerai une tout à l’heure, Lisbeth, si vous voulez causer avec moi. Quel âge avez-vous ?
- — Je suis vieille.
- — Vous avez eu des enfants ?
- — Dix. Il m’en reste encore cinq. Une panthère m’en a mangé un.
- — Vous êtes mariée ?
- — Veuve.
- Et elle me montra ses deux mains étendues.
- — Lisbeth croit, me dit alors M. Thege, que vous êtes au courant des habitudes de son pays. Une veuve hottentote qui se remarie, se fait abattre un doigt à la hache. Autant de con-volements, autant de doigts amputés. Au cinquième époux, comme il n’y a plus de phalange où mettre une bague,la veuve ne peut plus contracter mariage.
- Lisbeth l’écoutait dire, les poings sur les hanches, en ricanant.
- — Aimez-vous le tabac français? continuai-je en lui tendant ma blague.
- Elle me l’arracha vivement des mains d’un geste de singe, si rapide, que je ne pus m’empêcher de rire.
- Aussitôt, croyant que je voulais lui ôter ce qu’elle m’avait ravi,elle prit l’air pleurnicheur des enfants que l’on contrarie.
- — Lisbeth, lui dis-je, je vous laisserai ma blague à tabac si vous voulez me dire ce que vous pensez des dames qui vous regardent.
- — Hâo 1 fit-elle. Jacob a dit que s’il n’avait pas déjà une femme et des enfants, il voudrait bien se marier avec elles.
- — Et vous,aimeriez-vous à rester toujours dans ce pays-ci?
- Elle secoua résolument la tête et répondit :
- — Non. Il fait froid, et Nâno a manqué mourir.
- — Pourtant, cette ville-ci est bien plus belle que votre village.
- — Est-ce que vous le connaissez ?
- — Non, mais M. Thege m’a dit qu’il n’avait pas d’arbres, presque pas d’eau, beaucoup de sable et de pierres.
- Elle sourit avec la mine résignée de quelqu’un qui reçoit une injure qu’il ne peut rendre et répondit :
- — Je sais bien que le pays est mort. Celui qui habite de l’autre côté de la lune a tué le pays ; pourtant, lorsque Nâno sera de retour, il se guérira. Quand repartirons-nous pour le pays, monsieur Thege ?
- Hugues le Roux.
- Retour de l’École.
- Un bambin de cinq ans que l’on avait envoyé pour la première fois à l’école, raconte ses impressions à sa mère :
- — Je ne crois pas, maman, que la maltresse soit très instruite.
- — Et pourquoi ça, mon chéri ?
- — Parce qu’elle demande toujours quelque chose : ainsi, elle m’a demandé où se trouvait la Tamise.
- La tâche de chaque génération
- Nous sommes les héritiers de tous ceux qui sont morts, les associés de tous ceux qui vivent, la providence de tous ceux qui naîtront. Pour témoigner notre reconnaissance aux mille générations qui nous ont fait graduellement ce que nous sommes, il faut perfectionner la nature humaine en nous et autour de nous. Pour remercier dignement les travailleurs innombrables qui ont rendu notre habitation si belle et si commode, ilfautlalivrer plus belle etplus commode encore, aux générations futures. Nous sommes pins heureux que nos devanciers, faisons que notre postérité soit plus heureuse que nous. Il n’est pas d’homme si pauvre et si mal doué qui ne puisse contribuer au progrès dans une certaine mesure. Celui qui a planté l’arbre a bien mérité ; celui qui le coupe et le divise en planches a bien mérité ; celui qui assemble les planches pour faire un banc a bien mérité ; celui qui s’assied sur le banc, prend un enfant sur ses genoux et lui apprend à lire a mieux mérité que tous les autres. Les trois premiers ont ajouté quelque chose au capital commun de l’humanité ; le dernier a ajouté quelque chose à l’humanité elle-même. 11 a fait un homme plus éclairé, c’est à dire meilleur.
- Edmond About
- ---------------i—a» in tiiiii— ------------------——
- LA SCIENCE EN FAMILLE
- Revue illustrée de Vulgarisation scientifique
- Un an : France 8 fr. ; Étranger 10 fr.
- Sommaire du dernier numéro Une leçon pratique d’électricité.— Quelques détails sur les fraudes et les falsifications.— La chute des corps et la rotation de la terre.— Le pigeon voyageur et les colombiers militaires.— La photographie pratique.— Le palais des machines à l’exposition universelle de 1889.— La science pratique.— A travers la science.— Revue des livres.— Éphémérides astronomiques de septembre 1888.— Récréations.
- PARIS - 72,Rue d’Assas 72 — PARIS
- État-civil du Familistère.
- Semaine dn 24 au 30 Août 1888. Naissances :
- Le 22 Août, de Laporte Marguerite Eugénie, fille de Laporte Léon et de Boudoux Apolline.
- Le 28 Août, de Dieux Jules Fernand, fils de Dieux Auguste et de Boudoux Marie.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- Tome 12. •• N' 524 Dimanche 23 Septembre 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OZDIITSr, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- on s’abonne également
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
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- Un an..............lOfr. »> Un an..............11 ir. »»
- Six mois .... 6 »» I Antres pays
- Trots mois ... 3 î» [ Un an........................13fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- rue Neuve des Petits-Champs
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- La guerre pour l’abolition de l’esclavage. — Base de jugement. — Société de paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise.'— L’esclavage et la participation.
- — Bulletin de la paix armée.— Etats-Unis et Canada.— Un plan de réformes en Italie. — L’arbitrage dans l’histoire. — La guerre ou la paix. — Théodore Parker dans la vie spirituelle. — Institut de droit international.
- — Nécrologie.— Etat-civil du Familistère.— Avis.
- LA GUERRE
- POUR L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
- C’est une bien vieille histoire, n’est-ce pas ? On n’y pense plus en Europe ; on l’a presque oubliée en Amérique. C’est à peine si, une fois l’an, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, le souvenir en est évoqué, lorsque les vétérans de la Grande Armée Républicaine célèbrent par de solennels défilés la commémoration de la grande lutte, en étalant dans les rues, aux regards d’une foule uniquement intéressée par le spectacle, toute une ferblanterie d’occasion, souvenirs étranges d’une guerre fratricide, insignes belliqueux détonnant °hez un peuple paisible qui se rit de nos fantaisies guerrières, à nous, pauvres fous d’Européens sottement écrasés par le militarisme.
- Personne ne proteste. Les entrailles de la terre renferment des vainqueurs et des vaincus de la glorieuse épopée : sur le sol de la libre Amérique, il n’y a plus que des citoyens de l’Union.
- Or, voici qu’une dépêche nous arrive de l’autre côté de l’Atlantique : Mme Beecher-Stowe est très dangereusement malade.
- Ce nom, brusquement jeté au milieu des préoccupations de l’heure actuelle,éveille tout un monde de souvenirs et d’émotions.
- Qui n’a pas lu la case de l’oncle Tom ? et qui n’a pas pleuré en la lisant ?
- Qui n’â pas, à la lecture de ce roman, le plus beau de tous, senti son cœur s’emplir de haine pour l’horrible esclavage, se gonfler de colère contre les marchands et les propriétaires de chair humaine ?
- Nous revoyons à travers une série d’années, qui nous semble déjà longue et qui est bien courte en réalité, les séparations cruelles, le travail sous le fouet, les chaînes, les cachots, les chiens dressés à la chasse des fugitifs.
- Nous revoyons, sur un territoire immense, toute une population désœuvrée, vivant, s’enrichissant du travail d’une race qui, pour employer une phrase tristement célèbre, ne jouissant d’aucun droit qu’un blanc fat tenu de respecter, n’avait aucun droit.
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- Et nous revoyons aussi se lever, comme pour une nouvelle croisade, des légions de jeunes gens imberbes, d’hommes mûrs et de vieillards remplaçant du jour au lendemain les instruments de travail et d’étude, par le fusil et le sabre. Soldats improvisés, ils marchent comme des vétérans. La foi les anime. Les cantiques sont leurs hymnes de guerre. Leur cause est juste et sainte.
- Ce n’est pas une armée marchant inconsciemment à la mort parce que les combinaisons de la diplomatie ou le caprice des monarques l’exigent; c’est un peuple libre qui se lève, un peuple pacifique qui se fait soldat, pour mettre un terme à la plus grande des iniquités sociales.
- C’est la plus industrieuse et la plus prospère des nations qui abandonne volontairement,sans regret, les douceurs du bien-être et de la paix, pour affronter les rigueurs, les misères de la vie des camps, les maladies, la mort.
- On met à contribution toutes les ressources du pays le plus merveilleusement fécond en inventions géniales, le plus fertile en richesses naturelles, le plus habile à en tirer parti, et toutes les forces vitales de la race lst plus jeune et la plus puissante de la terre, et cette force morale la plus irrésistible : la femme. Les femmes du Nord ont une façon bien américaine de dire : c’est notre guerre à nous. Elles jurent de ne choisir un époux que parmi ceux qui auront pris les armes pour la cause de l’humanité.
- Et ce peuple se bat contre une portion de lui-même ! Il y avait peut-être d’un côté plus de vivacité, de l’autre plus de ténacité ; d’un côté plus de hardiesse dans les mouvements, de l’autre plus de sûreté dans les combinaisons.
- Chez les gens du Sud, l’infériorité numérique est compensée par le réveil de qualités ataviques longtemps assoupies dans le sang des descendants des brillants cavaliers : l’instinct des choses de la guerre.
- Chez les gens du Nord, il y a la foi puritaine et les vertus solides qu’engendre l’habitude de surmonter toutes les difficultés. Chez les premiers, la tradition domine ; chez les autres, l’espérance en l’avenir. La soif d’indépendance des uns contrebalance le patriotisme des autres. Et par-dessus ces qualités diverses s’équilibrant, un égal acharnement.
- Il n’y a pas d’exemple d’une lutte aussi terrible dans les annales de l’humanité. Deux millions d’hommes trouvèrent la mort sur les champs de batailles. Quinze milliards de francs furent englou-
- tis. Des centres populeux furent détruits par le fer et le feu ; les campagnes ravagées.
- La guerre avait duré quatre ans, presque jour pour jour, du 12 avril 1861 au l*r avril 1865.
- Quelques jours après le désarmement du Sud, le 14 avril, Lincoln, dont l’avènement à la présidence avait été le signal de cette guerre que les Nordistes ont appelé la Révolte des propriétaires d’esclaves, Lincoln était assassiné par un Sudiste, et son premier ministre Seward, blessé par un autre Sudiste.
- La haine et la vengeance survivaient à la lutte ouverte : mais l’esclavage était aboli.
- Eh ! bien, nous ne demanderons pas, s’il était juste de sacrifier deux millions d’hommes les mieux dotés en civilisation, d’accumuler les ruines et les désastres, et toutes les horreurs inévitables de la guerre, de jouer l’existence des Etats-Unis, pour affranchir quatre millions d’esclaves, inconscients du droit qu’on revendiquait si chèrement pour eux, et dont, tout au moins, l’existence était garantie par l’intérêt même de leurs propriétaires.
- Mais il est permis de se demander si les résultats obtenus ont été en rapport avec les sacrifices accomplis.
- La réponse n’est pas douteuse. L’affranchissement des esclaves, par une mesure sans préparation, ne fut pas seulement l’occasion des luttes épouvantables dont nous parlions tout à l’heure et de leurs conséquences désastreuses,il fut tout d’abord, et pendant longtemps, une calamité pour les affranchis eux-mêmes. Brusquement jetés sur le pavé, du jour au lendemain, sans ressources, ils prirent parti dans la lutte. On assiste à ce spectacle étrange de nègres libérés combattant, à côté de leurs anciens maîtres, contre leurs libérateurs.
- La guerre terminée, une nouvelle lutte commence, lutte plus angoissante encore que l’autre : la lutte pour l’existence. Ici, l’ancien esclave est désarmé; il a contre lui non-seulement ses anciens maîtres, mais ses libérateurs.
- Sa faiblesse est sans égale dans une société où les intérêts bouleversés sont considérables, où le mieux outillé se hâte de prendre l’avance.
- On voit des bandes lamentables d’affranchis par-
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- courant le pays, souffrant la faim, le froid, véritable danger contre lequel on se demande déjà s'il ne faudra pas employer la violence.
- C’est en vain qu’on multiplie les écoles. Le savoir est un capital ; mais il faut longtemps pour l’acquérir. Et il faut vivre en attendant.
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- A quelques années d’intervalle, un autre grand pays du continent américain affranchissait aussi ses esclaves.
- Et cette mesure ne coûtait pas une seule goutte de sang ; des larmes coulèrent, ce furent des larmes de joie. Les cloches sonnèrent à toute volée, dans toutes les villes de l’empire, elles ne jetaient pas l’alarme, mais l’allégresse. Tout un peuple était debout, mais pour saluer par des réjouissances publiques l’avènement heureux d’une ère nouvelle.
- C’est grâce à une série de mesures sagement calculées et intelligemment appliquées que 600.000 nègres ont pu être libérés d’un seul coup, sans qu’il en résultât la ruine des anciens propriétaires, la misère des affranchis, le déchirement de la patrie.
- Ce grand acte de justice fut en même temps, un fait économique de premier ordre, et l’évolution qui aboutissait à la libération finale n’avait pas seulement armé l’esclave pour l’exercice des droits et des devoirs de l’homme libre,elle l’avait outillé et préparé à la lutte pour l’existence.
- C’est en 1822 que le Brésil séparé du Portugal commence la série des mesures graduées qui l’ont, à la fin, affranchi de l’esclavage.
- Ce pays comptait alors sur 3.800.000 habitants,
- 2 millions d’esclaves, soit plus de la moitié de la population.
- C’est d’abord l’interdiction rigoureuse de la traite, œuvre longue, difficile, poursuivie sans trêve ni relâche, jusqu’à la disparition définitive de cet odieux trafic.
- Viennent ensuite les premiers décrets d’affranchissement.
- Le 24 septembre 1864 un décret accorde l’émancipation légale de tous les Africains, libres de fait, qui avaient été introduits dans l’empire depuis l’abolition de la traite.
- Le 28 septembre 1871 est promulguée la loi du centre libre, la grande loi libératrice.
- D’après l’article 1er, tous les enfants,nés de mère esclave,à partir de la promulgation de la loi, étaient libres.
- En outre, étaient déclarés libres immédiatement esclaves de l’État, ceux donnés en usufruit à la couronne, les esclaves des couvents et des corpo-cations, moyennant accord ; les esclaves des héri-fages vacants, ceux qui sauveraient la vie de leur Maître, etc. !
- Devenus légalement libres,les enfants d’esclaves
- J devaient il est vrai rester jusqu’à leur majorité i sous la tutelle des maîtres de leurs parents, mais I à la condition qu’ils seraient envoyés aux écoles que le gouvernement multipliait à cet effet.On leur enseignait, en outre, des métiers manuels.
- L’affranchissement des enfants devait avoir pour corollaire l’affranchissement au moins partiel de leurs parents.
- Pour que ces derniers ne restassent pas dans un état d’infériorité légale vis-à-vis des enfants, un fonds de rachat fut créé pour assurer l'émancipation des esclaves qui resteraient.
- L’esclave avait droit au capital provenant de ses économies, de certains dons, legs, héritages, etc.
- La loi de 1871 lui réservait un certain nombre d'heures de liberté qu’ils pouvaient employer pour leur compte personnel.
- Le 28 septembre 1885 une nouvelle loi était promulguée, elle affranchissait les esclaves âgés de plus de soixante ans et établissait un tarif descendant pour la libération des autres, qui chaque année perdraient de leur valeur.
- L’enfance et la vieillesse rentraient dans le droit humain. Les partisans de la libération des âges intermédiaires devinrent déplus en plus pressants. Le résultat de tant d’efforts n’était pas douteux.
- Le 10 mai 1888, la Chambre des députés votait l’abolition immédiate, intégrale, inconditionnelle de l’esclavage.
- Le Sénat s'empressait de ratifier aussitôt la mesure que la Chambre venait de voter.
- Le Brésil n’avait plus pour habitants que des hommes libres.
- Pour se rendre un compte exact des conséquences d’un pareil changement, il faudrait avoir sous les yeux tous les éléments qui permettent d’apprécier les conditions de la prospérité d’un peuple.
- La question est donc complexe et son examen exigerait de longs développements.
- Les côtés de la question qui se présentent à nous sont des plus rassurants pour l’avenir du Brésil,et de la race qu’il vient d’émanciper.
- On peut tout d’abord Iffirmer que si des chocs d’intérêts se produisent, la rudesse en sera fortement atténuée par les mœurs.
- Un exemple de l’aménité des rapports entre les différentes classes de la population nous est fourni par le récit suivant d’un voyageur :
- Tout le monde depuis le président jusqu’au dernier esclave passe dans les tramways. Singulier terrain neutre que celui-là. Une belle négresse
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- vêtue de blanc, avec de grands colliers criards en j perles rouges imitant le corail, veut entrer dans la I voiture déjà pleine,et un jeune hidalgo, gentilhomme ordinaire de l’empereur, se lève pour lui faire place.
- Et notre voyageur continue en ces termes : Lorsqu’en Europe on parle des esclaves, on se souvient surtout du rôle de paria auquel le Nègre de l’Amérique du Nord est encore aujourd’hui condamné par la société.
- Dans les États-Unis, l’Africain est libre, il jouit des droits de l’homme, mais on lui impose les devoirs du nègre, et il est impitoyablement exclu de la société blanche.
- Au Brésil,le noir peut aspirer à toutes les digni-.es.On les lui concède sans marchander,la couleur ne fait rien à l’affaire.A condition d’avoir passé ses examens et de montrer des aptitudes,il marche de pair avec le blanc.
- Ges réflexions concordent avec celles, d’un autre voyageur qui a fait des États-Unis l’objet d’une remarquable étude, et dont les sympathies pour ce pays ne sauraient être mises en doute.
- Nous trouvons en effet dans Y Amérique nouvelle de Dixon, le trait suivant qui, par l’analogie des situations, met dans un relief tout à fait saisissant la différence des procédés :
- Autrefois, dit M. Dixon, on maltraitait la race noire, on la battait, on la brûlait vive ; elle était achetée et vendue ; aujourd’hui encore on a peine à la tolérer. .
- Sans doute, le nègre a le droit de se placer dans une voiture publique à côté du blanc ; il le peut, mais il ne l’ose guère. Tout cocher de voiture publique lui refuserait de le conduire ; on ne le laisserait pas entrer dans un omnibus où il y aurait des dames. Je voyageais en chemin de fer dans l’Ohio, où la population noire abonde; et comme je ne voyais dans nos voitures que des blancs, je voulus me rendre compte de cette anomalie. Je m’informai donc et je me mis au courant. Tout auprès du tender, dans un compartiment d’une malpropreté révoltante, on avait placé, ou plutôt parqué comme des moutons,une douzaine de noirs libres, qui avaient payé leurs places comme nous.
- — Pourquoi, demandai-je au chef de train, fait-on voyager ces noirs dans un compartiment séparé qui n’est pas même couvert ?
- Le chef de train fronça le sourcil,et je vis passer dans son œil un éclair farouche qui me rappela l’expression de certain sauvage que j’avais rencontré sur la route d’Utah et qui avait voulu me scalper.
- — Ils ont bien le droit, s’écria-t-il, de monter dans les autres wagons,mais je voudrais voir qu’ils essayassent.
- Et cette phrase fut suivie d’un grognement formidable.
- Vous pouvez lire dans tous les embarcadères de la Virginie que les hommes de couleurs porteurs d’un billet ont le droit de monter dans toutes les voitures. Mais le pauvre Samuel, c’est le sobriquet du noir, ne profite pas de la permission.
- Nous ajouterons que l’observation relevée par M. Wiener, le premier voyageur dont nous avons parlé, est antérieure de six années à la libération définitive des esclaves brésiliens, et que l’exemple cité par M.Dixon est postérieur de quelques années à l’émancipation par la force des esclaves de l’Union.
- Les mesures dont nous avons parlé tout-à-l’heure ont-elles influé sur les mœurs, ou bien les mœurs ont-elles préparé le terrain à l’action de ces mesures émancipatrices ?
- II est probable que l’influence a été réciproque, etc’est ainsi que le Brésil a pu arriver sans violentes secousses à un état de choses plus conforme à la justice et aux intérêts de l’humanité.
- Le discours du trône, lu à la séance solennelle d’ouverture de la session du parlement au cours de laquelle a été votée l’abolition de l’esclavage, contient les passages suivants :
- « L’extinction de l’élément servile, par l’influence du sentiment national et des libérations particulières,s’est, à l’honneur du Brésil, pacifiquement avancé de telle façon quelle est aujourd’hui une aspiration acclamée par toutes les classes, avec d’admirables exemples, de la part des propriétaires.
- « Lorsque l’intérêt privé vient spontanément collaborer lui-même, pour que le Brésil rejette l’héritage de malheurs que les nécessités de l’agriculture avaient maintenu, j’ai confiance que vous n’hésiterez pas à faire disparaître de nos codes la seule exception qui y figure en antagonisme avec l’esprit chrétien et libéral de nos institutions.
- « Moyennant des mesures qui garantissent l’ordre dans la transformation du travail, activent par l’immigration le peuplement du pays, rendent faciles les communications et utiles les terres incultes, développent le crédit agricole et donnent la vie à l'industrie nationale, on peut affirmer que la production,toujours croissante,prendra une forte impulsion et nous mettra à même d’arriver pluS rapidement à nos hautes destinées. »
- * Les plus sceptiques ne doutent pas que ce résul*
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- tat ne soit bientôt atteint pour le bien général du j
- pays. I
- Rassurés de ce côté, nous trouvons, d’autre part j dans l’évolution économique accomplie par l’initiative privée de nombreux sujets de satisfaction. Quelque temps après l’abolition de l’esclavage, un planteur brésilien écrivait à un de ses correspondants en Europe :
- « Le café que je vous envoie est le dernier qui ait été produit par mes noirs. Maintenant qu’ils sont affranchis, je les ai associés aux bénéfices de ma plantation, ainsi que l’ont fait, d’ailleurs, plusieurs planteurs de ma connaissance. »
- C’est le système d’enseignement, d’institutions spéciales et d’écoles, inauguré avec la première mesure émancipatrice, développé et étendu au fur et à mesure que l'affranchissement se généralisait, qui permit au noir du Brésil, de passer de l’état d’esclave à l’état de participant sans s’arrêter aux périodes transitoires historiques du servage et du salariat.
- Nous n’insisterons pas davantage sur cette phase merveilleuse de l’évolution sociale du Brésil. On lira plus loin les intéressantes réflexions suggérées par celte évolution à l’infatigable apôtre de la participation, M. Charles Robert.
- Ce que nous avons surtout essayé de mettre en lumière, c’est le contraste entre la méihode évolutive pratiquée dans l’Amérique du Sud, et la méthode révolutionnaire employée dans l’Amérique du Nord pour l’accomplissement d’une réforme identique. C’est la différence des résultats obtenus par les deux procédés.
- Il pourrait paraître excessif en l’état d’une civilisation, où l’on considère comme légitime la guerre que l’on désire, de tirer du rapprochement de ces faits particuliers cette conclusion qu’une guerre, même ayant tous les caractères de la justice et du droit, est inefficace pour le bien.
- Mais un jour viendra où l’unique souci de la vérité guidera le genre humain dans la recherche des causes ; l’unique passion du bien dans la recherche des solutions.
- Ce jour-là, le respect de la vie humaine planera au-dessus de toutes les considérations de circonstances.
- Les difficultés nationales et socialistes s’aplaniront par le libre concours des bonnes volontés éclairées. La guerre aura disparu.
- J. Pascaly
- BASE DE JUGEMENT
- Il n’y a pas de crime plus grand que l’attentat contre la vie humaine.
- Il n’y a pas de vertu plus grande que celle qui se rend utile à la vie humaine :
- Voilà deux grandes vérités fondamentales qui doivent servir de base pour l’appréciation des hommes d’État.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
- --------------- — nwffllili» li 'IWIW—i -------
- Société de Paix et d’Ârbitrage international du Familistère de Gnise.
- Réunion mensuelle du Jeudi 23 Août 1888:
- Présidence de Monsieur Bernardot.
- Présents au bureau : MM. Locqueneux, vice-président ;
- Olivier, assesseur ;
- Sarrazin, secrétaire-trésorier ;
- M. Bernardot rend compte de l’admission de plusieurs nouveaux membres auxquels il adresse ses félicitations.
- II. soumet à l’Assemblée une lettre reçue de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté de Genève, conviant la Société à se faire représenter au congrès qui aura lieu à Neuchâtel le 9 septembre prochain. \u l’impossibilité donner suite à cette invitation,une lettre dë remerciement sera, adressée à cette société sœur, en l’assurant de l’extrême intérêt que nous prendrons à ses travaux, auxquels des empêchements de plusieurs natures, nous mettent dans la regrettable nécessité de ne pas collaborer activement.
- Comme suite à une lettre-circulaire émanant des jeune-« amis de la Paix » de Nîmes, il est décidé, dans le but de venir en aide à cette intéressante Société, et contribuer en même temps à la diffusion des idées de pacification, de lui demander l’envoi de 200 exemplaires de l’almanach qu’elle fait éditer. Cette publication sera distribuée à perte, au prix de 0 fr. 15, et un plus grand nombre sera demandé s’il y a lieu.
- La parole est ensuite accordée à M. Sarrazin, secrétaire-trésorier, qui prononce l’allocution suivante :
- « li faut tout l’attachement que j’ai voué à la cause sacrée de la Paix, pour me décider à vaincre ma timidité naturelle et prendre la parole devant vous. En effet, si je sais pouvoir compter sur votre sympathique indulgence, il m’est impossible d’oublier qu’à part mon dévouement,je ne possède aucune des facultés que l’on est en droit d’exiger d’un conférencier. Aussi je me hâte de le dire, il n’est point ici question pour moi de rechercher ce titre, mon rôle en la circonstance présente étant simplement de me livrer à une modeste causerie. 11 faut le reconnaître, le but que nous poursuivons gagne du terrain chaque jour, la question étant continuellement agitée sur toute la terre,par l’élite des penseurs et des meilleurs écrivains,mais ! il devient par cela même difficile d’en parler sans tomber dans
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- de fréquentes redites,sans s’exposer à glisser vers un apparent j piagiat. Or, si je n’ai pas trop à redouter cette appréciation I sévère, votre indulgence m’étant acquise, et à cause de la 1 pureté de mes intentions, de mon désintéressement,je ne puis pourtant m’empêcher déconsidérer la faiblesse de mes moyens pour plaider cette cause.
- « Aussi, je pense que nous travaillerions plus fructueusement,en revoyant ensemble les documents qui nous parviennent régulièrement chaque mois au sujet de la Paix. Je dois à ce propos, signaler à votre attention particulière le numéro mensuel du Devoir, qui y est spécialement consacré. La question s’y trouve toujours traitée d’une manière remarquable,et avec une compétence que personne ne peut contester.
- « C’est pourquoi, m’inspirant de cette manière de voir, j’écourterai le plus possible ma modeste causerie, pour avoir davantage de temps à consacrer à lalecture des divers extraits de journaux ou écrits,qui m’ont le plus particulièrement frappé dans mes lectures du mois.
- « Je me permettrai seulement de vous soumettre quelques réflexions, qui me sont venues à l’esprit depuis longtemps déjà, et qui auront peut-être l’avantage de vous paraître opportunes.
- < C’est au sujet de l’apparente apathie que rencontrent les questions de paix près du vulgaire, le plus grand nombre des hommes paraissant s’en désintéresser complètement. J’ai souvent eu l'occasion de causer de cette singularité.Constamment j’ai rencontré à peu près la même raison, quand je ne me suis pas heurté à une complète indifférence. La guerre a toujours existé, disent-ils, il est inutile de travailler contre ; tous les efforts dans ce but devant être infructueux. Je dois reconnaître, quoique je sois loin de me ranger de cet avis, que les apparences semblent justifier une semblable manière de voir. En eflet, aussi loin qu’il nous soit donné de consulter l’histoire, nous n’y trouvons que guerres atroces, tueries, boucheries, hécatombes abominables. Si, de préférence, nous feuilletons les livres dont les faits servent de base à la croyance catholique,nous les voyons remplis du récit de guerres aussi féroces, et peut-être plus fréquentes que dans les publications profanes.
- Il est même déplorable,disons-ie en passant,que les écrivains, désignés sous le nom de sacrés,aient cru devoir faire intervenir sans cesse la Divinité dans ces abominations, compromettant ainsi gratuitement la Majesté du Créateur. Sans parler de Jéricho dont les murs s’écroulent au son des trompettes guerrières, pour les hommes, femmes et enfants, être ensuite sans pitié ni merci, passés au fil de l’épée ; tantôt Dieu envoie un ange exterminateur qui détruit, en une seule nuit, 85.000 Assyriens sous les murs de Jérusalem assiégée; tantôt il donne l’ordre au roi Saül, par l’entremise de son prophète Samuel, d’aller exterminer tout un peuple ! Est-il besoin de vous rappeler que, pour avoir négligé d’observer strictement les prescriptions du prophète Samuel, Saül fut dépossédé de sa couronne, et le roi Agag, qu’il avait ménagé, coupé en douze morceaux destinés aux douze tribus d’Israël ! !
- « Je ne puis m’empècher de songer, quand je relis ces élucubrations d’un autre âge, que les hommes attribuent à un Dieu qu’ils déclarent cependant infiniment bon, infiniment juste, infiniment miséricordieux, une foule d’actions infâmes que le pire des criminels, parmi les hommes, n’a jamais osé commettre sans frémir.
- « Aussi, n’est-il pas étonnant que notre enfance ayant été nourrie de ces fables, notre esprit rempli de tels préjugés, il faille ensuite de longues années pour rétablir notre bon sens ébranlé, et faire usage des lumières de notre raison.
- « Nous voyons alors clairement que Dieu n’a pu prendre parti ni pour les uns ni pour les autres, dans ces luttes fratricides criminelles, et qu’il faut les attribuer à la seule ignorance des humains.
- « Et quand je prononce ce mot, ignorance, je veux parler de l’ignorance des vraies lois de la vie, car nous constatons avec regret que parmi les dissidents de nos idées nous trouvons encore fréquemment des gens instruits, prétendant que la guerre doit exister autant que le monde 1
- « Heureusement, pour un savant que nous rencontrons imbu de cette opinion décourageante, — et nous pourrions citer en particulier le fougueux Joseph de Maistre — il nous serait facile de signaler, surtout dans notre siècle, toute une pléiade d’hommes illustres, dont les noms seraient trop longs à énumérer, qui combattent sans relâche en faveur de la paix future.
- « Si nous-mêmes, nous examinons la situation sans parti-pris, ne voyons-nous pas l’idée de paix s’implanter de plus en plus dans l’esprit des enfants du peuple? Il suffit pour cela de faire appel à nos souvenirs. Lequel de nous n’a encore présentes à l’esprit les querelles si fréquentes qui éclataient entre les habitants des villages qui nous entourent.il n’y a pas trente ans, des inimitiés, des haines très-vives existaient encore de village à village. Aucune occasion d’entrer en lutte n’était négligée ; le tirage au sort, les réunions du dimanche,les fêtes etc. Alors on s’empoignait, on se bousculait, les habits étaient mis en lambeaux,le sang coulait souvent abondamment,et l’on recommençait à la première occasion.
- « N’était-ce pas là, en petit, ce qui existait précédemment entre les seigneurs, alors que maîtres du pays, ils en profitaient pour l’ensanglanter de leurs querelles personnelles, le piller, le ravager sans cesse, aidés dans cette sinistre besogne par le peuple réduit au servage ?
- « Cependant, ii faut le dire, ce dernier état était lui-même encore un progrès sur une époque plus reculée, où la guerre et les massacres existaient en permanence ; à tel point que peu après l’an 1.000, on dût décréter la « Trêve de Dieu », portant défense de commettre aucun acte de violence du mercredi soir au lundi matin ! !
- « Nous pouvons donc dire, sans donner plus d’étendue à ces considérations,que la paix parait devoir être d’autant plus assurée que les hommes avancent davantage vers le progrès intellectuel.
- « Quand la pauvre humanité comprendra-t-elle enfin que la guerre est le plus abominable des fléaux dont la terre soit affligée, et qu’elle doit pratiquer dans tous ses actes cette sainte et féconde maxime du Christ : « Aimez-vous les uns les autres.» Alors la charité,la fraternité, la solidarité, cimenteraient les relations de plus en plus agréables des hommes, non seulement entre les habitants de chaque Etat, mais entre les hommes de toute la terre, tous devenus frères en réalité, et le bien-être remplacerait pour toujours la misère lamentable, qui règne encore en maîtresse souveraine sur une trop grande partie de la terre.
- « Mais s’il nous est permis,grâce à la foi robuste que nous
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- possédons,de croire à la future réalisation de ces rêves dorés, j il ne nous est malheureusement pas possible d’y compter de j sitôt encore.L’avenir se présente avec de sombres perspectives j qu’il ne faut pas chercher à passer sous silence. N’ayons garde, j en cela, d’imiter l’autruche qui,poursuivie et à bout de forces, se croit à l’abri de ses ennemis parce qu’elle s’est cachée la tête. Au contraire, habituons-nous à regarder le danger en face, nous serons moins facilement pris au dépourvu et mieux en mesure de lutter contre.
- Combien notre regretté président,M. Godin, avait-il raison quand, nous montrant les grèves existant presque à l’état de permanence,par suite de la guerre industrielle que les patrons se font sans cesse entre eux ; il déplorait l’aveuglement des gouvernants se laissant emporter vers les mesures destructives et les querelles bruyantes, au lieu de veiller à l’amélioration du sort des classes laborieuses,et de réaliser les réformes devenues nécessaires.
- « Il faut bien le reconnaître, le grand motif de l’ajournement de ces réformes, c’est l’état de paix armée que nous subissons depuis de longues années, de même que l’Europe entière. Cette situation désastreuse engloutit nos capitaux disponibles, engage l’avenir à perte de vue, si elle ne nous con -duit à la banqueroute, et nous met dans l'impossibilité de réaliser aucune réforme sérieuse.
- « Ce ne sont malheureusement pas les paroles prononcées dernièrement par un puissant empereur,qui amèneront l’apaisement dont nous avons tant besoin, ni qui aideront au désar- j mement.
- « Nous n’avons pas davantage, à nous féliciter de ce qui se j passe à l’intérieur de notre cher pays, trop livré à l’esprit de , parti, et aux agitations stériles de mille coteries diverses.
- « Quant à nous, hommes de paix, quels que soient les points noirs de l’horizon, ne nous laissons point distraire de la tâche que nous nous sommes assignée, surtout que le découragement n’ait pas prise sur nous. Prenons pour devise :
- « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Haut les coeurs, selon la belle expression de Moneta, le vaillant rédacteur en chef du Secolo, dont vous entendrez tout à l’heure les paroles énergiques et enflammées. Souvenons-nous que la vérité est destinée à prévaloir contre les obstacles,d’où qu’ils viennent,et que la Paix universelle encore qualifiée d’utopie, aujourd’hui, sera certainement acclamée dans l’avenir.»
- M.Sarrazin donne ensuite lecture d’un article intitulé: Les Sociétés Italiennes de la Paix,inséré dans le numéro du Devoir,portant la date du 19 août, article reproduisant la fin de l’adresse rédigée par M. Moneta, l’éminent directeur du Secolo, président de l’Union Lombarde pour la Paix. Dans cette adresse,notre sympathique confrère en croyance exprime l’excellente impression qu’il a rapportée du dernier congrès de l’Arbitrage et de la Paix tenu à Londres, et sa confiance de plus en plus grande en la bonne cause que nous soutenons.
- Après avoir donné lecture d’un extrait de la Nouvelle Revue, intitulé : Les Théoriciens de la Paix universelle, dû cù la vaillante plume de l’infatigable M. Hippolyte bestrem,M. Sarrazin termine par quelques pages empruntées au Livre du Peuple,œuvre puissante d’un combattant dis- ! paru après une longue lutte pour la bonne cause. j
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- E. Sarrazin. j
- L’esclavage et la participation
- Sous ce titre « L’Emancipation » publie un article de M. Charles Robert, dont nous extrayons le passage suivant, auquel nous faisons allusion dans notre premier article :
- La participation paraît devoir si bien s’adapter à l’organisation du travail d’esclaves intelligents devenus libres, que l’hypothèse de cette transformation sociale a déjà servi de moyen d’argumentation pour soutenir la légitimité parfaite de l’attribution au travail d’une part des bénéfices obtenus avec son concours.
- Au récent congrès coopératif de Dewsbury, un orateur, M. E. Copland, rappela que M. B. Jones, exposant le système qui consiste à répartir les bénéfices de l’entreprise entre les consommateurs, les ouvriers et les capitalistes au prorata du concours de chacun, avait dit que les ouvriers pouvaient être admis dans cette répartition d’après la valeur qu’ils représentent ; «: Un homme qui travaille, dit M. Jones,étant un capital vivant, peut être comparé à un cheval. Dans un pays à esclaves le maître possède au même titre l’homme et le cheval, et le cours du jour au marché détermine la valeur vénale de l’un comme de l’autre. Lorsqu’il s’agit d’un ouvrier anglais, ce fait qu’il est libre et se possède lai-même n’empêche nullement de le considérer comme correspondant à un certain capital dont les salaires représentent l’intérêt. »
- On m’a raconté qu’avant la brusque et violente abolition de l’esclavage aux États-Unis d’Amérique, un médecin de ht Nouvelle-Orléans, propriétaire d’un très habile ouvrier peintre en bâtiments, décorateur en bois et marbres, qui aurait pu. entrer à la maison Leclaire et s’y distinguer, avait loué cet esclave à un entrepreneur de la ville. Supposons que le propriétaire du peintre apsi loué comme une machine ou un cheval ait eu l’idée de st. mler en sus d’une redevance fixe par jour ou par mois, une pat du bénéfice produit par le travail de l’esclave artiste. Celui-c devenu libre, l’animal d’hier promu à la dignité de citoyen, i \urait-il pas eu le droit de continuer, pour son propre com4 'u, l’exécution du marché jadis conclu sur sa tête asservie et à ses dépens ?
- J’ai eu l’occasion de soumettr. cette même idée à la Société d’Economie politique de Paris, le . mai 1870, au cours d’une discussion relative à la participation du personnel dans les bénéfices.
- « Le travailleur esclave, disais-je, assimilé au bétail, était un capital, une chose possédée par une personne qui, entrant dans une association quelconque, pouvait, en apportant un lot d’esclaves, stipuler, non seulement leur entretien et l’intérêt de leur valeur, mais encore une part des bénéfices de l’entreprise. Devenu libre le travailleur n’a pas cessé d’être un capital, une chose précieuse, mais il est devenu lui-même la personne qui possède cette chose. Il a remplacé son maître. Pourquoi n’aurait-il pas la faculté de stipuler, lui aussi, que la portion des bénéfices qu’aurait pu réclamer l’ancien propriétaire sera payée à son successeur ? Il s’agit de conventions libres entre les ouvriers et les patrons ; la loi de l'offre et de la demande reste intacte, mais elle change sans cesse d’objet suivant les temps et les mœurs. L’accord du juste et dé l’utile se mani-
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- feste ici, car l’ouvrier intéressé travaille avec ardeur et produit plus que le journalier. »
- Propager la participation et la coopération ; arrêter ainsi l’augmentation exagérée du salaire qui, en surchargeant le prix de revient, ferme le débouché et supprime le travail ; rendre aussi intégrales que possible les justes rémunérations du talent, du travail et du capital ; faire en sorte que le salaire réponde aux besoins journaliers de la vie et qu’une part légitime des bénéfices devienne la base de l’épargne ouvrière et la dotation des institutions de prévoyance destinée aux travailleurs, n’est-ce pas là un bel idéal?
- Bulletin de la paix armée
- FRANCE
- Les traités d’arbitrage.— Le journal « Les Etats-Unis d’Europe » rappelle qu’il n’y a pas moins de six traités d’arbitrage permanent actuellement proposés ou déjà mis en discussion.
- En voici l’énumération :
- 1° Traité d’arbitrage permanent entre la France et les États-Unis, réclamé par une pétition qui porte déjà plus de 2,000 signatures parmi lesquelles 130 signatures de députés ou de sénateurs français ;
- 2e Proposition de M. F. Passy, prise en considération par la Chambre et aboutissant à la même conclusion ;
- 3° Traité d’arbitrage permanent entre l’Angleterre et les Etats-Unis (Mémoire signée par 234 membres du Parlement anglais) ;
- 4o Traité d’arbitrage permanent entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis (présenté par M. Allison, sénateur de l’Iowa) ;
- 5° Traité d’arbitrage permanent entre la France et l’Angleterre (présenté par le comité exécutif de F International peu ce Association de Londres ;
- Enfin, et certes ce n’est pas le moins intéressant :
- 6° Traité d’arbitrage permanent entre la Suisse et les Etats-Unis, dont la négociation commencée en 1883, n’a pas été rompue, mais seulement suspendue par la mort si regrettable de M. Frelingbuysen, ministre des affaires étrangères des Etats-Unis.
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- Conclusion d’un article de Thomas Grimm dans le « Petit Journal » A
- l’impatience et à l’irritation du public, la Chambre doit comprendre qu’il lui faut déblayer le terrain politique et précipiter les événements,afin de donner à la France le calme et la sécurité dont elle a besoin pour faire dignement les honneurs de cette Exposition universelle qui sera pour elle la consécration définitive de sa puissance pacifique et conciliatrice dans un monde renouvelé par la science et le progrès.
- Le succès de l’exposition, c’est le désarmement universel.
- Si nous devions continuer, les uns et les autres, un armement formidable, ce serait, au contraire, dans un avenir plus ou moins rapproché, la faillite universelle.
- ALLEMAGNE
- La construction des lignes ferrées par la troupe.— On sait qu’un certain nombre d'officiers et de soldats, appartenant au premier régiment du génie construisent actuellement un tronçon du reseau de l’Etat entre Orléans et Chartres.
- Les Allemands poussent beaucoup plus loin l’instruction de leurs troupes spéciales. En 1886, le régiment des chemins de fer, qui tient garnison à Berlin, a construit la ligne de Wismar à Carow et s’est acquitté habilement de cette tâche.
- Aussi vient-on de lui confier la construction de la ligne de Schwerin à Criwitz. Une compagnie est déjà à l’œuvre.
- Les voies à construire ne manquent pas en France. N’y aurait-il pas avantage à suivre l’exemple des Allemands, et à confier en temps de paix aux régiments des sapeurs la construction de certains chemins de fer ?
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- * #
- Tir à la lumière électrique.— On vient de recevoir au ministère de la guerre de très curieux détails con-cernant des expériences qui viennent d’être faites sur les tirs à la lumière électrique.
- Ces expériences ont eu lieu tout récemment en Allemagne.
- Par une nuit obscure, des cibles avaient été placées a 400 mètres des tireurs. A quelques centimètres derrière les tireurs fonctionnait un appareil composé d’un projecteur,d’une machine à vapeur et d’une machine dynamo-électrique montée sur chariot.
- L’avantage que présente cette nouvelle lumière,c’est qu’elle est sans intermittence et absolument fixe. Elle produit un cône lumineux d’une longueur de 4,000 mètres.
- Il est difficile de s’approcher de la machine sans être vu, le projecteur pouvant être déplacé à droite, à gauche, en haut, en bas, par le seul mouvement d’un micromètre.
- Cette dernière expérience, faite avant le commencement du tir, a donné des résultats très satisfaisants.
- 11 a été constaté également que l’ennemi est dans l’impossibilité absolue de voir les tireurs, à cause de la vivacité de la lumière.
- On va chercher à appliquer ce nouveau système en France.
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- Les passeports pour l’Alsace.— Les passeports ne sont pas une vaine formalité de l’autre côté de notre frontière de l’Est ; le baron Edmond de Rothschild lui-même vient d’en faire personnellement l’expérience. Un passeport n’est pas nécessaire pour quiconque voyage sur l’express direct de Paris à Munich, mais il n’est permis à personne d’entrer en Alsace sans produire un billet pour cette destination.
- Le baron Edmond de Rothschild, qui jouit du libre-passage sur toutes les lignes françaises et même sur beaucoup de chemins de fer allemands, rfavait pas cru nécessaire de se munir d’un ticket en partant mercredi dernier pour Vienne. Seuls, les quatre domestiques l’accompagnant en étaient pourvus. A la frontière, il leur fut permis, à eux, de poursuivre leur voyage ; mais, en dépit de toutes ses protestations, M. de Rothschild dut retourner à Paris pour obtenir un passeport.
- L’aventure est significative et méritait d’être notée.
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- AMÉRIQUE
- Le Congrès Sud-Américain. — L’ouverture solennelle du Congrès Sud-Américain, ayant pour objet l’observation du droit international privé dans l’Amérique du Sud, a eu lieu samedi 1er courant à Montevideo.
- Ce Congrès s’est réuni sur l’initiative du gouvernement de l’Uruguay.
- La réunion comprenait les délégués des gouvernements de l’Uruguay, du Paraguay, de la République Argentine, du Brésil, du Chili, du Pérou et de la Bolivie.
- Le président de la République de l’Uruguay y assistait, ainsi que le corps diplomatique et un grand nombre de sénateurs, députés, magistrats et avocats.
- La presse y était largement représentée.
- Les ministres des affaires étrangères de l’Uruguay et de la République Argentine ont prononcé des discours qui ont été très applaudis.
- Les journaux de la population se montrent très satisfaits du but que se propose le Congrès.
- * ¥
- Utilité de l’arbitrage.— Un exemple curieux de l’exagération de parti pris adoptée par les gouvernements dans leurs réclamations d’indemnités. Le dernier message du président du Chili le fait voir d’une façon assez amusante. Voici, par exemple, d’après ce document, les prétentions formulées par divers gouvernements européens et les proportions auxquelles les a réduites un arbitrage : l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Suisse ont réclamé, à elles trois, cinq cent soixante-six mille dollars et on leur en a accordé vingt mille, l’Angleterre plus de douze millions et elle n’a reçu que cent mille ; la France pour près de cinq millions n’a obtenu que trois cent mille ; l’Italie pour sept millions s’est vu accorder trois cent mille ; le montant total des réclamations s’est élevé à vingt-cinq millions et demi de dollars sur lesquels on n’a payé que sept cent dix-sept mille,c’est-à-dire le un trente-cinquième. Les proportions ont été pour l’Angleterre un cent vingt-huitième, pour l’Allemagne un vingt-huitième, pour l’Italie un vingt-quatrième et pour la France un seizième. Et les gouvernements sus nommés se sont cependant déclarés satisfaits !
- * *
- Un nouveau canon américain.— On vient d’expérimenter à Armapolis un nouveau canon de 10 pouces (25 centimètres), se chargeant par la culasse. C’est le plus gros qu’on ait jusqu’alors construit dans l’Amérique du Nord. La charge, de 90 kilos, donne au projectile pesant 226 kilos une vitesse de 609 mètres. En portant la charge à 110 kilos, on espère imprimer au projectile une vitesse de 640 mètres, avec laquelle on serait en mesure de traverser une cuirasse de fer forgé de 23.5 pouces (environ 60 c.) Le canon de 10 pouces pèse 26,300 kilos ; son affût, 14,500 kilos.
- La construction de ce canon dénote un progrès considérable réalisé par l’industrie métallurgique dans l’Amérique du Nord.
- Le canon de 10 pouces sera placé sur un monitor à deux tourelles qui vient d’être achevé. Le croiseur non cuirassé le Charleston recevra deux canons semblables; quant aux cuirassés, ils seront armés de canons de ce modèle, de même
- calibre ou de calibre plus élevé. Un canon de 12 centimètres du même type vient également d’être terminé.
- Fusil électrique.— Le capitaine Doy vient de présenter à l’Institut américain un fusil électrique.
- La batterie est placée dans la crosse et est semblable à celle employée dans les allumeurs électriques qui peuvent manœuvrer plus de vingt mille fois sans être rechargés.
- L’usage de l’électricité comme moyen de percussion permettra l’emploi pour ce nouveau fusil des nouveaux explosifs à grande percussion, expérimentés avec succès il y a peu de temps.
- DANEMARK
- Encore un nouveau canon. — Un nouveau canon à tir rapide est exposé actuellement à Copenhague.
- Servi par un seul homme, ce canon peut tirer 18 coups à la minute. Avec deux hommes on peut atteindre le nombre de 30 coups à la minute, soit 4 coup toutes les deux secondes.
- Le canon qui se trouve à l’Exposition de Copenhague a 47 millimètres de diamètre ; sa longueur est de 2 mètres 445.On peut lui faire lancer cinq sortes différentes de projectiles, pleins, creux, avec pointes d’acier, etc., pesant tous chacun 1 kilogramme 1/5
- La vitesse du projectile à la bouche, avec 750 grammes de poudre fine,est de957 mètres par seconde; la pression maxima dans la culasse équivaut à 2,300 atmosphères. .
- États-Unis et Canada.
- On sait que les anciens établissements français et anglais de l’extrême Nord-Américain,sont constitués aujourd’hui, avec la dénomination officielle de « Dominion of Canada », en une confédération sur laquelle l’empire anglais maintient son hégémonie, mais qui, pour les alîaires intérieures et spéciales du « Dominion », possède une autonomie à pea près complète.
- Dans ces dernières années, l’industrie, Je commerce et, par conséquent, la marine marchande du Canada ont pris un développement considérable.
- Une des industries canadiennes, qui ont pris le plus grand essor est celle de la pêche, et pour protéger ses pêcheries dans les parages si poissonneux, de l’Acadie et de J’embouchure du Saint-Laurent, le gouvernement canadien a pris une série de mesures,qui ont excité aux États-Unis une émotion considérable.
- A la suite d’un message du président Cleveland, le Congrès a voté un bill, autrement dit une loi de représailles.
- En vertu de cette loi, on prétend que le gouvernement des États-Unis va frapper d’un droit de 25 francs par wagon, toutes les marchandises cana-
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- diennes qui transiteront sur le territoire de la République.
- A ces mesures, le gouvernement canadien, qui estime n’avoir pas excédé son droit en protégeant ses pêcheries, se prépare à répondre par d’autres dispositions douanières, si bien que de représailles en représailles,la guerre économique va se trouver décharnée entre les deux grands États de l’Amé-rique du Nord.
- Quelques graves que soient les dissentiments survenus entre le Canada et les Etats-Unis, il faut bien reconnaître que les intérêts électoraux, en lutte dans ce dernier pays,n’ont pas peu contribué à leur donner un caractère d’activité hors de toutes proportions avec les véritables intérêts engagés. Les divers partis, qui se disputent le pouvoir présidentiel font assaut de chauvinisme à propos de cet incident, et tous partent en guerre contre le Canada.
- Espérons que l’élection présidentielle mettra fin i à ce débordement d’excitation, et que les efforts des amis de la paix réussiront alors à faire accepter, par les États-Unis et l’Angleterre, le traité d’arbitrage que nous appelons de tous nos vœux.
- UN PLAN DE REFORMES
- EN ITALIE
- Nous avons publié dernièrement la dépêche par laquelle le roi d’Italie, voyageant dans la Romagne, appelait l’attention des pouvoirs publics sur le grand problème social, et la réponse de M. Crispi promettant,sans désemparer,une prompte solution.
- Le Secolo accompagne la publication de cet échange de dépêches, de réflexions inspirées par le même sentiment de justice que le Devoir s’efforce d’apporter dans ses revendications, et dans lesquelles nous retrouvons quelques-unes des solutions qui font partie de notre programme.
- Après avoir agréablement plaisanté le nouvel accès de fatuité du ministère Crispi, le vaillant organe de la démocratie milanaise continue en ces termes :
- La question économique est étroitement liée à la meilleure organisation politique et sociale, elle dérive en droite ligne de la proclamation par la Révolution française des droits de l’homme, qui fut elle-même le résultat des idées d’égalité et de fraternité préchées par l’évangile.
- Dans une société où la justice n’est pas un vain mot, la vie humaine doit être sacrée, et le premier
- devoir de l’homme doit être de la respecter et d’en améliorer la condition, chez lui-même et chez les autres.
- Or, quand un État, par la seule raison qu’il a la force entre ses mains, s’arroge le droit d’entraver par mille restrictions l’action individuelle, d’arracher, pour un certain nombre d’années, les jeunes gens à leurs familles et à leurs affaires, de les assujettir, de gré ou de force, au service militaire pour aboutir finalement au sacrifice tant de fois' renouvelé de milliers de vies humaines ; quand une portion de la fortune privée de la nation, est consacrée au maintien d’institutions soi-disant nécessaires, qui ne sont en réalité que des privilèges et des sinécures, n’ayant aucun rapport avec le bien-être général, il semble que, par compensation, une partie au moins du crédit et de la force dont l’État dispose devrait être consacrée à la protection de la vie et du salut de ceux qui, sans qu’U y ait de leur faute, se trouvent dans des conditions désavantageuses.
- Il existe, depuis environ trois siècles en Angleterre, une taxe en faveur des pauvres. Ne pourrait-on pas instituer dans toutes les communes de l’Italie, pour le soulagement des misères imméritées, un fonds de secours qui serait formé au moyen d’une taxe prélevée sur l’hérédité?
- Pourquoi les larges revenus de ces communes ne serviraient-ils à constituer des caisses communales et provinciales, en faveur de la vieillesse nécessiteuse ?
- Une part considérable des ressources publiques, provinciales et communales, est entièrement consacrée à des travaux d’utilité publique, ou plutôt dont futilité publique est toujours le prétexte, pourquoi n’adjugerait-on pas ces travaux à des sociétés coopératives, au lieu de les attribuer à de riches capitalistes, amis des ministres ou des députés ?
- Dans toutes les régions de l'Italie, une bonne partie de la propriété foncière appartient aux œuvres pies. Or, il est de notoriété publique que les paysans qui travaillent dans ces domaines, se trouvent dans une situation pire que ceux qui dépendent des propriétaires privés, par suite de la funeste habitude de louer ces terres, au moyen de tours de bâtons, à ceux qui offrent à la cause pieuse les plus gros fermages.
- Où serait le mal, si par une bonne loi on obligeait les administrations des œuvres pies à louer leurs biens, à des cultivateurs groupés en sociétés coopératives ?
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- Qu’y aurait-il d’anormal à insérer dans le cahier des charges de l’adjudication, une clause en vertu de laquelle les locataires deviendraient propriétaires de ces terres au bout de 20 ou 25 années ?
- Et ne pourrait-on pas obliger les adjudicataires à constituer, avec leurs salariés, une société coopérative dans les régions où la grande culture est nécessaire ?
- Ne pourrait-on pas amener les caisses d’épargne à fournir à' ces sociétés, pour l’acquisition ou la culture de ces biens, des prêts qui seraient garantis par le revenu ou le fonds lui-même ?
- Et pour trancher les conflits véritables entre les patrons et les travailleurs, ne pourrait-on pas instituer des tribunaux d’arbitrage, où les deux classes seraient représentées par parties égales ?
- Toutes ces propositions n’ont rien de transcendant ni d’extraordinaire, elles ne constituent pas une panacée capable de guérir, de but en blanc, la plaie sociale, mais elles amélioreraient notablement dans beaucoup d’endroits la situation des travailleurs, et seraient accueillis comme une béné diction du ciel.
- Mais comme elles sont d’un ordre tout à fait pratique, il est à craindre qu’on n’en fasse pas grand cas dans le Ministère ou dans le Parlement.
- Les pouvoirs publics préfèrent allonger la courroie, et sous le prétexte de chercher un remède infaillible et universel, qu’ils ne trouveront jamais, repousser les remèdes sérieux qu’ils ont sous la main.
- Pour rendre la propriété au commerce, il faudrait renoncer à la guerre de tarifs qui ruine le pays.
- Il faudrait que les impôts n’écrasassent pas la plupart des entreprises dès leurs premiers pas. Il faudrait que l'on fit moins de politique africaine, de cette politique qui a déjà dévoré, sans profit pour personne, des centaines de millions et qui menace d’en dévorer encore davantage.
- Il faudrait cesser de faire du militarisme la base de notre politique extérieure, en finir avec les armements qui, sous prétexte de garantir la paix, sont pour elle une menace perpétuelle.
- Il faudrait, en résumé, inaugurer une politique foute différente de celle qu’on a suivie jusqu’à présent au gouvernement, qu’il eût eu à sa tête Depretis ou Crispi. Mais comme cette politique serait une Politique modeste, casanière et de bon sens, qui Apportaient peu d’applaudissements aux directeurs de nos scènes politiques, nous n’avons pas la moindre espérance de la voir jamais adoptée.
- Mais Crispi a son secret dans la poche, pour faire couler des fleuves de lait et de miel, et attacher les vignes avec des saucisses.
- Nous désirons donc qu’il le révèle, pour la grande joie du beau royaume d’Italie, et pour son éternelle gloire.
- L'Arbitrage dans l'Histoire
- Les exemples d’arbitrages ne sont pas rares dans l’histoire.
- En 1244, l’Empereur Frédéric II prit le Parlement de Paris ponr arbitre entre lui et le pape Innocent IV. Vingt ans après, Saint-Louis, roi de France, fut choisi pour arbitre entre Henri III, roi d’Angleterre, et les barons anglais révoltés.
- Plus tard, Philippe-le-Bel, roi de France, et Edouard 1er, roi d’Angleterre, déférèrent un différend au pape Boniface VIII.
- Un arbitrage assez curieux est celui auquel se soumirent le 1er juin 1546 les rois de France et d’Angleterre, au sujet d’une contestation d’argent. Il s’agissait d’une somme de cinq cent douze mille éous, ce qui, à cette époque, était un chiffre très considérable. Les deux monarques s’en remirent à la décision d’un tribunal de quatre avocats.
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- En 1613. l’Archiduc d’Autriche et le duc de Wurtemberg soumirent à l’arbitrage du Parlement de Grenoble leurs prétentions sur le comté de Montbéliard, de même que, quarante-trois ans auparavant, le roi d’Espagne et les Suisses avaient pris des arbitres pour fixer leurs prétentions respectives au sujet des limites de la Franche-Comté-
- Dans notre siècle, Napoléon, désigné comme arbitre entre deux prétendants à la couronne d’Espagne, imita le juge dans la fable de la Fontaine, qui mange l’huître disputée par les deux plaideurs devant son tribunal. L’insatiable ambitieux voulut prendre l’Espagne, et ce fut là l’origine d’une lutte qui pèse encore sur nos relations avec ce pays. Les Espagnols ne nous ont pas pardonné complètement le règne éphémère et ensanglanté par la guerre du roi Joseph Bonaparte.
- (Le Petit Parisien)
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- LA GUERRE OU LA PAIX
- Voici ce que nous lisons dans l’Etendard, ud excellent journal international, qui défend courageusement les idées de pacification et de rapprochement entre peuples :
- Florence, 9 Août
- « La guerre ou la paix, redoutable dilemme dont | on ne peut accepter l’un des termes qu’en éliminant ' l’autre, et dans le choix desquels un gouvernement
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- français n’a pas le droit de se tromper aujourd’hui car le sort définitif de la France est lié à ce choix, bon ou mauvais.
- Eh bien, nous n’hésitons pas à lui conseiller l’adoption hardie et conséquente du programme de la paix absolue, sans réticences ni réserves ; mais, bien entendu, en se tenant prêt à repousser énergiquement toute agression d’où qu’elle vienne. Nous savons de source positive que les ennemis de ce beau pays n’ont qu’une crainte, c’est de le voir continuer l’attitude si calme et si pleine de dignité qu’il a prise depuis quelque temps déjà et qui est comme un acheminement vers ce programme.
- Jamais la fable du divin La Fontaine surceluides deux motifs qui engagera le plus promptement un voyageur à ôter son manteau — l’ouragan ou le soleil, — jamais cette fable, disons-nous, n'aura trouvé d’application pratique aussi juste que dans le cas qui nous occupe.
- Ce manteau, c’est le ruineux armement, la guerre, c’est l’ouragan, la paix c’est le soleil et c’est encore le soleil qui obligera l’Europe à déposer son manteau.
- Vous verrez ce que vingt ans de ce régime doux et,bienfaisant feront de notre continent. En tout cas, ils referont de la France la première nation du monde, et cela par le suffrage de toute terre civilisée. C’est quelque chose ; au surplus, c’est le meilleur moyen de reprendre l’Alsace-Lorraine sans coup férir.
- Un ancien Diplomate.
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- THEODORE PARKER
- DANS LA VIE SPIRITUELLE
- Narration de ses expériences personnelles.
- Sous ce titre, parut, il y a quelques années, aux États-Unis, une brochure libéralement répandue et accueillie avec le plus vif enthousiasme.
- Un exemplaire nous fût prêté par une personne qui n’eût pu consentir à s’en dessaisir. Nous le traduisîmes et c’est cette traduction que nous allons soumettre à nos lecteurs.
- Mais, auparavant, il nous paraît à propos de donner quelques indications caractéristiques de Théodore Parker et de Channing, dont il est question dans la narration qui va suivre.
- Tous les deux étaient ce que l’on pourrait appeler des « socialistes chrétiens », dans le sens le plus large et le plus élevé.
- Channing, vers 1841, fonda aux États-Unis, à Brook Farm, une association qui réunit environ 115 membres, générale-
- ment de la plus haute distinction intellectuelle et morale. Parmi eux on cite : William Henry Channing, Dr Beecher Georges Ripley, une femme, Margaret Fuller, John Collins Warren, Théodore Parker, Charles Dana, Morton, Dwight etc., etc.
- Le but de l’association de Brook Farm était de réaliser une véritable société d’après l’idée du Christ.
- Le plan était de tenir en commun le fonds territorial (200 acres) et de vivre dans la plus grande fraternité, en se partageant tous les travaux.
- Le dévouement et l’harmonie régnaient entre tous les membres. Manuel ou intellectuel, le travail ne recevait qu’un prix unique.
- Partisans des idées de Swedenborg autant que de celles de Fourier, les membres de l’association de Brook Farm réussirent, surtout, à susciter aux États-Unis un mouvement en faveur du mysticisme qui, peu à peu, se transforma et devint le spiritualisme actuellement en vigueur.
- En 1846, un effroyable incendie détruisit le principal édifice (non assuré), et enleva aux associés tout espoir de réparer leurs pertes. L’association se soutint une année encore, puis fût dissoute. Les plus éminents de ses membres, ceux que nous avons nommé, quittèrent Brook Farm pour New-York, d’où ils publièrent un journal : The Harbinger.
- Théodore Parker comme Channing ont laissé les plus profonds souvenirs de respect et d’admiration à ceux qui ont pu apprécier leurs talents et leur amour de l’humanité.
- Fréd. Willis. dont nous allons lire les pages émues, était un de ses admirateurs.
- Il s’exprime ainsi :
- PRÉFACE
- N’est-ce pas une vérité que tout ce qui élève l’esprit est un moyen de progrès ?
- Il est certain que mieux nous comprendrons notre nature spirituelle et sa destinée, mieux nous serons en état d’accomplir véritablement et courageusement notre existence terrestre.
- Ce fut à regret et simplement pour satisfaire aux pressantes sollicitations de nombreux amis que je consentis à publier le récit suivant :
- Cette narration des expériences personnelles de Théodore Parker dans la vie spirituelle était pour moi une chose sacrée, donnée, pour être lue en un cercle limité d’amis. Mais ceux qui en eurent ainsi connaissance, frappés des révélations de ce récit, insistèrent pour qu’il fût livré à la publicité.
- Avant de me rendre à ce désir, je lus cette narration dans plusieurs de nos grandes villes, devant des milliers de personnes, et partout le même effet se produisit : des instances furent faites près de moi pour que je livrasse ce récit à 1 i*n' pression. Voyant cela, je me décidai à le publier ; ce que Je fais aujourd’hui sous une forme qui en permettra la lecture à des milliers de personnes.
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- Les détails de la vie future, que chacun de nous désire tant connaître, sont présentés ici dans leur naturelle simplicité.
- Cette communication me fut donnée spontanément sans que j’eusse médité sur le sujet. Elle rayonnait en moi comme une flamme alimentée d’un foyer voisin.
- Il peut être bon de faire connaître de quelle manière cette notice fut écrite. Cependant, je trouve très difficile d’expliquer l’écriture médianimique ou inspirée à ceux qui n’ont aucune expérience en ta matière.
- Dès les premières phases de mon état de médium, j’écrivais mécaniquement sans me rendre compte du sens des mots tracés par ma main ; il me semblait qu’un jet de lumière traversait mon cerveau et se projetait lui-même dans les phrases avec une inconcevable rapidité.
- Je me suis maintes fois rendu compte de l’entière indépendance de mon être pensant, durant ces sortes de phénomènes.
- J’ai tenu un livre dans la main gauche et lu pages sur pages, à haute voix, pour mes amis, pendant que ma main droite écrivait, pages sur pages, de communications spirituelles.
- Les détails suivants me furent donnés ainsi comme étant ceux de Théodore Parker, à son entrée dans le monde spirituel.
- Théodore Parker était mon ami. Il me conseilla et me soutint dans mes jours d’épreuve quand, désespéré et blessé jusqu’au fond du cœur, je fus renvoyé de Harvard Collège sous l’inculpation d’imposture, dirigée contre moi par les ecclésiastiques, parce que j’étais déjà à cette époque l’instrument inconscient et passif d’influences occultes que mes chefs ne pouvaient comprendre.
- De la tribune où Théodore Parker fit entendre de si terribles philippiques contre les injustices et les faussetés du monde, et plaida avec tant de persuasion et d’éloquence la cause des malheureux oppressés et foulés aux pieds, il m’adressa des paroles d’encouragement et caractérisa l’action dont j’étais victime comme étant un des effets de ce qu’il appelait : la persécution ecclésiastique du XIXe siècle.
- Gomme je suis doué d’une organisation toute disposée à recevoir les influences spirituelles, il était naturel que Théodore Parker, à son entrée dans l’autre vie, trouvant avec moi des communications possibles, vint me certifier la réalité des choses sur lesquelles tant de fois, il m’avait exprimé ses doutes.
- Que les faits se soient ainsi passés, que la narration suivante vienne directement de l’esprit inspirateur de Théodore Parker, je le crois de tout cœur et de toute force. Je le vis lai-même distinctement quand j’écrivis le manuscrit, et ma femme le vit également. Il a toujours été présent avec moi quand je fis connaître au public ses communications ; et ce fet à sa requête pressante que j’en donnai lecture en audience publique à Boston, dans la salle de théâtre de Melodeant
- comble d’auditeurs parmi lesquels se trouvaient nombre d’amis personnels et de compatriotes de Théodore Parker.
- Les sceptiques pourront dire que cette production ne porte guère la marque de l’esprit si distinguéà qui on l’attribue; qu’elle manque de cette vigueur intellectuelle qui caractérisait les travaux de ce même esprit ; mais il faut se rappeler que la révélation a dû passer par un bien humble traducteur, et que les lois de l’inspiration sont les mêmes à travers les âges.
- Toujours la révélation s’adapte aux habitudes d’esprit et de caractère de l’être par le moyen duquel elle se produit.
- Les inspirations de Jérémie se traduisent en lamentations ; celles de David en chants et poésies ; celles de Salomon, en proverbes et discours pleins de vigueur ; et ainsi de suite.
- Enfin, on peut ajouter aussi qu’un simple récit d’expériences personnelles dans un nouveau séjour n’exige pas un grand déploiement de force intellectuelle.
- Après ces quelques explications sommaires, je passe au message de l’autre vie, et je désire vivement que cette lecture soit pour tous ce qu’elle a été pour le médium et pour nombre de personnes, c’est-à-dire la révélation du mouvement et des beautés de la radieuse existence des esprits.
- Fréd. L. H. Willis, M. D.
- New-York, 22 février 1868.
- Théodore Parker dans la vie spirituelle.
- « Je sais que si je développe ici-bas les attributs « et les facultés de ma nature spirituelle, je trou-« verai, au-delà de cette vie, satisfaction à tous mes « besoins de Dieu. »
- Quel beau jour ce fut pour moi, quand mon esprit délivré de son corps souffrant se vit dans sa force et dans sa vie individuelle ! Aucune expression terrestre ne peut rendre dans sa plénitude ce sentiment de satisfaction intérieure.
- J’étais ! Je suis ! Je serai !
- Oui ! pour toujours ! Je vis ! Dieu est ! Mon âme me semble palpable, je sens ses palpitements de joie divine.
- J’étais dans une délicieuse vallée au sein de collines verdoyantes couronnées d’arbres. Une gravure que j’ai vue d’un tableau de Turner donnerait comme une idée de cela, mais nulle peinture ne peut rendre complètement ce que mes yeux contemplaient.
- Dans le lointain j’apercevais des villas et des jardins en terrasse.
- Prés de moi était un cours d’eau d’une extrême pureté ; et des fleurs d’une fraîcheur exquise croissaient près de beaux arbrisseaux.
- L’air était comme celui d’un matin d'été après la rosée, quand les fleurs répandent leurs odeurs les plus délicates, sous les rayons du soleil, et entretiennent leur vie en versant dans la nature les dons de leurs parfums.
- Peu d’heures auparavant je m’étais senti, je me le rappelais, dans un état de langueur et de suffocation comme si la vie
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- s’évanouissait en moi. J’étais couché dans une chambre froide i et sombre pour mes sens extérieurs ; une main amie et trem-blante'd’angoisse avait saisi et retenu la mienne ; et, cependant, je me retrouvais libre, exubérant de force et de vie !
- Avec le sentiment de cet état me vint le désir de changer de place.
- Mais sous l’empire de quelle extase de mouvement me trouvais-je ?
- Par quelle force s’exécutait ma volonté ? Il me suffisait de désirer pour que l’acte s’accomplit sans effort.
- Je me dirigai en remontant la vallée vers un endroit où j’avais vu jouer des enfants. En même temps j’eus le sentiment qu’une volonté autre que la mienne m’avait amené là, car il me sembla que quelqu’un m’avait appelé.
- C’était une sensation analogue à celle que j’éprouvais dans mes jours d’enfance quand j’allais vers ma mère et que celle-ci me tenait prés d’elle, me caressait de sa main, lissait ma chevelure et me donnait un baiser.
- Le même sentiment d’un amour sans bornes était avec moi.
- Dans le cœur je me sentais enfant encore et j’avais le désir de me sentir entouré des tendres soins de ma mère et d’être de nouveau l’objet de ses pensées d’amour.
- Plein tle ce désir, je m’avançais vers une grotte couverte de vignes et je contemplais — qui ?
- Était-ce réellement cet être aimé que j’avais connu autrefois ? Ma mère ! Il n’y avait en elle aucune trace du temps écoulé.
- Son corps était souple et beau, comme celui des jeunes filles qui dansaient sur la tombe d’Adonis.
- Mais mon cœur ne pouvait s’éloigner de cet être, et repoussait toute pensée de doute.
- J’examinai le visage de celle qui me troublait tant : un sourire aussi tendre que celui d’une jeune mère à son premier né passait sur ses traits. De sa main tendue vers moi, comme pour exprimer un désir semblait effluer une puissante attraction.
- En un instant, je fus la tête sur son sein et je pleurai : oui, je versais des pleurs qui me calmèrent et me rafraîchirent.
- De ce moment, je ne connus plus ni doutes, ni craintes. Je vivais et j’étais avec l’être aimé que, si longtemps j’avais désiré voir. Tout le reste devait être pour le mieux.
- Quand je fus devenu un peu plus calme, je désirais m’entretenir avec ma mère et lui demander des explications sur ce qui m’arrivait.
- Quand et comment étais-je venu là ? Qui m’avait guidé vers ce foyer protecteur ?
- Mais, avant que ma bouche ait parlé, ma pensée semblait s’être révélée à ma mère.
- Elle dit, en harmonieux accents qui tombaient dans mon oreille comme le chant d’amour dont elle avait bercé mon enfance :
- « Vous avez quitté la terre par la voie habituelle de la
- I souffrance et de la maladie, comme presque tout le monde.
- J « Je vous ai frayé la voie jusqu’ici avec l’aide d’autres esprits avant que vous fussiez rentré en pleine conscience de vous-même, et je vous ai laissé seul, afin que vous reprissiez le sentiment de votre existence et de votre individualité propre.
- « Je sais tout ce que vous avez souffert et pourquoi vous avez souffert ainsi ; mais à présent je suis bien heureuse de vous avoir avec moi dans mon doux et harmonieux foyer.
- — Alors ceci est une partie du Ciel.
- — Ceci est le monde spirituel. Mais, venez; car d’autres amis vous attendent et désirent vous voir.
- Je la suivis dans un sentier montant une jolie rampe, et fus bientôt en vue d’une habitation.
- C’était une espèce de cottage, mais de grandes dimensions, avec de larges portes et de hautes fenêtres si l’on peut appeler ainsi les ouvertures de cette demeure.
- J’entrai par la porte de côté ornée d’une belle vigne dont les touffes de feuillages étaient douces et souples comme des glands de soie.
- L’entrée formait une espèce de vestibule demi-circulaire orné de colonnes ; des sièges attiraient le regard ; et je remarquai, traces de vie et de mouvement, une fleur tombée, un livre, et un rideau de la plus délicate étoffe à moitié relevé.
- De ce vestibule j’entrai dans une chambre bien difficile à décrire pour vous.
- La lumière y arrivait douce et moelleuse comme si des murs transparents lui eussent donné passage. Aucun angle, partout les plus gracieuses lignes.
- En avant de la chambre étaient des piliers semblables à de beaux arbres chargés de vignes, tant était grande la perfection de leur forme.
- De ces piliers tombaient des flots de draperies légères et délicates comme des fils de la vierge vus dans la lumière.
- Sur un des côtés de l’appartement, je vis un objet qui me parût être un instrument de musique.
- Les meubles et les sièges étaient simples et chastes rappelant par leur grâce et l’élégance de leur forme quelques-unes des fleurs que j’avais connues dans ma vie terrestre.
- Il y avait aussi une place garnie de fleurs et, dans le centre de la pièce, une grande corbeille suspendue laissait retomber de longues'grappes de verdure et les fleurs les plus exquises.
- Un sentiment d’expansive et profonde reconnaissance remplissait mon cœur, parce que je trouvais réalisé dans le monde spirituel mon idéal d’habitation calme et splendide.
- « Oh ! que je suis heureuse de vous voir ici », disait ma mère ; « j’ai attendu si longtemps ce jour de bonheur, bien que je vienne à peine de terminer tous mes apprêts pour vous.
- « J’ai enlacé cette vigne hier seulement, à travers ce cintre, de la façon qui me semblait devoir vous convenir le mieux.
- « Ceci est votre chambre ; votre cabinet d’étude est là », et en disant ces mots elle écarta la draperie la plus éloignée et un flot de blanche lumière inonda la pièce.
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- J'avançais avec un sentiment d’inexprimables délices.
- Tout ce que j’avais rêvé, en fait d’art et de beauté, était devant moi : statues, tableaux, livres, et toutes choses qu’un esprit studieux ou un artiste pouvait désirer.
- Comme mes yeux embrassaient ce spectacle, je ne pus résister à l’impulsion qui me saisit et tombant à genoux, levant les yeux, je m’écriai :
- « Oh ! Dieu tu as entendu ma prière et tu as permis que tout ceci me fût donné. »
- Ma mère, montée derrière moi, mit avec affection sa main sur ma tête. Elle ne parlait pas, mais je sentais sa joie passer dans tout mon être, et je percevais qu’elle se réjouissait de mes transports de reconnaissance.
- Je ne connais pas de sentiments plus exquis que celui de la protection pleine de calme qui se révélait à moi, au contact de ma mère. Je me croyais encore un enfant sous cette délicieuse impression ; je ne redoutais rien et n’avais besoin de nulle chose.
- Qu’étaient les années écoulées entre mon enfance et ce moment 1 Pour l’instant cette distance n’existait plus. La fraîcheur de vie de la jeunesse était en moi.
- Cette confiance sans bornes, que je ressentais quand les bras de ma mère m’entouraient, m’était rendue maintenant et, dans l’expansion des remerciements de mon cœur, j’exprimai toute la plénitude de ma joie.
- Je me dirigeai vers la partie de la chambre qui avait vue sur la vallée, et j’écartai la haute et légère draperie tendue de ce côté.
- Un balcon s’offrait à moi ; je m’avançais : quelle scène s’étendait de là sous mes yeux !
- La belle vallée était là éclairée d’une lumière si douce qu’elle ne peut être comparée qu’à celle du coucher du soleil envoyant ses rayons dans un espace largement ouvert et baigné de vapeurs. Mais cette lumière avait un tel rayonnement qu’elle semblait revêtir tous les objets d’une beauté éthérée dont jamais je n’avais conçu l’idée.
- (A suivre)
- Institut de droit International.
- La session de l’Institut de droit international a eu lieu, a Lausanne, Suisse, du 3 au 6 septembre courant.
- Elle s’est tenue dans la grande salle du tribunal fédéral, §ous la présidence de M. Alphonse Rivier, consul général te te Confédération suisse en Belgique.
- Etaient présents vingt-deux membres effectifs et asso-Cles> d’une haute notabilité et représentant toutes les étions.
- Lu discours d’ouverture, prononcé par M1 Rivier, nous brayons ce qui suit :
- La Suisse est l’un des pays qui travaillent le plus âchvement et le olus fructueusement au progrès et au
- | développement du droit international. En disant cela, je ne dois point craindre d’être taxé d’un amour-propre national exagéré, je me borne à constater des faits.
- « C’est à l’initiative suisse, et plus spécialement à l’initiative génevoise, que Ton doit la convention de 1864 pour l’amélioration du sort des militaires blessés; la ville de Genève est actuellement le siège de la Société internationale de la Croix-Rouge. C’est à l’initiative de Genève et de Bâle, que nous devons l’idée d’un réglement international des transports par chemins de fers, règlement destiné à servir de base à des traités de droit international. C’est encore à la vigilance suisse, que les pays de vignobles doivent les mesures internationales prises contre le phylloxéra, conventions à propos desquelles le Conseil fédéral a cherché à généraliser l’emploi de la clause compromissoire de l’arbitrage international. Le gouvernement fédéral prépare une entente internationale sur d’autres questions encore : unité technique des chemins de fer, protection du travail dans les fabriques, etc. C’est à Berne qu’ont été fondées l’Union postale, l’Union pour la protection de la propriété artistique et littéraire. C’est à Berne que se trouvent tous ces offices internationaux que je voudrais voir concentrer dans un Palais de droit international, signe matériel de la solidarité qui unit les peuples de l’Ancien et du Nouveau monde dans ce domaine de justice et de progrès.
- « La Suisse a d’autres titres encore à la sympathie de l’Institut de droit international. Ses titres, c’est d'abord la composition du peuple suisse, la coexistence sur le même territoire de trois rameaux distincts de la famille aryenne, vivant en parfaite harmonie sous un gouvernement commun. Par son existence même, la Suisse réfute la théorie, soi-disant progressiste, qui voudrait substituer à la notion de l’Etat personne de . droit des gens, la notion ethnique de la race. La Suisse démontre et fait prévaloir le fait que la culture générale de l’humanité est bien au-dessus des différences des nations.
- « Un second titre de la Suisse à votre sympathie, c’est la neutralité permanente que cet Etat a respectée et fait respecter depuis bien des années. A ce point de vue, la Confédération suisse mérite d’être donnée en modèle aux Etats de même condition. Elle sait quels devoirs la neutralité lui impose. Elle sait aussi quels droits sa situation lui confère. Elle a montré à plusieurs reprises la volonté de conserver cette neutralité et la force de la faire respecter ; son attitude est une manifestation précieuse pour nous du principe de droit international de l’égalité des Etats, en vertu duqnel les plus petits Etats ne sont en rien inférieurs en droits aux plus grands.
- Après les discours d’apparat, on est entré en matière. La première question traitée est de celles qui ont bien souvent occupé nos Chambres fédérales. En matière de capacité civile des étrangers, est-ce la loi du domicile ou la loi nationale qui est applicable ? L’Institut, après discussion, s’est prononcé, comme la loi fédérale, pour la seconde alternative.
- Dans sa séance du lendemain, l’Institut, après une discussion très nourrie et, sur les propositions de sa commission. a formulé cette exception ; «t Toutefois, en matière
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- commerciale, la demande en nullité fondée sur l’incapacité de l’une des parties peut être repoussée, et l’acte reconnu valable, par application de la loi du lieu où il a été passé, si l’autre partie établit qu’elle a été induite en erreur par le fait de l’incapable, ou par un concours de circonstances graves abandonnées à l’appréciation des magistrats. »
- Le reste de la séance a été consacré à l’élaboration de dispositions concernant les abordages maritimes.
- L’Institut a élaboré d’un côté un « projet de loi uniforme, » et de l’autre « un projet de réglement des conflits entre les lois nationales » en matière d’abordage.
- Le « projet de loi» tranche deux questions : 1° Qui est tenu de supporter le dommage ? 2° Quelles formalités ont a remplir les lésés pour sauvegarder leur droit ?
- Sur le premier point, l’Institut a admis que, s’il y a eu faute à bord d’un seul navire, il supporte tout le dommage. S’il y a faute des deux, aucune indemnité ne peut être réclamée pour le dommage causé au navire. Par contre, les deux navires répondent solidairement, chacun pour moitié, du dommage éprouvé par le chargement et par les personnes. Contrairement à l’opinion du rapporteur, M. Sacerdoti, M. Féraud-Giraud a fait adopter une exception à cette règle pour le cas où il est prouvé que la cause priucipale du sinistre doit être attribuée plus spécialement à l’un des navires.
- Quant au « projet de réglement des conflits », présenté par M. L. Renault, il applique, si l’abordage a eu lieu dans les eaux intérieures ou territoriales d’un pays, la loi de ce pays ; s’il a eu lieu en pleine mer, la responsabilité et dans la règle déterminée par la loi de l’auteur du dommage.
- Séance du 5 Septembre.
- Les récentes acquisitions de territoires faites dans le sud de l’Afrique et ailleurs, par les Etats européens donnaient un cachet d’actualité marqué à la question étudiée par l’Institut :
- « Théorie de la conférence de Bprlin sur l’occupation des territoires. »
- Cette matière est de celles dans lesquelles la règle « la force prime le droit » joue encore un rôle prédominant; il est néanmoins vivement à désirer que des principes juridiques sanctionnés par l’opinion et la raison président à cette répartition des régions non civilisées entre les Etats européens.
- L’Institut a admis que pour créer un titre de possession exclusive, une occupation de territoires doit remplir deux conditions essentielles : l’occupant doit notifier officiellement sa prise de possession et instituer un pouvoir local responsable, pourvu de moyens suffisants pour assurer l’exercice régulier de son autorité.
- Le 6 septembre, l’Institut de droit international a terminé sa session, en élaborant un projet de réglement sur l’expulsion des étrangers.
- Il a été décidé qu’il y avait lieu de distinguer trois sortes d’expulsion : l’expulsion pour cause d'urgence, ( guerre, troubles graves) ; elle doit être temporaire et non d’une durée illimitée ; l’expulsion extraordinaire, s’appliquant à des catégories d’individus ; elle ne peut se
- faire qu’en vertu d’une loi ou ordonnance générale publiée à l’avance dans un délai convenable ; enfin, l’expulsion ordinaire, s’appliquant à des individus déterminés ; elle doit indiquer les dispositions légales sur lesquelles elle se fonde et être notifiée à l’expulsé avant sa mise à exécution. L’examen des règles spéciales de l’exp.ulsion ordinaire est renvoyé à une prochaine session.
- Prenant acte des offres faites de le recevoir à Paris, à Madrid, à Barcelone et à Lausanne, il a chargé son bureau de fixer le lieu et la date de la prochaine réunion.
- Un repas d’adieu, à l’hôtel Richemont, a réuni une dernière fois les membres de l’Institut et les autorités qui les avaient accueillis. M. Morel, juge fédéral, a exprimé en paroles éloquentes l’impression profonde et inoubliable qu’avaient produite sur les juristes suisses les délibérations de ce cercle de savants éminents.
- Nécrologie
- HENRY RICHARD
- M. H. Richard, membre et secrétaire pendant de longues années de la Peace Society, de Londres, vient de mourir à l’âge de 76 ans. Il était membre du Parlement. Depuis trois ans, il avait été remplacé dans les fonctions de secrétaire et de rédacteur principal du Herald of Peace par M. Jones. M. Richard avait en 1878 représenté la Peace Society, au Congrès de la paix qui s 3 tint à Paris pendant l’Exposition.
- Jusqu’à son dernier moment, il a consacré son existence à l’oeuvre de la paix.
- C’est en partie à sa courageuse initiative, que l’on doit d’avoir vu le réglement de l’affaire de l’Ala-bama confié à un arbitrage.
- Il y a quelques mois à peine, il luttait au parlement avec l’intrépide opiniâtreté qui le caractérisait contre le parti militaire, au sujet du tunnel sous la Manche. Il aimait sa patrie, mais il aimait davantage le bien de l’humanité. Il a sa place marquée parmi les meilleurs serviteurs de la paix.
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- Etat-civil do Familistère.
- Semaine du 10 au 16 Septembre 1888.
- Naissance :
- Le 11 Septembre, de Duplaquet Henri-Georges, fils de Duplaquet Georges et de Dessaint Emilia.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuite-ment à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d abonnement.
- Le Gérant : A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- Tome 12. - N’ 525
- Dimanche 30 Septembre 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ GS-OZDIUSr, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- Franoe
- On an...............10 tr. s»
- Six mois .... 6 1»
- Trois mois ... 3 s»
- Union postale
- Un an............11 !r. »»
- Antres pays
- Un an . . ... 13 fr. 60
- on s’abonne également A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 5, rue Neuve des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- Le Renouvellement partiel. — Aliénation de la souveraineté nationale. — Le Pain cher. — Congrès international des colonies de vacances. — Faits politiques et sociaux. — La fête de la coopération à Londres. — Le congrès catholique de Fribourg. — Théodore Parker dans la vie spirituelle. — L’enseignement considéré surtout comme moyen d’Education.— Mouvement des assurances Mutuelles.— Société du Familistère de Guise.— Société industrielle de St-Quentin et de l’Aisne.— Avis. ----------------. » ♦ .------------------
- LE RENOUVELLEMENT PARTIEL
- La Chambre élue en octobre 1885 voit approcher le terme de son mandat. Aussi s’occupe-t-on déjà des prochaines élections législatives.
- Auront-elles lieu au scrutin de liste ou bien au scrutin d’arrondissement ?
- Les griefs sont nombreux contre le scrutin de liste.
- On lui reproche d’avoir hérité de la plupart des vices du scrutin d’arrondissement.
- Le scrutin de liste devait, dit-on, nous débarrasser des influences locales, de l’intervention des intérêts de clocher dans les discussions parlementaires ; avec lui le député devait cesser d’être un commissionnaire,chargé de demander des subventions pour les églises, les écoles, les édifices Publics, d’obtenir des pensions, des bureaux de tabacs, etc., etc.
- Rien de tout cela ne s’est produit.
- A cette objection, les partisans du maintien du scrutin de liste répondent, avec raison, qu’il faut
- plus d’un jour pour déraciner des habitudes aussi invétérées, et que, d’ailleurs, ce serait un singulier moyen de guérir le mal que de recourir au système qui seul l’a produit, et développé jusqu’à lui donner des proportions telles, qu’il était devenu un véritable péril pour nos finances et pour le bon renom de nos institutions.
- On reproche encore au scrutin de liste de n’avoir pas constitué une majorité parlementaire. La réponse est bien simple : cette majorité n’existe pas dans le pays, et il est permis de croire que le scrutin d’arrondissement eût été aussi impuissant que le scrutin de liste à nous en assurer une dans le Parlement.
- Le duel entre les deux modes de scrutin, engagé devant les conseils généraux au cours de leur session d’Août, se poursuit dans la presse.
- Le Parlement ne tardera pas à être saisi de la question. Il la discutera certainement avec la passion du bien public, mais aussi avec l’ardeur qui s’attache à la poursuite des intérêts particuliers.
- Il importe que la presse prépare des solutions véritablement conformes à l’intérêt général, et que l’opinion publique soit en mesure de dicter des arrêts fermes.
- La question ne se posera pas simplement entre le scrutin de liste et le scrutin d’arrondissement.
- D’autres propositions relatives au mode de nomination de la Chambre ont été faites.
- Ces propositions tendent toutes, avec des différences de détail, au renouvellement partiel de la Chambre des députés.
- Les progrès réalisés par l’idée de cette réforme,
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- LE DEVOIR
- constamment soutenue par le Devoir, sont déjà j considérables. Un grand nombre de groupes répu- j blicains l’ont inscrite dans leur programme, plusieurs conseils généraux se sont prononcés en faveur de son adoption, et jamais elle n’avait tenu tant de place dans les préoccupations de la presse et des hommes publics.
- Dans son livre, Le Gouvernement, M. Godin expose de la manière suivante les raisons qui militent en faveur de la permanence des corps élus, et de leur renouvellement partiel :
- « Notre civilisation,avec ses besoins d’activité,de travail, de prospérité et de paix intérieure et extérieure exige que rien ne vienne jamais interrompre, ni suspendre le cours des affaires publiques, pas plus que celui des affaires privées. Les sociétés modernes éprouvent le plus grand besoin de la stabilité, au milieu de l’activité productive ; il faut donc que la politique nouvelle nous donne cette stabilité dans le mouvement.
- Il faut que la constitution de l’État renferme des dispositions telles,qu’elles permettent au souverain de prononcer ouvertement son verdict sur les hommes et les choses, sans entraver en quoi que ce soit la bonne direction des affaires du pays.
- Que faut-il pour cela ? Que les corps constitués dans l’Etat soient perpétuels, que le peuple souverain procède au renouvellement de tous les pouvoirs émanant de sa volonté, sans que l’action de ces pouvoirs soit jamais suspendue, sans que ces corps cessent d’exister.
- Un procédé bien simple, propre à atteindre ce résultat, s’est déjà incarné dans le sentiment public : c’est celui du renouvellement partiel et annuel de tous les pouvoirs de l’État. »
- En 1874, M. Ernest Picard saisissait l’Assemblée nationale d’un projet de renouvellement partiel.
- Voici un passage de l’exposé des motifs de ce projet ;
- « Étudié dans son principe, le renouvellement partiel offre des avantages considérables :
- Il fait l’Assemblée permanente, et conserve toujours visible dans son expression légale, le pouvoir suprême, la souveraineté nationale. En supprimant dans la transmission du pouvoir toute solution de continuité, il enlève tout prétexte soit aux agitations des partis,soit aux complications extérieures.»
- M, Mérillon, auteur d’un des projets de renouvellement partiel actuellement soumis à la Chambre signale, avec beaucoup d’exactitude, dans son exposé des motifs, les inconvénients qui résultent
- pour le travail parlementaire du renouvellement intégral :
- « Que se passe-t-il dans l’état actuel ? Quand une Chambre nouvelle arrive, elle trouve table rase; rien de ce qu’a préparé la précédente ne subsiste et ne peut même subsister. II arrive alors que les nouveaux venus produisent, dans la première année, une quantité de projets qui suivent la filière et vont s’immobiliser dans une quantité de commisions,se disputant entre elles les membres qui leur sont communs. La première et même la seconde année sont des années de préparation ; la troisième est tellement encombrée qu’on peut à peine s’y diriger et, quant à la quatrième, il est de notoriété qu’elle est employée à liquider le plus pressé pour se présenter devantlecorpsélectoral... Au milieu de tout cela, on comprend qu’il est impossible que les grandes réformes aboutissent.»
- La plupart des objections soulevées contre le renouvellement partiel sont des objections de circonstances, ou à tendances personnelles.
- Nous n’avons pas à nous arrêter à ce dernier genre d'objections.
- Il nous importe peu par exemple, que tel ou tel parti politique soit ou ne soit pas partisan du scrutin de liste, d'arrondissement ou du renouvellement partiel; que des amis de tel ou tel personnage en vue comptent plus particulièrement pour assurer leur retour ou leur maintien au pouvoir sur l’un que sur l’autre de ces modes électoraux.
- S’il y a des gens en France dont le radicalisme n’a d’autre base que la haine de la politique opportuniste, nous leur signalerons volontiers, en passant, la vigoureuse campagne entreprise en faveur du renouvellement partiel, par des publicistes peu suspects d’accointances avec ce parti, comme M. H. Maret dans le Radical, M. Millerand dans la Justice, et l’adhésion depuis longtemps donnée à ce mode de scrutin, par la B’édération radicale-socialiste de Paris et un grand nombre de groupes socialistes.
- On a déjà fait justice de l’argument qui consiste à présenter le système électoral dont nous poursuivons la réalisation, en nombreuse compagnie» cette fois, comme un expédient destiné à prolonger les jours d’une bonne partie de la Chambre actuelle-
- Les députés ont reçu un mandat de quatre ans. Us ne pourraient le dépasser sans dépasser leur droit.
- Les élections prochaines ne peuvent être Que générales.
- On objecte que le Parlement actuel n’a pas
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- LE DEVOIR
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- droit d’engager l’avenir au détriment des électeurs, j en votant le renouvellement partiel ; qu’il excéderait son droit en touchant à la loi électorale, parce que dans une organisation démocratique, il n’y a pas de puissance supérieure au suffrage universel et qa’il n’appartient à personne de tracer des limites au droit électoral, à moins d’avoir reçu une délégation spéciale telle que pourrait la recevoir uDe assemblée constituante.
- Nous ne sommes certainement pas hostiles à pidée de la convocation d’une Constituante, pour examiner et fixer les modifications à introduire dans nos institutions ; mais, dans l’état constitutionnel actuel, on ne saurai! dénier à la Chambre le droit de voter le renouvellement partiel, le rétablissement du scrutin d’arrondissement ou toute autre réforme électorale.
- Une loi, sur cette matière, engage évidemment l'avenir ; mais elle a cela de commun avec toutes les autres lois.
- Où les critiques provoquées par le mouvement en faveur du renouvellement partiel ont le plus de force, c’est contre le détail des projets et non contre le principe même de la réforme, qui nous paraît de moins en moins contesté.
- Dans quelques projets, en effet, les avantages du nouveau mode électoral sont annulés par le maintien, dans une certaine mesure, des inconvénients que présente le système actuellement en vigueur pour les divers corps élus.
- Ges inconvénients sont de deux ordres. Ils résultent en premier lieu de la durée excessive du mandat et de la longueur trop considérable de l’intervalle compris entre deux élections ; en second lieu, de la non-universalité de la consultation des électeurs à chaque élection partielle.
- Nous aurons l’occasion de revenir sur ces divers points.
- Pour le moment nous nous contenterons de rappeler que la commission chargée d’examiner les divers projets de remaniement du système électoral s’est prononcé pour le renouvellement par-l'el. Mais les conclusions de cette commission foutissent à un projet dans lequel nous retrouvons *68 inconvénients que nous venons de signaler.
- Comme la discussion de la réforme électorale doit s’ouvrir sur les conclusions consignées dans |e rapport que M. Folliet, député de la Haute-^avoie, doit déposer à la rentrée, pour la position j ie la question, nous en reproduisons ci-après les j Principales dispositions. j
- Le renouvellement partiel de la Chambre des l
- députés serait fait, comme pour les conseils généraux, par moitié tous les trois ans.
- Chaque moitié de la Chambre siégerait donc six ans, à l’exception de la moitié qui, pour la première fois, serait appelée à être renouvelée et qui n’aurait qu’un mandat de trois ans.
- La commission a eu à s’occuper du procédé suivant lequel se ferait le partage des députés en deux moitiés ; elle s’est trouvée arrêtée aussitôt par la question du mode de scrutin. La procédure, en effet, doit différer absolument suivant qu’on maintiendra le scrutin de liste, ou qu’on rétablira le scrutin d’arrondissement.
- Pour le cas du maintien du scrutin de liste, les départements seraient divisés en deux séries, établies de telle sorte que la moitié de chaque région serait soumise au renouvellement. De la sorte, toutes les parties du territoire seraient appelées à participer aü renouvellement partiel, après chaque période de trois ans. C’est la loi elle-même qui fixerait cette répartition des départements en deux séries, en laissant à un tirage au sort le soin de désigner pour la première fois celle des deux séries qui inaugurerait le renouvellement partiel.
- Au contraire» en cas de rétablissement du scrutin d’arrondissement, chaque département serait partagé en deux fractions renouvelables l’une après l’autre. C’est également la loi qui fixerait d’avance le partage des arrondissements en deux séries.
- On voit que la question du scrutin est entièrement liée à celle du mode de renouvellement, et que la Chambre sera forcément amenée à coordonner ses décisions sur ces deux points.
- J. Pascaly
- ALIÉNATION DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE
- Tout le monde reconnaît que si le citoyen peut abuser de sa propre vie, il ne peut ni ne doit attenter à la vie de ses semblables. Il faut de même reconnaître que si les citoyens peuvent abuser de leur droit de suffrage,ils ne peuvent sans forfaiture attenter au droit politique des autres citoyens.
- La souveraineté étant inaliénable,, tout vote du souverain n’engage l'avenir que sous la réserve, pour le corps électoral, de pouvoir revenir sur la décision prise et de ne point aliéner le droit politique de la nation.
- Il est moins légitime de proposer au peuple de sanctionner l’aliénation de ses libertés publiques, qu’il ne l'est de proposer k l’individu de consentir à l’esclavage de sa personne.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
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- LE PAIN CHER
- Gela devait arriver.
- A la première mauvaise récolte le droit sur le blé devait faire sentir ses désastreux effets. La récolte en blé pour 1888 seraune des plus mauvaises qu’on ait eu depuis longues années.
- La France ne produira qu’à grand peine les trois quarts du froment nécessaire à sa consommation normale : il lui en manquera 25 à 30 millions d’hectolitres qu’il lui faudra faire venir du dehors.
- L’expérience nous apprend que le droit sur les blés n’empêche pas l’abaissement des prix dans les années d’abondance, et en aggrave la hausse d’une surcharge supérieure à sa qualité dans les années de mauvaises récoltes.
- Dans le premier cas, nous avons vu la différence des prix entre Bruxelles et Paris tomber en dépit de la taxe de 5 francs à 2 fr. 35, et tout récemment, par suite de la rareté du blé, la différence de niveau s’est élevée de 7 fr. 50 à 8 francs.
- Ainsi lorsque la digue devrait arrêter le débordement de blé étranger, elle ne fonctionne pas ; quand elle devrait le laisser passer, elle fonctionne trop.
- La hausse du blé, c’est le pain cher.
- Les émeutes du pain viennent de se produire à Argenton (Indre), Saint-Ouen et Saint-Denis.
- Dans cette dernière commune le conseil municipal, pour donner satisfaction à une pétition des habitants protestant contre l’élévation du prix du pain, a remis en vigueur la loi du 19 juillet 1791, relative à l’établissement de la taxe.
- La municipalité a déterminé le prix du pain d’après le cours moyen des farines sur le marché de Paris, en adoptant un mélange théorique des différentes catégories de farines, et, d’autre part, au moyen d’une prime de cuisson accordée au boulanger pour transformer sa farine en pain. C’est au sujet de cette prime que le conflit a éclaté. La municipalité de Saint-Ouen, depuis plus d’un an, accorde dix francs aux boulangers par quintal de farine employé ; celle de Saint-Denis donne onze francs. Les boulangers des deux villes trouvant ce tarif ruineux, ont refusé de l’accepter. Ils ont déclaré qu’ils aimaient mieux fermer boutique que de travailler dans ces conditions.
- Par suite deux localités importantes ont été momentanément privées de pain.
- L’incident a été heureusement terminé à l’amiable.
- Voici comment :
- A peine la grève des boulangers était-elle déclarée à Saint-Denis et à Saint-Ouen, que ia boulangerie coopérative de Pantin est venue offrir de suppléer les boulangers défaillants.
- En un clin d’œil les fours étaient rallumés. Mais les boulangers de Saint-Denis et de Saint-Ouen tout en rallumant leurs fours, ont énergiquement protesté contre le rétablissement de la taxe du pain. Et en cela ils ont eu pleinement raison.
- La taxe est absolument incompatible avec le principe de la liberté commerciale, qui a été décrété en 1863 au profit de la boulangerie.
- Aussi les membres de cette profession sont-ils en droit de dire à l’autorité qui aurait des velléités de taxation :
- « Au régime de la taxe était inhérent le privilège compensateur qui nous préservait des excès de la concurrence; ou restituez-nous ce privilège, ou ne nous taxez pas; en nous proclamant libres, vous nous avez exposés à toutes les incertitudes et à tous les périls de la lutte pour la vie; vous commettriez donc une criante injustice en venant restreindre aujourd’hui nos moyens d’action dans cette lutte.
- « C’est vainement d’ailleurs, que vous prétendez nous excepter ainsi du droit commun à tous les commerçants, sous prétexte que nous voulons vendre trop cher un aliment de première nécessité. Est-ce que, sous ce prétexte, vous taxez la boucherie, par exemple, bien qu’elle vende, à des prix très majorés par rapport au cours du bétail, une marchandise pour le moins aussi indispensable que la nôtre à l’alimentation publique ? Soyez donc d’accord avec vous-mêmes. Nous réclamons le droit commun et si vous ressuscitez la taxation à notre seul détriment, nous éteindrons nos fours en vertu de la liberté des grèves. »
- On ne résout pas par des taxes des questions aussi complexes que celles du prix du blé et du prix du pain.
- La taxe ne représente que l’arbitraire.
- Ce qui vient de se passer sur deux ou trois poMs de la France se reproduira certainement surd’au' très points. On ne peut échapper aux désastreuses conséquences d’une taxe du blé se greffant sur une mauvaise récolte.
- La première solution qui s’impose, c’est la sUjj pression du droit sur le blé. La loi du 29 mai 18L qui élève à 5 francs le droit sur le blé renferiûe disposition suivante : .
- « Dans les circonstances exceptionnelles et
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- je prix du pain s’élèvera à un taux menaçant pour ^limêntation publique, le gouvernement pourra, 0 l’absence des Chambres, suspendre en tout ou eQ partie les effets de la présente loi, par un décret président de la République, rendu en Conseil J0S ministres. »
- Le gouvernement n’a pas cru devoir user des droits qui lui sont conférés par cet article.
- Quand la Chambre sera réunie, nous verrons ce qu’elle fera. C'est à elle qu’il appartient d’abroger la iôi de famine.
- 11 lui appartient aussi d’abroger la loi de 1791 sur la taxe du pain.
- A l’occasion de la grève des boulangers de Saint-Denis et de St-Ouen on a rappelé que, le cas échéant, on pourrait appliquer aux boulangers récalcitrants les articles -419 et 420 du code pénal qui punissent de 2 mois à 2 ans de prison les coalitions ou manœuvres pratiquées sur les grains, farines, pains, etc.
- Il est évident qu’on ne peut laisser l’alimentation publique à la merci d’industriels qui ont le droit d’affamer toute une population.
- Mais le recours aux articles 419 et 420 du code pénal n’est pas plus efficace que le régime de la taxe.
- Le maire peut fixer une taxe, il n’a aucun pouvoir pour la faire respecter et briser les résistances. Une peut réquisitionner ni les fours ni la farine.
- Le véritable remède est celui auquel nous devons d’avoir vu l’heureuse issue des grèves de Saint-Denis et de Saint-Ouen : c’est l’intervention des sociétés coopératives.
- Que les populations organisent partout des boulangeries coopératives et elles conjureront ainsi la cherté du paip.
- Ce moyen a le double avantage d’être non seulement d’une efficacité parfaite, mais d’être absolument compatible avec la liberté commerciale.
- DES COLONIES DE VACANCES
- L’œuvre des colonies de vacances est née simultanément, il 1 a douze ans, en Allemagne, à Hambourg, et en Suisse, à Zurich ; depuis lors elle s’est développée rapidement dans ces pays et elle a étendu en dernier lieu ses ramifications ^en au delà de ce premier champ d’action ; le congrès inter- ! national, qui vient d’avoir lieu à Zurich, les 13 et 14 août, renfermait des représentants de neuf nations et son bureau a ete composé de six présidents choisis parmi les délégués de Allemagne, la France, l’Autriche, l’Italie, la Belgique et la
- Suisse.Le conseil fédéral était représenté par M. le conseiller Schenk ; Zurich avait délégué des membres de ses administrations cantonales et municipales et concédé l’hôtel de ville pour les séances.
- M. le pasteur Bion, de Zurich, un des premiers et des plus ardents promoteurs de l’œuvre et l’organisateur du congrès, l’a ouvert, le lundi matin, par un discours chaleureux destiné à marquer le but et l’utilité de cette réunion et la haute valeur des colonies de vacances au point de vue philanthropique et social.
- Le sujet à traiter dans cette séance était : « De l’organisation des colonies de vacances et des résultats obtenus. » M.le professeur 0. Wyss (Zurich) et le docteur Unruh (Dresde) ont présenté des rapports sur les résultats physiques que l’on cherche à constater par les modifications intervenues dans le poids, la taille, la force musculaire et l’état moléculaire du sang des enfants. Les études à faire dans ce champ ne sont qu’ébauchées et demandent à être complétées par des observations plus exactes et plus complètes.
- D’une manière générale, les résultats physiques sont favorables et suffisent à légitimer l’œuvre.
- M.le docteur Unruh s’est élevé contre l’emploi du lait frais qui peut, dans certains cas, transmettre la tuberculose.
- Les résultats pédagogiques et moraux ont fait l’objet de deux rapports de MM. Dr Veith (Francfort) et recteur Re-dersen (Brême). Ces résultats doivent être poursuivis ; ils dépendent surtout du soin que l’on apporte dans le choix des directeurs de colonies et-dans celui des enfants admis. On recommande la création de comités auxiliaires de dames.
- Après les rapporteurs, MM. Jules Steeg (Paris), Dr de Christoforia (Mifan), Macar (Liège), Dr Sturm (Hongrie), Mittendorff (Genève), Bausch (Dusseldorf) ont donné des détails sur le développement de l’œuvre dans les pays qu’ils représentaient ou traité des points spéciaux d’organisation des colonies. L’œuvre de Paris,de fondation récente,s’est étendue en 1887 à quinze arrondissements de cette capitale et en 1888 aux vingt arrondissements qu’elle renferme, Bayonne, Bordeaux, Lyon, ont suivi cet exemple.
- La seconde séance, ouverte à 3 h. de l’après-midi, a été consacrée aux stations sanitaires pour enfants rachitiques et scrofuleux, cures d’air, bains de mer et bains salins.Le principal rapporteur était le Dr Herez (Zurich) ; après un consciencieux exposé des établissements existants et des résultats obtenus, il a terminé par quelques thèses dont voici les principales : a) le rachitisme doit être combattu dés l’âge le plus tendre ; b) les hospices maritimes conviennent le mieux pour soigner les scrofuleux ; les stations sanitaires au pied des Alpes sont l’équivalent de ces hospices ; c) les enfants rachitiques doivent être admis dès l’âge de six mois et au plus tard à trois ans ; d) le traitement et la durée de la cure doivent varier suivant les cas.
- Le Dr Herez est le principal fondateur et directeur médical
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- de la station sanitaire d’Egeri (Zoug),que plusieurs membres du congrès et entre autres le délégué génevois ont eu le plaisir de visiter le 15 août.
- M. le pasteur Bert (Gênes), a parlé ensuite du rachitisme en Italie et des diverses institutions créées dans ce pays,pour le prévenir et le combattre, et le Dr Gaubert, de Paris, des œuvres françaises similaires.
- Après un court entretien, au cours duquel le délégué de Francfort a recommandé la suppression des tâches de vacances, et l’organisation de colonies pour les enfants dont les parents (les petits employés, par exemple) peuvent payer tout ou partie du séjour, il a été procédé au vote sur une série de questions administratives dont la solution avait été préparée par la conférence des six présidents. Il a été décidé :
- 1° Qu’il ne serait pas créé de journal spécial mais que le congrès reconnaissait comme organe international des colonies de vacances le journal fondé récemment à Hambourg par M. Roselmann, sous le nom de Zeitschrift fur Schulgesun-dheitspftege dans lequel on recevrait aussi des communications en langue française.
- 2° Que la fixation du prochain congrès serait remise à la conférence des six présidents du congrès de Zurich, sous la présidence de M. Bion.
- 3° Que le congrès exprimait sa reconnaissance aux compagnies de chemins de fer et de bateaux àvapeur qui accordaient aux colonies des rabais sur les tarifs de transport, ainsi qu’à tous les bienfaiteurs de cette œuvre dans tous les pays.
- 4° Que tous les comités locaux et nationaux étaient invités à transmettre chaque année leurs rapports au comité de Zurich,pour constituer une collection complète des documents nécessaires pour faire l’histoire et établir la statistique des colonies et de leurs résultats.
- 5° Que le Congrès adressait ses remerciements à M. le pasteur Bion,comme au zélé promoteur de l’œuvre et i’habile organisateur de cette réunion.
- Divers télégrammes de sympathie sont parvenus au congrès, notamment un de l’impératrice Frédéric, auquel il a été immédiatement répondu.
- La réunion que nous venons de décrire favorisera certainement l’œuvre des colonies, moins en établissant des règles d’organisation qui varient suivant les pays et les circonstances de lieu qu'en créant des relations utiles entre les hommes qui s’y dévouent et en contribuant à la faire connaître et à la répandre au loin. Outre un nombreux public des deux sexes, qui a assisté aux séances du lundi et du mardi, 72 délégués ont été portés sur le rôle officiel des membres du congrès ; sur ce nombre, 46 étaient étrangers à la Suisse ou ressortissants d’autres cantons que celui de Zurich ; ils auront remporté des idées nouvelles et surtout un zèle nouveau dont pourra bénéficier, dans leurs patries respectives, l’enfance pauvre et maladive, cette cliente si digne de l’intérêt et de la sympathie qu’elle éveille partout. Du reste, les travaux pré-
- parés pour le congrès et le résultat de ses délibérations vont être publiés par les soins du comité de Zurich.
- ^
- Faits politiques et sociaux.
- FRANCE
- La question des octrois.— Le ministre des finan. ces déposera, au début de la session prochaine, un certain nombre de projets dont il demandera la discussion immédiate La révision de la législation sur les boissons viendra, dit-on en première ligne.Ce projet est lié à la suppression des octrois • qui a déjà fait l’objet d’une proposition émanée de l’initiative particulière.
- Les octrois relèvent de deux ministères : le ministère de l’intérieur, au point de vue municipal, et celui des finances au point de vue financier. En ce qui le concerne personnellement, le ministère de l’intérieur est favorable à la suppression des octrois. Il admet la possibilité, pour les communes de remplacer l’octroi par des taxes variables, quant à la quotité, la nature et la progressivité. De son côté, M. Peytral, tout en adoptant le principe de la suppression, a dû se préoccuper des intérêts du Trésor, qui auraient été lésés par une abrogation pure et simple. Les droits d’entrée dus à l’État sont perçus, en effet, en même temps que les droits d’octroi dus aux municipalités, et la suppression de ces derniers doit nécessairement entraîner celle des premiers. L’étude à laquelle vient de se livrer le ministère des finances l’a conduit à proposer l’abrogation des droits d’entrée, de sorte qu’aucun obstacle ne s’opposerait plus à la suppression des octrois,que les communes pourraient remplacer par toute autre taxe de leur choix.
- Actuellement, les droits d’octrois sont établis dans 1,516 communes, sur 36,000 que compte la France. Ce sont généralement les villes d’une certaine importance qui possèdent des octrois. Aussi sur 487 villes avant une population agglomérée supérieure à 4,000 âmes, 47 seulement sont dépourvues d’octroi.
- Le produit brut des octrois a été, en 1887, de 282,712, 380 francs. Dans ce chiffre, l’octroi de Paris entre pour 136, 691,755 francs. Il reste donc, pour les octrois des départements 146,020,625 francs.
- Au point de vue des objets imposés, ce produit se répartit comme suit.
- Boissons, 121 millions ; comestibles, 30 millions ; combustibles, 30 millions; fourrages, 15 millions; matériaux, 2» millions; divers, 6 millions.
- Sur les 122 millions que produisent les boissons et liquides, les vins entrent pour 69 millions, les alcools pour 21 mill10Ib et les bières pour 15 millions.
- Les frais de perception ont atteint 24 millions 685,690 francs dont 7,870,968 francs pour Paris. La moyenne de &
- 1 frais ressort à 8.73 0/0 ; mais le taux varie sensiblement de I
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- LE DEVOIR
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- département à département. Toutefois, on peut dire, d’unô ) manière générale, que la quotité des frais de perception diminue en proportion de l’élévation du chiffre des recettes.
- La moyenne de la part contributive de chaque consomma-teur dans le produit de l’octroi, pour l’ensemble de la France, est de 22 fr.99 c.; à Paris, cette moyenne s’élève à 58 fr.30c.
- # *
- Les receveurs particuliers.— Les fonctions de receveurs particuliers ont été reconnues inutiles depuis longtemps. C’est par routine et par respect de la hiérarchie administrative qu’on n’osait pas y toucher.
- Le ministre des finances vient de supprimer huit recettes qui seront rattachées soit à la trésorerie générale, soit à d’autres recettes particulières de leurs départements respectifs.
- En outre les percepteurs mis aussi en disponibilité rempliront vis à vis de la caisse des Dépôts et Consignations,les fonctions de préposés qui étalent précédemment dans leurs attributions.
- On ne peut qu’engager le gouvernement à persévérer dans cette voie.
- *
- # *
- Voyage du Président de la République.—
- Le voyage que M. Carnot devait effectuer en Normandie s’est réalisé au milieu des marques du plus sympathique et du plus sincère républicanisme. Les populations normandes sont d’ordinaire peu prodigues de manifestations bruyantes, mais on peut affirmer que lorsqu’elles jugent à propos de manifester, c’est à bon escient et de bon cœur.On ne sera donc pas étonné que le ton général des discours prononcés par les maires, au nom des conseil municipaux,ait été celui d'un républicanisme sage et modéré, mais ferme.
- ***
- Victime du devoir.— Rue Truffault, numéro 7, aux Batignolles, l’initiative privée a fondé un dispensaire gratuit pour les enfants.
- Parmi les médecins qui, gracieusement, avaient offert leur concours, se trouvait le docteur Peut, jeune homme de vingt-sept aus.
- Pendant trois jours il prodigua ses soins à un jeune enfant atteint de la diphtérie.
- Samedi dernier il pratiqua l’opération, et atteint lui-même par cette terrible maladie, succomba le soir même.
- Les obsèques de ce malheureux tombé victime du devoir,ont eu lieu avant-hier.
- Nous nous joignons au personnel du dispensaire, et aux Malheureux parents du jeune interne, pour saluer ce modeste martyr de la science et du dévouement.
- ALLEMAGNE
- Souvenir des Incas.— On lit dans la Gazette nàtionale : t
- N paraît que la collection la plus riche et la plus précieuse
- | d’antiquités de l’Amérique du Sud, la collection Centeno à ! Cuzco capitale de l’ancien empire des Incas, va devenir la propriété du Musée royal. Les pourparlers engagés à ce sujet après avoir traîné en longueur pendant des années, auraient abouti. Cette collection a été embarquée à bord du navire allemand le Kosmos.
- * *
- Un discours socialiste au conseil municipal de Berlin.— Au cours d’une des dernières séances du conseil municipal de Berlin, un conseiller socialiste, M. Künert, s’est vivement opposé hier à une proposition relative au placement d’un buste de l’empereur,et il a prononcé des paroles telles qu’on n’en entendit jamais dans cette enceinte.
- « Je représente, dit-il, le parti le plus nombreux à Berlin. Nous sommes antimonarchistes et républicains. (Rumeurs).Je ne puis donc pas m’associer à une mesure qui glorifie celui que mon parti considère comme le protecteur de la classe capitaliste et bourgeoise. » (Violentes interruptions)
- Künert continua sans broncher : « Nous avons pour nous la justice et la connaissance des besoins du peuple, et vous la routine et la force ! »
- La séance fut levée au milieu d’une grande agitation.
- ANGLETERRE
- Unionistes anglais et irlandais.— Parlant à un déjeuner qui a eu lieu hier à Bradford, M. Joseph Chamberlain a dit qu’il approuvait entièrement la politique suivie jusqu’à ce jour par le gouvernement. Lui-même, a-t-il ajouté, en était dans une large mesure responsable, et il était prêt à la défendre et à la soutenir.
- M. Chamberlain s’est étendu ensuite sur la nécessité de maintenir énergiquement l’alliance avec les conservateurs, disant qu’il fallait faire des concessions de part et d’autre.
- Aux yeux de l’orateur, cette alliance aura pour résultat d’amener la formation d’un parti national,seul capable d’assurer au pays l’ordre et la sécurité.
- M. Chamberlain s’est élevé contre le Home Rule, et le gouvernement local en Irlande, dans les conditions proposées par le parti gladstonien.
- L’orateur croit qu’à un certain moment tout le parti libéral aurait pu s’entendre sur un programme qui lui aurait assuré le pouvoir pour longtemps ; lorsque les premiers désaccords se sont manifestés, on avait même pu espérer que l’entente pourrait se faire, mais aujourd’hui le fossé est infranchissable, surtout parce que les gladstoniens se sont approprié des principes, aussi étrangers au libéralisme qu’à toute idée de gouvernement.
- M. Chamberlain ajoute, que son voyage à Bradfort, lui a ; donné plus que jamais l’assurance que le parti libéral-unioniste a juré de se consolider et de vivre, qu’il est définitivement
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- LE DEVOIR
- organisé, et il fait remarquer que l’on voit, pour la première \ fois dans la politique anglaise, trois partis absolument indépen- j dards,avec cette particularité que l’union de deux de ces partis est nécessaire pour constituer une majorité.
- Telles sont les espérances des Unionistes.
- Dans un dîner qu’il a donné à Dublin en l’honneur du docteur O’Reilly de Saint-Louis (Etats-Unis), M. Michael David, un des chefs Irlandais locaux des plus iufluents a dit,que l’oppression dont souffrait l’Irlande,avait fait de tous les Irlandais les ennemis de l’Angleterre, ce qui n’a pas peu contribué à diminuer l’influence anglaise en Europe.
- C’est ce que M. Gladstone a parfaitement compris, en cherchant à unir l’Angleterre et l’Irlande dans des intérêts communs.
- Les Irlandais en Amérique sont bien organisés, dit l’orateur, et donneront à l’Irlande tout l’appui moral et matériel nécessaire, jusqu’à ce que la régénération de la mère-patrie soit un fait accompli.
- M. Dawitt, en portant la santé de M. Parnell, a dit que le parti irlandais avait toute confiance dans l’autorité, dans la loyauté et dans la sagesse de ce chef éminent.
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- Le congrès desTrade’s Unions.—Le congrès des Trade’s Unions ou sociétés ouvrières anglaises, actuellement réuni à Bradford, célèbre pour la vingt et unième fois les grandes assises du Travail dans le Royaume-Uni. On se fera quelque idée de l’importance de cette organisation en constatant, avec le rapporteur du comité de règlement (standing orders), que 175 délégués y siègent, représentant 816,944 membres et appartenant à 70 métiers distincts.
- Les résolutions et les projets d’amendement votés au cours de ses travaux ont donné lieu à des discussions intéressantes à plus d’un point de vue. En effet, elles nous éclairent sur les besoins et les aspirations des classes ouvrières, attendu que ce sont leurs représentants directs, ceux de leur choix particulier qui prennent la parole lors de ces débats annuels.
- Nous reviendrons sur la question.
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- Exposition rétrospective des chemins de fer au Champ-de-Mars.— Un congrès des chemins de fer se tiendra à Paris pendant l’Exposition universelle.
- A ce congrès, on a décidé d’adjoindre une exposition des moyens de transports employés depuis l’antiquité jusqu’à nos jours : transports par route, par eau, par fer et par air,depuis la voiture de l’ancienne Égypte jusqu’à l’éléphant et le pigeon voyageur.
- Un important comité a été formé en France pour organiser cette exposition, dans laquelle il serait désirable que l’Angleterre fût largement représentée, car elle possède en ce genre
- de reliques des curiosités, mais dont il faudra déterminer les particuliers ou les musées à se séparer pour quelque temps
- Dans ce but un comité a été formé pour seconder les efforts du comité français. Il en est de même en Amérique où un comité a aussi été formé dans la même intention.
- AFRIQUE
- Vues anglaises et allemandes. — On lit dans le « Nord *, de Bruxelles :
- Des conflits graves nés de deux rivalités dans l’Afrique orientale, semblent menacer de troubler les rapports de l’Angleterre et de l’Allemagne.
- « L’expédition qu’on organise en ce moment en Allemagne pour porter secours à Emin-Pacha va droit à l’encontre des visées d’absorption que parait nourrir l’Angleterre à l’endroit des provinces des sources du Nil, et dont la réalisation aurait été le véritable but de la dernière expédition de M. Stanley, tandis que la Société anglaise de l’Afrique orientale qui vient de recevoir sa charte d’incorporation avait été fondée également en vue de l’accomplissement de ces visées.
- « En Allemagne, on affirme qu’en allant au secours d’Emin-Pacha, on ne poursuit aucun but d’annexion et qu’on veut seulement, en lui fournissant des armes, des munitions et les autres ressources nécessaires, le mettre en mesure de mainte-tenir l’indépendance du pays qu’il a administré jusqu’ici.
- « L’Angleterre a réellement les projets quon lui prête à l’égard de ce pays, il est si difficile de croire qu’un conflit n’éclate pas un jour ou l’autre entre elle et l’Allemagne, cette dernière tenant pour le moins à faire profiter le commerce allemand de l’ouverture de ces contrées à la civilisation, et la Grande-Bretagne n’ayant pas l’habitude de faire place, là où elle a pris pied, à d’autres commerçants que les commercants anglais.
- « Il était facile de prévoir, le jour où l’Allemagne a commencé à chercher à se créer des colonies, que ses efforts n’iraient pas sans faire naître des difficultés avec l’Angleterre. Les difficultés qui se sont produites jusqu’ici ont pu être réglées à l’amiable. Il est à souhaiter qu’on réussisse à résoudre de même celles qui pourraient se produire dans la suite. »
- ÉTATS-UNIS
- L’incinération des ordures.— On vient de construire, à Chicago, un nouveau crématoire, destiné à l’incinération des ordures. Jusqu’ici un seul four a été terminé, en vue de détruire le contenu de vingt voitures ; mais il faudra encore quelque temps avant que cette opération soit terminée Le crématoire est situé à l’ouest de la ville, dans une carrière de pierres, et le sommet est juste au niveau de la rue. Les wagons déversent leur contenu à sa partie surprieure ; ilest transporté sur des planchers, d’ou il est poussé dans les portes du four, puis tombe sur des grilles au-dessus desquelles passe I la flamme. Les cendres tombent au-dessous des grilles, dans
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- des récipients. L'incinération se fait très rapidement ; on brûle les ordures de toutes sorte. On espère que les autres fours seront bientôt construits et qu’ainsi toutes les immondices de ]a ville seront consumées. Le prix du four est de 10,000 dollars.
- De même à Milvaukee, on a utilisé l’incinération pour se débarrasser des ordures. Depuis plus de cinq mois, ce système fonctionne, et chaque jour les immondices sont consumées.La commission d’hygiène de la ville réclame l’honneur d’avoir été la première à adopter ces dispositions. On a consumé 40,215 livres d’ordures, qui ont donné 5,000 livres de cendres, soit 4,3 0/0. Au printemps, le four crématoire ne fonctionnait que 8 a 10 heures par jour.
- Il serait réellement à désirer que la ville de Paris prit des mesures semblables à celles de ces deux villes américaines, afin de débarrasser les gares de nos chemins de fer de ceinture et de la banlieue, de ces wagons remplis d’immondices, qui y sont une cause d’infection.
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- Congrès international de navigation.—
- Les récents sinistres maritimes ont appelé l’attention du public sur la nécessité de la révision des règlements internationaux de navigation.
- Un congrès se réunira à cet effet le Ie octobre à Washington.
- Le programme très étendu comprend entre autres sujets l’étude d’un système uniforme de signaux pour indiquer par tous les temps les diverses positions d’un navire en route.
- Les divers moyens actuellement employés pour le sauvetage du matériel et des personnes seront l’objet d’un examen approfondi.
- Le congrès étudiera également la question des épaves, des phares, etc..
- Les États-Unis se feront représenter par cinq délégués.
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- Un nouveau câble. — La France, l’Angleterre et l’Amérique s’intéressent en ce moment à un vaste projet de câble sous-marin entre l’Amérique et l’Australie. Il serait question de relier l’île de Vancouver aux îles Sandwich, à l’île Tannung, à l’archipel de Nidji, à la Nouvelle-Zélande et enfin à l’Australie, et de rattacher par une longue chaîne de communication toutes les régions habitées de l’Océan Pacifique aux câbles de l’Océan Atlantique et par conséquent à l’Europe. U distance parcourue par le nouveau câble serait de 11,000 kilomètres.
- La fête de la coopération à Londres
- Les Sociétés coopératives d’Angleterre ont organisé cette année, en dehors de leurs congrès annuels, une grande fête ayant pour but de donner une démonstration en quelle sorte palpable des résultats obtenus par la coopération,
- ! depuis un demi-siècle environ qu’elle est pratiquée en ce | pays-
- Cette fête a été inaugurée au Palais de Cristal le 18 août et a duré jusqu’au 25 août.
- La Société centrale du travail professionnel, à l’instigation de son président, M. Th. Villard, a envoyé à Londres deux délégués, en même temps qu’elle facilitait l’envoi au congrès de Crystal Palace, de deux délégués de la Chambre consultative des associations ouvrières de production, M. Favaron, président, et M. Maujean, directeur du groupe de l’ébénisterie parisienne.
- Toutes ces démarches françaises ont été encouragées par M. Charles Robert, l’économiste bien connu.
- La fête a eu un succès complet. Le jour de l’ouverture, plus de 50,000 personnes y ont assisté.
- Les organisateurs ont eu l’heureuse idée d’attirer à la fois les membres des sociétés de coopération et les simples curieux par l’utile et l’agréable. L’utile comprend une exposition très complète des sociétés coopératives de production, une exposition d’industrie domestique et une exposition d’agriculture et d’horticulture ; l’agréable, des jeux divers, représentations, ascensions en ballon, illuminations ; un concert où certains morceaux ont été interprétés par un chœur de quatre mille personnes, toutes membres de sociétés de coopération et de tempérance.
- Les Sociétés de consommation et de distributions sont, en Angleterre, au nombre de 1,281, comprenant 800,000 membres (hommes et femmes). Leur capital-actions s’élève à 230 millions de francs. En 1887, elles ont fait pour 800 millions d'affaires, et le chiffre de leurs bénéfices a atteint 75 millions de francs.
- On voit, par ces chiffres, quels progrès ont été réalisés depuis la fondation de la Société des Equitables pionniers dé Rochdale, avec ses 28 membres et son capital de 700 fr., dont la date, 1844, marque le point de départ du mouvement de la coopération en Angleterre.
- Moins prospères sont les Sociétés de production avec participation aux bénéfices. A la fin de l’année dernière, le nombre de ces sociétés n’était que de 42, groupant 7,089 personnes. Leur chiffre d’affaires ne s’est élevé qu’à 8,600,000 fr.
- Trente-huit de ces sociétés étaient représentées au Palais de Cristal par leurs produits, comprenant draps, chaussures, fils, montres, articles de voyage., conserves, meubles, imprimerie et reliure, chaînes et câbles, tapis, ferblanterie, etc. Quatre sociétés étrangères de production, dont trois françaises, ont envoyé des produits, et parmi elles, la « Société pour faciliter l’étude pratique des diver-| ses méthodes de participation du personnel dans les | bénéfices de l’entreprise » qui a à sa tête l’éminent M. î Charles Robert.
- ^ Mais tandis que les objets exposés par les Sociétés
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- anglaises sont presque, sans exception, des produits de fabrication ou de manufacture, ceux exposés par les Sociétés françaises se font remarquer par leur caractère artistique et le goût qui a présidé à leur fabrication.
- Les industries domestiques sont représentées par plus de mille objets des plus variés, depuis des vêtements jusqu’à des modèles de machines horizontales. Enfin l’exposition horticole est remarquable par le grand nombre et la variété des produits.
- Les organisateurs ont réussi à donner ainsi une très bonne image des résultats de la production coopérative, qu’ils voudraient voir se développer à l’instar des Sociétés de consommation. C’est cette idée qui formait la base des discours prononcés dans un grand meeting tenu sur les terrasses du Palais de Cristal, notamment par MM. Cre-mer et Eroster, membres ouvriers du Parlement, et qui s’est terminé par de chaleureuses acclamations à l’adresse des représentants des Sociétés françaises.
- Dans cette même séance, l’organisation d’un Congrès de tous les représentants anglais et français, des Sociétés coopératives, a été décidée, et ce Congrès s’est tenu le mercredi 22 août, dans une des salles du Palais de Cristal.
- Une centaine de personnes, entre autres les délégués de la Société centrale du travail professionnel, MM. Sire, Blum et MM. Favaron et Maujean, délégués de la chambre consultative des associations ouvrières de production, dont M. Th. Villard est le président honoraire, assistaient à la séance, que présidait M. Thompson, de Huddersfield.
- La première question à l’ordre du jour était l’étude des moyens à mettre en œuvre pour rendre plus intimes et plus suivies les relations entre les sociétés de production et de consommation.
- La propagande par la parole à été unanimement reconnue comme le meilleur des auxiliaires.
- Les sociétés de production enverront, dans les villes du Royaume-Uni, des conférenciers auxquels les directeurs de sociétés de consommation prépareront à l’avance le terrain. Ces délégués ne seront pas nécessairement des orateurs. Sans doute, ils auront à expliquer le but et le fonctionnement de la Société qui les envoie ; mais surtout ils auront soin de présenter des échantillons avec prix à l’appui, des travaux des adhérents. Ils provoqueront enfin une discussion générale, de manière à pouvoir se rendre compte des besoins et des désirs de leurs futurs clients.
- Les associations locales de consommation se chargeront de l’écoulement des produits de l’association de production : telle est, en deux mots, la clé du système adopté mercredi par le congrès.
- Cette entente entre producteurs et consommateurs ne peut manquer de créer un marché énorme à la coopération productive, en assurant l’écoulement des objets
- fabriqués, non seulement dans le cercle étroit des membres des associations, mais dans toute la communauté.
- Le congrès a ensuite adopté le principe de l’établissement, à Londres, d’un dépôt central de vente pour l’écoulement, dans le public, des produits des associations ouvrières, et l'on a enfin abordé la troisième question à l’ordre du jour, à savoir : la participation des associations anglaises coopératives à notre Exposition de 1889.
- Les délégués de la Société centrale du travail professionnel et de la Chambre consultative des associations ouvrières de production avaient déjà parlé individuellement de cette question, non seulement aux hommes éminents, tels que MM.Holyoake, Greening, Neale, etc., qui se trouvent à la tête du mouvement de la coopération en Angleterre, mais aussi aux Directeurs de plusieurs associations de production représentées à l’Exposition du Palais de Cristal.
- Ils avaient rencontré chez eux d’excellentes dispositions en principe, mais s’étaient heurtés à des réserves motivées généralement par la dépense d’envoi des produits et des frais de voyage et de séjour des représentants. Il y avait donc un effort à faire pour vaincre ces hésitations.
- M. Blum, un des délégués de la Société centrale du travail professionnel, a été chargé de cette tâche par nos compatriotes présents au Palais de Cristal. Disons de suite que ses efforts ont été couronnés du plus grand succès.
- Dans une improvisation pleine de chaleur, M. Blum a montré que l’Exposition de 1889 offrirait aux ouvriers français l’occasion de prouver, mieux que des paroles, les sentiments fraternels qui les unissent aux ouvriers anglais, en même temps que leur reconnaissance pour le cordial accueil qu’ils ont trouvé à Londres. L’Exposition, véritable fête de la coopération des nations, montrera aux ouvriers du monde entier et à toute l’humanité civilisée, le chemin parcouru par la coopération en Angleterre.
- Mais la participation à l’Exposition universelle ne sera pas seulement un enseignement dont bénéficiera le principe de la coopération ; elle aura certainement des avantages matériels pour les exposants. Quand les ouvriers, que les grandes villes de province et de l’étranger ne peuvent manquer de déléguer à Paris l’année prochaine, auront acquis la conviction que beaucoup d’objets d’un usage quotidien peuvent être fournis par leurs camarades anglais à un prix plus bas que celui payé par eux, les commandes afflueront.
- Ce n’est pas seulement une exposition de leurs produits que les ouvriers français demandent à leurs frères anglais. Pourquoi ces derniers ne s’organiseraient-ils pas en vue de venir visiter en masse l’Exposition de 1889, qui ne sera, en somme, qu’à quelques heures de Londres?
- Us seront reçus avec la même cordialité qui a accueilli en Angleterre les ouvriers français.
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- Bien que le mouvement de la coopération avec partiel- j pation aux bénéfices n’en soit qu’à ses débuts en France, j il compte dans ce pays, sans parler de M. Charles Robert, qui s’en est fait l’apôtre éloquent et actif, de puissants amis.
- M. Berger, membre du comité supérieur de patronage de la Société centrale du travail professionnel, et M. Alphand, pour ne citer que ceux là, se trouvent précisément chargés de l’organisation de l’Exposition, et l’on peut augurer, par l’intêrèt qu’ils n’ont cessé de porter aux classes ouvrières, du bienveillant accueil qu’ils feront aux ouvriers anglais.
- L’invitation formulée par M. Blum, au nom de ses codélégués, a été acceptée avec enthousiasme, et des remerciements ont été votés aux délégués français. Un comité de neuf membres a été élu séance tenante pour organiser la participation des sociétés coopératives anglaises à l’Exposition de 1889.
- Lorsque M. Favaron, le représentant de la chambre consultative des associations ouvrières de production, eut annoncé que le groupe des charpentiers, qu’il préside, se chargerait d’exécuter au prix coûtant le pavillon des Associations anglaises, des applaudissements ont éclaté de toutes parts.
- L’exposition du Palais de Cristal s’est terminée sur ces excellentes impressions. Nous aurons donc l’année prochaine une exposition de Sociétés coopératives de production et de consommation.
- La théorie économique de la coopération va prendre corps et montrer sa justesse par des réalités palpables; c’est un fait plein de promesse pour l’avenir.
- Et, en terminant nous constatons, non sans quelque satisfaction, que l’idée de donner à une grande solennité nationale ce nouvel attrait, est due à l’initiative d’une société privée, la Société centrale du travail professionnel, qui a, d’une façon heureuse, mis en pratique des règles que lui tracent son titre et ses statuts.
- (Le Globe)
- LE CONGRÈS CATHOLIQUE
- DE FRIBOURG
- La trente-cinquième assemblée des catholiques allemands a été close après une session de quatre jours. Ce qui a contribué à donner un caractère particulier à la réunion de cette année, c’est, comme l’a fait remarquer l’archevêque de Fribourg, dans le discours par lequel il a fait précéder sa bénédiction pastorale, que le pape a cru devoir pour la première fois non seulement bénir d’avance les travaux du congrès, mais encore inviter à y prendre part le plus grand nombre de fidèles possible.
- Trois symptômes principaux ont signalé le con-
- grès de Fribourg. C’est, en premier lieu, la place attribuée au tout premier rang à la question des droits du pape et de sa souveraineté temporelle. L’unanimité des membres présents a voté la motion du baron Félix de Loë, portant « l’occupation prolongée des États de l’Église et de Rome par le gouvernement italien est une agression permanente contre les droits de l’Église, une violation des principes du droit des gens chrétien, et une intolérable atteinte à la liberté du vicaire de Jésus-Christ, et que le rétablissement de la pleine indépendance du chef de l’Église est une obligation de justice, et se trouve conforme à la fois aux intérêts des gouvernements et des peuples. »
- Le second trait saillant du congrès de Fribourg, c’est ledouble caractère qu’y a revêtu le programme de la politique intérieure du parti. D’une part, les catholiques allemands ont tendu ouvertement la main aux conservateurs ultra-protestants de la nuance Rauchhaupt-Hammerstein, en réclamant la « restauration du droit de l’Église de donner d’un® façon indépendante l’enseignement religieux dans les écoles,le rétablissement des écoles primaires ou secondaires confessionnelles, et la reconnaissance du droit de l’Église d’instituer, à titre autonome, des établissements d'éducation et d’instruction ».
- D’autre part, ils ont affirmé la nature spécifique de leurs demandes en inscrivant sur leur programme le rappel de tous les ordres et de toutes les congrégations, sans exception, et la reconnaissance à ces associations de la liberté de l’enseignement, de la cure d’âmes vicariale et, d’une façon générale, de l’observance de leurs règles. On peut conclure de ces votes que le congrès de Fribourg consent bien à s’associer aux ultras du Landtag prussien sur le terrain scolaire, mais à la condition que les derniers débris de la législation de mai disparaissent et que les ordres, y compris les jésuites, rentrent triomphalement dans le territoire de l’empire.
- Une troisième particularité a marqué les délibérations du congrès de Fribourg. C’est la place qui y a été faite aux préoccupations sociales. Un député du canton des Grisons au conseil national suisse, M. Decurtins, a proposé de voter les résolutions suivantes : « La nécessité s’impose d’une législation internationale pour la protection des travailleurs, qui se propose : l°la limitation et la réglementation du travail des enfants ; 2° la limitation et la réglementation du travail des femmes ; 3° l’institution universelle du repos du dimanche ; 4° la fixation de la limitation normale de la journée de travail.
- M. Decurtins est en Suisse la contre-partie du comte de Mun en France. U est l’apôtre du socialisme catholique et il a soumis aux assemblées fédérales une motion tendant à engager des négociations pour l’établissement de cette législation | internationale du travail. Bien qu’il ait pu citer à ! l’appui de son projet de résolution, à Fribourg, les
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- traditions du grand évêque de Mayence, Mgr de Katteler, qui n’avait pas reculé même devant le socialisme d’un Lassalle, bien qu’il ait pu invoquer l’initiative prise déjà plusieurs fois en ce sens par les associations catholiques allemandes, M. Decur-tins n’a pas eu le bonheur d’obtenir un vote ferme du congrès.
- Le rapporteur de la commission des questions sociales, le comte et docteur Matuschka a déclaré qu’on était bien d’accord en principe, mais que l’on croyait ne pouvoir viser à l’adoption d’une législation internationale que lorsque les Etats particuliers seraient respectivement entrés dans cette voie. C’est là une lin de non-recevoir qui semble indiquer que le centre a de grands doutes sur la possibilité de rivaliser sur le terrain du socialisme, soit avec le parti démocrate-socialiste, soit avec le socialisme d’Etat du prince de Bismarck.
- THEODORE PARKER
- DANS LA VIE SPIRITUELLE
- Narration de ses expériences personnelles.
- (suite et fin)
- « Vous êtes chez moi, » dit ma mère, « et la belle scène que vous contemplez est celle de la nature.
- « Cette splendide demeure que vous voyez là est celle de Channing ; elle est grande et simple comme lui-même.
- « Venez maintenant, et dites moi si tout ici vous convient.» Nous rentrâmes dans le salon d’étude.
- Je ne pouvais parler ; mais ma pensée s’exprimait d’elle-même ; car je vis une lueur de joie passer sur le visage de ma mère.
- « Je vois, dit-elle, « que vous ne vous attendiez pas à trouver ici des choses aussi réelles. Je ne le croyais pas plus que vous à mon arrivée en ce monde ; et, tout d’abord, je ne pouvais même jouir de cette réalité, par suite des idées contraires qui s’étaient trop fixées en moi, durant ma vie matérielle. Mais vous reconnaîtrez bientôt que le sentiment de la beauté et de l’art vous fait une nécessité de ces choses pour vos réels plaisirs. »
- Je tournai les yeux vers une splendide peinture ; c’était une scène d’enfants en récréation et, parmi eux, j’en remarquai un qui me rappelait mes propres traits.
- a Nous faisons nos délices, » dit ma mère, )> de conserver chaque belle expérience de notre vie terrestre sous une forme claire et distincte.
- « Ceci est une scène représentée de mémoire par moi,et se rattachant à votre enfance ; vous comprendrez plus tard comment j’ai pu les reproduire. »
- Elle ouvrit une porte, ou plutôt la porte sembla s’ouvrir d’elle-même, soit devant la volonté de ma mère, soit par le
- fait de quelque invisible pouvoir ; et nous entrâmes dans une chambre où semblait affluer une douce et blanche lumière.
- Il y avait là de ravissantes statuettes, et sur un des côtés de la chambre, un lit découpé dans une matière comme de l’ivoire transparent et enveloppé de rideaux blancs en tissu si délicat, que les légers nuages de l’été peuvent seuls en donner idée.
- « Vous n’êtes pas fatigué, » dit ma mére,« mais un peu de solitude vous rafraichira ; je vous laisse ici et je reviendrai dès que vous désirerez ma présence. »
- La parfaite quiétude et le calme de cette pièce semblaient réaliser le paradis du repos.
- Mon âme se recueillit en elle-même, et bientôt perdant la conscience de l’être, je m’endormis de ce doux et tranquille sommeil d’une entière paix.
- Quand je m’éveillai, ce fut pour me sentir plus fort et plus calme que je n’avais été depuis bien longtemps.
- Mon besoin d’activité était renouvelé, et je désirais aussi comprendre réellement où je me trouvais.
- Qu’était ce foyer spirituel ?
- Je me levai et contemplai le splendide paysage qui se déroulait sous mes yeux.
- J’avais tant aimé la nature dans sa pureté et son harmonie! Elle me semblait encore plus chère maintenant !
- J’avais reçu avec reconnaissance chacun des biens de la terre, mais en ce moment j’étais dominé par une reconnaissance sans bornes, pour la plénitude des joies plus hautes et plus complètes qui m’étaient données.
- Tout ce que j’avais vu de beau dans la vie matérielle était ici reproduit avec une indicible perfection ; c’était réellement la nature spiritualisée. Mon cœur se fondait dans une joie ineffable, et je m’exclamai :
- « Oh ! Dieu ! tu es vraiment l’infini ! »
- Je descendis et me retrouvai sur le terrain; je ne puis nommer autrement ce qui me semblait palpable comme le sol et couvert d’une herbe luxuriante.
- Mes sensations étaient celles de l’enfance, je sentais l’enthousiasme, les fraîches délices de mes jeunes années ; il n’y avait en moi ni lassitude, ni anxiété, mais un sentiment de pleine confiance et de bonheur.
- Il me tardait de voir quelqu’un, et ayant entendu des voix non loin de là, je me dirigeai de ce côté.
- Ma venue était pressentie et ma mère, avançant vers moi, me ditf :
- « Venez,j’ai rassemblé beaucoup de nos amis qui sont très-désireux de se rencontrer avec vous. »
- Je la suivis dans une partie du jardin où croissaient de beaux arbres, sous lesquels étaient des sièges :
- Là je vis !— Oh! délices de la réunion ! —beaucoup d’êtres que j’avais connus dans ma vie terrestre, et d’autres mêmes que j’avais oubliés.
- / La joie de la rencontre me paraissait compenser la longue séparation. Nous nous serrions mutuellement les mains, nous
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- sentions nos frémissements d’amitié ou d’amour, et je disais en moi : a II n’y a pas de mort. »
- Tous semblaient au courant de ma vie terrestre et parlaient des événements qui y avaient trait, comme s’ils y eussent été mêlés directement ; et je reconnaissais qu’à travers les années de séparation apparente, ces amis n’avaient pas cessé d’être avec moi, en contact spirituel.
- Le temps n’existait plus.
- Je retrouvais en moi, non seulement la perception de ce contact, mais aussi nos spirituelles communications. Cela était surtout sensible avec ceux que j’avais aimés. La séparation n’avait été qu’une apparence.
- Mes épreuves étaient familières à mes amis,et je constatais la réalité des liens qui nous avaient incessamment unis.
- Je retrouvais là, grands et formés,des enfants qui n’avaient fait que passer sur la terre, et dont cependant la vie n’avait cessé d’être liée à la mienne. En esprit j’avais la connaissance de leur croissance spirituelle, et je 11e leur étais pas étranger. Je comprenais enfin une des lois de l’amour ; je voyais que ceux dont la tendresse a uni les âmes conservent des liens que rien ne peut briser, de sorte que l’esprit retrouve, dans la vie ultra-terrestre, la perception des communications qu’il a eues avec les êtres aimés, bien qu’il eût été inconscient de telles communications durant les longues années de la séparation.
- Mais cet ordre d’idées ramena ma pensée directement vers ceux que j’aimais sur la terre.
- Je voulais les revoir et leur dire quelle joie était la mienne.
- Mais j’attendis que je fusse seul avec ma mère, car il me semblait plus agréable de la prendre pour guide, et pour instructeur, que tout autre esprit.
- Je ne puis vous redire les mots de tendresse et d’amitié qui furent échangés là, pas plus que vous ne pourriez exprimer les tressaillements affectueux qui agitent votre être dans la société de sympathiques esprits.
- Le sentiment qui dominait en moi était celui de la gratitude.
- Me retrouver vivant et actif en compagnie de ceux que j’aimais, et partager une telle existence me semblait la plus haute satisfaction de chacun des désirs que j’avais entretenus.
- Je trouvai mes amis au courant de tout ce qui s’était passé sur la terre, depuis leur départ de la vie matérielle.
- Je reconnaissais qu’ils portaient, sur les événements terrestres, un jugement bien plus éclairé que le mien.
- Cependant, ils me questionnaient avec plaisir sur ces événements mêmes, et s’entretenaient volontiers surtout de l’extension des idées religieuses.
- Finalement, comme j’exprimais un doute sur le triomphe immédiat du droit, Channing dit :
- « Nous devons faire ce que nous pouvons, mais il ne faut pas oublier que l’homme est un instrument au moyen duquel nous devons agir.»
- Ces paroles, et le flot de pensées qui se dégageaient d’elles, ouvrirent en moi une merveilleuse révélation.
- « Quoi ! j’avais travaillé avec ces hommes.Ils avaient influencé ma vie ! »
- J’entrevis alors que je devais reporter à eux une partie des pensées qui avaient rempli les meilleures heures de mon existence.
- Je reconnaissais qu’ils étaient la source de ces inspirations tombées en moi comme un rayon de soleil sur la mer, et qui avaient montré à mon âme la santé et la beauté.
- Je me sentais uni à eux,et je voyais que jamais je n’en avais été séparé.
- Leur expérience et leurs aspirations étaient les miennes; et de même que ma conscience spirituelle reconnaissait ces amis, et retrouvait en elle-même les traces de leur action, je comprenais aussi,comment il était impossible que les âmes sympatiques puissent se trouver séparées. Car l’amour unit les âmes par un lien dont elles vivent, de sorte que les pensées, les sentiments,les aspirations se communiquent des uns aux autres et bien que l’intelligence ne reçoive pas toujours, dans son sens intime, ces influences individuelles, cependant l’être spirituel les perçoit ; et quand cet être est dégagé de la matière, il saisit alors les lois et les causes par lesquelles furent, en grande partie,produits les désirs et les impulsions qui l’avaient conduit à accomplir sa tâche, dans l’existence matérielle.
- Ainsi je perçus dans quelle mesure ces amis spirituels, et d’autres avec eux, avaient été pour moi sur la terre des inspirateurs et des consolateurs.
- Mon cœur allait à eux, maintenant, avec la plénitude de la reconnaissance et de l’amour,et je disais en moi-même : « Oh ! que n’ai-je connu ceci ; quelle épreuve terrestre ne me serais-je pas senti de force à supporter ! »
- Je crois que mes pensées se révélaient d’elles-mêmes, car un de mes amis me dit :
- « Ces choses ne sont pas entièrement expliquées aux hommes, parce que le temps n'est pas encore venu de leur montrer trop clairement l’échelle sur laquelle montent et descendent les anges. »
- Comme si une même impulsion les guidait tous, mes amis se dispersèrent, cependant la place où ils avaient été semblait rayonnante encore de leur présence.
- Maintenant que je n’étais plus sous l’empire dé leur puissance attractive, un sentiment de peine me saisissait, c’était comme une douleur, je n’avais pas encore senti cela et cette sensation m’étonnait.
- Ma pensée se reportait vers la terre. Je ne pensais plus aux délices qui m’entouraient, mais seulement aux amis que j’avais laissés dans la vie terrestre. Je devins anxieux et troublé, et cherchai quelqu’un à qui parler.
- Quand ma mère revint, elle perçut mon état moral et dit :
- « Votre esprit est attiré vers la terre par l’ardente pensée de ceux qui vous aiment et qui,n’étant pas instruits des choses spirituelles, se désolent pour vous.
- « ils se sont rendus présents en vous par leur pensée même,
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- aussi votre amour pour eux a-t-il été surexcité; votre angoisse vient de ce que vous percevez sympathiquement les impressions qui troublent vos amis.
- « Vous sentez-vous assez fort, pour retourner près de la terre, et essayer de réconforter de votre tendresse et de votre présence, ceux qui ne peuvent pas être réconfortés autrement.»
- « Je le suis certainement,» répondis-je, « si j’ai les moyens d’arriver jusqu’à eux ; mais où faut-il aller ? Y a-t-il pour l’esprit des distances et des séparations! S’il en est, je préfère abandonner les joies de cette vie et rester près de ceux que je désire soutenir. »
- « Il n’y a pas pour l’esprit ce que vous appelez séparation de temps ni distance. Vous serez bientôt en état de vivre près de ceux que vous aimez, tout en demeurant ici, mais jusqu’à présent vous êtes en ces lieux comme un étranger, et bien que chaque esprit possède une intuition suffisamment pure et vraie pour être guidé dans l’accomplissement de ce qu’il désire ; cependant, vous pouvez être aidé par autrui, pour un plus prompt accomplissement de votre volonté. »
- Je sentais en moi quelque reproche de mon impatience, néanmoins quelque chose de plus fort que ma volonté m’entraînait ; toutes les délices du loyer spirituel ne pouvaient me retenir, une force puissante m’appelait ailleurs.
- J’appris plus tard que c’était la douleur profonde, irraisonnée, désespérée de ma compagne terrestre.
- Ma mère partageait en quelque sorte mon désir ; nous descendîmes ensemble la vallée jusqu’au point qui paraissait être un cours d’eau,établi autant dans l’atmosphère que sur le sol.
- C’était comme une atmosphère magnétique, dont le courant se précipitait vers ce qui semblait être un océan de lumière.
- Je ne pus me rendre compte, si une force emportait mon esprit, ou si mon désir devenu puissance produisait cet effet, mais avant que j’eusse eu le temps de m’en émerveiller, je sentis une chaude atmosphère de vie, et les liens qui semblaient m’attirer vers la terre redoublèrent de force attractive ; mon esprit s’élança avec impatience et amour au-devant de ce qui l’attirait.
- Ce que j’appelle mon corps spirituel était dépassé de vitesse par mon esprit, par mon amour et ma passion, et l’intime, le véritable moi, la puissance intérieure de mon être fut instantanément près de ma compagne terrestre,qui ne pouvait calmer sa douleur, et souffrait de tout le désespoir d’une séparation qui, pour elle, était la mort.
- Dès que je perçus cela, je fus calme et fort, car je savais que je pouvais être pour elle la force et le calme, comme je l’avais été autrefois sur la terre, lorsqu’elle s’adressait à moi pour être consolée et fortifiée.
- Je connaissais toutes ses pensées et j’y répondais.
- Mon esprit rencontra le sien et communiqua avec lui, comme d’habitude jusqu’à ce qu’elle devint forte, calme et patiente.
- Ce fut alors que je reconnus mon pouvoir comme être spirituel.
- Je m’en exaltai et remerciai Dieu de me l’avoir donné.
- Je reconnus que ma tâche en ce monde n’était pas finie, mais à peine commencée ; car je sentais en moi la divine conscience du pouvoir et du désir.
- Je voyais que je pouvais être la force du faible, le calme des âmes troublées, et que je devais élever la pensée de l’homme vers une vie plus haute et plus simple.
- Pour la première fois je compris la vérité de ces paroles :
- « Et si je suis élevé, je veux élever tous les hommes à moi. »
- Tout au désir de consacrer ma vie aux autres, je compris que le pouvoir de l’amour était la rédemption du monde.Tou-tefois, je ne me sentis jamais plus humble,ni plus semblable à un enfant qu’en ce moment.
- Il me semblait que je ne vivais et n’agissais que par les ressources d’une vie qui affluaient en moi et que,même quand je donnais, je recevais encore.
- Mes désirs alors se tournèrent vers la source de toute vie, et je m’exclamai :
- « Puisque je suis un de tes enfants, ô Père des êtres,garde moi plus près de toi ! »
- Comme cette prière s’élevait de mon cœur, je me trouvais dans un tel rayonnement de lumière que c’était comme l’éclat du soleil ; et, en même temps,l’esprit de tous ceux qui m’entouraient recevait une telle force que les douleurs et les afflictions semblaient se taire,et que le sentiment de la beauté, de la vérité et de la justice de l’univers dominait tout, et réjouissait les cœurs.
- Au premier abord, je sentis quelques regrets de ce que pas un de mes amis terrestres ne me reconnaissait, mais cette impression passa quand je vis l’effet produit par ma présence.
- Je m’arrêtai avec délices près de la terre. Elle semblait de moment en moment me devenir plus sacrée, depuis que je percevais que je devais prendre part à son activité.
- Cependant, je sentais le besoin du repos spirituel, car je n’étais pas encore accoutumé à ces nouvelles émotions, et j’éprouvais un retour de ces ardents désirs de repos du corps, qui, d’habitude, suivaient chez moi un trop grand travail. Je cédai aux suggestions de ma mère et de mes autres amis qui, attirés par ce désir de ma part,voulaient m’emmener avec eux.
- Je ne puis pas dire que nous quittâmes la terre, — car de ce moment il me semblait que j’étais uni à elle par des liens vivants — mais nous nous rapprochâmes du foyer spirituel, et, de là, j’envoyai à la terre mes souhaits et mes plus tendres pensées.
- Cette expérience avait en elle de quoi me faire longuement | réfléchir. Je ne demandai aucune explication. Je voulaiscon-i siderer en moi-même cette nouvelle révélation de ma puissance . intime.
- i Quelle splendide sérénité me parut posséder le foyer spirituel
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- quand j’y rentrai ! Quelle plénitude de repos et de paix ! Un seul regret restait dans mon esprit, c’était de ne pouvoir communiquer cette paix à la terre.
- Et je me rendais de plus en plus réellement compte de l’intime connection de ma vie terrestre avec ma présente existence.
- Je pouvais me rappeler jusqu’au moindre détail des événements de ma vie, et en sentir les rapports avec ma vie spirituelle.
- Tout ce que j’avais fait pour le bien de l’humanité semblait rester en moi comme des traits de lumière.
- Tout ce que je n’avais pas accompli remplissait mon cœur d’un profond regret.
- Je vis,comme principaux moyens de bonheur,la purification et l’élévation de l’esprit humain. Cependant, je ne percevais pas par quels moyens je pouvais accomplir au mieux mon travail.
- Mais,plus que jamais,une sublime confiance en un Dieu toujours présent et toujours agissant dans l’univers remplissait mon être.
- Plein de ces sentiments,je consacrai de nouveau toutes mes forces, au plus saint travail que je pusse accomplir.
- Je sentais que mettre en accord mon esprit avec l’harmonie de l’univers devait être le grand travail de ma vie ; car, dans cette harmonie, je pouvais trouver tous les moyens possibles d’être utile au plus grand bien des autres et de moi-même.
- Une entière confiance prit possession de moi ; une suprême gratitude remplit mon cœur.
- Si beau que fut le monde spirituel extérieur,le foyer intime, par sa paix, son repos et sa joie, en surpassait toutes les beautés.
- Toutes les épreuves de ma vie terrestre semblaient n’avoir pas existé.
- Je m’étonnais même, comment on pouvait s’appesantir sur ces peines,quand le cœur en pouvait sentir le peu de durée, et pressentir la force et la pureté quelles laissent en échange à l’être spirituel.
- Je vis comment chaque événement m’avait apporté son enseignement propre; comment chaque épreuve m’avait mieux préparé pour la vie spirituelle.
- Comment tous mes désappointements et mes insuccès apparents n’étaient que de nombreuses épreuves de ma force ; et je vis en tout cela mes moyens de progrès.
- Avec la rapidité de la pensée, je revécus ma vie et j’en retraçai les rapports avec mon état présent.
- Je résolus d’être, dorénavant, calme et fermement résolu, a ne me supporter dans aucune tendance au plaisir qni ne serait Pas pour les autres, ou pour moi un moyen de progrès.
- Comme j’étais plein de cette résolution, une atmosphère de b°nté semblait m’environner, et j’étais béni par chacune des choses qui m’entouraient.
- Traduit par Mme Marie GODIN.
- | L’Enseignement considéré surtout comme moyen d’Education
- Donner en commun la même éducation aux filles et aux garçons, c’est rapprocher autant que possible l’école de la famille, et, en fait, les écoles où cette communauté existe sans restriction laissent à qui les a vues une impression de vie heureuse et intime :
- « Maintes fois », dit M. Buisson, à propos des écoles américaines, « nous avons été émerveillés de l’aspect des écoles mixtes. Il y avait tant de naturel, tant d’aisance, tant de simplicité, et aussi, pourquoi ne pas le dire, tant de grâce et de fraîcheur dans ces classes semblables à de grandes familles. »
- Mais la question, évidemment, ne peut pas être traitée seulement par des considérations théoriques : elle tient de trop près à l’état des mœurs et de l’esprit public : c’est le plus ou moins de délicatesse ou de susceptibilité d’un peuple, ce sont ses habitudes acquises ou, si l’on veut, ses préjugés, qui feront prévaloir ici la séparation, ailleurs la communauté.
- En Espagne et en Italie, le mélange des deux sexes dans l’éducation publique serait une monstruosité ; dans les pays Scandinaves il est complet jusqu’à douze ans. Chez nous, il n’est pas interdit dans l’enseignement supérieur ; mais en somme, et malgré ces exceptions, c’est la séparation qui est la règle. En Amérique, tout au contraire, c’est la communauté.
- Or, si nous ne voyons guère d’inconvénient à l’identité des programmes et des études dans le premier âge, au delà elle nous semble un mal : imposer aux filles la même somme et le même genre de travail qu’aux jeunes gens, est une erreur, et c’est le danger du système américain.
- Sur un autre point en revanche, peut-être serait-il a propos de l’imiter. On sait qu’aux Etats-Unis les femmes tiennent une très large place dans l’enseignement ; elle forment la majorité des maîtres, surtout pour les classes élémentaires, peut-être chez nous y aurait-il de ce côté quelque progrès à souhaiter.
- Quant aux avantages moraux que présente la réunion des deux sexes à l’école, on les a souvent proclamés dans la théorie, constatés dans la pratique. On connaît le mot de Jean-Paul : « La meilleure garantie de la bonne conduite, c’est l’éducation commune des deux sexes : deux garçons dans une école préserveront douze filles, et vice-versa. Mais je ne garantis rien dans une école où il n’y a que des garçons. » Mieux que cette boutade, nous avons l’expérience faite : tous ceux qui s’occupent d’éducation aux Etats-Unis attestent que les filles gagnent en sérieux, en franchise, en courage, et que les garçons prennent des manières moins turbulentes, deviennent plus chevaleresques. Chez les uns et chez les autres il y a profit.
- Ce serait donc là, si les mœurs s’y prêtaient, un j remède, et le meilleur à ce qu’on a appelé avec un j peu d'exagération la barbarie scolaire.
- J (Manuel général de l’Instruction primaire)
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- Mouvement des Assurances Mutuelles
- PENDANT LE MOIS DE JUILLET 1888.
- Assurance contre la Maladie
- Recettes Section des Hommes . fr. 1.951 50
- Dépenses 1.741 85
- Boni en Juillet . . . 209 65
- Recettes Section des Dames fr. 604 15
- Dépenses 296 65
- Boni en Juillet . . . 307 50
- Recettes Assurance des Pensions fr. 5.171 49
- Dépenses :
- Pensions..................fr. 2.501 70 1
- Nécessaire à la subsistance. . 1.031 75
- Allocations temporaires :
- 9 retraites provisoires . . . 553 35 Allocations statutaires aux Malades . . . 20 15 > 989 25
- Allocations extra- 1
- statutaires. Veu- i
- ves, orphelins, etc. ... 415 75 /
- Allocations aux familles des réservistes ..................... 42 ))»
- Divers, appointements, méde-
- cins, pharmaciens, etc. . 327 42 | 4.892 12
- Boni en Juillet . . fr. 279 37
- Caisse de Pharmacie
- Recettes . fr. 540 70
- Dépenses . 581 40
- Déficit en Juillet . 40 70
- Résumé
- Montant des recettes de Juillet. . . . fr. 8.267 84
- Montant des dépenses 7.512 02
- Excédant des recettes sur les dépenses. . fr. 755 82
- du Conseil de Surveillance sur le même sujet. 3° Adoption du rapport de la Gérance, et celui du Conseil de Surveillance. 4° Election au bulletin secret et à la majorité des votants de 3 commissaires rapporteurs devant former le Conseil de Surveillance pour l'exercice 1888-1889. 5° Election au bulletin secret et à la majorité absolue des votants d’un Conseiller de Gérance en remplacement de M. Seret dont le mandat est expiré. Cette élection doit se faire conformément aux statuts parmi les auditeurs dont la liste suit :
- MM. Seret Painvin Bocheux Moyat Evens
- Les conseillers sortants sont rééligibles.
- Les rapports des auditeurs ci-dessus seront à la disposition de MM. les associés le lundi 24 courant de huit à 9 heures du soir salle du Conseil du Familistère où ils pourront en prendre connaissance.
- Ils seront également communiqués en dehors du jour fixé ci-dessus à tous les associés qui en feront la demande à l’usine à M. Piponnier secrétaire du Conseil de Gérance.
- 6° Ratification au bulletin secret, par oui ou non de la nomination de M. Pernin à la qualité de gérant désigné, nomination faite par le Conseil de Gérance à la majorité de sept voix contre 3 données à M. Piponnier et 2 bulletins blancs.
- 7° Vote sur la proposition du Conseil de Gérance concernant les distributions de pain aux indigents.
- L’A dminis trateur-Gérant, Signé : Dequenne.
- —-———------------------------------------------.
- SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE
- DE SAINT-QUENTIN ET DE L’AISNE
- FONDÉE EN 1868
- Déclarée d’utilité publique par décret en date du 23 Novembre 1876
- Saint-Quentin le 13 Septembre 1888
- Le Conseil d’Administration de la Société Industrielle de St-Quentin et de l’Aisne à l’honneur de porter à la connaissance des intéressés, que les cours de l’Ecole Professionnelle Régionale recommenceront le 3 Octobre prochain.
- Cet enseignement est gratuit et a pour but de former de bons ouvriers et des contre-maîtres pour les principales industries de la région.
- L’Ecole reçoit des Elèves de tout le département. Se faire inscrire de suite, dernière limite 27 Septembre, chez le Directeur de l’Ecole, à la Société, 48, rue St Jean, de 2 à 4 heures,ou écrire. -------------------------------------------------
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE du 7 octobre 1888.
- Messieurs les associés sont convoqués en Assemblée générale ordinaire pour le dimanche 7 octobre prochain à deux heures du soir,
- Ordre du jour : 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière. 2° Rapport
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quit-î tance d’abonnement.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- Tome 12. - N* 526
- Dimanche 7 Octobre 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ OOXDI2ST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ON
- s’abonne également
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an............
- Six mois .... Trots mois . . .
- 10 fr. »» 6 » 3 s»
- Union postale
- Un an...............11 fr. »»
- Antres pays
- Un an...............13 fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sclenoes psychologiques.
- rue Neuve des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- Une Evolution. — L'homme supérieur. — Le congres des Tra.de’s-Unions. — Faits politiques et sociaux. — Une boulangerie municipale. — Ce que coûtent les grèves. — Histoire d'une Société coopérative de boulangerie. -• Le travail en Amérique. — Avant la chute. — Chronique. — Bibliographie. — Nouvelles du Familistère. — Avatar. — État-civil du Familistère. — Avis.
- UNE EVOLUTION
- Si nous avions à tracer le plan de l’évolution par laquelle la classe ouvrière passera de l'état de salariat à l’état d’association, nous imaginerions volontiers deux systèmes d’organisation, deux modes de groupement.
- Le premier aurait pour objet d’atténuer les rigueurs du salariat, de diminuer l’âpreté du conflit entre le travail et le capital, de créer un modus vivendi rendant plus supportables les difficultés de la période transitoire.
- Le second travaillerait directement à la solution du problème, qui consiste dans la suppression de l’antagonisme entre le travailleur et le détenteur du capital, en faisant du travailleur un capitaliste.
- Le premier mode de groupement ayant à lutter avec des difficultés de différents ordres, affecterait des formes diverses et modifierait sa tactique selon les circonstances.
- Son but serait, par exemple, tantôt d’exiger du patron le maintien des salaires à un taux rémunérateur, en faisant tous ses efforts pour les rapprocher de la valeur réelle du travail, tantôt d’obtenir du patron et, au besoin, de l’Etat, les meilleures conditions de salubrité dans l’usine, la responsabilité des accidents, la substitution du travail à l’heure au travail à la journée, et du travail à la tâche au travail à l’heure, la réforme des réglements corporatifs, le paiement des salaires au mois, à la quinzaine,àlasemaine, l’organisationduroulement des escouades d’ouvriers dans certaines industries, l’abolition du travail de nuit, quand il n’est pas indispensable, la réduction des heures de travail, etc, etc ; de l’E'at seul, l’abrogation des lois restrictives de la liberté du travail et du travailleur, de la liberté naturelle d’association, etc, etc.
- Il faudrait, en outre, que ce groupement fût assez fortement organisé pour être en mesure d’opposer,sans de trop grands risques, au refus de satisfaction, le ri fus de travail.
- A cet effet, le groupement, simplement corporatif à la base, se fédéraliserait en unions embrassant chacune la totalité des professions similaires et concurrentielles, et dont l’action aboutirait certainement à la régularisation et à l’équilibre des salaires dans les industries, à l'abolit*. >n de la concurrence basée sur la différence et (a baisse des salaires.
- A côté de la chambre professionn lie, nous imaginerons aussi des chambres, des c<-rôles libres de propagande ouverts à tout le monde.
- Grâce à ces foyers auxiliaires, chaque jour on
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- LE DEVOIR
- entrerait plus avant dans la connaissance des rapports entre les droits, les devoirs et les intérêts.
- On apprendrait à procéder avec prudence et à ne pas demander l’impossible. On consulterait surtout l’opinion publique, car c'est l’opinion de beaucoup de gens qui n’ont rien à perdre ou à gagner dans l'affaire, sinon quelquefois par une répercussion trop lointaine pour que les effets en puissent être immédiatement perçus.
- Bien des préjugés tomberaient peut-être à la lumière des faits.
- On se rendrait compte, par exemple, que les grèves amènent toujours une perte de salaire pour ceux qui les font et pour beaucoup d’autres, et que suivant l’expression d’un économiste anglais, une grève qui réussit ressemble à un bon procès qui est tout simplement moins ruineux qu’un mauvais.
- On alimenterait la discussion par des faits qui nemanqueraientpasdefaire une grandeimpression, celui-ci par exemple: il est avéré que, dans l’espace de cinq ans, les grèves des Etats-Unis de l’Amérique du Nord ont causé aux ouvriers une perte de 300 millions de salaires et aux patrons une perte de 450 millions.
- Par un examen attentif de ces faits on aboutirait à diverses conclusions très intéressantes, à savoir que la proportion ci-dessus, se reproduit à peu près partout, que les grèves n’ont été pour rien dans l’élévation générale des salaires, et que s’il n'y avait pas eu une seule grève pendant les trente dernières années, les salaires seraient, peut-être, en général plus élevés qu’aujourd’hui, et qu’on eût évité des pertes et des privations immenses.
- Une fois pénétrés de ces vérités, les groupes corporatifs se mettraient à la recherche des moyens les plus propres à ramener et à maintenir la paix entre le travail et le capital.
- Leur existence, loin d’être une menace pour les divers intérêts en jeu, serait au contraire une garantie. Car c’est un fait que les grèves ont toujours été diminuant dans les professions munies de cet organisme,le patron se gardant bien de refuser à une association, pouvant à la rigueur disposer d’un certain capital, ce qu’il n’accorderait pas le plus souvent à chacun de ses ouvriers.
- Le groupement corporatif devrait préconiser et favoriser le recours à la conciliation et à l’arbitrage, dans les conflits entre la corporation et le patron. Il devrait poursuivre l’extension de la juridiction établie pour trancher les différends entre l’ouvrier et le patron, les conseils de prud’hommes, et
- l’augmentation du nombre de ces conseils par ie dédoublement des catégories.
- On pourrait ainsi, dans une certaine mesure à la satisfaction mitigée des parties, venir à bout des conflits,àu furet à mesure qu’ils se produiraient-mais l’antagonisme entre les deux principaux facteurs de la richesse, le travail et le capital, cet antagonisme source de conflits subsisterait toujours.
- On a vu cet antagonisme, cause permanente de torts et de pertes réciproques, disparaître à la suite de l’établissement, dans l’industrie, de la participation aux bénéfices.
- Mais ils sont encore bien peu nombreux les patrons qui ont compris que là où l’ouvrier désintéressé de l’entreprise épargne sa peine, l’ouvrier intéressé prend, au contraire, son ouvrage à cœur, aide de toutes ses forces à la prospérité de la maison et trouve ainsi, par les économies qu’il fait réaliser,l’argent supplémentaire nécessaire pour la répartition des bénéfices.
- Et combien trouvons-nous de patrons pratiquant la participation suivant les règles de la véritable équité, proclamées et appliquées par M. Godin dans l’association du Familistère de Guise, en attribuant à chacun des facteurs de la richesse une part proportionnelle à l’importance de son concours?
- Gomment les amener à établir la répartition équitable des bénéfices ? Et que faire en attendant?
- Le second mouvement,avons-nous dit, aurait pour objet de transformer le travailleur en capitaliste» Est-il possible d’opérer cette transformation sans avoir recours à la violence ?
- Sans contredit. D’autant plus qu’il ne s’agit nullement de déposséder, même par la persuasion, les détenteurs actuels du capital.
- Nous imaginerions donc une combinaison qui permettrait, tout d’abord, au travailleur de retenir la portion de son salaire prélevée par des intermédiaires onéreux,inutiles, de mettre en commun ce commencement de capital, pourlefaire serviràdes entreprises commerciales de plus en plus considérables, à mesure que les bénéfices, s’accumuleraient. Le mouvement, dégagé de frais généraux inutiles, s’étendrait fortifié, par le concours des capacités du commerce libre qui auraient succombe sous le poids de charges trop lourdes, obligeant les entreprises les mieux outillées pour la résistance à intéresser équitablement leurs employés» afin de résister au choc, pénétrant dans toutes les I branches du commerce, puis de l’industrie, offrant J assez de surface, de garantie, de bon ordre, PoUf
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- gtre commandité, à bon compte, par le capital qui aurait, d’ailleurs, perdu de sa valeur, et par conséquent de ses prétentions, par le fait même de son abondance, et commanditant à son tour la production.
- Le magasin de vente ne serait qu’une annexe de l’atelier et de la fabrique.
- On aurait appris, à l’école de l’expérience, que si lescapitauxsontindispensablesàFœuvre commune, il est tout aussi nécessaire que des hommes intelligents y apportent leur travail ; queparconséquent, les bénétices faits sur les produits doivent revenir partout aux divers concours effectifs qui ont servi à les créer, à les conserver, et à les vendre.
- Nous ne concevons pas de moyen plus légitime, plus efficace, plus pratique d’arriver à la pacification sociale, au règne de la justice*.
- Et d’ailleurs ce moyen, nous n’avons pas, bien entendu, à l’imaginer, il existe. A chacune des phases de l’évolution que nous avons vaguement signalée correspondent des faits, et son couronnement définitif n’est qu’une question de temps.
- L’œuvre des syndicats ouvriers répond,dans une certaine mesure, aux difficultés inhérentes à l’état de salariat; le mouvement émancipateur, c’est la coopération.
- Nous sommes du même avis que les ouvriers coopérateurs de Vienne, disant au Congrès de Marseille :
- « Nous estimons qu’il vaut mieux faire des sacrifices pour supprimer le salariat que pour l’améliorer.
- « Nous avons parfaitement compris que,tant que 6travailleur ne sera que simple salarié, sa situa-ion sera toujours la même, que la hausse ou la 'aisse se fasse dans les salaires. »
- Mais nous croyons aussi avec l’éminent coopéra-eor français, M. Charles Gide, que si, comme ils 8demandaient eux-mêmes au Congrès de 1878, essyndicatsouvriers mettaient tout en œuvre pour etablissement de sociétés coopératives, c’est-à-dire, 'chaque chambre syndicale commençait par cons-l[1er une société de consommation, si au lieu de istribuer à ses membres les bénéfices du magasin Opératif, elle les gardait dans sa caisse, et lors-"e le capital ainsi amassé serait suffisant, si elle eQ servait pour ouvrir un atelier social dans î^el au besoin tous les membres du syndicat Erraient trouver de l’ouvrage, et si, enfin, ce qui 'ra't le dernier acte et comme le couronnement "cette série d’opérations, elle ouvrait des magasins )ar vendre directement au public les produits de ,
- ses ateliers sociaux, — il y aurait là une grande et féconde révolution, dans l’organisation économique actuelle.
- Cette double mission a été admirablement comprise et adoptée par les Chevaliers du Travail aux Etats-Unis.
- Leur programme énumère les diverses mesures législatives à réclamer de l’Etat, mesures analogues à celles dont les syndicats ouvriers français demandent la réalisation soit à l’Etat, soit à l’initiative privée, et se termine par cet article :
- « Pendant que nous présenterons les'demandes ci-dessus aux gouvernements, nous essaierons de réunir nos propres efforts pour établir des Institutions coopératives qui, grâce à l’introduction d’un nouveau système industriel, nous permettent d’arriver à l’abolition du salariat. »
- Ce programme les Chevaliers du Travail se sont appliqués à le réaliser.
- Ils ont créé un bureau coopératif ; ils fondent, partout où ils le peuvent,des associations coopératives de production et ont ouvert récemment, à New-York,uq magasin pour la vente de leurs propres produits.
- Depuis longtemps les efforts des chefs des trade’s-unions et des coopératives auglaises tendent à harmoniser les opérations du trade-unionisme et de la coopération,de façon à ce que ces deux corps puissent travailler ensemble au grand objet qu’ils ont mutuellement en vue : l’amélioration sociale , des classes ouvrières. Nous avons jadis signalé ces tentatives, et M. Godin en a fait l’objet de deux lettres qui ont eu un grand retentissement dans le monde des coopérateurs anglais.
- Etant donné le nombre de leurs adhérents respectifs, et le chiffre énorme de leurs capitaux, le résultat obtenu par les deux mouvements combinés serait d’une portée considérable.
- L’entente se resset re de plus en plus entre le trade-unionisme et la coopération.
- Nous avons vu au dernier congrès des trade’s-unions, un des plus illustres pionniers de la coopération, M. Holyoake, proclamer la nécessité de la répartition équitable des bénéfices, annoncer, aux applaudissements de ses auditeurs,l’existence d’un courant ayant pour but d’amener le public à n’acheter que des articles fabriqués par des ouvriers participant aux bénéfices, et conjuier les trade’s-unionistesdene travailler,chaque fois qu’ils en auraient le choix, que dans les ateliers où la participation aux bénéfices est établie.
- Il appartient à ces deux formidables organisa-
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- tions d’imposer au monde commercial et indus- j triel la justice dans la répartition des bénéfices de î la production,de préparer l’avènement de la paix définitive entre le travail et le capital.
- J. Pascaly.
- L’HOMME SUPÉRIEUR
- L’homme supérieur est préoccupé avant tout du bon usage qu’il fera de son existence en faveur des autres hommes et du progrès général de l’humanité ; il aime le travail, il aime les arts, il aime la science, parce que toutes ces choses sont utiles aux hommes ; il aime sa famille, parce qu’elle est utile a la patrie; il aime la patrie parce qu’elle est utile à l’humanité; il aime l’humanité parce qu’elle est utile à Dieu, à la vie universelle, dont tous les hommes sont les ouvriers et les enfants.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- LE CONGRÈS DES TRADE’S-DNÎONS
- Le Congrès des Trade’s-Unions, qui vient d’être tenu à Bradfort, s’est ouvert le lundi 3 septembre et a duré jusqu’au samedi inclus.
- Un groupe de travailleurs français, délégués par le conseil municipal de Paris, assistait au Congrès.
- Le premier jour a été consacré à la lecture du rapport du Comitéparlementaire,et le deuxième jour à la lecture du discours présidentiel.
- Ces deux documents sont intéressants à plus d’un titre : ils nous renseignent sur les tendances des Trade’s-Unions, sur la nature et l’état d'avancement de leurs travaux.
- C’est M. Broadhurst qui lit le rapport du Comité parlementaire. Il énumère les différents projets de lois intéressant la classe ouvrière qui sont déposés devant la Chambre des Communes. Les résultats de l’enquête faite par la Chambre des Lords sur le travail à bon marché est attendu avec impatience.
- Le Comité a attiré l’attention du gouvernement sur l’invasion des travailleurs étrangers, principalement dans quelques fonderies de l’Ecosse. Il n’a pas encore reçu de réponse satisfaisante.
- Le Comité a reçu de nombreuses plaintes des centres ouvriers les plus importants sur le trop grand nombre de questions traitées devant le Congrès, et sur la tendance à aborder les questions politiques ou de controverses qui sont en dehors de la compétence des Trade’s-Unionistes. Le Congrès n’est pas un corps politique et ses délibérations ne doivent pas sortir des questions ouvrières. Il est arrivé que certains délégués faisaient des propositions personnelles en contradiction complète avec les vues de l’association qu’ils représentaient. Cela ne doit plus arriver.— Le Comité est en correspondance avec le Chancelier de l’Échiquier et espère . être dispensé du paiement de l’impôt sur le revenu de ses *
- capitaux.— Aucune satisfaction n’a été donnée encore par|e gouvernement pour la nomination d’inspecteurs chargés d’exercer une active surveillance sur les agissements de certaines industries. — Le Comité se félicite du prog^ obtenu depuis la dernière session, le travail a augmenté eti| y a eu tendance, dans certaines industries, à élever le chiffre des salaires. D’un autre côté, les principes des Trade’s-Unionistes font des progrès constants. Un des principal motifs de l’organisation des Trade’s-Unionistes a été de com« battre l’exploitation de l’ouvrier, c’est-à -dire le travail à bon marché. La Chambre des Lords a reconnu la justice des réclamations ouvrières, elle qui faisait une opposition formi-dabîe aux Trade’s-Unionistes devient maintenant le défenseur de ses revendications. Il félicite la Chambre des Lords de sa conversion, et il espère qu’elle sera définitive. Il y a encore bien des personnes indifférentes à l’exploitation de l’homme par l’homme, qui oublient que tel objet qu’ils ont acheté j un bon marché excessif est le produit des veilles de affamés ; c’est ainsi qu’ils augmentent leur luxe et leur vanité' Le Comité reconnaît qu’il y a, par contre, des directeurs de journaux qui, avant de signer un traité avec l’imprimeur, s’informent si les ouvriers sont payés d’après l’échelle de salaires établie par les Trade’s-Unionistes.
- M. Broadhurst termine en faisant appel à l’union pour arriver à l’émancipation des travailleurs. (Applaudissements).
- Le lendemain, après les compliments d’usage, le président, M. Shaftoe a fait un rapide exposé des progrès obtenus par les Trade’s-Unionistes, depuis le premier Congrès. Il en résulte que l’exploitation de l’ouvrier a diminué, lesloisfaites par les capitalistes ont été en partie abolies, les heures du travail ont été diminuées, les salaires ont augmenté élit position de l’ouvrier est meilleure. D’excellentes lois, protection des travailleurs, ont été votées ; le principe représentation des travailleurs à la Chambre des Communes est entré dans la pratique. Deux lois ont été votées, qui accru le pouvoir des Trade’s-Unionistes et ont aboli les lois injustes qui pesaient sur eux, ils peuvent maintenant travailler librement à l’amélioration du sort des travailleurs. L se félicite des succès obtenus par les ouvriers de l’industrie cotonnière, des fonderies ; leurs salaires ont été augmente; par voie d’arbitrage, sans qu’il ait été nécessaire de recourir aux grèves, dont les effets sont si souvent regrettables, espère que cette ère pacifique continuera. U rappelle les difficultés du passé, mais il ajoute que les libertés, dont"5 jouissent aujourd’hui, ne peuvent leur faire oublier plaintes exprimées dans les derniers congrès. Si leur situai^ est meilleure qu’autrefois, le capitalisme n’a pas change quels que soient les sentiments généreux qui puissent anitnÉf certains détenteurs du capital, ils ne pourront transforme1, caractère du capitalisme, tant que le système de la e°DCIir rence existera dans l’industrie.
- Les forces économiques sont en guerre avec l’humanité capitalisme, toujours désireux de faire des gains plus consi râbles, imposerait un travail de 15 à 18 heures parJ et voudrait donner une rémunération dérisoire.
- C’est contre cette tendance que les Trade’s-Uni°m-^ combattent, et les congrès ont déjà obtenu plus d’unevlC
- M. Shaftoe énumère toutes les lois votées à la suite
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- LE DEVOIR
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- )ongue agitai011 anti-capitaliste. Il évoque le souvenir de tous les pionniers de la classe ouvrière qui se sont dévoués
- pour
- leurs frères ; ils ont semé et les principes qu’ils ont
- Répandu ont déjà porté leurs fruits ; ils en donneront de plus boudants encore, et leurs enfants en profiteront.
- Les premières batailles ont été livrées pour obtenir le droit ^association et l'égalité devant la loi ; les dernières pour la Détection des ouvriers dans les mines, dans les usines ; mais )eS travailleurs ne peuvent être satisfaits des lois actuelles ; les mineurs qui travaillent dans les entrailles de la terre sont enCOre insuffisamment protégés ; bien des industries sont sans surveillance. Tant que l’émancipation des travailleurs ne sera pas un fait accompli, les congrès seront nécessaires.
- Étant à la veille de grands changements nous devons rester au poste qui nous est confié, nous avons d’un côté une concurrence formidable occasionnée par la multiplication des machines, de l’autre une population qui augmente sans cesse. Ces deux causes rendent la vie plus difficile. En ce qui concerne l’agriculture, là où 2.145 ouvriers étaient nécessaires il y a quinze ou vingt ans, six cents suffisent aujourd’hui. Dans la cordonnerie, un homme fait le- travail de cinq ; une seule machine pour fabriquer la dentelle remplace 2.000 femmes ; dans la fabrication du papier, dix ouvriers peuvent faire autant detravail quecent hommes autrefois. Si l’on prend une moyenne on s’aperçoit que l’économie pour la production est de 40% •
- Il est évident que ces faits doivent conduire à une réduction dans les heures du travail ; aussi voyons-nous l’opinion se prononcer de plus en plus pour la journée de huit heures. Il y a donc à décider si cette réduction doit être obtenue par voie législative ou par une pression morale. Cependant les ouvriers peintres, les ouvriers tailleurs, cordonniers ne croient pas que cette amélioration puisse se pratiquer immédiatement dans leurs industries. Mais elle peut être adoptée pour les mineurs et les hommes de peine des chemins de fer qui sont les uns et les autres écrasés par le travail. Il faut pour cela que tous les mineurs soient syndiqués. Il est pénible de voir des mineurs en Écosse donner 12 heures de travail pour un misérable salaire et le charbon vendu dans le Derbyshire 22 et 24 schellings, quand le prix de revient est de 9 schellings.
- Dans les chemins de fer, il y a des hommes qui sont employés pendant 17, 18 et même 20 heures consécutives, il est difficile pour eux de se syndiquer, car leurs occupations
- sont variées.
- L’orateur ne demande pas les journées de huit heures comme une faveur, mais comme un droit. Il ne s’agit pas de faire une compromission et de renoncer, si ce droit est admis, à la réforme de la loi agraire. Il faut aussi que la terre puisse appartenir à tous. Il signale la manière dont on exploite l’ouvrier dans certaines industries à Londres, pour obtenir m bon marché scandaleux. Il y a des logements où sont entassés, sans air, de malheureux ouvriers jeunes et vieux, de sexes différents, qui travaillent sans trêve pour un misé-rable salaire et que la faim aiguillonne, et les produits qui sortent de ces enfers sont achetés par des gens luxueusement 'élus. 11 y a des hommes qui reçoivent 1 fr. 25 pour des testons qui sont vendus 16 fr. 25 ; et 1 fr. 10 et même 40 cent. pour des pantalons pour l’exportation ; un témoin, qui a passé devant la Commission de la Chambre des Lords* a
- déclaré que le prix le plus bas pour une jaquette était de 0 fr. 50, et le plus élevé de 4 fr., et il faut que l’ouvrier fournisse le fil. Il faut donc que les inspecteurs puissent entrer dans tous les logements où de pareilles choses sont tolérées. Une loi seule peut leur donner les pouvoirs nécessaires.
- Mais tant que la Chambre des Communes sera peuplée de capitalistes et de lords, on ne peut espérer une loi sévère contre ces abus, et quoique la Chambre compte neuf à dix représentants ouvriers d’une grande énergie, leur nombre est insuffisant. Il faut que les travailleurs puissent avoir au moins 30 représentants à la session prochaine. 11 faut que ces représentants soient choisis avec soin; il faut surtout qu’ils appartiennent à la classe ouvrière, dont ils doivent partager toutes les aspirations. 11 ne faut pas que le parti ouvrier parlementaire soit le refuge de politiciens qui, pour se faire une popularité, semblent défendre les intérêts des travailleurs; ils sont libres de parler comme ils l’entendent, mais non de parler au nom des travailleurs qui n’ont aucune confiance en eux. Ces politiciens n’ont jamais fait que nuire au parti ouvrier.
- La cause du travail est la plus grande de toutes : elle est la cause de l’humanité, des opprimés. L’émancipation du travail consiste à relever tous les travailleurs, à délivrer tous ceux qui souffrent, quels que soient leurs croyances ou leur sexe. Si le pouvoir des capitalistes devienl de plus en plus puissant, d’un autre côté les forces des travailleurs se rapprochent de plus en plus les unes des autres. Quand l’ignorance gouvernait le monde, les travailleurs étaient les jouets des rois ; aujourd’hui l’instruction se répand peu à peu sur le monde civilisé; les mains des travailleurs se pressent les unes contre les autres d’un océan à l’autre, et on commence à proclamer la fraternité entre tous les hommes. Le Congrès international des Trade’s-Unionistes va se réunir prochainement à Londres. Nos frères étrangers commencent à comprendre l’inutilité de la violence et les avantages de l’association et de l’agitation parlementaire. Dans ces conditions, nous sommes prêts à nous joindre à eux. Du haut de ce fauteuil je veux exprimer mes vœux pour le succès de ce Congrès. Auss longtemps que ce Congrès ne sortira pas de son programme, il donnera de féconds résultats, il échouera si l’on veut y introduire des questions de doctrine. L’orateur termine en disant que les Trade’s-Unionistes doivent continuer à rester unis en suivant la voie tracée par leurs prédécesseurs et dans l’avenir, quand le travailleur sera respecté et considéré, quand tous ceux qui voudront travailler auront un avenir assuré, la postérité reconnaîtra que les Trade’s-Unionistes n’ont pas hésité, malgré tous les obstacles, à combattre afin de conquérir,pour le peuple, la liberté. Grands applaudissements.
- D’ordinaire la question de la coopération et de ses rapports avec le trade-unionisme vient en dernier lieu dans les délibérations du congrès.
- Par un changement unanimement consenti dans l’ordre du jour du congrès, c’est le troisième jour que les délégués de l’union coopérative, M. G.-J. Holyoake etM. E.Grindrodont été admis à l’honneur de la séance.
- L’accueil fait aux coopérateurs par les trade’s-unionistes a été des plus chaleureux.
- M. Holyoake a rappelé que son premier discours,prononcé à Sheffield, il y a quarante neuf ans, s’adressait aux trade’s unionistes, et qu’il est le premier coopérateur qui ait lu un
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- LG DEVOIR
- discours au premier congrès des trade’s-unions à Birmingham, i
- Ses sympathies sont toujoursallées aux trade’s-unionistes et I il n’a jamais rien tant désiré que l’union entre les trade’s-unions et la coopération.
- Un échange de vue a eu lieu ensuite au sujet des meilleurs moyens à employer pour atteindre ce but. De part et d’autre on a promis de travailler à la suppression des difficultés qui s’opposaient encore à une parfaite entente.
- Le jeudi, diverses résolutions out été votées. La plupart ont un caractère local, d’autres sont relatives au régime des mines, à des modifications à introduire dans la loi sur la responsabilité des accidents, à la question des retenues sur les salaires, etc., etc.
- Un membre a soutenu la nécessité d’augmenter le nombre des députés ouvriers au parlement, en émettant l’opinion que les députés devaient être payés par l'État.
- M. Broadhurst a été réélu, sans opposition, secrétaire du Comité parlementaire.
- Le lendemain et le surlendemain d’autres résolutions importantes ont été votées, notamment des résolutions blâmant l’immigration des pauvres étrangers, la durée excessive du travail des employés de chemins de fer.
- La question de la journée de huit heures a été renvoyée au comité d’initiative parlementaire.
- Le bill pour l’établissement d’une caisse de pensions aux veuves et aux orphelins des matelots de la marine marchande a été blâmé comme ne répondant pas à une nécessité. Une pareille loi dans l’opinion du congrès détruirait l’esprit d’initiative et de prévoyance, serait une atteinte au respect de soi-même, ébranlerait la confiance que chacun doit avoir dans ses propres forces.
- Deux sociétés de femmes étaient représentées au congrès.
- Le prochain congrès aura lieu à Dundee.
- Faits politiques et sociaux.
- FRANCE
- La réforme électorale.— Indépendamment des projets relatifs au renouvellement partiel de la Chambre, dont la Chambre est saisie, on signale quatre projets de réforme électorale, comme devant être déposés dès la rentrée.
- Deux ont pour objet le rétablissement du scrutin d’arrondissement avec scrutin uninominal, c’est-à-dire comportant le fractionnement en circonscriptions des arrondissements ayant droit à plus d’un député. Ces propositions seront présentées l’une par M. Ribot, l’autre par M. Boysset.
- Deux autres propositions ont pour objet l’établissement du scrutin de liste par arrondissement, c’est-à-dire le scrutin de liste pour les arrondissements ayant plusieurs députés et le scrutin uninominal pour les arrondissements n’ayant qu’un seul député. Ces propositions ont pour auteurs, l’une M. Gustave Hubbard, l’autre M. Maxime Lecomte.
- Plusieurs autres députés ont été signalés comme devant prendre l’initiative de propositions du même genre, notamment MM. Prevet et Bernard-Lavergne ; mais on se demande si, en
- présence du dépôt des projets que nous venons d’énumérer ils ne se borneront pas à adhérer purement et simplement { ceux-ci.
- #* *
- Société coopérative de meunerie.— Il Vient de se constituer,dans le Nord, une société de meunerie coopérative destinée à prévenir les majorations des minotiers. Cette association, composée à la fois de producteurs de blé et de membres de sociétés coopératives de consommation,se propose de construire, à l’Escarpelle, des moulins perfectionnés dans lesquels elle moudra les blés de ses adhérents pour fournir la farine aux boulangeries coopératives. Les cultivateurs trouve-ront ainsi un fructueux écoulement de leurs blés et les coopérateurs obtiendront la farine dans de bonnes conditions. De plus, les bénéfices réalisés par la meunerie seront partagés après prélèvement de l’intérêt des capitaux de fondation, entre les associés vendeurs de blés et les associés acheteurs de farine, si bien que les premiers bénéficieront d’une plus-value de leurs produits et que les autres obtiendront une réduction sur le prix d’achat de la farine.
- Le régime des alcools.—La commission extra-parlementaire des alcools a entendu la lecture du rapport général de M. Léon Say, dont voici les conclusions:
- La commission, convaincue que les progrès de l’alcoolisme sont dus tout à la fois à l’excès de consommation et à la mauvaise qualité des alcools consommés, recommande, monsieur le ministre, à votre attention les conclusions générales qui suivent :
- Elle vous demande de préparer les lois et les règlements qui permettraient :
- 1° De surveiller la rectification des alcools d’industrie et de proscrire la mise en consommation des alcools dont le degré d’impureté dépasserait un maximum de tolérance déterminé par l’administration ;
- 2° De surveiller la mise en vente de toutes les boissons alcooliques, eaux-de-vie, liqueurs, vins, etc... et d’étendre aux boissons nuisibles à la santé publique, les dispositions de la loi de 1885 sur les falsifications, les mixtures et les mélanges ;
- 3° D’exiger les déclarations préalables de tous les distillateurs industriels, agricoles ou autres ;
- 4° D’abolir le privilège des bouilleurs de cru en ce qui concerne la surveillance et de ne leur accorder de franchise d’impôt,s’il y a lieu, que sur une quantité d’alcool de 10 litres au plus ;
- 5° De surveiller la fabrication, la vente, et l’emploi des alambics et autres appareils propres à la distillation ;
- 6° D’asseoir l’impôt sur les vins d’après la force alcoolique^ en les taxant proportionnellement au degré ;
- 1 1° De permettre le vinage, jusqu’à concurrence de 3 0/0et
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- LE DEVOIR
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- jU5qu’à la limite de 15 degrés, au taux de la taxe du degré
- alcoolique dans le vin ;
- g» De renforcer le taux des licences dans le calcul de la parité entre la base du nouveau droit au degré et les taxes diverses qui existent aujourd’hui ;
- 9° De prendre pour point de départ les tarifs actuels des droits sur l’alcool et le vin, modifiés comme il a été dit ci-des-sus dans leur mode de recouvrement et dans leur assiette,pour augmenter le taux de l’impôt,tant au point de vue des ressources nouvelles que l’on pourrait y trouver, que du frein à apporter à l’abus de l’alcool.
- Après l’adoption de ce rapport,la commission a clos définitivement ses travaux.
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- Les grèves.— La grève des ouvriers de la ligne de Limoges à Brives est complètement terminée dans la Haute-Vienne. La proportion des ouvriers travaillant est de 90 0/0.
- La grève aurait été depuis longtemps terminée si la plupart des grévistes ne s’étaient pas obstinés à empêcher leurs camarades de travailler sur les lots des entrepreneurs acceptant une partie de leurs revendications.
- A Lille, une grève s’était déclarée le 10 septembre dans le 'tissage de toiles Bernard et Duhem. Huit jours après, tous les ouvriers au nombre de 75 reprenaient leur travail. Les grévistes abandonnaient leurs prétentions, et c’est aux anciennes conditions qu’ils se sont remis à leurs métiers.
- Par contre, la grève des ouvriers mineurs de la Compagnie de la Loire, paraît s’étendre à tout le bassin houiller de Saint-Etienne. La grève générale a été décrétée à la réunion de la Bourse du commerce du vendredi 22 septembre; à ce moment, les grévistes étaient au nombre de 4,000 environ.
- La grève s’est poursuivie avec des alternatives de calme et d’effervescence.
- Une bagarre a eu lieu ces jours derniers dans la plaine du Treuil, à la concession des houillères de St-Etienne.
- Les 2,500 ouvriers de cette Compagnie se sont déclarés en grève. Seuls,une trentaine de boiseurs et de remblayeurs continuaient à descendre dans le puits pour faire les réparations d’entretien.
- 60 grévistes environ avaient résolu d’empêcher les travailleurs de reprendre leur ouvrage. Ils se sont dirigés armés de gourdins, vers le puits du Treuil.
- A l’arrivée des boiseurs, les grévistes sont allés au devant de ces derniers et leur ont dit : « Retournez chez vous, ou bien nous frappons. Vous êtes des traîtres et des canailles. » Nais les ouvriers, dont quelques-uns étaient accompagnés par ^rs femmes, ne se laissèrent pas intimider.
- Comme les grévistes continuaient à proférer des menaces et tentaient de barrer le chemin aux travailleurs, un de ceux-ci, Maudissant son pic sur la tête d’un gréviste, dit:
- ~~ «le passerai ou j’en tuerai un. Il faut que je travaille pour n°urrir ma femme et mes enfants.
- En même temps, le pic s’abattit sur l’épaule d’un gréviste.
- Ce fut le signal de la bagarre, qui bientôt devint générale. Les grévistes ripostaient par des coups de couteau. Tous les combattants furent plus ou moins maltraités.Mais les blessures les plus graves ont été faites par les grévistes.
- Deux gendarmes à cheval, qui faisaient une patrouille dans les environs, accoururent sur les lieux et procédèrent à l’arrestation de six grévistes.
- Une nouvelle bagarre eut lieu pendant que les gendarmes emmenaient les individus arrêtés au bureau de police. Une autre bande de grévistes, soutenue par les ouvriers de l’usine métallurgique de Barrouin, voulut délivrer les prisonniers.
- Les gendarmes durent mettre sabre au clair et faire mine de charger.
- La veille au soir, les ouvriers qui sortaient du puits du Treuil, avaient reçu des coups de pierre, et des femmes qui portaient la soupe à leurs maris, avaient été assaillies à coups de bâton.
- Le comité des grévistes a lancé une proclamation écrite dans le style du socialisme révolutionnaire et dans laquelle il formule les réclamations suivantes :
- Suppression de la tâche et du billet d’embauchage.
- Fixation de la journée de travail à huit heures.
- Augmentation de 50 centimes par jour pour tous les ouvriers extérieurs : piqueurs et boiseurs, 6 fr. ; rouleurs, 5 fr. 25 ; remblayeurs, 4 fr. 25.
- A la Compagnie Firminy, où le travail avait régulièrement continué, 250 ouvriers se sont mis en grève.
- Un jour l’équipe de nuit qui descendait sur les puits Tresmolin a été assaillie à coups de pierre. Les dragons ont dû disperser les manifestants. Le préfet M. Bargeton, est sur les lieux.
- On signale quelques essais de grève à Grand-Croix et Mon-trambert.
- Presque partout les grévistes s’efforcent d’entraver le travail.
- Vendredi dernier, la Bourse du travail était fermée par un arrêté du maire.
- Les grévistes qui cherchaient à organiser des réunions étaient dissous par la gendarmerie. Quelques instigateurs de la grève étaient arrêtés pour réunion illégale tenue la veille.
- Il convient de remarquer que la Chambre syndicale des mineurs reste complètement en dehors du mouvement ; elle élaborera prochainement un tarif unique accepté par tous les ouvriers et le soumettra aux compagnies avec lesquelles elle le discutera.
- En attendant une démarche est faite par un certain nombre de mineurs auprès de leur directeur.
- Toutes leurs réclamations sont rejetées. Ils n’obtiennent qu’une promesse de subvention à la caisse de secours dont ils demandent la création.
- Les grévistes demandaient, en outre, le rétablissement du
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- travail à la tâche, comme en 1886, et surtout la suppression ' des entrepreneurs qui, selon eux, prélèvent 30 ou 40 0/0 sur le salaire des ouvriers.
- Ces revendications étaient, en somme, fort modestes, leur rejet exaspère les ouvriers.
- Les directeurs, à leur tour, reprochent aux ouvriers, dans un placard affiché sur les murs de la ville, de s’être mis en grève sans avertissement préalable, et sans s’inquiéter des conséquences déplorables que la cessation du travail aurait pour les familles des ouvriers et la population du pays.
- Le reproche est fondé.
- Ainsi d’un côté modestes réclamations, de l’autre griefs insignifiants.
- Et cependant la situation est des plus tendues. Des rixes ont lieu à chaque instant. Des bagarres se produisent. Toutes les rues sont gardées par les troupes.
- Des collisions sanglantes sont à redouter. Il est probable que rien de tout cela ne se serait produit, si les deux parties intéressées avaient eu sous la main toutes les facilités légales pour recourir à un arbitrage.
- Le conflit ne se serait pas élevé, aurait, tout au moins, trouvé une prompte solution, si tous les projets concernant le régime des mines et les conditions du travail des mineurs, projets pendants depuisnombre d’années devant les Chambres, et dont les événements de Decazeville n’ont pas eu le don d’activer l’examen,s’étaient définitivement transformés en lois.
- Les femmes avocats en Europe. —
- Jusqu’à présent, en France du moins, les femmes étudiantes s’adonnaient surtout à la médecine, l’étude du droit les attirait beaucoup moins.
- Nous apprenons avec plaisir que, de ce côté aussi, le préjugé vient d’être battu en brèche. Une jeune fille, Melle Jeanne Chauvin, vient, en effet, de remporter les premières récompenses à l’École de droit.
- Qu’elle reçoive nos plus sincères félicitations.
- Voilà certes un grand pas de fait. Reste à acquérir le droit d’exercer.
- C’est à notre porte, c’est à Bruxelles que la question va se poser.
- Melle Popelin, une jeune étudiante, récemment reçue doctoresse en droit, est résolue à se présenter ces jours-ci, devant la Cour d’appel pour prêter serment.
- Si la Cour refuse, un avocat de Bruxelles a promis de soutenir la cause de « sa collègue, » et il a déjà préparé.un Mémoire démontrant que rien dans la législation n interdit aux femmes de plaider.
- * *
- Les avantages de la participation. - La
- maison Leclaire, entreprise de peinture en bâtiment, qui j admet son personnel à la participation aux bénéfices, a récem- I ment arrêté son inventaire pour l’exercice 1887-1888. Ses I
- 780 ouvriers, tous participants, qui ont touché 896,000 francs de salaires totaux, vont avoir à se partager 190,000 francs au prorata de leurs salaires respectifs. Chacun d’eux recevra donc plus de 21 0/0 en sus du prix du travail fait par lui dans le courant de l’année. De plus, la Société de prévoyance et de secours mutuels des ouvriers et employés de cette maison aura pour son quart des bénéfices nets, la jolie somme de 95,000 francs qui porteront son avoir à 2,144,000 francs.
- * *
- Difficultés actuelles de la crémation pour les français.— La crémation n’ayant pas encore obtenu droit de cité en France, ceux de nos concitoyens qui prennent le parti de se faire incinérer après leur mort, doivent ne pas ignorer que c’est à l’Italie que leur tamille est obligée de s’adresser pour accomplir leur dernière volonté. Or,la douane italienne paraît avoir découvert dans cette nécessité, un moyen de battre monnaie qu’il est bon de faire connaître.
- Dans son testament, un décédé chargeait récemment deux de ses amis de faire transporter son corps à Milan,afin qu’il y subît la crémation, ce qui fut exécuté. L’opération ne demanda pas plus d’une heure et demie et ne coûta qu’une vingtaine de francs. Mais la douane veillait. Ayant déjà prélevé un droit d’entrée à l’importation de 350 francs, elle réclama pareille somme quand il s’agit de faire repasser la frontière aux cendres du décédé. Total, 700 francs.
- * *
- Encore la saccharine.—En France,malgré l’avisdu Comité d’hygiène et de salubrité publique, la saccharine entre librement et pénètre dans la consommation, au détriment de l’intérêt du trésor, de l’industrie du sucre et de la santé publique.
- Nous la voyons même figurer à l'Exposition de sauvetage et d’hygiène, du palais de l’Industrie, sous le nom de sucre édulcoré !
- A l’exposition d’hygiène! on lit bien !
- ALLEMAGNE
- Le pain cher en Allemagne.— L’insuffisance de la moisson commence à préoccuper sérieusement les esprits en Allemagne. La Gazette libérale, de M. Eugène Richter, a ouvert dans ses colonnes un chapitre spécial sous le titre : « Le pain renchérit.» On publie des renseignements empruntés aux organes spéciaux d’après lesquels treize Etats européens, parmi lesquels l’Allemagne, l’Angleterre,la France,l’Autriche, l’Italie, l’Espagne, etc. doivent compter sur un déficit d’environ cent cinquante millions d’hectolitres dans la récolte du blé-Sept États seulement, l’Amérique du Nord, le Canada, 1 Australie, l’Inde, la Russie, la Roumanie et la Hongrie auront un excédent que l’on peut évaluer de cent vingt-huit à cent tre"te millions d’hectolitres. L Allemagne seule aura besoin de treize millions d’hectolitres.
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- Il faudra donc, en tout état de cause, recourir, pour cou- i vrir le manquant, aux approvisionnements antérieurs. De là ! une hausse notable des prix. Ce renchérissement est encore accentué par l’effet des droits considérables que l’Allemagne a établis sur l’importation des céréales. Si l’on compare les mercuriales d’Amsterdam, où il n’y a pas de barrières artificielles, et de Cologne, on constate un écart de 60 marcs (75 francs, au détriment de cette dernière ville.
- Les prix ont constamment haussé depuis un an en Allemagne.Une comparaison avec les cotes de 1887 révèle que l’avoine est en hausse de 18,9 0/0, les haricots de 16,7 0/0, les pois de 16,5 0/0, le seigle de 12,5 0/0, la paille de 11,4 0/0, les lentilles de 6,4 0/0, la farine de 6,1 0/0, l’orge de 5,6 0/0, les œufs de 1,4 0/0 sur l’an passé.
- Du mois de juillet au mois d’août de l’année actuelle, la hausse n’a pas été moins considérable. La farine a passé de 198 fr. 75 les 1,000 kilogrammes à 217 fr. 50. Elle est à son maximum de cherté à Aix-la-Chapelle (255 francs), à son minimum à Francfort-sur-l’Oder (202 fr. 50) Le seigle a passé de 160 à 168 fr. 75, l’orge de 160 à 165 francs, l’avoine de 161 fr. 25 à 165, la paille de 55 fr. 25 à 59 ; le foin de 82 fr.10 à 84 fr.10 ; la viande,les œufs,le beurre sont également en hausse dans cette péiiode. Seules, les pommes de terre ont baissé dans le même laps de 66 francs, 50 à 64 fr. 50.
- Comparativement à l’an passé, on peut aussi noter que, tandis que les céréales avançaient, comme nous l’avons dit plus haut, il y avait une baisse de 2,5 O/o sur la viande de porc et le lard, de 2,6 0/0 sur la viande de bœuf et de mouton, de 2,7 O/o sur le veau, de 4,8 O/o sur le café, et de 13,1 O/o sur les pommes de terre. C’est une heureuse circonstance, mais qui ne compense que très insuffisamment la hausse sur les céréales.
- „ Le prix du pain commence à se ressentir de cette avance. La presse libérale et socialiste proteste contre le maintien des impôts sur l’importation des céréales en de pareilles circonstances. Elle fait remarquer que les classes ouvrières souffrent de cet état de choses et que la petite et la moyenne propriété, si développées dans l’Allemagne du Sud, n’en profitent pas, puisque le petit agriculteur, qui n’a guère d’excédent de production à vendre même dans une saison exceptionnellement favorable, est au contraire forcé d’acheter — au prix surélevé par les droits, — pour subvenir à son entretien et à ses semis dans les années de déficit comme la présente. Il s’agit donc au fond d’un impôt de consommation sur le pain, au profit unique des grands propriétaires fonciers.
- La presse officieuse répond que les droits ont une influence minime sur les cours, comparativement aux causes naturelles, et qu’il ne saurait être question de faire régner l’instabilité dans la législation agraire d’un grand pays.
- On a remarqué toutefois que la Gazette de l’Allemagne du Nord elle-même avait déclaré que, si le mal grandissait
- ou si le mécontentement se généralisait, le gouvernement ne s’obstinerait pas à résister aux enseignements de l’expérience. Il y a là un symptôme intéressant. On veut bien faire de la protection et même de la prohibition à Berlin, mais aussi longtemps seulement qu'on ne compromettra pas par là une chose infiniment plus précieuse que la prospérité des Junker et de la grande propriété foncière, à savoir le crédit du gouvernement et la popularité de la monarchie.
- < (Le Temps).
- * *
- Les femmes en Allemagne.— Chaque statistique faite de leur population par nos voisins montre un fait curieux, c’est que le nombre des hommes décroît, tandis que celui des femmes augmente. Le dernier recensement fait eu 1885 a relevé un million de femmes de plus que les hommes, soit 104,3 femmes pour 100 hommes. Il y avait cependant beaucoup moins de filles que de garçons,ce qui tend à prouver que c’est la mortalité qui est la cause de l’infériorité de ces derniers, en y ajoutant toutefois l’émigration qui en enlève une certaine quantité à la terre natale. Les femmes prédominent surtout à Berlin,où il y a une proportion de plus de 108 femmes contre 100 hommes. La capitale a, en outre, la spécialité des vieilles femmes, qui y sont, en effet, particuliérement nombreuses. Aussi, entre soixante et soixante-dix ans, on trouve à Berlin plus de cent cinquante femmes pour cent hommes. Cela prouve, une fois de plus, que l’homme,dépensant le plus d’énergie vitale, succombe plus facilement aux puissances destructives qui l’entourent.
- ITALIE
- Le traité franco-italien. — Les chambres de commerce, consultées par une circulaire privée du ministre de l’agriculture et de l’industrie, au sujet de l’éventualité de la reprise des négociations commerciales avec la France, auraientréjîondu jusqu’ici en termes favorables à la reprise,sauf quelques réserves.
- ÉTATS-UNIS
- Le bill de représailles.— La commission sénatoriale des affaires étrangères s’est prononcée favorablement à l’égard de la proposition Sherman, relative à la nomination d’un comité chargé d’étudier les rapports entre le Canada et les Etats-Unis.
- On pense qu’il ne sera pas donné suite au bill de représailles.
- Une boulangerie municipale-
- Le conseil municipal de Saint-Ouen vient de décider, à l’unanimité, la création d’une boulangerie municipale.
- Dans notre dernier numéro nous rappelions que le régime de la taxe appliqué pendant un an à la commune de Saint-Ouen, avait abouti à une grève deboulangers, qui avait laissé quelque temps sans pain, une nombreuse population de travailleurs.
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- LE DEVOIR
- La municipalité de St Ouen parait avoir renoncé à ce , système dont l’inefficacité n’esi plus à démontrer après un pareil exemple. Elle demande l’ouverture d’un crédit de 20.000 francs à prélever sur les 39.000 francs inscrits au budget de 1888 pour travaux imprévus.
- Les détails d’exécution seront ultérieurement réglés et arrêtés.
- On croit que le préfet de la Seine refusera de sanctionner cette délibération en s’appuyant, comme il l’a déjà fait à l’occasion d’une pharmacie municipale, sur cette théorie que les fonds municipaux ne doivent pas être employés à une entreprise commerciale.
- En présence de la décision prévue du préfet de la Seine, les conseillers municipaux ont cherché de quelle façon ils pourraient tourner la loi. Pourquoi, se sont-ils dit, ne subventionnerait-on pas la boulangerie au même titre qu’une fanfare ou une école ? Et ils ont convenu de commanditer des boulangeries privées sur lesquelles ils auraient la haute main.
- Il est fort probable que le préfet interviendra de nouveau et ne donnera pas son approbation à cet emploi des fonds municipaux.
- La presse quotidienne fait un grief à ce projet d’être une application des théories collectivistes. Ce point de vue nous laisse indifférent.
- La question de la commandite municipale mérite un sérieux examen. Le Devoir a jadis examiné avec faveur les conditions de sa mise en pratique, en ce qui concerne la boulangerie. Pour le moment nous nous contenterons de faire remarquer que,parmi les approbateurs des théories de M. le préfet de la Seine, se trouvent bien certainement des partisans de la construction et de l’exploitation directe des chemins de fer par l’Etat. D’autres s’élèvent contre ce système, qui verraient, avec plaisir, l’Etat s’emparer du monopole de la fabrication et de la vente de l’alcool.
- Toute question de légitimité ou d’efficacité de l’intervention des pouvoirs publics mise à part, nous sommes trop partisan de la méthode expérimentale et des essais restreints pour ne pas désirer que les barrières administratives tombent devant le désir de la municipalité de Saint-Ouen, et que l’expérience se fasse.
- Ce que coûtent les grèves.
- On lit dans le Courrier de Londres :
- On connaît notre opinion sur les grèves ; nous n’avons que trop souvent, et malheureusement, l’occasion de l’exprimer à cette place. Loin d’être un instrument utile et salutaire, elles ne sont qu’une arme à double tranchant, toujours funeste aux aveugles ou aux imprudents qui s’en servent, ouvriers ou patrons. Les grèves ne résolvent rien; elles ne font qu’entretenir l’antagonisme entre deux frères ennemis, le capital et le travail, que leur intérêt, sagement compris, devrait pourtant réconcilier.
- Si l’on faisait, en France comme en Angleterre, le calcul des pertes occasionnées par les grèves,
- l’on arriverait à des chiffres effrayants. On ne l’a pas encore fait chez nous, mais en Angleterre, où des esprits indépendants l’ont tenté, il n’a été publié jusqu’à présent que des résultats partiels et approximatifs. De part et d’autre, les intéressés n’ont pas favorisé la libre recherche en ces matières. Le sens pratique est encore paralysé en ce pays par l’esprit de classe, aussi aveugle chez le patronat que dans le salariat.
- Aux États-Unis, où les grèves d'ouvriers,et surtout les grèves de patrons (lock oui) sont encore plus fréquentes et plus désastreuses qu’en Europe, le compte des pertes qu’elles occasionnent a pu être établi.
- D’après un rapport récent du secrétaire du bureau central de statistiques de Washington, M. Carol Wright, il y a eu aux États-Unis, depuis le l«r janvier 1881 jusqu’au 31 décembre 1885, trois mille neuf cent trois (3,903) grèves ouvrières, intéressant 22.336 établissements.
- En voici le tableau :
- Années Nombre de Nombre Nombre
- grèves. dés établissements. moyen des grèves par établissement
- 1881 471 2.928 6.2
- 1882 454 2.105 4.6
- 1883 478 2.759 4.8
- 1884 443 2.367 3.5
- 1885 645 2.284 3.5
- 1886 1.412 9.893 7.0
- 3.903 22.336 5.7
- Pendant cette période de six années, le nombre total des ouvriers ayant participé à ces grèves a été de 1.318 624.
- Pendant la même période, le nombre des grèves de patrons a été de 1.753, portant sur 2.182 maisons comptant ensemble 173.995 ouvriers.
- M. Carol Wright évalue les pertes imputables à ces grèves, à 259 225.825 francs pour les grèves ouvrières,et à 40.663 585 francs pour les grèves des patrons. Total 299.889.410 francs.
- C’est donc une perte sèche, en salaires, de près de 300 millions de francs.
- D’autre part, pour soutenir la grève, il a été dépensé : 17.125.285 francs par les ouvriers et 5.527.690 francs par les patrons. En tout 22 652.975 francs.
- Cette somme n’atteint même pas au dixième des salaires qu’auraient reçus les ouvriers s’il n’yavait pas eu de grève.
- Quant aux pertes éprouvées par les patrons, elles sont évaluées : pour les grèves d’ouvriers, à 153.618.265 francs ; pour les grèves de patrons, à 17.161.305 francs. Total 170.779.570 francs.
- Comme on le voit, les pertes résultant des grèves sur une période de six années ont été, aux États-1 Unis, de plus de 470 millions de francs.
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- Or, quels que soient les avantages que les ouvriers ou les patrons ont pu espérer en tirer, les uns au point de vue d'une augmentation éventuelle des salaires, les autres au point de vue du maintien du statu quo, ou d’un abaissement du prix de la main-d’œuvre, ces avantages sauraient-ils, de bonne foi, compenser d’aussi prodigieux sacrifices ?
- Poser la question, c’est évidemment la résoudre.
- Les chiffres que nous venons de rapporter, bien qu’ils viennent d’Amérique, et se rapportent à une société différente de la nôtre et delà société anglaise, n’en ont pas moins une éloquence significative.
- Aussi, et néanmoins, ne saurait-on trop engager les intéressés à les méditer et à en faire leur profit. On ne saurait non plus trop souhaiter,qu’en Fiance comme en Angleterre, on se décidât à établir le calcul des pertes causées par les grèves depuis ces cinq dernières années.
- Le résultat serait peut-être encore plus lamen-ble qu’il ne l’est aux États-Unis.
- Nous nous bornons aujourd’hui à ces réflexions.
- Histoire d’une Société Coopérative de boulangerie
- Nous empruntons à la Finance nouvelle le récit des péripéties de la fondation de la société coopérative de Gharleval.
- Dans cette localité, le pain était très cher, en 1866, par suite de l’entente de deux boulangers qui le vendaient jusqu’à 1 franc les 2 kilogrammes. Chacun de ces deux personnages se vantait de mettre mensuellement de côté 1,500 fr. de bénéfices nets ; pour comble d’impudence, ils jouaient publiquement aux dominos à qui d’eux mettrait le premier l’enchère sur le pain. Ce qui est encore plus grave, ils trompaient systématiquement sur le poids. Un consommateur ayant rapporté un pain de deux kilogrammes qui pesait 3 hectogrammes de moins : « S'il ne vous convient pas, laissez-le », lui fut-il répondu.
- Si l’on considère que Charleval avait une population de 1,500 personnes, ouvriers pour la plupart, et, à ce titre, consommant, faute de mieux, beaucoup de pain, on se fera une idée du dommage réel que causaient les deux boulangers par le prix exagéré du pain, la qualité inférieure et la tromperie sur le poids. Leurs victimes se décidèrent enfin à former une société coopérative pour laquelle ils réunirent à grand’peine 1,800 fr. Les boulangers, prenant peur, louèrent le seul four disponible dans le village. Les coopérateurs s’arrangèrent, comme ils purent, d’un vieux four de ménage en ruines et faillirent être évincés, leurs deux ennemis ayant offert une plus-nlue sur le loyer. La petite société fonctionna cependant au mieux, porta à 3,000 francs son capital social et finit par joindre à la boulangerie, l’épicerie, la bonneterie, la chaussure, les toiles, les liquides, etc. Bref, depuis vingt-deux ans, elle a fait2,000,000d’affaires elledistribne annuellement 8 à 10,000 francs de dividende, possède un fonds de réserve de 25,000 francs et jouit d’un crédit si
- bien établi que les voyageurs de commerce des maisons de premier ordre se disputent ses commandes.
- ! Quant aux deux boulangers de 1866, que sont-ils devenus ?
- Le travail en Amérique
- On lit dans le Moniteur des Syndicats ouvriers, les renseignements suivants sur le régime du travail en Amérique.
- « Les grèves qui éclatent sans cesse sur tous les points du globe,écrit le correspondant du Moniteur, n’amènent cependant aucune amélioration pour les ouvriers et réclament d’autres moyens d’émancipation.
- « Les Chambres syndicales, les Traders Unions,les Chevaliers du Travail sont apparus avec leur raison d’être, mais de ces associations il ne reste de convenable à notre temps que la coopération de métier, Y association de production. Cette idée, grandement poussée par les Chevaliers du travail, n’a, jusqu’à ce jour, donné que de maigres résultats,car le salarié est si peu payé qu’il ne peut rien retrancher de son gain pour fonder de telles institutions.
- « Il existe à Chicago deux assemblées travaillant en langue française, composées uniquement de Canadiens ; l’une de menuisiers, l’autre mixte de métiers et de sexes, votre serviteur a l’honneur d’être le secrétaire de cette dernière.
- « Comme association ouvrière, l’ordre des Chevaliers du travail est celle qui est la plus digne,car elle admet toute personne, quels qu’en soient la couleur, l’opinion, secte, profession ou métier, sauf cependant les avocats, les banquiers, boursiers et marchands de liqueurs fortes.
- « Dans Chicago, le travail est assez bien payé, surtout les ouvriers de la bâtisse ; les tailleurs de pierre, maçons, poseurs de briques,travaillent huit heures par jour,à raison de 2 francs J l’heure. Les charpentiers, menuisiers, travaillent huit, neuf et I dix heures, à des prix variables, de 1 fr. 25 à 1 fr. 75 l’heure.
- « L’ébéniste fait dix heures, payées de 0,85 à 1 fr. 25. Ce dernier ouvrier est des plus misérables, car pour travailler il lui faut fournir tous ses outils, y compris l’établi ; le patron ne donnant que la place et le steam (force motrice). Ici, la machine est partout et pour tout faire.
- « Le cordonnier,le tailleur et autres ouvriers où la machine a été introduite et chaque jour perfectionnée se trouvent être réduits à des salaires déplorables. Notez bien que les ouvriers qui gagnent 2 francs l’heure sont aussi malheureux que les ouvriers d’ateliers, à cause des mauvais temps et du chômage qui s’ensuit. Les loyers et denrées de tout genre nécessaire à l’existence contrebalancent partout le gain de l’ouvrier.
- « Les machines perfectionnées et les trop longues journées * de ceux qui travaillent ont jeté sur le pavé un si grand nombre
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- d’ouvriers, qu’on en voit une armée dans toutes les villes, en quête de travail, d’où il suit des offres à vil prix que le patron accepte pour tenir tête à la concurrence.
- « Que les Français,mes compatriotes, sachent aussi que des règlements féroces sont imposés dans certaines fabriques de ce pays. L’ouvrier qui veut travailler doit les signer,et, cependant, ces règlements font dresser les cheveux sur la tête et s’écrier : Quoi? c’est ici la libre Amérique? Je puis affirmer avoir reçu pour être lue dans mon assemblée une circulaire qui m’était adressée par le secrétaire général des Chevaliers du travail, laquelle circulaire, en treize articles,n’en contenait pas un seul qui respectât la liberté individuelle, et que quiconque voulait du travail dans cette manufacture devait signer et ensuite respecter sous peine d’amende et renvoi.
- Alphonse Gautier. marqueteur.
- Eh bien, voilà qui n’est guère encourageant pour l’émigration, et cependant on annonçait ces jours derniers que les Allemands traversent l’Atlantique par centaines de mille, les Italiens en font autant et d’autres peuples encore.
- O Français, mes chers compatriotes, restons dans notre pays ; n’allons point chercher la misère là-bas.
- Unissons-nous pour l’extirper de chez nous en pratiquant la solidarité par l’association sous toute ses formes.
- Appelons les patrons à meilleure compréhension de leurs intérêts, montrons-leur quelle force de résistance nous trouverions dans l’association de leurs capitaux et de nos bras, sous forme de participation aux bénéfices.
- Que nous ferait la concurrence si nous marchions de conserve, visant tous à la prospérité commune ; les profits doubleraient pour tous, et, dans ce cas ceitain,l’élasticité du prix de revient nous rendrait les maîtres du marché universel. Le génie de notre nation a fait de nous les émancipateurs politiques de l’Europe ; que ce génie nous guide et nous inspire dans l’accomplissement de notre tâche, par l’émancipation économique et sociale de tous.
- Abel Davaud.
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- On lit dans Le « Droit des femmes » :
- AVANT LA CHUTE
- Nous venons de recevoir le texte imprimé du magnifique discours prononcé par Mme Emilie de Morsier, au concert donné à Paris, le 27 mai dernier, en faveur de l’OEuvre des libérées de Saint-Lazare. Nous en détachons le passage suivant :
- Une jeune fille, presque une enfant, a dérobé un chiffon dans un de ces grands magasins qui, comme me le disait le Directeur de la prison, lui envoient les trois quarts de ses pensionnaires. C’est à peine si elle comprend qu’elle a été coupable. Néanmoins le fait est là, c’est un vol, et je ne blâme pas la justice dé sévir, car il est bon d’incul-
- quer de bonne heure,dans ces jeunes cerveaux,l’idée que celui qui n’est pas fidèle dans les petites choses ne le sera pas non plus dans les grandes, et que la plus légère des fautes est souvent le premier pas qui conduit aux abîmes. Oui, l’enfant doit être punie ; mais faut-îl que sa détention, au lieu de redresser sa conscience, l’entraîne plus bas encore ? Je ne veux pas parler ici des inconvénients très graves de cette prison dont nous nous occupons, puisque l’Etat les ayant reconnus lui-même, se propose d’y porter remède par des réformes sérieuses ; mais il faut bien que je vous montre la situation telle qu’elle est aujourd’hui. Saint-Lazare n’est pas une prison spéciale, affectée uniquement aux femmes de mauvaise vie, c’est la seule prison de femmes pour tout le département de la Seine.
- Toute personne dont la justice doit s'occuper, et quelle que soit la situation sociale à laquelle elle appartient, passera forcément par Saint-Lazare, puisqu’elle y entrera en qualité de prévenue, et si vous pouviez jeter les yeux sur les registres du greffe, vous seriez étonnés d'y trouver des noms qui n’ont pu arriver là qu’à la suite de drames intimes et privés, où sombrent parfois des individualités jusqu’alors respectées.
- Quelle que soit la raison qui a amené une femme à Saint-Lazare, si personne ne lui tend la main dans la prison et à sa sortie, elle sera irrévocablement perdue. Voyez la jeune fille dont je viens de vous parler. Malgré tous leurs efforts, les sœurs peuvent-elles empêcher que l’atmosphère de ce lieu ne soit viciée ? Peuvent-elles préserver la fille de tout contact fâcheux de jour ou de nuit, car les prisonnières ne sont pas isolées, elles couchent quatre ou cinq dans la même cellule. Là se nouent des relations qui se poursuivront à la sortie. Le sentiment de la honte, la peur que sa faute ne se découvre, poussent la jeune fille à fuir les milieux honnêtes. Elle se sent moins gênée avec ses camarades qui savent ce qui lui est arrivé, qui la plaignent sans la blâmer et qui lui offrent J les conseils de leur grande expérience dans le vice. Alors ; la pauvre malheureuse femme descend de degré en degré ! l’échelle qu’elle ne remonte plus ; elle reviendra encore et encore à Saint-Lazare, malade, dégradée, peut-être criminelle.
- Mesdames, la première des conditions nécessaires pour relever une femme coupable, c’est de l’aborder non point avec . cette pitié dédaigneuse qui fermeiecœuretarrêtelaconfes-sion surles lèvres, mais dans un sentiment de véritable sympathie. 11 faut pouruninstant oublier la faute et nevoirque les causes qui ont amené ce pauvre être à faiblir. L’amour, je parle ici du grand et pur amour dont le nom, hélas! est trop souvent profané dans le monde en l’appliquant à ces tristes passions qui ne sont, au bout du compte, qu’un monstrueux égoïsme, — l’amour est semblable à un aimant. Lorsqu’il s’approche de ces âmes brisées ou flétries, il attire à lui, des profondeurs de l’être, toutes les parcelles de la vie morale, tous les germes du bien qui peuvent encore y rester. Et voilà pourquoi nous trouvons parfois chez ces femmes, que vous qualifiez de perdues, des âmes encore vivantes qui n’attendent qu’un rayon de soleil pour s’épanouir.
- J’applaudis, pour ma part, de grand cœur, à ces éloquentes paroles. Ce ne sont pas là des phrases banales, des périodes à effet ; ce sont des vérités positives, absolues, incontestables, maintes et maintes fois confirmées par des faits.
- Je pourrais citer cent exemples, un seul me suffira ; Ie
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- cas de Perrine Leray, dont je parlais, il y a quinze jours, dans un article intitulé : Sauvée !
- Mais s’il est beau, s’il est noble, s’il est généreux de tendre la main aux pauvres filles tombées et de les aider dans leur ardent désir de relèvement, combien il serait meilleur encore de les conseiller et de les secourir avant la chûte !
- Deux Sociétés existent à Paris, pour venir en aide aux repenties : l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare, dirigée avec tant de dévouement par Mme Isabelle Bogelot, et la Société du patronage des libérés des deux sexes, présidée par M. le sénateur Bérenger.
- Eh bien ! ce n’est pas assez : je voudrais que quelques femmes s’entendissent pour fonder une sorte d’institution préventive, c'est-à-dire un établissement permettant aux jeunes filles pauvres et souvent isolées, de vivre honorablement de leur travail, sans être exposées aux conseils malsains de la misère. Car il ne faut pas s’illusionner, la misère et l’isolement perpétuel sont les causes premières de bien des chûtes.
- Dans le numéro du 1er juillet dernier, on peut relire un intéressant travail sur ce sujet ; il avait pour titre : Une institution à créer pour les femmes isolées, et était emprunté par nous à la « Revue de morale progressive ». L’idée vient d’Angleterre, mais qu’importe ? Toute la question est de savoir si elle est pratique. Pour moi, je considère que non seulement elle est pratique, mais qu’elle rendrait aux jeunes filles pauvres d’immenses services.
- Je ne reviendrai pas sur les détails d’organisation; on les trouvera dans l’article que je viens de citer. Avec très peu d’argent, on fonderait cette institution de salut. Pourquoi ne le fait-on pas?
- Il suffirait que deux ou trois dames de bonne volonté s’entendissent.
- Un grand nombre d’entre vous, mesdames, se sont groupées pour sauver les coupables et les arracher à leur fange; que quelques autres s’unissent maintenant pour cette œuvre meilleure encore : le salut avant la chûtel
- Léon Richer.
- CHRONIQUE
- L’AMI DE L’HOMME
- Le chien partage avec le lézard le beau nom d’ami de l’homme. En ce moment l’homme semble disposé à jouer de fort mauvais tours à son ami. On s’est ému dans les conseils scientifiques du nombre croissant des cas de rage à Paris et dans les faubourgs. Là-dessus différents systèmes sont mis en avant pour défendre l’humanité contre la trop pénétrante amitié canine.
- 11 y a naturellement, comme dans toute opinion, i des partis extrêmes : des radicaux, des opportunistes, des réactionnaires. Il pourrait se faire cependant en cette matière que ce fussent, par exception, les réactionnaires qui eussent pour eux le bon sens et la vérité. Jugez-en.
- Les radicaux proposent tout simplement d’enfermer tous les chiens, de les tenir captifs au fond de niches grillagées et d’en purger la France et Paris, comme l’Angleterre s’est débarrassée des loups. Il y a même eu un de nos confrères, qu’on pourrait surnommer le Marat de la race canine, qui a émis sérieusement cet avis qu’il y aurait lieu de procéder à une hécatombe générale de toutous, ces animaux ne valant pas les périls qu’ils font courir à l’homme.
- Le système de la claustration canine est impraticable dans un grand nombre de cas, absurde dans d’autres. Tout ce qui peut embellir l’existence et distraire, réconforter, occuper l’homme, doit être sacré pour le législateur, tant que les bonnes mœurs et l'intérêt social sont sauvegardés.L’homme est une proie offerte à l’ennui, à la douleur, à la tristesse. Ne lui arrachez pas les jouets qui peuvent égayer un temps ce grand enfant, et détourner sa pensée du gouffre où penchait la raison de Pascal, la contemplation de son néant et la vision de sa fin imminente. Que de gens ont trouvé une distraction puissante à de vives afflictions dans l’aboiement joyeux et les caresses frétillantes d’un chien? Pour nombre de pauvres femmes isolées, que la vieillesse, le célibat ou la pauvreté confinent dans une accablante solitude, quel consolateur qu’un chien ! Il est la joie de la maison triste, l’étincelle de ce logis à la porte duquel déjà heurte la mort, il est l’ami, plus que cela, l’amant,l’époux, l’enfant perdu absent ou convoité vainement. N’enlevez pas à la soucieuse vieille femme ce chien chéri, laid peut-être, hargneux sans doute, mais qui à ses. yeux est aimable et beau.
- Enfermer les chiens serait rompre à jamais le lien d’amitié qui unit l’homme au caniche.Le chien captif n’intéresserait plus, n’amuserait plus, ne divertirait plus, n’existerait plus pour l’homme. Il y a un proverbe là-dessus : loin des yeux, loin du cœur. Et puis que deviendrait l’utilité du chien gardien des troupeaux ou limier du chasseur ! On ne se fait pas bien à l’idée d’un chien de berger en chambre ou d’une meute en appartement.
- Les radicaux canins vont trop loin. Passons aux opportunistes. Ceux-là reconnaissent qu’il y a du bon et du mauvais, du pour et du contre dans le problème des chiens. Ils s’en tiennent au système mixte suivant : poursuivre et abattre tout chien errant, protéger et respecter les chiens bourgeois, ayant niche sur rue. Ces chiens honnêtes, honorables, payant les impôts, ennemis du vagabondage et respectueux des lois, auraient un signe distinctif les faisant reconnaître des agents, qui leur I adresseraient en passant d’amicales caresses : une
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- médaille pendue au col et portant le nom et > l’adresse du maître,avec l’estampille du percepteur prouvant que le dit caniche a acqui té l’impôt. Les chiens non-contribuables, les anarchistes, les réfractaires de la gent canine seraient poursuivis par les agents et massacrés sous l’oeil impassible des chiens bourgeois.
- Le système opportuniste est difficile dans l’ap- . plication: cette médaille d’identité n’est pas très pratique ; d’abord quand un chien atteint de passion amoureuse se sauvera de chez son maître et ira s’exposer à être mordu par quelque collègue enragé, il ne prendra pas le soin de se faire attacher sa médaille. Et puis combien de gens ayant leur chien mordu lui laisseraient quand même la médaille protectrice, préférant attendre de risquer l’hydrophobie que de voir égorger leur toutou. Insuffisante, la méthode opportuniste !
- Reste enfin le système réactionnaire qui consiste à laisser les chiens vaquer à leurs amours, à leur bonheur, à leurs affaires, sans leur demander leurs papiers. Contrairement à l’opinion commune, ce , sont bien plutôt les chiens enfermés qui peuvent contracter la rage que ceux qu’on laisse aller et venir. La liberté bonne pour l'homme est meilleure pour son ami. Voyez ce qui se passe à Constantinople, où la muselière, la laisse, la niche même sont inconnues : jamais un chien enragé n’a été signalé dans les rues, où grouille une population de chiens sans égale au monde. Assur ment, il convient de prendre des précautions quand un chien suspect est signalé dans un quartier, mais que de fois la rage n’a existé que dans l’imagination de gens surexcités poursuivant une malheureuse bête affolée, le poil en sueur, la salive transformée en bave lui coulant des gencives, frappée peut-être de quelque pierre eu de quelque bâton et laissant tomber dans sa fuite des gouttelettes de sang ! Le plus honnête homme, vêtu en négligé et rencontré de nuit au coin de bois, peut aisément passer pour un brigand. Le chien poursuivi par la clameur d’une foule furieuse est immédiatement métamorphosé en chien enragé. Si la peur d’une morsure problématique et l’appréhension d’un danger aussi rare que la rage devaient nnus faire exterminer ou enfermer les chiens, que d’autres précautions il nous faudrait prendre en sus pour être raisonnables et prudents ! Les toits des maisons quand il vente, les voitures en tout temps, les alcools qu’on absorbe et les émotions qu’on se donne dans la politique, dans les affaires, dans les plaisirs : voilà des dangers plus graves et plus fréquents que ceux qu’on affronte dans le commerce des chiens. Allez-vous proposer de tenir en laisse ou de supprimer les plaisirs, les affaires, la politique, les voitures et les tuiles des maisons ?
- j BIBLIOGRAPHIE
- 1 LA MUTUALITÉ NATIONALE
- grand projet financier, philanthropique et national par Louis Disson.
- Tel est le titre d’une intéressante brochure que nous recevons.
- L’auteur se propose : 1° d’éteindre, par remboursement intégral, toutes nos dettes, nationales, départementales et communales. 2° de fonder une Caisse nationale de retraite pour les travailleurs des deux sexes. 3° de dégrever les impôts et droits existants, sur tout ce qui touche à l’alimentation publique.
- L’auteur nous montre notre dette nationale s’élevant à 28 milliards ; nos dettes départementales et communales à 8 milliards, soit la somme énorme de 36 milliards,pour laquelle nous payons chaque année pour frais de gestion et intérêts ........ 2.160.000.000
- pour les besoins du gouvernement. . . 2.000.000.000
- 1 pour la retraite des fonctionnaires . . . 560.000.000
- Total . . . 4.720.000.000
- et dans cette somme ne sont pas compris les droits d’octroi.
- Ainsi donc, nous payons chaque année 2.160 millions sans que celte somme énorme diminue d’un centime notre dette, et quand nous aurons payé pendant cent ans, pendant mille ans, cette somme énorme de plus de 2 milliards chaque année, nous n’en serons pas plus avancés ; nous devrons toujours nos 36 milliards.
- D'après les calculs de M. Louis Disson, 27 années suffiraient pour éteindre notre dette, si son projet était adopté. Il propose, pour arriver à ce résultat, de créer chaque année, 700 millions de ressources nouvelles, se répartissant comme suit, savoir :
- 1° Droits dé mutation après décès, dont il
- propose le doublement, soit .... 160.000.000
- 2° patentes sur débits de boissons et droits
- pour autorisation de débits .... 575.000.000
- 3° augmentation sur les tabacs . . . . 220.000
- 4° contrôle sur métaux précieux. . . . 20.000
- 5° droits sur affaires de bourse .... 50.000
- 6° » sur confiserie....................... 30.000
- Tôtal . . . 1.055.000.000
- Comme la somme réclamée, n’est que de 700 millions, le législateur pourrait diminuer les charges qui lui paraîtraient trop excessives.
- Ce projet a reçu l’approbation du conseil général des Bouches du Rhône, et du conseil municipal de Marseille ; il est en ce moment entre les mains de M.Peytral le ministre actuel des finances, qui, nous n’en doutons pas, l’étudiera avec toute l’attention qu’il mérite.
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- Nous félicitons l’auteur de ses bonnes intentions; mais quand nous comparons son projet à celui d’organisation de la mutua- j lité nationale et de l’Hérédité de l’État, présenté aux Chambres il y a quelques années par M. Godin, et repris depuis avec différentes modifications, par MM.Barodet, Henry Maret,etc., nous ne pouvons que constater son infériorité.
- En effet M. Godin par son projet d’HÉRÉDiTÉ de l’État, non seulement supprime notre énorme dette beaucoup plus vite que M. Disson, mais il fait disparaître progressivement tous nos impôts, que le projet de M. Disson augmente au contraire.
- Il supprime,il est vrai, certains droits qui pèsent sur les objets d’alimentation,mais il les remplace par d’autres. M.Godin,lui, ne demande rien aux vivants ; l’État ne prélève qu’après la mort des citoyens la part qui lui revient dans la fortune de chacun, n’est-ce pas plus logique et plus équitable?
- M. Disson le reconnaît lui-même puisqu’il dit, page 38 :
- « que l’impôt qu’il propose sur les successions serait triple » qu’il n’y verrait pas d'inconvénient.» Il ajoute : « l’Hérédité » par l’État dans un pays civilisé est de toute justice ; l’Etat » représentant la société et la société ayant contribué à la » constitution de toute fortune,il est naturel qu’elle en reprenne » une partie par l’Hérédité de l’État, qui en devient alors le » dépositaire, et doit l’inscrire au compte de la mutualité » nationale. *
- Pourquoi alors ne pas adopter simplement le projet de l’Hérédité de l’Etat préconisé par M. Godin, projet beaucoup plus efficace et d’une application beaucoup plus simple que celui de l’auteur de la brochure que nous analysons ?
- Quand notre pays succombe sous une dette énorme et que nos législateurs ne savent comment faire pour équilibrer nos budgets, en se conformant à leur programme : ni emprunts, ni impôts, ne serait-il pas urgent de venir, par des réformes financières sérieuses telles que l’institution du droit d’Hérédité de l’État, combler le déficit de nos budgets, amortir la dette de la France, organiser la mutualité nationale et prouver ainsi par la réforme radicale de notre système financier que la République est bien réellement un gouvernement de progrès.
- A. Doyen.
- NOUVELLES DU_ FAMILISTÈRE
- LES ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- Le Journal officiel du 27 septembre publie la liste des élèves reçus à l’École d’Arts et Métiers de Châlons.
- Nous sommes heureux d’y voir figurer un élève de nos écoles, le jeune HOPPÉ Albert, avec le n° 75.
- Ce résultat vient dignement clore la liste des succès remportés cette année par les élèves du Familistère dans les exa-®ens et concours auxquels ils ont pris part.
- Pour la première fois, l’Association va envoyer à ses frais 110 de ses enfants à l’école de Châlons.
- A cette occasion, rendons à la mémoire de M. Godin la juste Connaissance que nous lui devons.
- L’entretien des élèves du Familistère dans les grandes j écoles de l’État est une mesure statutaire ; mais n’oublions pas que c’est M. Godin qui fit insérer cet article après avoir généreusement fourni les ressources nécessaires.
- Maintenant nous espérons que l’exemple du jeune Roppé va exciter les efforts de ses condisciples et appeler l’attention des parents.
- D’un autre côté l’Association ne demande pas que des ingénieurs. Elle a également besoin d’agents instruits qui écoulent ses produits, et, dans notre siècle surtout, le commerce est une science qui s’apprend toutcomme la mécanique.
- Que ses enfants suivent l’une ou l’autre de ces deux voies, l’Association restant fidèle à la mémoire de son fondateur, leur accordera indistinctement les moyens d’atteindre à leur but.
- AVATAR
- Par Théophile GAUTIER.
- I
- Personne ne pouvait rien comprendre à la maladie qui minait lentement Octave de Saville. 11 ne gardait pas le lit et menait son train de vie ordinaire ; jamais une plainte ne sortait de ses lèvres, et cependant il dépérissait à vue d’œil. Interrogé par les médecins que le forçait à consulter la sollicitude de ses parents et de ses amis,il n’accusait aucune souffrance précise, et la science ne découvrait en lui aucun symptôme alarmant : sa poitrine auscultée rendait un son favorable, et à peine si l’oreille appliquée sur son cœur y surprenait quelque battement trop lent ou trop précipité; il ne toussait pas, n’avait pas la fièvre, mais la vie se retirait de lui et fuyait par une de ces fentes invisibles dont l’homme est plein,au dire de Térence.
- Quelquefois une bizarre syncope le faisait pâlir et froidir comme un marbre. Pendant une ou deux minutes on eût pu le croire mort ; puis le balancier arrêté par un doigt mystérieux, n’étant plus retenu, reprenait son mouvement, et Octave paraissait se réveiller d’un songe. On l’avait envoyé aux eaux ; mais les nymphes thermales ne purent rien pour lui. Un voyage à Naples ne produisit pas un meilleur résultat. Ce beau soleil si vanté lui avait semblé noir comme celui de la gravure d’Albert Durer ; la chauve-souris qui porte écrit dans son aile ce mot, melancholia, fouettait cet azur étincelant de ses membranes poussiéreuses et voletait entre la lumière et lui ; il s’était senti glacé sur le quai de la Mergellina, où les lazzaroni demi-nus se cuisent et donnent à leur peau une patine de bronze.
- Il était donc revenu à son petit appartement de la rue Saint-Lazare et avait repris en apparence ses habitudes anciennes.
- Cet appartement était aussi confortablement meublé que peut l’être une garçonnière. Mais comme un intérieur prend à la longue la physionomie et peut-être la pensée de celui qui l’habite, le logis d’Octave s’était peu à peu attristé ; le damas des rideaux avait pâli et ne laissait plus filtrer qu’uue lumière grise. Les grands bouquets de pivoine se flétrissaient sur le
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- fond moins blanc du tapis ; l’or des bordures encadrant quel* ] ques aquarelles et quelques esquisses de maîtres avait lentement rougi sous une implacable poussière ; le feu découragé s’éteignait et fumait au milieu des cendres. La vieille pendule de Boule incrustée de cuivre et d’écaille verte retenait le bruit de son tic-tac, et le timbre des heures ennuyées parlait bas comme on fait dans une chambre de malade ; les portes retombaient silencieuses, et les pas des rares visiteurs s’amortissaient sur la moquette ; le rire s’arrêtait de lui-même en pénétrant dans ces chambres mornes, froides et obscures, où cependant rien ne manquait du luxe moderne. Jean, le domestique d’Oc-tave, s’y glissait comme une ombre, un plumeau sous le bras, un plateau sur la main, car, impressionné à son insu de la mélancolie du lieu, il avait perdu sa loquacité.—Aux murailles pendaient en trophée des gants de boxe, des masques et des fleurets ; mais il était facile de voir qu’on n’y avait pas touché depuis longtemps ; des livres pris et jetés insouciamment traînaient sur tous les meubles, comme si Octave eût voulu, par cette lecture machinale, endormir une idée fixe. Une lettre commencée, dont le papier avait jauni, semblait attendre depuis des mois qu’on l’achevât, et s’étalait comme un muet reproche au milieu du bureau. Quoique habité, l’appartement paraissait désert. La vie en était absente, et en y entrant on recevait à la figure cette bouffée d’air froid qui sort des tombeaux quand on les ouvre.
- Dans cette lugubre demeure où jamais une femme n’aventurait sa bottine, Octave se trouvait plus à l’aise que partout ailleurs,— ce silence, cette tristesse et cet abandon lui convenaient ; le joyeux tumulte de la vie l’effarouchait, quoiqu’il fit parfois des efforts pour s’y mêler ; mais il revenait plus sombre des mascarades, des parties ou des soupers où ses amis l’entraînaient ; aussi ne luttait-il plus contre cette douleur mystérieuse, et laissait-il aller les jours avec l’indifférence d’un homme qui ne compte pas sur le lendemain. Il ne formait aucun projet, ne croyant plus à l’avenir, et il avait tacitement envoyé à Dieu sa démission de la vie, attendant qu’il l’acceptât. Pourtant, si vous vous imaginiez une figure amaigrie et creusée, un teint terreux, des membres exténués, un grand ravage extérieur, vous vous tromperiez ; tout au plus apercevait-on quelques meurtrissures de bistre sous les paupières, quelques nuances orangées autour de l’orbite, quelque attendrissement aux tempes sillonnées de veines bleuâtres. Seulement l’étincelle de l’âme ne brillait pas dans l’œil, dont la volonté, l’espérance et le désir s’étaient envolés. Ce regard mort dans ce jeune visage formait un contraste étrange, et produisait un effet plus pénible que le masque décharné, aux yeux allumés de fièvre, de la maladie ordinaire.
- Octave avait été, avant de languir de la sorte, ce qu’on nomme un joli garçon, et il l’était encore : d’épais cheveux noirs, aux boucles abondantes, se massaient, soyeux et lustrés, de chaque côté de ses tempes ; ses yeux longs, veloutés, d’un bleu nocturne, frangés de cils recourbés, s’allu-
- maient parfois d’une étincelle humide ; dans le repos, et lorsque nulle passion ne les animait, ils se faisaient remarquer par cette quiétude sereine qu’ont les yeux des Orientaux,, lorsqu’à la poite d’un café de Smyrne ou de Constantinople ils font le kief après avoir fumé leur narguilhé. Son teint n’avait jamais été coloré, et ressemblait à ces teints méridionaux d’un blanc olivâtre qui ne produisent tout leur effet qu’aux lumières; sa main était fine et délicate, son pied étroit et cambré. II se mettait bien, sans précéder la mode ni la suivre en retardataire et savait à merveille faire valoir ses avantages naturels. Quoiqu’il n’eût aucune prétention de dandy ou de gentleman rider, s’il se fût présenté au Jockey-Club, il n’eût pas été refusé.
- Comment se faisait-il que, jeune, beau, riche, avec tant de raisons d’être heureux, un jeune homme se consumât si misé* rablement ? Vous allez dire qu’Octave était blasé, que les romans à la mode du jour lui avaient gâté la cervelle de leurs idées malsaines, qu’il ne croyait à rien, que de sa jeunesse et de sa fortune gaspillées en folles orgies il ne lui restait que des dettes ; — toutes ces suppositions manquent de vérité. —. Ayant fort peu usé des plaisirs, Octave ne pouvait en être dégoûté; il n’était ni splénétique, ni romanesque, ni athée, ni libertin,ni dissipateur,sa vie avait été jusqu’alors mêlée d’études et de distractions comme celle des autres jeunes gens; il s’asseyait le matinaucoursdelaSorbonne,etle soir il se plantaitsur l’escalier de l’Opéra pour voir s’écouler la cascade des toilettes. On ne lui connaissait ni fille de marbre ni duchesse, et il dépensait son revenu sans faire mordre ses fantaisies au capital,—son notaire l’estimait ;—c’était donc un personnage tout uni,incapable de sejeter au glacier de Manfred ou d’allumer le réchaud d’Escousse. Quant à la cause de l’état singulier où il se trouvait et qui mettait en défaut la science de la faculté, nous n’osons l’avouer, tellement la chose est invraisemblable à Paris, au milieu du dix-neuvième siècle, et nous laissons le soin de la dire à notre héros lui-même.
- (A suivre)
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 24 au 30 Septembre 1888. Naissance :
- Le 24 septembre, de Valentin Édouard-Étienne, fils de
- Valentin Étienne et de Hutin Marthe.
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- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuite-ment à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quit‘
- }
- i tance d’abonnement.
- Le Gîérant : P.-A. DOYEN.
- G vite. — lmp. Bari.
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- Tome 12.- N- 527
- Dimanche 14 Octobre 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OXDI3ST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
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- Madame Marie GODIN
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
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- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des scienoes psychologiques.
- 24, rue des Petits-Champs
- SOMMAIRE
- La Rentrée. — La politique du bien. — La gratuité de l’instruction primaire. — La taxe du pain et les boulangeries coopératives.— Faits politiques et sociaux. — Les Unions de mutualités.— La femme-avocat. — Le travail au Congrès des Etats-Unis. — Le protectionnisme jugé par les faits.— Congrès ouvrier international. — 3e Congrès national des syndicats et groupes corporatifs ouvriers de France. — Avatar. — Lait concentré en morceaux ou en poudre. — Revue des institutions de prévoyance.— Mouvement des assurances au Familistère. — Etat-civil.
- LA RENTRÉE
- Au fur et à mesure que nous approchons du moment de la rentrée des Chambres, les préoccupations de l’opinion publique deviennent de plus en plus vives.
- On devine la solution prochaine de tant de problèmes depuis longtemps posés, et cette solution apparaît confuse, incertaine et dominée par l’inconnu.
- La Chambre va entrer, en fait, dans la quatrième, c’est-à-dire la dernière partie de son mandat. Cette année coïncide avec le centenaire de la grande Révolution de 1789.
- La tâche qui lui incombe est immense. Elle sent, tout le monde sent qu'elle en viendra difficilement à bout.
- Elle a à faire deux budgets. Or, depuis longtemps l’écart entre les recettes et les dépenses est considérable, il n’est pas moindre de 300 millions. Il faudra non seulement réaliser des économies, mais
- modifier profondément l’assiette de nos impôts, par des réformes toujours promises et toujours ajournées. On arrivera à réaliser une quinzaine de millions d’économies. Les réformes préparées par le ministre des finances fourniront-elles un appoint suffisant ? Il est permis de l’espérer. Mais on se demande avec anxiété s’il se trouvera dans la Chambre une majorité pour les voter.
- Cette éventualité paraît douteuse au plus grand nombre. Les plus optimistes seuls vont jusqu’à aborder l’hypothèse d’une consultation du Sénat, sans trop oser en envisager les suites.
- Un autre redoutable problème se dresse devant la Chambre actuelle, celui du fonctionnement des pouvoirs publics.
- Qu’il y ait une majorité à la Chambre pour décider que la révision des lois constitutionnelles doit être faite, cela n’est pas douteux. Malheureusement le plus fort contingent de cette majorité est formé de la totalité de la représentation réactionnaire. Entre les tendances de cette fraction de la Chambre, et celles de la fraction avancée du parti républicain qui poursuit également la révision de la Constitution, il y a un abîme. Il y a toute la différence qui sépare la monarchie de la République, le rétablissement du pouvoir personnel héréditaire de l’organisation de la véritable souveraineté du peuple, le retour en arrière de la marche en avant, la destruction plus ou moins rapide de tous les progrès lentement acquis dans l’espace d’un siècle, du couronnement de l’œuvre de notre immortelle Révolution.
- En dehors de ces deux groupes, inférieur en
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- nombre, mais bien résolu à repousser toute espèce de révision, se trouve le noyau des modérés.
- Au milieu de ces divers courants, un ministère radical qui a inscrit la révision dans son programme, tout en se réservant de la proposer à son heure.
- Pendant quelque temps, on a pu croire que la concentration de toutes les forces républicaines s’opérerait en face du péril commun. On a espéré qu’une trêve, reconnue de toute part nécessaire, permettrait au ministère, dont la composition était de nature à satisfaire les plus difficiles, de venir à bout de sa tâche normale et de surmonter Jes difficultés de la situation.
- Mais il faut bien se résigner aujourd’hui à renoncer à ce beau rêve.
- Les modérés semblent de plus en plus convaincus que le péril est né des impatiences radicales.
- Le groupe avancé est persuadé que tout le mal vient de ce qu’on n’est pas entré assez résoiûment dans la voie des réformes.
- C’est avec ce dernier que marche le ministère,et c’est pourquoi il est en butte aux attaques des modérés qui jurent chaque jour de le renverser et qui travaillent à cette œuvre, dont on n’ose prévoir toutés les conséquences, avec la sûreté de combinaisons que leur donne une expérience consommée des chausse-trappes parlementaires.
- Cette union, aujourd’hui consentie par toutes les fractions du parti républicain dans le pays, par la grande majorité des socialistes, qui s’étaient fait pourtant une longue habitude de l'isolement, et qui avaient certainement plus à se plaindre que personne de la part qui leur était faite par le gouvernement, cette union, les modérés, qui jadis n’avaient pas d’autre mot à la bouche, la repoussent avec une assurance qui donne à réfléchir.
- Il faudrait avoir une confiance bien robuste dans l’excellence de la nature humaine pour supposer que le regret d’avoir quitté le pouvoir et l’âpre désir de le reprendre, n’ont pesé que d’un léger poids dans les considérations qui ont poussé les modérés à prendre, vis-à-vis du ministère le plus conciliant qui fût, une attitude résolument hostile.
- Mais, dans la résistance de ce parti au vœu général de l’opinion publique, il faut également voir autre chose : il faut y voir une conception particulière du gouvernement, dans laquelle il est bien difficile de faire équitablement la part du désintéressement.
- V est probable qu’une conviction inébranlable
- pousse lés modérés, pris en masse, à refuser toute transaction parce qu’ils croient fermement que le salut de nos institutions est à ce prix ; que la moindre atteinte à la Constitution qui nous régit, au moment même où elle est menacée par les ennemis de la démocratie, serait l’arrêt de mort de la République.
- La résistance s’accentue, en raison de la vivacité et de la force de l’attaque.
- De là un écart de plus en plus considérable entre ce parti, aveugle ou clairvoyant, et la masse, bien ou mal inspirée.
- Et cependant, ce n’est pas calomnier ce parti que de lui prêter l’espérance, pour le cas où le jeu habilement dirigé de la bascule parlementaire le porterait au pouvoir, d’obtenir de la masse électorale consultée, la consécration de cette heureuse aventure. C’est l’alpha et l’oméga de son programme.
- Faire les élections !
- Il y a dans cette expression, familière dans les coulisses du Parlement, la révélation de tout un système politique et de toutes les misères du régime parlementaire.
- Faire les élections, pour un parti, c’est manœuvrer de manière à les diriger et à les faire servir à ses propres intérêts. Alors, comme le ditM. Godin dans la brochure qu’il a consacrée à la réforme électorale, le suffrage universel est en tutelle, et, chose étrange, il est à la merci de ceux mêmes qu’il choisit comme mandataires et qui deviennent aussitôt ses maîtres.
- Telle est bien la conception du parti qui s’intitule lui-même parti de gouvernement.
- Cette conception du jeu du suffrage universel n’est pas la nôtre, mais nous comprenons que les partis politiques s’en inspirent. Elle est dans les mœurs du pays, et les mœurs sur ce point ont été façonnées par la longue pratique d’un mode de votation qui ne permet pas au peuple d’exercer librement, et d’une manière permanente, sa souveraineté.
- La réforme du régime parlementaire par la réforme électorale est celle qui s’impose en première ligne.
- Tant que cette réforme ne sera pas accomplie* nous tournerons dans le même cercle vicieux.
- Cela est tellement vrai que nous nous trouvons à la fin de cette législature avec le même senti' ment de malaise et d’impuissance qui nous étreignait, en 1884, vers la fin de la législature précédente, et qui tendait si bien tous les esprits vers la
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- révision, que le gouvernement le plus hostile à cette mesure était contraint d’en prendre l’initiative.
- La situation présentait alors le même caractère que la situation actuelle, à cette différence près, que la situation est aujourd’hui plus grave,comme plus grave serait celle où nous nous trouverions dans quatre ans, si un semblable état de choses pouvait se prolonger encore.
- L’analogie est complète.
- Aussi les considérations développées à cette époque par M. Godin, dans la brochure dont nous avons parlé, sont-elles d’une actualité saisissante.
- Apres avoir établi que les lois, dites constitutionnelles, résultat de tiraillements eDtre les partisans de la monarchie, de l’empire, et d’une minorité républicaine, ne sont qu’un assemblage incohérent, empreint partout de l’esprit antidémocratique qui animait la majorité de ses auteurs, M. Godin ajoutait :
- » Il n’y a donc pas, à vrai dire, de révision possible de la constitution, puisque nous n’avons pas de constitution. Toute action en ce sens obligerait à faire une constitution entière ; cette œuvre est au-dessus des forces d’une législature à peu près finie. S’ensuit-il que les Chambres n’aient rien à faire dans le sens constitutionnel ? Bien au contraire. Un devoir impérieux leur incombe, celui de refondre les bases de leur élection, celui de réformer la loi électorale en donnant au suffrage universel les libertés et les droits qui lui sont essentiels.
- « Dans cette voie, seule, les députés et les sénateurs peuvent faire œuvre utile, tandis qu’une révision dite de la constitution ne sera qu’un avortement.
- » C’est seulement par la réforme électorale que nous pouvons effacer nos imperfections républicaines, et arriver à une saine constitution du droit public des Français. »
- C’est bien à un avortement qu’aboutirent les inimaginables séances de l’assemblée nationale, muselée par la question préalable.
- La révision décapitée, selon l’expression de son inventeur, M. Jules Ferry, se borna à introduire üans l’imbroglio constitutionnel, un paragraphe visant l’inélégibilité à la présidence de la République des membres des familles ayant régné sur in France, paragraphe dont l’efficacité a paru plus j incd tellement douteuse qu’on a jugé bon de le !
- Empiéter par une mesure plus radicale : l’expul- j siou. f
- ! Un autre résultat de la révision fut la suppression des prières publiques, et la distraction des j lois constitutionnelles de la loi relative à l’organisation du Sénat.
- L’unique avantage de la révision de 1884, c’est de permettre d’opérer la réforme électorale toute entière, sans recourir à la convocation de l’Assemblée faussement appelée nationale par la Constitution, puisque d’après une pratique constante, elle n’est seulement pas maîtresse de son ordre du jour.
- On prête au ministère actuel l’intention de restituer à l’Assemblée nationale la souveraineté qui lui appartient en fait, aucune limitation de cette souveraineté n’ayant été prévue par la Constitution.
- Nous n’épiloguerons pas sur les mérites ou les démérites des projets que l’on prête à M. Floquet.
- Il nous serait facile,étant donnée la remarquable fixité de principes du président actuel du Conseil, de dresser, en recourant aux propositions qu’il soumit à la Chambre en 4884. un projet de révision qui aurait certainement la plus grande chance de ressembler à celui qu’il prépare en ce moment.
- Ces propositions visaient, en effet, la question des attributions du Sénat en matière de finances, le mode électoral de cette assemblée,établi aujourd’hui par une loi dépourvue de caractère constitutionnel; le droit de dissolution, la durée des sessions des Chambres, la négociation et la ratification des traités. Mais enfin, ce projet, nous ne le connaissons pas, et c’est le plus grand reproche qu’on puisse lui faire. Quelque excellent qu’il puisse être, il est entaché d’un vice fondamental : l’opinion publique n’en est pas saisie.
- S’il est une question qui intéresse la nation,c’est la question des attributions et du fonctionnement des pouvoirs qui la régissent.
- La moindre modification des rouages constitutionnels devrait être le résultat d’un travail préalable de l’opinion publique.
- Au lieu de cela qu’arrive-t-il ?
- Un beau jour la révision, une révision méconnaissable, sort comme d’une boîte à surpris'es.
- Le Parlement est-il autre chose qu’une boîte à surprises ?
- En 1884, il y avait un courant révisionniste.
- Les apôtres de la révision parcouraient les provinces.La poussée était considérable.Malheureusement on craignait de compromettre le sort de la révision en lui donnant d’avance un caractère déterminé.
- Le peuple devait se taire et compter sur le bon esprit politique et le patriotisme du Congrès.
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- On Ta vu à l’œuvre, le Congrès. Résultat : un j escamotage, un avortement.
- Aujourd’hui, en présence du courant déchaîné par les réactionnaires, les républicains révisionnistes hésitent. Ils supputent les chances de réussite. Ils pensent qu’il faudra compter avec la résistance des modérés à la Chambre, et qu’ils ne parviendront jamais à vaincre celle du Sénat ; il leur répugne de compromettre dans cette aventure, où s’embarquent avec un empressement de mauvais augure tous les ennemis de là République, l’existence même du ministère.La chute du ministère radical amènerait l’avènement d’un ministère opportuniste. Leur patriotisme s’en alarme plus encore que leur intérêt, car un ministère modéré c’est l’ajournement des réformes,et le refoulement des républicains ardents dans les rangs toujours grossissants des non-satisfaits, c’est, perspective moins rassurante encore, l'inconnu,
- La propagande dans le pays se ressent de cette indécision.
- Plus que jamais le mot d’ordre,quand on le prononce, est la révision sans épithète.
- Et M. Floquet lient son projet de révision sous le boisseau.
- Le gouvernement présentera-t-il son projet à la rentrée? Attendra-t-il le vote du budget ?
- On le dit perplexe, on le serait à moins.
- Pour notre part, nous croyons qu’il serait préférable de voter tout d’abord le budget, car l'ajournement du budget,c’est les douzièmes provisoires, c’est l’incapacité financière de la Chambre établie sans rémission, c’est les finances du pays dans le désarroi, le commerce et l’industrie dans le marasme, c’est le discrédit jeté sur la République.
- Le budget, c’est le pain de la nation.
- « Primo vivere, deinde philosophare », a dit un sage.
- J. Pascaly
- LA POLITIQUE DU BIEN
- La politique du bien c’est celle qui, à l'intérieur, se donne le progrès social pour but, et qui, par conséquent, place au-dessus de toutes choses le bien de la vie humaine en général, et en fait le principe du droit et du juste.
- C’est la politique du bonheur des peuples, la politique du progrès et de la liberté.
- A l’extérieur, la politique du bien est celle qui considère tous les peuples comme membres de la grande famille humaine, dont les intérêts et les h-'oins doivent être partout respectés ;
- C’est celle qui cimente les amitiés internationales, qui efface les inimitiés et les rivalités hostiles de peuple à peuple enfantées le plus souvent par l’orgueil et l’ambition dés rois ;
- C’est celle qui professe le respect du droit de toutes les nations et la liberté pour chacune d’elles de travailler à sa prospérité.
- Cette politique est la seule qui s’imposera à toutes les nations par la puissance de la raison, ou qui triomphera des résistances et des prétentions injustes, parce qu’elle aura pour elle la volonté et la puissance des peuples.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère. -------------------^----------------------------------
- La gratuité de l’instruction primaire.
- Nous avons été des premiers à réagir contre le courant hostile à la gratuité de l’enseignement, qu’un certain nombre de publicistes républicains,et non des moins importants, s’efforçaient de créer dans l’opinion publique.
- Un des journaux les plus considérables de province, le Petit Méridional, frappé comme nous, du discrédit que l’abandon de la gratuité scolaire jetterait sur la République et des conséquences désastreuses pour l’avenir de la France, qui pourraient en résulter, a pris en main la défense de cette réforme conquise par le parti républicain tout entier, au prix d’une lutte longue et ardente, après laquelle il était permis d’espérer que la victoire était définitive et qu’on pouvait mettre bas les armes.
- B’audra-t-il recommencer la lutte, et cette fois contre des républicains ?
- Nous parlions l’autre jour de l’enquête faite par le journal l’École primaire, et dont les résultats réjouissaient si fort les adversaires inattendus de la gratuité scolaire.
- A la presque unanimité les instituteurs consultés s’étaient prononcés contre la gratuité.
- Les adversaires de la gratuité auraient-ils des partisans dans les hautes sphères de l’instruction publique ?
- Les journaux publiaient, en effet, l’information suivante :
- « On a réuni ces jours derniers, au ministère de l’Instruction publique, les inspecteurs à l’effet de leur demander leur sentiment sur la gratuite l’enseignement. A l’unanimité, moins quatre v0lS* ils se sont prononcés contre la gratuité.
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- Le Petit Méridional lait suivre cette publication des réflexions suivantes :
- Cette consultation, venant après celle des instituteurs faite par les soins du journal l’Ecole primaire, indique une volonté bien arrêtée de battre en brèche la gratuité de notre enseignement populaire.
- La vérité, c’est qu’on a posé la question à ceux qui n’ont aucune qualité pour la résoudre. C’est le contribuable, et c’est lui seul qui doit être juge en pareille matière. Lorsqu’un maître donne un ordre, celui qui le reçoit est la dernière personne qu’il songe à consulter sur la valeur ou l’opportunité de cet ordre. Eh bien ! les instituteurs et les inspecteurs eux-mêmes sont les humbles serviteurs de la nation. Ils n’ont qu’à s’acquitter de leur mieux de la fonction qu’ils ont acceptée et dont ils savent les obligations. « Mais, dit M. Sarcey, si l’on veut que l’instruction primaire soit forte et prospère en notre pays, il faut que les instituteurs soient contents de leur état et l’exercent avec plaisir. »
- Sans doute, mais nous rappellerons aux instituteurs que le travail est rarement attrayant et que, même à notre époque de progrès, il est rarement rétribué à sa vraie valeur. Et s’ils venaient à se « dégoûter » d’un métier si maigrement salarié, qu’ils n’oublient pas que dix, vingt, trente postulants guettent impatiemment leur place. La fonction du maître d’école peut être pénible, sa situation peut être précaire : nous devons croire qu’il en est de plus misérables encore, puisqu’elle apparaît à beaucoup de jeunes gens comme un paradis où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus-
- D’ailleurs, plus que personne, nous reconnaissons qu’il faut améliorer le sort de l’instituteur, et pour y parvenir nons consentons à tous les sacrifices. La mission de l’instituteur est trop belle, elle est trop indispensable dans une démocratie pour qu’on ne l’entoure pas de toutes les garanties possibles d’indépendance et de dignité. Mais pour cela, qu’on ne touche pas a la gratuité. Ce serait pour guérir une écorchure créer une véritable plaie. Que l’on supprime les sinécures, que l’on mette fin aux gaspillages et l’on pourra donner satisfaction aux vœux très légitimes de nos instituteurs. Mais encore une fois que l’on maintienne la laïcité, la gratuité et l’obligation de l’instruction primaire, et que l’on ne parle plus d’imposer à notre démocratie française cette honteuse reculade !
- Nous applaudissons à la vigoureuse entrée en campagne du Petit Méridional et nous espérons que les efforts réunis de tous les partisans du maintien de la gratuité scolaire viendront à bout d’enrayer le mouvement. D’ailleurs le publiciste qui a mis le plus d’ardeur et de talent au service de ce ! mouvement, M. Sarcey, reconnaissait dernièrement dans une des nombreuses feuilles qui s’honorent !
- de sa collaboration, qu’on ne trouverait pas une majorité dans une Chambre républicaine pour supprimer la gratuité.
- Nous en acceptons volontiers l’augure.
- La taxe du pain et les boulangeries coopératives
- Au sujet des boulangeries coopératives que l’on pourrait opposer avec succès aux coalitions des boulangeries, le Temps reçoit du maire de Vittel (Vosges) une communication que nous croyons devoir reproduire à titre de document :
- A Vittel, chef-lieu de canton d’une population de 1,600 habitants environ, il y a trois boulangers. Se sentant maitres de la situation, ils se sont syndiqués vers la fin de l’année dernière et ont stipulé entre eux un dédit de 1.000 fr. contre celui qui violerait la convention intervenue. L’article principal de cette convention était relatif au rendement du quintal de blé en pain.
- Autrefois,dans nos pays,les boulangers rendaient de 170 à 175 livres de pain pour un sac de 100 kilogrammes de blé. Les boulangers syndiqués avaient abaissé ce rendement à 150 livres. Le prix du pain était proportionnellement élevé.
- Les habitants sont venus me demander d’établir la taxe.
- J’ai refusé.
- J?ai refusé, parce que la taxe me parait être contraire aux principes de notre société moderne, basée sur la libre concurrence et sur l’initiative individuelle, et aussi parce qu’elle me semblait ne devoir pas être un remède efficace ; en effet,disais-je aux habitants, dès que la taxe sera établie, elle aura en face d’elle un ennemi irréconciliable, qui n’aura qu’une pensée, qu’un but : la rendre inutile ou odieuse ; et pour cela, ou bien il fabriquera du pain avec des farines de qualité inférieure, ou bien un jour, d’accord pour la résistance, tous les boulangers cesseront de fabriquer.
- Mais alors que faire ?
- Se défendre non par l’oppression d’autrui, mais par sa propre énergie, par sa propre initiative : faire son pain, et,pour cela, fonder la coopération.
- Et immédiatement, nous avons organisé, sous le nom de la Fourmi,une Société coopérative de boulangerie.
- j Les actions sont de cinq francs, accessibles à toutes les bourses.
- ! Nous sommes environ deux cents sociétaires.
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- Nous fabriquons du pain de première qualité avec des blés de pays ; nous payons notre pain 0,68 les quatre livres ; alors que les boulangers le vendent 0,70 ; nous retirons 175 livres de pain d’un sac de 100 kil. de blé alors que les boulangers n’en rendaient que 150.
- Il est vrai que l’obligation de payer comptant à la. Fourmi en écarte un grand nombre de personnes. Mais ces personnes même profitent de notre initiative,et nous avons atteint le but que nous poursuivions : régler le prix du pain par la concurrence.
- En effet, les boulangers ont renoncé à leur syndicat ; au lieu de 150 livres de pain par sac de blé, ils donnent 160 livres ; au lieu de vendre le pain 0,75 c. ils ne le vendent que 0.70 c. et ils se sont mis à fabriquer du bon pain bis blanc à 0,60 c. les quatre livres, prix du pain de la coopération.
- Notre Fourmi vivra ; elle sera la régulatrice du prix du pain à Vittel par le seul effet de la libre concurrence ; elle ne supprimera pas le boulanger, qui ne doit pas être considéré comme un ennemi, car il est bien souvent le banquier du pauvre qui, sans crédit, ne pourrait vivre pendant les mauvais jours ; elle ne l’opprimera pas, elle l’avertira. Par les avantages qu’elle offre, elle excitera les habitants à la suppression du crédit; elle poussera à l’épargne, et peu à peu bien des habitants qui, aujourd’hui, ont l’habitude d@ vivre avec plusieurs mois d'arriéré, arriveront à vivre avec une légère avance.
- Nous sommes donc parvenus parla simple coopération à faire baisser le prix du pain, à assurer pour l’avenir un prix toujours raisonnable. Dans des conditions identiques, la taxe a donné,à Saint-Denis et à Saint-Ouen,les résultats les plus déplorables ; le manque de pain, la violence populaire, l’arbitraire administratif,la violation de la propriété privée,l’atteinte auxfinances communales,la guerre en perspective.
- Ces résultats m’ont paru intéressants à signaler, et je suis convaincu que la véritable solution du problème qui vient de se poser est dans l’initiative individuelle et la coopération,et non dans la protection administrative et la taxe.
- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- Le décret sur les étrangers. — M. Floquet, ministre de l’intérieur, a fait approuver par le conseil des ministres et signer par le président de la République un
- décret soumettant à certaines formalités de déclaration les étrangers qui élisent domicile en France, et édictant des pénalités contre les contrevenants aux prescriptions de ce décret.
- Voici le texte dudit décret et du rapport qui le précède : Monsieur le président,
- Les relevés de la statistique démontrent que le nombre déjà considérable d’étrangers résidant en France s’accroît sans cesse, par un mouvement d’immigration qui va toujours progressant.
- Cette situation m’a paru s’imposer à l’attention particulière du gouvernement et j’ai pensé que, à l’exemple de ce qui se pratique chez la plupart des autres nations, il conviendrait de mettre l’administration à même de connaître les conditions dans lesquelles se produit l’établissement sur notre territoire des personnes ou familles venues de l’étranger.
- J’ai l’honneur de soumettre, à cet effet, à votre signature le décret ci-joint, qui impose aux étrangers déjà établis en France ou venant s’y fixer, l’obligation de faire à l’autorité de leur résidence des déclarations concernant leur identité et leur nationalité, avec production de pièces justificatives à l’appui. Ces dispositions ne sauraient soulever légitimement aucune protestation fondée sur nos engagements conventionnels, puisque l’accomplissement des formalités prescrites ne donnera lieu à la perception d’aucune taxe et demeurera purement gratuit.
- Il est d’ailleurs bien entendu que la nouvelje réglementation ne s’applique qu’aux étrangers qui se sont définitivement fixés en France ou qui s’y établissent avec la pensée de faire un séjour prolongé. Ces dispositions ne concernent pas les étrangers qui sont momentanément de passage sur notre territoire pour leurs affaires ou leurs plaisirs.
- Si les considérations qui précèdent vous paraissent susceptibles d’être approuvées, je vous serais très obligé de vouloir bien revêtir de votre signature le projet de décret ci-joint.
- Veuillez, etc.
- Le président du conseil, ministre de l’intérieur,
- C. Floquet
- A ce rapport est annexé le décret suivant :
- Le président de la République française Décrète :
- Article premier.— Tout étranger non admis à domicile qui se proposera d’établir sa résidence en France devra, dans le délai de quinze jours à partir de son arrivée, faire à la mairie de la commune où il voudra fixer cette résidence une déclaration énonçant.
- i ® Ses noms et prénoms, ceux de ses père et mère ;
- 2° Sa nationalité ;
- 3* Le lieu et la date de sa naissance ;
- 4° Le lieu de son dernier domicile ;
- 5° Sa profession ou ses moyens d’existence ;
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- 6° Le nom, l’âge et la nationalité de sa femme et de ses enfants mineurs, lorsqu’il sera accompagné par eux ;
- Il devra produire toutes pièces justificatives à l’appui de sa déclaration. S’il n’est pas porteur de ces pièces, le maire pourra, avec l’approbation du préfet du département, lui accorder un délai pour se les procurer.
- Un récépissé de sa déclaration sera délivré gratuitement à l’intéressé.
- Art. 2.— Les déclarations seront faites, à Paris, au préfet de police, et à Lyon au préfet du Rhône.
- Art. 3.— En cas de changement de domicile, une nouvelle déclaration sera faite devant le maire de la commune où l’étranger aura fixé sa nouvelle résidence.
- Art. 4.— Il est accordé aux étrangers résidant en France et non admis à domicile un délai d’un mois pour se conformer aux prescriptions qui précèdent.
- Art, 5.— Les infractions aux formalités édictées par le présent décret seront punies des peines de simple police, sans préjudice du droit d’expulsion qui appartient au ministre de l’intérieur en vertu de la loi du 3 décembre 1849, art. 7.
- Art. 6.— Le président du conseil, ministre de l’intérieur, est chargé de l’exécution du présent décret.
- Fait à Paris, le 2 octobre 1888.
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- Les grèves.— Le 1er octobre sous les auspices de la chambre syndicale, a eu lieu, à la Bourse du travail, une réunion des grévistes appartenant à la Compagnie des houillères de Saint-Étienne- On devait décider au scrutin secret la continuation ou la cessation de la grève. Sur 2,000 ouvriers des houillères, 510 seulement ont pris part au vote dont voici le résultat :
- Pour la grève, 256 voix.
- Contre la grève, 254 voix ;
- En conséquence, à la majorité de deux voix, la continuation de la grève a été votée.
- Toutefois, il avait été convenu que si les mineurs des autres houillères ne suivaient pas le mouvement, celte décision devenait nulle.
- Le lendemain deux cent cinquante mineurs des houillères de Saint-Éiienne, réunis à la Bourse du travail votaient la cessation de la grève à l’unanimité moins 15 voix.
- Un ordre du jour adopté ensuite est ainsi conçu :
- Considérant que le conseil municipal,élu parles travailleurs est dans l’intention de voter une subvention pour les grévistes;
- Considérant que cette subvention serait très minime individuellement et que les travailleurs des mines ne pourraient en bénéficier que moralement ;
- Considérant que la reprise du travail étant votée,les mineurs n’ont plus besoin de cet appui moral:
- La réunion décide de confier au comité de la grève le soin *
- désigner au maire les familles nécessiteuses des grévistes, P°ur que des secours efficaces leur soient accordés. 1
- ; Le même soir le conseil municipal de Saint-Étienne votait une somme de 500 francs en faveur des familles des grévistes nécessiteux.
- A la suite du vote émis la veille à la réunion de la Bourse du travail, la grève des houillères de Saint-Étienne a pris fin le 3 octobre.
- Tous les ouvriers se sont présentés pour reprendre le travail ; mais ils n’oni pu descendre tous, à cause de l’état de la mine. Quand les réparations nécessitées par la cessation du travail seront terminées l’exploitation deviendra régulière comme avant la grève.
- A Firminy et à Boche-la-Molière, les ouvriers ont repris leur travail.
- On peut considérer la grève comme terminée.
- *
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- Expositions vinicoles.— Plusieurs départements, la Vienne entre autres,se proposent d’instituer des expositions spécialement destinées aux vignes américaines, tant comme plants directs que comme ceps greffés avec des cépages français.
- Il est également question d’y joindre des échantillons du vin produit d’après les deux systèmes.
- On pourrait ainsi se rendre compte, d’après des aperçus comparatifs, de ce qu’on peut attendre des plants d’Amérique pour la reconstitution des vignobles français.
- * *
- La suppression de l'Internat.— Une question touchant à la réforme de l’enseignement secondaire a été développée mercredi à la commission du budget par M. Blatin, député du Puy-de-Dôme, en présence du ministre de l’instruction publique : c’est celle de la suppression graduelle de l’internat,
- M. Blatin a proposé que l’Etat prêche d’exemple et que les bourses d’internat soient transformées en bourses tutorales ou familiales.
- L’Etat aurait à chercher à développer le tutorat chez ses professeurs, et lorsque les professeurs lui manqueraient, au début, il placerait les boursiers dans des familles choisies avec soin. 11 n’y aurait plus de boursiers internes.
- Le ministre de l’instruction publique s’est montré absolument favorable à la proposition de M. Blatin. 11 a été entendu que le rapport en ferait mention.
- ANGLETERRE
- Ligue nationale irlandaise
- L’assemblée annuelle de la Ligue nationale irlandaise pour la Grande-Bretagne s’est tenue à l’hôtel de ville de Birmingham. M. O’Connor présidait.
- Le rapport de l’année constate que la Ligue compte aujourd’hui 525 succursales et 32.747 membres. La recette est de 2.798 livres.
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- AUTRICHE-HONGRIE
- Le congrès de la crémation.
- Les p:\rtisans de la crémation des morts ont tenu, le 23 septembre, un congrès à Vienne. Des sociétés de Berlin, de Ohemniiz, de Darmstadt, de Francfort, de Heidelberg, de Zarich, etc., avaient envoyé des délégués. Le congrès a discuté surtout la question des rapports des assurances pour la i 1 . î
- vie avec les sociétés pour la crémation des morts, un certain nombre d’assurances ayant fait difficulté de payer la rente obligatoire aux survivants des morts incinérés, sous prétexte que l’incinération pouvait être ordonnée et exécutée trop vite. La seconde question traitée a été la question du tarif du transport des cadavres dans les villes où se trouve un four crématoire. Le congrès a décidé qu’on demanderait aux gouvernements de l’Autriche et de l’Allemagne l’abaissement des tarifs.
- 11 paraît résulter des impressions échangées par les délégués que la question générale de la crémation des morts n’a pas fait grand progrès pendant l’année 1887. La Hesse est le seul pays de langue allemande où les habitants marquent une tendance à se familiariser avec le procédé ; encore cette tendance ne se remarque-t-elle que dans les classes instruites de la population.
- Il n’y a, en effet, comme on l’a constaté dans le congrès, que cinquante fours crématoires établis jusqu’à ce jour dans le monde entier, La plupart de ces établissements se trouvent aux Etats-Unis. L’Italie vient de beaucoup en tête des nations européennes, avec vingt appareils, alors que l’Allemagne, l’Angleterre et la Suisse n’en possèdent qu’un. La France est un peu plus en arrière encore, car celui qu’elle a établi au Père-Lachaise, n’est pas, comme on le sait, complètement terminé.
- farine par les ports de la mer Baltique, de la mer Noire et de la mer d’Azof, le gouvernement supprime les droits d’impor. tation sur les sacs étrangers nécessaires à cette exportation.
- Un autre ukase autorise les sociétés étrangères par actions, | qui ne vendent en Russie que des produits de l’industrie étrangère , et les Compagnies étrangères de navigation qUj ont des relations avec la Russie, à faire des affaires dans ce pays, sans demander une autorisation spéciale au gouvernement impérial.
- TUNISIE
- Régime douanier.— Voici l’économie du projet de régime douanier entre la France et la Tunisie qui sera déposé à la rentrée des Chambres.
- Ce projet comprend trois catégories :
- 1° Les céréales, les huiles d’olives et le grignon, le bétail, Je gibier, les volailles, entreront gratuitement en France, pourvu qu’ils soient d’origine tunisienne et qu’ils aient été expédiés directement et sans relâche de Tunisie en France;
- 2° Les vins, à leur entrée en France, payeront un droit de 3 0/0 ad valorem ou de 75 centimes par hectolitre, aux mêmes conditions d’origine et de transit que dans le premier paragraphe ;
- 3° Tous les objets non dénommés ci-dessus entreront en France aux mêmes conditions de douane que les objets similaires de France en Tunisie.
- Il reste convenu que, si des dégrèvements ou des exemptions de droits sont prononcés ultérieurement pour les importations en Tunisie, le bénéfice en sera acquis aux produits tunisiens à leur entrée, en France.
- ETATS-UNIS*
- RUSSIE
- Réformes proposées.—Le conseil de l’empire aura à se prononcer, dans le courant de sa prochaine session, ,sur un projet de loi remplaçan t la déportation en Sibérie par d’autres pénalités. Ce projet a été élaboré de concert par MM. les ministres de l’intérieur et de la justice. Parmi les autres projets de loi dont s’occupera la haute assemblée, le Nouveau Temps cite celui d’une nouvelle loi sur les caisses d’épargne.
- * *
- La Russie à l’exposition de 4889.Les Novosti publient un nouvel appel anx artistes et aux industriels russes pour les exhorter à participer à l’Exposition de Paris en 1889. Ils invoquent le vif intérêt que les journaux et le public français témoignent pour la section russe, et déclarent que cette participation aura pour effet d’élargir pour la Russie les débouchés à l’étranger.
- * *
- Exportation des céréales et de la farine.
- On vient de promulguer à Saint-Pétersbourg un ukase annonçant que, pour faciliter l’exportation des céréales et de la
- La question des Chinois. — M. Cleveland a approuvé le projet de loi excluant les Chinois du territoire américain, mais il propose de permettre le débarquement des Chinois, qui, actuellement en route, pourront fournir des certificats, et d’accorder une indemnité à ceux qui ont eu â souffrir de l’agitation antichinoise sur le territoire de l’Union.
- * *
- Mariages curieux. — Vingt-quatre jeunes filles suédoises viennent d’arriver à New-York par le steamer Hekla, munies d’un contrat en bonne et due forme, par lequel elles s’étaient engagées à épouser, dès leur arrivée en Amérique, les jeunes gens qui leur avaient envoyé l’argent nécessaire pour le voyage.
- Cet incident a jeté, disent les journaux américains, la consternation parmi les commissaires de l’émigration et les fonctionnaires de la douane, qui se sont d’abord demandé s’ils ne devaient pas empêcher les nouvelles arrivées de débarquer, en vertu de la loi interdisant le débarquement d’ouvriers embauchés à l’étranger. Des avocats ont été consultés, et il a été bientôt reconnu que la loi ne pouvait pas s’appliquer aux jeunes suédoises, car ceux qui les ont fait venir ne leur ont promis que le mariage, ce qui ne peut, en aucun cas, être
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- considéré comme un salaire. Ce point de droit réglé, une enquête a élé ouverte dans le but de savoir si les jeunes filles avaient été trompées ou attirées dans* quelque piège : mais i a été bientôt constaté que ceux qui les avaient fait venir | étaient de bonne foi et avaient réellement l’intention de les j épouser. Ainsi chacun d’eux avait été mis en relation avec sa i fiancée par une agence matrimoniale établie àSiockholm, et avant qu’on lui expédiât la jeune fille, il avait été obligé d'envoyer sa photographie, un certificat de bonne vie et mœurs du clergyman dont il fréquentait l’église et l’argent nécessaire pour le voyage et les autres frais.
- * *
- Les tarifs douaniers.— Le projet de tarif élaboré par les républicains du Sénat et soumis à cette assemblée opère une révision complète des classes fixées par la loi actuelle. Les réductions totales des recettes s’élevant à environ 75 millions de dollars, dont 27,759,000 pour les sucres 6,500,000 sur le revenu intérieur du tabac, 24,500,000 pour les alcools employés dans le commerce.
- Le nouveau projet de tarif porte des réductions sur les métaux et les poteries. Les droits sur la laine sont maintenus. Les recettes se trouvent légèrement augmentées, malgré les réductions sur le riz et le sucre, qni s’élèvent à 50 0/0.
- On croit que le Sénat commencera la discussion de ce projet le 8 octobre, mais il est peu probable qu’un vote définitif ait lieu au cours de cette session.
- CANADA
- L’Union politique entre les Etats-Unis et le Canada. — On vient de recevoir à Toronto une dépêche que les journaux ont pris l’engagement de ne pas publier; seul l'Empire a fait exception,
- Ce document, daté de New-York, porte que la commission du Sénat américain chargée des affaires étrangères a adopté une résolution aux termes de laquelle le gouvernement devra proposer à Ottawa l’union politique entre les Etats-Unis et le Canada.
- Les Etats-Unis prendraient à leur charge la totalité de la dette du Canada.
- M. Blaine, Tun des candidats à la présidence des Etats-Unis, en se rendant à Détroit (Michigan), s’est arrêté à Saint-Thomas (Canada) et y a prononcé un discours.
- L’orateur a constaté que le peuple des Etats-Unis est plus étroitement lié avec celui du Canada qu’avec aucune des nations européennes.
- « Les rapports, a-t-il ajouté, tendent à devenir de plus en plus intimes. Serons-nous jamais unis ? Cela dépend de vous. Quand vous viendrez, nous vous ferons un cordial accueil ; mais nous ne chercherons pas à vous avoir tant que vous n’aurez pas fait le premier pas vers nous.»
- Il faut d’ailleurs reconnaître que le mouvement séparatiste est loin d’être aussi accentué parmi les Canadiens qu’on se le %ure en France. Deux ou trois provinces, dont Québec naturellement,paraissent seules disposées à y prendre part. Toute-
- fois, les idées d’annexion à la grande République sont en progrès visibles depuis l’ouverture du différend au sujet des pêcheries.
- On commence à s’en émouvoir, à les discuter, et c’est déjà beaucoup.
- Les Unions de mutualités.
- Le congrès des sociétés de secours mutuels qui vient de se réunir à Bordeaux s’est occupé des divers moyens de donner la plus grande extension à ces sociétés, et des modifications à apporter à la législation qui les régit.
- Les mutualistes réclament notamment la reconnaissance légale des Unions de sociétés de secours mutuels. On se demande, en effet,quels sont les motifs qui ont empêché le Sénat d’accorder la reconnaissance légale à ces unions, alors qu’on ne l’a point refusée aux fédérations de syndicats.
- A ceux qui douteraient de l’utilité desUnions, l’exemple de l’Angleterre pourrait répondre. L’Angleterre est le pays où ont le mieux prospéré les Unions des Sociétés de Secours mutuels qu’on appelle là-bas Sociétés Amicales. On en compte plusieurs qui réunissent 500 et 1000 sociétés avec 100,000 sociétaires. L’Union des Originaux de Manchester, renferme 4,121 loges avec 527,000 membres et un avoir de cent millions. Et l’Angleterre est aussi le pays où la Mutualité, propagée par ces fédérations puissantes, s’est le plus complètement développée. En 1875, M. Ludlow, un ancien ouvrier devenu secrétaire général des Unions ouvrières, comptait en Angleterre 28.000 sociétés et estimait qu’un Anglais sur trois appartenait à une mutualité.
- En France, les Sociétés de Secours mutuels grandissent avec une rapidité merveilleuse. En!869 nous comptions 6,139 sociétés , en 1884, il y en avait 7.743 et il s’en créait encore de 200 à 250 par an. De même pour le nombre des sociétaires, qui était de 913,000 à la fin de l’empire : de 978.000 à la fin de l’ordre moral ; et de 1.248.000 après sept années de République républicaine. Chose remarquable dans ce mouvement, le nombre des sociétaires croît plus vite que le nombre des sociétés ; et l’avoir encore plus vite que le nombre des sociétaires. C’est-à- dire que chaque société se peuple et s’enrichit en même temps que les sociétés se multiplient. 11 y a actuellement 139 sociétaires par société ; sous l’empire, 126. L'avoir de chaque sociétaire est de 100 francs ; en 1869 il n’était que de 60 francs.
- Les Unions ont pour objet la défense des intérêts communs de toutes les sociétés qui verraient certainement leur prospérité s’accroître si ces unions étaient reconnues légalement.
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- Dans une de ses séances, le congrès mutualiste a entendu I une conférence de M. Gopoix, qui a fait l’historique des insti-! tutions de prévoyance. Le conférencier a suivi l’évolution du
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- paupérisme depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours. 11 aboutit à reconnaître que ni les dépôts de mendicité ni les efforts de [ notre philanthropie moderne n’ont pu éteindre le paupérisme ; il conclut que le secours est une peine et l’hospice une honte.
- « Il faut, dit le conférencier, créer une caisse de retraite et de pension à domicile pour les vieillards, pour les blessés, pour les vaincus, organiser en un mot pour eux des invalides civils, en vue desquels ils travailleront durant leur jeunesse et leur âge mûr avec plus de confiance et de courage. » Quant à la question de la mise en pratique, le conférencier semble hésitant, mais il finit, en somme, par se prononcer pour la doctrine de l’intervention de l’Etat.
- La femme-avocat
- Dans notre dernier numéro, nous disions que la question de la femme-avocat serait prochainement posée devant la cour d’appel de Bruxelles.
- Une jeune 1111e, Mlle Marie Popelin, docteur en droit de l’Université de Bruxelles, doit, en effet, demander à prêter le serment d’avocat.
- Le fait est sans précédent en Belgique. Jusqu’ici, la question n’était pas sortie du domaine des controverses purement théoriques. La voici posée sur le terrain pratique et professionnel.
- C’est un membre du conseil de l’ordre, Me Jules Guillery, ancien bâtonnier du barreau de Bruxelles, ancien président de la Chambre des représentants, qui servira de parrain à Mlle Popelin. Mais ce parrainage n’est pas une solution. En effet, le docteur en droit présentéàlacour —docteur ou doctoresse — ne peut être admis au serment que sur réquisition du procureur général, et l’on assure que le chef du parquet, M. Charles van Schoor, ne requerra pas en faveur de Mlle Popelin. S’il en est ainsi, la cour n’aura pas même à statuer. Le procureur se décidât-il à requérir en laveur de la candidate au stage, il n’en subsisterait pas moins un doute sur l’accueil que la cour réserverait à cette réquisition.
- Aussi un jeune avocat, M. Louis Franck, docteur de l’Université de Bologne, a-t-il jugé utile de consacrer à la question une étude historique et critique, destinée à rallier la magistrature à la thèse de la femme-avocat.
- Voici le point saillant de son argumentation en ce qui concerne la législation belge.
- On sait que la collation des grades et diplômes académiques (philosophie et lettres, droit, sciences, médecine, art de l’ingénieur) a été attribuée par la loi de 1876 aux Universités, sans distinction entre les Universités libres (Louvain et Bruxelles) et les Universités de l’Etat (Gand et Liège), et que l’Etat
- n’intervient plus que pour ratifier le diplôme universitaire par l’organe d’une commission d’entérinement qui, sans apprécier ni la capacité du diplômé ni la qualité de l’enseignement, se borne à vérifier si la loi a été observée, c’est-à-dire si le programme officiel de l’enseignement supérieur, en ce qui concerne la durée des études et les matières d’examen, a été suivi.
- Le diplôme conféré à Mlle Popelin, et dûment entériné, suffit à prouver que les femmes peuvent obtenir les grades académiques. 11 y a huit ans que cette question préalable est tranchée. En 1880, la commission d’entérinement, dont font partie plusieurs magistrats, a reconnu qu’aucun individu ne peut être exclu des grades académiques en raison de son sexe. Le diplôme régulièrement obtenu et entériné étant la seule condition à laquelle la loi de 1876 subordonne l’exercice des professions dites libérales, M. Louis Franck en conclut que les femmes peuvent les exercer toutes, y compris celle d’avocat.
- Malheureusement, il y a là tout au moins une omission. Pour la femme-médecin, cela va tout seul. Le diplôme entériné suffit. Demême pour l’ingénieur libre et la pharmacienne (il y en a une, et c’est justement une soeur de Mile Marie Popelin).
- Mais pour l’avocate, il y a une condition supplémentaire: le serment. Et il reste à savoir si la filleule judiciaire de Me Jules Guillery sera admise à le prêter.
- Nous voici donc revenus à notre point de départ. Que fera le procureur général ? Que décidera la cour. Le procureur général refuserait de requérir, que la cause de Mlle Popelin ne serait pas pour cela irrémédiablement perdue. Le ministre de la justice peut imposer la réquisition au chef du parquet, et déjà l’on assure que des démarches sont faites auprès du garde des sceaux, M. Jules Lejeune. On dit même qu’il serait disposé à peser sur le chef du parquet s’il était nécessaire.
- Mais la décision de la cour n’en demeure pas moins problématique. On se demande si elle s’appro priera ce considérant légendaire de la cour d’appel de Turin refusant l’accès de la barre à Mlle Lidia Poët (dont le pourvoi fut rejeté par la cour de cassation),en raison du « risque que pourrait courir la gravité des procès, si l’on voyait parfois la toge de l’avocat recouvrant des habillements étranges et bizarres que,souvent, lamode impose aux femmes, ! ou la toque placée sur des coiffures non moins I extravagantes. »
- 1 Pour nous, qui, en dépit de la meilleure volonté,
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- ne parvenons pas à découvrir le rapport qui existe entre la gravité des procès, la toge de l’avocat, i quelques habillements qu’elle recouvre et la toque, j qu’elle soit placée sur des coiffures féminines ou sur des crânes masculins, nous trouvons l’arrêt de la cour d’appel de Turin d’un grotesque achevé, et nous plaignons fort les justiciables dont la liberté et la fortune dépendent des jugements éclos dans ces bizarres cerveaux.
- On ne peut que hausser les épaules en présence de pareilles décisions ; mais ces arrêts suffisent pour barrer la route au progrès.
- Ils constituent un déni de justice.
- Espérons que les juges de Bruxelles se montreront plus libéraux et plus éclairés que ceux de Turin, et qu’ils accorderont le droit d’exercer à la femme qui a prouvé qu’elle en avait la capacité.
- C’est le 1er Octobre, pour la rentrée des cours et tribunaux que Mlle Popelin devait se présenter pour prêter serment. La curiosité du public a été déçue. Mlle Popelin ne s’est pas présentée à la barre de la cour d’appel. Elle se réserve de choisir son jour, mais son parrain M, Jules Guillery n’est pas encore fixé sur la procédure à suivre pour la faire admettre au serment.
- Le travail au Congrès des États-Unis
- Depuis quelque temps, le Parlement de France, s’occupe des intérêts du travail, par des projets de loi difficilement arrachés à l’indifférence ou même à l’hostilité de certains députés qu'on dérange de leur somnolence heureuse et contente. Que serait-ce si l’on réclamait de nos législateurs un Ministère du travail ? Quels cris contre l’anarchie de pareille réclamation: Socialisme d’Etat! séparation des classes ! guerre aux classes riches! que sais-je ? il n’y aurait pas assez de malédiction pour l’importun qui viendrait déranger les lois du a laisser faire, laisser passer ».
- Et voici la grande république américaine, le pays par excellence de la liberté, du self government, qui, soucieuse du sort que fait aux travailleurs l’exploitation à outrance, des dangers de guerre sociale qui peuvent s’en suivre, du peu de résistance que présentent les ouvriers dépourvus de capitaux et d’influence, eh bien, la république américaine, jalouse de sa prospérité future, honteuse peut-être de voir poindre le paupérisme dans ce riche pays, vient de créer ce Ministère du travail, j tant honni parmi nous. j
- On Ut, en effet, dans le Courrier des États-Unis :
- Le sénat des Etats-Unis a adopté un projet de loi déjà
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- voté par la chambre, pourvoyant à l’établissement d*un département du travail.
- L’objet et les fonctions de la nouvelle administration seront de recueillir et de répandre des renseignements utiles sur tous les sujets relatifs au travail dans le sens le plus pratique du mot, spécialement touchant ses rapports avec le capital, les heures de journée, les salaires des ouvriers des deux sexes, et les moyens d’améliorer leur bien-être matériel, social, intellectuel et moral. Le personnel comprendra un commissaire aux appointements de 5,000 1. st. ; un chef de bureau, et un certain nombre d’employés de différents grades.
- Que ne crée-t-on en France pareille institution qui donnerait au travail et à ses réclamations un point d’appui, un rqfuge protecteur contre les exigences outrées du capital ; au lieu de la dissémination des ministères et des bureaux auxquels les ouvriers peuvent s’adresser quand ils ont besoin d’utiliser la force sociale qu’on nomme l’Etat?
- Abel Davaud.
- (Le Moniteur des Syndicats ouvriers)
- ----------- I II II .«.............
- Le protectionnisme jugé par les faits
- Dans son dernier meeting annuel, le Codden-Club a entendu la lecture d’un mémoire de M. Medley sur les effets du libre-échange en Angleterre, comparé à ceux de la protection en France et en Allemagne. •
- M. Medley constate que, depuis quelques années, l’industrie britannique reprend toute sa supériorité sur ses rivales : elle a souffert de la même crise, mais elle s’en tire avec plus d’énergie et plus de promptitude, parce que ses prix de revient ne sont pas artificiellement surélevés. Une correspondance adressée d’Allemagne au journal le Nord vient encore à l’appui des mêmes remarques :
- « On s’émeut assez vivement en Allemagne de l’amoindrissement qui se manifeste depuis le commencement de cette année dans les chiffres de l’exportation et qui est sensible surtout pour l’exportation du fer. Dans les cinq premiers mois de 1886, on avait exporté d’Allemagne plus d’un million de quintaux métriques de fer brut, et dans la période correspondante de 1888 l’exportation de cet article n’a atteint qu’un peu plus de 500,000 quintaux. Une diminution analogue s’est produite sur l’exportation des rails, des fils de fer et d’autres dérivés du fer. On est d’autant plus frappé de cet état de choses que, en Angleterre, l’industrie du fer a vu son exportation s’accroître.
- « Quelle est la raison de ce phénomène ? Les libres-échangistes l’expliquent par le renchérissement des matières premières, provenantdesmesures protectionnistes prises en Allemagne, et par le
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- renchérissement des vivres, résultant de l’augmentation considérable apportée dans ces dernières années aux droits sur les céréales. Il e t vrai, qu’àl’intérieur, on ne s’aperçoit encore que fort peu de ce renchérissement au prix du pain, les dernières récoltes ayant été abondantes, et le prix du blé s’étant notamment abaissé dans les principaux pays producteurs de l’étranger. Mais en Allemagne, on n’a pu tirer profit de cet abaissement, qui est plus que compensé par les droits de douane. En Angleterre, au contraire, on profite pleinement des bas prix de la Russie et de l’Amérique, parce qu’on n’y paie pas de droits d'entrée sur les céréales et de bétail. Le froment est aujourd’hui à Londres d’environ 50 marcs par tonnes moins cher qu’à Berlin, et la différence représente précisément le montant de la taxe douanière. La viande aussi, autrefois un des articles de consommation les plus chers en Angleterre, y est aujourd’hui à meilleur marché qu’en Allemagne, surtout depuis que ce produit es^ importé en grande quantité gelé de l’Amérique du Sud et du Nord, ainsi que de l’Australie, et est vendu à bas prix. Le consommateur anglais achète donc ses vivres à bien meilleur marché que le consommateur allemand. Il est naturel que le prix de la main-d’œuvre s’en ressente, et par suite le prix des produits de l’industrie et l’étendue de ^exportation.
- « Telle est l’explication qu’on donne dans le camp libre-échangiste de la diminution qui se produit dans l’exportation allemande. Elle ne laisse pas, il faut l’avouer, que de paraître plausible, et les protectionnistes auront sans doute de la peine à la réfuter victorieusement. En tout cas, les « agrariens )) réussiront difficilement à faire accepter la nouvelle élévation de droits sur les céréales qu’ils réclament, et l’on peut supposer que le gouvernement, maintenant que l’expérience semble faite de l’influence fâcheuse exercée par sa politique de protectionniste à outrance sur le développement de l’industrie, sera peu disposé à aller plus loin dans cette voie. »
- Le tableau n’est pas moins vrai, hélas ! de la Francequede l’Allemagne. Il resteàsavoir si notre gouvernement aura au moins la sagesse relative du gouvernement allemand, où s’il cédera aux sollicitations des agrariens français, qui déjà réclament un droit à l’importation sur le pain.
- Congrès ouvrier international
- Les Trade’s-Unions organisent un congrès ouvrier international qui aura lieu à Londres le 6 novembre prochain. Ils viennent d’envoyer leurs invitations sur papier glacé, en très beaux caractères noirs et rouges,rédigées dans toutes les langues d’Europe. Cependant, la langue officielle du congrès sera le français, ainsi qu’en fait foi l’adresse suivante :
- DERNIER AVIS
- Du Congrès International des Trade’s-Unions
- (associations ouvrières)
- Auxmembres des bureaux des associations ouvrières et des conseils ouvriers Messieurs,
- Le comité parlementaire désire vous faire savoir que le congrès international aura lieu bientôt à St. Andrew’s hall Newman Street, Oxford Street, Londres, W. Nous vous prions de remplir le mandat selon la forme ci-incluse, avec le nom de votre délégué ou délégués et de nous le faire parvenir ici à Londres avant le 22 octobre.
- Le congrès aura lieu à Londres, mardi le 6 Novembre 1888.
- Le français sera la langue officielle du congrès. Tout délégué ne parlant ni français ni anglais devra se munir lui-méme d’un interprète.
- Tout document d’autorisation présenté au congrès doit être ou en français, ou en anglais.
- Le président du comité parlementaire présidera à l’ouverture du congrès, et il prononcera un discours de bon accueil fraternel aux délégués étrangers.
- Le congrès alors nommera son bureau et un comité chargé de vérifier les pouvoirs de chaque délégué, afin de déciders’ils se conforment aux conditions annexées à l’invitation.
- Des rapports sur la condition des travailleurs dans leurs pays respectifs, écrits soit en français soif en anglais, seront présentés par chaque nationalité représentée au Congrès.
- Les sujets à discuter comprendront :
- 1° Les moyens les plus efficaces pour faire disparaître à l’étranger les obstables qui entravent l’Association libre des travailleurs ;
- 2° Les meilleurs moyens de combinaison entre les travailleurs de différents pays ;
- 3° Les moyens de restreindre la production excessive par la réduction des heures de travail ;
- 4-° L’utilité, ou non, de la réduction des heures de travail par législation prohibitive.
- Aucun délégué n’aura le droit de parler plus d’une fois sur le même sujet.
- Chaque délégué qui lira un rapport, ou qui proposera une résolution, aura le droit de parler pendant trente minutes. Tout orateur qui continuera le débat ne pourra excéder quinze minutes.
- On votera par nationalité.
- Le congrès s’ouvrira chaque jour à dix heures du matin.
- Il s’ajournera à une heure de l’aprés-midi. La séance recommencera à deux heures et finira â cinq heures.
- Il y aura une réception des délégués étrangers par les Associations britanniques le lundi soir avant l’ouverture du congrès.
- Pour des détails précis sur les hôtels étrangers à Londres et leurs tarifs, etc., voir la dernière page de cette circulaire.
- Agréez, messieurs, nos salutations fraternelles,
- G. Shipton, président ; E. Harford, trésorier ; J* Mawdsley, W. Crawford, T.Birtwistle,J.-M Jack, W. Inskip, J. Inglis, J. Swift, Hy. Broadshurst, secrétaire.
- Newman Street, Oxford Street, où le congrès international aura lieu, est au centre du quartier français,et la circulaire a
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- laquelle fait allusion la note ci-dessus donne, en effet, l’adresse et le tarif de plusieurs hôtels et restaurants français,allemands, italiens, etc., situés dans le voisinage.
- On y voit ainsi qu’une chambre à un lit coûte 2 fr. 50 et à deux lits 3 fr. 75. Le repas, café compris, est généralement de 1 fr. 85. Mais, à ce prix, un seul hôtel fournit la demi-bouteille de vin ordinaire. Dans les autres établissements, il faut payer en plus la bière ou le vin, qui coûte, dit la circulaire, 60 à 90 centimes la demi-bouteille d’ordinaire.
- Les syndicats ouvriers de Paris enverront dix délégués à ce congrès, ceux de Marseille cinq, ceux de Saint-Etienne deux et ceux des Ardennes deux également. Il est plus que probable que le chiffre des adhésions ne se bornera pas là.
- 3' CONGRÈS NATIONAL
- des
- Syndicats et Groupes corporatifs Ouvriers de France BORDEAUX 1888
- Comité d’organisation : 4, rue de la Boëtie,
- A BORDEAUX
- Caradeg, Secrétaire-Général
- Conformément à la décision du 2* Congrès National des Syndicats et groupes corporatifs ouvriers tenu à Montluçon en 1887, c’est dans là ville de Bordeaux que sera tenu le 3* Congrès National de 1888.
- Voici les mesures qui ont été arrêtées conjointement par le Conseil national de Montluçon et le comité organisateur de Bordeaux :
- Le Congrès sera ouvert le dimanche 28 octobre et clôturé le dimanche 4 novembre.
- Tous les délégués devront être arrivés le 28 octobre au matin, pour faire valider leurs pouvoirs et être répartis dans les Commissions.
- Tout syndicat ou groupe corporatif aura droit à deux délégués au plus, qu’il pourra choisir, soit dans son sein, soit parmi les membres des Chambres syndicales de Bordeaux ou d’ailleurs.
- Tout délégué devra être porteur d’un mandat en règle, au timbre de son syndicat ou groupe.
- Tout délégué pourra représenter plusieurs syndicats ou groupes, mais il n’aura droit qu’à une voix dans les résolutions.
- Voici l’ordre du jour du Congrès :
- lre Question: Modification des statuts de la Fédération.
- 2e Question : Des bourses du travail.— (a) De leur utilité.— (b) De leur organisation.— (c) De leur généralisation.— (d) De leur fédération.
- 3* Question : Des grèves.
- 4e Question : De Futilité et de l’action des Syndicats.
- 5* Question : Des Congrès internationaux.
- 6e Question : De la machine et de ses conséquences.
- 7# Question : Du travail des femmes et des enfants.
- 8e Question : De la marine marchande et des inscrits maritimes.
- 9e Question : Des ouvriers étrangers.
- 10e Question : Des moyens à employer pour assurer l’application des mesures votées dans le Congrès de la Fédération, et notamment de celles votées à Lyon et à Montluçon: Minimum de salaires; — Journée de huit heures; — Interdiction du marchandage; — Responsabilité des patrons en matière d’accidents ; — Mise à la charge de la Société de l’enfance, de la vieillesse et des invalides du travail ; — Suppression des bureaux de placement ; — Abrogation de la loi sur l’Internationale ; — Législation internationale du travail,etc.
- Les délégués qui auront à prendre la parole sur chacune de ces questions devront se faire inscrire à l’avance.
- En vue de 1a. publication des travaux du Congrès en un volume, qui sera mis en vente, chaque orateur devra remettre sur le bureau le texte écrit de son discours, complet ou résumé.
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- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER I
- {suite)
- Comme les médecins ordinaires n’entendaient rien à cette maladie étrange, car on n’a pas encore disséqué d’âme aux amphithéâtres d’anatomie, on eut recours en dernier lieu à un docteur singulier, revenu des Indes après un long séjour, et qui passait pour opérer des cures merveilleuses.
- Octave, pressentant une perspicacité supérieure et capable de pénétrer son secret, semblait redouter la visite du docteur, et ce ne fut que sur les instances réitérées de sa mère qu’il consentit à recevoir M. Balthazar Cherbonneau.
- Quand le docteur entra, Octave était à demi couché sur un divan : un coussin étayait sa tête, un autre lui soutenait le coude, un troisième lui couvrait les pieds ; une gandoura l’enveloppait de ses plis souples et moelleux; il lisait ou plutôt il tenait un livre, car ses yeux arrêtés sur une page ne regardaient pas. Sa figure était pâle, mais comme nous l’avons dit, ne présentait pas d’altération bien sensible. Une observation superficielle n’aurait pas cru au danger chez ce jeune malade, dont le guéridon supportait une boite à cigares au lieu des fioles, des lochs,des tisanes, des potions,et autres pharmacopées de rigueur en pareil cas. Ses traits purs, quoiqu’un peu fatigués, n’avaient rien perdu de leur grâce, et sauf l’atonie profonde et l’incurable désespérance de l’œil, Octave eût semblé jouir d’une santé normale.
- Quelque indifférent que fût Octave, l’aspect bizarre du docteur le frappa. M. Balthazar Cherbonneau avait l’air d’une figure échappée d’un conte fantastique d’Hoffmann et se promenant dans la réalité stupéfaite de voir celte création falote.
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- Sa face extrêmement basanée était comme dévorée par un crâne énorme que la chûte des cheveux faisait paraître plus vaste encore.Ce crâne nu,poli comme l’ivoire, avait gardé ses teintes blanches, tandis que le masque, exposé aux rayons du soleil, s’était revêtu, grâce aux superpositions des couches du hâle, d’un ton de vieux chêne ou de portrait enfumé. Les méplats, les cavités et les saillies des os s’y accentuaient si vigoureusement, que le peu de chair qui les recouvrait ressemblait, avec ses mille rides fripées, à une peau mouillée appliquée sur une tête de mort. Les rares poils gris qui flânaient encore sur l’occiput, massées en trois maigres mèches dont deux se dressaient au-dessus des oreilles et dont la troisième partait de la nuque pour mourir à la naissance du front, faisaient regretter l’usage de l’ancienne perruque à marteaux ou de la moderne tignasse de chiendent,et couronnaient d’une façon grotesque cette physionomie de casse-noisettes.Mais ce qui occupait invinciblement chez le docteur,c’étaient les yeux; au milieu de ce visage tanné par l’âge, calciné à des cieux incandescents, usé dans l’étude, où les fatigues de la science et de la vie s’écrivaient en sillages profonds, en pattes d’oie rayonnantes, en plis plus pressés que les feuillets d’un livre, étincelaient deux prunelles d’un bleu turquoise, d’une limpidité, d’une fraîcheur et d’une jeunesse inconcevables. Ces étoiles bleues brillaient au fond d’orbites brunes et de membranes concentriques dont les cercles fauves rappelaient vaguement les plumes disposées en auréoles autour de la prunelle nycta-lope des hiboux. On eût dit que par quelque sorcellerie apprise des brahmes et des pandits, le docteur avait volé des yeux d’enfant et se les était ajustés dans sa face de cadavre. Chez le vieillard, le regard marquait vingt ans ; chez le jeune homme, il en marquait soixante.
- Le costume était le costume classique du médecin : habil et pantalon noir, gilet de soie de même couleur, et sur la chemise un gros diamant, présent de quelque rajah ou quelque nabab. Mais ses vêtements flottaient comme s’ils eussent été accrochés à un porte-manteau et dessinaient des plis perpendiculaires que les fémurs et les tibias du docteur cassaient en angles aigus lorsqu’il s’asseyait. Pour produire cette maigreur phénoménale, le dévorant soleil de l’Inde n’avait pas suffi. Sans doute Balthazar Cherbonneau s’était soumis, dans un but d’initiation, aux longs jeunes des fakirs et tenu sur la peau de gazelle auprès des yoghis entre quatre réchauds ardents ; mais cette déperdition de substance n’accusait aucun affaiblissement . Des ligaments solides et tendus sur les mains comme les cordes sur le manche d’un violon reliaient entre eux les osselets décharnés des phalanges et les faisaient mouvoir sans trop de grincements.
- Le docteur s’assit sur le siège qu’Octave lui désignait de la main à côté du divan, en faisant des coudes comme un mètre qu’on reploie et avec des mouvements qui indiquaient l’habitude invétérée de s’accroupir sur des nattes . Ainsi placé, M. Cherbonneau tournait le dos à la lumière, qui éclairait en
- plein le visage de son malade, situation favorable à l’examen et que prennent volontiers les observateurs, plus curieux de voir : que d’être vus. Quoique la figure du docteur fût baignée j d’ombre et que le haut de son crâne, luisant et arrondi j comme un gigantesque œuf d’autruche, accrochât seul au passage un rayon du jour, Octave distinguait la scintillation des étranges prunelles bleues qui semblaient douées d’une lueur propre comme les corps phosphorescents : il en jaillissait un rayon aigu et clair que le jeune malade recevait en pleine poitrine avec cette sensation de picotement et de chaleur produite par l’émétique .
- « Eh bien, monsieur, dit le docteur après un moment de silence pendant lequel il parut résumer les indices reconnus dans son inspection rapide, je vois déjà qu’il ne s’agit pas avec vous d’un cas de pathologie vulgaire ; vous n’avez aucune de ces maladies cataloguées, à symptômes bien connus, que le médecin guérit ou empire ; et quand j’aurai causé quelques minutes, je ne vous demanderai pas du papier pour y tracer une anodine formule du Codex au bas de laquelle j’apposerai une signature hiéroglyphique et que votre valet de chambre portera au pharmacien du coin.
- Octave sourit faiblement, comme pour remercier M.Cherbonneau de lui épargner d’inutiles et fastidieux remèdes.
- « Mais, continua le docteur, ne vous réjouissez pas si vite de ce que vous n’avez ni hypertrophie du cœur, ni tubercules au poumon, ni ramollissement de la moelle, ni épanchement séreux au cerveau, ni fièvre typhoïde ou nerveuse, il ne s’ensuit pas que vous soyez en bonne santé. Donnez-moi votre main. »
- .Croyant que M. Cherbonneau allait lui tâter le pouls et s’attendant à lui voir tirer sa montre à secondes, Octave retroussa la manche de sa gandoura, mit son poignet à découvert et le tendit machinalement au docteur. Sans chercher du pouce cette pulsation rapide ou lente qui indique si l’horloge de la vie est détraquée chez l’homme, M. Cherbonneau prit ! dans sa patte brune, dont les doigts osseux ressemblaient à des pinces de crabe, la main fluette, veinée et moite du jeune homme; il la palpa, la pétrit, la malaxa en quelque sorte comme pour se mettre en communication magnétique avec son sujet. Octave, bien qu’il fût sceptique en médecine, ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine émotion anxieuse, car il lui semblait que le docteur lui soutirait lame par cette pression, et le sang avait tout à fait abandonné ses pommettes.
- « Cher monsieur Octave, dit le. médecin en laissant aller la main du jeune homme, votre situation est plus grave que vous ne pensez, et la science, telle du moins que la pratique la vieille routine européenne, n’y peut rien : vous n’avez plus la volonté de vivre, et votre âme se détache insensiblement de votre corps ; il n’y a chez vous ni hypocondrie, ni lypémanie, ni tendance mélancolique au suicide.— Non ! — cas rare et curieux, vous pourriez, si je ne m’y opposais, mourir sans
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- aucune lésion intérieure ou externe appréciable. Il était temps de m appeler, car l’esprit ne tient plus à la chair que par un fil, mais nous allons y faire un bon nœud. » Et le docteur se frotta joyeusement les mains en grimaçant un sourire qui détermina un remous de rides dans les mille plis de sa figure.
- « Monsieur Cherbonneau, je ne sais si vous me guérirez, et, après tout, je n’en ai nulle envie, mais je dois avouer que vous avez pénétré du premier coup la cause de l’état mystérieux où je me trouve. Il me semble que mon corps est perméable, et laisse échapper mon moi comme un crible l’eau par ses trous. Je me sens fondre dans le grand tout, et j’ai peine à me distinguer du milieu où je plonge. La vie dont j’accomplis, autant que possible, la pantomime habituelle,pour ne pas chagriner mes parents et mes amis, me paraît si loin de moi, qu’il y a des instants où je me crois déjà sorti de la sphère humaine : je vais et je viens par les motifs qui me déterminaient autrefois, et dont l’impulsion mécanique dure encore, mais sans participer à ce que je fais. Je me mets à table aux heures ordinaires, et je parais manger et boire, quoique je ne sente aucun goût aux plats les plus épicés et aux vins les plus forts : la lumière du soleil me semble pâle comme celle de la lune, et les bougies ont des flammes noires. J’ai froid aux plus chauds jours de l’été ; parfois il se fait en moi un grand silence comme si mon cœur ne battait plus et que les rouages intérieurs fussent arrêtés par une cause inconnue. La mort ne doit pas être différente de cet état si elle est appréciable pour les défunts.
- — Vous avez, reprit le docteur, une impossibilité de vivre chronique, maladie toute morale et plus fréquente qu’on ne pense. La pensée est une force qui peut tuer comme l’acide prussique, comme l’étincelle de la bouteille de Leyde, quoique la trace de ses ravages ne soit pas saisissable aux faibles moyens d’analyse dont la science vulgaire dispose. Quel chagrin a enfoncé son bec crochu dans votre foie ? Du haut de quelle ambition secrète êtes-vous retombé brisé et moulu ? Quel désespoir amer ruminez-vous dans l’immobilité ? Est-ce la soif du pouvoir qui vous tourmente ? Avez-vous renoncé volontairement à un but placé hors de la portée humaine ? — Vous êtes bien jeune pour cela. — Une femme vous a-t-elle trompé ?
- — Non, docteur, répondit Octave, je n’ai pas même eu ce bonheur.
- — Et cependant, reprit M. Balthazar Cherbonneau, je lis dans vos yeux ternes, dans l’habitude découragée de votre corps, dans le timbre sourd de votre voix, le titre d’une pièce do Shakspeare aussi nettement que s’il était estampé en lettres d’or sur le dos d’une reliure de maroquin.
- — Et quelle est cette pièce que je traduis sans le savoir ? dit Octave, dont la curiosité s’éveillait malgré lui.
- — Love’ s labour’ s lost, continua le docteur avec une pureté, d’accent qui trahissait un long séjour dans les possessions anglaises de l’Inde.
- — Cela veut dire, si je ne me trompe, peine s d’amour perdues.
- — Précisément. »
- Octave ne répondit pas ; une légère rongeur colora ses joues et, pour se donner une contenance, il se mit à jouer avec le gland de sa cordelière : le docteur avait reployé une de ses jambes sur l’autre, ce qui produisait l’effet des os en sautoir gravés sur les tombes, et se tenait le pied avec la main à la mode orientale. Ses yeux bleus se plongeaient dans les yeux d’Octave et les interrogeaient d’un regard impérieux et doux.
- « Allons, dit M.Balthazar Cherbonneau, ouvrez-vous à moi je suis le médecin des âmes, vous êtes mon malade, et, comme le prêtre catholique à son pénitent, je vous demande une confession complète, et vous pourrez la faire sans vous mettre à genoux.
- — A quoi bon ? En supposant que vous ayez deviné juste, vous raconter mes douleurs ne les soulagerait pas. Je n’ai pas le chagrin bavard, — aucun pouvoir humain, même le vôtre, ne saurait me guérir.
- — « Peut-être, » fit le docteur en s’établissant plus carrément dans son fauteuil, comme quelqu’un qui se dispose à écouter une confidence d’une certaine longueur.
- « Je ne veux pas, reprit Octave, que vous m’accusiez d’un entêtement puéril, et, vous laisser, par mon mutisme, un moyen de vous laver les mains de mon trépas ; mais, puisque vous y tenez, je vais vous raconter mon histoire; — vous en avez deviné le fond, je ne vous disputerai pas les détails. Ne vous attendez à rien de singulier ou de romanesque. C’est une aventure très-simple, très-commune, très-usée, mais comme dit la chanson de Henri Heine, celui à qui elle arrive la trouve toujours nouvelle, et il en a le cœur brisé. En vérité j’ai honte de dire quelque chose de si vulgaire à un homme qui a vécu dans les pays les plus fabuleux et les plus chimériques.
- — N’ayez aucune crainte ; il n’y a plus que le commun qui soit extraordinaire pour moi, dit le docteur en souriant.
- — Eh bien, docteur, je me meurs d’amour. »
- [A suivre)
- LAIT CONCENTRÉ EN MORCEAUX OU EN POUDRE
- Un procédé nouveau est en usage en Angleterre pour isoler les parties solides du lait, de façon à les présenter dans un état offrant beaucoup d’analogie avec le sucre, sous Je rapport de la forme et de l’aspect.
- Au lait frais en partie écrémé et évaporé dans le vide jusqu’à la consistance du lait condensé ordinaire, on ajoute du sucre blanc en grains, jusqu’à ce que la masse soit devenue suffisamment grenue, puis la température est abaissée à 20 ou 30 degrés pour empêcher que le produit ne se colore ou n’éprouve une altération de goût. L’opération est ainsi terminée et la masse refroidie est, ou divisée en morceaux réguliers, ou réduite en grains par la meule.
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- L’appareil employé consiste essentiellement en une chaudière en cuivre en communication avec une pompe à air pour y faire le vide, puis un bain-marie. Un robinet avec flotteur règle l’arrivée du lait dans la chaudière où se fait le vide. Pour l’enlèvement du lait épaissi, une ouverture qui peut être complètement fermée a été ménagée. Dans l’intérieur de la chaudière se trouve un axe vertical portant un agitateur, qui est actionné par une transmission convenable à l’aide de courroies et de poulies ? il est constamment en mouvement pour éviter l’adhérence à la chaudière, du lait épaissi. La double enveloppe de la chaudière à cuire dans le vide porte trois robinets: pour l’eau froide, pour l’eau chaude et pour la vapeur.
- II est donc possible de régler la température nécessaire avec la plus grande exactitude. L’appareil est également muni d’un tube de niveau.
- Il est démontré que le lait sodidifié ainsi obtenu se conserve excessivement bien. Des échantillons demeurés pendant des mois exposés à l’air humide et à une haute température, ne présentaient aucune altération, ni aucune modification dans le goût et l’aspect.
- Le procédé ne comporte nullement l’emploi exclusif du sucre de canne, pour le séchage du lait ; d’autres sucres (glucose, maltose) peuvent également donner des résultats satisfaisants.
- Le produit en poudre peut être employé pour être ajouté au thé, au café, au chocolat et d’autres boissons analogues : en morceaux, il peut servir à divers usages culinaires.
- D’autre part, le journal de Genève dit :
- « Le lait condensé a rendu pendant la guerre de sécession aux Etats-Unis d’immenses services aux armées, et il est entré dès lors dans l’alimentation des soldats dans les campagnes lointaines de l’Egypte, pour les Anglais, et du Tonkin, pour ( les Français, comme aussi des marins dans les voyages aux long cours.
- « L’industrie de la condensation du lait prend chaque jour des proportions plus considérables. »
- (Le Technologiste).
- Revue des Institutions de prévoyance. — Directeur : M. Hippolyte Maze, sénateur. — Sommaire du numéro de septembre 1888.
- I. Avertissement aux Conseils de prud’hommes, par M. Hippolyte Maze. — II. La Mission et le Domaine propre de la Société de secours mutuels, par M. Prosper de Laffitte.— III. Les Caisses d’épargne et les récents projets de réforme, par M. Léon Poinsard. — IV. Les Cuisines populaires en Suisse, par M. Eugène Petit. — V. Mouvement de la Prévoyance en France et A l'Etranger.— VI. Correspondance.— VII. Actes officiels et Documents.
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- Allocations temporaires :
- 9 retraites provi- \
- soires . . . 553 35
- Allocations statu- I
- taires aux Ma- I
- lades ... 54 50 ) 995 60
- Allocations extra- 1
- statutaires. Veu- 1
- ves, orphelins, etc. ... 387 75 /
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, etc. . 661 37 5.138 37
- Boni en Août . . fr. 1.002 28
- Caisse de Pharmacie
- Recettes....................... . . . fr. 540 15
- Dépenses..................................... 560 62
- Déficit en Août . . . 20 47
- Résumé de l’Exercice
- Montant des recettes du 1er Juilletau 31 Août fr. 18.059 24
- Montant des dépenses........................ 16.165 41
- Excédant des recettes sur les dépenses. . fr. 1.893 33
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 1er au 7 Octobre 1888. Naissance:
- Le 6 Octobre, de Dupont Emilienne Elisé, fille de Dupont Louis et de Fontaine Emélie.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN. ___
- Gui je. — Iwo. Garé.
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-
-
-
- Dimanche 21 Octobre 1888
- Tome 12.- M* 528
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ OOXDX3ST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- à Guise (Aisne)
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- Franoe
- On an...........10 fr. >»
- Six mois .... 6 »»
- Trois mots ... 3 »>
- Union postale
- Un an...............11 fr. »>
- Antres pays
- Un an...............13 fr. 60
- on s’abonne également A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psyoho logiques.
- 24, rue des Petits-Champs
- SOMMAIRE.— Assemblée générale ordinaire de l’Association du Familistère.— Le premier devoir social.— Les principes qui conduisirent à la coopération.— Faits politiques et sociaux.— Les lycées de jeunes filles.— Avatar (suite).— Sommaire de la Revue Socialiste.— Etat-civil du Familistère.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTERE Dé GUISE
- COMPTES RENDUS ET RAPPORTS ANNUELS
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- Séance du 7 Octobre 1888, à 2 heures du soir.— Présidence de M. DEQUENNE, administrateur-gérant
- ORDRE DU JOUR
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même
- sujet.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance, s’il y a lieu.
- 4° Élection au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, de 3 commissaires-rapporteurs dovant former le Conseil de surveillance, pôur l'exercice 1888-89.
- 5° Élection au scrutin secret et à la majorité ab-solue des votants, d’un conseiller de gérance en ïeuiplacement de M. Seret, dont le mandat est stpiré.
- 6° Ratification par oui ou non, au bulletin secret
- et à la maj orité absolue, de la nomination de M. Pernin Antoine, à la qualité de Gérant désigné.
- 7° Vote sur la proposition du Conseil de Gérance, concernant les distributions de pain aux indigents.
- Présents ou représentés : 102 associés comme en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- MM. Grandin Jules, Larmoyeux Florus, Poulet-Mortier, Point Désiré, Donneaud Henry, Dupont Louis, Maillet Jules fils, Léguiller Blondel empêchés d’assister à la séance délèguent pour les représenter, le Ier M. Quent Victor, le 2° M. Cochet Aimé, le 3e M. Alizard, le 4« M- Locqueneux, le 5e M. Dequenne François, le 6e M. Blancanaux Adonis., le 7e M. Proix Emile et le 8e M. Poquet Ernest.
- En vertu de ces délégations et conformémen r aux
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- LE DEVOIR
- prescriptions de l'article 70 des statuts, chacune de ces personnes aura deux voix à émettre.
- Les lettres de délégations sont annexées au procès-verbal.
- Le bureau est composé de M. Dequenne, Administrateur-Gérant, et des conseillers de Gérance ayant qualité d'associé, savoir :
- Mme Godin, MM. Alizard, Bernardot, Bourdan-chon, Lefèvre Irène, Pernin, Piponnier, Quent, Rousselle, Sékutowicz et Seret.
- M. Piponnier, secrétaire du Conseil de Gérance, fait fonctions de secrétaire de l’Assemblée.
- Après l’appel nominal, M. le président déclare la séance ouverte. Il constate que toutes les formalités d’affichage, pour la convocation de l’Assemblée, ont été remplies à Guise et à Laeken, et que le journal Le Devoir a publié la Convocation et l’ordre du jour dans son N° du 30 Septembre dernier.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière.
- M. le Président donne lecture de son rapport annuel, dont le texte suit:
- Mesdames et Messieurs,
- Mes amis et collaborateurs,
- Pour la première fois depuis la constitution de notre société, un autre que le fondateur , du Fami-istère, a l’honneur de présider l’importante assemblée générale d’octobre. Cet honneur, qui m’est échu, je le dois à votre estime et à votre confiance ainsi qu’à celles de tous les travailleurs de l’association ; tous mes efforts tendront à les conserver.
- Lorsqu’un homme a eu l'honneur d’être choisi par les membres d’une société comme la nôtre, pour les commander et les diriger, il se doit à eux, il doit ne plus avoir qu’une seule pensée, un seul but, travailler à la prospérité et au bonheur de ceux qui l’ont mis à leur tête.
- Pour remplir cette mission, pour accomplir ce devoir, j’ai fait appel au concours de tous ; je dois reconnaître que jusqu’à présent il ne m’a pas fait défaut ; j’ai été aidé par le conseil de gérance qui m’a donné jusqu’ici un concours efficace, j’espère qu’il me le continuera et que nous marcherons toujours d’accord ; en m’aidant dans ma tâche, en la facilitant, les membres du conseil travaillent au bien de tous, ils se montrent dignes de la situation élevée qu’ils ont acquise parmi nous.
- J’ai été aidé aussi, Mesdames et Messieurs, et je continuerai certainement à l’être, par vous tous les
- associés, par les sociétaires et les participants, en un mot par tous les travailleurs de l’association •
- ' qu’ils reçoivent ici mes remerciements sincères.
- La situation morale de notre société est satisfaisante, nos écoles où doivent s'instruire et se former les générations appelées à nous succéder et à continuer notre œuvre, marchent bien et sont en voie de progrès.Je vous l’ai dit i la fête de l’enfance sur 21 élèves présentés aux examens d'études primaires, 20 en ont obtenu le certificat, d’autres élèves ont eu des distinctions dans différents concours et examens : l’élève Roppé Albert vient d’être reçu à l’école d’arts et métiers de Ghâlons. Les maîtres et les maîtresses nous donnent maintenant toute satisfaction au point de vue moral et professionnel ; il est à désirer que la bonne éducation reçue dans les classes soit continuée lansla famille-car, je vous l’ai dit et je le répète, il ne suffit pas que les bons principes de morale et do bonne tenue soient inculqués à l’école, ils doivent être continués par les parents.
- Nous continuerons à faire tous nos efforts et les sacrifices nécessaires'pour conserver cette bonne situation et l’améliorer encore s'il est possible. La partie du bâtiment des écoles où se faisait la gymnastique a été agencée de manière à en faire deux salles supplémentaires pour les classes maternelles, de façon à pouvoir diviser les deux classes actuelles, où le nombre des enfants est trop considérable, en quatre classes ; ce qui donnera plus de facilités à la direction et à l’enseignement dans ces classes, sans en augmenter les frais.
- Pour garantir les enfants contre les intempéries des saisons froides, nous avons fermé et couvert le passage qui mène au pouponnât ; la santé de nos enfants a toujours été et sera toujours l’objet de nos constantes préoccupations.
- Les quelques mécontentements qui s’étaient fait jour parmi nous dans ces derniers temps et qui avaient pris naissance dans certaines doctrines anarchiques, ont disparu et ne reparaîtront plus, je l’espère ; nous ferons tous nos efforts pour les dissiper et donner satisfaction aux réclamations et aux revendications, lorsque nous les trouverons justes et fondées.
- Notre population est foncièrement bonne et intelligente, elle doit comprendre qu’il n'est pas toujours possible de donner satisfaction à tous les désirs et a toutes les aspirations; que l’égalité qui peut être appliquée au point de vue de la justice, ne peut pas toujours l’être au point de vue matériel; il a toujours fallu et il faudra toujours des chefs dans un établi»' sement ou une société quelconque ; il y aura toujours des plus forts et des plus faibles, des plUs capables et d’autres qui le seront moins, etp^ suite des inégalités dans les salaires et les situ<^ tions; mais au Familistère, avec ses institutions J prévoyance, ces inégalités s’atténuent dans uD
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- LE DEVOIR
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- jarge mesure ; la moyenne des salaires et du ^n-être est d’ailleurs plus élevée chez nous que n’importe quel centre de population ouvrière. Nous pouvons donc être satisfaits et nous compter heureux en nous comparant aux autres milieux
- industriels.
- Notre situation industrielle et commerciale s'est améliorée depuis- l’année dernière, les craintes qu’avait manifestées mon éminent prédécesseur, dans ses rapports précédents, ne se sont pas réalisées ; notre vente s'est accrue et notre chiffre d’affaires a augmenté ; de nombreux modèles, dont quelques-uns sont brevetés, ont été créés depuis quelques années, notamment pendant celle en cours et sont venus grossir le nombre déjà considérable de ceux existants.
- Nous continuerons à travailler et à faire tous nos efforts ponr conserver notre suprématie et rester au premier rang dans notre indus i rie.
- Nous avons à l’étude en ce moment un projet de construction d’un nouveau magasin de modèles qui serait construit en briques et fer, de façon à être à l’abri d’un incendie. Ce projet se lie à une étude d’ensemble de bâtiments à construire sur le terrain contigu aux grands magasins des produits fabriqués et sur l'emplacement des vieilles constructions que nous aurons à faire disparaître. Lorsque les études en seront terminées et les devis établis, je soumettrai, après avis pris du Conseil de de gérance, ces projets et les dépenses qui en résulteraient à votre approbation.
- Les fondations des deux monuments que vous avez décidé d’élever à la mémoire de notre bienfaiteur sont terminés; bientôt on placera les pierres qui doivent servir de base à la statue, et d’appuis aux figures allégoriques du mausolée, et nous pourrons sans doute au printemps prochain inaugurer ces deux monuments qui perpétueront le souvenir de ce grand philanthrope.
- Notre belle succursale de Belgique marche bien etest toujours envoie de progrès et d’agrandissement ; son Familistère est complètement terminé, trente familles vont y emménager et, bientôt, la population ouvrière de l’usine de Laeken pourra, comme celle de l’usine de Guise, jouir des avantages et des bienfaits de l'habitation unitaire.
- Le bâtiment des écoles et celui des bains et lavoirs, qui compléteront ce Familistère, sont en construction.
- Les travaux d’agrandissement et de réparations ^es bâtiments de l’usine sont en voie d’exécution pourront être terminés avant la fin de l’année.
- , Je vais maintenant, Mesdames et Messieurs,passer J, l’examen des mutations intervenues dans les lverses catégories des membres de notre associa-l0n.pendant l’exercice écoulé,et vous faire l’exposé , 6situation de nos institutions de prévoyance. •
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 Juin 1888.
- M embres actifs : Associés à Guise. . 101 \
- » à Laeken . 1 ) 102 1
- Sociétaires à Guise. . 244 f
- » à Laeken . <3 J 250 l
- Participants à Guise. . 420 ) ]
- » à Laeken . 44 ) 464 / 816
- Propriétaires de parts d’épargnes ne
- prenant plus part aux travaux de l’Asso-
- dation 256
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part
- aux travaux au cours de l’exercice . 875
- Total des personnes ayant concouru aux —
- travaux dans l’Association . . 1.947
- Mutations du personnel.
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1887-88, sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Existants au commencement de
- l’exercice......................... 93
- Élus, sur leur demande, par l’Assemblée générale,pendant l'exercice
- Ensemble . .
- Décédés et partis................
- Existants au l0r Juillet 1888 . . ,
- SOCIÉTAIRES
- Au 1er Juillet 1887 .............
- Élus sur leur demande, par le Conseil de Gérance, pendant l’exercice ..............................
- Ensemble . . 276
- Dont il faut déduire :
- Sociétaires devenus associés. 13 J » partis ou décédés. 8 >
- » redevenus participants 5 1 26
- Existants au 1er Juillet 1888 ...... 250
- PARTICIPANTS
- Au 1er Juillet 1887 ............. 4-91
- Elus sur leur demande, pen- ]
- dant l’exercice................48 r
- Sociétaires redevenus partici- \
- pants..........................5 / 53
- Total . . 544
- 13
- 106
- 4
- . . 102
- 209
- 67
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-
-
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- LE DEVOIR
- Les changements suivants ont eu lieu : Participants devenus sociétaires 67 )
- » partis ou décédés . 13 j 80
- Le nombre de participants,au 1er Juillet 1888 est donc de . . •.................. 464
- RETRAITÉS
- Les pensionnés existant au 1er Juillet
- 1887 étaient au nombre de............. 48
- Mis à la retraite pendant l’exercice . . 5
- Ensemble . . 53
- 11 en est décédé pendant l’exercice . . 5
- Reste au 1er Juillet 1888 48
- ouvriers jouissant de la retraite dans l’Association.
- Recettes et dépenses de l’Assurance des pensions et du nécessaire
- Les recettes de l’exercice 1887-88 ont été : Subvention de l’Association équivalente à 2 % du montant des salaires ou appointements de l’exercice . . 38.464{ 43
- Intérêts et dividende ]
- du titre de l’assurance /
- pour l’exercice 1887-88 . 34.296 90 l Rentrées diverses . . 499 10 ) 34.796 ,
- Total des recettes . . 73.260 43
- Le montant des dépenses est de . 63 934 89
- Excédant des recettes sur les dépenses . 9.325* 54
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- Assurance mutuelle contre la maladie.
- A l’usine de guise
- Section des hommes
- Assurance des pensions et du nécessaire.
- L’assurance des pensions et du nécessaire aux familles dans le besoin possédait au 30 Juin 1887 un titre
- d’épargne de..................... 572.802* »
- Auxquels ont été ajoutés, pour la
- part attributive du travail des auxiliaires, dans la répartition de l’exercice 1886-87 ............................ 30.062 »
- Total actuel du titre de participation de l’assurance..................... 602.864 »
- Il y aura à ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1887-88.................................. 68.086 »
- Ce qui portera la valeur du titre à 670.950 »
- Le solde créditeur du compte courant de l’assurance des pensions et nécessaire s’élève au 30
- Juin 1888 à................ 205.143 20
- La répartition de cet exercice va y ajouter, pour intérêts et dividende revenant au titre de 603.692* à raison de
- 5.69 %.................. 34.296 90
- Total . . . 239,440 10
- Celte assurance possède donc un capital de.......................... 910 390* 10
- Il restait en caisse au 30 Juin 1887 7.044f 10
- Les recettes de l’exercice 1887-88, s’élèvent à.................... . . . 37.275 35
- Total. . 44.319 45
- Les dépenses s’élèvent à . . . . 26.630 44
- Reste en caisse au 30 Juin 1888. . 17.689 01
- Excédant des recettes sur les dépenses. . 10.644 91
- Section des dames
- 11 restait en caisse au 30 Juin 1887 10.001 14
- Les recettes de l’exercice 1887-88, srélèvent à........................... 7.308 10
- Total des ressources. . 17.309 24
- Les dépenses s’élèvent à . . . . 5.371 20
- Reste en caisse au 30 Juin 1888. . Il 938* 01 Excédant des recettes sur les dépenses . 1.936 90
- Usine de Laeken
- 11 restait en caisse au 30 Juin 1887 3.028* 25
- Recettes de l’exercice 1887-88 . . 4.889 53
- Total des ressources. . 7.917*78
- Les dépenses s’élèvent à . . . . 4.978 9j
- Reste en caisse au 30 Juin 1888. . 2.938 89
- Excédant des dépenses sur les recettes . _8<LÜ
- Assurance spéciale à la pharmacie
- Usine de Guise
- Le solde débiteur était au 30 Juin
- 1887, de...................
- A reporter............* .
- TBjt
- 78 97
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-
-
-
- LE DEVOIR
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- Report............................ 78 97
- Les recettes de l’exercice 1887-88,
- .Qiit de........................ . 6.374 95
- Le total des ressources est donc de 6.295 98
- Les dépenses sont de ..... 6.948 12
- Solde débiteur au 30 Juin 1888. 652 14
- Excédant des dépenses sur les recettes. . 573 17
- Caisse de pharmacie
- Usine de Laeken
- Il restait en caisse au 30 juin 1887 .
- Recettes de l’exercice 1887-88 . .
- Total des ressources . . .
- 1.624 76 1,201 56
- 2.826 32 1.024 58 1.801 74
- 176 98
- Dépenses .........................
- Reste en caisse au 30 juin 1888 . .
- Excédant des recettes sur les dépenses..........................
- Assurances réunies
- Le montant des recettes de nos assurance réunies s’élève à............ 130.309 92
- Celui des dépenses à............... 108,888 17
- Excédant des recettes sur les dépenses............................21.421 75
- Résumé général des assurances.
- Les 108.888 fr. 17 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi :
- Assurance contre la maladie.
- Il a été payé aux malades, pendant l’exercice 1887-88 :
- à Guise, (Section des hommes)
- Pour 11 252 journées de maladie à 'fil malades....................... 24.469* 40
- Section des dames Pour 4.722 journées de maladie à
- 194 malades......................... 4.074 75
- à Laeken (Section unique)
- Pour 1.673 journées de maladie à >68 malades......................... 3.894 99
- Pour les Sections réunies*{Frais de pharmacie) à Guise............. 6.948 12 )
- à Laeken . . . . . 1.024 58 ) 7.972 70
- Payé aux médecins
- à Guise .... . . 3.291 50
- à Laeken . . . . 1.083 95 ) 4.375 45
- divers à Guise . 165 99
- Total . . . 44 953 28
- A reporter . 44.953 28
- Report....................... 44.953 28
- Assurances des pensions et du nécessaire.
- A 51 pensionnaires, dont 21 au Familistère et 30 au dehors 30.470* 40 A 2 pensionnaires à Laeken (Belgique) .... 1.654 32 A 41 familles pour le nécessaire à la subsistance 12.362 A 42 familles à titre d’allocations temporaires . 10.694 Aux réservistes . . .
- Aux médecins et sages-femmes A l’hospice de Guise. .
- Appointements du secrétaire .
- Frais divers...........1.448
- Total. . .
- 2.637
- 2.209
- 426
- 2.031
- 74
- 05
- 50
- »
- 35
- 60
- 93
- 63.934 89
- 108.888 17
- Dépenses pour frais d’éducation
- et d’instruction. L
- Nourricerie (enfants au berceau). . 6.912* 54
- École maternelle lre armée (Pouponnât) 2.095 69 École maternelle 2e et 3e année
- (Bambinat).......................... 4.673 64
- Écoles primaires (6 classes). . . . 16.78&/5P
- Total des dépenses . . 30.470 • ffl
- Ces dépenses se décomposent aiDsi: iéijcM
- Appointements et salaires. . . . 22.;198^07
- Frais de nourriture et fournitures scolaires. 8.272,'.3,0
- Résumé des dépenses uqrnoJ
- consacrées à la mutualité.
- L’association a consacré pendant cet exercice,
- les sommes suivantes à la mutualité : oD
- Subventions aux malades, à Guise . 38.949* 76
- » » Laeken. 6.003 52
- Pensions aux vieillards ..... 32.124 72
- Secours temporaires aux familles . 31.810 17
- Frais d’éducation et d’instruction . 30 470 37
- Total................. 139.358 54
- Affaires industrielles.
- Le total net des ventes à Guise a été pour cet exercice de . ... . 3.207.292* 65 A notre usine de Laeken, de. . . 616.751 44
- Total des affaires industrielles. 3.824.044 09
- Affaires locatives et commerciales.
- Produit brut des loyers 104.667 94 )
- Ventes des services J
- commerciaux . . . 465.993 14 ) 570.661 08
- L’ensemble des affaires de l’association s’élève donc à. ... fr. 4.394 705 17
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-
- 678
- LE DEVOIR
- BILAN au 30 Juin 1888
- ACTIF
- Familistère
- Immeubles statutaires Matériel »
- Marchandises. . .
- Valeurs diverses. . Comptes débiteurs .
- 959.445* 71 36.662 79 115.625 81 4.307 2o 19.459 65
- Usine de Guise
- Immeubles statutaires. Matériel »
- Matières premières. . Marchandises. . . .
- En caisse. . 31.486 61 '
- Chez les banquiers . .1.590.385 66^
- En portefeuille 67.787 08j
- Comptes débiteurs .
- 431.754* 89 687.396 36 1.299.593 26 698.634 94
- 1.689.659 35
- 3.406.153 09
- Usine de Laeken
- Immeubles statutaires Matériel »
- Matières premières. Marchandises. . .
- Valeurs diverses. . Comptes débiteurs .
- 120.000* » 53.123 69 191.342 24 161.135 20 1.561 33 332.606 98
- ^1.135.501*21
- 8.213.191 89
- 859.769 44
- Comptabilité sociale
- Constructions et matériel créés depuis la fondation de l’association. 3.007.075 44 Comptes débiteurs . . 143.242 13
- fr. 13.358.780 11
- 3.150.317 57
- PASSIF
- Familistère
- Comptes créditeurs ....
- Usine de Guise
- Comptes créditeurs. . 2.105.426* 53
- Assurance contre la maladie Hommes. . 17.689 01 Dames . . 11.938 04
- 29.627 05
- Usine de Laeken
- Comptes créditeurs. . 44.468 75
- Assurance contre la maladie Maladie . . 2.938 84 Caisse de pharmacie 1.801 74
- 4.740 58
- Comptabilité sociale
- Comptes créditeurs. . 2 473.107 45 Assurance des pensions et du nécessaire. . . 205.143 20
- Amortissement des immeubles et matériel. . 2.509.350 48 Fonds de réserve . / 460.000 »
- Capital social
- . 404.500
- 190.819'u
- 2.135.053 58
- 49.209 33
- Apports .
- Epargnes des membres de l’association .2.146.805
- Epargnes de l’assurance . 602.864
- Apports à la société. . .1 445.831
- Plus value de l’exercice
- 4.600.000 »
- 10.247.60113
- . 736.096 93
- fr. 13.358 780 11
- Composition et répartition des bénéfices.
- Les bénéfices bruts de l’exercice se décompo-
- sent ainsi :
- Familistère (services commerciaux et loyers)....................... 96.861 34
- Usine de Guise (y compris les intérêts des valeurs provenant de la succession, 47.311 f. 56)................ 623.335 80
- Usine de Laeken..................... 153.709 26
- Total des bénéfices bruts. . 873.906 40
- dont il faut déduire les charges suivantes : ___________
- A reporter................... 873.906 40
- Report...................
- Amortissements statutaires à GuiseetàLaeken 107.339 10
- Frais d’éducation. . 30.470 37
- Plus-value au Bilan .... Il y a à prélever sur cette somme : Les intérêts à 5 % au capital social .... 230.000 »
- Pour la direction de
- Laeken................... 4.671 »
- La répartition coopérative ................. 20.882 90
- Reste à partager.............
- 873.906 M
- 736.096 93
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- LE DEVOIR
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- Soit, conformément aux Statuts : Aux intérêts du capital et aux salaires du travail . . . . 75 ®/0
- A rAdministrateur-Gérant . 4 %
- Au Conseil de Gérance { ojo à chaque conseiller en fonction et le reste selon les prescriptions statutaires .... 16 %
- pour préparation et entretien (pélèves aux écoles de l’État. 1 % A la disposition du Conseil pour récompenser les inventionsutiles2 % Au Conseil de Surveillance . 2 % Total.............................
- 360.407 »
- 19.222 »
- 76.887 »
- 4.805 »
- 9.611 03 9.611 »
- 480.543 03
- La somme de 360,407 fr. produit des 75 •/„ revenant au capital et au travail, est répartie dans les proportions des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère. . 98.091* 18
- » » » Usine de Guise 1.619,446 99
- » d » » Laeken 220.301 23
- Total...............1.937.839 40
- Concours supplémen- \
- taire des associés . . 228.602 35 (
- Concours supplémen- \
- taire des sociétaires. . 218.287 50 / 446.889 85
- Concours du capital................. 230.000 »
- Total des services rendus, prenant part à la répartition.................2.614.729 25
- Les 360.407 fr. revenant au capital et au travail, divisés par 2.614.729 f. 25, montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et par les intérêts du capital, donnent 13 f. 78 0[0.
- Cette répartition est faite dans la proportion des
- services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés 228.602 35
- Supplément. 228.602 35
- Valeur des
- services rendus 457.204 70 à 13.78 0j0 = 63.003 »
- Salaires des
- sociétaires . . 436.575 »
- Supplément. 218.287 50
- Valeur des
- services rendus 654.862 50 à 13.78 0^0 = 90.226 »
- Salaires des
- participants . 675.808 75 à 13.78 0i0 = 93.126 »
- A reporter 246.355 »
- Report ........ 246.355 »
- Epargnes réservées auxjeunes
- apprentis . . 103.563 60 à 13.78 0[0 = 14.272 » Assurance des pensions (Parts
- des auxiliaires) 493.289 75 à 13.78 0[0 = 68.086 » Au capital . . 230.000 » à 13.78 0^0 — 31.694 »
- Total. . . . 360.407* »
- L’intérêt à payer au capital sera de :
- 5 0|0 pour un capital social de 4.600.000f. 230.000 f. Dividende au capital sur ces 230.000 à 13.78 0|0 31.694
- Total. . . . 261.694 f.
- 261.694 X 100 4.600.000
- 5 fr. 69 0(0.
- Les intérêts et dividendes à payer au capital seront donc de 5fr. 69 0[0.
- Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, la situation est belle et prospère dans son ensemble, les bénéfices nets à partager qui s’élevaient l’an dernier à 243.299 francs et l’année précédente à 114.908, s’élèvent cette année à 480,543 francs ; il est vrai que ces bénéfices ont été grossis par l’effet du legs de Monsieur Godin, d’une somme de 147.874 francs, dont la plus forte part, 100.562 francs, a été produite par l’attribution aux amortissements de la somme de 825.808 francs, provenant de notre part d’héritage dans l’emprunt hypothécaire de 3 millions et dont les remboursements successifs doivent, d’après l’arcicle 42 modifié, du règlement annexé aux statuts, être consacrés aux amortissements.
- Au sujet de l’affectation aux amortissements, en une seule fois, de cette somme considérable, quoique pouvant nous appuyer sur les prescriptions du dit article 42 qui ne nous laissaient guère de doute sur la légalité de cette application, j’ai, d’accord avec le conseil de gérance, et accompagné de l’un de ses membres, été consulter un jurisconsulte éminent, Monsieur Vavasseur, qui a collaboré à l’édification de nos statuts,dont l’autorité fait loi, et dont la haute compétence en jurisprudence pouvait nous donner toute garantie, au point de vue du droit et de la légalité, sur le jugement que nous l’appelicns à prononcer.
- Monsieur Vavasseur, après avoir étudié la question, nous a adressé une consultation dont les considérants et les conclusions sont pour l’affectation en bloc de la dite somme de 825.808 francs aux amortissements.
- L’application de cette mesure a eu pour conséquence de diminuer le montant des sommes à amortir et, par suite, d’amoindrir la somme des prélèvements annuels sur les bénéfices consacrés > à ces amortissements, ce qui a eu et aura pour •< effet de grossir la somme des bénéfices nets à
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- répartir et de hâter le remboursement des titres de participation.
- Je le répète, Mesdames et Messieurs, la situation est bonne, il ne dépend que de nous, de la voir meilleure encore et plus prospère.
- Nous aurons à cœur, nous tiendrons à honneur tous, de prouver au monde que, malgré la perte immense que nous avons faite dans la personne de l'homme de génie qui nous a dirigés pendant de longues années, nous saurons nous conduire et nous diriger nous-mêmes dans la voie que cet illustre pilote nous a ouverte.
- On a pu croire, on a pu dire, qu’autant valait l’homme, autant valait l’œuvre, prouvons par notre conduite et notre sagesse qu’une société ouvrière comme la nôtre, qu’une œuvre sociale comme le Familistère peut vivre et prospérer, et servir d’exemple au inonde.
- Pour atteindre ce but, pour arriver à ce résultat, nous devons être et rester unis, nous devons faire abnégation de nos personnalités et n'avoir en vue que l’intérêt commun, nous devons en un mot former une grande famille ; nous remplirons ainsi le vœu le plus cher du novateur Godin, qui donna aux palais sociaux que nous habitons, le nom de Familistère.
- Ayons pour règle la devise : l'union fait la force, et pratiquons les principes de celle qui marqua l’ère républicaine : liberté, égalité, fraternité, au nom de laquelle furent proclamées l'émancipation du peuple et l’abolition des privilèges.
- L’assemblée applaudit chaleureusement aux conclusions du rapport de M. le Président.
- La parole est ensuite donnée à M. le Rapporteur du Conseil de Surveillance, pour la lecture de son rapport.
- 2° Rapport du conseil de surveillance.
- Mesdames et Messieurs,
- Dans l’assemblée générale du 25 Septembre 1887, vous nous avez fait l'honneur de nous confier le mandat de conseillers de surveillance, nous venons vous rendre compte de notre mission.
- Ainsi que le prescrit l’article 109 des statuts, nous nous sommes assurés de la tenue régulière des écritures de la comptabilité; les caisses,le portefeuille ont été de notre part l’objet d’une vérification minutieuse ainsi que les comptes et le bilan que vient de vous soumettre notre Administrateur-gérant.
- Nous avons rencontré partout dans nos rapports avec les membres de l’association une grande bienveillance, tous les documents nécessaires à notre vérification nous ont été présentés régulièrement et en temps utile. A ce titre qu’ils reçoivent ici nos remerciements et nos sincères félicitations pour le concours qu’ils nous ont si gracieusement prêté.
- Cette bienveillance de a part du p rsonnel et de l'administration nous a été d’autant plus sensible que, dans lès évènements qui se sont, accomplis au milieu de nous pendant cet exercice, nous avions besoin du concours et du dévouement de tous. fis nous étaient indispensables pour pouvoir rester à la h tuteur de notre tâche toujours difficile et délicate dans de pareilles circonstances.
- Les faits sont encore trop récents et votre esprit en a été trop frappé pour qu’il me soit utile d’entrer dans de longs détails. D’ailleurs de ces adversités on se souvient toujours, car elles laissent à leur suite des vides que le temps ne peut combler.
- La perte est immense pour nous, elle est grande pour toute la classe ouvrière.
- Monsieur Godin nous a procuré le bien-être et l’aisance, en nous léguant la moitié de sa fortune tout ce que la loi l’autorisait à faire en notre faveur.
- A titre de restitution, a-t-il dit, — à mes anciens camarades d’atelier.
- Noble cœur ! Ceux qui ont pensé comme toi pourraient être comptés.
- Par ses écrits, par ses publications,il donnait au monde ses principes gén 'reux,ses idées charitables, espérant en faire récolter quelque fruit par les travailleurs de tous les pays. Si les efforts qu’il a tentés de ce côté n’ont pas toujours été couronnés de succès, son œuvre est là, debout, montrant à l’Univers entier, un majestueux exemple. Il sera suivi, n’en doutons pas ; l’égoïsme si profondément scellé dans les cœurs disparaîtra, on aura pour les classes laborieuses plus d’humanité. (Applaudissements).
- Monsieur Godin est parti avec la conviction d’avoir fait son devoir, faisons le nôtre maintenant et, jusqu’à notre dernière heure, soyons les dignes continuateurs de cet homme de bien, de cet apôtre du travail.
- Sa disparition subite pouvait créer à la société de graves dangers. Ils ont pu être évités grâce à une sage direction et surtout à l’union et à la concorde qui ont régné parmi nous et dont ne s’est départi un seul instant aucun membre de l’association.
- Dans le testament du Fondateur nulle clause ne comportait la nomination de son successeur.il nous a donc fallu, conformément à l’art. 75 des Statuts, procéder à la nomination d’un Administrateur-Gérant.
- C’est ce qu’a fait l’assemblée générale le 12 février dernier.
- Madame Godin, dont les qualités avaient été depuis longtemps appréciées par tous, elle qui, par ses talents, son intelligence, avait puissamment contribué à la fondation de notre association obtint l’unanimité de nos suffrages. Nous avions voulu dans un élan tout naturel de reconnaissance l’élever à la première dignité de notre société.
- Dans cette spontanéité de sentiments à l’égard de
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- Madame Godin,nous ne nous étions pas assez rendu compte des charges et de la responsabilité que nous lui imposions.
- Le Fondateur laissait à son décès une grande quantité d’œuvres posthumes que Madame Godin s’était engagée à publier et par une clause testamentaire il la priait, si toutefois ces choses réunies n’excédaient point ses forces,de continuer la publication de son journal « Le Devoir ».
- Mais, ces travaux, ajoutés à ceux déjà si nombreux de la gérance, sont devenus pour Madame Godin un trop lourd fardeau. Néanmoins, pour mettre l’association dans un état complet de sécurité, elle a tenu à terminer l’exercice encours et à mener à bien et jusqu’au bout la liquidation de la succession.
- Ce n’est que lorsque les affaires furent entièrement réglées et en tous points conformes à nos intérêts qu’elle se décida à donner sa démission.
- Sa gestion lui a valu de la part de l’assemblée générale, le 1er Juillet dernier, un éclatant témoignage de reconnaissance, pour sa religieuse observation des statuts, son dévouement à la société ainsi que pour la justice et l'équité quelle a su apporter dans ses hautes fonctions.
- En face de cette situation inattendue, Monsieur Dequenne,que nous avions nommé,suivant Fart. 76 des statuts,gérant-désigné,dans notre réunion du 12 février,devenait de plein droit notre Administrateur-gérant.
- Nous avons donc aujourd'hui à notre tête un ancien collègue, que le travail et l’intelligence ont fait sortir des rangs. Nous connaissons ses capacités et son activité au travail, nous connaissons également sa bienveillance à l'égard de tous les travailleurs, ainsi que son esprit de conciliation. Ce sont ces qualités qui lui ont valu notre confiance. C’est à son seul mérite qu’il doit l’honneur de nous diriger.
- Si l’honneur est grand pour lui, il l’est aussi pour nous. Il a goûté de nos peines, souffert de nos maux, les connaissant il sera plus apte que tout autre à y porter remède. C’est en lui que nous avons mis tout notre espoir. C’est dans ses mains loyales que nous déposons notre seul trésor, notre avenir.
- Le concours du conseil de gérance qui a été si utile jusqu’à ce jour et profitable aux intérêts de l’association lui sera continué, nous en sommes persuadés. Il peut compter sur le nôtre et sur notre dévouement.
- Voilà, Mesdames et Messieurs, les phases par lesquelles a passé notre association depuis une année ; nous en sommes sortis vainqueurs, comme je vous le disais tout à l’heure, grâce à une intelligente direction et à notre unité de sentiments.
- Notre Administrateur-gérant vient de vous donner lecture de la situation générale de nos caisses d’assurances mutuelles. Comme vous avez pu vous
- en rendre compte, elles se trouvent dans un état satisfaisant. Elles continueront de rendre comme par le passé les plus grands bienfaits à notre population, grâce au zèle et au dévouement de leurs comités auxquels nous sommes heureux d’adresser nos sincères félicitations.
- Il nous a même été possible vers la fin de cet exercice de supprimer l’augmentation de 25 0/0 sur les cotisations que le conseil de gérance avait voté, sur la proposition du comité des assurances contre la maladie.
- Sous peu, on soumettra à votre approbation le projet de construction d’un magasin offrant toute garantie d’incombustibilité pour nos modèles. Le conseil de surveillance ne peut qu’approuver cette mesure et en conseiller la plus prompte exécution. Nous ne devons rien négliger pour donner toute sécurité à nos moyens de production.
- Comme vous venez de l’entendre, nos amis et collègues de Laeken-les-Bruxelles ont aussi leur Familistère. Voté il y a deux ans par l’assemblée générale, ce bâtiment est aujourd’hui complètement terminé et habité déjà par plusieurs familles. Ils auront comme nous des logements confortables ainsi que tous les avantages dont nous jouissons ici.
- Sur la proposition du conseil de gérance vous avez voté, dans la réunion du 29 avril dernier, une somme de cent mille francs pour l’érection d’un mausolée et d’une statue à notre regretté Fondateur; leur construction est très avancée, on compte pouvoir inaugurer la statue,l’an prochain,à la Fête du Travail.
- Préparons nos cœurs à célébrer dignement cette inauguration, dont le sujet nous offrira bien des méditations sur le présent et sur l’avenir de l’association.
- Voilà pour le côté moral de notre société.
- Pour le côté industriel et commercial, vous venez également d’entendre notre Administrateur-Gérant. Les détails que nous pourrions vous donner ne seraient qu’une répétition inutile de ce qui vient de vous être si clairement démontré.
- Le chiffre d’affaires de cette année a dépassé nos prévisions. Ainsi qu’il vient de vous l’être dit, les bénéfices nets à partager pour cette année s’élèvent à 480.543 francs.
- Dans ce chiffre se trouvent compris 100.562 fr. produits par la somme de 825.808 fr. passée aux amortissements ainsi qu’une somme d’intérêts de 47,311 fr. 56 provenant du h gs de M. Godin.
- Bien que l'article 42 des Statuts, modifié, soit suffisamment clair et qu’il ne laissât aucun doute dans l’esprit sur la manière de procéder aux amortissements, notre Administrateur-Gérant a désiré» vu l’importance de cette somms de 825.808 francs, être exactement fixé et c’est à M. Vavasseur, un des jurisconsultes les plus distingués de Paris, qui
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- a collaboré à l’édification des statuts de notre Société, qu’il s’est adressé.
- M. Vavasseur après avoir étudié la question, en a conclu, dans un rapport déposé aux archives de l’association, que la dite sommme de 825.808 fr. devait être passée en entier aux amortissements et c’est ainsi qu’il a été opéré.
- Le chiffre de 480.543 fr. de bénéfices nets accusé par le bilan, a été établi avec une scrupuleuse exactitude. Nous le reconnaissons et déclarons exact.
- La part affectée au travail et au capital sur cette somme étant de 75 0|0 ou 360.407 fr. le rapport entre les 2,614,729 fr. 25 représentant statutairement le total r1es services rendus est de 13f. 78 Ofi).
- L’intérêt dû aux épargnes sera de 5 0[0 plus les dividendes à la proportion de 13 fr. 78 0[0 soit 0.69. C’est donc un intérêt total de 5 tr.69 qui sera servi cette année à vos épargnes.
- Comme vous le voyez, dans de si bonnes conditions nous pouvons avoir pleine confiance en l’avenir. Nos Usines de Guise et de Laeken sont en voie de prospérité et, si des événements extérieurs ne viennent pas jeter la perturbation dans nos relations commerciales, une année aussi prospère que la précédente se préparepour l’association.
- A nos modèles, déjà si nombreux,nous en avons ajouté d’autres cette année, dont le bon goût et l’élégance viendront encore grandir notre réputation.C’est par un labeur incessant, par des progrès sans cesse réalisés,que nous parviendrons à conserver notre supériorité sur les maisons concurrentes.
- C’est dans ces conditions que nous devons marcher et que nous marcherons ensemble.
- Avant de terminer, je tiens à vous faire remarquer que,dans le malheur qui nous a si cruellement frappé,il nous a été sensible de voir notre clientèle conserver avec nous la même confiance qu’avec le Fondateur et continuer à nous envoyer régulièrement ses ordres.
- Le conseil de surveillance se fait l’interprète de tous les membres de l’association pour lui adresser l’expression de leur sincère reconnaissance.
- Les sacrifices que nous saurons nous imposer, tant au point de vue de nos bas prix que par la qualité de nos marchandises, auront tout lieu de la satisfaire et nous ne doutons pas qu'elle ne nous reste fidèle dans, l’avenir comme par le passé.
- En conséquence de ce qui précède, le conseil de surveillance à l’honneur de vous proposer,mesdames et messieurs, d’approuver les comptes qui vous sont présentés dans l’assemblée de ce jour, et de clore ainsi par votre adhésion l’exercice 1887-88. {Vifs applaudissements).
- Le rapporteur,
- TASSERIT.
- Familistère, 7 octobre 1888.
- 3° Adoption du rapport de la gérance et de celui du Conseil de Surveillance, s’il y a lieu :
- M. le Président invite l’assemblée à discuter les rapports dont elle vient d’entendre la lecture.
- Aucune observation n’étant faite, M. le Président met aux voix l’adoption des rapports et des comptes présentés à l’assemblée.
- A l’unanimité, l’assemblée approuve le rapport de la gérance et celui du Conseil de surveillance.
- (Applaudissements)
- 4° Élection du Conseil de Surveillance.
- L’assemblée procède ensuite à l’élection du Conseil de surveillance, pour l’exercice 1888-89.
- M. le président rappelle à l’assemblée que les trois commissaires doivent être pris dans le corps des associés et en dehors du Conseil de Gérance, (conformément à l’art. 59 des statuts.)
- Et que l’élection doit se faire au scrutin secret et à la majorité absoluedesmembres présents ou régulièrement représentés,au premier tour de scrutin — et à la majorité relative, si un second tour est nécessaire.
- 102 associés étant présents ou représentés, la majorité absolue est de 52 voix.
- L’Assemblée passe au vote,
- M. Quent Victor obtient 90 voix.
- » Deroo Eugène » 81 »
- a Fanielle Arsène a 76 »
- » Lecail père » 21 »
- » Godériaux Elie » 6 »
- MM. Quent Victor, Deroo Eugène,Fanielle Arsène, ayant obtenu plus que la majorité requise sont proclamés membres du Conseil de surveillance.
- 5° Élection d’un conseiller de Gérance.
- Par les mêmes formalités, l’assemblée procède à l’élection d’un conseiller de Gérance en remplacement de M. Seret, dont le mandat est expiré.
- M. le Président fait remarquer que, conformément aux art.82 et 84 des statuts,ce conseiller doit être choisi parmi les auditeurs régulièrement désignés en Conseil de Gérance et dont l’affiche de convocation a donné les noms,
- Savoir: MM. Seret
- Painvin
- Bocheux
- Moyat
- Evens
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- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- Votants 102 Majorité absolue : 52 M. Painvin Émile, obtient 65 voix,
- Moyat Louis » 27 »
- Bocheux Alfred » 3 »
- M. Painvin Émile, ayant obtenu et au-delà la majorité requise, est proclamé Conseiller de Gérance pour trois ans.
- 6° Ratification de la nomination de M. Pernin à la qualité de Gérant désigné.
- M. le président invite ensuite l’assemblée à ratifier au bulletin secret,par oui ou non et à la majorité absolue, la nomination par le Conseil de Gérance, de M. Pernin à la qualité de Gérant désigné.
- Il esi procédé au scrutin et,
- à la majorité de 88 oui
- contre 10 non
- et 4 bulletins blancs,
- l’assemblée proclame M. Pernin gérant désigné.
- M. le Président donne la parole à M. Pernin pour dire s’il accepte la fonction.
- M. Pernin prend la parole en ces termes :
- Chers Amis et Collègues,
- Pour la deuxième fois, le Conseil de Gérance m’a fait l’honneur de me nommer Gérant désigné ; pour la deuxième fois aussi, vous venez de ratifier ma nomination.
- Je suis fier de vos suffrages et heureux de voir que je peux compter sur vous ;cette nouvelle marque de confiance et d’estime que vous venez de me témoigner, m’honore; aussi, chers amis, comptez sur moi et recevez mes remerciements les plus sincères.
- En acceptant cette mission, je souhaite de tout cœur et je désire vivement que la fonction à laquelle vous venez de me nommer, ne puisse servir de longtemps ; car, nous avons à la tête de notre association un homme intègre et capable (Applaudissements) sur lequel nous pouvons compter.
- Soyez donc assurés, mes chers amis, que ma réélection dans cette importante fonction ne peut que resserrer les liens qui déjà m’unissaient à vous, et que ma plus grande ambition sera toujours de travailler à la prospérité de notre association, afin d’assurer la continuation de l’œuvre de notre cher et regretté Monsieur Godin.
- Encore une fois, mes amis, merci.
- ( Vifs applaudissements)
- 7* Vote sur la proposition du Conseil de Gérance concernant les distributions de pain aux indigents.
- M. le Président expose en ces termes la question à l’assemblée.
- Mesdames et Messieurs,
- Dans votre séance du i2 février dernier, vous avez décidé que les distributions de pain seraient continuées à raison de deux distributions par semaine jusque fin mars, et une distribution par semaine jusque fin septembre.
- Le délai étant expiré, le Conseil de Gérance a émis l’avis, à l’unanimité, qu’il y avait lieu de vous proposer de continuer ces distributions jusque fin septembre prochain, à raison de une distribution pendant les huit mois suivants : octobre, novembre, avril, mai, juin, juillet, août et septembre, et deux distributions par semaine pendant les quatre autres mois : décembre, janvier, février et mars.
- Vous avez donc à vous prononcer sur cette proposition et a prendre une décision à ce sujet.
- L’Assemblée se prononce à main levée, avec épreuve et contre épreuve et à l’unanimité, pour l’adoption de la proposition du Conseil de Gérance.
- *
- * *
- M. le Président informe l’assemblée que les inscriptions d’épargnes seront régularisées dans le courant de ce mois et les intérêts payés les mardi 9, jeudi 11 et samedi 13 courant.Une affiche informera,dès demain, les intéressés, des lieux et heures de dépôt des certificats d’épargnes et de paiement des intérêts.
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président invite le secrétaire à lire le projet de procès-verbal,afin de permettre les rectifications s’il y a lieu.
- Le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée .
- LE PREMIER DEVOIR SOCIAL
- Toute créature humaine naît à la vie avec le besoin et le désir du développement de son existence ; la nature donne à chacun de nous les mêmes organes et des facultés analogues, pour que chacun s'exerce aux fonctions de la vie, dans la mesure de ses forces.
- Chacun sent en soi-même que la vie est son bien le plus cher, et que tout ce qui peut améliorer l'existence doit être recherché des hommes.
- Chacun peut ainsi comprendre qu'il n'est rien de pl'us précieux et de plus utile que ce qui sert réelle-
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- LE DEVOIR
- ment à la protection, au progrès et au développement de la vie humaine sur la terre.
- Le premier devoir des hommes entre eux, est donc de s'entraider, de se protéger, de s’aimer. La société se forme sous Vempire de l’intuition de cette loi naturelle, quelque cachée qu’en soit la vérité pour l’ignorance morale des hommes politiques de presque tous les temps.
- J.-B..André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
- Les principes qui conduisirent à la Coopération
- La pensée des premiers coopérateurs n’avait pas été d’organiser la consommation mais la production. A cet effet, ils avaient songé à fonder un village industriel où chaque coopérateur devait exercer son métier en y ajoutant le travail des champs.
- Les magasins coopératifs ne devaient servir qu’à créer l’épargne nécessaire aux besoins de chacun.
- Tout ce qui pouvait fonctionner coopérativement avec un petit capital, jardinage, vacherie,chapellerie,cordonnerie, confection de vêtements, devait être organisé de suite.
- Il devait y avoir autant d’industries et de fermes que le besoin s’en ferait sentir et comme l’homme qui travaille dans de bonnes conditions peut produire six ou huit fois plus qu’il n’est nécessaire aux besoins d’un seul individu, il devait y avoir un jour de travail supplémentaire dont le produit servirait à l’achat de terres et de machines. Une communauté ainsi organisée semblait possible àOwen aussi bien qu’à Bentham. La proportion des ouvriers qui devaient être employés dans chaque industrie fut donnée par William Thompson, secrétaire de Jérémie Bentham.
- Un papier monnaie garanti par les capitaux de la communauté provenant du produit des ventes, et par les propriétés évaluées au prix du marché, devait servir aux échanges des coopérateurs entre eux.
- 11 en résulterait que les fluctuations du marché, les perturbations du commerce, la concurrence ne pourraient causer aucun dommage à une communauté pouvant suffire à ses besoins, n’ayant pas d’oisifs à entretenir et n’ayant d’autres impositions à payer que celle du pays dans lequel elle s’établirait. Au lieu de fabriquer mille paires de souliers et d’avoir des hommes nu-pieds, au lieu de confectionner un nombre considérable de vêtements et d’avoir des concitoyens en guenilles, les associés ne produiraient que les objets nécessaires à leur usage. Au lieu d’encombrer les marchés sans avoir une nourriture suffisante, ils n’auraient qu’à produire pour leur nourriture un peu plus que le nécessaire et le temps qui leur resterait serait
- eonsacré à leur instruction et à leur délassement. Mais i pour réussir il fallait des sentiments d’aide mutuelle et de solidarité. Ce fut le défaut de ces sentiments qui causa la , ruine de tous les essais qui furent tentés.
- | Robert Owen qui était le coopérateur le plus pratique ; de la Grande-Bretagne comprit qu’il fallait renoncer à ses projets aussi longtemps que les hommes ne seraient pas pénétrés par l’esprit d’association.
- Aucune influence immédiate ne pouvait être assezpuissante pour créer dans la société une entente véritable entre des personnes diverses, de classes et d’opinion contraires.
- L’homme est un être composé d’éléments divers, de bons et de mauvais sentiments, et c’est seulement par une bonne éducation et une longue préparation dans un j milieu approprié que l’on peut arriver à tenir en échec I les mauvais éléments de sa nature et à faire prédominer les bons.
- Je m’appliquai avec mes collègues d’il y a 50 ans, appelés alors les missionnaires sociaux, à faire connaître les idées de Robert Owen et les moyens d’arriver à leur application. Nous expliquâmes comment, avant d’embrasser une organisation compliquée, il fallait commencer par une préparation coopérative plus simple. C’est ainsi que se formèrent les premières sociétés coopératives de consommation, et elles furent de véritables écoles d’association.
- Sans cet esprit de solidarité, de support mutuel, de fraternité, les pionniers de Rochdale n’auraient jamais pu résister aux attaques dont ils furent l’objet et aux difficultés qu’ils rencontrèrent sur leur route.
- Dépouillés de tout sentiment de jalousie, de rancune, de méfiance,n’ayantaucun parti-pris politique ou religieux, ils conservèrent toujours une patience à toute épreuve et une sage tolérance. Au lieu de combattre leurs adversaires, ils répondaient à leurs calomnies en rendant le bien pour le mal, convaincus qu’ils étaient que les erreurs de l’homme viennent plutôt de son défaut d’instruction que de sa perversité.
- Dans toutes les premières sociétés coopératives ces principes de fraternité pénétrèrent lentement, elles ont fini par prédominer et nous entrons maintenant dans la deuxième phase de la coopération.
- Il y a des penseurs qui désirent l’Alliance coopérative internationale, c’est une noble pensée, mais elle ne pourra se réaliser que le jour où l’équité, la charité et la raison régneront dans le monde ; la coopération aidera j puissamment à amener cet état de choses, j La coopération a pour principelajustice.et lessentiments de justice sont au fond du cœur des hommes de toutes les parties du monde. La coopération est donc d’une application universelle: aussi fait-elle appel aux hommes de
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- LE DEVOIR
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- toutes les nations, de toutes les conditions, qui préfèrent la paix à la guerre, la charité à la haine, la solidarité à réguïsme et à la lutte.
- G.-J. Holyoake
- Historien des pionniers de Rochdale. (L'Emancipation)
- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- Voyage présidentiel.— M. Carnot vient de visiter Lyon, Annecy et Dijon, Parti le 6 octobre, le président de la République est rentré à Paris le H.
- L’accueil qui lui a été fait au cours de ce voyage a dépassé comme enthousiasme, tout espoir et toute attente.
- Ceux qui seraient tentés de suspecter de partialité les comptes rendus des journaux républicains ne liront pas sans profit les quelques lignes que nous empruntons au Salut public de Lyon. Ce journal, qui appartient à l’opinion ultra-conservatrice, rend compte dans les termes suivants des manifestations qui ont signalé le départ de M. Carnot à la gare de Perrache :
- « Le président de la République s’avance sur le balcon de la terrasse ; de là, le plus merveilleux spectacle qu’il puisse être donné à l’homme de voir nous apparait. Deux cent mille personnes au moins, car le cours du Midi, la place Perrache, les balcons des maisons et les toits sont couverts d’une foule qui se presse à s’étouffer, sont entassées, acclamant M. Carnot, poussant des hourras frénétiques,agitant les mains et les chapeaux.
- Bien que nous ne soyons pas précisément partisans du régime actuel, nous ne pouvons nous empêcher d’être ému en présence de celte manifestation spontanée, si belle, si imposante, si grandiose, qu’elle nous tire les larmes des yeux et qu’on en garde un souvenir ineffaçable.
- Par-dessus la tête de M. Carnot, ces acclamations vent droit à la France, à la chère patrie.
- M. Carnot est resté dix bonnes minutes la tête baissée, pensif, les yeux brillants, ému lui aussi, jusqu’aux larmes.
- Ah ! certes, il n’y a pas eu besoin de styler ces masses, d’apporter des claqueurs payés, de chauffer l’enthousiasme. »
- C’est dans le Figaro,autre journal conservateur, que nous lisons ce qui suit :
- « Le président se souviendra de cette heure de départ ; une foule inouïe longe la ligne de Grenoble et crie : Vive Carnot ! Il y a tant de monde que, par politesse pour les manifestants, M. Noblemaire donne au chef du train l’ordre d’aller doucement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’agglomération.
- Tout le long de la route, cà et là, des feux de joie dans la montagne. Aux abords de chaque station, le tableau varie. C’est une promenade inoubliable.
- Enfin, à dix heures et demie, nous arrivons à Annecy au milieu d’une population enthousiaste : « Vive Carnot ! » Illuminations, feux de Bengale. Cela promet pour demain.
- Les sœurs de la Visitation, qui ont ici leur maison-mère, ont elles-mêmes pavoisé, mettant la question patriotique au-dessus de la question religieuse. »
- Dans la Côte-d’Or, département que M. Carnot représentait à la Chambre avant son élection à la présidence de la République, l’enthousiasme, comme on le pense bien, n’a pas été moins grand que dans le Rhône et la Haute-Savoie.
- Nous ne nous évertuerons pas à chercher dans les allocutions du président une adhésion à telle ou telle politique, ni dans les compliments qui lui ont été présentés l’expression complète des vœux du pays.
- Mais nous tenons à constater que, de l’aveu même des adversaires du régime actuel, les populations visitées par le président de la République, ont prouvé, par des témoignages non équivoques, leur attachement aux institutions républicaines.
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- Les enfants en bas-âge.— On vient de mettre à l’étude, au ministère de l’instruction publique, la réalisation, d’un vœu émis à différentes reprises par des conseils généraux et d’arrondissement. Il s’agit de permettre aux préfets d’autoriser les femmes des instituteurs à garder les enfants en bas âge, dans toutes les communes où une indemnité suffisante serait votée à cet effet. Ce serait un véritable bienfait et qui améliorerait la situation de beaucoup d’instituteurs.
- SUISSE
- Un bon exemple.— Le docteur Kern, ancien ministre de la Confédération suisse à Paris, a légué à l’Ecole polytechnique de Zurich la somme de 20.000 fr. avec la destination suivante :
- Avec les intérêts de ce capital, on créera annuellement un ou au plus deux prix de 300 à 400 francs pour les élèves suisses des classes supérieures qui résoudront des questions ou feront des travaux se rapportant au but de l’école. Cette distinction sera accompagnée d’une médaille et d’un diplôme d’encouragement. Les intérêts restants seront affectés soit à des bourses pour des élèves peu fortunés, soit à des subsides leur permettant de fréquenter des instituts polytechniques étrangers ou des établissements industriels, selon que les autorités compétentes de l’École jugeront le plus à propos.
- Le Conseil fédéral a déclaré accepter ce legs avec l’expression de ses plus vifs remerciements.
- ALLEMAGNE
- Le Volapük.— On annonce la mort, à Constance, de M. Schleyer, l’un des promoteurs du mouvement en faveur du Volapük.
- Il y a trois ans. lorsque le Volapük fit son apparition en
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- LE DEVOIR
- France, il comptait quelques milliers d’adhérents clairsemés dans les différents pays d’Europe. Une soixantaine de petites sociétés provinciales et trois journaux travaillaient à sa propagation avec une ardeur d’autant plus généreuse que le succès était bien douteux.
- Aujourd’hui, il y a 230 Sociétés de Volapük et le 20e journal rédigé en Volapük vient de paraître en Chine. Les autres sont publiés à Constance, Breslau, Paris, Munich, Vienne, Hall, en Hollande, en Espagne, à Turin, Milan, Puerto-ftico, Stockholm, Aabrybro (Danemark,!, etc. Au mois d’Août 1887 a eu lieu une réunion générale des Vola-pukistes de tous pays, plus de 200 personnes étaient présentes. On y a fixé quelques points indécis de la langue, et fondé une académie internationale chargée de veiller au maintien et au perfectionnement du Volapük. Le Président de cette académie élu à l’unanimité est notre compatriote M. Kerkoffs. Avant de se séparer, on a accepté l’invitation de l’Association française, et décidé de tenir la prochaine assemblée générale à Paris, en 1889.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Le réveil de l’Autriche.— Sous le titre de Noir et Jaune (Schwarzgelb) qui sont les couleurs du drapeau autrichien, des publicistes et hommes politiques vont faire paraître un journal consacré à la défense énergique des idées patriotiques purement autrichiennes et à la lutte contre les idées pangermanistes.
- Voici le passage marquant du programme du nouveau journal : •
- Sous l’étendard noir et jaune il y a place pour tous les droits historiques et nationaux. Dans le cadre de l’idée autrichienne aucun pays, aucune nationalité n’a à craindre de voir son bon droit méconnu.
- Depuis la malheureuse année 1866, on prêche l’abandon de la vieille idée d’État autrichienne ; on répand cette hérésie qu’il faut abandonner le vieux drapeau, et, dans la politique intérieure comme dans la politique extérieure, adorer de nouveaux dieux; on nourrit ce mensonge que Kœniggrætz (Sadowa) a été un bonheur, et que c’est un devoir pour nous de fortifier l’Allemagne et l’Italie en sacrifiant nos alliés naturels. C’est ainsi qu’on démoralise la conscience nationale et qu’on tue le patriotisme autrichien dans les nouvelles générations.
- Est-ce un symptôme heureux de voir Vienne, la métropole de tout l’empire, tomber en langueur; le royaume de Bohême, le royaume de Croatie, le grand duché de Transylvanie, les plus fermes remparts de l’État autrichien, être mécontents de leur situation dans l’empire, si les nationalités les plus loyales et les plus dévouées se voient rejetées dans l’opposition ?
- Notre journal veut être un centre pour tous les patriotes autrichiens, depuis l’Adriatique jusqu’aux Carpathes. Pas de j nouveaux dieux, pas de nouveaux programmes! Nous ne *
- sommes pas une Carthage vaincue que Rome puisse forcer à abandonner son sol historique et à se chercher une nouvelle patrie.
- ETATS-UNIS
- Les mormons.— Le tribunal supérieur de l’Etat d’Utah a rendu son jugement définitif en faveur du gouvernement des États-Unis,dans le procès intenté par celui-ci contre l’Église mormonne, en vue d’obtenir la dissolution de l’église et de la société mormonne et la confiscation de ses biens au profit du gouvernement. Les Mormons feront appel de ce jugement à la cour suprême des États-Unis.
- LES LYCÉES DE JEUNES FILLES
- Paris possédait déjà deux lycées de jeunes filles : le lycée Fénelon, ouvert depuis 1883, et le lycée Racine, inauguré l’an dernier. Il en compte un troisième : le lycée Molière, à Passy, rue du Ranelagh.
- Le nouvel établissement qui vient d’être inauguré a été aménagé pour 350 élèves, dont 175 demi-pensionnaires et externes surveillées et 175 externes ; il couvre une superficie d’environ 9.000 mètres. Il a coûté 2 millions à l’État.
- Le premier corps de bâtiment comporte la salle d’attente des élèves, les parloirs, l’économat, le bureau de la directrice et la salle de réunion des professeurs. Deux pavillons, élevés aux extrémités de ce bâtiment, comprennent les appariements des fonctionnaires. Un immense jardin, planté d’arbres et orné de corbeilles de fleurs, entoure le lycée.
- A droite et à gauche du jardin sont groupés les locaux scolaires pour l’enseignement primaire avec des vestiaires et des lavabos ; à gauche,le réfectoire et le service des cuisines.
- Derrière le jardin s’étend une vaste cour de récréation,divisée par des haies d’arbustes verts. Cette cour est entourée de portiques couverts desservant deplain-pied les classes,le gymnase et les préaux couverts.
- Au premier étage, les portiques donnent accès aux salles d’études, aux classes de physique, de chimie, d’histoire, de géographie et de dessin, ainsi qu’aux salles de collections et à la bibliothèque. Le deuxième étage renferme une classe de couture, avec salle de coupe, et une classe de chant.
- La construction est en briques blanches avec zones en briques rouges ; la couverture est en ardoises.
- Les portiques sont partout assiégés de plantes grimpantes qui donnent à l’édifice le plus riant aspect.
- Mieux que tous les discours, l’inauguration du troisième lycée de jeunes filles à Paris montre combien la loi du 21 décembre 1880 sur l'enseignement secondaire des jeunes filles a su se concilier la faveur de l’opinion publique. Dieu sait pourtant avec quelle froideur elle fut accueillie au début! Se rappelant l’insuccès de la tentative faite en 1867 et en 1868 par M. Duruy pour organiser cet enseignement, la Chambre, le Sénat et les bureaux du ministère de l’instruction publique ne virent pas sans inquiétude la promulgation de cette loi. Amis et adversaires doutaient de sa réussite, et l’on peut dire que celle-ci fut inattendue; elle avait été préparée par M.Paul ! Bert qui avait fait inscrire au budget de 1879 un crédit de I 100.000 francs destiné à encourager les villes qui ouvriraient
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- des cours secondaires pour l’enseignement des jeunes filles. Sur la proposition de M. Jules Ferry, ce crédit fut porté à J 300.000 francs, et le nombre des cours secondaires fut con- ) sidérablement augmenté. C'est à l’existence de ces institutions provisoires que la loi Camille Sée doit la rapidité d’exécution qui a excité tant de surprise.
- Il a été fondé ainsi, depuis 1879, plus de 160 cours secondaires. Ils n’ont jamais existé simultanément, puisque beaucoup d'entre eux se sont transformés en lycées ou collèges. Leur nombre maximum a été de 105 en 1883-84.Aujourd’hui ils varient entre 75 et 80 par an. Ces établissements constituent en quelque sorte des instruments de recherche qui permettent de sonder à peu de frais le terrain dans chaque localité, avant d’y fonder définitivement le nouvel enseignement.Le premier lycée de jeunes filles fut ouvert à Montpellier le 3 octobre 1881. Cette année, si les prévisions actuelles se réalisent, l’enseignement secondaire comptera en France 51 établissements réguliers, dont 25 lycées et 26 collèges,
- A Paris, les lycées ne prennent que des externes et des demi-pensionnaires. En province, ils se divisent en trois catégories : 1° externats; 2° externats avec institutions libres agréées pour recevoir des pensionnaires ; 3° lycées auxquels les villes ont annexé des internats municipaux.
- Si l’on prend le nombre moyen d’éléves par établissement en 1887, c'est-à-dire 142, on voit que la population scolaire répartie dans les 51 lycées et collèges actuels, s’élèvera à 7.242 jeunes filles.
- Dans chaque établissement,il y a 12 à 18 dames professeurs et fonctionnaires et seulement 5 à 6 hommes professeurs. Encore, le nombre de ces derniers tend-il à diminuer, par suite de la nécessité où ils sont de faire place aux maîtresses qui sortent de l’école normale de Sèvres.
- Le lycée Fénelon, à Paris, est un des plus connus.Il s’étend sur une superficie de près de 4.000 mètres. Les élèves prennent leurs récréations dans deux cours spacieuses. La plus vaste de ces deux cours est plantée d’arbres séculaires. L’entrée est établie au n° 45 de la rue Saint-André des Arts.
- Il possède 360 élèves : externes libres, externes surveillées et demi-pensionnaires qui payent 250, 350ou 700 bancs par an. C'est le seul qui équilibre son budget et n’ait besoin d'aucune subvention.
- Les cours préparatoires existent pour les fillettes de 7 à 12 ans ; les cours secondaires, divisés en cinq années, reçoivent les jeunes filles de 12 à 17 ans. L’enseignement comprend les matières suivantes :
- 1° La morale ;
- 2° La lecture à haute voix ; la langue et la littérature françaises ;
- 3° La littérature ancienne et les littératures modernes ;
- 4° L’histoire générale, l’histoire de France, la géographie | et la cosmographie ;
- 5° Les langues vivantes (anglais ou allemand) ;
- 6° L’économie domestique, le droit usuel, l’hygiène ;
- 7° L’histoire naturelle ;
- 8° La physique et la chimie ;
- 9° L’arithmétique, la géométrie et les éléments de l’algèbre;
- 10° Le dessin ;
- 11° La musique vocale ;
- 12° La gymnastique ;
- 13° La couture, la coupe et l’assemblage.
- Toutes les élèves, vêtues du tablier à manches en laine noire, qui est obligatoire, arrivent en longues files à huit heures et quart du matin. Elles partent pour déjeuner à onze heures et demie et ne rentrent qu’à une heure et demie.Seules les demi-pensionnaires (un tiers environ) restent dans l’établissement.Leur repas de midi se compose d’nn hors-d’œuvre, d’un plat de viande, d’un plat de légumes et d’un dessert. Au goûter, à quatre heures, on leur donne un petit pain avec une tablette de chocolat ou des fruits.
- A cinq heures et demie, toutes les élèves indistinctement quittent l’établissement.
- Le personnel enseignant se compose de 4 prolesseurs hommes et de 16 professeurs femmes. Parmi ces dernières figurent le professeur de couture, de coupe et d’assemblage qui fait son cours (obligatoire pour toutes les élèves,) dans une salle spéciale, tout encombrée d’établis, de tréteaux, de mannequins, de têtes en carton, de machines à coudre, etc., et le professeur de gymnastique, qui fait exécuter peu d’exercices aux agrès, mais beaucoup d’exercices d’assouplissement. 11 y a, par semaine, trois heures de couture et une heure et demie de gymnastique.
- Au bout de trois ans, et après examen, les jeunes filles reçoivent un certificat d’études secondaires de 3e année. A l’expiration de la cinquième année, elles reçoivent un diplôme de fin d'études secondaires. Alors seulement celles qui se destinent à l’enseignement font une sixième année d’études prévue par le conseil supérieur de l’instruction publique.
- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER {Suite)
- II
- « Je me trouvais à Florence vers la fin de l’été, en 184... la plus belle saison pour voir Florence. J’avais du temps, de l’argent, de bonnes recommandations,et alors j’étais un jeune homme de belle humeur, ne demandant pas mieux que de s’amuser. Je m’installai sur le Long-Arno, je louai une calèche et je me laissai aller à cette douce vie florentine qui a tant de charme pour l’étranger. Le matin, j’allais visiter quelque palais ou quelque galerie tout à mon aise, sans me presser, ne voulant pas me donner cette indigestion de chefs-d’œuvre qui, en Italie, fait venir aux touristes trop hâtifs la nausée de l’art ; tantôt je regardais les portes de bronze du baptistère, tantôt le Persée de Benvenuto sous la loggia dei Lanzi, le portrait de la Fornarina aux Offices, ou bien encore la Vénus de Canova au palais Pitti, mais jamais plus d’un objet à la fois. Puis je déjeunais au café Doney, d’une tasse de café à la glace, je fumais quelques cigares, parcourais les journaux, et, la boutonnière fleurie de gré ou de force par ces jolies bouquetières coiffées de grands chapeaux de paille qui stationnent devant le café, je rentrais chez moi taire la sieste ; à trois heures, la calèche venait me prendre et me
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- LE DEVOIR
- transportait aux Cascines. Les Gascines sont à Florence ce que le bois de Boulogne est à Paris, avec cette différence que ! tout le monde s’y connaît, et que le rond-point forme un salon en plein air, où les fauteuils sont remplacés par des j voitures, arrêtées et rangées en demi-cercle. Les femmes, en grande toilette, à demi couchées sur les coussins, reçoivent les visites des amants et des attentifs, des dandys et des attachés de légation, qui se tiennent debout et chapeau bas sur le marchepied. — Mais vous savez cela tout aussi bien que moi. Là se forme les projets pour la soirée, s’assignent les rendez-vous, se donnent les réponses, s’acceptent les invitations ; c’est comme une Bourse du plaisir qui se tient de trois heures à cinq heures, à l’ombre de beaux arbres, sous le ciel le plus doux du monde. Il est obligatoire, pour tout être un peu bien situé, de faire chaque jour une apparition aux Gascines. Je n’avais garde d’y manquer, et le soir, après dîner, j’allais dans quelques salons, ou à la Pergola, lorsque la cantatrice en valait la peine.
- « Je passai ainsi un des plus heureux mois de ma vie ; mais ce bonheur ne devait pas durer. Une magnifique calèche fit un jour son début aux Gascines. Ce superbe produit de la carrosserie de Vienne, chef-d’œuvre de Laurenzi, miroité d’un vernis étincelant, historié d’un blason presque royal, était attelé de la plus belle paire de chevaux qui ait jamais piaffe à Hyde-Park ou à Saint- James au Drawing-Room de la reine Victoria, et mené à laDaumont de la façon la plus correcte par un tout jeune jockey en culotte de peau blanche et en casaque verte ; les cuivres des harnais, les boîtes des roues, les poignées des portières brillaient comme de l’or et lançaient des éclairs au soleil; tous les regards suivaient ce splendide équipage qui, après avoir décrit sur le sable une courbe aussi régulière que si elle eût été tracée au compas, alla se ranger auprès des voitures. La calèche n’était pas vide comme vous le pensez bien ; mais dans la rapidité du mouvement on n’avait pu distinguer qu’un bout de bottine allongé sur le coussin du devant, un large pli de châle et le disque d’une ombrelle frangée de soie blanche. L’ombrelle se referma et l’on vit resplendir une femme d’une beauté incomparable. J’étais à cheval et je pus m’approcher assez pour ne perdre aucun détail de ce chef-d'œuvre humain. L’étrangère portait une robe de ce vert d’eau glacé d’argent qui fait paraître noire comme une taupe toute femme dont le teint n’est pas irréprochable, — une insolence de blonde sûre d’elle-même. — Un grand crêpe de Chine blanc, tout bossué de broderies de la même couleur, l’enveloppait de sa draperie souple et fripée à petits plis, comme une tunique de Phidias. Le visage avait pour auréole un chapeau de la plus fine paille de Florence, fleuri de myosotis et de délicates plantes aquatiques aux étroites feuilles glauques ; pour tout bijou,an lézird d or con stellé de turquoises cerclait le bras qui tenait le manche d’ivoire de l’ombrelle.
- « Pardonnez, cher docteur, cette description de journal de
- mode à un amant pour qui ces menus souvenirs prennent une importance énorme. D’épais bandeaux blonds crespeiés, dont les annelures formaient comme des vagues de lumière, descendaient en nappes opulentes des deux côtés de son front plus blanc et plus pur que la neige vierge tombée dans la nuit sur le plus haut sommet d’une Alpe ; des cils longs et déliés comme ces fils d’or que les miniaturistes du Moyen âge font rayonner autour des têtes de leurs anges, voilaient à demi ses prunelles d’un bleu vert pareil à ces lueurs qui traversent les glaciers par certains effets de soleil; sa bouche, divinement dessinée, présentait ces teintes pourprées qui lavent les valves des conques de Vénus, et ses joues ressemblaient à de timides roses blanches que ferait rougir l’aveu du rossignol ou le baiser du papillon ; aucun pinceau humain ne saurait rendre ce teint d’une suavité, d’une fraîcheur et d’une transparence immatérielles, dont les couleurs ne paraissaient pas dues au sang grossier qui enlumine nos fibres ; les premières rougeurs de l’aurore sur la cime des sierras-nevadas le ton nacré de quelques camellias blancs, à l’onglet de leurs pétales, le marbre de Paros, entrevu à travers un voile de gaze rose, peuvent seuls en donner une idée lointaine. Ce qu’on apercevait du col entre les brides du chapeau et le haut du châle étincelait d’une blancheur irisée, au bord des contours, de vagues reflets d’opale. Cette tête éclatante ne saisissait pas d’abord par le dessin, mais bien par le coloris comme les belles productions de l’école vénitienne, quoique ses traits fussent aussi purs et aussi délicats que ceux des
- profils antiques découpées dans l’agate des camées.
- {A suivre.)
- Le 46e numéro de la Revue socialiste vient de paraître. SOMMAIRE. — La Crise française, Benoît Malon. — Ferdinand Lassalle, (suite et fin), Gustave Rouanet.— ' Silhouette d’une société collectiviste, Dr de Paepe. Henry George, Benoît Malon.— Correspondance, E. de Pompéry.— Anthologie socialiste, Considérant, Michelet, etc. — Théâtres, Parisine. — Le Mouvement social en France et à l’Étranger, Benoît Malon. — Revue des Livres, Gustave Rouanet, Jean Théodore.
- 8, Rue des Martyrs, PARIS
- ABONNEMENTS (le prix de l’abonnement est payable d’avance, France : Trois mois, 3francs. — Six mois, 6 fr.
- — Un an 12 francs. — Étranger : Trois mois, 3 fr. 50.
- — Six mois 7 francs.— Un an 14 francs. On peut s’abonner
- sans frais dans tous les bureaux de poste de France et d’Algérie. Les mandats doivent être adressés au nom de M. Rodolphe Simon. Le Numéro : 1 franc pour la France. ------------------- « «». » ----------------—-
- Etat-civil du Familistère.
- Semaine du 8 au 14 Octobre 1888. Naissance:
- Le 11 Octobre, de Maréchal Zéphyr Désiré, fils de Maréchal \ Marie.
- S Décès :
- i Le 12 Octobre, de Valentin Louis âgé de 25 jours. _
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — Ifrw). Baré.
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- Tome 12. N* 529
- Dimanche 28 Octobre 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OZDIUST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ON
- s’abonne également
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- France Union postale
- Un an...........lOfr. »» Un an............11 Ir. »»
- à Guise
- (Aisne)
- Six mois . Trois mois
- 6 »>
- 3 ti
- Un an
- Antres pays . . . . 13 fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 24, rue des Petits-Champs
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- A Rebours. — Droit et Guerre. — Manifeste du Comité de Paris de V association internationale de l'arbitrage et de la paix. — Une singulière prétention. — Société de Paix et à'Arbitrage International du Familistère de Guise. — Congrès international de la Ligue de la Paix et de la Liberté. — Chronique de la paix. — La paix armée.— L'Union latine.— La Ligue Franco-Italienne. — Solution de tous différends entre nations comme entre individus. — L’arbitrage International. — Bibliographie. — Avis aux lecteurs. — Avis.— Etat-civil du Familistère.
- A REBOURS
- Dés son avènement au trône, l’empereur Guillaume lança trois proclamations : les deux premières à la marine et à l’armée, la dernière à son peuple.
- On lisait dans celle-ci :
- « Appelé à monter sur le trône de mes ancêtres, j’ai pris en main le gouvernement en portant mes égards vers le Roi de tous les rois, et j’ai fait la promesse àDieu d’être pour mon peuple,à l’exemple ûe mes ancêtres, un prince juste et doux, de pratiquer la piété et la crainte de Dieu, de défendre la paix, de poursuivre le bien-être du pays, de Porter secours aux pauvres et aux malheureux, d’être un gardien fidèle du droit.»
- L’empereur entreprit ensuite une série de
- voyages auprès des autres souverains de l’Europe.
- A ce moment-là, quelle était la situation respective des puissances? À l’Est,la Russie inquiétante, à l’Ouest, la France suspecte ; entre ces deux nations redoutables,l'Allemagne,mais l’Allemagne appuyée sur l’Autriche et sur l’Italie, l’Allemagne arbitre du sort des batailles comme de la politique européenne.
- Néanmoins la combinaison n’était pas sûre. M. de Bismarck rappela fort à propos à son élève,que le Gzar était son cousin. Guillaume, en bon parent, consacra son premier voyage à l’empereur de Russie.
- Celui-ci pour ne pas être en reste de courtoisie, servit à son auguste visiteur un spectacle conforme à ses goûts, la magnifique revue de Krasnoé-Selo.
- Pendant ce temps, la presse officieuse allemande entonnait des hosannas. N’assistait-on pas à la reconstitution de la quadruple alliance ?
- Il avait fallu de solides raisons à l’empereur de Russie pour rompre avec une alliance séculaire resserrée par des liens de parenté.
- La persistance de l’Allemagne à maintenir dans les Balkans un statu quo, gênant pour les prétentions moscovites, avait sans doute causé cette froideur si pénible à M. de Bismarck. Mais pour assombrir le front du czar il fallait autre chose que l’ingratitude bulgare.
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- En se tenant à l’égard des combinaisons de la triple alliance, Alexandre obéissait à des considérations d’équilibre européen, de contre-poids nécessaire.
- Aucune de ces raisons, majeure ou mineure, n’a cessé d’exister.
- L’Allemagne ne pouvait donner satisfaction à la Russie du côté des Balkans, sans perdre l’amitié de l’Autriche. D’un autre côté la situation européenne restant la même,il n’y a pas lieu de penser que les intentions du gouvernement moscovite aient subi la moindre modification.
- Aussi bien, avec le bruit des salves de Péterhoff s’est éteint l’enthousiasme des officieux allemands.
- Les résultats de l’entrevue des deux empereurs ont été purement négaiifs. Le Journal de Saint-Péte sbourg nous en apporte aujourd'hui l’assurance officielle. On iit, en effet, ce qui suit dans cette feuille autorisée :
- L’empereur Guillaume, pendant son séjour, a pu acquérir la conviction des intentions pacifiques de la cour de Russie, et cette conviction il se sera sans doute attaché à la faire pénétrer à Vienne et à Rome. Mais, en tous cas, cela ne résulterait d’aucune espèce d’engagement.
- Donc, le Cabinet de Saint-Pétersbourg tient à conserver sa liberté d’action, et celui de Berlin, ses alliés, nous allions dire, ses grands vassaux.
- Suivons l’empereur Guillaume chez ces derniers, sans nous arrêter à la description de la garde-robe variée du jeune monarque en tournée.
- Certes, comme le suppose le Journal de -Saint-Pétersbourg, Guillaume a dû faire connaître à François-Joseph les intentions bien arrêtées de leur frère de Russie, car il éclate comme une fanfare guerrière le double toast aux armées allemande et austro-hongroise, et les deux empereurs pensent, sans doute, à la Russie, en absorbant le contenu de leur verre.
- Expression de dépit,plus encore que de menace.
- Quel profit la triple alliance a-t-elle retiré du passage à Vienne du petit-fils du vainqueur de Sadowa ?
- Ici, encore, les faits parlent plus haut que tous les commentaires et réduisent à néant les mensonges officiels.
- M.Crispi voulant organiser à Naples une grande manifestation navale en l’honneur de l’empereur Guillaume, le gouvernement austro-hongrois se mit en mesure d’envoyer dans les eaux italiennes des navires qui se nommaient Custczza, Lissa, etc., et rappelaient aux Italiens leurs défaites de 1866.
- M. Crispi renonça à son projet.
- En outre, le refus de l’empereur d’Autriche de se joindre à l’empereur Guillaume dans sa visite en Italie, a été vivement commenté dans ce pays, et la plupart des journaux de la Péninsule reconnaissent, aujourd'hui, que l’Autriche cesse d’être, pour l’Italie, un appui solide.
- La visite de Guillaume à Vienne, aura eu cette autre conséquence capitale pour l'avenir de l’Autriche d’accentuer les divisions existant entre les différentes races de l’empire.
- M. Tisza ministre de Hongrie, a été l’objet de l’attention particulière de l’empereur d’Allemagne, sans doute à cause du discours venimeux qu’il prononça naguère contre la France.
- Par contre, Guillaume n’a pu dissimuler sa rancune contre le comte Taaffe, ministre cisleithan, et ne lui a pas pardonné d’avoir pris des mesures énergiques contre les manifestations pangerma-niques projetées.
- Or, à peine l’illustre dispensateur des grâces et des disgrâces avait-il pris la route de Rome, que le comte Taaffe, plus puissant que jamais, signait la nomination d’un ministre autonome tchèque, donnant ainsi à la partie de l’empire la plus hostile à l’Allemagne une satisfaction qui ne sera pas la dernière.
- En Italie les manifestations pacifiques et francophiles n’ont pas manqué sur le passage de l’empereur Guillaume. Mais on ne saurait contester que la visite du jeune monarque allemand ne répondît, jusqu’à un certain point, au sentiment national italien.
- Lorsque nous nous étonnons de l’attitude de l’Italie à notre égard, et de ce que nous considérons trop volontiers comme une inconséquence de sa part, nous oublions que la première des questions italiennes est la question romaine, et que sur cette question l’entente est complète entre la nation et son gouvernement. On juge tous les incidents de la politique étrangère dans leurs rapports avec cette question.
- Les allemands ont su tirer le meilleur parti des sentiments nationalistes qui entraînent l’Italie. Guillaume est le premier souverain qui par sa visite ait solennellement reconnu Rome comme capitale de l’Italie.
- Mais les officieux italiens auraient tort de s’exagérer la portée de cette manifestation. L’hommage rendu au pape, dans les formes imposées par ce dernier, a bien aussi sa signification. Bismarck n’a pas encore trouvé l’occasion d’oublier Ie
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- service que lui a rendu le pape en faisant voter les catholiques allemands en faveur de la politique militaire du chancelier embarrassé.
- L’empereur luthérien pensait à ses 15 millions de sujets catholiques, lorsqu’il franchit le seuil du Vatican, après avoir lu la proclamation du syndic disant que la présence de Guillaume II afïirme que depuis dix-huit ans, Rome est la capitale de la libre pensée universelle.
- Ce qui a pu faire sourire le jeune monarque doit nous donner à réfléchir.
- Historiquement, il y a entre l'Italie et nous la question romaine. Nous avons jadis restauré la papauté sur les ruines de la République de Rome, plus tard, nous avons monté la garde autour du Vatican, et nos chassepots ont fait merveille.
- Sans doute il nous siérait mal de méconnaître les services rendus à l’unité italienne par la France ; mais nous aurions mauvaise grâce à les rappeler trop souvent, en présence des contradictions de notre politique dans la péninsule.
- Nous n’avons peut-être pas assez fait d’efforts pour éviter la guerre de tarifs entre la France et l’Italie.
- Au cours des négociations pour le renouvellement du traité franco-italien, il y eut un moment où il nous était possible de ne pas élever entre les intérêts de l’Italie et ceux de la France cette barrière de jour en jour plus haute et plus épaisse, et dont l’ombre favorise, d’un côté comme de l’autre, la fermentation des rancunes et des dépits.
- Tout ce qui isole les hommes, a dit M. de Laveleye, les pousse à la guerre, tout ce qui les met en relation les pousse à la paix.
- Dans la question du traité de commerce, l’Italie a été comme la France, victime de la néfaste politique protectionniste.
- Réparons loyalement,d’un commun accord,notre erreur, à la première occasion, et nous aurons fait im grand pas vers la pacification européenne. Renouons avec l’Italie sur le terrain économique, l’entente jadis scellée sur les champs de bataille, Parle sang des deux peuples versé pour le triomphe de l’unité italienne.
- Cette unité, la démocratie française ne peut que Se réjouir de la voir accomplie. C’est par elle que les aspirations populaires vers la paix, pour l’amé-üoration des conditions économiques et sociales, Couveront leur satisfaction.
- Nos aïeux ont lutté pendant des siècles pour donner à la France son unité. Nous devançons de deux cents ans l’uni té italienne et l’unité allemande. ^
- Ceux qui croient au progrès, à la marche en avant pour l’amélioration du sort de l’espèce humaine, ne regrettent pas que l’unité allemande soit faite.
- Elle était fatale ; Sadowa et Sedan n’ont fait que la précipiter. Mais cette intervention brutale de la force n’était pas nécessaire.C’est surtout par le Zoll-verein, c’est-à-dire par la suppression des lignes douanières que s’est fondée l’unité allemande.
- En y travaillant les Hohenzollern ont confondu leurs intérêts égoïstes et rapaces avec ceux de la nation. Ils ont été les serviteurs habiles d’un courant qui les aurait emportés s’ils avaient voulu lui barrer la route.
- Aujourd’hui la dynastie prussienne ne peut maintenir sa suprématie qu'en entretenant dans la pacifique Allemagne la croyance à un danger européen.
- Le jour où cette crainte disparaîtra,et elle disparaîtra lorsqu’on s’apercevra, en Allemagne, que personne ne menace l’unité allemande, la domination prussienne, anachronisme militaire et féodal, se dissipera comme un mauvais rêve.
- Aussi tous les efforts delà diplomatie prussienne et de la presse qu’elle inspire tendent-ils à habituer l’Italie et l’Allemagne à cette idée que la guerre est fatale, parce que leur unité porte ombrage aux puissances jalouses.
- Mais les peuples que la diplomatie bismarkienne a entraînés dans le giron de la triple alliance, ne tarderont pas à s’apercevoir qu’ils se ruinent en armements, pour conserver à l’Allemagne prussi-fiée le produit de son rapt, l’Alsace-Lorraine, qui n’a rien à faire dans l’unité allemande.
- Oui, c’est pour consacrer cette monstrueuse violation du droit des gens, que trois grandes puissances sont en armes, inquiètes au milieu de l’Europe armée.
- L’Europe ne nous offrira pas longtemps le spectacle navrant de ce retour aux procédés du Moyen-Age et de la barbarie. Malgré les tristesses du présent, quelques heureux symptômes nous permettent d’espérer que l’ère de la justice s’ouvrira bientôt.
- Le télégraphe, la presse, une publicité à laquelle rien n’échappe, et qui rétrécit de plus en plus la différence entre la politique des monarchies et celle des républiques; qui rend inutile les mensonges des hommes d’État, et réduit à néant le prestige royal; tous les progrès réalisés dans l’ordre matériel comme dans Tordre moral, concourent au rapprochement des hommes, à l’avènement de la paix.
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- Mais, avant même que le travail intérieur des peuples en quête d’un organisme social conforme à des aspirations de plus en plus éclairées, répon dant aux exigences de plus en plus impérieuses de la vie, ait fait craquer les institutions et les dynasties d’un autre âge, la dislocation de la prétendue Ligue de la Paix aura, peut-être, laissé l’Allemagne en face de ce devoir inéluctable : rendre àl’Alsace-Lorraine la libre disposition d’elle-même.
- J. PASGALY.
- DROIT ET GUERRE
- Le droit de la guerre de spoliation,c’est le droit du mal. Ces deux mots : droit et guerre ne peuvent donc être justement unis, car il n’y a pas plus de droit de guerre, qu’il n’y a de droit du vol, du brigandage et du meurtre.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
- Manifeste du Comité de Paris
- DE L’ASSOCIATION INTERNATIONALE DE L’ARBITRAGE ET DE LA PAIX
- Adressé aux Sociétés de la paix et aux grands organes de la presse d’Europe et d’Amérique.
- àu sujet du :
- Nouvel esprit international français
- Le Comité de Paris, représenté par son conseil exécutif, dans sa séance du 6 Septembre 1888, a adopté, sur la proposition de son président, la déclaration suivante rendue à l’unanimité.
- EXPOSÉ DES MOTIFS
- Considérant que l’un des principaux devoirs à remplir dans l’intérêt de la Paix Universelle consiste à dissiper les erreurs, les malentendus, et les dénigrements réciproques qui subsistent malheureusement entre les peuples ;
- Considérant qu’une presse aveugle, passionnée, parfois même corrompue, tend trop souvent à propager ces dénigrements et à jeter ainsi ces levains de discorde qui trop souvent préparent les guerres futures ;
- Que le remède à ce mal consiste dans des réfutations précises, opposés aux allégations qui tendent à diviser les peuples et à les mettre en défiance les uns contre les autres ;
- Considérant qu’en ce qui concerne la France, et autres nations, il existe sur divers points de l’Europe une tactique organisée, pour défigurer ses intentions et la rendre suspecte aux autres peuples ;
- Exprime dans les termes suivants le véritable esprit international qui prévaut dès à présent dans le sein de la
- nation française, et qui se propage de plus en plus dans les diverses catégories de citoyens qui la composent :
- DÉCLARATION:
- I. L’esprit guerrier qui a animé la France, comme les autres nations connues, jusqu’au commencement de ce siècle, a été attaqué successivement par tous les grands penseurs comtemporains. Il fait place dans la génération actuelle, à un esprit nouveau qui se répand dans la nation entière, et que l’on doit nommer : L’ambition des grandeurs pacifiques.
- IL Sous l’influence de cet esprit nouveau, la soif des conquêtes n’a plus de représentants sérieux en France. Les esprits attardés que cette soif obsède encore, se font de plus en plus rares et tendent à disparaître tout-à-fait.
- III. Ce qui existe de courage et d’héroïsme guerrier parmi nous, est aussi puissant que jamais,mais se concentre tout entier sur la défense du territoire et des libertés de la nation.
- IV. Le seul Desideratum de la France est que le droit, violé par le traité de Francfort, soit rétabli vis-à-vis de l’Alsace-Lorraine ; et pour atteindre ce résultat que doivent souhaiter tous les amis de la Paix, elle compte sur un mouvement inévitable tôt ou tard de la conscience européenne juridiquement organisée.
- V. En tant qu’expansion colonisatrice, la France tend à établir dorénavant, à la place du vieux système de conquête, le régime des Protectorats pacifiques, librement acceptés par les races moins avancées qu’elle, dans leur propre intérêt avoué et reconnu.
- VI. 11 est absolument inexact de dire que la nation française soit jalouse de l’avancement ou de l’extension pacifique d’aucun peuple. Elle sympathise au contraire avec les efforts de toutes les races vers leur progrès indéfini, dans l’ordre de la paix et de la justice.
- VII. Prétendre que la France veut faire de la Méditerranée un lac français est une invention ridicule, propre seulement à tromper des ignorants et des niais. U n’est pas un homme sensé en France qui ait en tête une pareille insanité.
- VIII. Même déclaration à l’égard de l’Afrique et des autres Continents, où la France loin de chercher une domination exclusive, souhaite et appelle au contraire le concours de tous les peuples dans l’intérêt du progrès universel.
- IX. Le grand objectif que poursuivent les esprits avancés dans notre pays, est de perfectionner l’organisation politique et sociale de la France ; d’en faire un modèle pour les autres peuples ; et d’étendre pacifiquement, au plus haut degré possible, son action civilisatrice sur le monde. En cela seulement la France voit sa gloire dans l’avenir.
- Paris, le 6 septembre 1888.
- Par décision du Conseil exécutif.
- Le Secrétaire Le Président
- Gaston Morin Hippolyte Destrem.
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- Une singulière prétention.
- Un journal de Berlin fait remarquer que la publication à Paris et à Londres d’une traduction du « Journal » de Frédéric III, paru dans la Deutsche Rimdschau, constitue une reproduction interdite, et que des ordres sont donnés à Berlin pour que cette reproduction soit l’objet de poursuites judiciaires. Nous ne savons s’il y a quelque chose de fondé dans l’information des Nouvelles politiques (c’est le nom du journal en question) ; mais une telle prétention ne nous surprendrait pas de la part du Gouvernement Allemand.
- On se rappelle la singulière jurisprudence invoquée à l’occasion de l’incident Schnaebelé et des poursuites dirigées contre un certain nombre d’Alsaciens.
- La Législation allemande ne connaît pas de frontières lorsqu’il s’agit de délits ou de crimes tramés ou perpétrés contre l’empire.
- Les Italiens, qui jetaient sur les pas de l’Empereur Guillaume, à Rome, des placards portant ces mots : «Viva la Francia, Viva FAlsazia et la Lorena, A basso la triplice allianza» ,et les Français qui ne se gênent pas pour exprimer leur sentiment sur le compte du gouvernement subi par nos voisins d’outre Vosges ne se doutent pas, pour la plupart, qu’ils se rendent ainsi justiciables des tribunaux Allemands, et qu’il y a des juges à Berlin et à Leipzig, pour réprimer, si l’occasion s’en présente, tout propos tenu dans n’importe quel pays, à l’abri de n’importe quelle législation, si le propos est jugé offensant par le plus draconien des codes.
- De telle sorte que,en ce qui nous concerne,toutFrançais, qui est déjà censé connaître la loi de son pays, devrait par surcroît connaître celle de l’Allemagne.
- Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce qu’un journal, ou même la gouvernement allemand ait eu l’idée de demander des poursuites contre la reproduction en France ou en Angleterre d’un ouvrage interdit eu Allemagne.
- Pour notre part nous verrions avec le plus grand plaisir une législation identique englober tous les pays du monde, mais à la condition que cette législation consacrerait la liberté de la pensée, de la parole et de la plume, l’auto-uomie de la personne humaine et des populations.
- Ces avantages nous les possédons.
- Il dépend de l’Allemagne d’imiter notre exemple, et d en jouir à son tour.
- En attendant qu’elle se décide à faire l’expérience d'institutions libertaires, on peut être convaincu que nous Ue sommes pas près de renoncer aux nôtres, pour nous 'Miner devant l’hégémonie allemande.
- E’après des renseignements complémentaires, le gouvernent de Berlin exercerait l’action judiciaire, dont il
- est question, en vertu de la convention de Berne sur la propriété littéraire.
- Cela nous persuade tout-à-fait qu’il ne s’agit ici que d’une imagination de journaliste.
- Certes, la convention de Berne est bel et bien une convention internationale, et jamais en France on ne se dérobera aux obligations quelle impose. Mais à quel titre le gouvernement allemand pourrait-il poursuivre la reproduction des mémoires de l’empereur Frédéric ? À titre de propriétaire seulement. Il en résulterait que les mémoires sont authentiques. Et M. de Bismarck qui affirme le contraire !
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- Société de Paix et (l’Arbitrage International
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE.
- RÉUNION MENSUELLE DU JEUDI 27 SEPTEMBRE 1888
- Présidence de Monsieur Bernardot.
- Présents au bureau : MM.Locqueneux, vice-président Demolon,011ivier, assesseurs Sarrazin secrétaire- trésorier.
- M. Bernardot rend compte des faits et points principaux qui ont occupé le XVIIe congrès de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté tenu à Neuchâtel le 9 septembre courant, auquel notre société avait été invitée, honneur qu’elle a dû décliner. Il donne lecture des résolutions importantes votées dans ce congrès, ainsi que du dis. cours de clôture, très-remarquable, prononcé par le Président, M. Élie Ducommun.
- Il donne communication d’une résolution votée par la commission exécutive de l’association d’Ar-bitrage International de Londres et adressée à notre Société, relative à la mort de M. Henry Richard, membre et Secrétaire pendant de longues années de la Peace Society, de Londres. Après avoir exprimé les profonds regrets que doit éprouver tout homme de cœur en présence de la perte de ce vaillant défenseur de la cause de la Paix, à laquelle il a consacré toute sa vie, M. Bernardot consulte Rassemblée au sujet de la souscription présentée dans le but d’élever un monument à la mémoire de M. H. Richard. A l’unanimité, tous les assistants donnent leur approbation à ce projet. Notre adhésion sera communiquée à l’association d’Arbitrage International, 40, 41, outer Temple, Strand, W. C. Londres, en la priant de nous adresser une feuille de souscription.
- L’assemblée décide l’achat, pour les archives de la Société, de deux volumes intitulés : Anathème à la guerre ouvrage figurant sur un prospectus adressé par l’auteur, M. Xavier Havermans de Bruxelles.
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- Après que M. Sarrazin, secrétaire-trésorier, a rendu compte de la situation jinancière de la société de Paix du Familistère, qui possède en avoir à ce jour la somme de 771 fr. 05 déposée à la caisse de l’Association, la parole est accordée à M. Lo:que-neux, vice-pré ident, qui prononce l'allocution suivante, interrompue a plusieurs reprises par de vifs applaudissements :
- Messieurs,
- Pour tenir la promesse faite en mon nom par notre honorable président lors de la dernière réunion de notre société, je veux vous dire quelques .n.jts sur la paix et la guerre.
- Ce sujet peut, à juste titre, fournir la matière de )• mx discours a de plus élpquentsetde plus expé-imentés; pour moi, au contraire, étant donnes ion inexpérience et le peu de temps que j'ai pu consacrer à ces questions, il me sera difficile de vous intéresser et de ne pas suivre les sentiers battus.
- J'ose espérer, cependant, que si je n’ai pu vous dire des choses bien nouvelles, je vous aurai tout au moins entretenu de ce qu’il est utile que nous entendions souvent, pour en être bien pénétrés.
- Je désire seulement que votre indulgence réponde à ma bonne volonté, et je sais qu’elle ne me fera pas défaut.
- Il m’a paru utile de faire passer sous vos yeux un certain nombre d’évènements historiques ou de vies humaines pour ariiver à la constatation de cette vérité depuis longtemps démontrée : les guerres ont pour causes principales,sinon uniques, l’ignorance des uns, l’égoïsme aveugle et brutal des autres.
- Il me serait facile, en m’inspirant des ouvrages de notre tant regretté fondateur, de vous faire un tableau saisissant des calamités et des catastrophes occasionnées par l’égoïsme humain : en cela,vous le savez tous, son éloquence ne tarissait pas.
- Au surplus, vous pourrez relire les pages admirables qu’il a écrites sur ce sujet et vous convaincre que, dans sa pensée, pour faire disparaître d’entre les hommes le fléau de la guerre, il fallait tout d’abord les moraliser, les élever, en un mot, les corriger de leur égoïsme.
- Au début de l’humanité, dans ces temps reculés que nous devinons à peine, dans les brumes du passé, malgré les efforts de la science, l’homme fit la guerre à l’homme.
- L’homme primitif, privé des lumières de la raison, n’ayant pour guide que ses passions de brute et pour argument que la force, obéit à ses penchants naturels et n’eut d’autre mobile que la satisfaction de ses appétits grossiers.
- Pour un morceau de venaison,pour la possession d’une caverne,le plus fort se jette sur le plus faible, le supprime et s’approprie l’objet de sa convoitise.
- Les peuplades ne sont pas plus sages que les hommes isolés : un pâturage, un abri, un cours
- d’eau allument entre eux une guerre qui ne .«e ter mine que par la mi e ou l’exteimination du pai til' plus faible. e
- La constitution de s ciétés d’hommes plus jm portantes, leur groupement en nations ne fit qn'ag' graver le u.al en accroissant les proportions t les conséquenc - s de leurs chocs : nombreuses étaient les nations,nombreuses furent les victimes de leurs luttes sans merci.
- Les hommes s’étant donné des maîtres, devin 1 rent b s iustrum • »ts inconscients d IVgoLin- ,je ceux-ci : ils s’enu-etuèrent pa- ordre, méthodiq e%
- immt et acquirent. aih.,i le droit de se dire civilisés' i Quelle ironie !
- Si nou> sortons du domaine le U tradition pour feuilleter l’hbtoire écrite, nous y trouvons les mêmes abominations : 1 *, vie des peuples y est inscrite, en lettre de sang.
- Choisissons quelques faits entre mille.
- N’est-ce pas le plus monstrueux égoïsme qui fit d’Alexandre un conquérant et qui, après sa courte existence terminée dans une orgie, alluma entre ses généraux une guerre atroce qui ensanglanta une partie de l’Europe et de l’Asie ?
- N’est-ce pas l’égoïsme qui mit aux prises les Romains et les Carthaginois et qui fit disparaître de la carte du monde un peuple appelé à de grandes destinées ?
- C’est encore et toujours l’égoïsme qui, en développant la servitude parmi les Romains, fit éclater la guerre civile et livra leur empire eu lambeaux à l’âpre convoitise des barbares.
- Plus tard, avec l’expansion du christianisme, le dogme s’en mêle,les discussions théologiques provoquent, après les persécutions, une sorte de folie furieuse qui couvre l’Europe entière de sang et de ruines.
- Quel autre nom que celui de guerre faut-il donner à cette intolérance religieuse, à ce fanatisme de sectaire qui fut la terreur des populations au moyen-âge et qui donna naissance à l’inquisition.
- Alors se présente à nos yeux terrifiés l’image des auto-da-fé,des tortures, des bûchers où périssaient par milliers les martyrs anonymes de la liberté de penser. « La seule inquisition d’une des provinces d’Espagne, dit Michelet,établit dans un monument authentique, qu’en seize années elle brûla 20.000 hommes. »
- « L’histoire dira, ajoute notre grand historien, que l’Église du moyen-âge s’épuisa en inventions pour augmenter la souffrance, pour la rendre poignante, pénétrante, qu’elle trouva des arts exquis de torture, des moyens ingénieux pour faire que. sans mourir, on savourât longtemps la mort.. et qu’arrêtée dans cette route par l’inflexible nature qui, à tel degré de douleur fait grâce en donnant la mort, elle pleura de ne pouvoir en faire endurer davantage.»
- Faut-il parler, après cette éloquente et lugu^re
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- peinture, de la sanglante guerre des Hussites, où l’Église joua le grand rôle et qui fit de la Bohême un désert ; de cette longue suite de guerres civiles qui,pendant trente années,divisa la France en deux camps, ruina le commerce et l’industrie, arma le frère contre le frère, le fils contre le père et fit entrer dans les mœurs le guet-apens, le meurtre et l’assassinat ; de cette horrible nuit de la Saint-Barthélemy, dont les victimes se comptent par milliers ; et de tant d’autres crimes politico-religieux qui eurent pour cause l’orgueil et l’égoïsme des puissants, l’aveuglement superstitieux des niasses populaires.
- Ouvrons maintenant l’histoire au règne de Louis XIV.
- L’avènement de ce roi, c’est le triomphe de l’arhitraire sur le droit, c’est le règne de l’iniquité, la négation de la vérité et de la justice. Secoué dès le berceau par la tempête de la Fronde,l’enfant-roi qui déjà se croit le lieutenant de Dieu sur la terre, sent naître et grandir en lui cet instinct dominateur, cette haine de l’indépendance et de la liberté des peuples, qui firent de lui le plus grand despote dont l’histoire ait conservé le nom.
- Etpourquoi ne fut-il pas devenu un dieu,même aux yeux de ce bon peuple de France, qui aima tant son roi?Cetamourimmense,les sophismes des écrivains, les prédications des prêtres,des Bossuet,les basses flatteries prodiguées à l’envi par des courtisans insatiables, tout contribuait à lui donner cette opinion qu’il n’avait de maître que Dieu, qu’à lui seul il devait compte de ses actes et que le peuple était fait pour lui.
- Faut-il s’étonner si le duc de la Feuillade pousse l’adulation jusqu’à entretenir des cierges allumés devant le buste de Louis XIV ?
- Que sera l’idole? un monstre d’égoïsme. Qu’est la conséquence ? quarante années de guerre, la proscription pour un demi-million de Français, coupables seulement d’une noble indépendance religieuse ; puis la ruine économique, la famine et la honte.
- Et le roi-soleil (soleil de clinquant !), qui pensait éblouir l’Europe, disparut à son déclin dans un nuage de sang, de deuil et de corruption.
- Signalons en passant son acte de contrition, sa condamnation même, sortie de sa propre bouche à son lit de mort, alors que d’une main défaillante il plaçait la couronne sur la tête de son arrière-petit-fils : « Mon fils, j’ai trop aimé la guerre, ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que j’ai faites. »
- Aveu tardif, conseil inutile !
- Le successeur de ce potentat dont la folle ambition avait précipité sur la France tant de désastres, mettra le comble aux malheurs de notre infortuné pays et appellera,par l’excès même de son égoïsme, de ses fautes, que dis-je ? de ses crimes, une sanglante réaction. Le peuple, dans l’explosion de sa
- colère trop longtemps contenue, frappera sans pitié, aveuglément parfois.
- Louis XV prévoyait tout cela, quand il osa dire : « Après moi le déluge ! ». Les événements se précipitaient ; des guerres injustes entreprises par la volonté des favorites, la perte de notre marine, de nos colonies, la ruine de notre commerce,l’accrois sement de notre dette, la corruption du roi et des grands, tout cela, joint aux écrits des économistes, ébranlait jusque dans ses fondements l’édifice social au sommet duquel trônait encore la royauté.
- Et cette royauté avilie, tombée dans la fange, s’évanouit devant l’apparition radieuse d’une autre royauté, celle de l’esprit et du droit, avec le? Voltaire, les Jean-Jacques, les Montesquieu et les Diderot.
- La monarchie avait fait la guerre, avait vécu de la guerre, pour ainsi dire ; la Révolution fit aussi la guerre ; mais quelle guerre?
- Citons encore Michelet : « Dans cette terre (le Champ de Mars) est mêlée profondément la sueur de ceux qui, dans un jour sacré, ont soulevé ces collines, le jour où, réveillées au canon de la Bastille, vinrent du nord et du midi s’embrasser la France et la France; le jour où trois millions d’hommes, levés comme un homme, armés, décrétèrent la paix éternelle. »
- « Ah ! pauvre Révolution, si confiante à toi. premier jour, tu avais convié le monde à l’amour et à la paix... « O mes ennemis ! disais-tu, il n’y a plus d’ennemis ! » Tu tendis ta coupe à boire à la paix des nations. Mais ils no l’ont pas voulue.
- « Et lors même qu’ils sont venus pour la frapper par surprise, l’épée que la France a tirée, ce fut l’épée de la paix. C’est pour délivrer les peuples, pour leur donner la vraie paix, la liberté, qu’elle frappa les tyrans. Dante assigne pour fondateur aux portes de l’enfer l’Amour éternel. Ainsi sur son drapeau de guerre, la Révolution écrivit : La Paix.
- « Ses héros, ses invincibles, furent, entre tous, les pacifiques. Les Hoche, les Marceau, les Desaix et les Kléber sont pleurés, comme les hommes de la Paix, des amis et des ennemis, pleurés du Nil et du Rhin, pleurés de la guerre elle-même, de l’inflexible Vendée.
- « La France s’était fiée si bien à la puissance de l’idée qu’elle fit ce qu’elle pouvait pour ne pas faire de conquête. Tout peuple ayant même besoin, la liberté, poursuivant le même droit, d’où pouvait naître la guerre ? La Révolution, qui n’était dans son principe que le triomphe du droit, la résurrection de la justice, la réaction de l’idée contre la force brutale, pouvait-elle, sans provocation, employer la violence ?
- « Ce caractère profondément pacifique,bienveillant de la Révolution, semble un paradoxe aujourd’hui. Tant on ignore ses origines, tant sa nature esc méconnue, tant la tradition,au bout d’un temps si court, se trouve déjà obscurcie '
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- « Les efforts violents,terribles, qu’elle fut obligée de faire, pour ne pas périr, contre le monde conjuré, une génération oublieuse les a pris pour la Révolution elle-même.
- « Et de cette confusion, il est résulté un mal grave, profond, très difficile à guérir chez ce peuple : l’adoration de la force.
- « La force de résistance, l’effort désespéré pour défendre l’unité, 93... Ils frémissent,et ils se jettent à genoux.
- « La force d’attaque et de conquête, 1800, les Alpes abaissées, puis la foudre d'Austerlitz... Ils se prosternent, ils adorent. »
- Vous le voyez donc, la Révolution était l’incarnation du droit ; elle revendiquait la liberté pour tous les peuples ; mais les peuples ne l’ont pas compris,et les tyrans,les seuls qui fussent menacés par ce grand mouvement de rénovation, ont fait cause commune contre nous ; de plus, l’oubli des principes de la Révolution nous valut Bonaparte, quinze années de guerre,des hécatombes humaines, la conscription, l'enrôlement forcé des bossus, des boiteux et des borgnes, le sang généreux des Français versé sur les champs de bataille au service d’une cause inique, enfin l’invasion, le démembrement territorial et la restauration d’une odieuse monarchie.
- En 1848, même oubli, mêmes conséquences : un second Bonaparte, la guerre encore et toujours la guerre ; puis la catastrophe de 1870 qui aboutit à une nouvelle mutilation de notre territoire.
- Mais, arrêtons-là cette revue rapide et nécessairement incomplète des maux occasionnés par l’égoïsme ; tant de dures leçons n’ont pu corriger les hommes, et nous pourrions constater, par l'examen des faits actuels, qu’ils n’ont rien appris ni rien oublié.
- Pourquoi donc, puisqu’ils sont nés frères, et que leurs efforts doivent tendre vers une même fin, ne se sont-ils pas encore tendu une main amie pardessus les frontières et .n’ont-ils pas proclamé la République universelle? Hélas ! il faut bien l’avouer c’est que leur avancement moral ne les a pas encore rendus dignes d’un tel bonheur.
- Un jour viendra cependant où les peuples, par l’instruction, par l’éducation, seront capables de se gouverner eux-mêmes et de se passer de maîtres : ce jour là, bien pénétrés de leurs véritables intérêts, ils feront rentrer dans le rang les bergers qui les tondent.
- Car les peuples sont la force, ils sont le nombre et ils sont le droit, et lorsque leur volonté, guidée par une raison plus saine et un jugement plus éclairé, les placera dans la voie de la justice et de la vérité ; lorsque l’ouvrier des usines et des champs et l’ouvrier de la pensée, unis dans un même effort vers le progrès, travailleront en frères au bonheur de leur patrie ; lorsque les nations à
- leur tour, s’inspirant de leurs seuls intérêts, feront converger les efforts individuels vers le bien de la grande patrie, de l’humanité, les despotes iront rejoindre dans l’éternel oubli les divinités de la fable et du paganisme.
- Alors, véritablement, le droit sera devenu la force, et l'humanité tout entière mettra en pratique cette belle maxime inscrite en tête des statuts de la société de Paix de Genève :
- a Si tu veux la paix, prépare la justice et la liberté ! »
- Pour terminer cette causerie,je vais vous donner lecture de deux articles de journaux qui m’ont paru dignes de votre attention. Le premier, du Radical, vous montrera à quoi aboutissent les découvertes scientifiques dans l’état actuel des sociétés ; le second, de la Lanterne, est surtout remarquable par le tableau qu’il fait des conséquences de la paix armée.
- M. Locqueneux lit ensuite un article fort intéressant, spirituel autant qu’humouristique,intitulé « Maudite science » paru dans le Radical du 31 août dernier et dû à la plume de M. Vuillaume.
- Il termine par la lecture d’un article de la Lanterne du samedi 1er septembre 1888 ayant pour titre : « Les Maîtres du Monde ».
- L’auteur montre que l’Europe tient à l’heure actuelle et en permanence huit millions d’hommes sous les armes ; qu’elle en a quatorze millions en seconde ligne ; que l’entretien de cette masse d’hommes,y compris le travail qu’ils sont empêchés de faire,coûte annuellement vingt-sept milliards!!! Il montre les terribles conséquences d’une pareille situation et en profite pour comparer celle toute différente des États-Unis qui, ayant licencié presque toute leur armée après la terrible guerre de sécession, ont maintenant entièrement liquidé les dépenses de cette guerre. Il fait voir cet heureux pays dédaignant les splendeurs militaires de la vieille Europe, étendant son empire chaque jour par le défrichement de nouveaux territoires,voyant sa population s’accroître de 500.000 âmes par an. Aujourd’hui, l’Amérique nourrit une partie de l’Europe,elle y déverse ses produits de toute nature en immenses quantités, « si bien que les nations « militaires et conquérantes arrivent à l’extrême « faiblesse par la dépense et par la ruine, tandis « que ce peuple de marchands et de laboureurs, « pour peu que la situation se prolonge, tend à « devenir le maître du monde. »
- Quel sujet de méditations ! Cela ne vaut-il pas la peine que les gouvernants et les rois eux-mêmes y réfléchissent.
- La séance est levée à 9 h. 20.
- Le Secrétaire, E. Sarrazin.
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- CONGRÈS INTERNATIONAL
- de la Ligne de la Paix et de la Liberté.
- Le vingt-deuxième congrès de la paix s’est tenu à Neuf-châtel, le 9 septembre.
- Dès neuf heures du matin, la belle salle du tribunal à rhôtel—de-ville était comble.
- Au fond de la salle, au-dessus du Président, apparaît la bannière aux sept couleurs de la Ligue internationale de la paix et de la liberté. Elle porte ces mots en lettres blanches : « Les États-Unis d’Europe ».
- Treize sociétés de la paix des deux mondes étaient représentées par délégation directe ou indirecte.
- La Société de la Paix du Familistère, les Jeunes Amis de la Paix de Nîmes, et beaucoup d’autres avaient envoyé leur adhésion, leurs bons souhaits et leurs regrets de n’avoir pu venir au Congrès.
- La séance a été ouverte par M. Comtesse, membre du gouvernement cantonal, qui a souhaité la bienvenue aux hôtes étrangers et fait un éloquent tableau de la situation actuelle de l’Europe.
- Les États unis d'Europe ont publié en partie ce remarquable discours. Nous leur empruntons le passage suivant qui a vivement impressionné l’auditoire :
- « Les hommes de guerre, les diplomates, les hommes d’État, tous ceux qui méditent sur cette situation, qui calculent les ressources limitées dont disposent les divers pays de l’Europe et les charges qu’ils doivent aujourd’hui supporter, envisagent que ces charges ont atteint une proportion qui ne peut être dépassée sans épuiser les forces productives de l’Europe, sans aboutir à un appauvrissement général, à des souffrances et à des misères intolérables qui provoqueront infailliblement un soulèvement social. Le feld-maréchal de Moltke et M. de Bismarck ont eux-mêmes reconnu, dans des discours que personne n’a oublié, l’impossibilité de continuer plus longtemps, sans tuer la prospérité financière, industrielle, commerciale d’un pays, les dépenses que nécessitent le maintien des effectifs de guerre et les exigences croissantes des armements et de la science militaire.
- Il faudra donc bien sortir de cette situation qui ne peut se prolonger sans danger et sans crime, il faudra bien trouver une solution, et cette solution ne peut être cherchée que dans un état moins imparfait, moins précaire des relations internationales, cette solution ne peut être que celle que nous indiquons et que nous préparons, c’est-à-dire l’adoption d’un Code international posant les principes de l’arbitrage pour le réglement des conflits internationaux et déterminant les règles de la procédure à suivre, et, en second lieu, l’institution d’un tribunal arbitral. Cette solution est la seule qui puisse permettre aux divers États d’échapper à la ruine financière et à l’appauvrissement auxquels nous conduit tout droit le système actuel. »
- En terminant, l'orateur a rendu hommage au dévouement et à la science de M. Lemonnier, fondateur de la Ligue.
- ! Celui-ci a répondu à ces cordiales paroles. Il a démontré, j par la citation de nombreux faits, que ce que plusieurs appellent utopie est déjà passé en actes. Il a raconté le projet de genèse du premier traité d’arbitrage permanent entre la Suisse et les Etats-Unis, et exposé les démarches faites auprès du gouvernement français pour l’élaboration d’un traité d’arbitrage entre la France, l’Amérique et l’Angleterre. Cent députés, vingt sénateurs ont présenté aux Chambres françaises une pétition couverte de 2.000 signatures. L’objet de cette pétition viendra bientôt en discussion devant le Parlement.
- Le même mouvement se produit dans les pays Scandinaves; l’œuvre marche et l’orateur ne doute pas que l’on n’arrive prochainement au but.
- Certes, ajoute-t-il, ce ne sont point là des utopies : ce sont des faits acquis. La barrière entre l’État de guerre et l’Etat juridique est donc franchie, et ce premier pas, c’est à la Suisse, c’est à la Confédération helvétique que revient l’honneur de l’avoir fait !
- Une véritable ovation a été faite à l’admirable vieillard qui a rendu à la cause de la paix de si grands services, et garde, en dépit de ses quatre-vingt-deux ans, son intelligence verte, claire, lucide, sa parole pleine de charmes et d’attraits.
- L’assemblée a constitué ensuite son bureau et appelé à la présidence M. Ëlie Ducommun, secrétaire général de la Compagnie du chemin de fer du Jura-Berne-Lucerne.
- Quatre questions étaient à l’ordre du jour :
- 1° Le droit de guerre et le problème de la paix ;
- 2° Le Congrès universel de la Paix, à Paris, pendant l’Exposition ;
- 3° La paix par l’éducation ;
- 4° L’œuvre de la presse dans la propagande pacifique.
- Voici le texte de la résolution adoptée sur la première question :
- Considérant que tout Acte de guerre est en soi une violation du respect dû à la personne humaine, et a pour objet et, pour but une destruction de vie humaine ou de travail humain ;
- Considérant que tout droit positif doit être une application de la Morale ;
- Considérant qu’il n’y a pas deux Morales et que les mêmes principes qui doivent régler les relations des individus entre eux, doivent régler les relations des nations entre elles ;
- Considérant que les œuvres de guerre vont directement à l’encontre des principes de Coopération, de Solidarité, d’Association, hors desquels il n’y a pas de Société humaine ;
- Considérant qu’il est de principe que, hors le cas de légitime défense, nul ne peut se faire justice à lui-même ;
- Que la seule raison qui puisse expliquer l’emploi du mot Droit de guerre et la pratique des coutumes barbares qui aujourd’hui encore sont décorées de ce nom, est l’impossibilité où sont actuellement les peuples de maintenir et de défendre leur Autonomie autrement qu’en recourant à ces procédés ;
- Considérant que les principes qui viennent d’être rappelés
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- font à tous et à toutes le devoir de travailler à rétablissement progressif d’un système international qui assure pacifiquement cette autonomie à tous les peuples, petits ou grands, faibles ou forts.
- Par ces motifs : l’Assemblée
- Affirme pleinement le principe de l’Autonomie de la personne humaine et, par conséquent, de l’Autonomie des peuples ;
- Nie le Droit de guerre ;
- Condamne tout emploi des actes de guerre, hors le cas de légitime défense, et rappelle que ce principe a déjà été affirmé par la Ligue dans ses précédents Congrès, comme étant la base du droit pénal et du droit international public ;
- Signale de nouveau la fusion des principes de la fédération et de l’arbitrage, comme la voie la plus courte el la plus sûre pour passer, par la conclusion de traités internationaux, de l’état de guerre à l’état.juridique ;
- Maintient à l’ordre du jour des Amis de la paix et de la liberté la recherche permanente des moyens par lesquels l’Autonomie de chaque peuple peut recevoir de la paix une garantie plus efficace que la garantie que la Diplomatie demande encore aux pratiques qu’entraîne, sans les rendre légitimes en elles-mêmes, l’exercice de ce qu’on appelle le droit de guerre.
- La résolution se termine par des félicitations au gouvernement helvétique et aux sociétés de la paix qui ont pris l’initiative de propositions d’arbitrage.
- Les débats et résolutions touchant la deuxième question ont fait connaître qu’une place a été faite aux sociétés de la paix dans la Société d’économie sociale de l’Exposition universelle et que toutes les sociétés de la paix du monde seront convoquées à un congrès universel en 1889, à Paris. Là seront discutées les questions d’arbitrage international, but poursuivi par la Ligue de la paix.
- La troisième question à l’ordre du jour : « La paix par l’éducation », a été élégamment exposée par M. Revoz, quia conclu en émettant le vœu qu’un conseil permanent et international d’éducation fût constitué, de concert avec les Sociétés de la paix des deux mondes, pour réformer l’éducation contemporaine dans le sens des idées de paix, de liberté, de jusiice.
- Après une discussion animée, l’assemblée, vu l’importance de la question, a décidé d’en ajourner la solution jusqu’au prochain congrès.
- Enfin M. Umilta a présenté, au nom de l’Union lombarde, le rapport sur la quatrième question : « L’œuvre de la presse dans la propagande pacifique. » Les conclusions de ce rapport, tendant à la formation d’une caisse centrale au service de la propagande par la presse des idées d’arbitrage et de paix, ont été adoptées.
- Le Président, M. Ducommun, a clôturé le congrès par un remarquable discours dans lequel il a fait 1 historique des féconds travaux de la Ligue.
- CHRONIQUE DE LA PAIX
- ETATS-UNIS
- Résolutions.— Le journal les Etats Unis d'Europe publie les Résolutions votées le 12 août dernier par the Dutchess Çounty peace Society. Voici les principales ;
- « Que la justice, la liberté, la tempérance, la charité et l’amour soient nos vraies armes, qu’elles assurent partout une paix permanente ;
- « Que les traités d’arbitrage permanent proposés entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et tous les pays civilisés soient le plus tôt possible adoptés et deviennent des Lois permanentes ;
- « Que la présente administration du gouvernement des Etats-Unis mérite les remerciements des Sociétés de la paix, que non-seulement le président Gleveland, mais aussi tous les esprits éclairés, à quelque parti qu’ils appartiennent, soient remerciés pour avoir provoqué une Conférence de la paix, en 1889,entre les Etats-Unis d’une part, et les autres Républiques de l’Amérique et l’empire du Brésil de l’autre. »
- Par une Résolution spéciale l’Assemblée envoie ses remerciements au président Gleveland et à son Administration pour avoir convoqué un Congrès de la paix, elle insiste pour que M. Alfred H. Love, de Philadelphie, soit désigné comme membre de ce Congrès.
- NOUVELLE-ZÉLANDE
- La Nouvelle-Zélande à l'Exposition de
- 1889.— Le gouvernement colonial de la Nouvelle-Zélande, qui avait d’abord hésité à prendre part à l’Exposition universelle de Paris, vient de décider qu’il y participera
- Il a désigné, pour le représenter officiellement, trois commissaires.
- L’initiative privée se montre disposée à se joindre au gouvernement et, déjà,la Chambre de commerce de Wellington s’est prononcée favorablement.
- BELGIQUE
- Sanatorium international. — Le colonel baron Lahure, du corps de l’état-major belge, a entrepris, il y a environ trois mois, une expédition dont le but serait de rechercher un emplacement favorable à une institution internationale sur un point du littoral voisin de la région saharienne, une sorte de vaste sanatorium, pouvant servir d’abri et de relai aux voyageurs, missionnaires et savants qui se dirigent au centre de l’Afrique. L’idée en serait née en Belgique et aurait reçu le patronage de plusieurs très hautes ' personnalités du pays.
- La réalisation d’un pareil projet international, ajoute le correspondant du journal belge, ne pouvait se faire naturelle-1 ment, sans l’acquisition de quelque territoire neutrejC^est-à-dire
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- inoccupé par des Européens. C’est à la recherche d’un territoire remplissant ces conditions et présentant, de plus, des avantages climatériques tout à fait exceptionnels que voyagent, suivant mes informations, M. le baron Lahure et ses compagnons.
- La paix armée.
- ALLEMAGNE
- Champ de bataille.— Visiter un champ de bataille est une chose horrible. Il est imposable de décrire les épouvantables blessure'qui s’otf eut au i egard.
- La guerre est, malgré tout, quelque chose de terrible, et celui qui la provoque d’un trait de plume sur la table verte ne sait pas ce qu'il provoque.
- (Journal de Frédéric III)
- RUSSIE
- Un nouveau canon monstre, commandé par le gouvernement russe à l’usine Krupp, est attendu ces jours-ci à Kronstadt. Il pèse 83,425 kilos, a une longueur de 15 mètres à peu près et un calibre de 13 1/2 pouces (44 cent, près). Le projectile aura un poids de 580 kilos, la charge pèsera 160. Chaque coup tiré parce nouvel engin coûtera 840 francs si le projectile est en fonte, et 3,360 francs s’il est en acier.
- FRANGE
- Le budget extraordinaire de la guerre. —
- M. de Freycinet, conformément au désir exprimé par la commission du budget au cours de la session dernière, a dressé le plan des travaux auxquels doit faire face le budget extraordinaire de la guerre nouveau qui a été inauguré en 1887.
- On sait que, dés cette époque, lorsque la fabrication du nouveau fusil Lebel s’est posée, on a fait entrevoir que ce renouvellement de nos armes portatives ne serait pas une opération isolée et qu’il faudrait effectuer les travaux de réfection ou de perfectionnement de nos autres moyens de défense dont le progrès de la science a révélé la nécessité.
- La commission actuelle du budget, avant de s’engager à voter le budget extraordinaire de la guerre pour 1889,a voulu savoir dans quelle voie on allait s’engager et quel serai*1 le chiffre approximatif des nouveaux sacrifices pécuniaires qu’on allait imposer au pays.
- M. de Freycinet a mis à profit les vacances qui s’achèvent, pour dresser le programme exact des travaux et c’est cet état qu’il vient de soumettre à M. Ribot, rapporteur du budget extraordinaire de la guerre. M. Ribot l’a communiqué dès hier à la commission du budget.
- Nous pouvons faire connaître les chiffres généraux du travail du ministre.
- M. de Freycinet distingue entre les dépenses à engager 1
- immédiatement et celles qu’il réserve actuellement, mais qu’il fait entrer dans les prévisions futures.
- Les dépenses à engager s’élèvent à. . 912.912,000 fr.
- Les dépenses réservées s’élèvent à . . 152.450,000
- Boit au total. . 1.065.362.000 fr.
- Il importe de remarquer que le budget extraordinaire nouveau est ouvert depuis 1887.
- On a déjà voté pour 1887 et pour 1888 une somme totale de 228 millions. Il resterait donc à demander au Parlement, sur les 912 millions à engager immédiatement 684 millions.
- Pour 1889, le ministre demande 134 millions sur ces 684.
- Outre les graves questions techniques que soulève le plan de M. de Freycinet, il faut entrevoir l’importante question financière qui est la conséquence de ce plan, c’est-à-dire la détermination des moyens par lesquels il conviendra de faire face à ce milliard de dépenses nouvelles qu’exige le soin de la défense nationale.
- * *
- Le Gymnote.— Tel est le nom du nouvel instrument de destruction et de mort que l’on vient d’expérimenter à Toulon, en présence du préfet maritime et de tout le corps des officiers.
- Le nouvel engin destructeur réunit, paraît-il, des conditions de locomotion, des moyens de direction et d’habitabilité qui font de lui le premier bateau sous-marin vraiment pratique du monde entier.
- Le bateau placé en observation sur un point quelconque de la côte et surveillant l’horizon pourra signaler un cuirassé ou un croiseur longtemps avant d’être aperçu, et grâce à un mouvement d’immersion opéré aisément, sans secousse ni trépidation, disparaîtra sous l’eau et attaquera l’ennemi sans craindre les canons et en passant sous les filets Bullivant.
- Arrivé sous la quille du bateau visé, deux petites torpilles munies de flotteurs et communiquant au Gymnote par un fil électrique iront d’elles-mêmes se fixer contre le navire ennemi, Le Gymnote s’éloignera alors à une distance suffisante et | déterminera l’explosion.
- *
- * *
- Boutade d’Aurélien Scholl. — Elle ne manque pas de justesse cette boutade : Les conditions de la guerre seront, d’ici à quelques années, tellement modifiées, qu’on en est à se demander s’il est bien nécessaire de se protéger par les moyens employés jusqu’à ce jour.
- U est certain que nous touchons à la navigation aérienne ; le secret est entrevu, cela biûie, comme on dit aux jeux innocents.
- Alors, plus d’armées, plus de flottes. Un ballon amené sur l’état-major de l’ennemi, sur son escadre, sur son arsenal, n’aura qu’à laisser tomber quelques bombes au-dessous de lui pour réduire à néant la puissance la plus formidable,
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- Que fera-t-on ? Il faudra se battre en l’air. Il y aura des ballons croiseurs, des ballons cuirassés, des ballons à éperon, des ballons torpilleurs.
- Déjà que d’éléments nouveaux ! des chiens de guerre, des pigeons employés des postes, des vélocipèdes, des téléphones...
- Puis, aucun peuple ne sera bientôt assez riche pour faire la guerre.
- La statistique établit que, en 1877, entre les Russes et les Turcs, il a fallu trente mille coups de fusil et quatre-vingt-sept coups de canon pour tuer un homme !
- L’Uniou latine.
- Amilcare Cipriani vient de lancer l’appel suivant dont le but est la constitution d’une ligue pour l’union des peuples latins :
- Citoyen,
- La France, ce grand foyer de la Révolution et de la liberté, ce centre intellectuel du monde, est mise en joue par les rois ; elle est menacée d’être envahie, foulée aux pieds, démembrée. Les Bismarck, les Crispi, les Kalnoky s’efforcent de la provoquer chaque jour au nom de leurs maîtres ; ils voudraient que le centenaire de la grande Révolution qui inaugura les droits de l’homme fût le dernier jour de sa liberté, que le tocsin de la Révolution qui mit en fuite les têtes couronnées fût le glas des peuples,que la Marseillaise, cet hymne sublime qui appela les opprimés à la révolte contre leurs oppresseurs, fût le chant funèbre de la France et de l’Europe révolutionnaire.
- Le finis Poloniæ est là pour nous apprendre de quel crime sont capables les rois. N’attendons donc pas qu’un second crime soit consommé. N’attendons pas qu’à côté du cercueil de la malheureuse Pologne gise celui de la grande France. Le finis Francise serait le deuil du monde, serait la fin de la liberté, de la fraternité, des espérances de tous les peuples.
- Le gouvernement italien, issu de la Révolution, a assumé le rôle infâme d’agent provocateur ; il s’est fait l’instrument servile du chancelier allemand ; il s’est mis à l’avant-garde de l’armée de Guillaume pour combattre un peuple frère.
- La servitude du peuple français, c’est l’esclavage du peuple italien et de tous leurs frères de race latine. Il appartient donc à ces peuples, à tous ceux qui ont gardé vivant, dans leur cœur, le souvenir de la Révolution, à tous les amis de la justice et de la liberté, de s’unir pour empêcher que la conspiration des rois ne soit consommée, que des peuples frères n’aient lutté d’héroïsme sur les champs de bataille que pour aboutir à cimenteries trônes de leurs plus terribles ennemis.
- Non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas. Le sang versé à Magenta, Palestro et Solférino, à Dijon, Nuits et Talant, a créé entre ces peuples un lien qui ne sera jamais brisé, et il nous impose à tous le devoir d’unir tous nos efforts pour écarter un conflit menaçant.
- A cet effet, un comité central de l’union latine se constitue à Paris. Son but est de combattre, par tous les moyens possibles, les manœuvres loyolesques de nos communs ennemis, de dissiper les malentendus que ces manœuvres ont déjà
- créés, de maintenir enfin l’indissoluble union des peuples de race latine, par une propagande incessante et, au besoin, par une action énergique, résolue à faire face à toutes les éventualités, même les plus, extrêmes.
- Le danger est imminent, les armes sont prêtes, la mèche est allumée. N’attendons pas que le commandement de feu soit donné. Organisons-nous, serrons les rangs, armons-nous et soyons prêts à combattre, si nous ne vouions pas être la proie des rois. Que les Italiens n’attendent pas que leur gouverner ment les ait déshonorés, en les traînant à une -guerre qui salirait leur grande histoire, leurs gestes héroïques, leur avenir.
- Unissons-nous et à la conspiration des rois opposons l’union des peuples opprimés ; avant tout, l’union des peuples de race latine. Amilcare Cipriani.
- La Ligue Franco-Italienne.
- Au moment du passageàRome de l’empereur Guillaume Fassociation irredentiste Giovanni Prati de Rome, qui compte un grand nombre d’adhérents, a voté en assemblée générale, à l’unanimité, un ordre du jour protestant contre la triple alliance, affirmant le droit national sur les terres italiennes opprimées par la domination autrichienne, exhortant la jeunesse à en hâter la délivrance. Elle a, en outre, envoyé un salut fraternel au peuple français, qui est aujourd’hui en butte à la haine de la réaction européenne.
- Les adhérents de la Ligue franco-italienne, de Paris, se sont réunis au siège de l’association des correspondants de journaux étrangers sympathiques à la France et ont voté, à l’unanimité, l’ordre du jour suivant : « Les membres de la ligue franco-italienne remercient l’association Giovanni Prati de ses sympathies envers la France, lui envoient,avec leurs saluts fraternels, l’expression de leurs sentiments de solidarité et comptent sur son dévouement à la cause franco italienne pour empêcher, de concert avec eux, une lutte fratricide entre les deux peuples. »
- La Ligue, dont le siège provisoire est 5, rue de Provence, vient de nommer un comité de direction composé du général Türr, de MM. Delattre, Douville-Maillefeu, Montaut, J. Gaillard, députés; Cahat, ancien colonel; Thiaudière, Destrem, deCastrone,deRienzi, Raqueni, Resasco, Musset, Innocent!, Corner, Madrassi, Gandoifl, Rubini, Rotulo.
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- « Solution de tous différends entre nations comme entre individus.— Y a-t-il au monde quelque chose qui soit moins utopique, en effet, que cette simple résolution ?
- Gomment, il n’y a pas beaucoup de siècles de cela, en France, une féodalité régnait : comté, duché, marquisat, baronnet se faisaient la guerre, bataillaient en tout et pour tout et à toutpropos de ! bottes ; mille familles ne pouvaient vivre en paix à côté de mille autres familles ; être né Normand et » être né Breton, c’était être nés ennemis ; autant de
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- groupes, autant d’intérêts divers : et les intéressés ne tranchaient leurs différends que par par l’effusion de sang... Eh bien! cet état barbare s’est anéanti si étonnamment, qu’aujourd’hui 40 millions d’individus vivent sous une même loi, animés de la même foi, de la même croyance à l’indestructible lien social qui les unit. Et l’on s’arrêterait là ?
- Ah ça ? et de ceux qui croient à la généralisation forcée de cet ordre de choses et de ceux qui le nient... de quel côté sont les fous ? ----------------------- «> . .----------------------
- L’arbitrage International.
- Conférence de M. Gaillard député de Vaucluse
- L’association des Jeunes Amis de la Paix de Nîmes poursuit sans relâche sa propagande pacifique et les résultats qu’elle obtient, malgré les tristesses et les égarements du militarisme européen, ne sont pas faits pour la décourager dans son œuvre de justice et de fraternité. A l’indifférence, à l’hostilité qui avaient accueilli sa fondation et ses premiers efforts, succède un sentiment de vif intérêt et de sympathie générale. La conférence qu’est venu faire à Nîmes M. Gaillard, député de Vaucluse en est une preuve évidente
- Cette conférence, donnée sous le patronage des Jeunes Amis de la Paix et avec l’appui de la Bourse du travail, au profit de l’œuvre des Concours d’apprentissage, avait été annoncée pour le mercredi 19 septembre, à 8 h. et demie du soir. Dès 8 1/4 plus de 1800 personnes avaient envahi la vaste chapelle de l’ancien Lycée et occupé toutes les places disponibles. Cependant la foule des nouveaux arrivants grossissait sans cesse ; les premières, puis les secondes tribunes regorgent bientôt d’auditeurs, et près de 2.000 personnes doivent renoncer à pénétrer dans la salle dont l’accès est depuis longtemps impossible.
- M. Gaillard a la parole.
- Les amis de la paix, dit-il en substance, ne veulent pas énerver la France; ils veulent avant tout, assurer la défense de la patrie. Mais ils parlent de justice là où règne la guerre ; ils demandent que les conflits entre nations soient jugés comme les conflits entre particuliers, pour éviter le mal que fait la guerre : le sang, les incendies, les orphelins, la ruine, etc...
- Mais si la guerre, à la suite d’une agression, est un devoir de défense nationale, l’état barbare qui n’existe plus entre particuliers, doit cesser d’exister entre nations. De là, nécessité de l’arbitrage international.
- L’orateur rappelle les théories de plusieurs hommes d’Etat ou publicistes éminents sur la guerre : de Molke et de Maitre, qui disent que sans la guerre l’humanité tomberait dans le matérialisme; le lieutenant colonel
- Hénebert, l’auteur de l’«Europe sous les armes ; le major allemand Foudelslof qui a écrit « la Nation armée et assuré que l’Allemagne, au milieu de l’Europe, a à poursuivre un idéal de civilisation et que, pour cela, il faut faire la guerre. Bismarck enfin ajoute que quand une nation cesse de prendre, elle commence à rendre. Il est difficile de concilier ces théories qui sont le produit de l’ignorance.
- Or, quels sont les résultats de la guerre? De 1792 à 1873, la guerre a coûté 14 millions de cadavres européens et mille milliards de francs. Chaque année, elle tue la 540e partie de la population terrestre, soit 213,000 cadavres par mois ! soit 700 par jour ; si tous ces cadavres se levaient et marchaient en rangs serrés, ils formeraient une colonne deux fois plus longue que la route de Lille à Marseille.
- Le bilan des pièces decentsousn’estpasplusgai. Ainsi, pour 1887, le budget ordinaire de la guerre est en France de 974 millions ; si à ce chiffre on ajoute 1286 millions, montant de l’annuité de la dette publique créée par les guerres passées, on obtient un total de 2300 millions, soit 6 millions par jour, 4000 fr. par minute. La guerre de 1870 seule a coûté 12 milliards sans compter une somme équivalente pour les pertes subies par le commerce et l’industrie ;elle nous coûte encore chaque année 584 millions.
- Conséquence : alors que la Suisse paie 17 francs d’impôts par tête d’habitant et par an, le Français, lui, paie 104 fr. par tête et par an, sans compter les droits d’octroi. Les guerres passées coûtent 15 milliards par an à l’Europe dont l’ensemble des budgets est de 18 milliards seulement.
- Et alors, on ne fait pas de routes, pas de canaux, pas d’hôpitaux, pas de maisons de retraites pour les ouvriers, pas de caisse de secours, rien. Tout est consacré à faire des veuves et des orphelins.
- La paix armée exige des dépenses énormes, le renouvellement constant et l’augmentation perpétuelle du matériel de guerre. Les armements à outrance entraînent les budgets à outrance. Alors l’argent manque et la surproduction des produits industriels s’ensuit. De là, le malaise économique qui ira toujours en s’aggravant, parce que l’Amérique, l'Australie, les Indes, où il n’y a pas de guerre, où la population s’accroît dans des proportions énormes, envahiront bientôt l’Europe de leurs habitants comme elles l’envahissent de leurs produits.
- Quandila eu ainsi expliqué, avec une foule de détails et d’anecdotes,le péril qui nous menace par suite de l’état de guerre ou de paix armée, l’honorable député de Vaucluse avait conquis toutes les sympathies à la cause qu’il défend avec tant de chaleur, de conviction et d’éloquence. Aussi lorsque,après avoir cité les divers cas, — et ils sont nombreux,—où l’arbitrage international avait évité la guerre, il a exprimé l’espoir que cet arbitrage serait un jour la règle commune des nations, tout le monde a applaudi le jeune et vaillant conférencier qui a parlé pendant deux heures sans occasionner la moindre fatigue à son auditoire.
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- BIBLIOGRAPHIE
- Éclairé et pénétré des vues de la philosophie la plus haute, tout vibrant de sentiments patriotiques et humains, le Droit de la. guerre (1) de l’éminent professeur Emile Acollas, est, en outre, le résumé le plus substantielle plus complétée plus succinct, le plus précis et le plus clair des droits et des obligations de chacun en temps de guerre; indispensable aux diplomates de profession, à tous les officiers de terre et de mer, ce petit livre s’adresse à tous les Français, il s’adresse à tous ceux qui, en tous pays, peuvent être appelés à concourir par les armes ou autrement à la défense de la Patrie; aussi a-t-il été accueilli, à l’étranger comme en France, avec une faveur telle qu’une lre édition s’est trouvée épuisée en quelques semaines.
- Des bonnes feuilles de la seconde qui nous sont communiquées, nous extrayons les passages suivants :
- LE DROIT DE LA GUERRE
- a Nous avons conservé de notre ancien état de fauves ce débris infâme, la guerre... » (Philosophie delà Science politique^.
- IDÉES GÉNÉRALES
- Le Droit est une règle de raison et de justice, le Droit est une règle de liberté ; il est aussi une règle de paix et d’harmonie.
- Peut-il y avoir un droit de guerre?
- Il existe des coutumes auxquelles les nations,dites civilisées, se conforment plus ou moins scrupuleusement lorsque la guerre éclate entre elles ; il existe aussi des préceptes relatifs à la guerre que l’on a plus ou moins coordonnés en une sorte de doctrine ; mais la question que nous venons de poser est à une autre hauteur, et ce que nous avons à examiner ici, c’est si, au point de vue de l’Idée actuelle du Droit, il peut exister un droit de la guerre.
- Selon notre conception actuelle, le Droit c’est la règle de raison reconnaissant à chacun et consacrant pour chacun la faculté de mouvoir son activité aussi pleinement qu’il le veut, aussi pleinement qu’il le peut ; dans cette notion résident, pour les individus humains, le principe et la fin de tout droit, et ce n’est qu’éclairé par elle que le Droit tout entier, sous quelque aspect qu’on l’envisage, peut être construit à la méthode scientifique.
- Or, tant que l’on ne considère les hommes que dans leurs rapports individuels, si un conflit s’élève entre eux, si l’un réclame ou de vive force prétend s’attribuer ce qui est le Droit de l’autre, les deux fussent-ils membres même de deux sociétés, de deux États différents, un juge est là, en général, qui dira le dicit et saura résoudre le conflit.
- Toutefois, et en laissant de côté les difficultés qui peuvent se rencontrer pour le national d’un pays à faire protéger son
- /i) En venteà la librairie Charles Delagr.tve,15 rue Soufflot Paris.
- droit par les juges d’un autre pays, il y a un cas où, en tous pays, la contestation du droit est de telle nature que,nationaux comme étrangers, sont réduits à se protéger eux-mêmes et, pour y parvenir, à user de leur propre force. Ce cas est celui de la légitime défense.
- Que si, passant de l’homme individuel aux collectivités d’individus humains que l’on appelle les nations, nous supposons que c’est entre deux de ces collectivités que le conflit s’élève, et que tous les moyens d’influence morale propres à amener une entente aient été épuisés, comme il n’y a pas, au-dessus des nations, un juge qui puisse leur imposer sa décision, ce qui reste l’unique ressource pour la nation qui entend contraindre l’autre, c’est le recours à la force — et la guerre.
- Mais d’abord, est-il possible, en dehors des faits, d’indiquer un signe qui permette de distinguer les guerres justes des i guerres injustes ? Assurémeut, car la règle du juste n'est pas différente pour les individus constitués en corps de nation et pour les individus pris isolément, et cette règle, c’est, sous l’empire supérieur de la loi morale, de la loi de solidarité et de fraternité, la règle du respect, dans chaque collectivité nationale comme dans chaque individu.de sa plus pleine liberté — de son plus libre essor, de son plus libre développement.
- Et toute guerre est juste ou injuste selon qu’elle tend à | assurer ce respect ou qu’elle tend à le violer, j Et toutes les nations ont le même titre devant le Juste, et, qu’elles soient petites ou grandes, toutes ont le même droit de se mouvoir en avant au soleil de la civilisation.
- Mais, en nous donnant un principe, ces vues nous donnent par là même toute une théorie. Le droit de guerre n’étant, ne ne pouvant être que le droit de la légitime défense, il est facile de déduire de cette prémisse au moins les deux principales conséquences qu’elle comporte, c’est-à-dire de déterminer le droit de la guerre tant que dure la guerre, et, après qu’elle a pris fin, les exigences légitimes du vainqueur.
- D’abord, tant que dure la guerre, chaque belligérant ne doit employer que les moyens de force strictement nécessaires pour ramener l’ennemi au droit,au rétablissement'des rapports ayant pour base la justice ; mais ce serait dire assurément trop peu que de s’en tenir à cette formule, et il faut ajouter que l’ennemi n’est l’ennemi qu’autant qu’il agit ou est dans la possibilité d’agir comme tel, que le droit contre lui disparaît aussitôt que cesse d’être possible l’acte d’hostilité de sa part, et que ce qui reparaît aussitôt, c’est le devoir envers l’homme et c’est aussi le droit de l'homme.
- Après qne la guerre a pris fin, l’état de fait peut être modifié plus ou moins, l’état de droit reste le même ; il n’y a pas de droit du vainqueur, et il ne saurait y en avoir, car le vainqueur a-t-il fait la guerre, ayant la justice contre lui, il est bien évident que, en couronnant son injustice, la victoire n’a pas pu lui conférer des droits qu’il n’aurait pas eus sans elle, qu’elle est pour lui le triomphe de la force et que, par là même, elle en est l’abus. Et si le vainqueur avait pour lui la justice, est-il moins évident que son droit, ayant une source préexistante à la victoire, n’a rien de commun avec elle, et qu’à son tour c’est de sa force qu’il abuserait s’il exigeait,après la victoire,plus que ce que la justice lui eût permis de réclamer auparavant.
- Toutefois, de même que de deux individus dont l’un succombe dans la lutte judiciaire,il est strictement juste que celui
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- qui a été déclaré avoir soutenu cette lutte contre le droit, en supporte tous les trais et, en outre, indemnise l'autre, de même aussi est-il justeque le vainqueur qui avait le droit pour lui, non seulement soit admis à réclamer tous les frais de la guerre, mais encore, autant qu’il est possible, obtienne réparation du préjudice que la guerre lui a causé.
- En résumé, la victoire, par elle-même, ne peut créer aucuns droits, car autrement il faudrait admettre cette chose contre laquelle proteste et se révolte la raison la plus vulgaire que, de la force, le contraire du droit, quand elle est seule et agit seule, peut dériver le droit fl).
- Abordons maintenant la question de la conquête.
- Ne fût elle que l’acquisition pai la force d'un territoire inhabité, la conquête étant fondée sur la force,serait tout aussi illégitime que son fondement, et il n’y aurait pas une iniquité plus flagrante à ce que, dans un conflit entre des particuliers, le juge attribuât à l’un ce qui est la propriété de l’autre, qu’à ce que la nation victorieuse s’appropriât un territoire, même inhabité, appartenant à la nation vaincue ; mais la conquête, appliquée à un territoire inhabité, est une hypothèse négligeable,et ce que l’histoire déroule sans cesse devant nos yeux, c’est le spectacle de nations qui, imposant leur force àd’autres, les démembrent, personnes et choses, prennent les choses, le territoire, et soumettent les personnes au joug.
- Là est l’attentat énorme.
- Ravir à un peuple le droit de continuer à former un de ces centres d’affections et d’idées, d’intérêts même et d’usages, une de ces différentes patries entre lesquelles l’Humanité reste divisée ; ravir à une collectivité d’individus humains, quelle qu’elle soit, ravir à un seul individu humain le droit de se rattacher à une de ces familles, comme l’on voudrait pouvoir dire, ou de ces foyers agrandis,c’est l’attentat au-dessus duquel on ne saurait placer que celui de mettre des hommes hors du genre humain!
- Et telle est la conquête.
- Nous croyons,quant à nous,à l’abolition finale de la guerre ; nous y croyons, parce que l’état de paix armée dans lequel les nations, au moins en Europe, sont aujourd’hui respectivement obligées de vivre dépasse leurs forces et devient intolérable pour elles ; nous y croyons, parce que les gains et les avantages que procure même la plus fortunée des guerres ne sont qu’un néant au prix des pertes et des misères en tous genres qu’entraîne l’état de paix armée et que, dans une mesure indéfinie, la guerre augmente encore aussi bien pour le vainqueur que pour le vaincu ; nous y croyons, parce que ces réalités commencent à frapper les yeux des populations et que celles-ci, arrivant de plus en plus à être maîtresses de leur gouvernement, de leur vie sociale, le seront de plus en plus de la paix et de la guerre; nous y croyons, parce que nous croyons que de plus en plus, dans tous les ordres, il se créera un état de choses qui rendra la guerre impossible ; nous y croyons, parce que, quelles que soient les hésitations et les ralentissements de la fin de ce siècle, nous croyons,nous voulons croire que les domaines de la raison ne sont pas pour
- (1) Nous exposerons que le droit de faire des prisonniers de guerre ne repose pas sur la vh-tuiie, que, comme tous les autres droits que confère lu guerre, il n’a pour base que la légitime défense.
- diminuer, qu’ils sont, au contraire, pour s’agrandir dans tous les sens, parce que nous croyons que l’Idée du Droit monte, parce q ie nous croyons qu’elle se propage,et qu’en se rapprochant d abord entre eux dans la Justice, il faudra bien que les hommes finissent par s’unir dans la Solidarité et dans l’Amour.
- En somme, à l’époque de la Révolution française, ce que l’on rencontre dans la doctrine du droit de la guerre, ce sont les apereeptions humanitaires et profondes,il faut bien ajouter, parfois aussi quelque peu vagues des philosophes, les économistes exceptés ; c’est un amas de coutumes barbares, diverses, incertaines, qui s’améliorent avec une extrême lenteur,et que les belligérants sont d’autant plus enclins à contester qu’elles tendent à s’améliorer davantage ; enfin, c’est un principe, le principe de Jean-Jacques.
- On sait la période de guerres qui s’ouvre avec la Révolution et ne se termine qu’à la chute définitive du premier Empire ; la Révolution, menacée, est obligée de lutter contre la coalition des rois, et, si elle finit par l’écraser, ce n’est qu’après une merveilleuse épopée de combats et de victoires. Alors, survient un conquérant que possède le rêve monstrueux de mettre sous son joug le monde, qui bouleverse quinze ans l’Europe, et quinze ans y entasse les ruines, y fait couler des flots de sang. 1 1 2
- Mais si, durant cette longue période, les pratiques de la guerre retournent à tous les excès, si la Révolution elle-même se crut réduite à des nécessités de défense qu’il est impossible de justifier, jamais, en revanche, l’idée du droit qui doit régler les rapports des nations comme ceux des individus ne s’éleva plus haut ; jamais ne s’attesta, d’une manière plus éclatante,la foi dans les destinées de paix du genre humain.
- Et ce ne fut point un peuple, en particulier, qui affirma ce droit et cette foi : ce fut la France avec Condorcet, ce fut l’Allemagne avec Kant, ce fut l’Angleterre avec Bentham.
- Nul penseur, au même degré que Condorcet,n’a été pénétré de l’esprit de la Révolution, et cet esprit, dans l’ordre international ;
- C’est que les peuples ne doivent prendre les armes que pour le maintien de la liberté ;
- C’est qu’ils doivent renoncer à la conquête ;
- C’est qu’ils sont, solidaires les uns des autres, qu’ils le sont dans la paix comme dans la liberté (1)
- Kant et Bentham ont le même dessein ; ils se font immédiatement les législateurs de la paix perpétuelle.
- Pour Kant, les premières conditions de l’établissement de la paix entre les nations :
- C’est que la constitution de chaque État soit républicaine;
- C’est que la paix ait pour base une fédération d’États libres (2).
- Quant à Bentham, il propose d’abord la rédaction d’un code international universel ; puis, après avoir démontré que les sources des guerres peuvent être de plus en plus taries,il veut
- (1) Condorcet. Projet de constitution livre XIII. Voir aussi ses Lettres d,run citoyen des États-Unis à un Français et surtout le livre qui fut son testament, l’Esquisse des progrès de l’Esprit humain.
- (2) Kant, trad. Barni, Doctrine du Droit, p. 289. La Doctiine du Droit parut en 1797.
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- qu’on forme un congrès composé des représentants de tous les Etats et ayant pour mission de décider des litiges qui pourraient encore surgir entre eux (1).
- Que dire maintenant des progrès du droit des gens et, en particulier du droit de la guerre dans ce siècle ? Où en sont les doctrines philosophiques et les théories juridiques relatives à la guerre ? Ou en sont les pratiques de la guerre?
- C’est principalement par les publicistes qui, depuis la fin des guerres de l’Empire,se sont occupés des questions concernant le bien-être matériel des peuples, que s’est continuée, au sujet de la guerre et du droit international, la tradition des philosophes du xviii® siècle (2). S’il est, en effet, une matière propre à mettre en évidence la solidarité des peuples dans la paix ou dans la guerre, c’est assurément celle des rapports économiques, celle de la production, des échanges, de la consommation, et il n’en est aucune qui fasse apparaître, dans des réalités plus saisissantes et des résultats plus funestes, combien la guerre accumule de ruines, non seulement pour les peuples qui combattent entre eux, mais en même temps pour tous les autres. Aussi les économistes de toutes les écoles sont-ils d’accord pour considérer la guerre comme le pire fléau des nations, et n’est-il pas douteux qu’en s’efforçant de multiplier chaque jour davantage les relations économiques entre tous les peuples du globe, on travaille d’une des manières les plus efficaces à guérir les races humaines de l’inqualifiable folie qui les pousse aux conflits sanglants.
- Quant aux théories juridiques actuelles sur le droit de la guerre, c’est un des objets de ce petit livre d’en exposer l'ensemble ; il nous suffira de dire ici qu’à part le principe de Jean-Jacques, adopté aujourd’hui,comme nous l’avons indiqué plus haut, par la presque unanimité des jurisconsultes, à part en outre les conséquences qu’en ont plus ou moins amplement déduites les jurisconsultes et les hommes d’État,les seuls progrès notables qui, depuis le commencement de ce siècle, se soient accomplis dans le droit de la guerre se rapportent :
- A la neutralisation des ambulances des armées en campagne ;
- A la restriction du droit de prises maritimes ;
- A la détermination, à la fois plus large et mieux définie, du droit des neutres.
- Et, sur ces deux derniers points, il n’est qu’exact d’ajouter que c’est à la diffusion, toujours plus grande des idées économiques, qu’est dû l’avancement du Droit.
- Restent les usages.
- Il est certain que les usages et les mœurs de la guerre n’ont pu échapper entièrement à l’action générale des progrès de la civilisation, mais de récents exemples ne témoignent que d’une façon trop "flagrante combien, sous le voile de théories, souvent hypocrites et fallacieuses, peuvent s’abriter encore d’iniquités et d’atrocités.
- En résumé,bien qu’il soit dans la nature même de la théorie du droit de la guerre de comporter toujours de vastes dési-
- (1) Le projet de paix perpétuelle de Bentham a été rédigé de 1786, à 1789, d’après les dates des manuscrits. 11 se trouve dans ses œuvres complètes, publiées, pour la première fois, en 1839, par son exécuteur testamentaire, John Bowring (part VII, p. 537 à 554, London).
- (2) Parmi ces publicistes, il faut citer, en première ligne, l’école Saint-Simonienne dont l’enseignement provoqua un si considérable mouvement économique et industriel.
- derata, on ne pourrait que souhaiter que les jurisconsultes de toutes les nations se concertâssent, pour en combler plus ou moins les lacunes, pour en faire disparaître les incohérences et les équivoques, pour en bannir tout ce qui y subsiste encore des pratiques des âges barbares, pour en constituer enfin le système en vue d’amener progressivement le règne de cette grande et glorieuse idée de paix universelle et perpétuelle qui fut le rêve des meilleurs génies et qui plane au-dessus de nos querelles, de nos fureurs, de nos misères, comme la plus féconde espérance de l’avenir du genre humain.
- * *
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- Le droit de guerre : Rapport et résolutions présentés le 9 septembre 1888 au 22e congrès de la Ligue internationale delà paix et de la liberté,prix 15 centimes.
- Formule d’un traité d’arbitrage permanent entre Nations; présenté au 8° congrès de la Ligue internationale de la paix et de la liberté par Ch. Lemonnier.— 2e édition.
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- La célèbre signora Howlinski était en train de chanter un grand air d’opéra aux applaudissements d’un auditoire enthousiaste, lorsque le petit Johnny Bull, qui ne perdait pas de vue le chef d’orchestre et son bâton, demanda à sa mère ;
- — Pourquoi donc, maman, ce monsieur veut-il battre cette dame avec son bâton ?
- — Mais il ne veut pas la battre, mon chéri. Rassure-toi !
- — Alors, pourquoi la dame crie-t-elle si fort ?
- AVIS AUX LECTEURS
- L’abondance des matières nous oblige à renvoyer au prochain numéro la suite de notre roman : AVATAR, par Théophile Gautier.
- AVIS
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- État-civil du Familistère.
- Semaine du 15 au 21 Octobre 1888. Naissance :
- Le 15 octobre de Laporte Lucienne Adèle,fille de î Laporte Louis et de Baillet Marie.
- | ________Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- Tome 12. -- N’ 530
- Dimanche 4 Novembre 1888
- LS DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OIDIDST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
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- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
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- SOMMAIRE
- La population française et l'immigration étrangère.— Ceux qui méritent d'exercer le pouvoir.— Deux expositions.— Chronique parlementaire. — Faits politiques et sociaux. — La production du blé. — Les grèves et l’arbitrage. — La participation et le progrès industriel.— La coopération en Nouvelle-Zélande. — L’assurance obligatoire en Allemagne.— Les femmes internes.— Instituteurs stagiaires et titulaires. — Erratum. — Avatar. — Un Coopérateur anglaisen France.— Bibliographie.— Société industrielle de St-Quentin et de l’Aisne. — La science en famille. — Avis.— Librairie du Familistère.
- LÀ POPULATION FRANÇAISE
- ET L’IMMIGRATION ÉTRANGÈRE
- Le décret relatif aux étrangers, et ia publication des résultats du recensement de 1886, ont appelé l’attention sur l’intéressante question de la population en France.
- Il est certain que la faible densité relative de notre population est hors de toute proportion avec la capacité industrielle de notre pays.
- L’assentiment général sur ce point nous dispense de faire intervenir ici la loi de Malthus, avec les considérations qui en découlent, et les objections qu’elle entraîne, préambule obligé de toute dissertation sur la matière ; et nous n’avons que faire en T occurrence des procédés recommandés parle célèbre économiste anglais, en vue d’atténuer la rigueur de sa loi, d’ailleurs très-contestable.
- Les travaux du bureau central de statistique nous
- apprennent que, pendant l’année 1887, il y a eu en France 899.333 naissances et 842.797 décès.
- L’accroissement de 56.536 âmes est surtout dû à la prolongation de la moyenne de la vie. On ne peut que s’en réjouir, si l’on se place au point de vue humanitaire. Mais, il faut aussi tenir compte de ce fait, que les forces d’une nation ne sont pas augmentées parce qu’il y a un plus grand nombre d’hommes qui parviennent à un âge avancé. Bien au contraire, en l’absence de l’organisation de cette mutualité nationale, que nous réclamons de tous nos vœux et, en l’état d’insuffisance de l’assistance publique, l’accroissement du nombre des vieillards est une charge pour la portion productive de la nation et, par conséquent, une cause de faiblesse.
- En fait, donc, la population de la France est restée stationnaire.
- Notre progression se ralentit d’une façon inquiétante. La diminution moyenne pour les trois dernières années ressort à 12.808 naissances.
- Nous avons dit que l’excédent actuel des naissances sur les décès n’est que de 56.536. Encore quatre ou cinq ans, et il y aura équilibre entre les naissances et les décès. Bientôt, le nombre des décés l’emportera sur celui des naissances.
- Cette stagnation de notre population est-elle un bien ? est-elle un mal ?Dans ce dernier cas, à quel remède recourir ?
- Et tout d’abord à quoi tient-elle?
- Si notre stérilité était involontaire, il faudrait obliger notre amour-propre national à s’habituer à l’idée de voir un jour la France occuper dans le monde la modeste place qu’y tiennent aujourd’hui
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- la Hollande ou la Belgique. Car la population des pays voisins augmente avec une extrême rapidité, et l’excédent des naissances sur les décès est dix fois plus considérable en Angleterre et en Allemagne qu’en France.
- Mais notre stérilité est volontaire. Si les naissances sont rares dans notre pays, c’est parce que les mariages sont de plus en plus rares, et que les gens mariés restreignent le nombre de leurs enfants.
- Cette abstention et cette abstinence tiennent à des causes d’ordre économique.
- Pour conquérir d’abord et ne pas perdre ensuite le bien-être jugé nécessaire, la plupart des français, loin de proportionner aux charges les efforts, préfèrent ramener ces charges à leur minimum. La bourgeoisie est entrée la première dans cette voie. Les paysans propriétaires l’ont imitée. Le paysan souffre à la pensée du partage de cette terre péniblement unifiée par lui, et dont les lambeaux seront encore diminués par les implacables frais de justice. Cette préoccupation a des conséquences toutes naturelles pour le chiffre de la population.
- Ce chiffre n'est pas uniquement influencé par le nombre des naissances. L’amélioration de l’hygiène générale, à laquelle nous devons la prolongation de la moyenne de la vie humaine, est loin d’avoir dit son dernier mot en ce qui concerne la basse enfance, dont la mortalité est encore effrayante en France.
- Mais, ici, nous tournons dans un cercle vicieux. Il est, en effet, probable que la diminution de la mortalité aura pour conséquence une diminution correspondante de la natalité, celle-ci étant réglée par la volonté des procréateurs qui obéissent à des habitudes, ou plutôt, (si l’onconsidèrele peu d’avancement général de la science sociale, les vagues notions que l’on possède de la valeur du capital humain, l’imperfection des moyens employés pour utiliser et augmenter cette valeur), à des nécessités économiques.
- Ce sont ces habitudes, ces nécessités qu’il faudrait modifier.
- C’est surtout à notre régime fiscal qu’il faut s’en prendre de la décroissance de la population.
- Tout récemment, au cours de la discussion du budget, un orateur établissait la corrélation qui existe entre les forces contributives du pays et la population. Il citait le mot de ce lord disant, dès 1808, en parlant de la législation impériale: « Avec
- une législation pareille, laissez faire, nous n’avons qu’à attendre, la France est destinée à périr. »
- C’est que, en effet, les charges ne peuvent être diminuées que de deux façons : ou bien par la diminution des impôts, ou bien par l’augmentation du nombre des contribuables.
- En 1862, un orateur de l’opposition disait à la tribune de la Chambre française : Votre contribution foncière, vos contributions directes vous donnent 450 millions environ,et vous vivez sur vos revenus indirects qui font le surplus de vos ressources, qui sont un impôt de capitation, un impôt de consommation, qui grèvent les familles quand elles s’accroissent, et qui sont peut-être une des causes pour lesquelles, depuis l’empire, la France a subi le plus grand décroissement de population qu’elle ait subi depuis le commencement de ce siècle.
- Le législateur peut intervenir efficacement pour la solution de cette passionnante question.
- En ne faisant pas supporter uniquement par les pères de famille la charge de l’instruction, qui est en somme nécessaire au point de vue de l’intérêt général ; en donnant l’instruction gratuite, la République aura contribué à réparer en partie le mal que nous signalons.
- * *
- Le même recensement auquel nous devons la constatation de la décroissance de notre natalité, nous fournit également le chiffre des étrangers qui , se trouvaient en ce moment en France.
- La statistique constate qu’il y avait en France, en 1886, 1.126.531 étrangers. Depuis 1851, époque à laquelle on a commencé à compter les étrangers à part, leur nombre a suivi un accroissement constant. II était à ce moment de 380.831.
- Relativement à la population française, il y avait alors pour 1.000 habitants, 106 étrangers. 11 y en a 297 aujourd’hui.
- Beaucoup de ces étrangers viennent profiter des salaires plus élevés en France que dans leur pays et retournent,ensuite,chez eux jouirde leur pécule.
- Le séjour de ces nomades est de peu de profit pour notre pays, et nos ouvriers se plaignent de la concurrence qui leur est faite. Les pouvoirs publics ont donné dans une certaine mesure satisfaction à ces réclamations, en imposant aux adjudicataires des travaux de l’État, du département et de la
- commune, l’obligation de n’employer qu’un dixiéme
- d’ouvriers étrangers. La plupart des ouvriers ' français sont également favorables à l’établisse-
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- pent d’une taxe de séjour sur les ouvriers étran- j ,efS, Le Parlement est saisi de diverses proposi- { •ons tendant à ce but. j
- Uoe législation internationale du travail, et ! action des Unions de syndicats telle que l’a préco -•iséeM- Godin donnerait certainement de meilleurs
- ésultats.
- D’autres étrangers sont établis en France sans ;Sprit de retour. Un grand courant d’opinion se aanifeste en vue de faciliter leur assimilation omplète à la France.
- Le conseil municipal de Paris vient d’émettre un ;ju dans ce sens. On demande l’abréviation des armalités à subir et la réduction des frais qu’elles Æcasionnent.
- \vec la législation actuelle,pour obtenir l’admis-iion à domicile, l’étranger doit verser une somme lei72 francs; pour obtenir ensuite la naturalisation, [doit payer encore 472 francs.
- Et, encore, ne peut-il obtenir la naturalisation pi’aprés un délai ininterrompu de trois ans, à moins pii n’ait rendu à la France des services éminents. Passe encore pour le délai ; mais la somme totale le354 francs, n’est pas à la portée de tout le aonde, et nous devons à la rigueur de notre légis-ition sur ce point le nombre relativement peu :onsidérable de naturalisés.
- Le recensement de 1886 a constaté qu’il n’y avait m France que 403 886 naturalisés, soit 1 sur 40. L’arrêté du 2 Octobre, relatif à l’inscription des iirangers résidant en France, à eu ce résultat de povoquer un nombre considérable de demandes le naturalisation.
- Raison de plus pour hâter la simplification de la procédure à suivre.
- La chambre est saisie d’une proposition de loi otée par le sénat, modifiant la loi du 29 Juin 1867, nrla naturalisation. En vertu de cette loi les nfants de naturalisés, nés avant la naturalisation, «meurent étrangers. Il faut changer la loi sur ce oint.
- H faut également introduire dans la loi une dis-ositiou portant que les enfants d’étrangers, nés 3 France sont français.
- °n enlèverait ainsi au conflit latent, causé par la r^ence des étrangers sur notre sol, son caractère ;Plus aigu.
- ^11 y avait danger pour notre nationalité, dans tlle pénétration continue de l’élément étranger, a5similation le ferait disparaître.
- .I4 France est un admirable creuset, aux qualités Stériques et orographiques irrésistibles.
- j Notre race, composée de tant d’éléments divers | venus de toutes parts, en est sortie une.
- J Les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets ; non, le péril national n’existe pas.
- Il y aurait un péril, mais un péril social, si la population indigène était par trop en rapport inverse de la capacité productive du pays. Car, alors, il existerait, entre la force numérique et les diverses sources de production du pays, un écart que l’immigration serait induite à combler. Or, l’écart qui existe actuellement entre les deux facteurs n’est pas assez sensible pour que la population nationale ne puisse résister aux effets de l’immigration partielle qui s’est produite dans ces dernières années. Aux Etats-Unis, au contraire, on redoute la rupture de l’équilibre entre la population primitive ou assimilée et la population immigrante moins assimilable. La crainte d’une absorption fatale et assez prompte de l’élément primitif provoque une résistance organisée de cet élément contre les éléments étrangers. C’est ainsi qu’il faut expliquer les mesures de prohibition du gouvernement des Etats-Unis contre l’immigration chinoise — la plus redoutable et la plus tenace des immigrations — et c’est aussi pour les considérations que nous avons indiquées plus haut, que la France, par un solide instinct de sa sécurité nationale,ouvre toutes grandes ses portes, — sauf quelques mesures de police intérieures — à l’immigration étrangère.
- La question de la population ne doit donc pas nous préoccuper outre mesure.
- Elle est secondaire. Une question domine toutes les autres,c’est celle de l’organisation de la production et de la consommation.
- C’est par la répartition équitable des bénéfices qu’il faut entreprendre la solution de ce problème.
- Nous aurons alors, avec l’amélioration du sort des classes laborieuses, la capacité de production et de consommation toujours au niveau de l’accroissement de la richesse, un équilibre que ne pourra détruire aucune cause extérieure.
- J. Pascaly
- CEUX QUI MÉRITENT D’EXERCER LE POUVOIR
- Les hommes vraiment animés de Vamour du bien public sont ceux à qui les citoyens doivent confier la gestion des intérêts de la patrie ; car ceux-là seuls sont capables de protéger lepeuple,et de rendre les bienfaits de la richesse accessibles aux travailleurs.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère. --------------------. .^--------------------------
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- DEUX EXPOSITIONS
- L’exposition militaire.— Sur l’esplanade des Invalides se dressent les constructions destinées à recevoir les mille engins de destruction, d’équipement, de harnachement qui, dans le temps et dans l’espace, coustitueront l’exposition militaire. Cette exposition, longue de 200 mètres et large de 80, occupera le sixième environ de la surface de l’esplanade, à cheval sur la rue de l’Université.
- Le bâtiment de cette exposition a 150 mètres de façade et 22 mètres de profondeur ; il est situé entre l’exposition d’hygiène et celle des postes et télégraphes; le tout faisant face à l’exposition des colonies françaises. Le public accédera à cette exposition par une porte monumentale de style moyen-âge avec tourelle, pont-levis et fossé. Il n’y aura pas, dans cette exposition, que le vaste bâtiment dont nous venons de parler. Le reste du terrain sera occupé par plusieurs annexes comprenant un pavillon de poudres et salpêtres, un colombier militaire, un certain nombre de tentes employées par les services administratifs et de santé, enfin des hangars où sera exposé le matériel roulant.
- En entrant,on trouvera d’abord l’exposition moderne du matériel et des procédés de l’art militaire ; modèles d’uniformes, d’armes, d’engins susceptibles d’être exposés sans danger pour la sécurité du pays.
- Ensuite viendra la très importante exposition métallurgique à laquelle contribueront la Société des forges et chantiers de la Méditerranée, la Compagnie de Fives-Lille, la maison Halzen, la compagnie des Forges de Châtillon-Commentry, la Société des anciens établissements Hotchkiss, etc.
- Ces établissements exposeront ceux de leurs produits qui sont employés spécialement par notre armée. Dans la même galerie seront exposés les moyens de transport, les boulangeries et les biscuiteries de campagne.
- Afin que le public puisse constater d’un rapide coup d’œil comparatif les progrès accomplis dans l’art militaire, une importante section sera consacrée à l’exposition des modèles et procédés (bouches à feu, armes d’attaque et de défense, effets d’habillement, de harnachement) adoptés par les gens de guerre aux différentes époques de notre histoire nationale.
- Dans la même section seront assemblés les documents et objets relatifs à la science militaire, â l’bistorique des diverses armes et des divers corps de troupes, â la cartographie militaire, aux insignes honorifiques, aux écoles, aux drapeaux etc. Dans cette exposition rétrospective figureront naturellement les armes antiques, grecques, romaines, gauloises, franques, du moyen âge et de la Renaissance, y compris les machines de guerre de l’antiquité.Cette section, quoique faisant partie intégrante de l’exposition militaire nationale, aura, on le conçoit, un caractère international qui en doublera l’attrait non loin de l’exposition d’économie sociale. Aussi l’exposition des sHs militaires représentera.dans une magnifique synthèse,
- tous les moyens inventés successivement par l’homme p0lJf arriver à détruire son semblable.
- L’Exposition rétrospective du travail
- L’exposition rétrospective du travail, occupera dans la grande nef du palais des Arts libéraux, un emplace' ment considérable.
- Cette exposition sera beaucoup plus complète et infiniment plus intéressante que celles qui ont été organisées préeé. demment sous titre similaire.
- Eh effet, à côté des appareils, engins et outils exposés, les produits fabriqués, artistiques ou industriels, y seront admis dans la mesure convenable pour compléter l’instruction des visiteurs et augmenter l’intérêt ainsi que l’éclat de l’ensemble Cette exposition offrira par la nature des instruments techniques présentés et celle des produits industriels et artistiques juxtaposés, un résumé général de l’histoire du travail par ses moyens de production et par ses créations les plus diverses.
- Un coup d’œil jeté sur le problème si vaste et si varié de cette magnifique exhibition permet d’en apprécier toute l’étendue et toute la portée.
- Nous y voyons figurer d’abord l’anthropologie avec ses pièces d’anatomie comparée, ses moulages de cerveaux, ses crânes et squelettes typiques, ses instruments d’observation physique et physiologique, de crâniométrie et d’anthropométrie.
- A la suite vient naturellement l’ethnographie, et, pour l’expliquer, tout un matériel de travail et de spécimens représentant les diverses phases de la fabrication des instruments primitifs : taille, polissage, perforation des objets de pierre, travail des os, des bois des ruminants, céramiques primitives, coulage et martelage des métaux, origines du verre et de l’émail. Le tableau sera complété par la comparaison avec les instruments des populations sauvages contemporaines, moyens d’obtenir le feu, de fabriquer les objets en pierre, en os, en bois, en terre cuite, etc.
- L’archéologie fournira ses sculptures, bas-reliefs ou peintures reproduisant des professions manuelles, des collections de produits fabriqués caractéristiques.
- Dans la deuxième section, dite des Arts Libéraux, l’astronomie présentera des spécimens de ses instruments à toutes les époques du monde : zodiaques, cadrans solaires, gnomons, clepsydres, astrolabes, armillaires, avec des reconstitutions d’observatoires chinois, hindous et égyptiens.
- La géodésie, la météorologie, la physique, la chirurgie la physiologie fourniront leurs instruments.
- La chimie, à côté d’un laboratoire de chimiste où ser0 réunis tous les appareils perfectionnés de la science moderne> placera en antithèse un laboratoire d’alchimiste.
- On comprend quelle place peut être réservée dans exhibition de ce genre à l’imprimerie, à l’histoire du li'rÉ
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- a journal, à la pédagogie, à l’histoire de la musique et du l,éâtre et enfin aux arts du dessin.
- Yiennent ensuite les arts et métiers, divisés en plusieurs atégories, suivant qu’ils ont pour but : 1° le captage et utilisation des forces ; 2° la recherche, la récolte et l’extrac-j0il des matières premières ; 6° l’élaboration et la transformation de ces matières.
- Une place spéciale sera enfin réservée aux arts et métiers ont pour but la préparation des objets nécessaires à la vie jdividuelle ou en société; costumes, construction, chauffage, dairage, outillage de cuisine, etc.
- La section des moyens de transport, qui comprendra les rapports par voie de terre, par voie fluviale, par voie de srre et môme par l’air, cemmencera à la charrette et finira n ballon dirigeable.
- En résumé, l’Exposition rétrospective du travail sera, sans ocun doute, l’une des grandes attractions du grand concours nternational de l’année prochaine. En tout cas, les visiteurs ol l’auront parcourue pourront se dire en rentrant chez eux, d’ils ont vu se dérouler devant leurs yeux, en quelques limites et dans une magistrale leçon de choses, l’histoire la Jus complète et la plus magnifique qui ait jamais été tracée, :es progrès accomplis à travers les siècles par le génie du ;eure humain.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Les Travaux législatifs.— La session extraor-Inaire de 1888. a été ouverte le lundi 15 octobre.
- Jetons un coup d’œil sur l’état des travaux législatifs à ce rar.
- Le nombre des séances tenues par la quatrième législature élève à trois cent* quatre-vingt ; le nombre des réunions [énérales de bureau à cent deux.
- Les trois cent quatre-vingt séances publiques ténues depuis iréunion de la législature actuelle représentent un total de U25 heures de travail.
- "0 interpellations ont été adressées au gouvernement. Ces interpellations ont amené le dépôt sur le bureau de 124 (|ires du jour motivés.
- Le chiffre total des questions adressées aux ministres est de
- j7.
- depuis sa réunion, la Chambre a reçu 53.032 pétitions.
- Sw ce nombre, 45.743 onUété directement renvoyées à des ^missions spéciales, conformément à L’article 63 du règle-"M; 266 ont été écartées pour défaut de légalisation ; 3 ont ^retirées par leurs auteurs. Pour l’examen des pétitions qui •toent pas renvoyées à des commissions spéciales, la ^bre a nommé. 24 commissions ; ces commissions ont "'Ni de renvoyer aux ministres compétents 5.644 pétitions;
- elles ont conclu à l’ordre du jour sur 834 pétitions. Elle en a écarté deux par la question préalable : 540 pétitions n’ont encore été l’objet d’aucune décision.
- Enfin, la quatrième législature a été saisie de 1.512 affaires législatives pour l’examen desquelles elle a nommé 327 commissions qui ont tenu 2.350 réunions ; 955 affaires sont aujourd’hui entièrement terminées.
- Au moment où la Chambre reprend ses travaux, il existe 159 projets ou propositions de loi à l’état de rapport sur le fond, 110 propositions à l’état de rapport sommaire, 188 projets ou propositions en commissions spéciales, 71 proposi -tions soumises aux Commissions d’initiative, 3 projets de loi renvoyés aux Commissions d’intérêt local et 22 projets ou propositions à soum'ettre aux bureaux.
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- Le Projet ministériel de révision.
- Dès l’ouverture de la session, M. Floquet, Président du conseil, ministre de l’Intérieur a déposé, au nom du gouvernement, un projet de révision tendant à la réorganisation des pouvoirs publics sur les bases suivantes :
- 1° Une Chambre des représentants élue par le suffrage universel direct, se renouvelant par tiers tous les deux ans, ce qui permet de supprimer le droit de dissolution et d’ajournement ;
- 2° Un Sénat choisi par le suffrage universel à deux degrés, avec des conditions spéciales d’âge et d’éligibilité, ayant une autorité de contrôle sur l’ensemble des lois, et se renouvelant par tiers tous les deux ans, aux mêmes périodes que la Chambre des représentants ;
- 3° Des ministres nommés par le Président de la République pour la durée de la période de renouvellement législatif, et pouvant toujours être maintenus par lui dans leurs fonctions. — ces Ministres étant responsables devant la Chambre des représentants qui peut les mettre en accusation et qui peut aussi réclamer leur renvoi par une déclaration formelle qu’ils ont perdu la confiance de la nation, conformément à la procédure prescrite par l’article 28 de la loi du 24 avril 1791 ;
- 4° Un conseil d’Etat désigné par le Sénat et la Chambre des représentants, ayant un rôle consultatif dans la préparation, la discussion et la rédaction des lois au point de vue juridique, et renfermant des sections plus spécialement chargées d’éclairer les Assemblées par des avis officiels sur les grandes questions d’affaires touchant aux intérêts du travail, de l’industrie, du commerce, des arts et de l’agriculture.
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- Le Renouvellement partiel
- Aussitôt après la reprise des travaux, M. Falliet a déposé son rapport sur les diverses propositions de loi tendant au renouvellement partiel de la Chambre des députés.
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- Nos lecteurs connaissent les grandes lignes de ce rapport, et les dispositions principales du projet qui lui sert de conclusion.
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- Le scrutin d’arrondissement
- On sait que la Chambre a été saisie de cinq propositions ayant pour objet le rétablissement du scrutin d’arrondissement.
- Ces propositions qui sont dûes à l’initiative de MM. Ribot, Boysset, Antide Boyer, Maxime Lecomte et Michelin, ont été discutées au point de vue de la prise en considération par la 20e commission d’initiative parlementaire,
- La majorité de la commission s’est déclarée hostile au principe de ces propositions. Néanmoins, elle ne s’oppose pas à la prise en considération.
- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- Un projet de réforme électorale. — Un
- nouveau projet de réforme électorale a été déposé à la rentrée par M. Michelin, député de la Seine.
- M, Michelin propose de réduire le nombre des membres de la Chambre à 36-4.
- Chaque département ne pourrait avoir moins de 3 députés ; ceux en ayant plus seraient partagés en circonscriptions élisant chacune 3 députés.
- Les députés seraient partagés en trois grandes commissions permanentes entre lesquelles seraient réparties les affaires concernant les divers ministères : la première comprendrait la guerre, la marine, les affaires étrangères, les colonies ; la deuxième l’intérieur, l’instruction publique, etc. ; la troisième les travaux publics, l’agriculture, le commerce, etc,
- Chaque électeur nommerait ses trois députés en désignant la commission à laquelle chacun d’eux devrait appartenir.
- Ce sont ces grandes commissions qui remplaceraient les petites commissions actuelles élues par les bureaux et qui élaboreraient les projets de loi, lesquels seraient discutés et votés en assemblée plénière des trois commissions,
- La Chambie se renouvellerait par tiers tous les 2 ans. Les trois commissions seraient les trois fractions successivement soumises au renouvellement. La durée du mandat serait donc de six ans.
- Les frais électoraux seraient mis à la charge des départements.
- Les électeurs seraient soumis au vote obligatoire ; la sanction serait la privation des droits politiques pour les abstentionnistes.
- En dehors de leurs députés, les colonies auraient chacune un parlement spécial.
- La récolte des céréales en 1888. — y^i
- d’après 1 e Journal officiel, le relevé approximatif récolte du froment et du seigle.
- Constatons d’abord que le total prévu pour la récolte d froment est de 96,430,002 hectolitres, correspondant' 73,180,362 quintaux métriques.
- La récolte en seigle est de 21,895,562 hectolitres, eorrej pondant à 15,711,511 quintaux métriques. Ajoutons total des surfaces ensemencées en froment est de 7,055,1 hectares et celui des surfaces ensemencées en seigle J 1,614,685 hectares.
- A titre d’élément de comparaison, nous rappelons résultats de la récolte des quatre dernières années.
- Pour le blé, voici les totaux en hectolitres et quintanj métriques :
- 1887, 112,456,107 hectolitres ou 87,794,782 qumtaij métriques.
- 1886, 107,287,082 hectolitres ou 82,35.7,588 métriques.
- 1885, 109,861,862 hectolitres ou 85,181,797 métriques.
- 1884, 114,230,977 hectolitres ou 88.234,081 métriques.
- Le résultat moyen annuel de 1878 à 1887 est de 104, hectolitres ou 80,818,710 quintaux métriques.
- Voici, d’autre part, pour le seigle, les totaux :
- 1887, 23,676,713 hectolitres ou 1.6,941,070 quintanj métriques.
- 1886, 22,610,273 hectolitres ou 16,226,710 métriques.
- 1885, 24,074,328 hectolitres ou 17,389,100 quintanj
- métriques. *
- 1884, 26,255,925 hectolitres ou 18,777,767 quintauj métriques.
- Le résultat moyen annnel de 1878 à 1887 est 24,307,662 hectolitres ou 17,451.693 quintaux métriques.
- Ajoutons que le total publié par le Journal officûU inférieur de 4 ou 5 millions au chiffre publié par le Bullefij des halles, dont la réputation de précision est établie longtemps.
- * *
- M. Tisserand, directeur de l’agriculture, établissait d rement au banquet de l’Association des meuniers que production à l’unité avait fait de grands progrès. Il disait.
- « La production moyenne de l’agriculture française, J était, il y a quarante ans, de 68 millions d’hectolitre^ f froment, s’est élevée progressivement à 81 millions [ittY1 à 89 millions ( 1852-61 ), à 98 millions ( 1853-71 ) •a millions ( 1872-81 ). • i cd
- » Dans les quatre dernières années, elle a atteint le moyen de 110 millions d’hectolitres : la bonne cultu ,
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- bonnes semences, les engrais appropriés, permettent, en outre, aux cultivateurs de mieux résister à l’action de l’inclémence des saisons ; ils constituent une véritable assurance contre les déficits des mauvaises années, et c’est certainement là un élément dont on n’a pas assez tenu compte dans l’appréciation de la dernière récolte. »
- Au même congrès, M. Grandeau démontrait, de son côté, que la France n’aurait plus besoin de blés étrangers, quand la production à l’hectare serait de 25 hectolitres ; elle a été de 12,80 en 1888, à peu près la moitié.
- Au lieu de défendre les intérêts de quelques centaines de propriétaires terriens, dont la plupart siègent au Parlement, le gouvernement devrait bien contribuer à combler cette énorme distance. La chose est plus aisée qu’on ne veut le dire : M. Tourtel de Tatonville, pour ne citer que celui-là, a produit 45 hectolitres à l’hectare, près de quatre fois plus que la moyenne de 1888.
- * *
- Le budget des travaux publics. — Il résulte du rapport de M. Félix Faure, sur le budget du ministère des travaux publics que les réductions opérées par la commission atteignent une somme de 4,600,000 francs, sur laquelle le gouvernement accepte, dès à présent, 4,000,000 de francs.
- Du chiffre de 673 millions, en 1882, les crédits alloués au département des travaux publics sont progressivement ramenés à 163 millions, proposés, pour 1889, comme suit :
- Dépenses obligatoires résultant de conventions avec des tiers et ayant, par conséquent, le caractère de dettes publiques
- irréductibles............................... . . 34 millions
- Travaux neufs ou opérations analogues ... 51 —
- Dépenses d’entretien..........................58 —
- Traitements du personnel..................... 23 —
- Les fonds de concours à fournir par des tiers, départements, communes, chambres de commerce, pour 1889, s’élèvent à 38 millions.
- Les réductions les plus importantes effectuées depuis six ans porteront naturellement sur les chapitres des travaux neufs ; malgré cela, les sacrifices faits par la République, pour l’outillage du pays, sans parler des chemins de ter, se sont élevés :
- Fr.
- De 1879 à 1887 en moyenne annuelle à . . . 31.195.000
- alors qu’ils avaient été :
- De 1871 à 1878 en moyenne annuelle de . . 11.870.000
- De 1848 à 1870 — . . 12.017.000
- De 1830 à 1847 — . . 13.082.000
- De 1814 à 1829 — . • 4.742.000
- M. Félix Faure, examinant la situation des travaux prévus par les lois de classement de 1879-1880, a rappelé quelle était la situation de la France après les événements de 1870-1871, les efforts faits par nos concurrents les plus corrects dans la lutte économique que le pays devait soutenir, les
- vœux répétés de tous les corps délibérant, chambres de commerce, conseils municipaux, conseils généraux, pour obtenir l’ouverture de l’amélioration des voies de communica-tlou, enfin la presque unanimité des Chambres depuis l’Assemblée nationale en 1874. Les membres des droites n’ont pas été les moins ardents à réclamer les sacrifices du pays. Les annales parlementaires de 1874 à 1880 sont édifiantes à cet égard. Comment juger cette attitude de l’opposition qui reproche si vivement au gouvernement républicain d’avoir exécuté des travaux qu’elle-même proposait de développer dans des proportions bien autrement dangereuses !
- * *
- La vaccination obligatoire. — La question de la vaccination obligatoire va revenir sur le tapis. Dès la rentrée de la Chambre, le corps médical va faire des démarches pour faire aboutir cette question qu’il considère comme de la plus haute importance. Le docteur Proust a préparé un mémoire dans lequel il établit que Paris continue à perdre plus de 100 varioleux par 100.000 habitants, tandis qu’en Allemagne, depuis l’obligation de la vaccine, la mortalité est tombée de 92 pour 100.000 à 1,44. Londres n’a plus que 0,6 décès de variole sur 100.000, soit 24 par an pour une population de 4 millions d’habitants. Le canton de Zurich, au contraire, qui a supprimé en 1883 l’obligation de la vaccine, a vu sa mortalité variolique annuelle s’élever de 8 à 85.
- ITALIE
- Le budget du royaume. — On parle de graves dissentiments au sujet de la situation financière dans le cabinet. MM.Saracco, Brin, Boselli, secrètement appuyés par M. Crispi, attaqueraient la gestion du ministre des finances Magliani. Ils déclareraient ia situation si grave, qu’il faudrait à leurs yeux recourir aux moyens extrêmes, en rétablissant soit l’Impôt sur la mouture, soit l’ancien tarif du sel, soit les décimes sur la contribution foncière.
- On compte sur un déficit considérable au terme de l’exercice 1887-1888. L’exercice 1886.-1887 s’est déjà clos par un déficit de 8 millions, celui de 1885-1886, par un déficit de 23 millions. Comme le disait M. Peruzzi dans un rapport au Sénat, le déficit est devenu chronique, malgré une augmentation de 272 millions dans les recettes ordinaires depuis dix ans.
- Ce qui complique la situation, c’est que M. Crispi, dont à en croire la Persévéranza, l’idéal serait : beaucoup de dépensés et beaucoup d'impôts, pousse à l’augmentation incessante des dépenses pour les voies ferrées, les travaux publics, la guerre et la marine, les pensions civiles et militaires, et cela à un moment où le produit des taxes sur les alcools et les tabacs est en forte baisse, et où les forces contributives du pays, encore diminuées par la guerre douanière avec la France, fléchissent sous le poids.
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- LE DE VOIE
- On estime, dans ces conditions, que le déficit de 1888-1889 ne pourra être au-dessous de 90 millions.
- Aujourd’hui, malgré la réduction du budget extraordinaire, la situation du Trésor manque essentiellement d’élasticité, à cause de l’impossibilité d’émettre de nouvelles obligations dites ecclésiastiques, qui escomptaient les ventes, actuellement t-rminées, des biens de mainmorte. Il ne serait pas impossible que M. Magliani fût la victime expiatoire de cette crise dont il n’est pas seul responsable.
- ^ *
- L’irrédentisme. — Le comité de Naples pour l'Italia irredenta a distribué aux journaux le manifeste qu’il a adressé aux Italiens à propos de la visite de l’empereur Guillaume.
- Après avoir dit qu’il a été impossible de publier plus tôt ce manifeste, le comité déclare, comme conclusion, qu’il reste attaché à son vieux programme, de seconder les tendances naturelles des nations latines contre la triple alliance, sans dissimuler à l’Italie et à la France les erreurs qu’elles commettent chaque jour à leur commun détriment, et de rappeler à l’Italie qu’elle doit toujours avoir les yeux ouverts sur ses frontières naturelles.
- ALLEMAGNE
- Célébration de l’anniversaire de la loi de répression du socialisme. — Le 21 octobre a été célébré le 10e anniversaire du vote par le Reichstag, de la loi de répression du socialisme. Ce jour-là devait paraître une brochure, rédigée par les chefs du parti révolutionnaire et rendant compte des effets produits par l’exécution de la loi. La brochure annoncée depuis des mois n’a pas été publiée. Mais pour ne pas laisser passer inaperçu un anniversaire qui rappelle aux socialistes la vanité des efforts faits jusqu’ici par le gouvernemeut de l’empire pour entraver la propagation de leurs doctrines, les membres du parti ont affiché dans toutes les rues de la capitale de petits placards portant des inscriptions qui disaient que les socialistes étaient loin de considérer l’anniversaire du vote de la loi de répression comme un jour de deuil. Sur certains points ils avaient arboré de petits drapeaux rouges. Dans une rue où se trouve l’un des plus importants commissariats de police, ils avaient attaché à des fils télégraphiques une immense ftamme rouge portant cette inscription en lettres noires : Loi de répression du socialisme 1878-1888.
- A Elbingen, dans le Wurtemberg, uu drapeau rouge de 3 mètres de longueur a été arboré sur la tour d’observation, dans la nuit du 18 au 19 octobre. Au milieu du drapeau se trouvait le portrait de Lassalle, le fondateur du socialisme allemand. Le drapeau a été enlevé par la police.
- A Munich des manifestations se sont également produites.
- ANGLETERRE
- Mouvement postal. — Au cours de l’année dernière, on a délivré, dans le Royaume-Uni, un milliard cinq cent douze mille deux cents lettres, dont quatre-vingt-huit millions huit cent mille cartes postales, trois cent quatre-vingt-neuf millions cinq cent mille paquets de livres, cent cinquante-deux millions trois cent mille journaux, et trente-six millions sept cent trente-deux mille colis postaux. Ce qui veut dire que chaque homme, femme et enfant d’Angleterre a reçu, en moyenne, quarante et une lettres, cinq cartes postales, dix paquets de livres et quatre journaux. On a été forcé, l’année dernière, pour subvenir à ces besoins, de créer trois cent quatre-vingt-seize bureaux de poste et près d’un millier de boîtes postales.
- ETATS-UNIS
- La Question des Chinois.— L’attitude du président Cleveland à l’égard du bill d’exc lusion des Chinois produit une vive sensation en Californie^ principalement à cause de la déclaration portant que les Célestes, actuellement en route ou munis de certificats de retour, devront être de nouveau admis sur le territoire de l’Union. On évalue à 2.000 le nombre des Chinois présentement à bord de steamers qui vont arriver. Le nombre de leurs compatriotes déjà à terre et laissés libres, sous caution, en attendant la décision à intervenir, serait de 5.000.
- Le sénateur Jones, représentant du Nevada, a déposé une résolution invitant le président Cleveland à conclure des traités avec la Grande-Bretagne et le Mexique pour l’exclusion des Chinois du continent Nord-américain.
- Ces traités interdiraient aux Chinois l’entrée des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Mexique et de leurs dépendances.
- LA PRODUCTION DU BLÉ
- La réunion commerciale des grains,qui se tient annuellement dans la capitale de l’Autriche a, selon sa coutume, examiné la situation générale des principaux pays producteurs, au point de vue de la dernière récolte des céréales.
- Il ressort de cet examen que, pour l’année actuelle, la plupart des contrées européennes devront tirer du dehors le blé nécessaire à la consommation de leurs habitants.
- Dans quelle proportion chaque peuple devra-t-il avoir recours à l’importation du froment pour combler le déficit de sa production ?
- C’est ce qu’on ne saurait encore établir d’une façon rigoureusement exacte. Toutefois, voici à cet égard des informations données par la presse étrangère spéciale :
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- France...............Déficit. 20.358.000 hectolitres
- Grande-Bretagne . . » 49.439.000 »
- Belgique............. » 6.979.200 »
- Hollande............ » 4.943.600 »
- Allemagne .... » 5.816.000 »
- Suisse.............. » 4.943.600 »
- Italie.............. » 7.851.000 »
- Soit, au total un déficit de. . 100.328.000 hectolitres
- La Russie et l’Autriche-Hongrie, en Europe, les États-Unis dans l’Amérique du Nord, l’Inde anglaise en Asie, seraient les pays appelés à combler en majeure partie les vides de la récolte de cette année.
- Les grèves et l’arbitrage.
- Voilà plusieurs années que le vent est aux grèves. Si Ton ne veux pas qu’il souffle en tempête, il convient d’aviser.
- Peu de mois se passent sans quelque violence, et hier encore le conflit a éclaté, non plus cette fois entre des grévistes et la force publique, mais entre les ouvriers eux-mêmes.
- L’état d’esprit gréviste est devenu habitude ; il faut compter avec lui et considérer bien en face ce fait nouveau que l’ouvrier ne veut plus se sentir dupé, lésé dans le prix de son travail.
- A l’heure présente il n’a, contre le dommage qu’il sent lui être causé, que la grève, c’est-à-dire en somme la guerre de particulier à particulier, c’est-à-dire une chose qui ne doit pas se produire dans une société politique organisée ; car les sociétés politiques n’ont précisément été organisées que pour parer par des sentences arbitrales, par des sanctions, aux guerres entre les particuliers.
- Le Gode tout entier signifie : Il n’y aura plus guerre dans tel ou tel cas, il y aura sentence sur des bases équitables, après étude des causes du conflit.
- Mais la question des revendications des salariés est postérieure au Code, et comme il n’y a dans le différend d’intérêts entre ouvriers et patrons, aucune prévision ni d’étude du conflit ni de sentence, ni d’équité à attendre ; comme rien n’a été fait pour soustraire avec justice les parties à la nécessité de la guerre, la grève se produit, la guerre se déclare, sans qu’on puisse jamais dire la veille dans quelles limites seront, le lendemain, circonscrits les faits de la lutte, à l’heure du désespoir et de la faim.
- On ne fait pas grève, on ne fait pas la guerre de gaieté de cœur, et si l’on offrait aux ouvriers un moyen pacifique de régler leurs conflits, quand ils sentent qu’on leur fait dommage; si quelqu’un d’honnête, de probe, de loyal, avait la mission légale, régulière, de statuer sur le dommage et sur sa réparation, les ouvriers, au lieu de faire appel à la guerre, feraient appel à la justice.
- La paix sociale peut être acquise, assurée par l’arbitrage.
- Nous n’avons pas à discuter aujourd’hui, quelle peut être la meilleure forme de cet arbitrage ; mais nous avons à rappeler que, dans les sociétés civilisées, il doit toujours y avoir possibilité de se faire rendre justice sans être contraint de se faire justice soi-même, comme les grévistes y sont de nos jours obligés.
- Ernest Lesigne.
- La participation et le progrès industriel
- Sous ce titre, M. Abel Davaud,reproduit dans le Moniteur des Syndicats ouvriers le compte-rendu de la fête du Travail au Familistère et la liste des récompenses obtenues par les ouvriers auteurs de propositions utiles.
- Notre excellent confrère ajoute les réflexions suivantes :
- Ainsi, voilà un groupe industriel composé de 1,800 travailleurs qui rencontre dans son nombre douze inventeurs à récompenser pour améliorations industrielles, et ceux-là en dehors des chefs d’atelier, des contremaîtres, parmi les simples travailleurs, mais ici, tous participants. Gela fait songer aux innombrables progrès industriels étouffés dans l’œuf en l’absence de la solidarité entre patrons et ouvriers, par le mépris où sont tenus les simples travailleurs, par l’éloignement que produit l’orgueil des uns et la très modeste,, situation imposée aux autres.
- Ici, au Familistère, œuvre immense et superbe d’un homme de bien, tous les progrès sont possibles et par suite la prospérité assurée. Tous les travailleurs étant intéressés à cette prospérité, tous songent que leur lendemain sera d’autant meilleur qu’ils auront mis plus de zèle à fournir tout ce qu’ils peuvent fournir, non seulement de travail manuel actif, mais en outre de travail intellectuel. Tel d’entre eux remarque qu’un mieux est possible, que ce mieux abrégera le travail, donnera meilleur aspect à l’objet fabriqué, plus de force, plus de durée, flattera l’acheteur, ou permettra de le vendre meilleur prix; dès lors, l’ouvrier participant ou associé n’hésite pas à faire part à ses chefs de l’idée qui vient de surgir. Il en explique la portée et les moyens de mise en œuvre basés sur ses connaissances essentiellement pratiques. Les chefs auxquels il s’adresse doivent, de par le système même de solidarité usité dans l’établissement en participation, écouter les propositions faites. Après examen approfondi et discussion contradictoire, ils adoptent ou refusent ces propositions.
- Il y a 8 à 10 millions de travailleurs manuels. Si nous supposons que la même somme d’intelligence est également répartie entre tous les ouvriers, on peut juger de la quantité d’améliorations qui pourraient se produire partout, si la solidarité remplaçait dans tous les ateliers l’antagonisme, l’envie ou l’indifférence qui régnent entre patrons et ouvriers, entre commerçants et employés.
- Qu’est-ce qui peut bien arrêter l’association de ces deux forces immenses : celle des travailleurs, de qui tout vient, et celle des capitalistes, nés des forces productives et devenus les maitres trop durs des travailleurs, quand on constate, par l’exemple de l’association du Familistère, la somme de progrès et par suite de profits qui naîtraient de leur alliance complète et absolue ?
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- Il y a sûrement un malentendu, si ce n’est l’égoïsme ou l’ignorance économique.
- Nous croyons qu’il y a de tout cela.
- Le malentendu existe, comme dirait M. de la Palisse, parce que, ne se causant jamais, on ne peut s’entendre, et nous ajouterons que si, mettant de côté la méfiance réciproque, on s’expliquait^ franchement, l’entente s’ensuivrait, parce qu’il serait reconnu qu’il y a profit commun à s’entendre.
- L’égoïsme et l’ignorance sont ici, comme partout, ennemis du progrès. L’égoïsme est inhérent à tous les hommes, chacun est persuadé qu’il est de son droit de tirer toute la couverture à soi ; mais c’est bien souvent une spéculation sans durée, car le mauvais coucheur peut rencontrer plus fort que lui et se voir enlever la couverture. La force devient ainsi la maîtresse à la place du droit ou de la mutualité, etceite maîtresse est sans lendemain puisqu’elle ne garantit que jusqu’à concurrence d’une force supérieure qui vient à son tour arracher la couverture.
- L’ignorance n'est pas un crime, mais c’est uu grand défaut, et en économie industrielle, non seulement elle empêche, mais nie tout progrès. Il est bien évident que si patrons et ouvriers se donnaient la peine d’étudier les bienfaits de la participation et ses résultats économiques, les uns l’introduiraient immédiatement dans leurs établissements, et les autres, au lieu de rêver de la communauté anarchique ou de la socialisation instantanée des capitaux et des instruments de travail, impossibles dans l’état actuel de la société industrielle, réclameraient le droit plus modeste, mais imprescriptible, à une part légitime dans les profits qu’ils contribuent à produire, feraient du même coup comme participants leur apprentissage d’associés et se prépareraient ainsi à la collectivité universelle,qui leur est prêchée par des gens qui ne pourraient vivre huit jours en communauté sans se battre etsedétruire mutuellement.
- Les avantages industriels de la participation, on vient de les voir, et aveugle est quiconque n’aperçoit point la prospérité générale dans cette évolution économique.
- Le marché universel attend les meilleurs producteurs pour le bon marché et la qualité réunis ; nous, travailleurs français, pouvons fournir l’un et l’autre, et y ajouter le goût inhérent à nos produits. Eh bien, ce marché universel, nous pourrions le conquérir par l’association des bras et des capitaux, sous la convention du partage mutuel des produits.
- Dès lors l’activité, le goût, l’émulation, poussés par des cérémonies et des récompenses analogues à celles du Familistère, se donnant carrière, nous laisserions loin derrière nous nos rivaux industriels et, comme par le passé, nous serions les fournisseurs de la plus riche clientèle du
- ; monde et le Sedan commercial dont nous ont menacé les Allemands en serait l’Austerlitz.
- Abel Davaud.
- La coopération en Nouvelle-Zélande
- Nous empruntons au journal Le Globe les renseigne* ments suivants :
- Le chef du service des Sociétés de secours mutuels et des Trades Unions de la Nouvelle-Zélande a publié son rapport pour les opérations de ces Sociétés pendant l’année 1887. Au caractère d’assistance mutuelle, ces « Friendly Societies » joignent celui qui consiste à s’assurer contre le veuvage et l’orphelinat.Elles sont, en outre, des centres de réunion, de délassement et de discussion. Ce sont des « loges ». Là-bas, la loge tend à se substituer à la famille, non pas en la supprimant, mais en l’élargissant. Les sociétaires observent beaucoup de discipline, et ont un esprit laïque très indépendant. Leurs tendances ont inquiété les confessions religieuses dominantes, qui ont été amenées à créer elles-mêmes des Sociétés mutuelles, et à ouvrir des loges à côté de leurs églises ou de leurs temples, pour prévenir la désertion de leurs adhérents. C’est que la loge, où l’on discute, est plus propice aux tendances modernes, que le temple, où l’on écoute un orateur unique qui n’admet pas la contradiction.
- De ce genre de concurrence résulte plusieurs catégories de mutualités :
- 1° Les associations mystiques;
- 2° Les associations confessionnelles ;
- 3° Les associations professionnelles.
- Les premières sont les plus importantes. Elles ont un caractère secret, des rites particuliers, des dignités, ainsi qu’une caisse de secours et un budget. Elles comptent à peu près 400 loges, 25,000 adhérents et possèdent un capital de 8,500,000 francs. Parmi les variantes de cette première catégorie, nous voyons « l’armée de l’évangile du ruban bleu. » Le ruban bleu est porté à la boutonnière par ceux qui ont fait vœu de s’abstenir de toute boisson spiritueuse ou fermentée.Leur but est d’établir une législation prohibitive comme celle de divers Etats de la Confédération américaine.
- Dons la seconde catégorie entrent les associations confessionnelles ou groupements d’individus de même religion, dans un but unique d’assistance mutuelle.
- Les catholiques ont 19 loges comprenant un millier de membres et possédant environ 150,000 francs de capital.
- Les protestants sont moins nombreux. Ils n’ont que U loges comprenant 550 adhérents et possédant 90,000 francs.
- Les mutuelles de la troisième catégorie n’ont pas beaucoup d’importance. On compte deux Sociétés d’employes
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- de chemin de fer, ayant ensemble 300 membres et un capital de 55,000 francs ; une Société de mineurs contre les accidents résultant du travail ; une Société dite rationnelle pour frais de maladie ou d’enterrement ; neufs clubs de travailleurs (Workingmen) qui ont pour objet d’offrir aux sociétaires un local de récréation et de lecture ; une Société d’abstinence, huit autres sociétés diverses, en tout 22 sociétés comprenant 3,000 membres.
- Quant aux Trades Unions, elles sont, comme en Angleterre, absolument distinctes desFriendlySocieties.Elles sont régies par une loi différente et ont spécialement pour objet la protection des intérêts du travail. Quelques-unes, cependant, ont des caisses de secours alimentées par des cotisations, des amendes et par le produit des fêtes. Il y a 4 Associations d’ouvriers cordonniers, 1 Union de maîtres-d’hôtels et de cuisiniers fédérés d’Australie, 1 Union des matelots fédérés de Nouvelle-Zélande, 1 Association coopérative des boulangers, 1 Association des ouvriers des mines de houille, en tout 8 Trades Unions.
- Henri Loffron.
- L'assurance obligatoire en Allemagne
- L’assurance contre les accidents et contre la maladie était déjà obligatoire pour les ouvriers allemands. Une mesure plus importante encore, et qui mérite de ne point passer inaperçue, est celle qui vient de prendre force de loi en Allemagne sous le titre de Alters und Invaliden-Versicherung der Arbeiter (assurance des ouvriers contre la vieillesse et l’incapacité de travail). Elle s’applique à douze millions d’individus au bas mot. Son objet est de couvrir toutes les causes d’incapacité permanente de travail qui ne se trouvaient pas comprises dans la loi antérieure, loi d’essai dont les effets ont conduit au développement actuel du principe.
- Sont désormais soumis à l’assurance obligatoire ou, si l’on veut, à la retenue d’une part du salaire, en vue d’une pension de retraite proportionnelle.
- 1° Toutes personnes de l’un et de l’autre sexe employées à titre d’ouvriers, d’auxiliaires, de journaliers, d’apprentis, de serviteurs, soit dans un atelier ou uue manufacture, soit au foyer d’une famille;
- 2° Tous employés, aides et apprentis de commerce dont le salaire annuel n’excède pas 2,000 marcs (2,500 francs).
- 3® Les équipages et auxiliaires de tout ordre des navires de commerce.
- Le conseil de l’Empire est investi du pouvoir d’étendre les obligations et les bénéfices de l’assurance aux petits chefs d’industrie indépendants, travaillant à domicile.
- Sont exceptés de ces prévisions, les fonctionnaires de l’Etat ou des communes ayant droit à une pension de retraite supérieure à 120 marks (150 francs).
- Les retenues opérées sur les salaires sont destinées à constituer le fonds d’uue pension de retraite payable par douzième, chaque mois et d’avance. Seront admissibles à la pension de retraite les ouvriers qui auront atteint leur soixante-dixième
- année, ou qui seront frappés d’une incapacité de travail permanente et prouvée. Trente années de retenue dans le premier cas et cinq années dans le second, suffiront pour donner droit à la retraite. L’année sera considérée comme composée de 300 jours de travail.
- Quant à la prime d’assurance, elle sera payée : un tiers par l’Etat, un tiers par l’employé, un tiers par le patron. Il est à remarquer, à ce propos, que le principe de la part contributive de l’Etat dans la prime d’assurance, plusieurs fois repoussé par le Reichstag, a fini par triompher dans la loi nouvelle. Le taux de la prime d’assurance sera calculé de telle sorte que les frais d’administration, les versements à effectuer au fonds de réserve et les deux tiers de la somme des pensions à payer par la compagnie d’assurance soient toujours couverts par les recettes.
- Chaque district d'assurance aura son taux uniforme. La prime des femmes sera égale aux 2/3 de celle des hommes. La pension de retraite sera de 120 marcs pour les hommes et des 2/3 pour les femmes. En cas d’incapacité de travail et de retraite prématurée, cette pension sera augmentée de 4 marcs par année de travail soumise à la retenue, au-dessus du minimum de quinze années. La pension ne pourra, dans aucun cas,excéder 250 marcs (312 francs); elle courra du jour où l’assuré aura contracté son incapacité de travail ou atteint l’âge de soixante-dix ans révolus. Au cas où l’assuré serait à la charge de sa commune au moment où il entre en jouissance de sa pension, cette pension sera versée à la caisse communale jusqu’au jour où ses secours s’arrêteront.
- Toute l’organisation de cet immense système d’assurances sur la vie est remise aux mains des corps spéciaux déjà chargés d’appliquer la loi snr l’assurance contre les accidents.
- (Bulletin d'éducation des Basses-Pyrénées)
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- LES FEMMES INTERNES
- On sait combien il a fallu lutter pour obtenir que les étudiantes en médecine de la Faculté de Paris pussent concourir et être admises à l’internat dans les hôpitaux ; pareille lutte s’est produite en Amérique.
- Au printemps dernier, nous apprenions que de grands efforts étaient tentés par plusieurs médecins attachés au conseil de l’hôpital du comité de Cook dans le but d’empêcher la nomination de deux femmes-médecins qui, au moment des examens de concours,avaient obtenu deux places: l’une comme interne fixe, l’autre comme suppléante, dans le susdit hôpital.
- Les internes sont limités à douze et donnent leur temps sans aucune rétribution pendant dix-huit mois, leur profit résultant de l’expérience acquise eu médecine et en chirurgie.
- La justice et le bon sens ont fini par l’emporter. Mme la doctoresse Julia Holmes Smith, de Chicago, écrit en effet : « La bataille est terminée, et au profit des femmes. Il y aura trois femmes-médecins dans l’hôpital du comité de Cook cet automne. »
- L’histoire de cette lutte remonte â 1879. Malgré la grande influence du Dr Donforth, du collège des femmes, le sexe féminin fut battu et ne fut pas autorisé, cette année-là, à se présenter aux concours.
- En 1881, une jeune femme du collège médical de Chicago
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- obtint la première place et fit très bien son service, durant les dix-huit mois, sous la direction de l'éminent Dr Gunn, et reçut son diplôme.
- L’année dernière, Mme la doctoresse Rachel Heckey passa l’examen et commença son service en octobre.
- La situation, pour les femmes, dans les autres institutions publiques et demi-publiques de Chicago, peut être déterminée comme suit :
- Michael Reese, Saint-Lukes, The Alexian Brôthers, Saint-Joseph’s, emploient seulemeut des internes masculins.
- L’hôpital presbytérien est sous le contrôle du « Rush médical » et n’a pas de femmes dans son conseil supérieur, néanmoins Mme le Dr Alice Mitchell fait les fonctions d’interne provisoire.
- L'hôpital pour femmes et enfants n'a que des femmes comme internes et aussi dans son comité de direction.
- L’hôpital des femmes, du Dr Byford, a deux internes femmes procurées par les soins du club des femmes, et son comité supérieur renferme les deux sexes.
- Les collèges Hahnemann et Bennett sont des collèges mixtes et les internes sont choisis au concours.
- L’infirmerie pour les yeux et les oreilles, dans l’Illinois, a un interne qui peut être une femme ; la place s’obtient au concours.
- L’asile des aliénés du Comité a deux internes femmes, salariées, et l’infirmerie de la maison des pauvres en a une.
- Dans ces deux cas, les médecins obtiennent leurs places par l’influence du club des femmes de Chicago.
- L’hôpital pour les accidents a un conseil supérieur mixte.
- L’hôpital du comté de Cook est le seul établissement public qui admette des femmes pour le concours.
- Si limité que soit ce résultat, on ne peut que se féliciter de l’avoir obteuu. L’esprit de justice finit toujours par avoir raison des résistances que lui opposent la routine et les conseils égoïstes de l’intérêt personnel.
- Jeanne Mercœur.
- (Le droit des femmes )
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- Instituteurs stagiaires et titulaires
- Un article de la loi organique du 30 octobre 1886 porte que « nul ne peut être nommé titulaire s’il n’a fait un stage de deux ans au moins. » Fallait-il en conclure que l’administration était obligée de titulariser les stagiaires dès qu'ils avaient rempli la condition fixée par cet article ?
- Le conseil d’Etat, saisi de la question par le ministre de l’Instruction publique, s’est prononcé pour la négative et a déclaré que l'administration restait juge du moment où il convenait de conférer aux stagiaires le titulariat.
- Sa décision s’appuie d’abord sur le texte même de l’article précité, qui exige un stage de deux ans au moins.
- Il s’agit donc bien d’un minimum dont la durée peut être augmentée. La nomination obligatoire aux fonctions de titulaire ne pourrait, en outre, par suite de l’augmen-
- tation de traitement qui en résulte, se concilier avec le ; souci de l’équilibre budgétaire. Aussi l'article 21 porte-t-! il que l’avancement n’a lieu « qu’au fur et à mesure des j vacances de chaque classe, » c’est-à-dire au fur et à [ mesure des vacances et des disponibilités de crédit.
- | Mais, avait-on objecté, le ministre de l’Instruction publique a titularisé tous les instituteurs adjoints pourvus du certificat d'aptitude et ayant deux ans d’exercice au moment de la promulgation de la loi du 30 octobre 1886. Ne doit-on pas accorder le même avantage aux stagiaires?
- Non, a répondu le conseil d’Etat ; les adjoints et les adjointes ont été nommés par le préfet et ont, dès lors, le droit de jouir des avantages qui, d’après la loi même du 30 octobre, sont attachés à la nomination préfectorale. Les stagiaires qui n’ont qu’une simple délégation de l'inspecteur d’académie ne sauraient se prévaloir du même avantage.
- Conclusion : les deux ans de stage établissent des titres à la titularisation et non des droits.
- ERRATUM
- Théodore Parker dans la vie spirituelle.
- La publication de la narration faite sous ce titre dans le Devoir des 23 et 30 septembre dernier, ayant été remarquée d’un certain nombre de lecteurs et commençant à être reproduite, nous croyons nécessaire de rectifier ici une faute commise à l’imprimerie : Un passage a été omis entre le premier et le deuxième article.
- Le premier terminait par ces mots :
- « Mais cette lumière avait un tel rayonnement « qu’elle semblait revêtir tous les objets d’une « beauté éthérée dont jamais je n’avais eu l’idée. »
- Le second devait continuer en donnantles quatre alinéas suivants qui, au contraire, ont été supprimés par erreur :
- Les arbres et les arbrisseaux qui croissaient sur les coteaux de la vallée étaient luxuriants et, cependant, si délicats que je pourrais à peine dessiner leur feuillage.
- J’entendais les doux chants des oiseaux et quelque part un murmure de voix.
- Il y avait en toute chose une telle intensité de vie, et tout cependant était si calme que je pensais presque rêver.
- « Dites-moi où je suis », dis-je à ma mère, « car il me semble que je rêve et vais me réveiller à nouveau dans ma vie de douleurs. »
- Suit alors le texte publié dans le Devoir du 30 septembre dernier : ,
- « Vous êtes chez moi, » dit ma mère, etc.
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- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER (Suite)
- II
- « Comme Roméo oublie Rosalinde à l'aspect de Juliette, à l’apparition de cette beauté suprême j’oubliai mes amours d’autrefois. Les pages de mon cœur redevinrent blanches : tout nom, tout souvenir en disparurent. Je ne comprenais pas comment j’avais pu trouver quelque attrait dans ces liaisons vulgaires que peu de jeunes gens évitent, et je me les reprochai comme de coupables infidélités. Une vie nouvelle data pour moi de cette fatale rencontre.
- « La calèche quitta les Cascines et reprit le chemin de la ville, émportant l’éblouissante vision ; je mis mon cheval auprès de celui d’un jeune Russe très aimable, grand courenr d’eaux, répandu dans tous les salons cosmopolites d’Europe et qui connaissait à fond le personnel voyageur de la haute vie; j’amenai la conversation sur l’étrangère, et j’appris que c’était la comtesse Prascovie Labinska, une Lithuanienne de naissance illustre et de grande fortune, dont le mari faisait depuis deux ans la guerre du Caucase.
- « Il est inutile de vous dire quelles diplomaties je mis en œuvre pour être reçu chez la comtesse que l’absence du comte rendait très réservée à l’endroit des présentations ; enfin, je fus admis ; — deux princesses douairières et quatre baronnes hors d’âge répondaient de moi sur leur antique vertu.
- « La comtesse Labinska avait loué une villa magnifique, ayant appartenu jadis aux Salviati, à une demi-lieue de Florence, et en quelques jours elle avait su installer tout le confortable moderne dans l’antique manoir, sans en troubler en rien la beauté sévère et l’élégance sérieuse. De grandes portières armoriées s’agrafaient heureusement aux arcades ogivales ; des fauteuils et des meubles de forme ancienne s’harmonisaient avec les murailles couvertes de boiseries brunes ou de fresques d’un ton amorti et passé comme celui des vieilles tapisseries ; aucune couleur trop neuve, aucun or trop brillant n’agaçait l’œil, et le présent ne dissonait pas au milieu du passé. — La comtesse avait l'air si naturellement châtelaine que le vieux palais semblait bâti exprès pour elle.
- (c Si j’avais été séduit par la radieuse beauté de la comtesse, je le fus bien davantage encore au bout de quelques visites par son esprit si rare, si fin, si étendu ; quand elle parlait sur quelque sujet intéressant, l’âme lui venait à la peau, pour ainsi dire, et se faisait visible. Sa blancheur s’illuminait comme l’albâtre d’une lampe d’un rayon intérieur : il y avait dans son teint de ces scintillations phosphorescentes, de ces tremblements lumineux dont parle Dante lorsqu’il peint les splendeurs du paradis ; on eût dit un ange se détachant en clair sur un soleil. Je restais ébloui, extatique et stupide.
- , Abimé dans la contemplation de sa beauté, ravi au son de sa | voix céleste qui faisait dé chaque idiome une musique ineffable, | lorsqu’il me fallait absolument répondre, je balbutiais quelques | mots incohérents qui devaient lui donner la plus pauvre idée de mon intelligence, quelquefois même un imperceptible sourire d’une ironie amicale passait comme une lueur rose sur ses lèvres charmantes à certaines phrases, qui dénotaient, de ma part, un trouble profond ou une incurable sottise.
- « Je ne lui avais encore rien dit de mon amour ; devant elle j’étais sans pensée, sans force, sans courage ; mon cœur battait comme s’il voulait sortir de ma poitrine et s’élancer sur les genoux de sa souveraine. Vingt fois j’avais résolu de m’expliquer, mais une insurmontable timidité me retenait ; le moindre air froid ou réservé de la comtesse me causait des transes mortelles, et comparables à celles du condamné qui, la tête sur le billot, attend que l’éclair de la hache lui traverse le cou. Des contractions nerveuses m’étranglaient, des sueurs glacées baignaient mon corps. Je rougissais, je pâlissais et je sortais sans avoir rien dit, ayant peine à trouver la porte et chancelant comme un homme ivre sur les marches du perron.
- « Lorsque j’étais dehors, mes facultés me revenaient et je lançais au vent les dithyrambes les plus enflammés. J’adressais à l’idole absente mille déclarations d’une éloquence irrésistible. J’égalais dans ces apostrophes muettes les grands poètes de l’amour. — Le Cantique des cantiques de Salomon avec son vertigineux parfum oriental et son lyrisme halluciné ' de haschich, les sonnets de Pétrarque avec leurs subtilités platoniques et leurs délicatesses éthérées, l’Intermezzo de Henri Heine avec sa sensibilité nerveuse et délirante n’appro-chent pas de ces effusions d’âme intarissable où s’épuisait ma vie. Au bout de chacun de ces monologues, il me semblait que la comtesse vaincue devait descendre du ciel sur mon cœur, et plus d’une fois je me croisai les bras sur ma poitrine, pensant les renfermer sur elle.
- « J’étais si complètement possédé que je passais des heures à murmurer en façon de litanies d’amour ces deux mots ; — Prascovie Labinska, — trouvant un charme indéfinissable dans ces syllabes tantôt égrenées lentement comme des perles, tantôt dites avec la volubilité fiévreuse du dévot que sa prière même exalte. D’autres fois, je traçais le nom adoré sur les plus belles feuilles de vélin, en y apportant des recherches calligraphiques des manuscrits du moyen âge, rehauts d’or, fleurons d’azur, ramages de sinople. J’usais à ce labeur d’une minutie passionnée et d’une perfection puérile les longues heures qui séparaient mes visites à la comtesse. Je ne pouvais lire ni m’occuper de quoi que ce fût. Rien ne m’intéressait hors de Prascovie, et je ne décachetais même pas les lettres qui me venaient de France. A plusieurs reprises je fis des efforts pour sortir de cet état ; j’essayai de me rappeler les axiomes de séduction acceptés par les jeunes gens, les stratagèmes qu’emploient les Valmont du café de Paris et les don Juan du Jockey-Club ; mais à l’exécution le cœur me man-
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- quait, et je regrettais de pas avoir, comme le Julien Sorel de Stendhal, un paquet d’épitres progressives à copier pour les envoyer à la comtesse. Je me contentais d’aimer, me donnant tout entier sans rien demander en retour, sans espérance même lointaine, car mes rêves les plus audacieux osaient à peine effleurer de leurs lèvres le bout des doigts rosés de Prascovie. Au quinziéme siècle, le jeune novice le front sur les marches de l’autel, le chevalier agenouillé dans sa roide armure, ne devaient pas avoir pour la madone une adoration plus prosternée.
- M. Balthazar Cherbonneau avait écouté Octave avec une attention profonde, car pour lui le récit du jeune homme n’était pas seulement une histoire romanesque, et il se dit comme à lui-même pendant une pause du narrateur : « Oui, voilà bien le diagnostic de l’amour-passion, une maladie curieuse et que je n’ai rencontré qu’une fois, — à Chandernagor, — chez une jeune paria éprise d’un brahme ; elle en mourut, la pauvre fille, mais c’était une sauvage ; vous, monsieur Octave, vous êtes un civilisé, et nous vous guérirons. Sa parenthèse fermée, il fit signe de la main à M. de Saville de continuer ; et, reployant sa jambe sur la cuisse comme la patte articulée d’une sauterelle, de manière à faire soutenir son menton par son genou, il s’établit dans cette position impossible pour tout autre, mais qui semblait spécialement commode pour lui.
- « Je ne veux pas vous ennuyer du détail de mon martyre secret, continua Octave ; j’arrive à une scène décisive. Un jour, ne pouvant plus modérer mon impérieux désir de voir la comtesse, je devançai l’heure de ma visite accoutumée ; il faisait un temps orageux et lourd. Je ne trouvai pas madame Labinska au salon. Elle s’était établie sous un portique soutenu de sveltes colonnes, ouvrant sur une terrasse par laquelle on descendait au jardin ; elle avait fait apporter là son piano, un canapé et des chaises de jonc ; des jardinières, comblées de fleurs splendides — nulle part elles ne sont si fraîches ni si odorantes qu’à Florence — remplissaient les entre-colonne-ments, et imprégnait de leur parfum les rares bouffées de brise qui venaient de l’Apennin. Devant soi, par l’ouverture des arcades, l’on apercevait les ifs et les buis taillés du jardin d’où s’élançaient quelques cyprès centenaires, et que peuplaient des marbres mythologiques dans le goût tourmenté de Baccio Bandinelli ou de l’Ammanato. Au fond, au-dessus de la silhouette de Florence, s’arrondissait le dôme de Santa Maria del Fiore et jaillissait le beffroi carré du Palazzo Vecchio.
- « La comtesse était seule, à demi couchée sur le canapé de jonc ; jamais elle ne m’avait paru si belle ; son corps nonchalant, alangui par la chaleur, baignait comme celui d’une nymphe marine daus l’écume blanche d’un ample peignoir de mousseline des Indes que bordait du haut en bas une garniture bouillonnée comme la frange d’argent d’une vague ; une broche en acier niellé du Khorassan fermait à Ja poitrine cette
- j robe aussi légère que la draperie qui voltige autour de la Vie-! toire rattachant sa sandale. Des manches ouvertes à partir I de la saignée, comme les pistils du calice d’une fleur, sortaient | ses bras d’un ton plus pur que celui de l’albâtre où les statuaires florentins taillent des copies de statues antiques ; un large ruban noir noué à la ceinture, et dont les bouts retombaient, tranchait vigoureusement sur toute cette blancheur. Ce que ce contraste de nuances attribuées au deuil aurait pu avoir de triste, était égayé par le bec d’une petite pantoufle circassienne sans quartier en maroquin bleu, gaufrée d’arabesques jaunes, qui pointait sous le dernier pli de la mousseline.
- 1 « Les cheveux blonds de la comtesse, dont les bandeaux
- bouffants, comme s’ils eussent été soulevés par un souffle, découvraient son front pur, et ses tempes transparentes formaient comme un nimbe, où la lumière pétillait en étincelles
- j d’or.
- |
- « Près d’elle sur une chaise, palpitait au vent un grand chapeau de paille de riz, orné de longs rubans noirs pareils à celui de la robe, et gisait une paire de gants de Suède qui n’avaient pas été mis. A mon aspect, Prascovie ferma le livre qu’elle lisait — les poésies de Mickiewiez — et me fit un petit signe de tête bienveillant ; elle était seule, — circonstance favorable et rare.—Je m’assis en face d’elle sur le siège qu’elle me désigna. Un de ces silences, pénibles quand ils se prolongent, régna quelques minutes entre nous. Je ne trouvais à mon service aucune de ces banalités de la conversation ; ma tête s’embarrassait, des vagues de flammes me montaient du cœur aux yeux, et mon amour me criait : « Ne perds pas cette occasion suprême. »
- « J’ignore ce que j’eusse fait, si la comtesse, devinant la cause de mon trouble, ne se fût redressée à demi en tendant vers moi sa belle main, comme pour me fermer la bouche.
- (A suivre).
- -----------ni m "T><^C+3fgÿ*«Hg' ji -----------
- Un Coopérateur anglais en France
- On lit dans V Emancipation de Nîmes :
- « Nous venons de recevoir un volume fort intéressant de M. E. Owen Greening, le coopérateur anglais bien connu, l’un des principaux organisateurs de la fête du travail qui a eu lieu récemment au Palais de Cristal.
- The Cooperative Traveller abroard.
- «Le coopérateur à l’étranger» est le titre de l’ouvrage.
- «Le voyageur est M. Greening et son principal objectif est, en bon coopérateur, d’aller visiter le Familistère de Guise et la maison Leclaire à Paris. M. Greening est accompagné dans son voyage de M. Vansittart Neale, le secrétaire général de l’Union coopérative.
- « M. Greening, dans les premiers chapitres, rend compte de ses impressions de voyage ; il trouve le port de Boulogne sans vie à côté des ports anglais, mais, après avoir, comme tout bon anglais, fait ressortir la puissance de la Grande-Bretagne, il se moque des anglais qui s’opposent à l la construction d’un tunnel>en faisant remarquer qu’il faudrait
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- qu’un général français fût fou pour envoyer une armée en An- j gleterre, en comptant sur le tunnel pour établir ses communi- \ cations. j
- (f: Chaque monument de Boulogne lui donne l’occasion d’exprimer quelque sentence philosophique.
- « A Amiens, il a déjà fait l’expérieuce des trains français et il déclare que les wagons de 2e classe de la ligne du Nord sont bien inférieurs aux wagons de 3e classe anglais ; il ajoute qu’en Angleterre on trouve des wagons de 3e classe dans les trains les plus rapides ; il en conclut que dans la France républicaine et démocratique, les riches seuls peuvent voyager rapidement.
- « L’espace nous manque pour énumérer les réflexions hu-mouristiques de notre auteur dans tout le parcours de son voyage.
- « Arrivé ai? Familistère de Guise et devenu l’hôte de M. et de Mme Godin, son admiration n’a plus de bornes ; il oublie tout, la Grande Bretagne, sa flotte, les wagons du chemin de fer du Nord, pour ne plus parler que du fondateur du Familistère et de son œuvre. Il déclare cette œuvre impérissable et voudrait que les coopérateurs anglais suivissent l’exemple donné par M. Godin.
- « A Paris, M. Greening trouve encore des éloges pour la maison Leclaire dont il fait l’historique et se félicite de l’accueil charmant qu’il a reçu de notre honorable collaborateur, M. Charles Robert, président delà société de Secours mutuels.
- Sa dernière visite est pour le magasin du Bon Marché ; il exprime,en terminant,sa confiance dans la coopération de consommation qui, en passant par la participation des ouvriers aux bénéfices, doit conduire à la coopération de production.
- « L’ouvrage de M. Owen Greening est fort intéressant parce qu’il exprime sans réticences les pensées d’un coopérateur anglais sur toutes choses en France, même sur la République ! Nous le signalons à l’attention de nos lecteurs ; on le trouve chez Arthur Standing, président de l’Association du travail, 1 , Norfolk Street Strand, au prix de 1 fr. 25 ; il n’est pas, il est vrai, d’une lecture facile pour beaucoup de français,car il est écrit en anglais,mais peut-être rencontrera-t-il quelque coopérateur polyglotte disposé à le traduire. Nous le désirerions.»
- Nous nous associons cordialement aux paroles de notre confrère. Nous aussi avons reçu le remarquable ouvrage de M. Greening et ne saurions trop vivement en recommander la lecture à tous ceux de plus en plus nombreux, qui savent lire l’anglais.
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- Tome 12. - N’ 531
- Dimanche 11 Novembre 1888
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- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ 0-0ZDI3ST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour tontes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
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- SOMMAIRE
- Happe! aux principes. — La loi morale de l’humanité. — | Les Projets financiers du Gouvernement.— La participation aux bénéfices à l’Exposition universelle.— L’arbitrage International. — La France et les États-Unis. — Chronique parlementaire. — Faits politiques et sociaux. Une intéressante assemblée. — Le congrès de Bordeaux. — La Société du Familistère et la Presse.—* Les Femmes et la Pharmacie. — Avatar. — Nécrologie. — Société du Familistère.— Etat-civil du Familistère.— Avis.
- Rappel aux principes
- Nous traversons une crise.
- Cela n’est pas douteux. Le trouble des esprits empêche de voir la situation sous son véritable jour. Tous ceux qui ont souci de l’honneur et de la sécurité de la patrie,de l’avenir de la République, ont le devoir de travailler de concert à faire la lumière au milieu des populations inquiètes et irrésolues.
- Une loi sociologique veut que dans tout ordre Politique ou social il y ait des satisfaits de l’état de choses existant, des mécontents qui demandent le cotour au passé, et d’autres mécontents déclarant ici’il faut instituer ce qui n’a jamais existé.
- Ce triple groupement du peuple se reflète dans ^assemblées politiques. Il se perpétue par Ja migration continue vers les conservateurs des pro-^essistes satisfaits des concessions obtenues,et par
- Passage dans les rangs réactionnaires des conser-c&teurs qui trouvent que l’on est allé trop loin, bonne règle, c’est-à-dire, si l’amélioration
- progressive des institutions permettait de donner satisfaction à un nombre de plus en plus grand d’individus,l’élimination naturelle parlamortéclai-cirait de jour en jour les rangs des réactionnaires, témoins ou bénéficiaires des régimes disparus, et l’adhésion à ce parti des non-satisfaits des progrès accomplis ne suffirait pas à combler les vides.
- D’ailleurs l’axe politique se déplaçant, allant de droite à gauche, les institutions actuelles disparaîtraient,peu à peu, pour faire place à des institutions plus avancées,et les non-satisfaits à tendances réactionnaires n’auraient d’autre objectif que le retour vers ces institutions démodées, tandis que les non-satisfaits à tendances progressistes acquiesceraient de plus en plus nombreux au nouvel ordre de choses.
- C’est bien ainsi qu’il faut entendre le progrès indéfini dans une République désormais incontestée.
- Or, à cette heure, nous assistons à une sorte d’arrêt du jeu normal de l’opinion et des partis.
- Les impatiences des mécontents de gauche s’accentuent,en même temps que redouble l’audace des mécontents de droite.
- Les monarchistes conspirent à ciel ouvert: ils affectent de croire qu’ils obtiendront de la volonté nationale seule la réalisation de leurs désirs, cet incroyable recul : la restauration de la monarchie.
- Nous avons la conviction inébranlable que la grande majorité des français répugne à toute expérience dynastique, que le prestige des prétendants qui se disputent la France n’a pas encore opéré ce miracle de faire tourner tous les vœux vers le rétablissement d’un pouvoir personnel, qu’aucun des
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- prétendants ne consentirait, d’ailleurs, à céder à l’autre ; que l’état-major monarchiste se fait illusion sur l’importance et la fidélité de ses troupes.
- Gela ne veut pas dire que la République soit à l’abri de tout danger. Le danger il est dans cette équivoque, qui permet aux partisans des régimes disparus et à leurs chefs,de compter sur les mécontents que les motifs les plus disparates ont poussé dans les bras d’un soldat tenté de jouer un rôle personnel dans le désarroi général.
- « Les haines des monarchistes, les mécontente-« ments d’indifférents, les déceptions mêmes des « républicains se rencontrent, disait naguère M.
- « Clémenceau, en prenant possession du fauteuil « présidentiel de l’extrême gauche, dans un com-« mun effort, pour porter au pouvoir un soldat « révolté.
- « Tous prétendent se servir de lui, tous le ser-« vent. »
- Que faire pour parer au danger que cette situation fait courir à la République?
- « Il faut, ajoutait le leader de l’extrème-gauche,
- « par l’action, par la parole, ramener les égarés.
- « Il faut d’abord que le gouvernement soit un gou-« vernement d’action énergique, continue, pour « faire respecter la République et pour commencer « enfin les réformes. »
- Commencer enfin les réformes !
- Oui,c’est principalement à l’absence de réformes, à l’immobilisme érigé en dogme depuis un certain nombre d’années, que nous devons la crise actuelle et ses développements stupéfiants.
- D’autres errements ont contribué à faire perdre à une partie de la masse la confiance qu’elle avait dans l’efficacité de la République.
- N’a-t-on pas vu la République, chaussant les souliers de la monarchie, mentir à ses principes,en engageant la fortune et le sang des enfants de la France dans des expéditions lointaines destinées à l’asservissement des peuples?
- Ne l’a-t-on pas vue, ne la voit-on pas encore, payer à un clergé réactionnaire les subsides au moyen desquels celui-ci la bat en brèche,au profit de la monarchie ?
- N'a-t-elle pas conclu avec les grandes compagnies les conventions si désastreuses pour la France, tant au point de vue des intérêts militaires, qu’au point de vue industriel, commercial et financier ?
- Sans doute, les réactionnaires sont mal venus à se plaindre et ils ont tort d’agiter les populations avecles conséquences déplorables de ces opérations à là plupart desquelles ils ont prêté leur appui.
- Le rapporteur général de la commission du budget a eu parfaitement raison de les rappeler au sentiment de leur responsabilité, au cours de la discussion du budget de 1889.
- «Je ne prétends pas,disait-il,personne ne prétend parmi nous, et personne n’a jamais prétendu, que nos budgets n’aient jamais augmenté depuis 1876. C’est bien clair. Mais il s’agit de savoir si les causes qui ont entraîné ces augmentations de dépenses, pour la plus grande partie, sont des causes qui puissent être imputées au gouvernement républicain en particulier, ou si, au contraire, ce ne sont pas des causes générales,qui ont été acceptées par tous les partis, par l’ensemble des représentants de la nation.
- « Ce n’est un mystère pour personne, que les causes principales de l’augmentation de nos budgets, ce sont les charges annuelles qui ont résulté des grands travaux publics et des dépenses extraordinaires pour la guerre, ainsi que des lois sur les pensions et sur l’instruction publique.-
- « Je vous demande quel est celui d’entre vous ou combien il s’en trouve parmi vous qui ont voté contre ces lois qui ont classé les chemins de fer, contre ces lois qui ont augmenté les tarifs des pensions?
- «Il n’y a qu’une loi ayant augmenté les dépenses contre laquelle vous ayez voté, c’est la loi sur l’instruction publique.
- « C’est un fait, messieurs ; je ne veux attacher aucun sentiment politique à ce que je dis ; je demande la permission à la Chambre, dans ces très courtes observations,de parler avec une impartialité aussi grande que pourrait le faire un étranger, n’appartenant à aucun de nos partis, mais qui viendrait du dehors pour jeter un coup d’œil sur notre situation financière.
- « Messieurs, la vérité, la voici ; c’est que parmi les grandes causes de dépenses, je le répète, il n’en est aucune contre laquelle vous ayez voté, vous qui critiquez aujourd’hui nos finances, sauf celle qui procède de l’instruction publique. Quant aux autres, vous en avez accepté la solidarité avec tout le parti républicain.»
- Et un peu plus loin :
- « On a emprunté environ 5 milliards pour les divers ministères, sous toutes les formes. Il est certain que les charges de ces emprunts doivent se retrouver quelque part, et, encore une fois, ces charges ont été acceptées par l’ensemble, Par l’unanimité des représentants de la nation. »
- Il n’en est pas moins vrai que le régime fépü-
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- biicain porte seul devant l’opinion la responsabilité ] des mesures auxquelles les ennemis de la République se sont associés.
- L’beure est critique, nous sommes à la veille des élections générales et du centenaire de la Révolution de 4889; il importe que les parts de responsabilité soient équitablement faites, que la mauvaise foi des ennemis de nos institutions soit établie au grand jour, par la parole ou par la plume.
- Sous un gouvernement d’opinion, on doit la vérité à la nation, et puisqu’elle sera prochainement appelée à se prononcer, il faut placer sous ses yeux toutes les pièces du procès.
- Pour cela, il ne faut pas oublier de compter à l’actif de la République, les services qu’elle a rendus au pays, depuis qu’elle fonctionne régulièrement à l’abri des entreprises des factions et des tentatives de coup d’État victorieusement réprimées par elle.
- Si la législature de 1877 a donné son adhésion à la conquête de la Tunisie, elle a aussi assuré la défense nationale, doté le pays d’une législation libérale sur la presse et le droit de réunion. Nous lui sommes redevables de la création de la caisse des lycées, collèges et écoles primaires ; de la liberté de renseignement supérieur; de la création de l'enseignement secondaire des jeunes filles; de l’établissement des écoles normales primaires dans les départements; du règlement des titres de capacité exigés pour l’enseignement primaire; de la gratuité absolue et de l’obligation de l’enseignement primaire; des écoles manuelles d’apprentissage, de l’enseignement départemental et communal de l’agriculture, de la loi sur les conseils de prud’hommes, et de la loi sur les syndicats professionnels ; enfin de l’extension considérable donnée aux travaux des ports, des canaux et des chemins de fer.
- C’est sous cette législature que les contribuables, pour la première fois depuis bien longtemps,furent déchargés de plus de 300 millions d’impôts.
- La législature de 1881, il est vrai, a ratifié la désastreuse expédition du Tonkin, voté les conventions et les tarifs de douane, mais elle a également adopté le projet de loi réduisant à trois ans le service militaire, projet qui serait depuis longtemps une loi définitive, s’il n’avait été si mal à propos retiré des délibérations du Sénat par le ministre de la guerre, M. le général Boulanger. Elle a assuré le renouvellement et l’agrandissement de tout notre outillage scolaire. ^
- C’est encore durant cettemême législature qu’est votée la loi municipale qui précise et élargit les attributions des conseils municipaux, et leur confie le droit de nomination des maires. La loi sur les syndicats professionnels est adoptée par les deux chambres et la loi sur les sociétés de secours mutuels votée par la Chambre des députés.
- A la législature élue en 1885, nous devons la loi sur l’organisation de l’enseignement primaire ; la loi sur les traitements du personnel de l’enseignement primaire ; la loi sur la caisse nationale des retraites pour la vieillesse. Nous donnera-t-elle une bonne loi sur les assurances contre les accidents des ouvriers, sur les caisses d’épargne, etc. Espérons qu’elle n’a pas encore dit son dernier mot.
- Peut-on dire que l’augmentation des dépenses occasionnée par l’application de la plupart de ces lois aurait dû être évitée. Le capital de la République ne s’est-il pas accru d’autant?Et cependant, ces dépenses ont contribué à creuser le gouffre du déficit.
- Sachons reconnaître, toutefois, que même de ce chef, les charges de l’État, c’est-à-dire des contribuables, ont été aggravées par des prodigalités sans nombre ; que le parasitisme administratif s’est développé dans des proportions inouïes, et qu’en dehors même des fautes de la politique intérieure et extérieure et de cette fatalité tragique des armements dont parlait M. Jules Roche dans son discours, nous nous trouvons en présence d’un écart de plus en plus considérable entre les recettes et les dépenses.
- N’est-il pas remarquable, qu’à l’exception de la mesure d’amortissement, aujourd’hui lettre morte, que nous avons portée à l’actif de la deuxième législature, qui a suivi le vote des lois constitutionnelles, nous ne trouvions dans la série des lois votées depuis 1877, que des aggravations de charges ?
- Pas une loi tendant à une répartition plus équitable de ces charges n’est sortie des délibérations de nos corps élus.
- Encore moins s’est-on préoccupé de savoir si les ressources publiques pouvaient avoir une autre origine que celle des impôts.
- Le jour n’est pas éloigné où l’impossibilité de combler l’écart entre les dépenses et les recettes par des impôts nouveaux ou des emprunts, source de nouveaux impôts, appellera l’attention publique sur la solution préconisée par M. Godin, solution ^ qui consiste à ne plus rien prélever sur les pauvres
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- et à ne plus rien demander aux riches, de leur vivant du moins ; à établir le droit d’hérédité qu’a l’Etat sur les fortunes accumulées, en raison du concours qu’il a apporté à leur formation.
- L’intérêt supérieur de la République exige que la législature actuelle réalise ce double problème de combler le déficit qt d’assurer des ressources au Trésor.
- Quelle n’oublie pas qu’elle a été élue sur ce programme : ni Impôts ni Emprunts et que ce programme, seule l’Hérédité de l’État peut le réaliser.
- J. Pascaly
- LA LOI MORALE DE L’HUMANITÉ
- Il ne suffit plus de pratiquer la bienfaisance individuelle pour que la loi morale de l’humanité soit réellement appliquée.
- La loi morale du dévouement à l’existence humaine exige des œuvres plus accomplies; elle doit déterminer la fondation d'institutions durables étendant leurs bienfaits au plus grand nombre de ceux qui manquent du nécessaire : la bienfaisance doit devenir sociale ; c'est seulement ainsi quelle sera vraiment pratiquée.
- J.-B. .André GODIN, Fondateur du Familistère.
- Les Projets financiers du Gouvernement.
- Les droits de succession
- Le système que le ministre des finances adopte, dans son projet de loi sur les successions, pour déterminer la valeur d’un usufruit et celle d’une nue propriété repose essentiellement sur le principe que la nue propriété et l’usufruit doivent supporter l’impôt, lors de chacune de leurs transmissions, sur leur valeur véritable.
- La taxe variera ainsi selon la plus-value ou selon la décroissance que l’usufruit ou la nue propriété recevront du cours du temps.
- Le nu propriétaire, c’est-à-dire celui qui possède un objet sans avoir la jouissance, paiera un droit d’autant plus réduit que l’usufruitier, c’est-à-dire celui qui jouit de l’objet sans en avoir la propriété, aura une plus longue durée probable.
- Mais ce droit s’augmentera au fur et à mesure que la jouissance approchera de son terme, jusqu’à ce qu’il ait atteint, par l’expiration de l’usufruit, la valeur du droit à payer pour la propriété entière.
- On le voit, dans le projet du ministre des finances, il est établi r>onr les sue. cessions k usufruit,, un droit proportionnel
- à l’âge de l’usufruitier, au lieu du droit fixe existant actuellement.
- Quant à la détermination de la valeur de l’usufruit ou de la nue propriété, elle serait fixée au jour de chaque mutation.
- Il est bon de rappeler qu’en vertu de la loi du 22 frimaire an VIII qui régit actuellement la matière, l’usufruit, à quelque époque qu’il soit transmis, est évalué, en thèse générale, à la moitié de la valeur de l’objet.
- La nue propriété est taxée par l’enregistrement comme la propriété entière.
- En outre, quand la nue propriété et l’usufruit sont, au moment de la division de la toute propriété, transmis pour la première fois, le droit d’enregistrement est perçu sur une valeur représentant une fois et demie la propriété.
- C’est, par suite, sur une valeur supérieure à l’importance de celle de l’objet transmis que l’enregistrement exerce son droit, perçoit un impôt.
- Quant à celui qui acquiert une nue propriété, il est forcé de payer le même droit que s’il jouissait immédiatement de la propriété, et de faire, par conséquent, une avance de fonds très onéreuse pour lui. Il faut ajouter que cette avance de fonds pour une propriété complètement improductive n’offre à l’usufruitier aucun moyen efficace de crédit.
- On voit à quelles plaintes doit donner lieu ce système fiscal dans un pays comme le nôtre où presque toutes les successions ont un usufruit.
- La réforme proposée par le gouvernement privera le Trésor d’une source de revenus qu’on évalue à dix millions.
- Le gouvernement a dû se préoccuper de trouver une compensation à cette moins-value. A cet effet, le projet de M. Peytral décide que l’État succédera à défaut d’héritiers jusqu’au sixième degré.
- Le ministre des finances déclare que cette réforme rapportera 16 millions à l’État ; les calculs ont été faits sur des bases sérieuses et ne peuvent donner lieu à aucun mécompte.
- La moins-value occasionnée par la réforme fiscale relative à l’usufruit et à la nue propriété est donc largement compensée par la plus-value donnée par la limitation à six degrés de suc-cessibilité.
- * +
- La réforme du régime des boissons
- Le projet de loi sur la réforme du régime des boissons élaboré par M. le ministre des finances comprend 26 articles dont voici les principaux.
- Article premier.— A partir de l’application de la présente loi, les vins naturels de tout degré, les vins alcoolisés ou factices, dont le tirage n’atteint pas 13°, les cidres, poirés et hydromels, les bières, sont exempts de tout droit de circulation, de détail, de consommation et de fabrication.
- Art. 2.— A partir de l’application de la présente loi, sont supprimés tous droits perçus au profit de l’État, à l’entrée des villes, sur les boissons de toute nature.
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- Art. 3.— L’exercice des débits de boissons est supprimé.
- Les articles suivants établissent un droit général de consommation d’après un tarif déterminé pour les vins dont le titrage dépasse 12 degrés, les eaux-de-vie, absinthes, etc..
- Les articles 7,8,9 et 10 sont consacrés à la réglementation des congés, acquits à caution et laisser-passer spéciaux. Le privilège des bouilleurs de cru est supprimé.
- L’article 11, qui fixe le droit de licence, est ainsi conçu.
- Le prix de la licence des marchands en gros et débitants de boissons, des bouilleurs et distillateurs de profession, des brasseurs et des colporteurs de boissons, se compose d’un élément fixe et d’un droit proportionnel à la valeur locative des locaux consacrés à l’exercice des professions pour lesquelles ces contribuables sont sujets à la licence.
- L’élément du droit de licence est déterminé par un tarif (prix annuel payable par trimestre, principal et décimes compris),variant suivant l’importance des localités.
- L’élément proportionnel du droit de licence est calculé, selon les professions, à 8, 14 ou 20 0/0 de la valeur locative indiquée au paragraphe 1 du présent article.
- L’ensemble de cette réforme constitue une moins-value de 60,000,000 fr. exactement 60,169,000 fr.
- Le dégrèvement sur les vins et cidres est coté pour 148, 688.000 fr.le dégrèvement sur les bières pour 21.693 000 fr.
- En revanche, l’impôt sur les bouilleurs de crus est compté pour 79 millions.
- C’est cette moins-value totale de 60 millions que le ministre se propose de demander à l’impôt sur le revenu.
- * *
- L’Impôt sur le Revenu. — Voici l’économie générale du projet de loi sur le revenu que M. Peytral, ministre des finances, vient de déposer sur le bureau de la Chambre :
- Ce projet comprend huit titres et quarante-huit articles ; les titres déterminent les bases de l’impôt, les exemptions, les modérations, le mode d’assiette et de perception, la torme des déclarations, la composition des commissions d’évaluation et des commissions supérieures, les pénalités et le mode d’examen des réclamations.
- D’après les dispositions générales du projet,tous les revenus possédés ou produits en France seraient soumis,sauf certaines exceptions ou modérations, à l’impôt général sur le revenu ; la quotité de l’impôt serait fixée à 0,1/2 0/o sur les revenus professionnels, industriels et commerciaux, à 1 0/o sur tous les autres revenus. Les personnes dont le revenu total dépasse la somme de 3.000 francs devraient faire la déclaration détaillée, par nature de revenus, du produit brut de ces revenus, et des différentes charges dont la loi projetée autorise la déduction.
- Pour calculer le revenu net imposable du contribuable d’une manière générale, la déclaration que prescrit le projet de loi
- serait effectuée par les contribuables dans le courant du mois de janvier à la mairie de la commune où ils sont domiciliés et la déclaration serait valable pour cinq ans, dans le cas où le revenu déclaré ponr une année n’aurait pas subi pour les années suivantes de modifications susceptibles de motiver une augmentation de la taxe primitivement imposée.
- Seraient exempts de la déclaration les revenus sur lesquels la taxe pourrait être perçue par voie de retenue ; cette catégorie de revenus comprend les dividendes et bénéfices passibles de l’impôt sur les valeurs mobilières, les intérêts, arrérages, traitements, salaires, pensions, indemnités et autres allocations payées par les caisses ou les agents de l’Etat, des départements, des communes et des établissements publics. Pour tous les revenus qui ne rentrent pas dans cette catégorie, la taxe serait perçue par rôles comme en matières de contributions directes.
- Le revenu des propriétés foncières non bâties est déduction faite de certaines charges, soit le prix de ferme ou de location, soit le produit de ces mêmes propriétés ; le revenu de ces propriétés bâties est leur prix de loyer ou la valeur locative des locaux ; ils seraient passibles de la taxe, sauf certaines défalcations.
- Les intérêts, dividendes, revenus et tous autres produits des actions et obligations de toute nature, les arrérages des titres de rentes émis par des Etats, les intérêts des créances hypothécaires ou chirographaires, les retraites et pensions,les gains et profits résultant de l’exercice d’un commerce, d’une industrie, d’une entreprise, d’une occupation, de la pratique d’un art.
- Seraient exempts de la taxe : l’Etat, les militaires et les marins de l’Etat, ainsi que leurs assimilés de l’armée de terre et de mer, dont la position de grade n’est pas équivalente au grade de sous-lieutenant mais seulement en ce qui a trait à la solde : les officiers et assimilés des armées de terre et de mer mais seulement pour le temps pendant lequel ils sont en campagne ; les représentants des puissances étrangères,les étrangers qui ont fixé leur résidence en France depuis moins d’un mois, mais seulement pour les revenus produits à l’étranger, les étrangers résidant en France depuis un an pour la partie de leurs revenus produits à l’étranger et qu’ils ne consomment pas en France ; les bureaux de bienfaisance, les sociétés de secours mutuels, les hospices, etc., pour le produit des cotisations et des quêtes, les intérêts des dépôts effectués dans les caisses d’épargne, les intérêts des fonds gérés par la caisse des dépôts et consignations.
- II serait fait déduction sur les revenus : 1° Du tiers des revenus imposables lorsque l’ensemble desdits revenus possédés par un même individu est supérieur à 2.000 francs, mais inférieur à 3.000 francs ; 2° du quart des revenus imposables lorsque l’ensemble desdits revenus possédés par un même individu est supérieur à 3.000 francs, mais inférieur à 4.000 francs ; 3° du quart de l’ensemble des revenus lorsque le total
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- des revenus ne dépasse pas 6.000 francs pour les chefs de famille (père, veuve ou soutien de famille) qui justifient avoir à leur charge cinq personnes de leur famille.
- Il serait institué une ou plusieurs commissions d’évaluation dans chaque commune et une commission supérieure dans chaque arrondissement pour examiner les déclarations des contribuables et déterminer d’office, dans certains cas, les bases d’imposition du revenu des contribuables qui n’auraient pas fait la déclaration. La commission d’évaluation comprendrait le maire, le percepteur, et un agent de contributions directes; la commission supérieure comprendrait le sous-préfet un conseiller général, un conseiller d’arrondissement, le receveur des finances, un ag ent des contributions directes et un agent de l’administration de l’enregistrement.
- Les séances et les délibérations des commissions seraient secrètes ; toute personne qui n’aurait pas fait la déclaration prescrite,serait soumise à une taxe double en raison du revenu qui lui aurait été assigné d’office ; pour toute personne qui anrait déclaré un revenu trop faible la taxe serait rehaussée de moitié relativement à la fraction de son revenu qu’elle aurait dissimulée.
- Les membres des commissions des évaluations ou des commissions supérieures qui violeraient les prescriptions relatives à l’accomplissement de leurs devoirs seraient passibles de certaines peines.
- La participation aux bénéfices
- à l’Exposition universelle
- Le document suivant a été adressé au ministre du commerce par la Société pour l’étude pratique de la participation aux bénéfices :
- Monsieur le ministre,
- Conformément au règlement général des Congrès et conférences approuvé par l’arrêté ministériel du 30 décembre 1887, la Société pour Vétude pratique de la participation aux bénéfices, établie à Paris, 20 rue Bergère, a l’honneur de vous soumettre le projet d’organisation d’un Congrès spécial qui aurait lieu, par ses suins, pendant l’exposition de 1889. Ce Congrès sera placé sous la surveillance de la commission supérieure instituée par les arrêtés ministériels des 2 août et 2 novembre 1887.
- Programme général
- (Article 9 du réglement général).
- « 1.— Le programme de notre futur Congrès sera clairement déterminé par l’indication des questions suivantes que notre Société se propose de mettre à l’ordre du jour :
- 1° Principes généraux.-— Etude des principes et des conditions usuelles du contrat de participation examiné au double point de vue économique et juridique.— Question du contrôle des comptes.— Maintien des pouvoirs nécessaires de la direction.— Questions diverses relatives à l’amortissement et aux réserves de bénéfices faites par
- le chef d’industrie dans l’intérêt de l’avenir de son entreprise.
- 2° Mode de calcul de participation.— La participation considérée comme n’ayant pas le caractère d’une libéralité, et réglée d’après un quantum déterminé, doit-elle être calculée sur l’ensemble des bénéfices industriels et commerciaux de l’entreprise? Ne faut-il pas,au contraire, chercher à l’organiser dans une même maison, au moyen d’une série d’inventaires distincts,par spécialités de travail, par groupes ou équipes d’ouvriers ?
- Dans ce cas, la participation ne doit-elle pas au moins être calculée sur la totalité du bénéfice industriel, au lieu d’être limitée au bénéfice supplémentaire qui peut résulter d’économies exceptionnelles opérées sur le temps, la matière ou le combustible ? Ainsi restreinte, la participation aux bénéfices ne tendrait-elle pas à se confondre avec les primes et les sur-salaires payés sur les frais généraux ? Faut-il répartir le produit de h participation au marc le franc des salaires ou appointements sans distinction ? Faut-il au contraire créer des catégories d’après l’importance des fonctions ou la durée des services ?
- 3° Mode d’emploi du produit de la participation.__
- Doit-on préférer à la distribution en espèces, un moyen quelconque de faire de ce produit une épargne pour l’avenir du personnel ? En cas d’affirmative, faut-il notamment renoncer au système des retraites viagères pour organiser au profit de la famille la création du patrimoine, soit par la capitalisation à intérêts composés sur livret individuel, soit à l’aide d’une assurance ? Doit-on préférer à des placements de tout repos, ainsi faits dans un but de prévoyance, l’emploi obligatoire ou facultatif du produit de la participation en actions ou parts .d’intérêts destinées à rendre le personnel copropriétaire ou même seul propriétaire de l’usine.
- 4° Considérations générales.— Examen sommaire des résultats obtenus, des expériences faites, des causes qui peuvent retarder la propagation de la participation aux bénéfices et des moyens d’activer cette propagation.
- 5°Participation des acheteurs et consommateurs.— Convient-il de faire participer aux bénéfices d’une entreprise non seulement le personnel qui fabrique les produits, mais aussi les acheteurs qui les consomment ? Examen du système qui fait participer les locataires d’une grande habitation ouvrière aux bénéfices de la gestion de l’immeuble.
- Si nous entrons dans ces détails au lieu de nous borner à ne donner ici qu’un programme très général, c’est pour montrer l’utilité pratique que peuvent avoir les travaux du futur Congrès.
- But du Congrès
- (Art. 9 du réglement général).
- H. Le but que nous nous proposons d’atteindre par l’orga-njsation de ce Congrès est celui que notre Société poursuit depuis sa fondation : c’est l’étude pratique des questions que soulève la participation des ouvriers et employés dans les bénéfices de l’entreprise ; la constatation des résultats obtenus, la réunion des expériences faites, et la propagation par l’exemple, d’un système que nous considérons
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- comme propre à rendre plus étroitement solidaires les intérêts du travail et du capital.
- Les membres de notre Société so-nt tous, par leur profession même, appelés à s'occuper des questions de cette nature. Tous ont encore ou ont eu à prendre part à la direction d’un personnel d’ouvriers ou d’employés.
- En effet, d'après nos statuts, peuvent seuls devenir membres fondateurs et souscripteurs de la Société et siéger avec voix délibérative dans nos assemblées, les patrons, chefs d’établissements et leurs collaborateurs dans la j direction, les directeurs ou administrateurs de sociétés ou i les personnes qui ont eu antérieurement ces mêmes qualités.
- Notre société a pris une part importante à l’enquête extra-parlementaire ouverte au ministère de l’intérieur en 1883 sur les associations ouvrières et la participation aux bénéfices. Une demande en reconnaissance d’utilité publique adressée par elle au ministère de l’intérieur a été prise en considération. Pour motiver l’organisation d’un Congrès d'hommes compétents qui seraient appelés à conférer sur la participation, il suffirait de rappeler que le Président de la République a saisi la Chambre des députés, le 16 juillet 1888, d'un projet de loi sur les sociétés coopératives de production et sur le contrat de participation aux bénéfices.
- L’exposition particulière que la Société organise dans un pavillon spécial du groupe de l’économie sociale, construit aux frais de ses adhérents, lui permet d’offrir aux membres du futur congrès une collection aussi complète qu’ils pourront le désirer, de documents et d’informations. Le Congrès qu’elle organise serait donc le commentaire et le complément de cette exposition.
- Congrès antérieurs
- (Art. 9 du règlement général.)
- III. Aucun Congrès spécial n’a encore eu lieu au sujet de la participation. Les questions quis’y rattachentont été discutées chaque année depuis 1879 dans les assemblées générales de notre Société.EUes avaienlétéexaminées antérieurement, à deux reprises, par la Société d’Economie sociale. En 1878 et en 1883, la participation a donné lieu, dans les séances du Congrès scientifique universel des institutions de prévoyance tenues au Trocadéro, à des travaux et à un échange d’observations auquel ont pris pris part divers membres de notre Société. Plusieurs mémoiresou communications ont été présentés en son nom, en 1885, 1886 et 1888, au Congrès des délégués des Sociétés savantes des départements tenu à la Sorbonne et au ministère de l’Instruction publique.
- En Angleterre, la participation aux bénéfices tient, surtout depuis quelques années, une place importante dans les congrès coopératifs organisés par le Central cooperative Board, organe de nombreuses et puissantes sociétés anglaises qui comptent 945,000 adhérents.
- Caractère international du congrès
- IV. — Le congrès projeté par nous doit être international. Nous supposons que l'article 18 du règlement général permet à des étrangers, en dehors de toute délégation de ,
- leur gouvernement, de prendre part à titre privé comme simples adhérents,aux délibérations de notre futur congrès.
- Durée
- V. — Nous estimons que la durée de ce congrès pourra être de deux jours au plus.
- Choix du local
- VI. — Nous désirons à cause de la connexité de plusieurs des questions à traiter que le Congrès spécial de la participation ait lieu dans le même local que le futur Congrès des Sociétés coopératives de consommation et immédiatement après celui-ci.
- Promoteurs du Congrès
- VI.— La Société pour l’étude pratique de laparti-cipation aux bénéfices est le promoteur unique du congrès projeté par elle. Notre neuvième assemblée générale, tenue à Paris le 16 mars 1888, après avoir pris connaissance du règlement général du 30 décembre 1887, a émis un vœu favorable à l'organisation d’un congrès spécial de la participation. Elle a confié le soin d'en rédiger le programme à son comité d’administration.
- Nous joignons à la présente lettre la 2e livraison du tome X de notre Bulletin, qui contient aux pages 59 et suivantes les délibérations prises par notre assemblée, générale du 16 mars, tant sur le progrès de la participation aux bénéfices que sur la construction d’un pavillon spécial sur l’esplanade des Invalides dans le groupe de l’Economie sociale.
- Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’hommage de nos sentiments les plus respectueux.
- Pour le comité d'administration :
- Le président Le secrétaire,
- Signé : C. Robert Signé : A. Trombert
- L’Arbitrage International
- Le 31 octobre a eu lieu, au Grand-Hôtel, une réunion des députés français qui ont soumis à la Chambre la proposition que l’on sait tendant à organiser l’arbitrage international, et des membres de la Chambre des communes d’Angleterre délégués par leurs collègues partisans du même arbitrage.
- Les députés présents étaient : M M. Frédéric Passy, Jules Siegfried, Lyonnais, Georges Perin, Gaillard (Vaucluse) Gaillard (Puy-de-Dôme), Wickersheimen, Jacquemart, Bourgeois (Jura), Fernand Faure, Barodet, Dethou, Yves-Guyot, Camé-linat, AntideBoyer, Montaut (Seine-et Marne), Roret, Achard, Calvinhac, Daniel Lamaziére, Brialou et Planteau, M. Jules Simon, sénateur, y assistait également.
- Les membres de la chambre des communes étaient : sir George Campell, représentant Kakelder ; Cremer, représentant Londres ; Schwann, représentant Manchester ; Mac-Larren, représentant Crewe ; Provand, représentant Glasgow ; Burt et Fenwick, représentant Northumberland ; Cossham, représentant Bristol ; Gardner, représentant Cheltenham.
- Les membres de la Chambe des communes représentent
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- 233 de leurs collègues qui sont partisans de l’arbitrage international ; ils sont déjà allés aux Etats-Unis pour faire de la propagande auprès des pouvoirs publics de la République américaine en faveur de l’arbitrage.
- En outre, trente-six membres de la Chambre des lords adhèrent à la proposition d’arbitrage.
- Le bureau de la réunion était composé de M. Frédéric Passy, président ; sir George Campell et Cremer, vice-présidents ; Burt et Gaillard (Vaucluse), secrétaires.
- M.Cremer a lu une lettre de M. Gladstone, qui déclare adhérer à l’œuvre de la réunion, mais s’excuse, en raison des obligations qui le retiennent en Angleterre, de n’y pouvoir assister.
- La réunion a voté diverses résolutions. Entre autres, elle a décidé que l’année prochaine les députés français iraient rendre visite à leurs collègues anglais, pour continuer l’action engagée.
- En outre, elle a décidé d’organiser à Paris, l’année prochaine, à l’Exposition, un grand congrès de représentants français, anglais et américains, et des représentants des autres puissances qui voudront s’associer à l’œuvre de l’établissement de l’arbitrage international.
- Nous reviendrons sur cette importante réunion dans notre prochain bulletin de la paix.
- La France et les États-Unis.
- Les membres de l’Union franco-américaine et de la délégation envoyée aux États-Unis pour l’inauguration de la statue de la Liberté, de Bartholdi, ont célébré par un banquet le second anniversaire de cette fête internationale.
- Environ quatre-vingts convives y ont pris part. M. l’amiral Jaurès présidait, ayant à ses côtés MM. Goblet, ministre des , affaires étrangères et Mac-Lane, ministre des Etats-Unis en France.
- Au dessert, l’amiral Jaurès a remercié M.* Goblet d’avoir bien voulu assister à cette réunion.
- M. Goblet a répondu :
- « En d’autres temps, a dit le ministre des affaires étrangères, alors qu’elle était moins occupée de son bonheur et de sa prospérité intérieurs que de son rôle extérieur dans le monde, la France enviée, courtisée, redoutée parfois, tenait parmi les nations un rang incontesté.
- a Depuis nos malheurs, les choses ont changé : les jalousies et les défiances l’entourent, les accusations injustes ne lui sont pas ménagées et l’on se plaît à la railler de son isolement.
- « Mais la France, relevée aujourd’hui de ses désastres, ne s’effraie ni ne se plaint de cette situation qui, elle le sait, elle le sent chaque jour davantage, ne doit avoir qu’un temps. Un jour viendra oü, sous l’égide de la République, elle aura retrouvé son ancienne grandeur. Alors, elle n’oubliera pas les 1
- amis fidèles qui ne l’ont dédaignée ni calomniée aux heures difficiles.))
- Puis, après avoir rappelé les liens de sympathie qui unissent les deux pays, républicains, M. Goblet a ajouté :
- « La France, qui a renoncé à la gloire des conquêtes et ne veut plus vivre que pour l’amélioration du sort de ses popu„ lations et le développement de la justice sociale, la France travaille sans trêve ni relâche à établir chez elle ce régime républicain qui a toujours été le vôtre.
- « Elle veut la paix ; elle en a besoin pour accomplir son œuvre ; elle prouve sa sincérité par ses immenses préparatifs en vue du grand concours pacifique auquel elle a convié tous les peuples.
- « Pourquoi faut-il qu’en même temps elle soit contrainte de consacrer une si grande part de ses ressources à ces dépenses de la guerre, sauvegarde indispensable de sa sécurité et de sa dignité? »
- En terminant, M. Goblet a bu, au milieu des applaudissements, à M. Cleveland, le président des États-Unis.
- M. Mac-Lane, ministre des États-Unis, a répondu en quelques mots :
- « S’il est vrai, comme j’ose le dire, que l’avenir appartient à la démocratie, on peut affirmer que le monde moderne gravite dans l’orbite politique tracée par la France et l’Amérique.
- « La Liberté éclairant le Monde n’est pas un vain mot, et malgré toutes les entraves qu’on lui crée, tous les préjugés qu’elle soulève, toutes les traditions qu’elle efface, sa lumière vivifiante pénétrera partout et le symbole de M. Bartholdi deviendra une réalité. »
- Le ministre des États-Unis a porté un toast à M. Carnot.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La législation des faillites. — Avant d’entreprendre la discussion du budget de 1889 la Chambre a tenu, tout d’abord, à débarrasser son ordre du jour du projet de loi sur les faillites,dont la discussion était impatiemment réclamée depuis de longues années.
- Le projet de la commission laissait beaucoup à désirer. Il a subi au cours de la discussion un certain nombre de modifications très importantes.
- Beaucoup des défauts signalés ont disparu dans ces remaniements adoptés, pour la plupart, par la commission elle-même.
- Un amendement organisant la liquidation judiciaire en cas de décès du débiteur dans la quinzaine de la cessation de paiements a été admis dès le début de la seconde séance.
- La Chambre, cette fois malgré les efforts du rapporteur et après une vive discussion, a prescrit la publicité obligatoire du jugement déclaratif de la liquidation judiciaire.
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- Les pouvoirs du liquidateur seront plus nettement déter- ? minés. Les contrôleurs doivent assister le liquidateur pour : toute opération prévue par l’article 6, donc concourir à l’acte. !
- La responsabilité des contrôleurs et leurs fonctions sont précisées.
- La majorité des créanciers nécessaire pour l’obtention du concordat est abaissée des 3/4 en sommes aux 2/3.
- Des précautions sont prises pour le règlement de la taxe du liquidateur, le délai de six mois dans lequel la liquidation doit être terminée a perdu de sa rigueur qui 1^ rendait peu pratique.
- La commission s’est décidée à permettre le concordat au failli qui aura été déclaré excusable par jugement du Tribunal sur avis de l’assemblée des créanciers et rapport du juge-commissaire.
- Le vote des créanciers sur l’excusabilité se placera ainsi, non plus à la fin des opérations de la faillite, mais avant l’assemblée du concordat.
- Autre modification importante, le privilège des gens de service dans la faillite est étendu aux ouvriers pour leurs trois derniers mois de salaire, aux employés pour les six derniers.
- Les échanges d’observations entre M. le rapporteur et les cinq ou six membres de la Chambre qui ont pris une part active à la délibération, ont commenté utilement l’article 22 qui déclare applicable à la liquidation judiciaire comme à la faillite, les dispositions du Code de commerce non modifiées par la nouvelle loi.
- Eufin la loi a été déclarée applicable à tout ancien failli qui aura obtenu son concordat et qui aura rempli ses engagements : le tribunal de commerce, sur requête,pourra l’affranchir,dans les conditions de l’article 20, des incapacités civiles et politiques dont il est atteint.
- La formalité d’une deuxième délibération ayant été supprimée par la déclaration d’urgence, le projet n’attend plus pour devenir définitif que la sanction du Sénat.
- *
- * *
- La Suppression facultative des Octrois.
- — On sait qu’un accord est intervenu entre le gouvernement et la commission de la Chambre chargée d’examiner la proposition de M.Yves Guyot relative à la suppression facultative des octrois.
- Cette commission s’est réunie et a nommé M. Yves Guyot rapporteur, avec mission de rédiger un texte de loi tenant compte de l’accord intervenu avec le gouvernement. .
- Le système commun à la commission et au gouvernement est le suivant :
- Les communes ont la faculté de supprimer les octrois et de j les remplacer par des taxes directes. Ces taxes devront salis- ! faire aux conditions suivantes : j
- Ie Elles devront être générales, c’est-à-dire s’appliquer à i tous les habitants de la commune sans qu’une catégorie puisse ! être exonérée aux dépens d’une autre ;
- 2° Elles devront être spéciales, c’est-à-dire être limitées à la commune et ne pourront frapper les propriétés, revenus ou objets qu’un habitant aurait dans les autres communes ;
- 3° Elles devront être proportionnelles, mais non progressives.
- 4° Enfin, elles devront être réelles, c’est-à-dire s’appliquer à des objets et non à des personnes.
- Le ministre des finances,tout en approuvant ce système, en a subordonné l’adoption à celle de son projet de réforme de l’impôt des boissons qu’il vient de déposer sur le bureau de la Chambre. On sait, en effet, que dans les villes soumises à l’octroi, les receveurs municipaux sont chargés de percevoir pour le compte de l’État les droits d’entrée sur les boissons. Le ministre des finances, par son projet sur le régime des boissons, supprime tous les droits sur les boissons et particulièrement le droit d’entrée,ce qui rend possible la suppression des octrois sans préjudice pour le Trésor.
- La commission dans sa dernière réunion n’a pas voulu subordonner la question de la suppression des octrois à celle de la réforme de l’impôt des boissons. Elle s’en est référée à l’article 125 de la loi de 1816 qui prévoit l’existence de communes dépourvues d’octroi et soumises cependant aux droits d’entrée. En conséquence, le rapporteur déclarera dans son rapport qu’il appartiendra à l’administration des contributions indirectes de prendre, dans l’intérêt du Trésor, telles mesures quelle jugera convenable pour le cas où la suppression des octrois ne serait pas accompagnée de la suppression du droit d’entrée.
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- La discussion du budget. — La discussion générale du budget de 1889 n’a pas été longue. Elle n’a pris que trois séances. Fidèles à leurs habitudes, les orateurs de la droite se sont appliqués à montrer que nos budgets ne sont point en équilibre. On leur a répondu que c’est en partie de leur faute.
- L’extrême gauche s’est tenue en dehors de la discussion. Le ministre des finances a parlé du budget extraordinaire, qui ne l’effraye pas trop, parce qu’on obtiendra, dit-il, de nouvelles ressources de ses projets de réformes financières.
- On se trouve cette année, avec un budget des plus simples qui ne renferme aucune réforme importante, aucune innovation, aucun système original et sujet à discussion. Le budget de 1889 se borne à reproduire, dans ses grandes lignes, celui de l’exercice en cours. Il est probable que la discussion des budgets particuliers sera conduite aussi rondement que la discussion générale et que le Sénat pourra être saisi, dès les premiers jours de décembre, du vote de la Chambre. Commencée plus tard cette année que les précédentes, la besogne sera terminée plus tôt.
- Ce n’est pas à dire que les Chambres pourront ensuite se reposer et que l’intérêt qui s'attache aux questions économiques et financières sera épuisé. Au contraire ; il a été convenu,
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- cette année, que la véritable discussion budgétaire n’aurait pas lieu à l’occasion du budget. Elle survivra au vote delà loi des finances. Ën effet, le budget une fois voté, on se trouvera en présence d’un grand nombre de projets et propositions de loi se rattachant directement à la question budgétaire.
- Le Ministre des finances, avant de préparer le budget de 18(90, demandera aux Chambres de résoudre la question des droits de succession, celle de l’impôt sur les boissons, des octrois, des prestations, de la taxe sur le revenu, etc. C/est à propos de la taxe sur le revenu que s’engageront les plus vifs débats. Nous ne sortirons de la discussion du budget que pour revenir dans le vif même des questions financières ; il est maintenant impossible d'ajourner la solution des problèmes multiples d’où dépend l’équilibre futur. Il faut donner une base plus large à nos budgets et éviter de perpétuer le système actuel des comptes spéciaux qui n’aboutit qu’à faire grossir indéfiniment la dette publique.
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- L’impôt sur les transactions de bourse.
- — M. Calvinhac, député de la Haute-Garonne, a déposé sur le bureau de la Chambre une proposition tendant à frapper d’un impôt les transactions de bourse dites de spéculation.
- Après avoir constaté que par la hausse et la baisse factices de fonds publics la Bourse s’est transformée ouvertement en maison de jeu, au lieu de rester le marché de la vente et du crédit, M. Calvinhac, défendant sa proposition dans son exposé des motifs, ajoute :
- Celte idée n’est pas nouvelle, et a été déjà mise en pratique en Allemagne, depuis plusieurs années. L’impôt sur les spéculations financières a rapporté, pour 1884-85, 14 millions de marcs.
- Le rendement,pour Paris seulement,serait plus que doublé. Et il reste la province, Lyon, Marseille, Bordeaux.
- 11 y a, en effet, à Pans, 60 agents de change, 107 coulis-siers à la rente et 50 coulissiers aux valeurs. La moyenne des transactions quotidiennes, pour chacun de ces courtiers, peut se chiffrer ainsi, au minimum :
- Echange de 60.000 francs de rente 3 0/o, par exemple, et de 50.000 francs de rentes étrangères.
- Notre droit de 25 francs frappant l’unité de 3.000 francs de rente 3 0/o ou de 4.500 francs de rente 4 1/2, et celui de 50 francs sur l’unité de rente étrangère, rapporterait, messieurs, et il est facile de s’en assurer, une somme de 438 500 francs par jour.
- En ajoutant le produit réalisé sur les bourses provinciales, on peut, sans crainte, affirmer que le rendement annuel arriverait à dépasser 40 millions. Les calculs nous donnent un chiffre de beaucoup supérieur.
- On vient de voir que la taxe serait, d’après notre projet, égale au droit de courtage perçu par les intermédiaires.
- Nous proposons, en outre, de frapper de l’impôt les
- échanges à terme d’actions et obligations, nationales et internationales.
- Il est bien entendu que cet impôt ne s’appliquerait en aucun cas aux marchés au comptant, déjà frappés d’ailleurs et qu’il serait uniquement perçu sur la spéculation à terme qui, par une bizarre faveur, est resté jusqu’à ce jour indemne de toute charge.
- Bien que fonctionnant depuis quelques années en Allemagne, cette taxe n’a amené aucune perturbation sur lès marchés si importants de Berlin et de Francfort. Le seul résultat constaté, c’est qu’elle a rendu plus honnête et jusqu’à un certain point moralisé les transactions financières.
- Faits politiques et sociaux
- ESPAGNE
- Arbitrage international. — Le gouvernement espagnol a offert son arbitrage, dans la question de la délimitation des frontières entre le Pérou et l’Équateur.
- # *
- Les ouvriers sans travail. —Un grand nombre d’ouvriers sans travail ont parcouru dimanche les principales rues de Malaga. Ils ont envoyé auprès du gouverneur et du maire une délégation qui leur a exposé que la classe ouvrière traversait en ce moment une crise aiguë et a demandé qu’il fût pris, pour la combattre, des mesures immédiates.
- Les autorités ont promis à la délégation de s’associer à la pétition que les ouvriers signent à ce sujet.
- * *
- Le suffrage universel en Espagne. —
- M. Castelar a prononcé, au cercle républicain historique de Barcelone, un grand discours qui avait attiré une foule considérable.
- L’orateur a parlé du suffrage universel et a démontré que l’Espagne ne pouvait pas être une théocratie et que tous les Espagnols devaient être aptes à exercer la vie publique.
- « Toutes les nations civilisées, dit-il, ont le suffrage universel ; restaurons, sous la Constitution de 1876, les principes de la Constitution de 1869. )>
- BELGIQUE
- Le Commerce du Diamant â Anvers. —
- Le commerce du diamant à Anvers progresse constamment. On compte actuellement dans cette ville environ 200 négociants ou propriétaires de tailleries, 100 courtiers et 2.500 ouvriers gagnant des salaires très élevés. Les achats de diamants se font généralement à Londres, à l’exception de quelques maisons de premier ordre qui importent leurs pierres directe-, ment du Cap.
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- ALLEMAGNE j
- Le Landtag prussien. — A la fin d’octobre ont eu lieu, en Prusse, les élections primaires pour le Landtag. On sait qu’à la différence du Reichstag, ou Diète d’empire, qui est élu par le suffrage universel direct et secret, le Landtag, ou Diète de Prusse, est élu par le suffrage à deux degrés, par ]e vote de classes et au scrutin public. *
- Chaque groupe de 250 habitants a droit à un électeur secondaire. Les électeurs primaires sont répartis dans chaque circonscription en trois classes ou collèges. Ces catégories sont formées de telle sorte que chacune d’entre elles comprennent des électeurs, quel qu’en soit le nombre, qui payent le tiers des contributions directes du district.
- Dans la dernière classe, on groupe ensemble les électeurs dont les cotes de contributions sont minimes ; dans la seconde, on rassemble ceux qui payent des cotes moyennes ; dans la première, les contribuables les plus imposés. Chaque classe, quel que soit le nombre des électeurs qui la composent, a droit à un électeur secondaire.
- Il se présente souvent que la troisième classe, la plèbe, contient dix mille électeurs ; la seconde, la bourgeoisie, seulement quinze cents, et la première, l’aristocratie, trois cents. Les dix mille électeurs de la troisième catégorie n’ont à nommer qu’un nombre d’électeurs secondaires égal à celui que désignent les quinze cents de la seconde ou les trois cents de la première catégorie. Si les dix-huit cents électeurs des deux classes privilégiées réunissent leurs suffrages, ils ont, pour leurs opinions, le double des représentants qu’obtiennent les dix mille de la classe inférieure.
- On voit combien ce régime est antidémocratique et quelle prépondérance il donne aux catégories sociales supérieures. Ce n’est pas tout. Le vote, soit qu’il s’agisse de l’élection des électeurs secondaires par les électeurs primaires, soit qu’il s’agisse de l’élection des députés par les électeurs secondaires, est public et se fait à haute voix.
- Le président de l’élection procède à un appel nominal. Chaque électeur répond à son nom et déclare à haute et intelligible voix, devant une assemblée où siègent les fonctionnaires de l’État, les patrons de l’ouvrier, pour qui il il vote.
- Oo comprend aisément combien cette pratique est contraire lia liberté des suffrages.
- Les électeurs secondaires sont élus, non pas pour une seule élection, mais pour la durée d’une législature, c’est-à-dire, actuellement, pour cinq ans. Une dissolution de la Chambre peui seule mettre un terme anticipé à leur mandat.
- Les socialistes se désintéressent complètement d’une élection accomplie dans de pareilles couditions.
- Dans une récente réunion tenue à Berlin, ils ont adopté la ^solution suivante :
- « L’assemblée déclare que la démocratie socialiste ne Pendra pas part aux élections imminentes. Elle proteste contre
- le plus misérable des systèmes d’élections, qui exclut la grande masse du peuple du droit de voter et l’empêche d'envoyer ses représentants à la Chambre des députés.
- « L’assemblée dénie aux membres de la Chambre des députés le droit de s’appeler représentants du peuple, puisqu’on réalité ils ne sont que les représentants de la bourgeoisie. »
- La situation respective des partis au landtag restera sensiblement la même.
- * +
- Réunion de Hambourg au Zollverein allemand — La réunion de, la ville de Hambourg à l’union douanière allemande a eu lieule 29 octobre.
- De grandes fêtes out eu lieu à l’occasion de cet événement, en présence de l’empereur Guillaume.
- BULGARIE
- Projets gouvernementaux — Dans le discours d’ouverture du Sobrainé le gouvernement a déclaré qu’il présenterait à l’examen de l’Assemblée, un projet de loi sur l’organisation d’un service sanitaire en Bulgarie, un projet de code pénal, un projet sur les successions et un projet sur les poids et mesures.
- SERBIE
- Révision de la Constitution — Le gouvernement serbe a résolu de modifier la Constitution du royaume.
- A cet effet il a désigné une commission chargée de préparer un projet de constitution.
- Cette commission qui inaugurera prochainement ses travaux se compose de 34 progressistes, 19 libéraux et 24 radicaux.
- L’assemblée qui va être élue prochainement sera quatre fois plus nombreuse que la Skouptchina ordinaire ; elle comptera 624 membres.
- EGYPTE
- La Convention de Suez — La convention relative à la neutralisation du canal de Suez a été signée le 29 octobre, à Constantinople, par tous les représentants de toutes les grandes puissances. Le canal est, dès ce jour, mis à l’abri de tous les accidents de guerre, autant du moins que cela peut dépendre de la garantie contenue dans un traité européen,, tant qu’on n’aura pas organisé l’arbitrage international.
- ANGLETERRE
- La grève des mineurs,— L’industrie du charbonnage vient d’échapper à une crise dont les conséquences eussent été désastreuses.
- Les ouvriers mineurs réclamaient tous à la fois une augmentation de salaire de 10 0/o qu’ils déclaraient justifiée par l’amélioration de la situation commerciale.
- Un certain nombre de patrons consentirent, tout d’abord, à
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- l’élévation du taux des salaires et accordèrent les uns les j 10 O/o exigés, les autres 5 O/o avec la promesse d’une nouvelle hausse au cas où les circonstances demeureraient favorables. Dans les comtés d’York et de Derby, et dans la portion est du Lancashire, les propriétaires de mines ne se crurent pas en état de céder.
- On évaluait à 240.000 le nombre des ouvriers qui étaient impliqués dans la première demande collective et qui auraient pu, du jour au lendemain, se mettre en grève. Sur ce nombre, 30 à 40.000 mineurs abandonnèrent le travail.
- De grands efforts ont été faits pour amener une entente entre les parties intéressées.
- Les mineurs des comtés de Yorkshire et de Derbyshire ont refusé d’accepter les offres d’arbitrage que leur avaient faites les propriétaires des mines par l’intermédiaire du maire de Sheffield.
- Finalement, les propriétaires ont presque tous consenti à l’augmentation de 10 O/o demandée par les ouvriers. La grève dans les bassins houillers est donc virtuellement évitée.
- Les propriétaires des mines de charbon ne contestaient pas l’amélioration actuelle des affaires, mais ils prétendaient que cette amélioration n’est pas suffisante pour augmenter les salaires dans la proportion exigée.
- Un des résultats de cette crise heureusement passagère a été que le prix de la tonne de charbon à Londres est monté de 20 à 25 shillings, soit une augmentation d’environ 20 O/o et cela n’est pas tout à fait juste, puisqu’une augmentation de j 0 O/o sur les salaires ne représente guère qu’une hausse de 2 à 3 O/o, dans les frais de production. En outre, il est à craindre que le tarif nouveau ne se maintienne longtemps encore, même si une baisse venait à survenir dans le taux des salaires des ouvriers.
- Une intéressante assemblée.
- On lit dans le Journal de Genève :
- Le 18 octobre courant — anniversaire de la révocation de l’Édit de Nantes — il s’est tenu à Nîmes, au Petit-Temple, une réunion protestante qui, à divers titres, mérite une mention.
- Tout d’abord elle avait ce caractère, devenu trop rare depuis une vingtaine d’années, d’être composée d’orthodoxes et de libéraux, qui, sans renoncer à leurs opinions particulières sur certains points de discipline ou de doctrine, mais les laissant de côté pour le moment, se donnaient franchement la main sur un terrain commun.
- C’éiait l’assemblée générale de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales, | présidée par M. le pasteur Fallot, avec l’assistance de MM. j Gouth et Roberty. M. Fallot a lu, avec la chaleur communi- j cative qui lui est habituelle, un travail : Protestantisme et ; Socialisme, qui a fait sur l’assistance une vive impression,
- et que je n’ai pas la prétention de résumer en quelques lignes
- L’orateur a établi d’abord que le christianisme seul pouvait réaliser des réformes sociales dans l’union et la liberté, la justice et la paix. Parmi les communions chrétiennes, c’est le protestantisme qui est tout désigné pour cette grande préparation. N’a-t-il pas été par excellence l’école de l’individualisme ? N’a*t-il pas été l’éducateur de l’homme et n’a-t-il pas développé chez l’individu toutes les qualités de conscience et de virilité nécessaires à une vie sociale, à une vie conforme à la volonté de Dieu? Aussi, M. Fallot attend-il beaucoup du protestantisme, qui saura faire comprendre au peuple que l’Esprit du Christ est un Esprit de justice et de liberté qui sera fertile en résultats.
- L’assemblée a entendu avec intérêt des communications de MM. Rochat et Rœhrich, délégués d’associations suisses, qui ont aussi pour but l’étude pratique des questions sociales.
- M. le professeur Gide a lu ensuite une étude fort remarquable sur le rôle du pasteur dans les questions sociales.
- Le soir, M. Je pasteur Léopold Monod de Lyon a prêché avec beaucoup de talent sur le texte : « sur la terre comme au ciel », en montrant que nous devons tous par nos efforts et nos sacrifices préparer l’établissement du royaume de Dieu, où régneront la paix et la justice.
- M. Fallot a été réélu président du comité provisoire et l’Assemblée a discuté et adopté les statuts de l’Association dont j’ai donné le titre en commençant.
- Puisse-t-elle, en réalisant pacifiquement des améliorations sociales sérieuses et pratiques, montrer le vide et le danger de ces utopies révolutionnaires qui séduisent tant d’esprits crédules et ignorants !
- Le congrès de Bordeaux
- Dimanche 28 octobre a eu lieu à la salle Saint Paul, à Rordeaux, l’ouverture du 3e Congrès ouvrier dont nous avons publié le programme dans notre numéro du 14 octobre.
- Deux cents personnes environ assistaient à cette réunion qui était publique.
- M. Boulé, délégué de Paris , a été nommé président par acclamation ; après quoi, le secrétaire, M. Cavarel, a donné lecture des travaux du comité d’organisation, rappelant que des démarches avaient été faites auprès du ministre de l’instruction publique, pour avoir des subventions et que cette demande a été renvoyée au ministre du commerce, lequel s est contenté d’adresser simplement ses sympathies à l’œuvre.
- M. Cavarel adresse ici quelques grossières invectives au ministre de l’instruction publique, et regrette que le conseil municipal et le conseil général de Paris n’aient pas voté de subventions.
- Parlant du drapeau rouge, l’orateur dit que le comité a décidé, afin de rallier tous les ouvriers, que cet emblème ne serait pas arboré dans la salle du Congrès.
- M. Boulé se lève alors et dit que, comme l’on ne peut rien
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- attendre des députés qui passent leur temps à tromper les classes laborieuses, il engage l’assemblée à voter à l’ombre de l’emblème qu’elles doivent avoir, c’est-à-dire du drapeau rouge.
- Le vote a lieu pendant que deux drapeaux rouges sont suspendus au-dessus du bureau. Sur le premier de ces drapeaux on lit : <r Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. » sur le second : « Fédération nationale des syndicats ouvriers, »
- M. Michel, commissaire central, accompagné de trois commissaires de police, invite alors, avec beaucoup de calme, les membres du bureau à retirer les emblèmes prohibés, vu le caractère public de la réunion.
- M. Boulé répond que le Congrès ne peut accepter que les drapeaux soient enlevés, car cet emblème ne cache pas d’infamies comme en cache le drapeau tricolore. 11 dit qu’il n’entend pas faire de la résistance au commissaire central, mais au cabinet Floquet
- A ce moment un ouvrier anarchiste saute sur l’estrade et arrache un des drapeaux.
- Bientôt l’estrade est envahie et les commissaires de police sont bousculés : l’un deux,M. Monleault est frappé au-dessous de l’œil droit d’un violent coup de poing et le sang jaillit.
- La mêlée devient générale. L’agresseur est arrêté par le commissaire blessé. Des gardiens de la paix, requis par le commissaire central,arrivent et font évacuer la salle de force, malgré les cris : « A bas la police ! Enlevez le commissaire central ! »
- Les manifestants font mine de vouloir prolonger le désordre dans la rue ; mais quelques fermes paroles du commissaire central Michel et l’attitude des agents de police les décident à se disperser.
- Trois arrestations ont été faites dans la soirée.
- La deuxième réunion du congrès ouvrier, qui devait avoir lieu le lendemain soir à neuf heures, a été interdite par le maire de Bordeaux. Les délégués qui ne connaissaient pas cette mesure, étaient réunis devant la salle Saint-Paul ; mais la police les empêcha d’entrer.
- L’arrêté s’appuie sur l’article 3 de la loi des 16 et 24 août 1190 ; l’article 9 de la loi du 30 juin 1881 ; l’article 96 (§§ 2 et 3) de la loi du 3 avril 1884. Voici le texte des deux premiers considérants :
- Considérant que dans la première séance du congrès dit : «des Syndicats ouvriers », tenue le 28 octobre dans la salle Saint-Paul, de graves désordres se sont produits ; que le drapeau national a été insulté par le président de la réunion ft le drapeau rouge arboré ; que le commissaire central et les commissaires de police, qui ont accompli leur devoir en frisant disparaître cet emblème séditieux, ont été maltraités et frappés ;
- Considérant que des manifestations de cette nature provenant surtout de délégués étrangers à la ville de Bordeaux Paient, sans aucun doute, pour effet de provoquer dans la Patriotique population bordelaise des contre-manifestations et Amener par suite le désordre qu’il est du devoir de l’autorité ’annicipale de prévenir.
- Un troisième considérant est tiré de cette circonstance parolière que la ville est animée par la présence d’un grand a°mbre d’étrangers attirés par la foire d’octobre.
- A la suite de l’interdiction ordonnée par le maire de Bordeaux, les réunions ont eu lieu au Bouscat, commune voisine de Bordeaux. Le congrès s’est occupé de l’institution des bourses du travail, des conditions protectrices du travail dans les chantiers municipaux et de la question des grèves.
- Il est juste de faire remarquer que ce congrès,qui s’intitule « national ouvrier », ne réunit qu’une très faible partie des associations syndicales de France.
- Le conseil municipal de Bordeaux, le conseil général de la Gironde, avaient refusé toute subvention.Le conseil municipal de Paris avait également repoussé une demande de subsides.
- La Société du Familistère et la Presse.
- On lit dans le Moniteur des Syndicats ouvriers :
- Voici bonne suite à notre dernier article sur les fêtes de famille de l’enfance et du travail au Familistère ; c’est le compte rendu annuel des opérations sociales et industrielles de l’établissement.
- Le fondateur, M. Godin, est décédé et quelques personnes pensaient que sans doute il emportait dans la tombe le secret de la prospérité du grandiose établissement qu’il dirigeait. Quand un homme comme M. Godin s’en va, il laisse derrière lui une tradition, des principes, une organisation tellement affirmés, qu’il n’y a plus qu’à suivre et les choses marchent d’elles-mêmes.
- C’est le premier exercice traversé en l’absence de cet homme sans pareil jusqu’ici. L’élan donné par M. Godin était si bien calculé, le point de départ si solide et le point d’arrivée si exactement déterminé, que toutes choses ont suivi leur cours sans accrocs et sans tergiversations dans la marche des affaires. Les hommes dont il avait su s’entourer ont tous rempli leur devoir comme si l’œil du fondateur était là, surveillant tous et chacun. La confiance de la clientèle aidant, les opérations commerciales, au lieu de s’arrêter, ont pris une extension nouvelle, ce qui, pour les nouveaux administrateurs et particulièrement pour M. Dequenne., fait le plus grand honneur aux successeurs ainsi qu’aux collaborateurs.
- Voici la situation sociale, telle quelle est publiée par le Devoir, journal officiel du Familistère que dirige actuellement Mrae veuve Godin, qui ne laisse passer aucun numéro sans une maxime sociale extraite des œuvres de M. Godin :
- Suit le bilan de la société. En terminant M. Abel Davaud cite en s’y associant pleinement les paroles par lesquelles le rapporteur du conseil de surveillance a exprimé sa confiance dans l’avenir de l’Association.
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- Dans le journal la France, le rédacteur chargé de la partie économique, notre excellent confrère, M. Irénée Blanc, à l’occasion du bilan publié par le Devoir, fait l’éloge des résultats obtenus par l’association du Familistère.
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- Les Femmes et la Pharmacie.
- On écrit à la Gazette de Lausanne :
- « Nous nous sommes souvent demandé pourquoi les femmes désireuses d’étudier ne choisissent jamais, de préférence à la médecine, la profession de pharmacien. Tout semblerait pourtant devoir les pousser vers cette profession : les études sont beaucoup moins longues et beaucoup moins difficiles; ce qu’il y a de plus ardu et — disons le mot — de plus répugnant pour une jeune fille, dans l'étude de la médecine, n’eatre point en jeu ; les deux sciences principales que l’on approfondit dans ces études, la chimie et la botanique, sont toutes les deux, la dernière surtout,très adaptées aux femmes; le genre de travail auquel doit se livrer le pharmacien leur convient également, par sa nature même, bien plus que celui du médecin praticien ; enfin, la pharmacie se pratique, pour ainsi dire, chez soi, et, sauf quelques cas exceptionnels, seulement de jour, et si on est appelé la nuit, ce n’est jamais pour se rendre, au domicile du malade, souvent très éloigné, souvent d’un accès difficile, à la campagne. Les femmes pharmaciens ne seraient donc que rarement forcées d’abandonner leur profession, comme le font tôt ou tard, la plupart des femmes médecins.
- «Or, voici que la Russie donne à l’Europe occidentale un bon exemple. »
- Nous lisons, en effet, dans un des derniers numéros de la Revue scientifique :
- « Le ministre de l’instruction publique en Russie a émis un avis favorable sur l’admission des femmes à la profession de pharmacien. Dorénavant, elles seront admises en qualité d’élèves dans les pharmacies, après avoir présenté un certificat des quatre classes de gymnases,la langue latine comprise.Elles pourront ensuite obtenir le titre de pharmacien après avoir passé une série d’examens dans une des Facultés de l’Empire.Nous ne pouvons qu’approuver cette mesure,car la profession de pharmacien,sédentaire,fort minutieuse, peu fatigante en somme, convient parfaitement aux femmes, beaucoup mieux que celle du médecin,et on se demande par suite de quel singulier préjugé aucune femme, en France, n’a embrassé cette carrière.
- « Si la Russie a mal fait d’interdire aux femmes les sciences médicales, elle fait assurément très bien de les admettre aux études pharmaceutiques. Chez nous, toutes les études leur sont ouvertes ; celles qui profitent de cette liberté devraient, nous semble-t-il, dans leur propre intérêt, préférer la
- pharmacie à la médecine. »
- * *
- Une jeune fille indoue, Mlle Jaggannadhan,vient d’arriver à Edimbourg afin d’y suivre les cours de l’école de médecine. Elle a déjà étudié au collège médical de Madras, son pays.
- C’est la première femme indoue qui soit venue en Angleterre pour s’y instruire*
- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER II
- (Suite)
- « — Ne dites pas un mot, Octave ; vous m’aimez, je le sais, je le sens, je le crois ; je ne vous en veux point, car l’amour est involontaire. D’autres femmes plus sévères se montreraient offensées ; moi, je vous plains, car je ne puis vous aimer, et c’est une tristesse pour moi d’être votre malheur. — Je regrette que vous m’ayez rencontrée, et maudis le caprice qui m’a fait quitter Venise pour Florence. J’espérais d’abord que ma froideur persistante vous lasserait, vous éloignerait; mais le vrai amour,dont je vois tous les signes dans vos yeux,ne se rebute de rien.Que ma douceur ne fasse naître en vous aucune illusion, aucun rêve, et ne prenez pas ma pitié pour un encouragement. Un ange au bouclier de diamant, à l’épée flamboyante, me garde contre toute séduction, mieux que la religion, mieux que le devoir, mieux que la vertu ; — et cet ange est mon amour : — j’adore le comte Labinski. J’ai le bonheur d’avoir trouvé la passion dans le mariage. »
- « Un flot de larmes jaillit de mes paupières à cet aveu si franc, si loyal et si noblement pudique, et je sentis en moi se briser le ressort de ma vie.
- « Prascovie, émue, se leva, et, par un mouvement de gracieuse pitié féminine, passa son mouchoir de batiste sur mes yeux :
- « — Allons, ne pleurez pas, me dit-elle, je vous le défends. Tâchez de penser à autre chose, imaginez que je suis morte ; oubliez-moi. Voyagez, travaillez, faites du bien, mêlez-vous activement à la vie humaine ; consolez-vous dans un art ou un amour ...»
- « Je fis un geste de dénégation.
- « — Croyez- vous souffrir moins en continuant à me voir? reprit la comtesse ; venez, je vous recevrai toujours. Dieu dit qu’il faut pardonner à ses ennemis ; pourquoi traiterait-on plus mal ceux qui nous aiment ? Cependant l’absence me parait un remède plus sûr. — Dans deux ans nous pourrons nous serrer la main sans péril, — pour vous,» ajouta-t-elle en essayant de sourire.
- « Le lendemain je quittai Florence ; mais ni l’étude, ni les voyages, ni le temps, n’ont diminué ma souffrance, et je me sens mourir : ne m’en empêchez pas, docteur !
- — Avez-vous revu la comtesse Prascovie Labinska ?» dit le docteur, dont les yeux bleus scintillaient bizarrement.
- « Non, répondit Octave, mais elle est à Paris. » Et il tendit à M.Balthazar Cherbonneau une carte gravée sur laquelle on lisait :
- I « La comtesse Prascovie Labinska est chez elle le jeudis
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- III
- Parmi les promeneurs assez rares alors qui suivaient aux Champs-Elysées l’avenue Gabriel, à partir de l’ambassade ottomane jusqn’à l’Élysée Bourbon, préférant au tourbillon poussiéreux et à l’élégant fracas de la grande chaussée l’isolement, le silence et la calme fraîcheur de cette route bordée d’arbres d’un côté et de l’autre de jardins, il en est peu qui ne se fussent arrêtés, tout rêveurs et avec un sentiment d’admiration mêlé d’envie, devant une poétique et mystérieuse retraite où, chose rare, la richesse semblait loger le bonheur.
- A qui n’est-il pas arrivé de suspendre sa marche à la grille d’un parc, de regarder longtemps la blanche villa à travers les massifs de verdure, et de s’éloigner le cœur gros, comme si le rêve de sa vie était caché derrière ces murailles ? Au contraire, d’autres habitations, vues ainsi du dehors, vous inspirent une tristesse indéfinissable ; l’ennui, l’abandon, la désespérance glacent la façade de leurs teintes grises et jaunissent les cimes à demi chauves des arbres ; les statues ont des lèpres de mousse, les fleurs s’étiolent, l’eau des bassins verdit, les mauvaises herbes envahissent les sentiers malgré le racloir ; les oiseaux, s’il y en a, se taisent.
- Les jardins en contre-bas de Dallée en étaient séparés par un saut-de-loup et se prolongeaient en bandes plus ou moins larges jusqu’aux hôtels, dont la façade donnait sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Celui dont nous parlons se terminait au fossé par un remblai que soutenait un mur de grosses roches choisies pour l’irrégularité curieuse de leurs formes, et qui, se relevant de chaque côté en manière de coulisses, encadraient de leurs aspérités rugueuses et de leurs masses sombres le frais et vert paysage resserré entre elles.
- Dans les anfractuosités de ces roches, le cactier raquette, l’asclépiadeincarnate,le millepertuis,la saxifrage,le cymbalaire, la joubarbe, la lychnide des Alpes, le lierre d'Irlande trouvaient assez de terre végétale pour nourrir leurs racines et découpaient leurs verdures variées sur le fond vigoureux de la pierre ; — un peintre n’eût pas disposé, au premier plan de son tableau, un meilleur repoussoir.
- Les murailles latérales qui fermaient ce paradis terrestre disparaissaient sous un rideau de plantes grimpantes, aristoloches, grenadilles bleues, campanules, chèvre-feuilles, gypso-philes, glycines de Chine, périplocas de Grèce dont les griffes, les vrilles et les tiges s’enlaçaient à un treillis vert, car le bonheur lui-même ne veut pas être emprisonné ; et grâce à cette disposition le jardin ressemblait à une clairière dans une forêt plutôt qu’à un parterre assez étroit circonscrit par les clôtures de la civilisation.
- Un peu en arrière des masses de rocaille, étaient groupés quelques bouquets d’arbres au port élégant, à la frondaison vigoureuse dont les feuillages contrastaient pittoresquement : vernis du Japon, tuyas du Canada, planes de Virginie, frênes Verts, saules blancs, micocouliers de Proveiîcé, que detni-
- | naient deux ou trois mélèzes. Au delà des arbres s’étalait un gazon de ray-grass, dont une pointe d’herbe ne dépassait l’autre, un gazon plus fin, plus soyeux que le velours d’un manteau de reine, de cet idéal vert d’émeraude qu’on n’oblient qu’en Angleterre devant le perron des manoirs féodaux, moelleux tapis naturels que l’œil aime à caresser et que le pas craint de fouler, moquette végétale où, le jour, peuvent seuls se rouler au soleil la gazelle familière avec le jeune baby ducal dans sa robe de dentelles, et, la nuit, glisser au clair de lune quelque Titania du West-End la main enlacée à celle d’un Oberon porté sur le livre du peerage et du baronetage.
- Une allée de sable tamisé au crible, de peur qu’une valve de conque ou qu’un angle de silex ne blessât les pieds aristocratiques qui y laissaient leur délicate empreinte, circulait comme un ruban jaune autour de cette nappe verte, courte et drue, que le rouleau égalisait, et dont la pluie factice de l'arrosoir entretenait la fraîcheur humide, même aux jours les plus desséchants de l’été.
- Au bout de la pièce de gazon éclatait, à l’époque où se passe cette histoire, un vrai feu d’artifice fleuri tiré par un massif de géraniums, dont les étoiles écarlates flambaient sur le fond brun d’une terre de bruyère.
- L’élégante façade de l’hôtel terminait la perspective ; de sveltes colonnes d’ordre ionique soutenant l’attique surmonté à chaque angle d’un gracieux groupe de marbre, lui donnaient l’apparence d’un temple grec transporté là par le caprice d’un millionnaire, et corrigeaient, en éveillant une idée de poésie et d’art, tout ce que ce luxe aurait pu avoir de trop fastueux ; dans les entre-colonnements, des stores rayés de larges bandes roses et presque toujours baissés abritaient et dessinaient les fenêtres qui s’ouvraient de plein pied sous le portique comme des portes de glaces.
- Lorsque le ciel fantasque de Paris daignait étendre un pan d’azur derrière ce palazzino, les lignes s’en dessinaient si heureusement entre les touffes de verdure, qu’on pouvait les prendre pour le pied-à-terre de la Reine des fées, ou pour un tableau de Baron agrandi.
- De chaque côté de l’hôtel s’avançaient dans le jardin deux serres formant ailes, dont les parois de cristal se diamen-taient au soleil entre leurs nervures dorées, et faisaient à une foule de plantes exotiques les plus rares et les plus précieuses l’illusion de leur climat natal.
- Si quelque poëte matineux eut passé avenue Gabriel aux premières rougeurs de l’aurore, il eût entendu le rossignol achever les derniers trilles de son nocturne, et vu le merle se promener en pantoufles jaunes dans l’allée du jardin comme un oiseau qui est chez lui ; mais la nuit, après que les roulements des voitures revenant de l’Opéra se sont éteints au milieu du silence de la vie endormie, ce même poëte aurait vaguement distingué une ombre blanche au bras d’un beau jeune homme, et serait remonté dans sa mansarde solitaire l’âme triste jusqu’à la mort.
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- C’était là qu’habitaient depuis quelque temps — le lecteur l’a sans doute déjà deviné — la comtesse Prascovie Labinska et son mari le comte Olaf Labinski, revenu de la guerre du Caucase après une glorieuse campagne, où, s’il ne s’était pas battu corps à corps avec le mystique et insaisissable Schamyl, certainement il avait eu affaire aux plus fanatiquement dévoués des Mourides de l’illustre scheyk. Il avait évité les balles comme les braves les évitent, en se précipitant au-devant d’elles, et les damas courbes des sauvages guerriers s’étaient brisés sur sa poitrine sans l’entamer. Le courage est une cuirasse sans défaut. Le comte Labinski possédait cette valeur folle des races slaves, qui aiment le péril, et auxquelles peut s’appliquer encore ce refrain d’un vieux chant Scandinave : « Us tuent, meurent et rient ! »
- Avec quelle ivresse s’étaient retrouvés ces deux époux, pour qui le mariage n’était que la passion permise par Dieu et par les hommes, Thomas Moore pourrait seul le dire en style d’Amour des Anges ! Il faudrait que chaque goutte d’encre se transformât dans notre plume en goutte de lumière et que chaque mot s’évaporât sur le papier en jetant une flamme et un parfum comme un grain d’encens. Comment peindre ces deux âmes fondues en une seule et pareilles à deux larmes de rosée qui, glissant sur un pétale de lis, se rencontrent, se mêlent, s’absorbent l’une et l’autre et ne font plus qu’une perle unique ? Le bonheur est une chose si rare en ce monde, que l’homme n’a pas songé à inventer des paroles pour le rendre, tandis que le vocabulaire des souffrances morales et physiques remplit d’innombrables colonnes dans le dictionnaire de toutes les langues.
- Olaf et Prascovie s’étaient aimés tout enfants ; jamais leur cœur n’avait battu qu’à un seul nom ; ils savaient presque dès le berceau qu’ils s’appartiendraient, et le reste du monde n’existait pas pour eux ; on eût dit que les morceaux de l’an-drogyne de Platon, qui se cherchent en vain depuis le divorce primitif, s’étaient retrouvés et réunis en eux ; ils formaient cette dualité dans l’unité, qui est l’harmonie complète, et, côte à côte, ils marchaient, ou plutôt ils volaient à travers la vie d’un essor égal, soutenu, planant comme deux colombes que le même désir appelle, pour nous servir de la belle expression de Dante.
- Afin que rien ne troublât cette félicité, une fortune immense l’entourait comme d’une atmosphère d’or. Dès que ce couple radieux paraissait, la misère consolée quittait ses haillons, les larmes se séchaient; car Olaf et Prascovie avaient le noble égoïsme du bonheur, et ils ne pouvaient souffrir une douleur dans leur rayonnement.
- (A suivre),
- -------------------.«♦.—--------------------
- NÉCROLOGIE
- M. Jules GIRARDIN, professeur au lycée de Versailles, est mort subitement ces jours derniers en sortant de la gare de Montparnasse.
- j Né le 4 janvier 1832, M. Girardin s’était fait une place considérable dans la littérature de la jeunesse.
- Dans le magasin pittoresque,dans le Journal de la Jeunesse et dans des revues analogues, auxquelles il collaborait régulièrement, il publiait des récits qui se faisaient remarquer par leur patriotisme et la plus pure morale.
- Les Braves Gens ;
- La Toute Petite ;
- Le Neveu de l’oncle Placide ;
- La Disparition du grand Krause, sont les titres de quelques-unes de ses œuvres principales. Il avait, en outre, traduit de l’allemand le beau livre du docteur Schliemann, M y cènes.
- M. Girardin était chevalier de la Légion d’honneur depuis 1877.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE du 18 Novembre 1888 à 2 heures du soir, au Théâtre
- MM. les Associés sont convoqués en assemblée générale extraordinaire, pour le dimanche, 18 novembre 1888, à 2 heures du soir, au théâtre.
- ORDRE DU JOUR
- 1° Proposition de modifications à l’article 129 des statuts.
- 2° Sanction de modifications aux articles 1,5,10, 11, 12, 19, 21, 23, 24, 26, 28, 31, 52, 53, 57, 60 et 83 des assurances mutuelles.
- 3° Approbation de dépenses pour constructions diverses dans l’Usine de Guise.
- 4° Approbation de dépenses pour la création de squares sur la place du Familistère.
- Familistère, le 2 novembre 1888.
- L’Administrateur-Gérant,
- Deqoenne.
- Etat-civil du Familistère.
- Semaine du 22 au 28 Octobre 1888.
- Naissance :
- Le 25 octobre, de Cochet Victor-Alexis, fils de Cochet Louis et de Hutin Léontine.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. —• lmp. Barê,
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- Tome 12. - H* 532
- Dimanche 18 Novembre 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÊ GrOIDJUST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- on s’abonne également
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- au Familistère
- Guise (Aisne)
- On an . . Six mois . Trois mois
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- Autres pays
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- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 1, rue de Chabanais
- SOMMAIRE
- La sanction du souverain.— La vraie politique.— Le budget de l’instruction publique.— Chronique parlementaire.— Faits politiques et sociaux. — Le congrès international ouvrier de Londres.— L’union du travail des Femmes.— Adresse aux Françaises. — L’exposition rétrospective de l’art français en 1889.— La ligue nationale de l’éducation physique. — La France sociale et économique. — Les Caisses d’épargne. — La solidarité.— Le Journalisme au Japon. — La puissance carbonifère et métallifère des Etats-Unis.— Variétés.— Avatar.— Avis.— Mouvement des assurances mutuelles au Familistère. — Sommaire de la Société nouvelle. — Revue des institutions de prévoyance.— Etat-civil du Familistère.— Service militaire.
- LA SANCTION DD SOUVERAIN
- La commission chargée d’examiner les diverses propositions de révision dont la Chambre est saisie, a décidé d’abord, en principe,qu’il y avait lieu de réviser les lois constitutionnelles ; elle s’est prononcée ensuite pour une révision par une assemblée constituante; enfin elle a adopté la proposition de M. Labordère tendant à soumettre l’œuvre de l’assemblée constituante à la ratification du peuple par voie de referendum.
- Telles sont les décisions prises par la commission de révision.
- La Chambre peut-être,et ensuite le Sénat auront à les examiner.
- La discussion suivra à la Chambre la même filière que dans la commission.
- Sur la question de savoir s’il y a lieu de réviser, l’affirmation ne paraît pas douteuse*
- La révision doit-elle se faire par une Constituante, ou bien par l’Assemblée Nationale prévue par les lois constitutionnelles de 1875 ?
- Dans l’un comme dans l’autre cas, y a-t-il lieu de proposer la révision générale ou une révision limitée d’avance ?
- Telles sont les questions qui se poseront bientôt devant le parlement.
- La question de savoir par qui une constitution doit être faite est un des trois côtés du problème soulevé par la révision. Les deux autres sont : par qui la constitution doit-elle être ratifiée ? Quelles sont les conditions qui peuvent en assurer le bon fonctionnement et par suite la stabilité ?
- Le problème a été examiné sous toutes ses faces parM.Godin dans son livre le Gouvernement où les droits de la souveraineté nationale sont affirmés avec la plus grande précision et la plus grande clarté.
- A vrai dire, l’auteur du Gouvernement ne s’est pas longtemps arrêté à la question de procédure, résultant de la mise en jeu des moyens actuels de révision.
- En ce qui concerne les attributions d’une constitution démocratique, et la nécessité de la sanction nationale, nous ne saurions mieux faire que de citer M. Godin lui-même :
- « La constitution, c’est l’organisation des pouvoirs publics. Si cette organisation est consentie par le peuple, si elle est le résultat de sa volonté raisonnée, elle est ainsi le statut des libertés publiques, écfit et promulgué pour que les pou-
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- voirs s’en inspirent et y obéissent ; elle est l’expression du droit comme la nation le conçoit, et elle s’impose comme loi au gouvernement lui-même.
- « Si, au contraire, le gouvernement s’impose par la force et le despotisme,il n’a pas besoin de constitution consentie ; il établit une constitution de fait qui est celle de son bon plaisir ; il la change et la modifie à son gré dans le seul intérêt des castes ou classes qu’il veut intéresser à sa conservation ; les droits du peuple sont toujours écartés de la constitution politique de tels gouvernements....
- « La constitution doit être tout à la fois le code promulgué des droits et des devoirs du citoyen, le code des droits et des devoirs de la société,et celui de l’organisation des pouvoirs.»
- Voici maintenant comment M. Godin comprend l’exercice de la sanction populaire :
- « Par le seul fait qu’il est membre de la société, tout citoyen doit être membre du pouvoir souverain.Pour que l’exercice de son droit soit complet, il faut qu’il soit appelé à exprimer son opinion sur toutes les lois concernant l’usage de ses droits sociaux, et qu’il puisse influencer les pouvoirs dans la direction des intérêts matériels, intellectuels et moraux de la nation....
- « Le jour où le législateur saura que la rédaction des lois est soumise au contrôle et à l’approbation des citoyens, il s’inspirera plus aisément des sentiments que la morale universelle prescrit, et la constitution politique humanitaire sera facile à comprendre et à observer....
- « Il faut aux pouvoirs démocratiques un contrepoids, un contrôle ; il faut que ces pouvoirs se sentent sous la puissance de l’action souveraine du peuple, afin d’échapper aux entraînements des privilèges.
- « Puisqu'en laissant la promulgation de la loi aux pouvoirs qui l’ont faite, on aboutit à une législation partiale et aristocratique, il faut que la loi soit soumise à la sanction du suffrage universel ; ainsi le corps législatif sentira à ses côtés l’approbation ou la désapprobation de la nation entière,et les lois seront faites dans un intérêt vraiment national.»
- D’après M. Godin, le peuple doit sanctionner tous les actes législatifs affectant les intérêts publics d’une façon permanente.
- C’est par un oui ou par un non, que le peuple se prononcera une première fois sur le principe de la loi, une seconde fois sur la loi elle-même.
- Il nous a paru utile, au moment où la lassitude
- de la pratique actuelle du parlementarisme fait dériver les esprits vers des solutions nouvelles, de rappeler les principes posés par M. Godin sur la question de la souveraineté nationale.
- Parmi les plans de révision constitutionnelle surgis dans ces derniers temps, certains font une large part à l’idée de l’intervention du peuple dans le gouvernement.
- Mais ils ne demandent au peuple d’affirmer sa souveraineté que pour l’aliéner en faveur d’un homme.
- Le parti républicain n’admet qu’un seul genre de plébiscite, le plébiscite sur les lois.
- Non seulement la presse s’est emparée de ce programme, mais certains faits en démontrent la facilité d’application et l’efficacité, comme on peut en juger par l’exemple suivant, par lequel nous terminerons cet article.
- Un essai curieux du referendum vient d’être fait dimanche dernier dans Saône-et-Loire, à Cluny.
- Le conseil municipal de la petite ville de Cluny étudiait, depuis plusieurs mois déjà, la possibilité d’obtenir du ministre de la guerre une garnison d’un bataillon d’infanterie. La ville n’ayant pas de casernement, il fallait en construire un, et le conseil municipal se trouvait ainsi acculé à la nécessité de contracter un emprunt de 300.000 francs, dont 250.000 francs eussent servi à la construction delà caserne et 50.000 francs à l’installation des eaux potables pour la ville.
- C’est à cette fin que tendait le rapport de la commission spéciale chargée d’étudier la question. Mais les conseillers municipaux de Cluny avaient pris, lors de leur élection, l’engagement de ne contracter aucun impôt nouveau sans consulter les électeurs.
- Fidèle à cet engagement, le conseil municipal prit l’initiative d’une grande réunion publique contradictoire où celte importante question fut examinée dans tous ses détails.
- Lorsque les raisons pour ou contre l’emprunt eurent été successivement exposées, M. Simyan, député de Saône-et-Loire et conseiller municipal de Cluny, résuma le débat et dit que c’était aux électeurs de le conclure par la décision qu’ils trouveraient conforme à leurs intérêts. Il indiqua le referendum comme le moyen le plus rationnel d’obtenir ce résultat.
- La réunion ayant adopté cette manière de voir, les citoyens ont été appelés, dès dimanche, à manifester leur opinion par un vote régulier.
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- Des cartes d’électeur, spécialement imprimées pour la circonstance, avaient été envoyées avec deux bulletins, oui et non. On y avait joint une feuille indiquant le chiffre des impôts payés actuellement par le contribuable et le chiffre qu’il devrait payer si l’emprunt était voté.
- La salle du théâtre servait de salle de vote, et le bureau était constitué comme pour une élection municipale.
- Sur onze cents électeurs inscrits, huit cent deux ont pris part au scrutin. C’est le chiffre moyen de toutes les élections municipales dans cette commune.
- Le résultat du vote a été de 298 oui et 479 non. 11 y a eu 25 bulletins divers ou nuis.
- L’emprunt était donc repoussé. Le conseil municipal a accepté en entier la décision de la population.
- On dit qu’à la suite de cette expérience, M. Simyan a l’intention de déposer une proposition tendant à imposer aux communes l’obligation de consulter les électeurs toutes les fois qu’il s’agira de voter un emprunt ou d’établir de nouveaux centimes additionnels.
- LA VRAIE POLITIQUE
- Quand la politique sera devenue la science des vrais intérêts du monde, le gouvernement des nations aura pour principal objet le bonheur et la prospérité des peuples.
- J.-B.-André GODIN,
- Fondateur du Familistère.
- Le Budget de l'Instruction publique.
- Voici les points principaux du très-intéressant rapport de M. Compayré sur le budget de l'instruction publique.
- Le budget de l’instruction publique pour l’exercice 1888 s’élevait à 133 millions 207,905 francs ; le montant des crédits proposés par le gouvernement s’élevait à 165.945.000 francs. Comme on le voit, tout en augmentant pour 1889 ce budget de 2.001.580 fr., la commission a obéi à la règle généré qu’elle s’est imposée, d’économiser le plus possible, et par conséquent de repousser les prélèvements de crédit qui ne lui paraissent pas indispensables. Elle a toutefois combiné ses économies 'te manière à ne porter atteinte à aucun des grands ^rvices du département de l’Instruction publique,
- 1 qui, au contraire, se trouveront cette année mieux j dotés ; les réductions ne visent pas en général le personnel dont on ne saurait sans injustice restreindre les traitements; elles ne portent guère que sur des dépenses dont on peut ralentir l’essor sans inconvénient grave. Peut-être cependant pourrait-on regretter que la commission n’ait cru pouvoir opérer aucune réduction sur le personnel de l’administration centrale du ministère ; celle-ci, nous dit le rapport, n’est plus composée que de 252 personnes; c’est encore beaucoup.
- Une diminution de 24.000 francs est admise sur le chapitre de l’administration académique ; la commission propose de ramener de 93 à 90 le le nombre des inspecteurs d’académie départementaux ; ce chiffre nous paraît encore suffisant.
- Dans la section de l’enseignement supérieur, le crédit accordé aux facultés est augmenté de 364,564 francs ; cette augmentation porte surtout sur les facultés de Lille et de Lyon.
- Les crédits relatifs aux bibliothèques, aux voyages, aux missions scientifiques sont maintenus à peu près sans changement.
- Une augmentation de 340.000 francs est inscrite au chapitre 43 (lycées nationaux de garçons) ; elle résulte en partie de la création des lycées de Gap et d’Annecy et de deux lycées à Paris et pour le reste (180.000 fr.) de la majoration de traitement accordée aux fonctionnaires des lycées par la loi du 16 juillet 1887. Le crédit relatif aux conseils communaux est porté de 2.865.780 fr. à 2.925.750 fr., soit une augmentation de 60.000 fr. consacrée à l’amélioration du traitement des professeurs.
- Le crédit accordé aux lycées et collèges de jeunes filles est de 979.000 francs en augmentation de 127.000 francs sur le crédit de 4888 qui était de' 852.000 fr. L’enseignement secondaire des jeunes filles qui date de quelques années à peine, puisqu’il a été créé par des lois du 26 juillet et du 21 décembre 1881, continue à se développer avec rapidité. En 1887, il n’y avait que 31 établissements (14 lycées et 17 collèges). Au 1er octobre 1888 on en compte 48 en plein fonctionnement (23 lycées, 25 collèges).
- La dotation des bourses nationales et dégrèvements de frais d’études est maintenue au chiffre de 3.150.000 francs.
- Dans la section de l’enseignement primaire nous relevons une augmentation de 54.000 francs pour l’enseignement primaire supérieur, (création de nouvelles écoles professionnelles à Vierzon et à Armentières) t 2d Une augmentation de 520.000 fr.
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- en faveur de l’enseignement primaire proprement dit dont les crédits sont portés au chiffre de 58.048,000 francs ; la subvention aux communes pour alléger les charges de la gratuité est fixée pour 1889 à 14 millions.
- En résumé le crédit total de l’enseignement primaire pour 1889 sera de 86.083.100 francs, en augmentation de 644.000 francs sur celui de 1888.
- Gomme le fait observer le rapporteur, c'est pour cette année à peu près le statu quo, et, en effet, en attendant le vote de la loi sur les traitements et sur le régime financier de l’instruction primaire, il n’y a pas lieu d’apporter des modifications importantes dans le budget de l’instruction primaire. Entre tous, il ne faut pas l’oublier, ce grand service national a été l’objet de la sollicitude du gouvernement républicain.
- Plus qu’en toute autre matière, les chiffres ont ici leur éloquence. Le dernier budget de l’instruction publique sous l’Empire, en 1869, s’élevait à 24.883.221 francs sur lesquels 9 millions 988 300fr. étaient affectés à l’enseignement primaire. Le chiffre total du budget de l’instruction publique pour 1889 est de 135.209.845 fr. sur lesquels 86.083.100 fr. sont affectés à l’instruction primaire, dont la République a décuplé le budget. . ..
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- L’Abolition de la taxe du pain. — La
- Chambre a pris en considération une proposition de M. Yves Guyot relative à l’abolition de la taxe du pain.
- La commission chargée d’examiner cette proposition a procédé, dans sa première réunion, à l’exposé habituel de l’opinion des commissaires. Cet exposé a permis de constater que six membres sur onze sont opposés à la proposition.
- La majorité de la commission entend maintenir aux municipalités le droit que leur donne la loi du 19 juillet 1791 de fixer la taxe du pain, afin d’empêcher les coalitions que les boulangers pourraient former entre eux.
- M.Yves Guyot et ses quatre collègues de la minorité ont au contraire réclamé la suppression de la taxe au nom de la liberté commerciale et par cette raison que l’État n’a pas le droit d’intervenir pour la fixation du prix des denrées.
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- Les sociétés coopératives de production.
- La commission chargée d’examiner le projet de loi relatif aux sociétés coopératives de production et au contrat de participation aux bénéfices, a élu président M. Siegfried et secrétaire M. Doumer.
- Elle s’est montrée à l’unanimité favorable au projet de l0j qui a pour objet principal de faciliter la constitution des sociétés ouvrières de production, en atténuant certaines forma-litês de la loi de 1867 qui constituent autant d’entraves à la création de ces sociétés.
- La commission paraît même disposée à aller plus loin que je Gouvernement en ce qui concerne les sociétés à capital variable, qui sont surtout le type des sociétés constituées entre ouvriers associant leurs énergies et leurs capacités, dont on veut favoriser le développement.
- Ainsi le Gouvernement propose de fixer à 50 fr. le chiffre minimum de l’action, avec obligation de verser seulement le dixième pour la constitution de la société. La commission voudrait abaisser le minimum à 25 francs.
- Elle a décidé, avant d’entreprendre la discussion détaillée du projet, d’entendre M. Gristophle, gouverneur du Crédit Foncier, président de la commission extraparlementaire, instituée au ministère del’intérieur ,qui a élaboré le projet de loj et qui étudie les moyens de créditer les sociétés ouvrières de production qui se formeront lorsque la nouvelle législation sera adoptée.
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- La commission de révision — La commission de révision qui, dans une précédente séance, s’était prononcée pour le principe de la révision et pour la nomination d’une Assemblée constituante, a voté par six voix contre cinq, la proposition Labordère aux termes de laquelle le projet de constitution élaboré par l’Assemblée constituante devra être soumis à la ratification populaire.
- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- La catastrophe de Cransac. — Une explosion de grisou s’est produite dans la nuit du 2 Novembre dans les mines de Campagnac au puits Sainte Barbe, près Gransac. Les travaux de dégagement et de sauvetage furent immédiatement entrepris sous la direction des ingénieurs et des autorités. En deux heures et demie on avait sorti quarante-deux cadavres pour la plupart méconnaissables.
- Trois mineurs blessés grièvement étaient également retires. Deux mineurs, qui se trouvaient loin du centre de l’explosion) avaient été jetés contre les câbles et grièvement blessés.
- Trois mineurs disparus depuis la catastrophe et considères comme morts non encore retirés ont reparu le surlendemain de la catastrophe et sont en bonne santé. Us étaient demeurés jusqu’à ce jour sans se montrer, en proie à la terreur indicible qu’ils avaient éprouvée au moment de l’explosion. Par suite) le chiffre officiel des victimes a pu être arrêté : nombre de 1 blessés, trois, dont un dans un état désespéré; morts, quarante
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- jjuit, dont quarante-deux découverts et six à retrouver ; sur ces quarante-deux, vingt-huit sont mariés, douze célibataires et deux veufs.
- Le sinistre a fait soixante et onze orphelins ou orphelines, déduction faite des orphelins des six morts non retrouvés.
- Trois autres morts ont pu être retirés après des recherches pénibles et dangereuses pendant lesquelles les ouvriers ont fait preuve du plus héroïque dévouement.
- Quant aux trois autres ils se trouvaient derrière le barrage élevé devant les écuries en feu. Toutes recherches ont dû être suspendues pendant plusieurs jours. Il était à craindre, en effet, que le grisou qui existe toujours en quantité plus ou moins grande dans les mines de Campagnac ne vint à s’enflammer de nouveau au contact de la flamme et même seulement des corps en ignition.
- Dés le premier jour les secours sont arrivés de toutes parts. Le ministre des travaux publics a envoyé deux mille francs, le ministre de l’intérieur mille francs.
- Le commandant Chamoin, envoyé par le président de la République a visité l’une après l’autre les familles des victimes et leur a remis des secours.
- En outre, les Chambres sur la proposition du gouvernement ont voté un crédit extraordinaire de 50.000 francs.
- Le moral des mineurs s’est relevé rapidement ; beaucoup d’entre eux demandent la reprise du travail, et,des renseignements fournis par les ingénieurs de la compagnie, il résulte que tous les étages de la mine, sauf l’étage inférieur, auront repris sous peu de jours leur aspect ordinaire.
- Le service des mines procède en ce moment à une enquête sur les causes de la catastrophe.
- L’enquête démontrerait-elle l’insouciance ouvrière ou l’incurie patronale,que l’une et l’autre survivrait à la démonstration la mieux établie.
- La société a de grands devoirs à remplir vis-à-vis d’une catégorie d’ouvriers contre lesquels les éléments et les forces capitalistes semblent conspirer. La propriété minière n’est pas une propriété comme les autres. Elle impose aux pouvoirs publics, en attendant le jour d’une modification nécessaire à la propriété minière, le devoir d’intervenir entre les ouvriers mineurs et 1rs compagnies propriétaires, et d’obliger ces dernières à des mesures de précaution, d’hygiène et de sécurité.
- l.e premier devoir de la société est la sauvegarde de la vie humaine et toutes les circonstances concourent à rendre ce devoir incontestable lorsqu’il s’agit de mines et de mineurs.
- ETATS-UNIS
- L’Élection présidentielle. — L’élection des électeurs présidentiels qui vient d’avoir lieu aux Etats-Unis a donné les résultats suivants :
- 233 pour le général Harrisson, candidat républicain, 113 pour M. Cléveland, candidat démocrate, président actuel.
- ARABIE
- Le pèlerinage de la Mecque.— Un correspondant adresse au « Temps » les notes suivantes sur le pelèrinage de cette année :
- Les pèlerins, sont venus sur le territoire sacré de l’islam, au nombre de 350.000. Malgré cette énorme agglomération d’individus, dont un grand nombre se trouvaient dans der conditions déplorables d’hygiène et de santé, le choléra n’a pas paru.
- Les pèlerins formulent des plaintes nombreuses et vives contre le grand chérif Aoun et le vali Salvet-Pacha qui emploient tous les moyens pour leur extorquer de l’argent. Ainsi, ces deux fonctionnaires, associés avec les chameliers, ont fait payer 35 thalaris pour la location d’un chameau de la Mecque à Médine, et le chamelier ne touchait que 16 thalaris. le restant représentant la part du chérif et du vali.
- Le sultan avait affecté une somme assez élevée pour le creusement des fosses destinées à l’enfouissement des animaux sacrifiés dans la vallée de Mouna en souvenir du sacrifice d’Abraham que la tradition place en ce lieu. Or, les fosses n’ont pas été creusées ou l’ont été incomplètement et de l’argent destiné à ce travail a été ainsi détourné.
- Ces deux fonctionnaires ont créé également des metouanef ou cheiks des étrangers, en les imposant à ces derniers. Les metouanef ayant payé très cher pour obtenir leurs emplois se rattrapent naturellement sur les pèlerins en les pressurant.
- Une caravane a été attaquée, vers le 20 Juillet, entre Djeddah et la Mecque par un chef bédouin qui, après avoir acheté du chérif la conduite de la caravane, avait vu ce même privilège accordé à un autre chef bédouin qui avait payé une somme plus considérable.
- Tout l’Hedjaz regrette Osman-Pacha qui commande aujourd’hui le Yémen. Son administration était correcte et avec Iti, les pèlerins n’étaient pas exposés à des injustices et à des exactions.
- Le 4 septembre, le caïmakan de Djeddah s’est embarqué avec 200 hommes de troupes régulières sur le stationnaire ottoman, à destination du port de Rabouk, entre Djeddah et Yambo. Il paraît que les Bédouins insoumis s’opposent à la construction d’un fort sur ce point. Le bruit a même couru qu’une troupe de 3C0 Soudanais, partisans du Mshdi, auraient débarqué dans cette contrée et ne seraient pas étrangers au soulèvement des Bédouins.Mais je ne vous donne ce bruit qu’à Qtre d’information non contrôlée et par conséquent sans garantie d’authenticité.
- Ce qui serait hautement désirable, c’est que le gouvernement ottoman fût mieux informé de ce qui se passe sur le territoire sacré de l’islam, où le grand-chérif et le vali, confiants dans la distance qui les sépare de Stamboul, en usent comme en pays conquis à l’égard des pèlerins, de telle sorte que ceux-ci emportent dans leur pays l’idée la plus détestable de l’administration ottomane.
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- AFRIQUE ORIENTALE
- La traite des nègres. — On mande de Berlin au Standard que les négociations ouvertes, sur l’initiative de l’Angleterre, entre cette puissance et l’Allemagne au sujet de l’Afrique orientale, ont abouti à une entente définitive. Les deux pays vont procéder à une action simultanée pour étouffer l’insurrection des indigènes et supprimer la traite des nègres.
- ALGÉRIE
- La population algérienne. — Le Journal officiel vient de publier un tableau rectificatif du dénombrement de la population algérienne en 1886.
- 11 ressort de ce document que la population totale des trois départements algériens était, au 30 mai 1886, de 3.324.326 habitants. Indépendamment des 55.149 personnes comptées à part (militaires, marins ou détenus), il y avait 217.652 Français d’origine ou naturalisés ;• 22.689 Israélites naturalisés en masse par le décret du 24 octobre 1870, et 18.574 personnes nées de ces Israélites naturalisés. A côté de cette population française se trouvaient 202.036 étrangers de diverses nationalités européennes, 2.787,033 sujets français (Arabes, Kabyles ou Mzabites ), 4.886 Tunisiens et 16.297 Marocains.
- Enfin, la population agglomérée ne dépassait pas le chiffre de 542.673 habitants.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Appel aux socialistes. — Les directeurs de cinq journaux socialistes, qui paraissent en Autriche, publient un appel invitant les membres du parti révolutionnaire dans la monarchie à se réunir en congrès le 30 décembre. Le congrès durera trois jours. Le lieu de réunion et Tordre du jour seront connus ultérieurement. Le but du congrès sera de constituer plus fortement le parti socialiste autrichien, et de le mettre en mesure d’obtenir des résultats plus considérables que par le passé.
- Les cinq journaux qui ont publié l’appel sont : l'Égalité de Vienne, la Voix des travailleurs, Y Ami du Peuple et le Rovnost, de Brünn, le Hlas Lidu ( Voi x du Peuple) de Prossnitz.
- CHINE
- Les chemins de îer en Chine. — Le gouvernement chinois a refusé à la Compagnie des chemins de fer de Tientsin l’autorisation de prolonger la ligne ferrée jusqu’à Tong-Tchéou, ville située à peu prés à mi-distance entre Tientsin et Pékin.
- Actuellement des trains circulent entre Tientsin, Takou et Kaïping et les Chinois prisent tellement ce mode de locomotion que les voitures sont littéralement bondées de monde.
- La compagnie a adopté des voitures de deux classes : la première réservée aux fonctionnaires, notables et étrangers, la seconde aux indigènes.
- Le Congrès international ouvrier de Londres
- Le congrès international organisé par les Trade’s-Unions s’est ouvert le 6 novembre.
- La veille, au soir,la commission parlementaire et le comité desTrade’s-Unionsavaientreçu les délégués ouvriers de France, Hollande, Belgique, Danemark, Italie. M. Shipton, secrétaire du London Trade’s Council, présidait. Le Parlement était représenté par M. Broadhurst. A huit heures, la grande salle du Westminster palace hôtel était presque déserte encore ; un quart d’heure plus tard, la foule commençait à affluer et les nationalités se groupaient familièrement autour des grandes tables d’une simplicité puritaine. Au discours de bienvenue de M. Shipton ont répliqué de petits speechs timides de MM. Heppenheimer (Français), Croll (Hollandais), Anseele (Belge), Christensen (Danois) : au reste, tous les orateurs continentaux ont tenu à honneur de s’exprimer en français et c’est une des caractéristiques de cette soirée d’ouverture.
- Le reste de la soirée a été consacré à l’audition des divers chants nationaux.
- Le lendemain matin, première réunion officielle du congrès international au Saint-Andrew’s hall. M. Shipton ouvre la séance par un discours sur Fhistorique de l’évolution du droit ouvrier en Angleterre depuis quatre siècles. Il passe en revue les longues misères des travailleurs, les progrès lents et pénibles, les luttes rendues vaines et stériles par le défaut d’organisation, puis glorifie les grands services rendus par les Trades Unions,* qu’il attribue à l’esprit d’ordre, de discipline,au caractère évolutionniste et légal des syndicats anglais. Il flétrit le despotisme des gouvernements étrangers qui s’opposent à la constitution de congrès paisibles et rationnels, comme ceux qui peuvent fonctionner à l’abri des lois libérales de l’Angleterre.
- L’élection des présidents et des secrétaires absorbe la première partie de la séance, la nomination du comité d’organisation, l’autre partie.
- Ce n’est pas sans peine qu’on arrive à s’entendre.
- Finalement la nomination de deux présidents est décidée, l’un anglais pour la semaine,l’autre étranger,pour la journée.
- C’est M. Shipton, qui est élu pour la semaine.
- La nomination du comité d’organisation donne lieu à un vif débat à la suite duquel on procède au vote : 55 voix contre U votent la proposition de composer la commission de quatre délégués anglais et de cinq étrangers.
- Le comité se forme ; il est composé de MM. Wilson,Drum-mond, Parnell, (pas le célèbre Irlandais), Juctg, Anglais,et de MM. André Gelly, Français, du parti possibiliste ouvrier ; François Sas, Belge ; Christensen, Danois; Gerstman, Hollandais; Lazzari, Italien.
- La Commission nommée, on lit des lettres de félicitation et de regret d’Amérique, de Suisse,d’Allemagne,, puis des invitations de divers corps et établissements anglais à des banquets et à des visites fraternelles.
- Il est cinq heures passées,le congrès n’a fait aucune besogne en dehors des comités, soit six heures de travail pour élire un bureau.
- (A suivre)
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- L’Union du Travail des Femmes
- Le Devoir, dans son numéro du 5 août dernier,a déjà parlé de cette Union dont le but est de « combattre l’exploitation de la femme et de lui permettre de vivre du produit de son travail. »
- Mis en possession de ses statuts, nous y lisons que cette Union se proposé :
- 1° D’offrir dans ses magasins, aux femmes qui produisent un travail quelconque, un emplacement où ce travail exposé sera vendu pour leur compte, sans qu’elles aient à supporter d’autres frais qu’une retenue de 8 0/o sur le produit de la vente ;
- 2° De procurer du travail ou des emplois aux femmes, en priant de s’adresser à l’Union, soit pour avoir des employées, des ouvrières, ou faire faire un travail quelconque, soit pour avoir un emploi ou du travail ;
- 3° De réunir et de grouper les documents, les renseignements se rattachant à la question de la femme, afin d’améliorer sa situation au milieu de la société.
- Tous les renseignements sur cette utile institution — autorisée par arrêté de M. le Préfet de police, en date du 26 juillet dernier — peuvent être obtenus en s’adressant à la directrice-fondatrice Madame Louise Koppe. Le siège sociale de l’institution est 41 rue St Georges, Paris.
- Nous intéresserons certainement les lecteurs du Devoir en mettant sous leurs yeux le préambule dont Madame Louise Koppe accompagne les statuts de l’union du travail des femmes.
- Le voici :
- Qu’avons-nous à faire à l’époque actuelle ? Devons-nous, insouciants, indifférents, nous laisser aller au courant des événements, ne songer qu’à profiter chaque jour de l’imprévu heureux qui nous arrive, ou au milieu des préoccupations du présent songer un peu à l’avenir ?
- Sommes-nous les enfants de la France, de la grande nation qui, il y a un siècle, enfantait la plus grande et la plus généreuse idée de liberté et de fraternité,où sommes-nous un peuple abaissé, dont l’étranger attend la suprême convulsion pour s’en partager les dépouilles?
- De tous côtés on entend : les rêves humanitaires ont pris fin, chacun doit penser à soi et laisser les autres se tirer d’affaire comme ils peuvent. Tant pis pour les faibles, les forts ont tous les droits ; être fort voilà le but, et l’argent voilà le moyen. Enrichissons-nous d’abord, travaillons à cela seul, ramenons tout à nous, profitons de tout et de tous; après que nous importe !...
- Voilà l’idée dominante à notre époque, celle sons laquelle succombe ce qui fut l’idéal de notre bien-aimée France : la justice ! celle qui étouffé, écrase, anéantit toute aspiration généreuse, tout enthousiasme, tout sentiment, ' et qui se dresse menaçante entre le présent et l’avenir, t s’emparant du progrès et en faisant une arme pour j défendre l’esclavage contre la liberté, la nuit contre l’au- j fore ! *
- Que faire ?...
- Terrible interrogation pour l’esprit qui se le demande. Rien ! c’est la fin à brève échéance et d’un peuple et de l’idée de justice qu’il représente. C’est la radiation dans l’Histoire, de la grande page lumineuse de la France.
- Et cela, il ne le faut pas !...
- Que faire !... Eh bien combattre, combattre avec toutes les forces qui sont en nous : énergie,volonté, intelligence, cœur, cœur surtout ! Unissons-nous dans fardent amour de la Patrie, formons une chaîne dont nos cœurs seront les anneaux et que ne brisera jamais la désespérance Deux fléaux se sont abattus sur les sociétés modernes : l’ambition et l’égoïsme ; une plaie les ronge : la prostitu tion. C’est tout cela qu’il faut combattre. A l’ambition, qui est usurpation, il faut opposer ce droit ; le travail. A l’égoïsme, cette erreur du jugement, il faut opposer ce devoir : la solidarité. A la prostitution, cette gangrène du corps et du cœur, il faut opposer ce remède : la dignité dans l’amour.
- Femmes, qui que vous soyez, aux heures où vous pleurez, aux heures où la souffrance vous étreint, songez que vous pouvez travailler à une œuvre immense, la régénération de la Patrie ; songez que vous pouvez,vous les faibles de par le corps et les lois, mais les fortes de par le cœur et la volonté, empêcher que la France n’aille à l’abîme.
- Déjà sauvée par une femme, elle peut l’être encore par notre cœur à toutes.
- Unissons-nouspouraider à cellesqui luttent,pour arrêter les défaillances, pour soutenir les courages, pour faire revivre au fond des cœurs cette foi ébranlée, en l’avenir, et que dans l’œuvre de Y Union du Travail des Femmes une seule pensée nous soit commune à tous, à toutes ; la grandeur de la France !
- Louise Koppe.
- Comprendre ainsi son rôle dans la vie est un exemple digne d’être cité. Nous envoyons à Madame Louise Koppe nos félicitations cordiales et nous souhaitons le plus grand succès à l’Union du travail des femmes.
- La directrice de cette Union publie, en outre, un journal sous ce titre :
- La femme et l’enfant.
- Revue du progrès social et des questions d’enseignement.
- Nous aurons l’occasion de revenir sur cette intéressante publication.
- ADRESSE AUX FRANÇAISES
- La Société pour Vamélioration du sort des femmes et la revendication de ses droits nous communique l’appel suivant:
- Un centenaire d’un caractère unique se prépare; 89 est sans précédent:. 1889 sera la fête commémorative du Droit et de la Loi faisant leur entrée dans le monde. 89 a formulé, résumé toutes les aspirations humaines, et, pour une grande partie, a converti en fait les efforts tentés par les peuples, pen-
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- dant d’innombrables siècles, vers la liberté et la justice.
- Le lieu de ce mouvement superbe est la France; nos mères s’y associèrent et prodiguèrent pour cette noble cause leur sang et leur vie.
- En tramées par cet élan d'indépendance universelle, elles firent un retour sur elles-mêmes, elles sentirent que, elles non plus, n’occupaient pas la place que leur assignait la nature.
- Pénétrées du nouvel esprit, prenant conscience de leur dignité de personne humaine, un certain nombre de femmes se groupèrent, à la tête desquelles furent Olympe de Gouges et Rose Lacombe. Elles rédigèrent des pétitions, des cahiers de doléance adressés à l’Assemblée nationale et au conseil d’Etat- Elles demandaient à n’être point l’objet d’une exclusion et à être comprises dans la mesure d’émancipation générale.Leurs justes réclamations ne furent pas agréées. Ce fut le grand tort des hommes de 89.La femme ne bénéficiant pas des avantages de la Révolution s’en désintéressa et la réaction releva la tête.
- Plus tard,les doctrines socialistes inscrivirent sur leur programme le Droit des femmes; mais ne comprenant qu’un nombre restreint d’adeptes, leurs revendications n’eurent aucun effet positif.
- Vers 1864, nous avons repris la question. Mais, à l’heure présente, nous n’avons encore obtenu comme résultat qu’une proposition de loi en faveur des droits civils des femmes, élaborée par un groupe de députés influents et déposé par M. Ernest Lefèvre, vice-président. En plus une prise en considération d’une pétition demandant la participation des femmes commerçantes aux élections des juges consulaires.
- En somme, rien de réalisé. C’est peu pour nous Françaises, qui avons jeté la semence. Heureusement que d’autres l’ont cultivée. Aujourd’hui, les femmes américaines, anglaises, russes, italiennes, grâce à leur énergie, leur volonté, ont obtenu davantage. Américaines et Anglaises participent à la vie municipale, et bientôt elles participeront à la vie politique. Par une campagne incessante, elles ont obligé les législateurs à modifier la loi.
- Cet accord unanime de tous les peuples à reviser leurs codes et à y introduire’des réformes favorables à notre sexe est significatif. Tous comprennent que le progrès est gêné dans son évolution, et que notre civilisation, en dépit des découvertes scientifiques et des efflorescences toujours croissantes du génie humain, conserve quand même et accentue encore les caractères des âges antérieurs : la barbarieetl’instabilité.Les sociétés sont sans garanties du lendemain- Cet état de choses est dû à l’effacement conventionnel de l’élément moral,éducateur et pacifique par excellence : la femme.
- Pour sortir de cette situation critique, pour clore l’ère des conflits belliqueux et des ruines qui en résultent, pour assurer la marche régulière du pro-
- grès, il est temps que la femme,facteur essentiel de toute pondération et de touteharmoniesociale, sorte de tutelle et reprenne le rang qui lui appartient.
- La célébration du centenaire est pour nous une occasion de nous montrer les dignes descendantes de la génération de 89.
- En conséquence, notre Société pour l’amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits a décidé d’organiser un congrès national et international pour 1889. Nous avons du reste un précédent en 1878. Nous sommes certaines que les Françaises ne resteront pas en arrière, qu’elles nous prêteront leur concours et répondront à notre appel.
- maria deraismes, présidente.
- GRIESS-TRAUT, LOUISE DAVID,
- vice-présidentes.
- Pour les renseignements et les adhésions, s’adresser au siège social, 72, rue (Jardinet. Paris.
- L’exposition rétrospective de l’art français en 1889
- Les travaux de préparation de l’exposition rétrospective de l’art français en 1889 sont très avancés, et tout fait prévoir que cette exposition sera complète. Voici quelle est la méthode adoptée par le commissariat des beaux-arts pour le recrutement des oeuvres qui doivent figurer à l’exposition rétrospective de l’art français en 1889. Dès le mois de juillet dernier, M. Antonin Proust a demandé au ministre de constituer une commission composée de douze membres pour rechercher, dans les musées nationaux, les oeuvres qu’il est indispensable de leur emprunter et qui doivent aider à démontrer ce qu'à été l’école française au cours du siècle qui vient de s’écouler. Enmême temps que cette commission fonctionnait, on faisait, au palais de l’industrie, un relevé de tout ce qui mérite d’être signalé dans les musées des départements, dans les monuments publics et dans les collections privées de France et de l’étranger.
- Le commissariat des beaux-arts demande en ce moment au ministre d’adjoindre à la première commission, nommée au mois de juillet, une seconde commission composée des inspecteurs et des conservateurs des musées de département et une troisième commission composée des possesseurs de collections. Ces diverses commissions, formant la grande commission de l’exposition rétrospective, pourront faire leur travail rapidement au moyen des fiches rédigées par les soins du commissariat. Ce qu’il est permis de dire dès aujourd’hui, c’est que presque tous les collectionneurs pressentis ont répondu favorablement à l’appel qui leur a été adressé. M. Antonin Proust a proposé, d’autre part, au ministre de convoquer une commission dite du catalogue et qui, dès maintenant, rédigerait les études et notices qui prendront place dans le catalogue de l’exposi-
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- tion rétrospective de l’art français. Dans toutes ses communications, le commissariat insiste sur la nécessité, non pas de faire une exhibition nombreuse d’œuvre d’art, mais de montrer par un choix rigoureux la puissance et l’éclat de l’école française au cours de notre siècle.
- La Ligue nationale de l'éducation physique
- Après la Ligue de l’enseignement, quia rendu de si grands services à la cause de l’instruction populaire, une large association nouvelle va s’occuper d’assurer à la jeunesse française, dans les campagnes comme dans les villes,une éducation physique en rapport avec les impérieuses exigences de la défense nationale.
- Il est fondé à Paris, dans les départements français et dans les colonies françaises, une Ligue Nationale de l’éducation physique.
- La Ligue a pour objet :
- 1° De développer gratuitement dans les Écoles de tout ordre la force et l’adresse de ceux qui devront un jour le service militaire au pays, la santé vigoureuse d’où dépend l'équilibre intellectuel et moral.
- 2° A cet effet,d’élargir et de rehausser à sa dignité véritable la culture pédagogique du corps humain.
- 3° D’introduire, dans les établissements d’instruction primaire, secondaire et supérieure, à côté des exercices méthodiques de la gymnastique classique, les jeux de plein air et les récréations actives qui en sont le complément nécessaire.
- 4° D’agir par les voies légales sur les pouvoirs publics,pour qu’un nombre d’heures suffisant soit consacré à ces exercices, ou à ces jeux, dans la vie scolaire de tous les âges.
- 5° D’étudier, de formuler et de faire connaître les moyens pratiques pouvant conduire à ces résultats ; de déterminer dans quelle mesure ils doivent être appliqués à l’éducation des filles.
- 6° D’amener les communes à ouvrir pour l’usage de la population scolaire des terrains appropriés aux jeux et exercices publics,et à les pourvoir du matériel peu coûteux que comportent ces jeux et ces exercices.
- 7° D’instituer tous les ans un grand concours de force et d’adresse entre les champions des écoles de France, désignés par voie de sélection régionale, et de constater ainsi périodiquement la condition physique des générations qui se succèdent.
- STATUTS PROVISOIRES
- Article premier.— La Ligue de l’Éducation physique à son siège à Paris, 51, rue Vivienne.
- Art. 2.— Pour en faire partie, il suffit d’être Français, d’adhérer aux statuts, de verser aux mains du trésorier la cotisation annnuelle, qui est fixée à trois francs, et d’être agréé par le Bureau.
- Art. 3.— Les membres de la Ligue élisent leur bureau et votent leurs statuts définitifs.
- Art. 4.— Ils tiennent,au moins une fois Fan,une assemblée générale.
- Art. 5.— La Ligue interdit expressément toute action politique en dehors de son objet propre.
- i Art. 6.— La Ligue publie un bulletin périodique de ses opérations et des progrès de l’éducation physique en France.
- La Ligue s’organise par groupes régionaux,départementaux et locaux.
- Pendant, comme après la période d’organisation, le Comité d’initiative entend laisser la plus entière autonomie aux groupes qui se mettront en rapports avec lui Ce qu’il veut, c’est une large étude de toutes les questions relatives à l’Education physique, avec le concours de toutes les lumières et de toutes les compétences ; une enquête immédiate et sérieuse, poursuivie parallèlement au travail de propagande organique : de manière à arriver du même coup à des conclusions précises et à d’irrésistibles moyens d’action.
- M. Berthelot;, sénateur,membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine, ancien ministre de l’instruction publique, choisi comme président du comité de la Ligue natio-| nale de l’éducation physique, vient d’adresser une intéressante lettre au comité.
- Après avoir constaté qu’on a fait une large part dans nos collèges et dans nos écoles à l’enseignement de la gymnastique, M. Berthelot s’élève contre le manque de liberté et d’inifiative personnelle qu’on laisse à l’enfant:
- C’est sous la forme de leçons, d’exercices réguliers, méthodiques, imposés, que l’on enseigne la gymnastique dans nos écoles ; non sans cet appareil inévitable de corrections,de réglements, de punitions que comporte tout cours obligatoire. La promenade même, cet exercice destiné à détendre l’esprit et le corps, a quelque chose d’artificiel et de mécanique. Qui ne s’est attristé, en voyant défiler dans nos rues et sur nos quais ces longues bandes d’internes, sur deux rangs, surveillés et maintenus par une discipline inévitable? Qui n’a éprouvé un sentiment analogue, en assistant aux exercices uniformes et réglementés de la gymnastique officielle ?
- Que faut-il faire? demande M. Berthelot.
- Si les cours étroites de nos écoles, ensevelies dans l’ombre de ces bâtiments colossaux que nous voyons grandir de génération en génération, ne permettent pas à l’enfant de courir, de s’agiter avec la turbulence naturelle à son âge ; si la main de l’autorité scolaire ne peut éviter de s’appesantir pour prévenir le désordre parmi ces multitudes entassées dans des espaces trop limités, eh bien ? ouvrons la cage ?
- .... Ces espaces, le conseil municipal de Paris vous les donnera, j’en ai la ferme confiance ; — les conseils municipaux des villes grandes et petites vous les donneront, — car nous connaissons leur sollicitude incessante pour le développement et l’éducation démocratique.— Les conseils municipaux des plus petites communes ne vous les refuseront pas, jusqu’à ce que nous ayons atteint ce degré où les espaces réservés aux jeux se confondront avec les champs dans lesquels l’enfant du hameau s’ébat en liberté.
- C’est ainsi que nos enfants devront trouver leur récréation en plein air, jouer à la barre, à la balle, aux mille jeux qu’ils inventent chaque jour, monter même aux arbres,— sans toutefois dénicher les oiseaux, l’oisean est sacré ! — Us s’amu-! seront ensemble, sous l’œil paternel de leurs instituteurs.
- ! Et ce n’esi pas seulement des garçons qu’il s’agit, mais aussi I des filles, continue M. Berthelot qui conclut ainsi :
- Notre race n’est pas épuisée ; elle a encore son œuvre à poursuivre dans le monde : œuvre de délivrance et de frater-
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- nité universelle, que nous ne devons jamais perdre de vue, malgré les misères de l’heure présente. 11 faut que tous les hommes de cœur s’associent en tout ordre, pour donner à la race française une impulsion et une confiance nouvelles, pour lui rappeler son passé et lui rendre le sentiment de sa destinée.
- Non ! cen’estpas une tradition purement nationale et égoïste que la France se propose d’accomplir; elle ne cherche pas à semer la haine et à exciter les nations les unes contre les autres. Elle agit pour l’humanité et elle convie tous les peuples à s’associer à elle pour la concorde et le bonheur de tous.
- Ajoutons qu’à la suite d’un très intéressant rapport de M. Buisson,directeur de l’enseignement primaire,un arrêté ministériel vient d’instituer une commission officielle chargée d’organiser un concours « entre les meilleurs travaux pratiques tendant à l’organisation des jeux scolaires dans les écoles de garçons »,et de distribuer en prix aux auteurs de ces travaux une somme de5,000 francs, mise à la disposition du ministère par M. R. Bischoffsheim.
- La France sociale et économique
- Dans une brochure d’une centaine de pages, M. Toussaint Loua, qui a dirigé autrefois la statistique au ministère du commerce et de l’industrie et qui remplit les fonctions de secrétaire général de la Société de statistique de Paris, vient de publier, à la librairie Berger-Levrault & Cie, un travail intéressant : La France sociale et économique d'après les Documents officiels les plus récents.
- On trouve réunis dans ce document les principaux chiffres de la statistique générale de la France.statistiques judiciaire, commerciale, financière agricole, etc.
- Dans la catégorie des institutions de prévoyance, voici les chiffres de M.Toussaint Loua à propos des Sociétés de secours mutuels, chiffres qui suffisent à démontrer l’utilité de ces institutions :
- Sociétés Sociétés
- approu- autori-
- vées sées Total
- Nombre de sociétés 5,534 2,173 7,707
- Membres honoraires 151,367 22,564 173,961
- Membres participants : Hommes 620,826 254,678 875,504
- Femmes 128,666 36,402 165,068
- L’avoir disponible, les recettes et les dépenses des Sociétés de secours mutuels donnent les chiffres suivants :
- Avoir disponible au l®r janv. 1884 40,602,952 20,604,832
- Recettes » » » 17,296,514 7,842,353
- Dépenses # » » 15.460,254 6,602,716
- Avoir disponible au 31 déc 1884 42,439,212 26,844,469
- Voici la situation de l’ensemble des sociétés approuvées et autorisées au 31 décembre :
- Nombre des
- Nombre membres parti- Avoir gé-
- de cipants, hommes néral en
- Années sociétés et femmes millions
- 1854 2,943 315,801 13.3
- 1864 4.830 628,786 - 36,0
- 1874 5,748 730,673 66,5
- 1884 7,743 1.036,533 121,8
- À l’égard des caisses d’épargne, le nombre des déposants
- qui était, au 31 décembre 1883, de 4,560, 678, était au 31 décembre 1884, de 4,751.730.
- Le tableau suivant, qui montre le progrès de la caisse d’épargne, prouve que l’esprit d’ordre et d’économie n’est pas prêt de s’affaiblir en France.
- Solde dû
- aux déposants
- Années au 31 décembre
- 1844 392,000,000
- 1854 271,000,000
- 1864 462,000,000
- 1874 573,000,000
- 1884 2,022,000,000
- L’esprit de libéralité est très puissant en France. On en jugera par les chiffres ci-après, représentant le montant des libéralités faites aux départements,communes et établissements publics :
- Années Fr.
- 1880 27.200.868
- 1881 25,603,429
- 1882 23,069,219
- 1883 24,214,449
- 1884 23,342.675
- Terminons par les Mont-de-Piété, qui offrent un remède passager contre la gêne momentanée et la misère, remède qui coûte toujours assez cher, mais auquel on préfère recourir plus souvent que de s’adresser à ses amis ou à ses relations. Cela a lieu, surtout en France, ce qui explique le nombre élevé des emprunteurs par rapport à la population :
- Nombre Nombre des
- Années des prêts par 100
- engagements habitants
- 1880 3,090,490 60
- 1881 2,994,606 58
- 1882 3,110,145 60
- 1883 3,274,933 63
- 1884 3,261,190 63
- Le travail de M. Toussaint Loua, comme on peut en juger par les extraits qui précèdent, se recommande à l’attention de tous les administrateurs et de tous les publicistes qui ont besoin journellement de matériaux substantiels pour baser leurs calculs,ou leurs appréciations sur des données certaines en ce qui concerne la France sociale et économique.
- (Le Courrier de Londres).
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- LES CAISSES D’ÉPARGNE
- Le Journal officiel a publié récemment le compte rendu des caisses d’épargne en 1886. Ce compte rendu se compose de deux parties : la partie financière et la partie historique.
- La partie financière, celle qu’il importe le plus de connaître comprend elle-même trois chapitres relatifs : 1° au nombre des établissements ; 2° aux opérations des caisses d’épargne avec leurs déposants ; 3° enfin à la fortune personnelle des caisses d’épargne.
- On sait que les caisses d’épargne sont en contact avec les déposants, d’abord par leurs employés, ensuite par leurs succursales et enfin par les percepteurs qu’une décision spéciale du ministre des finances, rendue sur la proposition du ministre du commerce, met à leur disposition.
- En 1886, on a compté 546 caisses d’épargne en exercice, secondées par 981 succursales ou annexes et par 419 percepteurs, soit aa total 1.946 établissements ou bureaux d’épargne, au lieu de 1,935 en 1885, et de 1,915 en 1884. 11 y a donc, en 1886, une augmentation de 11 établissements ou bureaux d’épargne.
- Malgré cette augmentation, ou doit admettre que les caisses d’épargne ont à peu près atteint le maximum de leur extension, sous le rapport des bureaux d’épargne.
- Sans doute quelques caisses d’épargne se crééront encore dans un petit nombre de communes, à l’instigation d’iufluen-ces locales ; plnsieurs d’entre elles augmenteront très probablement le nombre de leurs succursales ou réclameront le concours de nouveaux percepteurs, mais ces créations et ces adjonctions ne prendront plus jamais maintenant un grand développement. A notre avis, l’institution des caisses d’épar-est désormais localisée et limitée parle fait même de l’institution de la caisse d’épargne postale, et l’administration du commerce aurait tort d’épuiser ses efforts à développer le cercle d’action des caisses d’épargne. La ligne économique à suivre consiste non à étendre l’action des caisses d’épargne, mais à fortifier cette action.
- Il est intéressant d’étudier le mouvement des capitaux échangés entre les déposants et les caisses d’épargne pendant l’année 1886. Les clients des caisses d’épargne, c’est-à-dire les porteurs de livrets, qui n’étaient que de 4,937,663 au 1er janvier 1886, se sont élevés, au 31 décembre de la même année, compte fait d’une part des nouveaux livrets ouverts, et d’autre part des livrets soldés pendant l’exercice, à 5,096, 716 déposants. Il existait donc en France, il y a bientôt deux ans, 1 déposant par 7 habitants, c’est-à-dire que sur 7 habitants il y en a un qui a intérêt direct à la bonne gestion des caisses d’épargne dont il est le créancier.
- Aucun établissement de crédit n’a donc de racines aussi profondes dans la population, et c’est certainement aux caisses d’épargne que la rente doit, en grande partie, sa vulgarisation jnsque dans les campagnes les plus reculées.
- Il en résulte que les caisses d’épargne ont été, depuis 1848, le grand courtier de l’Etat pour le placement des valeurs qu’il émet ou qu’il garantit. Et ce courtage s’effectue par centaines de millions chaque année. Rien qu’en 1886, les 546 caisses d’épargne ouvertes au public ont reçu, elles, leurs succursales et les percepteurs en 3,118,009 versements, la
- somme de 1,986,570 fr.;remboursements en espèces pour 657, 120,135 fr. 25,auxquels il faut ajouter 18,410,572 fr. 20 de remboursements eu rente ; les caisses ont, rendu aux déposants, la même année, 675,530,707 fr. 35. Cependant, tout compte fait, les versements en espèces ont encore excédé de 8,801,008 fr. 61 les remboursements en espèces ou rentes.
- De ces faits financiers, on peut tirer cette conclusion que, sans diminuer les garanties qui sont si précieuses pour les dépositaires, il y aurait lieu de rechercher un moyen pratique de faire fructifier, dans leur intérêt comme dans celui de l’Etat, les fonds des caisses d’épargne en les mettant directement dans la circulation, au lieu de les immobiliser en rentes dans le portefeuille de la caisse des dépôts et consignations.
- On lit dans Le Radical :
- LA SOLIDARITÉ
- NOUVEAU SYSTÈME DASSISTANCE MUTUELLE EN CAS DE DÉCÈS
- Je me réserve de parler avec détail d’une œuvre qui, par son originalité, par ses moyens et par son but, semble appelée à un succès sans précédent; mais je veux dès aujourd’hui la signaler.
- Il s’agit d’un système entièrement nouveau d’assistance, je dirai d’assurance mutuelle en cas de décès; et ce qui frappe tout d’abord c’est la suppression du capital, qui est devenu inutile.
- Vous êtes inquiet pour l’avenir immédiat de quelques-uns des vôtres, ancêtre, femme, enfant, au cas où vous viendriez à leur manquer; vous désireriez qu’ils pussent trouver un petit pécule assuré, mettons e deux mille francs. Vous vous associez aux membres de la nouvelle société la Solidarité et à votre décès la personne que vous aurez désignée recevra les deux mille francs.
- Jusqu’à aujourd’hui, les compagnies d’assurances et les tontines seules, avaient le privilège de prévoir le cas de décès. Personne ne s’était dit encore en France : « Si nous formions un groupe de 2,000 » personnes et que chaque survivant donnât aux » héritiers de chaque décédé la modeste somme » de vingt sous, ces héritiers recevraient 2,000 francs. » C’est très simple. C’est peut-être pour cela qu’on n’y avait pas songé. Or, le système de groupement par deux mille à la fois est celui de La Solidarité.
- Les comptes sont réglés tous les mois. Chaque adhérent a 30 jours pour eh solder le montant. Sa solvabilité est garantie par un cautionnement de 10 francs, représentant dix cotisations payées d’avance par lui, et déposées à la caisse des Dépôts et Consignations, au Comptoir d’Eseompte ou au | Crédit Foncier. Il peut être accordé un délai de | trois mois pour le versement de ce cautionnement.
- | Pour laisser à ses survivants quatre mille, six ! mille francs, il suffit de faire partie d’une catégorie versant à chaque décès d’un membre du groupe 2
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- LE DEVOIR
- ou 3 francs, au lieu de un qu’il en coûte pour deux mille francs.
- Maintenant combien faudra-t-il verser de un franc par an pour être assuré de laisser ainsi ces deux mille francs à la personne désignée ?
- Les calculs très bien établis par M. Mansart, fondateur de la Société, établissent d'une façon indiscutable qu’il ne faudra jamais mettre sa main à la poche plus de vingt fois par an.
- Et en retour, quelle sécurité, quelle consolation pour celui qui se sentira finir que de savoir qu’il ne laisse pas les siens dans le besoin !
- La Solidarité a présentement son siège, 3, rue Hippolyte-Lebas. Je reviendrai sur son mécanisme ; aujourd’hui, je me contente de signaler qu’une association analogue, mais donnant seulement 250 francs, fonctionne actuellement en Angleterre et a paru si pratique aux Anglais qu’elle comptait au mois de décembre dernier 7,599,614 adhérents.
- Il n’y a d’ailleurs nul prodige dans ce genre d’associations. Pour assurer 2,000 frans sur la vie, il n’en coûte que 23 francs par an à nos Compagnies d’assurances. Si elles prennent au client 60 francs, c’est qu’il lui plaît de dépenser 40 francs,c’est-à-dire trois fois le nécessaire.
- Ainsi il suffit de trouver un joint pour se passer de capital social, et immédiatement on récolte de ses efforts 6,000 francs au lieu de 2,000.
- Et l’on dit que nous sommes des rêveurs quand nous prétendons qu’on peut mieux faire que ce qu’on fait aujourd’hui.
- Ernest Lesigne
- LE JOURNALISME AU JAPON
- Au Japon,les éléments qui servent à la confection des journaux sont recueillis par des interviewers, et Ton peut dire que le système de l’interview est encore plus simplifié et pratiqué sur une plus grande échelle au Japon qu’en Europe. Lorsqu’un étranger de marque est de passage au Japon, il reçoit un interviewer qui inscrit sur un eahier de notes son nom, son âge, les principaux événements de sa vie, ses opinions sur les questions à l’ordre du jour, et ces renseignements sont reproduits par les journaux. Les interviewers étant très nombreux et se trouvant partout,les hommes d’État ne sont jamais embarrassés pour rendre public un fait ou une opinion.
- Le journalisme s’étant établi au Japon dans un très petit espace de temps, il n’existe pas d’organe aussi important et aussi répandu que les grands organes européens. Il y a actuellement au Japon 550 publications périodiques ; Totdo seul possède 17 journaux quotidiens tirant ensemble à 3.906.000 exemplaires en un mois et 116 publications périodiques tirant à 495.000 exemplaires. A ce compte, la circulation de chaque organe est très petite, et le plus répandu d’entre eux tire tout au plus à 10.000 exemplaires, dout la moitié est vendue à Tokio et l’autre moitié dans les provinces.
- Les journaux japonais insèrent très peu d’annonces, mais
- elles sont payées très cher. On n’y trouve pas de nouvelles ni d'articles à sensation. L’aspect général des journaux se rapproche beaucoup plus de celui des journaux français que de celui des grands journaux de Londres et de New-York.
- La confection d’un journal japonais présente des difficultés inconnues en Europe. En effet, il n’y a pas moins de 14.000 caractères japonais ; 4.000 sont employés couramment, et,par suite, il faut que le typographe ait ces 4.000 caractères dans ses casses.
- Il faut donc que le typographe ait une instruction soignée, qu’il possède une excellente vue et qu’il se serve même de lunettes grossissantes, et enfin qu’il y ait un arrangement spécial des casses, permettant de se reconnaître au milieu de ces 4.000 caractères.
- Pour imprimer un journal, il faut trois ou quatre typographes assistés d’une douzaine d’aides. Les aides cherchent dans les casses où ils sont rangés tous les idéogrammes qui figurent dans un article, et les typographes composent l’article avec ces caractères et les 47 signes syllabiques qui entrent aussi dans l’écriture japonaise.
- Les personnes employées dans la confection d’un journal japonais, par exemple le Nichi-Nichi Shim-boun, se répartissent de la manière suivante ; un directeur politique, un rédacteur en chef, cinq rédacteurs en second, quatre correcteurs, un copiste, douze reporters, trois ou quatre compositeurs, chacun avec un certain nombre d’aides et plusieurs autres employés secondaires, tels que des distributeurs ; en tout cent cinquante personnes.
- Les reporters sont les auxiliaires les plus importants; cependant, ils ne peuvent guère espérer de gagner plus de 50 francs par mois ; par suite, beaucoup de leurs nouvelles sont inventées.
- Les feuilles les plus importantes ont leurs propres correspondants, qui appartiennent généralement à la rédaction de journaux paraissant dans d’autres villes ou des jeunes gens qui ont fait des études en Europe.
- Beaucoup de journaux sont subventionnés par des personnages riches et influents.
- La puissance carbonifère et métallifère des Etats-Unis
- Le rapport de M. Datûd Day, chef de division au bureau de statistique établi à New-York, près le ministre du commerce, établit que l’extraction américaine des combustibles minéraux et commerciaux a atteint, en 1887, le chiffre colossal de 123,965,255 tonnes, représentant une valeur de 173,530,996 dollards, soit : 850,650,980 francs.
- L’augmentation de 1887 sur 1886 a été de :
- Anthracites, 16,283,046 tonnes.
- Lignites et bitumineux de Pensylvanie, 13,473,266 tonnes.
- Coke, 1,022,419 tonnes.
- Cette dernière production avait été, en 1886, de 7,855,487 tonnes net, dont la valeur a été estimée à 15,723,574 dollars, représentant une valeur de 78,615,870 ; francs.
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- La fabrication du coke a aussi dépassé, en 1887, de 1,02*2,419 tonnes celle de 1886; la production s’est résumée en 7,857,487 tonnes ayant une valeur de 15,723,574 dollars représentant 78,618,870 francs. i
- Mais là ne se bornent pas les richesses que possède ; l’Amérique.
- La quantité de minerais de fer du pays, extraits et consommés, a été de 11,300,000 tonnes, valant 33,700,000 dollars ; ces chiffres constatent une augmentation, sur l’année précédente, de 1,300,000 tonnes en poids et 5,900,000 dollars en valeurs.
- La fonte a produit 6*417,148 grosses tonnes de métal. L’excédent de 1887 sur 1886 a été de 733, 819 tonnes, dont la valeur a été de 26 millions 730,040 dollars.
- L’acier fondu dans les différentes usines d’Amérique s’est chiffré par 3,339,671 tonnes et la valeur totale des deux produits au premier état de fabrication, se chiffrant par 171,103,000 dollars. La Castine employée pour la fonte de ces deux produits est montée à 5,377,000 tonnes, représentant une valeur de 3,226, 200 dollars.
- Un autre économiste bien connu, M. Kimball, directeur de la monnaie aux Etats-Unis, a fait un travail remarquable sur la production et la consommation des métaux
- précieux dans les Etats de l’Union, pendant les
- dernières années. Or. Argent.
- 1887 . . . 165.250.000 267.000.000
- 1886 . . . 175.000.000 260.000.000
- 1885 . . 159.000.000 258.000.000
- 1884 . . . 154.000.000 244.000.000
- 1883 . . . 150.000.000 231.000.000
- 1882 . . . 162.500.000 236.000.000
- 1881 . . . 171.000.000 215.000.000
- 1880 . . . 180.000.000 196.000.000
- Le même économiste constate que l’or a été d’une production très irrégulière, pendant l’année 1887, au rendement obtenu pendant les années 1880-1881 et 1886.
- Comme conclusion nous dirons que les Etats-Unis ont produit en 1887 pour 165,250,000 fr. d’or et qu’ils en ont consommé pour 191,750,000 fr. soit un excédent de 27 millions et demi.
- Pour Vargent, le chiffre de la production générale a été de 267 millions de francs, et on en a consommé pour 202,500,000 francs, d’où un excédent dans la production de 64 millions 500,000 francs.
- VARIÉTÉS
- La Vibration des fils électriques.
- On a remarqué, en Amérique, qu’en plusieurs endroits, les poteaux télégraphiques portaient de nombreuses traces de griffes d’ours. On suppose que ces animaux, trompés par le bourdonnement des fils télégraphiques, ont cru à la présence d’abeilles et par conséquent du miel dont ils sont très friands, oomme on le sait, au sommet de ces poteaux.
- Le bruit des fils, surtout dans les lignes téléphoniques, est assez intense au point qu’il gêne les personnes demeurant près des stations d’arrivée et de départ. On vient de remédier à cet
- inconvénient en Amérique en interrompant les lignes en différents endroits, par de puissants ressorts qui forment trait-d’union et règlent la tension.
- On a réduit ainsi le nombre de vibrations en suspendant des poids aux fils.
- [Le courrier de Londres)
- *
- * *
- Destruction des petits oiseaux.
- Un correspondant de Londres signalait, il y a quelque temps, la décision prise par des Anglaises de ne plus se parer des plumes des petits oiseaux exotiques.
- A ce propos, une dépêche de Simla (Inde Anglaise) annonce que le conseil vice-royal vient d’adopter un projet de loi pour la protection des oiseaux, loi qui interdit la chasse aux oiseaux rares qu’on abat aux Indes comme en Amérique pour les toilettes des Européennes, et dont la race menaçait de s’éteindre par suite de ces chasses impitoyables.
- A quand, dit le Moniteur d'horticulture, auquel nous empruntons ces lignes, l’application en France de semblables mesures.
- *
- * *
- Les gilets de sauvetage capitonnés.— Un
- Zélandais nommé Massée a inventé un gilet de sauvetage capable de rendre les plus grands services aux passagers dans les sinistres maritimes.
- Ce vêtement est fait d’étoffe double cousue en carrés, avec les interstices remplis de liège en poudre. Ce liège a d’abord subi une préparation dans des moulins spéciaux, il a été ensuite catciné légèrement pour le faire gonfler et diminuer son poids spécifique; enfin on l’a introduit entre les deux doubles de l’étoffe que l’on a cousue de manière à la rendre capitonnée,
- Ce gilet s’endosse à la façon d’un gilet ordinaire. 11 est pourvu de poches et ressemble à un gros gilet de chasse sans manches, bien échancré sous les bras.
- 11 est léger, commode, et soutient indéfiniment dans l’eau celui qui en est revêtu. Aussi, on le trouve en usage sur les lignes belges et hollandaises, et bientôt il remplacera sur les paquebots français les ceintures de sauvetage traditionnelles.
- * *
- Phonographe. — M. Gladstone a été le premier à appliquer le phonographe à la politique. Au cours du grand meeting tenu ce mois-ci à Birmingham, en faveur du Home Rule, plusieurs phonographes ont enregistré le speech du chef du parti whig.
- L’un de ces instruments sera conservé au musée de Birmingham et dûment scellé. On ne l’ouvrira que quelques années après la mort de l’illustre homme d’État, afin de donner à la génération future une idée de son talent oratoire.
- Les autres phonographes seront expédiés en Irlande pour y répéter le discours de Birmingham.
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- * &
- La Lanterne magique dans les Églises.—
- Une curieuse expérience a été tentée auWardour Hall, Soho, par l'Union des missionnaires de Londres.
- On a essayé un nouveau système de persuasion à l’égard des incrédules, système qui s’annonce comme un brillant succès. Pendant un sermon sur le « serpent dans le désert, » on a projeté, à l’aide d’une lanterne magique, sur un écran placé au fond de l’église, diverses scènes bibliques destinées à corroborer les paroles du prédicateur.
- On pourra désormais se rendre compte de visu de la véracité des assertions dogmatiques.
- Si ce nouveau système n’amène pas la conversion des infidèles, il aura du moins l’avantage d’attirer à l’église bon nombre de gens curieux d’assister à ce spectacle intéressant et à la portée de toutes les bourses.
- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER III
- (Suite)
- Depuis que le polythéisme a emporté avec lui ces jeunes dieux, ce s génies souriants, ces éphèbes célestes aux formes d’une perfection si absolue, d’un rhythme si harmonieux, d’un idéal si pur, et que la Grèce antique ne chante plus l’hymne de la beauté en strophes de Paros, l’homme a cruellement abusé de la permission qu’on lui a donnée d'être laid, et, quoique fait à l’image de Dieu, le représente assez mal. Mais le comte Lahinski n’avait pas profité de cette licence ; l’ovale un peu allongé de sa figure, son nez mince, d’une coupe hardie et fine, sa lèvre fermement dessinée, qu’accentuait une moustache blonde aiguisée à ses pointes, son menton relevé et frappé d’une fossette, ses yeux noirs, singularité piquante, étrangeté gracieuse, lui donnaient l’air d'un de ces anges guerriers, saint Michel ou Raphaël, qui combattent le démon, revêtus d’armures d’or. 11 eût été trop beau sans l’éclair mâle de ses sombres prunelles et la couche hâlée que le soleil d’Asie avait déposée sur ses traits.
- Le comte était de taille moyenne, mince, svelte, nerveux, cachant des muscles d’acier sous une apparente délicatesse ; et lorsque dans quelque bal d’ambassade, il revêtait son costume de magnat, tout chamarré d’or, tout étoilé de diamants, tout brodé de perles, il passait parmi les groupes comme une apparition étincelante, excitant la jalousie des hommes et l’amour des femmes,que Prascovie lui rendait indifférentes.— Nous n’ajoutons pas que le comte possédait les dons de l’esprit comme ceux du corps ; les fées bienveillantes l’avaieut doué à son berceau, et la méchante sorcière qui gâte tout s’était montrée de bonne humeur ce jour-là.
- Vous comprenez qu’avec un tel rival, Octave de Saville avait peu de chance, et qu’il faisait bien de se laisser tranquillement mourir sur les coussins de son divan, malgré l’espoir qu’essayait de lui remettre au cœur le fantastique docteur Balthazar Cherbonneau. — Oublier Prascovie eût été le seul moyen, mais c’était là chose impossible ; la revoir, à quoi bon? Octave sentait que la résolution de la jeune femme ne faiblirait jamais dans son implacabilité douce, dans sa froideur compatissante. Il avait peur que ses blessures non cicatrisées ne se rouvrissent et ne saignassent devant celle qui l’avait tué innocemment, et il ne voulait pas l’accuser, la douce meurtrière aimée !
- IV
- Deux ans s’étaient écoulés depuis le jour où la comtesse Labinska avait arrêté sur les lèvres d’Octave la déclaration d’amour qu’elle ne devait pas entendre ; Octave, tombé du haut de son rêve, s’était éloigné, ayant au foie le bec d’un chagrin noir, et n’avait pas donné de ses nouvelles à Prascovie. L’unique mot qu’il eût pu lui écrire était le seul défendu. Mais plus d’une fois la pensée de la comtesse effrayée de ce silence s’était reportée avec mélancolie sur son pauvre adorateur : — l’avait-il oubliée ? Dans sa divine absence de coquetterie, elle le souhaitait sans le croire, car l’inextinguible flamme de la passion illuminait les yeux d’Octave, et la comtesse n’avait pu s’y méprendre. L’amour et les dieux se reconnaissent au regard : cette idée traversait comme un petit nuage le limpide azur de son bonheur, et lui inspirait la légère tristesse des anges qui, dans le ciel, se souviennent de la terre : son âme charmante souffrait de savoir là-bas quelqu’un malheureux à cause d’elle ; mais que peut l’étoile d’or scintillante au haut du firmament pour le pâtre obscur qui lève vers elle des bras éperdus ? Aux temps mythologiques, Phœbé descendit bien des deux en rayons d’argent sur le sommeil d’Endymion ; mais elle n’était pas mariée à un comte polonais.
- Dès son arrivée à Paris, la comtesse Labinska avait envoyé à Octave cette invitation banale que le docteur Balthazar Gher-bonneau tournait distraitement entre ses doigts, et en ne le voyant pas venir, quoiqu’elle l’eût voulu, elle s’était dit avec un mouvement de joie involontaire : « Il m’aime toujours ! » C’était cependant une femme d’une angélique pureté et chaste comme la neige du dernier.sommet de l’Himalaya.
- Mais Dieu lui-même, au fond de son infini, n’a pour se distraire de l’ennui des éternités que le plaisir d’entendre battre pour lui le cœur d’une pauvre petite créature périssable sur un chétif globe, perdu dans l’immensité. Prascovie n’était pas plus sévère que Dieu, et le comte Olaf n’eût pu blâmer cette délicate volupté d’âme.
- « Votre récit, que j’ai écouté attentivemeut, dit le docteur à Octave, me prouve que tout espoir de votre part serait chimérique. Jamais la comtesse ne partagera votre amour.
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- — Vous voyez-bien, monsieur Cherbonneau, que j’avais j
- raison de ne pas chercher à retenir ma vie qui s’en va. ]
- — J’ai dit qu’il n’y avait pas d’espoir avec les moyens ! ordinaires, continua le docteur ; mais il existe des puissances occultes que méconnaît la science moderne, et dont la tradition s’est conservée dans ces pays étranges nommés barbares par une civilisation ignorante. Là, aux premiers jours du monde, le genre humain, en contact immédiat avec les forces vives de la nature, savait des secrets qu’on croit perdus, et que n’ont point emportés dans leurs migrations les tribus qui, plus tard, ont formé les peuples. Ces secrets furent transmis d’abord d’initié à initié, dans les profondeurs mystérieuses des temples, écrits ensuite en idiomes sacrés incompréhensibles au vulgaire, sculptés en panneaux d’hiéroglyphes le long des parois cryptiques d’Ellora ,• vous trouverez encore sur les croupes du mont Mécrou, d’où s’échappe le Gange, au bas de l’escalier de marbre blanc de Bénarés la ville sainte, au fond des pagodes en ruines de Ceylan, quelques brahmes centenaires épelant des manuscrits inconnus, quelques yoghis occupés à redire l’ineffable monosyllabe om sans s’apercevoir que les oiseaux du ciel nichent dans leur chevelure ; quelques fakirs dont les épaules portent les cicatrices des crochets de fer de Jaggernat, qui les possèdent ces arcanes perdus et en obtiennent des résultats merveilleux lorsqu’ils daignent s’en servir. — Notre Europe, tout absorbée par les intérêts matériels, ne se doute pas du degré de spiritualisme où sont arrivés les pénitents de l’Inde : des jeûnes absolus, des contemplations effrayantes de fixité, des postures impossibles gardées pendant des années entières exténuent si bien leurs corps, que vous diriez, à les voir accroupis sous un soleil de plomb, entre des brasiers ardents, laissant leurs ongles grandis leur percer la paume des mains, des momies égyptiennes retirées de leur caisse et ployées en des attitudes de singe ; leur enveloppe humaine n’est plus qu’une chrysalide, que l’âme, papillon immortel,. peut quitter ou reprendre à volonté. Tandis que leur maigre dépouille reste là, inerte, horrible à voir, comme une larve nocturne surprise par le jour, leur esprit, libre de tous liens, s’élance, sur les ailes de 1 hallucination, à des hauteurs incalculables, dans les mondes surnaturels. Ils ont des visions et des rêves étranges : ils suivent d’extase en extase les ondulations que font les âges disparus sur l’océan de l’éternité j ils parcourent l’infini en tous sens, assistent à la création des univers, à la génèse des dieux et à leurs métamorphoses : la mémoire leur revient des sciences englouties par les cataclysmes plutoniens et diluviens, des rapports oubliés de l’homme et des éléments. Dans cet état bizarre, ils marmottent des mots appartenant à des langues qu’aucun peuple ne parle plus depuis des milliers d’années sur la surface du globe, ils retrouvent le verbe primordial, le verbe qui a fait jaillir la lumière des antiques ténèbres : on les prend pour des fous ; ce sont presque des dieux I »
- Ce préambule singulier surexcitait au dernier point 1 atten-
- tion d’Octave, qui, ne sachant où M. Balthazar Cherbonneau voulait en venir, fixait sur lui des yeux étonnés et pétillants d’interrogation: il ne devinait pas quel rapport pouvaient offrir les pénitents de l’Inde avec son amour pour la comtesse Prascovie Labinska.
- Le docteur, devinant la pensée d’Octave, lui fit un signe de main comme pour prévenir ses questions, et lui dit:
- « Patience, mon cher malade ; vous allez comprendre tout à l’heure que je ne me livre pas à une digression inutile. — Las d’avoir interrogé avec le scalpel, sur le marbre des amphithéâtres, des cadavres qui ne me répondaient pas et ne me laissaient voir que la mort quand je cherchais la vie, je formai le projet — un projet aussi hardi que celui de Proraéthée escaladant le ciel pour y ravir le feu — d’atteindre et de surprendre l’âme, de l’analyser et de la disséquer pour ainsi dire ; j’abandonnai l’effet pour la cause, et pris en dédain profond la science matérialiste dont le néant m’était prouvé. Agir sur ces formes vagues, sur ces assemblages fortuits de molécules aussitôt dissous, me semblait la fonction d’un empirisme grossier. J’essayai par le magnétisme de relâcher les liens qui enchaînent l’esprit à son enveloppe ; j’eus bientôt dépassé Mesmer, Desion, Maxwel, Puységur, Deleuze et les plus habiles, dans des expériences vraiment prodigieuses, mais qui ne me contentaient pas encore : catalepsie, somnanbu-isme, vue à distance, lucidité extatique, je produisis à volonté tous ces effets inexplicables pour la foule, simples et compréhensibles pour moi. — Je remontai plus haut : des ravissements de Cardan et de saint Thomas d’Aquin je passai aux crises nerveuses des Pythies ; je découvris les arcanes des Ëpoptes grecs et des Nebiim hébreux ; je m’initiai rétrospectivement aux mystères de Trophonius et d’Escnlape, reconnaissant toujours dans les merveilles qu’on en raconte une concentration ou une expansion de l’âme provoquée soit par le geste, soit parle regard, soit par la parole, soit par la volonté ou tout autre agent inconnu. — Je refis un à un tous les miracles d’Apollonius de Tliyane.— Pourtant mon rêve scientifique n’était pas accompli ; l’âme m’échappait toujours ; je la pressentais, je l’entendais, j’avais de l’actioo sur elle ; j’engourdissais ou j’excitais ses facultés ; mais entre elle et moi il y avait un voile de chair que je ne pouvais écarter sans qu’elle s’envolât ; j’étais comme l’oiseleur qni tient un oiseau sous un filet qu’il n’ose relever, de peur de voir sa proie ailée se perdre dans le ciel.
- (A suivre),
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- Mouvement des Assurances Mutuelles
- PENDANT LE MOIS DE SEPTEMBRE 1888.
- Assurance contre la Maladie
- Section des Hommes
- Recettes...........................fr. 2.185 85
- Dépenses............................... 1.726 80
- Boni en Septembre. . 459 05
- Section des Dames
- Recettes............................... fr. 611 65
- Dépenses............................... 402 95
- Boni en Septembre . . ___208 70
- Assurance des Pensions
- Recettes...........................fr. 6.785 44
- Dépenses :
- Pensions.................
- Nécessaire à la subsistance.
- Allocations temporaires :
- 9 retraites provisoires . . . 535 50
- Allocations statutaires aux Malades ... 21
- Allocations extrastatutaires. Veuves, orphelins, etc. . . . 469 25
- Allocations aux familles des réservistes...... 30
- Divers, appointements, méde-
- cins, pharmaciens, etc. . 353 64 5.023 79
- Boni en Septembre. . fr. 1.761 65
- Caisse de Pharmacie
- Recettes . fr. 534 30
- Dépenses . 531 66
- boni en Septembre. . 2 64
- Résumé de l’Exercice
- Montant des recettes du 1er Juilletau 31 Septem-
- bre 1888. . fr. 28.176 48
- Montant des dépenses 23.850 61
- Excédant des recettes sur les dépenses. . fr. 4.325 87
- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des Pensions, le Conseil de Gérance, dans sa séance du 25 Septembre, a prononcé la mise à la retraite de Gervais Louis, menuisier, âgé de 59 ans, habitant le Familistère.
- Il a 30 années de service, sans interruption, dans l’Association.
- fr. 2.586 60 . 1.027 80
- 1.025 75
- Sommaire de la Société nouvelle.
- L’antinomie de l’Eglise et de l’Etat, E H. — Le comte Léon Tolstoï, Francis Nautrt. — El Moghreb alAksa.— Une mission belge au Maroc, Edmond Picard. — Chronique artistique : U Exposition rétrospective d’art industriel, Euu. Demolker. — Hommes et choses, A. James. — Bulletin du mouvement social : Angleterre.
- — France.— Allemagne.— Suède.— Autriche.
- — Roumanie. — Turquie. — Italie, César de Paepé. — Le mois. — Nécrologie. — Une prédiction de Fourier faite en 1827.— Le Théâtre libre, Henri Becque.
- — Pensées. — Chronique de la Libre Pensée, C. De Paepe.— Livres et revues.
- BRUXELLES : 26, rue de l’Industrie.
- PARIS : Savine, éditeur, 18, rue Drouot.
- Revue des Institutions de prévoyance.—
- Directeur : M. Hippolyte Maze, sénateur.— Sommaire du numéro d’octobre 1888.
- I. Mort de M. Alfred de Courcy. — II. La Société mutuelle de Clermont-Hérault et l’insuffisance des cotisations,par M. Hippolite Maze. — 111. La Coopération en Italie, par M. Ernest Brelay. — IV. Les caisses d’épargne et les récents projets de réforme (2e article y, par M. Léon Poinsard. — V. Quelques réformes dans l’organisation des Sociétés de secours mutuels (2e article), par M. A. Villard. — VI. Mouvement de la Prévoyance en France et à l’Étranger. — VH. Correspondance. — VIII. Publications d’économie sociale. — IX. Actes officiels.
- On s’abonne à la librairie Berger-Levrault et Cie, 5, rue des Beaux-Arts, et dans tous les bureaux de poste. Un an : France et Algérie, 15 fr. — Union postale, 16 fr. 50.
- État-civil du Familistère.
- Semaines du 29 Octobre au 11 Novembre 1888 Naissances :
- Le 31 octobre, de Lefèvre Marcel-Victor, fils de Lefèvre Armand et de Lamoureux Héloïse.
- Le 31 octobre, .de Gartigny Fernande-Eugénie, fille de Cartigny Émile et de Jougniaux Louise.
- Le 8 novembre, de Lenglet Marie-Louise-Ernes-tine, fille de Lenglet Adolphe et de Poulain Marie.
- Le 10 novembre, de Gervais René-Julien-Alfred, fils de Gervais Louis et de Noé Élodie.
- Décès :
- Le 10 novembre, de Lenglet Marie-Louise-Ernestine, âgée de 2 jours.
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- SERVICE MILITAIRE AVIS
- Les anciens engagés conditionnels appelés en 1886, sont autorisés à concourir pour le grade de sous-lieutenant de réserve ou assimilé.
- Les demandes des candidats doivent être remises à la gendarmerie. '
- Les examens commenceront dans la deuxième quinzaine du mois de Novembre.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. —> lmp. Garé.
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- Tome 12.- N' 533
- Oimanche 25 Novembre 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÊ G-OJDUsT, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- on s’abonne également
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- et réclamations s’adresser i
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- Guise (Aisne)
- France
- On an...............10 fr. »>
- Six mois .... 6 »»
- Trois mois ... 3 *>
- Union postale
- Un an...............11 ir. »»
- Antres pays
- Un an...............13 fr. 80
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 1, rue de Chabanais
- BULLETIN DE LA PAIX
- SOMMAIRE
- U Europe en Afrique. — L’Arbitrage. — France et Italie.— Chronique de la Paix. — La Paix armée. — Le Tonkin meurtrier.— Le congrès international destrade’s unions. — Le congrès de Romans. — Paix ou guerre avec l’étranger en 1889 ?. — Les Belges à Paris. — Association des jeunes amis de la paix. — Pigeons voyageurs.— Almanach illustré de la paix pour 1889.— Etat-civil du Familistère. — Avis aux Lecteurs. — Avis.
- L'EUROPE EN AFRIQUE
- L’Europe, sur laquelle sont depuis longtemps suspendues la question de l’Alsace-Lorraine et la question d’Orient, serait-elle menacée d’une question africaine ?
- Si nous jetons les yeux sur la carte du continent africain, nous constatons que la presque totalité du littoral appartient à des puissances européennes, et que des zones de plus en plus larges de terre s’ajoutent aux possessions côtières, de façon à remplacer par de vastes empires coloniaux, les modestes stations navales de l’Océan Atlantique et de l’Océan Indien.
- On peut prévoir l’époque où l’élément indigène, déjà dépouillé de la possession du littoral, ne sera plus le maître incontesté de ces terres intérieures
- qui portent encore sur la carte la mention : terres inconnues.
- Gomment s’opère la conquête de l’Afrique par l’Europe?
- Si nous laissons de côté les immenses territoires que l’on peut considérer au point de vue physique, politique ou historique, comme se rattachant directement aux pays d’Outre-Méditerranée, nous voyons qu’il suffit parfois de quelques mots tracés par le chef d’un gouvernement européen, pour annexer au pays qu’il représente, des étendues de territoire plusieurs fois égales à la superficie de ce pays.
- C’est ainsi que les agences télégraphiques portaient dernièrement à la connaissance du public la dépêche suivante :
- « Le gouvernement anglais a chargé le gouverneur du Gap de notifier à la République du Tran-vaal, que le pays des Matabeles, du Mashona et de Makaleka, ainsi que la partie septentrionale du territoire de Khama. jusqu’au Zambèze sont dans la sphère exclusive de l’influence anglaise ».
- Pourquoi cette limite, le Zambèze ? Parce que le cours de ce fleuve appartient aux Portugais.
- D’autres fois, la conquête exige une longue série de tâtonnements et d’efforts où la ruse sans scrupule vient en aide à l’audace dépourvue de franchise.
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- Tel paraît, être l’envahissement lent, mais continu de l’Est-Africain par les Allemands. On reconnaît bien, en effet, la politique hardie et cauteleuse du plus heureux des chanceliers, et son habileté grande à faire servir les autres à ses fins, tout en les écartant des bénéfices de l’entreprise, dans la double action de l’Allemagne sur la côte et dans le continent.
- Tout est combiné de telle façon qu’un sentiment d’humanité paraisse aux yeux de l’Europe le point de départ de cette série d’entreprises dont le couronnement prestigieux doit être la disparition à tout jamais de la plus grande iniquité de tous les temps : l’esclavage.
- A Wadelaï, près du lac Albert, au cœur de l’Afrique, Emin-Pacha, le légendaire pacha blanc, abandonné, isolé, lutte depuis des années contre les Arabes, marchands d’esclaves.
- Qu’est-ce qu’Emin-Pacha ?
- Emin-Pacha est le délégué anglais du gouvernement du Soudan méridional, nommé, par Gordon, j gouverneur général de la Haute-Égypte, j
- Son vrai nom est Schintzler ; c’est un Autrichien de Silésie, presque un sujet allemand. On s’explique l’empressement que mettent ses compatriotes à disputer à l’Angleterre l’honneur d’accourir à son secours, empressement sagement modéré d’ailleurs par diverses considérations dans lesquelles la philanthropie ne joue que le second .rôle.
- L’Angleterre organise successivement trois expéditions; l’Allemagne en prépare une autre.On ignore le sort de la première conduite par Stanley; on connaît le sort du major Barttelot qui conduisait la deuxième. La troisième sera- t-elle plus heureuse que les deux premières ?
- Les trois expéditions anglaises avaient suivi la route du Congo. L’expédition allemande n’est pas encore arrivée à Zanzibar, son point de départ.
- S’agit-il en réalité de la délivrance d’Emin-Pacha. dont on est sans nouvelles certaines depuis un an?
- N’est-ce pas plutôt l’esprit de conquête qui pousse l’Angleterre et l’Allemagne ?
- Il s’agit bien ici de l'Angleterre et de l’Allemagne ! Ce sont des compagnies privées qui se sont mises en tête de délivrer Emin-Pacha. Ce sont également ces compagnies privées qui ont obtenu du sultan de Zanzibar la perception des droits de douanes que, par exception à l’acte général de la conférence de Berlin, stipulant la liberté commerciale dans le bassin conventionnel du , Congo, le sultan percevait, sur la zone maritime*
- après en avoir obtenu sur la même zone, des concessions territoriales telles que l’État de Zanzibar ne se compose plus que de la petite île de ce nom et de quelques ilôts adjacents.
- Une compagnie, composée de simples particuliers, n’est pas une puissance ; mais une puissance a le devoir de faire respecter, en toutes circonstances, la vie et les biens de ses nationaux.
- Or, les nationaux anglais et allemands ont été malmenés de rude façon dans ces derniers temps sur les côtes de Zanzibar, et aujourd’hui la parole est au canon. Le canon vomit la mort sur les indigènes que les exactions, les brutalités ou tout au moins les maladresses des européens ont exaspérés.
- Les indigènes de l’intérieur accourus pour chasser les intrus, ont compliqué par leur ingérence, une question qui aurait été promptement, sinon équitablement vidée sans cela.
- Quelques méfaits de traitants signalés à propos, ont permis à l’Allemagne d’arborer le drapeau de l’abolitionisme, d’entraîner dans l’orbite de son action les autres puissances maritimes respectueuses des traités, et en premier lieu la Grande-Bretagne, dont la susceptibilité jalouse a dû, pour un temps, céder aux injonctions de sa vénérable tradition anti-esclavagiste.
- A cette heure,le blocus des côtes de Zanzibar doit être en pleine voie d’exécution. L’Allemagne en attend les meilleurs effets. Lorsque ces effets se seront produits, elle entreprendra une expédition avec un corps de troupes coloniales, dans l’intérieur, pour en finir, s’il se peut, avec cette vieille question de l’esclavage.
- Ainsi, sous le prétexte le plus plausible qui fût jamais, sous l'impulsion apparente de ce double devoir, national et humanitaire,protéger les siens, faire la guerre à l’esclavage, l’Allemagne, par l’intermédiaire de la compagnie privée qu’elle pousse devant elle, se taille dans le continent africain une large place, sans violer la lettre de l’article 34 de l’acte général de Berlin, qui stipule la notification à toutes les autres puissances de toute prise de possession d’un territoire,ou de tout établissement de protectorat en Afrique.
- Qu’adviendrait-il dans le cas où l’Allemagne, jugeant à propos de transformer en prise de possession juridique, cette prise de possession déguisée, se heurterait aux réclamations des puissances ayant des droits de préemption ?
- Un conflit épouvantable s’ensuivrait. L’Afrique deviendrait le terrain des compétitions armées de l’Europe, et la réalisation de l’idéal entrevu de
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- colonisation pacifique, de prospérité matérielle et morale pour l’Europe et pour l’Afrique serait indé-liniment ajourné.
- Il y a quelques années, dans un article intitulé: « L’Europe et l’Asie», le Devoir insistait sur la nécessité de prévenir les cataclysmes en germe dans les événements tendant à imposer aux asiatiques l’adoption de la pire erreur de notre civilisation insensée, le militarisme.
- Nous succombons en Europe sous le poids des armements,et comme le disait le rapporteur général du budget dans le discours qu’il prononçait naguère devant la Chambre française et que nous citons plus loin, a nous sommes arrivés à un moment du développement scientifique de l’humanité où les mœurs ont réalisé de tels progrès, qu’il semble que tous les peuples devraient, chacun de leur côté,consacrer le plusclair de leurs ressources et de leurs forces à augmenter le bien-être général et le progrès de la justice et du développement social. »
- Et cependant c’est contre l’Europe seule que l’Europe se tient ainsi en garde au détriment de sa fortune et d’un développement social conforme à la Justice.
- Où puiserait-elle les ressources nécessaires pour se défendre contre les innombrables hordes asiatiques mettant à profit, contre les faibles contingents des civilisés, l’instruction militaire que nous leur donnons à l'envi, avec un soin jaloux et empressé ?
- Nous ne savons ce que nous réserve la question ! d’Orient; si l’objectif des Russes est toujours limité à Constantinople, et par quel moyen, dans l’affirmative,cet objectif pourra être atteint ; si les peuples slaves autonomes ou soumis à l’Autriche dresseront une barrière entre Constantinople et ! l’envahisseur, ou s’ils lui feront la courte échelle ; si le moscovite n’arrivera pas à ses fins directement par l’Asie ; si même, il ne considère pas déjà Constantinople comme indigne de la pensée dominante de la politique russe, depuis qu’elle n’est plus la clé du grenier de l’Europe.
- Le chemin de fer transcaspien emportera-t-il la civilisation en Asie, raménera-t-il la barbarie en Europe ?
- I Cette double question se pose en ce qui concerne Afrique.
- Alors que l’Europe était encore plongée dans les ténèbres de la barbarie, une partie de l’Afrique tenant le flambeau de la civilisation, l’initiait peu à
- peu à une culture intellectuelle et morale des plus raffinées.
- Aujourd’hui encore, après des milliers d’années, le reste de ce continent nous est à peu près inconnu et,dans l’intervalle,d’immenses continents ont été découverts, dont la prospérité éclipse celle de la vieille Europe,parce que nous sommes restés en proie aux divisions et aux compétitions ruineuses.
- Tandis que, par les découvertes de la science et les progrès de l’industrie, nous faisons une pointe hardie dans l’avenir,nous retournons à grands pas vers le passé, par le maintien et le développement du militarisme qui est la négation de la civilisation.
- Allons-nous faire l’Afrique à notre image ?
- Ne lui demanderons-nous un accroissement de richesses que pour les fondre dans les dépenses nécessitées par notre folie guerrière ?
- Qu’apporterons-nous,dans notre reconnaissance de civilisés, à cette terre d’Afrique, la paix ou l’épée ?
- Les 200.000 millions d’indigènes africains nous donneront-ils en retour la prospérité ou la barbarie ?
- Le Devoir dans l’article dont nous parlions tout-à-l’heure (i), proposait de régler la question de l’Asie par une grande conférence internationale qui proclamerait la neutralisation de ce continent.
- L’auteur de l’article demandait qu’on appliquât, à l’Asie, la neutralité récemment décrétée pour le Congo, par la conférence de Berlin.
- Ceux-là même qui peuvent taxer cette proposition d’utopie, pourraient-ils trouver excessif que l’Europe exigeât le respect de laneutralité dûment établie de l’état conventionnel du Congo ?
- L’action d’une puissance européenne se trouverait-elle gênée pour ne se mouvoir que dans les limites des principes consacrés par la signature de seize États ?
- Certes, elle mériterait d’étendre son hégémonie sur la totalité du continent africain la puissance qui, devant l’Europe indifférente,la débarrasserait de la plaie hideuse de l’esclavage.
- Mais nous cherchons vainement parmi les nations que la soif d’expansion pousse vers les fertiles plateaux des grands lacs, la puissance émancipatrice.
- N’est-ce pas la société allemande des Plantations (Plantagen) la même qui se charge de peupler et de développer les territoires acquis par la société
- (1) Voir le Devôir du 4 mai d885.
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- de l'Afrique orientale, qui couronnait naguère un ouvrage sur l’éducation des races nègres, où l’esclavage était envisagé comme une étape nécessaire dans leur marche ascendante vers la civilisation ?
- Ne trouvait-on pas ces jours derniers, dans un journal anglais l’« Afrique du Sud », une annonce portant que tel jour, chez tel commissaire-priseur, il serait procédé à l’adjudication pour un certain nombre d’années de l’usufruit de quelques centaines d’indigènes qui ont signé le contrat de louage, cette dernière forme de l’esclavage supprimée avec indignation,il y a quelques années dans notre colonie française de la Martinique?
- C’est pourquoi l’avenir que l’envahissement de l’Afrique par les Européens, réserve à ce pays et à l’Europe nous semble obscur. Et c'est pourquoi nous appliquons volontiers aux conquêtes territoriales et aux explorateurs du globe, ces paroles de Stuart Mill :
- Ce ne sera que quand, avec de bonnes institutions l’humanité sera guidée par une judicieuse prévoyance, que les conquêtes faites sur les forces de la nature par l’intelligence etl’énergie desexplorateurs scientiliques,deviendront la propriété commune de l’espèce et un moyen d’améliorer et d’élever le sort de tous.
- J. Pascal y-
- L’ARBITRAGE
- Nous constatons avec joie que la presse a été unanime à faire bon accueil au compte-rendu de l’entrevue des députés anglais et des députés français réunis au grand hôtel pour préparer les bases d’une entente entre la France, les États-Unis et l’Angleterre.
- La presse d’informations, ce produit du télégraphe dont il multiplie l’action à l’infini, a porté dans toutes les communes de France le récit plus ou moins détaillé de cette entrevue désormais historique.
- Plusieurs journaux ont ajouté des commentaires qui témoignent des progrès incessants des idées pacifiques dans les esprits.
- On ne saurait, dit la Lanterne, travailler à une meilleure et plus digne entreprise, et ceux qui la poursuivent sont, en réalité, les pionniers de l’avenir et les soldats de l’humanité et de la civilisation.
- Tous nos vœux sont avec eux.
- La Liberté s’exprime en ces termes :
- Ce qni n’est ni une chimère ni une utopie, c’est d’attenclre de l’institution d’un tribunal arbitral europée n,non pas une assurance absolue contre les
- i grandes effusions de sang, mais une diminution notable des risques de guerre. L’arbitrage éviterait, dans bien des cas, ces froissements souvent répétés qui, à la longue, engendre les conflits sanglants. Ce n’est pas en exagérer les vertus que de le croire susceptible de réaliser ce progrès,évidemment souhaitable, dans l’intérêt de l’humanité et de la civilisation.
- En tous cas,les assemblées comme celle qui s’est réunie hier, ont pour effet de mettre en contact les représentants de deux grandes nations, et c’est déjà quelque chose. Quand on se connait mieux,on s’estime davantage. A une époque où les appétits de conquêtes et les haines de peuple à peuple sont si furieusement déchaînés, il ne faut pas se montrer trop exigeants.
- M. Wickersheimer,député français signataire de la proposition qui a fait l’objet de la réunion, fait suivre dans la Nation le compte rendu-de la discussion des réflexions suivantes :
- Le côté remarquable de cette réunion, c’est qu’elle est la première de ce genre, je veux dire la première où les représentants de deux nations amies, toutes deux depuis longtemps entrées dans la voie de la liberté, se sont réunis pour discuter en commun des mesures utiles au progrès,à la civilisation, qu’ils ont pris la résolution de poursuivre dans leurs parlements respectifs.
- Un pareil précédent peut avoir les plus hautes conséquences pour l’avenir.
- On s’est réuni, aujourd’hui,pour discuter une des plus hautes questions de la politique internationale, Mais il y en a une foule d’autres,comme celles concernant la situation des travailleurs par exemple, qui sollicitent toute notre attention et qui pourraient également se traiter en commun. On conçoit, en somme, sans qu’il soit nécessaire d’insister, que l’exemple donné peut être profitable à une entente ou, pour le moins, pour des études en commun sur une foule de questions de la plus haute importance. Telle est la pensée que m’a inspiré la réunion d’aujourd’hui et j’ai été heureux de constater qu’elle a été accueillie avec une faveur marquée par les membres présents des deux parlements.
- Grif, dans le Rappel, salue le triomphe certain des idées pacifiques et l’union des peuples :
- L’arbitrage semble a beaucoup d’esprits, qui se croient très pratiques, une pure utopie. Ce sera certainement, au moins pour l’Europe, la vérité de demain. Honneur à ceux qui, précurseurs audacieux, saluent de la pensée, de la parole et de l’ac-
- Ition, cette aube bienfaisante des temps qui ne sont pas encore, mais qui seront.
- Est-ce qu’il n’y eut pas un âgeoùla guerre sévissait de ville à ville,de rue à rue,presque de maison t à maison. Toute l’histoire du moyen âge n’est ‘ qu’une chronique de guerres civiles. Le seigneur
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- de la rive droite guerroyait contre le baron de la rive gauche,et le lit du fleuve roulait confondus les cadavres des hommes d’armes des deux rives,et les chaumières brûlaient et les maisons étaint ravagées des deux côtés des cours d’eau, aujourd’hui véhicules du commerce, des plaisirs et des bonnes relations entre les habitants des deux bords qu’un pont a réunis. Ce qui s’est passé sur nos rivières de France s’accomplira sans doute un jour pour les fleuves d’Europe. Et sur ces routes qui marchent, l’humanité poursuivra son étape d’amour, de travail et de fraternité. Il y eut un temps où l’habitant de Dijon disait en parlant du bourgeois de Paris: l’ennemi. Les peuples d’Europe plus tard verront certainement se fondre leurs rivalités,s’éteindre leurs haines et s’amalgamer leurs races et leurs efforts, comme se sont unis et fondus les races, les efforts des Bourguignons et des Français.
- M. Jules Simon, sénateur, qui assistait à la réunion, lui consacre dans le Matin un article, dont nous croyons utile de reproduire la deuxième partie, où il expose le véritable état des esprits en France:
- La France est profondément pacifique. Elle n’a plus de mérite à l’être après de si grands malheurs; mais elle n’avait pas attendu 1870 ; elle était pacifique depuis un demi-siècle.Les orléanistes l’étaient par raisonnement et par calcul ; tout le parti républicain l’est par principe.il ne*veut pas de conquêtes; il les regarde, même quand elles lui profitent, comme une agression contre lui-même, parce qu’elles impliquent la négation de la souveraineté du peuple.
- . On a beaucoup dit, en 1870, que la France avait voulu la guerre. Le gouvernement de la France l'a voulue, mais la France, qui, pourtant, jusqu’à la première défaite, comptait sur sa bonne étoile, voyait commencer la guerre avec une amère douleur. On s’efforçait, par des manœuvres de police, de lui donner l’air d’une guerre nationale : elle n’a jamais été qu’une guerre dynastique. L’impression du peuple, du vrai peuple, nous arrivait de tous côtés à la Chambre des députés. Elle était si vive et si unanime, avant et après la déclaration, que j’en étais navré.Je sentais que lecœur de la France ne se donnait pas.
- L’Allemagne nous reproche de ne pas nous résigner à la perte de l’Alsace et de la Lorraine. Ce sont partout des effarements.— Ils ne se résignent pas ! — En vérité, l’espérait-on ? On reproche aussi aux provinces annexées de n'avoir pas changé de cœur en changeant de cocarde. Ces étonnements et ces reproches ne sauraient être sincères. Il part de loin en loin, de nos cœurs oppressés, quelques cris de revanche. J’admire qu’il en parte si peu, et qu’on parvienne si bien à se contenir. Jamais la résolution fortement arrêtée de maintenir la paix 11 opéra un plus grand prodige.M.de Bismarck,après j s’etre longtemps servi de cette prétendue humeur !
- belliqueuse du peuple français, pour arracher des | milliards à son Parlement, a fini par reconnaître ! tout haut, ce qui était depuis longtemps, même ! pour lui, l’évidence : c’est que la France veut la paix.
- On n’est pas moins injuste contre nous en Italie. La France aime l’Italie, et j’ose dire qu’elle l’a montré. L’immense majorité du pays ne forme qu’un vœu, c’est celui de voir les bonnes relations renaître entre deux peuples qui sont de même race et qui ont tant besoin l’un de l’autre. On nous accuse pourtant, au delà des Alpes, de ne penser qu’à îétablir le pouvoir temporel du pape ! Ce ne sera pas, je pense, sous le gouvernement de M. Floquet, ni même sous celui de M, Carnot. Rentrons dans la vérité; etjla vérité,c’est que la France entière veut la paix, que le monde la veut, et qu’il ne peut s’en passer plus longtemps.
- Une guerre ne terminerait rien. Si la France était victorieuse, ce serait à recommencer le lendemain, car le jour où l’Allemague perdrait ses conquêtes elle armerait pour les reprendre. Si l’Allemagne l’emportait, l’Europe serait asservie. d’Europe paie autant que nous la rançon de Sadowa. et de Sedan. Veut-on le retour de ces funestes journées ? En veut-on l’aggravation ? Et si la politique ne parvient pas à former une ligue entre les nations pour les obliger à désarmer, à respirer, à travailler,à remplacer la force par le droit,qu’est-ce donc que la politique ? A quoi sert-elle ? Et en quoi notre prétendue civilisation diffère-t-elle de la barbarie ?
- Jules Simon.
- France et Italie
- Un grand mouvement de réaction vient de se produire en deçà et au-delà des Alpes, contre la politique néfaste qui tend à semer la méfiance et la haineentrela France et l’Italie.
- Nous avons publié dernièrement l’appel d’Àmilcare Gipriani et une résolution votée à la même époque, par la ligue franco-italienne, en réponse aux témoignages de sympathies adressés à la France par une société italienne, lors du passage à Rome de l’empereur d’Allemagne.
- En France
- Nous publions aujourd’hui les statuts de la Ligue franco-italienne, arrêtés dans la réunion tenue à Paris par la Ligue, le 10 octobre dernier :
- Statuts de la Ligue franco-italienne.
- Le 10 octobre dernier a eu lieu au siège de l’association des correspondants des journaux étrangers sympathiques à la France, 5, rue de Provence, l’assemblée générale des membres de la ligue Franco-Italienne.
- L’ordre du jour portait sur la discussion des statuts et
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- la nomination d’un comité de direction. L’assistance était assez nombreuse.
- MM. le commandeur Galante, le chevalier Gandolfi, Lemonnier,président.delaLigue delaPaix et de la Liberté, le colonel Gahart, Songeon sénateur, et autres adhérents de la Ligue franco-italienne, se sont fait excuser.
- M. H.* B. Musset présidait. Après une discussion à laquelle ont pris part MM. le marquis de Castron, Rienzi, R iquéni,Robert, secrétaire du groupe Garibaldi, Faurès, Edmond Thiaudière, Innocenti, Delattre, Madrassi, les statuts suivants ont été adoptés :
- Article premier.— La ligue Franco-Italienne a pour objet :
- lo De resserrer les liens d’amitié qui doivent fraternellement exister entre la France et l’Italie qui ont communauté d’origine, de civilisation, de mœurs, d’intérêts et d’aspirations.
- 2° De travailler à dissiper les préjugés et les malentendus entre deux grands peuples frères et égaux.
- 3° De provoquer à cet effet de l’un et l’autre côtés des Alpes des conférences populaires, d’encourager et répandre les publications, journaux, livres et brochures visant au même but.
- 4° De commémorer les principaux anniversaires des glorieuses journées où tant en France qu’en Italie, Français et Italiens ont ensemble héroïquement versé leur sang pour la cause sacrée de leur respective liberté, indépendance et intégrité nationale.
- 5° De réagir par une propagande active contre les fauteurs de discorde entre deux nations sœurs qui s’aiment et qui s’estiment.
- Art, 2.— Pour devenir membre de la Ligue, il faut adhérer aux statuts et adresser une demande au comité de direction. L’admission aura lieu à la majorité des membres du comité.
- Art. 3.— Tout adhérent reconnu indigne sera rayé des listes de la ligue à la majorité des deux tiers des membres du comité.
- Art. 4 — Les membres honoraires sont choisis parmi les personnes ayant travaillé utilement à l’œuvre de l’union franco-italienne.
- Art. 5.— Les membres titulaires paient une cotisation annuelle minimum de six francs.
- Art. 6 .— Les membres adhérents paient une cotisation mensuelle facultative.
- Art. 7.— Le versement d’une somme au moins de vingt francs, en outre d’une cotisation annuelle minimum de dix francs, donne droit au titre de membre fondateur.
- Art. 8.— Les associations pourront faire partie de la Ligue, soit comme titulaires, soit comme adhérents, moyennant une cotisation de six francs.
- Art. 9.— Les membres recevront toutes les publications de la Ligue.
- Art. 10. — La Ligue a pour base le respect absolu de l’auto-nomie nationale de tous les peuples,etparconséquentdela forme du gouvernement de chacun des deux pays. Elle ne s’occupera que des intérêts moraux et matériels des deux nations.
- Art. 11.— La Ligue est dirigée par un comité central siégeant à Paris. Ce comité central correspond avec les comités régionaux de France et d’Italie.
- Art. 12.— Le nombre des membres du comité est fixé à 20. Ce chiffre pourra être augmenté si les besoins et les intérêts de la Ligue l’exigent.
- Art, 13.— Le comité central sera nommé par le vote universel des membres de la Ligue.
- Art. 14.— Le comité convoque au moins une fois par an l’assemblée générale des adhérents, pour leur rendre compte de la situation morale et matérielle de la Ligue.
- Art. 15.— Le siège de la Ligue est fixé provisoirement 5, rue de Provence.
- *
- La Ligue féminine en faveur de la Paix et de l’Union des peuples adresse aux femmes l’appel suivant :
- Appel aux femmes pour la patrie,la liberté, et l’humanité !
- FEMMES FRANÇAISES !
- Et vous, femmes de toutes les nations qui constituent la grande famille humaine.
- Un fait important vient de se produire, auquel vous ne pouvez pas rester indifférentes.Une voix s’est élevée, celle d’un patriote italien qui aime la France, mais dont le cœur bat pour l’humanité entière.
- Il est venu nous avertir du danger qui nous menace, une fois de plus, et nous montrer comment les peuples risquent d’être poussés à la guerre contre leur volonté.
- Cet appel a été entendu.
- Un groupe d’hommes sans distinction de parti, vient de se constituer à Paris pour tenter d’empêcher cette guerre qui mettrait en jeu la liberté, le progrès matériel et moral et toutes les espérances de l’humanité. De quel côté pencherait la balance ?
- Qui oserait le dire ?
- En face d’une éventualité aussi terrible, les femmes resteront-elles silencieuses ?
- L’appel dont nous parlons a été adressé spécialement aux peuples de race latine.
- Nous, femmes, nous voulons, parler à nos sœurs du monde entier.
- Il ne peut pas y avoir de différences de races pour le cœur des mères !
- Que toutes celles qui ont compris que la guerre est U
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- ruine morale aussi bien que matérielle de leurs familles, parce qu'elle renverse toutes les notions de justice en devant le fratricide à la hauteur d’une vertu ; parce ju’elle développe forcément les instincts violents de la [ïature au préjudice de ses aspirations les plus élevées ; pie toutes les mères qui veulent faire de leurs fils des jitoyens plutôt que des soldats s’unissent à nous.
- Et vous toutes qui, en dehors delà maternité physique, remplissez dans l’humanité votre mission féminine qui est l’inspirer aux hommes l’amour de tout ce qui est grand Deau et juste, vous nous répondrez aussi. Vous direz :
- Nous ne voulons pas la guerre et nous seconderons de loutes nos forces ceux qui cherchent à l’empêcher.
- Ne craignez pas en répondant à cet appel, de vous lier l’une manière ou de l’autre.
- Nous ne vous demandons pas autre chose que votre idhésion sur ce seul point : travailler pour la paix et pour .'union des peuples. 11 ne s’agit pas de savoir quelle étiquette portent celles qui se joindront à ce mouvement,
- 1 suffit qu’elles tendent au même but que nous.
- Toutes les notions d’ordre social et politique sont renversées aujourd’hui.
- D’où viennent les menaces de la guerre ?
- Qui propose l’effusion du sang et les boucheries humaines ? Ze sont des gouvernements qui se disent les gardiens de a société. D’où part, au contraire, ce cri qui retentit à ;ravers le monde : la paix ! la paix ! le travail ! l’union ? Ju peuple que l’on se plaît à représenter dans tous les )ays comme le perturbateur de l’ordre public.
- Notre devoir à nous, femmes, en dehors de tout intérêt
- de tout parti politique, est donc de mettre le poids de aotre influence du côté où se trouvent la justice, la paix et ’amour de l’humanité.
- Maria Martin, Directrice de la Citoyenne.— Emilie le Morsier.— La comtesse Batowska.— Henriette Wild.— Mile de Broen.— Isabelle Bo&elot.— Bertha î’ormstogher.—Eugénie Potonié-Pierre.—Maria Derais-res, Présidente de la Société pour l’amélioration du sort le la femme et la revendication de ses droits.— Mme David, Vice-Présidente de la même Société.— Mme jRiess-Traüt, Vice-Présidente de la même Société et Vice-Présidente internationale de la paix et de l’arbitrage 'Comité de Paris).— Mme Féresse Deraismes, Trésorière le la Société pour l’amélioration du sort de la femme.— Mme Marchal.
- Les adhésions à cet appel pacifique doivent être adressées aux bureaux de « LA CITOYENNE », 407, rue du Mont-Cenis, Paris.
- En Italie
- Mouvement contre la, politique extérieure det'Italie
- Dans sa réunion du 6 Novembre la société démocratique
- italienne de Milan, a voté à l’unanimité l’ordre du jour suivant,
- « La société démocratique italienne fait les plus expresses réserves sur les tendances de la politique intérieure de l’Italie, et sur les conséquences qui peuvent résulterdc la politique étrangère de son gouvernement ;
- « Déplore la tension des rapports existant entre L; France et l’Italie dont les intérêts respectifs commander) l’union,et entre lesquelles ne pourrait sérieusement exister aucune cause de conflit ;
- « Considérant que ceux à qui incombe l’obligation de dissiper les équivoques, de calmer les passions, semblent s’appliquer, à l’envi,par tous les moyens possibles à faire naître, à chaque instant, de nouveaux conflits;
- « Proteste contre tout ce qui peut contribuer à exciter l’une contre l’autre les deux nations sœurs, émet le vœu que toutes les associations et tous les hommes de progrès, en dehors de toute préoccupation de parti s’inspirent des grands et éternels principes de liberté et de fraternité qui présidèrent au réveil et à la fortune de l’Italie :
- « Et décide
- « De provoquer dans ce but une sérieuse et énergique agitation espérant que le pays saura se dégager lui-même des funestes aventures condamnées par son cœur et son bon sens, et que ne lui impose pas la nécessité de défendre l’intégrité et la dignité de la patrie, aventures qui ne peuvent que nuire à sa prospérité morale et matérielle, trop négligée et malmenée de toutes façons par ses gouvernants, et sachant bien qu’une telle agitation contribuera à éloigner de la nation et de son armée la triste mission de provoquer et d’allumer un conflit entre deux peuples unis par la nature, par lestraditions, par de communes aspirations, et enchaînés l’une à l’autre par les liens d’une éternelle reconnaissance. »
- Une lettre de M. Moneta
- La réunion de la Société démocratique italienne de Milan inaugure par une belle déclaration de principe, et par la volonté nettement affirmée de travailler à l’union de l’Italie et de la France, la courageuse campagne dont î’éminent directeur du Secolo, M. Moneta a pris l’initiative, et qu’il annonçait à M.Umilta,un autre infatigable ami de la paix, dans une lettre que publient les États-Unis, d'Europe.
- Après avoir exprimé son regret de n’avoir pas pu prendre part au Congrès de Neuchâtel, M. Moneta continue en ces termes :
- « En ce moment plus que jamais, il s’agit de résister de toutes ses forces contre ces deux grands maux : la gallophobie d’une part, l’italophobie de l’autre, que suscitent ceux qui pratiquent la politique du : divide et impera.
- « Je voudrais faire le possible et même l’impossible pour
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- percer à jour les ruses misérables des hornmes d’État sur lesquels pesera la plus grande des responsabilités si la guerre éclate... Je voudrais donner des conférences en ville, à la campagne, devant les étudiants, au milieu des ouvriers, et ne ne laisser sans réplique aucune des fourberies de ceux qui excitent ici la haine contre la France et de ceux qui, là-bas, font appel aux mauvaises passions de la classe ouvrière contre jes Italiens; les uns et les autres font une œuvre anti-patriotique vraiment fratricide.
- « En présence du danger d’une guerre prochaine préparée par les monarchies contre la France républicaine, on aurait riii saisir l’occasion du Congrès de la paix pour donner rendez-vous aux hommes les plus raisonnables et les plus autorisés du grand parti républicain français, faire appel aux démocrates italiens, à tous les amis de la France, très nombreux en Italie, bref, remuer l’opinion publique et opposer une barrière à la gallophobie italienne et à l’italophobie française. Ces sentiments de jalousie mal placée, de rivalités funestes que les ennemis de la liberté excitent à dessein sont indignes des deux nations-sœurs, destinées à marcher ensemble dans la voie de la vraie civilisation, qui est celle de la paix par la liberté, c’est-à-dire celle de la fraternité.
- « Il faut donc que tous les hommes et toutes les femmes d’esprit et de cœur se mettent en campagne pour provoquer un mouvement irrésistible, qui seul peut arrêter les belliqueux. Les riches ne devraient pas se borner à donner le franc, mais des milliers de francs ; les autres devraient donner des conférences tous les jours et partout envoyer des conférenciers qui deviendront des apôtres en Italie, en France, pour dévoiler les intrigues des ministres, les complots des monarques et combattre les mauvaises passions qu’entretiennent les intrigants ambitieux ; écrire enfin et répandre des brochures pour rappeler aux deux peuples les services que l’Italie a rendus à la civilisation et la France à la liberté des peuples, pour faire connaître à tous les principes et les traditions de la démocratie européenne ; enfin, pour crier bien haut sur les toits que l’intégrité territoriale de la France, son indépendance et sa liberté sont nécessaires à l’équilibre européen au même titre que l’intégrité territoriale et l’indépendance de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, de la Suisse, de toutes les nations civilisées.
- « Assez de discussions théoriques ; l’heure de l’action a sonné, et, bien que je sache que je ne suffirai pas à la tâche,
- je vais recommencer la campagne par la parole et la presse ».
- T, Moneta.
- * *
- M. de Douville-Maillefeu, député de la Seine, communique le télégramme suivant reçu de Ménotti Garibaldi :
- Mentana, 4 novembre.
- En échange de votre salut, nous faisons des vœux pour que les patriotes des deux nations agissent fermement
- pour rétablir la fraternité entre les deux peuples.
- Ménotti Garibaldi.
- La manifestation de Milan. — Au moment de mettre sous presse nous arrive le récit suivant de la manifestation qui a eu lieu dimanche dernier, à Milan ;
- Une assemblée composée de représentants de sociétés italiennes politiques, ouvrières et coopératives, s’est réunie aujourd’hui sur l’invitation de la Société démocratique de Milan.
- Des députés, de nombreux hommes politiques avaient envoyé leur adhésion ; parmi eux se trouvent : MM. Cavallotti, Marcora, Mussi, Maffi, Mazzoleni, Sani, Pavesi, colonel Valzania, chef du parti démocratique dans la Romagne.
- L’union a été complète pour condamner la politique antifrançaise et les armements qui en sont la conséquence.
- Voici l’ordre du jour voté par l’Assemblée :
- « Considérant que certains gouvernements oublieux de leur mission, au lieu d’assurer aux peuples les bienfaits de la paix, les menacent des horreurs de la guerre et, en attendant, les écrasent par des armements démesurés ;
- » Considérant que si nous ne résistons pas à temps, ils nous pousseront peu à peu sur une pente malheureuse au bout de laquelle se trouve un précipice ;
- » Considérant que l’Italie a pour mission spéciale d’être un élément de paix et de ne pas fomenter des guerres odieuses, particulièrement contre la France à laquelle nons lient des liens indissolubles ;
- « Considérant que si' l’Italie officielle veut frivolement la guerre, l’Italie qui souffre et travaille veut fermement la paix.
- « L’assemblée invite toutes les sociétés à s’exprimer dans ce sens ; les exhorte à manifester hautement leur désir de la paix, afin que là où fera défaut l’œuvre du gouvernement et du Parlement, celle-ci soit remplacée par le bon sens et la volonté énergique de la nation.
- « Dans cet ordre d’idées, les sociétés représentées se déclarent prêtes à prêter la main à quelque parti politique que ce soit, fut-il différent du leur, et à lui donner leur appui pour atteindre le but indiqué.
- « Elles applaudissent à l’œuvre des sociétés de paix en Italie, en France,en Angleterre et en Allemagne,et leur demandent de poursuivre leur mission humanitaire et de populariser l’idée de l’arbitrage international.»
- Chronique de la Paix
- La neutralité du Luxembourg. — A l’ouverture de la session ordinaire de la Chambre des députés, M. Eyschen, président du gouvernement, a lu une déclaration ministérielle dont nous extrayons le passage suivant relatif aux relations extérieures du grand-duché :
- La situation du grand-duché au milieu de la famille européenne et les devoirs qu’elle impose à nos hommes publics sont clairement tracés. Le traité de Londres de 1839, qui nous est
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- commun avec la Belgique, garantit l’intégrité du territoire reconstitué, quoique amoindri, en 1815. La neutralité du grand-duché, proclamée et garantie en 1867, a ajouté le Luxembourg à ces États perpétuellement neutres qui, au j sein de l’Europe, dans l’intérêt de la paix générale, ont la mission de restreindre le contact de deux puissants voisins. 11 nous est interdit de chercher, dans des traités d’alliance ou de protection, des garanties de sécurité On nous a imposé le sacrifice de la forteresse de Luxembourg et défendu d’y avoir un établissement militaire. Certes, la parole donnée par les puissances garantes à un État ainsi affaibli doit paraître doublement sacrée. Les devoirs de stricte neutralité, assumés en échange par le Luxembourg, sont tout aussi impérieux pour nous. Aussi, dès 4868, les avons-nous inscrits au frontispice de notre Constitution. Aujourd’hui encore, on est unanime dans le pays à remplir scrupuleusement ces obligations en temps de paix aussi bien qu’en temps de guerre, comme on l’est d’ailleurs — il n’est peut-être pas inutile de le répéter — à proclamer que cette situation répond en tout point aux vœux et aux intérêts de nos populations.
- Il y a donc là pour le souverain du grand-duché comme pour nos hommes d’État un vrai mandat nettement défini à remplir, un mandat constitutionnel et international, ne laissant pas de place à une politique de sentiment ou d’intérêt, qui ne pourrait que compromettre la situation exceptionnellement heureuse du pays.
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- La Paix armée
- L’Europe en armes. — Au cours de la discussion générale du budget, M. Jules Roche, rapporteur général, a prononcé les paroles suivantes qui ont fait sur la Chambre la plus vive impression :
- Ce qui pèse sur l’Europe tout entière, c’est une sorte de fatalité tragique, qui n’a rien de semblable même dans les périodes les plus dramatiques de l’antiquité. Il y a là, dans l’histoire des évolutions de l’humanité, une phase terrible ; nous sommes arrivés à un moment du développement scientifique de l’humanité où les mœurs ont réalisé de tels progrès qu’il semble que tous les peuples devraient, chacun de leur côté, consacrer le plus clair de leurs ressources et de leurs forces à augmenter le bien-être général et le progrès de la justice et du développement social ! (Très bien ! très bien !)
- Eh bien ! par suite de ces circonstances terribles que chacun sent peser sur la civilisation contemporaine, il se trouve que l’Europe laborieuse, industrielle, fille de la science moderne, est transformée en un vaste champ de bataille, en un immense camp retranché comme jamais, aux époques les plus troublées, les plus féroces, les plus barbares du moyen âge, elle ne l’avait été... (Applaudissements à gauche et au centre) et vous voyez grandir de toutes parts les dépenses faites non
- point, encore une fois, pour le développement de la civilisation, pour l’amélioration du sort de ceux qui souffrent et qui luttent, mais pour je ne sais quel carnage futur que rêvent quelques-uns.
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- Les armements en Autriche-Hongrie. —
- La commission de la Chambre des députés hongroise a approuvé le budget de la guerre. Au cours des débats, le ministre de la défense nationale, M. de Fejervary, s’est exprimé ainsi :
- Il règne en Europe une tendance à augmenter numériquement les armées. Nous n’avons pas augmenté la nôtre. Nous nous sommes contentés de mettre les deux landwehrs sur le pied de guerre. En étendant les cadres, on a dû renforcer aussi le corps des officiers d’infanterie et de cavalerie. Le rôle de réserve incombe au landsturm. D’une manière générale, nous ne prévoyons pas une augmentation de l’effectif de la landwehr. En présence de l’éventualité d’une guerre, il est nécessaire qu’en 1890 cette partie du contingent soit armée de fusils Mannlicher ; il faut donc, dès 1889, fournir les moyens de réaliser cette mesure.
- * *
- La centralisation de l’armée suisse —
- Ou accorde une grande importance, dans toute la république suisse, au vote que vient d’émettre la Société des officiers du canton de Genève, en faveur de la centralisation militaire.
- Par une innovation assez curieuse et qui pourrait chez nous avoir ses avantages dans toute discussion de loi importante, deux rapports avaient été rédigés, l’un, au nom de la majorité de la commission, l’autre résumant les objections de la minorité.
- 48 voix se sont prononcées pour et 28 contre la centralisation militaire.
- La politique intérieure pas plus que la politique étrangère n’avaient été agitées dans les diverses réunions qu’à tenues la section des officiers de Genève, et cependant si la mesure ainsi votée était en dernier lieu ratifiée par les autres sections, nous ne pourrions que nous en réjouir au point de vue français.
- Il est de toute évidence que l’armée de la Suisse serait beaucoup plus apte à faire respecter la neutralité du pays, si on la centralisait, qu’avec son organisation actuelle. Elle serait plus mobile, plus disponible.
- En outre, sans, entrer dans le vif de la question, nous pouvons dire que le système centralisateur est le plus efficace pour les progrès ou réformes utiles aux institutions militaires j d’un État.
- Quant au pays, nul doute qu’il n’accepte la nouvelle loi,
- ! surtout si on laisse aux soldats des différents cantons,certains | privilèges d’uniforme qu’il leur coûterait beaucoup de voir supprimer.
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- Canons à tir rapide. — Voici quelques renseignements intéressants sur les nouveaux canons à tir rapide construits par l’Usine d’Elswick (Angleterre).
- Ces canons sont du calibre de 12 et de 15 centimètres. Celui de 12 centimètres pèse 2.080 kilogrammes et peut percer une épaisseur de fer de 27 centimètres, le canon de 15 centimètres pèse 5.850 kilogrammes et perce 38 centimètres de fer. Le premier a tiré dix coups en 47 minutes 5 secondes, pour effectuer un tir semblable, un canon ordinaire se chargeant par la culasse a mis 5 minutes et 7 secondes.
- Au polygone de Shoeburyness, à 1,200 mètres, une cible de 1 m. 80 de côté a été touchée cinq fois en 31 secondes.
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- Chiens de guerre. — La société Junon a fait procéder, le 25 septembre, sur le Tempelhofer Feld à d’intéressantes expériences avec des chiens dressés pour le service de guerre.
- La première expérience consistait à faire revenir le chien auprès de son maître placé à une distance de 500 mètres ; puis, les propriétaires des chiens, simulant la marche d’une patrouille ont parcouru environ une distance de 2 kilomètres, après quoi les animaux ont été lâchés comme s’ils avaient eu à leur porter un billet ; le premier chien a réussi à retrouver son maître au bout de 4 min. 1/2, le dernier au bout de 17 min. 1/2.
- Enfin, la même expérience a été renouvelée dans des conditions plus difficiles, les propriétaires des chiens s’étant rendus en voiture à leur poste ; cette fois encore, le succès a été complet, et le chien Pluton, déjà premier dans le précédent exercice, a rejoint son maître en moins de 4 minutes.
- Le Tonkin meurtrier
- Le Petit Journal publie la dépêche suivante de son correspondant de Toulon, au sujet de la traversée de l’Annamite, qui rapatriait les troupes du Tonkin :
- Malgré les aménagements spéciaux de ce transport et les soins donnés aux malades, malgré une traversée effectuée dans d’excellentes conditions de navigation et un service qui a admirablement fonctionné, malgré aussi l’extrême propreté du bord, 26 décès ont eu lieu pendant la traversée.
- Voici les causes des décès : anémie tropicale, 1 ; bronchite chronique, 7; dyssenterie, 10 ; cachexie paludéenne, 1; fièvre intermittente, paludéenne et typhoïde, 5 ; phtisie, 2.
- C’est au Tonkin que ces malheureux ont contracté les germes de ces maladies. Le vrai danger de ce pays se trouve dans l’eau qui est chargée d’impu-
- retés, d’animalcules pouvant causer dans le corps humain de graves désordres.
- Une cause d’infection réside en grande partie dans la façon par trop sommaire d’ensevelir les cadavre».
- Il n’est pas rare dans les champs où on a enterré un grand nombre de Tonkinois, et hélas ! aussi dès Français, de heurter du pied un morceau de squelette émergeant du sol.
- Il faut également constater que beaucoup sont victimes de leur intempérance ou du dédain professé pour les plus simples mesures d’hygiène.Il appartient au gouvernement de porter un prompt remède à cet état de chose déplorable.
- Il est inutile d’ajouter le moindre commentaire à cette dépêche si mesurée dans la forme et dans le fond.
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- Le congrès international des trade’s unions.
- (Suite et fin)
- Avant de passer au compte-rendu des travaux de l’assemblée nous rappellerons que le programme des sujets à discuter comprenait :
- 1° Les moyens les plus efficaces pour faire disparaître à l’étranger les obstacles qui entravent l’association libre des travailleurs ;
- 2° Les meilleurs moyens de combinaison entre les travailleurs de différents pays ;
- 3° Les moyens de restreindre la production excessive par la réduction des heures de travail ;
- 4° L’utilité, ou non, de la réduction des heures de travail par la législation prohibitive.
- Comme on le voit, il s’agissait en quelque sorte de poser les principes d’une législation internationale du travail.
- Tout effort dans ce sens conduit à la paix. Un des plus grands attentats qui aient été commis contre la paix, dans ces vingt dernières années, c’est la suppression de l’internationale.
- L’affirmation réitérée sous diverses formes de la solidarité universelle des travailleurs, a été le résultat le plus clair du congrès.
- Le délégués anglais étaient au nombre de soixante-dix neuf. On comptait en outre, dix-sept délégués français, un délégué italien ; treize délégués hollandais ; dix délégués belges et deux délégués danois.
- La marche des travaux du Congrès s’est ressentie de la lenteur inévitable de la discussion dans une assemblée composée de citoyens venus de divers pays et ne parlant pas la même langue.
- D’insignifiantes questions de règlement ont fait perdre au Congrès un temps précieux.
- Mais la véritable pierre d’achoppement a été l’existence de
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- deux courants contraires, l’un englobant la majorité des délégués anglais, appartenant aux trade’s-unions ; l’autre comprenant les délégués continentaux et la fraction des délégués anglais représentant la démocralic-social-fédê-ration.
- La principale occupation des membres du Congrès a consisté à mettre en opposition le particularisme économique des trade’s unions, et le système préconisé par les socialistes anglais et le parti ouvrier français, sous le nom de luttes de classes.
- Après une longue discussion sur les deux premiers sujets à l’ordre du jour et le rejet d’une série d’amendements, la proposition suivante a été mise aux voix.
- La majorité du la délégation française propose comme meilleur moyen d’organisation aux travailleurs des divers pays :
- 1° D’inviter tous les travailleurs à s’organiser en chambres syndicales et groupes divers ;
- 2° D’inviter les chambres syndicales et groupes corporatifs à organiser, avec ou sans l’appui des municipalités, des Bourses du travail qui s’uniront entre elles pour toutes les questions professionnelles et de statistique ;
- 3° Les travailleurs organisés se constitueront en parti de classe en face de tous les partis politiques, sur une base à la fois économique et politique, pour faciliter aux travailleurs la conquête du pouvoir public dans la commune, le département ou l’État ;
- 4® Chaque parti dans chacune des nations formera un comité national, et ces comités nationaux seront en rapports constants pour établir une entente entre les ouvriers de toutes les nations sur toutes les questions qui les intéressent ;
- 5° Un congrès international aura lieu, si c’est possible, tous les ans, dans une des nations adhérant à cette organisation ;
- 6° Dans le prochain congrès international seront discutés les détails de l’organisation internationale reliant les comités nationaux des divers pays.
- Cette proposition a été adoptée par six pays contre un, l’Angleterre.
- La proposition du délégué italien M. Lazzari est ensuite adoptée par l’unanimité du congrès. La voici :
- « Le congrès invite les associations des travailleurs de tous pays à abandonner les idées nationalistes et patriotiques qui portent la division entre les travailleurs. »
- Les deux dernières journées ont été consacrées à la discussion de la question de limitation des heures de travail par l’intervention de l’État.
- Le congrès, d’un commun accord, avait décidé d’ajourner la 3e question ; moyens de restreindre la production excessive par la réduction des heures de travail.
- Plusieurs délégués se sont prononcés pour ou contre la réduction du travail par la législation.
- Les délégués des trade’s unions ont essayé à diverses
- reprises, par des propositions détournées, d’écarter ce point de l'ordre du jour.
- Un membre du comité parlementaire sous prétexte qu’un plébiscite fait dernièrement en Angleterre ne s’est pas prononcé clairement pour la réduction des heures de travail, a proposé de réserver la question et de cesser toute discussion sur cet objet.
- L’assemblée a passé outre et finalement la proposition suivante est mise aux voix et adoptée par les continentaux contre l’Angleterre :
- Intervention de l’État pour arriver à la réduction des journées de travail à 8 heures maximum ; mise en demeure adressée aux législateurs de mettre fin au désordre économique résultant des longues journées de travail imposées aux producteurs.
- On ajourne la 3e question à un prochain congrès.
- A partir de ce moment, les votes deviennent unanimes.
- L’ordre du jour ci-dessous, proposé par Burt et Wilson (anglais), est voté par tous les délégués présents :
- Considérant que les grands armements des gouvernements de l'Europe sont une menace permanente pour la paix du monde, et causent un grand préjudice à la classe ouvrière, le Congrès invite les démocraties des divers pays à donner mandat à leurs députés de substituer le principe de l’arbitrage à la guerre pour résoudre les différends entre les gouvernements.
- De même pour l’ordre du jour suivant, proposé par miss Simcox et A. Reüffer, dont le principe a déjà été voté :
- Le congrès regrette beaucoup l’absence des délégués des organisations ouvrières de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ; il exprime sa sympathie pour les ouvriers des pays qui luttent contre des lois d’exception et ses espérances pour leur affranchissement prochain. Le.Congrès prendra ses dispositions pour que dans les Congrès Internationaux futurs la vérification des mandats soit faite de façon que les délégués des pays où la combinaison des ouvriers est interdite puissent siéger sans que leurs noms ou leurs qualités soient publiés.
- Le dernier vote est relatif au prochain Congrès
- Le projet de règlementation devra être définitivement adopté au Congrès international qui se tiendra à Paris en 1889, aux termes de la décision de la Conférence internationale de Paris 1886.
- En résumé, si le congrès international ouvrier de 1878 n’a pas donné des résultats plus considérables au point de vue économique, cela tient aux causes que nous avons signalées,et surtout à la différence de tactique, au moins autant qu’à celle des tempéraments.
- Mais le sentiment de l’identité du but est le même chez tous et nous avons plaisir à constater qu’il y a eu unanimité parmi les ouvriers venus de toutes parts pour constater que les grands armements des gouvernements de l’Europe,
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- s’ils causent un grand préjudice à, la classe ouvrière, sont une menace permanente pour la paix du monde.
- De tels sentiments sont à l’honneur de l’intelligence et du cœur de la classe ouvrière de tous les pays, et bien plus que toutes les assurances des puissants, ils raffermissent en nous l’espérance de voir un jour l’horrible guerre disparaître de la surface de notre globe.
- Le Congrès de Romans.
- Les réactionnaires du Dauphiné ne dormaient plus depuis la splendide célébration du centenaire de la Révolution dauphinoise.
- Après l’avortement piteux d’une tentative de contre-manifestation à Grenoble, ils résolurent de frapper un grand coup, et de célébrer à leur tour, avec le concours de toutes les célébrités cléricales et réactionnaires, le centenaire de la réunion à Romans des États Généraux de Dauphiné.
- Les réactionnaires revendiquent comme étant des leurs les hardis pionniers qui portèrent les premiers la hâche sur l’édifice vermoulu de l’ancien régime.
- Tout ce qui est antérieur au 21 septembre 1792 leur appartient. Ne se proposent-ils pas, suivant le conseil d’un des porte-paroles les plus autorisés de l’héritier du comte de Chambord, de célébrer avec éclat le glorieux centenaire de 1789 ? Gomment s’étonner alors qu’ils fassent entrer dans leur giron les sujets de Sa Majesté Louis XVI, qui se réunirent à Romans, conformément aux us de la Royautév?
- Quel triomphe pour la monarchie !
- Quelle aberration poussait donc les républicains à célébrer comme une victoire de la Révolution, le souvenir de ces fidèles sujets offrant « les très respectueuses représentations des trois ordres de la province de Dauphiné au roi » ?
- Or, voici ce que nous relevons dans les « très respectueuses représentations» susdites:
- a Sire, jamais une nation n’eut plus de motifs pour s’indigner du mépris dont on l’accable.
- « Le despotisme asiatique, s’il ne respecte pas les droits des individus, respecte au moins les opinions du peuple. On ne vit jamais les vizirs, les armes à la main, bouleverser dans toute l’étendue de l’empire, les usages et les tribunaux.
- « Et les ministres de Votre Majesté n’ont pas craint d’entreprendre la destruction de nos antiques corps de magistrature!
- « Ils n’ont pas craint de flétrir le Tiers-État dont l’honneur, la vie et les propriétés ne paraissent plus des objets dignes des cours souveraines auxquelles on ne réserve que les procès riches et les crimes des privilégiés, etc.»
- Si le tiers, la bourgeoisie très aisée, composée de magistrats, de notaires, de propriétaires lésés dans leurs privilèges, se plaignaient en ces termes où le respect tempérait tout juste l’indignation, quel n’eut pas été le langage du peuple, du vrai peuple en proie à toutes les exactions, s’il n’avait pas été bâillonné ?
- Cela étant, il nous est permis de nous étonner que les réactionnaires aient pu croire un seul instant qu’en rappelant
- cérémonieusement de tels souvenirs iis servaient la cause de la monarchie.
- Le premier acte des fêtes données à Romans a été un véritable mécompte pour les organisateurs. L’évêque de Montpellier, M. de Cabrières, dont les opinions rétrogrades sont bien connues, a prononcé à l’église un discours dans lequel il a reconnu que les États de Romans avaient eu leur raison d’être et que leurs délibérations avaient eu une portée d’autant plus grande qu’à cette époque des ministres prévaricateurs, ambitieux et despotes,pressuraient le peuple et l’accablaient d’impôts pendant qu’un monarque corrompu les laissait faire. « A cette époque, a dit l’orateur, tout était perverti et avili, ,1e clergé comme les gouvernants. n>
- On n’est jamais trahi que par les siens.
- A deux heures et quart a eu lieu une assemblée générale pour la constitution du bureau et des commissions, au nombre de cinq. L’assemblée comprenait environ 400 membres.
- Les commissions se sont ensuite rendues dans leurs bureaux respectifs pour dépouiller les trois mille cahiers envoyés par les comités conservateurs dauphinois ; il faut croire que les doléances et les vœux émis par les comités étaient déjà connus des commissaires, car le soir, à huit heures, dans la deuxième assemblée générale, les rapporteurs de quatre commissions sur cinq ont pu donner lecture de leur travail.
- L’assemblée a adopté divers vœux relatifs à l’organisation de la famille, à l’enseignement, à l’assistance publique, aux pouvoirs publics, à l’agriculture, à l’industrie et au commerce.
- Le lendemain s’est tenu, devant 3.000 personnes, une assemblée générale du congrès. M. de Mun a prononcé un grand discours où, après avoir vivement critiqué l’état actuel de la société moderne, il a conclu en ces termes :
- « L’organisation de corps professionnels permanents, voilà la base de revendications nécessaire, voilà le programme des assemblées provinciales qui vont suivre, pour aboutir aux Etats généraux du pays.
- Ainsi, s’est terminé par un semblant de congrès ouvrier ce simulacre d’assemblée des États généraux.
- Mais ni les intérêts monarchiques, ni les intérêts ouvriers, n’ont bénéficié de cette ridicule manifestation, où la vanité des descendants de ceux qui prirent part aux États deRomans a pu seule trouver son compte.
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- Paix ou perre avec l'étranger en 1889 ?
- A cette question, un de nos amis nous répond en ces termes :
- « Quant à ce que nous apportera l’année 1889 Guerre ou Paix ? je ne sais ! je crois plus tôt à la paix. Je ne vois pas bien l’avantage que l’Allemagne pourrait avoir à la guerre, à la guerre immédiate.
- « Elle n’a pas besoin de cela pour nous inférioriser au point de vue de notre puissance en Europe.La diminution constante des naissances dans notre pays lui suffit largement pour arriver à ce résultat.
- « L’Allemagne n’a qu’à avoir un peu de patience et à main-\ tenir le statu quo.
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- « La paix armée est,contre nous,un état de choses plus menaçant,un danger plus profond que l’activité des canons Krupp; on peut dire que ces engins sont aujourd'hui plus écrasants au repos que chargés et prêts à vomir la mort.
- « Je ne crois pas à la guerre; car l’Allemagne n’en a pas besoin.
- « 11 n’en est pas de même des menaces de guerre ; c’est là un état particulier que les allemands peuvent croire utile â la consolidation de l’unité allemande ; cet empire fait de pièces et de morceaux ramassés sur des champs de bataille et réunis par la victoire, aura peut-être besoin d’un temps assez long pour pouvoir cimenter les diverses parties dont il s’est formé.
- « L’imminence d’une guerre étrangère (anti-nationale par conséquent) toujours menaçante,jamais déclarée, constitue un frein puissant aux aspirations et réclamations autonomistes des divers Etats composant l’empire allemand,et au cosmopolitisme de la propagande socialiste.
- « Bismarck et ses amis ne l’ignorent pas ; aussi s’arrange-t-on pour entretenir cette nervosité militaire,ce péril national, comme moyens d’étoutfer les aspirations des premiers et d’enrayer la propagande des autres.
- « L’intelligence et la persistance déployées par le premier ministre de l’empire pour faire accepter et voter par le Reichstag l’organisation de caisses d’assurances nationales est la meilleure démonstration à l’appui de cette manière de voir.
- « Que d’efforts n’a-t-il pas dépensés pour arracher cette loi à ses propres partisans ! tout lui était hostile, même les socialistes.
- « Cette loi pourtant fait partie de leurs revendications ; mais il leur déplaisait de lui voir Bismarck pour père, et ils craignaient qu’en donnant aux ouvriers satisfaction partielle cette loi ne nuisit, en la concurrençant, à leur propagande.
- « Ce nouveau Richelieu sait très bien qu’il faut du temps pour que sa loi (assurances contre la vieillesse retraites) produise son effet ; je ne le crois pas assez imprudent pour en compromettre le fruit par une expédition militaire, à moins qu’il n’y soit forcé par des causes étrangères. »
- A ces considérations sociales en faveur de la paix, ajoutons les paroles suivantes empruntées au journal L'Arbitre et qui mettent, elles aussi, en relief des motifs sociaux d’union entre les peuples.
- Paroles pacifiques
- « Toute guerre européenne est une guerre civile » Voltaire.
- Depuis que les chemins de fer sillonnent l’Europe dans tous les sens, depuis que la science, sous toutes ses formes multiples et merveilleuses, a su abréger la distance dans des proportions gigantesques, et permettre de conclure les affaires de Pétersbourg à Marseille plus facilement que de Paris à Versailles à la fin du siècle dernier, peut-on un seul instant ne pas comprendre que l’Europe n’est composée actuellement que
- | de nations, qui toutes ont intérêt à s’unir dans un temps rap-i proché.
- Normandie, Bretagne, Flandre, Champagne se sont unies pour former la France ; France, Allemagne, Italie, Angleterre, Suisse, etc. s’uniront infailliblement pour former l’Europe, et la constituer en une grande et magnifique unité.
- Tous les peuples européens étant égaux devant les lois éternelles du monde physique ont les mêmes intérêts comme ils ont, à peu de différence près, les mêmes besoins, les mêmes aspirations au bien-être social.
- La répercussion d’un coup de canon tiré à Nancy se ferait sentir dans toute l’Europe. Frapper une puissance quelconque de l’Europe, ce serait s’opposer à la marche du progrès, par conséquent aux intérêts des peuples.
- Actuellement, après les prodiges accomplis en Amérique, on pourrait même dire que toule guerre américaine ou européenne est une guerre civile.
- Travaillons donc à chaque moment de notre vie, sans relâche, amis de la paix, au développement de la solidarité internationale.
- Gaston Morin
- Les Belges à Paris.
- Les Belges amis de la France, en résidence à Paris, se sont réunis le 11 octobre, à la salle Tivoli-Waux-Hall, rue de la Douane . L’ordre du jour comportait les deux propositions suivantes :
- 1° Vote d’une adresse de remerciements au gouvernement français pour l’hospitalité accordée aux étrangers.
- 2° Pétition adressée à M. le garde des sceaux, ministre de ia justice, pour l’obtention de la naturalisation gratuite.
- M.Huet, un des organisateurs de la réunion, est nommé président.
- Après un discours très applandi de M. Fai.llet, conseiller municipal, discours où l’orateur a relaté les liens intimes et séculaires qui relient la Belgique et la France, et rendu un juste hommage de gratitude à l’hospitalité belge lors des événements de 1870-71, l’assemblée procède immédiatement au vote de l’ordre du jour, et l’adresse suivante est votée à l’unanimité, au milieu des acclamations répétées et des cris de « Vive la France ! » et « Vive la République ! » poussés par trois mille assistants :
- A monsieur le président du conseil des ministres
- Les Belges habitant la France, assemblés eu réunion publique à Paris, le 11 novembre, remercient la France de l’hospitalité si fraternelle et si large qu’elle leur a toujours accordée.
- Les Belges, interprètes des sentiments de la majorité de leurs compatriotes, n’oublient pas que la France les a aidés par les armes à conquérir leur indépendance, qu’elle marche à la tête des nations vers la science et vers la liberté, qu’elle est la patrie intellectuelle de tout homme de progrès.
- Ils considèrent comme un devoir de lui témoigner hautement toute leur sympathie.
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- LE DEVOIR
- Après le vote de cette adresse, on donne lecture d’une pétition au garde des sceaux pour lui demander la naturalisation gratuite. Cette pétition renferme ces deux idées : « Convaincus que tout homme qui fixe sa résidence définitive dans un pays où il trouve travail, aide et protection, doit revendiquer le partage des charges et des devoirs incombant aux citoyens de ce pays, de même que l’honneur de pouvoir concourir à sa défense, rappelant que beaucoup d’entre eux ont servi sous les drapeaux en 1870, les soussignés ont l’honneur de solliciter des pouvoirs publics de France la faveur de la naturalisation. »
- Plus loin :
- « En obtenant la faveur d’être Français, ils rendront à la patrie française des enfants qu’elle a instruits et guidés, qui seront pour elle des fils reconnaissants, etc,, etc. »
- M. Pueeh, avocat à la cour d’appel, donne ensuite quelques conseils pratiques sur les formalités à remplir ; il annonce que plus de deux mille Belges ont déjà donné leur adhésion, et qu’un registre a été déposé au fond de la salle pour recevoir les nouvelles signatures.
- Après avoir offert ses remerciements à la presse tout entière, le président lève la séance en annonçant que le reliquat des sommes versées à l’entrée par les assistants sera envoyé aux victimes de la catastrophe de Cransac,pour être distiibué aux familles de ces malheureux.
- A ce moment, un cri de : « Vive la France ! » est encore une fois poussé par tous les assistants, et la foule s’écoule lentement et dans l’ordre le plus parfait, en chantant la Ma.rseilla.ise.
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- ASSOCIATION DES JEUNES AMIS DE LA PAIX
- Le 26 octobre, dans le local de la Société d’Eco-nomie populaire, en présence d’un public attentif et sympathique, rAssociation, des jeunes Amis de la. Paix, de Nîmes, a tenu sa première assemblée générale.
- La séance ouverte, le président a donné la parole à l’un des membres du bureau pour la lecture d’un rapport sur la légitimité et l’importance de l’œuvre entreprise par les « Jeunes amis de la paix ». L’orateur montre que l’amour de la paix et le dévouement à la justice peuvent parfaitement se concilier, chez les jeunes gens comme chez les hommes faits, avec les exigences du.patriotisme; il fait ressortir le profit intellectuel et moral que les membres de l’Association retireront des études spéciales qu’ils sont appelés à faire pour défendre la cause de la paix et de l'arbitrage : « ces études, dit-il, sont éminemment propres à faire d’eux des hommes et des citoyens. Quant à l’influence extérieure de l’Association, elle ne sera pas moins bienfaisante; elle attirera l’attention publique sur des questions qui, trop souvent négligées, sont cependant des questions vitales ; elle redressera les esprits, elle élargira les cœurs. »
- La lecture de ce rapport terminée aux applaudis* sements de l’assistance, la parole est donnée au
- secrétaire pour rendre compte des travaux de l’Association pendant l’exercice écoulé.
- Fondée au mois d’avril 1887, l’Association des jeunes amis de la paix a eu des commencements difficiles; mais grâce à l’activité de ses membres fondateurs, elle a bientôt réussi à grouper autour d’elle bien des protecteurs intelligents et dévoués. L’Association comprend aujourd’hui : 21 membres actifs, 31 membres correspondants et 184 membres honoraires.
- L’Association a publié un « Appel-Programme », qui contient l’exposé des principes qu’elle défend ; elle a, en outre, fait paraître la traduction d’une brochure allemande intitulée : « Un mot aux femmes de toute nation ». Ces publications sont gratuitement offertes à quiconque veut en faire la demande à M. Gh. Toureille, 43, rue de l’Agau.
- En même temps que le livre, « les jeunes amis de la paix », ont employé la conférence pour propager leurs idées. Des conférences, qui ont été suivies de débats fort intéressants, ont été données par des membres de l’Association soit au local de la Société d’Economie populaire, soit dans un local privé. L’association a, en outre, appelé à Nîmes, en avril et en septembre, deux députés français, MM. Frédéric Passy et Gaillard, de Vaucluse, qui ont prononcé, le premier au Théâtre d’Eté, et le second à la chapelle de l’ancien lycée, des discours éloquents et impressifs.
- Enfin pour couronnement de tant de travaux utiles, l’Association des Jeunes Amis de la Paix vient de publier à la librairie Plon, Nourrit et Cie, un « Almanach illustré de la paix 1889, » auquel ont collaboré MM. Frédéric Passy, Jules Simon, Emile de Laveleye, etc., etc., et qui promet d’avoir un plein succès.
- Après le rapport du secrétaire, dont nous n’avons pu donner qu’un résumé très incomplet, le trésorier rend compte de l’état des finances de l’Association et la séance est levée, laissant à tous ceux qui ont eu le privilège d'y assister le souvenir d’une bonne et intéressante soirée.
- ( Le Petit Méridional )
- Pigeons Voyageurs.
- Vitesse des pigeons d’après le Carnet de l'officier de marine :
- Elle est ordinairement de 80 kilomètres à l’heure, soit 1.833 mètres par minute ; mais ce n’est que la vitesse ordinaire. Les doux et chers oiseaux peuvent faire beaucoup plus que la doubler. Exemple :
- En 1884, quatre de ces merveilleuses créatures firent en sept heures le trajet de Paris à Buda-Pesth ; elles appartenaient au comte Karolyi.
- Or,la distance entre les deux villes est de 1.293 kilomètres.
- Les Voyageurs avaient donc fait 184 k. 7 par heure,5k.06 par minute, 51 mètres par seconde.
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- ALMANACH ILLUSTRÉ DE LA PAIX
- POUR 1889
- publié par l’Association des Jeunes Amis de la Paix de Nîmes.
- En vente-chez Plon, Nourrit et Gie, 8-10 rue Garancière, Paris. Prix 0 fr. 30 centimes.
- Un remarquable ouvrage sous sa forme modeste.
- Quant à son but, écoutez lecteurs ; car, nous ne pouvons mieux faire que de laisser la parole à celui qui l’explique dans le volume même en les termes suivants :
- « On demandera peut-être : Pourquoi un Almanach de la Paix, et pourquoi pour 1889 ?
- « On ferait mieux de demander pourquoi cet Almanach n’existait pas et comment, parmi les manifestations préparées en l’honneur du grand Centenaire, sa publication n’a pas été l’une des premières qui se soit présentée à tous les esprits.
- « Il y a des almanachs de tous les genres et de toutes les dénominations. Il y en a pour toutes les catégories de personnes, de professions ou d’opinions.Almanach du cultivateur, de l’horticulteur et du vigneron, almanach du bon jardinier, du chasseur et. du pêcheur à la ligne, almanach de la cuisine et de la basse-cour, almanach de l’imprimerie, delà finance, de la sellerie et de la carrosserie, almanach des célébrités,qui n’est parfois que celui des inconnus lassés de l’être, almanach des bains de mer et des villes d’eau, almanach scientifique, astrologique, comique, lunatique, almanach des bons conseils qu’on est heureux de signaler, et almanach des mauvais, qu’il faut bien se garder de recommander en les nommant : nous n’en finirions pas si nous voulions épuiser la liste. Autant d’intérêts, autant de goûts, autant de groupes auxquels on peut supposer des préoccupations communes ou analogues, autant de publics auxquels on cherche à s’adresser par un recueil spécial.
- « Mais au-dessus de ces publics restreints, est-ce qu’il n’y a pas un grand public qui les comprend tous, au-dessus de ces préoccupations et de ces intérêts particuliers, un intérêt commun et supérieur auquel personne n’est ou ne devrait rester indifférent ; l’intérêt ou plutôt le besoin de cette sécurité après laquelle tous aspirent, qui est le but ou tout au moins le prétexte de la guerre elle-même et dont sont obligés de se réclamer pour faire accepter les sacrifices qui pèsent sur notre bourse et les entraves qui portent atteinte à notre liberté, jusqu’à ceux qui en sont les plus mortels ennemis? Commerce, agriculture, industrie, sciences, arts, lettres, quelle est donc la branche de l’activité humaine qui ne réclame, pour se développer et pour fleurir, la tranquillité du présent et la confiance dans l’avenir ? On parle tous les jours de progrès : le progrès est-il autre chose que l’insuffisant reliquat de ce que nos dissipations, nos violences et nos discordes nous permettent de réserver sur le produit du pénible labeur de chaque jour, l’excédant, à proprement parler, des moissons successives de l’incessant ensemencement de la vie ? Que serait le monde au point de vue de la richesse, au point de vue du développement intellectuel, au point de vue de la moralité privée ou publiqfae# au point de vue des sentiments et des
- affections de famille, au point de vue de la liberté civile et de la liberté politique, si ce douloureux enfantement des générations était moins troublé, si toutes les forces et toutes les ressources, toutes les énergies, et, — disons-le, car il faut être juste envers tous, même envers ceux que l’on combat,— tous les talents et toutes les vertus employés chaquejour à répandre autour de nous les maux artificiels et les souffrances volontaires étaient consacrés à combattre les maux naturels, à purifier l’air, à dompter les éléments et à féconder, pour lui permettre de porter plus d’habitants et de leur fournir une existence plus heureuse, ce sol que nous nous obstinons à stériliser et à empoisonner en nous le disputant.
- « Au fond, il n’y a qu’un sentiment à cet égard. Bien que tous n’osent pas l’avouer, tous considèrent la guerre comme un fléau, tous soupirent après la paix ; et, à l’exception de quelques hommes de proie,qui,eux-mêmes, peut-être seraient heureux de trouver dans d’autres voies la grandeur et la gloire promises à leurs puissantes facultés, on peut dire que l’opinion est unanime et que, si l’on faisait en tous pays un appel au suffrage universel, jamais plébiscite n’aurait été aussi imposant que ce grand plébiscite international.
- (' Mais bien peu, hélas ! savent combien il dépend d’eux de faire, en se groupant, monter jusqu’aux régions où se décident leurs destinées l’écho de leurs aspirations et de leurs plaintes. Bien peu aussi, en maudissant la guerre et en soupirant après la paix,savent combien ils ont de raisons de le faire.Bien peu ont une notion,même éloignée et imparfaite, de ce que la guerre et la possibilité de la guerre coûtent et de ce qu’elles empêchent, de ce que la paix donne et de ce qu’elle pourrait donner. Bien peu, même dans ce pays de France qui prenait pour devise, il y a un siècle, ces trois grands mots, qui en réalité n’en font qu’un : Liberté, Égalité, Fraternité ; bien peu savent à quel point la véritable liberté, la véritable égalité et la véritable fraternité ont à souffrir, non-seulement des explosions de plus en plus terribles de la guerre déclarée, mais des préparatifs de plus en plus dispendieux et des servitudes de plus en plus écrasantes de la paix armée.
- « Et c’est pourquoi, à cette date de 1889 et en présence de ce concours des peuples conviés par la France à se rencontrer sur le terrain fécond du travail, c’est-à-dire sur le terrain de la paix sans laquelle il n’y a pas de travail, il importait que les Amis de la Paix eussent leurs expositions, lenrs congrès, leurs livres, et puisque l’Almanach est la forme populaire du livre, leur Almanach. Il importait de faire voir, non plus à quelques-uns seulement à même de se reconnaître à travers la confusion des budgets et la complication des documents diplomatiques et de dresser dans toute son horreur l’effroyable bilan de la folie, de la haine et de la destruction réciproques, mais à tous : au paysan, à l’ouvrier, au jeune homme devant lequel s’ouvrent avec l’ère de l’effort les espérances de l’avenir, à la mère qui l’a élevé pour la vie et qui risque de se le voir arraché pour la mort et pour le meurtre, il importait de montrer à tous, par des traits saisissants et des exemples sans répliques, et la grandeur du mal et la simplicité des remèdes. La tâche, Dieu merci ! en ce temps où la parole, la presse et l’image pénètrent partout, n’est plus inabordable. De grands écrivains, des orateurs puissants, des statisticiens pénétrants, des politiques supérieurs aux mesquines préoccupations de l’heure présente et inaccessibles aux calculs étroits de l’esprit
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- de parti, s’y emploient chaque jour dans les sphères diverses où s’exerce leur activité. Autour d’eux, des disciples se sont formés, dans l’intelligence desquels la lumière s’est faite et dans le cœur desquels la foi s’est allumée. Cette lumière et cette foi, ils ont le besoin comme ils ont le devoir de la répandre. Quelle occasion pourrait être plus favorable que le centenaire de cette révolution qui en proclamant les droits de l’homme et du citoyen, en affirmant à la fois l’indépendance personnelle des individus et l’indépendance collective des nations, avait répudié du même coup l’oppression des âmes, la servitude des corps et l’écrasement des nationalités ? L’esclavage, après de longues et cruelles résistances, vient de disparaître enfin, aux applaudissements universels, du dernier reluge qu’il avait gardé jusqu’à cette heure parmi les nations civilisées. La politique d’agression, de conquête, de domination et d’exploitation soi-disant nationale, doit disparaître à son tour devant les exigences de l’intérêt général. C’est ce qu’ont pensé du moins et à quoi ont voulu travailler les auteurs de ce modeste volume. Ils ont voulu que dans la plus humble chaumière, dans le plus obscur atelier, un écho des grandes voix qui de plus en plus retentissent ailleurs, pût se faire entendre pour réveiller jusque dans les âmes les plus découragées ces grandes espérances, ces saints enthousiasmes, ces généreux élans qui animaient nos pères il y a un siècle. Et de même que des plaintes et des réclamations jusqu’alors isolées, dans lesquelles se perdaient depuis trop longtemps les aspirations de nos ancêtres, sont sortis tout à coup ces États généraux qui, en parlant au nom de tous, ont fait la France moderne et lui ont donné sa devise, de même ils osent croire que de ces soupirs isolés, de ces malédictions impuissantes, de ces protestations désespérées de la masse humaine qui subit encore la fatalité de la guerre, comme elle a subi la fatalité de la servitude domestique et de l’inégalité politique, sortira enfin pour l’honneur de la civilisation ce qu’on pourrait appeler les États Généraux de l’humanité, proclamant pour les peuples, au nom des peuples réconciliés par la répudiation de leurs erreurs et de leurs injustices, dans une journée plus grande cent fois que notre immortelle nuit du 4 août, la liberté, l’égalité et la fraternité.
- « Plaise à Dieu que, pour si peu que ce soit, ces lignes,par lesquelles nous souhaitons la bienvenue au nouvel almanach, contribuent à lui assurer bon accueil et à lui procurer bon succès dans sa noble et glorieuse tâche I »
- Frédéric Passy.
- Membre de l’Institut, Député, Président de la Société Française des « Amis de la Paix » de Paris.
- Voici maintenant la table des matières de cette brochure que tous les Amis de la paix voudront avoir eu leur possession :
- Almanach de la Paix.
- Table des Matières.
- Pages
- Pourquoi un Almanach de la Paix (F. Passy) ... 3
- Les Vrais Héros (V. Hugo)........................... 7
- Les douze mois. — Toussenel, Perraud, évêque
- d’Autun, Flammarion, Fauvety, etc.............8-31
- Lettre de M. Jules Simon............................32
- La Fête des Fédérations (Michelet) 34
- L’utilité d’un calembourg...........................
- Des influences qui conduisent à la Paix fE.de Laveleye)
- La Paix armée (Benoît Malon)........................
- Y a-t-il des ennemis naturels? (A. Desmoulins). . .
- La Tour Eiffel (J.-P.)..............................
- Deux budgets mis en présence. . . . . . . . Aux soldats de la Paix, poésie (Fabre des Essarts) . . Les lendemains de bataille (Ed. Laboulaye) . . . .
- Jean Dollfus (F. Passy).............................
- L’asservissement de la Femme et la Guerre (Mme
- Griess-Traut)..................................
- Les Gloires militaires (Abbé F. Garaude) .... Aux Églises et aux Sociétés ouvrières (Pr L. Choisy) . Le Dieu des Armées (Grand Rabbin Isidor) . . . .
- L’amour de la Patrie (A. Franck)....................
- M. Savorgnan de Brazza et la colonisation pacifique (J.
- Prudhommeaux)..................................
- Racontar de coulisses...............................
- Éducation impériale.................................
- Gomment on déclare une guerre (Ch. Lemonnier) . .
- Du Mouvement de la Paix pendant la dernière année
- (J. Dumas).....................................
- La Réforme ortografique (Paul Passy)................
- Conditions essentielles de la Paix (Rama) . . . .
- La Paix par l’Éducation (Molkenbœr).................
- Patrie ! (Michelis di Rienzi).......................
- L’Alsace-Lorraine (Henry Babut).....................
- Les Théorieiens de la Paix (Hippolyle Destrem) . .
- J.-B.-André GODIN (Charles Toureille).... Les Pacificateurs de l’Europe (Hodgson Pratt) . . .
- Nécrologie. Henry Richard, Isidor. (Ch. T.) . .
- Le Congrès de Neufchâtel............................
- Le Congrès de la Paix de 1889 ......................
- 37
- 38 41 43 49 51 5à 56 58
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- 90 93 99 103 107 110 112 114
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 12 au 18 Novembre 1888 Naissances :
- Le 14,dePiponnier Antoine Robert,fils de Pipon-nier Antoine, et de Montagne Marie.
- Le 15, de Faniel Émile Jules Édouard, fils de Faniel Jules, et de Rabelle Aurélie.
- Le 16, de Alavoine Anatole Eugène, fils de Ala-voine Adolphe, et de Lebègue Laure.
- AVIS AUX LECTEURS
- L’abondance des matières nous oblige à renvoyer au prochain numéro la suite de notre roman : AVATAR, par Théophile Gautier.
- AVIS
- Le journal « Le Devoir » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé après le quatrième numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Quisd, «— lmp, Bsrê.
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- Tome 12. - N’ 534
- Dimanche 2 Décembre 1888
- LE DEVOIE
- Sbhü Aral W %#aaanv
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ GS-OZDIUST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- on s’abonne également
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- au Familistère
- Guise (Aisne)
- Dd an . . Six mois . Trois mois
- France
- 10tr. »» 6 » 3 »>
- Union postale
- Un an...............11 tr. »>
- Autres pays
- Un an...............13 fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 1, rue de Chabanais
- SOMMAIRE
- Société du Familistère. Assemblée générale extraordinaire. — L’existence matérielle. — Etude et Action. — Chronique parlementaire. — Faits politiques et sociaux. — Paroles d’Espérance. — Mouvement féminin. — Livres et journaux. — Connaissances utiles.— Avatar.— La science en famille. — Service militaire. — Etat-civil du Familistère.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE ASSEMBLÉE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE
- SÉANCE DU 18 NOVEMBRE 1888 à 2 heures du soir.
- Présidence de M.Dequenne,Administrateur-gérant
- ORDRE DU JOUR :
- 1° Proposition de modification à l’article 429 des Statuts.
- 2° Sanction de modifications aux articles 1, 5, 10, il, 19, 21, 23, 24, 26, 28, 31, 52, 53, 57, 60 et 83 des assurances mutuelles.
- 3° Avis à émettre sur dépenses pour constructions diverses dans l’usine.
- 4° Avis à émettre sur dépenses pour la création de squares sur la place du Familistère.
- Présents ou représentés : 100 associés comme en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- M1»* Liénard, MM. Liénard, Hennequin Joseph,
- Laporte Louis, Baquet FJorus, Bourbier et Bourgeois empêchés d’assister à la séance, délèguent pour les représenter : la lre Mme Nicolas
- le 2e M. Bailliot
- le 3e M. Grosch G"10
- le 4e Hennequin Auguste, fils
- le 5e Edmond Louis, fils
- le 6e Poulain Firmin
- le 7e Dequenne François
- En vertu de ces délégations, et conformément aux prescriptions de l’article 70 des statuts, chacun de ces membres aura deux voix à émettre.
- Les lettres de délégation sont annexées an procès-verbal.
- Absents : MM. Louis Albert et Point.
- Le bureau est composé de M, Dequenne, administrateur-gérant et des conseillers de gérance ayant qualité d’associés; savoir : Madame Godin, MM. Alizard, Bernardot, Bourdanchon, Donneaud, Lefèvre Irène, Painvin, Pernin, Piponnier, Quent, Rousselle et Sekutowicz.
- M. Piponnier, secrétaire du conseil de Gérance, fait fonctions de Secrétaire de l’Assemblée.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte ; il constate que toutes les formalités d’affichage, pour la convocation de l’Assemblée, ont été remplies à Guise et à Laeken.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Modification à Fart. 129 des statuts
- La question est exposée en ces termes par M. le Président ;
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- LE DEVOIR
- Mesdames et Messieurs,
- Il m’a été remis une demande de modification signée de 96 associés et formulée en ces termes :
- « A Monsieur l’Administrateur-gérant de « la société du Familistère et à Messieurs les « membres du Conseil de gérance.
- « Les soussignés, agissant comme membres « associés, ont l’honneur de demander la modifi-« cation de l’article 129 des statuts, en faveur des « anciens travailleurs de l’Association.
- « Par cet article, il est attribué :
- « 2 parts aux associés.
- a 1 part et demie aux sociétaires.
- « 1 part aux participants.
- « Les associés, soussignés, par esprit de frater-« nité et de justice, désireraient faire entrer en « ligne de compte pour la répartition des bénéfices « le nombre d’années passées au service de l'Asso-« ciation.
- « Ils pensent qu’il serait équitable d’accorder « une part plus large à ceux qui ont le plus parti-« cipé à l’édification de la fortune que nous a « léguée notre regretté fondateur,Monsieur Godin.
- «r En conséquence, ils demandent qu’il soit « accordé deux parts dans la répartition propor-« tionnelle afférente au travail, à tous les travail-« leurs ayant au moins vingt années de service « dans l’Association et habitant le Familistère, « qu’ils soient sociétaires ou participants.
- « Et une part et demie aux participants ayant « au moins vingt années de service et n’habitant « pas le Familistère. »
- Après avoir examiné cette préposition de modification et s’être assuré qu’elle n’est pas en contradiction avec les prescriptions du 5rae paragraphe de l’article 138, le Conseil de Gérance adhère à la proposition et l’approuve à l’unanimité, il vous propose de la traduire en un paragraphe additionnel à mettre à la suite du premier de l’article 129 et qui serait rédigé comme suit :
- « Néanmoins les sociétaires et les participants, habitant le Familistère, ayant vingt années de service dans VAssociation, auront droit aux mêmes parts que les associés; et les participants qui n'habitent pas le Familistère, ayant vingt années de service dans l’Association, auront droit aux mêmes parts que les sociétaires. »
- Par conséquent l’article 129 resterait tel qu’il est avec l’adjonction du paragraphe ci-dessus.
- Nous venons donc demander votre approbation
- à cette modification de l’article 129 des statuts.
- La discussion est ouverte ; personne ne demandant la parole, M. le Président invite l’Assemblée à voter sur cette proposition de modification.
- Le vote à main levée est demandé et, à l’unanimité, l'Assemblée adopte la rédaction qui lui est soumise.
- En conséquence, l’article 129 est modifié.
- 2° Sanction des modifications aux assurances mutuelles
- M. le Président expose la question dans les termes suivants :
- « Sanction dé modification aux articles 1, 5, 10, « 11, 19, 21, 23, 24, 26, 28, 31, 52, 53, 57, 60 et 83 « des assurances mutuelles.
- « La plupart de ces modifications ont été démet dées par les comités des assurances et appîi-«: quées au fur et à mesure que leur nécessité a été « reconnue. Maintenant que les assurances ont « fonctionné avec ces modifications successives, « depuis la fondation de la société, nous pouvons « croire que leurs dispositions réglementaires sont « parfaites et qu’il n’y aura plus de changements à « y apporter; c’est pourquoi nous venons déniante dervotre sanction à ces modifications consacrées « par le temps et la pratique.
- « Une modification nouvelle à l’article 11 vous « est aussi proposée ; elle est motivée par les « demandes d’admissions au Familistère de Laeken « du personnel de l’usine ; les gains des ouvriers « qui y travaillent n’étant pas aussi élevés qu’à « l’usine de Guise et la façon d’y vivre n’étant pas « aussi coûteuse, nous avons pensé que pour « donner l’accès plus facile à l’habitation dans le « Familistère, il serait bon d’en abaisser le taux « de subsistance. Nous avonsconsulté à ce sujet le « comité de l’usine de Laeken chargé d’examiner
- les demandes d’admission au Familistère ; ce
- comité a émis l’avis d’y baisser le taux de sub-« sistance de 20 0/o sur celui appliqué à Guise. »
- M. le Président demande ensuite à l’Assemblée si elle désire qu’il lui soit donné lecture des modifications à sanctionner, modifications dont chaque associé a reçu un exemplaire autographié, et si elle veut opérer la division, en votant chaque article séparément, ou voter sur l’ensemble des modifications ?
- Après discussion, l’Assemblée demandant un vote d’ensemble et à main levée, il est procédé au vote dans la forme habituelle et,à l’unanimité, l’As-semblée sanctionne les modifications suivantes aux
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- articles 1, 5, 10, 11, 19, 21, 23, 24, 26, 28, 31, 52, 53, 57, 60 et 83 des assurances mutuelles :
- Art. 1er. — Remplacer le troisième alinéa de l’art. 1er par le suivant :
- « d’assurer pendant un an aux associés et sociétaires malades l’allocation entière à laquelle leur cotisation leur donne droit. »
- — ajouter avant le dernier paragraphe du 1° de l’art 1er :
- « de payer les honoraires des médecins pour les soins qu’ils donnent aux enfants du Familistère. »
- « payer les honoraires des sages-femmes pour les accouchements et soins aux dames du Familistère. »
- — ajouter à la suite du dernier paragraphe du 2° de l’article l8r après les mots. . . en cas de maladie, « les médicaments désignés par les Comités des assurances. »
- Art. 5.— Commencer l’art. 5 par ces mots :
- « Après 15 ans de service» les droits à la pension sont réglés comme suit.... et le reste comme à l’art. 5.
- Art. 10.— Ajouter à Tunique paragraphe de cet article, après les mots allocations journalières, les mots « pendant un an ».
- Art. 11.— Remplacer le 1er alinéa de l’art.Il par le suivant :
- « L’Assurance parfait aux habitants du Familistère un minimum de subsistance lorsque leurs ressources n’atteignent pas létaux du minimum journalier fixé comme suit :
- à Guise,
- Pour l’homme et la femme 2f 50 »
- le reste comme à l’article ..................
- ajouter, en outre, à la fin de l’art, li les alinéas suivants :
- à Laeken :
- Pour le mari et la femme...............2f
- » un veuf ou une veuve, chef de famlle 1 20
- » une veuve, sans famille............0 80
- » un homme invalide dans une famille 0 80
- » une femme » » » 0 60
- Pour les jeunes gens de plus de 16 ans,
- chacun...................................0 80
- Pour les jeunes gens de 44 à 16 ans,
- chacun...................................0 60
- Pour les enfants da 2 à 14 ans, chacun . O 40
- » » de moins de 2 ans,chacun 0 20
- Ces derniers ayant en outre droit à la nourri-cerie.
- (Statuts, art. 123 1°)
- j « Ce minimum de subsistance est accordé aux I veuves et aux orphelins dont les maris ou les pères ! ont travaillé pendant 15 ans au moins au service de l’Association.
- « Les veuves et les orphelins dont les maris ou les pères sont décédés avant 15 années de service dans l’Association, n’ont droit aux secours de l’assurance et à l’habitation dans les locaux du Familistère que pendant une année.
- « En cas de maladie, le taux de subsistance fixé ci-dessus n’est accordé aux mutualistes du Familistère, qui ne l’atteignent pas par les allocations de l’assurance contre la maladie, qu’un mois après avoir cessé leur travail.»
- Art. 19. — Ajouter au dernier paragraphe de Tart. 19, après les mots, élever ou réduire le taux des cotisations, les mots : « ou des allocations. »
- Art. 21.— Au Ie de l’art. 21, dire : « Aux visites et aux soins des médecins agréés par l’association.»
- Ajouter au dernier alinéa de Tart. 24, après les mots : (f élever ou réduire le taux des allocations», les mots : « ou des cotisations ».
- Art. 23. — Supprimer le 1er paragraphe et le remplacer par celui-ci :
- « Tout travailleur a droit aux allocations de l’assurance deux jours après que la maladie Ta obligé de cesser son travail.
- « Il n’est pas compté d’allocation les dimanches et jours fériés.
- « En cas de blessure apparente survenue au travail et constatée par deux délégués, le mutualiste est payé dès le premier jour.
- Mais si la maladie etc... le reste comme à l’article 23.
- Art.24.—Ajouter à cet article un 2ma paragraphe ainsi conçu :
- « Si le malade fait une reehute dans les dix jours qui suivent la reprise de son travailles allocations lui sont comptées à partir du premier jour de la rechute.
- Art. 26. — Supprimer le 1er alinéa et le remplacer par le suivant :
- « Après le laps d’une année les allocations de l’Assurance contre la maladie sont supprimées.
- « Supprimer complètement le 3me et dernier alinéa commençant par ces mots : « après six mois de suspension etc.»
- Art. 28. — Commencer cet article par le paragraphe suivant :
- « Tout travailleur eu entrant au service de l’association est tenu de passer à la visite de l’un des médecins de l’Établissement.
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- (( Si à son entrée il est atteint d’une maladie chronique... etc... le reste comme à l’art. 28.
- Art. 31. — Supprimer complètement l’art. 31 et le remplacer par le suivant :
- « Tout malade doit, pour toucher les allocations réglementaires, demander ou faire demander à l’un des délégués de son atelier ou de son bureau, un bulletin de maladie. Le médecin ou la sage-femme y consigne la nature de la maladie, de la blessure ou de l’accident, qui provoque l’incapacité de travail, et le jour de la reprise du travail.
- « Ce bulletin est délivré au secrétariat des Assurances mntuelles. Il est détaché d’un registre à souche; les noms du malade et du délégué quia fait délivrer le bulletin,sont inscrits sur la souche.
- « Les visites du médecin sont inscrites au verso du bulletin.»
- Art. 52. — Dire à la fin de l’unique paragraphe de l’article :
- .... « le bulletin dont il est parlé art. 31. »
- Art. 53. — Ajouter un deuxième paragraphe ainsi conçu :
- « Ces visites sont portées au compte de l’assurance des pensions et du nécessaire.»
- Art. 57.— Dire au 3me alinéa :
- « Ces dépenses sont prélevées sur les fonds de l'assurance des pensions et du nécessaire.»
- Art. 60.— Cet article est ainsi modifié :
- « Après six mois de cotisation le fonds de pharmacie accorde gratuitement aux mutualistes et à leurs enfants les médicaments ordonnés par le médecin ou la sage-femme, comme il estditàl’art.ler, ainsi que les bains, ustensiles et linge nécessaires aux soins des malades.»
- Art. 83.— Dire au 1er paragraphe :
- ....aux malades a lieu les ier et 16 de chaque mois.
- 3° Avis à émettre sur dépenses pour constructions diverses dans l’asine
- M. le Président expose la question dans les termes suivants :
- « Dans mon rapport annuel à l’assemblée géné-« raie d’octobre dernier, que vous avez approuvé « à l’unanimité, je vous disais que nous avions à « l’étude un projet de construction d’un nouveau « magasin de modèles et que ce projet se liait à « une étude d’ensemble de bâtiments à construire ; « je vous annonçais que lorsque les études en « seraient terminées et les devis établis je vous « soumettrais, après avis pris du Conseil de
- « gérance,ces projets et les dépenses qui en résul-« teraient.
- « Nous venons donc aujourd’hui soumettre à « votre appréciation ces nouvelles constructions « dont l’ensemble comprendrait :
- « Un nouveau magasin de modèles et étalons ;
- « Quatre halles en prolongement de celles du « du grand magasin des produits fabriqués, avec « nouveaux quais de chargement mieux établis et « mieux conditionnés qui permettront de faire les « chargements et les expéditions d’une façon plus « prompte et mieux ordonnée;
- « Un nouveau magasin d’objets et d'articles « complémentaires de notre fabrication avec la « grande bascule de pesage y attenant ;
- « Un bâtiment avec étage pour salles d’exposi-« tion des produits de notre fabrication ; la salle « d’exposition actuelle servirait d’atelier de mon-« tage pour les fourneaux de luxe, émaillés, « nickelés, cuiyrés et autres;
- » Un atelier de bourrellerie;
- » Un atelier de photographie;
- » Un nouveau logement pour la concierge;
- » Une salle d’attente pour voyageurs, visiteurs » et autres;
- » Une nouvelle salle de Conseil ;
- » Un nouvel agencement des bureaux de l’admi-« nistraÿon et de la comptabilité.
- « Tous ces travaux, dont la majeure partie est c d’une utilité incontestable, seraient terminés, à « moins d’événements imprévus, vers la fin de « l’année prochaine, sauf le magasin aux modèles « qui sera construit tout en briques et fer pour le « mettre à l’abri des incendies, et où les casiers « pour y placer les modèles seront établis en tôle, « dont le travail d’agencement sera plus long.
- « Nous venons donc vous demander de vouloir « bien émettre un avis favorable à l’exécution de « ces travaux, dont la dépense totale s’élèvera à la « somme approximative de 130.000 francs. »
- La discussion est ouverte sur les conclusions de ce rapport.
- Le vote â main levée étant réclamé, l’assemblée, à l’unanimité, approuve les dépenses qui lui sont proposées pour constructions diverses dans l’usine de Guise.
- 4a Avis à émettre sur dépenses pour la
- création de squares sur la place du
- Familistère.
- M. le Président prend la parole en ces termes :
- « La place du Familistère faisant face ail
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- « pavillon central et à Faite droite, comprise entre j « la façade ouest de l’aile gauche et le bras de « l’Oise, forme un espace considérable, nu, sans j « verdure, où le vent, dans les moments de séche-« resse, soulève des nuages de poussière préjudi-« ciable à l’hygiène et nuisible à la propreté des « bâtiments et des appartements,nous avons pensé « que pour obvier à ces inconvénients et donner à « cette place un aspect plus agréable, il serait « convenable et utile d’y établir des pelouses avec « bordures en pierres et entrecoupées de chemins « et d’allées.
- « Nous aurons bientôt au centre de cette place « la statue du fondateur de l’association, ces « pelouses, cette verdure seront le complément « naturel du monument que nous élevons à la mé-« moire de notre bienfaiteur.
- « Le Conseil de gérance vient donc vous deman-« der d’émettre un avis favorable à l’établissement « de ces squares dont la dépense s’élèverait à une « somme approximative de 8.500 francs.»
- La discussion est ouverte sur cette question.
- Le vote a lieu, comme pour la précédente question, à main levée ; et, à l’unanimité, l’assemblée approuve la dépense à faire pour la création de squares sur la place du Familistère.
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président invite le Secrétaire à lire le projet de procès-verbal afin de permettre les rectifications s’il y a lieu.
- Le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- L’EXISTENCE MATÉRIELLE
- L'existence matérielle est un des degrés innombrables de la vie,dans lequel la, créature doit acquérir les vertus propres à l’élever à un degré supé-
- T1PHV
- J.-B..André GODIN, Fondateur du Familistère.
- Etude et Action.
- Au Congrès international ouvrier récemment tenu à Londres, un délégué du parti français a fait une vive critique des associations coopératives préconisées et soutenues, disait-il, par la bourgeoisie et incapables d’arriver à un résultat pratique.
- Ceux qui les vantent, ajoutait-il, n’ont pour but que de séparer les travailleurs des groupes syndicataires, d’amener une division de plus pour
- empêcher la libre entente des prolétaires. En I dehors de la fédération des corps de métiers, les I associations sont nuisibles plutôt qu’utiles, bourgeoises et non démocratiques.
- L’émancipation économique, était-il dit encore dans le rapport, est le grand désidératum socialiste: pour la réaliser, il faut savoir profiter du parlementarisme et de toutes les forces qu’emploie l’ennemi.
- Le rapport concluait en demandant le rappel des lois anti-syndicales et anti-internationales.
- Ajoutons que le rapport était le résumé des résolutions prises par les syndicats français du parti ouvrier.
- Nous ne ferons pas un procès de tendance à l’auteur de ce rapport, et nous déclarons sans ambages que nous nous rencontrons avec lui sur beaucoup de points.
- Le programme des réformes poursuivies par le Devoir comprend en efïet les points suivants :
- Émancipation du travail et des travailleurs par l’organisation ouvrière.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié à un syndicat professionnel des industries similaires et concurrentielles.
- Parmi les attributions des chambres syndicales professionnelles, se trouve, placée sous la sanction des unions, la disposition suivante :
- Entente internationale des travailleurs sur les règlements à adopter dans les industries similaires, etc.
- L’accord existe entre les différentes fractions du prolétariat sur la nécessité d'une sanction à la loi du 21 mars 1884, concernant les syndicats, et les plus modérées d’entre elles ne repoussent pas l’idée d’une Internationale qui aboutirait à l’unification des salaires.
- L’emploi des moyens politiques, de l’agitation électorale, est de droit commun. On ne saurait en contester la légitimité.
- Quant à son efficacité, si elle est douteuse par bien des côtés, il n’est pas niable, d’autre part, que les pouvoirs publics doivent intervenir pour faciliter l’exécution de certaines mesures, et prescrire l’exécution de certaines autres.
- Mais l’unité de vue n’est pas faite en ce qui concerne l’intervention des pouvoirs publics dans l’organisation du travail,
- Continuons à rechercher et à mettre en évidence les points de contact.
- Il ne paraît pas en exister beaucoup entre les deux grands courants qui se partagent aujourd’hui
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- le prolétariat : la coopération et le socialisme collectiviste. Et cependant le but poursuivi par l’un comme par l’autre est identique : c’est la substitution du travail associé au travail salarié.
- La question de la coopération n’a pas eu l’heur d’avoir sa part des concessions de l’esprit de relativisme scientifique si fort en honneur dans l’école rivale. On l’y condamne volontiers ex cathedra comme étant un instrument entre les mains de la bourgeoisie qui, de son côté, ne manque pas de docteurs pour en démontrer l’inanité.
- La même condamnation, formulée dans les mêmes termes, avec le même dédain, se trouve dans la bouche des économistes et des révolutionnaires : le mouvement coopératif est incapable d’arriver à un résultat pratique, il n’est pas de nature à amener une modification profonde dans l’organisation économique actuelle.
- Que vaut ce verdict ? La coopération en est encore à la période de tâtonnements; une longue distance la sépare du terme de sa première étape, et déjà les résultats acquis sont considérables. Tenons-les, si l’on veut, pour non avenus.
- Faudra-t-il compter pour rien ces biens précieux dont parlait M. Gide au Congrès de Lyon, et qui s’appellent la prudence dans les dépenses, le salutaire effroi des dettes et du crédit, la sécurité du lendemain, le sentiment de je ne sais quelle dignité nouvelle, et ce rayon d’or qui suffit pour illuminer la plus pauvre maison, l’espérance, l’espérance qui naît du progrès déjà accompli, et qui fait entrevoir un progrès nouveau !
- La coopération ne procurerait-elle au consommateur que ces deux avantages : le bon marché et la bonne qualité des marchandises et surtout des denrées,qu'il faudrait lui faire une grande place, la place d’honneur dans nos préoccupations économiques.
- Nous ne nous sommes pas arrêté aux centaines de millions de la coopération anglaise ; ne nous arrêtons pas davantage aux dix ou douze milliards que la suppression des intermédiaires inutiles et onéreux économiserait à la France.
- Mais ne devrait-il pas y avoir unanimité parmi ceux qui poursuivent l’amélioration du sort des classes laborieuses, pour substituer le système coopératif au régime du faux poids et des falsifications si dangereuses pour la santé publique ?
- On oppose à l’organisation syndicale le mouvement coopératif. La distinction est artificielle et voulue. Il n’existe pas la moindre contradiction
- entre ces deux mouvements qui peuvent se rendre de mutuels services.
- Le groupement syndical pourrait favoriser l’éclosion et le développement de sociétés coopératives, qui lui apporteraient en retour le capital, nerf de la guerre qui lui manque.
- Il entre dans la tactique du parti ouvrier de profiter de toutes les forces qu’emploie l’ennemi, la bourgeoisie. Parmi les forces bourgeoises, il en est une cependant, dont le parti ouvrier ne semble pas pressé de se servir. Serait-elle à ses yeux une quantité négligeable ? Pas le moins du monde. Bien au contraire, il la tient pour la plus considérable de toutes ; si considérable que toutes les autres ne sont que des instruments ou des accessoires. Son nom est synonime de longue et d’abominable oppression. Il est voué à toutes les exécrations de la masse prolétarienne courbée pantelante, épuisée, sans sécurité ni lendemain, sous le joug de cet ennemi : c’est le capital.
- Le parti révolutionnaire ne pactise pas avec un pareil adversaire. Un jour ce parti s’emparera des pouvoirs publics et décrétera que désormais cet instrument de la bourgeoisie devient l’instrument de la classe ouvrière. La tactique suivie jusqu a ce jour assure-t-elle au moins une victoire prochaine ?
- Il nous paraît utile à ce propos de citer un article récemment paru dans le journal le Parti ouvrier sous ce titre que nous lui empruntons : Etude et Action, et dans lequel un des leaders du parti, M. Allemane, s’efforcait de mettre en garde les impatients contre des espérances décevantes :
- « Non, mille fois non ; si, pour un changement politique, le renversement d’une dynastie ou d’une coterie,quelques milliers d’hommes déterminés suffisent, il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit d’une transformation profonde, capitale comme celle pour laquelle nous militons dans le camp socialiste révolutionnaire.
- «Aussi grand que soit le prix que nous attachions au civisme, au courage, à l’élan indomptable, à toutes les qualités personnelles, nous devons, si nous tenons à honneur de demeurer pratiques, conscients de la mission qui nous est dévolue, les placer au second rang.
- » Parler ainsi que nous le faisons est pénible, d’autant que nous ne pouvons ignorer qu’ils sont nombreux ceux qui croient que la Sociale naîtra d’un coup d’épaule vigoureusement donné. Hélas ! notre tâche est plus rude ; avant que la partie décisive ne se puisse jouer et que la force populaire ne dise
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- le dernier mot, il faut que les cerveaux ouvriers se mettent de la partie et que, pâlis par les fatigantes veilles, les producteurs sachent pertinemment pourquoi, malgré d'incessants changements politiques, ils sont demeurés les serviteurs d’une caste, les esclaves des possesseurs de la terre, de l’or et de l’outillage.
- » Cette vérité acquise, il leur demeurera encore à connaître la seule organisation qui puisse leur assurer les fruits de la victoire et la garantie d’un lendemain sans maîtres d’aucune espèce. Les résolutions des Congrès du Parti ouvrier renferment ces enseignements, mais nous manquerions à notre devoir en ne déclarant pas que des millions de salariés sont demeurés étrangers à ces rudes et tenaces besognes, et qu’aussi longtemps que dureront leur indifférence, leur crainte de militer et leur ignorance des phénomènes économiques, les vaillants pourront faire d’étonnantes choses, d’éclatantes actions, mais rien de solide, de durable ne pourra s’accomplir en faveur de la classe ouvrière,
- » Le laboureur sait que les bœufs se placent au-devant de la charrue : comme lui, socialistes, mes amis, donnons à l’étude la place qui lui convient.»
- Le conseil qui termine cet article est fort sage. Il sera certainement suivi par le parti ouvrier à l’esprit politique et à la discipline duquel tout le monde rend hommage.
- Mais à notre avis, il ne suffirait pas que des millions de salariés, que les prolétaires des deux mondes même se réunissent aux quelques centaines d’ouvriers qui ont fait entrer dans leurs cerveaux, au prix des veilles fatigantes, les enseignements contenus dans les résolutions ces Congrès du Parti ouvrier, pour que la victoire se prononce, et que l’organisation équitable désirée remplace l’exécrable état de choses actuel.
- Pour conserver le mouvement nécessaire à l’immense appareil économique,il faut autre chose que la conception, si parfaite qu’elle soit, de son fonctionnement.
- Il faut que la classe ouvrière se soit exercée préalablement au maniement des capitaux, à la pratique commerciale, au mécanisme des entreprises collectives. Les associations coopératives peuvent seules donner à la classe ouvrière l’éducation économique indispensable, et non seulement l’éducation, mais encore cet élément non moins indispensable, le capital.
- Pourquoi donc une partie de la classe ouvrière demanderait-elle à une révolution, ce que l’Association lui donnerait certainement ; ce qu’elle ne
- pourrait conserver sans elle. Tout est bénéfice matériel et moral pour tout le monde sur ce terrain fécond.
- Dans l’étude comme dans l’action cherchons ce qui unit et non ce qui divise.
- Partisans ou adversaires de la coopération, faisons notre profit de cette belle devise de la coopération anglaise :
- Dans les choses essentielles : unité; dans les choses douteuses : liberté ; en toutes choses: charité.
- J. Pascaly.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Les livrets d’ouvriers. — Dans une de ses dernières séances, le Sénat a repris la discussion du projet de loi relatif aux livrets d’ouvriers. Il y a longtemps déjà que le Parlement est saisi de cette question importante ; c’est le 11 novembre 1881 que M. Lucien Dautresme déposa sur le bureau de la Chambre la proposition relative à l’abrogation des dispositions de la loi du 22 juin 1854 et de toutes les autres dispositions analogues.
- A la suite de trois rapports successifs rédigés par l’bono-rable M. Martin Nadaud, la Chambre adopta un projet de loi qui prononçait cette abrogation et qui fut alors, conformément aux règles de la procédure parlementaire, soumis à l’approbation du Sénat.
- La commission nommée par cette Assemblée fit observer qu’indépendammeut de la législation spéciale sur les livrets d’ouvriers, il existe trois lois spéciales réglant des matières analogues. Ce sont : la loi du 18 mars 1806, portant création d’un conseil de prud'hommes à Lyon ; la loi du 7 mars 1850 relative au tissage et au bobinage ; enfin, la loi du 19 mai 1871 sur le travail des enfants dans les manufactures.
- La Chambre ne s’en était pas occupée ; cependant, comme elle ne les avait pas comprises au nombre des dispositions dont elle proposait l’abrogation, on pouvait les considérer comme maintenues par le silence gardé à leur égard.
- Afin de prévenir toute espèce de doute en une matière si usuelle et si délicate, la commission du Sénat crut devoir en spécifier le maintien.
- Tout en se prononçant comme la Chambre des députés, pour l’abrogation du livret obligatoire, elle crut devoir admettre des livrets, carnets ou certificats facultatifs.
- Deux rapports furent déposés les 19 mai et 16 juin 1883, au nom de la commission, par M. Marcel Barthe, sénateur. Le Sénat, statuant sur ces rapports, adopta le projet de loi voté par la Chambre, mais en précisant les points que nous venons d’indiquer et en laissant aux ouvriers qui le jugeraient utile à leurs intérêts la faculté d’être nantis d’un livret.En un mot, c’était le régime facultatif substitué au régime obligatoire.
- Le projet de loi revint alors à la Chambre, et M M. De-
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- morcay et Lagrange, nommés successivement rapporteurs, se ^ montrèrent favorables aux modifications votées par le Sénat, j La majorité de la Chambre ne partagea pas cet avis et prit ! une décision contraire, dans la crainte de voir le livret facultatif devenir obligatoire.
- Pour donner dans une certaine mesure satisfaction au sentiment exprimé par la Chambre des députés, la commission du Sénat a décidé de placer ces mots : « Le livret obligatoire est supprimé », en tête de l’article. 2 .
- Au fond il n’y a rien de changé, et la nouvelle rédaction n'empêchera pas les conséquences prévues par la Chambre de se produire, si elles doivent se réaliser.
- Quoi qu’il en soit, ce qui nous paraît urgent, c’est d’en finir avec une question aussi importante et depuis si longtemps en suspens. On ne peut donc que regretter que le ministre du commerce, M. Pierre Legrand, ait réclamé un ajournement nouveau pour étudier une question, sur laquelle le gouvernement devrait avoir son opinion arrêtée depuis longtemps.
- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- La naturalisation en France.— Un de nos
- confrères a tenu à rechercher dans quelles proportions le décret sur les étrangers résidant en France avait accru le nombre des demandes en naturalisation,et,à cet effet,il a consulté M. Barre, directeur des affaires civiles et du sceau.
- _____Le décret du2 Octobre,a répondu ce fonctionnaire,a évidemment amené au ministère de la justice une affluence considérable de demandes en admission de domicile et,du même coup, il a déterminé bien des gens, qui s’étaient contentés de cette première formalité,à régler définitivement leur situation,c’est à dire à se faire naturaliser. Parmi les nationalités dont les demandes sont en plus grand nombre, il faut citer les Italiens, es Belges et les Suisses ; les Allemands sont moins empressés.
- M. Barre s’étonne qu’on représente les frais de chancelleries comme un obstacle à la naturalisation. Il est excessivement rare,en effet,de voir ces droits acquittés intégralement.
- L’administration use, vis-à-vis de l’impétrant, de la plus grande libéralité, et si elle n’accorde que rarement la remise totale, elle va jusqu’à accorder une remise partielle des dix-neuf vingtièmes. On ne saurait trop répéter, surtout en ce moment, que le moindre titre à la bienveillance administrative, gêne, honorabilité,long séjour en France du postulant, a pour conséquence de le faire bénéficier de la remise partielle des droits du sceau dans une très large mesure.
- Autrefois, quand il fallait dix ans de résidence en France pour être naturalisé, le ministère de la justice, s’inspirant de j l’esprit de la loi, usait de beaucoup de circonspection. Aujour- ; d’hui, avec la loi de 67, tout est changé : l’administration (
- accueille volontiers ce genre de demandes et elle les favorise dans toute la mesure de ses moyens.
- Le Directeur des affaires civiles a dit en terminant :
- En 1887, il y a eu 3,961 admissions à domicile et 1,502 naturalisations accordées. Cette année, ces chiffres seront presque triplés : pour les trois premiers trimestres, nous avons déjà 3, 983 admissions à domicile, et 1,522 naturalisations, le quatrième trimestre va suffire à tripler les chiffres de 87.
- # *
- A la mémoire de Baudin.— Au cours d’une des dernières séances du conseil municipal, M. Darlot a donné communication d’une proposition signée d’un très grand nombre de conseillers républicains ;
- L’anniversaire du coup d’Etat de Décembre n’a jamais cessé d’éveiller dans les consciences républicaines une réprobation unanime.
- Cette protestation du droit contre la force, de la liberté contre le pouvoir personnel, s’impose plus que jamais dans les circonstances présentes comme un pieux souvenir et comme un noble exemple.
- Le conseil municipal de Paris, fidèle interprète des sentiments de ia démocratie parisienne, fait appel au concours de tous les républicains pour affirmer sur la tombe de Baudin, que le crime ne se prescrit pas et que les attentats contre la République et la souveraineté nationale portent en eux-mêmes leur expiation et leur châtiment.
- A cet effet, le conseil décide de se rendre en corps, le dimanche 2 décembre, à deux heures de l’après-midi au cimetière Montmartre, pour déposer une couronne sur la tombe de l’héroïque défenseur de la République, et il convie le peuple républicain de Paris à venir témoigner avec lui, dans un calme recueillement, de son inébranlable attachement au droit, à la liberté, à la République.
- Cette proposition a été adoptée.
- Le conseil général de la Seine, a tenu à honneur de s’associer, par un vote spécial, à la délibération prise par le conseil municipal de Paris. Les municipalités du département sont invitées à se joindre à celle de Paris pour témoigner de leur inébranlable attachement au droit, à la liberté, à la République.
- L’extrême-gauche de la Chambre des députés a décidé de participer à cette manifestation.
- La gauche radicale a pris une résolution identique.
- * *
- Une conférence à Bordeaux.— Le 19 Novembre, dans l’amphithéâtre de l’Ecole professionnelle, M. Frédéric Passy, député de la Seine, a fait une conférence ayant pour sujet: « La vérité sur le capital et le travail. »
- Une nombreuse assistance avait répondu à l’appel de la société d’économie politique de Bordeaux.
- L’orateur a développé cette thèse qu’il fallait au moyen de
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- la discussion que nous arrivions à l’union du travail et du capital dirigés par l’intelligence, car de ces trois facteurs dépend notre richesse.
- Les socialistes présents ayant demandé une réunion contradictoire, M. Passy leur a répondu qu’il ne pouvait rester à Bordeaux plus longtemps, mais qu’il les engageait à émettre leurs idées par la voix des journaux.
- * *
- Congrès national de la Mutualité en 4889.— Le comité d’organisation du congrès national de la Mutualité, qui doit se tenir à Paris en 1889, s’est réuni à son siège social, 61, boulevard de Strasbourg, sous la présidence de M. le sénateur Maze.
- M. Arboux, secrétaire général, a énuméré les nombreuses adhésions déjà réunies à Paris et dans toutes les régions de la France ; il a présenté un résumé des travaux qui ont eu lieu pendant les vacances.
- M. Maze a fait connaître que, dans son récent voyage à Saint-Etienne et à Lyon, il avait constaté une grande ardeur pour l’étude des questions de mutualité et qu’un nombre considérable de présidents de sociétés de prévoyance lui avaient annoncé l’intention ferme de participer au congrès..
- MM. Dugas, président de l’Union du Havre, et Dreux, président du syndicat de Tours,ont été nommés correspondants du comité ; M. Dervillé des Essarts, président de la Société mutuelle du 16e arrondissement de Paris, a été élu secrétaire, en remplacement de M. Copoix, démissionnaire.
- % ^
- Nombre des enfants par ménage.— M.
- Chervin, membre du Conseil supérieur de statistique, a fait à l’Académie de médecine une communication sur la répartition des enfants dans les familles françaises d’après le dénombrement de 1886 ; à ce point de vue, on peut établir le classement suivant :
- Sur 100 familles, 20 n’ont pas d’enfant, 24 ont 1 enfant, 22 ont 2 enfants, 15 ont 3 enfants, 9 ont 4 enfants; 5 ont 5 enfants, 3 ont 6, enfants 2 ont 7 enfants et plus.
- En 1856, on comptait 1,677,110 familles sans enfants, soit 17 O/o ; en 1886, le chiffre est monté à 2,073,255, soit 20 O/o-
- En trente ans, la population des ménages sans enfants a augmenté de 3 O/o-
- Ilyalàun argument sérieux pourceuxquifontdel’infécondité des mariages la cause du peu de développement de la population française.
- Les départements où le nombre des enfants est au minimum sont :
- Au nord-ouest, l’Orne, le Calvados, l’Eure,l’Oise,Seine-et-Oise et la Seine ; au nord-est, l’Aube et la Côte-d’Or ; au sud-ouest, la Charente-Inférieure, la Gironde, le Lot, Lot-et-
- Garonne, le Gers, Tarn-et-Garonne ; au sud-est, le Gard et les Bouches-du-Rhône; au centre,Indre-et-Loire et le Rhône.
- Dans ces départements, le nombre des enfants est de 200 à 300 pour 100 familles.
- Les régions où les enfants sont les plus nombreux sont représentées par la Bretagne, le Poitou,la Savoie,l’Auvergne, une partie du Limousin et du Berry, les Flandres et l’Artois ; la moyenne est de 225 à 350 enfants pour 100 ménages.
- Ls surface de nos colonies. Le Ministre de la marine et des colonies vient de publier un rapport sur l’état de nos possessions. La surface de nos colonies (en exceptant toutefois l’Algérie et la Tunisie), est d’environ deux millions de kilomètres carrés, et leur population (le Congo excepté), de 22 raillions d’individus.
- De toutes ces colonies,les premières au point de vue des relations commerciales sontlaMartiniqueetlaGuadeloupe, chacune de ces deux colonies expédiant chaque année pour 17 millions de marchandises en France.
- Puis viennent nos possessions indiennes avec un chiffre d’affaires de 16 millions, St Pierre et Miquelon avec 15 millions, le Sénégal 14 millions, la Réunion 10 millions, la Guinée 5, et les autres enfin avec une somme ronde de 8 millions.
- Si l’on ajoutait à cela le chiffre d’affaires de l’Algérie et de la Tunisie, on obtiendrait un total de 100 millions, tandis que l’exportation coloniale de la France à l’étranger se monte à une somme de 227 millions. Enfin, en tenant compte des 200 millions produits par l’importation coloniale, nous arrivons au chiffre de 450 millions.
- ALGÉRIE
- Indigènes et Colons.— Dernièrement, le gouvernement avait demandé aux conseillers généraux européens leur avis sur le meilleur mode de recrutement des conseillers indigènes, soit par le suffrage universel, soit par le choix de l’autorité, ainsi que cela se pratique aujourd’hui.
- Le conseil de Constantine, au lieu de renvoyer au gouverneur général la réponse que celui-ci avait demandée, a jugé opportun d’écarter simultanément les deux propositions comme insolites, et de les remplacer par cette sorte d’ultimatum : ou la création d’un conseil spécial de musulmans dont les membres pourraient être consultés à l’occasion, ou bien permettre aux indigènes de siéger à côté de leurs collègues français, mais uniquement à titre consultatif.
- Au cours de la délibération, les conseillers musulmans ayant voulu présenter une requête à leurs collègues, on leur retira la parole !
- On voudrait inciter les indigènes à la révolte que l’on ne s’y prendrait pas autrement.
- J Les 2.500.000 indigènes d’Algérie sont déjà très froissés
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- de n’avoir pas de représentants à la Chambre, alors que les J 15 à 20,000 noirs des autres colonies ont la faculté d’élire une douzaine de députés. Si on les pousse à bout, ils se désaffec- ; tionneront de la France pour laquelle leurs aînés ont versé tant de sang en Crimée, au Mexique, en Italie, au Sénégal et en Allemagne, et qui, pour tout retour, les paie en mauvais procédés !
- ANGLETERRE
- Association d’ouvriers du bâtiment.—11 vient de se former à Poplar une association de travailleurs sous le nom de « Société coopérative de construction de Londres ». Elle comprend tous ceux qui,de près ou de loin,appartiennent au « bâtiment », depuis les scieurs de long jusqu’aux décorateurs. La société partagera entre ses membres les bénéfices qu’elle aura réalisés, après avoir prélevé toutefois sur ces revenus l’intérêt du capital, les frais généraux et les fonds de réserve. Nous ne saurions trop encourager de pareilles institutions, et nous engageons fort les travailleurs français à imiter en cela leurs frères d’Angleterre.
- ALLEMAGNE
- Les Élections en Alsace-Lorraine.— Les
- élections pour la délégation d’Alsace-Lorraine (Landesaus-chuss) ont eu un résultat prévu ; la plupart des délégués sortants n’avaient même pas de concurrent ; c’est ainsi qu’à Strasbourg M. Louis Hueber, adjoint au maire, a été élu par 25 voix sur 26 votants, et qu’à Colmar M. Fleurent a obtenu runanimité des suffrages. Les circonscriptions de Colmar-campagne, d’Altkirch et d’Haguenau ont élu de nouveaux délégués. Ce sont M. Ruhland, maire de Munster, Sauner et Reinbold. A Ribeauvillé, par exception, le délégué sortant, M. Hommel, n’a eu que 44 voix ; il y a eu 7 bulletins blancs et un suffrage accordé au docteur Mûhlenbeck. Or M. Hommel était seul candidat. Ce simple fait est plus significatif que tout le reste. Car, de tous les candidats, M. Hommel était justement le seul qui avait éprouvé le besoin de faire une profession de foi politique.
- Alors que les autres futurs membres de la délégation se contentaient de traiter des questions économiques, M. Hommel parlait du traité de Francfort et déclarait qu’il acceptait « sans aucune arrière pensée » les faits accomplis. Ajoutons que M. Hommel compte de nombreux amis à Ribeauvillé et dans les environs de cette pittoresque et riche cité, que sa situation personnelle est considérable, et que l’administration n’a point dissimulé les sympathies qu’elle nourrissait à l’égard de cette candidature. Si M. Hommel avait imité ses camarades de la veille et du lendemain, s’il n’avait point abordé les brûlantes questions politiques, il eût assurément réuni tous les suffrages.
- 11 a suffi que ce malheureux candidat se livre à d’insolites déclarations pour que sept conseillers municipaux refusent de voter pour lui. Après dix-sept ans d’annexion, de régime
- dictatorial, au lendemain des mesures de rigueur que l’on sait, voilà un symptôme caractéristique, et qui n’est pas pour réjouir les immigrés et certaine presse ultragermanique et gallophobe, plus royaliste que le roi.
- Ce qui est non moins curieux,c’est qu’en dépit des sollicitations pressantes de l’administration et des journaux allemands, M. Hommel a été le seul qui ait jugé bon de proclamer son adhésion au traité de Francfort ; les autres n’en ont soufflé mot. A Sarrebourg, M. Germain, que l’on soupçonnait de tendances germaniques, n’a obtenu que 23 voix ; son concurrent, le docteur Feltz, a été élu par 88 voix.
- L’Alsace-Lorraine est donc aujourd’hui ce qu’elle était hier; résignés en apparence, les braves gens des provinces annexées protestent chaque fois qu’ils le peuvent.
- M. de Hohenlohe passera ; le droit des gens est éternel.
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- Le discours de l’empereur d’Allemagne.—
- Le discours de l’empereur a l’ouverture du Reichstag a eu un caractère entièrement pacifique ; on n’y trouve pas d’allusions à l’adresse de la France, de la Russie ou des progressistes, mais, au contraire, une affirmation très nette des bonnes relations de l’empire avec tous ses voisins et du désir qu’a le souverain de maintenir la paix.
- Voici le résumé des principaux passages de ce discours :
- « Au cours des voyages que j’ai faits dans les différentes parties de l’empire, j’ai constaté partout que les souverains et les peuples de l’Allemagne étaient attachés à l’empire et avaient une confiance absolue dans son gouvernement. Les manifestations que j’ai observées à ce sujet me donnent la conviction que l’unité représentée par l’empire a de profondes et solides racines dans toute la nation, et je ne puis m’empêcher d’exprimer à cet égard ma satisfaction et ma reconnaissance. »
- Signalant avec satisfaction les résultats qui ont été atteints dans différents domaines économiques,l’empereur dit: «Je me propose de continuer l’œuvre de la législation sociale commencée par mon grand-père. Je ne crois pas qu’il soit possible de bannir la misère humaine à l’aide de mesures législatives,mais je pense que c’est le devoir du gouvernement de chercher à atténuer cette misère, et d’alfirmer, par la création d’institutions nécessaires, la part qu’il prend au sort des malheureux. »
- Quant à la situation extérieure, l’empereur a dit :
- « Nos relations avec tous les gouvernements étrangers ont un caractère pacifique. Je me suis continuellement efforcé de consolider cet état de paix, et notre alliance avec l’Autriche et l’Italie n’a pas d'autre but.
- « En exposant sans nécessité l’Allemagne aux calamités d’une guerre même victorieuse, j’agirais d’une façon incompatible avec ma foi chrétienne et avec les devoirs que j’ai à remplir comme empereur envers la nation allemande.
- « C’est par suite de cette conviction que j’ai cru qu’il était de mon devoir d’aller, dès mon avènement au trône, saluer
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- personnellement non seulement mes alliés dans l’empire, mais aussi les autres souverains amis, et d’abord les souverains des Etats voisins de l’Allemagne, et de chercher à m’entendre avec j eux pour accomplir la tâche que Dieu nous a imposée et qui consiste à assurer la paix et le bonheur à nos peuples, autant que cela dépend de notre volonté.
- « La confiance que l’on a témoignée envers moi et envers ma politique dans toutes les cours que j’ai visitées m’autorise à espérer que nous réussirons, les souverains mes amis et moi, à maintenir, avec l’aide de Dieu, la paix de l’Europe. »
- PAROLES D’ESPÉRANCE
- Tel est le titre d’un superbe article que publie une revue mensuelle l'Avenir des Campagnes, organe des syndicats agricoles et viticoles.
- Ce sont bien, en effet, des «paroles d’espérance » que les nouvelles racontées par ce journal, qui a pour inspirateurs des agronomes, des membres du , Parlement, guidés eux-mêmes par les théories et les idées de l’école sociétaire et phalanstérienne.
- On sait que l’école sociétaire a toujours cherché la prospérité générale dans l’échange direct des produits entre producteurs et consommateurs. Un grand nombre de tentatives ont été faites: incomprises du public, elles n’ont pu durer et sont restées sans échos et sans succès. Mais est venue la loi du 21 mars 1884, organisatrice des syndicats professionnels, loi réclamée et faite en vue des ouvriers des villes, qui en profitent assez peu, faute de discipline et de persistance dans les efforts. — Cette loi tant critiquée par les partisans du « tout ou rien » a ouvert un large champ d’activité à l’école sociétaire et, en même temps, est sur le point de transformer les coutumes et les habitudes routinières des paysans. Les ouvriers des villes vont voir qu’ils sont en retard dans l’application de cette loi et dans le nombre et dans l’importance des bienfaits qu’en savent tirer les campagnards.
- U Avenir des Campagnes, raillant les Parisiens, retourne contre eux cette parole fréquente : « on n’a pas idée de ça en province », et dit : « on n’a pas idée de ça à Paris », en montrant les résultats des syndicats villageois.
- En vérité, grand nombre de Parisiens ne se doutent pas du mouvement de rénovation que constatent les journaux spéciaux à l’agriculture ; les journaux politiques ne daignent pas s’occuper et parler des progrès économiques, hors de leur sphère d’action politique.
- Et cependant des phénomènes économiques et sociaux de l’ordre le plus important pour tout le monde sont en train de relever la face des choses dans les campagnes.
- La revue que nous citons constate que la crise j agricole a été intense et de longue durée, qu’elle a
- sévi dans la plupart des Etats de l’ancien et du nouveau monde, qu’il est absurde et injuste de vou-| loir en rendre responsable aucun régime politique.
- La revue ajoute : « Quoi qu’il en soit, nous sommes heureux de pouvoir annoncer que la crise agricole achève d’épuiser chez nous sa malfaisance. Peut-être devrait-on regretter qu’elle ne se fût pas produite, en raison des moyens héroïques qu’elle a suscités contre elle. N’est-ce pas seulement aux grands maux qu’on se décide à porter remède ? C’est, en tout cas, ce qui a lieu dans la France rurale et qui nous permet de la montrer en train de sortir de ses épreuves pour entrer dans une ère de prospérité sans précédent. »
- « La crise agricole pouvait être rapportée, chez nous, à trois causes principales : l’invasion du phylloxéra, l’état arriéré de notre agriculture et le mode ruineux de nos échanges.
- « A la première de ces causes on a opposé des remèdes héroïques, submersion, insecticides, arrachage des vignes et replantation. Et voici que la récolte de cette année atteint le rendement d’autrefois, soit 40 millions d’hectolitres de vin, malgré les saisons défavorables de l’an 1888.
- « L’ignorance routinière des paysans a été combattue par des conférences faites par des professeurs d’agriculture un peu partout les dimanches, qui ont montré la valeur des engrais chimiques, des méthodes nouvelles, des instruments perfectionnés, des semences choisies et des animaux domestiques supérieurs; et aussi, et surtout, des champs d’expérience qui ont prouvé qu’on peut doubler le rendement des terres.
- Et voici les fabricants d’engrais qui déclarent que leur vente est décuplée. Donc, on a profité des leçons, et la récolte médiocre de cette année aurait été tout à fait mauvaise sans les efforts et les progrès accomplis.
- « Quant à la troisième et dernière cause de la crise agricole elle est en train de disparaitre à son tour. Elle réside, nous l’avons dit, dans le mode ruineux des échanges, ou, en d’autres termes, dans le commerce mensonger, complicateur, adultérateur et gréveleur. Encombré d’agents parasites, qui ruinaient producteurs et consommateurs en achetant aux uns, à des prix de plus en plus avilis, les produits qu’ils revendaient aux autres avec d’énormes profits. Mais, heureusement, la loi du 21 mars 1884 a réussi à enrayer ce grévelage, ce vol universel et ne lardera pas à le réduire à néant.
- « Cette loi libératrice est en voie d’opérer le salut de nos campagnards. Il faut dire qu’ils l’ont appliquée et l’appliquent chaque jour avec un entrain dont on nejles aurait pas cru capables. En quatre ans ces gens isolés les uns des autres et, ; jusque-là, soupçonnés d’être rebelles aux principes d’association, ont trouvé le moyen de s’associer ou
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- de se syndiquer au nombre de près de deux millions, formant ensemble sept cents syndicats. Et tous ces groupements ruraux, qui couvrent la France et qui se sont partout constitués au cri libérateur : Plus d’intermédiaires mutiles dans nos achats ni dans nos ventes ! se conforment de plus en plus à ce pacte d’affranchissement. C’est ainsi encore que certains syndicats, alléchés par ces premiers succès, abattent leur bétail et revendent directement la viande aux consommateurs, qui bénéficient d’une notable baisse de prix. »
- Nous avons dit que l’on compte 700 syndicats agricoles qui possèdent 2 millions d’adhérents et chaque mois en voit éclore 15 ou 20 nouveaux; tous ces syndicats de communes, de canton, d’arrondissement, et de département cèdent au besoin de se grouper. Ainsi il y a dans l’Ouest un groupement de 237 syndicats.
- U Union des Sy ndicats agricoles du Sud-Est, dont le siège est à Lyon, en comprend 38, appartenant à dix départements. Tous ces syndicats publient des bulletins d’offres et de demandes, engrais, outils, semences et récoltes.
- Le syndicat libre de la Marne a 10,000 adhérents. Sa Caisse de secours contre la grêle a remboursé 80 0/0 des pertes des sinistrés.
- Sa Caisse contre la mortalité du bétail, a elle aussi, remboursé 80 0/0 des pertes.
- Son Comité de consultation gratuite a arrangé 600 affaires et a épargné ainsi 300,000 francs de frais de procédure.
- Enfin ce Syndicat prépare, pour cette année, une organisation de la vente en commun des produits de ses membres.
- Le Syndicat de Die, disposant d’un fonds de 8,700 francs, songe à organiser le crédit mutuel sur le modèle offert par le syndicat de Poligny (Doubs).
- Dijon a une boucherie syndicale et Langres va en posséder un® aussi.
- 11 existe 700 sociétés de consommation qui, nous l’espérons, seront bientôt en rapport avec les 700 syndicats agricoles au plus grand profit des producteurs et des consommateurs.
- Eh bien, ouvriers des villes, qui ne savez pas profiter de la loi syndicale de 1884, que dites-vous des paysans, qui plus entrains que vous, sont en passe d’un progrès économique que vous ne savez réaliser ?
- La Révolution de 1789 a émancipé tous les Français, ouvriers et paysans; les premiers ont eu pour leur part la liberté industrielle et sont devenus les prolétaires actuels; les paysans, avec la liberté ont eu la terre. Ils l’ont aimée et cultivée de tous leurs efforts; mais bientôt elle allait ne plus répondre à leurs soins peu éclairés. Ils voyaient la misère venir pour prix de leurs sueurs mal répandues. Cela ne se pouvait. Exploiteurs delà terre, ils étaient exploités à leur tour. Et les voici qui, profitant d’une loi créée pour les agents industriels, s’empa-
- rent des moyens qu’elle leur donne pour mieux soigner cette terre, leur amante, et chasser de leurs granges les exploiteurs qui les ruinaient.
- Cette rénovation qui s’avance est le fruit de l’association, de la solidarité ; que les ouvriers des villes imitent en cela les paysans, et ils se débarrasseront, eux aussi, de leurs exploiteurs trop avides.
- Abel Davaud.
- Nous n’ajouterons qu’un mot à l’article de notre excellent confrère. C’est qu’un grand nombre, le plus grand nombre peut-être, des ouvriers des villes se serviraient de la loi des syndicats... s’ils le pouvaient. Mais le présent régime industriel laissant l’ouvrier sans aucune garantie le maintient dans une dépendance d’où ressortent pour lui d’insurmontables difficultés dans l’organisation des syndicats. Pour vaincre cet état de choses et mettre le travailleur des fabriques et usines en état de se servir partout de la loi sur les syndicats, il faudrait introruire dans cette loi le complément voulu pour que les syndicats fussent constitués de droit. Tant qu’il n’en sera pas ainsi, la loi ne pourra être utilisée que dans des cas semblables à ceux visés par l’article ci-dessus, c’est-à-dire quand les directeurs mêmes de la production ou du travail en désireront l’application.
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- MOUVEMENT FÉMININ
- Le salaire des femmes en Amérique. —La
- Ligue nationale industrielle des femmes de l’Amérique a organisé une campagne ayant pour but d’améliorer la situation de la femme et de lui faire obtenir des salaires équivalents à ceux de l’homme.
- Voici la circulaire lancée à cet effet :
- Femmes de l’Amérique, le temps est venu pour l’action. Voulez-vous faire votre devoir ? Plusieurs années déjà nous avons combattu pour cette cause et dépensé des milliers de dollars pour le bien-être de la femme. Nous le répétons, le temps est venu pour l’action. Unissez vos efforts aux nôtres pour le parti des travailleuses. La femme peut influencer son mari, son frère, son futur en faveur de la cause pour l’humanité : « Même salaire pour le même travail. »
- Maintenant il est de notre intérêt de travailler pour le parti qui diminuera les heures de travail, augmentera les salaires et élèvera le travail à une dignité. Ne restez pas en arrière, grelottantes I Jetez vos haillons. Faites votre devoir.
- Nous demandons pour les femmes un bureau national de travail présidé par une femme, la création de magasins, factoreries et maisons de travail où les femmes seront employées.
- Femmes de l’Amérique, resterez-vous encore silencieuses lorsque 500,000 femmes hélas ! — 500,000 victimes de la prostitution — sont sacrifiées tous les ans. Mères, élevez vos voix au nom de vos filles. Prédicateurs de toutes les dénominations, osez dire la vérité en chaire. Les salaires dérisoires
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- donnés à la femme sont la seule cause de la misère. Osez- j vous prêcher le salut des femmes et jeunes filles exploitées, tandis que votre chaire est pour vous une mine de richesses ? Ne prêchez pas ce que vous ne faîtes pas vous-mêmes. Nous demandons la justice dans la chaire, la justice dans les salaires, la justice dans la législation nationale. Nous voulons avoir, justice de nos torts. Femmes, jeunes et vieilles, usez de votre influence dans le combat.
- * *
- Une bibliothèque internationale des œuvres des femmes. — Une idée bien intéressante est poursuivie en ce moment avec une énergie peu commune par Mlle de Walska, la fille de l’auteur de la Russie juive.
- Elle entreprend de fonder à Paris la Bibliothèque internationale des œuvres des femmes, qui comprendra tous les ouvrages scientifiques, mémoires, romans, poésies, dûs au travail et à la conception des femmes, de tous les pays.
- Il sera curieux de pouvoir juger, par cette unique collection, ce qu’il a été déployé d’intelligence par les femmes dans toutes les branches de la littérature.
- Cette Bibliothèque aura sa place à l’Exposition de 1889, où le ministre a bien voulu lui octroyer une place assez importante.
- Nos lectrices qui voudraient destiner leurs travaux littéraires à la Bibliothèque internationale sont priées de s’adresser à Mlle de Walska, 50, rue Jacob, à Paris.
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- Le journal anglais Ladie's Pictorial assure que la ville de New-York compte, en ce moment, 450 femmes exerçant la profession de médecin ('lady doctor). A Brooklyn et dans d’autres Etats, il y a un nombre plus grand encore de « doctoresses »; quelques-unes gagnent, à New-York, 2,000 liv. sterl. par an (50,000 fr,. Deux de ces disciples d’Esculape gagnent certes le double, et il y en a une — la plus en vogue — qui peut se vanter de se faire, avec la pratique de l’art de guérir, un revenu de 125,000 fr.
- * *
- Nous apprenons avec plaisir que M010 Louise Koppe, directrice de La Femme et VEnfant et fondatrice de l’Union du travail des femmes, vient d’être nommée secrétaire-adjointe de la Société d’Etudes philosophiques et sociales.
- * ♦
- On sait que la Banque de France et le Crédit Foncier occupent des femmes dans leurs bureaux.
- Nous apprenons avec plaisir que la Compagnie universelle du canal interocéanique, autrement dit la Compagnie de Panama est, à son tour, entrée dans cette voie.
- Depuis le 16 juillet dernier, nous informe-t-on, une cinquantaine de dames et de jeunes filles travaillent dans les bureaux de la rue Cauinartin, n° 46.
- Elles sont occupées de 8 heures du matin à 6 heures du soir et gagnent de 3 à 4 francs par jour.
- C’est un petit commencement.
- Il s’est passé dernièrement dans la commune de Yeyssilieu, un fait qui fait grand honneur à une jeune fille de 25 ans, Mlle Bouilleud.
- Ses parents avaient un chien de forte taille qui, atteint d’hydrophobie, venait de mordre leurs bestiaux, puis avait tourné sa furie sur un petit garçon qu’il avait terrassé.
- La jeune fille court au secours de l’enfant et, avec un sang-froid étonnant, saisit l’animal par la gorge, lui plonge la main dans la gueule en lui tordant la langue et le tient à terre sous ses genoux.
- Les voisins survenant à son secours ont pu tuer l’animal.
- La brave fille n’a pas été mordue ; nous lui adressons toutes nos félicitations,
- LIVRES ET JOURNAUX
- Moniteur Spirite et magnétique, paraissant le 15 de chaque mois. S'adresser 71,rue Bosquet St-Gilles, Bruxelles, Belgique. Prix (union postale) fr. 2,50.
- Voici le sommaire du dernier numéro de cette intéressante publication :
- Le sommeil et les rêves, B. Martin.— M, Metzger à Lyon, H. Sausse.— Théodore Parker dans la vie spirituelle.— Hurylms, Slamack.— Correspondance,
- — Bibliographie.— Société magnétique de France.
- -¥• *
- L’initiation, revue philosophique indépendante des hautes études, 58,rue St-André des Arts, Paris,un an 10 francs.
- Sommaire du numéro de Novembre :
- Philosophie, Préface du Serpent de la Genèse par Stanislas de Guaita.— Occultisme, Le voile d’Isis, par J. Montière. Physiognomonie, La théorie des tempéraments par Polti et Gary.— Etudes historiques, Adonis et Jésus par H. Lizeray.— Études bibliographiques, Le Royaume de Dieu,par René Caillié.— Kabbale,Les traditions secrètes des bohémiens, par Papus.
- Partie littéraire : A brûler, J. Lermina.— Contre les réalités tristes, E. Gondeau.— Bulletin théosophique, franc-maçonnique, magnétique, spirite.— Sommaire des Revues. Correspondance: Le pouvoir de guérir par R.Oliphand.
- — Revue de la presse : Les suggestions hypnotiques \ criminellesAvis divers.
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- Le supplice de l’Amant
- Un volume 3.50 en vente chez E. Dentu, 3, place de Valois Palais Roval, Paris.
- Tel est le titre d’un nouveau roman de l’auteur bien connu M. L. Gagneur.
- Écrit avec la fougue dramatique qui caractérise tous les ouvrages de M. L. Gagneur, ce nouveau volume nous montre les tortures, les compromissions qui,dans l’état de nos moeurs et de nos lois, accompagnent forcément l’amour passionné,profond et exclusif, en dehors du mariage.
- Ce n’est pas seulement le supplice de l’amant, c’est le supplice de l’amante, c’est le supplice du mari; selon le mot d’une charmante femme, ce livre devrait être intitulé : les suppliciés de Vamour.
- Comme tous les autres romans de M. L. Gagneur: Les forçats du mariage, Les droits du mari, Le calvaire des femmes, Les réprouvées, etc. etc.; celui-ci ne peut guère être quitté, dès qu’on en a lu les premières pages ; et l’on est soulagé, en le fermant, de penser que notre société ayant enfin commencé à introduire la faculté du divorce dans nos lois sur le mariage,ne pourra que tendre, de plus en plus, à faciliter l’essor légal de tous les besoins légitimes du cœur humain.
- % Jf
- La Coopération,ses avantages,son avenir,
- par Louis Bertrand (1); tel est le titre d’une petite brochure très intéressante.
- Pour donner à nos lecteurs une idée de l’importance de ce petit livre, nous croyons devoir citer le titre des chapitres qui le composent: La coopération, ses avantages, son avenir. Ni utopie ni panacée. Les différentes formes de sociétés coopératives. La coopération n’est pas un but mais un moyen.— Les adversaires de la coopération. Bourgeois et révolutionnaires.— La coopération en Angleterre. Conséquences économiques des coopératives.— Conséquences morales des coopératives. La coopération, les grèves et les salaires.— La coopération et la question sociale. — La coopération et le mouvement ouvrier.— Gomment doit être constituée une société coopérative modèle. L’avenir de la coopération.
- Citons quelques passages de l’ouvrage de M. Bertrand. « La coopération » dit l’auteur, « n’est pas une utopie, autrement « ditune impossibilité puisque des sociétés coopératives existent « et prospèrent. De nombreuses sociétés de ce genre existent « à l’étranger,notamment en Angleterre, en Allemagne, et en « France. En Belgique les pharmacies populaires, les boulan-« geries.les boucheries ont également fait leurs preuves.
- « L’exemple du Vooruit de Gand a été suivi non seulement
- (1 ) En vente à la librairie du Peuple 11, rue du Persil à Bruxelles (10 cent J
- « en Belgique mais encore à l’étranger.Les ouvriers socialistes « de Roubaix, de Lille, de Paris, de la Haye, d’Amsterdam, « de Copenhague, ont fondé des boulangeries coopératives qui « font d’excellentes affaires et donnent à leurs membres et au « public du bon pain à bon marché. C’est là un résultat indé-« niable, c’est un fait. Il faut en conclure que les sociétés « coopératives sont possibles, viables,et qu’elles sont appelées « à prospérer et à se développer ; mais la coopération est-elle « une panacée, c’est-à-dire un remède souverain à tous les « maux dont souffrent les masses ouvrières ?
- « Non,» dit l’auteur, « les sociétés coopératives, pour nous (( socialistes sont un moyen non un but. | Ce que nous pour-« suivons,c’est l’affranchissement complet des travailleurs. »
- Nous bornons ici nos citations ; tout l’ouvrage est à lire.
- On trouve à la même librairie L’Almanach du Peuple pour 1889, au prix de 15 centimes, cet almanach de propagande, contient entre autres bonnes choses, le filial amour,nouvelle par Alphonse Daudet; l’historique du café ; le fléau de l’alcoolisme ; quelques remèdes et recettes utiles, en cas de submersion, de pendaison, de convulsions, crachement de sang etc.
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- Nous avons reçu également, à l’administration du Deuoir,
- un poème par M. Jean Lombart, intitulé Adel, La révolution future.
- Cette brochure bien imprimée, sur beau papier contient 52 pages et se trouve à Paris,librairie Léon Vannier, elle se vend
- I tr.— Voici ce que dit de cette brochure dans la préface un critique, M. Théodore Jean.
- « Adel, traduit dans toutes les langues sera compris de « tous les peuples, car à tous il parle comme le langage inté-« rieur de l’humanité,il exprime sa pensée d’avenir,de progrès, « de liberté, de Rénovation ; pensée vivace qui fait corps avec « la nature humaine, que rien n’a pu étouffer, et n’étouffera ; « ce qui en fait un chant immortel comme l'humanité elle-« même. »
- Ce poème destiné surtout à chanter la nature contient de beaux vers ; l’auteur qui fut un ouvrier y peint les souffrances du travailleur et espère voir prochainement la fin de l’état de
- barbarie sociale qui nous écrase. P. A. Doyen.
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- CONNAISSANCES UTILES
- Moyen de rafraîchir les chambres de malades.
- En été, par les grandes chaleurs, les malades enfermés dans une chambre souffrent et se sentent comme suffoqués par un manque d’air un peu frais.
- II faut ouvrir largement les fenêtres et y mettre des linges mouillés qu’on fixe comme des stores. L’eau pour passer de l’état liquide à l’état gazeux absorbe beaucoup de calorique. C’est pour cette raison qu’en quelques instants, la température de la chambre baisse et l’humidité répandue dans l’air donne une atmosphère rafraîchie, semblable à celle qui règne après une journée orageuse (Le Foyer des Familles)
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- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER IV
- (Suite)
- « Je partis pour l’Inde, espérant trouver le mot de l’énigme dans ce pays de l’antique sagesse. J’appris le sanscrit et le pacrit, les idiomes savants et vulgaires : je pus converser avec les pandits et les brahmes. Je traversai les jungles où rauque le tigre aplati sur ses pattes ; je longeai les étangs sacrés qu’écaille le dos des crocodiles ; je franchis des forêts impénétrables barricadées de lianes, faisant envoler des nuées de chauves-souris et de singes, me trouvant face à face avec l’éléphant au détour du sentier frayé par les bêtes fauves pour arriver à la cabane de quelque yoghi célèbre en communication avec les Mounis, et je m’assis des jours entiers prés de lui, partageant sa peau de gazelle, pour noter les vagues incantations que murmurait l’extase sur ses lèvres noires et fendillées. Je saisis de la sorte des mots tout-puissants, des formules évocatrices, des syllabes du Verbe créateur.
- « J’étudiai les sculptures symboliques dans les chambres inférieures des pagodes que n’a vues nul œil profane et où une robe de brahme me permettait de pénétrer ; je lus bien des mystères cosmogoniques, bien des légendes de civilisations disparues ; je découvris le sens des emblèmes que tiennent dans leurs mains multiples ces dieux hybrides et touffus comme la nature de l’Inde ; je méditai sur le cercle de Brahma, le lotus de Wishnou, le cobra capello de Shiva, le dieu bleu. Ganésa, déroulant sa trompe de pachyderme et clignant ses petits yeux frangés de longs cils, semblait sourire à mes efforts et encourager mes recherches. Toutes ces figures monstrueuses me disaient dans leur langue de pierre : « Nous ne sommes que des formes, c’est l’esprit qui agite la masse. »
- « Un prêtre du temple de Tirounamalay, à qui je fis part de l’idée qui me préoccupait, m’indiqua, comme parvenu au plus haut degré de sublimité, un pénitent qui habitait une des grottes de l’île d’Éléphanta. Je le trouvai, adossé au mur de la caverne, enveloppé d’un bout de sparterie, les genoux au menton, les doigts croisés sur les jambes, dans un état d’immobilité absolue ; ses prunelles retournées ne laissaient voir que le blanc, ses lèvres bridaient sur ses dents déchaussées ; sa peau, tannée par une incroyable maigreur, adhérait aux pommettes ; ses cheveux, rejetés en arrière, pendaient par mèches roides comme des filaments de plantes du sourcil d’une roche ; sa barbe s’était divisée eu deux flots qui touchaient presque terre, et ses ongles se recourbaient en serres d’aigle.
- « Le soleil l’avait desséché et noirci de façon à donner à sa peau d’Indien, naturellement brune, l’apparence du basalte j
- ainsi posé, il ressemblait de forme et de couleur à un vase canopique. Au premier aspect, je le crus mort. Je secouai ses bras comme ankylosés par une roideur cataleptique, je lui criai à l’oreille de ma voix la plus forte les paroles sacramentelles qui devaient me révéler à lui comme initié ; il ne tressaillit pas, ses paupières restèrent immobiles. — J’allais m’éloigner, désespérant d’en tirer quelque chose, lorsque j’entendis un pétillement singulier ; une étincelle bleuâtre passa devant mes yeux avec la fulgurante rapidité d’une lueur électrique, voltigea une seconde sur les lèvres entr’ouvertes du pénitent, et disparut.
- « Brahma-Logum (c’était le nom du saint personnage) sembla se réveiller d’une léthargie : ses prunelles reprirent leur place ; il me regarda avec un regard humain et répondit à mes questions. « Eh bien, tes désirs sont satisfaits : tu as vu une âme. Je suis parvenu à détacher la mienne de mon corps quand il me plaît ; — elle en sort, elle y rentre comme une abeille lumineuse, perceptible aux yeux seuls des adeptes. J’ai tant jeûné, tant prié, tant médité, je me suis macéré si rigoureusement, que j’ai pu dénouer les liens terrestres qui l’enchaînent, et que Wishnou, le dieu aux dix incarnations, m’a révélé le mot mystérieux qui la guide dans ses Avatars à travers les formes différentes. — Si, après avoir fait les gestes consacrés, je prononçais ce mot, ton âme s’envolerait pour animer l’homme ou la bête que je lui désignerais. Je te lègue ce secret, que je possède seul maintenant au monde. Je suis bien aise que tu sois venu, car il me tarde de me fondre dans le sein de l’incréé, comme une goutte d’eau dans la mer. — Et le pénitent me chuchota d’une voix faible comme le râle d’un mourant, et pourtant distincte, quelques syllabes qui me firent passer sur le dos ce petit frisson dont parle Job.
- — Que voulez-vous dire, docteur ? s’écria Octave ; je n’ose sonder l’effrayante profondeur de votre pensée.
- — Je veux dire, répondit tranquillement M. Balthazar Cherbonneau, que je n’ai pas oublié la formule magique de mon ami Brahma-Logum, et que la comtesse Prascovie serait bien fine si elle reconnaissait l’âme d’Octave de Saville dans le corps d’Olaf Labinski.
- V
- La réputation du docteur Balthazar Cherbonneau comme médecin et comme thaumaturge commençait à se répandre dans Paris ; ses bizarreries, affectées ou vraies, l’avaient mis à la mode. Mais, loin de chercher à se faire, comme on dit, une clientèle, il s’efforçait de rebuter les malades en leur fermant sa porte ou en leur ordonnant des prescriptions étranges, des régimes impossibles. Il n’acceptait que des cas désespérés, renvoyant à ses confrères avec un dédain superbe les vulgaires fluxions de poitrine, les banales entérites, les bourgeoises fièvres typhoïdes, et dans ces occasions suprêmes il obtenait des guérisonà vraiment inconcevables, Debout à côté
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- du lit, il faisait des gestes magiques sur une tasse d’eau, et des corps déjà roides et froids, tout prêts pour le cercueil, après avoir avalé quelques gouttes de ce breuvage en desserrant des mâchoires crispées par l’agonie, reprenaient la souplesse de la vie, les couleurs de la santé, et se redressaient sur leur séant, promenant autour d’eux des regards accoutumés déjà aux ombres du tombeau. Aussi l’appelait-on le médecin des morts ou le résurrectionniste. Encore ne consentait-il pas toujours à opérer ses cures, et souvent refusait-il des sommes énormes de la part de riches moribonds. Pour qu’il se décidât à entrer en lutte avec la destruction, il fallait qu’il fût touché de la douleur d’une mère implorant le salut d’un enfant unique, du désespoir d’un amant demandant la grâce d’une maîtresse adorée, ou qu’il jugeât la vie menacée utile à la poésie, à la science et au progrès du genre humain. Il sauva de la sorte un charmant baby dont le croup serrait la gorge avec ses doigts de fer, une délicieuse jeune fille phthisique au dernier degré, un poète en proie au delirium tremens, un inventeur attaqué d’une congestion cérébrale et qui allait enfouir le secret de sa découverte sous quelques pelletées de terre. Autrement il disait qu’on ne devait pas contrarier la nature, que certaines morts avaient leur raison d’être, et qu’on risquait, en les empêchant, de déranger quelque chose dans l’ordre universel. Vous voyez bien que M. Balthazar Cherbonnean était le docteur le plus paradoxal du monda, et qu’il avait rapporté de l’Inde une excentricité complète ; mais sa renommée de magnétiseur l’emportait encore sur sa gloire de médecin ; il avait donné devant un petit nombre d’élus quelques séances dont on racontait des merveilles à troubler toutes les notions du possible ou de l’impossible, et qui dépassaient les prodiges de Cagliostro.
- lie docteur habitait le rez-de-chaussée d’un vieil hôtel de la rue du Regard, un appartement en enfilade comme on les faisait jadis, et dont les hautes fenêtres ouvraient sur un jardin planté de grands arbres au tronc noir, au grêle feuillage vert. Quoiqu’on fût en été, de puissants calorifères soufflaient par leurs bouches grillées de laiton des trombes d’air brûlant dans les vastes salles, et en maintenaient la température à trente-cinq ou quarante degrés de chaleur, car M. Balthazar Cherbonneau, habitué au climat incendiaire de l’Inde grelottait à nos pâles soleils, comme ce voyageur qui, revenu des sources du Nil Bleu, dans l’Afrique centrale, tremblait de froid au Caire, et il ne sortait jamais qu’en voiture fermée, frileusement emmaillotté d’une pelisse de renard bleu de Sibérie, et les pieds posés sur un manchon de fer blanc rempli d’eau bouillante.
- Il n’y avait d’autres meubles dans ces salles que des divans bas en étoffes malabares historiés d’éléphants chimériques et d’oiseaux fabuleux, des étagères découpées, coloriées et dorées avec une naïveté barbare par les naturels de Ceylan, des vases du Japon pleins de fleurs exotiques ; et sur le plancher s’étalait, d’un bout à l’autre de l’appartement, un de ces tapis
- funèbres à ramages noirs et blancs que tissent pour pénitence les Thuggs en prison, et dont la trame semble faite avec le chanvre de leurs cordes d’étrangleurs ; quelques idole&jndoues de marbre ou de bronze, aux longs yeux en amande, au nez cerclé d’anneaux, aux lèvres épaisses et souriantes, aux colliers de perles descendant jusqu’au nombril, aux attributs singuliers et mystérieux, croisaient leurs jambes sur des piédouches dans les encoignures ; — le long des murailles étaient appen-dues des minialnres gouachées, œuvre de quelque peintre de Calcutta ou de Lucknow, qui représentaient les neufs Avatars déjà accomplis de Wishnou, en poisson, en tortue, en cochon, en lion à tête humaine, en nain brahmine, en Rama, en héros combattant le géant aux mille bras Cartasuciriargunen, en Kitsna, l’enfant miraculeux dans lequel des rêveurs voient un Christ indien ; en Bouddha, adorateur du grand dieu Mahadevi ; et, enfin, le montraient endormi, au milieu de la mer lactée, sur la couleuvre aux cinq têtes recourbées en dais, attendant l’heure de prendre, pour dernière incarnation, la forme de ce cheval blanc ailé qui, en laissant retomber son sabot sur l’univers, doit amener la fin du monde.
- (A suivre),
- LA SCIENCE EN FAMILLE
- Un an ; France 8 fr. ; Étranger 10 fr.
- Sommaire du dernier numéro.
- Une visite à l’observatoire du Mont Ventoux. — Agrandissements et projections. — L’empaillage des petits animaux ; quadrupèdes.— Inviolabilité des appartements : installation à faire soi-même. — La science pratique : pantographie à la portée detoutle monde.— Récréations: une impossibilité réalisée ; une locomotive en miniature. — Titre et table de matières de l’année 1888..
- Paris — 118,Rue d’Assas,118 Paris —
- SERVICE MILITAIRE
- AVIS
- Le Ministre de la Guerre a décidé que les engagés conditionnels des appels de 1880, 4881, 1882, 1883,1884 et 1885 ayant obtenu les notes Très Bien ou Bien qui, pour une cause quelconque, n’ont pas encore concouru pour le grade de sous-Lieutenant de réserve sont admis à concourir pour ce grade avec les Engagés Conditionnels du 15e appel.
- État-civil dn Familistère.
- Semaine du 19 au 25 Novembre 1888 Naissances :
- Le 21 novembre, d’un enfant mort-né de Dreville Eugène-Arthur et Flament Léontine-Marie.
- Le 22 novembre, de Létrier Albert-Hector, fils de Létrier Alfred et de Poulet Clotilde.
- Le 22 novembre, de Andrieux Alphonsine, fille de Andrieux Édouard et de Delecluze Lucie.
- Le 23 novembre, de Garbe Aline-Marguerite, fille de Garbe Joseph et de Dahy Marie.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Gu/se, —> lmp, Baré.
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- Tome i2. -• N* 535 ____ Dimanche 9 Décembre 1888
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIAUES
- GRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ O-OIDXISr, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ON
- s’abonne également
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- France Union postale
- Un an...........10 tr. »» Un an...........11 tr. »»
- Guise
- (Aisne)
- Six mois . Trois mois
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- 3 «>
- Autres pays
- Un an...............13 fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- i, nce de Chabcmais
- PROGRAMME DES REFORMES D’ACTUALITE
- RÉFORMÉS POLITIQUES
- Placer la protection et le respect de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans la loi et dans les institutions.
- Éviter la guerre, la remplacer par l’arbitrage entre nations.
- Faire des garanties de la vie humaine la hase de la constitution politique et sociale du gouvernement.
- Consolider la République en inaugurant la souveraineté nationale par l’organisation du suffrage universel.
- Fonder cette organisation dn suffrage sur la base du scrutin de liste nationale pour l’élection des députés et du renouvellement partiel et annuel de la Chambre.
- Bulletin contenant autant de voix qu’il y a de Ministères.
- Vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu de département.
- Recensement national à Paris.
- Proclamation des candidats qui auraient obtenu le plus de voix au premier tour de scrutin, jusqu’à concurrence du quart des députés à élire.
- Affichage de cette proclamation dans toutes les communes de France, avec la liste de tous les candidats qui auraient obtenu plus de dix mille voix.
- Second tour de scrutin, le troisième dimanche après l’affichage de la liste des candidats sortis du vote.
- Après le second tour, proclamation des députés complétant la Chambre et élus parmi les candidats ayant obtenu le plus de voix.
- Ce système aurait pour conséquences :
- La moralité dans les élections et dans l’accomplissement du mandat de député ;
- La liberté de l’électeur dans le choix de ses candidats, avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité des citoyens devant l’urne ; chaque électeur votant, partout en France, pour autant de noms qu’il y a de Ministères, c’est-à-dire de départements des affaires publiques ;
- La possibilité de la représentation proportionnelle et, par conséquent, des minorités;
- La représentation par les supériorités ;
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- Le contrôle des électeurs sur leurs mandataires par les élections annuelles.
- Cette organisation du suffrage universel rendrait la candidature vraiment démocratique et accessible aux hommes de talent et de mérite sans fortune.
- Elle moraliserait le régime représentatif, les députés qui failliraient à leur programme et à leurs engagements étant vite remplacés.
- Avec ce système, les députés élus par le collège national seraient les députés de la France ; ils ne seraient plus élus qu’en raison de leur conduite législative ; ils seraient responsables devant la nation de l’observation loyale de leurs engagements et du programme qui leur aurait mérité l’élection.
- RÉFORMES CIVILES
- Révision des codes tous les dix ans.
- Abolition régulière et progressive des abus de l’impôt en prélevant les ressources nécessaires à l’Etat sur la richesse acquise ; mais en faisant ce prélèvement après la mort des personnes et non de leur vivant.
- A cet effet, établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans les successions.
- Droit d’hérédité progressive sur les héritages en ligne directe ; l’Etat prélevant peu de chose sur les petites successions, mais élevant son droit progressivement jusqu’à 50 0/0 sur les fortunes dépassant cinq millions. Même droit sur tous les testaments.
- Droit complet d'hérédité de l’Etat en ligne collatérale et sur tous les biens n’ayant ni héritiers directs ni légataires.
- Abolition de l’impôt sur tous les biens tombés en héritage à l’Etat, mais substitution à cet impôt d’un revenu sur tous les biens revendus par l’Etat et d’un fermage sur tous les biens loués par lui. Suppression régulière, par ce moyen, des fermages payés aux propriétaires intermédiaires; la propriété immobilière devant être exploitée par ceux qui la détiennent, soit comme fermiers, soit comme propriétaires.
- RÉFORMES SOCIALES
- Institutions de garanties sociales en faveur de tous les citoyens, par l’hérédité de l’Etat.
- Protection de la loi à l’association entre le capital et le travail ; l’association pouvant seule donner à l’ouvrier l’intégralité des bénéfices dus à son travail dans k production.
- Emancipation du travail et des travailleurs en instituant de droit l’organisation syndicale des ouvriers et patrons.
- Tout groupe d’ouvriers d’une même profession constituant un comité relié au syndicat de la profession. Election par chacun de ces comités des délégués, membres de la Chambre syndicale professionnelle.
- Tous les patrons d’une même industrie constitués de même en syndicat.
- Election par les chambres syndicales ouvrières et patronales de délégués constituant le comité d’Union professionnelle pour toute la France ; chaque Union représentant toutes les industries similaires et concurrentielles.
- Attributions des Chambres syndicales professionnelles, sous la sanction des Unions :
- Fixation de la durée et du prix du travail dans les mines, usines, ateliers, chantiers et cultures ;
- Arbitrage des causes de grèves et des conflits entre patrons et ouvriers ;
- Attributions des Unions :
- Abolition de la concurrence basée sur la différence et la baisse des salaires, par la régularisation et l’équilibre des salaires dans les industries pouvant se faire concurrence ;
- Entente internationale sur les règlements à adopter dans les industries similaires, et poursuite, près des gouvernements, du droit de libre échange des produits des industries syndiquées sur un pied de réciprocité ; comme de la prohibition complète des produits des industries refusant l’entente syndicale ;
- Entente avec le gouvernement pour l’organisation de la mutualité nationale et de la solidarité des travailleurs.
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- SOMMAIRE
- Programme des réformes d’actualité.— Le 2 Décembre.— Le bien.— La colonisation allemande.— Faits politiques et sociaux.— Le Jahresbericht.— Congrès français et international du droit des femmes.— Le point de vue scientifique de l’état après la mort.— Avatar.— Bibliographie.— Athénée des Troubadours.— Sommaire de la Revue Socialiste.— Sommaire de la Société Nouvelle.—
- Solidification du Pétrole.— État-civil du Familistère.
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- LE 2 DÉCEMBRE
- Il y aurait plus d’une leçon à tirer de l’imposante manifestation parisienne de dimanche dernier.
- Ce qui frappe le plus, ce qu’il faut surtout y voir, c’est l'union de toutes les fractions du parti républicain devant la tombe du député mort en défendant la République.
- Côte à côte ont défilé devant les restes du martyr Baudin des hommes qui seraient prêts à sacrifier leur vie pour la conservation d’une République nominale, par haine de la monarchie, et ceux qui veulent tirer de la République toutes les conséquences sociales qu’elle renferme.
- Couronnes et bouquets se sont entassés, et l’hommage du groupe le plus modéré de la majorité républicaine de la Chambre se confondait avec celui de la fraction la plus ardente de la population de Paris.
- Certes, la mémoire de la glorieuse victoire du 2 décembre est chaque année l’objet d’une pieuse commémoration. Mais c’est pour la seconde fois depuis longtemps qu’elle donne lieu à une manifestation aussi éclatante de l’unanimité du parti démocratique.
- La première manifestation eut lieu sous l’Empire, en 1868. Elle fut le signal du réveil des consciences. Le régime impérial fut frappé au cœur.
- Si les organisateurs de la seconde manifestation ont attendu d’elle la démonstration de l’impossibilité de renverser la République par un coup de force, leurs espérances n’ont pas été déçues. Le spectacle auquel nous avons assisté dimanche dernier est bien fait pour décourager quiconque aurait la velléité de recommencer à son profit ou au profit d’un autre l’attentat du 2 décembre. La place forte de la République, Paris, ne succomberait pas plus qu’elle ne se rendrait. La preuve en est faite et bien faite. La patriotique solennité du cimetière Montmartre a été l’affirmation du
- sentiment de répulsion qu’inspirent àlapopulation parisienne le souvenir du coup d’État du 2 décembre et les menées des partis qui semblent tentés de recourir au crime pour substituer l’autorité d’un seul à la souveraineté de tous.
- La foi démocratique de la France entière en a été consolidée : et, comme il y a vingt ans, la conscience publique est à la fois vengée et rassurée.
- C’est bien. Mais si l’hommage rendu cette année-ci à Baudin dépasse les modestes proportions des années précédentes, si on a éprouvé le besoin de raffermir les uns et de décourager les autres, c'est qu’un danger plane sur nos institutions.
- Si le danger existe en dépit du nombre, de la vigueur et de la persévérance des dévouements, il tient à des causes lointaines et profondes, qu't, faut avoir l’esprit de reconnaître, et le cm.; d’extirper. Sans cela les journées comme celle uo dimanche dernier n’ont pas de lendemain. Ces manifestations, comme le dit fort justement un journal très modéré, sont à la politique positive ce que des phrases de rhétorique sont dans une argumentation scientifique. Elles peuvent donner le temps de trouver l’argument véritable et seul décisif, mais elles ne sauraient le remplacer. Si l’on ne réforme pas, si les choses suivent leur cours, la politique républicaine ne s’en portera guère mieux.
- Telle est également l’opinion d’un journal socialiste révolutionnaire qui ne voit d’autre suite à donner à cette manifestation — où des milliers et des milliers de citoyens se sont montrés décidés à ne permettre à aucun individu, à aucune coterie ou bande d’attenter à l’existence de la République, et aux quelques libertés si chèrement acquises, — que la réalisation des réformes économiques.
- Il ne suffit pas de mettre la République à l’abri d’un coup de force, il faut éloigner d’elle le danger mortel de la désaffection des masses.
- Si la manifestation de dimanche nous rassure, à cet égard, quant à présent, les leçons contenues dans les événements de la journée qu’elle nou rappelle, ne doivent pas être perdues pour nous.
- Le matin du 3 décembre, dit-on, Alphonse Baudin et une douzaine de ses collègues se trouvent réunis au milieu du faubourg Saint-Antoine, dans la salle Roysin, où plusieurs centaines d’ouvriers les entourent. Les représentants, ceints de leur écharpe, les engagent à résister. Vaines paroles ! les ouvriers n’ont pas l’air de comprendre» Une femme du peunle, qui paraissait très evnhée.
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- rend leur pensée commune en disant aux députés : !
- « Ah! vous croyez donc que nos hommes vont i aller se faire tuer pour vous conserver vos vingt- J cinq francs? » A quoi Baudin réplique tristement par cette phrase désormais historique :
- « Attendez un peu, vous allez voir comment on meurt pour vingt-oinq francs. »
- D’autres racontent que cette parole fut prononcée par Baudin au moment de gravir la barricade, en réponse à quelque ouvrier hésitant qui lui reprochait avec ironie de conduire le peuple à la mort pour sauver son mandat.
- A quel moment précis le représentant du peuple a-t-il prononcé ces paroles ? Les a-t-il même réellement prononcées? Cette question est d’un intérêt relatif.
- Ce qui est certain, ce qui est indiscutablement acquis, c’est le fait de l’abstention générale des ouvriers.
- L’organisation défectueuse de la résistance contribua sans doute pour une grande part au succès du coup d’État. Mais l’indifférence des ouvriers devant la violation d’une constitution qui ne garantissait aucun de leurs droits, devant la suppression brutale d’une assemblée qui les avait foulés aux pieds, assura la victoire de l’usurpation. Aucune faute n’échappe à l’expiation. Aussi cruelles que les autres, plus cruelles peut-être, hélas ! urent les conséquences des fautes commises par des hommes qu’animaient l’amour de la classe ouvrière, et le désir sincère de lui venir en aide, mais qui ne surent pas calculer toute la portée des mesures prises, et en prévoir les suites.
- L’organisation des ateliers nationaux avait créé les plus sérieux embarras à la République. La fermeture de ces ateliers fut l’arrêt de mort de la seconde République.
- Le décret de l’assemblée nationale demandant aux ouvriers des ateliers généraux âgés de 17 à 25 ans, dans les vingt-quatre heures, un engagement volontaire dans l’armée, sous peine de n’avoir plus de travail, fut le signal de l’insurrection dé juin. La répression fut impitoyable.
- Le 2 décembre 1851 les ouvriers se souvenaient de juin 1848.
- L’assemblée législative de 1849 expia par les humiliations, les fusillades et la proscription, en même temps * que ses propres attentats contre le droit de réuoion et d’association, les fautes du gouvernement provisoire qui avait ouvert les ateliers nationaux, et celles de l’assemblée constituante qui les avait fermés ; de cette assemblée qui avait pro*
- scrit, elle aussi, en majorité républicaine, des républicains, et mitraillé le prolétariat que ses mesures dédaigneusement maladroites et des excitations trop facilement accueillies, avaient poussé à l’insurrection.
- La classe ouvrière, à son tour, a payé cher, sous l’empire,la mollesse de son attitude au 2 Décembre.
- Un des premiers actes du misérable qui avait ramassé dans le sang la couronne qu’il devait dix-neuf ans plus tard laisser retomber dans le sang,fut la dissolution par décret des associations ouvrières.
- De toutes les libertés sauvées du naufrage de Juin, il ne restait qu’un droit aux prolétaires, celui de se réunir corporativement pour discuter ses intérêts professionnels. Le décret des 25 mars et 2 avril 1852 le fit disparaître.
- Les dispositions draconiennes de la loi du 22 germinal an XI qui imposait aux ouvriers l’obligation d’avoir un livret, furent renforcées par la loi du 22 Juin 1854 et par le décret du 30 avril 1855, qui prescrit que l’ouvrier est tenu de présenter son livret à toutes réquisitions des agents de l’autorité.
- La loi de 1854 et le décret de 1855 sont encore en vigueur et, dix-huit ans après la chute de l’empire, la classe ouvrière reste soumise à la surveillance de l’autorité.
- On ne saurait considérer comme une loi libérale la loi de 1864, sur les coalitions qui a ajouté de nouveaux délits à ceux déjà prévus par les articles 414, 415 et 416 du code pénal, loi remplie de traquenards, où ne tombèrent que trop, les malheureuses victimes d’Aubin et de laRicamarie.
- La seule concession que l’empire aux abois ait faite à la classe ouvrière, c’est la loi de 1867 sur les sociétés à capital variable.
- La République a démoli en partie, l’œuvre de la néfaste réaction impériale. Elle a doté la France des lois sur la liberté de réunion, et sur la liberté de la presse.
- Elle a donné à la classe ouvrière la loi de 1884 sur les Syndicats. Mais elle marche lentement, trop lentement, dans la voie des réformes.
- Dans notre dernier numéro nous avons retracé les péripéties de la proposition de loi tendant au remaniement de la loi sur les livrets d’ouvriers.
- Dans le même numéro, à propos d’un article de M. Abel Davaud, nous rappelions que la législation des syndicats réclame ce complément, sans lequel elle ne produira jamais de résultats sérieux : l’obligation.
- La loi de 1867 sur les sociétés est obscure et
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- embrouillée. Le projet de loi déposé par le ministère actuel fait tomber la plupart des difficultés qui s’opposent encore à la constitution des associations ouvrières, restreint les frais et les conditions de publicité, etc., enfin elle laisse, suivant l'expression j même de l’exposé des motifs, « un champ plus ouvert aux libres initiatives. »
- Mais la réforme proposée par le gouvernement est elle-même incomplète et la commission parlementaire chargée de l’examiner, a décidé,et à bon droit, de faire dans son étude une place spéciale à la législation des sociétés de consommation.
- De nombreuses réformes, les projets de loi sur les retraites, sur la durée de la journée du travail, sur les accidents, sur les syndicats des communes, et enfin le projet de loi sur la liberté d’association, pour ne citer que les plus importants, sont actuellement soumis aux délibérations des Chambres.
- Mais l’examen de ces lois s’opère avec une lenteur désespérante.
- L’intérêt de la République exige une prompte solution de toutes ces questions vitales : la refonte d’un système parlementaire, qui atrophie les meilleures volontés, et fausse les caractères ; le remaniement complet d'un mode de recrutement des corps élus, qui introduit dans l’œuvre législative l’incompétence, la confusion.
- Quand toutes ces réformes seront accomplies, la République sera protégée contre toute surprise, et l’action du temps, loin de l’affaiblir, augmentera indéfiniment sa force et sa vitalité.
- J. Pascâly.
- LE BIEN
- Le Bien, c’est tout ce qui est en accord avec la vie humaine.
- Être utile à la vie humaine, c’est travailler par tous les moyens que la nature nous offre, à répandre les choses nécessaires au bibn-être de l’individu et de l’espèce, et à faciliter l’essor des facultés et la satisfaction des besoins de tous.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
- LA COLONISATION ALLEMANDE.
- Nous étions dans le vrai lorsque nous émettions des doutes sur la sincérité de la philanthropie allemande vis à vis des indigènes africains. Chaque jour de nouveaux faits viennent à l’appui de notre dire et démontrent que nos appréciations étaient loin d’être exagérées.
- Aujourd’hui, c’est une voix autorisée qui parle, celle d’un évêque missionnaire, du successeur de l’évêque-marlyr Hannington.
- Voici, en effet, un passage de la lettre que l’évêque anglican Smythies vient d’adresser de Zanzibar, à la date de la Toussaint, à un ami en Angleterre, et que le Times vient de publier :
- « Il existe un plan de la part des Allemands pour soutenir leur prestige et faire croire que, comme ils le prétendent, les troubles actuels sont causés par l’opposition des trafiquants d’esclaves et non pas par la conduite monstrueuse de la compagnie allemande. Tout le monde ici, ajoute l’évêque, sait que la traite des esclaves n’a rien à voir dans toutes ces affaires. » Et plus loin, parlant de la coopération de l’Angleterre et de l’Allemagne : « Je veux croire que l’action de notre gouvernement a pour but d’éviter de pires alternatives, mais il est lamentable qu’il se soit solidarisé avec les Allemands dans l’esprit des indigènes à ce moment-ci. Notre façon généralement juste et équitable d’agir a amené les noirs à croire que c’est réellement par de bons motifs que nous combattons la traite... Mais ils ne croiront jamais que les Allemands qui viennent d’assassiner (murdered) cent huit indigènes, sans avoir reçu eux-mêmes la plus légère égratignure, soient poussés par des motifs élevés de philanthropie. »
- Ce langage sévère ne se trouve pas seulement dans la bouche de sujets anglais que l’on pourrait croire mus par un sentiment de patriotisme jaloux.
- Dans le dernier numéro des « Nouvelles de la Société des missions évangéliques de l’Afrique allemande », l’inspecteur fies missions de cette société, le docteur Büttner, a porté les plus graves accusations contre les agents de la Compagnie allemande de l’Afrique orientale. Ce réquisitoire, émané d’un homme dont on ne pouvait contester l’impartialité, le patriotisme et le zèle religieux, a fait un grand effet.
- Mentionnons à titre de renseignements que la Société coloniale allemande, qui se préoccupe vivement à cette heure, des incidents survenus sur la côte orientale de l’Afrique, ne compte pas moins de 16,742 membres et de 138 sections. Une pareille organisation donne lamesure du besoin d’expansion fort naturel chez une nation, dont la population augmente dans une proportion considérable, et qui prévoit peut-être le moment où l’accès du territoire des Etats-Unis, qui lui a servi jusqu’à présent de débouché, lui sera rendu difficile.
- Nous qui plaçons les intérêts de l’humanité au-dessus de toutes les considérations de nationalité, nous ne pourrions que nous réjouir de voir l’hégémonie d’un grand peuple européen s’étendre sur un pays barbare, si, respectueux de la vie humaine, ij n’employait dans l’accomplissement de son oeuvre que des moyens conformes à la civilisation.
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- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- La protection des enfants.— Le conseil supérieur de l’Assistance publique s’est réuni dernièrement en session extraordinaire, au ministère de l’intérieur, sous la présidence de M, Th. Roussel, sénateur.
- Cette session avait pour but l’examen d’un projet de loi, soumis au conseil par le président du conseil, ministre de l'intérieur, sur la protection des enfants maltraités ou en danger moral.
- Après une discussion approfondie à laquelle ont pris part de nombreux orateurs, le conseil a voté successivement, avec quelques modifications, les 25 articles du projet qui lui était présenté par sa première section.
- Le projet comporte deux titres. Le premier traite de la déchéance de la puissance paternelle et de l’organisation de la tutelle en faveur des enfants de parents indignes.
- Le second règle la protection des mineurs placés par jugement, avec ou sans l’intervention des parents, dans des administrations publiques, dans des associations de bienfaisance spécialement autorisées à cet effet, ou chez des particuliers.
- * *
- Les boulangeries et les boucheries municipales.— Le conseil municipal de Paris après une discussion approfondie a voté par 44 voix contre 34 sur 78 votants, la proposition suivante :
- ce II y a lieu de créer à Paris un service de boulangeries municipales. »
- Une commission de huit membres à été chargée d’étudier la création immédiate de ce service.
- Ensuite, le conseil, par 60 voix contre 7 sur 67 votants^ a émis le vœu « que la Chambre des députés repousse la proposition d’abrogation de la loi de 1791 dont elle est saisie. »
- Par 51 voix contre 22 sur 73 votants, le conseil décide qu’il n’y a pas lieu de rétablir actuellement la taxe sur le pain.
- Des propositions ayant pour objet l’établissement de la taxe de la viande, et la création de boucheries municipales sont actuellement soumises aux délibérations du conseil municipal, nous rendrons compte de la solution intervenue.
- ITALIE
- L a loi de sûreté publiqueLa chambre italienn e vient de voter la réforme de la loi de sûreté publique.
- On y trouve les dispositions suivantes qui se retrouvent dans la plupart des législations étrangères notamment en France.
- a Les étrangers ayant subi une condamnation pour délit pourront, à leur sortie de prison, être expulsés du royaume et conduits à la frontière.
- « Le ministère de l’intérieur, pour des raisons d’ordre public, pourra ordonner que tout étranger de passage ou résidant dans le royaume soit expulsé et conduit à la frontière»
- BELGIQUE
- Les progrès de l’Alcoolisme.— Il résulte d’un document qui vient d’être publié que la Belgique qui ne comptait en 1850 que 50,000 cabarets, en possédait 140,000 en 1886, ce qui fait un cabaret par 43 habitants. En certaines localités mêmes, il y aurait un cabaret par 24 habitants, ce qui fait un cabaret pour 5 ou 6 adultes.
- Le parti socialiste belge lutte avec la plus grande énergie pour arracher les populations ouvrières à ce fléau, car il le considère comme le pire ennemi des travailleurs.
- ALLEMAGNE
- Une pétition au Reichstag.— Les socialistes d’Altona ont rédigé une pétition qui sera adressée au Reichstag et dans laquelle ils demandent aux pouvoirs publics d’apporter plus de modération dans l’application de la loi contre lesocia-lisme, au moins en ce qui concerne les réunions qui ont pour objet la discussion de la loi sur les invalides du travail.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Retour au droit d’aînesse.— La Chambre des députés du Reichsrath autrichien s’est occupé, ces derniers jours, d’une mesure agraire qui a son importance. Le parti des paysans ( ce dernier se recrute surtout dans les duchés de la haute et basse Autriche, dans le Salzbourg et le Tyrol, et se confond presque absolument avec le parti clérical proprement dit) reprochait aux libéraux d’avoir introduit en 1868 dans la législation le principe du partage égal entre les héritiers des petits domaines ruraux (Bauernhœfe).
- On affirmait que cette prescription avait considérablement nui aux petits propriétaires, dont les biens étaient allés s’émiettant en parcelles de plus en plus infinitésimales. Les désavantages de cette situation étaient, au dire des champions des intérêts agricoles, nombreux et considérables.
- Au point de vue social, la classe des paysans-propriétaires tendait à disparaître ou du moins à se transformer en une classe presque nécessiteuse. L’Etat voyait se rétrécir sans cesse la base de la perception de la contribution foncière, et les frais de recouvrement augmenter proportionnellement. L’agriculture souffrait de la multiplication et de l’enchevêtrement inextricable des parcelles sur lesquelles il devenait impossible d’employer les procédés perfectionnés de l’agronomie moderne.
- En outre, les frais de partage étaient si élevés que-, pour les acquitter, les paysans se voyaient contraints de grever 1 lourdement leurs terres, et l’on évaluait à 80 ou même 90 I pour cent la part des dettes successorales dans la dette hypo-
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- hécaire qui pesait sur ces biens. Il s’ensuivait que l’usurier avait de jour en jour plus de prise sur la classe des paysans-propriétaires, et les antisémites, forts des résultats d’une enquête faite en Allemagne par l’Association pour l’étude des questions sociales sur l’usure agricole, jettent feu et flamme contre une législation qui a pour conséquence indirecte le transfert graduel de la petite propriété foncière entre les mains de la race qu’ils redoutent si fort.
- Toutes ces considérations ont amené la présentation d’un projet de loi qui a pour but de remédier à ces maux. Le partage égal forcé des successions immobilières est aboli. En cas de décès d’un propriétaire intestat, lorsqu’il s’agit d’un domaine d’une importance au moins moyenne, le bien foncier passera au seul fils ainé. On évaluera à dire d’expert la valeur du domaine, déduction faite des dettes hypothécaires et autres, et l’héritier aura seulement, en dehors du préciput d’un tiers qui lui sera attribué, à dédommager ses cohéritiers pour leur part. Toutefois, la liberté de tester demeure entière, avec faculté par conséquent d’établir l’égalité du partage.
- Les gauches unies ont vivement attaqué ce projet, où elles voient le rétablissement à peine déguisé du droit d’aînesse.
- Leurs orateurs prétendent que l’on vise à constituer une classe non de paysans libres, mais de vassaux soumis à la grande propriété féodale. Ils répètent le mot que l’un d’entre eux a prêté à un paysan autrichien : « Je vois bien que l’on veut protéger les domaines ruraux, mais les paysans eux-mêmes, qu’en fait-on ? »
- A droite, au contraire, on a accueilli avec joie ce premier pas dans la voie de la reconstitution sociale. Le député Lien-baeher, qui a fait tant de caravanes depuis sa rupture avec le prince Liechtenstein, paraît avoir trouvé son assiette en fondant un club agraire, et il s’est rencontré dans un accord parfait avec les antisémites. La Chambra a voté ce projet, qui est la première atteinte grave portée à la législation civile et à l’organisation sociale, inspirées des principes de l’école de Manchester, que la gauche avait établies, lors de son avènement aux affaires en 1868.
- (Le Temps)
- RUSSIE
- Le rachat des chemins de fer.— On dit que le
- tsar, à la suite de la catastrophe de Borki, a décidé que ceux des,chemins de fer russes qui sont exploités par des compagnies particulières soient rachetés par l’Etat.
- EST AFRICAIN
- Angleterre et Allemagne.— Un officier du grand état-major allemand, le major Liebert, a fait, à Berlin, devant une assemblée d’élite où figuraient quelques-uns des chefs les plus éminents de l’armée, une conférence sur l’intérêt national et militaire des entreprises actuellement poursuivies ou qn’ii s’agit d’engager en Afrique.
- Ce travail intéressant et bien fait insiste sur les droits de l’Allemagne dans l’Afrique orientale et paraît tenir fort peu de compte de ceux que l'Angleterre croit s’être acquis par les découvertes de ses voyageurs, par le dévouement de ses missionnaires, par la priorité de ses traités avec le sultan de Zanzibar et de ses établissements dans ces régions, enfin par la reconnaissance expresse de l’Allemagne en novembre 1886.
- La dernière phrase du discours de M. Liebert était ainsi conçue : « L’Allemagne est appelée à porter le flambeau de la civilisation dans le continent noir, puisque l’Angleterre, cette dominatrice des mers, a prononcé un non possumus catégorique au Soudan. »
- Cette prétention de se porter les successeurs de l’Angleterre en lui attribuant une sorte d’abdication n’était pas pour plaire à la presse britannique. Elle ne s’est pas fait faute de relever ce qu’il y a d’inconvenant dans de telles paroles au moment même où l’Allemagne appelle la Grande-Bretagne à lui donner son concours sur les côtes de cette même Afrique.
- AFRIQUE
- La société antiesclavagiste. — La commission militaire de la Société antiesclavagiste va avoir à s’occuper du classement des nombreuses demandes d’enrôlement qu’elle a déjà reçues. Comme l’expédition qui doit se mettre en route au printemps prochain ne se composera que d’une centaine d’hommes, on choisira dans le nombre des demandes (3,000 environ) celles qui offriront les meilleures garanties, soit au point de vue moral, soit au point de vue pécuniaire. La somme des souscriptions est actuellement de plus de deux cent mille francs. Ajoutons que la mission confiée à nos nationaux ne se composera que d’éléments français et que ses mandataires ne devront agir que dans nos colonies,laissant aux puissances étrangères le soin et le devoir d’exercer dans le même but leur action dans leurs territoires propres.
- On lit dans le Courrier de Londres :
- LES QUESTIONS SOCIALES
- LE « JAHRESBERICHT »
- I
- C’est en Allemagne que nous irons aujourd’hui chercher un enseignement. Cet enseignement a trait au développement du mouvement coopératif en ce pays, et nous le puisons dans le compte-rendu général des opérations pour 1887 que vient de publier l’administration centrale des sociétés coopératives allemandes.
- Le Jahresbericht est un document in-folio de 12.1 pages, rempli naturellement de chiffres et de tableaux. Aucun autre document n’atteste mieux les progrès immenses accomplis par l’Allemagne à un aussi haut degré. L’œuvre de Schuitze-Delitsch a été fondée et s’est déve-
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- joppée en moins d’un demi-siècle.Aujourd’hui elle couvre l’Allemagne tout entière ; elle a triomphé de tous les obstacles, de toutes les préventions, de toutes les hostilités. Elle a montré combien l’épargne modeste du travailleur pouvait devenir puissante par son accumulation, combien l’ouvrier, en s’imposant quelque retenue dans la dépense, était à même d’améliorer rapidement sa condition.
- « Que restera-t-il des batailles qui ont élevé si haut L’orgueil germanique ? se demande à ce sujet l’un des organes les plus sérieux de la presse française, le Journal des Chambres de Commerce. Ce que les unes ont fait peut être détruit en une seule journée. Iéna et Auerstadt, gagnées le même jour renversèrent l’œuvre de Frédéric II. Mais les associations populaires de l’Allemagne survivront à tous les événements politiques, parce qu’elles marquent une étape, un effort dans la vie des masses. Les gloires militaires et les victoires ne datent pas d’hier. L’humanité en est rassasiée. Chaque peuple peut en revendiquer sa bonne part. Combien sont en mesure, dans l’ordre économique, dans l’ordre social, de montrer un document aussi curieux et aussi important que la collection des J ahresbericht,des associations Schultze-Delitsch ? »
- Combien, pour notre part, voudrions-nous être en état de pouvoir en montrer autant en France !
- Aujourd’hui, l’ensemble des associations coopératives de l’Allemagne forme un groupe de 4.821 sociétés,qui se répartissent de la façon suivante :
- 1° Banques populaires, ou Vorschuss-und Credit-verein, au nombre de 2.200.
- 2° Sociétés de matières premières [Rohstoffgenossens-chaften) au nombre de 827, dont 139 industrielles et 888 agricoles.On peut comparer ces sociétés aux syndicats d’agriculture qui fonctionnent en France.
- 3° Les sociétés de travail (Werkgenossenschaften), au nombre de 230, dont 2 industrielles et 228 agricoles.
- 4° Les sociétés d’entrepôt (Magazingenossenschaf-ten) au nombre de 72, dont 64 industrielles et 8 agricoles.
- 5° Les sociétés de production, au nombre de 678 dont 146 industrielles et 532 agricoles.
- 6° Les sociétés d’assurance mutuelle, au nombre de 67.
- 7» Les sociétés de consommation, au nombre de 712.
- 8° Et les sociétés de construction, au nombre de 35.
- On peut affirmer que l’ensemble de ces associations témoigne, chez la race germanique,d’une tendance collectiviste des plus accusées, tendance qui constitue l’une de ses forces principales. C’est grâce à ce goût pour l’association,déjà relevé par César et par Tacite, il y a dix-neuf siècles, que la race germanique a pris un si grand développement et contribué, dans une si large mesure, au j progrès de la civilisation.
- j De ces divers groupes coopératifs,le plus important est celui des banques populaires: 2.200 banques populaires! C’est à peine, en bien comptant, s’il en existe 10 en France, et encore les plus considérables dépendent-elles d’un père capucin, le père Ludovic de Besse, qui a consacré ses efforts à acclimater dans notre pays, malgré les difficultés insurmontables, cet instrument de progrès qu’on appelle la Banque populaire.
- En Angleterre, où l’esprit d’association est poussé à l’extrême, il est remarquable que cette institution n’existe pas.
- A ces 2.200 banques populaires il faut encore ajouter les 500 ou 600 banques populaires Reuffectus, qui ont été établies depuis 1848, parallèlement aux banques Schultze-Delitsch, de telle sorte qu’il existe en réalité en Allemagne 2.700 à 2.800 banques populaires, lorsque, comme nous venons de le dire, on en compte à peine 10 en France et pas une en Angleterre.
- Le contraste est aussi complet entre la France et l’Allemagne que l’anomalie est frappante entre l’Allemagne et l’Angleterre.
- Pour faire saisir toute la portée du contraste il suffit d’ouvrir le bilan, pour 1887, des 886 banques populaires qui ont envoyé leurs comptes-rendus à l’administration centrale et de rapprocher les chiffres de ceux de l’année 1859, afin de montrer en même temps la rapidité incroyable avec laquelle les banques populaires ont pris leur essor en Allemagne.
- Nombre des associés en 1859. 18.676
- » » » 1887. 456.276
- Nombre des banques en 1859. 80
- » » » 1887. 886
- Avances aux associés en 1859. 12.394.708m.
- » » » 1887. 1.601.857.196 »
- Mises des associés en 1859. 7.380.073 »
- » )) » 1887. 110.630.967 »
- Réserve .... en 1859. 92,535 »
- )) .... 1887. 24.244,992 »
- Dépôts .... en 1859. 3.042.435 »
- » .... 1887. .427.125.264 »
- Ainsi les banques populaires (886 sur 2.200 sans
- compter les 500 ou 600 banques populaires Reuffectus) possédaient en 1887, 427.125.267 marks de dépôts, ou 534 millions de francs.
- Voyons maintenant la statistique (fin août) des dépôts des trois grandes banques européennes etxomparons :
- 1° Banque de France . . . .Fr. 852.570.000
- 2° Banque d’Angleterre. . . . 718.375.000
- 2° Banque d’Allemagne. . . . 525.000,000
- Ainsi, les 886 banques populaires allemandes ont plus de dépôtsà elles seules que la banque même de l’Empire.
- | Et comme le compte-rendu ne donne que les résultats de t 886 banques sur 2.200,en admettant que ces 2.200 soient
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- les principales, il faut bien tenir compte aussi que les 1.314 autres banques populaires doivent représenter un stock considérable de dépôts. La moyenne des dépôts de chaque banque étant de 529.656 francs,si on réduit cette moyenne de 2/3 — à 197.532 francs pour chacune de ces 1.314 banques,on trouve encore an total de 220.050.643 francs — et qu’on l’ajoute aux dépôts des 886 banques, on constate alors que l’ensemble des dépôts des 2.200 banques ne doit pas être inférieur aux dépôts à la banque d’Angleterre.
- Maintenant, si l’on retranche des dépôts de la banque de France les sommes appartenant à l’État (365 millions) on voit que les dépôts des 886 banques Schulze-Delistch et, a fortiori, ceux des 2.200 banques sont supérieurs aux dépôts à la Banque de France.
- Aussi le mouvement des affaires de ces 886 banques est-il de premier ordre.
- Voici les principaux chiffres pour 1887 :
- MARKS
- Avances (mouvement de l’année), . . 500.051.243
- Escomptes (de l'année entière) . . . 788.288.614
- Comptes courants (mouvement en 1887) 600.635.382
- Ce grand mouvement d’affaires a lieu entre les associés. Il est, par suite, intéressant de connaître la condition de
- ces associés.
- 1° Agriculteurs, forestiers, pêcheurs, jardiniers ................................ 26 9 0/o
- 2° Ouvriers sous la dépendance de ceux-ci 3 O
- 3° Industriels.......................... 3 4
- 4° Fabricants de la petite industrie. . . 29 1
- 5° Marchands et négociants......... 9 5
- 6° Commis.......................... 0 6
- 7° Marins,voituriers.aubergistes, cafetiers 5 0
- 8° Employés des postes, télégraphes, chemins de fer.......................... 2 4
- 9° Domestiques...................... 10
- 10° Professeurs,avocats,médecins,membres
- du clergé, fonctionnaires .... 66
- 11° Rentiers et divérs............. 8 0
- Ainsi, la part de l’agriculture est de 29,90 0/q ; celle de la grande industrie de 61,40 0/q; celle de la petite industrie de 33,90,8 0/o, et celle du commerce de 19,3 0/0.
- La masse des associés est formée par les couches profondes des dernières classes moyennes, celles que renouvellent sans cesse les travailleurs qui du salariat s’élèvent au patronat. C’est la démonstration complète de la haute sagacité de Schultze-Delitsch.
- Il nous reste maintenant à examiner le compte-rendu des opérations des autres sociétés coopératives de l’Allemagne. C’est ce que nous ferons dans notre prochain numéro.
- (A suivre)
- Congrès Français & International du Droit des femmes
- APPEL
- C’est à la France que revient l’honneur d’avoir inauguré, dans sa Capitale, il y a dix ans, le premier Congrès international du Droit des Femmes.
- Ce Congrès, — organisé parles soins de M. Léon Riche r, fondateur et directeur du journal le Droit des Femmes. créé en 1869, et, qui, depuis vingt ans, poursuit en dépit de tous les obstacles son œuvre de justice et de progrès social, — a été tenu à Paris en 1878,pendant l’Exposition Universelle, du 25 juillet au 8 août suivant.
- Deux sénateurs, dix députés et cinq membres du Conseil municipal de Paris en faisaient partie.
- Tous les pays civilisés avaient tenu à honneur de s’y faire représenter.
- Citons notamment, en suivant l’ordre alphabétique : L’Alsace-Lorraine (Française par le cœur), l’Angleterre, l’Amérique, la Belgique, le Brésil, l’Italie, la Hollande, la Pologne, la Roumanie, la Russie, la Suède, la Suisse.
- Seize Sociétés, tant françaises qu’étrangères, avaient envoyé leur adhésion.
- Il faut que l’année prochaine, date mémorable du Centenaire de la grande Révolution française, une nouvelle etimposante manifestation se produise pendant l’Exposition.
- Les droits de l’homme sont reconnus ; il s’agit d’affirmer et de faire reconnaître les droits de la femme, cette moitié de l’espèce humaine non encore affranchie.
- A quoi bon un Congrès ? objecteront les sceptiques. Est-ce que ces sortes de manifestations ne sont pas toujours impuissantes ? Est-ce que l’opinion publique en tient compte ?
- Nous répondrons par des faits.
- Plusieurs vœu ont été émis par le Congrès de 1878 :
- Il réclamait pour les jeunes filles un enseignemen supérieur identique à celui que recevaient les garçons.— C’est fait : nous avons des collèges et des lycées féminins.
- 11 demandait que les femmes fussent admises à suivre les cours des Facultés de l’Etat et pussent exercer les professions pourlesquellesellesjustifieraient des connaissances suffisantes: — aujourd’hui les femmes passent leurs examens aux divers baccalauréats, peuvent recevoir le diplôme de docteur, et exercer publiquement la médecine.
- Il demandait l’abolition des lois restrictives du droit de réunion et d’association : ces lois sont abolies.
- Il émettait le vœu qu’il se créât, autour des prisons de femmes, des œuvres laïques pour venir en aide aux prisonnières et les encourager au relèvement : — deux œuvres de ce genre existent. L’une est dirigée par Mme ! Isabelle Bogelot, l’autre par M. Béranger, sénateur de la Drôme. .
- II demandait le rétablissement du divorce : —le divorce est rétabli.
- | Il demandait que l’ensemble de la législation civile fût | révisé dans le sens de l’égalité entre les deux sexes : —
- 1 une loi ayant pour objet l’égalité civile de l’homme et de
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- la femme est, en ce moment, pendante devant la Chambre des députés.
- Il demandait que la recherche de la paternité fût autorisée : à deux reprises, le Sénat d’une part,la Chambre de l’autre,ont été saisies de propositions de lois poursuivant cet objet. Ces deux lois ont été écartées, mais la question a fait son chemin et la réforme est mûre aujourd’hui.
- En un mot, la plupart des vœux émis par le Congrès, ont reçu, — en France du moins — pleine et entière satisfaction.
- Les grandes Assemblées désignées sous le nom de Congrès, ne sont donc pas inutiles.
- Il s’agit, aujourd’hui, de poursuivre l’œuvre si bien commencée.
- Les résultats déjà obtenus nous sont un encouragement à persévérer.
- Le Congrès de 1889 sera la continuation du Congrès de 1878. Les questions non résolues y seront reprises et étudiées, ainsi que les revendications nouvelles qui pourraient se produire.
- La date de l’onverture en sera ultérieurement fixée.
- Mais un Congrès ne se réunit pas sans quelques sacrifices. Celui de 1878 a coûté la modique somme de 3,000 francs.
- Nous demandons pour 1889, un capital équivalent.
- Une seule personne a déjà versé, pour sa part, mille francs. Le surplus sera aisément couvert par tes modestes offrandes de chacun de nous.
- Quiconque s’intéresse au futur Congrès ou voudra y prendre part, devra donc, en s’inscrivant, nous envoyer sa souscription.
- Aucun minimum n’cst imposé.
- Nous tenons à ce que les plus pauvres, comme les plus riches puissent venir à nous.
- De même qu’en 1878, nous accepterons les souscriptions qui pourront nous être offertes soit par l«s Sociétés, soit par des personnes étrangères, sympathiques à la question du droit des femmes ; mais nous n’exigeons rien de ce côté.
- Les Etrangers, — hommes ou femmes,— qui voudront bien prendre part à nos délibérations, seront exempts de toute cotisation.
- Nous devons les recevoir comme on reçoit des hôtes.
- Us seront nos invités.
- C'est donc à nous, organisateur^ — à vous surtout, Femmes de France ! — qu’il appartient de subvenir aux dépenses de la grande et patriotique manifestation qui se prépare.
- Dès maintenant, la souscription est ouverte. Il est de toute nécessité que les fonds soient rapidement recueillis, afin de ne pas abandonner trop longtemps au hasard le succès d’une entrepiise de cette importance.
- La liste des souscripteurs sera ultérieurement publiée.
- Nous comptons que cet appel sera entendu de tous les points de la France.
- Déjà, la « Société, pour l’amélioration du sort des femmes et la revendication de ses droits » a publié son manifeste , nous avons lieu de penser que cette Société
- j joindra ses efforts aux nôtres. Pas de division ! Union | étroite ! Que telle soit notre devise !
- S LA COMMISSION D’INITIàTIVE :
- ! MM. Léon Richer (Président de la Ligue française J pour le droit des femmes), Président ; i René Viviani, avocat à la Cour d’Appel de Paris, Secrétaire-Général ;
- Georges Martin, Sénateur ;
- Colfavrü, Député;
- R. Davenne, publiciste.
- Docteur H. Thülié, ancien président du Conseil municipal de Paris.
- Auguste Diétricb, Homme de lettres.
- Mlle Z. Blandin (Vice-Présidente de la Ligue française pour le droit des femmes)
- Mmes Isabelle Bogelot.
- Emilie de Morsier ;
- Christin ;
- J. Richer ;
- Amélie Ragon ;
- Mlle Jeanne Perrot ;
- Mme H. Wild.
- Prière d’adresser, dès maintenant, les adhésions et souscriptions à M. Léon Richer, 4, rue des Deux-Gares, à Paris.
- LE POINT DE VDE SCIENTIFIQUE
- DE L'ÉTAT APRÈS LA MORT 0)
- (EMPRUNTÉ AU LOTUS)
- VII
- L’existence des facultés transcendantes ne donne pas seulement la certitude de l’immortalité, mais aussi, dans une certaine mesure, des indications sur son mode d’être. A ce dernier point de vue, la question la plus importante est de savoir si la mort nous réunit encore à ceux avec qui nous étions liés sur la terre, cette question ne peut être traitée que par les renseignements que nous fournit le somnambulisme.
- La conscience somnambulique est plus étendue relativement au temps et à l’espace que la conscience sensible, déjà par le fait même que celle-ci est contenue dans la première, tandis qu’inverse-ment le réveil du somnambulisme est sans réminiscence. Nous avons là, à proprement parler, la solution delà question; les facultés transcendantes, comme la lecture directe de la pensée, sont même de telle nature qu’elles impliquent un rapport beaucoup plus intime que cela n’est possible au point de vue terrestre. C’est pourquoi il s’en faut de
- (1) Voir le Devoir du 1er avril au 6 mai 1888.
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- beaucoup que les parties constitutives anciennes de la conscience soient abandonnées ; au contraire de nouvelles viennent s'y ajouter. D’autre part, concevoir le moi transcendant, malgré sa conscience élargie, comme menant une existence solitaire est chose arbitraire, même fantaisiste.
- Mais le sentiment humain n’exige pas seulement la continuation des anciennes relations ; il exige aussi cette continuation accompagnée de la conscience de leur identité avec les précédentes.
- Nous ne voulons pas seulement retrouver ceux avec lesquels nous étions liés par l’amour, nous voulons aussi les reconnaître. Sans ce souvenir, la conservation des rapports antérieurs n’aurait pas plus de valeur que le fait de noter des rapports entièrement nouveaux. Le somnambulisme nous offre aussi à ce point de vue la certitude, et cette eonsolation ne nous serait pas refusée même dans le cas d’une réincarnation continuelle. Dans ce cas même on ne pourrait admettre une solution de ces rapports parce que dans chaque incarnation se retrouve ce qui a lieu dans celle-ci : c’est à dire l’âme y dépasse la conscience.
- Ainsi nous avons la réunion transcendante en même temps que l’isolation sensible. On ne peut considérer l'âme comme dépourvue de fonctions dans la partie qui échappe à l’incarnation.
- En effet,elle fonctionne dans le somnambulisme, ce qui ne pourrait avoir lieu si l’existence transcendante et l’existence sensible se suivaient seulement et n’étaient pas contemporaines.Nous voyons donc par là que nous ne sommes pas obligés de choisir entre la réincarnation ou l’existence transcendante. La simultanéité des existences étant donnée, on peut accentuer l’une ou l'autre des deux et, selon le point de vue choisi, affirmer ou nier la réincarnation, d’autant plus que l’existence lerrestre est très courte relativement pour la conscience transcendante.
- Que si l’on ne nie pas la réincarnation incessante, alors il ne faut pas dire qu’il y a ou réincarnation ou existence transcendante, mais à la fois et l’une et l’autre.
- On pourrait en tous cas motiver la nécessité des renaissances par la raison qu’une existence terrestre rend possible un progrès plus intense précisément à cause de ses maux et de ses obstacles plus grands : mais les faits qui nous autoriseraient à établir cette comparaison nous manquent. Nous connaissons, nous voulons et nous agissons aussi en tant qu’êtres transcendants ; par là même la Possibilité d'un progrès nous est donnée.
- Quiconque prête foi aux phénomènes spirites reconnaîtra la possibilité que les influences spiri-tistes soient sujettes au changement. Les soi-disant fantômes cessent avec le temps. Les esprits qui en faisant usage de leur faculté organisatrice apparaissent comme des matérialisations,déclarent souvent que bientôt ils ne pourront plus venir.
- Je rappellerai seulement la scène d’adieux entre le fantôme Katie-King et le médium du professeur Crookes. Le fantôme déclara que dès ce moment il ne pourrait plus se montrer; qu’il pourrait peut-être plus tard communiquer par écrit avec le médium, mais que ce dernier à l'état de clairvoyance pourrait le voir en tout temps. Déjà,au commencement de la médiumnité de miss Cook, le fantôme avait annoncé qu'il n’aurait la force de rester près du médium que pendant trois ans et qu’ensuite il devrait prendre congé.Mais là où les modifications d’un état ont lieu, là aussi le développement et le progrès sont possibles. Si nous considérons le point où nous sommes arrivés à la lumière d’un darwinisme métaphysique, nous partagerons l’opinion de Schilling au sujet de la vie future :
- « Un être qui s’est élevé d’une nuit si profonde à une si haute lumière, autorise les plus grandes espérances et semble aller à l’encontre de méla-morphoses vis-à-vis desquelles les plus grands événements de sa vie externe et interne dans le monde actuel ne peuvent être pris en considération. »
- Nous oserons donc pour ces motifs résumer notre jugement sur la mort en disant que non seulement elle n’est pas un mal, mais qu’elle est un gain positif, ce que le somnambulisme révèle déjà assez clairement. On a fait aux investigateurs du somnambulisme et à moi aussi le reproche que nous exagérions la portée de cet état, et que nous confondions même des phénomènes sous-sensibles avec des phénomènes supra-sensibles. Il me sera facile au moment voulu de battre en brèche cette objection dans une psychologie transcendante. S’il n’y avait pas du reste dans ce rapprochement avec l’état futur quelque chose de décisif, on ne comprendrait pas pourquoi la religion bouddhiste, la seule qui produit systématiquement l’état somnambulique et repose même sur les expériences provenant de ce dernier, a considéré son plus haut degré comme déification. Il serait de même inexplicable que les extatiques chrétiens qui expéri-| mentèrent eux-mêmes ces états, les eussent i considérés comme un ravissement passager en 1 Paradis. Aussi nos somnambules modernes.affir-
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- ment-ils que l’état transcendant est feéatifique ; ils ne veulent pas être ramenés à la conscience terrestre, ils ne veulent pas être réveillés, ils se refusent à faire usage de leur instinct curatif pour trouver des moyens de guérison. Ils tremblent de rentrer dans leur organisme apparemment sans vie, au-dessus duquel ils planent objectivement ; enfin ils sont tous unanimes à reconnaître la parenté de leur état avec la vie future. S’ils se réveillent en général privés de souvenir, il reste néanmoins souvent dans la sphère du sentiment des traces de leur état passé, qui éveillent en eux le désir d’y rentrer.
- Du Potet a connu un auto-somnambule qui tombait de lui-même dans cet état, et qui, parce qu’il en possédait encore un vif désir après son réveil, refusait d’être magnétisé artificiellement. Il ne voulait pas être guéri, et comme ses parents insistaient pour qu’il subît un traitement magnétique,il s’ensuivit un combat auquel le magnétiseur n’échappà qu’à grand’peine. Ce n’est pas la mort qui effraie les somnambules, mais plutôt le retour à la vie. Le fait qui se répète si souvent de mourants prenant dans les derniers moments une expression si pacifique pourrait s’expliquer par la circonstance que la contraction douloureuse des muscles se relâche après la disparition de la vie.
- Quand nous voyons que des morts sur leurs lits de parade prennent une expression si tranquille, alors que leurs traits furent contractés douloureusement jusqu’au dernier moment, l’explication physiologique ne nous satisfait pas.
- Dans le cas d’une mort douloureuse (qui est déjà perçue par la conscience transcendante comme un fait objectif) l’expression du visage des derniers moments devrait être immobilisée par la mort,mais comme le conlraire a souvent lieu, nous ne pouvons l’expliquer que par la solidarité existant encore jusqu’à un certain point, entre l’âme déjà sous les influences transcendantes et le corps, son oeuvre, qui en est détaché. Certainement le simple sentiment de contraste peut aussi contribuer, chez le mystique bouddhiste, chez l’extatique chrétien et chez le somnambule plongé dans un sommeil profond, à leur faire considérer leurs états comme paradisiaques; mais,en faisant même abstraction de cette dernière circonstance, une simple comparaison négative avec l’existence terrestre doit ressortir en faveur de l’au-delà.
- Nous n’avons qu’à nous représenter les nombreux maux terrestres,les douleurs et les maladies,même simplement l’esclavage et les limitations qui sont
- données par le fait de la corporéité pour pouvoir en apprécier toute la délivrance. Nous ne nous trouvons pas certainement en tant qu’êtres transcendants en dehors de la nature dont nous sommes soumis aux influences,mais pendant la vie le corps est un produit plus ou moins fixe de la faculté organisatrice qui, par contre, se meut plus librement dans la vie de l’au-delà et peut résister aux influences et aux perturbations extérieures. Les phénomènes constatés pendant les matérialisations, la stigmatisation, les apports, la méthode curative autopsychique dans l’hypnotisme et le somnambulisme avec son instinct des prescriptions médicales, peuvent nous éclairer à ce sujet.
- Au point de vue intellectuel vient encore s’ajouter l’intensité de la conscience qui embrasse toutefois avec elle la conscience terrestre.
- De là découlent la permanence du souvenir individuel et la certitude de revoir nos morts. Cependant, cetteintensitésemble comporter une limitation qui, d’autre part, se résoud en faveur de la chose elle-même. Imaginons-nous que la faculté de lire la pensée, se manifestant déjà dans le somnambulisme et qui au point de vue moral devient un diagnostic du caractère moral, s’intensifie encore dans l’au-delà; et nous comprendrons que l’affinité élective doit y jouer un rôle beaucoup plus important qu’ici-bas. Or cette limitation du revoir ne peut être considérée que comme un gain.
- Quant à ce qui concerne le lieu même de l’au-delà, l’opinion que la mort entraîne un changement de place devrait être en tous cas prouvée tout d’abord, et jusqu’à preuve du contraire, en doit admettre que nous restons dans le même monde, bien que nous n’y percevions point au moyen des sens et que nous n’y soyons point sensiblement perceptibles, abstraction faite des exceptions connues. Du fait que nous disparaissons optiquement de ce monde pour nos frères et que nous cessons d’être en relation avec eux, le vulgaire tire la conséquence d’un transfert au point de vue de l’espace, alors qu’on ne peut considérer ce fait qn« comme une disparition hors de la sphère de la sensibilité d’autrui, parce que précisément la preuve ne s’étend pas plus loin. Mais on doit avouer p par suite du dépouillement du corps nos relations sont tellement changées que cela revient à un transport dans un tout autre monde. Notre mode d® perception, notre connaissance des forces de 1J nature, notre activité au moyen de ces forces sont complètement changés; à cela tient aussi le ^ que notre locomobilité devient tout autre. Un nP
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- raliste des plus remarquables a dit : « 11 est possi- i ble qu’il puisse exister des êtres intelligents capables d’agir sur la matière quoiqu’ils ne soient pas eux-mêmes directement perceptibles à nos sens. » Comme la plupart des changements sur la terre proviennent de forces, de différents modes de la matière et de l’éther qui ne sont pas perceptibles pour nous et ne peuvent être connus que par leurs effets, nous devons admettre qu’il existe des intelligences d’une nature éthérée, et nous n’avons aucun motif de nier qu’elles se servent de ces forces éthé-rées qui forment la source d’où découlent toute force, tout mouvement, toute vie sur la terre. Nos sens limités et la captivité de notre intelligence ne nous permettent de recevoir que les impressions et les perceptions de quelques-unes des manifestations les plus diverses du mouvement éthéré parmi les phases si différentes de la lumière, de la chaleur» de l’électricité et de la gravitation ; mais aucun penseur ne soutiendra un seul moment qu'il ne puisse y avoir d’autre mode possible d’activité pour cet élément primitif. Il est possible et même vraisemblable qu’il y ait des modes de perceptions qui soient plus haut que tous les nôtres, comme la vue est plus élevée que le tact et l’ouïe. Nous devons donc admettre qu’il peut y avoir et qu’il y a même vraisemblablement des organismes susceptibles de recevoir les impressions, de ces diverses espèces des mouvements de l’éther. Chacune de leurs facultés répondrait à un genre d’activité de l’éther. Ils peuvent peut-être posséder une force de vélocité peur se mouvoir analogue à celle de la lumière ou du courant électrique. Ils peuvent avoir une force visuelle même aussi pénétrante que celle de nos plus forts microscopes et téléscopes. Ils peuvent avoir un sens passablement analogue au spectroscope, ce récent triomphe de'la science, et être mis par là même en état de découvrir instantanément la constitution intime de la matière sous toutes ses formes, soit dans les êtres organisés, soit dans les étoiles et les nébuleuses. Les êtres se trouvant en possession de ces forces qui sont incompréhensibles pour nous ne seront pas surnaturels, sinon dans un sens très limité et illégitime du mot.
- Et si ces forces s’exerçaient de façon à ce que nous puissions les percevoir, ce résultat ne serait j pas un miracle dans le sens où Hume et Tyndall | emploient ce mot. Ce ne serait pas une violation des lois de la nature, ce ne serait pas une atteinte portée à la loi de la conservation de la force. (1)
- (A suivre)____Dr Alfredo Jorge Rinalpo
- (1) Wallace,Conception scientifique du surnaturel.
- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER V
- (Suite)
- Dans la salle du fond, chauffée plus fortement encore que les autres, se tenait M. Balthazar Cherbonneau, entouré de livres sanscrits tracés au poinçon sur de minces lames de bois percées d’un trou et réunies par un cordon de manière à ressembler plus à des persiennes qu’à des volumes comme les entend la librairie européenne. Une machine électrique, avec ses bouteilles remplies de feuilles d’or et ses disques de verre tournés par des manivelles, élevait sa silhouette inquiétante et compliquée au milieu de la chambre, à côté d’un baquet mesmérique où plongeait une lance de métal et d’où rajon-naient de nombreuses tiges de fer, M. Cherbonneau n’était rien moins que charlatan et ne cherchait pas la mise en scène, mais cependant il était difficile de pénétrer dans cette retraite bizarre sans éprouver un peu de l’impression que devaient causer autrefois les laboratoires d’alchimie.
- Le comte Olaf Labinski avait entendu parler des miracles réalisés par le docteur, et sa curiosité demi-crédule s’était allumée. Les races slaves ont un penchant naturel au merveilleux, que ne corrige pas toujours l’éducation la plus soignée, et d’ailleurs des témoins dignes de foi qui avaient assisté à ces séances en disaient de ces choses qu’on ne peut croire sans les avoir vues, quelque confiance qn’on ait dans le narrateur. Il alla donc viiiter le thaumaturge.
- Lorsque le comte Labinski entra chez le docteur Balthazar Cherbonneau, il se sentit comme entouré d’une vague flamme ; tout son sang afflua vers sa tète, les veines des tempes lui sifflèrent ; l’extrême chaleur qui régnait dans l’appartement le suffoquait; les lampes où brûlaient les huiles aromatiques, les larges fleurs de Java balançant leurs énormes calices comme des encensoirs l’enivraient de leurs émanations vertigineuses et de leurs parfums asphyxiants. Il fit quelques pas en chancelant vers M. Cherbonneau, qui se tenait accroupi sur son divan, dans une de ces étranges poses de fakir ou de sannyâsi, dont le prince Soltikoff a si pittoresquement illustré son voyage de l’Inde. On eût dit, à le voir dessinant les angles de ses articulations sous les plis de ses vêtements, une araignée humaine pelotonnée au milieu de sa toile et se tenant immobile devant sa proie. A l’apparition du comte, ses pru-! nelles de turquoise s’illuminèrent de lueurs phosphorescentes î au centre de leur orbite dorée du bistre de l’hépatite, et s’éteignirent aussitôt comme recouverte par une taie volontaire. Le docteur étendit, la main vers Olaf, dont il comprit le malaise, et en deux ou trois passes l’entoura d’une atmosphère de printemps, lui créant un frais paradis dans cet enter de chaleur.
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- « Vous trouvez-vous mieux à présent ? Vos poumons habi-tués aux brises de la Baltique qui arrivent toutes froides encore de s’être roulées sur les neiges centenaires du pôle, devaient haleter comme des soufflets de forges à cet air brûlant, où cependant je grelotte, moi, cuit recuit et comme calciné aux fournaises du soleil. »
- Le comte Olaf Labinski fit un signe pour témoigner qu’il ne souffrait plus de la haute température de l’appartement.
- « Eh bien, dit le docteur avec un accent de bonhomie, vous avez entendu parler sans doute de mes tours de passe-passe, et vous voulez avoir un échantillon de mon savoir-faire; oh ! je suis plus fort que Cornus, Comte ou Bosco.
- — Ma curiosité n’est pas si frivole, répondit le comte, et j’ai plus de respect pour un des princes de la science.
- — Je ne suis pas un savant dans l'acception qu’on donne à ce mot ; mais au contraire, en étudiant certaines choses que la science dédaigne, je me suis rendu maître de forces occultes inemployées, et je produis des effets qui semblent merveilleux, quoique naturels. A force de la guetter, j’ai quelquefois surpris l’âme, — elle m’a fait des confidences dont j’ai profité et dit des mots que j’ai retenus. L’esprit est tout, la matière n’existe qu'en apparence ; l’univers n’est peut-être qu'un rêve de Dieu ou qu’une irradiation du Verbe dans l’immensité. Je chiffonne à mon gré la guenille du corps, j’arrête ou je précipite la vie, je déplace les sens, je supprime l’espace, j’anéantis la douleur sans avoir besoin de chloroforme, d’ét’ner ou de toute autre drogue anesthésique. Armé de la volonté, cette électricité intellectuelle, je vivifie ou je foudroie. Rien n’est plus opaque pour mes yeux ; mon regard traverse tout, je vois distinctement les rayons de la pensée, et comme on projette les spectres solaires sur un écran, je peux les faire passer par mon prisme invisible et les forcer à se réfléchir sur la toile blanche de mon cerveau. Mais tout cela est peu de chose à côté des prodiges qu’accomplissent certains yoghis de l’Inde, arrivés au plus sublime degré d’ascétisme. Nous autres Européens, nous sommes trop légers, trop distraits, trop futiles, trop amoureux de notre prison d’argile pour y ouvrir de bien larges fenêtres sur l’éternité et sur l’infini. Cependant j’ai obtenu quelques résultats assez étranges, et vous allez en juger, dit le docteur Balthazar Cherbonneau en faisant glisser sur leur tringle les anneaux d’une lourde portière qui masquait une sorte d’alcôve pratiquée dans le fond de la salle. » A la clarté d’une flamme d’esprit de-vin qui oscillait sur un trépied de bronze, le comte Olaf Labinski aperçut un spectacle effrayant qui le fit frissonner malgré sa bravoure. Une table de marbre noir supportait le corps d’un jeune homme nu jusqu’à la ceinture et gardant une immobilité cadavérique ; de son torse hérissé de flèches comme celui de saint Sébastien, il ne coulait pas une goutte de sang ; on l’eût pris pour une image de martyr coloriée, où l’on aurait oublié de teindre de cinabre les lèvres des blessures.
- t Cet étrange médecin, dit en lui-même Olaf, est peut-être un adorateur de Shiva, et il aura sacrifié cette victime â son idole. »
- « Oh ! il ne souffre pas du tout ; piquez-le sans crainte, pas un muscle de sa face ne bougera ; » et le docteur lui enlevait les flèches du corps, comme l’on retire les épingles d’une pelote.
- Quelques mouvements rapides de mains dégagèrent le patient du réseau d’effluves qui l’emprisonnait, et il s’éveilla le sourire de l’extase sur les lèvres comme sortant d’un rêve bienheureux. M. Balthazar Cherbonneau le congédia du geste, et il se retira par une petite porte coupée dans la boiserie dont l’alcôve était revêtue.
- « J’aurais pu lui couper une jambe ou un bras sans qusil s’én aperçut, dit le docteur en plissant ses rides en façon de sourire ; je ne l’ai pas fait parce que je ne crée pas encore, et que l’homme, inférieur au lézard en cela, n’a pas une sève assez puissante pour reformer les membres qu’on lui retranche. Mais si je ne crée pas, en revanche je rajeunis. Et il enleva le voile qui recouvrait une femme âgée magnétiquement endormie sur un fauteuil, non loin de la table de marbre noir ; ses traits, qui avaient pu être beaux, étaient flétris, et les ravages du temps se lisaient sur les contours amaigris de ses bras, de ses épaules et de sa poitrine. Le docteur fixa sur elle pendant quelques minutes, avec une intensité opiniâtre, les regards de ses prunelles bleues ; les lignes altérées se raffermirent, le galbe du sein reprit sa pureté virginale, une chair blanche et satinée remplit les maigreurs du col ; les joues s’arrondirent et se veloutèrent comme des pêches de toute la fraîcheur de la jeunesse ; les yeux s’ouvrirent scintillants dans un fluide vivace ; le masque de vieillesse, enlevé comme par magie, laissait voir la belle jeune femme disparue depuis longtemps.
- « Croyez-vous que la fontaine de Jouvence ait versé quelque part ses eaux miraculeuses ? dit le docteur au comte stupéfait de cette transformation. Je le crois, moi, car l’homme n’invente rien, et chacun de ses rêves est une divination ou un souvenir. — Mais abandonnons cette forme un instant repétrie par ma volonté, et consultons cette jeune fille qui dort tranquillement dans ce coin. Interrogez-la, elle en sait plus long que les pythies et les sibylles. Vous pouvez l’en-Yoyer dans un de vos sept châteaux de Bohême, lui demander ce que renferme le plus secret de vos tiroirs, elle vous le dira, car il ne faudra pas à son âme plus d’une seconde pour faire le voyage ; chose, après tout, peu surprenante, puisque l’électricité parcourt soixante-dix mille lieues dans le même espace de temps, et l’électricité est à la pensée ce qu’est le fiacre au wagon. Donnez-lui la main pour vous mettre en rapport avec elle ; vous n’aurez pas besoin de formuler votre question, elle la lira dans votre esprit. »
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- La jeune fille, d’une voix atone comme celle d’une ombre, répondit à l’interrogation mentale du comte :
- « Dans le coffret de cèdre il y a un morceau de terre saupoudrée de sable fin sur lequel se voit l’empreinte d’un petit pied. »
- — A-t-elle deviné juste ? » dit le docteur négligemment et comme sûr de l’infaillibilité de sa somnanbule.
- Une éclatante rougeur couvrit les joues du comte. Il avait en effet, au premier temps de leurs amours, enlevé dans une allée d’un parc l’empreinte d’un pas de Prascovie, et il la gardait comme une relique au fond d’une boîte incrustée de nacre et d’argent, du plus industrieux travail, dont il portait la clef microscopique suspendue à son cou par un jaseron de Venise.
- M. Balthazar Cherbonneau, qui était un homme de bonne compagnie, voyant l’embarras du comte, n’insista pas et le conduisît à une table sur laquelle était posée une eau aussi claire que le diamant.
- « Vous avez sans doute entendu parler du miroir magique où Méphistophélês fait voir à Faust l’image d’Hélène ; sans avoir un pied de cheval dans mon bas de soie et deux plumes de coq à mon chapeau, je puis vous régaler de cet innocent prodige. Penchez-vous sur cette coupe et pensez fixement à la personne que vous désirez faire apparaître ; vivante ou morte, lointaine ou rapprochée, elle viendra à votre appel, du bout du monde ou des profondeurs de l’histoire. o
- Le comte s’inclina sur la coupe, dent l’eau se troubla bientôt sous son regard et prit des teintes opalines, comme si l’on y eût versé une goutte d’essence ; un cercle irisé des couleurs du prisme couronna les bords du vase, encadrant le tableau qui s’ébauchait déjà sous le nuage blanchâtre.
- Le brouillard se dissipa. — Une jeune femme en peignoir de dentelles,aux yeux vert de mer, aux cheveux d’or crespe-lés, laissant errer comme des papillons blancs ses belles mains distraites sur l’ivoire du clavier, se dessina ainsi que sous une glace au fond de l’eau redevenue transparente, avec une perfection si merveilleuse qu’elle eût fait mourir tous les peintres de désespoir : c’était Prascovie Labinska, qui, sans le savoir, obéissait à l’évocation passionnée du comte.
- « Et maintenant passons à quelque chose de plus curieux, » dit le docteur en prenant la main du comte et en la posant sur une des tiges de fer du baquet mesmérique. Olaf n’eût pas plutôt touché le métal chargé d’un magnétisme fulgurant qu’il tomba comme foudroyé.
- Le docteur le prit dans ses bras, l’enleva comme une plume, le posa sur un divan, sonna, et dit au domestique qui parut au seuil de la porte :
- « Allez chercher M. Octave de Saville.»
- (A suivre),
- | BIBLIOGRAPHIE
- | Les entretiens socialistes ; explication po-i pulaire du Socialisme et de son établissement graduel, par Ch. Baggio.
- Tel est le titre d’un volume de.560 pages que nous venons de parcourir. M. Baggio, sous la forme d’entretiens entre un bourgeois socialiste M. Paul, et un ouvrier, Jacques,passe en revue dans un style simple, clair et à la portée de toutes les intelligences, les idées sociales telles qu’il les comprend.
- Le premier entretien commence ainsi :
- — « M. Paul, on dit que vous êtes un socialiste, est-ce vrai ?
- — « Oui, Jacques.
- —• « Et le socialisme, M. Paul, c’est-il bon pour l’ouvrier?
- — « Le socialisme, Jacques, sera le salut du monde et « surtout le salut des ouvriers.
- — « Alors, M. Paul, vous me feriez bien plaisir de medire « ce que c’est, pour m’en donner une idée, quand ce ne serait « qu’en raccourci.
- — « Avec plaisir, Jacques, et puisque vous semblez surtout « désirer de voir le bien que le socialisme procurera eux ou-« vriers, je vais vous montrer principalement ce côté-là. »
- Et l’entretien continue ainsi pendant tout le reste du volume, entre le bourgeois et l’ouvrier, l’un faisant des demandes, formulant des objections, et l’autre y répondant.
- L’ouvrage est divisé en trois parties ; dans la première, l’auteur fait la comparaison du régime socialiste avec le régime individualiste dans lequel nous vivons.
- La deuxième partie s’occupe du socialisme pratique.
- La troisième, de tactique et de propagande.
- Examinons en quelques mots ces trois parties.
- La première nous paraît excellente sous beaucoup de points de vue, mais où nous cessons d’être d’accord, c’est, quand l’auteur, dans le 8e entretien, après avoir expliqué à Jacques que la religion catholique est en contradiction avec la science et par conséquent complètement fausse, et par cela même nuisible au progrès, continue ainsi :
- « Jacques, vous m’avez demandé si l’on ne pourrait pas « prendre une nouvelle r eligion qui serait d’accord avec le bon « socialisme, c’est-à-dire avec le socialisme scientifique et dé-« mocratique ? — Oui, M. Paul — Eh bien 1 Jacques, aucune « religion ne sera nécessaire ni utile au socialisme, et même « une religion y serait nuisible. »
- Non seulement l’auteur, qui est matérialiste, proscrit toute croyance religieuse, mais il affirme que « les hommes n’ont « qu’un corps et pas d’âme, parce que rien ne montre qu’ils « ont une âme ; ils n’ont qu’une vie,celle de ce monde, parce « que rien ne montre qu’il y en a une autre. »
- En êtes-vous si sûr que cela, M. Baggio ? Avez-vous sondé tous les secrets de la nature ? Connaissez-vous le pourquoi et le comment des choses? Hélas ! ce que la science officielle sait est bien peu de chose auprès de ce quelle ne sait pas. j L’auteur semble ignorer, qu’il y a des faits nombreux qui chaque jour viennent détruire ses affirmations ; que la science sur laquelle il s’appuie, commence à être fortement ébranlée dans ses convictions ; que la plupart de ses représentants les plus autorisés ont cessé d’être, matérialistes.
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- Nous croyons, nous, qu’il n’est pas nécessaire d’être matérialiste pour être socialiste. Des hommes de la plus haute valeur intellectuelle, ont été, ou sont encore des socialistes, dans la bonne acception de ce mot, tout en croyant à l’existence d’un principe créateur, et de l’esprit animant la matière. Pour ne citer que quelques noms parmi nos contemporains, MM. Godin, Victor Hugo, furent des croyants. Fauvety, Eugène Nus, Flammarion, etc., sont des déistes et cependant des savants et des socialistes.
- La deuxième partie : Le socialisme pratique, traite du mode d’élection des pouvoirs ; l’auteur est partisan du renouvellement partiel chaque année, des bienfaits du garantisme, de la socialisation des biens, du commerce et de l’industrie, des sociétés coopératives, etc. Dans le chapitre II de cette partie,l’auteur M. Baggio,propose de faire payer aux héritiers, dans les successions collatérales, un droit de 100 francs pour les premiers dix mille francs, en augmentant progressivement jusqu’à 50 ®/o, sur les fortunes de un million et au-dessus.Les droits à percevoir en ligne directe seraient beaucoup moins élevés.
- Enfin, dans la troisième et dernière partie, l’auteur examine quels sont les meilleurs moyens à employer pour la propagande des idées socialistes. Il préconise le livre, le roman, le théâtre, les revues, les journaux, les conférences, les réunions publiqnes, l’établissement de chambres syndicales, les unions de métiers, etc.
- Le livre est en vente chez l’auteur M. Baggio, à Carvin (Pas-de-Calais). L’ouvrage contient 70 livraisons à 5 centimes
- P. A. Doyen.
- * *
- Le Devoir populaire , Bulletin des Institutions de prévoyance, de secours et de solidarité, un an 3 francs — Bureaux, 14, rue du Château, à Cherbourg (Manche). Directeur, M. Briard.
- Sommaire du dernier numéro.
- Discours sur la paix.— Ceux qui méritent d’exercer le pouvoir.— La loi morale de l’humanité.— Institution de secours aux marins.— Société artistique et industrielle de Cherbourg. — Le pain blanc d’aujourd’hui et le pain bis d’autrefois.— La fourmi. — Un singulier testament.
- SOUS CE TITRE :
- ATHÉNÉE DES TROUBADOURS
- De Grands Concours littéraires annuels ont été organisés à Toulouse par un groupe d’hommes de lettres, sous la direction de M. Victor Levère, rédacteur en chef de YEcho des Trouvères, ancien membre correspondant de l’Académie des Poètes de Paris et lauréat des Jeux-Floraux (année 1874.
- Le premier concours de l’Athénée des Troubadours a été clos le 28 février dernier.
- Le second sera ouvert à partir du 1er décembre 1888 pour être clos le 1er mars 1889.
- Demander le programme à M. Levère, allées Lafayette, 37, à Toulouse, qui s’empressera de l’adresser franco aux nléressés.
- Sommaire de la REVUE SOCIALISTE
- Le Ministère du Travail, Gustave Rouanet.— Charles Pisacane, Benoît Malon.— L’Intégral (suite et fin). Eugène Fourniére.— Situation économique des paysans roumains, P. Argyriadès. — Critique socialiste des principes de 89, Jean Lardennois.— Le conflit f ranco-italien,Benoit Malon.— Le Mouvement social en France et à l'Etranger, M. Favergeon.— Revue des livres, K. Kastner, À. Tabarant, Cathelinat, Gustave Rouanet.
- Sommaire de la Société Nouvelle
- La réforme de l’hérédité.........Frédéric Borde
- L’Antinomie de l’Église et de l’État . E. H.
- Objet de la science économique . . César De Paepe
- Un poète nihiliste russe.Nicolaï Alekseïe-vitch Nekrassov. Le gel au nez
- rouge....................... F. Brouez.
- Critique philosophique.............A. De Potter
- Chronique artistique...............Eug. Demolder
- Chronique musicale.................. Henry Maubel
- Théâtre............................J. V.
- Bulletin du mouvement social : Angleterre.— France, — A llemagne.—
- Hollande.— Danemark. . . César De Paepe
- Le mois.—L’union des peuples— . Un poète anglais. Miss Mary Robinson — Livres et Revues.
- SOLIDIFICATION DU PÉTROLE.
- Des expériences très intéressantes viennent d’être faites en Russie pour trouver le moyen de solidifier le pétrole et en rendre ainsi le transport plus économique, plus propre et moins dangereux.
- D’après M. Kauffmann, une combinaison très simple a été trouvée pour obtenir ce résultat. Il a suffi de faire chauffer l’huile et d’y ajouter ensuite de 1 à 3 0/0 de savon. Le savon se dissout dans l’huile, et le mélange, en se refroidissant, forme une matière ayant l’apparence du ciment et la dureté du suif comprimé.
- Cette matière ne s’allume pas facilement, brûle lentement et sans fumée, en produisant beaucoup de chaleur. Elle laisse un résidu noir et dur d’environ 2 0/0.
- Dans ces conditions, on peut l’employer aux usages domestiques avec sécurité, et même comme succédané du charbon de terre au besoin. Reste à savoir quel est son prix de revient, et si le pétrole solidifié peut soutenir la concurrence avec l’antique houille.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 26 Novembre au 2 Décembre 1888 Naissance :
- Le 28 Novembre, d’un enfant mort-né de Lamoureux Armand et de Béthune Valentine.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Barê.
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- Tome 12 - N* 536
- Dimanche 16 Décembre 1868
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OUI2ST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- Pour toutes communications et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- Guise (Aisne)
- France
- Un an.............10 tr. »>
- Six mois .... 6 #>
- Trois mot» . 3 »*
- Union post.au
- On an . . . U ir. »»
- Antres pays
- On an . . 13 ir. 60
- on s’abonne également A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 1, rue de Chabanais
- Aux abonnés du « Devoir »
- A nos amis et lecteurs,
- Notre feuille va entrer dans sa onzième année d'existence. Elle compte de fidèles amis dont rattachement nous est précieux et à qui nous envoyons ici l’expression de notre reconnaissance.
- Le moment nous paraît venu de faire subir au Devoir une modification que M. Godin lui-même avait jugée nécessaire depuis longtemps.
- Cette modification consiste à transformer notre feuille hebdomadaire en revue mensuelle format in-octavo, comprenant au moins quatre feuilles de 16 pages, sans changement dans les conditions d’abonnement.
- Nous y trouverons l’avantage de pouvoir, plus facilement que dans un numéro hebdomadaire, donner des extraits ou chapitres des manuscrits laissés par M. Godin.
- Toutes les questions habituellpmpnt traitées dans noire feuille continueront à l’être dans la Revue mensuelle, mais avec plus de développexnent.
- Cf1 n'est pas ici la place de reproduire le programme du Devoir, bornons-nous à dire que la revue mensuelle suivra toujours ce programme et que des chapitres spéciaux y seront consacrés aux faits politiques et sociaux — aux nouvelles du Familisière — à la coopération, à la participation, à la mutualité — à la paix et à l’a bit rage international — au mouvement- en faveur de l’émancipation féminine, etc.
- Une pari plus large pourra être faite aux Nouvelles et romans que nous choisirons toujours avec le plus grand soin.
- Enfin, la philosophie religieuse abordée dans quelques articles qui nous ont valu les plus cordiales f; licitations de nos lecteurs pourra également trouver plus large place.
- Tous ces motifs nous font espérer que la transformation du Devoir en revue mensuelle paraissant à la fin de chaque mois,— transformation qui aura lieu à partir de janvier prochain, — sera favorablement accueillie de nos amis et lecteurs et que leurs sympathies et leurs encouragements nous seront plus assurés que jamais.
- Marie MORET veuve GODIN.
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- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- Aux abonnés du « Devoir ». — Les pensions de retraite.— Mutualité nationale. — Au Familistère de Guise. — Le rôle de la femme. — Le Droit civil des Femmes. — Faits politiques et sociaux. — Les Budgets européens. — Statistiques. Les octrois en France. — Le Jahresbericht.
- . — Variétés. — Le point de vue scientifique de l’état après la mort.— Avatar.— Bibliographie. — Mouvement des assurances mutuelles au Familistère.— Économie domestique.— Union du travail des femmes. — Enflam-mation de la benzine.— État-civil du Familistère.
- Les pensions de retraite
- Oq discutait, l’autre jour, à la Chambre,la grave question des pensions de retraite. Il s’agissait uniquement des pensions civiles, de la guerre, et de la marine, en un mot, des pensions queTÉtat sert à divers titres et pour diverses causes,à ses anciens fonctionnaires, à certaines catégories d’anciens militaires et marins.
- Ces pensions accaparent déjà 219 millions.
- Elles ont augmenté, depuis vingt ans,d’une centaine de millions applicables pour la plupart aux retraités de la guerre et de la marine.
- La progression annuelle a été de 5,710,000 francs, dont 1,600,000 fr. pour les pensions civiles ; 3,-470, 000 fr.pour celles delà guerre : 640,000 francs pour celles de la marine.
- Le rapporteur général de la commission du budget prévoyait que l'augmentation annuelle, serait encore,pendant une vingtaine d’années,de 4.500.000 à 5 millions de francs.
- L’augmentation des vingt dernières années est duë, pour la plus grande part, aux modifications importantes introduites par les lois de 1878, 1879 et 1881, dans les conditions des retraites de la guerre et de la marine, et pour une part moindre, mais néanmoins très appréciable, à rabaissement de la limite d'âge de catégories tout entières de fonctionnaires.
- L’augmentation prévue des années subséquentes correspond surtout à l’augmentation du nombre des fonctionnaires,qui s’est accru de plus de 30 0/0 dans ces quinze dernières années.
- Nous avions donc bien raison de dire que la question des pensions est une grave question.
- Si, à un point de vue général, en l’étendant hors des limites étroites où elle est actuellement contenue, c’est une question sociale de premier ordre, c’est aussi, en l’état, une question budgétaire des plus délicates, et l’on comprend que la Chambre,
- quoiqu’il en coûtât, n’ait pas voulu augmenter un budget dont l’équilibre esL encore à établir de la somme de 8,184,000 francs, qu’on lui demandait de divers côtés par voie d’amendements..
- On ne saurait blâmer la République d’avoir fait une plus large part, et surtout une part plus équitable,que les autres régimes aux anciens serviteurs de l’État.
- Les partisans des régimes déçus ne manquent pas de lui reprocher ses libéralités, ce qui appelle forcément l’attention sur ce fait que la République paie annuellement plus de 1,500,000 francs à d’anciens fonctionnaires de l’empire. On reste stupéfait lorsqu'on voit de quelle façon, dans le passé, la monarchie accordait des pensions.
- Un coiffeur recevait 1.700 louis de retraite pour avoir coiffe une princesse de sang royal qui mourut avant d’avoir des cheveux.
- Un ancien magistrat avait 22720 livres en trois pensions ; l’une « comme premier président et intendant » ; l’autre « comme intendant et premier président » ; la troisième « pour les mêmes considérations que ci-dessus. »
- Quatre pensions avaient été accordées à un marquis quelconque; la première « pour les services de feu son père, » la seconde « pour le même objet, » la troisième « pour les mêmes raisons, » la quatrième « pour les mêmes causes. »
- La famille Polignac touchait à elle seule 700,000 francs de pensions, la plupart réversibles d’un parent à l’autre. Par contre, à la même époque,un soldat Jean-Pierre Hamel, un des mieux traités recevait une pension de 50 livres dont il ne touchait grâce à la retenue que 44 livres 5 sous, « en raison de ses services et blessures et pour avoir, par sa valeur, occasionné la prise de la ville de Duderstall, pendant la campagne de 1661,ayant eu l’intrépidité d’aller seul attacher les écrous du pétard qui lit sauter la porte. »
- Le journal Paris, auquel nous empruntons les détails qui précèdent nous apprend encore que par lettres patentesdu lermai,1754,une rente est encore servie par la République de 1888, aux descendants de Yves-Jean-Baptiste de la Boissière de Chambon, qui reçut de Louis XV une rente perpétuelle de 6000 livres,pour avoir eu un frère tué à la chasse du roi.
- Par une transition bien naturelle, ce dernier cas nous ramène au temps présent.
- | Suivant l’expression même d’un des auteurs des j amendements dont nous parlions tout à l’heure, • d’un député qui se consacre passionnément depuis
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- de longues années, à l’élude de cette question, la question des retraites est très compliquée, très touffue,très complexe ; elle porte sur une quantité de lois de retraites qu’il estlong et difficile de comparer etde connaître à fond.Oril ne s’agissait guère dans la pensée de l’orateur que des retraites militaires.
- C’est en faveur des anciens militaires,à son avis, que la Chambre devait consentir d’exceptionnels sacrifices et savoir négliger les économies budgétaires, en repoussant l’assimilation absolue des diverses catégories de pensions, car il n’y a pas, disait-il,d’équivalence au sang versé pour la patrie.
- La confusion morale est aussi grande que la confusion matérielle dans cette question des retraites.
- Un député s’écrie ironiquement: Vive le déficit.
- Nous n’avons pas entendu une autre exclamation qui aurait bien pu trouver sa place dans une discussion de cette nature : et les travailleurs ?
- Si nombreuse qu’elle soit, et si intéressante qu’elle puisse être, prise en masse, la catégorie de citoyens qui bénéficie à un titre quelconque des ressources de l’État n’est cependant pas la seule qui ait droit aux subventions de la société.
- Eh! quoi! dira-t-on, faudra-t-il donc étendre aux 1. 200.000 ouvriers et ouvrières réunissant les conditions de la retraite, les libéralités du Trésor.
- Gerlainement, répondrons-nous.
- « I/ouvrier qui est resté prolétaire,dit M.Laviron, dans son intéressant projet de caisse de retraite,n'a pas consommé tout ce qu’il a produit. La plus-value qu’il a laissée et qui n’a pas été réalisée dans son intérêt direct, a profité à la société prise dans son ensemble ; elle s’est confondue avec la masse des revenus capitalistes et a contribué à accroître d’autant la richesse générale. Il est donc de la plus rigoureuse équité de faire contribuer cette richesse au soulagement des dernières années de l’ouvrier. Dans ce système, les pensions des travailleurs parvenus à l’âge de la retraite deviennent une charge sociale de premier ordre, à l’instar de l’instruction,de la justice, de l’armée, etc; et il semble naturel qu’il y soit pourvu de la môme manière, c’est-à-dire au moyen des revenus publics. » ;
- Mais ce n’est pas seulement aux travailleurs qu’il faut garantir les moyens d’existence. C’est à tout le monde, au fort, au faible, au travailleur, au paresseux, à l’innocent, au coupable, au vieillard, à l’enfant.
- Tous les êtres humains* sans exception, ont en
- toutes circonstances un droit égal au minimum de subsistance.
- Ce droit découle naturellement de l’indéniable droit à la vie que tout être humain possède, par cela seul qu’il est né.
- Tels sont les principes primordiaux queM. Go lia a exposés dans ses différentes œuvres.
- On ne saurait les rappeler trop souvent, car c’est sur ces principes que la société devra baser sa véritable organisation.
- Le fondateur du Familistère établit l’existence de trois agents dans la production de la richesse : 1® La nature qui donne la matière et l’activité vivifiante ; 2° Le travail humain qui met en œuvre la matière et aide à la fructification des éléments que fournit la nature ; 3° Le capital ou travail économisé qui sert d’instrument et de moyen d’action au travail pour créerde nouvelles richesses.
- En assurant à tous les membres de la famille humaine le nécessaire à l’existence dans le cas d’incapacité de travail et de besoin, la société restitue aux faibles l’équivalence de leur droit naturel, elle rend à ceux qui en ont besoin une part des biens que la nature donne chaque jour à l’homme.
- C’est un acte de justice que remplit ainsi la société.
- Dans l’ordre des satisfactions à donner aux besoins ci-dessus indiqués, dit, encore M. Godin, rentrent les pensions aux invalides du travail, le minimum nécessaire à l’existence de ceux qui sont momentanément privés de toute ressource, l’instruction gratuite à tous les d egrés pour le dévelop -pement de toutes les aptitud.es.
- Ce sont là des charges qui incombent à la société tont entière.
- Entrant ensuite dans l’examen des moyens propres à assurer l’application de ces principes, M. Godin définit ainsi'le rôle de l’Etat et de l’initiative privée :
- L’assurance ayant pour objet d’accorder l’équivalence des droits naturels de -chacun, c’est-à-dire, le minimum indispensable à l’existence en cas d’abandon, d’infirmité ou de vieillesse est nécessairement du domaine de l’Etat.
- A côté de ce devoir social, la prévoyance, la mutualité nationale doit aussi, sous la protection de la loi,s’organiser au sein des clrtsses laborieuses pour assurer le nécessaire au travailleur en cas d’accident, de maladie, ou de chô'onage. Mais il y a lieu d’admettre simultanément le concours de l’Etat et la contribution directe de chacun en proportion des ressources qu’il tim, de son travail.
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- En dépit du concours apporté par les classes laborieuses elles-mêmes à la formation du fonds social de garantie, la part de l’Etat n’en restera pas moins considérable.
- Où puisera-t-il les ressources nécessaires pour faire face, d'une part aux dépenses du minimum de subsistance, qui lui incombent intégralement, d’autre part à sa quote-part des frais nécessaires à l’alimentation de l’assurance contre les accidents, les maladies et le chômage des travailleurs?
- Les pensionnés de tout ordre atteignent aujourd’hui le nombre de 250.0000. Ces 250.000 personnes ne représentent que la 144e partie de la population française.
- L’objection n'est que spécieuse. Il faut tenir compte, en efïet, de ce fait que la moyenne des pensions actuellement desservies par l’Etat est de 800 à 880 francs par personne ; que cette moyenne dépasse en somme la moyenne du minimum de subsistance strictement nécessaire.
- Il faut surtout reconnaître que la plupart des pensions dévolues ne constitue pas l’unique ressource du bénéficiaire.,On ne saurait donc établir la moindre comparaison entre l’organisation actuelle des pensions,et l’organisation de lavéritable mutualité nationale ni,par conséquent,en tirer cette conclusion que, si la moindre augmentation dans le budget actuel des pensions dépasse la capacité financière de notre pays,—-ce qu’il faudrait d’abord démontrer —, il est inutile de songer à donner à tous l’assurance du minimum de subsistance.
- Aussi bien n’est-ce pas des ressources actuelles de notre budget, faibles ressources tirées d’impositions, iniquement établies, que M. Godin attend la possibilité d’organiser la mutualité nationale.
- Le législateur,dit-il en substance,reconnaîtra un jour que les droits de tous au domaine public et:au domaine naturel constituent pour la société le droit à l’héritage d’une part et même, suivant le cas, de la totalité des biens au décès des personnes n’ayant pas d’héritiers directs.
- C’est avec le produit de cette restitution sociale que l’Etat constituera le fonds des garanties nécessaires à l'existence de tous.
- J. Pascaly.
- MUTUALITÉ NATIONALE
- Il est d’un véritable intérêt public que la mutualité, ce besoin pressant de pacification sociale, soit organisée d'une manière générale pour remédier à la misère. Pour que cette organisation porte ses fruits, il faut qu'elle se fasse par l’intervention des
- classes laborieuses elles-mêmes ; il faut intéresser directement la masse du peuple à la bonne gestion de la mutualité ; multiplier entre les individus des intérêts communs et fraternels; il faut enfin donner au mutualiste le sentiment direct de son droit aux ressources mutuelles et de son devoir de veiller à leur bonne gestion.
- J.-B.-André GODIN, Fondateur du Familistère.
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- Au Familistère de Guise.
- Nous avons plaisir à publier, et nos lecteurs, certainement, à lire, les appréciations de M. Abel Davaud sur les différentes questions sociales qu’il aborde.
- Sous le titre ci-dessus, notre excellent confrère qui suit avec sympathie les développements de notre association, consacre dans le Moniteur des syndicats ouvriers, un nouvel article au Familistère.
- Nous en détachons quelques passages.
- « Le Familistère ne se contente pas d’être le premier établissement social de l’univers, il se montre en outre le premier par ses manifeslations d’ordre économique ou moral.
- « Nous avons récemment constaté le chiffre énorme de ses affaires dans le dernier exercice, la somme de 736.000 francs de bénéfices nets partagés entre ses... participants à différents degrés, sa fête du travail instaurée pour récompenser les améliorations techniques dans son industrie, sa fête de l’enfance pour encourager les enfants et les jeunes gens dans l’éducation première, et voici qu’il nous donne un nouvel exemple à peu près inconnu jusqu’ici : celui d’associés privilégiés rognant eux-mêmes leurs bénéfices au profit des participants, leurs collègues moins bien partagés par les statuts.
- « On va bien se moquer de ces naïfs dans certain Landerneau parisien où pareille conception ne sera faite, dit-on, que le poignard sous la gorge. « Comment, dira-t-on au Marais, voilà des gens qui lâchent des profits qu’ils pouvaient garder ; mais ils ne sont pas du siècle, ils nous font bien rire. Qu’on les envoie à Charenton ! »
- Aux sceptiques, M. Davaud répond par un argument irréfutable. Il coupe dans le Devoir et leur sert la partie du procès-verbal de l’assemblée extraordinaire du 18 novembre des associés du Familistère, qui donne force de loi à la mesure fraternelle en question. Notre confrère fait suivre le document de l’énumération des différentes mesures tendant à améliorer le sort des auxiliaires et participants, etc., qui ont été votées dans la même séance, puis il conclut :
- « Nous n’avons rien à ajouter à tout ceci que nous livrons à nos lecteurs tel quel; seulement nous souhaitons que ces associés du Familistère, heureux et fortunés travailleurs par l’humaine générosité d’un grand homme, ne perdent jamais de vue l’origine de l’aisance dont ils jouissent, et qu’ils éten-
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- dent chaque année ie nombre de ceux qui profitent complètement des bénéfices de leur travail. Déjà, ils viennent de faire un pas dans la voie fraternelle, il leur faut marcher encore sur cette route, pleine de satisfactions morales et de bénéfices matériels. L’homme, ie travailleur quel qu’il soit, qui se sent bien traité, considéré et récompensé, se donna entièrement à qui le traite en homme, le considère et le récompense.
- o Tant vaut l’association, tant valent ceux qui la servent. »
- Tel est le titre d'un article absolument sympathique à la cause féminine que Thomas Grirnm publie dans le Petit Journal.
- Nous sommes heureux de voir la grande publicité de cette feuille servir à la propagande d’une cause qui nous est chère, parce qu’elle est juste.
- Thomas Grimm se déclare du parti des femmes, et i! formule ainsi sa profession de foi :
- «Nous estimons que la femme est non passeulement l’égale de l’homme mais sa supérieure.
- C’est à-la femme que les hommes éminents de toutes les professions doivent d’avoir fait leur trouée dans le monde.
- C’est à l’amour que nous devons tous l’inspiration, la persévérance, l’activité intellectuelle, le travail sans relâche, la hardiesse. » .
- Fort belle cette déclaration, mais, à la rigueur elle pourrait être contresignée même par les partisans du statu quo, par les timorés qui redoutent pour les femmes battrait des dangereuses nouveautés, symptôme précurseur des révolutions.
- Thomas Grimm n’est pas de ceux-là ; les nouveautés ne l’effrayent pas. D’ailleurs, et tous les arguments d’un maseulinisme bien à tort effaré n’y changeraient pas grand chose, la distance est déjà si réduite entre ce qui estel ce qui sera !
- « Elles veulent avoir accès aux emplois civils, dit notre publiciste ; pourquoi pas? Ne sont-elles pas toutes-puissantes dans le commerce et môme dans l’industrie ? Qui de nous ne connaît des femmes qui sont l’âtne d’une maison? Qui de nous ne pourrait citer telle veuve que la mort de son mari a mise à la tête d’un commerce ou d’une industrie et qui les fait prospérer?
- « Tous les jours il nous arrive d’entrer dans un magasin et d’avoir affaire à une femme, alors que nous croyions que le commerce appartenait au sexe fort. La galanterie perd ses droits, la femme fût,-elle jeune et jolie. Je ne parle pas bien entendu des commerces spéciaux.
- « Je m’étonne que pour les élections consulaires qui ont eu lieu hier jeudi à Paris on n’ait pas admis quelques femmes parmi les candidats.
- « Dans leur affiche-programme, les promoteurs de la liste se vantent d’avoir conquis la liberté de la défense, de s’être débarrassés de la tutelle des agréés (avoués de la justice com-
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- J merciale) ; ils auraieut dû aller jusqu'à l’admission des femmes.
- j Ce sera pour la prochaine fois. »
- ( Nous en acceptons l’augure, et nous espérons bien que d’ici là nos législateurs nous auront doté d’une bonne loi conforme aux vœux du conseil municipal de Paris et aux conclusions de la commission d’initiative parlementaire, que nous mentionnons dans le présent numéro.
- Mais hissons parler le leader du Petit Journal:
- « Ce qui est de règle dans le commerce et dans l’industrie, ce qui le sera certainement dans la justice consulaire, ne peut-il s’établir dans les carrières dites libérales?
- « Je n’y vois pour ma part aucun inconvénient et je ne suis pas seul de mon avis.
- « La preuve, c’est que les médecins — les plus larges en ces matières — ont admis depuis longtemps des femmes dans leur corporation.
- « La preuve, c’est que les avocats, —les avocats beiges,— sont à la veille de recevoir des femmes à la barre.
- « La preuve, c’est que les artistes peintres et sculpteurs s’honorent du talent des femmes.
- « La preuve, c’est que parmi les écrivains, lorsque surgit un génie ou plus simplement un talent, nous nous inclinons et tous nous lui faisons place ,
- « Que dîs-je et pourquoi plaider la cause des femmes?
- « Elle est gagnée d’avance, en principe tout au moins ; depuis l’antiquité la plus reculée, les femmes sont au presser rang de la civilisation ; il appartiendra à notre fin de siècle de les admettre partout où les hommes se sont posés jusqu’à présent en maîtres absolus. »
- La cause de la femme médecin est bel et bien gagnée ; celle de la femme avocat ne l’est pas encore, du moins dans notre vieille Europe bourrée de préjugés, il est fort probable cependant que la seconde question a été posée
- I avant la première.
- Voici ce que pense de la femme avocat, et même de la femme magistrat un vieil auteur cité par Thomas Grimm :
- « Que pourrait-on trouver raisonnablement à redire qu’une femme de bon sens et éclairée présidât à la tête d’un Parlement et de toute autre compagnie?
- « 11 y a quantité d’habiles gens qui auraient moins de peine à apprendre les lois et les coutumes d’un Etat que celles des jeux que les femmes entendent si bien ; il est aussi aisé de les retenir qu’un roman entier.
- « Ne pput-on pas voir ie poiut d’uue affaire aussi facilement que le dénouement d’une intrigue dans une pièce de théâtre et faire aussi fidèlement le rapport d’un procès que le récit d’une comédie?
- « Toutes ces choses sont également faciles à eeux qui s’y appliquent également.
- ’ « Gomme il n’y a ni charge ni emploi dans la société qui ne soit renfermé dans ceux dont on vient de parler, ni où l’on ait besoin de plus de science- ni de plus d’esprit,il faut reconnaître que les femmes sont propres à tout. »
- Ce passage est extrait d’un petit livre imprimé à Par is, chez \ Jean Du Puis, rue Saint-Jacques, à la Couronne d’Orcn lf>73
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- sous ce titre :De l’égalité des deux sexes, discours physique et moral où l'on voit l'importance de se défaire des préjugés ; sans nom d’auteur.
- Comme on vient de le voir, il n’est aucune branche de l’activité humaine dont l’auteur anonyme de l’égalité des deux sexes refuse l’accès aux femmes.Il va jusqu’à réclamer pour elles le commandement des armées, ce qui ne s’est pas vu depuis longtemps. Sur ce point, mais sur ce point seulement, nous sommes en désaccord avec notre auteur. Sans doute en supposant les femmes capables de commander des armées, il exprimait là une opinion qui n’avait rien que de flatteur, à une époque où les généraux de son pays s’appelaient Condé, Turenne, Luxembourg, Y.iuban ; néanmoins, nous souhaitons, en cette matière, pour les femmes, le maintien du statu quo, et pour les hommes, sur ce point comme sur tous les autres, la soumission à la loi d’égalité.
- Le Droit civil des Femmes.
- La Société VAvenir des Femmes, de Nîmes, fait circuler la pétition suivante :
- Messieurs les députés,
- Vous allez être appelés à vous prononcer sur la proposition de loi relative aux droits civils et de famille, à restituer aux femmes françaises, déposée par l'honorable Ernest Lefèvre et plusieurs de ses collègues.
- Les honorables signataires de ladite proposition de loi, justement émus de l’état d’infériorité dans lequel la femme se trouve placée depuis 1803 par le Code Napoléon, ont pensé, avec raison, qu’il était temps de modifier ce qu’il y a d’injuste et d’absurde dans les prescriptions de l’article 37 du Code civil, excluant la femme du droit de servir de témoin dans les actes publics aulhentiques ou privés, ainsi que dans les articles 402, 403, 404 et 442 du même Code, excluant les femmes autres que la mère et les ascendantes de la tutelle et des conseils de famille.
- Permettez aux femmes françaises, Messieurs les députés, de se joindre aux honorables signataires de la proposition de loi et à l’honorable rapporteur de la commission d’initiative, M. Colfavru, pour vous adjurer de modifier.dans le sens de la logique et de la raison les articles précités.
- N’est-il pas absurde de penser qu’une femme ayant assisté à la naissance d’un enfant (dont elle est peut-être la grand’-mére ou la tante) ne peut servir de témoin pour dresser l’acte de naissance de cet enfant, alors que le témoignage du premier individu, raccolé aux portes de la mairie, est parfaitement valable ?
- N’est-ce pasuneatteinteportéeàla liberté de l’homme même, que la femme ne puisse servir de témoin lorsqu’un mourant désire tester, car enfin, il peut se faire qu’il n’y ait que des femmes autour du lit du mourant lorsqu’il voudra faire son testament, et si le malade meurt avant qu’on ait pu trouver un homme pour servir de témoin, ce sera bien la loi qui, rn refusant le témoignage de la femme, aura empêché cet homme de manifester ses dernières volontés ?
- Nous pourrions multiplier nos remarques et arguer des mêmes raisons en faveur de l’égalité des sexes pour la tutelle, mais nous préférons laisser ce soin aux honorables députés qui ont pris l’iniiiative de la réforme.
- Songez seulement, Messieurs les députés, que de toutes parts se lève un vent d’équité sociale, que les gouvernements monarchiques ont devancé la France républicaine.
- En effet, l’Italie, depuis plus de dix ans, admet le témoignage de la femme, au même titre que celui de l’homme, dans tous les actes publics ou privés, et elle s’en trouve bien.
- L’Angleterre, où la loi salique n’a jamais été en vigueur, reconnaît l’égalité des sexes presque en toute occasion.
- Et, dans plusieurs Etats de l’Europe, Jes Chambres sont saisies ou vont l’être de la même proposition de loi que les signataires de la présente pétition ont l’honneur de recommander à votre bienveillante attention.
- Nous sommes intimement persuadés, Messieurs les députés, que vous tiendrez à honneur de replacer la France au rang qu’elle a toujours occupé en tête des nations, dans la voie du progrès et de la justice.
- (Suivent les signatures.)
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- Nous approuvons sans réserve les sentiments exprimés par les honorables pétitionnaires, et nous exprimons le vœu que le Parlement mette promptement fin à un état de choses aussi contraire au bon sens qu’à la justice, en adoptant, enfin, une proposition déposée depuis deux ans, et prise en considération depuis déjà six mois.
- Faits politiques et sociaux
- FRANCE
- Les successions en ligne collatérale. —
- Le conseil municipal de Paris a émis le vœu que la succession ab intestat en ligne collatérale soit abolie à partir du 2e degré (frères et sœurs) et qu’à défaut d’héritiers testamentaires ou d’héritiers en ligne directe,la commune dans laquelle le de eu jus avait son principal établissement, le déparfement et l’État soient, chacun pour un tiers, appelés à lui succéder.
- * *
- Le Droit électoral des Femmes.— La commission de la Chambre chargée d’examiner la proposition de loi tendant à accorder aux femmes commerçantes le droit d’électorat pour les élections consulaires vient de prendre cette proposition en considération.
- De son côté, le conseil municipal de Paris vient d’émettre un vœu en faveur de l’adoption de cette proposition.
- BELGIQUE
- Mene Popelin.— L’affaire de M0lIe Popelin, la doctoresse en droit qui poursuit avec une persévérance dont tous les amis du progrès doivent lui savoir gré son inscription au barreau de Bruxelles, vient d’entrer dans une nouvelle phase.
- Mette Popelin s’est présentée devant la Cour d’appel pour prêter le serment professionnel de rigueur.
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- Le ministère public appuyé sur des textes de l’an XII ren- j forcés d’une loi de 1876, s’opposait à la prestation de serment., j Me Guillery, ancien bâtonnier, qui se présentait pour Melle j Popelin, a soutenu la thèse contraire ; aucune décision n’est I encore intervenue.
- ALLEMAGNE
- Manifeste électoral.— Les députés socialistes allemands viennent d’adresser à leurs électeurs un manifeste relatif aux prochaines élections générales. Voici le passage le plus saillant de ce document qni se termine par la recommandation d’éviter, autant que possible, de présenter le même candidat dans plusieurs circonscriptions :
- La prochaine lutte électorale, dit le manifeste, sera très vive. Non pas qu’il soit à craindre que les électeurs se laissent de nouveau* effrayer par des fantômes tels que ceux que les partis gouvernementaux coalisés ont évoqués par la parole et par leurs écrits dans les journées fameuses de février 1887 : la mélinite, les baraques en bois, les bombes explosibles, ces fameuses images mensongères par lesquelles on voulait montrer au peuple que la frontière allemande n’était pas défendue, ont perdu probablement pour toujours leur pouvoir magique, et M. Boulanger, le dogue dont les aboiements servaient la politique des partis coalisés, est démasqué et n’est plus à craindre. La lutte sera vive parce que le Reichstag sera élu non plus pour trois ans, comme jusqu’ici, mais pour cinq ans. Cette restriction apportée aux droits du peuple est le fruit de la victoire des partis gouvernementaux coalisés...
- En vertu des résolutions prises ai congrès de Saint-Gall, des candidatures socialistes devront être posées dans toutes les circonscriptions où résident des membres de notre parti, et l’agitation socialiste doit être dès maintenantcommencée.Car il s’agit, non seulement de renforcer le plus possible le nombre des représentants de notre parti au Reichstag, mais encore de fixer, par le nombre de bulletins de vote émis en faveur de nos candidats, le chiffre exact des partisans que compte le socialisme dans l’empire.
- * *
- Les progrès du Socialisme.— Le socialisme fait, dans i’empire allemand, des progrès incessants, malgré l’application rigoureuse de la loi de répression. 11 commence à s’infiltrer jusque dans les rangs des associations d’anciens soldats.
- Inquiété par ce fait, l’empereur Guillaume R, vient' de décider que ces associations, anciennes ou nouvelles, ne seraient plus autorisées à porter des drapeaux que si elles inscrivaient dans leurs statuts un article portant qu’elles auraient à l’avenir pour but de.fortifier parmi leurs membres et de répandre au dehors l’attachement et le dévouement à l’empereur, et si elles excluaient de leur sein toute discussion des questtons politiques et religieuses.
- La création de nouvelles associaiions ne sera autorisée qu’à celte condition.
- Le projet de loi sur l’assurance contre la vieillesse devant le Parlement, — Le
- Reichstag a commencé la discussion en première lecture du projet de loi sur l’assurance des ouvriers contre la vieillesse et les infirmités.
- M. de Bœtticher, ministre d’Etat, dit que cette œuvre considérable est le fruit d’une longue et minutieuse étude. I rappelle que les dispositions essentielles du projet ont été rendues publiques au cours de la dernière cession. Cette publicité a permis aux hommes compétents de se livrer à une critique impartiale des questions techniques, dont les gouvernements confédérés ont pu s’inspirer pour amender leurs propositions et leur donner une forme définitive. Il leur a été moins agréable d’avoir à constater des critiques empreintes de préoccupations politiques et d’un esprit d’opposition systématique. Celles-ci, d’ailleurs, ont principalement porté sur des questions de détail, et leurs auteurs n’ont pas envisagé l’en-emble du système pratiqué par le gouvernement impérial.
- M. de Bœtticher expose en détail les considérations d’équité et d’opportunité qui ont porté les gouvernements à étendre à toutes les catégories de salariés les bénéfices de la loi, qui pourra, dans son entière application, profiter, suivant les statistiques officielles, à treize millions et demi d’ouvriers allemands. Il s’applique à réfuter l’interprétation de M. Bebel, qui ne voit dans l’ensemble de la législation sociale qu’une variante de l’assistance publique. Le gouvernement n’oppose d’ailleurs aucun non possumus aux objections qui se produiront au cours d’une discussion qui devra être approfondie ; et il est prêt à examiner tous les amendements, à donner son assentiment à toute proposition qui lui paraîtra une amélioration du projet présenté.
- Le ministre conclut ainsi :
- Apportez-nous votre concours, messieurs, en vous inspirant de cette pensée, que notre labeur commun contribuera à l’accomplissement d’une grande œuvre à laquelle on a souvent aspiré, au cours de l’histoire, sans encore être arrivé à la parachever. Si le grand et inoubliable empereur à qui l’Allemagne doit un souvenir reconnaissant pour son message de novembre, avait pu assister à la réalisation de son plan, il en aurait, — de nombreuses manifestations du souverain m’autorisent à l’affirmer, — ressenti la plus grande joie de sa vie. Son successeur, le noble empereur Frédéric, était animé du même sentiment, — son manifeste de mars en témoigne, — et l’empereur régnant d’accord avec ses confédérés, s’applique à l’achèvement d’une œuvre dont nous attendons la consolidation de la paix intérieure ; la tranquillité et la prospérité de l’empire et qui, s’il plait à Dieu, promet d’être une des plus belles pages de l’histoire de la civilisation germanique. Que notre devise au cours de la discussion soit le précepte : « Aimez vos frères. »
- M. Grillenberger, démocrate-socialiste, soumet le projet à une critique détaillée. Son parti et lui s’accordent avec b
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- '(>i î!(Miierit sur le p'incipe, mais non sur !’;ipplic;ition. La > a une moindre portée que les précédentes ; elle
- tMe, a sa nremiore apparition, et elle reste une grosse ieceplion pour l<s r.ivaibeies, et ne saurait, en aucune façon **!,;e considérée comme le couronnement, (le l'édifice social.
- ETATS-UNIS
- L'Élection présidentielle.— Le relevé des votes p -ur l’éiection présid--ntielle. montre qoe M Lievdand a obtenu 5.526.503 suffi âges et M. Haïrï-on stulerrmnt 5 428.299.
- Vl. Cleveland, bien que battu, grâce au sysième électoral . usuellement en vigueur, qui fait du président, l’élu des Etats par l’intermédiaire des électeurs du second degré et non pas celui du peuple américain, l’emporterait donc en réalité de 98 204 voix sur son concurrent élu. Ce phénomène s'est déjà présenté souvent aux élections présidentielles en Amérique.
- ESPAGNE
- Le Suffrage universel.— Le gouvernement étudie un projet de loi établissant les bases du suffrage universel. Le droit Je suffrage serait accordé à tous les citoyens majeurs qui jouissent de leurs droits civils et qui ont. accompli deux ans de résidence dans la commune. Il y aurait exception pour les militaires sous les drapeaux, pour les pauvres assistés et pour les individus frapoés d’une condamnation.
- LES BUDGETS EUROPÉENS
- Voici quel a été, pour la dernière période quinquennale, l’accroissement des principaux revenus publics en Allemagne, en Angleterre, en Autriche-Hongrie, en Espagne., en France, en Italie et- en Russie.
- En Allemagne, le produit des impôts directs a passé de 325,220,000 fr. à 340 millions 700,000 francs ; les taxes et droits divers de 221,580,000 francs à 227,120,000 francs ; les impôts indirects de 542,800,000 à 619,771,000 francs et les recettes des services publics de 228,448,000 francs à 288,980,000 francs. A lui seul l’accroissement des impôts indirects a dépassé 76 millions. C’est cette branche qui a le plus contribué à l'ensemble des plus-values. Les recettes des services publics ont progressé, de leur côté, d’une manière sensible (60 millions)-En Angleterre, pendant la même jériode, le produit des impôts directs a passé de 413 à 523 millions; celui des droits divers s’est abaissé de 359 à J 351 millions ; celui des impôts indirects oe 1,140 millions à 1,125 millions; celui des services publics I s’est élevé de 2 6 a 290.millions j
- En Autriche-Hongrie, le produit des impôts 1 directs a passé de 443 à 479 millions; celui des ! droits divers de 255 à 277 millions; celui des impôts indirects de 705 à 783 millions et celui des s rvices publics de !06 m 136 millions.
- En Eqiajam, le pro blinde impôt* dove ;h pa^sé de 23-1 à 270 rrnlilion-, celui des droit' divers de 143 a 148 millions; celui des impôts indirects .s’est abaissé de 353 a 320 millions.
- En France, le nroduit des impôts directs a pn)_ gresse. d 442 475 mi bons: 1 * pro luit des droits
- divers s’est al» ii se de 801 795 mil ion-; 'e produit
- des impôts indirects s’est eleve de 1,279 millions à
- 1,382 millions, celui des services publics de 166 à
- 191 millions.
- En Italie, le produit des impôts directs a progressé de 383 à 393 millions ; celui des droits divers de 251 à 284; celui des impôts indirects de 492 à 506-celui des ervices publics de 57 a 75 millions.
- En Russie, le produit des impôts directs a sensiblement fléchi ; il s est abaissé de 571 à 325 millions ; les droits divers ont monté de 173 à 204 millions ; les impôts indirects, de 1,407 à 1,584, les recettes des services publics ont progressé de 95 à 110 millions.
- Des chiffres que nous venons de citer, il résulte qu*en Angleterre et en Espagne, le produit des impôts directs s’est abaissé pendant que, dans les autres Etats, il donnait de fortes augmentations. La diminution que subit l’Angleterre est peu importante et nous n’avons pas à nous y arrêter; mais celle que supporte l’Espagne est très sensible et on y découvre les traces d’un profond malaise, chez le contribuable espagnol; celui-ci est épuisé; il exerce la fraude sur une large échelle, et il devient manifeste que loin de relever les recettes du Trésor, toute surtaxe ne servirait plus maintenant qu a stimuler la fraude et à ralentir la consommation. Les impôts indirects onLperdu, de 1’aütre côté des Pyrénées, toute élasticité.
- Dans les Etats précités, c’est le revenu indirect qui a donné, au contraire, les plus-values les plus importantes.
- La proportion des revenus directs aux revenus indirects est la suivante dans les Etats susnom-
- Allemagne 34 61
- Angleterre .... 52 112
- Autriche-Hongrie 48 78
- Espagne 27 32
- France 47 138
- Italie 39 58
- Russie 32 158
- C’est la Russie, on le voit, qui demanie le plus à ses impôts indirects.La France et l’Allemagne viennent ensuite. Dans les pays pauvres, en Espagne et enltalie,leproduitdesimpôtsindirects, tout en étant plus éleve que celui des impôts directs, se maintient à un niveau assez faible, Les Italiens et les Espagnols consomment peu et quand on surtaxe, chez eux, la consommation, ils savent se restreindre; les surtaxes sont, par suite, sans effet, et ce n’est qu’en demandant de nlus en pl s aux contributions directes que les Ministres 3e • bruinées, faui 1
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- Rome qu’à M idni, obtiennent le" produits néoe'-s.iires à l’e fiiübre de leurs b.idjets respectif . AU" i les imoôts lire it* sont très lourds en Espagne et en Italie et engendrent, dans ces deux p y*, des crise" intense",cri-es agricoles,crises immobilières qui appauvrissent les sources les plu* sérieuses de la fortune pub ique. Les ueux Etats dont le crédit est actu*-diemen le plus discuté sont précisément les deux Etats où l’écart entre le rendement des impôts directs et le rendemen des impôts indirects' est le plus faible. Il est intéressant de noter cette indication.
- La'Russie qui a le plus faible revenu direct, a le plus fort revenu indirect. La propriété foncière est peu imposée dans ce pays qui, d’ illeurs, possède d’immenses espaces presque incultes. Au fur et à mesure que la culture y fera des progrès, l’impôt direct y prendra des développements.
- De ce côté il y a d’importantes plus-values à attendre; elle se produiront rapidement dès que les paysans dont l’affranchissement ne remonte qu’à quelques années, auront conquis uue situation comparable à celle des autres Etats Européens.
- Les recettes des Postes et Télégraphes représentent, par tête d’habitant: 7.60 en Angleterre; 6 francs en Allemagne ; 4.10 en France ; 2.45 en Autriche ; 1,85 en Italie; 1.50 en Espagne ; 1 en Russie. La moyenne, par habitant, des recettes des Postes et Télégraphes est l’expression assez juste de l’intensité du mouvement industriel etcomm rcial d’un pays. C’est la Russie qui, sous ce rapport, occupe le dernier rang et l’Angleterre le premier. Celle-ci possède des colonies vastes et florissantes et entretient un large mouvement d’affaires avec les principaux centres de l’univers, la Russie n’a pas encore la même culture intellectuelle que les autres pays de l’Europe et c’est ce qui explique l’infériorité de ses recettes postales et télégraphiques.
- En somme, des chiffres que nous venons de produire, il résulte que, sous tous les rapports, la France se maintient à un très bon rang. En cinq ans, ses revenus directs ont augmenté de 53 millions ; ses revenus i directs de 11)2 millions, ses services publics de 25 millions.
- Les recettes augmentant malheureusement moins vit»* que les dépenses dans la plupart des pays de l’Europe.
- Il faut demander presque chaque année un supplément <’e ressources aux emprunts. Fenda.nl la dernière période quinquennale, l’augmentation annuelle, moyenne de nos rece tes a été de 34 millions. Si l'augmentation de nos dépends n avait pas dépassé l’annuité de dettes nouvelles que î.ons avons contractées, nous serions au même point qu’il y a cinq ans, mais cette augmentation a été beaucoifp plus forte, car tous les services publics ont demandé des suppléments de dotation.
- O’est l’Allemagne qui,toutes proportion gardées, -< h* f ih e irn AfLos facultés contributives de
- ce p ys sont Io n d’êoe arrivées au. mè e degré u’épui-emeni qu* eel e> des autres pays de l’Europe. Aussi, c’est eu Aller» gne que l’on peut encore donner le plus de developpeuien aux forces militair- s; cette puissance, qui tient déjà la tëre, au point de j vue des armerm nts, est aussi celle qui a le moins abusé de ses ressources et qui serait capable du plus grand effort pour accrois re sa puissance.
- (La finance nouvelle).
- STATISTIQUES
- Les octrois en France.
- En prévision du débat qui va s’engager à la Chambre au cours de la présente session, et à propos de la suppression des octrois, le ministère des Finances vient de dresser la statistique des octrois pour permettre au législateur d’apprécier l’importance des ressources que ces taxes procurent aux départements. Le travail auquel s’est livré la direction générale des contributions directes, permet de connaître par département et par ville de plus de 30,000 âmes le montant des droits d’octroi, le produit net de la perception, déduction des frais de régie, et de la part contributive de chaque habitant.
- Nous extrayons de ce travail les renseignements généraux suivants qui nous ont paru devoir intéresser le plus nos lecteurs et le public en général.
- Les droits d’octrois sont actuellement établis dans 1, 516 communes sur les 36,000 que compte la France. Ce sont généralement les villes et les communes d’une certaine importance qui possèdent ces octrois.
- Ainsi sur 487 villes, ayant une population agglomérée supérieure à 4,000 âmes, 47 seulement sont dépourvues 'd’octroi
- Au point de vue de l’importance des communes, le nombre des octrois se répartit comme suit :
- Moins de 4,000 âmes..................1,076
- 4,000 à 10,000 âmes................... 271
- 10,000 à 20,000 âmes.................. 95
- Plus de 20,000 âmes................. . 75
- Le produit brut des octrois a été,en 1887,de 282,712,380 francs.
- Dans ce chiffre l’octroi de Paris entre pour 139 691,755 francs. Il reste donc pour les octrois des départements, 146.020,625 francs
- Au point de vue des objets imposés, ce produit se répartit
- ainsi :
- Boissons et liquides ..... fr. 122.760906
- Comestibles............................. 82 657,088
- Combustibles. .......................... 30 703,664
- Fom rages............................... ! 5,403.637
- Matériaux ................................... 25.275,830
- Objets divers ................................ 4,216.827
- R-certes accessoires. ........................ 1,694,228
- Sur les 122 million" que produisent les boissons et liquides, les vins entrent pour 69 millions, les alcools pour 21 millions et les bières pour 15 millions.
- Les frais de perception ont atteint 24 685.690 francs, dont 7,870,968 francs pour Paris. La moyenne (Je ces frais re -mri à 8.73 °/0 P"',r i en-ciuble de la Fance, mais b* taux
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- varie sensiblement de département à département. Toutefois, on peut dire d’une manière générale que la quotité des frais de perception diminue en proportion de l’élévation du chiffre des recettes.
- La moyenne de la part contributive de chaque consommateur dans le produit des octrois pour l’ensemble de la France est de 22 fr. 99.
- A Paris, cette moyenne s’élève à 58 fr. 30.
- Le produit de l’octroi dans les 30 principales villes de France et la part contributive de chaque consommateur dans chacune de ces villes se décompose de la façon suivante :
- Produit Part du Villes Population de consom-
- l’octroi mateur
- Paris. .
- Lyon . .
- Marseille. Bordeaux. Lille . .
- Toulouse. Nantes . St-Ëtienne Le Havre Rouen. . Roubaix . Reims . Amiens . Nancy Nice . Angers . Brest. .
- Toulon . Nîmes Limoges . Rennes . Dijon. .
- Orléans . Tours. . Calais. .
- Tourcoing Le Mans . Montpellier Besançon. Grenoble.
- 2,344,550 136,695,755 58.30
- 401,930 10,272,247 29.86
- 376,143 9,640,252 25.63
- 240,582 5,507,729 22.89
- 188,272 4,538,732 24.11
- 147,617 3,015,893 24.54
- 127,482 2,668,115 24.05
- 117,875 2,411,352 20.46
- 112,074 3,595,558 32 92
- 107,163 3,882,112 36.23
- 100,299 2,258,895 22.52
- 97,903 1,556,153 15.72
- 80,288 1,394,732 21.76
- 79,038 1,816,964 22.98
- 77,478 2,182,371 30.69
- 73,044 1.258,663 19.38
- 70,778 1,145,815 16.19
- 70,122 1,333,256 20.11
- 69,898 1,172,094 18.09
- 68,477 1,380,595 20.17
- 66,139 1,607,717 24.31
- 60,855 955,893 17.50
- 60,826 962,309 20.29
- 59,585 1,140,174 22.15
- 58,969 1,031,550 17.57
- 58,008 1,009,755 17.45
- 57,591 989,605 21.00
- 56,765 1,168,252 23.75
- 56,511 840,738 19.25
- 52,484 1,349,506 25.71
- (Le Courrier de Londres)
- LES QUESTIONS SOCIALES
- LE « JAHRESBERICHT »
- II
- A côté de ces banques populaires allemandes dont on vient de voir le compte-rendu des opérations pour l’année 1887, il existe d’autres Sociétés coopératives, ainsi qu’il l’a été énuméré, et sur lesquelles le « Jahresbericht » donne les renseignements les plus intéressants. Ce sont :
- 1° Les sociétés de consommation, « Consumvereine »;
- 2° Les syndicats de matières premières, « Rohstoffgenos-senschaften » ;
- 3° Les sociétés de travail, «Werkgenossenschaften » ;
- 4° Les sociétés de magasin ou d’entrepôt, « Magazingenos-senschaften » ;
- 5° Les sociétés de production, «Productivgenossenschaften»;
- 6° Les sociétés d’assurances, « Versicherungsgenossens-chaften ».
- 7° Et les sociétés de construction, « Baugenossenschaften».
- 1° Sociétés de consommation.— Ces sociétés étaient, en 1887, au nomhre de 712. En raison de leur importance, le compte-rendu leur affecte trois tables spéciales qui manquent entre elles de concordance. Ce défaut provient des différences qui existent dans la manière de tenir la comptabilité de chaque association et de l’extrême difficulté d’obtenir des associations la remise complète de leurs comptes-rendus annuels. Une association consent à communiquer telle ou telle partie de ses comptes ; une autre n’envoie qu’une partie différente, et ainsi de suite.
- La première table, qui est la moins incomplète, donne le résumé des opérations de 171 associations. Leur avoir s’élève à 12.194.424 marcks. Les achats ont représenté : 1° 35 millions 293.787 marks dans les magasins sociaux, et 2° 6.147.898 marks chez les fournisseurs. Ces deux sommes forment un total de 41,441.685 marks, qui représente une moyenne de 242. 231 marks par association.
- Pour avoir une idée de l’importance des achats de l’ensemble des sociétés de consommation allemandes, il faut multiplier cette moyenne par le nombre total des sociétés, soit 712. On obtient un ensemble approximatif de 172.458.472 marks, chiffre qui permet d’affirmer que les achats des sociétés de consommation allemande ne doivent guère être inférieures à 200 millions de francs.
- La seconde table ne porte que sur 163 associations. Elle indique principalement le nombre des sociétaires, qui est de 112.436 pour les hommes et de 12.297 pour les femmes.
- La troisième table n’est relative qu’à 148 associations. Elle donne quelques détails curieux sur l’administration et les dépenses de ces sociétés. Ainsi, en 1887, ces 148 associations ont dû employer 758 personnes, dont la rétribution s’est élevée, y compris quelques autres dépenses, à 1.228.979 marks. Si on recherche la moyenne générale des frais par société, et si on multiplie cette moyenne par le nombre total des associations de consommation, on trouve que la moyenne est de 8.168 marks, et l’ensemble de 5.815.616 marks. Comme on le voit, approximativement et seulement en moyenne, 200 millions de francs d’achats ont donné lieu à environ 7 millions de francs de frais.
- 2° Syndicats de matières premières.— Ces syndicats se divisent en syndicats industriels et syndicats agricoles, ceux-ci au nombre de 688, ceux-là à celui de 139 —
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- ensemble 827. Aucune table particulière n’est consacrée aux opérations des syndicats agricoles. On lit seulement dans le compte-rendu général, qu’en 1887, 555 de ces syndicats, possédant ensemble 26.182 membres, ont fait pour 3.512.735 marks d’affaires.— Une table donne les résultats de 11 syndicats industriels dont les opérations ont représenté 729.243 marks en 1887.
- 3° Sociétés de travail.— Ces Sociétés se divisent également en associations agricoles au nombre de 222, et en 8 associations industrielles. Il n’est donné de renseignements que sur une seule d’entre elles, établie à Munich, et dont l’actif montait à 353.640 marks.
- A9 Sociétés de magasins ou entrepôts.— On en comptait, en 1887, 64 industrielles et 8 agricoles. Ces Sociétés ont surtout leur siège dans les villes : dépôts de chaussures, de pianos, de vêtements, de charbons, etc.
- 5° Sociétés de production.— Sur 678 Sociétés de production, 532 étaient agricoles. Ces Sociétés forment la contre-partie des syndicats agricoles. Ceux-ci ont pour objet d’acheter en commun des matières premières, notamment des engrais. Les sociétés agricoles de production se proposent la culture et la vente de certaines denrées. Ainsi les fromageries sont des Sociétés de production agricole. Il en est de même des laiteries. Le compte-rendu de 1887 donne : 1» la dénomination et la répartition dans toute l’Allemagne de toutes les sociétés de production ; 2° un tableau des opérations en 1887 d’une laiterie et de 8 Sociétés de production industrielle.
- L’actif des 8 Sociétés de production industrielle représentait 1,047.146 marks, et celui de la laiterie 83.476 marks.
- 6° Sociétés d’assurances.— Il en existait 67, en 1887. Aucune table ne leur est consacrée.
- 7° Sociétés de construction.— Le compte-rendu en mentionne 35 ; il en. indique la dénomination et la situation. L’une des principales se trouve à Munich.
- L'impression produite par ces divers documents n’est pas moins considérable que celle que l’on retire des statistiques relatives aux Banques populaires. On est forcé de s’incliner et de reconnaître que le peuple allemand a développé des qualités particulières d’association qui doivent permettre de mieux soutenir la lutte sur le terrain économique.
- Ici l’on n’est pas placé en face des élucubrations d’un faiseur de projets : on touche la réalité même. Toutes les associations n’ont pas envoyé le compte-rendu de leurs opérations, afin d’éviter de contribuer à ses dépenses, mais toutes sont connues, dénommées, enregistrées. Le lieu, le titie de chacune sont indiqués, le plus souvent avec le nom de leur directeur.
- En terminant, il y a lieu de rappeler qu’à côté de ces associations, il en existe d’autres, celles groupées par M. Raiffeisen et qui, en Allemagne seulement, sont au moins au nombre de 600, Banques populaires, Sociétés de production, de consommation et de construction.
- L’ensemble représente près de 5.500 associations. C’est une grande force, c’est aussi un grand exemple. Et c’est là indiscutablement une supériorité chez ce peuple, qui pratique ainsi l’élément économique le plus puissant sur celui qui s’épuise en discussions vaines, qui disserte pendant que ses voisins agissent autour de lui !
- Toute autre réflexion serait superflue.
- VARIÉTÉS
- La collaboration de l’abeille. — M, Eugène Jobard, de Dijon, rapporte qu’en certains districts de la Saxe les cultivateurs se font une spécialité exclusive de la production d’un blé de qualité si supérieure, qu’il est recherché comme blé de semence et se vend comme tel à un prix très élevé.
- Comment ces cullivateurs obtiennent-ils d’aussi belles récoltes? grâce à la collaboration de petits auxiliaires dont futilité, sous ce rapport, est à peine soupçonnée chez nous ; grâce aux abeilles dont l’exemple de ces Saxons nous invite à rechercher les services.
- Ils possèdent tous des ruchers non point fixes, mais installés sur des chariots, et, au moment de la floraison du blé, chaque cultivateur mène son rucher au milieu de ses champs.
- Les abeilles se chargent du reste, c’est-à-dire d’assurer la fécondation du blé, service pour le prix duquel elles donnent de plus leur miel.
- Ainsi, comme la détresse des cultivateurs de Constantine, la prospérité de ces cultivateurs saxons a pour cause une bestiole, que ceux-ci ont su mettre dans leur jeu et dont ceux-là n’ont pas su se garder.
- Comme, à Vélars, M. Eugène Jobard racontait ces choses devant les bonnes gens de l’endroit : « C’est donc pour ça, dit l’un des auditeurs, un fermier, que mon plus beau blé est toujours celui que je récolte près de mon rucher ! » Le maire de Lanques, qui de son côté avait fait la même observation, prit aussitôt la résolution d’ensemencer en blé toutes celles de ses terres qui confinent à son rucher, situé en rase campagne. C’était une expérience ; résultat : un blé de semence. Il y a plus, les guérets limitrophes des siens bénéficient du voisinage de son rucher et se chargent d’épis plus beaux, plus lourds que ceux du reste de la contrée.
- Mais les bienfaisants insectes ne travaillent pas que dans le blé. Les corolles des arbres fruitiers reçoivent, comme celles des céréales, leur poétique visite, aussi utile que poétique. Le curé de Ninville (Haute-Marne) avait dans son jardin trente pieds d’arbres qui, malgré ses soins, restaient improductifs depuis vingt ans. En 1883, il y mit quelques ruches. A partir de ce momeut les pommes, poires,etc., abondèrent comme par enchantement.
- Le délaissement où est tombé en France la culture de l’abeille constitue donc une faute. En Autriche en Hongrie,en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Russie, aux États-Unis l’apiculture est en honneur. « Parlez abeilles à un de nos grands agronomes — écrit M. E. Jobard — il vous répondra que son temps est trop précieux pour le dépenser à de pareilles vétilles. 11 ne se doute pas, ce grand agronome français qui se | fait battre sur son propre terrain par tomes les nations étrangères, et battre à plates coutures, qu’il existe en Amérique
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- trente sociétés financières au moins, qui emploient ieurs capitaux à couvrir de ruchers tout le territoire américain jusqu’aux confins de la Californie 1 Ah c’est que les Américains ont j compris les premiers que les abeilles sont indispensables à la bonne fecondaiion des plumes. Ls ont conscience qu’avec elles, on peut ramasser, pour rien, des milliers de tonnes de sucre, que la nature répand à profusion partout, sur les fleurs, et jusque sur les feuilles des arbres des forêts»
- Par la culture rationnelle des abeilles on doublerait, d’après M. Jobard, la production fourragère, fruitière et vinicole.
- A l’inverse, pour n’avoir pas su se garder contre un insecte nuisible, un criquet, voici ce qu'il en coûte cette armée au seul territoire civil du département de Consiantine : 278 528 hectares cultivés en céréales ont été ravagés et les dégâts se sont élevés à la somme de 24.860.000 francs.
- 11 faut dire qu’à propos même du travail dont nous rendons compte, un apiculteur suisse, M. Edmond Agassix, tout en constatant que personne en son pays ne met en doute l’utilité des abeilles pour assurer la fécondation des arbres fruitiers, déclare — dans une lettre à la Natuie — n’avoir « jamais remarqué que les abeilles butinassent snr les blés. Du reste, — ajoute-t-il, —les Heurs offrant aux abeilles dhbondan.es provisions, dans le moment de la floraison du blé, ne manquent pas, et les abeilles recherchent toujours de préférence les plantes qui semèrent le plus de nectar. » Il fait une remai que analogue pour la vigne. En histoire naturelle tout ne se passe pas partout de même et l'opposition des résultats n’implique pas nécessairement contradiction, étant due souvent à la diversité des circonstances dont elle enseigne à s’enquérir et à tenir compte dans chaque application nouvelle.
- (Le Rappel) Victor Meunier.
- Le travail que nous reproduisons ci-dessous et qui est emprunté au LOTUS, revue des hautes Études (Editeur, Georges Carré, 58, rue St. André des Arts, Paris,) indique à nos lecteurs la nature des questions traitées dans cette remarquable publication que nous nous faisons un réel plaisir de publier, de signaler, à nouveau, à leur attention.
- LE POINT DE YUE SCIENTIFIQUE
- DE L’ÉTAT APRÈS LA MORT
- (suile)
- En effet, nous consiatons déjà dans le somnambulisme, de> approximations à l’état d ces êtres que W illace semble nous décrire corn ne evant être les hommes de l'au-delà. La connaissance intuitive des propriétés intimes des plantes, des minéraux et des hommes correspond à ce sens spectroscopique ; et cette ranidité du mouvement à l’aid * de l’ether a son type dans la rapidié du .double. Tertullieri s’exprime comme W Place,mai
- à sa manière, par ces mots : Omnis spiritus aies (I).
- Jean Paul dit : « Le si de l’immortalité souffre du comment (2) ». En effet, l’avantage gagné vis-à-vis du sceptique au sujet du si se perd facilement à son tour quand on essaie de décrire le comment pour satisfaire une demande inéluctable. On pourrait croire, d'autre part, que la consultation des morts, comme le spiritisme, cette pratique des temps modernes, serait le moyen le plus simple d’obtenir des données certaines sur la vie future. Et cependant ce si en est nullement le cas. C’est un fait expérimental que les révélations obtenues au moyen de la méthode c< psychographique », ou par « l’écriture directe » ou par les « médiums parlants» peuvent difficilement se concilier. Mais cette harmonie ne serait pas possible, même si l’au-delà n’était pas quelque chose d’individuel, ce qui est très probablement, car comme la mort signifie un changement dans le mode de perception, les conditions de l’au-delà ne peuvent être décrites dans la langue des formes de la perception terrestre. Il est en outre très vraisemblable que, de même que dans les phénomènes physiques et les matérialisations, le médium doit emprunter ses forces, il doit le faire aussi dans ses manifestations intellectuelles pour sa manière de les représenter, et par là même influencer les communications. Et nous sommes encore très éloignés de pouvoir déterminer quelle est la part subjective que prend le médium dans tout cela. La plus grande unité règne au contraire parmi les esprits relativement au si de l’immortalité : cela nous suffit complètement pour ce qui concerne notre destinée au point de vue pratique. Si nous sommes immortels, notre vie future doit être déterminée dans, sa constitution par notre conduite actuelle. La loi du développement continu l'exige. Nous devons donc abandonner l’espoir de pouvoir être délivrés par la mort des conséquences d’une vie terrestre irrégulière.
- La vie future est déterminée par la vie présente, comme celle-ci est déterminée parla préexistence; le développement continu doit s’appliquer strictement à notre passage dans l’au-delà. Il ne peut se rattacher qu’à l'etat dans lequel nous nous trouvions, quand nous avons clos notre vie terrestre. Ici se trouve la racine légitime de la conception d’un règne intermédiaire,ou plutôt d’un état intermediaire. Nous pouvons aussi peu mourir subitement à la vie terrestre,que nous pouvons peu vivre subitement dans l’au-delà. De même qu’il y a des hommes qui dès maintenant anticipent sur l’au-delà et dirigent leur vue dans cette direction, de même il y aura des êtres dans l’au-delà qui regretteront la vie présente pour laquelle ils ne sont pas
- \\) Tenullie». Apnlog., 22.
- (2) Juan Paul, Serina.
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- complètement morts ; ce pourquoi certes les motifs les plus divers peuvent exister, car une aspiration réelle pour la vie terrestre en tant que telle ne peut être admise que pour un être qui s’était déjà ici entièrement adonné à la vie sensible et n’avait jamais désiré les biens idéaux. Il serait dès lors toujours possible,la tentative en vaudrait la peine, de placer un homme de cette espèce dans le somnambulisme ; cjntrairement aux somnambules observés jusqu’à présentées aspirations ne se dirigeraient peut-être pas vers l’existence transcendante, mais en arrière vers l’exislence corporelle. On n’aurait pas prouvé par là, il est vrai,le fait que l’existence terrestre peut être préférée par certains hommes à l’existence transcendante lorsqu’on s’est complètement assimilé cette dernière.
- Swedenborg dit, à propos des habitants de Jupiter, qu’ils n’appellent pas la mort un anéantissement, mais une célestification — cœlificari.Cette expression est très élégante, mais elle ne doit pas nous amener à croire que nous serons transportés dans un état paradisiaque ; cela ne pourrait être que relativement à l’existence terrestre.
- Le ciel serait aussi illégitime que l’enfer ; nous méritons l’un aussi peu que l’autre. Tous deux contredisent la loi du développement continu, qui doit aussi valoir dans l’ordre moral. Ce n’est pas trop, pour notre généralion, de reléguer le ciel à une distance plus lointaine. Puisque nous devons concevoir le ciel comme un état et non comme un lieu, il va de soi-même qu’un état ne peut être atteint qu’au moyen d’un développement continu. D’autre part.il paraît inutile pour notre génération de’réfuter l’éternité de l’enfer. Conçu comme un état, si ce dernier devait exister, il ne pourrait lui non plus être stationnaire, conformément à la loi du développement. L’Eglise elle-même n’a établi le dogme des peines infernales éternelles que pour des motifs pédagogiques, et Saint Jérôme dit très franchement que l’Eglise n’a conservé les peines éternelles que comme une représentation utile, et qu’on devait cacher la vérité à ceux pour lesquels la peur est utile, afin que craignant la peine, ils ne péchassent pas. (Quæ nunc abscondenda sunt ab his,quibus timor utilis est, ut dum supplicia refor-midant, peccare désistant (1).
- Mais si ceux qui prêtent foi aux esprits doivent concéder qu’on ne peut attribuer qu’une valeur très conditionnelle aux révélations de ces esprits, ils donnent donc plus de poids à la manière dont se comportent, les morts dans e qu’on appe le les histoires de revenants, ün peut en effet d’autant moin- se refuser à un examen sur ce point, que nous trouvons des traits très étranges dans le mode de se conduire des spectres S’il était possible de faire abstraction du grand nombre de témoins dignes de foi, on laisserait volontiers de côté ces
- histoires. Et cependant on ne peut les expliquer qu’au moyeu de la vie in iiviuue le du défunt ei des changements que la mort apporte avec elle. Quelle que sou l’importance de ces modifie itions, notre substance morale ne peut en être atteinte. C’est ici que la doctrine bouddhiste du Karma a sa valeur. No is 11e pouvons éprouver dans la vie future que les effets dont nous avons p >sé les causes dans la vie terrestre.La conservation de la force embrasse aussi le m m.de moral.
- Ce que nous acquérons réellement dans cette vie devient, au point de vue terrestre,des dispositions et des capacités inconscientes ; au point de vue J métaphysique, ce n’est que le côté négatif du fait, dont le côté positif indique le passage dans la S conscience transcendante. Ces tendances doivent j devenir notre propriété consciente à la mort, et exercer leur influence en conséquence sur nous.
- I Nous ne sommes pas alors récompensés ou punis | pour nos actes, mais bien par ces actes, c’est-à-dire par les effets karmiquesdela vie.Plus nous nous sommes plongés dans l’ordre matériel des choses qui,étant devenu par l’habitude une seconde nature, a été assimilé par le sujet transcendant, moins l’existence transcendante nous conviendra,quoique la mort ne nous place que dans notre élément propre. Plus au contraire nous avons aspiré aux biens idéaux, plus aussi la désincorporation de l’âme sera ressentie comme l’affranchissement d’un obstacle. La voix de la conscience, c’est-à-dire la voix du sujet transcendant, qui dès maintenant nous dirige souvent comme une exhortation dépassant la limite de la sensibilité, recevra lors de la délivrance de la corporéité toute sa force originelle et manifestera alors, en comparaison avec notre vie terrestre, toute sa libre énergie.Nous ne pourrons espérer affronter ce tribunal, qu’autant que nous aurons passé notre vie dans la direction et au service du sujet transcendant. Les désirs intenses qui ont coloré notre vie, ne dispaiaîtront pas de notre conscience avec la mort,et ce qui dans les derniers instants nous aura animés, comme l’amour, la haine, le repentir, cherchera aussi sa satisfaction après la mort. Anima recedens a corpore, secum trahit omnia : sensilm, imagina-tionem, rationem, intellectum, intelligentiam, concupiscibilitatem et irascibilitalem (1). Anima ibi sentit ubi videt, ibi sentit ubi audit ; et ubi sentit, ibi vivit, et ubi vivit, ibi est (2).
- Dans le sens de la doctrine monistique de l’âme, cela veut dire que dans l’existence tra iscendante lu irection des idées n’est pas séparée de la fonc-I tion organisatrice de l’âme; nous ne voyons ici I comme dans le somnambulisme qu’une intensité j plus haute de ces mêmes fonctions. Mais si nous 1 n'acquérons pas par là le droit île prétendre que
- 1
- a
- (1) Hieron, Comment. ad Is'cap. ult.
- (1) Auguslinus, Dr spirita et anima.
- (2) Augustinus, Epist. ad Volus.
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- les apparitions d’esprits sont les âmes réelles des morts,nous devons au moins leur attribuer le degré de réalité que nous donnons aux doubles qui se présentent là où leurs pensées ou leurs désirs les attirent. Si dans chaque cas de ce genre un homme doué de la faculté de voyant se trouvait présent, ces apparitions seraient aussi fréquentes qu’elles sont rares à cause de la rareté des facultés de voyant.
- (A Suivre).
- Carl du Prel.
- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER /
- (Suite)
- VI
- Le roulement d’un coupé se fit entendre dans la cour silencieuse de l’hôtel, et presque aussitôt Octave se présenta devant le docteur ; il resta stupéfait lorsque M. Cherbonneau lui montra le comte Olaf Labinski étendu sur un divan avec les apparences de la mort. Il crut d’abord à un assassinat et resta muet d’horreur ; mais, après un examen plus attentif, il s’aperçut qu’une respiration presque imperceptible abaissait et soulevait la poitrine du jeune dormeur.
- « Voilà, dit le docteur, votre déguisement tout préparé ; il est un peu plus difficile à mettre qu’un domino loué chez Babin ; mais Roméo, eu montant au balcon de Vérone, ne s’inquiète pas du danger qu’il y a de se casser le cou ; il sait que Juliette l’attend là-haut dans la chambre sous ses voiles de nuit ; et la comtesse Prascovie Labinska vaut bien la fille des Capulets.»
- Octave, troublé par l’étrangeté de la situation, ne répondait rien ; il regardait toujours le comte, dont la tête légèrement rejetée en arrière posait sur un coussin, et qui ressemblait à ces effigies de chevaliers couchés au-dessus de leurs tombeaux dans les cloîtres gothiques, ayant sous leur nuque roidie un oreiller de marbre sculpté. Cette belle et noble figure qu’il allait déposséder de son âme lui inspirait malgré lui quelques remords.
- Le docteur prit la rêverie d’Octave pour de l’hésitation : un vague sourire de dédain erra sur le pli de ses lèvres, et il lui dit :
- « Si vous n’étes pas décidé, je puis réveiller le comte, qui s’en retournera comme il est venu, émerveillé de mon pouvoir magnétique ; mais, pensez-y bien, une telle occasion peut ne jamais se retrouver. Pourtant, quelque intérêt que je porte à votre amour, quelque désir que j’aie de faire une expérience qui n’a jamais été tentée en Europe, je ne dois pas vous cacher que cet échange d âmes a ses périls. Frappez votre poitrine, interrogez votre cœur» Risquez-vous franchement
- votre vie sur cette carte suprême ? L’amour est fort comme la mort, dit la Bible.
- — Je suis prêt, répondit simplement Octave.
- — Bien, jeune homme, s’écria le docteur en frottant ses mains brunes et sèches avec une rapidité extraordinaire, comme s’il eût voulu allumer du feu à la manière des sauvages. — Cette passion qui ne recule devant rien me plaît. Il n’y a que deux choses au monde : la passion et la volonté. Si vous nsêtes pas heureux, ce ne sera certes pas de ma faute. Ah ! mon vieux Brahma-Logum, tu vas voir du fond du ciel d’Indra où les apsaras t’entourent de leurs chœurs voluptueux, si j’ai oublié la formule irrésistible que tu m’as râlée â l’oreille en abandonnant ta carcasse momifiée. Les mots et les gestes, j’ai tout retenu. — A l’œuvre ! à l’œuvre ! Nous allons faire dans notre chaudron une étrange cuisine, comme les sorcières de Macbeth, mais sans l’ignoble sorcellerie du Nord. — Placez-vous devant moi, assis dans ce fauteuil ; abandonnez-vous en toute confiance à mon pouvoir. — Déjà le charme agit. Les notions de temps et d’espace se perdent, la conscience du moi s’efface, les paupières s’abaissent ; les muscles, ne recevant plus d’ordre du cerveau, se détendent ; la pensée s’assoupit, tous les fils délicats qui retiennent,l’âme au corps sont dénoués Brahma, dans l’œuf d’or où il rêva dix mille ans, n’était pas plus séparé des choses extérieures ; saturons-le d’effluves, baignons-le de rayons. »
- Le docteur, tout en marmottant ces phrases entrecoupées, ne discontinuait pas un seul instant ses passes : de ses mains tendues jaillissaient des jets lumineux qui allaient frapper le front ou le cœur du patient, autour duquel se formait peu à peu une sorte d’atmosphère visible, phosphorescente comme une auréole. .
- « Très-bien ! fit M. Balthazar Cherbonneau, s’applaudissant lui-même de son ouvrage. Le voilà comme je le veux. Voyons, voyons, qu’est-ce qui résiste encore par-là ? s’écria-t-il après une pause, comme s’il lisait à travers le crâne d’Octave le dernier effort de la personnalité prés de s’anéantir. Quelle est cette idée mutine qui, chassée des circonvolutions de la cervelle, -tâche de se soustraire à mon influence en se pelottonant sur la monade primitive, sur le point central de la vie ? Je saurai bien la rattraper et la mater. »
- Pour vaincre cette involontaire rébellion, le docteur rechargea plus puissamment encore la batterie magnétique de son regard, et atteignit la pensée en révolte entre la base du cervelet et l’insertion de la moelle épinière, le sanctuaire le plus caché, le tabernacle le plus mystérieux de l’âme. Son triomphe était complet.
- Alors il se prépara avec une solennité majestueuse à l’expérience inouïe qu’il allait tenter ; il se revêtit comme un mage d’une robe de lin, il lava ses mains dans une eau parfumée, iî tira de diverses boîtes des poudres dont il se fit aux joues et au front des tatouages hiératiques ; il ceignit son ! bras du cordon des brahmes, lut deux ou trois Slocas des
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- poèmes sacrés, et n’omit aucun des rites minutieux recommandés par le sannyâsi des grottes d’Elephanta.
- Ces cérémonies terminées, il ouvrit toutes grandes les bouches de chaleur, et bientôt la salle fut remplie d’une atmosphère embrasée qui eût fait se pâmer les tigres dans leurs jungles, se craqueler leur cuirasse de vase sur le cuir rugueux des buffles, et s’épanouir avec une détonation la large fleur de l’aloès.
- cr II ne faut pas que ces deux étincelles du feu divin, qui vont se trouver nues tout à l’heure et dépouillées pendant quelques secondes de leur enveloppe mortelle, pâlissent ou s’éteignent dans notre air glacial, » dit le docteur en regardant le thermomètre, qui marquait alors 120 degrés Fahrenheit.
- Le docteur Balthazar Cherbonneau, entre ces deux corps inertes, avait l’air, dans ses blancs vêtements, du sacrificateur d’une de ces religions sanguinaires qui jetaient des cadavres d’hommes sur l’autel de leurs dieux. Il rappelait ce prêtre de Vitziliputzili, la farouche idole mexicaine dont parle Henri Heine dans une de ses ballades, mais ses intentions étaient à coup sûr plus pacifiques.
- Il s’approcha du comte Olaf Labinski toujours immobile, et prononça l’ineffable syllabe, qu’il alla rapidement répéter sur Octave profondément endormi.La figure ordinairement bizarre de M. Cherbonneau avait pris en ce moment une majesté singulière ; la grandeur du pouvoir dont il disposait ennoblissait ses traits désordonnés, et si quelqu’un l’eût vu accomplissant ces rites mystérieux avec une gravité sacerdotale, il n’eût pas reconnu en lui le docteur hoffmanique qui appelait en le défiant, le crayon de la carricature.
- Il se passa alors des choses bien étranges : Octave de Saville et le comte Olaf Labinski parurent agités simultanément comme d’une convulsion d’agonie, leur visage se décomposa, une légère écnme leur monta aux lèvres ; la pâleur de la mort décolora leur peau ; cependant deux petites lueurs bleuâtres et tremblotantes scintillaient incertaines au-dessus de leurs têtes.
- À un geste fulgurant du docteur qui semblait leur tracer leur route dans l’air, les deux points phosphoriques se mirent en mouvement, et, laissant derrière eux un sillage de lumière se rendirent à leur demeure nouvelle : l’âme d’Octave de Saville occupa le corps du comte Labinski, l’âme du comte celui d’Octtave : l’avatar était accompli.
- (A suivre)
- BIBLIOGRAPHIE
- Nous constatons avec plaisir que lesidées sociales forfi chaque jour de réels progrès, dans tous les pays et dans toutes les classes de la société.
- Nous aimons surtout à signaler,lorsqu’ils nons parviennent, les ouvrages socialistes faits par des travailleurs.
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- Aujourd’hui nous avons à faire connaître à nos lecteurs plusieurs travaux de ce genre, d’abord un ouvrage intitulé Le collectivisme. L’auteur, un ouvrier lyonnais M. Adolphe Bonthoux, a divisé son travail en 4 livres, traitant le 1er du véritable prix de revient, le second, de la propriété, le troisième,de la répartition des produits, le quatrième de Vorganisation du travail. Chacune des quatre parties de l’ouvrage est partagée en petites brochures à 25ou 40 cen-tiraes, contenant chacune un chapitre de l’ouvrage.
- Nous n’avons pas le travail complet de l’auteur,mais ce que nous en avons vu nous prouve que M.Bonthoux est un ouvrier intelligent qui a beaucoup lu, beaucoup étudié, beaucoup réfléchi ; il y a dans son travail des idées neuves, et des choses excellentes. On remarque dans son style clair, élégant même, un souffle d’honnêteté, de conviction profonde; on sent que l’auteur est un écrivain sincère et un penseur consciencieux. Ce livre ou plutôt ces petits livres nous paraissent avoir leur place marquée dans la bibliothèque de toute personne s’occupant des idées sociales.
- L’ouvrage se trouve chez l’auteur,13,Quai deVaise à Lyon, ou à la librairie Lecourtois,38,rue Daubenton à Paris.
- Signalons également à nos lecteurs un petit volume de 185 pages intitulé : Étude sur la rétribution légitime du travail manuel,intellectuel et du capital, par M.J. J. A. Clouzard, ancien ouvrier associé. Cet ouvrage se trouve à Paris,librairie Guillaumin, 14,rue de Richelieu.
- Le lecteur jugera de l’importance des questions traitées par quelques titres de la table des matières : Le travail manuel et le travail intellectuel.Le principe rationnel de la rétribution du travail. La rétribution légitime du travail. L’égalité des salaires. La légitime rétribution du capital.La journée de huit heures. Supprimer la pauvreté, est-ce possible ? etc.
- Cet ouvrage nous parait également digne d’être lu par tous ceux qui tiennent à étudier les différentes solutions proposées pour résoudre la question sociale. De ces études diverses se dégagera la véritable synthèse sociale.
- P. A. Doyen.
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- Mouvement des Assurances Mutuelles
- PENDANT LE MOIS D’OCTOBRE 1888.
- Assurance contre la Maladie
- Recettes . Section des Hommes fr. 2.750 90
- Dépenses . 1.884 30
- Boni en Octobre. 866 60
- Recettes Section des Dames fr. 635 40
- Dépenses . 409 25
- Boni en Octobre . • 226 15
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- Assurance des Pensions
- Recettes................... . fr. 6 711 78
- Dépensés :
- Pensions...................fr 2 704 85
- Nécessaire à la subsistance. . 1.096 35 i
- Allocations temporaires : |
- 10 retraites provisoires . . . 650 85
- Allocations statutaires aux Malades ... 30 55 ) 1.120 »»
- Allocations extrastatutaires. Veuves, orphelins, etc. . . . 438 60
- Allocations aux familles des réservistes.
- . . 885 »»
- , méde- v
- etc. 482 80 6 288 97
- Boni en Octobre. . fr. 422 81
- Caisse de Pharmacie
- Recettes...........................fr.
- Dépenses ............................
- Déficit en Octobre.
- 551
- 636
- 10
- 85
- 85 75
- Résumé de l’Exercice
- MontantdesrecettesdulerJuilletau 31 Octobre
- 1888 ..........................fr. 38.825 66
- Montant des dépenses................. 32.954 98
- Excédant des recettes sur les dépenses. . fr. 5 870 68
- ÉCONOMIE DOMESTIQUE
- Pour dégeler les Fruits. — Ne jamais dégeler trop brusquemi nt les fruits et les légumes glacés, sans quoi ils seraient infailliblement perdus. Pour les ramener à ’eur état primitif, saus leur faire perdre rien de leur qualité,verser de l'eau fi niche dans un vase creux, en y ajoutant deux poignées de sel de cuisine ; lorsqu’il est tondu, y meme les fruits. Quelque temps après iis reprennent leur aspect primitif. Les teufs geles sont t»ailés de la même manière.
- Un succédané du Calé — Le café — ce poison lent de Voltaire — est devenu iHll^mprit indispensable à tort ou à raison, ijinm ne saurait pa ser h>u> silence h> ie<hr-( lie" euti ep ise> en Vu.’ de Im ilennivm de> siuved.. ne- Que n’a-t-on pas préconisé, depuis l'infâme et noire chicorée, jusqu’aux graines d’iris et au touiteau d’arachides? Mais, — et c’est là le grand point, — dans toutes ces exécrables subs- | tances, il manque toujours le principe indispensable sans lequel il n’est point de café, la cabine. Un pharmœien distingué de la Marine française, M. i apeyreire, a rencontré,à l’ile de la Réunion,une rubiacée appartenant au genre Mussœnda I
- le M. Corhonica dont, i >s gru e- eon'iennenl de la caféine dots la piouo« tio > le 0,55, le calé en .« nleimani en moyenne 0,8 et ie Un1 0.46
- Le a q 6,avec, q ie que> soins donnés a la récolte
- et à la culture, pourrait fournir a nuellemeut au commerce europ en 15.000.000 de kilogrammes de graines, est donc le produit qui se rappioche le plus du café véritable: affinités botaniques, composition chimique. De plus le Mussœnda, peut, ainsi que s’en est assuré M. Lapeyreire, servir à la greffe du caféier qui paraît réussir facilement, ce qui permettrait de renouveler la culture de ce dernier arbre qui, à la Réunion est en pleine décroissance depuis quelques années déjà. Les travaux de M. Lapeyreire méritent donc de fixer sérieusement l’attention.
- Le Jardin.
- --------- ' iiisaBg3><g3C3g?>«X' n '---------------------
- Union du travail des fsmmes.
- 15, rue Montalivet, près l’Élysée, P A RIS.
- L’ouverture de la salle d’Exposiiion de l'Union du Travail des Femmes, 15, rue Montalivet, a eu lieu vendredi 14 courant.
- Faire à cette Exposition de travaux féminins l’honneur d’une visite, c’est donner un témoignage de sympathie à une œuvre qui a pour but de venir en aide à la femme et de lui faire avoir directement le bénéfice de son travail.
- Tout le mois de décembre, Exposition d'articles pour cadeaux d’étrennes, tels que: objets d’art, peinture, sculpture/ livres, travaux à l’aiguille, au crochet, au filet, jouets, etc.
- Arbre de Noël du 23 au 25 Décembre
- Plus oe 5o0 objets suspendus à cet Arbre seront offerts aux
- petites filles.
- Les personnes désireuses de s’associer à cette touchante fête des enfants sont priées de prendre des billets de Tombola, fixés au prix do 25 centimes.
- Tous les billets donnent droit à une des choses de l’Arbre de Noël et à une entrée pour le tirage de la Tombola, qui aura lieu le 25 décembre, à deux heures.
- Les choses non réclamées seront données aux écoles maternelles du 8® arrondissement.
- Enflammation de la benzine.
- Divers journaux américains rapportent un fait qui prouve avec quelle facilité la vapeur de benzine peut s’enflammer en certains cas. Dans une imprimerie de Phil uleli hie, un apprend qui nettoyait une presse avec un ch flou imbibe de ce te huile, a éié très dangereusement brûlé. S<ms la chaleur développée par le frottemen , le chiffon s’est enflammé, et ce n’est qu’a grand'peine qu’on a pu l’éteindre.
- Avis aux indu trieL.
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 3 au 9 !>éc< mbre 1888 Naissance :
- i.e 3 décoiiibro, ee Al uni G,»bi leilc-Uiuine, fille de Al’ard Ernest et de Bloudelle M.me.
- Décès :
- Le 9 décembre, de Cambrai Victorine, épouse de Leeail Alphonse, âgée de 68 ans.
- Le Gerant : P.-A. DOYEN.
- Guise. —*• Imo. RnrA.
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- Tome 12. - JT 537
- Dimanche 23 Décembre 1888
- LE DEVOIR
- REVUÉ DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ G-OIDIUST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Pour toutes communications
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ON
- s’abonne également
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- Guise (Aisne)
- France
- On an...............10 fr. »»
- Six mois .... 6 >>
- Trois mois ... 3 •»>
- Union postale
- On an...............11 fr. »»
- Antres pays
- On an...............13 fr. 60
- A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psyobo logiques.
- i, rue de Chabamis
- Aux abonnés du « Devoir »
- A nos amis et lecteurs,
- Notre feuille va entrer dans sa onzième année d'existence. Elle compte de fidèles amis dont l'attachement nous est précieux et à qui nous envoyons ici l’expression de notre reconnaissance.
- Le moment nous paraît venu de faire subir au Devoir une modification que M. Godin lui-même avait jugée nécessaire depuis longtemps.
- Cette modification consiste à transformer notre feuille hebdomadaire en revue mensuelle format in-octavo, comprenant au moins quatre feuilles de 16 pages, sans changement dans les conditions d’abonnement.
- Nous y trouverons l’avantage de pouvoir, plus facilement que dans un numéro hebdomadaire, donner des extraits ou chapitres des manuscrits laissés par M. Godin.
- Toutes les questions habituellement traitées dans notre feuille continueront à l’être dans la Revue mensuelle, mais avec plus de développement.
- Ce n'est pas ici la place de reproduire le programme du Devoir, bornons-nous à dire que la revue mensuelle suivra toujours ce programme et que des chapitres spéciaux y seront consacrés aux faits politiques et sociaux — aux nouvelles du Familistère — à la coopération, à la participation, à la mutualité — à la paix et à l’arbitrage international — au mouvement en faveur de l’émancipation féminine, etc.
- Une part plus large pourra être faite aux Nouvelles et romans que nous choisirons toujours avec le plus grand soin.
- Enfin, la philosophie religieuse abordée dans quelques articles qui nous ont valu les plus cordiales félicitations de nos lecteurs pourra également trouver plus large place.
- Tous ces motifs nous font espérer que la transformation du Devoir en revue mensuelle paraissant à la fin de chaque mois,— transformation qui aura lieu à partir de janvier prochain, — sera favorablement accueillie de nos amis et lecteurs et que leurs sympathies et leurs encouragements nous seront plus assurés que jamais.
- Marie MORET veuve GODIN.
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- LE DEVOIR
- BULLETIN DE LA PAIX
- il.- -foj- —
- SOMMAIRE
- Aux abonnés du « Devoir ». — Gouvernants et Gouvernés. — Congrès universel de la Paix. — Manifeste du comité central permanent de vigilance pour la Liberté et pour la Paix.— Conférence parlementaire Anglo-Française.— Chronique de la paix. — La Russie et l’Exposition de 1889.— La paix armée.— Société de Paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise. — La proie de l’Amérique. — Mission nouvelle de l’armée. — Le point de vue scientifique de l’Etat après la mort. — Avatar.— Etat-civil du Familistère.
- Gouvernants et Gouvernés
- « La confiance que l’on a témoignée envers moi et ma politique dans tou tes les cours que j’ai visitées m’autorise à espérer que nous réussirons, les souverains mes amis et moi, à maintenir avec l’aide de Dieu, la paix de l’Europe. »
- Voilà certes un langage pacifique, et si minces, si fragiles que soient les bases de l’espérance qu’il renferme, le discours adressé par l’empereur Guillaume au Reichstag a dû contribuer à rassurer les esprits en Allemagne.
- La phrase que nous venons de citer termine et résume le Message, que lous les journaux ont reproduit. Or on assure que l’empereur Guillaume en recevant, à quelques jours de là, le bureau du Reichstag lui aurait tenu ce langage sensiblement lifferent: .
- » N us vivons » , aurait-il dit, « dans une ère de Lr, personne ne peut dire ce que le lendemain apportera. Il faut donc être'prêt à toute éventualité, et c’est pourquoi je souhaiterais qu’il existât au sein du Reichstag une majorité compacte apte à sauvegarder à un moment donné, les intérêts suprêmes de la Patrie. »
- Les membres du bureau jugèrent qu’il n’y avait pas lieu de publier officiellement ces paroles du souverain, et le public a été surpris, parait-il, de ne trouver aucun compte rendu de leur entrevue.
- A la nation qui a besoin de tranquillité pour vaquer à ses travaux et donner l’impulsion nécessaire à ses entreprises industrielles : paroles d’espérance.
- Aux autorités du Parlement dispensateur de l’argent, nerf de la guerre t paroles de crainte.
- Peut-être ce dernier propos est-il inexact ;il est, en tout cas, vraisemblable. La suite vaut mille preuves.
- S’agit-il exactement d’ajouter aux centaines de millions votés pour la construction des cuirassés, croiseurs et torpilleurs 40 à 50 millions de marcs pour telle ou telle arme ?
- Quel que soit le chiffre, il accuse une si persistante volonté de poursuivre à outrance les armements qu’on en est effrayé, à droite et à gauche, et que d’un côté part l’avertissement discret, mais pressant, de la nécessité de clore définitivement l’ère des grandes dépenses militaires ; de l’autre, on exprime le regret de renoncer à l’espoir d’un sursis de plusieurs années, qu’avaient fait concevoir les centaines de millions dépensés en vertu de la dernière loi militaire.
- L’empereur d’Autriche parle peu : son parlement n’en vote pas moins des crédits supplémentaires et des lois militaires.
- M. Crispi parle, lui. Que dit-il ? Il déclare qu’il ne croit pas à la probabilité d’une prochaineguerre. Que ses relations avec les autres puissances, avec la France, sont des plus cordiales. Pendant ce temps, il prépare et fait voter par les Chambres un budget extraordinaire de la guerre et un budget extraordinaire de la marine. Le premier comporte une dépense de 109 millions, le second, de 36.850.000 francs.
- Le Parlement français vient de voter son deuxième budget extraordinaire de la guerre. Coût : 770.731.000 francs.
- Le premier créé, dès le lendemain de la guerre de 1870-71, sous le nom decompte de liquidation, avait dévoré la somme de 2 milliards 243 millions.
- Le chiffre prévu pour le troisième ne s’élèvera pas à moins de 620 millions. Comme il faut malheu-sement admettre que les besoins auxquels il s’agit de faire face se reproduiront à des intervalles rapprochés, on ne saurait assigner un terme à la série de ces prétendus comptes de liquidation.
- En Angleterre les dépenses de la flotte, (car c’est la flotte qui tient le premier rang dans les préoccupations de nos voisins d’outre-Manche), ont doublé en dix ans. Le lord de l’Amirauté, tout en admettant que l’Angleterre n’a pas encore atteint le niveau auquel elle doit prétendre, reconnaît qu’à
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- aucune époque de paix, il n'y a eu une augmentation aussi constante da la flotte.
- Le premier ministre trouve des accents indigQés contre la guerre, et la folie des armements qui mène tous les peuples à la banqueroute.
- La Grande-Bretagne est restée jusqu’à ce jour à l’abri du fléau si bien décrit par lord Salisbury.
- Tout le secret de la prospérité anglaise est dans le chiffre restreint de son effectif militaire. Mais puisque toutes les nations de l’Europe, Autriche, Russie, Allemagne, France, Italie se ruinent à l’envi, l’Angleterre ne peut rester indifférente devant ce Match d’un nouveau genre. Elle aura sa mise dans cette gageure insensée: Elle augmentera indéfiniment sa flotte et son armée.
- Ainsi pense le premier ministre.
- La devise si vi.spa.cem, pava bellum est plus que jamais le motd’ordre dans la vieille Europe.
- Préparer la guerre pour avoir la paix ! s’armer jusqu’aux dents, dormir le sabre au poing et le revolver au côté, prêter l'oreille au grondement sourd des canons qui prennent position,au cliquetis des armes distribuées,au pas cadencé de la sentinelle de l’autre côté de la frontière : c’est la paix.
- Arracher la jeunesse à l’atelier, aux champs, à l’étude ; détruire en elle l’initiative et la volonté ; faire de cette jeunesse aspirant à vivre, et aimant la vie chez les autres une machine à tuer ; tarir ainsi la source de tant de richesses matérielles, intellectuelles et morales ; prendre toutes les ressources de la nation, s’exténuer à en créer de nouvelles, les fondre savamment dans cet horrible creuset d’où sortent les engins de destruction et de mort : c’est la paix.
- Point n’est besoin d’attendre que machine hu maine, canons, cuirassés, torpilleurs, mélinite, roburite aient accompli leur œuvre. Tout cela j détruit, ruine, tue, au repos-
- De telles conséquences, aussi bien que les résultats d’une guerre effective, font songer au mot de Tacite : ils font la solitude, et disent : C’est la paix,
- Tous les gouvernants affirment leur désirde voir la paix se maintenir. C’est, depuis quelque temps, un feu roulant de déclarations dans ce sens, et, comme un écho, suivent les demandes de crédits pour donner une impulsion nouvelle aux armements. Chacun suppute les dépenses de l’autre et renchérit. On s’efforce de créer dans l'esprit public une sorte d’émulation étrange qui rende facile l’acceptation de ces combinaisons de gouvernants,plus menaçantes pour la prospérité du pays que l’on prétend sauvegarder que pour celle des pays voisins. '
- A-t-on jamais vu une entreprise industrielle ou commerciale mettre son amour-propre et sa vanité à ne pas avoir un chiffre de dépenses improductives inférieur à celui d’autrui ? prendre à tâche d’arriver la première à la ruine,et employer à cette besogne toute la puissance dont elle est capable, tous les moyens qui,dirigés dans un sens contraire, en feraient la plus prospère des entreprises?
- Pour faire accepter comme un acte de haute raison un pareil non-sens,il est indispensable défaire naître et d’entretenir dans chaque nation cette opinion que la nation voisine n’aspire qu’à se ruer sur elle, à décimer ses populations, à détruire son commerce et son industrie, à s’approprier ses richesses, son territoire,à supprimer son indépendance.
- A qui persuadera-t-on qu’une nation pourrait être assez osée pour s’engager dans une lutte d’où le vainqueur ne sortirait pas moins épuisé que le vaincu, s’il était possible que l’agresseur perpétrât son attentat sans trouver liguées contre lui toutes les nations civilisées ?
- Et à qui préterait-on d’aussi folles visées ?
- Aux suspicions, la France répond à cette heure, par l’organisation de l’Exposition universelle et, d’une façon permanente, par l’organisation de sa démocratie, qui ne permet qu’à la nation tout entière d’engager ses destinées.
- Quelle garantie lui offre en retour la prétendue Ligue de la Paix?
- Le bon vouloir de la demi-douzaine de ministres, rois et empereurs qui la composent ? G’est peu.
- Lord Salisbury, dans le discours auquel nous faisions allusion tout à l’heure, attribuait le danger de la guerre à l’agitation des peuples,
- Dans un discours récent M.Gladstone,répondant 1 à l’assertion du ministre conservateur, déclarait que ce danger doit être attribué plutôt aux intrigues des gouvernements, comme cela a eu lieu pour la guerre de 1870.
- Y a-t-il encore des gouvernants, des hommes d’Etat,évoquant la guerre comme une chose indispensable à l’honneur national, à la gloire du pays, la montrant même comme un moyen de civilisation ? A les entendre cette espèce aurait disparu. La paix serait désormais leur unique objectif.
- Qui sème le vent, récolte la tempête, qui sème la haine et la méfiance, récolte la guerre.
- C’est par le mensonge que les gouvernants divisent et régnent.
- A leur devise: Si vis pacem,para bellum, il faut répondre par celle-ci : Si vis pacem, para lucem.
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- Déjà les peuples calomniés et trompés font en- j tendre leur voix.
- A Milan, les délégués de quarante-six sociétés ouvrières décident d’organiser une énergique propagande de protestation contre la triple alliance. Les comités de vigilance pour le maintien de la Paix et de la Liberté se constituent. Les adhésions affluent de toutes parts. Mazziniens et Garibaldiens, prolétaires et bourgeois, s’unissent pour affirmer que « l’Italie a pour mission spéciale la paix et non la guerre; qne des liens indissolubles la rattachent à la France; que si l’Italie officielle veut finalement la guerre, l’Italie qui souffre et qui travaille veut fermement la paix. »
- A Paris se forme une Ligue franco-italienne qui déclare « qu’elle a pour objet de resserrer les liens d’amitié qui doivent fraternellement exister entre la France et l’Italie unies par la communauté d’origine, de civilisation, de mœurs, d’intérêts et d’aspirations. »
- L’Espagne s’agite, des comités s’organisent. On prête à M. Castelar l’intention de mettre son grand talent et son influence au service d’une alliance des peuples latins.
- Un congrès de la paix est convoqué à Rome, par un ancien ministre de la droite ; les socialistes italiens répondent à l’appel de M. Bonghi.
- Rapprochez ces diverses manifestations, parties de tous les côtés, concourant au même but, de la résolution votée au congrès international ouvrier de Londres, et par laquelle des travailleurs de tous les pays en désaccord sur tons les points, sont unanimes à déclarer, que « l’énormité des armements faits par les gouvernements d’Europe est une menace permanente pour la paix du monde et cause un immense préjudice à la classe ouvrière.»
- On dit que la soudaineté et l’étendue de l’agitation italienne ont frappé M. Crispi, et qu’on ne se tromperait guère en attribuant à la surprise causée par cet événement le ton pacifique de la réponse qu’il faisait naguère à une interpellation.
- Autre symptôme. Au cours de la discussion des crédits coloniaux, M. Herbert de Bismarck déclarait au Reichstag, que le gouvernement se tiendrait strictement dans les limites tracées par le Parlement.
- Est-ce que le gouvernement italien compterait avec le peuple, et le gouvernement prussien avec le Parlement ?
- Peuples et parlements ont un grand rôle à jouer dans les destinées de l’humanité.
- Les parlements anglais, français et, américain
- ont pris l’initiative de l’établissement de l’arbitrage entre leurs deux pays.
- Honneur à la démocratie italienne qui a pris l’initiative du plébiscite universel de la paix.
- J. Pascaly.
- Congrès-universel de la Paix.
- La lettre suivante a été adressée le 15 novembre dernier à M, le Ministre du commerce et de l’industrie :
- Monsieur le Ministre,
- Les sociétés de la Paix soussignées, désireuses de voir s’ouvrir pendant l’Exposition de 1889 un congrès universel de la paix dont les travaux feront suite à ceux du Congrès international de la paix qui s’est tenu à Paris il y a dix aus pendant l’Exposition de 1878, ont formé à cette fin, une commission d’initiative et d’organisation qui a présentement son siège 1 bis, rue de Chaillot.
- Conformément aux articles 9 et 18 du règlement approuvé par vous le 31 octobre 1887, cette commission a l’honneur de vous présenter le programme général de ce Congrès et le but qu’il se propose.
- Ce but est celui que poursuivent depuis leur fondation toutes ces sociétés : la Pacification internationale.
- Le programme sera clairement déterminé par l’indication des questions suivantes que nous nous proposons de mettre à l’ordre du jour :
- 1° Etude de l’arbitrage international sous toutes les formes et dans toutes les applications que peut recevoir son principe.
- 2° Traités d’arbitrage permanent entre deux ou plusieurs peuples.
- 3° Application du principe de neutralisation aux fleuves,aux rivières, aux canaux de navigation fluviale et maritime, aux détroits, aux territoires, aux nations, etc. etc.
- 4° Applications internationales du principe de la Fédération.
- 5° Création par l’initiative des sociétés de la paix de collèges d’arbitres.
- 6° Introduction dans les universités, gymnases, lycées, collèges, écoles, de cours d’arbitrage théoriques et pratiques.
- 7° Réformes à faire dans le Droit international.
- 8° Principes fondamentaux d’un code international.
- 9° Généralement étude, examen, discussion des moyens et des mesures qui peuvent progressivement substituer entre les nations l’état juridique à l’état de guerre ou de trêve armée,et finalement rendre possible le Désarmement.
- La première semaine de juin est pour beaucoup de raisons l’époque la plus favorable au succès du Congrès ; nous demandons qu’il s’ouvre à cette date ; sa durée ne pourra certainement être plus courte que ne le fut celle du Congrès de 1878, dont les séances se sont succédé pendant cinq jours.
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- La libre disposition de deux salles pendant la session du Congrès nous paraît indispensable : une grande salle l'après-midi serait réservée aux séances plénières, une salle plus petite serait consacrée le matin à la préparation des séances.
- Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’assurance de notre profond respect.
- Au nom et par délégation du Comité de Paris de la Fédération internationale de la paix et de l’arbitrage.
- Siège et domicile, 39, rue de Chateaudun.
- Iiippolyte Destrem. Gaston Morin.
- N. Griess-Traut. Armstrong.
- Au nom et par délégation du Comité de Paris de la ligue Internationale de la paix et de la liberté.
- Siège et domicile, 1 bis, rue de Chaillot.
- L. Guébin. J. Toussaint. C. Grumel.
- Au nom et par délégation de l’International arbitration and peace Association.
- Siège à Londres, domicile élu à Paris. 6, Rond-Point des Champs-Elysées.
- Hodgson Pratt. J. Siegfried. A. Desmoulim.
- Au nom et par délégation de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté.
- Siège à Genève, domicile élu à Paris. 1 bis,rue de Chaillot. Ch. Lemonnier.Yves Guyot.D. Barodet. Couturier.
- Au nom et par délégation de la société d’Aide fraternelle et d’études sociales.
- Siège à Paris, 41, rue de latour d'Auvergne.
- Fallût. L. Marillier
- Au nom et par délégation de la société des Amis de la paix.
- Siège à Paris. 8, rue St-Lazare.
- Frédéric Passy. A. Eschenauer.
- Au nom et par délégation de la Société de paix du Familistère de Guise.
- Siège au Familistère, domicile élu à Paris, 70,rue d’Assas.
- Marie Taxil.
- Au nom et par délégation de la universal peace union,
- Siège à Philadelphie,domicile élu à Paris, 10 bis, rue de Chateaudun.
- Eugène Fézandier.
- Manifeste du comité central permanent de vigilance pour la Liberté et pour la Paix.
- Italiens,
- Des bruits de guerre,— de guerre fratricide — menacent tous les peuples qui ne soupirent qu’après la paix — une paix qui apporte un soulagement à la misère, et répande sur le plus grand nombre les bienfaits de la civilisation.
- Les armements d’un Etat provoquent des préparatifs militaires encore plus considérables chez un autre, et la plus grande partie des revenus acquis par nn travail honorable sont absorbées par les dépenses improductives de la guerre. L’in-
- dustrie et le commerce sont arrêtés ; la situation des travailleurs empire de jour en jour : à un triste présent on prépare un avenir plus douloureux encore.
- Elle n’est pas moins ruineuse que la guerre, cette paix qui s’appuie sur des armées innombrables ; qui n’inspire aux gouvernements d’autres sentiment que la jalousie et ne met dans leur bouche que la menace. Cette paix impose aux nations tous les inconvénients delà guerre: elle pèse depuis trop longtemps sur les peuples d’Europe.
- La prospérité, une force invincible, en même temps que les bénédictions des autres peuples, seront la récompense de la nation qui la première aura le courage de mettre un terme à ce régime insensé.
- Italiens! cette mission vous incombe ; cette gloire vous est réservée.
- L’Italie qui s’est constituée en déchirant les traités de la Sainte-Alliance, d’abord avec l’aide de la France, ensuite avec l’appui de l’Allemagne, et toujours avec la sympathie des peuples civilisés ; l’Italie, dont la reconstitution a été un gage de paix pour la nouvelle Europe, donnera ce grand exemple de mettre d’accord la parole et les actes, la politique et la morale, l’intérêt national et celui de l’humanité.
- Elle entreprendra cette haute mission, bien plus digne d’elle que celle de tenir, pour le compte d’autrui, le flambeau de la discorde, et de tourner ses armes contre cette France qui, lorsque nous étions divisés et opprimés, nous a prodigué ses sympathies et le sang de ses enfants.
- A l’exemple des précurseurs de notre liberté qui s’unirent pour briser les chaînes qui nous étreignaient le corps et l’âme, serrons-nous tous, frères, sous l’étendard delà paix, élevons-le si haut, que tous les peuples l’acclament et le défendent, comme le drapeau du salut commun.
- Tous voudront donner leur concours à cette œuvre. Les vétérans qui ont combattu pour l’indépendance de la pairie, mettant leur préoccupation à empêcher que le sentiment national soit sacrifié à des intérêts qui ne sont pas italiens ; les jeunes gens assoiffés de vraie gloire et d’actions viriles ;— enfin les femmes qui ont le droit d’apporter dans les destinées du pays, l’heureuse influence de leur génie bienfaisant, afin que pour des causes ignorées ou abhorrées elles n’aient plus à trembler pour la vie de ceux qui leur sont chers.
- Ils viendront aussi, les riches et les pauvres, les industriels et les commerçants, les travailleurs de la ville et de la campagne, les philosophes et les croyants, tous ceux enfin qui comprennent la nécessité de ne pas aller plus loin sur le chemin de la ruine.
- A cette œuvre de civilisation nous pousse notre affection pour nos soldats qui sont le sang de notre sang et que nous ne voulons pas voir entraînés à des entreprises que ne réclament pas le droit et l’honneur national.
- Nous ne sommes pas seuls.
- Les autres peuples éprouvent comme nous le poids de cette
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- ridicule et ruineuse course aux armements, et pour y mettre un terme leurs meilleurs esprits se joignent à nous.
- Partout où un groupe de patriotes s’accorde à penser que l’Italie a autre chose à faire qu’à rester sur un perpétuel qui-vive, alors qu’aucun danger ne la menace,— ne tardera pas à sonner l’heure de l’effort viril pour la civilisation.
- Aussi tous ensemble pénétrés de la fermeté indomptable qui a su remporter la victoire dans les batailles livrées au nom du droit, nous saurons vaincre encore dans cette bataille pour le progrès humain.
- Milan, 29 novembre 1888
- Suivent les signatures.
- Parmi les signataires de ce manifeste signalons MM. Gui-seppe Missori, ex-colonel ; — le comte Aldo Annoni,sénateur, président de la Caisse d’épargne, — Félix Cavalloti, Antonio Maffi, Guiseppe Marcora, Angelo Mazzoleni, Guiseppe Mussi, députés ; le sympathique directeur du Secolo, M. Moneta, et plusieurs publicistes et anciens officiers. Beaucoup de membres du comité ont combattu sous les ordres de Gari-baldi.
- Le Secolo fait précéder la publication de ce manifeste d'un article dans lequel il expose que le but poursuivi par les ligueurs n’est autre que la paix inséparable de la liberté.
- L’auteur de l’article rappelle les brillants faits d’armes de la plupart des membres du comité.
- Puis il ajoute : il ne pourra venir à l’esprit de personne d’accuser le comité de vouloir la paix par défaut de courage.
- La paix est réclamée par des hommes qui connaissent la guerre et qui la feraient s’il s'agissait de l’Italie et de son indépendance, et qui ne veulent pas de la guerre contraire aux intérêts des peuples et qui serait fatale à la nation qui la provoquerait.
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- Conférence parlementaire Anglo-Française.
- Voici le texte officiel des résolutions prises le 31 octobre dernier à Paris par la réunion de députés anglais et français dont nous avons parlé dans notre dernier bulletin de la Paix.
- « Les membres du Parlement Britannique et du Parlement Français, réunis en conférence à Paris le 31 octobre 1888, à l’effet d’assurer le maintien des relations pacifiques entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France, en travaillant à la préparation de traités d’arbitrage entre ces trois nations pour la solution amiable des difficultés qui pourraient survenir entre elles :
- Ont pris connaissance des documents parlementaires et autres relatifs à la question de l’arbitrage dans les trois pays, à savoir notamment :
- 1. L’adresse envoyée au Président et au Congrès des Etats-Unis par 233 membres de la Chambre des Communes d’Angleterre et les signatures qui y sont jointes de 36 membres de la Chambre des lords et des personnages tels que MM. Gladstone, Bright, Spurgeon, le Cardinal Man-
- ning, le Révérend Newmann Hall, et le lord Maire de Londres.
- 2. Les motions présentées aux deux Chambres du Congrès des États-Unis par un grand nombre de leurs membres et plus spécialement par les sénateurs, en vue d’un traité permanent d’arbitrage entre la France,les États-Unis et la Grande-Bretagne, ainsi qu’avec toutes les autres nations disposées à se joindre à elles.
- 3. Les rapports du Comité des affaires étrangères et les votes du Sénat dans les séances du IL et 18 juin 1888.
- 4. Les propositions de résolutions en date des 21 janvier et 21 avril 1888, présentées à la Chambre des députés de France par un grand nombre de ses membres, et tendant à l’amélioration du droit international par le recours plus habituel à l’arbitrage pour le règlement des conflits entre les nations et, plus particuliérement, à la conclusion d'un traité général et permanent d’arbitrage entre la République Française et la République des États-Unis.
- 5. Les pétitions adressées dans ce but au gouvernement français et dont la dernière est revêtue, entres autres, de la signature de 112 membres de la Chambre des députés.
- Ils constatent d’une part, que l’état actuel du monde constitue pour toutes les nations une cause de dangers et de ruine à laquelle il importe de mettre fin; d’autre part, que le recours à l’arbitrage pour la solution des différends internationaux, dont l’efficacité a déjà été éprouvée dans de nombreuses occasions, est à la fois l’un des procédés les plus sûrs pour terminer les difficultés soulevées et l’un des meilleurs moyens de prévenir ces difficultés par l’esprit de modération et d’équité qu’il tend à répandre.
- Ils considèrent que les faits ci-dessus rappelés et les manifestations diverses de l’opinion dans les différents Etats civilisés, démontrent de la façon la plus évidente le besoin de paix et de sécurité dont sont animées les sociétés civilisées.
- Ils font observer que, pour ce qui concerne les trois nations ci-dessus visées notamment, l’initiative prise par un nombre important des membres de leurs Parlements autorise à espérer de la part de ces Parlements l’approbation de Conventions de nature à assurer, dans des conditions de parfaite dignité pour chacune des parties, le recours à l’arbitrage ;
- Que, de la simultanéité comme de l’importance de ces manifestations, il résulte que le même mouvement s’est produit avec la même intensité et à l’égal honneur de chacune des trois nations dans les trois pays ; de telle sorte que l’on ne saurait dire qu’il appartienne plutôt à l’uue qu’à l’autre et qu’aucun des gouvernements en en tenant compte puisse être considéié comme faisant aux autres des avances, qui seraient d’ailleurs toutes à son honneur.
- Ils se félicitent de cette situation, en prennent acte et d’un commun accord adoptent les résolutions suivantes :
- 1° Une copie de la présente délibération sera transmise simultanément aux gouvernements des États Unis, de la Grande-Bretagne et de la France ;
- 2° Un appel sera fait à la presse et à l’opinion à l’effet j de seconder ce mouvement ;
- I 3° Tous les membres présents et ceux dont les adhésions
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- ont été données aux propositions ci-dessus rappelées, sont invités à ne négliger aucune occasion de ramener sur la question l’attention des Parlements dont ils font partie ; et semblable invitation sera adressée aux membres du Congrès américain qui ont présenté ou soutenu des motions analogues ;
- 4° Une réunion ultérieure, à laquelle seront admis à prendre part, non seulement les membres des trois Parlements ci-dessus visés, mais aussi les membres des autres Parlements qui se sont fait connaître par leur dévouement aux mêmes idées, aura lieu l’année prochaine pour compléter l’œuvre commencée dans cette première Conférence;
- 5° Un comité sera chargé de préparer cette réunion et d’exécuter les présentes résolutions.
- Une nouvelle réunion d’un grand nombre de partisans de L’arbitrage international, a eu lieu dernièrement à Paris.
- On remarquait dans l’assistance MM. Frédéric Passy, député, président de la Société des Amis de la paix, Yves Guyot, Siegfried et Jules Gaillard, députés, Beauquier, député, vice-président du comité de Paris, Léon Donnât, conseiller municipal, H. Destrem, président du comité de Paris, Eschenauer, Marion, professeur à la Faculté des letires, L. Marinier, représentant la société l’Aide fraternelle, Th. Villard, président de la Société centrale du Travail professionnel, les docteurs Richer et Gauthier, professeurs à la Faculté de médecine, Seignobos, Lyon, représentant M. Berthelot, Baron, Th. de Saint-Georges, Armstrong, Ch.Benoist, Fézandier, Mmes Taxi], Toussaint, etc.
- M. Prattde « l’International arbitration andpeace Association » présidait la réunion. 11 a prononcé une allocution chaleureusement applaudie. MM. Passy, Marion, Gauthier, Eschenauer y ont répondu. Puis sur la proposition de M. Siegfried, un comité de sept membres a été choisi pour former une grande Société internationale des partisans de l’arbitrage et de la paix, qui exercera son influence sur les Parlements et sur les écoles.
- Le procès-verbal de la réunion du 31 octobre, a été soumis au conseil des ministres, dans sa séance du 13 Décembre.
- CHRONIQUE DE LA PAIX
- Un arbitrage entre la France et les Pays-Bas.— Des négociations sont depuis longtemps engagées entre le gouvernement français et le gouvernement des Pays-Bas, en vue de délimiier les possessions respectives de la France et de la Hollande a la Guyane.
- M. Goblet, ministre des affaires étrangères, vient d’être autorisé par le Conseil des ministres à signer une convention avec le gouvernement hollandais, dans le but de faire régler cette question par un arbitrage. L’accord existe, en effet,entre les deux gouvernements, sur le recours à l’arbitrage et le choix de l’arbitre.
- Cette résolution fait le plus grand honneur à notre ministre J des affaires étrangères auquel nous sommes déjà redevables 1 de l’introduction de la clause de l’arbitrage, dans le récent
- traité de commerce et d’amitié avec la République de l’Équateur.
- AFRIQUE
- Nouvelles adhésions à la convention internationale télégraphique. — En exécution de l’article 18 de la convention iniernationale télégraphique de Saint-Pétersbourg du 22 juillet 1875, le gouvernement de la République a reçu, par l’entremise de l’ambassade d’Allemagne à Paris, la notification de l’adhésion à l’Union télégraphique :
- 1° De la Compagnie « West african Telegraph » en ce qui concerne les câbles reliant les stations de Sierra-Leone, Bathurst et Accra,et les câbles reliant Saint-Louis du Sénégal à Rio-Munez (Conakry) à Grand-Bassam, à Porto-Novo (Kotonou) et au Gabon ;
- 2° De la Compagnie « Spanish national submarine » en ce qui concerne le câble de Ténérifïe à Saint-Louis du Sénégal.
- ITALIE
- Mouvement en faveur de la Paix.—De toutes parts affluent les adhésions au comité central permanent de vigilance de Milan.
- De son côté M. Bonghi, l’éminent député de la droite, président de l’association de la presse italienne, vient de prendre i’initiative d’un congrès de la paix qui serait tenu à Rome.
- *
- * *
- Ligue franco-italienne.— La figue franco-italienne de Paris représentée par son comité, a adopté à l’unanimité l’ordre du jour suivant :
- Considérant qu’il importe à la cause même de la civilisation de dissiper les déplorables malentendus qu’on s’efforce de susciter entre la France et l’Italie ;
- Vu les efforts tentés par les adversaires du progrès et de la liberté pour surprendre l’opinion publique en Italie et la soulever contre la France, dont on se plaît dans un but funeste à travestir si étrangement les dispositions pacifiques ;
- Applaudit à la noble et patriotique initiative de la démocratie milanaise tendant à réagir par des réunions populaires dans toute la péninsule, contre une politique qui paraît s’être donné pour mission de fomenter la discorde entre les deux peuples qui, unis dans la même pensée, ont fraternellement mêlé leur sang sur les champs de bataille de la Lombardie et de la Bourgogne ;
- Déclare s’associer aux déclarations du comité central de Milan et adhérer au comice populaire de Rome en laveur de la paix et de l’arbitrage international.
- ALLEMAGNE
- Un discours de M. Liebknecht.— Au cours de la discussion du budget devent le Reischtag, le vaillant député socialiste, M. Liebknecht, s’est prononcé avec véhé-
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- mence contre l’élévation des charges militaires, qui contraste avec le ton pacifique du discours dn trône et qui fait le thème de commentaires alarmistes dans la presse officieuse. Ces charges s’accroissent constamment; elles deviennent insupportables au peuple. La faute en est à ce que l’unité allemande, opérée par la force, doit être maintenue par la force des baïonnettes. On n’en serait pas venu là, si l’union s’était faite d’en bas. 11 n’y aurait alors eu aucun besoin de jeter une partie de la nation allemande hors d’Allemagne.
- L’annexion de l’Alsace-Lorraine n’est pas seulement un crime contre la souveraineté nationale, mais une grave faute politique. Le développement tout entier du peuple allemand est entravé par la perspective d’une alliance franco-russe. En même temps, le gouvernement pratique à l’intérieur, envers ses adversaires politiques, un système de compression digne des États les plus despotiques. Les masses populaires sont persécutées et tenues pour ennemis publics.
- Heureusement, l’étranger sait à quoi s’en tenir sur ce point. Il n’ignore pas que, si l’Allemagne était attaquée, les démocrates socialistes seraient les premiers à ne pas tolérer le morcellement de la patrie commune. Les vrais libérateurs de l’Allemagne, en 1806, formaient l’élite de la nation sans partager les opinions socialistes. (Vive approbation). L’orateur lui-même, à son passage en France, n’y a laissé subsister aucun doute qu’une agression de ce pays contre l’Allemagne trouverait tout démocrate prêt à marcher avec enthousiasme. (Bravos ! â gauche).
- Toutes les fflatteries n’ont servi de rien près de la Russie. Mais on s’en prend à des peuples qui marchent à la tête de la civilisation : ceux de France et d’Angleterre. La France ne songe pas à nous attaquer, car l’avenir de la République dépend du développement de ses institutions dans le sens démocratique,qui est incompatible avec l’état de guerre.
- Néanmoins, l’attitude de la presse allemande a fait pénétrer en France la conviction que l’Allemagne médite une coalition pour anéantir la France républicaine. Ce résultat est dû à l’attitude servile de la presse allemande à l’égard du gouvernement ; à l’exception des journaux progressistes et socialistes, il ne s’en trouve guère un qui n’émarge au fonds des reptiles et ne se trouve, ainsi, dans une si complète et si manifeste dépendance du gouvernement qu’on rend ce dernier solidaire de son langage.
- C’est la presse officieuse qui sème le vent pour récolter la tempête. Ainsi, de la Gazette de l'Allemagne du Nord. M. Pindter, son directeur, est une personnalité parfaitement négligeable pour la France, Mais nul ne sait où finit, dans ce journal, le rôle de M. Pindter et où commence celui d’un autre personnage. Il serait décent et sage de prendre enfin un autre ton à l’égard de te France.
- L’empire allemand aurait bonne grâce à se montrer moins susceptible à l’extérieur. La prolongation d’un pareil système ne laisse ni repos ni sécurité aux masses.
- Passant aux questions intérieures, l’orateur dit que les juges eux-mêmes répugnent à se faire les exécuteurs des arrêts qu’on leur demande. Ln système coercitif ne peut rien contre le prolétariat. Celui-ci n’a, non plus, rien à attendre des réformes sociales entreprises, qui ne constituent qu’une assistance publique plus défectueuse que la précédente.
- Le système de vexations est général ; il vise à la fois les Juifs, les socialistes, les Anglais et, tout spécialement, les Anglaises. Les outrages faits par la presse gouvernementale à la mémoire de Frédéric III auraient valu, à leurs auteurs des milliers d’années de prison, si elles étaient adressées à un autre empereur. (Très vrai ! â gauche.)
- L’orateur conclut par ces mots : « Un tel système ne mérite qu’on lui accorde ni un homme ni un sou. » --------------------—-—----------------------------------
- La Russie et l’Exposition de 1889
- La Gazette (russe) de Saint-Pétersbourg publie un article du général Tatistchef.
- Après avoir constaté que la Russie doit hautement apprécier l’amitié de la France, qui garantit le paix européenne et empêche la Russie de demeurer isolée devant la coalition des forces ennemies de l’Occident, le général Tatistchef conclut à l’opportunité, non seulement industrielle,commerciale et artistique,mais encore politique de participer sans la moindre hésitation à l’Exposition de 1889.
- Le général estime que l’abstention de la Russie serait étrange dans ce moment où la Russie reçoit de si sincères témoignages de sympathie de la part du peuple français, alors que la Russie a participé à f exposition de 1867, organisée par la France bonapartiste, quatre ans après la campagne diplomatique anti-russe,et en 1878, pendant que les représentants de la jeune République, non éclairés encore par l’expérience, faisaient, au Congrès de Berlin, chorus avec les autres puissances hostiles au peuple russe.
- La paix armée
- Canons à tir rapide et Mitrailleuses. —
- Nous trouvons dans le Rousskii Invalid la liste des principaux systèmes de canons à tir rapide et de mitrailleuses actuellement en construction.
- A mesure que les États de l’Europe adoptent de plus en plus les canons à tir rapide, pour la défense des places et des forts isolés,ainsi que l’armement naval destiné à repousser l’attaque des torpilleurs, on voit dit, dit le journal russe, se produire, chaque jourde nouveaux systèmes de ces canons.Aux canons à tir rapide système Hotchkiss et système Nordenfelt, connus dans beaucoup d’États,sont venus s’ajouter dans ces derniers temps les canons à tir rapide non automatiques des systèmes Gruson, Armstrong, Krupp, Kunk; puis ont paru les canons à tir rapide automatiques Maxim, qui utilisent le recul
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- de la pièce pendant le tir.Dans le groupe des mitrailleuses â calibre de fusil, on distingue les mitrailleuses Maxim et les systèmes non automatiques Gatling, Gardner, Nordenfelt, etc. Il semblerait qu’il n’y eût pas besoin d’une telle abondance de modèles et de systèmes de canons à tir rapide et de mitrailleuses.Il n'en est rien ; les inventeurs de ces sortes débouchés à feu développent de plus en plus l’activité de leurs ateliers, forment des compagnies avec des capitaux énormes, paient aux actionnaires de gros intérêts et reçoivent de nombreuses commandes pour l’Italie, l’Autriche,l’Allemagne,l’Angleterre, le Danemark, la France, la Roumanie, la Belgique, et d’autres États., On sait que la compagnie des canons automatiques Maxim s’est réunie, il y a peu de temps, à la compagnie de la maison Nordenfelt et a entrepris la construction d’usines immenses.
- (Revue du Cercle Militaire.)
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- Le meilleur fusil.— La commission militaire allemande chargée d’examiner et de mettre à l’essai toutes les inventions tendant à améliorer les anciens fusils ou à choisir de nouveaux modèles, aurait-elle trouvé « le meilleur fusil » que l’on cherchait et dont le prince de Bismarck a dit dans son discours du 6 février,au Reichstag,qu’il devrait donner même an landsturm confiànce dans la victoire si un conflit armé avec une puissance étrangère venait à se produire ? En tout cas, on serait, parait-il, en présence d’une découverte qui est de nature à augmenter la confiance du peuple et de l’armée.
- Le nouveau fusil dont il est question est un fusil à tir automatique fondé surun principe analogue à celui du canon Maxim, et qui se distinguerait par la rapidité et la simplicité du chargement.
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- Les Vélocipèdes dans le service de correspondance militaire, à Strasbourg. — Le
- service de correspondance entre les autorités militaires de Strasbourg et celles qui occupent les forts extérieurs est fait, dit YArmeeblatt, exclusivement par des vélocipédistes. Les estafettes, pour la plupart sous-officiers, reçoivent préalablement une instruction spéciale, commencée d’abord sur des tricycles, continuée ensuite sur des bicycles hauts, ainsi que sur des bicyclettes dites « de sûreté. » Très ingénieuse et cependant très simple est la manière dont le sabre du conducteur est assujetti : pour éviter que l’arme ne s’engage dans les rais de la roue, elle est retirée du porte-glaive et bouclée sous la traverse servant d’appui aux mains : la pointe se place à gauche et la poignée à droite de sorte que la lame peut être facilement tirée du fourreau.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Suspènsion de la Fabrication du Fusil Manlicher.— L'Engineer du 26 octobre reproduit l’ar-
- ticle suivant de Y United Service Gazette concernant la fabrication du nouveau fusil en Autriche :
- « L’Autriche n’a pas fini à moitié l’armement de sa frontière galicienne,que la suspension de la fabrication du nouveau fusil à répétition Mannlicher a jeté dans les hautes sphères un profond désarroi ; il est maintenant avéré que cette arme naguère si vantée est pratiquement inutilisable. »
- ITALIE
- Un nouveau projectile.— On mande de la Spezia au Fanfw/îa,quipublie cette information sous toutes réserves qu’on a essayé au polygone de Muggiano un projectile pouvant être appelé à bon droit à devenir le plus terrible engin du monde.
- Dorénavant,les canons italiens de cent tonnes non seulement pourraient enfoncer tous les cuirassés possibles, mais feraient éclater encore l’intérieur des navires qu’ils atteindraient.
- La charge explosible est capable de détruire tout un pont.
- Société de Paix et d’Arbilrage international
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE.
- RÉUNION MENSUELLE DU JEUDI 15 NOVEMBRE 1888.
- Présidence de M. Bernardot
- Présents au bureau : MM.Locqueneux, vice-président Demolon, Ollivier, assesseurs Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- La séance est ouverte à 8 h. par la lecture d’une lettre de M. Lemonnier, président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, nous donnant gracieusement les renseignements relatifs au futur congrès universel delà Paix à l’exposition universelle de 1889.11 nous fait connaître aussi que notre société peut disposer de deux délégués au lieu d’un dans le comité d’initiative et d’organisation créé en vue des mesures à prendre au sujet du susdit congrès. Il est convenu que notre Président répondra à M. Lemonnier que nous nous considérons suffisamment représentés par Mlle Taxil, dont le zèle nous est connu, dans l’impossibilité surtout où se trouvent les membres de notre société de s’absenter de leurs occupations.
- M. Bernardot lit quelques entre-filets empruntés à plusieurs journaux et consacrés à la Paix. Il se félicite de la place de plus en plus grande que les préoccupations de cette cause tiennent dans la | Presse de tous les Partis.
- | Conformément à l’ordre du jour de notre séance et â l’article 10 des statuts, il est ensuite tiré au
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- sort pour savoir quels sont les deux membres â remplacer dans la commission. .
- MM. Demolon,assesseur,et Sarrazin, secrétaire-trésorier, dont les noms sortent, sont réélus par L'Assemblée, à l’unanimité. M. Demolon explique que le cours de chimie dont il est chargé cet hiver ne lui permettant point d’assister à nos séances, attendu que ses leçons coïncident exactement avec les jour et heure de nos réunions, il ne lui est pas possible de répondre au désir de l’assemblée. Il la remercie de cette preuve de confiance dont il est fort touché, et maintient sa démission d’assesseur malgré l’insistance de la totalité des membres présents.
- M. Doyen est alors nommé à l’unanimité.
- La parole est ensuite donnée à M. Demolon qui prononce le remarquable discours suivant, salué à plusieurs reprises d’applaudissements très-nourris :
- Messieurs,
- Avant d’aborder le sujet de notre entretien, je fais appel à votre indulgence.J’ose même vous dire que j’ai compté sur elle pour vaincre mes hésitations bien naturelles d’ailleurs.
- S’il est des grâces particulières inhérentes à certains états,je ne pense pas qu’il me suffise d’être partisan de la paix pour acquérir de ce fait les connaissances nécessaires, et vous faire sur cette matière une conférence, quelque modeste qu’elle soit.
- Je m’efforcerai d’ailleurs de rendre cet entretien aussi court que possible. A défaut d’autre, il aura du moins une qualité.
- Je vais essayer de vous donner une idée de l’état actuel de l’Europe et des principales contrées du monde en rattachant autant que possible cette étude au point de vue particulier qui nous occupe.
- Je vais essayer de vous montrer que, malgré les tendances et les aspirations pacifiques des peuples, c’est encore et partout la guerre qui rend l’avenir incertain et menaçant.
- Disons en commençant, que l’Europe est encore aujourd’hui le foyer le plus actif de ce que l’on désigne par le terme un peu complexe de progrès.
- Si elle ne peut revendiquer la civilisation humaine comme son oeuvre propre, elle a été de tout temps pour la recherche du vrai, pour l’amour du beau, pour l’amélioration matérielle et morale de l’humanité une terre d’élection sur laquelle aucun germe fécond n’est tombé en vain,qui a transformé par la vertu propre de ses races et le long effort de son drame historique jusqu’aux sauvageons de l’époque primitive.
- Malgré la diffusion des richesses, matérielles, intellectuelles et morales, bien que de l’autre côté 1 de l’Océan, un peuple actif et libre, placé dans des
- conditions exceptionnellement favorables, ait développé une civilisation plus moderne, plus positive, si je puis dire, l’Europe est toujours la mère des idées,ces invisibles ouvrières qui bouleversent et transforment le monde matériel.
- Des critiques prévenus ou haineux peuvent accuser la race latine d’épuisement, la France proteste par la vitalité de son génie, la persévérance de ses efforts et son infatigable initiative.
- Le grand historien l'a appelé la mère-patrie, et dans une de ses plus belles pages,il nous la montre prodiguant son sang et son or, entassant sacrifices sur sacrifices pour des choses désintéressées qui ne profitent qu’au monde.
- Même amoindrie par les revers politiques, elle n’a pas encore abdiqué le rôle périlleux et plein de gloire qui consiste à faire sur elle-même les expériences politiques et sociales dont les autres profitent après elle. On peut dire que son génie est comme un filtre où s'épurent les idées, les autres peuples.
- Sans remonter bien loin dans l’histoire des deux grandes révolutions de 4789 et de 1848, qui ont émancipé les nations, sont françaises.
- De nos jours le socialisme, j’entends ici le vrai, celui qui consiste à édifier et non à renverser ; à créer et non à détruire, y a trouvé de fervents adeptes et y a reçu sa première consécration par la fondation du Familistère.
- Nous devons tenir compte aussi du mouvement en faveur de la paix et de l’arbitrage qui commence à s’y affirmer par la constitution des sociétés de paix. Leur nombre, encore bien restreint, ne peut manquer d’augmenter rapidement, surtout après le congrès que l’on organise déjà pour l’exposition internationale de 1889.
- Enfin, Messieurs, n’est-ce pas une chose bien remarquable de voir, en cette époque de troubles et d’inquiétude, au milieu des préoccupations belliqueuses des gouvernements, la France se préparer à célébrer le centenaire de 1789 par une exposition internationale, s’efforçant ainsi, quoi qu’on en dise, d’inspirer à tous les peuples des sentiments intéressés de bienveillance fraternelle.
- Passons maintenant à nos voisins.
- ici, M. Demolon passe en revue les conditions politiques et sociales de VAngleterre,de VAllemagne, de la Russie montrant partout lesmauoc que suscite et entretient l’esprit de lutte et de domination qui prévaut encore chez les gouvernants.Puis il continue:
- iSi nous considérons maintenant les contrées étrangères, celle qui reproduit le mieux la physionomie européenne, sans renier son type génial, est assurément le groupe des États-Unis. L’Amérique méridionale qui elle aussi doit tant à l’Europe, lui ressemble moins, soit que par l’effet d’un climat qui détend les ressorts de l’activité, elle se soit abandonnée davantage à la douceur d’exister; soit que par le croisement des races, elle ait fondu
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- en un type intermédiaire, amoindri et adouci, le type plus sévère de l’Européen.
- Dans l’Amérique du Nord, dit un écrivain, la nature a développé, bien loin de les atténuer, les qualités vigoureuses de l’Européen émigrant.Comme l'émigration a surtout fait ses premiers emprunts aux peuples d’Europe, les mieux trempés, il en est résulté une intensité d’action qui est un des traits originaux de cette société nouvelle.
- Pour beaucoup, c’est là l’idéal des sociétés futures.
- Il ne faut pourtant pas fermer les yeux sur ce que cette activité cache de rudesse, et cette énergie d’égoiVme.
- Jusqu’à présent le jeune monde américain des Etats-Unis ne s’est illustré que par des conquêtes dans l’ordre matériel; il s’attaque à la nature pour la faire servir à son bien-être. C’est une forme de la civilisation; mais c’est encore une forme inférieure. Il faut attendre les États-Unis à d’autres luttes pour leur assigner leur rang.
- On ne saurait détourner son attention du spectacle de cette grande expérience; il y a là comme un creuset d’hommes, dans lequel viennent se fondre les transfuges de vingt peuples.Que sortira-t-il un jour de cette combinaison de tant d’éléments divers ou contraires ?
- Le type yankee qui avait paru prévaloir seul et persister, ne tend-il pas à s'effacer, depuis que l’émigration irlandaise et germanique submerge l’élément anglo-saxon du XVIIe et du XVIIIe siècle.
- Permettez-moi, Messieurs, de vous communiquer un passage de l’introduction d’une étude sur les États-Unis contemporains par M. Claudio Jannet. « En 1820, la population des États-Unis n’était que « de 5 millions d’habitants. Quelques États s'é-« taient formés sur la rive orientale du Mississipi ;
- mais ils étaient encore peu peuplés et toute la « vie politique de l’Union se concentrait dans les « anciens Etats de l’Atlantique, dans la nouvelle « Angleterre, dans la Virginie et dans la Caroline. « L'industrie était peu développée et la population « était presque exclusivement agricole. Les villes « étaient peu nombreuses etrelativementpeu impor-« tantes. Boston, Baltimore, la Nouvelle-Orléans « ne comptaient guère que 60 mille habitants. Chi-« cago, Cincinnati, S* Louis n’étaient que desbour-« gades inconnues.
- L’émigration européenne commençait à peine et « n’avait pu altérer la pureté du sang anglo-saxon. « En 1825,Boston était encore exclusivement peu-« plée par les descendants des puritains et l’on « pouvait dire d’elle qu’elle était plus anglaise « qu’aucune ville de la mère-patrie. Aujourd’hui le a peuple américain a doublé son empire. Au sud, il « a enlevé au Mexique des territoires aussi grands « que l’Espagne, la France, la Belgique et les Iles «Britanniques réunis. A l’ouest, il a colonisé jus-
- « qu’aux rivages du Pacifique. Une voie de fer « continue, suivie bientôt de 4 autres, relie New-« York à San-Francisco. Près de 60,000,000 d’hom-« mes peuplent ce domaine grand comme l’Europe « et au lieu des quelques États primitifs 39 États,
- « 10 Territoires composent aujourd’hui l’Union-« Américaine.
- « L’émigration irlandaise et allemande a débordé « à flots pressés et montants. Les anciens habi-« tants n’ont pu s’assimiler ces nouveaux éléments,
- « comme leurs pères l’avaient fait pour les émi-« grants d’autrefois venus par petits groupes.Aussi la « nationalité américaine est-elle gravement altérée « sous le rapport de la race, de la langue et des « mœurs.
- « De nouvelles directions ont été données à l’ac-« tivité de ce peuple tonjours croissant; et l’indus-« trie et le commerce occupent aujourd’hui un « nombre de bras plus considérable que l’agri-« culture. La population augmente dans des « proportions imprévues. En 1875, New-York force mait une agglomération de 2 millions d’âmes ; « Cincinnati, Baltimore, la Nouvelle-Orléans, San-« Francisco, en comptent près de 400,000; Chicago i « et S1 Louis 500,000, Philadelphie 800,000. Ces « grandes cités exercent .une influence de plus en a plus grande sur le reste de la nation; différence « capitale avec les temps où la classe dirigeante « était formée par les propriétaires ruraux.
- « La transformation sociale et morale du peuple « américain a été non moins grande et l’œuvre de « Washington a été si profondément modifiée « qu’il n’en reste plus que la forme extérieure. »
- A l’Extrême-Orient, notre siècle voit pratiquer de larges brèches dans les citadelles où se croyait inaccessible l’esprit des peuples hostiles à notre influence. La Chine s’ouvre, devant la force il est vrai, et semble accueillir sans trop de mauvaise grâce les avances de notre civilisation.
- Mais ici encore se pose une question inattendue et redoutable.
- Dans sa lutte contre le nombre, l’Europe a toujours tiré avantage de la supériorité de ses moyens et de l’armement que lui donne la science. Le premier emprunt que lui font ces peuples, c’est cet armement même et le secret qui en fait la force.
- Qu’adviendra-t-il, si un jour l’Extrême-Orient que nous appelons barbare, et qui était déjà raffiné peut-être quand nos pères luttaient en Europe contre l’ours et l’auroch, retourne contre nous les millions d’hommes dressés à combattre à l’européenne.
- Déjà sous une autre forme et sur un autre champ de bataille la lutte a éclaté. Et pour triompher d’une concurrence écrasante faite par les Chinois, qui produisent sans consommer, les États-Unis n’ont trouvé d’autre moyen que d’écrasantes taxes ou l'exclusion.
- 4 Entre les deux partis quel philosophe assez
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- impartial peut dire où est la barbarie,où est la civilisation.
- Où tend cette civilisation dont les progrès ont usé tant de siècles obscurs, fait couler tant de sang, excité de si généreux élans; dont les arrêts ou le recul ont découragé tant de nobles âmes ?
- Le XIXe siècle a souffert de la guerre, et il l’a pratiquée avec autant de furie qu’aucun autre. Il s’ouvre par une gigantesque épopée militaire, et, à intervalles périodiques,sur tous les points du globe, il retentit encore du bruit des armes. L’augmentation du nombre des combattants et le perfectionnement des engins meurtriers a préparé pour chaque rencontre de deux armées ennemies une moisson sanglante, plus abondante que jamais; sur les champs de bataille si tristement fameux de ce siècle, on a vu tomber en un seul jour la population d’une grande ville.
- Et ce siècle, ensanglanté par la guerre, n’aime pas la guerre. Il n’est pas un peuple civilisé qui de nos jours ne soit travaillé par le désir d’une paix durable dont la stabilité soit soustraite au caprice des individus ou au hasard des événements. Tous regardent fS, guerre comme le fléau le plus funeste; tous souscriraient volontiers à ces paroles de Condorcet ; Les guerres entre les peuples, comme les assassinats, sont au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature, qui impriment un long opprobre sur le pays, sur le siècle, dont les annales en ont été souillées. »
- Remarquons-le, ce n’est pas seulement de leur part dégoût dés violences sanglantes ou sentimentalité; l’intérêt les y convie autant que l’esprit de tolérance, et la pensée des ruines que fait la guerre n’est pas un moindre frein que la crainte des larmes qu’elle fait couler. Depuis que le développement des relations a fait du monde entier un marché unique,et que l’arrêt du travail sur un point, a un contre-coup sur cent autres, la guerre apparait comme une calamité universelle.
- Ne nous flattons pas cependant que l’ère d’une paix inaltérée est près de s’ouvrir, et qu’un avenir prochain donnera raison aux apôtres de la fraternité des peuples.
- Longtemps encore la force restera le seul moyen de trancher les différends soulevés par le conflit des intérêts et des passions. Pour bien des années encore, rien ne sera changé de la guerre que les moyens de la rendre plus décisive et plus sanglante. Les conditions de la guerre, dit Aurélien Scholl, dans un article intitulé une Boutade, les conditions de la guerre seront, d’ici à quelques années, telle ment modifiées, qu’on en est à se demander s’il est bien nécessaire de se protéger par les moyens employés jusqu’à ce jour.
- Il est certain que nous touchons à la navigation aérienne ; le secret est entrevu, cela brûle, comme on dit aux jeux innocents.
- Alors, plus d’armée, plus de flottes. Un ballon
- amené sur l’état-major de l’ennemi, sur son escadre, sur son arsenal, n’aura qu’à laisser tomber quelques bombes au-dessous de lui pour réduire à néant la puissance la plus formidable.
- Que fera-t-on ? Il faudra se battre en l’air. Il y aura des ballons croiseurs, des ballons cuirassés, des ballons à éperons, des ballons torpilleurs.
- Déjà que d’éléments nouveaux ! des chiens de guerre, des pigeons employés des postes, des vélocipèdes, des téléphones...
- Puis, aucun peuple ne sera bientôt assez riche pour faire la guerre.
- La statistique établit que, en 1877, entre les Russes et les Turcs, il a fallu trente mille coups de fusils et quatre-vingt-sept coups de canon pour tuer un homme !
- Il y a donc un désaccord profond entre les aspirations pacifiques de notre âge et les réalités sanglantes devant lesquelles il parait se complaire. Mais on peut déjà entrevoir l’esprit des relations futures de peuple à peuple. Un réel progrès a été accompli. Le droit des gens étend son domaine et voit se préciser ses lois.
- Au milieu même des armées déchaînées quelques principes de bienfaisance internationale prévalent et se font respecter. La convention de Genève a fait naguère triompher les droits de la charité.
- Par l’égalité croissante des conditions sociales, par la diffusion de l’instruction, le développement de l’esprit scientifique, il est permis de dire que la chimère de la fraternité deviendra un jour la réalité.
- M. Demolon termine son attachante conférence par la lecture d’un article du « Petit Parisien » ayant pour titre «UArbitrage international ».
- La séance est levée.
- LA PROIE DE L’AMÉRIQUE
- Un vent de folie véritable souffle sur l’Europe. Il n’est pas jusqu’à l’Angleterre qui jusqu’à présent, grâce à sa situation géographique, avait été à l’abri de la fureur des armements et des dépenses excessives, qui ne se soit mise, elle aussi, à imiter les autres nations.
- Frappée tout à coup de l’idée bizarre qu’on pourrait envahir son territoire, désir qui n’anime, cependant, aucune puissance, car on ne prévoit guère quelle en pourrait être l’utilité, la Grande-Bretagne va connaître à son tour les beautés du militarisme et ajouter quelques millions à ceux qui sont déjà absorbés par les gigantesques armées qui couvrent le Continent et l’épuise..
- L’antagonisme des grands États et la peste du militarisme prend sans cesse malheureusement un développement fréquent auquel il est difficile d’assigner une limite autre que celle de la ruine générale des nations européennes.
- La perte de richesse occasionnée par ce système est incalculable.
- On peut se rendre compte des résultats qu’aurait la sup-> pression de ces préparatifs belliqueux par l’exemple de la Suisse. C’est le seul pays d’Europe qui doive à sa position géographique et au caractère particulier de son territoire le privilège de vivre autrement que dans une crainte continuelle de la
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- guerre. Cet avantage se traduit, parle développement du com- 1 merce de cette heureuse République, lequel représente aujour- J d’huideux pourcentdu mouvement commercial du globe.lln’ya guère plus de deux mois qu’on pouvait lire dans les journaux suisses : ” Le gouvernement du canton d’Unterwald prévient les habitants que les fonds qui restent en caisse étant suffisants pour pourvoir aux dépenses publiques, les impôts ne seront pas perçus cette année/’
- Hélas ! comme un avis semblable a l’air d’une cruelle ironie !
- Mais il est un autre pays, plus considérable celui-là, dans lequel cette absence de charges militaires produit aussi des résultats appelés à exercer une grande influence sur les destinées de l’Europe.
- C’est la vaste confédération de l’Amérique du Nord, qui bénéficie de l’accroissement de richesse publique produit par le développement commercial de cette fin de siècle,sans avoir à supporter les fardeaux énormes des nations européennes. Aussi, pendant que l’Europe se ruine, les Etats-Unis s’enrichissent. Dans quelques années, ils seront aussi riches à eux seuls que l’Europe entière, et s’il faut ajouter à cela que leur population augmente dans des proportions inconnues de ce côté de l’Atlantique, tant par les naissances que par l’immigration il arrivera un jour, peut-être peu éloigné, où ces immenses contrées seront plus peuplées que les vieilles nations, et que la prééminence du monde échappera à l’Europe, à laquelle est sans doute réservé le sort des anciennes civilisations de l’Egypte, de la Grèce et de Rome.
- Pendant que les nations européennes ne savent plus où prendre l’argent qui leur est incessamment nécessaire, et que leur dette, qui se chiffre aujourd’hui par centaines de milliards dont près de la moitié date de moins de quinze ans, s’accroît d’une manière continuelle, les Etats-Unis voient leurs excédents de recettes augmenter toujours et ne savent quoi faire de leur argent. Depuis dix ans, ils ont amorti plus de la moitié de leur dette, et, pour peu qu’ils le veulent, dans quelques années celle-ci n’existera plus.
- Les Etats-Unis n’imposent pour leur budget qu’un sacrifice de vingt francs par tête à leurs habitants, tandis qu’en France cette charge est de soixante-trois francs. Avec sept cent cinquante millions, ils paient l’intérêt et l’amortissement de leur dette et leurs dépenses militaires et maritimes,tandis qu’il faut chez nous plus de deux milliards. Il en est de même chez les autres nations.
- Si nous prenons les grandes nations militaires du Continent : la Russie, l’Allemagne et la France, en y ajoutant l’Angleterre, qui veut les imiter, et l’Italie, rééditant l’histoire de la grenouille qui veut se faire anssi grosse que le bœuf, nous voyons que ces cinq puissances dépensent pour leur armée et pour leur marine plus de trois milliards.
- On a calculé que l’Europe maintenait en temps de paix, sous les drapeaux, environ le quinzième de la population ouvrière, et il faut remarquer que l’incorporation a lieu pendant les meilleures'années de cesjeunes gens ; que non seulement elle les enlève à des occupations utiles, mais encore les habitue à un nouveau genre d’existence, leur donne, ensuite, plus de difficulté pour retourner à leur métier et nuit à leur perfectionnement dans l’exécution du travail qui doit aider à l’enrichissement du pays.
- Si, aux dépenses militaires, on ajoute le produit du travail que pourraient faire les hommes retenus à l’armée, en estimant ce travail seulement à 500 francs par tête, on voit immédiatement la perte subie.
- Cette perte n’est pas seulement effrayante par elle-même, mais elle l’est surtout en comparaison de ce qui se passe aux Etats-Unis, où l’armée ne dépasse pas le chiffre de 25,000 hommes.
- Les nations européennes, en y comprenant les réservistes,
- comptent 14 millions et demi de soldats, ce qui représente 1 tête sur 24 de la population totale ou, si on fait abstraction des réservistes, 1 tête sur 81. Aux Etats-Unis le service militaire n’atteint qu’une tête sur 1,610.
- La lutte est donc absolument impossible et si on ne trouve pas le moyen de remédier à cet état de chose, la vieille Europe sera à jamais ruinée et disparaîtra.
- Un homme d’Etat britannique disait récemment dans un de ses discours à ses constituants : avant deux siècles le monde sera anglais.
- Il nous semble plus juste de dire qu’avant un siècle le monde sera américain.
- (Le Courrier de Londres)
- Mission nouvelle de l’armée
- Produire au lieu de détruire. — Protéger au lieu d’opprimer
- Quand les nations civilisées seront entrées dans la voie du bon sens, quand elles comprendront enfin : que l’oppression ou l’extermination des plus faibles,que les tueries et les dévastations réciproques entre nations civilisées, sont aussi absurdes qu’elles sont féroces et contraires à leurs intérêts moraux et matériels ; quand elles comprendront finalement les dangers de leur infériorité numérique, à l’égard des asiatiques, qui détestent notre domination, et qui ont appris de nous l’art de la guerre ; — Quand elles comprendront finalement : qu’en dépit des trois millions d’hommes stérilisés en Europe, en dépit de ces magnifiques armées, la fleur et l’espoir des nations, elles seraient impuissantes à arrêter l’invasion des asiatiques en masse, possible s’ils s’avisaient de compter ;
- Quand ces simples notions auront pénétré dans l’esprit et dans la conscience des Européens, la carrière destructive de l’armée sera close!... et sa mission nouvelle,à la fois bienfaisante et glorieuse, s’imposera aux plus récalcitrants, à l’armée même.
- Produire au lieu de détruire ;
- Combattre non les hommes, mais les espèces nuisibles à l’homme.
- Assainir, cultiver, reboiser, canaliser, au lieu de dévaster continents et contrées ;
- Mettre un frein au trafic cruel des chasseurs d’esclaves Arabes, de l’Est central africain ;
- Telle est la grande et noble tâche à laquelle l’armée consacrera prochainement son activité, sa science et son dévouement.
- Mme Griess-Traut, Vice-Présidente de la Fédération internationale de la paix et de l’arbitrage Comité de Paris.
- P. S.— J’extrais de la Loire républicaine du20 octobre 1888, l’effrayante statistique qui suit, qui agrandit encore la glorieuse tâche de l’armée.
- « L’administration de l’Inde vient,comme c’est son habitude chaque année, de faire publier une statistique qui ne laisse pas que de faire frissonner. Il s’agit des ravages causés par les animaux sauvages. En 1886, 24.811 personnes ont succombé de ce chef. Les serpents à eux seuls ont dévoré 22.134 victimes. — Cette proportion n’avait pas encore été atteinte jusqu’ici.Et cependant la destruction des animaux sauvage s’exerce sur une plus large échelle que jamais.
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- Dans cette même année de 1886, on a détruit 22.417 fauves de tous genres, et 417.596 serpents. La somme des dépenses pour cette besogne a été de près de 500.000.
- Enfin le relevé pour ces neuf dernières années, donne le chiffre effrayant de 170.639 animaux féroces détruits, et de 2.672.407 serpents.
- (L’Arbitre) G. T.
- A cette statistique édifiante ajoutons le fait suivant qui se passe dans un grand pays Européen, au moment même où l’Autriche-Hongrie, vient de voter des frais considérables pour faire face à la triple alliance.
- Une panique indescriptible règne depuis quelques jours dans certains villages delà partie méridionale du comitatde Krasso-Szœreny.Des loups enragés envahissent en troupes ces villages et attaquent bêtes et gens. Dans les seuls villages de Prilipecz et de Bania, on compte actuellement vingt-deux personnes qui ont été mordues par les bêtes féroces et dont la vie est en danger.ïl faut ajouter à cette liste de victimes quatre habitants qui ont succombé à leurs blessures.
- LE POINT DE VDE SCIENTIFIQUE
- DE L’ÉTAT APRÈS LA MORT
- EMPRUNTÉ AU LOTUS (suite)
- Nous emportons donc avec nous après la mort notre tendance psychique fondamentale, et celle-ci détermine notre état et notre manière de nous comporter dans l’autre vie. Les vœux du mourant sont aussi ceux du mort,et ce que nous avons laissé inachevé pendant la vie, quand la mort nous surprend, nous désirerons aller l’accomplir, si un puissant motif nous y pousse. Cela peut s’étendre parfois à de petites choses qui pourraient même paraître indignes d’un esprit, si la mort éteignait les pensées enracinées profondément dans notre âme.
- Kerner raconte que la voyante de Prévorst apparut après sa mort, sept fois à sa sœur, à propos d’une affaire particulière. Augustin raconte qu’un mort apparut à son fils en songe et lui montra le reçu égaré d’une dette acquittée (1).
- D’après Ernesti, un mort apparut également à son fils et indiqua un coffre rempli d’argent et de comptes (2). Dans les nouvelles de Vaverley,il est parlé d’un propriétaire d’Écosse qui était très affligé à cause d’une somme à payer qu’il était certain avoir été payée par son père; ce dernier lui apparut en rêve, lui nomma l’homme possédant les papiers relatifs à cette affaire, qui avait reçu l’argent en dépôt et qui se rappellerait de cette circonstance déjà ancienne si on lui indiquait une monnaie d’or portugaise qui dut alors être changée.Le fils gagna en effet de cette manière un procès qu’il croyait
- (1) Augustinus, Cura pro mortuis, c. ii.
- (2) Ernesti, opusc. orat.* IV.
- perdu (1). Kerner raconte une histoire semblable arrivée dans son pays, dans laquelle le père mort n’apparut pas à sa veuve éplorée mais à sa fille, probablement plus sensible aux visions (2). Le cas suivant est plus compliqué. Lorsque le poète Collins mourut à Vienne, son ami Hartmann fut très embarrassé d’une perte de 120 gulden, qu’il avait payés pour le. défunt avec la promesse d’être remboursé par ce dernier. Une nuit, Hartmann vit le défunt qui l’exhortait à placer dans le premier tirage de la loterie 2 gulden sur le numéro IL Hartmann ayant obéi, obtint un gain de 150 gulden (3). Ce songe pourrait aussi s’expliquer comme vision à distance dramatisée, dans laquelle certes l’indication exacte de la somme, dont le gain éteignit la dette, serait un cas très surprenant.
- D’autres sentiments, la haine, la vengeance, le repentir peuvent aussi être la cause de la continuation d’actes volontaires après la mort. On parle beaucoup de criminels poursuivis par les fantômes de leurs victimes. Dans la plupart des cas on peut expliquer la chose, il est vrai, comme une excitation psychique poussée au point de devenir une hallucination ; mais malheur au criminel qui aurait des capacités médianimiques ! Shakespeare nous a montré dans Macbeth le portrait d’un de ceux-ci. Gœthe nous rapporte, en changeant le nom et l’endroit, un exemple bien constaté de vengeance transcendante (4). Ce récit provient des mémoires de l’actrice Hyppolite Clairon. F. de Meyer, qui le cite de même, ajoute qu’il sait de source certaine qu’il se trouve relaté dans les actes de la police parisienne (5). Il s’agit d’un amant méprisé de la Clairon, qui, en mourant, s’écria qu’il la poursuivrait aussi énergiquement après sa mort que pendant la vie. Dès lors pendant longtemps des phénomènes étranges se manifestèrent. On entendait, toujours à la même heure, sous les fenêtres de Mlle Clairon, un cri perçant, une modulation si plaintive que dès la première fois elle tomba en faiblesse. Personne, pas même la police, ne put en découvrir l’auteur.Quand elle rentrait à la maison, le cri retentissait. Un jour que le président de B... l’accompagnait, le cri se fit entendre entre lui et elle, en sorte qu’on dut transporter de sa voiture M. de B... plus mort que vivant. La Clairon se laissa pousser une fois par un sceptique, à appeler l’esprit : le cri retentit alors trois fois, terrible par sa force et sa rapidité. Plus tard l’apparition prit une autre forme : un coup frappait la fenêtre, qui cependant ne fut pas brisée. La police prit toutes les mesures de précaution; les maisons situées vis-
- (1) Kerner, Magicon, II, 79.
- (2) Kerner, Bhetter aus Prévorst.
- (3) Crowe, Nachtseite der natur., V, 75.
- (4) Gœthe, Unterhaltunger deutscher Ausgewan-derter.
- i (5) Meyer, Bl&etter fur Noehere Wahrheif,IX,378.
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- LE DEVOIR
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- à vis furent fouillées et restèrent occupées par des gardes pendant que dans la rue on plaçait des observateurs. Le coup se fit entendre de même, peudant trois mois et toujours à la même heure, par la vitre de la même fenêtre. Une fois que la Clairon avec l’intendant s’appuyaient sur le même balcon,le coup les rejeta tous deux dans la chambre où ils tombèrent comme morts. Deux jours après elle passait en voiture avec sa femme de chambre près de la maison dans laquelle son amant était mort ; elles parlaient de lui, quand un coup parti de cette maison traversant la voiture, en sorte que le cocher,qui crut à une attaque de voleurs,s’enfuit en toute hâte. A la même heure, une autre fois, retentit un battement de mains, comme elle en avait entendu si souvent au théâtre dans le public. Le fait eut lieu devant sa porte, sans que les observateurs pussent découvrir quelqu’un. A la fin, au lieu des signes précédents, des accords harmonieux retentissaient, commençant au coin de la rue, et se continuant jusque devant sa porte : on entendait, mais on ne voyait rien. Deux ans et demi après, l’apparition cessa, comme si l’amant mort dans une excitation violente était arrivé peu a peu à des sentiments plus calmes.
- (4 suivre) Carl du Prel
- AVATAR
- Par THÉOPHILE GAUTIER (Suite)
- \7I
- Une légère rougeur des pommettes indiquait que la vie venait de rentrer dans ces argiles humaines restées sans âme pendant quelques secondes,et dont l’Ange noir eût fait sa proie sans la puissance du docteur.
- La joie du triomphe faisait flamboyer les prunelles bleues de Cherbonneau, qui se disait en marchant à grands pas dans la dhambre : « Que les médecins les plus vantés en fassent autant, eux si fiers de raccommoder tant bien que mal l’horloge humaine lorsqu’elle se détraque : Hippocrate, Galien, i Paracelse, Van Helmont, Boerhaave, Tronchin, Hahnemann, Rasori, le moindre fakir Indien, accroupi sur l’escalier d’une pagode, en sait mille fois plus long que vous ! Qu’importe le cadavre quand on commande à l’esprit ! »
- En fiuissant sa période, le docteur Balthazar Cherbonneau fit plusieurs cabrioles d’exultation, et dansa comme les montagnes dans le Sir-Hasirim du roi Salomon ; il faillit même tomber sur le nez, s’étant pris le pied aux plis de sa robe brahminique, petit accident qui le rappela à lui-même et lui rendit tout son sang-froid.
- « Réveillons nos dormeurs, » dit M. Cherbonneau après I avoir essuyé les raies de poudre colorées dont il s’était strié ' la figure et dépouillé son costume de brahme, — et, se plaçant devant le corps du comte Labinski habité par l’âme 1
- d’Octave, il fit les passes nécessaires pour le tirer de l’état somnambulique,secouant à chaque geste ses doigts chargés du fluide qu’il enlevait.
- Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski (désormais nous le désignerons de la sorte pour la clarté du récit) se redressa sur son séant, passa ses mains sur ses yeux et promena autour de lui un regard étonné que la conscience du moi n’illuminait pas encore. Quand la perception nette des objets lui fut revenu, la première chose qu’il aperpût, ce fut sa forme placée en dehors de lui sur un divan. Il se voyait ! non pas réfléchi par un miroir, mais en réalité. Il poussa un cri, — ce cri ne résonna pas avec le timbre de sa voix et lui causa une sorte d’épouvante ; — l’échange d’âmes ayant eu lieu pendant le sommeil magnétique, il n’en avait pas gardé mémoire et éprouvait un malaise singulier. Sa pensée, servie par de nouveaux organes, était comme un ouvrier à qui l’on a retiré ses outils habituels pour lui en donner d’autres. Psyché dépaysée battait de ses ailes inquiètes la voûte de ce crâne inconnu, et se perdait dans les méandres de cette cervelle où restaient encore quelques traces d’idées étrangères.
- « Eh bien, dit le docteur lorsqu’il eut suffisamment joui de la surprise d’Octave-Labinski, que vous semble de votre nouvelle habitation ? Votre âme se trouve-t-elle bien installée dans le corps de ce charmant cavalier, hetmann, hospodar ou magnat, mari de la plus belle femme du monde ? Vous n’avez plus envie de vous laisser mourir comme c’était votre projet la première fois que je vous ai vu dans votre triste appartement de la rue Saint-Lazare, maintenant qne les portes de l’hôtel Labinski vous sont toutes grandes ouvertes et que vous n’avez plus peur que Prascovie ne vous mette la main devant la bouche, comme à la villa Salviati, lorsque vous voudrez lui parler d’amour ! Vous voyez bien que le vieux Balthazar Cherbonneau, avec sa figure de macaque, qu’il ne tiendrait qu’à lui de changer ponr une autre, possède encore dans son sac à malices d’assez bonnes recettes.
- — Docteur, répondit Octave-Labinski, vous avez le pouvoir d’un Dieu, ou, tout au moins, d’un démon.
- — Oh ! oh ! n’ayez pas peur, il n’y a pas la moindre diablerie là dedans. Votre salut ne périclite pas : je ne vais pas vous faire signer un pacte avec un parafe rouge. Rien n’est plus simple que ce qui vient de se passer. Le Verbe qui a créé la lumière peut bien déplacer une âme. Si les hommes voulaient écouter Dieu à travers le temps et l’infini, ils en feraient, ma foi, bien d’autres.
- — Par quelle reconnaissance, par quel dévouement reconnaître cet inestimable service ?
- — Vous ne me devez rien ; vous m’intéressiez, et pour un vieux Lascar comme moi, tanné à tous les soleils, bronzé à tous les événements, une émotion est une chose rare. Vous m’avez révélé l’amour, et vous savez que nous autres rêveurs un peu alchimistes, un peu magiciens, un peu philosophes, nous cherchons tous plus ou moins l’absolu. Mais levez-vous
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- LE DEVOIR
- donc, remuez-vous, marchez, et voyez si voire peau neuve ne vous gêne pas aux entournures. »
- Octave-Labinski obéit au docteur et fit quelques tours par la chambre ; il était déjà moins embarrassé ; quoique habité par une autre âme, le corps du comte conservait l’impulsion de ses anciennes habitudes et l’hôte récent se confia à ces souvenirs physiques, car il lui importait de prendre la démarche, l’allure, le geste du propriétaire expulsé.
- « Si je n’avais opéré moi-même tout à l’heure le déménagement de vos âmes, je croirais, dit en riant le docteur Bal-thazar Cherbonneau, qu’il ne s’est rien passé que d’ordinaire pendant cette soirée, et je vous prendrais pour le véritable, légitime et authentique comte lithuanien Olaf de Labinski, dont le moi sommeille encore là-bas dans la chrysalide que vous avez dédaigneusement laissée. Mais minuit va sonner bientôt ; partez pour que Prascovie ne vous gronde pas et ne vous accuse pas de lui préférer le lansquenet ou le baccarat. Il ne faut pas commencer votre vie d’époux par une querelle, ce serait de mauvais augure. Pendant ce temps, je m’occuperai de réveiller votre ancienne enveloppe avec toutes les précautious et les égards qu’elle mérite. »
- Reconnaissant, la justesse des observations du docteur, Octave-Labinski se hâta de sortir. Au bas du perron piaffaient d’impatience les magnifiques chevaux bais du comte, qui, en mâchant leurs mors, avaient devant eux couvert le pavé d’écume. — Au bruit de pas du jeune homme, un superbe chasseur vert, de la race perdue des heyduques, se précipita vers le marchepied, qu’il abattit avec fracas. Octave, qui s’était d’abord dirigé machinalement vers son modeste brougham, s’installa dans le haut et splendide coupé, et dit au chasseur, qui jeta le mot au cocher : « A l’hôtel ! » La portière à peine fermée, les chevaux partirent en faisant des courbettes, et le digne successeur des Almanzor et des Azolan se suspendit aux larges cordons de passementerie avec une prestesse que n’aurait pas laissé supposer sa grande taille.
- Pour des chevaux de cette allure la course n’est pas longue de la rue du Regard au faubourg Saint-Honoré ; l’espace fût dévoré en quelques minutes, et le cocher cria de sa voix de Stentor : La porte !
- Les deux immenses battants, poussés par le suisse, livrèrent passage à la voiture , qui tourna dans une grande cour sablée et vint s’arrêter avec une précision remarquable sous une marquise rayée de blanc et de rose.
- La cour, qu’Octave-Labinski détailla avec cette rapidité de vision que l’âme acquiert en certaines occasions solennelles, était vaste, entourée de bâtiments symétriques, éclairée par des lampadaires de bronze dont le gaz dardait ses langues blanches dans des fanaux de cristal semblables à ceux qui ornaient autrefois le Bucentaure, et sentait le palais plus que l’hôtel ; des caisses d’orangers dignes de la terrasse de Versailles étaient posées de distance en distance sur la marge d’asphalte
- qui encadrait comme une bordure le tapis de sable formant le milieu.
- Le pauvre amoureux transformé, en mettant le pied sur le seuil, fut obligé de s’arrêter quelques secondes et de poser sa main sur son cœur pour en comprimer les battements. Il avait bien le corps du comte Olaf Labinski, mais il n’en possédait que l’apparence physique ; toutes les notions que conte-! nait cette cervelle s’étaient enfuies avec l’âme du premier propriétaire, — la maison qui désormais devait être la sienne lui était inconnue, il en ignorait les dispositions intérieures, — un escalier se présentait devant lui, il le suivit à tout hasard, sauf à mettre son erreur sur le compte d’une distraction.
- Les marches de pierre poncée éclataient de blancheur et faisaient ressortir le rouge opulent de la large bande de moquette retenue par des baguettes de cuivre doré qui dessinait au pied son moelleux chemin ; des jardinières remplies des plus belles fleurs exotiques montaient chaque degré avec vous.
- Une immense lanterne découpée et fenestrée, suspendue à un gros câble de soie pourpre orné de houppes et de nœuds, faisait courir des frissons d’or sur les murs revêtus d’un stuc blanc et poli comme le marbre, et projetait une masse de lumière sur une répétition de la main de l’auteur, d’un des plus célèbres groupes de Ganova, l’Amour embrassant Psyché.
- Le palier de l’étage unique était pavé de mosaïques d’un précieux travail, et aux parois, des cordes de soie suspendaient quatre tableaux de Paris Bordone, de Bonnifazzio, de Palma le Vieux et de Paul Véronése, dont le style architectural et pompeux s’harmonisait avec la magnificence de l’escalier.
- Sur ce palier s’ouvrait une haute porte de serge relevée de clous dorés ; Octave-Labinski la poussa et se trouva dans une vaste antichambre où sommeillaient quelques laquais en grande tenue, qui, à son approche, se levèrent comme poussés par des ressorts et se rangèrent le long des murs avec l’impassibilité d’esclaves orientaux.
- Il continua sa route. Un salon blanc et or, où il n’y avait personne, suivait l’antichambre. Octave tira une sonnette. Une femme de chambre parut.
- « Madame peut-elle me recevoir ?
- — Madame la comtesse est en tram de se déshabiller, mais tout à l’heure elle sera visible. »
- {A suivre)
- État-civil du Familistère.
- Semaine du 16 au 23 Décembre 1888 Naissances :
- Le 11 Décembre, de Rousseau Maurice Marcel, fils de Rousseau Jules, et de Patte Berthe.
- Le 15 Décembre, de Bourbier Marguerite, fille de Bourbier i Jules, et de Pierron Félicie.
- i Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Su/se. —» lmp. Bari.
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- Tome 12.- N‘ 538
- Dimanche 30 Décembre 1888
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-B.-ANDRÉ C3-OXDXDST, fondateur du FAMILISTÈRE de GUISE
- Le Numéro hebdomadaire 20 c.
- ABONNEMENTS payables d’avance par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de, Paris, de timbres-poste ou mandats de poste dont le talon sert de quittance.
- Pour toutes communications et réclamations s’adresser à
- Madame Marie GODIN
- au Familistère
- Guise (Aisne)
- France
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- Six mois .... 6 ».
- Trois mois ... 3 »»
- Onion postale
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- Antres pays
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- on s’abonne également A PARIS
- chez M. Leymarie administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- 1, rue de Chabamis
- Aux abonnés du « Devoir »
- A nos amis et lecteurs,
- Notre feuille va entrer dans sa onzième année d'existence. Elle compte de fidèles amis dont rattachement nous est précieux et à qui nous envoyons ici l’expression de notre reconnaissance.
- Le moment nous paraît venu de faire subir au Devoir une modification que M. Godin lui-même avait jugée nécessaire depuis longtemps.
- Cette modification consiste à transformer notre feuille hebdomadaire en revue mensuelle format in-octavo, comprenant au moins quatre feuilles de 16 pages, sans changement dans les conditions d’abonnement.
- Nous y trouverons l’avantage de pouvoir, plus facilement que dans un numéro hebdomadaire, donner des extraits ou chapitres des manuscrits laissés par M. Godin.
- Toutes les questions habituellement traitées dans notre feuille continueront à l’être dans la Revue mensuelle, mais avec plus de développement.
- Ce n'est pas ici la place de reproduire le programme du Devoir, bornons-nous à dire que la revue mensuelle suivra toujours ce programme et que des chapitres spéciaux y seront consacrés aux faits politiques et sociaux — aux nouvelles du Familistère — à la coopération, à la participation, à la mutualité — à la paix et à l’arbitrage international — au mouvement en faveur de l’émancipation féminine, etc.
- Une part plus large pourra être faite aux Nouvelles et romans que nous choisirons toujours avec le plus grand soin.
- Enfin, la philosophie religieuse abordée dans quelques articles qui nous ont valu les plus cordiales félicitations de nos lecteurs pourra également trouver plus large place.
- Tous ces motifs nous font espérer que la transformation du Devoir en revue mensuelle paraissant à la fin de chaque mois,— transformation qui aura lieu à partir de janvier prochain, — sera favorablement accueillie de nos amis et lecteurs et que leurs sympathies et leurs encouragements nous seront plus assurés que jamais.
- Marie MORET veuve GODIN.
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- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- Aux abonnés du Devoir.— Coup d’œil rétrospectif. — Avis aux lecteurs. — Table synoptique des matières.
- Coup d’œil rétrospectif.
- Elle touche à son terme, cette année dont le début fut cruellement signalé par la mort du fondateur de l’association du Familistère.
- A la douleur causée par cette perte inattendue et dont la manifestation fut à la fois si grandiose et si touchante, se joignait peut-être une discrète appréhension.
- Cette œuvre complexe, créée par le génie d’un seul, dirigée, maintenue par une indomptable volonté, par une vigilance de tout instant s’appliquant au plus infime détail ; cette œuvre incomparable où se produisent, trouvent leur satisfaction et s’harmonisent tant d’intérêts matériels, intellectuels et moraux, — qu’allait-elle devenir ?
- On ne doutait pas dans le monde socialiste, où se posait anxieusement cette question, que M. Godin n’eût groupé les intérêts de façon à assurer la durée de l’entreprise industrielle. On savait bien que l’œuvre sociétaire était pourvue de tout son mécanisme, et que ce mécanisme avait librement fonctionné sous les yeux de M. Godin, volontairement renfermé dans son rôle statutaire de gérant. On ne se demandait déjà plus, si les hommes et les femmes qui occupaient les plus importantes fonctions, n’étaient que des rouages plus ou moins inconscients, mis en mouvement par cette force extérieure qui avait nom: M. Godin.
- Mais on se demandait si le personnel était suffisamment pénétré de ses idées philanthropiques et si, avec l’homme qui avait conçu, réalisé et dirigé l’Association du Familistère, le souffle qui animait l’Association ne disparaîtrait pas.
- Symptômes rassurants ! On a vu avec quelle unanimité s’est opérée, à deux reprises, dans le courant de cette année, la transmission de la fonction la plus élevée de l’association.
- Il nous revient qu'un économiste distingué examinant dans une étude la classification introduite par M. Godin parmi ses collaborateurs à divers titres,avait jadis exprimé la crainte de voir, plus tard, les services de mutualité disparaître, et les associés, pouvoir souverain, s’affranchissant des obligations morales des statuts, éliminer les sociétaires et participants. Tous les faits qui se sont produits au Familistère, pendant l’année qui vient de s’écouler,tous les actes de son administration ont été la démonstration éclatante de l’inanité de ces craintes.
- Non seulement les diverses catégories de travailleurs ont reçu leur contingent de nouveaux venus; non seulement la catégorie des associés a ouvert ; ses rangs dans une proportion plus considérable encore que dans les deux dernières années ; mais encore ce groupe statutairement souverain, par ’ une décision prise à l’unanimité, — ainsi qu’en fait foi le procès-verbal de l’assemblée extraordinaire du 18 novembre, — a introduit dans la constitution de la société une disposition accordant les
- ; mêmes parts qu’aux associés, aux sociétaires et participants habitant le Familistère, les mêmes parts qu’aux sociétaires, aux participants n’habitant pas le Familistère, lorsque sociétaires et participants auront vingt ans de service dans l’Association.
- A quel sentiment obéissaient donc les promoteurs de cette décision, et ceux qui lui ont donné leur assentiment ? La pétition soumise à l’Assemblée générale nous le dit: à l’esprit de fraternité et de justice,« parce que,ajoute-t-elle, il est équitable d’accorder une part plus large à ceux qui ont le plus participé à l’édification de la fortune léguée par le fondateur. »
- Ainsi l’année qui finit a donné au monde la preuve que l’association de Guise était pénétrée de l’esprit de son fondateur, que M. Godin vivait dans son œuvre.
- A cette heure, on peut dire que l’association du Familistère, — qu’on nous permette cette locution populaire, — bat son plein,
- Aucun milieu industriel ne peut soutenir la comparaison avec cette association où, — indépendamment de la répartitition des bénéfices, qui accroît le bien-être de tous, et des institutions de prévoyance, grâce auxquelles tout le monde est à l’abri de la misère, — la moyenne des salaires est plus élevée que partout ailleurs.
- Ainsi que le constate le rapport de l’Administrateur-Gérant actuel, la situation industrielle et commerciale s’est améliorée depuis l’année dernière ; la vente s’est accrue et le chiffre d’affaires a augmenté. Toutes les institutions familistériennes largement dotées, sont prospères et fonctionnent à la satisfaction générale, grâce au concours passionné de tous.
- L’assurance des pensions et du nécessaire possède un capital de 910.390 francs.
- Le bénéfice net à partager s’est élevé, pour l’ex ercice 1887-1888, à la somme de 480.543 francs.
- Il n’est pas d’exploitation industrielle, admettant les travailleurs aux bénéfices, où la répartition ait jamais atteint un pareil chiffre.
- Le budget de l’instruction s’est élevé à 30.470 fr. pour le même exercice.
- Si nous retranchons de ce chiffre la somme de 9.008 francs affectée au service de la nourricerie, nous nous trouvons en présence de 21.462 francs pour les 590 enfants de 2 à 14 ans qui fréquentent les écoles du Familistère. On peut dire qu’aucune ville, sans excepter Paris, n’a fait pour l’éducation de l’enfance l’équivalent de ce qui existe dans l’Association du Familistère.
- Ainsi,qu’il s’agisse des services généraux d’assurances mutuelles, d’éducation de l’enfance, des rapports du capital et du travail, la supériorité de l’œuvre de M. Godin éclate aux yeux des plus prévenus.
- En présence de cette prospérité croissante et de la progression parallèle de l’élévation morale des ; travailleurs associés, que deviennent les préventions jadis formulées contre la vitalité de l’œuvre.
- En mars 1886, le journal le Times, dans un article élogieux consacré à l’association du^ Familistère, ne pouvait se défendre de croire quelle ne survivrait pas à son fondateur, i « La coopération industrielle, disait l’auteur de i l’article, ne pourra invoquer comme preuve de la
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- valeur de son principe, le succès visible de la société du Familislère de Guise que le jour où l’éminent fondateur aura cédé le poste d’Administrateur-Gérant à un homme qui soit naturellement habile et recommandable, mais nullement un génie industrie], ni un capitaliste quatre fois millionnaire. »
- Et en homme sûr que l’avenir ne démentira pas ses prévisions, l’auteur de l’article disait encore :
- « Un exemple comme celui du Familistère ne fait pas face à la difficulté générale.
- « On ne peut compter qu’il se trouvera toujours des Godin consacrant leur énergie à créer des industries prospères et à édifier des palais sociaux dans lesquels les coopérateurs de l’avenir n’auront plus qu’à suivre les traditions. »
- A ces objections M. Godin répondait :
- « Ces traditions que mes successeurs à la direction de l’association du Familistère n’auront qu’à suivre s’offrent également en exemple aux hommes de bonne volonté en dehors de l’association.
- «Si l’association évite dans la société actuelle les conflits et les grèves ; si elle donne aux familles laborieuses la sécurit et le bien-être ; si en appelant ces familles à la possession sociétaire de leurs instruments de travail, des ateliers où elles sont occupées, des palais d’habitation où elles résident, on transforme les populations faméliques et misérables en personnes aisées et heureuses.
- « Si en vingt ans les ouvriers arrivent à un véritable état de régénération, si la grossièreté de ton,la brutalité d’allures, les inconvenances de langage, les rixes, les imprécations et l’ignorance générale font place à des mœurs adoucies, à la politesse, à l’urbanité, à la bienveillance mutuelle dans tous les rapports, à l’instruction générale donnant à chacun les habitudes de la classe bien élevée, ne doit-on pas reconnaître et proclamer que l’Association du travail et du capital est une chose excellente en soi, et qu’il faut diriger de ce côté toutes les forces sociales, afin que de telles tentatives ces-sant d’être des faits isolés se généralisent pour la
- sécurité, le progrès et le bien-être de toutes les nations civilisées. »
- Et pourquoi, ajouterons-nous avec le regretté fondateur du Familistère, ce qui s’est fait pour deux mille personnes ne pourrait-il pas se faire pour un plus grand nombre.
- Le Devoir s’est consacré'à la tâche de faire connaître, au fur et à mesure qu’ils se produisent, les développements de l’Association du Familistère et de propager les idées qui ont présidé à son organisation.
- C’est pourquoi,à la fin de cetle année qui débuta si tristement pour nous,nous avons tenu à montrer par des chiffres et des faits la vitalité de l’œuvre fondée par M, Godin, en signalant les résultats qui démentent d’une façon irréfutable des prévisions pessimistes qui ne peuvent plus se renouveler.
- Un deuil aussi cruel ne peut plus nous atteindre au cours de l’année qui va commencer; etl’œuvre qui, privée de la tutelle de son fondateur, a pu prendre l’essor dont témoignent les résultats obtenus,ne peut que se développer de jour en jour, et donner au monde la preuve, qu’en attendait M. Godin, de la praticabilité des moyens transitoires susceptibles de nous conduire, sans secousses et sans aucun inconvénient, du régime du salariat à ce.ui de l’association,et de la possibilité de donner à fous les équivalents de la richesse.
- J. Pascaly.
- AVIS AUX LECTEURS
- L’abondance des matières nous oblige à renvoyer au prochain numéro la suite de notre roman : AVATAR, par Théophile Gautier, ainsi que la fin de l’étude tirée du Lotus et intitulée : LE POINT DE VUE SCIENTIFIQUE DE L’ÉTAT APRÈS LA MORT.
- TABLE SYNOPTIQUE DU XIIe VOLUME
- La Table a été divisée en trois parties : 1™ partie, Table alphabétique.— 2e partie, Table géographique. — 3e partie, Table synthétique.
- AVIS.— Une erreur de pagination a été commise dans les numéros des 15, 22 et 29 avril 1888. Au lieu de paginer ces trois numéros 241 à 288, on les a paginés 441 à 488 ; ce qui fait que la même pagination se retrouve plus loin dans les numéros des 8, 15, 22 et 29 juillet. Pour éviter autant que possible tout ennui au lecteur, nous ajouterons avant les chiffres 421 à 448 les mots : avril ou juillet, selon que l’article visé renverra à l’une ou à l’autre de cette double série de mêmes chiffres.
- PREMIÈRE PARTIE
- TABLE ALPHABÉTIQUE
- A
- Abolition de l’Esclavage................................ 346
- Abeille (la collaboration de)............................ 811
- Administration coloniale (procédés d’) . . . . . 500
- Adresse aux Françaises................................... 743
- Adhésions à la convention internationale télégraphique 823 Affaire Haupt (f) et la presse allemande .... 28
- Affolement . . . •.................... 126
- Alliance (la triple) ............................ 45
- Alliances princières................................. 476
- Aliénation de la souveraineté nationale .... 627
- Almanach illustré de la paix pour 1889 .... 767
- Amérique (la proie de lj............................. 828
- Amitié (!’) d’un Arabe...........................14,31,47
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- LE DEVOIR
- Amnistie(F)..................................... 87
- Amour d’autrui (F), base de la morale .... 389
- Anripn et nouveau monde . . . . .... 393
- Angleterre (en)................................. 70
- Angleterre (P) et le Venezuela................. 471
- A nos lecteurs et aux amis du Fondateur du Familistère .......................................... 81
- A nos correspondants........................... 385
- Anniversaire de la Fédération libre (25e) . . . 523
- Aphorismes et préceptes sociaux.............3,25,41,69
- Appel adressé aux membres des sociétés de Paix . 544
- Appel à la presse et au peuple de l’Allemagne . . 541
- Arbitrage (!’)................................. 756
- » avec les Etats-Unis (le traité d’) .« . . 470,532
- y> dans l’histoire........................ 619
- » international..........................701,727
- » proposition entre l’Italie et l’Abyssinie. . 381
- » entre la France et les Pays-Bas . . . 823
- A rebours............................................ 689
- Assemblée générale des associés du Familistère 83,113,433 494,673,769
- Asile ouvroir pour les femmes (Création d’un) . . 426
- Associations des Amis de la paix de Nîmes . 461 avril,766 » (F) du capital et du travail . . . 476, avril
- » internationale de la paix................ 692
- Associations ouvrières, projet de décret .... 149
- » (projet sur les).............................. 349
- Assurance obligatoire en Allemagne.................155,715
- Assurances (mouvement des) au Familistère. 3,96,150, 456 avril,320,399,448 juillet, 560,640,672,752,815
- Athénée des Troubadours............................... 800
- Autorité maritale (T)................................. 424
- Autriche.............................................. 396
- Aux abonnés du Devoir......................... 801,817,833
- Avant la chûte........................................ 653
- Avatar . .655,669.687,717,735,750,783,797,814,831 Avenir de la paix.................................... 177
- B
- Base de jugement...................................... 613
- Bateaux en papier..................................... 425
- Belges à Paris (les).................................. 765
- Berceau (un).......................................... 445
- Benzine (Enflammation de la )......................... 816
- Bible (la) en japonais............................... 384
- Bibliographie . . . 142,207,383,510,559,576,799,815
- Bismarck (M. de) et M. Teisserenc de Bord ... 120
- Bien (le)............................................. 789
- Boulanger (le général).................... . 193,196,198
- Boulangerie coopérative (une).............• . 649
- Boulangerie (histoire d’une société coopérative de) . 651
- Budgets européens (les)............................... 808
- Budget rectifié (le)................................... 66
- » de 1889 (le) et les réformes.............. 418
- » de 1889 ....................................... 423
- Bulletin de la Paix 33,116,177,457 avril,305,369,
- 465 juillet, 530,610,689,753,818 Bulletin de laPaix armée. 42,122,383,469 avril, 530,616 But des efforts humains............................... 361
- C
- Caisses ouvrières. . . . t............................ 145
- » d’épargne (les) . 747
- » » postale (la)......................... 165
- » des ouvriers mineurs (les)................209,234
- » générales de prévoyance industrielle . . . 519
- » de retraite et de prévoyance (les) . • . . 202
- i Canons à tir rapide................................. 824
- Café (un Succédané du)................................. 816
- = Capital (le) et les questions sociales.............. 482
- ; Chambre (la)........................................ 292
- Chevaliers du travail (les) ..................juillet 459
- » » (plébiscite des)................... 5b9
- Chronique parlementaire 91,103,138,215.227,709, 728,740,775
- Chronique, l’Ami de l’homme............................ 653
- Chronique scientifique (petite) ...... .1"'2,592
- Chronique de la semaine . . . 215,227,389, juillet 452
- Civilisation (la) est en baisse..................... 376
- Centenaire (le) de la Révolution.................... 484
- Cœurs d’or (trois)........................ 526,557,574,590
- Commerce de la France............................... 69
- Conférence de M. Gaillard de Vaucluse .... 701
- Colonisation allemande (la).............................. 789
- Coin des poètes (le)................................ 384
- Collège de cuisine (un)............................. 524
- Concours poétiques (comité des).......................... 528
- » d’apprentis..................................... 572
- Congrès international des associations ouvrières . . 88,334
- » » contre la vivisection . . . 334
- » annuel de la Société anglaise de la Paix . 471
- » international de la Ligue de la Paix . . . 697
- » de la Ligue internationale de la Paix. . . - 544
- » français et international, Droit des femmes . 793
- » des coopérateurs anglais........................ 300
- » catholique de Fribourg .'....................... 635
- » de la Tuberculose .......................... 502,536
- » des femmes du Nord.............................. 555
- » de Romans...................................... 764
- » des Trades-Unions. . ....................... 644,762
- » de Washington (le).............................. 332
- » des sociétés de l’Union coopérative (20e) . 386
- » national des Syndicats à Bordeaux . . . 669,732
- » ouvrier international....................... 668,742
- » ouvrier international (le prochain) . . .avril 444
- » ouvrier de Paris...................... . juillet 427
- » Scandinave pour la cause des femmes . . 489,555
- » des colonies de vacances........................ 629
- » universel de la Paix............................ 820
- Connaissances utiles...................................... 782
- Conférence parlementaire Anglo-française , . . 822
- Conseils généraux (les) et la réforme du suffrage . 561
- )) de l’Industrie et du Travail en Belgique . 565
- Contradictions sociales et économiques . ' . . . 139
- Coopérateurs anglais (les)......................... . 362
- Coopérateur anglais en France (un).................. 74 g
- Coopération (la) et la paix......................juillet 475
- » (la) en Nouvelle-Zélande .... 714
- » (principes qui conduisent à la) . . . 684
- » et Socialisme.............................. 301
- Correspondants (à nos)................................... 385
- Correspondance suisse..................................... 396
- Coup d’œil sur la situation............................... 529
- Coup d’œil rétrospectif................................... 834
- Crises de surabondance (les)............................... 29
- Critérium de Morale . . ............................avril 448
- Création du monde expliquée par les Iroquois . juillet 432
- Cure du docteur Bordeu (une)............................78,110
- Curiosités de la science (les)............................ 459
- Cuisines populaires....................................... 573
- D
- Déclaration de M. Carnot (une)............................. 95
- » ministérielle (la) .... 10 230,avril473
- » de M. Floquet . . ... .avril482
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-
-
-
- LE DEVOIR
- 837
- Décembre (deux)........................................ 787
- Déclin du patriotisme................................... 38
- Délégation des Sociétés anglaises de la Paix . . .avril 460
- Désarmons!......................................avril 457
- Destruction des petits oiseaux......................... 749
- Deux expositions .... ,..................... 708
- Devoir social (le 1er)................................. 683
- Diamants tombés du ciel................................ 560
- Diner des Amis de la Paix.............................. 174
- Discours de M. Bebel.................................... 41
- » de M. de Bismarck................................. 118
- » prononcés aux funérailles de M. Godin (supplément du 22 janvier entre les pages 64 et 65).
- Discours de M. Liebknecht.............................. 823
- Dispositions des peuples européens..................... 124
- Doctoresse à Montpellier (une) ........................ 604
- Domaines communs et propriété individuelle . . avril 476
- Douanière (union) franco-allemande..................... 391
- Drame intime (un).......................... 303,319,334,350
- Dramart Louis (mort de)..........................avril 460
- Droit et Guerre . 692
- Droit (le) et la loi................................ 74,292
- Droit social et législation............................ 292
- Droit civil des femmes (le)............................ 806
- Duels (à propos de)................................... '467
- » de jeunes filles.................................. 572
- Dix huit cent quatre-vingt-sept — dix-huit cent
- quatre-vingt-huit...................................... 1
- f 1 rs'.
- 394
- 588
- Echos de la Révolution française Ecoles de Commerce (les) . .
- » du Familistère (les)............................528,655
- Eglise (f) et l’Etat................................ 545,582
- Elections municipales (les)............................. 324
- Electricité............................................. 525
- Emigration italienne.................................... 567
- Empereur (le nouvel).................................... 181
- Enfants terribles (les)....................._ . . 704
- Enseignement considéré comme moyen d’éducation . 639'
- » (Ligue de F) ............................. 299
- # public du principe de l’Arbitrage . juillet 477
- Ephémérides de la semaine................................ 46
- Errata ................................................. 384
- Erratum, Théodore Parker ............................... 716
- Erreurs judiciaires..................................... 350
- Esclavage et participation . 615
- Espions étrangers en Suisse (les)........................ 28
- Etat civil du Familistère 16,32,48,80.96,112,144, 159,176,191,208.224 (472 avril), (486 avril), 320,336,352,368,384,416,432,463,480,490, 512.528.544,608.624,636,672,688,704,736, 752,768,784,800,816,832 Etat (f) et le Crédit public .....
- » (f) et le minimum des salaires . .
- » et les Caisses de retraite ....
- » du inonde (les plus grands) . . .
- » -Unis (les) et le Canada ....
- Etude et action .........................
- Europe (la vieille) et les États-Unis.
- » (f) en Afrique .* . . . . _ •
- Evacuation (Y) de Massouah et du Tonkin.
- Evolution (une)..........................
- Exercice financier (le nouvel) ....
- Existence matérielle (f).................
- Exposition rétrospective de l’art en 1889 Exposition coopérative de Crystal Palace .
- » universelle de 1889 . . •
- . . 83
- . . 97
- . . 162
- . . 556
- . . 617
- . . 773
- . . avril 468
- . . . 754
- . . 205
- . . 641
- 481 avril, 328
- . . 773
- . . 744
- . . 488
- 143,331,361,547
- F
- Faits politiques et soeiaux9.23,72,89,10l,135,152, 213, (448 avril) (479 avril),296,329,347,362, 396,413,425,443,485,500,517,553,567,583, 600,630,646,662,685,710,730,740,776,790,
- Familistère de Guise ............................... 480,804
- » (nouvelles du) . 314,416,463, juillet 556,580
- b (Société du) jugée par M. Yavasseur juillet 457
- Faussaire (un)..................................juillet 426
- Femme avocat (la)................................... 666
- Femmes externes (les)............................... 715
- » (les) et la pharmacie........................ 734
- Fêtes de Bologne (les).............................. 405
- » de l’Enfance au Familistère..................... 580
- » de la Coopération à Londres..................... 633
- » du Travailla) au Familistère.................... 315
- » nationale (la)................................ 465
- Floquet au Conseil supérieur de l’Assistance . . . 408
- Fonction à créer (une) .................................. 379
- Fortunes du Globe (les grandes).......................... 525
- Fortune et Solidarité.................................... 213
- France (la) et l’Italie..............232,(461 avril),414,757
- b et l’Alsace-Lorraine (la)..................... 377
- >) et les Etats-Unis............................ 728
- » républicaine (la) et sa politique .... 369
- » sociale et économique (la)......................... 746
- Funérailles de M. Godin................................... 63
- Fruits(pour dégeler les) 816
- G
- Garanties de la vie pour tous les travailleurs . . . 449
- )) de l’existence (les)........................ 595
- Gilets de sauvetage (les)................................ 749
- Gloire et massacre.................................. 185
- Godin Jean-Baptiste André . . . 49 à 64 et supplément
- » , sa mort devant les Sociétés de paix. . . . 121
- Gouvernants et gouvernés................................. 818
- Gouverner (qui doit ?)................................... 327
- Grève patronale de Pantin (la)........................... 325
- Grèves, ce qu'elles coûtent.............................. 650
- » (les) et l’Arbitrage.......................... 713
- b des terrassiers............................... 545
- Groupe clermontois des Amis de la Paix .... 318
- » socialiste de la Chambre (au)...................... 129
- Guépin (le docteur), sa statue à Pontivy . . . = 603
- Guerre (ce que sera la future) ................juillet 475
- * » (la) et l’opinion publique..................juillet 441
- » (la) ou la paix.................................. 619
- » pour l’abolition de l’esclavage.................... 609
- Guillaume l®r............................................ 179
- H
- Habitation unitaire (1’)................................. 409
- Herbes (contre l’encombrement des) . . . . juillet 432
- Histoire (une page de)................................... 310
- Hirondelles (les nids d’)................................. 30
- Hommes d’aujourd’hui (les)......................avril 488
- Homme (1’) supérieur..................................... 644
- Hottentots à Paris, (les)................................ 605
- I
- Illettrés (les)........................................... 77
- Il faut propager la paix.................................. 44
- Imitation (f) de l’étranger et la grève générale . . 19
- Immigration (f) en France............................... 501
- Inauguration de la Bastille (f).......................... 331
- Incident de Massaouah.................................... 534
- b Austro-Français................................... 374
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-
-
-
- LE DEVOIR
- Initiative pour le Congrès de la paix (une) ... 33
- Institut de droit international........................ 623
- Instituteurs stagiaires et titulaires.................. 716
- Instruction (gratuité de l’)........................577,660
- » publique (le budget de 1’)................. 739
- Interpellation (l’i............................juillet 451
- J
- Journalisme au Japon (le).............................. 748
- Jahresbericht (le) en Allemagne.....................791,810
- Juges... quoique coupables............................. 365
- L
- Lait concentré en morceaux . 671
- Législation des associations ouvrières (la) . . . 497
- » internationale sur le travail .... 596
- Lettre (la dernière lettre de M. Godin) .... 66
- » de M. Moneta à l’Union de la Paix lombarde . 36
- Liberté (la)...............,....................... 424
- » (la) et les agents de l’Etat.................. 134
- Librairie du Familistère (la) . . . 160,192,400,464,720
- Ligue de l’Enseignemeut................................ 299
- » française pour le relèvement de la moralité . 359
- » du Progrès social............................... 475
- » franco-italienne (la).........................700,823
- » nationale d’éducation physique.................. 745
- Livres et journaux..................................... 781
- Loi sur les accidents (la)..........................328,340
- » morale de l’Humanité............................... 72p
- Loyauté................................................ 463
- Lycées de jeunes filles................................ 686
- M
- Madame Théophile................................. . 509
- Mariage des prêtres (le)................................ 71
- Maintien (le) du travail de nuit pour les femmes . . 412
- Manifeste du Comité de la Paix......................692,821
- Massaouah (évacuation de).............................. 305
- » (Incident de)...............................534
- Marthe.................................• . .175,191,205
- Meeting Franco-Italten ............................... 382
- Mine aux mineurs (la).................................. 519
- Minimum des salaires................................... 477
- Misère (tableau de).................................... 107
- Mission nouvelle de l’Armée ........................... 829
- Mode (une nouvelle) en Amérique................avril, 471
- Monsieur, Madame et Bébé .......................... 460,479
- Mort de l’Empereur d’Allemagne ...... 401
- » de M. Godin........................................ 121
- Mouvement contre la vaccine............................ 397
- » de la coopération.............................. 344
- » féminin 780
- Mutualité nationale.................................... 804
- Mystification (une coupable)...............avril,444
- N
- Naïveté campagnarde.................................... 463
- Nécrologie .... 33,128,(avril 472),528,624,736
- Neige (la) ........................................avril,484
- Névralgies faciales.................................... 431
- Nids d’hirondelles (les)................................ 30
- Nomination d’un Administrateur-Gérant .... 82
- Nouvel empereur (le) et sa ligne de conduite . . 181
- » exercice financier (le)......................avril,481
- Norwège •.............................................. 395
- O
- Œuvre des libérées de St-Lazare.......................... 395
- « Internationale d’éducation.......................... 185
- Opinion d’un Bersaglier sur l’expédition de Massaouah 318 Oranges d’Australie (les)................................ 384
- Organisation internationale de la Paix . . avril 460,378
- Ouvrage recommandé...........................avril 472
- P
- Pain cher (le)................................... 628
- » (la taxe du) et les Boulangeries coopératives . 661
- » (Avenir de la)......................................... 177
- » et Arbitrage international ...... 534
- » armée (la)..................................... 699,761,824
- » (l’idée de) en Italie.................................. 381
- » (la) et la libération de l’Alsace-Lorraine . . 183
- » ou guerre avec l’Étranger en 1889 .... 764
- » (Progrès de la)..................................33,187,312
- » sociale (la). Programme................................ 407
- » et conciliation politiques............................. 473
- » (société de la) du Familistère 378,477,613,693,825
- » (mouvement en faveur de la)............................ 823
- Page d’Histoire (une).......................... 310
- Papauté (la) et la justice sociale.................. 321
- Parti national (le) et son manifeste................ 294
- Participation (la) et le Progrès intellectuel ... 713
- » aux bénéfices â l’Exposition. . . 726
- Paroles d’espérance ........................................ 779
- Passy Frédéric à Nîmes............................. .avril 467
- Patriotisme (le) et la Révolution ..................avril 467
- » (déclin du)....................................... 38
- Pensions de retraites (les)................................. 802
- Pecqueur Constantin.......................................... 22
- Peintres illustres .... 222,239,avril455,avril 486
- Pétrole (solidification du)................................. 800
- Plan de réformes en Italie (un)............................. 618
- Phonographe ................................................ 749
- Plan de travail parlementaire....................... 343,356,420
- Poètes (appel aux) ......................................... 528
- Point de vue scientifique de l’état après la mort 221,
- 237,452,avril 484,301,794,795.812,830
- Police (la) et les anarchistes............................... 13
- Politique anglaise (la) et l’Irlande......................... 23
- » et les affaires (la)............................. 441
- » et la République (la)............................ 553
- » du Bien (la)..................................... 660
- » (la vraie)....................................... 739
- Population française et l’émigration étrangère (la) . 706
- Pouvoir (ceux qui méritent d’exercer le) . . . . 707
- Procédés d’administration coloniale......................... 500
- Proclamations de Guillaume II............................... 403
- Profils présidentiels...............................avril 453
- Production du blé (la)...................................... 712
- Programme du groupe socialiste............................. 200
- » des réformes d’actualité . . 17,225,593,786
- Projets financiers du gouvernement (les) .... 724
- » de loi sur la liberté d’association . . 444,455,490
- » de loi sur les associations....................... 349
- » de loi sur les syndicats des communes 503,521,550
- » ce loi sur les Sociétés coopératives . . . 507
- Progrès des idées de paix en Italie (le) .... 187
- )) des idées neuves (le).............................. 86
- Prétention (une singulière)............................... 693
- Principes de direction individuelle ........................ 347
- Proposition de traité d’arbitrage........................... 316
- Propriété (la) et l’ordre social............................ 337
- » (fa) des Caisses ouvrières de retraite . . 145
- Protection des ouvriers (la)................................ 148
- » du travail et des ouvriers adultes . . . 409
- » de l’Enfance (la)................................ 566
- Protectionisme jugé par les faits (le)...................... 667
- Provocations anarchistes (les)............................... 25
- Puissance carbonifère des États-Unis (la) . . . 748
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-
-
-
- LE DEVOIR 839
- Q
- Question Boulanger (la)........................... 193,196,498
- » des successions.......................... 358
- » pénitentiaire............................ 153
- » sociales. Le Jahresberieht............... 810
- Qui doit gouverner ?...................................... 327
- R
- Rappel aux principes...................................... 721
- Ratazzi lre.........................................151,191
- Rebouteur de Henri IV (le) .... ,366,397,414 430
- Réfectoire populaire en Belgique.......................... 133
- Réformes d’actualité (Programme des) . . .17,105,225
- » de l’Enseignement secondaire (la) . . . 516
- » parlementaire (la) ....................... 169
- Régime républicain (le)................................... 485
- Relèvement des détenus ................................... 167
- Religion (la véritable)................................... 566
- Renouvellement partiel....................../ . . . 625
- Rentrée (la)....................................... . 657
- Résolution (proposition de)............................... 316
- Rétout à Domfront (sa décoration)......................... 605
- Révolution française (la) au-delà du Rhin. . . . 394
- Révision (la)............................................. 230
- Revue des institutions de prévoyance ..... 512
- )> socialiste .... 143, 472, 352, 432, 496, 560
- n des sociétés........................................ 368
- n rétrospective........................................ 65
- Réunions de la paix....................................... 40
- Rôle de la femme (le)..................................... 805
- Roman royal (un)............................J . . 96
- Roses du Soudan (les)..................................... 366
- Russie (la) et l’exposition de 1889....................... 824
- S
- Salaires (encore le minimum des)....................avril 477
- Sanction du souverain (la)................................ 737
- Science en famille (la)................ 304, 399, 496, 560
- Service militaire (avis)............... 496, 512, 752, 784
- Séquestration............................................. 172
- Serment d’un étudiant (le)..................127, 141, 157
- Situation eu Allemagne (la)............................... 180
- Situation à Bessèges...................................... 106
- » des travailleurs (la)............................... 290
- » parlementaire (la).................................. 441
- » (coup d’œil sur la)................................. 539
- Skobeleft et les amis de la paix.......................... 478
- Socialisme »t son fantôme (le)............................ 167
- » (le) dans les corps élus.................... 4
- n ouvrier (le)...................................218,231
- Société coopérative (installation d’une).................. 203
- » du Familistère de Guise. 3, 82, 438, 463, 494, 560 640, 673, 733, 769, 815.
- » des droits de l’homme et du citoyen . . . 353
- » nouvelle (la).............................. . 432
- » ouvrières (les) et les adjudications de l’Etat. 412
- » industrielle de St-Quentin .... 560, 640, 719
- » italiennes de la paix........................... 534
- » de sauvetage. 67
- Sociétés secrètes sous Louis Philippe (les) ... 173
- » de secours mutuels, 25e anniversaire . . 523
- » de l’Union coopérative, 20e congrès , . 386
- » Théosophique (la)................................. 489
- Solidarité (la)......................................... 747
- » ouvrière en Belgique (un exemple de) . . 409
- Solutions partielles.................................... 513
- Souvenir (un) sans que ni qui........................... 495
- Spiritisme à Reims (le)................................. 512
- Statistiques des octrois en France...................... 809
- Statistiques du travail (bureau de)..................... 422
- Successions (question des)........................ . 358
- Suffrage universel (le)................................. 505
- T
- Tâche de chaque génération.............................. 608
- Telautograph (le)....................................... 525
- Terre aux paysans (la).................................. 336
- Théodore Parker dans la vie spirituelle . . . 620,636
- Théosophique (la société) . 189
- Théoricieus de la paix universelle...................... 538
- Tonkin (comment on civilise au)................ 155
- )) meurtrier (le)............................ 762
- » (évacuation du)........................... 305
- Tourasse (M.) et la société d’éducation . . . 492,305
- Traité Austro-Allemand............................. 119
- )) d’arbitrage avec les Etats-Unis . . . 470,532
- » de commerce franco-italien....................... 543
- Travail en Amérique (le)................................ 651
- » à l’exposition universelle (condition du) . . 100
- » des enfants (le)................................. 151
- » de nuit pour les femmes................... 412
- » (Fête du) au Familistère.................. 315
- » Au congrès des Etats-Unis................. 667
- » En France (organisation du) . . . . . 563
- » des prisons (le).................................. 93
- » et les salaires (le).............13,148,212
- Travailleurs oubliés (une classe de)..................... 76
- Triple alliance (la) poésie.............................. 46
- U
- Une intéressante assemblée.............................. 732
- Union de mutualité...................................... 665
- » (F) douanière franco-Allemande .... 391
- » du travail des femmes (T) .... 509,743,816
- » Latine (F)........................................ 700
- » Lombarde de la paix(l’)...................... . 136
- Urgence des réformes (F)................................. 87
- Usurpation de la souveraineté........................... 520
- V
- Variété......................................... 495,749,811
- Vélocipèdes dans le service de correspondance
- militaire......................................... 825
- Vibration des fils électriques (la)..................... 749
- Ville la plus froide du monde (la)...................... 205
- Visite au Familistère (une)................. 1 42
- Vivisection (congrès international de).................. 334
- » en Angleterre . ............................. 429
- Volapück en Russie (le)................................. 429
- Voyages de chefs d’Etats................................ 484
- Afrique.
- A l’exposition universelle de 1889, . Incident de Massaouah .... Expédition à travers l’Afrique . .
- DEUXIÈME PARTIE
- TABLE GÉOGRAPHIQUE
- Vues anglaises et allemandes...........
- La traite des nègres...................
- . . juillet 488 Angleterre et Allemagne................
- . . . 534 La société anti-esclavagiste...........
- . . . 602 Nouvelle adhésion à la convention télégraphique .
- 633
- 742
- 791
- 791
- 823
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-
- 340
- LE DEVOIR
- Algérie.
- L es criquets,...................................avril 450
- La population algérienne............................. 742
- Indigènes et colons.................................. 777
- Allemagne.
- Offenses envers l’empereur d’Allemagne . . . .
- La liberté en Allemagne........................
- 25
- 25
- Discours de Bebel. . . ........................41, 136
- Les syndicats berlinois.................................... 72
- Persécutions............................................... 72
- Discours de M. Singer au Reichstag...................... 90
- Discours du prince Guillaume........................ 123
- Un jugement......................................... 135
- Discours de Bebel................................... 163
- Les socialistes..................................... 215
- La démission de M. de Bismarck,.....................avril 450
- Les cordonniers de Berlin,...................... . .avril 480
- Allemagne, agents politiques........................ 298
- Troubles à Berlin — Les socialistes allemands . . 330
- Allemagne, Surmenage intellectuel, .... juillet 425
- Les assurances ouvrières,........................juillet 454
- Les socialistes allemands,.......................juillet 485
- La germanisation de l’Alsace-Lorraine, . . . juillet 486
- La conférence des sucres,........................juillet 486
- Allemagne : sociétés de paix........................ 540
- Le sixième congrès des instituteurs d’aveugles . . 570
- Le troisième congrès international concernant la navigation fluviale..................................... 585
- Election au Reichstag............................... 585
- Expédition dans le but de dégager Emin-Pacha . . 586
- L’armée wurtembergeoise............................. 586
- Construction des lignes ferrées par la troupe ... 616
- Tir à la lumière électrique......................... 616
- Les passe-ports pour l’Alsace....................... 616
- Souvenir des Incas.................................. 631
- Un discours socialiste au conseil municipal de Berlin. 634
- Le pain cher en Allemagne........................... 648
- Les femmes en Allemagne............................... 649
- Le Volapück......................................... 685
- Champ de bataille................................... 699
- Célébration de l’anniversaire de la loi de répression du
- socialisme................................... 712
- Le Landtag prussien................................. 731
- Réunion de Hambourg au Zollverein................... 731
- Les Élections en Alsace-Lorraine.................... 778
- Le discours de l’empereur d’Allemagne .... 778
- Une pétition au Reichstag................................. 790
- Manifeste électoral.............................. 607
- Les progrès du socialisme............................. 807
- Le projet de loi sur l’assurance contre la vieillesse . 807
- Un discours de M. Liebknecht . ............... *823
- Voir table alphabétique. — Affaire Haupt et la presse allemande, <i8. — Il faut propager la paix, 44. — La paix et M. de Bismarck, 116. — Discours de M. de Bismarck, 118. — Traité austro-allemand, 119. — M. de Bismarck et M. Teisserenc de Bord, 120. — Travail des enfants dans les différents pays, 151.— Assurance obligatoire en Allemagne, 155.-— Le parti de la guerre. Les socialistes, 180.— Le nouvel empereur et sa ligne de conduite, 181.— Ua paix et la libération de l’Alsace-Lorraine, 183. J A nos camarades les socialistes de tous les pays, avril, 447.— La France et l’Alsace-Lorraine, 377.— L’union douanière franc'o-allemande, 391.— La mort de l’empereur d’Allemagne, 401. — Les proclamations de Guillaume II, 403. — Appel à la presse et au peuple de l’Allemagne sur la question de paix, 541.—Le protectionisme jugé par les faits, 667.—
- Une singulière prétention, 693.— L’assurance obligatoire en Allemagne, 715.— Guillaume Ier, 179.— La colonisation allemande, 789.— Les questions sociales : le Jahresbericht, 791, 810.— Les budgets européens, 808.
- Alsace-Lorraine
- Encore la Marseillaise................................. 152
- Arrêté ministériel, passeports......................... 364
- La germanisation de l’Alsace-Lorraine. . . . juillet 487
- Mesures de prohibition................................. 501
- Bravades inutiles...................................... 554
- Exposition agricole de Strasbourg ..................... 57q
- Les élections en Alsace-Lorraine....................... 778
- Voir Table alphabétique. — La paix et la libération de l’Alsace-Lorraine, 183.— La France et l’Alsace-Lorraine 377.
- Angleterre
- La guerre sociale. .............................. 73
- La question agraire en Écosse.................... 73
- Discours de Lord Salisbury........................... 123
- L’Angleterre et la Triple Alliance............... 137
- La Chambre des Communes.............................. 138
- Angleterre : Nouvelles diverses...................... 152
- Présidents du Congrès coopératif de Dewsbury . . 214
- Angleterre : Tunnel sous-marin....................... 364
- Le tunnel sous la Manche......................... 383
- Projet d’un pont sur la Manche................... 383
- Réforme de la loi sur les sociétés anonymes . . . 413
- Angleterre : droit de suffrage aux femmes . . juillet 425
- Angleterre : Ordonnance de police . . ... . juillet 487
- L’enquête sur les affaires d’Irlande................... 518
- Traité d’arbitrage..................................... 535
- Clôture de la session.................................. 553
- Angleterre : M. Gladstone.............................. 569
- Les sociétés par actions............................... 586
- La saccharine dans la fabrication de la bière . . . 587
- Développement du service militaire..................... 601
- Une loi de la reine Anne.......................... 601
- Unionistes anglais et irlandais.................. . 631
- Le Congrès des Trade’s-Unions.......................... 632
- Exposition des Chemins de fer au Champ de Mars . 632
- Ligue nationale irlandaise............................. 663
- Mouvement postal....................................... 712
- La grève des mineurs................................... 731
- Canons à tir rapide.................................... 762
- Chiens de guerre....................................... 762
- Association d’ouvriers du bâtiment..................... 778
- Voir table alphabétique.— Le travail et les salaires en Angleterre, 13.— La politique anglaise et l’Irlande, 23.—
- Le déclin du patriotisme, 38.— En Angleterre, 70.— Congrès international des sociétés ouvrières, 88.— La mort de M. Godin devant les sociétés de la paix à l’étranger, 121.— Le travail et les salaires en Angleterre, 148.— Œuvre internationale d’éducation, 186.— Le travail et les salaires; typographes de Londres, 212.— Le prochain congrès ouvrier international en Angleterre, avril, 445.— La délégation des sociétés anglaises de la paix aux États-Unis, avril, 460.— Congrès des coopérateurs anglais, 300.— La fête du travail : Lettre des Anglais à Madame Godin, 315.— Les coopérateurs anglais à l’exposition d’économie sociale, 362.— Vingtième congrès des sociétés coopératives de la Grande-Bretagne, 386. — La vivisection en Angleterre, juillet, 429.— L’Angleterre et le Venezuela, juillet, 471.— Congrès annuel de la société anglaise de la paix et de l’arbitrage, juillet, 471.— L’exposition coopérative de Crystad Palace, juillet, 488.— Un col-
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- LE DEVOIR
- lège rte cuisine, 524.— Les théoriciens rte la paix universelle, 540.— Nécrologie ; Henry Richard, 624.— Le Congrès des Traders-Unions, 644, 762.— Congrès ouvrier international, 668.— Les principes qui conduisirent à la coopération,684.— Un coopérateur anglais en France, 718.— Congrès international ouvrier de Londres, 742 — La lanterne magique dans les églises, 750.— La fête rie la coopération à Londres, 633. — Les budgets européens, 808.— Conférence parlementaire anglo-française, 822.
- Autriche-Hongrie !
- Autriche-Russie : la situation................... 25, 43 |
- La misère dans la Cisleilhanie................... 299 I
- L’annexion de la Roumanie à l’Autriche : Troubles
- agraires .-..................................... 331
- Autriche : Exposition de Paris....................... 365
- Les délégations austro-hongroises.................... 413
- La Gazette officielle........................ . . 518
- Les pourboires à Vienne.............................. 602
- Le Congrès de la crémation........................... 664
- Le réveil de l’Autriche.............................. 686
- Appel aux socialistes................................ 742
- Les armements en Autriche-Hongrie.................... 761
- Retour au droit d’aînesse............................ 790
- Suspension de la fabrication du fusil Manlicher . . 825
- Voir table alphabétique. — Traité austro-allemand 119. — La France républicaine et sa politique extérieure 369. — L’incident austro-français 374.— Autriche 396.— Les théoriciens de la paix universelle 540.— L’arbitrage dans l’histoire 619.— Les budgets européens 808.
- Arabie
- Le pèlerinage de la Mecque........................... 741
- Archipel Grec
- Antiquités du théâtre de Délos . ................ 602
- Découverte,.........................• . . . 602
- Australie
- La question des chinois.......................juillet 487
- Un nouveau câble..................................... 633
- Les oranges d’Australie.............................. 384
- Abyssinie
- Proposition d’arbitrage entre l’Italie et l’Abyssinie . 381
- Opinion d’un Bersaglier sur l’expéditionde Massouah 318
- Bulgarie
- Projets gouvernementaux.............................. 731
- Brésil
- L’esclavage au Brésil................................ 102
- L’abolition de l’esclavage au Brésil................. 349
- Belgique
- Meeting Wallon ....................................... 10
- Des mécaniciens métallurgistes de Bruxelles . . . 73
- Les socialistes hors la loi.......................... 101
- Contre l’impôt du sang............................... 122
- Société coopérative ................................. 135
- Troisième congrès annuel.........................avril 481
- Conférence africaine ................................ 536
- Conférence du cardinal Lavigerie..................... 569
- Un Congrès ouvrier à Bruxelles....................... 569
- Le congrès international du droit commercial . . 585
- Une intéressante manifestation....................... 601
- Sanatorium international............................. 698
- Le commerce du Diamant à Anvers...................... 730
- Les progrès de l’alcoolisme.......................... 790
- Melle Popelin . ..................................... 806
- 841
- Voir Table alphabétique.— Une visite au Familistère par Louis Bertrand 142.— Un exemple de solidarité ouvrière en Belgique 109.— Béfectoire populaire en Belgique 133.— Œuvre internationale d’éducation ; Belgique 186.— Le logement de l’ouvrier par Louis Beitrand 559.— Conseil de l'Industrie et du Travail en Belgique 565.— La femme avocat 666.— Les Belges à Paris 765.— 25e anniversaire de la fédération libre des sociétés de secours mutuels de Bru-
- xelles 523.
- Canada
- États-Unis et Canada .,.......................... 617
- Union politique entre les États-Unis et le Canada . 665
- Chine
- Mariage de la fille du marquis de Tseng .... 571
- Les chemins de fer en Chine^..................... 742
- Danemark
- Frédérick Bajer : arbitrage..................avril 464
- Les vœux des associations ouvrières .... juillet 488
- M. Bajer, sociétés de paix.......................... 535
- Encore un nouveau canon.............................. 617
- Une amnistie....................................avril 452
- Béunion de la paix, comité de Danemark. ... 40
- Congrès Scandinave pour la cause de la femme . juillet 489
- Égypte
- Neutralisation du Canal de Suez.................. 571
- La situation dans le Soudan.......................... 537
- La Convention de Suez................................ 731
- Espagne
- Les grèves............................................ 10
- Partout la politique coloniale........................ 43
- Le suffrage universel............................avril 452
- Le conseil municipal de Paris à Barcelone . . .avril 452
- Exposition de Barcelone.............................. 330
- Les membres du comité zorrilliste.............juillet 487
- Le Congrès ouvrier................................... 553
- Arbitrage international.............................. 730
- Les ouvriers sans travail............................ 730
- Le suffrage universel en Espagne..................730-808
- Les budgets européens................................ g08
- États-Unis d’Amérique
- Les grévistes de Beading-Railvay...................... 10
- Progrès de l’arbitrage............................... 413
- La ville d’Oskaloosa .........................juillet 425
- L’Immigration........................................ 501
- The american arbitrator. . 536
- Le Moïse noir........................................ 555
- L’immigration chinoise............................... 571
- Miss Martha M. Counell.............................. 572
- Traité des pêcheries ................................ 537
- La question des Chinois...................... 608.664.712
- L’incinération des ordures .......................... 632
- Congrès international de navigation.................. 633
- Un nouveau câble.................................... (333
- Le bill de représailles.............................. 649
- Mariage curieux...................................... 664
- Les tarifs douaniers................................. 665
- Les mormons.......................................... 686
- Résolutions......................................... 698
- L’élection présidentielle............................ 741
- Un gouvernement dynamiteur........................... 101
- Le congrès sud-américain............................. 617
- Utilité de l’arbitrage....................c . 017
- Un nouveau canon américain........................... 617
- Fusil électrique .................................... 617
- Election présidentielle . . -........................ 808
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- 842
- LE DEVOIR
- Réunions de la paix, la Pensylvania peace society. 40 I
- Voir table alphabétique.— Le papier de bois pour tentures, 172.— La délégation des sociétés anglaises de la j paix aux Etats-Unis, 460 Avril.— La vieille Europe et les j Etats-Unis,avril 468. —Une nouvellemodeen Amérique,471 Avril.— Proposition de résolution d’arbitrage avec les Etats-Unis, 316.— Le congrès de Washington, 332.— Les Chevaliers du travail ; un plébiscite économique, 459 juillet.— Traité d’arbitrage avec les Etats-Unis, 470 juillet,— Enseignement public du principe d’arbitrage,juillet 477.—Le Telau-tograph,525.— Les grandes fortunes du Globe.— Le traité d’arbitrage avec les Etats-Unis.— 1ms Théoriciens de la paix universelle, 538.— Les plus grands Etats du monde,556.— Le Plébicfite des Chevaliers du Travail, 589.— Le travail au Congrès des Etats-Unis, 667.— La France et les Etats-Unis, 728.— La puissance carbonifère aux Etats-Unis,748 — Etats-Unis et Canada,617.— Le travail en Amérique,651 — Le salaire des femmes en Amérique, 780.— La proie de l’Amérique, 828.
- France
- Congrès des sociétés de secours mutuels .... 9
- Meeting ouvrier............................................ 5
- Rapport annuel des sociétés de secours .... 9
- Blancs d’Espagne (les).................................... 23
- Statue de Danton (la).................................... 24
- Projet de loi sur les syndicats.......................... 25
- Exposition de 1889 .................................... 42-89
- Adhésion royale à la paix................................. 42
- Incident de Florence..................................... 42
- Elections législatives.................................72-213
- Le monument de la Révolution . 72
- Alcoolisme en France.................................... 101
- La Ligue de la Paix................................. 122-383
- Traitement des ouvriers................................. 135
- Le vote sur les fonds secrets........................... 152
- Conseil d’enquête, Boulanger............................ 213
- Incident franco-italien................................. 214
- Lettres administiatives non affranchies .... 214
- Congrès ouvrier.............................214 juillet 485
- Circulaire de M. Freycinet......................avril 448
- Exposition de sauvetage et d’hygiène . . . avril 449
- Les conseils généraux .... ... avril 449-567
- Voyageurs de commerce ...........................avril 449
- Départ du baron de Mohrenheim .... avril 450
- Elections ......................................avril 450
- Société française des amis de la paix, ... avril 463
- Etats-Unis d’Europe ............................avril 464
- La Révision à la Chambre ...... avril 479
- Conseil général des Bouches-du-Rhône . . avril 480
- Chambres syndicales du bâtiment chez M. Floquet 296 Conseil supérieur de l’instruction publique . . . 296
- Exposition, l’hymne de 1889 297
- Manifeste du comte de Paris........................ 297
- Les députés de la Seine................................ 297
- Crise ouvrière à Terre noire,àlaVoulte et à Bességes 298
- Une grève de mineurs................................ 298-663
- Le vote du conseil Municipal de Paris en faveur des
- verriers........................ . . . . 329
- Propositions diverses................................... 329
- La loi sur les accidents ....................... . 329
- Les étrangers à l’exposition de 1889 .............. 347
- Réforme de la comptabilité des ministères. . . . 348
- Les expropriations...................................... 348 l
- La révision............................................ 362
- La réforme des droits de succession..................... 363
- La proposition Hanoteau................................. 363
- Le programme des Droites ............................... 363 1
- Le plan de travail parlementaire.................. 363
- j Au Sénat........................................ 364
- La ligue internationale de la paix et de la liberté. . 338
- S Le gouvernement français et l’arbitrage .... 383
- 1 Commission du budget,.........................juillet 443
- La loi sur les accidents,.....................juillet 452
- Droit civil des femmes,.......................juillet 452
- Renouvellement partiel.......................... . juillet 453
- Congrès national de la mutualité, .... juillet 454
- Enfants naturels..............................juillet 453
- Obus à la mélinite,...........................juillet 468
- Projectile du fusil nouveau modèle, .... juillet 468
- Engin de guerre qui ne tue ni ne blesse . . . juillet 468
- Loi militaire, . ..........................., juillet 468
- Déclarationspacifiquesdu président du Conseil, . juiliet 469
- Ligue franco-italienne,.......................juillet 469
- Convention internationale,....................juillet 469
- Association internationale de la paix et la Turquie,.........................................juillet 469
- Troisième Congrès international de navigation, . juillet 469
- Arbitrage au Moyen Age........................juillet 469
- Dette de l’Europe,............................juillet 469
- Sauvages,.....................................juillet 470
- Législation sur les Prud’hommes,..............juillet 485
- Sociétés coopératives et de participation, . . . juillet 485
- Nouvelle proposition de révision..............juillet 486
- Clôture de la session,........................juillet 486
- Exposition d’économie sociale.................juillet 486
- Grève des terrassiers de la Seine.....................500, 517
- Grève des mineurs de St-Étienne........................... 501
- Internationale............................................ 501
- Exposition d’hvgiène et de sauvetage................. 600
- Le parti ouvrier et la société des droits de l’homme . 517
- Travaux de l’exposition .................................. 553
- Congrès ouvrier de Bordeaux.............................. 553
- Ouvriers parisiens à Copenhague........................... 568
- Récolte du blé. .................................... . 568
- Meurtre par abstention .* . . . . . . ' . . 568
- Convention des sucres ......... 582
- Prestations............................................... 583
- Saccharine............................................ 583,648
- Vaccination préventive du choléra asiatique . . . 584
- Maladie des pommes de terre............................... 584
- Nouveau Lycée de jeunes filles............................ 584
- Concours pour l’agrégation des langues vivantes . . 584
- Filage de l’huile......................................... 584
- Fabrication et consommation du papier .... 584
- Adjudications de l’État................................... 600
- Révision de l’évaluation des propriétés bâties . . . 600
- Grève dans la Corrèze..................................600,647
- Exposition ouvrière de 1889............................... 600
- Exposition d’hygiène et de sauvetage...................... 600
- Traités d’arbitrage....................................... 616
- Conclusion d’un article de Thomas Grimm ... 616
- Question des octrois.......................... 630, 729, 363
- Receveurs particuliers.................................... 631
- Voyage du Président de la République, 631, 685, juillet 484
- Victime du devoir. . . .'.......................... 631
- Réforme électorale........................................ 646
- Société coopérative de meunerie........................... 646
- Régime des alcools........................................ 646
- Les femmes avocats en Europe.............................. 648
- | Avantages de la participation........................... 648
- ! Difficultés actuelles de la crémation pour les français. 648
- Décret sur les étrangers................................. 662
- Exposition vimcole........................................ 663
- Suppression de l’internat................................. 663
- ! Enfants en bas âge...................................... 685
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- LE DEVOIR
- 843
- Budget extraordinaire de la guerre.................. 699
- Le Gymnote............................................... 699
- Boutade d’Aurélien Scholl................................ 699
- Exposition militaire..................................... 708
- Exposition rétrospective du travail...................... 708
- Travaux législatifs...................................... 708
- Projet ministériel de révision . 709
- Renouvellement partiel .*................................ 709
- Scrutin d’arrondissement................................. 710
- Projet de réforme électorale............................. 710
- Récolte des céréales en 1888 ............................ 710
- Budget des travaux publics............................... 711
- Vaccination obligatoire............................. 711
- Législation des faillites............................... 728
- Discussion du budget. ......... 729
- Impôt sur les transactions de bourse ..... 730
- Catastrophe de Cransac................................... 740
- La naturalisation en France.............................. 776
- A la mémoire de Baudin................................... 776
- Conférence à Bordeaux ................................... 776
- Congrès national de la mutualité en 1889 .... 777
- Nombre des enfants par ménage............................ 777
- Surface de nos colonies ................................. 777
- La protection des enfants . 790
- Les boulangeries et les boucheries municipales . . 790
- Les successions en ligne collatérale..................... 806
- Le droit électoral des femmes............................ 806
- Gouvernants et gouvernés................................. 818
- Congrès universel de la Paix............................. 820
- Chronique de la Paix.................... . ... 823
- Haïti
- Le général Salomon....................................... 555
- Hollande
- Interpellation sur les grèves. '......................... 349
- Manifeste du comité permanent de la liberté et de la
- paix.............................................. 821
- Mouvement en faveur de la paix....................... 823
- Un nouveau projectile................................... 825
- Voir table Alphabétique.— Une initiative pour le progrès de la paix 34. — Lettre de M. Moneta à l'Union de la paix Lombarde 36. — Comité de Rome, paix 41.— Assassinat de Basseville à Rome 46.— Union Lombarde de la paix et de l’arbitrage 126.— Le progrès des idées de paix en Italie, la conférence de Milan 187.— France et Italie 233.— Un entretien avec M.Crispi 461.— Les progrès de la paix en Italie 312.— L’opinion d’un Bersaglier sur l’expédition de Massaouah 318, — Proposition d’arbitrage entre l’Italie et l’Abyssinie 381. — L’idée de paix en Italie, la situation et l’intérêt des peuples 38t.— Meeting franco-italien 382.— Les fêtes de Bologne 405. — La France et l’Italie 414. — Les sociétés italiennes de la paix 537. — Le traité ne commerce Franco-Italien 548. — L’émigration italienne 567. — Un plan de réforme en Italie 618. — L’Union latine 700. — La ligue franco-italienne 700. — France et Italie 757.— Les budgets européens 808.
- Japon
- La-Bible en japonais........................ 384
- Le journalisme au Japon..................... 748
- Luxembourg
- La fanfare de Courbevoie.................... 570
- La neutralité du Luxembourg................. 760
- Norwège
- Abolition de la prostitution................ 398
- Le programme du parti ouvrier norwégien ... 501
- Perse
- Edit du shah............................ 365-555
- Iles Sandwich
- Une révolution.................................... 10
- Indes Anglaises
- Congrès indigène.................................. 10
- Irlande
- Troubles en Irlande........................215 avril 452
- Une réunion d’évêques.................................. 331
- Les membres catholiques du conseil mal de Dublin . 364
- Italie
- Les Garibaldiens et Mr Carnot .......................... 25
- Incident de Florence.................................... 42
- Partout la Politique coloniale.......................... 43
- L’Émigration........................................... 102
- Anniversaire de la mort de Mazzini.............avril 464
- Le comité directeur des associations ouvrières . avril 465
- M. Hippolyte Pederzoli.........................avril 465
- Protestations de la Paix.......................avril 481
- Le député Cavalotti.................................... 298
- Le meeting franco-italien à Marseille.................. 329
- Ligue franco-italienne................................. 329
- M. Félix Cavalotti......................... • • • 383
- La peine de mort...............................juillet 470
- La Chambre et la réforme communale. . . . juillet 487
- Pour faire suite à l’histoire de Massaouah. . . . 553
- Pour faire suiteà l’incidentdiplomatique de Massaouah 553
- L’incident de Massaouah...........................^ 571
- Traité de commerce franco-ilalien.................. 586-649
- Ecoles laïques italiennes à l’Etranger................. 586
- Le roi Humbert dans la Romagne ....•• 601
- Le budget du royaume................................... 711
- L’irrédentisme......................................... 712
- La loi de sûreté publique.............................. 790
- Portugal
- Le Théâtre Baquet ................................. 215
- Le Portugal à l’exposition universelle de 1889 . . 603
- Prusse
- Chambre des députés de Prusse.................. 519
- Roumanie
- La révolution agraire.............................. 298
- Russie
- Persécutions......................................... 9
- Emeutes d’étudiants.................................. 10
- Conflit Austro-Russe................................. 25
- La situation........................................ 43
- Un étudiant Russe...........................avril 450
- Le chemin de fer russe de l'Asie Centrale. ... 349
- Entrevue des deux empereurs; les nihilistes russes juillet 485
- Le contingent de l’armée russe..............juillet 487
- 900e Adversaire de la conversion de la Russie . . 518
- Un nouvel exode................................... 554
- Réformes proposées.................................. 664
- La Russie à l’exposition de 1889 .................. 664
- Exportation des céréales et de la farine .... 664
- Un nouveau canon monstre........................... 699
- Le rachat des chemins de fer....................... 791
- Voir table Alphabétique.—Le Volapiick en Russie 429 — Skobeleffet les amis de la paix 478.— Les femmes et la pharmacie 734. — Solidification du pétrole 800. — Les budgets européens 808.
- Serbie
- Révision de la constitution............... 731
- | Sibérie
- La ville la plus froide de la terre ...... 205
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- LE DEVOIR
- Suède
- Un roman royal ......................................... 96
- Suisse
- A l’exposition universelle.............................. 43
- Les suites du discours de M. Singer............... 136
- Proposition d’arbitrage........................avril 464
- Incident hispano-suisse................................ 330
- Le conseil national et les expulsions .... juillet 444 Congrès de l’Institut de droit international . . . 535
- Loi sur les brevets d’invention en Suisse .... 585
- Un bon exemple......................................... 685
- La centralisai ion de l’armée Suisse................... 761
- Voir table Alphabétique.— Correspondance suisse 398. — Congrès international des colonies de vacances 629.— Le congrès catholique de Fribourg 635.
- Tonkin
- Télégramme du gouverneur de l’Indo-Chine . . . 365
- Pirates de Bay-Say................................. 571
- Nomination du gouverneur général................... 603
- Comment on civilise au Tonkin.................. 156
- Le Tonkin meurtrier. . ...................... 762
- Tunisie
- La Tunisie à l’exposition universelle.............. 215
- Régime douanier . . . ................... 664
- Venezuela
- Conflit entre le Venezuela et l’Angleterre .... 330
- L’Angleterre et le Venezuela...............juillet 471
- Nouvelle-Z élande
- La nouvelle Zélande â l’exposition de 1889 . . . 698
- La coopération en Nouvelle Zélande............. 714
- TROISIÈME PARTIE
- TABLE SYNTHÉTIQUE
- Agriculture
- Superproduction la) agricole 29.—Question (la) agraire en Écosse 73.— Criquets (les) en Algérie avril 450.— Révolution (la) agraire en Roumanie 298.— Misère (la) dans la Cisleithanie299.— Fléau (un) juillet 479.— Récolte (li) du blé 568. - Maladie (la) des pommes de terre 584 — Récolte (la) des céréales en 1888, 710.— Production (la) du
- blé 712.
- Arbitrage, — rapprochement des peuples, — questions de paix.
- Garibaldiens (les) et M. Carnot 25.— Initiative (une) pour le congrès de la paix en Italie 33.— Lettre de M. Moneta du Secolo 36.— Déclin (le) du patriotisme 38.— Réunions de la Paix 40. —Adhésion royale à la Paix 42.— Il faut propager la paix 44.— Triple (la) Alliance 45.— Dernière (la) lettre de M, Godin 68.— Paix (la) et M. de Bismarck 116.
- — Mort(la) de M. Godin devant les sociétés de paix 121.— Ligue (la) de la paix 122.— Contre l’impôt du sang 122. — Discours de lord Salisbury 123. —Discoursdu prince Guillaume 123.— Dispositions (les) des divers peuples européens 124.
- — Union (1 ) lombarde de la paix. Affolement 126.—Angleterre (F) et la triple alliance 137.— Dîner (le) des amis de la paix 174.—-Avenir (ï) de la paix 178.— Paix (la) et la libération de l’Alsace-Lorraine 183.— Progrès des idées de paix en Italie 187. — Amnistie (une), avril 452.— Désarmons ! avril 457.— Organisation internationale de la paix, avril 460.— Délégation des sociétés anglaises de la paix, avril 460.— Association des jeunes amis de la paix de Nîmes avril 463.— (les) Sociétés de paix françaises, avril 416. — Etats-Unis (les) d'Europe, avril 464.— M. Hippolyte Pederzolli, avril 465.— Frédéric Passy à Nîmes, avril 467.— Protestation de la paix, avril 481. Progrès (les) de la paix en Italie 312.— Proposition de traité d’arbitrage avec les États-Unis 316.— Groupe clermontois des amis de la paix 318.
- Le Meeting franco-italien à Marseille; Ligue francoitalienne 329.— Les Étrangers à l’exposition de 1889, 347.— Organisation internationale de la paix 378.— Société de paix du Familistère (voyez Familistère). Proposition d’arbitrage entre l’Italie et l’Abyssinie. L’idée de paix en
- Italie et l’intérêt des peuples 381.— Meeting franco-italien 382.— La Ligue internationale de la paix et de la liberté ; Ligue de la paix ; Les amis de la paix de Clermont ; le gouvernement français et l’arbitrage 383.— Recueil officiel des résolutions de la Ligue de la paix et de la liberté 383.— Fêtes (les) de Bologne 405.— Progrès de l’arbitrage 413.— Déclarations (les) pacifiques du président du Conseil ; La ligue franco-italienne ; L’association internationale de la paix; le 3me congrès international de navigation ; L’arbitrage au Moyen-Age, juillet 469 — Sauvages. La peine de mort ; Le traité d’arbitrage avec les Etats-Unis, juillet 470-532.
- — Angleterre (T) et le Venezuela ; Congrès annuel de la société anglaise de la paix et de l’arbitrage, juillet 471.— Paix et conciliation politiques, juillet 473.— Coopération (la) et la paix, juillet 475.— Enseignement public du principe d’arbitrage, juillet 477. — Alliances (les) princières, juillet 476.— Skobeleff et les amis de la paix, juillet 478.
- — Coup d’œil sur la situation 529.— Paix et arbitrage international 534.— Traité d’arbitrage,Angleterre ; Congrès de l’Institut de droit international; Danemark 535.— The American arbitrator 536.— Sociétés (les) italiennes de la paix 537.— Théoriciens (les) de la paix universelle 538.— Association de l’arbitrage de Francfort-s/-Main 541.— Appel aux membres des sociétés de paix 544.— Congrès de la ligue internationale de la paix et delà liberté544.— Luxembourg; la Fanfare de Courbevoie 570. — Neutralisation du canal de Suez 571.— Traités (les) d’arbitrage ; article du Petit Journal 616.— Congrès (le) sud-américain ; utilité de l’arbitrage 617.— Arbitrage (F) dans l’histoire ; la guerre ou la paix 619.— A Rebours 690.— Droit et guerre 692.—Manifeste de l’association internationale de la paix 692.
- Société de paix du Familistère, ( Voir Familistère). — Congrès international delà paix à Neuchâtel 697.— Résolutions; La Nouvelle Zélande à l’exposition ; Sénatorium international 698. — L’union latine ; La ligue franco-italienne ; Solution de tous différends entre nations 700. — L’arbitrage international, conférence de M. Gaillard 701.—*• Les grèves et l’arbitrage 713.— Arbitrage international 727.— La France et les Etats-Unis ; Statue de la liberté 728. — L’arbitrage 756.—France et Italie 757.—La neutralité du Luxembourg ; La manifestation de Milan 760. — Association des jeunes amis de la paix de Nîmes 767.— Congrès universel de la paix 820. — Manifeste du comité central pour la paix 821. — Conférence parlementaire anglo-française 822. — Un arbi-
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- trage entre la France et les Pays-Bas ; Nouvelles adhésions à la convention internationale télégraphique ; Mouvement en faveur de la paix; Ligue franco-italienne; Un discours de M. Liebknechl 823.— La Russie à l’exposition de 1880, 825.— Société de paix du Familistère ( Voyez Familistère). — Mission nouvelle de l’armée 829.
- Association— Coopération— Épargne.
- Les sociétés de sauvetage 46.—Les syndicats berlinois 72.
- — Les mécaniciens métallurgistes de Bruxelles 73. — Réfectoire populaire en Belgique 133.— La liberté et les agents de l'Etat 134.— Société coopérative en Belgique 135.
- — La propriété des caisses ouvrières de retraite 145. — Projet de décret de la commission des associations ouvrières 149.— Mouvement des assurances mutuelles (Voir Familistère). — Installation d’une société coopérative 203. — Fortune et solidarité 213. —Congrès coopératif de Dewsbury 214 avril. — Association du capital et du travail au conseil général de la Côte-d’Or 476 avril. — Congrès des coopérateurs anglais 300.— Coopération et socialisme 301.— Mouvement de la coopération 344. — Le projet sur les associations 349-454. — Les coopérateurs à l’exposition d’économie sociale 362. —20e congrès des sociétés de l’union coopérative de la Grande-Bretagne 386.— Les assurances ouvrières 454 juillet. — Les sociétés coopératives et de participation 485 juillet. — L'exposition coopérative de Crystal Palace 488 juillet. — Les vœux des associations ouvrières 488 juillet. — La législation des associations ouvrières 498. — Projet de loi sur les sociétés coopératives de production 507.
- — 25e anniversaire de la fédération des sociétés mutuelles de Bruxelles 523. — Société industrielle de Saint-Quentin 560. — Cuisines populaires 573. — Les sociétés par actions 586. — La fête de la coopération à Londres 633.— Société coopérative de meuneries 646. — Les avantages de la participation 648. -- Unions de Mutualités 665. — Les principes qui conduisirent à la coopération 684.-- La coopération en Nouvelle Zélande 714. — La solidarité, nouveau système d’assistance 747.— Etude et action 773.— Association d’ouvriers du bâtiment 778. — Coup d’œil rétrospectif 834.
- Assurances — Mutualité Assistance publique — Syndicats
- Assurances du Familistère (voyez Familistère).— Congrès des sociétés de secours mutuels: rapport annue!9.— Un projet de loi sur les syndicats 25.— Assurance obligatoire en Allemagne 155.— L’État et les caisses de retraite 162. — Caisse de retraite des ouvriers mineurs 234. — M. Floquet au conseil supérieur de l’assistance publique 408. — Le congrès national de la mutualité 454 juillet.— M.Tourasse et la société d’éducation des Basses-Pyrénées 492 juillet.— Unions des mutualités 665.— Congrès national de la mutualité en 1889, 777 — Paroles d’espérance 779. — Les pensions de retraites 802. — Mutualité nationale 804. — Le projet de loi sur l’assurance contre la vieillesse devant le Parlement 807.
- Colonisation — Émigration
- Partout la politique coloniale 43.— L’émigration italienne 102. — Procédés d’administration coloniale 500.— L’immigration aux États-Unis ; L’immigration en France 501.— L’émigration italienne 567. — Nomination d’un gouverneur général au Tonkin ; Expédition à travers l’Afrique 602.—La question des Chinois 603-664-712.— Mariages curieux 664
- — La population française et l’immigration étrangère 706.— La surface de nos colonies ; Indigènes et colons algériens 777. — La colonisation allemande 789. — Angleterre et
- Allemagne dans l’Est africain ; La société anti-esclavagiste 791.
- Concurrence — Commerce — Industrie
- Le commerce de la France en décembre 1887, 69. — Exposition universelle de 1889. transport 143. — L’Angleterre à l’exposition 152. — France et Italie 232. — Les voyageurs de commerce 449 avril. — Un entretien avec M. Crispi 461 avril. — Une nouvelle mode en Amérique 471 avril. — Exposition de Barcelone 320. — Exposition universelle, institution d’un prix 331. — L’inauguration de la Bastille 331.— Le chemin de fer russe de l’Asie 349.— La suppression des octrois 363.— Les roses du Soudan 366.— Le tunnel sous la Manche ; Projet d’un pont sur la Manche 383. — Les oranges d’Australie 384. — Ancien et nouveau monde 393. — Réformes de la loi sur les sociétés anonymes 413. — Un faussaire 426 juillet. — Rejet du projet de tunnel sous la Manche 444 juillet. — La conférence des sucres 486 juillet.— Le traité de commerce franco-italien 548. — La convention des sucres 582. •— Le filage de l’huile ; Fabrication et consommation du papier 584. — Le congrès international du droit commercial; Loi sur les brevets d’invention en Suisse; Le 3e congrès international concernant la navigation fluviale 585 — Traité de commerce franco-italien 586.— Traité des Pêcheries 587. — Les Hottentots à Paris 605.—Le traité franco-italien ; Le bill de représailles 649. — Exportation des céréales et de la farine ; Les tarifs douaniers 665. — La législation des faillites 728. — Le commerce du diamant à Anvers 730.
- Économie politique
- Revue de 1887-88, 1.— Indes anglaises.—La déclaration ministérielle 10.— L’exposition de 1889, 42-89. — Suisse à l’exposition universelle 43. — Revue rétrospective 65. — Le budget rectifié 68. — Le droit et la loi 74. — L’État et le crédit public 83. — L’amnistie 87. — L’urgence des réformes 87.— Chronique parlementaire 91,103.— Le travail des prisons 93.— Programme des réformes 105. — Le vote sur les fonds secrets 152. — Comment ou civilise au Tonkin 156.— La caisse d’épargne postale 165.— Caisse de retraite et de prévoyance 202. — Les lettres administratives non affranchies 214. — La Tunisie à l’exposition 215. — Révision 230.—Encore le minimum des salaires 477 avril.
- — Le nouvel exercice financier 481 avril. — L’exercice financier 328.— L’union donaniére franco-allemande 391.— Ancien et nouveau monde 393 — M. Floquet au Conseil supérieur de l’assistance publique 408. — Les délégations anstro-hongroises 413. — La France et l’Italie 414. — Le budget de 1889 et les réformes promises 417 juillet.—Plan de travail parlementaire 420 juillet. — Le budget de 1889 423 juillet. — La commission du budget 443 juillet. — Une convention internationale ; La dette de l’Europe 469 juillet.—Projet de loi sur les syndicats des communes 503, 521. — Prestations 583. — La révision de l’évaluation des propriétés bâties 600. — Institut de droit international 623.
- — Le régime des alcools 646.— 1 e protectionisme jugé par les faits 667. — Italie, le budget du royaume 711. — Les droits de succession ; La réforme du régime des boissons ; l’impôt sur le revenu 724. — La suppression facultative des octrois ; La discussion du budget 729. — L’impôt sur les transactions de bourse 730. — La convention de Suez 731. L’abolition ne la taxe du pain 740.— Les budgets européens 808.
- Émancipation de la femme
- Un roman royal 76. — Tableaux de misère 109. — Le congrès de Washington 332.— Chronique de la semaine 389
- — Œuvre des libérées de Saint-Lazare 395. — Autriche ;
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- LE DEVOIR
- Norwége 396.— L’autorilé maritale 454 juillet.— Angleterre ; Allemagne; Amérique 455 juillet. — Création d’un asile ouvroir pour les femmes 426 juillet. — Le droit civil des femmes 455 juillet.— Congrès Scandinave pour la cause de la femme 489 juillet. — L’union du travail des femmes 509,816.— Congrès desfemmes du nord 555.— On lit dans le Droit des Femmes 575.— Une doctoresse à Montpellier 605.— Les femmes-avocats en Europe 648. — Les femmes en Allemagne 649. — Avant la ehûte 652. — La femme-avocat 666.— Les femmes internes 715.— Les femmes et la pharmacie 734.— Ordre du jour de l’assemblée générale du 18 novembre 736.—L’union du travail des femmes ; Adresse aux Françaises 743. — Appel aux femmes pour la patrie, la liberté et l’humanité 758.— Le salaire des femmes en Amérique ; Une bibliothèque internationale des œuvres des femmes 780.— Congrès français et international du Droit des femmes 793. — Le rôle de la femme 805. — Le droit civil des femmes ; Le droit électoral des femmes; Mlle Popelin 806.
- Éducation — Enseignement — Enfance .
- Les illettrés 77. — Chronique parlementaire 103 — Œuvre internationale d’éducation 185. — Conseil supérieur de l’instruction publique 296. — Ligue de l’Enseignement 299.—Le Volapiick en Russie 429 juillet.— Société d’éducation et d’instruction populaire des Basses Pyrénées 505. — La réforme de l’enseignement secondaire 516.— Les écoles du Familistère 528. — Appel aux poètes 558. — La protection de l’enfance 566. — Le meurtre par abstention 568.' — Le 6e congrès des instituteurs d’aveugles 570.— La gratuité de l’instruction 577.— Un nouveau lycée de jeunes filles 584
- — Concours pour l’agrégation des langues vivantes 585 — Ecoles laïques italiennes à l’Étranger 586. — Les écoles de commerce 588. — Décoration de M. Pétout professeur 605.
- — L’enseignement considéré surtout comme moyen d’éducation 639. — Les écoles du Familistère 655. — La gratuité de l’instruction primaire 660.— La suppression de l’internat 663.— Les enfants en bas âge ; Un bon exemple; Le Vola-piïck 685. — Les lycées de jeunes filles 686. — Instituteurs stagiaires et titulaires 716.— Le budget de l’instruction publique 739. — La ligue nationale de l’éducation physique 745.
- Esprit militaire — Guerre — Émeutes
- La guerre 141.— lies Sandwich 10.— Le conflit austro-russe ; Les espions étrangers en Suisse 28. — Incident de Florence 42. — La situation 43.— Un gouvernement dynamiteur 101.— Traité austro-allemand 119. — La situation en Allemagne,le parti de la guerre 180.—Gloire et massacre 184. — Incident franco-italien 214. — Troubles en Irlande 515, 455 avril.— Circulaire de M. de Freycinet 4i8 avril
- — Le patriotisme et la Révolution 465 avril. — La vieille Europe et les États-Unis 469 avril. — L’évacuation de Massaouah et du Tonkin 305.— La paix armée 308.— Conséquences de la guerre 314. — Opinion d’un Bersaglier sur l’expédition de Massaouah 318. — Conflit entre le Venezuela et l’Angleterre 330.—Annexion de la Roumanie à l’Autriche Trouble à Berlin ; Incident hispano-suisse 330. — Au Sénat 364. — Tonkin 365. — La civilisation est en baisse 376.— La France et l’Alsace-Lorraine 377. — La guerre et l’opinion publique 441 juillet. — A propos de duels 467 juillet.— Les obus à la mélinite; Le projectile du fusil nouveau modèle ; Engin de guerre qui ne tue ni ne blesse ; La loi militaire 468 juillet. — Ce que sera la future guerre 475 ; juillet. — La germanisation de l’Alsace-Lorraine 486 | juillet. — Le contingent de l’armée russe 487 juillet. — Service militaire, avis 512.— L’incident de Massaouah 534.
- — Suite à l’histoire et à l’incident de Massaouah 553. — 1
- Bravades inutiles 554.— L’incident de Massaouah 570. — Tonkin 571.— Duels de jeunes filles 572.— Expédition dans le but de dégager Emin-Pacha ; L’armée wurtembergeoise 586.— La situation dans le Soudan 587. — Développement du service militaire 601.— La construction des lignes ferrées par la troupe ; Tir à la lumière électrique ; Les passeports pour l’Alsace 616. — Un nouveau canon américain ; Fusil électrique 617.— Etats-Unis et Canada 617.—Vues anglaises et allemandes 635.— Champ de bataille ; Un nouveau canon monstre; Le budget extraordinaire de la guerre; Le gymnote; Boutade d’Aurélien Sclioll, 699. — L’exposition militaire 708. — L’Europe en Afrique 753.— L’Europe en armes 761 Le Tonkin meurtrier 765 — Paix ou guerre avec l’étranger en 1889, 764. — Canons à tir rapide et mitrailleuses 854.
- — Le meilleur fusil ; Les vélocipèdes dans le service de correspondance .militaire; Un nouveau projectile ; Fabrication du fusil Manlicher 825.— La proie de l’Amérique 829.
- Familistère
- Assurances mutuelles 3. Voir table alphabétique.— État-civil, voir table alphabétique.— Assemblée générale, nomination d’un administrateur-Gérant, 85.— Nomination de M. Dequenne en qualité de gérant désigné 113.— Érection d’un mausolée et d’une statue à M. Codin 314.— La fête du Travail 315.— Société de paix et d’arbitrage du Familistère 378.— A nos correspondants 355.— Assemblée générale du 1er juillet : ordre du jour 416.— Démission de Mme Godin, installation de M. Dequenne, juillet.433 — La société du Familistère jugée par M. Vavasseur, juillet 457.
- — Assemblée extraordinaire du 17 juillet, juillet 463.— Société de la paix, réunion du 12 juillet, juillet 477.— Le Familistère de Guise et Y Émancipation, juillet, 480.
- — Assemb ée du 17 juillet, nomination de M. Pernin comme Gérant désigné, juillet 494 — Nominations d’associés, sociétaires et participants 556.— Fête de l’Enfance 580.— Société de paix, réunion du 23 août 613.— Assemblée générale du 7 octobre : ordre du jour 640.— Assemblée générale ordinaire du 7 octobre 673.= Société de la paix, réunion du 27 septembre 693.— La société du Familistère et la presse 733.— Assemblée extraordinaire du 18 novembre 769.— Au Familistère de Guise 804 — Société de paix, réunion du 15 novembre 825.— Coup d’œil rétrospectif 834.
- Hérédité de l’État.—Droit de succession.
- Le progrès des Idées neuves 86.— La question des successions 358.— Les droits de successions 724.
- Hygiène.—Médecine.
- Les nids d’hirondelles 30.— Exposition de sauvetage et d’hygiéne avril 449,— Mouvement contre la vaccine en France 397.— Névralgies faciales juillet 431.— Contre l’encombrement des herbes juillet 432.— Exposition d’hygiène et de sauvetage 5pl,6u0.— Congrès de la Tuberculose 502.— Un collège de cuisine 524.— Encore le congrès de la Tuberculose 536.— La Saccharine 583.— La vaccination préventive du choléra 584.— La Saccharine dans la fabrication de la bière 587.— Une doctoresse à Montpellier 604.— Difficultés de la crémation pour les Français.— Encore la Saccharine 648.— Lait concentré en morceaux et en poudre 671.— La vaccination obligatoire 711.— Connaissances utiles 782
- Libre-Pensée — Philosophie — Religion
- Le mariage des prêtres, 71.— Séquestration religieuse, 175.— La société Théosophique, 189.— Point de vue scientifique de l’état après la mort.221 et suivants.— La Papauté et la justice sociale,321.— Une réunion d’evêques en Irlande, 330.—La paix sociale. Ligue nationale contre l’athéisme,
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- 406.— La création du monde expliquée par les Iroquois.432 juillet.— Le spiritisme à Reims, 512.— 900e anniversaire de la conversion de la Russie au christianisme, 518.— La séparation des églises et de l’Etat par les communes, 549.— Un nouvel exode, 554.— Le Moïse noir,555.— La véritable religion 566. — Belgique ; le Cardinal Lavigerie, 569. — L’Eglise et l’Etat, 582. — Théodore Parker dans la vie spirituelle, 621, 637, 716. — Le congrès: catholique de Fribourg, 635. — Les mormons, 686. — Une intéressante assemblée, 732.— Pèlerinage de la Mecque, 741.
- Bibliographie
- Une visite au Familistère par Bertrand, 142. - Le résumé de l’histoire des Pionniers de Rochdale, 142.— Librairie du Familistère 160.— La France vraie, 207,— Revue des sociétés, 208.— Le minimun des salaires et les adjudications de travaux publics, 472 Avril.- Les hommes d’aujourd’hui 488, Avril.— La terre aux paysans, 33G.— La revue socialiste, 362.— La bible en japonais, 384.— La société nouvelle,432 juillet.— Le logement de l’ouvrier etdu pauvre en Belgique 511.— Les causeriesbi-mensnelles ; Suzette,576.
- — La mutualité nationale,654.— Le droit rie la guerre,702.— Un coopérateur Anglais en France ; Grand Almanach français i llustré,719.— Almanach illustré de la paix pour 1889,767.— Moniteur spirite et magnétique.— L’Initiation ; Le supplice de l’amant ; La coopération ; l’Almanach du peuple ; Adel, 781.— Les entretiens socialistes,799.—Le Devoir populaire ; Athénée des troubadours,800.— Le collectivisme ; Etude sur la rétribution légitime du travail manuel et du capital, 815.
- Mouvement ouvrier
- Meeting ouvrier ; meeting wallon ; les grévistes de Reading Railway; les grèves en Espagne 10.—Imitation de l’étranger et la grève générale 19. — La liberté en Allemagne 25. — Congrès international des associations ouvrières 89. — La situation à Bessèges 106. — Un exemple de solidarité ouvrière en Belgique 109.— Le traitement des ouvriers 135
- — La protection des ouvriers au conseil municipal de Paris 148.— Caisses des ouvriers mineurs 209. — Le travail et les salaires ; typographes de Londres 212. — Mouvement ouvrier 214. — Le prochain congrès ouvrier 244. — Les cordonniers de Berlin; 3® congrès annuel en Belgique 480 avril.— La situation des travailleurs et les crises politiques 289. — Les chambres syndicales du bâtiment chez M. Flo-quet 296.— Crise ouvrière à Terre-Noire, Lavoulte et Bessèges ; une grève de minenrs 298.— La misère dans la Cis-leithanie 299.— La grève patronale de Pantin 325. — Vote du conseil municipal de Paris en faveur des verriers 329. — Interpellation sur les grèves en Hollande 349.— La proposition Hanoteau 363.Correspondance Suisse,396.—Le Congrès ouvrier de Paris,429 juillet.— Les chevaliers du travail ; un Plébiscite économique, 459 juillet. — La législation sur les prud’hommes; Congrès ouvrier; 485 juillet.— La question des chinois;Angleterre,487 juillet.— Lagrève des terrassiers de la Seine,500,545.— La grève des mineurs deSt-Etienne; L’Internationale; Le programme du parti ouvrier Norwégien, 501.— Solutions partielles, 513.— Les grèves; le parti ouvrier et la société des droits de l’homme, 517.— La mine aux mineurs, 519. — Le Congrès ouvrier de Bordeaux ; Le congrès ouvrier espagnol, 553.— Les ouvriers parisiens à Copenhague, 568.— Un congrès ouvrier à Bruxelles 569, concours d’apprentis,572.— Une grève dans la Corrèze,600. Une intéressante manifestation 601.— Le Congrès des Tra-de’s-Unions 632,C44.— Les grèves 647,663.— Le travail en Amérique 651.— Congrès ouvrier international 668.— Congrès national ouvrier de Bordeaux 669,732.— Les ouvriers sans travail 730.— La grève des mineurs anglais 731.—
- La catastrophe de Cransac 740. - Le Congrès international ouvrier de Londres 742.— Les livrets d’ouvriers 775.
- Morale
- Une classe de travailleurs oubliés 77. — L’alcoolisme en France 181.— Le relèvement des détenues 167.— Chronique parlementaire 216. — Critérium de morale 448. — La neige (poésie) 484 avril. — Exposition universelle, institution d’un prix 331. — Principe de direction individuelle 346.— Ligue française pour le relèvement de la moralité publique 359. — But des efforts humains 361.—Juges, quoique coupables 365.
- — L’amour d’autrui base de la morale 339. — Loyauté 463. juillet. — La tâche de chaque génération 608. — Base de jugement 613. — L’homme supérieur 644. — Le premier devoir social 683. — Ceux qui méritent d’exercer le pouvoir, 707.— La loi morale de l’humanité 724.— L’existence matérielle 773.— Le bien 789.
- Nationalisation du sol
- Domaine commun et propriété individuelle 470 avril.
- Littérature. — Nouvelles — Romans
- L’amitié d’un Arabe 14 et suivants.— Une cure du docteur Bordeu 78 et suivants. — Le serment d’un étudiant, conte de Noël 127. — Marthe (nouvelle) 175 et suivants.) — Peintres illustres; Quentin Matsys 222 et suivants.— Un drame intime 303 et suivants.— Le rebo iteur de Henri IV 366 et suivants.
- — Le coin des poètes 384. — Un berceau 447 juillet. — Monsieur, Madame et Béb" 460 juillet et suivants, — Un souvenir sans que ni qui 495 juillet.— Madame Théophile 509.— Trois cœurs d’or 557 etsuivants.— L’ami de l’homme 653. —Avatar 655 et suivants.
- Nécrologie
- M.Emile Godin 33.— Jean-Baptiste André Godin 49.—Les funérailles 63. — M. Ringuier 128, — Louis Dramart 460 avril — M. Philip 472 avril.— l’Empereur d'Allemagne 402.— Henry Richard 624.— A. S. Morin. 528
- Organisation du Travail — Participation
- Le travail et les salaires en Angleterre, 13-148.— L’État et le minimum des salaires, 98. - Conditions du travail à U Exposition, 100.— Projet de décret de la commission des Associations ouvrières, 149.— Le travail des enfants dans les différents pays, 151.— La protection du travail des ouvriers adultes, 409.— Maintien du travail de nuit pour les femmes, 412.— Sociétés ouvrières et les adjudications del’État,4l2.— Bureaux de statistique du travail, 422 juillet.— Loi sur les accidents, 452 juillet.— Projet de loi sur les sociétés coopératives de production et sur le contrat de participation aux bénéfices. 507.— Caisse générale de prévoyance industrielle et agricole, 519.— Organisation du travail en France,563.— Conseil $u travail et de l’industrie en Belgique.565.— Législation internationale,sur le travail dans les fabriques, 596.— Adjudications de l’État; Exposition ouvrière de 1889,600.— Pourboires à Vienne,602.—Esclavage et la participation,615.— Travail au Congrès des États-Unis,667.— Exposition rétrospective du travail,708.—Participation et progrès industriel, 713.— Participation aux bénéfices à l’Exposition universelle, 726.— Sociétés coopératives de production, 740.— Une conférence à Bordeaux, 776.
- Politique
- Revue de 1887-88,1.—Politique anglaise et l’Irlande,23.— Les blancs d’Espagne, 23.— Statue de Danton, 24.— Élections législatives, 72.— Une déclaration de M. Carnot, 95.— Discours de M. de Rismarck, 118.— M. de Bismarck et M. Tesserenc de Bort, 120 — Un jugement, 135.— Chute des cabinets, 138.— Encore la Marseillaise en Alsace, 152.—
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- LE DEVOIR
- Réforme parlementaire, 169.— Les Sociétés secrétes,173.— < Guillaume Ier, 179.— Le nouvel empereur et sa ligne de con- j duite, 181.— La question Boulangeries causes et ses cotisé- ! qnerices, 194.— Not>-s et documents officiels, question Boulanger, 197.— Mise en disponibilité dugénéralBoulanger, j 198.— Élection, 213-450 avril.— Chronique de la semaine, ! 215.— Ministère et Révision,227.—Déclaration ministérielle, 230.— La politique et les affaires, 441 avril.— Les conseils généraux, 449 avril.— Le départ du baron de Mohrenhein, 450 avril.— Démission de M.de Bismarck, 451 avril.— Profils présidentiels, 453 avril.— Les nouvelles déclarations ministérielles, 473 avril.— La révision à la Chambre 479 avril.— Déclarations de M. Floquet
- au sénat 482 avril.— Droit social et législation; --La Chambre 292.— Le parti national etson manifeste 294.— Manifeste du Comte de Paris ;— Les députés de la Seine 297.
- — Une page d’histoire 310.— Les Elections municipales 324 —Qui doit gouverner? 327.— La société des droits de l’homme et du citoyen 353. — Pian de travail parlementaire 357. — La révision 362. — Le programme des droites 363. — La France républicaine et sa politique extérieure 370. — L’incident Austro-Français 374.— Chronique delà semaine 389.— Les proclamations de Guillaume II 403.— La situation parlementaire 441 juillet. — L’Interpellation 451 juillet. — Le renouvellement partiel 453 juillet. — La fête nationale 465 juillet. — Le centenaire de la Dévolution 484 juillet. — Voyages de chef d’État 484 juillet.— Russie ; — Le régime républicain 485 juillet. — Une nouvelle proposition de révision ; — La clôture de la session 486 juillet.— La politique de la République; — Angleterre,clôture de la session 553.—
- La grande session des conseilsgénéraux,567.—Angleterre,M. Gladstone 569.— Élection: au Reichstag 585.— Le roi Humbert dans ies Romagnes 601. — Le renouvellement partiel 626.— Aliénation de la souveraineté nationale 627.— Voyage du président de la République 631-685. — La rentrée 657.
- — Le décret sur les étrangers 662.— L’Union politique entre les États-Unis et le Canada 665. — Le réveil de l'Autriche 686.— Les travaux législatifs ; — projet ministériel de révision; — Le renouvellement partiel 709.— Rappel aux principes 722.— Le Landtag prussien ; — Projets gouvernementaux en Bulgarie ; — Révision de la constitution en Serbie 731
- — La smetion du souverain 737. — La vraie politique 738.
- — La Commission de révision ; — L’élection présidentielle aux Etats-Unis 740.— Le congrès de Romans 764.— Les Belges à Paris 765.— La naturalisation en France ; —A la mémoire de Baunin 776. —Les élections en Alsace-Lorraine ; Le discours de I empereur d’Allemagne 778.—Le 2 décembre 787.
- — Gouvernanis et Gouvernés 818.
- Sciences — Arts — Applications.
- Les curiosités de la science ; Intelligence des poissons ; La science en famille 159. — Le papier-bois pour Tentures 172.
- — La ville la plus froide delà terre 205.— Le théâtre Baquet 215.— Chronique parlementaire 217.— Congrès international contre la vivisection 334 — La vivisection eri Angleterre 429. juillet. — Les bâteaux en papier 429 juillet. — Une nouvelle invention aéronautique 448 juillet.— Variété 495 juillet,.— Le télautograph; — Electricité 525.— Diamants tombés du ciel 560 — Des forêts sous-marines 592 — Antiquités du théâtre de Délos 602.—Souvenir des Incas 631. —L’incinération des ordures 632.— Congrès international de navigation;
- — Un nouveau câble 633. — L’exposition rétrospective de l’art français en 1889, 744. — Le journalisme au Japon 748.
- — La vibration des fils électriques ; — Destruction des petits oiseaux ; — Les gilets de sauvetage capitonnés ; Phonographe 749.— La lanterne magique dans les églises 750.— Pigeons | voyageurs 766.— Solidification du pétrole 800.— Lacodabo- ! ration de l’abeille 811.— Pour dég-der les fruits; Un succé- j dané du café ; Enflammation de la Benzine 816. *
- j Sociologie — Socialisme.
- j Le socialisme dans les corps élus 4.— Persécutions en Rus-
- • sie 9. — Emeutes d’étudiants 10. — La police et les anarchistes 13 — Programme des réformes d’actualité 18.—
- j Constantin Pecqueur 22. — Répartition de la richesse 25. —
- • Les provocations anarchistes et les réformes sociales 25. — j L’affaire Haupt et la presse allemande 28. — En Angleterre j 70.— Persécutions en Allemagne 72.— La guerre sociale73.
- — Discours de M. Singer au Reichstag 90. — Les socialistes hors la loi 101.— L’esclavage au Brésil 102.— Tableaux.de misère 107. —Au groupe socialiste 129.— Discours de Bebel 136.— Les suites du discours de M. Singer 136. — Contradictions sociales et économiques 139. — La question pénitentiaire à la Chambre 154.— Assurance obligatoire en Allemagne 155.— Le socialisme et son fantôme 166. — Programme du Groupe socialiste 200.— Les socialistes 215.— Le socialisme ouvrier et l’œuvre de Godin 218-231. — La loi sur les accidents 328-329-340.—Propositions diverses 329.— Les socialistes allemands 830,485 —La propriétéetl’onlre social 337 — Un p'an de travail parlementaire 343. — Abolition de l’esclavage 346.— Erreurs judiciaires 350.— Exposition universelle groupe d’économie sociale 361. — Juges, quoique coupables 365.— Les premiers échos de la Révolution française au delà du Rhin 394. — L’habitation unitaire 409.— La liberté 424 juillet.— Projet de loi sur la liberté d’association 444 juillet. Les garanties de la vie pour tous les travailleurs 449 juillet. Les enfants naturels 452 juillet.— La ligue du progrès social 473 juillet.— Le capital et les questions sociales 482 juillet.
- — Les nihilistes russes 485 juillet.— L’Exposition d’économie sociale 486 juillet.— L’enquête sur les affaires d’Irlande 518. — Usurpation de la souveraineté 521. — Les grandes fortunes du globe 525. — L’exposuion de 1889. 547.— Les garanties de l’existence 595. — La statue du Docteur Guépin à Ponlivy 603.—La guerre pour l’abolition de l’esclavage609.
- — Un plan de réformes en Italie 618 — Le pain cher 628.
- — Congrès international des colonies de vacances 629.— La question des octrois ; — Les receveurs particuliers;— Victimes du devoir; — Un discours socialiste au conseil municipal de Berlin ; — Unionistes anglais et irlandais 631. — Exposition des chemins de fer att champ de Mars 632.— Une évolution 641. — Le pain cher en Allemagne 648.— Une boulangerie municipale 649 — Ce que coûtent les grèves; — Hisioire d’une société coopérative de boulangerie 651.— Une singulière prétention 693. — Célébration de l’anniversaire de la loi de répression du socialisme allemand 712. — La traite des nègres ; — Appel aux socialistes ; — Les chemins de fer en Chine 742. — La protection des entants ; — Les boulangeries et boucheries mumcLales ; — Les progrès de l’alcoolisme ; — Une pétition au Reichstag ; — Retour au droit d’aînesse, 790 — Les questions sociales, le Jahresbericht 791 810. — Manifeste électoral; — Les progrès du socialisme 807.
- Statistique
- Les plus grands Etats du monde 556. — Le budget des travaux publics 711. — La population algérienne 742. — La France sociale et économique 746. — Les caisses d’épargne
- 747. — La puissance caibonifère et métallifère des Etats-Unis
- 748. — Nombre des enfants par ménage 777.
- Suffrage universel
- Le suffrage universel en Espagne 452 avril.— Le suffrage universel 505. — Les conseils généraux et la réforme du suffrage 561. — La réforme électorale ; — Le scrutin d’arrondissement ; — Un projet de réforme électorale 710. — Le suffrage universel en E>pagne 730.— L’élection présidentielle aux Èiats-LJnis ; Le sulfrage universel 808. — Les octrois en 1 France 809.— Liberté du suffrage, 69.____________
- j ____________Le Gérant : P.-A. DOYEN.___________________^
- Guise. — lmp. Baré.
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